STRATÉGIE

Mardi 14 février 2012 2 14 /02 /Fév /2012 18:19

          L'étude de l'évolution des sociétés de la péninsule arabique depuis l'avènement de l'Islam à la fondation de l'Empire Ottoman donne l'occasion d'établir les modalités de conflits qui font évoluer une société guerrière tribale en société bien plus complexe et probablement moins belliqueuse et bénéficiant de conditions socio-économiques plus favorables au développement des individus et des groupes. l'Islam change un certain nombre d'habitudes et modifient le rapport que l'état guerrier a avec l'économie.

 

       Nous retrouvons dans le monde arabe nomade bien des caractéristique de la guerre dans les sociétés primitives : le clan constitué par le groupe de tentes d'après la loi de consanguinité, avec son particularisme farouche ; le "tabou" du sang à l'intérieur du clan ; la responsabilité collective ; le droit et le devoir de la vengeance du groupe, dont la propagation "en chaîne" multiplie les conflits de tribu à tribu. L'isolement géographique original du clan est mitigé par l'adoption, au cours de rites symboliques du mélange des sangs, par l'exogamie, par l'hospitalité. La guerre naît fréquemment, dans ces conditions d'isolement et de dispersion dans un espace relativement grand, de la vengeance, mais elle reste aussi une forme de concurrence vitale, qui s'impose en cas de disette ou pour se procurer des épouses autres que les esclaves. Dans tous les cas, elle prend la forme d'une attaque brusquée suivie du massacre et du pillage : la razzia, qui ne met en action que des très faibles effectifs. Les effets de ces guerres endémiques sont tempérées en Arabie par une véritable Trêve de Dieu (on devrait dire trêve des dieux...), établie et respectée, aux rythmes de fêtes échelonnées de manière uniforme sur un assez vaste territoire, bien avant l'arrivée de l'Islam. Ainsi sont suspendues les hostilités, à l'époque des grandes caravanes, pendant plus de deux moins par an, la guerre n'entravant pas complètement l'établissement de véritables routes dans le désert et sur son pourtour. Il n'y a ni armée réelle, ni organisation hiérarchique, ni discipline, ni armement uniforme. Si, dans des cas exceptionnels, des coalitions se forment en vue d'une expédition longue et menant loin, les tribus y restent distinctes, sans commandement unique. L'armement est constitué générale de l'arc et de la flèche, la métallurgie étant minimale, et probablement qu'une grande quantité d'armes proviennent des razzias mêmes. Les Arabes nomades sont tributaires de l'extérieur pour leur armement comme pour leur monture, souvent réduite au chameau, faute d'accès à des territoires à chevaux (avant la conquête de la Perse par les musulmans). Le Bédouin vit dans une alerte perpétuelle : guerrier dans l'âme, sa tactique est à base de surprise, de soudaineté dans l'attaque et le repli, ce qui tend à minimiser les pertes. La vie âpre et misérable du désert l'endurci physiquement et moralement, le rend d'une extrême mobilité et peut franchir de longue distance. Cela le rend bien supérieur au sédentaire agriculteur.

 

      La prédication de Mahomet intervient dans un contexte d'expéditions incessantes, dont peut se lasser une grande partie de la population. Il fonde une nouvelle communauté en créant de nouveaux liens de solidarité, propres à apaiser la situation, en dépassant les relations strictement tribales. Sans être un grand stratège, il réussit à instaurer une certaine discipline parmi ces farouches guerriers individualistes, par des prescriptions qui touchent autant la proscription du vin que les règles de répartition du butin. Participant personnellement à une trentaine de razzias et présidant à une dizaine d'autres (suivant le Coran et la tradition), en véritable "entrepreneur de razzias", le Prophète distingue bien le groupe des "Compagnons, seule élite restreinte fanatisée, de l'ensemble des Bédouins, mûs surtout par l'appât du gain plus que par un esprit religieux, conquis au fur et à mesure, qui fournissent l'essentiel des troupes lancées à la conquête de l'Arabie du Centre et du Sud. Les entreprises en profondeur contre les Empires voisins sont surtout le fait des milices arabes des confins, non converties encore à l'Islam, mais toutes disposées à collaborer à de fructueuses expéditions. Regroupant l'ensemble des règles de la guerre sous la forme du Djhâd, considérant comme les théoriciens après lui que la guerre "est mauvaise en soi", mais un "mal nécessaire", Mahomet transforme le goût de ces hommes à la guerre, en associant à l'appât des récompenses matérielles immédiates, le prosélytisme, la perspective des délices attendant le Croyant tombé en martyr à l'ennemi! Tout se met en place pour opérer un glissement dans les attentes des Bédouins, une fois acquis les bienfaisances matérielles, d'abandonner peu à peu certaines habitudes très meurtrières et très destructrices.

Deux facteurs facilitent la prodigieuse propagation de la nouvelle organisation politique et théocratique :

- la faiblesse de la défense des frontières de l'Empire Perse et de l'Empire Byzantin, par des troupes peu motivées ;

- l'hellénisation du Proche-orient, conséquence la plus directe des conquêtes d'Alexandre, renforcée par l'Empire Romain, qui reste encore un phénomène exclusivement urbain, sans prise sur les populations des campagnes. Or, le gros des troupes est formé par la paysannerie, ces troupes rencontrent des populations "frères" qui connaissent surtout le poids du fisc des Empires. 

D'abord limitée aux nomades primitifs, la guerre s'étend, surtout sous le premier successeur du Prophète, ABOU-BAKR, à l'ensemble de la péninsule arabique, sous forme toujours de razzias aller et retour, dans les districts frontières des grands Etats voisins, les troupes musulmanes subissant d'ailleurs surtout de cuisants échecs. Sous le calife Omar, un changement de tactique s'opère : l'envahisseur arabe se fixe dans les régions conquises et adopte l'organisation administrative qu'il y trouve, en y instaurant des règles fiscales profitables. 

  Emile WANTY décrit ainsi le système militaire arabe aux VIIIème et IXème siècles : "Le système fondé à l'origine sur le droit au butin et sur la priorité des vétérans de l'Islam devait forcément évoluer avec le temps. Les difficultés financières provoquées par la charge des pensions et dotations amenèrent le Califat à créer un service coordinateur, le Diwan. Par la suite, seuls les combattants effectifs d'une expédition participèrent à ses bénéfices. Sous les Ommeyades (dynastie de Califes fondée en 661 par Mu'awiya, éteinte en 750), il n'y eut plus de grandes armée permanente : le système des camps avait vécu. Seule la Garde du Calife fut une troupe régulière et soldée. Suivant les besoins, d'autres unités se constituaient pour des guerres extérieures ou des luttes ontestines, au moyen de volontaires payés en rations. L'ensemble constituait encore une force impressionnante, bien que l'Islam eût atteint les limites de son expansion, qui allaient provoquer la désagrégation de l'Empire arabe. Avec son dynamisme originel, l'Islam avait trouvé l'auxiliaire le plus précieux de ses conquêtes foudroyantes dans la faiblesse et les dissensions de ses adversaires : c'est là une des lois essentielles de toute guerre, même de nos jours. Dès que l'Empire byzantin se fut remis des premiers chocs, il réussit à faire pièce, pendant des siècles, à l'Islam arabique, et même à effectuer des retours offensifs, surtout sous la conduite des Empereurs, chefs de guerre du Xème siècle. Voici comment certains d'entre eux appréciaient leurs adversaires. Léon III l'Isaurien voyait dans les Sarrasins les "Barbares" les mieux avisés et les plus prudents. Un de ses successeurs reconnaît qu'ils sont puissants et aptes à la guerre, tenaces dans la défense. Nicéphore Phocas (963-969) connait leurs faiblesses : ils sont "sensibles aux intempéries, au temps froid et pluvieux" (c'est du reste une des causes de leurs échecs en Asie Mineure) : si leur dispositif est rompu, ils n'ont pas assez de discipline pour le rétablir. Plus aucun écho de la terreur inspirée par l'Islam aux premiers temps! Cette dernière opinion correspond au début du déclin de la puissance militaire et politique arabe des Ommeyades l'influence perse, à la toute relative austérité de l'Islam originel. Avec eux commença le mouvement centrifuge des provinces, facilité par le fait que les armes de plus en plus régionalisées, s'étaient "contaminées" par l'introduction d'éléments non arabes, puis de mercenaires. Exactement le même processus que pour l'Empire romain, mais à un rythme plus rapide."

   Les premiers contacts entre l'Islam et l'Occident, commencées par des razzias sur les côtes d'Andalousie, poursuivie en 711 par l'envoi "massif" d'Arabes et de Berbères en royaume goth (au moyen de navires byzantins!), se prolongent par la conquête de presque toute l'Espagne actuelle. Les Arabes poussent en Aquitaine, mais perdent vite de leur force conquérante : l'Islam se contente d'alimenter son trésor de guerre et de payer ses guerriers au moyen des produits toujours renouvelés de ses déprédations. Alarmés par leurs raids fréquents, les Francs, fidèles à leur tactique, immuable autant que primitive, s'agglomèrent près de Poitiers en gros bataillon, en bandes de front et en profondeur, armés de piques. Les charges (de cavalerie notamment) des Sarrasins, armés de la lance et de l'arc, s'épuisent contre ce roc malgré leur extrême mobilité et les changements de point d'attaque et se replient. Cette bataille, célèbre dans l'Histoire est un coup d'arrêt contre les raids trops audacieux, mais n'a pas l'immense portée qu'on lui prête encore. Car la vaste entreprise qui consisterait pour l'Islam à mettre la main sur l'Occident chrétien est déjà hors de portée d'un Empire arabe affaibli, en proie de plus à des divisions internes doctrinales. De ce bref contact entre la tactique arabe, faite de mobilité et la tactique massive et statique des Francs, il ne résulte rien sur le plan de l'art militaires chez les Francs. De ce fait, plus tard, lors des croisades, les armées royales croisées redécouvrent cette mobilité... L'Occident non plus, à cette époque, est incapable de s'opposer aux multiples raides, moins massifs, qui s'opèrent encore longtemps sur Narbonne

    Plus à l'Est, lorsque l'Islam atteint les frontières du territoire des Turcs, les musulmans arabes les combattent et acquièrent beaucoup d'esclaves qui entrent progressivement dans l'armée, jusque dans la garde prétorienne du Calife, avec tout ce que cela suppose d'influence intérieure. Au Xème siècle, l'importante tribu des Turcs Seldjoukides apparaît dans l'orbite de l'Islam dont il embrasse d'enthousiasme les tendances religieuses et la tradition conquérante. Il s'agit-là d'un Islam non arabe qui reprend nombre de caractéristiques combattantes de l'Islam arabe. C'est un exemple-type d'une transformation interne effectuée aux dépens de forces qui y ont apporté les meilleurs éléments de l'art militaire et de cohésion sociale.... Aux dépens de l'islam arabe, ils gagnent sans cesse du terrain en Perse au XIème siècle : en 1071, ils remportent une victoire contre l'Empereur byzantin romain Doigène à Manzikiert et réussissent du coup là où les Arabes ont toujours échoué depuis des siècles. Ils créent une vaste principauté au coeur même de l'Asie Mineure et entre 1078 et 1084, s'emparent de la Palestine, de la Syrie, de Smyrne... pour occuper stratégiquement la place de l'Empire arabe. Après cela, c'est surtout, en Islam, de stratégie ottomane qu'il s'agit. Seul le Maroc échappe à l'emprise ottomane, ce qui en fait une terre intéressante pour l'analyse d'une stratégie arabe moins influencée par les impératifs impériaux.

 

         L'analyse de Jean-Paul complète bien celle d'Emile WANTY, depuis les premiers temps, jusqu'à l'instauration de l'empire Ottoman, en mettant l'accent sur les conséquences des dissensions internes et les différentes modalités de mise en oeuvre du Jihâd. En raison, écrit-il, de l'ampleur des mouvements économiques et sociaux induits par la proximité de deux Empires, les liens tribaux sont étroits et pour contester efficacement la domination de l'aristocratie de La Mecque, grand centre commercial et principal pôle d'attraction de l'Arabie depuis un moment, Muhammad "s'entoure de partisans issus de tribus ou de clans différents, corps de volontaires qui lui permettent de passer alliance avec les médinois hostiles aux Mecquois. Devenu chef d'une "communauté-cité", à la fois réservoir logistique et base stratégique, il donne une grande amplitude aux raids traditionnels, mais apprend à défendre une ville, reconquiert La Mecque par un subtil mélange de guerre et de diplomatie, lance les premières expéditions contre les deux empires voisins. Les quatre califes légitimes (qui lui succèdent) continuent cette politique sur des populations périphériques en frictions fiscales et théologiques avec les administrations de quelques dizaines de milliers d'hommes : volontaires mais marchant souvent en contingents tribaux, avec si nécessaire transferts de populations. En quelle mesure l'expansion arabe n'a-t-elle pas été autant de nature démographique que militaire? Dès les origines, les mouvements des armées arabes constituent de vastes déplacements-migrations de tribus, et ont réussi à arabiser ethniquement et culturellement l'ensemble des plaines sinon des montagnes, de l'Atlantique au Taurus. Les contre-croisades comme les guerres de libération anticoloniales ont été en partie relancées par la supériorité démographique des sociétés arabes. Parallèlement aux conquêtes (...), se forge l'instrument religieux justificatif de (celles-ci) : le jihad fi sabil Allah, effort orienté dans la bonne direction : dans la voie de Dieu, trop restrictivement traduit par l'expression "guerre sainte". Rituellement, en une société observante refoulant perpétuellement l'impur par l'accomplissement de prescriptions sacrales (prières, ablutions, jeûne...), le juhad rappelle la tension de la foi contre la mécréance, la rébellion, la non-fusion, exige le combat s'il le faut entre la umma (la communauté musulmane) et les peuples infidèles ; il réalise une séparation entre (...) terre d'Islam et territoire de guerre. La poursuite de l'ordonnancement musulman (collectif) sur terre constitue la meilleure entreprise pour que la personne accède à sa récompense céleste finale : le Prardis (...). Mais apparaissent aussi les guerres internes exigées par l'intérêt commun (...) : les guerres contre les apostats, puis contre les schismatiques groupés en partis militaires. Dès les origines de l'histoire musulmane, les révoltes anticalifales légitiment leurs raisons dynastiques, politiques ou économiques par une argumentation théologique, invoquent le juhâd contre le pouvoir injuste, en l'accusant d'avoir laissé se corrompre la loi musulmane (Chari'a). Ainsi de la démocratie primitive totale même au profit des nouveaux convertis par le kharédjisme, ainsi du shi'isme postulant au contraire la valeur charismatique et le droit au pouvoir de la descendance directe du prophète par son gendre 'Ali, et qui se sépare du sunnisme après la bataille de Kerbala (680) où l'armée omeyyade tue les derniers prétendants de la famille du prophète. Les révoltes kharedjites et shi'ites, elles-mêmes divisées en nombreuses sectes et hérésies, se succédèrent au fil des siècles, inspirant par exemple les révoltes égalitaires ismaélites quamartes, l'ésotérisme mystique et combattent les ismaéliens qui luttent contre le sunnisme des dynasties établies (...)". L'Empire arabe est traversé du début à la fin par ces querelles.

"Fait symptomatique, la plupart des grandes dynasties musulmanes, et la relance des armées arabes, ont été créées par un curieux doublet antithétique : le jawâd (noble d'épée) et le chaykh, le chef de tribu guerrière ralliant des milliers de sabres - ou de fusils - et le théologien coagulant une armée de lettrés. Ainsi s'incrne la double réalité du pouvoir musulman : principe logocratique et matérialité de la force. (...). Ce doublet théologico-guerrier s'unifie dans une doctrine rejetée par l'orthodoxie, mais aux puissantes résonnances populaires : la doctrine du mâdhî. Le mâdhî surgit dans l'histoire pour rénover le siècle impur, les armes à la main et la controverse théologique ouverte, il réclame le jihâd. Puissant mode de légitimation, le jîhâd s'enracinait dans la réalité sociale et économique de l'époque. La razzia bédouine se transcendait, dans l'optique islamique, en mode de purification des richesses (passage du non-musulman au musulman par prise de butin) et à leur affectation à la poursuite de l'expansion musulmane. Ainsi les vieux mobiles guerriers de la badâwîya (bédouinité) - gloire et butin - étaient-ils décantés par le but de guerre, dont la morale entrainait la transfiguration éthique du combattant. Mais l'accumulation des territoires et des richesses suscitait la mutation de la communauté des croyants volontaires en des empires organisés. La démocratie guerrière qui règne dans les grandes tribus assure entre elles un relatif équilibre fondé sur des coups de main réciproques. Le défaut de richesses au désert ou sur la steppe interdit la prédominance de l'une d'entre elles, mais la pratique des combats renforce leur cohésion. Mais que, pour une cause quelconque (renouvellement religieux, contrôle d'une région agricole ou d'une rente caravanière...), une famille, un clan dominent une tribu, celle-ci rassembera ses forces en faisceau et, par la guerre, crée une nouvelle dynastie. Ce qui engendre trois conséquences principales. Une mutation sociopolitique : le passage de la démocratie guerrière originaire à un régime d'aristocratie militaire, puis de monarchie centralisée instituant un système fiscal, un système de communication avec les provinces, et une armée institutionnalisant la fonction militaire. (...) Il en résulte un déplacement géostratégique : établissement d'une nouvelle capitale au milieu des territoires d'un nouvel empire, dans un but de centralisation bureaucratique et de défense contre les invasions, donc des transferts démographiques. (...). Mais les villes vidées de leurs notables, lettrés et artisans, abandonnées aux travailleurs journaliers et à la populace, et souvent situées dans les zones excentrées du nouvel empire, doivent être tenues par ds miliciens qu'il faut payer, car divers phénomènes cumulent leurs effets. Rivalités par les parents du souverain et les principaux membres de la tribu, et leur remplacement par des esclaves transformés en grands officiers dotés de domaines fonciers. Affaiblissement de la cohésion native des guerriers de la tribu et de leurs descendants amollis dans le luxe. Augmentation des impôts frappant le commerce pour solder l'armée. D'où un accroissement du mécontentement, donc la nécessité de nouveaux mercenaires : cercle vicieux." L'art militaire peut un temps freiner ce déclin (esprit de corps), mais cela est limité à la longue.

 "Pratiquement s'est toujours posé le problème de l'institutionnalisation de la fonction militaire. De par le milieu humain, les dynasties ont utilisé deux types de structures sociales, donc deux modes de guerre en partie contradictoires. La tribu (ou fraction de tribu) comme entité guerrière déjà constituée, menant sa vie propre et allant au combat sous ses chefs naturels. La bande armée, soldée, le "régiment" susceptible lui-même de diversification : troupe réglée d'esclaves ou de mercenaires pouvant être non arabes, non musulmans ou néo-musulmans, troupes légères, irréguliers et racolés en cas de péril ; contingents de volontaires. Starétgiquement, cette dichotomie s'est reflétée dans les tactiques qui furent reprises par les armées coloniales : le gros des réguliers avance pour les grands chocs, mais est précédé d'une essaim de combattants qui fatiguent l'ennemi, pillent son territoire, inondent le terrain et compensent mutuellement leur propension à la révolte : les goums d'une tribu étant s'il le faut lancé contre la tribu rebelle. D'où des distorsions aussi bien dans les modes stratégiques (pour les bédouins : protection ou attaque des parcours caravaniers ou pastoraux, razzias, expéditions punitives ; pour les troupes réglées : maintien de l'ordre, campagnes organisées), que tactiques (pour les bédouins : combat dispersé dans l'espace géographique, intiative individuelle, action indirecte sur les communications et les ressources adverses, brefs engagements ; pour les troupes réglées : combat groupé, poids de la masse disciplinée en ordre de bataille, intégration des techniques des arts de la guerre byzantine (machines de jet, poliorcétique), sassanide et franque (grosse cavalerie, fortification), turque et mongole (cavalerie légère armée de l'arc, submergeant le théâtre d'opération). 

Mais aussi distorsions éthiques : alors s'établit une hierarchie des maîtres de la violence. En bas, le 'askri, le jundi, soldat enregimenté mainteneur de l'ordre public, mais simple instrument ; puis l'aristocrate guerrier, tribal ou "corporatiste" : noble d'épée (jawâd) ou chef corsaire (raïs) et leur host ou leur équipage dans leurs expéditions ; le ghâzi enfin : le volontaire qui se lève pour le jihâd, (...). Après le Xème siècle, de l'Atlantique à la Transoxine, le limes musulman, frontières et côtes, se couvre de ribât's, couvents-casernes accueillant ceux qui montent la garde contre l'infidèle. Leur zèle est échauffé par de nombreux traités de guerre sainte, qui, à la différence de ceux écrits durant la période précédente, sont moins institutionnels (théorie et pratique de l'organisation politico-administrative des conquêtes), stratégiques (théorie d'une non-stop offensive) et tactiques (archerie, hippiatrie, mangonneaux...) qu'apologétiques et guerriers (doctrine du combat militaire exaltant autant la mission de sacrifice que la victoire terrestre). Mais tous sont des mujâhid-s combattants de guerre sainte qui, s'ils meurent en expédition, seront chahîd-s (martyrs) gagnant directement le paradis (...). 

D'où les réticences politiques et éthiques qui ont entouré les troupes d'abord non-musulmanes tirées de populations non arabes (slave, circassienne, caspienne, tartare, turque, kurde...) lors même qu'elles s'islamisent et, s'emparant du pouvoir, enfantaient la victorieuse cavalerie "sarrazine" de la Contre-croisade, s'incarnaient en certaines des plus prestigieuses figures de l'hagiographie musulmane : le kurde Salah-el Dîn el Ayyubi (Saladin) qui reprit Jérusalem (1187) ou le mamelouk Baïbars qui combattit contre la croisade franque de Saint Louis à Mansourah (1250) et contre l'invasion mongole de Hulagu à 'Ayn Jalut (1260), se sublimaient dans la vertu de futuwwa intégrant la solidarité islamique, le symbolisme mystique des armes, l'élevation spirituelle et l'honneur chevaleresque.

A cette époque aussi l'art de la guerre arabe connaît son apogée : unité de commandement, discipline militaire et union religieuse, mobilité stratégique appuyée sur le réseau de forteresses reprises aux Croisés et un service de renseignement efficace, parc de machines de guerre alimenté par les manufactures d'armes. Seule la marine arabe, lancée dès le troisième calife, Othman, ne parviendra plus à dépasser la guerre de course."

 

   Une des évolutions profondes introduites par l'Islam en Arabie est de rejeter en quelque sorte, du moins théoriquement, vus les grandes querelles entre factions politico-religieuses, les formes les plus violentes des conflits à l'extérieur d'un territoire sacralisé, jusqu'à baptiser le territoire des non-musulmans de territoires de la guerre. L'instauration de l'Empire arabe, notamment par les mouvements démographiques et la fiscalité (différentes entre musulmans et non-musulmans), cette dernière alimentant la machine de guerre... et l'enrichissement de l'aristocratie militaire et religieuse, substitue aux razzias incessantes un mode de transferts de richesses moins brutal. L'attrait de cet Empire, au-delà de l'apologétique visant le paradis, est que ce système fiscal apparaît, surtout dans les premiers temps, bien moins rude que celui en vigueur dans les empires voisins. De plus, une pacification de ces territoires permet l'enrichissement par le commerce, les routes caravanières étant beaucoup plus sûres qu'auparavant. C'est la transformation d'une société guerrière en une société régie par des règles plus complexes, imprégnées dans le temps et dans l'espace par l'observance des prescriptions coraniques, qui bénéficient d'une organisation de plus en plus efficace : les temps de prières, l'obligation de l'aumône et de l'hospitalité, le pélerinage... Un nouvel ordre moral est instauré : si nombre de règles tribales sont sacralisées par la Révélation, elles sont mises au service de la voie qui mène au salut. La loi du talion, par exemple, outre un allègement substantiel, se transforme en obligatoire compensation pécuniaire d'un tort. Le Prophète, même si ses prescriptions sont plus ou moins bien suivies par la suite, "édicta des règles morales qui devaient assurer le vivre ensemble, la cohésion et l'ordre au sein de la nouvelle entité formée" d'abord à Médine et couvrant des territoires de plus en plus vastes. La Constitution de Médine instaure cette entité qui n'est plus fondée sur la tribu, sur le lignage, mais sur le territoire, accompagnant le vaste mouvement socio-économique de nomadisme à la vie sédentaire. "Le but de cette charte était donc d'instituer une unité territoriale se substituant à l'ordre tribal : autant dire, les bases d'un Etat." (Sabrina MERVIN).

 

Sabrina MERVIN, Histoire de l'Islam, Fondements et doctrines, Flammarion, collection Champs, 2010 ; Jean-Paul CHARNAY, article Monde arabe, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988 ; Emile WANTY, L'art de la guerre, tome 1, Marabout Université, 1967.

 

STRATEGUS

Par GIL - Publié dans : STRATÉGIE
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Lundi 13 février 2012 1 13 /02 /Fév /2012 18:21

            Les éléments de stratégie arabo-musulmane, puisqu'il semble qu'il n'y ait pas de pensée stratégique arabe antérieure à l'Islam, ce qui peut se comprendre par la position de l'Arabie entre des Empires qui l'ignorent sauf pour le commerce, sont relativement dispersés. Probablement que de nombreux textes sont perdus à cause des destructions systématiques monnaie courante entre les différentes tendances en conflit. L'absence ou la rareté de traces écrites ne signifie pas pour autant qu'il n'existait pas de tactique ou de stratégie avant comme après l'avènement de l'Islam. Les historiens s'aident d'autres sources, y compris chez leurs adversaires, pour décrire un certain nombre d'élément de leur art militaire.

           D'autre part, estime Hervé COUTEAU-BÉGARIE, le cadre contraignant de la théologie coranique a gêné l'émergence d'une véritable pensée stratégique arabe constituée, en tout cas avant l'avènement de l'Empire Ottoman. D'autres auteurs estiment au contraire que l'Islam apporte de nouveaux éléments dans la manière de combattre, même si elle ne constitue pas un ensemble homogène comme on peut en rencontrer ailleurs.

         Jean-Paul CHARNAY (Principes de stratégie arabe, L'Herne, Classiques de la stratégie, 1984) a décrypté ces principes, mais il s'agit là d'une reconstitution à partir de fragments hétéroclites.

        Mais le travail - relancé dans de nombreux domaines pour la civilisation arabe en général - de recensement des manuscrits, peut nous faire (re) découvrir des aspects aujourd'hui oubliés.

Une traduction du Résumé de la politique des guerres d'AL-HARTAMI, auteur du Xème siècle (grand traité sur les ruses) est maintenant disponible et des bribes de traité d'un autre auteur du Xème siècle, QUDAMA sont analysé par le professeur Vassilios CHRISTIDES (Two Parallel Guides of the 10th century : Qudama's Document and Leo VI's Naumachica, Graeco-Arabica, 1982). 

Baha ad-Din IBN SHADDAD (1145-1234), au service de SALADIN en 1188, est l'auteur d'une oeuvre historique importante qui offre un portrait vivant du grand combattant kurde et une chronique détaillée de la troisième croisade. Une description de la chute de Saint-Jean d'Acre en 1191 est un exemple de ses écrits (Francesco GABRIELLI, Arab Historians of the Crusades, University of California Press, 1969).

IBN AL-ATHIR (1160-1233), auteur d'une histoire universelle, est lui aussi témoin de la troisième croisade et de son échec. Il décrit également l'irruption des Mongols dans le monde musulman du moyen-Orient (1220-1221). Son oeuvre historique, compilation remontant aux origine de l'histoire, est considérée comme de toute première importance pour la période qui va du Xème au XIIIème siècle et embrasse l'ensemble du monde musulman. (Francesco GABRIELLI, ibid).

AL-TABARI (vers 838-923), connu pour son exégèse de la sunna, retrace l'histoire politique de l'Islam jusqu'en 915 ainsi que l'histoire universelle. (Les Quatre Premiers califes, les Omeyyades, L'Age d'or des Abbassides, en trois volumes, Simbdbad, 1983, réédition par Maisonneuve et Larose, 1977).

AL-BOKHARI (810-870) constitue une source irremplaçable pour connaître l'ensemble des faits et dits du Prophètes, y compris sur le plan militaire. (L'Authentique Tradition musulmane, Fasquelle, 1964 et Les Traditions islamiques, Maisonneuve, réédition 1977).

AL-MUTTAKI'L-HINDI (1477-1567) est l'auteur de commentaires sur les aspects stratégiques du message du Prophète (dans Bernard LEWIS, Islam, From the Prophet Muhammad to the Capture of Constantinople, tome 1 : Politics and War, New York, 1974).

 

       Le grand historien IBN KHALDOUN (1332-1406) décrit, dans ses Discours sur l'histoire universelle (1377), les guerres et les méthodes de combat pratiquées par différents pays. Il note que "il n'y a pas de certitude de la victoire dans la guerre, même s'il existe une supériorité en armement et en effectif. La victoire et la supériorité dans la guerre sont dues à la chance et au hasard". Il insiste sur l'emploi de la ruse et sur les facteurs psychologiques : les victoires initiales des musulmans ont été dues à leur cohésion et à la terreur qu'ils inspiraients. Mais il ne s'agit que d'annotations dispersées dans son oeuvre immense.

Politologue, philosophe de l'histoire et sociologue, il ébauche une anthropologie culturelle de la civilisation musulmane. Dans son Introduction à l'histoire, il décrit les relations entre nomades et sédentaires, les ressorts de la puissance maritime, les guerres et les pratiques de combat pratiqués par les différents pays.

Sur ce dernier point, nous pouvons lire : Les guerres et les différentes manières de combattre ont toujours existé dans le monde depuis que Dieu l'a créé. L'origine de la guerre est le désir de certains êtres humains de prendre leur revanche sur d'autres. Chaque partie est soutenue par le peuple qui, dans son groupe, partage son sentiment. Lorsqu'elles se sont suffisamment excitées mutuellement pour leur dessein et que les deux parties s'affrontent, l'une cherchant à se venger et l'autre cherchant à se défendre, la guerre éclate. C'est quelque chose de naturel chez les êtres humains. Aucun pays ni aucune race (génération) n'y échappe. La raison de cette vengeance est généralement issue soit de la jalousie et de l'envie, soit de l'agressivité, soit de la ferveur pour Dieu et sa religion, soit de la ferveur pour l'autorité royale et la volonté de fonder un royaume. Le premier type de guerre a généralement lieu entre des tribus voisines et des familles concurrentes. Le second type - la guerre provoquée par l'agressivité - se rencontre généralement chez les peuples sauvages vivant dans le désert, tels que les Arabes, les Turcs, les Turcomans, les Kurdes, et les peuples semblables. Ils doivent leur survie à leurs lances et tirent leurs moyens d'existence en privant les autres peuples de leurs biens. Le troisième type est celui que la loi religieuse appelle "la guerre sainte". Le quatrième type, enfin, est la guerre dynastique contre ceux qui veulent faire sécession et refusent d'obéir. Ce sont les quatre types de guerre. Les deux premières sont injustes et sans loi, les deux autres sont des guerres saintes et justes. Depuis que l'homme existe, la guerre a été menée dans le monde de deux façons. L'une consiste à avancer en formation serrée. L'autre est la technique d'attaque et de repli. L'avance en formation serrée a été la technique de tous les peuples non-arabes pendant toute leur existence. La technique d'attaque et de repli a été celle des Arabes et des Berbères du Maghreb." 

 

     Du XIIIème au XVIème siècle, de nombreux traités d'armurerie, qui touchent à la tactique et à la stratégie sont écrits en Egypte sous les Mamelouks. Mentionnons les Instructions officielles pour la mobilisation militaire d'IBN AL-MANQUALI (XIVème siècle), qui traite de tous les aspects de la campagne terrestre et aborde brièvement la guerre navale (analysé là encore par Vassilios CHRISTIDES).

    Au Royaume de Grenade, avant de s'effondrer, des auteurs produisent une littérature militaire qui tente de comprendre les mécanismes de l'art de la guerre des chrétiens. Une compilation effectuée à Madrid par Vicente Garcia de la Huerta (Bibliotheca militar espanola, Antonio Pérez y Soto, 1760) met en évidence plusieurs dizaines de manuscrits qui attendent leurs commentateurs : De l'art militaire de Mohamed Ben Abdallah ; De l'art militaire et équestre de Ali Ben Abdalshaman Ben Hazil, un Traité de la bataille anonyme... 

     IBN HODEÏL EL-ANDALUSY (né en 1329) compose en 1362 une compilation sur l'art de la guerre et de la bataille : il recommande de "préférer la peur à l'espérance aveugle", de ne pas sous-estimer l'ennemi, de différer le combat autant que possible, de chercher plutôt à diviser l'ennemi, de recourir au stratagème plutôt qu'au courage. Nous sommes très loin d'un modèle occidental de la guerre. Dans son ouvrage, intitulé L'Ornement des âmes et la devise des habitants d'El-Andalus, il expose l'expérience d'Omar, second Calife, des principes de guerre, et une conduite de la bataille. A propos de cette conduite, nous pouvons lire : "Il en est de l'hostilité et de l'ennemi ce qu'il en est du feu  : si on s'en rend maître au début, il est facile de l'éteindre, mais si on lui laisse le temps de bien prendre, la chose devient difficile et les dommages causés redoublent. Il appartient au jugement ferme du guerrier de ne mépriser aucun ennemi, même humble, de ne point négliger même s'il est vil. L'on méprise le mal qui, souvent, s'accroît. La sagesse de Salomon fils de David a proclamé que la guerre est douce au début, néfaste pour finir : il en est d'elle comme du feu, ce n'est d'abord qu'une étincelle qui devient foyer intense. Lorsque vous combattez, ne soyez donc pas prodigue de votre sang ni de vos forces dès le début de l'affaire, de crainte que, quand elle en sera au paroxysme, vous ne soyez déjà impuissant et rendu de fatigue. N'engagez pas un combat, même si vous êtes sûr de votre vigueur, avant de connaître le moyen de vous en tirer. Celui qui sous-estime son ennemi s'illusionne sur ses propres forces et c'est déjà une faiblesse. L'homme résolu se garde, dans tous les cas, contre une attaque brusquée de son ennemi, s'il est près ; contre une incursion, s'il est loin ; contre une embuscade, s'il se montre ; contre un retour offensif, s'il fuit. On a dit qu'il faut être d'autant plus sur ses gardes envers l'ennemi que l'on compte soi-même plus de forces et de ressources, car le fait d'être fort n'implique pas que l'on puisse négliger le précipice".

 

    Nous manquons de renseignements sur la stratégie persane. Des traités très tardifs nous sont parvenus (mais là aussi un travail de redécouverte de manuscrits et de traduction est en cours). 

En 1080, Qabus IBN ISKANDAR écrit "le livre des conseils", Qabus nameh, qui édicte de véritables principes de la guerre.

Au XIIIème siècle, Mohamed IBN MANSUR FAKHR AL-DIN MOUBARAKSHA compile les règles de la guerre et de la bravoure, Abab al-Harb wa al-Shodjâa, à partir de sources très diverses, musulmanes, indiennes, chinoises... pour le sultan de Dihli. Il recommande l'usage de la ruse, mais décrit aussi des formations tactiques et abord furtivement la stratégie.

 

      Jean-Paul CHARNAY indique six phases stratégiques dans la stratégie arabo-musulmane. "L'invocation, écrit-il, plus ou moins canonique du jihâd n'a pas toujours assré les mêmes fonctions ni les mêmes résonances." Ces six phases correspondent à des états différents de la conquête et du reflux musulmans :

- Stratégie et tactique offensives : "Dès l'origine, la vertu d'enthousiasme (...) avait poussé les Compagnons du Prophète et leurs descendants au rassemblement d'un monde, des Pyrénées à l'Indus. Elle inspire ensuite la création d'une politique tournée vers la conquête et d'un droit tourné vers l'assimilation des structures sociales étrangères. Elle tend à la construction d'un empire (Maurice LOMBARD, L'Islam dans sa première grandeur (VIII-XIèmes siècles), L'Harmattan, 1970) ;

- Stratégie défensive et tactique offensive : "Dès lors que la fragmentation religieuse en de multiples sectes plus ou moins déviationnistes, le lent déclin du califat abbasside coincé au XIIIème siècle entre les Mongols et les Croisés, l'apparition de plus en plus importante d'éléments non arabes aux postes de direction et dans les armées sont à la fois causes et effets de la stagnation de l'offensive musulmane" ;

- Stratégies impériales et politisation de la guerre : "Certes au Proche-orient les dynasties non arabes (Nubirides, Ayyubides...) ont assuré le succès des Contre-Croisades. Alors l'art de la guerre arabe atteint son apogée : unité de commandement, discipline militaire et religieuse, mobilité stratégique appuyée sur le réseau des forteresses reprises aux Croisés et un service de renseignement efficace, parc de machines de guerre alimenté par les manufactures d'armes. Seule la marine arabe, lancée dès le premier calife, Othman, ne parviendra pas à dépasser la guerre de course" ;

- Stratégie et tactique défensives : Le reflux s'amorce au XVIIème siècle, activé par les Habsbourg à l'Ouest, et par les souverains persans safavides à l'Est. "D'où les caractéristiques du jihâd, lors de (cette) pahse, la période coloniale. Le pouvoir turc ne peut résister aux invasions de l'Algérie, de la Tunisie, de l'Egypte, de la Libyie, puis à la dislocation du proche Orient en 1918 (...). En dépit d'efforts dans le monde musulman tendant à conjuguer l'exaltation religieuse, le combat moderne et le nationalisme, les armées coloniales, occidentales, ne rencontrèrent le plus souvent que des groupes sociaux ennemis dispersés, luttant selon les modes traditionnels de la guerre tribale plus que par la levée en masse révolutionnaire. Elles imposaient un régime politique et poussaient à des compromis radicalement opposés à la notion originelle du jihâd, puisqu'elles instituaient - contrairement à la phase offensive - une domination étrangère, infidèle, sur les terres musulmanes" ;

- Stratégie contre-offensive indirecte et tactique offensive directe : "L'idée de reprise de l'offensive - ou plus exactement, de la libération matérielle et de la purification spitituelle de la terre arabe - demeurait sous-jacente. Les prodromes apparaissent dès la fin de la Première Guerre mondiale, et davantag, semble t-il, par les émeuts urbaines (...) et l'action des militants que par la guerre des paysans (...). Il fallut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que, partie intégrante d'un rééquilibrage planétaire et du jeu politique et économique des grandes puissances, la révolte arabe démontre l'inefficience de la réussite militaires tactique (guerre d'Algérie, expédition de Suez), et que la révolte populaire débouche sur la victoire et l'indépendance des peuples musulmans, de l'Atlantique à l'Indonésie. Mais jamais au cours des guerres d'indépendance, le jihâd ne fut officiellement proclamé." ;

- Phase offensive ? : "Elle résulterait de facteurs complexes et hétérogènes. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'appel au jihâd a été lancé dans un certain nombre de cas (Guerre civile indonésienne, Guerres de 1967 et 1973 contre Israël, invasion soviétique de l'Afghanistan...). Certains groupes extrémistes l'invoquent pour justifier l'exclusion du mauvais gouvernement. Ces appels au jihâd canonique et guerrier rigoureux lancés dans la chaleur et la douleur de l'événement prennent place dans un discours à la fois spirituel et politique, renvoyant au perfectionnement éthique individuel, à l'épaisseur sociologique (mode d'action et de défense) de la notion, et aux politiques et stratégies révolutionnaires."

 

      Jean-Paul CHARNAY toujours, explique que "des siècles durant, les armées arabes durent combiner trois éléments en partie contradictoires : les modes et valeurs de guerre de l'Arabie préislamique, la pulsion justificatrice insufflée par la religion islamique à la guerre des croyants (le jihâd), l'institutionnalisation du soldat." Surtout dans les débuts, mais il reste de ces aspects jusqu'à tardivement, "dans le cadre de structures tribales, dont certaines subsistent aujourd'hui, les sociétés arabes sont des sociétés guerrières à fonction militaire non différenciée. Tout homme capable de porter les armes combat ; les troupes de guerre se constituent selon les clivages entre tribus ou fractions de tribus. En Arabie, les grandes tribus chamelières protègent ou attaquent les caravanes des aristocraties mercantiles dominant les cités-oasis. La razzia bédouine constitue un mode de redistribution des richesses et des femmes, assure la suprématie des nomades sur les cultivateurs. Par la monture (chameaux et chevaux), par la lance, l'arc et l'épée, les partis de guerre pratiquent le grand raid : stratégie de menace lointaine à travers le désert ; surprise tactique ; corps à corps brutal et "poétisé" dans le cambat rapproché des "chevaliers-brigands".

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, Bibliothèque stratégique, 2002 ; Jean-Paul CHARNAY, L'Islam et la guerre, Fayard, 1986 ; Principes de stratégie arabe, L'Herne, Classiques de la stratégie, 1984 ; article Monde arabe, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, sous la direction d'André CORVISIER, PUF, 1988.

On peut trouver dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990, sous la direction de Gérard CHALIAND, un certain nombre d'extraits de textes d'auteurs sur la stratégie arabe (AL-MUTTAKI, AL-BKTARI, AL-TABAÎ, INB AL-ATHIR, BAHA AD-IBN SHADDAD, IBN HODDEIL EL-ANDALUSY, IBN KHALDOUN) traduits par Catherine TER SARKISSIAN.

 

STRATEGUS

 

Par GIL - Publié dans : STRATÉGIE
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Jeudi 12 mai 2011 4 12 /05 /Mai /2011 08:00

                     La dénomination en matière de guerre n'est jamais innocente : guerre insurrectionnelle, guerre révolutionnaire, guerre populaire, guerre irrégulière... Ces termes recouvrent non seulement des analyses mais aussi des jugements.

 

           Pourtant, si nous suivons Pierre DABEZIES, la guerre révolutionnaire "est initialement un simple fait historique : la guerre menée par la Révolution française en Europe durant la dernière décennie du XVIIIème siècle. Guerre de la révolution, disait Jomini, guerre révolutionnaire, écrivait Clausewitz : pour aucun des deux, il ne s'agissait "a priori" d'un nouveau "genre de guerre". Mais, remarque le stratégiste, "la réalité se révèle pourtant, différente. Sans parler même de "l'artillerie Gribeauval" dont les canons, chargés par la culasse, avantagent considérablement les Français, la guerre de la révolution bouleverse à double titre l'art militaire. Par le "nombre" d'abord, par la levée en masse et la proclamation de la patrie en danger, de sorte que le champ de bataille, les évolutions tactiques et les possibilités stratégiques s'en trouvent complètement transformées. Par la "politique" ensuite. Celle-ci, jusque-là, limitait la guerre, réduite, comme le disait le comte de Guibert, à des déploiements lents et solennels, des formations symétriques, des généraux poudrés et des courbettes! Mais voilà qu'elle l'exacerbe désormais!" C'est dire que sans cette Révolution française, la guerre aurait continué d'être une affaire de règlements de compte entre familles royales ou princières. Pour ceux qui perdent de vue l'Histoire et ses leçons, il faut rappeler que sans la philosophie des lumières (pour le meilleur et pour le pire), le peuple ne serait qu'un objet des guerres et non un sujet, et de plus le sujet souvent principal! C'est donc la réalité qui force à comprendre la logique entre cette Révolution-là, bien plus fondatrice à bien des égards que la Révolution anglaise qui la précède, mène tout droit à la possibilité des guerres révolutionnaires, qu'elles soient marxistes ou pas (d'ailleurs, en majorité, elles ne le sont pas!).

plus loin Pierre DABEZIES continue " "Guerre aux châteaux, paix aux chaumières!" Avec le messianisme égalitaire, la guerre dévoile son ressort essentiel que clausewitz traduit ainsi : "Plus la politique est grandiose et puissante, plus la guerre le sera aussi et pourra atteindre les sommets". D'autant que l'idéologie égalitaire se double d'une violence populaire qui ajoute au choc des armes la subversion ambiante, à la "bataille décisive" les actions indirectes, à la force brute, la résistance armée, phénomènes dont l'auteur de Vom Kriege (De la guerre), hobereau traditionnel pourtant, perçoit parfaitement la portée : "Les événements ont montré, écrit-il, quel facteur immense le coeur et le sentiment d'une nation peuvent représenter (...) La participation du peuple fait entrer celle-ci tout entière dans le jeu (...) La violence primitive de la guerre explose alors de toutes ses forces." Nous pouvons évoquer, comme le stratégiste, Bonaparte, Hitler et les "communistes", tout en n'adhérant pas complètement à sa manière de voir les choses (se centrant un peu trop précisément sur les événements politico-militaires et en "oubliant" au passage les causes socio-économiques des guerres), mais il a raison de dire, avec Pierre NAVILLE, que les "bons élèves" de la Révolution française, "seront finalement les "Communistes" qui tireront les leçons des erreurs commises au cours des nombreuses insurrections du XIXème siècle, et notamment par la Commune de Paris : erreur d'analyse consistant à ériger l'émeute en détonateur sans lier suffisamment les agitateurs et le peuple (Che Guevara tombera, lui aussi, dans le piège) ; sous-estimation de la force contre-révolutionnaire de l'armée. Pour Lénine et ses émules (remarquons le terme utilisé...), quel est le problème, en définitive? Afin de renverser par la violence l'ordre social existant, il s'agit de parvenir à cette action de force quasi illimitée, à cette sorte d'absolu que Clausewitz a entrevu. certes, la révolution peut très bien s'en passer, comme la technique du coup d'Etat illustré par Trotski en octobre 1917 l'a montré. il n'en reste pas moins que la guerre peut prolonger la révolution si elle échoue et considérablement la doper. Inversement, l'enracinement et le soutien populaire sont de nature à donner aux combats une ampleur sans pareil. Bref, la "guerre révolutionnaire" c'est l'identification de la guerre et de la révolution, visant, dans une perspective libératrice, la défaite ou la destruction du pouvoir et des forces ennemies par la mobilisation générale des masses et des esprits."

 

      Plus ambiguë, la présentation d'André CORVISIER, a tendance à trop faire de rapprochements entre guerre populaire et guerre révolutionnaire et de ne pas mettre suffisamment l'accent sur l'aspect... révolutionnaire du sens et des modalités de la guerre promus par la Révolution française. Ainsi, pour lui, "la participation active des populations à la guerre est un fait ancien dont on trouve des témoignages à toutes les époques : habitants des villes assiégées, aide féodale. Il fut systématisé pendant la guerre de Cent ans. L'ordonnance de 1357 faisait obligation aux Français (notons le léger anachronisme...) de contribuer à la défense du royaume contre l'envahisseur anglais et les exemples de résistance armée de manquèrent pas (...). la monarchie d'Ancien Régime répéta souvent ses injonctions aux populations à "courir sus" aux envahisseurs, jusqu'au moment où les progrès du droit des gens et ceux de l'art militaire rendirent ces pratiques plus difficiles à admettre et moins efficaces (en Occident vers la fin du XVIIème siècle). Cependant la Révolution devait proclamer avec la levée en masse la mobilisation de toute la population pour la défense du pays (en fait, il s'agissait, rappelons-le de la défense de la Révolution!). A vrai dire c'est surtout contre des armées françaises que s'exercèrent jusqu'au XIXème siècle ces résistances armées en Europe : Shnapans allemands pendant la guerre de Hollande, et surtout guérilleros pendant la guerre d'Espagne et partisans pendant la guerre de Russie. Naturellement on peut trouver une autre source à la guerre populaire dans les guerres civiles, essentiellement les guerres de religion des XVIème-XVIIèmes en Allemagne, en France et dans les Pays-Bas, guerre des Cévennes puis de Vendée, etc., et dans les soulèvements contre un régime jugé étranger et oppressif : Pays-Bas au XVIème siècle, indépendance des Etats-Unis et d'Amérique Latine, en attendant les guerres de décolonisation."

   L'historien militaire explique l'opposition qui existe entre guerre classique et guerre révolutionnaire. La première confronte des armées constituées au service d'Etats. la seconde confronte à ces armées des groupes, "qui tendent à s'affranchir des lois de la guerre" dixit les nombreuses condamnations des autorités...étatiques ou religieuses. Il note l'usage plus courant aujourd'hui de "guerre révolutionnaire" au détriment du terme "guerre populaire". Quoi qu'il en soit de la terminologie, selon lui, l'étude de E MURAISE (introduction à l'histoire militaire, 1964) "peut guider l'analyse".

Selon cet auteur, peu soupçonné de sympathies... révolutionnaires!, la guerre populaire (révolutionnaire) peut employer les procédés de la guerre directe, mais avec peu de succès. La guerre populaire est plus "naturellement" liée à la guerre indirecte. "Celle-ci a besoin de refuges et l'ultime refuge se trouve dans la complicité des populations. A ce moment il devient impossible de savoir "si le civil est neutre, sympathisant ou adversaire; il n'y a plus que des suspects". Les Espagnols faisaient le vide et pratiquant la guérilla contre les Français ont montré le premier exemple systématique des liens entre la guerre populaire et la guerre indirecte. Il n'y a guère d'exemples de guerre révolutionnaire qui ait réussi par elle-même. la clandestinité obligatoire, la formation de réseaux parallèles devant s'ignorer pour échapper à la répression, amène les combattants à de donner des structures quasi féodales qui parfois émiettent leurs efforts. En outre les succès de la guerre populaire ont souvent été dus en définitive à l'intervention décisive de la guerre directe qu'elle avait préparée." Plaçons ici une petite parenthèse : c'est une peu la description de la transformation de la guérilla en guerre de mouvement faite par les révolutionnaires communistes, qu'ils soient russes, chinois ou vietnamiens... "Or, les forces populaires sont incapables de mener une guerre directe par leurs propres moyens. Pour cela, elles doivent généralement faire appel à une aide étrangère (les insurgés marxistes ou non appelleraient cela la base arrière... ), ce qui risque d'infléchir les buts de la guerre (chose partiellement infirmée dans les cas chinois et vietnamiens... ). Il y a rarement accord entre les résistants de l'intérieur et les résistants réfugiés à l'étranger, encore moins avec les Etats qui les soutiennent et qui poursuivent des buts personnels. L'échec du débarquement de Quiberon en est l'illustration. vendéens et émigrés sont incapables de coordonner leur action et les Anglais rembarquent seuls. Pour souder des éléments aussi disparate,  il faut une foi ou une idéologie d'une force exemplaire (exactement ce que nous pensons, que ce soit une idéologie nationaliste ou une idéologie socialiste...).

Il est également nécessaire à un moment ou à un autre d'établir une collaboration étroite entre guerre populaire et guerre directe. E MURAISE, par l'exemple de la guerre révolutionnaire espagnole aidée par l'Angleterre contre les forces impériales françaises, montre que l'occupant se trouve souvent devant un dilemme : soit se concentrer contre l'Etat aidant les insurgés et abandonner le pays à la guérilla, soit quadriller le pays contre la guérilla et se livrer aux forces de l'Etat en question. Cette aide étrangère se manifeste souvent par la constitution de 'sanctuaires" où les clandestins peuvent s'entraîner à l'abri en territoire étranger et refaire leurs forces. "Quoiqu'il en soit, l'enjeu de la guerre populaire est de conquérir le peuple pour conquérir ou libérer le pays. Si le support populaire n'existe pas ou vient à manquer, les résistants doivent vivre d'exaction et tenter par la terreur d'équilibrer le poids des autorités en place. Ainsi la guerre populaire ou révolutionnaire comporte de part et d'autre deux aspects : militaire et politico-administratif. Dans la lutte contre la guerre populaire, il faut distinguer deux aspect ou deux phases : la conquête et la reconquête ou la pacification. Dans le premier cas la population est traitée en ennemie. dans le second, il convient de la diviser par des emsures sévères à l'égard des hommes pris les armes à la main ou clémentes à l'égard de ceux qui se rallient."

André CORVISIER fait la conclusion que "la dimension essentielle de la guerre populaire est le temps d'usure morale autant que physique. il rapporte que E MURAISE croit pouvoir affirmer que la guerre révolutionnaire ne peut durer plus de sept à huit ans. "Acculés au désespoir, il arrive que les partisans tentent une opération directe suicidaire, à moins que leur adversaire se soit fatigué et ait accepté de négocier. cela explique que, dans le cas de succès insuffisant, les états-majors de la guerre révolutionnaire préfèrent abandonner telle région et ouvrir un front ailleurs, ce qui retarde la décision. On en voit des exemples dans des aires géographiques vastes comme en offre les pays du tiers-Monde. Une dernière constatation : la guerre populaire ou révolutionnaire se révèle plus prodigue en vies humaines que la guerre classique." Devant cette affirmation, nous ne pouvons que rappeler les hécatombes des séries de guerres classiques que représentent les deux dernières guerres mondiales... Bien entendu, si nous nous plaçons dans la trame historique prise en compte dans les exemples choisis par E MURAISE et André CORVISIER (guerres avant ou pendant les premères années du XIXème siècle) où le coût en vie humaine des guerres a crû énormément depuis, cette argument se défend.

 

       Claude DELMAS différencie pour commencer son analyse de la guerre révolutionnaire, celle-ci de la guérilla. "Bien que toute conception tactique doive tenir compte des sentiments de la population qu'elle utilise ou qu'elle vise, l'élément psychologique permet de marquer le lien entre la guérilla et la guerre révolutionnaire. Les moyens sont à peu près les mêmes - mais, dans la guerre révolutionnaire, l'élément psychologique est à dominance idéologique."  Il s'agit d'une dialectique des contradictions. "Les conflits modernes ne sont ainsi pas ceux de ce monde "dominé par la technique" que certains décrivent, pour l'exalter ou la condamner. Ils sont ceux d'une monde dominé par les passions, d'un monde auquel une idéologie prétend apporter le bonheur par la révolution.Cette dualité interne des conflits modernes soulève deux séries de problèmes dont on peut, sans exagération, dire qu'ils mettent en jeu l'avenir du monde. Les premiers de ces problèmes concernent le comportement que peuvent adopter les pays démocratiques devant des conflits qui les menacent dans leur existence même puisqu'ils sont, en fait, dirigés contre eux. Ces pays se trouvent dans une situation particulièrement délicate. ils n'ignorent rien des intentions révolutionnaires de ceux des groupements pour qui la référence à l'idéal et aux libertés démocratiques n'est qu'un prétexte à la subversion, mais ils ne peuvent que très difficilement prendre des mesures préventives (...) et ils deviennent ainsi victimes de leur libéralisme, sans pouvoir renoncer à lui. Sauf certaines circonstances, ils doivent attendre le déclenchement des opérations, et lorsque ce déclenchement se produit, ils restent dans un état d'infériorité, d'abord parce qu'il leur est difficile, voire impossible, d'entretenir en temps de paix des formations de partisans préparés à la guerre révolutionnaire, ensuite parce qu'ils ne peuvent riposter efficacement qu'en adoptant certains des procédés de l'adversaire." Contre le soldat-militant, il est difficile de se battre... Nous avons bien entendu reconnu là la présentation de la guerre révolutionnaire de la part d'un stratégiste qui ne possède aucune sympathie pour elle et qui l'assimile purement et simplement à une subversion des valeurs démocratiques... Il a du mal à prendre un certain recul par rapport - c'est vrai qu'il écrit en 1959 - au combat de guerre froide de son époque, et assimile facilement la guerre révolutionnaire de manière générale à une guerre des communistes contre les forces démocratiques...

Toutefois, l'existence même de guérillas et de guerres révolutionnaires non contrôlées par le Komintern (comme celle du Néo-Destour en Tunisie), l'amène à écrire qu' "il y aurait quelque exagération à prétendre que toutes les guerres révolutionnaires sont déclenchées par l'Union Soviétique." même si 'les conditions de réalisation d'une lutte nationale à caractère révolutionnaire, pour la conquête du pouvoir, ont été codifiées par la doctrine marxiste." Il entend donc énoncer les principes de la guerre révolutionnaire en faisant un "compromis" entre la formule de LIDDEL HART et celle des "thèses léninistes", en reprenant les termes du colonel de CREVE-COEUR dans ses Aperçus sur la stratégie du Viet-Minh : "Pour abattre un ennemi, il faut rompre son équilibre en introduisant dans le domaine des opérations un facteur psychologique ou économique, qui le place en position d'infériorité, avant qu'une attaque puisse être lancée contre lui, avec des chances de succès définitif". 

Claude DELMAS analyse la guerre révolutionnaire comme venant des modalités des guerres de religion. Que ce soit dans la justification du combat, dans l'organisation de la terreur, dans la formation du soldat-militant, il retrouve dans les guerres révolutionnaires dont il donne des cas concrets, les ingrédients des sanglantes guerres de religion d'autrefois... Constamment, il y a dans le révolutionnaire, un terroriste - et son discours n'est qu'un discours. Que ce soit en milieu urbain ou en milieu rural, l'existence de ce terrorisme doit inciter l'Occident à trouver une riposte globale. Le livre de Claude DELMAS (la guerre révolutionnaire) a dû sans doute être ressenti plus tard un peu trop franchement comme un livre de combat... contre-révolutionnaire, pour qu'il soit difficile de nos jours d'en trouver une réédition...

 

        Beaucoup plus tard (en 2008) que l'auteur précédent, Gérard CHALIAND, dans son analyse des guerres irrégulières, tire les leçons de la guerre révolutionnaire. Plutôt que de discuter de guerre populaire (trop connoté sans doute) ou de guerre insurrectionnelle (encore plus connoté...), l'auteur cadre le sujet de la guerre révolutionnaire dans l'ensemble plus général des guerres irrégulières, ce qui permet d'aborder dans une continuité spatio-temporelle, à la fois les guérillas, les guerres révolutionnaires et les différents terrorismes. 

   "Les leçons qu'on peut dégager du dernier demi-siècle en en matière de guerre révolutionnaire se ramènent, en définitive, à deux points fondamentaux :

- Les conditions de l'insurrection doivent être aussi mûres que possible; la situation la plus favorable étant la domination ou l'agression étrangère qui permet de mobiliser les couches les plus larges auteur d'un objectif à la fois national et social. dans tous les autres cas, les couches dirigeantes doivent être en crise politique aigüe et le mécontentement vif et profond.

- Le plus important dans une guérilla, c'est son infrastructure politique clandestine au sein de la population, relayée par des cadres moyens. D'où vient la possibilité de se développer; c'est là que résident le recrutement, les renseignements, la logistique intérieure. Enfin, l'existence d'un sanctuaire est très importante.

Certes plusieurs mouvements armés ne doivent pas grand-chose au léninisme, l'OEKA du général Grivas à Chypre, les Mau Mau du Kenya, le FLN algérien. Mais ce serait confondre idéologie et organisation que de ne tenir pour léninistes que les mouvements communistes. Au contraire, très peu de mouvements nationalistes modernes, au cours des trente dernières années, ont pu faire autrement que d'user de l'appareil organisationnel léniniste : organisation politique mobilisatrice, fonction de la propagande dans la lutte, accent porté sur la cohésion à l'échelle nationale, rôle unificateur de l'idéologie, qu'elle soit nationaliste à connotation populiste ou plus radicalement révolutionnaire. Destin imprévu d'une technique forgée pour l'avènement de révolutions prolétariennes internationalistes. En revanche, l'idéologie issue du marxisme révolutionnaire et véhiculée par le léninisme, la lutte des classes, sera rejetée par de nombreux mouvements de libération nationale où cette lutte parait difficilement acceptable dans le cadre d'un combat commun contre un occupant étranger; les élites n'étant pas toutes, il s'en faut, collaborationnistes. De surcroît, hors d'Extrême-orient - où les vietnamiens surent créer des fronts dominés par les communistes -, les tenants du "marxisme-léninisme" comme les mouvements communistes du Moyen-Orient, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans le cadre de la guerre froide sont apparues comme des appendices de l'Union Soviétique."

    C'est ce qui amène le stratégiste à dresser une typologie relativement diversifiée des mouvements armés qui se targuent souvent - dans leur propagande extérieure - d'être des guérillas ou des guerres révolutionnaires populaires.

"Sous le terme de guérilla, commode, mais un peu vague, sont rangées une série d'activités armées très différentes :

- guerres populaires pouvant déboucher sur une victoire populaires;

- luttes armées de libération nationale ramifiées à l'échelle nationale, avec de larges zones contrôlées et organisées, et une articulation ville/campagne;

- guérillas embryonnaires, implantées régionalement et isolées, sans moyen de mettre en crise l'autorité; pouvant se transformer, avec le temps, en semi-banditisme;

- actions de commandos, lancés d'une frontière voisine;

- luttes militairement impotentes, réduites pour l'essentiel à des opérations de terrorisme publicitaire.

Ces formes de lutte, aux niveaux d'action largement différenciés, ne sont en principe l'apanage d'aucun mouvement idéologique. Cependant, le modèle vietnamien de la guerre populaire aura fasciné, sans pouvoir être initié hors d'Extrême-orient, sauf en Erythrée et au Sri Lanka, bien des directions au Proche Orient, en Afrique et en Amérique Latine.

Une typologie sommaire des dernières décennies amène à distinguer trois catégories principales :

- les mouvements de libération nationale combattant une puissance coloniale, un agresseur ou un occupant étranger;

- les luttes révolutionnaires en pays indépendant, fondées sur des revendications sociales;

- les luttes de mouvements minoritaires, ethniques, religieux ou ethnico-religieux à caractère sécessionniste de façon procalmée ou potentielle, ou à revendications moins ambitieuses.

Ces trois catégories sont nettement différenciées au moins pour ce qui est de leurs chances de réussite. La première ayant le plus de chances de susciter un large appui populaire à l'intérieure du pays et, internationalement, de recueillir des soutiens."

Dans la premier catégorie, Gérard CHALIAND place les guerres de libération du Viet-nam jusqu'en 1954, d'Indonésie (1945-1949), de Malaisie, des Mau Mau au Kenya (à direction traditionaliste), de l'Union des populations camerounaises (UPC de 1957 à 1960, de l'EOKA chypriote du général Grivas, de l'Agérie, des anciennes colonies portugaises : Guinée-Bissau, Angola, Mozambique. "Dans un contexte plus particulier, mais où intervient l'occupation/agression étrangère et l'aspect national, on peut ranger : le mouvement sioniste en Palestine (1945-1947), le FNL du Sud Viet-nam à partir de l'américanisation de la guerre, le mouvement national palestinien, les mouvements de libération d'Afrique australe : Rhodésie, Nambie, etc. Enfin le Polisario de l'ex-Sahara espagnol.

Dans la seconde catégorie, il place les luttes d'Amérique Latine, dont les plus importantes ont été : Cuba, Venezuela, Guatemala, Colombie, Uruguay, Salvador, Nicaragua ; en Asie, le Pathet Lao et les Khmers rouges (qui ont suivi des développement liés à la guerre du Viet-Nam)

Dans la dernière catégorie, il range le Biafra (plus proche de la guerre classique que de la guérilla), Kurdes d'Irak 1961-1975, Sud-Soudan depuis 1965, où une minorité non musulmane et noire combat une majorité musulmame et arabe. Ces types de luttes sont aujourdh'ui plus nombreuses (Kurdes de Truquie, Sri Lanka, etc.)."

   Après un survol historique important, Gérard CHALIAND indique que la contre-insurrection et ses techniques se sont largement perfectionnées au cours des trente années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale - notamment grâce aux Britanniques, aux Français et aux Américains.

Il est à noter, que maintenant que la très grande majorité des guérillas ou guerres révolutionnaires n'ont plus pour objectif le renversement d'un système socio-économique en tant que tel et que l'analyse marxiste est très minoritaire, et cela est encore plus patent lorsqu'il traite du terrorisme, l'auteur semble prendre parti pour le développement de cette contre-insurrection, sans pourtant l'affirmer pleinement. Il n'échappe pas à l'ambiance générale, instaurée notamment après les attentats du 11 septembre 2002 aux Etats-Unis. Mais est très loin de se situer dans la même philosophie politique qu'un Claude DELMAS par exemple.

Il dégage les points principaux de ces techniques de contre-insurrection :

- étude de l'organisation des "hiérarchies parallèles" chez l'adversaire; regroupement des populations afin de mieux les contrôler et de les soustraire en tant que bases d'appui des insurgés;

- analyse des données locales et des couches sociales sur lesquelles s'appuyer; constitution de forces spécialisées, mobiles et agressives;

- et surtout, techniques, à travers le renseignement (torture), de démantèlement de l'infrastructure politique clandestine par la liquidation de ce que l'adversaire a de plus précieux et de moins aisément remplaçables : ses cadres.

"Une approche plus fine consisterait à déceler les premiers signes de l'implantation d'une organisation insurrectionnelle alors à son stade le plus fragile. Cela n'est pas le souci, dans de nombreux pays, des couches dirigeantes plus préoccupées de profiter, à court terme, de l'état des choses existant que de préparer l'avenir. En tant que stratégie indirecte et technique du faible contre le fort, les guerres irrégulières - guérillas et terrorismes - joueront, dans l'avenir, un rôle majeur".

 

Gérard CHALIAND, Les guerres irrégulières, XXème-XXIème siècle, Gallimard, folio actuel, 2008 ; Claude DELMAS, La guerre révolutionnaire, PUF, collection Que sais-je?, 1959 ; André CORVISIER, article Guerre populaire, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988 ; Pierre DABEZIES, article Guerre révolutionnaire, dans Dictionnaire de stratégie, sous la direction de Thierry de Montbrial et Jean Klein, PUF, 2000.

 

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Mardi 10 mai 2011 2 10 /05 /Mai /2011 08:27

               De même que les communistes chinois adoptèrent une stratégie de guerre révolutionnaire propre aux conditions spécifiques de l'immense pays qu'est la Chine, les communistes vietnamiens, HO CHI MINH et VO NGUYEN GIAP à leur tête, menèrent contre le colonialisme français, puis contre l'impérialisme américain, une guerre avec des caractéristiques adaptées à un pays féodal et à la géographie en archipel.  Comme l'écrit le général GIAP, "La guerre populaire de longue durée au VietNam exigeait (...) des formes de combat appropriées : appropriées à la nature révolutionnaire de la guerre comme au rapport des forces d'alors accusant une nette supériorité de l'ennemi, aux bases matérielles et techniques encore très faibles de l'Armée populaire. Cette forme de combat adaptée, c'était la guérilla. On peut dire que la guerre de libération du peuple vietnamien fut une longue et vaste guérilla allant du simple au complexe pour aboutir à la guerre de mouvement dans les dernières années de la Résistance."

  Prenant exemple sur la guerre révolutionnaire chinoise et en liaison avec l'évolution politico-militaire de la révolution chinoise, les communistes vietnamiens appliquent les conceptions de MAO ZEDONG pour la première fois hors de Chine. Les premières insurrections, juste après la fin de la Seconde Guerre mondiale, sont écrasées et les insurgés doivent se replier. Mais les opérations de bouclage et de ratissage de l'armée française ne débouchent sur aucun résultat tangible. L'organisation des populations à la façon chinoise, par constitution de forces armées à "trois étages", locales, régionale et nationales est menée en même temps que la mobilisation. la victoire des communistes chinois en 1949 permet aux insurgés de s'adosser au sanctuaire chinois, le Viet-minh, l'organisation para-militaire vietnamienne, étant alors ravitaillé constamment en matériels et subsistances. Les troupes françaises s'opposent aux forces vietnamiennes composées de manière semi-classique qui s'efforcent prendre le contrôle de zônes fluviales stratégiques. Elles leur font subir de très lourdes pertes, mais les contre-offensives françaises pour réoccuper le territoire conquis par les maquisards échouent également. Pour s'opposer à une tentative de déportation du Viet-minh vers le Laos, les troupes françaises mettent en place un réseau de camps retranchés, mais l'éloignement qui les sépare tous en moyenne de 300 kilomètres les condamne à ne pouvoir être reliés que par voie aérienne. Les forces française, retranchées à Dien Bien Phu, sont finalement étranglées. La première guerre d'Indochine (1946-1954) est la première des grandes guerres de décolonisation. (Gérard CHALIAND).

     Le général GIAP décrit la guérilla qu'il dirige : "La guérilla est la guerre des masses populaires d'un pays économiquement arriéré se dressant contre une armée d'agression puissamment équipée et bien entraînée. L'ennemi est-il fort, on l'évite ; est-il faible, on l'attaque ; à son armement moderne, on oppose un héroïsme sans bornes pour vaincre, soit en harcelant, soit en anéantissant l'adversaire suivant les circonstances et en combinant les opérations militaires avec l'action politique et économique ; pas de ligne de démarcation fixe, le front étant partout où se trouve l'adversaire. Concentration des troupes pour réaliser une supériorité écrasante sur l'ennemi là où il se trouve assez découvert, afin de détruire ses forces vives ; initiative, souplesse, rapidité, surprise, promptitude dans l'attaque et le repli. tant que le rapport stratégique des forces reste défavorable, résolument regrouper les troupes pour obtenir une supériorité absolue dans le combat en un point donné, pendant un temps donné. Par de petites victoires, user peu à peu les forces de l'ennemi, et du même coup, entretenir et accroître les nôtres. Dans ces conditions concrètes, il s'avère absolument nécessaire de ne pas perdre de vue que l'objectif principal des combats est la destruction des forces vives de l'adversaire et qu'il faut en conséquence éviter des pertes en cherchant à conserver à tout prix le terrain. Et cela à seule fin de récupérer par la suite les territoires occupés et de libérer totalement le pays. Dans la guerre de libération du Viet Nam, la guérilla se généralisa dans toutes les régions temporairement occupées par l'ennemi. Chaque habitant fut un soldat, chaque village une forteresse, chaque cellule du Parti, chaque Comité administratif de commune un état-major. Le peuple tout entier participait à la lutte armée, combattant, selon les principes de la guérilla, en petits paquets, mais toujours suivant une seule et même ligne, suivant les mêmes directives, celles du Comité central du Parti et du Gouvernement. A la différence de nombreux autres pays qui menèrent des guerres révolutionnaires, le Viet Nam, dans les premières années de sa lutte, ne livra pas et ne pouvait livrer de bataille rangée. Il dut s'en tenir à la guérilla. Au prix de mille difficultés et de sacrifices sans nombre, cette guérilla alla en se développant progressivement pour aboutir à une forme de guerre de mouvement qui prenait chaque jour plus d'envergure et qui, tout en conservant certaines caractéristiques de la guérilla, comportait déjà des campagnes en règle avec une part de plus en plus grande d'attaques de positions fortifiées. Partant de petits engagements de l'effectif d'une section ou d'une compagnie pour anéantir quelques hommes ou un groupe ennemis, notre armée passa par la suite à des combats plus importants avec le bataillon ou le régiment pour tailler en pièces une ou plusieurs compagnies adverses ; elle en vint finalement à des campagnes toujours plus grandes mettant en oeuvre plusieurs régiment, puis plusieurs divisions, pour aboutir à Dien Bien Phu où le Corps expéditionnaire français perdit 16 000 hommes de ses unités d'élite. C'est ce processus de développement qui a permis à notre armée de progresser d'un pas sûr sur le chemin de la victoire."

 

                    Beaucoup plus que la guerre révolutionnaire chinoise, cette première guerre d'Indochine suscite une considérable littérature d'analyses stratégiques de la part notamment des stratégistes et des responsables militaires des pays occidentaux, et notamment de France et des Etats-Unis. Ainsi Jacques HOGARD en France (La guerre révolutionnaire, revue de défense nationale, décembre 1956-janvier 1957) ou encore le colonel LACHEROY (La campagne d'Indochine, ne leçon de guerre révolutionnaire, CMISOM) et Robert THOMPSON aux Etats-Unis (Defeating Communist Insurgency, London, 1966), se mettent à étudier les théories des leaders et les opérations militaires sur le terrain afin de dégager des principes de contre-insurrection. Nombreuses sont les voix, comme celle de Robert THOMPSON, qui insistent sur le nature politique de l'insurrection, au lieu d'attribuer les troubles à des bandits ou à des terroristes n'ayant d'autre projet que de semer le désordre (dans une perception d'opérations de police dans des territoires considérés comme français...). Leur approche est inspirée non seulement par les événements vietnamiens, mais aussi par d'autres insurrections anti-coloniales qui se multiplient alors.

Cette approche met l'accent bien évidemment sur les côtés peu reluisants des méthodes d'endoctrinement (utilisées par les communistes) des populations et des techniques de renseignement utilisant la délation. Il s'agit, pour les forces occidentales, après avoir bien pris la mesure de la stratégie utilisée de mettre sur pied des méthodes efficaces, par exemple des regroupement de populations en "zones protégées" et d'effectuer un travail de propagande inverse à la hauteur...

Claude DELMAS se fait l'écho de cette manière de percevoir les choses, bien éloignée bien entendu de la présentation des partis communistes : "La guerre révolutionnaire apparaît ainsi dominée par deux facteurs : la conquête de la population et la conviction idéologique. Et elle apparaît par là-même rigoureusement incompatible avec les principes, les formes et les objectifs de la démocratie". Pour de nombreux commentateurs qui s'intéressent particulièrement aux formes de cette guerre révolutionnaire, le "communisme" est bien entendu un adversaire à la fois politique et militaire. 

 

                Dans la première guerre d'Indochine, comme dans la seconde, qui débute avec l'intervention américaine (1954-1973), les tactiques de guérilla furent utilisées de manière méthodique. "Pour nous, écrit NGUYN VAN TIEU, qui a participé aux deux guerres indochinoises, la guerre révolutionnaire, c'est la guerre du peuple, c'est-à-dire que le rôle de la population n'est pas seulement important, il est fondamental." Tout l'effort porte, alors qu'en 1954-1959, le régime de Diem contrôle la ville, sur la connaissance de la mosaïque religieuse et ethnique de la paysannerie, sur son encadrement. "Depuis le 20 décembre 1960, écrit-il plus loin, c'est le Front qui dirige la lutte, mais auparavant ce sont les paysans qui l'ont déclenchée."  (Partisans, Maspéro, numéro spécial sur le Viet-nam, 1968). Pour expliquer pourquoi le Nord-VietNam tient toujours en 1968, Gérard CHALIAND constate l'existence de multiples réseaux de villages autonomes qui s'activent entre autres autour de travaux hydrauliques. "Le régime n'a pas détruit la structure villageoise, sa cohésion, sa solidarité ; il l'a épurée de ses contradictions internes les plus marquées (notables, propriétaires). La commune a servi de point de départ direct à la coopérative ; le parti des travailleurs a eu la clairvoyance de ne pas chercher à créer des coopératives géantes groupant des dizaines de villages, en brisant leur structure, en bouleversant leur cohésion et leur sécurité de groupe. (...) (...) l'autonomie de gestion de la coopérative du village subsiste dans une large mesure et a été renforcée par les conditions imposées pars l'escalade (de la guerre, des bombardements massifs)."  Au Sud-VietNam, malgré l'augmentation des effectifs des forces d'intervention américaine, le FLN continue de s'implanter. Jusqu'à la victoire des forces communistes en 1973, les mêmes tactiques que pendant la première guerre indochinoise font leurs preuves. 

 

Gérard CHALIAND, Guérillas, Du VietNam à l'Irak, Hachette Littératures, 2008 ; Les guerres irrégulières, XX-XXIème siècle, Gallimard, 2008 ; le nouvel art de la guerre, L'Archipel, 2008 ; Général V N GIAP, Guerre du peuple, armée du peuple, François Maspéro, Petite collection maspero, 1972 ; Guerre de libération, politique, stratégie, tactique, Editions sociales, 1970 ; Claude DELMAS, La guerre révolutionnaire, PUF, collection Que sais-je?, 1959.

 

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Lundi 9 mai 2011 1 09 /05 /Mai /2011 08:12

       C'est véritablement avec l'action des communistes chinois, MAO ZEDONG en tête, que la guérilla, tactique militaire visant à harceler un adversaire plus puissant, se transforme en guerre révolutionnaire. Une fois la révolution russe achevée et la guerre civile gagnée sur le territoire de l'Union Soviétique, on passe plus ou moins directement de ses tactiques de guérilla à un type d'organisation armée classique, quitte à y revenir si les circonstances l'exigent. Par contre, l'originalité de l'action du Parti Communiste chinois est de se greffer très vite sur le mécontentement puis le mouvement de paysans, en tant que parti de masse et avant-garde politique, pour organiser et entraîner le prolétariat à mobiliser et encadrer la paysannerie. Celui-ci entend porter, après avoir lutter contre un Parti nationaliste pratiquant une lutte armée plus classique, le nationalisme que l'agression et l'occupation japonaises rendent particulièrement vivace dans une paysannerie jusque-là isolée dans son régionalisme. Ce modèle est repris avec succès ensuite par le Viet-minh, qui profite de l'occupation japonaise pour s'organiser, encadrer la paysannerie vietnamienne en mobilisant celle-ci contre le colonialisme français. (Gérard CHALIAND). 

 

        Cette guerre révolutionnaire est une guerre prolongée, une guerre flexible également, capable de s'en prendre, du moins en théorie, aussi bien à un pouvoir honni ou à un occupant détesté qu'à l'échelle globale du monde capitaliste, noyauté, rompu, victime de contradictions exacerbées, soumis à une subversion généralisée. Cette guerre est par essence populaire, menée par le peuple, pour le peuple, puisqu'elle vise moins à écraser l'adversaire qu'à lui enlever son magistère, le priver de ses assises, le vider de sa substance, en dressant contre lui ses propres administrés. Rationalisée, par exemple dans les Ecrits militaires de MAO ZEDONG, la guerre révolutionnaire s'article autour de quelques points forts, l'organisation, l'idéologie et la propagande, enfin le peuple en armes, auxquels s'ajoutent d'autres facteurs, parfois décisifs, comme l'aide matérielle extérieure, et plus largement, le soutien international. De même, joue de manière importante, même si elle apparaît un peu trop magnifiée par la propagande officielle surtout après la prise du pouvoir, la qualité des dirigeants, par exemple celle de MAO ZEDONG ou CHOU ENLAI. 

Pierre DABEZIES résume cette conception et cette pratique : "Le "Parti" maître de la doctrine, de la mobilisation et de l'action est évidemment au centre du dispositif, mais il se démultiplie en donnant naissance, tout d'abord, à une organisation politico-militaire et politico-administrative, qui, à chaque échelon, encadre la lutte : implantation, sûreté, liaison campagnes-villes, surveillance et noyautage de l'ennemi, renseignement, justice... Ces tâches sont par ailleurs, considérablement facilitées par une autre organisation, celle des populations, à la fois géographique (maillage des villes) et sociologique (hiérarchies parallèles) où les individus sont d'office regroupés selon leur sexe, leur âge, leurs appartenances diverses, religieuses, ethniques, professionnelles, cette sorte de comptabilité en partie double accroissant à l'extrême l'efficacité du système. Efficacité de l'endoctrinement et de la propagande, bien plus fondées sur les solidarités profondes et les aspirations populaires que sur l'idéologie - fût-elle marxiste - encore que celle-ci concoure, parfois, à créer un véritable esprit de croisade. Efficacité opérationnelle : "En Chine, dit Mao Zedong, c'est le peuple armé qui se dresse conte l'adversaire (...) sa puissance est comparable à celle des ventes en furie (...) sans l'appui de la population, l'armée est un guerrier manchot." La masse assure le renseignement. La masse le ravitaillement. La masse c'est l'armée elle-même : guérilla de base, au niveau local, vouée à l'autodéfense, à l'alerte et aux embuscades, unités régionales menant le combat contre les postes et les convois à un niveau plus élevé, enfin armée régulière, chargée de la guerre de mouvement. Milicien, partisan, régulier... il n'y a de l'un à l'autre qu'une différence de degré. Chacun tient à son tour la première place dans cette stratégie ondoyante qui, telle la marée, submerge le rocher, l'attaque furieusement à la tête puis le sape lorsque le flot s'est retiré."

 

       MAO ZEDONG, dans ses Ecrits militaires marque les différences entre guerre, guerre révolutionnaire et guerre révolutionnaire en Chine : "La guerre qui a commencé avec l'apparition de la propriété privée et des classes est la forme suprême de lutte pour résoudre, à une étape déterminée de leur développement, les contradictions entre classes, entre nations, entre Etats ou groupes politiques. Si l'on ne comprend pas les conditions de la guerre, son caractère, ses rapports avec les autres phénomènes, on ignore les lois de la guerre, on ne sait comment la conduire, on est incapable de vaincre. La guerre révolutionnaire, qu'elle soir une guerre révolutionnaire de classe ou une guerre révolutionnaire nationale, outre les conditions et le caractère propres à la guerre en général, a ses conditions non seulement aux lois de la guerre en général, mais également à des lois spécifiques. Si l'on ne comprend pas les conditions et le caractère particuliers de cette guerre, si l'on en ignore les lois spécifiques, on ne peut diriger une guerre révolutionnaire, on ne peut y remporter la victoire. La guerre révolutionnaire en Chine, qu'il s'agisse d'une guerre civile ou d'une guerre nationale, se déroule dans les conditions propres à la Chine et se distingue de la guerre en général ou de la guerre révolutionnaire en général, par ses conditions et caractère particuliers. C'est pourquoi elle a, outre les lois de la guerre en général et les lois de la guerre révolutionnaire en général, des lois qui lui sont propres. Si l'on ne connaît pas toutes ces lois, on ne peut remporter la victoire dans une guerre révolutionnaire en Chine."

L'expérience et la synthèse historique (de la guerre révolutionnaire) qu'ont faite LENINE et STALINE servent de boussole à tous les Partis communistes (...). Néanmoins, cela ne signifie pas que le Parti Communiste Chinois doive appliquer cette expérience mécaniquement. C'est une voie originale qui est donc suivie par les communistes chinois, même si dans une "phase supérieure de développement" de l'Armée rouge, l'esprit du partisan doit face place à une organisation disciplinée et unifiée. "La guerre d'anéantissement (nécessaire à un certain moment pour emporter définitivement la décision) suppose la concentration de forces supérieure et l'adoption de la tactique des encerclements et des mouvements tournants ; elle est impossible sans cela. le soutien de la population, un terrain favorable, un adversaire vulnérable, l'attaque par surprise, etc. sont autant de conditions indispensables pour anéantir l'ennemi. Mettre en déroute l'ennemi ou même lui permettre de s'enfuir n'a de sens que si, dans le combat ou la campagne considéré comme un tout, nos forces principales mènent des opérations d'anéantissement contre une autre partie des forces ennemies; sinon, cela n'a aucun sens. Ici, les pertes sont justifiées par les gains. En créant notre propre industrie de défense, nous devons nous garder d'être dépendants d'elle. Notre politique fondamentale est de nous appuyer sur l'industrie de guerre de l'impérialisme et de notre ennemi à l'intérieur du pays. Nous avons droit à la production des arsenaux de Londres et de Hanyang, et les unités de l'ennemi se chargent du transport. Ce n'est pas une plaisanterie, c'est la vérité."

  Toutes les techniques de harcèlement de l'ennemi doivent être utilisées, en utilisant pour cela d'indispensables bases d'appui, à l'arrière en quelque sorte. Le moment crucial, après une guerre des partisans qui a usé l'ennemi, c'est de passer à une guerre de mouvement, afin au bout de la guerre révolutionnaire de parvenir à une victoire définitive. Le choix de ce moment, après une guerre prolongée est le moment non seulement militaire mais surtout politique, est décisif, pour rendre victorieuse la révolution sur tous les plans. Le fait est que cette guerre des partisans a duré fort longtemps en Chine, depuis les années 1920, pour ne s'achever que vers la fin des années 1940, avant de se transformer en guerre "classique" (Tout Etat en définitive pour exister a besoin d'une stabilité et d'une paix relative), selon un modèle occidental de la guerre, que les leaders communistes connaissent très bien.

 

    Dans les années 1970, les deux principes militaires de la Chine communiste sont complètement associés au nom de MAO : ce sont la doctrine officielle pour la défense du territoire continental de la chine et la doctrine de la lutte révolutionnaire de la Chine communiste. Avant que la première prenne le dessus sur la seconde, surtout à partir des années 1980, la doctrine maoiste de la guerre révolutionnaire est valorisée intérieurement pour conforté le nationalisme et la position chinoise dans sa rivalité avec l'Union Soviétique, mais utilisée extérieurement avec modération, surtout passée la guerre du Viet-nam. 

Ralph POWELL estime qu'au delà de la propagande, "en réalité, dans les principes, la stratégie ou la tactique de doctrine militaire maoïste, il a peu de choses originales. Mao fut profondément influencé par la littérature héroïque et les classiques militaires de la vieille Chine. Il doit beaucoup à la tradition marxiste-léniniste militaire et spécialement aux écrits de Lénine. Mais les conceptions militaires de Mao ont surtout subi la forte influence de la longue expérience militaire de son propre Parti communiste. La contribution majeure de Mao a sans doute été le développement éclectique d'une doctrine systématique et globale de la guerre insurrectionnelle prolongée, pouvant être utilisée avec une efficacité considérable contre une puissance coloniale, un envahisseur étranger ou un gouvernement nationaliste indépendant. Quoique les principaux ouvrages militaire de Mao aient été écrits dans les années 1930 ou 1940, ils sont régulièrement cités et réédités car ses fidèles affirment que ses concepts militaires sont "scientifiques", éternels et de large application. En réalité, les récentes éditions (l'article est écrit en 1972) des oeuvres de Mao ont fait l'objet de retouches pour leur donner une plus grande apparence d'infaillibilité, pour les mettre en accord avec le ligne présente du Parti et les rendre applicables à la situation mondiale actuelle. Cependant, pour l'essentiel, la plupart des principes militaires de Mao et de ses conceptions politico-militaires sont restées inchangées pendant ces trente dernières années." 

"Mao et ses fidèles ont longtemps soutenu que quatre éléments de base sont nécessaires à la victoire dans "une guerre du peuple". Le premier est l'organisation d'un parti léniniste. Par parti léniniste, les communistes veulent dire un parti de révolutionnaires fortement organisés, endoctrinés et disciplinés, parti qui doit assumer le rôle principal dans la révolution. Le second élément essentiel du succès est le soutien des masses et un front commun. Le soutien des masses doit venir, à l'origine, des paysans les plus pauvres, qui sont gagnés par des promesses et des encouragements matériels. La doctrine entend aussi unifier, ou du moins neutraliser d'autres classes ou groupes qui, quoique importants, sont moins nombreux, et dont le soutien est recherché au moyen de fronts communs et d'appels adaptés à chaque groupe. Les alliances entre classes différentes et fronts communs jouent un rôle essentiel dans le prototype de la révolution chinoise. Un troisième élément fondamental de la victoire est l'armée du parti. L'armée est organisée par la Parti : elle doit être loyale au Parti, résolue à combattre ses compatriotes dans une guerre civile, et professionnellement capable de remporter la victoire finale pour le Parti. Le dernier élément essentiel est la création de zones de bases rurales révolutionnaires ou de bases stratégiques d'opérations. Ces bases devraient être suffisamment en état de vivre sur elle-mêmes pour entretenir la population locale et pour soutenir le Parti et l'armée du Parti. Elles devraient être des "retraites sûres". L'idéal est d'installer ces bases dans des zones accidentées d'accès difficile ; elles se trouvent fréquemment dans des régions frontalières isolées, à cheval sur différentes juridictions. Elles doivent procurer abri et cachette. Il est préférable que la limite d'une base soit mitoyenne d'un Etat communiste qui peut alors servir de source de ravitaillement et d'asile. On utile ces bases révolutionnaires rurales pour investir, et plus tard, s'emparer des villes fortement tenues."

"La doctrine maoïste du conflit révolutionnaire se fonde sur la conception d'une guerre prolongée : une guerre d'usure et d'anéantissement. A l'origine, la doctrine prévoit que cette guerre d'usure se poursuit à travers trois stades distincts. la conception des stades s'est développés pendant les premières années de la guerre sino-japonaise. On affirmait que le conflit commencerait par une période de défense stratégique et de retraite, suivie par une longue période de stagnation, pendant laquelle les chinois reconstitueraient leurs forces. Finalement, une contre-offensive stratégique aboutirait à la victoire chinoise. Cependant, on n'accorde plus aujourd'hui le même prix à ces trois stades de la guerre d'usure parce que cette conception n'est pas applicable dans toutes les situations révolutionnaires." (...) "La doctrine maoïste de la "guerre du peuple" continue à mettre l'accent sur la mobilisation politique et l'endoctrinement du peuple comme base de la mobilisation militaire. Aussi, la période actuelle est-elle utilisée pour mobiliser la population et pour organiser les forces révolutionnaire armées. Mao Tse-toung a depuis longtemps montré une foi presque mystique dans la puissance des "masses", pourvu qu'on parvienne à les endoctriner complètement et à les doter d'une motivation. Il semble croire que les masses deviennent alors "un bastion imprenable", une force capables d'accomplir des miracles physiques. L'espace - l'utilisation d'un vaste territoire - qui, à l'origine, jouait un rôle majeur dans la doctrine, a diminué d'importance parce que l'on sait maintenant que des guérillas victorieuses peuvent être menées dans de petits pays qui n'ont pas les vastes territoires de la Chine : Cuba, le Vietnam et l'Algérie en sont des exemples. Ceci est un des cas dans lesquels Pékin a admis qu'un élément important de la doctrine maoïste avait été révisé. Comme cette révision semble avantageuse pour la Chine communiste, elles est longtemps expliquée comme ayant été rendue possible par des changements "favorables" dans la situation mondiale."

"Enfin, il y a dans la doctrine insurrectionnelle maoïste (après les offensives tactiques, même dans une période de défense stratégique et l'utilisation de l'intendance de l'ennemi pour son propre transport de subsistances et de matériels militaires) un élément psychologique et propagandiste puissant. Une considération majeure a toujours été le maintien du moral et de la volonté de combat des révolutionnaires. Ceux-ci reçoivent l'assurance que la croissance des forces insurrectionnelles est une "loi universelle" et que la victoire finale de la "guerre du peuple" est inévitable. On affirme que le faible peuvent "toujours" vaincre le puissant et que c'est une "vérité universelle" que des armes primitives "peuvent l'emporter sur les armements modernes"."  

Sur ce dernier point surtout, la doctrine militaire chinoise a considérablement évolué, puisque le primat est donné (parmi à l'origine les fameuse "quatre modernisations") au développement de la technologie militaire tant en quantité qu'en qualité.


 

MAO ZEDONG, Ecrits militaires, Editions en langues étrangères, Pékin, 1964 ; Pierre DABEZIES, article Guerre révolutionnaire, dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000 ; Gérard CHALIAND, Guérillas, Du VietNam à l'Irak, Hachette Littératures, collection Pluriel, 2008 ; Mao Tse-toung, L'Herne, Collection Les cahiers de l'Herne, 1972.

 

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Vendredi 6 mai 2011 5 06 /05 /Mai /2011 09:22

           Dès le début de ses activités politiques, LENINE, prenant à son compte les réflexion de MARX et d'ENGELS, considère les techniques de guérilla en tant que constitutifs d'une guerre révolutionnaire du peuple contre le capitalisme. Si nous intitulons cet article sous ce titre qui peut paraître restrictif, c'est parce qu'il y a une réelle continuité entre d'une part, les techniques de la petite guerre, théorisées pendant les guerres napoléoniennes, les entreprises de guérilla telles qu'elles sont conçues par MARX et ENGELS, les théories et pratiques de guerre révolutionnaire de LENINE et TROTSKY et les théories et pratiques de la guerre révolutionnaire ou de la guérilla des écoles marxistes chinois ou vietnamiens et des guérilleros d'Amérique Latine et d'Afrique. Ce qui uni ces différents aspects, c'est surtout l'objectif d'instauration d'une autre société, d'une société communiste. Ce qui différencie les différentes théories, ce sont surtout les conditions socio-économiques et politiques différentes où ils s'inscrivent. 

 

             Des écrits de MARX et d'ENGELS, autre autres, LENINE apprend les réalités de la politique de suprématie. Il a conscience comme eux que la guerre n'a pas seulement un caractère militaire, mais aussi diplomatique, psychologique et économique. il pense qu'il existe une relation fondamentale et continue entre la guerre et la révolution, que la guerre peut enfanter la révolution. Dans le cas de la situation russe sous la première guerre mondiale, après les échecs de la révolution de 1905, est de transformer la guerre impérialiste nationale en une guerre civile qui, non seulement s'étende à toute la Russie, mais franchisse les frontières nationales et précipite une révolution sociale générale. Dans le cours des événements, LENINE se rend bien compte que cela est impossible en Allemagne et qu'il faut effectuer un repli stratégique. La paix n'est pas une fin en soi, mais est au contraire, comme la guerre, un instrument de politique. C'est la raison pour laquelle, il faut obtenir à tout prix l'arrêt de la guerre avec l'Allemagne, afin de conforter la révolution en Russie. En fait, très vite, 'il est temps d'en finir avec les formules révolutionnaires (car en fait nous n'en avons pas les moyens) et de se mettre à l'ouvrage pour de bon". Le répit espéré ne vient pas puisque la guerre civile russe enchaîne immédiatement la guerre interétatique. C'est que les gouvernements "bourgeois" de l'Europe, au-delà du fait que les Alliés ne pardonnent pas la "traîtrise", ont bien conscience du caractère révolutionnaire du gouvernement soviétique, et qu'ils entendent mener, comme les stratèges marxiste, une véritable guerre de classe, tout en ne la nommant pas ainsi bien entendu.

        La guerre civile fait office de grande Ecole de guerre pour l'Union Soviétique, une grande Ecole où il n'y a pas véritablement de batailles décisives, où les mouvements de troupes sont difficiles à suivre, et suivent d'ailleurs des logiques différentes suivant les chefs d'armées qui les commandent, où les techniques de guérilla sont utilisées à grande échelle. Léon TROTSKI, le fondateur et l'organisateur de l'Armée Rouge, reconnaît que la guerre civile est une guerre de modèle réduit, vu la taille des armées engagées. TROTSKI (Ma vie, Gallimard, 1953), écrit que "la petit guerre ne différa d'une grande guerre qu'au niveau de l'échelle... Elle fut comme un modèle vivant de la guerre... La petite guerre fut une grande école."

         Pierre DABEZIES décrit le schéma des "cinq phases" attribué à TROTSKI, qui explicite bien le phénomène de la lutte prolongée du faible contre le fort. Phénomène de pourrissement de l'adversaire qui permet de lui porter au moment opportun "un coup mortel". La première phase est essentiellement clandestine, les conspirateurs créant les premiers noyaux actifs d'agitation et de propagande, et agissant de telle sorte que les autorités ennemies, toujours longues à réagir, du fait de leur juridisme, de leur esprit de routine et de leurs rivalités ne prennent conscience que tardivement de l'ampleur du défi. Au cours de la deuxième phase, le noyautage s'étend, la subversion s'amplifie et déborde au besoin les villes. Des attentats éclatent, des tracts circulent, des grèves frisant l'émeute sont organisées : il s'agit d'intimider la masse, d'impressionner les neutres et d'exciter le pouvoir dans l'espoir d'une répression brutale, que la troisième phase va généraliser. A ce stade, en effet, non seulement des bandes et des maquis s'organisent, mais le terrorisme s'amplifie, propre à créer une complicité populaire devant des réactions militaires souvent peu adaptées. La nuit, le pays rebelle s'anime, fourmillant de cadres, d'agents de renseignement et de propagandistes dont la présence et l'action engagent peu à peu les populations. Les quatrième et cinquième phases tendront, dans la même ligne, à débloquer l'appareil adverse en combinant les opérations souterraines, les opérations psychologiques et les opérations militaires de telle sorte que le support administratif et humain du vieux régime s'effondre, entrainant pour finir l'armée derrière lui.

Il ne faut pas croire qu'il s'agit là seulement de tactiques et de méthodes seulement propres à la période de la révolution proprement dite. Car même après la création officielle de l'Union Soviétique, lors de la guerre civile, quantité de territoires restent acquis à l'ancien régime, avec des tentatives de réinstauration du régime tsariste dans certains endroits. Les opérations militaires de la période qui s'étire jusqu'au début des années 1930 combinent les techniques de guérilla et les manoeuvres plus classiques, sans batailles décisives. Constamment, c'est plus sur le plan politique (adhésion des masses au nouveau régime, notamment la paysannerie, propagande dans les pays belligérants) que militaire que la décision se fait.

       Toutefois, comme Edward Mead EARLE, il faut constater que "Si l'ardeur révolutionnaire des paysans et des ouvriers contribua largement au triomphe final des bolcheviks, la compétence des officiers, sous-officiers, soldats et techniciens venus de l'ancienne armée impériale joua également un rôle considérable. La propagande derrière les lignes des contre-révolutionnaires aida certainement à saper le moral de ceux-ci, mais elle fut sans effet tant que les puissances alliées continuèrent à fournir à Denikine et aux autres du matériel moderne en quantités suffisantes." Il faut, pour les dirigeants soviétiques, corriger les effets de leur propre propagande antérieure dans les armées tsaristes, afin d'empêcher l'anéantissement des cadres militaires et de les utiliser dans leur entreprise révolutionnaire. Les levées en masse d'ouvriers et de paysans doivent fournir au parti les moyens de combattre la contre-révolution, mais il s'agit de les encadrer avec des officiers dont il faut s'assurer également de la fidélité.

      Les bolchevicks "sortirent des dures expériences de la guerre civile avec une conception presque unique du rôle de la guerre dans la société. LENINE, notamment, élabora un système philosophique compliqué sur ce sujet. L'attitude des classes laborieuses vis-à-vis de la guerre, disait-il, ne peut être catégorique : le pacifisme, la soumission, l'opposition au service militaire, la grève générale contre la mobilisation et autres principes du socialisme d'Europe occidentale sont des démonstrations en elles-mêmes vides de sens. Ce sont le type de guerre en jeu et les objectifs qu'elles se propose qui doivent déterminer la réaction des peuples." Bien avant son arrivé au pouvoir, LENINE est déjà convaincu que le prolétariat devait utiliser la guerre, défensive et offensive, pour provoquer une révolution sociale. Sa position devient l'héritage adopté par tous les dirigeants de l'Union Soviétique après lui. Le VIème Congrès mondial de l'Internationale communiste de 1928, sous la domination russe, fait clairement apparaître cela : "la chute du capitalisme est impossible sans violence, c'est-à-dire sans soulèvements armées et sans guerres contre la bourgeoisie. A notre époque des guerres impérialistes et de révolution mondiale, les guerres civiles révolutionnaires de la dictature prolétarienne contre la bourgeoisie, les guerres du prolétariat contre les Etats bourgeois et le capitalisme mondial, ainsi que les guerres nationales révolutionnaires des peuples opprimés contre l'impérialisme sont inévitables, comme l'a montré Lénine." 

         Si sous STALINE, notamment entre 1933 et 1941, les doctrines militaires soviétiques reviennent aux conceptions classiques d'organisation de l'armée, la défaite soviétique au cours de la Seconde Guerre mondiale réactive l'utilisation des techniques de guérilla de manière complémentaire aux mouvements des armées. Comme l'écrit encore Edward Mead EARLE, les Russes devaient garder l'Armée Rouge intacte, quitte à effectuer des replis tactiques. "Ils devaient éviter l'encerclement dans la mesure du possible : les unités qui ne pourraient y échapper devraient résister jusqu'au bout. Il fallait échanger l'espace contre le temps, autrement dit provoquer une guerre prolongée en obligeant les Allemands à s'enfoncer dans le territoire soviétique sans obtenir de décision. Quant au territoire dont la Wehrmacht s'emparerait, il faudrait le rendre pratiquement inutilisable par une dévastation générale et dangereux par des actions de guérilla ininterrompues. la guerre d'usure et l'extension des fronts qui en résulteraient donneraient à l'Armée Rouge cette grande occasion - pour laquelle elle avait été préparée et endoctrinée depuis la guerre civile - de détruire l'ennemi par l'offensive. Selon la nouvelle conception soviétique, la guerre-éclair survient à la fin de la guerre et non au commencement.

 

     Lors de la révolution de 1905, LENINE (Oeuvres choisies, tome VII, Editions en langues étrangères, Moscou, 1941) signale "six (des) points essentiels; appelés à devenir le drapeau politique et le programme immédiat de tout gouvernement révolutionnaire, et qui doivent lui acquérir les sympathies du peuple et concentrer toute l'énergie révolutionnaire du peuples sur les besognes les plus urgentes. Ces six points sont :

- l'Assemblée constituante du peuple tout entier ;

- L'armement du peuple ;

- La liberté politique ;

- L'entière liberté aux nationalités opprimées et frustrées de leurs droits ;

- La journée de travail de huit heures ;

- La formation de comités révolutionnaires paysans.(...)

L'armée révolutionnaire et le gouvernement révolutionnaire sont les deux faces d'une même médaille. Ce sont deux institutions également indispensables au succès de l'insurrection et à l'affermissement de ses conquêtes. ce sont deux mots d'ordre qui doivent nécessairement être formulés et commentés comme les seuls mots d'ordre révolutionnaires conséquents. (...)".

  Dans les tâches des détachements de l'armée révolutionnaire, LENINE écrit en octobre 1905 qu'elles sont de deux sortes : Il y a les actions militaires indépendances et la direction de la foule.

Dans les Lettres de loin, il écrit en octobre 1917, que l'insurrection armée "est une forme particulière de la lutte politique ; elle est soumise à des lois particulières, qu'il importe de méditer attentivement. Karl Marx a exprimé cette pensée avec un relief saisissant quand il écrit : Comme la guerre, l'insurrection armée est un art. Voici quelques règles principales que Marx a données à cet art :

- Ne jamais jouer avec l'insurrection et, quand on la commence, être bien pénétré de l'idée qu'il faut marcher jusqu'au bout ;

- Rassembler, à l'endroit décisif, au moment décisif, des forces de beaucoup supérieures à celle de l'ennemi, sinon ce dernier, mieux préparé et mieux organisé, anéantira les insurgés ;

- L'insurrection une fois commencée, il faut agir avec la plus grandes décision et passer absolument, coûte que coûte, à l'offensive. "La défensive est la mort de l'insurrection armée" ;

- Il faut s'efforcer de prendre l'ennemi au dépourvu, de saisir le moment où ses troupes sont dispersées ;

- Il faut remporter chaque jour des succès, même peu considérables (on peut dire : à chaque heure, quand il s'agit d'une ville), en gardant à tout pris l'avantage moral ;

 Marx a résumé les enseignements de toutes les révolutions sur l'insurrection armée en citant le mot de "Danton, le plus grand maître de la tactique révolutionnaire que l'histoire ait connu : de l'audace, de l'audace, toujours de l'audace." (LENINE, Oeuvres choisies, Tome II, Editions en langue étrangère, Moscou, 1941).

 

Edward Mead EARLE, article LENINE, TROTSKI, STALINE : La guerre selon les Soviétiques dans Les maîtres de la stratégies, Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1982 ; Anthologie Mondiale de la Stratégie, LENINE, extraits : La révolution de 1905, Les tâches des détachements de l'armée révolutionnaire (octobre 1905), Lettres de loin (octobre 1917). (On consultera les Oeuvres choisies, notamment les tomes II, VII et VIII), TROTSKI, extraits : L'organisation de l'armée rouge (Ma vie, chapitres XXXIII, XXXIV et XXXVI, Gallimard, 1953) ; Pierre DABEZIES, article Guerre révolutionnaire, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000.

 

STRATEGUS

Par GIL - Publié dans : STRATÉGIE
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Jeudi 5 mai 2011 4 05 /05 /Mai /2011 17:39

                                           La théorie marxiste est entièrement tournée vers l'action, aussi ses différentes conceptions de la guérilla, à commencer par celles de Karl MARX et de Friedrich ENGELS, sont toujours tournées vers une transformation de la société en vue de l'instauration du communisme. il ne s'agit plus de petite guerre ou d'adaptation à grande échelle de celle-ci, mais de l'intégrer dans un ensemble plus vaste qui comprend également - et surtout parfois - des aspects économiques et sociaux. Aussi pourrait-on s'attendre, dans les exposés du marxisme à voir les aspects stratégiques - au sens de la guerre des classes - être abordés en même temps que ces deux derniers. Or, comme Sigmund NEUMANN (1924-1962), politologue américain auteur de Permanent Revolution, nous constatons que la littérature sur le marxisme a négligé terriblement cet aspect crucial de leur enseignement. Cet auteur l'explique par la dispersion de l'immense quantité de matériaux relatifs aux problèmes stratégiques et qu'il n'y a pas de pendant militaire du Capital. Il considère d'ailleurs les fondateurs du marxisme comme les pères de la guerre totale moderne, sans doute avec quelque exagération. En tout cas, Karl MARX et surtout Friedrich ENGELS, dont la réputation journalistique des affaires militaires était grande aux Etats-Unis, n'ignorait pas la découverte selon laquelle la guerre moderne est de quadruple nature - diplomatique, économique, psychologique et seulement en dernier ressort militaire. Le vocabulaire militant, voire guerrier, utilisé par les deux fondateurs du marxisme n'est pas un simple jeu de métaphores. Profondément, ils considèrent dans leurs écrits que leur époque est bel et bien une époque de guerre sociale. Ceux-ci ont eu une grande influence par la suite sur la stratégie de la Révolution russe.

                Sigmund NEUMANN distinguer trois périodes dans le développement de leur pensée militaire commune, même si c'est plutôt Friedrich ENGELS qui est le spécialiste de cet aspect.

    Partant de leur analyse des Tactiques de la guerre civile de 1848 et des leçons qu'ils en tirent sur l'état des forces militaires des grandes puissances de 1850-1860, ils viennent  peu à peu à une recherche originale sur la nature et les principes généraux de l'Etat révolutionnaire. Si les mouvements de 1848 connaissent une défaite complète, du moins de leur point de vue, l'étude précise des insurrections et de leurs leçons constituent le point de départ de leur pensée stratégique. on trouve leur analyse tant dans des recueils d'articles (parus dans la presse américaine - au New York Tribune notamment dont une partie est réunie sous le titre Allemange : Révolution et Contre-révolution en 1851-1852), que dans des brochures (Le Manifeste communiste) ou dans des livres (Des luttes de classes en France, 1848-1850). L'absence de crise économique montre que le moment de la révolution n'était pas venu, et ils ne cessent de guetter dans tes événements économiques et financiers les signes précisément d'une telle crise globale qui rend révolutionnaire la situation des ouvriers.

Pendant leur exil à Londres, les deux hommes font abstraction des situations locales pour aborder la situation internationale dans son ensemble. La paysannerie, comme alliée ou force motrice éventuelle dans la révolution sociale future, occupe une grande partie de leurs analyses. Ils spéculent sur une possible révolution russe, où cette paysannerie possède un poids important. "Une ligne directe relie cette prise de conscience, écrit Sigmund NEUMANN, au soulèvement soviétique de 1917. Les armées, recrutées essentiellement dans la paysannerie, avaient partout vaincu les révolutions de 1848 : l'alliance avec les paysans révolutionnaires sauva la guerre civile russe. Ce fut la leçon de la révolution victorieuse et de ses pionniers intellectuels."

     Au début des années 1850, la stratégie marxiste atteint sa seconde étape. Alors que longtemps c'est sur la France qu'ils fondaient leurs espoirs, ils analysent la guerre de Crimée qui les prend au dépourvu, car ils en espéraient un temps mûr pour la révolution. Leur analyse minutieuse des armées belligérantes persuade vite Friedrich ENGELS de la supériorité des nations alliées (Grande Bretagne et France contre la Russie), et de l'importance des sièges et des fortifications en tant que points de fixation des concentrations de troupes. Les problèmes de logistique dans ce pays des grands espaces semblent insurmontables, et cette guerre tourne vite court. C'est la fin "prématurée" de cette guerre en 1856 qui brise leurs espoirs de voir se produire des soulèvements révolutionnaires plus importants. Du coup, c'est plutôt le bonapartisme et le panslavisme qui deviennent les thèmes majeurs des considérations stratégiques d'ENGELS. Il analyse des ambitions napoléoniennes dans deux excellentes brochures, inconnues de beaucoup d'ailleurs maintenant : Le et le Rhin (1859) et La Savoie, Nice et le Rhin (1860). On y trouve dans l'une des considérations détaillées sur la non-nécessité du contrôle de la vallée du pour la frontière méridionale de l'Allemagne (il met en garde contre les projets de Grande Allemagne) et dans l'autre l'analyse des possibilités stratégiques d'une campagne occidentale pour la France, laquelle pouvait très bien selon lui abandonner sa revendication traditionnelle de la rive gauche du Rhin. Le vrai danger pour la France est en fait sa frontière avec la Belgique, dont la neutralité est fragile. Il publie pendant la guerre franco-allemande de 1870 une série d'articles (dans Pall Mall Gazette de Londres) dans lequel il évoque dans le détail le retournement soudain vers la frontière belge de l'armée prussienne. Il est le seul observateur européen à prévoie la défaite française à Sedan. Dans La Savoie, Nice et le Rhin, décidément riche brochure, il évoque un tout autre élément de la stratégie militaire qui aura plus tard une importance capitale dans les deux Guerres mondiales : le spectre d'une guerre sur deux fronts que l'Allemagne devrait affronter, en cas d'alliance franco-russe. Pour lui, la Russie demeurait, avec son régime le plus autocrate d'Europe, la principale menace pour la liberté européenne, quoiqu'il ait nourri en même temps des espoirs pour de nouveaux alliés de la Révolution. Sigmund NEUMANN met l'accent sur une des erreurs d'appréciation d'Engels à propos de la Prusse, dont il évalue mal la situation et ne peut que prendre acte de sa puissance au moment de la guerre contre la France. Alors, du coup, ce n'est plus Napoléon III qui est le danger principal, mais Bismark, comme acteur principal de l'unification allemande.

Pendant la guerre de Sécession, il est l'un des seuls observateurs militaires à penser qu'il s'agit "d'un drame sans pareil dans les annales de l'histoire militaire. Pour lui, c'est une guerre révolutionnaire non seulement parce qu'elle utilise le chemin de fer et les cuirassés sur une vaste échelle stratégique, mais aussi parce que le Nord a décrété la fin de l'esclavage. Dans la Préface au Capital paru en 1867, Karl MARX écrit : "De même qu'au XVIIIème siècle la guerre d'Indépendance américaine sonna l'alarme pour la bourgeoisie européenne, de même au XIXème siècle la guerre de Sécession a sonné le tocsin pour la classe ouvrière européenne."

Tout ce développement nous montre que, loin de se réduire à des analyses de situations locales, des luttes politiques locales, ce que pourrait laisser comprendre certains écrits vivement polémiques sur des politiques intérieures précises, dont nous avons depuis longtemps perdu le fil, le travail stratégique des deux fondateurs stratégiques pendant de longues années a toujours eu une grande hauteur : la situation internationale, qui détermine bien des choses, y compris la possibilité de révolutions, constitue leur principal axe politique et militant. La grandeur de la vision dialectique de MARX et d'Engels se voit toujours mit à dure épreuve, mais ils ont pris le temps d'observer l'évolution spécifique des classes et des nations dans le large contexte européen et de développer leur propre stratégie révolutionnaire sur la base d'"une étude de l'état objectif du progrès social", assez loin d'ailleurs de leurs rivaux au sein du mouvement socialiste souvent pris par leur enthousiasme idéologique.

     C'est ce qui leur permet d'envisager, dans cette troisième période, même de manière fragmentaire, une stratégie de l'Etat révolutionnaire. La politique militaire d'ENGELS se fonde sur la doctrine de l'armée démocratique, la nation armée, et sur la certitude se réalisation progressive. Cette opinion, déjà exprimée dans La question militaire et la classe ouvrière allemande en 1865, devient son principe directeur pendant les trente ans qui suivent. Dans des études plus anciennes (dans le New American Encyclopedia, publié en 1860-1862), MARX et ENGELS avaient déjà insisté sur les conditions préalables et les fondements sociaux de l'organisation militaire, dans le passé comme dans le présent. En 1891, ENGELS écrit que "contrairement aux apparences, le service militaire obligatoire surpasse le suffrage universel en tant qu'agent démocratique. La force réelle de la social-démocratie allemande ne réside pas dans le nombre de ses électeurs mais dans ses soldats. (...) En 1900, l'armée, naguère la plus prussienne, l'élément le plus réactionnaire du pays, sera socialiste dans sa majorité, et cela est aussi inexorable que le destin." Bien entendu, ils se trompent sur le pouvoir de résistance et la dynamique interne des institutions en place, mais cette conviction s'accorde sur une jonction finale entre la démocratie et l'Etat socialiste. 

Comme beaucoup d'intellectuels de tous bords, les deux fondateurs du marxisme sont sensibles aux menaces de guerre généralisée, et cela se voit notamment après 1890. Dans une série d'articles intitulée L'Europe peut-elle désarmer? (1893), ENGELS suggère comme moyen d'empêcher la guerre "la diminution progressive de la durée du service militaire par un accord international."  Il n'abandonne pas la perspective de la Révolution, mais estime que, pour de futurs insurgés, la situation a empiré : l'officier a appris la contre-insurrection, les villes ont subi des transformations qui facilitent les mouvements de troupes. Le temps n'est plus aux révolutions menées par de petites minorités à la tête de masses inconscientes. Pour transformer complètement l'organisation sociale, il faut la participation active des masses elles-mêmes. La conquête légale de l'Etat devient à l'ordre du jour, notamment par la conquête légale de son bras armé. Jean JAURÈS, un de ses disciples, dans son Armée Nouvelle, fonde ses espoirs également de ce côté-là.

 

    La position systématique des deux fondateur du marxisme est de considérer que les tactiques révolutionnaires ne peuvent s'envisager que dans le cadre d'une situation internationale, sociale et économique de crise du capitalisme favorable à la Révolution. Sans cela, et ils tirent ainsi les leçons des insurrections de 1848, la classe ouvrière se fait écraser par les forces de répression. Dans une situation où le capitalisme accumule les succès, il faut s'attacher aux conditions, notamment à l'intérieur même des forces de répression, qui permettront la victoire de la Révolution. 

 

      Pour le philosophe Jean-François CORALLO, la Commune de Paris de 1871, conforte cette position. Elle "donne à la fois un exemple de la manière dont Marx réagissait à l'actualité immédiate, et l'exemple d'un remaniement théorique important dans la théorie marxiste." Il prend pour l'illustrer, le résumé par LENINE dans une préface de 1907 aux Lettres à Kugelmann, de la façon dont MARX a vécu les événements de la Commune de Paris : "Marx disait en septembre 1870 que l'insurrection serait une folie : en avril 1871, lorsqu'il vit un mouvement populaire de masse, il le suivit avec l'attention extrême d'un homme qui participe à de grands événements marquant un progrès du mouvement révolutionnaire historique mondial". Si MARX critique la stratégie des Communards au pouvoir, il soutien inconditionnellement le mouvement, même contre ses amis.

   La Commune marque en fait l'histoire du marxisme par les leçons qu'en tirent MARX et ENGELS : elles orientent le sens de la théorie marxiste de l'Etat. La Commune met en évidence, pour eux, trois tâches que doit accomplir toute révolution populaire :

- "La Commune, notamment, a démontré que la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l'Etat et de le faire fonctionner pour son propre compte" (Préface au Manifeste Communiste de 1872). Il ne fait seulement "faire changer de main l'appareil bureaucratico-militaire, mais le briser" ;

- Il faut construire un nouvel Etat qui soit "essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière" et qui soit défini par une limitation de la démocratie représentative au profit du contrôle ouvrier : "La Commune fut composée de conseillers municipaux, élus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville. Ils étaient responsables et révocables à tout moment. La majorité de ses membres était naturellement des ouvriers ou des représentants reconnus de la classe ouvrière. La Commune devait être non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois (...) Tandis qu'il importait d'amputer les organes purement répressifs de l'ancien pouvoir gouvernemental, ses fonctions légitimes devaient être arrachées à un autorité qui revendiquait une prééminence au-dessus de la société elle-même, et rendues aux serviteurs responsables de la société" ;

- Construire un Etat qui soit encore capable, comme tout Etat, de s'acquitter de fonctions répressives. Le grand échec de la Commune de Paris fut de ne l'avoir pas fait, et MARX écrit le 12 avril 1871 : "s'ils succombent, ce sera uniquement pour avoir été "trop gentils". Il eût fallu marcher toute de suite sur Versailles (...). Deuxième faute : le Comité central résilia ses pouvoirs trop tôt pour faire place à la Commune. Encore un souci excessif d'honnêteté." 

    Jean-François CORALLO estime que la Commune de Paris fut une révolution qui a buté sur un problème crucial et du coup l'a mis pour la première fois en lumière : construire un type d'Etat nouveau qui, en un sens, ne soit plus un Etat, et qui, en un autre sens, en reste un. C'est toute une réflexion sur la dictature du prolétariat, indissociable en définitive de ses moyens de répression.

 

   Jean-François CORALLO, article Commune de Paris, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1999 ; Sigmund NEUMANN, article Engels et Marx : concepts militaires des socialistes révolutionnaires; dans Les maîtres de la stratégie, Sous la direction d'Edward Mead EARLE, Flammarion, collection Champs, 1980.

   Pour une étude de fond des positions de MARX et d'ENGELS, nous conseillons tout particulièrement, outre les titres déjà évoqués : Karl MARX : La guerre civile en France (1871), Les luttes de classe en France, 1848-1850 ; MARX/ENGELS, Manifeste du Parti Communiste et La Commune de 71, réédité par Union Générale d'Editions en 1971 ; LENINE, La Commune de Paris, 1962. Par ailleurs, dans l'Anthologie Mondiale de la Stratégie, de Gérard CHALIAND (Robert Laffont, 1990), on peut trouver des extraits d'écrits de Friedrich ENGELS : extraits de l'article paru dans Pall Mall Gazette, en décembre 1870 et février 1871 : La guerre franco-prussienne et La situation en France au point de vue militaire.

 

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Lundi 2 mai 2011 1 02 /05 /Mai /2011 16:26

                    Plus que tout autre forme de guerre, la guérilla possède un caractère politique immédiat ; en effet, soit elle résulte de la condensation du mécontentement local et/ou de la fusion d'organisations politiques autochtones armées ou non, ou bien que, implantée à partir de l'extérieur, elle cherche à provoquer cette condensation et cette fusion autour d'elle, la guérilla ne peut dépasser un seuil d'activité assez bas que si elle jouit de la complicité d'abord, puis du soutien et finalement de la participation active des populations parmi lesquelles le partisan doit vivre "comme un poisson dans l'eau" (pour reprendre une expression de Mao ZEDONG) (Jorge CASTANEDA). 

Quand elle prend l'ampleur d'une guerre, la guérilla est donc toujours une guerre populaire, bien que ce fait ne préjuge pas de son signe politique global : aussi ancienne que les formes les plus anciennes de la guerre et tout aussi répandue, elle a, de tous temps et en tous lieux, été utilisée par des mouvements populaires de signes contraires : aussi bien que par les Chouans et par les Christeros (Mexique), autant aussi par les Espagnols opposés à l'importation des valeurs révolutionnaires, forces authentiquement populaires mais également contre-révolutionnaires dans leur contexte global, que par les patriotes et les révolutionnaires des cinq continents. 

Tant les stratégistes occidentaux que les stratèges des pays dits socialistes s'accordent généralement à voir dans la généralisation des mouvements guérilleros après la deuxième guerre mondiales l'expression des luttes de libération nationale, mais également, à partir de 1965, si l'on suit toujours Jorge CASTANEDAS, une tentative pour contourner la coexistence pacifique - tournant à partir duquel, la guérilla deviendra de plus en plus la stratégie privilégiée des forces anti-impérialistes et socialisantes en Asie, en Afrique et en Amérique Latine. Cette stratégie qui s'étaie sur une conception inédite de la révolution mondiale affirme le primat révolutionnaire des pays pauvres en élevant la stratégie typique à la guérilla - de l'encerclement des villes par les campagnes - au niveau d'une vision de l'Histoire. A la lutte du "CHE GUEVARA" qui se propose d'étendre une guérilla à l'échelle continentale fait écho la thèse de LIN PIAO qui assimile les pays pauvres aux campagnes des puissances impérialistes et préconise l'encerclement de ces dernières par les révolutions réalisées dans les premiers. Aussi, cette lutte menée au plus près du peuple s'accompagnera-t-elle de plus en plus d'une dimension internationale : intense activité diplomatique d'une part, et, d'autre part, essais de coordonner les luttes continentales et mondiales, avec pour point culminant, resté pour l'essentiel sans effet réel (autre qu'idéologique dans les pays capitalistes occidentaux), la Conférence tricontinentale de La Havane (décembre 1964-janvier 1965), qui réunissait les représentants des mouvements révolutionnaires des trois continents (Afrique, Asie, Amérique Latine), qui avaient vu des mouvements guérilleros se développer de façon importante et remporter des succès. Cette stratégie reflète un trait fondamental : elle a été victorieuse dans les formations sociales  dont le caractère distinctif semble être plus que tout autre (misère des masses, population essentiellement rurale, faiblesse relative de la classe ouvrière et de ses organisations) une situation d'oppression nationale provoquée soit par un pays étranger soit par cette combinaison d'une dictature locale associée aux puissances impérialistes, qui peut marquer les premières phases d'un pays nouvellement indépendant et qui semble relativement consolidée dans certaines régions du globe et notamment en Amérique centrale (par exemple au Nicaragua) et aux Caraïbes.

Lutte de longue haleine, qui exige des populations impliquées des sacrifices importants, la guérilla n'est politiquement viable que lorsque, selon l'expression d'une de ses représentants les plus éminents - le commandant GUEVARA -, "toutes les voies légales ont été épuisées", et cela même si, comme il le fait lui-même très justement remarquer, une des tâches essentielles de la guérilla consiste à rendre cet état des choses évident aux yeux de tous. Une fois implantée, la guérilla cherche à élargir son territoire et à en conquérir d'autres. Ainsi, dès avant la victoire, elle installe un pouvoir nouveau à l'intérieur des zones libérées ou, quand cela n'est pas possible, crée un réseau diffus de pouvoirs populaires qui tend à se substituer à celui de l'Etat qu'elle combat. Cela veut non seulement, contrôler en partie un certain territoire et son infrastructure économique, mais aussi organiser une vraie vie collective, comme aux Chiapas, avec écoles, hôpitaux et maisons du peuple. 

Car deux issues sont possibles : soit la guérilla - quitte à transformer ses effectifs en "armée régulière" - recherche la victoire militaire par la destruction des forces armées ennemies, dans une logique toute clausewitzienne, soit misant sur l'usure militaire et l'isolement politique de l'adversaire, elle tente de l'obliger à rechercher une solution politique négociée. Dans les deux cas, l'objectif reste le même : la conquête du pouvoir d'Etat. Lutte essentiellement politique, c'est la politique qui est au coeur de ses succès comme de ses échecs et non pas tel ou tel facteur militaire - la réussite éclatante des partisans vietnamines en témoigne.

                        La guérilla anti-impérialiste et socialisante connaît deux variantes :

- MAO ZEDONG, premier théoricien moderne de la guérilla, maintient le primat du parti (le parti communiste aux fusils) ont la théorie marxiste-léniniste garantit le caractère de classe du mouvement. Pour les communistes chinois, la guérilla constitue un complètement permanent en même temps que la source de recrutement d'une armée régulière et les guérilleros vietnamiens auront une large autonomie (MAO ZEDONG, Ecrits militaires, Pékin, 1964 ; VO NGUYEN GIAP, Guerre du peuple, armée du peuple, Paris, 1966) ;

- Pour les théoriciens et praticiens cubains, la distinction entre le commandement militaire et le commandement politique doit être abolie. La guérilla elle-même est une organisation politique qui emprunte une stratégie armée dont elle reste, à tous moments, le noyau immergé au centre des luttes. Seule une liaison étroite avec les masses assure le caractère révolutionnaire du combat ; c'est donc à elle que doit revenir le commandement. (Fidel CASTRO, Oeuvres, Maspéro ; E CHE GUEVARA, Oeuvres, Maspéro ; Régis DEBRAY, La critique des armes, Seuil, 1974 et Révolution dans la Révolution, Maspéro, 1967)

 

         Hervé COUTEAU-BEGARIE se concentre, tout comme Jorge CASTANEDA, sur les dernières périodes de la théorie et de la pratique marxistes de la guérilla et passe très rapidement sur les réflexions des fondateurs du marxisme eux-mêmes, MARX et ENGELS, comme sur celles de LENINE, de TROTSKY et de STALINE, sur lesquelles nous reviendrons plus tard. Il est vrai que la figure du partisan prend une nouvelle dimension lors des guerres de décolonisation après la Seconde Guerre Mondiale. La dimension idéologique, déjà présente pendant cette dernière guerre dans les pays occupés (en France comme en Yougoslavie ou en Grèce). Nous passons réellement de la guérilla à la guerre révolutionnaire, théorisée et mise en pratique par MAO ZEDONG et le général GIAP. 

MAO ZEDONG construit la théorie de la stratégie de guerre prolongée articulée en trois phases : défense stratégique, équilibre des forces, offensive stratégique. Le général GIAP plaide pour une "triple synthèse" : adaptation au terrain, adaptation au climat et adaptation aux hommes. Ceci pour "attaquer les points faibles avant les points forts. Encercler l'ensemble, passer à l'action sur des points sélectionnés. Attaquer d'abord la ligne extérieure, ouvrir une brèche et percer en profondeur." 

Après eux, un grand nombre d'auteurs marxistes s'emploient à théoriser l'insurrection et la guerre révolutionnaire sous toutes ses formes (LIN PIAO, CHE GUEVARA, Kwame NKRUMAH...) y compris la guérilla urbaine (Carlos MARIGHELLA, URBANO...), suscitant en retour, mais avec un retard considérable et décisif, une non moins abondante littérature sur la contre-insurrection (général Frank KITSON, colonel Roger TRINQUIER, John MCGUEN... ). Vu la difficulté des armées coloniales de réellement s'adapter aux stratégies de guérilla, elles font la preuve de leur efficacité en Chine et en Indochine (sous le protectorat français comme sous l'intervention américaine...). Ces stratégies peuvent être mises aussi en échec comme en Grèce et en Malaisie, par absence de soutien populaire dans un cas et par habileté politique et militaire de l'ennemi dans l'autre.

        La guerre révolutionnaire peut donc remporter de grands succès si elle conjugue quatre conditions :

- tirer parti du terrain. La guerre révolutionnaire a obtenu ses plus grands succès dans des régions de montagne ou de forêts denses qui se prêtent très mal à l'exercice du modèle occidental de la guerre ;

- établir une osmose entre les combattants et la population. Sans soutien de celle-ci, ou au moins sa neutralité bienveillante, un maquis ne peut se maintenir longtemps ;

- disposer du soutien d'une tierce puissance, qui lui assure une résonance politique, par la mise en accusation de l'adversaire dans les enceintes internationales, le lancement de campagnes de propagandes et, chose essentielle, qui lui apporte un soutien logistique, en lui livrant des armes et de l'argent, en hébergeant une représentation politique, des camps d'entrainement... Faute de quoi, on l'a vu après l'effondrement de l'Union Soviétique et le désengagement progressif de la Chine communiste, les partisans doivent rechercher d'autres ressources et d'autres alliés. Souvent, le marché de la drogue et l'alliance avec des bandes armées dépourvues d'impératifs politiques ou idéologiques peuvent seuls les soutenir...

- avoir une idéologie forte, seule capable de mobiliser les masses et de les encadrer pour qu'elles ne retombent pas dans la simple révolte populaire.

 

Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, 2002 ; Jorge CASTANEDA, article Guérilla, Dictionnaire critique du marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999. 

Par GIL - Publié dans : STRATÉGIE
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Dimanche 1 mai 2011 7 01 /05 /Mai /2011 15:38

             C'est surtout depuis le XVIIIème, plus précisément dans la foulée des guerres de la République française et de l'Empire français que les études sur la petite guerre reprennent après une longue éclipse (ce qui ne veut pas dire qu'elle s'était arrêtée d'exister). Bernard PESCHOT (La notion de petite guerre en France (XVIIIème siècle), Les Cahiers de Montpellier, n°28, 1983) rend compte qu'en ce siècle, on discute de petite guerre et de guerre de partisans, sans que ces deux notions soient clairement distinguées : la petite guerre recouvre plutôt l'emploi autonome de petits détachements, tandis que la guerre des partisans "désigne, à la fois, les méthodes de combat des soldats détachés dans des partis de guerre qui courent la campagne en avant des armées, et les formes spéciales des guerres civiles dans lesquelles la population est impliquée. Le partisan d'Ancien Régime est donc, suivant le cas, le franc-tireur incorporé aux troupes régulières ou la maquisard sans formation militaire." Cette forme de guerre, selon Bernard PESCHOT, à la croisée de deux "écoles" :

- la tradition cavalière héritière des fronts orientaux européens ;

- l'expérience montagnarde issue des combats contre des partisans civils."

 

              Le chevalier Jean-Charles de FOLARD (1669-1752)  commence sa carrière d'écrivain avec un essai sur L'art des partis à la guerre, non publié. Le chevalier de LA CROIX publie un Traité de la petite guerre pour les compagnies franches (1752). Le capitaine LE ROY DE GRAND MAISON (1715-1801)  publie en 1756, un gros livre intitulé La Petite guerre ou traité des troupes légères en campagne, premier ouvrage à connaître une large et durable diffusion. A sa suite plusieurs ouvrages traitent des même thèmes, comme le comte de la ROCHE en 1770 (Essai sur la petit guerre) dans lequel il tente de dégager des principes. Si la production s'arrête en France dans les années 1790, elle se poursuit dans d'autres pays, en Allemagne notamment, marquée par les campagnes napoléoniennes.

CLAUSEWITZ professe un cours sur la petite guerre en 1810 et intègre les leçons de la guérilla dans son De la guerre. 

Le général Guillaume Philibert DUHESNE (1766-1815) tire les enseignement de la "révolution tactique" des années 1790, dès 1814, dans un Essai historique sur l'infanterie légère qui sera réédité pendant un demi-siècle.

Jean-Frédéric-Auguste LE MIERE DE CORVEY (1770-1832), qui a participé aux guerres de Vendée et d'Espagne, est le premier, dans Des partisans et des corps irréguliers (1823) à ne pas faire de la guérilla un accessoire de la grande guerre et à proclamer que "le but principal de ce genre de guerre est d'obtenir la destruction insensible de l'ennemi". Le partisan doit avoir trois qualités, être sobre, bien marcher et savoir tirer un coup de fusil, leçon que retiennent bien ensuite de nombreux guerilleros modernes.

           Le général russe Denis DAVIDOFF (1784-1839), qui a commandé un corps de cosaques durant la campagne contre Napoléon de 1812, tire de son expérience un Essai sur la guerre des partisans écrit en 1821, dans un grand effort de théorisation. Il lie le développement de la guerre des partisans à l'augmentation des effectifs des armées qui a "introduit dans l'art militaire l'obligation d'entretenir une ligne non interrompue entre l'armée agissante et le point central de ses ressources et approvisionnements". La guerre des partisans consiste à "occuper tout l'espace qui sépare l'ennemi de sa base d'opérations, couper toutes ses lignes de communication, anéantir tous les détachements et convois qui cherchent à le rejoindre, le livrer aux coups de l'ennemi sans vivres, sans cartouches, et lui barrer en même temps le chemin de la retraite". Il se propose d'établir les "principes fondamentaux sur la manière de diriger un parti" qui "ne se trouvent encore nulle part. Son système, fondé sur une base d'opérations, de ravitaillement et de bataille, rappelle fortement celui de JOMINI. Même certains écrits de révolutionnaires marxistes y font référence.

                  La Suisse, avec sa tradition de milices, n'est pas restée indifférente à la guérilla. Citons, entre autres, Aymon de GINGINS-LA-SARRAZ (la guerre défensive en suisse, 1860 et Les partisans et la défense de la Suisse, 1861). Il prône une défense populaire, mais en demandant que l'envahisseur respecte les lois de la guerre qui protègent les populations civiles, mais il passe pour un original dans son propre pays.

 

           Toutes ces réflexions n'en restent pas au niveau théorique sans application pratique. En France, l'ordonnance de 1823 sur le service des armées en campagne, rédigée par des officiers dont certains avaient participé à la guerre d'Espagne, comporte de nombreux article relatifs à la mise en oeuvre des partisans et aux moyens de les combattre. Mais la charge subversive de cette forme de guerre va entraîner son élimination progressive, sous l'effet combiné de la suspicion du pouvoir politique (royaliste) et du mépris des militaires (corporatisme). (Hervé COUTEAU-BEGARIE)

 

           Ce sont surtout ensuite des auteurs italiens, impressionnés par l'exemple espagnol, qui considèrent la guérilla comme une stratégie utile pour la réalisation de l'unité italienne. le comte Cesare BALBO (1789-1853) publie en 1821 Della Guerra di Parteggiani, dans une une revue napolitaine. Il se prononce pour la guerre des partisans. En écho, le général napolitain Guglielmo PEPE 1783-1855) publie en 1833, un Mémoire sur les moyens qui peuvent conduire à l'indépendance italienne, et en 1836, L'italia militare e la guerra di sollevazione. Il insiste sur le soutien que les bandes de partisans peuvent apporter à l'armée régulière. De même, Carlo Bianco di Saint JORIOZ (1795-1843) écrit en exil à Malte en 1830, le volumineux Della guerra nazionale d'insurrezione per bande qui inspire l'action militaire de MAZZINI. En relation avec les Italiens, d'autres insurgés, polonais, rédigent de semblables essais. Tant dans le camp des partisans que dans le camp de leurs adversaires officiers, prolifèrent les écrits, tous mettant en avant la valeur certaine des actions de guérillas, avant souvent, que les organismes officiels, lesdites guérillas passées et réprimées, mettent ces écrits à l'index. Mais, à l'inverse, Hervé COUTEAU-BEGARIE s'étonne de l'extrême rareté des écrits sur la lutte anti-guérilla.

 

            Pour la période 1870-1939, l'auteur du copieux Traité de stratégie estime que les guérillas retournent à la marginalité, en tant sur le plan littéraire. Citons comme lui tout de même certains auteurs qui y voient un élément important sur le plan stratégique :

- Anne-Albert DEVAUREIX, De la guerre de partisans, son passé, son avenir, 1881 ;

- V CHARETON, Les corps francs dans la guerre moderne. Les moyens à leur opposer, 1900 ;

- Thomas Miller MAGUIRE, Small war, 1899 et Guerilla or Partisan Warfare, 1904 ;

- Charles Edward CALLWELL (1859-1928), avec sa référence historique majeure, Small wars, 1896. Dans cet ouvrage, il y énonce la loi, souvent reprise ensuite, de supériorité tactique et d'infériorité stratégique des armées régulières face à des combattants irréguliers plus mobiles, qui n'ont pas à se soucier de leurs communications. (Petites guerres, ISC-Economica, Bibliothèque stratégique, 1998).

- T E LAWRENCE (1888-1935), acteur de la révolte arabe contre les Turcs, Les sept piliers de la sagesse, plusieurs fois remanié (1919-1926).

 

       Mais c'est surtout l'école marxiste ou marxiste-léniniste qui produit les analyses les plus prolifiques sur les guérilla. A noter que les positions d'origine de nombreuses des réflexions de ses auteurs se situant de manière globale à l'opposé de nombreux autres précédemment cités. La guérilla est souvent, au début, menée contre une armée régulière en l'absence d'appui ou de soutien à une armée du camp des révoltés. MARX et ENGELS, bon connaisseurs de problématiques militaires sont convaincus que à l'image de la bourgeoisie qui a créé, avec la nation armée, son propre mode de combat, l'émancipation du prolétariat trouvera sa propre expression en ce domaines. Levé en masse et guérilla, explique Karl MARX, sont les méthodes par lesquelles une force relativement faible résistera aux coups d'une armée plus forte et mieux préparée. LENINE et TROTSKI reprennent leurs analyses et donnent aux facteurs idéologiques et populaires une part majeure, en insistant sur les conditions préparatoires, à travers le parti, aux opérations militaires. Si l'historiographie soviétique suit les mêmes idées jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale, nourries de la guerre civile russe d'ailleurs entre les Blancs et les Rouges, une rupture nette intervient en 1941, lorsque STALINE revient à des conceptions plus classiques, tout en n'abandonnant pas la guerre des partisans.

      Les réflexions au sein de l'Armée populaire yougoslave, dans un pays qui s'est libéré en grande partie grâce à des actions de guérillas, demeure marquée par cette expérience, qui transparait dans le thème de la défense populaire généralisée, malgré un retour là aussi à des conceptions plus classiques.

        La synthèse entre guérilla et actions militaires régulières est surtout effectuée par l'école chinoise, dans le concept de guerre révolutionnaire. MAO ZEDONG voit dans le prolétariat industriel la force dirigeante révolutionnaire, qui met en oeuvre, à partir d'une infrastructure clandestine, une guérilla moderne, union intime entre le peuple et l'armée.

         Partant de l'expérience chinoise, les stratèges marxistes vietnamiens - HO CHI MINH, PHAN VAN DONG et VO GNUYEN GIAP, développent méthodiquement une résistance, puis une défense populaire. 

         Dans le même schéma, le FLM algérien entreprend une lutte de libération nationale contre la France, en alliant terrorisme sélectif et opérations militaires complexes.

        Les expériences cubaine, malaise, somalienne, nicaraguayenne, colombienne...constituent autant de modèles ou de variantes sur le thème de l'organisation systématique d'une guérilla. Sans oublier bien entendu la figure emblématique de CHE GUEVARA (1928-1967), dont l'action après son expérience cubaine eut bien plus d'effets idéologiques (notamment en Occident) que pratiques en Amérique Latine.

 

      La multiplication des conflits de basses intensités multiplient les situations où la guérilla est largement employée, sans que l'on distingue souvent les objectifs véritables de leurs acteurs. Le soutien de certaines populations en leur faveur ne sont pas le gage forcément du caractère véritablement populaire (en terme d'objectifs) de leur lutte... La phraséologie idéologique n'éclairci pas la situation, tant le camouflage devient une seconde nature. En Afghanistan et dans de nombreux pays d'Afrique, des actions de guérillas sont menées par souvent tous les camps en présence. Une certaine théorisation de l'ensemble des guérillas est menée par différents auteurs, notamment de géopolitique, tel Gérard CHALIAND. Il semble que nous soyons entrés dans une période d'analyse plus que dans une période d'instrumentalisation de l'expérience de la guérilla, excepté sans doute d'un tout autre phénomène, de l'organisation de forces de maintien de l'ordre en prévision de guérilla urbaine. L'absence de réflexions de l'institution militaire en général sur la guérilla depuis le XVIIIème siècle l'a conduite à de nombreux mécomptes dans les colonies de l'Occident. Il semble que de nombreuses institutions policières ne veulent pas commettre la même erreur, dans de nombreux pays, tant en Orient qu'en Occident.

 

Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, 2002 ; Bernard PESCHOT, La Guerre buissonnière, CFHM/Economica, 2002.

 

 

STRATEGUS

 

Par GIL - Publié dans : STRATÉGIE
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Samedi 30 avril 2011 6 30 /04 /Avr /2011 09:46

       Les stratégies de guérilla font partie, en regard du modèle occidental de la guerre, des stratégies alternatives. Depuis très longtemps, la petite guerre fait partie du paysage stratégique. Dans l'Antiquité, de nombreux auteurs y font allusion et SALUSTRE (Guerre de Jugurtha, considéré comme le premier traité de guérilla) la range dans le domaine d'exercice courant de la guerre. Elle n'est pas seulement la stratégie du camp le plus faible en nombre ou en puissance technologique ou d'organisations considérées par des régimes plus ou moins autoritaires comme illégitimes (ils se revendiquent illégaux bien entendu). Elle n'est pas seulement la stratégie qui commence à se former des hommes et des femmes en révolte contre l'oppression. Elle constitue un ensemble de moyens et d'objectifs qui peut être utilisée par un Empire. L'Empire byzantin doit une partie de sa longévité à la stratégie de Nicéphore PHOCAS au Xème siècle, utilisée face aux Barbares. (Hervé COUTEAU-BEGARIE) Si la petite guerre n'est connue à part ces deux grands exemples qu'à travers les mémoires de chefs de partisans ou d'écrits historiques qui privilégient l'anecdote, elle correspond à la volonté d'éviter les combats décisifs et d'empêcher précisément un adversaire supérieur au niveau militaire de stabiliser la situation à son avantage. Sous ce terme générique de guérilla existe une sorte d'univers stratégique qui va de la petite guerre, escarmouches répétées et distantes dans le temps et dans l'espace à la guerre révolutionnaire organisée pour renverser l'ordre établi.

 

        Ce mode de combat, qui répond à des logiques historiques différentes, correspond à plusieurs motivations et contenus. Pierre DABEZIES distingue :

- le soulèvement d'ordre sociologique de populations, plus ou moins minoritaires et opprimées, défendant leur intégrité, leurs biens, ou se battant pour une cause sociale, religieuse et ethnique ; il s'agit là de violences souvent spontanées, voire primitives, que l'on retrouve dans les affrontements de clans propres aux sociétés pré-étatiques ou aux sociétés marquées par la désagrégation du cadre collectif ;

- la révolte à dominante idéologique et politique de partisans, cherchant, en s'appuyant sur le peuple, à liquider un régime ou des dirigeants honnis ;

- la réaction nationale contre un envahisseur ou un occupant, que celle-ci se présente sous la forme d'une "résistance" oeuvrant au côté ou en complément d'une armée régulière chargée de la défense du pays ou bien qu'elle soit le fait, au contraire, de francs-tireurs ou de maquisards livrés à eux-mêmes. La Seconde Guerre Mondiale fourmille d'exemples de ce type de combats.

"De l'une à l'autre de ces hypothèses diffèrent non seulement les motivations, mais un certain nombre d'éléments, comme la structuration du mouvement, l'encadrement idéologique ou la formation des combattants. En revanche, sous réserve de l'évolution des matériels, les techniques ne varient guère, tandis que s'imposent deux facteurs communs essentiels : l'un est le temps, puisqu'il s'agit non pas de détruire l'ennemi à l'emporte-pièce, comme dans le combat classique, mais de le miner ou de le grignoter sous l'angle moral comme sous l'angle physique dans une lutte par essence prolongée ; l'autre facteur est le soutien populaire, atout majeur pour les insurgés, trame de la bataille et, de part et d'autre, enjeu véritable. C'est là que les choses ont sans doute le plus changé. Vieille comme le monde, en effet, la guérilla a très souvent reflété des velléités diffuses, une effervescence anarchique, des pulsions antagonistes qu'épisodiquement quelques personnalités exceptionnelles réussissaient à contrôler et à transcender. Or, prolongeant l'analyse de CLAUSEWITZ, les écoles marxistes russe, puis asiatique ont systématisé et rationalisé le phénomène, non point jusqu'à le rendre irrésistible comme certains esprits simplistes l'ont affirmé, du moins en lui donnant une dimension nouvelle et, de là, de plus grandes chances de succès. Le concept de guérilla n'en est pas pour autant limpide. D'une part, il se situe entre le combat classique et, à l'opposé, certaines formes de violences fragmentaires ou englobantes comme le terrorisme ou la guerre subversive ; d'autre part, il se présente différemment selon le cadre spatial et chronologique où on l'appréhende."

 

    Dans tous les cas, selon Richard TABER (The War of the Flea : guerilla Warfare, Theory and Practice, Paladin, Londres, 1977), la guérilla a pour objectif politique de renverser une autorité contestée par de faibles moyens militaires très mobiles utilisant les effets de surprise et avec une forte capacité de concentration et de dispersion. La tactique des commandos britanniques durant la Seconde Guerre Mondiale est proche de celle de la guérilla, mais diffère dans le but qui est militaire pour les commandos et politique pour la guérilla. Les "forces spéciales" d'aujourd'hui sont les héritières directes de ces commandos britanniques. Souvent, il y a confusion entre guérilla et commando dont la similarité est dans la tactique et la différence dans la stratégie à la fois militaire et psychologique pour atteindre le but de renverser le gouvernement. 

 

     Dans son Introduction à la stratégie, André BEAUFRE, termine son analyse de la stratégie indirecte est la plaçant dans une perspective historique, comme le fait plus tard d'ailleurs Gérard CHALIAND : "La stratégie indirecte qui est un "mode" mineur de la guerre totale a été de toutes les époques (tout comme la stratégie directe d'ailleurs). Ses aspects modernes et sa grande vogue tiennent à ce qu'aujourd'hui la grande guerre est devenue raisonnablement impraticable. Son rôle est donc en réalité complémentaire de celui de la stratégie nucléaire directe : la stratégie indirecte est le complément et en quelque sorte l'antidote de la stratégie nucléaire. Plus la stratégie nucléaire se développera et aboutira par ses équilibres précaires à renforcer la dissuasion globale, plus la stratégie indirecte sera employée. La paix sera de moins en moins pacifique et prendra la forme de ce que j'avais appelé en 1939 la "Paix-guerre" et que nous connaissons bien depuis sous le vocable de guerre froide." "Bien que ses aspects soient très particuliers et parfois déroutants, la stratégie indirecte n'es pas une stratégie spéciale, intrinsèquement distincte de la stratégie directe. La clef, comme dans toute stratégie, est la liberté d'action. C'est la façon d'obtenir, par l'initiative et la sûreté, qui est différente, parce que la marge de liberté d'action (donc la sûreté- dépend de la manoeuvre extérieure et non de la manoeuvre intérieure. C'est cette particularité qui lui donne la caractère indirect. "

Gérard CHALIAND considère qu'un nouvel art de la guerre est né de la situation présente. En parallèle à la baisse progressive du nombre de guerres interétatiques depuis 1945, il s'interroge sur la difficulté des troupes occidentales à l'emporter dans un contexte de guerres irrégulières. Alors que la supériorité de l'armement est systématiquement du côté des troupes régulières, ces dernières essuient des défaites cinglantes lorsqu'elles se voient confrontées à des guérillas. Il fait deux constats :

- les populations sont aujourd'hui partie prenante des guerres asymétriques ;

- un conflit ne peut être gagné que grâce à une volonté politique supérieure à celle de l'adversaire. 

"Si la guérilla est une technique d'irréguliers, fondée sur la surprise et le harcèlement, destinée à affaiblir une armée régulière, la guerre révolutionnaire cherche pour sa part, par les mêmes moyens politiques et militaires, à encadrer une population afin de s'emparer du pouvoir. Les idées émancipatrices, le nationalisme moderne et les techniques organisationnelles ont permis aux colonisés et semi-colonisés de se libérer par la violence - ou par d'autres moyens - de la mainmise de l'Occident." (Anthologie mondiale de la stratégie).

 

       La guerre révolutionnaire peut être considérée comme un synthèse entre la grande guerre et la petite guerre (Hervé COUTEAU-BEGARIE). Ceci reflète l'opinion dominante des stratèges actuels qui raisonnent souvent encore par le primat de la violence armée, laquelle peut se décliner également (notamment par la guérilla) dans la stratégie navale et dans la stratégie aérienne. 

 

        L'emploi parfois indifférent ou simplement le rapprochement des termes guérilla, terrorisme, guerre révolutionnaire, produit des amalgames contre lesquels met en garde par exemple Pierre DABEZIES. "La guerre, comme l'écrit Clausewitz, étant un "caméléon", il ne faut pas s'étonner que la guérilla - elle-même hybride - ne soit pas toujours facile à individualiser, que ce soit au regard de la guerre classique, du terrorisme, de la guerre révolutionnaire ou des insurrections citadines." Mais "dégagent, en définitive, trois idées : la guérilla, technique opérationnelle tournée exclusivement vers le combat ; la guérilla élargie aux domaines politiques et psychologiques, le partisans étant un militant qui s'adosse à une mystique et ne peut se passer pour vaincre de l'appui populaire ; enfin la guérilla confondue avec la révolution, elle-même, sous le nom de guerre de partisans, de guerre prolongée, de guerre du peuple ou de guerre révolutionnaire. Le mot prend, dans ce cas, une extension outrée." Bien entendu, ces propos ne proviennent pas d'un auteur particulièrement favorable aux guérillas en question ; toutefois, elles possèdent le mérite de clarifier un peu la question.

 

      De même que les populations civiles sont de plus en plus entraînées, lorsque une guerre ravage leur territoire, à y participer (s'ils elles ne fuient pas), de même les techniques de harcèlement et de désobéissance civile se diffusent, en milieu rural ou en milieu urbain, lorsque ces populations considèrent comme injustes les politiques socio-économiques des pouvoirs politiques en place. Nous pouvons parler de véritables guérillas civiles et souvent nonviolentes (n'utilisant en tout cas pas des armes pour s'exprimer), qui traversent de nombreux champs sociaux, de l'éducation aux transports publics, guérillas devant lesquelles les Etats, à moins d'user de répressions systématiques (mais elles n'en ont parfois pas les moyens ni la volonté), doivent composer. Même lorsque leurs participants ne l'évoquent pas, il s'agit d'une lutte socio-politique qui rejoint certaines des préoccupations marxistes quant à l'organisation de la lutte des classes.

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, 2002 ; Pierre DABEZIES, article Guérilla, dans Encyclopedia Universalis, 2002, article guérilla dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000 ; Gérard CHALIAND, Le Nouvel art de la guerre, Editions de l'Archipel, 2008 ; André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette Littératures, 1998.

 

 

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