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Lundi 18 avril 2011 1 18 /04 /Avr /2011 14:35

                       Parmi les genres cinématographiques, peu d'entre eux peuvent se ramener à l'expression d'un territoire et d'une histoire précises. Si des films - notamment les films historiques, reflètent, représentent, veulent se placer... dans une période et un cadre... historique précis, un ensemble important de films nombreux est plutôt rares. Ils existent bien entendu, mais de façon nettement moins typée et cadrée que le western, genre américain par excellence (enfin, d'une certaine Amérique...), pensons au genre des films de samouraï ou de manière un peu plus relâchée au genre des films de cape et d'épée qui couvre une très large période (de la fin du moyen-Age à l'aube des Temps Modernes) et qui peut caractériser une Europe occidentale. Le western constitue un cas-type de genre, pratiquement un cas limite, qui le distancie nettement, avec ceux mais d'une façon moindre que nous avons également cité, de genres thématiques ceux-là, comme le genre fantastique, le genre catastrophe ou le genre policier. Une telle symbiose, rappelle Yves PEDRONO, entre le western et les Etats-Unis, c'est-à-dire entre un pays et une forme d'art, est à peu près unanimement reconnue. Ce fait joint à la popularité du genre hors des Etats-Unis, fait du western un véhicule culturel privilégié d'une culture, d'une certaine culture américaine, et partant d'un certain nombre de valeurs et d'une certaine perception de la violence et du conflit, lequel disparaît d'ailleurs souvent derrière la violence.

 

                  Bien entendu, ce genre n'est pas pur, lui pas plus qu'un autre (le fantastique ne se pimente-t-il pas parfois d'une bonne dose de policier...) ; certains de ses codes s'exportent vers d''autres genres comme il en importe lui-même, vu la longévité du genre, qui perdure au-delà de sa version spaghetti à des renouvellements proprement européens. Précisément, l'effort de nombreux auteurs consiste à dégager de la quantité énorme de films qualifiés (parfois commercialement un peu vite... ) de westerns, une typologie de ce genre. L'observation de l'histoire du genre permet de distinguer trois périodes : celle du proto-western, du western proprement dit, et celle du post-western. Jean-Luc GODARD, André BAZIN et bien d'autres s'y attachent, mais surtout en cinéphiles qui s'attachent à la forme des westerns. 

Yves PEDRONO, dans une étude très récente, dégage un certains nombre d'éléments qui codent le western :

- l'apologie de la conquête ;

- la place de l'aventure individuelle dans cette conquête ;

- une période très déterminée, de 1840 à 1890 à laquelle les auteurs (des romans comme des scénarios) et les réalisateurs s'intéressent en priorité : cette période commence avec une marche vers l'Ouest, se poursuit avec la question de la répartition des terres, continue avec la narration plus ou moins directe de la Guerre de Sécession, et se clôt juste avant la modernisation de l'Ouest, quand se développent les villes et s'instaure l'état de droit ; 

- le retour plus ou moins heureux vers le présent, surtout dans les films de série B ;

- une période de réalisation des films de 1946 à 1964, période précise de la production cinématographique américaine au cours de laquelle le western est devenu un genre à part entière, en acquérant une dimension épique. Le western élabore un récit fondateur de la Nation, à l'époque où les Etats-Unis a le statut de superpuissance.

 Reprenons ce qu'en dit le docteur en sciences de l'éducation : "Nul n'ignore que l'histoire américaine souffrait de la comparaison avec ses homologues contemporains, riches de plusieurs millénaires de vécu. Consciemment ou non, il importait que la nation se dotât d'un fondement, même partiellement imaginaire. La métamorphose du western doit sans aucun doute beaucoup à cet état d'esprit qui se forgea au cours de la Seconde Guerre mondiale. Pendant environ vingt ans l'impact de la politique américaine ne va cesser de croître sur la planète, le temps de la doctrine isolationniste de Monroe étant définitivement révolu. Toutes les occasions sont bonnes pour affronter le génie du mal, en la circonstance l'Union Soviétique. Le western apportera sa contribution à la validation idéologique, morale même, de la légitimité américaine. C'est donc entre 1946 et 1964 que les conventions, les codes, auxquels celui-ci obéit, trouveront une forme stable. personne ne nous tiendra rigueur de voir en Ford son chantre le plus éminent. Or en 1946 est projeté La Poursuite infernale, un modèle de classicisme, tandis qu'en 1964 sortira Les Cheyennes, oeuvre annonciatrice de la fin du genre."  Ce discours westernien s'est construit, selon le même auteur, entre 1903 et 1946, entre Le Vol du rapide et La Poursuite infernale, et après sa période active, de 1964 à nos jours (car on réalise encore des westerns... ) il se "détériore", et se métamorphose, tandis que le le nombre de films du genre chute. 

   Le western raconte une épopée, celle de la conquête de l'Ouest, et comme toute épopée, constitue un discours idéologique mystificateur.

Mystificateur, il l'est, en plusieurs sens :

- il ne met pratiquement en scène que des héros blancs, protestants et anglais (les personnages secondaires peuvent se répartir évidemment autrement...lorsqu'ils apparaissent différemment!), alors que les pionniers furent aussi français, hollandais, allemands, chinois, catholiques et noirs ;

- il ne met en scène que la Conquête allant de l'Atlantique au Pacifique, alors qu'elle eut lieu également dans l'autre sens ;

- il effectue un certain nombre de falsifications proprement historique : les relations entre indiens et blancs sont réduites à celles qu'elles furent à la fin de cette période de conquêtes ; les caractères hostiles des premiers occupants de la terre américaine n'existaient pas, bien au contraire ; de véritables - et misérables -  bandits sont présentés comme des héros civilisateurs ; 

- à l'inverse de nombreux écrits où l'on vante le souci de l'exactitude historique dans la description des lieux et des armes, il faut noter la magnification de ce qu'était réellement une ville de l'Ouest (sale et avec un saloon très petit!), de même qu'une présentation proprement comique du révolver (sans compter le fait qu'elles semblent inépuisables en munition, leur précision et leur portée sont réellement exagérées...).

- enfin par omission, il oblitère toute mémoire du massacre des Indiens (par les maladies apportées par les colons, par l'alcool notamment).

D'une certaine manière, les films du sur-western constituent une critique - parfois crue - de la thématique du western classique. Ils correspondent à une critique de la vie et de la société américaines, de même que le western se voulait glorification de l'american way of life.

    A propos de l'aspect idéologique du western, Yves PEDRONO effectue une comparaison très éclairante avec des éléments tirés de la Bible. Et très pertinente, parce que la plupart des auteurs et des réalisateurs adhéraient à certaines perceptions de ses enseignements. Se retrouve alors un premier mythe fondateur, et même un combat fondateur entre le bien et le mal, la malédiction du fils prodigue, le thème de la Terre Promise, le temps de la vengeance, la recherche d'une existence conforme à la loi divine... 

 

                Gérard MAIRET, Professeur des Universités en Philosophie au département de science politique de l'Université Paris 8, estime également que le western "classique", qu'il situe lui dans une période un peu plus large (1940-1970), énonce l'esprit politique de l'Amérique, "tel qu'il est reconstruit près d'un siècle après la fin de la guerre de Sécession et jusqu'à la période de la guerre du Vietnam." Le western, selon lui, est "l'expression d'une "american mind", un fonds de valeurs, croyances et convictions, sur lequel s'élève un corps de doctrines réglant l'action, une morale où coïncident intérêt personnel et bien public. Dans le western - ses chevauchées, ses règlements de compte, ses paysages, ses Indiens - l'Amérique manifeste radicalement sa spécificité, son originalité irréductible aux valeurs du vieux continent."

Il cerne quatre registres fondamentaux repérables, ce qu'il appelle les quatre ingrédients du western, associés à une thématique philosophico-politique :

- violence et beauté de la wilderness (l'état de nature) ;

- une soit-disan "virgin land" (la conquête de l'étendue) ;

- sauvage et civilisé (la loi et l'ordre) ;

- l'union d'une nation une (la fondation républicaine).

Attaché à l'élucidation des fondements de l'Etat moderne, et singulièrement des Etats-Unis, il attire l'attention que dans une nation qui ne reprend pas en compte, en tout cas pas directement, les idées ni de HOBBES ni de LOCKE, ni de ROUSSEAU, le western peut se lire comme un "texte philosophique", "qui montre l'appropriation et la transfiguration de la philosophie européenne au contact de la wilderness (contrée sauvage, milieu de l'existence humaine à l'état de nature), notion capitale, car fondatrice de la dépossession des Indiens au nom du droit naturel de civilisation. Au contraire des Américains, les Européens n'ont jamais eu d'Indiens à exterminer ni d'esclaves noirs à affranchir sur leur territoire. C'est pourquoi, alors qu'en Europe l'état de nature (philosophiquement conçu) est une fiction épistémologique, en Amérique la vie humaine à l'état de nature est une situation historique : double création de l'identité et de l'entité américaines." Le western met en scène la destinée manifeste de l'Amérique.

 

                 Nicole GOTTERI, dans son ouvrage plutôt favorable aux valeurs promues par ce genre dans sa période classique, pousse l'investigation sur les thèmes principaux du western et leur lieu avec l'histoire, Elle reprend un certain nombre de remarques d'Alexis de TOCQUEVILLE sur les fondations de la nation américaine, qui détourné de leurs sens originaux, peuvent illustrer le comportement des Américains dans le vieil Ouest mythique. Cet Ouest, lié à la notion de Frontière toujours à repousser plus loin, permet l'expression de la liberté et de l'individualisme. "Le western évoque, en fresque souvent grandioses, l'époque où des hommes purent se choisir un territoire, l'organiser selon leurs voeux et y régner en maîtres. L'histoire de ces féodaux et de leurs vassaux débute avec la phase de conquête. Il s'agit de dominer l'espace immense qui permet d'asseoir fortune et pouvoir, et ce, au prix d'une lutte impitoyable contre les obstacles, la nature et les bêtes sauvages, les Indiens, les éventuels concurrents. Les énormes troupeaux de long horns peuvent ainsi profiter d'inépuisables ressources en herbe le long de parcours jalonnés de libres points d'eau et les chevaux, absolument indispensables aux activités de l'élevage et au contrôle du territoire ne sont pas difficile à trouver pour le dressage dans un environnement encore vierge de toute exploitation.

 

                    Jean-Louis LETRAT et Suzanne LIANDRAT-GUIGUES, indique qu'assimiler l'histoire de l'ouest et celle des Etats-Unis tout entiers est devenu possible parce que l'histoire et l'espace américains ont été intimement liés à une théorie qui se diffuse très rapidement dans les années 1890. En 1793, l'historien Frederick Jason TURNER, dans son texte maintenant fameux, L'importance de la Frontière dans l'histoire américaine, lu devant ses collègues, en congrès à l'occasion de l'Exposition de Chicago (World's Columbian Exposition), indique que si l'on veut vraiment comprendre l'Histoire des Etats-Unis, il faut abandonner le point de vue traditionnel qui consiste à tout envisager en fonction de la côte atlantique (côte Est), de la Nouvelle -Angleterre. C'est l'Ouest, la Conquête de l'Ouest qui explique l'Amérique de la manière la plus convaincante. C'est un changement radical de perspective qui dépossède bien entendu la Révolution et la guerre d'Indépendance de leur fonction traditionnelle de rupture totale pour un nouveau départ. Auparavant, déjà St-John CREVECOEUR et Thomas PAINE s'opposaient. le premier (Letters from an American Farmer) montre que la singularité de la nation américaine consiste en ce qu'elle est toute tournée vers l'avenir, sans liens avec le passé, et cela provient des vagues périodiques de l'immigration dans leur mouvement perpétuel vers l'Ouest. Thomas PAINE (Common Sense) considère au contraire l'Indépendance comme étant à l'origine du recommencement. A leur époque, la réputation de l'Ouest est très peu flatteuse. Frederick Jason TURNER renoue avec St-John CREVECOEUR et contribue à faire déplacer vers l'Ouest le principe majeur d'explication du développement de la nation. L'essor de la démocratie commence avec la prépondérance de l'Ouest à l'époque de Jackson et de William Henry Harrison, selon lui. Et cela cadre tout-à-fait avec l'idée diffuse avant la première guerre mondiale dans l'opinion occidentale que la race blanche est bien une race supérieure. Nul besoin d'élaborer une théorie raciste, il suffit de voir comment les WASP, White Anglo-Saxon Protestants ont installé à l'Ouest toute une civilisation. Théodore ROOSEVELT, qui reconnaît sa dette avec le texte fondateur de TURNER, dans l'idée que la démocratie américaine ne peut être préservée que par une politique extérieure d'expansion, se qualifie lui-même de "bon impérialiste" (1910, Voyages en Europe et en Afrique). Le président des Etats-Unis, dans son ouvrage The winning of the West favorise la diffusion de cette idée dans le public. 

Les deux auteurs de l'ouvrage en forme de questions-réponses que nous recommandons écrivent que "Cet environnement idéologique n'a pas été sans retentissement sur le western. le culte de l'énergie et de la virilité débouche sur une exaltation des valeurs militaires, comme c'est le cas, par exemple, dans l'oeuvre du général Charles KING (1844-1933), un militaire qui écrivit divers romans sur l'ouest dont plusieurs durent adaptés au cinéma durant les années 1920."

 

Jean-Louis LEUTRAT et Suzanne LIANDRAT-GUIGUES, Western(s), Klincksieck, 2010 (A noter une très abondante bibliographie) ; Nicole GOTTERI, Le western et ses mythes, Les sources d'une passion, Bernard Giovanangeli Editeur, 2005 ; Yves PEDRONO, Et Dieu créa l'Amérique, De la Bible au western, L'histoire de la naissance des USA, Editions Kimé, 2010 ; Gérard MAIRET, site www2.univ-Paris8.fr.

 

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Par GIL - Publié dans : ART
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Mardi 12 avril 2011 2 12 /04 /Avr /2011 16:24

                        Le western, comme genre cinématographique, bénéficie apparemment d'une certaine mansuétude, assez éloignée d'une vue critique, quant à la violence des relations entre personnages. Comme si la brutalité, visible dans la majorité des films surtout vers le début ou la fin, se trouvait relevée au rang de la sublimation et si le fait obligatoire dans un western d'un port d'armes récurrent était entré dans une certaine habitude, voire d'une certaine banalité. Sans doute ne faut-il pas s'attacher exclusivement à la forme violente dont laquelle les conflits sont exprimés, à la violence physique, et il peut arriver effectivement que la violence, magnifiée, chorégraphiée, mise en musique (au propre comme au figuré) admirablement empêche de discerner le sens réel des conflits entrant pourtant principalement dans la trame du genre. Aussi, nous nous intéressons autant ici à cette vision de la violence au western qu'aux conflits proprement westerniens.

 

                          Ainsi Jacques BELMANS ne dit dans son étude pourtant fine par ailleurs de la violence au cinéma "qu'un mot du western en général." "Si la violence se lie étroitement à la thématique de ce genre, elle y est sublimée, et, dans une large mesure légendaire. Le western est peut-être le seul genre cinématographique qui neutralise la violence et la soumet aux besoins de la légende poétique ou dramatique. Les actes accomplis par ses protagonistes acquièrent un caractère rituel. Personne ne va voir un western pour son scénario qui ne comporte généralement guère de surprises tant le genre, s'il entend demeurer pur, doit se soumettre à des règles rigides. Nous savons bien certes que, durant ces dernières années (l'auteur écrit en 1972), plus d'un réalisateur de talent - comme Arthur Penn ("Le Gaucher") ou Sam Peckinpah ("Les compagnons de la mort") a pris ses libertés à l'égard des règles établies et codifiées par l'usage, mais il n'en demeure pas moins vrai qu'un western digne de ce nom ne s'est écarté sensiblement d'un schéma tyrannique défini par cet humoriste : "Deux hommes se poursuivent autour des baraquements du village - le saloon, le magasin d'approvisionnement, la véranda basse courant devant l'hôtel, les piquets pour les chevaux - ce sont toujours les mêmes... Invariablement, sur le coup de six heures, au moment où le soleil, ponctuel, se couche, notre héros (tristement) vérifie à deux fois son revolver et sort dans la rue, tandis que tous les autres font silence, pour abattre son meilleur ami, le voleur de chevaux qui, tristement, lui aussi, vérifie son pistolet à l'autre bout de la rue..." (Gilbert SELDES, La recette classique du western, dans The Public Arts, 1956). La violence du western participe à la réification comme de la représentation d'une geste épique et ce, malgré le réalisme tatillon des détails. André BAZIN enferme le western dans une définition devenue célèbre : "Le western est né de la rencontre d'une mythologie avec un moyen d'expression (dans La grande aventure du western, 1894-1964, de J.L RIEUPEYROUT, Editions du Cerf, 1964). La violence dont la mythologie déborde ne risque plus guère d'influencer nos actes. Dans le western, elle est devenue l'élément constitutif d'un cérémonial. Sans doute, des westerns comme "Ox-Bow Incident" de William Wellman constituent une réflexion sur des thèmes fort différents, mais ce sont là des cas assez exceptionnels. Par le biais d'un genre populaire, Wellman dénonce un racisme toujours actuel. Cet exemple prouve que le western peut évidemment servir d'alibi à nombre d'autres préoccupations, mais des oeuvres isolées s'écartent d'une tradition toujours vivace. Un western classique déroule ses conflits immuables, aligne ses Indiens plus ou moins schématisés, multiplie ses attaques de diligences ou de banques et impose la présence physique de ses étonnants paysages. Il représente la quintessence d'une saga et il est l'équivalent des chansons de geste d'antan (ce qui selon nous, est une affirmation un peu osée...). C'est pourquoi la violence y est, croyons-nous, jugulée et transcendée par son propre anéantissement dans une mort nécessaire."

 

                Les westerns ne sont pas les films les plus remplis de scènes violentes, surtout en comparaison des films de guerre en général ou même de films d'aventure ou en encore des films d'espionnage (que l'on songe à la série des films "James Bond"). Mais ce qui en fait un genre violent par excellence sans doute, c'est le fait que la violence y est présenté comme obligatoire dans les situations mises en scène. Dans un paysage sauvage et violent (emplis de pièges minéraux, végétaux, animaux et... indiens!), seuls des hommes rudes, à la limite de la brutalité (nécessaire et fatale) peuvent tailler une place à la civilisation. 

Xavier CHARRETON (dans le site Les beaux esprits se rencontrent - LBESR), dans sa typologie des héros du western met bien en relief les caractères des cow-boys, shérifs, hors-la-loi et bandits. "Contrairement au cliché, un homme de l'ouest n'est pas nécessairement un cow-boy. Ces garçons assuraient le déplacement et la protection de vastes troupeaux, contre les attaques des Indiens, des hors la loi ou d'hommes de main de ranchers concurrents. Fines gâchettes, ces aventuriers solitaires dans l'âme aimaient les grands espaces et (...) préféraient "dormir dehors" à la quiétude relative d'une vie rangée. Le western popularisera leur style de vie autant que leur code vestimentaire. (...) Les shérifs sont les héros naturels et privilégiés de ces fictions, exaltant à l'écran toutes les valeurs positives du héros. Ils luttent pour le bien, puis se retrouvent esseulés ou entourés : alors émerge généralement quelque petit jeune qui n'a pas froid aux yeux. Ils ont toute autorité, et nourrissent sans complexe un sentiment de supériorité que magnifie leur badge épinglé au revers de la veste. Les bandits sont les anti-héros types, attaquant trains et diligences, ou dévalisant les banques en ville. L'importance des mauvais garçons au cinéma ne cessa jamais de croître jusque dans les années 1970, (...). En réalité, les limites entre ces différents types de personnages étaient ténus. certains passaient consécutivement, parfois simultanément (Wyatt Earp) d'un statut à un autre (...). Mais l'archétype du héros est la figure immuable d'un décor invariable, faisant du western un genre particulièrement codé, avec en tête son ascendance WASP (White Anglo-Saxon Protestant). Ensuite, c'est un homme perdu dans l'immensité, dont le western restitue l'impression de solitude par de larges plans panoramiques (...). En ces espaces vierges dont l'Histoire reste à écrire, ces héros s'affirment en hommes légitimant leur droit à la haine et à rendre justice eux-mêmes, une volonté incorruptible dans le respect de la morale et du droit. Leur colère est figée ainsi à l'écran par des plans serrés sur les visages, en particulier sur les yeux et la bouche. Ils parlent ensuite de manière très masculine, volontiers vulgaire, passant leur temps libre à avaler les whisky sec au saloon du coin."

Xavier CHARRENTON rapporte les propos du réalisateur John STURGES, dans une interview accordée à François FORRESTIER, définissant le héros de western par trois caractéristiques :

- l'isolement : le héros doit être solitaire, le shériff n'a pas besoin d'alliés, le cavalier est perdu dans le désert.. Le personnage principal est isolé, ne peut compter sur aucune aide, et affronte seul son destin ;

- la violence : le héros y est toujours confronté, car pas de western sans coup de feu ;

- la loi est en faillite, il y a nécessairement un moment où le héros fait justice.

Le même auteur montre bien l'évolution du héros de western, après son apogée entre 1939 et 1952. Beaucoup discutent comme lui du "surwestern" qui apparaît dans les années 1950, et dans ces films, les héros deviennent désabusés, désenchantés, antipathiques même, ce qui va de pair avec une reconsidération critique des canons du western, sur la suprématie du blanc, sur la valeur réelle de la "civilisation"... Il signale que les femmes sont particulièrement exclues du champ héroique : "Calamity Jane est la seule légende féminine capable de rivaliser avec les grandes pointures masculines du FarWest. A part elle, les femmes ne sont que des figures fondues aux décors, souvent reléguées aux rôles de danseuses de cabarets, de putains, ou de belles mais naives voyageuses prêtes à tomber dans les bras du héros (...)."

 

            La description de l'Ouest dans les westerns, selon Bernard EISENSCHITZ , est inséparable du viol : "Les moeurs sexuelles de l'ouest sont la rencontre étrange du puritanisme le plus exacerbé et d'une violence qui guide tous les actes, que l'arrivée de la civilisation n'a pas encore atténuée. C'est un conflit entre les lois de la race des pionniers, qui a restreint pour les nécessités de l'action les libertés déjà rares concédées par la religion, et l'absence de règles qui constitue la loi du premier arrivé. La forme extrême de la violence sexuelle, le viol, n'est pour l'outlaw ou pour le westerner qu'un des éléments de brutalité avec lesquels il faut compter, et il le fait froidement, prêt devant les Indiens à abattre les femmes pour éviter un "sort pire que la mort". rarement cet acte, tabou pour le cinéma américain, a été évoqué avec autant de force que dans le cinéma de cruauté qu'est celui de John Ford, où, à des années de distance, John Carradine et Woody Strode ont le même geste tendre devant un corps torturé, le recouvrant simplement d'un manteau ou d'une couverture. Les cinéastes ont été peu intéressés par les conséquences du viol dans la société westernienne, où la femme est mise à l'écart comme une criminelle (...). En général, les scénaristes préfèrent résoudre le problème  en en faisant une indienne, ce qui donne lieu à des digressions sur le racisme, ou en la tuant, ou les deux. Le viol est surtout un des ressorts du scénario, un élément du manichéisme westernien, destiné à accabler le vilain ou à déclencher l'action vengeresse du héros (...).

 

              Ce qui forme une caractéristique clé des scénarios, le pivot central d'une histoire de western est bien un meurtre, d'abord. Les motivations de celui-ci et ses circonstances n'apparaissent qu'en arrière plan ou font partie du cadre, que ce soit la chevauchée de centaines de ruminants interrompue par des bandits ou la rivalité entre grands propriétaires terriens et encore, c'est souvent le cas, entre éleveurs et fermiers. Le western, enraciné dans un strict code de l'honneur, n'admet le meurtre qu'en fonction d'une vengeance à venir. Même dans le cas où le héros est un shérif, les ressorts dramatiques semblent absents s'il n'est pas individuellement, personnellement, impliqué, concerné par ce meurtre. Nous suivons Louis SIMONCI lorsqu'il écrit : "Le meurtrier intéresse peu les scénaristes, sa psychologie et ses motifs sont rarement analysés, seuls importent les réactions déclenchées par son acte et la personnalité de celui qui se lèvera pour le punir. La nécessaire poursuite du coupable impose des règles de construction précises, et le meurtre sera souvent le point de départ d'un film, sa justification. Outre qu'il délivre le héros de toute préoccupation métaphysique - les tueurs professionnels sont les derniers penseurs du western - le meurtre assoit le manichéisme. Les deux Indiens (Les Cheyennes), la jeune épouse de Jefford (La Flèche brisée) sont sacrifiées pour stigmatiser les instincts féroces des fractions racistes du moment. Le but d'Anthony Mann est identique lorsque dans La ruée vers l'Ouest il filme le lynchage du pionnier indien, sur fond de flammes. Car la pendaison est toujours un meurtre. le héros de western n'aime pas la corde, il coupe toutes celles qui se présentent sur son chemin. (...) La décision de la vengeance est sacrée, celui qui a lâchement tué doit être châtié, il est juste qu'il le soit. Pour que ce sentiment de justice apparaisse pleinement, les circonstances du crime devront réunir certaines conditions qui le rendront plus abject encore. c'est ainsi que la victime, souvent, sera désarmée (...). Si elle n'était pas désarmée, la victime est tuée à l'improviste par un homme à l'affût. (...) La notoriété du mort, quels que soient ses fondements, lui ouvre alors les porte de la légende.(...) Mais la victime le plus souvent offerte aux coups du meurtrier est encore la Femme, de préférence légitime. Plus que le père ou le frère, elle appelle la vengeance parce qu'elle est sans défense. (...)".

Et la justice, le vengeur la préfère souvent en duel, ce qui permet encore plus de magnifier la situation.

 

                    Dans de nombreux métrages, le héros, à la fin du film, s'en va. Une fois le méchant châtié définitivement, il semble que résigné, il parte, car de toute façon, étant donné le caractère de tous ceux qui l'ont entouré depuis le début de l'histoire, tout recommencera un jour, de manière identique. La situation n'a pas changé, les acteurs du drame sont encore les mêmes présents quand il part, toujours face à face se trouvent les mêmes protagonistes en arrière fond de l'histoire principale. Les troupeaux de vaches auront toujours tendance à traverser les cultures, les chemins de fer continuent leur chemin, créant les mêmes problèmes. D'autres meurtres s'ensuivront, d'autres héros viendront. D'autres héros partiront, amers, et vaguement conscients sans doute, qu'à part l'auréole de héros qu'on leur ceint, rien ne change. C'est précisément parce que la violence ne semble n'avoir lieu qu'entre des personnages, qui de toute façon vont disparaître à la fin du film, d'une façon ou d'une autre, parce qu'elle camoufle en quelque sorte le conflit, que celui resurgit, pour les mêmes motifs, avec d'autres personnages. Si le duel qui met en face à face meurtrier et justicier dure parfois longtemps, cela renforce le caractère interindividualiste du conflit, qui perd, s'il a jamais eu cette consistance dans les scènes d'exposition notamment (souvent des scènes prétextes d'ailleurs), son caractère sociétal. C'est la lutte du bon et du méchant. Point final.

 

         Le western met en scène plusieurs situations-contextes qui peuvent être regrouper en séries, en suivant par exemple Jean-Louis LEUTRAT et Suzanne LIANDRAT-GUIGUES, qui quittent alors, pour les dresser, le point de vue strict du cinéphile pour prendre un temps une posture de sociologue, voire de sociologue critique.

Ils distinguent plusieurs cycles "historiques" à l'intérieur desquels prennent place différents conflits : le cycle de la guerre de Sécession, le cycle du bétail et du peuplement qui parle des longs périples à travers le continent, le cycle du bétail qui renvoie à un moment où la terre est déjà occupée, avec des grand ranchs, le cycle du bétail et de la loi qui se situe lui au moment où l'homme blanc cesse de s'affronter à une autre race pour se retrouver face à lui-même, le cycle de la loi où reviennent sans cesse hold-up de banque, attaque de train ou de diligence, emprisonnement, évasion, lynchage et erreurs de justice, le cycle des guerres indiennes, "version américaine de la solution finale" (Leslie FIELDER).

Dans la guerre de Sécession, ces deux auteurs relèvent trois situations caractéristiques :

- le retour du combattant : éclopé, pasteur, il trouve la fille qu'il aimait financée à une autre et quitte le monde des blancs pour rejoindre les Indiens ou pour les exterminer... ;

- le conflit entre officiers de camps adverses ;

- le détournement de convoi.

Dans le cycle du bétail et du peuplement, toutes les situations de conflit peuvent se présenter : traversée des fleuves, attaque des Indiens ou de maraudeurs blancs, descente des chariots et des animaux par des cordes le long des falaises. La vie du cow-boy au ranch et durant le cattle drive est ponctuée d'événements comme le marquage des bouvillons ou le dressage des chevaux, la traversée du désert, la tempête de sable, la rencontre du serpent à sonnettes. Ce qui compte dans ce cycle, ce sont moins les dangers venant de la nature que ceux encourus par le voisinage d'autres hommes, qu'ils soient blancs ou basanés.

Dans le cycle du bétail, qui recoupe celui du cycle de loi, le personnage-clé est le cattle king, soutenu par ses hommes de mains. Ce personnage entretient la corruption et la développe, mais il est surtout une espèce de tyran qui exerce son pouvoir sur un territoire qui ne cesse de s'élargir, sur une ville et sur les hommes qui travaillent pour lui. Le grand propriétaire terrien est capable de plus grandes violences. Mais il s'agit souvent du conflit avec d'autres propriétaires importants des alentours qui lui résistent. Il suffit alors du meurtre d'un fils pour que le père enchaîne un train de vengeances et c'est ce meurtre qui motive tout le film.

   Quel que soit le cycle, le conflit est d'autre interpersonnel. La peinture sociale est quasiment absente du western, sauf dans la période postérieure aux années 1950, en encore... C'est la peinture autour de la question raciale qui est en fait la plus présente, notamment autour du statut de l'Indien. Pour le Noir, il faut attendre la fin des années 1970 pour voir apparaître qu'il existe autrement qu'en faire-valoir maladroit. C'est d'ailleurs au diapason de la vie socio-politique de l'Amérique que ce genre de peinture intervient.

     La question essentielle tourne en fait principalement, dans le cycle de la loi surtout, cycle qui est matière à beaucoup de séries de western (que l'on songe au très populaire Au nom de la loi...) sur le statut du justicier. Est-il un vengeur ou un représentant de la loi (surtout si le héros est un shérif)? Peut-il vraiment se montrer à la hauteur de la défense des autres citoyens s'il n'est pas mû par une exigence très personnelle, celle précisément de se venger. Plus nous avançons dans le temps, celui des westerns "italiens" ou "spaghettis" des années 1970-1980, plus l'accent est mis précisément sur la violence, encore plus chorégraphiée et mise en valeur. Le conflit n'est plus alors qu'un prétexte très lointain, et loin derrière la fumée des chemins de fer et des sabots des troupeaux, on peut voir apparaître des colonnes de mineurs ou d'ouvriers, mais pas plus. Il serait injuste de ne pas mentionner alors, à l'image du cinéma promu notamment par Michael Cimino ( La porte du paradis), dans un très tard temps, la vocation d'un western - mais s'agit-il encore d'un western? - à dénoncer des injustices et à renverser des icônes... 

 

Jean-Louis LEUTRAT et Suzanne LIANDRAT-GUIGUES, Western(s), Klincksieck, 2007 ; Bernard EISENSCHITZ et Louis SIMONCI, articles Viol et Meurtre, dans Le western, approches, mythologies, auteurs-acteurs, filmographies, Gallimard, 1993 ; Jacques BELMANS, Cinéma et Violence, La Renaissance du Livre, 1972.

 

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Par GIL - Publié dans : ART
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Vendredi 8 avril 2011 5 08 /04 /Avr /2011 09:24

                              Le western, ce genre cinématographique concentre dans ses mises en scène et ses scénarios des caractéristiques qui en fait un genre différent par nature. Le film noir ou le film fantastique peuvent se retrouver sous toutes les latitudes, avec des thèmes variés. Le western n'est lui-même que s'il raconte une histoire liée strictement à un temps et à un lieu très défini et il met en relief un combat le plus manichéen et les plus simplifié possible dans des décors extrêmement typés. Pratiquement tous les auteurs, qu'ils soient cinéphiles ou sociologues, s'accordent pour soit dénigrer, soit considérer comme "faux" western ceux qui s'en écartent. Il n'y a que les oeuvres strictement commerciales qui défendent une extension plus ou moins grande de la notion de western. Bref, comme l'écrit Hervé BAZIN, le western est le cinéma américain par excellence et pas de n'importe quelle Amérique.

 

                                    De nombreux auteurs tentent de définir le western. Suzanne LIANDRAT-GUIGUES rappelle certaines tentatives, de Jean GILI, de Roger TAILLEUR ou d'elle-même, citant à l'appui maintes réalisations. Jean GILI (Sidney Pollak, ouvrage collectif sous la direction de Jean GILI, Université de Nice, 1971) systématise ce qui manque souvent de rigueur en établissant les règles suivantes : "Les films tournés au Mexique ne sont des westerns qu'à la condition de mettre en scène des Américains..." Au plan historique, il englobe le XVIIIème siècle "à la condition que le thème soit d'inspiration traditionnelle et qu'il évoque, au départ des colonies de nouvelle-Angleterre, la pénétration de colons en direction de l'Ouest" et il propose de ne pas dépasser, au XXème siècle, la fin de la Première Guerre mondiale. A cet ensemble varié et si peu homogène, il faudrait ajouter la référence quasi-obligatoire à des groupes humains : cowboys, trappeurs ou chercheurs d'or ; cavalerie ou bande de hors-la-loi ; shérifs ou marshals ; prêtres, docteurs et juges ; joueuses et entraîneuses de saloon ; pionnières, institutrices ou mères de famille. Mais pas de n'importe quel prêtre, docteur et juge. Et pas de n'importe quelles joueuses ou institutrices. D'autres distinctions seraient à établir encore entre le héros et le vilain, les bons et les méchants, les victimes et ceux qui instaurent l'ordre ou font régner la terreur ; les maladroits et les tireurs d'élite ; les fermiers et les éleveurs, les sédentaires et les solitaires errants, hommes de l'Est et westerners, etc. Suzanne LIANDRAT-GUIGUES estime que cela fait très catalogue à aspect illimité, mais nous pensons que Jean GILI ne pense pas à n'importe quels bons et méchants ou à n'importe quels fermiers et éleveurs.

il est difficile de se fier aux définitions proposées par les critiques de cinéma qui distinguaient les films sur les indiens (Indian stories) et les mélodrames de l'Ouest (western melodramas) et qui faisaient et font encore de multiples sous-classes afin d'intégrer parfois des éléments venus d'ailleurs (comédie musicale par exemple) ou tout simplement de suivre une actualité où se mêle considérations artistiques et calculs commerciaux. 

Roger TAILLEUR (1956 : une année de westerns, dans Positif, n°22) remarque bien l'importation ou l'exportation dans une importante filmographie d'élements venus du western ou "enrichissant" le western, surtout à partir des années 1950. 

Suzanne LIANDRAT-GUIGUES pense qu'un "rapide parcours historique laisse deviner que si une même dénomination (un western) a pu, à un moment des années 20, servir à réunir un ensemble de disparités particulières, ces dernières s'étant modifiées dans le temps, l'appelation s'est maintenue par la suite pour désigner des réalisations fort différentes de ce que recouvrait le terme générique initial. Dès lors, la question "qu'est-ce qu'un western?" est peut-être mal posée et il serait préférable de lui substituer une réflexion sur ce qu'un est western hic et nunc. Envisager une oeuvre permet de voir en elle l'intrication des données qui font le genre à un moment précis, pour un public donné ainsi que pour un réalisateur particulier. L'oeuvre apparaîtra alors comme un ensemble de différences relevant d'une communauté de répétitions créée par une dynamique propre au genre. cependant le mouvement qui anime cette "matière" n'est ni régulier ni progressif ni linéarisé". Elle considère qu'un genre est d'abord une collection d'oeuvres, un corpus jamais fermé qui n'a pas non plus d'origine fermement assignable. En fait, cette réflexion, qui fait partie aussi d'une cinéphilie, ne considère pas du tout le milieu social, politique ou économique de la naissance d'un tel genre. Elle veut partie absolument que des oeuvres, négligeant pas là, non seulement le nombre considérable d'oeuvres jamais réalisées ou montrées, mais également les intentions profondes des réalisateurs et des acteurs qui s'attachent parfois principalement, parfois exclusivement, à ce genre.

 

                  André BAZIN, dans sa préface au livre de J.-L RIEUPEYROUT, Le western ou le cinéma américain par excellence (Editions du Cerf, collection 7ème art, 1953), met l'accent plutôt que sur les diverses contaminations passagères du western qui ne concernent selon lui qu'une minorité de films, sur les résistances du genre à l'implantation dans celui-ci d'autres thématiques ou d'autres cadres que les siens. Cette permanence des héros et des schémas dramatiques du western est confirmée par la télévision, à laquelle finalement peu d'auteurs s'intéressent lorsqu'ils discutent de ce genre. "Il est aisé de dire que le western "c'est le cinéma par excellence", parce que le cinéma c'est le mouvement. Il est vrai que la chevauchée et la bagarre sont ses attributs ordinaires. mais alors le western ne serait qu'une variété parmi d'autres du film d'aventure. Du reste, l'animation des personnages portés à une manière paroxystique est inséparable de son cadre géographique, et l'on pourrait aussi bien définir le western par son décor (la ville de bois) et son paysage ; mais d'autres genres ou d'autres écoles cinématographiques ont tiré parti de la poésie dramatique du paysage, par exemple la production suédoise muette, sans que cette poésie qui contribuera à leur grandeur assurât leur survie. Mieux, il est arrivé comme dans Owerlanders, qu'on emprunte au western l'un de ses thèmes - le voyage traditionnel du troupeau - et que l'on le situe dans un paysage (celui de l'Australie centrale) assez analogue à ceux de l'Ouest américain. Le résultat, on le sait, fut excellent ; mais il est heureux que l'on ait renoncé à tirer une suite quelconque de cette prouesse paradoxale dont la réussite n'était due qu'à des conjonctures exceptionnelles. Et s'il est arrivé qu'on tourne des westerns en France dans les paysages de Camargue, il n'y faut voir qu'une preuve supplémentaire de la popularité et de la santé d'un genre qui supporte la contrefaçon, le pastiche ou la parodie." L'écrivain dégage alors les attributs, autre que formels, qui font d'un western un western : son existence provient de la rencontre d'une mythologie avec un moyen d'expression. Effectivement la littérature du western était déjà surabondante à la naissance du cinéma (que ce soit sous forme de journaux, de bande dessinées ou de romans...). Ce qui frappe dans ces films, c'est leur souci de la vérité historique, s'ils ne restituent pas la réalité des faits, ils reprennent cette réalité (avec une fidélité dans les détails, mais plus tard, on verra que là aussi il y a idéalisation) en l'idéalisant. Les rapports entre la réalité historique et le western ne sont pas immédiats et directs mais "dialectiques". Si André BAZIN ne l'écrit pas, ces rapports sont de l'ordre de l'archétype : la femme toujours bonne car en bas de l'échelle, le cheval indispensable, la dureté des conditions de vie, la nécessité de la loi, qui "n'a jamais été plus été plus proche de la nécessité d'une morale (alors) que "jamais non plus leur antagonisme (n'a paru) plus concret et plus évident". "Ainsi trouve t-on à la source du western une éthique de l'épopée et même de la tragédie." 

 

                 Déplorant, en amoureuse cinéphile, de manière plus accentuée qu'André BAZIN, la dénaturation puis la disparition du western (écrivant en 2005), Nicole GOTTERI, accusant au passage les "métastases du cancer soixante-huitard" d'avoir "tué sa merveilleuse puissance d'évocation, décrit les raisons de sa passion pour le genre. Le mythe du western, directement issu de l'histoire américaine, de la quête de la Frontière et de la conquête de territoires à l'Ouest des premiers Etats qui constituaient l'Union, fascine encore, par la figure idéalisée des héros dans les cycles d'une geste recomposée pour solliciter l'imagination, selon ses propres termes.

 

                 Raymond BELLOUR, introduisant plusieurs approches du western, estime que celui-ci agit comme miroir et comme preuve. Le western est un art ludique, rien à redire à cela, mais la limite du jeu, "c'est le système des valeurs sur quoi toujours il vient buter et prendre appui." "Exercice du naturel, quoique mythologique, qui reprend à tout moments l'odyssée aventureuse de l'histoire américaine par le moyen d'un art qui n'est qu'une des faces de la même aventure, le western tient à la fois à l'univers du sérieux et à celui du jeu, et l'un toujours reste la condition de l'autre. D'où en Amérique sa popularité que dénonce l'abondance de la production télévisée. D'où pour le spectateur européen sa séduction particulière. Nous aimons dans le western la possibilité de l'aventure, de ce pari sur lequel bien sûr l'histoire s'édifie mais qui, au moment de l'enjeu, possède la fascination extraordinaire de l'action personnelle. C'est en fonctionnaire du négatif que nous cédons à l'emprise de ces épopées pour nous miraculeuses, où un homme, soumis à un code qu'il connaît d'autant mieux qu'il contribue à l'établir, assure la vérité de l'univers par la seule réalité de son action. C'est cela le grand jeu, historique et filmé, grand jeu car jeu du risque naturel qui construit et interprète le réel immédiat en sa totalité. Les Américains, je pense, l'éprouvent déjà comme un regret,car en un sens, pour eux aussi, l'aventure est bien finie, et nous, du fond de nos pays si vieux, comme le rêve tout à fait illusoire d'une jeunesse historique et individuelle qui nous parait immémoriale, et qui toujours nous rendra un peu lointaine l'Amérique, dans sa naïveté, si belle et dangereuse." Ce sont L'Ouest et ses miroirs, de Roger TAILLEUR, La nostalgie de l'épopée, de Bernard DORT et Les aventures de la tragédie, d'André GLUCKSMANN, que Raymond BELLOUR introduit ainsi.

 

           Yves PEDRANO s'attache directement aux ingrédients du western et à sa participation à la construction des mythes de la nation américaine. Il pose ainsi des questions essentielles : Quelle est la nature du récit qu'offre le genre western? Quelle en fut la genèse? A quel moment a-t-il atteint sa forme définitive? Quelles circonstances induiront un courant autocritique qui décidera de sa disparition? Quels liens existent entre l'histoire des Etats-Unis et le récit qui narre ses origines? En dépit de l'apparente spécificité de la forme et du contenu de cette fresque moderne, celle-ci n'est-elle pas en réalité un avatar d'une épopée beaucoup plus ancienne, celles des fils d'Abraham, dont la Bible nous contre les aventures? 

 

             Même si un auteur comme Jacques BELMANS n'aborde pas spécifiquement le western, nous pouvons nous interroger comme lui sur les relations entre cinéma et violence. Singulièrement, un film du genre western s'ouvre souvent sur une scène de violence pour se terminer sur une autre, censée boucler la boucle. La violence, bien présence dans tous les genres, semble constituer en soi un moteur de l'aventure dans l'Ouest. Tout conflit, notamment entre shérif et hors-la-loi, entre éleveur et cultivateur ou entre grands propriétaires terriens, se clôt - on n'ose dire se résout, car il ne s'agit souvent pas de résoudre une situation structurelle, mais bien de conclure un face à face où l'objet du conflit disparaît souvent derrière la peinture des sentiments des personnages principaux - sur un coup de revolver. Nous nous demandons si le western, genre proprement américain,  n'est pas relié directement à une culture de la violence, au risque d'enfoncer des portes ouvertes. La problématique de la loi présente dans bien des westerns se trouve souvent mise en relation directe avec la question des armes. 

 

Jacques BELMANS, Cinéma et violence, La renaissance du livre, 1972 ; Yves PEDRONO, Et Dieu créa l'Amérique! De la bible au western, l'histoire de la naissance des USA, Editions Kimé, 2010 ; Sous la direction de Raymond BELLOUR, Le western, Approches, Mythologies, Auteurs-acteurs, Filmographies, Gallimard, 1993 ; Suzanne LIANDRAT-GUIGUES, article Le western, dans CinémAction n°68, 1993, Panorama des genres au cinéma ; Nicole GOTTERI, Le western et ses mythes, Bernard Giovanangeli Editeur, 2005 ; André BAZIN, Qu'est-ce que le cinéma?, Les éditions du Cerf, collection 7ème art, 1990.

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Dimanche 6 juin 2010 7 06 /06 /Juin /2010 10:24

        Dans les relations entre cinéma et guerre, nous pouvons distinguer la représentation de la guerre à l'écran, notamment à travers les filmographies, l'utilisation de la caméra, dans le prolongement de l'affiche ou de l'estampe de propagande, comme arme de guerre et la mémoire historique des conflits armés à travers le cinéma.

 

         Les représentations de la guerre au cinéma sont innombrables, comme les faits de guerre eux-mêmes, non seulement dans le genre de film de guerre, mais aussi à travers le péplum, le film d'aventures, le film historique, la science fiction et la fantasy et même les comédies musicales, sans compter bien entendu les films dont le thème n'est pas la guerre, mais ayant la guerre en toile de fond (films d'espionnage, film noir...). 

Dans tous ces genres, il existe plusieurs façons de représenter la guerre, de sa glorification (relations des hauts faits de batailles) à sa dénonciation (films antimlitarisme ou simplement contre la guerre), en passant par sa réduction à des aventures violentes mais finalement amusantes (dans certaines comédies musicales). 

C'est surtout au sortir de la Première Guerre Mondiale qu'éclate le genre de films anti-guerre, qui reviendra ensuite, comme des vagues successives, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de la guerre du VietNam...Il faut noter entre les filmographies américaine et française (en prenant les deux plus importantes, en excluant le cinéma indien) une très grande différence de ton. Si la dénonciation de la guerre fut vive dans de nombreux films aux Etats-Unis, il n'en est pas de même en France, où le souvenir des années 1940 sous le régime de Vichy a laissé des traces très profondes de conflits non résorbés. Mais ces vagues des films anti-guerre apparaissent de façon quasi-simultanée avec des productions qui la glorifient ou en tout cas qui la présente surtout comme fait glorieux et nécessaire. Enfin, il existe une différence notable entre la filmographie de temps de paix et la filmographie de temps de guerre, où la propagande et la censure dominent. 

  Sébastien DENIS montre bien cette alternance entre temps de guerre et temps de paix dans le cinéma français. En temps de paix dominent amourettes et comédies, et ensuite des comédies qui, faute de pouvoir glorifier l'armée française tournent en ridicule l'armée allemande et les nazis. Filmer la guerre, c'est d'abord prendre parti pour ou contre elle, et il n'existe pas de film descriptif froid à l'anglo-saxonne. Après la Seconde Guerre mondiale, et surtout après la guerre d'Algérie, les cinéastes qui se frottent au filmage du combat le font souvent pour dénoncer la guerre, ce qui contraste avec la floppée de films coloniaux d'entre-les-deux guerres. Cet auteur constate qu'il existe donc un va-et-vient constant et spécifique entre la "réalité" peu enviable du troufion et le "rêve" d'une grande Armée retrouvée. Nous pourrions compléter en écrivant que si décrire la guerre du XXème siècle, c'est entrer dans un champ conflictuel parfois directement politique, de nombreux réalisateurs trouvent une sorte d'exutoire en décrivant la guerre avant ce siècle. Très nombreux sont les films de cape et d'épée ou d'aventures qui présentent la guerre sous un jour plutôt positif (voyages et gloire...).

    Edward DOLAN décrit comment Hollywood s'en va t-en guerre, et montre un semblable balancement entre films favorables ou de propagande et filmes dénonciateurs. Le registre utilisé se centre souvent, sorti des films de propagande proprement dit (Pourquoi nous combattons, par exemple) sur le destin de plusieurs personnages dans l'enfer de la guerre des tranchées ou de débarquements et les films montrent souvent la réalité crue de la guerre. Et cela de plus en plus au fur et à mesure que l'on s'éloigne des événements relatés. Pour ne prendre qu'un exemple, la différence de traitement du débarquement de juin 1944 en Normandie entre Le jour le plus long et Il faut sauver le soldat Ryan est frappante. Cette vision crue des combats existent de plus en plus, même dans les films d'aventure, ce qui peut forcer à faire une critique ambivalente : plus de violence et de sang racoleurs à l'écran, mais aussi plus de réalisme de la tuerie collective sur le champ de bataille, ne manquant pas de transformer dans un sens négatif l'image de la guerre elle-même.

 

         De temps temps, déjà aux temps antiques, l'image fut utilisée pour promouvoir l'enrôlement et la participation à la guerre. Le cinéma de propagande, dès l'avènement de ce nouvel art, fut largement utilisé à la fois pour exalter les populations  et faire soutenir l'effort de guerre (notamment dans le film documentaire, mais également en temps e guerre dans les films de fiction). L'ennemi y est montré sous des traits presque inhumains et le soldat doit être l'objet de toutes les ferveurs. L'adversaire est moins montré comme le peuple à abattre pendant la Seconde Guerre et se centre plus sur les visées des dirigeants, mais il s'agit plutôt d'une nuance. L'effort de propagande est d'ailleurs très centré, non pas sur l'ardeur des soldats au combat (même si cela n'est pas négligé), mais surtout sur le soutien de la population civile de l'arrière, incitée à faire parvenir aux soldats quantités de cadeaux et de fournitures, incitée à s'engager dans les usines d'armement (surtout les femmes pendant la Seconde Guerre Mondiale), incitée à faire attention à l'ennemi intérieur (les murs ont des oreilles). Le cinéma de propagande tend à maintenir la confiance en les chefs militaires et les progrès de l'armée contre l'ennemi : ils mettent en avant les victoires (au besoin en transformant les défaites en victoires) ou taisent les revers. Sans l'Allemagne nazie par exemple, jusqu'au dernier moment, la population eut confiance au sursaut final promis par Hitler, en partie grâce au cinéma de propagande (...jusqu'à ce que toutes les salles soient détruites!). 

 

          Le mémoire historique constitue un véritable enjeu politique et les représentations des conflits armés peuvent s'opposer. La guerre Algérie pour la France et la guerre du VietNam pour les  Etats-Unis furent le sujet de films aux thèses contradictoires. On trouve dans la série des films de Rambo par exemple une explication de la défaite américaine comme trahison de l'armée par le pouvoir politique civil, ce qui rappelle la thèse des nazis et d'une grande partie de la population d'ailleurs, du poignard dans le dos, dans les années 1930-1940, pour expliquer la défaite allemande (contre-pied exact de Voyage au bout de l'enfer ou même Apocalypse Now). Toute un regard critique, à partir des actualités allemande, italiennes, américaines, françaises et japonaises, conduite par Marc FERRO ouvre une réflexion très intéressante sur les rapport entre Cinéma et Histoire. Même si cette manière de faire a peut-être une portée limitée (quoique le même travail sur la guerre d'Algérie est très bénéfique à cet égard), le regard porté sur la guerre ne peut plus être manichéen. Cela ouvre la voie au thème de la responsabilité partagée de la guerre, très loin du cinéma de propagande et se rapprochant d'un véritable regard d'historien. 

L'ouverture d'archives fournies sur les deux guerres mondiales, y compris des archives cinématographiques constitue une chance pour les générations futures de constater que sans doute les destructions matérielles et humaines causées par les guerres forcent à approfondir les efforts pour trouver d'autres modes de résolution des conflits. Toutefois, s'agissant des archives à propos de l'holocauste juif pendant la Seconde Guerre Mondiale, nous pouvons tristement constater un forte instrumentalisation qui peut empêcher une telle prise de conscience. Nous pouvons assister à un retour d'un certain manichéisme en matière de compréhension des guerres, sauf si cette perception (qui fait appel plus à l'émotion qu'à la réflexion) se limite à ces événements-là.

 

    Marc FERRO, Cinéma et Histoire, Denoël GONTHIER, 1977 ; Edward F DOLAN Jr, Hollywood s'en va-en-guerre, Editions Atlas, 1986 ; Sébastien DENIS, article Le militaire inexistant à l'écran : un chevalier inexistant? , dans CinémAction n°113, L'armée à l'écran, Corlet/Télérama ; 2004.

 

                                                                                                                       ARTUS

 

 

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Samedi 5 juin 2010 6 05 /06 /Juin /2010 08:59

                 Alors que la plupart des analyses mettent finalement l'accent sur le facteur de cohésion sociale (participation aux mêmes spectacles - aux mêmes rêves?) du cinéma, plusieurs critiques s'expriment sur la nature même du cinéma ou sur son utilisation. 

 

                 Nombre d'analyses critiques partent des aspects proprement intrinsèques à l'image cinématographique, ce qui n'est pas étonnant car la plupart des théories du cinéma tourne autour d'elle, beaucoup plus que sur les aspects sociaux, voire socio-économiques du cinéma. La nouveauté relative de cet art, en regard de la peinture ou du théâtre, y est sans doute pour beaucoup. 

                Mais dans les périodes de contestation sociale comme en France dans les années 1970, les deux types d' aspects sont abordés. Ainsi, c'est des milieux des critiques des films, à travers des revues comme Cinéthique et Les Cahiers du cinéma, que contradictoirement, ces analyses se développent ou se sont développés.

 Les rédacteurs de ces deux revues spécialisées posent la question : qu'est-ce qu'un film? Et répondent que c'est un produit fabriqué dans un système économique précis, associant pour le faire un certain nombre de travailleurs (dont le réalisateur) et d'autre part, c'est un produit déterminé par l'idéologie du système qui fabrique et vend les films. Dans une approche marxiste, les deux rédactions s'efforcent de montrer, exemple de films à l'appui, comment le système capitaliste produit ces films et comment il se conforte grâce à eux, économiquement mais surtout idéologiquement. 

      Marcelin PLEYNET, dans Cinéthique, entreprend de présenter le cinéma comme un double du monde, la caméra étant "productrice d'un code perspectif directement hérité, construit sur le modèle de la perspective scientifique du Quatracento" et étant "minutieusement construite pour "rectifier" toute anomalie perspective, pour reproduire dans son autorité le code de la vision spéculaire, tel qu'il est défini par l'humanisme renaissant". La caméra "par sa structure même, est dans l'impossibilité d'entretenir un rapport objectif avec le réel" et "la pratique cinématographique est entièrement liée à l'empirisme ..(car) l'idéologie produite par son appareil de pensée (la caméra) n'a jamais été prise en considération".

Daniel SERCEAU note que deux critiques finalement s'entremêlent  : celle d'une représentation du réel déformée, orientée d'une manière précise, par la nature même du matériel qui permet de réaliser les films et celle d'une idéologie produite par la caméra, qui dépasse l'aspect perceptif. Les conditions de la production et de la projection des films induisent chez le spectateur une illusion du réel. Et participe à l'idéologie dominante au sens marxiste de l'expression. Comment peut-on avoir un usage révolutionnaire du cinéma dans ces conditions? Si des pages et des pages ont été consacrées à la critique de cette illusion - perceptive et idéologique, si des volumes entiers traitent d'un matérialisme historique appliqué au cinéma (film dialectique...), la réponse à cette question demeure introuvable. Jean-Patrick LEBEL, entre autres, montre l'aporie que constitue la recherche d'un cinéma révolutionnaire, et sans doute il s'agit d'impasses : "Comme le cinéma que l'on souhaite est définit uniquement négativement par rapport au cinéma, on aboutit ainsi à vouloir des films qui diraient tout sur le cinéma tout en niant le cinéma. (...) En définitive, cette esthétique de la "déconstruction" n'est rien d'autre qu'une esthétique de la destruction, puisque le pesudo-cinéma matérialiste qu'elle exprime ne peut se réaliser concrètement qu'en niant le cinéma" (cité par Joel MAGNY). Les formes cinématographiques ne seraient finalement pas idéologiques en elles-mêmes, leur fonction idéologique (sens, distanciation, fascination...) dépend de leur utilisation historique dans laquelle ils s'inscrivent.

 

            Précisément, c'est dans l'utilisation du cinéma par des régimes autoritaires que nous voyons sans doute plus clairement l'influence du cinéma sur les conflits.

            Rappelons avant de poursuivre que la production et la diffusion cinématographique est traversée de nombreux conflits : 

- conflits proprement artistiques (doublés de conflits narcissiques la plupart du temps) entre les différents acteurs de la production du film (réalisateur, metteur en scène, décorateur, acteurs...) qui peuvent aller jusqu'à des aspects moraux et politiques (mais c'est relativement rare). Ce genre de conflit trouve son issue surtout à l'issue du montage du film qui constitue un enjeu crucial où interviennent des aspects commerciaux et moraux.

- conflits en amont de la production d'un film, entre firmes (bataille pour les droits d'auteur), à l'intérieur des différents compartiments de ces mêmes firmes dans le choix du fond et de la forme de présentation d'une oeuvre ;

- conflit en aval de la production d'un film , lors de la diffusion, entre firmes distributrices, entre exploitants (suivant souvent la taille des salles), dans l'exclusivité de leur présentation (bataille où des aspects culturels se mêlent à des aspects purement mercantiles, de manière parfois biaisée voire faussée) ;

- conflit entre genres de film, là où la critique cinématographique joue un rôle majeur (dans la valorisation ou la dévalorisation d'un genre ou d'un autre)...

   Tous ces conflits qui appartiennent en propre au monde du cinéma s'exacerbent lors de l'exercice d'une censure quelconque émanant d'une autorité politique ou religieuse ou dans le cadre de fonctionnement d'un régime autoritaire, et sans doute plus encore lors des conflits armés.

   A ces conflits propres à la conception, la réalisation et la présentation des films se mêlent des conflits liés à la réception de ces films. Ces conflits interviennent principalement sur le plan moral lié à la sexualité (libéralisation des moeurs en Occident) ou sur le plan des représentations religieuses (interdits religieux sur certains discussions, sur certaines images...). Ces conflits peuvent prendre une tournure violente.

 

           Pour en revenir à l'utilisation du cinéma par des régimes autoritaires, de nombreuses études historiques aident beaucoup. La présentation d'un ensemble d'études historiques portant sur la production et la diffusion du cinéma dans des régimes autoritaires ou totalitaires par Pierre SORLIN ( Cinéma et régimes autoritaires au XXème siècle) est très instructive. "(...) le destin du cinéma, en régime autoritaire, ne dépend pas seulement des décisions du pouvoir ; la production filmique fluctue au gré des heurts entre factions, son évolution serait difficilement compréhensible si on ne la rattache pas à l'ensemble du système dans lequel elle prend place. Pendant un demi-siècle, du début des années 1920  à la fin des années 1960, la grande période du cinéma, celle où il était le divertissement le plus populaire, coincida avec la multiplication des régimes autoritaires en Europe et en Amérique Latine. Les dictatures, ensuite, n'ont pas disparu, mais le cinéma a perdu son rôle et, avec la télévision, la propagande totalitaire a pris d'autres formes."  Pierre SORLIN indique que les rivalités internes au milieu dirigeant de la dictature s'expriment plus facilement sur un terrain qui peut apparaître comme neutre, mais les interventions divergentes qui ont alors lieu sont des signaux de contradictions.  De plus, "les dictateurs, s'ils surveillent les cinéastes comme ils surveillent tout le monde, tiennent à établir des relations avec des personnes dont la renommée peut les servir ; les affinités, l'intérêt, la volonté de tenir en haleine leurs partisans interviennent dans l'attitude qu'ils observent à l'égard des studios. Soucieux de montrer que les décisions revenaient à lui seul (c'était l'époque du conflit latent avec Röhm, le chef des SA), Hitler, après son ascension à la chancellerie, évita le recours aux services de la section cinématographique du parti nazi." En Italie, entre 1922 et 1943, par exemple, "les microcosmes cinématographiques reflètent toutes les antinomies des systèmes totalitaires : inimités personnelles, désaccords sur la gestion économique, contradictions politiques y apparaissent de manière caricaturale". On peut s'imaginer une censure écrasante sur la totalité de la production et de la diffusion des films, mais en fait, on en est très loin, pour la raison très simple sans doute que les comédies musicales, les films de gangster ou les western sont des divertissements qui éloignent les citoyens des dures réalités du moment, surtout en temps de guerre. Lorsque les dictatures s'imposent en Europe, le cinéma est déjà un spectacle de masse; il est donc difficile pour les régimes de vouloir faire table rase et d'installer une filmographie entièrement à leur dévotion. Et en italie fasciste comme en Allemagne nazie ou encore en Union Soviétique, la grande majorité des films étaient étrangers, américains. "Si l'on met à part la question financière, les inconvénients étaient minimes, l'immense majorité des productions d'Hollywood ou des autres studios européens étaient d'une parfaite innocuité, il suffisait de refuser leur visa à quelques oeuvres un peu audacieuses pour être certain que ne seraient pas abordés ni le problème du pouvoir, ni celui de l'économie."  Les oeuvres de pure propagande, à de très rares exemptions célèbres près (Le triomphe de la volonté, par exemple), ne supportaient tout simplement pas la comparaison, apparaissaient ennuyeuses et même contre-productives. Les oeuvres autochtones, lorsque l'appareil de production reste intact, elles-mêmes apparaissent pratiquement aussi anodines... Il suffisaient par ailleurs de filtrer les actualités cinématographiques (car elles constituaient toujours la première partie du programme en salle) et de les remonter, lorsque les images étaient empruntées...à l'ennemi!...Le tour d'horizon des pratiques est assez édifiant à l'égard de tout ce qui précède : de l'URSS entre 1917 et 1991, de l'Italie entre 1922 et 1943, du Japon entre 1923 à 1945, au Portugal entre 1928 et 1974, en Espagne entre 1939 et 1975 ou encore en Chine entre 1949 et 1976, les censures s'opèrent de manière bien chaotiques et la place la plus grande est donnée au divertissement.

 

             Entre ces régimes totalitaires ou autoritaires et les régimes dits démocratiques d'aujourd'hui, les continuités, globalement, apparaissent bien plus visibles que les ruptures. L'utilisation idéologique du cinéma existe bel et bien, mais plutôt que d'élaborer des pensums ennuyeux, mieux vaut faire appel à des oeuvres parfaitement anodines. L'analyse souvent faite de la machine à rêve hollywoodienne mériterait d'être faire également pour les comédies bollywoodiennes, les cinéma indien étant le plus grand du monde, en quantité de films, en nombre de salles et en nombre de spectateurs.

 

                     Les conflits sociaux ne s'expriment, eux-mêmes, que finalement assez marginalement dans le cinéma, surtout dans la période de son âge d'or. Ce n'est sans doute qu'à partir des années 1960 aux Etats-Unis et des années 1970 en Europe qu'apparaissent des oeuvres de contestation ou de critique. La mise en scène des conflits - quand on dépasse le duel amoureux ou le duel professionnel, quand on dépasse le centrage sur deux individus rivaux - possède tout de même, à intervalles fréquents mais souvent brefs, un impact indéniable sur l'opinion publique. Que ce soit des films de dénonciation de la guerre, de l'armée, des dérèglements climatiques, des injustices économiques, des corruptions politiques, ces films gardent une réelle prégnance dans l'esprit des spectateurs et des critiques. Ils constituent souvent des sortes de phare de conscience sociale ou politique, et entretiennent une certaine culture cinématographique de contre-pouvoirs. Ce sont sans doute des films de ce genre qui interviennent directement dans des conflits de tout sorte, souvent dans le cadre d'un mouvement d'opinion que le cinéma reflète de manière très engagée, qui participent finalement avec le plus d'acuité aux conflits qui traversent les sociétés.

 

 

 

      Sous la direction de Raphael MULLER et de Thomas WIEDER, Cinéma et régimes autoritaires au XXème siècle, Ecrans sous influence, PUF/Editions de la rue d'Ulm, 2008 ; Daniel SERCEAU, Joel MAGNY, La querelle de l'impression de réalité, dans CinénAction n°60, Histoire des théories du cinéma, juillet 1991.

 

 

                                                                          ARTUS

 

Par GIL - Publié dans : ART
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Jeudi 3 juin 2010 4 03 /06 /Juin /2010 10:52

                   Plusieurs approches des réceptions des oeuvres de cinéma existent en sociologie ou en philosophie, venant d'auteurs aussi différents que Pierre BOURDIEU, Jean-Marc LEVERATTO, Laurent JULLIER, Jean COCTEAU, Norbert ELIAS, Stanley CLAVEL, Edgar MORIN, Gilles DELEUZE... Sans oublier les critiques directement issus de la tradition marxiste (Jean Paul FALGIER entre autres, les rédacteurs de Cinéthique à ses débuts...). Finalement, peu de sociologues font du cinéma un sujet principal et dans la sociologie de l'art, le cinéma est peu représenté. La plupart des réflexions sur l'influence du cinéma, sur sa participation à l'évolution des moeurs, des mentalités, des opinions se situent un peu à la marge et proviennent parfois de réalisateurs de cinéma eux-mêmes, lorsqu'il l'intègrent dans une pratique politique globale (PASOLINI, par exemple) ou qu'ils se situent très précisément par rapport à la société. Souvent, issu en cela plus ou moins directement des différentes théories du cinéma, l'impact du cinéma est vu à partir de ses aspects techniques qui induisent une autre manière de voir le monde, dans la perception du temps et du mouvement par exemple. Beaucoup d'oeuvres insistent sur l'aspect de la forme de l'image et des différentes techniques (couleur ou noir et blanc, ombres et lumières, cadrage, montage, champs...) qui induisent une perception par le spectateur, de manière plus profonde et plus subtile que le sujet abordé.

 

                       Plusieurs axes de réflexion coexistent autour du cinéma, de la part de praticiens ou de théoriciens à propos de l'influence des oeuvres cinématographiques sur l'évolution des sociétés.

L'axe conservatisme/progressisme (au sens de fonctionnement socio-politique) possède une certaine pertinence, surtout dans les débuts de l'histoire du cinéma et à son apogée (avant d'être détrôné par la télévision, puis les jeux-vidéos...), surtout dans des sociétés caractérisées soit par un autoritarisme politique, soit par un autoritarisme religieux, ou traversant des crises. Nous pouvons percevoir cette influence d'abord, a contrario, par les modalités de la censure ou l'orientation donnée par des instances officielles à la tonalité ou la thématique des films.

L'axe conformisme/contestation semble plus fructueux mais il est plus difficile à cerner - il faut le faire pratiquement film par film, genre par genre - car comment faire le partage entre une influence du cinéma sur l'évolution des moeurs (cinéma-avant garde)  et l'influence de l'état des moeurs d'une société sur le cinéma (cinéma-reflet)? Nous pouvons nous poser cette question autant pour tout ce qui tourne autour de la sexualité que sur les questions écologiques... Surtout lorsque le cinéma est déjà installé, institutionnalisé, fait partie d'un paysage économique conforté, il semble participer plus à l'évaluation du conformisme (le spectateur se sent-il dans les normes ou pas?) et à son renforcement qu'à des remises en cause mêmes partielles. Ce dernier mouvement semble plutôt être le fait d'un cinéma de résistance, marginalisé dans les salles et dans les critiques, notamment par rapport à un cinéma de divertissement (qui dit ne pas faire de politique...). La dynamique économique (nécessité de rentabiliser les films, merchandising acharné)  fait du cinéma plus une valeur à placer en bourse qu'autre chose, mais ce faisant, il participe au renforcement d'un certain nombre de normes.

Le cinéma offre toute une palette de représentations, de la vie quotidienne aux grands batailles militaires, des conflits. Que ce soit par écho ou sciemment pour influencer, les films possèdent un certain pouvoir de focaliser l'attention des spectateurs sur des situations et sur leur présentation morale.

 

                    Un point de départ souvent utilisé, pour analyser cette influence du cinéma sur la société, est une réflexion sur le goût, en référence assez présence à la réception des oeuvres d'art. Dans son étude sur "la critique sociale du jugement", La distinction, Pierre BOURDIEU traite de l'idéologie du goût naturel auquel participe le cinéma. L'art et la manière d'acquérir (au sens d'intérioriser) et d'apprécier les biens symboliques que sont les oeuvres d'art font partie de l'ensemble social dans lesquels sont plongés les individus, Ils apprennent le sens du beau pratiquement en même temps qu'ils apprennent le sens du bien, soit par expérience directe avec ces oeuvres (et le cinéma démocratise en quelque sorte cette possibilité), soit par transmission scolaire et universitaire. Le "bon goût naturel" s'acquiert et fait partie même du lien social. Le partage en commun d'une appréciation sur quelque chose d'aussi évanescent qu'est le bon goût entretient les relations sociales au même titre que les bonnes manières de se tenir à table. "L'idéologie du goût naturel tire ses apparences et son efficacité de ce que, comme toutes les stratégies idéologiques qui s'engendrent dans la lutte des classes quotidienne, elle naturalise des différences réelles, convertissant en différences de nature des différences dans les modes d'acquisition de la culture et reconnaissant comme seul légitime le rapport à la culture (ou à la langue) qui porte le moins les traces visibles de sa genèse, qui, n'ayant rien d'appris", d'"apprêté", d''"affecté", d'"étudié", de "scolaire" ou de "livresque", manifeste par l'aisance et le naturel que la vraie culture est nature, nouveau mystère de l'Immaculée Conception. Cela se voit bien dans les propos de tel esthète de l'art culinaire qui ne parle pas autrement que Francastel lorsque, dans un aveu, pour un historien de l'art, auto-destructif, celui-ci récusait le "savoir intellectualisé", capable seulement de "reconnaître", au profit de "l'expérience visuelle", seul moyen d'accès à la vraie "vision" (...)".

    Cette manière de présenter cette idéologie du goût met l'accent sur le fait que "l'expression du goût naturel va de pair avec le soin minutieux que l'on prend à masquer tout critère d'évaluation des oeuvres". C'est le moyen, écrit Laurent JULLIER "de maintenir une culture de classe qui permet souvent de passer d'une domination symbolique à une oppression économique", de manière peut-être un peu rapide.

     Mais cet auteur parle, comme Pierre BOURDIEU des oeuvres d'art en général, car nous pouvons constater, avec Emmanuel ETHIS, que pour le cinéma, très tôt d'ailleurs dans son histoire, "on constate que les films qui sont consacrés tant par "l'institution" que par le public reposent sur une expertise esthétique caractéristiques de critères partagés et partageables.". Même si par expertise esthétique, nous pouvons trouver tout autant les grandes théories du cinéma que les conversations d'après séance des spectateurs. 

Jean-Marc LEVERRATO souligne ce rôle d'une telle "expertise" : "La contrainte que représente la nécessité de satisfaire un nombre important de consommateurs très différents les uns des autres n'entraîne pas nécessairement la production de films sans aucune intérêt artistique. C'est ce que permet de vérifier le fait que des films produits dans une visée de divertissement commercial sont aujourd'hui reconnus et traités comme des chefs d'oeuvre de l'art cinématographique. De fait, le simplement consommateur joue dans l'activité cinématographique le même rôle que le commanditaire ou le collectionneur dans les arts plastiques. Il est un argument économique de la réalisation d'un projet, par la justification qu'il apporte aux dépenses qu'elle implique. c'est en effet la décision du spectateur de sacrifier le temps et l'argent qu'exige sa participation au spectacle cinématographique, qui conditionne la réussite d'un spectacle déterminé, et le degré de généralisation dans le public de cette décision permet d'éprouver immédiatement la justesse du jugement des exploitant et des critiques." Le spectateur participe, ou a l'impression de participe, à l'élaboration du goût commun, et partant de la morale commune, même si au bout du compte, cette participation comme l'effet de cette participation peut être illusoire...En reprenant certaines réflexions de fond sur les analogies entre le rêve et le cinéma, les spectateurs participent à l'élaboration du "bon goût" comme s'ils rêvaient en même temps à la même chose : aux mêmes aventures, aux mêmes histoires, aux mêmes aspirations... La position des spectateurs dans la salle de cinéma, silencieux et sages, mais tous orientés vers le même écran et (subissant) (attendant) percevant les mêmes sensations ressemble à celle de dormeurs, séparément même cette fois collectivement, tentant de guider leur propre rêve...

       Laurent JULLIER (Qu'est qu'un bon film?, La Dispute, 2002) présente 6 critères qui permettent d'évaluer un bon film, donc sa possible influence sur les esprits :

- son succès (bouche à bouche, bonne campagne publicitaire, conseils de la caissière du cinéma (nous n'en sommes par sûr nous-mêmes, mais bon), curiosité tenace) ;

- sa qualité technique (prouesses techniques, bonnes conditions de tournage, justesse de la réalisation ) ;

- son originalité (mois un film qui invente des formes audiovisuelles que celui qui réussit à recycler des thèmes bien connus) ;

- sa cohérence (sa lisibilité dans le temps et dans l'espace, même s'il y a beaucoup de retours en arrière et de scènes "imaginaires" dans l'historie "réelle" racontée, la capacité à lier ses caractéristiques formelles aux exigences de l'histoire) ;

- son édification (une leçon, que ce soit de morale, ou de bienséance, ou de mesure du bien...)

- son émotion (le plaisir qu'il procure, les sensations dans tout le corps du spectateur)

 Ces six critères rassemblés sont souvent indissociables pour comprendre le destin d'un film. Mais un film peut être unanimement perçu comme bon, "rassembleur" de toutes les générations et de toutes les classes sociales, comme il peut être plus ou moins bien perçu par une multitude de publics possédant des cultures cinématographiques différentes, et cela dans le temps comme dans l'espace. Il y a tout un monde entre le spectateur occasionnel soucieux simplement de se distraire et le cinéphile, parfois très spécialisé dans un genre, ce dernier concevant souvent ses appêtits, ses attentes, ses sensations cinématographiques comme une véritable manière d'être. Cette diversité des "goûts", qui peut s'amplifier avec la télévision et la video, existe sur un fond commun du "bon goût" partagé qui fait partie sans doute du sentiment d'appartenance à une même communauté ou à une même société. L'influence que peut avoir un film ou une série de films entre par le moule de ces "goûts diversifiés" et de ce "goût partagé". 

 

                       Dans ses réflexions sur le contenu des films, Stanley CAVELL, pensant surtout au cinéma américain mais pas seulement, met en relief une trame morale que nous retrouvons de film en film. Posant simplement la question, en philosophe, de savoir si "le cinéma nous rend meilleur" et ce ce que le "cinéma sait du bien", il prend toute une série de films, qu'il appelle des films de remariage, où les personnages qui se connaissent de très longue date, passe par des relations de connivence et de rupture, avec des vicissitudes diverses, de manière comique ou de manière tragique, avant finalement de se retrouver et de renouer entre eux. Singulièrement s'il s'agit d'histoires montrant des couples d'hommes et de femmes (il pose même la question de savoir si la même chose peut arriver dans les couples homosexuels). Le philosophe américain, posant d'ailleurs surtout des questions comme tout bon philosophe, ne fait pas oeuvre de sociologue. Il interprète les films de même générale à travers une manière de voir la philosophie d'EMERSON et de THOREAU, comme la représentation de situations conflictuelles qui finissent par se transformer, grâce à la reconnaissance par les personnages de la réalité de leur propre nature, en situations de concorde. C'est l'idée que beaucoup de films, comédies hollywoodiennes, mais aussi western, drames et même films d'horreur ou de science fiction, montrent des idées de "perfectionnisme émersonien". "Dans le laboratoire du cinéma, l'élitisme du perfectionnisme est testé. N'importe quelle tendance perfectionniste en morale parlera de quelque chose comme la culture de soi. Mais d'après ma conception du perfectionnisme émersonien, réaliser et prouver ces idées sous la forme d'un objectif de culture des arts ou du développement d'un viatique de talents ou de goûts intellectuels ou spirituels (...), ce serait dégrader cette idée, tout autant que n'importe laquelle des philosophies populaires actuelles qui propose de libérer votre potentiel pour faire un malheur dans l'immobilier ou de vous donner les moyens d'être tout ce que vous voulez être. Le progrès émersonien ne va pas de la grossièreté à la sophistication, ou du commun à l'éminence, mais de la perte à la récupération ou, comme Thoreau le dit à peu près, du désespoir à l'intérêt, ou comme Kierkegaard, Heidegger, Wittgenstein et Lacan le montrent plus ou moins, du bavardage à la parole." Il ne s'agit pas seulement de films qui se terminent systématiquement bien, la mode étant actuellement plutôt inverse, de garder en suspens le destin des personnages principaux, mais au fond, même en passant dans un univers féerique ou complètement imaginaire, de films qui montrent que vivre ensemble représente, malgré toutes les injustices et les malheurs, encore quelque chose de positif. Plus le film aborde une thématique globale, plus ce sentiment de vivre ensemble est renforcé...et souvent cela ne va pas sans conformisme, mais un conformisme qui n'exclut pas la critique sociale, ni la dénonciation morale. D'ailleurs, parfois, une des conditions pour que ce vivre ensemble demeure, réside dans la prise en compte de cette critique sociale ou de cette dénonciation morale. Nous pouvons vérifier à contrario cette perception du cinéma par Stanley CAVELL par le très petit nombre de films considérés comme bons qui se terminent très mal. Même dans les films catastrophes où la quasi totalité de l'humanité disparaît, il reste toujours un petit groupe pour prouver la valeur positive de la vie...

      Et il n'y a pas très loin de la valeur de vie à la valeur de la société telle qu'elle est... Et quand nous prenons ces mots très généraux du vivre ensemble, nous pensons bien entendu aux valeurs et aux normes qui le sous-tend. D'une manière un peu paradoxale, un film qui rencontre un accueil mitigé de par son thème central de critique sociale, mais dont la critique discute toujours des qualités et des défauts, longtemps après sa sortie en salle, possède sans doute plus de capacité à changer les choses qui existent qu'un film trouvé unanimement bon par tout le monde... Un film qui met tous les rieurs de son côté ou tous les raisonneurs de son côté ne fait sans doute que refléter les moeurs du moment tandis qu'un film "dérangeant" sur le fond et sur la forme tente sans doute d'influencer le cours des choses, et par les débats conflictuels qu'il suscite (parfois les violences qu'il provoque) influe sur les rapports sociaux...

 

               Stanley CAVELL, Le cinéma nous rend-il meilleurs? Editions Bayard, 2010 ; Pierre BOURDIEU, La distinction, critique sociale du jugement, Les éditions de minuit, 1979 ; Laurent JULLIER, Qu'est-ce qu'un bon film? La Dispute, 2002 ; Jean-Marc LEVERRATO, La mesure de l'art, Sociologie de la qualité artistique, La Dispute, 2000 ; Emmanuel ETHIS, Sociologie du cinéma et de ses publics, Armand Colin, 2007.

 

                                                                                               FILMUS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Lundi 31 mai 2010 1 31 /05 /Mai /2010 16:42

     Dans l'introduction de La violence et l'image, Florian HOUSSIER propose à juste titre pour explorer le "rapport étroit que nous entretenons avec l'image violente" de revenir à la notion même d'image. Car il n'y a pas d'image violente en soi, qu'elle que soit son véhicule, notamment dans le cinéma, considéré comme "l'achèvement dans le temps de l'objectivité photographique (André BAZIN). "Considérant (...) qu'il n'y a d'image violente en soi, les psychanalyste ont rarement posé d'emblée la question de l'image sous l'angle de sa potentielle violence : les rapports entre images violentes et passage à l'acte traversent pourtant le champ médiatique à chaque événement violent posé par des sujets se réclamant de tel ou tel film porteur d'une image iconique (Scarface, Scream...). Les exemples cliniques évoquent l'existence d'un transfert de chacun à l'image dite violente, interrogeant par rebond les liens familiaux ou thérapeutiques. L'abord clinique de l'image s'impose en tant que voie moderne et actuelle de la dynamiques transférielle : par la culture (films, dessins animés, jeux video, ou encore mangas), la politique ou encore comme support psychothérapeutique, par l'utilisation d'atelier video." Il s'agit de partir de la place de l'image dans le développement de l'individu, affectif et cognitif, pour ensuite déceler l'impact de la violence de l'image. Ce n'est qu'après voir bien compris l'importance de l'image dans la vie de l'individu que nous ne nous laisserons pas emporté par une atmosphère paranoïaque entretenue par certains médias. 

 

      L'attitude de normalisation sociale qui prévaut dans les études sociologiques à propos du rôle de l'image dans certains passages à l'acte et même dans l'existence de certains conflits est bien rendue par le résumé qu'entreprend Farzaneh PAHLAVAN de "50 ans de recherches sur l'effet de la violence médiatisée : "...les spécialistes en science sociale ont mis en évidence de nombreux effets indésirables de cette médiatisation de la violence, et ont avancé diverses explications. La violence médiatisée peut contribuer :

- à l'apprentissage de pensées, d'attitudes, et de comportements agressifs ;

- à une désensibilisation émotionnelle vis-à-vis de l'agression et des victimes de cette agression dans le monde réel ;

- à induire la peur d'être pris comme cible de l'agression."

    Les études de S L SMITH et Edward DONNERSTEIN de 1998 sont mises en avant à ce propos. Ces auteurs s'appuient eux-mêmes pour établir ce panorama sur l'approche cognitivo-néoassociationiste (David L BERKOVITZ, 1989 et Barbara J WILSON, 1995, Daniel LINZ, Edward DONNERSTEIN et Steven PENROD, 1988) en ce qui concerne l'effet à court terme de la violence médiatisée sur l'agression ; sur les théories de l'apprentissage social (BANDURA, 1971, Rowell R HUESMANN et L D  ERON, 1986 par exemple) sur l'effet à long terme de la cette violence médiatisée sur l'agression et sur les études de comportements sociaux (George GEBNER, 1969 ; Craig A ANDERSON et Brad J BUSHMAN, 2001, entre autres) sur la peur induite par cette médiatisation. 

     "Bien que l'existence et la mesure de ce lien soient souvent mises en cause, depuis les années 1970 les études empiriques ont mis en évidence l'effet progressif de la violence médiatisée sur l'apprentissage et l'expression de l'agression. Dans les sociétés contemporaines, les individus sont soumis massivement à la violence, réelle et fictive. L'explosion des médias au cours du XXème siècle a permis la transmission rapide et massive  d'informations violentes. D'où le sentiment d'insécurité et le sentiment d'être un expert chez les individus. Ce flux torrentiel d'informations et de modèles violents ne peut que les amener à développer une vision négative de la société humaine, à les préparer à se défendre avant d'être attaqués. 

La coïncidence de cette expansion avec la montée de l'agression dans le monde rée  a amené certains chercheurs à poser la question de savoir si la violence médiatisée n'est pas simplement le reflet de la violence que les individus vivent quotidiennement, plutôt que sa cause réelle. Pour répondre à cette question, il faut faire la part des choses. Les médias diffusent différents types de violences : la violence de la vie réelle, c'est-à-dire les actualités, mais aussi la violence fantasmée, imaginée, fictivement construite. Les individus, surtout les plus jeunes, ceux qui ne sont pas encore capables de dissocier la part réelle de la part fictive, sont influencés par toutes ces images. le développement d'une vision négative et menaçante du monde social peut créer chez l'enfant et l'adolescent le sentiment que la survie et le succès social dépendent de la combinaison aléatoire de facteurs dont le contrôle se fait aussi de façon aléatoire. Il suffit donc d'être au mauvais endroit au mauvais moment pour subir une agression. Dans cette vision où tout est aléatoire, les jeunes peuvent décider de créer et d'écrire leur propre histoire. dans cette réécriture de l'histoire individuelle, les jeunes peuvent choisir les éléments de base qu'ils peuvent contrôler plus facilement, par exemple, leur santé, leur apparence, la musique qu'ils aiment et l'endroit où ils l'écoutent. Le nombre de plus en plus importants de "raves" parties, "free" parties ou autres regroupement aléatoires montre que même l'aléatoire peut devenir un choix."

 

       Serge TISSERON évoque les statistiques nord-américaines qui mettent en relief que 75% des enfants "qui regardent la télévision plus de quatre heures par jour dans leurs premières années...n'adopteront pas plus la violence que ceux qui la regardent moins d'une heure!" De quoi relativiser les conclusions de ce genre d'études qui se focalisent plutôt sur les 25% restant, en plaçant systématiquement l'image d'une part et l'enfant d'autre part, sans faire beaucoup référence à leur situation familiale, à leur environnement scolaire, à ses fréquentations. C'est l'intrication des images violentes avec de nombreux autres facteurs qu'il faut considérer. 

  Cet auteur rappelle que sous le vocable "violence des images" se cache trois formes très différentes de violence :

- celle des situations présentes sur les écrans ;

- celle que les images font à leurs spectateurs ;

- l'usage que ceux-ci peuvent faire des modèles qu'elles leur proposent.

En partant de là, nous pouvons comprendre que l'impact de ces images dépendent beaucoup de la personnalité de l'individu qui les reçoit. Les enfants, les plus fragiles spectateurs, sont confrontés à deux problèmes bien distincts. "D'abord, les charges émotionnelles considérables qu'elles leur communiquent, même dans les programmes qui leur sont officiellement consacrés ; et ensuite, l'incapacité où ils sont le plus souvent de pouvoir rapporter à un genre précis les images qu'ils voient."

  Mais toutes les analyses demeureront faussées si nous n'avons pas à l'esprit ce qu'est réellement l'image pour notre esprit et notre corps dès la plus petite enfance. Serge TISSERON explique que "lorsque le bébé découvre les images, ce sont d'abord des images sensorielles, émotionnelles et motrices, confondues avec les états du corps qu'elles produisent, et il y est pris bien plus qu'il ne les maîtrise. Sa posture est beaucoup plus proche à ce moment de celle du rêveur qui se sent faire partie du rêve qu'il produit lui-même que de celle d'un sujet regardant une image intérieure. Il est dans l'image, éprouvant des sensations, des émotions et des états du corps mêlés indissolublement à des représentations visuelles. Autrement dit, ce que le bébé découvre dans le moment où il hallucine l'état de bien-être que lui procure normalement la tétée, c'est la possibilité de se sentir contenu dans l'image autant que celle de contenir l'image à l'intérieur de lui". L'auteur reprend et résume de très nombreuses études de psychologie (entreprises avant la grande vogue de la bébélogie)  de D W  WINNICOTT à Didier ANZIEU sur l'acquisition des premières représentations visuelles placées de plus en plus sous le regard intérieurs : "Il acquiert la possibilité de reconnaître qu'il porte l'image de sa mère à l'intérieur de lui alors que celle-ci se trouve à ce moment absente de son champ visuel. Bref, il passe d'une image qui est un espace visuel, sensoriel et moteur à l'intérieur duquel il se trouve, à une représentation visuelle devant laquelle il se trouve. Et, à partir de cette première expérience, il tentera toujours de fabriquer des images matérielles qui lui permettent de revivre ce même moment fondateur. Se trouver à volonté "dedans" - elles créent alors l'illusion de le "contenir" avec d'autres personnes qui y apparaissent comme "réelles" - ou "devant", dans un distance critique par rapport à elles. Tous les dispositifs d'images - depuis la peinture jusqu'aux écrans à cristaux liquides en passant par le cinéma et la télévision - répondent à ces deux objectifs (...) : fabriquer des images qui créent une illusion de présence réelle de plus en plus intense en s'offrant comme des espaces à explorer ; et en même temps permettre à leurs spectateurs de prendre à volonté de la distance par rapport à elles en les transformant."

  Les images qui nous entourent, du fait de ce processus originel, possèdent sur nous des pouvoirs spécifiques, d'enveloppement et de transformation. Ces images, loin d'être simplement des contenus actifs ou latents, font partie finalement d'une dynamique où nos désirs ont la première place. Les lecteurs attentifs de ce blog auront compris que cette approche s'avère finalement très "kantienne" dans son esprit, les choses n'étant ce qu'elles sont pour nous, pas seulement en soi, ce que nous en faisons en même temps que nous les fabriquons ou nous les découvrons... 

  Le problème pour le spectateur est de s'approprier des images de manière à satisfaire ces désirs premiers, malgré leur violence. Des images qui provoquent l'angoisse ou le dégoût chez certains laissent indifférents d'autres ; des images qui paraissent violentes à certains ne provoquent pas de réaction chez d'autres... Et ce qui fait la différence entre des enfants pris dans un réseau d'angoisse et réagissant par certains mécanismes de défense, et d'autres qui savent très tôt faire la différence entre la réalité et ces images violentes réside souvent dans l'accompagnement dont ils bénéficient ou non dans la réception de celles-ci. Le comportement des ou de l'adulte qui regardent ces images en même temps que lui possèdent une grande influence sur la manière dont ils les interprétent, et s'il est seul face aux images, sans repères, il risque fort d'être dans une incertitude source d'angoisse. Même devant des images destinées aux enfants (dessins animés de la matinée à la télévision), ils risquent de comprendre le monde comme traversés de conflits violents impossibles à résoudre autrement que par la violence.

           François MARTY qui évoque les images violentes à l'adolescence montre que "ce qui fait violence est d'abord ce qui touche au fantasme inconscient, ce qui échappant au refoulement, comme dans un rêve mal bordé qui dérape en cauchemar, se dévoile trop crûment à la conscience du sujet. Ce qui est violent, c'est d'abord ce à quoi on ne s'attend pas, ce qui déborde sa propre capacité à intégrer ce qui arrive. C'est le modèle même du traumatisme (...)."  Nous pouvons considérer avec cet auteur que la violence est au coeur de la vie, comme elle est au coeur de l'expérience pubertaire (l'adolescent vit véritablement l'irruption de nouvelles sensations dans son corps qui mue brusquement à cet âge de la vie comme une violence...). Tout le monde peut constater (et toutes les études psychologiques le montrent) que l'adolescent recherche les expériences, les images violentes. "Nous pouvons faire l'hypothèse que les adolescents sont attirés par la violence de l'image, comme une façon pour eux de trouver un voie de figuration à leur propre violence, celle que leur fait vivre le fantasme pubertaire ; une façon de (se) représenter ce qu'ils éprouvent pour devenir plus familier avec leur propre monde interne qu'ils ne parviennent que difficilement à percevoir (ils aurait plutôt tendance à le fuir), encore moins à interpréter. A l'adolescence, la perception prend le pas sur la symbolisation. Ainsi, l'image de soi est investie de façon considérable comme support du narcissisme. De la même façon, cette image peut être violemment attaquée (scarification, tatouage, piercing) dans des moments de décharges clastiques où l'image de soi est haïe. L'investissement de l'image et de l'enveloppe corporelle montre l'importance et en même temps la fragilité des investissements narcissiques et objectaux ainsi que la sensibilité extrême aux excitations comme voie paradoxale conduisant à l'auto-apaisement, sur le modèle des procédés auto-calmants décrits par G SZWEC (1993) et C SMADJA (1993). L'image est d'abord surface sensible avant de devenir support de sens. Elle est support de projection du monde interne avant d'être regardée et interprétée, perçue et relue comme une réalité externe qui donnerait en quelque sorte des nouvelles de soi-même. L'adolescent se regarde dans l'image qu'il perçoit et qu'il redessine mentalement. Elle est autant figuration d'un état interne qu'elle est écho (et, à ce titre, elle devient création) du monde interne. ce sont ces entrelacs qui donnent à l'image autant de poids pour l'adolescent."

 

 

        Serge TISSERON, Florian HOUSSIER, François MARTY, dans La violence de l'image, Collège International de L'Adolescence (CILA) (site : www.cila-adlescence.com), Editions in press, 2008 ; Farzaneh PAHLAVAN, Les conduites agressives, Armand Colin, collection Cursus, 2002 ; Russel GEEN et Edward DONNESTEIN, Human Agression : theories, research and implication for social policies, San Diego, londres, Academic Press, 1998.

 

                                                                                                            ARTUS

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Vendredi 28 mai 2010 5 28 /05 /Mai /2010 14:58

                 Dans le débat entre partisans et adversaires de la violence contenue dans les images (fixes ou mobiles) figure en bonne place la catharsis. Ses partisans estiment contraire au but recherché de rendre la vie en société moins agressive (en fait souvent c'est la population les jeunes qui fait l'objet de tant d'attention...) que de supprimer ou de restreindre (par une politique de censure ou d'avertissement par exemple) l'expression de cette violence dans la photographie, au cinéma ou à la télévision, voir sur Internet. Cette expression permet selon eux à tout un chacun de projeter sans dommages ses propres pulsions, sa propre violence, sa propre agressivité (les termes varient selon la position). Ses adversaires estiment que cet effet n'existe tout simplement pas et que l'expression "artistique" de la violence favorise au contraire - par effet d'exemplarité - certaines manifestations de violence en société.

 

    Serge TISSERON, en proposant de revenir plus attentivement à la notion d'image (d'un point de vue psychique), tente de lever ce qu'il pense être le quiproquo qui entoure la notion de catharsis. Il signale d'ailleurs que la définition usuelle qui est donnée de la catharsis (effet de purification des passions que produit la tragédie chez le spectateur ou libération sous forme d'émotion, d'une représentation refoulée dans l'inconscient et responsable de troubles psychiques - Dictionnaire Hachette 2002) est bien différente de celle d'ARISTOTE, désigné comme introducteur en Occident de cette notion.

Dans l'approche d'ARISTOTE, écrit-il, "la catharsis ne portait que sur la pitié et sur la crainte, et elle était inséparable de la présence du peuple rassemblé. L'essentiel ne consistait pas dans l'explosion émotionnelle de chaque spectateur, mais dans le fait que tous éprouvent ensemble les mêmes émotions." L'effet de catharsis est inséparable de la mimésis. La théorie de la catharsis du philosophe grec que nous examinons plus loin, "même "nettoyée" de ses résonances morales et rendue à sa portée thérapeutique originaire, reste inadaptée pour rendre compte de la situation du spectateur de télévision ou de cinéma d'aujourd'hui." Il cite deux raisons : tout d'abord ce spectateur est souvent seul et n'a rien à voir avec le peuple antique rassemblé dans l'amphithéâtre (ce que nous écrivons d'ailleurs dans l'autre article consacré à la catharsis) et ensuite, les émotions "qu'éprouvent les spectateurs actuels ne sont pas des émotions de "vainqueurs" qui apprendraient à travers le spectacle à maîtriser leur crainte et leur pitié pour leurs adversaires - selon le schéma d'ARISTOTE -, mais plus souvent des émotions de victimes qui trouvent sur l'écran la mise en scène de leur souffrance et de leur malheur, et le châtiment éventuels de leurs coupables." Le psychiatre et psychanalyste conclue : "Il serait donc tout aussi faux, on le voit, de prétendre que l'effet cathartique n'existe pas que de le présenter comme un modèle général des relations des spectateurs aux images violentes. La vérité est qu'il ne fonctionne que lorsqu'une communauté de sensations établie entre divers spectateurs face à un spectacle peut ensuite être prise en relais par un échange verbal. On comprend donc que toutes les recherches statistiques visant à le mettre en évidence aient échoué."

 

    Etienne et Anne SOURIAU expliquent que le terme catharsis (purification), d'abord terme religieux, moral ou médical est devenu un terme d'esthétique par l'usage qu'en a fait ARISTOTE. L'essentiel des textes où le philosophe grec l'évoque est par ailleurs perdu (La Poétique, La Politique qui ne nous sont parvenus que fragmentés).

Dans la Politique, au chapitre 7 du livre VIII nous pouvons lire la conception d'ARISTOTE, sous le titre L'éducation, La musique et l'emploi des modes musicaux. C'est surtout dans le cadre d'expressions musicales, liées dans l'amphithéâtre à des danses, des chants, et des textes, qu'ARISTOTE évoque les transports de l'âme. "Qu'entendons-nous par la purgation? Pour le moment, nous prenons ce terme en son sens général, mais nous en reparlerons plus clairement dans notre Poétique (au passage correspondant hélas très rachitiques!)." Ce qui explique le problème de la compréhension de la conception d'ARISTOTE tout au long des siècles... Il se dégage du texte (selon J.TRICOT), une explication en quelque sorte physiologique et médicale de la purgation des passions. Cet effet purgateur est évoqué par PLATON dans Les Lois et ARISTOTE la reprend en la développant et en la positivant. La terreur et la pitié sont les principaux ressorts de cette purgation : c'est donc dans la tragédie que la retrouve surtout.

Et RACINE, au XVIIème siècle,  traducteur de La Poétique d'ARISTOTE, écrit précisément : "La tragédie, excitant la pitié et la terreur, purge et tempère ces sortes de passions, c'est-à-dire qu'en émouvant ces passions, elle leur ôte ce qu'elles ont d'excessif et de vicieux, et les ramène à un état modéré et conforme à la raison." (Oeuvres, Tome 2, Pléiade, 1952).

     Etienne et Anne SOURIAU indiquent les principales explications tirées des textes fragmentés qui nous sont parvenus par les différents auteurs et traducteurs des oeuvres antiques : 

"Si l'on rapproche (la) catharsis esthétique  (où la musique imite des états affectifs considérés en eux-mêmes)  de la conception médicale antique, on voit qu'une purification consiste à expulser du corps les "humeurs", c'est-à-dire les liquides organiques, qui doivent bien s'y trouver naturellement, mais qui sont devenus nuisibles, soit parce qu'ils sont produits en excès, soit parce que leur composition normale est modifiée. La catharsis esthétique peut être comprise d'abord comme cette expulsion d'un trop plein. L'âme naturellement disposée à éprouver certains états affectifs risque d'être déséquilibrée si elle les éprouve à l'excès ; l'oeuvre d'art en les faisant naitre en dehors des circonstances réelles, mais à propos de faits fictifs comme ceux de l'action théâtrale, leur ouvre une sorte de soupape de sûreté : on éprouve alors ces sentiments ou émotions avec intensité, on les dépense, pourrait-on dire, sur cet objet fictif ; on s'en soulage, et on revient au réel avec une affectivité plus modérée.

Outre cette explication quantitative, on a proposé une explication plus qualitative, où la catharsis n'est plus l'expulsion d'un excédent, mais l'expulsion d'"humeurs peccantes", c'est-à-dire dont la composition est devenue anormale et agent pathogène. Ici, on dépenserait, à propos d'oeuvre d'art, des sentiments ou des émotions que l'on juge mauvais et que l'on ne veut donc pas éprouver dans la vie réelle. L'imaginaire de l'oeuvre sert d'exutoire à une affectivité que l'on condamne. Cette explication a été évoquée au cours de la célèbre controverse du XVIIème siècle sur la moralité ou l'immoralité du théâtre (comme au XXème siècle sur la moralité ou l'immoralité du cinéma, rapprochons-nous) ; mais si certains auteurs en ont conclu à l'utilité morale de ce qui soulage l'âme de mauvaises tendances et la renvoie au réel bien nettoyé, d'autre auteurs ennemis du théâtre (comme BOSSUET) en ont conclu au contraire que le théâtre incite à se complaire dans la représentation d'actes ou de pensées vicieux, auxquels il constitue un véritable entraînement (décidément les même arguments reviennent...) : pour éviter le péché d'action et le péché d'intention, on verse dans le péché de la délectation morose (au sens de s'attarder, à rapprocher du terme juridique moratoire). Ces explications de la catharsis reposent toutes deux sur l'idée d'une identification, plus ou moins consciente, du spectateur avec les personnages de l'oeuvre théâtrale (...)". Mais dès cette époque classique, où les débats débordent, faut-il le rappeler les aspects purement théoriques et intellectuels pour prendre assez vite une tournure plus désagréable de règlements de compte physiques (duels) dans un contexte toujours très politisés (dans le jeu d'affermissement de la monarchie contre les nobles), "on a donné au contraire de la catharsis une interprétation opposée, prenant parti contre cette fusion du spectateur avec l'oeuvre. Le spectacle jouerait alors le rôle d'un miroir permettant au public d'avoir une image objectivée de lui-même ; par ce dédoublement, le spectateur peut juger de ses états affectifs comme il ne pourrait le faire en étant pris dedans. L'auteur anonyme de la Lettre sur la comédie de l'Imposteur (CHAPELLE ou même MOLIERE lui-même) dit expressément que le théâtre opère, dans le cours d'une passion réelle, une rupture, peut-être fort brève, mais qui fait "presque tout l'effet que ferait une extrême durée", parce qu'elle brise la continuité de la passion." Nous ne pouvons nous empêcher de penser qu'il s'agit peut-être là seulement d'une théorie de défense, où le faux-semblant est (encore) roi. Mais les auteurs du Vocabulaire d'esthétique rapproche cette thèse d'une théorie moderne comme celle de la distanciation de Berthold BRECHT. Mais CORNEILLE insistait - sans doute, pensons-nous pour exprimer une difficulté de son métier - sur la difficulté de produire ce dernier effet de catharsis (dans la distanciation) et "estimait qu'il fallait réunir un certain nombre de conditions pas toujours réalisées pour qu'on puisse opérer une telle dualité dans l'unité." La position la plus simple serait plutôt de pencher du côté d'un processus d'identification...

 

       De nos jours, ce sont surtout les explications fournies par Sigmund FREUD et la psychanalyse "classique" qui donnent à la catharsis sa signification.

Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS indiquent que "Breuer puis Freud ont repris ce terme qui connote pour eux l'effet attendu d'une abréaction adéquate du traumatisme". Dans Etudes sur l'hystérie (1895), Sigmund FREUD glisse de son intérêt pour l'hypnose à un changement de perspective dans la théorie de la cure : prise en considération du transfert, accent mis toujours davantage sur l'efficacité de l'élaboration psychique et de la perlaboration, ce qui laisse de côté la catharsis. 

"La catharsis n'en reste pas moins une des dimensions de toute psychothérapie analytique. D'une part, de façon variable selon les structures psychopathologiques, on rencontre dans de nombreuses cures une reviviscence intense de certains souvenir, s'accompagnant d'une décharge émotionnelle plus ou moins orageuse, d'autre part on montrerait aisément que l'effet cathartique se retrouve dans les différentes modalités de la répétition au cours de la cure, et, singulièrement dans l'actualisation transférielle. De même, la perlaboration, la symbolisation par le langage étaient déjà préfigurées dans la valeur cathartique que Breuer et Freud reconnaissaient à l'expression verbale "c'est dans le langage que l'homme trouve un substitut à l'acte, substitut grâce auquel l'affect peut être abréagi presque de la même manière. dans d'autre cas, c'est la parole elle-même qui constitue le réflexe adéquat, sous la forme de plainte comme expression d'un secret pesant (confession!) (Etudes sur l'hystérie"". 

  La narco-analyse (pour la névrose traumatique) et le psychodrame selon MORENO ont recours à la catharsis.

   Nous pourrions sans doute, s'agissant du cinéma, ajouter qu'il faut toujours faire attention de ne pas utiliser trop directement des éléments de la psychanalyse centrée sur l'individu à des phénomènes collectifs de masse. Mais, on rejoint les conceptions émisent par Serge TISSERON quant aux liaisons entre le contexte collectif nécessaire au fonctionnement de la catharsis et à la place très importante de la parole. C'est parce que les spectateurs, ayant vus ensemble le spectacle, le commentent de manière redondante par la suite, entre eux et avec d'autres personnes que sans doute l'effet catharsis existe. On ne peut s'empêcher de penser au rôle des critiques du cinéma dans cette prise de parole et dans cette redondance...

 

      Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1967, Etienne et Anne SOURIAU, article Catharsis dans vocabulaire d'esthétique, PUF, collection Quadrige, 2004 ; ARISTOTE, La Politique, Présentation et notes de J.TRICOT, Librairie philosophique J. Vrin, 1995 ; Serge TISSERON, contribution L'image pour le pire...et pour le meilleur, dans La violence de l'image, sous la direction de Florian Houssier, Editions In Press, 2008.

 

                                                                                                      ARTUS

 

 

 

 

 

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Vendredi 28 mai 2010 5 28 /05 /Mai /2010 08:49

            Parmi les genres dominants du cinéma, tous tendant vers la distraction au sens fort du terme, le film noir et le film policier (le thriller et les films à suspense également), se taillent une grande place (majeure surtout entre les années 1930 et 1950, légèrement moins actuellement, mais il faut tenir compte de leur place très grande à la télévision, relais maximisant l'audience des films), tant au niveau du nombre de films qu'au niveau du nombre des spectateurs qui les voient (le fameux box office). Au contraire de la comédie musicale (mise à toute les sauces, du western au fantastique...), ces genres donnent de la société une vision noire et surtout manichéenne (mois aujourd'hui...). Ils donnent une vision de la société positionnant le spectateur en faveur d'une légalité très souvent mise en scène comme se plaçant du côté des victimes et surtout du côté des "bons", les "méchants" étant tout simplement éliminés à la fin des films, comme les problèmes, sans doute, qu'ils ont suscités. Si aujourd'hui, le "happy end" n'est plus vraiment la règle dans les films noirs, elle le reste dans les films policiers (même teintés d'éléments venant des films d'aventure), surtout dans ceux diffusés quasiment en boucle sur les chaînes de télévision (notamment sous forme de séries ou de feuilletons). Dans ces derniers, le spectateur est quasiment invité à chasser le "méchant", ne l'identifiant tout d'abord ou en devinant les mécanismes de sa méchanceté...

 

            Le film noir, selon Michel CIEUTAT, n'est pas un sous-genre. Il s'efforce de montrer les différents paramètres qui le définissent, à côté d'autres genres très voisins : "Il n'est pas facile de rétablir une plus juste définition d'un genre qui, pourtant, a toujours semblé exister de manière autonome, au même titre que tous les autres genres cinématographiques relevant du concept général anglo-saxon de "thriller" ou de criminal story, chacun ayant ses caractéristiques particulières de sujet, de situations et de personnages comme le "film de gangsters" (ces derniers en sont les protagonistes...), le "whodunnit" (film offrant une énigme criminelle à résoudre dans la tradition des romans de Conan Doyle ou d'Agatha Christie...), le film policier (le représentant de l'ordre en est le personnage principal...), le film de hold-up (dont le scénario est entièrement articulé autour d'un braquage de grande envergure...), le film d'espionnage (...) ou encore le film de pur suspense (le faux coupable comme héros) dont Hitchcock est le maître, voire le créateur, toujours incontesté (...)". 

Le maître de Conférences à l'Université Strasbourg 2 (dans les années 1990), spécialiste du cinéma américain, indique quatorze thèmes fondamentaux, huit caractéristiques stylistiques qui semblent définir la singularité du film noir :

Pour les thématiques :

- le crime (un meurtre plus ou moins crapuleux)  ;

- le cadre de la cité, lieu de corruption, de perdition, dans la tradition biblique, et d'une partie de la tradition américaine anti-urbaine ;

- la femme fatale, pourvue d'un unique pouvoir : offrir aux hommes errance et pénitence, surtout errance ;

- la cupidité, obsession de l'argent et de la réussite sociale (les deux étant liés), véritable moteur de l'action humaine ;

- le détective privé, protagoniste numéro un du film noir, véritable professionnel de la théorie du meurtre ;

- le tueur à gages, en qui la société américaine profondément malade fait confiance pour éliminer les méchants en dernier recours, lesquels les emploient bien volontiers ;

- le flic corrompu, emblématique d'une Amérique capable d'imposer sa loi au monde entier, mais incapable de garder de la tentation ses meilleurs fils ;

- une morale ambivalente, contrairement au film policier, plus lisse d'une certaine manière ;

- des perdants masochistes, le personnage principal du film noir faisant figure d'anti-héros ;

- l'apparition du sadisme ;

- le renforcement de l'érotisme ;

- le déterminisme, les personnages étant poussés au mal malgré eux par le concours de mauvaises circonstances ;

- le pessimisme, même si tout rentre dans l'ordre à la dernière image ;

- des fins équivoques, sans happy ni unhappy end ;

Pour les spécificités narratives :

- des intrigues complexes, parfois si complexes que le spectateur, comme les acteurs d'ailleurs ne comprenaient pas grand chose, sauf une seule auxquels ils se raccrochaient : l'identification des vraiment bons et des vraiment méchants personnages (Le grand sommeil est un film emblématique de ce genre de choses...) ;

- des histoires contemporaines, ancrées dans la réalité quasi-quotidienne, renforçant la perception de la réalité de la vie en société comme...fondamentalement noire ;

- importance de la voix off ;

- cynisme expéditif du dialogue ;

- huis clos oppressifs ;

- approfondissement de l'héritage expressionnisme venant du cinéma allemand des années 1930, où la réalité apparaît sous une image volontairement déformée (éclairages, ombres, décors...) ;

- nécessité du noir et blanc (les films en couleur de film noir tentés dans les années 1960-1970 rencontrèrent beaucoup moins de succès) ;

- réalisme et cauchemar, pour permettre l'installation d'une atmosphère d'angoisse, (incertitudes cumulées présentes tant dans le thème que dans la mise en scène et les destins des personnages).

 

           Le film policier, surtout présent dans les filmographies américaine et française. La force selon René PREDAL, du genre policier français est de se renouveler constamment, le polar abordant de plus en plus des années 1960 à nos jours des problèmes contemporains, virant souvent du psychologique au politique. A côté d'un cinéma à demi-contestataire très présent figurent surtout des films à prétention surtout de divertissement, mettant en scènes des icônes nationales. Ces derniers installent confortablement le spectateur dans le "dégommage" des méchants. le renouvellement consiste notamment dans le balancement entre deux générations de flics : le vieux policier plein d'expérience, se fiant à son sens du raisonnement et très soucieux des limites de la légalité, et le jeune policier aussi teigneux que son adversaire qu'il pourchasse sans pitié et dont il adopte les méthodes expéditives... Si le policier français est surtout le personnage officie, fonctionnaire de son état, le policier américain (anglo-saxon de manière générale) peut être aussi le détective privé en concurrence parfois directe avec le personnage officiel...En tout cas, la loi et l'ordre sont leur but commun et le méchant ne s'en sort que très rarement bien à la fin... 

 

            Michel CIEUTAT, René PREDAL, dans Panorama des genres au cinéma, CinémAction n°68, 3ème trimestre 1993.

 

 

                                                                                                                         FILMUS

 

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Mercredi 26 mai 2010 3 26 /05 /Mai /2010 14:28

          Effectuer un panorama des visions du conflit au cinéma, c'est, entre autres, car il y a d'autres approches, commencer par tenter un panorama des genres au cinéma, de la comédie musicale au fantastique en passant par le western. En mettant en scène certaines parties de la réalité en en prenant des fragments pour les relier ensuite dans une suite logique, compréhensible comme faisant un tableau réaliste de l'existence, (ou en déformant tout simplement certaines parties de la réalité, ce que les rêves réalisent ou qui nous semblent réaliser, restituer un univers entier cohérent, situer comme imaginaire, mais exprimant des émotions bien actuelles et réelles), le cinéma nous donne des visions des différents conflits qui opposent les êtres humains. 

 

             Antoine VALLET, dans Les genres au cinéma (1963) propose une énumération de ces genres, ou domaine d'intérêt du cinéma  :

- La nature et l'homme (le documentaire) ;

- La vie du monde (films historiques) ;

- L'histoire et la légende (films épiques) ;

- La réalité et la fiction (films d'aventure) ;

- Le monde des âmes (films psychologiques) ;

- La comédie humaine (films comiques) ;

- Le rêve et la réalité (films poétiques) ;

- Le film sur l'art ;

- Le cinéma d'animation.

    Cette classification mélange un peu ce qu'on appelle genre et les formes de techniques de vision de la réalité, mais montre que l'oeuvre d'art, l'oeuvre cinématographique en particulier a un triple finalité : descriptive, psychologique et narrative... Cette classification emprunte à la littérature ses éléments, et Michel SERCEAU, dans un survol de la notion de genre montre les différences entre le livre et le film, mettant bien en évidence ce qui fait la spécificité de l'image par rapport au texte. Il se peut que le cinéma se soit structuré en genres à partir du moment où il a eu systématiquement recourt à la littérature, ce qui lui donne une dignité culturelle. Cela d'ailleurs est historiquement naturel au moment où il lui faut dépasser le simple assemblages d'images, et aller plus loin que des ensembles de photographies mouvantes ou une suite de tableaux illustratifs de la vie (Les frères Lumières) ou de l'imagination (Georges Méliès). 

   "Mais le cinéma n'est pas le lieu d'une survie platonicienne des genres littéraires, mais le lieu d'une série - historique - de recontextualisations. Les avants-garde ne se sont pas toutes ou pas toujours trompées là-dessus, si l'on en juge l'accueil qu'ont fait les surréalistes à un certain cinéma, même si leur appréhension est restée confuse et volontairement an-analytique (Nous ne sommes pas sûr que les surréalistes en question apprécient ce point de vue...). Acte de décès? Si un avatar du burlesque, celui des années (1910) est mort, ne voit-on pas par exemple ressurgir (que l'on songe à Nichetti-Begnini) le burlesque dans un cinéma italien où il avait été très vite refoulé au profit de la comédie de moeurs, avant que celle-ci ne cède le pas à une comédie sociale? Jusqu'à quel point est-il, de toute façon, possible de parler d'une comédie burlesque? La screw-ball comedy américaine n'était-elle pas une forme hybride? N'était-elle pas, à partir et en parallèle avec le vaudeville, le lieu d'une polarisation de la complexe et plurivoque matière et forme du spectacle (voire de la littérature) populaire? Tout autant que la description de la codification est intéressant dans une histoire des genres cinématographiques, l'examen des polarités, tant négatives que positives, qui dessinent le mode et le niveau de réception, le degré d'acceptation ou de refoulement des formes issues d'une tradition ou un refoulement des formes issues d'une tradition ou d'un courant littéraire, théâtral, et aussi cinématographique. Les genres cinématographiques ne sont en dernière analyse rien d'autres que les croisements - qui sont dans ce cas des déplacements - de genres littéraires qui sont des horizons d'attente avec la réalité socio-historique et le système cinématographique de représentation, le système cinématographique du récit. Si c'est bien en ce sens une réalité sémiotique spécifique, c'est, dans chaque contexte historique, le produit (le résultat) d'une transformation. Il n'y a pas de mort, ni de retour des genres cinématographiques, mais des transformations, d'autant plus complexes que, réagissant les uns sur les autres, ils entrent en synergie dans un processus qui parait les éloigner de leurs avatars littéraires, mythiques, anthropologiques. Après avoir connu des avatars qui sont loin de dessiner une évolution diachronique simple et linéaire, le western est mort en tant que cristallisation historique précise, forme d'un type de questionnement sur la socialisation et la loi. L'expression "western galactique" (sans doute parce qu'il y a aussi des bons et des méchants très typés, pensons-nous), employés par certains critiques dans les années (1970), est sans doute trop commode, et abusive, en ceci qu'elle ignore superbement les paramètres géographico-historiques du récit et de la représentation westerniens. Mais, si le western est mort, son questionnement n'est pas nécessairement, lui,  obsolète. Le nouveau syncrétisme qui s'est établi entre les référents sociohistoriques issus de la science-fiction et une partie non négligeable des composantes actantielles du western témoigne t-il de la survie de genres antérieurement identifiables et fonctionnels (nous pourrions poser la même question concernant la comédie musicale et le western, vu le nombre de western chantés!). Est-il le creuset d'un nouveau genre en gestation? Ces questions n'ont en elles-mêmes pas d'importance. Ce qui importe, c'est la manière dont les formes de ce syncrétisme réinscrivent, actualisent, recontextualisent un questionnement auquel ne répondent plus les formes de ces genres antérieurs. On pourrait même faire la même analyse à propos du métissage qui s'est effectué depuis une décennie entre fantastique et science-fiction. Il y a du reste autant d'avatars cinématographiques du fantastique qu'il y a, dans l'histoire du cinéma, de contextes socio-historiques différents. L'examen des remakes en témoigne avec éloquence. Pour reprendre l'exemple de la comédie, ce n'est pas en terme de progrès ou de régression qu'il faut examiner l'édulcoration des représentations des moeurs, de la dimension sociale de l'intrigue et des personnages mêmes, au profit de représentation non psychologisantes du rapport à l'homme aux objets, au réel socialisé." (Michel SERCEAU). 

 

     Dans un numéro de CinémAction (1993-1194), Michel SERCEAU introduit les genres au cinéma, dont l'exposition révèle surtout le double but (que certains pourraient trouver inconciliables...) de distraire et d'informer. En fait, il reflète bien la dominance dans le cinéma des genres distrayants aux genres informatifs, même si beaucoup de films de distraction possèdent une intention idéologique bien précise et si des films documentaires révèlent une intention de distraction, d'émerveillement (nous pensons à certains documentaire animaliers...) noyant toute réflexion structurée. La dominance d'un tout un  pan de cinéma américain volontairement et positivement de distraction (on pourrait parler de la même manière du cinéma indien ou bollywoodien...) est combattue par quelques parties de différents cinémas (européens notamment, mais aussi africains, asiatiques, australiens...et américains...) qui veulent proposer des visions engagées dans un sens ou dans un autre. Car dans le champ cinématographique, partie du champ culturel, des conflits s'expriment, dans les visions des conflits... Non seulement les genres sont - et industriellement, financièrement parlant, ils le sont - concurrents, mais à l'intérieur de ces genres se combattent plusieurs visions sociales, consciemment (notamment dans la mouvance marxiste ou soviétique et chinoise-maoiste) ou moins consciemment. C'est dans les périodes de crises (sous l'occupation allemande de la France pendant la Seconde Guerre Mondiale par exemple) que se révèlent les messages plus ou moins cachés des films, confrontés de plus - entre les contraintes techniques et les conventions morales - aux censures de nature politique.

   Nous pouvons parcourir donc, dans ce numéro, les genres western, comédie musicale, du film noir, historique, comédie, mélodrame, péplum, de cape et d'épée, science-fiction, fantastique, documentaire, politique, pornographique et érotique. Même si n'y figurent pas certains "sous-genres", cinéma catastrophe (de fins du monde notamment) très en vogue actuellement, homosexuel, sportif..., cela constitue déjà un bon tableau d'ensemble, un point de départ qui permet de voir comment certaines réalités sociales sont rendues visibles ou occultées, comment cette visibilité ou cette occultation fait du cinéma un instrument de distraction ou un instrument de révélation.

 

         Ciném'action n°68, 1993, Panorama des genres au cinéma, Corlet-Télérama ; Antoine VALLET, Les genres du cinéma, Ligel, collection Perspectives, 1963.

 

                                                                                                       FILMUS

Par GIL - Publié dans : ART
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