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14 mai 2016 6 14 /05 /mai /2016 09:59

     Ce n'est pas seulement par humour que ce titre apparait, car dans le monde de l'édition des revues, circule en permanence des publications qui déclarent ou ne déclarent pas leur appartenance religieuse. Comme les temps sont à la tolérance religieuse, à l'introspection des religions et aux multiples études sur les religions dont l'ampleur dépasse largement de nos jours le prosélytisme religieux ou l'affermissement de la foi religieuse ou même l'engagement de certaines asociations religieuses dans les domaines les plus divers, il n'est pas certain que la couleur religieuse des publications soit facile à identifier au premier abord.

L'ensemble du monde éditorial religieux, autrefois dominé par une Eglise ou une autre, chargé de diffuser sa foi auprès de plusieurs sortes de populations (diversifiant les présentations et les formats des ouvrages... ainsi que leurs contenus!), subit, suit, encourage (c'est selon) tout le mouvement de sécularisation du monde occidental et bien au-delà. Pour ce qui est de l'Europe. Le public averti sait bien que les Editions ouvrières sont liées à l'histoire du monde catholique, que les Editions Odile Jacob présentent des thèses plus ou moins favorables à une lecture conservatrice des textes sacrés. Le public en général discerne assez bien la provenance des journaux La Croix, Témoignage Chrétien ou L'Humanité (non suspect de favoritisme au sujet de la religion), mais il existe des passerelles, des accointances plus ou moins avouées entre certains intégrismes intolérants et certains journaux conservateurs et même d'autres, qui peuvent se permettre de distiller des idées sur l'invisible, des doutes sur la valeur de la recherche scientifique en général par exemple.

 C'est qu'il n'est plus possible aujourd'hui sans rire de diffuser des vulgarisations illustrées des Livres Saints ou des prêches plus ou moins conservateurs confinés à un public largement conservateur et... relativement intolérant envers les religions non chrétiennes, et parfois même particulièrement acides envers l'Islam en particulier. On admirera ici le zèle de ces missionnaires des Témoins de Jévohah capables de débiter plus d'un postulat à la minute... Le fait que ces revues diffusent dans l'extrême droite ne doit pas étonner. Toute la toile religieuse conservatrice, plus ou moins grossie par des événements comme le schisme de Monseigneur Lefèbvre ou encore les flambées médiatiques sur un "renouveau" religieux qui touche surtout les associations évangélistes, a tendance parfois à déborder sur des publication a priori profanes. Les écrivains sérieux sont parfois sollicités par cette mouvance qui n'hésite pas à mêler la violence physique à la violence verbale, mais ils préfèrent de loin diffuser leur prose dans des journaux, des revues ou des publications considéréres comme "sérieuses" et/ou scientifiques. Que l'on déplore le fait qu'ils le fassent souvent sous couvert de diplômes universitaires (parfois inventés!) et non au nom de leur foi est une chose, mais les faits sont là.

Des scientifiques de toutes les branches des sciences sociales ou des sciences politiques ou même des sciences physiques délivrent leurs messages plus ou moins élaborés, sans proclamer leur appartenance et cela encore plus dans le monde (de l'édition s'entend) européen que dans le monde américain. Car si aux Etats-Unis et en Grande bretagne, on admet le "mélange" et même "l'alliance" entre la science et la foi, on en est plus circonspect en Europe... Aux Etats-Unis, les fondations américaines "pieuses" financent et s'immiscent ouvertement dans les domaines les plus divers, distribuant au passage la charité, et cela n'émeut personne. En Europe, les associations qui font le même genre d'entreprise préfèrent se cacher pour mieux défendre leur foi.

Mais ce qui nous intéresse particulièrement ici, ce sont les revues qui traitent directement de la religion dans une perspective de recherche. Celles qui diffusent tout-à-fait officiellement une réflexion sur des aspects de la spiritualité (que l'on pense aux revues Etudes ou Projet) ou sur l'histoire, la sociologie... de phénomènes de manière "non" religieuses mais dans une perspective d'approfondissement en définitive de la foi et qui n'hésitent d'ailleurs pas à réaliser des études sur l'incroyance ou le paganisme sortent pour l'instant de notre champ. Car elles opèrent souvent aux marges d'une Eglise (mais de l'intérieur) avec un esprit critique tendant à les tirer souvent hors de ses conservatismes... et de sa bigoterie...

Et parmi les revues nous intéressent dans un premier temps, au détour d'une étude plus générale sur la tolérance, qui traitent directement de la religion, celles qui étudient leur histoire, leur sociologie, voire leur économie ou les relations entre politique et religieux, les Archives des sciences sociales des religions, la Revue de l'histoire des religions, ThéoRèmes, Cahiers d'études du religieux, la Revue des Sciences religieuses, Chrétiens et Sociétés, et pour dépasser un certain christiano-centrisme, la Revue des Etudes Juives et la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, puis pour aller au-delà de la sphère des revues plus ou moins bienveillantes envers les religions, Athéisme, l'homme debout et La Pensée, d'où est issue La Pensée Libre.

On peut observer que le niveau de compréhension de la religion dans ces revues est parfois bien supérieur à la moyenne des prêcheurs de tout bords. On peut tout juste souligner qu'en Europe, on est encore sourcilleux sur le mélange des genres qu'implique le "Godbusness" outre-atlantique...

     Le ton général qui se dégage de toute cette recherche n'est pas facile à distinguer, tant nous sommes plutôt dans un éclatement général des convictions qui s'éloignent très souvent de tout dogme clair, à l'image sans doute du monde des Eglises proprement dit, jusque dans l'Eglise catholique, le "dernier rempart" du dogmatisme en univers chrétien semblant se trouver dans l'Eglise orthodoxe en Russie, qui semble reprendre nombre de pouvoirs spirituels et temporels que l'URSS lui avait déniés. Même en terre d'Islam et bien entendu en terre judaïque (mais là, il s'agit d'une tradition pluri-séculaire), le paysage est tellement bigarré qu'on serait même en peine de distinguer conservateurs et progressistes, à moins de prendre comme élément de sondage l'accointance des uns et des autres aux pouvoirs économiques et politiques. On peut même pointer l'existence au sein de ces recherches sur les religions une résistance forte dans toutes les occasions de revitalisation des vieilles lunes bibliques (créationnisme, péché originel...), par exemple lors de l'épidémie du SIDA sur la morale sexuelle, lors des élucubrations plus ou moins fortes des neurosciences à l'égard de problématiques de l'inné et de l'acquis...

 

FURIUS

 

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13 mai 2016 5 13 /05 /mai /2016 11:12

       L'hélicoptère, aéronef sustenté et propulsé par un ou plusieurs rotors, hélices de grand diamètre, auxquels est directement appliqué la puissance motrice, est de conception très ancienne (hélice chinoise du Moyen Age, esquisses de Léonard de Vinci, Manifeste de l'autolocomotion de NADAR publié en 1863, premier vol d'essai en 1907 de Paul CORNU à Lisieux) mais de réalisation très tardive, car datant seulement de la fin de la Seconde guerre mondiale. Le mot hélicoptère lui-même est inventé par le français Gustave Ponton d'AMÉCOURT, à partir du grec "helix" (spirale, hélice) et "pteron" (aile). Il apparait dans une demande de brevet en 1861 déposée en Angleterre.

     L'hélicoptère peut être décomposé en un nombre limité de sous-ensembles : cellule, voilure, groupe motopropulseur, commandes de vol, servitudes de bord, avionique, emports. Mais chaque élément est de fabrication précise et doit être assemblé avec les autres éléments dans des ateliers spécialisés.

      L'hélicoptère concentre une quantité assez importante de techniques, de puissance, de tenue mécanique, et de pilotage longtemps hors de portée. Mais à partir du moment en 1936 où des chercheurs comme S PETROCZY et T von KARMAN ou encore de PESCARA, s'attèlent à dominer ces problèmes techniques, le développement est rapide. Les recherches s'accélèrent durant le conflit mondial et les Américains comme les Allemands mettent au point les premiers appareils entre 1942 et 1945.

Dès la Seconde guerre mondiale jusqu'en Corée et en Indochine, les hélicoptères militaires assurent avant tout un rôle de soutien dans l'observation d'artillerie et l'évacuation sanitaire. A partir des années 1950, après les progrès réalisés par les Français en Algérie et le Howze Board aux Etats-Unis, l'hélicoptère étend son emploi au transport tactique armé. L'exemple le plus célèbre est le UH-1 Huey employé de manière extensive par les Américains aux VietNam. Alors que son armement devient plus important, apparait dès les années 1960 un hélicoptère d'attaque, propre à l'appui-feu, sous la forme de l'AH-1 Cobra qui est construit à partir des châssis de Huey. Dans les années 1970 et 1980, un hélicoptère de manoeuvre apparait, développé par les Soviétiques et les Américains dans la perspective d'une guerre conventionnelle en Europe.

Actuellement le rôle en France des hélicoptères militaires est surtout l'appui des troupes au sol, que ce soit au combat ou en ravitaillement. L'aviation légère de l'armée de terre (ALAT) est constituée principalement d'hélicoptères, dont les différents rôles sont l'éclairage des forces au sol (chars et infanterie), le repérage de soldats en zone ennemie (Alouette, Gazelle, Puma). L'armée française dispose en tout d'environ de 530 hélicoptères, dont 420 pour l'armée de terre.

    Grâce à l'élaboration du turbomoteur, léger, puissant, facile à monter, la production d'hélicoptères s'accroit rapidement dans les années 1950. Les conflits de Corée, d'Algérie, du VietNam confirment sa valeur militaire et suscitent le développement d'une forte industrie spécialisée. Dans les années 1970, les besoins de la recherche et de l'exploitation pétrolières sur terre et sur mer sont l'occasion d'adapter et de produire des appareils civils de moyen tonnage à forte charge utile et offrant une distance franchissable améliorée. La mise en place et le développement d'une industrie capable de produire à la fois des hélicoptères militaires et des hélicoptères civils permet la production et l'exploitation de diverses variétés d'appareils.

Parmi les leçons tirées de la guerre du Golfe en 1990 figurent celui de la nécessaire spécialisation dans des hélicoptères de combat pour la lutte antichar et pour le soutien des troupes au sol, de jour comme de nuit. Les hélicoptères, devenus souples, résistants et fiables, sous réserve de la formation de pilotes spécialisés, prennent une place importante dans l'aviation militaire, mais aussi dans toutes les armes, de nombreux pays. L'armée de terre, de l'air et la marine utilisent couramment de nos jours l'hélicopère pour les transports, liaisons, évacuations sanitaires et sauvetages.

        C'est surtout l'armée de terre qui est son plus gros utilisateur. Elle en fait, sans doute de manière plus adaptée aux conditions des manoeuvres qu'avec l'avion, un élément important sur le champ de bataille. Poste de commandement volant, déplacements rapides de matériels et de combattants, attaques de chars et autres objectifs au sol échoient à des appareils spécialisés, aux systèmes d'arme très élaborés et aux senseurs optroniques de plus en plus perfectionnés, qui peuvent opérer de jour comme de nuit. Les hélicoptères de combat les plus récents sont de plus équipés de dispositifs de réduction de la détectabilité thermique de leurs moteurs et de leur signature radar pour échapper aux missiles ennemis. Mesures et contre-mesures se perfectionnent au gré d'une course aux armements qui touche surtout la qualité plutôt que la quantité (problème des coûts là aussi). L'hélicoptère reste vulnérable aux tirs venant du sol et du ciel et ses meilleures défenses sont le vol tactique, au plus près du terrain, et la recherche de l'effet de surprise. 

  La marine, elle, oppose l'hélicoptère aux sous-marins et aux bâtiments de surface. Des systèmes d'armes complexes à base de radar, sonar, détecteurs d'anomalie magnétique, torpilles, grenades... permettent de repérer et d'attaquer, soit de façon autonome, soit en liaison avec d'autres hélicoptères ou des navires. Les gros appareils embarqués sont munis de mécanismes de repliage automatique des pales et de la queue. Les principales marines possèdent un certain nombre de porte-hélicoptères.

     Une des problèmes de l'hélicoptère, quand sont résolus ceux de l'aérodynamique, de la transmission de puissance et de la qualité des rotors, réside dans les vibrations et la fatigue de ses différents éléments. En cours de vol, comme au démarrage, les pales sont soumises à rude épreuve et doivent être fréquemment révisées voire remplacées.

Le pilotage et la stabilité requierent une formation poussée. Analogue à celui de l'avion en vol de croisière, le pilotage de l'hélicoptère présente des difficultés particulières en vol vertical ou lent. En effet, dans ces conditions, les oscillations pendulaires de l'appareil et les réactions du rotor à ces mouvements se couplent de façon divergente. La forte instabilité qui en résulte oblige le pilote à intervenir en permanence, en anticipant les réactions de sa machine. Des opérations précises, par temps turbulent ou mauvaise visibilité, peuvent nécessiter une stabilisation automatique.

  Plus sans doute que pour les autres appareils aériens, l'hélicoptère voit son coût augmenter de façon sensible, concentrant des technologies, souvent de pointe, très spécifiques. Réduire sensiblement son coût est en contradiction avec une certaine course aux armements : mesures et contre-mesures électroniques, perfectionnements des missiles sol-air, mer-air et air-air, tentatives de dépassement des limites structurelles (vitesse des rotors notamment) par la recherche de nouveaux matériaux...

 

Louis François LEGRAND et Pierre ROUGIER, Aviation - Hélicoptères, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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12 mai 2016 4 12 /05 /mai /2016 08:28

     L'emploi de l'aéroplane comme engin de bombardement est envisagé dès le début de l'aviation. De toute manière, il est nettement plus facile d'envoyer des projectiles d'en haut plutôt que de s'efforcer de tirer sur une cible à l'air en mouvement. Cette "manoeuvre" de bombardement était déjà envisagée pour des ballons ou des mongolfères au XVIIIe siècle et même avant... La convention signée entre Clément ADER et le ministère de la Guerre en 1891 prévoit la mise au point d'un appareil capable d'emporter des bombes explosives ou incendiaires. Comme beaucoup pour de nouvelles armes (le fusil par exemple, la dynamite plus tard, et dans une illusion persistante, la bombe à poudre elle-même..., et aujourd'hui la bombe atomique), ADER souligne la puissance destructrice d'un tel moyen de combat et en déduit son caractère dissuasif. 

Avant même le commencement de la première guerre mondiale, différentes aéronautiques perçoivent les possibilités d'utilisation d'avions équipés de bombes. Les Américains mènent les premières expériences en ce sens et les Italiens sont les premiers à conduire des attaques réelles lors de la guerre contre les Turcs en Libye et en Cyrénaïque. Mais les progrès sont très lents, pour des raisons techniques : absence de viseurs adaptés, charge offensive réduite emportée par des appareils légers aux structures trop peu robustes, manque d'engins adaptés. Et même si on envisage un pilote et un servant à l'arrière, difficile de coordonner le vol avec le ciblage au sol d'objectifs... 

 Lorsque la guerre éclate, Allemands, Britanniques et Français lancent quelques raids en territoire ennemi ou sur les troupes en marche, utilisant des obus réformés et des fléchettes en acier. Mais les premières véritables structures du bombardement ne sont mises en place qu'en novembre 1914, avec la constitution d'un groupe spécifique au sein de l'aéronautique militaire française. Le débat essentiel qui agite les différents états-majors aériens des pays belligérants concerne l'emploi des moyens de bombardement sur le champ de bataille ou contre des objectifs situés en territoire adverse. La France choisit dans un premier temps de lancer des actions de représailles contre les cités allemandes (réponse aux bombardements terrestres, avec de gros canons, type Grosse Bertha) en utilisant de puissantes formations dont la protection est assurée par les tirs de mitrailleuses montées sur les appareils. Mais l'accroissement des défenses antiaériennes ennemies et l'action des intercepteurs coûtent de telles pertes aux bombardiers français qu'il faut renoncer à des actions en plein jour pour se convertir aux attaques de nuit. Les problèmes techniques inhérents à ce nouveau type de mission sont nombreux : balisage des terrains, projecteurs d'atterrissage, méthodes de navigation à définir. Tandis que les Français renoncent en 1916 aux raids importants stratégiques pour reporter le bombardement sur le champ de bataille, les Britanniques et les Allemands concentrent leurs efforts sur les villes ennemies. A la fin de 1915 et en 1916, l'Allemagne engage ses dirigeables Zeppelin sur la Grande Bretagne mais y renonce en raison de lourdes pertes. L'industrie allemande ayant produit un effort remarquable pour la mise au point de bombardiers lourds à long rayon d'action, l'aviation impériale peut attaquer Londre et certaines cités britanniques de jour puis de nuit en 1916 et en 1917. Ces raids provoquent un tel mouvement de colère dans l'opinion anglaise qu'ils sont à l'origine de la création d'un ministère de l'Air centralisant tous les services aéronautiques, puis de la formation de la Royal Air Force indépendante. Très loin d'avoir l'impact démoralisant, ces bombardements renforcent au contraire la détermination des populations visées et de leur gouvernement, comme le feront très longtemps les initiatives de ce genre dans plusieurs guerres, ceci allant à l'encontre des résultats promis par bien des théoriciens de l'arme aérienne. Il n'y a pas d'automatisme entre d'énormes destructions causées (cela se vérifie même sur terre et sur mer) - et les bombardements en termes de villes détruites sont effectivement matériellement et mortellement efficaces - et l'attitude militaire et politique des ennemis touchés. Une étude approfondie  et longitudinale mériterait sans doute de vérifier... l'inverse!

Cela n'empêche par les états-majors de persister dans la même idée (sans doute faut-il voir aussi l'expression de nombreux intérêts industriels, mais aussi d'un désir de vengeance pure qui anime certains esprits du simple soldat au chef des armées...). Les Britanniques, symétriquement aux Allemands, sont eux-mêmes de fervents adeptes du bombardement stratégique démoralisant. Cette doctrine se concrétise par la constitution, en mai 1918, de l'Independant Force, dont la mission essentielle est de détruire les objectifs industriels situés dans les villes allemandes et de frapper dans le même temps le moral des ennemis. Hugh TRENCHARD, à la tête du clan au sein de l'armée britannique suivant cette doctrine, tente d'entrainer les alliés Italiens et Français dans la même logique, mais échoue devant le refus français. Le général DUVAL, créateur de la division aérienne, est en effet opposé à l'emploi des bombardiers dans des actions à caractère stratégique. Il préfère une force de bombardiers capables d'intervenir dans la bataille terrestre. Les avions de bombardement français participent ainsi, le plus souvent avec succès, à l'arrêt des grandes offensives allemandes sur le front occidental en 1918, tout comme ils coopèrent au succès des attaques alliées.

     A la fin de la Grande Guerre, l'aviation de combardement a accompli de grands progrès. Aux machines de 1914 capables d'emporter quelques engins explosifs ont succédé des appareils pouvant mettre en oeuvre des centaines de kilogrammes de bombes à haute puissance et dotés d'équipements adaptés. En dépit de certaines théories outrancières - tendant à valoriser de manière dantesque l'arme aérienne et le bombardement stratégique, peu de bombardements ont été réalisés dans ce sens, les états-majors tant allemand qui britannique redoutant un cycle de représailles incontrôlables.

Entre les deux-guerres, assimilée par l'opinion publique à des opérations contre les populations civile, l'aviation de combardement constitue la cible privilégiée des milieux pacifistes. La crainte de l'apocalypse liée à une éventuelle guerre aérochimique conduit les principaux gouvernements à bannir l'utilisation de gaz dans la guerre aérienne. Les théories développés par le général italien DOUHET et le général américain MITCHELL ne font que renforcer les "préjugés" contre cette spécialité. Fondées sur la certitude que la guerre ne peut plus être gagnée par les armées terrestres, bloquées par des fronts infranchissables, ces doctrines se proposent la destruction pure et simple des ressources vives de l'adversaire pour remporter la décision : centres urbains et industriels, moyens de transport, ressources agricoles, mais aussi moral de la population. Malgré l'hostilité de l'opinion publique et même de certains états-majors militaires (même au-delà de la traditionnelle lutte entre les trois armes), ces idées ont d'importantes répercussions dans les milieux militaires aéronautiques, notamment en Grande Bretagne, aux Etats-Unis et en Italie.

   Selon les Etats concernés, l'essor de l'aviation de bombardement prend une ampleur inégale. D'abord menacé dans son existence à l'époque de la conférence du désarmement (1932), cette spécialité est sacrifié en France pour des raisons budgétaires, au point qu'en 1939, l'armée de l'air ne dispose que d'une vingtaine de bombardiers modernes. En revanche, les aviations militaires britanniques et américaines se dotent d'une importante force de bombardiers lourds. L'Allemagne néglige le bombardement stratégique au profit du bombardement moyen tactique et du bombardement en piqué. Cette déficience coûte en partie au IIIe Reich son échec pendant la bataille d'Angleterre. Par contre, les Britanniques puis les Américains utilisent leurs bombardiers à long rayon d'action pour tenter d'abattre la puissance économique et militaire allemande.    

       Pendant plusieurs années, l'aviation stratégique constitue un des principaux moyens dont disposent les Alliés pour luttre contre l'adversaire. Dès 1937, les Britanniques envisagent d'attaquer l'Allemagne par la voie des airs. Mais l'outil de cette politique, le Bomber Command, est long à se forger. Outre la recherche d'appareils adaptés (Lancaster, Halifax, Stirling), la RAF est confrontée à d'importants problèmes techniques : moyens de radionavigation, brouillage des dispositifs de détection ennemis. D'autre part, dès le début de l'offensive aérienne contre l'Allemagne, les Britanniques doivent résoudre d'importants problèmes de doctrine d'emploi. L'analyse des résultats des bombardements montrent leur dramatique manque de précision. De plus, les pertes enregistrées de jour sont si élevées - cela avait déjà été constaté durant la première guerre mondiale - que les responsables de la RAF décident de se limiter à des raids nocturnes au détriment de la précision, encore... A partir de la fin de l'année 1941, le Bomber Command s'oriente vers des actions de bombardement de zone (toujours cette technique d'arrosage, de larges secteurs sont pris pour cibles). Les actions dirigées contre les grandes villes n'ont plus qu'un seul but : briser le moral de la population civile. les bombardements de Hambourg (juillet 1943), les attaques sur Berlin tout au long du conflit, le raid sur Dresde (février 1945), loin d'être des erreurs, sont la traduction de cette volonté politique.

   La doctrine américaine est sensiblement différente. Les responsables de l'US Army Air Force entendent en effet engager leurs bombardiers de jour dans des attaques de précision contre des objectifs militaires. Mais dans la pratique, ils sont entrainés, à l'instar des Britanniques, dans des bombardements de terreur. Si cette guerre des villes n'obtient pas les résultats escomptés par les Alliés - la résistance allemande s'en trouve au contraire fortifiée -, les bombardiers anglo-américains se montrent efficaces contre les voies de communication et l'industrie des carburants, cela nettement car des indications très utiles sont fournies par les différentes résistances à l'occupation allemande dans les territoires occupés. C'est surtout dans la guerre contre les Japonais que les Américains, avec leur bombardiers B-29, en utilisant des bombes incendiaires, résussissent  à atteindre leurs objectifs. Soit détruire les grandes métropoles japonaises et à paralyser la plus grande partie de l'activité industrielle du pays.

  Le bilan global des bombardements avec divers types de bombes reste très mitigé, voire contre productif (eu égard du moral des populations). Même lorsque les objectifs sont strictement militaires, la précision des impacts laisse énormément à désirer. Ce manque de précision, avant les progrès électroniques et surtout l'apparition des missiles, une grande faille des différentes unités de bombardement.

 

   Les raids atomiques sur Hiroschima et Nagasaki bouleversent de manière radicale les conceptions du bombardement stratégique, ce qui n'empêche pas la doctrine d'emploi du bombardement massif (guerre du VietNam) d'être encore en vigueur. 

Vecteur unique de l'arme nucléaire à la fin de la seconde guerre mondiale, le bombardier s'impose comme l'arme suprême jusqu'à l'entrée en service des premiers missiles  balistiques intercontinentaux. Des commandements spécifiques au bombardement nucléaire sont mis en place dans les principales forces aériennes : Strategic Air Command aux Etats-Unis (1946), aviation à long rayon d'action en Union Soviétique, commandement des forces aériennes stratégiques en France, Strike Command en Grande-Bretagne. A partir du milieu des années cinquante, l'apparition des missiles intercontinentaux semble compromettre durablement l'avenir du bombardier stratégique. Mais les états-majors réalisent rapidement que ce dernier, du fait même de sa souplesse d'emploi, représente un élément indispensable de la triade stratégique. Passant du vol à haute altitude à l'attaque de pénétration à basse altitude, grâce à l'utilisation de systèmes de contre-mesures électroniques et de brouillage très sophistiqués, le bombardier peut mettre aujourd'hui en oeuvre des missiles de croisière ou des missiles à courte portée qui lui permettent de détruire son objectif sans être contraint de le survoler à distance de sécurité. Par ailleurs, la multiplication des conflits périphériques, n'impliquant pas l'utilisation de l'arme nucléaire, conduit les responsables de l'arme aérienne à ne pas privilégier le seul bombardier nucléaire. 

   Se poursuivent en conséquence encore la recherche-développement et la construction de divers bombardiers. Avec des caractéristiques techniques de plus en plus difficiles à tenir, compte-tenu des obstacles dressés au sol ou par liaison satellite par les système de détection et d'interception ennemis. Ces caractéristiques restent :

- une grande autonomie ;

- une bonne capacité d'emport de charge ;

- un bon système de guidage (navigation/bombardement) ;

- de bons systèmes d'auto-défense.

Suivant l'évolution de la spécialisation en général des avions militaires, on classe ces bombardiers en différentes catégories, appelées sans doute encore à se diversifier - et devenant eux aussi de plus en plus coûteux : bombardier stratégique (pour des cibles stratégiques avec bombe atomique ou missile de croisière), bombardier-torpilleur (contre les navires et les sous-marins), bombardier en piqué (attaque au sol) de moins en moins prisé, avion d'attaque au sol (bombardier léger pour atteindre des cibles mobiles : chars, concentration de troupes...) chasseur-bombardier, avion multi-rôle capable d'attaquer des cibles terrestres et doté de capacité de combat aérien), le plus coûteux.

 

Antony BEEVOR, La seconde guerre mondiale, Calmann-Lévy, 2012. Patrick FACON et Arnaud TEYSSIER, Aviation militaire, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

 

ARMUS

    

 

 

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11 mai 2016 3 11 /05 /mai /2016 16:03

  Avec un effet de boomerang redoutable, l'intolérance religieuse dont font preuve les religions aux temps où elles voisinent ou ont le pouvoir politique, se transforme en intolérance vis-à-vis des religions qui tend à vouloir (mais il reste largement de la marge) faire autant de victimes que la première.

   Dans une vision symétrique du fonctionnement du monde et/ou avec un projet global du monde, des penseurs développent une thématique tendant à rendre les religions responsables de nombreux maux sociaux, politiques et économiques. Cette vision, directement dérivée d'une  certaine mentalité et éducation religieuses chez la plupart de ces auteurs, s'érige en politique d'Etat avec la venue au pouvoir de régimes ouvertement et/ou officiellement athées. Le marxisme dogmatique russe par exemple développe une telle thématique, et à partir d'une analyse sur l'alinéation religieuse, justifie, théorise, une répression de tous les cultes et manifestations religieuses. 

    Il existe par ailleurs une critique radicale - dans une époque et des milieux qui prennent acte des réflexion sur l'aliénation religieuse, mais souvent entendues comme expression (de vecteurs) d' institutions religieuses précises - qui ne prône pas l'intolérance totale vis-à-vis des religions mais qui pose tout de même la question de la tolérance envers des ou lles croyances religieuses, notamment lorsqu'elles celles-ci veulent intervenir dans la sphère publique, voire politique.

Pourquoi tolérer la religion? écrit Brian LEITER, auteur plutôt d'inspiration libérale, tandis que Yvon QUINIOU, d'inspiration marxiste, reprend une critique de la religion qui en fait une imposture morale, intellectuelle et politique. 

   

  Prenant appui d'abord sur les réflexions de John LOCKE, John RAWLS et de John Stuart MILL, le professeur de droit et directeur du Centre pour le droit, la philosophie et les valeurs humaines à l'université de Chicago étend sa réflexion sur les conditions de la tolérance envers toutes les croyances et convictions. Arguments moraux et arguments épistémologiques penchent vers la tolérance envers toutes les croyances ou incroyances (athées et agnostiques...) à partir tout simplement l'épreuve de l'expérience historique (négative sur l'intolérance) et sur les bienfatis pour la société et le développement humain de l'exposition libre de toute croyance. Il veut appuyer ensuite sa réflexion - cette fois plutôt à propos des religions - sur à la fois la pratique des communautés religieuses dans la sphère publique et le fondement même des croyances religieuses.

Il se demande, si, nonobstant l'attitude générale envers toute croyance de quelque nature qu'elle soit, "se demander s'il y a quelque chose de propre à la religion qui influerait sur la tolérance religieuses n'équivaut pas à se demander s'il existe quelques caractéristique(s) de la croyance et de la pratique religieuses qui justifie(nt) la tolérance par principe de la religion (...).

A l'évidence, de telles caractéristiques existent, par exemple, le fait que les croyances religieuses sont souvent des affaires de conscience et tombent dans le champ d'application de tout argument pour la protection de la liberté de conscience, comme celui de Rawls. S'il existe une raison spéciale de tolérer la religion, cela doit être parce que la religion a des caractéristiques qui méritent la tolérance et qui sont soit :

- des caractéristiques qu'ont toutes et seulement les croyances religieuses, soit par nécessité (conceptuelle ou autre), soit par contingence ; ou

- des caractéristiques que d'autres croyances ont ou peuvent avoir, mais qui dans ces autres cas ne justifieraient pas une tolérance par principe."

L'auteur se concentre sur la première possibilité et est aiguillonné au fil des pages par cette demande en Europe et en Amérique du Nord de la communauté religieuse sikh, acceptée par certains tribunaux, du port dans des écoles par les croyants masculins (des adolescents) du kirpan, un poignard rituel qui n'est jamais utilisé pour frapper. Au nom de la liberté religieuse est demandée la levée de l'interdiction générale du port d'armes dans les établissements scolaires et universitaires. C'est cette manifestation spectaculaire de la croyance religieuse, bien plus forte que celle du port de vêtements distinctifs (voile), qui le pousse à poser la question d'une possibilité de supériorité de la tolérance religieuse sur la tolérance d'autres opinions.

"Affirmer que le caractère catégorique de ses prescriptions, le détachement de toutes preuves (non seulement de facto mais aussi de jure) et la consolation existentielle sont les caractéristiques distinctives de la croyance religieuse, ne signifie pas (...) que ce sont ces caractéristiques qui rendent les croyances religieuses importantes et sérieuses aux yeux des gens. Ce sont des caractéristiques qui distinguent les croyances religieuses des autres croyances tout aussi importantes et sérieuses. Ainsi, si cette description des croyances religieuses est correcte, nous pouvons poser la question suivante : les raisons de principe en faveur de la tolérance (...) justifient-elles d'accorder à la religion une protection spéciale?".

Dans un post-scriptum qui a valeur de quasi-conclusion, il écrit "Il convient de souligner (...) que l'argument selon lequel la conscience religieuse n'est pas en soi un objet propre de respect-évaluation - n'est en aucun cas un argment pour toute autre proposition avec laquelle il pourrait être confondu lors d'une lecture superficielle - par exemple, qu'aucune religion particulière ne peut être un objet propre du respect-évaluation, ou que la croyance religieuse mérite en soi le manque de respect (par exemple, l'intolérance). La dernière conclusion pernicieuse est une conclusion qui ne fait pas partie de l'argument de ce livre : j'ai adopté partout ce qui me semble être clairement la bonne posture nietzschéenne - à savoir, que la fausseté de croyances et/ou leur manque de justification épistémique ne constituent pas nécessairement des objections à ces croyances ; en effet, des croyances fausses ou injustifiées sont presque certainement, comme Nietzeche le dit si souvent, des conditions nécessaire de la vie elle-même, et ainsi d'une valeur considérable, et certainement suffisante pour justifier la tolérance."

Mais, après avoir opéré un survol des différentes constitutions et de leur attitude envers la religion, de l'Etat confessionnel à la laïcité, Brian LEITER prend soin de dire que le "fait de savoir s'il nous faut préférer un Etat qui reconnaisse comme religion d'Etat le catholicisme ou l'hidousime plutôt que l'athéisme est une question morale entièrement distincte" de sa propre argumentation. Elle consiste à soutenir que la reconnaissance d'une religion d'Etat peut être compatible avec la tolérance par principe."

Le professeur de droit estime au bout du compte, même dans une société tolérante, qu'il y a toujours un risque que ceux qui n'adhèrent pas à la conception du Bien de l'Etat, qui s'exprime à travers sa Constitution, se sentent opprimés. déterminer quand de telles reconnaissances cessent de satisfaire les exigences de l'égalité politique est une autre question, qui "requiert une investigation tout aussi nuancée". Il soutient que le fait de ne pas accorder d'exemptions pour des motifs de conscience, religieux ou non, est la proposition la plus cohérence du point de vue de l'équité (étant donné les modalités pratiques d'application) et du point de vue de la nécessité pour les Etats de promouvoir une Conception du Bien. Toutefois, un dernier problème se pose sans doute : les revendications de conscience religieuses ne sont-elles pas particulièrement tenaces et implacables, particulièrement à même de provoquer des réactions violentes, la désobéissance ainsi que le proverbial "sang sans les rues"? Après tout, si votre définition de l'obligation catégorique - marque de fabrique d'une revendication de conscience - est liée à une préoccupation pour le bien-être de votre âme - et pas juste aujourd'huiet demain mais pour toute l'éternité - vous n'accepterez pas aisément que l'on interfère avec vos obligations. En bref, peut-être le fait que ceux qui tiennent des revendications de conscience reglieuses soient les plus réticents à consentir à un régime sans exemptions constitue-t-il la véritable raison de penser que les revendications de conscience relifgieuses méritent particulièrement d'être tolérées par principe?

Une réponse appropriée à cette question doit commencer par rappeler que le "bien-être éternel de l'âme" n'est pas un aspect distinctif des prescriptions religieuses catégoriques - certaines communautés religieuses mettent l'accent dessus, d'autres non. L'inquiétude selon laquelle des prescriptions catégoriques seront nécessairement prises plus au sérieux par des croyants que par des non-croyants ne peut pas être vraie. (...). Souvenons-nous que si l'on considère des environnements politiques terriblement oppressants, comme l'Allemagne nazie dans les années 30 - environnement qui semble particulièrement en mesure de fournir des "expériences naturelles" l'élimination des vraies revendications de conscience (celles qui sont ressenties comme étant catégoriques) des requérants 'c'est-à-dire ceux qui renoncent à leur "bligations" lorsqu'ils sont confrontés à de sévères conséquences) - l'on découvre que les croyants sont parmi ceux qui "risquent tout" pour faire ce qui est juste. Ce ne sont toutefois pas les seuls, puisque tant de croyants non religieux, comme des communistes, le font également. Notre capacité à tenir certaines prescriptions pour catégoriques est un fait important de la psychologie humaine, fait auquel la loi doit prêter attention. Néanmoins, ce fait psychologique ne trace pas seulement la voie à la croyance religieuse.

L'inquiétude initiale devrait ainsi être totalement différente : elle ne devrait pas consister à penser que les croyants répondent à une approche sans exemptions par du "sang dans la rue", mais qu'il y aura dans toute société des individus mus par leur conscience qui ne respecteront pas les lois généralement applicables qui violent leur conscience. Une telle constatation semble vraie, mais n'est toutefois pas un argument contre l'approche sans exemptions. De la même manière que nous ne pouvons justifier d'accorder des exemptions des lois généralement applicables à "ceux qui sont le plus enclins à semer le trouble", nous ne pouvons le faire à "ceux qui ont des revendications de conscience religieuses". Parfois, ceux qui ont des revendications de conscience ont bien raison de s'opposer à la loi ; il s'agit toutefois d'un élément totalement indépendant du fait de savoir si la loi doit les exempter de son application." La tolérance par principe n'exige pas qu'on le fasse. "La tolérance est peut-être une vertu, à la fois lorsqu'elle est exercée par les individus et par l'Etat, mais son application sélective à la conscience des seuls croyants n'est pas moralement défendable."

  Toute cette argumentation, qui cadre bien avec un système constitutionnel comme celui des Etats-Unis, laisse pendante la question de l'attitude générale envers des revendication religieuses émanant de groupes de la communauté. S'il ne fait pas faire de distinction entre des croyances religieuses et toute sorte d'autres croyances, le problème est bien de savoir, concrètement, si l'on accepte que des citoyens sortent ponctuellement (dans le temps et dans l'espace) de la loi qui s'applique à tous. Cette autre manière de poser la question, qui considère aussi la conscience des citoyens qui ne font pas de revendication religieuse, s'ils peuvent accepter que des règles s'assouplissent, quite à ce qu'elles soient communes. Par exemple, dans les établissements d'enseignement français, les signes distinctifs sont interdits de jure, mais le port d'une croix, d'un vêtement, s'ils avèrent discrets sont tolérés. C'est que l'accumulation et la juxtaposition de signes religieux dans les lieux publics, en l'absence de l'acceptation de certains éléments de foi entre les religions présentes, risque de transformer toutes les questions de société en questions religieuses.. (ce qui fait d'ailleurs le jeu de tous ceux qui veulent éviter d'aborder quantité d'autres questions...), et l'on risque de retomber tout simplement dans une sorte de guerre idéologique - qui ne le reste pas souvent - entre rmembres de religions différentes, voire qui se pensent comme antagonistes. Et toute argumentation libérale qu'elle soit, il ne suffit pas de dire que la tolérance s'applique également aux croyants ou aux non croyants, la vie en commun exige d'une certaine manière le partage de valeurs collectives, sinon il n'y a plus de collectivité. La tolérance religieuse de tonalité libérale anglo-saxonne, fortement teintée d'indifférence même bienveillante, notamment rend possible la multiplication de communautés juxtaposées comme aux Etats-Unis. C'est que la laïcité, assez dénigrée par Brian LEITER, oblige à penser les valeurs communes qui aillent au-delà de celles des particularismes religieux, et qui ne se contentent pas de prestations extérieures de serment, aussi honnêtes soient-elles. Elle oblige à penser la collectivité, et au-delà précisément tous ces problèmes moraux, sociaux et finalement politiques et économiques que posent cette vie en collectivité. Utiliser constamment la médiation des Eglises et des sociétés religieuses pour la mise en oeuvre du "vivre ensemble", revient à confier à des autorités non étatiques l'organisation de domaines plus en plus étendus... et parfois inattendus (nous pensons aux techniques d'abattage des animaux destinés à la boucherie par exemple....)! Obliger à un dialogue entre les religions devient, puisqu'eilles existent et sont tolérées et tolérables (réciprocité) est sans doute une des responsabilités les plus importantes aujourd'hui de l'Etat. S'il ne le fait pas, des pans entiers de la société se fractionnent de l'ensemble, jusqu'à faire naitre des entités géographiques différentes dans les villes (quartiers "ethniques") et les campagnes (communautés rurales "autarciques". Le choix de l'intercommunaurisme même oblige à ce dialogue, sinon le communautarisme, la culture de l'entre-soi religieux, conduit à des conflits de plus de plus ouverts et de plus en plus violents. Ce n'est pas là une posture morale ou anti-religieuse, c'est une leçon de la sanglante Histoire de l'humanité.

   Mais cette tolérance, à cause des sanglantes répressions religieuses des mouvements scientiques et de progrès sociaux dans l'histoire  et à cause de manière de penser (d'ailleurs elles-mêmes souvent introduites par ces religions), n'est pas acceptable pour tout un mouvement intellectuel et politique (qui parcourt d'ailleurs les siècles) qui analyse comme antagonistes foi et science, religion et autonomie individuelle. Même si c'est souvent à l'intérieur même de certaines institutions religieuses excédées par les comportements socio-politiques des dirigeants de l'Eglise que naissent de telles analyses. Il faut remonter à l'Antiquité où l'on trouve un mouvement analogue à celui suscité par les Lumières du XVIIIe siècle européen, pour trouver ce refus d'un monde dominé par les dieux, la magie, la foi, les miracles afin de faire place à une philosophie du monde, à la rationalité. Dans tout ce mouvement, bien des composantes acceptent de tolérer la religion si elle devient uniquement affaire de conviction privée et personnelle. Mais une grande part d'entre elle va au bout d'un raisonnement qui exclue définitivement toute pensée religieuse du champ du savoir et de l'action. On est maintenant très loin de la tolérance religieuse, c'est même la tolérance de religions qui est en cause.

  Yvon QUINIOU part d'un "bilan terriblement négatif" de la religion en tant que telle. Sans aborder la question de la foi, non par souci "d'éviter toute attitude inutile et injustifiable d'intolérance ant-religieuse", ce qu'il comprend très bien, mais parce que "le respect de la foi s'inscrit simplement dans la conviction philosophique forte que la métaphysique, dont la foi est une manifestation particulière, même lorsqu'elle n'est guère élaborée intellectuellement comme chez le croyant ordinaire, est un domaine qui échappe à la connaissance, donc à la réfutation comme à la preuve - y compris d'ailleurs l'option métaphysique athée (à distinguer du matérialisme) qui affirme l'éternité du monde et son caractère incréé." Ce qui ne peut être réfuté doit être fondamentalement respecté dès lors qu'il n'empière pas sur la vie collective, avec ses valeurs démocratiques désormais acquises, pour y crééer des dissenssions sans fondement ou y produire des atteintes à la personne humaine comme la religion en a suscité à travers toute l'histoire.

Nous partageons cette manière de voir, mais l'auteur ne discute pas de l'intolérance de certaines religions vis-à-vis précisément de ces valeurs démocratiques qui ne sont pas, par ailleurs, acquises partout pour tout le monde. De plus, sa critique va parfois moins loin que celle de certains des auteurs qu'il cite dans sa réflexion : certains courants demandent l'éradiction de toute religion, car elle est pour eux absolument contraire au principe de la vie humaine. Elle constitur même un danger pour la vie intellectuelle.

Le tableau que l'auteur dresse du bilan des religions provient d'ailleurs des critiques les plus véhémentes et les plus radicales qu'on ait pu opposé à la religion : il s'agit pour elle de relier Dieu et les hommes et non les hommes entre eux, de donner la priorité à Dieu et non à l'homme, sur tous les plans, lesquelles formulations de priorités et priorités pratiquées s'opposent souvent termes à termes entre des religions mises face à face. La religion divise l'humanité au lieu de l'unir. La religion est porteuse de conflit entre les hommes et à l'intérieur d'eux-mêmes, par la négation des besoins du corps, et parfois dans la considération selon laquelle le corps est l'ennemi de l'âme. L'attitude religieuse est elle-même une maladie (mortelle) pour le psychisme humain. La religion est le rempart des intérêts capitalistes, à la fois détournement et garant d'enchainement des hommes, qu'ils soient d'ailleurs dominés ou dominants. Le spectacle des guerres de religion, de répressions, de persécutions, de mortifications qu'offre l'histoire des religions ne peut pas aller contre cette perception... L'auteur, par rapport à ce sombre tableau, bien connu de nos jours et étayé par de multiples études de toute sortes, morales, religieuses elles-mêmes (introspections), politiques, sociales, économiques... tient à indiquer (et encore en-deça de bien des critiques des auteurs dont il détaille la réflexion) que ce tableau est "partiel", et qu'il existe grâce à la religion des oeuvres culturelles, des développements moraux eux-mêmes importants sur la vie, sur les relations entre les hommes, et surtout la présence au leur sein des principes (sans doute premiers) de moralité objective, même s'ils sont bafouées par les institutions censées les promouvoir, de valeur universelle. Le commandement de ne pas tuer, de ne pas voler (qui dévalorise l'attitude du guerrier et du pillard)... l'obligation de la solidarité active dans une même communauté, l'ouma... la valorisation de la charité et du soin dû au prochain, au frère, au vosin et même à l'étranger (hospitalité), tout cela participe aussi à l'Histoire. Mais globalement, la religion favorise l'injustice en se mettant souvent au service des puissants. Et aujourd'hui les défauts classiques de la religion perdurent, même s'ils sont rendus moins présents, moins actifs ou moins visibles par le simple fait, qu'elle a perdu le pouvoir politique et l'emprise sur les esprits. Les limites au développement de la connaissance, les opprobes et les interdits sexuels, le dénigrement de la femme existent encore dans les religions qui conservent de grandes pacelles de pouvoirs politiques et/ou économiques.

  Pour Yvon QUINIOU, il existe une critique philosophique de la religion (SPINOZA, HUME, KANT) et une explication critique de la religion (FEUERBACH, MARX, NIETZSCHE, FREUD) qui mènent à la conviction que la religion (mais la foi constitue une autre question) est une imposture morale, intellectuelle et politique. Ce qui est vrai, mais demeure la question soulevée d'ailleurs également par Brian LEITER : la spiritualité, la foi et l'organistion de tous ces rites, jusque, logique sociale oblige, la...religion avec tous ses dispositifs "annexes" de solidarités constituent autant, dans une métaphysique de la réalité ultime, une consolation face à la mort.

La seule "substitution" possible, à notre avis, serait justement une société où la mort n'existe plus. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle on a beau mettre à la porte toute la spiritualité, elle revient par les fenêtres au grand galop sous de nouvelles formes et sous de nouveaux noms... 

   Tant que la perspective de la fin de l'existence visible sur terre existe, en l'absence de possibilité d'apporter la preuve de quoi que ce soit qui pourrait exister ailleurs, la religion sera toujours là. Toutefois, comme d'ailleurs pratiquement tous les auteurs l'admettent, il y a religion et religion, et d'ailleurs les religions elles-mêmes évoluent et la riche historiographie permet de se rendre compte que même la religion catholique du Moyen Age par exemple est parfaitement méconnaissable des catholiques les plus pratiquants d'aujourd'hui.

Mais la ligne de partage pour ces auteurs, dont eux-mêmes ou leurs contemporains ont soufferts de la religion de leur pays, est définitivement entre foi personnelle (tolérante) et religion collective (à combattre absolument sur tous les plans). C'est cette dernière perspective que développe Yvon QUINIOU, qui en définitive prône l'intolérance envers les religions constituées, parce que précisément, viscéralement, elles sont intolérantes sur le fond par rapport aux valeurs démocratiques et de progrès. 

A la fin de son parcours de différentes critiques philosophies et d'explications critiques de la religion, l'auteur écrit qu'"il résulte, si on veut être honnête et ne pas se rendre coupable de ces multiples "sorce d'insincérités et de bassesses intellectuelles" suscitées par ce sujet (comme le fait remarquer Freud), que la religion est bien une imposture intellectuelle, morale et politique (...).

Imposture : ce qui prétent apporter aux hommes quelque chose qu'il ne leur apporte pas et donc qui les trompe, fût-ce involontairement ou inconsciemment, sur la base "allégations mensongères ou de fausses apparences" (Larousse). Or, dans ces trois domaines, la religion ment, sans qu'il s'agisse d'un menson délibéré puisqu'elle est entièrement prise dans son propre mensonge.(...)".

L'agrégé et docteur en philosophie formule sous la forme de thèses les résultats généraux de son enquête :

- La religion, tout religion, est un fait humain relevant d'une explication immanente de type scientifique. Et comme l'indique Lévi-Strauss, "il faut beaucoup de naïveté ou de mauvaise foi pour penser que les hommes choisissent leurs croyances indépendamment de leur condition" (Tristes tropiques).

- Elle n'est donc pas ce qu'elle croit être : cette explication la déconstruit car, comme l'observe justement à nouveau Lévi-Strauss, "tout effort pour comprendre détruit l'objet dont la nature est autre". 

- Conséquence : il n'y a pas de "spiritualité" ou de "besoin spirituel" définissant l'homme et se manifestant sous la forme d'un "besoin religieux" ou d'un "besoin de transcendance" inhérent à l'humanité. Celui-ci n'est que l'interprétation, dans des conditions historiques et idéologiques données, d'un état particulier de la vie de l'humanité et du fonctionnement de son intelligence, un nom donné à celui-ci.

- L'avenir de la religion n'est en rien assuré. On peut prévoir sa disparition tendancielle, à condition qu'une politique "de civilisation" (dont le communisme est le vecteur) prenne en charge ce processus, car il n'a rien de fatal ou d'automatique (contrairement à ce qu'écrit Ernest RENAN). La diffusion de la connaissance scientifique n'y suffira pas : il faut y ajouter le projet volontariste de supprimer, en particulier, les causes sociales de la misère religieuse. De ce point de vue, le fait que le phénomène religieux ait été relativement (mais pas absolument, voir HUME, Histoire naturelle de la religion et voir aussi le dialogue entre Jean BRICMONT et Régis DEBRAY dans A l'ombre des Lumières, Débat entre un scientifique et un philosophe, Odile Jacob, 2003) une constante de l'histoire n'est pas un argument théorique : on ne saurait inférer d'un fait (passé et présent) une nécessité réelle et donc un pronostic définitif sur le futur. Que la religion ait toujours, de fait, plus ou moins existé dans le passé, ne prouve en rien qu'elle doive nécessairement toujours exister dans l'avenir.

- On peut donc envisager que l'humanité admette un jour qu'il n'y a pas de sens transcendant ni du monde ni de son aventure propre (voir Nietzsche, Camus, Sartre, entre autres). Le sens de la vie humaine vient bien plutôt de celui qu'il se donne à travers ses besoins, ses désirs, ses aspirations, ses choix d'existence, et il est donc pluriel en même temps que contingent, sans nécessité propre qui nous contraindrait à l'admettre et à lui trouver un fondement religieux.

- Mais cela ne signifie pas qu'il faille méprise les croyants, mais il demeure indispensable de critiquer leurs croyances, surtout quand on voit ce qu'elles ont fait d'eux et ce, quelle que soit l'estime ou l'admiration que l'on éprouve vis-à-vis de certains d'entre eux, de leur action, voire même pour la force de leurs convictions... quand ses effets humains sont positifs, ce qui a été loin d'être le cas la plupart du temps. Cette estime vaut en particulier pour ceux que leur foi en l'Evangile a pu tirer une politique de l'amour du prochain quand les Eglises officielles ont parfois, mais trop rarement, mise en oeuvre.

  Mais tout cela ne peut détourner l'auteur de la question cruciale : par quoi remplacer la religion étant donné l'importance qui a été la sienne dans les consciences et les comportements humains depuis des siècles? La conséquence politique de sa réflexion sur la morale, la métaphysique mais aussi le faisceau de découvertes scientifiques sur la nature du monde et de l'homme, est surtout énoncée à l'égard de ceux "qui tiennent à tout prix à fonder le vivre ensemble sur une base quasi transcendante (voir transcendantale) pour ne pas faire courir aux hommes le risque de voir ce vivre ensemble éclater - quitte à laïciser plus ou moins cette base (...) ou à négliger les conditions concrètes de possibilité du vivre ensemble, ce qui est le cas de la plupart des libéraux". Il s'agit alors de promouvoir une idéologie et une morale sociale. Non pas une idéologie au sens du marxisme orthodoxe, qui a lui aussi son bilan très lourd, mais un méta-idéologie universaliste, "à caractère non seulement impératif mais critique, qui est apte, par son universalisme même, à juger des diverses idéologies." Considérant que le "besoin religieux" est une imposture, Yvon QUINIOU estime qu'une "société d'athées est donc parfaitement concevable, qui soit à la fois une société et une bonne société. Il se refère tout à la fin de son enquête à Pierre BAYLE, pour ses Pensées sur l'athéisme (Desjonquères, 2004.

 

   A la lecture des deux études, de Brian LEITER et de Yvon QUINIOU, il faut constater le chemin parcouru intellectuellement depuis que les religions ont perdu leur pouvoir sur les masses (du moins encore une fois, en Occident). D'abord, une réflexion qui amène une tolérance très relative des religions, les restreignant sur la vie privée et à des manifestations limitées dans le temps et dans l'espace, surveillant leurs tentatives d'imposer leur morale (notamment sexuelle) et leur conception de la vie collective. Puis une certaine intransigeance à leur égard, exprimée pendant le siècle des Lumières et par la plus grande partie de la doxa marxiste, jusqu'à sa répression systématique dans beaucoup de contrées à travers l'établissement d'une religion naturelle alternative ou l'imposition d'un athéisme officiel militant. Et enfin - dans l'examen critique à la fois des exactions commises au nom souvent du marxisme et de la persistance d'un pouvoir religieux sur certaines parties des populations, pouvoir religieux qui veut profiter de l'échec de politiques socio-économiques - la réhabilitation de certaines valeurs morales amenées par des siècles de religion, la confirmation du confinement du religieux dans la sphère privée et de son possible remplacement, au fur et à mesure des progrès scientifiques et sociaux, par une méta-idéologie dont les contours, bien entendu, restent indisctincts. 

 

Yvon QUINIOU, Critique de la religion, Une imposture morale, intellectuelle et politique, Editions La ville brûle, 2014. Brian LEITER, Pourquoi tolérer la religion? Une investigation philosophique et juridique, éditions markus haller, 2014.

 

PHILIUS

 

 

 

     

 

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10 mai 2016 2 10 /05 /mai /2016 15:36

  L'idée d'une utilisation militaire du plus lourd que l'air nait avec l'aviation elle-même. Les divers armées envoient des observateurs dès les premiers meetings aériens. L'un des principaux précurseurs dans le ce domaine est le Français Clément ADER qui à la fin du XIXe siècle, mène un certain nombre d'expériences avec le concours financier du ministère de la Guerre. A la même époque, le colonel RENARD, qui dirige alors le centre de Chalais-Meudon, envisage différentes applications de l'aviation aux armées. D'autres initiatives en France et ailleurs vont dans le même sens. Si l'armée américaine développe militairement un biplace dès 1908, la France garde un rôle de pionnier dans ce domaine. 

  Car les idées exprimées par ADER dans son ouvrage fondamental de 1908, L'aviation militaire, où il définit ce que devrait être l'organisation, l'arsenal et les dispositifs de l'arme nouvelle, inspire beaucoup. Et dans l'armée française un débat porte sur la subordination de l'aviation à l'artillerie ou au génie. Ce qui veut dire des orientations complètement différente concernant cette future aviation. Lors des manoeuvres de Picardie en 1910, avec des pilotes formés dans des écoles civiles, ces aéroplanes rencontrent un certain succès. Cette année-là, le général Roques prend la tête de l'aéronautique, regroupée d'abord en une seule direction, puis en une inspection permanente de l'aéronautique militaire. L'aviation prend le chemin de l'autonomie. 

Soutenue par un grand mouvement d'opinion, l'aéronautique connait à cette époque un développement rapide. Concours, souscription nationale, tout cela a cours aussi dans de nombreux pays, en Allemagne, en Grande-Bretagne, comme le montre beaucoup plus tard Ces merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines. C'est dans le même temps que se développent les idées civiles et militaires sur le rôle de l'aviation. En juin 1910 déjà, les premiers lancements de bombe sur cible sont tentés aux Etats-Unis. très vite, les appareils sont équipés de mitraileuses, voire de canons d'un calibre léger. L'avion est même utilisé au combat pour la première fois, lors de la guerre entre l'Empire Ottoman et l'Italie en 1911, pour la possession de la Tripolitaine. D'autres conflits localisés sont autant de terrain d'essai pour l'aviation militaire naissante.

   Les marines des différents pays envisagent également la création de services aéronautiques spécifiques, même si des réticences sont visibles dans certains états-majors, qui n'y voient pour eux que des rôles auxilliaires, surtout dans des missions de reconnaissance, sans rôle offensif autre qu'anecdotique, état à la veille de la première guerre mondiale.

  Le rôle de l'aviation est pourtant essentiels dans la bataille de la Marne, quand des appareils appartenant à l'aviation d'un camp retranché de Paris décelèrent l'infléchissement vers l'Est des armées allemandes. Mais si les pilotes sont amenés à s'affronter dans les airs avec un armement rudimentaire (armes de poing et carabines), il faut attendre le 5 octobre 1914 pour qu'un équipage français (Frantz et Quenault) remporte la première victoire aérienne de l'histoire. L'emphase dont ce premier combat bénéficie (tout est bon pour la propagande...) ne doit pas cacher son caractère fortuit...

En fait, loin de cette problématique de combat aérien, ce sont les avions chargés de bombardement qui font entrer réellement l'aviation comme arme de combat non négligeable. Avant même la fin de l'année 1914, apparaissent des unités de bombardement chez les Français et les Anglais. Il s'agit au départ de missions de représailles ponctuelles mais assez rapidement, ces unités se transforment en moyens d'opérations visant à atteindre le potentiel économique de l'adversaire et à impressionner les populations civiles. Les pertes enregistrées au cours des sorties diurnes contraignent toutefois les responsables à s'aorienter vers des attaques de nuit et à mettre au point des méthodes adaptées, même si du coup lâcher des bombes dans l'obscurité revient à se laisser guider exclusivement par les lumières en bas...

Le bombardement ne se limite pas à ces objectifs : il concerne également l'engagement direct sur le champ de bataille, notamment lors des grandes offensives allemandes de 1918 sur le front occidental. Parallèlement de très grands progrès interviennent dans la conception des appareils employés par cette spécialité. Alors qu'on emploie au début des appareils civils, l'aviation de bombardement s'équipe progressivement d'équipements adaptés disposant d'une charge explosive de plus en plus importante. Les armements employés sur ces avions sont également modifiés. Après les fléchettes d'acier et les obus réformés de 1914 apparaissent des bombes dont la masse peut atteindre une tonne.

    L'évolution de l'aviation de chasse est tout ausi rapide. Créée à l'origine pour balayer du ciel les avions d'observation de l'adversaire, cette spécialité est amenée à affronter les chasseurs ennemis. Mais divers problèmes techniques, comme la mise au point d'un fiable dispositif de tir à travers l'hélice, retardent ce développement. Comme souvent, si l'aviation de chasse commence à disposer de moyens adéquats, la doctrine d'emploi tarde à être définie. 

    La première guerre mondiale se caractérise par une industrialisation de la production aéronautique, artisanale avant les hostilités. Les Français fabriquent par exemple 52 000 cellules et plus de 90 000 moteurs d'août 1914 à septembre 1918. L'Allemagne assemble dans la même période 41 000 cellules et 48 000 moteurs. L'intervention de l'Etat et les énormes marchés passés auprès des industriels jouent beaucoup dans ce phénomène.

Dans les années de l'immédiat après-guerre, l'aéronautique militaire connait une véritable régression, en raison de la démobilisation massive. Dans les années 1920 en revanche, une intense réflexion doctrinale, suscitée par les expériences de la Grande Guerre, prend une importance considérable dans les milieux militaires, diplomatiques et industriels. En Italie (DOUHET), en Grande Bretagne (SYKES, TRENCHARD) et aux Etats-Unis (MITCHELL), plusieurs penseurs militaires forgent des corps de doctrine cohérents, et au-delà des divergences, formulent quelques théories fondamentales. Se fondant sur le principe de l'inviolabilité des fronts terrestres, ces théoriciens estiment que seule l'arme aérienne est apte à remporter une victoire décisive. On ne compte d'ailleurs plus les ouvrages de vulgarisation qui vantent cette nouvelle arme absolue dans la guerre. Ils donnent la priorité au bombardement stratégique, appelé à détruire le potentiel moral et économique de l'adversaire, en terrorisant les populations et en détruisant les infrastructures et les industries. Ces doctrines, malgré les multiples déconvenues pourtant sur le terrain quant à ce rôle décisif, marquent les états-majors pendant toute la seconde guerre mondiale et même au-delà, avec le prolongement du bombardement nucléaire. 

Dans l'immédiat, la mise en oeuvre de telles doctrines, qui interviennent alors au coeur des batailles d'influence entre les trois armes (terre, mer, air-future) dans toutes les grandes armées, suppose nécessairement que les aéronautiques militaires obtiennentleur autonomie. Le processus qui conduit les aviations des différents pays à cette autonomie se déroule grosso modo suivant le même schéma, étant entendu que sont en jeu toutes les missions possibles : reconnaissance, combat dans le ciel, bombardement, attaque des navires et des troupes au sol, propagande... D'abord création d'un ministère de l'Air ou d'un organisme apparenté, puis formation d'une armée de l'air indépendante. Les Britanniques parviennent les premiers au bout de ce processus, avec la constitution en 1917 de la Royal Air Force, suivie par l'Italie, puis plus tardivement, obligations du traité de Versailles, en 1935 de la Luffwaffe allemande. En France, c'est seulement en 1933, à l'issue de dures batailles (de tranchées gouvernementales et parlementaires!) qu'est mise sur pied une armée de l'air indépendante.  Problèmes analogues aux Etats-Unis où l'US Air Force n'est créée qu'en 1947... C'est que dans ce dernier pays, une solution originale est de... ne pas choisir!  Tout en dotant l'armée de terre et la marine de moyens aériens, se développent difficilement des morceaux autonomes d'armée de l'air. Ce qui explique qu'aujourd'hui, le tableau des armées des Etats-Unis présente une configuration complexe où les moyens aériens, maritimes et terrestres sont répartis entre les... trois armes... Ce qui démultiplie bien entendu les commandes d'armements auprès d'industries qui n'hésitent même pas à intervenir dans les attributions des compétences!

      Une fois obtenue, l'autonomie plus ou moins grande des armées de l'air est toujours susceptible d'être remise en cause, devant faire souvent la preuve de leur efficacité. Pour la Grande Bretagne, la Royal Air Force doit faire la preuve de son utilité dans le contrôle et la surveillance des territoires coloniaux. 

La répression des révoltes coloniales constitue dans les années 1920 une des activités essentielles des aviations militaires françaises et britanniques. C'est seulement dans les années 1930 que des évolutions techniques importantes permettent à l'aviation d'étendre ses activités. La formule du biplan cède la place au monoplan, le train d'atterrissage escamotable apparait, l'équipement de canons accroissant leur puissance de tir se développe...

La guerre d'Espagne, lieu de toutes sortes d'expérimentations militaires, constitue le terrain pour essayer le bombardement en piqué, technique de combat qui devait se montrer d'une  redoutable efficacité pendant la campagne de France de 1940. D'ailleurs dans les années qui précèdent la seconde guerre mondiale, les états-majors allemands favorisent l'aviation offensive, préparant la gloire du couple avion-char. En revanche, les autres Etats mettent l'accent sur une aviation de défense, si bien qu'en France, il est même envisagé de supprimer purement et simplement l'aviation de bombardement. 

En Allemagne, la mise sur pied d'une aviation offensive procède d'une tradition militaire affirmée. Déjà pendant la première guerre mondiale, parallèlement à l'amélioration des techniques et des appreils, les doctrines d'emploi stipulent l'utilisation des avions de chasse en groupements puissants pour s'assurer la supériorité aérienne. Ce qui est réalisé à Verdun en février 1916. D'abord solitaire, le pilote de chasse opère vite par escadrille. Apprenant vite, les Français mettent en oeuvre une chasse qui permet aux avions d'observation d'intervenir en toute quiétude. La nécessité de réaliser les plus fortes concentrations d'appareils afin d'obtenir la supériorité en certains points du front conduit la France à créer es groupements de combats, des unités rassemblant organiquement des escadrilles de chasse.  L'année 1918 marque l'apogée de cette spécialité avec l'apparition d'avions de très haute qualité (Fokker D VII, SPAD VII et XIII, Sopwith Camel), atteignant près de 200 km/h, faisant preuve de très grande maniabilité et armés de plusieurs mitrailleuses tirant à travers le champ de l'hélice. Tout cela permet de véritables batailles aériennes, permettant l'émergence de classes de pilotes prestigieuses et une véritable aristocratie des aviateurs. Durant la première guerre mondiale, les responsables militaires privilégient cette aviation de combat mais ensuite, c'est au contraire l'aviation de bombardement qui bénéficie des attentions (intellectuelles, industrielles, financières). A la veille de la seconde guerre mondiale, des appareils très performants sont réalisés, en privilégiant la couverture aérienne des armées terrestres et la défense aérienne du territoire : Messerchmitt Bf 109 et 110 en Allemagne, Hawker Hurricane et Supermarine Spitfire en Grande-Bretagne, Dewoitine D 520 en France et Mitsubishi A 6M Zero au Japon. 

La conflagration de la deuxième guerre mondiale se caractérise par un considérable extension des missions confiées à la chasse. Cette spécificité joue un rôle essentiel dans des tâches aussi diverses que la défense aérienne, l'escorte des bombardiers engagés dans des missions stratégiques et la lutte pour la supériorité aérienne, sans compter le transport de parachutistes et de matériels aéroportés. Grâce au développement de techniques telles que la radiotéléphonie et la détection électromagnétique, le rôle de l'aviation de chasse dans la défense aérienne du territoire prend de nouvelles dimensions. Au cours de la bataille d'Angleterre, les Britanniques parviennent à enrayer l'offensive lancée par l'Allemagne dans les airs en combinant étroitement l'action de ses chasseurs (Spitfire et Hurricane) avec celle d'une infrastructure de radars et de postes de commandement hautement perfectionnés. Harcelé par les forces aériennes stratégiques alliées, le Reich met en place un dispositif de défense aérienne redoutable fondé sur les mêmes principes. Les raids nocturnes conduits par le Bomber Command de la RAF en territoire allemand contraignent l'adversaire à développeer une importante aviation de chasse de nuit, dont les principes d'action reposent sur les radars au sol ou éroportés et des stations de guidage terrestre. 

L'essor de la guerre aérienne stratégique et la nécessité pour les Alliés, attaquant de plus en plus profondément chez l'ennemi de se prémunir contre les assauts d'une aviation de chasse adverse praticulièrement active amenant les Anglo-Américains à mettre sur pied une puissante chasse d'escorte. Mais le prgrès dans ce domaine est relativement lent et des chasseurs d'escorte  à long rayon d'action (Thunderbolt et Mustang) ne sont engagés au combat que fin 1943-début 1944. Cette initiative entraine un déclin rapide de la chasse de jour allemande qui perd tout espoir de regagner la supériorité aérienne.

La chasse, plus que dans ses missions d'escorte et de défense aérienne, joue un rôle décisif dans la bataille entre Allemands et Alliés au-dessus de l'Europe occidentale de 1941-1944. Au terme de cette gigantesque confrontation où les protagonistes font preuve d'imagination tactique et d'innovation de toute sorte, les Anglo-Américains disposent de cette supériorité aérienne qui leur permet d'organiser d'amples débarquements. Dans cette guerre, l'aviation de chasse est étroitement associée à la bataille terrestre et à la guerre sur mer. Cette grande confrontation n'est pas seulement la confrontation de tactiques et de stratégie, mais beaucoup une confrontation industrielle. Comme sur mer, il s'agit pour les deux camps d'abattre plus de bâtiments que l'adversaire peut en construire. Dans les airs, cela signifie abattre le plus d'avions de chasse possible et sur terre, à l'aide des bombardiers, détruire les capacités industrielles. Notamment car ces usines allemandes sont pilonnées et pas les usines américaines ou britanniques, la bataille de l'air est gagnée par les Alliés au prix de très grandes pertes. Pertes pendant les combats aériens, pertes subies à causes des DCA, mais aussi pertes dues au problème numéro un : le ravitaillement et l'obligation de retourner, sitôt un rayon d'action atteint, à la base... Ce problème n'est résolu, par le ravitaillement en vol, que tardivement après la seconde guerre mondiale. 

 

   L'apparition et le développement du moteur à réaction constituent une révolution dans le domaine de la chasse. Avant même la fin du conflit, Allemands et Britanniques ont mis en oeuvre des chasseurs équipés de turboréacteurs. Mais les premiers combats entre chasseurs à réaction n'ont lieu qu'en 1950 pendant la guerre de corée.

Alors que l'emploi du réacteur et l'utilisation de nouvelles techniques de construction (nécessites en partir par l'adoption de ce moteur) améliorent les performances des appareils, la mise en service d'armements sophistiqués (missiles air-air et air-sol remplaçant les traditionnels canons et mitrailleuses) confère à la chasse une efficacité accrue. Cette nouvelle chasse menacée dans son existence, au cours des années 1950, par la concurrence des engins guidés, bénéficie de progrès ininterrompus dans le domaine de l'avionique (électronique embarquée). Les vitesses atteintes en combat aérien rendent impossible le tir visuel et il faut dire que ces vitesses mêmes rendent difficiles toute lutte entre chasseurs équipés de manière analogues. Le pilote en tout cas perd beaucoup de son champ d'initiative et doit être orienté vers la maitrise de ses outils électroniques. Il faut recourir à des radars télémétriques puis à des conduites de tir, d'abord analogiques ensuite numériques. En dépit de ces améliorations, la machine ne supplante pas selon les spécialistes l'élément humain, mais on peut en douter. Si certains conflits récents - guerre israélo-arabes, guerre du VietNam, guerre des Malouines - démontrent la persistance du combat tournoyant, les vitesses des missiles qui peuvent atteindre des objectifs situés à plus de 150 km de distance mettent à rude épreuve cette présence du pilote. Les projets d'avion sans pilote se multiplient dès les années 1980 et l'apparition aujourd'hui des drônes, s'ils ne constituent pas encore loin de là une solution de substitution, indique les progrès accomplis dans ce sens. 

  Aujourd'hui encore, mais est-ce dû à des entrainements de plus en plus sophistiqués des pilotes ou à un retard traditionnel de la tactique sur la technique (ou des "pesanteurs psychosociologiques"), les missions confiées à l'aviation de chasse se sont diversifiées, au point de donner naissance à des subdivisions nouvelles dans cette spécialité. L'intercepteur est ainsi un appareil voué aux missions de défense aérienne ; le chasseur de supériorité ou de suprématie aérienne est chargé d'éliminer les avions ennemis sur un théâtre d'opérations donné afin de s'assurer la maitrise du ciel ; le chasseur d'appui tactique est un appareils destiné à fournir de l'appui-feu aux forces terrestres en utilisant des armements air-sol ; le chasseur d'assaut est chargé d'attaquer des objectifs terrestres et de lutter contre les avions adverses après avoir largué ses charges.

On catégorise désormais les avions militaires en fonction des missions :

- chasse, interception ;

- attaque au sol ;

- guerre électronique ;

- bombardement tactique ou stratégique.

A côté et en complément de ces avions de chasse, des avions de soutien se multiplient :

- reconnaissance, surveillance, patrouille maritime ;

- transport de troupe, de matériels ;

- largage de parachutistes ;

- école, entraînement ;

- ravitaillement en vol.

  Non seulement les avions possèdent des caractéristiques différentes suivant les missions qu'on peut leur confier, mais aussi par rapport aux conditions de décollage et d'atterissage. Ainsi les avions des porte-avions sont différemment conçus de ceux qui ont la terre comme base. 

Le chasseur reste une composante majeure de l'arme aérienne. D'autant plus sans doute que la recherche d'un avion toutes-missions (qui aboutirait à une robotisation de l'avion de chasse) cède le pas, à la condition que la production d'avions très différents en nombre suffisant soit toujours possible, à des missions très différenciées, elles-mêmes requérant des compétences spécifiques des pilotes. 

Car l'élément qui détermine également le devenir de l'aviation de combat réside dans le coût de plus en plus important des avions, dont le nombre diminue à chaque programme d'armement. Le nombre d'appareils modernes que même les nations les plus riches peuvent s'offrir diminue inexorablement. L'armée de l'Air française a ainsi au 1er septembre 2011 un total de 247 avions de combat contre environ 550 au début des années 1980, et pour les 120 à 140 avions quittant le service dans les années 2010, elle n'en recevra sans doute que 70.

Cette raréfaction des unités en vol ou en état de l'être entrainent sans doute à terme le développement - déjà en vigueur dans certaines aviations - de logiques compensatrices : soutien d'un nombre d'avions important même si technologiquement obsolète, développement d'une aviation "leurre" qui exige tout de même d'être à la pointe scientifiquement, renforcement de l'interopérativité air-mer-sol, coopération (spécialisation) industrielle et militaire à plusieurs pays pour se répartir la fabrication et le suivi des différents types d'appareils, définition de la répartition des missions entre avions sans pilotes et avions pilotés (ce qui entraine des économies sur le plan de la formation et de l'entrainement)...

 

Patrick FACON et Arnaud TEYSSIER, Aviation militaire, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

 

ARMUS

 

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9 mai 2016 1 09 /05 /mai /2016 07:42

        Les lance-roquettes, dont les bazookas, peuvent être considérés comme armes d'appoint ou armes collectives suivant leur calibre, l'organisation et le poids du tube de lancement. Les projectiles sont du type autopropulsé, contenant leur propre dispositif de propulsion. La tête active est une charge creuse, montée sur un corps cylindrique creux contenant la charge propulsive et terminé à l'arrière par une tuyère centrale et un empennage de stabilisation. La vitesse initiale et, par conséquant, la portée utile de ces projectiles sont limitées par le fait que leur précision n'est acceptable que si la combustion de la charge propulsive est terminée avant qu'ils ne quittent leur tube de lancement, ce qui est loin d'être toujours le cas. Mais actuellement, dans le cadre du combat antichar, le principal problème concernant ces systèmes d'arme réside encore dans leur signature au départ du coup, c'est-à-dire dans les énormes flammes et quantité de gaz dégagées par la roquette. Cet aspect de leur mise en oeuvre condamne pratiquement leur emploi pour le combat en zone urbaine et plus particulièrement le tir de ces armes en enceinte close.

A cet effet, l'Allemagne a étudié un système évitant ces inconvénients ; il s'agit de l'Armbrust (arbalète) qui est un système portable (coup complet 6 kg) et jetable. Tiré à l'épaule, la portée maximale pratique du projectile serait de l'ordre de 300 mètres. La charge creuse d'un calibre de 60 mm a une capacité de perforation de l'ordre de 300 mm d'acier à blindage.

D'un autre côté, le système français, le lance-roquette antichar (LRAC) de 89 modèle F1 représente la tendance la plus courante. Il est composé de deux fardeaux dont l'un est jetable après le tir. Le tube lanceur pèse environ 5,5 kg et la munition avec son conteneur qui s'adapte au bout du tube environ 3 kg. D'une portée voisine de 400 mètres, le projectile a un calibre de 89 mm, ce qui lui confère un pouvoir de perforation d'au moins 400 mm. Cette arme est remplacée par l'antichar à courte portée (ACCP) qui a une capacité de performation supérieure à 600 mm et une portée utile voisine de 600 mètres lorsque le lanceur est monté sur un petit poste de tir.

   Les roquettes font partie de la panoplie des armes antichars (mais ont des usages plus larges), avec le canon sans recul et les missile. Elles désignent les projectiles autopropulsés mais non guidés (à l'inverse des missiles).

Elles peuvent être utilisées, avec des appareillages à chaque fois différent contre des formations de bombardiers (avec chronométrage, air-air, à partir d'avion ou sol-air, à partir d'un lance-roquette à terre), ou contre des chars (sol-sol ou air-sol, à partir d'avion). Les bombardiers peuvent, dans les airs, ne pas constituer les seules cibles : avions de tout genre peuvent être visés, qu'ils soient de combat ou de transport de troupes... Non seulement, le multi-usage est la règle mais leur conception est relativement ancienne : les premières roquables sont utilisées probablement en Chine aux alentours du XIIe siècle contre les invasions barbares ; en Europe l'Allemand Conrad HAAS conçoit et lance une roquette à plusieurs étages en 1529 en Roumanie...

   Elles sont lancées par des... lance-roquettes de poids, de calibres variables, surtout à usage anti-char, mais il n'est pas interdit de viser un hélicoptère ennemi par exemple, par des fantassins. Un fantassin supporte généralement la lance-roquette à l'épaule, généralement à genou à terre pour l'appui. Lorsqu'il tire avec un lance-roquette, il doit s'assurer que derrière lui aucun soldat "frère" ne s'y trouve, notamment les servants qui l'accompagnent, munis de roquettes de rechange... car au tir, les gaz de moteur fusée sont éjectés à l'arrière. Cette zone de dégagement n'est pas toujours... dégagée et dans le feu de l'action les tirs fraticides ne sont pas rares... Le servant doit aussi faire attention aux projections de poudre lors du lancement.  L'existence de cette zone très dangereuse interdit l'utilisation de la roquette en zone non dégagée comme un bâtiment par exemple... Les lance roquettes sont dotées dans les armées modernes d'organes de visée optique ou électonique...

Parmi ces lance-roquettes figure le populaire bazooka très utilisé pendant la seconde guerre mondiale d'abord par les forces américaines. C'est une des premières armes anti-char destinées à être utilisées par un fantassin. A faible coût de production, de conception simple et fabriquable rapidement, de poids réduit, le bazooka est aussi facilement copiable et est copié en grande série, et d'abord par l'armée allemande qui en produit de plus gros formats

   

 

     De manière générale, les armes légères antichars utilisent exclusivement des projectiles équipés de charges creuses. Ces charges sont des charges explosives spécialement adaptées à la perforation de plaques de blindage épaisses. Leurs effets secondairs sont pratiquement nuls. L'ogive et le système d'amorçage sont organisés pour que la partie avant de la charge, creusée en forme de cône et garnie d'un revêtement métallique spécial, se trouve au moment de l'explosion à une distance bien déterminée de la plaque (distance d'attaque). Le revêtement est alors projeté à très grande vitesse, de l'ordre de 8 000 à 9 000 mètres à la seconde, suivant l'axe de la charge, sous forme d'un dard porté à très haute température. La profondeur de pénétration est évidemment fonction du poids de la charge, mais surtout de son diamètre. Le trou de sortie est d'un diamètre beaucoup plus faible que celui de la charge. 

Les projectiles d'armes légères percent au moins 300 mm de blindage homogène. Les charges creuses perdant rapidement leur efficacité à partir d'une certaine vitesse de rotation, les projectiles qui en sont équipés ne peuvent pas être stabilisés par effet gyroscopique. Il serait exagéré de dore que la perforation de la caisse d'un véhicule blindé par une charge creuse d'une arme légère entraîne automatiquement sa destruction, mais il est à peu près certain que les produits projetés à l'intérieur du char, en provoquant un début d'incendie, contraignent l'équipage à une évacuation plus ou moins temporaire.

Les armes antichars étant destinées à la destruction d'objectifs mobiles ne peuvent être que ds armes à tir tendu. L'efficacité des charges creuses ne variant pratiquement pas en fonction de la vitesse d'impact, la portée utile de ces armes est limitée par leur précision et leur vitesse initiale. Il est couramment admis dans ce domaine de prendre, comme portée utile de combat sur véhicule en mouvement, celle qui correspond à une durée de trajet de 1,2 secondes. Compte tenu du poids relativement élevé des charges nécessaires, il est pratiquement impossible d'obtenir par effet canon des portées utiles supérieures à 50 mètres. Les armes antichars sont donc pour la plupart du type roquette, ou sans recul. Dans les deux cas, le recul de l'arme est nul ou faible, mais les projections de gaz vers l'arrière sont très importantes. Ces armes présentent donc deux inconvénients : elles manquent de discrétion, car le panache des fumées d'échappement est visible, et elles exigent un espace plus ou moins grand, libre de tout obstacle et bien entendu de tout combattant à l'arrière du tube de lancement. A noter que dans l'excitation et dans le feu du combat, des "accidents" peuvent facilement se produire, surtout si les servants se déplacent ensemble sur des véhicules groupés différents...

Il existe aussi des grenades à fusil antichars qui nécessitent l'emploi d'un fusil spécialement équipé pour ce genre de tir. (François AMBROSI)

 

   

      Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les missiles prennent une place de plus en plus importante dans les arsenaux de la plupart des armées. Ils sont utilisés à des fins soit stratégiques, pour atteindre des objectifs au coeur du territoire adverse,souvent situés à des milliers de kilomètres de leur point de lancement, soit tactiques, pour des combats se déroulant sur le champ de bataille où les cibles ne sont distantes que de quelques centaines de mètre à quelques dizaines de kilomètres. Le champ de bataille est aussi le théâtre d'opération des roquettes. 

Si missiles et roquettes, tous deux des fusées, sont également propulsés par des motreurs à réaction, ils se différencient surtout par la présence ou non d'un système de guidage. Un missile est guidé par un dispositif interne ou externe, alors qu'une roquette ne l'est pas. La probabilité d'atteinte de la cible par une roquette est donc plus faible que par un missile. Pour cette raison, les rayons d'action (portée) des roquettes restent faibles (quelques centaines de mètres) par rapport aux missiles. (Jacques VILLAIN).

  Un missile est donc un projectile autopropulsé et guidé constitué :

- d'un propulseur, moteur-fusée, réacteur (généralement statoréacteur), voire les deux (une fusée donnant l'impulsion de départ, avant d'être relayées par un statoréacteur ;

- d'un système de guidage externe (téléguidage) ou indépendant (autoguidage) ;

- d'une charge utile, charge militaire (explosive, incendiaire, chimique, biologique...), système électronique (drone de reconnaissance, missile scientifique ou expérimental) voire un simple poids pour équilibrer l'engin (missile cible) ou masse inerte (missile de propagande transportant des tracts). 

Le missile se déplaçant sous l'eau est appelé torpille.

 Il existe autant de variantes de missiles que de lieux d'envoi et de types de cibles (air, mer, terre), avec à chaque fois des variantes dans les équipements de leur environnement.

Des classifications existent mais l'imagination des techniciens et ingénieurs militaires est sans limite... On les distingue en fonction de leur lieu d'envoi/destination, de leur portée (très courte de quelques kilomètres, courte de quelques dizaines de kilomètres, longue jusqu'à une centaine de kilomètres), voire dans le cas de missiles porteurs de têtes nucléaires, tactique et stratégique,  ou en fonction de leur type de vol, balistique ou de croisière, ou encore en fonction de leur système de guidage.

  On consultera avec profit l'ouvrage de Guillaume BELAN et de Patrick MERCILLON, La saga des missiles européens (1945-2005), paru en 2005 aux Editions TTU-Certes. Régulièrement des revues spécialisées se font l'écho des améliorations technologiques.

  Sa conception est également très ancienne car des fusées récréatives ou de guerre sont signalées en chine dès le VIe siècle. A la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, des fusées à têtes explosives ou incendiaires sont testées dans les armées européennes. Mais le perfectionnement des canons durant la seconde partie du XIXe siècle entraine leur abandon. 

Durant la première guerre mondiale, l'armée allemande construit un biplan armé de torpilles lancé depuis un zeppelin, l'essaie en avril 1917, mais ne la déploie pas. Il serait intéressé de faire une recherche historique sur le couple zépellin-missile : il serait une illustration a contrario, puisque le zépelin est abandonné, de la solidarité technologique de nombreux armements si bien illustrée dans le cas du missile porté par avion. 

  Les premiers missiles opérationnels de l'Histoire sont utilisés par le Troisième Reich durant la seconde guerre mondiale. Mis au point dès 1932, ils sont utilisés d'abord notamment contre l'Angleterre (V1 et V2) en 1942-1944, et leur technologie est prise en compte (matériels et personnels) par les Etats-Unis dans le domaine des fusées spatiales et des missiles à longue portée.

   Les missiles téléguidés sont actuellement les armes antichars les plus puissantes dont peut disposer le fantassin. Le système Milan, dont l'exportation est tant vantée par les fabricants français et allemands puisqu'il est vendu à plus de 150 000 exemplaires, ou missile d'infanterie léger anti-char, est très représentatif de cette génération d'armes, qui s'étend du TOW (Tube, Opticaly, Wire) américain au SAGGER des pays de l'Est. Le Milan est un engin autopropulsé, filoguidé, équipé d'une tête militaire extrêmement puissante (capacité de perforation supérieure à la cible OTAN "triple char lourd", très convoité et très apprécié de toutes les armées non étatiques et étatiques du monde entier. Le missile atteint sa portée utile maximale, 2 500 mètres, en 13 secondes. Le poids de la munition en ordre de tir est de 11 kilos et celui du poste de tir voisin de 17 kilos. Le poste de tir comprend le système de visée, l'ensemble de mise à feu, la télécommande avec le calculateur associé.

Pendant toute la durée du vol du missile, le tireur maintient la lunette de tir pointée sur la cible en cours d'évolution et le poste de tir transmet automatiquement au missile, qui est suivi grâce à son traceur infrarouge, les corrections de vol, élaborées par le calculateur du poste de tir, nécessaires pour le conduire au but.

    

 

François AMBROSI, Armes légères, dans Encylopédia Universalis, 2014. 

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8 mai 2016 7 08 /05 /mai /2016 18:57

   L'auteur de Considération sur le gouvernement représentatif, écrit en 1859 une oeuvre qui complète et corrige ses vues sur la liberté, la tolérance, le gouvernement civil, la religion et la nature humaine. On Liberty (qui est un des trois essais publiés en même temps, avec Reprentative Government et The Subjection of Women) est la matrice qui donne sens à tout l'édifice politique de sa maturité, d'autant plus que John Stuart MILL (1806-1873) est en opposition avec les thèses défendues dans ses premières oeuvres. Si dans les années 30, MILL mettait en avant la liberté-autonomie et le rôle nécessaire des élites dans la représentation, sa pensée des années soixante repose sur une conception de la liberté-participation étendue d'une minorité à l'ensemble du corps social. 

   L'oeuvre de John Stuart MILL en général n'est pas bien connue du public intellectuel français, alors que dans le monde anglo-saxon, elle est quasiment incontournable. Une mauvaise traduction par exemple du Système de Logique est pleine d'approximations et introduit des contre-sens. Ce qui est d'autant plus dommageable qu'en ce début du 3ème millénaire, certains aspects de sa pensée trouvent une résonnance peut-être plus forte qu'auparavant. S'il est connu comme économiste et logicien, le penseur libéral britannique, l'un des derniers représentants de l'Ecole classique présente là une approche philosophique politique originale de l'utilitarisme et de l'empirisme. La séparation des sphères publique et privée, sa hiérarchisation des plaisirs dans la théorie utilitariste, son féminisme, sa logique inductive, son souci de la citoyenneté active constituent encore autant de sujets cruciaux dans le monde contemporain.

   On liberty se divise en cinq grandes parties : après une Introduction, la deuxième aborde la liberté de pensée et de discussion, la troisième l'individualité comme l'un des éléments du bien-être, la quatrième les limites de l'autorité de la société sur l'individu, avec pour dernière partie, des Applications.

Le texte est dense et requiert l'attention, encore plus dans la distance historique, mais il reste clair et concret. Il s'agit selon sa propre présentation de traiter comme sujet la liberté sociale ou civile, la nature et les limites du pouvoir que la société peut légitimement exercer sur l'individu. "Cette question, bien que rarement posée ou théorisée, influence profondément les controverses pratiques de notre époque par sa présence latente et devrait bientôt s'imposer comme la question vitale de l'avenir. (...). Je considère l'utilité comme le critère absolu dans toutes les questions éthiques ; mais ici l'utilité doit être prise dans son sens le plus large : se fonder sur les intérêts permanents de l'homme en tant qu')être susceptible de progrès. Je soutiens que ces intérêts autorisent la sujétion de la spontanéité individuelle à un contrôle extérieur uniquement pour les actions de chacun qui touchent l'intérêt d'autrui."

  Dans l'introduction, John Stuart MILL annonce que "le sujet de cet essai n'est pas ce qu'on appelle le libre arbitre - doctrine opposée à tort à la prétendue nécessité philosophique -, mais la liberté sociale ou civile : la nature et les limites du pouvoir que la société peut légitimement exercer sur l'individu. (...)". "La lutte entre liberté et autorité est le trait le plus remarquble de ces périodes historiques qui nous sont familières dès l'enfance, comme la Grèce, la Rome antique et l'Angleterre notamment. Mais autrefois, c'était une dispute qui opposait le souverain à ses sujets, ou à certaines classes de ses sujets. Par liberté, on entendait protection contre la tyrannie des souverains ; gouvernants et gouvernés tenaient alors des positions nécessairement antagonistes. Le pouvoir était aux mains d'un individu, d'une tribu ou d'une caste qui avaient acquis leur autorité soit par héritage soit par conquête, mais ne la tenait en aucun cas du peuple; et nul n'osait, ni ne désirait peut-être, contester leur suprématie, quelques fussent les précautions à prendre contre l'exercice oppressif qu'ils en faisaient. (...)". A partir du moment où le pouvoir était ressenti principalement comme dangereux, les "patriotes" s'efforçaient de le limiter. Soit par des immunités, libertés ou droits politiques particuliers, soit par l'établissement de freins constitutionnels, cette dernière méthode nécessitant une longue lutte. Il s'agit en tout cas de trouver le juste milieu entre indépendance individuelle et contrôle social. La seule raison légitime que puisse en fin de compte avoir une communauté pour user de la force contre un de ses membres est de l'empêcher de nuire aux autres. Il s'agit pour l'auteur de parcourir les doctrines sur ce sujet et de choisir ou d'en construire une qui garantisse la liberté.

  Il faut pour cela établir les modalités de la liberté de pensée et de discussion, théorisier ce qu'est l'individualité comme un des élémens du bien-être et délimiter l'autorité de la société sur l'individu. Il le fait en prenant appui de nombreuses situations historiques ou puisés dans la vie de ses contemporains.  

Mais on ne peut en rester à la théorie, c'est pourquoi il consacre de longues lignes à des Applications de ses principes. "Ces maximes sont les suivantes : premièrement, l'individu n'est pas responsable de ses actions envers la société, dans la mesure où elles n'affectent les intérêts de personne d'autre que lui-même. Pour leur propre bien, les autres peuvent avoir recours aux conseils, à l'instruction, à la persuasion et à la mise à l'écart : c'est là la seule façon pour la société d'exprimer légitimement son aversion ou sa désapprobation de la conduite d'un individu. Deuxièmement, pour les actions portant préjudice aux intérêts d'autrui, l'individu est responsable et peut être soumis aux punitions sociale et légale, si la société juge l'une ou l'autre nécessaire à sa propre protection." Il prend comme exemple la vente des toxiques (ce qui prend une résonnance très actuelle pour nous), l'ivresse, l'oisiveté, les atteintes à la décence... Mais il va plus loin que la responsabilité des actes nuisibles commis par une personne ; il y a aussi la responsabilité des actes nuisible commis par autrui sur ses conseils.

La nécessité pour la société d'imposer l'éducation universelle pose la question du contenu de l'enseignement, de la façon d'enseigner, de qui enseigne, des sanctions aux examens. Il se méfie de l'éducation imposée par l'Etat, et s'il existe un personnel suffisant et qualifié dans un pays, autant leur confier cet enseignement. Vers la fin, il pose une série de questions sur les limites de l'intervention du gouvernement, plus seulement à propos de la restriction des libertés, mais de leur encouragement. 

"Les objections contre l'intervention du gouvernement, quand elle n'implique pas une violation de la liberté, peuvent être de trois sortes.

La première s'applique quand la chose à faire est susceptible d'être mieux faite pas les individus que par le gouvernement. En général, personne n'est mieux à même de diriger une affaire, ou de décider par qui ou comment elle doit être conduite, que ceux qui y sont personnellement intéressés. ce principe condamne les interventions, autrefois si fréquentes, des législateurs ou des fonctionnaires dans les opérations ordinaires de l'iindustrie. Mais cet aspect du sujet a été suffisamment développé par les économistes politiques et n'est pas principalement lié aux principes de cet essai.

La seconde objection se rattache plus étroitement à notre sujet. Dans de nombreux cas, bien que la moyenne des individus ne puissent pas faire certaines choses aussi bien que les fonctionnaires, il est néanmoins souhaitable que ce soit eux qui les fassent, et non pas le gouvernement, afin de contribuer à leur éducation intellectuelle, de fortifier leurs facultés actives, d'exercer leur jugement et de les familiariser avec les sujets dont on les laisse ainsi s'occuper. C'est là la principale, mais non l'unique recommandation du jugement par jury (pour les cas non politiques) des institutions libres et populaires à l'échelon local et municipale, d'entreprises industrielles et philanthropiques par des associations volontaires. ce ne sont pas là des questions de liberté, et elles ne se rapportent que de loin à ce sujet ; mais ce sont davantage des questions de développement. Il ne nous appartient pas ici de nous étendre sur l'utilité de toutes ces choses en tant qu'aspects de l'éducation de la nation, puisqu'elles font partie en vérité de l'éducation particulière du citoyen, la partie pratique de l'éducation politique d'un peuple libre. Elles tirent l'homme du cercle étroit de l'égoïsme personnel et familial pour le familiariser avec les intérêts communs et la direction des affaires communes ; elles l'habituent à agir sur des motifs publics et semi-publics, et à orienter sa conduite à des fins qui le rapprochent des autres au lieu de l'en isoler. Sans ces habitudes et ces facultés, une constitution libre ne peut ni fonctionner ni se perpétuer, comme le montre trop souvent la nature transitoire de la liberté politique dans les pays où elle ne se fonde pas sur une base assez solide de libertés locales. La direction des affaires purement locales par les localités, et celle des grandes entreprises industrielles par l'union de ceux qui les financent volontairement se recommandent en outre par tous les avantages qui, comme nous l'avons montré dans cet essai, sont inhérents au développement individuel et à la diversité des façons d'agir. Les opérations du gouvernement tendent à être partout les mêmes. En revanche, les individus et les associations volontaires produisent une immense et constante variété de tentatives et d'expériences. Ce que l'Etat peut faire utilement, c'est de faire office de dépositaire et diffuseur actif des expériences résultant des nombreux essais. Sa tâche est de permettre à tout expérimentateur de bénéficier des expériences d'autrui, au lieu de ne tolérer que les siennes.

La dernière et la plus forte raison de restreindre l'intervention du gouvernement est le mal extrême que cause l'élargissement sans nécessité de son pouvoir. Toute fonction ajoutée à celle qu'exerce déjà le gouvernement diffuse plus largement son influence sur les espoirs et les craintes, et transforme davantage les éléments actifs et ambitieux du public en parasites ou en comploteurs. Si les routes, les chemins de fer, les banques, les compagnies d'assurances, les grandes compagnies à capital social, les universités et les établissements de bienfaisance étaient autant de branches du gouvenrment ; si, de plus, les corporations municipales et les conseils locaux, avec tout ce qui leur incombe aujourd'hui, devenaient autant de départements de l'administration centrale ; si les employés de toutes ces diverses entreprises étaient nommés et payés par le gouvernement et n'attendaient que de lui leur avancement, toute la liberté de la presse et toute la constitution démocratique n'empêcheraient pas ce pays ni aucun autre de n'être libre que de nom. Et le mal serait d'autant plus grand que la machine administrative serait construite plus efficacement et savamment, et qu'on aurait recours aux procédés les plus habiles pour se procurer les mains et les cerveaux les plus qualifiés pour la faire fonctionner. (...) Si toutes les affaires de la société qui nécessitent une organisation concertée, ou des vues larges et englobantes, étaient entre les mains de l'Etat, si toutes les fonctions gouvernementales étaient universellement remplies par les hommes les plus capables, alors toute la culture au sens large, toute l'intelligence pratique du pays (...) seraient concentrés en une bureaucratie nombreuse, bureaucratie dont le reste de la communauté attendrait tout : les conseils et les ordres pour les masses, l'avancement personnel pour les intelligents et les ambitieux. Etre admis dans les rangs de cette bureaucratie, et en gravie les échelons une fois admis, tels seraient les seuls objets d'ambition. Sous ce régime, non seulement le public extérieur est mal qualifié par manque d'expérience pratique pour contrôler et critiquer, le système bureaucratique, mais, même si les hasards du fonctionnement naturel d'institutions despotiques ou démocratiques porent au sommet un ou plusieurs dirigeants réformateurs, aucune réforme contraire aux intérêts de la bureaucratie ne peut être adoptée. Telle est la triste condition de l'empire russe, comme le montrent les comptes rendus de ceux qui ont pu l'observer. (...). Dans des pays d'une civilisation plus avancée et d'un esprit plus insurrectionnel, les gens, habitués à attendre que l'Etat fasse tout pour eux - ou du moins à ne rien faire par eux-mêmes sans que l'Etat leur en ait non seulement accordé la permission, mais indiqué la marche à suivre -, ces gens tiennent naturellement l'Etat pour responsable de tout ce qui leur arrive de facheux, et lorsque les maux excèdent leur patience, ils se soulèvent contre le gouvernement et font ce qu'on appelle une révolution ; après quoi, quelqu'un d'autre, avec ou sans l'autorité légitime de la nation, saute sur le trône, donne ses ordres à la bureaucratie, et tout reprend comme avant, sans que la bureaucratie ait changé et que personne soit capable de la remplacer.

Un peuple habitué à mener ses propres affaires offre un spectacle tout différent. En France, où une grande partie des gens ont fait leur service militaire et où beaucoup d'entre eux ont au moins le grade de sous-officier, il se trouve dans toutes les insurrections populaires quelques personnes compétentes pour en prendre le commandement et improviser un plan d'action passable. Ce que sont ls Français dans les affaires militaires, les Américains le sont dans toute sorte d'affaires civiles (...). Voilà comment devrait être tout peuple libre : il ne se laisser jamais asservir par aucun hiomme ou groupe d'hommes parce qu'il est capable de s'emparer et de tenir les rênes de l'administration centrale. Aucune bureaucratie ne peut espérer contraindre un tel peuple à faire ou à subir ce qui ne lui plait pas. Mais là où la bureaucratie fait tout, rien de ce à quoi elle est réellement hostile ne peut être fait. La constitution de tels pays est une combinaisons de l'expérience et des talents pratiques concentrée en un corps discipliné, destiné à gouverner les autres ; et plus l'organisation est parfaire en elle-même, mieux elle réussit à attirer et éduquer dans son sens les gens les plus brillants de toutes les classes de la société, plus l'asservissement de tous, y compris des membres de la bureaucratie, est complet. car les gouvernants sont autant les esclaves de leur organisation et de leur discipline que les gouvernés ne le sont des gouvernants. (...). 

Il ne faut pas oublier non plus que l'absorption de toutes les grandes intelligences du pays par la classe gouvernante est fatale tôt ou tard à l'activité et au progrès intellectuel de cette classe elle-même. Liés comme le sont ses membres à faire fonctionner un système qui, comme tous les systèmes, procède dans une large mesure par des règles fixes, le corps des fonctionnaires est continuellement tenté de sombrer dans une indolente routine ; ou s'ils sortent de temps à autre du système, c'est pour se lancer dans quelque embryon de projet qui a frappé l'imagination d'un des membres influents de ce corps ; et le seul moyen de contrôler  ces tendances très proches, bien qu'apparemment opposées, le seul moyen de maintenir les intelligences de ce corps à bon niveau, c'est de rester ouvert à la critique vigilante, indépendante et formée elle aussi de grandes intelligences. C'est pourquoi il faut pouvoir former de telles compétences en dehors du gouvernement et leur fournit les occasions et l'expérience nécessaires pour concevoir un jugement correct dans les affaires pratiques. Si nous voulons avoir en permanence un corps de fonctionnaire habile et efficace - et par-dessus tout susceptible de créer le progrès et disposé à l'adopter - et si nous ne voulons pas que notre bureaucratie dégénère en "pédantocratie", il ne faut pas que ce corps absorbe les emplois qui forment et cultivent les facultés requises pour gouverner les hommes.

Savoir où commencent ces maux si redoutables pour la liberté et le progrès humains, ou plutôt savoir où ils commencent à l'emporter sur les bienfaits, lesquels naissent de l'usage collectif de la force sociale et des directives de ses chefs officiels et visent à supprimer les obstacles à notre bien-être ; bref, garantir autant que possible les avantages de la centralisation politique et intellectuelle, sans pour autant détourner dans les voies officielles une trop grande proportion de l'activité générale - voilà une des questions les plus difficiles de l'art de gouverner. C'est dans une large mesure une question de détails, où les considérations les plus nombreuses et les plus variées doivent être prises en compte, et où l'on ne peut poser de règles absolues. Mais je crois que le principe pratique sur lequel repose notre salut, l'idéal à ne pas perdre de vue, le critère de jugement de tous les dispositifs inventés pour vaincre la difficulté, peut s'exprimer ainsi : la plus grande dissémination de pouvoir conciliable avec l'efficacité ; mais la plus grande centralisation possible de l'information et sa diffusion plus grande à partir du centre. Ainsi il y aurait l'administration municipale - comme dans les Etats de la Nouvelle-Angleterre - un partage très oigneux entre les fonctionnaire de chaque localité de toutes les affaires qu'on aurait pas avantage à laisser aux mains des personnes directement intéressées ; mais à côté de cela, il y aurait dans chaque département des affaires locales, une superintendance, formant une branche du gouvernement général. L'organe de cette superintendance concentrerait, comme en un foyer, toute la variété des informations et expériences provenant de la direction de cette branche des affaires publiques dans toutes les localités, ainsi que de tout ce qu'on fait d'analogue dans les pays étrangers et de ce qu'on peut tirer des principes généraux de la science politique. Cet organe central aurait le droit de savoir tout ce qui se fait, et sa mission serait de rendre disponibles ailleurs les connaissances acquises dans un endroit. Emancipés des préjugés mesquins et des vues étroites d'une localité de par sa position élevée et l'étendue de la sphère de ses observations, ses conseils auraient du même coup davantage d'autorité : mais son pouvoir réel, en tant qu'institution permanente, devrait se limiter, selon moi, à obliger les fonctionnaires à se conformer aux lois établies pour les diriger. Pour tout ce qui n'est pas prévu dans les règles générales, ces fonctionnaires devraient être laissés libres d'exercer leur propre jugement et d'en répondre devant leurs mandants. Pour la violation des règles, ils seraient responsables devant la loi, soit aux électeurs pour renvoyer les fonctionnaires qui n'auraient pas appliqué cette loi selon son esprit. Telle est, dans son ensemble, la superintendance centrale que le Bureau de la loi des pauvres est censée exercer sur les administrateurs du Conseil des pauvres dans tout le pays. Quelque soit l'usurpation de pouvoir que commette le Bureau dans ce domaine, elle est juste et nécessaire, puisqu'il s'agit de corriger les habitudes de mauvaise administration dans les questions qui intéressent non seulement les localités, mais toute la communauté, puisque nulle localité n'a le droit de se transformer par la déficience de son administration en un nid de paupérisme, susceptible de gagner d'autres localités et de détoriorer la condition morale et physique de toute la communauté ouvrière. Bien que les pouvoirs de coercition administrative et de législation subordonnée que possède le Bureau de la loi des pauvres (mais qu'il n'exerce qu'avec parcimonie étant donné l'état de l'opinion sur le sujet), soient parfaitement justifiables là où il y va d'intérêts nationaux de première importance, ils seraient totalement déplacés pour la surveillance d'intérêt purement locaux. Mais un organe central d'information et d'instruction pour toutes les localités seraient également précieux dans tous les départements de l'administration. Un gouvernement ne saurait se priver de cette sorte d'activité qui n'empêche pas, mais aide et stimule au contraire les efforts de développements individuels. Le mal commence quand, au lieu de stimuler l'activité et la force des individus et des associations, le gouvernement substitue sa propre activité à la leur ; quand, au lieu d'informer, de conseiller, et à l'occasion de dénoncer, il les enchaine à leur travail, ou leur ordonne de s'effacer pendant qu'il fait leur travail à sa place. La valeur d'un Etat, à la longue, c'est la valeur des individus qui le composent ; et un Etat qui sacrifie les intérêts de leur évélation intellectuelle à un peu plus d'art administratif - ou à l'apparence qu'ne donne la pratique - dans le détail des affaire ; un Etat qui rapetisse les hommes pour en faire des instruments dociles entre ses mains, même en vue de bienfaits, un tel Etat s'apercevra qu'avec de petits hommes, rien de grand ne saurait s'accomplir, et que la perfection de la machine à laquelle il a tout sacrifié n'aboutit finalement à rien, faute de cette puissance vitale qu'il lui a plu de proscrire pour faciliter le jeu de la machine."

   La fin du texte qui porte sur les Applications ne rend sans doute pas justice des conditions que John Stuart MILL met en avant pour que se développent le progrès et le bien-être. Il ne s'agit pas simplement d'élaborer un système de représentation politique permettant de sanctionner des politiques répressives ou inefficaces ou de voter pour des politiques favorables. Dans un système politique où l'élection et la délégation de pouvoirs seraient la règle. L'auteur est très méfiant sur une habitude électorale qui consiste à déléguer totalement une activité que pour lui les individus doivent constamment prendre en charge, par leur participation active aux affaires, qu'elles soient politique, sociales ou économiques. Le retranchement des individus sur les affaires privées au sens étroit du terme est la dernière et pire chose qui puisse arriver à un Etat. Un Etat fort, comme il l'écrit, suppose des citoyens actifs dans tous les domaines de la vie collective. 

 

     Pierre BOURETZ montre que si le point de départ de John Stuart MILL dans De la liberté est bien une réflexion sur les conditions, le sens de la réalisation du bonheur public, comme nombre d'autres auteurs de son époques, il développe une philosophie politique où l'intérêt individuel peut coincider avec l'intérêt général, pour les gouvernés comme pour les gouvernants.

    Le "peuple" qui exerce le pouvoir n'est pas toujours le même que celui sur qui on l'exerce et la volonté du peuple signifie en pratique la volonté de la part la plus nombreuse et la plus active du peuple. Du coup, le peuple peut vouloir opprimer une partie de lui-même, et la tyrannie peut renaître ,transformée, déplacée du despote solitaire à la majorité ou même à une minorité. S'il s'agit de la tension entre deux valeurs, le bonheur du plus grand nombre et l'autonomie de l'individu, le philosophe et économiste anglais ne penche pas simplement en faveur de la thèse la plus courante chez les utilitaristes, qui opposent à la notion d'équilibre des pouvoirs ou de gouvernements mixtes l'idée d'une souveraineté absolue d'un corps législatif qui exprimerait la volonté du peuple sous le seul contrôle de ce que BENTHAM nomme le "tribunal de l'opinion". A une thérie politique construire sur la valeur central du bonheur public et un édifice gouvernemental qui en découle directement, il oppose une autre valeur, la liberté, qu'il approche par le biais de celle de l'individu. Une liberté comprise sous deux catégories, la pensée et l'action. Pour qu'elle soit effective pour une majorité comme pour une minorité, il ne suffit pas seulement d'introduire dans l'édifice des pouvoirs un rôle accru pour cette minorité. Il faut dépasser la stricte opposition de l'individu et de l'Etat : il envisage pour cela la possibilité d'une auto-organisation du corps social. C'est en son sein que l'on peut trouver les ressorts de l'expression et du respect de la différence, lesquels ne peuvent se réduire à une simple tolérance par indifférence. Il s'agit, à l'ère des foules et de l'industrialisation qui tirent vers l'uniformité, l'égalité des conditions, forme insidieuse de despotisme, d'imaginer un nouveau rôle de la société. C'est dans l'activité de représentation que John Stuart MILL propose de trouver ce nouveau rôle.

    Cette activité de représentation se déploie dans la tension entre deux principes, celui d'une participation du peuple et celui d'une compétence des élites. Il s'agit d'aller au-delà de ce que prône TOCQUEVILLE (De la démocratie en Amérique) comme contrôle d'un gouvernement choisi par le peuple. Alors que dans les années trente, le jeune MILL était nettement du côté de la valorisation des élites contre la participation des masses (critique de la représentation de BENTHAN et de James, son père, MILL), le MILL mature reformule la question de la liberté, qui trouve ses fondements justement sur cette participation. Il n'accepte plus la doctrine de son Essai sur le gouvernement comme une théorie scientifique. Entre la liberté comme condition de la citoyenneté et la liberté comme procès, la médiation pour lui est claire, c'est l'idée de progrès. Or ce progrès ne peut être réel que si la participation du peuple, de la majorité comme de la minorité est effective. 

"Au couple protection des intérêts/bonheur du plus grand nombre, écrit Pierre BOURETZ, Mill a substitué celui de la réalisation de soi/la liberté. Le bonheur en la matière n'est pas évacué ni même replié sur la stricte jouissance des biens privés ; c'est la fiction du bonheur collectif décrété qui est refusée au profit de celui qui nait pour chacun de la liberté de pouvoir organiser sa vie et participer à la citoyenneté, dans une relation sans cesse ouverte à l'autre. C'est désormais la liberté qui est la valeur ultime, affirmée par l'individu et la société contre les pouvoirs du conformisme et de l'Etat, moteur d'un progrès qui marque la réalisation de l'homme en conformité avec sa nature. L'optimisme rationaliste de Mill conçoit la politique comme le moyen sans violence de ce progrès. La question surgit alors de savoir s'il suffit à envisager toutes les réponses à tous les problèmes posés. Le faut-il d'ailleurs, et le peut-on? La richesse de la pensée de Mill est de laisser le champ le plus vaste ouvert à l'expérience, de ne rien dire de plus que la possibilité de solutions à partir de principes simples et clairs.

Contre tout volontarisme politique qui tendrait à prétendre imposer au peuple son propre bonheur, la pensée politique de John Suart Mill met en avant l'exercice par chacun de sa propre autonomie, par la société de son gouvernement. A cette double condition, le bonheur gagné contre les croyances avance dans les pas de la liberté, cette liberté qui fait sortir l'homme de la solitude de ses intérêts privés afin qu'il trouve dans la société les moyens de donner sens à sa vie."

 

  Gilbert BOSS résume la conception de la liberté de John Stuart MILL, en reprenant la lecture de On Liberty.

 "(Il) défend la thèse que tout individu adulte a la droit de juger par lui-même de ce qui est bon pour lui, ainsi que de penser, de s'exprimer et d'agir selon son jugement, pour autant qu'il ne nuise pas ainsi à autrui. Il en résulte pour la société le devoir de laisser s'exercer chez chacun cette liberté d'opiner et d'agir à sa guise tant qu'il ne cause de tort à personne. La société ne doit pas intervenir dans cette sphère de l'action privée par la contrainte, ni par celle de la loi, ni par celle de l'opinion.

A l'origine de cette conception de la liberté, il y a le principe utilitariste, selon lequel le bien se définit de manière relative, en fonction du plaisir ressenti par les individus doués de sensibilité, de sorte que, dès qu'ils sont capables de juger, ils sont aussi les meilleurs juges de ce qui est le meilleur pour eux-mêmes et qu'on ne peut leur imposer à ce sujet un jugement étranger qy'à leur détriment.

Cependant, la définition de la sphère de la liberté qu'il faut accorder à l'individu ne va pas de soi. Il faut notamment tenir compte du fait que toutes nos actions, toutes nos attitudes peuvent nuire en un certain sens à autrui, et paraître donc justifier un contrôle totale de l'individu par la société. En effet, quoi que nous fassions, quelqu'un peut s'en offusquer et en éprouver un sentiment désagréable. Il fait donc éliminer de la catégorie des torts qui justifient une intervention par la contrainte ce type de déplaisir né d'une désapprobation, d'un dégoût, d'une répulsion quelconque face aux actes ou aux pensées d'autrui, sans quoi la sphère de liberté se réduirait à rien, obligeant chacun à se conformer en tout aux moeurs et opinions de la majorité. La défense de la liberté contre cette tendance au conformisme est particulièrement nécessaire dans les sociétés démocratiques, où se manifeste fortement le phénomène que Tocqueville a désigné du nom de tyrannie de la majorité.

Ceci dit, le vrai problème de la défense de la liberté morale et politique n'est pas seulement de faire reconnaitre le principe d'utilité, mais surtout de convaincre aussi de l'avantage qu'il y a pour la société de laisser l'individu libre en tout ce qui le concerne principalement lui-même. IL faut en effet persuader les gens du fait qu'il est préférable pour eux non pas seulement de pouvoir agir comme ils le pensent bon, ce qu'ils sont assez prêts à admettre, mais également de laisser autrui agir pour sa part contrairement à leur sentiment ou conviction à propos de ce qu'il convient de faire. Mill enteprend donc de montrer que non seulement chacun bénéficie du respect de sa liberté en évitant de devoir limiter ses plaisirs à ce que la moajorité des autres approouve, mais que, de plus, l'ensemble de la société tire un profit bien plus grand de cette liberté que de l'asservissement au conformisme. C'est, du côté de la pensée, la vérité déjà qui profite de la multiplication des idées et des critiques que produit une discussion entièrement libre. Or la connaissance et sa recherche sont non seulement hautement plaisantes pour ceux qui aiment s'y adonner, mais elles sont également utiles aux autres par tout ce qu'elles permettent de produire, des biens de consommation aux machines, des perspectives morales aux améliorations de l'ordre social et politique. Et du côté de la pratique, la liberté est tout aussi essentielle, déjà parce que les expériences sont nécessaires à la connaissance et à ses applications, et parce que, dans le domaine moral, elles s'offrent elles-mêmes au jugement des autres, pour servir de modèles ou d'avertissement, selon qu'on les voit bien ou mal réussies.

Contrairement à ce qu'on pourrait croire à première vue, cette liberté n'isole pas l'individu, car elle comporte de manière essentielle la liberté d'association, qui signifie d'un côté que chacun a le droit de s'associer à d'autres à son gré, et d'autre part qu'aucune communauté ne peut s'approprier les individus et leur refuser la liberté de se dissocier et de choisir d'autres associations. Cela vaut également pour les membres majeurs des familles, et implique une attention à l'éducation des enfants qui leur permette d'accéder à la liberté; y compris par rapport aux liens familiaux.

Remarquons enfin que si Mill voit bien certains rapports entre la liberté morale et politique qu'il défend rigoureusement, d'une part, et la liberté économique d'autre part, il refuse d'identifier les deux questions, et conçoit une restriction plus grande de la liberté dans le domaine de l'économie, de sorte qu'il faut distinguer dans sa pensée entre le libéralisme politique et le libéralisme économique."

   On peut préférer l'analyse plus politique de Pierre BOURETZ à l'autre plus morale de Gilbert BOSS. En effet s'il développe autant les aspects moraux que politique de la liberté, John Stuart MILL considère que la participation des individus aux affaires collectives qui les intéressent est une condition "dure" de cette liberté. Sans cette participation politique, la liberté au sens moral risque de devenir lettre morte. L'analyse de Henry M MAGID de l'ensemble de son oeuvre penche dans ce sens. Dans son oeuvre, John Stuart MILL insiste beaucoup sur l'éducation du peuple. Les élites douvent éduquer les fractions les plus ouvertes du peuple à s'occuper de leurs affaires, elles-mêmes devant éduquer les parties les moins aptes de la population à participer à la gestion de ces affaires. Il y a une dynamique démocratique dans l'acitivité d'éducation : éduquer le peuple à la prise de possession de ses propres affaires, c'est l'éduquer à la liberté. L'éduquer, c'est le libérer. Cette éducation est la meilleure garantie d'émancipation à l'égard des bureaucraties, car sans cette participation, les individus attendent tout de l'Etat et de leurs mandants. Toute la recherche de John Suart MILL est tendue pour éviter l'apparition d'une dictature, que celle-ci soit celle de la majorité, celle de la minorité ou celle de l'Etat. C'est dans les termes pratiques - la liberté par l'action - qu'il voit le salut, bien plus que dans des garanties étatiques de la liberté de pensée. 

 

John Stuart MILL, De la liberté, traduction de Laurence LENGLET à partir de la traduction de Dupond WHITE en 1860, Préface de Pierre BOURETZ, Gallimard, 1990, www.uqac.ca Les classiques en sciences sociales (à noter qu'on y trouve aussi d'autres oeuvres de MILL, téléchargeables également).

 

Henry M MAGID, John Stuart MILL, dans Histoire de la philosophie politique, PUF, 1999. Gilbert BOSS, John Stuart Mill article Liberté dans Le Vocabulaire des Philosophes, Supplément I, Ellipses, 2006. Pierre BOURETZ, La liberté, dans Dictionnaire des Oeuvres politiques, PUF, 1986. 

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Published by GIL - dans OEUVRES
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7 mai 2016 6 07 /05 /mai /2016 14:00

  Loin d'être d'une conception moderne, le char n'est que la tentative de réalisation d'un vieux rêve militaire ; celui du retour du chevalier invincible, comme variante de l'arme absolue. Depuis que la chevalerie a disparu, faute de pouvoir conférer à la cuirasse du cavalier toute sa glorieuse puissance invincible (à cause d'ailleurs des armes de jet, qui soit conduisent à l'anéantissement du chevalier, soit à le transformer en défense statique figée). C'est principalement pour rompre la logique des tranchées et des retranchements, comme celui des rafales de balles ininterrompues, que pendant la première guerre mondiale, est mise en oeuvre un engin blindé armé capable de franchir en une vitesse raisonnable une certaine longueur de terrain, devant les fantassins qu'il protège, avant les manoeuvres de "déblaiements". 

   Pour comprendre l'invention des véhicules blindés, il faut revenir à la période préindustrielle de l'Europe, au cours du XVIIIe siècle, marqué en sa fin par de grandes inventions, comme la machine à vapeur de Watt, les ballons des frères Montgolfier, le télégraphe de Chappe, inventions à applications militaires (du moins sur le papier dans un premier temps) immédiates. Reposant sur le principe inventé par l'ingénieur français Nicolas Joseph Cugnot en 1770, les premiers véhicules automobiles performants ne voient régulièrement le jour qu'au lendemain de la guerre de 1870. En Allemagne, la société Otto et Langen développe un moteur à essence et bientôt les commandements sont séduits par les potentialités d'un véhicule militaire. Les premiers véhicules automobiles suscitent de grands intérêts en France et aux Etats-Unis, mais leur lenteur (dix kilomètres par heure) en réserve l'usage aux missions de liaison. Plus tard, lors de la guerre de Boers (1899-1902) en Afrique du Sud, l'armée britannique étudie un système mis au point par le colonel Dundonald consistant en une mitrailleuse Maxim montée sur une bouclier blondé sur un chariot à deux roues tracté par un cheval. De nombreuses tentatives couplent un peu partout le cheval et la mitrailleuse... (Patrice VENTURA)

    La conception du char n'est pas vraiment nouvelle et la fonction qu'en donne Léonard de Vinci en 1482 reste valable : "Je fabriquerao des chars couverts et inattaquables qui entreront dans les lignes ennemies avec leur artillerie et enfonceront toutes formations de troupes, si nombreuses soient-elles. L'infanterie pourra suivre, sans pertes et sans obstacles." Trois paramètres du char de combat apparaissent dans ce texte : la mobilité, la puissance de feu et la protection. Le projet, comme tant d'autres, restera dans les titoirs, parce que, jusqu'à la découverte du moteur à explosion, le problème du rapport poids-puissance reste sans solution. (Hervé de WECK)

   En France, vers 1902, l'armée crée un détachement d'automobilistes militaires, commandé par le capitaine Genty, chargé de prendre en compte tous les problèmes liés aux automobiles militaires, tant dans l'instruction de conduite que dans l'entretien, la maintenance et l'emploi. Lorsque la société Panhar et Levassor produit une automobile de 24 chevaux atteingnant 70 kilomètres par heure, le capitaine Genty en achète une pour le compte du détachement d'automobilistes et y adapte, à l'arrière, une mitrailleuse Hotchkiss : c'est la première automitrailleuse légère française. Très peu de temps après, en 1906, poursuivant des études dans le domaine du blindage, la société Charron, Girardot et Voigt (CGV) propose un véhicule entièrement blindé, surmonté d'une tourelle fermée et armée d'une mitrailleuse. Peu adapté aux déplacements en tout terrain, inconfortablement pour l'équipage confiné, ce véhicule a un coût près de huit fois supérieur à celui d'une automobile normale. La Russie en acquiert une douzaine, dont deux sont saisis par l'Allemagne sous couvert des douanes. (Patrice VENTURA)

  L'emploi des automitrailleuses est important dès le début de la première guerre mondiale et très rapidement les équipages recouvrent leurs voitures de plaques de blindage afin de se protéger des tirs ennemis.

   Afin que les fantassins puissent progresser, sans trop de pertes, dans le terrain bouleversé qui s'étend entre les tranchées de départ et l'objectif de l'attaque, sur un front figé dans une guerre de position, Anglais et Français, chacun de leur côté, étudient un véhicule blindé et chenillé, capable de combattre à courte distance les positions ennemies qui auraient résisté à la préparation d'artillerie. C'est l'artillerie d'assaut, complémentaire de l'artillerie de l'arrière. 

La Royal Navy dirige les premières recherches en Angleterre, ce qui explique d'ailleurs la trminologie utilisée dans les formations blindées (tourelle, équipage...). Grâce à l'appui de Winston Churchill, premier Lord de l'Amirauté, les prototypes, testés à partir de septembre 1915, débouchent sur la construction du premier tank dont 30 exemplaires se trouvent sur la Somme en septembre 1916. Entre la mise au point des premiers plans et l'utilisation par la troupe, il ne s'est écoulé que quatorze mois, ce qui explique les lacunes des chars et des équipages. En France, il faut toute l'énergie du Colonel Estienne, l'appui du Général Joffre pour que 130 "canons d'assaut" combattent au Chamin des Dames en avril 1917. Pourquoi faut-il des appuis si puissants pour aboutir, alors que l'urgence dure depuis au moins deux ans sur le terrain. C'est que le corps de cavalerie, dans toutes les armées du monde, ainsi que toute l'organisation derrière, s'oppose à la mise en oeuvre de ces "chevaux avec essence". Tant et si bien que celle-ci déploie elle aussi des efforts pour proposer ses propres chars tirés par des chevaux et que ses réalisations font l'objet de démonstrations qui accaparent beaucoup de temps dans les états-majors. Ce mélange de mépris à moitié aristocratique et la volonté de sauvegarder bien des situations sociales et économiques constituent les plus forts remparts contre l'évolution technique des armées. C'est le même schéma des mentalités qui s'opposèrent auparavant à l'abandon de la chevalerie malgré les progrès foudroyants des armes de jet et des armes à feu. Plus tard, on voudra, décidémment les schémas mentaux ont la vie dure, discuter de la place de ces chevaliers de métal dans l'armée...

   Les engins anglais ou français, en nombre insuffisant, subissent des pertes terrifiantes, ce qui les empêche de créer la surprise stratégique. Ces échecs rendent les Allemands sceptiques : en 1918, ils ne disposent que d'une soixantaine de blindés. L'industrie française lance tout de même un engin plus léger, le Renault FT, le premier à comporter une tourelle à révolution complète. Jusqu'à la fin du conflit, elle ne produit plusieurs milliers. Pourtant, la défaite de l'Allemagne ne s'explique pas par l'apparition des chars d'assaut qui restent encore peu fiables (trouables et peu manoeuvrables...).

   Après 1918, l'Angleterre opte pour des blindés qui reprennent les missions traditionnelles de la cavalerie. Les faveurs du commandement vont à des chars adaptés à la guerre coloniale, mais peu crédibles face à des armes modernes. En mai 1940, l'armée anglaise, n'aligne qu'une division blindée et 300 chars. Estienne et Fuller, qui insistent alors sur le rôle stratégique de la nouvelle arme sont oubliés. En France, les blondés servent surtout d'appuis à l'infanterie. Le colonel De Gaulle critique cette doctrine, mais n'est pas suivi, bien qu'en 1938, les autorités décident la constitution de divisions cuirassées. En mai 1940, elles sont au nombre de trois. Les chars sont très nombreux (et d'ailleurs l'Armée allemande n'en aligne qu'un nombre tout à fait voisin, soit  3 000 environ), mais dispersés dans les unités alors que les Allemands les concentrent dans des divisions blindées en bonne et due forme qu'ils lancent profondément en territoire adverse, devant attendre souvent plusieurs jours pour que l'infanterie les rejoigne. Ces chars allemands ont été testés en secret en Union Soviétique malgré les dispositions du Traité de Versailles. L'URSS a donc obligeamment (comme ses fournitures en matérieux et minerais d'ailleurs) permis à l'armée allemande d'acquérir la technicité et les tactiques nécessaires à sa propre invasion plusieurs années plus tard. Chose qui devrait tout de même inspirer les divers gouvernements qui livrent, pour des raisons économiques exclusivement, des armements à tout va qui se retrouvent dans les mains ennemies plus tard...

   La concentration des forces de choc, le binôme char-avion, la souplesse du commandement sont les raions des triomphes initiaux de la Wehrmacht. Ensuite ses adversaires s'adaptent : en 1942 le combat mécanisé change. Avant de lancer les chars en rupture, une coordination entre artillerie et aviation s'organise et rend plus compliquée - et plus sanglante - les victoires allemandes. Les progrès des armes anti-chars provoquent un resserrement de l'infanterie portée sur l'échelon blindé. Le rapport défavorable des forces oblige la Wehrmacht à adopter une stratégie défensive. Ses formations mécanisées apprennent à déclencher des ripostes ou des contre-attaques destinées à rétablir la situation dans les secteurs tenus par l'infanterie, ce qui devient de plus en plus aléatoire, à mesure que l'adversaire renforce sa supériorité aérienne.

   Les belligérants mettent au point des engins plus performants et mieux armés. La pièce de 88 mm du Tiger tire des munitions dont la vitesse initiale dépasse 1 100 m par seconde. Son poids atteint 57 tonnes, 22 de plus que le Sherman dont 49 000 exemplaires sortent des chaînes de production pendant la guerre. Les Américains, champions de la standardisation, monte ce char en trente minutes, à partir des éléments préfabriqués, compensant par le nombre la relative faiblesse de son canon et de son blindage. D'autre part, les blindés se diversifient pour mieux remplir leurs missions : chars de combat destinés au duel mécanisé, chasseurs de chars, en fait des pièces antichars mobiles, véhicules transporteurs de troupe chenillés ou semi-chenillés, engins de reconnaissance utilisant la roue ou la chenille, chars de dépannage, chars du génie. Les rapports poids-puissance, les blindages s'améliorent ; la pièce du Sherman est stabilisée ; des chars amphibies ou équipés de schnorchel peuvent franchir un cours d'eau dans la foulée. Le char moderne date du deuxième conflit mondial. Malgré son coût, il reste vulnérable, parce que résultat d'un compromis entre la protection, l'armement, la vitesse, l'autonomie et le coût.

   L'avènement des moyens de destruction massive, en particulier des armes nucléaires tactiques, susceptibles d'être engagés sur le champ de bataille, valorise toutes les catégories de blindés qui fournissent une bonne protection contre le douffle, l'effet thermique et le rayonnement gamma. Les équipages, dans leur compartiment de combats étanche, se trouvent aussi à l'abri des toxiques de combat. En revanche, le blindage traditionnel n'est pas efficace contre les neutrons de la même du même nom, qui sont mieux arrêtés par des atomes légers contenus dans les céramiques ou les plastiques des blindages multiples. A cause de leur mobilité les formations blindées peuvent rester dispersées jusqu'au moment où elles passent à l'action, ce qui leur évite de "justifier" un feu nucléaire. Enfin, seuls les véhicules chenillés conservent la possibilité de faire mouvement dans des terrains bouleversés par l'arme atomique. 

   C'est pourquoi l'ensemble des formations, sur les théâtres européens du moins, devant collaborer avec les chars de combat disposent d'engins qui assurent la protection nucléaire-bactériologique-chimique : véhicules transporteurs de troupes ou véhicules de combat d'infanterie le plus souvent amphibies, obusiers blindés, chars de DCA, cgars poseurs de point, chars de sapeur, blindés porteurs de missiles nucléaires tactiques. Il faut dire, qu'à travers manoeuvres inter-armées et simulations électroniques, les ingénieurs-concepteurs de véhicules blindés sont mis à forte contribution pour imaginer ce que peut être une bataille en "ambiance" nucléaire... sans que, heureusement, cela ait été expérimenté à échelle et situation réelles...

   C'est d'ailleurs les réelles batailles, comme pendant la guerre du Kippour en 1973, au cours de laquelle les belligérants subissent d'énormes pertes en blindés, qui remettent les spécialistes dans la réalité. Les missiles antiaériens ou antichars dominent alors les champs de bataille, remettant en cause le rôle prépondérant du char et de l'avion et même toutes les constructions tactiques autour du couple char-avion. L'armée israélienne, qui croit encore trop aux vertus de la guerre éclair, se fait alors surprendre par l'engagement massif de ces moyens. Leur généralisation rend indispensable la collaboration interarmes. Avec l'appui de l'artillerie et de l'aviation, l'infanterie mécanisée peut encore détruire ces missiles qui restent peu mobiles, avant que les chars de combat n'opèrent leur poussée... du moment que ces missiles ne deviennent pas mobiles, tirables simplement à partir d'un ou deux fantassins, bien plus légers et surtout... moins coûteux!

   Le char de combat continue - c'est son rôle depuis 1916 - à garantir sur le champ de bataille la mobilité tactique d'une arme lourde et de ses servants.

Quatre facteurs expliquent que le canon reste son arme principale, dont le calibre oscille entre 105 et 120 mm :

- Seul un chasseur de chars peut tirer un missile qui met plusieurs secondes pour atteindre sa cible et doit être guidé pendant son vol ;

- Le missile coûte beaucoup plus cher qu'un obus ;

- Le canon convient bien aux combats entre 2 000 et 2 500 mètres, distances d'engagement habituelles en Europe ;

- L'obus-flèche lui donne une efficacité encore plus grande.

   Si le blindage multiple augmente la protection, des appareils de conduite de tir (des micro-ordinateurs), des télémètres à laser assurent un touché au premier coup, que le char roule ou fasse un arrêt de feu. De nuit, des dispositifs infrarouges, des amplificateurs de lumière ambiante permettent d'y voir comme en plein jour. Sur route, le char de combat atteint une vitesse proche des 70 kilomètres à l'heure. Son autonmie est de 500 kilomètres. Bien qu'il nécessite toujours plus d'équipements électroniques et informatiques sophistiqués, son équipage n'est pas en voie de se faire remplacer par la machine, mais des projets existent dans ce sens. (H de WECK)

   Dans l'ensemble des recherches concernant l'armement terrestre, le char se taille la part du lion, mais une véritable course technologique est encore en cours entre le char de plus en plus coûteux et le missile de plus en plus performant. Nous sommes toujours dans la course entre l'épée et le bouclier, mais avec la différence que le char veut concentrer à la fois les capacités défensives et offensives. 

  Depuis la fin de la guerre froide et la chute de l'empire soviétique, l'affrontement des divisions blindées dans les grandes plaine d'Europe centrale et orientale est dépassé. La question de la pertinence des engins blindés dans une armée moderne se trouve de plus en plus posée. D'une forme de combat où s'affrontent face à face des unités blindées, on est plutôt passé à une forme de combat en zone urbaine, dans un style proche de la guérilla où l'ennemi est mobile, polyvalent et de mieux en mieux doté en armement. Mais le véhicule blindé reste une arme d'une puissance de feu redoutable encore indispensable, l'expérience dans plusieurs récents combats l'indiquent. (Patrice VENTURA)

    Mais surtout sans doute, le véhicule blindé est un excellent outil d'occupation d'une zone que l'on veut "sécuriser". Il protège un certain espace, de manière mobile, ses instruments à vord pouvant être modulé soit pour des situations de combat, soit pour des situations de surveillance. Et de plus, le char garde un impact psychologique certain, auprès de populations des zones occupées, comme le montre son usage dans des territoires au Moyen-Orient. 

 

Patrice VENTURA, Blindés (matériels) dans Encyclopedia Universalis, 2014. Hervé de WECK, Blindés, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

 

ARMUS

   

   

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Published by GIL - dans ARMEMENT
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5 mai 2016 4 05 /05 /mai /2016 15:45

   L'intolérance constitue une caractéristique de maints groupes politiques dans leur mode de fonctionnement et de maintes révolutions dans leur déroulement. Le prototype de l'intolérance politique est souvent identifié dans les modalités de la révolution française, elle-même considérée comme prototype de nombreuses révolutions politiques postérieures. 

    Comment, se posent la question nombre d'auteurs, analystes, politologues, sociologues, philosophes, la philosophie des Lumières, qui mettait la tolérance au centre de ses réflexions, a-t-elle pu engendré une révolution qui manifeste dans son déroulement une intolérance de plus en plus grande, avec des effets sanglants de plus en plus étendus ? Comment les mêmes exigences de la raison peuvent-elles inspirer à la fois VOLTAIRE et ROBESPIERRE? Comment a-t-on pu si véhémentement critiquer la religion au nom de la raison et instituer trente ans après une religion de la raison? Comment la raison a-t-elle pu en 1763 inspirer à Voltaire son Traité de la tolérance et justifier en 1793 l'intolérance de la loi des suspects? 

"S'agit-il, demande Nicolas GRIMALDI, professeur émérite à l'Université de Paris-Sorbonne, de circonstances malheureuses, de déviations? Ou n'avons-nous pas plutôt affaire à une aussi inévitable qu'insourmontable amphibologie de la raison? Tantôt l'humble raison implore de l'erreur le droit pour la vérité de prendre place dans le cortège public des autres opinions : elle revendique la tolérance. Tantôt la raison triomphante interdit tout droit à l'injustice et à l'erreur : c'est l'intolérance de la vérité."  

    L'auteur qui refuse les historiographies des générations spontanées de tyrans décrites souvent par des auteurs exempts de sympathie pour les idées révolutionnaires, tente d'apporter à cette question une réponse philosophique. Il est important également de se livrer à une fine recherche des parcours des chefs de la révolution et la manière dont ceux-ci pensent la morale, la religion et la politique. Il est important également de ne pas décontextualiser. Il est vrai que l'excuse de la citadelle assiégée (affirmée pendant la IIIe République par exemple à propos de la Révolution française) est facile et pas forcément étayée chronologiquement. Encore que les émotions populaires qui gouvernent tant de révolutions ont souvent du retard (ou de l'avance) sur les événements militaires. L'histoire des mentalités peut aussi être d'un grand secours pour comprendre cela. Des hommes et des femmes combattantes d'une révolution ne sont pas nés avec, ils emportent souvent dans leurs activités des modes de pensée et d'action importées des sociétés mêmes qu'ils combattent. Et dans une France catholique, où même dans les établissements d'enseignement se situant dans un climat intellectuel plus libéral que la dogmatique des Eglises dont ils dépendent, où la majeure partie de l'élite protestante tolérante est partie en exil, il n'est pas aisé de rechercher des modes de pensée et d'agir différents. Qui restent de manière parcellaire sur place toutefois (grâce à une circulation clandestine intense des écrits).

   Ce qui rassemble les auteurs des Lumières, et en fait un véritable réseau de solidarités, ne sont ni leurs philosophies propres, ni leur attitude envers l'existence d'une religion ou de Dieu, ni leurs opinions politiques ou leurs projets sociaux ou/et économiques, mais leur attitude par rapport à la religion (plus ou moins grand rejet) et leur combat contre l'intolérance religieuse.

"Ainsi le tout premier problème que se pose la philosophie des lumières fut-il celui de comprendre comment les Eglises chrétiennes avaient pu ordonner, organiser, institutionnaliser des persécutions aussi contraires aux commandements de Dieu qu'aux plus rudimentaires devoirs d'humanité. Comment avait-il été possible que la religion de la douceur et de l'amour eût inspiré l'impitoyable cruauté des Eglises? Ainsi posée, cette question va susciter d'interminables enquêtes sur les textes, l'histoire, les traditions. Se développèrent alors toutes sortes de recherches philologiques et généalogiques qui toutes avaient pour but d'élucider comment la doctrine s'était refroidie en dogmes, comment les dogmes s'étaient durcis en lois, et ces lois en contraintes."

En considérant toutes les oeuvres de la philosophie des lumières comme un corpus, Nicolas GRIMALDI  y décèle quatre théorèmes :

- L'intolérance n'est pas le propre des religions, mais seulement du christianisme.

- C'est cette intolérance qui déchire la société. Comme elle est la pire des pathologies sociales, l'Eglise qui l'entretien est un danger pour l'Etat.

- L'intolérance est la principale cause des malheurs de la société. La superstition est la principale cause de l'intolérance.

- Il y a une vraie religion. C'est celle que fonde la raison, et dont la tolérance est le premier commandement.

 C'est ce quatrième point qui forme l'articulation entre l'intolérance religieuse et l'intolérance politique. 

"Doctrinalement distincts, diversement ingénieux et subtils, plus ou moins incompatibles entre eux, occasion de tous les antagonismes et de toutes les excommunications quand ce n'est pas de toutes les exterminations, les dogmes font les sectes et les sectes déchirent l'humanité. Tout autre est pourtant l'enseignement de toutes les religions quand il s'agit des principes fondamentaux de la morale. Sur ce qui est bien et ce qui est mal, sur ce qu'il convient de faire ou d'interdire, toutes sont en effet d'accord. Leurs prescriptions sont même identiques là-dessus à celles de la raison. Aucune religion ne commande à ses fidèles autre chose que ce que sa raison prescrit également à tout homme (Jean-Jacques Rousseau). 

Si généralement et si constamment observé, un fait aussi patent suffit à prouver l'existence d'une vraie religion, indépendamment d'aucun dogme et d'aucun culte particuliers, mais d'une religion morale (l'expression et son commentaire est encore de ROUSSEAU, qui est, rappelons-le l'auteur de référence, bien plus que Voltaire, pendant la révolution française). Puisque tous reconnaissent ses commandements, elle est universelle. Puisque la raison l'impose à chacun sans qu'aucun ne s'y puisse soustraire, elle est vraie (la notion est celle de KANT). Puisqu'elle rassemble tous les hommes, les fait communier dans une même exigence de justice et de paix, garantit leur concorde et fonde leur confiance, elle est bonne. Puisqu'elle est si inhérente à la nature de l'esprit qu'il lui suffit de s'interroger pour se reconnaitre, indépendamment de toute situation et de toute circonstance, elle est naturelle. Puisque tous ses commandements se rapportent à la vie en société, il s'agit d'une religion civile. Telle est cette religion dans les limites de la simple raison que recouvre la philosophie des lumières, et que reconnaissent aussi bien Voltaire, De Jaucourt, Diderot, Rousseau ou Kant. 

S'il n'y a qu'une religion naturelle et universelle, alors qu'on observe tant de religions positives et particulières, c'est qu'il doit y avoir deux sources de la religion." L'ensemble des philosophes s'évertuent pendant ce siècle des lumières à distinguer ces deux sources. Ce qui caractérise l'une, c'est la paix et l'accueil de l'Evangile ; ce qui caractérise l'autre, c'est l'inquisition et la persécution. Ce qui caractérise l'une, c'est la tolérance et l'ouverture d'esprit, ce qui caractérise l'autre, c'est l'intolérance et l'esprit de dogme. En fin de compte, au-delà des nuances, "ne reconnaissant la dignité que morale, ni d'obligation que strictement éthique, en même temps que cette religion des lumières reconnait la liberté comme sa condition (Kant, la religion), c'est la tolérance qu'elle pose donc comme le plus essentiel des droits (Kant encore Sur le lieu commun) et le plus imprescriptible des devoirs (Rousseau, Sur la religion civile)."

"Or, poursuit notre auteur, cette religion des Lumières allait avoir son catéchisme : ce serait la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789, la même qui servirait de préambule à la Constitution de 1791. Garantissant la liberté de conscience et d'expression, elle interdit toute forme d'intolérance. Qu'il s'agisse effectivement d'une religion civile, cette Déclaration le rendait manifeste en déclarant ces droits non seulement "naturels" et "inaliénables", mais aussi "sacrés". Une nouvelle ère allait enfin commencer, affranchie du pouvoir coercitif des Eglises, sans superstition, sans fanatisme, sans privilèges, sans persécution, sans massacres. Ce devait être la religion de la liberté. Ce fut la Terreur. Deux siècles plus tard, et parfois sur des continents presque entiers, elle n'a toujours pas cessé."

   Cette Constitution de 1791, d'emblée, pose deux problèmes :

- Comme DIDEROT (Encyclopédie, article Intolérance) tous avaient fait une observation qui était aussi une dénonciation. C'est que la religion se passe aussi aisément de toute vertu que la vertu de toute religion. Pourquoi dans ces conditions, nommer "religion" et non pas simplement "morale" cet ensemble de principes éthiques que prescrit à chacun la lumière naturelle? En quel sens est-ce alors une véritable religion que tendait à fonder la philosophie des Lumières?

- D'où vient qu'aussitôt instituée cette religion des Lumières et de la tolérance se changea en la plus intolérante des religions? Quel est ce subreptice renversement?

  Trois raisons sont dégagées par Nicolas GRIMALDI pour lesquelles une telle "religion de la vérité" a pu se prétendre une véritable religion :

- Une raison éthique. Les droits de l'homme sont si originaires que le devoir de les respecter est aussi universel qu'absolu. Il ne peut y avoir contre eux intérêts ou circonstances qui vaillent. Qui se dressent contre ces droits sont "impies", Or à ce moment historique, existe un grand conflit de valeurs et de fidélités. Par une sorte de corollaire, cette transcendance, cette religion de la tolérance proclame une nouvelle intolérance religieuse. Soucieux de "ne point tolérer de dogmes opposés à la société civile", ROMILLY proscrit toute tolérance envers les athées "qui enlèvent aux puissants le seul frein qui les retienne, et aux faibles leur unique espoir" (Encylopédie, article Tolérance). Pas de liberté civile sans un strict respect des lois d'autrui ; pas de respect sans liberté morale ; pas de liberté morale si ce n'est pour une âme affranchie de tous les déterminismes de la nature. Mais quelle obligation y aurait-il pour une telle liberté si elle ne lui était pas imposée par un Législateur suprême et si son exécution ne devait être sanctionnée par un suprême Justicier, c'est-à-dire par Dieu même?

- Une raison psychologique. Il ne peut pas plus y avoir de devoir sans volonté que de volonté sans finalité. Du point de vue strictement moral, il va de soi que, l'impératif étant catégorique, l'intention doit être aussi insoucieuse de tout résultat que pure de tout intérêt. Mais il n'en va pas de même d'un point de vue psychologique.

"En effet il ne peut y avoir dans l'homme aucune détermination de la volonté qui puisse faire abstraction de sa relation à une fin" (Kant, La religion). Aussi ne peut-elle rien entreprendre sans s'interroger sur le résultat qui s'ensuivra, et, sur la part de bonheur qui lui en reviendra. Par ce fait, toute bonne volonté, c'est-à-dire toute volonté morale, si intéressée qu'elle soit à l'accomplissement du souverain bien dans le monde, ne peut que s'en remettre à une justice suprême de procurer à chaque homme autant de bonheur qu'en a mérité sa vertu. Or l'exercice d'une telle justice suppose l'existence d'un Etre Suprême, aussi omniscient qu'omnipotent. Cette idée d'un Souverain Législateur qui serait en même temps le Souverain Juge "surgit de la morale" (Kant toujours). Elle est, pour notre raison morale, un véritable besoin. Ce qui était une possibilité théorique devient alors une nécessité pratique. Voilà comment l'idée d'un Législateur suprême dont nos devoirs seraient les commandements devient inséparable de celle d'un monde moral. Si on admet que "l'accomplissement de tous les devoirs humains en tant que commandements divins constitue l'essentiel de toute religion", il s'ensuit que toute vie objectivement morale ne peut qu'être en même temps subjectivement religieuse. Sans cette foi en l'existence de l'Etre Suprême, la morale ne pourrait en effet qu'être désespérance (Rousseau). Pour ROBESPIERRE, "l'idée de l'Etre Suprême et de l'immortalité de l'âme est un rappel continuel à la justice ; elle est donc sociale et républicaine" (Discours du 18 floréal an II à la Convention). 

- Une raison liée à la nécessité de croire, car l'existence de Dieu ou d'un Etre Suprême ne peut être prouvée. Si notre espérance en l'existence et en la justice de Dieu n'autorise donc qu'une foi doctrinale, elle suffit toutefois à rendre cette foi morale aussi inébranlable que cependant subjective (Kant, Critique de la raison pure).

 

      On peut ajouter à cette argumentation de notre auteur, qu'une foi non partagée ne peut se suffire à elle-même. Il faut pour que cette foi existe et se conforte qu'elle soit confirmée par tout un cortège de manifestations collectives. Du coup, toute contestation de cette foi la menace dans son fondement, puisqu'il n'y a pas de possibilité de la faire reposer sur une preuve. C'est pourquoi le loi dite du 18 floréal qui institue la religion civile reconnait l'existence de l'Etre Suprême et de l'immortalité de l'âme, que le culte digne de l'Etre Suprême est la pratique des devoirs de l'homme, qu'il faut détester la mauvaise foi et la tyrannie, punir les tyrans et les traîtres, défendre les opprimés, et qu'il est institué des fêtes pour rappeler l'homme à la pensée de la Divinité et à la dignité de son être... Et dans la foulée de la Constitution civile du clergé, sont interdites toutes sortes de voeux religieux et supprimés les ordres contemplatifs. Ce qui permet de désaisir l'Eglise catholique de tout pouvoir temporel, et qui permet par la suite de se saisir de ses possessions matérielles.

C'est peut-être pour en rester seulement au niveau philosophique que l'argumentation exposée par l'auteur apparait seulement partiellement convaincante. Toutes les opportunités économiques provoquées par la Révolution ont une grande part dans l'adhésion de la majorité de la population parisienne à la Constitution civile du clergé.

Par ailleurs, si la philosophie des Lumières est réellement hégémonique durant tous ces événements, tous ses philosophes ne sont pas pour autant unanime pour l'établissement d'une religion civile, d'une institutionnalisation d'un déisme, et une fraction d'entre eux refusent de considérer ce déisme même comme une nécessité sur quelque plan que ce soit. Les philosophes matérialistes sont d'ailleurs rapidement visés par l'arsenal répressif de la Révolution.

   Les opportunés économiques évoquées ci-dessus, les mécanismes psychologiques mêmes du pouvoir politique sont pour beaucoup dans le "succès" de la Terreur. L'invocation constante de la République en danger, même quand les événements tournent presque définitivement en sa faveur à l'intérieur comme à l'extérieur, sous réserves du rôle des rumeurs populaires (la presse est florissante à l'époque, la très mauvaise surtout...), ne peut masquer ce que l'auteur nomme fort justement comme une vaste entreprise idéologique de regénération et de purification, suscitée par le fanatisme d'une nouvelle religion, qui a son calendrier, ses fêtes, ses cérémonies, ses saints, ses martyrs. Toutes manifestations collectives qui dérivent presque comme un décalque des manifestations antérieures de la religion catholique, de l'univers mental catholique dont sont imprégnés, qu'ils le veuillent ou non, les principaux acteurs de la Révolution française. 

 

   TOCQUEVILLE remarque qu'un des traits les plus caractéristiques de la philosophie des Lumières en avait été la frénésie réformatrice, frénésie qui s'amplifie sous la Révolution. Cela compte dans cette amphibologie de la raison décrite par notre auteur. Mais, là encore on ne peut s'en tenir au niveau philosophique pour comprendre comment une religion civile remplace une religion catholique : la précarité économique de nombreuses couches de la population, notamment urbaine, les incertitudes dues à la non-maitrise des cycles agricole, les ressentiments face aux injustices passées et les réglements de compte personnels ou collectifs comptent également dans le renversement idéologique.

De la tolérance on passe à l'intolérance, pour une raison qu'on ne peut aussi ignorer : la tolérance ne peut exister que si elle est partagée. Or, une des caractéristiques de cette période, c'est l'exacerbation de conflits socio-économico-politiques qui ne s'expriment plus que par la violence des armes. Il n'y a pas d'accord minimal pour un périmètre de tolérance, d'autant que le régicide signe définitivement l'antagonisme entre la République et la Monarchie. 

  Nicolas GRIMALDI conclue : "Parce que toute réalité sublunaire est un composé, unissant en lui la nécessité d'une forme à la contingence d'une matière, on se rappelle qu'Aristote avait développé, par réalisme, une philosophie de la précarité et une sagesse de l'opportunité. Toujours quelque infracassable noyau de contingence compromet ce que nous dispensent jamais de ce difficile équilibre entre trop exiger et trop consentir. C'est pourquoi, pour que l'action politique accomplisse la justice qu'elle s'assigne, il ne lui suffit pas de viser juste ; il lui faut encore quelque accointance avec les circonstances, l'art de mettre à profit le bon moment, du discernement, de l'à-propos, un heureux tour de main, la subtilité du doigté. Sans ce consentement et cette adaptation à la substantielle précarité du réel, la (prétendue) vérité est une bileversée, et la (prétendue) vertu une folie. Car quelle vertu y-a-t-il à n'être incorruptible qu'en étant criminel?

Comme si pouvait s'appliquer à Robespierre la critique qu'Aristote avait faite de Platon, les historiens interprètent le 9 thermidor comme une "revanche du social sur l'idéologie" (là, l'auteur rejoint FURET, La révolution française), comme une redécouverte de "l'indépendance et de l'inertie du social" par rapport à "l'idéologie terroriste". La force des choses aurait un peu brutalement rappelé aux idéologues qu'ils peuvent la méconnaitre mais non la supprimer. Du même coup, c'est le suvnolon, le mataxuv, qui reprennent le dessus : "l'à-peu-près des moyens et des fins", "la pesanteur prosaïque" des petites manigances et des grands profits ; en un mot "le Révolution des intérêts". Disparus les incorruptibles, finie la terreur, était venue l'heure des Ouvrard, des Barras, des Colot, des Tallien. Le pouvoir, le vol et l'impunité : enfin la liberté! Les lecteurs de Balzac, de Stendhal, de Tocqueville, et des petits journaux, savent que nous n'avons cessé de défendre, de restaurer, et surtout de célébrer cette précieuse liberté. Et voici la politique du rouet."

    Cette faible adéquation des fins et des moyens, comme le dit l'auteur, et aussi cette résurgence dans les creusets d'une religion et d'un pouvoir défunts, d'une autre religion et d'un autre pouvoir plus intolérants encore, l'oubli des aspirations premières d'une philosophie politique, que ce soit la philosophie des Lumières ou plus tard la philosophie politique marxiste des origines, pour la fabrication d'une autre philosophie politique répressive et sourcilleuse, on les retrouvent dans maintes révolutions politiques aux prémisses généreuses mais aux réalisations ténébreuses. Ce n'est pas pour rien qu'on a comparé à de nombreuses reprises les révolutions française et russe, parce que semble s'enchainer les mêmes logiques.

Il serait intéressant de faire le travail réalisé par Nicolas GRIMALDI pour les Lumières et la révolution française sur la philosophie politique marxiste et la révolution russe.

De même que les pires résultats de la révolution française ne font pas oublier les aspirations de la philosophie des lumières, les pires résultats de décennies soviétiques et pseudo-communistes ne peuvent faire oublier la philosophie marxiste. Mais comment ne pas voir l'intérêt d'un travail sur le personnel de la révolution russe, leur parcours, des séminaires à la révolution, pour préciser davantage encore les liens émotionnels et psychologiques que ces révolutionnaires russes entretiennent avec les habitudes de leur passé, transmis dans le cas d'institutions religieuses dont l'intolérance et les méthodes éducatives n'ont rien à envier aux institutions catholiques. On pourrait faire le même travail sur la révolution chinoise comme sur les révolutions d'Amérique Latine, qui permet de prendre en compte de nombreux contextes.

Là aussi, on ne pourra pas se contenter, pour comprendre les ressorts de l'intolérance politique, d'une analyse philosophique. L'intolérance religieuse ne constitue en définitive qu'une facette de l'intolérance en société, qui touche tous les domaines. Il est intéressant de comprendre les ressorts communs de ces deux formes d'intolérance religieuse et politique. Il n'est possible de le faire que dans une étude comparative et pluridisciplinaire de diverses révolutions aux idéaux d'origine généreux mais dont l'histoire nous indique à la fois l'échec et l'héritage, héritage qui interdit souvent de revenir aux anciennes formes politiques et religieuses, même si certaines forces le voudraient bien... Car il importe de s'intéresser à certaines permanences mentales et philosophiques comme aux modifications introduites par l'expérience politique. 

 

Nicolas GRIMALDI, Tolérance et intolérance de la raison à l'âge des lumières : la politique au rouet, Archive de philosophie du droit n°44, 2000. 

 

PHILIUS

 

 

 

 

 

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5 mai 2016 4 05 /05 /mai /2016 12:50

Mitraillettes et mitrailleuses constituent des armements qui tournent définitivement la page par rapport à l'aspect décisif que de tout temps avait l'engagement au corps à corps dans une bataille. En mettant l'accent sur l'arrosage sans volonté de précision fine des ennemis sur le champ de bataille, mieux, en démultipliant le tir sur des cibles bien définies, on entre dans une ère où la guerre ne peut plus être une affaire d'honneur, comme l'aimerait le croire encore, quand ces armes apparaissent, surtout à l'orée de la première guerre mondiale (mais beaucoup "oublient" l'expérience de la guerre de Sécession américaine), nombre d'officiers ou de sous-officiers de toutes les armes. Il s'agit là de détruire l'ennemi avant même, si possible, celui-ci ait vu le combattant. L'apparition de cette arme va de pair avec l'apparition des canons à grande distance ou des obusiers de toute sorte. Une guerre avec de telles armes exigent beaucoup de combattants car les taux de pertes immédiates s'accroissent dans de grandes proportions, alors qu'auparavant les blessés pouvaient encore nuire, même s'ils mourraient en nombre ensuite d'infections. 

 

  Le pistolet-mitrailleur ou mitraillette, arme à feu individuelle utilisant une cartouche de pistolet, possède une morphologie variée, allant de l'arme d'épaule à l'arme de poing avec actuellement bien souvent des crosses pliantes pour s'adapter à tous les usages. Apparaissant pour la première fois pendant la première guerre mondiale, elle est d'abord de faible puissance et dotée de munitions elles-mêmes de faible poids. La faible puissance des munitions permet de développer ces armes légères automatiques à la portée du fantassin ordinaire. Elle s'impose lors des assauts face à la mitrailleuse trop lourde pour être transportée.

   La mitrailleuse apparait bien avant sous une forme primitive, dès le XIVe siècle, où de nombreux ingénieurs tentent de créer une arme de défense tirant à haute cadence des projectiles légers. Si les premiers brevets sont déposés au XVIe siècle, elle n'est réellement utilisée qu'au XIXe siècle dans l'armée américaine. Elle est déployée loin des mouvements de l'infanterie, mais est utilisée surtout comme un canon tirant de la mitraille. Elle est utilisée de manière semblable lors de la guerre franco-prussinne de 1870-1871. Ce n'est qu'au début du XXe siècle que l'infanterie l'emploie, dans des compagnies de mitrailleuses créées au sein des régiments. Durant la première guerre mondiale, l'apparition des mitrailleuses modifie complètement le déroulement des opérations militaires, d'autant que les commandements s'assurent que lorsqu'elles sont employées, elles fournissent un feu continu pendant un certain temps. 

 

    La première mitrailleuse digne de ce nom est la Maxim de 1883, adoptée par les Britanniques, alimentée par bandes et pouvant tirer 500 à 600 coups par minute. Peu après, les autres armées l'adoptent, les Japonais l'utilisant contre les Russes, avec grande efficacité lors de la guerre de 1904-1905. On améliore à la fois sa cadence de tir (jusqu'à 1 000 coups par minute) et son calibre (le 12,7 se répandant dans l'armée américaine pendant la seconde guerre mondiale).

  Les mitrailleuses, à cause de leur poids, ne pouvaient se déplacer au rythme de l'infanterie, aussi en complément de celles-ci on produsit des armes plus légères ayant les mêmes qualités tactiques, mais portée par un seul combattant  qui peut tirer en se déplaçant.

La nature des cartouches fait l'objet de maintes recherches car la cartouche tronconique utilisée dans les armes à feu portative convient mal aux armes à chargeurs et notamment aux armes automatiques.

  Dans les années 1920, une nouvelle cartouche est mise au point avec plusieurs modifications suivant les armées, notamment l'armée allemande qui utilise alors une arme automatique fonctionnant avec emprunt de gaz en unpoint du canon, tirant coup sur coup ou par rafales, alimentée par des boites-charges de 25 cartouches. La vitesse pratique de tir de cette arme est de 200 coups par minute et elle pèse 8,930 kg. D'une grande robustesse et d'une sûreté de fonctionnement remarquable (l'enraillement étant un problème chronique de la mitrailleuse, qui chauffe vite), elle es supérieure aux armes de ce type en usage dans les autres armées.

  Les armes à tir courbe connaissent un regain d'intérêt dans les tranchées au cours de la Grande Guerre. Les crapouillots improvisés par les combattants sont par la suite remplacés par des mortiers, de même aux grenades de fortune bricolés par les poilus en raison de l'insuffisance des stocks de grenade sont substitués des projectiles produits de façon industrielle. C'est dans la recherche tous azimuts de projectiles que se situent ces improvisations, improvisations qui touchent également les mitrailleuses. Au rythme affolant des tirs et des victimes concomitentes, les mitrailleuses sont parfois abandonnées sur place par l'un ou l'autre camp qui n'a pas eu le temps de les déplacer, plus par absence de munitions correspondances qu'autre chose... 

  Dans l'entre deux-guerres, en dehors de l'apparition du pistolet-mitrailleur (mitraillette), il n'y a aucun progrès sensible dans le domaine des armes à feu légères. En 1936 est mis en service le fusil du capitaine MONTEIL (MAS 36, de la Manifacture de Saint-Etienne). il comporte un magasin de cinq cartouches alimentés par lame chargeur dans la boite de culasse, pèse 3,75 kg avec sa baïonnette cruciforme et mesure 1,02 mètres. cette arme est robuste, simple et très précise. Mais les autres armes françaises sont médiocres et le meilleur pistolet-mitrailleur est italien (Vilar Perosa de 1915). Ce PM est l'objet de modifications qui touchent surtout, dans toutes les armées, la cadence de tir, sa longueur et sa robustesse. Le compromis est difficile à trouver entre une arme robuste mais lourde et sa maniabilité par le maximum de combattant.

  Le PM, tirant par rafales, est bien adapté au combat rapproché, qu'il soit utilisé par un combattant de ligne ou par un membre des multiples guerillas existantes pendant les occupations lors de la seconde guerre mondiale.

     En 1944, la Wehrmacht se dote d'une arme révolutionnaire, le fusil d'assaut (Sturmgewehr ou STG), malheureusement un peu tard pour influencer sur le cours de la guerre (comme d'ailleurs une multitude de leurs armes "secrètes"). A chargement automatique, il combine les avantages du fusil et du pistolet-mitrailleur et peut tirer coup par coup ou par rafales à la vitesse de 800 coups/minute. Ensuite, après guerre, l'Allemagne, l'Espagne, le Portugal et la Suisse se dotent d'une arme de calibre OTAN 7,62 mm, dérivé du Mauser STG 45 M. L'Automat Kalachnikov soviétique de 1947, dit AK 47, s'inspire des STG 43 et 44. Adoptépar les démocraties populaires et de nombreux autres pays, c'est avec 35 millions d'exemplaires l'arme la plus répandue dans le monde. Le CAL belge de 1969, de calibre OTAN 5,56 mm, a été acheté dans 30 pays. Il existe aussi une version fusil-mitrailleur de cette arme. Le M 16 américain de 1951, adopté pendant la guerre du VietNam est la première arme à utiliser un petit calibre (5,56 mm). Il est alimenté par un chargeur de 20 cartouches et utilise une munition légère de 11,6 grammes. L'arme pèse seulement 3 kilogrammes. Depuis les années 1980 il y a une tendance générale à réduire le calibre et en même temps le poids de l'arme. L'AKS soviétique a un calibre de 5,45 et l'IW britannique de 4,85 mm. 

  L'armée française prend après 1945 beaucoup de retard sur les principales puissances militaires dans le domaine des armes à feu légères. Le rythme de dotation des armées d'armes légères (PM, fusil-mitrailleur...) est relativement lent, et ce n'est qu'en 1979 que la France se dote d'un fusil d'assaut. Le FAMAS modèle Clairon a un calibre de 5,56 mm, sa longueur est de 0,757 mètre et son poids de 3,7 kilogrammes, sa cadence de tir de 950 coups par minute. Il est doté d'un baïonnette et d'un manchon lance-grenades. Il utilise l'action directe des gaz sur une culasse non calée dont le recul est ralenti par un système amplificateur d'inertie.

   Pour lutter contre les chards, on utilisé longtemps les armes classiques, en employant des balles perforantes, mais celles-ci sont le plus souvent incapables de percer les blindages. La découverte de la charge creuse, également utilisée dans les mines, transforme complètement le combatantichar. Ces charges sont en effet capables de percer plusieurs dizaines de centimètres d'acier et encore davantage de béton et sont aussi également utilisées avec profit contre les blaukaus.

    Les roquettes autopropulsées par un carburant solide, puis les missiles remplacent avantageusement les mitraillettes ou les mitrailleuses pour percer les blindages. Les progrès dans ces blindages rendent d'ailleurs ces dernières obsolettes et déjà sur les champs de bataille  de la seconde guerre mondiale les combattants préfèrent de loin utiliser des bazookas. Ils réservent les mitraillettes pour l'assaut contre des fantassins (les grenades sont assez prisées également...) et les mitrailleuses placées en arrière pour la préparation de cet assaut...

   Les multiples perfectionnement des pistolets mitrailleurs en font des armes très maniables à portée de presque tout le monde, qu'il soit militaire ou civil, avec un entrainement réduit. Ce sont ces armes-là qui font le plus de dégâts parmi les civils lors des attentats ou des guérillas urbaines. L'ingéniosité ne s'arrête pas, car non seulement l'arme elle-même peut encore se perfectionner (notamment sur la question du refroidissement), mais l'utilisation de balles composites rend le PM très attractif, dixit la publicité des différentes firmes qui font de la communication à-tout-va le concernant. 

 

Gilbert BODINIER, armes à feu, dans Dictionnaire d'art et d'histoires militaires, PUF, 1988.

 

ARMUS

   

 

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Published by GIL - dans ARMEMENT
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