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16 juin 2020 2 16 /06 /juin /2020 15:30

    Le sociologue français François BOURRICAUD est un spécialiste en France de Talcott PARSONS et de l'Amérique Latine. D'obédience libérale, il est très critique à l'encontre des travaux de Pierre BOURDIEU. Il élabore tout au long de sa carrière le concept de l'acteur rationnel en collaboration avec Raymond BOUDON.

  

      Deux intérêts bien distincts donnent à l'oeuvre de François BOURRICAUD son orientation et son originalité. L'un se rapporte aux thèmes classiques de la philosophie morale et politique ; l'autre, aux problèmes nés du développement de l'Amérique latine, et plus particulièrement à ceux qui sont posés par le "cas péruvien". Ils sont présents dès l'élaboration de ses thèses pour le doctorat ès lettres. Soutenue en 1961; L'Esquisse d'une théorie de l'autorité envisage d'un point de vue synthétique une relation fondamentale - l'autorité étudiée par Maw WEBER et Theodor ADORNO ; la thèse complémentaire soutenue l'année suivante - Changements à Puno - est une étude de sociologie andine issue d'une enquête qui conduit son auteur chez les Indiens du lac Tilicaca. Ces intérêts se rejoignent dans une analyse sociologique, que François BOURRICAUD applique, en toute rigueur, aux différents aspects de la vie politique et sociale, à la société démocratique comme aux régimes totalitaires.

   Le sociologue, qui, par ces travaux, devient titulaire d'une chaire universitaire, est d'abord, comme la plupart de ses pairs, un agrégé de philosophie, enseignant dans le secondaire. Professeur au lycée d'Angoulème (1945-1947), il est ensuite assistant de sociologie à la faculté des lettres de Paris (1947-1950), puis Rockefeller fellow (1950-1952). Après avoir été chargé de mission par le CNRS et l'UNESCO au Pérou (1952-1954), il enseigne la sociologie jusqu'en 1966 à Bordeaux. Élu à l'université de Paris-Nanterre en 1966, il est l'année suivante - de mai 1967 à mai 1968 - conseiller technique au sein du cabinet d'Alain Peyrefitte, alors ministre de l'Éducation nationale. Finalement appelé, en 1969, à la sorbonne, où il donne ses dernier cours en 1991, François BOURRICAUD s'est très intéressé au destin de l'Université. L'évolution de l'enseignement supérieur après 1969 lui inspire un livre au titre significatif : Université à la dérive (1971). Celle des modes intellectuelles qui se sont succédé au cours des précédentes décennies est examinée dans un brillant essai "sur les intellectuels et les passions démocratiques". Le Bricolage idéologique (1980), Les vicissitudes de la vie politique, sont entre autres analyses, à l'origine d'un nouvel essai, Le Retour de la droite (1986), qu'une partie de la presse a mal accueilli : contrairement au souhait de son auteur, plusieurs commentateurs ne se sont pas avisés de ce que "l'opposition droite-gauche est susceptible de recevoir un autre sens que celui de l'affrontement partisan". Il faut noter que ses préférences idéologiques ne sont pas tout-à-fait les mêmes que celle de la plus grande partie des intellectuels d'alors...

   C'est cependant dans le domaine de la théorie sociologue que l'apport de François BOURRICAUD se révèle la plus remarquable. On lui doit ainsi le meilleur ouvrage sur la sociologie de Talcott PARSONS, L'individualisme institutionnel (1977), prolongement d'un choix de textes, paru en 1955, du grand sociologue américain. A l'oeuvre de ce dernier, son "présentateur" français demeure indéfectiblement fidèle ; lui aussi entend tenir conjointement compte des logiques de l'acteur et des conditions sociales de leur réalisation ; l'expression d'individualisme institutionnel" réconcilie selon lui précisément "deux inspirations parsoniennes, celle de l'objectivité de l'ordre social et celle de l'activité des individus".

    Son attachement à la sociologie de l'action explique son rejet du "sociologisme" et du "holisme". Il s'inspire notamment de travaux, peu connus en France, de Anthony DOWNS, Albert HIRSCHMAN et Mancur OLSON. Une défiance à l'endroit des interprétations globalisantes l'amène à s'intéresser au fonctionnement de l'ordre social selon Jacques RUEFF, auquel il rend hommage, avec Pascal SALIN, dans une anthologie richement documentée (1989).

    Son dernier ouvrage, publié dans Commentaires, a pour objet le "nouveau paysage idéologique", et tout particulièrement, dans les configurations molles qui le traversent, l'intérêt aujourd'hui témoigné à la morale. "Entendue tantôt comme la bonne vieille morale de nos pères", et tantôt comme une liste de droits "imprescriptibles et sacrés", elle devient une des figures obligées de la rhétorique politique". On voit bien là l'influence de l'ambiance "états-uniennes" des réflexions politiques et sociales, même si précisément l'utilisation ambigüe qu'il en perçoit et l'application disparate, rend la légitimité morale concentrée dans des noyaux durs, mais ne faisant pas système au niveau de la société toute entière. Sa connaissance des milieux politiques français de la IIIe République lui donne beaucoup d'éléments par ses conceptions politiques et sociologiques. (Bernard VALADE)

 

François BOURRICAUD, Éléments de sociologie de l'action, 1955 ; Esquisse pour une théorie de l'autorité, 1961 ; Changements à Puno. Étude de sociologie andine. Travaux et mémoires de l'Institut des Hautes Études de l'Amérique Latine, IX, 1962 ; pouvoir et société au Pérou, 1967 ; L'individualisme institutionnel, essai sur la sociologie de Talcott Parsons, 1977 ; Dictionnaire critique de la sociologie (avec Raymond BOUDON), PUF, 1982 ; Le retour de la droite, Calmann-Lévy, 1986.

Bernard VALADE, François Bourricaud, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

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16 juin 2020 2 16 /06 /juin /2020 10:38

       Le sociologue et philosophe français Raymond BOUDON est considéré comme le chef de file de l'individualisme méthodologique en France et comme l'un des plus importants sociologues français, même s'il est très contesté, de la seconde moitié du XXe siècle et du début du XXIe.

     Dans son maitre-ouvrage L'inégalité des chances (1973), il traite la question de la mobilité sociale, dont on s'étonne à l'époque quelle ne soit pas accélérée par la démocratisation scolaire, et veut montrer que le principal facteur d'explication de l'inégalité des chances scolaires est la demande d'éducation, c'est-à-dire l'ambition scolaire. Les résultats de son étude placent le facteur individuel devant celui de l'origine sociale, mis en avant par Pierre BOURDIEU comme facteur de reproduction sociale.

   Dans les débats qui agitent alors la sociologie française pendant plusieurs décennies, Raymond BOUDON se place en tête des "individualistes" qui s'opposent aux "structuralistes" menés mais pas seulement même s'il réserve à ce dernier ses principales attaques, par Pierre BOURDIEU, qui défend la liberté et la rationalité des choix des individus contre le déterminisme social, notamment marxiste.

Il enseigne pendant 35 ans à l'Université Paris-Sorbonne, et avec ses collaborateurs et fidèles fait la conquête de l'establishment de la sociologie française, appuyé par ses collègues de nombreuses universités étrangères, notamment Harvard aux États-Unis, Genève en Suisse ou Oxford en Angleterre. Parallèlement à ses activités d'enseignement, il fonde et dirige pendant près de 30 ans le centre de recherche GEMASS.

 

     Normalien agrégé de philosophie en 1958, nommé professeur de sociologie à la Sorbonne en 1967, membre de l'Institut en 1990, Raymond BOUDON a enseigne également régulièrement à l'université de Genève et connu une riche carrière internationale, enseignant aussi bien à Harvard, qu'à Chicago ou Oxford.

Il est demeuré très influencé par les études quantitativistes américaines et c'est d'ailleurs comme partisan d'une position "scientifique" en sociologie qu'il théorise l'approche quantitative, dans la foulée de Paul LAZARSFELD. Il s'en ainsi attaché à préciser des outils mathématiques dans l'analyse des faits sociaux. Raymond BOUDON s'est ensuite éloigné de cette position assez rigide pour défendre et illustrer un paradigme d'inspiration néopositiviste qu'il appelle, à la suite de Joseph SCHUMPETER, l'"individualisme méthodologique". Celui-ci repose sur l'ambition de "retrouver des structures générales à partir de l'analyse des phénomènes particuliers", au départ de ce qu'il appelle ensuite des "effets de composition" dans lesquels les individus investissent une rationalité incomplète, leur capacité d'information et de décision étant limités par les positions qu'ils occupent par rapport à d'autres individus. L'individualisme méthodologique s'oppose au holisme durkheimien (et aussi marxiste, en fait souvent la cible camouflée de ses attaques, souvent), pour lequel la totalité sociale rend compte de et détermine les comportements des parties, en l'occurrence les individus. Cette logique du social ne peut ignorer les conséquences non intentionnelles des actions agrégées, ce que Max WEBER avait appelé "paradoxe des conséquences" et que BOUDON rebaptise "effets pervers". Ce qui permet, en passant, nous le remarquons, de nommer tous ces conflits sociaux comme étant souvent des "effets pervers"... L'individualisme méthodologique postule que, pour les sociologues, étudier la société consiste non seulement à étudier les individus (ce qui est évident), mais aussi que l'explication des phénomènes qu'ils abordent - classes sociales, pouvoir, système éducatif, famine, etc. - réside dans des caractérisations individuelles, notamment psychologiques. Le débat au sujet de l'individualisme méthodologique reflète une certaine tension concernant la relations entre l'individu et la société. Actuellement, cette tension est fréquemment analysée en termes de "structure" et d'"agent" (agency), à l'exemple de la théorie de la structuration chez Anthony GIDDENS ou d'autres versions du constructivisme (théories de la construction sociale de la réalité).

  C'est contre le sociologisme et le culturalisme que se construit une sociologie d'instapiration libérale.

La position théorique de BOUDON, illustrée par de nombreux ouvrages, s'oppose notamment à ce qu'il appelle le sociologisme, illustré principalement par Pierre BOURDIEU, ainsi qu'au culturalisme, dont Clifford GEERTZ est le représentant dominant. Il dénonce dans le premier de ces travers le poids exagéré accordé au "social" investi du pouvoir de déterminer toutes les actions individuelles. Les individus seraient manipulés par les institutions et les structures au profit de la classe dominante, selon une vulgate marxisante qui a été largement répandue dans les années 1970. Dans le second travers, le déterminisme est accordé aux traits culturels transmis par des traditions, ce qui entraînerait une méconnaissance des phénomènes de pouvoir. Pour BOUDON, l'objet de la sociologie est d'élaborer des théories, qui, par l'analyse des systèmes d'interactions, doivent permettre de rendre compte des actions, tant logiques que non logiques, des individus. Cette sociologie est, dans la ligné de WEBER (selon BOUDON et ses collaborateurs), de nature compréhensive et donc reposer sur une prise en compte des motivations des individus observés, ce qui implique la possibilité pour l'observateur de se substituer à lui dans un contexte connu de ce dernier.

Raymond BOUDON est considéré généralement comme occupant une position assez marginale dans la sociologie française, celle d'un théoricien d'une position libérale, et ce malgré toutes les conquêtes institutionnelles qu'il a pu entreprendre, dans ce contexte de domination des pensées libérale et néo-libérale. Il insiste sur la notion d'homo sociologicus, agent intentionnel doté d'une certaine autonomie, à l'opposé de la conception de l'agent social comme sujet passif (selon son interprétation même de la tradition sociologique française...). Il combat aussi diverses formes de relativisme au nom de la possibilité de respecter une certaine objectivité dans les études sociologiques. Certains de ses critiques, de plus en plus nombreux d'ailleurs, n'ont toutefois jamais manqué de souligner que sa sociologie serait empreinte de déterminisme, et qu'elle est également teinté de structuralisme, ce qui le rapprocherait davantage, malgré ses dénégations, d'un Bourdieu  qu'il n'apparait à première vue. (Claude JAVEAU)

 

Raymond BOUDON, Les Méthodes en sociologie, PUF, 1969 ; Les mathématiques en sociologie, PUF, 1971 ; Effets pervers et ordre social, PUF, 1977 ; La logique du social, Hachette Littérature, 1979 ; La Place du désordre, PUF, 1984 ; L'inégalité des chances, Armand Colin, 1973 ; Le sens des valeurs, PUF, 1999 ; Pourquoi les intellectuels n'aiment pas la littérature, Odile Jacob, 2004 ; Tocqueville aujourd'hui, Odile Jacob, 2005.

Raymond BOUDON et François BOURRICAUD, Dictionnaire critique de la sociologie, PUF, 1982.

Collectif, Raymond Boudon, a life in sociology, essays in Honour of Raymond Boudon, 4 volumes, 1624 pages, édités par Mohamed CHARKAOUI et Peter HAMILTON, Oxford, The Bardwell Press, octobre 2009.

Yao ASSOGHA, La sociologie de Raymond Boudon, L'Harmattan, 2000, reproduit dans le site Internet classiques.uqac.ca

Claude JAVEAU, Raymond Boudon, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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14 juin 2020 7 14 /06 /juin /2020 06:44

  Savoir/Agir, revue trimestrielle française critique de sciences sociales, propose des analyses en sociologie, en science politique, histoire, ainsi que des rubriques d'actualités. Elle parait, depuis 2007, aux éditions du Croquant, grâce à l'association Savoir/Agir, anciennement Raisons d'Agir, sans la responsabilité d'un comité de rédaction présidé par Frédéric LEBARON.

Présente sur le portail Cairn.Info, Savoir/Agir est l'une des trois publications des éditions du Criquant, avec Zilsel (semestriel) et la Revue du Parti du gauche. Comme toutes les revues et livres publiés par les éditions du Croquant, Qavoir/Agir est autant disponible sur papier, en librairie, que sous forme électronique (Internet).

    L'association Savoir/Agir a pris la suite de l'association Raisons d'agir (qui existait depuis l'hiver 1995, officiellement depuis 1998) depuis 2010 et s'est dotée d'une Charte, Un intellectuel collectif autonome. Rédigée contre l'hégémonie de la pensée néo-libérale et le rétablissement de la critique, cette Charte veut être le support de "l'ébauche d'un intellectuel collectif autonome capable d'intervenir dans le champ politique en prenant appui sur les compétence spécifiques liées à l'exercice du métier de chercheur en sciences sociales, sur la forme de légitimité particulière dont ils sont crédités, sur l'autorité morale dont les dote leur autorité intellectuelle. 2bauche peu à peu rectifiée, inscrite dans le prolongement d'entreprises sociologiques collectives comme La misère du monde et d'initiatives militantes comme la création de l'Association de réflexion sur l'enseignement supérieure et la recherche (ARESER) et du Comité international de soutien aux intellectuels algériens (CISIA) et mobilisant l'autorité acquise contre celle des hommes politiques, de leurs prophètes et de leurs experts. C'est encore l'invention collective d'une nouvelle figure de l'engagement politique des intellectuels, issue à la fois d'un retour critique sur les figures de "l'intellectuel de parti" ou de "l'intellectuel total"(incarnée par Sartre), de l'héritage des sociologues durkheimiens ou de la figure de "l'intellectuel spécifiques"(incarnée par Foucault) et de la rupture avec la censure positiviste de toute intervention normative (le métier de sociologue est - sans pour autant s'y réduire - une activité éminemment politique).

   La revue aborde des sujets sociologiques dans une démarche volontairement politique. Le numéro 1 de 2007 abordait le "sens d'une défaite", et entre dans le détail du fonctionnement de la société (La crise financière : crise du système, crise de croyance?, 2008/2, n°4 ; Un peuple européen sur mesure, 2009/1, n°7 ; Le médicament : les dessous d'une marchandise, 2011, n°16 ; Journalisme et dépolitisation, 2014/2, n°28 ; Prendre le foot au sérieux, 2014/4, n°30 ; Les cadres pris dans la gestion, 2017/2, n°40 ; Le classes sociales en question, sur deux nuuméros, 2019, 2 et 3, n°48 et 49). Le numéro 50, de décembre 2019 propose un dossier sur "la mondialisation de la drogue, un espace politique". Et également des articles sur La sociologie peut-elle susciter de l'émotion? ; Pierre Bourdieu était-il un pince-sans-rire un peu pervers?

 

Savoir/Agir, Cairn.Info. éditions du croquant, 20 route d'Héricy, 77870 Vulaines sur Seine ;  editions-croquant.org

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12 juin 2020 5 12 /06 /juin /2020 08:33

   Albrecht  (ou Albert-Venceslas) Eusebius Wenzel Von WALLENSTEIN (ou WALDSTEIN) condottiere le plus célèbre de l'Histoire, est un homme de guerre de la noblesse bohémienne. Au service du Saint-Empire romain germanique pendant la guerre de Trente Ans, devenu généralissime des armées impériales, duc de Friedland, de Sagan et de Mecklembourg.

 

Une riche carrière militaire

    L'armée qu'il constitue lors de la guerre de Trente Ans et qui atteint jusqu'à 100 000 hommes (129 000 hommes et 18 000 cavaliers en janvier 1629, en Allemagne du Nord...) demeure la plus grande armée jamais réunie par un entrepreneur de guerre privé. Stratège de talent, il est aussi un très grand administrateur qui sait s'entourer d'hommes compétents. Soldat avant tout, WALLENSTEIN est aussi un habile politique qui comprend parfaitement la relation entre fins politiques et moyens militaires. A l'instar de son grand rival, GUSTAVE-ADOLPHE, WALLENSTEIN est un innovateur en matière d'organisation militaire, tant sur le plan du recrutement qu'au niveau des communications et de la discipline. Il parvient ainsi à limiter le nombre de désertions, à l'époque un obstacle sérieux pour tout commandant d'une armée.

   Originaire de Bohême, WALLENSTEIN combat pour le compte des Habsbourg, une fois converti au catholicisme en 1606. Après avoir hérité d'une fortune importante à la mort de sa femme, il rassemble une armée de mercenaires et propose ses services à l'empereur FERDINAND. Après la compagne de 1619-1620, il est récompensé par l'Empereur en devenant gouverneur de Bohême, puis en 1625, duc de Friedland. En 1626, il est chargé de repousser une attaque de l'armée danoise. C'est à ce moment qu'il commence à réunir une armée imposante dans son duché de Friedland, transformé en un gigantesque arsenal de guerre. En 1627, avec 70 000 hommes, il repousse les Danois hors de Silésie et, allié avec ILLY, conquiert les provinces du Schleswig, Holstein, Meklembourg et la péninsule danoise. Il est à nouveau récompensé par FERDINAND, mais son ascension et l'importance de son armée inquiètent les princes allemands et même l'Empereur. En 1630, il est écarté par ce dernier. Cependant, après la défaite de l'armée impériale de TILLY à Breitenfeld (1631), face à GUSTAVE ADOLPHE, FERDINAND décide de rappeler WALLENSTEIN, malgré les demandes exorbitantes de celui-ci.

Au printemps 1532, WALLENSTEIN ressemble une nouvelle fois son armée et parvient à repousser hors de Bohême les alliés de la Suède avant de reconquérir le territoire au sud de l'Allemagne, grâce à une tactique indirecte où il évite le choc frontal. Alors que GUSTAVE ADOLPHE avance vers le sud, WALLENSTEIN mène une offensive sur le nord, obligeant les Suédois à repartir dans l'autre sens. Le 19 novembre 1632, c'est le choc face aux troupes de GUSTAVE ADOLPHE à Lützen où WALLENSTEIN est surpris par l'attaque de son adversaire. Disputée dans un brouillard épais qui provoque une certaine confusion, la bataille débute par une attaque de la cavalerie suédoise contre l'artillerie impériale. WALLESTEIN réagit avec sa propre cavalerie et affaiblit le centre suédois. C'est à ce moment que GUSTAVE ADOLPHE, à la tête de sa cavalerie, est tué. Il est remplacé par Bernard de SAXE-WEIMAR, alors que PAPPENHEIM vient en renfort de WALLENSTEIN avant d'être lui-même tué au combat. SAXE-WEIMAR s'empare de l'artillerie adverse et oblige WALLENSTEIN à se retirer sur Leipzig. L'armée impériale perde 12 000 hommes alors que les Suédois comptent 10 000 victimes. Cette bataille tempère l'ardeur de WALLENSTEIN qui oeuvre alors pour une paix négociée où il tente de dessiner lui-même la nouvelle carte politique de l'Europe centrale. Après des négociations complexes mêlées d'intrigues, jalousé par l'empereur FERDINAND, et finalement abandonné par ses généraux, il meurt assassiné en février 1634. (BLIN et CHALIAND)

 

         Derrière une habileté militaire brillante et de réelles capacités d'administration et d'organisation, contribuant d'ailleurs à la militarisation d'une grande partie de l'économie de la Bohême (fabrique d'armements, casernes, contrôle militaire du territoire, prélèvements forcés et violences contre les populations afin d'alimenter le budget militaire...), se trouve une tendance superstitieuse (il n'est pas le seul de son époque dans ce cas) à se fier aux oracles, constamment accompagné de docteurs et d'astrologues.

 

    S'il ne laisse pas d'écrits - en dehors bien entendu de la supervision d'une grande bureaucratie - sa vie a suscité un foisonnement de travaux historiques et littéraires. C'est d'ailleurs peu après sa mort que paraissent les premières biographies et pièces de théâtre : après la trilogie théâtrale Wallestein de Friedrich von SCHILLER (1799), le mouvement se poursuit, au point qu'en 1910, plus de 2 500 études ont déjà paru sur le sujet. Des historiens se consacrent à sa biographie, tels Leopold von RANKE (1869), Hellmut DIWALD (1969) ou Golo MANN (1971).

 

Basil H. LIDDEL HART, Great Captains Unveiled, Londres, 1989. Golo MANN, Wallenstein, Francfort, 1978. Alfred DÖBLIN, Wallenstein, Marseille, Agone, 2012.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016.

 

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11 juin 2020 4 11 /06 /juin /2020 09:50

Critiques de l'individualisme méthodologique

    A la lecture du Dictionnaire critique de la sociologie et des ouvrages de Raymond BOUDON, le lecteur averti ne manque pas d'être interpellé à tout le moins par une relecture "individualiste" des auteurs classiques, tels que DURKHEIM, MARX ou WEBER. Convoquer MARX pour en faire un auteur pratiquant l'individualisme méthodologique  sans le savoir, c'est s'exposer au minimum à la critique selon laquelle tout en individualisme méthodologique. Écrire par exemple que la loi tendancielle du taux de profit repose sur l'effet de composition des comportements des capitalistes - chaque capitaliste qui investit réduit la part de capital variable, seul producteur de plus-value, ce qui nuit aux intérêts du capitalisme pris globalement - constitue à nos yeux une certaine déformation, falsification, qui relève de la malhonnêteté intellectuelle ou de l'incompétence sociologique. On peut rejeter avec Raymond BOUDON les interprétations "holistes" de DURKHEIM faites par certains auteurs, on peut même dénier aux "holismes" toute valeur scientifique sans pour autant réinterpréter la pensée des auteurs qui se situent dans cette perspective. Chercher une légitimité à l'individualisme méthodologique dans l'oeuvre de WEBER, de DURKHEIM, voire de MARX, ne laisse pas d'étonner, et dénote une certaine habitude académique de rechercher la caution d'arguments d'autorité...

    Pourtant, alors que cette méthode décrédibilise d'une certaine manière la tentative d'élaborer une sociologie basée sur l'individualisme méthodologique, celle-ci a le mérite de rappeler aux sociologues l'importance de l'individu dans toute théorie sociologique. Ce qui devrait être une réaction au "sociologisme" de certains auteurs hyper-fonctionnalistes marxistes ou structuralistes, devient un condamnation d'auteurs qui n'ont pourtant pas versé dans ce "holisme" tant décrié. Il est d'ailleurs contradictoire de réaliser cette condamnation et de se réclamer de ces mêmes auteurs pour valoriser cette nouvelle sociologie...

Cependant la critique de cette sociologie-là porte essentiellement sur la contradiction logique dans laquelle s'enferme l'individualisme méthodologique qui affirme sans cesse l'autonomie (voir la liberté) de l'individu et ne cesse de développer des exemples qui font une large part aux contraintes des structures et des situations. On ne trouve ainsi placé dans une théorie à géométrie variable dans laquelle tantôt les auteurs développent les possibilités de choix des individus (et d'ailleurs souvent "individus purs", tous identiques et désincarnés, qui rappellent constamment ceux de la théorie économique libérale...), tantôt ils insistent sur les effets de situation qui limitent ces choix. Que la constatation de ces effets de situation soient le produit des actions individuelles (effets d'agrégation et effets pervers) ne va jamais jusqu'à comprendre ces structures et ces institutions comme moyens d'action... Pierre FAVRE (Revue française de sciences politiques, 1980) conclu que "la sociologie des effets pervers est tout d'abord une sociologie déterministe et non une sociologie de la liberté", puisque l'acteur rationnel de Raymond BOUDON n'est évidemment pas libre, puisque son comportement est conditionné par la logique de la situation. En considérant l'ensemble des études produites par les tenants de l'individualisme méthodologique, on perçoit bien la nécessité de celui-ci et en même temps la primauté logique du niveau global... C'est que la spécificité de l'individualisme méthodologique est de vouloir expliquer le social par les effets d'agrégation des comportements individuels comme le condense les formules "mathématiques" souvent produites dans ces études. En définitive, le choix déclaré de s'intéresser en priorité à l'individu en rejetant toutes les théories dites holistes est un parti pris et un engagement théoriques aux antitpodes de la "neutralité axiologique" affirmée par Raymond BOUDON (1986). Plus encore, la problématique posée dans les termes de l'alternative individualisme/holisme, autonomie individuelle/déterminisme social enferme dans le piège de la polarisation individu/société et de la discontinuité entre les deux notions. Les effets de composition ou d'agrégation comme explication du social ne suffisent pas à définir le continuum entre les individus et le social, d'une part parce qu'ils n'expliquent qu'une infime partie du social, mais surtout parce que ce continuum est aussi présent à l'autre extrémité de la chaîne, chez les individus, que l'on peut penser comme cristallisation de la société, résultante et condensation des rapports sociaux.

Ainsi la fécondité de l'individualisme méthodologique, qui a rappelons-le le mérite de considérer dans l'analyse l'individu, oublié de nombreuses théories sociales (mais il faudrait démontrer cela aussi, ce que leurs auteurs font très partiellement...), se trouve entamée à la fois par :

- la nécessité de multiplier contre son gré les concessions aux holismes à travers l'usage des déterminismes sociaux ;

- le refus de prendre en compte la socialisation des individus (BOUDON, 1977) ;

   Pour Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, auxquels nous empruntons une large part de cette analyse, "le premier aspect est certainement le plus important,car R. BOUDON perçoit assez bien l'aporie dans laquelle il s'est enfermé : tout en privilégiant l'entrée par l'individu pour expliquer le social, il ne cesse de rappeler qu'il faut le penser dans son contexte social. Mais que signifie cette formulation? Quels sont les paradigmes mis en oeuvre pour tenir compte du social dans la constitution  ou le comportement des individus? Rien n'est dit sur ce point, sauf quelques références à la situation qui contraint l'individu à adopter tel ou tel comportement. En même temps, ce trouble par rapport à l'importance du social conduit R. BOUDON à modifier son vocabulaire, l'individu disparaît largement au bénéfice de l'acteur social, en particulier dans L'art de se persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses (1990)."

Le deuxième aspect conduit à construire des individus sans subjectivité : ce qui s'avère aux antipodes des individus intentionnels (agissant suivent leurs bonnes raisons, ou selon le sens qu'ils accordent à leurs actes) définis par les tenants de l'individualisme méthodologique eux-mêmes.

   

     A la constatation de la formation de ces individus désincarnés, se joignent une critique en règle de l'utilitarisme et des limites de la rationalité axiologique, d'une logique de l'effet d'agrégation qui conduit à l'absence de mouvement historique, ce qui posent la question d'une réelle sociologie de la connaissance.

 

Des individus désincarnés

   le refus de concevoir les individus constitués historiquement en fait des êtres vierges, comme dans les explications des économistes libéraux. Ou bien ils sont habillés par une conception cognitiviste de la culture comme le propose PADIOLEAU (1986) ; mais on a changé d'objet au profit de la psychologie. Ou bien on se refère à l'individu moyen (abstrait) (comme dans les statistiques économiques) et désincarné comme le fait BOUDON et l'on a quitté le terrain des situations concrètes, objet de la sociologie.

Dans les démonstrations de R. BOUDON, les individus apparaissent tous comme interchangeables et identiques. Cette réalité devient carcaturale dans les emprunts à la théorie des jeux. On pourrait s'attendre à ce qu'une sociologie qui affirme la priorité de l'individu s'intéresse un peu plus à ce qui fait l'individu un sujet unique (comme le font d'ailleurs d'autres sociologues...). Car "ce n'est pas un des moindres paradoxes de l'oeuvre de Boudon que d'apparaitre en fait comme une sociologie sans sujet" (P. FAVRE, 1980). il y a des déclarations d'intentions - en général en réaction aux démarches "holistes" - de prise en compte de la subjectivité des acteurs (BOUDON, 1984), mais il semble que ce soit la méthode des modèles, dont on voit l'importance chez BOUDON, qui contraigne l'auteur à utiliser des individus neutres et sans âme. "Les modèles avouent ainsi leur véritable statut : celui d'instruments de formalisation, d'aide à la compréhension, d'idéaux-types en un mot ; ils ne sont pas là et ils ne peuvent pas être, comme semble parfois le croise R. Boudon, des figures explicatives des conduites observables" (FAVRE, 1980).

Afin de pallier ce manque, P. FAVRE propose d'allier aux logiques de situation de R. BOUDON les effets de disposition de P. BOURDIEU. Les dispositions des individus sont alors entendues comme l'ensemble des schèmes intériorisés qui déterminent la manière dont l'individu agit concrètement à chaque moment de sa vie. Quoique séduisante, la proposition risque d'être non-opératoire, les points de départ étant trop éloignés de cette conception pour que le sociologue puisse tenir les deux bouts de la chaîne et échapper à un embrouillamini plus descriptif qu'explicatif.

Il est d'ailleurs significatif que les sociologues, la plupart travaillant sur des objets bien précis et partiels (les diverses sociologies du travail, des villes, de la bureaucratie...) ne tiennent pas compte en définitive des apports de l'individualisme méthodologique, se situant plutôt dans la lancée des paradigmes précédents.

Enfin, le recours privilégié aux modèles et aux effets de situation par R. BOUDON tient peut-être à l'histoire de sa propre méthodologie. En passant des méthodes quantitatives et des modèles mathématiques (1965-1973) à la logique formelle et discursive, R. BOUDON se veut un logicien. Cette caractéristique, jointe à l'absence de travaux de terrains (tous les exemples et statistiques sont empruntés à d'autres auteurs) peuvent être à l'origine de cette "sociologie sans sujet".

 

Critique de l'utilitarisme

   Les rationalités des choix, devenus ultérieurement des préférence, ne suffisent pas à transformer les individus en sujets, car le calcul est effectué dans les termes froids des coûts et bénéfices en fonction des situations sans qu'il soit tenu compte de l'histoire et des dispositions des individus. On a parfois l'impression en lisant le Dictionnaire critique de la sociologie de tenir un manuel de comptabilité commerciale... (et c'est un ancien comptable qui écrit ça...).

Les emprunts à l'économie politique sont vigoureusement dénoncés par Alain CAILLÉ (Splendeurs et misères des sciences sociales, Genève-Paris, Librairie Droz, 1986). Ce dernier n'y voit ni plus ni moins qu'une absorption de la sociologie par l'économie politique. En posant l'intérêt comme axiome, l'utilitarisme et les courants sociologiques qui s'y ressourcent le pensent comme évident et refusent d'en analyser la nature. "Est-elle de l'ordre des pulsions du moi et/ou de l'instinct de conservation? Quel est alors son rapport avec le désir ou les passions? (...) L'intérêt est-il au fond de nature matérielle ou immatérielle, monétaire ou non monétaire, économique, politique ou symbolique? Est-il principalement inconscient ou conscient et, simultanément, les calculs sont-ils principalement, et dans quelle mesure, implicites ou explicites? Est-il légitime de parler de calcul lorsque les données de celui-ci ne sont pas clairement connues ou quantifiables? Et, si oui, qu'est-ce qui définit et produit la sphère de la calculabilité et quel est le commun dénominateur à des sphères d'intérêt différentes? Et encore, tous les acteurs sociaux sont-ils mûs, au fond, par des intérêts identiques, simplement différenciés en surface par le calcul objectif des circonstances particulières? Les intérêts sont-ils au contraire foncièrement variables, selon les individus ou les groupes, ce qui, soit dit en passant, réduirait singulièrement les chances scientifiques de l'axiomatique de l'intérêt" (CAILLÉ, 1986). Écarter le débat sur la nature de l'intérêt, c'est faire fonctionner la société  comme une mécanique composé d'éléments interchangeables, et se priver de la richesse de la diversité des individus et des interactions individus/situations.

Nombre d'auteurs doutent des prémisses de l'utilitarisme requis par l'individualisme méthodologique que ce soit parce qu'il repose sur des notions aussi ambigües que le bonheur (E. GELLNER, collectif, Sur l'individualisme, Presses de la FNSP, 1986). G. LAVAU conduit une longue critique du modèle individualiste en montrant qu'il ne peut pas rendre compte du comportement électoral (Ibid). A PIZZORNO abonde dans le même sens, en mettant en évidence la participation l'identification collective des différents électorats (intérêt symbolique), l'importance de l'imaginaire collectif primant largement sur les intérêts matériels des électeurs.

 

Les limites de la rationalité axiologique

   Que l'utilitarisme ne tienne plus le rôle central du modèle cognitiviste de l'individualisme méthodologique (si l'on en croit l'évolution par exemple des écrits de R. BOUDON), ne peut que réjouir ceux qui voient dans l'acteur social autre chose qu'un être rationnel et calculateurs. A travers la rationalité axiologique, R. BOUDON avance d'autres mobiles de l'action et du comportement : pour comprendre le comportement d'un individu, l'observateur ou le sociologue doivent s'intéresser au sens que l'individu donne à son comportement, à sa décision ou à son action. Ainsi, "les sciences sociales ont intérêt à considérer qu'une croyance ou une action, aussi bizarre qu'elle paraisse à l'observateur, fait sens pour l'acteur" (BOUDON, L'art de se persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses, Fayard 1990);

Que la croyance soit "juste" ou "vraie, que l'acte conduise ou ne conduise pas à l'objectif escompté n'a pas d'importance. Et R. BOUDON part en guerre contre les tenants de l'irrationalisme de certaines actions ou croyances : pour lui, chaque acteur possède ses bonnes raisons d'agir comme il le fait. Telle est la rationalité de l'acteur, qu'elle repose sur des croyances normatives ou sur des croyances positives, que celles-ci soient justes ou erronées : tout acteur est rationnel.

La question devient alors : d'où viennent ces croyances? Sur quoi se fondent-elles? Qu'est-ce qui fonde le sens des dites croyances pour l'acteur social? En un mot, d'où viennent les valeurs morales? problème déjà soulevé par T. PARSONS et G. SIMMEL. Pour R. BOUDON, "il faut souligner le caractère irréductible de la rationalité axiologique et de la rationalité cognitive" (Le juste et le vrai. Essai sur l'objectivité des valeurs et de la connaissance, Fayard, 1995) et "l'on peut parler sans excès de l'objectivité des valeurs". Comment démontrer celle-ci? La sachant indémontrable, R. BOUDON fustige ceux qui pensent que "les valeurs sont des créations, non des éléments du réel" et recourt aux classiques tels que TOCQUEVILLE, ou Max WEBER pour déclarer : "Le caractère collectif de la réaction (face à l'imposture de Tartuffe) s'explique parce qu'elle est fondée sur des raisons objectives. Le sentiment d'évidence, la certitude morale qu'éprouve chaque spectateur, le fait que chacun tende à avoir la même réaction que son voisin sont la conséquence de l'objectivité des raisons qui fondent ces sentiments".

Ainsi les valeurs sont fondées sur des raisons objectives, et on mesure cette irréductibilité (c'est-à-dire le fait qu'en deçà il n'y a rien à expliquer, qu'elles sont un donné) au caractère collectif de la réactions des individus. Dans la thèse de R. BOUDON le collectif, ou le social, n'apparaissent pas là où l'on pourrait s'y attendre en sociologie, c'est-à-dire comme facteur explicatif d'un fait social (ici les valeurs morales). Bien au contraire, le collectif ou le social surgissent comme confirmation - somme toute arbitraire - qu'un fait est premier, indémontrable, qu'il s'agit d'un donné irréductible : les valeurs sont fondeurs sur des raisons objectives et la sociologie ne peut s'intéresser à l'indépassable. (Faut-il y voir l'influence de la tournure d'esprit des réflexions de POPPER?).

La seule concession de R. BOUDON aux théories explicatives des valeurs est la reconnaissance que "sans doute leur objectivité (des valeurs) est-elle contextuelle. Ce qui est bon ici ne l'est pas forcément là" (1995). Ce seul indice, celui de la non-universalité de nombre de valeurs, suffit à invalider la thèse de l'objectivité des valeurs (d'ailleurs pourrait-on écrire, des siècles d'érudition en Occident, frotté aux cultures extérieures, ont abouti à cette constatation...). Les valeurs apparaissent bien comme des construits sociaux dont le processus de production échappe encore en grande partie aux sciences sociales ; mais cela ne saurait suffire à en faire des faits sociaux irréductibles. En même temps, le fait  qu'il s'agisse de construits sociaux n'implique pas, contrairement aux assertions de R. BOUDON, que les valeurs soient des illusions, ni que l'on soit conduit ) n'importe quel relativisme exacerbé (parfois sous prétexte de respect mutuel des cultures différentes...) ou scepticisme dans les sciences sociales...

    La sociologie des croyances collectives (justes ou fausses) ne peut s'en tenir à l'analyse des bonnes raisons qui les fondent. Si chacun a des bonnes raisons de croire ceci ou cela, c'est parce qu'il y a des schèmes, des cadres affectifs et intellectuels, collectifs de réception et d'interprétation communs aux hommes placés dans les mêmes situations historiques et sociales. Ces schèmes et ces cadres varient eux-mêmes au cours de l'histoire et sont façonnés socialement : ils sont transmis à chacun d'entre nous dans les rapports sociaux (de l'enfance à la mort!). Rejeter une telle approche, ou celles qui voisinent, c'est considérer l'homme comme un être éternellement vierge ou mieux encore, conservé à l'état de nature. Ce genre de considérations, rendus nécessaires par l'insistance de cet individualisme méthodologique à s'immiscer dans tous les domaines sociaux, semble bien basique, et relever même du B.A. BA de la sociologie la plus simple... C'est dire que nous considérons dans ce blog cette sociologie comme une véritable régression intellectuelle...

   De ce primat donné à l'individu par rapport à la société, et quoiqu'il s'en défende, Raymond BOUDON doit de temps en temps se défaire, et il semble rechercher dans la trans-subjectivité une solution à la contradiction dans laquelle il s'enferme, en rejetant les causalités sociales et les relations de groupes à groupes... Ce qui est bien maigre et insuffisant pour expliquer les faits sociaux...

 

De l'effet d'agrégation à l'absence de mouvement historique

   l'individualisme méthodologique a peine à répondre à la question suivante : Pourquoi des individus (nombreux) vont-ils constituer un syndicat plutôt qu'une amicale de boules?  (et à un autre moment  délaisser l'activité syndicale pour des activités culturelles et de loisirs?). Il peut rendre compte du franc succès d'une grève, expliquer comment, en raison d'une trop forte implantation syndicale, une unité industrielle est délocalisée (effet pervers). Mais il ne peut pas expliquer le fait syndical en lui-même. D'une certaine manière, cette question est hors champ pour lui.

  La problématique de l'action collective pourrait être celle-ci : "Étant donné que toute décision collective découle, ou du moins dépend, de multiples décisions individuelles, comment des milliers de choix individuels s'entrecroisent-ils de façon à créer un grande mouvement social?" (Charles TILLY, 1986, Action collective et mobilisation individuelle, dans BIRNHAUM et LECA, Sur l'individualisme, Paris, Presses de la FNSP) Or, si les conceptions réductrices ont pu traduire mécaniquement des intérêts collectifs en actions individuelles, les modèles qui déduisent l'action collective des seuls intérêts particuliers sont tout aussi peu satisfaisant.

La solution réside dans la prise en compte du contexte social antécédent à l'action. Par social on entend la mise en rapport des forces sociales, des conflits et des coopérations ou alliances qui dépassent les seules interactions entre individus. Selon Adam PRZEWORSKI, qui se situe dans un cas extrêmement général, "les travailleurs organisent des "syndicats", les capitalistes construisent des lobbies, ils découvrent leurs problèmes propres résultant de ce processus et, en cas de succès seulement, ils finissent peut-être par se rencontrer. Mais les travailleurs et les capitalistes (et d'autres) sont en relation en dehors de, et préalablement, à tout processus d'organisation : ils s'organisent toujours par rapport à l'autre classe." (Le défi de l'individualisme méthodologique à l'analyse marxiste, dans BIRNHAM et LECA, ibid)

Il en ressort que la situation des groupes sociaux, leur constitution, les structures sociales et les rapports entre groupes  préexistent à l'action individuelle ou collective dans le sens où ils appartiennent à la durée (histoire). Pour sortir de l'impasse à laquelle mène l'alternative holisme/individualisme, il est indispensable de prendre en compte à la fois les conflits, contradictions et alliances et les caractéristiques des individus appartenant aux divers groupes sociaux, à tous les groupes sociaux. C'est précisément ce que l'individualisme méthodologique se refuse à faire, car, surtout les conflits, battent en brèche ce caractère de mouvement brownien des individus et des groupes sur lequel il compte pour expliquer les effets pervers, les effets non désirés, eux-mêmes bien plus présents selon lui que les autres effets, (au point de se livrer parfois à des vues strictement démographiques...) - car autrement il faudrait se livrer à l'analyse des actions stratégiques - que les effets qui vont dans le sens des désirs des acteurs... Or dans la vie quotidienne comme dans l'histoire, nombre d'activités (celles qui en fait construisent dans les mentalités l'histoire des groupes sociaux) aboutissent réellement à des conséquences voulues...

Autrement dit, le modèle des effets d'agrégation et l'individualisme méthodologique ne prennent en compte qu'une faible partie du champ sociologique en privilégiant l'analyse des structures d'interdépendance. Les mouvements sociaux au sens large (conflits, manifestations, mouvements d'idées...) se trouvent hors champ de l'individualisme méthodologique - sauf lorsqu'ils sont issus de structures d'interdépendance. Seule la théorie des jeux est requise dans l'explication des faits sociaux...

Selon P. FAVRE, c'est le refus de s'intéresser à la genèse des situations et des structures d'interactions qui aboutit à l'absence de dimension historique. Ce refus "interdit à Boudon de proposer une théorie de la dynamique sociale : il ne peut penser la dynamique sociale qu'analytiquement, comme le processus même engagé par toute logique de situation, ou, au moins, comme le résultat de l'accumulation infernale d'effets pervers. Cela apparait dans le fait que Boudon en arrive à tout qualifier d'effet pervers et à trouver des effets pervers à chaque instant de la vie sociale" (1980). Enfin, après avoir démonte quelques exemples empruntés à Effets pervers et ordre social, P. FAVRE conclut "que si R. Boudon donne, grâce à l'analyse des logiques de situation, des explications pertinentes de fragments de processus sociaux, il ne parvient pas à éclairer les mécanismes du changement social lorsque celui-ci se développe dans le moyen terme".

Une des questions posées est en fait celle du rapport entre le développement de l'individualisme méthodologique durant les années 1980 et la place nouvelle faite à l'individu dans la société au même moment : accroissement de la concurrence inter-individuelle à l'école et dans l'entreprise, individualisation des rémunérations, primat de l'initiative individuelle, désyndicalisation, crise du militantisme... J. LECA ne se dit pas "aussi convaincu que Boudon et Bourricaud que "l'individualisme méthodologique et l'individualisme tout court entretiennent le même rapport que le chien constellation céleste et le chien animal aboyant, c'est-à-dure aucun rapport" (1982). Plus, selon nous, l'affirmation d'une connexion entre la montée de l'individualisme dans la société et les événements de mai 1968 dans le monde, pour imputer des effets de l'individualisme à cette révolte contre des situations sociales et morales depuis trop longtemps injustes, veut d'une certaine manière camoufler le fait que le véritable essor de cet individualisme vient des années 1980, années du triomphe d'un certain capitalisme et même d'un certain esprit du capitalisme (qui n'est pas tout le capitalisme, loin s'en faut)... D'ailleurs, au contraire, à la suite de ces mouvements du mois de mai 1968, se sont éclos nombres de théories sociales, dans les années 1970, voulant promouvoir le collectif, les intérêts collectifs globaux...

Pour dépasser le débat holisme/individualisme, on peut considérer que la sociologie possède plusieurs entrées pour analyser le social, et qu'il faut distinguer soigneusement les études portant sur les individus de celles concernant les collectivités. Cependant le choix de privilégier l'une ou l'autre des entrées n'est pas neutre : tout se passe comme si en traitant de l'individu on débouchait sur une inaptitude ) rendre compte de la dynamique sociale et sur des paradigmes privilégiant l'ordre social existant comme en témoignent certains titres d'ouvrages.

 

Quelle sociologie de la connaissance?

  L'individualisme méthodologique se veut avant tout un modèle théorique répondant et invalidant les thèses dites "holistes" des autres théories sociologiques. Certains ouvrages de Raymond BOUDON apparaissent ainsi plutôt comme des oeuvres de logicien, l'auteur cherchant plus à prouver le bien fondé de ses thèses qu'à faire avancer la connaissance sociologique de l'objet "société". Ces réflexions épistémologiques paraissent à maints auteurs toutefois incontournables à qui s'interroge sur la scientificité de la sociologie.

  En se penchant plus précisément dans ses derniers ouvrages sur le fondement des croyances, justes ou vraies, collectives ou individuelles, R. BOUDON a aussi le projet d'invalider le scepticisme qu'il qualifie de post-moderne, et selon lequel toutes les valeurs, toutes les positions et toutes les croyances se valent, elles sont toutes acceptables, sinon juste. Par exemple, vu de loin, un cylindre peut être appréhendé comme un disque ou comme un parallélépipède : vu de plus près lorsqu'on l'appréhende en perspective, il apparait pour ce qu'il est. Autrement dit, le scepticisme qui veut que la réalité ne soit pas connaissable doit être rejeté. R. BOUDON lui préfère une démarche réaliste (Le juste et le vrai, 1995) qui lui permet d'affirmer l'objectivité des valeurs. Mais il s'écarte aussi d'un "réalisme absolu" qui flirterait avec une conception de la connaissance comme "reflet" du réel.

"Bien sûr, aucune vérité ne peut prétendre être absolue : une vérité absolue ne saurait se concevoir autrement que comme une copie littérale du réel : or, une telle copie est à peu près inconcevable, l'objet le plus simple correspondant pour nous à une multitude inépuisable de sensations. Mais si nos représentations ne peuvent prétendre à la vérité absolue, elles n'en sont pas pour autant arbitraires. Car une représentation qui serait dépourvue de contact avec le réel serait inutile. Par le rôle crucial qu'il attribue aux a priori dans la connaissance, Simmel rejette donc toute conception réaliste de la connaissance. Mais, par le fait que ces a priori n'ont d'intérêt qu'à partir du moment où ils sont, si l'on peut dire, avalisés par la réalité, il rejette aussi toute conception conventionnaliste, c'est-à-dire toute théorie faisant de l'accord entre sujets connaissants le fondement exclusif du vrai." (L'art de se persuader des idées douteuses..., 1990).

BOUDON s'affiche simmelien (et ses oeuvres abondent d'ailleurs de références à SIMMEL), car c'est à partir de l'étude des a priori qu'il peut analyser, toujours en logicien, et comprendre les croyances des acteurs sociaux, qu'il s'agisse de croyances ordinaires ou de démarches scientifiques ; car quelles qu'elles soient, elles reposent toujours sur des a priori qui, parce qu'ils sont implicites (méta-conscients) entachent généralement les théories scientifiques malgré la qualité de leur argumentation logique. SIMMEL renvoie dos à dos le réalisme et le relativisme (qui renvoie dans son acceptation absolue au scepticisme) et propose de considérer que "conditions sociales et idées sont liées par des relations de causalité réciproques, toujours selon BOUDON. Ainsi, la connaissance peut avoir lieu  partir d'un point de vue, c'est-à-cire à partir de ce que l'on appellerait aujourd'hui un paradigme ou un cadre (1990). Ce que R. BOUDON dénomme un héritage néo-kantien à travers le recours à des catégories, à des a priori en diffère. Car à la différence de ce que soutient KANT, à savoir que les catégories nous sont données et que l'on ne peut les connaitre plus profondément, SIMMEL avance que les a priori sont plus nombreux et plus divers que ce que KANT a indiqué. De plus, ces a priori sont variables dans le temps, et d'une certaine façon, sont connaissables.

Ces a priori sont au coeur du "modèle de Simmel" de la sociologie de la connaissance puisqu'ils permettent d'expliquer en quoi "c'est le fonctionnement normal de la connaissance qui conduit à l'erreur" (1990). Puisqu'il ne peut exister de connaissance sans point de vue, sans ces a priori qui appartiennent de façon méta-consciente (inconsciente, aurait-on dit avant FREUD) au processus connaissant, on pourrait s'attendre à ce que Raymond BOUDON en fasse l'objet central de ses recherches. Mais comme il aurait été conduit à reconnaître les composantes sociales de ces points de vue ou de ces a priori (ce que SIMMEL de son côté amorce), c'est-à-dire de faire quelques concessions aux thèses holistes, il s'arrête en deçà de l'analyse de ces a priori. Il se contente de déclarer valide la rationalité axiologique ou la rationalité cognitiviste sans rechercher leur mode de constitution et plus encore en les qualifiant d'irréductibles.

Pourtant, cette sociologie de la connaissance apporte quelques certitudes. En particulier, la diversité des points de vue et des a priori n'est pas contraire aux notions d'objectivité et de vérité. "Le relativisme - au sens kantien ou néo-kantien, (c'est-à-dire au sens de Simmel) - n'est nullement incompatible avec les notions d'objectivité et de vérité (BOUDON, 1990). Alors l'accès à la vérité est possible "non pas bien qu'elle soit relative mais parce qu'elle est relative" (selon les propos mêmes de SIMMEL, Philosophie de l'argent, 1988, réédition du livre de 1900) . Ce rejet de la connaissance absolue va de pair avec le rejet de la "théorie du reflet" en sociologie de la connaissance et se fonde sur la réciprocité des relations qui lient conditions sociales et idées. Elle a le gros avantage de valider la théorie de la multiplicité possible des vérités sans conduite au scepticisme. Elle laisse toutefois en suspens, il est vrai, la question de la diversité de nature des vérités selon les champs considérés, comme l'indiquent Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL.

 

     Cette critique en règle de l'individualisme méthodologique n'est pas le fruit d'une obsession intellectuelle ; elle se veut mise au point dans une évolution contrastée de la sociologie, prise toujours entre débats idéologiques et rivalités académiques, mais insérée dans une évolution générale de la société, que précisément cette forme de sociologie tend à mettre de côté dans le champ de la réflexion nécessaire.

Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, VIGOT, 2002. Raymond BOUDON et François BOURRICAUD, Dictionnaire critique de la sociologie, PUF, 1982.

 

 

 

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11 juin 2020 4 11 /06 /juin /2020 07:37

   Ce gros livre (580 pages environ) est le compte-rendu détaillé du rapport de la commission internationale Dewey, appelée à interrogé directement Léon TROTSKI sur les accusations portées contre lui lors des procès de Moscou, dirigé par STALINE, pour réduite à néant les oppositions à sa politique et à sa personne.

   Comme l'explique Patrick Le Tréhondat, animateur des éditions Syllepse, dans un copieux avant-propos, la Commission Dewey, du nom du philosophe américain John Dewey,  qui interrompt à 78 ans, en 1937, les travaux d'un ouvrage qui parait plus tard sous le nom de Logique. La théorie de l'enquête, pour se rendre à Mexico où s'est exilé le révolutionnaire russe. Est du voyage Albert GLOTZER, militant trotskiste, sténographe des auditions des treize sessions publié dans ce livre. Le groupe de voyageurs d'une petite dizaine de personnes ne constitue qu'une sous-commission de la "commission d'enquête sur les accusations pesant sur Léon Trotsky  lors des procès de Moscou" qui a commencé son travail plusieurs mois auparavant et qui ne se limite pas aux enquêteurs américains.

    Il s'agit des accusations portées contre TROTSKI, et auquel il veut répondre, lors de plusieurs procès qui touchent également de nombreux opposants (17 d'un coup par exemple en janvier 1937). Ces procès, intentés par une bureaucratie en perte de contrôle face à des oppositions de plus en plus fortes à la politique de STALINE. Les opposants, à l'extérieur (exilés, expulsés...) et à l'intérieur du Parti communiste, dont on ne sait ce qu'ils seraient advenus sans les entreprises d'HITLER, sont de plus en plus nombreux, se multipliant sous les effets de la paranoïa même de STALINE, touchant toutes les strates de la société, civils comme militaires. Ce qui explique cette grande mise en scène justificatrice du régime, tentant ainsi de faire revenir au stalinisme une partie de l'opinion publique (soviétique, car malgré le poids des répressions, elle existe) et surtout internationale. Les travaux de cette commission, prélude à bien d'autres calquées sur son modèle, soit des commissions ou des tribunaux en provenance de diverses sociétés civiles (Tribunal Russel entre autres) ne se concentrent pas uniquement sur des accusations précises (pour ce qu'elles ont de précisions...), mais sont l'occasion de visiter tout un pan de l'histoire de la révolution et du régime soviétiques.

   Dans un jeu de questions-réponses qui rend extrêmement vivant et dynamique l'ensemble des audiences, retranscrites telles quelles, avec description de l'ambiance comme des incidents. Car dans ses réponses, TROTSKI ne se défend pas seulement sur des faits "factuels", c'est-à-dire limités aux accusations des procès de Moscou, il expose également de nombreux tenants et aboutissants de son action politique. Ce compte-rendu permet d'ailleurs à de nombreux soviétologues de profiter de certains éclairages, qui même partiels, jettent une grande lueur sur les luttes à l'intérieur du Parti. certains passages éclairent également des aspects des oeuvres de TROTSKI, à un point qu'il est extrêmement intéressant de lire en parallèle quelques unes d'entre elles avec certains thèmes abordés lors de ces audiences.

En fin de compte, les accusations précises portées contre TROTSKI et ses partisans (ou présumés partisans) (d'assassinat ou de participation à l'assassinat de Serguei KIROV... prétexte au déclenchement des procès de Moscou) apparaissent historiquement secondaires par rapport aux méthodes staliniennes et dans le jeu des pouvoirs à la tête du Parti comme de son contrôle sur le pays...

   Publié en anglais en 1938, ce document est resté inédit en français jusqu'à aujourd'hui. Il constitue un apport précieux, notamment après le Livre rouge, Le procès de Moscou, de Léon SEDOV, édité par le Parti ouvrier internationaliste en 1936.

                

 

Commission Dewey, Trotski n'est pas coupable : contre-interrogatoire (1937), Editions Syllepse/Page2, 2018, 585 pages.

 

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10 juin 2020 3 10 /06 /juin /2020 07:27

    Le révolutionnaire communiste et homme politique russe puis soviétique Léon TROTSKI (ou TROTSKY parmi d'autres variantes), de son réel nom Lev Davidovitch BRONSTEIN, fait partie des fondateurs de l'URSS, et est le dirigeant soviétique le plus cité avec LÉNINE et STALINE. Une grande part de sa vie ayant été clandestine, il existe de nombreuses versions de sa biographie (souvent à charge ou à décharge). Il est aussi sans doute le plus prolifique auteur des dirigeants soviétique, celui dont l'oeuvre est la plus diffusée et la plus connue, la plus commentée également.

 

      Une vie d'engagements politiques

   Issu d'une famille juive de propriétaires terriens dans le Sud de l'Empire russe, qui ont bénéficié des réformes de CATHERINE II et de ses successeurs donnant aux Juifs des terres pour les cultiver et qui leur permettent d'employer des chrétiens, après des études primaires à l'école Saint-Paul (tenue par des protestants allemands) d'Odessa (1889-1895), TROTSKI évolue dans un cercle de propagande révolutionnaire de NIKOLAÏEV. Il abandonne ses études, renonçant à devenir un mathématicien, sous l'influence d'un groupe populiste.

Un temps tenté par les idées populistes, qui voient dans la paysannerie russe et ses fréquentes jacqueries le ferment de la révolution future, il adhère aux positions sociales démocrates (1896). Sous le pseudonyme de LVOV, il participe à la création d'une organisation révolutionnaire, en particulier par la rédaction d'articles reproduits au moyen d'un hectographe distribués à la sortie des usines.

   En 1897, TROTSKI prend part à la création d'un "syndicat ouvrier du sud de la Russie". En 1898, la police procède à des arrestations de masse durant lesquelles il es arrêté. Transféré de prison en prison, un temps à Odessa où il commence à étudier, dans des conditions difficiles, les nombreux textes religieux de la bibliothèque, où se retrouve également des textes marxistes (il faut dire que nombreux sont les gardiens de prison analphabètes...), notamment ceux d'Antonio LABRIOLA. Ce rapprochement de TROTSKI avec le marxisme est en partie liée à la relation qu'il lie avec la jeune marxiste Alexandra Lvovna SOKOLOVSKAÏ, l'une des anciennes dirigeantes du syndicat, avec laquelle il se marie en 1900 (dans la prison de Moscou). En déportation, TROTSKI établit le contact avec les agents de l'"Étincelle". Il intègre le troupe et réussit à s'évader en 1902. C'est sur le passeport falsifié qu'il porte que le nom de TROTSKI apparait, d'après le nom d'un gardien de la prison d'Odessa, choisit pour dissimuler ses origines juives, et qu'il garde plus tard comme pseudonyme, pratique habituelle chez les révolutionnaire russe. Sous ce nom, il émigre alors en Angleterre.

    il rencontre LÉNINE à Londres, dont il connait déjà certains écrits, qui le fait entrer dans le comité de rédaction du journal Iskra (L'Étincelle). LÉNINE compte aplanir le conflit avec son entrée comme septième membre, entre les "anciens" (PLÉKHANOV, AKSELROD, ZASSOULITCH) et les "jeunes" (LÉNINE, MARTOV et POTRESSOV). Déjà commence la longue histoire des rivalités entre communistes russes, rivalités qui se poursuivent dans une grande partie de l'Histoire de l'URSS.

   En 1917, il est le principal acteur, avec LÉNINE, de la révolution d'Octobre qui permet aux bolcheviks d'arriver au pouvoir. Membre du gouvernement communiste, il n'est pas favorable à une paix immédiate avec les puissance de la quadruplice, mais en mars 1918 il accepte le point de vue de LÉNINE et la paix de Brest-Litovk, une capitulation en fait, avec d'importantes amputations de territoires. Durant la guerre civile russe qui s'ensuit, il fonde l'Armée rouge er se montre partisan de mesures de Terreur : son action contribue à la victoire des bolcheviks et à la survie du régime soviétique. Il est dès lors, et durant plusieurs années, l'un des plus importants dirigeants de l'Internationale communiste et de l'URSS naissante.

Il s'oppose ensuite à ce qu'il désigne comme la bureaucratisation du parti et du régime et à STALINE en prenant la tête de l'Opposition de gauche ; STALINE le fait finalement chasser du gouvernement (1924) et du parti communiste (1927), puis l'exile en Asie centrale avant de le bannir d'URSS (1929). TROTSKI entreprend alors d'organiser ses partisans qui se réunissent en 1938 au sein de la Quatrième Internationale. En 1940, installé au Mexique, il est assassiné sur ordre de STALINE par un agent du NKVD.

 

         Un grand poids sur la stratégie militaire soviétique

  Lorsque les bolcheviks, installés au pouvoir et ayant mis un terme à la guerre civile, décident d'adapter leur armée aux normes soviétiques, deux courants émergent. Le courant représenté par TOUKHATCHEVSKI et FROUNZÉ, qui prétend définir une nouvelle doctrine militaire incorporant à la fois les idées politiques révolutionnaires et les nouvelles théories sur la guerre offensive qui se propagent un peu partout en Europe. L'autre courant, représenté par TROTSKI qui, opposé aux deux premiers, adopte dans le domaine des affaires militaires une attitude beaucoup plus conservatrice, mais aussi plus pragmatique et moins soumise à l'idéologie. Lecteur de CLAUSEWITZ et admirateur de SOUVOROV, TROTSKI perçoit la stratégie comme un art qui n'obéit pas à des lois universelles. Allant à l'encontre de nombreux stratèges de l'époque, TROTSKI se refuse à croire que la stratégie est une science quasi exacte. Il refuse également de croire que l'idéologie marxiste peut transformer de manière radicale la façon dont sont conduites les guerres, bien qu'il soit persuadé que les guerres vont être amenées à disparaître. La stratégie est fonction de facteurs culturels, historiques et géopolitiques propres à chaque société. Existe-t-il une stratégie spécifiquement "révolutionnaire"? Sa réponse est négative car on ne peut comparer des sociétés fondamentalement différentes comme le sont la France de 1789 et la Russie de 1917. Selon TROTSKI, l'idéologie marxiste est un facteur moral positif dans une guerre, mais il faut se garder de fonder des principes stratégiques sur ses préceptes. L'expérience compte pour beaucoup dans un conflit armé, et ce serait une grave erreur que de dédaigner l'examen des guerres du passé pour mieux comprendre celles du présent.

Alors que les autres stratèges soviétiques prônent l'offensive, il se montre plus réticent à choisir une posture stratégique, qu'elle soit offensive ou défensive, définie selon des termes purement théoriques : la stratégie militaire est une activité pratique qui ne doit pas être érigé en système doctrinaire. 2tant donné la position géopolitique de l'Union Soviétique, la masse qui l'habite et le handicap technologique de son armée, il préfère adopter une attitude plutôt défensive. En ce qui concerne la guerre de mouvement, qui caractérise l'Armée rouge, il attribue son existence à des facteurs géopolitiques et humains plutôt qu'à des éléments purement révolutionnaires. Il défend également, face aux nombreux critiques, l'idée de la milice. Toutefois, et bien qu'il cite souvent la célèbre phrase de CLAUSEWITZ sur la guerre comme continuation de la politique, TROTSKI tente de distinguer deux sphères, la guerre et la politique, qui sont inséparables. Bien que son approche de la stratégie ait le mérite d'être pratique et intelligente, sa vision de la guerre dans l'avenir, à une époque de grands changements, est singulièrement dépourvue de perspicacité. IL n'a pas su percevoir les effets de la mécanisation et de l'aviation, contrairement à TOUKHATCHEVSKI et FROUNZÉ qui entrevoyaient dès les années 1920 le type de combat qui sera pratiqué pendant la Deuxième Guerre mondiale. (BLIN et CHALIAND)

 

         Une oeuvre stratégique de premier plan

La formation du militant social-démocrete

  Cette oeuvre stratégique, tant sur le plan politique que sur le plan "militaire", est inséparable de son action et ce même depuis le début de sa formation "classique" comme social-démocrate russe. Alors que l'essentiel et les plus importants de ses écrits politiques se situent entre les années 1920 et 1930, voire dès les années 1910, il commence à rédiger dès les années 1890, celles où le marxisme se répand en Russie comme un feu de brousse. A 17 ans, l'adolescent qui poursuit ses études à Nikolaïev, ne tarde pas à abandonner ses études de mathématiques pour plonger dans un univers intellectuel où populisme et marxisme se heurtent encore à égalité. Mais très vite, les tenants du populisme comme BRONSTEIN ne résistent pas longtemps au courant des idées nouvelles. Les grandes grèves de Petersbourg en 1896 ont leur écho dans la lointaine province. Les étudiants "vont aux ouvriers" qui les reçoivent avec une soif de savoir plus grande que la science de leurs initiateurs, lesquels ne disposent d'abord que d'une seule copie manuscrite (fautive) du Manifeste communiste. BRONSTEIN devient LVOV et participe à la création de l'Union ouvrière de la Russie méridionale, qui comptera plusieurs centaines de membres. Ce succès extraordinaire pour l'époque protège d'abord l'organisation de la police, laquelle ne peut croire que des gamins sont les véritables dirigeants de l'Union et les rédacteurs de feuilles si populaires dans les usines : elle cherche derrière eux, et ne procèdera à des arrestations qu'en janvier 1898. Et c'était déjà trop tard, l'Union n'est pas détruite pour autant.

C'est pour le futur TROTSKI, le commencement de ses véritables universités révolutionnaires : deux ans dans les prisons de Nikolaëv, de Kherson, d'Odessa où il découvre A. LABRIOLA et écrit sont premier ouvrage sur la franc-maçonnerie (perdu, mais qui lui servira plus tard au combat contre elle, en particulier dans le mouvement ouvrier français) ; puis, la première déportation, intense foyer de culture théorique, où il rencontre des hommes comme DJERZINSKI et OURITSKI, où il devient un critique littéraire réputé parmi les déportés, et découvre LÉNINE par son grand livre sur le développement du capitalisme en Russie, puis par le Que faire? qui lui est une révélation.

Il s'évade, et par Vienne et Zurich, atteint Londres, et LÉNINE, encore entouré des vétérans, PLEKHANOV, VERA et ZASSOULITCH... et de ceux qui vont devenir les mencheviks. A la fin de 1902, au IIe Congrès du Parti social-démocrate, après que LÉNINE ait imposé TROTSKI à la rédaction de l'Iskra (L'Étincelle), mencheviks et bolcheviks (majoritaire) se séparent. Bien que politiquement plus proche de LÉNINE, TROTSKI voit en lui le "scissionniste" (ce qui n'est pas faux...) et condamne son hypercentralisme (ce qui n'est pas faux non plus...) (Nos tâches politiques) et se range d'abord aux côtés des mencheviks.

Pour peu de temps, car dès septembre 1904, il rompt avec la minorité qui se refuse à rechercher la réunification. Pendant 13 ans, TROTSKI est un isolé, un hérétique, se dépensant avec acharnement pour l'impossible fusion des deux courants de la social-démocratie.

 

La révolution permanente

       Le coup de tonnerre du "Dimanche rouge" (9 (22) janvier 1905, selon le calendrier...) le précipite - clandestinement - en Russie, dès février, alors que les autres leaders socialistes ne vont y arriver qu'en octobre. Cet avantage fait de lui le premier praticien des théories élaborées en exil. Cela transforme son rapport aux anciens avec qui il vient de rompre. Sa période d'"universités" est terminée. ce jeune homme de 26 ans est maintenant le leader qu'il faut rallier (politiquement et physiquement...). TROTSKI se rend d'abord à Kiev, où ses feuilles d'agitation trouvent l'appui de l'ingénieur bolchevik KRASSINE qui dispose d'une imprimerie clandestine. C'est au long de 1905 que mûrit la théorie de la révolution permanente, aussi célèbre que méconnue.

Partant à la fois des conclusions théoriques tirées par MARX en 1850 des leçons de la révolution de 1848 (Adresse au comité central de la Ligue des communistes), et de l'analyse des forces sociales propres à la Russie que caractérisent à la fois le retard économique (développement inégal) et le court-circuitage de cette évolution par l'intervention l'intervention du capital des pays étrangers les plus avancés (développement combiné), TROTSKI parvient aux conclusions qui allaient se révéler la clé de la révolution russe avant de prendre valeur universelle. Cette conception est parfaitement résumée par ces lignes écrites pendant l'été 1905 : "La Russie se trouve dans une révolution bourgeoise démocratique. A la base de cette révolution, il y a le problème agraire. La classe ou le parti qui saura entrainer à sa suite les paysans contre le tsarisme et les propriétaires nobles s'emparera du pouvoir. NI le libéralisme ni les intellectuels démocrates ne peuvent parvenir à ce résultat : leur époque historique est finie. Le prolétariat occupe déjà l'avant-scène révolutionnaire. C'est seulement la social-démocratie qui peut entrainer, par l'intermédiaire des ouvriers, la classe paysanne. Ceci ouvre, devant la social-démocratie russe, des perspectives de conquête du pouvoir qui anticipent celles des États d'Occident. La tâche directe de la social-démocratie sera de parachever la révolution démocratique. Il sera forcé d'entrer dans la voie des mesures socialistes. Le trajet qu'il pourra faire dépendra non seulement des rapports internes de nos forces, mais aussi de toute la situation internationale."

Une telle conception s'opposait à celle des mencheviks pour lesquels la révolution devait nécessairement passer par la démocratie bourgeoise, et qui, par conséquent, préconisaient une alliance du prolétariat et de la bourgeoisie libérale, ce qui les amenait, dans les faits, à abdiquer entre les mains de cette dernière la charge de direction de la révolution et devait les vouer, à terme, à la pure et simple capitulation. Elle s'opposait aussi à la conception de LÉNINE et des bolcheviks qui croiront jusqu'en 1917 à la possibilité d'une "dictature démocratique" du prolétariat et de la paysannerie" conduisant le développement capitaliste de la Russie à des "rythmes américains" et dont l'instabilité sociale par rapport à ses tâches doit trouver sa protection dans l'essor de la révolution socialiste en Occident. Ces trois conceptions, sous des déguisement divers, continuent à s'opposer de nos jours.

Mais, en 1905, elles ne sont antagoniques que pour les leaders les plus clairvoyants, et elles se trouvent mises au second plan par le premier élan de la révolution où le tsarisme et la haute finance font contre eux la quasi-unanimité de toutes les classes sociales.

En octobre, les grèves multiples se transforment en grève générale. TROTSKI, venu à Pétersbourg au début de l'été, et qui a dû se cacher en Finlande, rentre dans la capitale impériale, lance la Russkaja Gazeta (Gazette russe) dont le tirage s'élève en quelques jours à 100 000 exemplaires, puis, avec les mencheviks; Naçalo (Le Commencement) dont le succès est foudroyant. Membre du premier Soviet, TROTSKI s'y inscrit très vite comme son principal dirigeant alors que son président est encore l'avocat libéral Georges NOSSAR-KHROUSTALEV, auquel il succède quand celui-ci est arrêté le 26 novembre (9 décembre). Le 3 (16) décembre, c'est le soviet tout entier qui est arrêté, mais pendant tout le reste du mois la révolution jette encore de hautes flammes. Non seulement TROTSKI en apparait comme le premier dirigeant, mais c'est sa ligne politique qui s'est imposée à toute la social-démocratie, aux bolcheviks comme aux mencheviks. Ce qui va changer après la défaite.

Le procès du soviet, un an plus tard, dure un mois. TROTSKI, avec 15 autres accusés, est condamné à la déportation perpétuelle. Le régime pénitentiaire est devenu plus dur. Il s'évade pendant le voyage vers la Sibérie et le 2 (15) mars 1907, il est de retour à Pétersbourg et passe en Finlande où commence son second exil. TROTSKI arrive à temps pour le congrès de Londres en 1907, de la social-démocratie russe réunifiée en avril 1906, et déjà la "fusion" présente une profonde fissure. Le reflux de la révolution continue, au rythme des arrestations entre autres mais aussi parce que les informations ne parviennent que mal aux ouvriers et aux paysans, vu l'efficacité nouvelle de la censure. A Londres, les mencheviks se repentaient des folies commises en 1905. Les bolcheviks ne se repentaient de rien (et d'ailleurs, nonobstant les diverses rectifications, ne se repentaient jamais de rien...) et persistaient à tendre vers une nouvelle révolution. LÉNINE approuve les travaux que TROTSKI avait "faits en prison, mais  lui reproche de n'en avoir pas tiré les déductions indispensables au point de vue de l'organisation, c'est-à-dire ne n'être pas encore venu du côté des bolcheviks" (Ma vie). TROTSKI l'admit plus tard, mais cette erreur l'aide à la maturation de son apport théorique propre, pendant les 10 ans qu'il passe pour l'essentiel à Vienne, publiant un journal intitulé la Pravda (1908)..

La forme ultime de la théorie de la révolution permanente peut se résumer ainsi (Michel LEQUENNE) :

- C'est à l'échelle du monde entier que dans les pays arriérés, les colonies, ou semi-colonies, la classe bourgeoise - y compris la petite-bougeoisie - est incapable d'assurer les tâches des révolutions démocratiques bourgeoises. Dans tous ces pays, le rôle révolutionnaire de la paysannerie est primordial, mais cette classe est également organiquement incapable de conduire la révolution. Seul le prolétariat, même numériquement faible, organisé en parti de classe, peut fournir le programme et la direction de la révolution, et doit entrainer la paysannerie dans une lutte implacable contre l'influence de la bourgeoisie nationale.

- De ce fait, la victoire de la révolution qui réalise les tâches démocratiques n'est concevable qu'au moyen de la dictature du prolétariat, et, en conséquence, cette révolution ne peut s'arrêter au stade démocratique et se transforme en révolution socialiste, devenant ainsi une révolution permanente.

- La révolution socialiste ne peut être achevée dans les limites nationales. Elle "commence sur le terrain national, se développe sur l'arène internationale et s'achève sur l'arène mondiale (...) dans le triomphe définitif de la nouvelle société sur toute notre planète.

- Il en résulte que "dans certaines circonstances, des pays arriérés peuvent arriver à la dictature du prolétariat plus rapidement que dans les pays avancés, mais ils parviendront au socialisme plus tard que ceux-ci  ; dernier aspect du caractère permanent de la révolution : elle continue au-delà même de l'instauration du pouvoir ouvrier.

 

Les débats théoriques et les pratiques de la direction de la révolution d'Octobre

    Au long des 10 années, presque toutes de réaction politique, qui précèdent la révolution d'Octobre 1917, les tendances russes apparaissent aux puissants partis sociaux-démocrates d'Occident comme autant de groupuscules, et leurs débats théoriques comme autant de querelles byzantines. La violence inconsidérée de ces polémiques - qui nourrira si tragiquement la période de réaction stalinienne - est la seule excuse à de tels jugements. Inversement, LÉNINE et TROTSKI purent, durant ces années, prendre la juste mesure des révolutionnaires en chambre et des socialistes ministrables que la Première guerre mondiale allait jeter dans l'"union sacrée" avec leur propre bourgeoisie? Pour un LIEBKNECHT et une Rosa LUXEMBURG; combien d'ADLER et d'HILFERDING, pour ne pas parler des BERNSTEIN, tous ces politiciens russes et européens prompts à jeter par-dessus bord toute question sociale au profit de la seule question nationale.

La première guerre mondiale sépare au couteau le mouvement ouvrier en deux camps : d'un côté les patriotes collaborateurs de classes, l'énorme majorité ; de l'autre les internationalistes défaitistes, une infime minorité. TROTSKI et LÉNINE sont de cette minorité.

Après un court séjour en Suisse, TROTSKI se fixe à Paris, dès nombre 1914, où il publie Mase Slovo (Notre Parole), petit quotidien à éclipse qui joue un grand rôle dans le rassemblement des internationalistes socialistes de France, d'Italie, d'Allemagne et des Balkans, qui finalement eurent des échos dans les milieux ouvriers comme dans les mouvements pacifiques. LÉNINE est en Suisse. Divisés encore sur des points secondaires à la conférence de Zimmerwald de septembre 1915, dont TROTSKI rédige le manifeste, il ne cessent de se rapprocher. A cette conférence, est proclamée la faillite de la IIe Internationale et sont jetés les bases de la IIIe. Au redressement du mouvement ouvrier qui s'esquisse répond l'expulsion de TROTSKI par le gouvernement français. Aucun pays allié ou neutre ne lui accorde un visa. Il est jeté en Espagne où il erre avant de devoir partir pour New York (janvier 1917), où il rencontre BOUKHARINE, expulsé de Scandinavie, et collabore au quotidien russe révolutionnaire Novyj Mir (Nouveau Monde). C'est là qu'il apprend la nouvelle de la révolution de février.

Retenu un mois dans un camp de concentration canadien, où il gagne à Liebknecht les prisonniers de guerre allemands, cette fois TROTSKI rejoint la Russie un mois après LÉNINE, qui s'est échappé d'Allemagne dans des conditions troubles (le gouvernement allemand tentant de neutraliser par tous les moyens le front à l'Est, y compris en utilisant les révolutionnaires marxistes). Celui-ci est alors en lutte pour le redressement de son propre parti, dont la direction, assurée avant son retour par KAMENEV et STALINE, tend à la conciliation avec les mencheviks, pour qui la chute de la monarchie constitue la fin de la révolution. Pour TROTSKI, comme pour LÉNINE qui vient de rédiger les fameuses "thèses d'avril", ce n'en est que le commencement. Aucun des problèmes qui ont causé l'explosion révolutionnaires n'est résolu ; le gouvernement KERENSKI prépare même une nouvelle offensive alors que le premier mot d'ordre des masses est : la paix. L'histoire balaie les formules théoriques inadaptées et impose la seule voie : la révolution permanente et son mot d'ordre : "Tout le pouvoir aux Soviets." même si derrière "soviets", peu de leaders mettent la même chose...

Comme dans ce qui apparait alors dans la "répétition" de 1905, TROTSKI est porté, de meeting en meeting, à la tête du mouvement. Dans la brève période de réaction de juillet, il se retrouve en prison, tandis que LÉNINE, menacé de mort par la calomnie majeure d'être un "agent de l'Allemagne", doit se cacher en Finlande. En septembre, TROTSKI est libre et président du soviet de Petrograd; En août, sont organisation des "internationalistes unifiés" a fusionné avec le parti bolchevik. Pour les dirigeants révolutionnaires, c'est le moment de prendre le pouvoir; TROTSKI est l'appui principal qui permet à LÉNINE, paralysé par la clandestinité, de vaincre les résistances sourdes ou ouvertes d'une partie de l'état-major bolchevik. C'est encore lui qui assure l'organisation et la direction suprême de l'insurrection du 25 octobre 1917 (7 novembre). La prise du pouvoir n'est qu'un moment - nodal, mais un moment - de la révolution. Les mois, les années qui suivent sont aussi torrentueuses que l'année 1917. Pendant 3 ans, TROTSKI est commissaire du peuple aux affaires étrangères, puis commissaire du peuple à la guerre. LÉNINE étant au poste de pilotage général, TROTSKI occupe les fonctions immédiatement les plus importantes.

La première tâche est d'accorder la paix aux masses qui ont fait la révolution et parmi elles, les soldats et les ouvriers sont au premier rang. TROTSKI tente alors d'inventer une nouvelle diplomatie, à Brest-Litovsk, de meeting en meeting de place publique, écho fort de l'adresse des révolutionnaires français des années 1790 aux peuples d'Europe pour se débarrasser des monarchies. Une diplomatie ouverte, proclamée, non secrète, ouvertement en faveur des peuples. Alors que l'armée russe se démobilise toute seule, grandement dans la débandade, et que les puissances de la Quadruple Alliance en conçoivent la possibilité de gigantesques annexions, il faut gagner du temps et faire la démonstration devant l'opinion ouvrière mondiale que la paix imposée au jeune État ouvrier n'a rien d'une capitulation lâche ou complice. Mais rien n'empêche des pays de la Triple Entente de penser le contraire, de surcroit avec la connaissance de l'effondrement de la monarchie et des pertes des entreprises capitalistes étrangères implantées sur le sol russe... Le Comité central bolchevik est divisé, une minorité préconise la guerre révolutionnaire ; LÉNINE, pratique, est partisan d'accepter le traité draconien ; TROTSKI fait l'accord provisoire sur une déclaration sans précédent de "ni paix ni guerre". Mais devant l'avancée allemande, et démonstration faire de la main forcée, la position de LÉNINE est acceptée, et la paix est signée le 3 mars 1918 : l'armée allemande occupe à ce moment la Pologne, la Lituanie, le Lettonie, l'Ukraine et une partie de la Grande Russie, bases d'ailleurs de la contre-révolution future.

Ce péril écarté, de nouveaux apparaissent à tous les bouts de l'immense empire russe en chaos : la guerre civile commence (elle va durer 4 ans). De tous les exploits de TROTSKI, la création et la direction de l'Armée rouge, déjà évoquée plus haut, paraissent les plus étonnants. En dehors de toute théorie et sans tenir compte des principes proprement marxistes, il faut rétablir le ravitaillement, l'économie, l'armée. TROTSKI n'a d'expérience militaire que livresque, mais il est surtout maitre dans l'art de concentrer l'énergie et la révolution en secrète à profusion. Surtout il bénéficie encore, mais il faut faire vite, d'un certain réseau solide de chemins de fer, tenus par ses partisans. Dans son train blindé qui sillonne le pays réduit à un fragment de la Russie blanche, il transforme les bandes anarchiques de partisans en armée disciplinée, retourne contre la vieille société de meilleurs spécialistes militaires, flanqués de commissaires qui veillent, révolver au poing, à leur fidélité, fait des héros avec des déserteurs, invente sur le terrain sur stratégie de la guerre révolutionnaire. En moins de 4 ans, 10 armées sont battues au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, malgré les trahisons, les incapacités, le gâchis. Le sabotage de STALINE détermine l'échec de la dernière campagne de libération de la Pologne. Presque tout l'empire des tsars a été regagné à la révolution, à l'exception de la Géorgie, de la Finlande, de la Pologne, des États baltes. Les puissances belligérantes épuisées (Allemands comme Alliés...), ayant à faire face de surcroit à l'épidémie qui ravage de nombreux territoires (et qui fait plus de mort que la Grande Guerre), menacées elles-mêmes par des mouvements intérieurs révolutionnaires, sont obligées de laisser l'État soviétique en paix.

TROTSKI se détermine sur la tâche de reconstruction mais il ne peut, pris dans les contradictions à l'intérieur du parti bolchevik, la mener à terme, malgré bien des plans élaborés.

 

L'opposition de gauche

     La victoire du bolchevisme n'est qu'incomplète. La révolution ne s'est pas étendue à toute l'Europe comme l'attendaient LÉNINE et TROTSKI. La révolution soviétique reste isolée dans un pays, certes immense, mais où les ravages de la guerre civile se sont ajoutés à ceux de la guerre mondiale. Successivement, les révolutions allemande et hongroise sont vaincues. Il faut que la jeune république des Soviets survive en attendant la fin du reflux et un nouveau flux. Cependant, les marxistes savent qu'il n'y a pas de socialisme de la misère possible. La disette crée l'inégalité. Le prolétariat est la classe sans culture, a fortiori en Russie où l'arriération culturelle est immense (à l'exception des très grandes villes) : celle-ci pèse de tout son poids sur le nouveau régime où "les héros sont fatigués", où d'innombrables militants d'élite sont morts et remplacés par des arrivistes et des ralliés de la dernière heure. Une bureaucratie, qui prend de profondes racines dans celle du régime précédent, se lèvre. Lénine, vigilant, entame son dernier combat contre elle (il se sait très malade). Dès le début de 1923, il reconnait l'aventurisme de STALINE, qui s'est élevé dans l'appareil. Ses dernières lettres sont pour rompre avec lui et pour engager TROTSKI à la lutte pour l'élimination de STALINE du poste de secrétaire général.

le danger que représente STALINE, TROTSKI le sous-estime, comme il le reconnait bien plus tard. Devant le reflux de la révolution, en Europe comme en Chine - où STALINE joue TCHANG KAI CHEIK contre MAO TSE TOUNG, dans un mouvement "menchevik" - et comme en Angleterre, TROTSKI tente de sauver ce qui reste à sauver. TROTSKI, refusant le mot d'ordre de STALINE de "socialisme dans un seul pays", est écarté du pouvoir et rassemble une Opposition de gauche. Mais STALINE, qui a couvert son action de l'autorité des "vieux bolcheviks", ZINOVIEV et KAMENEV, écarte ensuite ceux-ci, qui s'allient alors à TROTSKI dans une Opposition unifiée. Mais c'est encore une fois trop tard : le parti est déjà transformé, gonflé d'une mer d'adhérents obéissant à des cadres eux-mêmes sélectionnés sur leur docilité à l'appareil... dont STALINE tient tous les fils par l'intermédiaire d'un noyau qu'il contrôle seul. L'Opposition, par crainte d'un affaiblissement du pays devant l'ennemi, qui refuse à en appeler au peuple. Cependant, TROTSKI reste le leader le plus populaire et l'éliminer physiquement n'est pas possible. STALINE obtient son exclusion du Parti communiste, le fait exiler à Alma-Ata, en Asie centrale, puis expulser en Turquie (février 1929).

Entretemps, la politique d'appui sur les koulaks (paysans riches) ayant fait faillite, STALINE en rejette la responsabilité sur son coéquipier BOUKHARINE qu'il écarte à son tour du pouvoir, reprend à son compte le programme d'industrialisation de l'Opposition et s'engage dans son application brutale et à des rythmes démentiels. Ce tournant suffit pourtant à démanteler l'Opposition qui croit voir là sa propre victoire de facto, dans l'ombre. STALINE n'a alors plus de rivaux dans l'exercice du pouvoir.

 

Le dernier exil et la IVe Internationale

   TROTSKI voit s'ouvrir un nouveau exil, et quasi seul, mais craint pour tous les gouvernements dont aucun n'ose lui accorder un visa. Entre la Turquie, où il s'installe pour 4 ans en janvier 1929, et le Mexique, où il vit 3 ans et tombe en 1940, il connait deux haltes précaires, en France de 1933 à 1935, en Norvège en 1935 et 1936. Ce sont des années noires, marquées par la grande crise économique, le chômage massif, la montée des fascismes. En URSS, les cours droitiers, suivis de cours ultragauches, ont leurs prolongements en politique extérieure, par le canal de la IIIe Internationale soumise, elle aussi, au joug bureaucratique. Son ultragauchisme fraye la voie à HITLER en désignant la social-démocratie comme l'ennemi principal ; la politique du "front populaire" qui lui succède favorise la victoire de FRANCO en soumettant le prolétariat espagnol à sa bourgeoisie "démocratique" (politique mencheviste typique, terrorisme en plus). Quant à l'URSS, elle s'enfonce dans un cauchemar kafkaïen, surtout à partir de l'assassinat de Serge KIROV, que STALINE met à profit à l'heure où ses complices des premières heures, s'effrayant à la fois de ses erreurs et de ses méthodes, songent à le démettre.

TROTSKI, dans cette situation, ponctuée pour lui par les nouvelles des capitulations, par les déportations de ses partisans, puis, à partir de 1936, par les terribles procès de sorcières de Moscou, entreprend ce qu'il a jugé (à l'encontre de son principal biographe I. DEUTSCHER) "le travail le plus important de (sa) vie, plus important que 1917, plus important que l'époque de la guerre civile, etc." : "Munir d'une méthode révolutionnaire la nouvelle génération, par-dessus la tête des chefs de la Deuxième et de la Troisième Internationale, c'est une tâche qui n'a pas, hormis moi, d'homme capable de la remplir (...). Il me faut encore au moins cinq ans de travail ininterrompu pour assurer la transmission de l'héritage" (Journal d'exil). Il déborde alors d'activité. Ce sont les années de ses oeuvres les plus fortes, des dizaines de volumes, des centaines d'articles couvrant tous les domaines de la pensée marxiste, enrichissant celle-ci de trois nouveaux apports essentiels :

- la théorie de l'État ouvrier dégénéré et du "stalinisme" (la seule qui ait résisté à la critique de l'histoire et qui est reprise par les plus avancés des historiens soviétiques modernes, comme R. MEDVEDEV) en tant qu'excroissance bureaucratique s'élevant sur les fondements de l'économie collectiviste dans un État ouvrier isolé et arriéré, mais historiquement instable et qui ne pourra survivre au développement de la révolution ;

- la théorie du fascisme (qui s'est imposée à tous) en tant que solution politique bourgeoise ultime devant la révolution ;

- la stratégie du "programme de transition", dont la mise au point fournit son texte fondamental au congrès de fondation de la IVe Internationale.

   Mais la partie peut-être la plus grande de son temps, TROTSKI la consacre à rassembler patiemment les cadres humains de la nouvelle organisation révolutionnaire. Dans une période de réaction coupée seulement de la montée ouvrière de 1934-1937 en Europe occidentale, c'est une tâche de Sisyphe. Les groupes de l'Opposition de gauche internationale (jusqu'en 1934) puis, lorsque la victoire d'HITLER signe la faillite du Komintern, les comités "pour la IVe Internationale" (jusqu'à la proclamation de celle-ci en 1938) comptent rarement plus de quelques dizaines de membres, et sur les quelques milliers qu'ils rassemblent au total, à peine des centaines transmettent l'enseignement, décimés qu'ils sont, et sélectionnés au cours des débats où TROTSKI rompt impitoyablement avec tous ceux qui cèdent aux tentations des "raccourcis" ou à l'impressionnisme, et tendent à rejeter, avec le stalinisme, la défense de l'État ouvrier et la rigueur du bolchevisme. Mais TROTSKI connait trop l'atmosphère politique délétère des démocraties d'Occident pour céder à quelque complaisance que ce soit. Son aventure individuelle l'a armé pour regarder en face avec sévérité les pires conjonctures : il voit venir la guerre et regarde son au-delà qu'il sait avoir peu de chance de vivre, alors qu'autour de lui les hommes de main de STALINE frappent §secrétaires, agents du Komintern, son propre fils). Il garde jusqu'au foi en l'avenir et à la victoire de la IVe Internationale. (Michel LEQUENNE).

 

La postérité de TROTSKI : le trotkisme

    Même minoritaires en tant qu'organisations, les mouvements affiliés à la IVe Internationale font rayonner le trotkisme - au sens large - bien au-delà de leurs sphères politique dans de nombreux pays. Avec des poussées, comme en 1968, qui se traduisent par de nouveaux militants et de nouvelles analyses intellectuelles des oeuvres de TROTSKI. Souvent divisés, les mouvements, "groupuscules" souvent, se veulent aiguillon de syndicats et de partis accusés de faire trop souvent le jeu des forces "de la réaction". La production éditoriale, entre biographies (qui se contredisent souvent) et rééditions commentées de ses oeuvres, demeure, surtout parmi les anciennes "têtes" des révolutions marxistes (à part peut-être celles de tendances maoïstes), les plus prolifiques. Souvent les analyses de TROTSKI sur le destin de l'Union Soviétique sont reprises (même par des auteurs "bourgeois"), et nombre de ses adeptes directs ou indirects continuent leur destin littéraire, parfois avec quelques succès. Avec les crises actuelles du capitalisme, le courant trotkiste est un des plus importants courants marxistes à bénéficier du regain d'intérêt pour la théorie et la pratique révolutionnaires.

De nombreux mouvements membres de la Quatrième Internationale se réclament toujours de la pensée de Léon TROTSKI et expliquent en France la fracture entre extrême gauche et parti communiste.

   Entre la vision critique de Boris SOUVARINE, la biographie d'Isaac DEUTSCHER et celle de Robert SERVICE, cette dernière étant entachée de nombreuses erreurs factuelles, on attirera l'attention sur les travaux de la Commission DEWEY, de 1937, vaste contre-interrogatoire de TROTSKI, suite aux Procès de Moscou.

 

Léon TROTSKI, Oeuvres complètes, 12 volumes, Moscou, 1923-1927 ; Nos tâches politiques (1904), Paris, 1970 ; Écrits militaires, tome 1, Comment la révolution s'est armée (1922), Paris, 1969 ; Le  Mouvement communiste en France (1919-1939, éditions P. Broué, Paris, 1967 ; Terrorisme et communisme (1920), Paris, 1963 ; Entre l'impérialisme et la révolution (1922), 1970 ; De la révolution (Cours nouveau, 1923 La Révolution défigurée, 1927-1929, La Révolution permanente, 1928-1931, La Révolution trahie, 1936), Paris, 1963 ; Littérature et révolution (1924), UGE, Paris, 1974 ; Lénine (1924), Paris 1925, réédition Paris, 1970 ; Europe et Amérique (1924-1926), Paris, 1926, réimpression augmentée d'Où va l'Angleterre (1926), Paris, 1971 ; Écrits 1920-1940, 3 volumes parus, Paris, 1955-1959 : Ma vie (1929), 3 volumes, Paris, 1930, réédité en 1966 ; L'Internationale communiste d'après Lénine (1929), Paris, 1930, réédition en 1969 ; Histoire de la révolution russe (1931-1933), réédition en deux volumes, Paris, 1950 ; Journal d'exil (1935), Paris, 1960 ; Les crimes de Staline (1937), Paris 1937, réédition Paris en 1973 ; Leur morale et la nôtre (1938), Paris, 1939, réédition Paris, 1966 ; L'Agonie du capitalisme et les tâches de la IVe Internationale. Programme de transition (1938), Paris, 1968 ; Sur la Deuxième Guerre mondiale (1938-1940), Bruxelles, 1970 ; Staline (1940), UGE, 1948, réimpression en 1979 ; Défense du marxisme (1937-1940), Paris, 1972.

D. AVENAS, Économie et politique dans la pensée de Trotsky, Maspéro, 1970. Isaac DEUTSCHER, Trotsky. Le Prophète armé ; Le Prophète désarmé ; Le Prophète hors-la-loi, 3 volumes, Paris, 1962-1965. Mémoires d'un bolchevik léniniste (ouvrage du samizdat), Paris, 1970. Pierre NAVILLE, Trotski vivant, Laffont, nouvelle édition 1979. Victor SERGE, Vie et mort de Trotsky, Maspéro, 1947, nouvelle édition 1973. Ernest MANDEL, La Pensée politique de Léon TROTSKY, La Découverte, 2003. Pierre BROUÉ, Trotsky, Fayard, 1988. Michel RENOUARD, Trotsky, Gallimard, 2017. Léo FIGUÈRES, De Trotsky aux trotslysmes, éléments pour un débat, Le temps des cerises, 2012 ; Commission Dewey, Trotsky n'est pas coupable, contre-interrogatoire (1937), Syllepse/ Page2, 2018.

Michel LEQUENNE,  Trotski et trotskisme, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, Perrin, collection tempus, 2016.

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8 juin 2020 1 08 /06 /juin /2020 08:20

  La revue Solidaires International, revue de l'Union syndicale Solidaires depuis 2006, est le fruit du travail de réflexion et de contact de ses militants et militantes.

   Parmi les syndicats adhérents de l'Union syndicale Solidaires, on trouve de nombreux syndicats SUD (implantés dans plus secteurs), l'Action des Salariée-es du Secteur assOciatif (ASSO), Solidaires Justice... Elle existe depuis 2003 mais a des racines (très tourmentées d'ailleurs...) bien plus anciennes dans le syndicalisme. Elle entend défendre les travailleurs et les travailleuses en France quelle que soir leur origine et leur culture et travaille avec les organisations de jeunes, de chômeurs et chômeuses, de paysans, d'habitants. Elle se situe politiquement très à gauche et s'oppose notamment au néo-libéralisme et à une forme sauvage de mondialisation. Elle ne fait pas partie des cinq confédérations de salariés français bénéficiant d'une présomption irréfragable (et pourtant en réalité si fragile car ne regroupant qu'une petite partie des travailleurs) de représentativité, notamment auprès des pouvoirs publics et ne doit qu'à une certaine ténacité d'être parfois consultée sur certains projets.

  Chaque numéro tourne autour d'un thème central, par exemple la Chine (n°13, printemps 2019), l'Algérie (n°10), Mexique, Chiapas et Zapatistes (n°9, automne 2013), Sénégal (n°6, mai 2010)... Le numéro 14, d'hiver 2019-2020, est entièrement consacré à la Palestine : état des lieux de la situations dans les territoires occupés, paroles de militants palestiniens, israéliens et internationaux.

 

 

 

Solidaires international, Union Syndicale Solidaires, 31 rue de la Grange aux Belles, 75010 Paris. Site Internet : solidaires.org

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4 juin 2020 4 04 /06 /juin /2020 14:01

L'agrégation des comportements individuels

   D'après Raymond BOUDON et François BOURRICAUD, l'agrégation des préférences désigne "les méthodes qui permettent de tirer une préférence collective d'un ensemble de préférences individuelles : la règle majoritaire est par exemple une de ces méthodes. Mais on donne souvent à la notion d'agrégation une extension plus grande et on l'applique non seulement aux préférences, mais aux actions individuelles. D'autre part, un effet d'agrégation - on parle aussi d'effets de composition - peut résulter non seulement de l'application d'une règle d'agrégation, mais de la simple coïncidence de préférences ou d'actions individuelles." (Dictionnaire critique de sociologie).

L'individualisme méthodologique se propose d'expliquer les phénomènes macro-sociologiques par l'agrégation des comportements individuels. Dans  l'analyse de TOCQUEVILLE déjà citée, la combinaison des choix individuels des propriétaires terriens français (l'installation en ville...) entraine un sous-développement de l'agriculture capitaliste et du commerce par rapport à l'Angleterre où la centralisation administrative et le prestige de l'État sont moins grands. Cette conséquence sociale est appelée effet de combinaison, effet émergent ou effet d'agrégation.

      Pour mieux analyser ceux-ci, Raymond BOUDON prend soin de distinguer deux types de situations bien différentes que le sociologue a à étudier.

Dans la première, qualifiée de structure d'interdépendance, les individus se trouvent dans un contexte d'"état de nature". C'est-à-dire que "chaque individu est placé par les institutions dans une situation telle qu'il peut se déterminer indépendamment de toute entente avec autrui et de toute approbation de la part d'autrui, et, plus généralement sans risquer de sanction (morale ou légale) pour les effets que ses actions pourraient entrainer sur le bien-être d'autrui" (Effets pervers et ordre social, 1977).

A l'opposé dans le contexte de "contrat", les individus se trouvent dans un système fonctionnel où leur action et leur décision ne peuvent avoir lieu sans échange social : temps et lieu d'un rendez-vous, accord sur le sujet traité et l'ordre du jour, etc. Même si les acteurs recherchent toujours leur intérêt à travers des choix rationnels, ils doivent tenir compte des attentes des autres. La notion de rôle est au coeur de l'analyse sociologique de ce système telle qué l'aborde R.K. MERTON.

Les systèmes d'interdépendance (contexte d'"état de nature") ont la particularité, en raison même de leur structure, de créer à partir des comportements individuels, des phénomènes sociaux non-attendus. C'est cette structure qui constitue l'objet privilégié de l'individualisme méthodologique. Pour BOUDON, "un effet d'agrégation ou effet émergent est un effet qui n'est pas explicitement recherché par les agents d'un système et qui résulte de leur situation d'interdépendance" (La logique du social, 1979).

Le sous-développement de l'agriculture capitaliste et du commerce français chez TOCQUEVILLE relève de cette classe de phénomènes. De même, si pour une raison ou pour une autre, chacun croit à la montée des prix d'un objet, ou bien une pénurie qui aura bientôt le même effet. R.K. MERTON avait déjà étudié finement cet effet émergent auquel il a donné le nom de prédiction créatrice (Élément de théorie et de méthode sociologiques, 1965). R. BOUDON emprunte un autre exemple célèbre à la théorie des jeux et l'applique à la ségrégation raciale (ou sociale) dans l'espace urbain. "SI chacun souhaite appartenir à un environnement où la moitié de ses voisins soit de même catégorie que lui. Il en résultera que presque tous les voisins de chaque individu appartiendront à la même catégorie que lui. L'agrégation de demandes individuelles modérées (ne pas être minoritaire) produit un effet de ségrégation qui excède largement ces demandes et les caricature" (La place du désordre, 1984).

L'effet émergent ou effet d'agrégation, en tant que résultat macrosociologique de la combinaison de comportements individuels différents des attentes et rationalités individuelles relève des actions non-logiques de PARETO. En effet, ce dernier proposait de faire de l'économie la science des actions logiques (ou rationnelles, là où le résultat est conforme aux attentes), tandis que la sociologie traiterait des actions non-logiques (là où les comportements individuels produisent des effets non désirés). Dans ce cadre, la sociologie aurait pour objet les actions de type complexe (dans lesquelles les acteurs semblent suivre des principes absurdes ou irrationnels) et pour "objectif primordial de mettre en évidence les déterminismes sociaux qui restreignent l'autonomie des individus" (BOUDON, 1979).

  L'homo oeconomicus est l'acteur rationnel dont la rationalité n'est limitée que par l'impossibilité du choix optimal, elle-même due aux impossibilités de réunir toutes les informations relatives à une situation. L'acteur rationnel supplée à ce manque d'information par sa propre imagination. Dans d'autres cas la complexité de l'environnement conduit l'acteur à se représenter une situation simplifiée. D'où l'idée d'une "rationalité limitée" de l'acteur qui n'opèrera pas un chois optimal auquel il ne peut avoir accès, mais seulement un choix satisfaisant (James G. MARCH, Herbert A. SIMON, Les organisations, 1971, 1974). On considère cependant que le choix de l'homo oeconomicus est d'ordre rationnel... Ce dernier est placé dans des situations à structure ambigüe où la notion de meilleur choix est mal définie. Non seulement du point de vue individuel, mais encore plus du point de vue collectif (groupe plus ou moins étendu). N'est jamais examinée la situation où les choix individuels agrégés, même s'ils sont considérés par ces individus (ou des individus) comme de "rationalité limitée", à effets incertains, sont en fin de compte bénéfiques aux groupes ou au groupe... Tout reste centré sur l'individu. Pourtant, les auteurs qui se réclament de l'individualisme méthodologique (en particulier les politologues anglo-saxons) ont multiplié les analyses de l'action politique où s'affrontent le court (où effets escomptés ou non se réalisent) et le long terme (idem), mais toujours centrés sur l'individu lambda.

 

Des effets pervers et du changement social...

   Pour autant, ces auteurs ne négligent pas l'impact des décisions et actions agrégées sur la société, tout en se refusant toujours de la considérer comme un tout qui dépasse ses parties (les individus). Dans son ouvrage Effets pervers et ordre social, Raymond BOUDON confond volontairement effets de composition, effets d'agrégation et effets pervers pour désigner à la fois les effets non désirés, quoique désirables, et les effets non désirés et indésirables. Ultérieurement, les effets pervers ne recouvrent que ceux qui ont une valeur collectivement ou individuellement négative (BOUDON, 1984).

Cependant, c'est dans leur signification générale d'effets non-désirés (d'actions non-logiques au sens parétien) que R. BOUDON en fait des facteurs de changement social. Sans nier totalement la place des conflits dans le changement social, il entend leur redonner leur juste importance. Les conflits et les contradictions entre intérêts de groupes de grande dimension (comme par exemple les classes sociales) peuvent jouer un rôle dans le changement social. C'est ici un jeu à somme nulle puisque les gains de l'un correspond exactement aux pertes de l'autre. Mais les processus de changement issus d'effets d'agrégation ou d'effets pervers apparaissent les plus intéressants au sociologue, car ils sont non-désirés et plus complexes. Il s'agit là de jeux à somme non-nulle puisque les partenaires sont perdants (dilemme du prisonnier par exemple). Pour l'individualisme méthodologique, ce sont là les structures fondamentales de l'analyse du changement social considéré comme la résultant d'un ensemble d'actions individuelles. Raymond BOUDON multiplie les exemples de changement social dû aux effets pervers (dans l'échec scolaire par exemple). A travers cette explication du changement social, dont on a alors l'impression qu'il résulte très souvent voire pratiquement tout le temps d'effets pervers, Raymond BOUDON cherche à montrer que la quête du primum mobile du changement social, ou l'établissement de lois, sont pure perte de temps. On semble avoir là affaire à une logique en deux temps : le conflit n'a que peu d'influence sur le changement social, et comme celui-ci est déterminé par des effets pervers, il est parfaitement inutile de tenter de comprendre ses mécanismes, qui de plus changent dans le temps et dans l'espace. Du coup, le changement social lui-même, parce qu'il n'est pas le fait d'effets agrégés rationnels désirés, perd de son intérêt pour le sociologue... De là à penser qu'il ne vaut mieux pas tenter de provoquer un changement social - même pour une situation particulièrement injuste, il n'y a qu'un pas...

"Il faut abandonner l'idée, écrit Raymond BOUDON, mise en circulation au XIXe siècle (c'est-à-dire aux naissances conjointes de la sociologie et du socialisme "modernes", rappelons-le) selon laquelle l'analyse du changement social serait justiciable d'un paradigme unique" (La logique du social, 1979). Pour rendre compte du changement social, parce qu'il a tout de même lieu... souvent!, l'auteur distingue trois types de processus sociaux :

- les processus répétitifs, reproductifs ou bloqués qui n'ont pas d'effet sur le système d'interaction, sur son environnement ou sur leurs rapports ;

- les processus cumulatifs, qui ne modifient pas l'environnement, mais qui ont des effets sur le système d'interaction lui-même (processus cumulatif de la connaissance scientifiques, de la division du travail qui s'auto-alimente, etc). Parmi ces processus cumulatifs, il fait une large part aux processus oscillatoires. L'incertitude qui entoure les résultats des comportements individuels aboutit par exemple à une succession de pénuries et de surnombres de médecins ou de programmateurs informatiques, le temps de formation opacifiant la situation lors du choix du cursus par les individus. La prédiction créatrice de MERTON (le "mercredi noir" de la faillite bancaire) relève de ces processus oscillatoires. Quoique largement liés aux facteurs endogènes, ces processus peuvent être favorisés ou inhibés par des facteurs exogènes. Voilà ce qui ressemble furieusement aux processus cycliques des anciennes théories (antiques, pré-modernes) sur la marche du monde...

- les processus de transformation caractérisés par des effets de rétroaction sur l'environnement, qui provoquent à leur tour une modification du système d'interaction. Par exemple, le blocage des loyers et d'autres mesures favorables aux locataires paralysent le marché, ont des effets néfastes pour ceux-ci, et peuvent contraindre à un retour à une politique moins sociale. On peut ranger ici les conflits entre groupes.

      Raymond BOUDON conteste vivement l'analyse des auteurs concevant le changement social comme essentiellement endogène (il vise principalement HEGEL, MARX et les fonctionnalistes). De même, il rejette les vues de R. NISBET (1984, La tradition sociologique) attribuant le changement social aux seuls facteurs exogènes. Celui-ci peut provenir des uns ou des autres, ou des deux à la fois. Les processus de changement social s'inscrivent dans des cas de figures très différents : conflits entre groupes antagonistes, innovations techniques, changements dans l'éthos des groupes, états de "déséquilibre" nés de la structure de certains systèmes d'interdépendance, etc". "Mais aucun de ces mécanisme ne peut être tenu pour général ni même comme plus important que les autres" (1979).

 

Il n'existe pas de lois sociologiques...

  Le rejet du primum mobile ou de facteur unique dans l'explication du changement social signifie que, pour l'individualisme méthodologique, l'objectif principal de la sociologie n'est pas la recherche de lois, en effet croire que la sociologie (ou la démographie, l'économie...) est à l'ordre du social ce que la physique est à l'ordre du naturel relèverait de l'aveuglement naturaliste et positiviste dont auraient été victimes aussi bien MARX que DURKHEIM. Les lois n'ont qu'une validité locale tandis que les frontières de leur validité sont incertaines. D'où une préférence marquée pour les modèles. Selon Raymond BOUDON, "il est entendu qu'un modèle, dans la mesure où il repose sur des conditions idéales, ne s'applique qu'à un ensemble limité de situations réelles, et que, en outre, il doit être considéré comme une approximation" (1984).

  On pourrait penser que cette présentation, faite par des "représentants", en reprenant les termes des tenants de cette sociologie, du "holisme", mais il suffit de consulter les pages du Dictionnaire critique de la sociologie que le trait est à peine forcé.

Dans la description-définition du modèle : "Soit un phénomène qu'on se propose d'expliquer. Lorsque la théorie explicative prend la forme d'un ensemble de propositions d'où il est possible de déduire de manière mécanique un ensemble de conséquences directement liées au phénomène étudié, on dira qu'on a affaire à un modèle du phénomène" et dans l'explication que font BOUDON et BOURRICAUD du modèle, on trouve une véritable entreprise de démolition de la validité étendue d'un modèle, et plus encore de son utilisation en vue du changement social. Ils critiquent notamment la préférence donnée par les sociologues influencés par "COMTE par DURKHEIM interposé" aux modèles abstraits et généraux par rapport aux modèles de diffusion sociale ou aux modèles propres à un contexte spatio-temporel particulier.

Dans le type de modèle qui a leur préférence, le modèle apparait comme une nouvelle réduction de la validité des découvertes sociologiques par rapport au retrait déjà effectué par MERTON lorsqu'il préconisait la mise en oeuvre de "théories de moyenne portée". Dans le même sens, J. G. PADOLIEAU insiste sur la nature stochastique (aléatoire) de l'action sociale. En prenant l'exemple de la communication entre deux individus, il souligne la diversité des messages possibles. Y compris dans les relations institutionnalisées (situation de "contrat" avec des rôles et attentes de rôle définis) les zones d'incertitudes laissent place à des interprétations de rôle.

    Le rejet des lois de l'histoire par l'individualisme méthodologique le conduit à faire de l'explication des régularités statistiques, le lieu privilégié des investigations sociologiques. "L'explication revient toujours à retrouver l'action individuelle derrière les régularités qu'on observe au niveau macrosociologique (BOUDON, 1977). Alors, selon l'individualisme méthodologique, le social n'est plus le déterminant de l'action individuelle, c'est au contraire le social qui est la résultante des comportements des acteurs individuels. La sociologie n'est pas la science des déterminismes sociaux telle qu'elle est si souvent perçue. Au contraire, si elle a à traiter des déterminismes sociaux, c'est pour mettre en évidence en quoi ils restreignent l'autonomie des individus. C'est ce renversement d'objet qui parait fécond à R. BOUDON puisque "le progrès de la connaissance se traduit généralement par un passage du paradigme holiste au paradigme individualiste" (1986).

  C'est la raison pour laquelle une grande partie des écrits des auteurs se réclament de l'individualisme méthodologique porte sur la critique des courants "holistes". Cette critique du "totalisme" (BOUDON, BOURRICAUD, Dictionnaire critique de la sociologie, 1982), du "sociologisme" (BOUDON, 1984) s'adresse tout autant aux fonctionnalistes, aux structuralistes, aux marxistes, qu'à Pierre BOURDIEU, etc. Homo-sociologicus éponge ou sujets passifs déterminés socialiement, ce sont les images que les auteurs se réclamant de cette sociologie retiennent des autres courants, lesquels n'ont pas manqué de critiquer en retour leurs concepts. On peut même dire (voir dans la troisième partie) que la critique de l'individualisme méthodologique fait couler plus d'encre encore que sa présentation et sa défense...

 

Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Raymond BOUDON et François BOURRICAUD, Dictionnaire critique de la sociologie, PUF, 2004.

 

SOCIUS

 

 

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2 juin 2020 2 02 /06 /juin /2020 11:33

   Tendance encore dominante dans la sociologie en France et dans d'autres pays, l'individualisme méthodologique constitue pratiquement la base "philosophique" d'un Dictionnaire critique de la sociologie (Raymond BOUDON et François BOURRICAUD). A l'article Individualisme, où se trouve développé l'idée force qu'il existe un large accord entre sociologues pour admettre une liaison de cause à effet entre la complexité des sociétés et le développement de l'individualisme, se trouve mis en avant la valeur de quasi paradigme de l'individualisme méthodologique.

 

   L'explication et la justification de la supériorité de l'individualisme méthodologique.

Avec un début digne de l'ouvrage d'économie de SAMUELSON, qui explique avec grand sérieux le théorème de Robinson Crusoé : "Au sans méthodologique et épistémologique, la notion d'individualisme a un sens tout à fait distinct du précédent (où existe un fort parallèle entre égoïsme et individualisme). Soit à expliquer un phénomène social P. Par exemple : la mobilité sociale est plus grande dans le pays A que dans le pays B Pour expliquer P, on peut procéder de différentes manières. Ainsi, on peut faire l'hypothèse que la mobilité croît avec le développement économique et tenter de vérifier que le pays A a un niveau de développement plus élevé que le pays B Dans ce cas, on aura "expliqué" P en le mettant en relation avec un autre phénomène social P'. De la même manière, on peut chercher à expliquer la variation P de la criminalité dans le temps ou dans l'espace en cherchant à mettre ce phénomène en relation avec d'autres phénomènes P', P", etc., par exemple l'urbanisation, la sévérité des tribunaux, etc. On cherchera alors à établir l'existence de corrélations entre P et P', P et P", etc. Ainsi, on observera peut-être que les taux de criminalité caractérisant un certain nombre de pays pour des catégories bien définies de crimes et de délits sont d'autant plus forts en moyenne que l'urbanisation est plus développée. On observera peut-être par ailleurs que les taux de criminalité sont en moyenne d'autant plus élevés que la sévérité des tribunaux est moins grande. Si tel est le cas, on aura établi une relation causale (de type probabiliste) entre P' (urbanisation) et P" (sévérité des tribunaux) d'une part, et P (taux de criminalité), d'autre part ; dans ce cas, l'"explication" du phénomène, plus exactement de la variable P est donc obtenue en examinant la relation entre cette variable et d'autres variables, P' et P". Ces variables "indépendantes" étant également observées à un niveau agrégé, une telle "explication" peut elle-même être dite agrégée ou non individuelle dans la mesure où elle ne prend pas en compte le comportement des individus dont la logique engendre les corrélations observées au niveau statistique. De la même façon, l'analyse dite "comparative" est souvent de type non individuel ou agrégé. C'est le cas lorsqu'elle se limite à classer des systèmes sociaux en types, en fonction de l'occurrence ou de la non-occurrence d'un ensemble de caractères définis à un niveau agrégé."

"Par contraste, une explication est dite individualiste (au sens méthodologique) lorsqu'on fait explicitement de P la conséquence du comportement des individus appartenant au système social dans lequel P est observé. Ainsi Durkheim recourt, contre ses principes, à une interprétation individualiste lorsqu'il tente d'expliquer pourquoi les périodes de boom économique paraissent être fréquemment accompagnés d'une augmentation des taux de suicide : lorsque le climat est à l'optimisme, l'individu peut être incité à élever le niveau de ses attentes et, ainsi, à s'exposer au risque de la déception. Tocqueville recourt à une analyse microsociologique de même temps pour expliquer que les révolutions paraissent plutôt se déclencher dans des conjonctures favorables où la condition et les chances de tous ont tendance à s'améliorer. Sans doute l'analyse revient-elle dans les deux cas à une mise en relation entre un phénomène agrégé P (augmentation des taux de suicide, déclenchement des révolutions) et d'autres phénomènes agrégés P', P", etc (croissance économique, augmentation de la mobilité sociale). Mais la relation est déduite d'une représentation explicite du comportement des individus. Ces exemples et les mille autres qu'on pourrait produire démontrent que les théories individualistes ne sont pas étrangères à la sociologie et qu'elles sont repérables même chez des sociologues que, comme Durkheim, répugnent à la méthodologie individualiste. De manière générale, on dira qu'on a affaire à une méthodologie individualiste lorsque l'existence ou l'allure d'un phénomène P, ou lorsque la relation entre un phénomène P et un phénomène P' sont explicitement analysés comme une conséquence de la logique du comportement des individus impliqués par ce ou ces phénomènes.

"Certains épistémologues des sciences sociales, Friedrich von Hayek et Karl Popper en premier lieu, ont insisté sur l'importance du principe de l'individualisme méthodologique dans les sciences sociales; Pour ces auteurs, expliquer un phénomène social, c'est toujours en faire la conséquence d'actions individuelles. Une corrélation entre un phénomène P et un phénomène P' ne saurait, quel que soit son intensité, passer pour une "explication" de P. Il faut encore mettre en évidence la logique des actions individuelles sous-jacente à la corrélation. Une corrélation aussi simple que celle qui lie les prix agricoles aux conditions météorologiques n'a de signification que si on en fait la conséquence de micro-comportements obéissant à une certaine logique.

"Le principe de l'individualisme méthodologique fait l'objet d'un large consensus en économie (c'est toujours l'auteur qui parle...). En sociologie, la situation est plus floue. D'une part, beaucoup d'études sociologiques se satisfont d'une définition "causale" de l'explication de type P' entraine P. D'autre part, certains sociologues partent du postulat selon lequel l'individu, étant le produit des structures sociales, peut être négligé dans l'analyse. Ce postulat, qui décrit ce qu'on appelle parfois le sociologisme ou le holisme, conduit à de redoutables apories. Il est vrai que l'action individuelle est soumise à des contraintes sociales ; il est rare de pouvoir agir à sa fantaisie. Mais cela n'implique pas que les contraintes sociales déterminent l'action individuelle. Ces contraintes délimitent le champ du possible, non le champ du réel. Plus précisément, la notion de contrainte n'a de sens que par rapport aux notions corrélatives d'action et d'intention : un individu qui n'a pas d'intentions d'achat n'est exposé à aucune contrainte budgétaire. De manière plus générale, la notion de structure sociale ne peut recevoir de signification que si on la réfère aux intentions et projets des acteurs. Si la stratification est généralement considérée comme une dimension essentielle de la structure sociale, c'est qu'elle décrit la distribution des contraintes auxquelles sont soumis les projets des acteurs.

       "Le principe de l'individualisme méthodologique doit donc être tenu pour un principe fondamental, non de la seule économie, mais de toutes les sciences sociales : histoire, sociologie aussi bien que science politique ou démographie. Il n'est pas difficile de montrer (les auteurs le font précisément dans un autre article du Dictionnaire : Action) que la plupart des sociologues classiques, qu'il s'agisse de Weber, ou de Marx ou de Tocqueville en ont reconnu l'importance. Mais il faut ajouter qu'il n'est pas toujours facile de s'y tenir. Laissons de  côté le cas des différentes variantes du holisme, qui rejettent ce principe pour des raisons métaphysiques ou idéologiques (!). Il arrive très souvent que le chercheur ne soit pas en mesure, parce qu'il ne dispose pas d'informations suffisantes, de retrouver la logique des micro-comportements responsables d'un phénomène agrégé P. Ainsi, des courbes de natalité font apparaitre des cassures que les démographes ne sont pas toujours, faute d'informations microsociologiques suffisantes, en mesure d'expliquer. Dans ce cas, il faut - provisoirement - se borner à constater. Éventuellement, on peut aussi tenter de faire apparaitre des corrélations entre P et d'autres phénomènes P', P", etc. Dans ce dernier cas, à supposer que le démographe observe effectivement une corrélation entre P et P', il se trouvera dans une situation un peu analogue à celle du médecin qui a établi que tel médicament a tel effet, sans être en mesure d'expliquer l'effet en question. Mais l'analogue ne saurait être poussée trop loin. En revanche, une corrélation entre P et P' observée par le sociologue, le démographe ou l'économiste peut être instable, car liée aux variations particulières caractérisant un système observé. Les économistes ont longtemps cru que le chômage et l'inflation étaient voués à varier en raison inverse l'une de l'autre. En fait, cette "loi" n'est valide que sous certaines conditions structurelles. De même, on a longtemps cru que le développement devait provoquer une baisse mécanique de la natalité. La validité de la corrélation dépend, ici aussi, de conditions structurelles : certains systèmes sociaux incitent les individus à avoir un nombre élevé d'enfants, même lorsque les conditions de vie s'améliorent. Mais pour expliquer qu'une même cause produise ici et là des effets différents, le démographe doit expliquer pourquoi des structures différentes conduisent les individus à se comporter différemment.

   "Afin de préciser qu'une méthodologie de type individualiste n'implique en aucune façon que soient méconnues les contraintes de l'action et les structures ou institutions qui déterminent ces contraintes, on parle quelquefois d'individualisme structurel (Wippler) ou d'individualisme institutionnel (Bourricaud). Il importe ne outre de noter que si le principe de l'individualisme méthodologique parait être d'application générale dans les sciences socialies, il n'implique nullement que le modèle de l'homo oeconomicus rationnel, calculateur et utilitariste soit lui-même général." Précision importante car bon nombre d'auteurs passent vite de l'un à l'autre.... "il est vrai que les économistes s'appuient généralement sur le principe de l'individualisme méthodologique et sur l'axiomatique de l'individu rationnel que résume l'expression d'homo oeconomicus. Mais ces deux éléments ne sont pas nécessairement liés. Les notions d'individualisme structurel et d'individualisme institutionnel indiquent au contraire que, pour expliquer l'action d'un individu, il est en général nécessaire de déterminer les données structurelles et institutionnelles qui balisent le champ d'action à l'intérieur duquel il se meut, ainsi que des effets de la socialisation à laquelle il a été exposé et que les ressources dont il dispose. Bien que le modèle de l'homo oeconomicus soit souvent utile, non seulement en économie, mais aussi en sociologie, il ne peut être tenu pour général.

"Le principe de l'individualisme méthodologique est à mettre en rapport avec la célèbre distinction weberienne entre expliquer et comprendre. Un schéma de type P' entraine P est explicatif au sens de Weber. Par contraste, on a un schéma compréhensif lorsque P est déduit d'une analyse du comportement des individus agissant sous les conditions P'. En fait, on peut se demander s'il est bien utile de maintenir la distinction sous cette forme puisqu'une relation causale de type P' entraine P est toujours de validité incertaine et d'interprétation douteuse tant qu'elle n'est pas analysée comme un effet émergent résultant de l'agrégation de comportements individuels. Il est sans doute préférable de traiter les notions d'explication et de compréhension comme des synonymes dans le domaine des sciences sociales, à conditions de préciser qu'un processus d'explication (ou de compréhension) peut comporter, à titre d'étape intermédiaire, la recherche et la mise en évidence de relations de type P' entraine P.

"L'individualisme méthodologique et l'individualisme tout court entretenant le même rapport que le chien constellation céleste et le chien animal aboyant, c'est-à-dire aucune rapport, il est singulier que les méthodes individualistes soient parfois considérées comme valides exclusivement lorsqu'il s'agit d'analyser des sociétés "individualistes", capitalistes ou dominés par des phénomènes de "marché". Elles sont applicables, comme l'a bien indiqué Weber, à l'analyse de toute société."

   Bien entendu en terme de philosophie politique et même de philosophie tout court, les auteurs appliquant l'individualisme méthodologiquement, approuvent souvent des systèmes économiques et sociaux qui se basent sur l'égoïsme des individus... et beaucoup le justifient! D'où que les efforts pour dissocier individualisme et individualisme méthodologique soient voués à une certaine suspicion...

 

Contre tout un pan de la sociologie française

    Malgré les précautions de langage, les promoteurs de l'individualisme méthodologique, comme d'ailleurs du conventionnalisme qui en dérive, contestent en fait des pans entiers de la sociologie telle qu'elle s'est établie depuis le XIXe siècle, et surtout luttent contre toute "contamination" idéologique du socialisme né en même temps qu'elle. Ils stigmatisent l'explication des conduites individuelles par les structures sociales, par les systèmes sociaux, par les faits sociaux. Couramment, dans ses exposés, Raymond BOUDON réinterprète la pensée ou les résultats théorique d'Émile DURKHEIM, de Karl MARX, de Max WEBER ou de T. PARSONS pour leur faire valider sa propre théorie.

    Après de nombreux travaux quantitatifs effectués en partie aux États-Unis (où il a travaillé avec P. LAZARSFLED), Raymond BOUDON (né en 1934) s'oriente vers l'étude des modèles formels (théorie des jeux en particulier) tandis que ses derniers écrits s'interrogent sur les raisons de l'action, et surtout sur les bonnes raisons de celles-ci. Dans ses travaux, il prend appui sur quatre courants principaux :

- l'utilitarisme de l'économie classique ;

- la sociologie de l'action et l'interactionnisme de T. PARSONS, lui-même influencé par l'économie classique ;

- les positions des épistémologues des sciences sociales Friedrich Von HAYEK et Karl POPPER, pour lesquels un phénomène social est toujours la conséquence d'actions individuelles ;

- la théorie des actions non-logiques (V. PARETO) et des effets pervers.

    Le terme même d'individualisme méthodologique a déjà une histoire lorsque des sociologues s'en emparent pour contrer toute une tradition sociologique. Il apparaît en 1871 sous la plume de Karl MENGEL, économiste marginaliste autrichien. Il est repris par Joseph A. SCHUMPETER (1883-1950) et selon Raymond BOURDON (mais la référence est à prendre avec des pincettes...) par Max WEBER en 1920 dans une lettre à l'économiste marginaliste R. LEITMAN.  Toujours selon R. BOUDON, Marx WEBER affirmerait construire la sociologie à partir des individus et non du tout social...  Le sociologue français, tout en voulant combattre fermement le holisme se défend de prôner un atomisme, mais à parcourir tout son Dictionnaire critique de sociologique, c'est bien souvent de ce côté-là qu'il penche...

 

Un paradigme individualiste

  Le paradigme que tente d'établir des sociologues, à la suite de R. BOUDON, peut se résumer ainsi : tout phénomène social s'explique par l'agrégation des actions individuelles. Pour l'établir, R. BOUDON s'appuie dans la presque totalité de ses ouvrages sur un exemple qu'il prétend tirer d'une lecture de TOCQUEVILLE. Ce dernier chercherait à expliquer pourquoi le commerce et l'agriculture capitalistes se sont développés moins rapidement en France qu'en Angleterre, à la fin du XVIIIe siècle, dans une différence qui tient à une plus grande centralisation administrative en France qui attirait les propriétaires terriens vers les villes pour y acquérir une charge royale. Tandis qu'en Angleterre, l'État moins prestigieux maintenait les propriétaires sur leurs terres où ils dépensaient énergie et capital pour faire fructifier leurs biens. Selon R. BOUDON, les analystes de TOCQUEVILLE font des comportements des individus des actes intentionnels dans lesquels ils cherchent à servir au mieux leur intérêt. Ici, les propriétaires terriens s'installent en ville en vue d'obtenir une charge royale et un anoblissement éventuel. "La combinaison, écrit-il, de ces choix individuels produit ainsi un effet macrosociologique émergent, à savoir le sous-développement du commerce et de l'agriculture (...). Dans tous les cas, on relève la présence implicite du postulat de l'individualisme méthodologique. L'analyse suppose que les acteurs cherchent à optimiser leurs décisions eu égard aux contraintes définies par le système" (La logique du social, Hachette, 1979).

   Selon Jean G. PADIOLEAU (L'ordre social, L'Harmattan, 1986), "le schéma de l'action met en relief les éléments suivants :

- des acteurs, individus ou groupes,

- engagés dans une situation dont les caractéristiques sont plus ou moins contraignantes,

- poursuivent des buts et, pour ce faire,

- manipulent des ressources qui se traduisent en des comportements significatifs."

    Trois propositions se dégagent des différents écrits (BOUDON, BOURRICAUD, PADIOLEAU) :

1 - Malgré la diversité de ses thèmes, la sociologie ne couvre pas pour autant des activités d'une irrémédiable hétérogénéité. Que le sociologue étudie des faits singuliers, des régularités statistiques ou qu'il cherche à mettre en évidence les propriétés du système d'interactivité responsable des faits singuliers, régularités ou relations observées. En d'autre termes, les phénomènes auxquels le sociologue s'intéresse sont conçus comme explicables par la structure du système d'interaction à l'intérieur duquel ces phénomènes émergent.

Il existe dans cette approche une sorte de renoncement à tenter de comprendre la société dans sa globalité et du coup à voir ses évolutions dominantes, ce qui équivaut à renoncer à réformer ou révolutionner celle-ci. En déniant la possibilité de comprendre la société globalement, on dénie la possibilité de la changer...

2 - l'atome logique de l'analyse sociologique est donc l'acteur individuel. Bien entendu cet acteur n'agit pas dans un vide institutionnel et social, mais le fait est que son action se déroule dans un contexte de contraintes, c'est-à-dire d'éléments qu'il doit accepter comme des données qui s'imposent à lui ne signifie pas qu'on puisse faire de son comportement la conséquence exclusive de ces contraintes. Les contraintes ne sont qu'un des éléments permettant de comprendre l'action individuelle. Plusieurs des analyses réalisées suggèrent que la compréhension des relations de causalité que le sociologue décèle entre les propriétés des systèmes d'interaction et le comportement des individus n'est généralement possible que si ces comportements sont conçus comme des actions dotées de finalité.

Cette centralité de l'action individuelle empêche dans une certaine mesure de voir l'action des groupes sociaux dans leur homogénéité dans le temps et dans l'espace. Elle refuse de considérer les structures sociales autrement que comme des contraintes, alors même même qu'elles sont conçues pour permettre l'expression des groupes, classes ou ensembles plus ou moins restreints ou plus ou moins vastes.

3 - Comme le suggère la distinction de PARETO entre actions logiques et actions non logiques, la sociologie  doit dans de nombreux cas, utiliser des schémas d'analyse de l'action individuelle plus complexe que ceux qu'utilisent par exemple les économistes. Pour l'économie classique,l'âne de Buridan était condamné à mourir de faim (il s'agit d'une de ces fables dont les économistes classiques étaient friands...). Pour l'économie moderne, la maximisation de sa satisfaction inclut la minimisation de ses coûts de décision : il se jettera donc, au hasard, sur un des deux sacs. Pour le sociologue, il cherchera peut-être à distinguer entre les deux sacs en s'appuyant sur des shadow-motivations (prééminence de la main droite par exemple) à moins qu'il ne s'en remette à l'autorité du paysan qui a suspendu les deux sacs. (Cela peut paraitre incroyable de se situer à ce niveau, mais cela est tiré d'une étude de Raymond BOUDON, 1979).

On ne peut que constater l'aspect primaire d'une sociologie tirée de telles conceptions économiques... Par cette troisième proposition, les initiateurs de l'individualisme méthodologique indique clairement (et le revendiquent) la filiation directe entre une pensée économique antérieure à celle de Karl MARX et de ses contemporains (même non ou anti-marxistes) et cette sociologie...

      Jusqu'au milieu des années 1980, Raymond BOUDON a privilégié, dans l'analyse du comportement rationnel de l'individu, d'un acteur, de ses bonnes raisons d'agir, le paradigme utilitariste selon lequel les acteurs agissent selon leur intérêt. La grande majorité des exemples pris et repris dans ses ouvrages pour démontrer la validité du paradigme individualiste reposent sur l'utilitarisme. Dans ceux-ci les interactions entre individus sont réductibles à un modèle semblable à celui emprunté (en tout il l'écrit...) à TOCQUEVILLE.

Depuis L'idéologie ou l'origine des idées reçues (1986), mais surtout dans ses ouvrages suivants, Raymond BOUDON s'intéresse à d'autres voies d'explication de la constitution de l'intentionnalité des acteurs, c'est-à-dire de leurs bonnes raisons d'agir comme ils le font. Ses analyses portent autant sur les idées justes (celles par exemple qui conduisent l'acteur là où il le souhaitait) qu'aux croyances collectives erronées. Il s'intéresse à la fois aux démarches scientifiques et aux croyances populaires. Ces ouvrages peuvent aussi relever à la fois de la sociologie de la connaissance comme L'art de se persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses (1990) ou de la sociologie de l'action comme Le juste et le vrai (1995). Dans ces derniers ouvrages, il reconnait que "l'utilitarisme, si important qu'il soit, est incapable d'expliquer des sentiments moraux courants" (1995). Il s'éloigne quelque peu d'autres textes où il affirmait "qu'il est sans doute utile d'attirer l'attention du sociologue sur le fait que, dans les problèmes dont il traite, le modèle de l'homo oeconomicus est parfois plus souvent utile qu'il ne le croit" (1984). Cependant, ces emprunts à l'utilitarisme anglais ne concernent que l'intérêt et la rationalité de l'individu qui calcule pour atteindre le meilleur résultat. C'est-à-cire que Raymond BOUDON écarte la maxime utilitariste de "la recherche du plus grand bonheur pour le plus grand nombre", considérant qu'il s'agit là d'une ineptie. Et c'est ici qu'il rejoint le néo-libéralisme du laisser-faire de F. Von HAYEK.

Dans ses derniers textes, il s'intéresse plus particulièrement à l'établissement des valeurs morales, sources des intentions des acteurs, en tentant d'en rechercher les raisons objectives. Pour y parvenir, il construit un modèle qu'il dénomme modèle cognitiviste et qui repose sur au moins les deux types de rationalité suivants :

- la rationalité instrumentale (ou utilitaire), fondement du paradigme utilitariste qui n'explique qu'une partie du comportement des acteurs, et qui correspond à la recherche de l'intérêt de chacun d'entre eux ;

- la rationalité axiologique, fondée sur le sens qu'accorde l'individu à son action et aux raisons qui le conduisent à adopter tel ou tel comportement.

En confondant volontairement rationalité axiologique et rationalité cognitive, Raymond BOUDON conclut : "Le postulat de base de ce modèle plus général, le modèle cognitiviste, est que l'action du sujet doit être analysée comme ayant un sens pour lui, ce sens se ramenant dans la plupart des situations rencontrées par la sociologie, l'histoire et l'économie à un système de raisons perçues par les sujets comme solides. Le "rational choice model" - l'utilitarisme - est alors un cas particulier de ce modèle plus général. Il représente l'espèce de ce modèle que l'on obtient lorsqu'on introduit la condition restrictive que les raisons de sujet doivent pouvoir être décrites dans le seul vocabulaire des coûts et des avantages" (Le juste et le vrai, 1995).

  L'individualisme méthodologique, en élargissant son champ paradigmatique et en le précisant, accroît ainsi considérablement ses performances explicatives. A condition d'expliquer les fondements du sens donné par le sujet à son action. Il n'est pas certain que cet élargissement sorte cette sociologie d'un certain simplisme.

     De son côté, J.G. PADIOLEAU définit comme cognitives, "les activités mentales de perception, de mémoire, de représentation par l'intermédiaire desquelles les acteurs sociaux enregistrent, élaborent, transforment, utilisent, réactualisent les stimuli présents dans un contexte d'action. Ce qui implique d'une part, que l'univers de l'action est fondamentalement de l'ordre des représentations ou, selon la formule des spécialistes, de l'univers des "cognitions", et que, d'autre part, l'individu, quand bien même n'assumerait-il que des activités à première vue routinières, y apparaît toujours sous le visage d'un être agissant" (L'ordre social, 1986).

Dans ce modèle, la culture et les savoirs collectifs de l'individu participent à l'explication de son comportement rationel. Toutefois, pour éviter de retomber dans "l'homo-sociologicus éponge", PADIOLEAU propose un nouveau regard sur la "socialisation, largement inspiré par la psychologie cognitive et l'anthropologie culturelle. La diversité des contextes de l'apprentissage précoce et de celui qyui accompagne toute la biographie des acteurs sont le fondement de leur diversité. L'auteur, à la suite de T. PARSONS, emprunte ) G.H. MEAD la théorie de la prise des rôles réciproques dans les jeux d'enfants et le processus de construction de l'"autre généralisé" : en prenant tour à tour de façon imaginaire, la place de l'autre dans un jeu collectif, ego construit ainsi une pluralité d'alter. Cette alternance symbolique maintient l'identité de l'individu, esquisse une identité collective et constitue un apprentissage de la structure des relations d'interdépendance. Elle le prépare au jeu des "groupes de référence" auxquels l'individu s'identifie dans l'espoir d'y appartenir et qui définissent ses représentations et guident ses actions.

A la diversité des acteurs ainsi socialisés, s'ajoute la diversité, voire l'indétermination, des situations de l'action. Pour J.G. PADIOLEAU l'idée d'action sociale est inséparable de son caractère stochastique (aléatoire). L'incertitude n'est réduite et la stabilité des systèmes sociaux maintenue que parce fonctionnent un certain nombre d'attentes réciproques : respect des normes et plus encore rôles définis dans les limites que l'on sait par rapport aux statuts des individus en interaction. Ce sont là autant de résultats de l'apprentissage et de la socialisation des individus.

Malgré la construction du modèle cognitif pour fonder une rationalité différente de la seule logique utilitariste, on ne peut que constater la prégnance de celle-ci dans les écrits de PADIOLEAU. En effet le modèle cognitif apparaît toujours subordonné au paradigme utilitariste des coûts et bénéfices, même si l'intérêt immédiat n'est plus la seule finalité. "Il faut le remarquer, écrit-il, l'homo sociologicus cognitif s'accommode des visions normatives et utilitaristes de l'acteur social. Ainsi dans les phénomènes d'échange, les acteurs agissent par rapport aux appréciations subjectives qu'ils formulent ; les individus comparent des coûts et des bénéfices : ils évaluent les ressources et les contraintes des performances futures. (...) L'acteur utilitariste considère des alternatives, formule des préférences et choisit des options grâce aux processus cognitifs qui les définissent ou les rendent significatives" (1986).

  On ne peut que constater, que, malgré les efforts pour complexifier une analyse au départ très centrée sur l'individu, elle demeure toute entière construite autour de l'individu, et malgré les réflexions sur la socialisation (l'intériorisation en quelque sorte de convictions collectives), ne déborde jamais de ce cadre-là - élaborant plutôt un modèle vers des aspects psychologiques intérieurs - et se refusant à aborder la question du groupe social, comme entité agissante, dans une société qui oriente bien des activités sans que l'individu n'y pense un instant.

     Toutefois, à travers l'agrégation, qui constitue une seconde dimension essentielle de l'individualisme méthodologique, apparait l'activité des groupes sociaux, mais vue principalement et parfois uniquement à travers un effet de combinaison, d'un effet émergent... (objet de la deuxièmes partie)

 

SOCIUS

Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Raymond BOUDON et François BOURRICAUD, Dictionnaire critique de sociologie, PUF, 2004.

 

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