Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
22 avril 2020 3 22 /04 /avril /2020 09:19

     Le sociologue et professeur américain Robert Staughton LYND est surtout connu pour avoir mener les premières études de Middleton de Muncie, Indiana, avec sa femme Helen LYND. Il est d'ailleurs difficile de dissocier leur contribution au livre phare Middeltown : A Study in Contemporain Culture (1929) et au suivan, Middletown in Transition : A Study in Cultural Conflicts (1937). Seule une certaine tradition sexiste empêche sans doute de mettre en avant d'abord l'oeuvre d'Helen LYND, mais cette histoire bibliographique reste à faire...

Robert LYND est ainsi un pionnier dans l'utilisation des enquêtes sociales. Également auteur de Knowledge for What? La place des sciences sociales dans la culture américaine (1939), il enseigne à l'Université Columbia de 1931 à 1960, et est un des piliers intellectuels à New York. Il influe nombre des universitaires en siégeant à des comités gouvernementaux et à des conseils consultatifs des États-Unis, dont le Comité de recherche sur les tendances sociales du Président Herbert HOOVER, le conseil consultatif des consommateurs du Président Franklin D. ROOSEVELT, de la National Recovery Administration. Il est membre également de plusieurs sociétés scientifiques.

      Après avoir servi dans l'artillerie de campagne pendant la Grande Guerre et travailler dans la publicité, étudiant au Seminary Theological Union, il travaille comme missionnaire de l'église dans le bassin d'Elan, dans le Wyoming, sur le site de plusieurs camps pétroliers. Dans Done in Oil, il critique en 1921 les conditions de travail dans ces camps, attirant l'attention de la famille Rockefeller (qui tente de bloquer la publication de l'essai). En 1923, Rockefeller accepte de laisser l'Institute of Social and Religious Research employer LYND comme directeur de son Small City Study (1923-1926). Son épouse Helen se joint à lui pour réaliser ce qui est devenu connu sous le nom d'étude de Middletown. Il peut paraitre incroyable que des grands capitalistes accepte de tels sociologues quasiment en leur sein, mais d'une part le nombre de fondations et de centres d'études Rockfeller est si important que le contrôle sur les études peut parfois être difficile et d'autre part il s'agit parfois d'une stratégie de séduction pour les amalgamer à l'entreprise capitaliste (comprise au sens large).

    En tout cas, Robert et Helen LYND déménagent en 1924 à Muncie, dans l'Indiana, pour commencer une étude de 18 mois sur la vie quotidienne de cette communauté du Midwest. L'étude compare la vie à Muncie en 1890 à celle de 1924, dans le but de mesurer les effets de la révolution industrielle sur la vie américaine. Middletown : A study in Contemporary American Culture (1929) décrit en détail cette recherche. C'est la première étude sociologique d'une communauté américaine et une oeuvre classique dans ce domaine. Succès immédiat, critiques positives dans la presse à New York, elle lance la carrière universitaire du couple. Pourtant, les critiques scientifiques ne manquent pas : le livre se centre sur la communauté blanche et protestante, mettant de côté une variété d'expériences raciales et ethniques.

  En 1926, LYND devient directeur adjoint de la Division de la recherche éducative au Fonds Commonwealth, puis se joint au Conseil de recherches en sciences sociales en 1927 au titre de superviseur de recherche et d'assistant du Président. IL passe quatre ans comme secrétaire du Conseil avant de prendre un poste de professeur de sociologie à l'Université Columbia en 1931, poste qu'il occupe jusqu'en 1960. Alors qu'il enseigne à Columbia, il commence,mais sans les terminé des recherches sociologiques concernant l'impact de la Grande Dépression sur des segments de population à Manhattan, New York, et à Montclair, dans le New Jersey. LYND retourne  à Muncie, Indiana, au cours de l'été 1935, pour mettre à jour ses recherches antérieures et de retour à New York publie, toujours avec sa femme, Middletown in Transition (1937). Mais cette étude, plus théorique, n'est pas aussi populaire que le premier ouvrage, également parce que... les conclusions sur les valeurs et les attitudes de la communauté n'ont pas beaucoup changé et surtout parce que ce deuxième opus est plus critique que le premier... C'est insuccès condamne le projet d'un troisième ouvrage. Après la publication des deux livres sur les études de Middletown, LYND se concentre sur sa carrière universitaire, mais écrit tout de même Knowledge for What? (Connaitre pour quoi faire? la place des sciences sociales dans la culture américaine (1939), titre qui rappelle le fameux Quoi faire? de LÉNINE... mais qui fait encore plus écho à cette interrogation, pourquoi connaitre le monde si on ne peut pas le changer...). Dans cet ouvrage, LYND soutient que la culture américaine contient des promesses et des contradictions, telles que la place et les potentialités des femmes...

Bien entendu, parallèlement à l'activité d'enseignant et de chercheur, LYND assume ce qui lui permet d'exercer une influence certaine : sièger dans nombre de comités très divers, notamment dans le domaine de l'anthropologie et de l'économie sociologiques (AAAS, American Social Society, American Statistics Society, American Economics Association...).

  Pendant l'ère McCARTHY, de la fin des années 1940 et au début des années 1950, Helen et Robert sont l'objet d'enquêtes gouvernementales pour leur implication présumée dans le parti communiste, à l'instar de tout intellectuel manifestant des idées libérales ou radicales...

 

Helen et Robert LYND, Middletown : A Study in Contemporary American Culture, New York, Harcourt, Brace, 1929 ; Middletown in Transition, New York, Harcourt, Brace, 1937 (plus plusieurs rééditions...). Knowledge for what? The place of the social sciences in American Culture, Princeton, New Jersey, Princeton University Press, 1939. A noter (même si pas de traduction en Français) également dans The Nation, May 12, 1956 : Power in the United States.

 

Nota : Staughton LYND, fils de Helen Merryl LYND et de Robert Staughton LYND, est un objecteur de conscience américain, quaker, dont la contribution à la cause de la justice sociale et du mouvement pour la paix est relatée dans la biographie de Carl MIRRA, The Admirable Radical : Staughton Lynd and Cold War Dissent, 1945-1970, 2010.

    

Partager cet article

Repost0
21 avril 2020 2 21 /04 /avril /2020 14:05

   Il est parfois difficile de qualifier ce courant, parfois plus philosophique politique que sociologique de marxiste, quand on a lu certaines oeuvres des auteurs qui s'en réclament...

   Toujours est-il que de nombreux intellectuels ayant contribué à la pensée marxiste dans le monde anglo-saxon ont évolué de manière significative depuis les dernières décennies des années 1900. Dans les années 1960, une "nouvelle gauche" s'affirmant d'ailleurs sans guillemets comme telle, émerge en Amérique du Nord et en Grande-Bretagne. Les écrits "redécouverts" du "jeune" MARX (Manuscrits de 1844 ; L'idéologie allemande), l'influence de la philosophie "existentialiste" de l'après-guerre, les turbulences politiques de la décolonisation et les bouleversements socioculturels des pays capitalistes industrialisés, marquent une nouvelle génération de penseurs marxistes et de militants de gauche en Occident.

Ce renouveau du marxisme est accentué par l'intérêt porté aux écrits de Louis Althusser, D'Antonio GRAMSCI et, vers le début des années 1970, à l'École de Francfort (ADORNO, HORKHEIMER, MARCUSE...). A la fin de cette même décennie, la remise en question des thèses marxistes s'accompagne d'une réaction conservatrice jusque dans les rangs des marxistes. Après le structuralisme marxisant inspiré de Michel FOUCAULT, l'attention se tourne vers les comportements politiques et le discours idéologique : la structure du discours devient un sujet primordial d'analyse. La mode intellectuelle évolue dans la même direction que la politique : le repli sur soi s'accompagne de la critique des systèmes théoriques jusqu'alors considérés comme révolutionnaires. D'où l'émergence d'anti-systèmes portant un préfixe significatif : post-marxisme, post-structuralisme, post-modernisme.

Parmi les intellectuels qui se réclamaient encore du marxisme, certains parlèrent d'une nouvelle tendance, le marxisme analytique. Il n'est plus question d'approche "totalisante", selon l'expression de Jean-Paul SARTRE. Les marxiste analytiques remettent en question les propositions fondamentales de MARX : la lutte des classes, le déclin du taux de profit, la théorie de la plus-value et jusqu'au matérialisme historique. Se référant aux économistes néo-classiques (MARSHALL, Von HAYEK), ils choisissent de baser leurs analyses sur des hypothèses de comportement d'acteurs individuels plutôt que sur les rapports de production ou sur les rapports entre classes sociales. Leur méthode est une application des techniques économétriques et des principes de la logique philosophique, c'est-à-dire des mathématiques, à l'étude de l'économie. Une procédure qui tend à enfermer l'analyse dans une logique rigide et sans grande perspective? Les principales figures du marxisme analytique sont Erik Olin WRIGHT, John ROHMER, Jon ELSTER et Gerald A. COHEN. Il faut mentionner également Adam PRZEWORSKI, Philippe Van PARIJS et Robert-Jan van der VEEN.

Même en dehors des cercles marxistes en Europe qui ne sont pas tendres envers cette forme de marxisme, le marxisme analytique est bien souvent critiqué parce qu'il ne prend pas en compte les collectivités comme moyen d'appréhender l'exploitation et la domination économique dans les sociétés capitalistes. (THIRY, FARRO et PORTIS)

  Dans l'ensemble, le projet de marxisme analytique est en fin de compte un échec et aujourd'hui, il semble que cette source intellectuelle se soit bien tarie, pour des raisons très diverses et il existe bien des avis contradictoires sur cette question.

 

Grandeur et décadence du marxisme analytique

    L'oeuvre fondatrice du marxisme analytique est Karl Marx's Theory, de Gerald COHEN, qui représente l'un des trois courants ayant contribué à sa formation. Lié à l'origine au Parti Communiste du Québec mais formé à Oxford aux techniques de la philosophie du langage ordinaire de l'après-guerre, COHEN s'efforce d'utiliser rigoureusement ces compétences afin d'exposer la structure conceptuelle d'un matérialisme historique qui fait du développement des forces productives le moteur de la transformation sociale. Sa thèse principale consiste à élaborer un type d'explication fonctionnelle qui lui permet d'affirmer que les rapports de production existent à cause de leur tendance à développer les forces productives et que la superstructure tend à stabiliser ces rapports.

L'élégance et l'originalité avec lesquelles COHEN interprète le matérialisme historique modifie durablement les termes du débat portant sur l'oeuvre de MARX. Plus encore peut-être que le contenu de l'interprétation de COHEN, c'est le style de son approche intellectuelle qui importe - il contribue à une connaissance fine de l'oeuvre de MARX et une attention méticuleuse à la précision des formulations et à la qualité du raisonnement. Bientôt pourtant, aussi bizarre que cela puisse paraître, ce n'est pas principalement autour du développement du matérialisme historique que travaille le groupe de philosophes et de spécialistes des sciences sociales dont les réunions annuelles sont le fondement intellectuel du marxisme analytique. Profitant du fait que COHEN  postule que les homme sont "partiellement rationnels", certains s'empressent pour critiquer ses positions, d'en déduire que les forces productives ont tendance à se développer au cours de l'histoire. La tentative de reconstruction systématique du marxisme sur la base de ce postulat est menée à bien par le second courant de pensée - sans doute majoritaire au sein du marxisme analytique.

    Jon ELSTER expose de la façon la plus systématique les principes du marxisme du choix rationnel (MCR) dans Making Sense of Marx (1985). Les deux thèses qui le fondent sont l'individualisme méthodologique (les structures sociales sont la conséquence involontaire d'actions individuelles) et la rationalité instrumentale qui possède les agents humains, au sens où ils choisissent le moyen le plus efficace pour atteindre leurs fins. La première thèse est liée à l'offensive idéologique menée contre le marxisme, mais plus loin contre tout "holisme" - en fait la plus grande partie de l'oeuvre de DURKHEIM et de ses continuateurs de tout courant - par POPPER et HAYEK  en pleine guerre froide ; la seconde généralise l'un des postulats les plus important de l'économie néo-classique. Beaucoup d'auteurs (et nous avec d'ailleurs) se demandent comment une approche si étroitement liée à des théories anti-marxistes a t-elle pu se trouver associée à une tentative de reconstruction du marxisme?

Un tel résultat découle partiellement de l'évolution de la théorie économique marxiste dans le monde anglophone. La progression considérable des idées radicales à la fin des années 1960 encourage à la fois l'étude critique approfondie du Capital de MARX, en particulier par ceux qui sont influencés par ALTHUSSER ou par l'école allemande de la logique du capital, et la tentative de développer la tradition marxiste de l'économie politique en expliquant les raisons de la fin de l'âge d'or du capitalisme de l'après-guerre. Pourtant, dans les années 1970, ces tentatives sont mêlées à d'interminables débats à propos de la cohérence interne et de l'intérêt explicatif de la théorie de la valeur de MARX. En généralisant à partir de vieilles controverses sur la transformation des valeurs en prix de production et sur la baisse tendancielle du taux de profit, des économistes de gauche influencés par Piero SRAFFA affirment que la théorie de la valeur-travail ne permet pas de déterminer l'évolution des prix et constitue un obstacle à la compréhension des économies capitalistes réellement existantes. La théorie des crises des disciples de SRAFFA rappelle celle de RICARDO, selon laquelle les salaires sont inversement proportionnels aux profits - on leur donne donc le nom de néo-ricardiens. Cela parait bizarre à bien des spécialistes de MARX, sachant que MARX avait repris à son compte et largement dépassé cette conception...

    Certains marxiste analytiques - notamment John ROEMER et Philippe Van PARIJS - prennent part à ces débats du côté des néo-ricardiens. Mais en ce qui concerne ROEMER, il est allé beaucoup plus loin : il adhère à l'orthodoxie néo-classique que SRAFFA avait pourtant critiquée de manière subversive. Dans A General Theory of Exploitation and Class (1982), il s'est efforcé de détacher la théorie marxienne de l'exploitation de la valeur-travail et de la reformuler en utilisant la théorie de l'équilibre général et la théorie des jeux. Ces deux derniers paradigmes réduisant les rapports sociaux aux activités d'individus rationnels, la rigueur et l'imagination dont ROEMER fait preuve en les utilisant afin de construire divers modèles d'exploitation semble alors démontrer la fécondité d'une approche fondée sur la théorie du choix rationnel.

    Le troisième courant de pensée au sein du marxisme analytique - incarné principalement par WRIGHT et BRENNER - entretient des rapports quelque peu ambigus avec le marxisme du choix rationnel. WRIGHT se sert de la théorie de ROEMER dans Classes (1985). Mais ce qui inspire sa propre recherche depuis beaucoup plus longtemps, c'est la volonté systématique de tester empiriquement une théorie marxiste des classes soigneusement élaborée qui reste fidèle à ses origines althussériennes jusque dans ses dernières versions. WRIGHT et BRENNER sont tous deux opposés à l'individualisme méthodologique. Même si l'interprétation de BRENNER de l'origine du capitalisme européen faisait la part belle au rôle des agents, en insistant sur les luttes de classes entre seigneurs et paysans dans les campagnes à la fin du Moyen-Age, elle fait dépendre l'action des individus des "règles de reproduction" s'imposant aux acteurs sociaux du fait de leur place dans la structure des "rapports de propriété" (ainsi que préfère nommer BRENNER les rapports de production).

   Étant donné l'hétérogénéité du marxisme analytique, il n'y a guère lieu de s'étonner qu'il ait pu continuer bien longtemps à prétendre proposer une interprétation spécifiquement marxiste du monde. Ce qui est une manière très polie d'écrire que des raisonnements très spécieux ont été formulés à partir de lectures "légèrement" biaisées de certains textes, avec un zeste de mauvaise foi idéologique. Dans un certaine mesure, ceci découle aussi des contradictions internes du MCR. Il s'avère que la théorie de la valeur-travail et la baisse tendancielle du taux de profit ne sont pas les seuls éléments de la pensée marxiste incompatibles avec les principes de la théorie du choix rationnel. Le vide intellectuel qui s'ensuit après la publication des premiers textes (notamment au milieu des années 1980) encourage certaines figures de premier plan - notamment COHEN et ROEMER - à infléchir leur réflexion pour l'orienter vers la philosophie politique normative et à contribuer aux débats initiés par les théoriciens libéraux de l'égalité John RAWLS, Ronald DWORKIN et Amartya SEN, qui s'efforcent d'élaborer une théorie de la justice ménageant une place de choix à l'égalité (COHEN, 1989 et ROEMER, 1995).

  Des raisons internes à la théorie expliquent cet infléchissement. Les philosophes marxistes de langue anglaise avaient conduit une large débat qui avait attiré l'attention sur le fait que, pour condamner le capitalisme, MARX s'appuyait tacitement sur des principes de justice alors même qu'il niait s'en inspirer (Norman GERAS, 1985). Au terme de sa tentative de reconstruction de la théorie marxienne de l'exploitation, ROEMER finit par conclure que l'injustice et l'exploitation ne provenait pas de l'appropriation du surtravail mais de l'inégale distribution initiale des moyens de production, qui explique l'origine de ce surplus. Mais l'adoption de cette position impose l'énonciation de principes égalitaires de justice avec lesquels on puisse évaluer les différents types de distribution. COHEN, quant à lui, a tenté de relier ces mêmes principes dans une démarche qui s'inspire moins de la rigueur théorique que du sentiment plus général de l'urgence absolue que revêt pour la théorie socialiste l'identification des présupposés normatifs d'une société égalitaire. Il finit par considérer que le matérialisme historique "n'a pas beaucoup d'importance", au contraire des questions d'injustice, position qui revient selon nous à ne pas entreprendre d'efforts théoriques (qui gênent de toute façon beaucoup d'autorités...) pour savoir d'où viennent ces injustices... (Alex CALLINICOS)

 

Des auteurs dispersés pour une théorie marxiste analytique introuvable

- Gerald Allen "Jerry" COHEN (1941-2009), l'un des principaux représentants du marxisme analytique, philosophe politique anglais d'origine canadienne, a une réflexion qui évolue au fil du temps, d'une défense traditionnelle du matérialisme historique à l'opposé, à une position proche du christianisme social. Se confrontant successivement aux travaux de MARX, de NÖZICK, de DWORKIN et de RAWLS, il enseigne à University College à Londres entre 1963 et 1984 avant d'obtenir la Chaire de théorie sociale et politique à l'Université d'Oxford. Après avoir, dans le fil droit de ses confrontations intellectuelles, publié en 1978 Karl Marx's Theory of History : a defence, à l'origine du "marxisme analytique" il publie successivement History, Labour and Freedom : Themes from Marx (1988), Self-Ownership, Freedom and Equality (1995), If you're an Egalitarian, How Come You're So Rich? (1999), Rescuing Justice and Equality (2008). Dans Why not Socialism?, publié à titre posthume, COHEN propose une série d'arguments, sur le mode de la philosophie analytique, à propos de la désirabilité et de la faisabilité du socialisme. Cet ouvrage constitue en fait une défense très faiblarde du socialisme, l'obligeant à rappeler que si le socialisme de marché est certainement un modèle aux nombreux avantages, incontestablement supérieur au statu quo, il ne faudrait pas oublier que tout marché mobilise des motivations mesquines, entrainant des effets indésirables (!) Il conclut tout de même : "Tout marché, même socialiste, est un système prédateur"... Ce dernier ouvrage est publié en français en 2010 sous le titre Pourquoi pas le socialisme, par L'Herne (avec une préface de François Hollande!).

- Erik Olin WRIGHT (1947-2019), sociologue américain, professeur de sociologie émérite de l'Université du Wisconsin à Madison, également président de l'American Sociological Association en 2011-2012, oriente ses travaux principalement vers l'étude des classes sociales, avec comme objectif de "moderniser" le concept marxiste de classe. Il tente notamment de prendre en compte le cas des salariés qualifiés, s'inspirant du modèle weberien d'autorité. Selon lui, les salariés avec des capacités recherchées sont dans une contradictory class location, parce que bien que n'étant pas capitalistes, ils sont plus précieux au propriétaire des moyens de production que les travailleurs moins compétents ou qualifiés. Plus proche des intérêts des "patrons" que ceux des autres salariés. Son ouvrage le plus important, publié en 1997, Class, est un travail théorique, mais aussi empirique, utilisant des données collectées dans plusieurs pays industrialisés. Un résumé des acquis théoriques de Erik Olin WRIGHT a été publié en français dans l'article "Comprendre la classe" (Contretemps, avril 2014). Il s'efforce d'identifier, dans Utopies réelles (en français) des modalités d'action opératoires pour fonder une plus grande justice sociale et politique (voir Cairn.info, EcoRev n°46, été 2018 dans Quels espaces libérés pour sortir du capitalisme? par Jérôme BASCHET).

- John ROEMER (né en 1945), économiste, politologue et philosophe américain, actuellement professeur d'économie et de sciences politiques à l'Université Yale, a contribué, avec Jon ELSTER, Gerald COHEN ou encore Philippe Van PARIJS, dans les années 1980, au marxisme analytique, relisant l'oeuvre de MARX avec les outils de la philosophie analytique et de la théorie du choix rationnel. D'Analytical Maxisme (1986) à Political Competition : Theory and Application (2001), il suit plutôt une carrière qui va de l'analyse théorique à la politique institutionnelle ou non. A noter, comme ses collègues, sa recherche de l'équité et de la justice, plutôt du côté de l'individualisme méthodologique (Theories of Distributive Justice et Equality of Opportunity, 1998). on peut lire en anglais, What's Left to Marx? de Michael WALZER, paru dans The New York Review of Book, du 21 novembre 1985 (nybooks.com).

- Jon ELSTER (né en 1940), philosophe et sociologue norvégien, porte ses travaux sur le marxisme analytique et sur la théorie du choix rationnel. Après des études secondaires à la prestigieuse école de la cathédrale d'Oslo, il effectue une partie de ses études à l'École normale supérieure de Paris et obtient un doctorat de philosophie à la Sorbonne. Enseignant un temps à l'université d'Oslo ainsi qu'à l'université de Chicago, il est actuellement titulaire de la chaire Robert King Merton et professeur en sciences sociales à l'Université Columbia. Élu en 2005 au Collège de France, où il a dispensé 5 ans son cours dans la chaire de Rationalité et sciences sociales, maints de ses ouvrages sont disponibles en Français. Notons ainsi notamment le désintéressement : Traité de l'homme économique suivi d'un tome 2 sur l'irrationalité du même traité (2009-2010) parus aux Éditions Seuil. Non seulement ses travaux sont disponibles en plusieurs langues (français, anglais, norvégien...), mais ils portent sur des objets assez divers, tous dans la veine d'une théorie générale de l'action humaine (Nuts and Bolts for the Social Sciences, 1989), qui consiste à considérer celle-ci comme le résultat d'un double filtrage : ensemble de contraintes structurelles, puis sélection de l'ensemble des actions faisables. Sont ainsi abordés la psychologie politique, la faiblesse de la volonté, l'histoire de la formation de l'esprit capitaliste (Leibniz)... On conseillera son ouvrage Karl Marx, une interprétation analytique, édité en 1989 chez PUF.

- Philippe Van PARIJS (né en 1951), philosophe et économiste belge, docteur en philosophie à l'université d'Oxford et docteur en sociologie de l'université catholique de Louvain, entame son parcours philosophique dans le domaine de l'épistémologie (sous la direction du philosophe Jean LADRIÈRE), puis après sa rencontre à Oxford avec Gerald COHEN, s'adonne au marxisme analytique. Auprès des membres du September Group ("No-Bullshit Marxisme Group), il mène des recherches qui débouchent sur son ouvrage Marxisme Recycled (1993). Il y prend acte d'une révolution dans la théorie des classes, avec un déplacement de l'opposition capitalistes-prolétaires vers une opposition travailleurs-chomeurs, et défend une transition du capitalisme à l'idéal communiste par l'instauration d'une allocation universelle versée à chaque individu de manière inconditionnelle tout au long de sa vie. Cette dernière idée constitue le coeur de son ouvrage majeur, Real Freedom for All (1995), qui, sous l'inspiration de John RAWLS et Ronald DWORKIN, notamment, apporte une contribution originale aux théories de la justice? Partant du double présupposé que la liberté est une valeur fondamentale et que nos sociétés capitalistes sont pleines d'inégalités injustifiables, il y déploie sa conception de la justice sociale : la défense d'une liberté réelle égale pour toutes et tous via l'instauration, à l'échelle politique la plus large possible, d'un revenu de base individuel et inconditionnel. Dans son dernier ouvrage, Linguistic Justice (2011), Philippe Van PARIJS examine l'évolution contemporaine des langues dans le monde, proposant de développer l'anglais comme nouvelle lingua franca, en même temps que de protéger les autres langues. Il constitue un exemple de ces intellectuels qui ont délaissé complètement l'étude ds principes marxistes (ne se donnant même plus la peine de les réfuter), prenant acte de l'idée diffuse (mais que loin d'être partagée par tout le monde) de la "fin du marxisme", pour se concentrer sur la pensée et l'action sur les moyens d'une transition du capitalisme. On lira notamment Le modèle économique et ses rivaux. introduction à la pratique de l'épistémologie des sciences sociales, Droz, 1990 ; Qu'est-ce qu'une société juste? Introduction à la pratique de la philosophie politique, Le Seuil, 1991 et Refonder la solidarité, Éditions du Cerf, 1996.

- Robert BRENNER (né en 1943), historien marxiste américain de l'économie, professeur d'histoire et directeur du Centre de théorie sociale et d'histoire comparative à l'ULCA, membre du comité de rédaction de la New Left Review et éditeur de Aganinst the Current, bimensuel lié l'organisation anticapitaliste Solidarity. Ses recherches portent principalement sur le début de l'histoire moderne de l'Europe et sur l'histoire économique depuis 1945. Ses travaux sont à l'origine du marxisme politique, auquel se rattachent aussi Ellen Meiksins WOOD, Georg COMNINEL, Benno TESCHKE, Charlie POST, courant marxiste qui insiste sur l'aspect déterminant des conflits de classes dans l'histoire. Avec ces collègues, il ne suit plus les différentes variantes du marxisme "analytique", se détachant ainsi de l'ensemble des autres auteurs cités auparavant. Robert BRENNER est surtout connu pour sa contribution au débat sur la transition du féodalisme au capitalisme. Dans un article de 1977, il a l'occasion de critiquer une sorte de "marxisme néo-smithnien", une forme de marxisme qui accorde trop d'importance, selon lui, aux facteurs objectifs (essor du commerce ou développement des forces productives) en négligeant les rapports de classe. Des auteurs, selon lui toujours, comme Paul SWEEZY, Immanuel WALLERSTEIN et André Gunder FRANK, assimile commerce et capitalisme, ce qui les amènent notamment à négliger les questions de propriété dans l'avènement du capitalisme. Depuis les années 1990, il étudie également l'histoire récente du capitalisme. Dans The Boom and the Bubble (2002) et The Economics of Global Turbulence (2006), il propose sa propre interprétation du long déclin qui touche les économies capitalistes depuis les années 1970. On lira avec profit L'économie mondiale et la crise économique, dans Agone, n°49, de 2012, en attendant la traduction en Français de ses livres, surtout The economics of global turbulence : the advanced capitalist economies from Long Boom to Long Downturn, 1945-2005, paru chez Verso à New York en 2006.

 

SOCIUS

Partager cet article

Repost0
19 avril 2020 7 19 /04 /avril /2020 17:05

   Revue semestrielle publiée depuis l'automne 2019 par les éditions de l'Attribut, maison d'édition (toulousaine) indépendante de 15 ans d'existence, qui éditait déjà Nectar, revue traitant des mutations culturelle et numériques (en partenariat avec l'association nationale Les localos), Dard/Dard veut faire comprendre la transition écologique et globale et "saisir cette époque stimulante". Il s'agit "de se repérer parmi les initiatives de résilience, d'entraide et d'éthique écologiques chaque jour plus nombreuse, dans la société civile et les collectivités locales. Avec ses 164 pages en papier certifié PEFC, qui prend le temps de se poser - articles longes, aussi bien des récits sensibles racontant les actions de la transition sur les territoires que des analyses critiques sur la transition - la revue s'adresse aux citoyens et citoyennes, militants et militantes dans les associations, actrices et acteurs de la trans. tion et aux décideurs et agents des pouvoirs publics, directement concernés par la transition.

   Parmi les porteurs du projet se trouvent Éric FOURREAU, des métiers de la presse, Jean-Yves PINEAU, "moine-soldat" du développement local, Julie GUÉRINEAU, journaliste indépendante, Alex PUIG, géographe de formation, Sarah GULLY, dessinatrice-illustratrice, Guillaume FONTAINE, journaliste en presse magazine, Fred SANCÈRE, spécialiste de l'éducation populaire... Dans le n°1, on pouvait lire dans l'article d'ouverture, Pourquoi Dard/Dard? : "Dard/Dard n'est pas un énième manifeste de sensibilisation à la nécessaire transition écologique. Même s'il n'est jamais inutile de remettre le couvert, les alertes ne manquent pas : depuis les appels lancés par 1 700 chercheurs en 1992 au sommet de la Terre à Rio puis par 15 000 scientifiques le 13 novembre 2017, jusqu'à "l'Affaire du siècle", action en justice portées par quatre ONG qui a recueilli plus de 2 millions de signatures, la sonnette d'alarme ne cesse d'être tirée depuis plusieurs années à l'échelle internationale, de façon massive et récurrente, scientifique et militante. Sauf à s'appeler Claude Allègre ou Donald Trump, ou à nier la réalité, chacun.e peut aujourd'hui constater dans sa propre vie l'impact du dérèglement climatique et présupposer ses conséquences dans un avenir proche : destruction de l'environnement et de la biodiversité, accroissement des inégalités sociales et des migrations humaines... Dard/Dard n'a d'autre ambition que d'essayer de comprendre cette mutation géologique et civilisationnelle en cours, celle de l'Anthropocène et du Capitalocène, appelés à se transformer en une ère nouvelle encore inconnue. Comprendre la transition, selon nous, c'est surtout l'envisager dans sa globalité et sa complexité en connectant l'ensemble des activités humaines nées de l'ère industrielle et capitaliste qui, en un peu plus  d'un siècle, ont contribué à souiller la planète et à détruire les équilibres naturels, humains et sociétaux. L'analyse des conséquences néfastes de l'exploitation des énergies fossiles, par exemple, n'a de sens que si elle est corrélée aux autres causes identifiées : la destruction des habitats, l'évolution alarmante de la démographie et de l'urbanisation, la croissance exponentielle des industries et des transports, l'hyper-consommation, l'agriculture intensive, la pollution de l'air, des eaux et de la terre...(...)".

    Chaque numéro se structure autour d'un dossier. Le n°1 d'automne 2019 (il est sans doute encore trop tôt pour constater le rythme de parution...) était consacré à la mobilité, "creuset de la discrimination", avec des réflexions sur la place du vélo et de l'avion, ou les inégalités territoriales.

 

Dard/dard, Site Internet : editions-attribut.com/darddard

Partager cet article

Repost0
18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 08:00

   Des courants marxistes trouvent leur expression dans les sciences sociales, favorisée par la création, après la Seconde Guerre Mondiale, des "red brick universities" destinées aux étudiants et enseignants des milieux populaires.

   L'analyse sociale d'inspiration marxienne se distingue, en Grande Bretagne, par les débats théoriques qu'elle engendre, souvent associés à la discussion des données empiriques. Les travaux des historiens marxistes sont toujours remarquables et essentiels pour les études sociologiques. Notamment ceux de Maurice DOBB (1900-1976), Eric HOBSBAWN (né en 1917), Eric WILLIAMS (1911-1983), Edward THOMPSON (1920-1993) et Perry ANDERSON, les plus connus. L'appartenance (ou le rapprochement) de beaucoup de ces historiens au parti communiste anglais est important, mais plus encore est l'évolution du syndicalisme et de la société qu'il fallait expliquer aux militants sur un plan empirique.

 

 L'orientation pratique influence la sociologie marxienne britannique.

     Tom BOTTOMORE (né en 1920), professeur à la London School of Economics, chef du département de sociologie à l'Université Simon Fraser de Vancouver (Colombie britannique), secrétaire de l'International Sociological Association, et enfin rédacteur de la revueCurrent Sociology et de european Journal of Sociology, consacre toute sa carrière à étudier les classes sociales et les élites d'un point de vue marxiste. Sans pour autant mettre en péril sa carrière universitaire, chose qui n'aurait pas été possible aux États-Unis.

Avec une grande acuité, BOTTOMORE dissèque les concepts de classe et d'élite en faisant référence à l'oeuvre de MARX. Ainsi, pour la question du statut social, il explique : "la stratification par le prestige influence les classes sociales de deux manières : d'abord en interposant entre les deux principales classes une série de groupes sociaux qui forment un pont entre les positions extrêmes de la structure de classe ; ensuite en suggérant une conception entièrement différente de la hiérarchie sociale, selon laquelle il apparaît comme une échelle des positions de statut plus ou moins démarqué. (...) Cette perspective de la hiérarchie sociale comme une continuité de rangs de prestige a acquis une grande influence sur la pensée sociale, sans différences qualitatives entre elles, et sa diffusion a freiné le développement d'une conscience de classe" (1973). BOTTOMORE commente brillamment (cette appréciation est aussi celle de pairs qui ne partagent pas forcément ses idées) l'évolution des concepts sociologiques et idéologiques d'outre-Manche. Il publie Karl Marx : Selectid Writings in Sociology and Social Philosophy (1956) en compagnie du "marxologue" antistalinien Maximilien RUBEL (1906-1996). (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Dans l'étude des groupes ethniques et du racisme.

   John REX (né en 1925) fait partie des sociologues marxiens qui font école dans les recherches sur le racisme. Très critique de la tendance de nombreuses recherches ethnologiques à écarter les notions de pouvoir et de classe sociale, il dénonce la spécialisation en matière de sociologie académique dont le risque est de faire abstraction de l'essentiel, à savoir le rôle primordial de l'économie dans la création des relations entre les ethnies et les "races" (mot qu'il récuse pour son manque de légitimité scientifique, mais qu'il utilise pour être compris d'un public habitué à son usage). "Il y a, dit-il, une absence de référence à l'économie ou à ce que les marxistes appellent le "mode de production". Les processus politiques sont considérés comme historiquement et théoriquement prédominants sur les processus économiques" (1987). Erreur sans doute due à l'expérience coloniales ayant favorisé la violence et les préjugés culturels dans l'évolution des rapports interethniques et culturels. REX suggère en revanche que la notion de "relations interaciales" soit remplacée par celle de "situation des relations interaciales". Celle-ce se distinguant pas 3 éléments :

- une situation de compétition extrême, de conflit, d'exploitation ou d'oppression, sans comparaison avec les conditions normales du marché du travail ;

- la compétition, les conflits, l'exploitation ou l'oppression dans la relation entre groupes, plutôt qu'entre individus, ce qui aboutit à l'impossibilité, pour un individu dans une position subordonnée, de quitter son groupe pour un autre ;

- une justification de la situation par le groupe dominant en termes de théorie déterminée, souvent à consonance génétique ou biologique (1983).

   Malgré les limites de ce schème, REX souligne le fait que les relations entre les races sont presque toujours marquées par les inégalités et un système d'oppression s'appuyant sur les éléments où se mêlent classe et race. Si John REX, à partir de prémisses marxiennes, domine l'étude de la question raciale en Grande-Bretagne, Ralph MILIBAND est le spécialiste de l'État. professeur à la London School of Economics et à l'Université de Leeds, rédacteur de la célèbre revue marxiste Socialist Register, il favorise une approche plus nuancée de la conception marxiste de l'État dans de nombreux articles et ouvrages. C'est avant tout "le contexte capitaliste d'inégalité généralisée dans lequel l'État fonctionne qui détermine fondamentalement ses politiques et ses actions (1973).  (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Le développement de la sociologie marxienne dans un certain syncrétisme

     Loin de restreindre son influence pendant les vingt dernières années (1975-1995), marquées par le thatcherisme, avec à la clef en fin de compte plus d'audience que son homologue états-unien,  la sociologie marxienne continue à se développer en Grande-Bretagne. La considération accordée aux travaux d'Anthony GIDDENS (né en 1938) en témoigne.

Initiant sa recherche sur l'étude des travaux de DURKHEIM, GIDDENS critique sa sociologie pour son contenu politique, non avoué, et pour l'absence de théorisation du pouvoir. Ainsi, les fondements de la sociologie, toujours inspirés par les écrits de DURKHEIM, doivent être débattus et critiqués. Le concept de structure, par exemple, tend à dissimuler des a priori et à fausser l'analyse sociologique. La notion de "structure" est trop générale : il faut distinguer :

- les "principes structurels" (ou principes organisationnels de totalités sociales) ;

- les "structures" en tant que systèmes de règles ;

- les "caractéristiques structurelles", c'est-à-dire les aspects institutionnels de système sociaux à travers le temps et l'espace.

Pour illustrer son exemple, GIDDENS reprend l'analyse de MARX sur le processus de valorisation du capital qui sous-tend les rapports de production et les relations sociales dans une société capitaliste (1987). Par là, il démontre combien la sociologie durkheimienne est inadéquate à cerner le fonctionnement de la société, inchangé dans son essence depuis l'époque de MARX ou de DURKHEIM. Pour lui (The perils of punditry : Gorz and the end of the working class, 1987), la notion de "société post-industrielle" ne se vérifie pas à la lumière des faits. Il critique également la sociologie durkheimienne sur le plan de la méthode : il y intègre le concept de "contradiction" en arguant que "les principes structurels" fonctionnent "en termes de réciprocité, mais peuvent également se contredire". Les sociétés industrielles sont particulièrement productrices de telles contradictions, à tel point que celles-ci se multiplient et s'intensifient au fur et à mesure du développement de ces sociétés. Là encore, il s'attache à rendre un concept de base plus méthodologiquement applicable en distinguant deux types de contradiction : les contradictions primaires qui "participent à la constitution des totalités sociales" et les contradictions secondaires, "dépendantes ou générées par des contradictions primaires' (1987). En résumé, GIDDENS valorise la méthode dialectique des contradictions internes pour rapprocher l'unité des contraires de la négation du philosophe HEGEL. Idées reprises par MARX dans la formulation du matérialisme historique.

L'intérêt des travaux de GIDDENS réside dans sa réflexion et dans sa discussion des traditions sociologiques en utilisant les concepts marxiens. Sa démarche se défend à aucun moment d'un rapprochement ou d'une identification à MARX, démarche à rapprocher de celle de G. W. DOMHOFF aux États-Unis ou de Pierre BOURDIEU en France. Ses textes sont toutefois dépourvus d'une certaine orthodoxie marxiste, perceptible dans les écrits de T. BOTTOMORE et de R. MILIBAND. Il est vrai que GIDDENS s'adresse aux universitaires, à une élite intellectuelle, et non pas aux militants politiques, ce qui peut être jugé comme une faiblesse par rapport à la portée de ses analyses. Il n'en reste pas moins que le constat demeure : une tradition sociologique marxienne est reconnue en Grande-Bretagne sans la distorsion observée aux États-Unis ou en France pour des raisons dissemblables.  (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Où va le marxisme anglais?

   Pour Alex CALLINICOS, en Grande-Bretagne, l'impact des réflexions pendant les années 1930 marquent le marxisme pour longtemps. Les écrits brillants de John STRACHEY diffusèrent une version du marxisme proche de celle défendue par le Parti communiste et, dans le domaine de la théorie économique une analyse plus originale qui n'hésitait pas à se mesurer aux oeuvres de HAYEK et de KEYNES. Quant aux trotskystes, ils écrivirent de remarquables ouvrages d'analyse historico-politique, comme par exemple Black Jacobins de C. L. R. JAMES et The tragedy of the Chineses Revolution de Harold ISAACS.

De plus, les années 1930 exercèrent une influence à plus long terme. Le front populaire et la lutte contre le fascisme formèrent à la politique une génération de jeunes intellectuels dont certains, refusant d'abandonner le marxisme dans le contexte moins favorable de la guerre froide, choisirent au contraire de contribuer à son développement. Les plus importants furent un ensemble brillant d'historiens communistes qui émergèrent après la seconde guerre mondiale, parmi lesquels on peut citer Edward THOMPSON, Christopher HILL, HOBSBAWM, Rodney HILTON et George RUDÉ. A tel point que nombre d'historiens, anglais ou continentaux, voire américains, s'inspirent directement de leurs travaux... souvent sans mentionner qu'ils étaient marxistes!

A la fin des années 1940 et au début des années 1950, ce fut au sein du Parti communiste qu'eurent lieu une série de débats importants à partir de l'ouvrage de l'économiste marxiste de Cambridge Maurice DOBB, Studies in the Development of Capitalism (1946). A l'exception d'HOBSBAWM, tous les représentants principaux de ces groupe quittèrent le PCGB après la répression soviétique de la révolution hongroise de 1956. Devenus historiens socialistes indépendants, ils continuèrent cependant à élaborer un marxisme qui s'efforçait d'étudier l'histoire "d'en bas" - du point de vue des opprimés et des exploités - et d'accorder à l'étude de la culture et des représentations une plus grande place que ne l'avaient fait les approches plus orthodoxes.

     Dans les années 1960, le marxisme restait en marge de la culture intellectuelle anglo-saxonne. Une des préoccupations de la New Left Review (NLR) sous la direction de Perry ANDERSON (1962-1983) était le décalage humiliant qui existait entre le marxisme occidental de LUKACS et de GRAMSCI, d'ADORNO et de HORKHEIMER, de SARTRE et d'ALTHUSSER, de Della VOLPE et de COLLETTI et le sous-développement du marxisme britannique. Pour comprendre cette situation, ANDERSON publia deux articles célèbres, "Origins of the Present Crisis" (1964) et "Components of the National Culture (1968) dans lesquels, à partir d'une lecture personnelle de SARTRE et de GRAMSCI (mais alors, diraient des intellectuels français, très personnelle...), il affirma que dans le cas de l'Angleterre, le capitalisme s'était développé de manière anormale dans la mesure où une aristocratie partiellement modernisée était parvenue à maintenir son hégémonie sur chacune des deux classes principales de la société industrielle : la bourgeoisie ainsi que le prolétariat restaient à l'état de classes subalternes qui n'étaient pas parvenues à articuler leur propre idéologie hégémonique. Cette structure spécifique de classe expliquait l'arriération qui, selon ANDERSON, caractérisait la culture intellectuelle anglaise quand on la comparait à celle de ses voisins européens : ni sociologie bourgeoise, ni critique marxiste révolutionnaire. Cette interprétation fut brutalement contestée par THOMPSON ("The Peculiarities of the English", repris en 1978), mais la qualité des arguments déployés par ces deux auteurs... indique que le marxisme britannique est en définitive loin d'être miséreux!  Car à partir de la crise du mouvement communiste déclenchée en 1956 par le rapport "secret" de KHROUTCHEV et la révolution hongroise créa un espace politique pour une gauche indépendante du travaillisme - qui restait largement majoritaire - ainsi que du communisme officiel. La New Left Review fut l'une des productions intellectuelles de cette nouvelle gauche, qui s'élargit d'ailleurs considérablement à la faveur de toute une série de mouvements - pour le désarmement nucléaire, contre l'apartheid en Afrique du Sud, pour la lutte du peuple vietnamien - qui à la fin des années 1960 s'inscrivaient dans une atmosphère générale de contestation dont l'ampleur était toutefois moins politique et plus culturelle qu'aux États-Unis et dans le reste de l'Europe.

Les oeuvres de maturité des historiens marxistes et leur lectorat appartiennent à cette décennie-là : The Making of the English Working Class et Whigs and Hunters, de THOMPSON, The World Turned Upside Down, de HILL, la trilogie de HOBSBAWM sur le long XIXe siècle (1962, 1975, 1987).... Ces travaux jouent le rôle de modèle pour les jeunes intellectuels radicaux qui commençaient alors à entrer dans l'institution universitaire, celle-ci offrant beaucoup plus de postes d'enseignants grâce au développement de l'enseignement supérieur jusqu'aux années 1970.

Dans le bouillonnement intellectuel qui s'ensuivit, qui participe alors à l'ensemble de l'évolution des mentalités dans toute la Grande-Bretagne, une des questions principales avait  trait au type de marxisme qui serait le mieux adapté aux besoins des militants politiques ainsi que des intellectuels socialistes. Autour notamment de la relecture althussérienne du marxisme. La New Left Review et son éditeur New Left Books (puis Verso) s'empressèrent de publier les traductions des écrits d'ALTHUSSER et de ses collaborateurs, même s'il n'était aux yeux de la revue qu'un auteur parmi toute une série de marxistes français et italiens dont elle cherchait à présenter les oeuvres à un public de langue anglaise. L'engouement pour ALTHUSSER doit être replacé dans le contexte plus général de la réception du structuralisme et du post-structuralisme français. En Grande-Bretagne, les cultural studies avaient été lancés à la fin des années 1950 par des intellectuels de la nouvelle gauche comme Raymond WILLIAMS ou Stuart HALL. On voit donc que par rapport à la réception généralement dépolitisée de LACAN ou de DERRIDA aux USA (laquelle peut constituer un comble logique...), où se furent d'abord les critiques littéraires de Yale qui les introduisirent, les divers courants intellectuels issus de la théorie du langage de SAUSSURE furent perçus en GB comme des contributions à une analyse matérialiste de la culture et des représentations.

Bien entendu, cette réception du marxisme ne fit pas l'unanimité, et THOMPSON s'oppose à ANDERSON, au premier chef responsable de l'importation du marxisme continental, au nom d'une tradition radicale anglaise qui remonte loin, aux révolutions démocratiques des XVIIe et XVIIIe siècles (Poverty of Theory, 1978). Pourtant dès le départ, ANDERSON tient à se distancier de tous ces auteurs français et italiens, en valorisant ce qu'il appelle le marxisme classique (Considerations on Wastern Marxism, 1976), pour reprendre les idées de LÉNINE, LUXEMBOURG et TROTSKY, dont les analyses historiques, pour lui, sont organiquement liées à leur engagement concret dans le mouvement ouvrier. La réponse d'ANDERSON à The Poverty of Theory contient à la fois une défense raisonnée de la contribution d'ALTHUSSER au marxisme et l'adhésion à une approche plus matérialiste représentée sur le plan philosophique par Karl Marx's Theory of History de G. A. COHEN et sur le plan politique par le mouvement trotkyste (Perry ANDERSON, 1980).

Ce dernier a alors dans la grande île une influence importante. Alors que les groupuscule maoïstes qui dominèrent le mouvement étudiant américain à son apogée à la fin des années 1960 et au début des années 1970 eurent plutôt un impact intellectuel négatif, les divers courants du trotkysme furent un point de référence notable. Les écrits qu'Isaac DEUTSCHER publia pendant la seconde partie de sa vie lors de son exil en Angleterre participèrent de façon importante à la formation de la nouvelle gauche britannique et sa grande biographie de TROTSKY contribua à augmenter le prestige intellectuel du trotskysme. Ernest MANDEL participa de manière active aux débats qui traversaient la gauche dans le monde anglophone et ses écrits économiques - surtout Late Capitalism - furent rapidement traduits en anglais. Ce sont principalement DEUTSCHER et MANDEL qui influencèrent ANDERSON et le reste de l'équipe de la NLR, mais il y eut également d'autres signes de la vitalité du trotkysme anglo-saxon, notamment l'analyse novatrice de Tony CLIFF de la Russie stalinienne comme exemple de capitalisme d'État bureaucratique ainsi que les études de ses collaborateurs Michael KIDRON et Chris HARMAN du capitalisme après 1945.

Emporté par l'enthousiasme provoqué par une certaine effervescence intellectuelle qui n'est d'ailleurs pas seulement marxiste, loin de là, ANDERSON croyait un moment, au début des années 1980, qu'une vague réformiste ou mieux révolutionnaire va faire émerger enfin les idées radicales sur le devant de la scène politique. Mais , en fait, le marxisme commençait alors à refluer drastiquement, sous le coup d'un changement décisif de la conjoncture politique dans tout le monde anglo-saxon, qui mettait aux pouvoirs (économique et culturel) à la fois un autoritarisme et un libéralisme qui déclencha de grandes offensives contre le mouvement ouvrier (THATCHER/REAGAN). De grands revers créèrent un climat de pessimisme et de doute au sein de la gauche intellectuelle en même temps que des problèmes plus directement théoriques contribuèrent à l'effondrement du marxisme anglo-saxon.

En Grande-Bretagne, le marxisme althussérien s'autodétruisit dans la seconde moitié des années 1970. Après avoir exploré en détail les problèmes internes du système althussérien, certains de ses défenseurs en vinrent à renoncer d'abord à la notion d'une théorie générale de l'histoire, puis au concept de mode de production, et enfin au marxisme tout court : voir Barry HINDESS et Paul HIRAT (1974), Barry HINDESS et Paul HIRST (1971) et Anthony CUTLER et ses collaborateurs. Ces débats théoriques quelques peu obscurs reflétaient d'ailleurs une tendance plus générale où l'on considère maintenant que structuralisme français s'oppose au marxisme... La diffusion des idées de Michel FOUCAULT, ou plutôt une certaine interprétation de "Surveiller et punir" par exemple, détachée du contexte continental (notamment sur la signification du Goulag), contribue à voir des limites fortes aux différentes variantes du marxisme. La question sexuelle (de la place des femmes) ou d'autres formes d'oppression sociale revêtirent un caractère d'urgence, mettant la question sociale sous le boisseau. En fait, l'effort théorique des penseurs qui se disaient marxiens s'affaiblit considérablement, au point que, plutôt qu'à une critique du marxisme, on assista plutôt à son abandon silencieux, au profit d'un marxiste dit analytique, comme aux États-Unis. On ne critique plus le matérialisme historique et on ne cherche même plus à le réfuter, et l'ensemble des auteurs, qu'ils soient philosophes ou sociologues, préfèrent approfondir leur analyse politique ou sociale de la réalité britannique. Et quitte à abandonner la phraséologie marxiste et à ne même plus aborder la question sociale en terme de luttes de classes, à poursuivre une critique non moins pertinente d'aspects sectoriels de la société. Moins qu'aux États-Unis, le marxisme constitue encore une référence et aujourd'hui les deux marxistes les plus connus dans un monde anglo-saxon où les idées circulent bien plus qu'auparavant entre les deux rives de l'Atlantique, sont probablement Eric HOBSBAWM et Frederic JAMESON. Le premier fut un membre loyal du Parti communiste britannique jusqu'à son effondrement en 1989 et le second, maintenant connu pour ses travaux sur le postmodernisme a longtemps tenter de concilier ALTHUSSER et LUKACS. (Alex CALLINICOS)

 

Alex CALLINICOS, Où va le marxisme anglo-saxon?, dans Dictionnaire Marx contemporain, ActuelMarxConfrontation/PUF, 2001. Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

 

 

 

Partager cet article

Repost0
17 avril 2020 5 17 /04 /avril /2020 09:16

  La revue Sept, non pas l'hebdomadaire catholique qui parut de mars 1934 à août 1937 et fondée à l'instigation du Pape Pie XI par Marie-Vincent BERNADOT, père dominicain de la province de Toulouse, mais le trimestriel ou bimensuel suivant les périodes, le web et la plate-forme participative, né de la rencontre en 2013 de Damien PILLER, avocat d'affaires et de Patrick VALLÉLIAN, grand reporter, fondé en 2014 à Fribourg (Suisse), entend couvrir l'actualité, traitée avec "originalité, qualité du regard, de l'intérêt public, de la différence, du courage."

Se considérant comme le premier slow journalisme, forme de récit - littérature non fictionnelle - reportage littéraire, journalisme narratif - Sept, se veut 100% indépendant, 100% sans publicité invasive (mais c'est plus ambigu...), 100% narratif, voulant offrir le meilleur du journalisme suisse à ses lecteurs et visiteurs du site. C'est qu'il y a deux sites - sept.info, où se place en ligne chaque semaine 2 histoires inédites et originales, et sept.club, ouvert à tous, plate-forme participative, exempts de pub, et une revue sur papier, Sept mook, où il y en a, mais très ciblée. Avec ses reportages très engagés aux longs textes, aux images abondantes, où les auteurs vont sur le terrain, se mettant en scène, en danger, en situation d'enquête, Sept entend considérer la crise actuelle du journalisme comme une chance, pour l'équipe de journalistes, de photographes, de dessinateurs (avec à sa tête Damien PILLER, Delphine PILLER, Markus BAUMER...) ... de réinventer le reportage de fond. Leur ligne rédactionnelle est celle d'Albert LONDRES ou de Nicolas BOUVIER, "loin des agendas des entreprises, des politiques ou des terroristes"... La justification du titre - Sept - est d'ordre "de quantité de coïncidences historiques, physiques et ésotériques et mathématiques, chiffre magique, symbole d'esprit, d'absolu, de connaissance, chiffre de l'humain, pour porter un journalisme humaniste... qui vaut ce qu'il vaut à notre avis...

   Les thèmes abordés vont des Bons, des Brutes et du pipeline, d'Auschwitz en héritage, de Joseph Kessel inédit à Serial lover et aux mémoires inventées d'Howard Hughes... Le numéro 29 de l'hiver 2019-2020 présente des reportages sur les cadeaux empoisonnés issus de l'extraction de ressources de la terre : uranium de Saint-Priest-la-Prugne en France, or du Ghana, Calcaire d'Égypte, charbon d'Inde, lithium d'Argentine, pétrole d'Azerbaïdjan, nickel de l'Arctique russe.

 

Sept.ch SA, Case postale 128, 1752 Vilars-sur-Glâne 2, Suisse - Avenue des Bergières, 10, 1004 Lausanne I, Suisse ; Site Internet Sept.info.

Partager cet article

Repost0
16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 17:38

    L'économiste de formation, militant pacifiste et socialiste américain Scott NEARING, promoteur de la "simplicité volontaire", est une des principales figures du mouvement de "retour à la terre" qui touche les États-Unis dans les années 1960 et 1970. Il publie de 1908 à 1979 des dizaines de livres et pamphlets sur des sujets économiques, politiques ou historique. En 1972, il publie une autobiographie remarquée intitulée The making of a Radical.

 

Une figure pacifiste et socialiste (tendance marxiste) de premier plan

    Doté d'un doctorat d'économie à l'Université de Pennsylvannie, Scott NEARIN enseigne de 1908 à 1915 l'économie et la sociologie à la Wharton School. Radical sur le plan politique, "socialiste tolstoïen", il devient suspect aux yeux du conseil d'administration de l'université l'informe en juin 1915 que son contrat de professeur ne sera pas renouvelé, décision qui fait grand bruit dans la presse à l'époque.

De 1915 à 1917, il enseigne les sciences sociales à l'Université de Toledo, puis à la Rand School of Social Science, établissement fondé en 1906 par le Parti socialiste d'Amérique. Parti prenante du mouvement pacifiste contre l'intervention américaine en Europe, il publie en 1917 son pamphlet The Great Madness : A victory for the American Plutocracy qui lui vaut une inculpation pour "obstruction to the recruiting ans enlistment service of the United States". Son éditeur, l'American Socialist Society, est également poursuivi. Le procès se tient en février 1919, plusieurs mois après la fin de la guerre. Scott NEARING est déclaré non coupable en mars mais l'American Socialist Society est reconnue coupable et doit s'acquitter d'une amende. Logique quand on considère d'une part que la guerre est terminée (l'activisme pacifiste proprement dit gêne beaucoup moins) et qu'un corps expéditionnaire formé entre autres d'éléments américains plus ou moins officiels combattent le nouveau pouvoir russe (la Russie a énormément déçu, les milieux militaires notamment...)

Dans les années 1920, Scott NEARING devient conférencier itinérant et demeure une figure majeure de la gauche américaine. Il rejoint le Parti communiste américain en 1927 mais en est exclu 3 ans plus tard.

En 1932, alors que la Grande Dépression frappe les États-Unis et n'ayant plus d'espoir de retrouver un poste de professeur, il part avec sa compagne s'installer dans le Vermont rural. Où il se lance dans les travaux de ferme et de retour à la nature, s'efforçant d'être le plus auto-suffisant possible.

En pacifiste convaincu, NEARING s'oppose à la participation américaine à la Deuxième Guerre mondiale, et logiquement il est renvoyé de Federal Press à cause de son positionnement anti-guerre, qualifié de "puéril" par le directeur de l'agence?

En 1954, après s'être installé deux ans plus tôt dans le Maine, il publie, avec sa femme Helen KNOTHE, Living The good Life : How to Live Simply and Sanely in a Troubled World. Le livre, qui traite de la guerre, de la famine et de la pauvreté, décrit leur expérience de 19 ans dans leur ferme du Vermont et promeut une agriculture domestique autosuffisante moderne ainsi que le régime végétarien. En janvier 1956, Allen GINSBERG, poète de la Beat generation, le cite en référence.

Alors que la guerre du Vietnam commence occuper le devant de la scène au milieu des années 1960, un vaste "mouvement de retour à la terre" se développe aux États-Unis et génère un nouvel intérêt pour ses idées. Son livre Living the Good Life connait un succès considérable (trente réimpression, 300 000 exemplaires).

En 1973, l'Université de Pennsylvanie revient officiellement sur sa révocation en lui remettant le titre de professeur émérite honoraire d'économie.

 

Des idées tirées autant de son expérience personnelle que des enseignements de professeurs.

   Né dans une famille d'affaires mobilières, où il développe une conscience sociale, témoins des dures politiques antisyndicales de son grand père. Un certain idéalisme (et une grand culture livresque) hérité de sa mère s'est heurté aux pratiques de l'entreprise. Avant d'obtenir son  doctorat, il est secrétaire de 1905 à 1907 du Pennsylvania Child Labor Commitee, une société bénévole qui travaille à résoudre le problème des enfants dans l'État.

Tout comme Karl MARX a tiré des implications radicales des idées du conservateur HEGEL, NEARING a pris la logique économique de son chef de département, Simon PATTEN, et a fait des inférences radicales sur la richesse et la répartition des revenus que son mentor avait hésité à tirer. Il croyait que la richesse sans entraves étouffait l'initiative et empêchait l'avancement économique, et espérait que les penseurs progressistes de la catégorie de propriété viendraient à réaliser l'impact négatif du parasitisme économique et à accepter leur devoir civique de leadership éclairé. De son côté, NEARING décrit un républicanisme économique fondé sur 4 concepts démocratiques fondamentaux : l'égalité des chances, l'obligation civique, le gouvernement populaire et les droits de l'homme. Au fur et à mesure qu'il avance dans son parcours intellectuel, il devient de plus en plus radical, surtout dans l'adversité, tout en restant un pédagogue hors pair auprès de ses collègues comme de ses élèves, s'attirant des sympathies même chez les plus conservateurs.

La première guerre mondiale approfondit ses convictions, dans le sens d'un pacifisme très proche de celui de THOREAU, également séduit par les aspects écologiques de sa pensée. Participant au Parti socialiste d'Amérique, il ne semble pas avoir pris parti pour l'une ou l'autre des factions qui s'y agitent, mais sympathise plus avec les anciens socialistes qui construisent alors les différents parti communistes. Il reste au Parti socialiste jusqu'à la fin de 1923, constatant son déclin spectaculaire et la chute du nombre d'adhérents (le parti des travailleurs d'Amérique - WPA - dépasse alors le Parti socialiste en taille et en force). 

La Grande dépression puis la Seconde guerre mondiale sont l'occasion d'approfondir encore ses convictions, multipliant les écrits sur les aspects intérieurs et extérieurs des États-Unis. En fait, son développement intellectuel suit de près la voie de la prise de conscience croissante de l'intransigeance des classes dominantes de la culture capitaliste refusant d'adopter des réformes qui, au vu des richesses accumulées, permettraient de faire accéder à l'ensemble du peuple le bénéfice de progrès dans tous les domaines... Jusqu'à ce qu'il pense que cette domination capitaliste est trop forte pour orienter les politiques intérieures et extérieures à des fins libérales. Ce qui le conduit à faire sécession de l'american way of life, à abandonner la vie politique pour prôner une sorte de mouvement par le bas, à partir d'une vie agraire. Il réalise alors ce qui pourrait être une synthèse des pensées de TOLSTOÏ, d'ÉMERSON et de THOREAU. mais il n'a pas écrit de théorie d'ensemble, son oeuvre étant éparses sur une quantité d'écrits, y compris dans des journaux les plus divers, notamment militants (Parti socialiste, parti communiste...).

 

Scott NEARING (avec John A. SALTMARSH, An intellectual Biography, Philadelphia : Temple University Press, 1981. Living the Good Life, 1954. On peut consulter sur le site goodlife.org, un grand nombre de ses idées, souvent élaborées avec son épouse Helen. Malheureusement, aucun de ses grands écrits n'a été traduit en Français.

David E. SHI, The simple life : Plain Living and High Thinking in American Culture, University of Georgia Press, 2007. Margaret O. KILLINGER, The goof life of Helen K. NEARING, UPNE, 2007.

Partager cet article

Repost0
15 avril 2020 3 15 /04 /avril /2020 11:09

     La filmographie, comme d'ailleurs l'historiographie, n'est pas tendre envers les armées italiennes. Passé l'épisode éthiopien, elles se sont illustrées sur nombre de champs de bataille, par de nombreuses défaites... Que ce soit en Afrique ou dans les Balkans, la réputation des officiers et des soldats italiens, est faite de mollesse, d'hésitations et de... retraites... Heureusement, des documentaires font justice de cette réputation et dans la série française Les grandes batailles, Italie - 1943, l'un des intervenants, dans la partie finale, où ils interviennent toujours pour commenter, et souvent corriger les impressions du téléspectateurs à la vision du film proprement dit, indique avec justesse que si les Italiens se font battre ainsi tout au long de la guerre, sur de nombreux fronts, c'est que, tant chez les soldats que chez les officiers, hormis les dirigeants fascistes, souvent aiguillonnés par des "conseilleurs allemands", l'envie de se battre n'existe pas réellement... Surtout contre des Français - hormis l'épisode où les Alliés commencent à prendre pied sur leur sol (prenant par surprise des états-majors, qui croyaient que cela allait être facile...), qui rappelons-le avait contribué à la libération de l'Italie, en 1870, des austro-hongrois, et surtout avec pour alliés des Allemands dans lesquels ils n'ont pas alors de sympathie particulière.... Sans remonter aux temps du Saint-Empire-Romain germanique dont principautés italiennes et principautés germaniques se disputent (Église romaine en tête) l'hégémonie et direction... Bref, dans l'imaginaire italien, les fascistes - même au moment de leur grande popularité - se trompent d'ennemi! L'homologie, souvent montrée entre nazisme allemand et fascisme italien, n'existe souvent que dans l'esprit des dictateurs et de leurs entourages et fait oublier l'antériorité forte des italiens sur les Allemands dans la marche vers la dictature...

   Dernière remarque liminaire : pourquoi s'obstiner à parler de bataille d'Italie, alors que nous avons affaire là à tout un pan de la seconde guerre mondiale, de plusieurs batailles d'envergures et parfois très sauvages : campagne de Sicile, bataille de Monte Cassino (elle-même série de quatre batailles...), Opération Avalanche, Conquête du Nord de l'Italie, Offensive de printemps 1945

     Les deux documentaires Les grandes batailles cité et 39-45, Le monde en guerre - Plus dur qu'on ne le pense 42-44, montrent bien ces facettes des armées italiennes, lorsqu'elles sont confrontées aux forces alliées.

La Bataille d'Italie, dans la série d'émissions télévisées historiques de Daniel COSTELLE, Jean-Louis GUILLAUD et Henri de TURENNE, en un peu plus d'heure et demie, a le grand mérite d'apporter un éclairage sur les événements de 1943, alors que relativement peu de films traitent de cette période.

 

L'autre documentaire 39-45, Le monde en guerre, créé par Peter BATTY j Jeremy Isaacs et Hugh RAGETT Plus dur qu'on ne le pense, traite d'une période plus étendue (1942-1944), et montre l'ensemble de la progression alliée dans la Péninsule (volume 2 sur le DVD2), même s'il le fait dans une durée un peu plus courte. le sous-titre indique que les combats furent plus durs que prévus par les Anglo-saxons et les Français, tant en Sicile que vers le Nord de l'Italie.

   

   Nous retenons principalement quatre films pour cette "bataille d'Italie" : Anzio, B-17, Bienvenue en Sicile et Païsa.

La bataille pour Anzio, film italo-américain coréalisé par Duilio COLETTI et Edward DMYTRYK, sorti en 1968, mêle la grande bataille, l'une des plus dure de la guerre, en 1944, aux aventures d'un correspondant de guerre (campé par Robert MITCHUM). Si l'un des enjeux de l'histoire est la compréhension des raisons profondes qui poussent les hommes à se faire la guerre (et là le propos est plutôt pessimiste, c'est parce que... ils aiment ça!), les 118 minutes du métrage permettent de bien voir le déroulé des opérations, depuis la pénible tête de pont de Salerne en Sicile en été 1943. Même si la responsabilité de la stagnation des forces alliées dans le film est porté sur le commandement (le général LESLEY étant démis pour être remplacé par "un chef plus énergique", le problème principal est bien la répartition des forces à consacrer aux opérations en Italie concurremment à celles en France, via les débarquements en Normandie et en Provence.

 

B-17, la forteresse volante, film réalisé par Michel R. PHILLIPS, sorti en 2011, de 97 minutes, conte l'histoire de l'équipage du bombardier américain B-17 Flying Fortress Lucky Lass, pendant la campagne de bombardement de l'Italie à partir de l'Afrique du Nord. Il s'agit de plusieurs opérations en juillet 1943, d'abord au-dessus de Gerbini en Sicile puis à la fin sur Rome, qui  ont eu réellement lieu. Le film est un mélange d'images réelles et d'images de synthèse, notamment pour les vols en escadrille. Le film montre ce qui fut une des grandes stratégies du commandement allié, bombardement pour écraser le potentiel militaire de l'adversaire - objectif peu atteint on le sait par ce moyen, d'autant plus que ces raids furent d'une intensité bien moindre que ceux réalisés en Allemagne. Même si sur le plan technique, les prouesses de l'avion et de l'équipage semble peu réalistes, l'effort de l'équipe des effets spéciaux est méritoire, car de toute façon entre le spectaculaire nécessaire de la mise en scène et la réalité des opérations elles-mêmes dans le bombardier, elle n'a guère le choix...

 

Bienvenue en Sicile, film italien de Pierfrancesco DILIBERTO, sorti en 2016, se situe en 1943, et démarre quand l'armée américaine prépare son débarquement. Le film de 99 minutes tourne autour d'une sicilien à la famille appartenant à la mafia et qui découvre la guerre, alors qu'il est tout à ses tentatives de mariage. Il lie une étrange relation avec un lieutenant américain échoué lors d'un parachutage, en pleine autre guerre, celle de deux branches de la mafia tandis que celles-ci aident les Américains à envahir l'île. Outre les aventures romantiques contrariées du sicilien, le film montre bien l'implication américaine dans la restauration de la mafia en Sicile en échange de son aide, celui-ci tenant à dénoncer toute cette entreprise au Président des États-Unis. Fictive, l'histoire se base en revanche sur la vérité historique de cette implication. Loin d'être donc un film "de guerre", Bienvenue en Italie montre bien les conséquences de certains moyens employés dans la "libération" de l'Italie.

 

Païsa, film italien réalisé par Roberto ROSSELLINI, sorti en 1946, de 126 minutes, présente six récits successifs, liés par le thème à la libération de l'Italie par les Alliés durant la compagne d'Italie. Chaque court métrage suit une grande étape de leur progression géographique. Ces récits non titrés sont introduits par une voix off, et simplement séparés par une zone noire. Ainsi la Sicile, Naples, Rome, Florence et la Romagne, puis enfin le delta du Pô sont conquis de haute lutte. A chaque fois est représenté le vécu d'Italiens et de soldats, sans fioriture ni lyrisme. L'ensemble constitue un tableau très représentatif d'aspects de la guerre, surtout vue hors des combats proprement dit, le récit intervenant souvent au début ou à la fin d'une "bataille". Païsa constitue le deuxième chapitre de la trilogie de la guerre mondiale de ROSSELLINI, qui commence par Rome, ville ouverte (1945) et se conclut avec Allemagne année zéro (1948). Chef d'oeuvre réalisé principalement avec des acteurs non professionnels choisis sur les lieux de tournage, il est exemplaire du style du réalisateur, humaniste et témoin lucide de son temps. Film désespérant aussi, car il n'y a que des hommes et des femmes qui tentent de survivre plutôt que de vivre et même que de se battre (même s'ils le font effectivement), excepté quelques uns, d'ailleurs écrasés dans la tragédie de toutes ces destructions.

 

FILMUS

 

 

Partager cet article

Repost0
14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 09:35

     Si on écrit "états-uniennes", c'est bien qu'il existe une histoire du marxisme dans certains pays d'Amérique Latine, mais aussi au Canada, bien différente de celle des États-Unis ; ce n'est pas pour céder à une certaine mode intellectuelle, qui, soit dit en passant, constitue là - l'exception n'est pas la règle - un progrès dans la compréhension des choses.

    Les idées d'inspiration marxienne ont eu quelques difficultés à s'implanter en milieu universitaire aux États-Unis, les premiers centres de recherche sociologiques universitaires étant installés dans des universités financées et contrôlées et même créées par des industriels et autres capitalistes soucieux de comprendre les multiples difficultés dans le monde du travail et dans la ville. Par ailleurs, on ne peut pas dissocier la bataille des idées d'une lutte sociale tout court, la répression des multiples mouvements ouvriers ou/et sociaux frappant également plusieurs intellectuels cherchant à cerner les réalités des luttes de classes. Aux États-Unis, la répression des mouvements de grèves et de désobéissance civile (contre l'impôt, les loyens...) a été particulièrement brutale et souvent sanglante.

Parce que les universités concentrent à la fois des moyens de contrôle des idées émises et... un certain conformisme social, les penseurs radicaux ne peuvent s'y établir véritablement. Des iconoclastes donnant dans l'analyse critique sociale, comme les économistes Thorstein VEBLEN (1857-1929) ou Scott NEARING (1883-1982)... ont rapidement été marginalisés ou éliminés du monde scientifique.

Si les universités s'avéraient un terrain quasi interdit pour les marxiste, le champ politique se montrait tout aussi difficile pour les idées d'inspiration marxiste ou marxienne. Les conditions de vie, les attitudes de la population, comme celles des gouvernants ont participé au phénomène de résistance aux notions de clivages dans la société capitaliste, malgré l'immigration de très nombreux militants socialistes européens (tous ne sont pas marxistes, d'ailleurs), dont certains ont pu contribué tout de même à la vie d'un courant socialiste américain réel, en lien notamment avec les forces syndicales. Mais, même là, l'évolution d'idées s'inspirant de MARX est difficile, car le mouvement syndical dans son ensemble est dominé par des organisations réformistes et fermement attaché aux institutions et aux pratiques du système capitaliste. A cette résistance culturelle, il faut toujours avoir à l'esprit les périodes durement répressives qui ont jalonné l'histoire des États-Unis. L'écrasement des partis et des groupes jugés "subversifs", souvent sous des prétextes moraux, s'est répété depuis le XIXe siècle, et à chaque fois, brutalement, en particulier pendant et après la Grande Guerre et après la Seconde Guerre Mondiale, jusque dans les années 1950.

 

L'oeuvre de C. Wright MILLS (1916-1962)

    Aussi retracer l'histoire d'une sociologie marxiste aux États-Unis ne peut se faire qu'en examiner un certains nombre de courants immergés dans une gauche qui agit souvent en dehors ou à la marge des deux Partis démocrate et républicain dominants. Dans ce courant radical, des idées circulent, véhiculées par les écrits de VEBLEN, de Robert (1892-1970) et Helen LYND, dans les années 1940 et 1950, notamment celles de C. Wright MILLS. Si ce dernier ne se réclame pas du marxisme, il introduit cependant la connaissance non idéologique du marxisme au sein de l'université et de la société. Son oeuvre est imprégnée de la vision marxienne d'une société structurée selon les besoins d'un système de production contrôlé par ce que MILLS appelle l'"élite au pouvoir".

Selon MILLS, le pouvoir aux États-Unis se caractérise par un mélange complexe d'intérêts corporatifs qui selon, dans le temps et dans l'espace de ce vaste territoire, selon les besoins du système production. Le pouvoir politique se constitue et se défend comme une bureaucratie administrative composée d'initiés. "Les changements de structure de pouvoir son générés par les modifications des prises de position découlant de décisions politiques, économiques et militaires" (1966). L'élite du pouvoir fait partie de la classe dirigeante, décrite en termes de ses composantes diverses et de ses divisions internes. On peut ajouter sans trahir sa pensée que ces composantes organisent, entre eux, la démocratie tant vantée et également cette fameuse séparation des pouvoirs (locaux/centraux, judiciaires (une part énorme)/législatifs/exécutifs) qui ne profite par forcément à toutes les classes sociales. Sans faire référence aux penseurs sociaux fondateurs, MILLS décrit les élites sociales  comme représentant un monde social différent, à la fois autonome, et pourtant nourri par un recrutement dans les classes sociales exclues du pouvoir. Il conçoit cette classe dirigeante ou régnante comme des "cercles supérieurs", cercles qui, en se chevauchant (nombreux conflits de compétences), ont des rapports complexes. Pour évoquer la complexité de ces rapports sociaux au sein de l'élite au pouvoir, MILLS cite l'ex-communiste Whittaker CHAMBERS disant d'Alger HISS, brillant homme d'État ayant bénéficié des privilèges d'un milieu social fortuné et accusé d'espionnage pendant la chasse aux sorcières, que sa carrière lui avait permis d'établir "des racines faisant corps avec le sol forestier de la classe supérieure américaine" (1966). Pour MILLS, la cohésion de classe est indissociable, aux États-Unis, des contacts familiaux et sociaux, formant un tissu d'interconnexions et une conscience sociale spécifique.

       Deux aspects sont très liés dans la sociologie de MILLS : la fonctionnalité des corps et des "ordres" qu'il appelle parfois "cercles", et la conscience, structurée par leurs positions relatives. Le "statut social" résulte de l'analyse de ces deux aspects des sociétés modernes comme deux éléments d'un même phénomène. Concept élaboré à la fin du XIXe siècle par Thorstein VEBLEN, et préconisé par MARX dans son analyse du "fétichisme de la marchandise" dans le premier volume du Capital : le statut social est la valeur honorifique accordée à un certain rang de l'échelle sociale. Autrement dit, il s'agit du prestige ou de la "distinction" attribués aux individus issus de différentes catégories sociales.

    Pendant les années 1950, période de recherche pour MILLS, la sociologie nord-américaine se tourne tout particulièrement vers l'étude du statut social au détriment du concept de classe sociale, parfois totalement occulté. La contribution de MILLS au débat reconstitue en quelque sorte la notion selon laquelle l'intérêt socio-économique prévaut sur les formations idéologiques et dont les conceptions du statut social sont des éléments. Déjà, à la fin des années 1940, il consacre son premier ouvrage aux "cols blancs", travailleurs non manuels, employés dans les bureaux et dans les services. Les besoins économiques réclament alors de nouvelles professions dont découleront d'autres comportements et d'autres perspectives.

Dans un contexte politique très difficile pour les analyses critiques marxistes, MILLS débat de concepts clés qui remettent en cause les fondements de la sociologie. Ainsi L'imagination sociologique (1971) est un plaidoyer pour des méthodes historiques et philosophiques plus ouvertes à l'étude des phénomènes sociaux. En se montrant critique des orthodoxies de cette discipline scientifique - le fonctionnalisme, le behaviorisme, la dérive empiriste et positiviste, etc.  - il prône un retour à une méthode qui prendrait en compte les conjonctures historiques et les spécificités qualitatives de chaque situation. La sociologie se doit d'incorporer plus de subtilité dans ses orientations, non seulement afin d'enrichir ses analyses, mais aussi pour communiquer plus largement une compréhension des événements. La sociologie doit permettre en effet au public d'accéder à une forme de prise de conscience historique. Dans sa démarche, l'idéalisme politique est indéniable : ce qui distingue la sociologie de MILLS de la sociologie dominante de son époque et le rapproche de l'orientation d'une sociologie marxiste engagée. (THIRY, FARRO et PORTIS)

 

L'influence d'Herbert MARCUSE (1898-1979)

   L'absence aux États-Unis d'une sociologie proclamée marxiste avant les années 1970 expliquent les subterfuges entourant les présentations de la sociologie critique. Les analyses sociologiques critiques subissent l'influence d'une conjoncture socio-politique peu encline aux thèses marxistes : répression politique, expansion du capitalisme industriel d'après-guerre; hausse des niveaux de vie avec pour conséquence directe l'occultation des conflits sociaux.

Pour toutes ces raisons, les écrits d'Herbert MARCUSE représentent l'avant garde, dans la sociologie nord-américaine, d'un courant plus proche du marxisme. Philosophe, réfugié allemand, ancien membre de l'École de Francfort et professeur universitaire à Bandeis, San Diego, Columbia et Harvard, il contribue au développement d'une sociologie critique et engagée par ses analyses couvrant au moins quatre champs d'enquêtes :

- Le réexamen des bases philosophiques du marxisme, exposant la philosophie historique d'HEGEL en rapport avec les origines des sciences sociales. MARCUSE démontre que la sociologie naissante est imprégnée de positivisime, ce qui la fige dans un cadre d'analyse anhistorique. D§s son origine, la sociologie se révèle être partie prenante de l'armature idéologique de la société bourgeoise, manquant de la profondeur et de la flexibilité épistémologiques propres à la pensée hegelienne. La dernière partie de son ouvrage Reason and Revolution (1941) se consacre à une critique décapante de la sociologie en tant que discipline universitaire et formatrice de l'idéologie capitaliste.

- Un regard sur la psychanalyse freudienne qui montre comment la vie émotionnelle affective occidentale est transformée par les mutations sociales découlant de l'évolution du système de production capitaliste. L'aspect de libération sociale, et plus particulièrement de libération sexuelle, s'apparente dans les sociétés capitalistes avancées à de nouvelles formes de répression, dissimulées par la liberté de consommer. C'est là toute la démonstration d'Éros et Civilisation (1963). L'avènement d'une société de consommation exige, en effet, une nouvelle moralité qui valorise l'acquis des biens matériels et facilite des échanges émotionnels sans profondeur, échanges qui confondent plaisir sensuel et amour. Il résulte de cette "libération répressive" la mystification des rapports sociaux. cette confusion mystificatrice est entretenue par la réinterprétation des analyses de FREUD : c'est dans les écrits des néo-behavioristes que l'analyse freudienne perd sa capacité dialectique en devenant un positivisme primaire et un renforcement supplémentaire de l'idéologie capitaliste.

- Sur le plan idéologique, MARCUSE, par L'homme unidimensionnel, Essai sur l'idéologie de la société insdustrielle avancée (1968), décrit l'étouffement de la pensée critique par le processus de "désublimation répressive". La société capitaliste développe une capacité d'absorption des oppositions en favorisant le marketing et la publicité. Ces pratiques ne sont plus ds dépenses improductives, mais le principal apanage du mode de production capitaliste. Il prend néanmoins ses distances plus tard vis-à-vis du marxisme classique en soulignant la transformation de la classe ouvrière dans ces pratiques, d'où sa perte de puissance revendicative pour s'opposer à l'organisation capitaliste.

- Sur les marges de manoeuvre restantes pour l'expression de la révolte et de la subversion de l'ordre établi, MARCUSE s'exprime dans Négation, Essais de théorie critique (1969) et Vers la libération (1969). Il tente d'en indiquer l'existence dans une société de plus en plus "intégrée". Mystifiés par des salaires relativement élevés, les travailleurs ne représentent plus une force de changement jusqu'à un nouvelle crise socio-économique. Dans l'attente d'une telle conjoncture, l'opposition dynamique se trouve dans les ghettos ethniques, en milieu étudiant et chez certains privilégiés des classes moyennes.

    L'influence de MARCUSE tient à la démonstration qu'il fait de l'apport du marxisme à l'explication des phénomènes les plus complexes. Il ajoute une dimension philosophique au discours sociologique américain qui relance les études d'une nouvelle génération de sociologues. Le marxisme pénétre alos durablement dans les facultés nord-américaines, fait sans précédent historique. Dans toutes les disciplines des sciences humaines, de nombreux chercheurs inspirés par le marxisme occupent des fonctions universitaires. Au moment où le marxisme ne représente plus le même pôle d'attraction chez les universitaires français, paradoxalement, il prend son essor aux États-Unis. Évolution qui, depuis les années 1980, contribue certainement au controverses autour du "politiquement correct". La présence d'enseignants-chercheurs marxistes intensifie les débats politiques sur les campus. Le bruit médiatique autour de ces débuts est amplement favorisé par la droite réactionnaire, nécessairement opposée à ce processus de politisation. (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Sociologie radicale et sociologie marxiste

     Même s'il n'y a pas identité entre les deux sociologies, elles ont en commun à la fois une critique de la société, nommée capitaliste ou non, et une volonté de changements souvent révolutionnaires.

    G. William DOMHOFF est sans doute aux États-Unis l'un des plus importants sociologues "radicaux". Comme C. Wright MILLS, il part de l'analyse du pouvoir : sur quelles bases t selon quelles distinctions se fondent l'autorité et les privilèges au sein de la population nord-américaine? poursuivant son analyse sur la lancée de MILLS, il se focalise sur les perceptions du statut social. Selon lui, les caractéristiques des classes sociales dites "supérieures" (langage, consommation...) montrent comment le pouvoir et les privilèges restent l'apanage des élites minoritaires. Bien que DOMHOFF se garde de toute association explicite ave le marxisme, ses travaux s'insèrent dans une optique marxienne. Dans son premier ouvrage, Who Rules America? (1967), il décrit en détail les individus, les groupes et les organisations qui constituent une classe à la fois "gouvernante" et "régnante" aux États-Unis. Sa conclusion fait référence aux analyses de Paul SWEEZY, fondateur de la revue marxiste Monthly Review et à celles de C. Wright MILLS. Il établit ainsi le lien entre sociologie universitaire de tendance critique et marxisme. Dans toutes ses oeuvres, notamment dans The Higher Circles : The Governing Class in America (1970) et The Powers That Be : Process of Ruling Class Domination in America (1978), DOMHOFF dépeint la structure du pouvoir et la domination de classe existant aux États-Unis.

DOMHOFF inspire les membres de la revue Insurgent Sociologist, dont la fonction critique est déjà annoncée dans le titre. D'autres exemples importants existent, dans les travaux anthropologiques de Marvin HARRIS et de Martin SAHLINS, ou ceux du critique littéraire Fredric JAMESON (Marxisme and Form, 1971), ou encore dans les revues, Radical Economics et Radical History Review. Cependant, le courant reste minoritaire, et rares sont les penseurs qui recourent au marxisme dans les sciences humaines en milieu universitaire. La plupart brillent plutôt par leur manque d'engagement politique. (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Un marxisme en plusieurs temps

   Paul BUHLE, auteur américain prolifique sur le radicalisme et le marxisme, indique bien différentes strates des réflexions marxistes aux États-Unis. Avant même la révolution de 1917 en Russie, des immigrants, souvent exilés de leur pays, introduisent des éléments de critique marxiste de la société, plus ou moins greffés sur l'ambiance idéologique maintenant bien ancrée, assemblage d'utopisme, de messianisme et de volontés révolutionnaires. Le succès du léninisme en Russie provoque une onde de choc chez les intellectuels qui vont se diviser un temps et induire des changements dans les réseaux d'influences marxistes. Une fois une certaine vague de désenchantement passée, nombre d'intellectuels, même parmi ceux qui avaient été séduits par la possibilité de vague révolutionnaire mondiale, très tôt en fait, vers la fin des années 1920 et encore plus dans les années 1930, voit s'opérer ce pourrait s'apparenter à un repli intellectuel sur les réalités de la société américaine, mais qui constitue en fait le point de départ de réflexions qui mènent jusqu'à l'orée des années 1950, là où le marxisme se voit confronter à des répressions fortes, le monde entrant dans la guerre froide. Il faut attendre alors les années 1970 et 1980 pour que dans les universités (le lien entre capitalisme intérieur et impérialisme extérieur est souvent établi avec finesse, à la fureur d'intellectuels de droite et d'extrême droite), une quantité inimaginable de recherches et de discussions précises dans une multitude de champs disciplinaires... avant qu'à nouveau cet élan intellectuel se voit contraint d'entrer dans une certaine obscurité avec le développement d'un capitalisme ultra-libéral joint à un moralisme individualiste peu propice aux actions collectives.

Terre d'immigration par excellence, notamment à travers le véritable carrefour qu'est New York, les États-Unis recueille l'influence de plusieurs vagues successives d'intellectuels marxistes, lesquels bénéficient des mêmes conditions que d'autres, différemment orientés idéologiquement. A chaque fois, ce sont des formes originales de réflexions qui tentent en quelque sorte leur chance, favorisées ou réprimées par les autorités d'accueil...

En dehors de l'université, l'un des phénomènes les plus importants a été l'essor de la théologie de la libération, qui combine tradition religieuse anti-capitaliste et idées marxistes. Partant notamment des travaux pionniers de Harry BRAVERMAN et Immanuel WALLERSTEIN, une série de chercheurs radicaux, influencés par le marxisme, vont développer des études dans le domaine de l'économie politique, de la sociologie, de l'histoire. Particulièrement importantes ont été alors les recherches sur l'histoire des Noirs (GENOVESE, HARDING, MARABLE) et des femmes (Joan KELLY).

   Ce qui frappe dans les études de la période qui s'ouvre dans les années 1970, et qui, malgré tout, n'est pas encore close, tellement de crises ont pu faire rebondir les recherches sur tel ou tel aspect, c'est la fidélité de nombreux auteurs par rapport aux intuitions, réflexions fondamentales de MARX (et de tous ses principes sociologiques), plutôt que par rapport à tel ou tel écrit, évitant de tomber ainsi sans le piège très vif en Europe de l'exégèse et du combat littéraire, sans cesse ressassé au fur et à mesure des redécouvertes éditoriales de tel ou tel auteur prestigieux.

 

Où va le marxisme anglo-saxon, versant états-unis?

    Malgré l'influence restreinte du marxisme sur la scène intellectuelle, le virage à gauche des années 1930 donna lieu à d'importantes contributions. Aux USA, les premiers ouvrages de Sidney HOOK, notamment Towards an Understanding of Karl Marx (1933), confrontaient de manière inattendue le marxisme hégélien de LUKACS et de KORSCH et le pragamatisme libéral de gauche de John DEWEY. A plus long terme, comme en Angleterre, le Front Populaire et la lutte contre le fascisme formèrent à la politique une génération de jeunes intellectuels, dont certains, refusant d'abandonner le marxisme dans le contexte moins favorable de la guerre froide, s'exprime dans un certain nombre de revues, à faible diffusion la plupart du temps. La revue marxiste Monthly Review incarne la tendance de personnalités comme Paul SWEEZY, Paul BARAN et Harry MAGDOFF. Cette revue pratique un marxisme qui sympathise dans une large mesure avec les régimes communistes (surtout ceux du Tiers-Monde comme la Chine et Cuba), mais conserve son indépendance intellectuelle, par exemple en élaborant une conception du capitalisme contemporain qui prend ses distances avec la théorie de la valeur-travail. A la fin des années 1940, les deux groupes pro-soviétique et pro-"hérétique" s'opposent lors d'un débat célèbre sur la transition du féodalisme au capitalisme que déclenche l'attaque de SWEEZY contre le Studies de DOBB. 

Après les développements déjà évoqués plus haut du marxisme aux États-Unis dans les années 1960-1970, jusqu'à la moitié des années 1980, avec l'avènement de REAGAN:THATCHER, le marxisme anglo-saxon subit une sorte de décrue. cette décrue s'exprime dans la grandeur et la décadence du marxisme analytique, forme spécifiquement anglo-saxonne de marxisme, dont l'oeuvre fondatrice est Karl Marx's Theory of History, de COHEN.

Étant donné l'hétérogénéité du marxisme analytique, il n'y a guère lieu de s'étonner qu'il n'ait pu continuer bien longtemps à prétendre proposer une interprétation spécifiquement marxiste du monde. Il n'y a pas que la théorie de la valeur-travail et la baisse tendancielle du taux de profit qui ne sont pas compatibles avec les principes de la théorie du choix rationnel. le vide intellectuel qui s'ensuit encourage certaines figures de premier plan - à commencer par COHEN lui-même (avec ROENNER également) - à infléchir leur réflexion pour l'orienter vers la philosophie politique normative et à contribuer aux débats initiés par les théoriciens libéraux de l'égalité John RAWLS, Ronald DWORKIN et Amartya SEN, qui s'efforcent  d'élaborer une théorie de la justice.

L'impact des révolutions de 1989 et 1991 en Europe de l'Est et de l'effondrement de l'Union Soviétique est considérable sur nombre d'intellectuels, même pour les marxistes critiques du stalinisme et plus généralement de la forme du prétendu "socialisme réel". Nombre d'intellectuels, comme Ronald ARONSON, estiment alors sur le projet marxiste est mort, même si aucune théorisation n'est entreprise de celle-ci. C'est que leurs énergies se tournent bien plus vers autre chose, quitte à approfondir des éléments d'analyses marxistes sans les déclarer telles. A part quelques uns comme Ernest GELLNER (1989), Anthony GIDDENS (1981), Michael MANN (1986, 1993) et W.G. RUNCIMAN (1989), qui, dans des analyses sociologies historiques, veulent montrer que l'exploitation de classes n'est qu'un cas particulier, nombre d'entre eux, véritable partie émergée d'un iceberg assez immense, compte tenu de la diversité des centres de recherche et des départements d'université, et dont des oeuvres apparaissent vers le grand public de temps en temps (Peter LINEBAUGH, Robert BRENNER, John HALDON), ignorant les reniements spectaculaires de quelques auteurs-phares de la période précédente, attrapant au passage des réflexions en provenant d'outre-atlantique, d'Angleterre, continuent de travailler dans les divers domaines de la philosophie, de l'économie politique, de la sociologie et de l'histoire. Ils fournissent d'ailleurs des éléments théoriques solides à la réflexion des divers leaders politiques locaux ou nationaux qui percent de temps à autres dans l'histoire électorale des États. Bien entendu, certains travaux manifestent un certain syncrétisme - alliant parfois comme Fredric JAMESON (1991), ALTHUSSER et LUKACS - , en passant par-dessus toutes les frontières conceptuelles, visant dans leur critique sur le postmodernisme, en fin de compte, le même objectif que tous les marxistes affirmés des générations précédentes : la réforme ou la révolution vers un système qui remplace le capitalisme... (Alex CALLINICOS)

 

Alex CALLINICOS, Où va le marxisme anglo-saxon? dans Dictionnaire Marx Contamporain, ActuelMarxConfrontationPUF, 2001. Bruno THIRY, Antimo FARRO, Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

 

SOCIUS

Partager cet article

Repost0
13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 16:26

  Fondée en 2015, la revue quadrimestrielle publiée par l'Union syndicale Solidaires, Les Cahiers de réflexion Les Utopiques, sur papier et sur Internet (depuis 2017), réalisée pour l'essentiel par des syndicalistes se veut "une expression de plus de (son) projet syndical de transformation sociale".

   Il s'agit non seulement de publier des articles théoriques, mais aussi mêler à ceux-ci des contributions qui se réfèrent plus directement à des expériences concrètes : "l'ensemble construisant justement une réflexion autonome et indépendante destinée à nourrir l'action militante des syndiqués et syndiquées comme les débats de leurs structures, mais aussi, au-delà, les échanges de celles et ceux qui ne se résignent pas à la glaciation capitaliste et aux haines réactionnaires".

   Les Utopiques Solidaires se conçoit comme un espace de réflexion, couvrant l'ensemble du champ syndical, ouvert aux mouvements sociales, à des camarades d'autres organisations syndicales, à des militants et militantes d'autre pays. Les sommaires des 4 premiers numéros montraient déjà la diversité des thèmes : unité/unification syndicale, écologie, féminisme, retour sur des luttes, construction interprofessionnelle, syndicalisme de branche, autogestion, antifascisme, démocratie, droit de grève, internationalisme, football, protection sociale, violence, droit au logement, colonialisme... Tant de thème que nous avons déjà l'habitude de voir aborder par les Éditions Syllepse, entre autres. Dans le numéro 12, de l'hiver 2019-2020, la revue consacre un dossier à la "protection sociale du XXIe siècle", avec un décryptage de ce qui existe et une seconde partie sur la prospective.

   A noter dans les publications ou articles mis à disposition sur le site Internet, un texte de Patrick SILBERSTEIN, COVID-19, un virus très politique, texte appelé à être actualisé plusieurs fois, qui veut trancher avec ce faux consensus social que le gouvernement entend imposer à la population (en échouant d'ailleurs...).

 

Les Utopiques, Union Syndicale Solidaires, 144 boulevard de la Villette, 75019 Paris, Site Internet : lesutopiques. org

Partager cet article

Repost0
13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 09:05

      Dans les pays anglo-saxons, nous disent THIRY, FARRO et PORTIS, et en cela les historiens et sociologues sont d'accord, le marxisme a une histoire différente des autres pays à bien des égards. En effet, qu'ils s'agisse de la Grande Bretagne ou des États-Unis, le marxisme ne se rattache pas, à l'instar de l'expérience française, à la ligne quasi exclusive d'un seul parti politique. Un parti communiste faisant obédience à l'Union Soviétique n'y a jamais joué de rôle déterminant dans la définition des prémisses marxistes. L'importance du parti travailliste en Angleterre et la faiblesse de la gauche aux États-Unis ont eu pour conséquence d'épargner à ces deux pays une orthodoxie rigide identifiée au marxisme. Ces deux facteurs ont favorisé un développement particulier du marxisme (ou des marxismes) dans ces pays. Et malgré la communauté linguistique de ces deux pays, le marxisme et partant la sociologie marxiste, a une histoire également très différente.

C'est pourquoi, on peut regretter que malgré la connaissance de cette dernière réalité, Alex CALLINICOS fasse une présentation (chronologique en grande partie) du marxisme anglo-saxon sans faire de séparation franche entre celui-ci en Angleterre et aux États-Unis, malgré toute la richesse des informations qu'il y apporte. Il écrit pourtant que la réception du marxisme, dans les années 1960, dans ces deux pays est inséparable de celle de la réception de formes de pensée européennes auxquelles les traditions intellectuelles de ces deux pays avaient jusqu'alors été hostiles. Alors, comme il l'écrit lui-même, que les liens historiques entre l'école de Francfort et les milieux universitaires américains - influence personnelle d'Herbert MARCUSE et de Leo LOWENTHAL - favorisent cette version du marxisme chez les intellectuels radicaux, en Grande Bretagne, c'est autour de la relecture althussérienne du marxisme que se focalise le débat. En tout cas, il note bien tout comme nos trois premiers auteurs, que même avec les diverses influences dans les années 1920 venues de l'émergence du pouvoir soviétique (espoir d'une révolution mondiale et divisions violentes entre marxistes russes) ce marxisme anglo-saxon fut épargné par ces débats orthodoxie/hérésie de combats à coup de citations des Pères fondateurs.

 

Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Alex CALLINICOS, Où va le marxisme anglo-saxon?, dans Dictionnaire Marx Contemporain, Actuel Marx/PUF, 2001.

SOCIUS

Partager cet article

Repost0

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens