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23 février 2010 2 23 /02 /février /2010 10:04
              Au milieu d'un océan de revues en langue anglo-saxonne (Nature, par exemple, la revue de référence en manière de sciences naturelles, que seul le Nouvel Observateur fait l'effort de mettre à disposition des lecteurs français), peu de revues francophones sont à la disposition du public pour s'informer régulièrement d'une manière scientifique des problèmes de l'environnement et plus largement de l'adaptation sociale et politique aux modifications environnementales, autre manière de parler de l'évolution.
Car il s'agit bien d'évolution dans les domaines de recherches de cette revue canadienne en ligne sur Internet : ses domaines de recherches incluent : "la qualité, la quantité et la viabilité des ressources, les différents aspects de la gestion et de l'utilisation de l'environnement (ressources et territoires), le développement durable, autant sur la durabilité de ressources que sur la viabilité des collectivités, l'état des écosystèmes dans des perspectives évolutives ou comparatives, l'adaptation des sociétés aux modifications environnementales (du point de vue de l'éducation, de la santé, du politique, de l'économie, etc), la prévention et la gestion des déversements et les processus techniques, sociaux ou politiques de prévention de la pollution, la place des protocole régionaux et internationaux, l'adaptation sociale et politique aux modifications environnementales (comme on l'a dit plus haut), les outils socio-économiques de développement viable, les réflexions épistémologiques sur les sciences de l'environnement ou sur la place de l'environnement dans les disciplines connexes.

            Fondée véritablement en 2000 dans le sillage de la révolution que constitue Internet, VertigO se veut une revue scientifique interdisciplinaire de sciences naturelles et de sciences humaines. Elle a réussit à s'imposer, entourée d'un solide partenariat, au plan international, avec en moyenne une consultation en ligne de plus de 1 400 personnes par jour (dont près de la moitié de France) comme la première revue électronique francophone. Portée par un comité de rédaction de 9 membres (Eric DUCHEMIN, Louise VANDELAC, Steve DERY, Christian BOUCHARD, Nathalie LEWIS, Sébastien WEISSENBERG, Frédéric LEMARCHAND, Virginie LARIVIÈRE et Pierre CAYER, qui enseignent surtout à l'Université du Québec), et un comité scientifique d'une vingtaine de membres et de partenaires au Québec, en France, en Belgique et en Afrique, la revue offre deux ou trois numéros par an, si on exclue les numéros spéciaux, sur des sujets tels que les changements climatiques (Septembre 2000), la lutte biologique (octobre 2001), les grands fleuves (décembre 2003), l'Afrique face au développement durable (septembre 2006) ou la désertification (avril 2008).
Des articles, tous en consultation gratuite, abordables par tous les publics dotés de connaissances scientifiques minimum, adaptés à l'outil Internet permettent de se faire un idée de l'actualité des débats scientifiques, souvent en dehors et au-delà d'un tapage médiatique simpliste. 
         Un des derniers numéros (Volume 10, Numéro 3/décembre 2010) porte sur Les petits Etats et territoires insulaires face aux changements climatiques : vulnérabilité, adaptation et développement. "Au moment où le réchauffement climatique apparaît sans équivoque et que l'on observe et mesure désormais ses effets directs et indirects sur les écosystèmes et les sociétés, et ce depuis l'échelle locale jusqu'à l'échelle globale, le cas des petits espaces insulaires apparaît des plus pertinents afin de mettre en lumière des évolutions en cours et des enjeux qu'elles soulèvent. Ces enjeux se déclinent autant sur les plans environnemental, socioculturel et économique que sur le plan politique, notamment sur ce dernier point à l'échelle internationale ainsi que dans le cadre de la vie politique locale et de la coopération régionale." Ce qu'illustrent des articles souvent collectifs par exemple sur la situation au Comores, à Mayotte, aux Maldives et aux Kiribati, au Ré et à la Réunion, à l'Ile-du-prince-Edouard, à Tahiti...
         Les Éditions en environnement éditent également FrancVert (www.francvert.org).

          VertigO, la revue électronique de l'environnement, Les éditions en environnement, VertigO, 2669 Knox, Montréal, H3K 1R3, Québec, Canada.
          Site : http://vertigO.revues.org
          Courriel : vertigO@sympatico.ca
Actualisé le 18 Avril 2012
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Published by GIL - dans REVUES
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20 février 2010 6 20 /02 /février /2010 11:10
          Un certain nombre d'ouvrages traitent de l'extinction des espèces et plus largement des processus de croissance et de décroissance des espèces ou parfois plus précisément des conditions d'existence d'espèces qui les mènent à l'extinction. Parmi ceux-ci, trois récents livres de Jared DIAMOND, qui interviennent et favorisent un moment de prise de conscience de la fragilité même de l'espèce humaine, traitent de l'évolution de l'espèce humaine et de sociétés humaines. Si les caractéristiques de l'évolution de l'humanité ne sont plus du tout les mêmes que celle des autres espèces, les interrogations sur ces caractéristiques, même posées sur un ton dramatique, demeurent. Leur compréhension permettent à l'humanité de se diriger consciemment vers une voie de civilisation ou une autre. Même si de nombreuses études, et celles de l'écrivain géographe et évolutionniste américain n'y échappent pas, mettent l'accent presque uniquement sur des aspects écologiques et ne discutent pas des modèles de développement socio-économiques existants (se privant sans doute là d'une réflexion plus approfondie...), elles possèdent le méritent de montrer l'évolution des différentes espèces humaines et la nôtre du coup. Notamment à travers l'histoire naturel des primates dont nous faisons partie et l'histoire de certaines civilisations aujourd'hui disparues. Les études de David RAUP, qui s'inscrivent dans une polémique qui opposent sans doute encore un peu les paléontologues au darwinisme scientifique, indiquent des éléments d'information incontournables sur l'extinction des espèces depuis que la Terre en porte. Enfin, il est nécessaire, une fois un tour d'horizon des thèmes qu'abordent ces études, d'indiquer les perspectives d'ensemble qui entourent les phénomènes d'extinction des espèces.

       Jared DIAMOND (né en 1937), professeur de géographie à l'Université de Los Angeles (UCLA), expose dans trois ouvrages maintenant célèbres, une situation actuelle qui serait le résultat de processus remontant à 13 000 ans, par lequel les civilisations successives se sont livrées à une sorte de lutte pour la vie, d'abord entre hominidés, puis entre sociétés à niveaux technologiques différents. Beaucoup de critiques relèvent avec raison l'influence persistante de l'oeuvre de MALTHUS sur ses considérations, et il ne s'en cache pas.
       Dans son "Essai sur l'évolution et l'avenir de l'animal humain", l'auteur aborde les facteurs clés de l'hominisation.A partir d'une observation de données paléontologiques, archéologiques et biochimiques (os fossiles, outils, gènes), il affirme que "nous partageons encore 98% de notre programme génétique avec les chimpanzés."  Au point de définir l'homme comme le "troisième chimpanzé". Il tente, avec les 2% restant, de définir le grand bond que cela représente pour notre espèce. Prenant acte de la rareté des traces de la manière dont ont évolué notre cerveau et notre bassin, il cerne le changement du cycle de vie que représente une naissance tardive, l'alimentation tardive des enfants, l'organisation des groupes humains autour d'individus aux âges très différents... Au delà de ces aspects biologiques, il envisage les caractéristiques culturelles des groupes humains et ce qui les distingue profondément des animaux, même des plus proches. Parmi les caractéristiques culturelles propres aux humains, "leur tendance à tuer, par xénophobie, les membres des autres groupes humains" et "la tendance grandissante à détériorer" l'environnement, possèdent des des précurseurs chez les animaux. Toute l'érudition de l'auteur est consacrée à montrer les moments, même s'ils sont difficilement situables dans le temps, où d'une manière définitive les hommes se détachent de l'ensemble des autres espèces. "Dès avant l'époque de Cro-Magnon, les inclinations de (notre) espèce au meurtre et au cannibalisme sont attestées par certains signes observables sur les crânes humains fossiles, telles des marques de coups infligés par des objets pointus sur la boite crânienne ou des traces de fractures de ces mêmes boites afin de récupérer de la matière cérébrale. La soudaineté de la disparition des néandertaliens après l'arrivée des hommes de Cro-Magnon laisse penser qu'ils ont été victimes d'une destruction massive, de type du génocide, et que notre espèce a témoigné de son efficacité meurtrière dès ce moment-là. Par ailleurs, l'extinction de presque tous les grands animaux australiens, après que l'homme ait colonisé l'Australie, il y a cinquante mille ans, puis celle de nombreux grands mammifères eurasiatiques et africains, à mesure que ses armes de chasse se sont perfectionnées, attestent que notre espèce est également, dès l'époque préhistorique, devenue capable de détruire la propre base de ses ressources alimentaires.
A la fin de l'ère glaciaire, il y a dix mille ans environ, le rythme de notre essor s'est accéléré. Nous avons occupé l'Amérique, ce qui s'est accompagné d'une extinction en masse des grands mammifères - il pourrait bien y avoir eu lieu de cause à effet. L'agriculture est apparue peut de temps après. Quelques milliers d'années plus tard, les premiers textes écrits commencent à attester du rythme de nos inventions dans le domaine technique. Ils révèlent également que nous avions, déjà dans l'Antiquité, tendance à nous livrer à la toxicomanie et que la pratique de l'extermination massive de nos congenères était alors devenue courante, admise, voire admirée. La destruction de l'environnement, de son côté, se faisait déjà sentir, promettant de ruiner les bases de nombreuses sociétés, et les premiers colons de la Polynésie et de Madagascar provoquèrent des extinctions d'espèces en masse. A partir de 1492, les témoignages écrits sur l'expansion mondiale des Européens nous permettent de retracer en détail tous les aspects de notre essor et de notre décadence." Car pour l'auteur, les destructions de l'environnement n'ont jamais cessé de s'accélérer depuis l'extension de l'humanité qui puisent dans celui-ci des ressources alimentaires et techniques de plus en plus massives : ces activités alimentent l'essor de l'humanité mais mine à terme sa propre existence. Maintes sociétés ont connu l'expérience de cet essor, de cette décadence et de leur extinction, dans des régions séparés du reste du monde (îles, plaines entourées de montagnes...), et c'est tout l'objet de son deuxième livre.

      L'"Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire" étudie comme s'articule cette destructivité et l'inégalité entre sociétés humaines. Notons simplement que le titre pourrait prêter à confusion. Jared DIAMOND n'examine jamais les structures internes des sociétés (et les système de domination entre les différentes strates, couches ou classes sociales) et corrélativement les modes de production de nourriture et des techniques,) mais plutôt les relations entre sociétés à structures différentes et à technologies différentes. 
   il y présente un survol de l'évolution de l'histoire humaine, depuis la divergence d'avec les singes, "voici environ 7 millions d'années, jusqu'à la fin de l'ère glaciaire, il y a environ 13 000 ans", et montre quels sont les conditions des divergences de développement dans les divers continents. Pénétrant les 13 000 ans de l'histoire proprement dite, il examine les effets des milieux insulaires sur des échelles de temps et de surface plus réduites (Polynésie) où s'établissent des sociétés très différentes, des tribus de chasseurs-cueilleurs aux proto-empires. Dans cette longue histoire, des collisions se sont opérées entre les populations de différents continents, et Jared DIAMOND tente de cerner les facteurs qui entrainent la domination et même l'extermination d'une société par une autre. Dans l'exemple de la conquête espagnole du dernier empire inca, il identifie parmi ces facteurs, les germes espagnols, les chevaux, l'alphabétisation, l'organisation politique et la technique (en particulier celle des navires et des armes. Dans un deuxième temps, il examine les grands traits de la production alimentaire, et comment certaines conditions précises d'organisation de l'agriculture mènent à l'écriture, invention finalement rare, compte tenu du temps de l'histoire examinée. Rares également sont l'émergence de certaines techniques agricoles, influencées et influençant les mouvements migratoires et favorisant plus ou moins des systèmes sociaux sédentaires, dotés d'une bureaucratie qui organise les cycles de cultures sur des échelles de temps et d'espace relativement stables. Dans cette histoire, de l'émergence des civilisations égyptiennes et mésopotamiennes à la rencontre entre Européens et indigènes d'Amérique, les facteurs environnementaux pèsent de tout leur poids. L'auteur, au bout du survol de cette histoire affirme clairement que les "différences frappantes concernant l'histoire à long terme des populations des divers continents n'est pas le fait de différences innées, mais de différences liées à l'environnement."  Parmi ces différences, il en identifie quatre :
                      - Les différences continentales concernant les espèces végétales et animales sauvages susceptibles de constituer le point de départ de la domestication. "La raison en est que la production alimentaire était décisive pour l'accumulation d'excédent alimentaires susceptibles de nourrir des spécialistes non producteurs de vivres et pour la formation de grandes populations jouissant d'un avantage militaire du simple fait de leurs effectifs, avant même d'avoir acquis quelques avantages technique ou politique." La plupart des espèces végétales et animales sont impropres à la domestication, et elle fut concentrée dans des foyers relativement restreints, privilégiant en cela les populations humaines qui s'y trouvaient.
                      - Les facteurs qui affectent les rythmes de diffusion ou de migration au sein des continents, qui diffèrent grandement suivant les continents. C'est en Eurasie qu'elles furent les plus rapides. Les accidents de terrains répartissent finalement les aires de civilisations, plus d'ailleurs les massifs montagneux que les mers ou les lacs.
                      - Les mêmes facteurs entre les continents contribuent à former les viviers locaux de domesticats et de technologie. "Au cours de 6 000 dernières années, ellle n'a été nulle part plus facile que de l'Eurasie vers l'Afrique subsaharienne, apportant la plupart des espèces de bétail en Afrique. En revanche, la diffusion interhémisphérique n'a en rien contribué aux sociétés complexes indigènes de l'Amérique, isolé de l'Eurasie par de vastes océans à de faibles latitudes, et à de hautes latitudes par la géographie et par un climat juste adapté à la chasse et à la cueillette. Pour l'Australie arborigène, isolée de l'Eurasie par les barrières aquatiques de l'archipel indonésien, le dingo est la seule contribution prouvée de l'Eurasie."
                       - Les différences de superficies et de population d'un continent à l'autre.
  La compréhension des relations complexes entre sociétés et environnement permettent à Jared DIAMOND de préciser les conditions dans lesquelles certaines sociétés humaines se développent tandis que d'autres s'éteignent.

       "Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie" est l'ouvrage qui a eut le plus grand succès et portant le titre recèle sans doute au moins une ambiguïté : les sociétés humaines ne décident pas de leur disparition ou de leur survie, d'une part parce que  (sauf à la rigueur la notre en terme de prospective, sur-informée de ce qui peut arriver) qu'elles ne savent pas qu'elles peuvent mourir, d'une certaine façon, et surtout parce que les individus qui les composent sont surtout occupés à tout simplement vivre... Quoiqu'il en soit, l'auteur part de la constatation de l'existence un peu partout dans le monde de vestiges plus ou moins impressionnent de sociétés disparues : "On a longtemps soupçonné que nombre (des abandons de monuments) avaient été causés par des problèmes écologiques : les habitants avaient détruit, sans le savoir, les ressources naturelles dont dépendait leur société. Cette hypothèse de suicide écologique - écocide - a été confirmée par des découvertes réalisées au cours des dernières décennies par des archéologues, des climatologues, des paléontologues et des palynologues (étudiant les pollens)."
Les processus, d'importances variables, par lesquels les sociétés anciennes ont causé leur propre perte, selon Diamond JARED, sont au nom de huit, auxquels il ajoute 4 concernant spécialement notre propre civilisation : 
     - la déforestation et la restructuration de l'habitat ;
     - les problèmes liés au sol (érosion, salinisation, perte de fertilité) ;
     - la gestion de l'eau ;
     - la chasse excessive ;
     - la pêche excessive ;
     - les conséquences de l'introduction d'espèces allogènes parmi les espèces autochtones ;
     - la croissance démographique ;
     - l'augmentation de l'impact humain par habitant ;
     - les changements climatiques causés par l'homme ;
     - l'émission de produits chimiques toxiques dans l'environnement ;
     - les pénuries d'énergie ;
     - l'utilisation humaine maximale de la capacité photosynthétique de la terre.
 L'auteur, coupant court à toutes les polémiques aux relents plus ou moins colonialistes, indique que "gérer les ressources naturelles de façon durable a toujours été difficile, depuis que l'Homo-sapiens, il y a environ 50 000 ans, a commencé à faire preuve d'une inventivité, d'une efficacité et de techniques de chasse nouvelles." La présence humaine signifie presque partout l'extinction de très nombreuses espèces, même de la part de sociétés, qui, nous le savons, place la nature au coeur de leurs représentations du monde et l'auteur rappelle à bon droitque "les peuples du passé n'étaient ni de mauvais gestionnaires incultes  qui ne méritaient que d'être exterminés ou dépossédés ni des écologistes omniscients et scrupuleux capables de résoudre des problèmes plus ou moins semblables au nôtres". L'auteur , dans son prologue, insiste sur le fait qu'il ne connaît aucun cas dans lequel l'effondrement d'une société "ne serait attribuable qu'aux seuls dommages écologiques". Il répertorie au moins 5 facteurs potentiellement à l'oeuvre à prendre en compte :
            - dommages environnementaux (entendre les accidents mutliples naturels) ;
            - changement climatique (cycle de climat, changement d'ère climatique) ;
            - voisins hostiles ;
            - partenaires commerciaux ;
            - réponses apportées par une société à ses problèmes environnementaux.
 L'intervention de ces différents facteurs est étudiée à travers l'histoire de civilisations telles que celles des îles de Pitcairn et d'Henderson, des Anasazis de l'Amérique Latine et de leurs voisins, des Mayas, des Vikings, des populations du Rwanda (objet de grandes polémiques), des habitants d'Haiti, de la Chine et de l'Australie contemporaines.... Il conclue pour les sociétés du passé à deux approches divergentes sur la manière dont elles assurent leur pérennité, soit une auto-limitation de la population par contraception ou pratique d'avortements, soit tout simplement un changement global de la vie de la population, par émigration massive par exemple. Les possibilités qu'elles ont de le faire dépendent énormément de la fragilité de leur environnement. Quant aux sociétés contemporaines, l'auteur veut rester optimiste en pensant à la quantité d'informations que nous possédons sur les phénomènes écologiques que les autres civilisations n'avaient pas. Il insiste peut-être un peu trop lourdement sur la maîtrise de la démographie et sur le mode de consommation du monde industrialisé (prise en compte pensons-nous nécessaire). D'une part - et l'auteur l'écrit d'ailleurs  - la démographie des pays les plus prolifiques il y a seulement un demi-siècle atteint un niveau semblable à celui des nations industrialisées (la bombe démographique semble désamorcée dans beaucoup de pays, du moins si l'on se fie aux statistiques officielles, qui constitue un vrai problème). D'autre part, la révision du mode de consommation ne peut se faire qu'au prix d'un radical changement socio-économique (qu'il n'aborde pas).

         David RAUP (né en 1933), paléontologiste réputé, fonde son explication de l'extinction des espèces sur ses études des fossiles. Enseignant la paléontologie statistique à l'Université de Chicago, il propose une théorie de l'extinction qui donne une grande place à la récurrence de l'extinction anarchique.
Il distingue trois modes d'extinction des espèces, en reprenant ses propres termes :
   - le champ de tir : il s'agit d'extinctions au hasard sans égard aux différences d'efficience darwinienne où les espèces survivront toujours par le simple effet de leur nombre.
   - le jeu normal : c'est l'extinction sélective en un sens darwinien, conduisant à la survie des espèces les plus efficients ou les moins adaptées ;
   - l'extinction anarchique : c'est une extinction sélective, au cours de laquelle certains organismes survivent préférentiellement, mais pas parce qu'ils sont mieux adaptés à leur environnement normal.
  "Les trois modes opèrent sans aucun doute à certains moments et à certaines échelles, mais j'estime que le troisième, l'extinction anarchique a joué le plus grand rôle dans la façon dont s'est déroulé l'histoire de la vie, telle que nous la voyons dans les archives fossiles."
  Ses conceptions sont soutenues entre autres par Stephen Jay GOULD. Il dit ne pas mettre en cause la théorie darwinienne de l'évolution. La sélection naturelle, écrit-il, reste la seule explication organique possible d'adaptations sophistiquées, mais son mécanisme ne peut expliquer à lui seul, "la diversité des êtres vivants actuels".

      Comme le rappelle Louis de BONIS, l'idée de l'extinction possible des espèces vivantes et celle de l'existence d'espèces originales aujourd'hui disparues ne s'est imposée que tardivement dans le monde scientifique. Pour Charles DARWIN, le processus de disparition s'engage lorsque les conditions deviennent de plus en plus défavorables à l'espèce ou au groupe. Dans ses voyages, le naturaliste signale avec émotion la découverte de vestiges d'espèces disparues.
    D'après le principe de la sélection naturelle, "une catégorie d'êtres vivants se maintient dans la nature grâce à certains avantages sur ses concurrents, l'extinction de formes moins favorisées étant inévitable. Il est probable  que la production d'espèces  nouvelles a dû correspondre à la disparition d'un nombre égal d'espèces anciennes. Il a pu également arriver que le nombre de formes nouvelles ait été supérieur à celui des formes archaïques disparues mais, dans ce cas, la concurrence entre les nouveaux venus a certainement contribué à maintenir l'équilibre par élimination de certains de ces derniers. Cette concurrence, qui s'exerce d'autant plus que les formes en cause sont plus proches les uns des autres, a fortement participé à l'élimination des espèces souches par leurs propres descendants."
Louis de BONIS note que la lente continuité de l'évolution et le caractère progressif des extinctions paraissent "quelquefois en contradiction avec les documents paléontologiques." Mais pour Charles DARWIN et les naturistes de manière générale aujourd'hui, l'explication la plus vraisemblable "est celle d'une lacune de nos connaissances : l'absence de dépôts sédimentaires pendant un laps de temps assez long aurait occulté à nos yeux une extinction importante mais lente".
    Il faut noter que si de nombreuses espèces disparaissent de nos jours, en mettant entre parenthèses les disparitions récentes dues à l'activité humaine, et l'ont toujours faits, les extinctions ne sont que relatives, les espèces s'éteignant dans un isolat "étant en règle générale toujours représentée sur le continent." La biogéographie moderne a permis de comprendre quels sont les principaux facteurs qui interviennent dans le déclin ou le maintien des espèces.
Les espèces particulièrement menacées sont : - des populations peu nombreuses dont les individus ou les couples sont dispersés ;
                                                                             - des espèces de grande taille ;
                                                                          - des formes très spécialisées, inféodées à un biotope étroit, à un type de nourriture particulier ;
                                                                            - les animaux occupant une position terminale dans les chaînes trophiques.
 Dans les temps géologiques, il faut distinguer les extinctions progressives et les extinctions de masse, ces dernières provenant des variations du niveau des océans, des variations de température, des événements d'origine extra-terrestre (comète...), du volcanisme et...du facteur humain. Alors qu'auparavant, dans les modèles d'extinction, les espèces éliminées étaient assez rapidement remplacées par d'autres espèces dans les mêmes niches écologiques, les formes exterminées par l'homme n'ont pas été remplacées. Plusieurs milliers d'espèces sont de nos jours menacées de disparition, et les cris d'alarme, dont certains sont étouffés au nom d'intérêts particuliers, comme les mesures de protection, souvent en deçà des besoins, arrivent trop tard pour qu'une action soit encore efficace.

      Louis de BONIN, article Extinction dans Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, PUF, 1996 ; David RAUP, De l'extinction des espèces, Gallimard, collection nrf.
      Jared DIAMOND, Le troisième chimpanzé, Essai sur l'évolution et l'avenir de l'animal humain, Gallimard, nrf essais, 2000 (The tird Chimpanzee. The evolution and future of the Human Animal, HarperCollins, 1992) ; De l'inégalité parmi les sociétés, Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire, Gallimard, nrf essais, 2000 (Guns, Germs, and Steel, The Fates of Human Societies, W.W. Norton, 1997) ; Effondrement, Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, nrf essais, 2006 (Collapse, How societies chose to fail or succeed, Viking Penguin, 2005).

                                                         ETHUS
                                             

       
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18 février 2010 4 18 /02 /février /2010 09:52
                Même si ce livre des deux professeurs de lycée de Sciences de la vie et de la terre n'est pas à la portée de tous les publics, destiné principalement aux étudiants en biologie et aux candidats préparant des concours de recrutement de l'Education Nationale comme aux enseignants, sa présentation détaillée et claire des mécanismes de l'évolution en fait un ouvrage à recommander, pour tous ceux qui veulent comprendre quelque chose face aux flots des mauvaises vulgarisations et des informations fausses émanant de certaines organisations religieuses.
             L'ouvrage insiste beaucoup sur les apports de la génétique à la compréhension de l'évolution et de l'éthologie. Ainsi sont abordés en chapitres très pédagogiques les idées d'individus, de populations et d'espèces, l'origine de l'instabilité du génome, l'instabilité du milieu et ses conséquences, la phylogenèse et l'ontogenèse. On peut cerner combien la vie est une constante instabilité, et que du plus petit gène aux grandes populations, la sélection naturelle semble intervenir et interférer avec le dynamisme interne des constituants biologiques, à tous les niveaux. Ce sont des millions d'événements qui orientent la croissance de l'individu et de l'espèce...Selon les auteurs d'ailleurs "l'espèce est (...) produit de l'évolution biologique et non sa source. Cette façon de voir les choses permet de se débarrasser de bien des concepts encombrants dont la fameuse "survie de l'espèce" trop souvent présentée, dans une perspective finaliste, comme justification de nombreuses adaptations structurales ou comportementales. Si l'espèce est le produit de l'évolution, alors la naissance de nouvelles espèces, c'est-à-dire la spéciation, devient le thème majeur de l'étude de l'évolution biologique."
  Une impression majeure se dégage de ces explications des phénomènes génétiques et des interactions entre milieu changeant et êtres biologiques eux-mêmes changeants : les phénomènes naturels sont en déséquilibre constant. Il n'y a même pas, lorsqu'une stabilité d'une espèce s'établit, d'utilisation optimum des capacités biologiques et du milieu...
              
        Les auteurs, dans leur conclusion, indiquent qu'il n'y a pas aujourd'hui de théorie unificatrice des différents mécanismes de l'évolution. Si la théorie synthétique de l'évolution reprend bien des approches du darwinisme scientifique, elle pose à son tour des questions non résolues. Le propos essentiel n'est pas de rejeter l'une ou l'autre des approches, "mais de déterminer la part de variabilité qui persiste aléatoirement et celle qui le doit à la sélection naturelle." Cela ne veut pas dire que la théorie de l'évolution ne propose pas aujourd'hui de modèles acceptables de spéciation, mais le problème de la macroévolution n'est pas encore totalement résolu. C'est le lot de la recherche scientifique que d'écarter des explications pour améliorer notre compréhension de la nature.

         Luis ALLANO et Alex CLAMENS, L'évolution. Des faits aux mécanismes, Editions Ellipses, collection Sciences de la Vie et de la Terre, 2000, 160 pages.
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16 février 2010 2 16 /02 /février /2010 13:10
         Les découvertes sur la génétique confortent plutôt qu'elles ne bouleversent la théorie darwinienne de l'Evolution. Malgré diverses polémiques et théories alternatives, l'ensemble de la communauté scientifique, notamment à travers la théorie synthétique de l'évolution, admet pour acquis la très grande partie des analyses de Charles DARWIN.
         Les travaux de Ernst MAYR (1904-2005) (1967), de P R GRANT (1972), de M L CODY et Jared DIAMOND (1974), de E K COLWELL et de E R FUENTES (1975), DE J C MUNGER et de J H BROWN  (1981) permettent de se faire une idée précise de la place de la compétition dans l'évolution. Si ceux de Ernst MAYR et de Jared DIAMOND sont bien connus, même au-delà du public spécialisé, ceux des autres auteurs sont restés confinés dans des revues américaines telles de Science ou American Review Ecology.
   Klauss IMMELMANN, dans son Dictionnaire de l'ethologie les résument de la manière suivante : "...le terme compétition s'emploie quand deux individus au moins prétendent aux mêmes ressources naturelles. C'est entre congénères que la compétition est la plus intense puisqu'elle porte non seulement sur les possibilités de survie et de reproduction (par exemple ressources alimentaires, sites de nidification et de repos, matérieux de construction), mais également sur les "ressources sociales" (par exemple un partenaire sexuel). C'est la raison pour laquelle l'agression, qui contribue à réduire la compétition par l'éviction du compétiteur, est particulièrement véhémente entre individus conspécifiques. L'établissement de territoires, qui assurent la répartition plus ou moins homogènes des individus dans l'espace disponible, peut également atténuer la compétition directe. Il arrive toutefois que des espèces différentes, parfois étroitement apparentées, éprouvent des besoins physiologiques à ce point identiques qu'elles se fassent concurrence. Il s'ensuit des adaptations particulières, comme la mise en place d'une territorialité interspécifique. Si la compétition devient active (par exemple par la confrontation ou la menace), on parle de rivalité."

     Ernst MAYR, naturaliste allemand, un des fondateurs de la théorie synthétique de l'évolution, a surtout travaillé sur les oiseaux, la zoogéographie, l'histoire et la philosophie de la biologie. Une fois établie la validité de la théorie darwinienne de l'évolution, confirmée par les découvertes de la génétique, il restait à établir la véritable "cible" de l'évolution. Et de grands débats eurent lieu pour savoir s'il s'agissait du gène lui-même, de l'individu ou de l'espèce. Dans Systematics and the orgin of species de 1942 du naturaliste allemand, dans Genetics and the origin of species de 1937 de Theodosius DOBZHANSKY (1900-1975) et dans Tempo and modes in evolution de 1944 de George Gaylord SIMPSON (1902-1984), ouvrages fondateurs de la théorie synthétique de l'évolution, il est établi que c'est l'individu qui est cette "cible directe". 
    Dans la mesure même où c'est l'individu, porteur du patrimoine génétique, qui survit ou meurt avant d'avoir transmis à ses descendants son génotype. Si les conditions écologiques, prises dans un sens très global (de la nature du sol à la présence des autres individus, de la même espèce ou non) ne sont pas remplies, les individus porteurs d'un certain patrimoine génétique cessent tout simplement de le transmettre. Suivant l'importance de la population au sein de laquelle vivent ces individus, les changements dans la composition globale du patrimoine génétique sont plus ou moins importants. Ce qu'il faut comprendre en outre, c'est qu'un individu possède un pool de gène, son génotype, qu'il n'exprime jamais dans sa vie dans sa totalité, il n'en exprime qu'une partie, le phénotype, une partie apparente. Derrière celle-ci, pourrions-nous dire, se cache une partie non exprimée, récessive, qui peut le faire dans des conditions précises d'environnement. Ce qui explique que le changement d'espèce, ou spéciation, ne se produit que lentement dans les grandes populations, sauf accidents. Des informations très intéressantes se trouvent dans la présentation de Louis ALLANO et d'Alex CLAMENS qui permettent de suivre l'évolution à travers les transformations opérées au niveau génétique et les multiples influences de l'environnement (L'évolution, Ellipses, 2000).
   Charles DEVILLERS résume cette conception en deux bases de modèle :   - les petites populations manifestent une variabilité plus large que celle des grandes populations, et cela leur confère une forte aptitude à engendrer de nouvelles espèces, compte tenu des conditions nouvelles auxquelles leur pool génique est soumis ;
                      - l'isolement géographique de petites populations est une condition nécessaire pour la spéciation.
      Ernst MAYR lui-même, dans un texte repris par le Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, réfute les conceptions de saut dans l'évolution, tout comme celle de hasard ou de système aléatoire, ou encore de téléologie, de processus déterministe pré-orienté, tout en mettant en évidence divers éléments qui font encore partie de la recherche scientifique : Y-a-t-il plusieurs modèles de spéciation? Comment se maintient l'énorme quantité de variation génétique dans les populations? Comment interagissent les différents gènes de structure (il faudrait entrer dans les détail de la génétique pour poursuivre...), les gènes quasi neutres, les ADN codants et les ADN non codants ? Dans quelle mesure le génotype est-il un système organisé (la plupart des auteurs pensent à une forte cohésion et qu'il faut des conditions particulières pour la briser...)? La macro-évolution, c'est)à-dire l'origine des taxons supérieurs et des innovations évolutions majeures peut-elle s'expliquer comme la simple continuation de l'évolution graduelle des populations (la majeure partie de scientifiques pensent que oui...)? Existe-t-il ou non une sélection non seulement au niveau de l'individu, mais aussi des gènes, des groupes ou des espèces (ce qui reste à démontrer)? Plus profondément, le concept d'espèce est-il le seul concept légitime (ou ce concept est-il évolutif)? 
Il mentionne, parmi les nombreux développements apparus à l'intérieur de la théorie synthétique de l'évolution, l'intérêt accru pour trois aspects de l'évolution à considérer en même temps : la fréquence des contraintes présidant au changement évolutif, la forte imprécision de la sélection due aux nombreux processus stochastiques pendant le processus de la sélection naturelle et la fréquence du pluralisme, c'est-à-dire les multiples réponses données aux défis évolutifs. La sélection est processus si évolutif qu'elle est toujours distancée par les modifications de l'environnement. Autrement dit, le phénotype d'une population dans le temps varie constamment pour y faire face. La stabilité d'une espèce n'est pas, exprimé autrement, la réalité, bien au contraire, et tous les arguments racistes en faveur d'un "profil pur" sont encore une fois réduits à néant...

        Le principe de compétition-exclusion ou principe de Gause est exprimé par ce dernier auteur en 1934 (The struggle for existence, Baltimore) de la manière suivante : "On peut admettre que la conséquence d'une compétition est que deux espèces similaires ne peuvent occuper les mêmes niches mais doivent s'exclure l'une l'autre de telle façon que chacun prend possession de telles sortes de nourriture et modes de vie qui lui donnent un avantage sur sa compétitrice". Charles DEVILLERS veut l'exprimer plus simplement : "Deux espèces ayant les mêmes impératifs écocologiques ne peuvent coexister sur de longues durées. Ou bien l'une des formes est éliminée, ou bien elle modifie ses impératifs écologiques. Au centre de cette définition se trouve donc la notion de niche écologique, qui est un "hyper-volume" à n dimensions, chaque dimension étant l'une des composantes de la niche : conditions physiques et chimiques du milieu, ressources nutritives, habitats, lieux de reproduction...  Dans ces conditions, il est hautement improbable, impossible même, que toutes les utilisations des dimensions des niches de deux espèces soient strictement les mêmes. Finalement, il peut exister sur le même territoire deux espèces, car elles n'utilisent pas exactement les mêmes caractéristiques de ce territoire.
      Vincent LABEYRIE distingue les compétitions inter-spécifiques et les compétitions intra-spécifiques, dans le prolongement du principe de Gause. il indique que E R PIANKA, dans "competition and niche theory" dans Theorical ecology, publié en 1976, résume les différents aspects théoriques de la compétition interspécifique et modélise son influence sur la dynamique des populations à partir des équations de LOTKA-VOLTERRA.
E R PIANKA souligne que "les coefficients de compétition de ces équations peuvent être illusoires et obscurcir souvent les mécanismes réels des interactions compétitives." Il remarque que la compétition inter-specifique n'est jamais absolue, car "aucun organisme réel n'exploite entièrement sa niche fondamentale puisque ses activités sont de quelque façon limitées par ses compétiteurs autant que par ses prédateurs. Puisque les individus d'un même stade de développement d'une même espèce ont par définition des caractéristiques biologiques identiques, au polymorphisme près, la compétition intraspécifique doit être par nature plus sévère que la compétition interspécifique. Dans ces conditions, la compétition intraspécifique introduit une sélection active dès que K (dans l'équation) est limité. Cette sélection entraînant une modification qualitative de la population, c'est-à-dire pouvant induire son évolution, on peut en déduire que la limitation des ressources doit être un facteur d'évolution.

    Articles Compétitions intra- et interspécifiques (Vincent LABEYRIE), Compétition-exclusion, Ersnt MAYR (Charles DEVILLERS), Théorie synthétique de l'évolution (Ernst MAYR), dans Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, PUF, 1996 ; Klaus IMMELMANN, Dictionnaire de l'éthologie, Pierre Mardaga éditeur, 1990.

                                                                      ETHUS

     

 
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13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 17:32
                 Dans l'Origine des espèces, Charles DARWIN (dans le chapitre 3) décrit l'influence de la lutte pour l'existence sur la sélection naturelle. L'émergence d'espèces "vraies et disctinctes" à partir d'"espèces naissantes", dont des exemples sont d'abord pris dans le monde végétal, découle de la lutte pour la vie. Grâce à elle, les variations, mêmes les plus minimes, tendent à préserver les individus d'une espèce, "et se transmettent ordinairement à leur descendance, pourcu qu'elles soient utiles à ces individus dans leurs rapports infiniment complexes avec les autres êtres organisés et avec la nature extérieure."
   Quelle est cette lutte pour la vie? Tout de suite le naturaliste fait remarquer qu'il emploie le terme "dans le sens général et métaphorique, ce qui implique les relations mutuelles de dépendance des êtres organisés, et, ce qui est le plus important, non seulement de la vie de l'individu, mais son aptitude ou sa réussite à laisser des descendants." Il mentionne ensuite les animaux carnivores entre eux, mais également, il le souligne, les plantes qui au bord du désert luttent contre la sécheresse, les guis qui, poussant sur la même branche et produisant des graines, luttent l'un contre l'autre. "Comme ce sont les oiseaux qui disséminent les graines du gui, son existence dépend d'eux, et l'on pourra dire au figuré que le gui lutte avec d'autres plantes portant des fruits, car il importe à chaque plante d'amener les oiseaux à manger les fruits qu'elle produit, pour en disséminer la graine"...
                  Il indique la progression géométrique de l'augmentation du nombre des individus sur un territoire donné et la compétition universelle qui régit les relations entre toutes les espèces entre elles, mais aussi à l'intérieur de chacune des espèces, des individus entre eux, comme entre les espèces du même genre. La dépendance d'un être organisé vis-à-vis d'un autre, "telle que celle du parasite dans ses rapports avec sa proie" se manifeste entre êtres très éloignés les uns des autres dans l'échelle de la nature. "Mais la lutte est presque toujours plus acharnée entre les individus appartenant à la même espèce ; en effet, ils fréquentent les mêmes districts, recherchent la même nourriture, et sont exposés aux même dangers". Les changements des conditions d'existence - humidité, composition en espèces d'un territoire donné, avers présence de nouveaux compétiteurs ou absence des anciens compétiteurs par exemple - entraînent une modification des caractéristiques des espèces présentes sur ce territoire.
              Devant cette présentation de cette lutte universelle, l'auteur ne peut s'empêcher d'exprimer ses sentiments : "La pensée de cette lutte universelle provoque de tristes réflexions, mais nous pouvons nous consoler avec la certitude que la guerre n'est pas incessante dans la nature, que la peur y est inconnue, que la mort est généralement prompte, et que ce sont les êtres vigoureux, sains et heureux qui survivent et se multiplient."

            Patrick TORT, analysant la conception de Charles DARWIN sur ce "combat universel pour la survie que livrent les individus, les variétés et les espèces et qui résulte de la situation de tension adaptative et de concurrence vitale dans laquelle se trouvent les organismes au sein d'un milieu donné" reprend bien les caractéristiques de ce que lisons plus haut. Les dépendances écologiques entre espèces de tout genre, le caractère métaphorique de la notion de lutte pour l'existence, l'aspect global et systématique de cette lutte qui l'emporte sur la réalité immédiate, tout cela reflète trois données majeures, où l'on reconnaît bien l'influence de MALTHUS sur l'auteur :
                          - le taux élevé d'accroissement spontané de toute population d'organismes ;
                          - la limitation de l'espace disponible capable de la contenir ;
                          - les limites quantitatives des ressources qu'elle peut tirer de son environnement.

         Dans La filiation de l'homme, les considérations sur la lutte pour l'existence sont largement supplantées par l'accent mis sur le développement des instincts sociaux de l'homme, tant par rapport aux animaux inférieurs que par rapport aux animaux supérieurs. Au chapitre 4 par exemple, sur la comparaison des capacités mentales de l'homme et des animaux inférieurs, Charles DARWIN écrit qu'il souscrit "au jument des auteurs qui soutiennent que de toutes les différences existant entre l'homme et les animaux inférieurs, c'est le sens moral ou conscience qui est de loin la plus importante." "La proposition suivante me semble hautement probable : à savoir que tout animal, quel qu'il soit, doué d'instincts sociaux bien affirmés incluant les affections parentale et filiale, acquerrait inévitablement un sens moral ou conscience, dès que ses capacités intellectuelles se seraient développées au même point, ou presque, que l'homme."  Toute son argumentation reposent sur la sociabilité observée de certains animaux, et il pense que "chez les animaux qui tiraient les bénéfices de cette vie en étroite association, les individus qui prenaient le plus grand plaisir à cette vie sociale échappaient le mieux à divers dangers ; tandis que ceux qui étaient les mois attachés à leurs camarades, et qui vivaient seuls, périssaient en grand nombre."
Sur l'origine de ces sentiments d'affection, "qui sont apparemment à la base des instincts sociaux" le naturaliste prend acte de l'ignorance des étapes "par lesquelles ils ont été acquis ; mais nous pouvons inférer que cele s'est produit en grande partie par le jeu de la sélection naturelle."
        Il rappelle, dans certaines passages dans cet ouvrage sur la place de l'homme dans l'évolution, que la sélection naturelle "résulte de la lutte pour l'existence ; et celle-ci d'un taux d'accroissement rapide". Il insiste beaucoup sur cette rapidité, comparée à la lenteur de l'évolution constatée dans les autres espèces, à un point tel qu'on peut se demander si la vitesse de l'évolution dans ses dernières étapes qui a conduit à l'humanité ne constitue pas une des  données majeures qui expliquent la nécessité d'adaptation au milieu, étant donné la fragilité du corps humain, comparativement aux autres primates beaucoup plus naturellement outillé que lui.
Dans le chapitre 5 sur le développement des capacités intellectuelles et morales, nous pouvons lire que pour Charles DARWIN, les nations civilisées furent autrefois barbares, et qu'au fut et à mesure de son évolution les instincts sociaux prirent la place à l'évolution naturelle constatée chez les autres espèces. Dans le chapitre 6 sur les affinités et la généalogie de l"homme, il écrit que "L'homme est sujet à de nombreuses variations, légères et diversifiées, qui sont induites par les mêmes causes générales, et qui sont régies et transmises conformément aux mêmes lois générales que chez les animaux inférieurs. L'homme s'est multiplié si rapidement qu'il a nécessairement été exposé à la lutte pour l'existence, et conséquemment à la sélection naturelle. Il a donné naissance à de nombreuses races, dont certaines diffèrent tellement l'une de l'autre qu'elles sont souvent été rangées par les naturalistes comme des espèces distinctes. Son corps est construit sur le même plan d'homologie que celui des autres mammifères. Il traverse les mêmes pahses de développement embryonnaire. Il conserve de nombreuses structures rudimentaires et inutiles, qui sans nul doute remplirent autrefois un office. Des caractères font occasionnellement en lui leur réapparition, dont nous avons toute raison de croire qu'ils étaient possédés par ses premiers ancêtres. Si l'origine de l'homme avait été totalement différente de tous les autres animaux, ces différentes apparitions ne seraient simplement que de vides simulacres ; mais cela n'est pas recevable. Ces apparitions, au contraire, sont intelligibles, du moins dans une large mesure, si l'homme est avec d'autres mammifères le co-descendant de quelque forme inconnue et inférieure." 

  A bon droit, Patrick TORT analyse l'insistance de Charles DARWIN à plusieurs reprises de "l'articulation décisive de ce processus : les instincts sociaux (évoluant de pair avec l'accroissement des capacités rationnelles) qui abolissent évolutivement la prééminence de l'ancienne sélection éliminatoire, dont eux-mêmes des produits de cette même sélection". Pour lui, "l'action de la sélection naturelle (...) est donc entrée en régression sous son ancienne forme à mesure que sa propre opération a progressivement favorisé les instincts sociaux et les sentiments moraux qu'ils engendrent comme procurant à l'Homme, combinés avec la rationalité, des avantages supérieurs à ceux qui pourraient dériver de la lutte éliminatoire, ce qui implique qu'ils deviennent à leur tour les cibles primordiales d'une sélection autrement accentuée, celle des qualités sociales, intellectuelles et morales, laquelle, au lieu d'abolir la compétition, en retourne les effets au bénéfice de l'organisation des conduites solidaires." Cette hypothèse scientifique, exprimée avec force dans de nombreuses ouvrages, s'appuie sur une analyse détaillée des textes, avec des traductions bien plus précises qu'auparavant des livres originaux en anglais de Charles DARWIN. Elle reflète bien dans l'ensemble les opinions du naturaliste, même si parfois le trait est accusé.
    En tout état de cause, cette hypothèse effectue bien un pont entre d'une part la différence radicale de l'homme par rapport aux autres espèces animales et la filiation dans l'évolution des espèces. Elle permet d'en finir (même si le débat est bien entendu, et heureusement, sans fin, pour l'élucidation de la réalité) avec cette sorte de schizophrénie entre d'une part le sentiment d'une analogie (parfois sentimentale épidermique) avec les autres animaux et d'autre part ce sentiment inextinguible d'une coupure radicale. Il y a longtemps que les primates dont nous sommes issus a subordonné toutes les autres espèces dans la chaîne alimentaire et que l'homme s'est détaché du mode d'évolution de ses ancêtres.

    Pour terminer cette première partie de cet article, insistons encore sur le fait que toute la problématique de Charles DARWIN appartient à une époque qui ignore absolument tout de la génétique.

     Charles DARWIN, L'origine des espèces, GF Flammarion, 1992 ; La filiation de l'homme, Syllepse, 2000.
     Patrick TORT, article Lutte pour l'existence, Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, PUF, 1996.

                                                                ETHUS
      
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11 février 2010 4 11 /02 /février /2010 15:13
        Selon plusieurs auteurs, ce petit essai d'une figure de l'anthropologie française, écrit en 1952, constitue une tentative de comprendre l'évolution culturelle de l'humanité à travers les différences physiques qui la composent, à partir d'une relecture-correction de l'oeuvre d'Arthur de GOBINEAU (1816-1882) au-delà des déformations qu'a subie la diffusion de L'Essai sur l'inégalité des races humaines. Ce texte, qui faisait partie d'une série de textes de différents auteurs sollicités par l'UNESCO, texte consacré au problème du racisme dans le monde, s'efforce de lutter contre la déformation raciste tout en ne niant pas l'existence de différents groupes ethniques présents sur la planète.
      Dès le début, il signale qu'il n'entend pas élaborer une doctrine raciste à l'envers : "Quand on cherche à caractériser les races biologiques par des propriétés psychologiques particulières, on s'écarte autant de la vérité scientifique en les définissant de façon positive que négative. Il ne faut pas oublier que Gobineau dont l'histoire fait le père des théories racistes, ne concevait pourtant pas l'"inégalité des races humaines" de manière quantitative, mais qualitative : pour lui, les grandes races primitives qui formaient l'humanité à ses débuts - blanche, jaune, noire - n'étaient pas tellement inégales en valeur absolue que diverses dans leurs aptitudes particulières. La tare de la dégénérescence s'attachait pour lui au phénomène du métissage plutôt qu'à la position de chaque race dans une échelle de valeurs commune à toutes ; elle était donc destinée à frapper l'humanité toute entière, condamnée, sans distinction de race, à un métissage de plus en plus poussé." Nous laissons à Claude LEVI-STRAUSS la responsabilité de ce qui précède, mais n'oublions pas les passages sur la supériorité de la race blanche ni non plus les termes péjoratifs utilisés à propos du métissage justement, assimilé à quelque chose de négatif...
  Mais l'important ne se situe pas là, mais dans le replacement clair de la perspective du développement réel de l'humanité : "le péché originel de l'anthropologie consiste dans la confusion entre la notion purement biologique de race (à supposer, d'ailleurs, que, même sur ce terrain limité, cette notion puisse prétendre à l'objectivité, ce que la génétique conteste) et les productions sociologiques et psychologiques des cultures humaines. Il a suffit à Gobineau de l'avoir commis pour se trouver enfermé dans le cercle infernal qui conduit d'une erreur intellectuelle n'excluant pas la bonne foi à la légitimation involontaire de toutes les tentatives de discrimination et d'exploitation."

       Dans son discours sur la diversité des cultures, le fondateur du structuralisme indique qu'il y a en même temps à l'oeuvre, dans les sociétés humaines, des forces "travaillant dans des directions opposées : les unes tendant au maintien et même à l'accentuation des particularismes ; les autres agissant dans le sens de la convergence et de l'affinité" "...on en vient à se demander si les sociétés humaines ne se définissent pas, en égard à leurs relations mutuelles, par un certain optimum de diversité au-delà duquel elles ne sauraient aller, mais en dessous duquel elles ne peuvent, non plus, descendre sans danger."
 
         Survolant l'évolution des cultures archaïques et des cultures primitives, revenant sur l'idée de progrès, il réfléchit à la place particulière de la civilisation occidentale, et de son histoire stationnaire et cumulative. Revenant sur quelques éléments d'histoire des civilisations, il montre qu'il n'y a pas de société cumulative en soi (accumulation des connaissances et des techniques), mais plutôt des conduites, des modes d'existence, des manières d'être ensemble comme il l'écrit, qui favorise cet accroissement de pouvoir sur la nature et... sur les autres sociétés. A certains moments de leur histoire, les sociétés stagnent ou progressent, régressent ou même disparaissent, qu'elles que soient leurs caractéristiques ethniques.

       Dans son dernier petit chapitre, Claude LEVI-STRAUSS, constate que maintenant les différentes sociétés sur la planète sont en contact, et sont en quelque sorte prises dans un mouvement d'échanges de plus en plus importants. Et complètement,  à rebours du pessimisme d'Arthur de GOBINEAU,  il perçoit un double sens du progrès dans lequel les organisations internationales ont un grand rôle à jouer. Ce double sens, uniformisation et diversification tour à tour sur un plan ou un autre (économique, social, culturel...), doit permettre "de maintenir indéfiniment, à travers des formes variables et qui ne cesseront jamais de surprendre les hommes, cet état de déséquilibre dont dépend la survie biologique et culturelle de l'humanité."  Ce qui caractérise son approche, c'est bien de considérer qu'à la fois diversification et uniformisation sont positifs, pourvu que ces sociétés permettent aux hommes d'améliorer leur existence. La dégénérescence en soi constitue un non-sens lorsque l'on considère l'évolution de l'humanité.
   Constamment, l'auteur laisse pendante la question sociale (cela se voit d'ailleurs dans l'ensemble de son oeuvre...) même s'il ne camoufle pas les contradiction socio-économiques. Comme il regarde l'humanité dans son évolution à très long terme, il ne se penche guère sur les ressorts des solidarités et des différenciations qui traversent les sociétés de manière interne et qui régissent les relations des sociétés entre elles. "Quoi qu'il en soit, il est difficile de se représenter autrement que comme contradictoire un processus que l'on peut résumer de la manière suivante : pour progresser, il faut que les hommes collaborent ; et au cours de cette collaboration, ils voient graduellement s'identifier les apports dont la diversité initiale était précisément ce qui rendait leur collaboration féconde et nécessaire."
Cette contradiction insoluble, les organisations internationales doivent la gérer : leur mission est double : "elle consiste pour une part dans une liquidation, et pour une autre part dans un éveil". 
    La présentation de l'éditeur (en quatrième de couverture) est très brève : "La diversité des cultures, la place de la civilisation occidentale dans le déroulement historique et le rôle du hasard, la relativité de l'idée de progrès, tels sont les thèmes majeurs de Race et histoire. Dans ce texte écrit dans une langue toujours claire et précise, et sans technicité exagérée, apparaissent quelques-uns des principes sur lesquels se fonde le structuralisme."
Ce texte est beaucoup repris comme point de départ de réflexion dans les systèmes scolaires d'Europe. C'était d'ailleurs l'un des objectifs de l'UNESCO.
    Claude LEVI STRAUSS (1908-2009) est l'auteur de très nombreuses oeuvres, sont certaines fondent le structuralisme : Les structures élémentaires de la parenté (PUF, 1949), Tristes tropiques (Plon, 1955), Anthropologie structurale (Plon, 1958), La Pensée sauvage (Plon, 1962), Mythologiques, en quatre tomes (Plon, 1964, 1967, 1968, 1971), Race et Culture (Revue Internationale des sciences sociales UNESCO, 1971) Anthropologie structurale 2 (Plon, 1973), Regarder, écouter, lire (Plon, 1993), L'anthropologie face aux problèmes du monde moderne, Seuil, 2011)...

         Claude LEVI-STRAUSS, Race et histoire, Edition Denoël, collection folio/essais, 1987. Cette réédition est accompagnée d'un texte de Jean POUILLON, sur l'oeuvre de Claude LEVI-STRAUSS.
Complété le 4 septembre 2012
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10 février 2010 3 10 /02 /février /2010 10:54
            Le livre très facile à lire de l'enseignant d'anthropologie au Collège François Xavier-Garneau au Quebec, déjà auteur de L'apprentissage du racisme dans les manuels scolaires de 1990, dépasse ici le domaine scolaire, même s'il s'y refère encore souvent, pour montrer combien le racisme, le paradigme racialiste, imprègne nos mentalités.
   Dans sa propre présentation, on peut lire : "Sur une scène sociale où l'on continue de proclamer la mort des idéologies, la démarcation entre tenants et adversaires du racisme reste le clivage qui départage le plus radicalement des visions du monde opposées au sein de groupes de personnes qui ont pourtant en commun tout le reste de leur culture. Cette ligne de démarcation passe souvent en plein centre d'un département universitaire ou hospitalier, d'un quartier de classe moyenne ou d'un club de pétanque. Rien n'est plus étonnant que ce dialogue de sourds entre personnes qui utilisent le même langage, qui se refèrent aux mêmes éléments significatifs de l'histoire, de la biologie ou de l'économique, mais qui s'opposent systématiquement sur la valeur de ces éléments et, en définitive, sur le sens profond de l'aventure humaine."
      L'auteur, devant ce phénomène social, entend mettre à jour dans toute son ampleur, à travers une lecture de textes scolaires, universitaires, de recherche, ou même institutionnels..., une identité de l'homme occidental qui se fonde sur une vision d'une disctinction radicale sur nous et eux. Même dans les attitudes les plus progressistes, même chez ceux qui affirment l'unicité de l'espèce humaine, à un certaine moment, s'effectue une bifurcation entre ceux qui ont suivi le modèle occidental, ceux qui évoluent vers le progrès, ceux qui bénéficient des bonnes terres et de la bonne culture...et les autres. On peut regretter que l'auteur n'aille pas beaucoup plus loin que ce constat, mais son livre sonne comme un appel à la vigilance constante. En tout cas très loin d'une pensée molle qui applanit tout dans un consensus trompeur d'antiracisme.

        Denis BLONDIN, Les deux espèces humaines, Autopsie du racisme ordinaire, L'Harmattan, 1995.
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9 février 2010 2 09 /02 /février /2010 15:24
             Cet essai de 1853 de Joseph Arthur de GOBINEAU (1816-1882) constitue le type même d'oeuvre qu'il faut lire pour se rendre compte réellement de la source d'inspiration de nombreux racismes. En langage stratégique, en faire la lecture, c'est connaître mieux l'ennemi. et de façon plus générale, c'est aussi prendre conscience qu'un bon style littéraire joint à une présentation scientifique de lieux communs éloignés de la réalité peut faire d'importants dégâts dans la connaissance de cette réalité. Et aussi comment une oeuvre déjà à prétention scientifique peut être détournée de l'esprit de son auteur, ici d'un pessimisme si radical qu'il en empêche toute prescription et même toute action politique de type raciste, beaucoup plus moderne finalement que ses contemporains. L'histoire des théories d'Arthur de GOBINEAU pourrait être bien celle de leur déformation sous l'influence des milieux wagnériens de la fin du XIXème siècle, notamment celle de l'eugéniste Houston Stewart CHAMBERLAIN (1855-1927), principal inspirateur d'Adolf HITLER  (1899-1945) et celle de l'anthropologue et philosophe allemand Ludwig WOLTMANN (1854-1907).
     Influencé par le pessimisme de Lord BYRON et de SCHOPENHAUER, son Essai s'inspire surtout d'une longue tradition de racisme occidental. Le diplomate français (nommé ambassadeur en Grêce en 1864), proche d'Alexis de TOCQUEVILLE qui ne partageait pas ses idées mais qui était séduit par ses qualités d'homme, est surtout l'auteur d'une oeuvre littéraire, de romans comme Scaramouche (1943), Adelaïde (1869), Souvenirs de voyage (1872), Les Pléiades (1874) ou Nouvelles asiatiques (1876).

         Edité en 1855 dans sa version définitive, l'Essai sur l'inégalité des races, se compose de six livres : Considération préliminaires, définitions, recherche et exposition des lois naturelles qui régissent le monde social ; Civilisation antique rayonnant de l'Asie Centrale au Sud-Ouest ; Civilisation rayonnant de l'Asie Centrale vers le Sud et le Sud-Est ; Civilisations sémitisées du Sud-Ouest ; Civilisation européenne sémitisée ; La civilisation occidentale.

         Le premier livre est subdivisé en 16 chapitres et les titres s'ils donnent le ton ne doivent pas arrêter le lecteur, qui risque de s'en faire une idée superficielle, comme l'ont fait de nombreux auteurs : pour les quatre premiers, par exemple, nous pouvons lire : La condition mortelle des civilisations et des sociétés résulte d'une cause générale et commune ; Le fanatisme, le luxe, les mauvaises moeurs et l'irréligion n'amènent pas nécessairement la chute des sociétés ; Le mérite relatif des gouvernements n'a pas d'influence sur la longévité des peuples ; De ce qu'on doit entendre par le mot dégénération du mélange des principes ethniques et comment les sociétés se forment et se défont... Arthur de GOBINEAU entend faire une oeuvre qui englobe l'évolution des sociétés humaines, recherchant la principale cause de la croissance et du déclin des civilisations.
      Après avoir examiné dans ces trois premiers chapitres les maux que sont le mauvais gouvernement, le fanatisme et l'irréligion dont il ne minimise pas la gravité, Il affirme dans le quatrième que "si ces malheureux éléments de désorganisation ne sont pas entés sur un principe destructeur plus vigoureux, s'ils ne sont pas la conséquence d'un mal caché plus terrible, on peut rester assuré que leurs coups ne seront pas mortels, et qu'après une période de souffrance plus ou moins longue, la société sortira bien de leurs filets peut-être rajeunie, peut-être plus forte". Qu'est-ce donc ce principe destructeur, ce mal terrible? C'est la dégénération : "les nations meurent lorsqu'elles sont composés d'éléments dégénérés". Mais qu'est-elle? "Je pense donc que le mot dégénéré, s'appliquant à un peuple, doit signifier et signifie que ce peuple n'a plus la valeur intrinsèque qu'autrefois il possédait, parce qu'il n'a plus dans ses veines le même sang, dont les alliages successifs ont graduellement modifié la valeur ; autrement dit, qu'avec le même nom, il n'a pas conservé la même race que ses fondateurs ; enfin, que l'homme de la décadence, celui qu'on appelle l'homme dégénéré, est un produit différent, au point de vue ethnique, du héros des grandes époques. Je veux bien qu'il possède quelque chose de son essence : mais, plus il dégénère, plus ce quelque chose s'atténue. Les éléments hétérogènes qui prédominent désormais en lui composent une nationalité toute nouvelle et bien malencontreuse dans son originalité ; il n'appartient à ceux qu'il dit encore être ses pères, qu'en ligne très collatérale. Il mourra définitivement, et sa civilisation avec lui, le jour où l'élément ethnique principal se trouvera tellement subdivisé et noyé dans des apports de races étrangères, que la virtualité de cet élément n'exercera plus désormais d'action suffisante. Elle ne disparaîtra pas, sans doute, d'une manière absolue ; mais, dans la pratique, elle sera tellement combattue, tellement affaiblie, que sa force deviendra de moins en moins sensible, et c'est à ce moment que la dégénération pourra être considérée comme complète, et que tous ses effets apparaîtront."  Il s'agit, pour l'auteur, d'un véritable théorème qu'il s'agit de démontrer...  Et tout de suite, il s'interroge : "Y-a-t-il entre les races humaines des différences de valeur intrinsèque réellement sérieuses, et ces différences sont-elles possibles à apprécier?"  Mais auparavant, il veut indiquer quelles sont les tendances qui opèrent lorsque deux races se trouvent côte à côte.
     Il considère, admettant la répartition d'un nombre très important d'hommes à travers toute la Terre dans des conditions de vie les plus contrastées, "qu'une partie de l'humanité est, en elle-même, atteinte d'impuissance à se civiliser à jamais, même au premier degré, puisqu'elle est inhabile à vaincre les répugnances naturelles que l'homme, comme les animaux, éprouve pour le croisement." Mettant en scène une conquête de terres habitées par une autre race par des hommes énergiques, Arthur de GOBINEAU estime qu'une fois conquise une vaste surface, pas seulement pour du maraudage mais pour l'occuper, une véritable nation est née. "Souvent alors, pendant un temps, les deux races continuent de vivre côte à côte sans se mêler ; et cependant, comme elles sont devenues indispensables l'une à l'autre, que la communauté de travaux et d'intérêts s'est à la longue établie, que les rancunes de la conquête et son orgueil s'émoussent, que, tandis que ceux qui sont dessous tendent naturellement à monter au niveau de leurs maîtres, les maîtres rencontrent aussi mille motifs de tolérer et quelquefois de servir cette tendance, le mélange du sang finit par s'opérer, et les hommes des deux origines, cessant de se rattacher à des tribus distinctes, se confondent de plus en plus."  Deux tendances s'affrontent dans toute civilisation : un esprit d'isolement qui résiste à tout croisement et un esprit de croisement qui emporte finalement tout sur son passage... "Je me crois en droit de conclure (d'après des exemples qu'il donne, "qui embrassent tous les pays et tous les siècles, même notre pays et notre temps"), que l'humanité éprouve, dans toutes ses branches, une répulsion secrète pour les croisements ; que, chez plusieurs de ces rameaux, cette répulsion est invincible ; que, chez d'autres, elle n'est domptée que dans une certaine mesure ; que ceux, enfin, qui secouent le plus complètement le joug de cette idée ne peuvent cependant s'en débarrasser de telle façon qu'il ne leur en reste au moins quelque traces : ces derniers forment ce qui est civilisable dans notre espèce.
  "Ainsi, le genre humain se trouve soumis à deux lois, l'une de répulsion, l'autre d'attraction, agissant, à différents degrés, sur des races diverses ; deux lois, dont la première n'est respectés que par celle de ces races qui ne doivent jamais s'élever au-dessus des perfectionnements tout à fait élémentaire de la vie de tribu, tandis que la seconde, au contraire, règne avec d'autant plus d'empire, que les familles ethniques sur lesquelles elle s'exerce sont plus susceptibles de développements."   Plus loin, l'auteur insiste sur l'action de ces deux lois. Dans un empire de plus en plus grand, le mélange s'opère de plus en plus fortement.
      Dans le chapitre suivant, Arthur de GOBINEAU oppose l'axiome politique qui veut que tous les hommes soient frères, axiome qui nie que "certaines aptitudes soient nécessairement, fatalement, l'héritage exclusif de telles ou telles descendances" à un axiome scientifique, celui qui veut montrer les différences réelles entre races. Il entend montrer que les inégalités ethniques "ne sont pas le résultat des institutions" qui auraient plutôt tendance à les nier.
   Au chapitre VII, il écrit que le christianisme ne crée pas et ne transforme pas l'aptitude civilisatrice, et le chapitre IX met l'accent que les caractères différents des sociétés humaines, mais sans donner à l'une ou à l'autre une supériorité quelconque. Inégalité d'intellect, inégalité de morale, inégalité physique, inégalité physiologique et inégalité linguistique sont les thèmes des chapitres suivants.

       Le second livre, divisé en 7 chapitres, examine les caractéristiques des Chamites, des Sémites, des chananéens amrites, des Assyriens, des Hébreux, des Choréens, des Egyptiens et des Ethiopiens.
Le troisième livre, divisé en 6 chapitres examinent celles des Arians, des Brahmanes  et de Chinois, avec de longs développement sur le système social des brahmanes et du boudhisme. C'est là que se trouvent des considérations sur les races blanche, jaune et noire, et les résultats des différents mélanges entre elles.
Le livre quatrième constitue une sorte de conclusion de son oeuvre : l'histoire n'existe que dans les nations blanches. Pourquoi presque toutes les civilisations se sont développées dans l'occident du globe. Dans les chapitres 2 à 4 de ce dernier libre, sont abordés les caractéristiques des Zoroastriens, des Grecs autochtones, des colons sémites, des arians Hellènes et des Grecs sémitiques....
Le cinquième livre, subdivisé en 7 chapitres aboden les populations primitives de l'Europe, tandis que le sixième et dernier livre s'attache en 8 chapitres aux Slaves, aux Arians Germains, à la capacité des races germaniques natives, à la Rome germanique, aux dernières migrations arianes-scandinaves, aux derniers développement de la société germano-romaine, aux indigènes américains et aux colonisations européennes en Amérique.
   
     La description se veut finalement modérée de l'apport des différentes races. Il salue au passage le résultat  positif de certains mélanges donnant les arts et la noble littérature : "Le monde des arts et de la noble littérature, résultant des mélanges du sang, les races inférieures améliorées, ennoblies, sont autant de merveilles auxquelles il faut applaudir. Les petits ont été élevés. Malheureusement les grands du même coup, ont été abaissés, et c'est un mal que rien ne compense ni ne répare"....Mais en fin de compte, "toute civilisation découle de la race blanche, qu'aucune ne peut exister sans le concours de cette race, et qu'une société n'est grande et brillante qu'à proportion qu'elle conserve plus longtemps le noble groupe qui l'a créée et que ce groupe lui-même appartient au rameau le plus illustre de l'espèce"...
    Pour autant, ce qui ressort de manière claire de ce livre, même si l'on ne partage pas sa vision des races (un racisme pur et simple par définition, voir l'article Racisme et race, plus tard), c'est que le processus du mélange des races est inéluctable et devient de plus en plus profond avec l'extension de l'étendue d'un empire ou d'une nation, et que l'action politique est absolument impuissante à contrecarrer ce phénomène (pour autant, répétons-le, qu'on en partage l'analyse)...

        Bruno THIRY replace l'oeuvre dans son contexte de l'époque, notamment dans l'actualité éditoriale : "L'insuccès éditorial de son Essai sur l'inégalité des races humaines (...) dissuada malheureusement Gobineau à mener à bien la grande explication avec le darwinisme qu'il concevait comme l'accomplissement de son entreprise, sous la forme d'un cinquième volume et au moins d'un septième livre s'ajoutant aux six qui composent les quatre volumes de l'édition originale. Cette confrontation serrée devait être au moins une entreprise comme L'origine des espèces elle-même - dont le froissa peut être le considérable succès de librairie - qu'une action destinée à contrecarrer dans le public les effets de l'ample courant doctrinal qui, à l'abri du prestige de Darwin, développait, sur le propre terrain de Gobineau, un argumentaire historien par lui perçu concurremment comme un enfant illégitime et un rival dangereux de ses propres thèses. (Bruno THIRY fait sans doute allusion au "darwinisme social").
  Suivons-le encore dans sa critique de cette oeuvre : "Entreprise généalogique, la démonstration de l'Essai déploie l'immense fresque de cette évolution historique dont, par le détour d'une fiction analogue quant à son statut théorique à l'"état de nature" des théories du contrat social, elle identifie le point originaire dans un état hypothétique caractérisé par l'existence de trois "types purs" qui par croisements successifs auraient donné naissance à toutes les composantes de l'espèce humaine. Empruntant par commodité à la "terminologie en usage" des désignations "moins défectueuses que les autres" - il s'agit de la tripartition de Cuvier - Gobineau propose de nommer blancs (homme de la race caucasique, sémitique, japhétique), noirs (chamites) et jaunes (rameau altaique, mongol, finnois, tartare), ces "trois éléments purs et primitifs de l'humanité" en précisant que ces catégories "n'ont pas précisément pour trait distinctif la carnation". Issus d'un ancêtre commun (l'individu adamite, que Gobineau laisse à son sommeil), ces "types secondaires" sont la marque propre de "variétés" qui par leur mariage génèrent des groupes "tertiaires", les 'quatrièmes formations" résultant d'un mariage soit d'un type tertiaire soit d'une "tribu pure" avec un groupe issu de l'une des deux espèces étrangères (nous remarquons cette interchangeabilité fréquente entre race et espèce) ; ainsi, comme le remarque Gobineau au chapitre XVI du livre 1 (...) des catégories nouvelles ne cessent de se révéler chaque jour, les unes provenant de "fusions achevées" et "formant de nouvelles originalités distinctives", les autres, "désordonnées" et "antisociales" parce que n'ayant pu "se pénétrer de manière féconde" : "à la multitude de toutes ces rares métissées si bigarrées qui composent désormais l'humanité entière, il n'y a pas à assigner d'autres bornes que la possibilité effrayante de combinaisons des nombres."
 "La "conclusion générale" de l'Essai filera magnifiquement la métaphore de cette "toile immense" qui a nom l'histoire humaine, et de son tissage, dont la "terre est le métier" et dont "les siècles assemblées" sont "les infatigables artisans".Il faut dire avec Bruno THIRY que la description de ces races est d'une affligeante banalité, mais en attribuant à ces affabulations d'une anthropologie ethnocentrique les habits d'une théorie scientifique rigoureuse, Arthur de GOBINEAU prend une grande responsabilité de justification du racisme. Le récit de décadence qu'il propose peut paraitre refléter la réalité pour un public, même cultivé, qui ne possédait pas nos connaissances raffinées sur les composantes de l'espèce humaine.
La manière dont il l'expose rend facile les extrapolations qui ne sont pas du domaine de sa propre pensée. La supériorité de la race blanche, selon Bruno THIRY ne peut même pas pourtant être déduite de la lecture de sa théorie. Selon une extrapolation : "la race blanche ou le type aryen serait contaminé à son corps défendant par les races inférieures et devrait par conséquent faire l'objet de mesures de protection : il écrit exactement le contraire, et c'est sur ce point, que l'on peut vérifier, que la redoutable thèse inégalitaire soutenue au départ par Gobineau ne saurait être déconnectée des analyses où il lui fait jouer un rôle heuristique : le trait distinctif de la race blanche, et la marque de sa supériorité, est précisément son aptitude à entrer en rapport avec des peuples où prédominent l'un des deux autres types ethniques : ce qui la caractérise en propre, c'est de prendre l'initiative de la rencontre avec des communautés étrangères ; elle n'existe que par des incursions à l'extérieur d'elle même."  Ce qui caractérise l'humanité, c'est le mélanhge, le mélange et encore le mélange, répète plusieurs fois Arthur GOBINEAU dans son livre, et rien ne peut l'arrêter.

    En accord avec ce qui précède, Philippe RAYNEAU pense que "par bien des aspects, l'oeuvre de Gobineau s'avère (...) très éloignée des préoccupations nationalistes, impérialistes ou "eugénistes" de ses prétendus disciples qui lui auraient sans nul doute fait horreur. Le modèle "prédarwinien" qui était le sien s'accordait mal, du reste, avec une interprétation militante : dans l'Essai, il n'y a ni évolution (les "races" sont fixes) ni sélection des meilleurs (dont l'abaissement par le mélange est fatal). Le nazisme, au contraire, présuppose l'idée, d'origine individualiste, de la lutte de tous contre tous, que la croyance à la possibilité d'un progrès."  
  La combinaison d'interprétations détournant le réel sens de l'Essai sur l'inégalité des races, et d'un darwinisme social a sans doute produit ce qu'il y a de pire comme conception de l'évolution de l'humanité.

     Joseph Arthur de GOBINEAU, Essai sur l'inégalité des races, édition numérique produite par Marcelle BERGERON, sur le site de l'université de Qubec : www.uqac.ca/Les classiques des sciences sociales.
     Philippe RAYNAUD, Article Gobineau Arthur, Essai sur l'inégalité des races humaines, dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986 ; Bruno THIRY, Article Gobineau, dans Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, PUF, 1996.





      
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Published by GIL - dans OEUVRES
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6 février 2010 6 06 /02 /février /2010 13:25
                  Le naturaliste anglais Charles Robert DARWIN, un des fondateurs de la biologie moderne de l'évolution, suscite encore par ses écrits de nombreux développements dans la recherche scientifique et de nombreux conflits (intellectuels, mais pas seulement). En même temps qu'ils éclairent la marche conflictuelle de la vie.
 Intervenue en pleine expansion de l'impérialisme britannique, son oeuvre a inspiré, pourrait-on écrire, toutes sortes de darwinismes. Darwinisme scientifique et darwinisme social ne sont que deux désignations d'une postérité - et même d'une antériorité, si l'on considère la chronologie des réflexions sur l'évolution - multiples. Suivant les sensibilités nationales, il existe même des conceptions différentes de darwinisme, et donc d'interprétation des oeuvres de Darwin.

            Dans la compréhension des conflits biologiques, de la lutte pour la vie, des végétaux et des animaux, dans celle des concurrences entre espèces différentes dans des environnements divers, à travers les études sur la sélection naturelle et les variations observées de génération en génération, comme dans les perceptions des conditions d'émergence et de survie des civilisations, il y a un avant Darwin et un après Darwin.

      Quatre oeuvres retiennent l'attention, entre autres lorsque nous réfléchissons sur les conflits : L'Origine des espèces, Les variations des animaux et des plantes à l'état domestique, La filiation de l'homme et L'expression des émotions chez l'homme et chez les animaux. Il existe une quantité impressionnante d'autres écrits, sans compter les multiples correspondances, propres à l'activité scientifique.

      L'Origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie, pour reprendre le titre dans son intégralité eut six éditions de 1859 à 1972 et selon les lecteurs attentifs eux-mêmes, les différents ajouts successifs, notamment pour répondre aux différentes réactions et accusations qu'il a suscité, peuvent obscurcir son propos. Notons que dans cet ouvrage, nulle part n'est mentionné l'homme dans la série évolutive.
A la suite de longues observations et de longs voyages, Charles DARWIN expose, sur un ton qui va de l'assertion à l'hypothèse probable, les éléments suivants, tels que le résume Patrick TORT dans la monumentale étude sur son oeuvre: 
- Observation des variations individuelles chez les êtres soumis à la domestication ou vivant à l'état naturel ;
- Déduction de l'existence d'une capacité naturelle indéfinie de variation des organismes (variabilité) ;
- Observation qu'une reproduction orientée peut fixer héréditairement certaines de ces variations par accumulation dans un sens déterminé, avec ou sans projet raisonné ou méthodique (sélection artificielle, sélection inconsciente) ;
- Déduction de l'hypothèse d'une aptitude des organismes à être sélectionnés d'une manière analogue au sein de la nature (sélectionnalité). Question : que peut être l'agent de la sélection naturelle ainsi inférée de cette sélectionnalité avérée (par ses actualisations domestiques) des variations organiques?
 - Evaluation du taux de reproduction des diverses espèces et de leur capacité de peuplement ;
 - Déduction de l'existence d'une capacité naturelle d'occupation totale rapide de tout le territoire par les représentants d'une seule espèce, animale ou végétale, se reproduisant sans obstacle ;
 - Observation cependant à peu près universellement, au lieu de cette saturation, de l'existence d'équilibres naturels constitués par la coexistence, sur un même territoire, de représentants de multiples espèces ;
- Déduction de l'opposition entre cette capacité d'occupation totale et cette coexistence d'espèces, de la nécessité d'un mécanisme régulateur opérant au sein de la nature et réduisant l'extension numérique de chaque population. Un tel mécanisme est nécessairement éliminatoire, et s'oppose par la destruction à la tendance naturelle de chaque groupe d'organismes à la prolifération illimitée. C'est la lutte pour la vie qui effectue une sélection naturelle dont le principal effet est la survie des plus aptes (par le jeu de l'élimination des moins aptes). Question : qu'est-ce qui détermine une meilleure adaptation?
- Observation de la lutte pour l'existence au sein de la nature ;
- Pour répondre à la question des facteurs d'une meilleure adaptation, Darwin fait retour à la variabilité, et, sous la pression analogique du modèle de la sélection artificielle (des animaux domestiques et des végétaux comestibles), il forge l'hypothèse d'une sélection naturelle qui, à travers la lutte (interindividuelle, interspécifique et avec le milieu) effectuerait le tri et la préservation des variations avantageuses dans un contexte donné, et assurerait ainsi le triomphe vital, transmissible héréditairement, des individus qui en seraient porteurs. Ces derniers seraient par là même sur la voie d'une amélioration constante de leur adaptation à leurs conditions de vie et à celle de la lutte. C'est la sélection naturelle.
   Cet exposé résume très fortement, car il y a beaucoup de digressions dans le texte, les chapitres 1 à 4 du livre, Les chapitres suivants traitent de ces lois de la variation (où Charles Darwin exprime des esquisses, avouant l'ignorance encore devant ses complexités - rappelons que la science génétique n'existe tout simplement encore pas), des difficultés de la théorie (si les espèces dérivent d'autres espèces, pourquoi ne rencontrons-nous pas d'innombrables formes de transition?, comment les conformations et les habitudes changent-elles?, les instincts peuvent-ils s'acquérir et se modifier par l'action de la sélection naturelle?, comment se déroulent les processus de fécondité et de stérilité?), de l'instinct, de l'hybridité, de l'insuffisance des archives géologiques, de la succession géologique des êtres organisés, de la distribution géographique des espèces, des affinités mutuelles des êtres organisés, leur morphologie, leur embryologie, leurs organes rudimentaires...bref de toutes les questions soulevées par sa théorie même de la sélection naturelle.
  Dans sa conclusion, nous pouvons lire : "La théorie de la sélection naturelle  impliquant l'existence antérieure d'une foule innombrables de formes intermédiaires, reliant les unes aux autres, par des nuances aussi délicates que le sont nos variétés actuelles, toutes les espèces de chaque groupe, on peut se demander pourquoi nous ne voyons pas autour de nous toutes ces formes intermédiaires, et pourquoi tous les êtres organisés ne sont pas confondus en un inextricable chaos. A l'égard des formes existantes, nous devons nous rappeler que nous n'avons aucune raison, sauf dans des cas fort rares, de nous attendre à rencontrer des formes intermédiaires les reliant directement les unes aux autres, mais seulement celles qui rattachent chacune d'entre elles à quelque forme supplantée et éteinte. Même sur une vaste surface, demeurée continue pendant une longue période, et dont le climat et les autres conditions d'existence changent insensiblement en passant d'un point habité par une espèce à un autre habité par une espèce étroitement alliée, nous n'avons pas lieu de nous attendre à rencontrer souvent des variétés intermédiaires dans les zones intermédiaires. Car nous avons des raisons de croire que seules quelques espèces subissent des modifications à un moment donné et que tous les changements s'effectuent lentement (...). Dans l'hypothèse de l'extermination d'un nombre infini de chaînons reliant les habitants actuels avec les habitants éteints du globe, et, à chaque période successive, reliant les espèces qui y ont vécu avec les formes plus anciennes, pourquoi ne trouvons-nous pas, dans toutes les formations géologiques, une grande abondance de ces formes intermédiaires? Pourquoi nos collections de restes fossiles ne fournissent-elles pas la preuve évidente de la gradation et des mutations des formes vivantes? Pourquoi ne trouvons-nous pas sous ce dernier système de puissantes masses de sédiment renfermant les restes des ancêtres des fossiles siluriens?  Car ma théorie implique que de semblables couches ont été déposées quelque part, lors de ces époques si reculées et si complètement ignorées de l'histoire du globe." 
   Ces interrogations ne sont que quelques unes du "champ de recherches immense et à peine foulé" sur les causes et les lois des variations. Cela montre à quel point la démarche de Charles DARWIN est une démarche scientifique à l'opposé de celle de ses détracteurs. Si L'origine des espèces fait scandale, c'est que nulle part n'est évoquée le rôle de Dieu...Tout est un enchaînement de causalités dont il faut rechercher les détails, et il n'échappe à personne que si la logique de la sélection naturelle est bonne, l'homme s'y trouve inclu. Même s'il n'en est pas question ici, d'emblée les hiérarchies religieuses furent alertées du danger d'une nouvelle contestation des dogmes tirés d'une lecture officielle de la Bible sur les origines de l'humanité.

        La variation des animaux et des plantes à l'état domestique, de 1868, constitue un second ouvrage de synthèse, lié à L'Origine des espèces, dans un grand livre conçu à l'origine comme le "grand livre des espèces". Charles DARWIN réaffirme et illustre avec netteté les principes exposés dans les deux premiers chapitres de l'ouvrage de 1859. Il y développe quelques exemples, de manière détaillée, d'évolution par sélection naturelle, en reprenant ses observations antérieures. Pour expliquer  les mécanismes de la génération et de la transmission héréditaire, il formule son hypothèse de la pangenèse, une explication théorique de la transmission de caractère acquis, qui n'a jamais eu aucune validation expérimentale.

      La filiation de la l'homme et la sélection sexuelle, traduction par Patrick TORT de The descent of Man and selection in relation to sex, qui n'est pas celle retenue par un certain nombre d'éditions, date de 1872. C'est dans ce livre que le transformisme darwinien est étendu à l'homme. "L'unique objet de cet ouvrage, écrit Charles DARWIN, est de considérer, premièrement, si l'homme, comme toute autre espèce, est issu par filiation de quelque forme préexistante ; deuxièmement, le mode de développement, et, troisièmement, la valeur des différences entre ce que l'on appelle les races de l'Homme."
  Dans le premier chapitre sur l'origine de l'homme, nous pouvons lire : "Nous pouvons ainsi comprendre comment il est advenu que l'homme et tous les autres animaux vertébrés ont été construits sur le même modèle général, pourquoi ils traversent les mêmes phases précoces de développement, et pourquoi ils conservent certains rudiments en commun. Nous devrions, par conséquent, admettre franchement leur communauté de filiation ; adopter toute autre vue conduit à admettre que notre propre structure et celle de tous les animaux qui nous entourent ne sont qu'un simple piège tendu pour que s'y prennent notre jugement. cette conclusion se trouve puissamment renforcée si l'on passe en revue les membres de toute la série animale, et si l'on considère le témoignage qui ressort de leurs affinités ou classification, de leur répartition géographique et de leur succession géologique. Ce n'est rien d'autre que notre préjugé naturel, et cette arrogance qui a conduit nos ancêtres à prétendre qu'ils descendaient de demi-dieux, qui nous font hésiter devant cette conclusion".
             Mais il ne s'agit pas simplement d'un continuisme qui fonde un "darwinisme social", ni la simple poursuite de la sélection. En effet, dans les chapitres suivants, ceux sur le mode de développement de l'homme, sur la comparaison des capacités mentales de l'homme et des animaux inférieurs, le naturalisme montre bien la voie vers le développement des facultés intellectuelles et morales au cours des temps primitifs et civilisés en montrant un changement de nature dans les effets de la sélection naturelle. La présence de l'instinct de sympathie, comme il l'écrit, s'oppose au sens de l'évolution auparavant constatée.
Lisons (chapitre 5) : "L'aide que nous nous sentons poussés à apporter à ceux qui sont privés de secours est pour l'essentiel une conséquence inhérente de l'instinct de sympathie, qui fut acquis originellement comme une partie des instincts sociaux, mais a été ensuite (...) rendu plus délicat et étendu plus largement. Nous ne saurions réfréner notre sympathie, même sous la pression d'une raison implacable, sans détérioration dans la plus noble partie de notre nature. Le chirurgien peut se durcir en pratiquant une opération, car il sait qu'il est en train d'agir pour le bien de son patient ; mais si nous devions intentionnellement négliger ceux qui sont faibles et sans secours, ce ne pourrait être qu'en vue d'un bénéfice imprévisible, lié à un mal présent qui nous submerge. Nous devons par conséquent supporter les effets indubitablement mauvais de la survie des plus faibles et de la propagation de leur nature ; mais il apparaît ici qu'il y a au moins un frein à cette action régulière, à savoir que les membres faibles et inférieurs de la société ne se marient pas aussi librement que les sains ; et ce frein pourrait être indéfiniment renforcé par l'abstention au mariage des faibles de corps ou d'esprit, bien que cela soit plus à espérer qu'à attendre. Dans chaque pays entretenant une grande armée permanente, les plus beaux jeunes hommes sont pris par la conscription ou sont enrôlés. Ils sont ainsi exposés à une mort prématurée durant la guerre, sont souvent entraînés au vice, et sont empêchés de se marier durant la fleur de l'âge. Au contraire, les hommes plus petits et plus fragiles, avec un piètre constitution, sont laissés au foyer, et par conséquent ont une bien meilleure chance de se marier et de propager leur nature". (Nous retrouvons ce développement sur la sympathie dans la conclusion générale).
Outre que ses propos ont finalement une teneur antimilitariste plutôt inattendue, Charles DARWIN marque bien une rupture dans les voies de l'évolution. Un renversement s'est opéré, le rôle de l'éducation remplace la nature dans ses traits dominants. Patrick TORT parle d'un véritable effet réversif de l'évolution : "La sélection naturelle a ainsi sélectionné les instincts sociaux, qui à leur tour ont développé des comportements et favorisé des dispositions éthiques ainsi que des dispositifs institutionnels et légaux anti-sélectifs et anti-éliminatoires.". On conçoit très bien que le développement des instincts sociaux favorisent la survie de groupes d'animaux dans des environnements hostiles, comparativement à des espèces qui ne les développeraient que moindrement. Du coup, bien entendu, les qualités morales de l'espèce humaine ne doivent rien à une quelconque divinité...
  Plus loin, le naturaliste anglais développe la sélection sexuelle, dans la seconde grande partie de son livre, après avoir traité des races de l'homme (ne laissant guère de place à une justification du racisme, malgré une fomulation qui reflète bien le climat idéologique de l'époque...).

          L'expression des émotions chez l'homme et chez les animaux parait en 1872. L'ouvrage constitue une sorte de partie détachée de La filiation de l'homme. Par une étude comparative des manifestations de l'émotion chez l'homme et chez les animaux, le naturaliste met en évidence une continuité des comportements réactionnels. Il influence par là l'histoire ultérieure de la réflexion éthologique et de la psychologie animale et humaine par des auteurs tels que Georges John ROMANES (1848-1894) et William JAMES (1842-1910).

     Dans toute son étude sur l'évolution, Charles DARWIN a été beaucoup influencé par les thèses de Thomas Robert MALTHUS (Essai sur le principe de la population, 1798) et il mena ses travaux en parallèle avec ceux de Alfred Russel WALLACE (1823-1913), naturaliste voyageur comme lui, avec lequel il suivit une correspondance assidue. Il s'inspira de très nombreux travaux de naturalistes avant lui et il se prévaudra même, contre les attaques, de ses prédécesseurs  ou collaborateurs comme CUVIER (1769-1823) ou Charles LYEIL (1797-1875).
   Jean-Marc DROUIN distingue quatre périodes dans la postérité de l'oeuvre de Charles DARWIN :
- De 1859 à 1900, la plupart des scientifiques se rallie à l'idée d'évolution, ou plus précisément du "transformisme", par rapport au "fixisme". Le darwinisme est intégré, réinterprété, dans une philosophie évolutionniste qui doit plus à SPENCER qu'à DARWIN. Cette popularité se paie d'une certaine déformation de ses idées, soit vers le refus de la transmission des caractères acquis (Friedrich Leopold August WEISMANN, 1834-1914), soit au contraire vers la considération que la variation est directement soumise à l'action du milieu et constitue le facteur essentiel de l'évolution, la sélection ne jouant qu'un rôle secondaire (HAECKEL, continuateurs de Jean Baptiste LAMARCK, 1744-1829).
- Dans le premier tiers du XXème siècle, qui voit émerger la génétique classique. "Elles semblent apporter la preuve que l'hérédité ne peut concerner que des caractères discrets, discontinus, et que par conséquent la conception darwinienne, essentiellement continuiste, ne peut rendre compte de l'évolution." Cela ne conduit pas au refus du transformisme, mais le darwinisme semble subir une "éclipse".
- De 1930 à 1960 environ, la théorie darwinienne triomphe. "Une "théorie synthétique de l'évolution, souvent qualifié de néodarwinisme, se constitue par la rencontre de naturalistes, de généticiens, de paléontologues, de mathématiciens..." Cette théorie consiste en une théorie du changement génétique et une extrapolation de cette théorie à tous les aspects de l'évolution y compris la macroévolution (Niles ELREDGE, La macroévolution, La recherche, 1982).
- Depuis le début des années 1970, la théorie synthétique est contestée, du côté de la biologie moléculaire comme du côté de la systématique. Des hypothèses concurrentes surgissent, parfois de façon éphémères, sans vraiment entamer le crédit de la théorie darwinienne. Le paradigme de la sélection naturelle demeure, malgré les propositions de changement de références de Motoo KIMURA (1924-1994) en 1968 (théorie neutraliste) ou de Niles ELDREDGE (né en 1942) et de Stephen Jay GOULD (1941-2002) (théorie des équilibres intermittents). Loin d'affaiblir la perspective tracée par Charles DARWIN, ces prolongements ne font que vitaliser ce champ de recherche.
     Patrick TORT est beaucoup plus critique dans son historique de la postérité de Charles DARWIN, allant jusqu'à dénoncer des interprétations fausses soutenues par des traductions parfois approximatives dans l'édition des oeuvres.
Parmi ce qu'il qualifie d'erreurs premières, il cite le "darwinisme social" d'Herbert SPENCER (1823-1903), qui, notamment dans Plan général de la philosophie synthétique de 1858, décrit une loi d'évolution qui étend au domaine social les aspects d'une sélection nécessaire à la survie des meilleurs et des plus aptes. La sociobiologie, popularisée par Edward WILSON, représente un remaniement ultime du "versant "social-darwiniste" du spencérisme. Seconde "vague de méprise et de confusion" est la naissance de l'eugénisme dont le premier et principal théoricien fut un cousin de Charles DARWIN, Francis GALTON (1822-1911). "La complexité extraordinaire des rapports entre eugénisme et darwinisme social dans les différents pays qui ont été le théâtre de la diffusion des idées nées de la biologie moderne est telle qu'aucune règle absolument constante ne saurait être formulée pour définir une homogénéité doctrinale réellement stable, à l'exception peut-être de cette attachée au schéma de base (...) : défaut de sélection naturelle entraîne dégénérescence nécessite sélection artificielle". Patrick TORT développe l'historique de ces errements, mais ici citons seulement en France Georges Vacher de LAPOUGE (1854-1936) et aux Etats-Unis Alexis CARREL (1873-1944), qui inspirèrent par exemple la barbarie nazie.

         Charles DARWIN, L'Origine des espèces, au moyen de la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie, Texte établi par Daniel BECQUEMONT, traduit par Edmond BARBIER et introduit par Jran-Marc DROUIN, GF Flammarion, 1992 ; La filiation de l'homme et la sélection lié au sexe, traduction de Michel PRUM, introduit par Patrick TORT, Editions Syllepse, 2000.
       Patrick TORT, Darwin et le darwinisme, PUF, collection Que sais-je?, 2005 ; Sous la direction de Patrick TORT, Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution (notamment les articles "Darwin" et sur les différents darwinismes), PUF, 1996.
                      
                                                        ETHUS
 
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Published by GIL - dans AUTEURS
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4 février 2010 4 04 /02 /février /2010 09:46
          Ces articles fixent les conditions de fonctionnement du Conseil et de l'Assemblée des deux organisations internationales.

  SDN

    Article 3, alinéa 2
          2 - Elle (L'Assemblée) se réunit à des époques fixées et à tout moment si les circonstances le demandent au siège de la société ou en tout autre lieu qui pourra être désigné.

    Article 4, alinéa 3
          3 - Le Conseil se réunit quand les circonstances le demandent, et au moins une fois par an, au siège de la société ou en tel autre lieu qui pourra être désigné.


  ONU

    Article 20
        L'Assemblée Générale tient une session annuelle régulière et lorsque les circonstances l'exigent, des sessions extraordinaires. Celles-ci sont convoquées par le Secrétaire Général sur la demande du Conseil de Sécurité ou de la majorité des membres des Nations Unies.

   Article 22
         L'Assemblée Générale peut créer les organes subsidiaires qu'elle juge nécessaires à l'exercice de ses fonctions.

  Article 28
        1 - le Conseil de Sécurité est organisé de manière à pouvoir exercer ses fonctions en permanence. A cet effet, chaque membre du Conseil de Sécurité doit avoir en tout temps un représentant au siège de l'Organisation.
        2 - Le Conseil de Sécurité tient des réunions périodiques auxquelles chacun de ses membres peut, s'il le désire, se faire représenter par un membre de son gouvernement ou par quelque autre représentant spécialement désigné.
       3 - Le Conseil de Sécurité peut tenir des réunions à tous endroits autre que le Siège de l'Organisation qu'il juge les plus propres à faciliter sa tâche.

 Article 29
       Le Conseil de Sécurité peut créer les organes subsidiaires qu'il juge nécessaire à l'exercice de ses fonctions.


   André LEWIN, docteur en droit et ancien ambassadeur de France, fait remarquer que contrairement au Conseil de Sécurité de l'ONU, l'Assemblée Générale, pourtant l'organe le plus représentatif, "n'a pas été institué par la Charte comme un organe permanent". Les 42 sessions ordinaires tenues de 1946 à 1990 ont siégé en 3 609 séances et ont adopté 6 370 résolutions, sans compter les décisions et les élections. Un décompte effectué par le même auteur pour l'édition 2005 fait état de 57 sessions ordinaires tenues depuis 1946, qui ont permis d'adopter 10 507 résolutions, sans compter les décisions et les élections.
Chacune de ces séances amène à New York des milliers de délégués ; des chefs de gouvernements et d'institutions religieuses s'y expriment et ce foisonnement contraste tout-à-fait avec l'activité de l'Assemblée de la SDN, où les délégués se dépêchaient pour vaquer à d'autres occupations. L'allongement de la durée des débats, dont les implications financières sont suivies très longuement par la commission compétente, témoignent de l'intérêt des délégués quant aux travaux des Nations Unies.
     Les sessions extraordinaires ont examiné les conflits ou les situations ou les problèmes les plus importants : question de Palestine, question de Tunisie, situation financière de l'ONU, situation au Sud-Ouest africain, Matières premières et développement, Financement de la Force intérimaire des Nations Unies au Liban, Nouvel ordre économique international...
     Des sessions extraordinaires d'urgence se sont tenues à propos du Canal de Suez, de la situation en Hongrie, au Liban, au Congo, en Afghanistan, ou pour la question de la Namibie. Elles furent instaurées au moment du conflit de Corée, par la résolution 377 (V), également connue sous le nom de résolution Acheson, votée par l'Assemblée le 3 novembre 1950. "Utilisée 5 fois en onze ans, (cette) résolution fut ensuite oubliée pendant treize années, mais fut après 1980 utilisée quatre fois en deux ans, mais sur des problèmes qui, à l'exception de l'Afghanistan, ne présentaient pas un caractère de nouveauté, ni d'urgence exceptionnelle ; elle fut ensuite oubliée de nouveau pendant quinze ans, avant d'être utilisée de nouveau en 1997 (pour une 10ème session extraordinaire d'urgence qui s'est réunie neuf fois en 5 ans, sous 5 présidents différents). Il s'agissait en effet d'en appeler avec éclat à la communauté internationale en utilisant une procédure moins employée. Convoquée 6 fois, à la demande du Conseil, 4 fois à celle d'Etats membres, les 10 sessions extraordinaires d'urgence n'ont jamais réellement empiété, par leurs votes, sur les attributions fondamentales du Conseil de sécurité, et n'ont jamais adopté de résolutions impliquant l'emploi de la force, à la seule exception de la première d'entre elles, qui créa la première force d'urgence des Nations Unies (FUNU)."
Malgré les controverses, l'Assemblée Générale déploie une activité à propos de pratiquement tous les problèmes cruciaux de la planète.

   De même, analyse Jacqueline DUTHEIL de la ROCHERE, professeur à l'Université de Droit, d'Economie et de Sciences Sociales de Paris, l'Assemblée Générale a créé de nombreux organes subsidiaires, dans presque tous les domaines.
 Des organes subsidiaires assument des responsabilités dans les domaines financier, budgétaire et administratif, le plus souvent de manière permanente. D'autres se sont vus confier des missions proprement politiques, soit sous forme d'enquête ou d'étude, soit sous forme directement opérationnelle : établissement d'un gouvernement en Lybie, surveillance des élections en Corée ou dans un territoire sous tutelle, administration provisoire du territoire de l'Iran occidental. Nombre d'entre eux ont ou ont eu un rôle de médiation (Palestine, Union sud-africaine..)
 Parmi les organes subsidiaires les plus importants figurent les organes d'exécution, appelés parfois agences opérationnelles, créés dans les domaines de l'assistance et du développement, et elle fonctionnent fréquemment sur le terrain. Parmi elles, on peut citer le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), le fonds des Nations Unies pour les activités en matière de population, la Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement (CNUCED), le programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), l'Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (ONUDI), le programme alimentaire mondial (PAM)...
  Certains organes ont été chargés de missions d'étude d'un caractère général ou particulier, d'autres correspondent à des missions permanentes de l'Assemblée Générale. Certaines autres organes subsidiaires se son vu reconnaître des compétences d'ordre judiciaire (Tribunaux des Nations Unies en Lybie ou en Erythrée...).
   L'existence de ces organes subsidiaires, pour certaines d'entre eux, sont l'objet d'une concurrence de compétences entre le Conseil de Sécurité et l'Assemblée Générale, mais surtout de protestations de certaines Etats, pas toujours suivis d'ailleurs dans leur démarche, qui estiment qu'ils empiètent sur leur souveraineté ou la souveraineté d'Etats placés dans leur influence. Une forte limitation du pouvoir de ces organes, notamment pour ceux qui s'occupent d'un conflit direct entre deux Etats, provient du fait que leur activité dépend du libre consentement des Etats dans lesquels se déploient leur activité. Ainsi le problème s'est posé de manière aigue à propos de la FUNU, Force d'Urgence des Nations Unies de 1956, dans l'affaire de Suez.
     
     Jacques LEPRETTE, ancien représentant de la France (de1976 à 1981) au Conseil de Sécurité, indique que "l'idée d'organiser le Conseil de Sécurité de telle sorte qu'il puisse exercer ses fonctions en permanence est nouvelle par rapport à la pratique de la Société des Nations. Rien de semblable n'existait à Genève. Le Conseil se réunissait "périodiquement", (suivant d'ailleurs l'article 4, paragraphe 3 du Pacte)". Les Secrétaires Généraux Trygve LIE et Dag HAMMARSKJOLD  proposèrent que les Ministres des Affaires étrangères des membres représentés y siègent.
   Mais finalement, en raison de la situation internationale, cette idée n'a pas eu de réalisation. L'ambassadeur donne trois raisons à ce fait : 
- pendant les années de l'après-guerre, les Ministres des Affaires étrangères des principales puissances se réunirent fréquemment pour traiter des problèmes mondiaux ;
 - par la suite, l'irritante question de la représentation de la chine rendit sans espoir l'éventualité de réunions de ce type ;
 - enfin dans les années 1970 et 1980, le climat, aux Nations Unies, ne se prêtait guère à de telles concertations.
   "Mais depuis lors, l'esprit des relations internationales a changé. Les Soviétiques, au comité spécial de la Charte se font les avocats de cette formule. Le 13 janvier 1987, le Secrétaire général, M. Perez de CUELLAR, invite le Conseil de Sécurité à se réunir au niveau des ministres des affaires étrangères pour tenter de dénouer l'affaire Irak-Iran. Cette initiative aboutit le 20 juillet 1987 à l'adoption (...) de la résolution 598".
      Dans l'édition de 2005, Régis CHEMAIN, Maitre de conférences à l'Université de Paris X-Nanterre, indique que, malgré les textes (article 28.2 et article 4 du réglement intérieur) qui font obligation de tenir des sessions régulières périodiques, "force est de constater que celui-ci ne s'est pour ainsi dire jamais conformé à cette règle." Finalement, les grandes puissances, dont l'URSS ont "accepté de privilégier des discussions au sein de l'Assemblée Générale". Par ailleurs, les principales puissances membres du Conseil de sécurité ont développé d'autres formes plus ou mois institutionnelles de réunions au sommet sur pratiquement toutes les questions d'importance mondiale.

     Emmanuel DECAUX, professeur à l'université du Maine, indique que le Conseil de Sécurité a mis en place un certain nombre d'organes subsidiaires : des comités pléniers (Comité d'Etat-Major, dont on sait qu'il n'a jamais été très actif, Comité d'expert chargé du règlement intérieur, Comité de l'admission de nouveaux membres, Commission très éphémère des armements de type classique, dissoute en 1952 ou Comité "concernant la question de l'Afrique du Sud" de 1977) et des comités restreints nombreux mais éphémères chargés surtout d'aplanir les difficultés diplomatiques entre membres du Conseil.
 Des organes hors du siège de l'ONU furent créés pour toutes sortes de questions, mais Emmanuel DECAUX attire surtout l'attention sur les missions confiées à des organes extérieurs, où le Conseil de Sécurité nomme un représentant pour l'Inde ou la Palestine. Et en fait, une confusion s'installe, sans doute parce que cela arrange le Conseil de Sécurité, entre la diplomatie personnelle du Secrétaire Général et ces organes subsidiaires du Conseil de Sécurité. Au-delà des résolutions de création qui accordent beaucoup de latitude d'action à ces organes, dans les limites de la Charte bien entendu, il apparaît qu'une collaboration étroite entre l'organe et le secrétariat général  donne à ce dernier une grande capacité d'initiative, pour réagir rapidement à toute évolution d'une situation. Ainsi, il en est des "forces de maintien de la paix".
    Dans l'édition de 2005, le lecteur peut trouver, écrit par le même auteur, des informations sur les différents comités créés par le Conseil de sécurité : énormément de comités ad hoc se forment et la pratique récente de réunions officieuses rend impossible une comparaison historique se fondant uniquement sur des données extérieures et ce n'est qu'à l'occasion de la "diversification fonctionnelles des organes subsidiaires", depuis le tournant des années 1990, que l'on peut tenter de distinguer les organes "selon le caractère interne ou extérieur au Conseil de sécurité."
 De manière empirique, et sans que l'on puisse en tirer une classification tranchée, "deux pôles logiques semblent néanmoins se dégager, avec des organes internes, dans le fil droit des fonctions diplomatiques du Conseil de sécurité, et des organes externes, chargés de fonctions opérationnelles, certaines placés sous un contrôle étroit, d'autres dotés d'une indépendance statutaire."
Comme organes internes, parmi les comités techniques, on peut trouver, à côté du Comité d'état-major (d'importance très théorique), trois comités permanents créés en 1946 : un Comité d'experts chargé d'examiner le Réglement intérieur, un Comité de l'admission des nouveaux membres, et une Commission des armements de type classique qui présenta un programme laissé lettre morte.
Toujours comme organes internes, des comités opérationnels furent créés, issus de la pratique des sanctions. Ainsi, pour la prédiode d'après la guerre froide, on peut noter le Comité du Conseil de sécurité créé par la résolution 661 (1990) concernant la situation entre l'Irak et le Koweit, ou le Comité du Conseil de sécurité créé par la résolution 918 (1994) concernant le Rwanda.
Comme organes extérieurs, encore plus divers que les autres, on peut citer les organes dotés de compétences propres, ayant la charge de la cinquantaine d'opérations de maintien de la paix instituées depuis 1948. "A côté de ces opérations correspondant désormais à un modèle bien déterminé avec des composantes militaires et civiles correspondant à la typologie classique du peace-keeping", du "peace-making" et du "peace-building", le Conseil de sécurité a eu recours à des instruments de plus en plus différenciés depuis le tournant des années quatre-vingt-dix, à la suite notamment de l'agression irakienne contre le Koweit." 
Dans la même catégorie, autre outil original mis en place à la suite de la guerre du Golfe : le conseil d'administration de la Commission d'indemnisation des Nations Unies, chargée de traiter les réclamations et de verser les indemnisations pour les pertes et dommages résultant directement de l'invasion et de l'ocupation du Koweit en 1990-1991.
De même, ont pris une grande importance deux Tribunaux ad hoc mis en place par le Conseil de sécurité : le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (résolution 827 (1993)) et le Tribunal pénal international pour le Rwanda (résolution 955 (1994)).
     Emmanuel DECAUX conclue : "On le voit, le Conseil de sécurité peut tout faire sur la base de l'article 29. Il peut créer des "groupe d'expert", des "groupes d'étude et instance de surveillance", des comités de sanctions, des missions sur le terrain et des opérations de maintien de la paix, des commissions d'indemnisation et des juridictions pénales. Le caractère "ad hoc" de ces différentes activités entrainera un caractère éphémère de certaines expériences. Il est sans doute possible que la création de la Cour pénale internationale prenne le relais des tribunaux pénaux, tout comme des agences spécialisées, le relais des commissions d'inspection. Dans certaines cas cependant un enjeu de pouvoir est évident, comme avec le développement du comité contre le terrorisme qui est l'embryon d'une nouvelle structure, placée sous le contrôlé strict du Conseil de sécurité. Ainsi, par un jeu de poupées russes, d'organes subsidiaires en groupes d'experts, le Conseil de sécurité tend à créer dans sa mouvance des organes dotés de moyens puissants, déplaçant ainsi le centre de gravité de l'organisation elle-même."
 
      Commentaire article par article de La Charte des Nations unies, Economica, éditions de 1991 et de 2005.
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