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23 juillet 2010 5 23 /07 /juillet /2010 14:15

              Education à la paix constitue une expression relativement récente, née dans le sillage des préoccupations portées par de nombreux mouvements de paix et quelques chercheurs en matière de paix, de désarmement, voire d'alternatives de défense. Les différents discours sur l'éducation à la paix se caractérisent souvent par une pluralité, parfois non explicitée, sur les objectifs, les moyens et les thèmes abordés.

Derrière cette expression générique existe soit un projet éducatif visant la paix, soit une recherche pédagogique sur les processus de paix, soit un message sur une ou des conceptions de la paix, soit encore une mise en évidence des relations entre paix, justice, développement, désarmement, Droits de l'homme...dans un sens global, soit encore une activité visant à promouvoir des relations entre les personnes non basées sur des expressions agressives (et guerrières, mais cela va de soi, dans notre civilisation en tout cas...), et ce au niveau de l'enfance, de l'adolescence ou de l'adulte, et ce dans les milieux scolaire, de travail, de bureau, ou même "dans la rue"..., soit encore une activité visant à promouvoir la paix entre populations aux relations "difficiles"...soit encore tout cela à la fois!  Cette énumération n'exclut pas bien entendu l'existence de différentes approches pour obtenir ces objectifs, approches qui s'expriment d'ailleurs de manière très large et jusqu'au niveau international, puisque l'UNESCO inclu dans ses activités, précisément, l'éducation à la paix. Les mouvances non-violentes en particulier sont assez souvent orientées autour de l'éducation à la paix, et plus précisément, l'éducation non-violente, ou à la non-violence, ou encore pour la non-violence. On le voit, en poursuivant, se multiplient vite les pistes... Education à la paix, éducation pour la paix, éducation pacifique...

          L'impression d'un concept non encore bien défini se vérifie à la lecture de contributions regroupées sous le titre  Peut-on éduquer à la paix? (L'Harmattan, 2009). Outre des textes qui discutent beaucoup plus de l'idée de paix que de l'idée d'éducation à la paix (celui de Jacques ANNEBEAU, par exemple, Principes historiques de l'éducation à la paix), sont considérés des domaines aussi divers que les relations entre éducation à la paix et albums pour la jeunesse, la question de la formation militaire, la question de la légitimité de la force armée, l'apport de l'analyse transactionnelle, de la musique et de la littérature, sans compter la diplomatie, le dialogue interreligieux ou la réinsertion des anciens belligérants. 

 

            Johan GALTUNG, alors directeur de l'Université des Nations Unies à Genève, écrit en 1982, pose d'ailleurs la question, vu le foisonnement d'initiatives sous cette expression, du contenu de l'éducation à la paix. "Il est grand temps de prendre au sérieux l'éducation à la paix. En fait, ceci ne constituerait qu'une partie d'une perspective plus large dans laquelle la recherche pour la paix, l'action pour la paix et l'éducation à la paix se compléteraient et s'intégreraient à l'intérieur d'un ensemble naturel unifié. Il est évident qu'il n'y a pas de domaines lus intimement liés que ceux-là. Imaginons par exemple, comme thème de recherche pour la paix, le thème très important de la recherche sur l'action pour la paix dans le passé et dans le présent : comment l'esclavage a été aboli, comment les révolutions socialistes ont amélioré les conditions matérielles des masses, comment les mouvement d'opposition à la colonisation ont pris naissance et ont fini par avoir un certain succès (quoique limité), comment la mobilisation contre la violence structurelle en général est possible. On peut imaginer des programmes de recherche sur l'éducation à la paix non seulement à partir des images que les gens s'en font, mais aussi à propos de la question de savoir comment et pourquoi ces images changent, que ce soit avec ou sans action pour la paix. 

Mais quel est en fait le message à transmettre? Ce message sera étroitement lié à l'idée qu'on se fait de la recherche pour la paix et ne pourra être convainquant que si l'on maintient une unité de vues entre la recherche, l'éducation et l'action pour la paix."

Ensuite, l'auteur indique cinq étapes dans tout projet de recherche pour la paix, qui peuvent faire débat : analyse, définition des objectifs, critique, formulation, action. L'analyse, selon lui, doit être dynamique, orientée vers l'avenir à partir d'un présent bien cerné, pour ce qui des facteurs jugés essentiels (appareil de guerre, justice, liberté...). L'optique de Johan GALTUNG est essentiellement celle du chercheur en sciences sociales. Il tente de cerner un "programme" d'éducation à la paix". La définition des objectifs distingue obligatoirement l'éducation à la paix de l'éducation sur la physique ou sur la géographie. Il ne s'agit pas de connaissance pure. Il y a derrière la volonté d'établir un programme d'éducation à la paix l'objectif d'atteindre quelque part une utopie, et au moins d'atteindre un monde meilleur. Précisément partir du monde réel à un monde souhaité exige l'utilisation de modes d'action particuliers qui imbrique la participation de ceux qui ont l'intention d'élaborer et de mettre en pratique un programme d'éducation à la paix à des acteurs qui... n'ont pas forcément en vue cet objectif. Il y a dans "cette" affaire" la question de certaines compétences liées à des corpus de connaissances bien précis. Dans l'approche que cet auteur propose, il y a bien les deux aspects d'une problématique sur l'éducation à la paix que l'on rencontre souvent : l'aspect connaissance et l'aspect pratique. Il s'agit non pas simplement d'analyser, mais aussi et surtout sans doute d'agir.

            L'éducation à la paix passe par un processus de conscientisation (qu'elle n'est pas là et pourquoi!) qui la rapproche de la problématique des pédagogies de libération élaborée en Amérique Latine par de nombreux théologiens (considérés ensuite comme dissidents par les Eglises officielles) et enseignants. Nous ne pouvons que rejoindre la remarque que Johan GULTUNG sur le fait qu'il ne faut pas exagéré le rôle de l'éducation à la paix, comme constitutif et générateur d'une situation de paix. Finalement, nombreuses sont les pratiques qui précèdent les théorisations. 

 

             De très nombreux textes circulent dans le monde sur l'éducation à la paix, et le mouvement s'accélère avec la Décennie d'une culture de non-violence et de paix décidée par l'ONU (et organisée sous l'égide de l'UNESCO) de 2001 à 2010. Il s'agit d'un programme d'actions à travers le monde de promotion d'une culture de paix dans huit champs d'action :

- renforcer une culture de paix par l'éducation ;

- promouvoir le développement économique et social durable ;

- promouvoir le respect de tous les droits de l'homme ;

- assurer l'égalité entre les femmes et les hommes ;

- favoriser la participation démocratique ;

- développer la compréhension, la tolérance et la solidarité ;

- soutenir la communication participative et la libre circulation de l'information et des connaissances ;

- promouvoir la paix et la sécurité internationales.

     De multiples manifestes circulent pendant cette dizaine d'années et sans doute après (Manifeste 2000, Charte éthique...) qui tournent autour de ces huit champs d'action. La Charte éthique de la coordination française, qui regroupe de très nombreuses organisations à cette occasion, affirme la nécessité de passer d'une culture de la violence à une culture de non-violence et de paix (voir le site de l'UNESCO). Particulièrement actifs dans cette coordination les mouvements de paix et les mouvements non-violents prolongent dans ce programme d'action une activité déjà ancienne en faveur de l'Education à la Paix. notons simplement ici les associations Mouvement pour le Désarmement, la Paix et la Liberté, Résistance Internationale des femmes à la Guerre, Ecole instrument de paix, Mouvement pour une Alternative Non-violente. La revue Non-violence Actualité effectue un travail militant particulièrement actif dans le domaine de l'Education à la non-violence, en milieu scolaire par exemple.

 

          Il existe dans de nombreux ministères de l'Education, en Europe et en Amérique du Nord, qui font de l'Education à la Paix un axe de leurs actions dans les établissements scolaires, mais aussi au-delà. Il existe depuis une vingtaine d'années déjà une forte institutionnalisation autour de cette préoccupation, même si les approches pédagogiques restent très diverses, de même que les objectifs socio-politiques d'ailleurs.

 

          Pour clarifier dans un premier temps, il convient sans doute de discerner plusieurs domaines où différents acteurs sociaux agissent au nom de l'Education à la Paix :

 - L'enseignement des conditions de la paix. Il s'agit là de programmes, d'histoire notamment, mettant en relief les conditions d'établissement de la paix, entendue parfois comme la conquête de libertés publiques et de la justice politique, économique ou sociale.

  - L'apprentissage de la vie en collective avec une manière pacifique de résoudre les conflits (souvent qualifiée de non-violente) en milieu scolaire ou péri-scolaire, en direction des enfants et des adolescents. Certains veulent confondre cela avec le retour des cours de morale ou de morale civique et il y a sans doute de cela dans les programmes officiels des ministères de l'Education. Mais, de manière plus diffuse et sans doute en marge des programmes officiels, parfois dans le cadre des heures "libres" laissées à l'initiative des enseignants, de multiples initiatives fleurissent, notamment par l'intermédiaire de l'organisation de jeux.

   - La pédagogie de la paix qui se rapproche de la pédagogie populaire promue par une partie des institutions scolaires (syndicats, mouvements d'éducation populaire) dans les pays d'Europe et d'Amérique du Nord, ou qui se rapproche de manière plus offensive de la pédagogie de la libération dans des pays où l'oppression économique revêt des dimensions particulièrement violentes. 

   - Dans des zones de guerre ou de crise constante comme en Palestine, de multiples initiatives prenant la dénomination d'Education à la paix, entendent rapprocher des populations de part et d'autre de frontières plus ou moins bien définies.

   Cette liste n'est pas limitative et se veut simplement une introduction à un certain nombre d'articles sur l'une ou l'autre de ces acceptions.

 

      Johan GALTUNG, Quel est le contenu de l'éducation à la paix?, dans Education à la paix, Textes fondamentaux pour l'éducation et l'action, Critères pour l'action, Université de paix de Namur, 1982, sous la direction de Nicole BERNARD et de Danielle Le BRICQUIR, La colombe et l'encrier, Pour une pédagogie de la paix, Syros, collection contre-poisons, 1983 ; Revue Non-violence Actualité, BP 241 F, 45202 MONTARGIS CEDEX (Site nonviolence-actualite.org) ; Sites de l'UNESCO et de la Décennie d'une culture de non-violence et de paix (www.decennie.org) ; Sous la direction de Anne GUIBERT-LASSALE et Denis LEMAITRE, Peut-on éduquer à la paix? , LHarmattan, 2009. 

 

 

                                                                                                                                                  PAXUS

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19 juillet 2010 1 19 /07 /juillet /2010 14:05

                            Les crises économiques du système capitaliste font partie depuis les écrits de Karl MARX d'un fonctionnement normal. La crise économique, rappelle Isaac JOSHUA, accompagne l'existence même du système capitaliste. "Elle est l'une des expressions de sa difficulté à vivre mais également, paradoxalement, une manifestation plus ou moins régulière de sa pérennité. Elle est tout à la fois preuve de faillibilité et de démonstration de viabilité." L'auteur d'Une trajectoire du capital décrit les deux mouvements de la crise : "Le premier est celui de la période descendante et peut aller jusqu'à menacer l'existence même du système", caractérisé par la contradiction entre le caractère toujours privé de la propriété et le caractère de plus en plus social de la production. Chaque agent prend des décisions en pensant assurer sa propre survie alors que l'ensemble des décisions de tous les agents menacent le système dans des circonstances déjà très souvent décrites par les économistes marxistes. Le deuxième moment est le moment d'une purge terrible : destruction de marchandises, destruction d'outils de production, destruction de capital financier, chômage. Il s'agit là d'un processus de redressement, de remplacement de productions par d'autres productions pour recommencer un nouveau cycle, une nouvelle croissance suivie une fois encore d'une nouvelle chute...

 

                   La plupart des traités d'économie marxiste refuse le ton faussement impartial adopté dans les manuels d'économie, celle de ce qu'ils appelleraient bien volontiers l'idéologie dominante. Alors que l'étudiant peut avoir l'illusion de se voir confier les clés réelles de l'économie à travers les manuels généralement diffusé, alors même qu'il s'agit bien entendu du point de vue de l'entreprise ou du gestionnaire d'une économie nationale, les économistes marxistes, tel Ernest MANDEL, disent clairement de quel point de vue ils veulent parler. "La crise, la réapparition du chômage massif, l'offensive universelle du capital contre la classe ouvrière, les menaces croissantes qui pèsent sur les libertés démocratiques et sur la paix en fonction même de la détérioration de la situation économique du capital, tout cela nous incite à redire avec force que le régime capitaliste est un régime condamné. En effet, il menace de plus en plus de détruire la substance même de la civilisation matérielle et de la culture humaine dont il avait jadis assuré l'essor, fût-ce sous une forme contradictoire, avec d'énormes tares et aliénations qui lui étaient inhérentes dès sa jeunesse. Il est urgent que l'humanité lui substitue un régime social adapté aux besoins contemporains de l'homme, à ses forces productives et à sa tendance émancipatrice : le régime socialiste, qui n'existe encore nulle part (le texte date de 1982). La seule force sociale capable de mener à bien pareille oeuvre de reconstruction gigantesque est la classe ouvrière, c'est-à-dire l'ensemble des salariés. La crise actuelle doit faciliter son dégagement de l'influence idéologique bourgeoise (...) Mais que cette prise de conscience soit scientifique, qu'elle ne charrie ni mensonges, ni légendes, ni mythes, mais s'appuie sur les faits réels et leur explication rigoureuse, telle est notre ambition. Telle devrait être l'ambition de tout marxiste, pour qui seule la vérité peut être révolutionnaire".

Il s'agit d'un écrit d'un économiste marxiste qui refuse d'assimiler l'économie soviétique par exemple, à une véritable alternative au système capitaliste. il existe bien entendu énormément d'économistes "officiels" (moins depuis la chute de l'Union Soviétique) qui, à longueur de manuels, exposent une vision - dont la mathématisation n'a rien à envier de ceux que nous pouvons trouver couramment. à l'Ouest.- de ce qu'ils considèrent une économie communiste ou marchant vers le communisme. Et autant d'explications des crises économiques. Mais ce qui nous intéresse maintenant, c'est comment les économistes, en quelque sorte enfin débarrassés de l'illusion soviétique (certains diraient pseudo-soviétique...), perçoivent ces crises.

Ce qu'il faut d'abord retenir des explications marxistes des crises économiques, c'est qu'elles se placent dans une optique de combat et qu'elles visent le remplacement d'un système par un autre, contrairement aux explications libérales (qui la traitent comme d'origine exogène) ou aux explications keynésiennes (qui voient dans ces crises des dysfonctionnements, mêmes endogènes) et qui visent à améliorer la situation tout en gardant un système dont ils vantent les mérites fondamentaux.

 

               "De même que la théorie académique, la théorie marxiste du cycle industriel a souffert du penchant d'auteurs influents pour une explication monocausale des crises périodes de surproduction. Dans la discussion actuelle (de 1982), deux grandes "écoles" se font face : celle qui explique les crises par la sous-consommation des masses (la surproduction des "biens de consommation") ; et celle qui les explique par la "suraccumulation" (l'insuffisance du profit pour poursuivre l'expansion de la production des biens d'équipement). Cette querelle n'est qu'une variante du vieux débat entre les partisans de l'explication des crises par "l'insuffisance de la demande globale" et ceux de l'explication par la "disproportionnalité". Les deux écoles apportent des éléments précieux pour une compréhension plus approfondie des crises. Mais elles commettent toutes les deux l'erreur de scinder arbitrairement ce qui est organiquement lié, au coeur même du mode de production capitaliste. C'est là l'origine de leur incapacité à élaborer une théorie marxiste globale et satisfaisante des crises, à partir des bribes que Marx nous a laissées dans ses oeuvres principales.", contrairement d'ailleurs aux opinions des fondateurs du marxisme qui considèrent le système comme un tout". C'est ainsi que Ernest MANDEL commence son exposé sur l'explication marxiste des crises de surproduction en général que nous suivons ici.

 

                      Quelles sont les causes des crises économiques?

- La suraccumulation des capitaux, non dans le sens mécaniste où où il aurait suffi que les salaires soient plus bas et les profits plus élevés pour que l'accumulation, et donc la croissance, continuent sans entraves ;

- La sous-consommation de masses, sans aucun doute, à cause d'une pauvreté relative, mais pas dans un sens vulgaire où la crise pourrait être évitée simplement en augmentant les salaires. Car les entrepreneurs capitalistes sont intéressés non à la simple vente des marchandises, mais surtout au profit qu'ils peuvent en tirer. Car toute augmentation des salaires au-delà d'un certain seuil doit réduire forcément d'abord le taux de profit et ensuite la masse même des profits, et donc entraver l'accumulation de capital ;

- L'anarchie de la production et la disproportionnalité entre les différentes branches de la production, mais il ne faut pas oublier que la disproportion entre production et consommation finale est un élément constitutif du système ;

- La chute du taux de profit, mais pas dans le sens mécaniste du terme, car il faut constater qu'à la veille de l'éclatement de la crise, il y a généralement accroissement et non réduction des salaires.

  Pour comprendre l'enchaînement des événements entre la chute du taux de profit, la crise de surproduction et l'éclatement de la crise, Ernest MANDEL distingue les phénomènes d'apparitions de la crise, les détonateurs de celle-ci, leur cause plus profonde, et leur fonction dans le cadre du mode de production capitaliste. la crise économique est toujours une crise de surproduction de marchandises (à l'inverse des crises pré-industrielles, agricoles). Crise de surproduction signifie qu'il y a plus de marchandises à vendre que de pouvoir d'achat disponible pour les acheter aux prix de production : le premier phénomène à comprendre, c'est bien celui d'une rupture brutale de l'équilibre instable qui existe en temps normal entre offre et demande de marchandises. 

  Brusquement, l'offre dépasse la demande au point de provoquer massivement un recul des commandes et une réduction importante de la production courante. Mévente, déstockage et reduction de la production courante entraînent le mouvement cumulatif de la crise : réduction de l'emploi, des revenus, des investissements, de la production..., et ceci dans les deux départements fondamentaux de la production, celui des biens de production et celui des biens de consommation. Peu importe le secteur par lequel la crise commence. Le plus souvent, cela vient du secteur des biens de consommation, mais pas toujours (souvent conjointement, plus rarement par celui des biens de production, mais là beaucoup d'auteurs marxistes divergent avec Ernest MANDEL). 

   L'événement détonateur qui précipite les crises de surproduction est à distinguer de leurs formes d'apparition : scandale financier, brusque panique bancaire, banqueroute d'une grande firme, retournement de conjoncture dans un secteur clé du marché mondial. Le détonateur peut être une brusque pénurie de matière première ou énergétique. Celui-ci n'est pas la cause de la crise et ne la précipite que dans la mesure où il déclenche le mouvement cumulatif. Pour qu'il puisse le déclencher, il faut la coïncidence de toute une série de préconditions, car le détonateur en lui-même; faille d'une grande entreprise par exemple, peut ne pas menacer le marché. 

   La fonction objective de la crise de surproduction est de constituer le mécanisme à travers lequel la loi de la valeur s'impose, malgré la concurrence ou l'action des monopoles.

   Ernest MANDEL, comme d'ailleurs l'ensemble des économistes marxistes centrent leur analyse des croissances et des crises sur les changements qui surviennent dans la composition organique du capital (laquelle fait entrer dans une fraction le capital fixe - investissements en machine grosso modo et capital variable - rémunérations en général des salariés). Lorsque le capital fixe croit fortement, par suite du progrès technique par exemple, cette composition organique augmente, et elle peut, pendant une certaine période, laisser intact le taux de profit, lorsqu'elle est accompagnée d'une forte augmentation du taux de plus-value (celui-ci étant défini comme le rapport entre l'ensemble des coûts et l'ensemble des recettes, grosso modo), d'une baisse relative des prix des matières premières et (ou) d'un investissement accru de capitaux dans des secteurs ou des pays dont la composition organique du capital est plus faible. Pour eux, la logique même de l'expansion sape les conditions de cette croissance : plus s'accélère l'expansion, plus se réduit ce qu'ils appellent l'armée de réserve industrielle (les salariés inactifs ou chômeurs) et plus il devient difficile d'accroître le taux de plus value, vu que le rapport de force sur le marché de la main-d'oeuvre se modifient en faveur des vendeurs de la force de travail, si celle-ci est bien organisée (forte pression syndicale par exemple) ; plus longue est la période d'expansion, et plus la baisse relative des prix des matières premières devient difficile à maintenir, vu les conditions de production moins élastiques ; plus l'expansion est longue et profonde, et plus rares deviennent les secteurs (et pays) où les capitaux productifs peuvent rencontrer des conditions de composition organique du capital structurellement plus basses que dans les secteurs essentiels des pays industriellement dirigeants. Il est impossible dans le cadre de cet article de détailler plus avant ce mécanisme (se reporter au Traité d'économie marxiste pour plus d'éclairages). L'essentiel est de comprendre que le dynamisme du capitalisme  ne peut exister sans ces crises répétitives, sans ces destructions périodes de capitaux et de forces de travail. L'erreur que veulent pointer les économistes marxistes chez les libéraux et les keynésiens, c'est de supposer possible une série d'ajustements mécaniques et généralisés se produisant dans des conditions bien précises. Un fonctionnement rationnel du point de vue de l'économie globale ne l'est absolument pas pour chaque firme ou cartel pris isolément. Ce qui empêche un fonctionnement "harmonieux", c'est précisément le fait que la propriété privée des moyens de production constitue la règle du système capitaliste. 

 

            La longue crise économique qui perdure depuis les années 1970 (surtout à partir de 1974) provoque chez pratiquement tous les économistes un retour sur les conditions de la crise de 1929, pour tenter de comprendre comment le système capitaliste fonctionne, après une longue période de croissance, de 1946 à 1974 (les trente glorieuses), elle-même faisant suite à une longue période de crises économiques et de guerres de 1914 à 1945. Isaac JOSHUA, profitant de cette maintenant possible mise en perspective avec le temps, explique comment le système capitaliste assure la reproduction élargie de sa matrice, de son foyer européen à l'ensemble du monde. Les tendances conjointes à l'homogénéisation, à la différenciation et à l'interconnexion permettent les transformations successives du capitalisme. Homogénéisation  par le déploiement du système qui élimine ou intègre les anciennes formes de production (artisanat par exemple). Ce système a tendance à résumer les sociétés au deux seuls pôles des sociétés et du salariat. Plus un milieu économique est homogène, plus ses crises se diffusent rapidement. La chute de la place de l'agriculture dans les sociétés (exploitations indépendantes) se repère facilement dans les statistiques. De plus, le capitalisme connaît une sorte de déploiement interne, par différenciation de fonctions, notamment de la fonction financière. En se ramifiant, en créant de nouvelles branches d'activités, le système modifie son agencement interne, devenant plus complexe, plus sophistiqué, et ainsi plus fragile. Une véritable architecture financière, autonome, ayant ses propres institutions, crée deux risques majeurs, qui viennent se rajouter à ceux de l'économie réelle ; ceux découlant du fonctionnement même des institutions financières, et ceux découlant des relations réciproques finance/économie réelles. Les crises se propagent d'autant plus vite que le système capitaliste a tendance à relier entre elles les unités qui le constituent. Le progrès technique accéléré permet cette interconnexion, mettant en rapport offres et demandes à l'échelle d'une planète. (Isaac JOSHUA).

 

         D'autres articles compléteront ensuite celui-ci sur les interprétations marxistes des crises économiques.

 

     Isaac JOSHUA, Une trajectoire du capital, De la crise de 1929 à celle de la nouvelle économie, Syllepse, 2006 ; La grande crise du XXIème siècle, une analyse marxiste, La découverte, 2009 ; Françoise CHESNAIS, Gérard DUMENIL, dominique LEVY, immanuel WALLERSTEIN, Une nouvelle phase du capitalisme, Syllepse, 2001 ; Ernest MANDEL, La crise 1974-1982, Les faits, leur interprétation marxiste, Flammarion, collection Champs, 1982 ; Traité d'économie marxiste, en 4 tomes, Union Générale d'Editions 10/18, 1969 ; Le troisième âge du capitalisme, en 3 tomes, Union Générale d'Editions 10/18, 1976.

 

 

 

 

 

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Published by GIL - dans ECONOMIE
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19 juillet 2010 1 19 /07 /juillet /2010 10:45

                   Cette oeuvre-clé de l'économiste américain Seymour MELMAN (1917-2004), qui écrit abondamment sur la conversion économique des activités militaires en activités civiles, détaille une thèse sur l'économie de guerre permanente, différente de celles des marxistes ou des keynésiens. Relié au cercles et mouvements militant pour le désarmement, travaillant en liaison avec de nombreux autres économistes engagés comme John Kenneth GALBRAITH ou Noam CHOMSKY, le professeur émérite de l'Université Columbia à New York, écrit ce livre en 1974, alors que les analyses (souvent partielles) sur le complexe militaro-industriel continuent de se multiplier.

 

                  Partisan de la reconversion économique de ce complexe, Seymour MELMAN expose, avec de nombreuses annexes et tableaux comparatifs les effets de l'existence d'une économie de guerre perdurant aux Etats-Unis après la Seconde Guerre Mondiale. Les dix chapitres, après une longue préface,  parcourent finement, avec énormément de chiffres, les aspects des relations entre économie de guerre et prospérité, les effets de la production et du commerce des armements au niveau micro-économique (la firme), puis macro-économique (le système), la participation de cette industrie de guerre à ce qu'il présente comme le déclin de la productivité industrielle dans l'économie en général, les effets pervers au niveau de la société des réussites de cette économie de guerre permanente, la réalité de contradictions idéologiques entre la perception du marché et la réalité, les limites du pouvoir militaire, la possibilité de reconstruction économique sans centralisme, avant de conclure sur ce qui est convertible et ce qui ne l'est pas dans l'économie de guerre et sur le besoin d'économie de guerre du capitalisme américain. Il pense que si les retombées économiques des dépenses militaires peuvent être positives à court terme, des coûts d'opportunités en matière d'infrastructures, de besoins sociaux et de compétitivité générale peuvent être très importants. Il ne pense pas comme les marxistes que l'économie de guerre soit inhérente au système capitaliste ni comme les keynésiens que les effets de relance économique que l'on peut attendre des dépenses dans la sphère de production d'armements soient durables. 

 

          Dans sa préface, il reprend ce que tous les économistes conviennent dans les années 1970, à savoir que l'économie des Etats-Unis est sur le déclin. Ceci est la conséquence de l'existence d'une économie militaire d'une trentaine d'années façonnée sous le contrôle du gouvernement, qui influe sur le fonctionnement du capitalisme civil. La nouvelle économie étatisée, dont les dispositifs uniques incluent la maximisation des coûts et des subventions massives du gouvernement, a transformé le fonctionnement normal du capitalisme.  La compétence économique traditionnelle de chaque secteur de l'économie des Etats-Unis est érodée par cette direction de capitalisme d'Etat, qui élève l'inefficacité dans un but national, qui neutralise le système du marché, qui détruit la valeur de la devise, et qui diminue la puissance de décision de tous les autres établissements non militaires. La base de la croissance économique de chaque nation est érodée par les effets prédateurs de l'économie militaire, et cela non seulement par le détournement de ressources, mais aussi par la manière dont sont gérées toutes les ressources. Pour Seymour MELMAN, les effets fortuits (non désirés en tant que tels) de l'économie de guerre ont fait d'elle une cause de la stagnation qu'elle était supposée résoudre. Puisque la source des effets négatifs de l'économie de guerre est l'utilisation non productive soutenue de capital et de travail, ce processus n'est pas unique aux Etats-unis. Il agit dans tous les Etats qui essayent de soutenir des économies permanentes de guerre. Ce livre suit directement le précédent sur le même sujet, Pentagon Capitalism, de 1970. Dans cet ouvrage, il se concentre d'abord sur les faits d'un processus d'épuisement dans la vie industrielle américaine décelable à la péremption militaire du capital et de la technologie, et en seconde lieu, sur la formation d'une gestion centralisée des opérations de l'industrie militaire. Ces faits sont replacés ici dans un contexte plus global, pour tracer le fonctionnement d'une nouvelle économie, étatisée et militarisée. Alors que les Américains restent sur le mythe libéral d'une économie de marché, l'idéologie économique et politique présente dans les sphères gouvernementales relève d'un centralisme et d'un dirigisme. L'auteur combat même l'idée d'une économie mixte, qui n'a de mixte que le nom, tant les décisions de l'Etat envahissent l'économie entière par la diffusion notamment insidieuse dans toutes l'économie des méthodes de travail courante dans l'économie militaire. Par ce livre, il entend, se positionnant nettement comme adversaire de la militarisation de la société, montrer le fonctionnement réel de l'économie actuelle.

 

        Economie de guerre et Prospérité est de titre du premier chapitre, dans lequel l'auteur aborde déjà les éléments de l'ensemble de son livre. La guerre apporte la prospérité. Seymour MELMAN constate que telle est la conclusion tirés par les Américains en général : l'économie de guerre de la Seconde Guerre Mondiale met fin à la Grande Dépression. Les dix années noires de chômage massif et de déclin économique furent suivies brusquement de la plus longue période d'expansion industrielle nécessaire à l'effort de guerre des Alliés. Chacun vit l'économie de guerre, production d'armements et personnel militaire confondus, produire plus de canons et plus de beurre. Économiquement parlant, les Américains n'avaient jamais rien vu de meilleur. Du travail, un bien meilleur niveau de vie, un consensus idéologique fort autour de l'idée américaine liée à la prospérité, elle-même assimilée à la présence permanente d'une économie de guerre. Les dépenses militaires n'ont même plus besoin d'être justifiées moralement, elles furent utilisées ; elles qui normalement ne devaient servir qu'à gagner une guerre voulue la plus courte possible ; pour atteindre un objectif politique : établir un mode de contrôle gouvernemental à long terme sur l'économie. C'est en tout cas la thèse que défend ce livre : le consensus sur les bénéfices économiques des dépenses militaires a joué un rôle vital pour l'engagement du peuple américain dans la construction d'une économie de guerre permanente.  

Comme il n'y a même pas eu d'intermède entre la Seconde Guerre Mondiale et la Guerre Froide, dès le début, les méthodes de "containment" nucléaire et non nucléaire constituèrent la haute priorité des planificateurs militaires. L'idéologie de la Guerre Froide elle-même a soutenu l'idée d'une économie de guerre opérant dans un temps indéfini. La conviction que les gros budgets militaires apportent travail et prospérité générale fait partie du consensus politique américain. Les différents présidents qui se succèdent à la Maison Blanche entendent établir dans le monde une Pax Americana qui lie interventions militaires et prospérité économique. 

La croyance que les dépenses militaires sont bonnes couvre tout l'échiquier politique, que ce soit pour lutter contre le communisme ou supporter une stratégie économique keynésienne. Toutefois, derrière une apparente santé économique, ces dépenses militaires ont des effets destructeurs à long terme.  En fait, du point de vue économique, la principale caractéristique de l'économie de guerre est de ne pas produire de valeur d'usage économique ordinaire : ni pour le niveau de vie (consommation de biens et services), ni pour la production future (comme des machines et outils utilisés pour fabriquer d'autres articles). La nature improductive de l'économie de guerre ne fut pas perçue à cause de plusieurs circonstances : emploi de millions de travailleurs à l'effort de guerre, croissance industrielle permise par l'existence d'une très importante "armée de réserve" de chômeurs avant 1939. Mais la pleine participation américaine à la Seconde Guerre Mondiale ne dura que 4 ans. Les rails, les routes, les centrales électriques y furent pleinement utilisés. Mais ce n'est pas un modèle pour une économie de guerre de 30 ans. Pendant une longue période donc, la croissance n'est possible que si l'on remplace systématiquement tous les éléments de l'infrastructure pour l'améliorer sans cesse. Le progrès technique soutenu résulte d'investissements constants dans la recherche-développement dont la moitié est de composante militaire. Malgré ces efforts, Seymour MELMAN constate en 1965 (Our Depleted Society) une détérioration de la technologie, de l'économie et de la société américaines. Une sorte de dépression industrielle se généralise à l'ensemble de l'économie américaine dans les années 1960, malgré l'énorme appareil productif militaire et d'énormes effectifs en personnel des armées. Cette dépression, selon lui, est directement issu du poids à long terme des dépenses militaires.

Une autre conséquence de la Guerre Froide est une transformation majeure dans l'activité du gouvernement fédéral qui construit par ses réglementations et ses subventions un complexe militaro-industriel, dont l'existence nécessite une centralisation de l'économie entière. Il s'agit d'une concentration de pouvoir inconnue dans le passé et qui transforme le capitalisme en capitalisme d'Etat. C'est un nouveau tissu économique régit par une logique tout-à-fait nouvelle, la maximisation des coûts. Plus les factures présentées par les firmes sont élevées, plus elles reçoivent des subventions de l'administration, et cela d'autant plus que les armements de plus en plus sophistiqués recèlent de plus en plus de technologie de pointe. Imperméables à toute réflexion sur l'inflation, aux mécanismes de régulation d'une économie libérale, à un calcul économique de coûts minimisés et de profits maximisés par ce moyen, les gestionnaires de ces firmes visent toujours plus de dépenses d'investissement pour obtenir des armements qui doivent surclasser tous les autres. 

La combinaison des coûts et des subventions maximisés, opérant continuellement, dans une logique qui se ramifie, comme l'auteur l'explique dans les deux chapitres suivants, à l'ensemble de l'économie américaine, produit une série de conséquences sur l'économie et la société qui contraste avec les attentes entretenues par le consensus idéologique sur l'économie de guerre.

 

         Seymour MELMAN, the Permanent War Economy, American Capitalism in Decline, Simon and Schuster, 1974. Ce livre n'est malheureusement pas encore traduit en français.

 

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14 juillet 2010 3 14 /07 /juillet /2010 18:09

          Même les économistes libéraux, du reste assez absents, hors les cercles universitaires, des débats entre la dernière guerre mondiale et le début de la crise "moderne" des années 1970, doivent compter avec la nouvelle façon de penser l'économie après la grande période des crises et des guerres de 1914 à 1945. Car, comme l'écrit Georges DUPEUX, la croissance des trente glorieuses est née des deux guerres. Plus précisément "parce qu'elles ont été des guerres modernes, c'est-à-dire des guerres de masse en même temps que des guerres techniques, mécanisées, motorisées." "Déjà, la première guerre mondiale, qui s'est faite à la vitesse, encore modeste du camion militaire, avait sollicité l'esprit d'invention des savants et des techniciens ; la seconde, au rythme du char et de l'avion, mobilise et la science, et la technique, et l'imagination. Mais, plus encore que le progrès, pas toujours maîtrisé, d'une technique galopante, ce qui compte alors c'est la révélation stupéfiante que la production pouvait se hisser au rythme d'une consommation insensé des ressources économiques du monde entier. D'où l'idée révolutionnaire, qu'une croissance illimitée n'était pas utopique dans la paix puisqu'elle avait été assurée pendant la guerre. " "Les guerres modernes (...) ont marqué une étape décisive dans le mouvement d'amélioration du niveau de vie des masses populaires." L'avènement de la société de consommation, une sorte de "nouveau capitalisme" étroitement lié dès ses origines à la permissive society, découle directement des conditions économiques de la guerre. Celle-ci a entraîné, là où elle n'avait finalement pas lieu, aux Etats-Unis, la naissance d'une ère de prospérité sans précédent. "Si les guerres sont apparues, au-delà des immenses destructions qu'elles ont accumulées, comme le puissant moteur de l'amélioration de la condition matérielle des masses, elles ont, d'autre part, poussé à une gestion autoritaire des ressources par la nation ou, plus exactement par l'Etat. On a vu comment l'intervention de l'Etat dans l'économie n'avait été ni prévue, ni souhaitée (hors des pays à idéologie marxiste bien entendu, et hors des mouvements socialistes, on s'en doute), mais que les exigences de l'intérêt national avaient peu à peu lancé la machine interventionniste." 

Il est apparu que dans les cas d'urgence, en cas de guerres et en cas de crises, or ces trente ans enchainent les unes et les autres, l'on ne pouvait sans péril laisser fonctionner le libéralisme. "Comme les guerres, les crises économiques ont accumulé les ruines matérielles. Mais à longue échéance, l'aspect matériel importe moins que l'aspect psychologique. Les crises économiques, en effet, ont déclenché des pulsions affectives de grande portée. Non pas que les guerres n'aient pas, elles aussi, suscité de tels phénomènes : mais les passions, les terreurs, les espoirs, les illusions qu'elles ont fait naître ont été contrôlées par le sentiment patriotique et mis en ordre par l'instinct de survie. Les crises économiques, elles, par le spectacle d'une misère dont les causes apparaissent inexpliquées et les mécanismes incompréhensibles, développent en contrepartie des aspirations confuses, le plus souvent utopiques, mais d'une grande virulence, à un bonheur matériel qui prend communément la forme de la sécurité.Sécurité de l'emploi, d'abord. Thème qui a marqué si profondément la Grande-Bretagne, patrie du chômage, que la politique qu'elle a adoptée après 1945 apparaît entièrement tournée vers la résolution des problèmes des années trente : la vague du keynésianisme vient, à contretemps, au moment où le danger n'est plus le sous-emploi, mais l'inflation dans la sous-production, handicaper lourdement l'avenir. Sécurité en toutes circonstances, surtout. Aspiration généralisée au monde occidental, sur le modèle d'un système déjà ancien, le système néo-zélandais des premières années du siècle, complété dans son pays d'origine et dès 1938 par un social Security Act. La sécurité totale à laquelle aspirent les masses doit être une sécurité pour tous, et non individuelles, assurée par l'Etat, et non assumée par chacun. Elle est obtenue par le Welfare State, l'Etat providence, dont la généralisation aux pays les plus anciennement développés apparait comme le caractère fondamental des années cinquante. Protéger l'homme "du berceau à la tombe" contre tous les risques qu'il peut courir dans sa vie quotidienne, tel est l'idéal qui parait susciter le consensus le plus général de ce temps." (Histoire économique et sociale du monde).

 

         C'est ce consensus général qui commence à se briser dans les années 1960, et de manière franche avec l'apparition (la réapparition) des crises de grande ampleur. La pensée économique libérale ne s'est jamais éteinte et singulièrement, des économistes comme Friedrich HAYECK (1899-1992) contribuent à un renouveau de son interprétation des crises économiques comme des périodes de croissance. Considéré comme l'un des principaux artisans de la reconstruction du libéralisme du XXème siècocle, l'économiste autrichien propose toute une théorie, beaucoup plus riche que celle de ses prédécesseurs immédiats, qui se déploie aussi dans les domaines de la psychologie, de la philosophie, de la politique et du droit. 

   Friedrich HAYECK propose deux présentations successives des nouvelles interprétations libérales des fluctuations et crises économiques : une première version (effet accordéon) élaborée avant 1939, et une deuxième version (effet ricardo) proposée en réaction au raz--de-marée keynésien. Son analyse part d'une réflexion sur la valeur, et partage la vision marginaliste (JEVONS, WALRAS, MEGER), selon laquelle la valeur d'un bien est une dimension essentiellement subjective, liée à l'utilité procurée au consommateur, en dehors d'un travail accompli dans le passé (contrairement donc à ce pensent les économistes classiques comme chez RICARDO ou MARX). Il ne faut plus considérer que la relation entre l'utilité et la rareté des biens. Sa notion de l'équilibre met l'accent sur l'individu et non pas sur la coordination entre les agents. Jusque là, les économistes se sont préoccupés surtout des différences dans l'espace, alors que l'essentiel réside dans la dimension temporelle. Les prix évoluent dans le temps, ils reflètent les changements dans les conditions de production comme dans les préférences des agents. Si l'on cherche à modifier artificiellement cette configuration des "rapports d'échange pour l'échange intertemporel entre biens de tout genre disponibles à des moments différents du temps", par des politiques monétaires inappropriées, on désorganise les marchés et on crée des déséquilibres (Intertemporal Price Equilibirum and Movement in the value of money, traduction en 1999 d'écrit de 1928). La prise en compte du temps implique celle des anticipations comme de l'incertitude ; du coup, le marché n'est pas un modèle d'équilibre abstrait, c'est un processus relié à un réseau d'information. Ce sont les fluctuations monétaires, reliées à l'élasticité des systèmes modernes de crédit, qui sont responsables des fluctuations et des crises économiques. 

Dans sa première présentation des fluctuations et crises (effet accordéon), Friedrich HAYECK part d'une situation d'équilibre caractérisée par le plein emploi des ressources productives, humaines et physiques, et par une flexibilité parfaite des prix. La répartition entre la production des biens de consommation et celle des biens d'investissement correspond au rapport entre les dépenses de consommation et le niveau de l'épargne déterminé par les préférences intertemporelles des agents. Le taux d'intérêt est un prix réel qui établit l'équilibre entre l'épargne et l'investissement, garantissant de ce fait l'équilibre dans l'économie. Les grandeurs réelles qui la caractérisent sont les mêmes que celles qui existeraient en situation de troc. Mais pour des raisons qui ne sont jamais expliquées clairement par l'économiste autrichien, sinon pat la faiblesse de l'être humain ou encore par l'irresponsabilité des économistes et de ceux qu'ils conseillent, on observe, dans toutes les économies, une tendance à l'expansion du crédit au-delà de ce qui est nécessaire et souhaitable pour assurer le maintien de l'équilibre. Ce biais inflationniste est consubstantiel à toute économie monétaire et surtout à toute économie de crédit. Cette expansion du crédit, inévitable, a pour effet de faire baisser le taux d'intérêt effectif au-dessous du taux d'équilibre. Alors les fausses informations circulent. La baisse du taux d'intérêt rend plus rentables les processus de production plus éloignés de la consommation finale, ce qui constitue "une incitation excessive à l'accroissement de la production pour des dates plus lointaines aux dépens de la production destinée à des dates plus rapprochées" (Ibid). Ceci crée un état de déséquilibre dynamique et tôt ou tard, vient un moment où le mouvement amorcé par l'expansion du crédit s'inverse, provoquant une crise. Ce qui cause la crise, ce n'est pas l'insuffisance de la demande effective, mais au contraire le surinvestisssement qui se transforme en excès de demande de consommation par rapport aux moyens de la satisfaire. Toute tentative pour ensuite guérir la dépression par une expansion du crédit aggrave la dépression, par stimulation artificielle de la demande de consommation. Cette dynamique est inhérente au système économique : "les fluctuations économiques doivent probablement être acceptées comme le complément nécessaire du développement accéléré qu'ont connu les sociétés les plus avancée durant les dernières cent cinquante années" (Monetary policy in the United States after the Recovery from the Crisis of 1920, traduction de 1999, de l'ouvrage de 1925).  (Gilles DOSTALER)

Dans sa deuxième présentation des fluctuations et crises (effet ricardo), Freidrich HAYECK, devant les critiques très vives, choisit de faire jouer au taux de profit le rôle de ce qu'il appelait précédemment le taux d'intérêt d'équilibre (Profits, Interest and Investment : and Other Essays on the Theory of Industrial Fluctuations, 1939). "Une hausse du prix du produit (ou une baisse des salaires réels) mènera à une utilisation relativement moindre de machinerie et d'autre capital, et à une utilisation relativement plus considérable de travail direct dans la production de toute quantité donnée de biens". L'une des généralités les mieux établies sur les fluctuations industrielles est que, à peu près à mi chemin de la reprise, les prix des biens de consommation commencent à monter, et donc les salaires réels à descendre. Cette baisse de salaires réels a pour résultat de provoquer une substitution du travail au capital. Les profits montent dans les industries plus intensives en main-d'oeuvre et baissent dans les autres. Ces groupes correspondent en partie, respectivement, aux industries de biens de consommation et aux industries de biens d'investissement. La baisse des profits dans les industries de biens d'investissement provoque éventuellement la chute de l'emploi, d'abord dans les secteurs touchés par la baisse initiale des profits, puis dans tous les autres. (Gilles DOSTALER)

  Friedrich HAYECK estime démontrer "qu'une hausse de la demande pour les biens de consommation peut mener à une baisse de la demande pour les biens capitaux", or cela est absolument contraire aux thèse de John Maynard KEYNES. La politique monétaire envisagée, car dans son système l'intervention de l'Etat n'est pas entièrement négative, doit permettre de laisser les taux d'intérêts s'élever au même niveau que les taux de profit pour que se rétablisse l'équilibre dynamique. Il considère que les économistes qui prônent le contraire, pour stimuler artificiellement à court terme l'emploi par une baisse des taux d'intérêt, sont de véritables desperado de l'économie. Le duel des années 1930 entre partisans de KEYNES et partisans de HAYECK, oublié pendant les trente glorieuses, ressurgit, comme d'une mémoire enfouie (Jacques SAPIR). C'est une véritable croisade qui est menée contre l'interventionnisme de l'Etat et le Welfare State (dans un même élan de condamnation économique et morale) lorsque la crise éclate dans les années 1970.

 

         Cette croisade va bien au-delà des ressorts de la théorie économique de Friedrich HAYECK, qui estime que l'Etat doit se porter garant, par son pouvoir fiscal, d'un certain nombre de services collectifs, y compris au niveau de la circulation des bonnes informations en matière économique. Un certain nombre d'économistes, au plus fort de la vague libérale, dénoncent d'ailleurs le passage de la réflexion théorique au jeu de mécano. Où chacun, au poste de conseiller de grandes entreprises qu'il occupe, bricole des explications de conjonctures à partir d'éléments des différents modèles parfois difficilement conciliables de la concurrence, prenant au passage d'arguments médiatiques des bribes des systèmes élaborés par WALRAS, HAYECK, SCHUMPETER, KEYNES...C'est d'ailleurs contre cette tendance laxiste qui fait que l'on ne distingue pas vraiment une ou plusieurs théories libérales des crises économiques aujourd'hui, que s'élèvent des tentatives entre économistes, par ailleurs toujours conseillers de grandes entreprises (poste qui leur fait confondre des notions microéconomiques avec des notions macroéconomiques...), désireux de protéger...leur carrière et le capital théorique tout de même accumulé. Parmi celles-ci figurent le Cercle des économistes français.

 

       Ce cercle des économistes, conscient de faire partie d'une profession déconsidérée, notamment depuis les crises financières des années 1980, tente de faire revivre un véritable débat économique...entre eux. Posant la question, candidement, de savoir pourquoi les économistes se trompent sur les crises et donc sur les véritables fondements de la croissance, Bertrand JACQUILLAT, il invoque le fait qu'ils ont du mal à imaginer à quel point le respect des règles du marché (financier) peuvent être violées, alors même qu'il fait partie de ces économistes libéraux qui ont prôné longtemps la...dérégulation!  il se repose sur l'autorité d'un Paul SAMUELSON, prix Nobel d'économie en 1970, pour finalement écrire que les lois économiques triomphent puisqu'il est impossible de prévoir les prix futurs! Nous croyions naïvement que leur travail consistait à...faire des prévisions économiques opérationnelles!  Reconnaissons simplement que le libéralisme s'occupe surtout de l'intérêt des entreprises et des entrepreneurs (même s'ils ne sont pas les seuls à le faire...), que donc leur socle doctrinal reste micro-économique - les termes de l'échange dans un secteur ou dans un autre, avec d'extrêmes difficultés de faire de ces équilibres partiels une théorie de l'équilibre général qui sorte d'un certain simplisme. Comme leur véritable travail consiste à faire naviguer des entreprises et non pas des économies, il est facile de concevoir leur difficulté de cerner une macro-économie, celle des conditions générales de croissance et de crise. D'une série d'études portant sur les comparaisons entre les crises économiques de 1929 et de 2009, le même auteur met en évidence de "riches contributions" : la nécessité de réintégrer l'histoire économique dans la compréhension du fonctionnement des économies, la recherche d'un inventaire, d'une taxonomie des crises économiques et financières, d'une analyse de leur nature, de leurs similitudes et de leurs différences, à la fois de leurs causes et de leurs effets, l'analyse des erreurs de politique économique qui ont été faites ou qui ont pu être évitées et l'énoncé des prescriptions de politique économique que l'on peut faire aujourd'hui de manière normative à la lumière des crises du passé pour sortir de la crise actuelle. 

 Les crises sont certes, comme le rappelle Françoise BENHAMOU, des moments de repensée des modèles économiques. En tout cas, force est de constater que beaucoup de tenants du libéralisme d'antan lorgnent maintenant vers un régulationnisme dont ils recherchent les modalités les moins "préjudiciables" aux intérêts des entreprises. Revenir sur la crise de 1929, c'est aussi revenir sur le débat entre KEYNES et HAYECK, avec le recul de l'expérience du keynésianisme et du libéralisme. 

     Plusieurs paragraphes supplémentaires suivront plus tard pour préciser les éléments d'un tel débat, mais pas seulement. Aussi et surtout pour bien comprendre comment la compéhension de l'école libérale des crises évolue.

 

        Les cahiers de le cercle des économistes, 1929-2009, Récession(s)?, Rupture(s)?, Dépression(s)?, sous la direction de Bertrand JACQUILLAT, PUF, novembre 2009 ; Jacques SAPIR, Les trous noirs de la science économique, Essai sur l'impossibilité de penser le temps et l'argent, Albin Michel, collection Economie, 2003 ; Gilles DOSLATER, Le libéralisme de Hayek, La Découverte, collection Repères, 2001 ; Histoire économique et sociale du monde, Tome 5, Guerres et crises, 1914-1947, sous la direction de Georges DUPEUX, Armand Colin, 1977.

 

                                                                                                                                                                          ECONOMIUS

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9 juillet 2010 5 09 /07 /juillet /2010 09:15

            Les crises économiques existent depuis que l'histoire de l'humanité a commencé, mais leur ampleur et leurs caractéristiques évoluent avec le temps : produits de conflits et d'accidents, de conflits plus que d'accidents ou d'accident purs et simples, elles peuvent être le fonctionnement ordinaire d'un système économique. Le degré de complexité des sociétés influe beaucoup sur la gravité de ces crises dont les éléments sont souvent inséparables de l'existence de guerres larvées ou ouvertes. En tout cas, les groupes sociaux se combattent et coopèrent tous souvent sans connaître les conséquences souvent funestes de leurs activités. Les théories économiques qui tentent d'expliquer ces crises se partagent entre une explication fataliste et "naturelle" et une explication structurelle et "conflictuelle" ; elles peuvent être autant une justification de l'action de certains agents économiques qu'une véritable explication de la réalité. De plus, si l'ensemble des sociétés souffrent des crises économiques, de nombreux groupes sociaux tirent l'essentiel de leur subsistance et de leur pouvoir de leur existence. La spéculation semble avoir toujours exister depuis les activités d'entrepôt des grains des récoltes jusqu'aux mouvements financiers d'aujourd'hui.

 

            "Dérèglement qui dépasse le niveau local ou sectoriel pour gagner l'ensemble de l'économie ; phénomène brutal et de court terme qui se distingue d'une période durable de difficultés, à laquelle on donne plutôt le nom de dépression ; baisse de la production ou de la consommation nationales, extension du chômage... en dehors de ces quelques caractéristiques trop élémentaires pour être vraiment éclairantes, c'est la pluralité des crises qui semble l'emporter sur l'unicité : on peut y voir le résultat de la multiplication des structures économiques, sociales, qui se sont succédés dans le temps et juxtaposées dans l'espace et qui ont réagi différemment aux perturbations initiales. Plus que les causes du phénomène importent donc les processus de diffusion et d'amplification qui généralisent à l'ensemble d'une économie nationale et à l'ensemble de l'économie mondiale un déséquilibre jusqu'alors circonscrit." Cette présentation de Patrick VERLEY résume bien la tendance dominante actuellement d'examen des crises, portée beaucoup plus sur leur fonctionnement que sur leurs origines profondes. Elle possède néanmoins le mérite de rappeler que les crises agricoles ont précédé de très loin les crises industrielles et financières que nous vivons.

Selon Ernest LABROUSSE (1895-1988) (dans par exemple l'Esquisse du mouvement des prix et des revenus en france au XVIIIème sicèle, 1933), la crise de sous-production agricole serait une caractéristique permanente des économies pré-industrielles en France jusqu'au milieu du XIXème siècle. Mais cette hypothèse ne reçoit pas le consensus des historiens en économie (voir l'Histoire économique et sociale du monde, sous la direction de Pierre LEON), qui mettent en avant surtout l'habitude alimentaire centrée sur un seul type de cultures, l'insuffisance et le fort coût des transports et...la difficulté d'avoir des informations chiffrées à large échelle sur l'évolution des prix agricoles. C'est surtout à l'orée de l'ère industrielle que les économistes se penchent véritablement sur la questions, sur les liaisons entre crises industrielles et crises agricoles. Ils pointent surtout le fait que les crises commerciales, industrielles et financières des XVIIIème et XIXème siècles découlent souvent du contrecoup des guerres. En outre le défaut de circulation de l'information sur les quantités, la qualité et les prix des produits favorise l'existence d'écarts considérables, pour les mêmes productions, de prix d'une région à l'autre, de grands groupes commerciaux tirant leurs profits de l'existence de ces écarts. Ce sont ces mêmes familles commerciales et financières que l'on retrouve souvent aux origines du capitalisme industriel. "De la crise de 1857, considérée en général comme la première grande crise industrielle internationale, à celle de 1907, les épicentres économiques changèrent à la fois sectoriellement et géographiquement. Dans un cas, le foyer initial était une rupture des approvisionnements de coton, dans un autre, les embarras du commerce anglo-argentin, dans un autre encore, le surinvestissement dans les industries électriques et la spéculation sur le cuivre. Reflet des changements de hiérarchie entre puissances industrielles dans une économie mondiale de plus en plus intégrée, il tendait à se déplacer de l'Angleterre vers les Etats-Unis et l'Allemagne. Mais chaque crise particulière montrait les mêmes préalables boursiers et monétaires, les mêmes difficultés dans des secteurs industriels lourds et souvent nouveaux, les mêmes vagues de faillites dans le petit commerce et les secteurs industriels de consommation. Les économistes du XIXème sicèle s'ingénièrent à trouver la vraie cause de la crise : accident ou bien cause endogène faisant de la crise un moment nécessaire du cycle économique court, dit de "Juglar" (établi par Clément JUGLAR, 1819-1905), ainsi que son apparente périodicité le laissait penser? Crise de sous-consommation? de surproduction? Venait-elle du "cycle de l'investissement"? de l'irrégularité de la croissance de la masse monétaire. La multiplicité des théories (...) rend perplexe, d'autant qu'avec le recul du temps il peut sembler artificiel de faire LA théorie de la crise du capitalisme industriel à partir de moins de dix occurrences : on considère souvent, en effet, qu'avant le milieu du XIXème siècle les crises étaient différentes, plus complexes, "mixtes", et que, dans les années 1930, on a affaire à un phénomène nouveau de par son ampleur exceptionnelle".  Patrick VERLEY estime sur un ton que l'on pourrait qualifier de désabusé que "Sans aucun doute, la relative stabilité monétaire - du moins dans les pays industriels - et le relatif confinement des situations économiques conflictuelles entre les Etats jusqu'à l'explosion de 1914 allaient-ils dans le sens d'une atténuation des crises, l'idée d'une désintégration proche du capitalisme par l'aggravation constantes de ces dernières étaient de plus en plus abandonnées par les socialistes (...). On pensait, à la veille de la guerre, en connaitre suffisamment les symptômes pour pouvoir les prévoir, et donc en émousser les effets ; d'aucuns allaient jusqu'à espérer les contrôler, comme les dirigeants des cartels allemands, partisans d'un "capitalisme organisé" qui ne souffrirait plus des méfaits de la libre concurrence."

 

        L'analyse des crises économiques se centre souvent comme origine ou modèle sur la crise de 1929, qui "est longtemps demeurée un champ clos où s'affrontent les explications concurrentes" (Anne DEMARTINI). Si la compréhension de la grande dépression a progressé, grâce aux analyses convergentes qui insistent sur la dimension internationale des enchaînements (C KINDLEBERGER, 1973 - D ALCROFT, 1977 - P FEARON, 1978), l'explication des crises économiques est toujours aussi éclatée entre les approches libérales (HAYEK entre autres), marxistes (MANDEL entre autres) et keynésiennes (Alain BARRERE entre autres) sans compter ceux qui se qualifient de néo-libéraux, de marxisants ou de post-keynésiens. Entre ceux qui considèrent les crises comme des accidents (école libérale surtout) et l'expression de conflits (marxistes surtout), il existe encore de grandes divergences.

       Bernard ROSIER (1937-1991) expose un panorama des théories des crises économiques éclairant, même si il ne peut pas tenir compte des derniers fructueux développements effectués à l'occasion de la dernière grande crise que nous connaissons (crise de la bulle immobilière de 2008).

L'ensemble des processus de crises périodiques du XIXème et de la moitié du XXème siècle conduisent des économistes à établir une périodicité de ces crises, en fluctuations courtes ou en fluctuations longues, au début un peu à la manière des cycles naturels. Même si l'analogie avec la nature est abandonnée (et critiquée) par la suite, il est resté chez tous les économistes cette habitude d'examiner les évolutions du capitalisme sous forme de cycles.

   L'économiste français Clément JUGLAR décrit en 1860 la crise comme moment de cycles économiques classiques. Ces cycles se caractérisent par une phase ascendante des investissements et de la consommation des biens et des services de production ou de consommation, suivie par une phase décroissante plus ou moins forte qui laisse la place ensuite à une nouvelle phase ascendante. Cette oscillation s'effectue surtout à partir d'une nouvelle industrie dominante et se propage à partir d'une puissance économique dominante. C'est l'ampleur même de l'expansion, donc de l'élévation des investissements dans la production qui dès lors que la demande ne suit plus, crée les conditions d'une rupture plus ou moins brutale du processus expansionniste. Celle-ci se propage à partir des secteurs touchés et devient générale et provoque des réactions en chaîne. Mais la périodicité de ces cycles n'est pas rigoureuse, car beaucoup d'évènements interviennent et interfèrent les uns sur les autres et aussi parce que les informations statistiques sont souvent lacunaires et ne couvrent ni toutes les régions touchées par une crise ni toutes les périodes à considérer.

  Nikolaï KONDRATIEV (1892-1938) présente en Russie en 1922 la première grande synthèse sur l'existence de mouvements longs et concordants des prix et de la production industrielle et agricole. Joseph KITCHIN (1861-1952) et Simon KUZNETS (1901-1985) apportent ensuite des corrections et infléchissent les analyses de Nikolaï KONDRATIEV, avec des cycles qui portent aujourd'hui leur nom.

   Les premières interprétations de l'évolution du capitalisme viennent en réaction à l'économie politique dominante avec Jean de SISMONDI (1773-1842) et Karl MARX. Ce dernier confirme les intuitions de MALTHUS (qui décrit les phénomènes entre population et économie) et de SISMONDI : la crise classique (celle de Clément JUGLAR) est analysée comme un phénomène structurel et non pas seulement conjoncturel et la crise est saisie comme jouant le rôle de régulateur dans la période longue comme une solution temporaire et violente des contradictions sociales. Se développent à partir de l'analyse marxiste une théorie de la surcapitalisation et du mouvement des coûts.

Mikail TUGAN-BARANOVSKI (1865-1919) publie en 1894 Crises industrielles en Angleterre, sur la question priciplament de l'épargne et du crédit, où le système économique est incapable d'ajuster le flux d'épargne aux besoins de l'accumulation, croissants au cours d'une période. 

Albert AFTALION (1874-1956) aborde en 1908 et en 1913 la question de la sucapitalisation, en tant qu'ajustement des capacités productives. En période d'expansion, l'investissement est suscité par l'élévation de la demande finale. Par suite des hauts profits de l'essor, les commandes de ces biens croissent. Mais leur fabrication demande un délai (retard d'investissement), qui interdit un ajustement correct des capacités productives. Il tend donc à susciter une situation de surcapacité par rapport à la demande finale. La crise par surproduction surgit.

Jean LESCURE (1882-1947) souligne la question de l'élévation des coûts de l'expansion tout au long de celui-ci. Au terme d'une période d'essor, les coûts d'établissement et les prix de revient augmentent davantage que les prix de vente, ce qui entraîne une chute du taux de profit, moteur de l'accumulation.

       Chacun, KEYNES et SCHUMPETER apportent un éclairage sur les crises économiques, le premier avec la question du surinvestissement, de second sur le rôle de l'innovation et des entrepreneurs.

       1929 marque réellement une rupture dans la manière de comprendre les crises économiques, et rétrospectivement de nombreux auteurs analysent une grande période qui va de 1914 à 1945, suivie d'une autre longue période (les trente glorieuses) de 1945 à 1975 grosso modo, suivie d'une période, dans laquelle nous vivons encore depuis.

John GALBRAITH bâtit une explication à partir d'un ensemble de traits marquants du capitalisme américaine et de la conjoncture longue des années 1920. Le retournement de la conjoncture de 1929 tient essentiellement à l'écart qui s'est creusé entre l'élévation de la productivité du travail industriel et la quasi stagnation des salaires et des prix, qui entraîne l'accroissement des profit, qui soutient les dépenses des classes aisées, qui alimente la spéculation boursière et encourage l'investissement, alors que la consommation des classes populaires s'affaiblit. L'économie américaine, en plus, et cela est repris par tout en ensemble d'économistes radicaux aux Etats-Unis, est fondamentalement malsaine, par la répartition très inégalitaire des revenus, les effets pervers de la structure des holdings dans une conjoncture spéculative et par le caractère non pertinent des mesures de politique économique prises pour stopper la déflation. 

La crise de 1929 ne peut jouer le rôle régulateur de l'activité économique, elle devient géante, car elle se confond avec celle de la dépression longue classique.

        La période des "trente glorieuses" est l'occasion pour quantité d'économistes de vanter un capitalisme tranquille dans une période d'expansion technique, économique et sociale. La croissance économique, impulsée et orientée par des firmes qui connaissent un mouvement de concentration industrielle et financière et qui deviennent de véritables géants planétaires, semble ne pas s'arrêter. Une logique de division internationale entraîne une hiérarchisation accrue des économies des pays industrialisés du centre développé du Nord qui dominent les économies sous-développées du Sud. Un processus de régulation, maintenant parfaitement reconnu, keynésien disent certains, menés en tout cas par les Etats (planification ou subventionnements cachés à l'Ouest, étatisation à l'Est pour faire rapide), entravent les mécanismes des cycles classiques, les crises étant réduites à de simples et brèves récessions.

            Cette période s'interrompt de manière brutale dans le milieu des années 1970 (malgré quelques signes montrés notamment par les économistes marxistes présents dès les années 1960). La crise de l'énergie de 1973-1974 est le catalyseur d'une crise économique durable. Entre 1974 et 1982, les économistes, keynésiens surtout, analysent un recul en valeur absolue de la production dans les grands pays développés joint à une poussée de l'inflation, tout cela générateur de chômage : la fameuse stagflation. La presse regorge alors de mouvements d'importantes restructurations d'entreprises et de nouvelles concentrations industrielles. La mise au point de nouvelles technologies pour une nouvelle demande (informatique, électronique) tente en quelque sorte d'enrayer un processus de dépression.

                L'apparition de cette crise économique au long cours provoque de nouvelles divisions entre économistes : économistes libéraux détectent des facteurs exogènes au capitalisme pour l'expliquer tandis que les keynésiens "découvrent" une crise organique, pendant que les marxistes trouvent dans la situation une nouvelle justification de leur théorie de baisse tendantielle du taux de profit, complètement endogène au capitalisme.

        Pour les économistes libéraux, le reflux de l'expansion est déclenché par des facteurs exogènes (interventionnisme "forcené" des Etats), et amplifié par une série d'imperfections internes, notamment par les stratégies salariales des organisations syndicales (qui peuvent être considérées d'ailleurs comme des facteurs....exogènes). Ces économistes libéraux se divisent eux-mêmes : si les tenants de l'économie de l'offre (travaux de l'école du public Choice) désignent l'Etat comme envahissant et stérilisant, les monétaristes de l'école de Milton FRIEDMAN (1912-2006) critiquent les politiques monétaires d'inspiration keynésiennes et les économistes libéraux américains tel de Friedrich August von HAYECK (1899-1992) précisent leurs griefs à propos de l'inflation du crédit provoquée par la baisse des taux d'intérêt. Les gouvernements occidentaux et russe, sensibles à ces critiques, tendent alors à adopter des politiques prenant à contre-pied l'analyse keynésienne : ils réduisent la pression fiscale sur les entreprises, libère les marchés du travail, déréglemente les marchés jusqu'alors publics ou semi-publics et réduise l'expansion de la masse monétaire.

        Pour les économistes inspirés des travaux de John Maynard KEYNES, il s'agit d'une nouvelle ère requerrant de nouveaux outils d'analyse. Ainsi l'économiste français Alain BARRER, la crise actuelle est une crise organique, qui provient du déréglement du système de production et de répartition. Le revenu net disponible pour la consommation et l'investissement diminue, vers la fin de la période de croissance. Ce qui provoque un freinage de la demande effective, donc de l'emploi et de la rentabilité du capital, d'où le recul de la propension à investir, l'apparition du surinvestissement, le ralentissement de la croissance et la crise. Ils n'abandonnent pas du tout l'idée d'une nécessaire planification nationale.

        Pour les économistes marxistes, on peut citer les travaux du groupe de Bernis et les travaux d'Alain BARRERE (décidément mis dans une catégorie marxo-kéynésien...), de Gérard KEBADJAN et d'Olivier WEINSTEIN, parmi beaucoup d'autres. 

Pour le groupe de Bernis, le mode de régulation est constitué de la tendance à l'égalisation et du développement des contre-tendances à la baisse tendancielle du taux de profit. Chacune de ces lois (égalisation et baisse) s'incarnent dans des institutions régulatrices qui jouent le rôle de procédures sociales nécessaires au fonctionnement de l'économie et à son dynamisme. La crise éclate au moment où la loi d'égalisation est mise en cause. 

Les travaux du trio cité précédemment partent de deux constats : l'existence d'un régime d'accumulation particulier qu'est le régime intensif des régulationnistes et la mise en place  des rapports et des formes structurelles institutionnalisées portant négation des caractères capitalistes. La mise en cause de la régulation par les Etats conduit à la crise : l'économie marchande capitaliste rencontre des limites nouvelles et fortes, compte-tenu de la poussée des interdépendances économiques de plus en plus forte à l'échelon planétaire et des besoins en activités non-marchandes.

    Toutes ces théorisations interviennent à des moments très différents de la crise, ce qui rend difficile une comparaison entre elles. 

                   Mais, dans un climat où le socialisme ne semble plus considéré chez la grande majorité des économistes comme une option crédible, c'est surtout l'approche d'un courant composé de transfuges surtout keynésiens et marxistes, même si des éléments libéraux peuvent s'y adjoindre, appelé régulationniste qui tend de plus en plus à prévaloir, surtout après les années 1990 où les recettes libérales semblent avoir produit plutôt des aggravations des situations.

Ainsi le courant régulationniste met en évidence différents modes d'accumulation du capital, qui, dans une période longue, assurent la progression générale et cohérente de celle-ci : les formes monétaires, la configuration du rapport salarial, les formes de concurrence, les modalités d'adhésion au système international, les formes d'intervention de l'Etat. Tout cela doit être prit en compte globalement, sans considération de caractère endogène ou exogène, composant des situations où sont présents à la fois les accidents et les conflits. La crise contemporaine vient de l'épuisement du régime d'accumulation intensif à consommation de masse ou régime fordiste, lui-même remis en cause, lié à l'épuisement de l'efficacité des formes institutionnelles qui sont la base du régime d'accumulation. Tout est remis en cause : modalités du travail, rapports capital-travail, productivité, normes de consommation, coûts collectifs de la croissance.

               Dans le concert des économistes, où la voie libérale est encore prépondérante, au pays par excellence du capitalisme, aux Etats-Unis, s'exprime une approche radicale : la crise économique américaine est vue comme une crise de la grande entreprise par Samuel BOWLES, David GORDON ou Tom WEISSKOPF. Le système de la grande entreprise repose sur la pax americana arbitrant les conditions de l'échange international, laquelle est remise en cause de tout part, sur un accord keynésien/liberal, qui met en place un système très structuré entre les grandes entreprises et les travailleurs américains via des conventions collectives, lequel est remis en cause par les politiques libérales, sur un pacte citoyens-capitalismes qui gère le conflit entre les revendications populaires relatives aux responsabilités sociales de la grande entreprise et la pure logique de profit qui les anime, lequel est également abandonné.

               Actuellement, le monde des économistes apparaît de plus en plus éclaté avec la prolongation de la crise malgré (à cause de?) des politiques libérales adoptées par les différents gouvernements. En France nous pouvons voir d'une part une défense de ces politiques avec des aménagements proposés à travers par exemple l'activité du Cercle des économistes (une trentaine d'économistes à la réflexion animée par entre autres autres par Bertrand JACQUILLAT) et d'autre part une critique virulente de ces politiques par l'école marxiste française dite du Capitalisme Monopoliste d'Etat (avec Paul BOCCARA et Louis FONTVIEILLE). D'autres économistes mettent l'accent sur l'aspect universel et civilisationnel de la crise, comme le trio BOWLES-GORDON-WEISSKOPF. Les analyses d'Ernest MANDEL sont revisitées dans une perspectives à long terme pendant que Christopher FREEMAN examine les paradigmes techno-économiques en changements profonds. 

 

                  Dans deux articles suivants, nous examinons des approches marxistes et libérales de la crise.

 

    Patrick VERLAY et Anne DEMARTINI, article Crises économiques, Encyclopedia Universalis, 2004 ; Bernard ROSIER, Les théorie des crises économiques, La Découverte, 2003. 

 

                                                                                                                                                  ECONOMIUS

 

 

 

 

 

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6 juillet 2010 2 06 /07 /juillet /2010 18:59

            Les partisans et adversaires de la thèse des dépenses militaires, stimulant  de la croissance économique s'affrontent, notamment chez les économistes keynésiens. Si John Maynard KEYNES n'écrit pas directement sur le rôle structurel des dépenses militaires - comprises surtout comme dépenses d'armement, même si certains auteurs semblent faire y entrer l'intégralité des composantes des dépenses militaires - et s'intéresse surtout au rôle de l'épargne monétaire dans le soutien de la croissance, le débats entre keynésiens, jusque dans l'interprétation d'oeuvres du fondateur de leur école, fait rage depuis ses débuts. 

 

                   La littérature favorable à cette thèse commence dès 1941, avec l'ouvrage d' Alvin HANSEN (1887-1975), Fiscal Policy and Business Cycles (publié chez Norton and Cie à New York). Cet auteurs écrit notamment : "En plus de : a) la création de services publics, b) l'amélioration de l'efficience, les dépenses publiques peuvent également être génératrices de revenus dans la mesure où elles augmentent le revenu et l'emploi. En fait, de ce dernier point de vue, les dépenses publiques qui ne sont ni utiles ni efficientes (telles que les "dépenses" de guerre) peuvent néanmoins être tout à fait efficaces ("effective")... Ainsi, les guerres ne stimulent pas seulement l'emploi...N elles peuvent stimuler l'investissement privé après la fin de la guerre en provoquant des pénuries dans le secteur du logement ou dans d'autres secteurs". (cité par Claude SERFATI). En 1964, le même auteur reprend cette hypothèse (Business Cycles and National Income, publié chez Norton and Cie, New York) en dressant un bilan de la croissance américaine d'après-guerre. Dans une première période (1948-1956), la croissance repose selon lui sur "des facteurs spontanés du développement autonome", au premier rang desquels figurent les dépenses militaires. 

 Les dépenses militaires, comme toute dépense publique, exercent un effet multiplicateur sur le revenu national et l'emploi, et sans elles, le revenu national aurait été plus faible que constaté. Elles constituent un passage obligé pour mettre en place des mesures sociales qui constituent des "stabilisateurs incorporés" de la croissance économique, car au sortir de la guerre, les capacités de production américaines deviennent brutalement excédentaires. Il va sans dire que cet "expert" est très écouté des autorités militaires des Etats-Unis. 

 

                     Cette argumentation est reprise par la suite dans les années 1980 sur trois points :

- la réalisation du plein emploi ;

- le plein emploi des capacités de production ;

- la supériorité des dépenses militaires sur les dépenses publiques civiles.

              Des économistes comme G ADAMS et D GOLD (Depense Spending and the American Economy, in Defense economics, 1990), William DOMKE et C M EICHENBERG (The Illusions of choice, Defense and Welfare in Advanced Industrial Democraties, 1948-1978, in The American Political Science Review, 1983), James TOBIN... appuient cette vision des choses, sans dire que les dépenses militaires soient plus efficaces que d'autres dépenses publiques. D'autres auteurs considèrent, comme C L SHULTZE (Economics Effects of the Defense Budget, in The Brookings Bulletin, 1981), la supériorité des dépenses de défense comme réelle : la concentration de la demande sur un petit nombre de fournisseurs en armements est à mettre en relation avec l'équivalent civil qui concerne une grande variété d'industries. En conséquence, une hausse des dépenses militaires possède un effet multiplicateur plus important car les firmes concernées y réagissent favorablement par des programmes accélérés d'investissement dès leur annonce dans l'espoir de décrocher les contrats. Ils soutiennent donc le programme du Président Ronald REAGAN d'augmentation très forte des dépenses militaires (programme guerre des étoiles par exemple). Autre argument en faveur des dépenses militaires par rapport aux dépenses civiles publiques : un haut niveau de dépenses civiles est en règle générale accompagné d'un déficit budgétaire élevé. Cette situation entraine une accélération de l'inflation, et un effet d'éviction sur le marché financier. L'argument de défense nationale permet de faire appel à de nouveaux impôts ou à un appel à l'épargne privée qui permet de financer le déficit budgétaire. (Claude SERFATI).

 

                   Cette argumentation est vivement critiquée à l'intérieur du système keynésien par des auteurs comme K K KURIHARA et  M KALECKI. Ils nient cet effet stimulant sur l'économie. 

Ainsi K K KURIHARA (Applied Dynamics Economics, Allen, 1963), estime que les dépenses militaires servent à des productions qui n'entrent pas en concurrence avec les entreprises privées et sont donc parfaitement acceptées par elles, en raison de l'effet multiplicateur provoqué par les recettes des entreprises contractantes. De plus, ce sont des dépenses improductives (ne servant à alimenter ni le secteur de la consommation, ni le secteur de la production), qui ne viennent pas augmenter les capacités productives et de ce fait, ne diminuent pas l'efficacité marginale du capital. Elles induisent un climat de confiance indispensable. Mais il est illusoire par ailleurs de penser qu'un budget militaire massif puisse servir de support à une politique de croissance stable. La hausse de l'investissement public a un double effet : elle est génératrice de revenu via le multiplicateur. Mais elle contribue également à l'augmentation des capacités de production. Or, les dépenses militaires n'exercent que le premier effet. Une relance ou une politique de stabilisation de la croissance par une hausse des dépenses militaires provoque un déséquilibre entre la demande effective qui augmenter (effet revenu) et les capacités de production qui demeurent étales ou faiblement croissantes effet-capacités de production). 

Michal KALECKI (The last phase in the transformation of capitalism, Monthly Review Press, 1972, and The Baroque Arsenal, Abacus, 1983), considéré par M C SAWYER par exemple plus comme un "marxiste idiosyncratique" que comme un véritable keynésien, développe une argumentation qui fait des dépenses militaires une forme adéquate pour prévenir la crise du surinvestissement qui menace le capitalisme, mais au détriment de la consommation des travailleurs. L'effet stimulant sur la croissance économique dans ces conditions ne peut être durable.

 

                C'est surtout en fin de compte une évaluation critique qui existe chez les post-keynésien (Claude SERFATI), comme E E DOMAR (Essays in the Theory of Economic Growth) : "Les dépenses publiques sont la forme la plus difficile des trois (formes de dépenses, consommation, investissement, dépenses publiques) car nous n'avons aucune théorie des dépenses publiques. En son absence, nous pouvons nous contenter de les placer au-dessus des deux autres et en faire un facteur exogène, les fusionner avec les dépenses de consommation...ou les considérer en interrelation avec les autres types de dépenses". Comme tous les keynésiens adoptent une problématique de demande effective, ils considèrent que les dépenses militaires stimulent la demande effective et la croissance économique soit parce qu'elles sont génératrices de nouvelles capacités de production (HANSEN), soit parce qu'elles permettent l'utilisation de capacités de production potentiellement excédentaires (KALECKI). En dépit de tous les efforts de modélisation mathématique et l'apport de l'économétrique, il semble bien que nous soyons obligé de constater la pauvreté relative de toutes leurs études. 

Claude SERFATI, par ailleurs,  formule ou reprend deux critiques de la focalisation keynésienne sur la demande effective pour analyser l'impact des dépenses militaires :

- Une sous-estimation des problèmes de rentabilité et de mise en valeur du capital investi ;

- Un obscurcissement de l'impact des dépenses militaires sur l'accumulation du capital par une approche de celles-ci en tant que composante de la demande agrégée.

 

               La plupart des économistes qui se refèrent à une approche par l'accumulation du capital considèrent que les dépenses militaires jouent un rôle stimulant, même s'il est criticable, sur l'accumulation du capital. Paul  BARAN et Paul SWEEZY (notamment dans Le capitalisme monopolistique, Maspéro, 1968) soulignent l'aspect temporaire et partielle qu'elles apportent aux difficultés du capitalisme. Surtout chez les économistes proches du marxisme, même s'ils empruntent certaines de leurs catégories à KEYNES, nous retrouvons quelques idées communes (Claude SERFATI) :

- Le capitalisme connaît une contradiction croissante entre production et consommation. La production connait une gigantesque croissance grâce aux gains de productivité considérables, tandis que la consommation a pour limite le pouvoir d'achat disponible, constitué en grande partie par les revenus des salariés. Cette menace de surproduction peut être différée par une demande accrue de l'Etat, qui permet d'utiliser les capacités de production et d'accroître la rentabilité des capitaux investis.

- Les dépenses militaires constituent une forme "optimale" de réponse à cette demande insuffisante ;

- le rôle de parade des dépenses militaires peut aller jusqu'à freiner la chute du taux de profit (T RIDELL, Marxisme and Military Spending, Journal of Post-Keynesian Economics, 1986), et même contribuer à un élargissement de l'accumulation aussi longtemps qu'il existe des capacités de production inemployées (Ernest MANDEL).

    Claude SERFATY reprend ce type d'analyse qu'il qualifie de "keynésio-marxiste" en la critiquant sur trois angles, avant d'entreprendre une vaste étude sur ce qu'il appelle le "méso-système" de l'armement. Ainsi il pointe l'identification un peu rapide entre augmentation de la production et accumulation de capital, la confusion des niveaux micro et macro-économiques (si pour l'entreprise d'armement, les commandes d'Etat ouvrent la voie au profit, l'ensemble de l'économie se voit ponctionnée par les capitaux nécessaires à l'augmentation du budget de la défense) et l'approche un peu trop "instrumentale" de l'Etat, qui possède tout de même une capacité autonome d'action, sur la répartition du revenu national entre dépenses sociales et dépenses militaires, et "pense" les dépenses militaires d'abord en termes d'efficacité politico-militaire. 

 

          Dans son Rapport sur l'utilité des guerres, J K GALBRAITH développe une argumentation "jusqu'au-boutiste" sur le rôle des dépenses militaires dans l'économie.

"On a toujours associé la production d'engins destinés à la production de masse avec la notion de "gaspillage" économique. Le terme est péjoratif, puisqu'il implique un échec dans le fonctionnement de l'économie. Mais aucune activité humaine ne peut être considérée comme du gaspillage dans la mesure où elle remplit les objectifs qu'elle s'est fixées dans son propre contexte. Les mots de "gaspillage nécessaire", appliqués non seulement aux dépenses militaires mais à la plupart des activités commerciales "improductives" de notre société, constituent une contradiction dans les termes. (...) Or dans le cas du "gaspillage" militaire, il est évident que l'utilité sociale est manifeste. Cela provient du fait que le "gaspillage" de la production de guerre s'accomplit complètement en dehors des cadres de l'économie de l'offre et de la demande. En tant que tel, ce "gaspillage" constitue le seul secteur important de l'économie globale qui soit sujet à un contrôle complet et discrétionnaire de la part de l'autorité centrale. Si les sociétés industrielles modernes peuvent être définies comme celles qui ont acquis la possibilité de produire plus qu'il n'est indispensable à leur survie économique (sans tenir compte de l'équité dans la distribution des biens à l'intérieur de ces sociétés), les dépenses militaires peuvent être considérées comme le seul volant de sécurité pourvu d'une inertie suffisante pour stabiliser les progrès de leurs économies. Le fait que la guerre soit un "gaspillage" est précisément ce qui la rend susceptible de remplir ses propres fonctions. Et plus vite l'économie accomplit des progrès, plus lourd doit être ce volant de secours. Cette fonction est souvent considérée, d'une façon simpliste, comme un moyen d'écouler les surplus. (...) (L'auteur cite alors le rapport d'un groupe d'experts réunis par l'Agence de l'armée américaine pour le Désarmement et le Contrôle, en 1965 qui conclue que "l'extension considérable du secteur public, depuis la Seconde Guerre Mondiale, a fourni une protection supplémentaire contre la dépression, du fait que ce secteur n'est pas sensible aux contractions qui peuvent se produire dans le secteur privé, et qu'il a fourni une sorte de pare-choc ou de balancier de l'économie"). La fonction principale de la guerre en matière économique est bien, selon nous, qu'elle fournit un balancier de cette sorte. Il ne faut pas confondre cette fonction avec les formes variées du contrôle de l'économie qui peuvent s'exercer par la fiscalité, aucune de ces formes ne mettant en jeu un nombre important de personnes et d'unités de production. Il ne faut pas la confondre non plus avec les dépenses massives auxquelles peut se livrer un gouvernement en matière de programmes sociaux ; une fois mis en train, ces programmes deviennent normalement des parties intégrantes de l'économie et ne sont plus sujets à un contrôle discrétionnaire. Ce pendant, même dans le contexte d'une économie complètement civile, la guerre ne peut pas être seulement considérée comme un "gaspillage". Sans une économie de guerre datant de loin, et sans ses fréquents éclatements qui prennent la forme de guerres ouvertes et de grande ampleur, la plupart des plus importants progrès de l'industrie qu'a connu l'histoire n'auraient pas eu lieu, à commencer par le développement de l'industrie de l'acier. La technique des armes donne ses structures à l'économie. (...) Il faut aussi noter que la production de guerre comporte un effet stimulant absolument certain en dehors de son propre domaine. Loin de constituer une brèche de "gaspillage" dans l'économie, les dépenses de guerre, (...) ont été un facteur positif dans l'accroissement du produit national brut comme dans celui de la productivité individuelle. (...). 

J K GALBRAITH, dans un style provocateur reprend là en les principaux arguments de progrès économique en faveur de la production des armements, et a contrario, dans beaucoup d'endroits du texte s'attaque aux effets désastreux sur l'économie qu'aurait la reconversion des industries militaires en industries civiles...

 

       Jacques FONTANEL, résume les conceptions des économistes keynésiens de la manière suivante. Ils distinguent les économies de sous-emploi de celle de plein-emploi :

- En situation de sous-emploi, les dépenses militaires exercent un effet positif sur la croissance économique, car elles réduisent le chômage, elles relancent l'activité des entreprises d'armement et maintiennent le financement de la recherche-développement. Elles provoquent lorsqu'elles sont en hausse, le fameux "effet multiplicateur". Mais la relance par les dépenses publiques peut aussi s'exercer par les activités civiles (santé, éducation, etc) et les dépenses militaires peuvent accroître la demande de matériels d'armement sans que l'offre des secteurs industriels soit en mesure d'y faire face, provoquant ainsi un essor des importations et des tensions inflationnistes ; la crise économique peut alors s'aggraver car la balance des paiements se dégrade alors que s'exerce parallèlement une nouvelle poussée des prix.

- En situation de plein-emploi, le problème du choix entre différentes dépenses publiques ressurgit (sociales/militaires). Les dépenses publiques et privées sont en concurrence. Les dépenses militaires participent alors largement au développement de l'inflation (déficit budgétaire, création monétaire, augmentation de la demande sans offre correspondante - les industries de consommation ne pouvant suivre car des fonds sont soustraits des investissements qu'elles devraient faire, faible sensibilité à la réduction des coût, détournement de moyens financiers considérables). Si tous les experts s'accordent à considérer, selon Jacques FONTANEL, que les dépenses militaires jouent un rôle négatif sur l'économie d'un pays de plein emploi, cela n'indique pas pour autant que cet effort soit inutile. La population d'un pays peut accepter le risque de l'inflation pour sa défense et sa sécurité (rôle de l'Etat).

    Pour Christian SCHMIDT (Guerre et économie, Etudes polémologiques, 1974), l'augmentation des dépenses militaires ne coïncide pas nécessairement avec une accélération de l'inflation. Pour l'ONU, par contre (Etude des rapports entre désarmement et développement, 1981), les dépenses militaires possèdent une influence inflationniste sur les économies occidentales et sur les pays en voie de développement.

   En conclusion, Jacques FONTANEL pense qu'il est vain de penser que les dépenses militaires puissent servir d'instrument de régulation de l'activité économique, d'une part parce que leur action sur la conjoncture est souvent perverse, d'autre part parce qu'elles favorisent, à terme, le développement de conflits armés".

 

         Dans un Avis du Conseil économique et social français datant de 2007, nous pouvons lire le constat balancé entre un effet multiplicateur à optimiser d'une part et des effets d'éviction et des externalités, d'autre part.

  Au chapitre d'un effet multiplicateur à optimiser : La Défense mobilise des ressources publiques importantes pour rémunérer des emplois civils et militaires qui apportent des revenus aux ménages, acquérir des équipements qui sont les débouchés de groupes industriels, procéder à des achats et des dépenses de fonctionnement qui font le chiffre d'affaires d'entreprises. L'hypothèse d'une détermination de l'activité par la demande globale implique qu'un supplément de dépenses militaires exerce un effet multiplicateur, d'autant plus élevé que "la propension à consommer" est très élevée. Une série de facteurs peuvent toutefois limiter cet effet : il ne s'exerce que dans l'hypothèse de sous-emploi, il suppose que l'expansion de la dépense publique soit accompagnée au plan monétaire, sinon l'augmentation du taux d'intérêt induit une certaine "éviction" de l'investissement privé, le financement de ces dépenses par l'impôt réduit la valeur du multiplicateur et enfin celui-ci peut être réduit encore par des "fuites" résultant des importations additionnelles nécessaires qui peuvent résulter du supplément de la demande. A noter que cet effet multiplicateur est induit pour toute dépense publique, qu'elle soit civile ou militaire. Il s'avère, en réalité, que les retombées des dépenses de Défense sont de moindre ampleur que celles d'autres dépenses publiques (social, éducation).

  Au chapitre des effets d'éviction et des externalités : le long terme se caractérise à la fois par l'aboutissement des différents processus d'ajustement et le jeu des mécanismes d'accumulation du capital et des connaissances dont résulte la croissance. Les dépenses militaires apparaissent alors comme une sortie nette du circuit économique puisqu'elles ne contribuent ni à l'accumulation du capital ni au renouvellement de la force de travail. L'avis fait référence lui aussi aux études de Paul BARAN et de Paul SWEEZY qui voient dans la montée des dépenses militaires un moyen de pallier à l'insuffisance de la demande globale. Mais il s'agit d'une absorption improductive de ressources qui est plus ou moins importantes selon qu'elle s'exerce en réduction de l'investissement ou de la consommation et réduit le volume du capital - et donc celui du produit - par tête, soit la consommation par tête, sans pour autant influer - à l'équilibre de long terme - sur leur taux de croissance. Au contraire, l'adoption d'une perspective de croissance "endogène" depuis la fin des années 1980 a conduit à réhabiliter al dimension productive des dépenses publiques, tant en termes d'infrastructure que d'éducation ou de Recherche et Développement. la croissance est dite endogène si elle peut être auto-entretenue, du fait de l'existence de rendements non décroissants pour des facteurs accumulables. Le progrès technologiques étant au coeur de la croissance et les dépenses d'équipement de Défense ayant partie liée avec les hautes technologies, les dépenses militaires peuvent avoir un effet d'entraînement sur la croissance dans les pays producteurs. La réévaluation de l'impact de cette dépense va mettre en oeuvre principalement deux mécanismes opposés :

- d'un côté, l'existence d'effets d'externalité, de retombées positives pour la compétence technologique nationale et l'avancée des technologies génériques de la recherche et du développement liées à la Défense (laser, technologie des réseaux, etc) ;

- en sens inverse, l'effort de Défense peut se réaliser au détriment d'autres catégories de dépenses publiques si son augmentation est supérieure à celle des impôts ou de la dette, comme dans le cas de l'administration américaine actuelle. Il peut absorber des ressources, en particulier de chercheurs et de techniciens représentant un capital humain très qualifié, et exercer un effet d'éviction sur les activités de Recherche et Développement civiles ou génériques.

  Les auteurs sont assez divisés sur cette question.

 

 

 

 

           Des études économétriques ont été menées pour les différentes formes d'économie, pour l'économie américaine, pour les pays développés en général et pour les pays en voie de développement. Les dépenses d'armement possèdent des effets différents d'une zone économique à l'autre. Elles infirment et confirment certains arguments avancés (de manière très différenciées) dans un sens ou dans l'autre sur l'impact des dépenses militaires sur la croissance économique. Il convient à ce sujet de noter la rareté relative des études effectuées pour l'ensemble d'une économie et pour le long terme. Nous trouvons par contre à foison des études de cas et des suivis budgétaires, notamment dans l'administration américaine. Par ailleurs, les analystes se heurtent parfois à des difficultés soit conceptuelles : choix d'analyse micro-économique comme les études de "cas" d'industrie d'armements ou d'analyse macro-économique qui exige de manier des agrégats peu adaptés. Il existe toujours, en matière de défense, un vrai problème de disponibilité de sources d'information, ce qui est aggravé par des problèmes de correspondances des appareils statistiques nationaux lorsqu'on veut avoir une vision globale et mondiale.

          La validité des modèles macroéconomiques, pouvons-nous lire dans l'Avis précédemment cité de 2007, "a été souvent questionnée du fait des problèmes à surmonter au niveau de la sélection de l'information, des comparaisons internationales, du choix de l'horizon temporel, des variables étudiées et de la méthode économétrique utilisée : ainsi, l'effet favorable des dépenses militaires est-il renversé si l'investissement est évincé par des dépenses militaires mais conforté si ces dépenses, par l'effet de demande qu'elles exercent, contribuent à encourager l'investissement. Plusieurs économistes de renom se sont pourtant attachés à analyser les conséquences économiques d'un désarmement à partir de grands modèles macroéconomiques internationaux, comme le World Model de LEONTIEF et DUCHIN pour l'analyse de l'impact d'un désarmement des pays industrialisés, avec transfert des sommes épargnées vers les pays en développement."

 

    Claude SERFATI, Production d'armes, croissance et innovation, Economica, 1995 ; Jacques FONTANEl, L'économie des armes, La Découverte/Maspéro, collection Repères, 1983 ; J K GALBRAITH, la paix indésirable? Rapport sur l'utilité des guerres, Calmann-Lévy,  1968. République Française, Avis et Rapports du Conseil Economique et Social, L'impact économique de la défense, 2007, présenté par Henri FELTZ ( A noter la très large contribution à cet Avis de Jean-Paul HEBERT (EHESS) et de Jean-Pierre AUBERT, délégués intrministériel aux restructurations de défense.)

 

                                                                                                                                                                 ECONOMIUS

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5 juillet 2010 1 05 /07 /juillet /2010 16:27

                Cette revue uniquement électronique très récente puisque son numéro 1 date de juin 2007, à régularité en principe semestrielle, s'intitule aussi Capitalisme, institutions, pouvoirs et se trouve tout-à fait dans les centres d'intérêts de ce blog. Elle reprend le fil interrompu de L'année de la régulation, publication annuelle, régulièrement publiée de 1997 à 2005, sous la direction de Frédéric LORDON et Robert BOYER.

   Créée à l'initiative de l'association Recherche et Régulation, elle est soutenue par la Maison des sciences de l'Homme Paris Nord ainsi que par tout un réseau d'une quinzaine de centres de recherche en économie, qui couvre de nombreux domaines disciplinaires en économie. Fonctionnant suivant le principe d'appels à contribution sur un thème donné, la revue vise, selon ses animateurs  "à fournir un lieu d'expression pour les analyses qui s'inscrivent dans la filiation des recherches régulationnistes ainsi que pour les chercheurs qui souhaitent en débattre". Plus que jamais, écrivent les auteurs de la ligne éditoriale, "il apparaît nécessaire de développer une économie politique enchâssée dans les rapports sociaux qui permettent d'appréhender les reconfigurations des rapports de force entre groupes sociaux et/ou Etats et d'analyser la complexité de fonctionnements institutionnels historiquement construits".

C'est la transformation actuelle du capitalisme qui intéresse cette revue, ses recherches "portant tant sur la caractérisation des formes structurelles du capitalisme contemporain, ainsi que sur l'analyse de nouvelles dynamiques à l'oeuvre (montée de l'immatériel, changements dans les modalités d'organisation de la production, nouvelles formes de concurrence, financiarisation)". "Elles concernent également l'identification de leurs conséquences sur la société (transformation des inégalités, évolution du salariat...) et visent à préciser les enjeux de ces évolutions pour les politiques économiques."

La revue "ambitionne de prendre en compte les dimensions les plus caractéristiques des changements contemporains, notamment :

- la mondialisation et à la constitution de nouveaux ensembles régionaux inter et intra-étatiques qui l'accompagne, ce double mouvement modifiant l'échelle d'exercice du pouvoir au regard de celle, traditionnelle, de l'Etat-nation ;

- les nouvelles formes de régulation qui se mettent en place à différents niveaux (ensembles régionaux, Etat nation mais aussi nouvelles formes de régulations sectorielles ou territoriales) ;

- les facteurs susceptibles d'engendrer de nouvelles formes de crise, tout particulièrement les questions démographiques et écologiques ;

- l'intégration ou la marginalisation des pays du Sud au sein du capitalisme contemporain ;

- la formalisation de la dynamique."

 

          Le premier numéro portait ainsi sur les causes et les conséquences des nouvelles évolutions économiques pour les sciences sciences, et abordait des éléments aussi divers que la croissance au Japon, les dépenses sociales sur le long terme, la régulation et les institutions en économie du sport ou la théorie de la régulation sur le développement durable. Le numéro 7, du premier semestre 2010, portait sur Institutions, régulation et développement. L'un des derniers numéros (10/2ème semestre 2011) porte sur Post-keynésianisme et théorie de la régulation : des perspectives communes.

 

Tous les textes, anglais et français, sont librement disponibles dans leur intégralité (sur le site www.revues.org) et chaque numéro comporte à la fin de nombreuses fiches de lecture. La rédaction dirigée par Robert BOYER et animée par Thomas LAMARCHE, Agnès LABROUSSE, Sabine MONTAGNE et Patrick DIEUAIDE, se compose d'une petite vingtaine de chercheurs, professeurs, directeurs de recherche ou maîtres de conférences en sciences économiques. Un Conseil scientifique épaule le Comité de rédaction ; on y relève entre autres les noms de Bruno AMABLE (Paris 1), Gérard EPSTEIN (Massachusetts, Etats-Unis), Michel LALLEMENT (CNAM Paris), André ORLEAN (CNRS, Paris-Jourdan) et Toshio YAMADA (Nagoya, Japon). 

 

          Revue de la régulation, Capitalisme, institutions, pouvoirs, Maison des Sciences de l'Homme, Paris Nord.

        Contact (pour information ou proposition de contribution) : Emmanuel PASQUIER - MSH Paris Nord, 4, rue de la Croix Faron, Plaine Saint-Denis, 93210 SAINT-DENIS ou par l'intermédiaire du site www.revues.org.

 

Actualisé le 25 Avril 2012

 

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3 juillet 2010 6 03 /07 /juillet /2010 12:50

                    L'économiste autrichien Joseph Aloys SCHUMPETER est considéré comme le chef de file de toute une série d'économistes "hérétiques" qui refusent à la fois des enseignements "définitifs" des écoles libérales, keynésiennes et marxistes, tout en y puisant une grande partie de leur inspiration. Il ne fonde pas à proprement parler une "école" économique et se situe comme l'un des derniers grands économiste "généraliste" qui refuse les frontières entre disciplines. Aussi son oeuvre, de La théorie de l'évolution économique de 1912 à son Histoire de l'analyse économique (inachevée, publiée en 1954) est emplie de considérations sociologiques. Même s'il eu pour maîtres BOHM-BAWERK, MENGER et Von WIESER, auquel il faut ajouter COURNOT, QUESNAY et WALRAS, il déborde de loin la seule analyse économique pour comprendre le capitalisme. il ne s'agit pas pour lui de rechercher les conditions de l'équilibre mais plutôt les lois du changement. Se situant dans le débat entre tenants du marxisme et tenant de l'économie politique libérale emprunteurs de notions keynésiennes, il dégage les éléments d'une comparaison critique entre capitalisme et socialisme. C'est d'ailleurs en plein conflit mondial et en pleine gestation de qui sera la guerre froide, qu'il publie son oeuvre maîtresse et récapitulatrice, Capitalisme, socialisme et démocratie (1942). Son oeuvre englobe plusieurs niveaux de rationalité (jean-Marie ALBERTINI), et veut communiquer une vision systémique, dotée d'une grande profondeur historique. Joseph SCHUMPETER réfute la possibilité d'une "science économique" pure, qui serait dégagée des conflits sociaux et préfère rechercher les enchaînements dynamiques des structures qui reflète réellement la réalité socio-économique. Plutôt favorable au capitalisme, il constate avec regret que les évolutions sociales tendent plutôt vers le socialisme. De nombreux écrits ne parviennent traduites en France que relativement tardivement, ou ne le sont même pas encore, et son influence se mesure plutôt aux Etats-Unis (Université de Harvard) où il réside de 1932 à 1950.

 

                        Théorie de l'évolution économique de 1912 n'est pas son premier ouvrage même si c'est celui qui le fait connaître dans le monde universitaire (Das Wesen und der Hauptinhalt der theoretischen Nationalokonomie date de 1908). Dès le début, l'auteur affirme son penchant pour l'hérésie ; il prend à contre-pied toute l'économie politique qui recherche les conditions de l'équilibre. Au centre du circuit économique, se trouve le capital. "Le capital n'est rien d'autre que le levier qui permet à l'entrepreneur de soumettre à sa domination les biens concrets dont il a besoin, rien d'autre qu'un moyen de disposer des biens en vue de fins nouvelles, ou qu'un moyen d'imprimer à la production sa nouvelle direction". D'emblée, Joseph SCHUMPETER situe l'action de l'entrepreneur au premier plan du système capitaliste, et cela dans un contexte de conflits de volonté entre entrepreneurs qui veulent tous disposer des fonds de pouvoir d'achat suivant des directions différentes et concurrentes. "Nous définirons donc le capital comme la somme de monnaie et d'autres moyens de paiement, qui est toujours disponible pour être concédée à l'entrepreneur".  L'économie se présente comme une succession d'équilibres, ou plutôt de déséquilibres, le passage d'un équilibre à un autre se faisant sous forme de crise, où les vagues de l'essor de production s'oppose aux vagues précédentes, les vagues nouvelles succèdent aux vagues anciennes. L'équilibre est toujours menacé car l'essor est continuel.

 

                         Economie, Doctrine and Method, de 1954 est la traduction anglaise d'un ouvrage paru en 1914.

 

                       L'essai de 1918 sur La crise de l'Etat fiscal, a pour point de départ les difficultés financières de l'Etat faisant suite à une guerre., qui obligent à sortir du système économique antérieurement en vigueur. "Ce système économique se présentait d'ailleurs comme un agrégat d'éléments disparates et ne méritait guère que par abstraction la dénomination d'"économie de libre concurrence". Cependant, toutes les réussites et tout le dynamisme qu'on pouvait porter à son actif relevaient de ce qu'il comptait encore de libre concurrence, en dépit des tentatives dirigistes de l'Etat qui se sont manifestées (...) dès avant la guerre et que celle-ci n'a fait que renforcer. Ce système économique va-t-il et doit-il s'écrouler sous le poids des dépenses de guerre ou faut-il que l'Etat intervienne pour le transformer en quelque chose de nouveau? Dans bien des cas, ce n'est pas l'analyse sereine qui dicte la réponse à cette question. Comme dans d'autres domaines, chacun attend des suites de la guerre la réalisation de ses désirs particuliers : pour les uns l'effondrement du grand capitalisme dont la guerre n'aurait été que l'aboutissement, pour d'autres une liberté économique plus grande qu'auparavant, pour d'autres encore une "économie dirigée" mise au point par les "expert". Il était inévitable, ajoute-t-on, qu'on en arrivât là parce que l'Etat (...) ou l'économie libérale (...) a échoué. Ni les uns ni les autres, et encore moins les socialistes, ne tentent de fonder ce jugement à l'aide d'arguments qui relèverait un tant soit peu de la démarche scientifique". L'auteur tente de comprendre ce que signifie véritablement la "faillite de l'Etat fiscal", question tragique en Autriche de cette époque, et quelles conséquences il faut en tirer. Il plaide pour une sociologie des finances qui permette de le faire, dans une perspective sur le long terme, en commençant par la fin du Moyen-Age. L'étude de l'histoire fiscale montre que l'acceptation des impôts n'impliquait pas la généralité de l'obligation fiscale, ni tout le temps, ni dans la totalité de l'espace occupé par une autorité, ni tout le monde... Très au fait des diverses positions et propositions à l'égard de l'avenir de l'Etat (lecteur attentif par exemple du Manifeste communiste), il considère que l'attention doit se concentrer sur les conditions de l'épargne (lutter contre les entraves de la législation), mais est très sceptique sur les chances d'un retour à une quelconque libre concurrence, n'écartant pas les "mesures drastiques" nécessaires. Présent précisément dans les responsabilités étatiques du moment, (ministre des finances de 1919-1920 de la coalition social-démocrate et social-chrétien d'Otto BAUER), l'auteur termine son étude sur une conviction présente par la suite : "Les conditions préalable à l'apparition d'une société socialiste, c'est que le capitalisme ait accompli son oeuvre, c'est-à-dire qu'il existe une économie nationale saturée de capitaux et rationalisée par les entrepreneurs, en sorte qu'elle soit capable d'absorber le ralentissement du développement économique inévitablement induit par le socialisme. Le socialisme implique en effet que la vie sociale s'affranchit des contraintes de l'économie et même se détourne de ses exigences. Mais cette heure n'a pas encore sonné. Elle a même été retardée par la guerre. L'époque actuelle appartient à l'entreprise privée et au travail productif ; par l'intermédiaire de l'entreprise privée, elle appartient également à l'Etat fiscal. A n'en pas douter, on ne pourrait changer de système qu'au prix de lourds sacrifices pour tous et même aux dépens des intérêts de la classe ouvrière. D'ailleurs, l'heure du socialisme viendra. Peu à peu le développement de l'économie et l'élargissement du cercle des solidarités sociales qu'il entraîne feront  perdre à l'économie privée sa signification historique. Ce processus s'annonce déjà et vient s'inscrire dans les tendances de la deuxième moitié du XIXème siècle, dont les dernières erreurs ont peut-être connu leur paroxysme avec la guerre. La société dépassera peu à peu l'entreprise privée et l'Etat fiscal, mais, à coup sûr, ce sera en dépit et non par suite de la guerre."

 

                      Contribution à une sociologie des impérialismes de 1919 examine, au-delà des slogans, l'impérialisme à l'oeuvre, notamment l'impérialisme dans la monarchie absolue des temps modernes. Pour en tirer une définition et un contenu qui le lie au capitalisme. "Telle est (...) la base sociale de l'impérialisme contemporain du capitalisme : il ne coïncide pas avec la nationalisme et le militarisme, mais une fusion s'est opérée entre eux, le capitalisme reposant sur ces phénomènes au même titre qu'ils reposent sur lui. L'impérialisme moderne, comme le militarisme et le nationalisme, constitue un héritage de l'époque dominée par l'Etat monarchique : en lui survivent, non sans transpositions, des éléments structuraux, des formes d'organisation, une configuration d'intérêts et des attitudes qui ne sont compréhensibles que par référence à l'Etat monarchique. L'impérialisme moderne constitue le point d'arrivée de forces pré-capitalistes que l'Etat monarchique réorganisa, en partie grâce aux méthodes du capitalisme naissant : il n'aurait jamais pu naître de la "logique interne" du capitalisme lui-même." L'auteur dessine là les contours d'un appareil d'Etat qui possède sa logique propre, qui favorise la guerre, qui rend possible une alliance, qui ne peut exister que dans des conditions sociales précises, entre une partie de capitalisme et les éléments militaristes de la société. Cette alliance fait peser sur l'Europe une menace de guerre constante. La disparition des intérêts monopolistiques n'empêchera sans doute pas la guerre, mais mais celle-ci sera autre sans leur action en tant qu'avant-garde, comme l'écrit l'auteur, dans le déclenchement de la plupart des guerres.

 

                     Les classes sociales en milieu ethnique homogène de 1927 se veut un examen le plus complet possible d'une "théorie des classes sociales", débarrassée des présupposés etno-racistes très présents à cette époque dans la société européenne. Parmi les problèmes que soulève la théorie des classes, Joseph SCHUMPETER en retient quatre :

-  la nature du phénomène de classe, et lié, celui de la fonction des classes dans le fonctionnement  de la totalité sociale ;

-  la cohésion des classes sociales, les facteurs qui font de chaque classe sociale particulière une individualité et qui empêchent ses membres d'agir dans n'importe que sens ;

-  la formation des classes : pourquoi et comment le système social n'a t-il jamais été homogène, et comporte toujours une stratification ;

-  les causes concrètes et les conditions d'existence d'une structure de classe déterminée et historiquement observable.

   Après un long parcours historique, qui met en relief les familles dans lesquels les individus agissent concrètement, il parvient à quelques conclusions : hiérarchisation, évolution et cohésion des classes obéissent à certains principes relativement simples. Une classe sociale déterminée naît et disparaît sur le même mode que s'améliore ou décline sa position sociale et ce n'est que parce que des classes particulières naissent et disparaissent qu'il y a une structures de classes et une évolution de cette structure. Mais "l'explication dernière du phénomène de classes sociales réside dans les différences entre aptitudes individuelles." Ces aptitudes individuelles ne sont pas absolues, mais, strictement encadrées dans des familles ou dans des lignées, correspondent à des valeurs sociales. Dans la fin de ce texte assez dense, l'auteur insiste sur les conditions économico-sociales de la transmission de ces aptitudes individuelles (par cristallisation ou consolidation d'apprentissages, encore une fois dans la famille ou dans la lignée).

 

                    Business Cycles : a Theorical Historical and Statistical Analysis of the Capitalist Process, de 1939, prolonge et amplifie les analyses et les conclusions du livre de 1914 (Economie, Doctrine and Method). L'économiste autrichien expose la superposition de trois cycles économiques, des cycles courts (de 40 mois environ) et qui s'expliquent par la variation des stocks, des cycles moyens (entre 6 et 11 ans) et des cycles longs (qui s'étalent sur 40 à 60 ans), résultat d'innovations majeures, machines à vapeur, rail, automobiles, électricité, chimie par exemple. La longueur et l'intensité des cycles est due à l'intensité des innovations techniques, mais celles-ci ne peuvent agir (réussite) que par l'action des entrepreneurs dans des conditions de disponibilités de capitaux et également dans des conditions sociologiques précises qui vont bien plus loin que de simples rapport d'offres et de demandes. L'existence des crises proviennent notamment de l'irrégularité d'apparition de ces innovations techniques qui agissent sur l'ensemble des structures économiques. Les possibilités de profit résultant de l'application des techniques se tarissent au fur et à mesure de leurs diffusion, comme l'apparition de techniques nouvelles peuvent court-circuiter les calculs de réalisation de ces profits. A chaque nouvelle technique correspond bien entendu des investissements qui, pour être profitables aux entrepreneurs, doivent tout juste être novatrices et au moins novatrices le temps qu'il faut pour que les retours sur investissements se réalisent. Dans cette perspective, on peut comprendre que des techniques qui tardent à être relayées par d'autres techniques, leurs effets s'étant réalisés (baisse des prix puisque tous les entrepreneurs les proposent), cela entraîne une baisse de profit généralisée, de même que si elles sont relayées bien trop tôt, des investissements auront été réalisés en pure perte...E c'est ce qui arrive fréquemment! D'où les diverses crises capitalistes... Ce qui explique que pour que le capitalisme survive, et que se maintienne un niveau de prix élevé, la course technologique doit rester intense et même s'accélérer, la diffusion des techniques étant de plus en plus rapide. L'explication des rythmes économiques et des rythmes technologiques proposée par Joseph SCHUMPETER, si elle est bien acceptée par l'ensemble des économistes, a fait l'objet de nombreux compléments par la suite...comme de nombreuses interprétations...

 

                     Capitalisme, Socialisme et Démocratie, de 1942, indique une perspective finalement assez proche de celle de Karl MARX sur l'inévitabilité de l'effondrement du système capitaliste, même si l'auteur le regrette. Son analyse, cependant, diffère beaucoup de celle de ce dernier dans la mesure où ce qui provoque cette chute, c'est moins la montée de la concentration capitalistique dans tous les secteurs et toutes les branches de l'industrie, du commerce et de la banque que les conditions dans lesquelles elle se déroule, tant du côté des entrepreneurs, qui deviennent plutôt des rentiers que des innovateurs, que du côté de la société en général, où les excès des inégalités entraînent une hostilité généralisée contre le système. Ayant exposé dans la première partie ses convergences et différences avec l'analyse marxiste, et dans une seconde son questionnement sur la possibilité de survie du capitalisme, Joseph SCHUMPETER demande, presque a contrario, comment le socialisme peut-il fonctionner et dans une dernière partie expose les conditions de la réussite d'un socialisme compatible avec la démocratie.

En faisant ce dernier chapitre, il livre finalement les conditions de fonctionnement d'un système économique viable : un environnement démocratique réel. Et parmi les conditions de succès de la méthode démocratique, il en dégage quatre groupes :

- que le matériel humain de la politique doit être de suffisamment bonne qualité (aptitudes et nombre adéquat) ;

- que le domaine effectif des décisions politiques ne doit pas être exagérément élargi (que le contrôle soit réel mais modéré) ;

- qu'un gouvernement, dans les sociétés industrielles, doit disposer des services d'une bureaucratie bien entraînée, "jouissant d'une bonne réputation et s'appuyant sur de solides traditions, douée d'un sens vigoureux du devoir et d'un esprit de corps non moins vigoureux" ;

- qu'un autocontrôle démocratique soir sérieux et efficace, dans le respects des rôles entre élus et électeurs.

 

                   Ten Great Economists from Marx to Keynes est un essai de 1951 consacré à Karl MARX, WALRAS, MENGER, PARETO, BOHM-BAWERK, FISHER, MITCHELL et KEYNES.

 

                   The History of Economic Analysis est publié en 1954. 

 

                 L'influence des écrits de Joseph SCHUMPETER est finalement considérable, bousculant à la fois les traditions libérales, marxistes et keynésiennes, obligeant chacune de ces traditions à évoluer profondément. Très peu d'économistes refusent l'approche macroéconomique qu'il a impulsée, quitte à tenter de la relier à une approche micro-économique. En France, c'est François PERROUX - qui explore le plus grand nombre des pistes ouvertes - qui fait connaître son oeuvre. Des auteurs comme Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SALEM sont profondément influencés par son approche systémique. "Des préoccupations identiques se retrouvent au centre de l'oeuvre du démographe A Sauvy qui s'est toujours joué d'un orthodoxe découpage de la réalité. Bien entendu, l'acuité des problèmes de développement du Tiers-Monde durant les trois dernières décennies a renforcé toutes les explorations, en termes de structure et d'articulation, entre l'économique et le social. la crise de la croissance qui a éclaté en 1973 incite à nouveau les écononomistes à des propos hérétiques. Certains auteurs, tel M Aglietta, A Orléan et J H Lorenzi, ou encore et, surtout J K Galbraith qui fait la jonction entre les keynésiens et les hérétiques "à la Schumpeter" se rattachent par leurs analyses à l'hérésie schumpétérienne. (...) De leur côté, d'autres économiste tel J Attali et H Bartoli ou encore le récent prix Nobel Amartrya Kunar Sen, à partir de perspectives et de fondements théoriques différents, participent à l'ouverture du champ économique par une critique épistémologique tout en refaisant de l'économie une science morale. Elle rejoint celle des radicaux américains". .

 

              Joseph Aloys SCHUMPETER, Impérialisme et classes sociales, Flammarion, collection Champs, 1984 (ce livre rassemble trois oeuvres - Contribution à une sociologie des impérialismes, Les classes sociales en milieu ethnique homogène, La Crise de l'Etat fiscal, présentés par Jean-Claude PASSERON) ; Capitalisme, Socialisme et Démocratie, Petite Bibliothèque Payot, 1969 ; La théorie de l'évolution économique, édition électronique disponible sur le site de l'UQAC : htpp//classiques.uqac.ca) (Introduction très longue de François PERROUX) ; Business cycle : aTheoretical, historical and Statistical Analysis of the Capitalist Process, édition électronique disponible sur le site de l'UQAC ; Théorie de la monnaie et de la banque, 2 tomes, Editions l'Harmattan, 2005.

     Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SALEM, Comprendre les théories économiques, Seuil, 2001 ; Claude JESSUA, SCHUMPETER, Encyclopedia Universalis, 2004.

     On ne sautait trop conseiller de consulter l'ouvrage de François PERROUX, La pensée économique de Joseph SCHUMPETER, Les dynamiques du capitalisme, 1965, même si son analyse critique se fait plutôt du point de vue des économistes libéraux.

 

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1 juillet 2010 4 01 /07 /juillet /2010 18:00

         John Maynard KEYNES (1883-1946), à partir d'une critique des carences théoriques et pratiques des libéralismes reprend toute la réflexion sur l'économie, tant dans Les conséquences économiques de la paix (1929), le Traité de la monnaie (1930) que dans Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936) pour prendre ses trois ouvrages fondamentaux. Son analyse économique est d'abord une analyse macro-économique en terme de flux, le cadre préférentiel est l'économie nationale et elle intègre la monnaie dans toutes ses fonctions économiques. L'économie est décrite en heurts de pouvoirs et le marché n'est pas le régulateur de la vie économique. l'économiste britannique s'attaque directement aux causes des crises économiques, à commencer par celle de 1929, première crise industrielle capitaliste d'ampleur mondiale. Constatant que les dépenses publiques peuvent être un remède efficace contre le chomage, il construit un instrument d'analyse économique, le multiplicateur d'investissement, qui est adopté ensuite non seulement par ses continuateurs, mais pratiquement par tous les économistes après lui. Henri DENIS constate que sa théorie, très mal présentée et interprétation suscite toutes sortes de confusion théorique, notamment autour du revenu des entrepreneurs. Toujours est-il que l'essentiel pour nous en tout cas ici est que les dépenses d'Etat, notamment les dépenses militaires ne peuvent plus être ignorées, ou considérées comme extérieur à la marche normale de l'économie. 

 

            Il s'est même tissé, selon Claude SERFATI, une sorte de légende par l'utilisation abusive de l'expression "keynésianisme militaire" pour qualifier et justifier un rôle moteur des dépenses militaires dans la croissance des 30 années d'après la seconde guerre mondiale. En fait, John Maynard KEYNES n'est pas préoccupé par elles avant que la guerre n'éclate, l'essentiel du propos du premier ouvrage que nous venons de citer étant plutôt une critique radicale des accords du Traité de Versailles. Dans How to pay for the war? de 1939, il s'agit surtout de savoir comment financer les dépenses militaires et contrecarrer les menaces d'inflation. 

  Il affirme plus tard "que l'augmentation de la Demande publique en biens militaires résoudra dans un très bref délai le problème du chômage. D'abord par une création directe d'emplois destinés à la production de ces biens, ensuite par l'effet multiplicateur, dont il évalue le coefficient à 2/3. On se trouve bien dans le cadre conceptuel défini dans la théorie générale : une augmentation de l'investissement (suite à la demande de l'Etat en biens militaires) engendre une augmentation du niveau d'emploi (ainsi que du salaires des travailleurs, contrepartie de l'allongement de la durée de travail) qui engendre à son tour une augmentation du revenu monétaire des consommateurs. cependant, l'offre globale ne s'élèvera pas du même montant puisqu'une partie de celle-ci n'est pas destinée aux consommateurs mais à l'Etat. On a donc un écart entre la demande des consommateurs, déterminée par leur revenu monétaire et l'offre disponible : cet écart est porteur d'inflation dont Keynes donne une estimation chiffrée (de l'ordre de 20%). Pour empêcher cet écart, ou du moins sa trop grande amplitude, Keynes propose un plan d'épargne obligatoire - appelé ensuite revenu différé - portant intérêt à 2,5% et remboursable "en plusieurs mensualités à une certaine date après la guerre"  (Claude SERFATI).

         Ce que John Maynard KEYNES tente de définir, c'est un plan pour parer aux conséquences d'une augmentation brutale des dépenses militaires, et non utiliser cette augmentation dans un plan de relance. L'objet d'un débat entre keynésiens est justement de savoir à quelle utilisation économique peuvent être employées les dépenses militaires et tous ne partagent pas l'idée de dépenses militaires comme stimulant de la croissance économique. Si Alvin HANSEN (1887-1975) défend cette dernière idée, reprise ensuite par ADAMS et GOLD, d'autres comme K K KURIHARA et Michael KALECKI la critique à l'intérieur du système keynésien. Les économistes continuateurs, appelés néo-keynésiens, font une évaluation critique d'une théorie, jugée "incomplète" des dépenses publiques, y compris des dépenses militaires. Ainsi Evsey DOMAR (1914-1997) et Joan ROBINSON (1903-1983) regrettent que cette incomplétude nuise à une approche claire du rôle des dépenses militaires. J K GALBRAITH (1908-2006) cherche à mieux intégrer au système keynésien les rapports entre les groupes sociaux, dans une perspective institutionnaliste. Ce dernier auteur, dans ses ouvrages sur la crise de 1929 mais aussi sur "l'utilité des guerres", fait la jonction entre l'apport keynésien et l'apport de Joseph Aloys SCHUMPETER (1883-1950). 

 

       A la suite des travaux de John Maynard KEYNES, même des libéraux comme Paul SAMUELSON sont obligés d'avoir une analyse macro-économique et d'abandonner toute idée de recherche d'une équilibre "naturel" dans l'économie. De nos jours, même le plus libéral des économistes intègre certains apports keynésiens, notamment lorsqu'il s'agit d'aborder le rôle des dépenses militaires, mais sans doute à cause de la diffusion de ces apports partout, les interprétations sur les relations entre guerre et économie peuvent varier du tout au tout.

 

   Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM, Comprendre les théories économiques, Seuil, 2001 ; Claude SERFATI, Production d'armes, croissance et innovation, Economica, 1995 ; John Maynard KEYNES, Les conséquences économiques de la paix, Gallimard, 2002 (avec Jacques BAINVILLE, Les conséquences politiques de la paix) ; Henri DENIS, Histoire de la pensée économique, PUF, 1999 ; J.K. GALBRAITH, La paix indésirable?, Rapport sur l'utilité des guerres, Calmann-Lévy, 1968.

 

                                                                                                                      ECONOMIUS

 

 

 

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29 juin 2010 2 29 /06 /juin /2010 17:33

             Comme en réaction aux analyses marxistes qui placent les travailleurs-salariés comme véritables acteurs de la vie économique, une succession d'économistes poursuivent la réflexion du libéralisme en poussant encore plus loin l'élaboration d'un modèle d'équilibre fondé sur la rencontre entre une demande et une offre de biens et de services. Loin de tenter de contrer le marxisme sur le terrain socio-économique, les premières générations de ces économistes dits néo-classiques, il tente de "découvrir" des méthodes de calcul des quantités en jeu, voulant faire véritablement de l'économie politique la seule vraie science qui vaille. Dans cette tentative de mathématiser les relations économiques, beaucoup plus près donc de la micro-économie (très proche de l'entreprise) que de la macro-économiée (les évolutions d'ensemble), tout ce qui n'est pas de la "pure" économie est considéré comme externe. Externes sont donc les interventions de l'Etat, externes sont donc les dépenses militaires, externes sont les guerres. Il y a là quelque chose de paradoxal dans une époque où l'industrialisation va de pair avec un changement de nature des dépenses militaires, dans une période, du début du siècle jusqu'à 1945, où la guerre et l'économie de guerre prennent une place grandissante.

 

           Carl MENGER (1840-1921), le fondateur de la première école néo-classique ne pense pas pourtant que les mathématiques puissent faire avancer les sciences sociales et il se tourne plutôt vers la psychologie pour expliquer l'économie (valeur-utilité). Eugen von BOHM-BAWAERK (1851-1914) fait de son côté du capital du travail détourné (accumulé) et rejette même cette fameuse théorie des trois facteurs de production (la terre, le travail, le capital). Friedrich von WIESER (1851-1926) introduit la notion de valeur naturelle. En supprimant les inégalités des revenus, on retrouverait cette valeur naturelle des biens, les biens à forte utilité sociale auraient alors une valeur d'échange plus élevée, la production pourrait alors s'orienter vers les biens les plus nécessaires... 

Dans sa Théorie positive du capital de 1889, l'analyste autrichien Eugen von BOHM-BAWERK considère que l'intérêt du capital est rendu possible par le fait que les détours de production augmentent la productivité du travail, et il est rendu nécessaire par le fait de la dépréciation du futur. Il en arrive, comme l'explique Henri DENIS, à dire que la répartition est déterminée par la nécessité, en régime concurrentiel, de l'égalisation de l'offre et de la demande sur le marché du capital et sur le marché du travail. Même s'il s'efforce de ne pas présenter une vision naïve du processus de la concurrence, toutes ses analyses se focalisent sur les conditions d'égalisation de cette offre et de cette demande sur les deux marchés. Dans De l'origine et des lois de la valeur (1884) comme dans La valeur naturelle (1889), Freidrich von WEISER cherche à éliminer de l'analyse économique la notion même de coût de production en soutenant que le coût d'un bien se ramène toujours à la quantité d'un autre bien que l'on aurait pu produire à la place du premier. Portant un coup décisif à la pure doctrine libérale, il admet que l'Etat doit se donner pour but l'utilité sociale et prendre en main s'il le faut lui-même la production de certains biens, même si l'on suppose que la libre concurrence procure un "maximum de satisfactions" aux individus considérés isolément. Dans ses ouvrages ultérieurs (La théorie de l'économie sociale - 1913, La loi et la puissance - 1926), l'économiste formule une sévère critique du capitalisme libéral, soulignant l'importance prise par les monopoles, dénonçant les inégalités des revenus, critiquant jusqu'au libéralisme politique de se vider de sa substance par sa tolérance de ces inégalités. Il repousse le socialisme car il supprime le "suprême pouvoir de la concurrence".

    On sent bien, à travers tous ces écrits que les économistes ne sont pas insensibles aux critiques portées, notamment par les marxistes, au système capitaliste. Mais le refus de prendre en compte la lutte des classes et l'attachement à la libre concurrence, comme seule capable de "vraiment" créer des richesses orientent de plus en plus, surtout après eux, les économistes néo-classiques vers une vision de l'économie de moins en moins ancrée dans les réalités sociales.

 

          Ainsi William Stanley JEVONS veut renouveler l'économie politique en partant d'une nouvelle conception de la valeur d'échange, refusant de la lier au travail. "C'est un fait que le travail, une fois qu'il a été dépensé, n'a pas d'influence sur la valeur future d'un objet : il a disparu et est perdu pour toujours : nous devons toujours partir de zéro à chaque moment, et payer les valeurs des choses en considérant leur utilité future. L'industrie est essentiellement prospective et non rétrospective ; et il est rare que le résultat de quelque entreprise coïncide exactement avec les intentions premières de ses promoteurs". La nouvelle conception de la valeur d'échange est construite sur la notion d'utilité marginale. Il tire de ces considérations une loi de la proportionnalité des utilités marginales aux prix des produits, bardant sa démonstration de formules mathématiques. Les prix normaux des biens sont des prix qui satisfont à la condition de l'égalisation des utilités marginales pondérées. Il soutient alors qu'il n'y pas lieu à chercher ailleurs une explication des rapports d'échange ou des prix des marchandises (Henri DENIS). Malgré le caractère excessif de ses conclusions, le type d'argumentation qu'il utilise est couramment employé depuis. L'économiste anglais est tout entier préoccupé en fait par la recherche d'une interprétation du revenu du capital qui permette de réfuter les théories socialistes de l'exploitation. Il ramène le revenu du capital à un intérêt, le taux de l'intérêt étant tout entier déterminé par le rendement marginal du capital... L'historien de la pensée économique qu'est Henri DENIS est particulièrement sévère sur ce genre de théories : "...Jevons s'éloigne de la réalité dans un mesure importante. C'est malheureusement la même infidélité à l'égard du réel que l'on rencontre chez tous les auteurs néo-classiques de la fin du XIXème siècle, et chez la plupart de ceux d'aujourd'hui".

  Stanley JEVONS comme F Y EDGEWORTH (1845-1926) cherchent à introduire la valeur-utilité et le calcul en termes de plaisir et de déplaisir au centre de l'analyse économique. Contrairement à Carl MENGER, il font des mathématiques abstraites la base de l'économie. La théorie économique devenant pure mathématique, il n'est pas étonnant que la problématique de l'économie de guerre leur échappe totalement, tant les relations entre guerre et économie fait appel à l'introduction de facteurs sociaux dans la science économique. 

   Alfred MARSHALL (1842-1924) est le diffuseur de cette manière de comprendre l'économie. Ses Principes d'économie politique (1890)  remplacent peu à peu dans les universités anglo-saxonnes les manuels de John Stuart MILL. Il n'aborde pas la question de la guerre en économie. C'est seulement son disciple "révolté", John HOBSON,  qui se fait le premier théoricien de l'impérialisme. 

 

     Léon WALRAS (1834-1910) constitue une oeuvre qui est encore la bible du libéralisme et même du néo-libéralisme. Il établit l'interdépendance de tous les prix et de tous les revenus, les conditions et les mécanismes de l'équilibre général, le rôle de l'utilité dans la formation des prix et de la valeur d'échange et les modalités de la fixation du prix de la monnaie. Son successeur direct, Vilfredo PARETO, notamment à travers son Manuel d'économie politique de 1906, dégage une définition de l'optimum économique. Son système admet le plein emploi des forces de travail disponible ; on cherche en vain la place des dépenses d'armement ou des dépenses militaires dans un tel système. A C PIGOU (1877-1959), le successeur d'Alfred MARSHALL, fait intervenir dans son analyse l'utilité sociale à côté des utilités individuelles, et admet, et même recommande, l'intervention de l'Etat, mais dans L'économie du bien-être de 1924 par exemple, il écrit qu'élever artificiellement le taux moyen des salaires ne manquerait pas de créer du chômage ou d'aggraver le chômage existant. Autant dire que l'intervention de l'Etat ne constitue qu'un moindre mal, ce qui détonne dans une période d'extension tous azimut des interventions de ce dernier....

 

      L'ensemble des économistes de l'école néo-classique libérale s'entend pour éviter systématiquement toute référence aux dépenses de défense de l'Etat, tant chez J B CLARK (1847-1938), chez Edward H CHAMBERLAIN (1899-1967), et même chez une tendance socialisante représentée par Enrico BARONE 1859-1924) en Italie ou Albert AFTALLON (1874-1956) en France. Un courant important dans la tradition des ingénieurs économistes français participe au progrès de l'économétrie contemporaine. Même si ses principaux auteurs comme G DEBREU (Théorie de la valeur, une analyse axiomatique de l'équilibre économique - 1958) n'aborde pas les dépenses d'armement autrement qu'agrégés aux autres dépenses de l'Etat (et encore moins la guerre), plusieurs par la suite utilisent (comme Jacques FONTANEL) les outils ainsi élaborés pour tenter de cerner l'impact des dépenses militaires et leur place dans l'économie générale.

 

          Claude SERFATI, dans son étude sur les dépenses militaires et les théories de la croissance abouti au même constat : l'Etat a longtemps été absent des modèles de croissance néo-classique. "Le développement (récent) de la réflexion sur la notion de "bien public" (...) n'aboutit pas pour autant à leur prise en compte, encore moins à une tentative de mesurer leur impact dans le modèle de croissance néo-classique auquel Solow ouvre la voie. Les premiers travaux qui prennent en compte des dépenses publiques comme composante intégrée dans le modèle néo-classique, les théories de la croissance endogène sont récentes et visent à parer aux faiblesses fondamentales du modèles de Solow, l'une d'entre elles étant les conditions dans lesquelles la poursuite de la croissance à long terme état rendue possible (...).".

  Il suffit de rappeler la règle de base de la théorie néo-classique, l'hypothèse de productivité marginale décroissante du capital qui conduit, en l'absence de contre-facteurs, à un tarissement des sources de la croissance, pour s'en convaincre. "La croissance implique une accumulation de capital qui fait baisser sa productivité marginale, donc son rendement (...) jusqu'à l'annuler et mettre fin à l'incitation à investir. L'inclusion d'"externalités" dans les modèles de croissance permet de sauver les hypothèses du modèle néo-classique tout en étant capable de rendre compte de la croissance (et pas seulement de l'équilibre). En effet, l'existence d'externalités se situant par définition hors de la firme, est compatible avec l'hypothèse de productivité marginale décroissante des facteurs au niveau de la firme (...), clé de voûte du système. Or, parmi les externalités positives pouvant permettre une progression du Produit on trouve les biens collectifs (ou publics) produits par l'Etat." Claude SERFATI note au passage que cette notion de biens publics est assez imprécise. "En tout état de cause, la défense est traditionnellement considérée par les néo-classiques comme un des biens publics types et constitue l'exemple le plus fréquemment cité dans la littérature de ce courant. La défense est l'"output" et les dépenses militaires l'"input" qui fournit ce bien. Dans une représentation des biens publics selon leur "pureté" (la possibilité d'exclusion et l'importance du coût marginal figurent en abcisse et en ordonnée) un des manuels de base de l'économie publique (Stiglitz, 1986) présente la défense comme le plus pur des biens." 

     Dans l'ouvrage Economie  (1948) de Paul SAMUELSON et William NORHAUS, considéré comme deux économistes majeurs américains néo-classiques (quoique pour le premier les sources divergent un peu, le signalant parfois comme inspirer également par d'autres courants), les dépenses de défense possèdent un pouvoir stabilisateur ou déstabilisateur de l'économie, selon leurs évolutions en croissance ou en décroissance.

 

   Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM, Comprendre les théories économiques, Seuil, 2001 ; Henri DENIS, Histoire de la pensée économique, PUF, 1999 ; Claude SERFATI, Production d'armes, croissance et innovation, Economica, 1995 ; Paul SAMUELSON et William NORDHAUS, Economie, Economica, 2000 (seizième édition). 

 

                                                                                                                                                       ECONOMIUS

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Published by GIL - dans ECONOMIE
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