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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 14:34

   La notion de dette fondamentale se retrouve dans de nombreux textes sacrés et régit en même de manière souterraine la perception de toute dette, même financière. Concevoir la dette comme un élément primordial des relations humaines permet de comprendre pourquoi le devoir moral de payer des dettes - mêmes immorales, même illégitimites, mêmes criminelles - guide de nombreux comportements.

 

         L'étude de la dette fondamentale à partir des textes sacrés de la pensée brahamanique, dans vocabulaire sanskrit lui-même, permet à des chercheurs comme Charles MALAMOUD de comprendre comment sont considées, dans le monde hindou, mais pas seulement, les dette fondamentale et partielles.

"L'homme, en effet, dès qu'il nait, nait à l'état de dette (...). Le simple fait de naitre charge l'homme d'un fardeau, tout comme le simple fait de naitre entache le feu d'une souillure, dénote une souillure. Pour l'homme, la vie est un bien qu'il n'a pas sollicité et dont il se trouve encombré malgré lui comme d'un dépôt. Le même movement qui lui donne la vie l'en dépossède. On comprend que la dette originaire, constitutive, ne soit pas quelque chose qui affecte l'homme : elle est l'homme, comme il est dite dans Atharva-Samhitâ (...). Le créancier de cette dette, le propriétaire de ce dépôt, le roi qui réclame l'impôt non payé, c'est, en effet, Yama, le roi des morts (...), la mort elle-même. Etre endetté d'emblée, sans rien avoir rien demandé, n'être que (par) sa dette : on comprend que cette situation porte l'homme à s'interroger sur les péchés inconscients ou demi-conscients qu'il a pu commettre quand il n'était qu'un petit enfant lascif sur les genoux de ses parents, ou même quand il n'était qu'un embryon dans le vendre de sa mère. Tel est le sens, en effet, des prières insérées dans les kusmandamantra que le Taittritiya Aranyaka, avec unes remarquable clairvoyance, fait dire au récitant. Cette culpabilité vague que l'on reconnait et que l'on cherche à préciser par des conjectires anxieuses, ces fautes que l'on admet tout en s'efforçant de les présenter comme excusables ne rendent pas compte cependant de la dette fondamentale, initiale."

Notre auteur précise, pour ne pas faire de confusion avec le sens du péché dans l'hindouisme -  judaïque ou chrétien - par exemple : "Que l'homme, selon le brahamanisme, naisse "en tant que dette", que cette dette soit la marque de sa condition de mortel ne signifie pas que la nature de l'homme soit déterminée par un péché originel. Comme le mot sanscrit ma, "dette", peut parfois se colorer en "faute", les philologues allemands du XIXe siècle, influencés peut-être par l'ambiguïté du mot Schuld, à la fois "dette" et "faute", ont suggéré de faire dériver ma du même radical indo-européen que le latin reus, "accusé", "coupable". L'étymologie est erronée, et de même serait trompeuse, une similitude entre la dette fondamentale et le péché originel. La dette n'est ni le signe ni la conséquence d'une chute, ni, du reste, de quelque événement que ce soit. Elle ne résulte pas d'un contrat, mais installe d'emblée l'homme dans la condition, le statut de débiteur. Ce statut lui-même se concrétise et se diversifie en une série de devoirs ou de dettes partielles, qui sont invoquées, dans les Codes hindous, pour justifier les règles de droit positif qui organisent le régime de la dette matérielle."

Si dans la Bible des Juifs, des Chrétiens et des Musulmans, l'homme d'avant la chute est différent de l'homme après cette chute, non marqué précisément de ce péché originel, dans les textes sacrés hindous, l'homme est, dès qu'il existe marqué par ce péché (le péché de naitre...), il est à proprement parler, une dette. Du coup, nous ne savons pas s'il faut continuer après cette rectification de sens, le mot péché indifféremment pour toutes ces religions. Sans doute faut-il plutôt parler de la nature même de l'homme...

      "Si le créancier est Yama, le débiteur est l'homme, purusa. Pour se libérer de la dette enver la mort, il n'y a que deux moyens : satisfaire le créancier, donc, en l'occurence, s'abolir soi-même ; ou bien se mettre hors de son atteinte, ce qui revient à nier la dette, non à s'en acquitter ; la première est celle du suicide oblatoire (...), la seconde, celle de la délivrance dont la théorie ne prendra forme qu'à l'extrême fin de la période védique. Comment vivre, néanmoins, tout en assumant sa dette? Les textes ne donnent pas de réponse directe à cette question. Mais, quand on confronte la théologie du kusïda à la théologie des ma, on voit se dessiner l'explication que voici : l'être endetté, dépositaire de la mort, s'arrange de sa dette en la fractionnant, en substituant (en fait en ajoutant) au créancier unique des créanciers multiples, en inventant des procédures qui permettent un paiement échelonné et qui font du déroulement même de la vie humaine un mouen de s'acquitter : on ne vit pas malgré mais par la dette. le paiement des dettes partielles n'annule pas la dette globale, mais il la diffère. En fin de compte, Yama réclamera toujours son kusïda. Mais le stratagème des dettes partielles aboutit à ceci que le dépôt de Yama ne constitue plus à lui seule le tout au dépositaire : en payant ses dettes partielles, l'homme s'est racheté ; c'est-à-dire qu'il s'est acheté une personne distincte de ce qui est la propriété de Yama. Ce que les nouveaux créanciers exigent de lui, ce n'est pas, en effet, qu'il renonce à la vie, mais au contraire qu'il vive pour les apaiser, les rassasier,jour après jour, et qu'il renforce, pour ce faire, et ce faisant, toutes les solidarités qui l'unissent à sa lignée ancestrale, à sa branche védique, à l'ensemble du monde tel qu'il est régi par les dieux. Les moyens de satisfaire ces créanciers multiples sont fournis par le rite. la vie devient possible, mais dans la mesure où elle est légitimée par le rite, dans la mesure où elle apparait comme la condition nécessaire à l'exécution du rite.

    La dette, donc, est ce qui structure la vie de l'individu en tant qu'il est mortel mais aussi en tant qu'il est lié à ses ancêtres et à sa descendance, aux dieux, au texte même du Veda qui doit (dans les trois premiers varna) être transmis de génération en génération, lié enfin aux autres hommes ses contemporains. Il a affaire à ces quatre groupes de partenaire parce qu'il dispose d'un programme de rites qui doit lui permettre, au cours de son existence, de devenir à son tour le créancier de ses partenaires, ou, ambition beaucoup plus difficile à réaliser, de se dégager complètement de ce système de dettes.

   Ce programme de rites englobe en fait l'ensemble des devoirs qui, dans la pensée religieuse qui prend appui sur le Veda, incombent à l'homme. Pour vivre avec ses dettes fondamentales, et pour travailler à s'en acquitter, l'homme a le devoir d'offrir des sacrifices aux dieux, de procréer, d'étudier et de réciter le Veda, de faire l'aumône. La dette se transpose en devoirs, en tâches : à cette condition la vie est possible. Les dettes initiales déterminent les devoirs et fournissent les rubriques pour les classer, les expliquer, leur assigner une origine. (...).

    Le réseau des dettes secondaires qui s'est ainsi constitué est la matrice de toute la vie sociale. Toutes les relations des hommes et des dieux, des vivants et des morts, des vivants entre eux en dérivent. Nietzsche avait peut-être présents à la mémoire sinon les textes du Veda, du moins les passages de Manu qui en reproduisent la tenueur (...) quand il expliquait que la culture, avec la violence qui lui est sous-jacente, établit comme rapport fondamental entre les hommes le rapport dfe créancier à débiteur, "le rapport le plus primitif entre les individus" antérieur même "aux origines de n'importe quelle organisation sociale" ; Nietzsche admire encore comment "le rapport de droit privé entre débiteur et créancier... a été introduit... de façon très extraordinaire... dans le rapport entre les générations actuelles et celles qui les ont précédées" (Généalogie de la morale). Ainsi rectifie-t-il par avance ce qu'écrit Edmund Leach : "La continuité dans le temps de la structure verticale s'exprime adéquatement par la transmission agnatique d'un nom de patrilignage. Mais la continuité de la stratture latérale ne s'exprime pas d'une telle manière. Elle est plutôt maintenue par une chaîne de relations économiques entre débiteur et créancier... C'est l'existence de ces dettes ouvertes qui manifeste la continuité de la relation d'alliance" (Critique de l'anthropologie). Dans l'Inde brahamanique, tout au moins, la structure verticale a forme de dette, elle aussi."

 

    L'étude philologique de diverses langues, autour de cette notion de dette, notamment des langues indo-européennes, indique que la dette constitue, en quelque sorte, le prototype de la relation sociale. 

      La "dette primordiale", écrit le sociologue britannique Geoffrey INGHAM (The nature of Money, University of Cambridge, 2004), "est celle que doute  l'être vivant à la continuité et à la durabilité de la société qui protège son existence individuelle." il écrit également que "l'ultime réglement de cette dette fondamentale est le sacrifice du vivant pour apaiser les ancêtres et/ou les divinités du cosmos et leur exprimer de la gratitude". Du coup, si dans une société où la religion domine les institutions et les comportements cette dette est due aux dieux et à leurs représentants sur Terre, dans une société laïcisée, c'est à l'ensemble de la société que cette dette est due, plus ou moins consciemment.

  Les théories de la dette primodiale se proposent de démontrer que si l'impôt représente notre dette absolue envers la société qui nous a créés, le premier pas vers la création d ela monnaie réelle s'effectue quand nous nous mettons à caulculer des dettes bien plus spécifiques à son égard, des systèmes d'amendes, de redevances, de peines, ou même des dettes que nous devons à des individus précis que nous avons lésés d'une façon ou d'une autre, et vis-à-vis desquels nous nous trouvons donc en position de "péché" ou de "culpabilité". Dans sa présentation, David GRAEBER estime que cette explication est beaucoup moins invraisemblable qu'on ne pourrait le croire. "L'un des traits déconcertants de toutes les théories sur les origines de la monnaie que nous avons examinées jusqu'ici (notamment le myhe du troc originel) est leur ignorance quasi totale des données de l'anthropologie." Les anthropologues sont amenés, directement ou indirectement, à constater des économies fonctionnant dans des sociétés sans Etat. "Il y a d'innombrablesétudes sur l'usage du bétail comme monnaie en Afrique australe ou orientale, sur la monnaie coquillage aux Amériques ou en Papouasie-Nouvelle-Guinée, sur les monnaies perles, les monnaies plumes, l'emploi de bagues de fer (...). Si cette littérature est généralement ignorée par les économistes, c'est pour une raison simple : les "monnaies primitives" de ce genre servent rarememtn à acheter et à vendre des choses, et même quand elles sont utilisées ainsi, ce n'est jamais principalement pour acheter et vendre des articles quotidiens (...). On ne s'en sert pas pour acquérir des choses, mais essentiellement pour reconfigurer des relations entre les gens. Surtout pour arranger des mariages et pour régler des différends, notamment ceux qui naissent des meurtres ou des torts faits à des personnes."

 

      David GRAEBER évoque les études juridiques de Philip GRIERSON (1910-2006) qui suggère que la monnaie est née au départ de la pratique primitive du droit, puis les réflexions sur l'appropriation par les Etats des dettes à l'égard des dieux pour en faire la base de systèmes fiscaux, puis encore la découverte d el'antériorité des prêts à intérêts sur l'écriture, puis encore les écrits de l'historien américain Michael HUDSON (auteur de The Bubble and Beyond, 2012) sur les effacements périodiques des dettes par les rois sumériens : toutes ces études sont intéressantes mais ne s'attaquent pas à un postulat initial : "nous commençons notre existence avec une dette infinie envers quelque chose qu'on appelle "la société". C'est cette dette à l'égard de la société que nous projetons vrs les dieux. Et c'est cette même dette qui est ensuite due aux rois et aux Etats-nations". Or cette notion de "société" est relativement récente - on peut même date son apparition des sciences positivistes du XIXe siècle - "Historiquement, écrit-il, les royaumes et les empires ont rarement été les points d'ancrage les plus importants dans la vie des gens (l'auteur parle certainement de cette énorme majorité de populations rurales...). Les royaumes naissent et meurent ; ils se renforcent et s'affaiblissent ; les Etats font parfois sentir leur présence assez sporadiquement dans la vie des populations, et beauocup de gens, au fil de l'histoire, n'ont jamais été tout à fait sûrs de l'Etat où ils se trouvaient. (...)". De plus les raisonnements sur les dettes dans les textes sacrés ne ressemblent pas du tout à des dettes commerciales. Vu les insuffisances de théories sur la dette, malgré certains attraits, et vu sans doute la faiblesse des recherches historiques sur la dette qui ne soient pas simplement une déduction à partir des situations actuelles (monnaie circulante notamment) de fonctionnements antérieurs sans doute bien différents, il semble qu'il faille, à l'image de ce que tente David GRAEBER, refonder à grands frais la question de la perception de la dette. 

 

      L'un des philosophes qui se soient réellement penchés sur une problématique de la dette, Friedrich NIETZSCHE, est pour Charles MALAMOUD et David GRAEBER, une source de réflexions qui aident à se faire des idées un peu plus claires à ce sujet. Même si dans la Généalogie de la morale (1887), le philosophe fait plus oeuvre d'imagination que véritable approche scientifique, avec son habituelle frénésie délirante et féconde, il met le doigt sur un certain nombre de choses  et son analyse peut être utile : "elle révèle, selon David GRAEBER, que, "si nous supposons au départ que la pensée humaine est fondamentalement une question de calcul commercial, que la société humaine repose sur l'achat et la vente - alors, quand nous commencerons à penser notre relation avec le cosmos, nous la concevrons nécessairement en termes de dette." Les auteurs des grands textes religieux ont tendance à utiliser le langage commercial lorsqu'ils parlent des relations des hommes avec les dieux, et ce n'est pas hasard car le monde religieux et le monde marchand, au moins dans l'Antiquité, sont étroitement liés.

Notre auteur fait bien remarquer que les grandes religions - du zoroastrisme à l'islam - sont nées au milieu d'intenses polémiques sur le rôle de la monnaie et du marché dans la vie humaine, notamment sur le sens des dettes et des créances. C'est sans doute dans le contexte de nouvelles alliances sociales que les textes revêtent sur ces questions des aspects proprement révolutionnaires. Le mot "liberté" dans la Bible, comme en Mésopotamie, par exemple, signifiait avant tout "libération des effets de la dette". "Avec le temps, écrit encore David GRAEBER, "l'histoire du peuple juif lui-même allait être interprétée sous ce jour : sa libération de la servitude en Egypte était l'acte de rédemption initial, paradigmatique, accompli par Dieu. Les tribulations historiques des Juifs (défaites, conquêtes, exils) étaient perçues comme des infortunes qui conduiraient en fin de compte à une rédemption finale, avec l'arrivée du Messie - mais celle-ci n'aurait pas lieu, avertissaient des prophètes comme Jérémie, qu'parès un réel repentir des Juifs pour leurs péchés (s'être asservis entre eux, s'être prostitués à de faux dieux, avoir violé les commandements). Sous cet éclairage, l'adoption du terme par les chrétiens n'est guère surprenante. la rédemption était la libération de son fardeau personnel de péché et de culpabilité, et la fin de l'histoire serait l'effacement de toutes les adoises et l'abolition définitive de toutes les dettes, quand une grande sonnerie de trompettes angéliques annoncerait le Jubilé final."  

      Au bout d'une réflexion sur les ambiguïtés des textes des grandes religions, qui illustrent si bien le respect des dettes et la mentalité des créanciers (souvent décrits comme abusifs) - elles sont des cris de révoltes contre le marché et ont tendance en même temps à formuler leurs objections en termes commerciaux - le docteur en anthropologie pense que la spécificité de la dette repose sur un postulat d'égalité. Or dans le monde antique, où naissent la plupart de ces religions, les relations sociales sont essentiellement inégalitaires ; cette inégalité étant inscrite dans l'ordre du cosmos comme dans l'ordre de la nature. Pas de grandes déclarations sur (contre) l'esclavage, pas de tollé contre le système des castes ou les hiérarchies. Il faut remarquer d'ailleurs la distance entre les textes de l'ancien hindouisme analysé par Charles MALAMOUD (sur des dettes impossibles à solder sur Terre) et les textes des religions monothéistes (qui discutent précisément plus des dettes entre fidèles qu'entre eux et Dieu). De même, dans les Védas, pas une once de révolte contre l'ordre établi, alors que des entreprises réformatrices et meêmes révolutionnaires peuvent se fonder sur des lectures des textes juifs, chrétiens et musulmans... Il y a donc bien Dette et Dette, même si une filiation inconsciente, morale, très longue, traversée par de nombreuses vicissitudes historiques, lie une dette envers les dieux à une dette entre fidèles...

     "Avec la dette, il s'agit de deux individus qui au départ sont des parties égales dans un contrat. Juridiquement, du moins pour ce qui touche à ce contrat, ils sont identiques. Ajoutons que, dans le monde antique, quand des gens qui étaient plus ou moins des égaux sociaux se prêtaient de l'argent entre eux, les termes étaient en général, semble-t-il, très généreux. Souvent, il n'y avait pas d'intérêt, ou très faible. (....). Entre proches parents, de nombreux "prêts" n'étaient probablement que des cadeaux que personne ne s'attendaient sérieusement à récupérer, les prêts entre riches et pauvres, c'était autre chose.

Le problème était que, à la différence des distinctions de statut comme la caste ou l'esclavage, la frontière entre riches et pauvres n'était jamais tracée avec précision. on peut imaginer la réaction d'un paysan qui était allé voir un cousin riche en postulant que "les hommes s'entraident" et qui, un ou deux ans plus tard, voyait son vignoble saisi et ses fils et filles enmenés. ce comportement était justifiable juridiquement, en faisan valoir que le prêt n'est pas une forme d'aide mutuelle mais une relation commerciale - qu'un contrat est un contrat. (...) Mais il ne pouvait être ressenti que comme une effroyable trahison.De plus, présenter ce qui se passait comme une rupture de contrat revenait à dire que c'était bien un problème moral : les deux signataires auraient dû être des égaux, mais l'un d'eux avait manqué à sa parole, il n'avait pas respecté le marché. Psychologiquement, l'assertion ne pouvrait rendre que plus douloureuse l'indignité de la condition du débiteur, puisqu'il devenait possible d'affirmer que c'était sa propre turpitude qui avait fait le malheur de sa fille. Mais elle l'incitait davantage encore à renvoyer au donneur de leçons ses emontrances morales : "Nous avons la même chair que nos frères, nos enfants valent les leurs". Nous sommes le même peuple. Nous avons tous la responsabilité mutuelle de prendre en charge nos besoins et de veiller à nos intérêts. Alors, comment mon frère peut-il me faire une chose pareille?" Si nous reproduisons ces phrases, c'est parce que dans un monde (souvent réduit quant au nombre de personnes) où chacun est lié à chacun, c'est autre gens qui se connaissent que se nouent de tels "contrats", et c'est une situation extrêmement commune d'envoyer ses parents distants parfois seulement de deux niveaux en esclavage pour dette. Les frères de Joseph, dans la Bible, ne l'envoient t-ils pas en esclavage pour dettes? Plus tard, dans le monde médiéval, c'est entre voisins que de telles choses peuvent survenir... L'argementation morale et la situation matérielle est invoquée et évoquée par de multiples créanciers et de multiples débiteurs, les uns et les autres se trouvant dans les deux positions simultanément ou successivement, pris dans des chaînes de relations de compétition et de coopération...

"Dans le cas de l'Ancien Testament, les débiteurs pouvaient se doter d'une argumentaire moral particulièrement puissant - comme le rappelaient constamment les auteurs du Deutéronome à leurs lecteurs, les Juifs n'avaient-ils pas tous été esclaves en Egypte, et tous rachetés par Dieu? Etait-il juste, alors qu'ils avaient tous reçu la terre promise pour se la partager, que certains ôtent cette terre à d'autres? Etait-il juste, dans une population d'esclaves libérés, que les uns réduisent en esclavage les enfants des autres? Mais, dans des situations semblables, des raisonnements du même ordre sont apparus pratiquement partout dans le monde antique : à Athènes, à Rome et même en Chine (...).

Pendant l'essnetiel de l'histoire de l'humanité, chaque fois qu'un conflit politique ouvert a éclaté entre classes sociales, il a pris la forme d'un plaidoyer pour l'annulation des dettes - la libération des asservis, et, en général, la redistribution plus équitables des terres. ce que nous voyons dans la Bible et d'autres traditions religieuses, ce sont des traces des arguments par lesquels on justifiait ces renvendications : ils se caractérisent en général par toutes sortes de sinuosités et de torsions imaginatives, mais ils intégraient inévitablement, jusqu'à un certain point, le vocabulaire du marché."

 

    Même si les recherches dans les domaines anthropologique, psychologique et économique de la dette sont loin d'être abouties et d'obtenir des résultats complètement satisfaisants, toujours est-il que la piste d'un arrière fond psychologique que l'on peut retrouver dans les grands textes sacrés guide les comportements en matière de dette et de créance. L'existence d'une dette fondamentale, irréductible à l'existence sur Terre est mise en avant par de nombreux textes parmi les plus anciens. Des évolutions tardives, celles transcritent dans les textes des grandes religions monothéistes, indiquent un langage marchand de la dette, des présentations de ses fondements jusque dans les prescriptions morales et bien entendus juridiques, qui tranchent avec la perception de "dettes impossibles à solder" par nature. Se mêlent des perceptions psychologiques profondes (sur un caractère quasi sacré de la dette)  et des considérations qui font du créancier et du débiteur deux parties égales d'un même contrat... Le passage des dettes spirituelles à des dettes matérielles, ces dernières pouvant prendre des caractéristiques des premières, est sûrement un objet de recherches à suivre...

 

David GRAEBER, Dette. 5000 ans d'histoire, Les Liens qui Libèrent, 2013. Charles MALALOUD, article Dette (Anthoropologie), dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

ANTHROPUS

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3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 12:49

       Dans cet ouvrage de 2005, d'une dizaine de contributeurs, se trouvent éclairés et discutés les fondements d'une grande partie la philiosophie politique européenne.  Dans leur introduction les deux directeurs d'un Colloque organisé au Goethe Institut de Paris en novembre 1998 indiquent que "si la tâche des politiques est de garantir la compatibilité des éléments du corps social, sinon leur cohésion, elle implique que l'on prenne au sérieux le risque d'une anarchie des corps dans un état de nature qui n'est oar hypothèses soumis à aucune règle."

Il faut remarquer en passant que dans note monde actuel, au moment où les Etats perdent la faculté de remplir cette tâche, aucun organisme (supranational ou de gouvernance "privée" mondiale) ne semble en mesure de s'opposer au développement de situations qualifiées précisément d'état de nature. Mû par une idéologie, finalement assez naïve, que le libre jeu des concurrences permettra le maintien de cette cohésion, les acteurs sociaux dominants semblent avoir "oublié" tout un pan de la phisilohie politique européenne... Non qu'un débat ait lieu sur l'existence de cet état de nature qu'il faut maîtriser selon cette philosophie politique - de toute façon, les acteurs économiques dominants n'ont cure d'un tel débat, si même ils en connaissent l'existence... - mais qu'en définitive, tout se passe, comme si l'on désirait que le libre jeu économique permette à lui seul d'éviter des confrontations de plus en plus brutales...

"La pensée fait-elle atre chose, poursuivent nos auteurs, quand elle entreprend de connaitre la nature, que de la soumettre à des lois? La raison est confrontée à un monde fait d'incohérences, de querelles incessantes, que ce soit dans la société elle-même, avec les guerres civiles, ou entre les nations, qui n'ont de cesse de se faire la guerre, ou dans le domaine de la science, où l'on s'attendrait pourtant de voir triompher la concorde. Comment, dans de telles conditions, la raison n'aspirerait-elle pas à se donner à elle-même des lois pour faire régner la paix? Chez Hobbes comme chez Kant, le projet politique de mettre fin à la violence arbitraire n'est pas sans rapport avec le projet théorique d'un ordre du savoir : fonder la science, c'est en effet aspirer à garantir la connaissance face à l'arbitraire et à la contingence.

Comme Hobbes, Kant philosophe à partir du spectacle désolant de la guerre, non seulement celui des incessantes guerres lancées avec plus ou moins de succès par Frédéric II, qui entrainent des déplacements incessants de frontière entre les empires autrichiens, et russes (...), mais aussi celui du "champ de bataille" de la métaphysique dont les conflits semblent appelés à s'éterniser. A moins, peut-être, d'instaurer prochainement un "traité de paix perpétuelle en philosophie", comme Kant en a formé le voeu? Ce traité est-il toutefois séparable d'une "paix perpétuelle" entre les nations? Il y aurait de l'arbitraire à vouloir séparer kes dimensions métaphysique et juridico-politique de philosophies qui font de la paix leur idéal régulateur, de l'établissement de limites leur condition de possibilité, et de la constitution de disciplines leur mode opératoire. la discipline permet, en effet, de diviser les difficultés, de séparer les pouvoirs et de civiliser les corps. Un même désir d'apaisement rationnel des forces violentes de la nature, - désir sans doute aveugle sur sa propre violence - s'exerce chez ces philosophes dits classiques.

La violence fait peur : sous la forme du sédie incessant de puissance, visible dès l'enfance, devenant une méchanceté adulte de puer robustus. Il y a là un excès que Hobbes a rigoureusement décirt, et dont Kant a méthodiquement pris la mesure, l'un et l'autre avec un égal effroi. Comment dès lors éviter le déchainement aveugle de la logique de puissance? Comment tirer parti de l'énergie ainsi déployée? Comment, à partir de cette "insociable sociabilité", tisser un lien social qui soit capable de ménager tout à la fois la sécurité et la liberté?"

     Dans cette perspective qui concerne tous les conflits possibles, pas seulement les guerers entre nations, mais aussi les guerres civiles engendrées par des pratiques économiques injustes, mais aussi les "dérives" de la puissance économique, il s'agit d'arbitrer et de critiquer. Abitrer, c'est-dire médiatiser. l'arbitre est d'abord un médiateur, mais un médiateur qui assure (ou qui fait référence à quelque chose qui l'assure) et garantit la justice aux parties en conflit. Quelle justice?, quelle méthode d'arbitrage? C'est aussi l'objet de la pensée de Hobbes comme de Kant. Par d'arbitrage sans justice et pas de justice sans arbitrage... Une médiation qui réussit à maintenir simplement l'ordre social est-elle possible? Bien entendu, plus une société est injuste, plus elle a besoin de médiation pour se maintenir. Mais cette médiation-là est-elle viable sans la justice? La pensée de Hobbes commme de Kant ne semble-t-elle pas se centrer sur l'efficacité de l'arbitrage proprement dit, plutôt que sur une véritable justice? La pensée politique, surtout celle de Hobbes n'est-elle pas plus attentive aux conditions de garantie des jugements rendus, celle que seule peut assurer le souverain? N'y-a-t-il pas un choix sous-jacent qui préfère l'ordre à la justice? Comme pour contrebalancer ce choix, critiquer semble un impératif pour prévenir les dérivies mêmes du souverain. Pour Kant, il semble que ce soit la cas (bien plus que pour Hobbes... même si Kant s'y refère). Reproduisons ici, comme les deux auteurs de cette Introduction ce passage de la Critique de la raison pure :

"Sans (la critique et son tribunal) la raison demeure en quelque sorte à l'état de nature et elle ne peut faire valoir ou garantir ses assertions et ses prétentions qu'au moyen de la guerre. La critique, au contraire, qui tire toutes ses décisions des règles fondamentales de sa propre institution, dont personne ne peut mettre en doute l'autorité, nous procure la tranquillité d'un état légal où nous avons le devoir de ne pas traiter notre différend autrement que par voie de procédure. Ce qui met fin aux querelles dans le premier état, c'est une victoire dont se vantent les deux partis et qui n'est ordinairement suivie que d'une paix mal assurée établie par l'intervention de l'autorité publique, mais dans le second, c'est une sentence qui, atteignant à la source même de disputes, doit amener une paix éternelle. Ainsi, les disputes interminables d'une risons purement dogmatique nous obligent à chercher enfin le repos dans quelque critique de cette raison même et dans une législation qui s'y fonde. Ainsi que Hobbes l'affirme, l'état de nature est un état d'injustice et de violence, et l'on doit nécessairement l'abandonner pour se soumettre à la contrainte de la loi qui ne limite notre liberté que pour qu'elle puisse coexister avec celle de tout autre et par là même avec le bien général."

 

    Les différentes contributions, réparties en trois parties, Discipliner, Arbitrer et Critiquer, s'efforcent d'apporter des éléments à ce débat essentiel. 

Martine PÉCHARMAN examine le problème du principe des jugements pratiques : Kant critique d'un illusion de Hobbes. Denis THOUARD effectue une comparaison entre les anthropologies du rire et la subjectivité chez Hobbes et chez Kant. Michèle CRAMPE-CASNABET analyse le concept de discipline chez ces deux auteurs.

Reinhard BRANDT se penche sur la problématique du jus ommium in ommio et ommes de Hobbes et sur la théorie kantienne de la possession de l'arbitre d'une autre personne dans le droit du contrat. Tom SORELL analyse le châtiment dans une perspective kantienne. Ian HARRIS compare la communauté chez les deux auteurs. Simone GOYARD-FABRE examine les fondements rationnels du droit politique selon Hobbes et selon Kant.

Gérard RAULET discute du Contrat social, de la citoyenneté et de la souveraineté selon Kant. Pierre-Henri TAVOILLOT analyse L'insociable sociabilité et les principes de la nature humaine chez les deux penseurs politiques. Karlfriedrich HERB examine L'avenir de la République, Sur la lecture contractualiste de l'histoire chez les deux auteurs. Bernd LUDWIG analyse La critique de l'ontologie traditionnelle par Hobbes et Kant.

 

     Luc FOISNEAU, chargé de recherche au CNRS (Maison française, Department of Politic and International Relations, Université d'Oxford), spécialiste des questions de la souveraineté et de la mondialisation et Denis THOUARD, chargé de recherche au CNRS également (Lille, UMR "Savoirs et textes", Munich SFB "Frühe Neuzit"), spécialiste de la question de la subjectivité et de l'interprétation, offre là un éventail de réflexions presque incontorurnables dans le domaine de la philosophie politique.

 

Sous la direction de L FOISNEAU et de D THOUARD, Kant et Hobbes, De la violence à la politique, Librairie Philosophique J. Vrin, 2005.

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31 janvier 2014 5 31 /01 /janvier /2014 08:01

   Dans un domaine où il est facile de se laisser submerger par des principes moraux pourtant ici inadéquats et mal fondés et où l'information est particulièrement mal traitée par les grands médias, le livre collectif du Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers-Monde (CADTM)  est particulièrement instructif. Livre de combat, c'est aussi un livre qui fourmille d'informations chiffrées et de données économiques et sociales généralement passées sous silence. il apporte notamment de quoi réfléchir sur les agissements des entreprises et des Etats sur la question de la Dette, des financements du développement et sur les mécanismes de fonctionnement des institutions financières internationales (Banque Mondiale, FMI...). 

 

    Il se compose de trois parties distinctes,.

 

    Les crimes de la dette, par Laura RAMOS, de l'Observatoire de la dette dans la mondialisation, qui s'efforce de montrer les acteurs en jeu sur la question de la dette, la faisant apparaitre dans de nombreux cas comme illégitime. Ils montrent, à travers leurs propres déclarations, les motivations profondes des responsables des institutions financières et de certains Etats qui refusent la logique internationale de la dette qui s'oppose directement à des plans de développements justes et durables. Elle indique les éléments d'un conflit où en fin de compte les pays du Tiers-Monde, à force d'obtenir annulations partielles et rééchelonnement très long de leur dette, ont eu en grande partie gain de cause. Une grande partie de la dette du Tiers-Monde a été dans les faits annulée et recyclée dans les différents marchés financiers de la dette mondiale. le texte de Laura RAMOS expose de manière particulièrement claire les principes par lesquelles peuvent être déclarées illégitimes un certain nombre des dettes : conduites des créanciers, circonstances des contrats, termes des contrats et destinations des fonds prêtés. Dans la plupart des cas, la dette est effectivement impayable par les pays débiteurs, du fait de la dévastation de leur économie (en partie à cause des conditions des prêts, rattachés à des réformes néolibérales), mais des gouvernements, notamment en Amérique Latine, insistent sur l'illégitimité de son établissement, et donc refusent toute conversion de la dette à d'autres programmes économiques (eux-mêmes possiblement générateurs d'autres dettes...). Elle décrit, pour l'Amérique Latine et pour l'Asie, à travers une description assez précise des programmes en cause et des financeurs, le contenu de ces dettes, dettes primaires, dettes d'oppression, dettes de guerre, dettes de corruption, dettes d'élite, dettes de développement, dettes de sauvetage et dettes frauduleuse. 

 

     L'audit de la dette, instrument dont les mouvements sociaux devraient se saisir, par Eric TOUSSAINT, Président du CADTM et Hugo Ruiz DIAZ, conseiller juridique du CADTM Belgique, indique les éléments qui permettent de déterminer la nature des dettes, et les possibles actions contre elles. 

 

    L'Equateur à la croisée des chemins (pour un audit intégral de la dette), de Benoit BOUCHAT, Virginie de ROMANET, Stépahnie JACQUEMONT, Cécile LAMARQUE et Eric TOUSSAINT, membres d'une commission proclamée par décret présidentiel en 2007. Chargée d'alimenter des débats au sein de la Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement (CNUCED), cette commission analyse la dette de l'Equateur, à travers un audit des contrats entre ce pays et des grandes multinationales, des grands propriétaires et autres créanciers. Dans ses conclusions et recommandations, les membres de la commission identifie la dette illégitime de l'Equateur comem prélude à une politique souveraine, le droit des pouvoirs publics de déterminer l'illégitimité de la dette, la responsabilité juridique de la Banque mondiale et du FMI, les actions des créanciers du Nord, les actions des Nations Unies et les alternatives portées par des mouvements sociaux et certains gouvernements latino-américains contre la dette. 

 

    On ne surestimera pas cette remise en cause d'un des mécanismes de domination de l'ensemble de l'Amérique par les Etats-Unis. Le combat contre la dette plonge au coeur même de la doctrine de Monroe "L'Amérique aux Américains", sous-entendu la totalité du continent aux industriels et financiers états-uniens. 

 

    Une bibliographie très utile, doublée d'indications de sites Internet d'informations (sans compter le site du CADTM lui-même, www.cadtm.org) complètent ce livre, qui fait partie d'une longue série d'autre ouvrages publiés conjointements par le CADTM et les Editions Syllepse.

 

CADTM, Les crimes de la dette, CADTM/Syllepse, 2007, 270 pages.

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30 janvier 2014 4 30 /01 /janvier /2014 09:49

     La plus grande partie des théories monétaires, que ce soient celles des mercantilistes, libéraux, ricardistes, marxiste ou keynésiens admet le rôle central de la monnaie circulante dans les échanges marchands, et font des unités monétaires des marchandises.

     Une autre partie des théories considère la monnaie, non comme une marchandise, mais d'abord et avant tout, même lorsque la monnaie circule partout, comme une unité de compte.

Parmi les adhérant à cette deuxième partie minoritaire des théories monétaires figure Mitchell INNES, qui défend ce que l'on appelle la "théorie monétaire du crédit". position (dite chartaliste) qui avait au XIXe siècle des porte-parole actifs surtout aux Etats-Unis et en Allemagne. Pour eux, les unités monétaires ne sont que des unités de mesure abstraites, et, comme l'explique David GRAEBER (1961-2020), "historiquement, comme le soulignaient à juste titre les théoriciens du crédit, ces systèmes abstraits de comptabilité sont de loin antérieurs à l'usage d'un objet particulier de type "jeton" dans les échanges."

 

      Pour ces économistes, la monnaie n'est qu'un étalon qui mesure essentiellement la dette.

    "Si, explique David GRAEBER, pour la théorie traditionnelle, un billet de banque est, ou devrait être, une promesse de payer un certain montant de "monnaie réelle" (en or ou en argent, quelle que soit sa forme précise), il ne représente aux yeux des théoriciens du crédit que la promesse de payer quelque chose d'une valeur équivalence à une once d'ord. Mais la monnaie n'a jamais été autre chose que cela. (...) Une pièce d'or est en réalité une simple reconnaissance de dette." Comment cette monnaie apparait-elle? se pose comme question notre auteur? Si l'on peut imaginer un scénario de création de cette monnaie autour de la reconnaissance de dette, on ne fait qu'opposer un mythe à un autre (et d'ailleurs, il mentionne le fait que dans la science économique on oppose souvent un mythe à un autre, un énoncé logique à un autre) et la recherche historique seule peut permettre de préciser les choses.

  La dynamique réelle en faveur de la théorie chartaliste vient de l'"école historique allemande", avec son plus illustre représentant, l'historien Georg  Friedrich KNAPP (1842-1926), avec son ouvrage publié en 1905, Théorie étatique de la monnaie (traduction anglaise en 1824, The state theory of money, chez Macmillan & Compagny Ltd).

Il suit les traces d'Adam MILLER, qui, dans son ouvrage Essai sur une nouvelle théorie de la monnaie, tente d'expliquer la valeur de la monnaie en en faisant l'expression de la confiance collective et de la volonté de la monnaie. KNAPP trouve absurde de comprendre la monnaie "sans l'aide de l'État". La monnaie, pour lui, n'est pas un moyen terme qui nait de l'échange. C'est plutôt un moyen de calculer et de régler des dettes, dont les plus importantes sont des dettes fiscales. A l'appui de cette théorie, l'histoire de la monnaie créée par Charlemagne, utilisée encore 350 ans plus tard, dans les comptes (en livres, sous et deniers) par Henri II d'Angleterre (1154-1189). Il ne restait pas un sou en circulation et pourtant il servait de mesures des crédits et des dettes. Selon KNAPP, que la monnaie physique qui circule réellement corresponde ou non à cette "monnaie imaginaire" n'a pas grande importance. Qu'il s'agisse d'argent pur, d'argent altéré, de jetons de cuir ou de morue séchée, cela ne fait aucune différence réelle - tant que l'État est prêt à l'accepter en paiement de ses impôts. Dans les royaumes antiques, la politique fiscale s'appuie sur le mécanisme de cette monnaie. Bien entendu, les Etats lèvent des impôts parce qu'ils veulent faire main basse sur les ressources monétaires de la population, qu'elle soit autochtone ou vive dans des territoires conquis. Mais il faut remarquer que les souverains de ces Etats, passé l'Antiquité, ne font que rarement directement main basse sur les mines d'or et d'argent (dont ils se contentent de protéger le libre accès à des acteurs sociaux précis...). Suivons toujours notre auteur : "Cela parait un peu énigmatique. Mais si la monnaie et les marchés n'émergent pas spontanément, (faire extraire l'or, le frapper à l'image du Roi ou du Seigneur local, le mettre en circulation chez ses sujets, puis exiger d'eux qu'ils le lui rendent), agir ainsi est parfaitement censé. Parce que c'est la façon la plus simple et la plus efficace de faire naître des marchés".

 

     Nous avons tellement l'habitude de concevoir les marchés comme intermédiaires entre producteurs et consommateurs, à une époque où les services privés et publics sont censés être au service des populations, que nous avons de la peine à réfléchir aux conditions précédents l'industrialisation et même le capitalisme tel que nous le connaissons. Or quel était l'activité principale des Rois, des Empereurs et des Seigneurs à l'époque antique, médiévale et même encore bien après? C'était de faire la guerre. D'innombrables écrits, que nous passons aujourd'hui vite à la lecture, dans les archives, concernent des questions d'approvisionnement des troupes. Dans le monde antique et médiéval, nourrir une force militaire devant franchir parfois d'énormes distances, permanente ou non, constituait un grand problème. Pour accompagner les hommes en armes, l'armée proprement dite, et c'est encore plus vrai dans le monde antique que dans le monde médiéval ou de la Renaissance (à une époque encore marquée par de grandes traces de nomadisme), il faut non seulement leurs aides directs, plus ou moins nombreux suivant leur équipement, leurs armes, les machines de siège... mais aussi des hommes et des animaux pour localiser, acquérir et transporter les approvisionnements nécessaires (voir Donald W ENGELS, Alexander the Great and the Logistics of the Macedonian Army, Berkeley, University of California Press, 1978) . Après sans doute de multiples expériences, la mauvaise habitude de piller les pays traversés (outre se faire autant d'ennemis en chemin) ruinant les contrées que l'on veut exploiter ensuite a été considérée comme une mauvaise solution à ce problème. Il fallait donc pouvoir s'approvisonner "pacifiquement" pour pouvoir combattre l'ennemi-cible "avec l'esprit et le ventre tranquilles". L'autre solution, développée amplement, est de créer des marchés où les troupes peuvent s'approvisionner, et il est clair que les marchés ont effectivement surgi autour des armées antiques. Il faut lire pour s'en convaincre le traité de KAUTILYA, l'Arthasastra, le "cercle de la souveraineté" sassanide ou le discours sur le sel et le fer chinois pour s'en convaincre. L'avantage d'attirer en des lieux précis des marchands sur le parcours des troupes, ou plus tard de faire passer ces troupes dans des lieux fixes de marchés qui deviennent de véritables traditions, perdurant même entre les guerres, est non seulement de se garantir un parcours moins brutal, ne plus avoir à réquisitionner directement chez les sujets tout ce qu'il fallait ou à trouver comment le produire sur les domaines ou dans les ateliers royaux. Pour former ces marchés, il fallait aussi déplacer quantité d'experts et de techniciens en écriture, qui déposaient ensuite leurs précieux recueils des créances et des dettes dans des temples ou des palais, en attendant les moments où en échange des doubles des tablettes, les marchands viennent y prendre les biens collectés en impôts, eux-mêmes comptabilisés en bonne et due forme, en fonction de recencements périodiques des ressources des possessions royales et impériales, recensements donnant lieux à des conflits importants sur les montants et la nature des impôts. Tout un système s'est mis en place, parfois détruit, toujours remis en fonction lorsque le même besoin royal ou impérial d'approvisionnements revient. Les échanges s'effectuent au rythme d'une économie qui n'an rien d'effréné, réglé sur le rythme des saisons, avec des périodes décrétées de collecte des impôts et des remboursements des dettes. Cela se fait également à petite et à grande échelle, suivant la taille des royaumes ou des empires et les biens qui circulent le font généralement sur de grandes distances (caravanes de marchands), dans une économie où l'autosuffisance dans les campagnes est la règle. Lors de l'urbanisation, les marchés gonflent d'importance, comme d'ailleurs les armées...

    David GRAEBER lui-même reconnait que cette théorie a tout de même des difficultés à s'imposer face à pratiquement l'ensemble de l'économie politique, qui, suite à Adam SMITH, dénie tout rôle moteur à l'Etat. "L'absence de grand récit, écrit-il, posait particulièrement problème aux penseurs de la théorie étatique de la monnaie. Des monarques qui établissent des impôts pour créer des marchés dans des territoires conquis ou qui cherchent ainsi à payer leurs soldats, ou à s'aquitter d'autres fonctions de l'Etat - ce genre d'histoire n'a rien de bien exaltant. Quant aux idées allemandes sur la monnaie comme incarnation de la volonté nationale, elles n'avaient guère de succès dans leur pays".

 

         Mais la succession de crises financières de plus en plus importantes, menant d'ailleurs à des guerres de plus en plus importantes, "permettent" à d'autres penseurs de concevoir de plus en plus la monnaie comme très liée aux problèmes du crédit et de l'Etat. La conclusion de travaux sur les archives bancaires de Mésopotamie amène par exemple John Maynard KEYNES lui-même à s'ouvrir beaucoup plus à la position chartaliste. il expose cette conclusion au tout début de son Traité sur la Monnaie :

"L'Etat intervient donc au départ comme autorité juridique imposant le paiement de la chose qui correspond au nom ou à la description spécifiées dans le contrat. Mais il intervient doublement quand il revendique aussi le droit de déterminer et déclarer quelle chose correspond au nom et de modifier sa déclaration de temps à autre - autrement dit, quand il revendique le droit de réviser le dictionnaire. Ce droit est revendiqué par tous les Etats modernes, et l'a été depuis quatre mille ans au moins. C'est quand ce stade de l'évolution de la monnaie a été atteint que le chartalisme de Knapp - la doctrine selon laquelle la monnaie est avant tout une création de l'Etat - se concrétise pleinement (...). Aujourd'hui, toute monnaie civilisée est incontestablement charlatiste." Dans le commentaire de la position de KEYNES, David GRAEBER écrit que "cela ne signifie pas que l'Etat crée nécessairement la monnaie. La monnaie, c'est le crédit, elle peut naître d'accords contractuels privés (par exemple des prêts). L'Etat se limite à faire respecter l'accord et à imposer le cadre juridique. Keynes poursuit donc par cette autre assertion spectaculaire : ce sont les banques qui créent la monnaie, et elles peuvent le faire sans aucune limite intrinsèque, car, quelle que soit l'ampleur de ce qu'elles prêtent, l'eprunteur n'aura d'autre choix que de remettre l'argent dans une banque ; par conséquent, du point de vue du système bancaire dans son ensemble, le montant total des débits et des crédit s'annuleront toujours. Les conséquences étaient revolutionnaires, mais Keynes lui-même ne l'était pas. Au bout du compte, il prenait toujours soin de cadrer le problème d'une façon réintégrable dans l'économie admise de son temps."

 

         D'autres chercheurs en économie, poursuivant dans une lancée appelée "néo-keynésienne" vont plus loin. Certains comme Michel AGLIETTA et André ORLÉAN, avec leurs collaborateurs, et plus récemment Bruno THÉRET en France, Randall WRAY et Stéphanie BELL aux Etats-Unis, Geoffrey INGHAM en Grande Bretagne, Michel HUDSON et d'autres membres de l'ISCANEE (international Scholars Conference on Ancient Near-Eastern Economies, "Réunion internationale de chercheurs sur les économies du Proche-Orient antique") élaborent ou reprennent une Théorie de la dette primordiale. Dans laquelle toute tentative de séparer politique monétaire et politique sociale est en dernière ananlyse une erreur. Depuis toujours, ces deux politiques n'en font qu'une. Les Etats utilisent les impôts pour créeer de la monnaie et ils peuvent le faire parce qu'ils ont en tutelle la dette mutuelle de tous les citoyens les uns envers les autres. Cette dette est l'essence de la société. Elle est antérieure,et de loin, à la monnaie et aux marchés. Monnaies et marchés sont de simples moyens de la morceler.

 

         Divers autres auteurs alimentent une pensée économique qualifiée de néochartalisme, souvent en dehors de l'orthodoxie universitaire. Warren MOSLER le fait grâce à son expérience de financier américain et l'appelle soft currency economics (science économique de la monnaie douce). Le professeur australien Willima MITCHELL le fait en recherchant les conditions du plein emploi, et l'appelle Modern Monetary Theory (Théorie Monétaire Moderne ou MTT). Larry Randall WRAY, déjà cité, le fait en redécouvrant les travaux de KNAPP, via KEYNES, et l'appelle Neachartalsm, mais reprend plus tard à son compte le terme Modern monetary Theory avec les autres économistes, professeurs américains l'ayant rejoint. A noter qu'ils s'inspirent tous peu ou prou, lorsqu'ils vont au-delà des débats bien concrets sur les politiques monétaires contemporaines, avec des applications politiques immédiates, d'ap^proches anthropologiques sur la monnaie. Loin d'un certain enfermement de la théorie économique autour de préoccupations mathématico-financières et boursières, ils entreprennent une approche pluridisciplinaire qui renoue de plus avec des préoccupations sociales bien oubliées des milieux institutionnels aujourd'hui, surtout aux Etats-Unis. il semble que l'appellation de ce jeune courant de pensée (initié dans les années 1990) formé de la fusion de différentes approches semblables se stabilise autour de la Modern Monetary Theory (A noter l'ouvrage intéressant à cet égard, publié chez les Editions In Librio Veritas en 2013, Devise, l'irrésistible émergence de la monnaie).

Ils se nourrissent également de la pensée de précurseurs ayant fait en leur temps la redécouverte des trouvailles de KNAPP, comme Abba Ptachy LERNER (1903-1982) en poursuivant la quête de stabilité économique de KEYNES (Voir The Concept of Monoply and the Measurement of Monopoly Power, dans The Review of Economic Studies, volume 1, n°3, 1934).

 

     Selon les auteurs de la théorie de la période datant des années 1990, le sentiment d'être en dette s'est d'abord exprimé à travers la religion et non par le biais de l'Etat, dans le processus de mise en confiance des acteurs autour de la régulation des dettes.  AGLIETTA et ORLÉAN se sont concentrés pour le prouver sur certaines oeuvres de la littérature religieuse sanscrite la plus anciennes : les hymnes, prières et poèmes réunis dans les Vedas, et les commentaires sur le rituel composés au fil des siècles suivants, les Brahmanas, fondement de la pensée hindouiste. Ces texte constituent les toutes premières réflexions historiques connues sur la nature de la dette. De son côté, Charles MALAMOUD apporte des précisions essentielles sur les ressorts moraux de la dette, sur ce fameux sentiment d'une dette primordiale ou fondamentale, dont le partage fonde chez les acteurs sociaux concernés la confiance envers le système monétaire progressivement mis en place.

C'est en fin de compte autour du véritable entrelac des dettes et des créances qui se fait, sous l'égide de la religion, ce sentiment d'appartenance à un Etat ou à un Empire, entités qui n'ont pu se passer longtemps de l'autorité "divine". 

Dans de nombreux textes fondateurs des religions monothéistes figurent des réflexions, des paraboles et des prescriptions de plus en plus précises sur la dette et le prêt. 

 

ECONOMIUS

 

David GAEBER, Dette, 5000 ans d'histoire, Les Liens qui Libèrent, 2013.

 

 

 

 

 

 

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25 janvier 2014 6 25 /01 /janvier /2014 14:19

   Le discours général tenu par les manuels d'économie est une succession, un progrès constant qui va de l'économie du troc, à l'économie monétaire puis enfin qu système de crédit. Les pères fondateurs de l'économie politique, Adam SMITH en premier, ont tenu ce discours en l'appuyant parfois sur des situations fictives "trouvées" dans les contrées "primitives". On s'aperçoit bien en relisant leurs lignes consacrée aux origines de l'économie du caractère imaginaire de leurs récits, tout à leur volonté d'alors d'établir une nouvelle science : l'économie, une science qui ne devrait rien à la religion ou aux sciences naturelles, une science qui s'appuyerait sur la logique et les mathématiques dans ses fondements comme dans ses développements. Au moment où le système économique dominant dans le monde, le capitalisme, va de crise et crise, la remise en cause de ses fondements recule de proche en proche, des logiques libérales financières aux logiques libérales tout court, jusqu'aux racines de l'économie politique. Sont remise alors en cause de nombreux fondements logiques de cette économie politique, et parfois bien plus loin que ne l'avait fait les marxiste, et à commencer par Karl MARX, qui reprenait, faute d'informations fiables et d'un autre discours possible cohérent sur les origines de l'économie, le mythe de l'économie originelle du troc. Les multiples découvertes anthropologiques auraient dû aboutir à la confirmation de cette vision des choses, mais les chercheurs n'ont pu trouver des systèmes de troc que lorsque la monnaie était déjà connue et de plus dans des circonstances de dégradation de l'économie d'échange, après des effondrements monétaires ou des effondrements de civilisation tout court. Pas d'éléments d'économies fondées sur le troc, dans les sociétés "primitves" alors découvertes et étudiées, ce qui aboutit à une contradiction entre connaissances anthropologiques et "connaissances" économiques sur les orgienes de l'économie, sur l'émergence de la monnaie, sur les systèmes de crédit, sur la dette...

 

  Nous pouvons trouver cette présentation générale du troc dans l'ouvrage de référence de Paul A SAMUELSON et William NORDHAUS. Dans une présentation de la monnaie et banques commerciales, et sur les origines de la monnaie, ils écrivent :

"Dans un des premiers voyages sur la monnaie, quand Stenley Jevons voulait illustrer le formidable bond en avant consécutif à l'introduction de la monnaie dans les sociétés, il utilisa l'expérience suivante : Il y a quelques années, Mademouzelle Zélie, une chanteuse du Théâtre Lyrique de Paris... donna un concert en Polynésie. En échange d'un air de la Norma et de quelques autres, elle devait recevoir le tiers des recettes. Quand on fit le calcul, sa part se composait de trois cochons, vongt-trois dindons, quarante-quatre poulets, cinq mille grains de cacao, en plus de considérables qunatités de bananes; de citrons et d'oranges... A Paris, cet ensemble de produits peut être acheté pour quatre mille français, ce qui aurait été une bonne rémunération pour cinq chansons. Mais dans les îles de la Société, les pièces de monnaie étaient rares ; et comme Mademoiselle ne pouvait pas consommer elle-même une part importante des recettes, il devint nécessaire à moyen terme, de nourrir les cochons et les volailles avec les fruits.

Cet exemple décrit le troc qui consiste à échanger des biens contre d'autres biens. Le troc contraste avec l'échange utilisant la monnaie, qui est toute chose communément acceptée comme moyen d'échange ou de paiement. Même s'il vaut mieux du troc que pas de commerce du tout, il entraine de graves inconvénients parce que la mise en place d'une division du travail serait impensable sans l'introduction de cette grande invention sociale qu'est la monnaie.

Avec le développement des économies, les agents économiques n'ont pas continué longtemps le troc d'un bien contre un autre. Au lieu de cela, ils vendent des biens contre de la monnaie et ensuite utilisent cette monnaie pour acquérir les autres biens qu'ils souhaitent. A première vue, cela semble plus compliqué, puisque l'on a deux transactions au lieu d'une. Si vous averz des pommes et que vous voulez des noisettes, est-ce que cela ne serait pas plus simple d'échanger l'un contre l'autre plutôt que de vendre des pommes contre de la monnaie et ensuite utiliser la monnaie pour acheter les noisettes?

En réalité, c'est l'inverse qui est vrai : deux transactions monétaires sont plus simples qu'un troc. Par exemple, certaines personnes peuvent vouloir acheter des pommes et d'autres vouloir vendre des noisettes. Mais il est très exceptionnel de trouver une personne exactement complémentaire de vos propres désirs - désireux de vendre des noisettes et d'acheter des pommes. Pour utiliser une phrase classique en économie, au lieu d'avoir une "double coïncidence des désirs", il y a probablement un "désir de coïncidence". Ainsi, à moins qu'un tailleur affamé arriver à trouver un fermier qui à la fois dispose de nourriture et désire acheter un pantalon, il ne peut pas y avoir d'échange direct par le troc.

Les sociétés qui commercent intensément ne peuvent pas surmonter les handicaps accablants du troc. L'usage d'un bien couramment accepté comme moyen d'échange, la monnaie, permet au fermier d'acheter un pantalon au tailleur qui achète des chaussures au cordonnier qui achète du cuir au fermier.

La monnaie comme moyen d'échange est d'abord apparue dans l'histoire de l'humanité sous la forme de marchandises. Une grande variété de biens a servi de monnaie à un moment ou à un autre : bétail, hule d'olives, bière ou vin, cuivre, fer, or, argent, bagues, diamants et cigarettes. (...)".

 

   Il apparait que toute cette logique provient tout simplement d'un décalque à partir de la situation du commerce généralisé et de la monaie circulante, situation dans laquelle se trouvent ces auteurs et dans laquelle nous nous trouvons encore, de ce qui se passerait en l'absence de monnaie... Elle implique que la monnaie est conçue depuis les débuts de l'économie comme circulante et circulante partout où un échange doit avoir lieu. Or, le propre de ces matériaux cités plus haut, est qu'ils étaient historiquement concentrés dans l'histoire dans des temples ou dans des bâtiments de dépôts, ne quittaient que fort peu leur lieu de stockage et que si les échanges marchands existaient depuis fort longtemps, peu d'acteurs sociaux faisaient usage de la monnaie pour cela. Pour que ces échanges aient lieu, il fallait inscrire quelque part pour mémoire la transmission d'un bien d'une personne à une autre, à charge pour l'acquérir de le rembourser par tout moyen, d'où la formation de montagnes d'écrits comptabilisant ces créances et ces dettes...

 

    C'est en substance ce que veut expliquer des auteurs comme David GRAEBER, à la suite de nombreux autres, en s'appuyant sur l'anthropologie notamment. Pour comprendre comment fonctionnaient les échanges et notamment toutes les relations entre créanciers et débiteurs dans l'Antiquité (et bien avant), et dans les périodes précédant l'établissement de cette nouvelle science, l'économie politique, il faut d'abord démonter ce mythe originel du troc.

 

       Nous retrouvons ce mythe dans pratiquement tous les manuels d'économie, dont beaucoup d'ailleurs ne sont que des introductions pour les étudiants à la mathématique économique, avec tous ces calculs de coûts, de prix de revient, de prix de ventes... David GRAEBER cite le manuel de CASE, FAIR et HEATHER, Economics de 1996. Tous ces auteurs de manuel d'économie suivent le prolongement d'élaborations intellectuelles anciennes, d'ARISTOTE à Adam SMITH (1723-1790), certains comme Karl MENGER (1840-1921) et Stanley JEVINS (1835-1882) améliorant les détails de cette construction toute théorique.

Cette histoire, qui fait de la monnaie un moyen d'échange, une unité de compte et un moyen de stocker de la valeur, sa fonction initiale étant la première, passe pour être de bon sens aux yeux du grand public comme des spécialistes. Cette idée, précise d'ailleurs David GRAEBER, d'une succession d'étapes historiques allant du troc à la monnaie puis au crédit semble en fait avoir été formulée clairement pour la première fois dans les cours d'un banquier italien, Bernardo DAVANZATI (1529-1606). Des historiens allemands de l'économie l'ont développée pour en faire une théorie explicite. Bruno HILDEBRAND (1864) a posé un stade préhistorique du trox, un stade antique du moyennage, puis, après un certain retour au troc au Moyen-Age, un stade moderne de l'économie de crédit. Cette théorie a pris sa dorme canonique dans l'oeuvre de son élève Karl BÜCHER (1907). Cette succussion aujourd'hui est devenur une évidence universellement admise, et elle répparait tacitement au moins chez Karl MARX et explicitement chez SIMMEL...

        La quasi-totalité de la recherche historique dément pourtant cette chronologie. Depuis plusieurs siècles, les explorateurs tentent de découvrir le fabuleux pays du troc. Aucun n't a réussi. Asam SMITH situe son histoire en Amérique du Nord aborigène (d'autres préfèrent l'Afrique ou le Pacifique) sans aucune scientificité. Les économistes ont tout simplement choisi d'ignorer les multiples informations rapportées par les anthropologues, qui en revanche, ont découvert une diversité presque infinie de systèmes économiques. Aucun ne mentionne le troc comme moyen d'échange. Caroline HUMPHREY (née en 1943), auteure de l'ouvrage d'anthropologie quasi définitif (il peut y en avoir d'autres après elle...) sur le troc (voir Baxter, exchange and value, New York, Cambridge University Press, 1992) est tranchante : "C'est bien simple : aucune exemple d'économie de troc n'a jamais été décrit, sans parler d'en faire émerger la monnaie ; toute la recherche ethnographique suggère qu'il n'y en a jamais eu." En fait, les seules constatations de troc dans les sociétés simples, sans grande division du travail, organisée en petites bandes regroupant au plus une centaine de personnes chacune, ont lien entre étrangers, voire ennemis (Nambikawara du Brésil, Gunwinggu d'Australie...). Echanges directs de biens contre d'autres biens, ces trocs ont lieu de manière très irrégulières, à la faveur de rencontres entre groupes proches de se faire de la guerre, précédés de danses et de chants très démonstratifs. Le point commun de ces cas d'échange par troc, c'est qu'il s'agit de rencontres avec des étrangers que l'on a de fortes chances de ne plus jamais revoir et avec lesquels on ne va sûrement pas établir de relations suivies. 

       L'explication que donne David GRAEBER de l'ignorance de ces faits par les économistes (et c'est d'ailleurs presque un cas-type de conflit entre corpus de connaissances...) ets que l'existence même de cette discipline appelée "économie", "qui porte d'abord et avant tout sur la façon dont chacun chercher à configurer à son avantage l'échange de chaussures contre des pommes de terre, ou de tissus contre des lances, oblige nécessairement à postuler que l'échange de ces biens n'a rien à voir avec la guerre, la passion, l'aventure, le mystère, le sexe ou la mort. L'économie suppose une division entre des sphères différentes du comportement humain qui, chez des gens comme les Gunwinggu et les Nambikwara, n'existe tout simplement pas." Le troc, en définitive, ne peut pas se faire à l'intérieur du groupe, "c'est ce qu'on fait avec ceux auxquels on n'est pas uni par des liens d'hospitalité (ni de parenté, ni d'autre chose)." "Et ces motivations peu scrupuleuses (chercher à refiler un objet jugé peu intéressant ou défectueux en échange d'un autre convoité...), continue David GRAEBER, "ne sont pas propres à l'Asie centrale, elles paraissent inhérentes à la nature même du troc - ce qui expliquerait pourquoi, dans les cent ou deux cent ans qui ont précédé l'époque d'Adam Smith, les mots anglais "truck and barter" (faire du troc), comme leurs équivalents français, espagnol, allemand, néerlandais et portugais, signifiaient littéralement "duper", "embobiner" ou "dépouiller". Echanger directement une chose contre ne autre en essayant de profiter le plus possible de la transaction, on le fait en général avec des gens dont on ne se soucie pas et que l'on compte bien ne jamais revoir"... 

    Le troc ne semble pas être un phénomène particulièrement ancien et il n'est répandu qu'à l'époque moderne. "Il est certain que, dans la plupart des cas que nous connaissons, il a lieu entre des personnes auxquelles l'usage de la monnaie est familier, mais qui, pour une raison quelconque, n'en ont pas beaucoup. Les sytèmes complexes de troc surgissent souvent dans le sillage de l'effondrement d'une économie nationale, comme dans la Russie des années 1990. L'adoption d'une forme quelconque de système de crédit, même dans ces cas, surtout si cette situation se prolonge, est la solution la plus fréquente. "Quand une grande partie de l'Europe est "revenue au troc" (dixit de nombreux ouvrages d'histoire...) après l'effondrement de l'Empire romain, et à nouveau après la désagrégation de l'Empire carolingien, c'est apparemment ce qui s'est passé. Les gens ont continué à tenir des comptes dans la vieille monnaie impériale, même s'ils n'utilisaient plus les pièces."

David GRAEBER estime que le "coup le plus terrible à la version traditionnelle de l'histoire économique" vient de la traduction des hiérogloyphes égyptiens, puis des cunéiformes mésopotamiens, qui permettent aux chercheurs de remonter de près de trois millénaires dans leur connaissance de l'histoire écrite. Ces textes révèlent que des systèmes de crédit ont précédé de plusieurs millénaires l'invention des pièces de monnaie. L'économie sumérienne est dominée par de vastes complexes de temples et de palais, au personnel très nombreux : les administrateurs des temples ont élaboré un système de comptabilité unique et uniforme, avec lequel ils enregistrent, sous forme d'unité monétaire à partir du sicle en argent, toutes les transactions commerciales, sans qu'il y ait circulation de cette monnaie-là. Les dettes, calculées en argent, étaient payées essentiellement en orge par les paysans qui se rendaient au temple ou au palais. La plupart des transactions dans les cités mésopotamiennes reposaient sur le crédit. Les transactions étaient inscrites sur une ardoise qui servaient de référence lorsque les débiteurs payaient au moment de la moissons. 

   Parmi les auteurs qui contribuent à mettre à mal (et même à détruite) le mythe du troc originel, Mitchell INNES figure en bonne place. Dans deux articles publiés par le Banking Law Journal de New York en 1913 et 1914, il démonte les faux postulats sur lesquels repose encore l'histoire économique. Ce dont on a besoin, suggérait-til, selon David GRAEBER, c'est une histoire de la dette. Mitchell INNES écrit notamment :

"L'une des illusions à propos du commerce consiste à croire qu'à l'époque moderne on a introduit un système, le crédit, qui permet de se passer de la monnaie, et qu'avant la découverte de ce système tous les achats se payaient en liquide, c'est-à-dire en pièces de monnaie. Une enquête attentive révèle que c'est le contraire qui est vrai.Autrefois, les pièces de monnaie jouaient dans le commerce un rôle beaucoup plus réduit qu'aujourd'hui. D'ailleurs, la quantité de pièces était si limitée qu'elle ne suffisait même pas au besoin de la maison royale (de l'Angleterre médiévale) et des domaines royaux, qui utilisaient régulièrement divers types de substituts pour effectuer les petits paiements. Les pièces avaient si peu d'importance que parfois les rois n'hésitaient pas à les rappeler toutes pour les refrapper et les remettre en circulation, et pourtant le commerce continuait comme avant."

On pourrait ajouter à l'argumentation de David GRAEBER qu'une des conditions importantes pour que la monnaie soit réellement utilisée quotidiennement à vaste échelle est que les gens (des notables aux paysans...) sachent réellement compter. Or, de même que lire et écrire, compter était, jusqu'à une époque récente, réservée à une catégorie sociale et professionnelle bien précise... Il n'était possible d'effectuer des transactions que par l'intermédiaire de scribes ou écrivains compétents, et généralement sous la direction d'autorités politiques précises...

"Notre récit habituel de l'histoire monétaire, écrit notre auteur, "marche à reculons". "Il est faux que nous ayons commencé par le troc, puis découvert la monnaie, et enfin développé des systèmes de crédit.l'évolution a eu lieu dans l'autre sens. La monnaie virtuelle (...) est apparue la première. Les pièces de monnaie sont venues plus tard, et leur usage s'est diffusé inégalement, sans jamais remplacer entièrement les systèmes de crédit. Quant au troc, il semble s'agir surtout d'une sorte de sous-produit accidentel de l'usage des pièces de monnaie ou de papier-monnaie." Sans monnaie, écrit-il encore, "les immenses systèmes de troc sont historiquement introuvables". 

 

  Lorsqu'Adam SMITH, par son ouvrage sur la Richesse des Nations (1776) veut fonder une science, l'économie, il minore sciemment le rôle politique de l'Etat, alors que, pour lui, ses successeurs et quantité d'auteurs libéraux, leurs entreprises commerciales ou financières n'auraient jamais pu avoir lieu sans le recours à l'Etat, et surtout à son pouvoir d'utiliser la violence pour "réguler" les, relations entre des créanciers (impatients) et des débiteurs (souvent récalcitrants!)... Dans l'histoire de la formation et le fonctionnement des marchés, les Etats ont pourtant un rôle moteur. Leur politique fiscale (le "recouvrement" de richesses captées, en fait) est intimement liée à la formation de ces marchés.

 

   En occultant précisément ce rôle, les économistes fondateurs de l'économie politique peuvent ensuite présenter l'économie qu'ils professent comme une alternative bienvenue aux pratiques de rapines violentes d'Etats kleptomanes. Cette présentation que l'on pourrait qualifier de marxiste ne reflète pourtant pas toute la réalité. Il y a de la part de ces économieste, à commencer par Adam SMITH l'espérance de voir concrétiser une vision utopique de l'économie et de la société : en présentant une Main Invisible, une Providence pacifiant les relations entre les hommes, de par leurs échanges, il y a comme une volonté de promouvoir d'autres moyens que la violence captatrice de concentration de richesses. En rejetant des formes d'échanges comme le troc vers le passé (et en lui donnant la connotation de méthodes barbares et peu efficaces de commercer), ils présentent le marché permis par la monnaie circulante comme le futur, celui des meilleurs mondes possibles. Hélas, la confusion entre cette utopie et des intérêts bien compris d'entrepreneurs autant avides (sinon plus) que par le passé, ils obscurcissent cette part (gigantesque) de la réalité que les économistes marxistes auront bien des difficultés ensuite à faire percevoir.

 

David GRAEBER, Dette, 5000 ans d'histoire, Editions Les Liens qui Libèrent, 2013. Paul SAMUELSON et William NORDHAUS, Economie, Economica, 2000.

 

ECONOMIUS

 

 

 

 

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22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 16:50

    Les hommes (et les femmes) sont liés dans des relations d'entraides et d'obligations plus ou moins étendues dans le temps et dans l'espace, de manière plus ou moins nombreuses suivant les époques et les régions. Ils le sont dans une attitude envers la vie, optimistes ou pessimistes, joyeux ou tristes, expansifs ou réservés, où les obligations sont perçues comme autant de liens chaleureux ou autant de contraintes. Ils le sont entre voisins proches ou voisins lointains, et de manière si caractéristique de l'espèce humaine, envers leurs amis (du moment) comme envers leurs ennemis (du moment).

De nos jours, la monétisation des relations humaines nous fait voir la dette sous le jour plus de la contrainte que de la joie du don et du "contre" don. Le cacul minutieux des débits et des crédits individuels a tellement envahi notre vie quotidienne d'occidental, et notre mentalité, que nous avons peine à imaginer d'autres rapports humains, et encore plus un monde où la monnaie n'existe pas, même si l'échange existe lui (comme de tout temps). Le mot dette s'est chargé lui-même de sens péjoratif, en tout cas de connotation (devenue complètement) négative. Si de nos jours, il a une signification presque uniquement financière, il n'en a pas toujours été ainsi et plus encore, c'est la dette du sang, la dette de l'honneur qui était la plus originellement répandue.

 

    Les réseaux d'entraides et de solidarité entre les âges, les sexes et les conditions sociales possèdent des sens très différents suivant les époques, les lieux et les condition sociales. L'histoire de la dette est bien plus ancienne que celle de la monnaie, de même que l'histoire des dettes du sang ou de l'honneur est plus ancienne (et plus longue) que celle des finances. Dettes "affectives", dettes "mystiques" (envers les dieux et le Ciel), dettes de sang, dettes d'honneur, tissaient des liens plus ou moins forts entre membres d'une même parentèle ou d'une même tribu (ce qui revenait souvent au même) à une échelle où le nombre de personnes liées étaient bien plus restreint que de nos jours.  

Toutes ces dettes ont un contenu à la fois politique social et économique. Les endettements s'effectuaient souvent au prix de la liberté et de celle des enfants et des membres de sa propre famille, et ceux-ci formaient une trame où chacun pouvait être à la fois débiteur et créditeur, bien entendu dans des directions (de classe, de sexe, d'âge) différentes. Chacun faisait partie de toute une chaîne de dettes, à la fois endetté et créancier, sa situation variant du tout au tout suivant l'endroit où il se situait.  C'est encore le cas aujourd'hui, même si, du moins dans certaines contrés, les relations sociales semblent moins marquées par cela. Une sorte de course entre les dettes à payer et des créances à recouvrir semble s'instituer du bas en haut de l'échelle sociale, de même que l'existence de dettes pousse les hommes à rechercher ailleurs des sources de richesses leur permettant de les rembourser, tout en s'enrichissant...

 

       Toutes ces formes d'endettement et de remboursement de la dette donnaient, donnent aux divers conflits une orientation et une intensité très différente.

       Elles font partie, souvent, de conflits économiques intensifs qui possèdent une coloration violente, psychologique très souvent (infériorité et domination), physique également. Plus, elles en constituent parfois le coeur. On peut même penser que sans les mécanismes toujours renouvelés de la dette, il n'y aurait jamais eu d'accumulation de richesses, et encore moins d'accumulation de capital. 

 

    Si l'historiographie de la dette se concentre souvent sur le sort des endettés ou les mécanismes de crédit (monétaire), il faut aussi s'interroger sur le destin des richesses captées, et singulièrement, à notre époque, sur la destinée de ces richesses. Les créanciers sont relativement avares d'histoire d'utilisation des produits de la dette, appelées d'ailleurs souvent rentes, et de nos jours, on peut se demander si le remboursement des dettes a réellement une utilité sociale. Une histoire économique des circuits de la dette et de la créance peut éclairer l'histoire économique tout court, et même l'histoire tout court... Les impasses du capitalisme actuel proviennent peut-être précisément d'une mauvaise utilisation des fonds collectés au travers de ces circuits.

 

     Sociologiquement, le processus d'individualisation des relations (avec l'évolution de la structure des familles) est sans doute à mettre en parallèle avec l'évolution vers d'autres cosidérations des dettes mutuelles...

 

    Autre facette, et non la moindre, les religions parlent, et souvent abondamment, de la dette. Jusqu'ici les lectures des textes fondateurs des religions ont plutôt considéré les multiples passages sur la dette comme des illustrations sur les prescriptions morales. Peut-être pourrait-on se livrer à une autre lecture, prenant ces passages pour ceux qui "parlaient" le plus aux fidèles et futurs fidèles... Il semble bien que des aspects révolutionnaires des nouvelles religions qui surgissent de temps à autre, suivant les circonstances propices, soient liées à l'existence de dettes importantes voire écrasantes sur toute une partie de la population réceptrice. La question de prêt, celle du remboursement ou non des dettes, semble bien être un bon vecteur de popularisation de la nouvelle parole divine. Quoi de plus exaltant que la persepective d'un Paradis, ouverte préalablement bien concrètement par l'effacement des dettes? Si (c'est le cas) les religions qui prônent ce genre d'action à leur origine ne le font pas longtemps après, car après tout, se forme alors une classe nouvelle de créanciers... En tout cas, la question du prêt à intérêt, de l'usure est au centre de nombreuses prédications. On pourrait même écrire qu'une religion qui se respecte doit avoir un discours sur la dette, pour délier/lier de nouvelles relations socio-religieuses... Les discours sur la charité sont souvent liés à la dette. 

 

    Autre facette encore, autre type de conflit, il y a interaction flagrante entre politique fiscale et politique de crédit, tant dans l'Antiquité que dans l'époque contemporaine. 

 

   Les dettes de guerre sont souvent considérées comme source de marasme économique, surtout pour celles qui durent de nombreuses années. De même, des guerres sont entreprises pour se débarrasser de dettes ou pour en faire contracter.

L'histoire de la constitution du marché, bien avant l'amorce d'une forme ou une autre de capitalisme, est très liée à la marche d'armées nombreuses en longues campagnes. La dette est un des vecteurs de ces marchés-là, conçus pour l'approvisionnement des troupes en matériels, en nourritures, en armes et en guerriers ou en soldats. 

 

   Tout cela fait autant d'angles d'attaque pour une étude de la dette en tant qu'élément conflictuel, mais aussi de coopération, dans les sociétés humaines.

 

 

    Charles MALALOUD indique, dans ses études anthropologiques, que "dans les langues européennes modernes (...) apparait (...) l'étroite parenté entre les formes du verbe "devoir", qu'il s'agisse de l'obligation proprement dite ou de l'oblogation comme probabilité, et celles qui signifient "être en dette". Cette parenté se manifeste tantôt dans le fait que "devoir" employé absolument est l'équivalent de "être redevable, être en dette" avec, le cas échéant, un complément substantif qui indique en quoi consiste la dette ("je dois cent francs") ; tantôt, dans le nom même de la "dette", qui, de façon plus ou moins perceptible pour le locuteur non étymologiste, dérive du verbe "devoir" : la dette, c'est le dû, ce qui est porté au "débit", le terme français "dette" continue le latin debitum qui lui-même, participe passé de debere, "devoir", s'emploie au sens de "dette".

L'auteur donne en exemple ce qui se passe dans les langues germaniques, et plus encore, dans de plus grands développements, dans les langues indo-européennes, (dans notamment le livre collectif qu'il dirige, Lien de vie, noeud mortel. Les représentations de la dette en Chine, au Japon et dans le monde indien, Editions de l'EHESS, 1988), pour montrer les liens forts, mais pas forcément universels, qui relient le phénomène de l'endettement à la vision du monde, à la vision de la place de chaque individu dans le monde, à sa place réellement occupée dans la vie quotidienne... comme dans les structures économiques, sociales et politiques. Même si la place des langues indo-européennes est centrale dans le monde occidental (mais pas partout), ce qui induit des relations particulières entre dette et devoir, sur les plans moraux comme matériels, la dette comprise dans ce sens n'est pas un fait universel. "L'analyse des faits chinois et japonais, par exemple, telle qu'elle est conduite par Viviane Alleton et Jacqueline Pigeot, respectivement, dans le volume collectif lien de vie, noeud mortel, montre que, dans ces langues, l'expression du devoir moral ou social de même que la modalité du déontique sont sans rapport avec les termes qui nomment la dette matérielle." Plus, dans le sanscrit, où "on s'attend à trouver des connexions du même type que celles que nous avons remarquées dans les langues romanes, les langues germaniques, les langues slaves, en grec. En fait, le nom sanscrit pour "dette" est sans rapport étymologique d'aucune sorte avec une racine verbale qui signifierait "devoir" ni avec les substantifs qui désignent les différentes formes de l'obligation. En revanche, ce qui se manifeste avec netteté dans la pensée indienne, c'est l'idée d'une "dette" originaire qui rend compte de certaines des grands devoirs auxquels l'homme est astreint". 

En considérant le sanscrit comme relativement ancien et les différentes variations des relations entre dette matérielle et devoir moral, on pourrait penser que le lien très fort entre ces deux éléments est relativement tardif.

Doit-on penser que la présence très forte de ce lien dans les langues qui ont des liens de parenté, à l'intérieur des langues indo-européennes, dans l'Antiquité notamment, résulte d'une évolution qui lie de plus en plus la dette à un devoir moral?

 

    David GRAEBER, dans une étude magistrale (Dette, 5000 ans d'histoire) évoque l'histoire économique de la dette sur le long terme, son rôle dans les échanges non-marchands et marchands, dans la formation du capitalisme et dans le fonctionnement même du capitalisme, ceci de sa naissance à nos jours... Pour voir clair dans cette histoire économique et dans les liens qui se sont tissés depuis des centaines de génération entre le devoir moral et la dette matérielle, il faut replacer tous les récits fondateurs de l'économie moderne et contemporaine dans leur contexte, et décortiquer les mythes sur lesquels nous vivons auhjourd'hui.

De même que le mythe du péché originel imprègne notre vision des relations entre hommes et femmes et même de la nature des relations sexuelles, le mythe de la dette morale ou de la moralité de la dette obère notre perception sur la nature des relations monétaires, et par là des relations économiques.

Toutes les catégories économiques sont à repenser, et tous les mythes libéraux et également marxistes (il y en a là aussi...) doivent être revisiter, devant l'ampleur de la crise multiforme qui traverse aujourd'hui le monde entier.

 

   A l'époque contemporaine, la dette se trouve au centre des relations économiques. D'abord la dette des pays du Tiers-Monde, puis aujourd'hui la dette publique de tous les Etats comme la dette privée se trouve au coeur du fonctionnement du capitalisme financier. Les mouvements de plus en plus spéculatifs des produits de la dette, elle-même l'objet de plusieurs marchés qui excellent dans ce domaine, vont jusqu'à menacer la survie même de tout le système, crises après crises. Le surdendettement semble parfois le moteur du fonctionnement économique : la dette, malgré les divers plans de remboursement, semble devoir ne jamais se tarir, au gré des réévaluations et des manipulations des taux d'intérêts. Cela se traduit par un appauvrissement de catégories de plus en plus large de populations et une concentration de plus en plus dantesque des richesses aux mains de catégories privilégiées de population, celles-là même qui se trouvent largement aux commandes des divers appareils administratifs et financiers. 

    Cet état des faits - générateurs de conflits sociaux de plus en plus violents, et de dissociations sociales - provoque la montée d'une contestation générale, même de la part de partisans du capitalisme - des mécanismes (pas seulement) de la dette financière. De crises en crises de plus en plus brutales, le système financier semble destiner à se pérenniser au prix de plus en plus de gaspillages de tout ordre : gaspillages humains (chômage, entre autres), gaspillages énergétiques,  gapillages... financiers, faute d'organismes étatique ou supranational (l'autorégulation n'étant vraiment pas possible...) chargés de le réformer ou d'en faire tout simplement la révolution. Faut-il attendre l'effondrement massif (les grands changements climatiques qui s'annoncent se chergeront sans doute de réponde à cette question...) et définitif de tout une civilisation pour opérer le bouleversement nécessaire, non seulement au niveau technique, mais également au niveau moral?

 

ECONOMIUS

 

Corrigé (en ce qui concerne le caractère universel du lien entre devoir et dette) le 30 janvier 2014.

 

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19 janvier 2014 7 19 /01 /janvier /2014 14:14

               Dissuader les fraudeurs pourrait être la formule courte qualifiant la volonté de nombreux acteurs d'Internet, devant la croissance précisément d'attaques diverses et variées contre des sites, marchands ou non, officiels ou non, pour les  piller, les affaiblir ou les rendre inopérants. Outre le fait que ces attaques ne sont pas tous, très loin de là,  le fait d'acteurs non officiels, ou d'acteurs malhonnêtes au point de vue légal ou moral, il s'agit là d'une sorte de guerre (pour l'instant sans victimes humaines) à laquelle se livre de plus en plus de personnes morales et physiques. La littérature concernant les mille et unes manières de se prémunir de telles attaques connait une croissance encore plus exponetielle que lesdites attaques. Outre les désagréments dus aux multiples dysfonctionnements causés par les virus et compagnie, co-existent les piratages de données, de plus en plus extensifs, qu'ils s'agissent de données privées ou publiques, les opérations d'extorsion monétaire et diverses filouteries financières non autorisées par la loi, et demain peut-être les destructions pures et simples de données ou de matériels. 

    Il va s'en dire que la meilleure manière de détruire le fonctionnement de tout ou partie d'Internet est tout simplement de lui couper l'énergie qui lui permet de fonctionner. S'attaquer aux serveurs d'une entreprise, d'un Etat, voire de gros fournisseurs d'accès devient affaire de spécialistes informatiques à moins de viser tout simplement les moyens de produire des ordinateurs, de les alimenter en énergie.  Bien entendu, les acteurs d'Internet ne sont pas partisans d'une solution, même dans l'énervement le plus extrême, qui signifierait sinon sa mort ou au moins sa paralysie. Une paranthèse pour dire que l'accroissement des flux d'informations, via notamment la publicité-vidéo pourrait en fin de compte avoir le même effet que des activités intentionnelles, tant le ressort de beaucoup d'attaques de sites ou de serveurs consiste tout simplement à les bombarder d'informations... Bien entendu, les intentions des acteurs du cyber-espace ne sont pas de détruire Internet ni même de détruire les moyens d'utiliser Internet des concurrents ou adversaires. Internet est une poule aux oeufs d'or, qui permet d'espionner, d'arnaquer, de surveiller, de pirater, de voler, de violer, dans le monde virtuel, avec des effets... réels sur les finances ou la vie privée...

 

     Mais la réflexion n'en est pas là (sur l'opportunité même de detruire les moyens d'information...) : il s'agit tout simplement de délimiter les actions et les dissuasions possibles dans un champ de bataille - le cyberespace - supposé resté en place, de la même manière qu'une parcelle de mer ou un morceau de terrain servant... de champ de bataille réel. Notons que nous sommes dans le domaine de la guerre de l'information, où se croisent et se combattent des milliards de signes, et dans une guerre de conquête de territoire maritime ou terrestes ou même spatial (le réel, pas le virtuel). 

 

    Le modèle d'une dissuasion contre des attaques informatiques se cherche encore, et de nombreux spécialistes - mais là on conviendra que c'était facile de l'imaginer - prennent en référence la dissuasion nucléaire, comme Alain ESTERLE, polytechnicien et longtemps en responsabilité sur la cybersécurité à l'ENISA et au SGDN.

Lui comme d'autres de ses collègues (pas forcément du même bord...) réfléchissent sur les analogies possibles mais en viennent vite à conclure que décidément la dissuasion nucléaire est trop spécifique, pour constituer un modèle pour une cyber-dissuasion, et qu'il faut tout simplement probablement en inventer les concepts. Après avoir tiré de la dissuasion nucléaire tout ce qui peut-être utilisé pour cela...

 

   C'est d'abord une préoccupation économique plus qu'une préocupation stratégique qui amène à se forger les outils d'une cyber-défense. C'est d'ailleurs ainsi que commence Alain ESTERLE : "Le coût des incidents et attaques affectant les systèmes d'information est bien sûr difficile à évaluer faute d'une méthode uniforme d'analyse et du fait d'une forte incertitude sur le taux des incidents déclarés au regars des incidents reconnus. Sans compter les attaques, certainement les plus nuisibles, qui sont masquées ou restent ignorées par négligence. 

Il est donc difficile d'établir une mesure absolue des pertes financières résultant des cyberattaques, mais l'estimation la plus couramment admise est que le cout des dommages affactant les systèmes d'information est comparable au chiffre d'affaires mondial du crime organisé et supérieur à celui du trafic de stupéfiants." Bien entendu, l'auteur n'en a aucune idée et une partie de ce chiffre d'affaires du crime ou du trafic des stupédiants... passent par Internet! Mais il lui faut délimiter un territoire d'intervention, pour lui et pour sa profession, le plus large possible, dans une sorte de marché de la sécurité, même si cela doit passer par l'alimentation de nombreuses peurs... alimentation analogue d'ailleurs, c'est intéressant, à celle de la peur nucléaire durant presque un demi-siècle par des adversaires qui, de toute façon, notamment après la crise des missiles de Cuba en 1962, n'avaient nullement envie de recourir aux armements atomiques pour atteindre des objectifs politiques, idéologiques et économiques parfois subtils.

 

   Dans ce marché de la sécurité, il est important d'abord de définir des acteurs, d'en dresser la typologie. Ainsi, Alain ESTERLE distingue :

- les cyberactivistes, qui utilisent Internet pour faire valoir leurs positions idéologiques, religieuses, politiques ou éthiques, aux modes d'action légaux (blogs, forums), mais pouvant inclure l'usage de moyens illégaux (défiguration de sites, dénis de service). Wikileaks, Anonymous (lesquels peuvent tout ou n'importe quoi...), et autres dévelopent des campagne de hacking de sites officiels, souvent pour s'opposer à des activités portant atteintes à des libertés politiques.

- les cybercriminels exploitent les réseaux et systèmes informatiques pour développer sur Internet les acticités qu'ils déploient habituellement dans l'univers réel : vols de données, espionnage industriel (là, des entreprises aux façades légales, multinationales souvent s'y investissent beaucoup, en direction de la concurrence), sabotage, contrefaçons...

- les cyberterroristes utilisent le réseau pour recruter, préparer des actions spécifiques ou encore communiquer entre eux à des fins opérationnelles. La menace à venir, précise l'auteur, réside dans leur capacité afin, par exemple, de mener une actions de sabotage avec des effets de grande ampleur (système financiers, réseaux critiques publics ou privés),

- les cyberguerriers, membres des services mis en place par des Etats pour conduire des actions offensives (espionnage, sabotage, neutralisation de systèmes informatiques) contre des cibles désignées par leur gouvernement (comme ennemi extérieur ou intérieur devons-nous préciser).

 

    "La tentation d'établir une analogie entre la dissuasion nucléaire et une dissuasion fondée sur la maitrise de l'information est apparue dès les années 1990 avec l'apparition simultanée d'un questionnement sur le deveni des arsenaux nucléaires consécutifs à la fin de la guerre froide et d'une diffusion massive de réseaux de communication de plus en plus interconnectés."  écrit Alain ESTERLE. Si dans l'actualité surgit de temps en temps des informations sur l'activité de grandes systèmes d'espionnage (par exemple la NSA) visant à collecter et à stocker à des fins ultérieures d'analyse et de classification pratiquement toutes les informations qui circulent sur Internet, c'est parce qu'il n'est pas possible tout simplement d'avoir une stratégie d'action ou de dissuasion sans connaitre les contours de ces circulations d'informations. 

"Sous sa forme initiale, cette analogie partait d'une vision simple (document non publié utilisé lors d'un stage de formation de "responsible senior en sécurité nationale et international" au Kennedy School of Governement - Harvard university, 1998) : une maitrise totale de l'information doit permettre de connaitre les actions préparées par les adversaires et de les dissuader de les entreprendre en leur faisant valoir queleurs intentions sont connues et les parades et représailles prêtes ; de leur côté, les pays "amis" auront besoin de solliciter les confirmations et compléments d'informations nécessaires à la réalisation de leurs objectifs de sécurité, qu'ils soient partagés ou en propre. S'instareraient ainsi un contrôle des pays hostiles et une dépendance des pays alliés de la même nature que ceux fondés au cours de la guerre froide sur la puissance de l'arsenal nucléaire américain. Il faut bien sûr replacer ces idées dans le contexte de l'époque : la fin des années 1980 avait vu l'émergence de la RBA (Révolution in Business Affairs) fondée sur l'emploi massif des technologies de l'oinformation, suivie de la RGA (Révolution on Government Affairs) et de la RMA (Révolution in Military Affairs). Ces idées ont aussi précédé de peu l'explosion de la bulle Internet sur les marchés à l'échelle mondiale."

Des auteurs comme Joseph NYE (Cyber Power, Kennedy School of Government, Harvard University, Belfer Center for Science and International Affairs, mais 2010, voir le site http://belfercenter.ksg.), conscients que les choses sont plus complexes, indiquent, comme la plupart des experts dans ce domaine le constatent, que "à mesure que fleurissent les communautés virtuelles sur Internet, elles s'entrecroisent avec les juridictions nationales et développent leurs propres modes de gouvernance. Les Etats resteront les acteurs dominants sur la scène mondiale, mais ils trouveront cette scène de plus en plus encombrée et difficile à contrôler".

C'est pourquoi nous ne pouvons nous départir d'une impression de "panique" de la part d'organisation du renseignements comme la NSA, qui entend stoker toutes les informations, avec des problèmes de plus en plus évident d'analyses des données, lesquelles, sans doute, induiront la tentation de recourir de plus en plus à des robots informatiques d'analyses, qui, une fois paramétré, complexifieront (formule en forme de litote, nous en convenons...) davantage les modalités d'interventions humaines sur l'information...

 

     Le nivellement de l'importance d'acteurs disparates, sur un même plan, du fait des mêmes modalités et facilités d'action sur Internet, ressemble à s' méprendre au pouvoir égalisateur de l'atome cher à la théorie de dissuasion nucléaire française, et si la dissuasion est une forme particulière du pouvoir, la cristallisation et l'affichage d'un rapport de force à un moment donné, la compétence d'un informaticien isolé peut être mise en balance avec celle d'un autre au service d'un Etat... 

 

          Pour reprendre l'analogie Nucléaire/internet, des auteurs (comme Harry D RADUEGE, Global Cyber Deterrence, Est-West institute, April 2010)  mettent en avant, dans le "dialogue dissuasif" :

- une capacité défensive : se protéger au mieux conte les attaques potentielles ;

- une capacité d'attribution : savoir identifier l'origine d'une attaque dans un délai bref avec une axactitude raisonnable ;

- une capacité offensive, disposer de moyens de représailles ;

- une capacité crédible de communication : faire connaitre à l'agresseur potentiel l'existence et la disponibilité de ces capacités de protection, d'attribution et de représailles de façon à le dissuader d'agir.

 

        Les composantes d'une cyberdissuasion se déclineraient alors :

- Sur la capacité défensive, dans la mise en place des mesures techniques et non techniques permettant d'assurer la sécurité des systèmes d'information. Pour être efficace, ces mesures doivent concerner toutes les vulnérabilités possibles, alors qu'une seule faille correctement exploitée peut suffire à assurer le seccès d'un attaque. En fait, aujourd'hui, l'expérience quotidienne montre que le coût de telles mesures est bien supérirur au coûr d'une attaque réussie. Il faudrait pour parvenir à cette capacité défensive notamment soutenir une politique nationale coodonnée, ambitieuse et cohérente qui couvre non seulement le réseau pour aussi tout son environnement. On en est loin du compte, et ceci pour tous les Etats.

- Sur la capacité d'attribution, même si une attaque a pu être clairement reconnue comme telle, des obstacles majeurs entravent son attribution à un acteur ou un groupe d'acteurs précis, vu les rebonds des messages d'une adresse à l'autre et la multiplicité des chemins d'attaque. Pour parvenir à le faire, il faut collecter et trier toutes les informations...

Pour collecter massivement des données (comme le fait la NSA), deux axes peuvent être suivis : l'axe spatial avec les satellites de renseignement et le piégeage de satellites civils de communication et l'axe maritime avec le piégeage des câbles sous-marins. Ce qui demande sur un temps long la mise en oeuvre de moyens considérable. 

Pour trier les données collectées, il faut discriminer par étape les informations intéressantes. Ce tri peut demander un temps plus ou moins long... Or le délai d'attribution de l'attaque joue un rôle capital. Du coup, cette difficulté de l'attribution (même pour la NSA, faut-il le répéter, malgré toutes les rodomontades de l'administration américaine... qui préfère endurer les accusations de profanation des libertés publiques et privées que d'avouer qu'elle est très loin du compte d'une capacité d'attribution à la hauteur des enjeux supposés...) rend non applicable le modèle de dissuasion nucléaire au cyberespace.

- Sur les capacités offensives, sur le plan des logiciels et sur le plan des matériels, il existe une grande diparité mondiale dans la distribution des câbles sous-marins par lesquelles passent à l'heure actuelle 99% du trafic Internet., comme dans la disponibilité des satellites. Cette disparité profite aux grands pays et l'Europe et les Etats-Unis sont, de loin les moins vulnérables à des ruptures de câble (redondance de multiples câbles transtalantiques) que la région du Moyen-Orient (seulement trois câbles majeurs). Mais la situation peut évoluer, car les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) tentent de construction un réseau contournant les Etats-Unis. la mondialisation du marché des composants électroniques rend de plus en plus difficile l'organisation d'attaques ciblées efficaces. Aucune cartographie des réseaux constamment remis à jour n'existe, et comme pour la stratégie terrestre ou maritime, la cartographie est le premier élément d'une géographie (qui sert d'abord à la guerre...). Dans une phrase prudente, l'auteur écrit "Tous (les) facteurs rendent les conditions d'emploi des cybercapacités offensives très différentes de celles des armes nucléaires".

Le coût peu élevé, comparativement au nucléaire, du développement des capacités offensives fait que même les grandes puissances doivent se livrer à une course fatigante face aux cyberacteurs individuels compétents, l'évaluation des capacités était quasiment impossible, tant l'évolution des matériels et des procédures ne connait pas de limite visible.

- Sur la crédibilité dissuasive, "les conditions de développement de capacités défensives et offensives sont tteès différentes pour le cyberespace et les forces nucléaires, alors que l'incertitude dans l'attribution des attaques reste un obstacle permanent dans le cyberespace. (...). Les difficultés majeures apparaissent, liées aux spécificités du cyberespace.

Par exemple, si on lancer ouvertement une attaque contre un système d'information particulier on peut peut-être apporter des preuves convaincantes de sa capacité de destruction mais on risque des dommages collatéraux importants (...). Si on fait une démonstration en réseau fermé, on n'évitera pas un doute sur l'efficacité en réseau ouvert. Si on revendique une capacité d'attaque sans apporter de preuve, on reste peu crédible, et si on apporte des preuves précises et détaillées, on dévoile son savoir-faire et on risque d'être systématiquement suspecté pour toutes les attaques à venir. (...)

A l'inverse, la crédibilité dissuasive est aussi limitée par la confrontation des déclarations à des faits avérés, avec des effets potentiellements dévastateurs." Une grande partie du jeu stratégique dans le cyberespace est qu'à une déclaration d'infiltration peut répondre une dénonciation de "sale campagne" de désinformation et de dévoilement de la véritable identité des "défenseurs", avec tous les risques de dénonciation des techniques d'infiltration elle-mêmes, peu précises et peu fiables en même temps. 

 

    "Au total, conclue notre auteur, l'application au cybespace d'une logique de dissuasion prenant pour modèle la dissuasion nucléaire se heurte à de multiples obstacles sur les plans formel et pratique, qu'il s'agisse du caractère asymétrique du rapport défense/attaque, de la difficulté majeure d'attribution des attaques, ou de l'absence de régime de contrôle des technologies sensibles concernant le développement de capacités offensives. Enfin, l'exercice de capacités offensives dans une perspective de dialogue dissuasif se heurte aussi à des difficultés de principe." Si le modèle nucléaire n'est pas une piste sérieuse pour un schéma de cyberdissuasion, existe-t-il d'autres voies qui permette de construire un modèle de dissuasion spécifique au cyberespace?

Dans ce domaine, on en est sans doute aux tâtonnements et aux Etats-Unis comme en France (inutile de discuter de la Russie et de la Chine dans ce domaine : soit la notion de dissuasion n'est pas mise en avant, soit ces pays informent peu sur la question). 

  Aux Etats-Unis, on peut évoquer le texte La Stratégie internationale pour le cyberespace (White House, 2011). Il s'appuie sur une vision du cyberespace à venir, ouvert et interopérable, sûr et fiable, stabilisé par des normes de comportements fondées sur des proncipes reconnus par tous : libertés fondamentales, respect de la propriété, valeur de la vie privée, protection contre le crime et droit à l'auto-défense. Mais peut-on considéré un tel texte comme base d'opérabilité pour un organisme comme le NSA? Il s'agit en fait de développer des coopérations avec les alliés, coopérations formelles et informelles, pour une auto-défense collective et une dissuasion collective, sans "préjudice" comme on dit en langage joliment juridique des principes constitutionnels, selon des formules à double sens dont sont coutumières les différentes diplomaties américaines...

   En France, il s'agirait, suivant les "conseils" de l'allié américain de :

- être exemplaire en matière de sécurité des systèmes d'information (SSI), avec une définition claire et une application rigoureuse de politique en SSI, tant pour les actions de sensibilisation que pour la mise en oeuvre et la maintenance des outils de sécurité classiques (ant-virus, chiffreurs, pare-feux...) ;

- établir et maintenir les bases d'une cyberdéfense efficace et l'appliquer à un champ de souveraineté englobant les réseaux très sensinles, notamment en matière d'agréments de produits, d'analyses d'attaques, de continuité d'activité en modes dégradés et de retour à la normale ;

- développer des collaborations avec les partenaires étrangers en matière d'échange de données, d'alerte, d'analyse des attaques, d'exercices et d'actions opérationnelles pour répondre à des attaques à plus ou moins grande échelle.

Tout cela ne fait forcément une doctrine de dissuasion, mais est tout à fait en ligne avec les objectifs stratégiques en SSI tels que récemment définis par le SGDN (ANSSI, 2011). 

     Malgré l'optimisme affiché par Alain ESTERLE dans ces objectifs, le contrôle des matériels et logiciels demeurent tout de même difficile dans un environnement mondialisé d'échanges de procédés et de matériels informatiques, qui ne connait que les lois de rentabilité à court terme...

 

   Dans la "blogosphère", puisque l'on discute ici du cybespace, on reste au minimum dubidatif, souvent très septique, sur les possibilités de dissuasion (Cidris - cyberwarfare, dans www.cidris.fr ; Thomas RID, dans Slate.fr, Cyber-defense.fr...). Certains même estiment que tout le battage médiatique autour de la cyberguerre fait surestimer cette dimension des affaires stratégiques.

 

Bruno GRUSELLE, Bruno TERTAIS, Alain ESTERLE, Cuber Dissuasion, Fondation pour la Recherche Stratégique, Recherches et documents, n°03/2012, mars 2012, www.frstrategie.org. Alain ESTERLE, La dissuasion nucléaire est-elle un modèle stratégique transposable au cyberspace?, dans Le Cyberespace, Nouveau domaine de la pensée stratégique, Sous la direction de Stéphane DOSSÉ, Olivier KEMPF, Christian MALIS, Economica, collection cyberstratégie, 2013.

 

STRATEGUS

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 janvier 2014 4 16 /01 /janvier /2014 13:14

    Décrire et expliquer la place et le rôle du Sacrifice dans l'Hindouisme demeure une difficulté, pour les indianistes comme pour les autres spécialistes en science humaine, car l'Hindouisme forme une mosaïque changeante suivant les époques et suivant les régions. Pour y voir clair, on peut se référer d'abord aux textes sacrés, qui justement servent toujours de guide pour les pratiquants, puis étudier la pratique collective et individuelle contemporaines, en sachant que partout et toujours il y a une certaine distance entre la prescription des textes et la réalité sociale. Que ce soit dans le brahmanisme, le védisme, l'hindouisme récent (appelé parfois simplement hindousime) ou les formes populaires d'hindousime, le sacrifice occupe une grande place, même si les conditions de vie moderne et les distanciations successives d'avec la tradition réduisent de fait le temps que les fidèles lui consacre. 

 

     Dans l'hindouisme, si nous suivons Madeleine BIARDEAU, "il y a toujours un un rite - essentiellement un sacrifice, offrande végétale ou animale à une divinité - pour chaque but visé, y compris pour le but qui préoccupe chaque homme, l'au-delà. A chaque rite son effet, et - corollaire inquiétant qui laisse prise à la réflexion et à la contestation - l'effet comme le rite ne peut être que limité. Les textes ritualistes de la Révélation védique ne donne guère de précision sur le ciel que les rites doivent assurer après la mort, ni sur la durée du séjour dans le ciel. Ils menacent mystérieusement de "re-mort" ceux qui n'exécuteraient pas convenablement les rites. Les religions qui renoncent au monde poussent une telle conception jusqu'à ses ultimes conséquences : l'homme est toujours mû par quelque désir, agir pour le réaliser. L'acte - karman -, et spécialiament l'acte rituel - encore karman -, aboutit toujours à une résultat, et c'est le lien de l'acte et de son "fruit" qui constitue le tissu d'une vie individuelle. Il en est ainsi pour tous les actes, y compris ceux qui doivent assurer le ciel après la mort (renforcés par le culte des ancêtres que rendent ensuite les descendants vivants), et ceux qui ne paraissent pas produire de résultat dans cette vie. C'est ainsi que l'agir, et spécialement l'acte rituel, condamne l'homme (et les autres êtres vivants) à renaitre et à mourrir indéfiniment. La seule façon d'échapper à ce flux perpétuel - samsara - est de sortir de l'engrenage du karman, donc de la société humaine, par un renoncement explicite à tout ce que l'on a été jusque-là. C'est ce renoncement, cette rupture radicale avec ce qui l'a constitué homme qui assurera au religieux la délivrance - moksa. Le non-initié qu'est l'homme individuel dans la société aboutit à vider sa naissance et sa mort de toute signification, au point de les condamner à se répéter indéfiniment. Au moment où l'homme se sépare de son groupe - acte individuel s'il en est -, ce n'est pas pour reconnaitre son individualité, mais au contraire pour l'abolir, pour dégager son atman de tout trait individualisé et le fonde dans le Brahman.

Il apparait immédiatement qu'il est par trop simpliste de mettre sur le compte du renoncement au monde  - sannyasa -, forme hindoue de la poursuite de l'Absolu, l'incapacité présumée des Indiens de se plier à des impératifs économiques de type moderne. Laissons à d'autres la satisfaction d'opposer le spiritualisme hindou au matérialisme occidental, puisque aussi bien il serait injuste d'inverser les données du problème : la forme spécifiquement hindoue de rupture avec le monde et les conceptions qui la sous-tendent sont commandées par la manière spécifiquement hindoue d'être dans le monde. Ce serait donc, en toute hypothèse, dans l'idéologie sous-jacente à l'organisation sociale qu'il faudrait plutôt chercher la source de la résistance à la modernité, ce qui ne fait que reposer le problème sans pour autant le seimplifier. Mais les liens qui subsistent, en vertu de leur opposition même, entre les deux registres du Brahman, permettent certainement un éclairage mutuel.

Cependant, il faut encore compliquer le tableau en faisant entrer en jeu un second nom de l'Absolu qui, lui aussi, est chargé de résonnances sociales. Parmi les récits védiques, c'est certainement celui de l'hymne au Purusa (Rg Veda, X.90) qui était promis à la plus grande destinée : on y apprend que tout le monde organisé, celui dans la société brahmanique occupe le centre, est né du sacrifice d'un Purusa cosmique. Le terme purusa désignera très vite l'homme empirique, mais dans le recueils d'hymnes où se trouve l'hymne au Purusa, l'homme est désigné autrement et le terme purusa n'intervient que dans le contexte de cette cosmogonie. Il signifie plutôt "le Mâle", mais en même temps la description de ses parties, que l'on dépèce dans le sacrifice pour faire naitre les êtres animés, à commencer par les quatre varna humaines, montre que ce Mâle a forme humaine.

C'est donc de quelqu'un qui est un homme sans en être un que naît le cosmos, grâce à un acte sacrificiel. C'est de lui bientôt que tout homme tirera son nom générique, mais il gardera de son origine à la fois une certaine "personnalité" et une transcendance affrimée par rapport à tous les hommes, fussent-ils brahmanes. Lorsqu'il deviendra l'Absolu lui-même, Purusa ou Purusa Narayana, ou Narayana, retiendra ces deux traits. En particulie, sa transcendance par rapport à tous les hommes - que cela ait été conscient ou non à l'origine - contribuera à effacer l'accent qui était mis par le premier nom de l'Absolu sur les brahmanes et les rôle dans la société. Non seulement on nous dit qu'il se manifeste dans le cosmos par un quart de lui-même, tandis que les trois autres quarts sont au-delà, mais les quatre varna naissent de lui." 

     Rappelons ici simplement que ces quatre varna sont les castes elle-mêmes qui forment la structure de la société hindoue. 

     Pour parvenir à la délivrance, il y a cesu deux voies que sont celle de la connaissance et celle du purusa, du yoga. Dans l'évolution de l'hindouisme, les dieux perdent de leur importance, et l'accent est mis sur le seul sacrifice. "le sacrifice est la technique qui assure le bonheur terrestre et céleste, comme le yoga assure la délivrance." Cette évolution se fait dans le cadre d'une religion de dévotion de plus en plus envahissante, où le sacrifice lui-même doit changer de signification pour survivre.

 

     Celui-ci prend des formes de plus en plus simplifiées, sous deux grandes orientations : le sacrifié revêt la forme non plus humaine ni même animale (influence de l'ahimsa) mais végétale et le sacrifice requiert de moins en moins la présence directe d'un brahmane, officiant privilégié, pour pouvoir être réalisé, dans chaque famille et dans chaque caste par des membres de la famille, initiés à cette fin. L'intensité du sacrifice, sa fréquence, varie suivant des modalités très diverses, de sa présence envahissante dans la vie quotidienne à des moments privilégiés répartis presque parcimonieusemlent dans le temps, tout en revêtant la même signific ation multi-séculaire.

 

    C'est cette signification que tente de faire ressortir Ananda K COOMARASWAMY (qui n'est pas forcément dans la même compréhension que Madeleine BIARDEAU), notamment dans la voie des Oeuvres :

"Le Sacrifice reflète le Mythe mais, comme tout reflet, en sens inverse. Ce qui était un processus de génération et de division, devient ici un processus de regénération et d'unification. Les deux "soi" qui habitent ensemble dans le corps et qui y sont leur départ, le premier est né de la femme, et le second du Feu sacrificiel, matrice divine où la semence de l'homme doit naitre de nouveau, autre qu'il n'était. Jusqu'à ce qu'il soit né de nouveau, l'homme n'a que le premier soi, le soi mortel. Offrir un sacrifice, c'est naitre, et l'on peut dire qu'"en vérité, il est encore non-né celui qui n'offre pas de sacrifice". (...).

Le Sacrifice est d'obligation : "Nous devons faire ce que les Dieux firent autrefois". En fait, on en parle souvent comme d'un "travail" (karma). (...) Seul le fait de ne rien faire - et mal faire revient à ne rien faire - est vain et profane. A quel point l'acte sacré est analogue à tout autre travail professionnel, on s'en rendra compte si l'on se souvient que les prêtres ne sont rémunérés que l'orsqu'ils opèrent pour autrui, et que recevoir des cadeaux n'est pas licite lorsque plusieurs hommes sacrifient ensemble pour leur propre compte. Le Roi, comme suprême Patron du Sacrifice pour son Royaume, représente le sacrificateur in divinis, et constitue lui-même le type de tous les autres sacrificateurs.

L'une des plus étranges controverses qu'offre l'histoire de l'orientalisme a tourné autour de l'origine de la bhakti, comme si la dévotion était apparue à un moment donné à la façon d'une innovation, donc d'une mode. (...) Dans les textes anciens, c'est habituellement la Déité qui distribue aux autres des bienfaits tels que la vie ou la lumière, et que l'on appelle pour cela Bhaga ou Bhagavat, Dispensateur, son don étant une "participation" ou une "dispensation". Mais déj) dans le Rig-Vêda, Indra est manifestement le bhakta d'Agni, et c'est là la relation normale du Règne au Sacerdoce ; et dans le Rig-Vêda, ceux d'Agni appelle en disant : "Donnez-moi ma part" seront ses bhaktas." La dévotion (bhakti) est réellement au coeur de tout temps de l'hindouisme, tout comme l'obéissance dans l'Islam, notons-nous. "Tout sacrifice comporte le don de la part due à celui qui le reçoit ; il est dans ce sens un acte de dévotion du sacrificateur lui-même, qui est le dévot. La dévotion implique l'amour, car l'amour est la raison de tout don ; mais il demeure que la traduction littérale de bhakti sera, dans certains textes, "participation", et dans d'autres "dévotion", plutôt qu'"amour", pour lequel le terme est préma.

On a souvent fait remarquer que le Sacrifice était conçu comme un commerce entre les Dieux et les hommes. Mais on s'est rarement rendu compte qu'en introduisant dans la conception traditionnelle du commerce des notions empruntées à nos féroces transcations commerciales, nous avons faussé notre compréhension du sens originel de ce commerce, qui était alors du type potlash, c'est-à-dire bien plus une compétition pour donner qu'une compétition pour prendre, comme fait le nêtre. Celui qui offre le Sacrifice sait, quelle que soit la raison pour laquelle il l'offre, qu'il recevra en retour pleine mesure, ou plutôt mesure supérieure, car si son trésor à lui est limité, celui de l'autre partie est inépuisable. (...)" Là se situe d'ailleurs, notons-nous un trait de la question fondamentale du lieu économique qui lie non seulement les hommes entre eux mais aussi les hommes et les Dieux, dans une problématique où les hommes ont bien plus besoin des Dieux que les Dieux des hommes. Transparaissent dans les textes les questions cruciales de la dette, de l'échange et du don.

"Dieu donne autant que nous pouvons prendre de Lui et la mesure dépend de celle dans laquelle nous nous sommes abandonnés "nous-mêmes". Ces paroles des hymnes sous-entendent une fidélité de féaux plutôt que des obligations d'affairistes : "Tu es nôtre et nous sommes à Toi", "Que nous soyons tes bien-aimés, ô Varuna", "Puission-nous être à Toi pour que Tu nous donnes un trésor". Ce sont là des rapports de baron à comte et de vassal à suzerain, et non pas de ceux de changeurs de monnaie. Le langage du commerce survit encore dans les hymnes aussi tardifs et aussi dévotionnels que celui de Mira Bai (...).

Si l'on se rappelle en outre que la vie sacrificielle est la vie active, on verra que la conception même d'opération implique le lien de l'action et de la dévotion, et que tout acte accompli parfaitement a été nécessairement accompli avec amour, de même que tout acte mal fait l'a été sans "diligence".

Le Sacrifice, de même que les paroles liturgiques qui le rendent valable, doit être compris, si l'on veut qui'l soit pleinement effectif. Les actes physiques peuvent, par eux-mêmes, comme tout autre travail, assurer des avantages temporels. Sa célébration ininterrompue maintien en fait le "courant de prospérité" sans fin qui descend du ciel comme la pluie fertilisante, laquelle, passant dans les plantes et les animaux, devient notre nourriture et retourne au ciel dans la fumée de l'offrande consumée. Cette pluie et cette fumée sont les cadeaux de noces au mariage sacré du Ciel et de la Terre, du Sacerdoce et du Règne, mariage qui est impliqué dans l'opération tout entière. Mais il est demandé plus que des actes purs et simples, si l'on veut réaliser le dessein ultime dont les actes ne sont que les symboles. Il est dit expressément que "ce n'est ni par l'action ni par les sacrifices que l'on peut L'atteindre". Celui dont la connaissance est notre bien suprême. Il est en même temps affirmé sans cesse que le Sacrifice ne s'accomplit pas seulement en mode parlé et visible, mais aussi en mode "intellectuel", silencieusement et invisiblement, à l'intérieur de nous. Autrement dit, la pratique n'est que le support extérieur et la démonstration de théorie. La distinction s'impose donc entre le véritable sacrificateur de soi-même et celui qui se contente simplement d'être présent au sacrifice et d'attendre que la déité fasse tout le travail. Il est même dit bien souvent que "quiconque comprend ces choses et accomplit le bon travail, ou même s'il comprend simplement (sans acccomplir effectivement le rite), restitue la déisté démembrée dans sa totalité et son intégrité ; c'est pas la gnose, et non les oeuvres, que l'on peut atteindre cette réalité. Il ne fait pas non plus perdre de vue que le rite, dans lequel est préfigurée la fin dernière du sacrificateur, est un exercice de mort, et par là une entreprise dangereuse, où il pourrait perdre prématurément la vie. Mais "Celui qui comprend passe d'un devoir à un autre, ou d'un refige à un autre, pour obtenir son bien, le monde céleste."

Nous ne pouvons décrire en détail, poursuit toujours, Ananda COOOMARAMSWAMY, les "déserts et les royaumes" du Sacrifice, et nous considérerons seulement le moment le plus significatif de l'Offrande, celui où le Soma offert en oblation est répandu dans le Feu comme dans la bouche de Dieu. Qu'est-ce que le Soma? Exotériquement, une liqueur enivrante extraite des parties juteuses de plantes variées, mêlée avec du miel et du lait, filtrée, et correspondant à l'hydromel, au vin ou au sang des autres traditions. Ce jus, toutefois, n'est pas le Soma même jusqu'à ce que, "moyennant l'action du prêtre, l'initiation et les formules", et "moyennant la foi", il ait été fait Soma transsubstantiellement ; et, "bien que les hommes, pressant la plante, s'imaginent boire le Soma véritable, aucun des habitants de la terre ne goûte ce que les Brâmanes entendent par Soma". Les plantes utilisées ne sont pas la véritable plante du Soma, qui pousse dans les rochers et les maontagnes, et auxquels il est incorporé. C'est seulement dans le royaume de Yama, dans l'autre monde, le troisième ciel, que l'on peut avoir part au Soma proprement dit ; néanmoins, rituéliquement et analogiquement, le sacrificateur "boit le Soma dans le banquet des Dieux" et peut dire : "Nous avons bu le Soma, nous sommes devenus immortels, nous avons vu la Lumière, nous avons trouvé les Dieux ; qui pourrait contre nous l'inimitié ou ta traîtrise d'un mortel, ô Immortel?" (...)." Il est en fait dommage que l'auteur n'entre pas dans les détails et sa référence à Maitre ECKHART n'est éclairante que pour ceux qui sont versés dans la théologie chétienne...

"Nous ne pouvons faire qu'une très rapide allusion à un autre aspect très significatif du Sacrifice ; la réconciliation que le Sacrifice établit constamment entre les pouvoirs en conflit est aussi leur mariage. Il y a plus d'une manière de "tuer" le Dragon ; la flèche du Tueur du Dragon étant en fait un trait de lumière, et "le pouvoir génésique étant lumière", sa signification n'est pas seulement guerrière mais aussi phallique. C'est la bataille d'amour, qui est gagnée quand le Dragon "expire". En tant que Dragon, le Soma est identifié à la Lune ; en tant qu'Elixir, la Lune devient la nourriture du Soleil, qui l'avale durant les nuits de leur cohabitation : "Ce qui est mangé est nommé du nom du mangeur, et non par son propre nom" ; en d'autres termes, qui dit ingestion dit assimilation. (...). Il n'est pas étonnant alors de lire que "si quelqu"un sacrifie sans connaitre cette offrande intérieure, c'est comme s'il jetait les brandons de côté et faisait l'oblation dans la cendre"; Rien d'étonnant non plus à ce que le rite ne soit pas seulement saisonnier mais qu'il demande à être accompli tous les trente-six mille jours d'une vie de cent ans, et que, pour celui qui comprend cela, tous les pouvoirs de l'âme édifient sans cesse son Feu, même quand il dort.

    Cette conception du Sacrifice comme une opération incessante et comme la somme du devoir humain, trouve son achèvement dans une série de textes où chaque fonction de la vie active, jusqu'aux actes de respirer, de manger, de boire, de s'amuser, est interprétée en mode sacramentel, et où la mort n'est que la catharsis finale. Et c'est là, en définitive, la fameuse "Voie des oeuvres" de la Bhagawad-Gîtâ, où accomplir sa propre vocation, déterminé par sa propre nature, sans mobiles d'ordre individuel, est la route de la perfection.

Nous avons accompli le cycle entier, non d'une pensée en évolution, mais de notre propre compréhension, depuis le point où l'accomplissement parfait de nos travaux, qu'els qu'ils puissent être, est lui-même la célébration du rite. Le Sacrifice, ainsi entendu, ne consiste plus seulement à accomplir en certaines circonstances des actes spécifiquement sacrés, mais à sacrifier (à rendre sacré) tout ce que nous faisons et tout ce que nous sommes, à sanctifier chaque acte naturel par une réduction de toutes les activités à leur principe. Nous disons "naturel" intentionnellement, pour faire entendre que tout ce qui est fait naturellement peut être sacré ou profane selon notre degré de connaissance, mais que tout ce qui n'est pas fait naturellement est essentiellement et irrévocablement profane."

    Ananda COOMARASWAMY se fonde sur une lecture savante de nombreux écrits hindous, notamment le Rig Vêda Smhitâ, le Yajur Vêda noir, les Brahmanas, les Aranyakas, les Upanishads, le Brihad Dêvatâ, le Bhagavad Gîtâ, le Vinaya Pitaka, les Nikâyas, le Sutta Nipâta, le Sumangala Vilâsinî, le Dhamnapada, le Dhammapada Atthakathâ, l'Itivuttaka, le Visuddhi Magga... dont il énumère pour la plupart d'entre eux les différents textes distincts. Toute la tradition hindoue en fait traite du Sacrifice et rares sont les textes qui, au minimum, n'y font pas allusion...

 

    Ralph STEHLY, professeur d'histoire des religions à l'Université de Strasbourg, écrit qu'il existait et qu'il existe encore mais très peu, cinq grands sacrifices, quotidiens, mentionnés pour la première fois en Çatapathabrahmana (un des Brahmana). Ces cinq grands sacrifices sont autant de grandes sessions sacrificielles : 

- le sacrifice aux bhûta-s (aux "êtres", sans doute des créatures inférieures et potentiellement dangereuses). On doit offrir un bali (une offrance jetée sur le sol ou en l'air).

- le sacrifice aux hommes. Au moins une coupe d'eau aux hôtes de passage.

- le sacrifice aux ancêtres. On doit prononcer svadhâ en offrant au moins une coupe d'eau.

- le sacrifice aux dieux. On doit prononcer svâdhâ en offrant au moins dans le feu aux dieux.

- le sacrifice au Bharman. Récitation privée du Veda.

Un ordre rituel doit être scrupuleusement respecté : la nourriture est offerte successivement d'abord aux dieux, puis aux ancêtres, puis aux hôtes.

 A la question Pourquoi sacrifier, il propose trois réponses :

- pour maintenir l'ordre cosmique : la védi (l'aire sacrificielle) étant l'endroit où les hommes et les dieux se rencontrent. Ce sacrifice est un repas partagé entre les hommes et les dieux ;

- parce que nous avons en naissant un quintuple ou une quadruple dette, due aux dieux, aux rishis, aux ancêtres et aux hommes.

- pour expier les meurtres quotidiens. Le texte de référence est alors les Lois de Manou (Manu-smrti).

   En Inde actuelle, précise toujours Ralph STEHLY, "le feu domestique a presque entièrement disparu, mais reste présent sous la forme d'un petite lampe. Le rite se réduit donc à ce que l'on appelle le vaiçvadeva bali, l'offrance lancée à tous les dieux, et ne comporte plus l'offrance initiale dans le feu. Les dieux doivent se contenter d'un bali, comme les êtres et les ancêtres. Et si l'hôte n'est pas présent à tous les repas, il reste que la tradition d'hospitalité dans l'Inde contemporaine est liée à cette obligation rituelle."

 

   Sur les formes sacrificielles dans l'hindouisme populaire, Olivier HERRENSCHMIDT explique que cet hindouisme populaire, "qui se différencie du brahmanisme, tourne autour du sacrifice sanglant et met l'accent sur la nécessité d'accomplir correctement le rite." Ceci est démontré à travers des exemples provenant de deux castes de pêcheurs (kes Palli et les Vada-Balija) d'Andhra Pradesh dans l'Inde du Sud, de langue dravidienne (telugu). Dans le panthéon, le dieu supérieur est végétarien alors que les divinités féminines inférieures sont carnivores. Le premier se voit offrir fruit et légumes, crus ou cuits. Les secondes reçoivent la même chose plus le sacrifice sanglant. Les raisons des formes de sacrifice n'ont aucun intérêt ; l'essentiel est de maintenir, par le respect de ces formes (et, donc, de la tradition) les distinctions qu'elles signifient et qui sont, au fond, celles mêmes de l'ordre du monde. Le sacrifice est l'acte formellement efficace d'avoir été effectué où, quand, et par qui il doit être.

 

Olivier HERRENSCHMIDT, Les formes sacrificielles dans l'hindouisme populaire, dans Système de pensée en Afrique noire, n°3, 1978, Le sacrifice II. Ralph STEHLY, site "L'hindouisme". Ananda COOMARASWAMY, Hindouisme et Bouddhisme, Gallimard, 2010 (texte original de 1949). Dictionnaire de la sagesse orientale, Robert Laffont, 1989. Madeleine BIARDEAU, Clefs pour la pensée hindoue, Seghers, 1972.

 

RELIGIUS

 

 

 

 

 

 

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15 janvier 2014 3 15 /01 /janvier /2014 17:24

   Le concept de seconde frappe a été mis à contribution dans beacoup de discours sur la dissuasion sans que ceux-ci en sortent plus clair. Le terme Second ici prête à confusion : s'agit-il de la seconde frappe après en avoir lancé une première ou de la seconde frappe après après reçu la première? Sa fortune se développe particulièrement lorsque l'on quitte la doctrine de dissuasion nucléaire pure et dure, en une seule frappe précisément : l'échec de la dissuasion se solde par l'envoi massif de bombes nucléaires sur le territoire de l'adversaire, celui-ci s'attaquant aux intérêts vitaux. Mais cette dernière formulation ne clarifie les choses que pour la doctrine nucléaire française. En encore se doter d'une capacité de seconde frappe signifie, qu'après précisément en avoir envoyé une première, toutes nos forces vitales étant détruites par l'adversaire, nous avons avons la possibilité de terroriser par la menace d'en envoyer une seconde... Le fait d'avoir cette possibilité, de détruire l'adversaire même si l'on est détruit, est sensé renforcer la dissuasion...

 

   C'est dans ce sens que le comprend entre autres Philippe WODKA-GALLIEN, chercheur au Centre de recherche en Economie et Statistique (CREST) à l'Ecole polytechnique, dans un Dictionnaire de la Dissuasion (que nous recommandons d'ailleurs) : 

La frappe en second "premet à un pays de lancer des missiles nucléaires, même après avoir été totalement détruit. Ce qui aurait daire dire au président Georges Pompidou, lors d'une entrevue avec le premier dirigeant soviétique Leonid Brejnev : "Moi aussi, j'en ai!" en parlant des sous-marins. C'est désormais le principe de la "frappe en second". Cette nouvelle doctrine, appelée aussi "seconde frappe", clé de voute des dissuasions, va ainsi figer pour longtemps les relations entre les différentes puissances nucléaires. Chaque camp s'observe désormais mais reste à l'affût de la moindre percée technologique de son adversaire qui est alors perçue comme un avantage létal considérable. Les années 1950 voient aussi la dissémination des charges nucléaires. Fini ou presque les deux premiers modèles de bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945. Perçue comme un explosif supuissant, les chercheurs des puissances nucléaires, après un travail acharné, vont parvenir progressivement à miniaturiser l'arme nucléaire pour une utilisation au combat. Ces charges nucléaire de faible puissance - mais nucléaire tout de même ! - sont alors vectorisées dans tous les systèmes d'armes connus : obus pour l'artillerie, mines sous-marines, torpilles, roquettes et missiles en tout genre. Dans les années 1960, les progrès technologiques permettent désormais tout tupe de charge nucléaire. Aussi, afin d'éviter une guerre nucléaire accidentelle, se développe un contrôle gouvernement drastique. C'est ainsi que le monde connait un pic d'arsenaux nucléaires durant ces années pour ensuite décroitre lentement. Mais au début des années 1990, le club nucléaire officiels (Etats-Unis, Chine, France, Royaume Uni et Union Soviétique), s'élargit à l'Inde et au Pakistan, suivi en 2008 oar la Corée du Nord. (...)". 

 

   Mais ce qui parait clair dans la doctrine de défense nucléaire de la France l'est beaucoup moins ailleurs.

Le développement de la doctrine nucléaire américaine introduit au coeur même du dispositif de riposte, la possibilité de manoeuvres nucléaires (réelles) progressives, autrement dit une possible dissuasion à l'intérieur d'une escalade, y compris quand celle-ci a franchi le niveau nucléaire... Des formules absurdes telles que "seconde frappe chirurgicale" sont alors introduite pour mieux brouiller la perception d'une doctrine de riposte flexible, qui, officiellement prend la place, dans la fin des années 1960 et dans les années 1970-1980, de la doctrine de destruction assurée. Ceci est le fruit d'une poussée des stratégistes et stratèges voulant donner, à n'importe quel moment d'une crise, toutes les possibilités d'agir à l'exécutif américain. La possibilité de puiser dans toute la gamme de l'arsenal nucléaire pour infléchir le cours d'une crise, voire d'une guerre, commencée avec des armées conventionnelles. 

 

    Comme l'écrit Thérèse DELPECH, "l'importance de détenir une capacité de seconde frappe s'enracice dans la guerre conventionnelle et a été adaptée à l'ère nucléaire. C'est un concept décisif, notamment lorsque les Soviétiques eurent acquis la capacité de frapper les villes américaines. On l'associe souvent, à tort, (il faut le souligner, pensons-nous), à l'option contre-forces (par opposition à l'option contre-cités), conçue pour offir plus d'alternatives aux dirigeants soviétiques. Une frappe en premier exige de disposer de beaucoup d'armes de contre-forces - entre autres pour détruire les silos souterrains, bien protégés.

Les armes ayant échappé à une première frappe n'auraients pas été assez précises pour lancer des attaques de contre-forces. Le concept de seconde frappe n'excluait donc pas les villes mais il a ajouté une menace sur les cibles militaires ; telle est du moins l'explication fournie par Robert McNamara au Congrès en 1963 : "la planification de notre force de seconde frappe prévoit... la capacité de détruire pratiquement toutes les cibles militaires "douces" ou "semi-dures" en Union Soviétique et un grand nombre de sites de missiles les mieux protégés, que complète notre capacité suplémentaire, c'est-à-dire notre force protégée, à garder en réserve ou à utiliser pour s'attaquer aux centres urbains et industriels."

Notre auteure précise des circonstances historiques importantes : "Quand il était secrétaire à la Défense, McNamara a tenté en vain de convaincre Moscou de souscrire à un pacte d'évitement des villes". Les cIrconstances jouaient à l'époque en faveur des Soviétiques. En 1962, pendant la crise des missiles de Cuba, John Kennedy a menacé les villes soviétiques, pas leurs sites de missiles. En outre, une première frappe de contre-forces était également compatible avec la doctrine, chère à l'OTAN, de la première utilisation (risposte nucléaire à une attaque soviétique conventionnelle majeure). Quoi qu'il en soit, les soviétique semblaient croire que, quelle que soit la capacité de seconde frappe disponible que les Etats-Unis étaient en mesure de déployer, ceux-ci n'avaient cherché de tout temps qu'à acquérir une capacité de frappe en premoer - peut-être parce que c'est précisément ce que les Soviétiques ont eux-mêmes tenté de faire."

  Pour Thérèse DELPECH, qui va là à contre-courant de l'ensemble des autorités institutionnelles en France et aux Etats-Unis, mais qui y est rejointe par nombre d'experts aujourd'hui, "l'idée que des capacités de seconde frappe paralyseraient un ennemi, et que disposer d'une force de rétorsion destructrice exclut de subir une offensive ne tient pas à l'épreuve des faits. En 1962, Fidel Castro a encouragé les Soviétiques à utiliser des armes nucléaires, tout en sachant que cela signifierait inéluctablement la destruction de Cuba. Et en 1981, presque vingt ans plus tard, le même Castro a demandé aux Soviétiques de réintroduire des armes nucléaires à Cuba. Mao, quant à lui, déclarait qu'il était prêt à encaisser des pertes chinoises massives si une guerre nucléaire devait éclater à propos de Taïwan."

Disons plutôt, sans doute, que la dissuasion semble fonctionner - pas de guerre massive directe entre les puissances nucléaires - et ne fonctionnerait que pour eux, au niveau de l'utilisation même des armes nucléaires - mais si ces guerres massives directes n'existent pas, il se peut que cela soit pour des motifs qui n'ont rien à voir avec la dissuasion nucléaire. Du coup, qui peut dire que la dissuasion nucléaire fonctionne ou pas?  En tout cas, cette dissuasion nucléaire fait partie de l'équation dont les dirigeants doivent tenir compte sur la scène internationale. En la matière, comme la manoeuvre nucléaire n'a été jusqu'ici que déclaratoire et continue d'ailleurs de l'être de la part des puissances nucléaires émergentes, seule le déroulement des crises nucléaires comme celle de Cuba peut nous renseigner sur cela - et encore, les circonstances historiques ne sont pas les mêmes.

Mais, en tout état de cause, il semble bien de nos jours que cette dissuasion - et a fortiori ces théories sur la seconde frappe - reste une notion occidentale car elle n'est ni reprise ni acceptée ailleurs, que ce soit en Russie, en Chine ou chez les puissances nucléaires émergentes. Pas de doctrine officielle d'emploi ou de non emploi de leur part, mais bien dans les manuels et les déclarations, des intentions d'emploi comme forces premières ou d'appoint... Les puissances émergentes se font en quelque sorte, pour leur compte, alors même qu'elles n'en ont pas toutes les capacités opérationnelles, l'expérience de la manoeuvre nucléaire déclaratoire sous la forme de menaces plus ou moins bien médiatisées.

   "Aujourd'hui, conclue t-elle sur ce point (la seconde frappe), "l'un des objectifs majeurs de Pékin est d'acquérir une capacité crédible de seconde frappe, incluant des forces disposant des plus grandes chances de survie, des sous-marins nucléaires modernes (de classe Han) et des missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) mobiles à combustible solide. Apparemment, les abolitionnistes occidentaux ne font rien, pas même de grands discours, pour tenter de limiter cet effort de modernisation, et s'arrangent pour trouver une explication valable à cette politique (le déploiement de la défense antimissile américaine) ou prétendre que la modernisation chinoise est très limitées, ce qui est de plus en plus faux."

 

Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013. Philippe WODKA-GALLIEN, Dictionnaire de la dissuasion, Les Éditions Marines, 2011.

 

STRATEGUS

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14 janvier 2014 2 14 /01 /janvier /2014 08:37

          Discuter de la stabilité et de l'instabilité en matière de stratégie nucléaire ne correspond pas tout-à-fait aux débats stratégiques sur l'équilibre des puissances. D'abord parce que la perception de cet équilibre ne se réduit pas au domaine nucléaire ni même nucléaire. Pendant longtemps, la puissance militaire soviétique a pu dissimuler une infériorité économique et technologique, ceci étant aussi contrebalancé par les effets d'une lutte idéologique dans laquelle beaucoup assimilait régime soviétique et socialisme réellement existant. Ensuite parce que cet équilibre vu par le côté déclaratoire nucléaire ne réflète pas les réels rapports de force dans le monde. A la limite, la réussite de la stratégie nucléaire de dissuasion provient du fait qu'elle contribue à un équilibre qui ne concerne que les armements nucléaires et les vélléités de les utiliser... Toutefois, les polarisations, tant des acteurs que des commentateurs, pour ne pas parler du grand public, sur la menace nucléaire a fait concevoir l'équilibre des grandes puissances à travers le prisme de leur arsenal nucléaire. Dans les représentations, l'équilibre s'est parfois réduit à l'équilibre nucléaire. 

 

      Si la presse et les commentateurs politiques ne s'épanchent plus autant qu'auparavant (c'est le moins qu'on puisse dire) sur l'existence des arsenaux nucléaires et les gesticulations stratégiques qui y prennent appui, les faits restent têtus : il existe toujours de par le monde de quoi détruire la surface de la planète plusieurs fois et la course technologique (notamment par le biais de la recherche-développement sur les boucliers anti-missiles) continue de faire évoluer ces arsenaux. Et la vertu de puissance conférée à ces armes imprègne l'esprit de nombreux responsables politiques et militaires qui ne partagent pas forcément le complexe de virginité nucléaire propre à la glose occidentale. 

 

     Durant un bon demi-siècle, tout un paradoxe de la stabilité/instabilité réside dans l'existence de la bombe nucléaire comme facteur de paix globale et de guerre locale. Avec un certain retour du nucléaire dans le grand débat stratégique contemporain (provoqué entre autres par les projets américains de missiles anti-missiles), c'est toute ce paradoxe qui ressurgit avec une forte inquiétude sur la tendance plutôt à l'instabilité. 

 

    Adrien SCHU énonce les différentes facettes de ce paradoxe : "Le paradoxe de la stabilité/instabilité stopule que la possession d'armes nucléaires par deux Etats rend une confrontation militaire directe entre eux improbable, tout en favorisant les guerres limitées ou indirectes. Ce concept fait donc de la bombe nucléaire un facteur de paix systmétique et de violence non-systémique. Il apparait particulièrement pertinent pour expliquer la dualité de la Guerre froide : celle-ci fut caractérisée à la fois par l'absence de guerre directe entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique, mais également par la multiplication des guerres "proxy", par lesquelles les deux grands s'affrontaient indirectement.

Depuis la fin de la Guerre froide de nombreux auteurs ont eu recours au paradoxe stabilité/instabilité pour décrire la dynamique indo-pakistanaise. Les deux Etats ont vécu ces dernières décennies une série de crises dont l'initiation fut probablement favorisée par la nucléarisation du Pakistan. Jusqu'à présent, la dissuasion nucléaire a permis à ces crises de ne pas dégénérer en guerre totale, voire nucléaire."

L'auteur cite un certain nombre d' "experts" qui éclairent (pas très médiatiquement) la situation :

Pour John Lewis GADDIS (The king peace, Oxford University Press, 1987), le paradoxe stabilité/instabilité, lequel dérive du paradoxe paix globale/guerre locale mis en avant dès 1954 par l'historien militaire Liddell HART et théorisé par Glenn H SNYDER en 1965, est défini par la stabilité au niveau supérieur qui s'accompagne d'une instabilité au niveau inférieur. Cela rappelle la distinction de la vivacité des conflits au Centre et à la Périphérie du système stratégique international. L'existence de ce paradoxe semble faire consensus parmi les chercheurs en relations internationales, qu'ils soient "optimistes" (la bombe nucléaire étant un facteur de paix, la prolifération est donc souhaitable) ou "pessimistes" (dénonçant le risque d'une guerre nucléaire délibérée ou accidentelle). Kenneth WALTZ (chapitre Toward nuclear peace, dans Realism and internationl politics, London, Routledge, 2008) qui fait figure de chef de file du premier courant, proclame que les armes nucléaires "poussent les Etats à mener des guerres limitées", tandis que Scott SAGAN (avec Kenneth WALTZ, The spread of nuclear weapons. A debate, New Tork, Norton, 1995), chez les "pessimistes", explique que "la stabilité nucléaire (permet) de conduire des actions plus offensives avec impunité".

Adrien SCHU pense que "ce consensus académique s'explique probablement par le fait que les deux camps trouvent dans le paradoxe de la stabilité/instabilité des éléments de satisfaction." Il déduit cela de ce qu'établit Robert RAUCHLAUS (Evaluating the Nuclear Peace Hypothesus. A quantitative Approach, dans Journal of Conflict Resolution, avril 2009, volume 53, n°2) qui démontre statistiquement l'existence du paradoxe. Selon lui, Kennth WALTZ a raison quand il proclame que la bombe nucléaire participe à la "grande paix", mais Scott SAGAN a également raison en insistant sur l'absence d'effet pacificateur de celle--ci. 

    Il s'agit alors de comprendre comment fonctionne ce paradoxe qui repose sur l'improbabilité d'une escalade vers la guerre nucléaire. Cette improbabilité peut résulter de deux facteur :

- l'efficacité de la dissuasion nucléaire ;

- ou en contraire, la faible crédibilité de celle-ci.

   Dans le premier cas, écrit toujours Adrien SCHU, "la théorie de la destruction mutuelle assurée impose aux acteurs de ne pas se livrer de guerre conventionnelle majeure. De même les acteurs sont fortement incités à limiter leur engagement et à éviter toute escalade. En conséquence, la guerre limitée ou indirecte devient sûre ("safe") et donc probable." Selon Charles L GLASER (Analysing strategic nuclear policy, Princeton University Press, 1990), "l'abaissement de la probabilité qu'une guerre conventionnelle dégénérera en une guerre nucléaire réduit le danger de commencer une guerre conventionnelle. Dès lors, cette faible probabilité d'escalade rend la guerre conventionnelle moins dangereuse et en conséquence plus probable".

    Dans le second cas, "le recours à l'arme nucléaire est improbable du fait des enjeux : par exemple, au débit des années 1950, il était peu probable que les Etats-Unis déclechent une guerre nucléaire - qui aurait été suicidaire - pour protéger les pays d'Europe de l'Ouest d'une attaque conventionnelle soviétique. Le jeu n'en aurait probablement pas valu la chandelle. Dès lors, l'adversaire peut s'engouffrer dans la brèche et conduire une action conventionnelle sans crainte d'une réplique nucléaire. La doctrine des représailles massives, initialement conçue comme solution à l'infériorité conventionnelle des Etats-Unis en Europe, ne résout en rien le problème puisqu'elle est elle-même peu crédible." C'es ce que souligne Raymond ARON (Le Grand Débat, Calmann-Lévy, 1963). "Sa doctrine de substitution, la doctrine de la riposte graduée, est riche d'enseignement puisqu'elle ouvre la porte à un affrontement conventionnel : dans certains cas, la dissuasion conventionnelle l'emporte sur la dissuasion nucléaire."

     Cette deuxième approche, portée par S Paul KAPUR (India and Pakistan's unstable peace : Why nuclear South Asia is not like Cold War Europe, dans International Security, 2005, volume 30, n°2), ne s'intéresse qu'à un hypothétique affrontement entre Américains et Soviétiques en Europe de l'Ouest au début des années 1950, et n'est que d'une faible utilité pour comprendre la dualité de la Guerre Froide. Au contraire, la première approche, majoritaire, permet d'expliquer non seulement l'absence d'affrontement directe entre les Grands, mais également la multitude d'affrontements indirects et limités entre eux.

 

    Dans des contributions réalisées avant le 11 septembre 2001, en juillet de cette année, rassemblées par les Cahiers de Chaillot, plusieurs spécialistes exeaminent le retour du grand débat nucléaire. 

Dans une Préface, Nicole GNESOTTO, directrice de l'Institut d'Etudes de Sécurité de l'Union de l'Europe Occidentale, écrit qu' "En matière nucléaire plus qu'en tout autre domaine politique, les percpetions ont force de loi. La plus concrète des technologies nucléaires ne seraient rien sans l'extrême sophistication des théories de l'incertitude qui fondent la valeur dissuasive de toute stratégie nucléaire. Or, depuis quelques années, c'est l'univers aussi bien technologique que mental de la dissuasion, telle que le monde l'a connue depuis 1945, qui est désormais et sur tous les continents en ébulltion." La détermination du Président d'alors, Georges W BUSH pour relancer les défenses antimissiles n'est que la partie visible "d'une nouvelle effervescence".

La prolifération nucléaire, les percées technologiques, les motivations politiques diverses aus Etats-Unis et ailleurs, impulsent un nouveau paysage nucléaire bien incertain.

   Pour Thérèse DELPECH, l'idée d'un deuxième Âge nucléaire apparait depuis la fin des années 1990, suivant plusieurs significations différentes, pas forcément complémentaires :

- la fin de la guerre froide ne coïncide pas avec celle des armes nucléaires, soit parce que l'héritage nucléaire des cinquante dernières années est plus lourd qu'on ne le pensait en 1989, soit parce que de nouveaux pays s'intéressent à ces armes ;

- l'époque qui s'ouvre ne répond pas aux mêmes règles que la précédente. Les relations des armes nucléaires et des moyens conventionnels changent rapidement et de nouvelles formes de dissuasion font leur apparition. De nouvelles combinaisons de moyens offensifs et défensifs apparaissent. "Cette évolution est en partie due à la conviction que les risques d'usage augmentent avec le nombre des acteurs. Cinquante ans de non usage n'ont pas nécessairement consacré un tabou nucléaire : l'expérience passée correspond à des conditions historiques et stratégiques très spécifiques." Les programmes nouveaux en matière d'armes biologiques ou chimiques permettent d'imaginer de nouvelles combinaisons militaires de "terrain"...

- de nouveaux détenteurs apparaissent. "Après avoir été les armes des Top dogs, comme le dit joliment Robert O'Neill ("Weapons of the Underdog", dans Alternatives Nuclear Futures, The Role of Nuclear Weapons in the Post-Cold World, Oxford University Press, 2000), les armes nucléaires deviendraient celles des Underdogs, qui ne peuvent acquérir les armes conventionnelles les plus sophistiquées. La principale caractéristique de cette catégorie d'Etats est leur insatisfaction à l'égard d'un ordre régional ou international dont ils pensent qu'il les défavorise. Les ABM (armes anti-missiles) peuvent jouer un rôle pour modifier cet ordre, soit par la coercition et la menace, soit par l'emploi effectif ou par la simple détention. Elles ont ainsi une fonction de subversion potentielle, tout autant que de dissuasion, s'il s'agit par exemple d'empêcher une intervention extérieure."

   "Dans ces différentes acceptions, le "nouvel âge nucléaire" a des raisons d'inquiéter, surtout à un moment où la mondialisation favorise la circulation de l'information et des technologies et où la généralisation du phénomène du "double usage" (civil et militaire) comlique les contrôles à l'exportation. (...).

S'il s'agit de tirer les conséquences pour la "stabilité stratégique" d'un deuxième âge nucléaire, il faut sortir de l'univers mental de la guerre froide. La notion elle-même appartient en effet au vocabulaire de ce affrontement. La stabilité stratégique n'est pas l'équilibre des puissances au sens Wesphalien du terme. C'est la relation étrange mais relativement stable qui s'est progressivement construite entre les Etats-unis et l'URSS avec la participation décisive des armes nucléaires. L'expression qui la résume le moeix est la destruction mutuelle assurée qui supposait une parité des moyens offensifs (et donc aussi de la vulnérabilité) et une limitation des moyens défensifs dans un monde où tout avantage comparatif était perçu comme déstabilisant." Thérèse DELPECH signale que John Lewis GADDIS (The long Peace. Elements of Stability int the Post War International System, MIT, Cambridge, MA, 1991) soutient la thèse classique du rôle central de la parité nucléaire et que John MUELLER (The Essential Irrelevance of Nuclear Weapons. Stability in the Post Cold War World, dans International Security Magazine, 1998) soutien la thèse inverse.

"Le concept désigne donc le plus souvent un "statu quo ante", où deux adversaires de même puissance consacraient un niveau comparable de ressources à la compétition militaire. En théorie, tout avancée de l'un des partenaires pouvait être suivie par l'autre. La seule annonce d'une "guerre des étoiles" (par le Président REAGAN dans les années 1980) a contribué à dissoudre cette fiction que des experts américains comme Andrew Marshall avait déjà dénoncée.

Aujourd'hui, l'équilibre a disparu dans tous les domaines, y compris dans le secteur nucléaire, même si le processus START maintient des niveaux quantitatifs comparables (environ 6 500 têtes nucléaires stratégiques en janvier 2001) entre les deux principaux détenteurs. (...)".

  La vraie question, pour l'auteure, "qui se pose aujourd'hui n'est pas celle de la préservation d'un ordre qui a disparu, mais des formes de stabilité qui peuvent être recherchées dans le nouveau contexte international. Certains voient dans un "monde multipolaire" une ambition de ce type avec l'apparition progressive de pôles de povoir de moins en moins inégaux. Mais ce monde a autant de chances d'être un univers d'affrontement que de stabilité comme l'a parfaitement montré l'expérience européenne des trois derniers siècles, qui reposait sur l'équilibre des puissances. Dans le domaine nucléaire en tout cas, quels que soient ses avantages, la multipolarité est loin d'être stabilisante. Elle est à présent caractérisée par deux phénomènes :

- l'interaction de trois acteurs majeurs (les Etats-Unis, la Russie et la Chine) 

- et l'apparition, au-delà de ce triangle, de pays détenteurs (ou candidats à la détention) de l'arme nucléaire 

qui compliquent considérablement l'échiquier stratégique et qui multiplient les risques. (...)".

     La recherche d'une autre stabilité nucléaire implique que les trois acteurs les plus important instaurent des modu vivendus à deux, l'ensemble étant à peu près équilibré. Le problème est que la Chine reste, dans les négociations internationales, la "puissance nucléaire oubliée" soit de son fait, ne participant pas du tout au même esprit de dissuasion, soit du fait que la réflexion reste maigre en Russie et aux Etats-Unis vis-à-vis d'elle. La question d'un nouvel accord bilatéral entre les Etats-Unis et la Russie reste ouverte, car ni dans l'un, ni dans l'autre Etats, les positions sont claires quant au devenir du nucléaire. Créer les conditions, par ailleurs, nécessaires à la préservation de la paix nucléaire implique à la fois de réduire les chances de conflits dans les zones où existent les armes nucléaires et de rendre impossible la montée aux extrêmes si de tels conflits éclataient. Cela suppose des conditions dont le moins qu'on puisse dire qu'elles ne constituent pas des priorités de politiques étrangères de chacun des pays intéressés :

- une volonté commune de trouver des solutions pacifiques aux questions de sécurité régionale les plus menaçantes (Moyen-Orient, Cachemire, pénisule coréenne et TaIwan) ;

- le maintien de doctrines de dissuasion aussi longtemps que les armes nucléaires existent ;

- la limitation de la sphère d'action des armes nucléaires à des menaces de type existentiel ; les notions d'intérêts vitaux sont pour le moins très élastiques suivant les pays considérés ;

- le soutien à des politiques multilatérales de contrôle des armements, qui manquent souvent de moyens même lorsque les accords ont été conclus ;

- la maitrise coordonné de la prolifération, ce qui ne peut être que le fait des Etats faisant partie du club nucléaire originel (Russie, Etats-Unis, France, Royaume-Uni, plus la Chine) ; la moindre des choses est que ces puissances n'y contribuent pas, mais les rivalités régionales par pays interposés demeurent et l'ampleur des réseaux privés de transferts de technologie freinent tout effort dans ce sens ;

- le renforcement des capacités de prévision des Etats ; ceci étant freiné par des possibilités d'erreurs d'interprétation entre des pays de culture différente et de faibles efforts d'échanges d'information et de transparence réciproque.

   "En conclusion, la situation actuelle est caractérisée par un dynamisme des relations internationales qui semble échapper à tout contrôle, tout particulièrement dans les régions de plus grande tension : le Moyen-Orient et l'Extrême-Orient. C'est la conscience de ces deux phénomènes, fort dynamisme et absence de contrôle, qui conduit les principaux Etats, et tout particulièrement les Etats-Unis, à adopter des stratégies qui reposent sur la "flexibilité". Ce concept ne signifie rien d'autre qu'une ignorance des paramètres de la sécurité internationale dans les prochaines décennies, comme si les acteurs avaient renoncé à les définir par leur action. De fait, c'est plutôt en spectateurs que les Etats, petits et grands, assistent aux évolutions en cours. Les institutions internationales ne jouent pas davantage leur rôle. (...)". 

  Ce qui devrait être souligné, pensons-nous, ici, c'est le rôle le plus important joué par des évolutions technologiques impulsés pricipalement par des acteurs privés qui en attendent des résultats financiers de plus en plus à court terme et qui ne se soucient pas du tout d'une stabilité nucléaire à moyen ou à long terme.

 

    Dans son livre de 2013, Thérèse DELPECH, met l'accent plutôt sur une aggravation de cette situation. "On peut débattre, écrit-elle, à l'infini du fait de savoir si la guerre froide a permis l'existence d'un ordre stable, pas seulement en termes stratégiques (les crises ont démontré les limites des stabilités engendrées par la guerre froide) mais en prenant en compte également les fondements même de cette "stabilité", avec les pays d'Europe de l'Est par exemple qui ne furent jamsi autorisés à prendre des décisions sur leur propre sort ."  En fait, écrit-elle aussi, mais cela on l'a compris, "les Etats-unis et l'URSS ne sont jamais parvenus à un accord sur le sens de la stabilité stratégique. En outre le concept a toujours été en quelque sorte insaisissable en raison de la relation dynamique entre les deux superpuissances." 

"Mais personne ne contesterait l'instabilité intrinsèque de notre temps, avec ses multiples foyers de crise et les difficultés croissantes qu'ont les grandes puissance à les circonscrire. On multiplie encore les déclarations publiques sur la nécessité de préserver la éstabilité stratégique", voire de la renforcer, généralement pour rassurer la Russie et la Chine, mais la signification de ces deux mots est de plus en plus confuse. En fait, depuis la NPR de 2010, le Pentagone a cherché à discuter avec la Chine de cette question, mais Pékin a toujours refusé jusqu'à présent."

 

Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013. Nicole GNESOTTO et Thérèse DELPECH, dans Nucléaire : le retour d'un Grand Débat, Cahiers de Chaillot, numéro 48, juillet 2001. Adrien SCHU, Le paradoxe de la stabilité/instabilité : la bombe nucléaire comme facteur de paix globale et de guerre locale, Fiche de l'IRSEM (Institut de Recherche Stratégique de l'Ecole Militaire) n°25, Mars 2013.

 

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