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26 mars 2010 5 26 /03 /mars /2010 13:43
 
       Dans son livre guide de la philosophie marxiste, pour la comprendre (tout simplement) au-delà des anathèmes et des récupérations-déformations de tout ordre, Henri LEFEBVRE expose trois moments de son élaboration :
- de sa jeunesse chez les hégéliens de gauche (1841) jusqu'au Manifeste du Parti Communiste (1848). De nombreuses oeuvres dans cette période montrent la philosophie Karl MARX en gestation, avec ses hésitations et ses doutes, ses affirmations déjà tranchées et ses points de départ : Cahiers épicuriens et thèse de doctorat sur EPICURE ET DÉMOCRITE (1839-1841), Critique de la Philosophie de droit de Hegel (1841-1842), La question juive (1843), Introduction à la critique du droit de Hegel (1844),  Thèses sur FEUEBACH (1844), La Sainte Famille ou critique de la critique critique, Contre Otto BAUER (1845), l'idéologie allemande (1845-1846), Misère de la philosophie (1847) et enfin Manifeste du Parti Communiste (1848).
- du Manifeste au Capital, commencé en 1867, avec l'Introduction générale de la critique de l'économie politique de 1857 et l'Avant propos à la critique de l'économie politique de 1859.
- Le Capital dont la rédaction s'échelonne de 1867 jusqu'à sa mort en 1883.
      André TOSEL rappelle de son côté qu'il s'agit pour nous d'une reconstitution de la genèse de cette philosophie ; le développement de la philosophie marxiste a toujours connu un développement discontinu, "comme a été fragmentaire le rapport à Marx dont l'oeuvre inachevée n'a été connue que de manière fragmentaire. Chaque génération a dû trouver son Marx propre (donc sa propre perception de la philosophie de Marx." Les livres II et III du Capital n'ont été disponibles qu'à la fin du XIXème siècle, les Manuscrits économico-philosophiques de 1844 et L'idéologie allemande n'ont été accessibles qu'à la fin des années 1930 et les grands textes des années 1858-1863, Grundrisse inclus, n'ont été réellement exploitables et exploités qu'après 1945. De plus, ses oeuvres furent inégalement connues selon les pays et les régimes politiques les censurant au fut à à mesure de leur disponibilité. De manière paradoxale, les intellectuels occidentaux eurent sans doute une connaissance plus complètes des oeuvres de Karl MARX que leurs contemporains des pays sous régime "communiste".

      Avant de faire un parcours de ces différentes oeuvres et cerner ainsi la philosophie de Karl Marx selon ses propres mots, il est particulièrement utile de s'appuyer sur la présentation d'Henri LEFEBVRE. Le marxisme ou matérialisme dialectique apparait sous deux aspects principaux :
- sous un aspect méthodologique : A partir des écrits de HEGEL, qui avait repris et développé dans sa Logique les questions relatives à l'emploi méthodique de la Raison abordés par DESCARTES, LEIBNIZ et KANT, Karl MARX approfondi la logique hégélienne et continue l'élaboration de la méthode dialectique ;
- sous un aspect historique de la conscience humaine, à travers un effort pour élaborer une théorie de l'aliénation.

       Toute discussion commence par la confrontation de thèses opposées, et si cela semble évident (pas forcément pour tout le monde...), la question "devient délicate" lorsqu'il s'agit de savoir d'où viennent ces divergences. Certains s'arrêtent à la réflexion sur l'erreur et la faillibilité humaines et de nombreux philosophes attribuent les divergences exclusivement aux défaillances de la pensée et certains soutiennent qu'en allant plus loin la discussion peut permettre de trouver des accords logiques. En fait, ces divergences peuvent apparaître insurmontables, de véritables contradictions et de plus, le philosophe, comme tout être humain, "est obligé de chercher la vérité, de tâtonner, d'avancer pas à pas en confrontant les expériences, les hypothèses, les connaissances déjà acquises, avec toutes leurs contradictions".
Par ailleurs, il faut admettre que c'est dans les choses elles-mêmes que ces contradictions ont un fondement, un point de départ. "En d'autres termes, les contradictions dans la pensée et la conscience subjectives des hommes ont un fondement objectif et réel.".
Vis-à-vis de ce problème capital, deux attitudes sont possibles pour l'intelligence et la raison : soit on décrète que ces divergences, ces contradictions viennent seulement des défaillances de la pensée humaine (et là, les religions sont toutes d'accord!) et que l'homme atteindra un jour la révélation de la vérité une et éternelle (attitude métaphysique), soit on recherche l'origine de la réalité de ces contradictions, selon une méthode qui tente de prendre ces contradictions en compte. "On considère que les méthodes traditionnelles de la pensée réfléchie doivent être approfondies (...), en déterminant, plus fortement que jamais, la vérité et l'objectivité comme buts de la raison, on définit une raison approfondie, la raison dialectique.".
Pour Karl MARX, confronté aux faits scientifiques et aux problèmes sociaux et économiques, cette méthode dialectique est la seule qui puisse à l'homme d'approcher la vérité objective. Il veut analyser les aspects et les éléments contradictoires de la réalité. Il veut établir les liens entre ces aspects et ces éléments contradictoires qui agissent dans une même réalité. il veut retrouver son unité et l'ensemble de son mouvement. Henri LEFEBVRE conseille fortement de lire les indications qui se trouvent dans les Préfaces au Capital pour retrouver cette perception des choses.
Il convient pour Karl Marx de distinguer la méthode de recherche et la méthode d'exposition. La recherche doit s'approprier en détail l'objet étudié, découvrir les relations internes de ses éléments, en prenant garde de ne pas calquer purement et simplement les méthodes scientifiques en sciences physiques ou naturelles sur les réalités sociales et économiques, qui obéissent à des lois très différentes. L'exposition doit restituer ces réalités dans leur mouvements. Karl MARX insiste beaucoup que ses prédécesseurs sur le fait de ces réalités sont toujours en mouvement, et que si le réel est unique (nous sommes tous dans une même réalité), chaque élément de ce réel possède son propre mouvement, son devenir. Dans ses écrits, il s'efforce de présenter à la fois les résultats de sa recherche et d'analyser ces résultats afin de reconstituer ce mouvement (du capital par exemple). Point très important et souvent oublié, les idées que l'on se fait des choses - le monde des idées - ne sont que le monde réel, matériel, exprimé et réfléchi dans la tête des hommes, à partir de la pratique et du contact actif avec le monde extérieur.
Dans son analyse, Karl Marx découvre vite des groupes concrets de population, c'est-à-dire des classes. "Mais ces classes ne sont que des abstractions si l'analyse ne se poursuit pas et n'atteint pas les éléments sur lesquels elles reposent : le capital, le salariat... Mais ceux-ci, à leur tour, supposent l'échange, la division du travail, les prix...L'analyse rencontre donc partout des éléments à la fois contradictoire et indissolubles et elle doit les distinguer sans perdre leur lien." Ce que Karl MARX reproche aux économistes comme Adam SMITH, c'est d'étudier séparément la division du travail et la consommation, la production. Pour lui, ils n'arrivaient pas à saisir les rapports entre la bourgeoisie et le prolétariat, rapports dialectiques qui enveloppent un conflit constant, ne recherchant et parfois "trouvant" qu'une harmonie sociale. Il reproche à HEGEL de chercher à atteindre le concret que par la pensée réfléchissant à part, par le seul mouvement de la pensée, par la manipulation de concepts abstraits...alors que ce concret ne peut être atteint que si l'on prend en considération son mouvement réel, historique, changeant.
Ce que Karl MARX découvre par son analyse, c'est l'existence d'un capitalisme pratiquement pratiquement antédiluvien, aux formes changeantes dans le temps comme dans les zones où il se déploie - commercial, industriel, financier..."L'analyse permet de retrouver le mouvement réel dans son ensemble, donc d'exposer et de comprendre la totalité concrète actuellement donnée, c'est-à-dire la structure économique et sociale actuelle. La connaissance de cette totalité, à travers ses moments historiques et son devenir, est un résultat de la pensée, mais n'est en rien une reconstruction abstraite obtenue par une pensée qui accumulerait des concepts en dehors des faits, des expériences, des documents".
            
              L' humain est un fait, pensée, connaissance, raison, sentiments tels que amitié, amour, courage, sentiment de la responsabilité, sentiment de la dignité humaine, véracité. L'inhumain également, injustice, oppression, cruauté, violence, misère, souffrance. L'humain et l'inhumain se confondaient jadis ; aujourd'hui, la conscience quotidienne les discerne. Pourquoi? "Sans doute, de ce que le règne de l'humain semble possible, de ce qu'une revendication profonde entre toutes et fondée directement sur la conscience de la vie quotidienne projette sa lumière sur le monde." C'est avec ces considérations qu'Henri LEFEBVRE présente le deuxième aspect de la philosophie de Karl MARX. Les métaphysiciens et les religions ont présenté toutes l'homme dans un rapport entre ce qui est bien et ce qui est mal et les philosophies dominantes (un philosophe comme Michel ONFRAY nous le rappelle constamment) ont déprécié la passion, l'imagination, le plaisir, confondu avec l'inhumain. Si l'homme comporte des vices, à côté des vertus, c'est qu'il a subi, qu'il subi une déchéance.Métaphysique et religion apportèrent donc une théorie de l'aliénation, HEGEL la reprenant à son compte, et Karl MARX lui en donne un sens dialectique, rationnel et positif. Il lui donne un sens précis, débarrassé de toute hypothèse fantaisiste sur une chute, une déchéance, un mal...
"L'aliénation de l'homme n'est pas théorique et idéale, c'est-à-dire sur le seul plan des idées et des sentiments ; elle est aussi et surtout pratique, et se découvre dans tous les domaines de la vie pratique. Le travail est aliéné : asservi, exploité, rendu fastidieux, écrasant. la vie sociale, la communauté humaine, se trouve dissociée par les classes sociales, arrachée à elle-même, déformée, transformée en vie politique, dupée, utilisés par le moyen de l'Etat." L'aliénation est surtout économique, sociale, politique...(et inclus un rapport avec la nature). Certains produits de l'homme semble même prendre une existence indépendante : sa pensée et ses idées lui semblent venue d'ailleurs. Le rapport de l'être humain avec les fétiches, entendre ses relations à l'argent et à l'Etat politique, ses abstractions idéologiques diffèrent et s'enchevêtrent avec son rapport réel avec les biens.
L'analyse dialectique peut discerner ces éléments, perpétuellement en conflit dans le mouvement réel de l'histoire : l'élément spontané (biologique, physiologique, naturel), l'élément réfléchi (la conscience naissante, mal dégagée, d'abord, mais cependant déjà réelle et efficace) et l'élément apparent, illusoire (l'inhumain de l'aliénation et des fétiches).
   Le communisme que Karl MARX appelle de ses voeux, n'est pas autre chose que la disparition de l'aliénation. Il ne se définit pas comme le paradis sur terre ou comme un idéal, il se définit comme le mouvement par lequel l'homme peut s'épanouir dans toute ses potentialités. Lisons simplement ce qu'en dit Henri LEFEBVRE, pour dissiper - encore une fois - toute analogie avec un certain régime politique justement décrié :
"Le communisme se définit donc :
- Comme le moment historique où l'homme, ayant retrouvé consciemment son lien avec la nature (matérielle), s'épanouit dans les conditions d'une puissance illimitée sur cette nature, avec tout l'apport d'une longue lutte et tout l'enrichissement d'une longue histoire.
- Comme le moment où la raison émerge décidément, organise l'ensemble humain et dépasse (sans le supprimer, au contraire, en gardant l'essentiel de ses riches conquêtes) le long processus naturel, contradictoire, accidenté, douloureux, que fut la formation de l'homme.
- Comme le moment où l'aliénation multiple (idéologique, économico-sociale, politique) de l'humanité se trouve peu à peu dépassée, résorbée et abolie (sans que la richesse matérielle et spirituelle conquise à travers ces contradictions soit supprimée)."
   "Ceci implique le dépassement de la propriété privée, c'est-à-dire non pas la suppression de l'appropriation personnelle des biens, mais de la propriété privée des moyens de produire des biens (moyens qui doivent appartenir à la société et passer au service de l'humain). La propriété privée de moyens de production entre, en effet, en conflit avec l'appropriation de la nature par l'homme social. Le conflit se résout par une organisation rationnelle de la production, qui ôte aux individus et la classe monstrueusement privilégiés la possession de ces moyens de production."
   L'auteur indique que les textes de l'aliénation et ses différentes formes sont dispersés dans toute son oeuvre, à tel point que leur unité resta inaperçue jusqu'à une date toute récente (1974).

       Henri LEFEBVRE, Le marxisme, PUF, collection Que sais-je?, 1974 ; Pour connaître la pensée de Karl MARX, Bordas, 1977.
      André TOSEL, Le marxisme du 20ème siècle, Editions Syllepse, 2009.

                                                         PHILIUS

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20 mars 2010 6 20 /03 /mars /2010 08:34
             Malgré les avancées du naturalisme et la prédominance de plus en plus assurée du pragmatisme aux Etats-Unis, l'idéalisme ne disparaît pas complètement comme mouvement philosophique (Gérard DELEDALLE). La conscience religieuse et l'activité de la Sage Schooll de Cornell University (autour notamment de James E CREIGHTON (1861-1924) permettent la revitalisation de l'idéalisme américain (qui n'est déjà plus d'une certaine manière l'idéalisme européen). Lequel revêt deux formes selon que sa philosophie s'achève ou non en théologie (idéalisme évolutionniste et personnalisme). Ce qui nous intéresse ici, dans le vaste mouvement de constitution du système éducatif américain (bien décrit par Daniel BOORSTIN), c'est, autour entre autres de 16 philosophes qui s'expriment dans le premier volume du Contemporary Americain Philosophy, l'émergence d'une philosophie de la Grande Communauté américaine, à travers notamment l'oeuvre de Josiah ROYCE (1855-1916).
  
             Avec des accents sympathisants, Gérard DELEDALLE décrit cette idée de la Grande Communauté qui jailli "des entrailles de la terre américaine". "C'est elle qui donna à l'idéalisme absolu de Royce sa dimension américaine : anti-intellectualiste, antidualiste, pragmatiste, tout en le préservant du solipsisme qui vicia aussi bien certaines formes de l'idéalisme que certaines formes du pragmatisme. Le "moi" est bien au centre de la Grande Communauté mais il n'existe que par elle ; sa vérité ne se mesure pas à son individualité temporelle, mais à la réalité éternelle de la Grande Communauté. De cette Grande Communauté dont la communauté des chercheurs de Peirce est le modèle. Elle est religieuse certes au plus profond de son être, mais logico-mathématique dans son expression. C'est en effet à la logique symbolique de Peirce - qu'il développa lui-même avec bonheur comme science indépendante - que Royce emprunte son argumentation pour étendre le pragmatisme absolu de la Grande Communauté de l'Esprit.  La philsophie de Royce est donc bien typiquement américaine : religieuse, logique et pragmatique."
     Cette idée s'inscrit dans la recherche, dans l'élite intellectuelle, mais aussi de façon plus diffuse dans les milieux enseignants (et sans doute, mais il faudrait des études sociologiques plus précises, de nombreux groupes dominants aux Etats-Unis) d'une manière américaine de penser le vivre ensemble.
  Cette recherche inspire par exemple en 1886 à Josiah ROYCE son histoire des campements de mineurs, une saga des communautés, Californie : "Nulle part et à aucun autre moment, les devoirs envers la société ne sont plus pénibles et plus contraignants que dans la période agitée de leurs débuts que traversent les pays neufs. Il est plus difficile de participer pendant des mois à un comité de surveillance que de faire partie, une fois dans sa vie, d'un jury dans une ville paisible." C'est dans des conditions difficiles, dans un milieu hostile naturellement, sous une exploitation effrénée du travail, qu'une société invente en quelque sorte, à la frontière (et l'histoire des Etats-Unis à ses longs débuts est une histoire de frontières de plus en plus lointaines du lieu d'origine de la "civilisation") des moyens pour ne pas sombrer tout simplement dans le chaos. Cette nécessité vitale inscrit dans l'esprit de beaucoup d'Américains ce sentiment d'appartenance à une Grande Communauté qui dépasse même la vie sur terre.

     Partie d'un idéalisme absolu (1882-1900), la philosophie de Josiah ROYCE évolue vers l'idéalisme pratique de la Grande Communauté (1901-1916). Dans The Problem of Christianity, le professeur de l'Université de Californie, décrit longuement une théorie de la communauté de l'interprétation à trois termes : le sujet interprété, l'objet interprété et la personne à qui s'adresse l'interprétation. Il s'agit bien entendu de l'interprétation du monde, de sa signification, qui est un processus mental, social, individuel et cosmique. "Un processus d'interprétation implique, nécessairement, une série infinie d'actes d'interprétation. Il admet aussi une variété infinie d'individus qui s'interprètent ainsi réciproquement. Ces individus dans toute leur variété constituent la vie d'une seule communauté d'interprétation dont le pivot est l'esprit de communauté (...) Dans le concret (...) l'univers est une communauté d'interprétation dont la vie comprend et unifie toutes les variétés sociales et toutes les communautés sociales que, pour une raison ou pour une autre, nous savons être réelles dans le monde empirique que nos sciences sociales et historiques étudient. L'histoire de l'univers, tout l'ordre du temps, est l'histoire, l'ordre et l'expression de la Communauté universelle." (Volume II de The problem of Christianity, cité par Gérard DELEDALLE). Concrètement, Josiah ROYCE voyait la réalisation de cet idéal communautaire dans l'extension du système des assurances. Ce système relie chaque bénéficiaire à chaque membre de la Communauté. Nous percevons bien là la justification d'un système économico-social, l'affirmation finalement d'une unité sociale entre les Américains, qui dépasse leurs conflits et les unit tous dans une même solidarité, dans une même coopération. Cela fait de Josiah ROYCE, voulant dépasser et ne disant pas grand chose bien sûr des travers de la société capitaliste, le chantre d'une religion de la loyauté et du dévouement des citoyens les uns envers les autres, mais aussi, sans le moindre soupçon de totalitarisme, même moral, envers la Communauté elle-même.
    Gérard DELEDALLE note que les disciples de Josiah ROYCE "n'ont pas suivi les doctrines du maître à la lettre, ce sont plutôt ses préoccupations, ses problèmes qui les marquèrent, le problème de la philosophie de la logique mathématique et le problème de la religion. Le premier conduisit ses disciples au pragmatisme logique issu des théories de Peirce, le second fut et ses encore le lieu de rencontre de tous les philosophes idéalistes."

     Emile BREHIER évoque l'idéalisme anglo-saxon à l'oeuvre aux Etats-Unis à travers les écrits de Josiah ROYCE : "le thème foncier de Royce est une idée très caractéristique de la mentalité religieuse américaine : le monde dans lequel "l'homme libre se tient droit et avance est le monde de Dieu, tout en étant le sien". Une idée n'a de valeur pratique que si elle est tout à fait individualisée et n'est semblable à aucune autre : la généralité est signe d'un défaut. Le Moi absolu aurait cette généralité déficiente, s'il ne s'exprimait par une grande variété d'individus qui se font chacun librement leur destinée. Royce reste moniste, parce que toute pensée implique le monisme : penser un objet, pour la plupart, c'est avoir une image de lui ; l'objet resterait donc extérieur à la pensée ; mais la pensée n'est pas dans l'image, elle est dans le jugement qui signifie l'objet, ou bien qui en doute ; ce jugement n'a de valeur que si nous supposons une pensée plus parfaite que la nôtre, qui possède l'objet, et pour laquelle il n'y ait plus de questions et de doute ; il n'y a de vérité que si un seul moi inclut toute pensée et tout objet. La vie de ce moi absolu est la connaissance des individus divers dans lesquels il se réalise : cet absolu est donc toujours incomplet." Pour Emile BREHIER, le projet philosophique de Josiah ROYCE n'as peut-être pas abouti, n'allant moins loin que HEGEL et ses successeurs, mais l'essentiel n'est peut-être pas là. L'élaboration d'une philosophie n'a de sens que dans une société qui en tire sa validité et sa légitimité en quelque sorte, et l'approfondissement de l'idée de Grande Communauté est sans doute bien plus important qu'une avancée hypothétique dans la connaissance des objets, même si par ailleurs, le projet scientifique n'est jamais absent dans l'esprit des philosophes américains.

        Emile BREHIER, Histoire de la philosophie, tome III, PUF, Quadrige, 2000 ; Daniel BOORSTIN, Histoire des Américains, Robert Laffont, Bouquins, 1991 ; Gérard DELEDALLE, La philosophie américaine, De Boeck Université, Le point philosophique, 1998.

                                                         PHILIUS

      
        

        
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18 mars 2010 4 18 /03 /mars /2010 09:36
        Le professeur américain en psychologie sociale Sanley MILGRAM (1933-1984) est sans doute l'un des psychologues les plus connus, grâce à une expérience (une série d'expériences) sur la soumission à l'autorité mené en 1960 et en 1963, rapporté et analysée dans son livre paru en 1974, Obediance to Authority. Menée au département de psychologie de l'Université de Yale, cette série d'expériences suscita par ses résultats de nombreuses polémiques, surtout à cause de ses résultats (jugés surprenants et inquiétants).
Il fut suspendu de l'American Psychological Association en 1962, suite à des critiques concernant l'éthique de celles-ci. Sa principale oeuvre - car il a écrit ensuite de très nombreux article et une étude sur "l'expérience du petit monde", et un livre en 1992, systématisant les analyses antérieurs, The Individual in a Social World - est connue mondialement et est encore beaucoup discutée aujourd'hui. Régulièrement des expériences cinématographiques et télévisées viennent relancer les débats qu'elle a suscité.

      Ce livre comporte 15 chapitres au contenu très détaillé sur les motifs et le contenu des expériences et deux appendices sur l'éthique de l'investigation et les catégories d'individus participant à ces expériences. Dans ses remerciements, l'auteur indique que la phase de la réflexion et de la communication des résultats fut beaucoup plus longue que celle des expériences elles-mêmes, et explique la dizaine d'années qui sépare la série d'expérience de la publication des résultats par les interrogations profondes qu'elle suscita.

     Dans son premier chapitre, le dilemme de l'obéissance, l'auteur entend définir clairement sa position : "L'obéissance est un des éléments fondamentaux de l'édifice social. Toute communauté humaine nécessite un système d'autorité quelconque ; seul l'individu qui vit dans un isolement total n'a pas à réagir, soit par la révolte, soit par la soumission, aux exigences d'autrui." Pour lui, l'obéissance, "en tant que facteur déterminant du comportement", représente un sujet d'étude important pour notre époque, après le massacre de millions d'innocents dans des camps de concentration pendant la Seconde Guerre Mondiale.
Ses préoccupations rejoignent d'ailleurs celles d'Hannah ARENDT, que l'auteur cite dans son livre, qui a suivi comme lui de près les différents jugements de criminels effectués après la guerre. L'extermination des Juifs européens, qui reste l'extrême exemple pour lui d'actions "abominables accomplies par des milliers d'individus au nom de l'obéissance" pose l'obéissance comme un véritable problème social. "Ainsi, l'obéissance à l'autorité, longtemps prônée comme une vertu, revêt un caractère différent quand elle est au service d'une cause néfaste ; la vertu se mue alors en vice odieux."
 Dans ses interrogations, Stanley MILGRAN fait appel autant au vieux problème du conflit donné et de la conscience qui a déjà été traité par PLATON et aux différents concepts, des conservateurs aux humanistes, en passant par Thomas HOBBES avant d'affirmer, après la revue d'aspects légaux et philosophiques, la nécessité d'expérimenter sur l'acte d'obéissance. Se posant en scientifique empiriste, il réalise une expérience simple "qui devait par la suite entrainer la participation de plus d'un millier de sujets et être reprise dans diverses universités".
      L'auteur décrit alors très simplement son expérience :
           "Une personne vient dans un laboratoire de psychologie où on la prie d'exécuter une série d'actions qui vont entrer progressivement en conflit avec sa conscience. La question est de savoir jusqu'à quel point précis elle suivra les instructions de l'expérimentateur avant de se refuser à exécuter les actions prescrites.(...) Deux personnes viennent dans un laboratoire de psychologie qui organise une enquête sur la mémoire et l'apprentissage. L'une d'elles sera le "moniteur", l'autre "l'élève". L'expérimentateur leur explique qu'il s'agit d'étudier les effets de la punition sur le processus d'apprentissage. Il emmène l'élève dans une pièce, l'installe sur une chaise munie de sangles qui permettent de lui immobiliser les bras pour empêcher tout mouvement désordonné et lui fixe une électrode au poignet. Il lui dit alors qu'il va avoir à apprendre une liste de couples de mots ; toutes les erreurs qu'il commettra seront sanctionnées par des décharges électriques d'intensité croissante. Le véritable sujet d'étude de l'expérience, c'est le moniteur. Après avoir assisté à l'installation de l'élève, il est introduit dans la salle principale du laboratoire où il prend place devant un impressionnant stimulateur de chocs. Celui-ci comporte une rangée horizontale de trente manettes qui s'échelonnent de 15 à 450 volts par tranche d'augmentation de 15 volts et sont assorties de mentions allant de Choc léger à Attention : choc dangereux. On invite alors le moniteur à faire passer le test d'apprentissage à l'élève qui se trouve dans l'autre pièce. Quand celui-ci répondra correctement, le moniteur passera au couple de mots suivants. dans le cas contraire, il devra lui administrer une décharge électrique en commençant par le voltage de le plus faible  et en augmentant progressivement d'un niveau à chaque erreur." En vérité, seul le moniteur est le sujet naïf, l'élève étant un acteur qui ne reçoit aucune décharge électrique.
Et l'expérience fonctionne...trop bien : non seulement les moniteur administrent tranquillement décharge sur décharge, du moins au début, et certains continuent, même lorsque les plaintes deviennent fortes et la souffrance manifeste. En fait, le sens moral est bien moins contraignant que ne le voudrait faire croire le "mythe social".
Le véritable sujet de l'expérience a tendance à se tourner vers l'expérimentateur en blouse blanche lorsqu'il commence à réaliser la souffrance de l'élève et son processus d'adaptation de pensée le plus courant, au conflit entre la conscience de cette souffrance et la promesse faite de mener jusqu'au bout l'expérience, est de se focaliser sur le très court terme, sur la procédure de l'expérience, au besoin en répétant la question, d'oublier les conséquences lointaines, et lorsque ce n'est plus possible, à un certain degré de voltage, d'abandonner toute responsabilité personnelle, et de l'attribuer entièrement à l'expérimentateur. Lequel endosse bien entendu, face aux hésitations du moniteur, l'habit de l'autorité légitime, lui rappelant au besoin sa promesse de collaboration. De manière concomitante, Stanley MILGRAM note une propension à dévaloriser l'élève, et à reporter sur lui la responsabilité de ce qu'il lui arrive...Nombre de participants exprimaient en cours d'expérience leur hostilité au traitement infligé à l'élève, beaucoup protestaient, sans pour autant cesser d'obéir. Dans une variante de l'expérience, le moniteur est secondé par un adjoint qui abaisse lui-même la manette, et là, les chocs sont les plus violents (jusqu'au niveau le plus élevé). C'est comme si l'extension de la chaîne des actions de punition favorisait la dilution des responsabilités et de la culpabilité du moniteur.
   L'auteur termine son premier chapitre en citant George ORWELL : "Tandis que j'écris ces lignes, des êtres humains hautement civilisés passent au-dessus de ma tête et s'efforcent de me tuer. Ils ne ressentent aucune hostilité contre moi en tant qu'individu, pas plus que je n'en ai à leur égard. Ils se contentent de "faire leur devoir", selon la formule consacrée. La plupart, je n'en doute pas, sont des hommes de coeur respectueux de la loi qui jamais, dans leur vie privée, n'auraient l'idée de commettre un meurtre. Et pourtant, si l'un d'eux réussit à me pulvériser au moyen d'une bombe lâchée avec précision, il n'en dormira pas moins bien pour autant."

     Le chapitre 2 indique les méthodes d'investigation : le recrutement des participants, les caractéristique du local et du personnel, la description du stimulateur de chocs, les instruction concernant l'administration des chocs (afin de bien vérifier que le moniteur a conscience de leur voltage à chaque fois), les protocoles d'intervention de l'expérimentateur et de l'élève face aux questions du moniteur, les mesures d'évaluation, les conditions d'interview des élèves après l'expérience....

     Les chapitre 3 et 4 traitent respectivement des prévisions des comportements et des comportements réels des sujets. Les chapitres 5 à 9 abordent les différentes variantes de l'expérience

     Le chapitre 10  "Pourquoi obéir? Analyse des causes de l'obéissance" analyse le fait que "la soumission à l'autorité est un trait constant et prédominant de la condition humaine".
   Stanley MILGRAM, devant l'abondance des résultats "positifs" de l'expérience fait d'abord le détour par les études de TINBERGEN (1953) et de MARLER (1967) sur les structures hiérarchiques et leurs modalités de mise en place de fonctionnement. "En donnant au groupe la stabilité et l'harmonie des relations entre ses membres, l'organisation sociale le favorise aussi bien sur le plan externe que sur le plan interne : d'une part, elle le met en mesure de réaliser ses objectifs, d'autre part, elle réduit au minimum les risques de friction inhérents à la collectivité en définissant clairement le statut de chacun). Dans l'évolution, les groupes les mieux organisés survivent moins que les autres, à environnement constant.
  Puis aborde un point de vue cybernétique, via les études d'ASHBY (1956) et de WIENER (1950), pour comprendre les mécanismes de régulation et de contrôle de l'action collective. Pour que ce modèle fonctionne à son optimum, une structure hiérarchique précise se met en place. Le contrôle exercé par les mécanismes inhibiteurs indispensables au fonctionnement autonome de l'élément individuel doit nécessairement être supplanté par le contrôle de l'agent coordonnateur.
L'analyse qu'il tente ainsi a pour "seul véritable intérêt de nous faire prendre conscience des changements qui surviennent obligatoirement lorsqu'une unité autonome devient partie intégrante d'un système. Cette transformation correspond précisément au problème central de notre expérience : comment un individu honnête et bienveillant par nature peut-il faire preuve d'une telle cruauté envers un inconnu? Il y est amené parce que sa conscience, qui contrôle d'ordinaire ses pulsions agressives, est systématiquement mise en veilleuse quand il entre dans une structure hiérarchique." Stanley MILGRAM appelle "état argentique", cette condition de l'individu, qui se considère comme l'agent exécutif d'une volonté étrangère, par opposition à l'état autonome dans lequel il estime être l'auteur de ses actes. Pour expliquer comment l'individu subi une altération de sa personnalité (ce que certains nient)  du fait de son insertion dans une hiérarchie, il étudie par la suite le processus de l'obéissance.

    C'est ce qu'il fait dans le chapitre 11 dans l'application de l'analyse à l'expérience : Conditions préalables de l'obéissance (famille et cadre institutionnel), Conditions préalables immédiates (perception de l'autorité, Entrée dans le système d'autorité, Coordination entre l'ordre et la fonction d'autorité), Idéologie dominante.
Il conclue que l'homme est enclin à accepter les définitions de l'action fournies par l'autorité légitime. Il permet à l'autorité légitime de décider de sa signification. "C'est cette abdication idéologique qui constitue le fondement cognitif essentiel de l'obéissance. Si le monde ou la situation sont tels que l'autorité les définit, il s'ensuit que certaines types d'action sont légitimes. c'est pourquoi il ne faut pas voir dans le tandem autorité/sujet une relation dans laquelle un supérieur impose de force une conduite à un intérieur réfractaire. Le sujet accepte la définition de la situation fournie par l'autorité, il se conforme donc de son plein gré à ce qui est exigé de lui.
 Pour que cette perte du sens de la responsabilité et que l'image de soi reste bonne, il faut, qu'une fois que l'individu est entré dans l'état argentique, qu'il y ait un mécanisme de liaison pour donner à la structure un minimum de stabilité. Certains croient que dans la situation expérimentale, le sujet peut mathématiquement apprécier les valeurs conflictuelles en présence, mais en fait, ils continue d'obéir à l'expérimentateur qui garde exactement la même attitude, et qui lui rappelle qu'il se trouve dans une situation stable, celle qu'il a acceptée dès son entrée dans la salle de l'expérience. Ils sont toujours, lui rappelle t-il dans l'accord initial de mener à bien une expérience sur la mémoire, importante socialement...

     Dans le chapitre 12, Stanley MILGRAM examine les raisons de franchissement du cap de cette obligation morale et sociale chez certains sujets (minoritaires). "Les manifestations émotionnelles observées en laboratoire - tremblement, ricanement nerveux, embarras évident - représentent autant de preuves que je sujet envisage d'enfreindre ces règles. Il en résulte un état d'anxiété qui l'incite à reculer devant la réalisation de l'action interdite et crée ainsi un barrage affectif qu'il devra forcer pour défier l'autorité. Le fait le plus remarquable est que, une fois "le pas franchi" par le refus d'obéissance, la tension, l'anxiété et la peur disparaissent presque totalement."
 Pourquoi certains sujets désobéissent? Et pourquoi a tel moment et pas à d'autres ?  Les cris de douleur, le fait d'infliger des souffrances à un innocent (ce qui viole les valeurs morales et sociales), la menace implicite de représailles de la part de la victime, les signaux contradictoires émis dans sa direction par l'expérimentateur et l'élève, leur empathie plus ou moins grande vis-à-vis de la victime (le dénigrement devant l'attitude de l'idiot qui ne comprend rien à rien ne suffit plus...), tout cela entre en jeu... Le doute intérieur qui ronge le sujet, de plus en plus, le mène plus ou moins vite dans la voie de la désobéissance ou si ce doute est suffisamment amorti, compte tenu de son passé personnel, dans la persistance à l'obéissance.
Dans un chapitre 13 très bref, l'auteur se demande si n'existe pas une autre théorie, celle de l'agression, au sens où gît au fond de la nature humaine une agressivité qui ne demande qu'à s'exprimer.
 Mais finalement, pour Stanley MILGRAM, "ce n'est pas dans le défoulement de la colère ni de l'agressivité qu'il faut chercher la clé du comportement des sujets, mais dans la nature de leur relation avec l'autorité. C'est à elle qu'ils s'en remettent totalement. Ils se considèrent comme des simples exécutants de ses volontés ; s'étant ainsi définis par rapport à elle, ils sont désormais incapables de la braver."

    Dans le chapitre 14, l'auteur répond à certaines objections à la méthode.
 - Les sujets de l'expérience représentent-ils l'homme en général ou sont-ils des cas d'espèce? Tous les sujets étaient volontaires et leur recrutement, étudiant ou non, n'influe pas fondamentalement sur les résultats, (même si les proportions d'obéissants varient)  lesquels ont été confirmés à Princeton, à Munich (85% d'obéissants!), à Rome, en Afrique du Sud et en Australie (avec d'autres modes de recrutement) ;
 - Les sujets croyaient-ils administrer des chocs douloureux? Oui, dans tous les cas. D'ailleurs la tension réelle observée en laboratoire en est la preuve.
 - La situation expérimentale constitue-t-elle un cas si particulier qu'aucun de ses résultats ne puisse contribuer à une théorie générale dans la vie en société? Non, si l'on voit la facilité avec laquelle l'individu peut devenir un instrument aux mains de l'autorité;

     Un épilogue évoque la guerre du VietNam et notamment les conditions du massacre de My Lai en 1969.

    Stanley MILGRAM, Soumission à l'autorité, Calmann-Lévy, 2002, 272 pages. Il s'agit de la traduction par Emy MOLINIE de l'ouvrage Obedience to Authority, An experimental View, paru chez Harper & Row en 1974. Une première édition française a été réalisé en 1974 par le même éditeur, avec la même traduction. Seule variation, une préface à la deuxième édition française, de 1979.
   On peut consulter utilement le site www.stanleymilgram.com.

    

    

    

    



      
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17 mars 2010 3 17 /03 /mars /2010 10:55
           Le naturalisme n'est de toute évidence, historiquement, pas une attitude ou une doctrine propres à une partie de la philosophie américaine. Philosophie pour laquelle il n'existe rien en dehors de la Nature, c'est-à-dire qui ne se ramène à un enchaînement de faits semblables à ceux dont nous avons l'expérience, conception selon laquelle la vie morale n'est que le prolongement de la vie biologique (André LALANDE), elle est surtout, dans la philosophie américaine "moins un système ou un ensemble doctrinal qu'une attitude et une disposition d'esprit" (J H RANDALL).
Dans une société qui évoque souvent l'intervention divine sous une forme ou sous une autre dans toutes les activités humaines, cette attitude semblerait détonner. En fait, nous ne pouvons comprendre ce naturalisme-là qu'en nous souvenant qu'il existe de façon plus ou moins vague, même dans l'esprit de nombreux philosophes américains les plus rationnels, quelque chose d'immatériel, au-delà de la conscience, qui intervient indirectement ou de façon diffuse. La lecture d'auteurs comme Roy Wood SELLARS (l'émergence) par exemple semblerait difficile à un lecteur agnostique ou athée, sans tenir compte de cette influence dans la pensée philosophique américaine...

         Pour la période historique datant d'avant la Seconde Guerre Mondiale, on peut distinguer le naturalisme continuiste de John DEWEY, de Féréderick J.E. WOODBRIDGE (1867-1940) et de Morris Raphael COHEN (1880-1947) et le naturalisme discontinuiste de Roy Wood SELLARS (1880-1975) et, avec quelques réserves, de George SANTAYAMA (1863-1952) (Gérard DELEDALLE). Ce naturalisme se retrouve également en partie dans les philosophes qualifiés d'idéalistes (George S MORRIS ou Alfred LLOYD...). Les débats qui agitent ces auteurs, qui pensent devoir se positionner face au darwinisme notamment (voir la Grande Explication de 1895), les obligent à choisir en quelque sorte le cadre de référence de description des expériences qui seules permettre d'approcher la réalité : la métaphysique ou la science?  Certains, comme George SANTAYAMA s'en tiennent à la science, refusant une description métaphysique de la nature, mais dans l'ensemble, fidèle à l'héritage de PEIRCE, les philosophes naturalistes américains se nourissent de métaphysique, "d'une métaphysique qui se nourrit de la science, en utilise les méthodes et en adopte les conclusions : il est à la fois ontologique, expérimental et évolutionniste" (SCHNEIDER H.W., A history of American Philosophy, Columbia University Press, 1986, cité par Gérard DELEDALLE).
  Des différences éclairantes pour leur positionnement "politique" existent entre les oeuvres de George SANTAYAMA (naturalisme épiphénoménisme), de John DEWEY (naturalisme transactionnel) et de Roy Wood SELLARS (naturalisme de l'émeergence).

     George SANTAYAMA, notamment dans les cinq volumes de The Life of Reason (1905-1906), dans lesquels il fait la chronique des progrès de l'esprit humain, soumet l'acquis de la pensée humaine à une analyse critique encore plus profonde que le scepticisme de René DESCARTES. Celui-ci considérait l'existence du moi pensant comme un donné, ce que se refuse de faire le professeur de philosophie. Aucun fait n'est évident en soi. Selon lui, "la nature, l'histoire, le moi deviennent des présences fantomatiques, de simples notions de ces choses, et l'être de ses images leur devient purement interne ; elles n'existent dans aucun espace environnant, dans aucun temps ; elles ne possèdent aucune substance ou partie cachée, mais sont toute surface, toute apparence. Cet être ou qualifié d'être, je l'appelle une essence" (Brief History of my opinions, in Contemporary American Philosophy). Il décrit trois étapes de l'évolution de la vie de la raison. L'étape rationnelle clarifie et objective les impulsions de l'instinct qui dirigent la vie à l'étape pré-rationnelle. Avec la troisième étape, l'étape post-rationnelle, l'esprit, bien qu'en continuité avec la vie, s'en libère et fait oeuvre d'esprit libre : il crée des valeurs. Il donne, en premier lieu, un sens à l'univers physique : les vibrations deviennent musique, les radiations couleurs, les taches colorées tableau ; et à sa vie : les mouvements deviennent actions, les changements progrès. En second lieu, quand il se désintéresse du physique et de la vie, il découvre le secret de son être propre, sa spiritualité : l'esprit n'est pas un instrument, il est un accomplissement, une "fruition", il est spiritualité. La vie de l'esprit - la vie spirituelle - est la récompense du labeur de la raison. (Gérard DELEDALLE, reprenant The Life of the Reason).

    John DEWEY, dans Human Nature and Conduct (1922) et dans Experience, Knowledge and Value (1939), développe, au contraire, un naturalisme, qu'il ne distingue pas d'un instrumentalisme, qui ne voit dans la nature pas de substances, mais uniquement des transactions. Les distinctions établies entre l'homme et le monde, l'intérieur et l'extérieur, le moi et le non-moi, le sijet et l'objet, l'individuel et le social, le privé et le public... sont en réalité des parties (au sens de participants) dans des transactions biologiques. L'organisme devient un esprit en vertu de sa façon particulière de participer au cours des événements (Creative Intelligence, 1917). Pour lui l'enquête est une transaction proprement humaine, differente de l'adaptation biologique, mais elle est une transaction naturelle. Gérard DELEDALLE, en présentant sa philosophie ,n'hésite pas à écrire que ce naturalisme transactionnel est la philosophie qu'aurait inspirée à HERACLITE la science du XXème siècle.

      Roy Wood SELLARS, dans notamment Realism, Naturalism and Humanism (Contemporary American Philosophy), veut réconcilier le naturalisme de George SANTAYAMA et celui de John DEWEY, en introduisant les idées d'émergence et de niveau. Il pense qu'on ne peut se limiter à effectuer une inspection externe de la réalité, sans succomber à une tentation "égocentrique". C'est directement à partir des études sur la psychologie du comportement qu'il veut expliquer l'émergence de la conscience, qui est dans la nature, contrairement à ce qu'entend dire George SANTAYAMA. Plus proche de John DEWEY dans sa compréhension de la nature, il voit dans l'évolution naturelle les conditions de l'émergence de la conscience. Roy Wood SELLARS pense qu'il est évident que si les transactions sont homogènes, on ne peut les décrire en termes subjectifs sans sombrer dans l'idéalisme, mais si l'on accepte de reconnaître dans la nature, des niveaux hétérogènes de transaction, on peut attribuer un niveau aux transactions humaines, sans nier pour autant la réalité physique objective de la nature. Cela sous-entend bien entendu que les transactions sont substantielles ou qu'elles produisent des niveaux stables, ce que ne peut admettre John DEWEY...(Gérard DELEDALLE).

   Rien ne remplace, bien entendu, la lecture directe des oeuvres de ces auteurs, pour cerner exactement leur pensée. On voit bien qu'ils tournent toujours autour des mêmes difficultés de compréhension de la nature et partant de nous-mêmes... Il est dommage que leurs oeuvres soient peu traduites en français, contrairement aux oeuvres de la génération suivante ; cela fait partie du fossé entre les philosophies européenne et américaine (des Etats-Unis). Il est vrai par ailleurs que le vocabulaire utilisé s'écarte notablement de celui en cours dans les philosophies dominantes européennes, ne serait-ce qu'en pensant à celle de KANT ou d'HEGEL...

      Gérard DELEDALLE, La philosophie américaine, De Boeck Université, 1998 ; André LALANDE, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, PUF, collection Quadrige, 2002.

                                                                                     PHILIUS
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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 15:55
              Selon certains philosophes, le pragmatisme, mouvement en soi réaliste, abandonne les terrains de l'idéalisme venu d'Europe qui continue d'investir le champ universitaire américain. Cet idéalisme reste conquérant dans cette période d'avant la Deuxième Guerre Mondiale ; aussi un groupe de jeunes philosophes décident-ils d'attaquer directement ses fondements. En le faisant avec succès, les partisans du néo-réalisme et du réalisme critique creusent la distance qui sépare les philosophies européennes et américaines (des Etats-Unis, faut-il préciser...).
     En 1910, dans "A program and First Platform of Six Realists", Ralph Barton PERRY (1876-1957), Edwin Bissel HOLT (1973-1946), William Peperell MONTAGUE (1873-1953), Walter Boughton PITKIN (1878-1953), E.G. SPAULDING et W.T. MARVIN, les uns mettant l'accent sur les sciences physiques et surtout biologiques, l'autre sur l'histoire ou sur les aspects psychologiques et physiologiques de l'épistémologie, tracent la voie d'une critique de l'idéalisme. Ils se constituent en Ecole en 1912 par la publication d'un ouvrage collectif, The New Realism : Cooperative Studies in Philosophy. (Gérard DELEDALLE) Ces auteurs veulent se distinguer de l'idéalisme non seulement sur le fond mais aussi sur la méthode d'expression, faisant de la philosophie une discipline coopérative, qui se discute collectivement, pour dépasser les querelles entre académismes que l'on connaît bien en Europe entre partisans de HEGEL et de KANT.
   Comme l'analyse déjà en 1920 René KREMER, dans la Revue néo-scolastique de philosophie, leur critique de l'idéalisme veut le prendre sous l'angle de ses idées de fond, faisant fi des méandres historiques des oeuvres, balayant aussi les détours jugés tortueux de son expression. C'est surtout sur une interprétation de l'idéalisme que le néo-réalisme américain se construit, et sur une interprétation que sans doute nombre de philosophes européens laisseraient dubitatifs...Cette interprétation a le mérite considérable toutefois de vouloir mettre à la portée de tous la discussion philosophique sur le réel et sa nature, même si c'est au prix d'une simplification sans doute déformante. Ce néo-réalisme est le second mouvement philosophique proprement américain, qui s'enchaîne d'ailleurs directement sur les réflexions du premier et particulièrement sur les réflexions de William JAMES dans Does Consciousness Exist? (1904).

      Pour les philosophes néo-réalistes, ce qui caractérise l'idéalisme et ce qui détermine leur opposition, c'est une combinaison spéciale de morale, de métaphysique et d'épistémologie. Ils entendent entrer dans sa problématique qui part du fait que la réalité qi ne peut être connue que par un sujet lui-même faisant partie de cette réalité. entre l'objet et le sujet, afin que l'expérience que nous croyons immédiate ne soit pas un facteur d'illusion, s'interpose un intermédiaire, l'idée, propriété du sujet, par laquelle il entre en contact avec l'objet. C'est, comme le rappelle René KREMER avec les néo-réalistes, dans l'étude des relations entre ces trois éléments - objet, sujet et idée - que l'idéalisme trouve sa source.
Ralph Barton PERRY, dans The Ego-centric Predicament de 1910, accose l'idéalisme d'avoir fait d'une difficulté à résoudre une catégorie explicative : "En tant que sujet je cherche évidemment un objet. Quoi que je trouve est ipso facto mon propre objet. Par conséquent, je ne peux rien découvrir qui ne soit "donné" à moi ou à quelque autre sujet. Tout ce qui est connu doit être connu par quelqu'un ; il est impossible d'éliminer le connaissant du connu. Ce fait évident décrit le processus général de la connaissance, mais quand on le généralise, comme le font les idéalistes, en un énoncé portant sur ce qui est connu, il devient banal. Il signifie pas de là, n'en déplaise aux idéalistes que toutes les choses sont connues ni qu'elles n'existent que comme objets de sujets. Il est donc nécessaire de distinguer entre la situation de connaissance où le prédicament égo-centrique est un véritable prédicament et les autres types d'existence qui sont connus ; car, parmi les relations connues, il y a la relation d'indépendance. En d'autres termes, il est impssible, en dépit du prédicament égo-centrique, de découvrir la différence entre les objets indépendants et les objets dépendants. D'où il ressort que le prédicament égo-centrique n'est pas ontologique et que la métaphysique ne dépend pas d'une théorie de la connaissance."
C'est trois thèse qui apparaissent dans le programme de 1910 (Gérard DELEDALLE) :
   - l'épistémologie n'est pas logiquement fondamentale : on ne peut pas déduire la nature de la réalité de la nature de la connaissance ;
    - il n'y a pas seulement de nombreuses propositions existentielles aussi bien que non existentielles qui soient logiquement antérieures à l'épistémologie : il y a certains principes de logique qui sont antérieurs à tous les systèmes scientifiques et métaphyiques, et parmi eux figure le principe de l'extériorité des relations. Il y a des essences et des universaux qui ne dépendent pas de la conscience que nous en avons, qui ne sont pas empiriquement observables, mais logiquement identifiables.
      - corollaire des deux première thèses, celle de la présentativité de la connaissance, la troisème thèse est que la connissance étant une relation comme les autres, elle appartient au même monde que son objet. Elle a sa place dans l'ordre de la nature. Elle n'a rien de transcendantal ni de surnaturel. En conséquence, tout objet est directement présent à la conscience, autrement dit, la différence entre le sujet et l'objet de la conscience (ou de la connaissance) n'est pas une différence de qualité ou de substance, mais une différence de rôle ou de place dans une configuration.
  Les choses existent, même quand nous n'en avons pas conscience, et en fait tout le problème de la connaissance, très loin d'un dualisme épistémologique prôné par DESCARTES ou LOCKE, réside dans la saisie des choses "directement" et non par le truchement de copies ou d'images mentales.
           Mais les membres du  groupe initiateur du néo-réalisme ne s'accordent pas sur la troisième thèse. Le caractère "présentatif" de la connaissance provoque sa scission en deux factions, une dite de gauche, l'autre dite de droite, par William MONTAGUE :
Celle de "gauche" de Ralph Barton PERRY utlise des arguments psychologiques : le problème de la connaissance consiste (Present Philosophical tendencies, 1912) à définir la relation entre un esprit et ce qui est en relation avec cet esprit à titre d'objet, sans se référer à l'esprit comme conscience subjective. Ce qui est directement perçu soit par l'observation, soit par l'introspection, c'est l'esprit réel : par l'une on atteint l'acte de l'esprit, par l'autre, son contenu ; mais on peut de l'acte inférer le contenu, et par le contenu connaître l'acte, parce que les éléments mentaux sont neutres et interchangeables et parce que l'esprit humain agit en se fondant sur des abstractions et des principes. L'existence de l'erreur des sens provient du fait que la réalité est un faisceau objectif de contractions. L'erreur vient du monde, non du processus psychiques de la connaissance qui traduit sans la déformer la "déformation" de la réalité.
Celle de "droite" de William Pepperell MONTAGUE reconnaît l'existence de l'irréel, mais lui refuse toute action. Parce qu'il est stérile, l'irréel ne peut être cause d'erreur. Les choses qui constituent le monde existant ont en dernière analyse, des positions univoques, indépendantes de toutes les combinaisons contradictoires sous lesquelles elles peuvent nous apparaître (Confessions of an Animistic Materialist, dans Contemporary American Philosophy, 1930).

        En fait, pour d'autres philosophes, qui rejettent également l'idéalisme, cette problématique de la relation de l'esprit connaissant et de la chose connue dans un acte de connaissance ne résout rien, ou ne va pas assez loin. Durant DRAKE, Arthur O LOVEJOY (1873-1962), J.B. PRATT, A.K. ROGERS, George SANTAYAMA (1863-1952), Roy Wood SELLARS (1880-1975) et C.A. STRONG, dans leur Essays in Critical Realisme de 1920 entendent montrer que la connaissance  est intentionnelle et non intuitive. L'esprit prend conscience de l'objet qu'il connait, qui ne devient pas l'objet par intuition ; l'esprit se tient en retrait, sur ses gardes, "salue" à distance l'objet.
  Les réalistes criticistes s'accordent sur les deux points suivants (Gérard DELEDALLE) :
       - Existence de choses physiques externes non connues en tant que choses physiques, mais se manifestant par leur action sur les organes sensoriels (le monde physique est affirmé et non inféré) ;
       - Perception intuitive interne, d'une part des impressions sensorielles produites par les choses du monde physique et d'autre part des réactions subjectives - ajustements moteurs et attentes mentales - à ces choses. L'intuition est intention.
 
                Nous n'entrerons pas dans le cadre de cet article dans les différences entre le réalisme critique essentialiste de George SANTAYA, le réalisme critique perceptualiste temporaliste d'Arthur O LOVEJOY et le réalisme critique perceptualiste naturaliste de Roy Wood SELLARS.
Ce qu'il faut juste percevoir dans les réflexions de ce blog sur le conflit, c'est qu'ils ouvrent la voie au naturalisme, lequel, avec les deux réalismes que nous venons de survoler, à une vision philosophique qui soutient une philosophie politique. Que ce soit réellement des réflexions de fond qui entraînent une perception de la société ou des positions sociales qui influent sur des manières de voir la réalité la plus physique (au sens des sciences physiques), il existe un lien fort (parfois d'ailleurs dénoncé - certains qualifiaient la morale de PERRY comme caractéristique de la mentalité affairiste américaine...) entre une manière de voir le monde des choses et le monde des humains, et de là les affaires de la Cité. Le combat contre l'idéalisme est pour certaines franges de la société, et notamment de certaines parties de la communauté scientifique souvent un combat contre des interprétations absolutistes ou théologiques du monde (ce qui ne veut pas dire que ces combats, qu'elles que soient leur motifs, atteignent réellement leurs objectifs...).

  Gérard DELEDALLE, La philosophie américaine, De Boeck Université, 1998 ; René KREMER, Le Néo-Réalisme américain et sa critique de l'idéalisme, dans Revue néo-scolastique de philosophie, n°85, 1920.

                                                                                     PHILIUS
          
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11 mars 2010 4 11 /03 /mars /2010 10:59
          Revue récente fondée en 2000, Raisons politiques veut inscrire l'interrogation philosophique dans la Cité. Trimestrielle, à dossiers thématiques, aux approches pluridisciplinaires et voulant ignorer les frontières politiques, la revue, publiée avec le soutien de la Fondation nationale des sciences politiques, veut aborder en plus de 150 pages des questions de fond tout en restant proches des réalités concrètes.
            La rédaction, orientée plutôt à gauche, expose dans le numéro 1 de la revue son ambition : "C'est une histoire de conjonction. L'Université - et tout ce qui la prolonge - connaît la philosophie et les sciences sociales, le cercle de la pensée, des idées et des concepts, et celui du terrain, de l'empirique et du concret. Mais, question de méfiance, d'habitude ou de principe, elle dresse entre ces scènes plus des portes que des ponts. Elle oppose ou elle distingue quand il faudrait relier et conjoindre.
Parce qu'il faut bien nommer, nous dirons que raisons politiques se situe du côté de la pensée ou encore de la théorie politique. Associés à des traditions nationales, ces mots ne sont pas tout à fait équivalents, mais ils disent le sens de l'entreprise, comme le fait le titre de la revue. Parce qu'il n'y a pas de science politique sans considération des différences, raisons politiques s'intéresse à la manière dont la politique met en forme la coexistence sociale, les rapports entre les individus et les groupes. Et parce que toute théorie ne fournit qu'une partie de la vérité sur le réel, raisons politiques réfléchit aux différents modes d'organisation politique plutôt qu'aux caractéristiques communes à tous les régimes politiques. la pensée politique ne se développe que dans un monde où les fins entrent en conflit (les auteurs insistent à longueur de numéros sur ces aspects conflictuels) ; elle n'est pas arbitraire, mais elle permet de guider une délibération authentique. Elle connaît les discours "stabilisés", "forts", mais ne retient pas des textes la seule logique interne ou cachée, elle recherche aussi ce qu'ils signifiaient pour les contemporains de l'oeuvre et ce qu'ils signifient pour nous. La compréhension de la politique perd une large part de son intérêt si elle ne renoue pas avec l'ambition première des philosophes inscrits dans la Cité. En d'autres termes, la pensée est à la fois objet de connaissance - la pensée texte - et connaissance appréhendant une réalité - la pensée productrice de textes.
Concevoir la pensée politique comme un processus de construction continue et conflictuelle de sens, en interaction avec son contexte ; s'attacher aux choses dites par les acteurs, par tous les acteurs de la vie politique ; tenter de voir comment ils pensent, explicitement ou non, les phénomènes politiques ; mettre au jour les actions et les discours logiques et ceux qui, en apprence, le sont moins : c'est cela que signifie l'expression même de raisons politiques, écrit au pluriel.(...).
Enfin, et ce n'est pas le moins important pour nous, raisons politiques favorise la rencontre des générations. Associant à sa direction et dans son comité de rédaction de jeunes chercheurs et d'autres qui le sont moins, la revue assure, loin de toutes les contraintes institutionnelles, la confrontation des points de vue et le renouvellement des approches. (...)"

       Menée par le directeur de publication Jean-Marie DONEGANI, la revue est doté d'un comité de rédaction fourni (une quinzaine de personnes) et d'un conseil scientifique où l'on retrouve entre autres les noms de Bertand BADIE, Philippe BRAUD, Monique CANTO-SPERBER, Jean-Luc DOMENACH, Alfred GORSSER, Jurgen HABERMAS et Jacques RANCIERE. Débutant par son premier numéro avec Le moment tocquevillien (ce qui donne vite le ton de débats proches de ceux des Etats-Unis), la revue a déjà abordé Les Pères fondateurs refoulés, le Néolibéralisme et la Responsabilité, les victimes qui écrivent leur histoire, la pensée juive (sur deux numéros), la pensée de RAWLS, et l'Actualité de l'humanisme civique (n°4 de 2009). Elle le fait souvent avec des textes qui, tout en restant facile à lire, restent exigeants, ce qui fait de Raisons politiques une revue vraiment universitaire.
Dans le numéro 9 de Février 2003 par exemple, Jean-Marie DONEGANI, Marc SADOUN, Thierry MENISSIER, Philippe BRAUD, Alexis DALEM, Muriel ROUYER, gilles KEPEL, Nicolas FISCHER, David SMADJA et Jocelyne CESARI traitaient de Questions de violence, abordant successivement la philosophie politique et l'anthropologie de la férocité, la violence symbolique et le mal-être identitaire, la guerre et l'économie, la politique par le droit, les stratégies islamiques de légitimation de la violence, l'état d'exception et les silences de la loi et le devenir de la ville.
  Chaque numéro est suivi d'une rubrique Varia (abordant plutôt des sujets d'actualité avec la même tentative de rigueur) et de compte-rendus de lectures.
    L'un des derniers numéros de la revue (n°44, 2011/4) porte sur le Paternalisme libéral. Plusieurs questions sont posées par divers rédacteurs, à la suite d'un article éditorial de Jean-Marie DONEGANI sur Le paternalisme, maladie sénile du libéralisme? : Comment un Etat libéral peut-il être à la fois neutre et paternaliste?, Le paternalisme peut-il être "doux"? (Paternalisme et Justice pénale), Vendre ses organes : un cas de préjudice consenti?, Protection légale des animaux ou paternalisme?, Liberté d'expression : De quoi parle-t-on? Former le "bon citoyen" libéral, comme l'écrit Janie PÉLABAY constitue un grand enjeu.  A noter dans la rubrique Parcours de recherche, des contributions sur l'oeuvre de Pierre ROSANVALLON.

       De nombreux articles et résumés d'articles sont disponibles sur le site du CAIRN (www.cairn.info).

   Raisons politiques, Etudes de pensée politique, Rédaction : 199, boulevard Saint-Germain, 75007 PARIS.
    Administration, Presses de Sciences Po, 27, rue Saint-Guillaume, 75337 PARIS Cedex 07.
Actualisé le 20 Avril 2012
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9 mars 2010 2 09 /03 /mars /2010 07:49
             Le philosophe américain spécialisé en psychologie appliquée et en pédagogie, figure du pragmatisme, pourtant influencé par l'oeuvre de HEGEL avec laquelle il veut réconcilier celle de DARWIN et fondateur de l'école-laboratoire de Chicago, est considéré comme le principal philosophe des Etats-Unis de la démocratie du XXème siècle. Dans l'ambiance du pragmatisme qu'il partage avec William JAMES et PEIRCE, il cherche à donner à la philosophie une nouvelle signification en en faisant le moyen de résoudre les problèmes les plus pressants de la vie. De son Manuel de psychologie (1887) à Reconstruction in Philosophy (1940), l'oeuvre de John DEWEY se signale par le vécu des problèmes économiques et sociaux de son pays. Elle ne se dissocie en effet pas de ses engagements politiques.
            
               Situé dans le camp des libéraux sur l'échiquier politique des Etats-Unis, John DEWEY pense que le sort de la démocratie est lié à la lutte et au triomphe du peuple contre le capitalisme, notamment le capitalisme des financiers new-yorkais. Il soutient la campagne de Théodore ROOSEVELT (1912) malgré les position de ce candidat sur les questions militaires, comme celle de LAFOLETTE en 1924. Membre de nombreuses organisations, notamment dans l'enseignement, il voyage souvent et est témoin de nombreuses luttes en Chine comme en Turquie. (Gérard DELEDALLE). Attaqué comme communiste (pourtant il se situe constamment par rapport au marxisme en accord avec le diagnostic et en désaccord avec les méthodes et les solutions) ou comme nazi (accusation passe-partout qui permet de discréditer facilement auprès de populations peu conscientisées politiquement), John DEWEY maintient pendant toute sa vie ses positions, vivant sa propre philosophie.
     Généralement, on considère que ses écrits de philosophie politique et sociale les plus importants sont :
- German philosophy and Politics (1915) ;
- The public and its Problems (1927) ;
- Characters and Events (1930) ;
- Individualism, Old and New  (1931) ;
- A Common Faith (1934) ;
- Liberalism and Social Action (1938) ;
- Freedom and Culture (1939) ;
- Education Today (1940).
     D'autres ouvrages plus théoriques sont également cités comme Philosophy and Civilization (1931), Experience and Education (1938) ou Problems of Men (1946). John DEWEY fut si prolifique que des éditions périodiques après sa mort rassemblent plusieurs écrits sous des titres très divers. Aujourd'hui, avec le recul de l'influence de la philosophie marxisme, ses oeuvres sont traduites en plus grand nombre. Ainsi, en France, on peut trouver Démocratie et Eduction (Armand Colin, 1990), Oeuvres philosophiques (Université de Pau, 2003), Le public et ses problèmes (Université de Pau, 2003), Reconstruction en philosophie (Université de Pau, 2003)...

         Human Nature and Conduct, publié en 1921 (et réédité en 1994), identifie les problèmes les plus fondamentaux de sa propre société. Le caractère décisif de cet ouvrage est qu'il repose sur l'observation, exprimée avec force, que "une classe de la communauté" a constamment tenté "d'assurer son propre avenir aux dépens d'une autre." John DEWEY comprend les divisions de classes comme les symptômes d'un dysfonctionnement plus profond de la société, d'une absence d'ajustement entre la production et la consommation, qui conduit constamment à saper de bonnes relations sociales. La fabrication, écrit-il, "de choses est frénétiquement accélérée ; et toute invention mécanique utilisée pour gonfler la masse des choses inanimées. En conséquence de cela, la plupart des travailleurs ne trouvent dans leur travail aucun épanouissement, aucun renouvellement, aucune évolution spirituelle, aucune satisfaction.. la sottise qu'il y a à séparer la production de la consommation, d'une vie présente plus riche, est rendue manifeste par les crises économiques, par les périodes de chômage qui alternent avec les périodes d'emploi, de travail ou de "surproduction"...(...) Socialement, la séparation de la production et de la consommation, du moyen de la fin, est la racine de la plus profonde division de classes. ceux qui déterminent les "fins" de la production sont aux postes de contrôle, ceux qui exercent une activité productive isolée constituent la classe dominée. Mais si les derniers sont opprimés, les premiers ne sont pas véritablement libres."  (cité par Robert HORWITZ)
Tout au long de cet ouvrage et dans bien d'autres, le philosophe du pragmatisme se confronte à l'analyse marxiste, n'hésite pas à approuver de nombreux aspects du diagnostic socialiste sur les maux du capitalisme, mais dénonce l'erreur selon lui la plus pernicieuse du marxisme, la plus révélatrice d'une manière de voir les choses : sa proclamation de "la croyance monstrueuse selon laquelle la guerre civile de la lutte des classes est un moyen de progrès social, et non un condensé de tout ce qui y fait obstacle". Le progrès social ne pourra être atteint que par la "méthode de l'intelligence". C'est elle qui permettra une croissance comprise comme bien universel.

        Alors qu'auparavant, l'échec du genre humain à résoudre ses problèmes pouvait s'expliquer par sa méconnaissance du réel, aujourd'hui les découvertes scientifiques le rend "tragiquement dépourvu de nécessité." Pour comprendre l'état de la société, John DEWEY propose, notamment dans Reconstruction in Philosophy (1950) de faire remonter l'échec tragique et frustrant de la "méthode de l'intelligence" à des défauts dans la pratique politique. L'existence d'institutions sociales archaïques inappropriées à une époque technique et industrielle se résume par le "décalage culturel" qu'il faut s'efforcer de combler.
 Il pointe déjà dans Human Nature and Conduct que fait que "les industriels nouveaux sont largement les anciens féodaux, qui vivent dans des banques plutôt que dans des châteaux et brandissent un carnet de chèques au lieu d'une épée", l'auteur décrit dans The Public and its Problems la manière dont les bienfaits de la science sont largement au service des intérêts d'une "classe possédante et capitalisante", alors qu'une diffusion démocratique des bienfaits de la science "signifierait que la science a été assimilée et distribuée". Dans Reconstruction in Philosophy, il clame que c'est seulement dans un ordre social véritablement démocratique que les bienfaits promis par la compréhension de la science développée par Francis BACON - sa référence première dans la découverte de la méthode scientifique - pourront être réellement appliqués au "soulagement de la condition de l'homme".

      L'épreuve des conséquences est difficile lorsqu'on tente d'appliquer la "méthode de l'intelligence" déployée d'abord dans les sciences physiques et naturelles, aux problèmes politiques, économiques et moraux. "Tout conflit politique sérieux tourne autour de la question de savoir si un acte politique donné est socialement bénéfique ou nuisible" (The public and its problems). Pratique jusqu au bout, John DEWEY exprime cette problématique surtout aux travers d'exemples, comme par exemple sur les conséquences de la formation d'un syndicat de travailleurs. Rappelons qu'aux Etats-Unis plus qu'en Europe, c'est par la répression violente que le patronat, organisé lui-même en syndicats plus ou moins cohérents suivant la branche professionnelle, a répondu aux revendications ouvrières, et notamment à leurs tentatives de s'organiser de manière collective. Il n'est pas étonnant donc, que c'est souvent sur des questions de ce genre que John DEWEY pèse le pour et le contre... Il prône souvent pour une organisation "intelligente" des travailleurs qui tiennent compte des intérêts des entreprises, intérêts compris dans une acception large englobant ceux des chefs d'entreprise et des ouvriers... Mais derrière cette position qui peut paraître a minima, il y a une réflexion "de type évolutionniste" qui défend une autre réparation des pouvoirs et des compétences à l'intérieur des entreprises elles-mêmes. La croissance ne sera obtenue que par l'association, qui précisément doit dépasser conflits et tensions, cette association reposant sur une conception pluraliste modérée de la société.
     Robert HORWITZ explique que la "théorie démocratique de Dewey peut (...) être le mieux envisagée sous deux chefs. Selon ses propres termes, ce sont :
- une conception pluraliste modérée de la société ;
- l'épreuve de la "conséquence indirecte" pour la définition de l'étendue légitime de l'autorité de l'Etat."
John DEWEY estime que l'essentiel de la croissance humaine se réalise dans le cadre d'associations, proches concrètement des individus (écoles, familles, clans, voisinages, syndicats, corporations des métiers, clubs de tout genre...). pour faire face aux conflits entre associations défendant le statut quo ante et les associations visant à garantir un traitement égal aux minorités opprimées, qui conduisent fréquemment à la violence, il faut une représentation politique qui sache résoudre pacifiquement ces conflits. Cette représentation politique, appelée "Etat", ne peut être, pour que véritablement cette croissance ait lieu, n'avoir qu'une fonction arbitrale (ce qui est le principe de la théorie pluraliste conventionnelle). Il doit avoir une contribution positive pour l'encourager. Il ne peut se résumer à l'Etat existant dans la période actuelle, car l'arbitrage qu'il rend peut très bien favoriser des activités criminelles (entendues au sens large d'activités anti-bien commun).
 Il développe dans Democracy and Education cet aspect du civisme nécessaire des individus pour entraîner l'Etat à l'action positive contre des activités qui entravent la croissance. C'est vouloir que l'Etat s'immisce dans des affaires considérées généralement hors de sa sphère d'intervention : celles de la famille, du clan, du voisinage, pour donner une éducation publique obligatoire, protéger les faibles et les dépendants, égaliser les chances de bénéficier des progrès de la science...C'est, compte tenu de cette nécessité, pour éviter que cet "Etat" ne tombe entre des mains qui voudraient en faire un instrument totalitaire, que John DEWEY formule cette "épreuve de la conséquence indirecte". Il est nécessaire que les "membres du public" puissent évaluer les conséquences de cette intervention partout de l'Etat. D'où la multiplication nécessaires de groupes "publics" évaluant  les conséquences de celle-ci, qui sachent rassembler leurs observations en un tout unifié...Ce qui fait poser la question, étant donné l'existence de "publics" divers et de plus en conflits, s'il existe une manière quelconque de le faire...
 Cette question est d'une importance fondamentale, comme l'écrit Robert HORWITZ, dans la mesure où les termes de la théorie de John DEWEY autorisent les membres de chaque "public" à élire les représentants pour traiter des conséquences indirectes engendrées par les activités privées particulières. (Ne pas oublier que dans certains Etats des Etats-Unis, il y a énormément d'élections locales qui touchent beaucoup de domaines, y compris la justice, l'éducation, la police...) Cela semblerait exiger l'élection d'un nombre énorme de représentants ou l'invention d'un système par lequel un seul individu serait élu pour représenter de nombreux "publics". Malheureusement, déplore Robert HORWITZ, John DEWEY ne développe pas sa théorie politique au-delà.

     Dans tous ses écrits, John DEWEY néglige délibérément les dispositions institutionnelles et constitutionnelles (sans doute parce qu'il estime qu'elles n'agissent justement pas en faveur de la croissance...) pour faire reposer le progrès social sur l'action des corps de citoyens.
Cela ressort bien, par exemple, dans le texte d'une Conférence de John DEWEY de 1939, La démocratie créatrice, La tâche qui nous attend, organisée en l'honneur de ses 80 ans. Pour lui, la démocratie, créée dans des conditions extrêmement favorables à la fondation des Etats-Unis, exige maintenant à un effort considérable pour bâtir des conditions favorables à la croissance qu'il appelle de ses voeux. "Concevoir la démocratie comme un mode de vie personnel, individuel, ne constitue rien de foncièrement nouveau. Pourtant, quand on la met en pratique, cette conception donne une nouvelle signification concrète aux vieilles idées. Elle signifie que seule la création d'attitudes personnelles chez les individus permet d'affronter avec succès les puissants ennemis actuels de la démocratie. Elle signifie que nous devons surmonter notre tendance à penser que des moyens extérieurs - militaires ou civils - peuvent défendre la démocratie sans l'apport d'attitudes si ancrées chez les individus qu'elles en viennent à faire partie intégrante de leur personnalité."
Il insiste beaucoup sur la liberté de communication libre et complète, ce qui résonne d'une manière non équivoque aujourd'hui, à l'heure où les gouvernements tentent d'endiguer les communications circulant de manière électronique...

       John DEWEY, Démocratie et éducation, Armand Colin, 1990 ; Le public et ses problèmes, Université de Pau, 2003 ; Reconstruction en philosophie, Université de Pau, 2003.
       Revue Internationale de philosophie n°245, 2008, entièrement sur l'oeuvre de John DEWEY.
       Robert HORWITZ, Article John DEWEY, dans Histoire de la philosophie politique, sous la direction de Léo STRAUSS et de Joseph CROPSEY, PUF, collection Quadrige, 1999 ; Gérard DELEDALLE, La philosophie américaine, De Boeck Université, collection Le point philosophique, 1998
      

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5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 14:48
              Ce gros livre (1100 pages environ), publié au voisinage du 150ème anniversaire de L'Origine des espèces, montre que l'héritage de Charles DARWIN est un formidable édifice de controverses jamais éteintes, toujours revivifiées, augmentées, complexifiées, selon les temes de Jean GAYON, philosophe des sciences, qui le préface. Ce dernier situe les enjeux de cet ouvrage, vaste point des connaissances couvrant de très nombreux domaines, qui intervient dans une conjoncture de regain spectaculaire de tensions entre sciences de l'évolution et religion, qui pointe bien l'enjeu de l'enseignement, à travers la définition des programmes scolaires comme à travers la formation problématique des enseignants, et qui constitue une contribution dans les rapports tendus entre les sciences naturelles, notamment biologiques et les science humaines. Ces trois enjeux forment le décor en arrière plan de cet ouvrage qui veut montrer la science de l'évolution à l'oeuvre.
    
        Il suffit de parcourir la table des matières pour s'en rendre compte : points sur les notions dégagées dans l'oeuvre de Darwin et de ses continuateurs (Variation, Hérédité, Sélection, Adaptation, Fonction, Caractère, Espèce, Filiation, Vie), parcours du "darwinisme en chantier" en épistémologie, en génétique, en biologie moléculaire, en phylogénétique, en immunologie, en sciences du comportement... Autant dire que cet ouvrage s'adresse plus à des étudiants ou à des enseignants en sciences du développement, en sciences naturelles... qu'au tout public, même si l'écriture reste toujours fluide d'un auteur à un autre. Ce ne sont pas moins de 48 auteurs qui sont sollicités pour décrire un véritable état des sciences naturelles, sans concessions, sans laisser de côté les ombres et les doutes, mettant en évidence les certitudes acquises comme les hypothèses considérées encore comme hasardeuses, mais faisant partie de la recherche scientifique. C'est l'occasion de considérer, début 2010, l'état de la théorie synthétique de l'évolution comme les avancées en linguistique. Chaque contribution est dotée d'une bibliographie plutôt impressionnante, qui permet de vérifier les informations, de confronter davantage encore si le lecteur le désire les analyses et les controverses.
 
     Après les états des connaissances purement scientifiques, une quatrième et dernière partie, sur seulement une cinquantaine de pages, porte sur le darwinisme reçu, que ce soit du côté du créationnisme, de l'état de l'enseignement, ou même des "dessous de l'hominisation, à savoir les origines de l'homme entre science et quête de sens".

     Cet ouvrage et celui publié voilà déjà plus de douze ans sous la direction de Patrick TORT, par les Presses Universitaires de France, d'un volume équivalent, Pour Darwin, constituent véritablement des outils précieux de travail.

          Sous la direction de Thomas HEAMS, Philippe HUNEMAN, Guillaume LECOINTRE et de Marc SILBERSTEIN, Les mondes darwiniens, L'évolution de l'évolution, Editions Syllepse, Collection Matériologiques,, 2009, 1103 pages. Préface de Jean GAYON, Postface de Richard LEWONTIN.

     

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4 mars 2010 4 04 /03 /mars /2010 10:20
             Pragmatismes en philosophie s'écrit plus au pluriel qu'au singulier, car ces philosophies forment réellement un continent et ne se ressemblent souvent que par le nom qu'elles se donnent ou qu'on leur donne. Leur sens traverse mais dépasse le sens commun d'adaptation de l'action au réel, du dépassement de la théorie par la pratique, du primat donné en extension à la conciliation sur le conflit idéologique.
Le mot Pragmatisme est lié à celui de Pragmatique mais possède tout de même un sens différent.
              
               Avant d'être la doctrine de Charles Sanders PEIRCE (1839-1914), le pragmatisme-pragmatique, en remontant assez loin, peut être attribué à POLYBE (202-126 av JC environ) (André LALANDE). L'expression traduite du latin au sens d'histoire instructive, destinée à diriger la conduite. "Mais ce n'est qu'à demi exact : bien que le texte de son Histoires soit l'origine du sens dont l s'agit, lui-même entend l'expression d'une manière différente. Il explique (...) que son histoire ne concerne ni la mythologie, ni les généalogies, ni la colonisation et les liens de parenté des villes entre elles, mais l'histoire des faits et spécialement des faits politiques, et il ajoute qu'il n'est pas d'enseignement plus profitable que cette histoire des faits." Le mot pragmatisme est fréquent chez lu. L'histoire pragmatique y possède trois caractères :
                                                                    - il expose toujours les causes et les effets des événements ;
                                                                    - il donne partout son appréciation sur la justice ou sur l'opportunité des décisions prises et des actes accomplis ;
                                                                    - il accompagne son récit de préceptes politiques, militaires ou moraux.
  Toujours en suivant André LALANDE, Pragmatique "a conservé ce sens dans l'expression Pragmatique Sanction, c'est-à-dire décision fondamentale arrêtée une fois pour toutes et réglant certaines affaires politiques."
                Chez les Péripatéticiens, ce mot Pragmatique s'oppose à Logique. SIMPLICIUS écrit : "Une discussion est logique quand elle part des données de la pensée commune, en ne visant qu'à persuader, ou encore quand elle a un caractère très général et même dialectique, de telle sorte que les vérités qu'elle dégage sont cependant capables de convenir à d'autres objets. Au contraire, une discussion est pragmatique quand elle part des principes qui sont propres à l'objet considéré, qui se fondent sur la nature même de la chose, quand, par suite, elle donne une démonstration qui ne convient qu'à son objet".
               SCHELLING (1775-1854) emploie le mot pragmatisme pour déisgner le procédé de l'histoire prahmatique, au sens où KANT définit cette expression.
               Pragmatisme et Pragmatique étaient à la fin du XVIIIè siècle et au début du XIXème très employés en Allemagne dans deux autres sens :
- le premier se rapprocherait assez de notre mot positif dans son acceptation la plus usuelle ;
- le deuxième, pragmatisme exclusif, est uniquement préoccupé de satisfaire l'entendement, n'atteindrait pas les causes profondes des événements et détacherait ceux-ci de Dieu, leur origine suprême.
             On s'aperçoit que ces deux mots Pragmatique et Pragmatisme sont l'enjeu d'une non référence à Dieu et sont au coeur d'une problématique qui se veut scientifique, tout en étant perçue de manière négative par certaines auteurs, qui pour autant approuve ce détachement d'une explication faisant appel à la divinité... Ainsi Emile BOUTROUX écrit : "Ce n'est pas une raison pour en revenir purement et simplement à ce pragmatisme peu scientifique qui ne voit dans les diverses philosophies qu'une série d'efforts individuels sans lien entre eux, et qui se borne à expliquer le détail par le détail, sans oser rechercher les lois et les raisons de l'ensemble".

            L'emploi le plus ancien, en anglais, et cela nous intéresse particulièrement, car c'est dans la sphère anglophone que le pragmatisme prend une très grande importance, de Pragmatism, se trouve chez George ELIOT qui associe le pragmatisme superficiel à un comportement qui attribue la même valeur aux renseignements sur le monde extérieur qu'aux idées venues à l'esprit. Ce sens est bien entendu bien plus vague que pour PEIRCE.

            Dans Comment rendre nos idées claires, Charles Sanders PEIRCE expose une doctrine, sans lui donner encore le nom de pragmatisme : "Considérons l'objet d'une de nos idées, et représentons-nous tous les effets imaginables, pouvant avoir un intérêt pratique quelconque, qui nous attribuons à cet objet : je dis que notre idée de l'objet n'est rien de plus que la somme des idées de tous ces effets." (traduction approximative). Cette manière de penser avait pour but de "débarrasser la philosophie du psittacisme et de la logomachie, en distinguant par un criterium précis les formules creuses et les formules vraiment significatives. Les effets pratiques qu'il vise, c'est l'existence d'une expérience possible qui sera ou ne sera pas conforme à l'anticipation de l'esprit. On peut rapprocher de cette règle le passage où (René) DESCARTES déclare qu'il compte "rencontrer beaucoup plus de vérité dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent et dont l'événement le doit punir bientôt après s'il a mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet..." (André LALANDE qui cite Discours de la méthode). D'ailleurs, l'ambition de Charles Sanders PEIRCE, qui a beaucoup lu l'oeuvre de René DESCARTES a l'ambition d'élaborer une Nouvelle méthode.
    Dans Pragmatisme et Pragmaticisme (terme inventé pour se distinguer du "pragmatisme mondain" de William JAMES), se trouve rassemblés les oeuvres significatives éparses de Charles PEIRCE (de 1868 à 1903, en deux tomes). Le premier tome, axé sur l'histoire de la logique, constitue une redéfinition de celle-ci, contre le nominalisme et le réalisme. Il prépare la voie à la logique moderne et ses travaux sur le fondement des mathématiques font de lui le précurseur de Bertrand RUSSEL et d'Alfred North WHITEHEAD (Gérard DELEDALLE). Charles S PEIRCE est également un des fondateurs de la sémiotique, cette science des signes. La lecture de ses oeuvres, les divergences que l'on peut établir tant avec Bertrand RUSSEL, SAUSSURE..., une certaine ressemblance avec la pensée de KIRKEGAARD montrent que rien ne ressemble moins à la philosophie européenne que le philosophie américaine.

          William JAMES pense que "la vérité est une relation entièrement immanente à l'expérience humaine : la connaissance est un instrument au service de l'activité, la pensée a un caractère essentiellement téléologique. La vérité d'une proposition consiste donc dans le fait qu'elle "est utile", qu'elle "réussit", qu'elle "donne satisfaction""(André LALANDE). Plus, en fait : qu'elle est bonne.
Fondateur du premier laboratoire de psychologie d'Amérique en 1875, le philosophe expérimentaliste explique le mieux ses opinions dans ses ouvrages de psychologie. "L' essence d'un objet, c'est sa propriété la plus importante eu égard à ce que je cherche, il faut que cette propriété,  ce caractère ait la prérogative de suggérer certaines conséquences plus nettement que ne le fait la donnée prise en bloc" (The thougt and Character). Dans la leçon 2 de Le pragmatisme (1907), William JAMES récapitule les trois grands sens du pragmatisme :
     - Le pragmatisme comme méthode critique : le pragmatisme n'est pas une doctrine, mais seulement une méthode. Nous reproduisons la comparaison du corridor de l'hôtel-philosophie, telle faite dans presque tous les ouvrages, y compris les siens,puisqu'elle semble vraiment incontournable : chaque chambre est occupée par un philosophe avec sa doctrine propre, mais tous doivent emprunter le corridor comme voie d'accès ou de sortie. Il n'importe pas donc d'être athée ou théiste, idéaliste ou réaliste, moniste ou pluraliste (dans l'esprit de William JAMES, car d'autres philosophes pragmatiques ne disent pas la même chose sur cette dernière alternative), pour être pragmatiste - le pragmatisme est, au moins en premier, un simple moyen pour rendre clairs les concepts de ces différentes doctrines, que chacun a donc intérêt à utiliser pour le profit de sa pensée. Notons que pour certaines de ces doctrines, cela passe tout de même par une relecture que leurs auteurs rejetteraient sans doute...D'ailleurs, William JAMES ne le cache pas : clarifier le sens d'un concept s'assimile à une opération de traduction, de l'abstrait au concret. Corollaire de cette manière de penser, la conception complète des effets pratiques fournit la signification intégrale du concept étudié (ce qui s'oppose complètement aux réflexions sur la chose en soi). La signification n'est pas une propriété interne du concept et même des croyances. On comprend ce que le pragmatisme peut avoir de destructeur pour certaines doctrines religieuses..., car non seulement le pragmatisme permet une critique systématique de la métaphysique, mais aussi une critique systématique de tous les édifices religieux doctrinaux qui situent l'origine de toute chose au-delà de la pratique des hommes. Cette philosophie se veut une réactualisation et un approfondissement de l'empirisme anglais.
     - Le pragmatisme comme théorie de la vérité. Stéphane MALDERIEUX repère dans les textes "une oscillation entre deux concepts de connaissance ou deux concepts de vérité" : le concept de la vérité-satisfaction, qui est lié à une bonne adaptation de la pensée à la réalité ; et le concept de vérité-vérification, qui est lié à la référence cognitive d'une idée ou d'un objet déterminé. Le premier concept se repère dans Humanisme et vérité (1904), mais se trouve déjà dans Les principes de psychologie (1890), où les fonctions de l'esprit sont expliquées par l'avantage qu'elles procurent à l'homme dans ses rapports à l'environnement, conception naturaliste darwinienne de la connaissance. Le deuxième concept, que William JAMES nomme "empirisme radical", se trouve surtout dans Essays in Radical Empiricism (1903-1907). La vérité vit dans les relations réellement senties entre les expériences elles-mêmes, qui sont tout. La référence objective de l'idée n'est pas une relation qui sauterait par-dessus l'expérience pour atteindre directement et magiquement l'objet, mais une chaîne d'intermédiaires empiriques qu'on peut détailler et nommer en chaque cas, comme on peut suivre une ligne allant d'un point à un autre. "On peut ainsi redéfinir les deux étapes du pragmatisme comme méthode d'interprétation puis d'évaluation : une idée est pourvue de signification si elle est vérifiable (...) et elle est vraie si elle est vérifiée (...)" (Stéphane MALDERIEUX).
      - Le pragmatisme comme moyen de réconcilier empirisme et métaphysique. William JAMES définit sa philosophie comme empiriste, mais non positiviste, en ce sens que les actions des organismes vivants sont finalisées, soumis à une téléologie. Il lutte sur deux fronts, d'autant plus qu'il navigue dans le milieu mondain de l'Amérique : d'une part contre les positivistes, car il refuse d'éliminer concepts et problèmes métaphysiques ou religieux sous prétexte qu'ils seraient démunis de sens ou bien de simples réminiscences d'un mode primitif de penser. Ces manières de penser elles-mêmes modulent l'attitude dans la vie et donc influent sur la vérité ; d'autre part contre les rationalistes qui considèrent que les métaphysiques et les religions n'ont pas d'autres significations que les aboutissements émotionnels et pratiques. En fait, il existe une véritable tension dans la philosophie de William JAMES, tension que par ailleurs PEIRCE s'efforce d'éliminer. Dans ce sens, bien que le pragmatisme ne soit au départ qu'une méthode, William JAMES finit par prendre position contre le monisme pour le pluralisme. Il refuse les conceptions de l'Absolu qu'il pense être véhiculée par les oeuvres de HEGEL qui inondent les universités américaines. Le pluralisme permet de prendre en compte les nouveautés réelles dans le monde et plus sans doute que la réalité encore incomplète est toujours en train de se faire.
     C'est l'existence du mal qui le décide de la supériorité du pluralisme. Si le réel est lié aux pratiques bonnes pour l'homme, l'existence du mal provient du fait que les expériences sont toujours à faire pour cerner ce réel. Outre que certaines doctrines, comme le nominalisme, peuvent conduire à une attitude passive et contemplatrice du monde, ce qui est l'inverse de faire les expériences réelles du monde, les choses doivent être améliorées pour correspondre à leur réalité... Le mal n'est pas considéré par William JAMES comme un problème spéculatif à résoudre mais comme un problème pratique à éliminer, individuellement et collectivement (méliorisme). "L'univers mélioriste est conçu d'après une analogie sociale, comme un pluralisme de pouvoirs indépendants. Il réussira d'autant mieux qu'un plus grand nombre de pouvoirs travailleront à son succès. Si aucun n'y travaille, il échouera. Si chacun fait de son mieux, il n'échouera pas (...)" (Some Problems of Philosophy)

       Maurice BLONDEL (1891-1949), dans L'action, Essai d'une critique de la vie et d'une science de la pratique (1893) expose une doctrine qu'on peut appeler aussi pragmatisme (bien qu'il n'utilise pas ce terme). Elle consiste à montrer dans l'action une réalité dépassant le simple phénomène, un fait auquel on ne peut se soustraire, et dont l'analyse intégrale amène nécessairement à passer du problème scientifique au problème métaphysique et religieux. Quoique nous pensions, voulions ou exécutions, dans l'activité le plus spéculative ou la plus matérielle, il y a toujours un fait suis generis, l'acte, où s'unissent l'initiative et l'agent, les concours qu'il reçoit, les réactions qu'il subit, d'une manière telle que le composé humain se trouve organiquement modifié et comme façonné par son action même, en tant qu'elle soit effectuée. Par son action propre, l'homme dépasse et façonne les phénomènes et lui-même. (André LALANDE)

      Emile BREHIER (1876-1954), dans son Histoire de la philosophie, regroupe comme philosophies de la vie et de l'action, le pragmatisme, les oeuvres de Léon OLLE-LAPRUNE (1839-1898), de Maurice BLONDEL, de Charles PEIRCE, de William JAMES, de Ferdinand Canning Scott SCHILLER (1864-1937), de John DEWEY, et enfin de Georges SOREL (1847-1922).
      Dans la Certitude morale (1880), Léon OLLE-LAPRUNE, professeur à l'école normale, sous l'influence entre autres de RENOUVIER, montre que la certitude n'est atteinte en aucune manière par une voie purement intellectuelle et sans la participation de la volonté. Il applique cela à la vie religieuse et ajoute que l'homme déchu ne saurait atteindre à la vie surnaturelle, si la volonté n'était aidée par la grâce. Son élève, Maurice BLONDEL, voit dans cette manière de voir les choses une solution nouvelle des rapports entre la spéculation et l'action. La philosophie s'est sans doute toujours alimentée à l'inquiétude des âmes penchées vers les mystères de leur avenir ; d'autre part, instinctivement réfléchissante, elle s'est toujours tournées vers les causes et vers les conditions ; et elle laisse une impression équivoque ; elle n'est ni science ni vie, quoiqu'elle soit un peu de l'une et un peu de l'autre ; le rapport de la spéculation à la pratique est d'ailleurs mal défini parce qu'on a d'ordinaire identifié l'action avec l'idée de l'action et confondu la connaissance pratique avec la conscience que l'on en prend. (article dans les Annales de la philosophie chrétienne, 1906). C'est sur la nature de la foi qu'un ensemble d'auteurs réfléchissent, par rapport à l'action humaine, dans la suite de ces considérations : G; TYRREL, A. CHIDE, P.L. LABERTHONNIERE. L'Eglise catholique (Pie X, encyclique Pascendi, 1907) condamne ce genre de réflexion au motif qu'elles peuvent conduire à l'agnosticisme, qui interdit à l'intelligence humaine de s'élever à Dieu...
       F C S SCHILLER, professeur à l'université d'Oxford, s'engage à la suite de William JAMES, dans une doctrine voisine qu'il appelle humanisme, à cause des dangers de l'absolutisme idéaliste.
       Georges SOREL s'inspire lui de BERGSON, identifiant l'homo sapiens à l'homo faber, le savant qui construit des hypothèses et qui, faisant cela, fabrique idéalement un mécanisme qui doit fonctionner comme les mécanismes réels ; la science est dirigées non pas vers la connaissance spéculative, comme le veulent les littérateurs, mais vers la création d'un atelier idéal doué de mécanisme fonctionnant avec rigueur (Illusions du progrès). Une hypothèse a pour seule réelle fonction de permettre d'agir sur le réel, non pas de représenter le réel. Il faut donc laisser la place, dans la détermination de l'avenir social, à l'obscur, à l'inconscient et à l'imprévisible. Des croyances agissent par l'action qu'elles entraînent, sur le réel plus (sans doute que l'action par elle-même?) : du coup l'agitateur socialiste, à travers les mythes comme celui de la grève générale, fait apparaître le rôle de la violence dans la transformation sociale et dans l'action sur la nature (Réflexions sur la violence). Non pas parce que cette grève générale peut être mise réellement en oeuvre, mais parce ses virtualités favorisent des actions qui transforment la société...

 Emile BREHIER, Histoire de la philosophie, tome 3, XIX-XXème siècle, PUF, collection Quadrige, 2000 ; André LALANDE, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, PUF, collection Quadrige, 2002 ; Gérard DELEDALLE, La philosophie américaine, De Boeck Université, collection Le point philosophique, 1998.
 William JAMES, Le pragmatisme, Flammarion, collection champs, 2007 ; Essais d'empirisme radical, Flammarion, collection Champs, 2005.
  Charles Sanders PIERCE, Pragmatisme et pragmaticisme, Oeuvre I, Cerf, collection Passages, 2002

                                                  PHILIUS

      

   
        
                                                                  
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27 février 2010 6 27 /02 /février /2010 09:55
            Le pragmatisme est au coeur de la philosophie américaine. Tous les grands mouvements de pensée s'y rattachent dans cette période qualifiée d'âge d'or de la philosophie américaine (1865-1940) (Gérard DELEDALLE). Entre l'élite intellectuelle de la Nouvelle Angleterre d'Harward (William JAMES, Chauncey WRIGHT, Charles Sanders PEIRCE, Alexander BAIN, Olivier Wendells HOLMES, Nicolas St John GREEN...) et l'école de Chicago (John DEWEY, James TUFTS, Georges H MEAD, James Rowland ANGELL), il existe une véritable communion des esprits, au-delà de divergences qui se creusent par la suite. Entre William JAMES (1842-1910) et John DEWEY (1859-1952) surtout, les influences nombreuses se doublent d'une reconnaissance mutuelle chaleureuse.

         Le pragmatisme, que le développement de la science expérimentale et la théorie évolutionniste permettent, apporte une solution aux problèmes moraux de l'Amérique - entendre surtout les problèmes moraux de l'élite intellectuelle bien entendu - que l'orthodoxie unitarienne est absolument incapable de résoudre. Face au déferlement dans les universités américaines des oeuvres d'Emmanuel KANT et de Friedrich HEGEL ou de leurs continuateurs, refusant de se situer dans des débats philosophiques jugés détachés de la réalité, un certain nombre de juristes, de psychologues et des professeurs adhèrent à une façon qu'ils jugent novatrices de voir précisément cette réalité. Si ces préoccupations peuvent paraitre d'ordre purement philosophique, les conséquences sur la philosophie politique d'une nouvelle manière de voir les choses sont importantes.

          La volonté de tout remettre à plat, en partant d'une redéfinition de la réalité et de sa perception, tenant compte des nouvelles connaissances en physiologie et en psychologie, et offrant une voie entre le rationalisme religieux et l'empirisme athée, aboutit à une redéfinition de la la compréhension de la place de l'homme dans la nature et dans la société. Il s'agit de trouver une nouvelle méthode - opposée entre autres à celle de René DESCARTES et du cartésianisme - pour voir clair dans parmi les conceptions antagonistes du monde. Il ne s'agit pas de prévaloir telle doctrine sur une autre, mais de déterminer avec précision ce qu'on veut dire.
Selon Charles Sanders PEIRCE (1839-1914), comme il l'écrit dans Pragmatisme et Pragmaticisme (), "Tant de disputes en philosophie roulent sur des mots et des idées mal définis - chaque partie protestant que ce sont ses mots et ses idées qui sont vrais - que toute méthode acceptée pour rendre claire leur signification doit être d'une grande utilité. Nulle méthode ne peut être d'application plus commode que notre règle pragmatique". Cette règle pragmatique, c'est avant tout une méthode de clarification. Aucune idée n'est claire en elle-même et par elle-même si on ne la développe pas dans l'idée de ses effets pratiques. Une idée est vraie parce qu'elle est vérifiable. Toutes les propositions de la métaphysique sont du charabia sans signification, soit foncièrement absurdes, et il faut se fier à l'expérimentation pour saisir la réalité des choses. Pour reprendre l'expression de Stéphane MALDERIEUX, "la méthode pragmatique se veut donc l'équivalent, pour la philosophie, de ce qu'est la méthode expérimentale pour les scientifiques : le pragmatisme est imprégné par l'esprit de laboratoire et les pragmatistes se veulent des expérimentalistes en philosophie."

        L'interprétation empirisme du pragmatisme de William JAMES, qui entend en fait unifier tout l'apport anglo-saxon de la philosophie communément appelé empirisme, constitue une nouvelle façon de lire l'histoire de la philosophie. Cette nouvelle façon, décrite dans son livre Pragmatism (1907) et approfondie dans Essais d'empirisme radical, rejette dans l'erreur de grands morceaux de la philosophie européenne, de DESCARTES, de KANT, d'HEGEL pour ne reprendre que les intuitions de John LOCKE  et de HUME, d'ailleurs réinterprétés. Il développe deux concepts de la vérité, vérité-satisfaction et vérité-vérification qui partent d'une nouvelle approche psychologique de la réalité : finalement, un concept possède une signification s'il a des conséquences pratiques et ce concept est vrai si ses conséquences pratiques sont bonnes. "la vérité est une espèce du bien et non, comme on le pense communément, un catégorie distincte du bien et de même importance. Le vrai, c'est tout ce qui se révèle bon dans le domaine de la croyance". Finalement, cette approche naturaliste de la connaissance, instrumentale et pratiquement téléologique de William JAMES correspond bien aux sentiments et aux intérêts d'une certaine classe sociale.
Nous partageons bien l'opinion de HORKHEIMER : "Leur philosophie reflète, avec une candeur presque désarmante, l'esprit de la culture des affaires alors dominante et précisément cette même attitude du "soyons pratiques" à l'opposé de quoi l'on avait conçu la méditation philosophique proprement dite (Eclipse de la raison, 1974). Comme celle de Bertrand RUSSEL : "l'amour de la vérité est obscurci en Amérique par l'esprit du commerce, dont l'expression philosophique est le pragmatisme" (cité par John DEWEY, dans The Middle Works). Bref, un matérialisme qui se marrie bien avec le capitalisme triomphant.
William JAMES, ayant bien connaissance de ce genre de critiques, recadre sa propre philosophie (The Meaning of Truth, 1909) pour tenir compte du fait que la vérification d'une vérité doit être réelle, plongée dans l'expérience. L'existence du mal décide pour lui de la supériorité du pluralisme, qui seul peut frayer la voie à un "méliorisme", qui considère que le bonheur et le salut ne sont ni impossibles ni inévitables, mais possibles. Pour que ce bonheur et ce salut se réalise, malgré l'existence du mal, il faut que les individus soient véritablement des acteurs et non des contemplatifs (il vise les doctrines métaphysiques ou religieuses qui conduisent à la contemplation passive). Ce n'est que parce qu'ils oeuvrent véritablement que les hommes connaîtrons la vérité. Compte tenu des écrit mêmes de William JAMES, ce pragmatisme-là ne va pas plus loin.

      La vision de John DEWEY (1859-1952), partie des mêmes préoccupations, aboutit à des conséquences assez différentes du pragmatisme. Selon Gérard DELEDALLE, "on pourrait dire que l'histoire de la pensée de Dewey est la chronique d'un long effort pour réconcilier Darwin et Hegel. S'il est vrai que la réconciliation s'est faite au profit de Darwin, Hegel n'en a pas souffert. Darwin a rendu Dewey plus soucieux de l'expérience, mais Hegel l'a préservé de l'empirisme de l'objet et l'a conduit à rechercher cette "constante", qui, tout en étant empiriquement expériençable, n'est ni un objet ni une loi, à savoir la transaction qui a nom aussi méthode, instrument, enquête." Les travaux de John DEWEY à Chicago sont beaucoup plus proches des préoccupations sociales de ses contemporains, que ses collègues qui naviguent autour de William JAMES : Ethics (1908) (écrit avec James TUFTS (1862-1942), How we think (1910), Interest and Effort in Education (1913), Democracy and Education (1916), Human Nature and conduct, An introduction to Social Psychology (1922) et "Logical Condition of a Scientific Treatment of Morality, dans Problems of Men de 1946 en témoignent.
Dans ses recherches sur l'éducation, il se heurta aux problèmes sociaux et politiques et leur solution proposée par le pédagogue le range dans le camp des libéraux. Au contraire sans doute de nombreux théoriciens du pragmatisme, il a vécu sa philosophie. S'élevant conte un pragmatisme mondain à la William JAMES, il récuse une utilisation abusive du mot "satisfaction". La difficulté n'est pas pour lui soulevée par l'homme et ses problèmes de compréhension de la réalité, c'est le réel qui pose des problèmes. C'est ce qui l'amène à traiter de ce réel en se frottant aux solutions socialistes, après avoir énormément lu des marxistes sans pour pour autant les approuver, et à proposer d'autres manières, là encore, de traiter ces problèmes. Considérant le progrès social comme vraie fin de la philosophie, John DEWEY est reconnu par certains (par exemple Robert HORWITZ, dans Histoire de la philosophie politique, sous la direction de Léo STRAUSS et de Joseph CROPSEY) comme le principal philosophe américain de la démocratie du XXème siècle.

     Gérard DELEDALLE, la philosophie américaine, De Boeck Université, Collection Le point philosophique, 1987 ; Stéphane MALDERIEUX, présentation de Le pragamatisme, de William JAMES, Flammarion, collection Champs, 2007.

                                                             PHILIUS

     
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