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12 mai 2009 2 12 /05 /mai /2009 08:03
       Paru déjà en 1983 en langue anglaise, le livre d'Alex CALLINICOS permet à ceux qui n'ont jamais entendu parler du fondateur du marxisme autrement que par des voies polémiques ou dénigrantes de se faire une opinion solide non seulement sur ses idées, mais également sur son action et le contexte dans lesquelles elles ont été élaborées. Cette édition française survient à un moment de crise du système capitaliste au coeur de sa réflexion, bien que c'est dans son fonctionnement normal qu'il recèle ses méfaits et ses contradictions. Pour les militants marxistes, il peut être précieux comme outil de compréhension et première approche de ses idées.
   Dans son chapitre sur la vie révolutionnaire de Karl Marx (1818-1883), qui donne des informations rarement émises sur sa vie familiale et sur son parcours d'intellectuel avant qu'il ne devienne le théoricien que l'on connaît, l'auteur permet au lecteur de toucher du doigt les circonstances de l'éclosion du Capital. Que ce soit dans sa jeunesse hégélienne, dans ses activités dans la création de la Première Internationale, ou dans ses combats polémiques au coeur des événements de la Commune de 1871, on perçoit mieux comment sont venues les acuités politiques et les violences verbales du mouvement communiste. Dans un développement sur Le socialisme avant Marx, Alex CALLINICOS nous rafraîchi la mémoire sur la filiation des idées révolutionnaires dans une périodisation qui va de la révolution française de 1789 à la révolution d'octobre 1917. On comprend bien l'insertion des idées communistes ou socialistes dans le mouvement des Lumières, en même temps qu'ils s'en dégagent radicalement. L'histoire et la lutte des classes, le capitalisme, le pouvoir des travailleurs, avec toute la réflexion autour de la dictature du prolétariat et les hésitations de tous les acteurs des internationales entre menées insurrectionnelles et démocratie parlementaire, sont autant de thèmes que l'auteur aborde dans une langue fluide, et une traduction très fluide d'un texte déjà très facile à lire dans son édition originale.
    Ce livre sulfureux montre l'actualité de la réflexion marxiste dans un monde où les masses ouvrières disparaissent, du moins dans le monde occidental (en Chine, ce serait plutôt l'explosion du prolétariat ouvrier...), où beaucoup de médias font croire que depuis la chute du totalitarisme pseudo-communiste en Russie, c'en est fini du socialisme. Comme l'écrit bien Alex CALLINICOS, par exemple, "la classe ouvrière ne correspond donc pas pour Marx à l'image qu'on s'en fait, à savoir les travailleurs d'usine ; en réalité, elle se compose de tous ceux que leurs conditions d'existence forcent à vendre leur force de travail et qui se retrouvent soumis à la pression constante d'un employeur qui cherche à extorquer d'eux le maximum de travail non payé. Ce qui définit la classe de travailleurs, ce n'est pas le travail qu'ils effectuent, mais leur situation dans les rapports de production."
    Enfin, et ce n'est pas le moindre mérite de ce livre, l'auteur s'attache à comprendre le rôle - abordé par Karl MARX et Friedrich ENGELS dans le Livre III du Capital - des dépenses militaires dans le fonctionnement du capitalisme. Ayant mis en évidence l'importance de l'économie permanente d'armement, l'auteur y voit "les conséquences stabilisantes dans une chute de la composition organique du capital et dans des taux de profits stables ou en hausse."
    L'éditeur fait une présentation enthousiaste et combative de ce livre : "Karl Marx revient! Le spectre du philosophe allemand continue de hanter la planète des idées. A l'heure du capitalisme mondialisé, les références, hostiles ou bienveillantes, au vieux barbu, émaillent de nombreux ouvrages. Quel intérêt peut-il y avoir aujourd'hui à écrire sur la vie et la pensée d'un homme du 19e siècle, alors que depuis sa mort, tant de choses se sont produites : deux guerres mondiales, Auschwitz, l'électricité, la bombe atomique, la télévision, les puces électrioniques, l'automation? Sans oublier des révolutions qui se sont faites en son nom et des régimes criminels qui ont servi, toujours en son nom. Pourquoi? Tout simplement parce que l'homme a attaché son nom à l'élucidation des mécanismes du développement et du fonctionnement du capitalisme. Le travail de sa vie - la conception matérialiste de l'histoire et les gigantesques études économiques qui ont abouti au Capital - était dirigé vers un seul but : l'auto-émancipation de la classe ouvrière. Alex Callinicos nous propose ici de découvrir les idées et la vie de Karl Marx, dans un langage simple et clair. Il décline la vie d'un homme qui articule ses engagements à la construction d'une pensée. Il nous entraîne dans l'intimité politique d'une intelligence qui n'a pas perdu de son actualité plus d'un siècle plus tard, et discute les idées de Marx à la lumière des réalités contemporaines. Un titre sulfureux à mettre entre toutes les mains."
   Vanina GIUDICELLI, dans une présentation en 2008 dans le site htpp//quefaire.lautre.net, écrit : "(...) (Alex Callinicos) y expose les théories marxistes, remet chaque ouvrage de Marx dans son contexte historique et identifie les questions auxquelles ces ouvrages répondent. Il guide ainsi le lecteur dans la richesse de la production théorique de Marx. On trouve dans ce livre des éléments sur la vie de Marx, les idées socialistes avant lui, sur Ricardo, Hegel et Feuerbach dont Marx a su parachever, critiquer et continuer les théories, sur sa méthode, l'analyse du capitalisme, le pouvoir des travailleurs et l'actualité du marxisme. Marx est souvent assimilé dans la culture générale à la simple idée que la société est divisée en classes. Ce qu'en dit Marx lui-même, en mars 1852, dans une lettre à Joseph Weydemeyer, peut paraître du coup assez surprenant : "Maintenant, en ce qui me concerne, ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert l'existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu'elles s'y livrent. Des historiens bourgeois avaient exposé bien avant moi l'évolution historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient décrit l'anatomie économique" Mais il poursuit en mettant l'accent sur le sens de son travail : "Ce que j'ai apporté de nouveau, c'est de démontrer : 1° que l'existence des classes n'est liées qu'à des phases historiques déterminées du développement de la production, 2° que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat, 3° que cette dictature elle-même ne représente qu'une transition vers l'abolition de toutes les classes et vers une société sans classe." Vanina GIUDICELLI veut développer la signification de cette citation, montrer l'enjeu d'une connaissance plus approfondie de Marx. Pour "tous ceux et toutes celles dont le projet est de transformer le monde. Marx disait lui-même que "s'adresser aux ouvriers sans avoir des idées rigoureusement scientifiques et une doctrine concrète... revenait à un jeu malhonnête et vain, à une propagande où l'on supposait, d'un côté, un prophète inspiré et, de l'autre, des imbéciles l'écoutant bouche bée". Ce qui rend précieuse la publique en français du livre de Callinicos au moment où la nécessité d'une transformation sociale est mise à l'ordre du jour à la fois par la situation du capitalisme et l'émergence de résistance de masse".
     Alex CALLINICOS (né en 1950 au Zimbabwe), intellectuel marxiste reconnu en Frande Bretagne, a écrit une trentaine d'ouvrages en Angleterre et aux Etats-Unis. Animateur et un des dirigeants du Socialist Workers Party en Angleterre, il vise à étayer les conceptions marxistes des changements de la société et s'oppose à des courants philosophiques plus populaires dans les Universités actuellement. Il défend dans ses livre politiques les thèses de son parti, à savoir que les sociétés russes, cubaines, chinoises... n'avaient en fait aucune trace de socialisme qui doit être compris surtout, voire uniquement comme un contrôle démocratique sur l'économie par les salariés. On peut trouver une liste et le contenu de ses articles (en anglais) les plus marquants sur le site www.marxists.org.


          Alex CALLINICOS, Les idées révolutionnaires de Marx, Editions Syllepse, 2008, 236 pages. Traduit de l'anglais par Jean MARIE-GUERLIN, de l'édition de 2004 de The Revolutionary ideas of Karl Marx, Bookmarks Publications, London. Introductions de l'auteur aux éditions de 1983, de 1995 et de 2003.
Complété le 27 Août 2012.
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8 mai 2009 5 08 /05 /mai /2009 14:25
       On peut distinguer trois grandes périodes, dans le jeu des typologies et des polémiques, dans la conception de la tyrannie et du despotisme. D'abord l'Antiquité, puis une période qui va de la Renaissance ou XVIIIème siècle, et enfin l'époque contemporaine des deux derniers siècles.
        Dans l'Antiquité, les Grecs, auxquels nous devons la typologie des constitutions qui reste une constante de la philosophie politique (Jean-louis LABARRIERE), ne prennent pas le despotisme en compte dans leurs classifications.
De la Renaissance au XVIIIème siècle, MACHIAVEL (qui voit au-delà de l'opposition entre roi et tyran), HOBBES (qui critique la conception grecque), MONTESQUIEU (qui la remanie) et ROUSSEAU poussent à faire émerger les notions de despotisme et de tyrannie autant par esprit polémique qu'à des fins d'analyse. Dans les Temps Modernes, on note le poids grandissant de la notion de despotisme par rapport à la tyrannie.
Quant à la notion de dictature, celles peut aussi bien qualifier la situation militarisée en Amérique Latine jusque dans les années 1980 que celle voulue par une partie du mouvement communiste sous le nom de dictature du prolétariat.

       Ces trois termes - tyrannie, despotisme et dictature - renvoient à la notion d'autocratie, "a savoir un pouvoir de domination sans limite, concentré dans ses conditions, fortement personnalisé dans un chef, et violent dans ses modes d'expression." (Thierry MENISSIER).

       MONTESQUIEU (1689-1755), dans L'esprit des lois, dont l'idéologie peut être présentée tour à tour comme libérale, réformatrice, conservatrice et réactionnaire (Michel TROPER) remanie à partir des notions de l'Antiquité grecque toute la typologie des pouvoirs politiques. Dans cet écrit sans véritable plan d'ensemble, le philosophe décrit les gouvernements démocratique, aristocratique, monarchique et despotique, et il le fait en mettant en opposition le quatrième aux trois premiers, prenant comme illustration les empires de son époque au Proche-Orient et en Asie du Sud. Il le présente et les stigmatise comme le plus inhumain des régimes, qui dépend de l'absence de vertu, d'honneur et d'instruction chez les sujets. Son existence même dépend de l'utilisation permanente d'une violence cruelle et sanguinaire, qui en fait par excellence le gouvernement par la peur. A l'opposé, la distribution des trois grandes puissances de l'Etat (législative, exécutive et judiciaire) permet de préserver la liberté politique en évitant les abus de pouvoir auxquels les hommes sont naturellement portés (Céline SPECTOR). Alors que dans les Etats despotiques, la concentration des pouvoirs entre les mains d'un homme ou d'un corps menace le citoyen d'arbitraire, la distribution des pouvoirs qui peuvent s'empêcher et se contrebalancer permet de garantir institutionnellement ce que la politique individuelle ne permet pas d'assurer. Pour le philosophe français, les gouvernants doivent comprendre que l'autolimitation du pouvoir est conforme à leur intérêt. Il a fait du despotisme, véritablement, une catégorie, forme pervertie de la monarchie. L'ensemble des "sciences politiques" reprend d'ailleurs à son compte sa classification, que ce soit en Europe ou dans le Nouveau Monde. Après lui, le despotisme, la tyrannie, puis la dictature sont fortement connotés négativement.

      Il faut que la Révolution française survienne pour que cette perception évolue. A la tyrannie des rois et des princes s'oppose la tyrannie du peuple. Ensuite, une grande partie des marxistes, avec la notion de dictature du prolétariat qui doit garantir du retour du capitalisme, la fortune de la notion de dictature évolue fortement. Tandis que le despotisme et la tyrannie restent négatifs, la dictature prend un nouveau sens. Même si en fait, les expériences dites communistes montrent de nouveau que la domination ne suffit jamais en politique, que l'obéissance réclamée par ces types de régimes autoritaires se retourne souvent contre les objectifs affichés. L'actualité de L'esprit des lois (dans une lecture du minimum nécessaire, qui est encore loin du suffisant, surtout en démocratie), n'en ressort que plus aujourd'hui.

      Pour Etienne BALIBAR, la notion de dictature du prolétariat a subi un cycle qui s'achève aujourd'hui : "Un cycle en effet s'achève, dans lequel nous pouvons observer successivement sa formation, sa formalisation dans la doctrine "marxiste" des partis de la classe ouvrière, son institutionnalisation dans la révolution soviétique et dans le mouvement communiste issu de la IIIème Internationale, enfin sa décomposition dans la crise du "système socialiste" et des partis communistes". Le même auteur remarque la rareté et la dispersion de ce terme dans les oeuvres de Karl MARX et Friedrich Engels, notamment à propose de la transition révolutionnaire du capitalisme au communisme, excepté dans Les luttes de classes en France (1850). Successivement, Karl MARX et Friedrish ENGELS, BLANQUI, LENINE, STALINE, TROTSKI, GRAMSCI, MAO TSE TOUNG... ont donné des sens différents à la dictature du prolétariat en l'ensérant dans une doctrine ou une philsophie politique.

   Comme pour l'oeuvre de MONTESQUIEU avec le despotisme, plusieurs textes aborderont par la suite, cette notion de dictature. Dans cet article, écrit comme une esquisse, il s'agit simplement de mentionner différents sens dans l'Histoire que l'on accorde à ces trois termes.

  Enfin, comme il est impossible de faire une coupure franche dans la réalité économico-politico-sociale, la notion de dictature, comme celle de tyrannie ou de despotisme, s'étend à d'autres domaines que la philosophie politique. Dictature de la marchandise dans le cadre d'un fétichisme généralisé, dictature des marchés qui entendent diriger à la place des Etats l'économie mondiale, dictature idéologique de la "pensée unique", despotisme de chefs d'entreprise ou même de chef de famille (rejoignant là la philosophie antique), tyrannie des enfants dans la définition des prioritaires budgétaires familiales de parents débordés....Comme au XVIIIème siècle, le politique et l'économique sont également présents dans l'esprit des philosophes. De nos jours, c'est tout au long d'une sorte de continuum de la vie quotidienne aux stratégies internationales que peuvent se penser le despotisme, la tyrannie et la dictature...

          Etienne BALIBAR, article Dictature du prolétariat, Dictionnaire Critique du Marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999 ; Céline SPECTOR, article Montesquieu, Le Vocabulaire des phiosophes, Philosophie classique et moderne, Ellipses, 2002 ; Michel TROPER, article L'esprit des lois de Montesquieu, Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986 ; Jean-Louis LABARRIERE, article Tyrannie et despotisme, Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 1996 ; Thierry MENISSIER, Eléments de philosophie politique, Ellipses, 2005.

                                                                             PHILIUS



      
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6 mai 2009 3 06 /05 /mai /2009 08:55
     La peur en Occident, Une cité assiégée, est une étude historique en même temps qu'un essai sur les peurs collectives à l'intérieur de la période 1348-1800, volontairement limitée à l'humanité occidentale. Il s'agit de comprendre le rôle de la peur dans les sociétés, en posant des questions simples mais essentielles : qui a peur et de quoi?
     Dans un texte très dense et très érudit (les notes et les repères bibliographiques abondent), le professeur au Collège de France nous promène dans le temps, de la Peste à l'Inquisition, dans un monde parcouru par des angoisses face à la mort et à l'enfer. Sans faire de la peur le moteur de l'histoire, ce dont l'auteur se met en garde plusieurs fois, il montre certains mécanismes psychologiques et sociaux à l'oeuvre dans des époques de désordres et d'incertitudes morales, lorsque se mêlent guerres et hérésies, épidémies et famines.
      A plusieurs reprises, l'auteur tente de cerner quelques moments charnières qui ne recoupent pas les catégories temporelles habituelles, Moyen-Age, Renaissance et Temps Modernes. "L'accumulation des agressions qui frappèrent les populations d'Occident de 1348 au début du XVIIIème siècle créa, de haut en bas du corps social, un ébranlement psychologique profond dont témoignent tous les langages du temps - mots et images. Un "pays de la peur" se constitue à l'intérieur duquel une civilisation se sentit "mal à l'aise" et qu'elle peupla de fantasmes morbides." Nombre de ces fantasmes sont étudiés, des peurs eschatologiques au satanisme, de la menace musulmane à l'antisémitisme, de la diabolisation de la femme (fin XVIème, début XVIIème siècle surtout) aux grandes répressions de la sorcellerie. Au fil de certaines passages affleurent les luttes des classes sociales, où la peur de l'hérétique se mêle à la peur du pauvre dans les classes dirigeantes, où les peurs des masses paysannes mêlent éléments irrationnels (l'enfer) et très matériels (les percepteurs d'impôts et les prêcheurs...).
       Dans sa conclusion, l'auteur décrit un univers d'hérésies, une civilisation du blasphème, qui perdure jusqu'aux conflits modernes, Selon lui, "jamais la "police chrétienne" ne s'est faite aussi lourde en Europe qu'une fois assises les deux Réformes - protestante et catholique - étant clair toutefois que le grand processus de "normalisation" (...) s'était déjà progressivement mis en marche au cours d'une longue "préréforme". L'auteur entend par là la destruction ou l'assimilation de toutes les traditions païennes antérieures.
       Si aujourd'hui, un tel travail d'historien est possible, c'est peut-être, dans une époque qui a inventé le néologisme "sécuriser" et où l'on cause souvent de sentiment d'insécurité, où on se livre à des introspections plus distanciées qu'autrefois.
En tout cas, un des grands mérites de ce livre, outre le fait de dépasser des conceptions étriquées à propos de la peur et du courage, est de contribuer à ouvrir la voie aux études sur les évolutions mentales des sociétés.
    L'éditeur présente l'ouvrage de la manière suivante : "Non seulement les individus pris isolément mais les collectivités et les civilisations elles-mêmes sont engagées dans un dialogue permanent avec le peur. Pourtant les historiens n'ont guère jusqu'à présent étudié le passé sous cet angle. Un vide restait à combler que cet ouvrage s'efforce de remplie. C'est peut-être parce que notre époque a inventé le néologisme "sécuriser" qu'elle est plus apte - et moins mal armée - qu'une autre pour porter sur le passé ce regard nouveau. une telle recherche vise à découvrir des comportements vécus mais parfois inavoués et à saisir une civilisation dans son intimité et ses cauchemars."
   François LEBRUN, dans les Annales Economies Sociétés Civilisations, n°6, de 1979 (www.persee.fr), termine sa copieuse lecture critique en constatant qu'"on reste un peu étourdi et éberlué devant l'encyclopédie de l'auteur et la luxuriance de citations, toujours suggestives et intéressantes, mais parfois répétitives." Il est vrai que ce livre ne se lit pas comme dans un roman et qu'il vaut mieux avoir un crayon à la main pour repérer les passages clés, mais l'auteur se répète précisément parce qu'il est conscient de cet effet. "On en viendrait, continue François LEBRUN, presque à se plaindre d'une telle abondance et à regretter que le discours ne court pas, plus nerveux. En fait, je crois qu'il faut jouer le jeu d'un tel livre et apprendre à le lire à deux niveaux : d'abord le propos de l'auteur, ensuite une étonnante anthologie de textes rares, méconnus, voire totalement inconnus, qui sert de "preuves" au discours et dans laquelle on pourra désormais puiser à pleines mains. On imagine le parti que certains auraient pu naguère en tirer, car c'est un euphémisme de le dire que ces textes "ne renvoient guère à la charité, à la piété et à la beauté chrétiennes.", tant protestantes que catholiques : ils constituent, de fait, le plus bel arsenal anticlérical réuni depuis longtemps. Léo Taxil dépassé par Jean Delumeau." le critique regrette, comme nous d'ailleurs, l'absence totale d'illustrations alors que beaucoup de textes se réfère à l'iconographie des époques étudiées. "Quant au propos lui-même, comment ne pas noter d'abord ce qu'il y avait de téméraire et relevant du pari dans le fait d'aborder un sujet aussi neuf que la peur, sur un champ aussi vaste que l'Europe occidentale entre le XIVe et le XVIIIe siècle? Témérité justifiée, pari largement tenu. Certes, on peut se demander parfois si l'ouverture d'esprit de jean Delumeau ne lui joue pas de mauvais tours. A rechercher hors des limites, soit de l'Occident, soit des XIX-XVIIIe siècles, les origines de telle ou telle peur, ou à suggérer maints rapprochements, proprement anachroniques, il en arrive presque à scier la branche sur laquelle il s'est assis et à souffler au lecteur une interrogatoire "suicidaire" : le phénomène de la peur n'est-il pas de tous les temps et de tous les pays, et, qui plus est, les formes mêmes que revêt celle-ci ne sont-elles pas très proches les unes des autres au-delà des siècles et des océans? C'est vrai (...) de la peur de la mer, de la nuit, de l'étranger, du voisin, mais ce l'est aussi, jusqu'à un certain point, de la peur de la faim, du fisc ou de l'épidémie : les réactions des Français du XIXe siècle devant le cholera rappellent celles de leurs ancêtres devant la peste. Quant au satanisme, à l'antiféminisme, à l'antijudaïsme, Jean Delumeau nous en rappelles les racines forts anciennes, en tout cas antérieures à ce milieu du XIVe siècle qui est son point de départ. (...). Ainsi, le cadre chronologique du livre semble parfois se dissoudre, ou du moins s'estomper. Mais ce n'est là qu'une réserve et il ne s'agit nullement pour moi de nier la valeurs du postulat de départ, à savoir que le milieu du XIVe siècle a marqué dans l'histoire de l'Occident une coupure radicale dans tous les domaines et dans ce climat de fin du monde les peurs collectives, peurs populaires, peurs de l'élite, se sont exacerbées. Dans Le catholicisme entre Luther et Voltaire, paru en 1971, Jean Delumeau récusait les schémas traditionnels de l'histoire religieuse des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, et proposait ce qu'il pouvait appeler lui-même avec outrecuidance, "une lecture neuve de toute l'histoire moderne de l'Occident", ajoutant que l'étude du mental collectif devrait ultérieurement confirmer la justesse de cette lecture neuve. Moins de dix ans après, prêchant d'exemple, il nous offre une confirmation éclatante sous la forme d'un livre passionnant, novateur et généreux dont on attend la suite avec impatience."
     Cette suite forme une liste assez importante d'ouvrages, publié par l'historien français (né en 1923) spécialiste du christianisme, notamment de la période de la Renaissance. Ainsi, par exemple, Histoire vécue du peuple chrétien (en deux volumes, 1979), Le péché et la peur : La culpabilisation en Occident (XIIIe-XVIIIe siècles) (1983), Une histoire du Paradis (en trois volumes, 1992, 1995 et 2000), A la recherche du paradis (2010). La Conférence terminale de Jean DELUMEU au Collège de France 1994, Histoire des mentalités religieuses dans l'Occident moderne est disponible depuis 2005 sous forme de CD audio. 

     Jean DELUMEAU, la peur en Occident, Editions Fayard, collection Pluriel, 1978, 599 pages.
Complété le 3 Août 2012
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5 mai 2009 2 05 /05 /mai /2009 14:36
       Ecrit en 1651, en pleine guerre civile anglaise, Léviathan, doit pour Thomas HOBBES (1588-1679) répondre au problème politique de l'obéissance légitime de l'individu comme à celui de la représentation politique. Si l'on suit Pierre MANENT, le Léviathan, faisant référence au monstre marin mentionné dans la Bible (Job) et dans les poémes mythologique d'Ougarit, contient toute la pensée de Thomas HOBBES.
  "Le Leviathan expose les articulations essentielles du problème humain. L'homme est triple : il est homme, il est citoyen, il est chrétien. Ou encore : il est un corps naturel, il est membre d'un corps politique, il est membre d'un corps mystique. Cette triplicité est source de tensions et de conflits : conflit entre l'homme et le citoyen, conflit entre le citoyen et le chrétien, contre entre l'homme et le chrétien. Le Leviathan expose donc la procédure destinée à résoudre ces conflits ; résoudre ces conflits ne signifie pas les abolir, mais faire en sorte qu'ils ne soient pas ruineux pour la vie humaine."

     Le Leviathan ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la république ecclésiastique et civile, constitue un gros livre en quatre parties, De l'homme, De la République, De la République Chrétienne et Du Royaume des Ténèbres.

     Dans son Introduction, le philosophe politique indique qu'il entend présenter cet art "qui crée ce grand Leviathan qu'on appelle République ou Etat, "lequel n'est qu'un homme artificiel, quoique d'une stature et d'une force plus grandes que celles de l'homme naturel, pour la défense et protection duquel il a été conçu ; en lui la souveraineté est une âme artificielle, puisqu'elle donne la vie et le mouvement à l'ensemble du corps ; les magistrats et les autres fonctionnaires préposés aux tâches judiciaires et exécutives sont les articulations artificielles ; la récompense ou le châtiment qui, attachés au siège de la souveraineté, meuvent chaque articulation et chaque membre en vue de l'accomplissement de sa tâche, sont les nerfs, car ceux-ci jouent le même rôle dans le corps naturel ; la prospérité et la richesse de tous les membres particuliers sont la force ; la sauvegarde du peuple est son occupation ; les conseillers qui proposent à son attention toutes les choses qu'il lui faut connaître, sont sa mémoire ; l'équité et les lois lui sont une raison et une volonté artificielles ; la concorde est sa santé, les troubles civils sa maladie, et la guerre civile, sa mort. Enfin, les pactes et conventions par lesquels les parties du corps politique ont été à l'origine produites, assemblées et unifiées rassemblent au Fiat ou au Faisons l'homme que prononça Dieu lors de la création." Cette partie de l'introduction est très représentative de l'idée de correspondance entre le corps humain et le corps social, et cette phraséologie se retrouve dans tout l'ouvrage, comme pour signifier que la société ne peut être qu'un seul corps. Cette représentation du corps social est appelé à une grande fortune comme le sait.

            De l'homme, partie subdivisée en 16 chapitres, parcoure d'abord des notions abordées couramment en philosophie depuis l'antiquité, comme si l'auteur veut fixer son vocabulaire. ainsi concernant la science, "On voit (..) que la raison ne naît pas avec nous comme la sensation et le souvenir (...) mais qu'on l'atteint par l'industrie, d'abord en attribuant correctement les dénominations, et ensuite en procédant, grâce à l'acquisition d'une méthode correcte et ordonnée, (à des assertions) pour en arriver à la connaissance de toutes les consécutions de dénominations qui concernent le sujet dont on s'occupe (...)".  Au chapitre 9, Thomas HOBBES dresse un tableau des "différents objets de connaissance".
           C'est au chapitre 13 qu'il examine la "condition naturelle des hommes en ce qui concerne leur félicité et leur misère". Il commence celui-ci de façon quasiment définitive : "La nature a fait les hommes si égaux quant aux facultés du corps et de l'esprit, que, bien qu'on puisse parfois trouver un homme manifestement plus fort, corporellement, ou d'un esprit plus prompt qu'un autre, néanmoins, tout bien considéré, la différence d'un homme à un autre n'est pas si considérable qu'un homme puisse de ce chef réclamer pour lui-même un avantage auquel un autre ne puisse prétendre aussi bien que lui. En effet, pour ce qui est de la force corporelle, l'homme le plus faible en a assez pour tuer l'homme le plus fort, soit par une machination secrète, soit en s'alliant à d'autres qui courent le même danger que lui.". Les hommes sont égaux par nature, de cette égalité procède la défiance, et de la défiance, la guerre. Hors des Etats civils, il y a toujours une guerre de chacun contre chacun. Cette guerre de chacun contre chacun a plusieurs conséquences, dont l'une est "que rien ne peut être injuste. Les notions de légitimité et d'illégitimité, de justice et d'injustice, n'ont pas leur place. Là où il n'est pas de pouvoir commun, il n'est pas de loi ; là où il n'est pas de loi, il n'est pas d'injustice. La violence et la ruse sont en temps de guerre les deux vertus cardinales. Justice et injustice ne sont en rien des facultés du corps ou de l'esprit." Par ailleurs, "il n'existe pas de propriété, pas d'empire sur quoi que ce soit, pas de distinction du mien et du tien ; cela seul dont il peut se saisir appartient à chaque homme, et seulement pour aussi longtemps qu'il peut le garder". Il existe par contre la possibilité d'en sortir : les passions qui "inclinent à la paix sont la crainte de la mort, le désir des choses nécessaires à une vie agréable, l'espoir de les obtenir par leur industrie." Et la raison suggère des clauses appropriées d'accord pacifique, que Thomas HOBBES appellent lois naturelles.
       Dans le chapitre 14, il distingue le droit de nature de la loi de nature : "le droit de nature (...) est la liberté qu'à chacun d'user comme il le veut de son pouvoir propre, pour la préservation de sa propre nature" tandis que "la loi de nature est un précepte, une règle générale, découverte par la raison, par laquelle il est interdit aux gens de faire ce qui mène à la destruction de leur vie ou leur enlève le moyen de la préserver (...)".
 C'est un précepte que tout homme "doit s'efforcer à la paix, aussi longtemps qu'il a un espoir de l'obtenir ; et quand il ne peut pas l'obtenir, qu'il lui est loisible de rechercher et d'utiliser tous les secours et tous les avantages de la guerre." Thomas HOBBES veut préciser encore : "la première partie de cette règle contient la première et fondamentale loi de nature, qui est de rechercher et de poursuivre la paix. La seconde récapitule l'ensemble du droit de nature, qui est le droit de se défendre par tous les moyens dont on dispose." Il en fait dériver une seconde loi : "que l'on consente, quand les autres y consentent aussi, à se dessaisir, dans toute la mesure où l'on pensera que cela est nécessaire à la paix et à sa propre défense, du droit qu'on a sur toute chose ; et qu'on se contente d'autant de liberté à l'égard des autres qu'on en concéderait aux autres à l'égard de soi-même." Thomas HOBBES insiste sur plusieurs pages ensuite sur le caractère volontaire d'établissement d'un contrat, convention, accord, même si une convention extorquée par la crainte est valide. D'ailleurs, quand il énonce le but des serments, il insiste également sur le fait que la force des mots n'étant que trop faibles, "il n'existe que deux auxiliaires imaginables qui puissent leur donner de la force". Et il s'agit de la crainte des conséquences d'une violation de cet accord et de l'orgueil de ne pas paraitre le violer. Mais en fait, Thomas HOBBES ne reconnaît qu'une passion sur laquelle compter : la crainte (des pouvoirs invisibles et des pouvoirs des hommes offensés).
        Le chapitre 15 aborde les autres lois de nature qui renforce cette disposition, celle de la justice (troisième loi) par exemple. "...puisque les conventions où l'on se fait mutuellement confiance sont invalides lorsqu'il existe la crainte que l'un ou l'autre partie ne s'exécute pas (...) tant que les hommes sont dans l'état naturel de guerre (...)", il faut "qu'il existe quelque pouvoir coercitif, pour contraindre également tous les hommes à l'exécution de leurs conventions, par la terreur de quelque châtiment plus grand que l'avantage qu'il attendent de leur infraction à la convention" Il n'existe pas de tel pouvoir avant l'érection d'une République. Thomas HOBBES écrit à la suite que dès l'instauration de celle-ci, la souveraineté établie ne saurait être atteinte par aucune rébellion que ce soit.
   Le philosophe énonce ensuite les autres lois : - la gratitude (ne pas faire regretter la bienveillance) ;
                                                                             - la complaisance (l'accommodement mutuel) ;
                                                                             - la facilité à pardonner ;
                                                                             - la vengeance (la formule est assez ambiguë : "dans les vengeances, on ne considère pas la grandeur du mal passé, mais la grandeur du bien qui doit s'ensuivre"...)
                                                                             - l'absence d'outrage ;
                                                                             - l'absence d'orgueil ;
                                                                             - l'absence d'arrogance ;
                                                                             - l'équité ;
                                                                             - l'usage égal des choses communes (sans restriction, si l'abondance de la chose le permet ; dans le cas contraire, proportionnellement au nombre des ayants-droits) ;
                                                                             - l'usage du tirage en sort (lorsque le partage ne peut se faire) ;
                                                                            - le droit d'aînesse ou le droit du premier occupant ;
                                                                            - la protection des médiateurs ;
                                                                            - la soumission des différends à l'arbitrage ;
                                                                            - l'impossibilité de juger pour soi-même ;
                                                                            - l'impartialité de ceux qui jugent.
     Ces lois de nature "obligent la conscience de tout temps, mais pour ce qui est de leur mission pratique, elles n'obligent que là où l'on dispose des garanties".
   Ces garanties, précisément, Thomas HOBBES les trouvent dans la personnification, par des représentants, de la multitude des hommes. Ces représentants peuvent être au nom de un ou plusieurs ; ce qui importe, c'est le contenu de la République.

             De la République, divisé en 15 chapitres, expose la conception que l'on doit en avoir pour satisfaire aux lois de la nature. "La cause finale, le but, le dessein, que poursuivirent les hommes, eux qui par nature aiment la liberté et l'empire exercé sur autrui, lorsqu'ils se sont imposé ces restrictions au sein desquelles on les voit vivre dans les Républiques, c'est le souci de pourvoir à leur propre préservation, et de vivre plus heureusement par ce moyen : autrement dit, de s'arracher à ce misérable état de guerre qui est, je l'ai montré, la conséquence nécessaire des passions naturelles des hommes, quand il n'existe pas de pouvoir visible pour les tenir en respect, et de les lier, par la crainte des châtiments, tant à l'exécution de leurs conventions qu'à l'observation des lois de nature (...)".
  "La seule façon d'ériger un tel pouvoir commun, apte à défendre les gens de l'attaque des étrangers, et des torts qu'ils pourraient se faire les uns aux autres, et ainsi à les protéger de telle sorte  que par leur industrie et par la production de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, c'est de confier tout leur pouvoir et toute leur force à un seul homme, ou à une seule assemblée, qui puisse réduire toutes leurs volontés, par la règle de la majorité, en une seule volonté."
         Les chapitres qui suivent décrivent les Droits des Souverains d'institution, les Différentes espèces de République d'institution, et de la succesion au pouvoir souverain, les Dénominations paternelles et despotique, la Liberté des Sujets, les Organisations sujettes, les Ministres publics du Pouvoir souverain, le Conseil, les Lois civiles, les Crimes, les Excuses et les Circonstances atténuantes, les Châtiments et les Récompenses, les Choses qui affaiblissent la République, ou qui tendent à sa Dissolution, la Fonction du Représentant souverain, et la Royauté naturelle de Dieu.
     Douze droits sont confiés aux souverains d'institution :  - les sujets ne sauraient changer la forme du gouvernement;
                                                                                             - On ne peut être déchu du pouvoir souverain ;
                                                                                            - Nul ne peut sans injustice protester contre l'institution du souverain reconnu par la majorité ;
                                                                                          - Les sujets ne sauraient incriminer justement les actions du souverain ;
                                                                                          - Rien de ce que fait le souverain ne saurait être puni par un sujet ;
                                                                                          - Le souverain est juge de ce qui est nécessaire pour la paix et pour la défense de ses sujets ; et juge des doctrines qu'il convient de leur enseigner ;
                                                                                          - Le droit d'édicter des règles que chaque sujet sache ce qui lui appartient en propre, de telle sorte que nul autre sujet ne puisse le lui enlever sans injustices ;
                                                                                          - Le droit de rendre la justice sous toutes ses formes et de décider de l'issue des litiges ;
                                                                                           - Le droit de décider la guerre ou la paix selon ce qui lui paraitra le meilleur ;
                                                                                           - Le droit de choisir tous conseillers et ministres tant de paix que de guerre ;
                                                                                          - Le droit de rétribuer et de châtier et - cela lorsqu'aucune loi préalable n'en a déterminé la mesure - à son gré ;
                                                                                          - Le droit d'assigner l'honneur et le rang.
      Ces droit sont indivisibles, essentiels (au pouvoir suprême) et inséparables, et ne cessent que par la renonciation des bénéficiaires de la concession de la souveraineté. Le refus de toute rébellion est réitéré par Thomas HOBBES, dans des termes qui veulent être les plus durs : "On objectera peut-être ici que la conditions des citoyens est misérable, exposés qu'ils sont à la concupiscence et autres passions sans règle de celui ou de ceux qui ont en main un tel pouvoir illimité".  Certains mettent en cause la monarchie ou la démocratie sous laquelle ils vivent. "Or, le pouvoir sous toutes ses formes (si du moins il est d'une forme assez achevée pour que les citoyens soient protégés) est le même. (...)" "Les gens (qui protestent) "ne tiennent pas compte de ce que la condition de l'homme ne peut jamais être exempte de toute espèce d'incommodité (...)".
    C'est secondairement (dans le 3ème chapitre de cette partie) que sont examinés les "différentes espèces de républiques d'institution et de la succession au pouvoir souverain". Même s'il est évident qu'il ne peut exister que trois formes de Républiques, la Monarchie (le représentant est un seul homme), la Démocratie (Asemblée de tous ceux qui veulent prendre part à la réunion) et l'Aristocratie (Assemblée de seulement une partie d'entre eux), il ne peut exister qu'une sorte de souverain, celui qui possède les douze droits précédemment énoncés. Le philosophe examine les avantages et les inconvénients de ces "différentes espèces", en s'attachant surtout à la Monarchie (dont il détaille les difficultés de succession).
  Que les républiques soient d'acquisition (par la force) ou d'institution, peu importe (chapitre 4), et "les droits et les conséquences des dominations paternelle et despotique sont exactement les mêmes que dans le cas d'un souverain d'institution".  Pour Thomas HOBBES, la question des droits du souverain est de toute façon réglée : "La plus grave des objections est celle qu'on tire de la pratique, en demandant où et quand un tel pouvoir a été reconnu par des sujets. Mais on peut demander en retour où et quand un royaume est longtemps resté exempt de discordes et de guerres civiles.".
        Le chapitre De la liberté des sujets découlent de ce qui précède : la crainte et la liberté sont compatibles. "Étant donné en effet qu'il n'existe pas au monde de République où l'on ait établi suffisamment de règles pour présider à toutes les actions et paroles des hommes (...), il s'ensuit nécessairement que dans tous les domaines d'activité que les lois ont passés sous silence, les gens ont la liberté de faire ce que leur propre raison leur indique comme leur étant le plus profitable". L'intérêt de la suite provient du fait qu'après avoir établi les règles d'une République qu'on pourrait qualifier d'absolue, Thomas HOBBES énumère une suite de libertés qui en révèlent les limites :
                                      - Les sujets ont la liberté de défendre leur propre corps, même contre ceux qui les attaquent légalement ;
                                      - Ils ne sont pas tenus de se faire mal à eux-mêmes ;
                                      - Ils ne sont pas tenus non plus à la guerre, à moins de s'être engagés volontairement ;
                                      - La grande liberté des sujets provient du silence de la loi.
  Dans quels cas les sujets sont-ils quittes de leur soumission due au souverain? La réponse est très claire : "L'obligation qu'ont les sujets envers le souverain est réputée durer aussi longtemps, et pas plus, que le pouvoir par lequel celui-ci est apte à les protéger."
         Des Organisations sujettes (politiques - au sens public - et privées), expose l'articulation entre le souverain (intouchable) et les assemblées diverses et variées qui permettent le fonctionnement politique, économiques, juridique d'un Etat. De même que le chapitre Des ministres publics du pouvoir souverain.
        Parmi les chapitres suivants de cette partie, il est intéressant de s'attarder sur Des chose qui affaiblissent la République ou qui tendent à sa dissolution. On y trouve :  - L'absence d'un pouvoir absolu, bien entendu ;
                                                                                            - Le jugement privé touchant le bien ou le mal ;
                                                                                            - La conscience erronée ;
                                                                                            - L'allégation d'inspiration ;
                                                                                            - L'assujettissement du pouvoir souverain aux lois civiles ;
                                                                                            - L'attribution aux sujets d'une propriété absolue ;
                                                                                            - La division du pouvoir souverain ;
                                                                                            - L'imitation des  nations voisines ;
                                                                                            - L'imitation des Grecs et des Romains ;
                                                                                            - Le gouvernement mixte ;
                                                                                            - Le manque d'argent ;
                                                                                            - Les monopoles et les abus de ceux qui afferment les impôts ;
                                                                                            - Les hommes populaires ;
                                                                                       - L'importance excessive d'une ville, la multitude des corporations ;
                                                                                         - La liberté de mettre en discussion le pouvoir souverain.
    On voit à l'énumération de ces périls que Thomas HOBBES pointent les collecteurs d'impôts, souvent à l'origine de bien des révoltes et la liberté d'opinion (de la presse), ce qui n'en fait pas vraiment un démocrate... En fait, on retrouve tous ces éléments dans la suite de la littérature politique, notamment sur la question du partage des pouvoirs : comment distinguer entre les agents de la souveraineté et la souveraineté elle-même.
                  En balance de ces éléments, est exposée la fonction du représentant souverain. Thomas HOBBES veut répondre là aux objections nombreuses, mais surtout à la question soulevée justement par l'énumération précédente : Existe t-il réellement des principes rationnels qui fondent la souveraineté absolue ? Et là, le philosophe politique, comme acculé curieusement - ce qui montre sa probité intellectuelle - écrit : "Et même en admettant que les principes que j'expose ainsi ne soient pas effectivement des principes rationnels, je suis sûr, en tout cas, que ce sont des principes qui découlent de l'autorité de l'Ecriture (...)". Et ce qui suit concerne... l'éducation du peuple pour le respect de la République !  On doit apprendre aux sujets à ne pas avoir de tendresse pour les changements de gouvernement, à ne pas suivre les hommes populaires agissant contre le souverain, à ne pas discuter du pouvoir souverain, à avoir des jours réservés pour s'instruire de leurs devoirs, à agir également chrétiennement. Et se mêle dans la suite du texte des prescriptions morales aux visées éducatives les plus claires...En fin de compte, "la confection de bonnes lois est également du ressort de la sollicitude du souverain" et cela correspond toujours "au bien du peuple".
      Le dernier chapitre porte sur la Royauté naturelle de Dieu et renforce la conception de l'auteur en donnant à la religion chrétienne valeur d'étalon de vérification des lois.

         Toute la troisième partie est consacrée à établir, en faisant l'exégèse de la Bible, les principes d'un République chrétienne. Mais loin de faire des religieux des participants actifs à la souveraineté, Thomas HOBBES, dans le chapitre Du pouvoir ecclésiastique, le définit comme le pouvoir d'enseigner. Clairement, c'est le souverain civil chrétien qui a le droit de nommer les pasteurs, et qui a même le droit de fixer la doctrine nécessaire à l'obéissance.

          La dernière partie Du Royaume des Ténèbres veut montrer les interprétations incorrctes des Ecritures (l'Eglise elle-même n'en étant pas libérée. Thomas HOBBES qui fait allégeance un temps à la République de Cromwell, réfute "l'emploi abusif" des textes en faveur du pouvoir des papes. Vers la fin de cette partie, il réfute également l'enseignement des Grecs et des Juifs (inutilité des écoles...)

     Pour Pierre MANENT, l'originalité du Leviathan réside dans le fait que l'organisation politique y est pensée de bout en bout comme un artifice.
      Avec insistance, l'analogie entre corps humain et corps politique y est maniée, et on voit bien que Thomas HOBBES le fait dans un but précis : que cette analogie montre que les destinées des hommes sont liées et qu'ils doivent s'organiser de la même manière qu'est organisé un corps humain. Et que les conséquences d'une division de la souveraineté sont aussi funestes que la maladie dans un corps physique.
      Appartenant à une époque de guerre civile, le philosophe cherche les moyens de supprimer les conditions de cette forme de guerre. Il ne parle pas dans son livre des guerres entre souverains. ROUSSEAU et MONTESQUIEU contestent, jusqu'à sa conception de la nature humaine, tout le contenu du Leviathan.
 Ce qu'il faut comparer également, pourrait-on dire en deça, c'est toute la philosophie machiavélienne et toute la philsophie hobbesienne : on voit un effort chez Thomas HOBBES pour refuser la justification des actions et des motivations du Prince de MACHIAVEL, mais en même temps, n'y-a-t-il pas une filiation, nonobstant le refus de Thomas HOBBES de faire semblant de discuter de l'histoire des Anciens ?  Une recherche historiographique est à mener. Nous y reviendrons.
     Léo STRAUSS estime qu'"en un mot, en essayant de trouver les raisons à une soumission complète à l'autorité, HOBBES rend cette soumission impossible ; en abandonnant l'autorité pour en appeler à la raison, comme le faisait SOCRATE, il est forcé d'aboutir à ce qu'il considérait chez SOCRATE comme une erreur fatale : à l'"anarchisme", HOBBES établit donc en fait une distinction entre l'Etat pur et simple et l'Etat raisonnable". Il est certain que le caractère "absolutiste" de l'Etat présenté par HOBBES suscite des réactions opposées chez les philosophes politiques, notamment au XVIIIème siècle.
     Pierre NAVILLE, de son côté, estime que le "XVIIIème siècle européen est la période où l'oeuvre de HOBBES trouva une résonance qui se perdit ensuite dans deux directions dont on peut reconnaitre la voie de nos jours: d'une part des progrès considérables s'accomplissent dans les sciences naturelles (...), d'autre part la religion chrétienne subit un assaut exceptionnel, suite à la rupture du protestantisme avec le catholicisme romain, qui favorisa l'implantation d'un athéisme intégral souvent assourdi dans un déisme qui oscille du scepticisme à la foi sentimentale. Les philosophies de ce temps expriment cette situation avec un verdeur inégalée jusque-là que la réputation de HOBBES vint nourrir même si ce fut souvent de façon clandestine."

    Thomas HOBBES, Leviathan, 1651. Traduction de l'anglais et annotations de François TRICAUD, Editions Sirey,  collection Philosophie politique, 1990, 780 pages. Cette édition (réédition de celle de 1971), comporte en plus du texte Leviathan 3 autres textes dans une Appendice : Du Symbole de Nicée, De l'hérésie et De quelques objections élevées contre le Léviathan. Une traduction de 2003 est disponible sur le site de Les classiques en sciences sociales.
    Pierre MANENT, Article HOBBES dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986 ; Pierre NAVILLE, Thomas HOBBES, Plon, 1988 ; Léo STRAUSS, la philosophie politique de Hobbes, Belin, collection Littérature et politique, 1991.

                                                                       PHILIUS
   




                             
                                 

                                
      
                                                        
     
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Published by GIL - dans OEUVRES
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2 mai 2009 6 02 /05 /mai /2009 14:21
   On peut dire de certains essais qu'on les attend depuis un certain temps et le livre de Saskia SASSEN, professeur de sociologie à l'université Columbia aux Etats-Unis, membre du Comité pour la pensée globale et par le passé codirectrice du département du Global Chicago Project, est un de ceux-là. En effet, pour quelqu'un qui veut penser les conflits  et le conflit globalement à l'échelle planétaire, il manque encore beaucoup d'outils conceptuels et opérationnels.
   C'est précisément le constat que la globalisation, certains disent mondialisation, économique, politique et culturelle s'est accélérée ces deux dernières décennies qui amène cette chercheuse à réfléchir sur la nature de celle-ci. Deux postulats fondamentaux dans les sciences sociales, mais il faut reconnaître que beaucoup d'autres remettent en cause également ces postulats, sont remis en cause actuellement : "le premier est le postulat explicite ou implicite que l'Etat-nation est le contenant du processus social. Le second est la correspondance sous-entendue du territoire national et du national - la supposition selon laquelle une condition ou un processus situés au coeur d'une institution ou sur un territoire national est nécessairement national."
     Contre un nationalisme méthodologique, de la même manière que certains mettent en cause l'individualisme méthodologique, la globalisation oblige à repenser les termes de la sociologie. Le résultat le plus clair de maints événements intervenus ces dernières vingt années, et sans doute depuis l'effondrement du système pseudo-communiste à l'Est, est le développement d'une globalisation dont il reste, selon l'auteure, à définir les contours.
  La destruction de la notion traditionnelle de frontière, par le développement du marché financier, des outils informatiques et télématiques et de la circulation des compétences au niveau planétaire, oblige à se doter d'autres instruments d'analyse statistiques pour comprendre le fonctionnement des sociétés actuelles. Il ne s'agit pas seulement d'économie, mais aussi d'environnement, de droits de l'homme... domaines où se forgent déjà un droit global, qui n'est pas un droit international, qui n'est pas un droit inter-étatique non plus. Cette évolution, favorisée par nombre d'acteurs étatiques et privés, tisse de nouveaux liens sociaux qu'il importe d'analyser. D'autant plus qu'il s'agit souvent d'institutions d'ordre privé qui se mettent en place, avec des pouvoirs de plus en plus étendus en matière de réglementation commerciale, financière, mais aussi en matière migratoire et environnementale. Il s'agit aussi ni plus ni moins de nouvelles classes sociales émergentes.
  Insistant sur le fait que "le global se forme en grande partie à l'intérieur du national", à partir de villes globales, à vocations nouvelles dans l'histoire, Saskia SASSEN propose que l'on prenne comme sujet d'études dotés d'instruments d'évaluation qualitative et quantitative adéquats, cette nouvelle dimension sociale.
  L'éditeur présente l'ouvrage de cette manière : "Dans le grand dictionnaire des idées reçues, la globalisation a pour acception une interdépendance croissante dans le monde en général et la formation d'institutions globales. Or, montre Saskia Sassen, la globalisation implique deux dynamiques particulières. La première induit la formation d'institutions et de processus explicitement globaux, comme l'oRganisation mondiale du commerce, les marchés financiers, le nouveau cosmopolitisme et les tribunaux internationaux pour les crimes contre l'humanité. Autant de formations nouvelles qui s'inscrivent néanmoins en partie à l'échelle nationale. La seconde dynamique, bien qu'elles soit elle aussi constitutive, oeuvre à une échelle autre. Des réseaux interfrontaliers d'activistes s'engagent dans des luttes spécifiquement locales mais avec un objectif global, comme les organisations humanitaires et de protection de l'environnement. Dans un nombre croissant de pays, les Etats et leurs gouvernements, non pas victimes mais acteurs conscients de la globalisation, s'emploient à mettre en place les politiques monétaires et fiscales indispensables à la constitution de marchés financiers globaux, souvent sous le pression irrésistible du Fonds monétaire international, voire des Etats-Unis. Ou bien encire les tribunaux nationaux font usage désormais d'instruments juridiques internationaux - droits de l'homme, critères internationaux de protection de l'environnement et règlements de l'OMC - pour traiter de problèmes qu'ils auraient autrefois résolus avec les instruments juridiques de leur cru. Le global se forme en grande partie à l'intérieur du national. Vue sous cet angle, conclut Saskia Sassen, la globalisation remet en question deux postulats fondamentaux des sciences sociales : le premier veut que l'Etat-nation soit le seul contenant du processus social ; le second pose la correspondance du territoire national et du national. Aujourd'hui, ces conditions sont partiellement, mais activement, démembrée. le comprendre, c'est faire un pas décisif dans l'intelligence de notre monde immédiat et futur".
   Martin ALBROW, critique ce livre en 2009 dans www.laviedesidéees.fr (traduction d'Emilie FRENKiEL) : " (...) Sassen montre donc surtout l'importance de la contribution de la sociologie à la compréhension e l'évolution du monde qui nous entoure. Mais en fin de compte, c'est la grande rigueur intellectuelle de son engagement disciplinaire qui limite sa compréhension de la montée et du déclin de la mondialisation. Pour comprendre comment l'idéologie néolibérale a pu si bien s'imposer, il nous faut aussi comprendre les processus et les méthodes qui ont permis aux multinationales de reprendre les thèmes du "blobal village" des années 1960 à des fins commerciales, et comment les jeunes dirigeants issus du baby-boom ont pensé qu'il était dans leur intérêt d'utiliser le même langage. Les structures sociales ne sont pas déterminantes en termes culturels car les idées circulent librement. L'une des façons dont Sassen exclut les considérations culturelles est de nier l'importance du cosmopolitisme dans la détermination des évolutions contemporaines. On peut lui opposer les travaux récents d'Ulrich Beck qui offrent un bon exemple d'analyse de la mondialisation et qui voient les valeurs cosmopolites comme le moteur qui motive la création d'un ordre politique mondial. En fin de compte, s'il nous incombe d'évoquer les menaces qui pèsent sur l'espèce humaine à travers le discours de la globalisation, il est nécessaire de trouver un moyen d'exprimer un objectif commun et collectif et d'éviter la distorsion idéologique qui a irrémédiablement porté atteinte à l'idée de mondialisation. L'idéologie de la mondialisation considérait jusqu'à présent les questions d'égalité, de justice et de liberté comme des questions subsidiaires et extérieures à l'activité centrale qui consiste à diriger le monde. Nous devons comprendre à quel point cette idéologie est parvenue à s'imposer, pas seulement grâce à ses bases sociales et matérielles, mais aussi à travers l'analyse du sens et des imaginaires qui écartent des possibles avenirs alternatifs. C'est la raison pour laquelle nous avons aussi besoin d'analyses de l'imagination littéraire du type de celle qui fut si efficacement adoptée par Martha Nussbaum dans ses cours sur la justice poétique. La mondialisation est à la fois un ensemble d'écrits, un exercice de relations publiques, une mode, voire un engouement, et une stratégie commerciale. Ce domaine de recherche a besoin de la remarquable sociologie de Sassen, mais également de beaucoup d'autres disciplines."
    Saskia SASSEN (née en 1949), économiste et sociologue néerlando-américaine se spéciale dans l'étude de la mondialisation et la sociologie des très grandes villes du monde. A l'origine du concept de ville-mondiale (global cities) (The Global City, 1991), elle est l'auteure également de plusieurs autrs ouvrages, dont peu ont été traduits en français, par exemple : New York City's informal economy, Los Angeles, University of California, 1988 ; Denationalization : Territory, Authority and Rights in a Global Digital Age, Princeton University Press, 2005 ; Critique de l'Etat, Territoire, Autorité et Droits de l'époque médiévale à nos jours, Editions Demopolis pour Le Monde diplomatique, 2006 ; La globalisation centrifuge, Démopolis, 2009.


    Saskia SASSEN, La globalisation. Une sociologie, Editions Gallimard, collection nrf Essais, 2009, 341 pages
    Traduction de l'ouvrage américain A sociology of globalization, WW Norton & Company, New York, 2007.
Complété le 21 Août 2012
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2 mai 2009 6 02 /05 /mai /2009 09:51
          Considéré tour à tour comme démocrate et totalitariste, Jean-Jacques ROUSSEAU met en lumière nombre de débats qui agitent le sociétés politiques modernes. En cela, dans les réflexions sur le conflit, qu'il soit abordé sous l'angle politique, économique ou social, l'oeuvre du philosophe genevois est aujourd'hui encore incontournable.

        Longtemps, on a considéré que ses écrits étaient épars et inachevés et aujourd'hui, plusieurs auteurs reconsidèrent la question et, à l'aide de nouveaux manuscrits, reconstituent une pensée très structurée et très méditée. Si cette oeuvre touche également à la musique (Projet concernant la musique, 1742 ; articles sur la musique de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, 1755 ; Dictionnaire de musique, 1767) et au langage (Essai sur l'origine des langues, posthume), ce sont surtout les arguments politiques, économiques et sociaux qui nous intéresse ici.

        Son Discours sur les sciences et les arts (1750), rédigé sur concours d'Académie comme il en existait beaucoup à son époque, tranche avec l'opinion courante de la philsophie des Lumières. Pour lui, la société dominée par les arts et les sciences est une société pleine d'inégalités. Cela en premier lieu parce que les talents dont on a besoin pour les poursuivre deviennent des marques de distinctions (n'oublions pas que nous sommes alors dans une société qui multiplient les privilèges de toutes sortes) entre les hommes, et ensuite parce que de grandes sommes d'argent sont nécessaires pour en supporter les frais. La société est transformée en vue de soutenir ces arts et sciences, et cette transformation elle-même engendre une vie pleine de vaines préoccupations de soi et d'injustice.

       Le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755) poursuit cette réflexion. A la question posée par l'Académie de Lyon qui demande si cette inégalité est autorisée par la loi naturelle, Jean-Jacques ROUSSEAU répond contre les attentes des autorités intellectuelle et religieuses (Il refuse notamment toute référence au péché originel). Sa conception de l'état de nature s'éloigne de celle de HOBBES à qui il reproche de confondre l'homme primitif, très proche de la nature, et l'homme social, déjà construit par la société. Sa réflexion l'amène à rechercher très en arrière dans le temps la nature de l'homme. Dans un temps, où, isolés, éparpillés, peu nombreux, sans grandes attaches les uns aux autres, les hommes étaient égaux par nature. C'est à la suite de catastrophes naturelles qu'est née une société constituée, par les hommes mus par leur liberté de la volonté et leur perfectibilité. Résumant l'argumentation du philosophe, Léo STRAUSS écrit : "En plus de la première conscience de l'obligation morale, l'homme dans sa nouvelle situation communautaire commence à pratiquer la vengeance. Parce que les hommes sont en contact quotidien, il y a davantage d'occasions de frictions : et, parce qu'il n'y a pas de loi, chaque homme est juge de son propre cas. La pitié naturelle, racine de l'humanité dans l'état de nature, s'affaiblit dans le conflit entre l'amour de soi et la pitié et en de tels cas, c'est toujours l'amour de soi qui l'emporte. Mais ce ne sont pas ces conflits qui firent que les hommes établirent une société civile, mais l'institution de la propriété privée. (...) Avec l'établissement de la propriété privée, apparut également la prévoyance. Lorsque champs et rivières fournissaient la nourriture, le vêtement et l'habitat, l'homme ne pensait pas au futur. Mais l'agriculteur doit le faire et le désir de protéger et d'augmenter sa récolte multiplie à la fois ses désirs et le pousse à rechercher le pouvoir.".

        Ce que l'on nomme aujourd'hui son Discours sur l'économie politique (1755) est en fait un article (long) publié dans le tome V de l'Encyclopédie de Diderot et l'Alambert. Contre Adam SMITH, John LOCKE et bien d'autres, Jean-Jacques ROUSSEAU rejette l'idée que les inégalités sont tolérables si les plus pauvres en profitent. Il remet en cause la prétendue supériorité des sociétés développées fondées sur ces inégalités et argumente sur les bienfaits d'une confédération sociale. Par ailleurs, également dans d'autres manuscrits, on trouve cette affirmation du caractère individuel du droit de la propriété, "le plus sacré des droits individuels". Mais, en laissant entendre que ce n'est que dans les républiques que la sécurité des personnes et des biens est véritablement garantie, il indique que l'accord entre l'intérêt et la justice suppose la dimension politique du commun, non la simple réciprocité des échanges. (Catherine LARERE). Léo STRAUSS estime qu'en fin de compte, l'opinion de Jean-Jacques ROUSSEAU n'est pas entièrement différente de celle de Karl MARX.

        C'est dans son texte Du contrat social que se trouve concentré un grand nombre des conceptions politiques du philosophe, élaborées de manière aboutie. Au lieu de placer le modèle de contrat sur la condition que le souverain protège sa vie (HOBBES) et ses biens (LOCKE), Jean-Jacques ROUSSEAU place la préservation de la liberté au coeur de son système. Selon lui, les citoyens ne concluent pas le pacte entre eux, de particulier à particulier, mais avec le souverain dont ils sont en même temps les membres. Autrement dit, le peuple en train de constituer sa souveraineté est l'une des parties contractantes (André CHARRAK). Le philosophe écrit "l'acte d'association renferme un engagement réciproque du public envers les particuliers, et sous un double rapport : à savoir, comme membre du souverain envers les particuliers, et comme membre de l'Etat envers le souverain". Chaque citoyen est soumis au souverain et membre de l'Etat envers le souverain : il ne peut donc y avoir oppression. "Ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre ; ce qu'il gagne, c'est la liberté civile et la propriété de tout ce qu'il possède". C'est ce qu'appelle Jean-Jacques ROUSSEAU l'expression de la volonté générale. La solution consiste donc en ce que chaque homme se donne entièrement à la communauté avec tous ses droits et tous ses biens (Léo STRAUSS). La loi est bien le produit de la volonté générale, lorsque tous les individus participent à son élaboration. La société civile est purement et simplement l'accord d'un groupe d'hommes pour que chacun devienne partie de la volonté générale et lui obéisse. Le droit de gouverner de tout gouvernement vient du peuple et ne s'exerce qu'aussi longtemps que cela convient au peuple. Cette souveraineté est inaliénable : les volontés particulières, les factions, les groupes d'intérêts, les partis n'ont pas leur place dans un tel système. Conscient de la tension existante entre la stabilité dont la loi a besoin et le réexamen constant impliqué par l'assemblée de peuple, et de l'idée que la loi étant le produit de sa propre volonté affaiblit la terreur presque sacrée qui est nécessaire au maintien du respect de la loi, Jean-Jacques ROUSSEAU propose que ces processus de changement soient difficiles et que l'éducation facilite le respect de ces institutions, et que le peuple soit finalement conscient des implications des changements qu'il voudrait introduire... Dans son système que le philosophe tente de rendre parfait, les moeurs et la religion entrent dans le champ du politique, la religion doit être donc une religion naturelle et les moeurs soumis au contrat social.
            Ce que le philosophe tente d'élaborer, c'est un contrat social dans lequel l'égalité puisse être rétablie, sans nuire à la liberté. Beaucoup se sont interrogés bien entendu sur la validité d'un tel système, et si pendant la révolution son nom est sanctifié littéralement, on le rend responsable par la suite d'une interprétation totalisante de ses écrits. Il ne faut jamais oublier que dans l'esprit de jean-Jacques ROUSSEAU, ce contrat social s'applique à de petits Etats (Corse, Suisse) où les conditions de participation directe à la démocratie sont réunies.  Sa préférence d'ailleurs va à la Sparte antique. Car le contrat social peut se lire à double tranchant : comme proposition positive d'un système de relations entre individus, ou comme critique virulente d'une souveraineté qui ne reflète que des intérêts particuliers. En cela, ce système s'oppose à la conception de nombreux auteurs anglo-saxons qui font dériver la souveraineté de la convergence des intérêts particuliers.
          La conception de la loi de Jean-Jacques ROUSSEAU est finalement aussi rigoureuse que celle de HOBBES sous la condition qu'elle soit l'expression de la volonté générale, et qu'elle ne soit pas seulement le fruit de l'impératif de la protection des biens et des personnes. La loi est au-dessus de toutes les parties. Reste à savoir comme une telle philosophie politique peut être opérationnelle dans les conditions d'aujourd'hui, dans des sociétés complexes, où la population est importante et concentrée. Cela confère, selon Alexis PHILONENKO par exemple, une tonalité pessimiste (il parle même de philosophie du malheur) à cette philosophie.

       Julie et La Nouvelle Héloïse (1761) est un roman beaucoup plus publié au XVIIIème siècle que Du contrat social. Il traite de l'opposition entre l'amour et le mariage. On comprend qu'une odeur de soufre entoure cet ouvrage pour certains milieux ecclésiastiques de l'époque. Il annonce pour certains les problématiques du conflit intérieur et dépasse les thèmes rebattus de l'amour courtois. Il prépare une partie du Romantisme.

      Emile ou De l'Education (1762) est à destination des maîtres et précepteurs. Il explique la nature de l'enfant et l'éducation qu'il peut recevoir, dans le respect de cette nature précisément, pour devenir un bon citoyen. La fonction éducative prend le relais de la forme juridique : il ne s'agit pas alors de rétablir l'égalité, mais d'instituer des citoyens, en les dépouillant de leur particularité qui les pousse à l'égoïsme et à l'injustice, en transportant leur moi naturel dans l'unité collective, dont il ne sont qu'une unité fractionnaire. Développer l'amour de l'ordre et développer l'esprit de participation à la vie citoyenne sont deux impératifs de cette éducation. Elle doit développer notamment l'amour de soi et l'amour propre dans le sens d'une solidarité avec les autres hommes. "Etendons l'amour-propre sur les autres êtres, nous le transformerons en vertu, et il n'y a point de coeur d'hommes dans lequel cette vertu n'ait sa racine. Moins l'objet de nos soins tient immédiatement à nous-mêmes, moins l'illusion de l'intérêt particulier est à craindre ; plus on généralise cet intérêt, plus il devient équitable, et l'amour du genre humain n'est autre chose en nous que l'amour de la justice."

      Le Jugement du projet de paix perpétuelle de Monsieur l'abbé DE SAINT PIERRE (1756) constitue seulement une des oeuvres du philosophe sur la guerre, la paix et les relations internationales. Par ailleurs, des Principes du droit de la guerre de des Fragments sur la guerre apparaissent dans les manuscrits. Selon Blaise BACHOFEN et Céline SPECTOR, qui se référent au projet initial de Jean-Jacques ROUSSEAU d'écrire une grande oeuvre intitulée Institutions politiques, dont Du contrat social ne serait qu'une partie, on peut reconstituer sa pensée dans ces domaines, plus élaborée qu'on aurait pu le croire.
     - Les Principes du droit de la guerre témoignent des lectures du philosophes de deux auteurs, GROTIUS et HOBBES. il leur fait le reproche de n'avoir pas su comprendre la nature même de la guerre. La guerre, selon lui, apparait avec l'Etat, et n'est donc pas naturelle. Le droit inter-étatique doit être compris comme droit de la paix. Pour lui, il n'y a pas de sociabilité naturelle, au sens d'une inclination naturelle à respecter les droits d'autrui suffisamment puissante pour empêcher les conflits, tant pour les individus que pour les sociétés. Ce n'est que par de nouvelles associations à l'échelle des sociétés que nous pouvons corriger "le défaut de l'association générale". Jean-Jacques ROUSSEAU veut chercher à l'intérieur même des Etats, dans leur nature même, les principes qui relèvent à la fois de la légitimité et de la nécessité factuelle.
      - Le Jugement sur le projet... est relativement sévère envers celui-ci. "Il ne faut pas non plus croire avec l'Abbé DE SAINT-PERRE que même avec la bonne volonté que les princes ni leur ministre n'auront jamais, il fût aisé de trouver un moment favorable à l'exécution de ce système. Car il faudrait pour cela que la somme des intérêts particuliers ne l'emportât pas sur l'intérêt commun et que chacun crût voir dans le bien de tous le plus grand bien qu'il ne peut espérer pour lui-même."  Selon Hervé GUINERET, le philosophe genevois ne se contente pas de critiquer le projet, mais étend son analyse aux raisons pour lesquelles il le trouve inapplicable. Il indique que l'indépendance des souverains est une indépendance par rapport aux lois. Le souverain décide dans l'arbitraire le plus total et dans les rapports de force entre souverains, il n'existe pas de lois. Contre MACHIAVEL, Jean-Jacques ROUSSEAU pense que les souverains sont des pilotes insensés, n'ayant absolument pas les capacités de lutter réellement et durablement contre la fortune (l'infortune), esclaves de leur désir de puissance, désir autant tourné vers la domination de leurs sujets que vers l'écrasement de leurs concurrents. En cela, les propos de l'abbé DE SAINT-PIERRE viennent directement contredire les pratiques, les désirs et les opinions des puissants.
  Le modèle machiavélien est un modèle guerrier. C'est ce modèle que jean-Jacques ROUSSEAU refuse dans ses deux apports principaux à la théorie républicaine : l'adéquation de la république et de la loi, l'idée que les citoyens se lient par le droit. Il définit le projet politique, dans le rapport à soit, dans la conception de l'amour-propre, non comme exclusion de l'étranger, mais dans une conception universaliste. Au-delà des polémiques avec les autres intellectuels des Lumière, comme VOLTAIRE par exemple, Jean-Jacques ROUSSEAU livre une oeuvre à vocation universaliste.
     Cette oeuvre trouve des échos grandissants à une époque où sont dénoncés le progrès des sciences et l'accumulation des richesses comme causes des déséquilibres de la nature. De manière plus longue, elle influence la manière depuis son époque de concevoir l'éducation, l'enface et le développement humain, la fonction des institutions politiques et sociales, les moeurs, le droit et même la religion. Surtout d'ailleurs à travers le dialogue qu'il engage avec les intellectuels de son temps, bien plus que par son propre exemple de vie - sujet de polémiques pas toujours très claires. C'est en grande partie à travers ce dialogue contradictoire et parfois véhément qu'il élabore sa propre pensée. L'attention apportée à l'ensemble de son oeuvre, et pas seulement aux ouvrages édités (sa correspondance abondante par exemple) montre aujourd'hui combien le dialogue avec DIDEROT, lequel lui doit nombre de ses réflexions. Le chercheur américain en littérature Roger D MASTERS, cité d'ailleurs Victor GOLDSCHMIDT (Anthropologie et politique, Les principes du système de Rousseau, Vrin, 1974), effectue en 1968 une lecture globale de son oeuvre et estime que le pivot de son oeuvre est constitué par l'Emile : "Sans nier l'importance du Contrat social, sur lequel Rousseau travailla pendant au moins dix ans, et qui devait constituer une partie du projet des Institutions politiques (dont il espérait qu'elles mettraient le "sceau" à sa réputation), il semblerait que la structure essentielle de la pensée de Rousseau puisse - et en vérité doive être étudiée d'abord en fonction de l'Emile (qui contient un résumé du Contrat social) et des deux Discours", le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (second discours) et le Discours sur les sciences et les arts (premier discours). Dans l'esprit même de Jean-Jacques ROUSSEAU, toujours selon cet auteur, l'effort accompli dans le Contrat social n'est pas à proprement parler une partie intégrante du grand principe (que la nature a fait l'homme heureux et bon mais que la société déprave et le rend misérable), mais plutôt une atténuation de l'ineluctable dépravation de l'homme. 
  "Le point de départ philosophique de Rousseau était la critique des effets d'un développement scientifique débridé. Sa pensée demeure donc extrêmement pertinente face aux problèmes contemporains. (...). Rousseau a essayé de découvrir un moyen de faire retour à la pratique classique de la vie sociale et politique, en présupposant qu'on pouvait définir le bien pour l'homme en se référant à sa nature. Pourtant, pour y parvenir, il fit fond sur une étude scientifique de l'évolution de l'espèce humaine (le second Discours) et sur une analyse du développement humain individuel en termes de sensations et d'expériences (l'Emile). Il s'ensuit que les faiblesses et les forces du système philosophique de Rousseau éclairent les questions toujours actuelles de la philosophie politique. Cela ne signifie pas que ce système soit satisfaisant pour la période contemporaine comme le fait remarquer Bertrand de Jouvenel (Rousseau, évolutionniste pessimiste, Rousseau et la philosophie politique, Annales de la philosophie politique, volume 5, PUF, 1965)". De fait, l'évolution de la civilisation européenne a été à l'inverse de ce qu'il souhaitait. Il semblerait toutefois que les conceptions de la volonté générale et de la souveraineté du peuple aient eu une influence persistante, malgré (en raison de?) le manque de pertinence généralement admis de ses propres conclusions pratiques. Il faut mettre de côté l'idéal rousseauiste de la petite société agraire privée de Lumières pour comprendre l'impact sur une longue période de ses conceptions sur la société politique. Même si les soupçons de "totalitarisme" sont assez indondés (il s'inscrit tout de même dans une longue tradition de défense de la liberté de pensée...), "ses principes s'exposent à une subversion de ce genre parce qu'il sépare les fins propres de l'homme et de la société de ses principes de droit politique. Après avoir défini une logique de l'obéissance civile purement formelle, Rousseau admit tacitement que la science prudentielle définissant la bonne société civile n'était pas une partie intrinsèque ou nécessaire de ses principes politiques, mais ne constituait qu'un guide pour leur mise en oeuvre. Rousseau fut ainsi forcé - de compagnie avec Machiavel et Hobbes - de traiter la différence entre les formes de gouvernement comme un problème technique dont la solution dépend de la connaissance des "tendances naturelles" des phénomènes politiquement pertinents. Mais dès que le triomple de la technologie moderne permit à l'homme de maitriser des relations naturelles que Rousseau considérait comme "invincibles", sa définition de la supériorité nécessaire de cité agraire simple devint une préférence anachronique et purement personnelle (...) qu'on peut rejeter sans pour autant abandonner son principe de la souveraineté populaire."


      Jean-Jacques ROUSSEAU, Du contrat social, 1762 (Flammarion, 1966) ; Jugement sur le projet de paix perpétuelle de l'abbé DE SOINT-PIERRE, 1756 (Ellipses, 2004).
 Quasiment l'ensemble de ses oeuvres est disponible sur le site des classiques en sciences sociales : www.uqac.ca.
        Catherine LARRERE, article ROUSSEAU dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, collection Quadrige, 1996 ; André CHARRAK, article ROUSSEAU dans La Vocabulaire des philsophies, Philosophie classique et moderne, Ellipses, 2002 ; Leo STRAUSS, Histoire de la philosophie politique, PUF, collection Quadrige, 1994 ; Alexis PHILONENKO, article Du contrat social, ROUSSEAU dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986 ; Blaise BACHOFEN et Céline SPECTOR, Jean-Jacques ROUSSEAU, la guerre et la paix, Editions Vrin, collection Textes et Commentaires, 2008 ; Roger D MASTERS, La philosophie politique de Rousseau, ENS Editions, 2002.

                                                                               PHILIUS
Complété le 24 juin 2014.


        
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28 avril 2009 2 28 /04 /avril /2009 18:16
         Chroniques de la gouvernance fait partie de ces revues, souvent très jeunes - celle-ci date seulement de 2007 - que l'on trouve surtout sur Internet, et dont les articles sont très souvent disponibles gratuitement, qui témoignent sans doute que sur le web, on ne trouve pas seulement le pire...Au contraire, ce genre de revue est là pour prouver qu'Internet peut être un grand outil au service de l'humanité (pas moins pour s'élever au niveau des intentions de la revue)...
          Issue des projets de l'Institut de recherche et débat sur la gouvernance, cette revue annuelle, de 250 pages environ, complètement téléchargeable, se situe selon ses propres dire "contre les approches normatives de la bonne gouvernance". Par les sujets traités (la participation entre idéal et réalités, l'avenir du mouvement alter-mondialiste, la justice internationale face aux situations locales, quel type de fiscalité pour quel type de démocratie, pour l'édition de 2008), les rédacteurs se situent clairement contre une certaine approche de la mondialisation, dont beaucoup reviennent aujourd'hui à la faveur de la crise financière mondiale, et réfléchissent à la manière dont cette mondialisation justement pourrait être facteur de paix et de développement.
Dans la présentation de la revue, l'Institut, créé à l'initiative de la fondation Charles Léopold Mayer en 2006, se donne pour vocation "d'animer le débat sur la gouvernance en mettant en relation le monde de l'université et de la recherche celui de la fonction publique ou des organisations internationales, les entreprises, et les organisations de la société civile".
       Il est bien sûr trop tôt pour savoir si la revue va tenir ses promesses, ni si elle va trouver son public, mais toujours est-il que l'on trouve désormais sur son site de quoi alimenter de nombreuses réflexions.
    Notons en tout cas les 5 hypothèses retenues par les rédacteurs responsables de la revue, dont Pascal DELISLE, Hélène NIEUL, Vincent GUIMARD, Michel SAUQUET et Martin VIELAJUS, Wojtek KALINOWSKI étant le coordinateur pour 2008 :
        - celle de la coexistence de différentes échelles de pouvoirs, supra et infra-étatiques, et non seulement étatiques ;
        - celle d'une érosion de la légitimité de l'Etat, redistribuée entre une foultitude d'acteurs, publics et privés ;
        - celle d'une perte de capacité des gouvernements à contrôler l'ordre social ;
        - celle de nouvelles formes, horizontales, de participation au pouvoir, en dehors des canaux traditionnels ;
       - celle de l'existence de nouveaux mécanismes collectifs de gestion des problèmes, remplaçant les modes autoritaires et que la revue veut évidemment favoriser.
      Vu l'évolution accélérée du monde, certains estimant que déjà la mondialisation marque le pas et que la tendance commencerait même à s'inverser,  Chroniques de la Gouvernance 2009/2010, publié en novembre 2009 présente, dans ses 287 pages, un grand intérêt. Rédigés par Pierre ROSANVALLON, Michel WIEVIORKA, Zhu XUEQIN, Alberto ACOSTA... voici une cinquantaine d'articles sur les deux années qui venaient de s'écouler, "qui restent celles d'une débâcle financière, économique et sociale unique". "Un tel échec est, dans une large mesure, celui des systèmes de gouvernance nationaux et internationaux, privés comme publics. Il révèle notamment la faiblesse des modes de régulation politiques et économiques, dans un contexte d'interdépendance croissante des acteurs et des échelles géographiques. Cette nouvelle livraison des Chroniques de la gouvernance donne à voir sur ces problèmes une série d'analyses et de propositions" répartis sur "quatre enjeux ou vecteurs de changement de la gouvernance : la légitimité des pouvoirs, la coproduction du bien public, l'évaluation de la gouvernance et la formation aux affaires publiques.
        Nous attendons bien entendu la livraison de l'édition 2010/2011, en sachant que, dans ce domaine, le recul en terme de temps est nécessaire pour pouvoir départagé ce qui est le plus important et ce qui est accessoire...

     Chroniques de la gouvernance, Éditions Charles Léopold Mayer
     Site : www.institut-gouvernance.org
(Actualisé le 28 mars 2012)

  
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27 avril 2009 1 27 /04 /avril /2009 09:20
                            Vers la paix perpétuelle, d'Emmanuel KANT

         Le philosophe a depuis très longtemps, vers 1752-1756, avant même la publication de la critique de Jean-Jacques ROUSSEAU, du Projet de l'abbé DE SAINT-PIERRE. Emmanuel KANT, loin de se gausser des utopies de l'abbé  le prit  dès le début très au sérieux, et ses textes Conjectures sur les débuts de l'histoire humaine, L'idée pour une histoire universelle du point de vue cosmopolitique (1784), Qu'est-ce que Les lumières?, et Vers la paix perpétuelle (1795) se situent bien dans la logique de ses trois Critiques.
        Selon Joel LEFEBVRE, "KANT fixe un but précis à l'évolution : il s'agit, comme toujours dans la tradition utopique, de la réalisation d'une société parfaite ; mais cette perfection est ici formulée en termes politiques modernes et comprise comme l'instauration d'une constitution civile rationnelle."
 
         Ce projet philosophique se compose de plusieurs sections, et reprennent grosso modo l'idée de présenter les articles d'un traité de paix perpétuelle. Ainsi, ses articles préliminaires (première section) proposent les dispositions suivantes :
          - "Aucun traité de paix ne doit être considéré comme tel si on l'a conclu en s'y réservant secrètement quelque sujet de recommencer la guerre." Emmanuel KANT, contre l'exercice d'une diplomatie secrète, attaque un "procédé qu'il faut laisser à la casuistique des Jésuites et qui est au-dessous de la dignité des souverains (...)".
         - "Aucun Etat indépendant (petit ou grand, peu importe ici) ne pourra être acquis par un autre Etat par héritage, échange, achat ou donation." Certains y trouvent ici le principe de l'intangibilité des frontières, ce principe qui entrera beaucoup dans la pratique des organisations internationales fondées bien après.
         - "Les armées permanentes doivent avec le temps, disparaitre complètement."
         - "On ne doit point contracter de dettes publiques en relation avec les querelles extérieures de l'Etat". Cette "dangereuse force financière, à savoir un trésor de guerre pour faire la guerre" constitue un sérieux obstacle à l'établissement d'une paix perpétuelle.
          - "Aucun Etat ne doit s'immiscer par la violence dans la constitution et le gouvernement d'un autre Etat". C'est le principe de l'autodétermination des peuples qui sera souvent mis en avant dans les mouvements ultérieurs de la décolonisation (notamment dans les années 1960).
         - "Aucun Etat en guerre avec un autre ne doit se permettre des actes d'hostilité de nature à rendre impossible la confiance réciproque dans la paix future, par exemple : l'emploi d'assassins, d'empoisonneurs, la violation d'une capitulation, la provocation à la trahison dans l'Etat auquel on fait la guerre. On peut y voir là les idées, défendues bien entendu également beaucoup ailleurs, d'un droit de la guerre qui limitent les moyens utilisés, dans la perspective de la fin d'un conflit armé.
    C'est dans un seconde section qu'Emmanuel KANT introduit les articles "définitifs" d'une paix perpétuelle entre les Etats :
             - "Dans tout Etat, la constitution civile doit être républicaine". Il y a là l'idée d'une uniformisation des types de gouvernement, qui rend possible cette paix. Sur la question si "elle est également la seule capable de conduite à la paix perpétuelle, le philosophe allemand en discute assez longuement. Il estime que cette forme de constitution "est issue de la source pure qu'est le concept de Droit". "Si l'assentiment des citoyens est nécessaire pour décider s'il y aura ou non la guerre, il est bien naturel que, du moment qu'il leur faudrait appeler appeler sur eux-mêmes les maux de la guerre (...), il est bien naturel qu'ils réfléchissent mûrement avant d'entreprendre une partie si dangereuse (...).". Par la suite, Emmanuel KANT insiste sur la différence entre république et démocratie. Il ne croit pas que la foule puisse devenir peuple, et donne une préférence pour une forme républicaine de gouvernement dont les caractéristiques essentielles sont la séparation des pouvoirs exécutif et législatif, et sa représentativité.
            - "Le droit international doit être fondé sur un fédéralisme d'Etats libres". Reprenant la discussion menée à la fois par GROTIUS et HOBBES sur l'état de nature, il compare la situation interne de l'Etat, parvenu à la paix civile, à la situation internationale, il faut parvenir à cette même paix, avec une certaine prudence, pensant impossible l'établissement d'une république mondiale.
           - "Le droit cosmopolitique doit être limité aux conditions de l'hospitalité universelle". Par cette formule que l'on peut trouver alambiquée, Emmanuel KANT veut signifier que l'établissement de la paix perpétuelle ne peut pas passer par l'emploi de la force armée. Seul le sentiment général qu'une violation du droit est ressentie de la même manière partout, peut la garantir, de même que règne à l'intérieur des Etats la paix civile, non pas par la menace permanente de l'emploi de la violence, mais par le sentiment général qu'une violation du droit met tout le monde en danger.
     A ces deux sections, le philosophe ajoute deux adjonctions, et termine son texte par deux appendices qui doivent l'éclairer.
         - La première adjonction "De la garantie de la paix perpétuelle", la fait reposer "sur la grande artiste Nature, dont le mécanisme laisse visiblement transparaître une finalité qui, du sein même de la discorde entre les hommes, et contrairement à leur volonté, fait surgir la concorde".
La deuxième adjonction porte sur "Article secret en vue de la paix perpétuelle", semble contredire son tout premier article, mais comme "les maximes des philosophes sur les conditions de la possibilité de la paix publique doivent être consultées par les Etats armés pour la guerre", et car les rois ne sont pas philosophes, ils doivent les consulter. On retrouve là une conception développée dans Le conflit des facultés. Il ne s'agit pas là de la diplomatie secrète, mais de la consultation discrète des philosophes en vue d'établir la paix, les philosophes n'étant pas soupçonnables de vouloir la publicité...
         - Les premier appendice "Du désaccord entre la morale et la politique du point de vue de la paix perpétuelle" reprend en fait tout la conception que l'on peut retrouver dans MACHIAVEL sur la sagesse du Prince. A contrario, le deuxième appendices "De l'accord de la politique avec la morale selon le concept transcendantal du droit public", argumente - longuement - autour de la conception du droit public international.
   Emmanuel KANT termine son ouvrage avec ce qu'on doit considérer en définitive comme un acte de foi.
    "Si c'est un devoir et s'il existe en même temps une espérance fondée de rendre effectif un état de droit public, bien qu'en s'en rapprochant seulement par un progrès poursuivi à l'infini, la paix perpétuelle, qui succédera à ce que l'on a jusqu'ici appelé à tort des traités de paix (à proprement parler, des armistices) n'est pas une idée creuse, mais une tâche qui, résolue graduellement, se rapprochera constamment (car les époques où se produisent des progrès se feront, peut-on espérer, de plus en plus courtes) du but final qui est le sien."
   Pour Emmanuel KANT, l'homme est doté d'une insociable sociabilité (Olivier DEKENS)

          On sait bien que la suite de la situation en Europe n'est guère propice à cette idée de paix perpétuelle, notamment au début des années 1800. Si FICHTE et GORRES partagent encore l'optimisme de KANT, ensuite la critique de la Révolution, notamment en Allemagne, aboutit au fait que ce sont surtout HEGEL et CLAUSEWITZ qui dominent la pensée européenne. Ce n'est qu'à partir de la fin de la Première Guerre Mondiale et également de la fin de la Seconde Guerre Mondiale que les idées de KANT - voir par exemple l'étude de Karl JASPERS sur ces aspects - continuent leur chemin.

       Emmanuel KANT, Vers la paix perpétuelle, 1795 (Presses Universitaires de Lyon, Le livre de poche, 1985).
      Joel LEFEBVRE, introduction au Projet de paix perpétuelle d'Emmanuel KANT, op cit.
      Olivier DEKENS, Comprendre KANT, Armand Colin, collection Cursus, 2005.

                                                       PAXUS

     
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24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 13:29
        Connu d'abord comme un pamphlet diffusé sous le nom de Contr'Un, le discours de la servitude volontaire, rédigé par Etienne de LA BOETIE (1530-1563) vers 1548 constitue une oeuvre de référence sur la question de la légitimité d'un pouvoir politique.  D'abord connu de cercles d'érudits comme MONTAIGNE (1533-1592), puis de partisans calvinistes qui le publient en 1574 en édition pirate, il n'est publié officiellement par MONTAIGNE qu'en 1580, dans la première édition des Essais, dans le livre I, comme déclamation théorique. Il n'est pas indifférents que la circulation de ce texte se fasse plutôt par le canal des libelles factieux, plutôt que par les cercles académiques.
       Il semble l'exemple même du brülot qui échappe à son auteur, telle il s'inscrit dans l'évolution des mentalités d'une époque.

       Le discours de la servitude volontaire se présente comme un long texte d'un seul tenant. Il est juste précédé dans ses différentes éditions, d'un avant-propos, rédigé par ses différents introducteurs ou traducteurs (du vieux français), qui s'expliquent de manière courte sur leurs intentions.

       Parti d'Homère, qui parle d'Ulysse, lequel dit en public, qu'"il n'est pas bon d'avoir plusieurs maîtres ; n'en n'ayons qu'un seul", Etienne de LA BOETIE excuse Ulysse. "Mais en conscience, n'est-ce pas un extrême malheur que d'être assujetti à un maître de la bonté duquel on ne peut jamais être assuré et qui a toujours le pouvoir d'être méchant quand il le voudra?". L'auteur indique "que je désirerais seulement qu'on me fit comprendre comment il se peut que tant d'hommes, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois tout d'un Tyran seul, qui n'a de puissance que celle qu'on lui donne, qui n'a pouvoir de lui nuire, qu'autant qu'ils veulent bien l'endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal, s'ils n'aimaient mieux tout souffrir de lui, que de le contredire. Chose vraiment surprenante (...) c'est de voir des millions d'hommes, misérablement asservis, et soumis tête baissée, à un joug déplorable, non qu'ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu'ils sont fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés par le seul nom d'un, qu'ils ne devraient redouter, puisqu'il est seul, ni chérir puisqu'il est, envers tous, inhumain et cruel. Telle est pourtant la faiblesse des hommes! Contraints à l'obéissance, obligés de temporiser, divisés entre eux, ils ne peuvent pas toujours être les plus forts."
  Loin de s'interroger comme beaucoup d'auteurs de l'Antiquité jusqu'à la Renaissance, sur le meilleur des régimes , des gouvernements ou des souverains, le natif de Sarlat inverse le questionnement : pourquoi les hommes obéissent-ils aux tyrans? "Ce sont (...) les peuples qui se laissent, ou plutôt se font garrotter, puisqu'en refusant seulement de servir, ils briseraient leurs liens. C'est le peuple qui s'assujettit et se coupe la gorge : qui, pouvant choisir d'être sujet ou d'être libre, repousse la liberté et prend le joug, qui consent à son mal ou plutôt le pourchasse."
     Il poursuit sur le même ton : "Il (...) est une seule (chose) que les hommes, je ne sais pourquoi, n'ont pas même la force de désirer. C'est la liberté : bien si grand et si doux! que dès qu'elle est perdue, tous les maux s'ensuivent, et que, sans elle, tous les autres biens, corrompus par la servitude, perdent entièrement leur goût et leur saveur."
               Loin d'adopter le ton doctoral des universitaires, Etienne de LA BOETIE invite le lecteur : "Cherchons (...) à découvrir, s'il est possible, comment s'est enraciné si profondément cette opiniâtre volonté de servir qui ferait croire qu'en effet l'amour même de la liberté n'est pas si naturel.". Il tente alors de trouver la différence entre trois sortes de tyrans, ces mauvais princes. "Les uns possèdent le Royaume par l'élection du peuple, les autres par la force des armes, et les autres par succession de race.".  Finalement, "ainsi, pour dire vrai, je vois bien entre ces tyrans quelque différence, mais pas un choix à faire : car s'ils arrivent au trône par des routes diverses, leur manière de régner est toujours à peu près la même. Les élus du peuple, le traitent comme un troupeau à dompter, les conquérants, comme une proie sur laquelle ils ont tous les droits, les successeurs, comme un troupeau d'esclaves qui leur appartient tout naturellement." Puisant ses exemples dans la littérature antique, il dégage la première raison de la servitude volontaire, celle de millions d'esclaves et de serfs : l'habitude. "Ils disent avoir toujours été sujets, que leurs pères ont ainsi vécus." . Mais toujours, il y en a, "ayant l'entendement net et l'esprit clairvoyant (qui) (...) (se) rappellent au contraire les choses passées pour juger plus sainement le présent et prévoir l'avenir". 
Souvent dans le texte, Etienne de LA BOETIE revient sur les difficultés (s'appuyant sur Xénophon, entre autres) des tyrans, "qui sont obligés de craindre tout le monde" et sur la disproportion entre la masse à asservir et le tout seul maître. L'auteur, dans sa poursuite des causes de cette obéissance si commune et si générale, loin de stigmatiser une couardise ou un manque de courage, montre le déploiement d'ingéniosité dont ils font preuve.
      C'est la ruse des tyrans, à l'image de Hiéron, roi de Syracuse (puisée dans Hièron ou portrait de la condition des rois, de Xénophon), qui consiste à organiser les loisirs de leurs serviteurs les plus proches qui en font autant pour leurs propres serviteurs, et ainsi de suite : "Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, la compensation de leur liberté ravie, les instruments de la tyrannie."
     Les tyrans d'aujourd'hui, écrit le périgourdin, "ne font guère mieux ceux d'(hier), qui avant de commettre leurs crimes, même les plus révoltants les font toujours précéder de quelques jolis discours sur le bien général, l'ordre public et le soulagement des malheureux".
    Cette facilité de tromper le peuple, les tyrans eux-mêmes la trouve fort extraordinaire. "Ils se couvraient volontiers du manteau de la religion et s'affublaient quelquefois des attributs de la divinité pour donner plus d'autorité à leurs mauvaises actions."
    Vers la fin de ce texte écrit dans une langue vigoureuse (il faut lire les versions moins nouveaux français pour s'en rendre compte...), Etienne de LA BOETIE parvient à ce qui est selon lui "le secret et le ressort de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie." Ce n'est pas l'étalage de la force armée, mais bien toujours cinq ou six hommes qui le soutiennent et qui lui assujettissent tout le pays", ses complices, ses compagnons de plaisir, ses "co-partageants  de ses rapines". "Ces six hommes "en ont sous eux 600 qu'ils dressent, "qu'ils corrompent aussi comme ils ont corrompu le tyran". Ces 600 en tiennent 6000, et ainsi de suite... "C'est ainsi que le tyran asservit les sujets les uns par les autres". Plus le peuple est grand, plus les sujets sont nombreux, et plus le tyran se couvre de cette distance entre le plus humble et lui-même, devient sacré, se montre sacré.
     Etienne de LA BOETIE ne conclu pas son livre, il poursuit simplement sur l'amitié auquel un tyran n'a pas droit et dont il ne gratifie personne.

     Claude LEFORT, dans son texte Le nom d'un, analyse ce couple de mots "qui répugne à la langue", servitude volontaire. Cette énigme que le texte de LA BOETIE semble ne faire que parcourir, sans apporter la moindre prescription ; à la limite il dénonce seulement ; réside dans les liens entre la religion et la politique. Selon lui, c'est tout Le discours... qui dénonce la dimension religieuse du politique. "Le pouvoir n'est pas la résultante d'un accord réfléchi des volontés, d'un pacte d'association et de sujétion. C'est à un emportement du désir que cèdent les hommes, un "malencontre" consistant en un retournement imprévisible du désir ainsi que le révèle l'exemple, emprunté au Livre sacré, de "ceux d'Israël qui sans contrainte ni aucun besoin se firent un tyran" (Alain GAROUX). La seule opposition que propose Etienne de LA BOETIE à la tyrannie, le développement de l'amitié, qui exclut le principe même de la domination.

     La postérité d'un tel texte, finalement très diffusé, même s'il est  sous estimé par de grands auteurs d'histoire de philosophie politique comme Léo STRAUSS, demeure très longue. Il est considéré par beaucoup comme un des textes fondateurs de l'anarchisme et inspirateur de la désobéissance civile. Mais, de façon beaucoup plus générale, son influence se fait sentir de façon profonde au siècle des Lumières. Il est frappant de constater que  Jean-Jacques ROUSSEAU, dans Du contrat social, part exactement de la même interrogation que lui : pourquoi les hommes obéissent-ils?  Jusque dans la problématique de la dialectique du maître et de l'esclave, qui influence tant le marxisme. Ce court texte ne cesse pas d'être réédité.

      Etienne de LA BOETIE, Discours de la servitude volontaire, 1548.
  L'édition utilisée plus haut est la transcription en français moderne entreprise par Charles TESTE qui figure dans le livre paru aux Editions Payot, en 1978,  au double titre Le discours de la servitude volontaire, La Boétie et la question du politique par Pierre CLASTRES et Claude LEFORT.
Sans méjuger de la qualité des autres éditions (Flammarion, Mille et une nuits...), je conseille tout particulièrement ce livre. Il comporte en effet une présentation de Miguel ABENSOUR et de Marcel GAUCHET, la préface de l'édition de 1835, par Félicité de LA MENNAIS, un texte de Pierre LEROUX, la préface de l'édition de 1863 par Auguste VERMOREL, un extrait de De la Révolution (1907) de Gustav LAUDAUER, un texte de Simone WEIL, Méditation sur l'obéissance et la liberté (1937). Y figurent deux textes de l'oeuvre, une transcription de Pierre LEONARD et celle de Charles TESTE (il faut savoir que le manuscrit original a disparu, à force d'en différer longtemps la publication). Et enfin, les deux textes de référence à propos de cet oeuvre, celui de Pierre CLASTRES et de Claude LEFORT apportent des éclairages qui passent aujourd'hui chez nombre d'auteurs comme incontournables. L'ensemble fait 310 pages pour un texte de l'oeuvre stricto-sensu de 52 pages.
     Alain GAROUX, article Discours de la servitude volontaire, dans le Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986.
    

  

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Published by GIL - dans OEUVRES
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22 avril 2009 3 22 /04 /avril /2009 10:15
         La légitimité est un concept qui appartient pour l'Occident, à la pensée politique moderne. Ce n'est seulement qu'à la fin du XIIIème siècle, bien après l'empire romain et même saint Thomas que l'adjectif legitimus fut employé pour désigner ce qui est conforme à la loi. La légitimité, son substantif, n'est en usage dans la langue française qu'à partir du XVIème siècle en s'appliquant au droit du roi. Et encore, en cette signification "s'entrecroisent des préoccupations diversifiées, lentement émergées, non d'ailleurs sans déviance, du droit romain, de la pensée chrétienne ou des coutumes germaniques". (Simone GUYARD-FABRE).
        Sobrement, Thierry MENISSIER définit la légitimité comme le caractère de l'autorité incontestable. "Ce terme a également une connotation morale importante : un pouvoir qui se prétend légitime ne pourrait l'être s'il ne satisfait à l'impératif de justice pour les membres de la société qui l'acceptent et subissent son influence. La légitimité est ainsi comme la pierre philosophale qui anime la quête de la philosophie politique : la plupart des théories ayant en effet pour finalité avouée ou implicite d'affirmer que l'ordre qu'elles veulent promouvoir est légitime, elles statuent par conséquent toutes sur la notion de légitimité."
   
      Concept imprécis, à la sémantique complexe, la légitimité évolue au cours du temps. La réflexion autour de la légitimité s'enracine en tout cas dans le mouvement de contestation de l'autorité politique de la monarchie absolue de droit divin. On ne parle de vérification de cette légitimité, précisément, seulement quand on remet en cause une autorité, notamment politique, mais aussi religieuse, voire scientifique tardivement. C'est en doutant du caractère sacré et éternel d'un pouvoir que l'on recherche les éléments d'une légitimité. C'est lorsque le conflit principal ne se situe plus entre un souverain et un usurpateur, mais entre gouvernants et gouvernés que la question de la légitimité se pose. On ne discute plus, les plumes ou les armes à la main, de la destination d'une allégeance ; on discute des fondements même de cette allégeance.

      On peut faire débuter précisément l'émergence d'un tel débat par la diffusion des écrits d'Etienne de LA BOETIE (1530-1563), qui met en cause, notamment dans son petit livre De la servitude volontaire, les fondements théologiques, mystificateurs même, de l'obéissance due aux souverains, aux tyrans, si on reprend sa terminologie. La diffusion de  ce dernier, due aux libellistes et aux monarchomaques protestants, influence toute la pensée occidentale, bien au-delà de cercles philosophiques d'où n'est pas partie cette réflexion d'ailleurs. C'est à partir des conflits religieux et politiques qui traversent tout le continent européen que s'affirment de nouveaux critères de légitimité du pouvoir.

   
              Deux grands courants s'affrontent, encore jusqu'à aujourd'hui, dans les mentalités comme dans les ouvrages de philosophie politique, même si les termes du débat se sont détachés de toute référence monarchique.
   Les théories de Thomas HOBBES, de John LOCKE et de Jean-Jacques ROUSSEAU rationalisent le débat, malgré leurs grandes différences, autour de la notion de contrat social, ouvrant la voie aux réflexions sur la légitimité démocratique du pouvoir.
    A l'inverse, les théories de David HUME, Edmund BURKE, REHBERG et GENTZ s'opposant aux idées de la Révolution française, réaffirment la place des traditions, des coutumes et des habitudes du peuple dans la  légitimité de la traditionnelle autorité de la religion et de la royauté. Ils ouvrent la voie à des philosophies traditionalistes de la légitimité, à des légitimismes.
            Mais, au-delà de théories qui mêlent philosophie politique et combats bien concrets, c'est du côté de réflexions qui veulent s'en détacher, s'en distancier en partie, que viennent de nouveaux développements. Tour à tour, Max WEBER, Guglieno FERRERO, Carl SCHMITT, Hans KELSEN déplacent, par leurs observations, le débat de la légitimité à la légitimation du pouvoir, finissant d'ailleurs de le désacraliser. Plus proche de nous, Paul RICOEUR et Jurgen HABERMAS, par le jeu croisé des systèmes de représentations politiques (voie électorale) et des mouvements de l'opinion publique, réfléchissent sur la perte de légitimation du pouvoir politique ou la crise de légitimation, et sur les modalités de revitalisation du système démocratique. De leur côté, Michel FOUCAULT et François LYOTARD pensent que de toute façon le dissensus et la dé-légitimation triomphent partout dans la sphère publique. De façon un peu définitive, d'ailleurs, dans beaucoup d'esprits, la légalité et la légitimité constituent deux notions très différentes.

       Un des derniers avatars de la réflexion sur la légitimité réside dans les débats autour de la gouvernance, qui a le mérite de faire tomber les frontières - à vrai dire déjà détruites par toute la réflexion marxiste - entre économie, politique et philosophie. Sans entrer pour l'instant dans ces débats, citons simplement un extrait du livre de Pierre CALAME, La démocratie en miettes.
  "Dans les régimes démocratiques, on fait comme si la légalité de l'exercice du pouvoir, c'est-à-dire sa conformité à des lois, suffisait à en assurer la légitimité. Or la légitimité est une notion beaucoup plus subjective et xprime l'adhésion profonde de la population à la manière dont elle est gouvernée. Or on observe un peu partout dans le monde que le fossé se creuse entre légalité et légitimité du pouvoir.
 La gouvernance, pour être légitime, doit réunir cinq qualités :
          - répondre à un besoin ressenti par la communauté ;
         - reposer sur des valeurs et des principes communs et reconnus ;
         - être équitable ;
         - être exercée efficacement par des gouvernants responsables et dignes de confiance ;
         - appliquer le principe de moindre contrainte."
   C'est là sans doute une des tentatives de redéfinir les modalités de l'action publique dans un monde où les inégalités économiques sapent les fondements même des démocraties. Une tentative de "reprendre la main" en quelque sorte pour des hommes politiques désemparés devant l'accumulation de problèmes qu'ils ont contribué à déclencher, via la dominance de la pensée libérale. Par ailleurs, on remarque, dans un foisonnement de débats pas toujours négatifs d'ailleurs, qu'intervient une certaine confusion : gouvernance politique, gouvernance économique, gouvernance d'entreprises...

    Thierry MENISSIER, Eléments de la philosophie politique, Ellipses, 2005 ; Simone GOYARD-FABRE, article Légitimité dans le Dictionnaire de philosophie politique, sous la direction de Philippe RAYNAUD et de Stéphane RIALS, PUF, collection Quadrige, 1996 ; Pierre CALAME, La démocratie en miettes, Editions Charles Léopold Mayer, 2003.

                                                       PHILIUS
   
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