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28 octobre 2008 2 28 /10 /octobre /2008 09:20

          Suivant leur position géographique, deux grands Etats, la Grande Bretagne et la France ont élaboré deux géopolitiques différentes, à base maritime pour l'une, à base terrestre pour l'autre.
       De leur expérience ont été tirées des géopolitiques maritime et terrestre. Des géographes et des militaires ont fourni des justifications et des raisonnements propres à renouveler des déploiements impériaux sur de vastes territoires.

       Pour l'amiral américain Alfred MAHAN (1840-1914), l'exemple de la Grande Bretagne est à suivre, en considérant les Etats-Unis comme future puissance dominante. il définit une doctrine maritime qui recommande de:
  - s'associer avec la puissance navale britannique pour le contrôle des mers ;
  - contenir l'Allemagne dans son rôle continental et de s'opposer à ses ambitions sur mer ;
  - mettre en place une défense coordonnée des Européens et des Américains destinée à faire échec aux ambitions aisatiques.
  Alfred MAHAN prédit la domination mondiale des Etats-Unis grâce à la maitrise stratégique des océans.
        L'amiral Halford MACKINDER (1861-1947) considère l'Eurasie comme le centre du monde, son coeur (heartland) autour du quel s'articule toutes les dynamiques géopolitiques du monde. Ce pivot de la politique mondiale que la puissance maritime ne peut pas atteindre (ensemble trop vaste), a lui-même pour centre la Russie, de même que l'Allemagne occupe la position stratégique centrale en Europe.
Halford MACKINDER, notamment dans son livre "le pivot géographique de l'histoire" de 1904, défend l'idée que l'ensemble des phénomènes géopolitiques peut s'expliquer par la lutte opposant un pivot central - heartland - aux croissants concentriques qui entourent celui-ci. "Qui tient l'Europe orientale tient la terre centrale, qui tient la terre centrale domine l'ïle mondiale, qui domine l'île mondiale domine le monde". C'est la hantise non seulement de l'amiral, mais aussi de beaucoup de stratèges et de stratégistes américains depuis la fin du XIXème siècle. Que les territoires de l'Allemagne et de la Russie soient réunis dans un même ensemble impérial, et l'ensemble américain (suivant la doctrine du président américain Monroe, Amérique du Nord et Amérique du Sud réunis sous une même hégémonie) ne pourra s'opposer à la domination du monde par le pivot central eurasien.
       Alors que pour Halford MACKINDER, l'idéal est la profondeur continentale, pour Nicholas John SPYKMAN (1893-1943), au contraire, c'est le continent rivé à la mer, le Rimland, la partie occidentale de l'Europe qui est primordiale dans les projets de domination du monde. Les deux théoriciens s'attachent à définir la centralité qui la favorise, et tous leurs successeurs, quel que soit leur école, la recherchent.
      
     Kenneth WALTZ (né en 1924) conçoit les relations internationales comme un système de forces antagonistes et la paix comme le produit de l'équilibre diplomatico-militaire de ces forces (Aymeric CHAUPRADE). La bipolarité est préférable à la multipolarité, plus instable car propice aux renvesements d'alliances entre puissances secondaires. De manière générale d'ailleurs, il distingue deux tendances principales à l'oeuvre dans les systèmes d'alliance :
      - une tendance centripète, celle du ralliement à la puissance dominante, locale ou mondiale ;
     - une tendance centrifuge, qui consiste à contrebalancer la puissance dominante en s'alliant avec d'autres puissances plus faibles. Cette attirance permet aux puissances moyennes d'exister.
      Zbigniew BRZEZINSKI (né en 1928), dans la lignée de MACKINDER et de SPYKMAN, pour qui les Etats-Unis ne domineront le monde durablement qu'à condition d'isoler la Russie sur ses marches, l'Ukraine, la Géorgie en particulier, prône une maitrise des zones occidentales, méridionales et orientales de l'Eurasie, autour du heartland, avec comme outil l'Alliance Atlantique.

      Avant même que la géopolitique ne naisse, les différentes royautés françaises ont voulu construire une entité terrestre dotée de frontières "naturelles" défendables. C'est en tout cas la leçon qu'ont tirée des géographes tels de Vidal de la BLACHE (1845-1918). Dominée par les conflits entre l'Allemagne et la France, une géopolitique terrestre comme celle d'André CHERADAME (1971-1948) se construit contre le pangermanisme, défendant par exemple l'idée de détacher le plus possible l'Autriche-Hongrie de l'Allemagne.

     Ce qui frappe dans les grands ouvrages de géopolitique, c'est le primat acordé à la maritinité. Cela est dû tout simplement au fait que les deux tiers de la surface de notr planète est constitué d'eau. Et que le découpagne des deux  ou trois grandes masses terrestres les font représenter comme de vastes îles bordées d''océans. Pour devenir une puissance martitime, et une puissance dominante tout court, un Etat continental doit disposer d'une ou de plusieurs façades maritimes. Il doit trouver un équilibre permanent entre sa politique continentale et sa politique maritime. Chaque fois que la France a été obligée de favoriser l'une au détriment de l'autre (faute de ressources suffisantes pour tenir les deux), elle s'est affaiblie. (Dictionnaire de géopolitique).
      Une constante domine dans l'histoire : le choc Terre-Mer. Des guerres médiques à nos jours, les grands Etats s'efforcent de construire des empires, soit maritimes, soit terrestres, plus rarement les deux, come l'empire hasbourgeois du XVIème siècle (Autriche plus espagne).

      Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique, Constantes et changements dans l'histoire, Ellipses, 2003 ; Aymeric CHAUPRADE et François THUAL, Dictionnaire de géopolitique, Ellipses, 1999.

                                                                                                     STRATEGUS

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Published by GIL - dans GEOPOLITIQUE
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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 14:29

         On ne trouve pas le mot Guerre dans les dictionnaires ou encyclopédies de l'éthologie, sans doute parce que, au sens clausewitzien du terme par exemple, la guerre est plutôt du ressort de l'espèce humaine, de l'animal politique qu'est l'humain.
         Toutefois, outre le fait que l'éthologie s'intéresse aussi à l'homme, le prédateur (en zoologie, animal qui se nourri de proies) possède des caractéristiques guerrières. On rencontre des comportements guerriers chez les insectes par exeple, qui agissent collectivement. Pour éviter toute confusion, on se concentrera sur la prédation.

       Dans le Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, Patrick TORT écrit que la prédation est l'"ensemble des mouvements qui s'ordonnent en vue de l'appropriation par capture et, généralement, de la consommation alimentaire d'organismes vivants (proies). Ce processus comportemental caractérise l'activité de chasse des animaux prédateurs - l'expression s'étant étendue d'une manière discutable à certains végétaux. Elle implique une agression conduisant à la capture de la proie, et se trouve sous-tendue en chacune de ses manifestations par des stimulus activants, déclenchant un comportement d'appétence suivi d'actes consommatoires. On sait par ailleurs que les proies ont souvent développé des comportements multiples de réaction adaptative au comportement du prédateur (...). Ces comportements sont variables selon que l'animal-proie bénéficie ou non de capacités de camouflage (...). L'animal-proie reconnaît fréquemment son prédateur (...).
En corrélation de Prédation sont cités les mots Agression, Agresivité, Compétition intra et inter-spécifique, Instincts.

     Collectivement ou individuellement, les animaux luttent pour l'existence. Cette lutte pour l'existence, écrit le même auteur "est le ressort central de la théorie de la sélection naturelle. Elle repose en partie sur le fait que tous les animaux détruisent la vie (animale ou végétale) pour se nourrir, se conserver et se reproduire, et que l'univers vivant est le théâtre d'une incessante destruction d'organismes". Patrick TORT, qui consacre quatre longues pages à cette notion, veut faire bien comprendre que cette expression de lutte pour la vie doit tenir compte d'éclaircissements apportés par Charles DARWIN.
Trois éléments sont à avoir toujours présents à l'esprit :
       - la notion de dépendance : la conscience permanente "d'un réseau de relations qui sont à la fois de concurrence et de co-adaptation entre les organismes partageant et constituant en même temps un certain milieu de vie traversée par une réciprocité constante d'actions et de réactions".
       - l'usage métaphorique de cette expression : sous peine de confusions conceptuelles, car "si en effet on peut employer dans son sens propre l'expression de lutte pour l'existence pour caractériser l'affrontement physique direct de deux carnassiers autour d'une proie conditionnant leur survie, la même expression vaudra encore dans les limites de ce sens lorsqu'elle servira à désigner un rapport n'impliquant pas cet affrontement direct, mais préservant la proximité des concurrents (...), tandis qu'elle deviendra métaphorique lorsqu'elle désignera un rapport de concurrence médiatisé par d'autres organismes (...) ou simplement approximative lorsqu'elle sera chargée de signifier un rapport tensionnel entre l'organisme et son milieu.".
      - l'aspect global de la lutte l'emporte sur sa réalité immédiate : la lutte entre animaux s'opère par l'intermédiaire et dépend de la lutte entre d'autres animaux, dans un espace global donné.
    Enfin, continue Patrick TORT, "la lutte pour l'existence est chez DARWIN la conséquence du conflit de trois données majeure :
 - le taux élevé d'accroissement spontané de toute population d'organismes ;
  - la limitation de l'espace capable de la contenir ;
  - les limites quantitatives des ressources qu'elle peut tirer de son environnement."

      On ne peut qu'être frappé  par le peu d'études sur les comportements prédateurs - autre que les aspects documentaires parfois anthropomorphiques - en éthologie. Le centrage de l'étude des comportements (instinctifs ou élaborés par l'environnement) sur les relations entre congénères d'une même espèce, d'un même groupe, notamment dans les études sur l'agressivité. Cela empêche d'avoir une vision claire sur les comportements coordonnés en vue de se nourrir et de se protéger. Il semble toutefois bien que les comportements entre congénères d'une même espèce  soient complètement différents des comportements de prédation (du comportement entre membres d'espèces différentes).
   Si l'on suit Jean-Luc RENK et Véronique SERVAIS (L'éthologie), l'un des problèmes de cette discipline est qu'il existe "un hiatus entre d'une part les éthologistes qui se sont attachés à des conduites de plus en plus complexes, très souvent chez des organismes qui ne le sont pas moins (oiseaux, mammifères...) et d'autre part les physiologistes qui étudient chez des "organismes simples" des processus délimités (intégration de signaux, commande de mouvements, modes de relations entre les deux...)". Ce hiatus a une influence sur notre compréhension du phénomène guerre vu d'un point de vue éthologique, qui intègre l'espèce humaine comme sujet d'études.

     Cela laisse le champ libre à une conception précise des comportements sous couvert de sociobiologie.
  Edward WILSON définit ainsi le champ de la sociobiologie, qui sera dénaturée par beaucoup par la suite : l'étude systématique des fondements biologiques de toutes formes de comportement chez toutes sortes d'organismes comme discipline de recherches, et non comme hypothèse spécifique.
Le chercheur est loin d'avoir la rage spéculative de nombreux adeptes de la sociobiologie : la plupart des types de comportements agressifs, écrit-il dans le chapitre Agression de "L'humaine nature", "entre représentants de la même espèce répondent à des surpopulations locales. Les animaux utilisent l'agression comme une technique permettant de contrôler un certain nombre de nécessités, comme la nourriture et l'abri, qui sont rares ou ont une chance de le devenir rapidement au cours du cycle vital.
Menaces et attaques s'intensifient et deviennent plus fréquentes au fur et à mesure que la population alentour devient plus dense. Ce comportement lui-même a pour résultat de pousser les membres de la population à conquérir de nouveaux espaces, d'accroître le taux de mortalité et de diminuer le taux de natalité." Edward WILSON indique ensuite que l'espèce humaine est loin d'être la plus violente dans les relations inter-spécifiques, et cite les hyènes, les lions et les singes langurs.

     Des études qui relient les apports de l'éthologie à ceux de l'anthropologie comme celle de Serge MOSCOVICI (La société contre nature) questionnent les relations entre prédation, chasse et guerre. Sans aller au fond de cette réflexion, on peut citer, dans son chapitre sur "les deux naissances de l'homme", certains éléments intéressants :
  "Reprenant les ressources secondaires des primates, les hommes se sont faits prédateurs. l'équilibre atteint est cependant précaire. Les causes qui ont fait surgir une activité importante à côté de la cueillette continuent à agir et à en presser le développement."  pour l'auteur toute une évolution mène l'espèce humaine à la chasse, activité élaborée qui suppose une autre relations vis-à-vis des autres espèces, plus agressive et plus défensive. La recherche des recherches liée à une expansion démographique serait l'un des facteurs faisant de l'homme un chasseur, et dans un monde où coexistent plusieurs espèces humaines (ou d'hominidés) apparentées, la chasse aurait pu se muer en guerre. Loin de vouloir résumer l'étude de Serge MOSCOVICI, sur laquelle nous reviendrons en lecture croisée avec d'autres, dont celui portant sur "la chasse structurale" de Gérard MENDEL, il serait fructueux de rechercher les filiations qui existent entre ces trois termes.

   Sous la direction de Patrick TORT, Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, 3 volumes, PUF, 1996 ; Jean-Luc RENCK et Véronique SERVAIS, L'éthologie, histoire naturelle du comportement, Editions du Seuil, 2002 ; Edward WILSON, L'humaine nature, Essai de sociobiologie, Stock/Monde ouvert, 1979 ; Serge MOSCOVICI, La société contre nature, UGE, 10/18, 1972.

                                                                                    ETHUS
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20 octobre 2008 1 20 /10 /octobre /2008 15:17

       Une revue qui a maintenant plus d'une quinzaine d'années d'existence (née en 1990) traite des questions sociologiques au sens large au niveau planétaire. Alors que généralement les revues qui traitent des relations internationales se centrent sur les relations entre Etats ou encore économies, celle-ci a le mérite d'aborder de manière transnationale et même transculturelle des questions telles que la xénophobie de gouvernement (numéro de printemps 2008) ou l'immigration, ou encore les libertés fondamentales.
      Trimestrielle, de 200 pages environ, animée par Didier BIGO et Laurent BONELLI en tant que rédacteurs en chef, constituée d'une équipe très large d'une vingtaine de rédacteurs, faisant appel de manière constante à des collaborations extérieures, Cultures et Conflits entend aborder les "différentes expressions de la conflictualité dans toutes ses formes". Elle partage avec ce blog ce souci de balayer toutes les disciplines afin de mieux cerner les origines, les modalités et parfois les solutions aux multiples conflits qui traversent notre époque. La revue propose des articles souvent assez longs et élaborés, outils de réflexion universitaire, souvent de haut niveau, et sans frilosités quant aux opinions exprimées (nettement orientées à gauche), prenant part de cette manière au débat politique, A noter par exemple le numéro paru en juin 2008 sur les "altermondialismes oubliés".
        A chaque fois, après un thème central, des pages hors-thèmes sont proposées, de manière très variée. Cultures et Conflits est l'organise d'un "Centre d'Etudes sur les Conflits" qui propose par ailleurs une collection depuis janvier 2006, d'ouvrages publiés en français, en anglais, en espagnol, en italien... Il collabore de cette manière de façon régulière avec les revues Alternatives (anglaise de Lynne REINER) et Conflitti globali (italienne). Sous oublier que, comme beaucoup d'autres revues, elle organise de manière régulière des Conférence-débats autour d'un thème.
     Le numéro de printemps/été 2011 (n°81-82), de 240 pages, sur Le passage par la violence en politique "invite à explorer les configurations sociales, historiques et politiques afin de mieux comprendre la violence politique, en refusant tout "exceptionnalisme méthodologique"." Le dossier s'ouvre sur le cas de l'Allemagne avec une traduction inédite d'un texte de Norbert ELIAS sur le conflit générationnel comme mode d'explication de la violence politique. Les autres contributions traitent tour à tour des violences syndicales (Antoine ROGER), du lien entre des militants, leur organisation et la violence, à travers des trajectoires collectives ou individuelles) (Benjamin GOURISSE, Stéphanie DECHEZELLES, Karine LAMARCHE, Marc MILLET...). "Le passage par la violence en politique n'est pas le résultat d'un "dysfonctionnement" ni d'une "subjectivité pathologique" réservée à des fanatiques, à des individus manipulés ou frustrés. Il s'inscrit dans des configurations sociales qu'il faut étudier dans toute leur singularité, en faisant varier les niveaux d'analyse." Dans ce numéro, les responsables de la revue inaugure une nouvelle formule qui reprend celle que les lecteurs d'International Political Sociology connaissent bien. "Il s'agit de demander à des collègues contemporains afin de pointer ce qui fait débat sur le plan intellectuel, et qui n'a pas nécessairement été éclairé dans les grands média" Ainsi, dans ce numéro , la question de Roms (comme prétexte : luttes autour des droits et de l'autorité).

      Cultures et Conflits, Sociologie Politique de l'International, Editions L'Harmattan, 34, rue de Montholon, BP 20064, 75421 PARIS CEDEX 09. Abonnement Librairie de L'Harmattan, 16, rue des écoles, 75005 PARIS. Le Centre d'études sur les conflits/Cultures et Conflits se trouve à l'université Paris X Nanterre, batiment F, bureau 515, 200 avenue de la République, 92001 NANTERRE.
       Site : www.conflits.org. Présence au portail Cairn.
(Actualisé le 17 mars 2012)
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18 octobre 2008 6 18 /10 /octobre /2008 13:25

 

    Pour qui veut se familiariser avec une certaine manière de raconter les batailles ou de lire la stratégie sans plonger dans trop de lectures théoriques, le livre de Frédéric ENCEL est tout à fait indiqué. Il constitue une bonne mise en appétit dans la connaissance de l'art de la guerre. Faite de petits textes se rapportant soit à une bataille, soit à un théoricien, un stratège ou un stratégiste, cette introduction parcours l'histoire de 1286 avant Jésus-Christ (la bataille de Kadesh) à 1973 pour prendre la dernière bataille traitée (la guerre du Yom Kippour).
    On peut regretter des oublis et des restrictions, mais cela fait partie de la règle du jeu que s'est établie l'auteur. La sélection des entrées relatives aux batailles "s'est faite sur 3 critères précis et relativement différents : leur caractère décisif au regard d'un conflit ou d'une époque, leur dimension novatrice (emploi de tactiques ou de techniques nouvelles, bilan sans précédent...), enfin leur valeur symbolique ou mythique forte qui permit une instrumentalisation à des fins politiques."
Frédéric ENCEL, docteur en géopolotique, consultant en risques-pays et enseignant à l'Institut d'Etudes Politiques de Rennes, et on le comprend, avoue bien que le choix des hommes est plus délicat. Prendre Louis XI et Hassan Ibn Saba après avoir pris Clausewitz ou Sun Tse révèle bien une certaine pédagogie et on ne saurait l'en critiquer. L'objectif est d'ouvrir l'esprit avant tout, pour de futures découvertes plus approfondies ; en tout cas, c'est comme cela que je l'ai pris.
Après chaque article, de nombreuses références bibliographies permettent de commencer des approches plus étendues.
   A noter une postface de 2002 où l'auteur fait référence à "la gigantesque offensive terroriste du 11 septembre 2001" pour en faire "la soixante-cinquième case de l'échiquer", après les 64 entrées qu'il nous propose ici.
    Nous pouvons lire de la part de l'éditeur : "Soixante-quatre stratèges et batailles comme les soixante-quatre cases d'un échiquier... De Ramsès II à la guerre du Golfe, des ruses de César et de Xénophon aux théories nucléaires de Kissinger et de Mao, de la légende de Ronceveaux à celle de Valmy, la stratégie a toujours été perçue et menée à la manière d'un art. Comment Alexandre le Grand vainquit-il à quatre reprises les gigantesques armées de Darius? Quelle stratégie permit au vieil érudit chiite Hassan Ibn Saba, retranché dans un nid d'aigle avec une poignée d'hommes et de jolies esclaves, de provoquer à lui seul l'effondrement du plus puissant des empires de son époque? Pourquoi, au cours de la guerre de Cent Ans, l'infanterie anglaise écrasa-t-elle la redoutable chevalerie française? Qu'est-ce qui fit chuter Napoléon Bonaparte, le vainqueur d'Austerlitz? Pour quelles raisons le capitaine de Gaulle, visionnaire de la guerre mécanisée et annonciateur du cataclysme, fut-il négligé par l'état-major français des années 1930, mais lu, compris et "appliqué" avec succès par les généraux allemands au service de la démence hitlérienne? Par quel prodige Tsahal, armée populaire du minuscule Etat d'Israël, triompha-t-elle en quelques jours d'adversaires coalisés et bien supérieur en nombre et en matériel? Comment comprendre enfin que les deux plus grands théoriciens militaires de l'Histoire, Sun Tse et Clausewitz, aient été farouchement opposés à la guerre? Cartes et index complètent cet ouvrage qui offre une contribution originale, à la fois simple et précise, à la connaissance de la stratégie."
    Sans prétendre donner toutes les réponses à ces questions, Frédéric ENCEL indique des faits qui permettent de comprendre leurs importances décisives. la force de cet ouvrage réside dans la capacité de mettre en lumière de manière synthétique les grands courants de pensée militaire et leurs applications ou non sur les champs de bataille. Un bon livre pour "débutants" qui ne se prend pas pour une sorte de "Stratégie pour les nuls"...
    Frédéric ENCEL, né en 1969, est également l'auteur de plusieurs autres ouvrages, dont certains provoquent la polémique, car concernant le Moyen-Orient, il seraient trop orientés en faveur de l'Etat ou des gouvernements d'Israël (notamment de la part de Pascal BONIFACE dans Les intellectuels faussaires (Jean-Claude GAWSEWICH Editeurs, 2011), mais cela fait partie bien entendu des conflits entre écoles rivales). Il a ainsi écrit Géopolitique de Jérusalem (Flammarion, 1998, 2008) ; Le Moyen-orient entre guerre et paix. Une Géopolitique du Golan (Flammarion, 1999) ; Géopolitique de l'Apocalypse. La démocratie à l'épreuve de l'islamisme (Flammarion, 2002) ; La Grande alliance. De la Tchétchénie à l'Irak, un nouvel ordre mondiale (avec Olivier GUEZ, Flammarion, 2003), Géopolitique d'Israël. Dictionnaire pour sortir des fantasmes (avec François THUAL, Seuil, 2004, 2011) ; Géopolitique du sionisme (Armand Colin, 2006, 2009) ; Comprendre la géopolitique (Seuil, 2011). 

   Frédéric ENCEL, L'art de la guerre par l'exemple, Stratèges et batailles, Flammarion collection Champs, 2002, 355 pages. Première édition en 2000.
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17 octobre 2008 5 17 /10 /octobre /2008 12:55
    
        Ces textes d'un des fondateurs de la géopolitique - il s'agit d'un recueil d'écrits de 1920 à 1945 - indiquent à la fois certains fondements de cette alors récente discipline et le contexte dans lequel travaille le général de brigade professeur.
       Préfacés par Jean KLEIN (longuement) et introduits par Hans-Adolf JACOBSEN (une non moins longue biographie), les textes de Karl HAUSHOFER (1869-1946) montrent à quel point une "science" peut être déviée des objectifs de son auteur lorsqu'il partage certains présupposés avec les dirigeants d'un Etat autoritaire et impitoyable. Il s'agit de 9 textes où transparaît, même dans ceux qui font référence à une situation précise, une constante prudence qui est la marque des vrais savants. Ils abordent soit des questions théoriques générales (De la géopolitique, la vie des frontières politiques...) soit des aspects précis (le bloc continental Europe Centrale-Eurasie-Japon) qui gardent encore aujourd'hui une certaine pertinence.

     Comme l'écrit Jean KLEIN, "Karl HAUSHOFER s'exprimait avec prudence sur le caractère scientifique de l'entreprise dans laquelle il était engagé et jusqu'à la fin de sa vie il s'est refusé à publier un manuel de géopolitique, estimant que les recherches entreprises et les résultats obtenus n'étaient que les pierres d'attente d'un édifice théorique futur. En outre, il avait de la géopolitique une conception dynamique et il ne voulait pas entraver son essor par des énoncés dogmatiques qui auraient nui à ses applications pratiques.". Rédigée à un moment où la géopolitique est réellement remise à l'honneur, passée une période où les stratégistes ne uraient que par la théorie des jeux et les scénarios de guerre nucléaire - cette préface fait justice de la prétendue participation active de Karl HAUSHOFER à l'entreprise nazie, tout en montrant, comme le fait d'ailleurs Hans Adolf JACOBSEN dans l'"esquisse biographique", le contexte d'élaboration de cette géopolitique allemande, celui d'une Allemagne vaincue et amputée de territoires peuplés d'Allemands.

         "De la géopolitique" (1931) traite dans un style plutôt lourd (mais il est rédigé à l'origine pour la radio) d'aspects saillants :   "Un travail de géopolitique doit, de par son essence, être entièrement indépendant de l'endroit de la surface du globe où se trouve par hasard son auteur, de la situation et du parti de ce dernier."
                  "Il faudrait donc d'abord apporter la preuve de l'exactitude de quelques-uns de ces signes et avertissements géopolitiques dans le passé et montrer ensuite comment on peut percevoir des lignes directrices géopolitiques dans le jeu agité ds forces politiques du présent, les identifier dans leur développement et saisir leur direction vers l'avenir - en laissant naturellement une certaine marge aux diagnostics erronés, comme en météorologie et dans l'art médical".
                  "La démarcation entre les puissances océaniques et les puissances continentales dans leur grande différence de sensibilité en ce qui concerne leurs sphères d'influence est particulièrement intéressante du point de vue géopolitique. L'Europe centrale par exemple commit une grave erreur de n'avoir pas compris le passage des Etats-Unis, entre 1892 et 1898, de la situation d'un Etat continental largement autarcique à celle d'une puissance industrielle et commerciale océanique et agressive, comme le fit par exemple l'Angleterre, qui grâce au géopoliticien Lord BRYCE conclut à temps, au prix de grands sacrifices, sa paix culturo-politique avec le grand Etat qui était sa fille et trouva ainsi son aide dans la guerre mondiale."
                  "Il existe (...) des différences considérables entre les bonnes et les mauvaises frontières, entre les frontières naturelles et celles empruntées à la nature. Dans les temps anciens, les fleuves aussi longtemps qu'ils coulaient encore avec de nombreux bras et un débit irrégulier, entre prairies et fourrés, comme séparation. Le fleuve d'aujourd'hui, portant un trafic intense et produisant de l'électricité, comme le Rhin, unit bien plus qu'il ne sépare ; c'est pourquoi il sera toujours une mauvaise frontière qui sera ressentie comme une plaie ouverte jusqu'au moment où toutes les barrières et tous les obstacles tombent, où tous les habitants de même langage, de part et d'autre de la frontière, sont à nouveau réunis. Ceci est une expérience géopolitique vérifiée dans des milliers de cas. Seule une zone inhabitée constitue une séparation de quelque durée. Mais absolument rien à la surface de la terre ne fournit de protection en tant qu'obstacle purement passif, ni les mers, ni les ceintures de déserts, ni les chaïnes de montagnes élevées, ni les forêts marécageuses ; tout a déjà été surmonté par des mouvements migratoires des hommes. Par contre la protection n'est assurée que par un vigilant sentiment de la vie, par une organisation afraire, oeuvre de bras vivants et travailleurs, derrière une frontière tracée de la manière la plus juste possible, reposant des deux côtés sur un consentement mutuel, et ayant, en cas de besoin, un caractère militaire."

      "Le bloc continental Europe Centrale-Eurasie-Japon" : "Incontestablement le plus grand et le plus important changement dans la politique mondiale de notre temps est la formation d'un puissant bloc continental englobant l'Europe, le Nord et l'Est de l'Asie". Rédigé en 1940, centré sur "les possibilités coloniales de la géopolitique", ce texte reprend des considérations issues de l'expérience propre de l'auteur en Extrême-Orient et constitue une véritable analyse de la situation géopolitique de ce vaste ensemble. En relisant ce texte, on a parfois l'impression qu'il constitue un archétype de certains textes que l'on retrouve actuellement dans certaines revues de géopolitique, même si ses conclusions sont loin d'être vérifiées.

        "Apologie de la géopolitique allemande" de novembre 1945 fait partie de la défense juridique que Karl HAUSHOFER rédige à la demande des autorités alliées enquêtant sur les crimes nazis. il estime notamment qu'à partir de 1938, Hitler ne suit plus ce qu'il estime une bonne stratégie pour l'Allemagne. Il fut d'ailleurs persécuté ainsi que sa famille vers la fin de l'Allemagne nazie. très nettement, il indique les ressemblances des buts et des moyens des géopolitiques américaine et allemande, et s'inscrit dans la continuité des réflexions menées par des géopoliticiens anglo-saxons.

       "Contribution à la géopolitique de l'Extrême-Orient' (1920) est directement tiré de son expérience diplomatique dans cette région. "Dans ce cercle (des questions géopolitiques concernant l'Asie orientale) une position de puissance dominante revient au Japon non pas tant à cause des moyens dont il dispose et de sa volonté de puissance qu'à cause du poids naturel qui revient à toute personnalité affirmée, à la volonté ferme, sans qu'elle y soit pour rien, dans un monde d'intérêts en lutte, de tensions forcées et de formes de vie incohérentes. En même temps échoit au Japon la responsabilité dont, conscient d'une grande mission historique, il se charge de son rôle d'intermédiaire à un endroit de la terre où le plus grand Océan, avec les profondeurs de plus de 12 000 mètres, touche la plus grande masse continentale de notre planète."

      "La vie des frontières politiques" (1930) part de la constatation de la fragilité des frontières. "Un phénomène vital résultant d'un jeu de forces toujours changeant comme la frontière politique, ne peut être pleinement saisi "de lega lata" à partir d'une loi figée, prise à la lettre, à partir d'une conception "statique", à partir d'un état déjà nécessairement vieilli dès le moment même où il a été fixé."  Karl HAUSHOFER dresse un tableau de la situation des peuples par rapport à leur territoire : "(...) le déséquilibre entre la force défensive organique et l'envie organique d'attaquer est plus difficile à faire comprendre et plus difficile à exprimer sur une carte politico-démographique. Car il faut prendre en compte de nombreux symptômes scientifico-culturels, des signes artistiques à valeur politique, des expressions de l'a^me populaire (mentalité) de part et d'autre de la frontière et il est presque impossible d'exprimer cela par de simples chiffres. Seul le don précieux et rare de pouvoir s'identifier aux deux entités qui luttent toujours ensemble, et à l'âme compliquée de la région frontière elle-même, permet de s'exprimer prudemment sur la vitalité et les possibilités d'avenir de la zone frontière, de la bordure frontalière qui n'est jamais la ligne géométrique que le droit international et le droit public tracent si volontiers mais est en même temps une entité avec un droit propre à l'existence."

    "L'espace vital allemand" (1931) dresse la situation jugée catastrophique du sol du peuple allemand, 12 ans après la fin de la Première Guerre Mondiale. On est loin dans ce court texte de la phraséologie d'un "Mein Kampf". l'auteur insiste sur l'étouffement de son peuple et s'appuie même sur la grande presse internationale qui reconnaît de grandes erreurs au Traité de Versailles de 1918.

   "Les bases géographiques de la politique étrangère" (1927) : "(...) c'est la géopolitique avant tout qui doit créer l'outil d'une politique étrangère fructueuse, qui doit éveiller un large écho dans le peuple tout entier, pour que naissent les forces qui la réaliseront. dans le domaine - malgré bien des esprits éminents de chez nous, qui ont beaucoup plus de disciples à l'étranger, dans les pays de langues anglaise, française et japonaise que dans leur propre pays - les Britanniques et les Français par exemple nous ont été supérieurs à partir du tournant du siècle. ils ont éduqué géopolitiquement aussi bien les exécutants de leur politique étrangère que les masses  qui devaient leur donner  dans les élections le nombre de voix nécessaires. Dès 1901 et 1904 des géopoliticiens français et anglais (CHERADAMA et MACKINDER) ont indiqué dans des ouvrages - qui auraient dû éveiller notre attention - les lignes directrices à suivre pour réduire à néant les Grandes Puissances de l'Europe continentales."

   "Le déplacement des forces politiques mondiales depuis 1914 et les fronts internationaux des "Pan-Idées" Objectifs à long terme des Grandes Puissances" (1931) déploie un des grands apports théoriques de Karl HAUSHOFER : les Pan-Idées. Une Pan-Idée a pour objet l'unité géographique, ethnique ou civilisationnelle d'une communauté humaine : pan-européisme, pan-islamisme, pan-germanisme... Le monde peut être divisé en 4 zones selon un axe Nord-Sud, chaque zone étant dominée par une grande puissance :
 - l'Allemagne destinée à dominer la zone pan-européenne incluant l'Afrique
 - les Etats-Unis destinés à dominer la zone pan-américaine
 - la Russie destinée à dominer la zone pan-russe incluant l'Asie centrale et le sous-continent indien
 - le japon destiné à dominer la zone pan-asiatique.
    Ces pan-Idées permettent selon Karl HAUSHOFER de comprendre les grands chocs géopolitiques de la planète. il souligne l'opposition irréductible entre les géopolitiques russe et américaine. Selon lui, le libéralisme mondialiste américain ne pourrait être mis en échec que par les puissances de l'Axe, l'Allemagne et le Japon. (Aymeric CHAUPRADE)

    "La géopolitique du pacte anti-Komintern" (1939) vue favorablement est un petit texte qui souligne surtout "la nécessité d'une éducation géopolitique (dont il donne l'exemple par ce Pacte) pour tous les soldats politiques des puissances de l'Axe, en-deçà et au-delà des Alpes". Il montre la fragilité de ce Pacte qui n'a rien d'un triangle de fer, tant pèsent les réalités géographiques.

   Des annexes, formées des correspondances de Karl HAUSHOFER renforcent les impressions qui se dégagent de ces 9 textes : nécessité d'approfondir les éléments de la géopolitique, nécessité de l'éducation des dirigeants  politiques et militaires comme des peuples sur les réalités physiques et les continuités historiques induites par elles, nécessité de garder cette "science" de tout dogmatisme. Il s'en dégage une idée paneuropéenne de toute actualité.

   Karl HAUSHOFER, De la géopolitique, Editions Fayard, collection géopolitiques et stratégies, 1986, 268 pages. Traduction de l'allemand par André MEYER.
 Ce recueil est surtout le fruit d'une étude monumentale de Hans-Adolf JACOBSEN sur la vie et l'oeuvre de Karl HAUSHOFER, parue en 1979.
   Sous la direction d'Aymeric CHAPRADE, Géopolitique, Constantes et changements dans l'histoire, Ellipses, 2003.

                                                                              STRATEGUS
 
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15 octobre 2008 3 15 /10 /octobre /2008 13:47
          Dans tous les ouvrages consacrés à la géopolitique de manière générale, on distingue en fait plusieurs géopolitiques, mais on peut définir cette discipline (Aymeric CHAUPRADE) comme un savoir qualitatif (qui n'a pas les moyens de quantifier les données qu'il manipule) sur les continuités des relations internationales et interlocales, en fonction des réalités géographiques prises dans un sens extensif (avec la géologie et d'autres éléments...).
  "La géopolitique peut être définie comme la discipline qui s'interroge sur les rapports entre espace et politique : en quoi, de quelle manière les réalités géographiques (situation, relief, climat... ) influent-elles sur les organisations sociales, les choix politiques? Et, inversement, comment les hommes utilisent-ils ou même modifient-ils ces réalités pour poursuivre leurs fins?" (Philippe MOREAU DEFARGES)

   Plusieurs auteurs ont successivement fondé la géopolitique et les premier l'ont fait dans une optique nationaliste en mettant en avant ce qui reste toujours (encore?) l'unité principale agissante, l'Etat.
        L'amiral américain Alfred MAHAN (1840-1914) étudie d'abord la rivalité entre la France et la Grande Bretagne pour la domination des océans et les moyens pour les Etats-Unis de réussir comme son ancienne maîtresse coloniale : expansion outre-mer, contrôle des points de passage maritimes, maintien de l'équilibre européen.
          Le britannique Halford MACKINDER (1861-1947) reconnu comme l'un des fondateurs de la géopolitique, est préoccupé par l'avenir de l'empire de Sa Majesté et recherche les principes d'une domination pérenne. "Qui contrôle le coeur du monde (Heartland) contrôle l'ile mondiale (World Island), qui contrôle l'ile mondiale commande au monde" (1904).
          Le géographe allemand Friedrich RATZEL (1844-1904) établit un "biogéographie", concevant l'Etat "comme forme d'extension de la vie à la surface de la terre". Mêlant politique, géographie et biologisme darwinien (mal compris d'ailleurs), il revendique un "espace vital" pour l'Allemagne (1901).
          Le militaire de carrière allemand Karl HAUSHOFER (1869-1946) se définit lui-même comme géopoliticien. Soucieux de trouver les "bonnes" frontières pour son pays, il est de 1919 à 1939 l'autorité intellectuelle qui forme Rudolf HESS, compagnon d'Adolf HITLER, celui qui permet l'élaboration d'une "science nazie" de la domination. Peu suivi par ces derniers, aux ambitions toutes autres, le géopoliticien travaille notamment sur l'ensemble Europe Centrale-Eurasie-Japon, et par la suite rejette l'utilisation faite de ses écrits après 1933 "réalisés sous contrainte" selon lui.
"A l'origine le but de la géopolitique allemande était, comme celui de la légitime géopolitique américaine, d'exclure le plus possible à l'avenir des conflits comme ceux de 1914-1918 grâce à une compréhension mutuelle des peuples dans leurs possibilités de développement issues de leur sol culturel et de leur espace vital ; elle voulait obtenir pour les minorités un maximum de justice et d'autonomie politique et culturelle : ce qui semblait avoir été atteint temporairement en Estonie et en Transylvanie. "  (De la géopolitique) Le problème, on sans doute, ce qui au minimum biaise la géopolitique dans ses intentions, même si l'on en croit l'auteur, c'est qu'il faut d'abord réaliser la constitution de cet espace vital.
             Discréditée par l'usage hitlérien, la géopolitique disparaît de l'horizon intellectuel pendant une bonne quarantaine d'années (Ce qui n'empêche par les états-majors de faire de la géopolitique sans la nommer). Mais l'approche géopolitique, ce souci de ne pas séparer la politique de l'espace est trop nécessaire pour disparaitre.     
    Ainsi les écrits du professeur américain de sciences politiques Nicholkas SPYKMAN (1893-1943) trouvent toujours un écho certain. Pour lui, la zone pivot se trouve dans le Rimland (terres du bord), zone intermédiaire entre le Heartland et les mers riveraines, enjeu vital entre puissances de la mer et puissances de la terre. Le Rimland en question, ce sont  l'Europe côtière, les déserts d'Arabie et l'Asie des moussons. C'est là qu'a lieu l'affrontement entre les Etats-Unis d'Amérique et l'Union Soviétique. D'ailleurs, pour beaucoup, les réalités géographiques l'emportent sur les régimes politiques et la Russie reste la grande rivale des Etats-Unis.
    De même la persistance des réalités physiques, mais dans une optique opposée à celle d'un nationalisme ou d'un impérialisme, dans une optique citoyenne, le géographe français Yves LACOSTE réintroduit la discipline (revue HERODOTE fondée en 1976) en France, et plus tard en 1994, l'historien allemand Hans-Peter SCHWARTZ fait de même en Allemagne, mais dans une optique plus proche d'un réalisme d'Etat. Et en Russie, l'eurasisme resurgit.

          La relation directe entre géographie, guerre et conflit (qui constitue l'objet du numéro d'HERODOTE du 3ème trimestre 2008) demeure un élément constant, ce qui fait de la géopolitique une discipline importante pour qui s'intéresse au conflit dans toutes ses formes.
   C'est si vrai que certains chercheurs en sciences sociales ou économiques, partis d'une réflexion sur les relations entre Etats, maîtres du champ planétaire, s'orientent vers des approches géographiques de l'économie (géoéconomie), ou de la finance (géofinance) à l'heure de la mondialisation. Apparaissent également des notions comme macro-géopolitique (des ensembles gigantesques de plusieurs régions emboîtées suivant plusieurs possibilités) ou micro-géopolitique (espaces pertinents au niveau régional, local, de la ville ou même du quartier).
        Un des éléments centraux de la pensée géopolitique réside dans la notion de représentation de l'espace. Yves LACOSTE, à la différence des pensées libérales et marxistes, pense à la nécessité de prendre en compte le phénomène identitaire. La géopolitique n'est pas à proprement parler une "science des représentations", mais elle prend en compte les agencements géographiques qui se font différemment à partir de positions différents à la surface de la planète (en attendant peut-être une géopolitique à trois dimensions, incluant les fonds marins et pourquoi pas l'immensité de la croûte terrestre). Le seul fit de déplacer le point de vue, le regard, à partir d'une carte orientée différemment que dans une position longtemps européocentriste permet de mieux comprendre comment certains conflits naissent et perdurent.
   Y-a-t-il un déterminisme entre le lieu et les événements politiques? Aymeric CHAUPRADE penche pour l'idée de "déterminisme chaotique" , "l'aspect déterministe inspirant l'étude des facteurs permanents, tandis que l'aspect chaotique inspire la prise en compte de la montée des facteurs de changement, la science qui bouleverse les données de la puissance, mais aussi l'ensemble du domaine transnational".
   Il faut garder en tout cas à l'esprit à la fois la position géographique d'un acteur du jeu des relations internationales (qui ne se réduisent pas à des relations inter-étatiques et qui feraient oublier d'autres relations importantes, comme celle des phénomènes religieux...) et sa nature idéologique, sa conception même des relations entre citoyens.
    De même qu'il faut toujours se poser la question : qui fait de la politique?, de manière active, réfléchie et continue, il faut se poser la question : qui fait de la géopolitique? Il n'existe pas une chose abstraite qui serait la géopolitique d'un continent, d'un pays... mais toujours des acteurs - souvent on n'en considère qu'un seul type, l'Etat, mais il y en a d'autres, qui peuvent être de nature culturelle ou religieuse ou encore criminelle, ou encore économique, qui utilisent une connaissance géographique (au sens plein) pour entreprendre des actions.

       Philippe MOREAU DESFARGES, Article Géopolitique de l'Encyclopaedia Universalis, 2004 ; Sous la direction d'Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique, Constantes et changements dans l'histoire, Ellipses, 2003 ; Sous la direction d'Aymeric CHAPRADE et de François THUAL, Dictionnaire de géopolitique, Etats, Concepts, Auteurs, Ellipses, 1999; Karl HAUSHOFER, De la géopolitique, Fayard, collection Géopolotiques et stratégies, 1986 ; HERODOTE, revue de géographie et de géopolitique Géographie, guerres et conflits, 3ème trimestre 2008, Editions La Découverte.

                                                                            STRATEGUS
Complété le 23 janvier 2013
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15 octobre 2008 3 15 /10 /octobre /2008 12:57

    Stratégie directe et stratégie indirecte

            "La stratégie directe est celle qui opère du fort au fort, en vue de la destruction ou de la neutralisation de l'ennemi, la plus complète possible, dans les délais les plus rapides. la stratégie indirecte est celle qui opère aussi bien du fort au faible que du faible au fort, en vue, dans le premier cas de déstabiliser ou d'affaiblir l'ennemi avant de lui porter le coup décisif et, dans le deuxième, de durer pour fatiguer l'adversaire." (Hervé COUTEAU-BEGARIE). Difficile de faire plus concis même si on peut émettre des réserves sur la formulation de la partie concernant le faible au fort.
    C'est le stratégiste Basil LIDDELL HART (1895-1970) qui entrepris de théoriser l'approche indirecte qu'il estime supérieure. Sans adopter bien entendu son point de vue, Hervé COUTEAU BEGARIE écrit dans son Traité de stratégie que "la stratégie d'anéantissement est, par essence, une stratégie directe puisque son but est la destruction de l'ennemi dans ses forces vives. La stratégie d'usure, en revanche, peut être directe ou indirecte : directe lorsqu'elle s'attaque à la force principale de l'ennemi, qu'elle va ébranler par des coups successifs ; indirecte, lorsqu'elle est mise en oeuvre contre des forces secondaires ou sur des théâtres périphériques."

    André BEAUFRE, toujours à propos des thèses de Basil LIDDELL HART pense qu'il "demeure que l'idée centrale de cette conception (l'approche indirecte) est de renverser le rapport des forces opposées avant l'épreuve de la bataille par une manoeuvre et non par le combat. Au lieu d'un affrontement direct, on fait appel à un jeu plus subtil destiné à compenser l'infériorité où l'on se trouve."
  L'essentiel est que la stratégie indirecte est celle qui veut faire reposer la décision sur des moyens autres que la victoire militaire. Dans un monde dominé par la menace nucléaire "la stratégie indirecte apparait comme l'art de savoir exploiter au mieux la marge étroite de liberté d'action échappant à la dissuasion par les armes atomiques et d'y remporter des succès décisifs importants qui peuvent y être employés." ( Introduction à la stratégie).

   Pour restituer le sens de la stratégie indirecte, rien de mieux (mais on y reviendra plus longuement par l'étude de son livre clé "La stratégie", paru en 1960, réédité en France en 1995) : "La perfection de la stratégie consisterait à entraîner une décision sans combat sérieux. L'histoire (...) fournit des exemples dans lesquels la stratégie, bénéficiant de conditions favorables, a en pratique abouti à de tels résultats.(...). Ce sont là des cas où la destruction des forces armées était obtenue à moindres frais par le désarmement que supposait leur reddition, mais une telle "destruction" peut ne pas être essentielle pour parvenir à une décision et à la réalisation du but de guerre. Dans le cas d'un Etat recherchant non pas la conquête mais le maintien de sa sécurité, le but est atteint si la menace est écartée, dès lors que l'ennemi est conduit à renoncer à son objectif". Le but véritable d'un stratège défendant un territoire n'est pas de rechercher la bataille décisive, mais la situation stratégique si avantageuse que "si elle ne produit pas elle-même la décision, sa poursuite par la bataille permettra à coup sûr d'y parvenir."
 L'usage de la stratégie indirecte est "idéal" dans le cas d'une résistance à une invasion. Le stratège recherche alors tous les moyens pour parvenir à décourager l'adversaire dans la poursuite d'un objectif d'occupation ou d'exploitation de ressources.

    Basil LIDDELL HART, extrait de La stratégie, dans Anthologie mondiale de la stratégie, compilation commentée par Gérard CHALIAND, dans la collection Bouquins, Robert Laffont, 1990 ; André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette Littérature, collection Pluriel, 1998 ; Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002.

                                                                                           STRATEGUS
 
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10 octobre 2008 5 10 /10 /octobre /2008 09:41

        C'est sur la complexité du phénomène guerre que s'ouvre l'entrée Guerre dans le Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie de Pierre BONTE et Michel IZARD : "Phénomène universel, la guerre se présente cependant sous une telle diversité de formes qu'on peut douter qu'elle puisse être légitimement réduite à une catégorie pertinente de l'analyse anthropologique. Cette difficulté à cerner l'objet est illustrée par le finalisme des hypothèses avancées pour expliquer le "pourquoi" de la guerre, que celles-ci soient fonctionnalistes (la guerre sert à perpétuer les formes d'organisation ou les valeurs d'une société), utilitaristes (consciemment ou non, la guerre vise à maximiser un avantage) ou naturalistes (le goût des hommes pour la guerre est un instinct hérité de la phylogenèse animale)."
  Tentant de distinguer deux catégories de guerre dans les sociétés "traditionnelles" - la guerre est d'abord le fait d'unités combattantes et existantes bien avant la formation de l'Etat - les auteurs du même Dictionnaire décrivent la guerre comme résolution d'une "crise intervenue dans le déroulement de transactions pacifiques" provenant d'un déséquilibre entre voisins en matière d'espace, d'accès aux ressources ou de circulation des femmes ou des marchandises ou comme moyen de se procurer chez un ennemi défini, des ressources nécessaires à la perpétuation de l'identité du groupe.

        Cet aspect de séparation ami/ennemi et de perception de l'autre (de ce qui est autre) se retrouve dans les études anthropologiques (qui ne sont pas légion) du phénomène guerre. Bien avant les raisons économiques, contre aussi une tendance à rapprocher la guerre de la chasse, les origines de la guerre se trouveraient dans l'affirmation de l'identité du groupe. Selon Pierre CLASTRES (1934-1977), "la guerre est à la fois la cause et le moyen d'un effet et d'une fin recherchés, le morcellement de la société primitive. En son être, la société primitive veut la dispersion, ce vouloir de la fragmentation appartient à l'être social primitif qui s'institue comme tel dans et par la réalisation de cette volonté sociologique." "L''exclusivité dans l'usage du territoire implique un mouvement d'exclusion, et ici apparait avec clarté la dimension proprement politique de la société primitive comme communauté incluant son rapport essentiel au territoire : l'existence de l'Autre est d'emblée posée dans l'acte qui l'exclut, c'est contre les autres communautés que chaque société affirme son droit exclusif sur un territoire déterminé, la relation politique avec les groupes voisins est immédiatement donnée." "...la possibilité de la guerre est inscrite dans l'être de la société primitive. En effet, la volonté de chaque communauté d'affirmer sa différence est assez tendue pour que le moindre incident transforme vite la différence voulue en différend réel. Violation de territoire, agression supposée du chamane des voisins : il n'en faut pas plus pour que la guerre éclate." Pierre CLASTRES lie cette obsession de l'identité au conservatisme foncier des sociétés dites primitives : "La guerre comme politique extérieure de la société primitive se rapport à sa politique extérieure, à ce que l'on pourrait nommer le conservatisme intransigeant de cette société, exprimé dans l'incessante référence au système traditionnel des normes, à la Loi ancestrale que l'on doit toujours respecter, que l'on ne peut altérer d'aucun changement." "...l'état de guerre permanent et la guerre effective périodiquement apparaissent comme le principal moyen qu'utilise la société primitive en vue d'empêcher le changement social." (Archéologie de la violence).

       Tant chez Pierre CLASTRES que chez John KEEGAN (né en 1934), dans son "Histoire de la guerre", la référence à l'oeuvre de Harry TRUNEY-HIGH apparaît souvent et précisément par rapport à l'étude de peuplades d'Amérique du Sud, les Yanomami par exemple, découverts par Napoléon CHANON. Toute une série d'études sur les sociétés guerrières, opposées à des sociétés pacifiques font autorité dans le monde des anthropologues. Or l'intervention de l'anthropologue dans une société "primitive", avec tout son équipage et son matériel d'observation, n'est pas neutre, ni dans la vie des peuplades qu'il étudie, ni dans la manière dont il rapporte ses observations, influencé par l'héritage guerrier de sa propre culture. C'est ce que veut établir Patrick TERNEY dans son livre-scandale "Au non de la civilisation".
  Mais, outre que les études anthropologiques ne se limitent pas à une zone géographique ou à une ethnie, le mérite de certains auteurs est de dénoncer l'attitude commune des anthropologues à ignorer le fait guerrier et l'on pense à Claude LEVI-STRAUSS (né en 1908) par exemple. Une véritable guerre éditoriale fait encore rage d'ailleurs, dans une réactivation du débat culture/nature, entre tenants de la théorie de la présence éternelle de la guerre (TURNEY-HIGH...), et partisans de la théorie de l'invention récente de la guerre (Margaret MEAD, 1901-1978). Pour voir clair dans ce débat, il n'est pas inutile de prendre une certaine vue globale de l'évolution des sociétés comme le fait Jared DIAMOND dans ses trois livres. Cet auteur, grâce aux acquis de l'anthropologie et de l'ethnologie, les mêle à ceux de l'écologie et de l'ethologie pour proposer des réflexions globales sur non seulement la guerre mais sur l'ensemble des relations entre groupes humains, de la préhistoire à nos jours.

   Sous la direction de Pierre BONTE et de Michel IZARD, Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie (article Guerre de Philippe DESCOLA et de Michel IZARD) , PUF, Quadrige, 2002 ; Pierre CLASTRES, Archéologie de la violence, la guerre dans les sociétés primitive,Editions de l'aube, poche essai, 2005 ; John KEEGAN, Histoire de la guerre, Du néolithique à la guerre du Golfe, Editions Dagorno, collection Territoire de l'histoire, 1996 : Patrick Tierney, Au nom de la civilisation, Comment anthropologues et journalistes ont ravagé l'Amazone, Grasset, 2002 ; Jared DIAMOND, Le troisième chimpanzé, Essai sur l'évolution et l'avenir de l'animal humain, 2000; De l'inégalité parmi les sociétés, Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire, 2000; Effondrement, Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, 2006, Editions Gallimard, nrf essais.

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8 octobre 2008 3 08 /10 /octobre /2008 15:02

      Stratégie classique et stratégie nucléaire

          Dans la guerre militaire classique, rappelle André BEAUFRE (Introduction à la stratégie), "il a toujours existé une importante composante économique et financière (...). Il y a toujours eu une composante diplomatique évidente (....). Il y a eu souvent une composante politique considérable de caractère idéologique (...)"
 "A chaque époque", poursuit-il, "la stratégie totale a été amenée à utiliser les moyens qui s'avéraient les plus efficaces. C'est pourquoi les forces armées n'ont joué un rôle prépondérant que lorsqu'elles avaient le pouvoir d'entraîner à elles seules la décision. Cette capacité de décision des forces armées a profondément varié au cours de l'histoire, en fonction des possibilités opérationnelles du moment qui résultaient de l'armement, de l'équipement et des méthodes de guerre et de ravitaillement de chacun des partis opposés. Or cette variation a été fort rarement escomptée de façon juste. Au contraire, l'évolution a généralement surpris les deux adversaires qui ont dû, en tatonnant, rechercher les solutions nouvelles menant à la décision. Exceptionnellement, un chef militaire de génie - dont Napoléon demeure le modèle - a su s'assurer une supériorité temporaire par l'avance de sa pensée, donc de compréhension, qu'il avait à réaliser. Mais cette avance même a fini par enseigner les adaptations nécessaires à l'adversaire et le jeu est redevenu égal au bout d'un certain temps. Ainsi, l'un des éléments essentiels de la stratégie militaire classique a-t-il toujours été de comprendre plus vite que l'adversaire les transformations de la guerre et par conséquent d'être en mesure de prévoir l'influence des facteurs nouveaux. Ceux-ci ont tour à tour permis ou empêché la défense victorieuse des places fortes, la bataille décisive, ou les opérations foudroyantes. Par grandes phases successives, la guerre s'en est trouvée tantôt "courte et joyeuse", tantôt épuisante et prolongée, tantôt même incapable de résultats substantiels". (Introduction à la stratégie).
  La description de la bataille victorieuse, qui entraine la décision militaire met en pespective toujours le même schéma : deux murs humains diversement armés se font face, s'affrontent : les combattants constituent des rangs, se protègent les uns les autres, cherchent à déborder l'adversaire par les flancs, jouent entre la profondeur et l'étendue des lignes, visent constamment la rupture de la ligne adverse, et une fois la rupture effectuée, achèvent l'ennemi transformé en foule d'individus paniqués.
 "La manoeuvre de débordement requiert une mobilité plus grande que celle de la ligne de bataille, c'est pourquoi les ailes ont été traditionnellement formées de cavalerie, plus récemment de troupes mécanisées et blindées. la manoeuvre de rupture réclame une puissance offensive supérieure qui a été réalisée par une bonne combinaison d'éléments de choc (cavalerie cuirassée, éléphants, chars) et de moyen de feux divers (flèches, pilum, pierriers, feux d'infanterie et d'artillerie) disposant d'une mobilité suffisante pour pouvoir rompre le front adverse rapidement." Le schéma de la bataille est toujours compliqué par les feintes et l'usure. "Ramenée à l'essentiel, la stratégie de la bataille est donc simple. Ce qui lui rend toute sa complexité, c'est que les combattants sont des hommes et non des machines". Des hommes mus par la peur de la mort, et sa certitude plus ou moins grande. Tout repose sur la discipline des troupes, sur leur ardeur au combat. L'élément psychologique est prépondérant, la surprise est recherchée par les adversaires, celle qui va détruire la cohésion des rangs adverses. On se limite ici au champ de bataille terrestre car sur mer et dans les airs, d'autres facteurs entrent en jeu.

       L'acquisition de l'arme nucléaire bouleverse la conception stratégique, même si au début (mais la tendance est toujours présente aujourd'hui), on a voulu en faire une artillerie très lourde (c'était l'objet des manoeuvres américaines dans le désert dans les années 1950) de la même manière qu'aujour'hui encore la majorité de physiciens n'a pas vraiment compris et intégré les conceptions relativistes de la matière.
 Pour se protéger du danger des explosions nucléaires sur le terrain ou partout sur son territoire, il n'existe selon André BEAUFRE que 4 possibilités :
   - la destruction préventive des armes adverses ;
   - l'interception des armes atomiques ;
   - la protection physique (des biens et des personnes) contre les effets des explosions ;
   - la menace de représailles.
 C'est jusque là la quatrième possibilité qui a été "mise en oeuvre" par les puissances nucléaires : la stratégie de dissuasion s'est déclinée depuis les années 1950 selon des modalités très variées, mais demeure toujours prépondérante. Deux grands principes, la crédibilité de la menace de représailles massives (cela reste une défense nucléaire) et l'incertitude réciproque quant au seuil d'utilisation de ces armes, tendant à renforcer la prudence des Etats dans la "gestion des crises". On peut voir se réaliser un équilibre à tous les niveaux : "les forces de frappe en équilibre dissuadent d'un conflit nucléaire intégral, les forces classiques dissuadent d'un conflit limité, le risque toujours présent d'ascension dissuadant de donner à ce conflit limité un enjeu trop grave." La crise emblématique est bien celle dite des "missiles de Cuba", en 1962, entre les Etats-Unis et l'Union soviétique, et on y reviendra. Du coup, "c'est pourquoi il est à penser que les conflits violents de l'âge atomique doivent normalement se cantonner à deux genres de guerre : dans les zones sensibles, à des actions limitées, peut-être très violentes, mais très courtes et visant à créer un fait accompli, suivi aussitôt de négociations ; dans les zones marginales, à des conflits prolongés d'usure mais relativement peu intenses et de caractère classique ou révolutionnaire". Tout autre genre de guerre évoluerait sans doute très vite vers l'ascension aux extrêmes.
    On peut suivre les évolutions de la course aux armements nucléaires - qui est une course à la crédibilité de leur usage - depuis 1945 : on constate alors le triomphe de la dissuasion (Lucien POIRIER) en même temps que le triomphe de la stratégie virtuelle entre les deux grandes puissances Etats-Unis et Union Soviétique. Cette course technologique de forces et de contre-forces (missiles sophistiqués avec leurres et multitêtes atomiques, missiles anti-missiles, bouclier anti-missiles...) a consommé - et consomme encore, on a tendance à oublier l'actuelle existence d'un arsenal important - une grande part des ressources des nations qui possèdent l'arme atomique. Instrument de puissance virtuelle, c'est un instrument d'influence directement politique et diplomatique, qui explique la prolifération nucléaire actuelle. Jusqu'à la constatation partagée (qui n'est pas effective pour le moment) de l'impuissance militaire de l'arme atomique.

      On notera ici simplement deux types d'évolution qui ne se situent pas sur le même niveau :
         - La recherche à la réopérationnalité de l'arme atomique (n'oublions pas qu'elle a été opérationnelle deux fois en 1945 sur le Japon) sur le terrain par la miniaturisation de l'arme, par son intégration dans l'artillerie classique en variant ses effets de souffle, de feu et de radiations. Cette recherche avait abouti au temps du duopole américano-soviétique a des conceptions de bataille de l'avant, d'airland battle et de batailles nucléaires tactiques.
        - De façon générale, la constatation que le rapport Destruction/Reconstitution est devenue inintéressant dans un monde où presque tout s'interpénètre, y compris les intérêts d'Etats, par la mondialisation.
  Pour être efficace, la stratégie doit "se rabattre sur un rapport s'instaurant entre les possibilités de destruction de la violence matérielle et les capacités de reconstitution des forces productives de la société considérée, que l'on nommera désormais le rapport destruction/reconstitution. Car ce rapport, lors même qu'il ne constitue pas la seule variable, réagit directement sur la solidité de la substance sociale, et sur la possibilité, pour les adversaires, de conserver, en dépit des dévastations partielles, des virtualités de progrès suffisantes. c'est donc sa considération qui, sauf erreur d'appréciation, réalise la médiation entre les deux volontés antagonistes dans leur acceptations ou leur refus de l'usage de la violence. Or ce rapport penche actuellement d'une façon terrible en faveur du premier terme : l'éventuel échange atomique, la subversion activant de perpétuels rééquilibrages socio-politiques sont capables de provoquer désorganisation voire régression de longue durée. D'où la stabilisation instaurée au niveau nucléaire du fait de la représentation psychologique du cataclysme atomique total, et l'élévation du seuil de déclenchement de la violence". (Jean-Paul CHARNAY)
  Car tout repose, stratégie classique ou stratégie nucléaire, sur le bénéfice possible de la guerre. Les capacités de destruction permettent la destruction de l'adversaire au delà et de très loin au sens clausewitzien, et justement trop au-delà. Il faut consacrer, même avec des activations limitées de l'arme nucléaire, des moyens considérables pour restaurer simplement les capacités socio-économiques non seulement dans le territoire de l'adversaire mais sur son propre territoire. Reste que dans l'esprit des stratégistes militaires, il faut toujours prévoir la percée technologique qui remet à sa place centrale la guerre dans sa validité politique. Dans la course de la l'épée et du bouclier, un avantage est toujours possible, même si l'on doit y consacrer des moyens humains et matériels de plus en plus considérables.

     André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette littérature, collection Pluriel, 1998 ; Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Editions Complexe, 1988 ; Jean-Paul CHARNAY, Essai général de stratégie, Editions Champ Libre, 1973.

                                                     STRATEGUS
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3 octobre 2008 5 03 /10 /octobre /2008 18:10
  
    Stratégies de guerre totale ou de conflit limité, stratégies d'anéantissement ou d'usure.

          Toujours dans le cadre de la guerre considérée comme continuation de la politique par d'autres moyens, les stratégistes ont voulu classifier les différents types de stratégies selon leurs buts ou leurs moyens.

          Formulées par JOMINI et CLAUSEWITZ, les définitions des stratégies de guerre totale font l'objet d'intenses polémiques car "dans la dialectique des volontés" ce qui est total ou limité pour l'un des adversaires ne l'est pas forcément par l'autre.
   JOMINI : "Ils sont de deux espèces, l'un peut être appelé géographique ou territorial... l'autre, au contraire, consiste exclusivement dans la destruction ou la désorganisation des forces de l'ennemi, sans se préoccuper de points géographiques d'aucune sorte."
   CLAUSEWITZ : "Ces deux genres de guerre sont les suivants : l'un a pour fin d'abattre l'adversaire, soit pour l'anéantir politiquement, soit pour le désarmer seulement en l'obligeant à accepter la paix à tout prix ; dans l'autres, il suffit de quelques conquêtes aux frontières du pays, soit qu'on veuille les conserver, soit qu'on veuille s'en servir comme monnaie d'échange au moment de la paix."
     Hervé COUTEAU-BEGARIE pense que l'approche la plus pertinente est celle de Raymond ARON : "...les guerres limitées se gagnent ou se perdent à l'intérieur de cadres (théâtre des opérations, nature des armes, volume des ressources, ressources ou patience des peuples) que les stratèges ne peuvent élargir à volonté... Le stratège ne doit pas nourrir l'illusion qu'il peut gravir à volonté les barreaux de l'échelle de la violence et que la supériorité, à un barreau plus élevé, garantit sa victoire au niveau où se déroule en fait un conflit déterminé".

     En fait, pour la plupart des auteurs contemporains, la préférence va à la distinction de deux types de stratégie suivant les moyens plutôt que les fins : stratégie d'anéantissement ou stratégie d'usure, selon la conception proposée par l'historien Hans DELBRUCK (1848-1929).
    L'importance prise par la stratégie des moyens durant le XXème siècle provient de l'accélération du progrès technique et singulièrement de l'apparition de l'arme atomique. Les choix de stratégie des moyens doivent d'abord permettre au décideur politique de disposer d'une vaste gamme d'options dès qu'il croit nécessaire d'avoir recours à la force. Mais toute guerre, aussi soigneusement préparée que possible (souvent, on prépare la guerre d'avant...) constitue une surprise (qui est recherchée par chacun des adversaires potentiels), donc toute préparation suivant l'une ou l'autre stratégie reste aléatoire.  Malgré cela, sous la poussée du mode de production industriel, la stratégie des moyens pousse à élaborer les plans de guerre les plus précis possibles, dans la perspective d'anéantir le plus rapidement possible les forces de l'adversaire, soit à détruire ses ressources, soit à s'en emparer.
 A l'inverse, une stratégie d'usure cherche à fatiguer l'adversaire et à la démoraliser par toute une série d'actions, dont aucune n'est décisive. "La stratégie d'usure est celle qui est choisie par le belligérant incapable d'obtenir des résultats décisifs. C'est a priori, la stratégie du plus faible. Elle peut être aussi la continuation d'une stratégie d'anéantissement qui n'a pas réussi..." (Dictionnaire de stratégie, Hervé COUTEAU-BEGARIE)

     La distinction anéantissement-usure est plus pertinente aujourd'hui qu'à l'époque de CLAUSEWITZ et JOMINI à cause de la perspective de destruction massive nucléaire, selon les stratégistes américains dominants qui entendent la dépasser par celle d'attrition et de manoeuvre. Mais cette conception mène, toujours selon Hervé COUTEAU-BEGARIE, à une impasse.
 "Comment soutenir qu'un échange nucléaire (entendez les lancements (et les explosions qui vont avec bien entendu) successifs ou simultanés des missiles atomiques de deux adversaires...) relève de l'attrition ou de la manoeuvre, alors que sa logique est clairement celle de l'anéantissement? Surtout, elle résulte d'un contresens sur la nature même de la stratégie d'anéantissement, que l'on assimile vite à extermination, alors que CLAUSEWITZ souligne bien l'objectif d'une telle stratégie est de détruire soir les forces de l'ennemi, soit sa volonté de résistance, ce qui ouvre un large choix d'options." (Traité de stratégie).

     Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002 ; Sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN, Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000.

                                                                                                                STRATEGUS
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