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15 octobre 2008 3 15 /10 /octobre /2008 13:47
          Dans tous les ouvrages consacrés à la géopolitique de manière générale, on distingue en fait plusieurs géopolitiques, mais on peut définir cette discipline (Aymeric CHAUPRADE) comme un savoir qualitatif (qui n'a pas les moyens de quantifier les données qu'il manipule) sur les continuités des relations internationales et interlocales, en fonction des réalités géographiques prises dans un sens extensif (avec la géologie et d'autres éléments...).
  "La géopolitique peut être définie comme la discipline qui s'interroge sur les rapports entre espace et politique : en quoi, de quelle manière les réalités géographiques (situation, relief, climat... ) influent-elles sur les organisations sociales, les choix politiques? Et, inversement, comment les hommes utilisent-ils ou même modifient-ils ces réalités pour poursuivre leurs fins?" (Philippe MOREAU DEFARGES)

   Plusieurs auteurs ont successivement fondé la géopolitique et les premier l'ont fait dans une optique nationaliste en mettant en avant ce qui reste toujours (encore?) l'unité principale agissante, l'Etat.
        L'amiral américain Alfred MAHAN (1840-1914) étudie d'abord la rivalité entre la France et la Grande Bretagne pour la domination des océans et les moyens pour les Etats-Unis de réussir comme son ancienne maîtresse coloniale : expansion outre-mer, contrôle des points de passage maritimes, maintien de l'équilibre européen.
          Le britannique Halford MACKINDER (1861-1947) reconnu comme l'un des fondateurs de la géopolitique, est préoccupé par l'avenir de l'empire de Sa Majesté et recherche les principes d'une domination pérenne. "Qui contrôle le coeur du monde (Heartland) contrôle l'ile mondiale (World Island), qui contrôle l'ile mondiale commande au monde" (1904).
          Le géographe allemand Friedrich RATZEL (1844-1904) établit un "biogéographie", concevant l'Etat "comme forme d'extension de la vie à la surface de la terre". Mêlant politique, géographie et biologisme darwinien (mal compris d'ailleurs), il revendique un "espace vital" pour l'Allemagne (1901).
          Le militaire de carrière allemand Karl HAUSHOFER (1869-1946) se définit lui-même comme géopoliticien. Soucieux de trouver les "bonnes" frontières pour son pays, il est de 1919 à 1939 l'autorité intellectuelle qui forme Rudolf HESS, compagnon d'Adolf HITLER, celui qui permet l'élaboration d'une "science nazie" de la domination. Peu suivi par ces derniers, aux ambitions toutes autres, le géopoliticien travaille notamment sur l'ensemble Europe Centrale-Eurasie-Japon, et par la suite rejette l'utilisation faite de ses écrits après 1933 "réalisés sous contrainte" selon lui.
"A l'origine le but de la géopolitique allemande était, comme celui de la légitime géopolitique américaine, d'exclure le plus possible à l'avenir des conflits comme ceux de 1914-1918 grâce à une compréhension mutuelle des peuples dans leurs possibilités de développement issues de leur sol culturel et de leur espace vital ; elle voulait obtenir pour les minorités un maximum de justice et d'autonomie politique et culturelle : ce qui semblait avoir été atteint temporairement en Estonie et en Transylvanie. "  (De la géopolitique) Le problème, on sans doute, ce qui au minimum biaise la géopolitique dans ses intentions, même si l'on en croit l'auteur, c'est qu'il faut d'abord réaliser la constitution de cet espace vital.
             Discréditée par l'usage hitlérien, la géopolitique disparaît de l'horizon intellectuel pendant une bonne quarantaine d'années (Ce qui n'empêche par les états-majors de faire de la géopolitique sans la nommer). Mais l'approche géopolitique, ce souci de ne pas séparer la politique de l'espace est trop nécessaire pour disparaitre.     
    Ainsi les écrits du professeur américain de sciences politiques Nicholkas SPYKMAN (1893-1943) trouvent toujours un écho certain. Pour lui, la zone pivot se trouve dans le Rimland (terres du bord), zone intermédiaire entre le Heartland et les mers riveraines, enjeu vital entre puissances de la mer et puissances de la terre. Le Rimland en question, ce sont  l'Europe côtière, les déserts d'Arabie et l'Asie des moussons. C'est là qu'a lieu l'affrontement entre les Etats-Unis d'Amérique et l'Union Soviétique. D'ailleurs, pour beaucoup, les réalités géographiques l'emportent sur les régimes politiques et la Russie reste la grande rivale des Etats-Unis.
    De même la persistance des réalités physiques, mais dans une optique opposée à celle d'un nationalisme ou d'un impérialisme, dans une optique citoyenne, le géographe français Yves LACOSTE réintroduit la discipline (revue HERODOTE fondée en 1976) en France, et plus tard en 1994, l'historien allemand Hans-Peter SCHWARTZ fait de même en Allemagne, mais dans une optique plus proche d'un réalisme d'Etat. Et en Russie, l'eurasisme resurgit.

          La relation directe entre géographie, guerre et conflit (qui constitue l'objet du numéro d'HERODOTE du 3ème trimestre 2008) demeure un élément constant, ce qui fait de la géopolitique une discipline importante pour qui s'intéresse au conflit dans toutes ses formes.
   C'est si vrai que certains chercheurs en sciences sociales ou économiques, partis d'une réflexion sur les relations entre Etats, maîtres du champ planétaire, s'orientent vers des approches géographiques de l'économie (géoéconomie), ou de la finance (géofinance) à l'heure de la mondialisation. Apparaissent également des notions comme macro-géopolitique (des ensembles gigantesques de plusieurs régions emboîtées suivant plusieurs possibilités) ou micro-géopolitique (espaces pertinents au niveau régional, local, de la ville ou même du quartier).
        Un des éléments centraux de la pensée géopolitique réside dans la notion de représentation de l'espace. Yves LACOSTE, à la différence des pensées libérales et marxistes, pense à la nécessité de prendre en compte le phénomène identitaire. La géopolitique n'est pas à proprement parler une "science des représentations", mais elle prend en compte les agencements géographiques qui se font différemment à partir de positions différents à la surface de la planète (en attendant peut-être une géopolitique à trois dimensions, incluant les fonds marins et pourquoi pas l'immensité de la croûte terrestre). Le seul fit de déplacer le point de vue, le regard, à partir d'une carte orientée différemment que dans une position longtemps européocentriste permet de mieux comprendre comment certains conflits naissent et perdurent.
   Y-a-t-il un déterminisme entre le lieu et les événements politiques? Aymeric CHAUPRADE penche pour l'idée de "déterminisme chaotique" , "l'aspect déterministe inspirant l'étude des facteurs permanents, tandis que l'aspect chaotique inspire la prise en compte de la montée des facteurs de changement, la science qui bouleverse les données de la puissance, mais aussi l'ensemble du domaine transnational".
   Il faut garder en tout cas à l'esprit à la fois la position géographique d'un acteur du jeu des relations internationales (qui ne se réduisent pas à des relations inter-étatiques et qui feraient oublier d'autres relations importantes, comme celle des phénomènes religieux...) et sa nature idéologique, sa conception même des relations entre citoyens.
    De même qu'il faut toujours se poser la question : qui fait de la politique?, de manière active, réfléchie et continue, il faut se poser la question : qui fait de la géopolitique? Il n'existe pas une chose abstraite qui serait la géopolitique d'un continent, d'un pays... mais toujours des acteurs - souvent on n'en considère qu'un seul type, l'Etat, mais il y en a d'autres, qui peuvent être de nature culturelle ou religieuse ou encore criminelle, ou encore économique, qui utilisent une connaissance géographique (au sens plein) pour entreprendre des actions.

       Philippe MOREAU DESFARGES, Article Géopolitique de l'Encyclopaedia Universalis, 2004 ; Sous la direction d'Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique, Constantes et changements dans l'histoire, Ellipses, 2003 ; Sous la direction d'Aymeric CHAPRADE et de François THUAL, Dictionnaire de géopolitique, Etats, Concepts, Auteurs, Ellipses, 1999; Karl HAUSHOFER, De la géopolitique, Fayard, collection Géopolotiques et stratégies, 1986 ; HERODOTE, revue de géographie et de géopolitique Géographie, guerres et conflits, 3ème trimestre 2008, Editions La Découverte.

                                                                            STRATEGUS
Complété le 23 janvier 2013
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15 octobre 2008 3 15 /10 /octobre /2008 12:57

    Stratégie directe et stratégie indirecte

            "La stratégie directe est celle qui opère du fort au fort, en vue de la destruction ou de la neutralisation de l'ennemi, la plus complète possible, dans les délais les plus rapides. la stratégie indirecte est celle qui opère aussi bien du fort au faible que du faible au fort, en vue, dans le premier cas de déstabiliser ou d'affaiblir l'ennemi avant de lui porter le coup décisif et, dans le deuxième, de durer pour fatiguer l'adversaire." (Hervé COUTEAU-BEGARIE). Difficile de faire plus concis même si on peut émettre des réserves sur la formulation de la partie concernant le faible au fort.
    C'est le stratégiste Basil LIDDELL HART (1895-1970) qui entrepris de théoriser l'approche indirecte qu'il estime supérieure. Sans adopter bien entendu son point de vue, Hervé COUTEAU BEGARIE écrit dans son Traité de stratégie que "la stratégie d'anéantissement est, par essence, une stratégie directe puisque son but est la destruction de l'ennemi dans ses forces vives. La stratégie d'usure, en revanche, peut être directe ou indirecte : directe lorsqu'elle s'attaque à la force principale de l'ennemi, qu'elle va ébranler par des coups successifs ; indirecte, lorsqu'elle est mise en oeuvre contre des forces secondaires ou sur des théâtres périphériques."

    André BEAUFRE, toujours à propos des thèses de Basil LIDDELL HART pense qu'il "demeure que l'idée centrale de cette conception (l'approche indirecte) est de renverser le rapport des forces opposées avant l'épreuve de la bataille par une manoeuvre et non par le combat. Au lieu d'un affrontement direct, on fait appel à un jeu plus subtil destiné à compenser l'infériorité où l'on se trouve."
  L'essentiel est que la stratégie indirecte est celle qui veut faire reposer la décision sur des moyens autres que la victoire militaire. Dans un monde dominé par la menace nucléaire "la stratégie indirecte apparait comme l'art de savoir exploiter au mieux la marge étroite de liberté d'action échappant à la dissuasion par les armes atomiques et d'y remporter des succès décisifs importants qui peuvent y être employés." ( Introduction à la stratégie).

   Pour restituer le sens de la stratégie indirecte, rien de mieux (mais on y reviendra plus longuement par l'étude de son livre clé "La stratégie", paru en 1960, réédité en France en 1995) : "La perfection de la stratégie consisterait à entraîner une décision sans combat sérieux. L'histoire (...) fournit des exemples dans lesquels la stratégie, bénéficiant de conditions favorables, a en pratique abouti à de tels résultats.(...). Ce sont là des cas où la destruction des forces armées était obtenue à moindres frais par le désarmement que supposait leur reddition, mais une telle "destruction" peut ne pas être essentielle pour parvenir à une décision et à la réalisation du but de guerre. Dans le cas d'un Etat recherchant non pas la conquête mais le maintien de sa sécurité, le but est atteint si la menace est écartée, dès lors que l'ennemi est conduit à renoncer à son objectif". Le but véritable d'un stratège défendant un territoire n'est pas de rechercher la bataille décisive, mais la situation stratégique si avantageuse que "si elle ne produit pas elle-même la décision, sa poursuite par la bataille permettra à coup sûr d'y parvenir."
 L'usage de la stratégie indirecte est "idéal" dans le cas d'une résistance à une invasion. Le stratège recherche alors tous les moyens pour parvenir à décourager l'adversaire dans la poursuite d'un objectif d'occupation ou d'exploitation de ressources.

    Basil LIDDELL HART, extrait de La stratégie, dans Anthologie mondiale de la stratégie, compilation commentée par Gérard CHALIAND, dans la collection Bouquins, Robert Laffont, 1990 ; André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette Littérature, collection Pluriel, 1998 ; Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002.

                                                                                           STRATEGUS
 
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10 octobre 2008 5 10 /10 /octobre /2008 09:41

        C'est sur la complexité du phénomène guerre que s'ouvre l'entrée Guerre dans le Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie de Pierre BONTE et Michel IZARD : "Phénomène universel, la guerre se présente cependant sous une telle diversité de formes qu'on peut douter qu'elle puisse être légitimement réduite à une catégorie pertinente de l'analyse anthropologique. Cette difficulté à cerner l'objet est illustrée par le finalisme des hypothèses avancées pour expliquer le "pourquoi" de la guerre, que celles-ci soient fonctionnalistes (la guerre sert à perpétuer les formes d'organisation ou les valeurs d'une société), utilitaristes (consciemment ou non, la guerre vise à maximiser un avantage) ou naturalistes (le goût des hommes pour la guerre est un instinct hérité de la phylogenèse animale)."
  Tentant de distinguer deux catégories de guerre dans les sociétés "traditionnelles" - la guerre est d'abord le fait d'unités combattantes et existantes bien avant la formation de l'Etat - les auteurs du même Dictionnaire décrivent la guerre comme résolution d'une "crise intervenue dans le déroulement de transactions pacifiques" provenant d'un déséquilibre entre voisins en matière d'espace, d'accès aux ressources ou de circulation des femmes ou des marchandises ou comme moyen de se procurer chez un ennemi défini, des ressources nécessaires à la perpétuation de l'identité du groupe.

        Cet aspect de séparation ami/ennemi et de perception de l'autre (de ce qui est autre) se retrouve dans les études anthropologiques (qui ne sont pas légion) du phénomène guerre. Bien avant les raisons économiques, contre aussi une tendance à rapprocher la guerre de la chasse, les origines de la guerre se trouveraient dans l'affirmation de l'identité du groupe. Selon Pierre CLASTRES (1934-1977), "la guerre est à la fois la cause et le moyen d'un effet et d'une fin recherchés, le morcellement de la société primitive. En son être, la société primitive veut la dispersion, ce vouloir de la fragmentation appartient à l'être social primitif qui s'institue comme tel dans et par la réalisation de cette volonté sociologique." "L''exclusivité dans l'usage du territoire implique un mouvement d'exclusion, et ici apparait avec clarté la dimension proprement politique de la société primitive comme communauté incluant son rapport essentiel au territoire : l'existence de l'Autre est d'emblée posée dans l'acte qui l'exclut, c'est contre les autres communautés que chaque société affirme son droit exclusif sur un territoire déterminé, la relation politique avec les groupes voisins est immédiatement donnée." "...la possibilité de la guerre est inscrite dans l'être de la société primitive. En effet, la volonté de chaque communauté d'affirmer sa différence est assez tendue pour que le moindre incident transforme vite la différence voulue en différend réel. Violation de territoire, agression supposée du chamane des voisins : il n'en faut pas plus pour que la guerre éclate." Pierre CLASTRES lie cette obsession de l'identité au conservatisme foncier des sociétés dites primitives : "La guerre comme politique extérieure de la société primitive se rapport à sa politique extérieure, à ce que l'on pourrait nommer le conservatisme intransigeant de cette société, exprimé dans l'incessante référence au système traditionnel des normes, à la Loi ancestrale que l'on doit toujours respecter, que l'on ne peut altérer d'aucun changement." "...l'état de guerre permanent et la guerre effective périodiquement apparaissent comme le principal moyen qu'utilise la société primitive en vue d'empêcher le changement social." (Archéologie de la violence).

       Tant chez Pierre CLASTRES que chez John KEEGAN (né en 1934), dans son "Histoire de la guerre", la référence à l'oeuvre de Harry TRUNEY-HIGH apparaît souvent et précisément par rapport à l'étude de peuplades d'Amérique du Sud, les Yanomami par exemple, découverts par Napoléon CHANON. Toute une série d'études sur les sociétés guerrières, opposées à des sociétés pacifiques font autorité dans le monde des anthropologues. Or l'intervention de l'anthropologue dans une société "primitive", avec tout son équipage et son matériel d'observation, n'est pas neutre, ni dans la vie des peuplades qu'il étudie, ni dans la manière dont il rapporte ses observations, influencé par l'héritage guerrier de sa propre culture. C'est ce que veut établir Patrick TERNEY dans son livre-scandale "Au non de la civilisation".
  Mais, outre que les études anthropologiques ne se limitent pas à une zone géographique ou à une ethnie, le mérite de certains auteurs est de dénoncer l'attitude commune des anthropologues à ignorer le fait guerrier et l'on pense à Claude LEVI-STRAUSS (né en 1908) par exemple. Une véritable guerre éditoriale fait encore rage d'ailleurs, dans une réactivation du débat culture/nature, entre tenants de la théorie de la présence éternelle de la guerre (TURNEY-HIGH...), et partisans de la théorie de l'invention récente de la guerre (Margaret MEAD, 1901-1978). Pour voir clair dans ce débat, il n'est pas inutile de prendre une certaine vue globale de l'évolution des sociétés comme le fait Jared DIAMOND dans ses trois livres. Cet auteur, grâce aux acquis de l'anthropologie et de l'ethnologie, les mêle à ceux de l'écologie et de l'ethologie pour proposer des réflexions globales sur non seulement la guerre mais sur l'ensemble des relations entre groupes humains, de la préhistoire à nos jours.

   Sous la direction de Pierre BONTE et de Michel IZARD, Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie (article Guerre de Philippe DESCOLA et de Michel IZARD) , PUF, Quadrige, 2002 ; Pierre CLASTRES, Archéologie de la violence, la guerre dans les sociétés primitive,Editions de l'aube, poche essai, 2005 ; John KEEGAN, Histoire de la guerre, Du néolithique à la guerre du Golfe, Editions Dagorno, collection Territoire de l'histoire, 1996 : Patrick Tierney, Au nom de la civilisation, Comment anthropologues et journalistes ont ravagé l'Amazone, Grasset, 2002 ; Jared DIAMOND, Le troisième chimpanzé, Essai sur l'évolution et l'avenir de l'animal humain, 2000; De l'inégalité parmi les sociétés, Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire, 2000; Effondrement, Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, 2006, Editions Gallimard, nrf essais.

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8 octobre 2008 3 08 /10 /octobre /2008 15:02

      Stratégie classique et stratégie nucléaire

          Dans la guerre militaire classique, rappelle André BEAUFRE (Introduction à la stratégie), "il a toujours existé une importante composante économique et financière (...). Il y a toujours eu une composante diplomatique évidente (....). Il y a eu souvent une composante politique considérable de caractère idéologique (...)"
 "A chaque époque", poursuit-il, "la stratégie totale a été amenée à utiliser les moyens qui s'avéraient les plus efficaces. C'est pourquoi les forces armées n'ont joué un rôle prépondérant que lorsqu'elles avaient le pouvoir d'entraîner à elles seules la décision. Cette capacité de décision des forces armées a profondément varié au cours de l'histoire, en fonction des possibilités opérationnelles du moment qui résultaient de l'armement, de l'équipement et des méthodes de guerre et de ravitaillement de chacun des partis opposés. Or cette variation a été fort rarement escomptée de façon juste. Au contraire, l'évolution a généralement surpris les deux adversaires qui ont dû, en tatonnant, rechercher les solutions nouvelles menant à la décision. Exceptionnellement, un chef militaire de génie - dont Napoléon demeure le modèle - a su s'assurer une supériorité temporaire par l'avance de sa pensée, donc de compréhension, qu'il avait à réaliser. Mais cette avance même a fini par enseigner les adaptations nécessaires à l'adversaire et le jeu est redevenu égal au bout d'un certain temps. Ainsi, l'un des éléments essentiels de la stratégie militaire classique a-t-il toujours été de comprendre plus vite que l'adversaire les transformations de la guerre et par conséquent d'être en mesure de prévoir l'influence des facteurs nouveaux. Ceux-ci ont tour à tour permis ou empêché la défense victorieuse des places fortes, la bataille décisive, ou les opérations foudroyantes. Par grandes phases successives, la guerre s'en est trouvée tantôt "courte et joyeuse", tantôt épuisante et prolongée, tantôt même incapable de résultats substantiels". (Introduction à la stratégie).
  La description de la bataille victorieuse, qui entraine la décision militaire met en pespective toujours le même schéma : deux murs humains diversement armés se font face, s'affrontent : les combattants constituent des rangs, se protègent les uns les autres, cherchent à déborder l'adversaire par les flancs, jouent entre la profondeur et l'étendue des lignes, visent constamment la rupture de la ligne adverse, et une fois la rupture effectuée, achèvent l'ennemi transformé en foule d'individus paniqués.
 "La manoeuvre de débordement requiert une mobilité plus grande que celle de la ligne de bataille, c'est pourquoi les ailes ont été traditionnellement formées de cavalerie, plus récemment de troupes mécanisées et blindées. la manoeuvre de rupture réclame une puissance offensive supérieure qui a été réalisée par une bonne combinaison d'éléments de choc (cavalerie cuirassée, éléphants, chars) et de moyen de feux divers (flèches, pilum, pierriers, feux d'infanterie et d'artillerie) disposant d'une mobilité suffisante pour pouvoir rompre le front adverse rapidement." Le schéma de la bataille est toujours compliqué par les feintes et l'usure. "Ramenée à l'essentiel, la stratégie de la bataille est donc simple. Ce qui lui rend toute sa complexité, c'est que les combattants sont des hommes et non des machines". Des hommes mus par la peur de la mort, et sa certitude plus ou moins grande. Tout repose sur la discipline des troupes, sur leur ardeur au combat. L'élément psychologique est prépondérant, la surprise est recherchée par les adversaires, celle qui va détruire la cohésion des rangs adverses. On se limite ici au champ de bataille terrestre car sur mer et dans les airs, d'autres facteurs entrent en jeu.

       L'acquisition de l'arme nucléaire bouleverse la conception stratégique, même si au début (mais la tendance est toujours présente aujourd'hui), on a voulu en faire une artillerie très lourde (c'était l'objet des manoeuvres américaines dans le désert dans les années 1950) de la même manière qu'aujour'hui encore la majorité de physiciens n'a pas vraiment compris et intégré les conceptions relativistes de la matière.
 Pour se protéger du danger des explosions nucléaires sur le terrain ou partout sur son territoire, il n'existe selon André BEAUFRE que 4 possibilités :
   - la destruction préventive des armes adverses ;
   - l'interception des armes atomiques ;
   - la protection physique (des biens et des personnes) contre les effets des explosions ;
   - la menace de représailles.
 C'est jusque là la quatrième possibilité qui a été "mise en oeuvre" par les puissances nucléaires : la stratégie de dissuasion s'est déclinée depuis les années 1950 selon des modalités très variées, mais demeure toujours prépondérante. Deux grands principes, la crédibilité de la menace de représailles massives (cela reste une défense nucléaire) et l'incertitude réciproque quant au seuil d'utilisation de ces armes, tendant à renforcer la prudence des Etats dans la "gestion des crises". On peut voir se réaliser un équilibre à tous les niveaux : "les forces de frappe en équilibre dissuadent d'un conflit nucléaire intégral, les forces classiques dissuadent d'un conflit limité, le risque toujours présent d'ascension dissuadant de donner à ce conflit limité un enjeu trop grave." La crise emblématique est bien celle dite des "missiles de Cuba", en 1962, entre les Etats-Unis et l'Union soviétique, et on y reviendra. Du coup, "c'est pourquoi il est à penser que les conflits violents de l'âge atomique doivent normalement se cantonner à deux genres de guerre : dans les zones sensibles, à des actions limitées, peut-être très violentes, mais très courtes et visant à créer un fait accompli, suivi aussitôt de négociations ; dans les zones marginales, à des conflits prolongés d'usure mais relativement peu intenses et de caractère classique ou révolutionnaire". Tout autre genre de guerre évoluerait sans doute très vite vers l'ascension aux extrêmes.
    On peut suivre les évolutions de la course aux armements nucléaires - qui est une course à la crédibilité de leur usage - depuis 1945 : on constate alors le triomphe de la dissuasion (Lucien POIRIER) en même temps que le triomphe de la stratégie virtuelle entre les deux grandes puissances Etats-Unis et Union Soviétique. Cette course technologique de forces et de contre-forces (missiles sophistiqués avec leurres et multitêtes atomiques, missiles anti-missiles, bouclier anti-missiles...) a consommé - et consomme encore, on a tendance à oublier l'actuelle existence d'un arsenal important - une grande part des ressources des nations qui possèdent l'arme atomique. Instrument de puissance virtuelle, c'est un instrument d'influence directement politique et diplomatique, qui explique la prolifération nucléaire actuelle. Jusqu'à la constatation partagée (qui n'est pas effective pour le moment) de l'impuissance militaire de l'arme atomique.

      On notera ici simplement deux types d'évolution qui ne se situent pas sur le même niveau :
         - La recherche à la réopérationnalité de l'arme atomique (n'oublions pas qu'elle a été opérationnelle deux fois en 1945 sur le Japon) sur le terrain par la miniaturisation de l'arme, par son intégration dans l'artillerie classique en variant ses effets de souffle, de feu et de radiations. Cette recherche avait abouti au temps du duopole américano-soviétique a des conceptions de bataille de l'avant, d'airland battle et de batailles nucléaires tactiques.
        - De façon générale, la constatation que le rapport Destruction/Reconstitution est devenue inintéressant dans un monde où presque tout s'interpénètre, y compris les intérêts d'Etats, par la mondialisation.
  Pour être efficace, la stratégie doit "se rabattre sur un rapport s'instaurant entre les possibilités de destruction de la violence matérielle et les capacités de reconstitution des forces productives de la société considérée, que l'on nommera désormais le rapport destruction/reconstitution. Car ce rapport, lors même qu'il ne constitue pas la seule variable, réagit directement sur la solidité de la substance sociale, et sur la possibilité, pour les adversaires, de conserver, en dépit des dévastations partielles, des virtualités de progrès suffisantes. c'est donc sa considération qui, sauf erreur d'appréciation, réalise la médiation entre les deux volontés antagonistes dans leur acceptations ou leur refus de l'usage de la violence. Or ce rapport penche actuellement d'une façon terrible en faveur du premier terme : l'éventuel échange atomique, la subversion activant de perpétuels rééquilibrages socio-politiques sont capables de provoquer désorganisation voire régression de longue durée. D'où la stabilisation instaurée au niveau nucléaire du fait de la représentation psychologique du cataclysme atomique total, et l'élévation du seuil de déclenchement de la violence". (Jean-Paul CHARNAY)
  Car tout repose, stratégie classique ou stratégie nucléaire, sur le bénéfice possible de la guerre. Les capacités de destruction permettent la destruction de l'adversaire au delà et de très loin au sens clausewitzien, et justement trop au-delà. Il faut consacrer, même avec des activations limitées de l'arme nucléaire, des moyens considérables pour restaurer simplement les capacités socio-économiques non seulement dans le territoire de l'adversaire mais sur son propre territoire. Reste que dans l'esprit des stratégistes militaires, il faut toujours prévoir la percée technologique qui remet à sa place centrale la guerre dans sa validité politique. Dans la course de la l'épée et du bouclier, un avantage est toujours possible, même si l'on doit y consacrer des moyens humains et matériels de plus en plus considérables.

     André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette littérature, collection Pluriel, 1998 ; Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Editions Complexe, 1988 ; Jean-Paul CHARNAY, Essai général de stratégie, Editions Champ Libre, 1973.

                                                     STRATEGUS
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3 octobre 2008 5 03 /10 /octobre /2008 18:10
  
    Stratégies de guerre totale ou de conflit limité, stratégies d'anéantissement ou d'usure.

          Toujours dans le cadre de la guerre considérée comme continuation de la politique par d'autres moyens, les stratégistes ont voulu classifier les différents types de stratégies selon leurs buts ou leurs moyens.

          Formulées par JOMINI et CLAUSEWITZ, les définitions des stratégies de guerre totale font l'objet d'intenses polémiques car "dans la dialectique des volontés" ce qui est total ou limité pour l'un des adversaires ne l'est pas forcément par l'autre.
   JOMINI : "Ils sont de deux espèces, l'un peut être appelé géographique ou territorial... l'autre, au contraire, consiste exclusivement dans la destruction ou la désorganisation des forces de l'ennemi, sans se préoccuper de points géographiques d'aucune sorte."
   CLAUSEWITZ : "Ces deux genres de guerre sont les suivants : l'un a pour fin d'abattre l'adversaire, soit pour l'anéantir politiquement, soit pour le désarmer seulement en l'obligeant à accepter la paix à tout prix ; dans l'autres, il suffit de quelques conquêtes aux frontières du pays, soit qu'on veuille les conserver, soit qu'on veuille s'en servir comme monnaie d'échange au moment de la paix."
     Hervé COUTEAU-BEGARIE pense que l'approche la plus pertinente est celle de Raymond ARON : "...les guerres limitées se gagnent ou se perdent à l'intérieur de cadres (théâtre des opérations, nature des armes, volume des ressources, ressources ou patience des peuples) que les stratèges ne peuvent élargir à volonté... Le stratège ne doit pas nourrir l'illusion qu'il peut gravir à volonté les barreaux de l'échelle de la violence et que la supériorité, à un barreau plus élevé, garantit sa victoire au niveau où se déroule en fait un conflit déterminé".

     En fait, pour la plupart des auteurs contemporains, la préférence va à la distinction de deux types de stratégie suivant les moyens plutôt que les fins : stratégie d'anéantissement ou stratégie d'usure, selon la conception proposée par l'historien Hans DELBRUCK (1848-1929).
    L'importance prise par la stratégie des moyens durant le XXème siècle provient de l'accélération du progrès technique et singulièrement de l'apparition de l'arme atomique. Les choix de stratégie des moyens doivent d'abord permettre au décideur politique de disposer d'une vaste gamme d'options dès qu'il croit nécessaire d'avoir recours à la force. Mais toute guerre, aussi soigneusement préparée que possible (souvent, on prépare la guerre d'avant...) constitue une surprise (qui est recherchée par chacun des adversaires potentiels), donc toute préparation suivant l'une ou l'autre stratégie reste aléatoire.  Malgré cela, sous la poussée du mode de production industriel, la stratégie des moyens pousse à élaborer les plans de guerre les plus précis possibles, dans la perspective d'anéantir le plus rapidement possible les forces de l'adversaire, soit à détruire ses ressources, soit à s'en emparer.
 A l'inverse, une stratégie d'usure cherche à fatiguer l'adversaire et à la démoraliser par toute une série d'actions, dont aucune n'est décisive. "La stratégie d'usure est celle qui est choisie par le belligérant incapable d'obtenir des résultats décisifs. C'est a priori, la stratégie du plus faible. Elle peut être aussi la continuation d'une stratégie d'anéantissement qui n'a pas réussi..." (Dictionnaire de stratégie, Hervé COUTEAU-BEGARIE)

     La distinction anéantissement-usure est plus pertinente aujourd'hui qu'à l'époque de CLAUSEWITZ et JOMINI à cause de la perspective de destruction massive nucléaire, selon les stratégistes américains dominants qui entendent la dépasser par celle d'attrition et de manoeuvre. Mais cette conception mène, toujours selon Hervé COUTEAU-BEGARIE, à une impasse.
 "Comment soutenir qu'un échange nucléaire (entendez les lancements (et les explosions qui vont avec bien entendu) successifs ou simultanés des missiles atomiques de deux adversaires...) relève de l'attrition ou de la manoeuvre, alors que sa logique est clairement celle de l'anéantissement? Surtout, elle résulte d'un contresens sur la nature même de la stratégie d'anéantissement, que l'on assimile vite à extermination, alors que CLAUSEWITZ souligne bien l'objectif d'une telle stratégie est de détruire soir les forces de l'ennemi, soit sa volonté de résistance, ce qui ouvre un large choix d'options." (Traité de stratégie).

     Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002 ; Sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN, Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000.

                                                                                                                STRATEGUS
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3 octobre 2008 5 03 /10 /octobre /2008 15:45
 
        Peu de dictionnaires de psychologie, de psychanalyse ou de psychiatrie proposent d'emblée une entrée Guerre. Et s'ils le font, c'est pour renvoyer souvent à Agressivité et à Violence ou évoquer des écrits particuliers.
  C'est ce que fait le Dictionnaire International de Psychanalyse (Alain de MIJOLLA). Précisément, Sigmund FREUD aborde à plusieurs reprises dans son oeuvre le thème de la guerre.
 C'est la Première Guerre Mondiale qui incite d'abord FREUD à écrire dans "Actuelles sur la guerre et sur la mort" (1915) sur "la désillusion causée par la guerre".
Derrière toute la culture  des sociétés occidentales qui dominent le monde se trouvent les pulsions des individus.
 "Cette guerre a suscité notre désillusion à un double titre : la faible moralité, dans les relations extérieures, des Etats qui se comportent, dans les relations intérieures, comme les gardiens des normes morales, et la brutalité dans le comportement des individus que l'on ne croyait pas capables de ce genre de chose en tant que participants de la plus haute culture humaine." "En réalité, il n'y a aucune "extirpation" du mal. L'investigation psychologique - dans un sens plus strict l'investigation psychanalytique - montre bien que l'essence la plus profonde de l'homme consiste en motions pulsionnelles que, de nature élémentaire, sont de même espèce chez tous les hommes et ont pour but la satisfaction de certains besoins originels." Ces besoins originels égoïstes subissent un remodelage culturel qui les orientent vers des modalités satisfaisantes pour les autres. "Ainsi le remodelage pulsionnel sur lequel repose notre aptitude à la culture peut lui aussi être défait - de façon durable ou transitoire - par les actions exercées par la vie. Sans aucun doute, les influences de la guerre sont au nombre des puissances capables de produire une telle rétrogradation, et c'est pourquoi nous n'avons pas à contester l'aptitude à la culture à tous ceux qui actuellement se comportent de façon inculturelle, et il nous est permis d'espérer qu'en des temps plus tranquilles l'ennoblissement de leurs pulsions se réinstaurera".
Le rapport à la mort est profondément perturbé par la guerre. "Il est évident que la guerre balaie nécessairement (le) traitement conventionnel de la mort. La mort ne se laisse plus dénier ; on est forcé de croire à elle. Les hommes meurent effectivement, et non un par un, mais en nombre, souvent par dizaines de milliers en un seul jour. Et il ne s'agit plus de hasard (...)." "Résumons-nous donc : notre inconscient est inaccessible à la représentation de la mort-propre, est plein de plaisir-désir de meurtre à l'égard de l'étranger, est scindé (ambivalent) à l'égard de la personne aimée, tout autant que l'homme des temps originaires. Mais comme l'attitude culturelle-conventionnelle à l'égard de la mort nous a éloigné de cet état originaire!." La guerre enlève aux hommes les sédimentations de cultures récentes  et fait réapparaitre en eux les pulsions les plus égoïstes. Il est toutefois difficile de résumer ce texte, sur lequel on reviendra, car Sigmund FREUD sait bien que par ailleurs, les actes d'héroïsmes et de sacrifice de soi se multiplient en temps de guerre. On peut toutefois comprendre que la guerre modifie la perception de la mort, à un point d'acceptation tel que l'indifférence s'installe à propos de la mort d'autrui et de la sienne propre...
     Dans "L'avenir d'une illusion" (1927), "Malaise dans la civilisation" (1929), comme dans les contributions du livre "Sur la psychanalyse des névroses de guerre" (1919) et dans "Au-delà du principe de plaisir" (1920), le fondateur de la psychanalyse ne cesse de s'interroger sur les fondements lointains de la guerre. Cette réflexion trouve un début de conclusion dans sa lettre à Albert EINSTEIN "Pourquoi la guerre?" (1933) (qui est en fait une correspondance, deux lettres écrites de l'un à l'autre).
 "Vous vous étonnez qu'il soit si facile d'exciter les hommes à la guerre et vous présumez qu'ils ont en eux un principe actif, un instinct de haine et de destruction tout prêt à accueillir cette sorte d'excitation. Nous croyons à l'existence d'un tel penchant et nous nous sommes précisément efforcé, au cours de ces dernières années, d'en étudier les manifestations. Pourrais-je, à ce propos, vous exposer une partie des lois de l'instinct auxquelles nous avons abouti, après maints tâtonnements et maintes hésitations? Nous admettons que les instincts de l'homme se ramènent exclusivement à deux catégories : d'une part ceux qui veulent conserver et unis ; nous les appelons érotiques - exactement au sens d'Eros dans "Le banquet" de PLATON - ou sexuels, en donnant explicitement à ce terme l'extension du concept populaire de sexualité ; d'autre part, ceux qui veulent détruire et tuer ; nous les englobons sous les termes de pulsion agressive ou pulsion destructrice. Ce n'est en somme, vous le voyez, que la transposition théorique de l'antagonisme universellement connu de l'amour et de la haine, qui est peut-être une polarité d'attraction et de répulsion qui joue un rôle dans votre domaine - Mais ne nous faites pas trop facilement passer aux notions de bien et de mal - Ces pulsions sont tout aussi indispensables l'une que l'autre ; c'est de leur action conjuguée ou antagoniste que découlent les phénomènes de la vie". Tout au long de cette lettre, Sigmund FREUD veut mettre avant tout en avant la complexité des ressorts lointains de la guerre, même s'il reste attaché à cette notion d'instinct. L'instinct de mort s'exerce autant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'individu et il voudrait pouvoir comprendre et faire comprendre les dynamismes (pour prendre un mot moderne) de cet instinct de mort.
Au sens psychanalytique du terme, la guerre existe à l'intérieur de l'individu et tenter de faire le saut rapide avec la guerre telle qu'elle s'exprime entre grands groupes d'individus est risqué. Ce que Sigmund FREUD veut signifier, c'est qu'il existe une relation entre les deux, mais que cette relation est très complexe.

        Les fondements psychanalytiques de la guerre gardent une certaine place par la suite, dans les oeuvres des continuateurs de Sigmund FREUD. Ainsi Wilhelm REICH dans "La psychologie de masse du fascisme" (1933) et Eric FROMM dans "La passion de détruire" (1973), cherchent dans l'esprit humain les conditions de la réalité de la guerre, en s'efforçant de reconstituer les chaînes de causalité de l'individuel au collectif.
L'un cherche dans la structure du patriarcat et de la famille autorité et l'autre dans les mécanisme de destructivité humaine maligne des causes lointaines de la guerre. Mais aucun ne se hasarde à proposer une vision d'ensemble du phénomène guerre dans ses dimensions psychologiques et psychanalytiques. Pour Eric FROMM, par exemple, "le phénomène psychologique qui se pose (...) n'est pas dans les causes de la guerre, mais dans la question suivante : quels sont les facteurs psychologiques qui, sans la provoquer, ont rendu la guerre possible?"

        Dans son "Traité de polémologie" (1951), Gaston BOUTHOUL propose des pistes sur les "éléments psychologiques des guerres", en s'efforçant d'abord de dégager "les caractéristiques psychologiques de l'état de guerre". Véritable programme de recherche, toute une partie de son livre aborde ainsi le "dimorphisme psychologique de la guerre et de la paix", le "duel logique", "la guerre et le sacré", "les catégories d'ami et d'ennemi". Il aborde les relations entre "la guerre et la fête", entre "la guerre et les rites de mort", "les comportement des combattants" et celui des "dirigeants de la guerre, les "effets psychologiques des guerres", les "impulsions belliqueuses" et les "formes de pacifisme". Tous ces éléments font partie de sa tentative de cerner le "phénomène-guerre".

   Sous la direction d'Alain de MIJOLLA, Dictionnaire International de la psychanalyse, Hachette littérature, collection Pluriel, 2002 ; Sigmund FREUD, Actuelles sur la guerre et la mort, 1915, in Oeuvres complètes de Sigmund FREUD,, Psychanalyse, volume XIII, PUF, 1988 ; Albert EINSTEIN et Sigmund FREUD, Pourquoi la guerre?, Rivages poche, Petite bibliothèque, 2005 ; Whilelm REICH, La psychologie de masse du fascisme, Petite Bibliothèque Payot, 1974 ; Erich FROMM, La passion de détruire, anatomie de la destructivité humaine, Robert Laffont, collection Réponses, 2001 ; Gaston BOUTHOUL, Traité de polémologie, sociologie des guerres, Bibliothèque scientifique Payot, 1991.

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1 octobre 2008 3 01 /10 /octobre /2008 14:00
     Parue en 1989 en France, cette grande étude sur la naissance et le déclin des grandes puissances de 1500 à nos jours a relancé le grand débat - d'ailleurs toujours actuel - sur le déclin américain dans un monde multipolaire où sont en train d'émerger de nouvelles grandes puissances telles que la Chine, le Japon ou l'Inde. Écrit par un professeur d'université de Yale, aux Etats-Unis, historien de grande ampleur, le vrai propos de ce livre est l'interaction entre l'économie et la stratégie. Cet ouvrage eut un grand retentissement également car il intervenait au moment du déclin  de l'empire soviétique.
      Dans son Introduction, Paul KENNEDY résume lui-même sa thèse : "La puissance relative des grandes nations à l'échelle internationale ne reste jamais constante : elle varie surtout avec les taux de croissance de chaque société et dépend de l'avantage relatif que confèrent les avancées technologiques et structurelles." L'augmentation de la capacité de production d'une nation lui permet de supporter des charges liées en temps de paix à une politique d'armement intensif, et en temps de guerre, à l'entretien d'armées importantes. Si une part excessive des ressources est détournée de la création de richesses pour servir à des fins militaires, on risque à long terme d'affaiblir la puissance nationale. Paul KENNEDY suit donc l'histoire des grands empires portugais, espagnol, habsbourgeois, britannique, russe, allemand, d'un bout à l'autre de leur naissance, de leur développement et de leur déclin, remplacés tour à tour par d'autres empires rivaux ou naissants.
   Cinq cent ans de puissances montantes et déclinantes sont analysées selon leurs évolutions économiques pour, en se projetant dans le XXIème siècle, prévoir quelques possibilités -l'auteur refuse tout lien mécanique et pense surtout sur le long terme - de fin de l'empire américain. Paul KENNEDY met en avant le hiatus persistant depuis les années 1970 surtout entre les équilibres productifs et les équilibres militaires. Les grands ensembles, dans un monde plus multipolaire que jamais, Chine, Japon, Europe, Russie, Etats-Unis, évoluent constamment et sont confrontés selon l'auteur "à l'éternelle question de la relation entre les moyens et les fins".
  Mine d'informations (les notes à elles seules occupent plus de cent pages de l'édition française) où tout étudiant et professeur est invité à piocher pour ses propres études sur d'autres aspects qu'il laisse volontairement de côté (relations systémiques entre guerres et cycles économiques par exemple), ce livre permet de réfléchir aux évolutions d'ensemble des puissances. Les liens très nets à long terme qu'il met à jour entre l'économie et l'expansion militaire des empires posent la question d'une différence de fond entre l'empire américain et les empires historiques, différence que l'ensemble des stratégistes américains de tout bord met en avant pour clamer la pérennité de la puissance américaine.
       Faire les guerres pour un Empire semble devoir accroitre ses ressources, mais être obligé de les faire indéfiniment ou de maintenir des occupations militaires semble au contraire l'affaiblir. Paul KENNEDY ne s'aventure pas, volontairement d'ailleurs, dans l'analyse de fond pourtant cruciale des relations entre la nature sociale et politique des Empires et l'évolution de leur puissance. 
   L'éditeur présente ce livre de manière succincte : "Fruit de six années de recherches, cet ouvrage a fait l'effet d'une bombe lors de sa parution . Best-seller instantané aux Etats-Unis puis au Japon, décortiqué dans les chancelleries du monde entier, le livre de Paul Kennedy prend, en cette fin de siècle, des allures de prophétie : et si l'Amérique, cette puissance incontestée, se trouvait aujourd'hui à la veille de sa chute?"
   Pour bien comprendre cet impact, il faut situer ce livre, comme le fait Justin VAISSE, dix après sa parution, dans le contexte d'un débat intérieur américain. "La notion de déclin américain, devenue incontournable à la fin des années 1980, était une notion piégée. Elle a donné lieu à une litanie de faux-semblants : on la croyait outil de relations internationales, elle était largement à usage interne. On la pensait fondée sur de solides arguments historiques, elle ne faisait que projeter dans le futur les conjectures du présent. On voudrait lui faire exprimer l'inéluctable, elle marquait un phénomène cyclique. En dépit de son succès dans les cercles politiques et intellectuels américains, elle a été démentie de façon éclatante par la rayonnement retrouvé des Etats-Unis en cette fin de siècle". Même si nous sommes loin de partager cet optimisme, loin aussi de penser comme l'auteur qu'il s'agissait alors que d'une faiblesse passagère, un "rideau de fumée des mutations vers l'ère postindustrielle", il relate avec a-propos le phénomène éditorial, de ce qui, partant d'analyses solides, devient au fur et à mesure d'une inflation d'ouvrages sur ce thème,le fait plonger dans la médiocrité répétitive. Par ailleurs, il ne faiut pas oublier que "dans tout débat, particulièrement aux Etats-Unis où la littérature universitaire est extrêmement abondante, il convient de prendre des positions tranchées, caricaturales au besoin, pour se faire entendre, et de pousser ses arguments aussi loin que possible. C'est ce que fait E Luttwak avec le thème de la "tiers-mondisation des Etats-Unis". Dans un autre registre, Hutington lui-même (dans The US - Decline or Renewal?, dans Foreign Affairs, hiver 1988-1989) mêle dans ses citations de Paul Kennedy trois sources très différentes sans en faire le partage explicite : le livre publié en 1987, un article de 1988 et un texte écrit la même année à l'attention de la commission des affaires étrangères de la défense nationale du Sénat, dans lequel Kennedy estime que le déclin relatif des Etats-Unis a été plus rapide que ce qu'il aurait dû être dans les dernières années - une idée plus audacieuse, qu'on ne trouve pas dans Naissance et déclin des grandes puissances. Plus généralement, on s'aperçoit que la riche production américaine dans le domaine des relations internationales est ponctuée par ces essais qui réinventent le monde en l'expliquant à partir d'une thèse centrale et unique (le déclin, la fin de l'histoire, le choc des civilisations, etc.), et que le débat universitaire et intellectuel ne semble s'épanouir que lorsqu'il a de telles positions radicales à se mettre sous la dent. Nul doute qu'il existe, à cet égard, une différence avec les pratiques européennes." La résurgence périodique du déclinisme répond, toujours selon lui, "tout autant qu'aux circonstances historiques, à une sorte de psychologie collective des Américains, une forme de cyclothymie qui accompagne souvent les idéaux élevés. Cette oscillation entre la confiance, l'assurance, et le doute, voire l'auto-dépréciation, s'observe de manière frappante dans la filmographie (...)". (www.vaisse.net)
   Paul KENNEDY (né en 1945), historien britannique spécialisé dans les relations internationales et la géostratégie, enseignant l'histoire britannique à l'Université Yale et la géostratégie à l'International Security Studies, a écrit plusieurs ouvrages sur l'histoire de la Royal Navy, la compétition entre les Grandes puissances, la guerre du Pacifique, donc : Stratégie et diplomatie, 1870-1945 (Economica, 1988) ; Préparer le XXIe siècle (Odile Jacob, 1994) ; From War tio Peace : Altered Strategic Landscapes in the Twentieth Century (2000) ; The Parliament of Man : The Past, Present and Future of the United Nationaus (2006)...

   Paul KENNEDY, Naissance et déclin des grandes puissances, Transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000, Editions Payot, 1989, 730 pages. Traduction par Marie-Aude COCHEZ et Jean-Louis LEBRAVE, de "The rise and Fall of the Great Powers, Unwin Hyman, london, 1988. Présentation de Pierre LELLOUCHE, mars 1989.
Complété le 26 septembre 2012
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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 15:38
     Comme l'écrit Hervé COUTEAU-BEGARIE, la fusion entre le théoricien et le praticien en matière de stratégie est rare. Thierry de MONTBRIAL en cite quelques-uns, caractérisés par des actions de premier plan et des écrits durables : Raimondo MONTECUCCIOLI (1609-1680), VAUBAN (1633-1707), Maurice de SAXE (1696-1750), FREDERIC II de Prusse (1712-1786), Charles de GAULLE (1890-1970), Mao ZEDONG (1893-1976)...
    Le stratège, depuis les Grecs Anciens, suivant son étymologie même, conduit ses troupes ; le stratégiste dresse des plans de guerre, analyse et synthétise des batailles passées afin d'en tirer des leçons pour des campagnes futures. Le stratégiste (celui qui pense) doit penser globalement alors que le stratège doit agir localement, avec son plan d'ensemble. Les bons stratèges sont rares dans l'histoire, mais comme l'histoire militaire est longue, il en existe bien plusieurs centaines. Les bons stratégistes sont rares aussi, mais comme ils n'ont pas besoin de faire leurs preuves, ils sont beaucoup plus nombreux. Ne les confondons pas toutefois avec des écrivains sur la stratégie militaire qui peuvent être très bons. Du temps de la guerre froide, d'importantes cohortes de stratégistes peuplaient des buildings entiers à Moscou et à Washington, surtout lorsqu'ils s'agissaient d'élaborer des jeux de guerre nucléaire...
   Jusqu'au milieu du XXème siècle, la plupart des stratégistes furent des militaires ou des diplomates. Aujourd'hui, les meilleurs stratèges en matière sociale ou économique sont ceux que l'on connaît le moins, car en matière financière par exemple, il vaut mieux ne pas être connu pour être efficace. Inversement, énormément de journalier se disent stratégistes, et même stratèges et il y a encore plus de journalistes pour les qualifier de cette manière. Aussi est-il difficile  de citer des noms sans succomber à une attaque stratégique foudroyante qualifiant de fayotage tout essai dans l'exercice... Plus sérieusement, le recours de plus en plus fréquent à des modèles de bataille (qu'elle soit militaire, politique, diplomatique ou économique) gérés sur ordinateur, font des stratégistes plutôt des équipes de personnes plus ou moins nombreuses peuplant les instituts et les think tank du monde entier que des individus pouvant éprouver dans le réel des talents de stratèges.

                                                                                                       STRATEGUS
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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 13:29
  
   Stratégie conventionnelle - guerres régulières et Stratégie alternative - guerres irrégulières...

            Une fois les nationalismes confortés, une fois ensuite les dynasties aux grands espaces terrestres et maritimes délégitimées, une fois enfin les États confirmés aux frontières raffermies, le concept de guerre régulière avec la légitimité de la défense de la souveraineté, s'installe durablement et perdure encore de nos jours.
    Tout un corpus juridique conforte l'Etat dans son rôle de monopolisateur de la violence, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur des frontières.
  "Il appartient à tout État libre et souverain de juger en sa conscience de ce que ses devoirs exigent de lui, de ce qu'il peut ou ne peut pas faire avec justice. Si les autres entreprennent de le juger, ils donnent atteinte à sa liberté et le blessent dans ses droits les plus précieux". (1758, Emeric de VATTEL, juriste helvétique).
   Comme l'écrit bien Hervé COUTEAU-BEGARIE dans son "Traité de Stratégie", "L'histoire militaire s'est surtout intéressé à la guerre réglée qui constitue, en quelque sorte, l'étage noble de la violence dans l'histoire. Cet encadrement de la guerre par des règles politiques, éthiques ou juridiques s'est révélé relativement efficace, puisque la guerre réglée occasionne moins de destructions et moins de pertes humaines que la violence anarchique, au moins jusqu'à l'avènement de la guerre totale : encore durant la Première Guerre Mondiale, les pertes ont été essentiellement militaires ; lors de la Seconde, majoritairement civiles."
   Une sorte de cadre théorique s'est mis en place dans les esprits, celui d'une stratégie militaire avec ses règles bien précises, autour de batailles décisives, de Carl Von CLAUSEWITZ à FOCH, autour de principes comme celui de l'économie des forces et de la liberté d'action.

      Mais jamais dans l'Histoire, même après l'avènement des Etats nationaux, les batailles entres armées régulières n'ont été l'unique horizon de la guerre. Dénigrées, dévalorisées, d'autres manières de se battre ont influencé le cours des conflits armés. Les guerres dites irrégulières ont coexistées avec des fronts bien délimités.
Beaucoup de juristes et de stratégistes mettent en valeur les guerres contrôlées par les Etats ; un droit international est censé imposer des limites à leurs effets destructeurs, notamment à l'égard des populations civiles. Sans entrer bien entendu dans une discussion sur la réalité de ces règles et la valeur des massacres légaux et bien organisés, ils opposent cette forme de  guerre à la guerre irrégulière.
   "(Elle) ne connaît aucune règle, car l'un au moins des protagonistes n'est pas reconnu en tant qu'ennemi. Soit parce qu'il n'est pas militaires (cas des partisans, des maquisard), soit parce qu'il n'appartient à aucune unité politique légitime (cas des insurgés et révoltés de toutes les époques, des grands compagnies médiévales, des pirates sur mer...). La guerre irrégulière ne connaît aucune limite, puisqu'il est loisible de frapper l'ennemi par tous les moyens, sans être tenu par une quelconque éthique guerrière ou par des normes juridiques."
   Constantes dans l'histoire, ces guerres irrégulières, appelées petites guerres, guérilla, sont également pratiquées sur les arrières de l'ennemi, contre ses voies de communication et de ravitaillement, souvent en appui aux armées régulières, parfois avec des troupes de brigands, parfois avec des unités spécialisées.
     S'opposant au modèle occidental de la guerre, une stratégie alternative ne recherche pas la bataille décisive d'anéantissement, mais plutôt l'usure et la lassitude de l'ennemi. Il s'agit d'attendre un but politique, même si une certaine désorganisation peut régner dans les forces combattantes (Il faudrait écrire sur le désordre réel des batailles dites régulières et réinterprétées avec de jolis schémas après coup...mais c'est un autre débat.). C'est d'ailleurs une certaine indiscipline des armées qui empêchent des coordinations efficaces, lesquelles empêchent à leur tour de transformer de multiples succès tactiques en victoire stratégique.
 "L'une des caractéristiques les plus constantes des troupes irrégulières est leur indiscipline, leur refus de se soumettre à une autorité centralisée. De sorte que, souvent supérieurs sur un plan tactique grâce à leur connaissance du terrain, à leur intrépidité et à leur fanatisme, les partisans sont généralement incapables d'exploiter leurs succès sur un plan stratégique, par incapacité à concevoir un plan d'ensemble. Les Vendéens et les Chouans (sous la Révolution Française), comme les Afghans (pendant l'occupation soviétique de l'Afghanistan) en ont fait la démonstration. très souvent, les milices ou les tribus refusaient de poursuivre adversaire dès que celui-ci avait quitté leur territoire. Ce n'est qu'au XXème siècle que la guerre irrégulière a pris une tournure systématique et centralisée lorsqu'elle est devenue la guerre révolutionnaire, c'est-à-dire lorsque des révoltés ont cédé la place à des militants animés par une idéologie consciente et encadrés par un appareil structuré, capable de leur assigner des buts à long terme et d'exiger d'eux un engagement total."

        Les insurrections anti-coloniales du XXème siècle donnent à la stratégie alternative une très grande importance. Gérard CHALIAND tente d'établir une typologie de ces mouvements armés, souvent englobés dans un terme vague de guérilla : guerres populaires pouvant déboucher sur un victoire militaire ; luttes armées de libération nationale ramifiées à l'échelle nationale, avec de larges zones contrôlées et organisées, et une articulation  ville/campagne ; guérillas embryonnaires, implantées régionalement et isolées, parfois en banditisme ; actions de commandos, lancées d'une frontière voisine ; luttes militairement impotentes, réduites pour l'essentiel à des opérations de terrorisme publicitaire, même si ponctuellement elles occasionnent des pertes humaines et de grandes destructions.
  On peut ramener à deux points fondamentaux les leçons en matière de guerre révolutionnaire, capable de réussir :
     - les conditions de l'insurrection doivent être aussi larges que possibles, impliquer de larges couches de populations, dans une situation favorable de dominante et d'occupation militaire étrangère ;
         - l'existence d'une infrastructure politique clandestine au sein de la population relayée par des cadres moyens.

     En fin de compte, qu'il s'agisse d'une stratégie conventionnelle ou d'une stratégie alternative, c'est toujours le but politique qui importe et c'est la composition sociale même des troupes combattantes qui détermine les événements. Suivant ce but politique, qu'il s'agisse d'un État ou d'un groupe révolutionnaire, se détermine le type de stratégie utilisée. Un État a toujours intérêt à la guerre réglée, avec des troupes disciplinées, car il vise son intégrité territoriale, politique, idéologique. Qu'il laisse s'installer des manières de combattre qu'ils ne contrôle plus vraiment, au maximum il peut être débordé par des mouvements militaires dont la composition sociale déterminera son destin futur, au pire il peut être carrément détruit en faveur d'une nouvelle entité politique. C'est pourquoi, dans la réflexion en matière de sociologie de défense, ce n'est pas seulement l'aspect de victoire technique qui importe, mais aussi les manières de parvenir à cette victoire. Dans la phraséologie militaire, il y a un début, un déroulement et une fin des opérations ; dans la réalité sociale, tout a une conséquence.

       Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002 ; Gérard CHALIAND, Les guerres irrégulières, Gallimard, 2008 ; Emile WANTY, L'art de la guerre, tome 2, De la guerre de Crimée à la Blitzkrieg hitlérienne, Marabout Université, 1967.

                                                                                                       STRATEGUS
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26 septembre 2008 5 26 /09 /septembre /2008 09:14

        Le petit livre du général André BEAUFRE (1902-1975) aborde la stratégie de manière philosophique et universelle qui dépasse de loin les considérations proprement militaires.
       En quatre chapitres denses et clairs, le général, jeune officier en 1935 et chef d'état-major adjoint du SHAPE en 1958, nous donne là, "le traité de stratégie le plus complet, le plus soigneusement formulé et mis à jour qui ait été publié au cours de cette génération", selon le capitaine LIDDEL HART qui le préface en 1963.
  Successivement, l'auteur aborde une vue d'ensemble de la stratégie, la stratégie militaire classique, la stratégie nucléaire et la stratégie indirecte.
      
         Dans son introduction, André BAUFRE indique son propos : "(...) la stratégie ne doit pas être une doctrine unique, mais une méthode de pensée permettant de classer et de hiérarchiser les événements, puis de choisir les procédés les plus efficaces. A chaque situation correspond une stratégie particulière ; toute stratégie peut être la meilleure dans l'un des conjonctures possibles et détestable dans d'autres conjonctures." Et plus loin, il précise que "la stratégie ne peut plus être l'apanage que des militaires. Je n'y vois pour ma part que des avantages, car lorsque la stratégie aura perdu son caractère ésotérique et spécialisé, elle pourra devenir ce que sont les autres disciplines et ce qu'elle aurait toujours dû être : un corps de connaissances cumulatives s'enrichissant à chaque génération au lieu d'une perpétuelle redécouverte au hasard des expériences traversées." "La guerre, autrefois jeu des rois, est devenue aujourd'hui une entreprise grosse de trop de dangers majeurs" Ce que André BEAUFRE recherche, "c'est l'algèbre sous-jacente dans ce phénomène violent  (qu'est la guerre) : l'irrationalité qui y joue un rôle considérable doit elle-même être considérée sous un angle rationnel."

        Sa vue d'ensemble de la stratégie repose sur bien entendu sa propre expérience, dont il ne fait pas état dans ce livre, mais aussi sur l'étude des écrits de stratèges et de stratégistes des siècles précédents, CLAUSEWITZ, STALINE, Raymond ARON, LIDDEL HART...
  André BAUFRE reprend d'ailleurs les définitions de la stratégie de CLAUSEWITZ et de LIDDEL HART en les étendant : la stratégie est l'art de faire concourir la force à atteindre les buts de la politique. Cet art, poursuit-il, traditionnellement subdivisé en stratégie, tactique et logistique, est plutôt l'art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre les conflits. Il soutient d'ailleurs cette définition générale et étendue en montrant son utilité dans ses développements sur le but et les moyens de la stratégie, l'élaboration du plan stratégique et les "modèles stratégiques".
   - Le but de la stratégie est bien "d'atteindre la décision en créant et en exploitant une situation entraînant une désintégration morale de l'adversaire suffisante pour lui faire accepter les conditions qu'on veut lui imposer".
    - "L'art va consister à choisir parmi les moyens disponibles et à combiner leur action pour les faire concourir à un même résultat psychologique assez efficace pour produire l'effet moral décisif. Le choix des moyens va dépendre d'une confrontation entre les vulnérabilités de l'adversaire et nos possibilités."
   - Dans l'élaboration du plan stratégique, il s'agit de choisir "des actions successives et des possibilités de parade (qui) doivent être aménagées dans un système visant à conserver le pouvoir de dérouler son plan malgré l'opposition adverse. Si la plan est bien fait, il ne devrait plus y avoir d'aléas. La manoeuvre stratégique, visant à conserver la liberté d'action doit être "contraléatoire". Naturellement, elle doit être envisagée clairement toute la suite d'événements menant jusqu'à la décision - ce qui, soit dit en passant, n'était le cas de notre côté, ni en 1870, ni en 1939, ni en Indochine, ni en Algérie."
  - Ce plan stratégique s'ordonne suivant 5 modèles dont l'auteur examine les caractéristiques :
                    - A moyens insuffisants et à objectif modeste, la pression indirecte, "actions plus ou moins insidieuses de caractère politique, diplomatique ou économique", est très employée par l'Allemagne nazie et l'Union Soviétique. C'est une stratégie qui correspond aux cas où la liberté d'action est étroite.
                   - A moyens limités et à objectif important, la combinaison, par actions successives, de la menace directe et de la pression indirecte, utilisée par Hitler de 1935 à 1939, réussit tant que l'objectif parait aux adversaires limité, mais lorsque le "grignotage" s'avère mettre en jeu des intérêts vitaux, cette stratégie peut déboucher sur une grande guerre. C'est par ailleurs une stratégie souvent employée au XVIIIème siècle.
                  - A moyens insuffisants et à objectif important encore, on peut avoir recours à une stratégie de conflit de longue durée pour user et lasser l'adversaire. Souvent utilisée dans les guerres de libération ou de décolonisation, cette stratégie n'a de chance que si l'enjeu est très inégal entre les deux parties.
                  - A moyens importants et à objectifs multiples, "on cherchera la décision par la victoire militaire, dans un conflit violent et si possible court". "La destruction des forces adverses dans la bataille peut suffire, surtout si l'enjeu n'est pas trop vital pour l'adversaire. Sinon l'occupation de tout ou partie du territoire devra matérialiser la défaite aux yeux de l'opinion pour lui faire admettre les conditions imposées. Naturellement, la capitulation morale du vaincu pourra être grandement facilitée si l'on peut disposer de cinquièmes colonnes sympathisantes comme ce fut le cas pour les victoires de la Révolution Française et de NAPOLEON". C'est la stratégie dominante au XIX et d'une partie du XXèmes siècles, qui abouti à de gigantesques conflits militaires.
     
          Toujours dans sa vue d'ensemble de la stratégie, l'auteur, après avoir insisté sur ses subdivisions (suivant l'espace du conflit, air, terre, mer, stratégie totale, stratégie générale et stratégie opérationnelle, stratégie logistique et stratégie génétique) et indiqué différentes théories (CLAUSEWITZ, LIDDEL HART, MAO TSE TOUNG, LENINE et STALINE, américaine de stratégie nucléaire, MAHAN pour les mers, MACKINDER pour les terres, DOUHET pour les airs, FOCH pour l'économie des forces et la liberté d'action...) expose le concept central de la stratégie. Il en revient toujours aux caractéristiques relativement simples du duel à l'escrime : attaquer, surprendre, feindre, tromper, forcer, fatiguer, poursuivre, se garder, dégager, parer, reporter, esquiver, rompre et menacer. Toutes ces actions ont leurs correspondances en stratégie de dissuasion comme en stratégie classique, tableaux très pédagogiques à l'appui.
 André BEAUFRE veut montrer que les modèles stratégiques définis plus haut s'ordonnent selon deux modes principaux : la stratégie directe et la stratégie indirecte.
   Il s'élève contre ce qu'il considère comme un contre-sens (commis par FULLER, ROUGERON et TOYNBEE) d'expliquer l'évolution de la stratégie par l'évolution des techniques. Il indique l'exemple de la guerre d'Algérie : combattre une guérilla par les armes modernes conduit à la défaite. "Le rôle de la stratégie est de fixer aux techniques et aux tactiques le but vers lequel elles doivent tendre dans leurs inventions et leurs recherches."
  André BAUFRE conclu cette première partie en insistant encore : "La stratégie n'est qu'un moyen. La définition des buts qu'elle doit chercher à atteindre est du domaine de la politique et relève essentiellement de la philosophie que l'on veut voir dominer. Le destin de l'homme dépend de la philosophie qu'il se choisira et de la stratégie par laquelle il cherchera à la faire prévaloir"... Cette insistance trouve une partie de son explication par l'ampleur de l'appareil militaro-industriel, de construction d'engins de plus en plus sophistiqués où la technique semble vouloir imposer une façon de faire aux militaires. Plus tard, l'utilisation de tout l'arsenal militaro-technique de destruction sera mit en échec lors de la guerre du VietNam menée par les Américains contre des adversaires ayant choisi la stratégie indirecte pour l'emporter.

      Dans le jeu stratégique, les deux modes direct et indirect peuvent se mêler en proportions variables, la lutte pour la liberté d'action étant toujours l'essence de la stratégie.
  Que ce soit dans la stratégie militaire classique, la stratégie atomique (largement virtuelle heureusement) ou dans la stratégie indirecte, la part du hasard reste importante ; c'est pourquoi la stratégie reste un art et non une science. André BEAUFRE insiste souvent sur le fait que c'est à toute époque, même si on le redécouvre à chaque fois, que les révolutions techniques et les révolutions sociales ont joué un rôle majeur dans les guerres. Marqué par les expériences des guerres que la France a menée en Indochine et en Algérie, il exhorte à apprendre notamment la stratégie indirecte.

   Général André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Armand Colin, 1963, Une réédition aux éditions Hachette littératures, collection Pluriel, de 1998 en 192 pages, est introduite par un "avant-propos" de Thierry de MONTBRIAL, directeur de l'Institut Français des Relations Internationales. Préface du capitaine BH LIDDEL HART de 1963.
  Cet ouvrage avait été publié (en 1998) dans le cadre de la série "Stratégie", animée par Gérard CHALIAND, directeur du Centre d'étude des conflits (Fondation des études de défense).
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Published by GIL - dans OEUVRES
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