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9 juillet 2008 3 09 /07 /juillet /2008 09:00

 

    Le mot stratégie est tellement mis à toutes les sauces aujourd'hui - ce qui ne préjuge rien de la saveur des-dites sauces - qu'on peut facilement en perdre le sens et avoir la tentation de passer tout de suite aux différentes stratégies mises en oeuvre dans le temps et dans l'espace.
 
     Le "Petit Robert" de 1972 donne deux définitions de Stratégie, après avoir donné deux dates : 1803, "gouvernement militaire", ce qui n'est pas très éclairant, même si on comprend tout de suite que la stratégie se rattache au domaine militaire ; et 1562, date d'utilisation  dans la langue littéraire du mot en question, provenant du grec strategia. Il faudra sans doute revenir sur l'étymologie de Stratégie. Ce dictionnaire donne donc deux sens à Stratégie :
  1 - Opposé à tactique, art de faire évoluer une armée sur un théâtre d'opértions jusqu'au moment où elle entre en contact avec l'ennemi. La stratégie est la partie de la science - notez le mot science - militaire qui concerne la conduite générale de la guerre et l'organisation de la défense d'un pays.
 2 - Au sens figuré, c'est l'ensemble des actions coordonnées, de manoeuvres, en vue d'une victoire. Voir la stratégie électorale parlementaire.

   Le Dictionnaire Hachette de 2001 ne dit pas autre chose, précisant simplement que c'est l'art - notez le mot art - de combiner des opérations pour atteindre un objectif. Voir stratégie électorale, commerciale.

  il faut comprendre qu'un dictionnaire de langue nationale, comme un dictionnaire français, suit l'évolution des moeurs des peuples concernés pour lui. Si le sens premier est militaire et le sens moderne est économique, c'est qu'au début on conçoit la guerre comme le nec plus ultra des moyens d'atteindre un objectif (société guerrière) et que maintenant, du moins dans les sociétés occidentales, c'est plutôt l'économie qui monopolise l'attention. D'ailleurs les dictionnaires spécialisés - rédigés par des personnes proches des milieux militaires, lorsqu'ils ne sont pas militaires eux-mêmes, veulent combattre cette tendance en la dévalorisant.

Les dictionnaires spécialisés en question sont évidemment plus précis que les dictionnaires de langue, et ils insistent sur leurs préférences, au delà de toute étymologie, même s'ils entendent parfois s'y fonder.
 
   Le Dictionnaire de Stratégie de Thierry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN (PUF, 2000) commence l'article "Stratégie" par une praxéologie.
 "La stratégie est la science (si l'on choisit de mettre l'accent sur le savoir et sur la méthode) ou l'art (si l'on privilégie l'expérience) de l'action humaine finalisée, volontaire et difficile. Elle vise à conférer un "caractère conscient et calculé aux décisions par lesquelles on veut faire prévaloir une politique" (BEAUFRE). Le mot "politique" doit être ici pris dans son acception la plus large. La stratégie est donc au coeur de la praxéologie, ou science de l'action, dont le général BEAUFRE soulignait l'impérieuse nécessité. Le terme "praxéologe" a été forgé par le sociologue français Alfred ESPINAS en 1897, repris en 1937 par le philosophe polonais KOTARBINSKI, puis par l'économise autrichien Ludwig VON MISES dans son ouvrage Human Action publié en 1949, enfin par Raymond ARON dans Paix et guerre entre les nations (1962). La praxéologie, comme en fait la stratégie elle-même bien qu'elle se soit développée essentiellement, jusqu'à présent, dans le cadre de la guerre. On distingue ici les stratégistes et les stratèges. Les premiers sont les théoriciens et les seconds les praticiens de la stratégie."
Un esprit malicieux fera remarquer que si le mot praxéologie est mis en avant, certains préfèrent utiliser le mot praxis, qui lie théorie et pratique. Mais ceci n'est qu'une petite remarque. Un long développement dans l'article Stratégie, plus loin, "Définitions et concepts fondamentaux de la stratégie" cite l'introduction à la stratégie du général BEAUFRE et le Traité de Stratégie d'Hervé COUTEAU-BEGARIE (Economica, 2002).

  Justement, dès son introduction générale, Hervé COUTEAU-BEGARIE distingue un sens fort, très précis - celui décrit par toute une historiographie militaire - d'Herbert ROSINSKI aux écoles moderne de guerre, et un sens faible, celui utilisé dans la vie économique et sociale, sur lequel l'auteur émet un avis sévère : la stratégie devient un concept "attrape tout", dont le sens est inversement proportionnel à son degré d'explication. C'est dire qu'il existe dans une partie du monde intellectuel, une tendance à vouloir "remilitarisé" ce terme. En même temps, il est certain que cette volonté est intéressante en ce sens qu'elle rappelle que les méthodes utilisées en économie par certaines personnes ou par certains groupes sociaux se rapprochent de celles, impitoyables, ayant cours dans la guerre, et on pourrait même écrire qu'au fondement de certaines théories économiques existe un fond guerrier.

  Ce n'est pas ici le lieu pour s'étendre sur le sens de la stratégie, qui nécessité bien entendu plusieurs chapitres. Mais l'auteur (Hervé COUTAU-BEGARIE) nous prévient dans son Traité par un dessin humoristique : "3 tomes d'Hervé (tomes de sa voix), 8 000 PAGES de JOMINI (un stratégiste célèbre de la pointure de CLAUSEWITZ), VOM KREIGE (un autre spécialiste célèbre en stratégie), et toujours pas de définition, c'est pas beau, ça?".
 
   Au-delà de la difficulté d'une définition consensuelle de la stratégie, les sceptiques, dans un monde du début du XXIe siècle qui précisément se caractérise par l'attention exlusive accordée au court terme et à l'apparence des choses, stigmatisent son rationnalisme, son matérialisme et/ou son "praxéologisme" . Faisant le point sur les toutes dernières réflexions sur la stratégie, Pascal VENNESSON écrit que "la conception de la connaissance des études stratégiques obéirait (selon eux) exclusivement à la rationalité telle que la conçoit la théorie de l'utilité espérée, en écartant la pluralité de ses manifestations, ses limites et l'intervention de facteurs non rationnels : tel serait leur premier péché capital. Le deuxième présupposé est que la pensée stratégique serait matérialiste, elle n'admettrait comme réalité que la matière. Enfin, la stratégie est volontiers accusée de "praxéologisme" : science de l'action efficace, elle resterait purement instrumentale, une science appliquée, une science distincte des sciences sociales destinées à explique. Dès lors, il est tentant de franchir le pas et de soupçonner les stratèges et les stratégistes, qui s'imaginent volontiers neutres, de servir aveuglément les intérêts des dominants et de l'ordre existant, y compris en légitimant la guerre et la puissance militaire. Aucune de ces trois prénotions ne résiste à l'analyse (...)." (Stéphane TAILLAT, Joseph HENROTIN, Olivier SCHMITT, Guerre et stratégie, PUF, 2015).
 S'appuyant sur un corpus de connaissance et de réflexion, notamment depuis Carl Von CLAUSEWITZ, le professeur de science politique à l'université Panthéon-Assas-Paris II détruit ces présupposés superficiels. En effet, la stratégie prend en compte la pluralité des phénomènes intervenant dans l'exercice de la politique et de la guerre, y compris d'ailleurs de l'économie ; elle accorde une grande place à la contingence ; la culture stratégique moderne se situe dans un rapport de rupture, et non de continuation, entre la guerre et la politique, témoin la floraison d'études stratégiques sur l'établissement, le mantien et le rétablissement de la paix. La stratégie de plus est affaire autant des conservateurs de l'ordre existant que des révolutionnaires, peut-être même plus des révolutionnaires ou réformateurs que des conservateurs. Elle prend en compte l'ensemble des réflexions des sciences sociales, souvent dans une perspective critique par rapport aux événements des deux guerres mondiales. Plus qu'une partie d'une science ou d'un art de la guerre, la stratégie prend pour objet de réflexion centrale, le ou les conflits, attentifs à ces disciplines souvent considérées comme connexes comme l'irénologie.
La médiocrité des études stratégiques en France, très éclatées, engendre méconnaissances et désintérêt académique, qui à leur tour favorisent une production médiocre. Ce qui fait que la stratégie est vue surtout à travers des expertises financières et économiques ou politiques. Sans vouloir dévaloriser la stratégie économique qui a toute sa place dans un corpus de connaissances, l'abandon de la stratégie militaire classique (victime de la stratégie nucléaire ou/et de la défaite de 1940 et des défaites coloniales) - période prolongée de paix oblige, quoique ce ne soit pas le cas dans la littérature anglo-saxonne - est autant dommageable pour les conversateurs que pour les révolutionnaires...

                                                                                                                STRATEGUS
 
Complété le 2 juin 2015

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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7 juillet 2008 1 07 /07 /juillet /2008 13:04

         Nicolas MACHIAVEL, théoricien italien de la politique et de la guerre, a une postérité - le machiavélisme - qu'au premier abord il n'est plus nécessaire de présenter.
     Or l'intrigueur florentin, acteur des rivalités intestines des villes italiennes de la Renaissance, n'a pas donné naissance à un machiavélisme, mais bien à plusieurs. Défait politiquement, il rédige coup sur coup "Discours sur la première Décade de Tite-Live" (1512-1517), "Le Prince" (1513) et "L'art de la guerre" (1519-1520). C'est autour principalement de ces trois textes que se construit ce que Claude LEFORT appelle le travail de l'oeuvre Machiavel.

    Pour ce dernier, c'est dans ce premier livre, plus que dans "Le Prince" qu'on "peut trouver la marque d'une fondation de la pensée politique moderne" pour "ceux qui feraient aujourd'hui l'effort de la connaitre la matière privilégiée d'une réflexion sur l'histoire et la politique". Loin de parler de la Rome antique, Machiavel se sert d'une lecture particulière de celle-ci pour parler à ses contemporains de l'Italie de la Renaissance. Ce n'est pas un écrit d'histoire, c'est un écrit qui intéresse au plus haut point qui s'intéresse au conflit. En discutant de la République Romaine et en la mêlant à l'histoire des tentatives françaises de conquête de l'Italie, d'une Italie gangrenée par des conflits sans fins, Nicolas MACHIAVEL écrit tout simplement sur la République.

  Dans "Le Prince", Machiavel ne prend pas de posture morale : il est le premier à voir et à dire la politique comme un jeu de passions et d'intérêts animant des forces opposées, notamment militaires. S'il semble légitimer des vices - ceux de la cruauté et du calcul cynique, mis au service de l'ambition, il indique ce qui selon lui doit fonder l'éducation et l'action d'un souverain. Abordant problèmes militaires (substitution nécessaire de milices aux mercenaires, préparation à la guerre en temps de paix) et politiques (acquisition et conservation possibles ou impossibles du pouvoir par les monarchies et les républiques), surtout du gouvernement des sujets, "Le Prince" veut indiquer quels sont les moyens d'empêcher les désordres intérieurs (compromis assurant le bien commun) et d'assurer la pérennité du pouvoir face aux menaces extérieures. La vertu du Prince réside dans cette possibilité de réussir cela.

  "L'art de la guerre" traite bien évidemment de la guerre dans ses aspects stratégiques et surtout tactiques. Ce livre expose de façon systématique - très technique parfois - les conceptions militaires de MACHIAVEL, alors que dans les deux premiers livres, elles sont présentées comme des suggestions, sous forme de maximes. "L'art de la guerre" propose un programme de réformes militaires. Abordant composition des armées (cavalerie, fantassins, artillerie), nature des combattants (milice, condottiere, armée de métier), exercices des troupes, usage du siège des villes, Nicolas MACHIAVEL propose une révolution de la force militaire. Prenant exemple sur l'histoire de l'armée romaine, tirant leçon de ses propres échecs, le florentin, dans une époque de la guerre soudaine menée d'une autre manière par les français, puis par les autres voisins de l'Italie, la met au coeur de la pensée du prince.
"Un prince ne doit avoir d'autre objet ni autre penser, ni prendre autre matière à coeur que le fait de la guerre et l'organisation et discipline militaire, car c'est le seul art qui appartienne à ceux qui commandent, ayant si grande puissance que non seulement il maintient ceux qui de race sont Princes, mais bien souvent fait monter à ce degré de simple condition; en revanche on voit quand les Princes sont plus adonnés aux voluptés qu'aux armes, ils ont perdu leurs Etats. Or la principale chose qui te les peut faire perdre c'est ne tenir compte de cet art, et la cause qui t'en fera gagner d'autres, c'est d'en faire métier."

       L'interprétation du machiavélisme travaille les époques qui suivent MACHIAVEL. De Jean-Félix NOURISSON (1875) à Léo STRAUSS (1958), les lectures modernes des machiavélismes poursuivent celles des classiques comme Jean BODIN (1566) ou SPINOZA (qui le cite beaucoup).
  Parce qu'il nomme les choses par leur nom, qu'il ne s'embarrasse pas de principes moraux (du moins dans une première lecture), parce qu'il semble encourager l'exercice froid du pouvoir, on a pu le présenter comme un théoricien de la Raison d'Etat. Mais la connaissance attentive du contexte socio-politique italien de la Renaissance, la présence constante dans son oeuvre d'une problématique de l'ennemi intérieur et de l'ennemi extérieur doivent nous mettre en garde contre cette vision, qui nous ferait détourner, dans l'étude du conflit, de l'apport du noble florentin. Beaucoup des auteurs "humanistes" d'un autre discours, qui précèdent d'ailleurs Nicolas MACHIAVEL, comme Leonardo BRUNI (1370-1444), considèrent les princes (dont ils bénéficient par ailleurs d'un mécénat constant) comme chefs de classes dirigeantes naturellement portés vers le bien de leurs peuples. Or en dévoilant les motivations et les actions bienvenues du Prince, il montre des monarques et des oligarques obnubilés par la peur de l'ennemi de classe (la plèbe, les populo) plus que par la défense de la Cité des ennemis extérieurs. Le rôle de l'humanisme au service de l'oligarchie contre les revendications du peuple, selon Claude LEFORT, est bien éclairé par la rhétorique de Nicolas MACHIAVEL, bien placé pour voir les véritables jeux de pouvoir. Claude LEFORT nous invite à penser MACHIAVEL, à penser les machiavélismes et toute réflexion sur le conflit politique se passe difficilement, historiquement, de l'étude de sa trilogie.

     L'originalité et la force de l'approche de Nicolas MACHIAVEL résident non pas dans l'originalité des éléments qu'il aborde, mais dans l'ampleur de ses vues. Il cerne la totalité des problèmes militaires et politiques. Il pense que les mêmes lois gouvernent à la fois les évènements militaires et les évènements politiques. Il ouvre la voie à de multiples réflexions sur le pouvoir militaire autant pour les tenants d'un Etat absolutiste que pour les partisans d'une république démocratique. La forme et le fonctionnement d'une armée sont directement liés à la forme et au fonctionnement du gouvernement d'un Etat.

   La forme des trois écrits de Nicolas MACHIAVEL, surtout des deux premiers, celle du dialogue, rejoignant en cela le mouvement de redécouverte des écrits des philosophes et historiens grecs er romains, la concision des trois ouvrages obligent parfois à des lectures rigoureuses que certaines traductions ne permettent malheureusement pas.
Il ne faut pas oublier que dans l'ouverture à une réflexion moderne de la politique qu'ouvre le florentin, il garde l'esprit du souverain de son époque, celui de quelqu'un, d'un prince, d'une famille, d'un groupe constitué dans la cité ou d'un peuple. Dans son oeuvre pointe, mais pointe seulement - il faut tout le travail d'édition et de commentaires qui font le travail d'un oeuvre à travers les époques, pour que la notion du peuple souverain qui nous est familière, prenne forme. C'est sans doute ce cachet personnalisé qui rendent pour certains les écrits de l'intriguant florentin si immoraux, voire anti-chrétiens. C'est précisément dans les critiques successives  de l'identité du Prince, de la conception d'une Principauté. Là où sans doute ses contemporains ont pu voir une provocation : "le florentin arrache littéralement la problématique politique aux ordres traditionnels qui ne promettaient jusqu'à lui l'intelligence. Pour la première fois ce n'est en fonction ni d'une autorisation divine, ni d'une tradition séculaire, ni d'un savoir philosophique des fondements que la question du pouvoir se trouve posée, mais vis-à-vis du seul talent humain confronté aux difficultés immanentes de la vie en commun et aux vicissitudes de l'histoire." (Thierry MENISSIER).
  Un des termes les plus employés de Nicolas MACHIAVEL dans son oeuvre est assurément la vertu, la virtù... La radicalité du projet machiavélien est que la vertu est une capacité de transcender les limites habituelles de l'humanité. Pour maintenir ou sauver la patrie, il est nécessaire de savoir s'animaliser : "Vous devez savoir qu'il y a deux manières de combattre ; l'une avec les lois, l'autre avec la force; la première est propre à l'homme, la deuxième aux bêtes. Mais parce que très souvent la première ne suffit pas, il convient de recourir à la seconde. Aussi est-il nécessaire à un prince de savoir user de la bête et de l'homme." (Le Prince). Il faut savoir être le garant des lois et aussi d'être féroce. Il faut pouvoir à la fois se servir de la fortune des évènements et d'avoir la vertu de les contrecarrer et de les maîtriser. Dans la conduite pragmatique de la politique, il n'y a pas de principe "moral" qui prévaut, l'objectif doit toujours être le même : profiter ou provoquer des rapports de forces favorables.
    La constante référence de différents phllosophes (FICHTE, HEGEL par exemple...) pourtant loin de lui dans le temps et l'espace à son oeuvre, pousse Alexis PHILONENKO à commencer ses considérations sur la philosophie de la guerre par MACHIAVEL. Se référant d'abord à des études qui se penchent sur son art militaire proprement dit, comme celle de H HOBOHM (Machiavellis Renaissance des Kriegskunst, Berlin, 1913) ou celle de GUICHARDIN, son contemporain, qui mettent l'accent sur une certaine incompétence, le professeur émérite à l'Université de Rouen, estime "qu'il a peut-être accompli une plus grande chose" que de proposer des tactiques de défense de villes. En prenant méthodiquement des exemples à la fois chez les Anciens et chez ses contemporains, le florentin "interroge les faits pour s'élever jusqu'à l'Idée", une Idée de la guerre. "Il pose toujours une alternative appuyée sur des faits et pour un pur théoricien un fait vaut tout aussi bien que mille - et, dans la résolution du problème, tente de dégager l'Idée et son application. La litanie machiavélique est : supposée telle situation, faut-il choisir tel chemin ou tel autre. Il ne cesse de proposer des apories. Ainsi : Qui doit inspirer plus confiance, ou d'un bon capitaine qui a une mauvaise arme, ou d'une bonne armée commandée par un mauvais capitaine? (...)". Dans sa réflexion sur les formes de guerres, où il distingue guerre politique (due à l'ambition des princes ou des républiques) et guerre naturelle (quand le peuple contraint par la famine se lève entier pour chercher de nouvelles terres), il accorde une grande importance, comme plus tard Gaston BOUTHOUL, au problème de la surpopulation. Alexis PHILONENKO pense que les guerres des princes et potentats elles-mêmes sont indirectement favorisés par ce phénomène. "Toutefois (même lorsque c'est l'ambition d'un prince ou d'une république qui domine), la guerre est aussi politique (...). On pourrait justement exprimer son intuition géniale en disant que la guerre passe par une série de formes et d'aspects déterminés par deux limites, l'une étant la guerre simplement politique, l'autre étant la guerre simplement naturelle. La guerre est toujours déterminée par ces deux limites et le souci de l'historien philosophe est justement de bien mesurer à quelle sorte de guerre il a affaire. Quant au philosophe de la guerre, il retiendra, lisant les écrits de Machiavel, que - chose qu'il n'a point clairement exprimée, mais qu'inspirent tous nos écrits - la célèbre ascension aux extrêmes dont parle Clausewitz n'a lieu que s'il y a phénomène de surpeuplement. La guerre des princes tend seulement à la gloire et à la domination - la guerre des peuples pour un Lebensraum est celle que chacun combat pour sa propre vie. Afin d'assurer sa subsistance, un peuple doit parfois en détruire un autre, affirme Machiavel (Discours sur la Première Décade de Tite-Live, livre II)."  
Ce qui attire HEGEL dans ses leçons de 1805-1806 - et FICHTE également d'ailleurs - c'est la haute idée que MACHIAVEL se fait de l'Etat, et si les Allemands ne l'ont pas bien compris et méprisé (à l'époque d'HEGEL), c'est parce selon lui ils ont fort peu le sens de l'Etat.
 
        Jean-François DUVERNOY estime que "Niccolo Machiavelli doit sa situation dans l'histoire et aux traits particuliers de son oeuvre une fortune qui revêt plusieurs dimensions. Il fut homme de lettres et écrivit, entre autres, des pièces de théâtre. Il fut aussi un acteur de la Renaissance en Europe en tant que "secrétaire", personnage assez important dans un Etat tel que la république de Florence. Toutefois, en ce qui concerne sa présence engagée dans l'histoire et dans la politique, l'homme Machiavel connut en fait un assez petit destin, même si certains, comme Gramsci, voient en lui un patriote précoce et un utopiste de l'unité italienne. Homme de cour, homme d'étude : double vie, représentée par une double série d'images, le premier portrait, très largement posthume et ayant fixé quelques traits connus par ouï-dire, étant resté le plus célèbre, sous la brosse de Santi di Tito.
A l'évidence, cependant, l'essentiel est ailleurs. A propos de Machiavel, partout, on pense bien autre chose : universellement, il est reçu comme celui qui a formulé définitivement et aux yeux de tous ce qui est devenu dès lors le "machiavélisme", c'est-à-dire la pratique politique, lorsqu'elle s'affranchit de toute règle autre que celle de la volonté de parvenir à ses fins. La consécration universelle de Machiavel, c'est la notion de machiavélisme, par laquelle il est arrivé à son nom propre ce qui pouvait lui arriver de mieux dans la vie collective : devenir la racine d'un nom commun. Comme toujours en pareil cas, il y a de la distance entre la notion, assez vague, que l'urgence du besoin de parler et de désigner a créée (le machiavélisme) et le système d'idées que les chercheurs tentent patiemment de reconstituer : on a donc inventé le "machiavélianisme" pour désigner de façon érudite ce qu'a dû penser le Florentin. (...)". (...)."
  Plus loin, après avoir évoqué son existence décentrée (que l'on peut retrouver, entre parenthèse, dans nombre de biographies), notre auteur décrit les deux pôles de sa pensée : fortuna et virtù. "La nature du politique en découle, et, sans doute, ne peut être comprise qu'à partir de ces mots. Ils avaient été utilisés avant lui, sporadiquement ; mais c'est lui qui en a fait des concepts opératoires, porteurs d'un pouvoir organisationnel tel qu'ils ont inauguré, à partir de lui et pour la première fois, une élaboration de l'univers politique qui porte désormais son estampille. La rencontre de ces deux notions permette d'en comprendre un troisième : celle de pouvoir."
Par "Fortuna"', MACHIAVEL entend que "la nature des choses est neutre en ce qui concerne l'organisation politique des groupes humains. IL n'existe évidemment que "la nature" - en ce sens précis que n'existe aucun "arrière-monde" -, mais cette nature ne décide ni ne prédétermine rien. La notion de fortune remplit donc dans le système une fonction complexe, destinée à dégager le champ de l'action. On peut essayer de la caractériser, même s'il est difficile de lui donner une définition entièrement conceptuelle. D'abord, la fortune ne se présente jamais "en personne" à l'homme d'action, mais sous la forme de son corrélat pratique, quie est "l'occasion de la fortune". Pour l'homme d'action, le réel est morcelé, fait de changements locaux, sans aucune perception du Tout. La fortune est ce qui fragilise la pratique et la prive de toute emprise "réelle", donc de toute garantie ; elle ne se conjugue jamais au futur, et dès lors qu'on veut en parler au présent, elle s'évanouit en s'atomisant sous les espèces de la pluralité des "occasions disjointes". (...) Ainsi donc, la fortune est ce qui donne congé à l'intelligence globale des événements de ce monde, et donc à l'espérance pratique de prévoir inductivement les conséquences de l'action. Seule demeure l'invite à l'observation de ses faits fragmentaires indéfiniment répétés et porteurs de leçons partielles accumulées par l'exercice de la mémoire comparative. Machiavel a parlé de la Fortune comme d'une déesse changeante, capricieuse, fatasque ; façon de déplacer le champ de la réflexion, de le réorganiser. Pour lui (...) la politique est l'art de calculer des moments en sachant qu'ils sont instables, précaires, rapidement changeants, parce qu'ils ne renvoient à rien d'autre qu'au caprice de la Fortune. Machiavel ne croit pas à la déesse Fortune : il nous signifie simplement que l'entrée en politique s'inaugure par l'acceptation d'une déroute de l'intelligence et par une promotion corrélative de la pure volonté d'agir."
Par Virtù, MACHIAVEL entend "cette volonté de pouvoir, détaclée de toute condition qui la fonderait en en faisant un attribut "psychologique" ou "historique" qui serait alors lié "par nature" à quelques "élus" (...). La tradition philologique de la transmission des textes machiavéliens a rendu un fort mauvais service à la compréhension de cette notion. Cette tradition concerne l'ouvrage réputé majeur, d'un livre sont le titre original était un pluriel, De principatibus, dont on a fait un singulier : Le Prince. D'un propos initial ayant un véritable contenu théorique au sujet des divers types d'Etats possibles, on a fait un portrait de prince idéal, comme s'il y en avait un qui soit prédestiné à l'être. C'est-à-dire que, sans doute pour dramatiser, la tradition moderne désigne l'appel circonstancié que Machiavel adresse à Laurent de Médicis (avec le propos clairement exprimé de se placer) au détriment d'un contenu évidemment moins ponctuel, dont le projet est tout au contraire une "revue" dans la lignée des taxinomies aristotéliciennes, et concernant les formes diverses que peut prendre la souveraineté."
Le pouvoir "marque la rencontre, pour un temps nécessairement limité, d'une façon toujours précaire et inévitablement polémique, entre la virtù d'un prince et une occasion de la Fortune. Un pouvoir d'Etat donne réalité - une certaine réalité - à un groupe humain. Machiavel appelle cela l'instauration d'une nation qui, de virtuelle qu'elle était, se réalise dans l'histoire. Au niveau de ce qui se voit, le bruit et la fureur manifestent l'existence politique, comme les tribulations et les intrigues, les fracas de batailles et les chichotements d'alcôves : cela fait beaucoup de mouvements. Envisagé dans sa globalité, cependant, le tout est immobile. Pour être bien certain que l'idée de progrès historique des politiques humaines n'a aucune lieu où se loger, Machiavel utilise à son tour - après Platon, les stoïciens et bien d'autres - l'image du cercle - l'histoire est circulaire, chaque régime se mue en sa caricature, devient son contraire et le cycle continue. L'une des premières caractéristiques de l'homme machiavélien concerne sa déréliction.
L'irruption sans cesse de la virtù dans le cours des événements historico-politiques interdit au théoricien qui pense selon Machiavel toute recherche du côté d'une anthropologie qui s'apparenterait à quelque "psychologie des profondeurs" de l'homme d'Etat. Le politique machiavélien est un homme de calcul extraverti qui ne s'interroge pas sur les motivations et qui n'a jamais à répondre des conditions du désir. Par ailleurs, l'absence d'étiologie objective de la nature des Etats limite drastiquement toute tentative pour fonder la politique. Seuls demeurent des appêtits concurrents de régner, des désirs entrechoqués, des volontés tendues qui semblent ne sortir que d'elles-mêmes et ne tirer que de leur lutte les principes de leurs décisions. Parce que la politique est une catégorie autonome lorsqu'on entreprend de la penser, on ne peut dès lors que la raconter, en décrire les arcanes compliquées, l'agir ou en pâtir. C'est peu pour fonder une "science politique" ; cela peut même suffire à décourager une telle science en lui ôtant tout véritable objet épistémologique. C'est dire que l'autonomie du politique est beaucoup plus inconditionnée dans les textes de Machiavel que celle à laquelle la tradition populaire attache ordinairement le machiavélisme, à savoir l'indépendance du pouvoir à l'égard des règles réputées communes de la moralité publique ou personnelle, et même rteligieuse. Il est vrai que c'est cette indépendance qui est la plus immédiatement visible, la plus menaçante, la plus scandaleusement vécue, parce que la plus terrifiante. Mais on perd sans doute de vue l'essentiel de l'inspiration machiavélienne lorsqu'on porte cette "distance-immoralité" au crédit de la "scientificité". (...)".

   Nicolas MACHIAVEL, Discours sur la première décade de Tite-Live, 1512-1517 (1985, Flammarion, Champs, avec une préface de Claude LEFORT); Le Prince, 1513 (1980, Flammarion); L'art de la guerre, 1519-1520 (1980, Bibliothèque Berger-Levrault, Collection Stratégies, avec une préface de Georges BUIS.
 Claude LEFORT, Le travail de l'oeuvre Machiavel, Gallimard, collection Tel, 1986 ; Alexis PHILONENKO, Essai sur la philosophie de la guerre, Librairie philosophique J Vrin, 2003.
 Edward Mead Earle, Les maitres de la stratégie, Bibliothèque Berger-Levrault, 1980. Avec une préface de Raymond ARON
 Article MACHIAVEL, Thierry MENISSIER, Le Vocabulaire des philosophes, De l'Antiquité à la Renaissance, Ellipses, 2002.
 Article MACHIAVEL, Jean-François DUVERNOY, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Par ailleurs, auteur de Machiavel, Bordas, 1986.

                                                                                              STRATEGUS
Complété le 22 janvier 2014
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Published by GIL - dans AUTEURS
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4 juillet 2008 5 04 /07 /juillet /2008 15:22

    L'honnête homme ne peut qu'être étonné devant le nombre et la diversité des traductions (et des éditions) de l'oeuvre du stratège et théoricien chinois SUN TSE (VIème ou Vème siècle avant Jésus-Christ-. Le contrate est frappant entre l'édition qu'en fait Gérard CHALIAND (Anthologie mondiale de la stratégie) et celle présentée par les éditions L'impensé radical par exemple. Non seulement par la longueur des articles, mais aussi parfois sur le fond de la stratégie (pour certains textes). On conçoit cependant la difficulté de traduction d'un texte probablement remanié depuis sa première écriture, le plus ancien à ce jour dans le domaine de la stratégie que l'on ait retrouvé.

  Ces treize articles, rédigés par un acteur des guerres des Royaumes Combattants de l'Antiquité chinoise, avant la formation de l'Empire, portent sur l'art militaire, la manière de gagner la guerre, compte tenu de différents facteurs, ou de ne pas la perdre.
"Ce court traité dégage les principes de la poursuite intelligente d'une guerre victorieuse : fondée sur une stratégie indirecte, toute d'économie, de ruse, de connaissance de l'adversaire, d'action psychologique, destinée à ne laisser au choc que le rôle d'un coup de grâce assené à un ennemi désemparé". (Gérard CHALIAND)

  "SUN TSE dit : la guerre est d'une importance vitale pour l'Etat. C'est le domaine de la vie et de la mort : la conservation ou la perte de l'Empire en dépendent ; il est impérieux de le bien régler. Ne pas faire de sérieuses réflexions sur ce qui le concerne, c'est faire preuve d'une coupable indifférence pour la conservation ou pour la perte de ce qu'on a le plus cher, et c'est ce que l'on ne doit pas trouver parmi nous.
Cinq choses principales doivent faire l'objet de nos continuelles méditations et de tous nos soins, comme le font ces grands artistes qui, lorsqu'ils entreprennent quelque chef-d'oeuvre, ont toujours présent à l'esprit le but qu'ils proposent, mettent à profit tout ce qu'ils voient, tout ce qu'ils entendent, ne négligent rien pour acquérir de nouvelles connaissances et tous les secours qui peuvent le conduire heureusement à leur fin".
Si nous voulons que la gloire et les succès accompagnent nos armes nous ne devons jamais perdre de vue : la Doctrine, le Temps, l'Espace, le Commandement, la Discipline.".
  La guerre est un affaire d'Etat et l'évaluation des forces (article 1, De l'évaluation), comme la conduite des manoeuvres et des opérations militaires (article 2, De l'engagement) doivent se faire de manière réfléchie. SUN TSE fait appel à la raison et les passions doivent se taire, pour exploiter les passions de ses adversaires.

      L'article 3 "Des propositions de la victoire et de la défaite" conceptualise ce qu'on appelle aujourd'hui la guérilla : la prudence et la fermeté d'une petite force peuvent parvenir à lasser et à maîtriser une nombreuse armée. SUN TSE y décrit également les 7 maux dans le gouvernement des Armées, séparant bien l'exercice des pouvoirs civil et militaire.
"SUN TSE dit : Dans le gouvernement des Armées, il y a sept maux :
    - imposer des ordres pris en Cour selon le bon plaisir du Prince;
    - rendre les officiers perplexes en dépêchant des émissaires ignorant les affaires militaires;
    - mêler les réglements propres à l'ordre civil et à l'ordre militaire;
    - confondre la rigueur nécessaire au gouvernement de l'Etat, et la flexibilité que requiert le commandement des troupes;
    - partager la responsabilité aux Armées;
    - faire naître la suspicion, qui engendre le trouble : une armée confuse conduit à la victoire de l'autre;
    - attendre les ordres en toutes circonstances, c'est comme informer un supérieur que vous voulez éteindre le feu : avant que l'ordre ne vous parvienne, les cendres sont déjà froides; pourtant il est dit dans le code que l'on doit en référer à l'Inspecteur en ces matières! (...)
Tel est mon enseignement :
Nommer appartient au domaine réservé au Souverain ; décider de la bataille à celui du Général.
Un Prince de caractère doit choisir l'homme qui convient, le revêtir de responsabilités et attendre les résultats.".

    Les articles 4 et 5 "De la mesure dans la disposition des moyens" et "De la contenance" (De l'habileté dans le commandement des troupes) insistent sur le fait qu'une victoire est obtenue avant que la situation ne se soit cristallisée. Tout est dans l'évaluation.
"Les mesures de l'espace sont dérivées du terrain; les quantités dérivent de la mesure; les chiffres émanent des quantités; les comparaisons découlent des chiffres; et la victoire est le fruit des comparaisons".
"Dans l'Art militaire chaque opération particulière a des parties qui demandent le grand jour, et des parties qui veulent les ténèbres du secret. Vouloir les assigner, cela ne se peut; les circonstances peuvent seules les faire connaître et les déterminer".
"Faire naître la force du sein même de la faiblesse, cela n'appartient qu'à ceux qui ont une puissance absolue et une autorité sans borne (...) Savoir faire sortir le courage et la valeur au milieu de la poltronnerie et de la pusillanimité, c'est être héros soi-même, c'est être plus que héros, c'est être au-dessus des plus intrépides.
Un commandant habile recherche la victoire dans la situation et ne l'exige pas de ses subordonnés."

    "Du plein et du vide" est le titre à première vue énigmatique de l'article 6. Il s'agit là de l'art des marches et des contre-marches de l'armée, en fonction de la conformation du terrain pour ménager ses forces et affaiblir celles de l'adversaire.

      En fonction toujours du terrain et des circonstances, SUN TSE montre les vertus de l'affrontement direct et indirect (article 7). Toujours connaître le terrain, l'état des troupes et celles de l'ennemi, pour lui porter le trouble ou pour l'attaquer de front.

    L'article 8 détaille les "neuf changements" de terrains (lieux escarpés et lieux découverts) ou de circonstances (rencontre d'une ville fortifiée, qu'il faut éviter d'assiéger d'ailleurs, ou d'un espace "lieu de mort" où l'armée risque de s'épuiser) et les attitudes qu'il faut tenir. Cinq sortes de danger sont à éviter :
"Le premier est une trop grande ardeur à affronter la mort; ardeur téméraire, qu'on honore souvent des beaux noms de courage, d'intrépidité et de valeur, mais qui, au fond, ne mérite que celui de lâcheté. (...)
Le second est une trop grande attention à conserver ses jours. On se croit nécessaire à l'armée entière; on n'aurait garde de s'exposer (...); mais l'ennemi, qui est toujours attentif, profite de tout, et fait bientôt perdre toute espérance à un Général aussi prudent (...).
Le troisième est une colère précipitée. (...) (Ses) ennemis (...) le provoqueront, ils lui tendront mille pièges (...)
Le quatrième est un point d'honneur mal entendu. Un Général ne doit pas se piquer mal à propos, ni hors de saison; il doit savoir dissimuler, il ne doit pas se décourager (...).
Le cinquième est une trop grande complaisance ou une compassion trop tendre pour le soldat. (...) Punissez avec sévérité (l'indiscipline), mais sans trop de rigueur."

    "De la distribution des moyens (article 9) discute des modalités du campement des troupes, suivant le terrain (rivière, lieux glissants, lieux secs...) et le climat (pluie, chaleur...). SUN TSE insiste sur la discipline des soldats.
"Si vous ne maintenez un exacte discipline dans votre armée, si vous ne punissez pas exactement jusqu'à la moindre faute, vous ne serez bientôt plus respecté, votre autorité même en souffrira, et les châtiments que vous pourrez employer dans la suite, bien loin d'arrêter les fautes, ne serviront qu'à augmenter le nombre des coupables. Or si vous n'êtes pas craint ni respecté, si vous n'avez qu'une autorité faible, et dont vous ne sauriez vous servir sans danger, comment pourrez-vous être avec honneur à la tête d'une armée? Comment pourrez-vous vous opposer aux ennemis de l'Etat?"

  Les articles 10 et 11 traitent de la topologie (connaissance du terrain) et des "neuf sortes de terrains", multiples conseils tactiques et stratégiques qui indiquent la liaison forte entre les deux niveaux de l'art militaire.

   Dans l'article 12, "De l'art d'attaquer par le feu", le stratège chinois commence par des conseils pratiques sur l'utilisation du feu dans le combat et termine, après l'acquisition de la victoire, sur une réflexion sur la nécessité ou no de la guerre qui mérite d'être soulignée.
"La nécessité seule doit faire entreprendre la guerre. Les combats, de quelque nature qu'ils soient, ont toujours quelque chose de funeste pour les vainqueurs eux-mêmes; il ne faut les livrer que lorsqu'on ne saurait faire la guerre autrement.
Lorsqu'un Souverain est animé par la colère ou par la vengeance, qu'il ne lui arrive jamais de lever des troupes : lorsqu'un Général trouve qu'il a dans la coeur les mêmes sentiments, qu'il ne livre jamais de combats. Pour l'un et pour l'autre ce sont des temps nébuleux: qu'ils attendent les jours de sérénité pour se déterminer et pour entreprendre.
S'il y a quelque profit à espérer en vous mettant en mouvement, faites marcher votre armée; si vous ne prévoyez aucun avantage, tenez-vous en repas : eussiez-vous les sujets les plus légitimes d'être irrité, vous eût-on provoqué, insulté même, attendez, pour prendre votre parti, que le feu de la colère se soit dissipé, et que les sentiments pacifiques s'élèvent en foule dans votre coeur : n'oubliez jamais que votre dessein, en faisant la guerre, doit être de procurer à l'Etat la gloire, la splendeur et la paix, et non pas d'y mettre le trouble, la désolation et la confusion.".

   Le dernier article, "De la concorde et de la discorde" insiste sur l'espionnage de manière générale et sur sa fonction. Il ne s'agit pas seulement d'être informer des intentions et des mouvements de l'ennemi, mais aussi de travailler sur les fausses nouvelles afin de mettre une partie de l'ennemi de son côté.
SUN TSE termine son ouvrage en adjurant de suivre ses conseils pour gagner la guerre.

   Sans la victoire de MAO TSE TOUNG en Chine en 1948, il est possible que cet ouvrage serait tombé dans l'oubli, malgré le grand succès de sa traduction vers le milieu du XVIIIème siècle. Écrit à une époque des engagements militaires limités, avec des objectifs limités, et des effectifs parfois faibles, "Les treize article..." ne semblèrent pas d'une très grande utilité aux stratèges du XIXème et XXème siècles, aux masses importantes de soldats engagés sur des théâtres d'opérations gigantesques. C'est pendant les guerres de décolonisation que la guérilla fut remise en honneur, et dans des contrées asiatiques, on ne l'avait pas oublié. Aujourd'hui, ils sont de plus en plus étudiés, à l'heure de guerres larvées et incessantes dans de nombreux endroits de la planète, menées par des petits groupes face à des armées puissantes, mais qui ne connaissent pas bien le terrain qu'ils tentent d'occuper.

  SUN TSE, Les treize articles sur l'art de la guerre, L'impensé radical, 1971, 165 pages. Cette édition des 13 articles au complet est tirée de la traduction de 1772 de l'abbé jésuite Joseph-Marie AMIOT (1718-1793), d'après les manuscrits chinois de 812 et de 983 après J-C, publiés en 1859, 1910, 1935 et 1957. Elle fut préparée par Monique BEUZIT, Roberto CACERES, Paul MAMAN, Luc THANASSECOS et TRAN NGOC AN. Un très bref historique et une carte aident à situer le contexte des écrits.
 Article SUNT SE, de l'Anthologie mondiale de la stratégie, Des origines au nucléaire, présenté par Gérard CHALIAND, Robert LAFFONT, Bouquins, 1990. "L'art de la guerre..." est présenté suivant la traduction du Père AMIOT toujours, Paris, 1772, dans une version plus longue que celles des éditions L'impensé radical (faire ici l'exégèse des traductions serait un peu long, mais il faut savoir que les premières faisaient beaucoup de phrases explicatives sans doute du texte original qui est très court), mais les articles 8, 11 et 12 n'y figurent pas. Gérard CHALIAND indique par ailleurs une nouvelle traduction, que nous n'avons pas étudiée, par Valérie NIQUET-CABESTAN, présentée par Maurice PRESTAT au Editions Economica en 1968.
  Article SUN TSE, de L'Art de la guerre par l'exemple, Stratégies et batailles, de Frédéric ENCEL, Flammarion, 2002.
 
    Une autre traduction des 13 articles de maitre SUN est parue en 2008, chez Hachette Littératures, dans un ouvrage intitulé "Les sept traités de la guerre", traduit du chinois et commenté par Jean LEVI, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de la Chine. Elle reprend, avec une présentation historique que nous recommandons de l'ensemble des textes, les éditions auparavant utilisées, avec l'apport de la traduction justalinéaire en chinois moderne annotée par LI LING.


                                                                                           STRATEGUS

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2 juillet 2008 3 02 /07 /juillet /2008 18:08

             Une fois n'est pas coutume dans cette rubrique, ce n'est pas un nouveau pavé qui est conseillé...

        Plutôt une introduction à une "sociologie" militaire que je ne trouve pas forcément la plus intéressante, mais c'est une introduction tout de même à une sorte de sociologie historique de l'armée. Alexandre SANGUINETTI (1913-1980), longtemps spécialiste des questions militaires au RPR (Rassemblement Pour la République), donc situé dans une problématique plutôt de droite, propose dans ce livre sa vision du combattant, qui de guerrier passe au statut de soldat. Son étude "historique", des premiers âges de l'antiquité à la bombe atomique, qui donne des aperçus du pouvoir militaire, veut montrer le rôle des armes dans la violence des sociétés. Volontiers pessimiste sur la nature humaine, se plaçant d'emblée dans une logique où les guerres ne se livrent pas forcément entre Etats, montrant souvent dans des pages aérées, par exemple sur la Révolution française ou les deux guerres mondiales, plutôt la réalité que l'idéologie qui s'y rattachent, pas tendre autant pour le militarisme et pour l'anti-militarisme, l'auteur a le mérite d'introduire, au gré de chapitres faciles à lire, au rôle et au statut  du soldat dans la société. Pour ceux qui n'ont que des souvenirs scolaires de l'histoire, surtout de l'histoire de France, il s'agit là d'un vrai rafraîchissement, qui invite à la réflexion, même dans les mois d'été (pas terrible cet été, mais bon...).
    L'éditeur présente ainsi de manière très succincte et pas forcément attirante cet ouvrage (en quatrième de couverture) : ""Bayard : je ne partage pas du tout le goût général pour ce personnage. Il était brave dit-on. C'est la moindre des choses pour un professionnel. Seulement, en Italie, il faisait pendre tout goujat trouvé porteur d'une arquebuse, parce qu'il n'admettait pas qu'on puisse tuer par ce procédé un brave chevalier à trente pas. Eh bien, il est mort d'une arquebuse, et dans les reins encore, tirée par un routier espagnol" (...) "C'est le genre de militaires qui encombrent notre Histoire de leurs hauts faits, mais qui auraient refusé en 70 le canon se chargeant par la culasse, en 14 la mitrailleuse et le canon lourd, en 40 le char de combat et l'aviation, enfin en 60 l'armement nucléaire." Dans un récit haut en couleurs, riche d'anecdotes et d'irrespect, Alexandre Sanguinetti démontre ainsi, de l'antiquité à nos jours, la fonction du soldat et le rôle des armes dans la violence des sociétés."
Pour le général POIRIER, la pertinence de cet ouvrage est forte : "Ne nous y trompons pas : pour Alexandre Sanguinetti, la justification du guerrier par sa fonction historique n'absout pas les médiocres, aux pouvoirs usurpés, qui ne se montrent pas à la hauteur d'une action à laquelle les délèguent les peuples. Les siècles rappelant que l'intelligence de la violence et le bon usage des armes ne sont pas choses banales ; que à moins de s'interroger sur les trop fréquents lapsus des acteurs du "drame effrayant et passionné" (Jomini) et sur leurs causes, on risque d'abandonner la violence à sa pente et la politique à l'improvisation."
   Alexandre SANGUINETTI est également l'auteur d'autres nombreux ouvrages sur les questions militaires et politiques ; parmi eux La France et l'arme atomique (Julliard, 1964), une nouvelle résistance (Plon, 1976), L'armée, pour quoi faire? (Seghers, 1977), J'ai mal à ma peau de gaulliste (Grasset, 1978), Lettre ouverte à mes compatriotes corses (Albin Michel, 1980)


  Alexandre SANGUINETTI, Histoire du soldat, De la violence et des pouvoirs, Editions Ramsay, Document, 1979, 365 pages.
Complété le 5 Juillet 2012
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1 juillet 2008 2 01 /07 /juillet /2008 15:26

        La vision des 105 recommandations du Rapport frappe lorsqu'on regarde rétrospectivement les politiques de justice et de sécurité suivies depuis. Tant dans la politique de la ville que dans les dispositions de la sécurité intérieure, on note cette constante préoccupation de la sauvegarde d'un certain ordre public, même si les moyens et l'ambition politique ne sont pas à la hauteur des défis recensés dans ce Rapport.

       Le premier résultat de ce Rapport fut la fameuse loi (très) controversée du 2 février 1981, dite loi Sécurité et Liberté. Elle favorisait plutôt le volet "répression" des réponses à la violence : comme le Rapport préconisait un redéploiement des forces de police et de gendarmerie pour accroître la densité de ces forces dans les nouvelles zones d'urbanisation (recommandations 80 à 83), la loi étendait les prérogatives de la police en matière de contrôle d'identité et de flagrant délit, ainsi qu'elle restreignait la liberté d'appréciation du juge (sursis, peine de substitution, circonstances atténuantes).     Elle élargissait par ailleurs le système d'indemnisation des victimes d'infractions graves (vol, escroquerie, abus de confiance), et ouvre ainsi la voie à un accroissement dans les rouages de la justice du rôle de la victime. Une véritable "science" voit le jour, la "victimologie", dans cette période en France, rapprochant dangereusement la justice du désir de vengeance, sous couvert des droits à réparation (Mise en place des SAVU, Services d'Aide d'Urgence, en mai 2002). Même si dans la législation ne sont concernés que des faits précis, le discours qui accompagne cette disposition est un peu plus large...
L'élection de François MITTERRAND le 10 mai 1981 à la Présidence de la République met un coup d'arrêt à cette dérive "sécuritaire. Cette loi est abrogée en grande partie (surtout sur la politique pénale) le 10 juin 1983.

    Contre l'avis de la majorité de l'opinion publique, mais surtout conformément aux engagements du Président élu, plutôt que sur l'effet du Rapport du Comité (recommandation 103), la peine de mort est abolie par la loi du 9 octobre 1981.

     Suite des recommandations 11 à 28 du Rapport, un autre Rapport intitulé "Prévention, répression, solidarité", est présenté au Premier Ministre le 13 janvier 1983. Dit Rapport BONNEMAISON, du nom du président (Gilbert BONNEMAISON) de la commission des maires sur la sécurité qui l'a élaboré, il préconise une politique ambitieuse de la ville. Toute les dispositions législatives et réglementaires de politique de la ville s'en inspirent; elles constituent la mise en application d'un volet "prévention" de la réponse à la violence.
Ce volet "prévention" ne sera hélas pas mis pleinement en application, et des "émeutes de quartier" ne feront que le relancer périodiquement. Ce qui fait dire à Gilbert BONNEMAISON en 1992, alors qu'il est président du Conseil National de prévention de la délinquance que la France s'engage dans des démarches complètement sécuritaires. Il déclare qu'entre 1982 et 1992, l'Etat investi 400 millions de francs dans la prévention et 12 milliards dans la répression.

    Un ensemble d'institutions sont pourtant mises en place : l'IHESI (Institut des Hautes Etudes de Sécurité Intérieure), en novembre 1989, CSDS (Conseil Supérieur de la Déontologie de la Sécurité) en novembre 1997, CLS (Contrats Locaux de Sécurité) mis en oeuvre depuis 1997, Conseil de Sécurité Intérieure en mai 2002... Mais ce sont surtout les politiques de déploiement des forces de sécurité qui polarisent l'attention des responsables (notamment au ministère de l'intérieur où se succèdent ministres de gauche et de droite, partisans d'orientations plutôt contradictoires) : véritable police de proximité ou politique de "tolérance zéro".
Pour faire face à une demande des élus locaux de renforcement d'une politique municipale dont les effectifs et les prérogatives croissent dans le temps, les Contrats Locaux de Sécurité sont destinés à renforcer la coordination entre services nationaux et services locaux, services de prévention (services sociaux surtout) et services de répression, parfois dispersés (recommandations 80 à 83).

    La polarisation de l'attention des médias sur la délinquance des jeunes, surtout dans la toute fin des années 1990, les fait même qualifier de "sauvageons" par le ministre de l'intérieur en poste en janvier 1999. Jean-Pierre CHEVENEMENT lance l'idée des centres de retenue - qui va se développer ensuite par la construction de centres spécialisés - et de la responsabilisation des familles par la mise sous tutelle des allocations familiales - qui fait encore l'objet de plusieurs propositions de loi. C'est prendre carrément à rebours l'esprit de la recommandation 38... qui demandait de sensibiliser éducateurs et parents à ces questions.
Face aux rumeurs mass-médiatiques, c'est le syndicat autonome de la police nationale (UNSA Police) qui fait la proposition en février 2001 d'un Observatoire de la délinquance et du sentiment d'insécurité (recommandation 104). cette polarisation ira jusqu'à l'instauration de couvre-feu municipaux pour les mineurs (Eté 2001).

  Les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis marquent une nouvelle étape dans les préoccupations sécuritaires. Même si les responsables politiques ne font pas d'amalgame dans une sorte d'insécurité globale  "Jeunes/Terrorisme" (encore que, par l'intermédiaire des groupes d'immigrés dans les quartiers...), l'ambiance se prête au renforcement des dispositions répressives.
 Le tournant est indéniablement pris - au niveau des discours surtout - avec l'arrivée de Nicolas SARKOZY au ministère de l'intérieur en mai 2002. En Octobre de cette même années, il présente au Conseil des ministres un projet de loi sur la sécurité intérieure. Ce projet donne des nouveaux pouvoirs aux forces de l'ordre en vue de faciliter les enquêtes et les arrestations (compétence étendue des officiers de police judiciaire, fouille des véhicules, inscription dans les fichiers de police, élargissement du fichier des traces génétiques) et crée de nouveaux délits et de nouvelles sanctions (racolage passif, violation de propriété, occupations de terrains communaux, menaces à l'encontre des magistrats, rassemblements menaçants dans les immeubles). La loi sera promulguée le 19 mars 2003.

     On se doit d'insister sur les décalages entre discours et réalités : de même que certains surfent sur le sentiment d'insécurité pour se faire élire à de hautes fonctions, de même sur le terrain les politiques de sécurité répressive (faute souvent de crédits) ne sont pas véritablement mises en oeuvre), de même la politique de la ville suscite de nombreuses initiatives qui supplément (mal) au manque de moyens.

    Dans deux domaines au moins, des évolutions se font jour, sans que l'on perçoive toujours et nettement où elles mènent, malgré les intentions sécuritaires et répressives.
La diminution des droits de la défense (malgré le dispositif dont on peut douter de la généralité de visionnage des gardes à vue...) et la réorganisation de l'appareil policier (DST et RG d'une part, police nationale et gendarmerie d'autre part) constituent ces deux domaines. Ces évolutions ne sont pas claires (évaluations pas très constantes) car une préoccupation budgétaire constante domines les politiques de répression comme de prévention. Il n'est pas sûr que la mise en commun des moyens de la gendarmerie et de la police aboutissent à une meilleure efficacité, tant dans leurs interventions quotidiennes que dans l'élucidation des affaires, si dans le même temps, contrairement d'ailleurs à beaucoup de recommandations du Comité, d'importantes réductions d'effectif sont engagées (non remplacement d'un départ à la retraite sur deux). Il n'est pas sûr non plus que le resserrement des appareils de la justice (nouvelle carte judiciaire) et la constante augmentations et aggravation des qualifications des délits aboutissent à un accroissement du volet répressif de la réponse à la violence, si le nombre des officiers judiciaires et des personnels de la justice diminue globalement.

   On est loin de l'application de la plupart des recommandations du Comité d'Etude de 1977, même si sur des questions qui engagent le long terme, comme les politiques urbaines (recommandations 11 à 28), les choses progressent en profondeur (conception des villes, aménagement du territoire). Avec la Président de la République actuelle un peu désespérante de Nicolas SARKOZY (où la politique se réduit à la politique de communication), on ne peut guère espérer d'avancée dans le domaine de la prévention dans les villes et même dans les campagnes, même si le ministère de l'intérieur actuel revienne sur la suppression de la police de proximité.
     L'histoire des recommandations du Comité d'Etudes sur la violence, la criminalité et la délinquance n'est pas terminée. Une étude article par article des recommandations et de leur destinée serait intéressante, surtout qu'ici beaucoup de domaines qui intéressent ces articles n'ont pas du tout été abordés. Pensons par exemple à la politique d'intégration et à la politique contre l'alcoolisme.

           La plupart des informations utilisées dans cet article proviennent de sources officielles, et sont consultables au site gouvernemental www.Vie publique.fr

                                                                                        SOCIUS
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Published by GIL - dans RAPPORTS
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30 juin 2008 1 30 /06 /juin /2008 10:27
   Le mot guerre bénéficie d'une longue description et définition dans la plupart des dictionnaires de français.
     
    Selon le "petit Robert" (1973), il s'agit d'un nom féminin qui désigne une lutte armée entre groupes sociaux et spécialement entre Etats, considéré comme un phénomène social, et par extension toute espèce de combat, de lutte. Les renvois à d'autres mots sont extrêmement nombreux. On note, entre autres, Stratégie, Ennemi, Belligérance, Hostilité, Guerilla, Bataille, Défense, Conflagration, Conflit...
  Dans le sens extensif du mot, le "petit Robert" cite la guerre de plume, entre écrivains, faire la guerre à quelqu'un à propos de quelque chose, faire la guerre aux abus et aux injustices. Il cite également la locution, au figuré, de guerre lasse : en renonçant à résister, à combattre.
  Comme origine historique, il situe ce mot à 1080, au francique Werra. qui serait une simple exclamation, un cri de guerre, dont sont venus l'allemand Wehr et l'anglais War, et le bas latin guerre qui est passé dans l'italien et l'espagnol. Tout ceci, selon Gaston BOUTHOUL, ne serait que les principales hypothèses. JUNG, FIRORE, CALVO, FERGUSON en aurait d'autres...

   Le Dictionnaire Hachette de 2001 donne trois sens :
     - conflit armé entre des nations, des Etats, des groupes humains;
    - par extension, petite guerre : manoeuvres simulant un combat, une guerre; jeux d'enfants qui simulent la guerre, les combats;
    - hostilité, lutte.

   Le Larousse encyclopédie en couleurs, publié chez France Loisirs en 1989, définit la guerre comme lutte armée entre Etats, entrainant l'application de règles particulières dans l'ensemble de leurs rapports mutuels ainsi que dans leurs rapports avec les Etats tiers, qui commence par une déclaration de guerre motivée ou un ultimatum et se termine par un armistice qui met fin aux hostilités, et, en principe, par un traité de paix qui met fin à l'état de guerre.
  Dans son sens figuré, la guerre est une lutte quelconque.

   Ces trois dictionnaires ne sont guère prolixe sur la racine du mot guerre, ce qui ne laisse pas d'étonner. Guerre vient du grec Polemos, dont on a tiré en 1949, le mot polémologie, étude scientifique, sociologique de la guerre (petit Robert, à l'entrée Polémologie). Ce mot polémologie est proposé dès 1946 par Gaston BOUTHOUL, sans son livre "Cent millions de morts", en tant que science de la guerre en général, étude de ses formes, de ses causes, de ses effets, de ses fonctions, en tant que phénomène social.

   Pour Hugo GROTIUS (1583-1645), auteur du livre de référence "Le droit de la guerre et de la paix", le mot grec polemos viendrait lui-même de poles qui désignait le grand nombre; le mot latin bellum viendrait de duellum que certains auteurs comme HORACE et PLAUTE emploient pour désigner la guerre.
   Le Grand Robert 2014 donne plusieurs sens au mot guerre, en faisant remontant l'étymologie à 1080, où le francique werra élime le lation bellum. 
- Lutte armée entre groupes sociaux et spécialement entre Etats, considérée comme un phénomène social et historique (voir Concurrence). Le concept de guerre. On répète souvent que la guerre est éternelle. La guerre, acceptation de la mort. La guerre est un fléau, un cataclysme, une calamité (voir Affliger). La cruauté, la brulaité de la guerre (voir Barbarement, écharper). Aspects, diverses images de la guerre (voir Artillerie). La crainte, la peur, la haine de la guerre (voir Abstention). Vouloir délivrer l'humanité de la guerre. Tenter une justification de la guerre (voir Agoniser). Aimer la guerre, être affamé de guerre et de sang. Mystique de la guerre (voir Eteindre). De la guerre, ouvrage de Clausewitz. Le dictionnaire donne de très nombreus citations.
En dérive la connaissance de la guerre (voir Tactique, Stratégie). Simultation d'opérations de guerre, "jeu de guerre" (voir Kriegspiel, wargame).
L'épée, le glaive, symboles de la guerre. Personnification de la guerre. Temple de la guerre. Mars, dieu de la guerre.
En Droit : Législation internationale sur l'interdiction, la prévention directe (voir Charte, garantie, pacte) ou indirecte (voir Désarmement) de la guerre. Droit préventif de la guerre (jus ad bellum) (voir Arbitrage, médiation, sanction. Droit de guerre, droit de faire la guerre pour se défendre (voir Désarmement, Etat). Droit de la guerre, les lois de la guerre (jus in bello) (voir Esclavage). Violation des lois de la guerre (voir Crime de guerre). Le droit de la guerre a été codifié par les conventions de La Haye (1899, 1907). Commentaire de la guerre. Déclaration de guerre émanant de l'organe désigné par la Constitution. Déclarer la guerre (voir Affronter, embargo). Attaquer sans déclaration de guerre (voir Algarade). la déclaration de la guerre (voir Faute). Le droit de faire la paix et la guerre (voir Attribuer). Déclaration de guerre conditionnelle (voir Ultimatum). Etat de guerre (voir Belligérance). Pays qui s'abstient de participer à la guerre (voir Neutralité, neutre). Conventions entre pays qui font la guerre (voir Alliance, allié, coalition). Fin de la guerre, par un accord, une convention, un traité de paix. L'armistice ne fait pas cesser l'état de guerre.
En guerre : en état de guerre. Nations en guerre (voir Arpent). ceux contre qui on est en guerre (voir Ennemi). Enrtrer en guerre. Entrée en guerre, dans la guerre.
De guerre. Faits de guerre (voir Bataille), opérations de guerres (voir Bataille, campagne, combat, expédition, approche, assaul, attaquer, bombardement, bombarder, capturer, cerner, charge, charger, chasse, cheminement, contre-attaque, contre-attaquer, débarquement, débarqueer, débusquer, défendre, défense, défensive, déloger, engagement, entourer, envahir, envelopper, poursuivre, progression.) Retraite, siège. Exploit de guerre. Ruse de guerre (voir Embuscade, piège, artifice, ruse). Crime de guerre : violation des lois de la guerre. Criminel de guerre. Contrbande de guerre. Danse de guerre, chant de guerre.
Nom de guerre (à partir de 1660), que prennent les soldats en s'enrôlant (voir Pseudonyme, surnom). Le nom de guerre d'un écrivain, d'une actrice.
Correspondance de guerre, lettres de guerre. le correspondant de guerre d'un journal. Bulletin, communiqué de guerre. Homme de guerre. Gens de guerre : soldats de métier (voir Guerrier, soldat). Blessé, mutilé de guerre, prisonnier de guerre. Un foudre de guerre, de la guerre (voir Arbitre). Croix de guerre. Provisions, munitions de guerre (voir Amasser, arsenal). Instrument de guerre (voir Armée). Matériel de guerre (voir Arme, armement, artillerie, aviation, etc.). Arme de guerre (voir Palefroi). Machines de guerre (voir Baliste, bélier, bombarde, catapulte, chausse-trape, onagre). Place de guerre (voir Fortifications, avant-poste, poste avancé). Bateau, navire de guerre. Marine de guerre. Flotte de guerre. Port de guerre. Aviation de guerre. Usine, industrie, production de guerre. reconversion d'une économie de guerre en économie de paix. Trésor de guerre. Budget de guerre. Indemnités de guerre, payées par le pays vaincu. Dommages de guerre (voir Dommage).
Locution : Armée sur le pied de guerre.
L'art, de métier, la science de la guerre (voir Stratégie, tactique, discipline). L'apprentissage, l'école de la guerre. Les exercices de la guerre.
- A partir du sens de 1680. Les questions militaires. L'organisation des armées (en temps de paix comme en temps de guerre. Conseil de guerre (voir anciennement, Ministère de la guerre) (voir Défense nationale).
- A partir du sens de 1080. Une, des guerres, la guerre : conflit considéré comme un phénomène historique, localisé dans l'espace et dans le temps (voir Conflagration, conflit, hostilité, lutte armée). Cataclysme. Il va y avoir la guerre ; il n'y aura pas de guerre (voir Alerte). La guerre nous sera-t-elle épargnée. La guerre peut encore s'éviter. La guerre est inévitable. Tout faire pour empêcher la guerre (voir Pacifisme). Alternative entre le commerce et la guerre. En cas de guerre, au cas où la guerre éclaterait. Menaces, bruits, rumeurs de guerre (voir Enerver, entrainement). Occasion, prétexte de guerre (voir casus belli). Accepter, envisager l'éventualité de la guerre. Projet de guerre, plan de guerre. Politique de guerre (voir Course aux armements).
Esprit, vent de guerre (voir Discorde). Fauteur de guerre (voir Belligène). Se préparer à la guerre. Mener un pays, un peuple à la guerre. Etre l'artisan de la guerre. Porter la guerre dans un pays. Attiser, enveniler la guerre. Faire durer, éterniser une guerre. La guerre éclate. Pays, peuple assailli, surpris par la guerre. Pays ruiné par la guerre. Les destructions, les deuils, les malheurs causés par la guerre, les malheurs de la guerre. Etat fondé sur la guerre et la conquêter. Pays, gens que la guerre enrichit. Profiter de la guerre. Profiteur de guerre. Prise de guerre (voir Butin, capture). La guerre est une industrie. L'enjeu, les conséquences d'une guerre. Le prix d'une guerre, guerre qui coûte des milliards. Financer une guerre. Issue d'un guerre (voir Vaincre, victoire, capitulation, défaite, écrasement). Attendre la fin d'une guerre. la guerre est finie. Guerre qui s'arrête, qui recommence (voir Trêve). Suite de guerres. l'enseignement, la leçon d'une guerre.
Locution provocatrice : Si tu veux la paix, prépare la guerre, adage latin (si vis pacem, para bellum).
Le temps que dure une guerre. Années de guerre. La guerre (une guerre particulière). Durant, pendant la guerre. En temps de guerre. Avant, après la guerre (voir Avant-guerre, après-guerre).
Hommes recrutés, levés, mobilisés par une guerre (voir Chair à canon). La mobilisation n'est pas la guerre. Troupes asemblées pour faire la guerre (voir Aréme).
- Action de se battre dans un conflit armée ; situation individuelle de celui qui se bat (voir Bataille, combat, lutte, et aussi baroud, bagarre, boucherie, casse-cou, casse-gueule, casse-pipe). A la guerre. Aller à la guerre, en guerre, partir pour la guerre, en guerre.
Familier : Va-t-en guerre (voir Va-t-en guerre). Revenir de la guerre. Soldat, homme éprouvé, endurci dans la guerre, à la guerre (voir Aguerri, chevronné). Homme assuré dans la guerre, à la guerre. Bravoure, courage, vaillance à la guerre. Périr, mourir, tomber à la guerre, au champ d'honneur (voir Champ de bataille, front, combat). Les chances, les hasards de la guerre du combat. Les lauriers de la guerre. Leshonneurs de la guerre.
Faire la guerre : déclencher, mener une guerre (chefs d'Etats, chafs militaires). Participer à un conflit armé. Faire la guerre (voie se Battre, combattre, guerroyer). On voit qu'il a fait la guerre, qu'il a vu le feu. Les officier qui ne font pas la guerre (voir Embusqué, planqué, camp). Faire la guerre avec tel régiment, sous tel officier.
En guerre : Etre heureux en guerre. En amour comme en guerre.
Gagner la guerre. Perdre la guerre. Guerre gagnée, perdue.
- Campagne, expédition. Raconter ses guerre.
- Une guerre, la guerre de (Précisée désignée)
a): Campagne, expédition (précisément désignée). la guerre des géants (voir Gigantomachie). Les guerres saintes (voir Croisade). La der des der. La drôle de guerre (voir Drôle, drôlet).
Le Dictionnaire glisse là une remarque : "Dans le langage courant on dit absolument la guerre pour désigner la dernière grande guerre (celle de 1914-1918, puis celle de 1939-1945). Depuis la guerre, avant la guerre (voir Après-guerre, avant-guerre). D'une guerre à l'autre (Entre-deux-guerres)."
b) En parlant du caractère d'un conflit : Guerre juste, injuste. Guerre inexpiable. La sale guerre, se dit en parlant d'une guerre qu'on veut flétrir. 
Une guerre gagnée, perdue d'avance. Une guerre facile (voir Promenade militaire).
Guerre de défense. Guerre de libération (voir Résistance). Guerre d'agression, de conquête, d'hégémonie. Guerre antinationale. Guerre de pacification. Guerre d'extermination. Guerre raciale (voir Génocide). Guerre coloniale. Guerre locale. Petite guerre. Grandes guerres. Guerre continentale, mondiale, universelle, planétaire : guerre qui s'étend à une partie importante de la planète. Guerre ouverte. Guerre à mort, à outrance, qui est menée pour détruire totalement l'adversaire. Guerre totale, qui utilise tous les moyens pour détruire l'adversaire. Guerre d'usure. Guerre préventive.
Guerre de positions. Guerre de tranchées. Guerre de siège. Guerre de mouvement. Guerre éclair (voir Blitz), basée sur le principe d'une attaque foudroyante. Guerre mécanisée (voir Blindé, char). Guerre terrestre, aérienne, sur mer, navale, sous-marine, de cours (voir Corsaire, course). Guerre chimique, bactériologique, atomique, nucléaire. Guerre moderne, scientifique. 
Guerre de partisans, d'escarmouches, de harcèlement (voir Guérilla, Petite guerre) : guerre de harcèlement. Simulacre de guerre (voir Exercice, manoeuvre).
Guerre civile : lutte armée entre groupes de citoyens d'un même Etat (voir Barricade, émeute, révolte, révolution). Guerre civile et étrangère. Allumer, exciter la guerre civile. Période de guerres civiles. Guerre intestine.
En droit féodal, guerre privée : action par laquelle un particulier assurait par la force la réparation d'un tort aui lui avait été causé (par opposition à guerre publique).
Par extension : Hostilité, lutte entre groupes sociaux, Etats, n'allant pas jusqu'au conflit armé et sanglant et que l'on oppose souvent à la guerre politique, militaire. Guerre économique, guerre douanière, guerre des tarfis, des débouchés. Guerre de propagande, des ondes, de la radio-diffusion, de la télévision, comme moyens de propagande en période de crise. Guerre électronique, ensemble de dispositifs destinés à l'écoute, au brouillage des émissions radio-électriques de l'adversaire. Guerre idéologique. Guerre des cultures. Guerre des nerfs, visant à briser la résistance morale de l'adversaire; Guerre psychologique : mise en jeu massive d'une propagande visant à influencer des armées ou des populations. Guerre larvée.
Depuis 1948, Guerre froide : état de tension, d'hostilité entre Etats, sans qu'intervienne un conflit armés, par opposition à la guerre chaude, conflit armé. 
   
   Le grand Robert 2014 développe aussi un sens figuré (sens d'inimité, depuis environ 1150).  Le lecteur ne manquera pas d'être frappé par le nombre d'occurennces énoncées qui fait remplir 14 pages du dictionnaire, alors que beaucoup moins de place est accordée par exemple au mot Conflit...
Complété le 20 novembre 2013.
  
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30 juin 2008 1 30 /06 /juin /2008 09:03
   
      Après avoir examiné la logique interne des religions face au conflit, voyons ce qu'il en est compte tenu des nombreuses études anthropologiques et sociales entreprises.
   
    La proclamation fréquente de la neutralité religieuse des religions face au conflit entre les groupes politiques et sociaux (préférence pour le rassemblement de l'Eglise ou de l'Umma) - ce qui ne les empêche pas de souvent développer deux versions, l'une exotérique (pour tout le monde), l'autre ésotérique (faite pour et par des groupes précis) de leur doctrine  - n'est pas générale et est toujours fallacieuse.
 Quand le judaïsme se proclame religion de Juda, elle englobe d'abord uniquement des Juifs, mais quand on connaît le bigarrement de la Palestine à l'époque de sa création, il est permis de douter de sa vocation à représenter un peuple homogène. Quand le christianisme se proclame universel dans son amour du prochain, il n'hésite pas à proclamer des Croisades pour reprendre Jerusalem.
     
        En fait, une religion possède une influence sur la politique selon trois modes différents (Henri DESROCHES) :
             - attestataire, elle légitime le statu quo, l'ordre établi, et joue comme facteur d'intégration à la société existante et à l'adhésion au groupe dominant ;
             - contestataire, elle s'oppose à une tradition jugée caduque, lutte contre une évolution interne à la société, que cette évolution soit favorable ou défavorable à certains groupes sociaux déterminés ;
               - protestataire, elle peut aller de la sécession à la subversion des institutions officielles. cela va de l'exil volontaire d'un groupe social à la conquête des esprits pour une domination politique par un ensemble précis de populations.

       Le conflit doctrinal traverse toutes les religions et constitue l'indice, mais non la cause ou l'effet,  d'une implication de ces religions dans l'ensemble des conflits d'une société et entre sociétés différentes. il porte souvent sur un élément personnel, comme par exemple dans le bouddhisme.
"Inutile de dire que le conflit doctrinal est une dimension fondamentale du système, et qu'il ne faut nullement essayer de l'interpréter en recourant à une clé économique ou sociopolitique. Quel que soit son enjeu, le "programme" religieux précède le "jeu", la mise en oeuvre dans l'histoire humaine, et se perpétue en termes religieux ; ses conséquences sur d'autres sous-systèmes qui forment l'histoire sont incalculables et le plus souvent inattendus.
Le système des sectes u Hinayana est compliqué, et plusieurs maillons nous manquent pour le reconstituer. Cependant, il existe une dichotomie fondamentale, tout comme dans autres religions (jaïnisme, christianisme et islam), entre une tradition "pauvre" et une tradition "riche", entre une  tendance entropique et une tendance transcendantale. La première accentue la dimension humaine du fondateur ; la seconde sa dimension divine.(...). Le premier schisme dans le boudhisme (...) concerne la qualité de l'arhat (le postulant au bout du chemin de la libération), libéré ou exposé à la souillure.(...) Les deux partis trouvent un seul compromis parmi cinq points en litige, mais la communauté se scinde sur la question impossible à trancher de la pollution nocturne (au sens sexuel, notez-bien) des arhats, la majorité du samgha soutenant que l'arhat peut être séduit en rêve par les déesses, alors que les Anciens s'opposent à cette idée." (Mircea ELIADE)

      Les raisons pour lesquelles, dans les conflits de doctrines et plus généralement dans les conflits des religions, l'une triomphe de l'autre ne relèvent pas du fait que les dieux ou Dieu soit avec elle, à moins précisément d'avoir la foi... et de ne pas se poser de questions (anthropologiques ou sociales).
  Le développement du confucianisme en Chine (religion d'Etat jusqu'en 1911) correspond à l'expansion de l'Etat et favorise la patience du fonctionnaire plus que les élans du militaire.
"Le confucianisme n'assigne à l'être humain aucun autre but que celui de parfaire son humanité en remplissant ses devoirs selon ce qui est propre et correct : le père doit être père et le fils doit être fils.
"En effet, la société humaine doit être réglée par un mouvement éducatif qui part d'en haut et qui correspond à l'amour paternel (pour un fils) et un mouvement de révérence qui part d'en bas et qui équivaut à la piété filiale, seul devoir confucéen dont le caractère absolu semble porter une empreinte quasi passionnelle. Enfreindre la règle de la piété (envers sa famille, son chef, sa patrie, son empereur, etc.) c'est la seule définition du sacrilège selon le confucéen. Il est évident qu'une telle idéologie paternaliste peut dégénérer plus facilement que d'autres en une obéissance aveugle aux intérêts d'un Etat totalitaire". (Mircea ELIADE)

     La marche d'une vivilisation est ponctuée de conflits qui intéressent à la fois des aspects moraux (personnels) et des aspects socio-politiques (collectifs) et la forme évoluante de la religion constitue souvent un lieu entre ces deux catégories d'aspects.
   Les conflits séculaires entre sédentaires et nomades, entre chasseurs et cultivateurs, portent une marque religieuse, simplement parce qu'avant la sécularisation, il n'y a pas tout bonnement de différences entre l'ordre surnaturel et l'ordre naturel.
   L'étude des mythes et des conflits dans les sociétés traditionnelles éclaire leurs liens.
 "Pour la plupart des conflits relatés dans les mythes, il existe la possibilité d'évoquer des événements historiques qui s trouveraient être à leur origine. On a pu, par exemple, interpréter la victoire de Mardouk sur Tiamat comme la transposition sur le plan mystique de l'avènement de la civilisation urbaine et du pouvoir des hommes sur l'ancienne civilisation néolithique aux traditions matriarcales. Dans cette optique, Tiamat symbolise la "Grande Mère", la déesse de la fertilité qui régissait l'univers dans les premier temps de l'agriculture" (Pierre CREPON)
   Deux catégories de mythes sont mises en évidence : les mythes de la création du monde, liés aux origines des peuples, et les mythe eschatologiques, liés aux destinées de ces mêmes peuples. Les études de René GIRARD des mythes de création du monde et des sacrifices, comme des rites qui les remémorent constamment, permettent de voir l'entreprise de maîtrise de la violence à l'intérieur des groupes sociaux. Les études des mythes eschatologiques montrent la projection mentale du groupe dans l'avenir, et partant du rôle de son dieu dans la fin du monde.
 "Ces prophéties sont en général de type apocalyptique, et elles laissent souvent la place à l'apparition d'un Sauveur dont l'arrivée sera le signe de la fin des temps. Lors des époques difficiles, une telle mythologie eschatologique et capable de servir de catalyseur à des entreprises débouchant sur la violence."(Pierre CREPON). Elles servent souvent de motivations pour la lutte contre d'autres groupes sociaux pour la gloire de Dieu ou des dieux.
Paix à l'intérieur, guerre à l'extérieur, les religions semblent le creuset de l'unité et de l'énergie conquérante des peuples.

     Les buts des créateur des livre sacrés, dans une lecture marxiste du rôle des religions, peuvent se révéler à une exégèse serrée des textes et à la connaissance du contexte de leur rédaction. Ainsi AL-ASSIOUTY mène un ensemble de recherches comparatives, peu connues, entre Bible et Coran notamment.
 "La propriété privée des moyens de production se cristallise avec l'élevage et la haute agriculture, par rapport au bétail et à la terre. La propriété privée du bétail est complète et parfaite, elle s'étend aux esclaves, hommes et femmes, et comprend les autres biens meubles, les produits de l'industrie artisanale et les métaux précieux. Tel est le cas des tribus vivant principalement d'élevage : Aryens de l'Inde, Grecs homériques, premiers Romains. En sus du bétail, la terre, chez les peuples sédentaires, pratiquant la haute agriculture, forme aussi l'objet de la propriété privée, chez les Indiens, les Grecs et les Romains, comme chez les Arabes sédentaires des oasis."
"Les Livres Sacrés ont un rôle précis, ils sont formulés pour apposer le cachet de la religion sur les besoins des classes supérieures au pouvoir, afin d'être à même de mieux exploiter les classes subjuguées. Cela ressort clairement par l'examen des règles juridiques que comprennent les Livres Sacrés et les intérêts protégés par ces règles, qui sont les intérêts des classes possédantes au pouvoir, au détriment de la masse du peuple et des esclaves. L'injustice humaine est imputée à la justice divine.
C'est l'ère de l'aristocratie militaire : aristocratie, parce que le pouvoir réel est exercé par une classe privilégiée, généralement héréditaire ; militaire, parce que cette aristocratie vise à l'organisation des forces armées de la société, afin de provoquer des guerres ayant pour but la rapine. La religion approuve la guerre agressive, les prêtres de chaque tribu portent en guerre l'arche de Yahvé ou les idoles des dieux afin d'assurer la victoire. L'appât du butin active les guerres atroces d'extermination et de capture, le prêtre-roi, ses chefs et ses religieux obtiennent la meilleure part du butin : or et trésors, chevaux de races, belles femmes.
Le brigandage, organisé dans les Livres Sacrés, devient l'institution dominante de la civilisation." (AL-ASSIOUTY)

     Ce sujet des relations entre conflits et religions ne peut évidemment pas avoir ici sa conclusion. Considérons ces trois articles comme une amorce de réflexions plus précises.

     Sous la direction de Geoffrey WIGODER, Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, Cerf/Robert Laffont, 1996; Sous la direction de Mohammad Ali AMIR-MOEZZI, Dictionnaire du Coran, Robert Laffont, Bouquins, 2007; Sous la direction de Jean-Yves LACOSTE, Dictionnaire critique de théologie, PUF, Quadrige, 1998; Kurt FRIEDRICHS, Ingrid FISCHER-SCHREIBER, Franz-Karl ERRHARD, Micael DIENET, Dictionnaire de la sagesse orientale, Robert Laffont, Bouquins, 1989; Sous la direction de Philippe GAUDIN, La violence, Ce qu'en disent les religions, Les éditions de l'atelier/Les éditions ouvrières, 2002; Michel DOUSSE, Dieu en guerre, La violence au coeur des trois monothéismes, Albin Michel Spiritualités, 2002; Claude RIVIERE, Socio-anthropologie des religions, Armand Colin, Cursus, 2003; Pierre CREPON, Les religions et la guerre, Albin Michel, Espaces libres, 1991; Sarwat Anis AL-ASSIOUTY, Civilisations de répression et forgeurs de livres sacrés, Letouzé & Ané, 1995; Mircea ELIADE et Ioan COULIANO, Dictionnaire des religions, Plon, Agora, 2001

                                                                                                
                                                                                                                            RELIGIUS
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27 juin 2008 5 27 /06 /juin /2008 16:19

   Tout d'abord, on ne peut pas faire l'économie d'une définition des dépenses militaires, qui ne sont pas plus seulement des dépenses de guerre que des dépenses d'armements.
  La dimension du secteur militaire varie selon les périodes (guerre, paix, crise, tension internationale...). Ses limites et ce qu'il englobe sont généralement imprécis, même dans les études spécialisées.
Par l'expression "dépenses militaires", on désigne habituellement :
    - le personnel civil et militaire (y compris les forces de réserve) employé dans les armées;
    - l'achat des matériels nécessaires à ces armées (armements bien sûr, mais aussi véhicules de tout genre, éléments informatiques... )
    - les dépenses d'opération et d'entretien : manoeuvres, casernement, stockage et entretien de matériel;
    - les constructions d'installations militaires;
    - la recherche-développement (recherche fondamentale et appliquée, mise au point et amélioration du matériel);
    - la fabrication des armements et du matériel militaire.
A cela, il convient d'ajouter :
    - les forces para-militaires, leur entretien et leur formation (que ce soit de matière directe ou indirecte, par l'appel au mercenariat);
    - la défense civile;
    - le stockage des produits stratégiques;
    - les usines d'armement en réserve;
    - l'aide militaire à l'étranger.
  Cette double énumération montre que la frontière entre les secteurs civil et militaire est souvent arbitraire. Elle tente simplement de tenir compte des différents modes de comptabilisation qui varient selon les pays, encore de façon importante, malgré les efforts d'organes spécialisés des Nations Unies. C'est d'ailleurs pourquoi les organismes internationaux intéressés par ce type de problème fournissent des chiffres différents.

        Déjà les difficultés d'évaluation des dépenses militaires existaient en Grèce ancienne, si l'on s'en réfère aux études d'Yvon GARLAN. Les données sont certes imprécise pour savoir comment les bons comptes pouvaient faire les bons alliés dans les fréquentes guerres grecques, mais, comme le prouve les clause d'"économie symmachique" contenues dans les traités d'alliance, c'était un source de préoccupations de la part des Cités, et aussi, on s'en doute, une source de conflits futurs. Le partage entre alliés des profits de guerre faisaient l'objet de calculs minutieux, compte tenu des forces engagées et des sollicitateurs de l'alliance, et sans doute des appétits des Cités engagées dans un conflit, ce que l'on appelle aujourd'hui joliment des buts économiques de guerre. Esclaves, biens des cités vaincues, partage des ports et liberté de navigation et de pêche, octroi d'une partie aux dieux et aux lieux saints, comptaient en face des vivres, des hommes et des armes fournis par l'une ou l'autre des Cités. Vu la fréquence des guerres, et malgré l'imprécision involontaire ou volontaire de ces "comptes", les biens et les esclaves mis en mouvement par ces guerres ont eu certainement une grande influence dans l'ensemble de l'économie.

        De nos jours, les études économiques, et même économétriques, se sont multipliées sur les relations entre activités militaires et économie. Selon Véronique NICOLINI, auteure d'une étude sur l'impact macro-économique et régional des dépenses militaires, dans la revue du Centre d'études en sciences sociales de la défense, qui dépend du ministère français de la défense, écrit que les effets des dépenses militaires sur l'activité économique demeure "un champ encore peu défriché où beaucoup d'approches théoriques, méthodologiques et empiriques sont encore à constituer." C'est sa conclusion d'une étude sur les différentes approches de ces effets : "modèle de demande", "modèles d'offre", modèles macro-économique et modèles régionaux. Nous aurons bien sûr à revenir sur les résultats de la mise en oeuvre de ces différents modèles comme de leur théorie. On peut dire ici seulement que les simulations des modèles macro-écononométriques soulignent l'impact négatif à court terme d'une réduction des dépenses militaires sur la croissance économique en raison de la baisse directe de la demande en fournitures à objet militaire. Mais çà long terme, avec le soutien de programmes de reconversion des hommes, des matériels et des sites, cette réduction peut être profitable à tous par le transfert des ressources du secteur lié à la défense au secteur civil. Cette conclusion, écrite en 2000, dans la période où l'on attendait les fruits de la fin de la guerre froide, pour intéressante qu'elle soit, n'évite pas de ce poser des questions fondamentales sur le type de croissance favorisé par les dépenses militaires, et bien entendu plus largement du type de société.
      Ce qui est certain, c'est que le poids de ce que le Président EISENHOWER appelait, à la fin de son mandat, le complexe militaro-industriel, surtout depuis le début du XXème siècle (sans préjuger du poids des dépenses de guerre des époques précédentes), possède une incidence multiple sur l'économie.

 Yvon GARLAN, Guerre et économie en Grèce ancienne, La découverte/poche, 1999. Véronique NICOLINI, Quel est l'impact macro-économique et régional des dépenses militaires?, Les forums de C2SD, du Centre d'études en sciences sociales de la défense, 2000. A noter que beaucoup de textes de ce Centre sont disponibles sur Internet, gratuitement (service public) : www.c2sd.defense.gouv.fr.

                                                                                                                ECONOMIUS

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26 juin 2008 4 26 /06 /juin /2008 15:00

    Peu fréquentes sont les études historiques sur les relations entre l'économie et la guerre, une grande raison pour saluer cet ouvrage massif sur les buts de guerre économiques de la Première Guerre Mondiale. S'appuyant sur des documents des puissances participantes à la Grande Guerre, sur les archives gouvernementales et administratives de l'Allemagne, de la France, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis notamment, l'auteur s'est attaché à une approche multilatérale - c'est-à-dire non seulement en partant des buts de guerre de chaque pays, mais également de l'effet de miroir entre buts de guerre des puissances en guerre.
Georges-Henri SOUTOU, agrégé d'histoire et professeur d'histoire contemporaine à l'université de Paris-IV-Sordonne, spécialiste des relations internationales au XXème siècle, a établi une chronologie serrée des évolutions de buts économiques de guerre de chacun des pays et des alliances en mouvement. En 6 partie qui vont des projets de Mitteleuropa à la mise en place des projets alliés, jusqu'à l'armistice et au traité de Versailles, ce livre a le mérite, tranchant avec l'attention un peu trop grande donnée à la question des réparations, de montrer les diverses préoccupations contradictoires, y compris à l'intérieur de l'Allemagne et de la Grande-Bretagne par exemple, y compris entre les grandes entreprises, les banques et les chambres économiques, également.... On comprend mieux, entre autres, comment s'est établie la relation privilégiée entre Grande-Bretagne et Etats-Unis, comment les visées françaises sur la Belgique, la Ruhr... ont gardé leur permanence. Comment aussi la victoire des Alliés fut aussi celle du libéralisme d'alors. Pour qui veut poursuivre dans la voie des études historiques et économiques sur cette période, une abondante bibliographie existe en fin d'ouvrage.
   
      L'ouvrage est présenté par l'éditeur de la manière suivante : "Désordres monétaires, politiques nationales de l'industrie et de l'énergie, regroupement économiques, questions douanières... Les hommes qui ont mené la Première Guerre mondiale ont découvert ces problèmes, et les solutions qu'ils ont tenté de leur apporer ont façonné le XXe siècle. L'économie d'aujourd'hui plonge ses racines dans leur action.
En effet, le conflit a été aussi une guerre économique. Non seulement pendant les hostilités proprement dites, par la lutte industrielle et le blocus, mais aussi en vue de l'après-guerre, par la mise au point de véritables buts de guerre économiques, lesquels tracent dans chaque camp un avenir bien défini. Pour les Français, les Britanniques et les Américains, démocratie politique et libéralisme économique vont de pair. Pour l'Allemagne et ses alliés, la priorité, tout au moins au début, est la construction en Europe centrale (le Mitteleuropa) d'un bastion qui serait en même temps le conservatoire d'une expérience originale à mi-chemin entre l'Ancien régime et les temps nouveaux. La victoire des Alliés sera celle du libéralisme. Le libéralisme prévaut aussi en Allemagne même, et pas simplement sous le choc de la défaite : les milieux dirigeants s'aperçoivent progressivement que leurs véritables besoins et aspirations sont finalement mieux pris en compte par le libéralisme que par l'ordre voulu par Bismark. Contrairement aux idées reçues, le traité de Versaille n'est pas seulement une paix politique et territoriale, mais comporte un projet industriel et commercial. Celui-ci résume les buts de guerre économique des Alliés et les faits triompher."
On peut juste regretter, mais cela peut aisément s'expliquer, la faible présence des Russes dans cette étude, l'absence du point de vue russe avant 1917 et du point de vue soviétique après 1918. Beaucoup d'archives sans doute ont été détruites dans la Révolution bolchévique.

   Georges-Henri SOUTOU est aussi l'auteur de L'Europe de 1815 à nos jours (PUF, 2007), La Guerre de cinquante ans (Fayard, 2001) et de L'Alliance incertaine - Les rapports politico-stratégiques franco-allemands (1954-1996) (Fayard, 1996).
   

    Georges-Henri SOUTOU, L'or et le sang, Les buts de guerre économiques de la Première Guerre Mondiale, Librairie Arthème Fayard, 1989, 963 pages.
Complété le 4 juillet 2012
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25 juin 2008 3 25 /06 /juin /2008 16:36

    Ce livre, paru en 1972, est en fait le rassemblement de textes écrits par Friedrich ENGELS (1820-1895), co-fondateur du marxisme, dans plusieurs ouvrages qui ont en cmmn d'avoir pour sujet direct la violence.
   
       D'emblée, Gilbert MURY, qui a rassemblé ces textes, dans une longue introduction, donne le ton.
"Or, le point le plus important de la définition marxiste de l'Etat, telle que la formule ENGELS, c'est que le pouvoir politique reflète une structure sociale donnée, un certain ensemble de rapports entre les classes, et, en particulier, entre exploiteurs et exploités. Ce qui compte, c'est beaucoup moins le nom ou la clientèle de l'homme ou du parti chargé de gérer les affaires publiques, que le fonctionnement de l'appareil bureaucratique, économique, policier, militaire. Cet appareil ne peut pas être transféré tel quel, sans changement d'une classe dominante à une autre classe dominante. Il est nécessaire de le briser pour en reconstruire un autre, approprié à de nouvelles fonctions."
"L'Etat est donc bien un chien de garde dont l'importance, les activités, le nombre des fonctionnaires changent au même rythme que les besoins des exploiteurs (...). Comme il est la violence organisée, fonctionnelle, solidifiée, il ne peut, en règle générale, être renversé que par la violence des masses, par l'assaut militant du peuple armé. Et tant qu'il subsiste, l'Etat bourgeois évolue, se transforme, prolifère au point de ses changer en un corps monstrueux."
 "Tant que le prolétariat a besoin de l'Etat, disait-il (ENGELS), c'est pour la répression et non pour la liberté. LENINE rappelait la réponse d'ENGELS aux anarchistes qui voulaient supprimer toute autorité, tout pouvoir d'Etat : "Ces messieurs ont-ils jamais vu une révolution? Une révolution est à coup sûr, la chose la plus autoritaire qui soit. C'est un acte par lequel une partie de la population impose à l'autre partie sa volonté à coup de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires, s'il en fut. Force est au parti vainqueur de maintenir par la crainte sa domination, crainte que ses armes inspirent aux réactionnaires." (LENINE, l'Etat et la révolution).
    Comme le mentionne Gilbert MURY, il n'existe pas de définition de la violence chez Friedrich ENGELS et Karl MARX. Ce qui importe, car "le marxisme rencontre sans cesse sur sa route les non-violents qui, par certains aspects de leur action, se veulent ses alliés,(...) c'est de montrer l'actualité de la théorie de la violence élaborée par ENGELS; reprise et approfondie par LENINE et de nos jours par MAO TSE-TOUNG." LABICA-BENSUSSAN, dans leur Dictionnaire Critique du Marxisme donne une interprétation plus nuancée du rôle de la violence dans le marxisme.

    Le livre est divisé en 5 parties, outre cette Introduction : Les racines économiques de la violence; Violence de classe; La violence institutionnelle; Histoire de la violence et Dialectique de la violence, suivant en cela les sources des textes rassemblés.

     Les textes de la première partie, intitulés par ENGELS lui-même "Théorie de la violence" sont tirés des chapitres II, III et IV de la deuxème partie de l'Anti-Dühring, paru en 1878.
 Centrés sur la polémique contre Eugen DÜHRIN (1833-1921), philosophe anti-sémite et économiste apprécié des socialistes allemands, qui prétend faire reposer le développement de la société sur la politique et sur la violence, ces textes combattent notamment sa fable autour de Robinson Crusoé et Vendredi.
"L'asservissement de l'homme, quelles qu'en soient les modalités, exige que le dominateur ait entre les mains les instruments de travail grâce auquel il deviendra possible de tirer profit du dominé. Et, lorsqu'il s'agit d'une société esclavagiste, il faut en outre que le maître détienne les moyens de subsistance indispensable pour nourrir l'esclave. Il est donc nécessaire qu'il soit possesseur d'une richesse supérieure à la moyenne. Quelle est l'origine de ces richesses? Il va de soi qu'elles peuvent être le fruit d'une agression et reposer sur la violence, mais qu'elles peuvent tout autant être le fruit du travail ou d'un vol ou d'échanges commerciaux ou d'une escroquerie. Encore faut-il que le travail qui les ait produites avant qu'elles puissent être dérobées au prix d'une agression."
  ENGELS entend démontrer que ce sont des forces économiques que l'autorité politique tire son origine et son développement. "Nous savons donc quel a été les rôle historique de la force dans le progrès économique. Toute autorité politique tire son origine d'une fonction économique de la société. Elle se développe dans la mesure où la dissolution de la communauté primitive transforme les membres de la société en producteurs privés dont les tâches sont de plus en plus nettement différentes de l'administration et des fonctions générales de la société. Par la suite lorsque l'autorité politique est devenue indépendante de la société et de servante est devenue maîtresse elle peut exercer son action dans deux directions. ou bien elle intervient dans le sens et dans la direction du progrès économique continu. En pareil cas, elle n'entre pas en contradiction avec lui et le progrès économique s'accélère. ou bien, elle s'oppose au développement et dès lors, à peu d'exceptions près, elle doit régulièrement céder la place devant le progrès économique.".

    La deuxième partie "Violence de classe" rassemble des textes répartis en plusieurs tronçons : La classe la plus vile!; Idéologie bourgeoise et violence de classe; Les grandes villes; Le système de la fabrique; Une guerre à mort; La violence ouvrière; La haine de classe. Ils sont issus de "La situation du prolétariat en Angleterre" (1845) et de "La Gazette de Cologne et la situation en Angleterre" (1848).
  Cette partie développe la thématique de la violence économique exercée sur la classe ouvrière, de son idéologie (qui stigmatise les pauvres, les chômeurs, population excédentaire - tiens, ça rappelle quelque chose...), et de sa législation (Les nouvelles lois sur les pauvres qui leur suppriment tout secours en argent et en nature, et qui mettent en place en 1834, les Maisons de Travail). Le résumé de Gilbert MURY en donne une résonance actuelle.
 "ENGELS montre alors que la violence de classes s'exerce par des moyens qui, en apparence, échappent à la volonté de l'homme. Il dénonce en termes violents la pollution des grandes villes et les maladies qu'elle entraîne. Il souligne que les conditions de logement et d'alimentation favorisent la maladie sous toutes ses formes. Et il en vient à l'alcoolisme (...) La bourgeoisie a créé les conditions qui rendent l'alcoolisme nécessaire. Elle n'hésite pourtant pas à critiquer les ouvriers qui s'y adonnent. Puis ENGELS en vient à un sujet qui lui est cher : la mortalité des enfants et des adultes (...). ENGELS souligne que rien n'est fait pour assurer l'éducation intellectuelle et morale des enfants et des adultes. Il s'en prend violemment aux tentatives hypocrites des diverses églises pour intervenir en offrant un faux-semblant de formation. Il insiste à nouveau sur le fait que les travailleurs sont réduits à une condition animale et ne peuvent retrouver leur humanité qu'au moment où ils éprouvent de la haine contre la classe dominante. Et ENGELS dénonce l'indignation hypocrite du bourgeois devant les vols commis par des ouvriers.".
    A cette violence capitaliste s'oppose une violence ouvrière, émeutes et insurrections, grèves et bris de machines.

     Dans la partie "La violence institutionnelle, tiré pour sa première subdivision de "L"origine de la Famille, de la Propriété Privée et de l'Etat (ENGELS, 1884) est expliquée surtout la fonction de l'Etat . A travers l'histoire d'Athènes est expliquée la manière dont l'Etat se forme en parallèle du développement économique et de l'oppression familiale.
    Dans une deuxième subdivision, il s'agit de l'existence de l'Etat bourgeois et des conditions nécessaires à l'instauration de la dictature du prolétariat. Les en-têtes des extraits ici rassemblés, provenant de diverses sources, parlent d'elles-mêmes : L'Etat contre la liberté; Une trahison bourgeoise : le culte de la légalité (à propos des combats des 18 et 19 mars 1848 dans les rues de Berlin); La révolution nécessaire (contre PROUDHON); Une insurrection ouvrière : Juin 1848 (de la Nouvelle Gazette Rhénane); Voie violente et voie pacifique (Texte qui conçoit la voie pacifique en France et en Angleterre, mais la rejette en Allemagne); L'Etat et les paysans; La Commune et la dictature du prolétariat (1870, tiré de "La guerre civile en France de Karl MARX); Nécessité de la dictature du prolétariat; Polémique avec les anarchistes, Marxisme et anarchisme (contre BAKOUNINE); En marge de la révolution, un coup d'Etat; En marge de l'Etat : contrainte et vie privée : le mariage bourgeois (critique de la société patriarcale).
    Il est intéressant de s'arrêter à deux petits chapitres, Nécessité de la dictature du prolétariat et En marge de la révolution, un coup d'Etat.
Sur la nécessité de la dictature du prolétariat : "La société en s'appropriant les moyens de production met un terme, non seulement aux entraves artificielles qui paralysent celle-ci de nos jours, mais aussi au fait que le processus de production est actuellement inséparable du gaspillage et de la destruction des forces productives et des produits : ce scandale atteint son paroxysme durant les crises. En abolissant le luxe et la prodigalité insensée des classes aujourd'hui au pouvoir et de leurs représentants politiques, la socialisation rend disponible pour la communauté une masse des moyens de production et de produits."
Sur En marge de la révolution : un coup d'Etat, il s'agit d'un texte de 1851 Où ENGELS fustige les ralliés à Louis-Napoléon en France : "Même la violence réactionnaire peut avoir un jour le mérite de révéler, dans leur  nullité grotesque les personnages qui prétendaient jouer un rôle démocratique sur le devant de la scène", introduit Gilbert MURY.

    La partie Histoire de la violence ne traite en fait que de l'instauration par BISMARK du nouvel Empire allemand en 1871 et de l'échec de l'installation d'une classe moyenne bourgeoise entre la classe ouvrière et la classe aristocratique. Ce texte d'ENGELS n'a pas été terminé.

   Au début de la dernière partie, Dialectique de la violence, Gilbert MURY place un extrait de l'introduction d'ENGELS à l'Anti-Dühring, "La pensée dialectique est née des luttes sociales.
  Après le rappel de l'émergence du mouvement des Lumières et de la mise à bas de l'Ancien Régime, ENGELS critique la position de la bourgeoisie française triomphante de 1789.
 "Enfin le jour se levait : l'univers du préjugé, de la superstition, de l'injustice, du privilège allait maintenant s'évanouir devant la vérité éternelle, la justice, l'égalité, les droits absolus de l'Homme.
Nous n'ignorons plus désormais que cette souveraineté de la Raison se réduisait au règne idéalisé de la bourgeoisie, que la justice éternelle s'inscrivait dans les faits sous forme de justice bourgeoise, que l'égalité se limitait à l'égalité devant la loi, que les droits fondamentaux de l'homme se ramenaient au droit de propriété, que l'Etat idéal défini par le Contrat Social de Rousseau s'incarnait nécessairement en fait dans une république démocratique bourgeoise. Les grands penseurs du XVIIIème siècle ne pouvaient pas franchir les limites que leur époque leur imposait. Mais, à côté du conflit entre aristocratie féodale et bourgeoisie, s'affirmait une contradiction globale entre exploiteurs et exploités, entre riches oisifs et travailleurs pauvres. C'est d'ailleurs cette situation qui a offert aux porte-parole de la bourgeoisie l'occasion de se présenter en champions non d'une classe, mais de toute l'humanité souffrante. En outre, dès l'origine, la bourgeoisie portait en elle-même sa propre négation.".
Une doctrine nouvelle (MORELLY, MABLY, SAINT SIMON, FOURIER et OWEN sont tour à tour invoqués) demande non seulement les droits politiques, mais aussi des droits sociaux et économiques pour les travailleurs. ENGELS entend faire du socialisme une science dialectique, qui prennent en compte les contradictions internes du capitalisme, une science qui montre la complexité d'actions et de réactions entre les composantes de la société, qui baignent tous dans un monde économique en transformation. Sur le terrain des luttes de classes, l'accumulation des changements économiques quantitatifs se traduit par des événements qualitatifs, politiques, c'est-à-dire, écrit Gilbert MURY, "situés dans le domaine de l'Etat, donc de la violence". Les révolutions se situent à des points nodaux où la quantité se change en qualité, où par exemple, l'accumulation des contradictions économiques de l'Ancien Régime débouche sur une crise violente marquée par une attaque générale contre le pouvoir politique de la noblesse. De même, l'accumulation des contradictions économiques des sociétés capitalistes doivent nécessairement déboucher sur une autre crise violente marqué par une attaque généralisée contre le pouvoir politique de la bourgeoisie.
   Gilbert MURY place ensuite à la fin de ce livre deux autres textes regroupés dans "Violence animale et Violence humaine" (L'Origine de la famille... ) et "Violence et besoin" (Dialectique de la nature et Correspondance avec LAVRON en 1875). Ces textes, tout en critiquant les thèses de DARWIN (mal comprises d'ailleurs), se situent dans une perspectives évolutionnistes où la violence prend une place importante.

        ENGELS, dans ses textes, réplique fortement à DÜHRING que la violence n'est pas "la cause décisive de l'état économique". Car la violence suppose au préalable des conditions dont la plupart, prépondérantes, sont économiques. Pour ENGELS, toute l'histoire vérifie cette règle. A chaque fois qu'une étape historique est franchie, ce n'est pas grâce ou à cause de la violence, ce sont les facteurs économiques qui remplissent la fonction déterminante.
        "ENGELS expose la thèse suivante : une fonction économique de caractère social produit la violence politique, celle-là acquiert une certaine autonomie, elle devient de servante maîtresse; deux types d'action peuvent alors s'ensuivre : ou bien la violence s'exerce dans le sens de l'évolution économique normale, elle l'accélère, ou bien elle agit à contresens, elle est tôt ou tard balayée par le développement économique. Dans le premier cas, la violence est proprement révolutionnaire, elle est l'accoucheuse de toute vieille société qui en porte une nouvelle dans ses flancs ou l'instrument grâce auquel le mouvement social l'emporte et met en pièce des formes politiques figées et mortes. ENGELS évoque expressément MARX et son analyse de la genèse du capitalisme industriel à l'appui de sa thèse. MARX avait écrit à propos des différentes méthodes d'accumulation primitive que l'ère capitaliste fait éclore : quelques unes de ces méthodes reposent sur l'emploi de la force brutale, mais toutes sans exception, exploitent le pouvoir de l'Etat, la force concentrée et organisée de la société, afin de précipiter violemment le passage de l'ordre économique féodal à l'ordre économique capitaliste et d'abréger les phases de transition. Et en effet, la force est l'accoucheuse de toute vieille société en travail. La force est un agent économique." (Dictionnaire Critique du Marxisme). LABICA-BENSUSSAN semble dans un premier temps reprendre l'enchaînement du raisonnement de Gilbert MURY, interpréte de ENGELS par le rassemblement des textes qu'il fait dans ce livre.
     Mais contrairement à l'idée reçue que la violence est le moteur de l'histoire, contrairement aussi aux première idées de jeunesse de MARX et d'ENGELS appuyant le recours à la violence (voir le Manifeste du Parti Communiste, 1848), ils n'en ont d'abord jamais fait la panacée, l'un comme l'autre ont poursuivi leurs réflexions à partir de l'expérience des révolutions de 1848 et de la Commune de Paris de 1870. Ils en ont fait une critique décisive. Outre le fait que la violence vise le pouvoir d'Etat qui ajuste son appareil répressif au fur et à mesure de sa propre "expérience" des luttes ouvrières, l'emporter sur celui-ci et installer un nouveau pour d'Etat va à l'encontre de l'objectif d'abolition des classes et de la dictature du prolétariat. Il ne faut pas confondre les intentions de MARX et d'ENGELS qui décrivent bien l'implacable logique des phénomènes économiques de grande ampleur historique que ne peuvent rivaliser les violences d'Etat ou d'ouvrier en armes, avec les logiques dites du marxisme-léninisme ou du maoisme postérieurs. On ne peut que conclure comme les auteurs du Dictionnaire Critique du Marxisme que l'histoire du "Communisme" à l'Est a hélas "prêté au marxisme la physionomie la plus terrible".

       Ce livre, par son absence de commentaires approfondis sur les dynamiques de la violence, peut donner l'impression que violence et marxisme sont liés dans un "mouvement de dialectique" comme on pourrait en mauvais marxisme... Le fait qu'il ait été publié au début des années 1970 n'excuse pas cette absence, car il y avait déjà eu, à Varsovie comme à Budapest, des drames qui aurait dû inciter à plonger davantage dans la logique des textes d'ENGELS. Une autre lecture de ces textes est sans doute possible, une lecture qui ne fasse pas la part belle aux continuateurs léninistes et maoistes, et pour cela rien ne vaut un premier conseil aux lecteurs : partir du texte d'ENGELS lui-même, de l'Anti-Dühring, pour se faire sans doute une autre idée de la Théorie de la violence....


             Friedrich ENGELS, textes présentés par Gilbert MURY, Union Générale d'Editions, 10/18, 1975 (1972), 434 pages. Sous la direction de Gérard BENSUSSAN et de Georges LABICA, Dictionnaire critique du marxisme, PUF, Quadrige, 1999.

                                                                                            SOCIUS                                     
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