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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 15:38
     Comme l'écrit Hervé COUTEAU-BEGARIE, la fusion entre le théoricien et le praticien en matière de stratégie est rare. Thierry de MONTBRIAL en cite quelques-uns, caractérisés par des actions de premier plan et des écrits durables : Raimondo MONTECUCCIOLI (1609-1680), VAUBAN (1633-1707), Maurice de SAXE (1696-1750), FREDERIC II de Prusse (1712-1786), Charles de GAULLE (1890-1970), Mao ZEDONG (1893-1976)...
    Le stratège, depuis les Grecs Anciens, suivant son étymologie même, conduit ses troupes ; le stratégiste dresse des plans de guerre, analyse et synthétise des batailles passées afin d'en tirer des leçons pour des campagnes futures. Le stratégiste (celui qui pense) doit penser globalement alors que le stratège doit agir localement, avec son plan d'ensemble. Les bons stratèges sont rares dans l'histoire, mais comme l'histoire militaire est longue, il en existe bien plusieurs centaines. Les bons stratégistes sont rares aussi, mais comme ils n'ont pas besoin de faire leurs preuves, ils sont beaucoup plus nombreux. Ne les confondons pas toutefois avec des écrivains sur la stratégie militaire qui peuvent être très bons. Du temps de la guerre froide, d'importantes cohortes de stratégistes peuplaient des buildings entiers à Moscou et à Washington, surtout lorsqu'ils s'agissaient d'élaborer des jeux de guerre nucléaire...
   Jusqu'au milieu du XXème siècle, la plupart des stratégistes furent des militaires ou des diplomates. Aujourd'hui, les meilleurs stratèges en matière sociale ou économique sont ceux que l'on connaît le moins, car en matière financière par exemple, il vaut mieux ne pas être connu pour être efficace. Inversement, énormément de journalier se disent stratégistes, et même stratèges et il y a encore plus de journalistes pour les qualifier de cette manière. Aussi est-il difficile  de citer des noms sans succomber à une attaque stratégique foudroyante qualifiant de fayotage tout essai dans l'exercice... Plus sérieusement, le recours de plus en plus fréquent à des modèles de bataille (qu'elle soit militaire, politique, diplomatique ou économique) gérés sur ordinateur, font des stratégistes plutôt des équipes de personnes plus ou moins nombreuses peuplant les instituts et les think tank du monde entier que des individus pouvant éprouver dans le réel des talents de stratèges.

                                                                                                       STRATEGUS
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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 13:29
  
   Stratégie conventionnelle - guerres régulières et Stratégie alternative - guerres irrégulières...

            Une fois les nationalismes confortés, une fois ensuite les dynasties aux grands espaces terrestres et maritimes délégitimées, une fois enfin les États confirmés aux frontières raffermies, le concept de guerre régulière avec la légitimité de la défense de la souveraineté, s'installe durablement et perdure encore de nos jours.
    Tout un corpus juridique conforte l'Etat dans son rôle de monopolisateur de la violence, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur des frontières.
  "Il appartient à tout État libre et souverain de juger en sa conscience de ce que ses devoirs exigent de lui, de ce qu'il peut ou ne peut pas faire avec justice. Si les autres entreprennent de le juger, ils donnent atteinte à sa liberté et le blessent dans ses droits les plus précieux". (1758, Emeric de VATTEL, juriste helvétique).
   Comme l'écrit bien Hervé COUTEAU-BEGARIE dans son "Traité de Stratégie", "L'histoire militaire s'est surtout intéressé à la guerre réglée qui constitue, en quelque sorte, l'étage noble de la violence dans l'histoire. Cet encadrement de la guerre par des règles politiques, éthiques ou juridiques s'est révélé relativement efficace, puisque la guerre réglée occasionne moins de destructions et moins de pertes humaines que la violence anarchique, au moins jusqu'à l'avènement de la guerre totale : encore durant la Première Guerre Mondiale, les pertes ont été essentiellement militaires ; lors de la Seconde, majoritairement civiles."
   Une sorte de cadre théorique s'est mis en place dans les esprits, celui d'une stratégie militaire avec ses règles bien précises, autour de batailles décisives, de Carl Von CLAUSEWITZ à FOCH, autour de principes comme celui de l'économie des forces et de la liberté d'action.

      Mais jamais dans l'Histoire, même après l'avènement des Etats nationaux, les batailles entres armées régulières n'ont été l'unique horizon de la guerre. Dénigrées, dévalorisées, d'autres manières de se battre ont influencé le cours des conflits armés. Les guerres dites irrégulières ont coexistées avec des fronts bien délimités.
Beaucoup de juristes et de stratégistes mettent en valeur les guerres contrôlées par les Etats ; un droit international est censé imposer des limites à leurs effets destructeurs, notamment à l'égard des populations civiles. Sans entrer bien entendu dans une discussion sur la réalité de ces règles et la valeur des massacres légaux et bien organisés, ils opposent cette forme de  guerre à la guerre irrégulière.
   "(Elle) ne connaît aucune règle, car l'un au moins des protagonistes n'est pas reconnu en tant qu'ennemi. Soit parce qu'il n'est pas militaires (cas des partisans, des maquisard), soit parce qu'il n'appartient à aucune unité politique légitime (cas des insurgés et révoltés de toutes les époques, des grands compagnies médiévales, des pirates sur mer...). La guerre irrégulière ne connaît aucune limite, puisqu'il est loisible de frapper l'ennemi par tous les moyens, sans être tenu par une quelconque éthique guerrière ou par des normes juridiques."
   Constantes dans l'histoire, ces guerres irrégulières, appelées petites guerres, guérilla, sont également pratiquées sur les arrières de l'ennemi, contre ses voies de communication et de ravitaillement, souvent en appui aux armées régulières, parfois avec des troupes de brigands, parfois avec des unités spécialisées.
     S'opposant au modèle occidental de la guerre, une stratégie alternative ne recherche pas la bataille décisive d'anéantissement, mais plutôt l'usure et la lassitude de l'ennemi. Il s'agit d'attendre un but politique, même si une certaine désorganisation peut régner dans les forces combattantes (Il faudrait écrire sur le désordre réel des batailles dites régulières et réinterprétées avec de jolis schémas après coup...mais c'est un autre débat.). C'est d'ailleurs une certaine indiscipline des armées qui empêchent des coordinations efficaces, lesquelles empêchent à leur tour de transformer de multiples succès tactiques en victoire stratégique.
 "L'une des caractéristiques les plus constantes des troupes irrégulières est leur indiscipline, leur refus de se soumettre à une autorité centralisée. De sorte que, souvent supérieurs sur un plan tactique grâce à leur connaissance du terrain, à leur intrépidité et à leur fanatisme, les partisans sont généralement incapables d'exploiter leurs succès sur un plan stratégique, par incapacité à concevoir un plan d'ensemble. Les Vendéens et les Chouans (sous la Révolution Française), comme les Afghans (pendant l'occupation soviétique de l'Afghanistan) en ont fait la démonstration. très souvent, les milices ou les tribus refusaient de poursuivre adversaire dès que celui-ci avait quitté leur territoire. Ce n'est qu'au XXème siècle que la guerre irrégulière a pris une tournure systématique et centralisée lorsqu'elle est devenue la guerre révolutionnaire, c'est-à-dire lorsque des révoltés ont cédé la place à des militants animés par une idéologie consciente et encadrés par un appareil structuré, capable de leur assigner des buts à long terme et d'exiger d'eux un engagement total."

        Les insurrections anti-coloniales du XXème siècle donnent à la stratégie alternative une très grande importance. Gérard CHALIAND tente d'établir une typologie de ces mouvements armés, souvent englobés dans un terme vague de guérilla : guerres populaires pouvant déboucher sur un victoire militaire ; luttes armées de libération nationale ramifiées à l'échelle nationale, avec de larges zones contrôlées et organisées, et une articulation  ville/campagne ; guérillas embryonnaires, implantées régionalement et isolées, parfois en banditisme ; actions de commandos, lancées d'une frontière voisine ; luttes militairement impotentes, réduites pour l'essentiel à des opérations de terrorisme publicitaire, même si ponctuellement elles occasionnent des pertes humaines et de grandes destructions.
  On peut ramener à deux points fondamentaux les leçons en matière de guerre révolutionnaire, capable de réussir :
     - les conditions de l'insurrection doivent être aussi larges que possibles, impliquer de larges couches de populations, dans une situation favorable de dominante et d'occupation militaire étrangère ;
         - l'existence d'une infrastructure politique clandestine au sein de la population relayée par des cadres moyens.

     En fin de compte, qu'il s'agisse d'une stratégie conventionnelle ou d'une stratégie alternative, c'est toujours le but politique qui importe et c'est la composition sociale même des troupes combattantes qui détermine les événements. Suivant ce but politique, qu'il s'agisse d'un État ou d'un groupe révolutionnaire, se détermine le type de stratégie utilisée. Un État a toujours intérêt à la guerre réglée, avec des troupes disciplinées, car il vise son intégrité territoriale, politique, idéologique. Qu'il laisse s'installer des manières de combattre qu'ils ne contrôle plus vraiment, au maximum il peut être débordé par des mouvements militaires dont la composition sociale déterminera son destin futur, au pire il peut être carrément détruit en faveur d'une nouvelle entité politique. C'est pourquoi, dans la réflexion en matière de sociologie de défense, ce n'est pas seulement l'aspect de victoire technique qui importe, mais aussi les manières de parvenir à cette victoire. Dans la phraséologie militaire, il y a un début, un déroulement et une fin des opérations ; dans la réalité sociale, tout a une conséquence.

       Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002 ; Gérard CHALIAND, Les guerres irrégulières, Gallimard, 2008 ; Emile WANTY, L'art de la guerre, tome 2, De la guerre de Crimée à la Blitzkrieg hitlérienne, Marabout Université, 1967.

                                                                                                       STRATEGUS
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26 septembre 2008 5 26 /09 /septembre /2008 09:14

        Le petit livre du général André BEAUFRE (1902-1975) aborde la stratégie de manière philosophique et universelle qui dépasse de loin les considérations proprement militaires.
       En quatre chapitres denses et clairs, le général, jeune officier en 1935 et chef d'état-major adjoint du SHAPE en 1958, nous donne là, "le traité de stratégie le plus complet, le plus soigneusement formulé et mis à jour qui ait été publié au cours de cette génération", selon le capitaine LIDDEL HART qui le préface en 1963.
  Successivement, l'auteur aborde une vue d'ensemble de la stratégie, la stratégie militaire classique, la stratégie nucléaire et la stratégie indirecte.
      
         Dans son introduction, André BAUFRE indique son propos : "(...) la stratégie ne doit pas être une doctrine unique, mais une méthode de pensée permettant de classer et de hiérarchiser les événements, puis de choisir les procédés les plus efficaces. A chaque situation correspond une stratégie particulière ; toute stratégie peut être la meilleure dans l'un des conjonctures possibles et détestable dans d'autres conjonctures." Et plus loin, il précise que "la stratégie ne peut plus être l'apanage que des militaires. Je n'y vois pour ma part que des avantages, car lorsque la stratégie aura perdu son caractère ésotérique et spécialisé, elle pourra devenir ce que sont les autres disciplines et ce qu'elle aurait toujours dû être : un corps de connaissances cumulatives s'enrichissant à chaque génération au lieu d'une perpétuelle redécouverte au hasard des expériences traversées." "La guerre, autrefois jeu des rois, est devenue aujourd'hui une entreprise grosse de trop de dangers majeurs" Ce que André BEAUFRE recherche, "c'est l'algèbre sous-jacente dans ce phénomène violent  (qu'est la guerre) : l'irrationalité qui y joue un rôle considérable doit elle-même être considérée sous un angle rationnel."

        Sa vue d'ensemble de la stratégie repose sur bien entendu sa propre expérience, dont il ne fait pas état dans ce livre, mais aussi sur l'étude des écrits de stratèges et de stratégistes des siècles précédents, CLAUSEWITZ, STALINE, Raymond ARON, LIDDEL HART...
  André BAUFRE reprend d'ailleurs les définitions de la stratégie de CLAUSEWITZ et de LIDDEL HART en les étendant : la stratégie est l'art de faire concourir la force à atteindre les buts de la politique. Cet art, poursuit-il, traditionnellement subdivisé en stratégie, tactique et logistique, est plutôt l'art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre les conflits. Il soutient d'ailleurs cette définition générale et étendue en montrant son utilité dans ses développements sur le but et les moyens de la stratégie, l'élaboration du plan stratégique et les "modèles stratégiques".
   - Le but de la stratégie est bien "d'atteindre la décision en créant et en exploitant une situation entraînant une désintégration morale de l'adversaire suffisante pour lui faire accepter les conditions qu'on veut lui imposer".
    - "L'art va consister à choisir parmi les moyens disponibles et à combiner leur action pour les faire concourir à un même résultat psychologique assez efficace pour produire l'effet moral décisif. Le choix des moyens va dépendre d'une confrontation entre les vulnérabilités de l'adversaire et nos possibilités."
   - Dans l'élaboration du plan stratégique, il s'agit de choisir "des actions successives et des possibilités de parade (qui) doivent être aménagées dans un système visant à conserver le pouvoir de dérouler son plan malgré l'opposition adverse. Si la plan est bien fait, il ne devrait plus y avoir d'aléas. La manoeuvre stratégique, visant à conserver la liberté d'action doit être "contraléatoire". Naturellement, elle doit être envisagée clairement toute la suite d'événements menant jusqu'à la décision - ce qui, soit dit en passant, n'était le cas de notre côté, ni en 1870, ni en 1939, ni en Indochine, ni en Algérie."
  - Ce plan stratégique s'ordonne suivant 5 modèles dont l'auteur examine les caractéristiques :
                    - A moyens insuffisants et à objectif modeste, la pression indirecte, "actions plus ou moins insidieuses de caractère politique, diplomatique ou économique", est très employée par l'Allemagne nazie et l'Union Soviétique. C'est une stratégie qui correspond aux cas où la liberté d'action est étroite.
                   - A moyens limités et à objectif important, la combinaison, par actions successives, de la menace directe et de la pression indirecte, utilisée par Hitler de 1935 à 1939, réussit tant que l'objectif parait aux adversaires limité, mais lorsque le "grignotage" s'avère mettre en jeu des intérêts vitaux, cette stratégie peut déboucher sur une grande guerre. C'est par ailleurs une stratégie souvent employée au XVIIIème siècle.
                  - A moyens insuffisants et à objectif important encore, on peut avoir recours à une stratégie de conflit de longue durée pour user et lasser l'adversaire. Souvent utilisée dans les guerres de libération ou de décolonisation, cette stratégie n'a de chance que si l'enjeu est très inégal entre les deux parties.
                  - A moyens importants et à objectifs multiples, "on cherchera la décision par la victoire militaire, dans un conflit violent et si possible court". "La destruction des forces adverses dans la bataille peut suffire, surtout si l'enjeu n'est pas trop vital pour l'adversaire. Sinon l'occupation de tout ou partie du territoire devra matérialiser la défaite aux yeux de l'opinion pour lui faire admettre les conditions imposées. Naturellement, la capitulation morale du vaincu pourra être grandement facilitée si l'on peut disposer de cinquièmes colonnes sympathisantes comme ce fut le cas pour les victoires de la Révolution Française et de NAPOLEON". C'est la stratégie dominante au XIX et d'une partie du XXèmes siècles, qui abouti à de gigantesques conflits militaires.
     
          Toujours dans sa vue d'ensemble de la stratégie, l'auteur, après avoir insisté sur ses subdivisions (suivant l'espace du conflit, air, terre, mer, stratégie totale, stratégie générale et stratégie opérationnelle, stratégie logistique et stratégie génétique) et indiqué différentes théories (CLAUSEWITZ, LIDDEL HART, MAO TSE TOUNG, LENINE et STALINE, américaine de stratégie nucléaire, MAHAN pour les mers, MACKINDER pour les terres, DOUHET pour les airs, FOCH pour l'économie des forces et la liberté d'action...) expose le concept central de la stratégie. Il en revient toujours aux caractéristiques relativement simples du duel à l'escrime : attaquer, surprendre, feindre, tromper, forcer, fatiguer, poursuivre, se garder, dégager, parer, reporter, esquiver, rompre et menacer. Toutes ces actions ont leurs correspondances en stratégie de dissuasion comme en stratégie classique, tableaux très pédagogiques à l'appui.
 André BEAUFRE veut montrer que les modèles stratégiques définis plus haut s'ordonnent selon deux modes principaux : la stratégie directe et la stratégie indirecte.
   Il s'élève contre ce qu'il considère comme un contre-sens (commis par FULLER, ROUGERON et TOYNBEE) d'expliquer l'évolution de la stratégie par l'évolution des techniques. Il indique l'exemple de la guerre d'Algérie : combattre une guérilla par les armes modernes conduit à la défaite. "Le rôle de la stratégie est de fixer aux techniques et aux tactiques le but vers lequel elles doivent tendre dans leurs inventions et leurs recherches."
  André BAUFRE conclu cette première partie en insistant encore : "La stratégie n'est qu'un moyen. La définition des buts qu'elle doit chercher à atteindre est du domaine de la politique et relève essentiellement de la philosophie que l'on veut voir dominer. Le destin de l'homme dépend de la philosophie qu'il se choisira et de la stratégie par laquelle il cherchera à la faire prévaloir"... Cette insistance trouve une partie de son explication par l'ampleur de l'appareil militaro-industriel, de construction d'engins de plus en plus sophistiqués où la technique semble vouloir imposer une façon de faire aux militaires. Plus tard, l'utilisation de tout l'arsenal militaro-technique de destruction sera mit en échec lors de la guerre du VietNam menée par les Américains contre des adversaires ayant choisi la stratégie indirecte pour l'emporter.

      Dans le jeu stratégique, les deux modes direct et indirect peuvent se mêler en proportions variables, la lutte pour la liberté d'action étant toujours l'essence de la stratégie.
  Que ce soit dans la stratégie militaire classique, la stratégie atomique (largement virtuelle heureusement) ou dans la stratégie indirecte, la part du hasard reste importante ; c'est pourquoi la stratégie reste un art et non une science. André BEAUFRE insiste souvent sur le fait que c'est à toute époque, même si on le redécouvre à chaque fois, que les révolutions techniques et les révolutions sociales ont joué un rôle majeur dans les guerres. Marqué par les expériences des guerres que la France a menée en Indochine et en Algérie, il exhorte à apprendre notamment la stratégie indirecte.

   Général André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Armand Colin, 1963, Une réédition aux éditions Hachette littératures, collection Pluriel, de 1998 en 192 pages, est introduite par un "avant-propos" de Thierry de MONTBRIAL, directeur de l'Institut Français des Relations Internationales. Préface du capitaine BH LIDDEL HART de 1963.
  Cet ouvrage avait été publié (en 1998) dans le cadre de la série "Stratégie", animée par Gérard CHALIAND, directeur du Centre d'étude des conflits (Fondation des études de défense).
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24 septembre 2008 3 24 /09 /septembre /2008 15:01
 
   JOMINI et CLAUSEWITZ, les références toujours présentes.

       Avec Antoine-Henri JOMINI (1779-1869) et Carl Von CLAUSEWITZ (1780-1831), nous entrons dans la pensée de deux références (qui s'ignorent l'une l'autre) en matière de stratégie. Le premier, Suisse, et le deuxième, Allemand, ont laissé et suscité une abondante littérature. Même si l'un est plus connu que l'autre, ils contribuent toujours tous deux à façonner la pensée militaire d'aujourd'hui.

      Antoine-Henri JOMINI combine l'héritage des auteurs du XVIIIème siècle et les enseignements du modèle napoléonien. Avec lui se reconstruirait véritablement la science stratégique contemporaine, même s'il fut vite oublié un certain temps (COUTEAU-BEGARIE). Son oeuvre historique dépasse de loin son oeuvre théorique, mais, ce qui nous intéresse ici est plutôt le contenu - très discuté - de son "Tableau analytique des principales combinaisons de guerre" (1830) et son "Précis de l'art de la guerre" (1837-1838). Adepte des classifications des ordres de bataille, des ordres de retraite et des moyens pour juger les opérations de l'ennemi, il est généralement considéré comme un taxinomiste de la stratégie.
Nombre de ses écrits partent des prouesses militaires de Napoléon pour parvenir à un binôme politique-stratégie que ce dernier a ignoré selon lui : "L'opinion dans laquelle il (Napoléon) était que son génie lui assurait des moyens incalculables de supériorité" va (...) pour JOMINI, contre la "nature" de la guerre, et plus généralement, de la politique. L'outrecuidance sous-estime dangereusement le poids des choses. elle méconnaît les facteurs d'incertitudes qui devraient induire la prudence militaire et, surtout, la modération politique. Observons que, pour mesurer la démesure à quelque étalon d'adéquation entre l'efficacité dans la guerre et la raison politique, JOMINI recourt à l'histoire (...)." (Lucien POIRIER)
 "L'histoire ne cesses donc de proposer des leçons, positives et négatives, sur la difficile application du principe de subordination de la guerre à la politique. (...) une des situations historiques rarissimes permettant d'observer au plus près les mécanismes du centralisme dictatorial et le fonctionnement d'un esprit unifiant politique et stratégie ; les intégrant même au point de confondre l'ordre des fins et celui des moyens dans le développement d'un action abandonnée à sa pente. Bilan de l'histoire et expérience vécue, les observations de l'une vérifiant les inférences de l'autre, permettent à JOMINI de détecter, dans la construction impériale, les vices de forme et les erreurs de calcul portant sur la résistance du matériau premier de l'architecture politique : l'esprit des peuples, puisque l'épreuve de force est épreuve des volontés nationales." Lucien POIRIER regrette que "la clairvoyance de JOMINI et son instinct très sûr du rapport d'adéquation entre fin politique ne l'aient pas conduit à une analyse fine sur ce problème capital."
   Dans son "Précis de l'art de la guerre", JOMINI précise les composantes de la guerre, la politique de la guerre, la stratégie, la grande tactique, la logistique, l'art de l'ingénieur et la tactique de détail. Il entend par politique de la guerre, différentes combinaisons qui appartiennent plus ou moins à la politique diplomatique et par lesquelles un homme d'Etat doit juger de l'intérêt d'une guerre, et déterminer les diverses opérations qu'elle nécessitera pour atteindre son but de guerre. Il inclut dans la politique militaire toutes les combinaisons d'un projet de guerre, autres que celles de la politique diplomatique et de la stratégie comme les passions des peuples, les institutions militaires, les ressources et les finances, la caractère du chef de l'Etat, celui des chefs militaires... La stratégie est l'art de bien diriger les masses sur le théâtre de la guerre, soit pour l'invasion d'un pays, soit pour la défense du sien. La grande tactique est l'art de bien combiner et bien conduire les batailles. la logistique désigne l'art pratique de mouvoir les armées et la tactique de détail la manière de disposer les troupes pour les conduire au combat. D'une façon générale, le "Précis de l'art de la guerre" noie les enseignements de la guerre napoléonienne dans un ensemble de considérations qui peuvent faire croIre à une volonté de retour à une stratégie plus prudente, où l'objectif est l'occupation de territoires plutôt que la destruction de l'armée ennemie. La stratégie est abordée avec un ensemble d'idées et de démarches conçues en termes d'espace. (Bruno COLSON).
   Pour Emile WANTY, "JOMINI est le premier en date des dogmatiques militaires. Il faut faire un tri soigneux dans ses exposés, tout en lui reconnaissant le mérite d'avoir précisé avec clarté ce que sont : les points stratégiques, les lignes stratégiques, les objectifs, les zones d'opérations, les pivots d'opérations, les lignes d'opérations, etc. S'il affirme les avantages de l'offensive stratégique, il se montre moins positif pour l'offensive tactique : il cherche à associer les facteurs positifs des deux attitudes possibles dans la défense active, basée tout d'abord sur le retardement, puis sur les retours offensifs ; il lui donne son nom : Défensive-Offensive. Il a découvert dans FREDERIC II, dans le BONAPARTE d'Italie, et aussi chez le général LLOYD, le "secret" de la victoire. Il consiste dans la manoeuvre très simple portant le gros des forces sur une seule aile de l'armée ennemie. "En appliquant par la stratégie à tout l'échiquier d'une guerre ce même principe que FREDERIC avait appliqué aux batailles" on aurait la clef de toute la science de la guerre." Rabrouant ses contemporains partisans d'une guerre géométrique, il s'appuie sur les manoeuvres napoléoniennes, qui appartiennent bien plus au domaine de l'imagination créatrice que d'une science exacte, car l'Empereur s'appuyait sur sa connaissance non seulement minutieuse du terrain de bataille mais également sur sa sensibilité à l'état moral de ses troupes.
 
      Carl Von CLAUSEWITZ, le plus connu de tous les penseurs militaires, est pourtant peu lu. Son oeuvre majeure, "De la guerre" (1832-1834), rédigée pendant des années, publiée après sa mort, ces écrits influencent tardivement les élites plus pour des raisons nationalistes que militaires à partir des années 1870.
Il fut le premier à exprimer la subordination totale de l'action militaire à la politique. Carl Von CLAUSEWITZ est plutôt un philosophe de l'art de la guerre, mais c'est précisément cela qui confère une valeur générale et permanente à tout ce qui ressort de la logique pure (Emile WANTY).
  Au coeur de la pensée tactique de CLAUSEWITZ est la bataille comme but et non comme moyen. Il veut la bataille, comme le voulait NAPOLEON. "Car le but de la guerre et le seul moyen de la résoudre rapidement, c'est la destruction directe des forces armées de l'ennemi. Et il faut réagir contre la tendance subtile qui cherche à associer la recherche d'une destruction restreinte, partielle et celle de l'épuisement indirect par des combinaisons stratégiques. Il estime que toute action combinée risque d'être troublée par une réaction de l'adversaire s'il manoeuvre. Il faut en somme marcher rapidement à sa rencontre, le saisir au plus tôt, lui enlever sa liberté de manoeuvre, lui livrer une première bataille qui devrait être décisive. Car seuls de grands résultats tactiques peuvent conduire à de grands résultats stratégiques. La retraite, provoquée ou ordonnée, rompt l'équilibre moral et accentue brusquement la dépression chez le vaincu qui, à un rythme accéléré, continue à perdre ordre et unité. La poursuite, une poursuite immédiate et inlassable, fera tomber son moral à la verticale et pourra même conduire à sa destruction." Il n'en néglige pas pour autant les aspects tactiques et les positionnements sur le terrain, il s'y appuie : la plus forte des deux formes de la guerre est la défensive, parce qu'elle exige une dépense de forces moindre, et qu'elle s'appuie sur le terrain. Bien comprise et bien conduite, elle use l'assaillant, modifie le rapport de forces initial et permet le passage à l'offensive, qui a la supériorité du but. Il faut différer le le plus longtemps possible le passage de l'attitude défensive à l'offensive pour prolonger la période d'usure de l'adversaire... (WANTY)
   Dans son effort de conceptualisation, CLAUSEWITZ compare la guerre à un duel, acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté. Le moyen par excellence d'atteindre cet objectif est le désarmement de l'ennemi, et la dialectique de la lutte entraîne irrésistiblement l'ascension aux extrêmes. Constamment dans "De la guerre", le penseur va de sa conceptualisation aux expériences historiques et montre que dans la réalité, toute la difficulté est de parvenir à cette ascension aux extrêmes qui se termine par la défaite totale de l'ennemi, par la destruction totale de ses forces, et c'est ce qu'il appelle les résistances du terrain, liés à beaucoup de facteurs qu'il énumère dans le détail. Pour CLAUSEWITZ, la nature concrète de la guerre est qu'elle est la poursuite de la politique par d'autres moyens. Politique doit s'entendre en son double sens : d'une part l'ensemble objectif des institutions, des formes sociales et économiques qui donnent leur style général aux conflits ; d'autre part l'ensemble subjectif des intentions que poursuivent les gouvernements en livrant bataille. "La guerre n'est pas seulement un véritable caméléon qui modifie quelque peu sa nature dans chaque cas concret, mais elle est aussi, comme phénomène d'ensemble et par rapport aux tendances qui y prédominent, une étonnante trinité où l'on retrouve d'abord la violence originelle de son élément, la haine et l'animosité, qu'il faut considérer comme une impulsion naturelle et aveugle, puis le jeu des probabilités et du hasard qui font d'elle une libre activité de l'âme, et sa nature subordonnée d'instrument de la politique, par laquelle elle appartient à l'entendement pur" (CLAUSEWITZ). Enfin le stratégiste récuse toute prétention à construire une doctrine positive ; ce serait négliger les grandeurs morales dont la guerre est toute entière pénétrée, sa dimension psychologique, les facteurs moraux, autant chez soi que chez l'adversaire, qui en font "le brouillard de la guerre", un brouillard impénétrable, qui change à toutes les époques. (Christian MALIS)
   La complexité du texte "De la guerre" entraine évidemment beaucoup d'interprétations mais Raymond ARON en tire au moins deux enseignements capitaux.
 "Pourquoi la défense est-elle la forme la plus forte de la guerre? CLAUSEWITZ donne deux arguments, de caractère général, qui présentent à ses yeux un caractère d'évidence. Il est plus facile de conserver que de prendre. La deuxième raison résulte à la fois du raisonnement et de l'expérience. L'histoire ne montre-t-elle pas que le parti le plus faible choisit presque toujours la défensive? De plus, si l'attaque qui vise une fin positive, était en même temps la forme forte, pourquoi l'une des parties resterait-elle jamais sur la défensive? Si l'un se résigne à une fin négative, empêcher l'autre d'atteindre ses fins, c'est qu'il compte, en attendant l'adversaire et en le repoussant, atteindre peu à peu le moment où le rapport de forces se renversera."
 "La contribution essentielle de CLAUSEWITZ à la théorie de la guerre (...) consiste dans la subordination, poussée jusqu'à son terme logique, de l'instrument militaire à l'intention politique, donc à la prise de conscience (...) que toutes les théories antérieures à la sienne, théories qui se confondent d'ailleurs avec des doctrines, négligeaient l'essentiel, à savoir le polymorphisme des guerres en raison de leur insertion dans le contexte du commerce politique entre les Etats et les peuples."

    Emile WANTY, l'art de la guerre, Tome 1, Marabout Université, 1967 ; Lucien POIRIER, les voix de la stratégie, Fayard, collection Géopolitiques et stratégies, 1985 ; Raymond ARON, Penser la guerre Clausewitz, l'âge européen, Editins Gallimard, nrf, 1976 ; Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002 ; Articles JOMINI et CLAUSEWITZ dans Dictionnaire de stratégie de Thierry DE MONTBRIAL et Jean KLEIN, PUF, 2000, respectivement par Bruno COLSON et Christian MALIS.


                                                                                      STRATEGUS
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22 septembre 2008 1 22 /09 /septembre /2008 13:54

     Journal mensuel généraliste sur les relations internationales d'abord, puis sur toutes les questions de société, Le Monde diplomatique constitue une référence pour qui ne veut pas s'engluer dans le ronronnement actuel de la presse quotidienne.
       Créé en 1954 par Hubert BEUVE-MERY comme supplément au journal quotidien Le Monde duquel il s'est détaché ensuite, ce journal a pour nous le mérite de s'intéresser à toutes les formes de conflits avec une approche critique et une honnêteté intellectuelle que nous voudrions voir partagées ailleurs.
     Dès l'origine, Le Monde diplomatique a critiqué les impérialismes et le colonialisme, d'où qu'ils viennent, et aujourd'hui il dévoile encore les dangers d'une certaine mondialisation, du néo-libéralisme sous toutes ses formes comme celui d'une possible société sécuritaire. Il porte également un regard critique sur l'histoire en général comme sur certains aspects politiques, sur les politiques de certains pays, celles d'Israël en particulier, sans faire d'impasses sur l'actuel impérialisme américain, qu'il soit militaire, culturel ou social.
Favorisant l'engagement citoyen, il est lié à l'altermondialisme dès ses débuts et les débats au sein de la citoyenneté internationale rejaillissent parfois un peu durement sur le journal (jusqu'à en faire changer l'équipe rédactionnelle en 2005). Une associations, Les Amis du Monde diplomatique, actionnaire à 25% du journal, constitue tout un réseau de lecteurs et d'organisateurs de débats.
D'une trentaine de pages par mois, le journal traite par exemple dans son numéro de septembre 2008,aussi bien du retour russe sur la scène internationale que sur les illusions de la video-surveillance ou l'actualité de la Bosnie-Herzégovine. A chaque fois, les rubriques dédiées aux textes de fond de nature politique ou philosophique (un texte de Jacques DERRIDA sur MACHIAVEL par exemple), à l'actualité des revues et des éditions sont bien fournies. Dans les années de la guerre froide, ce journal a publié d'importantes contributions sur la défense et les courses aux armements, et aujourd'hui encore on peut y trouver des textes importants sur les stratégies de défense de différents Etats et sur l'évolution des complexes militaro-industriels. Volontairement dès ses premières parutions d'une pagination restreinte, avec toujours très peu de publicité commerciale comparativement à d'autres médias, Le Monde diplomatique, peut être lu d'un bout à l'autre.
Parfois conçis, souvent très denses, toujours bourrés de références, ses articles sont très lus chez les "décideurs" de tout genre, notamment dans les milieux diplomatiques internationaux (il était d'ailleurs au départ destinés aux ambassades et aux organisations internationales). Le Monde diplomatique a une certaine prédilection par les grands articles qui couvrent deux grandes pages et parfois davantage...
       Diffusé dans une trentaine de langue, en 70 éditions internationales, présent dans une centaine de pays, sur papier et sur Internet, il tire à 2,4 millions d'exemplaires, dont 270 000 en France. Ces derniers chiffres ne sont qu'indicatifs si l'on prend ceux publiés par Le Monde diplomatique lui-même sur sa parution en France : de 153 600 exemplaires en 1994, elle atteint un pic de 240 226 exemplaires en 2003, pour descendre à 171 274 exemplaires en 2008.
Le journal n'échappe pas à une baisse des ventes et diffusions de la presse écrite en général, avec cette difficulté mise en avant en 2009 dans un de ces appels au public fréquents dans la profession, par Serge HALIMI : "A l'évidence, le déclin de l'altermondialisme nous a atteint plus durement que d'autres. L'hégémonie intellectuelle du libéralisme fut remise en cause, mais très vite l'argile s'est durcie. car si la critique ne suffit pas, la proposition non plus : l'ordre social n'est pas un texte qu'il suffirait de déconstruire pour qu'il se recompose tout seul ; nombre d'idées ébrèchent le monde réel sans que les murs s'écroulent."
         L'équipe actuelle, dirigée par Serge HALIMI, (Après Claude JULIEN de 1973 à 1990, puis Bernard CASSEN et Ignacio RAMONET) anime également un bimestriel, Manière de voir (100 pages thématiques chaque fois) et lance parfois des atlas toujours instructifs (en 2008, l'atlas environnement). Il existe également un agenda annuel (celui de 2008 porte sur les luttes sociales et politiques en Amérique Centrale et aux Caraïbes).
           Enfin, et ce n'est pas la moindre des choses dans le paysage des médias actuels, il faut indiquer l'indépendance financière et de gestion du journal non seulement vis-à-vis des investisseurs qui pullulent (qui polluent aussi souvent) chez beaucoup de médias, mais aussi du quotidien Le Monde depuis 1996.
      Le numéro de mars 2012 comporte un dossier Retour à l'usine, avec des contributions de Laurent CARROUÉ, Gérard DUMÉNIL, Bernard BRÉVILLE... On peut y trouver aussi, très utile, la quatrième version de son atlas géopolitique.


   Le Monde diplomatique, 1, avenue Stephen-Pichon, 75013 PARIS ; abonnements : BP 1209, 60732 Ste GENEVIEVE CEDEX.
   Sites Internet : Monde-diplomatique.fr et Amis.Monde-diplomatique.fr.
   A noter l'existence de cédéron renfermant les archives du journal à partir de 1978 jusqu'à aujourdh'ui, archives consultables sur Internet.
(Actualisé le 16 mars 2012)
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19 septembre 2008 5 19 /09 /septembre /2008 15:22

   L'art de la guerre de MACHIAVEL à CLAUSEWITZ
  
      Il est toujours artificiel de découper l'histoire et tous les manuels de stratégie n'échappent pas à cet arbitraire. Ainsi il existe autant de continuité entre le Bas Empire Romain et les Temps Féodaux qu'il existe de discontinuité entre ces mêmes époques. L'ampleur des destructions causées par les guerres civiles des derniers siècles de l'Empire Romain est tout à fait comparable à celle subie par l'Europe durant la guerre de Cent ans, et c'est sans doute une explication de la lenteur des progrès littéraires par rapport à la stratégie. Mais en matière de stratégie justement, ce qui importe ici, ce n'est pas de faire un historique mais de centrer l'attention sur les relations successives entre politique et guerre, ce que certains appellent la grande stratégie. Beaucoup tentent d'introduire dans l'histoire des ruptures qui n'en sont pas forcément. Discuter par exemple de la place de l'idéologie dans les guerres révolutionnaire de la fin du XVIIIème siècle, en en faisant une rupture, fait oublier les divergences idéologiques des guerres de religions antérieures ou même simplement entre Armagnac et Bourguignons. De même, à toute époque des ruptures dans le domaine de l'armement eurent lieu, et l'avènement de l'atome, même s'il introduit une dimension apocalyptique peut-être décisive frappa autant les esprits que l'avènement antérieur de la poudre. Chaque changement historique dans le domaine de l'armement comme dans le domaine idéologique a induit un changement dans la stratégie, même si on ne lui donnait pas à toute époque ce nom.
     Les auteurs italiens et espagnols de la Renaissance traitent de "l'art de la guerre" et la langue classique utilise le mot "tactique", "science de ranger les soldats en bataille et de faire les évolutions militaires", Avec la "science de la fortification", la tactique "élémentaire" et la "grande tactique" constituent "l'art de la guerre".
 Avec MACHIAVEL (1469-1527), en pleine guerres d'Italie, on entre dans une réflexion laissée en friche - du moins dans la littérature militaire - depuis longtemps : la guerre, instrument de la politique. En faisant pénétrer l'esprit de l'art militaire antique dans la pensée moderne, MACHIAVEL relance la problématique de la stratégie générale.
  "La stratégie générale est définie à merveille par deux simple phrases : "Les fautes que l'on commet aux autres affaires (diplomatie) peuvent être quelquefois corrigées, mais celles que l'on fait à la guerre ne se peuvent amender que la punition ne suive la faute". "Une bataille qui est engagée vient à effacer toutes les autres fautes, mais si tu perds, tout ce que tu as fait auparavant se convertit en fumée". La surprise est le facteur essentiel de la victoire. "Rien ne fait plus grand un capitaine que de pénétrer les dessins de l'ennemi". "Savoir connaitre l'occasion et la prendre quand elle se présente." "Les choses nouvelles et soudaines étonnent fort les armées". Ce souci de la surprise, on le voit par cette dernière phrase, se manifeste jusque dans le dispositif ; l'auteur a étudié ANNIBAL et SCIPION, il les a compris. "N'oppose par force à force", dit-il encore, "mais faiblesse à force". il faut "soutenir seulement l'ennemi sans faire aucun effort, ni l'assaillir autrement. La partie faible se retire comme vaincue. L'autre réagit si l'ennemi se laisse prendre au piège". Il a là, en peu de mots, une théorie, audacieuse pour son époque, de la "fixation" et de la bataille défensive-offensive, où l'emploi intelligent du terrain joue un rôle très important. MACHIAVEL n'ignore pas ce facteur ; il l'étudie en fonction des effectifs, de l'artillerie, de la cavalerie, des obstacles, du soleil, du vent, etc." (Emile WANTY)
  A cette époque, la stratégie reste assez rudimentaire, subordonnée à la prise ou au déblocus de villes. Nous sommes alors en Europe dans un monde où domine un réseau de places fortifiées, mêmes médiocres, dans des régions pauvres en communications routières, où doit se mouvoir une armée qui ne peut vivre que sur le pays, et où le pillage est la suite naturelle d'un siège réussi. Beaucoup de batailles ont opposé une armée de siège à des forces de déblocus.

    Généralement, un regard sévère est porté sur la période qui s'étend jusqu'à FREDERIC II (1712-1786).
 Emile WANTY écrit ainsi : "La bataille est toujours une crise exceptionnelle, de courte durée, mais d'une intensité dépassant de beaucoup celles des batailles modernes. A partir du premier coup de canon, plus un instant de répit ; les charges succèdent aux charges, les adversaires s'affrontent à de très courtes distances ; les pertes effroyables creusent les rangs ; les réserves sont happées par les vides qu'il faut combler ; la cavalerie est employée à plein. Aussi, la victoire acquise, le désordre est-il complet, les liens rompus, les combattants épuisés. Où trouver les éléments frais, aux montures assez rapides, pour entamer sans délai la poursuite ardente qui, seule, pourrait produire un effet décisif? En attendant qu'une telle force puisse se reconstituer, l'adversaire aura le temps de se replier dans le rayon d'action d'une de ses places et d'échapper à l'étreinte. Il faudrait que le commandant d'armée se réservât plusieurs milliers de cavaliers, sans les engager ; mais la lutte est toujours d'une telle violence que tous les moyens doivent y être jetés. (...) Les grands chefs militaires, par ailleurs, désirent-ils (réellement) mettre fin à une guerre? Y-ont-ils intérêt, alors qu'ils en retirent gloire et profit?  Par un accord tacite, que les belligérants respectent, n'est-il pas convenu que la poursuite et la destruction des forces épargnées par la bataille ne font pas partie du jeu? La notion d'une guerre menée le plus rapidement possible à son terme est ignorée à cette époque (WANTY écrit surtout pour la guerre de 30 ans, mais cela est valable pour beaucoup d'autres conflits armés avant le XVIIIème siècle), puisque seuls les non-combattants, la masse dédaignée des populations rurales, en font les frais. Du reste, le système des accords tacites (moyennant des arrangements financiers ou en nature) ne s'est-il pas prolongé, sous 'autres formes insidieuses, jusqu'en nos guerres les plus contemporaines?" (...) Il faut reconnaitre que les campagnes de cette époque, jusqu'au XVIIIème siècle, restent d'une compréhension malaisée pour des esprits modernes, car elles présentent un inextricable enchevêtrement de faits politiques, diplomatiques et militaires intéressant de multiples Etats, grands, petits et minuscules." On a affaire là à la guerre pour la guerre, et non au service de la politique.
     Il est vrai que la généralisation du mercenariat international joint à l'activisme de royautés qui se comportent en grands féodaux ne favorisent pas les grandes élaborations théoriques!  Cette appréciation est toutefois tempérée par des penseurs tels que le général BEAUFRE (1902-1975).

   C'est surtout l'impact des impressionnantes victoires de FREDERIC II, avec ses manoeuvres amples et ses troupes disciplinées de soldats qui polarisent l'attention, jusqu'à en faire une stratégie géométrique.
  ""Le seul moyen de contenir un ennemi triple en forces  est de changer souvent de position; cela le déroute". FREDERIC II modèle la conduite à tenir sur le rapport de forces. Ses vues stratégiques résument la somme de ses expériences et embrassent des formes de guerre extrêmement variées. On gagne la supériorité sur l'ennemi tant par la guerre de partis qu'en battant ses escortes, ses détachements ou son arrière-garde; soit en surprenant ses quartiers s'il n'a pas pourvu à leur sûreté, soit en lui enlevant ses vivres, ses magasins; soit en se mettant sur ses communications; soit par une bataille décisive s'il est faible et mal posté; soit en l'obligeant par des détachements simulés, à se disséminer, pour l'attaquer aussitôt avec ses forces réunies. Voilà une combinaison de stratégie d'usure, de stratégie indirecte et de stratégie de destruction (...)." (WANTY) Mais, en fait, il n'existe pas chez les commentateurs de l'époque une pensée sur les relations entre la politique et la guerre, sur les buts de guerre. Elle reste centrée sur les stratagèmes. L'Encyclopédie de DIDEROT et d'ALEMBERT (1745-1765) regorge d'articles sur la chose militaire. L'article Stratagèmes est particulièrement copieux et les planches de dessins mettent en valeur l'ordonnance des troupes. Ce n'est pas de la stratégie au sens où nous l'entendons aujourd'hui, tout juste de la "grande tactique".... Ce n'est d'ailleurs qu'en 1771 qu'apparait la stratégie, synonyme encore de grande tactique ou tactique des armées. (COUTEAU-BEGARIE). Joly de MAIZEROY, dans sa Théorie de la guerre, forge ce terme, mais de façon isolée.

   Les armées de la Révolution française et de l'Empire, avec la levée en masse, l'utilisation constante de l'artillerie, une mobilité des troupes et la surprise stratégique systématiquement recherchée (NAPOLEON 1) vont susciter un renouvellement profond de la pensée stratégique, non seulement à cause des innovations tactiques de grande ampleur, mais aussi parce que toute une époque dominé par Dieu et le Roi prend fin. A chaque bouleversement idéologique correspond souvent un bouleversement dans la pensée de la guerre. Ici, le renversement des royautés au profit des républiques remet au premier plan la politique. La manoeuvre napoléonienne, la maitrise de la logistique, la prépondérance du moral des troupes conscientes de défense "leur" nation et "leur" révolution, tout cela, JOMINI et CLAUSEWITZ vont en faire la théorie.

   Emile WANTY, L'art de la guerre, tome 1, De l'antiquité chinoise aux guerres napoléoniennes, Marabout université, 1967 ; Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002 ; André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988 ; André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette, Pluriel, 1998.

                                                                        STRATEGUS
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18 septembre 2008 4 18 /09 /septembre /2008 14:38
  Définir différents types de stratégie aujourd'hui revient à englober pratiquement tous les domaines des relations sociales et même psychologiques, voire biologiques. Plusieurs auteurs (COUTEAU-BEGARIE, CHARNAY...) se plaignent d'une inflation galopante, d'une stagflation théorique, certaines pour la dénigrer en parlant de confusion.
  Partie d'un sens militaire, voire guerrier, la stratégie désigne maintenant toute une gamme d'actions ou de mises en oeuvre de moyens pour parvenir à des fins. On retiendra pour l'instant deux définitions, celle du général André BEAUFRE, "art de la dialectique de volontés employant la force pour régler leur conflit" et celle de Jean-Paul CHARNAY, pour qui "l'étude de la stratégie consiste en l'analyse d'objets sociaux relatifs à l'usage plus ou moins incandescent de la violence plus ou moins institutionnalisée, et à la compétition économique."
   Ayant à l'esprit ces deux définitions, nous proposons un parcours de différents types de stratégie, à la fois historique et théorique, en va-et-vient de l'un à l'autre, couvrant l'ensemble des sciences sociales et politiques.

   Les racines antiques (grecques) de la stratégie.
       Les Stratèges (strategos) à Athènes (Vème siècle avant J-C) forment un collège de 6 qui ont vocation à conduire l'armée. Mais la chose militaire est plutôt désignée sous le vocable de Tactique (Taktikhâ). Ainsi faisait ENÉE LE TACTICIEN. Le mot strategema, lui, apparait (une seule fois chez XENOPHON) à la fin du IVème siècle avant J-C. Ainsi que strategika avec Demetrios de PHALERE qui en fait un traité.
   Strategika et Stratagema ont la même racine mais leur sens divergent dans le temps. Et à partir du Premier siècle avant J-C., stratagema est lié à l'idée de ruse et de tromperie, tandis que strategika fait référence à la fonction du général. Strategeo, chez ONOSAUDER acquiert un sens plus précis : manoeuvrer. Il faut toujours avoir à l'esprit que la connaissance du sens de stratégie à ces époques restent liée à des textes peu nombreux et que c'est surtout au IIème siècle après J-C. grâce à des apologistes chrétiens comme Clément d'Alexandre que l'on peut approcher ces significations.
   Quoi qu'il en soit, c'est dans cette divergence de sens de stratagema et de strategika, que les Romains des premier et deuxième siècles vont adopter ces termes. Toujours est-il que le mot Tactique a une écrasante préférence chez les Grecs et les Romains. La dernière compilation byzantine de textes militaires de Nicéphore OURANOS prend le titre de Tactique. Avec la fin de l'empire romain, si la science des stratagèmes persiste, le stratège et la stratégie disparaissent pratiquement des textes pour plusieurs siècles.
  Il faut ajouter sans s'y appesantir pour l'instant que la poliorcétique, l'art des sièges des villes - des méthodes de campement au techniques du lancer des catapultes ou au fonctionnement d'autres machines de guerre occupe au fur et à mesure que l'on rentre dans la période des grands empires, prend une très grande partie des textes militaires.
     Si en Occident domine le modèle de la bataille décisive, en Chine - où les catégories de pensée sont très différents - ce sont les méthodes militaires qui font l'objet de toute l'attention. "Les batailles ne représentent qu'un cinquième de l'importance de la guerre" (XU ZHEN ZHOU) et l'art du roi recouvre l'ensemble des techniques lui permettant de conserver le pouvoir et de gouverner le pays, y compris la guerre. L'ensemble des auteurs qui étudient la Chine antique considère que cette manière de penser se rapproche de l'orientation contemporaine des études de stratégies. Notamment sur la relation entre la guerre et la politique. "Le fait qu'un roi soit respecté, son territoire élargi et qu'il devienne par conséquent le gouverneur du monde, ou au contraire, qu'il soit méprisé, son territoire diminué, et qu'il perde son pouvoir, est décidé par la guerre. De l'antiquité à nos jours, il n'y a pas d'exemples que l'on puisse devenir gouverneur du monde sans avoir triomphé par la guerre ou que l'on perde le pouvoir sans avoir été battu." (GUANG ZI).
   Tandis que dans le monde chinois, guerre et politique sont pensés conjointement, dans la littérature antique occidentale "le genre politique et le genre militaire appartiennent à deux cultures parallèles, le second obéissant à des lois indépendantes de développement." (Yvon GARLAN)

   Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de Stratégie, Economica, collection Bibliothèque stratégique, 2002 ; Jean-Paul CHARNAY, Critique de la stratégie, L'Herne, collection Classiques de la stratégie, 1990 ; Général André BEAUFRE, Introcution à la stratégie, Hachette littérature, collection Pluriel, 1998 ; Yvon GARLAN, La guerre dans l'Antiquité, Nathan université, 1999.

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16 septembre 2008 2 16 /09 /septembre /2008 14:09
  Au delà des livres blancs officiels et des commentaires d'actualité, concevoir une défense suppose une réponse analytique aussi complète que possible aux 3 questions :
   - défendre quoi, quoi?
   - défendre contre qui, contre quoi?
  - comment se défendre ?

  Mais plus profondément encore et c'est un des critères sociaux les plus cruciaux en matière de défense, il faut savoir qui se défend. Dire cela peut paraitre absurde et sans intérêt pour le citoyen lambda qui se ne veut habituellement pas penser qu'il puisse y avoir la guerre, mais la réponse à cette question dessine l'édifice quasiment complet d'une défense. Le citoyen appelé sous les drapeaux ou réquisitionné peut se réfugier ou se faire réfugié par les responsables politiques sous les notions de devoir et d'obligation. Il n'empêche que le sens d'une défense réside dans la réalité de l'objet et du sujet de la défense.
   Le paysan de 1871 appelé à combattre la Commune de Paris ne savait sans doute pas que la France qu'il était censé défendre ne se souciait pas vraiment de ses conditions de vie. Souvent, pour reprendre un adage extrêmement valable sous les Royautés, les gens qui ne se connaissaient et qui se tuaient en se combattant le faisaient pour d'autres gens qui se connaissaient très bien mais qui répugnaient à prendre eux-mêmes le sabre. Plus proches de nous, les fiers représentants du peuple américain qui envoyèrent tant d'hommes se faire tuer en Irak, étaient particulièrement gênés de répondre à la question de l'engagement de leurs propres fils dans la guerre...
  La défense d'une société démocratique n'a pas le même sens que celle d'une société autocratique. On a un peu trop tendance, même dans les représentations actuelles des guerres passées, à se faire dresser des blocs fictifs les uns contre les autres. Les guerres ne mettent pas en veilleuse les conflits sociaux, même si les responsables de celles-ci l'aimeraient bien. La question des intérêts est bien centrale, mais sans doute pas dans la compréhension qu'en ont les livres blancs... Les intérêts de la France ne se confondent pas (si toutefois, il n'y a qu'une seule France) avec les intérêts des Français, et les intérêts des Français ne sont pas les mêmes pour tous... L'histoire montre bien que l'on baptise souvent guerre de libération après coup des guerres civiles, ou même des guerres civiles sont transformées par la magie de la phraséologie d'un Michelet en guerres nationales...
  Les conflits sociaux perdurent pendant la guerre et la guerre alimente les conflits sociaux, d'une autre manière, mais tout aussi efficacemement et plus dramatiquement bien entendu. On aura beau développer une propagande efficace pour ressouder artificiellement des communantés humaines contre des menaces réelles ou imaginaires, les relations sociales sont têtues : plus sans doute, des groupes sociaux mettent en avant des menaces pour bâtir une défense à laquelle  ils font plus que participer d'autres groupes sociaux...
    La situation peut être encore plus complexe quand les menaces portent réellement atteintes à un ensemble de groupes sociaux, par ailleurs en conflits sur presque tous les plans. On l'a bien vu pendant la Résistance française où royalistes et révolutionnaires ont dû faire cause commune contre l'ennemi nazi, qui menaçait de faire subir à l'ensemble des sociétés européennes des régressions radicales, bien plus importantes que celles qu'ils pouvaient s'accuser mutuellement. Plus la menace paraitra forte, et au besoin on pourra l'exagérer, et plus facilement les divisions seront oubliées, bien que celles-ci soient toujours opérantes structurellement.
  En temps de paix comme en temps de guerre, la diabolisation de l'ennemi est capitale pour une défense, ne serait-ce que pour obtenir les crédits de plus en plus importants que demandent la mise sur pied, l'entretien et la mise en oeuvre des machines de guerre modernes. Toutes les justifications peuvent être bonnes pour ceux qui ont intérêt à la constitution de ces complexes militaro-industriels.

    Ces réflexions n'ont pas d'autre but que de faire réfléchir sur ces trois questions, quoi, contre quoi, comment se défendre en ayant conscience de l'imbrication des objectifs et des moyens d'une défense. Plus les territoires et les populations impliqués sont grands, plus tous ces éléments s'enchainent à l'infini. Il est en tout cas une certitude, celle que tout citoyen conscient doit avoir à l'esprit que la défense n'est pas une affaire de spécialistes.


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16 septembre 2008 2 16 /09 /septembre /2008 13:35
  Dans le nouveau code français de la défense, on retrouve les anciennes dispositions de l'ordonnance de 1959, abrogée en grande partie, par petits bouts, aujourdhui.
  A part quelques innovations concernant la part des pouvoirs présidentiels, les nouvelles dispositions étaient déjà présentes lors de la rénovation de 1980. A ce moment, se trouvait réaffirmés les grands principes généraux de la défense opérationnelle du territoire, une plus grande fluidité entre les responsabilités civiles et militaires le long de la hiérarchie, retardant d'ailleurs la prise de relais par l'institution militaire en cas de crise grave. Selon Raymond BARRE, à l'époque, il s'agissait d'assurer le maintien de la continuité de l'action gouvernementales du temps de paix au temps de guerre. Pour le gouvernement d'alors, toute séparation formelle entre temps de guerre et temps de paix tend à disparaitre définitivement, au profit d'une situation de crise généralisée à laquelle doivent se préparer les institutions civiles et militaires contribuant à la sécurité.
    C'est toujours le cas aujourd'hui dans les textes rassemblés sous forme de code de la défense.
  Dans l'article premier de l'ordonnance de 1959, il était indiqué que "la défense a pour objet d'assurer en tout temps, en toutes circonstances et contre toutes les formes d'agression, la sécurité et l'intégrité du territoire, ainsi que la vie de la population.". Les articles fondamentaux suivant (3 à 6) donnaient les formes de cette défense à mettre en oeuvre.
  "La mobilisation générale met en oeuvre l'ensemble des mesures de défense déjà préparées". Celle-ci, comme la mise en garde qui la précède (préparation au conflit armé), sont décidées par décrets pris en conseil des ministres. L'article ( précise que ces décrets ouvrent la voie aux actions nécessaires : "le droit de requérir les personnes, les biens et les services ; le droit de soumettre à contrôle et à répartition les ressources en énergie, matières premières, produits industriels et produits nécessaires au ravitaillement et, à cet effet, d'imposer aux personnes physiques et morales en leurs biens, les sujétions indispensables."
  Ce droit de réquisition, qui touche toute la population (article 43 de l'ordonnance) demeure, même si le servie national a disparu.
    La doctrine vise toujours, comme par le passé, à maitriser d'éventuels troubles intérieurs - qui ne sont plus distingués aujourd'hui des menées venant de l'extérieur du territoire - et à fournir aux opérations militaires les appuis dont elles auraient besoin.

     De façon générale, et ce n'est pas propre à la France, dans les pays occidentaux plusieurs aspects reviennent dans les textes de référence :
   - la prédominance du pouvoir civil sur le pourvoir militaire. L'armée est au service du pouvoir politique e cela est "verrouillé" à différents niveaux des hiérarchies administratives ;
   - l'extension des dispositions de temps de guerre déclarée à des temps de crises, avec différents échelons d'état d'urgence ou d'état de siège, suivant les pays ;
   - l'articulation entre pouvoir exécutif et pouvoir législatif qui varie énormément suivant les Etats, la possibilité de déclaration de l'état d'urgence par exemple peut être du ressort de l'exécutif seul ;
   - la mobilisation générale des citoyens, par la réquisition de leur personne ou de leurs biens, figure dans tous les textes, à des degrés variables ;
  - les droits civils sont la plupart du temps suspendus au profit de l'autorité militaire, là aussi à des degrés divers.

   L'ordonnance de 1959 consacrait l'expérience des deux guerres mondiales où la guerre n'épargne aucun secteur d'activité. Elle traduisait aussi la division du monde entre deux blocs idéologiques où l'ennemi pouvait être également à l'intérieur des frontières.

   Journal officiel de la République française, Organisation générale de la défense, 1979 ; texte actuel de l'ordonnance de 1959, avec les abrogations article par article et Code de la défense, version consolidée au 6 août 2008, disponibles sur le site Legifrance gouv.fr. On trouve sur ce site une version abrégée, ou en tout cas la version en construction, avec les articles déjà placés dans les différentes rubriques. On remarque aisément la concordance entre les articles rédigés pour ce code depuis avril 2007 et les articles de l'ordonnance de 1959.

                                                                                          STRATEGUS


                                                                     STRATEGUS
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13 septembre 2008 6 13 /09 /septembre /2008 16:46

  L'objectif de la politique de défense semble à la première lecture de ce livre blanc "Défense et sécurité nationale" s'être élargi, mais il faut se méfier d'un effet de rhétorique qui contamine tout le texte, d'un texte qui, tout en ayant moins de force que les deux précédents, semble plus destiné que ceux-ci à l'apparence publique de la défense qu'à son statut de référence politique. Sans doute la proximité d'actualité empêche t-elle d'être aussi objectif qu'auparavant, aussi faut-il s'efforcer de le prendre au moins dans un premier temps comme argent comptant.
  "La stratégie de sécurité nationale a pour objectif de parer aux risques ou menaces susceptibles de portant atteinte à la vie de la nation. Sa première finalité est de défendre la population et le territoire. La deuxième est d'assurer la contribution de la France à la sécurité européenne et internationale : elle correspond à la fois aux nécessités de sa sécurité propre, qui se joue aussi à l'extérieur de ses frontières, et aux responsabilités que la France assume, dans le cadre des Nations Unies et des alliances et traités auxquels elle a souscrit. La troisième finalité est de défendre les valeurs du pacte républicain qui lie tous les Français à l'Etat : les principes de la démocratie, en particulier les libertés individuelles et collectives, le respect de la dignité humaine, la solidarité et la justice.
   A ces objectifs concourent la politique de défense, en totalité (...) (et) la politique de sécurité intérieure, pour tout ce qui ne relève pas de la sécurité quotidienne et individuelle des personnes et des biens, et la politique de sécurité civile (...), d'autres politiques publiques, en premier lieu la politique étrangère et la politique économique (...).
  La sécurité de la France peut être mise en péril par l'action d'Etats ou de groupes qui se jouent des frontière et utilisent toutes les ressources de la mondialisation.".
   Tentant de la mettre en perspective, ce texte se veut une redéfinition des grandes fonctions stratégiques.
 "Le livre blanc sur la défense de 1972 fut celui de la dissuasion. Le livre blanc de 1994 fut celui de la projection et de l'action à distance du territoire national. Le présent livre définit une stratégie de sécurité nationale, adaptée à l'ère de la mondialisation, qui repose sur un équilibre nouveau entre cinq grandes fonctions" : connaissance-anticipation, prévention et dissuasion, protection et intervention.
   L'objectif de la politique de défense - défendre qui ou quoi - s'élargit franchement à la défense de l'Europe.
    "L'adoption, en 2003, d'une stratégie européenne de sécurité par le Conseil européen a marqué une étape importante dans l'affirmation du rôle international de l'Union. En 2008, une première adaptation de ce document est engagée.
  La France considère qu'il serait naturel que l'Union européenne se dote d'un Livre blanc européen en matière de défense et de sécurité. Celui-ci pourrait comprendre, en accord avec nos partenaires :
 - une analyse européenne commune des menaces et du système international, laquelle pourrait inspirer ensuite les documents nationaux en matière de politique de défense et de sécurité ;
 - une définition des intérêts de sécurité communs à l'Union ;
 - la délimitation précise de l'articulation, au niveau de l'Union, entre la sécurité intérieure et la politique de gestion des crises à l'extérieur. La continuité devrait faire partie de ce corps de doctrine stratégique européenne : le terrorisme, le crime organisé sont des exemples types des menaces internes dont les racines se situent souvent hors des frontières de l'Union ; la question de la sécurité énergétique relève de cette même logique ; enfin, par leurs effets potentiellement globaux, les risques sanitaires, technologiques, environnementaux peuvent également impliquer la nécessité d'un recours aux moyens de sécurité et de défense ;
 - une rationalisation des missions de l'Union (prévention, gestion, stabilisation des crises), assortie de l'identification des instruments et capacités pour la réalisation de ces missions ;
 - un cadre doctrinal pour l'intervention extérieure et l'usage de la force ;
 - une stratégie de communication transparente à l'égard des citoyens."
         La défense des valeurs de la démocratie ne fait pas l'objet d'une mention sur la cohésion de la nation dans les premiers chapitres comme auparavant, faute sans doute de l'enracinement du service national, entre-temps supprimé. Elle fait l'objet du tout dernier chapitre.
 L'adhésion de la nation "est la condition de l'efficacité de l'appareil de défense et de sécurité et de la légitimité des efforts qui lui sont consacrés. La société française doit aujourd'hui s'approprier les réformes majeures rendues nécessaires par la nouvelle donne internationale et par la nature des risques auxquels le pays est confronté. Le développement d'une stratégie de sécurité nationale, la redéfinition du format de nos armées, la capacité de celles-ci à se concentrer sur des axes stratégiques correspondant aux risques à venir, la priorité accordée à l'anticipation et à la gestion des crises avec tous les moyens de sécurité intérieure et de sécurité civile sont des choix porteurs d'implications lourdes. Les raisons de ces choix doivent être expliquées et rendues compréhensibles à tous les citoyens. L'adhésion de la nation procédera de la conviction que tout est mis en oeuvre par les pouvoirs publics pour que ceux-ci assument la tâche centrale de protection de l'indépendance et de la liberté du pays. Sans dramatiser les risques encourus, préparer la nation à l'éventualité d'une crise grave, prendre conscience que le pays peut être la cible d'événements, intentionnels ou naturels, bouleversant sa vie quotidienne sont des conditions déterminantes de la capacité de la population à faire face."
  Conscient de l'insuffisance sans doute de cette position, les rédacteurs concèdent "l'engouement" d'un projet de service civique. "L'intérêt qui suscite aujourd'hui, sous réserve des réactions des jeunes, l'idée d'instaurer un service civique est inséparable de la place que le service militaire a occupé et occupe toujours dans la construction de l'imaginaire national. Rituel initiatique, l'expérience du service militaire a constitué, pendant un siècle au moins, un élément important de l'identité masculine. Au-delà de sa fonction proprement militaire et de la vision patriotique de la "nation en armes" héritée de la Révolution, le service militaire était investi d'autres fonctions sociales et éducatives majeures. (...) la suspension d'un service militaire devenu inégalitaire a été favorablement accueillie par la majorité des Français et n'a pas compromis l'image positive d'une armée de plus en plus associée à des missions de maintien de la paix ou humanitaires. Par ailleurs, l'allongement de la scolarité obligatoire d'une part, la généralisation de la mobilité d'autre part, l'élargissement de l'expérience des jeunes enfin, semblaient pouvoir relayer les fonctions anciennement dévolues au service militaire. Mais beaucoup estiment que ces relais n'ont pas fonctionné ou pas autant qu'on pouvait l'attendre. Au contraire, les barrières sociales se sont plutôt renforcées, et le fonctionnement de l'école n'a pas su l'empêcher. Les inégalités sociales n'ont pas augmenté (...) mais elles se sont assorties de phénomènes de ségrégation, territoriale notamment, plus marquées".
  En avançant l'idée que le service civique obligatoire voudrait fournir une réponse sociale à ces inquiétudes, les rédacteurs déplacent carrément le débat sur la société globale, oubliant la participation active et généralisée, autrefois vantée de la population à la défense de ses propres valeurs...

    La définition et la désignation de ce contre quoi et contre qui la France doit combattre semble être de plus en plus difficile. Le constat de l'accroissement du nombre des démocraties (on se demande comment les comptes sont faits...), de l'essort du réseau Internet, de la diminution du nombre des conflits (là aussi, on peut se demander comment les comptes sont faits), du progrès de mobilisation de la société internationale ne suffit pas à diddiper les inquiétudes.
 "La mondialisation ne crée pas un monde ni meilleur ni plus dangereux qu'il y a deux décennies. Elle desine en revanche les contours d'un système international nettement plus instable, moins contrôlé, et donc plus inquiétant, qui appelle des réponses à la fois globales et très spécifiques."
 Le déplacement progressif du centre de gravité stratégique vers l'Asie, le déclin relatif des puissances occidentales, la crises du système de sécurité collective constitué autour de l'ONU, de l'OMC, du FMI..., le retour d'une politique de puissance en Russie, la multiplication de zones de non-droit, tout cela fait craindre des suprises et des ruptures stratégiques. "L'hypothèse la plus grave actuellement identifiée est celle d'une attaque terroriste majeure sur le territoire européen, utilisant des moyens non conventionnels, de type nucléaire, chimique ou biologique, couplée à une situation de guerre dans l'une des zones d'intérêt stratégique pour l'Europe."
  Le livre blanc désigne quatre zones critiques :
    - l'arc de crise de l'Atlantique à l'Océan Indien, arc un peu vaste pour une analyse réelle... ;
    - l'Afrique subsaharienne marqué par des guerres endémiques ;
    - le continent européen où l'évolution de la Russie fait craindre la réapparition de zones de tension à l'Est ;
   - l'Asie où trois grands Etats nucléaires (Inde, Pakistant, Chine) disposent de frontière non internationalement reconnues.
 "La prévention de conflits majeurs en Asie est donc un objectif central pour l'ensemble des acteurs internationaux. Les Européens devront prendre en compte les principales données suivantes : l'impact d'une guerre sur les routes maritimes à caractère stratégique ; les effets économiques et financiers d'un conflit majeur sur un continent qui joue un rôle croissant dans l'économie mondiale ; l'impact de toute guerre dans les régions où les puissances asiatiques s'approvisionnent en énergie ou en matières premières stratégiques ; nos liens avec les Etats-Unis, garants de la sécurité de plusieurs Etats de la région."
        Des vulnérabilités nouvelles sont citées, sans d'ailleurs que l'aspect nouveau soit trop étayé : le terrorisme (djhadisme) qui a fait l'objet d'un livre blanc en 2006, la menace des missiles, les attaques majeures contre les systèmes d'information, l'espionnage et les stratégies d'influence, les grands trafics criminels, les nouveaux risques naturels et sanitaires liés aux grands changements climatiques, ces dernier ne faisant l'objet que d'un petit paragraphe, les risques technologiques accrus et l'exposition des ressortissants à l'étranger...
   Seul intérêt de cette énumération fourre-tout et pas très détaillée, le constat de "l'interconnexion croissante des menaces et des risques, liée à la mondialisation.

       "La dissuasion nucléaire demeure un fondement essentiel de la stratégie de la France. Elle est la garantie ultime de la sécurité et de l'indépendance nationale. Elle est l'une des conditions de notre autonomie stratégique, comme de la liberté d'appréciation, de décision et d'action du chef de l'Etat."
  La réaffirmation (attendue) du principe de dissuasion nucléaire est là, ainsi que le caractère indépendant de la disposition des forces nucléaires. "Face à la diversité des situations auxquelles la France pourrait se trouver confrontée, la credibilité de notre dissuasion reposera sur la possibilité pour le chef de l'Etat de disposer, de façon indépendante, d'un gamme d'options suffisamment large et d'un ensemble de moyens diversifiés."
  Leur complémentarité avec les forces de l'OTAN est affirmée avec force. "Au sein de l'Alliance Atlantique, les forces britanniques et françaises contribuent à la dissuasion globale, cette contribution ayant été reconnue depuis 1974. Elle a été rappelée dans le concept stratégique de l'OTAN de 1999."
     De façon plus générale, "la définition et le dimensionnement de nos capacités d'intervention prendront dès lors en compte aussi bien l'hypothèse d'un engagement lourd que les missions de stabilisation et de gestion de crises pour les quinze ans à venir. Cet objectif conduit à écarter une organisation des armées qui aurait été ordonnée autour des seules missions de stabilisation."
  6 principes stratégiques sont définis. Ils doivent former un cadre souple :
      - avant le recours à la forme armée, toutes les autres mesures doivent avoir été exploités activement et ne doivent pas être écartées que s'il existe de fortes raisons de penser qu'elles échoueraient ;
       - toute intervention doit s'inscrire dans le respect de la légalité internationale (c'est le seul reproche, moucheté, que l'on trouve vis-à-vis des Etats-Unis dans le livre blanc) ;
       - la décision de recourir aux forces armées dépendra, à chaque fois, de circonstances particulières qu'il appartient à l'autorité politique française d'apprécier en toute souveraineté ;
        - la légitimité d'une intervention militaire ne se limite pas à la légalité en regard du droit international. Tout aussi importante est sa légimitié démocratique. Elle sera d'autant plus forte que, pour chaque engagement, les objectifs poursuivis seront transparents et que le soutien de la collectivité nationale sera exprimé, notamment par ses représentants au Parlement (sans commentaires pour l'instant...) ;
       - toute décision d'engagement militaire doit reposer sur une capacité d'engagement d'un niveau suffisant, sur la maitrise nationale de l'emploi de nos forces et sur une stratégie politique qui vise le règlement durable de la crise et pas seulement la définition ds conditions permettant le désengagement de nos forces;
      - l'opportunité de l'engagement français devra être considérée en tenant compte des autres opérations en cours et des forces disponibles...
              L'incertitude stratégique pèse tellement sur les responsables politiques et militaires de la défense que désormais aura lieu, à chaque loi de programmation militaire (à peu près tous les 4 ou 5 ans), une actualisation du livre blanc.
         Une réforme de l'ordonnance de 1959 est prévue, outre que ses dispositions sont codifiée désormais dans le  code de la défense. "Ces textes devront en effet prendre en compte l'objectif de sécurité nationale et la définition des différentes politiques qui y concourent : - politique de défense, politique de sécurité intérieure et de sécurité civile, politique étrangère et politique économique. ils devront aussi modifier les définitions de concepts relevant de situations ou de contextes qui ne sont plus d'actualité, en particulier la défense civile et la défense économique. Ces notions, qui organisaient la défense face à une invasion terrestre venue de l'Est, doivent être transformées pour correspondre aux risques et défis de la mondialisation."

    Deux évolutions  réelles sont avancées dans ce livre blanc, en tout cas par rapport aux deux précédents : l'engagement européen et la "rénovation transatlantique".
  - L'affirmation de l'Union Européenne comme acteur de la sécurité internationale est comme revendiquée. une politique de l'Europe a comme priorité l'accroissement de toutes ses capacités de gestion des crises, ce qui va de pair avec une industrie européenne d'armement rationalisée et compétitive.
 - La rénovation transatlantique veut dire, à partir d'une complémentarité entre l'Union Européenne et l'OTAN (accords Berlin Plus de 1999), la redéfinition des relations entre la France et l'OTAN, donc des Etats-Unis. Plus une seule ligne sur des inquiétudes sur l'évolution du géant américain. Plus une seule ligne non plus sur ses tentations unilatéralistes.
"La France est aujourd'hui présente dans toutes les instances multilatérales de l'Alliance, sauf dans deux organes spécialisés créés après son retrait de l'organisation militaire en 1966 : le Comité des plans et le Groupe des plans nucléaires. (...) En 1996, après une longue période où elle ne fut qu'observateur, elle a repris pleinement son siège au Comité militaire de l'Organisation, y compris son chef d'état-major des armées lorsque la réunion de cette instance se tient au plus haut niveau." La présence française dans les structures permanentes de commandement reste limitée, après avoir été proscrite. Les principes qui avaient amener la France à quitter ces structures demeurent,"mais les transformations de l'environnement international, l'évolution de l'Aillance Atlantique, l'engagement de la France dans les nouvelles missions de l'Alliance, nous invitent à en revoir la traduction quarante ans plus tard." Un nouveau rapprochement devra respecter la liberté d'appréciation des autorités politiques françaises - aucune automaticité d'engagement -comme la séparation actuelle des forces nucléaires françaises d'avec celles de l'Alliance. "La liberté de décision sur l'engagement des forces françaises" signifie "qu'aucune force française ne sera placée en permanence sous le commandement de l'OTAN en temps de paix".
   La formule alambiquée d'un accroissement de l'implication de la France dans l'OTAN, dans un monde où temps de guerre, temps de crise, temps de paix ont plutôt des drontières floues, montre qu'il y a toujours une contradiction entre une intégration des forces françaises (ne serait-ce que dans des plans) et l'indépendance nationale. D'ailleurs, sur le plan européen, s'agissant des partenaires de l'Union Européenne, rien n'est encore proposé dans le livre blanc dans la disposition des forces.

   Ce qui frappe dans ce livre blanc également, c'est la place faite à la recherche du renseignement, au traitement de l'information, à la surveillance du territoire ou de la planète. Connaitre et anticiper pour prévenir, dissuader, protéger et intervenir... Le contrôle des ennemis potentiels passe par un contrôle tout azimut et la maitrise technologique de ce contrôle est primordiale dans un environnement à évolution accélérée.

    "La définition et l'articulation des grandes fonctions stratégiques qui doivent assurer la sécurité nationale résultent de l'analyse conduite en 2007-2008. Elles fixent de grandes orientations, mais doivent rester souples et adaptables, éviter de se figer dans un modèle supposé intangible qui deviendrait excessivement rigide, alors que notre environnement est caractérisé comme instable, incertain et volatile. C'est pourquoi, de façon délibérée, il n'est pas proposé de déterminé un "modèle d'armée" dans ce Livre Blanc (...)".
  Les composantes terrestres, navales et aériennes ainsi que les capacités interarémées sont ensuite définies de manière assez rapide et les tenants d'une séparation franche entre moyens nucléaires et moyens classiques (toujours le spectre de la tentation de la bataille nucléaire) ne manquent pas d'en critiquer l'exposition.

     C'est dans le cadre d'une quatrième partie intitutée "La dynamique de la réforme" que sont abordés les rôles "des professionnels au service de la nation".
  "La France bénéficie d'une tradition militaire vivante. L'exercice du métier des armes y demeure attractif. Pour les forces armées, la professionnalisation, engagée il y a dix ans, a représenté une modernisation sans équivalent dans l'Etat. Cette mutation est indiscutablement une réussite, qui vaut une reconnaissance nationale et internationale. L'armée professionnelle a conduit sans nostalgie la conversion de son organisation et de sa culture. Elle a réussi l'intégration des personnels féminins. Elle a fait face sans hésiter aux mesures lourdes de restructurations et de déflation des effectifs qui ont acompagné cette régorme. Avec un plein sentiment de son utilité pour la société, elle adhère aux missions qui lui sont assignées. Elle est légitimement fière du haut niveau des compétences qu'elle mobilise. Cette réussite doit être attestée et parachevée."
  Les ressources humaines de la sécurité nationale sont traitées à l'image d'une entreprise performante et dynamique... Une franche distinction existe maintenant entre l'armée et un possible service  nationale civique évoqué beaucoup plus loin dans un chapitre consacré à l'adhésion de la nation à la politique de défense.
  Bien plus importante que cette adhésion de la nation, à rechercher par souci démocratique, est la réorganisation des pouvoirs publics. On a du mal à percevoir d'ailleurs les éléments de cette réorganisation si l'on n'a pas en main le texte de la Constitution nouvellement modifiée. Le plus clair semble être le rôle plus important (ou plus mis en musique) du Président de la République. "Le premier de ces moyens (d'amplifier cette responsabilité) est la présidence des conseils que l'article 15 de la Constitution désigne par l'expression générique de "conseils et conseils supérieurs de la défense nationale". C'est au sein du conseil de la défense que sont aujourd'hui arrêtées, sans préjudice de la compétence du Conseil des ministres, les "décisions en matière de direction générale de la défense". La pratique de la Vème République et la mise en oeuvre de l'ordonnance de 1959 ont également développé les conseils restreints réunis en cas de crise ou de décision d'engagement des forces françaises. Enfin un décret du 15 mai 2002 a créé un Conseil de sécurité intérieure. Afin de tirer les conséquences d'une stratégie qui fait de la sécurité nationale l'objectif fédérateur et mobilisateur de l'action des pouvoirs publics, sera institué un "Conseil de défense et de sécurité nationale", dont le champ de compétence convrira l'ensemble des questions et des politiques publiques intéressant les domaines de la défense et de la sécurité nationale pour lesquelles la Constitution attribue une responsabilité au Président de la République."
  Le livre blanc fait état d'un rôle renforcé du Parlement, mais dans les dispositions indiquées il n'est question que d'information et de transparence renforcées. De toute façon, ce livre blanc n'est pas l'endroit pour discuté des capacités parlementaires d'activité sur la défense, et encore moins d'un statut de l'élu qui permettrait au parlementaire de faire un travail correct. On est loin du système américain, souvent cité à l'Elysée, doté d'un contre pouvoir réel au niveau notamment du Sénat.

       Devant le constat de l'existence d'une industrie d'armement française et européenne encore "fragmentée", est voulue une stratégie industrielle davantage tournée vers l'Europe, dans tous les secteurs (du nucléaire aux systèmes d'information). Fédérer les efforts de recherche au niveau européen devient primordial dans le nouvel environnement mondial, d'autant que quelques ruptures technologiques et scientifiques sont pressenties à l'horizon 2020-2030 (robotique, technologie de détection, armement à énergie dirigée, nanotechnologies).
  Cela passe par un nouveau partenariat entre l'industrie de défense et l'Etat, caractérisé notamment par des capacités d'acquisitions d'armements plus réactivec (entendre le raccourcissement du délai entre conception et mise en service dans les armées d'innovations techniques). De nouvelles méthodes de management sont décrites par le menu, impliquant une responsabilisation globale des maitres d'oeuvre du maintien en condition opérationnelle. "Il implique d'avoir recours à des marchés de service, fondés sur des obligations de résultats, énoncés en termes de disponibilités, d'heures de fonctionnement, ou d'autres performances (...) avec des niveaux d'intéressement incitatifs." Il s'agit de mettre en oeuvre dans l'industrie d'armement comme dans les armées, des méthodes de gestion des personnels inspirées de l'esprit d'entreprise.
 Dynamiser les exportations reste important, même si l'accent est mis sur le dispositif public d'autorisation des exportations, visant à protéger les secrets technologiques.

     Après le constat du surcoût important entrainé par la professionnalisation intégrale des armées et de l'écart - écart éternel d'ailleurs - entre les prévisions d'acquisition d'équipements militaires et leur réalisation, le livre blanc promet une augmentation des disponibilités des crédits (promesses...) et incite à l'amélioration de la gestion de la dépense de défense dans le cadre d'une programmation militaire plus évolutive. Bien que l'accent entrepreneurial et volontariste sont de mise, de telles dispositions font sourire chez les professionnels de l'armement. De toute façon, c'est une fois encore, l'arbitrage global entre budgets dans une conjoncture plutôt mauvaise qui tranchera dans toutes ces vélléités.

    Un deuxième tome de ce livre blanc rassemble différents débats (souvent vifs) qui ont précédé et préparé la rédaction du premier tome (c'est du moins la musique officielle). La lecture de ces débats montrent que le consensus sur la défense est bien fragile (au minimum) et on la recommande fortement. Nous l'utiliserons d'ailleurs beaucoup par la suite.

   Ministère de la défense, Défense et sécurité nationale, Le livre blanc. Deux tomes, dont le deuxième est intitulé "Les débats", Editions Odile Jacob, La documentation française, 2008, 350 et 415 pages.
  Préface de Nicolas SARKOZY, Président de la République.

                                                                         STRATEGUS

 

   
 
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Published by GIL - dans DEFENSE
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