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24 juillet 2008 4 24 /07 /juillet /2008 09:57

  La publication en 1972, 1994 et 2008 d'un livre blanc de la défense revêt une forme solennelle d'affirmation d'une politique française s'efforçant de s'adapter à une structure des relations internationales en évolution plus ou moins rapide.
   Avant d'entrer dans les textes, leur analyse et leur critique, il faut d'abord se doter d'un outil de compréhension et connaître la perspective de ceux-ci.

  Tout d'abord, ce sont des sortes de "lettres d'intention" plus ou moins denses, qui s'appuient sur l'avis d'un certain nombre (parfois important et très large) d'experts et qui sont plus ou moins suivies par la suite, non seulement à cause de la conjoncture internationale, cela va de soi, mais aussi à des contraintes budgétaires fortes et aux plus ou moins grandes volontés politique de les appliquer. Ces livres blancs se veulent des textes de consensus national sur la défense, mais ne sont pas exempts de choix politiques et économiques peut-être très partisant.

  Ensuite, la valeur de ces textes doit être jaugée à un ensemble de questions fondamentales lorsqu'on pose la question de la défense : défendre quoi ou qui? Contre quoi ou qui? Comment?
  Si les livres blancs s'ordonnent grosso modo de la même façon : définition des menaces, objectifs de politique de défense, moyens de défense ; il faut bien lire entre les lignes pour comprendre clairement de quoi il s'agit. Entre les affichages officiels et les non-dits politiques, il y a un effort de mise en contexte indispensable à fournir, si l'on ne veut pas tomber dans la propagande gouvernementale.

     Ces trois livres blancs correspondent à des moments forts de la perception de l'évolution stratégique de la planète. Et aussi sans doute à une volonté d'affirmation ou d'infléchissement politiques.
  Pour 1972, le fait nucléaire constitue le point de départ de la volonté de se doter d'un armement nucléaire crédible ; pour 1994 (22 ans après...), le constat de la fin de la bipolarisation oblige à repenser la défense ; pour 2008 (seulement 12 ans plus tard), celui d'une...incertitude stratégique. Dans chacun de ces trois textes, il est fait référence à l'ordonnance du 7 janvier 1959, portant sur l'organisation générale de la défense, soit pour s'y appuyer, soit pour la modifier. Dans cette ordonnance, se trouve en partie la réponse aux questions méthodiques à poser aux livres blancs : défendre quoi, qui?, contre quoi, qui?, comment, par quels moyens?
    Si les trois livres blancs sont prolixes sur les deux dernières questions, il faut se livrer à une analyse fine pour y trouver - mais cela n'est pas certain - une réponse à la première question.


                                                                                     STRATEGUS
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21 juillet 2008 1 21 /07 /juillet /2008 14:20

 

        Nous nous représentons, à notre époque des mass-médias et particulièrement du cinéma et de la télévision, les différentes révolutions qui ont marqué notre histoire, plus seulement à travers les manuels scolaires. Et cet ouvrage, particulièrement illustré d'images extraites de nombreux films, permet de rendre conscientes certaines de ces représentations. Édité juste dans la foulée de la célébration du bicentenaire de la Révolution Française de 1789, ce livre, introduit par un article de Marc FERRO, Codirecteut des Annales, éclaire la perception des différentes révoltes et révolutions (américaine, française, russe, nazie, indienne, polonaise...), qu'elles soient progressistes ou réactionnaires, par différentes filmographies, notamment américaine, russe, française, mais aussi d'autres pays d'Europe, du monde arabe, du Japon....
C'est un panorama très varié et très étendu qui nous est proposé là, avec pour expliquer les narrations plus ou moins tendancieuses des films, des articles de qualité. C'est aussi un exercice difficile tellement est grand le nombre de films ayant évoqué ces différentes révolutions et sans doute aurait-on bien voulu que telle ou telle thématique soit plus développée. Pour les Français, en tout cas, le regard sur la filmographie internationale de la Révolution Française permet de prendre une grande distance par rapport au film commémoratif en deux parties qui était sorti en salle en 1989. En fin d'ouvrage de nombreuses fiches de film permet de le prolonger par la vision... des films!
   L'introduction de Marc FERRO se conclue sur ces phrases : "Mais comment apprécier le rapport de l'écriture filmique de l'Histoire à ses autres formes d'expression? Les problèmes ne sont pas abordés par chaque ordre selon la même approche (dans le livre). Ainsi, il apparaît que la plupart des cinéastes qui abordent le film historique identifient l'histoire à une et à une seule de ses procédures, le récit de reconstitution ; et pas l'analyse ou la mise en question des problèmes que pose le passé ou son rapport au présent. Dès lors, l'adaptation d'une de ces écritures de l'histoire à l'autre permet toutes les dérives puisque le récit de reconstitution, dans l'ordre historique, représente le degré zéro de l'analyse, au mieux ses prémices. Dans ces conditions, le cinéma peut, à partir de cela et en toute liberté, dire n'importe quoi : au nom de la créativité de l'artiste, il y aura toujours une église (la critique) pour légitimer cette dérive. Certes, dans un récit, l'historien peut également choisir ses informations, les combiner n'importe comment, mais son église ne lui en reconnaît pas le droit. Autrement dit, il y a sacrilège à faire la critique positiviste d'une oeuvre d'art, alors qu'un historien n'est plus considéré comme un historien s'il commet des erreurs. Or ce raisonnement s'effondre devant Le Cuirassé Potemkine, rien ne vaut cette oeuvre, où fourmillent les contre-vérités, pour rendre intelligible la Révolution de 1905... C'est justement parce que ce film n'est pas une reconstitution, mais une reconstruction qu'il atteint à une forme supérieure d'analyse historique. Appartiennent à la même race de films les Ceddo ou L'heure des brasiers, Les Damnés ou Napoléon. D'autres certainement. Ils ont su découvrir, par l'imaginaire, une voix royale pour comprendre l'Histoire et la rendre intelligible."
   Marc FERRO a notamment écrit Cinéma et Histoire (Denoel/Gonthier, 1977) et Christian DELAGE, historien, La Vision nazie de l'histoire (L'Âge d'Homme, 1989).


   Sous la direction de Marc FERRO, avec des textes de Christian DELAGE et Béatrice FLEURY-VILATTE, Révoltes, Révolutions, Cinéma, Editions du Centre Pompidou, dans la collection Cinéma/pluriel, 1989, 312 pages.
Complété le 27 jui!llet 2012
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21 juillet 2008 1 21 /07 /juillet /2008 13:20

 

         Loin de se limiter à la course interminable entre l'épée et le bouclier, entre aujourd'hui le missile et le bouclier anti-missile, les dynamismes des courses aux armements concernent de multiples aspects non seulement techniques et militaires mais également économiques, sociaux et politiques.

    Selon l'image très répandue, réduite à l'aspect technique des choses, l'histoire de l'armement se confondrait avec l'application du progrès de la science et de la technique à la guerre.
 "Cette histoire a connu de longues périodes d'améliorations progressives, mais coupées de brusques avancées quand une nouvelle découverte vint mettre en question les habitudes du moment (par exemple l'étrier, l'arme à feu, le blindé, les engins nucléaires). Toutefois, si le plus souvent les progrès des armes suivent rapidement ceux de la technique, de longs délais peuvent intervenir entre la mutation technique et sa pleine prise en compte par la tactique et/ou la stratégie : il faut attendre la retraite des hauts responsables (aussi bien politiques que militaires) et leur remplacement par la génération suivante pour remettre en question les confortables habitudes de pensée qui avaient fait tenir les novateurs précoces pour d'inquiétants originaux". (Alain BRU)

   En réalité, du fait même de l'armement, son organisation et son emploi sont liés à différents facteurs qui interfèrent les uns les autres, sans cesse (GOENADA et CORVISIER) et qui font des courses aux armements un élément majeur de l'évolution des sociétés. Toute une sociologie de l'armement peut exister, qui touche autant les relations entre pouvoirs civils et pouvoirs militaires que les dynamiques économico-sociales.
  Pour clarifier, on pourrait classer ces différents facteurs de la manière suivante :
   - facteurs techniques inséparables de l'évolution de l'art militaire ainsi qu'à celle des procédés industriels. Dès l'origine la fabrication des armes a représenté un secteur de pointe de l'industrie métallurgique.
     - facteurs politiques, économiques et sociaux intervenant dans la possession des armes, la forme du recrutement et la composition des différentes armes (spécificité des corps d'armées : air, terre, mer, espace... ) entre lesquelles se répartissent les troupes.
     - facteur de développement des structures administratives de l'Etat, dès lors que celui-ci tient bien en main son armée. Les différents acteurs armés de la société interagissent les uns sur les autres et influent sur la forme des structures politiques : féodalité, monarchie, république...
      - facteurs financiers, budgets militaires, filière de financement des différents acteurs armés. Le développement de certaines fortunes financières depuis la Renaissance est étroitement lié aux soutiens à certaines Maisons royales et à leur fortune... militaire.

    Mais cette classification ne permet pas, à elle seule, de comprendre comment s'agencent les phénomènes qui traversent les sociétés où les armements sont omniprésents. On pourrait pour commencer par décrire trois dynamiques différentes qui sont autant de phénomènes qui interfèrent les uns avec les autres.

        Une dynamique interne des courses aux armements a toujours existé, que ces armements soient classiques ou nucléaires. Aujourd'hui, cette dynamique ne porte plus sur la quantité des armes, mais sur leur qualité : on cherche moins à les accumuler qu'à les rendre plus performantes, de plus en plus sophistiquées. La rivalité internationale épouse désormais la logique de cette dynamique. Le rythme d'obsolescence des armes s'accélère ; à peine mises au point et fabriquées en série, elles sont déjà, et de plus en plus vite, dépassées. La problématique du processus décisionnel a changé : on n'attend plus l'apparition de l'arme adversaire (qui si elle restait la même, permettait de continuer comme avant) pour décider la conception et la réalisation de celle qui va la contrer, on se base uniquement sur la hausse estimée du budget de la Défense de l'adversaire (que l'on gonfle dans les statistiques officielles à défaut de le connaître). En matière d'équipement militaire, le facteur décisif n'est donc plus la puissance actuelle de l'adversaire, mais les progrès scientifiques et technologiques que celui-ci serait capable de développer prochainement. Si auparavant, l'incidence de la recherche et de la découverte scientifique portait sur les progrès des armements, maintenant elle en est intégrée. Se sont formés ainsi des complexes militaro-industriels à la planification plus ou moins accentuée, où forces armées, capacités de production, démographie et formation des troupes, dotations en armements de ces troupes, recherche fondamentale et recherche appliquée forment un tout... plus ou moins cohérent...
  Les conditions de l'innovation militaire ne sont donc même pas de pures conditions d'innovations techniques. Elles servent surtout à emporter la victoire par surprise. Alain JOXE relève l'existence de plusieurs cycles en 5 temps :
   - invention qualitative (tournant dans l'histoire des stratégies)
   - banalisation par effet de miroir (cristallisation, parallélisme, phases d'improvisations non innovantes)
   - diversifications, divergences
   - fétichisation, accumulation quantitative, définition "logistique" du rapport de forces (sclérose des tactiques et des stratégies)
   - nouvelle invention rompant les rapports de forces quantitatifs.

    Une dynamique politique résultant de l'utilisation - réelle ou imaginaire - de ces armements s'effectue dans un double mouvement :
   - sur la société vaincue forcée d'adopter de nouvelles structures politiques ou de nouvelles manières de gérer les conflits sociaux internes par l'introduction temporaire ou permanente de contraintes imposées par les vainqueurs;
    - sur la société victorieuse par le renforcement de l'appareil militaire ou des acteurs armés ayant participé à cette victoire. L'accroissement du poids des acteurs les plus proches de ces acteurs armés dans les institutions, ou simplement la modification des relations entre société militaire et société politique induisent un changement dans les mentalités collectives : incitation à favoriser d'autres expéditions militaires, susceptibles d'obtenir d'autres avantages par la violence exercée à l'extérieur de la société, formation d'un modèle plus autoritaire des relations entre les différents groupes ou entre administrateurs et administrés. Il résulte souvent d'une victoire militaire, une promotion sociale des forces armées, un renforcement du militarisme philosophique plus ou moins camouflé en élan civilisateur...

    Une dynamique économique qui oriente les ressources vers la construction des biens de destruction que sont les armements. Cette dynamique peut créer une nouvelle classe économique axée sur l'armement, de nouvelles industries influencées par les procédés de fabrication d'armements ou d'utilisation des mêmes sources d'énergie, de nouveaux circuits de financement d'autres guerres, Un véritable complexe militaro-industriel peut se former ou être détruit (selon la position de vainqueur ou de vaincu), on l'a vu aux Etats-Unis après les deux guerres mondiales et à contrario pour l'Allemagne et le Japon.

   Chacune et les chevauchements de ces trois dynamiques permettent de comprendre plus généralement les phénomènes de militarisation. En tout cas, la possession et le pouvoir de fabriquer des armements constituent un élément clé pour comprendre l'évolution d'une société. C'était vrai dans la société féodale si bien décrite par Georges DUBY par exemple que dans nos sociétés apparemment si imprégnées d'un esprit pacifique.

  Aalni BRU, article Armes et Armements : histoire des armements, Encyclopedia Universalis, 2004. Jean-Marie GOENADA et André CORVISIER, article Armements, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, Pratiques théoriques, 1991.

                                                                                                                               ARMUS
 
 
 

 

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Published by GIL - dans ARMEMENT
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17 juillet 2008 4 17 /07 /juillet /2008 15:34

       Qu'est-ce une frontière? Nous sommes si familiarisé avec ces cartes géographiques aux couleurs différentes délimitant les Etats que nous pourrions les croire les frontières naturelles et éternelles.
  L'un des résultats de l'étude de Michel FOUCHER (L'invention des frontières) est "que "la" frontière n'a été conçue que comme une invention moderne, corollaire obligé de l'Etat, entité abstraite, et que les conceptions et pratiques anciennes sont restées dans l'ombre. Les avancées des recherches historiennes (notamment en épigraphie), géographiques, mais aussi archéologiques, anthropologiques et ethnologiques, indiquent pourtant l'ancienneté, la diversité et surtout la grande complexité des représentations de l'espace social et politique. Une démarche inspirée d'une "archéologie du savoir" n'est donc pas inutile pour apporter des éléments de réponse à la question initiale".
       Les frontières sont donc une invention récente, permise par le développement de la géographie et notamment de la cartographie. "C'est d'ailleurs ce qu'indique l'étymologie puisque la frontière dérive de "frontier, ère", forme adjective du substantif "front", qui signifie très précisément "lieu par où l'ennemi survient". (...) Si les guerres n'aboutissaient pas à des tracés, dessinaient-elles des marches, des "zones intermédiaires"? (entre territoires). Le schéma classique de la formation des frontières linéaires veut que la ligne soit finalement un "stade" ultérieur dans l'évolution d'un espace qui ne serait d'abord qu'une marche, aire frontalière dotée d'une certaine profondeur, jugée suffisante pour assurer des fonctions militaires. Un tel schéma ne prend en compte qu'un seul niveau d'analyse, l'espace zonal et l'espace linéaire étant supposés de même grandeur.
  Si l'on se préoccupe des dimensions "géomilitaires" des processus frontaliers, il convient de faire une distinction entre l'ordre stratégique  - celui du dispositif global, analysable sur des cartes à petite échelle -, et l'ordre tactique - étudiable à plus grande échelle. Ce qui conduit à distinguer entre la ligne, abstraction étirée sur plusieurs dizaines ou centaines de kilomètres et les positions "frontières" (mot pris comme adjectif). La ligne relève d'un ordre de grandeur supérieur aux positions frontières, car, d'un point de vue militaire, seuls comptent les points de passage, entrées et sorties (vallées, cols, couloirs de plaine), souvent fortifiées de places frontières. Celles-ci étaient bâties selon une logique de prévisibilité géomilitaire. Par conséquent, si les guerres ont été des facteurs essentiels dans la création des frontières, elles n'impliquaient pas forcément la mise en place de lignes continues, mais elles supposaient un dispositif plus précis que la simple marche séparante plus ou moins déserte" (Michel FOURNIER).

       Le premier témoignage écrit des relations internationales dont nous avons gardé la trace concerne un règlement des frontières. Dans sa réflexion "aux sources de la guerre", Alain JOXE signale que "les limites de l'appartenance à l'Etat sont toujours constituées originellement par des affirmations unilatérales de cet Etat, même si elles sont l'objet d'un accord bilatéral, par une double déclaration unilatérale de deux Etats. La frontière résulte de l'application de la force sur certains points, marquant le terrain ("frontier" au sens américain), ou sur la construction d'une limite géographique de l'Etat comme localisation de femmes enfantant des citoyens, ou la définition de l'appartenance à l'Etat par les limites des parentèles; toutes ces limites sont non seulement unilatérales mais poreuses, car constituées par le contact avec un organigramme d'un autre type que celui de l'Etat.
Même quand l'Etat a les frontières que lui ont données sa conquête, la conquête, comme résultat ou comme programme de conglomération, s'étend jusqu'au niveau des familles et des individus." Alain JOXE veut nous faire visualiser autre chose que ces cartes colorées, par la forme de l'Etat, celle d'un Empire, par essence hétérogène. "Il est constitué d'un noyau et d'une couronne de peuples frontaliers au statut fluctuant : semi-citoyens, alliés barbares, amis formant rempart, colons-citoyens résidant au-dehors, barbares à conquérir formant cependant barrage contre les barbares plus lointains." Avant l'Etat-nation homogène que nous connaissons, avec ses frontières-lignes remplies de douaniers, le type d'organisation réelle est l'Empire, comme "espace de gestion des conflits entre classes, castes, nations ou individus" par "des unités combattantes, des sociétés fermées destinées à jointurer des fermetures, dans (un) champ poreux et fractionné".

       Dans "Le rempart social", Alain JOXE toujours, avait déjà indiqué qu'"avant d'arriver à définir l'Etat-frontière, il faut décomposer le concept de frontière : il possède deux significations courantes. La frontière est une limite conventionnelle fixe; la Frontière, au sens américain et espagnol, c'est un lieu mouvant d'affrontement entre bandes militaires de deux formations sociales antagoniques par leur façon de produire et dont l'un grignote constamment l'autre. Un front pionnier, armé, offensif. Ces deux sens différents renvoient à un ensemble de pratiques qui font passer de l'un à l'autre sens à propos du même lieu".
  Plus, ce passage de la Frontière à la frontière constitue le moment clé de l'institutionnalisation de l'Etat. L'armée s'avance toujours dans l'empire, faisant reculer la Frontière, constamment, selon le modèle de l'Empire romain, et s'isole de la société, formant une entité à elle seule,  tandis qu'en s'arrêtant, elle s'insère dans la société civile, comme la société civile se symbiose à l'armée, pour donner l'Etat-nation.

    Dans son "Géopolitique", Aymeric CHAPRADE montre dès l'introduction le rôle clé joué dans ce dynamisme de la frontière. Son souci est d'ailleurs de tester constamment la validité d'une analyse, à travers des espaces bien délimités, qui fait s'affronter constamment des Etats. Dans la réflexion sur les relations internationales, les Etats, par leurs frontières, figent en quelque sorte des rapports de forces et le droit international s'efforce de promouvoir partout des frontières sûres et reconnues. Ces frontières étatiques fixent des forces qui ne sont pas seulement d'ordre militaire, mais aussi religieux, économique, linguistique... L'attention s'est plus focalisée sur la question des frontières "naturelles", par la tentation toujours renouvelée de fixer pour toujours les limites des Etats dans des espaces eux-mêmes limitées par des mers, des lacs, des montagnes...que sur le fait que des conflits de toutes sortes traversent, chamboulent ces limites... C'est d'ailleurs pour rendre effectif le monopole de la violence par les Etats, pour permettre une stabilité qui ne soit pas, comme dans les temps des Empires, balayées par des mouvements de populations "incontrôlées".

  C'est ce que dit bien Claude RAFFESTIN (Pour une géographie du pouvoir) : "La démarcation (la délimitation aussi mais avec des risques de contestation) permet l'exercice des fonctions légale, de contrôle et fiscale. La ligne frontière prend en effet différentes significations selon les fonctions dont on l'investit. La fonction légale délimite une aire à l'intérieur de laquelle prévaut un ensemble d'institutions juridiques et de normes qui règlent l'existence et les activités d'une société politique. C'est sans doute la fonction la plus stable, la plus essentielle aussi. Elle n'a pas de connotation négative. En revanche, la fonction de contrôle a pour devoir de surveiller la circulation des hommes, des biens et de l'information d'une manière générale (...). La libéralisation des échanges a beaucoup diminué son importance. Les fonctions idéologiques et militaires de la frontière pourraient compléter cette énumération. La fonction idéologique est très marquée aujourd'hui et elle cache des conflits armés potentiels. Quant à la fonction militaire, elle est ambiguë car elle ne peut être assumée que dans un contexte stratégique conventionnel. Les armements sophistiqués l'ont vidée en grande partie de toute signification".

       L'enjeu de la frontière est donc essentiel dans l'établissement de relations pacifiques entre Etats. La reconnaissance de frontières sûres et reconnues est la condition de l'établissement de relations elles-mêmes stables et reconnues, protégées. Non seulement parce qu'elles permettent les échanges continus et sans danger,  la circulation contrôlée des populations, dont on s'assure qu'elles n'utilisent pas la violence, mais elle délimitent les différentes citoyennetés et stabilisent les perceptions d'identité des populations. La frontière est historiquement d'abord la coupure ami/ennemi, soi/autre, sa solidification, son enkystement.
   Dans un monde où l'information ne connaît plus de frontières, où la libre circulation des biens et des personnes fait partie du credo politique et économique, où la guerre n'est plus considérée comme l'activité la plus profitable, où la conscience des dangers climatiques  devient  universelle, la frontière redevient de plus en plus poreuse, incontrôlable, injustifiable. Il arrivera un moment où soit la notion de frontière va se déplacer, la limite va se déplacer,  où elle va disparaître... si les éléments qui l'ont vu naître disparaissent réellement. Car, à contrario, se dessinent d'autres évolutions qui refigent certaines frontières, ou s'en dessinent d'autres encore... Et l'un des facteurs de ces évolutions réside dans le monopole et la limitation de la violence des groupes sociaux qui a tendance à se diluer, par la reformation d'autres entités armées, qui pourraient remettre en cause une évolution multi-séculaire...
    En tout état de cause la frontière, son existence et sa fonction affirmée ou affaiblie, constitue l'indice le plus probant de la division ou de l'unité de l'humanité. Longtemps encore, elle demeurera mouvante, au gré de la transformation des ensembles étatiques qu'elle délimite dans l'espace.

      Alain JOXE, Le rempart social, Editions Galilée, collection l'espace critique, 1979 ; Voyage aux source de la guerre, Presses Universitaires de France, Pratiques théoriques, 1991.
 Michel FOUCHER, L'invention des frontières, Fondation pour les Etudes de Défense Nationale, 1986.
 Claude RAFFESTIN, Pour une géographie du pouvoir, Librairies Technique (LITEC), collection Géographie économique et sociale, 1980.
 Aymeric CHAPRADE, Géopolitique, Constantes et changements dans l'histoire, Ellipses, 2003.

                                                                               STRATEGUS
Vérification le 25 juillet 2013, en vue de l'article suivant sur Frontière.
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16 juillet 2008 3 16 /07 /juillet /2008 14:18
    
       L'omniprésence de la guerre explique dans doute, mais très partiellement, l'absence de l'entrée du mot tant dans le Vocabulaire Technique et Critique de Philosophie (André LALANDE, PUF, 2002), que dans le Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines (Louis Marie MORFEAUX, Armand Colin, 1985) ou dans le Dictionnaire des auteurs et des thèmes de la philosophie (AUROUX et WEIL, Hachette, 1991). On retrouve bien sûr le mot à "Guerre et Paix" dans le Dictionnaire de philosophie politique (RAYNAUD et RIALS, PUF, 2005) et à "Guerre" dans Éléments de philosophie politique (Thierry MENISSIER, Ellipses, 2005).
Dans l'ouvrage de Thierry MENISSIER, la guerre "ne désigne pas n'importe quelle action violente, même de grande ampleur, mais la lutte armée entre des groupes sociaux, ou entre des Etats, menée parfois jusqu'à la destruction et la disparition de certains d'entre eux", ce qui est la reprise de la conception de Jean Jacques ROUSSEAU, dans Du Contrat social (livre 1, chapitre4) : "la guerre n'est (...) point une relation d'homme à homme, mais une relation d'Etat à Etat". Le maitre de Conférence de philosophie politique au Département de philosophie de l'Université Pierre Mendès France-Grenoble 2, poursuit : "Dans tous les cas, l'emploi de la violence n'est pas purement irrationnel, puisque d'une part la guerre a des causes objectives (historiques, sociales, économiques, diplomatiques), et que de l'autre le recours à la violence y est décidé et planifié, et mieux encore il obéit à un but, il est finalisé. La guerre opère par là une double processus d'identification : elle distingue les alliés et les adversaires, et unit les premiers contre les seconds. A cet égard on constate que dans l'histoire elle a souvent fait fonction d'un paradoxal identificateur social ou national. Il convient (en cela l'auteur suit beaucoup d'autres...) radicalement la guerre de la guerre civile : la première désigne traditionnellement la lutte entre des Etats différenciés ; son contraire est la paix. la seconde concerne les violences intestines des sociétés ou des Etats ; son contraire est la concorde. Cette dernière est en quelque sorte l'objectif minimal, mais vital, de la théorie juridique et politique (comment réussir à ce que les hommes vivent ensemble sans agressions permanentes délibérées?). On peut dire de la paix qu'elle est l'idéal de la réflexion sur la politique (comment instaurer une relation sans agression entre les groupes humaines précisément définis par leurs différences?). Mais il faut ajouter que si la guerre est épouvantable, notamment du fait de l'ampleur que la mort et la destruction y prennent, la guerre civile est peut-être pire encore : vectrice d'une confusion sans pareille, elle oppose à mort les membres d'une même famille. tandis que les groupes humains sortent de la guerre affaiblis, on constate que les séquelles de la guerre civile sont bien plus longues à disparaitre." Thierry MENISSIER fait référence à un passage de l'Histoire de la guerre du Péloponnèse de THUCYDIDE. "La chose se complique lorsqu'on fait entrer en ligne de compte le problème des nationalités. Alors même que ses motifs sont politiques, la barbarie de la guerre civile est alors appréhendée à partir d'expressions qui en amoindrissent le caractère civil". Prenant comme exemple, les guerres récentes en ex-Yougoslavie ou au Rwanda, l'auteur  constate que "confronté à des faits de guerre d'une cruauté inhumaine, on a qualifié ces conflits d'"ethniques", c'est-à-dire de pré- ou infrapolitiques. Cette approche est légitimée par la complexité des relations entre "nations" dans les épisodes mentionnés. Mais ici s'exprime également une sorte de déni actif de leur caractère civil, qui s'explique peut-être par la difficulté d'admettre que, dans la guerre civile, l'expression des motifs politiques confine à la barbarie. Ce déni donne à penser sur la mission que l'on confie communément et tactiquement à l'action politique : qu'elles supprime jusqu'au souvenir de la guerre civile."
Pierre HASSNER, dans le Dictionnaire de philosophie politique, à l'article "Guerre et paix", par des réflexions de Raymond ARON et de son épais ouvrage Paix et guerre entre les nations. Malgré l'évidence de l'assertion que "Nul homme n'est assez dénué de raisons pour préférer la guerre à la paix", formule d'HERODOTE, "il est difficile de trouver une déclaration plus erronée : à toutes les époques, les hommes n'ont-ils pas considéré la guerre soit, d'abord comme l'activité normale de la société, soit, ensuite, comme le dernier recours es rois et, par là, comme inhérente à la condition  de l'homme ou à la nature de la politique?" Reprenant une autre formule, celle d'ARISTOTE selon laquelle la guerre n'est qu'un moyen en vue de la paix, comme le travail en vue du loisir et l'action en vue de la pensée (Politique, VII), l'auteur constate que cette hiérarchie est souvent renversée "par le cours de l'histoire et, notamment, par la philosophie moderne, en ce qui concerne la place du travail et de l'action, ne peut-elle l'être aussi pour celle de la guerre?". D'HERACLITE à FOUCAULT, "les penseurs n'ont pas manqué pour affirmer le primat du conflit sur l'harmonie, du désordre sur l'ordre, de la force sur la forme. De la dialectique hégélienne à la guerre des dieux wébérienne, en passant par la lutte pour la vie, la lutte des classes et la volonté de puissance, les formules ne manquent pas pour généraliser et fonder ontologiquement le primat de la guerre." Pierre HASSNER veut résister à cette conclusion et à cette position de la question, même si en fin de compte on y revient toujours. La question principale semble toujours : "Comment ordonner, logiquement et historiquement les réponses de la philosophie politique à ce problème de la coexistence entre Etats?"
         Comme la guerre concerne plus la philosophie politique que la philosophie, il serait vain de chercher ce terme dans les dictionnaires ou encyclopédie de philosophie. Néanmoins, ces dernièrs ouvrages propose souvent les entrées "puissance" et "liberté" par exemple, en faisant état de la présence de la guerre.

           Le traitement de la guerre comme objet de réflexions philosophiques peut être tout à fait différent selon la perspective adoptée par Alexis PHILONENKO dans son "Essai sur la philosophie de la guerre" ou selon celle du fondateur de la polémologie française, Gaston BOUTHOUL (Traité de Polémologie).
Ainsi dans l'introduction de son livre, Alexis PHILONENKO écrit :
" Réalité de la guerre, prolégomènes historiques et philosophiques de la polémologie, tels sont les deux motifs qui ont dicté l'intérêt et la recherche. Mais il y a un troisième point de vue, plus profond et plus vivant. Nous avons été longtemps incapable de l'apercevoir avec clarté. Mais il nous apparaît maintenant avec une lumière, qui, bien que chancelante, ne laisse point d'éclaircir l'orientation générale de ces essais (qu'il présente). BERGSON avait justement résuit le problème de l'âme et du corps à un moment très limité, mais permettant par cela même une décision, celui de la mémoire et même celui de la mémoire des mots. La guerre nous apparaît comme le point métaphysique où peut se laisser cerner la valeur de la liberté. Il y a d'abord la liberté entendue concrètement comme un principe de gouvernement de la paix et de la guerre - et c'est ce que nous voyons chez KANT, et à un moindre degré chez FICHTE et HEGEL Il y a ensuite la liberté qui s'incarne dans le personnage, et tantôt c'est le vertige de la liberté tel qu'on l'aperçoit chez SAINT-JUST, tantôt la réussite d'un grand dessein en dépit des obstacles, comme on le voit chez le général DE GAULLE. Il y a enfin et surtout la liberté comme puissance de projet et d'ordre.
   Ce dernier est le plus important. CLAUSEWITZ a cru que la liberté n'était pas un vain mot et il a dit quelque chose d'extrêmement significatif (....) il n'a pas hésité à déclarer qu'aucune activité humaine ne dépend si complètement et si universellement du hasard que la guerre (...) La guerr est ainsi cet élément où se symbolisent toutes les autres formes de liberté. C'est donc sur le cas si particulier du projet militaire, du commandement, de l'ordre que se symbolisent toutes les autres activités humaines."
Il déclare ensuite avec un humour involontaire que cette idée de liberté est souvent mal comprise par la philosophie polémologique.
Tout autre est la perspective de la polémologie qui se veut sociologie des guerres. Gaston BOUTHOUL, dans son état des obstacles à l'étude scientifique des guerres constate la pseudo-évidence de la guerre et surtout l'illusion psychologique de dépendance de la guerre à la volonté.
"Le deuxième obstacle psychologique empêchant d'étudier la guerre avec sang froid "comme une chose" - suivant la formule de (d'Emile DURKHEIM) - c'est l'illusion, qui découle d'ailleurs (...) que la guerre, parce qu'elle est un phénomène immédiatement conscient est (...) un phénomène volontaire.
Consciente, la guerre l'est certainement, car chacun d'elles a un commencement et une fin. Elle ne naït pas graduellement; elle se déclenche comme une catastrophe, à un moment précis. Bien plus, elle est attendue, on la voit venir de loin, car la naissance en donne des motifs ou des prétextes. Lorsqu'elle est décidée, son déclenchement est presque toujours subordonné à des formalités à la fois diplomatiques et religieuses. Tout concourt  donc à lui donner l'aspect non d'une impulsion mais d'une décision longuement réfléchie et mûrie.
Le sociologue est en droit cependant de se demander si toute cet appareil conscient n'est pas une sorte d'épiphénomène, de motivation surajoutée ou, de tout au moins, accessoire. Car le postulat de toute science de l'homme est qu'elle s'arroge le droit de comprendre les phénomènes mieux que ceux qui les vivent. Elle doit se demander sans cesse si une réalité plus profonde ne se cache pas derrière les apparences immédiates.
 (...) La première question à nous poser c'est donc de savoir si la motivation consciente n'est pas, en réalité, illusoire. Nous pourrions 1) supposer que le plus important dans le déclenchement du "phénomène-guerre" ce n'est pas l'étude ds délibérations épisodiques, mais celle des impulsions belliqueuses motrices qui suscitent l'humeur et les idées guerrières, qui rendent un groupe agressif à un moment donné. 2) Nous nous poserons ensuite la question de savoir si ces impulsions ne sont pas en rapport avec certaines modifications des structures des sociétés considérées."
    Liberté d'une part, déterminisme d'autre part, la guerre creuse de nombreux clivages philosophiques, dont celui-là.

        Cette différence d'approches trouve ses sources dans les jugements portés sur la guerre par les philosophes depuis l'Antiquité. Il existe toute la gamme : de l'apologie à la négation de sa valeur positive.
 - Un consensus semble se dessiner pour considérer que les philosophes chinois (CONFUCIUS, MENG-TSEN...) se sont appliqués à ne pas exalter la guerre. ce qui n'empêche pas la civilisation chinoise d'être roche en faits guerriers...
 - Chez les philosophes de l'Antiquité gréco-romaine, la répartition entre apologues et négateurs semble délicate et très nuancée si l'on excepte HERACLITE pour qui "la guerre est commune à tous les êtres. Elle est mère de toutes choses. Des uns, elle fait des dieux, des autres des esclaves ou des hommes libres".
PLATON rêve souvent d'un Age d'Or sans guerre, ARISTOTE exalte le dévouement collectif à la Cité, mais tous deux remarquent que les tyrans entreprennent souvent la guerre. Si on voit les philosophes grecs adopter une conception plutôt négatrice, les philosophes romains seraient beaucoup plus ambigus. HORACE, CICERON, SENEQUE partent de cette idée pieuse que la guerre romaine apporte la paix.
 - Au "Moyen-Age", la philosophe recule devant les édifications des doctrines religieuses (favorables ou défavorables à la guerre), corrélativement la société féodale suscite une foule de poésies guerrières.
 - Selon Gaston BOUTHOUL "à partir de la Renaissance, les humanités et l'humanitarisme vont provoquer un courant pacifiste, soit réprobation morale, soit demande d'adoucissement de la force, soit projets de paix perpétuelle, courant opposé et parallèle à celui qu'illustrera MACHIAVEL, et en général, les actions des hommes de ce temps : John COLET, Thomas MORE." Il faut sans doute être plus nuancé, même si Alexis PHILONENKO insiste sur la virtù et la fortune de MACHIAVEL dans une vision d'utilité et de nécessité de la guerre.
  - KANT et HEGEL sont deux auteurs phares de la philosophie moderne sur la guerre, sans oublier FICHTE. KANT fait ressortir la tragique opposition entre les idéaux humains et les "fatalités naturelles et biologiques". HEGEL a inspiré PROUDHON et en général tous les philosophes qui ont, au cours du XIXème siècle, accepté ou exalté la guerre.
Joseph de MAISTRE étaye ses arguments métaphysiques et mystiques de considérations historiques et sociales. Dans ses "Considérations sur la France" écrits à Londres en 1797, on peut lire : "Lorsque l'âme humaine a perdu son ressort par la mollesse, l'incrédulité et les vices gangreneux qui suivent l'excès de civilisation, elle ne peut être retrempée que dans le sang... Les véritables fruits de la nature humaine, les arts, les sciences, les grandes entreprises, les hautes conceptions, les vertus mâles, tiennent surtout à l'état de guerre... On dirait que le sang est l'engrais de cette plante qu'on appelle le génie."
NIETZSCHE est souvent classé parmi les théoriciens de la guerre, avec des propos enflammés et bellicistes. Mais son oeuvre est si complexe, si entreprétée dans des sens radicalement différents...
  - Il faudrait, pour être juste, citer pratiquement tous les noms de la philosophie, ce qui est impossible dans le cadre d'un tel article, mais Alexis PHILONENKO semble en rajouter en citant abondamment SAINT-JUST, DE GAULLE, PROUDHON et surtout TOLSTOÏ.
Il insiste sur le fatalisme de l'auteur de "Guerre et Paix" que l'on classe parfois un peu rapidement dans le "camp pacifiste".
"Le projet humain, dès lors qu'il dépasse le simple Soi et veut agir sur le monde et sur les esprits, est par essence illusoire comme l'est le monde (...).
La réponse de TOLSTOI est ensuite mathématique et elle conduit à poser que chez les théoriciens de la guerre la notion de hasard ne joue un rôle qu'en fonction de l'insuffisance de leur réflexion. (Il) soutient en effet deux thèses strictement liées : d'une part tout se passe dans la confusion - d'autre part tout est strictement déterminé. Guerre et Paix veut être la démonstration de ce point par mille exemple : la guerre consiste chez TOLSTOI - qui ici s'oppose directement à CLAUSEWITZ - en une quantité infinie d'événements infiniment petits. Or, cette quantité infinie peut être considérée de deux manières : ou bien on considère qu'elle est réductible pr addition à quelques événement "singuliers de grande envergure" comme le veut CLAUSEWITZ, et en ce cas on en vient fatalement à nier la confusion pourtant évidente - ou bien on considère cette quantité infinie en s'appuyant sur les règles du calcul infinitésimal et alors, loin de nier les événements singuliers, on les considérera comme des différentielles supposant une intégration, mais possédant chacune autant de valeur que les autres. Et c'est dire que la notion du grand homme que CLAUSEWITZ hérite de FICHTE et de HEGEL est non seulement inutile - comme les prouvent les précédentes explications - mais encore nuisible à l'intérêt de la science".

    Généralement, lorqu'on évoque la philosophie de la guerre, on oublie que les philosophes - comme tous les autres hommes - vivent dans la réalité d'un monde où la guerre est bien présente. Aussi révélatrices que les écrits, sont leurs actions et leurs prises de positions vis-à-vis des guerres pour eux contemporaines.
  Tant dans la Première que dans la Deuxième Guerre Mondiale, des philosophes ont participé de loin ou de près aux opérations diplomatiques, sociales ou franchement militaires. Souvent, lorsqu'ils ont philosophé directement sur la guerre, leurs expériences marquent leurs écrits. Ainsi pour la Première, BERGSON, ALAIN, Ernst TROELTSCH, Bertrand RUSSELL, MARINETTI, HULME et LAWRENCE, ainsi que DEWEY, ROYCE et bien d'autres; pour la Deuxième, BATAILLE, SARTRE, ARON, Simone WEIL, CAVAILLES, LIPPMANN, Carl SCHMITT, ARENDT, WITTGENSTEIN et bien d'autres. Ils fournissent autant par leurs propres écrits que par leurs actions matière à philosophie de la guerre.
 L'ampleur des destructions des deux guerres mondiales, la perspective d'un holocauste définitif ont infléchi les philosophes vers une perspective plutôt négatrice. Mais dans le feu de l'action politique, comme les guerres civiles de l'ex-Yougoslavie ou les guerres du golfe, les ancrages philosophiques les plus puissants connaissent l'épreuve de la réalité et cela ne va pas sans contradictions. Toutefois, au début du XXIème siècle, il semble se dégager des perspectives nouvelles pour les philosophies de la guerre. Ces perspectives restent encore influencées par les philosophies antérieures et pour que ces influences ne soient pas inconscientes, il est nécessaire de les mettre à jour.
    Une approche peut être exposée sur la recherche de la paix en philosophie politique et morale, en contextualisant si possible l'origine (en Occident) de ce questionnement. C'est ce que fait Armelle LE BRAS-CHOPARD, dans son survol des théories et idéologies sur la guerre. "Plusieurs facteurs contribuent à l'essor d'une réflexion philosophique sur la guerre à partir du XVIème siècle. La guerre apparait étroitement liée à l'affirmation de la souveraineté et de la puissance de l'Etat tandis qu'en même temps elle est contestée dans son principe par la religion et limitée dans son exercice par la doctrine de la guerre juste et le droit des gens naissant. La philosophie s'émancipe de la théologie et s'appuie désormais sur les seules ressources de la Raison. Ou bien elle explique la nécessité de la guerre conduisant au réalisme politique (...), ou bien, elle prend le relais de la théologie dans sa condamnation de la guerre et présente sa propre argumentation à côté de celle des jurisconsultes, elle aussi fondée sur la raison. (...) Ce classement manichéen appelle des tempéraments. D'une part (...), nombre de philosophies qui justifient la guerre, tente néanmoins d'en réglementer le déroulement. D'autre part, la quête de la paix n'emporte pas condamnation systématique et générale de la guerre : celle-ci s'inscrit souvent dans une philosophie de l'histoire dans laquelle elle constitue une étape nécessaire de l'évolution de l'humanité et même un facteur de progrès. le refus de la guerre comporte aussi des degrés différents chez des philosophes qui envisagent sa suppression et des moyens eux-mêmes divers pour y parvenir. Le rôle de l'Etat, rendu responsable de la guerre, est d'abord au centre du dispositif. dans un premier temps, c'est de lui qu'on attend la solution : elle sera trouvée sous la forme d'alliances d'Etats qui ne porte pas atteinte à une souveraineté destinée à s'exercer désormais en faveur de la paix et non plus dans la guerre. Mais il apparait très vite que c'est la souveraineté elle-même qui est irrémédiablement liée à la guerre : c'est alors la fin de la souveraineté étatique nationale qui représente l'objectif prioritaire comportant tous les modes depuis la suppression de l'Etat lui-même (marxisme) jusqu'à son absorption dans une unique souveraineté universelle en passant par la dilution de l'Etat dans la société civile (Proudhon). Enfin dans une troisième hypothèse on ne se tourne plus tant du côté de l'Etat que de celui de l'individu : l'établissement de la paix dans le pacifisme radical passe plus par une transformation des moeurs qu'une réforme politique."

   Alexis PHILONENKO, Essai sur la philosophie de la guerre, Librairie philosophie J VRIN, 2003 ; Gaston BOUTHOUL, Traité de polémologie, sociologie des guerres, Bibliothèque scientifique Payot, 1991 ; Les philosophes et la guerre de 14, textes réunis par Philippe SOULEZ, Presses Universitaires de Vincennes, collection La philosophie hors de soi, 1988 ; La guerre et les philosophes de la fin des années 20 aux années 50, textes réunis et présentés par Philippe SOULEZ, PUV, même collection, 1992 ;  Armelle LE BRAS-CHOPARD, La guerre, Théories et Idéologies, Montchrétien, collection Clefs, 1994.

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15 juillet 2008 2 15 /07 /juillet /2008 15:21

 

   Juste après des commémorations plus ou moins bien suivies du 14 juillet 1789, il est intéressant de réfléchir aux diverses manipulations de l'histoire en fonction des calculs politiciens de droite ou de gauche, qu'une certaine classe intellectuelle impose régulièrement aux Français. On pense particulièrement aux commémorations des génocides ou des massacres collectifs dont on nous impose plus les images d'horreur que des réflexions sérieuses. Jouer sur l'émotion ne suffit pas à construire une mémoire collective. Jouer sur des émotions collectives ou des sentiments divers pour déformer les faits toujours fait partie de conflits politiques et idéologiques et le livre de Christian AMALVI nous le rappelle très justement en examinant la manière dont ont été présentés différents chapitres de notre histoire.
    Sur la Révolution française justement, mais aussi sur Vercingétorix (les métamorphoses de nos origines nationales), sur Roland (dans la littérature scolaire), sur Hugues Capet et les terreus de l'an mil, sur le règne de Philippe-Auguste (dans la littérature historique du XIXème siècle), sur Etienne Marcel (de Danton à François MItterrand), sur la Jacquerie de 1358 (dans la littérature de 1814 à 1914), cet archiviste-paléographe nous promène dans les interprétations souvent virulentes d'un bord politique à l'autre. Dans ces essais de mythologie nationale, on puise beaucoup d'éléments sur les batailles de la mémoire, et c'est fort à propos que Christian AMALVI nous informe, de sa position dans les Archives Nationales, différentes tromperies historiques, présentes encore hélas aujourd'hui, dans beaucoup de manuels scolaires aux données souvent plus qu'approximatives... Non pas de ces erreurs d'historiens qui n'en sont pas à l'abri mais de ces véritables entreprises du mensonge perpétré en connaissance de cause par des officines politiques présentes dans diverses maisons d'éditions...
   On regrette simplement que d'autres figures emblématiques de l'histoire ne soient pas évoquées, comme celle de Jeanne d'Arc, récupérée aujourd'hui par la droite et l'extrême droite. Malheureusement, beaucoup croient encore qu'elle entendait des voix et qu'il s'agissait d'une paysanne influençable, ou encore que le sentiment national français date des années 1400... Il manque un ouvrage - certes difficile à écrire - sur les conséquences de certaines falsifications historiques et même de destructions de documents historiques (on pense à la Révolution russe par exemple) sur les comportements des hommes et des femmes d'aujourd'hui.
    "La France est un étrange pays que son histoire divise, une vieille nation où l'héritage du passé prend souvent la forme de batailles pour la mémoire, un théâtre où s'affrontent implacablement le Bien et le Mal, la Loge et le Clocher, la Vérité révélée et la Foi laïque". Voilà comment commence la présentation de ce livre. "Conservateur à la Bibliothèque nationale et, à ce titre "trésorier" de notre mémoire, Christian AMALVI était mieux placé que quiconque pour mettre en scène cette pièce de théâtre qu'est l'histoire de France, pour dessiner le portrait des acteurs qui portent les masques de Vercingétorix, Hugues Capet, Philippe Auguste et Etienne Marcel, pour arpenter ces "lieux de mémoire", où chaque camp vient puiser des arguments pour terrasser l'adversaire. En proposant des éclairages neufs ou trop connues et donc méconnues comme celle de la Révolution française, Christian AMALVI nous offre un voyage rafraîchissant au coeur de notre mythologie nationale. Fruit de dix années de recherche, cet art et cette manière d'accommoder l'histoire est aussi le livre d'un historien qui a la chance d'appartenir à une génération privilégiée, celle qui - grâce à l'effondrement des mythes révolutionnaires - cherche moins à glorifier le passé qu'à le comprendre."
   Robert MORRISSEY, dans une critique  publiée dans Romantisme, n°70, en 1990, présente ce livre composé de sept études portant sur la représentation de l'histoire nationale au XIXe siècle. "La zone de prédilection de l'auteur, connu surtout pour ses travaux sur les manuels scolaires sous la troisième République, se situe ainsi non pas tant du côté de ce que Michel de Certeau a appelé le donné de l'histoire que du côté de l'écriture qui l'organise en connaissance. Histoire de l'historiographie donc, et ces études sont riches en références aux grands historiens du XIXe siècle : Sismondi, Guizot, Thierry, Michelet, Louis Blanc. mais en fait Amalvi veut aller plus loin et vise à rendre compte de "toutes les mises en scène du passé national". A ce titre, il évoque non seulement les grands auteurs littéraires du siècle tels que Stendhal, Balzac et Hugo, mais aussi, et peut-être surtout, les auteurs de manuels scolaires, de brochures, et de pamphlets, des journalistes et des dramaturges de second ordre qui ont tous participé au grand débat sur le passé et le rôle de l'histoire. (...) Les chapitres les plus réussis portent sur Philippe Auguste et sur Etienne Marcel. Dans le premier, Amalvi part d'une opposition de deux courants historiques que le XIXe siècle a recueillis à sa naissance : une tendance rationaliste ennemie des prêtres et du "despotisme des rois" et une tendance aristocratique et catholique. L'auteur suit étape par étape leur évolution à travers le moment fort du romantisme, la réaction des érudits catholiques contre l'historiographie libérale qui se développe entre 1850 et 1880, et la mise en place de l'histoire positiviste (...)." L'auteur se situe dans le prolongement des oeuvres de FURET, LE GOFF, OZOUF et NORA, peut-être avec des oppositions droite/gauche, catholique/laîc un peu trop prévisibles. L'ensemble donne, c'est vrai, l'impression sans doute de survol, mais l'abondante bibliographie présentée en fin de livre permet d'autres investigations. 
   Christian AMALVI est aussi l'auteur depuis celui-ci d'autres livres, tels que le Dictionnaire Bibliographique des Historiens Français et Francophones (Boutique de l'Histoire, 2004), François Ier, Image d'un Roi, de l'histoire à la légende (Somogy, 2006), Les Héros de l'Histoire de France - de Vercingétorix à De Gaulle (privat, 2001), Les Héros des Français - Controverses autour de la mémoire nationale (Larousse, 2011).

       Christian AMALVI, De l'art d'accommoder les héros de l'histoire de France, De Vercingétorix à la Révolution, Albin Michel, 1988, 475 pages.
Complété le 3 Juillet 2012
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15 juillet 2008 2 15 /07 /juillet /2008 13:29

   Deuxième grand ouvrage de René GIRARD publié en 1972, après "Mensonge romantique et vérité romanesque" (1961), il ouvre la voie à toute une série d'études sur le rôle des religions dans la régulation de la violence dans les sociétés humaines et même au-delà. L'auteur remonte jusqu'aux origines de tout l'édifice culturel et social.

   Dans "La violence et le sacré" , René GIRARD examine d'abord le sacrifice et la crise sacrificielle, revisite l'Oedipe, tente de déterminer la genèse des mythes et des rituels ainsi que leurs fonctions, s'attarde sur la figure du héros grec Dionysos, traite du désir mimétique et du double monstrueux, revient sur FREUD et le complexe d'Oedipe, ainsi que sur "Totem et Tabou" et les interdits de l'inceste, conteste LEVI-STRAUSS, le structuralisme et ses conceptions des règles du mariage, et termine sur les dieux, les morts, le sacré, la substitution sacrificielle ainsi que sur l'unité de tous les rites. Cela fait autant de têtes de chapitre à l'érudition serrée qui conduisent le lecteur, depuis la remise en cause des acquis de l'anthropologie structurale et de la psychanalyse à une redécouverte des textes fondateurs de nombreuses cultures, surtout occidentales.
  Cette redécouverte met à jour le rôle du sacrifice dans la cohésion des sociétés humaines en général.

    Les deux premiers chapitres sur le sacrifice posent les fondations de toute la réflexion de René GIRARD sur la violence. Reprenant les textes de l'anthropologie aujourd'hui classique, des écrits du Moyen Age, des passages de la Bible, l'auteur veut éclaircir la fonction du sacrifice et le fait même de sa disparition, sous sa forme sanglante, à l'époque moderne.
 Briser le cercle infini des vengeances. "Le religieux vise toujours à apaiser la violence, à l'empêcher de se déchaîner. Les conduites religieuses et morales visent la non-violence de façon immédiate dans la vie quotidienne et de façon médiate, fréquemment, dans la vie rituelle, par l'intermédiaire paradoxal de la violence. Le sacrifice rejoint l'ensemble de la vie morale et religieuse mais au terme d'un détour assez extraordinaire. Il ne faut pas oublier, d'autre part, que pour rester efficace, le sacrifice doit s'accomplir dans l'esprit de pietas qui caractérise tous les aspects de la vie religieuse. Nous commençons à entrevoir pourquoi il fait figure à la fois d'action coupable et d'action très sainte, de violence illégitime aussi bien que de violence légitime. Mais nous sommes très loin d'une compréhension satisfaisante.". Il faut tout le livre pour commencer à comprendre comment les rites, les interdits et les tabous forment un ensemble qui stoppe l'invasion de la violence mimétique dans un groupe humain.
  Etudiant la tragédie grecque, Oedipe et Dionysos, René GIRARD définit la crise sacrificielle. "La notion de crise sacrificielle parait susceptible d'éclairer certains aspects de la tragédie. C'est le religieux, pour une bonne part, qui fournit son langage à la tragédie; le criminel se considère moins comme un justicier que comme un sacrificateur. On envisage toujours la crise tragique du point de vue de l'ordre qui est en train de naitre, jamais du point de vue de l'ordre qui est en train de s'écrouler.". Le thème des jumeaux, des frères ennemis, traverse les mythes grecs comme d'autres mythes de création du monde. La question de l'indifférenciation, de la réciprocité violente, des métamorphoses constamment présente dans ces mythes, oblige à entrer dans le détail des textes, à faire de l'analyse textuelle et inter-textuelle, comme il l'avait si bien fait dans son premier livre sur la littérature.

   L'analyse du texte de la pièce de théâtre grec "Oedipe roi", une des références de FREUD dans la construction de la psychanalyse, aboutit à de tout autres considérations que les siennes. Pour René GIRARD, la colère est partout présente dans le mythe, ou plutôt une alternance de sérénité et de colère. Le mythe résout le problème de la différence de façon brutale et formelle par le parricide et l'inceste. Dans le cours du récit grec, " à mesure que la crise s'exaspère, les membres de la communauté deviennent tous des jumeaux de la violence". "Ils sont les doubles les uns des autres".
 "La permanence plusieurs fois millénaire du mthe oedipien, le caractère imprescriptible de ses thèmes, le respect quasi religieux dont la culture moderne continue à l'entourer, tout cela suggère, déjà, que les effets de la violence collective sont terriblement sous-estimés.
Le mécanisme de la violence réciproque peut se décrire comme un cercle vicieux; une fois que la communauté y a pénétré elle est incapable d'en sortir. On peut défini ce cercle en terme de vengeances et de représailles; on peut en donner diverses descriptions psychologiques. Tant qu'il y a, au sein de la communauté, un capital de haine et de méfiance accumulées, les hommes continuent à y puiser et à le faire fructifier. Chacun se prépare contre l'agression probable du voisin et interprète ses préparatifs comme la confirmation de ses tendances agressives. De façon générale, il faut reconnaître à la violence un caractère mimétique d'une intensité telle que la violence ne saurait mourir d'elle-même une fois qu'elle s'est installée dans la communauté.
 Pour échapper au cercle, il faudrait liquider le redoutable arrière de violence qui hypothèque l'avenir, il faudrait priver les hommes de tous les modèles de violence qui ne cessent de se multiplier et d'engendre de nouvelles imitations.
 Si les hommes réussissent tous à se convaincre qu'un seul d'entre eux est responsable de toute la mimesis violente, s'ils réussissent à voir en lui la "souillure" qui les contamine tous, s'ils sont vraiment unanimes dans leur croyance, cette croyance sera vérifiée car il n'y aura plus nulle part, dans la communauté, aucun modèle de violence à suivre ou à rejeter, c'est-à-dire, inévitablement, à imiter et à multiplier. En détruisant la victime émissaire, les hommes croiront se débarrasser de leur mal et ils s'en débarrasseront effectivement car il n'y aura plus, entre eux, de violence fascinante.
 Il nous parait absurde d'attribuer au principe de la victime émissaire la moindre efficacité. Il suffit de remplacer par violence au sens défini dans le présent essai, le mal ou les péchés que cette victime est censés assumer pour comprendre qu'on pourrait bien avoir affaire toujours, certes, à une illusion et à une mystification, mais à l'illusion et à la mystification la plus formidable et la plus riche en conséquences de toute l'aventure humaine." Cette efficacité de transfert collectif des fautes sur un seul, coupable de tous les maux, coupable de parricide et d'inceste, René GIRARD entend à la fois la démontrer et en montrer le fonctionnement. Comptez avec le fait que pour fonctionner avec efficacité, un tel mécanisme doit rester mystificateur et on aura là toute l'ampleur de la tâche que l'auteur se donne.
  René GIRARD est si convaincu de l'importance d'Oedipe qu'il y revient plus loin (chapitre VII, Freud et le complexe d'Oedipe). Il pense que Sigmund FREUD fait fausse route. Alors que toute la théorie psychanalytique est basée sur le désir rattaché à un objet, un désir objectivé, lequel se transfère tout au long de la vie du sujet vers un autre objet, "la conception mimétique détacle le désir de tout objet; le complexe d'Oedipe enracine le désir dans l'objet maternel; la conception mimétique élimine toute conscience et même tout désir réel du parricide et de l'inceste; la problématique freudienne est au contraire toute entière fondée sur cette conscience." . Car pour René GIRARD, toute la culture humaine est basée sur l'imitation des pensées et des actions, et le désir s'accroche à tous les objets auxquels s'accroche le désir des autres, et notamment des plus proches, et notamment des frères, et notamment des jumeaux.

   Le mécanisme de la victime émissaire est à l'origine des mythes et des rituels. "L'explication complète du mythe d'Oedipe, c'est-à-dire le repérage du mécanisme de la victime émissaire permet de comprendre le but que visent les sacrificateurs. Ils veulent reproduire aussi exactement que possible le modèle d'une crise antérieure qui s'est dénouée grâce au mécanisme de la victime émissaire."
Dans cette perspective, "Dionysos est le dieu du lynchage réussi". L'analyse de "Les bacchantes" permet à l'auteur de bien montrer que ce n'est pas l'objet du conflit qui est important : "le sujet désire l'objet parce que le rival lui-même le désire". Le rôle de la mimesis dans les relations humaines est tel que le désir mimétique constitue un des liens les plus solides de la société, et ce même désir peut la détruire. Dans son chapitre sur le double monstrueux, René GIRARD avance ce qu'il répète n'être qu'une hypothèse : "Comme la fête et tous les rites, la tragédie grecque n'est d'abord qu'une représentation de la crise sacrificielle et de la violence fondatrice. Le port du masque dans le théâtre grec n'exige donc aucune explication particulière; il ne se distingue absolument pas des autres usages. le masque disparaît quand les monstres redeviennent des hommes, quand la tragédie oublie complètement ses origine rituelles,"

   Comme FREUD et la psychanalyse, LEVI-STRAUSS et le structuralisme se trompe en cours d'investigation scientifique. La critique de "Totem et Tabou" faite par tous les anthropologues et mêmes les psychanalystes postérieurs à Sigmund FREUD, est passée à côté du meurtre fondateur. La prohibition de l'inceste et les règles de la parenté dans les sociétés dites primitives constituent pourtant les éléments qui permettent de voir le dynamisme de la réciprocité à l'oeuvre. " L'échange positif n'est que l'envers de la prohibition, le résultat d'une série de manoeuvres, d'avoidance taboos, destinés à éviter, entre les mâles, les occasions de rivalité. Terrifiés par la mauvaise réciprocité endogamique les hommes s'enfoncent dans la bonne réciprocité exogamique". L'interdit est premier, mais cet interdit se pense en termes de "phobies". Dans sa critique de la psychanalyse et du structuralisme, c'est frappant dans le chapitre sur LEVIS-STRAUSS et les règles du mariage, René GIRARD utilise finalement, selon un phénomène discret et profond décrit par Claude LEFORT à propos de l'oeuvre de MACHIAVEL, le travail séculaire de l'oeuvre, à la fois la psychanalyse et le structuralisme pour découvrir les mécanismes fondateurs du sacrifice, pour expliquer la véritable nature de l'interdit social. Si le jeu de la violence est dissimulé aux yeux de FREUD et de LEVI-STRAUSS, c'est parce qu'ils s'arrêtent en chemin dans leur analyse, et non parce que leur analyse est fausse. L'un en se centrant sur le conflit psychique, l'autre en se situant dans la sphère du langage et du symbolique, perdent la possibilité de comprendre l'essence à la fois des dieux, des morts (de leur culte), du sacré et de la substitution sacrificielle qui fait l'objet de son dernier grand chapitre.

    Il s'agit ni plus ni moins du rôle du religieux dans les société. "Le religieux dit vraiment aux hommes ce qu'il faut faire et ne pas faire pour éviter le retour de la violence destructrice. Quand les hommes négligent les rites et transgressent les interdits, ils provoquent, littéralement, la violence transcendante à redescendre parmi eux, à redevenir la tentation démoniaque, l'enjeu formidable et nul autour duquel  ils vont s'entre-détruire, physiquement et spirituellement, jusqu'à l'anéantissement total, à moins que le mécanisme de la victime émissaire, une fois de plus, ne viennent à les sauver, à moins que la violence souveraine, en d'autres termes, jugeant les "coupables" suffisamment punis, ne condescende à regagner sa transcendance, à s'éloigner juste autant qu'il le faut pour surveiller les hommes du dehors et leur inspirer la vénération craintive qui leur apporte le salut."
René GIRARD entend là donder une nouvelle anthropo-sociologie. "Il y a une unité non seulement de toutes les mythologies et de tous les rituels, mais de la culture humaine dans sa totalité, religieuse et anti-religieuse, et cette unité des unités est toute entière suspendue à un unique mécanisme toujours opératoire parce que toujours méconnu, celui qui assure spontanément l'unumanité de la communauté contre la victime émissaire et autour d'elle."
  Toute son oeuvre ultérieure veut d'abord convaincre de ce fait et explorer toutes les facettes de l'activité humaine, du mythologique à l'économique. En 1978, René GIRARD utilise la forme de l'interview investigatrice pour continuer à le faire, telle sa théorie est énorme. C'est par "Des choses cachées depuis la fondation du monde" qu'il touche le grand public et fait connaître au grand nombre sa théorie sur le mouvement multi-millénaire de maîtrise et de contrôle de la violence.

   René GIRARD, La violence et le sacré, Editions Grasset, 1979 (1972), 454 pages

                                                                                                             RELIGIUS
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10 juillet 2008 4 10 /07 /juillet /2008 13:41

      Écrit par Erica FRATERS, qui n'est que l'anagramme du mot Réfractaires et le nom collectif de nombreux anciens participants à l'Action Civique Non Violente (ACNV), ce livre témoigne de la résistance d'une foule de "citoyens ordinaires" à la guerre coloniale d'Algérie.
   Préfacé par l'avocat Jean-Jacques de FELICE, qui eut à défendre de nombreux réfractaires contre l'Etat français d'alors, rédigé par d'anciens membres du mouvement de désobéissance civile suivant un ordre chronologique qui permet d'en comprendre les motivations et les actions, ce livre se veut à l'honneur des insoumis, des objecteurs, des réfractaires de toute origine, qui eurent le courage de s'opposer physiquement et moralement à une guerre qui a encore aujourd'hui des répercussions sur les mentalités collectives, tant en Algérie qu'en France.
   Abondamment illustré de photographies d'époque, de reproduction d'articles de presse, pourvu d'une solide charpente de rappels historiques et en fin d'ouvrage doté de biographies d'acteurs de l'ACNV, il permet une réelle remémoration collective de cette époque troublée. Jetant une lueur sur les différences entre légalité et légitimité sur lesquelles nous aurons l'occasion de revenir, il montre le cheminement et l'engagement de ceux qui permettront quelques années plus tard l'instauration d'un statut des objecteurs de conscience et d'un service civil. Ce livre raconte aussi l'histoire de l'action non-violente en France depuis la fondation de la communauté de l'Arche en 1957 à la résistance des réfractaires traduits devant les tribunaux en 1963. 
   Non dénué d'émotion pour ceux qui y ont participé, cet exercice de mémoire, initié sur le plateau du Larzac, ce livre montre une partie de la société civile en action et est très utile pour qui veut réfléchir sur ses possibilités d'agir ici et maintenant.
   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Quarante ans après la fin de la guerre d'Algérie, un groupe d'anciens réfractaires et de solidaires décident de témoigner. Avoir l'envie de se rencontrer pour se raconter tant d'années après était particulièrement déraisonnable. Déraisonnables, ils avaient déjà montré qu'ils pouvaient l'être. Leur livre nous apprend comment ils ont décidé ensemble de dire non et d'attiser une conscience, si actuelle, de la désobéissance civile comme forme incontournable de toute civilisation humaine..."  
Est reproduite en quatrième de couverture, également, un extrait de la préface : "Honneur à vous, les insoumis, les déserteurs, les objecteurs, les réfractaires qui avez le courage de "résister", de dire non, à la pacification, à la torture, aux répressions, aux camps d'internement, le courage de "désobéir aux ordres", à la loi même, aux violations des droits de l'homme, droits individuels et collectifs, droit à l'autodétermination et à l'indépendance du peuples algérien (...). Vous étiez et vous restez modestes, vous faisiez ce que vous dictait votre conscience, et vos refus étaient multiples, variés, personnels ; ils étaient riches de leur diversité."
  

   Erica FRATERS, Réfractaires à la guerre d'Algérie, 1959-1963, Avec l'Action Civique Non Violente, Editions Syllepse, 2005, 224 pages. Préface de Jean-Jacques de FÉLICE, avocat.
Site www.syllepse.net.
Complété le 4 avril 2013.
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9 juillet 2008 3 09 /07 /juillet /2008 09:00

 

    Le mot stratégie est tellement mis à toutes les sauces aujourd'hui - ce qui ne préjuge rien de la saveur des-dites sauces - qu'on peut facilement en perdre le sens et avoir la tentation de passer tout de suite aux différentes stratégies mises en oeuvre dans le temps et dans l'espace.
 
     Le "Petit Robert" de 1972 donne deux définitions de Stratégie, après avoir donné deux dates : 1803, "gouvernement militaire", ce qui n'est pas très éclairant, même si on comprend tout de suite que la stratégie se rattache au domaine militaire ; et 1562, date d'utilisation  dans la langue littéraire du mot en question, provenant du grec strategia. Il faudra sans doute revenir sur l'étymologie de Stratégie. Ce dictionnaire donne donc deux sens à Stratégie :
  1 - Opposé à tactique, art de faire évoluer une armée sur un théâtre d'opértions jusqu'au moment où elle entre en contact avec l'ennemi. La stratégie est la partie de la science - notez le mot science - militaire qui concerne la conduite générale de la guerre et l'organisation de la défense d'un pays.
 2 - Au sens figuré, c'est l'ensemble des actions coordonnées, de manoeuvres, en vue d'une victoire. Voir la stratégie électorale parlementaire.

   Le Dictionnaire Hachette de 2001 ne dit pas autre chose, précisant simplement que c'est l'art - notez le mot art - de combiner des opérations pour atteindre un objectif. Voir stratégie électorale, commerciale.

  il faut comprendre qu'un dictionnaire de langue nationale, comme un dictionnaire français, suit l'évolution des moeurs des peuples concernés pour lui. Si le sens premier est militaire et le sens moderne est économique, c'est qu'au début on conçoit la guerre comme le nec plus ultra des moyens d'atteindre un objectif (société guerrière) et que maintenant, du moins dans les sociétés occidentales, c'est plutôt l'économie qui monopolise l'attention. D'ailleurs les dictionnaires spécialisés - rédigés par des personnes proches des milieux militaires, lorsqu'ils ne sont pas militaires eux-mêmes, veulent combattre cette tendance en la dévalorisant.

Les dictionnaires spécialisés en question sont évidemment plus précis que les dictionnaires de langue, et ils insistent sur leurs préférences, au delà de toute étymologie, même s'ils entendent parfois s'y fonder.
 
   Le Dictionnaire de Stratégie de Thierry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN (PUF, 2000) commence l'article "Stratégie" par une praxéologie.
 "La stratégie est la science (si l'on choisit de mettre l'accent sur le savoir et sur la méthode) ou l'art (si l'on privilégie l'expérience) de l'action humaine finalisée, volontaire et difficile. Elle vise à conférer un "caractère conscient et calculé aux décisions par lesquelles on veut faire prévaloir une politique" (BEAUFRE). Le mot "politique" doit être ici pris dans son acception la plus large. La stratégie est donc au coeur de la praxéologie, ou science de l'action, dont le général BEAUFRE soulignait l'impérieuse nécessité. Le terme "praxéologe" a été forgé par le sociologue français Alfred ESPINAS en 1897, repris en 1937 par le philosophe polonais KOTARBINSKI, puis par l'économise autrichien Ludwig VON MISES dans son ouvrage Human Action publié en 1949, enfin par Raymond ARON dans Paix et guerre entre les nations (1962). La praxéologie, comme en fait la stratégie elle-même bien qu'elle se soit développée essentiellement, jusqu'à présent, dans le cadre de la guerre. On distingue ici les stratégistes et les stratèges. Les premiers sont les théoriciens et les seconds les praticiens de la stratégie."
Un esprit malicieux fera remarquer que si le mot praxéologie est mis en avant, certains préfèrent utiliser le mot praxis, qui lie théorie et pratique. Mais ceci n'est qu'une petite remarque. Un long développement dans l'article Stratégie, plus loin, "Définitions et concepts fondamentaux de la stratégie" cite l'introduction à la stratégie du général BEAUFRE et le Traité de Stratégie d'Hervé COUTEAU-BEGARIE (Economica, 2002).

  Justement, dès son introduction générale, Hervé COUTEAU-BEGARIE distingue un sens fort, très précis - celui décrit par toute une historiographie militaire - d'Herbert ROSINSKI aux écoles moderne de guerre, et un sens faible, celui utilisé dans la vie économique et sociale, sur lequel l'auteur émet un avis sévère : la stratégie devient un concept "attrape tout", dont le sens est inversement proportionnel à son degré d'explication. C'est dire qu'il existe dans une partie du monde intellectuel, une tendance à vouloir "remilitarisé" ce terme. En même temps, il est certain que cette volonté est intéressante en ce sens qu'elle rappelle que les méthodes utilisées en économie par certaines personnes ou par certains groupes sociaux se rapprochent de celles, impitoyables, ayant cours dans la guerre, et on pourrait même écrire qu'au fondement de certaines théories économiques existe un fond guerrier.

  Ce n'est pas ici le lieu pour s'étendre sur le sens de la stratégie, qui nécessité bien entendu plusieurs chapitres. Mais l'auteur (Hervé COUTAU-BEGARIE) nous prévient dans son Traité par un dessin humoristique : "3 tomes d'Hervé (tomes de sa voix), 8 000 PAGES de JOMINI (un stratégiste célèbre de la pointure de CLAUSEWITZ), VOM KREIGE (un autre spécialiste célèbre en stratégie), et toujours pas de définition, c'est pas beau, ça?".
 
   Au-delà de la difficulté d'une définition consensuelle de la stratégie, les sceptiques, dans un monde du début du XXIe siècle qui précisément se caractérise par l'attention exlusive accordée au court terme et à l'apparence des choses, stigmatisent son rationnalisme, son matérialisme et/ou son "praxéologisme" . Faisant le point sur les toutes dernières réflexions sur la stratégie, Pascal VENNESSON écrit que "la conception de la connaissance des études stratégiques obéirait (selon eux) exclusivement à la rationalité telle que la conçoit la théorie de l'utilité espérée, en écartant la pluralité de ses manifestations, ses limites et l'intervention de facteurs non rationnels : tel serait leur premier péché capital. Le deuxième présupposé est que la pensée stratégique serait matérialiste, elle n'admettrait comme réalité que la matière. Enfin, la stratégie est volontiers accusée de "praxéologisme" : science de l'action efficace, elle resterait purement instrumentale, une science appliquée, une science distincte des sciences sociales destinées à explique. Dès lors, il est tentant de franchir le pas et de soupçonner les stratèges et les stratégistes, qui s'imaginent volontiers neutres, de servir aveuglément les intérêts des dominants et de l'ordre existant, y compris en légitimant la guerre et la puissance militaire. Aucune de ces trois prénotions ne résiste à l'analyse (...)." (Stéphane TAILLAT, Joseph HENROTIN, Olivier SCHMITT, Guerre et stratégie, PUF, 2015).
 S'appuyant sur un corpus de connaissance et de réflexion, notamment depuis Carl Von CLAUSEWITZ, le professeur de science politique à l'université Panthéon-Assas-Paris II détruit ces présupposés superficiels. En effet, la stratégie prend en compte la pluralité des phénomènes intervenant dans l'exercice de la politique et de la guerre, y compris d'ailleurs de l'économie ; elle accorde une grande place à la contingence ; la culture stratégique moderne se situe dans un rapport de rupture, et non de continuation, entre la guerre et la politique, témoin la floraison d'études stratégiques sur l'établissement, le mantien et le rétablissement de la paix. La stratégie de plus est affaire autant des conservateurs de l'ordre existant que des révolutionnaires, peut-être même plus des révolutionnaires ou réformateurs que des conservateurs. Elle prend en compte l'ensemble des réflexions des sciences sociales, souvent dans une perspective critique par rapport aux événements des deux guerres mondiales. Plus qu'une partie d'une science ou d'un art de la guerre, la stratégie prend pour objet de réflexion centrale, le ou les conflits, attentifs à ces disciplines souvent considérées comme connexes comme l'irénologie.
La médiocrité des études stratégiques en France, très éclatées, engendre méconnaissances et désintérêt académique, qui à leur tour favorisent une production médiocre. Ce qui fait que la stratégie est vue surtout à travers des expertises financières et économiques ou politiques. Sans vouloir dévaloriser la stratégie économique qui a toute sa place dans un corpus de connaissances, l'abandon de la stratégie militaire classique (victime de la stratégie nucléaire ou/et de la défaite de 1940 et des défaites coloniales) - période prolongée de paix oblige, quoique ce ne soit pas le cas dans la littérature anglo-saxonne - est autant dommageable pour les conversateurs que pour les révolutionnaires...

                                                                                                                STRATEGUS
 
Complété le 2 juin 2015

 

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7 juillet 2008 1 07 /07 /juillet /2008 13:04

         Nicolas MACHIAVEL, théoricien italien de la politique et de la guerre, a une postérité - le machiavélisme - qu'au premier abord il n'est plus nécessaire de présenter.
     Or l'intrigueur florentin, acteur des rivalités intestines des villes italiennes de la Renaissance, n'a pas donné naissance à un machiavélisme, mais bien à plusieurs. Défait politiquement, il rédige coup sur coup "Discours sur la première Décade de Tite-Live" (1512-1517), "Le Prince" (1513) et "L'art de la guerre" (1519-1520). C'est autour principalement de ces trois textes que se construit ce que Claude LEFORT appelle le travail de l'oeuvre Machiavel.

    Pour ce dernier, c'est dans ce premier livre, plus que dans "Le Prince" qu'on "peut trouver la marque d'une fondation de la pensée politique moderne" pour "ceux qui feraient aujourd'hui l'effort de la connaitre la matière privilégiée d'une réflexion sur l'histoire et la politique". Loin de parler de la Rome antique, Machiavel se sert d'une lecture particulière de celle-ci pour parler à ses contemporains de l'Italie de la Renaissance. Ce n'est pas un écrit d'histoire, c'est un écrit qui intéresse au plus haut point qui s'intéresse au conflit. En discutant de la République Romaine et en la mêlant à l'histoire des tentatives françaises de conquête de l'Italie, d'une Italie gangrenée par des conflits sans fins, Nicolas MACHIAVEL écrit tout simplement sur la République.

  Dans "Le Prince", Machiavel ne prend pas de posture morale : il est le premier à voir et à dire la politique comme un jeu de passions et d'intérêts animant des forces opposées, notamment militaires. S'il semble légitimer des vices - ceux de la cruauté et du calcul cynique, mis au service de l'ambition, il indique ce qui selon lui doit fonder l'éducation et l'action d'un souverain. Abordant problèmes militaires (substitution nécessaire de milices aux mercenaires, préparation à la guerre en temps de paix) et politiques (acquisition et conservation possibles ou impossibles du pouvoir par les monarchies et les républiques), surtout du gouvernement des sujets, "Le Prince" veut indiquer quels sont les moyens d'empêcher les désordres intérieurs (compromis assurant le bien commun) et d'assurer la pérennité du pouvoir face aux menaces extérieures. La vertu du Prince réside dans cette possibilité de réussir cela.

  "L'art de la guerre" traite bien évidemment de la guerre dans ses aspects stratégiques et surtout tactiques. Ce livre expose de façon systématique - très technique parfois - les conceptions militaires de MACHIAVEL, alors que dans les deux premiers livres, elles sont présentées comme des suggestions, sous forme de maximes. "L'art de la guerre" propose un programme de réformes militaires. Abordant composition des armées (cavalerie, fantassins, artillerie), nature des combattants (milice, condottiere, armée de métier), exercices des troupes, usage du siège des villes, Nicolas MACHIAVEL propose une révolution de la force militaire. Prenant exemple sur l'histoire de l'armée romaine, tirant leçon de ses propres échecs, le florentin, dans une époque de la guerre soudaine menée d'une autre manière par les français, puis par les autres voisins de l'Italie, la met au coeur de la pensée du prince.
"Un prince ne doit avoir d'autre objet ni autre penser, ni prendre autre matière à coeur que le fait de la guerre et l'organisation et discipline militaire, car c'est le seul art qui appartienne à ceux qui commandent, ayant si grande puissance que non seulement il maintient ceux qui de race sont Princes, mais bien souvent fait monter à ce degré de simple condition; en revanche on voit quand les Princes sont plus adonnés aux voluptés qu'aux armes, ils ont perdu leurs Etats. Or la principale chose qui te les peut faire perdre c'est ne tenir compte de cet art, et la cause qui t'en fera gagner d'autres, c'est d'en faire métier."

       L'interprétation du machiavélisme travaille les époques qui suivent MACHIAVEL. De Jean-Félix NOURISSON (1875) à Léo STRAUSS (1958), les lectures modernes des machiavélismes poursuivent celles des classiques comme Jean BODIN (1566) ou SPINOZA (qui le cite beaucoup).
  Parce qu'il nomme les choses par leur nom, qu'il ne s'embarrasse pas de principes moraux (du moins dans une première lecture), parce qu'il semble encourager l'exercice froid du pouvoir, on a pu le présenter comme un théoricien de la Raison d'Etat. Mais la connaissance attentive du contexte socio-politique italien de la Renaissance, la présence constante dans son oeuvre d'une problématique de l'ennemi intérieur et de l'ennemi extérieur doivent nous mettre en garde contre cette vision, qui nous ferait détourner, dans l'étude du conflit, de l'apport du noble florentin. Beaucoup des auteurs "humanistes" d'un autre discours, qui précèdent d'ailleurs Nicolas MACHIAVEL, comme Leonardo BRUNI (1370-1444), considèrent les princes (dont ils bénéficient par ailleurs d'un mécénat constant) comme chefs de classes dirigeantes naturellement portés vers le bien de leurs peuples. Or en dévoilant les motivations et les actions bienvenues du Prince, il montre des monarques et des oligarques obnubilés par la peur de l'ennemi de classe (la plèbe, les populo) plus que par la défense de la Cité des ennemis extérieurs. Le rôle de l'humanisme au service de l'oligarchie contre les revendications du peuple, selon Claude LEFORT, est bien éclairé par la rhétorique de Nicolas MACHIAVEL, bien placé pour voir les véritables jeux de pouvoir. Claude LEFORT nous invite à penser MACHIAVEL, à penser les machiavélismes et toute réflexion sur le conflit politique se passe difficilement, historiquement, de l'étude de sa trilogie.

     L'originalité et la force de l'approche de Nicolas MACHIAVEL résident non pas dans l'originalité des éléments qu'il aborde, mais dans l'ampleur de ses vues. Il cerne la totalité des problèmes militaires et politiques. Il pense que les mêmes lois gouvernent à la fois les évènements militaires et les évènements politiques. Il ouvre la voie à de multiples réflexions sur le pouvoir militaire autant pour les tenants d'un Etat absolutiste que pour les partisans d'une république démocratique. La forme et le fonctionnement d'une armée sont directement liés à la forme et au fonctionnement du gouvernement d'un Etat.

   La forme des trois écrits de Nicolas MACHIAVEL, surtout des deux premiers, celle du dialogue, rejoignant en cela le mouvement de redécouverte des écrits des philosophes et historiens grecs er romains, la concision des trois ouvrages obligent parfois à des lectures rigoureuses que certaines traductions ne permettent malheureusement pas.
Il ne faut pas oublier que dans l'ouverture à une réflexion moderne de la politique qu'ouvre le florentin, il garde l'esprit du souverain de son époque, celui de quelqu'un, d'un prince, d'une famille, d'un groupe constitué dans la cité ou d'un peuple. Dans son oeuvre pointe, mais pointe seulement - il faut tout le travail d'édition et de commentaires qui font le travail d'un oeuvre à travers les époques, pour que la notion du peuple souverain qui nous est familière, prenne forme. C'est sans doute ce cachet personnalisé qui rendent pour certains les écrits de l'intriguant florentin si immoraux, voire anti-chrétiens. C'est précisément dans les critiques successives  de l'identité du Prince, de la conception d'une Principauté. Là où sans doute ses contemporains ont pu voir une provocation : "le florentin arrache littéralement la problématique politique aux ordres traditionnels qui ne promettaient jusqu'à lui l'intelligence. Pour la première fois ce n'est en fonction ni d'une autorisation divine, ni d'une tradition séculaire, ni d'un savoir philosophique des fondements que la question du pouvoir se trouve posée, mais vis-à-vis du seul talent humain confronté aux difficultés immanentes de la vie en commun et aux vicissitudes de l'histoire." (Thierry MENISSIER).
  Un des termes les plus employés de Nicolas MACHIAVEL dans son oeuvre est assurément la vertu, la virtù... La radicalité du projet machiavélien est que la vertu est une capacité de transcender les limites habituelles de l'humanité. Pour maintenir ou sauver la patrie, il est nécessaire de savoir s'animaliser : "Vous devez savoir qu'il y a deux manières de combattre ; l'une avec les lois, l'autre avec la force; la première est propre à l'homme, la deuxième aux bêtes. Mais parce que très souvent la première ne suffit pas, il convient de recourir à la seconde. Aussi est-il nécessaire à un prince de savoir user de la bête et de l'homme." (Le Prince). Il faut savoir être le garant des lois et aussi d'être féroce. Il faut pouvoir à la fois se servir de la fortune des évènements et d'avoir la vertu de les contrecarrer et de les maîtriser. Dans la conduite pragmatique de la politique, il n'y a pas de principe "moral" qui prévaut, l'objectif doit toujours être le même : profiter ou provoquer des rapports de forces favorables.
    La constante référence de différents phllosophes (FICHTE, HEGEL par exemple...) pourtant loin de lui dans le temps et l'espace à son oeuvre, pousse Alexis PHILONENKO à commencer ses considérations sur la philosophie de la guerre par MACHIAVEL. Se référant d'abord à des études qui se penchent sur son art militaire proprement dit, comme celle de H HOBOHM (Machiavellis Renaissance des Kriegskunst, Berlin, 1913) ou celle de GUICHARDIN, son contemporain, qui mettent l'accent sur une certaine incompétence, le professeur émérite à l'Université de Rouen, estime "qu'il a peut-être accompli une plus grande chose" que de proposer des tactiques de défense de villes. En prenant méthodiquement des exemples à la fois chez les Anciens et chez ses contemporains, le florentin "interroge les faits pour s'élever jusqu'à l'Idée", une Idée de la guerre. "Il pose toujours une alternative appuyée sur des faits et pour un pur théoricien un fait vaut tout aussi bien que mille - et, dans la résolution du problème, tente de dégager l'Idée et son application. La litanie machiavélique est : supposée telle situation, faut-il choisir tel chemin ou tel autre. Il ne cesse de proposer des apories. Ainsi : Qui doit inspirer plus confiance, ou d'un bon capitaine qui a une mauvaise arme, ou d'une bonne armée commandée par un mauvais capitaine? (...)". Dans sa réflexion sur les formes de guerres, où il distingue guerre politique (due à l'ambition des princes ou des républiques) et guerre naturelle (quand le peuple contraint par la famine se lève entier pour chercher de nouvelles terres), il accorde une grande importance, comme plus tard Gaston BOUTHOUL, au problème de la surpopulation. Alexis PHILONENKO pense que les guerres des princes et potentats elles-mêmes sont indirectement favorisés par ce phénomène. "Toutefois (même lorsque c'est l'ambition d'un prince ou d'une république qui domine), la guerre est aussi politique (...). On pourrait justement exprimer son intuition géniale en disant que la guerre passe par une série de formes et d'aspects déterminés par deux limites, l'une étant la guerre simplement politique, l'autre étant la guerre simplement naturelle. La guerre est toujours déterminée par ces deux limites et le souci de l'historien philosophe est justement de bien mesurer à quelle sorte de guerre il a affaire. Quant au philosophe de la guerre, il retiendra, lisant les écrits de Machiavel, que - chose qu'il n'a point clairement exprimée, mais qu'inspirent tous nos écrits - la célèbre ascension aux extrêmes dont parle Clausewitz n'a lieu que s'il y a phénomène de surpeuplement. La guerre des princes tend seulement à la gloire et à la domination - la guerre des peuples pour un Lebensraum est celle que chacun combat pour sa propre vie. Afin d'assurer sa subsistance, un peuple doit parfois en détruire un autre, affirme Machiavel (Discours sur la Première Décade de Tite-Live, livre II)."  
Ce qui attire HEGEL dans ses leçons de 1805-1806 - et FICHTE également d'ailleurs - c'est la haute idée que MACHIAVEL se fait de l'Etat, et si les Allemands ne l'ont pas bien compris et méprisé (à l'époque d'HEGEL), c'est parce selon lui ils ont fort peu le sens de l'Etat.
 
        Jean-François DUVERNOY estime que "Niccolo Machiavelli doit sa situation dans l'histoire et aux traits particuliers de son oeuvre une fortune qui revêt plusieurs dimensions. Il fut homme de lettres et écrivit, entre autres, des pièces de théâtre. Il fut aussi un acteur de la Renaissance en Europe en tant que "secrétaire", personnage assez important dans un Etat tel que la république de Florence. Toutefois, en ce qui concerne sa présence engagée dans l'histoire et dans la politique, l'homme Machiavel connut en fait un assez petit destin, même si certains, comme Gramsci, voient en lui un patriote précoce et un utopiste de l'unité italienne. Homme de cour, homme d'étude : double vie, représentée par une double série d'images, le premier portrait, très largement posthume et ayant fixé quelques traits connus par ouï-dire, étant resté le plus célèbre, sous la brosse de Santi di Tito.
A l'évidence, cependant, l'essentiel est ailleurs. A propos de Machiavel, partout, on pense bien autre chose : universellement, il est reçu comme celui qui a formulé définitivement et aux yeux de tous ce qui est devenu dès lors le "machiavélisme", c'est-à-dire la pratique politique, lorsqu'elle s'affranchit de toute règle autre que celle de la volonté de parvenir à ses fins. La consécration universelle de Machiavel, c'est la notion de machiavélisme, par laquelle il est arrivé à son nom propre ce qui pouvait lui arriver de mieux dans la vie collective : devenir la racine d'un nom commun. Comme toujours en pareil cas, il y a de la distance entre la notion, assez vague, que l'urgence du besoin de parler et de désigner a créée (le machiavélisme) et le système d'idées que les chercheurs tentent patiemment de reconstituer : on a donc inventé le "machiavélianisme" pour désigner de façon érudite ce qu'a dû penser le Florentin. (...)". (...)."
  Plus loin, après avoir évoqué son existence décentrée (que l'on peut retrouver, entre parenthèse, dans nombre de biographies), notre auteur décrit les deux pôles de sa pensée : fortuna et virtù. "La nature du politique en découle, et, sans doute, ne peut être comprise qu'à partir de ces mots. Ils avaient été utilisés avant lui, sporadiquement ; mais c'est lui qui en a fait des concepts opératoires, porteurs d'un pouvoir organisationnel tel qu'ils ont inauguré, à partir de lui et pour la première fois, une élaboration de l'univers politique qui porte désormais son estampille. La rencontre de ces deux notions permette d'en comprendre un troisième : celle de pouvoir."
Par "Fortuna"', MACHIAVEL entend que "la nature des choses est neutre en ce qui concerne l'organisation politique des groupes humains. IL n'existe évidemment que "la nature" - en ce sens précis que n'existe aucun "arrière-monde" -, mais cette nature ne décide ni ne prédétermine rien. La notion de fortune remplit donc dans le système une fonction complexe, destinée à dégager le champ de l'action. On peut essayer de la caractériser, même s'il est difficile de lui donner une définition entièrement conceptuelle. D'abord, la fortune ne se présente jamais "en personne" à l'homme d'action, mais sous la forme de son corrélat pratique, quie est "l'occasion de la fortune". Pour l'homme d'action, le réel est morcelé, fait de changements locaux, sans aucune perception du Tout. La fortune est ce qui fragilise la pratique et la prive de toute emprise "réelle", donc de toute garantie ; elle ne se conjugue jamais au futur, et dès lors qu'on veut en parler au présent, elle s'évanouit en s'atomisant sous les espèces de la pluralité des "occasions disjointes". (...) Ainsi donc, la fortune est ce qui donne congé à l'intelligence globale des événements de ce monde, et donc à l'espérance pratique de prévoir inductivement les conséquences de l'action. Seule demeure l'invite à l'observation de ses faits fragmentaires indéfiniment répétés et porteurs de leçons partielles accumulées par l'exercice de la mémoire comparative. Machiavel a parlé de la Fortune comme d'une déesse changeante, capricieuse, fatasque ; façon de déplacer le champ de la réflexion, de le réorganiser. Pour lui (...) la politique est l'art de calculer des moments en sachant qu'ils sont instables, précaires, rapidement changeants, parce qu'ils ne renvoient à rien d'autre qu'au caprice de la Fortune. Machiavel ne croit pas à la déesse Fortune : il nous signifie simplement que l'entrée en politique s'inaugure par l'acceptation d'une déroute de l'intelligence et par une promotion corrélative de la pure volonté d'agir."
Par Virtù, MACHIAVEL entend "cette volonté de pouvoir, détaclée de toute condition qui la fonderait en en faisant un attribut "psychologique" ou "historique" qui serait alors lié "par nature" à quelques "élus" (...). La tradition philologique de la transmission des textes machiavéliens a rendu un fort mauvais service à la compréhension de cette notion. Cette tradition concerne l'ouvrage réputé majeur, d'un livre sont le titre original était un pluriel, De principatibus, dont on a fait un singulier : Le Prince. D'un propos initial ayant un véritable contenu théorique au sujet des divers types d'Etats possibles, on a fait un portrait de prince idéal, comme s'il y en avait un qui soit prédestiné à l'être. C'est-à-dire que, sans doute pour dramatiser, la tradition moderne désigne l'appel circonstancié que Machiavel adresse à Laurent de Médicis (avec le propos clairement exprimé de se placer) au détriment d'un contenu évidemment moins ponctuel, dont le projet est tout au contraire une "revue" dans la lignée des taxinomies aristotéliciennes, et concernant les formes diverses que peut prendre la souveraineté."
Le pouvoir "marque la rencontre, pour un temps nécessairement limité, d'une façon toujours précaire et inévitablement polémique, entre la virtù d'un prince et une occasion de la Fortune. Un pouvoir d'Etat donne réalité - une certaine réalité - à un groupe humain. Machiavel appelle cela l'instauration d'une nation qui, de virtuelle qu'elle était, se réalise dans l'histoire. Au niveau de ce qui se voit, le bruit et la fureur manifestent l'existence politique, comme les tribulations et les intrigues, les fracas de batailles et les chichotements d'alcôves : cela fait beaucoup de mouvements. Envisagé dans sa globalité, cependant, le tout est immobile. Pour être bien certain que l'idée de progrès historique des politiques humaines n'a aucune lieu où se loger, Machiavel utilise à son tour - après Platon, les stoïciens et bien d'autres - l'image du cercle - l'histoire est circulaire, chaque régime se mue en sa caricature, devient son contraire et le cycle continue. L'une des premières caractéristiques de l'homme machiavélien concerne sa déréliction.
L'irruption sans cesse de la virtù dans le cours des événements historico-politiques interdit au théoricien qui pense selon Machiavel toute recherche du côté d'une anthropologie qui s'apparenterait à quelque "psychologie des profondeurs" de l'homme d'Etat. Le politique machiavélien est un homme de calcul extraverti qui ne s'interroge pas sur les motivations et qui n'a jamais à répondre des conditions du désir. Par ailleurs, l'absence d'étiologie objective de la nature des Etats limite drastiquement toute tentative pour fonder la politique. Seuls demeurent des appêtits concurrents de régner, des désirs entrechoqués, des volontés tendues qui semblent ne sortir que d'elles-mêmes et ne tirer que de leur lutte les principes de leurs décisions. Parce que la politique est une catégorie autonome lorsqu'on entreprend de la penser, on ne peut dès lors que la raconter, en décrire les arcanes compliquées, l'agir ou en pâtir. C'est peu pour fonder une "science politique" ; cela peut même suffire à décourager une telle science en lui ôtant tout véritable objet épistémologique. C'est dire que l'autonomie du politique est beaucoup plus inconditionnée dans les textes de Machiavel que celle à laquelle la tradition populaire attache ordinairement le machiavélisme, à savoir l'indépendance du pouvoir à l'égard des règles réputées communes de la moralité publique ou personnelle, et même rteligieuse. Il est vrai que c'est cette indépendance qui est la plus immédiatement visible, la plus menaçante, la plus scandaleusement vécue, parce que la plus terrifiante. Mais on perd sans doute de vue l'essentiel de l'inspiration machiavélienne lorsqu'on porte cette "distance-immoralité" au crédit de la "scientificité". (...)".

   Nicolas MACHIAVEL, Discours sur la première décade de Tite-Live, 1512-1517 (1985, Flammarion, Champs, avec une préface de Claude LEFORT); Le Prince, 1513 (1980, Flammarion); L'art de la guerre, 1519-1520 (1980, Bibliothèque Berger-Levrault, Collection Stratégies, avec une préface de Georges BUIS.
 Claude LEFORT, Le travail de l'oeuvre Machiavel, Gallimard, collection Tel, 1986 ; Alexis PHILONENKO, Essai sur la philosophie de la guerre, Librairie philosophique J Vrin, 2003.
 Edward Mead Earle, Les maitres de la stratégie, Bibliothèque Berger-Levrault, 1980. Avec une préface de Raymond ARON
 Article MACHIAVEL, Thierry MENISSIER, Le Vocabulaire des philosophes, De l'Antiquité à la Renaissance, Ellipses, 2002.
 Article MACHIAVEL, Jean-François DUVERNOY, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Par ailleurs, auteur de Machiavel, Bordas, 1986.

                                                                                              STRATEGUS
Complété le 22 janvier 2014
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