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12 janvier 2009 1 12 /01 /janvier /2009 13:26

        Dans les relations entre langues et conflits, plusieurs plans d'approches peuvent être distingués, même si la linguistique est loin de faire de la question des conflits un thème majeur, sauf indirectement pour la sociolinguistique, la psychologie du langage ou l'ethnolinguistique. Les différents dictionnaires et encyclopédies de linguistique se focalisent surtout sur des aspects cognitifs ou sur la structure des langues.

          
              Des références bibliques peut-être mal interprétées...

                   On ne peut résister ici à coter intégralement le (court) passage de la Bible sur La tour de Babel, tellement d'emblée, il peut aider à situer - et sans doute situe de manière rampante et inconsciente  dans les civilisations judéo-chrétiennes - les relations entre coopérations, conflits et langue.
  "Toute la terre avait une seule langue et les même mots. Après avoir quitté l'Est, ils trouvèrent une plaine dans le pays de Shinear et s'y installèrent. Ils se dirent l'un à l'autre : "Allons! Faisons des briques et cuisons-les au feu!". La brique leur servit de pierre, et le bitume de ciment. Ils dirent encore : "Allons! Construisons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel et faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre." L'Eternel descendit pour voir la ville et la tour que construisaient les hommes et il dit : "Les voici qui forment un seul peuple et ont tous une même langue, et voilà ce qu'ils ont entrepris! Maintenant, rien ne les retiendra de faire tout ce qu'ils ont projeté. Allons! Descendons et là brouillons leur langage afin qu'ils ne se comprennent plus mutuellement." L'Eternel les dispersa loin de là sur toute la surface de la terre. Alors, ils arrêtèrent de construire la ville. C'est pourquoi on l'appela Babel parce que c'est là que l'Eternel brouilla le langage de toute la terre et c'est de là qu'il les dispersa sur toute la surface de la terre."
       Le récit biblique mais bien en avant le rôle d'une langue commune pour la coopération entre les hommes et désigne la multiplication des langues comme facteur de leur incompréhension mutuelle.
Ce n'est pas le lieu ici de discuter de la menace pour l'Eternel que représente la concentration d'un peuple uni dans une même tâche et de l'arme stratégique que constitue ce brouillage linguistique. Mais il ne faut pas aller bien loin pour concevoir que l'existence de langues cloisonnées soit source de multiples conflits. On a beaucoup insisté sur une interprétation morale de l'affront fait à l'Eternel de vouloir "toucher le ciel", sur l'outrecuidance humaine de vouloir par là égaler son Créateur, comme sur le juste châtiment de l'expression de cette volonté de puissance. Sur la nécessaire humilité des sujets envers l'Eternel et surtout envers ses représentants sur terre. Mais beaucoup moins sur un élément explicatif, peut-être très important des conflits perpétuels entre peuples différents.
   Toutefois, la diffusion d'un tel texte, répété à satiété dans les synagogues et les églises a dû influencer la perception que l'incompréhension mutuelle provenait de cette non homogénéité du langage, perception que l'on peut retrouver dans une "sagesse" royale et impériale - que l'on retrouve souvent dans l'histoire - visant à donner une langue commune au peuple situé sous une même autorité, ou du moins aux élites et aux éléments de la population nécessaires à la consolidation du pouvoir.
    
    La traduction (SEGOND 21) de ce passage de la Bible (Histoire de Noé, 11) est réalisée par la Société Biblique de Genève dans un ouvrage publié en 2007. Il s'agit de la version Louis SEGOND initiale de la Bible qui a été la plus répandue dans le monde francophone. Parue à la fin du XIXème siècle, elle était l'oeuvre d'un pasteur genevois.

                                                                                   LINGUS
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8 janvier 2009 4 08 /01 /janvier /2009 09:19
            John FULLER (1878-1966), dans un de ses livres, L'influence de l'armement sur l'histoire (1948), recherche des lois générales à partir de l'expérience historique, des guerres médiques à l'âge nucléaire. Ces lois générales que l'on trouve placées en premier chapitre de ce livre, sont au nombre de trois :
 - Influence réciproque de la guerre et des civilisations. D'une part, c'est le caractère dominant de la  civilisation qui imprime sa forme à la guerre. Ainsi la civilisation chrétienne du Moyen Age amène avec elle les guerres des chevaliers, comme la civilisation industrielle au XIXème siècle amena les guerres de matériel moderne. D'autre part, la guerre accélère le cours des civilisations. Par les besoins gigantesques qu'elle crée, elle favorise les grandes concentrations industrielles et instaure le régime de la machine. Parallèlement, dans les périodes où l'armement permet les grandes offensives, elle permet la création de grands empires. Si jadis la guerre avait à s'adapter à la civilisation du milieu ambiant, il semble qu'aujourd'hui c'est la guerre qui commande et la civilisation doit s'adapter à elle. (Général CHASSIN, auteur de la préface du livre)
- Le meilleur armement gagne les guerres, dans 99% des cas.
- La loi du Facteur Tactique Constant énonce le fait que l'apparition d'une arme nouvelle a toujours été suivie plus ou moins rapidement d'un contre-perfectionnement de l'armement qui enlève à cette arme la supériorité d'un instant. Ce contre-perfectionnement peut être une arme défensive comme une arme offensive. Aux obus d'artillerie s'oppose d'autres canons qui détruisent les lanceurs d'obus. Le seul résultat certain, avec l'escalade de puissance, c'est qu'avec ces progrès sans fin, les pertes causées par les guerres ne cessent d'augmenter de siècle en siècle. Avec l'arrivée de l'arme atomique, et d'autres armes en préparation dans les laboratoires, on se dirige vers des guerres de robots à des centaines de kilomètres de la Terre, avec de temps en temps de grandes villes réduites en poussière.
             Le général FULLER, loin de penser la nécessité de supprimer la guerre, oppose deux conceptions de celle-ci : la conception "clausewitzienne" et la conception "churchilienne" (N'oublions pas que l'auteur est britannique).
   La conception "clausewitzienne" est celle d'une guerre, moyen qu'emploie la politique pour arriver à son but d'obtenir un gain à son pays, et dont la direction est politique; tandis que la conception "churchillienne" est celle d'une guerre à mort où la primauté du point de vue militaire permet de commettre les crimes les plus affreux contre la civilisation, le but politique pour lequel on était entré en guerre ayant complètement été perdu de vue. Il s'agit pour John FULLER de garder toujours le contrôle politique de la guerre en action, pour pouvoir la freiner en fonction des objectifs politiques et économiques, afin qu'elle ne détruise pas ce que précisément on veut prendre.
            Il classe les armes en deux groupes principaux, "le premier comprend les armes avec lesquelles on frappe directement, le deuxième, les projectiles (y compris les propulseurs), les premières servant dans le combat de près et les secondes dans le combat à distance." John FULLER détermine et classe les qualités et les imperfections des armements en 5 points :
- Portée (plus la portée ou le rayon d'action augmente, plus la puissance de destruction peut entrer rapidement en jeu) ;
- Puissance de destruction (plus le pouvoir destructif d'une arme est grand, plus le coup porté sera efficace.) ;
- Précision (plus on augmente la précision avec laquelle une arme peut être pointée, lancée ou projetée, plus on a de chances d'atteindre le but.) ;
- Volume de feu (plus le nombre de coups tirés en un temps donné est grand, plus l'effet obtenu sera grand) ;
- Facilité de mise en oeuvre (plus on peu facilement transporter, trainer ou déplacer, manoeuvrer ou manier une arme, plus rapidement on pourra l'utiliser).
      De ces 5 qualités, la première est la plus importante : c'est celle qui domine le combat. "Donc, l'arme maîtresse détermine le rôle joué par toutes les autres. Autrement dit, l'arme qui a la plus grande portée ou le plus grand rayon d'action doit être à la base des combinaisons tactiques.(...) Elle n'est pas forcément la plus puissante, la plus précise, celle qui assène le plus de coups ou la plus facile à transporter : c'est larme qui ayant la plus grande portée peut entrer la première en action et servir de couverture aux autres armes qui peuvent alors agir selon leurs qualités ou limitations respectives. D'ailleurs plus sa précision, l'intensité de son feu, sa facilité de transport et son pouvoir destructif seront grands, plus cette arme dominera le combat."

          L'influence générale de l'armement sur l'histoire peut se résumer, toujours selon le général FULLER en plusieurs points :
- Les civilisations suivent des cycles qui se répètent. "Bien que chacune aie une individualité propre, toutes passent par les phases similaires de la naissance, de la croissance, de la décadence et de la désagrégation et, dans le développement de chacune de ces phases, la guerre joue un rôle de premier plan." "En outre, à part quelques exceptions, la paix n'est guère qu'une période d'incubation et de préparation à la guerre."
- "...le caractère de la guerre change avec les progrès civils et les croyances à mesure que ceux-ci prennent corps autour de l'idée centrale de chaque cycle culturel. Ainsi au Moyen Age, les limitations de la guerre étaient fixées par la religion, fait central du monde spiritualiste, tandis qu'aujourd'hui c'est la science, fait central du monde matérialiste, qui les fixe."
- "... si la guerre évolue avec le progrès, ce dernier est également influencé par la guerre - il y a influence réciproque de l'un sur l'autre. En outre, la guerre est le seul facteur permanent de ces transformations."
    La loi du développement militaire qui régit l'évolution reprend l'antienne d'un darwinisme très mal compris : "La loi de l'évolution (...) signifie que ceux qui s'adaptent le plus rapidement et le plus parfaitement aux changements matériels, intellectuels ou moraux, sont ceux qui ont le plus de chance de survivre. En ce qui concerne l'histoire des organisations militaires, c'est la même chose : la civilisation est le milieu ambiant et pour rester apte à faire la guerre, les armées doivent s'adapter elles-mêmes à ses phases changeantes."
  Dans sept chapitres de son livre sur l'influence de l'armement sur l'histoire, John FULLER l'illustre en examinant successivement les âges "de la bravoure, de la chevalerie, de la poudre, de la vapeur, du pétrole et de l'énergie atomique."

    Alain JOXE, dans sa somme sur la guerre (Voyage aux sources de la guerre) reprend, dans le cours de ses réflexions, cette conception du général FULLER qu'il juge "étroite et matérialiste".
    "Le rôle principal de la machinerie militaire est de modifier la géométrie de la menace, en utilisant les éléments de base de la géométrie de la peur la plus primitive, pour construire un système qui défie la mort". L'armement, loin d'être une quincaillerie plus ou moins sophistiquée, ne peut "être défini en soi, en dehors des combattants et du combat, en dehors de l'idée d'un système technique de guerre."
Contre des définitions réductrices de l'armement, celles de Quincy WRIHT (1890-1970)  et de John FULLER, Alain JOXE pense qu'"il n'existe pas d'arme en dehors du contexte sociologique du combat, de la guerre, de la stratégie".
     Les conditions de l'innovation militaire ne sont jamais de pures conditions techniques. Elles servent surtout la première fois à remporter la guerre par surprise.
 Le stratégiste dégage plusieurs cycles en 5 temps tout au long de l'histoire :
- Invention qualitative (tournant dans l'histoire des stratégies) ;
- Banalisation par effet de miroir (cristallisation, parallélisme, phases d'improvisation non innovantes) ;
- Diversification, divergences ;
- Fétichisation, accumulation quantitative, définition "logistique" du rapport des forces (sclérose des tactiques et des stratégies) ;
 - Nouvelle invention rompant les rapports de forces quantitatifs.
   Mais surtout, Alain JOXE met l'accent sur un élément majeur des interractions entre guerres et civilisations : "Mais l'innovation militaire à travers la bataille décisive n'est pas seulement décisive militairement parlant : elle est toujours politiquement conséquente, et donc porteuse aussi de remodelages économiques. Cette articulation entre l'instant militaire et la durée économique est un champ particulièrement délicat et important d'exploration car il a pour objet non pas seulement l'articulation de la durée et de l'instant, mais la mise en forme de la rentabilisation de la menace de mort dans l'établissement des systèmes de domination." La mise en oeuvre de la peur constitue le véritable coeur des 5 variables d'armement décrites par le général FULLER. Alain JOXE relève que dans la classification de John FULLER, "il ne peut justifier clairement, après avoir mis en tête de toute sa définition des armes la capacité de destruction, pourquoi il doit, ensuite, mettre, au premier rang des qualités de l'arme, la portée ou le rayon d'action. (...) Il y a bien une explication à son apparente contradiction, une explication qu'il connait sans la reconnaitre, à savoir qu'une arme cimente la peur en courage d'autant plus qu'elle éloigne le contact et permet à l'unité militaire de détruire sans être touchée."
    Au 5 variables de l'armement exposés par John FULLER, l'animateur du CIRPES substitue 10 autres qui tiennent beaucoup plus compte des progrès de l'armement :
- Procédure de destruction (pénétration, écrasement ou enveloppement) ;
- Allonge (armes de poing) ou la portée (armes de jet), procédés qui étendent la capacité de destruction dans l'espace ;
- Mobilité stratégique et tactique (en vitesse de progression et rapidité de changement de direction);
-  Précision de l'impact;
- Densité ou cadence de tir;
- Technique du blindage;
- Observation;
- Camouflage;
- Communication, horizontale ou d'information;
- Brouillage.
  "La loi du progrès de la performance des armements selon ces dix lignes d'évolution a toujours été de chercher à permettre à moins d'hommes de combattre aussi bien de plus loin, ou mieux, de plus près. A la limite : à aucun homme de combattre parfaitement de loin."
      Plus globalement, il faut penser, écrit Alain JOXE, lorsqu'on discute du rôle de l'armement dans l'histoire, à la projection sur l'ensemble des sociétés de ce qui se passe sur les champs de bataille et inversement :
- "La projection de la société dans la bataille, (...) c'est-à-dire la projection des assiettes de recrutement sur les modules d'incorporation puis sur l'ordre de bataille : l'articulation amont et l'emboîtement des échelles dans le procès d'organisation d'une armée";
- La transcription de la bataille dans la temporalité mythique, c'est-à-dire le rôle du récit de bataille comme récit fondateur d'un code propre à la société toute entière;
- La projection de la bataille sur la société vaincue, c'est-à-dire l'effet de la menace militaire sur l'espace socio-économique ou encore comment prend place la bataille victorieuse dans la forme et le contenu de l'itinéraire de conquête.

      Corollaire de l'évolution de l'armement, la distance entre le combattant et la cible s'accroît, et cette distance n'est pas seulement physique, avec l'accroissement de l'importance de l'allonge, mais aussi psychologique. Il existe de plus en plus d'espace et de temps entre l'utilisation des armements et leurs conséquences. Détruire, tuer est réduit à des objectifs techniques où le combattant ne voit pas beaucoup de différence entre les simulations de combat sur ordinateur, proches des jeux videos, et le combat lui-même, qui se dépouille de sa dimension humaine, psychologique de mort et de menace de mort, et des peurs qui s'y rattachent.

  John Friedrich Charles FULLER, L'influence de l'armement sur l'histoire, des guerres médique à la seconde guerre mondiale, traduction et préface du général CHASSIN, Payot, 1948.
   Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, collection Pratiques Théoriques, 1991.


                                                                        ARMUS


         
       
                                             
                             
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7 janvier 2009 3 07 /01 /janvier /2009 15:34

 

     Chef d'état-major britannique du Royal Tank Corps en 1917, John FULLER compte parmi les rares auteurs, à la fois stratège et stratégiste, abondamment traduits, à avoir prévu l'importance du tandem Char-Avion, qui frappe d'obsolescence l'infanterie et la cavalerie et à avoir suivi de près, avec beaucoup d'expertise, l'évolution des armements de la Première à la Deuxième Guerre Mondiale. Il est plus suivi d'ailleurs dans ses réflexions par les autorités militaires allemandes et soviétiques que par celles de son pays. Le Blitzkrieg de 1939-1941 des armées allemandes s'inspire d'ailleurs de ses vues ; son plan Fuller d'offensive mécanisée de 1919 ne fut pas appliqué bien entendu mais il fut énormément consulté par les chefs militaires allemands sous le régime nazi, ce qui n'est pas étranger sans doute à ses préférences politiques d'extrême droite.
      
    D'une érudition encyclopédique, il recherche les lois d'évolutions historiques à travers ses 27 ouvrages relatifs à l'art militaire. Certains sont des livres de souvenirs (L'Armée de mon temps, Les Mémoires d'un soldat non-conformiste), d'autres des oeuvres purement historiques (L'Histoire de l'Infanterie légère anglaise au XVIIIème siècle, Les batailles décisives des Etats-Unis, Le Général Ulysse GRANT), mais la plupart d'entre eux sont relatifs à la théorie de la guerre (comme la Guerre des blindés, La Seconde Guerre Mondiale, 1939-1945, : une position stratégique et tactique de l'histoire).
    Deux d'entre eux retiennent particulièrement notre attention, dans la perspective de réflexions sur le conflit :
- L'influence de l'armement sur l'histoire, des guerres médiques à la Seconde Guerre Mondiale, de 1948 ;
- La conduite de la guerre, de 1789 à nos jours, Étude des répercussions de la Révolution Française, de la Révolution Industrielle et de la Révolution Russe sur la guerre et la conduite de la guerre, de 1963.

    Ce deuxième ouvrage n'est pas une histoire des guerres depuis 1789, comme l'écrit l'auteur lui-même. "On n'y considère pas en principe la manière dont elles furent conduites sous l'angle militaire, mais plutôt sous celui de la pression qu'exercèrent sur elles les événements politiques, économiques et sociaux." John FULLER y examine notamment les influences de la Révolution Industrielle sur la puissance militaire, après avoir discuté des apports du "père de la guerre moderne", CLAUSEWITZ. Il situe à la Guerre de Sécession américaine (1861-1865), le moment décisif de cette influence. Cette guerre prélude directement à la Première Guerre Mondiale sur les plans tactiques et sur les conséquences de la guerre sur la société, en terme par exemple de destructions matérielles et humaines. Il s'agit surtout pour le stratégiste de montrer comme "on ne doit pas conduire une guerre"...
    Dans un ouvrage récent, Olivier ENTRAYES, lieutenant-colonel, officier de liaison à la Defence Academy du Royaume-Uni, effectue un retour d'ensemble sur la pensée de John FULLER, surtout dans la période 1913-1933. 
Lorsque l'on étudie l'histoire, écrit-il dans l'introduction de son livre, "force est de constater que les périodes qui facilitent la pensée sont généralement des périodes de transition technologiques, d'avolution des idées, de révolution politique ou sociale, de fractures démographiques. Soudain, l'étude de Fuller devient pertinente parce que son oeuvre résonne comme le produit d'une transition d'une pensée militaire nouvelle née des bouleversements politiques, économiques, scientifiques, sociaux et culturels entre le début de la seconde moitié du XIXe siècle et de la fin de la Première guerre mondiale. Dans cette jointure temporelle, la pensée de Fuller aide à comprendre cette jonction dans laquelle les bourgeons de la pensée nouvelle s'opposent aux résistances aux changements qui définissent l'entropie historique. Finalement, l'objet de ce livre est né d'une triple considération : l'importance de l'Histoire militaire, comme fondement de la culture générale de l'officier ; l'étude exclusive et exhaustive d'un officier britannique non-conformiste enfin, un cadre de la réflexion qui s'inscrit dans ce que les historiens anglo-saxons appellent "Horse-to-engine era". (...) 
Dès l'année 1919, l'idée fixe qui anime tous les écrits du Colonel Fuller est de conduire une profonde réforme au sein de l'Army. Selon lui, la Grande Guerre a pour conséquence de provoquer beaucoup plus de changements dans le champ psychologique que dans le domaine matériel. ce constat est mis en avant dans le livre qui aura le plus de répercussions et d'influence à l'étranger, The Reformation of War . "1914-1918" devient le creuset d'une pensée partagée par des hommes qui ont vécu la même expérience. L'âge, la mentalité et le vécu définissent alors ce que le professeur Robert Wohl appelle "The Generation of 1914". Cette réforme souhaitée est drainée par ces idées neuves que Fuller trouve dans la littérature, la psychologie, la philosophie et toutes les nouvelles sciences qui se développent depuis le début du siècle. Cette jeunesse a pour devoir de reprendre le flambeau (...). Son aventure est celle d'un précurseur qui cherche à développer de nouveaux modes de pensée ou une préparation et une organisation de la guerre différente. Dans cette entreprise sulfureuse, il forme, à partir de 1923, avec Liddell Hart, une sorte d'avant-garde fougueuse et particulièrement jeune d'esprit. Elle identifie pleinement son rôle à celui d'une jeunesse élitiste qui pense régénérer promptement la nation. Ce "programme" repose sur les cinq thèmes suivants :
1- L'abandon du système régimentaire et de ses liens avec la défense de l'Empire qui établissent, dans le cadre du Cardwell System, que chaque bataillon stationné au Royaume-uni est associé à un bataillon "parent" dans une garnison des colonies ;
2 - La création d'une petite armée d'élite, hautement entrainée et complètement motorisée et mécanisée ;
3 - La mise en place de parcours professionnels rationalisés pour tous les personnels de l'Army ;
4 - La création d'un système d'état-major sur le modèle du General Stab prussien ;
5 - La volonté d'insuffler une réelle révolution dans la pensée de l'Army, dans sa façon de préparer et de conduire la guerre dans le but de mettre en application l'approche manoeuvrière."
John Friedrich FULLER, La conduite de la guerre, Payot, 1948 ; L'influence de l'armement sur l'histoire, Payot, 1963.
 Article FULLER de Martin MOTTE, dans Dictionnaire de stratégie, sous la direction de Thierrry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN, PUF, 2000 ; Article FULLER d'André CORVISIER, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.
Olivier ENTRAYES, Le stratège oublié, J F C Fuller, Editions Brèches, 2013.
Complété le 26 février 2014.
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Published by GIL - dans AUTEURS
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5 janvier 2009 1 05 /01 /janvier /2009 14:13
      
       Défini par le Dictionnaire Le Petit Robert comme abus de la force, provenant du mot latin violentia (1215), le mot violence est très utilisé, sans doute parce qu'il fait partie intégrante de presque toutes les cultures humaines.
  Le Petit Robert (1972)  toujours y consacre quatre acceptions :
            - Faire violence (1538) : "agir sur quelqu'un  ou le faire agir contre sa volonté, en employant la force ou l'intimidation. Faire violence à quelqu'un : le contraindre en le brutalisant ou en l'opprimant ;
             - Une violence est l'acte par lequel s'exerce une force ;
             - Une disposition naturelle à l'expression brutale des sentiments ;
             - Force brutale (d'une chose, d'un phénomène).
   Mêmes définitions dans le Dictionnaire Hachette (2001) : force brutale exercée contre quelqu'un, actes de violences, brutalité de caractère de l'expression, intensité, force brutale d'un phénomène naturel ou d'un sentiment.
  Le Larousse encyclopédie en couleurs paru chez France Loisirs en 1989, lui, place au début de sa définition :
                   - Force intense, souvent destructrice, puis outrance (violence des expressions) ;
                   - Abus de la force (par opposition à la persuasion et à la conciliation), caractère emporté ;
                   - Faire violence à une personne, la contraindre par la force ;
                   - Faire une douce violence à quelqu'un, lui faire accepter une chose qu'il ne refuse de faire que par façon,
                        par délicatesse ;
                   - Violenter, c'est forcer quelqu'un par la violence à transgresser la règle naturelle ou morale.
  Le Grand Robert de 2014 reprend ces acceptions, tirant toujours l'étymologie du latin de 1215 (violentia, violentius) :
1 - a) Faire violence à : agir sur quelqu'un ou faire agir quelqu'un contre sa volonté, en employant la force ou l'intimidation (voir Forcer, obliger). Se faire violence, se dominer, se maitriser (voir se contenir), se contraindre, réprimer ses désirs, se vaincre. L'extrême violence que chacun se fait. J'ai dû me faire violence pour me taire. Par extension : Faire violence à quelque chose, à un texte (voir Dénaturer, forcer). Violence faite au droit d'auteur (voir Agression, attentat). Est cité de plus Faire violence à une femme (voir Violer).
- b) La violence est la Force brutale pour soumettre quelqu'un (voir Brutalité). Acte, mouvement de violence. La violence est la loi de la brute (voir Non-violence). La domination de la violence (voir Fascisme). La guerre est un acte de violence. réprouver la violence (Voir Non-violent). Exercer la violence contre quelqu'un (voir Liberté). Conquérir par la violence (par le fer et le feu). Extorquer, prendre par la violence (voir Arracher, usurper). User de violence. Se résoudre à employer la violence (voir Torture) (En venir aux extrémités). Recourir à la violence. Par violence, avec violence (voir Force - de vive force). Répondre à la violence par la violence. Groupe qui agit dans la violence (voir Agitation, révolte, révolution). Prendre le pouvoir par la violence. Emploi de la violence. L'escalade de la violence. La violence et le crime. Scène de violence dans un film. Rôle de la violence dans l'histoire, dans la société.
Est ajouté en Droit, la violence, cause de nullité d'une convention (Code civil, articles 110 et suivants). Attentats à la pudeur avec violence.
2 - Une, des violences. Acte par lequel s'exerce la violence (au sens  de Faire violence à (1.a...)). Violences physiques, sexuelles, morales. Coups et violences. Violences graves (voir Sévice). Rêver de violences (voir Gendarme). Commettre des violences sur quelq'un (voir Maltraiter, violenter). L'enfant a subi des violences (voir Maltraitance). Les violences de l'oppression, de la tyrannie, du terririsme. Violences révolutionnaires. Violences urbaines. lutter contre la violence en milieu scolaire. - Violences verbales : excès de langage ; insultes. Est ajouté à partir de l'usage de 1668, faire une douce violence sur quelqu'un. Locution ironique. Se faire une douce violence : accepter une chose avec plaisir après une feinte réristance (voir Céder, consentir).
3 - Disposition naturelle à l'expression brutale des sentiments : Il devient injurieux, puis honteux de sa violence (voir Agressivité, colère, fureur, irascibilité) (voir Répliquer). Parler avec violence (voir se Déchaîner, s'Emporter). Violence verbale (voir Invective). Allier la souplesse et la violence (voir Groissièreté). Préconiser une façon de voir avec la dernière violence. Réagir avec une incroyable violence (voir Autorité) (voir Fougue, passion, véhémence, virulence.
Est ajouté, le Caractère brutal d'une action. la violence d'un procédé (voir Humble). Assister à une scène d'une extraodrinaire violence (voir Exaspérer).
4 - A partir du sens de 1600 : Force irrésistible, néfaste ou dangereuse d'une chose. La violence de l'ouragan (voir Grêlon) ; de la tempête, du mistral, du vent qui emporte tout sur son passage (voir Fureur, furie, intensité) (voir Déclarer). Porte qui claque avec violence. Mélange qui explose avec une violence extrême. Chose qui se rompy avec violence. (voir Eclater. Commotion d'une violence inoïe. Qui produit des effets brutaux. La violence du venin (voir Gorgée). La violence d'un sentiment, d'une passion (voir Endormir) (voir Déchainement, intensité, virulence, vivacité). La violence du désir, du desespoir (voir Ardeur, Frénésie, Impétuosité).

       Yves MICHAUD dégage bien ces deux orientations : "d'un côté, le terme violence désigne des faits et des actions; d'un autre, il désigne une manière d'être de la force, du sentiment ou d'un élément naturel - violence d'une passion ou de la nature. Dans le premier cas, la violence s'oppose à la paix, à l'ordre qu'elle trouble ou remet en cause. dans l'autre, c'est la force brutale ou déchaînée qui enfreint les règles et dépasse la mesure".
 Cette étymologie, toujours selon Yves MICHAUD, nous apprend au moins trois choses :
         - Violence vient du latin violentia qui signifie violence, caractère violent ou farouche, force. Le verbe violare signifie traiter avec violence, profaner, transgresser. Ces termes se rattachent au mot vis qui veut dire force, vigueur, puissance, violence, emploi de la force physique, mais aussi quantité, abondance, essence  ou caractère essentiel d'une chose.
 Vis signifie la force en action, la ressource d'un corps pour exercer sa force, et donc sa puissance, la valeur, la force vitale ;
  Au vis latin correspond l'is homérique qui signifie muscle et encore force, vigueur et se rattache lui-même à bia qui veut dire la force vitale, la force du corps, la vigueur et, en conséquence, l'emploi de la force, la violence, ce qui contraint et fait violence.
Il se rattache au sanskrit j(i)yà qui veut dire prédominance, puissance, domination qui prévaut.
           - On retrouve donc rattachés constamment la force et la violence. Plus, si on laisse de côté les jugements de valeur, la force est non qualifiée. Elle devient violence lorsqu'elle dépasse la mesure ou perturbe un ordre.
           - L'idée de force qui constitue le noyau de la violence est soumise à de grandes variations dans le temps et dans l'espace, mais toujours la violence est d'abord une affaire de coups et de mauvais traitements et elle laisse des traces. Il y a autant de formes de violence qu'il y a de sortes de normes.

     Michel WIEVIORKA pense qu'une difficulté de définir la violence provient d'une dualité de perspectives : son objectivité, sa rationnalité, sa factualité, voire sa comptabilité en nombre de victimes ou en destructions matérielles et sa subjectivité, telle qu'elle est vécue, observée, représentée, voulue ou subie.
     Hélène FRAPPAT dans son anthologie sur la violence, relève elle aussi cette étymologie qui rend le mot violence si proche de celle de la force. "La violence serait la force en action, la force quand elle s'exerce : il n'y a pas de force que pour autant qu'elle se manifeste dans une action, un mouvement : associé à une contrainte, elle deviendrait violence. Le langage courant, qui tient souvent force et violence pour synonymes, confirme cette relation."

      Cette confusion entre force et violence est très fréquente et l'étymologie rend difficile une distinction. Même les auteurs favorables à la non-violence en conviennent, ainsi Jacques SEMELIN et Christian MELLON dans leur petit livre :
 "Deux raisons expliquent que cette distinction, pourtant essentielle, ne soit pas toujours perçue. La première tient à l'habitude d'utiliser, dans le langage courant, le mot violence comme un intensif de force : on dira d'un orage ou d'un sentiment qu'ils sont violents pour dire qu'ils sont très forts. La seconde tient à une interférence regrettable entre le registre de la description et celui des jugements de valeur. Sauf dans quelques idéologies extrémistes qui valorisent la violence pour elle-même, le mot violence a plutôt une connotation négative : il ne sert pas seulement à décrire des actes, mais à les stigmatiser. D'où la tendance à utiliser le mot force pour désigner toute forme de violence que l'on estime légitime (...). La clarté exigerait que soit respectée l'indépendance des deux registres : le mot violence doit pouvoir être employé - s'il s'agit d'actes portant atteinte à la vie ou aux droits d'êtres humains - même quand de tels actes sont considérés comme moralement et/ou juridiquement légitimes (...).".

     Par ailleurs, une autre confusion existe entre conflit et violence, malgré leurs étymologies plus éloignées. Toute conflit n'est pas forcément violent et toute violence ne provient pas forcément d'un conflit.

      Michel WIEVIORKA, La violence, Hachette littératures, collection Pluriel, 2006 ; Hélène FRAPPAT, La violence, textes choisis et commentés, GF Flammarion, collection Corpus, 2000 ; Yves MICHAUD, La violence, PUF, collection Que sais-Je?, 1988 ; Christian MELLON et Jacques SEMELIN, La non-violence, PUF, collection Que sais-je?, 1994.

Complété le 13 novembre 2013
     
 
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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 15:56

       Écrit en 1920 dans la foulée du Traité de Versailles (1919) dans les négociations duquel John Maynard KEYNES participait officiellement à la délégation de la Grande Bretagne - avant d'en être déçu et démissionnaire, cet ouvrage polémique dans sa description de la Conférence, se constitue pour sa plus grosse partie de considérations sur les relations entre politiques économiques d'après la Première Guerre Mondiale et les conditions imposées à l'Allemagne. Il y expose les motifs de son opposition au traité final.

      Divisé en sept chapitres, dont les chapitres IV, V et VI consacré aux questions économiques, Les conséquences économiques de la paix marque une date dans la perception des relations entre guerre et économie. De manière un peu définitive, cet ouvrage dénie la possibilité, dans un monde aux intérêts économiques enchevêtrés par dessus les frontières, de tirer profit économiquement d'une guerre par un pays ou un autre. Singulièrement, il met l'accent sur les solidarités des économiques nationales européennes, qui empêchent de dépouiller l'Allemagne sans mettre en danger les autres pays européens.

        Le premier chapitre, sous-titré "Introduction" indique d'emblée que la manière d'élaborer le Traité est mue par la croyance de "pouvoir nous permettre d'entretenir une guerre civile au sein de la famille européenne". "Si, la guerre civile européenne ayant pris fin, la France et l'Italie devaient abuser de leur pouvoir momentané de vainqueurs pour détruire l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie aujourd'hui prostrées, elles provoqueraient leur propre destruction, en raison des liens psychiques et économiques cachés qui les rattachent profondément et inextricablement à leurs victimes."

       Pour appuyer son sentiment, l'auteur britannique remonte jusqu'à 1870, pour décrire "l'Europe avant la guerre". Il indique que "c'était autour de l'Allemagne, pilier central sur lequel tout reposait, que se regroupait le système économique européen, et c'est la de la prospérité et de l'esprit d'entreprise de l'Allemagne que dépendait au premier chef la prospérité du reste du continent." "Les statistiques illustrant l'interdépendance économique de l'Allemagne et de ses voisins sont écrasantes".
Passant en revue la démographie, l'organisation économique, la psychologie collective, les relations du "Vieux Monde" avec le "Nouveau", l'économiste porte un regard critique sur les fondements de la prospérité européenne. "Les énormes masses de capital fixe qui furent accumulées, au grand profit de l'humanité, pendant le demi-siècle qui précéda la guerre, n'aurait jamais pu l'être dans uns société où les richesses auraient été réparties équitablement. Les voies ferrées que cette époque a construites dans le monde entier comme des monuments pour la prospérité, étaient, autant que les pyramides d'Egypte, l'oeuvre de travailleurs qui n'étaient pas libres de consacrer à leur satisfaction immédiate la rémunération complète de leurs efforts. Ainsi ce système remarquable reposait pour se développer sur une double supercherie. D'une part, les classes laborieuses acceptaient une situation où elles ne pouvaient prétendre qu'à une très petite part du gâteau qu'elles-mêmes, la nature et les capitalistes avaient travaillé ensemble à produire ; elles l'acceptaient par ignorance ou par impuissance, sous l'effet de la contrainte ou de la persuasion, ou amadouées qu'elles étaient par la coutume, la tradition, l'autorité et la solidité de l'ordre établi. D'autres part, les classes capitalistes pouvaient prétendre au meilleur morceau du gâteau et il leur était loisible, théoriquement, de le consommer, à la condition, implicite, de n'en consommer en fait que très peu. Le devoir d'"épargner" représenta bientôt les neuf-dixièmes de la vertu, et l'agrandissement du gâteau l'objet de la vraie religion."

     "La Conférence" constitue le chapitre le plus polémique de l'ouvrage. John Maynard  KEYNES dresse un portrait féroce des motivations et des comportements, comme de la tenue des débats. CLEMENCEAU, dans le Conseil des Quatre, fait figure de patriarche désabusé et méprisant, Lloyd GEORGE, WILSON, ORLANDO, tous sont décrits comme des hypocrites ou des pusillanimes.

     Le chapitre IV décrit "Le traité" lui-même. "Deux projets rivaux se disputaient l'organisation future du monde : les Quatorze Points du président WILSON et la paix carthaginoise de M. CLEMENCEAU. Un seul, cependant pouvait légitimement y prétendre ; l'ennemi, en effet, n'avait pas capitulé sans conditions, mais en vertu d'un accord relatif au caractère général de la paix." Pour bien faire comprendre qu'au début de la préparation du Traité, beaucoup de choses étaient possibles, le négociateur passe en revue l'histoire des négociations "qui commencèrent par la note allemande du 5 octobre 1918 et se terminèrent par la note du président WILSON, du 5 novembre 1918". Il se plaint qu'à cause des exigences françaises et italiennes, que l'exécution du programme des réparations exigées de l'Allemagne "imposera une tâche extraordinaire à la Commission des Réparations, qui deviendra propriétaire d'un grand nombre de droits et d'intérêts sur de vastes territoires, troublés par la guerre, leur changement de statut et le bolchevisme. Le partage des dépouilles entre les vainqueurs nécessitera aussi la création d'un nouveau et puissant service, qui verra se bousculer les aventuriers rapaces et les avides chasseurs de concessions de vingt ou trente pays différents.". Il entre dans les détails des dispositions du Traité, notamment sur le fer et le charbon, les transports et le système douanier de l'Allemagne.

   Avec "Les Réparations", John Maynard KEYNES poursuit sa description et met en évidence, que sous couvert de responsabilité morale des dommages causés aux populations civiles, le poids des réparations fut étalé sur toute une génération, au niveau de vie abaissé, compte tenu des faibles capacités de l'Allemagne à les effectuer, du fait même des amputations réalisées de son territoire et de ses capacités productives.

    Dans le chapitre "L'Europe après le Traité", chapitre "qui ne peut être que pessimiste, l'auteur résume l'impact que va avoir le Traité de Versailles.
"le Traité ne contient aucune mesure en faveur du rétablissement économique de l'Europe - rien pour faire des empires centraux vaincus de bons voisins, rien pour stabiliser les nouveaux Etats européens, rien pour que la Russie revienne vers nous. Il n'encourage en aucune façon des accords de solidarité économique entre les Alliés eux-mêmes. Aucune disposition n'a été prise pour remettre de l'ordre dans les finances de la France et de l'Italie, ou pour réajuster les systèmes du Vieux et du Nouveau Monde."
John Maynard KEYNES énonce déjà ce qui sera plus tard sa préoccupation essentielle : "La question de savoir comment rétablir le circuit perpétuel de la production et des échanges extérieurs m'amène à faire une digression à propos de la situation monétaire de l'Europe. On dit que LENINE  a déclaré que la meilleure façon de détruire le système capitaliste était d'avilir la monnaie. Grâce à une inflation incessante, les gouvernements peuvent à l'insu de tous confisquer secrètement une part importante de la richesse de leurs citoyens. Par cette méthode, ils ne font pas que confisquer : ils confisquent arbitrairement, et, alors que ce processus en appauvrit beaucoup, il en enrichit certains. Le spectacle que présente cette redistribution arbitraire n'entame pas seulement le sentiment de sécurité de la population, mais sa confiance dans le caractère équitable de la répartition actuelle de la richesse. Ceux à qui le système profite de manière exceptionnelle, au-delà de leurs mérites, et même au-delà de leurs espérances ou de leurs désirs, deviennent des "profiteurs"", haïs par la bourgeoisie que les politiques inflationnistes ont appauvrie autant que le prolétariat. Comme l'inflation continue et que la valeur réelle de la monnaie fluctue de mois en mois de façon incontrôlée, les relations contractuelles entre débiteurs et créanciers, qui constituent le fondement du capitalisme, sont perturbées au point de perdre toute signification. le processus d'acquisition de la richesses dégénère en un jeu de hasard, une loterie." "L'inflation qui affecte les différents systèmes monétaires d'Europe, a atteint des proportions extraordinaires."

    Au dernier chapitre, "Les remèdes", l'auteur avance quelques idées qu'il poursuivra longtemps après.
"Tout d'abord, nous devons échapper à l'atmosphère et aux méthodes de Paris. Les hommes qui ont dominé la Conférence de la Paix céderont peut-être aux bourrasques de l'opinion publique (rappelons que le Traité de Versailles fut très mal accueilli partout), mais jamais ils ne nous tireront de nos peines. Le Conseil des Quatre ne pourrait pas revenir sur ses pas, même s'il le souhaitait. Le remplacement des gouvernements actuels en Europe constituent donc un préalable indispensable.
Je propose maintenant à ceux qui pensent que la Paix de Versailles ne peut pas durer d'examiner le programme suivant:
- La révision du traité.
- L'annulation des dettes interalliées.
- Un prêt international et la réforme de la monnaie.
- Les relations de l'Europe centrale avec la Russie (doivent être clarifiées) : "La seule protection dont nous disposons contre la Révolution en Europe centrale est que, même aux yeux des plus désespérés, elle n'offre aucune perspective d'amélioration".
  John Maynard KEYNES reste pessimiste jusqu'à la fin de son livre : "Les banqueroutes et le déclin de l'Europe, si nous ne faisons rien pour les empêcher, affecteront chacun d'entre nous à long terme, mais peut-être pas d'une façon frappante ou immédiate." Au moment où il écrit les dernières lignes, l'auteur pense que "nous sommes à la morte-saison de notre destin." Ce qui ne l'empêche pas de dédier son livre "à la formation de l'opinion de l'avenir."

   Contre cette vision négative du Traité qui est d'ailleurs l'opinion dominante dans tout l'après-guerre, et surtout contre ces prédictions pessimistes sur l'avenir de l'Europe, plusieurs auteurs se sont élevés, et notamment Jacques BAINVILLE et Etienne MANTOUX.
   Etienne MANTOUX, dans "la paix calomniée ou les conséquences économiques de Monsieur KEYNES (1946) est le plus critique. Confrontant ces calculs et ces pronostics à l'évolution de l'économie allemande, il explique que cette économie connut, dans les années 1920, une phase de production industrielle et de croissance telle que les réparations exigées n'apparaissent pas comme exagérées. Il s'interroge sur la responsabilité de John Maynard KEYNES sur l'état de l'opinion aux Etats-Unis et dans le développement d'une mentalité d'appeasement face à la montée du nazisme dans les années 1930 (Edouard HUSSON). Mais contrairement à ce que dit Etienne MANTOUX, le fait que ni la question de l'ordre monétaire international ni celle des règlements financiers entre belligérants n'aient pas été traitées de manière cohérente a rendu impossible la résolution de la Crise de 1929. C'est bien l'inflation qui fut au coeur de la crise économique du monde capitaliste des années 1930.  Par ailleurs, chaque crise traversée par l'Allemagne entre 1918 et 1933 fut aggravée par l'effet psychologique du Traité de Versailles.
   Jacques BAINVILLE, dans "Les conséquences politiques de la paix" (1920) s'oppose à John Maynard KEYNES sur la primauté accordée aux aspects économiques. Mais en fait, l'un et l'autre se font écho, notamment dans le catastrophisme, même si le premier se fait le défenseur de l'ordre bourgeois européen, reprochant aux diplomates de ne pas avoir sauvegarder les monarchies du Centre Europe.

     John Maynard KEYNES, Les conséquences économiques de la paix, 1920. L'édition de 2002 parue chez Gallimard, collection Tel, d'une traduction et des annotations de David TODD fait 270 pages environ. Une préface très importante, qui restitue historiquement l'oeuvre, d'Edouard HUSSON, permet de mieux comprendre les conditions dans lesquelles "Les conséquences économiques de la paix" furent rédigées et reçues. Les annotations de David TODD reprennent - longuement - les arguments d'Etienne MANTOUX.
  Cette édition de Gallimard comporte également le texte de Jacques BAINVILLE, "Les conséquences politiques de la paix" que l'on conseille également de lire.
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2 janvier 2009 5 02 /01 /janvier /2009 14:24
       Cette revue semestrielle de sciences sociales, créée en 1981, se veut indépendante "de toute chapelle comme de tout pouvoir financier, bureaucratique ou idéologique". D'abord trimestrielle et totalement artisanale, La Revue du MAUSS paru sous l'appellation Le Bulletin du MAUSS de 1982 à 1988, jusqu'à sa reprise par les éditions La Découverte. Elle est devenue semestrielle depuis 1993, avec à chaque numéro plus de 300 pages.

      En référence directe à Marcel MAUSS, elle aborde des aspects anthropologique, économique, historique, écologique, philosophique, sociologique et politique, avec une prédilection pour "le paradigme du don", dans une esprit pluridisciplinaire, dans une critique vive de l'utilitarisme. S'adressant plus spécialement aux chercheurs et aux étudiants, elles s'engage dans des débats majeurs de société, ancrée délibérément à gauche. Parmi ses précédents et plus récents numéros, on peut citer "Vers une autre science économique", "Marcel MAUSS, savant et politique", "Avec Karl POLANYI", "pourquoi se mobilise t-on?", "Penser la crise de l'école", "Le capital social", "Malaise dans la démocratie"... Il faut saluer le numéro du premier semestre 2008 consacré, autour des problèmes soulevés par Thomas HOBBES, "L'homme est-il un animal sympathique?, Le contr'HOBBES". Notons également l'un des derniers numéros, le numéro 38 (2011/2), consacré à "Emancipation, individualisation, subjectivation, suite du précédent sur "Psychanalyse, philosophie et science sociale, avec des contributions de Pierre PRADES, Lucien SCUBLA, Elisabeth CONESA... Selon une présentation de l'éditeur : "Où il est montré (entre beaucoup d'autres choses) que non seulement la psychanalyse est en définitive aussi ou plus efficace que les psychothérapies concurrentes, mais que c'est à la psychanalyse que ces dernières doivent l'essentiel de ce qui marche chez elles. Ce constat purement empirique - qui remet en cause les condamnations positivistes trop rapides, qu'on croyait acquises, notamment à l'Inserm -, ne fournit toutefois en tant en tel aucune justification des théories analytiques, quelles que soient les multiples obédiences dont elles relèvent. La confrontation de la psychanalyse, de la philosophie politique et des sciences sociales reste donc plus nécessaire que jamais. On la mène ici, dans la foulée du précédent numéro, autour de la thématiques de l'émancipation, qui figure l'idéal moderne par excellence, tant individuel que collectif. Comment l'entendre? S'émanciper, est-ce devenir un individu? Un sujet? Un peuple souverain? Et qu'est-ce à dire? Quoi de plus libre, de plus émancipé, par exemple, que le sujet économique (et son apothéose, le trader), enfin affranchi de toutes relation de don avec ses semblables, n'ayant d'obligation qu'envers lui-même et ses "préférences" du moment? Est-ce là notre idéal? Certainement pas! Il reste donc à expliciter quelle émancipation il nous est effectivement permis d'espérer".

       Se voulant étrangère à tout académisme et à tout mandarinat, La Revue du MAUSS ouvre se colonnes à de parfaits inconnus, comme à des auteurs de renommée internationale. Autour d'Alain CAILLÉ et de Philippe CHANIAL, on trouve les noms de Gérard BERTHOUD, François FOURQUET, Jacques GODBOUT , Ahmed INSEL et Serge LATOUCHE. Ce n'est pas moins d'une cinquantaine de noms que l'on trouve comme auteurs sans compter un Conseil de publications particulièrement fourni.
      Cette revue possède la particularité d'avoir une édition électronique couplée et complémentaire à l'édition papier disponible sur abonnement.
       Le MAUSS édite également, entre autres, avec les éditions La Découverte et Syros une collection d'essais, la Bibliothèque du MAUSS qui accueille la série "Économie solidaire et démocratie". Animée par le CRIDA (Centre de Recherches et d'Information sur Démocratie et l'Autonomie, équipe de recherche du CNRS), cette série porte sur le fait associatif dans la perspective d'une économie et d'une démocratie plurielles.

   Revue du M A U S S - Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales, 3 Avenue du Maine, 75015 PARIS,
  Abonnement sur le site www.revuedumauss.com.
   www.journaldumauss.net.
(Actualisé le 20 mars 2012)
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18 décembre 2008 4 18 /12 /décembre /2008 13:28
           Opposées dans les médias aux armes létales (tuant ou blessant), les armes non létales sont des armes conçues pour que les cibles ne soient pas tuées ou blessées trop lourdement. Sont placées dans cette catégorie ce que l'on appelait auparavant des armes anti-émeutes ou anti-insurrectionnelles, fabriquées dans le but d'être utilisées surtout contre des ennemis intérieurs, dans les rues par exemple, lors des émeutes ou des révoltes populaires. Elles sont aujourd'hui le résultat de développements technologiques relativement importants. Leur innocuité a toujours fait débat, surtout, notamment depuis le XIXème siècle.
         
           On peut regrouper comme armes non létales, des armes à munitions (balles et caoutchouc, flash ball...), des armes à impulsion électrique (pistolet commercialisé par la société Taser France), des armes "courantes" comme les canons à eau ou les gaz lacrymogènes ou encore les mousses, des ondes électromagnétiques ou d'autres dispositifs comme des émetteurs de sons à très hautes fréquence destinés tout particulièrement aux jeunes de moins de 25 ans...
               Jean-Bernard HUYGHE fait état de différentes définitions. Le ministère de la défense français considère comme armes létales, "des systèmes d'armes incapacitantes spécifiquement destinés et essentiellement employés à neutraliser les personnes ou le matériel tout en limitant les accidents mortels, les lésions définitives des personnes, et les dégâts non volontaires des biens et de l'environnement." Le GRIP, think tank critique sur les questions de défense et d'armement définit les armes létales comme "des armes discriminantes explicitement conçues et utilisées pour frapper d'incapacité le personnel et le matériel, tout en minimisant le risque mortel, les lésions permanentes, et les dommages indésirables et irréversibles aux biens et à l'environnement". Une autre définition militaire de l'armement non létal le nomme comme "un équipement dont la vocation spécifique est d'exercer une contrainte sur l'homme pour obtenir une diminution temporaire des capacités physiques et psychologiques pouvant aller jusqu'à la neutralisation".
Pour résumer ses caractéristiques idéales, prenons :
- incapacitant si possible sur-le-champ ;
- avec des effets temporaires et réversibles (du moins en principe) ;
- offrant une alternative à l'usage d'une force supérieure et potentiellement mortelle ;
- utilisable dans une situation où il y a à recourir à la force, mais dans un environnement humain qu'il faut épargner, ou encore dans une situation confuse ;
- agissante de manière ciblée.
         Enfin, le principe de l'arme non létale, rappelle Jean-Bernard HUYGHE, "est connu sinon énoncé depuis des temps immémoriaux. Eviter le sang inutile : ce problème s'est principalement posé dans des situations de contrôle des foules. Le plat de l'épée, le fouet, le bâton, la puissance des chevaux pour pousser la masse humaine, les chiens dressés à mordre : même si de telles méthodes nous paraissent barbares, elles ne tuent pas, "sauf accident". Dans un registre plus moderne ou plus bénin, la fameuse pèlerine plombée d'argent ou son "bidule" en bois étaient destinés au même usage. Les produits lacrymogènes servant à disperser la foule ont été utilisés pour la première fois en 1912 par la police française. Les recherches militaires sur les agents chimiques irritants et leur mise en oeuvre par la police américaine datent des années 1920 au moins. Pourtant, il faut attendre les années 1960 pour que s'impose l'idée d'inventer de nouveaux moyens de maîtriser les manifestants. Et surtout pour que l'on cherche le mot qui permette de penser la chose."

          De façon générale, l'apparition des nouvelles armes non létales (ou incapacitantes) à base d'utilisation de l'électricité ou de l'électromagnétisme, s'inscrit dans le développement de recherches techniques initiées pour la plupart lors du grand projet de "guerre des étoiles" du Président Reagan, dans les années 1980. Si le bouclier anti-missiles atomiques s'est révélé infaisable tant sur le plan technique que sur le plan financier, toute une série de recherches commencent à aboutir aujourd'hui. Ces nouvelles armes non létales suscitent des espoirs stratégiques, aux Etats-Unis notamment. Elles pourraient s'inscrire dans de nouvelles méthodes de gestion possibles des crises.
  Plus encore, certains spécialistes, comme Bernard LAVARINI, peut-être un peu trop enthousiastes, parlent de possible rupture polémologique, d'une nouvelle anthropologie guerrière.
 "(...) une opportunité historique se présente à l'humanité (...) : celle de se donner les moyens de maîtriser la violence par d'autres moyens que la même violence. Cette opportunité, le concept d'armes non létales, c'est-à-dire qui ne tuent pas et dont on peut ajuster l'énergie de neutralisation précisément pour ne pas tuer, peut la lui fournir. Ce concept ouvre de nouvelles perspectives à la sécurité collective. Il permettrait d'associer le droit d'ingérence et l'emploi, dans un cadre offensif global, d'armes capables de paralyser le "hors-la-loi" en évitant son anéantissement et un geste suicidaire éventuel. Le risque nucléaire a fait prendre conscience de la situation de crise comme un état intermédiaire entre la guerre et la paix dont il faut gérer l'issue pour éviter un nouveau traumatisme de la conscience universelle. Envisager l'emploi des armes non létales comme moyens de règlement des crises, le cas échéant en association avec les armes conventionnelles pour l'action, parait aujourd'hui historiquement opportun et technologiquement possible."
   "(...), la définition du concept d'armes non létales et de leurs principales caractéristiques opérationnelles veut qu'elles soient de nature à "paralyser" le personnel et à neutraliser temporairement ou définitivement les équipements ou systèmes, sans porter volontairement atteinte à la vie, sans provoquer de blessures graves et sans occasionner de préjudices importants et définitifs à l'environnement. En quelque sorte, il s'agit d'interdire la conduite des opérations et de placer les moyens de l'autre dans l'incapacité d'exécuter leur mission." Bernard LAVARINI distingue ainsi toute une panoplie d'armes : - les armes anti-personnel ;
                              - les armes capables de paralyser les infrastructures, les transports, l'énergie, la communication, l'information...;
                              - les armes capables de dégrader les performances des systèmes d'armes.

        Comme le dit Luc MAMPAEY, "l'argument le plus séduisant (en faveur des armes non létales) est qu'elles peuvent combler l'espace d'indécision entre le moment où la diplomatie échoue et celui où se prend la décision de recourir à la force conventionnelle létale. Le concept de non létalité peut donc affranchir les décideurs du choix obligatoire et exclusif entre diplomatie et action militaire en élargissant le nombre d'options. Cependant, l'analyse est souvent partiale et partielle. L'essentiel de la réflexion politico-militaire ne porte que sur l'impact technologique, politique et opérationnel du concept de non létalité et ignore nombre de questions fondamentales."
    Parmi celles-ci, Luc MAMPAEY en cite trois :
                             - la capacité de non létalité permet d'envisager le maintien de l'ordre et les opérations militaires comme un continuum - local, national et international. Elle pourrait renforcer l'arsenal répressif interne et "placer à terme la société sous un contrôle permanent";
                             - la banalisation de cette capacité, considérée comme comportant beaucoup moins de risques, peut abaisser considérablement "le seuil politiquement acceptable pour une intervention dans un pays tiers et devenir ainsi un instrument d'ingérence permanente";
                             - les armes non létales ouvrent une brêche dans les Traités et Conventions sur le contrôle ou la maîtrise des armements, notamment des armes chimiques et biologiques.

      Georges-Henri Bricet des VALLONS, doctorant en sciences politiques, diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris, analyse en 2007, les "attenants du processus de légitimation dont le concept de non-létalité a fait l'objet au sein du débat stratégique américain depuis le début des années 1990". Suivant l'histoire de "cette supposée rupture stratégique et tactique", l'auteur nous informe très précisément des instances de décisions et de recherches impliquées, reliées directement à ce qu'on appelle aux Etats-Unis la Révolution des Affaires Militaires. C'est une nouvelle technologie qui fait rêver à la fois les responsables du maintien de l'ordre dans les centres urbains et ceux des opérations militaires de grande envergure. "Révolutionnaire, l'énergie dirigée l'est à plusieurs titres : une telle technologie combine les virtualités antipersonnel et antimatériel ; peut fonctionner comme arme individuelle ou arme à effet de zone ; enfin et surtout, peut graduer/permuter fonction létale et fonction non-létale. L'Active Denial System, système phare promu par le JNLWD (Comité directeur doté d'un budget annuel de 30 millions de dollars, chargé du développement de ces armes, au sein de la division Special Operations and Low-intensity Conflict du Département de la défense), correspond en tous points à ce modèle génétique." Le modèle génétique en question, au coeur de la stratégie des moyens, fait référence à la manoeuvre génétique, "une manoeuvre génétique se définissant comme un rapport complexe entre la culture stratégique et la culture technologique". Il s'agit en fait d'une tentative, peut-être chimérique, de combiner le développement des armements en correspondance avec les nécessités de formes changeantes du combat. On conçoit que dans cette perspective, avoir la possibilité de posséder et d'utiliser une sorte d'armement tout usage (l'auteur parle d'armement rhéostatique) suscite l'intérêt des plus hautes instances politiques et économiques.

       Si les armes non létales peuvent servir à un changement important dans la manière de combattre, elles demeurent toujours des armes - peuvent indirectement devenir meurtrières - et se situent toujours dans la perspective d'exercice de la violence comme moyens de résoudre les conflits. Il s'agit toujours d'imposer sa volonté à un adversaire. Il s'agit d'un moyen supplémentaire sans doute d'éviter la coopération, de passer outre la diplomatie, et de concevoir toujours les relations sociales comme des rapports de force. Elles pourraient faire perdurer la culture du conflit à un niveau toujours plus sophistiqué.
       Enfin, comme toute course aux armements, la course technologique des mesures et contre-mesures électroniques ne met pas le maniement des armes non létales à l'abri de moyens de destruction supérieurs.

          Bernard LAVARINI, Vaincre sans tuer, du silex aux armes non létales, Editions Stock, 1997 ; Luc MAMPAEY, Les armes non létales, une nouvelle course aux armements, Les rapports du GRIP (Groupe de Recherche et d'Information sur la Paix et la sécurité, Bruxelles, site Internet www.grip.org) ; Georges-Henri Bricet des VALLONS, L'arme non létale dans la stratégie militaire des Etats-Unis : imaginaire stratégique et genèse de l'armement, Revue Cultures et Conflits, 67, automne 2007 (www.conflits.org) ; François-Bernard HUYGHE, Les armes non-létales, PUF, collection Que sais-je?, 2009.
    Pour ceux qui veulent suivre de près les recherches et développements des armes non létales, il est conseillé de consulter - entre autres - le site de la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA), www.darpa.mil.

                                                                                     ARMUS
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18 décembre 2008 4 18 /12 /décembre /2008 09:09
       Ici, nous ne parlons pas de l'arme dans sa définition d'ensemble militaire (qui englobe les armes proprement dites, les troupes, les logistiques, etc...), mais de l'objet arme.
       Les dictionnaires de langue française définissent l'armement comme l'ensemble des moyens d'attaque et de défense dont sont pourvus le soldat ou l'armée. Arme est mieux défini par sa fonction : instrument ou dispositif servant à tuer, blesser ou à mettre l'ennemi dans l'impossibilité de se défendre. Il s'agit d'un objet visant finalement à soumettre l'autre à sa volonté.
Ce blog n'a pas vocation, loin de long, à développer les aspects techniques des armes, mais il est nécessaire de bien comprendre la fonction d'une arme et partant de faire une typologie fonctionnelle des armes.
 Mais avant cela, il est nécessaire d'évoquer les classifications officielles et leur fonction.
L'Etat étant un ensemble social qui veut détenir le monopole de la violence, de nombreux Etats ont établi une classification des armes pour en contrôler et leur usage et leur existence, leur production comme leur commercialisation, et plus largement leur circulation.

    Ainsi, la France, pour se cantonner à ce pays et à l'époque contemporaine, a établi une réglementation d'acquisition des armes par les citoyens qui s'appuie sur une classification des armes et des munitions en 8 catégories. Le décret-loi du 18 avril 1939, fut modifié par décret le 12 mars 1973, modifié encore le 6 mai 1995, et encore le 16 décembre 1998 (décret n°98-1148) et encore plus largement le 6 mars 2012. 
        - Catégorie 1 : Armes de guerre et munitions qui vont de l'arme de point semi-automatique ou à répétition tirant des munitions à percussion centrale aux armes à laser en passant par les armes automatiques de tout calibre et les engins nucléaires...
       - Catégorie 2 : Matériels de guerre qui vont des chars de combat aux équipements de brouillage en passant par les multiples armements aériens...
       - Catégorie 3 : Matériels de protection, contre les gaz de combat et les produits chimiques...
       - Catégorie 4 : Armes de défense et munitions, des armes de poing au matériel de vision nocturne, en passant par les diverses d'armes d'épaule... Récemment, en 1998, les armes de poing à percussion annulaire à un coup, utilisées notamment dans certaines campagne de chasse, sont passées de la catégorie 5 à cette catégorie.
      - Catégorie 5 : Armes de chasse et leurs munitions, les divers fusils, avec leurs éléments, munitions...
      - Catégorie 6 : Armes blanches, de la baïonnette aux bombes lacrymogènes, en passant par les matraques et poignards...
      - Catégorie 7 : Armes de tir de foire ou de salon et leurs munitions, qui comprend également les armes d'alarme...
     - Catégorie 8 : Armes historiques et de collection, toutes les armes anciennes dont le modèle est antérieur au 1er janvier 1870 et la fabrication antérieure au 1er janvier 1892, armes neutralisées.
      Toutes les armes jusqu'à la catégorie 4 sont à circulation (vente-détention) strictement réglementée. Toutes celles qui figurent de la catégorie 5  à la catégorie 8 sont en vente libre, sous réserve de présentation de permis pour les armes de la catégorie 5. Toute personne en France qui sollicite une autorisation d'acquisition et de détention d'armes de 1ère ou de 4ème catégorie, doit apporter la preuve qu'elle a installé à son domicile un coffre-fort ou une armoire forte pouvant abriter ces armes. Bien entendu, les armes de guerre de la catégorie 1 à la catégorie 3 font l'objet de procédures d'acquisition strictes et très contrôlées.
     
      Une nouvelle loi, adoptée en mars 2012 (loi n°2012-304 du 6 mars 2012 relatives à l'établissement d'un contrôle des armes modernes, simplifié et préventif), changent cette classification, dans un contexte d'explosion de la circulation d'armes en tout genre sur le territoire français (et en Europe de manière générale). Cette nouvelle nomenclature remplace celle  issue de la loi de 1995. De 8 catégories déterminées en fonction de la destination des armes et de leur calibre, on passe à 4, qui comprend 3 principaux critères :
- la répétabilité du tir ;
- la capacité de tir sans rechargement ;
- la capacité de dissimulation de l'arme.
     Le premier des deux articles concernant les Dispositions relatives à la classification des armes (Chapitre 1) stipule que les matériels de guerre et les armes, munitions et éléments désignés par le présent titre sont classés dans les catégories suivantes (article L 2331-1 - I) :
1 - Catégorie A : matériels de guerre et armes interdits à l'acquisition et à la détention, sous réserve des dispositions de l'article L. 2333-1. Cette catégorie comprend (A1) les armes et éléments d'armes interdits à l'acquisition et à la détention et (A2) les armes relevant des matériels de guerre, les matériels destinés à porter ou à utiliser au combat les armes à feu, les matériels de protection contre les gaz de combat. 
2 - Catégorie B : armes soumises à l'autorisation pour l'acquisition et la détention :
3 - Catégorie C : armes soumises à déclaration pour l'acquisition et la détention :
4 - Catégorie D : armes soumises à enregistrement et armes et matériels dont l'acquisition et la détention sont libres.
   
    Un décret en conseil d'Etat du 30 juillet 2013 détermine les matériels, armes, munitions, éléments essentiels, accessoires et opérations industrielles compris dans chacune de ces catégories ainsi que les conditions de leur acquisition et de leur détention. Il fixe les modalités de délivrance des autorisations, ainsi que celles d'établissement des déclarations ou des enregistrements. 
   En vue de préserver la sécurité et l'ordre publics, le classement prévu aux 1° à 4° est fondé sur la dangerosité des matériels et des armes. Pour les armes à feu, la dangerosité s'apprécie en particulier en fonction des modalités de répétition du tir ainsi que du nombre de coups tirés sans qu'il soit nécessaire de procéder à un réapprovisionnement de l'arme.
Par dérogation à l'avant-dernier alinéa du présent I, les armes utilisant des munitions de certains calibres fixés par décret en Conseil d'Etat sont classés par la seule référence à ce calibre.
II - Les matériels qui sont soumis à des restrictions ou à une procédure spéciale pour l'importation ou l'exportation hors du territoire de l'Union Européenne ou pour le transfert au sein de l'Union Européenne sont définis au chapitre V du présent titre.
III - Les différents régimes d'acquisition et de détention mentionnés au présent article ne s'appliquent pas aux personnes se livrant à la fabrication ou au commerce des matériels de guerre, des armes et des munitions conformément au chapitre II du présent titre, auxquelles s'appliquent les règles spécifiques au titre de l'autorisation de fabrication et de commerce.
L'article 2 de ce chapitre stipule que les armes et matériels historiques et de collection ainsi que leurs reproductions sont :
1 - sauf lorsqu'elle présentent une dangerosité avérée, les armes dont le modèle est antérieur au 1 Janvier 1900 ;
2 - les armes dont le modèle est postérieur au 1 Janvier 1900 et qui sont énumérés par un arrêté conjont des ministres de l'intérieur et de la défense compte tenu de leur intérêt culturel, historique ou scientifique. 
Au 3, 4, 5 et 6, figurent des dispositions qui entrent dans des détails techniques. 

    L'enjeu, on l'a vu après certains accidents de chasse intervenus dans les années 1990, puis d'une prolifération d'armes de tout genre depuis la chute de l'URSS, est de faire passer certaines armes dans une restriction de circulation et d'utilisation, d'une catégorie à l'autre, chaque catégorie d'armes faisant l'objet de contrôle plus ou moins stricts. Cette réglementation qui concerne les relations d'Etat à citoyen est souvent celle qui fonctionne le mieux dans les payx occidentaux au moins. Le type de réglementation peut faire toute la différence entre une circulation intense des moyens de tuer ou de blesser, dans le niveau de violence armée présent dans une société.
    La situation peut différer de façon importante entre certains pays d'Europe et les Etats-Unis par exemple et même entre Etats différents à l'intérieur des Etats-Unis.
    Il n'y a pas à l'heure actuelle de classification internationale unanimement reconnue et les disparités entre les réglementations peuvent être très grandes - même mis à part les importances relatives des organes étatiques de contrôle.
    Ainsi le constate André COLLET : "Toute comparaison entre les législations en matière d'armes doit (...) tenir compte du contexte national. (...) La France et l'Italie sont les deux principaux pays chasseurs ; l'Italie et l'Allemagne sont les principaux pays tireurs. Le Français est par tradition très attaché à la liberté de la chasse ; il accepte difficilement que des restrictions soient imposées à l'exercice de cette activité de loisir démocratique et traditionnelle. Ce problème ne se pose pas dans les mêmes termes en Allemagne où le nombre de chasseurs est réduit et où la chasse concerne une fraction, généralement fortunée, de la population.
Toute appréciation sur une réglementation (...) doit tenir compte, au-delà des textes, des pratiques administratives. Celles-ci peuvent comporter des attitudes qui la rendent plus ou moins supportable. Les décisions d'acquisition et de détention d'armes relèvent, notamment,  des autorités locales et dans tous les pays on constate des différences très importantes de traitement des dossiers".
  Concernant les Etats-Unis, le même auteur écrit : "La liberté de détenir et de porter les armes est inscrite dans la Constitution américaine. Le deuxième amendement (de 1791) déclare : "Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d'un état libre, le droit qu'a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé." Ce droit de détenir et de porter des armes revêt une telle importance dans la nation américaine qu'il vient en seconde place, juste après le droit de parler, d'écrire et de pratiquer la religion. C'est qu'il est considéré comme le garant de la liberté du peuple. Trente-sept Etats ont introduits dans leur constitution des dispositions très protectrices de la liberté des armes ; de puissantes associations comme la National Riffle Association veillent au respect de ce droit reconnu".

      A une autre échelle, celle des relations entre Etats, les problèmes sont encore plus ardus. A chaque fois qu'un accord de limitation d'armement ou de contrôle d'armes intervient, il s'appuie sur une classification des armes très difficile à déterminer.
     Hormis les cas des armes de destruction massives, nucléaires, chimiques ou biologiques, dans lesquels sont organisés, sous un contrôle pluri-national, des démantèlements de matériels, il est souvent difficile de déterminer et de pratiquer une réglementation.
   La volonté politique manque souvent et les intérêts économiques l'emportent le plus souvent. Il faut voir dans le détail les différents accords internationaux dits de désarmement pour s'en rendre compte (nous y reviendrons souvent par la suite).

         Sur Internet : www.prefecture-police-paris.intérieur.gouv.fr, ou Légifrance.gouv.fr ou encore douane.gouv.fr ; André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988 ; André COLLET, Les armes, PUF, collection Que sais-je?, 1986.
 
Complété le 15 octobre 2012
Revu le 4 mai 2016

                                                                                       ARMUS

    
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16 décembre 2008 2 16 /12 /décembre /2008 13:57

          6 - Conclusions des deux séries de textes

           Il n'y a pas véritablement de nommément conclusions dans les textes de 1980 - ce qui est naturel quand on considère la nature et la variété de ceux-ci - mais une annexe comportant le rapport final de la "Réunion interdisciplinaire sur l'étude des causes de la violence", tenue à Paris les 12 au 15 novembre 1975.
    Cette réunion "fait suite aux travaux déjà réalisés par la Division sur les causes de la violence, axés jusqu'à présent sur l'agressivité humaine, et s'insère dans le cadre plus général de la contribution de l'UNESCO aux recherches sur la paix."

       Sur les questions théoriques et méthodologiques, plusieurs points méritent - encore aujourd'hui - notre attention.

                 - "(...) il existe quatre grands systèmes d'équivalence dont il faut dénoncer le vide théorique quand on débouche notamment au niveau international :
  . l'équivalence entre passage au conflit violent et erreur de calcul, de perception ou de stratégie comme si "on" pouvait réellement définir la différence entre l'"état objectif des affaires" et l'état prévu ou perçu;
  . l'équivalence entre conflit politique et conflit personnel qu'on trouve à chaque instant dans les typologies abstraites et qui désservent l'intelligence de l'articulation concrète entre les niveaux de violence;
  . l'équivalence univoque entre structure inégalitaire et conflit. Au lieu de chercher la cause mécanique de la violence dans l'existence d'une structure inégalitaire, il faudrait trouver la cause dialectique de la structure inégalitaire dans le conflit;
   . l'équivalence entre connaissance et mesure numérique.
                    - Il faut rejeter l'unidimensionnalité et parvenir à une notion de causalité configurative.
                    - Une véritable démarche pluridisciplinaire s'impose.
                    - Sur la prise en compte de l'historicité des études (sur leur pertinence datée ou transposable à d'autres périodes), des divergences de points de vue ne permettent pas de trancher entre une démarche "historiciste-critique" (entendre par là la critique de modèles occidentaux de régulation de la violence) et une démarche plus institutionnelle.
                     - Au lieu de partir d'une définition étroite et juridique de la violence et d'une problématique clinique ou thérapeutique, il importe de cerner la dimension socio-culturelle du phénomène. "D'autre part, il (n'est) plus possible d'étudier la violence comme un phénomène exclusivement négatif conçu en termes de comportement agressif, mais aussi comme le mode de la poursuite par d'autres moyens d'intérêts positifs ou la réponse en réaction à une violence négative moins visible présente dans l'ensemble de la structure sociale."

        Les recommandations concernant les nouvelles recherches à entreprendre définissent des objectifs de façon non limitatives.
                 - Promotion de la recherche visant à assurer le respect des droits de l'homme;
                 - Promotion de l'appréciation et du respect de l'identité culturelle des individus, des groupes, des nations et
                     des régions;
                 - Amélioration de la condition de la femme;
                 - Promotion de la recherche sur la paix;
                 - Promotion de l'étude du droit international et des organisations internationales;
                 - Développement de l'éducation pour la paix et la compréhension internationale;
                 - Promotion de l'élaboration d'une interprétation globale et multidisciplinaire du développement;
                 - Études des conditions socio-culturelles, des systèmes de valeurs, des motivations et des modalités de
                       participation des populations pouvant favoriser des processus de développement endogènes et
                       diversifiés;
                 - Contributions au développement des infrastructures et des programmes de sciences sociales en vue
                       d'augmenter l'aptitude des différentes sociétés à éclairer la solution des problèmes sociaux et humains;
                 - Promotion d'une collaboration plus large de la jeunesse, ainsi que de certains groupes de la société,
                       comme les groupes défavorisés, à l'action éducative, scientifique et culturelle;
                 - Contribution à l'élaboration d'approches concertées face aux désharmonies sociales.

     La fin du rapport final comporte des thèmes suggérés pour de nouvelles études et recherches.
         Dans le chapitre des "Violence, structures de domination, processus de changement social et développement":
               - Le rôle des femmes dans les structures de domination et dans les changements sociaux;
               - Incidences des changements sociaux rapides au point de vue de la variation de la violence;
               - Aspects de la violence qui entravent le développement économique et social;
               - Violence et processus de socialisation et de désocialisation;
               - Les méthodes non violentes de changement social en tant que moyens d'assurer la paix et de résoudre les
                    problèmes relatifs aux droits de l'homme;
               - Relations entre les structures de violence et les victimes de la violence;
               - Violence institutionnelle, subversion et répression politique;
               - Manifestations de la violence à l'école;
               - Le rôle des jeunes dans les structures de domination et dans le changement social;
               - Processus de perpétuation de la violence.
      Dans le chapitre de "Violence et nouvelles modalités de l'organisation du monde" :
                  - Les systèmes internationaux et les perspectives en matière de démilitarisation et de désarmement;
                  - Aspects de la violence qui constituent un danger pour la paix à l'échelon régional, entre les hémisphères
                      et sur le plan international;
                 - La révolution scientifique et technologique et ses incidences sur la violence de masse;
                 - La militarisation des rapports sociaux et ses effets sur la violence dans divers types de sociétés;
                 - Les structures de la violence et l'établissement d'un nouvel ordre économique international;
                - Les relations entre les grandes puissances et la violence dans le tiers-monde, notamment du point de vue
                      de la course aux armements et des transferts d'armes aux pays du tiers-monde;
               - Les situations dans lesquelles se manifeste la violence (régions géopolitiques, types de société, structures
                      familiales et niveaux de développement);
               - Les problèmes économiques du monde capitaliste et leurs incidences sur la violence dans le tiers-monde.
     Dans le chapitre de "Violence et processus de libération nationale" :
                    - L'autodétermination des peuples et le droit d'utiliser la force tel qu'il est reconnu par l'ONU;
                    - Le rôle des sociétés multinationales face aux processus de libération nationale;
                    - Le colonialisme, le néo-colonialisme et l'impérialisme en tant que causes de la violence;
                    - Les échanges inégaux, les exportations de capitaux et leurs effets sur les processus de libération
                          nationale;
                    - La participation des femmes aux luttes de libération nationale, telle qu'elle a été définie dans les
                          résolutions de la Conférence de l'Année Internationale de la femme tenue à Mexico;
                   - Les divisions et les conflits à l'intérieur des groupes révolutionnaires en tant que facteur supplémentaire
                         de violence.
     Dans le chapitre de "Violence, population et groupes sociaux défavorisés" :
         - La violence et les rapports entre les sexes;
         - Pauvreté, inégalité sociale et violence;
         - Violence et accroissement de la population;
         - Le rôle de la violence institutionnelle dans les processus d'aliénation et dans la déprivation culturelle;
         - Racisme, apartheid et violence;
         - Relations entre groupes ethniques différents et violence;
         - Autres formes de violence entre les groupes, y compris notamment celles qui sont liées à la religion, à la
             langue, à la région, à la classe sociale, etc.
    Dans le chapitre des "Conceptions et Perceptions de la violence dans les cultures et les civilisations
                 contemporaines":
                      - Violence en tant que processus historique composé d'étapes successives;
                      - Étude transculturelle de la violence structurale et des droits de l'homme, y compris les droits de la
                             femme;
                      - Le rôle de la recherche transdisciplinaire dans l'harmonisation des résultats des recherches sur la
                            violence menées dans différentes parties du monde;
                     - Justifications philosophiques et éthiques de la violence;
                     - Étude comparative de la politique appliquée en matière de criminalité et des modes d'approche de la
                            violence;
                     - Mesure dans laquelle les spécialistes des sciences sociales peuvent contribuer à favoriser ou à entraver
                            la violence;
                     - Enquête mondiale sur les moyens d'évaluer l'intention de se livrer à des violences dans différentes
                             sociétés;
                     - La perception de la violence par le public et sa manipulation par les moyens d'information;
                     - La violence et les conceptions de la qualité de la vie;
                     - L'analyse comparée des concepts criminologiques des causes de la violence;
                     - Statistiques comparées de la violence criminelle.

     "Quelques remarques en conclusion" terminent les textes de 2005, sous la plume de Moufida GOUCHA (Chef de la section de la philosophie et des sciences humaines de l'UNESCO) :
     "Entamer une réflexion sur la définition de la violence, ses différentes représentations, ses causes, est, on ne le sait que trop, une tâche ardue : rares en effet sont les domaines dans lesquels la violence n'est pas visible, sous une forme ou sous une autre."
     "Sur la base d'un échange de vues aussi large que possible, les différentes contributions du présent ouvrage incitent d'abord à établir, dans ses grandes lignes, une grille d'analyse des nouvelles formes de la violence qui prenne pleinement en compte les évolutions récentes et le fasse dans une perspective interdisciplinaire, en particulier dans les domaines de compétence de l'UNESCO (éducation, sciences, culture, communication et information). Il sera ensuite nécessaire d'identifier les thèmes clefs et prioritaires qui méritent d'être approfondis, notamment pour cerner les conséquences qu'auront à moyen et long terme les nouvelles formes de la violence et définir les besoins les plus urgents en matière de recherche. Enfin, il nous incombe d'identifier les personnes et les institutions les plus aptes à aborder ces thèmes dans une perspective interdisciplinaire. La violence est-elle un processus individuel ou collectif? Comment se fait éventuellement le passage de l'un à l'autre? S'agit-il d'un état ou d'un mécanisme?"

    Il n'y a pas de liste d'études à réaliser dans ces textes de 2005 et on peut remarquer d'ailleurs une sorte de dérive d'optique des violences structurelles vers des violences plus immédiatement perceptibles.
  L'inquiétude vis-à-vis de l'apparition de nouvelles formes de violence (les esprits restent sur les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis) est vivace et le point positif à relever constitue la prise de conscience d'un affaiblissement généralisé des Etats qui ne sont pas remplacés dans leur rôle de "limitation" et de "contrôle" de la violence (malgré toutes les réserves qu'ont puissent faire dans l'exercice de ce rôle...). Les différents mouvements internationaux démocratiques, issus des sociétés civiles, sont loin de pouvoir le faire à leur place... Le fait que cette prise de conscience se déclare dans un des organismes spécialisés de l'ONU indique lui-même une possible orientation des efforts à effectuer.
    Enfin, on ne peut pas ne pas relever la distorsion des moyens entre les époques de deux séries d'études. Entre 1980 et 2005, l'UNESCO a perdu de son influence et de sa présence dans les débats pour de multiples raisons, compressions budgétaires et disparitions de certains éléments sociaux critiques... qui l'obligent à opérer de nombreuses collaborations extérieures pour mener à bien ses missions. L'organisation de la décennie pour la culture de paix et la non-violence (2001-2010) et son relatif succès jusque là montre bien cet aspects des choses.
En tout cas, les orientations des recherches élaborées en 1980 restent pour la plus grande part d'actualité.

    La violence et ses causes, UNESCO, 1980, publication par l'UNESCO
    La violence et ses causes, où en sommes-nous?, UNESCO et IHEDN, 2005, publication par l'UNESCO et les Editions Economica.

                                                    SOCIUS
     


         
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13 décembre 2008 6 13 /12 /décembre /2008 13:18
      Sociétés d'abondance et sociétés de rareté constituent des sociétés où les coopérations et les conflits diffèrent certainement en nature' et en intensité. Autour de la rareté et de l'abondance des ressources s'édifient des relations différentes entre les personnes.

      Dans la définition même de l'économie, beaucoup d'auteurs, comme Paul SAMUELSON et William NORDHAUS, prennent la rareté comme point de départ. "L'économie est l'étude de la façon dont les sociétés utilisent les ressources rares pour produire des biens ayant une valeur et les répartir entre les individus" (Économie). "Dans l'abondance, (...) il n'y aurait pas de biens économiques, c'est-à-dire des biens rares ou dont l'offre est limitée. Tous les biens seraient gratuits, comme le sable dans le désert ou l'eau de mer à la plage. Les prix et les marchés n'auraient aucune signification. De fai, l'économie ne serait plus une matière utile."  "Compte tenu de l'absence de limite des besoins, il importe qu'une économie fasse le meilleur usage de ses ressources disponibles en quantités limitées. (...) Le terme efficacité désigne l'utilisation la plus efficace possible des ressources d'une société pour satisfaire les souhaits et désirs des individus." Une bonne économie est donc une économie qui gère de façon efficace la rareté.
  
    Michel AGLIETTA et André ORLEAN posent bien (La monnaie entre violence et confiance) les termes d'un débat qui touchent à la justification même d'un système économique, souvent promesse d'abondance de richesses.
  "Il faut bien comprendre que la rareté n'est aucunement une donnée naturelle qu'on pourrait mesurer à l'aide d'indicateurs objectifs (...). De même, on commettrait une méprise totale en disant que plus une société est prospère, moins la rareté y est présente. (...) La rareté désigne une forme d'organisation spécifique, institué par le marché, qui fait dépendre, dans des proportions inconnues des autres sociétés, l'existence de chacun de sa seule capacité à acquérir des objets sans qu'il puisse attendre un secours d'autrui. Apparait ici le fait que la liberté et l'indépendance par rapport aux autres qu'institue si puissamment la séparation marchande peut aussi bien prendre la forme de la solitude et de l'exclusion. Le manque, la pénurie ou la famine pour certains alors que d'autres bénéficient de plus qu'ils n'ont besoin, loin d'être considérés comme des scandales, y sont analysés comme l'expression de régulations sociales tout à fait légitimes. C'est une réalité profondément étonnante, et même scandaleuse, aux yeux des peuples antérieurs, habitués à valoriser l'identité sociale des êtres.
   Les auteurs de réflexions qui se situent beaucoup dans le prolongement des études de René GIRARD sur les relations entre violence et économie, cherchent du côté d'autres sociétés que les nôtres les meilleurs points de comparaisons possibles. Ainsi ils s'appuient sur les études de Marshall SAHLINS (Âge de pierre, âge d'abondance. L'économie des sociétés primitives, de 1972, chez Gallimard) qui décrit des peuples de chasseurs-cueilleurs, qui connaissent l'abondance. "Certes, le niveau de vie y est très modeste mais personne n'y meurt de faim, car la coutume du partage et de l'entraide y domine la vie sociale." Dans ces sociétés, aucune relation n'existe entre l'accumulation de biens matériels et le statut social. "On peut même dire que toute l'organisation communautaire vise à limiter la propriété des biens matériels. C'est dans nos société que la rareté s'impose comme une puissance autonome, sans appel, qui règle la vie des individus, sans considération pour leur dignité sociale. (....) La rareté est la sentence portée par notre économie, et c'est aussi l'axiome de notre économie politique... L'homo oeconomicus est une invention bourgeoise. (...) Les chasseurs-collecteurs n'ont pas bridé leurs instincts matérialistes; ils n'en ont simplement pas fait une institution."
     Paul DUMOUCHEL et Jean-pierre DUPUY (L'enfer des choses) pensent qu'il "est aisé de comprendre comment la rareté peut engendrer des conflits. Si les biens et les ressources accessibles sont insuffisants pour satisfaire les besoins légitimes de chacun, il est inévitable qu'il en découle une certaine violence, soit une injustice, soit une violence ouverte, physique, ayant pour but d'éliminer ceux qui sont en trop. La rareté est une cause nécessaire de conflits. Il existe une véritable arithmétique de la violence. les bonnes intentions n'y font rien. La rareté fait violence aux hommes et les force à s'affronter." Poursuivant leur réflexion sur "l'ambivalence de la rareté", et s'appuyant sur les prémisses de l'économie politique classique, ils écrivent : "L'explication de la violence que donne la tradition libérale enseigne que cette situation est grosse d'une double issue. Du partage des ressources rares entre des individus rationnels intéressés à satisfaire leurs besoins et leurs désirs, surgit l'ordre économique. La rareté pousse les hommes à travailler, les incite à échanger. Elle est la motivation  originale du commerce, qui porte la paix. De ce même partage des ressources rares, entre ces mêmes individus rationnels, proviennent les conflits, la guerre, la destruction des déjà  rares ressources, le cercle vicieux de la violence et de la misère."
  Les deux auteurs appellent l'ambivalence de la rareté l'indécision originelle du partage des ressources rares. "La rareté est marquée d'une double valeur, à la fois cause de violence et fondement de l'économie." Cette ambivalence, pour eux, "habite au coeur du projet économique". Cette fondation de l'économie doit être, pour être efficace, une fondation cachée. L'invisibilité de l'ambivalence assure l'ordre fondé sur les évidences de la rareté.


      Au premier terme (mais c'est un hasard) du Dictionnaire Critique du Marxisme de Gérard BENSUSSAN et de Georges LABICA, "Abondance/Rareté, on peut lire : "La "Philosophie de la Misère" (Proudhon) parvient, (selon Karl MARX dans Misère de la Philosophie) à ce paradoxe que, la "valeur échangeable" du produit étant proportionnelle à sa rareté, d'une part, et les choses utiles produits en abondance, d'autre part, la valeur échangeable doit se trouver en raison inverse de la "valeur utile", voire devenir nulle, pour une chose indispensable mais en quantité infinie. Or, c'est là ne pas voir qu'il n'y a d'utilité que pour un consommateur et, par suite, abondance et rareté que relativement à une demande, dit MARX; il n'y a ni abondance ni rareté en soi pas plus qu'il n'y a de choses utiles en soi."
  "Le discours de la rareté se révèle, chaque fois, selon MARX, être celui de l'idéologie bourgeoise; dire que le manque de biens de consommation est imputable à une nature marâtre ou dire qu'il est l'effet d'une "loi de population", c'est vouloir justifier et éterniser un mode de production qui nécessite la pénurie pour le plus grand nombre, bien que n'en soient pas exclus, au contraire, des excès dans la production. Mais l'économie de la répartition fait abstraction de l'intérêt du capitaliste, et elle oublie que, pour celui-ci, les moyens de subsistance ne sont que des marchandises à convertir en argent. De là son ignorance de la surproduction, laquelle, n'est pas, effectivement, une surabondance de biens pour l'ensemble du pays, mais seulement l'impossibilité pour le propriétaire des moyens de production d'échanger ses produits avec d'autres capitalistes. C'est la demande du capitaliste pour la consommation productive qui fait défaut et non le besoin social effectif, deux choses fort différentes que les classiques semblent avoir confondues.

         La rareté constitue le concept qui prend chez SARTRE une importance, plus grande que pour le marxisme, qui joue un rôle central. Dans le "Critique de la Raison Dialectique", si l'on suit Philippe CABESTAN et Arnaud TOMES (Vocabulaire des philosophes), la rareté "permet le passage de la praxis individuelle et des relations de réciprocité entre hommes à leur coexistence sociale, - qui vient de ce qu'ils sont unis de l'extérieur par la nécessité de combattre la rareté. La rareté fonde en ce sens la possibilité de la société humaine telle qu'elle existe (comme coexistence d'antagonismes) mais aussi la possibilité de l'Histoire elle-même, comme vaste entreprise de lutte contre la rareté. Cette rareté est primitive : c'est seulement cette originalité qui permet d'expliquer la présence du négatif, du conflit, à l'intérieur de la société et de l'histoire."
  Les auteurs reprennent le premier tome de la "Critique de la Raison Dialectique" : "la rareté désigne une structure fondamentale de notre rapport à l'environnement matériel et social : c'est le fait que telle substance naturelle ou tel produit n'existe pas en quantité suffisante pour tout le monde. Cette structure n'est pas dérivée (du mode de production par exemple) (et là sans doute existe une divergence d'avec Karl MARX et Friedrich ENGELS, et les auteurs précédemment cités), mais c'est une structure originelle de notre rapport au monde : nous vivons dans un monde caractérisé par la rareté. La rareté est donc à la fois un fait contingent, puisqu'il est possible d'imaginer un monde qui ne se caractériserait pas par la rareté, et une réalité absolument nécessaire, puisque l'homme ne peut pas faire d'expérience qui se situerait en dehors du cadre de la rareté."

    Paul SAMUELSON et William NORDHAUS, Économie, Editions Economica, 2000 ; Paul DUMOUCHEL et Jean-Pierre DUPUY, L'enfer des choses, René GIRARD et la logique de l'économie, Editions du Seuil, 1979 ; Michel AGLIETTA et André ORLEAN, La monnaie entre violence et confiance, Editions Odile Jacob, 2002 ; Article SARTRE de Philippe CABESTAN et de Arnaud TOMES, dans le Vocabulaire des Philosophes, Philosophie contemporaine, Editions Ellipses, 2002 ; Article Abondance/Rareté de Jean Yves LE BEC dans Dictionnaire Critique du Marxisme, Sous la direction de Gérard BENSUSSAN et de Georges LABICA, PUF, collection Quadrige, 1999.

                                                                           ECONOMIUS

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