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10 décembre 2008 3 10 /12 /décembre /2008 15:03
         Si l'actualité a encore le souvenir du retentissant long métrage américain  "Lord of War",  d'Andrew NICCOL, avec Nicolas CAGE, qui raconte en 2005 les pérégrinations criminelles d'un marchand d'armes appelées légères dans la terminologie militaire (encore qu'on y trouve du bon gros matériel dans certains passages du film), le cinéma en général est plutôt avare dans la représentation du commerce des armements.
        On a connu toutefois en France deux films qui abordent ce thème, l'un de façon centrale, l'autre dans une dénonciation plus globale du système économique. "La raison d'Etat",  d'André CAYATTE, de 1977, avec Jean YANNE et "Mille milliards de dollars", d'Henri VERNEUIL en 1982, avec Patrick DEWAERE.

      La raison d'Etat met en scène un biologiste en possession d'un document donnant la preuve de la responsabilité de la France dans un massacre commis dans un pays d'Afrique et un groupe de pacifistes déterminé à alerter l'opinion publique. S'appuyant sur une réalité de l'organisation du secteur de l'armement de l'époque, aux responsables à peine caricaturé campés par des acteurs populaires, le film avait comme mérite rare de décrire une partie du système économique (300 000 travailleurs dans les années 1970) et de permettre d'introduire nombreux débats dans diverses salles de cinéma par la suite. Touche de réalité : des scènes ont été tournées dans les locaux de l'Union Pacifiste de France pour les images de réunions de militants pacifistes...
Parce que c'était une oeuvre de fiction, la presse à l'époque ne décrit qu'un banal drame politique. Pourtant, surtout dans les passages où sont évoqués les méthodes commerciales, il constitue un des films les plus proches de la réalité.

     Mille milliards de dollars, où le personnage principal - un journaliste - est informé de malversations touchant une puissantes entreprises multinationale, jour encore peut-être plus sur les ressorts mélodramatiques d'un beau polar se déroulant dans les milieux financiers. Surtout que le journaliste réussit à alerter l'opinion et que l'industriel coupable se tire une balle dans la tête. Mais au-delà d'une dramaturgie classique des bons et des méchants - donnant au film un caractère encore plus de fiction que La raison d'Etat, la toile de fond de l'histoire racontée est bien réelle. Il s'agit du trafic d'armement effectué par les firmes américaines avec l'Allemagne jusqu'en 1942. Une partie du film d'ailleurs narre comment ces firmes demandèrent après la guerre réparations des dommages sur leurs usines bombardées existantes en Allemagne... Une très grande partie des Mille milliards de dollars en question provient précisément de ce commerce tout à fait légal selon la législation internationale en vigueur. Le seul élément illégal étant un détournement - qui du point de vue du directeur de ladite multinationale n'est qu'un petit accident de parcours . C'est cet élément illégal qui fait scandale et qui fait le méchant, mais l'ensemble de l'affaire est bien décrite, à l'aide notamment d'un bon documentaire dans le film introduit pendant l'action...

       Doté de moyens très importants, encensé par la critique, soutenu même par Amnesty International, Lord of War, pendant un peu plus de deux heures, montre l'activité d'un commerçant ordinaire dans le trafic international d'armes de guerre, même si cette activité passe souvent de la légalité à l'illégalité, suivant les causes soutenues par les gouvernements en place. Le scénario de ce film repose sur quelques biographies d'hommes qui se sont illustrés dans l'alimentation régulière des multiple guerres ainsi que sur des enquêtes menées par le FBI et la CIA sur leurs agissements. Il faut bien saisir que c'est dans toute son humanité que le personnage incarné par Nicolas CAGE est saisi. Ce n'est pas à proprement parler un méchant - si ce n'est pas lui qui livre, ce sera un autre - malchanceux dans son domaine commercial et qui s'est recyclé dans une activité bien plus lucrative même si elle est extrêmement dangereuse... Tout est bien décrit : les rivalités entre commerçants de la même branche, destructivité des armements circulant, rapacité étatique ou presque étatique de se fournir en matériels nombreux et performants, équivoques et ambivalences des services secrets et du gouvernement américain qui a besoin de ce genre de Monsieur encombrant...et misères personnelles de ce fournisseur bien utile.
      Bien dans son époque puisque les stocks d'armements laissés dans les entrepôts par des puissances militaires qui ne le sont plus ou qui le sont moins n'ont jamais été aussi nombreux et variés, Lord of War tourne le regard du spectateur vers un commerce dont la presse parle peu.

        La raison d'Etat, André Cayatte, 1977, France, Alpes-Cinéma, Milda Produzioni Cinematograph et Paris-Cannes Production, sorti en salles le 26 avril 1978; Mille milliards de dollars, Henri VERNEUIL, 1982, France, V Films, SFP Cinéma, Film A2, sorti en salle le 10 février 1982 ; Lord of War, Andrew NICCOL, Etats-Unis, Warner Bross, sorti en salle le 16 septembre 2005.
   Il est particulièrement conseiller de se procurer le DVD collector de Lord of War pour les bonus qui s'y trouvent : un documentaire sur les marchands de mort. L'acteur Nicolas CAGE s'est engagé personnellement contre le commerce des armes, ainsi que le réalisateur auquel nous laissons la parole : "Presque tous les événements du film ont un précédent réel. des hélicoptères militaires ont bien été vendus comme des engins destinés à des interventions de secours, des trafiquants d'armes ont bien changé les noms et paramètres d'enregistrement de leurs navires une fois en mer, un célèbre trafiquant d'armes a été libéré des prisons américaines après des pressions mystérieuses, es stocks d'armements militaires soviétiques ont été pillés après la chute de l'URSS... Tout cela est avéré."

                                                                                 FILMUS
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Published by GIL - dans FILMS UTILES
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10 décembre 2008 3 10 /12 /décembre /2008 13:17
           A l'heure où encore, malgré des crises financières à répétition, la perception dominante de l'homme passe par une vision économiciste, l'ouvrage de Tony ANDREANI, membre de la Fondation Copernic, propose une critique radicale de celle-ci. C'est en effet à une critique psychologique, sociologique, socio-psychologique et éthico-politique que le philosophe se livre. Cette philosophie économiste qui envahit tous les esprits et tous les actes de la vie quotidienne mérite depuis longtemps d'être passée au laminoir de la critique.
          La vision de l'individu comme d'un être  cherchant avant tout à satisfaire des besoins illimités par une accumulation de richesses, qui ne conçoit avec les autres qu'un rapport contractuel, qui est définit comme libre et rationnel, tellement libre qu'il ignore les pressions sociales et ne suit que les indications du marché n'est nullement une vision multi-séculaire...
Née avec l'essor du capitalisme marchand, elle résulte d'une série de présupposés que l'auteur entend remettre en question. L'intérêt même des théories classique et néo-classique de l'économie est qu'il recherche l'allocation optimale des facteurs travail et capital pour la fabrication et la commercialisation des choses. Même elles reposent tout de même sur une théorie des équilibres partiels qui se compensent de marché en marché, et Tony ANDREANI se demande si cette théorie ne repose pas sur une conception mythique de l'équilibre.
D'ailleurs, comme il le souligne, la pauvreté de la valeur descriptive et l'indigence de la valeur prédictive de la science économique, "peut-être inférieure à celle de la météorologie"... met en cause la réalité de l'existence de tels équilibres...
           L'enjeu de son étude est grand, car comme il l'écrit dans le premier chapitre de son livre, "l'homo oeconomicus n'est pas seulement un modèle explicatif. Il a aussi, quoiqu'il s'en défende, une valeur normative, se muant en un vaste discours idéologique qui pousse les individus à se comporter selon ses prescriptions."

       Tony ANDREANI, considérant qu'il existe dans l'existence humaine deux sphères, celle des activités de travail et celle des occupations de temps libre, ou de "consommation", revient sur les réflexions de nombreux auteurs en philosophie sur les Passions et la Raison, décortique la notion de Désir et de Plaisir, à travers les travaux des continuateurs de Sigmund FREUD (Gérard MENDEL, Serge LECLAIRE...). "...un individu n'est pas cet agrégat d'intérêts et d'apprentissages que la psychologie économiste conçoit sur le modèle de l'intersubjectivité comme relation entre sujets autonomes et souverains, et ses relations avec les autres ne se réduisent pas à des relations d'instrumentalisation, de rivalité et de séduction (...). Ces relations existent bien, mais elles se construisent sur une infrastructure d'impressions passives, de relations identificatoires et d'aspirations fusionnelles qui lui préexiste constamment. A l'ignorer la psychologie économiste manque un très grand nombre de phénomènes sociaux et ne peut comprendre pourquoi l'homo oeconomicus a des comportement fort différents de ceux qu'on attend de lui."
    Décideurs irrationnels, les hommes et les femmes ne constituent pas, même s'ils ont des connaissances scientifiques et logiques plus importantes que ceux qui les ont précédés, des unités rationnelles que l'on peut traduire dans des statistiques de comportements. La rationnalité des personnes est souvent une rationalité tronquée, à la fois par la méconnaissance de ce qu'ils sont réellement que par la mauvaise connaissance des structures sociales dans lesquelles ils évoluent. S'inspirant beaucoup des travaux de Pierre BOURDIEUX, l'auteur montre tout au long de sa critique sociologique que les actions humaines peuvent se faire contre leurs propres intérêts individuels et collectifs. Sa forte critique éthico-politique porte notamment contre une certaine interprétation de la liberté et de la justice. En poussant un tout petit peu plus loin que la pensée de l'auteur, on pourrait dire que toutes les théories dominantes qui tournent auteur de l'homo oeconomicus vont à l'encontre de la socialité.

     Dans un "post-scriptum", Tony ANDREANI relève la duplicité du discours économique. "D'un côté, il se prétend modeste (on ne traitera ici que des comportements égoïstes de calculateurs rationnels, et on laissera le reste à d'autres sciences) (...), de l'autre, il ambitionne de tout expliquer, même l'amour et le don". Pour lui, il "faut cesser de se voiler la face : nous ne sommes pas et ne serons jamais des acteurs rationnels, mais nous pourrions faire quelques progrès en prenant la mesure de nos passions. Nous ne sommes pas davantage condamnés à répondre à l'ubris des dominants par des ruses serviles. Et je ne cacherais pas qu'à mon avis le capitalisme, puisqu'il faut l'appeler par son nom, est un système social foncièrement irrationnel, alors même qu'il a, plus que tout autre, développé et utilisé des outils de rationalité."

    Tony ANDREANI, Un être de raison, critique de l'homo oeconomicus, Editions Syllepse, ouvrage publié avec le soutien de la Fondation Copernic, 2000, 246 pages.

                                                                                                            ECONOMIUS
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10 décembre 2008 3 10 /12 /décembre /2008 08:36
            5  Violence économique et sociale

               Les textes de la troisième partie de 1980 portent sur la violence économique et sociale.
        "La violence et le développement socio-économique" de Rasheeduddin KHAN (alors professeur de science politique à la Jawaharial Nehru University en Inde), un des articles les plus denses contributeurs à ces travaux de l'UNESCO, établit une typologie de la violence en s'appuyant notamment sur les travaux de Johan GALTUNG. Il expose ainsi un diagramme où figurent les violences : - intentionnelle;
                                                             - involontaire;
                                                             - physique;
                                                             - psychologique;
                                                             - sans motif (on peut se demander ce que c'est...);
                                                             - motivée (évidemment...);
                                                             - manifeste;
                                                             - latente;
              Ces violences étant réparties dans deux têtes d'arborescence : personnelle et structurelle.

Il passe en revue ensuite les théories sur l'étiologie de la violence : - frustration-colère-agression (dégagée par John 
                                                                                                                                                                   DOLLARD);
                                                                                                           - privation relative (élaborée par Ted Robert GURR);
                                                                                                           - courbe J, de DAVIES;
                                                                                                           - changements sociaux et frustration systématique, de
                                                                                                                 FEIERABEND-NESVOLD;
                                                                                                           - effet de la modernisation dans les sociétés en
                                                                                                                 transition, de Samuel HUNTINGTON.
  L'auteur les évalue et relève que ces cinq théories "ne reconnaissent pas le processus global et essentiel - celui de la décolonisation - qui imprègne la vie, la société, l'économie et la politique de la plupart des Etats et territoires existants. Sur les 148 Etats qui sont aujourd'hui membres de l'Organisation des Nations Unies, plus de 100 (...) affrontent aujourd'hui le défi prodigieux de forger une identité nouvelle à partir des débris du système colonial disparu. Mais cette réalité urgente est presque totalement méconnue par la sagesses ésotérique des constructeurs occidentaux de modèles du changement social, si ce n'est à titre de référence indirecte. Il est donc normal que la nature, le rôle et l'impact des mouvements de libération soient, au mieux, relégués au second plan. De même, on sous-estime le rôle que l'idéologie joue pour mobiliser, encadrer et stimuler les populations en direction du changement, du soulèvement et de la révolte. Ou bien on la mentionne de façon péjorative.".
     Dans un paragraphe intitulé "Les modes de la violence structurelle", il montre les corrélations entre contextes conjoncturels, systèmes écopolitique et violence. Il distingue 5 contextes conjoncturels (colonial/lutte de libération, postcolonial/indépendance naissante, ex-colonial/Néo-métropolitain, socialisme en cours de construction, socialisme mûr) et 4 types de systèmes économiques (primitif/économie de subsistance, société tribale, faible technologie, au seuil de la révolution urbaine, traditionnel/économie de troc, société féodale, technologie intermédiaire, au seuil de la révolution industrielle, moderne (capitaliste)/économie fondée sur la monnaie et le crédit, société post-industrielle de libre entreprise, orientée vers le profit et la concurrence, échanges commerciaux mondiaux dominées par les entreprises multinationales, révolution de l'automatisation en cours, moderne (socialiste)/économie fondée sur la monnaie et le crédit, société industrielle coopérativiste et à planification centralisée, démocraties socialistes).
Dans un contexte dominant de décolonisation (référence à Franz FANON), le changement social est vu successivement sous l'angle marxiste et l'angle non-marxiste. Il conclue ce long parcours (court si l'on considère la densité des points de vue présentés) en discutant du mal-développement, cause de la violence.
  Bien entendu, cet article est très orienté - point de vue marxiste très marqué, avec une vision des "étapes" du développement économique un peu datée - mais il a le mérite de restituer l'essentiel des causalités entre économie et violence, dans les diverses théories de la violence. On y reviendra bien entendu dans ce blog assez souvent par la suite.

               "Violence silencieuse, famine et inégalités" de Pierre SPITZ  (alors directeur pour l'Asie du projet de recherches "systèmes alimentaires et société" de l'Institut de recherches des Nations Unies pour le développement social, à Genève, en Suisse) critique les discours sur l'inégalité rencontrés tant chez les classes possédantes que dans les mouvements paysans. Il montre les liens - énoncés de manière déjà ancienne - entre violence internationale et famine. Il expose le long cheminement des organismes internationaux à prendre en compte l'interdépendance étroite entre la sécurité internationale et la collaboration économique et sociale.

              "Violence "institutionnelle" et violence "démocratique" et répression", de Pierre MERTENS (alors Maître de recherche à l'Institut de sociologie de l'Université libre de Bruxelles en Belgique) montre la dialectique de ces deux violences. Il indique que l'on retrouve la violence répressives dans de nombreuses sociétés - totalitaires ou démocratiques. A travers de nombreux exemples pris de façon un peu hétéroclite, l'auteur insiste sur la violence politique : "l'Etat totalitaire use de la violence comme système de gouvernement, la démocratie n'y recourt que ponctuellement ou par accès, dans ce qu'il est convenu d'appeler des "périodes de crise" : dans de telles conjonctures, mêmes les conventions internationales qui imposent le respect des droits de l'homme prévoient que l'application de la plupart de ceux-ci peut être suspendue."
  La violence intellectuelle, elle, reste souvent diffuse, et notamment "une culture apparaît étroitement liée à une société donnée qui l'engendre, la nourrit, l'enseigne, la répercute, donc, jusqu'à un certain point, l'impose. Dans son affirmation d'elle même, elle nie du même coup l'existence d'autres cultures ou, tout au moins, prend leur place, fonctionne "comme si" celles-ci n'existaient pas." L'auteur termine sur "la répression de la violence contre-institutionnelle", met l'accent sur des aspects souvent occulté de la fonction publique et  surtout - résonance particulière avec notre époque - veut faire réfléchir sur la répression du terrorisme comme sur la pratique de la torture dans certains Etats démocratiques (par exemple la Grande Bretagne en Ulster, Irlande du Nord).

                "Les femmes et la violence sociale" d'Elise BOULDING (alors Directeur du département de sociologie de l'Université Dorthmouth aux Etats-Unis) examine la guerre des sexes.
  "Les femmes ressentent la violence structurelle et la violence comportementale plus durement que les hommes ; car la définition sociale de leur conformation biologique leur assigne un descripteur secondaire particulier - leur condition de femme - qui limite leur statut social à tous les niveaux de la hiérarchie sociale. L'inégalité de la distribution des ressources, déterminée hiérarchiquement dans toutes les sociétés sauf les plus rudimentaires, s'en trouve encore aggravée au détriment des femmes.". "Bien que les caractéristiques de son rôle soient différentes de celles de l'homme, la femme a reçu la même initiation que lui à la culture de la violence, et elle use donc de la violence chaque fois qu'elle le peut, pour protéger ou rehausser son statut."
    Comprendre comment les structures institutionnelles de la société oppriment les femmes, comment elles sont victimes de la violence comportementale, comment elles deviennent elles-mêmes des agresseurs, permet d'envisager la fin de l'oppression et de la violence.
  En conclusion, l'auteur avance : "Nous allons sans doute observer dans l'immédiat une recrudescence de la violence chez les femmes, soucieuses de faire l'essai des nouvelles possibilités qui leur sont offertes. J'y verrai, pour ma part, une phase de transition dont l'aboutissement dépend de nous. Elles pourrait déboucher sur une ère nouvelle de justice et de paix. il faudrait pour cela que la participation égale des femmes et des hommes dans tous les domaines se développe, ce qui n'est possible que si nous sommes prêt à remettre délibérément en question les valeurs et les options comme les êtres humains n'ont su le faire qu'aux moments cruciaux de leur histoire.(...)".


      Les chapitres 3 et 4 des textes de 2005 comportent 7 contributions réparties en deux thèmes "fanatisme et sacrifice" et "corruption".

    Pour ce qui concerne le fanatisme et le sacrifice :
      
             - "Logiques religieuses de la violence" d'Olivier ABEL (Professeur à la faculté théologique de Paris) veut combattre certains simplismes. "Chaque religion a (...) essayé de reconnaître la part violente de l'humanité et d'y faire droit, tandis que nos sociétés se sont plutôt fondées sur un optimisme qui s'articule autour de trois logiques : la technicisation - il y a toujours une solution technique -, la mondialisation - c'est bien de communiquer et d'échanger -, la rationnalisation - la rationnalité c'est d'économiser, car la raison veut qu'on obtienne beaucoup de résultats pour peu d'investissement, sans détruire, sans dépenser n'importe comment, etc. Les religions ont fait droit à quelque chose qui se situe en contre-point de ces trois logiques. (...). Quand je parle de violence religieuse, j'entends à la fois la violence qui est introduite ou intensifiée par les religions et la manière donc celles-ci essaient de la canaliser, de la ritualiser, voire de l'instituer." L'auteur termine sur les solutions aux grandes formes de violence religieuse : l'amour des ennemis ("Cet amour des ennemis est une forme d'intelligence. il faut pouvoir se mettre à la place de ses ennemis, l'intelligence consistant à comprendre que les ennemis qui nous paraissent fous, fanatiques, intégristes, sont peut-être sincères. Il faut comprendre qu'ils peuvent avoir des amis, et nous mettre ainsi à la place des amis de nos ennemis") et le canon ("Le fait d'accepter ensemble (des textes) obligeait les rescapés d'une probable guerre de religion à cohabiter dans le même monde, puisqu'ils étaient ensemble soumis aux mêmes textes canoniques. Ce geste est très important pour comprendre l'origine du droit, celle-ci étant non pas d'éluder le conflit mais de l'instituer, en le rendant négociable, durable, réinterprétable de génération en génération.").

        - "Subvertir nos modes de pensée" de Mohammed ARKOUN (Professeur émérite de l'université Paris iii) revient sur les efforts de l'UNESCO en matière d'éducation. "Les problèmes de l'éducation et de la culture sont devenus plus lourds et plus complexes malgré les efforts déployés par l'UNESCO depuis sa création. On a dépensé beaucoup d'argent et mobilisé beaucoup de rssources humaines. Le nombre des élèves et des étudiants a augmenté, mais à un rythme au moins égal se sont accentués la régression des pédagogies, l'appauvrissement des programmes, le recul de l'esprit critique ainsi que l'invasion d'une religiosité et d'une crédulité dont on ne trouve pas de précédent au temps où prédominait une culture orale dans des sociétés paysannes, pastorales, montagnardes qui étaient parfaitement intégrées dans des systèmes de valeurs et de représentation certes "traditionnels", mais cohérents et socialement performants. On découvre ainsi que ce que l'on nomme uniformément l'éducation peut avoir des effets pervers qui vont jusqu'à déclencher des guerres civiles effroyables.".
Face à cela, il faut changer nos grilles de lecture. L'auteur cite deux textes "provocants" propre à susciter la réflexion. Il s'agit du verset 5 de la sourate IX du Coran (qui traite de la guerre juste) et d'un extrait de l'Eloge de la nouvelle milice de Saint Bernard de Clairvaux.
Les termes fanatisme, racisme et violence religieuse se sont concentrés sur l'Islam, devenu "mot-valise", obstacle à une claire action contre ceux-ci. Mohammed ARKOUN déplore l'alimentation de cette "valise" par la réélection triomphale de George BUSH. "Cela oblige à réexaminer aussi toute la question de l'usure des procédures formelles de la démocratie et la dissolution de toute légitimité politique issue de cette usure".

     - "La naissance du fanatisme dans la renaissance européenne" de Dominique COLAS (professeur à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris) effectue un rappel historique. "On pourrait aussi examiner comment les fanatiques qui ont accompagné la naissance de la Réforme en Allemagne ont été réhabilités par Engels, le camarade de combat de Marx, et comment les marxistes se sont explicitement réclamés des premiers fanatiques de l'Europe moderne pour inscrire leur trajectoire dans cette insurrection (contre les princes, les autorités politiques et les magistrats chez Luther). ils y ont vu une première forme de la lutte des classes et se sont assignés un but similaire, à savoir instaurer sur terre un bonheur infini, c'est-à-dire à créer sur terre la cité de Dieu". Dominique COLAS estime que l'on peut comprendre l'analogie possible des formes religieuses et politiques, au nom de cette utopie, mais cela conduit à bien des égarements.

     - "Les attentats du 11 septembre et l'idée sacrificielle" de Bernard LEMPERT (Philosophe et thérapeute) veut proposer "une sorte d'écoute idéologique des attentats du 11 septembre 2001". "Ils se sont pensés (les auteurs des attentats) comme des sacrificateurs" en se sacrifiant eux-mêmes. "Le crime de masse va servir de théâtre à son propre sacrifice. Au passage, il aura détruit les processus symbolisant de sa culture en croyant se détruire. En réalité, il détruit, au-delà de lui-même, ce au nom de quoi il croit agir".

         Pour ce qui concerne la corruption :

       - "Violence et corruption, un couple systémique", de Marie-Christine DUPUIS-DANON (Consultante, auteur de "Finance internationale" paru en 2004) rappelle que "tous les Etats du monde vivent, à des degrés divers, avec la corruption. il existe ainsi, en leur sein, un marché de l'illégal plus ou moins développé. Les acteurs en sont les corrupteurs et les corrompus.". L'institutionnalisation de l'Etat moderne et de la démocratie va de pair avec une différenciation du public et du privé. La corruption se caractérise par une confusion partielle entre les deux sphères.
Elle examine les différentes formes de violence associée à la corruption :
                                                           - entre acteurs du contrat de corruption;
                                                           - sur les personnes non liées par le contrat de corruption;
                                                           - à travers la captation d'une partie de l'Etat;
                                                           - provenant d'une dérégulation de la corruption : elle peut se présenter comme
                                                               solution de rechange à la violence, les organisations criminelles se recyclant
                                                              dans des activités de contrainte sans utilisation directe de la violence, les
                                                              personnes s'y opposant étant soumis à une extrême violence.
   Face à cela, les instruments de lutte restent insuffisants. La spécialiste en finance criminelle termine par le bref examen de deux conventions élaborées dans le cadre de l'ONU : la Convention contre la criminalité transnationale organisée de Palerme et la Convention des Nations Unies contre la corruption, toutes les deux datant de 2003.
  "L'approche juridique est nécessaire, mais non suffisante. La pression extérieure doit jouer pleinement son rôle dans une société globalisée : rôle des ONG (Organisations Non Gouvernementales), pression par les pairs, conditionnalité des bailleurs de fonds, implication et reconnaissance de la société civile, etc."

           - "Au-delà de la morale et de l'utilitarisme" de Jean-Michel BLANQUER (Recteur de l'Académie de Guyane) se livre à une définition et à une typologie de la violence :
   "La violence, surtout dans son rapport avec la corruption, peut être vue comme la pierre angulaire du passage de la sphère privée à la sphère publique. Si l'on accepte la définition classique de Weber, à savoir que l'Etat dispose de la violence légitime, on peut admettre que, dès qu'il y a violence, on passe du domaine des questions privées au domaine des questions publiques. On passe de ce qui est accepté à ce qui est répréhensible, domaine où l'Etat, la chose publique, a le droit d'intervenir. Ainsi, la violence n'est pas seulement ce moment décisif, sur le plan anthropologique, où l'homme chercher à s'affirmer tout en doutant de lui-même, elle est aussi l'élément fondamental du passage du privé au public. Dès lors, et en restant toujours dans l'optique du lien entre la violence et la corruption, on peut définir la violence comme une maladie de l'espace public et la corruption comme une rupture de l'égalité dans l'accès à l'espace public."
   Sur la base d'une telle définition, il distingue 9 catégories de violence, "allant du plus privé au plus public"/
                                   - la violence contre soi-même (suicide ou usage de drogues);
                                   - les violences domestiques (dont sont surtout victimes les femmes et les enfants);
                                   - la violence de la rue;
                                   - la violence sociale;
                                   - la violence ethnique;
                                   - la violence du crime organisé;
                                   - la violence de la terreur politique organisée (terrorismes, guérillas);
                                   - la violence d'Etat (régimes autoritaires, polices déviantes);
                                   - la violence inter-étatique (guerre, dont les victimes d'aujourd'hui sont à 90% civiles).
   L'auteur porte surtout son attention sur l'Amérique Latine où les fragilités de l'intégration nationale, l'urbanisation sauvage; la corruption endémique se combinent.

              - "Le cas colombien" de Rosa Inès Ospina ROBLEDO (Directrice exécutive de Transparencia por Colombia) et de Luis Jorge GARAY (Chercheur) livre le résultat d'un travail de recherche "sur le point de vue théorique  de la relation qui existe entre la violence et la corruption en Colombie".
 "La dynamique de la violence est une constante de l'histoire colombienne?. Elle s'est transformée et accélérée ces derniers temps, affaiblissant la gestion des affaires publiques et les valeurs sociales par ses deux principales manifestations : le trafic de drogue et le renforcement des groupes armés illégaux."  "Les informations empiriques dont on dispose sur le cas de la Colombie valident l'hypothèse selon laquelle un contexte de violence accroît les risques de corruption. il n'est pas aussi évident, en revanche, que la corruption soit l'une des principales causes de la violence. On est en droit d'en conclure que les efforts déployés pour créer un environnement pacifique devraient permettre de réduire la corruption dans ce pays."

                                                                                    SOCIUS

                   

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6 décembre 2008 6 06 /12 /décembre /2008 11:15
            Créée en 1997 par Pascal LOROT, ancien directeur des études économiques chez Total SA, conseiller de la BERD (Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement) et chercheur à l'IFRI (Institut Français des Relations Internationales), la revue Géoéconomie veut contribuer à diffuser des analyses des stratégies économiques internationales, des forces et des enjeux économiques qui sous-tendent les relations internationales.
    Publiée par les éditions Choiseul (de l'Institut Choiseul), qui édite également d'autres revues à vocation d'analyses internationales (Sécurité Globale, Maghreb-Machrek, Politique américaine, Nordiques, Problèmes d'Amérique Latine et Monde chinois), cette revue trimestrielle de 150 à 200 pages à chaque fois est considérée comme une référence dans de nombreuses sphères étatiques et même pour certaines grandes entreprises. Sous la direction de la rédaction , Pascal LOROT et Jean-François DUGUZAN, la revue est disponible en version papier et électronique.
Elle aborde tous les sujets touchant l'économie, par exemple "la nouvelle alliance Inde-Israël, l'Union méditerranéenne, les relations entre la Russie et l'Europe, le développement durable, la guerre économique, le krach agricole, pour ne prendre que des thèmes abordés en 2007 et en 2008. Les nombreux collaborateurs réguliers ou occasionnels de la revue y livrent des articles très souvent denses, même s'ils sont courts, appuyés d'un appareil statistique spécialisé. La revue propose régulièrement des dossiers fournis, comme celui consacré aux guerres du pétrole en été 2006. A noter les derniers numéros qui portent sur "Les défis de la gouvernance de l'eau" (n°60, Hiver 2011-2012), "La révolution des industries de défense" (n°57, Printemps 2011), "Les secrets des appels d'offres internationaux" (n°52, Hiver 2009-2010) ou "Les conflits de la mondialisation" 'n°50, Eté 2009).
    D'orientation plutôt de centre droite, ceci dit avec beaucoup de bémols, car il s'agit d'expressions parfois critiques sur des problèmes très connotés politiquement, Géoéconomie parait avoir "des sympathies plutôt européennes dans la perspective d'une Europe puissante", quoiqu'elle soit très loin d'être européocentriste.
Il faut noter que son comité scientifique comporte des personnalités venant d'un ensemble assez large de sensibilités politiques, de Jacques ATTALI à François HEISBOURG, de Pierre LELLOUCHE à Jean-Luc DOMENACH, et que s'y retrouvent nombre de ceux qui ont toujours eu une attention particulière - et une sensibilité de gauche - aux questions de géopolitique, tels Gérard CHALIAND et Yves LACOSTE.
   On ne saurait trop conseiller à tout étudiant en sciences économiques la lecture régulière des articles de cette revue appelée sans doute à un avenir important.
   On peut trouver tous les renseignements sur cette revue sur le site www.Choiseul-editions.com ainsi que les possibilités d'abonnement sur papier ou en ligne.
(Actualisé le 19 mars 2012)
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6 décembre 2008 6 06 /12 /décembre /2008 10:35
      Issu de la géopolitique et de la stratégie, cette nouvelle discipline, enseignée à l'Université, est initiée dans les années 1990 par Edward LUTTWAK (né en 1942) aux Etats-Unis et par Pascal LORIOT en France, qui crée en 1997 la revue du même nom.
    Pour ce faire une idée précise de l'approche faite par cette nouvelle discipline, lisons d'abord son initiateur français, dans un article écrit dans les débuts de sa revue :
 "Avec la fin de la guerre froide, les capacités militaires des Etats développés ne constituent plus, de loin, le principal facteur de leur puissance sur la scène internationale. La période des conflits directs et frontaux, recourant à la puissance de feu et aux capacités militaires entre puissances industrielles est aujourd'hui révolue. La puissance s'exerce dorénavant de manière plus douce, sans recours à la coercition (...).
  A un niveau plus global, l'ouverture des frontière et la libération des échanges ont favorisé l'apparition de firmes multinationales dotées de stratégies véritablement planétaires. De leur côté, les Etats se sont engagés - aux côtés de leurs entreprises nationales - dans des politiques de conquête de marchés extérieurs et de prise de contrôle de secteurs d'activité considérés comme stratégiques. Au service des ambitions nationales, les diplomates doivent aujourd'hui avoir la double casquette, diplomatique et économique, ce qui n'est pas sans leur poser de problèmes. De fait, la santé économique d'une nation est l'aune à laquelle on juge désormais sa puissance. Dans ce monde en train de devenir global, les intérêts des nations se soumettent à leurs intérêts économiques. Ce glissement signe l'ouverture d'une ère nouvelle, celle de la géoéconomie." 
  Plus loin, Pascal LORIOT s'essaie à une définition : la géoéconomie est "l'analyse des stratégies d'ordre économique - notamment commercial -, décidées par les Etats dans le cadre de politiques visant à protéger leur économie nationale ou certains pans bien identifiés de celle-ci, à acquérir la maîtrise de technologies clés et/ou à conquérir certains segments du marché mondial relatifs à la production ou la commercialisation d'un produit ou d'une gamme de produits sensibles en ce que leur possession ou leur contrôle confère à son détenteur - Etat ou entreprise "nationale" - un élément de puissance et de rayonnement international et concourt au renforcement de son potentiel économique et social.
  La géoéconomie s'interroge sur les relations entre puissance et espace, mais un espace "virtuel" ou fluidifié au sens où ses limites bougent sans cesse, c'est-à-dire dans un espace affranchi des frontières territoriales et physiques caractéristiques de la géopolitique. Corollaire de cette définition, un dispositif géoéconomique regroupera l'ensemble des instruments à la disposition d'un Etat, susceptibles d'être mobilisés par lui au service de la satisfaction de tout ou partie des objectifs sus-mentionnés qu'ils s'assignerait.
  Dernière précision, les stratégies géoéconomiques sont le fait, le plus souvent des Etats développés mais peuvent, le cas échéant, être initiés par des pays industrialisés non membres du "club occidental" pris au sens classique."

         Il faut saluer l'entrée de cette nouvelle discipline, car cela fait un certain temps que les relations planétaires ne sont plus le fait principal des Etats.
Toutefois, la perspective reste celle des Etats, ou représentants d'Etats, soucieux de sauvegarder ou d'accroître leur puissance, et c'est vrai qu'au sein des appareils d'Etats, les stratégies géoéconomiques jouissent d'une bonne popularité. En témoigne la floraison d'instituts prenant cette approche. Or, les stratégies d'entreprises sont souvent a-nationales, notamment celles des grandes entreprises multinationales de n'importe quel secteur économique. Les intérêts de ces entreprises ne sont pas toujours, loin de là, assimilés à ceux de la nation où elles ont pris naissance. Il existe de réelles contradictions entre les stratégies géoéconomiques des Etats et celles des grandes entreprises multinationales.
      L'approche marxiste a depuis longtemps assimilé ce fait et il faut craindre que dans le climat hégémonique de l'approche libérale, dérivée d'une certaine perspective mercantiliste, elle biaise les efforts de ceux qui veulent comprendre les phénomènes géoéconomiques.
      La difficulté supplémentaire des réflexions autour de la géoéconomie réside du coup dans l'opacité des finances des entreprises - sans compter l'entrechevêtrement des dettes et des créances qui rend l'ensemble incompréhensible même aux experts internationaux - qui, contrairement aux Etats, ne livrent pas facilement l'ensemble des comptes de leurs activités. L'affaiblissement des différentes fiscalités nationales n'arrangent évidemment pas les choses dans ce domaine.

                                                                                        ECONOMIUS
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4 décembre 2008 4 04 /12 /décembre /2008 10:02
         4 - Sciences sociales et causes de la violence

            Les textes de 1980 tentent d'exposer un corpus de connaissances durables sur les causes de la violence tandis qu'en 2005, les auteurs se focalisent plus sur des aspects très proches de l'actualité, si l'on excepte (et encore...) les textes du chapitre 3, "Violence, fanatisme, sacrifice" évoquant le rôle du religieux.

          Dans la première partie des textes de 1980 (mécanismes biologiques et sociologiques) comme dans la deuxième partie, les sciences sociales sont fortement mises à contribution.

     "Les mécanismes biologiques et sociologiques de la violence" d'Henri LABORIT (alors directeur du Laboratoire d'entomologie de l'hopital Boucicaut à Paris) propose de partir de la notion d'agression.
  ""Nous avons proposé à plusieurs reprises de définir l'agression comme la quantité d'énergie cinétique capable d'accélérer la tendance à l'entropie d'un système, son nivellement thermodynamique, autrement dit d'en détruire plus ou moins complètement sa "structure". La structure étant définie comme l'ensemble des relations existant entre les éléments d'un ensemble. L'agressivité est alors la caractéristique d'un agent capable d'appliquer cette énergie sur un ensemble organisé, d'accroître en lui le désordre, en diminuant son information, sa mise en forme."
  L'étude de la signification fonctionnelle des centres nerveux supérieurs, des bases neurophysiologiques et biochimiques des comportements fondamentaux, du rôle de l'inhibition comportementale et de l'angoisse, mène le biologiste à une réflexion sur les mécanismes du passage du biologique au sociologique, de l'individuel au collectif. La description des agressivités chez l'animal et chez l'homme éclaire certains ressorts de la violence.
  "Les mécanismes d'apparition de l'agressivité animale se retrouvent chez l'homme : l'agressivité prédatrice, innée, motivée par la faim est sans doute exceptionnelle chez l'homme et impossible à confondre avec un comportement de vol; l'agressivité de compétition, qui peut prendre l'aspect de la défense du territoire ou de l'agressivité inter-mâles, est toujours un comportement acquis, lié à l'accès à des "objets gratifiants" et à l'établissement de hiérarchies dominantes. Elle se manifeste soit par une attitude agressive, soit par un combat réel, permet le renforcement à la fois des pulsions prédatrices et des comportements agressifs chez le dominant. L'agressivité défensive, comportement inné (mettant en jeu le PVS - (Périventricular System, élément du système nerveux)), est provoquée par un stimulus douloureux quand la fuite est impossible. L'agressivité défensive ne devient un comportement acquis que si elle est récompensée. Elle est inhibée par l'apprentissage de la punition ou par l'affrontement à des événements inclassables."
   Reprenons sa conclusion : "Il semble donc que, l'agressivité prédatrice exceptée (...), les autres types de comportement agressif sont soit le résultat d'un apprentissage et donc capables d'être transformés par la socio-culture, soit une réponse élémentaire à un stimulus douloureux. (...) aussi longtemps que les sciences dites humaines ne tiendront pas compte de la propriété fondamentale du cerveau humain de créer de l'information et d'utiliser celle-ci comme moyen d'établissement de la dominance interindividuelle, aussi bien qu'inter-groupes ou internationale, il est peu probable qu'une évolution puisse venir. Une société qui se veut d'abondance et qui prétend avoir oublié la pénurie devrait être capable d'une répartition p^lanétaire équitable des biens et des êtres. Elle devrait être capable ne de plus camoufler sous un discours humaniste le droit du plus fort. Commençant à comprendre le mécanisme de ses motivations les plus archaïques, elle devrait être enfin capable de les dépasser, sans contribuer à récompenser les plus agressifs et les plus inconscients."

     "Les causes de la violence, approches psychosociologiques" d'Otto  KLINEBERG (alors directeur du Centre d'étude des relations entre groupes ethniques de Paris) pose la question de l'agressivité innée (notion qu'il rejette ensuite) avant d'examiner d'autres pistes de réflexion :
                     - violence instrumentale;
                     - violence acquise;
                     - violence et moyens d'information;
                     - violence en tant que "sous-culture";
                     - hypothèse frustration-agression;
                     - rapidité du changement social;
                     - éthique de la violence;
                     - facteurs de violence, ou plutôt paramètres sociaux tels que l'âge, le sexe, la classe sociale, le groupe    
                          ethnique...
                     - surpeuplement;
                     - caractéristiques biologique ou physiologiques;
                     - caractéristiques psychologiques
   Tout cela avant de conclure qu'il "est impossible de trouver une cause unique à toutes les formes de la violence. Il est clair que nous nous trouvons en présence d'un phénomène multidimensionnel; pour le comprendre, il nous faut en envisager simultanément les nombreux aspects. La distinction entre violence individuelle ou collective, instrumentale ou réactionnelle, témoigne de la complexité du problème. Peut-être sera-t-il possible à l'avenir de grouper les divers facteurs déterminants en une matrice de ces causes qui nous permettra de prédire s'il y aura violence ou non, mais ce jour est encore lointain."

     "Les communications de masse : symptômes ou causes de la violence", de James HALLORAN (alors administrateur du Centre for Mass Communication Research de l'Université de Lancastre au Royaume Uni) regrette d'abord que l'on parle de la violence dans les moyens de communication comme s'ils étaient distincts de la société en général. Il met en avant ensuite de multiples recherches, menées aux Etats-Unis, en Grande Bretagne et en Union Soviétique qui portent sur des aspects différents :
           - les changements d'attitude, d'agressivité suivant l'exposition des enfants et des adolescents à la télévision ou à d'autres médias;
           - l'orientation éditoriale des journaux par rapport aux faits violents;
           - les effets des différents spectacles "d'imagination" sur les comportements quotidiens.
   Il conclue que "nous ne sommes pas à même d'énoncer des affirmations claires et définitives, prouvées par les faits, au sujet du rôle exact des médias dans les domaines et les directions esquissés dans cet article. Les recherches nécessaires n'ont pas été effectuées. De plus, même lorsque ce sera le cas, il est peu probable qu'on puisse obtenir les réponses nettes, simples, concises, commodes et sans équivoque que tant de personnes désirent obtenir. La nature du problème ne se prête pas à ce type de réponse. Le processus en cause est trop complexe.(...) Malgré tout, nous sommes maintenant suffisamment informés pour savoir par où commencer si nous voulons voir diminuer le comportement violent dans nos sociétés. Le rapport final de la Commission nationale des Etats-Unis sur les causes et la prévention de la violence, demandait, en 1969, "une redistribution des priorités nationales et une augmentation des investissements à cet effet - afin de faire régner la justice et la tranquillité intérieure". L'accent est mis sur les réformes sociales et sur l'accroissement des dépenses destinées à faciliter la réalisation objectifs sociaux essentiels. Les besoins et les priorités sont toujours les mêmes, et il est probable que la situation restera inchangée pendant un certain temps."

      Deux contributions partent de préoccupations proprement criminologiques :
               "La violence vue sous l'angle de la criminologie : problèmes de méthode" de V P SHUPILOV (alors directeur du département de la criminalité dans les pays étrangers à l'Institut pour la prévention du crime et l'élaboration des mesures préventives de l'Union Soviétique, à Moscou) tente de "distinguer la délinquance de droit commun des autres formes de violence sociale (qui) implique une distinction entre violence en tant qu'arme de lutte des classes et de la lutte politique et les actes de violence exprimant des tendances personnelles de l'individu, qui poursuit des buts personnels et tente par la délinquance de résoudre les contradictions entre les intérêts de la société et les siens propres."
     L'histoire de la criminologie fournit beaucoup d'exemples de théories ayant échouées faute de faits suffisants. Il importe de soumettre "l'étude de de la délinquance aux impératifs de l'approche historique" qui établit l'historicité des lois elles-mêmes, leur corrélation avec des faits nouveaux. L'auteur revient sur les méthodes d'étude de la personnalité qui permettent de classer les types de personnalité, et rappelle qu'elles ne donnent que peu de résultats probants si l'on ne tient pas compte du milieu social. "S'il importe de tenir compte des besoins physiologiques dans l'analyse du comportement violent de l'individu, il faut aussi, dans l'analyse de la violence sociopolitique prendre en considération ce qu'on appelle la nécessité historique ou sociale".
                  "L'étude de la violence du point de vue de la défense sociale", de Krzysztof POLEWSKI-KOZIELL (alors directeur adjoint de la revue Panstvo i prawo de Varsovie en Pologne) possède la même tonalité que la contribution précédente.
"A quelques exceptions près, la violence est un phénomène préjudiciable à la société, qui suscite donc une réaction de défense. En général, celle-ci prend la forme de sanctions pénales prévues dans le droit criminel. Il est donc impossible d'examiner comment on peut aborder les problèmes des causes de la violence et des recherches dans ce domaine du point de vue de la défense sociale sans exposer l'attitude générale adoptée dans cette théorie devant le crime et son auteur.
Si la défense sociale vise, comme tous les autres mouvements dans ce domaine, à assurer la meilleure protection possible de la société contre le crime, elle admet une conception nouvelle des moyens adaptés à cette fin. la défense sociale est une réaction contre divers excès doctrinaux, comme la conception purement juridique selon laquelle le crime serait un acte librement choisi par un individu doué de raison et de libre arbitre ou, inversement, les revendications visant à abolir le droit pénal traditionnel, y compris les notions de délinquance et de châtiment."
Plus loin, l'auteur indique qu'il n'existe pas de preuve d'accroissement mondial de la violence criminelle, que des moyens d'information aveugle l'opinion en cette matière et que les recherches jusqu'ici entreprises manquent de données concrètes essentielles. Il cite, pour illustrer cette attitude le principe fondamental de la criminologie en RDA (ancienne République Démocratique Allemande) : "Il peut être établi que les causes des actes de violence et des agressions sexuelles sont exclusivement des éléments du passé et des effets de l'ordre social impérialiste." Derrière la notion de défense sociale se trouve la conception d'une criminalité sociale due aux injustices capitalistes, qui ne parvient pas à être distinguée, surtout avec les méthodes en vigueur dans les pays capitalistes, d'une criminalité individuelle...
  Se reportant au cinquième Congrès des Nations Unies sur la prévention du crime et le traitement des délinquants (Genève, 1975), il rappelle ses recommandations de recherches :
            - replacement des comportements violents en général dans le cadre es problèmes sociaux ;
            - examen des comportements violents en fonction d'une crise de la politique et de l'infrastructure sociales de la communauté contemporaine ;
            - étude des effets de l'abus de l'alcool ;
            - enquête sur les moyens de grande information, sur les effets de banalisation de la violence ;
            - relation entre développement et violence (désintégration des règles et des valeurs traditionnelles, insuffisante des structures sociales et économiques ;
           - comportements violentes des jeunes et échec de la politique nationale de la jeunesse.
   Les organisations culturelles des Nations Unies devraient étudier des propositions d'établissement d'une convention internationale donnant des indications minimales quant au contenu des programmes des moyens de grande information destinés aux enfants et aux adolescents.

        
           Le chapitre 2 des textes de 2005 regroupe trois contributions qui révèlent surtout des attentions très contemporaines.

       "Violence extrême, terrorisme, crise du politique, Mes raisons de craindre et d'espérer" du général d'armée Jean COT (ancien commandant de la FORPRONU en 1993-1194) est marqué par l'expérience "d'acteurs de la paix dans le monde" en ex-Yougoslavie. Il insiste sur la nécessité de "mieux armer l'ONU" et termine sur deux obstacles à l'efficacité sur le terrain des Casques Bleus :
  "Pourquoi une idée aussi simple et finalement très économique (mise sur pied d'une petite force de combat permanente de l'ONU, parfaitement équipée et entraînée, rapidement engageable de 10 000 hommes...) n'a-t-elle jamais été sérieusement explorée? A cela je vois deux raisons principales. Les Etats-Unis ne veulent pas d'une force permanente de l'ONU. Ils l'ont signifié plusieurs fois avec fermeté.ils ne veulent pas être placés dans la situation de ne plus pouvoir moralement s'opposer à l'engagement d'une telle force, dès lors que cet engagement irait à l'encontre de leur liberté d'action...ou d'inaction. L'ONU, l'appareil onusien et ses secrétaires généraux successifs n'en veulent pas non plus, en raison de leur répugnance ancienne à assumer directement la responsabilité de l'emploi de la force, comme le chapitre VII de la Charte les y invite pourtant, si tous les autres moyens de coercition se sont révélés inefficaces."

       "Rwanda : des médias sous influence", de Marcel KABANDA (chercheur associé au Centre de recherches africaines de l'Université Paris 1) dénonce le discours diabolisant et les appels à la vindicte populaire des médias rwandais de 1990 à 1994, pour poser le problème de la liberté de la presse dans les territoires en guerre civile.
 "Le rôle décisif joué par les médias dans le génocide des Tutsi du Rwanda pose dramatiquement la question de la liberté de la presse. En vertu du principe de l'intangibilité de la liberté d'opinion ou d'expression, d'aucuns pensent qu'il serait dangereux pour la démocratie de criminaliser les débordements de la presse ou des hommes de médias. D'autres, sous le prétexte de vouloir tirer les leçons du drame que le Rwanda a connu, sont tentés de mettre des limites à la liberté dont les journalistes ont besoin pour rechercher et diffuser l'information. Cette contradiction repose sur une illusion délibérément entretenu par les tenants des deux thèses. La part des médias rwandais dans le génocide est incontestable. La station de radiotélévision libre des Mille Collines disait d'elle-même qu'elle était l'état-major de la parole commandant une armée de miliciens qui parcouraient le pays en violant et en tuant. Mais il est aussi incontestable que les organes de presse qui se sont illustrés par la diffusion des messages de haine et de mort n'étaient ni libres ni privés.(...). "On doit (...) être en mesure de prévenir ses mauvais usage (de la liberté d'expression). (...) Il n'est peut-être pas nécessaire de créer un organe spécialisé. (...) "Les journalistes sont à même d'exercer les uns sur les autres une salutaire et efficace surveillance".

      "Massacres et génocides, l'apport des sciences sociales à leur étude" de Jacques SEMELIN (directeur de recherche au CNRS et au Centre d'Etudes et de Recherches Internationales à Paris) pose la question de la compréhension des "phénomènes  de violence extrême". Soucieux des problèmes de définition du génocide, il propose quelques outils d'analyse, notamment sur l'instrumentalisation politique de facteurs religieux ou tribaux, la dimension de l'irrationnel, de l'imaginaire et de l'idéologie.
  L'auteur demande que l'on profite d'un contexte international favorable pour former une stratégie préventive. "L'apport des sciences sociales ne se mesure pas seulement en termes d'accumulation des connaissances. Il comporte aussi des applications pratiques quant à la gestion des crises. De ce point de vue, il n'est pas vrai que le responsable politique, le militaire ou le diplomate puisse se passer du regard et de l'analyse du chercheur. Porter attention au travail du chercheur permettrait parfois d'éviter des erreurs grossières d'interprétation." Il revient également sur l'expérience du Rwanda et demande que l'on cesse d'appeler à la réconciliation lorsqu'elle celle-ci est inconcevable ; ces genre d'appels provenant souvent d'un décalage énorme entre le discours des experts de l'ONU et le terrain. Jacques SEMELIN insiste sur la prévention des massacres, prévention qui ne peut pas se fair sans la construction "d'un autre monde que le nôtre".


                                                                     SOCIUS
        
       
                  
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2 décembre 2008 2 02 /12 /décembre /2008 10:27
       Depuis l'étude de Marcel MAUSS (Essai sur le don, 1923), jusqu'à celle de Maurice GODELIER (l'énigme du don, 1996) et au-delà, les débats sur la nature, l'origine, le fonctionnement et la signification (économique, philosophique, sociologique...) de systèmes sociaux où le don occupe une place centrale ou importante ne finissent pas de diviser les économistes, les sociologues et les ethnologues pour ne parler que de ceux-là.
       Ce qui nous intéresse ici, c'est de discuter de la liaison entre systèmes de circulation des biens (pris au sens très large) et relations sociales (de façon globale et inter-individuelles) plus ou moins conflictuelles. Les relations agonistiques (du grec combat) entre individus ou groupes proviennent et alimentent des systèmes économiques parfois complexes. A l'inverse, il existe des populations qui entretiennent des relations non agonistiques fondées sur de subtils circulation de biens. La multiplicité - pour ne pas dire l'émiettement parfois - des observations ethnologiques n'empêche pas les débats de se focaliser sur deux systèmes très différents d'échanges économiques et culturels, l'un agonistique, le potlatch, l'autre qualifié de non agonistique, le kula. Pour mémoire, rappelons que le potlatch (pratiqué tant dans les tribus du monde amérindien que dans de nombreuses ethnies de l'Océan Pacifique jusqu'aux Indes) est un système de don et de contre-don dans le cadre d'échanges non marchands où les groupes qui se rencontrent se livrent à une débauche de dons et de destructions de biens. Le kula, lui est un système d'échanges économiques (pratiqué à l'Est de la Nouvelle-Guinée entre une vingtaine d'iles - Trobriand notamment) où les groupes s'échangent de manière très cérémonielle des colliers et des bracelets de coquillages).
    
         L'un des premiers ethnologues à théoriser les échanges dans les sociétés dites primitives, Marcel MAUSS, qui s'est surtout intéressé au potlatch, pense qu'"il ne semble pas qu'il ait jamais existé, ni dans une époque assez rapprochée de nous, ni dans les sociétés qu'on confond fort mal sous le nom de primitives ou inférieures, rien qui ressemblât à ce qu'on appelle l'Economie naturelle (...)".
   Dans les économies et dans les droits qui ont précédé les nôtres, on ne constate pour ainsi dire jamais de simples échanges de biens, de richesses et de produits au cours d'un marché passé entre les individus. D'abord, ce ne sont pas des individus, ce sont des collectivités qui s'obligent mutuellement, échangent et contractent. Les personnes présentes au contrat sont des personnes morales, clans, tribus, familles, qui s'affrontent et s'opposent soit en groupes se faisant face sur le terrain même, soit par l'intermédiaire de leurs chefs, soit de ces deux façons à la fois. De plus, ce qu'ils s'échangent, ce n'est pas exclusivement des biens et des richesses (...), des choses utiles économiquement. ce sont avant tout des politesses, des festins, des rites, des services militaires, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes, des foires sont le marché n'est qu'un des moments et où la circulation des richesses n'est qu'un des termes d'un contrat beaucoup plus général et beaucoup plus permanent. Enfin, ces prestations et contre-prestations s'engagent sous une forme plutôt volontaire, par des présents, des cadeaux, bien qu'ils soient au fond rigoureusement obligatoires, à peine de guerre privée ou publique. Nous avons proposé d'appeler tout ceci le système des prestations totales.(...)" (Introduction d'Essai sur le don).
    Maurice GODELIER, dans ses études sur le don, précise cette conception : "C'est un acte qui instaure un double rapport entre celui qui donne et celui qui accepte, entre le donateur et le donataire. Donner, c'est partager volontairement ce que l'on a ou ce que l'on est. Un don forcé n'est pas un don. Le don volontaire rapproche celui qui donne de celui qui reçoit. Mais en même temps, le don crée, chez celui qui l'accepte, une dette, des obligations. Il rapproche autant qu'il met à distance les deux parties. Il instaure une dissymétrie, une hiérarchie entre celui qui donne et celui qui reçoit. Dès le départ, MAUSS posait donc comme principe d'analyse que le don n'est pas un acte susceptibles d'être étudié isolément, mais qu'il fait partie d'un ensemble de rapports qui se nouent entre les individus et les groupes du fait de l'enchaînement de trois obligations : celle de donner, celle d'accepter le don et celle de donner à son tour quand on l'a accepté." (Au fondement des sociétés humaines).

       Jacques GODBOUT et Alain CAILLE, de leur côté, insistent sur le fait qu'entre trois grandes interprétations du don dans les sociétés dites primitives, de type économique, "indigène" ou structuraliste-échangiste, l'anthropologie privilégie par trop l'interprétation économique. Le déterminisme économique des faits sociaux provient de conceptions propres à des "savants" plongés dans un environnement presque entièrement marchand. Or, comme Marcel MAUSS, ils préfèrent s'attarder sur l'interprétation "indigène". La question qui se pose est de savoir "comment une société primitive s'y prend pour faire en sorte que soient respectés es contrats purement tacites et implicites et pour que ceux-ci soient honorés, alors qu'il n'existent ni textes écrits, ni huissiers, ni agents de la force publique."(L'esprit du don). Ce qui oblige à rendre, c'est l'esprit de la chose donnée. En fait, lorsqu'un bien passe d'un groupe à l'autre, c'est une partie de l'esprit de ce groupe qui passe à l'autre. Le bien ne change pas de "propriétaire" ; il est investi de la personnalité de celui qui offre ; le bien reste inaliénable pour prendre un terme moderne, c'est son usage  par celui qui reçoit qui est rendu possible par celui qui donne. De plus, il ne s'agit pas d'une circulation bilatérale dans les deux sens, une circulation se fait entre plusieurs groupes, par ricochets en quelque sorte, les relations d'amitiés et de connaissances se font ainsi de fêtes en fêtes, de groupes et groupes, et peut-être très longtemps après, le premier groupe donateur reçoit-il quelque chose, de tangible ou de symbolique, de la part du premier groupe receveur...Il n'y a pas de réversibilité exacte, mais une surenchère dans les dons et contre dons, qui rend l'autre toujours débiteur, dans une relation où celui qui, plus puissant que l'autre, maintient une sorte de hiérarchie qu'il domine par des dons de plus en plus importants, jusqu'à détruire des biens, dans l'exaltation des fêtes, si ceux-ci ne sont plus assimilables par le receveur... L'essentiel est qu'il les accepte, qu'il scelle par cette acceptation une amitié qui se manifeste par des activités communes, guerrières ou d'explorations, d'échanges de connaissances ou de promesses... Ces échanges sont bien des échanges non marchands, et cela est d'autant plus observable qu'il existe souvent, en liaison mais de façon séparée, un véritable commerce entre les groupes qui se rencontrent...
  Dans leur analyse des liens sociaux,Jacques GODBOUT et Alain CAILLE résument eux-mêmes : " La société archaïque préserve son autonomie collective réelle en bridant l'autonomie des individus et en se soumettant à une hétéronomie symbolique absolue. Elle sauvegarde la prédominance du registre de la personnalisation et de la primarité en se subordonnant à celui de la secondarité. La condition du maintien de son équilibre est qu'elle n'ait pas de rapports réguliers permanents et structurés avec l'étranger, car  avec lui, par hypothèse, dès lors qu'elle ne sait pas en faire un allié, il n'est pas possible de nouer des relations de don concrètes et personnelles. En se soumettant à l'Autre symbolique, elles espèrent échapper à la soumission aux autres réels, aux multiples inconnus et ennemis potentiels."

    Le système de don est finalement plus un élément d'identification des amis et des ennemis, dans le cadre de populations restreintes et de zones géographiques limitées, qu'un système économique d'échange de biens et de services. La question de savoir s'il existe réellement des relations non agonistiques (kula) qui diffèrent profondément de relations agonistiques (potlatch), qui aille au-delà de la variété et de la quantité des biens qui circulent, et de la manière agressive de donner et de recevoir que l'on constate dans le potlatch, de la manière plutôt festive et bon enfant que l'on constate dans le kula, reste entière.
A la lecture des oeuvres récentes, on ne peut pas dire que les débats se sont très éclaircis, sans doute parce que ceux-ci se se trop centrés sur des données ethnographiques ambiguës et pas assez nombreuses, sans doute aussi parce que au fur et à mesure que le capitalisme envahit le monde, le "matériel" observable s'amenuise considérablement.
   Plutôt qu'une distinction entre ces types de relation induites par diverses formes de don, plusieurs auteurs (dont GODBOUT et CAILLE) penchent plutôt sur une coupure radicale entre économies voisinant ces systèmes de dons qui les dominent et économies marchandes.
  "En simplifiant, l'économie de marché vise à produire des choses au moyen de choses. A la limite, elle produit les personnes elles-mêmes comme si elles étaient des choses. A l'inverse, la société archaïque donne le privilège aux rapports entre les personnes, en les faisant servir, à travers le don, à la production de personnes et à l'établissement de leurs liens sociaux. L'échange de marchandises, écrit C GREGORY, est un échange d'objets aliénables entre des personnes qui se trouvent dans un état d'indépendance réciproque se traduisant par l'établissement d'une relation quantitative entre les objets échangés (...) L'échange par le don, à l'inverse, consiste en un échange d'objets inaliénables entre des personnes qui se trouvent dans un état de dépendance réciproque se traduisant par l'établissement d'une relation qualitative entre les protagonistes. Celle-ci découle du primat de la consommation et des méthodes de production par la consommation. En conséquence de quoi les principes qui gouvernement la production et la consommation de biens doivent être compris en référence au contrôle des naissances, des mariages et des morts".
 "La grande césure historique est celle qui oppose les sociétés claniques, qui fonctionnent sur la base du don et de la parenté, aux sociétés de classes, organisées à des degrés divers à partir du marché."

     Marcel MAUSS, Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés primitives, 1923. Disponible sur Internet sur le site de l'UQAC. Jacques GODBOUT, avec la collaboration d'Alain CAILLÉ, L'esprit du don, La Découverte, collection Poche Sciences humaines et sociales, 2000. Maurice GODELIER, Au fondement des sociétés humaines, Ce que nous apprend l'anthropologie, Albin Michel, collection Bibliothèques Idées, 2007.

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2 décembre 2008 2 02 /12 /décembre /2008 09:32
      Dans ces moments de crise assez dévastatrice du capitalisme, cette Histoire du capitalisme, écrite par un professeur émérite d'économie de lUniversité Paris VII, issue de cours donnés dans un premier temps entre 1979 et 1980 à l'Université de Vincennes (Paris VIII), possède le mérite, selon la volonté de l'auteur, d'être à la fois concise, assez complète, interdisciplinaire et destinée à un très large public. Décrire et expliquer le capitalisme, sans tomber ni dans l'apologie libérale, ni dans une polémique un peu vaine, dans ses nuances, dans ses aspects positifs comme dans ses aspects (très) négatifs, ce projet constitue un défi que Michel BEAUD emporte assez haut la main. Si bien que loin d'être un "résumé" d'histoire du capitalisme qui s'étend sur plus de 500 ans, cet ouvrage peut ouvrir, par sa riche bibliographie et ses notes abondantes, beaucoup de portes aux étudiants en économie.
    Comme l'écrit l'auteur dans son Introduction de 1980, "il est né d'une solide conviction : on ne peut comprendre l'époque contemporaine sans analyser les profonds bouleversements qu'à apportés, dans les sociétés du monde entier, le développement du capitalisme. Il est né aussi du souci de saisir ce développement dans ses multiples dimensions : à la fois économique et politique et idéologique ; à la fois national et multi-national/mondial ; à la fois libérateur et oppressif, destructeur et créateur... Il est né enfin de l'ambition de mettre en perspective un ensemble de questions indissociables et trop souvent étudiées isolément : la formation de l'économie politique dans sa relation avec "la longue marche vers le capitalisme" ; l'affirmation de l'idéal démocratique contre les anciens régimes aristocratiques et, utilisant les nouvelles institutions démocratiques, la montée des nouvelles classes dirigeantes ; le lien entre développement des capitalismes nationaux, renforcement des mouvements ouvriers et conquêtes du monde du travail ; l'extension de plus en plus complète et complexe de la domination capitaliste dans le monde ; l'articulation entre domination de classes et domination de nations ; les crises comme indices de grippages et de blocages et comme moments de renouveaux ; notamment la "Grande Crise" actuelle."
  Plus loin dans l'introduction de la dernière édition : "Une des difficultés est que nos lectures du capitalisme sont dominées par les analyses fondées au XIXème siècle et développées dans les deux premiers tiers du XXème ; ces analyses sont donc principalement marquées par les caractères du capitalisme industriel, ce qui risque de nous empêcher de comprendre et d'analyser les évolutions en cours".
   Un coup d'oeil à la table des matières de cet ouvrage divisé en deux grandes parties (De l'or au capital et Des impérialisme à la mondialisation) suffit d'allécher la "soif de connaissances" : du pillage colonial (XVIème siècle) et de la montée des bougeoisies (XVIIème siècle) à la fin du XXème siècle en forme d'interrogation : le début d'un basculement du monde? en passant par Le Grand Chambardement (1914-1945), les éléments de réflexion historique sont posés à travers une exposition classique des faits et de multiples "propos d'étapes" plus théoriques qui permettent de faire le lien entre l'histoire et les doctrines économiques.
  Réédité et augmenté, peaufiné, cinq fois, cet ouvrage permette d'avoir une idée de ce que les marxistes appellent le "sens de l'histoire" (nous préférons plutôt le terme de direction), des enchaînements des réalités tant économiques et sociales que sociopsychologiques et même philosophiques.
   L'éditeur, dans la cinquième édition mise à jour, présente l'ouvrage de la manière suivante, d'une manière non exagérée : "Comment nier la fascinante créativité de ce système qui, en quelques siècles, fait passer des métiers mécaniques mus par l'eau courante ou la vapeur aux robots industriels, à la télématique et aux biotechnologies, de l'imprimerie à l'exploitation de l'espace? Avec les indéniables progrès qu'il engendre, avec l'industrialisation, la salarisation, le chômage, la précarisation, le développement des villes, avec les conquêtes coloniales, les crises, les guerres, la décolonisation, la mondialisation et la grande mutation en cours, le lecteur trouvera dans ce livre, ramassée et fulgurante, l'histoire du capitalisme."
   Dominique CHARPENTIER, dans Alternatives Economiques n°182 de juin 2000 écrit : "Ce livre est presque un classique, tant il réunit, ordonne et analyse une masse importante d'informations. Dans la préface, qui renouvelle largement cette cinquième édition, Michel Beau explique pourquoi, à ses yeux, le capitalisme n'est ni un "mode de production", ni un système, mais une "logique sociale complexe, porteuse de forces transformatrices et autotransformatrices". or, ces forces, estime-t-il, sont en train de produire un "basculement du monde" (...) fort inquiétant : il ne s'agit pas seulement du gonflement quasi cancéreux des activités financières et monétaires ou de la formation sans partage des rapports marchands, générateurs d'inégalités croissantes, que nul pouvoir ne tente plus de contrebalancer ou d'équilibrer. "Pour la première fois dans l'histoire, écrit-il, les décisions majeures, déterminantes pour les hommes, le vivant, la Terre, sont prises par des firmes" en fonction d'une logique strictement économique, voire financière. Le sort du monde est chose trop importante pour qu'il soit confié au marché. Comment ne pas approuver?"
   Michel BEAUD (1935!, économiste hétérodoxe français, professeur des Université, est auteur de nombreux articles et ouvrages sur les politiques économiques, le développement et l'évolution du système économique. Il a écrit notamment (avec Bertrand BELLON et Patrick FRANÇOIS), Lire le capitalisme, sur le capitalisme mondial et sa crise (Anthropos, 1976) ; La politique économique de la gauche, Tome 1 (Syros, 1983) et Tome 2 (Syros, 1985) ; le Système National/Mondial Hierarchisé - SNMH (une nouvelle lecture du capitalisme mondial (La Découverte, 1987) ; Le basculement du monde. De la Terre, des hommes et du capitalisme (La Découverte, 1997) ; Face au pire des monde (Seuil, 2011) ; Naissance d'un siècle - 2001. L'Amérique foudroyée dans un monde en désarroi (L'Harmattan, 2004) ; (avec Gilles DOSTALER). La pensée économique depuis Keynes. Historique et dictionnaire des principaux auteurs (Seuil, 1993). De nombreux livres (en entier) sont disponibles sur Internet (voir le site //classiques.uqac.ca). il a également, comme beaucoup d'auteurs, un site personnel (www.michelbeaud.com).
    Michel BEAUD, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, Editions du Seuil, collection Points Economie, décembre1999, 440 pages. Editions successives de 1981, 1984, 1987, 1990, 2000...
Complété le 1er Septembre 2012
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27 novembre 2008 4 27 /11 /novembre /2008 13:22
         3 - Méthodes et objets des recherches

            Dans la premières des trois grandes parties des textes de 1980 figure en premier un texte de Jean-Marie DOMENACH de tentative de situation globale de la violence dans nos sociétés. Après un survol philosophique qui sollicite HEGEL et SARTRE, il conclu sur le fait que "la première fois dans l'histoire, la violence, cette conduite typiquement humaine, ne parvient plus à se justifier. Sa logique propre ne semble plus pouvoir être contenue. Lorsque les possibilités ultimes de la violence équivalent à la destruction de l'humanité, il devient insuffisant de réclamer des limitations et des contrôles. C'est à une autre problématique, à une autre pratique, à une autre politique que nous sommes invités, en attendant d'y être en quelque sorte contraints, car l'idéalisme devient nécessaire lorsqu'il converge avec l'impératif de la survie."

       Suivent plus loin trois textes centrés sur les orientations des recherches sur la violence.

     -  L'"examen critique des méthodes quantitatives appliquées aux recherches sur les causes de la violence", d'Alain JOXE dénonce surtout l'impasse d'approches quantitatives des cycles de violence, des causes d'escalades des conflits ou des efforts militaires comme cause des guerres. Il s'agit là sans doute de critiques directes contre certaines études (en vogue à l'époque à l'Institut de Polémologie en France, par exemple) qui se résument à des statistiques sur la violence mondiale, par catégories d'armes, par zones géographiques, par types de victimes...et sur d'autres...au Pentagone par exemple.
   "La prétention extraordinaire des quantitativistes ne pourra jamais arriver à faire confondre l'"habitude de penser opérationnellement" avec les exigences de précision de l'historien et la capacité de produire des concepts clairs et productifs.
Il est certain que la plupart du temps les quantitativistes n'ont pas eu à discuter sérieusement avec des marxistes parce que leur polémique se déroulait avec les "raditionnalistes"" qui ne peuvent et ne souhaitent leur opposer que des arguments de "bon sens". Quant aux pus critiques au sein même du groupe quantitativiste, même s'ils sont capables d'énumérer bien plus complètement qu'on ne l'a fait ici les vices de formes et les absurdités de la manie de quantifier, ils n'envisagent nullement d'autre issue qu'une meilleure précision dans l'élaboration des concepts et des méthodes."

      - La "contribution spécifique des recherches sur la paix à l'étude des causes de la violence", de Johan GALTUNG (alors directeur de projet à l'université des Nations Unies à Genève) discute des typologies de la violence. Il tente de sérier les différentes approches et il est intéressant d'en retenir un passage de texte sur l'une d'elle, souvent oubliée par beaucoup d'experts et beaucoup de commentateurs d'événements suscitant l'émotion.
       "Reprenons, pour le développer, un adage classique du pacifisme : l'idée que la violence engendre la violence.
D'où quatre propositions :
1 - La violence horizontale directe engendre la violence horizontale directe (et, par voie de conséquence, "toute action préparatoire à la violence directe entraîne une action préparatoire à la violence directe" - base de l'une des théories de la course aux armements, celle de l'action-réaction). Or, cette théorie qui ne tient pas compte ni de la structure ni de la dimension verticale ne permet pas d'appréhender les phénomènes les plus importants de notre époque.
2 - La violence structurelle engendre la contre-violence directe, laquelle engendre la contre-contre violence directe. La première proposition ne renvoie qu'à certaines caractéristiques du "conflit Est-Ouest", alors que la seconde recouvre bien des aspects du "conflit Nord-Sud". Elle découle en outre de l'idée générale, prise comme hypothèse, que la violence structurelle qui se traduit par la répression et l'aliénation engendre aussi, tôt ou tard, la contre-violence directe sous une forme ou une autre. Mais on peut aussi inverser la proposition :
3 - La violence (horizontale) directe engendre la violence structurelle. Les guerres de conquête peuvent servir à mettre en place des structures caractérisées par l'exploitation, l'infiltration, la fragmentation et/ou la marginalisation. Sur un plan international et en termes d'économie, cette situation débouche sur l'"impérialisme capitaliste": division du travail entre les producteurs de matières premières et des industries manufacturières, infiltration de la périphérie au moyen de têtes de pont, fragmentation de cette périphérie en pays n'entretenant guère de relations (et fragmentation de ces pays en districts et en secteurs économiques isolés les uns des autres), exclusion de la périphérie quant à la participation aux véritables centres de décision.
4 - La violence structurelle engendre la violence structurelle. La pauvreté peut conduire à la répression et la répression à l'aliénation, se traduisant parfois par des périodes de violence verticales directe. Ces rapports sont moins connus, mais les typologies devraient aussi mentionner les situations possibles qui jusqu'ici n'ont guère été étudiées".
     Lorsque ce texte a été écrit, le monde était encore sous l'emprise du conflit Est-Ouest et les relations Nord-Sud étaient encore régies par des fossés entre des Etats. Aujourd'hui, d'autres conflits ont éclatés, mais surtout les violences structurelles traversent maintenant les Etats, et évidemment les catégories Est, ouest, Nord, Sud ont éclatées en d'autres catégories bien plus complexes. On peut retenir encore aujourd'hui cette typologie entre violences structurelles (économiques, culturelles, écologiques...) et violences directe (des armées, des appareils policiers, des contraintes psychologiques...), les premières étant souvent masquées, dans le courant des événements rapportés par les médias, par les secondes...

     - "L'apport spécifique des recherches sur la paix : l'analyse des causes de la violence sociale", de Didier SENGHAAS (Alors professeur à l'Université de Brême en République Fédérale Allemande) tent, à partir de quelques résultats de recherches antérieures de dégager de nouvelles perspectives de recherches sur :
                    - la nature humaine et la personnalité de l'individu et notamment sur les causes de l'agressivité individuelle;
                     - le rôle des grands groupes d'intérêts;
                     - les élites dominantes et les structures de classes en tant que bases sociétales de la violence sociale;
                     - le rôle des grands moyens d'information et de l'opinion publique dans le déclenchement, la propagation et le dénouement des manifestations de violence;
                     - les caractéristiques propres des cultures et des systèmes nationaux et leur rôle dans la production et la propagation de la violence;
                     - le rôle des gouvernements et des bureaucraties;
                     - le rôle des stratégies nationales;
                     - le rôle des processus de décision dans la manière de traiter la violence structurelle et directe;
                     - l'escalade de la violence déclenchée par des interactions conflictuelles ou antagonistes de groupes sociaux appartenant à une même société ou à des sociétés différentes.


     Dans les textes de 2005, au premier chapitre intitulé "Nouvelles formes de violence et tentatives de réponses aux nouveaux défis : typologie des formes de violence; causes et sources de la violence", le débat se transporte plutôt sur une autre tonalité finalement plus classique - au point de vue institutionnel - où le social et l'économique sont remarquablement absents.
   
         - "Repenser les conflits", de Dominique DAVID (Responsable des études de sécurité à l'IFRI - l'Institut Français des Relations Internationales - de Paris) appelle à dépasser le paradigme des guerres intra-étatiques, face à la multiplication des violences "à contre-pied" : - l'extension d'une violence locale à des centaines ou des milliers de kilomètres du lieu du conflit (missiles, avions kamikazes type 11 septembre) ;
                                                                          - la propagation accélérée des moyens de violence (armes légères) dans le courant d'une mondialisation des échanges;
                                                                           - la multiplication des postures dissymétriques et asymétriques. "La première oppose un fort et un faible. Dans toute bataille, il y a un fort et un faible. On peut, d'entrée, se tromper sur l'identification du fort, ou du faible, mais c'est toujours le fort qui finit par gagner. Dans ce cadre dissymétrique, le champ conflictuel est homogène, les acteurs se battent sur un même plan et avec un même système de références. La seconde posture, dite asymétrique, est quelque chose de tout à fait différent. C'est la situation où un petit est doté de moyens, quels qu'ils soient - le plus souvent techniques mais pas forcément -, qui lui permettent de contourner d'un seul coup l'ensemble du dispositif du gros. Le 11 septembre 2001, les personnes qui ont jeté leurs avions sur le Worl Trade Center et le Pentagone ont, d'un coup, contourné l'ensemble du dispositif de défense de la plus importante puissance militaire de la planète."
   Il y a urgence à penser "plusieurs mondes" : "...s'il existe bien un monde de la grande puissance, où la violence est relativement réduite, codifiée, maîtrisée, il existe également un monde étatique relativement classique, où l'affirmation de la puissance en général et de la puissance militaire demeure déterminante - pensons à ce qui se passerait en Asie par exemple, dans les décennies à venir. Il existe, en outre, un troisième monde, lui-même multiple, où les espaces dérégulés sont occupés par des acteurs non étatiques, transnationaux et infra-étatiques dont l'importance est d'autant plus centrale que les structures étatiques sont moins solides. Nos système de sécurité, nos systèmes de pacification, si je puis hasarder ce mot, doivent prendre en compte simultanément l'ensemble de ces mondes."

      -"La force et la violence : une distinction capitale", de Blandine KRIEGEL (Chargée de mission auprès de la présidence de la République Française) propose de réfléchir à l'opposition entre la force et la violence. "Cette opposition (...) est au coeur de la pensée classique de HOBBES et de SPINOZA comme elle est au principe de l'opposition entre les sociétés qui se sont construites par le travail et celles qui se sont édifiées par la guerre et la conquête, autrement dit entre les sociétés économiques et les sociétés guerrières. Le modèle des  sociétés économiques qui se développent pour atteindre à la puissance, à une puissance économique toujours plus grande, n'implique pas qu'il existe nécessairement un vainqueur et un vaincu. (...) A l'inverse, la violence est toujours destructrice. Elle est fondée non sur la compétition par l'accumulation de forces mais sur l'établissement de la domination par la suppression des vies humaines. (...) Si les classiques sont d'accord pour évacuer la guerre de la société civile, ils imaginent toujours une exception, un cas limite, celui où la survie est en cause. (...) La violence est donc quelquefois nécessaire mais elle entraîne toujours une perte et une destruction, une déperdition. de ce point de vue, elle n'est donc pas seulement une puissance."
   Elle termine sur un acte de foi : " Moins confiants que le XVIIIeme siècle et le XXème siècle dans l'inéluctabilité d'un progrès collectif que le XXème siècle a si souvent démenti, nous pouvons cependant continuer de parier : ce n'est pas parce que la violence a été qu'elle devra toujours être. L'éthique de la norme à venir est celle d'une philosophie ouverte sur le temps de l'humanité."

        - "Le nouveau discours de la guerre", d'Yves MICHAUD (Professeur de philosophie à l'Université de Rouen), rappelle que la rationnalisation clausewitzienne de la guerre "n'est qu'un moment du discours de la guerre". Il parcourt des variantes inédites : l'hyperterrorisme (distincte du terrorisme par sa logistique, par la nature de ses objectifs et la diversité de ses actions), la guerre préventive (contre la dissémination -réelle ou supposée - d'armes de destructions massives), la guerre humanitaire (ingérence humanitaire pour faire cesser des situations intolérables).
  Ces nouvelle formes inédites interviennent au moment de l'émergence d'une "société civile internationale".
    "Il n'est pas étonnant que, dans ces conditions, se fasse jour un nouveau discours de la guerre où figurent, en lieu et place de la dissuasion, des alliances et des pactes d'antan, la guerre asymétrique, le terrorisme, le nettoyage ethnique, la guerre préventive et, pour s'y opposer, la guerre humanitaire, les organismes internationaux, les organisations non-gouvernementales et les promesses d'une nouvelle société civile internationale éminemment ambiguë qui, par bien des côtés, nous fait revenir du monde de "Paix et guerre entre les nations" (ARON), monde placé sous le signe de l'équilibre de la terreur, vers un monde qui ressemblerait plutôt à celui de l'après-congrès de Vienne (1814-1815), après la chute de l'empire napoléonien, mais agrémenté de terroristes, de gaz sarin, d'anthrax et de kamikazes fous de Dieu. Dans ce monde étrange, les Etats voient leur souveraineté remise en questions à une extrémité par l'émergence d'une communauté internationale et, à l'autre, par l'anarchie aussi bien intérieure qu'internationale.(...)
 le nouveau discours de la guerre correspond à cette situation instable et ambiguë où la menace place sans qu'on puisse faire vraiment confiance à une communauté internationale où des puissances inégales coopèrent et en même temps se font concurrence, où se dessinent des bribes de conscience morale cosmopolitique sans que s'établissent pour de bon "un consensus moral et objectif et une légitimité capable d'entraîner ou d'imposer l'adhésion des Etats et des groupes en conflit, d'arbitrer leurs différends, de juger et de punir leurs agressions ou leurs crimes" (Pierre HASSNER)"


                                                                       SOCIUS
  
       
         

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27 novembre 2008 4 27 /11 /novembre /2008 11:01

 

     Spécialiste du monde antique grec et romain, professeur au Collège de France, Paul VEYNE livre une étude dense sur la place du don et du mécénat dans la vie de l'époque hellénistique et romaine, durant environ 6 siècles (- 300 av.J-300 ap.JC).

    L'évergétisme, cette prodigalité des notables riches dans le monde antique, obligatoire ou non, occupe une place importante dans les relations entre humbles et puissants, entre citoyens et groupes dirigeants. Il se prolonge dans le christianisme par la charité - obligatoire ou non - et aujourd'hui encore par le biais de certaines organismes caritatifs, notamment dans la société américaine (rôle des fondations). Tout en jetant des lueurs sur les pratiques contemporaines, l'auteur se concentre sur ces 6 siècles et montre comment ces dépenses somptuaires, qui se manifestent souvent par des distributions massives de vivres et des jeux gigantesques, s'insère dans la vie politique et économique des Cités. Comment elles participent des jeux de pouvoir et de prestige, comment elles constituent un élément d'exercice de la souveraineté impériale, sans négliger les aspects religieux de la question.

    Paul VEYNE, historien français spécialiste de la Rome antique, détaille les différences et les analogies des évergétismes grec et romain et leur rôle dans l'évolution des sphères publiques et privées comme dans les mentalités politiques.

 

         Pour donner une idée du ton général de l'ouvrage, par ailleurs très érudit au niveau juridique et économique - les notes occupent un bon quart du livre - on peut lire des extraits du résumé par l'auteur de son dernier chapitre, qui porte sur "l'empereur et sa capitale".

  "Le pain et le cirque, l'évergétisme, étaient donc de la politique à trois titres différents et inégaux, qui correspondent aux trois enjeux dont parle un proverbe de sociologues : l'argent, le pouvoir et le prestige.

Le premier titre (...) est la reproduction, c'est-à-dire un à-peu-près entre la justice et le statut quo, entre les deux buts de la politique. (...) en ces temps lointains où l'économie n'était pas encore une profession, la classe politique ne considérait ses avantages économiques que comme les moyens de ses supériorités politiques et sociales. (...) FRONTON (écrit) : "On tient le peuple romain par deux choses : son pain (annona) et les spectacles ; on lui fait accepter l'autorité (imperium) par des futilités autant que par des choses sérieuses. Il n'y a plus de danger à négliger ce qui est sérieux, plus d'impopularité à négliger ce qui est futile. Les distributions d'argent, les "congiaires", sont moins âprement réclamées que des spectacles ; car les congiaires n'apaisent qu'individuellement et nominativement (singillatim et nominatim) les phébéiens en quête de pain, tandis que les spectacles plaisent au peuple collectivement (universum)".

 Le second titre était que l'appareil d'Etat se sentait ou se croyait menacé par certains intérêts des gouvernés, qui voulaient des plaisirs et du pain. (...).

  Enfin, à cette époque où il n'existait guère de milieu entre la démocratie directe et l'autorité par droit subjectif, la possession du pouvoir avait des effets irréels. Les gouvernants devaient faire symboliquement la preuve qu'ils restaient au service des gouvernés, car le pouvoir ne peut être ni un job, ni une profession, ni une propriété comme les autres.(...)."

 

   Mona OZOUF commente pour l'éditeur, en quatrième de couverture : "Cette folie, qui lançait les riches dans une surenchère de dons à la collectivité (chacun voulant se montrer plus magnifique que le voisin), porte un nom savant - l'évergétisme - et vient de trouver son historien. Paul Veyne a quelque chose de la prodigalité de ses héros, les évergètes. Il déverse sur ses lecteurs médusés les trésors de son information, les souvenirs de ses campagnes à travers l'érudition germanique de la sociologie anglo-saxonne, dépense en quelques pages la matière de vingts thèses et mobilise toutes les ressources d'un esprit follement ingénieux pour comprendre et faire comprendre ce que ces cadeaux en cascade étaient chargés d'entretenir."

   André REIX, dans la Revue Philosophique de Louvain, 1978, n°29, fait remarquer que "le mot évergétisme est un néologisme de formation très récente : c'est le fait de faire des bienfaits en général. le concept a précédé l'étude historique. Reste à en expliquer les raisons. L'intérêt philosophique du présent livre vient justement de l'ambiguïté de sa méthode. L'auteur définit sa recherche comme une oeuvre de sociologie historique, en insistant sur la prédominance de l'histoire dont tous les faits importent pour une description de pure curiosité. Il déclare en outre s'en tenir à l'époque romaine, alors que sa vaste documentation le pousse à de continuelles incursions dans toutes les époques et dans tous les domaines, ce qui est assurément un bien, mais dévie son premier objectif pour en faire une recherche de sociologie politique, chargent le mot sociologie du même sens que chez Max Weber, c'est-à-dire "synonyme commode de sciences humaines ou de science politique", la différence entre sociologie et histoire étant purement formelle." 

   Eric MAIGRET, écrit à propos de la nouvelle édition de 1995, dans une collection de poche très diffusée, que "ce texte est un jalon dans l'histoire des sciences humaines pour de multiples raisons : à partir de l'analyse novatrice d'un phénomène historique précis, l'évergétisme, pratique de don à la collectivité développée durant l'Antiquité grecque et romaine, il met en perspective les apports de Mauss, de Polanyi et des économistes sur la question du don, analyse le fonctionnement du politique dans les sociétés, développe une théorie originale de l'idéologie et de la croyance comme phénomènes en leur coeur contradictoires, ceci en passant avec bonheur des écrits des auteurs de l'Antiquité à ceux de sociologues ou d'historiens, de l'histoire sociologique à la sociologie historique, disciplines formellement différenciables mais matériellement confondues."

 

    Paul VEYNE, né en 1930,  continue d'écrire des ouvrages pour une nouvelle écriture de l'histoire. Parmi ses nombreux titres, notons Comment on écrit l'histoire : essai d'épistémologie (Seuil, 1970), L'Elégie érotique romaine. L'amour, la poésie et l'Occident (Seuil, 1983), Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes? Essai sur l'imagination constituante (Seuil, 1983), La société romaine (Seuil, 1991), L'empire gréco-romain (Seuil, 2005), Quand notre monde est devenu chrétien (312-394) (Albin Michel, 2007), Michel Foucault. Sa pensée, sa personne (Albin Michel, 2008).

 

    Paul VEYNE, Le pain et le cirque, Sociologie historique d'un pluralisme politique, Editions du Seuil, collection Points Histoire, 1995, 896 pages. Première édition en 1976.

 

Complété le 1 Août 2012

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