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24 septembre 2008 3 24 /09 /septembre /2008 15:01
 
   JOMINI et CLAUSEWITZ, les références toujours présentes.

       Avec Antoine-Henri JOMINI (1779-1869) et Carl Von CLAUSEWITZ (1780-1831), nous entrons dans la pensée de deux références (qui s'ignorent l'une l'autre) en matière de stratégie. Le premier, Suisse, et le deuxième, Allemand, ont laissé et suscité une abondante littérature. Même si l'un est plus connu que l'autre, ils contribuent toujours tous deux à façonner la pensée militaire d'aujourd'hui.

      Antoine-Henri JOMINI combine l'héritage des auteurs du XVIIIème siècle et les enseignements du modèle napoléonien. Avec lui se reconstruirait véritablement la science stratégique contemporaine, même s'il fut vite oublié un certain temps (COUTEAU-BEGARIE). Son oeuvre historique dépasse de loin son oeuvre théorique, mais, ce qui nous intéresse ici est plutôt le contenu - très discuté - de son "Tableau analytique des principales combinaisons de guerre" (1830) et son "Précis de l'art de la guerre" (1837-1838). Adepte des classifications des ordres de bataille, des ordres de retraite et des moyens pour juger les opérations de l'ennemi, il est généralement considéré comme un taxinomiste de la stratégie.
Nombre de ses écrits partent des prouesses militaires de Napoléon pour parvenir à un binôme politique-stratégie que ce dernier a ignoré selon lui : "L'opinion dans laquelle il (Napoléon) était que son génie lui assurait des moyens incalculables de supériorité" va (...) pour JOMINI, contre la "nature" de la guerre, et plus généralement, de la politique. L'outrecuidance sous-estime dangereusement le poids des choses. elle méconnaît les facteurs d'incertitudes qui devraient induire la prudence militaire et, surtout, la modération politique. Observons que, pour mesurer la démesure à quelque étalon d'adéquation entre l'efficacité dans la guerre et la raison politique, JOMINI recourt à l'histoire (...)." (Lucien POIRIER)
 "L'histoire ne cesses donc de proposer des leçons, positives et négatives, sur la difficile application du principe de subordination de la guerre à la politique. (...) une des situations historiques rarissimes permettant d'observer au plus près les mécanismes du centralisme dictatorial et le fonctionnement d'un esprit unifiant politique et stratégie ; les intégrant même au point de confondre l'ordre des fins et celui des moyens dans le développement d'un action abandonnée à sa pente. Bilan de l'histoire et expérience vécue, les observations de l'une vérifiant les inférences de l'autre, permettent à JOMINI de détecter, dans la construction impériale, les vices de forme et les erreurs de calcul portant sur la résistance du matériau premier de l'architecture politique : l'esprit des peuples, puisque l'épreuve de force est épreuve des volontés nationales." Lucien POIRIER regrette que "la clairvoyance de JOMINI et son instinct très sûr du rapport d'adéquation entre fin politique ne l'aient pas conduit à une analyse fine sur ce problème capital."
   Dans son "Précis de l'art de la guerre", JOMINI précise les composantes de la guerre, la politique de la guerre, la stratégie, la grande tactique, la logistique, l'art de l'ingénieur et la tactique de détail. Il entend par politique de la guerre, différentes combinaisons qui appartiennent plus ou moins à la politique diplomatique et par lesquelles un homme d'Etat doit juger de l'intérêt d'une guerre, et déterminer les diverses opérations qu'elle nécessitera pour atteindre son but de guerre. Il inclut dans la politique militaire toutes les combinaisons d'un projet de guerre, autres que celles de la politique diplomatique et de la stratégie comme les passions des peuples, les institutions militaires, les ressources et les finances, la caractère du chef de l'Etat, celui des chefs militaires... La stratégie est l'art de bien diriger les masses sur le théâtre de la guerre, soit pour l'invasion d'un pays, soit pour la défense du sien. La grande tactique est l'art de bien combiner et bien conduire les batailles. la logistique désigne l'art pratique de mouvoir les armées et la tactique de détail la manière de disposer les troupes pour les conduire au combat. D'une façon générale, le "Précis de l'art de la guerre" noie les enseignements de la guerre napoléonienne dans un ensemble de considérations qui peuvent faire croIre à une volonté de retour à une stratégie plus prudente, où l'objectif est l'occupation de territoires plutôt que la destruction de l'armée ennemie. La stratégie est abordée avec un ensemble d'idées et de démarches conçues en termes d'espace. (Bruno COLSON).
   Pour Emile WANTY, "JOMINI est le premier en date des dogmatiques militaires. Il faut faire un tri soigneux dans ses exposés, tout en lui reconnaissant le mérite d'avoir précisé avec clarté ce que sont : les points stratégiques, les lignes stratégiques, les objectifs, les zones d'opérations, les pivots d'opérations, les lignes d'opérations, etc. S'il affirme les avantages de l'offensive stratégique, il se montre moins positif pour l'offensive tactique : il cherche à associer les facteurs positifs des deux attitudes possibles dans la défense active, basée tout d'abord sur le retardement, puis sur les retours offensifs ; il lui donne son nom : Défensive-Offensive. Il a découvert dans FREDERIC II, dans le BONAPARTE d'Italie, et aussi chez le général LLOYD, le "secret" de la victoire. Il consiste dans la manoeuvre très simple portant le gros des forces sur une seule aile de l'armée ennemie. "En appliquant par la stratégie à tout l'échiquier d'une guerre ce même principe que FREDERIC avait appliqué aux batailles" on aurait la clef de toute la science de la guerre." Rabrouant ses contemporains partisans d'une guerre géométrique, il s'appuie sur les manoeuvres napoléoniennes, qui appartiennent bien plus au domaine de l'imagination créatrice que d'une science exacte, car l'Empereur s'appuyait sur sa connaissance non seulement minutieuse du terrain de bataille mais également sur sa sensibilité à l'état moral de ses troupes.
 
      Carl Von CLAUSEWITZ, le plus connu de tous les penseurs militaires, est pourtant peu lu. Son oeuvre majeure, "De la guerre" (1832-1834), rédigée pendant des années, publiée après sa mort, ces écrits influencent tardivement les élites plus pour des raisons nationalistes que militaires à partir des années 1870.
Il fut le premier à exprimer la subordination totale de l'action militaire à la politique. Carl Von CLAUSEWITZ est plutôt un philosophe de l'art de la guerre, mais c'est précisément cela qui confère une valeur générale et permanente à tout ce qui ressort de la logique pure (Emile WANTY).
  Au coeur de la pensée tactique de CLAUSEWITZ est la bataille comme but et non comme moyen. Il veut la bataille, comme le voulait NAPOLEON. "Car le but de la guerre et le seul moyen de la résoudre rapidement, c'est la destruction directe des forces armées de l'ennemi. Et il faut réagir contre la tendance subtile qui cherche à associer la recherche d'une destruction restreinte, partielle et celle de l'épuisement indirect par des combinaisons stratégiques. Il estime que toute action combinée risque d'être troublée par une réaction de l'adversaire s'il manoeuvre. Il faut en somme marcher rapidement à sa rencontre, le saisir au plus tôt, lui enlever sa liberté de manoeuvre, lui livrer une première bataille qui devrait être décisive. Car seuls de grands résultats tactiques peuvent conduire à de grands résultats stratégiques. La retraite, provoquée ou ordonnée, rompt l'équilibre moral et accentue brusquement la dépression chez le vaincu qui, à un rythme accéléré, continue à perdre ordre et unité. La poursuite, une poursuite immédiate et inlassable, fera tomber son moral à la verticale et pourra même conduire à sa destruction." Il n'en néglige pas pour autant les aspects tactiques et les positionnements sur le terrain, il s'y appuie : la plus forte des deux formes de la guerre est la défensive, parce qu'elle exige une dépense de forces moindre, et qu'elle s'appuie sur le terrain. Bien comprise et bien conduite, elle use l'assaillant, modifie le rapport de forces initial et permet le passage à l'offensive, qui a la supériorité du but. Il faut différer le le plus longtemps possible le passage de l'attitude défensive à l'offensive pour prolonger la période d'usure de l'adversaire... (WANTY)
   Dans son effort de conceptualisation, CLAUSEWITZ compare la guerre à un duel, acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté. Le moyen par excellence d'atteindre cet objectif est le désarmement de l'ennemi, et la dialectique de la lutte entraîne irrésistiblement l'ascension aux extrêmes. Constamment dans "De la guerre", le penseur va de sa conceptualisation aux expériences historiques et montre que dans la réalité, toute la difficulté est de parvenir à cette ascension aux extrêmes qui se termine par la défaite totale de l'ennemi, par la destruction totale de ses forces, et c'est ce qu'il appelle les résistances du terrain, liés à beaucoup de facteurs qu'il énumère dans le détail. Pour CLAUSEWITZ, la nature concrète de la guerre est qu'elle est la poursuite de la politique par d'autres moyens. Politique doit s'entendre en son double sens : d'une part l'ensemble objectif des institutions, des formes sociales et économiques qui donnent leur style général aux conflits ; d'autre part l'ensemble subjectif des intentions que poursuivent les gouvernements en livrant bataille. "La guerre n'est pas seulement un véritable caméléon qui modifie quelque peu sa nature dans chaque cas concret, mais elle est aussi, comme phénomène d'ensemble et par rapport aux tendances qui y prédominent, une étonnante trinité où l'on retrouve d'abord la violence originelle de son élément, la haine et l'animosité, qu'il faut considérer comme une impulsion naturelle et aveugle, puis le jeu des probabilités et du hasard qui font d'elle une libre activité de l'âme, et sa nature subordonnée d'instrument de la politique, par laquelle elle appartient à l'entendement pur" (CLAUSEWITZ). Enfin le stratégiste récuse toute prétention à construire une doctrine positive ; ce serait négliger les grandeurs morales dont la guerre est toute entière pénétrée, sa dimension psychologique, les facteurs moraux, autant chez soi que chez l'adversaire, qui en font "le brouillard de la guerre", un brouillard impénétrable, qui change à toutes les époques. (Christian MALIS)
   La complexité du texte "De la guerre" entraine évidemment beaucoup d'interprétations mais Raymond ARON en tire au moins deux enseignements capitaux.
 "Pourquoi la défense est-elle la forme la plus forte de la guerre? CLAUSEWITZ donne deux arguments, de caractère général, qui présentent à ses yeux un caractère d'évidence. Il est plus facile de conserver que de prendre. La deuxième raison résulte à la fois du raisonnement et de l'expérience. L'histoire ne montre-t-elle pas que le parti le plus faible choisit presque toujours la défensive? De plus, si l'attaque qui vise une fin positive, était en même temps la forme forte, pourquoi l'une des parties resterait-elle jamais sur la défensive? Si l'un se résigne à une fin négative, empêcher l'autre d'atteindre ses fins, c'est qu'il compte, en attendant l'adversaire et en le repoussant, atteindre peu à peu le moment où le rapport de forces se renversera."
 "La contribution essentielle de CLAUSEWITZ à la théorie de la guerre (...) consiste dans la subordination, poussée jusqu'à son terme logique, de l'instrument militaire à l'intention politique, donc à la prise de conscience (...) que toutes les théories antérieures à la sienne, théories qui se confondent d'ailleurs avec des doctrines, négligeaient l'essentiel, à savoir le polymorphisme des guerres en raison de leur insertion dans le contexte du commerce politique entre les Etats et les peuples."

    Emile WANTY, l'art de la guerre, Tome 1, Marabout Université, 1967 ; Lucien POIRIER, les voix de la stratégie, Fayard, collection Géopolitiques et stratégies, 1985 ; Raymond ARON, Penser la guerre Clausewitz, l'âge européen, Editins Gallimard, nrf, 1976 ; Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002 ; Articles JOMINI et CLAUSEWITZ dans Dictionnaire de stratégie de Thierry DE MONTBRIAL et Jean KLEIN, PUF, 2000, respectivement par Bruno COLSON et Christian MALIS.


                                                                                      STRATEGUS
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22 septembre 2008 1 22 /09 /septembre /2008 13:54

     Journal mensuel généraliste sur les relations internationales d'abord, puis sur toutes les questions de société, Le Monde diplomatique constitue une référence pour qui ne veut pas s'engluer dans le ronronnement actuel de la presse quotidienne.
       Créé en 1954 par Hubert BEUVE-MERY comme supplément au journal quotidien Le Monde duquel il s'est détaché ensuite, ce journal a pour nous le mérite de s'intéresser à toutes les formes de conflits avec une approche critique et une honnêteté intellectuelle que nous voudrions voir partagées ailleurs.
     Dès l'origine, Le Monde diplomatique a critiqué les impérialismes et le colonialisme, d'où qu'ils viennent, et aujourd'hui il dévoile encore les dangers d'une certaine mondialisation, du néo-libéralisme sous toutes ses formes comme celui d'une possible société sécuritaire. Il porte également un regard critique sur l'histoire en général comme sur certains aspects politiques, sur les politiques de certains pays, celles d'Israël en particulier, sans faire d'impasses sur l'actuel impérialisme américain, qu'il soit militaire, culturel ou social.
Favorisant l'engagement citoyen, il est lié à l'altermondialisme dès ses débuts et les débats au sein de la citoyenneté internationale rejaillissent parfois un peu durement sur le journal (jusqu'à en faire changer l'équipe rédactionnelle en 2005). Une associations, Les Amis du Monde diplomatique, actionnaire à 25% du journal, constitue tout un réseau de lecteurs et d'organisateurs de débats.
D'une trentaine de pages par mois, le journal traite par exemple dans son numéro de septembre 2008,aussi bien du retour russe sur la scène internationale que sur les illusions de la video-surveillance ou l'actualité de la Bosnie-Herzégovine. A chaque fois, les rubriques dédiées aux textes de fond de nature politique ou philosophique (un texte de Jacques DERRIDA sur MACHIAVEL par exemple), à l'actualité des revues et des éditions sont bien fournies. Dans les années de la guerre froide, ce journal a publié d'importantes contributions sur la défense et les courses aux armements, et aujourd'hui encore on peut y trouver des textes importants sur les stratégies de défense de différents Etats et sur l'évolution des complexes militaro-industriels. Volontairement dès ses premières parutions d'une pagination restreinte, avec toujours très peu de publicité commerciale comparativement à d'autres médias, Le Monde diplomatique, peut être lu d'un bout à l'autre.
Parfois conçis, souvent très denses, toujours bourrés de références, ses articles sont très lus chez les "décideurs" de tout genre, notamment dans les milieux diplomatiques internationaux (il était d'ailleurs au départ destinés aux ambassades et aux organisations internationales). Le Monde diplomatique a une certaine prédilection par les grands articles qui couvrent deux grandes pages et parfois davantage...
       Diffusé dans une trentaine de langue, en 70 éditions internationales, présent dans une centaine de pays, sur papier et sur Internet, il tire à 2,4 millions d'exemplaires, dont 270 000 en France. Ces derniers chiffres ne sont qu'indicatifs si l'on prend ceux publiés par Le Monde diplomatique lui-même sur sa parution en France : de 153 600 exemplaires en 1994, elle atteint un pic de 240 226 exemplaires en 2003, pour descendre à 171 274 exemplaires en 2008.
Le journal n'échappe pas à une baisse des ventes et diffusions de la presse écrite en général, avec cette difficulté mise en avant en 2009 dans un de ces appels au public fréquents dans la profession, par Serge HALIMI : "A l'évidence, le déclin de l'altermondialisme nous a atteint plus durement que d'autres. L'hégémonie intellectuelle du libéralisme fut remise en cause, mais très vite l'argile s'est durcie. car si la critique ne suffit pas, la proposition non plus : l'ordre social n'est pas un texte qu'il suffirait de déconstruire pour qu'il se recompose tout seul ; nombre d'idées ébrèchent le monde réel sans que les murs s'écroulent."
         L'équipe actuelle, dirigée par Serge HALIMI, (Après Claude JULIEN de 1973 à 1990, puis Bernard CASSEN et Ignacio RAMONET) anime également un bimestriel, Manière de voir (100 pages thématiques chaque fois) et lance parfois des atlas toujours instructifs (en 2008, l'atlas environnement). Il existe également un agenda annuel (celui de 2008 porte sur les luttes sociales et politiques en Amérique Centrale et aux Caraïbes).
           Enfin, et ce n'est pas la moindre des choses dans le paysage des médias actuels, il faut indiquer l'indépendance financière et de gestion du journal non seulement vis-à-vis des investisseurs qui pullulent (qui polluent aussi souvent) chez beaucoup de médias, mais aussi du quotidien Le Monde depuis 1996.
      Le numéro de mars 2012 comporte un dossier Retour à l'usine, avec des contributions de Laurent CARROUÉ, Gérard DUMÉNIL, Bernard BRÉVILLE... On peut y trouver aussi, très utile, la quatrième version de son atlas géopolitique.


   Le Monde diplomatique, 1, avenue Stephen-Pichon, 75013 PARIS ; abonnements : BP 1209, 60732 Ste GENEVIEVE CEDEX.
   Sites Internet : Monde-diplomatique.fr et Amis.Monde-diplomatique.fr.
   A noter l'existence de cédéron renfermant les archives du journal à partir de 1978 jusqu'à aujourdh'ui, archives consultables sur Internet.
(Actualisé le 16 mars 2012)
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19 septembre 2008 5 19 /09 /septembre /2008 15:22

   L'art de la guerre de MACHIAVEL à CLAUSEWITZ
  
      Il est toujours artificiel de découper l'histoire et tous les manuels de stratégie n'échappent pas à cet arbitraire. Ainsi il existe autant de continuité entre le Bas Empire Romain et les Temps Féodaux qu'il existe de discontinuité entre ces mêmes époques. L'ampleur des destructions causées par les guerres civiles des derniers siècles de l'Empire Romain est tout à fait comparable à celle subie par l'Europe durant la guerre de Cent ans, et c'est sans doute une explication de la lenteur des progrès littéraires par rapport à la stratégie. Mais en matière de stratégie justement, ce qui importe ici, ce n'est pas de faire un historique mais de centrer l'attention sur les relations successives entre politique et guerre, ce que certains appellent la grande stratégie. Beaucoup tentent d'introduire dans l'histoire des ruptures qui n'en sont pas forcément. Discuter par exemple de la place de l'idéologie dans les guerres révolutionnaire de la fin du XVIIIème siècle, en en faisant une rupture, fait oublier les divergences idéologiques des guerres de religions antérieures ou même simplement entre Armagnac et Bourguignons. De même, à toute époque des ruptures dans le domaine de l'armement eurent lieu, et l'avènement de l'atome, même s'il introduit une dimension apocalyptique peut-être décisive frappa autant les esprits que l'avènement antérieur de la poudre. Chaque changement historique dans le domaine de l'armement comme dans le domaine idéologique a induit un changement dans la stratégie, même si on ne lui donnait pas à toute époque ce nom.
     Les auteurs italiens et espagnols de la Renaissance traitent de "l'art de la guerre" et la langue classique utilise le mot "tactique", "science de ranger les soldats en bataille et de faire les évolutions militaires", Avec la "science de la fortification", la tactique "élémentaire" et la "grande tactique" constituent "l'art de la guerre".
 Avec MACHIAVEL (1469-1527), en pleine guerres d'Italie, on entre dans une réflexion laissée en friche - du moins dans la littérature militaire - depuis longtemps : la guerre, instrument de la politique. En faisant pénétrer l'esprit de l'art militaire antique dans la pensée moderne, MACHIAVEL relance la problématique de la stratégie générale.
  "La stratégie générale est définie à merveille par deux simple phrases : "Les fautes que l'on commet aux autres affaires (diplomatie) peuvent être quelquefois corrigées, mais celles que l'on fait à la guerre ne se peuvent amender que la punition ne suive la faute". "Une bataille qui est engagée vient à effacer toutes les autres fautes, mais si tu perds, tout ce que tu as fait auparavant se convertit en fumée". La surprise est le facteur essentiel de la victoire. "Rien ne fait plus grand un capitaine que de pénétrer les dessins de l'ennemi". "Savoir connaitre l'occasion et la prendre quand elle se présente." "Les choses nouvelles et soudaines étonnent fort les armées". Ce souci de la surprise, on le voit par cette dernière phrase, se manifeste jusque dans le dispositif ; l'auteur a étudié ANNIBAL et SCIPION, il les a compris. "N'oppose par force à force", dit-il encore, "mais faiblesse à force". il faut "soutenir seulement l'ennemi sans faire aucun effort, ni l'assaillir autrement. La partie faible se retire comme vaincue. L'autre réagit si l'ennemi se laisse prendre au piège". Il a là, en peu de mots, une théorie, audacieuse pour son époque, de la "fixation" et de la bataille défensive-offensive, où l'emploi intelligent du terrain joue un rôle très important. MACHIAVEL n'ignore pas ce facteur ; il l'étudie en fonction des effectifs, de l'artillerie, de la cavalerie, des obstacles, du soleil, du vent, etc." (Emile WANTY)
  A cette époque, la stratégie reste assez rudimentaire, subordonnée à la prise ou au déblocus de villes. Nous sommes alors en Europe dans un monde où domine un réseau de places fortifiées, mêmes médiocres, dans des régions pauvres en communications routières, où doit se mouvoir une armée qui ne peut vivre que sur le pays, et où le pillage est la suite naturelle d'un siège réussi. Beaucoup de batailles ont opposé une armée de siège à des forces de déblocus.

    Généralement, un regard sévère est porté sur la période qui s'étend jusqu'à FREDERIC II (1712-1786).
 Emile WANTY écrit ainsi : "La bataille est toujours une crise exceptionnelle, de courte durée, mais d'une intensité dépassant de beaucoup celles des batailles modernes. A partir du premier coup de canon, plus un instant de répit ; les charges succèdent aux charges, les adversaires s'affrontent à de très courtes distances ; les pertes effroyables creusent les rangs ; les réserves sont happées par les vides qu'il faut combler ; la cavalerie est employée à plein. Aussi, la victoire acquise, le désordre est-il complet, les liens rompus, les combattants épuisés. Où trouver les éléments frais, aux montures assez rapides, pour entamer sans délai la poursuite ardente qui, seule, pourrait produire un effet décisif? En attendant qu'une telle force puisse se reconstituer, l'adversaire aura le temps de se replier dans le rayon d'action d'une de ses places et d'échapper à l'étreinte. Il faudrait que le commandant d'armée se réservât plusieurs milliers de cavaliers, sans les engager ; mais la lutte est toujours d'une telle violence que tous les moyens doivent y être jetés. (...) Les grands chefs militaires, par ailleurs, désirent-ils (réellement) mettre fin à une guerre? Y-ont-ils intérêt, alors qu'ils en retirent gloire et profit?  Par un accord tacite, que les belligérants respectent, n'est-il pas convenu que la poursuite et la destruction des forces épargnées par la bataille ne font pas partie du jeu? La notion d'une guerre menée le plus rapidement possible à son terme est ignorée à cette époque (WANTY écrit surtout pour la guerre de 30 ans, mais cela est valable pour beaucoup d'autres conflits armés avant le XVIIIème siècle), puisque seuls les non-combattants, la masse dédaignée des populations rurales, en font les frais. Du reste, le système des accords tacites (moyennant des arrangements financiers ou en nature) ne s'est-il pas prolongé, sous 'autres formes insidieuses, jusqu'en nos guerres les plus contemporaines?" (...) Il faut reconnaitre que les campagnes de cette époque, jusqu'au XVIIIème siècle, restent d'une compréhension malaisée pour des esprits modernes, car elles présentent un inextricable enchevêtrement de faits politiques, diplomatiques et militaires intéressant de multiples Etats, grands, petits et minuscules." On a affaire là à la guerre pour la guerre, et non au service de la politique.
     Il est vrai que la généralisation du mercenariat international joint à l'activisme de royautés qui se comportent en grands féodaux ne favorisent pas les grandes élaborations théoriques!  Cette appréciation est toutefois tempérée par des penseurs tels que le général BEAUFRE (1902-1975).

   C'est surtout l'impact des impressionnantes victoires de FREDERIC II, avec ses manoeuvres amples et ses troupes disciplinées de soldats qui polarisent l'attention, jusqu'à en faire une stratégie géométrique.
  ""Le seul moyen de contenir un ennemi triple en forces  est de changer souvent de position; cela le déroute". FREDERIC II modèle la conduite à tenir sur le rapport de forces. Ses vues stratégiques résument la somme de ses expériences et embrassent des formes de guerre extrêmement variées. On gagne la supériorité sur l'ennemi tant par la guerre de partis qu'en battant ses escortes, ses détachements ou son arrière-garde; soit en surprenant ses quartiers s'il n'a pas pourvu à leur sûreté, soit en lui enlevant ses vivres, ses magasins; soit en se mettant sur ses communications; soit par une bataille décisive s'il est faible et mal posté; soit en l'obligeant par des détachements simulés, à se disséminer, pour l'attaquer aussitôt avec ses forces réunies. Voilà une combinaison de stratégie d'usure, de stratégie indirecte et de stratégie de destruction (...)." (WANTY) Mais, en fait, il n'existe pas chez les commentateurs de l'époque une pensée sur les relations entre la politique et la guerre, sur les buts de guerre. Elle reste centrée sur les stratagèmes. L'Encyclopédie de DIDEROT et d'ALEMBERT (1745-1765) regorge d'articles sur la chose militaire. L'article Stratagèmes est particulièrement copieux et les planches de dessins mettent en valeur l'ordonnance des troupes. Ce n'est pas de la stratégie au sens où nous l'entendons aujourd'hui, tout juste de la "grande tactique".... Ce n'est d'ailleurs qu'en 1771 qu'apparait la stratégie, synonyme encore de grande tactique ou tactique des armées. (COUTEAU-BEGARIE). Joly de MAIZEROY, dans sa Théorie de la guerre, forge ce terme, mais de façon isolée.

   Les armées de la Révolution française et de l'Empire, avec la levée en masse, l'utilisation constante de l'artillerie, une mobilité des troupes et la surprise stratégique systématiquement recherchée (NAPOLEON 1) vont susciter un renouvellement profond de la pensée stratégique, non seulement à cause des innovations tactiques de grande ampleur, mais aussi parce que toute une époque dominé par Dieu et le Roi prend fin. A chaque bouleversement idéologique correspond souvent un bouleversement dans la pensée de la guerre. Ici, le renversement des royautés au profit des républiques remet au premier plan la politique. La manoeuvre napoléonienne, la maitrise de la logistique, la prépondérance du moral des troupes conscientes de défense "leur" nation et "leur" révolution, tout cela, JOMINI et CLAUSEWITZ vont en faire la théorie.

   Emile WANTY, L'art de la guerre, tome 1, De l'antiquité chinoise aux guerres napoléoniennes, Marabout université, 1967 ; Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002 ; André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988 ; André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette, Pluriel, 1998.

                                                                        STRATEGUS
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18 septembre 2008 4 18 /09 /septembre /2008 14:38
  Définir différents types de stratégie aujourd'hui revient à englober pratiquement tous les domaines des relations sociales et même psychologiques, voire biologiques. Plusieurs auteurs (COUTEAU-BEGARIE, CHARNAY...) se plaignent d'une inflation galopante, d'une stagflation théorique, certaines pour la dénigrer en parlant de confusion.
  Partie d'un sens militaire, voire guerrier, la stratégie désigne maintenant toute une gamme d'actions ou de mises en oeuvre de moyens pour parvenir à des fins. On retiendra pour l'instant deux définitions, celle du général André BEAUFRE, "art de la dialectique de volontés employant la force pour régler leur conflit" et celle de Jean-Paul CHARNAY, pour qui "l'étude de la stratégie consiste en l'analyse d'objets sociaux relatifs à l'usage plus ou moins incandescent de la violence plus ou moins institutionnalisée, et à la compétition économique."
   Ayant à l'esprit ces deux définitions, nous proposons un parcours de différents types de stratégie, à la fois historique et théorique, en va-et-vient de l'un à l'autre, couvrant l'ensemble des sciences sociales et politiques.

   Les racines antiques (grecques) de la stratégie.
       Les Stratèges (strategos) à Athènes (Vème siècle avant J-C) forment un collège de 6 qui ont vocation à conduire l'armée. Mais la chose militaire est plutôt désignée sous le vocable de Tactique (Taktikhâ). Ainsi faisait ENÉE LE TACTICIEN. Le mot strategema, lui, apparait (une seule fois chez XENOPHON) à la fin du IVème siècle avant J-C. Ainsi que strategika avec Demetrios de PHALERE qui en fait un traité.
   Strategika et Stratagema ont la même racine mais leur sens divergent dans le temps. Et à partir du Premier siècle avant J-C., stratagema est lié à l'idée de ruse et de tromperie, tandis que strategika fait référence à la fonction du général. Strategeo, chez ONOSAUDER acquiert un sens plus précis : manoeuvrer. Il faut toujours avoir à l'esprit que la connaissance du sens de stratégie à ces époques restent liée à des textes peu nombreux et que c'est surtout au IIème siècle après J-C. grâce à des apologistes chrétiens comme Clément d'Alexandre que l'on peut approcher ces significations.
   Quoi qu'il en soit, c'est dans cette divergence de sens de stratagema et de strategika, que les Romains des premier et deuxième siècles vont adopter ces termes. Toujours est-il que le mot Tactique a une écrasante préférence chez les Grecs et les Romains. La dernière compilation byzantine de textes militaires de Nicéphore OURANOS prend le titre de Tactique. Avec la fin de l'empire romain, si la science des stratagèmes persiste, le stratège et la stratégie disparaissent pratiquement des textes pour plusieurs siècles.
  Il faut ajouter sans s'y appesantir pour l'instant que la poliorcétique, l'art des sièges des villes - des méthodes de campement au techniques du lancer des catapultes ou au fonctionnement d'autres machines de guerre occupe au fur et à mesure que l'on rentre dans la période des grands empires, prend une très grande partie des textes militaires.
     Si en Occident domine le modèle de la bataille décisive, en Chine - où les catégories de pensée sont très différents - ce sont les méthodes militaires qui font l'objet de toute l'attention. "Les batailles ne représentent qu'un cinquième de l'importance de la guerre" (XU ZHEN ZHOU) et l'art du roi recouvre l'ensemble des techniques lui permettant de conserver le pouvoir et de gouverner le pays, y compris la guerre. L'ensemble des auteurs qui étudient la Chine antique considère que cette manière de penser se rapproche de l'orientation contemporaine des études de stratégies. Notamment sur la relation entre la guerre et la politique. "Le fait qu'un roi soit respecté, son territoire élargi et qu'il devienne par conséquent le gouverneur du monde, ou au contraire, qu'il soit méprisé, son territoire diminué, et qu'il perde son pouvoir, est décidé par la guerre. De l'antiquité à nos jours, il n'y a pas d'exemples que l'on puisse devenir gouverneur du monde sans avoir triomphé par la guerre ou que l'on perde le pouvoir sans avoir été battu." (GUANG ZI).
   Tandis que dans le monde chinois, guerre et politique sont pensés conjointement, dans la littérature antique occidentale "le genre politique et le genre militaire appartiennent à deux cultures parallèles, le second obéissant à des lois indépendantes de développement." (Yvon GARLAN)

   Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de Stratégie, Economica, collection Bibliothèque stratégique, 2002 ; Jean-Paul CHARNAY, Critique de la stratégie, L'Herne, collection Classiques de la stratégie, 1990 ; Général André BEAUFRE, Introcution à la stratégie, Hachette littérature, collection Pluriel, 1998 ; Yvon GARLAN, La guerre dans l'Antiquité, Nathan université, 1999.

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16 septembre 2008 2 16 /09 /septembre /2008 14:09
  Au delà des livres blancs officiels et des commentaires d'actualité, concevoir une défense suppose une réponse analytique aussi complète que possible aux 3 questions :
   - défendre quoi, quoi?
   - défendre contre qui, contre quoi?
  - comment se défendre ?

  Mais plus profondément encore et c'est un des critères sociaux les plus cruciaux en matière de défense, il faut savoir qui se défend. Dire cela peut paraitre absurde et sans intérêt pour le citoyen lambda qui se ne veut habituellement pas penser qu'il puisse y avoir la guerre, mais la réponse à cette question dessine l'édifice quasiment complet d'une défense. Le citoyen appelé sous les drapeaux ou réquisitionné peut se réfugier ou se faire réfugié par les responsables politiques sous les notions de devoir et d'obligation. Il n'empêche que le sens d'une défense réside dans la réalité de l'objet et du sujet de la défense.
   Le paysan de 1871 appelé à combattre la Commune de Paris ne savait sans doute pas que la France qu'il était censé défendre ne se souciait pas vraiment de ses conditions de vie. Souvent, pour reprendre un adage extrêmement valable sous les Royautés, les gens qui ne se connaissaient et qui se tuaient en se combattant le faisaient pour d'autres gens qui se connaissaient très bien mais qui répugnaient à prendre eux-mêmes le sabre. Plus proches de nous, les fiers représentants du peuple américain qui envoyèrent tant d'hommes se faire tuer en Irak, étaient particulièrement gênés de répondre à la question de l'engagement de leurs propres fils dans la guerre...
  La défense d'une société démocratique n'a pas le même sens que celle d'une société autocratique. On a un peu trop tendance, même dans les représentations actuelles des guerres passées, à se faire dresser des blocs fictifs les uns contre les autres. Les guerres ne mettent pas en veilleuse les conflits sociaux, même si les responsables de celles-ci l'aimeraient bien. La question des intérêts est bien centrale, mais sans doute pas dans la compréhension qu'en ont les livres blancs... Les intérêts de la France ne se confondent pas (si toutefois, il n'y a qu'une seule France) avec les intérêts des Français, et les intérêts des Français ne sont pas les mêmes pour tous... L'histoire montre bien que l'on baptise souvent guerre de libération après coup des guerres civiles, ou même des guerres civiles sont transformées par la magie de la phraséologie d'un Michelet en guerres nationales...
  Les conflits sociaux perdurent pendant la guerre et la guerre alimente les conflits sociaux, d'une autre manière, mais tout aussi efficacemement et plus dramatiquement bien entendu. On aura beau développer une propagande efficace pour ressouder artificiellement des communantés humaines contre des menaces réelles ou imaginaires, les relations sociales sont têtues : plus sans doute, des groupes sociaux mettent en avant des menaces pour bâtir une défense à laquelle  ils font plus que participer d'autres groupes sociaux...
    La situation peut être encore plus complexe quand les menaces portent réellement atteintes à un ensemble de groupes sociaux, par ailleurs en conflits sur presque tous les plans. On l'a bien vu pendant la Résistance française où royalistes et révolutionnaires ont dû faire cause commune contre l'ennemi nazi, qui menaçait de faire subir à l'ensemble des sociétés européennes des régressions radicales, bien plus importantes que celles qu'ils pouvaient s'accuser mutuellement. Plus la menace paraitra forte, et au besoin on pourra l'exagérer, et plus facilement les divisions seront oubliées, bien que celles-ci soient toujours opérantes structurellement.
  En temps de paix comme en temps de guerre, la diabolisation de l'ennemi est capitale pour une défense, ne serait-ce que pour obtenir les crédits de plus en plus importants que demandent la mise sur pied, l'entretien et la mise en oeuvre des machines de guerre modernes. Toutes les justifications peuvent être bonnes pour ceux qui ont intérêt à la constitution de ces complexes militaro-industriels.

    Ces réflexions n'ont pas d'autre but que de faire réfléchir sur ces trois questions, quoi, contre quoi, comment se défendre en ayant conscience de l'imbrication des objectifs et des moyens d'une défense. Plus les territoires et les populations impliqués sont grands, plus tous ces éléments s'enchainent à l'infini. Il est en tout cas une certitude, celle que tout citoyen conscient doit avoir à l'esprit que la défense n'est pas une affaire de spécialistes.


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16 septembre 2008 2 16 /09 /septembre /2008 13:35
  Dans le nouveau code français de la défense, on retrouve les anciennes dispositions de l'ordonnance de 1959, abrogée en grande partie, par petits bouts, aujourdhui.
  A part quelques innovations concernant la part des pouvoirs présidentiels, les nouvelles dispositions étaient déjà présentes lors de la rénovation de 1980. A ce moment, se trouvait réaffirmés les grands principes généraux de la défense opérationnelle du territoire, une plus grande fluidité entre les responsabilités civiles et militaires le long de la hiérarchie, retardant d'ailleurs la prise de relais par l'institution militaire en cas de crise grave. Selon Raymond BARRE, à l'époque, il s'agissait d'assurer le maintien de la continuité de l'action gouvernementales du temps de paix au temps de guerre. Pour le gouvernement d'alors, toute séparation formelle entre temps de guerre et temps de paix tend à disparaitre définitivement, au profit d'une situation de crise généralisée à laquelle doivent se préparer les institutions civiles et militaires contribuant à la sécurité.
    C'est toujours le cas aujourd'hui dans les textes rassemblés sous forme de code de la défense.
  Dans l'article premier de l'ordonnance de 1959, il était indiqué que "la défense a pour objet d'assurer en tout temps, en toutes circonstances et contre toutes les formes d'agression, la sécurité et l'intégrité du territoire, ainsi que la vie de la population.". Les articles fondamentaux suivant (3 à 6) donnaient les formes de cette défense à mettre en oeuvre.
  "La mobilisation générale met en oeuvre l'ensemble des mesures de défense déjà préparées". Celle-ci, comme la mise en garde qui la précède (préparation au conflit armé), sont décidées par décrets pris en conseil des ministres. L'article ( précise que ces décrets ouvrent la voie aux actions nécessaires : "le droit de requérir les personnes, les biens et les services ; le droit de soumettre à contrôle et à répartition les ressources en énergie, matières premières, produits industriels et produits nécessaires au ravitaillement et, à cet effet, d'imposer aux personnes physiques et morales en leurs biens, les sujétions indispensables."
  Ce droit de réquisition, qui touche toute la population (article 43 de l'ordonnance) demeure, même si le servie national a disparu.
    La doctrine vise toujours, comme par le passé, à maitriser d'éventuels troubles intérieurs - qui ne sont plus distingués aujourd'hui des menées venant de l'extérieur du territoire - et à fournir aux opérations militaires les appuis dont elles auraient besoin.

     De façon générale, et ce n'est pas propre à la France, dans les pays occidentaux plusieurs aspects reviennent dans les textes de référence :
   - la prédominance du pouvoir civil sur le pourvoir militaire. L'armée est au service du pouvoir politique e cela est "verrouillé" à différents niveaux des hiérarchies administratives ;
   - l'extension des dispositions de temps de guerre déclarée à des temps de crises, avec différents échelons d'état d'urgence ou d'état de siège, suivant les pays ;
   - l'articulation entre pouvoir exécutif et pouvoir législatif qui varie énormément suivant les Etats, la possibilité de déclaration de l'état d'urgence par exemple peut être du ressort de l'exécutif seul ;
   - la mobilisation générale des citoyens, par la réquisition de leur personne ou de leurs biens, figure dans tous les textes, à des degrés variables ;
  - les droits civils sont la plupart du temps suspendus au profit de l'autorité militaire, là aussi à des degrés divers.

   L'ordonnance de 1959 consacrait l'expérience des deux guerres mondiales où la guerre n'épargne aucun secteur d'activité. Elle traduisait aussi la division du monde entre deux blocs idéologiques où l'ennemi pouvait être également à l'intérieur des frontières.

   Journal officiel de la République française, Organisation générale de la défense, 1979 ; texte actuel de l'ordonnance de 1959, avec les abrogations article par article et Code de la défense, version consolidée au 6 août 2008, disponibles sur le site Legifrance gouv.fr. On trouve sur ce site une version abrégée, ou en tout cas la version en construction, avec les articles déjà placés dans les différentes rubriques. On remarque aisément la concordance entre les articles rédigés pour ce code depuis avril 2007 et les articles de l'ordonnance de 1959.

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13 septembre 2008 6 13 /09 /septembre /2008 16:46

  L'objectif de la politique de défense semble à la première lecture de ce livre blanc "Défense et sécurité nationale" s'être élargi, mais il faut se méfier d'un effet de rhétorique qui contamine tout le texte, d'un texte qui, tout en ayant moins de force que les deux précédents, semble plus destiné que ceux-ci à l'apparence publique de la défense qu'à son statut de référence politique. Sans doute la proximité d'actualité empêche t-elle d'être aussi objectif qu'auparavant, aussi faut-il s'efforcer de le prendre au moins dans un premier temps comme argent comptant.
  "La stratégie de sécurité nationale a pour objectif de parer aux risques ou menaces susceptibles de portant atteinte à la vie de la nation. Sa première finalité est de défendre la population et le territoire. La deuxième est d'assurer la contribution de la France à la sécurité européenne et internationale : elle correspond à la fois aux nécessités de sa sécurité propre, qui se joue aussi à l'extérieur de ses frontières, et aux responsabilités que la France assume, dans le cadre des Nations Unies et des alliances et traités auxquels elle a souscrit. La troisième finalité est de défendre les valeurs du pacte républicain qui lie tous les Français à l'Etat : les principes de la démocratie, en particulier les libertés individuelles et collectives, le respect de la dignité humaine, la solidarité et la justice.
   A ces objectifs concourent la politique de défense, en totalité (...) (et) la politique de sécurité intérieure, pour tout ce qui ne relève pas de la sécurité quotidienne et individuelle des personnes et des biens, et la politique de sécurité civile (...), d'autres politiques publiques, en premier lieu la politique étrangère et la politique économique (...).
  La sécurité de la France peut être mise en péril par l'action d'Etats ou de groupes qui se jouent des frontière et utilisent toutes les ressources de la mondialisation.".
   Tentant de la mettre en perspective, ce texte se veut une redéfinition des grandes fonctions stratégiques.
 "Le livre blanc sur la défense de 1972 fut celui de la dissuasion. Le livre blanc de 1994 fut celui de la projection et de l'action à distance du territoire national. Le présent livre définit une stratégie de sécurité nationale, adaptée à l'ère de la mondialisation, qui repose sur un équilibre nouveau entre cinq grandes fonctions" : connaissance-anticipation, prévention et dissuasion, protection et intervention.
   L'objectif de la politique de défense - défendre qui ou quoi - s'élargit franchement à la défense de l'Europe.
    "L'adoption, en 2003, d'une stratégie européenne de sécurité par le Conseil européen a marqué une étape importante dans l'affirmation du rôle international de l'Union. En 2008, une première adaptation de ce document est engagée.
  La France considère qu'il serait naturel que l'Union européenne se dote d'un Livre blanc européen en matière de défense et de sécurité. Celui-ci pourrait comprendre, en accord avec nos partenaires :
 - une analyse européenne commune des menaces et du système international, laquelle pourrait inspirer ensuite les documents nationaux en matière de politique de défense et de sécurité ;
 - une définition des intérêts de sécurité communs à l'Union ;
 - la délimitation précise de l'articulation, au niveau de l'Union, entre la sécurité intérieure et la politique de gestion des crises à l'extérieur. La continuité devrait faire partie de ce corps de doctrine stratégique européenne : le terrorisme, le crime organisé sont des exemples types des menaces internes dont les racines se situent souvent hors des frontières de l'Union ; la question de la sécurité énergétique relève de cette même logique ; enfin, par leurs effets potentiellement globaux, les risques sanitaires, technologiques, environnementaux peuvent également impliquer la nécessité d'un recours aux moyens de sécurité et de défense ;
 - une rationalisation des missions de l'Union (prévention, gestion, stabilisation des crises), assortie de l'identification des instruments et capacités pour la réalisation de ces missions ;
 - un cadre doctrinal pour l'intervention extérieure et l'usage de la force ;
 - une stratégie de communication transparente à l'égard des citoyens."
         La défense des valeurs de la démocratie ne fait pas l'objet d'une mention sur la cohésion de la nation dans les premiers chapitres comme auparavant, faute sans doute de l'enracinement du service national, entre-temps supprimé. Elle fait l'objet du tout dernier chapitre.
 L'adhésion de la nation "est la condition de l'efficacité de l'appareil de défense et de sécurité et de la légitimité des efforts qui lui sont consacrés. La société française doit aujourd'hui s'approprier les réformes majeures rendues nécessaires par la nouvelle donne internationale et par la nature des risques auxquels le pays est confronté. Le développement d'une stratégie de sécurité nationale, la redéfinition du format de nos armées, la capacité de celles-ci à se concentrer sur des axes stratégiques correspondant aux risques à venir, la priorité accordée à l'anticipation et à la gestion des crises avec tous les moyens de sécurité intérieure et de sécurité civile sont des choix porteurs d'implications lourdes. Les raisons de ces choix doivent être expliquées et rendues compréhensibles à tous les citoyens. L'adhésion de la nation procédera de la conviction que tout est mis en oeuvre par les pouvoirs publics pour que ceux-ci assument la tâche centrale de protection de l'indépendance et de la liberté du pays. Sans dramatiser les risques encourus, préparer la nation à l'éventualité d'une crise grave, prendre conscience que le pays peut être la cible d'événements, intentionnels ou naturels, bouleversant sa vie quotidienne sont des conditions déterminantes de la capacité de la population à faire face."
  Conscient de l'insuffisance sans doute de cette position, les rédacteurs concèdent "l'engouement" d'un projet de service civique. "L'intérêt qui suscite aujourd'hui, sous réserve des réactions des jeunes, l'idée d'instaurer un service civique est inséparable de la place que le service militaire a occupé et occupe toujours dans la construction de l'imaginaire national. Rituel initiatique, l'expérience du service militaire a constitué, pendant un siècle au moins, un élément important de l'identité masculine. Au-delà de sa fonction proprement militaire et de la vision patriotique de la "nation en armes" héritée de la Révolution, le service militaire était investi d'autres fonctions sociales et éducatives majeures. (...) la suspension d'un service militaire devenu inégalitaire a été favorablement accueillie par la majorité des Français et n'a pas compromis l'image positive d'une armée de plus en plus associée à des missions de maintien de la paix ou humanitaires. Par ailleurs, l'allongement de la scolarité obligatoire d'une part, la généralisation de la mobilité d'autre part, l'élargissement de l'expérience des jeunes enfin, semblaient pouvoir relayer les fonctions anciennement dévolues au service militaire. Mais beaucoup estiment que ces relais n'ont pas fonctionné ou pas autant qu'on pouvait l'attendre. Au contraire, les barrières sociales se sont plutôt renforcées, et le fonctionnement de l'école n'a pas su l'empêcher. Les inégalités sociales n'ont pas augmenté (...) mais elles se sont assorties de phénomènes de ségrégation, territoriale notamment, plus marquées".
  En avançant l'idée que le service civique obligatoire voudrait fournir une réponse sociale à ces inquiétudes, les rédacteurs déplacent carrément le débat sur la société globale, oubliant la participation active et généralisée, autrefois vantée de la population à la défense de ses propres valeurs...

    La définition et la désignation de ce contre quoi et contre qui la France doit combattre semble être de plus en plus difficile. Le constat de l'accroissement du nombre des démocraties (on se demande comment les comptes sont faits...), de l'essort du réseau Internet, de la diminution du nombre des conflits (là aussi, on peut se demander comment les comptes sont faits), du progrès de mobilisation de la société internationale ne suffit pas à diddiper les inquiétudes.
 "La mondialisation ne crée pas un monde ni meilleur ni plus dangereux qu'il y a deux décennies. Elle desine en revanche les contours d'un système international nettement plus instable, moins contrôlé, et donc plus inquiétant, qui appelle des réponses à la fois globales et très spécifiques."
 Le déplacement progressif du centre de gravité stratégique vers l'Asie, le déclin relatif des puissances occidentales, la crises du système de sécurité collective constitué autour de l'ONU, de l'OMC, du FMI..., le retour d'une politique de puissance en Russie, la multiplication de zones de non-droit, tout cela fait craindre des suprises et des ruptures stratégiques. "L'hypothèse la plus grave actuellement identifiée est celle d'une attaque terroriste majeure sur le territoire européen, utilisant des moyens non conventionnels, de type nucléaire, chimique ou biologique, couplée à une situation de guerre dans l'une des zones d'intérêt stratégique pour l'Europe."
  Le livre blanc désigne quatre zones critiques :
    - l'arc de crise de l'Atlantique à l'Océan Indien, arc un peu vaste pour une analyse réelle... ;
    - l'Afrique subsaharienne marqué par des guerres endémiques ;
    - le continent européen où l'évolution de la Russie fait craindre la réapparition de zones de tension à l'Est ;
   - l'Asie où trois grands Etats nucléaires (Inde, Pakistant, Chine) disposent de frontière non internationalement reconnues.
 "La prévention de conflits majeurs en Asie est donc un objectif central pour l'ensemble des acteurs internationaux. Les Européens devront prendre en compte les principales données suivantes : l'impact d'une guerre sur les routes maritimes à caractère stratégique ; les effets économiques et financiers d'un conflit majeur sur un continent qui joue un rôle croissant dans l'économie mondiale ; l'impact de toute guerre dans les régions où les puissances asiatiques s'approvisionnent en énergie ou en matières premières stratégiques ; nos liens avec les Etats-Unis, garants de la sécurité de plusieurs Etats de la région."
        Des vulnérabilités nouvelles sont citées, sans d'ailleurs que l'aspect nouveau soit trop étayé : le terrorisme (djhadisme) qui a fait l'objet d'un livre blanc en 2006, la menace des missiles, les attaques majeures contre les systèmes d'information, l'espionnage et les stratégies d'influence, les grands trafics criminels, les nouveaux risques naturels et sanitaires liés aux grands changements climatiques, ces dernier ne faisant l'objet que d'un petit paragraphe, les risques technologiques accrus et l'exposition des ressortissants à l'étranger...
   Seul intérêt de cette énumération fourre-tout et pas très détaillée, le constat de "l'interconnexion croissante des menaces et des risques, liée à la mondialisation.

       "La dissuasion nucléaire demeure un fondement essentiel de la stratégie de la France. Elle est la garantie ultime de la sécurité et de l'indépendance nationale. Elle est l'une des conditions de notre autonomie stratégique, comme de la liberté d'appréciation, de décision et d'action du chef de l'Etat."
  La réaffirmation (attendue) du principe de dissuasion nucléaire est là, ainsi que le caractère indépendant de la disposition des forces nucléaires. "Face à la diversité des situations auxquelles la France pourrait se trouver confrontée, la credibilité de notre dissuasion reposera sur la possibilité pour le chef de l'Etat de disposer, de façon indépendante, d'un gamme d'options suffisamment large et d'un ensemble de moyens diversifiés."
  Leur complémentarité avec les forces de l'OTAN est affirmée avec force. "Au sein de l'Alliance Atlantique, les forces britanniques et françaises contribuent à la dissuasion globale, cette contribution ayant été reconnue depuis 1974. Elle a été rappelée dans le concept stratégique de l'OTAN de 1999."
     De façon plus générale, "la définition et le dimensionnement de nos capacités d'intervention prendront dès lors en compte aussi bien l'hypothèse d'un engagement lourd que les missions de stabilisation et de gestion de crises pour les quinze ans à venir. Cet objectif conduit à écarter une organisation des armées qui aurait été ordonnée autour des seules missions de stabilisation."
  6 principes stratégiques sont définis. Ils doivent former un cadre souple :
      - avant le recours à la forme armée, toutes les autres mesures doivent avoir été exploités activement et ne doivent pas être écartées que s'il existe de fortes raisons de penser qu'elles échoueraient ;
       - toute intervention doit s'inscrire dans le respect de la légalité internationale (c'est le seul reproche, moucheté, que l'on trouve vis-à-vis des Etats-Unis dans le livre blanc) ;
       - la décision de recourir aux forces armées dépendra, à chaque fois, de circonstances particulières qu'il appartient à l'autorité politique française d'apprécier en toute souveraineté ;
        - la légitimité d'une intervention militaire ne se limite pas à la légalité en regard du droit international. Tout aussi importante est sa légimitié démocratique. Elle sera d'autant plus forte que, pour chaque engagement, les objectifs poursuivis seront transparents et que le soutien de la collectivité nationale sera exprimé, notamment par ses représentants au Parlement (sans commentaires pour l'instant...) ;
       - toute décision d'engagement militaire doit reposer sur une capacité d'engagement d'un niveau suffisant, sur la maitrise nationale de l'emploi de nos forces et sur une stratégie politique qui vise le règlement durable de la crise et pas seulement la définition ds conditions permettant le désengagement de nos forces;
      - l'opportunité de l'engagement français devra être considérée en tenant compte des autres opérations en cours et des forces disponibles...
              L'incertitude stratégique pèse tellement sur les responsables politiques et militaires de la défense que désormais aura lieu, à chaque loi de programmation militaire (à peu près tous les 4 ou 5 ans), une actualisation du livre blanc.
         Une réforme de l'ordonnance de 1959 est prévue, outre que ses dispositions sont codifiée désormais dans le  code de la défense. "Ces textes devront en effet prendre en compte l'objectif de sécurité nationale et la définition des différentes politiques qui y concourent : - politique de défense, politique de sécurité intérieure et de sécurité civile, politique étrangère et politique économique. ils devront aussi modifier les définitions de concepts relevant de situations ou de contextes qui ne sont plus d'actualité, en particulier la défense civile et la défense économique. Ces notions, qui organisaient la défense face à une invasion terrestre venue de l'Est, doivent être transformées pour correspondre aux risques et défis de la mondialisation."

    Deux évolutions  réelles sont avancées dans ce livre blanc, en tout cas par rapport aux deux précédents : l'engagement européen et la "rénovation transatlantique".
  - L'affirmation de l'Union Européenne comme acteur de la sécurité internationale est comme revendiquée. une politique de l'Europe a comme priorité l'accroissement de toutes ses capacités de gestion des crises, ce qui va de pair avec une industrie européenne d'armement rationalisée et compétitive.
 - La rénovation transatlantique veut dire, à partir d'une complémentarité entre l'Union Européenne et l'OTAN (accords Berlin Plus de 1999), la redéfinition des relations entre la France et l'OTAN, donc des Etats-Unis. Plus une seule ligne sur des inquiétudes sur l'évolution du géant américain. Plus une seule ligne non plus sur ses tentations unilatéralistes.
"La France est aujourd'hui présente dans toutes les instances multilatérales de l'Alliance, sauf dans deux organes spécialisés créés après son retrait de l'organisation militaire en 1966 : le Comité des plans et le Groupe des plans nucléaires. (...) En 1996, après une longue période où elle ne fut qu'observateur, elle a repris pleinement son siège au Comité militaire de l'Organisation, y compris son chef d'état-major des armées lorsque la réunion de cette instance se tient au plus haut niveau." La présence française dans les structures permanentes de commandement reste limitée, après avoir été proscrite. Les principes qui avaient amener la France à quitter ces structures demeurent,"mais les transformations de l'environnement international, l'évolution de l'Aillance Atlantique, l'engagement de la France dans les nouvelles missions de l'Alliance, nous invitent à en revoir la traduction quarante ans plus tard." Un nouveau rapprochement devra respecter la liberté d'appréciation des autorités politiques françaises - aucune automaticité d'engagement -comme la séparation actuelle des forces nucléaires françaises d'avec celles de l'Alliance. "La liberté de décision sur l'engagement des forces françaises" signifie "qu'aucune force française ne sera placée en permanence sous le commandement de l'OTAN en temps de paix".
   La formule alambiquée d'un accroissement de l'implication de la France dans l'OTAN, dans un monde où temps de guerre, temps de crise, temps de paix ont plutôt des drontières floues, montre qu'il y a toujours une contradiction entre une intégration des forces françaises (ne serait-ce que dans des plans) et l'indépendance nationale. D'ailleurs, sur le plan européen, s'agissant des partenaires de l'Union Européenne, rien n'est encore proposé dans le livre blanc dans la disposition des forces.

   Ce qui frappe dans ce livre blanc également, c'est la place faite à la recherche du renseignement, au traitement de l'information, à la surveillance du territoire ou de la planète. Connaitre et anticiper pour prévenir, dissuader, protéger et intervenir... Le contrôle des ennemis potentiels passe par un contrôle tout azimut et la maitrise technologique de ce contrôle est primordiale dans un environnement à évolution accélérée.

    "La définition et l'articulation des grandes fonctions stratégiques qui doivent assurer la sécurité nationale résultent de l'analyse conduite en 2007-2008. Elles fixent de grandes orientations, mais doivent rester souples et adaptables, éviter de se figer dans un modèle supposé intangible qui deviendrait excessivement rigide, alors que notre environnement est caractérisé comme instable, incertain et volatile. C'est pourquoi, de façon délibérée, il n'est pas proposé de déterminé un "modèle d'armée" dans ce Livre Blanc (...)".
  Les composantes terrestres, navales et aériennes ainsi que les capacités interarémées sont ensuite définies de manière assez rapide et les tenants d'une séparation franche entre moyens nucléaires et moyens classiques (toujours le spectre de la tentation de la bataille nucléaire) ne manquent pas d'en critiquer l'exposition.

     C'est dans le cadre d'une quatrième partie intitutée "La dynamique de la réforme" que sont abordés les rôles "des professionnels au service de la nation".
  "La France bénéficie d'une tradition militaire vivante. L'exercice du métier des armes y demeure attractif. Pour les forces armées, la professionnalisation, engagée il y a dix ans, a représenté une modernisation sans équivalent dans l'Etat. Cette mutation est indiscutablement une réussite, qui vaut une reconnaissance nationale et internationale. L'armée professionnelle a conduit sans nostalgie la conversion de son organisation et de sa culture. Elle a réussi l'intégration des personnels féminins. Elle a fait face sans hésiter aux mesures lourdes de restructurations et de déflation des effectifs qui ont acompagné cette régorme. Avec un plein sentiment de son utilité pour la société, elle adhère aux missions qui lui sont assignées. Elle est légitimement fière du haut niveau des compétences qu'elle mobilise. Cette réussite doit être attestée et parachevée."
  Les ressources humaines de la sécurité nationale sont traitées à l'image d'une entreprise performante et dynamique... Une franche distinction existe maintenant entre l'armée et un possible service  nationale civique évoqué beaucoup plus loin dans un chapitre consacré à l'adhésion de la nation à la politique de défense.
  Bien plus importante que cette adhésion de la nation, à rechercher par souci démocratique, est la réorganisation des pouvoirs publics. On a du mal à percevoir d'ailleurs les éléments de cette réorganisation si l'on n'a pas en main le texte de la Constitution nouvellement modifiée. Le plus clair semble être le rôle plus important (ou plus mis en musique) du Président de la République. "Le premier de ces moyens (d'amplifier cette responsabilité) est la présidence des conseils que l'article 15 de la Constitution désigne par l'expression générique de "conseils et conseils supérieurs de la défense nationale". C'est au sein du conseil de la défense que sont aujourd'hui arrêtées, sans préjudice de la compétence du Conseil des ministres, les "décisions en matière de direction générale de la défense". La pratique de la Vème République et la mise en oeuvre de l'ordonnance de 1959 ont également développé les conseils restreints réunis en cas de crise ou de décision d'engagement des forces françaises. Enfin un décret du 15 mai 2002 a créé un Conseil de sécurité intérieure. Afin de tirer les conséquences d'une stratégie qui fait de la sécurité nationale l'objectif fédérateur et mobilisateur de l'action des pouvoirs publics, sera institué un "Conseil de défense et de sécurité nationale", dont le champ de compétence convrira l'ensemble des questions et des politiques publiques intéressant les domaines de la défense et de la sécurité nationale pour lesquelles la Constitution attribue une responsabilité au Président de la République."
  Le livre blanc fait état d'un rôle renforcé du Parlement, mais dans les dispositions indiquées il n'est question que d'information et de transparence renforcées. De toute façon, ce livre blanc n'est pas l'endroit pour discuté des capacités parlementaires d'activité sur la défense, et encore moins d'un statut de l'élu qui permettrait au parlementaire de faire un travail correct. On est loin du système américain, souvent cité à l'Elysée, doté d'un contre pouvoir réel au niveau notamment du Sénat.

       Devant le constat de l'existence d'une industrie d'armement française et européenne encore "fragmentée", est voulue une stratégie industrielle davantage tournée vers l'Europe, dans tous les secteurs (du nucléaire aux systèmes d'information). Fédérer les efforts de recherche au niveau européen devient primordial dans le nouvel environnement mondial, d'autant que quelques ruptures technologiques et scientifiques sont pressenties à l'horizon 2020-2030 (robotique, technologie de détection, armement à énergie dirigée, nanotechnologies).
  Cela passe par un nouveau partenariat entre l'industrie de défense et l'Etat, caractérisé notamment par des capacités d'acquisitions d'armements plus réactivec (entendre le raccourcissement du délai entre conception et mise en service dans les armées d'innovations techniques). De nouvelles méthodes de management sont décrites par le menu, impliquant une responsabilisation globale des maitres d'oeuvre du maintien en condition opérationnelle. "Il implique d'avoir recours à des marchés de service, fondés sur des obligations de résultats, énoncés en termes de disponibilités, d'heures de fonctionnement, ou d'autres performances (...) avec des niveaux d'intéressement incitatifs." Il s'agit de mettre en oeuvre dans l'industrie d'armement comme dans les armées, des méthodes de gestion des personnels inspirées de l'esprit d'entreprise.
 Dynamiser les exportations reste important, même si l'accent est mis sur le dispositif public d'autorisation des exportations, visant à protéger les secrets technologiques.

     Après le constat du surcoût important entrainé par la professionnalisation intégrale des armées et de l'écart - écart éternel d'ailleurs - entre les prévisions d'acquisition d'équipements militaires et leur réalisation, le livre blanc promet une augmentation des disponibilités des crédits (promesses...) et incite à l'amélioration de la gestion de la dépense de défense dans le cadre d'une programmation militaire plus évolutive. Bien que l'accent entrepreneurial et volontariste sont de mise, de telles dispositions font sourire chez les professionnels de l'armement. De toute façon, c'est une fois encore, l'arbitrage global entre budgets dans une conjoncture plutôt mauvaise qui tranchera dans toutes ces vélléités.

    Un deuxième tome de ce livre blanc rassemble différents débats (souvent vifs) qui ont précédé et préparé la rédaction du premier tome (c'est du moins la musique officielle). La lecture de ces débats montrent que le consensus sur la défense est bien fragile (au minimum) et on la recommande fortement. Nous l'utiliserons d'ailleurs beaucoup par la suite.

   Ministère de la défense, Défense et sécurité nationale, Le livre blanc. Deux tomes, dont le deuxième est intitulé "Les débats", Editions Odile Jacob, La documentation française, 2008, 350 et 415 pages.
  Préface de Nicolas SARKOZY, Président de la République.

                                                                         STRATEGUS

 

   
 
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11 septembre 2008 4 11 /09 /septembre /2008 14:09
          L'objectif de la politique de défense ne subit pas de modifications malgré les changements intervenus dans le monde, même si ceux-ci rendent plus difficile, par l'incertitude qu'ils introduisent - on sent bien dans tout le texte une sorte d'inquiétude - l'exercice de ce livre blanc de la défense, 22 ans après le premier.
 "Il apparait que les grandes finalités évoluent peu. La France doit être en mesure d'assurer sa protection et la défense de ses intérêt dans le monde. Elle a les ambitions d'une puissance présente en de nombreux points du globe en dehors de l'Europe, héritage de son Histoire et de sa géographie, conséquence aussi de son développement économique. le premier objectif de la politique de défense est la défense de ses intérêts. Si ceux-ci demeurent relativement stables, l'évolution internationale et notre qualité de puissance moyenne influent sur la façon de les défendre". "La définition traditionnelle de nos intérêts revêt le plus souvent un caractère "patrimonial", lié à notre attachement à des biens - territoire, richesses économiques, moyens de communication, présence de ressortissants - que nous entendons protéger partout où ils se trouvent et auxquels nous devons pouvoir accéder sans entrave. Ces intérêts n'ont guère varié depuis 20 ans. La fin de la division du monde en deux blocs antagonistes modifie cependant notre perception de certains d'entre eux. l'action de la France en Afrique, par exemple, correspond plus à une appréciation de ses responsabilités internationales dans une zone où elle peut exercer son influence qu'à des préoccupations d'ordre stratégique."
 "Aux intérêts vitaux est attachée la survie de la Nation. De ce fait le premier objectif de notre politique de défense demeure d'être en mesure d'assurer, seuls si nécessaire, la défense ultime de nos intérêts vitaux contre toute menace qu'elle qu'en soit l'origine." "La frontière entre les intérêts vitaux et les intérêts stratégiques de la France n'a pas à être précisée par avance. Les uns et les autres doivent être défendus avec la même détermination." Ceux-ci "résident pour l'essentiel d'une part dans le maintien de la paix sur le continent européen et dans les zones qui le bordent à l'Est et au Sud (...) et d'autre part, dans les espaces essentiels à l'activité économique du pays et à la liberté des échanges et des communications."
  On note que par rapport au premier livre blanc, les intérêts à défendre sont beaucoup plus précisés, de même que, par la suite du livre, les ennemis éventuels. L'accent est bien plus mis sur la construction européenne et la contribution de la France à la stabilité internationale.
   Dans un chapitre sur la mise en oeuvre d'une conception globale de la défense, les auteurs du livre blanc insistent sur le fait que "les mutations du système international affectant la défense ne se limitent pas aux seuls aspects militaires et stratégiques. Elles concernent la vie de la nation dans son ensemble. Tout le champ social, l'existence quotidienne des populations et l'activité économique peuvent être affectés par ce contexte mouvant et incertain : cette fin de siècle est marquée par une vulnérabilité accrue des sociétés démocratiques."
  Sur toute une page est réaffirmée la nécessité de la cohésion nationale. "Loin de constituer un domaine isolé, la défense doit embrasser l'ensemble des activités du pays et s'inscrire dans la permanence de la vie nationale. L'orientation de l'ordonnance du 7 janvier 1959 portant organisation générale de la défense est donc confirmée. (...) Une conception globale de la défense militaire associe une dimension civile et économique, mais aussi sociale et culturelle.(...) La France a la chance de réunir des hommes et des femmes autour d'une volonté de vivre ensemble. Elle doit veiller à défendre ce qui est à la fois un héritage et un projet partagé. la cohésion nationale, aujourd'hui très exposée aux chocs multiples que suscitent les évolutions sociales, économiques et internationales, est une condition essentielle de la défense. La puissance provient moins de l'étendue du territoire national que de l'organisation sociale, de l'éducation des hommes, de leur solidarité et des valeurs qui les lient. En ce sens, la défense est indissociable de l'idée de nation. elle concerne donc à la fois le modèle français d'intégration et d'organisation sociale, les valeurs communes de la République, leur vocation universelle et le rayonnement de la langue."
    On conçoit la nécessité d'une telle réaffirmation quand on lit plus loin les justifications du choix d'une armée mixte, de sa professionnalisation, tout en gardant le service national comme "un cadre nécessaire".
 "Le service national demeure le meilleur gage de l'attachement de la nation et des citoyens à leur défense. Il renforce ainsi la crédibilité de la dissuasion exercée par les forces nucléaires qui dépend, aussi, de la détermination que les Français montrent à préserver leur existence. Il conforte la légitimité des actions extérieures que la France engage, au nom du respect de l'Etat de droit, des droits de l'homme, de la démocratie."
 "Le service national doit être conservé. Mais l'armée française doit cependant voir ses modes de recrutement évoluer, afin de disposer de davantage d'unités professionnalisées. Le règlement des crises extérieures, dans lesquelles la France peut être amenée à intervenir, nécessite aujourd'hui des volumes suffisants d'unités professionnalisées. Celles-ci, souples d'emploi, permettent en effet une réaction immédiate sur tous les théâtres."
     Comme pour constater une certaine distance entre l'armée et la nation, toute une partie du livre blanc, la quatrième partie, porte le titre : "Défense et Société". Elle insiste sur "l'esprit civique" et sur la contribution de l'armée à "la cohésion de la société"

       La disparition de l'Union Soviétique amène à considérer la situation bien sûr des Etats limitrophes de la Russie, mais plus globalement, la question de l'évolution des pôles de puissance.
 "L'évolution des Etats-Unis d'Amérique, après la disparition de l'Union Soviétique, suscite des interrogations. Même si la diminution du poids relatif de la puissance américaine parait devoir se poursuivre, en raison du dynamisme de ses concurrents, les Américains s'attachent avec vigueur à renforcer les fondements intérieurs de leur sécurité. Seul géant militaire, les Etats-Unis maitrisent leur sécurité dans tous les domaines. Entre le rêve du leadership d'un nouvel ordre mondial et la tentation du repli sur soi, il semble qu'il y ait place pour la définition d'une politique de grande puissance, sélectionnant ses intérêts stratégiques, et par conséquent les zones dans lesquelles ils se situent, ainsi que les moyens de leur défense en cas de menace."
  La disparition du bloc socialiste - l'ennemi d'hier est bien nommé cette fois - intervient en même temps que celle de la vieille dichotomie entre Nord et Sud. Dans ce contexte "En Europe et en Asie, les choix de sécurité sont encore obérés par de nombreuses incertitudes, à des degrés différents cependant. l'Union Européenne s'est donné, par le traité du 7 février 1992, la perspective à long terme d'une défense commune, qui en fera un vecteur de stabilité et d'intégration pour l'Europe tout entière. L'hétérogénéité de l'ensemble asiatique est beaucoup plus considérable et la réflexion sur ses structures de sécurité peu avancée. Mais, dans ces ensembles, les puissances économiques ne devraient cesser de s'affirmer, y compris en matière de défense."
   L'accent est mis ensuite sur la prolifération des armes de destruction massive et les "vulnérabilités nouvelles" telles que le terrorisme, les extrémismes religieux et nationalistes, le trafic de drogue, "la globalisation de la sécurité et des stratégies de communication.
On perçoit bien comme la nécessité de désigner un nouvel ennemi : "L'extrémisme islamique représente sans doute la menace la plus inquiétante. il se nourrit des crises économiques et sociales comme de la pression démographique dans les pays où il se développe. Il y prend souvent la place qu'a pu occuper le communisme comme mode d'opposition au monde occidental. Les inégalités grandissantes dans la croissance et la répartition des revenus, notre proximité géographique, la répartition de nos intérêts dans le monde doivent nous inciter à le considérer comme une menace."
  En fin de ce premier chapitre vraiment inquiet sur le contexte stratégique, on peut lire :
    "La menace soviétique globale a disparu. Mais, en Europe, la Russie restera une puissance militaire forte, qui doit être prise comme telle dans notre évaluation stratégique. En outre, des crises locales ou régionales, qui peuvent dégénérer en guerres de type classique, risquent d'affecter le passage du continent vers un nouvel équilibre. D'une façon générale, le principal risque pour la sécurité réside désormais dans des conflits régionaux susceptibles de mettre en péril la recherche de la stabilité internationale et d'une croissance plus juste et équilibrée dans le monde."

        Dans la deuxième partie du livre blanc, "Stratégies et capacités", après un rappel sur le concept français de dissuasion nucléaire ("Le concept français continuera de se définir par la volonté et la capacité de faire redouter à un adversaire, quel qu'il soit et quels que soient ses moyens, des dommages inacceptables, hors de proportion avec l'enjeu d'un conflit, s'il cherche à s'en prendre à nos intérêts vitaux."), est énoncée une modification de la posture des forces nucléaires : "Il convient de tirer les conséquences générales sur nos moyens (...) : - les forces nucléaires doivent être capables en permanence de remplir deux fonctions : - infliger une frappe occasionnant des dommages inacceptables et susceptibles de s'exercer en second (lorsque l'échange de missiles nucléaires entre adversaires intervient), - procéder à une frappe limitée sur des objectifs militaires en vue de l'ultime avertissement."
Avec cette nouvelle fonction d'avertissement dévolue surtout à l'armement nucléaire tactique, qui semble être une relique de débats antérieurs sur un champ de bataille nucléaire quand existait encore la menace soviétique, intervient une nouvelle stratégie d'emploi des armements conventionnels.
 "Une véritable conversion doit être opérée progressivement dans le rôle des moyens conventionnels. c'est désormais leur emploi en dehors d'un contexte nucléaire proprement dit qui domine, même s'il convient de prévoir, notamment au début du siècle prochain, des hypothèses où nous contribuerions à des interventions multinationales dans des crises où seraient impliquées des puissances nucléaires régionales, ou encore, à plus long terme, la réapparition d'une menace majeure contre l'Europe occidentale.
  La fonction d'interdiction du contournement de la dissuasion nucléaire est bien entendue maintenue, mais devient seconde par rapport à la capacité de participer à la résolution de crises régionales."
L'accent est mis désormais sur la prévention de crises, sur l'action militaire limitée et les opérations de maintien ou de rétablissement de la paix : "Dans tous les cas, la stratégie française met l'accent sur la capacité des forces armées à arrêter la guerre, à limiter un conflit, et non à soutenir des guerres conventionnelles longues, incertaines et coûteuses."
   En fait, ce sont six scénarios d'emploi des armées et de la gendarmerie nationale qui sont évoqués :
      - conflit régional ne mettant pas en cause les intérêts vitaux où sont envisagés des projections de forces sur le terrain, ce qui est possible de se produire en Europe même ;
      - conflit régional pouvant mettre en cause mes intérêts vitaux où les actions sont surtout à prévoir dans le cadre d'une manoeuvre dissuasive en relation avec les alliés de l'Union Européenne et de l'OTAN;
      - atteinte à l'intégrité du territoire national hors métropole;
      - mise en oeuvre des accords de défense bilatéraux, notamment dans les zones d'influence d'Afrique;
      - opération en faveur de la paix et du droit international, avec des moyens très spécifiques. "Ne faisant pas peser de menace majeure sur nos intérêts, ce scénario peut néanmoins évoluer vers un enlisement de plus en plus exigeant en moyens. Il est donc essentiel de voir préciser, dès le début de l'action, les critères justifiant notre engagement et de tenter d'évaluer la durée prévisible de celui-ci. Il peut aussi conduire à un conflit régional devenant alors difficilement contrôlable et renvoyant aux premiers scénarios".
     - résurgence d'une menace majeure contre l'Europe occidentale, très peu probable.
 A la fin du chapitre, sans que cela face partie d'un scénario, figure une mission de maintien de l'ordre public.
 "Assurer les tâches de service public, notamment en renforçant les moyens et les organisations normalement chargées de la défense civile du territoire, et en :
 - participant à la protection des organismes, installations ou moyens civils qui conditionnent le maintien des activités indispensables à la vie des populations et à leur défense;
  - prenant, en matière de protection civile et à la demande des autorités compétentes, les mesures de prévention et de secours que requiert, en toutes circonstance, la sauvegarde des populations (catastrophes naturelles ou technologiques, risques majeurs)
 - participant, le cas écéhant, à la sécurité des pouvoirs publics et des administrations."

    Le langage sur la dissuasion populaire, où le service national prenait une grande part, est remplacé par un discours sur les ressources humaines qui doivent être mieux gérée pour l'efficacité d'un outil de défense de plus en plus technique, bardé de technologies nouvelles. Le service militaire fait place de plus en plus à des unités professionnalisées. L'accent est mis sur les compétences techniques et sur les conditions matérielles de la fonction militaire, tant pour l'appelé que pour l'engagé, du même que pour le réserviste.
 "Composante essentielle de la défense et des forces armées, au même titre que le service national dont elles sont le prolongement, les réserves participent de la volonté et de l'esprit de défense de la Nation. Les profondes mutations de notre appareils de défense, liées à l'évolution du contexte géostratégique et du format de nos armées, appellent leur rénovation. Hier, les réserves représentaient, dans le cadre de la mobilisation générale, le concept lointain de la Nation en armes, tel un ultime rempart contre une agression majeure. Demain, s'affirmera le rôle accru, dès le temps de crise, d'une réserve plus réduite, plus disponible, mieux instruite, accordant la priorité aux cadres volontaires, véritables professionnels à temps partiel."
 "Le monde de la défense ne peut (...) ignorer les tendances de la société française : l'affirmation de l'individualisme, l'attachement plus fort que jamais au prix de la vie et donc l'hésitation à l'engager, l'augmentation du niveau de formation, la pression quasi permanente des médias; mais aussi le besoin de sécurité, la volonté réelle de savoir, le sens du don de soi et du partage.
 Ces changements pèsent sur la gestion du personnel militaire. Afin de les prendre en compte, des réorganisations successives ont été engagée depuis le Livre blanc de 1972. Des évolutions nouvelles sont aujourd'hui nécessaires pour fonder la politique du personnel militaire de carrière ou sous contrat. La condition première de sa réussite est la visibilité que pourra seule assurer l'introduction des effectifs dans la programmation. La politique du personnel, comme celle des programmes d'armement, a besoin d'être conçue et appliquée dans la durée. D'autres évolutions sont nécessaires quant au recrutement et à la formation, aux carrières et à la condition militaire."
      il n'est plus question de discours gaulliens sur l'action de la population, il s'agit de gérer du capital humain.
  "Le capital humain demeure un atout principal de la défense. inscrire la politique du personnels dans une vision à long terme, faire effort, avec les moyens correspondants, sur la qualité des hommes, leur recrutement et leur formation, par le biais notamment d'une plus grande ouverture, réaffirmer le droit à une seconde carrière et prendre en compte le souci de reconversion, mieux équilibrer les sujétions imposées aux militaires et en particulier la mobilité, assurer un véritable "soutien de l'homme", encourager la prévention et l'innovation participative, tels sont les grands actes de la politique ds ressources humaines, pour l'armée mixte dont doit se doter la France."

   La politique d'armement et la stratégie industrielle subit des évolutions importantes. Il faut mener une véritable réflexion stratégique en matière technologique industrielle et de recherche de défense, prendre en compte les nouveaux enjeux européens, rénover les relations entre l'Etat et les industries d'armement, associer à une politique des maitrise des flux d'armements une politique d'exportation "qui conserve à notre pays son autonomie et sa responsabilité sur la scène mondiale". C'est l'ouverture vers le secteur privé qui frappe évidemment : "L'Etat ne pourra plus, comme par le passé, soutenir son industrie d'armement dans tous les domaines"....

  L'effort budgétaire de défense est affirmé. Mais là encore, comme dans le livre blanc précédent, les éléments les plus déterminants relèvent des lois de programmation militaire.

   On l'a déjà écrit, la dernière partie du Libre blanc de la défense 1994 est consacrée aux relations entre défense et société. Il s'agit pour maintenir l'esprit civique d'informer, de convaincre la population du bien fondé de la politique de défense, par la multiplication des liens entre société civile et société militaire (Education nationale, Institutions telles que l'IHEDN, centres de recherche et de réflexion, revitalisation des réserves).
   "En réalité, l'harmonie des relations Armée-Nation suppose un partage équilibré et reconnu des responsabilités des uns et des autres. C'est à ce titre qu'une présence militaire répartie sur l'ensemble du territoire national est essentielle."
  Un nouveau développement de la défense civile est prévu, mais dans le sens de développer les moyens de prévention et de secours nécessaires, de la coordination des pouvoirs civils et militaires. Le discours sur la participation populaire, sur la dissuasion populaire a bien disparu.
   L'enjeu est de convaincre l'opinion publique et pour cela de développer l'information.
  "Les pouvoirs publics et les médias peuvent avoir des opinions divergentes de la gravité d'une situation, les seconds dramatisant des faits jugés par ailleurs banals ou au contraire considérant comme secondaire ce que le gouvernement juge important. (...) La capacité de manipulation de l'opinion publique (...) est donc réelle; en période de crise, elle peut perturber le fonctionnement des pouvoirs publics; elle peut, à la limite, desservir l'intérêt national et la défense. Dans le cas particulier des actions terroristes, les moyens d'information ont une importance capitale. sans eux, le terrorisme n'a qu'une action limitée. Avec le retentissement que les médias peuvent donner à toute action de ce type, il devient un fléau capable de mettre à mal les capacités de réaction des démocraties les plus solides."  Le discours qui suit sur la transparence et le partenariat n'a rien de rassurant du coup, avec une telle perception de l'opinion publique...

  Ministère de la défense, livre blanc sur la défense, 1994, Union Générale d'Editions 10/18, 263 pages. Préface d'Edouard BALLADUR, premier ministre et de François LEOTARD, ministre d'Etat de la défense.
   Le livre blanc sur la défense 1994 est disponible sur le site Internet du ministère de la défense.


                                                                                     STRATEGUS
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10 septembre 2008 3 10 /09 /septembre /2008 18:10
      L'objectif de la politique de défense de la France, autrement dit défendre qui ou quoi, est définie d'entrée de jeu dans le livre blanc de la défense, mais surtout d'une façon extrêmement globale, et secondairement en termes négatifs.
 Il s'agit de défendre la France qui "est une des plus anciennes nations de l'Europe occidentale. la première, elle a forgé son unité politique. Sa situation géographique, ses richesses économiques, sa tradition, sa langue, sa culture et son rayonnement, ont, à travers guerres et batailles, assuré son unité et continuent, dans ses ressorts les plus profonds, d'en être le ciment. Certes, la solidarité européenne est reconnue comme une nécessité, l'union économique de l'Europe comme un facteur de progrès déterminant pour chacune des nations qui la composent. mais l'union économique n'entraine pas l'effacement de l'idée nationale tant il est vrai que la croissance de la capacité industrielle et de la richesses augmente les chances politiques de chaque nation." "L'existence, l'indépendance et la force de la France sont le point de départ d'une politique qui prend naturellement appui sur le sentiment de la nation et la volonté de son développement."
 Dans l'avant propos du livre blanc, Michel DEBRE, alors Ministre d'Etat chargé de la Défense Nationale, précise bien : "La France n'a ni revanche à prendre, ni frontière à modifier, ni hégémonie à imposer ou à maintenir. Son effort de défense s'inscrit dans une politique toute entière orientée vers la sauvegarde de sa liberté, le respect de sa sécurité et la participation qu'elle peut apporter à la conservation ou au rétablissement de la paix."
 Plus précisément, "il nous faut d'abord assurer la sécurité du territoire national et de ses habitants. C'est bien là le coeur de la réalité politique, psychologique et morale de la défense. Politiquement, la défense contribue à protéger l'indépendance de la nation. Psychologiquement, elle donne au pays la garantie qu'il bénéficiera de son ardeur créative. Moralement, elle se porte fort de la liberté de la France et des Français. Ce premier objectif, fondamental, exprime l'identité nationale de façon très concrète. Il suppose l'adhésion et requiert le service de chacun." En second lieu, il s'agit de participer à la défense autour de l'Europe, particulièrement en Mediterranée, "ce deuxième objectif dépend largement du premier".
  Plus loin dans le livre blanc (chapitre 3, le service militaire universel) sur la justification de celui-ci : "ce n'est pas seulement la charge financière très élevée d'une armée de métier à effectifs analogues et même sensiblement inférieurs qui conduit à l'écarter. La valeur que donne le service national est, du point de vue des hommes, irremplaçable. A cette première raison s'en rajoute une autre qui est d'ordre politique et revêt une importance fondamentale. cette raison tient à la nature même de la défense - qui ne peut être que le fait de la nation entière. (...) Il est faux de penser que le mécanisme de la dissuasion nucléaire serait en mesure de remplir son effet si l'adversaire éventuel avait le sentiment d'un détachement moral de l'esprit populaire à l'égard de la défense. Or la volonté de défense et de résistance ne peut se manifester qu'au travers de la détermination et de la participation de tous et de chacun. Et comment cette participation pourrait-elle mieux se traduire que par la présence des jeunes Français dans les rangs d'unités instruites dont la disponibilité instantanée et l'aptitude opérationnelle constituent à la fois la meilleur garantie de sûreté et de crédibilité des forces stratégique et la promesse de la liberté d'action indispensable à leur maniement dissuasif par la plus haute autorité du gouvernement?".
  Eparpillé dans le texte, revient souvent les préoccupations de lier la participation de l'ensemble de la population à la fois à la défense extérieure et au maintien de l'ordre et de la légalité. Il est absolument nécessaire de présenter une unité nationale, garantie de la crédibilité de défense des valeurs partagées, contre les menaces de toutes sortes qui pèsent sur un ordre social qui n'est jamais bien sûr cité, et encore moins détaillé. Défendre un territoire et des valeurs communes n'est possible que si toute la nation le fait, et dans le mouvement de l'action quotidienne du service national, c'est la défense, donc l'acceptation des dimensions de ce territoire et des valeurs de cet ordre social qui est réalisée.

      Contre quel ennemi se dresse la France qui n'a plus de revendications mais qui entend défendre son territoire et ses intérêts vitaux?
 Dans les objectifs de la politique de défense page 4, le livre blanc rappelle les trois éléments principaux de la politique étrangère : "le refus des blocs, c'est-à-dire le non alignement sur les grandes puissances ; la définition précise et donc limitée de nos engagements ; un effort diversifié de coopération internationale en vue de favoriser la détente et les bons rapports entre les peuples."
  "Sans doute a-il pu être dit après le dramatique échec de 1940 et l'apparition de puissances gigantesques, tels les Etats-Unis, l'Union Soviétique et bientôt la Chine, que la défense nationale est une prétention vaine pour une puissance moyenne qui devrait s'en remettre à l'un des grands d'assurer sa protection. En apparence, la séparation du monde en deux blocs après 1945 a pu donner un semblant de démonstration à cette thèse. Mais si, dans les années suivantes d'abord consacrées à la restauration interne des nations européennes exsangues, l'Alliance et son organisation militaire ont constitué la sauvegarde de la paix en Europe, il est bien naturel que cette alliance, dans sa forme d'alors, n'ait pu résister au temps, car elle reposait sur une simplification politique abusive, fonction d'une opposition irréductible entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique et consacrait une confusion a priori des intérêts des Européens avec ceux des Etats-Unis, garants de la sécurité collective dont ils possédaient seuls les moyens extrêmes."
  Le pouvoir entend mener une politique de non-alignement vis-à-vis des Etats-Unis face à la menace soviétique sans le désigner franchement comme l'ennemi, même potentiel. Partant, il n'existe pas de référence dans le livre blanc à des menées subversives menaçant l'ordre social, bien que les références à l'ordonnance de 1959 soient bien précisées. Le livre blanc entend faire preuve de neutralité, carrément dans une forme de dissuasion tous azimut, bien qu'il ne soit pas a contrario question de liens avec le Pacte de Varsovie... Le face à face mis en scène dans ces pages se trouve surtout entre alliés et non entre ennemis, comme s'il n'était même pas besoin de mentionner dans quel camp la France se trouve. Dans un pays où le Parti Communiste pèse de tout son poids, dans une nation traversée de débats idéologiques forts, dans un monde qui vit dans la hantise d'un conflit nucléaire bloc contre bloc, le livre blanc veut faire oeuvre de consensus et met en avant l'idée de nation avant toute idée de classe.

     Comme souvent, c'est dans le déploiement concret des moyens de défense que l'on perçoit ses véritables obljectifs et priorités.
  En premier lieu, est avancée la capacité nucléaire de dissuasion, qui entend empêcher précisément le conflit de devenir armé. Elle est définie par ses trois composantes, air, terre, mer : une flotte d'avions Mirage IV munis d'engins balistiques entrée en service en 1971, deux escadrons de missiles sol-air opérationnels depuis le Plateau d'Albion (Hauts de Provence) et deux, trois, quatre, puis cinq sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) équipés de missiles nucléaires mer-sol.
 Les rédacteurs du livre blanc insiste sur la capacité opérationnel de cet arsenal, par sa diversification et sa puissance.
  En deuxième lieu figure la défense du territoire à travers la protection de la force nucléaire stratégique citée précédemment, et  la protection territoriale (DOT). Là, on retrouve des accents gaulliens très clairs :
  "Ces forces (classiques), au delà du rôle qui serait le leur en cas d'invasion, ont tout naturellement vocation à devenir le ferment d'une résistance populaire à un occupant éventuel. Quels désastres sur son propre sol un adversaire devrait-il accepter avant de devenir occupant!... Qu'il soit assez présomptieux pour les accepter, il n'en aurait pas fini pour autant avec une résistance nationale et populaire qui lui rendrait l'occupation insupportable, perspective de nature à renforcer l'effet dissuasif global de notre politique militaire. le concept de dissuasion populaire s'exprime en fin de compte de plusieurs façons : sur lui se fondent la défense permanente de notre territoire, la crédibilité de notre armement nucléaire, la volonté de résistance à l'envahisseur qui aurait accepté le désastre nucléaire. c'est que la dissuasion populaire est la forme moderne de la volonté de survie nationale.". Mais ni la forme, ni l'ampleur de cette dissuasion populaire ne sont précisés et encore moins, il faut le dire, mis en place...
 En troisième lieu vient la manoeuvre en Europe et là, on ne peut évidemment que penser à la menace soviétique et des forces du Pacte de Varsovie, même si, encore une fois, ceux-ci ne sont jamais nommés.
 "La manoeuvre dissuasive exige de nos forces qu'elles aient la capacité de mener des opérations de combat classique dont la raison tient à la nécessité de préserver la liberté d'action du Gouvernement dans le maniement de la crise." Ce qu'il faut comprendre dans toute cette phraséologie, c'est que les stratéges militaires français raisonnent en termes d'escalade et de crise pouvant mener aux extrêmes. il n'est pas question de guerre éclair ou par surprise.
 "Cette capacité ne peut être obtenue que par une combinaison de moyens interarmées. elle met en jeu la Première Armée avec l'appui de la Force Aérienne Tactique et éventuellement, celui des forces maritimes dont l'action apparaitrait complémentaire en fonction de la nature de la menace. L'emploi de ces forces ne peut manquer d'être éclairé (on admirera les termes diplomatiques) par la situation générale des troupes de nos partenaires de l'Alliance Atlantique."
  "Les années à venir verront la mise en service, d'ici 1975, de l'armement nucléaire tactique (Mirage III, Missiles PLUTON)" Il s'agit de forces nucléaires dont la manoeuvre ne peut être précisée et cela volontairement. Dans une crise, et même dans les premières phases militaires d'une crise en Europe, le Gouvernement veut se donner les marges de manoeuvre sur ce qu'il entend par "intérêts vitaux", tend par l'emploi des armements nucléaires tactiques que par celui des armements nucléaires stratégiques. Le jeu de l'incertitude est un terme majeur dans une confrontation ouverte.
  En quatrième lieu, l'action hors d'Europe, outre-mer, fait l'objet de paragraphes qui mettent l'accent sur les capacités de transport (sans que soient évoquées d'ailleurs les dépendances vis-à-vis des Etats-Unis en la matière);
 Enfin, en cinquième lieu viennent les "missions complémentaires", à savoir celles menées par la gendarmerie nationale et les éléments de la Protection Civile. Ces deux éléments ne bénéficient que d'une page et pourtant la gendarmerie nationale est bien un des éléments majeurs du dispositif de défense intérieure.
 "Répartis dans les brigades territoriales, plus de 30 000 sous-officiers, soigneusement sélectionnés, assurent au profit de tous les Français nombre de tâches souvent modestes, mais toujours primordiales, tandis que les 16 000 hommes de la Gendarmerie Mobile constituent, au service de l'autorité publique, une force de maintien de l'ordre, toujours disponible, loyale, courageuse et sereine".
 Le sérieux d'un livre blanc n'empêche pas de penser qu'il a le sens de la litote et de la concision discrète, lorsque l'on connait le rôle de la Gendarmerie Nationale. Mais officiellement, il n'existe pas d'ennemi intérieur.

  L'ordonnance de 1959 et la loi de 1965 ont substitué à la notion de service militaire, celle de service national, exprime le chapitre III du livre blanc.
 Il revêt quatre formes : le service militaire destiné à répondre aux besoins propres des armées, le service de défense pour les besoins non militaires de la défense, le service de l'aide technique (outre-mer) et le service de coopération au profit des pays en voie de développement.  En fait, et le livre blanc l'avoue, la premières de ces formes reste dominante. La nécessité d'un service d'un an est réaffirmée.
 "Pour que le service militaire réponde aux impératifs de la défense, il doit être organisé avec d'autant plus de soin qu'il est court, mais il faut d'abord qu'il soit bien compris dans ses objectifs par la nation entière et par les appelés eux-mêmes : satisfaire les besoins d'une armée qui se doit d'être en tout temps instruite et disponible. Sans doute, des activités annexes sont-elles recherchées et organisées, mais elles ne doivent pas porter atteinte à l'état de préparation et de à la disponibilité des forces.".  On sent bien une tension entre une efficacité de plus en plus technique des armées et une volonté d'obtenir une participation massive, une adhésion pratique du pays à sa défense, à la défense telle qu'elle est, et partant sans doute, à la société telle qu'elle est...
  Le long développement qui suit sur la fonction sociale du service militaire fait foi de cette volonté. La fin du chapitre montre bien, après un passage sur la nécessité du renforcement de la préparation militaire, la constance de cette volonté.
" Egalitaire et universel, court et dense, élément essentiel d'une stratégie moderne, non pas paradoxe de la dissuasion nucléaire, mais âme de notre dissuasion nationale, le service militaire offre de surcroît aus jeunes hommes de notre pays et même aux jeunes filles volontaires la consécration de leur majorité civique et politique."

  La politique d'armement constitue l'objet du chapitre suivant. Elle comporte deux volets "d'égale importance : la définition des besoins militaires que l'industrie d'armement doit satisfaire et la politique industrielle qui facilitera la satisfaction de ces besoins par l'industrie dans les conditions nécessaires à sa compétitivité et à sa prospérité, et en harmonie avec la politique de progrès industriel"... Formulation heureusement abondamment illustré dans le texte qui suit, notamment dans la politique industrielle "externe", entendez les ventes d'armements... Elle fait partie, cette politique d'armement, de la mobilisation de l'ensemble des ressources d'une nation (à travers notamment la recherche-développement) à sa défense, qui fait l'une des  caractéristiques dominantes du XXème siècle.

  Les finances de la défense forment la matière du dernier chapitre, chapitre indispensable à tout livre blanc qui se rspecte. C'est peut-être même la partie qui se trouve la plus remise en cause par la suite, en termes d'objectifs de matériels ou d'entretien des armées, au gré des budgets successifs et des arbitrages politiques et sociaux. Prudent d'ailleurs ce chapitre fixe des objectifs très globaux, racapitule les efforts financiers précédents (beaux tableaux sur l'évolution des crédits budgétaires depuis 1959), et, à part le fait "que la stratégie de dissuasion s'est traduite dans le budget de la défense", il ne cache pas le fait que cette partie est surtout du ressort des lois de programmation militaire...

   La lecture du deuxième tome du livre blanc est aussi utile que celle du premier, car il rentre dans le détail de l'organisation territoriale de la défense (orientation vers l'Est du gros des troupes, chaine des commandements, évolution de la fonction militaire), mais n'apporte pas plus d'éléments clés sur les objectifs de la défense.
  Les enjeux internes de l'appareil militaires sont traités et méritent l'attention, notamment sur "les obligations professionnelles".
  "L'obligation de neutralité pollitique est inscrite dans le statut. la rigueur qui a toujours caractérisé cette exigence de stricte indépendance vis-à-vis des différentes familles spirituelles de la nation n'est pas atténué ; toutefois les interdictions qui en découlent ont été mieux cadrées et ne portent plus que sur les adhésions aux groupements politiques. Ainsi les militaires sont-il invités à participer à toutes les activités de la Cité dès lors qu'elles ne les engagent pas sur des voies partisanes. de même le statut affirme t-il sans ambage l'incompatibilité entre le fait d'être militaire et l'appartenance à une organisation syndicale ou à une société de défense des intérêts professionnels, difficilement conciliable avec le principe hiérarchique qui est à la base de l'organisation militaire". Le règne d'une discipline militaire est essentiel pour la sauvegarde du moral des troupes. Garder le contrôle politique des armées, ce qui va toujours de pair avec la sauvegarde d'un certain ordre social, reste une obsession, qui fait de l'appelé, ce qui est flagrant quand on compare son statut avec celui d'homologues occidentaux, un citoyen "en veilleuse". Il existe d'ailleurs une sorte de développement d'un esprit "apolitique" dans les armées, qui les rendent d'une utilisation très souple dans le maniement des crises... On est loin de l'utilisation de l'armée briseuse de grèves dans les années soixante pour ne pas parler des périodes précédentes, mais il reste que certains corps tels que la Gendarmerie Nationale peuvent être en première ligne dans la défense d'un ordre social, par ailleurs contesté par d'importantes forces politiques au moment où est publié ce livre blanc de la défense.

  Ministère de la défense nationale, Livre blanc sur la défense nationale, tome 1, 1972, 68 pages ; tome 2, 1973, 105 pages, imprimerie du CEDOCAR.
  Les textes sont disponibles sur le site Internet du Ministère de la défense.

                                                                    STRATEGUS


 
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Published by GIL - dans DEFENSE
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9 septembre 2008 2 09 /09 /septembre /2008 09:37
  La variété et l'étendue du domaine des injures force d'abord l'admiration. Que ce soit un substitut ou un élément de l'escalade de conflits, mais pour l'instant, on s'en balance...
  Il y a d'abord des injures dévalorisant un comportement, justement : balance pour délation ou dénonciation, envieux pour jaloux... Mais cela est trop proche de l'argot... Quoique parler en argot pour un grand bourgeois, c'est de l'injure!

   Plus intéressantes sont les injures agressives tels que salaud, salaude (pardon, salope), idiot, idiote, connard, connarde (pardon connasse), pauvre conne, pauvre embité (non, ça, ça, se dit pas... c'est complique les injures, c'est toute une culture!).
  Certaines injures sont révélatrices de la personnalité de ceux ou de celles qui les profèrent : petit con (ce sont les grands cons qui aiment bien dire celle-là), pauvre con (généralement un riche), petit imbécile (généralement un grand imbécile)...
  D'autres injures sont incompréhensibles pour certaines cultures, par exemple les injures racistes... Sale blanc, sale noir, sale jaune, sale bleu (ah non, celle-là, elle n'existe pas encore!), sale rose (celle-là non plus, dur, dur!), sale juif, sale arabe, sale corse, sale hindou, sale chrétien, bref tout ce qui suit sale semble valabe comme injure...

   Les injures de classe ne sont pas mal non plus : richard, salaud de pauvre, pauvre bourge, racaille (celle-là est un peu passe-partout valable autant pour les immigrés que pour les banquiers)...
   Certains ont une préférence marquée et raffinée pour les noms d'oiseaux ou d'autres animaux : rapace, vipère, moineau (cervelle de... pour ceux qui ne savent pas), porc (surtout entre musulmans...), pourceau, cochon, sale porc, gros cochon (mieux, grosse cochonne), volaille, canard boiteux... C'est d'ailleurs injuste très souvent pour ces animaux-là...
    Moins raffinés sont ceux qui adorent les mots à caractère sexuels ou scatologiques : pauvre merdeux, petite merde (grosse merde aussi...), pauvre caca (plutôt pour les petits pendant la récréation), bite molle, seins mous (non, celle-là, n'existe pas..), couillon (c'est mieux au pluriel), couillus, couilles molles (adorés par ceux qui bandent sans doute tout le temps), enculé (sans doute de la jalousie...)...
   Revenons vers ceux qui possèdent un certain niveau intellectuel, qui évitent d'utiliser la répétition à tire-larigot, ceux qui utilisent beaucoup les initiales : BICS (Banque Imbécile, Conne et Stupide), PSG (Pédé Sur Gazon), CQFD (C'est le Qul qu'il Dallait Dénoncer... T'es sûr, coco?), PMU (ne me demandez pas, je ne sais pas...)...
 
   Il existe bien sûr des publicités injurieuses pour ceux qui les entendent sans les écouter, du style du bon sens près de chez vous, sous-entendant que vous en êtes vraiment dépourvu chez vous...
    Sans doute le registre de l'injure, de l'insulte est-il le plus étendu dans le monde sportif. Ce qui est évidemment un plus dans leurs vertus éducatives... Non seulement tous les thèmes sont abordés (avec une prédilection pour le sexe version machiste), mais toutes les variantes d'émetteurs, de destinataires et d'objectifs s'y retrouvent. Parmi les objectifs : déstabilisation des autres joueurs en lançant des insultes dont on ne pense pas un mot, déstabilisation de l'arbitre pour le mener à des décisions irréfléchies, déstabilisation des médias, forme de vengeance à propos d'articles "mal" faits, défoulements sur les autres joueurs de son équipe ou de l'équipe adverse, sur l'entraîneur, très bon bouc émissaire des échecs, forme de pression sur les supporters ou sur les financeurs... Parmi les destinataires, et c'est sans doute l'aspect le plus intéressant : joueurs partenaires, joueurs adversaires, publics, journalistes, supporters.... avec des stratégies d'emploi de l'insulte : soit pour se valoriser pour ne pas retomber trop vite dans l'anonymat, soit pour viser une cible en faisant semblant de tirer sur une autre... Cette dernière variante était surtout utilisée dans le monde politique ou financier, pour obtenir un effet ricochet par l'intermédiaire des déclarations à la presse, proche de la manipulation mensongère. Il s'agit par une insulte qui vise une personne en particulier d'agir sur un processus de décision, pour faciliter sa carrière ou nuire celle d'un autre joueur. Sur les émetteurs, les variations sont là aussi multiples : les joueurs sont souvent mis en avant par les insultes qu'ils profèrent par les médias, de même que les entraîneurs, mais ce que rapporte la presse est rachitique par rapport à ce qui se passe sur le terrain, car non seulement ces deux types d'acteurs s'amusent presque à se répandre ainsi, mais les financeurs, les supporters, et même les politiques qui comptent sur des effets sportifs pour favoriser leur propre parcours sont particulièrement productifs pour mettre la pression sur les joueurs, en particulier, afin de les aguerrir au minimum ou de les menacer en cas de mauvais résultats...

  Bref, le sujet des injures est vraiment vaste.

  J'espère que je ne vous ai pas injurié!
Complété (légèrement) le 6 novembre 2013
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