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21 juin 2008 6 21 /06 /juin /2008 09:49

          Inutile de chercher le mot Conflit dans les Dictionnaires et Encyclopédies consacrés aux religions, il n'y figure pas. Bien entendu, cela ne signifie pas que les religions ignorent le conflit, mais elles n'en font ni l'analyse ni l'exploitation ouverte.
 Les sagesses orientales (hindouisme, bouddhisme, taoïsme, zen) comme les religions monothéistes (Judaïsme, Christianisme, Islam) mentionnent par contre dans leurs textes fondateurs comme dans l'abondante exégèse de ces textes, les guerres, les violences, les haines, les massacres, les travers colériques des hommes comme des dieux.

           Si les premières regorgent de récits glorieux, de batailles gigantesques et furieuses, avec une surabondance de héros et de guerriers, de dieux et de déesses, détaillant leurs exploits, leurs victoires et leurs défaites; les deuxièmes insistent plus sur les relations entre les hommes et le Dieu unique, personnifiant et individualisant ces relations.
    On voit bien à la lecture de la Bible, par exemple, combien les prêtres et les prophètent interviennent directement sur ce qu'ils pensent être les causes et les conséquences des conflits.
Le péché et le péché originel constituent un thème majeur, voire premier, dans les relations avec le Tout Puissant. Le désir, l'envie, la haine, la jalousie, la concupiscence, les rivalités entre frères, entre pères et fils sont systématiquement l'objet de l'opprobre des trois religions monothéistes et même par beaucoup des textes des sagesses orientales, comme les causes des malheurs de l'humanité. L'Islam, la Chrétienté et le Judaïsme adjurent les hommes d'obéir aux Commandements de Dieu pour que l'humanité sorte des Ténèbres et entre dans la Lumière, et sorte ainsi des Ténèbres des conflits. Elles donnent du Conflit une connotation négative, insistent sur l'Obéissance et veulent souvent détourner les hommes des confrontations violentes qu'il engendre. Les recherches littéraires et anthropologiques de René GIRARD en la matière nous éclairent sur la nature des sacrifices organisés par les religions.

       Mais si les religions dénoncent la violence - pour l'utiliser également contre les infidèles à des fins de purifications - si elles proposent, ordonnent le retrait du monde ou les moyens de la rédemption, elles opèrent également le camouflage de certains conflits, la justification de l'ordre établi, l'intériorisation de la faute des conséquences des conflits qui traversent les sociétés humaines.
    De même que les sociétés sont traversées de conflits, les religions n'y échappent pas, étant l'oeuvre des hommes, même porte-paroles des ou de Dieu, ce qui rend ambivalente chez elles l'attitude vis-à-vis de la violence. Les guerres justes, les guerres saintes sont légions et les instrumentalisations des religions à des fins politiques constituent une généralité, dont il est parfois difficile de démêler de la bonne foi des saints et des prophètes. Le fait que dans le partage des richesses, les Églises sont souvent plus proches des riches que des pauvres, que les pouvoirs temporels et spirituels se confondent assez facilement - quand ils ne sont pas originellement liés et confondus, avant le processus de sécularisation et de laïcisation - laissent à penser, pour le moins, qu'elles participent à des conflits dont par ailleurs elles déplorent les conséquences violentes. Le croisement dans l'histoire des conflits sociaux, des conflits religieux, des conflits politiques (voir les multiples guerres de religion), conflits qui gardent chacun leur nature propre, donne le sentiment que les institutions religieuses sont plus porteuses d'oppression que de libération.

   Kurt FRIEDRICHS, Ingrid FISCHER-SCHREIBER, Franz-Karl EHRARD, Michel DIENER, Dictionnaire de la sagesse orientale, Robert Laffont, Bouquins, 1989. Sous la direction de Geoffrey WIGODER, Dictionnaire encyclopédique du Judaïsme, Cerf/Robert Laffont, 1996. Sous la direction de Jean-Yves LACOSTE, Dictionnaire critique de théologie, PUF, collection Quadrige, 2002. Sous la direction de Mohammad Ali AMIR-MOEZZI, Dictionnaire du Coran, Robert Laffont, Bouquins, 2007. René GIRARD, La violence et le Sacré, Grasset, 1972. Sous la direction de Pierre CREPON, Les religions et la guerre, Albin Michel, Espaces libres, 1982.  Michel DOUSSE, Dieu en guerre, Albin Michel spiritualités, 2002.

                                                                                              RELIGIUS
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Published by GIL - dans DEFINITIONS
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20 juin 2008 5 20 /06 /juin /2008 16:17
   Il s'agit là d'un témoignage historique, venu d'un soldat du rang affecté au "maintien de l'ordre", de la réalité d'une guerre coloniale, la guerre d'Algérie,  cette guerre qui n'en avait pas le nom officiellement.
Écrites dans une période de quatorze mois par Jean Martin aux membres de sa famille, elles révèlent le quotidien d'un appelé qui effectue ses "besognes" sans états d'âmes particuliers, dans l'attente de la prochaine permission. Parce qu'elles émanent ni d'un héros, ni d'un contestataire, elles prennent le caractère d'un témoignage d'autant plus intéressant que souvent l'historiographie prend un peu trop de hauteurs politico-morales pour nous faire toucher la réalité d'une guerre.
  Précédées d'un avertissement qui précise que Jean Martin est le nom d'emprunt d'un fusilier-marin, présentées dans leur contexte par l'historien Claude LIAUZU dans une cinquantaine de pages très instructives et suivies d'une chronologie de la guerre d'Algérie (1954-1958) et d'une autre sur les dénonciations des crimes entre novembre 1954 et mai 1958, ces lettres (cinquante au total) constituent une illustration de la "banalité du mal" tant analysée par Hannah ARENDT.
    Dans sa présentation, l'éditeur écrit : "En 1956, Jean Martin, appelé du contingent affecté au "maintien de l'ordre" en Algérie, écrit régulièrement à sa famille. Dans une de ses lettres, il prend des nouvelles de ses proches tout en écrivant : "Demain je suis de corvée de torture... que voulez-vous, même pas agréable, on le fait à chacun son tour". Dans une autre, il rassure ses parents sur la nourriture : ce n'est plus la peine de lui envoyer des colis, désormais "ils" se font suffisamment respecter et les "bougnoules" se sentent bien forcés de leur donner tout ce qu'ils exigent : "il faut bien leur faire comprendre qui est le maître!" Plus loin, il raconte avec force détails, sans état d'âme, une opération de représailles : "on leur a fait creuses des trous pour enterrer tous les morceaux de ferraille, et un trou plus grand. Puis on les a tous tués, des plus âgés aux plus jeunes". A peine perçoit-on parfois une sorte de lassitude, par exemple, à la veille d'une permission qu'il attend depuis des semaines..."

    Jean MARTIN, Algérie 1956 : Pacifier, tuer, Lettres d'un soldat à sa famille, Éditions Syllepse, 2001, 180 pages
     www.SYLLEPSE.NET
Complété le 17 juillet 2012
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19 juin 2008 4 19 /06 /juin /2008 15:43


   Ce livre est destiné à tous ceux qui veulent s'informer sur la véritable histoire de la Bible et sur son historicité en général, en dehors des dogmes religieux et des élucubrations de certaines sectes.

Se basant sur les nouvelles révélations archéologiques provenant des toutes dernières récentes fouilles en Palestine, les auteurs revisitent l'"histoire sainte".  Selon eux, il est possible de répondre aux questions que se posent l'honnête homme sur les auteurs de la Bible, sur le moment de la naissance du monothéisme, sur les véritables pérégrinations du peuple d'Israël, sur le rôle réel de Jérusalem...
Déplaçant l'histoire des Juifs tel que la raconte la Bible de plusieurs siècles en avant, ils montrent comment, dans l'époque des conflits entre les royaumes de Juda et d'Israël, comme avec leurs puissants voisins, s'est constitué le corpus le plus influent de l'histoire de l'humanité. Ils donnent ainsi à la vision que nous avons des prophètes et de leurs prophéties une vision plus réaliste.
Avec cette remise à plat historique, on comprend beaucoup mieux par exemple, quels ont pu être les relations entre les Grecs et les Juifs, et comment le christianisme est né par la suite. Dans la dernière partie du livre, on peut s'informer amplement de la discussion, toujours ouverte, autour de la conquête israélite par exemple, ce qui est utile pour suivre les résultats de fouilles archéologiques qui continuent encore aujourd'hui.
   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante, dans un style qui n'appelle pas à tout prix la polémique, plutôt consensuel : "Quand et pourquoi la Bible a-t-elle été écrite? Que savons-nous des premiers patriarches? Quand le monothéisme est-il apparu? Comment le peuple d'Israël est-il entré en possession de la Terre promise? Jérusalem a-t-elle toujours été le centre de l'ancien Israël? Pour la première fois, il est possible de répondre à ces questions avec un haut degré de certitude. Car les auteurs, Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, puisent leurs arguments dans les découvertes archéologiques les plus récentes, entreprises en Israël, en Jordanie, en Egypte, au Liban et en Syrie. Loin de sortir désenchanté de cette mise à plat historique du Livre des livres, le lecteur est d'autant plus fasciné par ces nomades et ces agriculteurs d'il y a trois mille ans, qui ont su fabriquer, en des temps de détresse ou de gloire, un récit dont la fécondité n'a cessé d'essaimer au-delà de ce peuple."
   Bien entendu Israël FINKELSTEIN, archéologue israélien et directeur de l'Institut d'Archéologie de l'Université de Tel-Aviv et Neil Asher SILBERMAN, directeur historique du centre Ename de Bruxelles pour l'archéologie et l'héritage public de Belgique, fournissent là une somme d'informations qui relativisent les données "factuelles" inscrites dans la Bible. Ils ne peuvent que déstabiliser les partisans de fondements de la politique d'Israël, à la conquête du Grand Israël, directement tiré d'une vision biblique de la Palestine. La polémique fait encore rage contre un ensemble d'études du même type, comme ceux de Pierre BORDREUIL et Françoise BRIQUEL-CHATONNET (Le temps de la Bible, Fayard, 2000). Ceux-ci réécrivent dans leur livre toute l'histoire du peuple juif, à la lumière de l'exil à Babylone, là où la communauté se forge un passé qui remonte à la création du monde. Les auteurs, après avoir reproché aux premiers archéologues à partir de 1900, d'avoir simplement recherché en chaque découverte une illustration du texte biblique, reprennent l'ensemble du Livre et le confronte aux résultats des fouilles archéologiques. Face aux réactions d'une partie de la communauté juive, notamment celle attachée à une politique sioniste, d'autres auteurs et responsables religieux valident en grande partie leurs conclusions. Les revues de presse parues notamment lors de la publication du livre dans Publisher's Weekly, le Library Journal et dans New York Times vont dans un sens positif à l'égard des thèses développées par les deux auteurs. Les lecteurs dont Lise WILAR (http://écrits-vains.com) a pu examiner les réactions parfois viscérales sont trop attachés à leurs traditions pour accepter une relecture des événements deutéronomiques en les transposant à une époque plus récente, les Catholiques plus que les Protestants ou les Musulmans d'ailleurs. Il s'agit des lecteurs américains et les réactions sont beaucoup plus mesurées en Europe. Dans un interview, relaté par la même auteure, donnée au Nouvel-Observateur par Israël FINKELSTEIN, on mesure bien l'esprit de leur travail :
- NO : Les royaumes de David et de Salomon ont-ils réellement existé?
- F : Pas comme ils sont présentés dans la Bible. Les dernières découvertes archéologiques nous apprennent que David et Salomon étaient plutôt les roitelets d'un Etat-cité, Jérusalem, qui était à l'époque une ville assez misérable, située sur une colline, entourée de villages. La population était clairsemée et, dans l'ensemble, illettrée.
- NO: Pourquoi est-ce dans le petit royaume de Juda qu'on a écrit ces textes extraordinaires, alors que les empires assyrien, babylonien ou égyptien, qui avaient développé une civilisation raffinée, n'ont rien produit de comparable?
- F : Effectivement, c'est une chose fascinante. Ce récit se trouve à la fondation des trois religions monothéistes, alors que le auteurs ont grandi dans un minuscule royaume provincial où une population peu nombreuses menait une vie précaire. L'exploit est d'autant plus remarquable que l'Ancien Testament comprend à la fois des éléments d'histoire, des légendes, des mythes, mais aussi un code légal ainsi que des prescriptions sociales et des exhortations éthiques, dont les enseignements ont influencé une grande partie de l'humanité pendant des siècles.
- NO : Vous remettez en question l'exactitude du récit biblique qui, pour des millions de croyants, est la vérité révélée et donc intouchable. N'êtes-vous pas attaqué en Israël?
- F : Les milieux religieux m'ignorent. L'étude critique de la Bible ne les intéresse pas. Ils s'en tiennent au texte, un point c'est tout. En revanche, ce que j'appellerais les vieux sionistes, ceux qui ont vécu la fondation de l'Etat d'Israël, sont scandalisés par notre approche. Pour eux, l'archéologie doit - comme du temps d'Igal Yadin, le chef de l'archéologie classique - apporter des preuves du récit biblique, jamais le contredire ou le mettre en doute. Ils ont tort. L'archéologie moderne n'affaiblit pas le message de la Bible. Au contraire, elle montre le génie et la force de cette création littéraire et spirituelle unique.
  De nombreux textes argumentent pour ou contre les thèses des deux auteurs. Par exemple de la part de J M VAN CANGH (www.upif.org) ou de Jean-Michel MALDAMÉ (http://biblio.domuni.org) pour prendre deux argumentations développées. Un point scientifique sur la question des désaccords de datation, sur lequel repose nombre d'arguments de leur livre est fait dans un compte-rendu de congrès qui rassemble les contributions professionnelles (T Levy and T Higham, editors, "Radiocarbon Dating and the Iron Age of the Southern Levant : The Bible and Archeopolgy Today, 2005).
  Un film documentaire en 4 parties (52 minutes chacune) est réalisé à partir du livre par Thierry RAGOBERT, sous le même titre. (2005, France 5), édité en DVD ensuite (février 2006, Editions Montparnasse). 
    Israël FINKELSTEIN est aussi l'auteur de plusieurs autres études parues dans des revues professionnelles, au fur et à mesure que continuent les fouilles. Il écrit en 2001 (traduit en France en 2006, aux éditions Bayard), toujours avec Neil Asher SILBERMAN, Les rois sacrés de la Bible, A la recherche de David et Salomon, cer dernier étant collaborateur de la revue Archeoelogy.

   Israel FINKELSTEIN et Neil Asher SILBERMAN, La Bible dévoilée, Les nouvelles révélations de l'archéologie, Editions Gallimard, folio histoire, 2004, 554 pages. Il s'agit de la traduction de l'anglais par Patrice GHIRARDI de l'ouvrage "The Bible unearthed" publié par The Free Press, a division of Simon & Schuster, Inc à New York (USA) en 2001.
Complété le 31 Juillet 2012
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18 juin 2008 3 18 /06 /juin /2008 16:08
           Des psychanalyses des psychoses infantiles

    Plusieurs courants psychanalytiques reprennent la suite des travaux du pédopsychiatre américain Léo KANNER (1894-1981) qui se propose d'isoler le syndrome de l'autisme infantile précoce. On l'observe chez de jeunes enfants atteints d'un retard très grave du développement psychique (absence de langage ou langage très pauvre et altéré), par l'incommunicabilité avec l'entourage et par des manifestations pathologiques spectaculaires (rituels, stéréotypes, intolérance au changement).
  Il est parfois difficile de parler d'écoles homogènes, tant les approches sont parfois pluridisciplinaires et variées.

      Aux Etats-Unis, Bruno BETTELHEIM (1903-1990), psychanalyste et éducateur très médiatisé, auteur du fameux "Psychanalyse des contes de fées" qui explique qu'ils exercent une fonction thérapeutique sur l'enfant en répondant de façon précise à ses angoisses, tente de ramener à la raison des enfants autistes en créant un environnement totalement à l'écoute de leur plainte et de leurs souffrances. Il met en place et dirige pendant 30 ans une École d'orthogénie (Chicago). Soulignant l'impact de l'environnement sur l'enfant, Bruno BETTELHEIM dénie toute origine organique à l'autisme. Ce qui déclenche après sa mort une polémique, de nombreux pédagogues et analystes s'élevant contre une culpabilisation des parents, qui prônent justement cette origine organique. Beaucoup ont un peu trop tendance, au minimum, à confondre les images inconscientes de bons et mauvais parents du jeune enfant avec la culpabilité réelle pointée du doigt de ceux-ci. On trouve d'ailleurs un certain nombre d'institutions dans cette polémique qui se retrouveront plus tard pour défendre l'idée que l'homosexualité est d'origine biologique...
  L'influence de Bruno BETTELHEIM reste vivace, surtout à travers son hypothèse de "forteresse vide" (ces remparts que l'enfant dresse autour de lui, thème qui n'est pas sans rappeler la cuirasse caractérielle de Wilhelm REICH) et son concept de "situation extrême" (sensation de mort imminente qui déclenche les comportements de défense à la mesure de l'angoisse ressentie).

    Toujours aux Etats-Unis, Margaret MAHLER (1897-1985), proche d'Anna FREUD, intègre les apports de l'ego-psychology à la théorie freudienne des pulsions et des stades de développement libidinal. Dans "Symbiose humaine et individuation" (1975), elle élabore l'idée d'une série de stades du développement vu sous l'angle de la distance relationnelle entre l'enfant et la mère. Comme dans beaucoup de courants psychanalytiques aux Etats-Unis, ses apports relèvent plus de la psychologie que de la psychanalyse.

       Donald WINNICOTT (1896-1971), pédiatre britannique, bien que formé dans les milieux kleiniens, s'en détache pour élaborer surtout une pratique personnelle, dont il livre au fur et à mesure quantités de réflexions qui sont autant de petits textes, simplement remaniés à la publication. Il découvre ainsi, dans ce qu'il appelle "des balbutiements dans son effort pour saisir les faits", l'espace transitionnel, ce troisième espace, ni extérieur ni intérieur, entre le bébé et sa mère. Dans cet espace se développe une aire de jeu et de créativité où l'enfant se voit offert, si la mère est suffisamment bonne - on voit quelles polémiques peuvent surgir d'une telle approche - la possibilité de faire des expériences fondamentales pour sa maturation et son intégration. En cas d'échecs excessifs au tout début, le self, pour survivre, se dissocie en faux self soumis au désir de la mère et en self isolé de toutes nouvelles expériences. Loin de penser toutefois à l'existence d'un Moi dès sa naissance, Moi soumis à des fantasmes brutaux, Donald WINNICOTT voir un bébé qui passe progressivement d'un état de "dépendance absolue" à un état de "dépendance relative" qui s'adapte à la douloureuse découverte - entre ses périodes d'assoupissement - de la séparation d'avec la mère et de tout ce que cela implique, y compris l'apparition de l'inquiétude et d'une faculté de culpabilité.
Ces travaux influencent aujourd'hui une véritable nouvelle "science" (qui est aussi un sacré commerce...) : la bébélogie.

      Frances TUSTIN (1913-1994), enseignante de formation, introduite en psychanalyse dans les milieux kleiniens, se spécialise toute sa vie aux soins des enfants autistes. Pour elle, la sensation d'arrachement, liée au traumatisme de séparation corporelle de la mère, se localise dans la bouche, comme si l'enfant se sent exposé à une série de discontinuités situés dans un axe bouche-langue-mamelon-sein. Cette sensation d'angoisse déclenche la mise en place de mécanismes défensifs, une coquille autistique, monde de sensations pures, sans altérité.
Sa compréhension de l'autisme déborde sur celle de troubles plus divers : phobies, mélancolie, anorexie mentale, psychopathie, pathologie psychosomatique, troubles fonctionnels graves de l'enfant. Ses quatre livres et sa pratique continuent d'inspirer nombre de courants en Europe et Etats-Unis.
Donald METZER (1922-2004) complète souvent par ses travaux, à travers les notion de claustrum et  d'identification intrusive, les  références à la psychanalyste britannique.

       Située d'emblée dans la mouvance néo-kleinienne, Esther BICK (1901-1983) étudie à la fois l'importance de la peau au cours des relations précoces et la possibilité (pas évidente) d'une observation psychanalytique des bébés. Ses travaux, mal reçus en France (quoique Didier ANZIEUX aie développé des recherches sur le Moi-Peau), mais enseignés dans d'autres pays d'Europe, sont suivis encore avec attention en ce qui concerne sa méthode (très détaillée dans ses notes) pour l'observation régulières du tout-petit au sein de la famille.

        Initiatrice et porteuse en France d'une conception des rapports entre enfants et parents maintenant passée dans les moeurs, Françoise DOLTO (1908-1988), longtemps partie prenante de l'école lacanienne, met en oeuvre dès 1940 une consultation très originale, ouverte aux analystes désireux de se former à l'analyse des enfants. Véritable militante des droits des enfants, elle multiplie les expériences novatrices (lieux d'accueil et d'écoute, émissions radiophoniques de consultation... ) qui changent les relations entre la psychanalyse et la société.
Françoise DOLTO met en pratique dans ses consultations ses concepts d'"image inconsciente du corps", de "libido féminine", de "castrations symboliques" qui sont encore discutées par la communauté analytique et au-delà. Elle considère qu'avant même que l'enfant possède un véritable langage, l'être humain est par essence communiquant et il le fait d'abord par le corps : apprendre à marcher, manifester sa volonté de devenir propre, c'est déjà commencer à s'affranchir des parents et exprimer un début de désir d'indépendance.
Une problématique ni kleinienne ni annafreudienne, qui lui vaudra beaucoup d'exclusions d'ailleurs, est aujourd'hui très utile, à l'heure des familles décomposées-recomposées. Figure du féminisme politique, Françoise DOLTO constitue un exemple de l'intellectuel engagé.

       Fondatrice en 1969 de l'école de Bonneuil-sur-Marne, lieu de vie pionnier, Maud MANNONI (1923-1998), tout au long et après un compagnonnage intellectuel avec Jacques LACAN, écrit de nombreux livres en faveur d'une écoute analytique des symptômes de l'enfant, "porte-paroles du malaise de la famille" et fait éclater le concept de débilité utilisé dans les milieux socio-médicaux. L'enfant est toujours doué de parole, qui attend d'être entendue.
De plein pied dans la société, Maud MANONNI participe à bien des conflits qui touchent les familles et communique une façon d'agir en psychanalyse, de se trouver du côté des poètes et des gens de terrain en contact avec la misère.

       Serge LEBOVICI (1915-2000) est l'un des fondateurs en France du psychodrame analytique individuel. Sans faire d'humour, on peut dire qu'il est confronté à de nombreux psychodrames , comme acteur majeur de la Société Psychanalytique de Paris et de l'Association Psychanalytique Internationale (1973-1977).
Il refuse de trancher la controverse entre Anna FREUD et Mélanie KLEIN, préférant ouvrir une voie originale entre la tradition francophone et le dévelomentalisme anglo-saxon. Serge LEBOVICI met en avant, dans sa conception des interactions bébé-parents, "la transmission intergénérationnelle" des conflits infantiles parentaux et la réciprocité des "transactions narcissiques" entre parents et enfants. Théorisant la pratique de la cure, il développe les notions d'"énaction" pour décrire l'éprouvé émotionnel et corporel de l'analyste face à la mère et au bébé, et d'"enquête métaphorisante" comme capacité à mettre en mots et en représentations leurs affects. Sa démarche n'est pas sans rappeler celle de Jacques LACAN qui tente de réfléchir aux dynamismes entre analysé et analysant.
Serge LEBOVICI, tant par ses sympathies politiques (membre du PCF de 1945 à 1949) que par son activité d'organisateur de la communauté psychanalytique (ses nombreux écrits sont souvent en collaboration avec divers autres de ses confrères) est mêlé aux innovations récentes.

       Grande référence pour les traitements des psychoses et de l'ensemble de la psychiatrie, René DIATKINE (1918-1998) se détache de Jacques LACAN. Ses travaux ("La psychanalyse précoce" en 1972 notamment), imprégnés de la neuropsychologie des années cinquante, contribuent à la compréhension des maladies mentales infantiles, mais aussi à l'organisation en France et en Europe d'une véritable psychanalyse de l'enfant. Constamment, dans une approche pluridisciplinaire, tant théorique que pratique, René DIATKINE explique comment les liens se nouent entre le normal et le pathologique et comment ces liens permettent de sortir des classifications et d'un étiologie trop rigides. Dit autrement, les frontières entre le sain et le malade sont si ténues que seule une approche d'ensemble des troubles mentaux de l'enfant dès son plus jeune âge, avec ses processus de croissance physiologique et anatomique, permet de se faire une idée des conflits intérieurs infantiles. Sur le plan de l'analyse, il insiste pour faciliter chez l'enfant les réorganisations psychiques toujours possibles chez le malade.


   Léo KANNER, Les troubles autistiques du contact affectif, 1943, article traduit en 1990 dans la Revue Neuropsychiatrique de  l'enfance, disponible sur Internet sur le site Autisme.France.fr.
      Bruno BETTELHEIM, La forteresse vide, 1967 (Gallimard, 1969); Psychanalyse des contes de fées, 1976  (Robert Laffont, 1976).
     Donald WINNICOTT, Jeu et réalité, l'espace potentiel, Gallimard, 2004; Les enfants et la guerre, Payot, 2004; Agressivité, culpabilité et réparation, Payot, 2004; La crainte de l'effondrement, Gallimard, 2000; La nature humaine (il s'agit du seul livre de l'auteur, inachevé), Gallimard, 1990.
     Frances TUSTIN, Autisme et psychose de l'enfant, 1972 (Editions du Seuil, 1982); Le trou noir de la psyché, 1986 (Editions du Seuil, 1989); Autisme et protection, 1990 (Editions du Seuil, 1992).
    Françoise DOLTO, Psychanalyse et pédiatrie, Editions du Seuil, 1971; L'Evangile au risque de la psychanalyse (avec la collaboration de Gérard SEVERIN), Editions Jean-Pierre Delarge, 1977; Sexualité féminine, Editions Scarabée/A.M. Métailié, 1982; La cause des enfants, Editions Robert Laffont, 1985; Les étapes majeures de l'enfance, Editions Gallimard, 1994.
   Maud MANNONI, L'enfant, sa "maladie" et les autres, Editions du Seuil, 1967; Amour, haine, séparation. Renouer avec la langue perdue de l'enfance, Editions du Seuil, 1991.
   Serge LEBOVIVI, avec Françoise WEIL-HALPERON, Psychopathologie du bébé, PUF, 1989; Le bébé, la psychanalyste et la métaphore, Editions Odile Jacob, 2002
      René DATKINE, Agressivité et fantasme d'agression, 1974 (texte paru dans la Revue Française de Psychanalyse en 1984); L'enfant dans l'adulte ou l'éternelle capacité de rêverie, Editions Delachaux et Niestle, 1994.

                                                                               PSYCHUS
 
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Published by GIL - dans PSYCHANALYSE
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17 juin 2008 2 17 /06 /juin /2008 12:49
  
    Nous sommes tellement habitués à regarder l'économie comme une simple circulation des marchandises - quotidiennement nous donnons de l'argent contre des biens et des services - que nous ne voyons plus la réalité des choses.

       Il existe tellement d'intermédiaires entre le fruit ou le légume que nous achetons et la monnaie que nous donnons pour l'acquérir que nous ne voyons plus, nous n'imaginons même plus, qu'à l'origine de ce fruit et de ce légume, il y a le travail de la terre pour le faire grandir et le récolter, il y a le travail d'hommes et de femmes avec lesquels au bout du compte nous échangeons notre propre travail contre ce fruit et ce légume. C'est contre ce brouillage de la réalité que des économistes comme David RICARDO (1772-1823) et Karl MARX (1818-1883) ont réfléchi à ce travail, à la valeur de ce travail, derrière la valeur de la marchandise, aux faux semblants de la circulation de la marchandise et de la monnaie.

     Toute la discussion que Karl MARX entreprend contre Pierre Joseph PROUDHON (1809-1865) dans "Misère de la philosophie" (1847), en réponse au "Philosophie de la misère" de son rival, tourne autour de cette découverte scientifique que constitue la nature de la marchandise comme valeur d'usage et comme valeur d'échange;
   "Ce n'est pas l'utilité qui est la mesure de la valeur échangeable quoiqu'elle lui soit absolument nécessaire.
Les choses, une fois qu'elles sont reconnues utiles par elles-mêmes, tirent leur valeur échangeable de deux sources : de leur rareté et de la quantité de travail nécessaire pour les acquérir. Il y a des choses dont la valeur ne dépend que de leur rareté. Nul travail ne pouvant en augmenter la quantité, leur valeur ne peut baisser par leur plus grande abondance. Tels sont les statues ou les tableaux précieux, etc. Cette valeur dépend uniquement des facultés, des goûts et du caprice de ceux qui ont envie de posséder de tels objets.
Ils ne forment cependant qu'une très petite quantité des marchandises qu'on échange journellement. Le plus grand nombre des objets que l'on désire posséder étant le fruit de l'industrie, on peut les multiplier, non seulement dans un pays, mais dans plusieurs, à un degré auquel il est presque impossible d'assigner des bornes, toutes les fois qu'on voudra y employer l'industrie nécessaire pour les créer.
Quand donc nous parlons de marchandises, de leur valeur échangeable et des principes qui règlent leur prix relatif, nous n'avons en vue que celles de ces marchandises dont la quantité peut s'accroître par l'industrie de l'homme, dont la production est encouragée par la concurrence et n'est contrariée par autre entrave" (David RICARDO, Principes de l'économie politique, 1839)
Et plus loin :
"Toute économie dans le travail (...) ne manque jamais de faire baisser la valeur relative, d'une marchandise, soit que cette économie porte sur le travail nécessaire à la fabrication de l'objet même, ou bien sur le travail nécessaire à la formation du capital employé dans cette production.
Par conséquent, tant qu'une journée de travail continuera à donner à l'un la même quantité de poisson et à l'autre autant de gibier, le taux naturel des prix respectifs d'échange restera toujours le même, quelle que soit, d'ailleurs, la variation dans les salaires et dans le profit, et malgré tous les effets de l'accumulation du capital.
Nous avons regardé le travail comme le fondement de la valeur des choses, et la quantité de travail nécessaire à leur production comme la règle qui détermine les quantités respectives des marchandises que l'on doit donner en échange pour d'autres : mais nous n'avons pas prétendu (...) qu'il y eût pas dans le prix courant des marchandises quelque déviation accidentelle et passagère de ce prix primitif et naturel.
Ce sont les frais de production qui règlent, en dernière analyse, les prix des choses, et non, comme on l'a souvent avancé, la proportion entre l'offre et la demande."

      Dans ce même ouvrage, "Misère de la philosophie", Karl MARX s'attaque à la métaphysique de l'économie politique, entreprise interminable puisqu'elle se poursuit dans le livre Trois e son monument, "Le Capital" (1864-1875) où il résume comment le fétichisme se déploie pleinement (Antoine ARTOUS, Le fétichisme chez MARX).
 "Ce qui distingue tout particulièrement l'économie capitaliste, c'est que la production de la plus-value est son but immédiat et son mobile déterminant. Le capital produit essentiellement du capital, et il ne le fait que dans la mesure où il produit de la plus-value, puis de la transformation de la plus-value en profit, nous avons vu comment, sur cette base, se constitue un mode de production particulier à l'ére capitaliste, une forme particulière du développement de la productivité sociale du travail; mais ces forces productives se dressent face au travailleur comme des puissances autonomes du capital et s'opposent directement à son développement individuel. La production en vue de la valeur et de la plus-value implique, comme nous l'a montré l'analyse antérieure, la tendance, toujours opérante, à réduire le temps de travail nécessaire à la production d'une marchandise, c'est-à-dire sa valeur. La tendance à réduire le coût de production à son minimum devient le levier le plus puissant de l'accroissement de la productivité sociale du travail; mais ce processus prend ici l'apparence d'un accroissement constant de la productivité du capital.
L'autorité que le capitaliste assume en tant que personnification du capital dans le processus direct de la production, la fonction sociale qu'il exerce comme directeur et maitre de la production, diffèrent essentiellement de l'autorité fondée sur le système esclavagiste, féodal, etc.
Sur la base de la production capitaliste, la masse des producteurs directs affronte le caractère social de leur production sous forme d'une sévère autorité dirigeante et d'un mécanisme social complètement organisé et hiérarchisé du processus de travail; mais cette autorité n'appartient à ses détenteurs qu'en tant qu'ils personnifient les conditions de travail vis-à-vis du travail, et non, comme dans les anciens modes de production, en tant qu'ils agissent comme maîtres politiques ou théocratiques. En revanche, il règne parmi les détenteurs de cette autorité, les capitalistes eux-mêmes, qui ne s'affrontent qu'en tant que propriétaires de marchandises, l'anarchie la plus complète, au sein de laquelle la cohésion sociale de la production s'affirme uniquement comme loi naturelle toute-puissante vis-à-vis de l'arbitraire individuel." (Karl MARX, Le Capital, Livre 3, chapitre XXVIII).

       Aujourd'hui que le marxisme s'est dévalorisé à cause de l'expérience "soviétique" à l'Est, il nous faut peut-être revenir à RICARDO, parcourir de nouveau le cheminement intellectuel de Karl MARX pour comprendre comment on en arrive à une manipulation financière de la valeur des marchandises. Lorsque le trader s'attaque sur le marché aux prix des produits alimentaires, il s'attaque indirectement mais pleinement à ceux qui les ont produits et à ceux qui veulent les consommer. Il faut commencer par se débarrasser d'une vision niaise et partiale de l'économie comme équilibre des marchés entre l'offre et la demande pour atteindre les relations réelles, les conflits réels, les rapports de production réels.
Dès l'ébauche des "principes d'une critique de l'économie politique" (1857-1858), Karl MARX affirme la "nécessité d'une analyse exacte de la notion de capital, notion fondamentale de l'économie moderne, laquelle, tout comme le capital lui-même, est à la fois la base et le reflet abstrait de la société bourgeoise".

        La mystification qu'est la présentation du rapport entre les personnes dans leur travail sous l'aspect d'un rapport entre les choses et entre ces choses et les personnes continue encore de faire illusion dans une société mondialisée où l'ensemble des médias ont les yeux rivés sur des indices économiques et des statistiques financières. Comme le dit si bien Georges LABICA dans le "Dictionnaire critique du marxisme" : "Il ne parait pas possible de réduire, comme l'a fait une certaine tradition marxiste, la théorie du fétichisme à une problématique de l'aliénation/réification ; la réalité demeure bien celle de l'exploitation, que le procès d'échange ne masque pas au point d'en faire disparaître les contradictions, y compris au niveau des formes idéologiques".
       Malgré les chapes de plomb officielles qui veut nous faire oublier les réalités, l'intensification des crises du système mondial capitaliste financier finit par donner corps aux réflexions de David ROCARDO et de Karl MARX et de leurs continuateurs.

  Karl MARX, Misère de la philosophie, 1848 (Editions Sociales, 1977); Le Capital, 1864-1875, (Bibliothèque de la Pléiade, 1968). Antoine ARTOUS, Le fétichisme chez Marx, Le marxisme comme théorie critique, Editions Syllepse, 2006. Georges LABICA et Gérard BENSUSSAN, Dictionnaire critique du marxisme, PUF, Quadrige, 1999.

                                                                                              ECONOMIUS
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16 juin 2008 1 16 /06 /juin /2008 12:35
         D'abord intitulé en 1956 Aspects de la fonction guerrière chez les Indo-Européens, cet ouvrage remanié en 1985 aborde des aspects de la deuxième fonction des trois que Georges DUMEZIL a décelé dans son entreprise comparative.
"La deuxième fonction, la force, et d'abord, naturellement, l'usage de la force dans les combats, n'est pas pour le comparatiste une matière aussi désespérée" (que la troisième fonction, très diverse suivant les aires culturelles)," mais elle n'a pu bénéficié chez les divers peuples européens d'une systématisation complète comme la souveraineté religieuse et juridique : soit que les penseurs, les théologiens responsables de l'idéologie n'aient pas réfléchi avec autant de sur sur des activités qui n'étaient pas les leurs, soit que les réalités non plus du sol, mais des événements, aient contrarié la théorie. Aussi la connaissance a-elle dégagée ici moins une structure que des aspects, qui ne sont même pas tous cohérents."
    Tout au long de cet ouvrage, le philologue fait preuve d'une grande prudence intellectuelle. "Des problèmes généraux qui ne concernent rien de moins que le travail inconscient, collectif et continu de l'esprit d'une société à travers les générations, et aussi la part des initiatives, des créations individuelles, des "projets", dans ces changements, sont sous-jaçants aux trois premières parties du livre et parfois, dans la rédaction, affleurent. (...) Sans prétendre aboutir à formuler des lois, (nos successeurs) détermineront sans doute des constantes et des tendances, bref le minimum requis pour qu'on ose parler de science."

        Cet ouvrage, à la lecture un peu difficile pour qui rechigne de plonger dans l'étude de textes mythologiques, se compose de quatre parties et ne comporte pas de conclusion : la geste de Tullus Hostilius et les mythes d'Indra; les trois péchés du guerrier; le personnel de la fonction guerrière et des aspects de la fonction guerrière y sont successivement traités.

       Tullius Hostilius est le chef exclusivement guerrier, offensif, qui donne à Rome l'instrument militaire de la puissance et Indra est le champion guerrier indien doté d'armes étranges, héros guerrier, homme et non dieu qui permet la formation d'un empire. Établissant des concordances entre "la geste" de ces deux figures mythiques, montrés dans des tableaux éclairants, Georges DUMEZIL cherche la nature des relations de la fonction guerrière avec les deux autres fonctions.
Dans leurs difficultés, Indra et Tullius ont recours à des auxiliaires de la troisième fonction. "(...) dans les mêmes circonstances où il viole les règles de la première fonction et en ignore les dieux, le dieu ou le roi de deuxième fonction mobilise à son service les dieux de la troisième ou des héros nés dans la troisième; purificateurs, guérisseurs, donneurs de substance, voire de paix tranquille, c'est par eux qu'il compte échapper et échappe, en effet, aux conséquences fâcheuses de ses actes utiles mais condamnables, ou récupère les forces perdues par la duplicité d'un faux allié. Autrement dit, dans ces situations ambiguës, la troisième fonction, sans souci, elle non plus, de la première, est mise ou se met au service de la seconde, conformément à son rang et à sa nature".
"Ce que les docteurs indiens et romains ont gardé avec précision, c'est :
1 - L'idée d'une nécessaire victoire, d'une victoire en combat singulier, que, animé par le grand maître de la fonction guerrière et pour le compte de ce grand maître (roi ou dieu), un héros troisième remporte sur un adversaire triple - avec souillure inhérente à l'exploit, avec purification du troisième et de la société dans la personne même du troisième, qui se trouve ainsi être comme le spécialiste, l'agent et l'instrument de cette purification après avoir été un champion;
2 - L'idée d'une victoire remportée non par combat, mais par une surprise qui répond elle-même à une trahison, trahison et surprise se succédant à l'abri et dans le moule d'une solennelle amitié, en sorte que la surprise vengeresse comporte un aspect inquiétant.
    Voilà la science, morale et politique, voilà le morceau d'idéologie de la deuxième fonction, que les administrateurs indo-européens de la mémoire et de la pensée collectives (...) et leurs héritiers védiques et latins n'ont cessé de comprendre et d'exposer dans des scènes dramatiques".

       Les trois péchés du guerriers dont Georges DUMEZIL parle, il les trouve tant chez Indra dans le "Merkandeynpurana", chez Sisupala (Inde), chez Starcatharus (Scandinavie) et Héraclès (Grèce).
Ces trois péchés, résumés dans un autre tableau non moins éclairant, le premier contre la religion et la morale, le deuxième contre l'honneur guerrier, le troisième contre l'honnêteté sexuelle (viol) se retrouvent également chez Soslan (Ossètes du Caucase), chez Gwyn (Celtes insulaires) et chez les derniers Tarquin (Rome).
"De manière de plus en plus précise et pressante, les pages (étudiées) ont cerné un enseignement : même dieu, le guerrier est exposé par sa nature au péché: de par sa fonction et pour le bien général, il est contraint de commettre des péchés: mais il dépasse vite cette borne et pêche contre les idéaux de tous les niveaux fonctionnels, y compris le sien." La conséquence est qu'après la victoire obtenue grâce à ces trois péchés, Indra "est presque anéanti", que Soslan est tué par sa victime revenue des Enfers et que Gwyn "est puni par Arthur"...

          Le personnel divin de la fonction guerrière, entendez par là les entités diverses supportant l'action du héros guerrier, constitue l'objet du troisième chapitre de cet ouvrage. Très riche en Inde, très pauvre dans la Rome antique, l'étude de ce personnel commence par celle de la réforme zoroastrienne.
Si la puissance caractérisait le héros guerrier dérivé de la tradition védique , "on sent combien ce Visnu appelait surveillance et correction de la part des docteurs zoroastriens : le dieu guerrier indo-iranien Indra, son allié, recevait de lui une part de son inquiétante autonomie, de son excessive liberté d'action. Aller partout, cela pouvait se maintenir, certes, devait se maintenir même, au profit de la vraie religion, mais pas n'importe comment, capricieusement : à ce pouvoir de mouvement total, mais désordonné, ne fallait-il pas substituer un pouvoir de mouvement également total, mais fermement orienté, et mettre l'accent plutôt sur cette orientation que sur cette totalité?".
Le patronage conféré à ce héros guerrier s'exprimait bien entendu concrètement dans des rites qui accompagnaient la préparation au combat. Les rituels romains de la marche des armées obéissaient à des règles précises, maniaques sans doute même, contrôlées par des prêtres chargés des augures avant chaque étape décisive de cette marche, déjà dès le départ aux murailles de la ville, ensuite dans le voyage jusqu'au champ de bataille, et au moment même de l'engagement. Dans les messages mêmes adressés à l'ennemi, on ressent la volonté de libérer la furia guerrière qu'à des conditions bien précises.  La prudence là encore de Georges DUMEZIL se manifeste dans le fait qu'il ne donne pas de conclusion à ce chapitre, ce qui l'apparente à un véritable document de recherche.

       Au début du dernier chapitre sur quelques aspects de la fonction guerrière, l'auteur expose les trois aspects qu'il choisit de montrer : "D'abord l'existence de "sociétés de guerriers", agents efficaces de la conquête. Les mariannu, combattants de char, qui, au IIème millénaire avant notre ère, ont semé l'effroi parmi les nations du Proche-Orient, en sont sans doute les plus anciens témoins directs, et les Marut de la mythologie védique, si souvent qualifiés maryah, transposent ce type d'organe social dans l'autre monde." "Puis les rapports de la mythologie naturaliste et de la mythologie social  (...) quant à l'Inde, la double valeur d'Indra et des Marut, à la fois modèles des combattants terrestres et  divinités de la foudre et de l'orage, des manifestations terribles et des heureuses conséquences de l'orage." "En troisième lieu, les rapports de la fonction guerrière  et de la jeunesse, de ces iuunes, à la fois classe d'âge dans une société et dépositaires des chances de durée ou de renouvellement de cette société".
    On n'en retiendra ici qu'un long passage qui établit bien le malheur du guerrier :
"Comme il est fréquent, les auteurs des hymnes védiques ont laissé dans l'ombre un aspect de la victoire d'Indra sur Vrtra qui n'avait guère sa place dans les invocations-éloges ni dans les prières, mais que la littérature plus narrative des Brahmana et surtout de l'épopée a recueilli et développé, et dont l'antiquité est a priori probable, puisqu'il correspond à un trait fréquent des récits de combats mythiques ou légendaires, dans le monde indo-européens et ailleurs.
D'autres exploits nécessaires d'Indra, nous l'avons largement rappelé, comportent souillure ou péché (...) et il arrive, dans l'épopée, que le meurtre de Vrtra soit de ceux-là. Mais la conséquence fâcheuse de l'exploit peut être d'une autre sorte.
Des berserkir scandinaves, guerriers d'élite qui faisaient la terreur de l'ennemi, la croyance du Moyen Âge disait que, tant que durait leur berserks gangr, leur "fureur de berserkr", ils étaient tellement forts que rien ne pouvait leur résister, mais que, passé cette crire, ils devenaient faibles, impuissants, au point d'avoir à se coucher avec l'équivalent d'une maladie. Le meurtre du Serpent, de Vrtra, a eu un effet sur le vainqueur. Avant de jouir pleinement de son nouveau titre, il a connu une terrible dépression, tantôt attribuée à une frayeur post euetum, tantôt considérée comme le choc en retour de l'effort physique et moral qu'il venait d'accomplir."
   Georges DUMEZIL termine cet ouvrage par une évocation des formes animales et monstrueuses des guerriers, signues de leur vocation et de leur carrière.


     Georges DUMEZIL, Heur et malheur du guerrier, Aspects mythiques de la fonction guerrière chez les Indo-Européens, Flammarion, collection Champs, 1996 (deuxième édition, remaniée), 236 pages.
Une première édition fut réalisée en 1956, en 1969, 1977 puis en 1985. A l'origine, l'ouvrage, avant ses remaniements, formait le fascicule LXVIII de la Bibliothèque de l'École Pratique des Hautes Études, section des Sciences Religieuses.

                                                                                        SOCIUS




      
      
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13 juin 2008 5 13 /06 /juin /2008 16:17
             Une psychanalyse généralisée : l'ego-psychiatrie
   Une théorie de la "psychologie du Moi" s'est développée sous l'égide d'Heinz HARTMANN, proche d'Anna FREUD, (1894-1970), surtout aux Etats-Unis. Présentant en 1937 "La psychologie du Moi et le problème de l'adaptation", il travaille avec Ernst KRIS (1900-1957) et Rudolf LOEWENSTEIN (1894-1970) à l'élaboration d'une véritable nouvelle psychanalyse centrée sur le Moi. Cette nouvelle théorie est critiquée dans le milieu freudien car elle conduit à donner au Moi des fonctions autonomes qui échappent au conflit psychique. Le Moi autonomisé, dans l'histoire personnelle de l'individu, constitue l'élément qui assure l'adaptation au monde extérieur. Finalement, il s'agit d'une théorie désexualisée échappant au conflit entre le Ca et le Moi, et partiellement au conflit psychique tout court, qui s'adapte très bien aux mentalités des milieux médicaux américains, dans lesquels elle a longtemps eu une position dominante.

   Heinz HARTMANN, La psychologie du Moi et le problème de l'adaptation, 1937 (PUF, 1968), Psychanalyse et valeurs morales, Privat, collection de psychologie clinique, 1975. Ernst KRIS, Psychanalyse de l'art, PUF, 1952. Rudolph LOEWENSTEIN, L'oeuvre clinique, Revue française de psychanalyse, Edition Bibliothèque des Introuvables, 2005, Psychanalyse de l'antisémitisme, PUF, 2001. A lire pour la situation de la psychanalyse américaine, l'entretien avec Otto KERNBERG, réalisée en 2004 par Sergio BENVENUTO et Raffaele SINISCALCO disponible sur Internet sur le site de PSYTHÈRE (www.psythere.com)


          Une théorie psychanalytique de la pensée
      Doté d'une grande expérience de la guerre (il fut psychiatre des armées), Wilfred BION, proche de Mélanie KLEIN, (1897-1979) commence dès 1938 à élaborer une technique psychanalytique et une épistémologie, insistant sur le processus même de la réflexion.
Il reformule l'Inconscient, le Préconscient, le Conscient et y substitue en partie des niveaux de pensée. Impressions sensuelles mises en images (élément alpha) liées aux rêves, aux souvenirs ou aux pensées oniriques, Impressions sensorielles non assimilées, vécus comme des "choses en soi" (élément bêta) en lien avec la gestion des émotions brutes se partagent l'individu. Une trop grande accumulation d'éléments bêta provoque une "indigestion mentale", un refoulement de l'apprentissage en raison du trop d'informations à traiter. Le rêve préserve l'individu de l'état psychotique, en permettant de traduire les impressions sensorielles (bêta) en images assimilables (alpha).
Ses principaux ouvrages, réputés difficiles, "Recherches sur les petits groupes" (1961), "Aux sources de l'expérience" (1962), "L'attention et l'interprétation", (1970) "Une mémoire du futur" (1975), et "Quatre domestiques" (1977) ont une grande influence sur le développement de la psychothérapie de groupe. Par contre, on s'en doute, son éloignement des problématiques du conflit intrapsychique l'a coupé de la majeure partie des psychanalystes. Son apport jette cependant un pont entre les problèmes psychiques et l'élaboration de la pensée. Il amorce une théorie psychanalytique de la pensée que de nombreux auteurs français (BRAUSCHVEIG, FAIN, LUQUET, GREEN, DONNE, LE GUEN, MARTY) développement par la suite.

    Wilfred BION, Recherches sur les petits groupes, 1961 (PUF, 2002); Eléments de psychanalyse, 1963  (PUF, 1979); L'attention et l'interprétation, 1970 (Editions Payot, 1990); Une mémoire du futur, 1975 (Editions Césura, 1989); Aux sources de l'expérience, 1962 (PUF, 1979).


           Une psychanalyse centrée sur les psychoses adultes
     Abordées par Carl JUNG et Sigmund FREUD sans être approfondies, les psychoses adultes sont étudiées sérieusement par Paul FEDERN (1871-1950), J ROSEN et Hubert ROSENFELD (1910-1986) qui s'efforcent de comprendre ces structures psychiques très altérées en remontant à des étapes archaïques de la psychogenèse. Pour Paul FEDERN, qui s'écarte des conceptions de Sigmund FREUD, c'est la carence de libido narcissique qui détermine pour lui la difficulté objective du psychotique. Par la cure, il faut aider le patient dans ses efforts d'intégration en cherchant à contenir l'émergence du refoulé et en s'efforçant de renforcer les défenses.
Voulant traiter ses patients psychotiques profonds par la psychothérapie plutôt que par des médicaments, Herbert ROSENFELD publie dès 1947 "Analyse d'un état schizophrénique de dépersonnalisation" où il dégage, après un succès thérapeutique, son concept d'identification projective. Transfert psychotique, lien entre le narcissisme et la pulsion de Mort, ces éléments influencent en France le mouvement de l'Evolution psychiatrique animé par Henry EY (1900-1977). réservé sur l'apport de la psychanalyse, dans ses aspects "spéculatifs et idéologiques", il contribue au développement scientifique de la psychiatrie dans un dialogue avec la psychanalyse. Son "Traité des hallucinations" (1977), somme psychiatrique, aborde l'étude des psychoses. A sa suite, les travaux sur cette affection, sur le versant adulte, continue avec Paul Claude RACAMIER (1924-1996) et J BERGERET, qui développent chacun également des voies originales. L'évolution des études psychanalytiques des névroses aux psychoses reflètent une évolution historique des maladies mentales comme elle opère une étape importante dans la compréhension des conflits psychiques.

   Paul FEDERN, Quelques variations de sentiment du Moi, 1926; Hubert ROSENFED, Etats psychotiques, une étude psychanalytique, 1965; Paul-Claude RACAMIER, Les schizophrènes, 1980.


                                                                                                                PSYCHUS





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12 juin 2008 4 12 /06 /juin /2008 15:15

 

       L'oeuvre de Georges DUMEZIL, philologue et comparatiste français des sociétés et des religions indo-européennes, même si ses travaux sont contestés par de nombreux historiens (beaucoup l'ignorent carrément) intéresse ceux qui scrutent la question du conflit.
    En effet, dans ses très nombreux écrits (des "Contes Iazes", 1957 à "Le roman des jumeaux, esquisses de mythologie, publié en 1995), ce polyglotte découvre dans les textes les plus anciens des mythologies et des religions des anciens peuples indo-européens une conception analogue de la société organisée selon trois fonctions : la fonction du sacré et de la souveraineté, la fonction guerrière et la fonction de production et de reproduction. Cette organisation en trois fonctions se retrouve aussi bien dans les mythologies, dans les récits fondateurs de la Rome antique, que dans les institutions sociales : castes indiennes, division de la société d'Ancien Régime... Il ne s'agit pas de révéler une origine lointaine unique des civilisations, de l'Inde à la Grande Bretagne, ni de trouver une migration lointaine de populations venues du sous-continent indien qui aurait couvert l'Euro : en tout cas, ce n'est pas ce qui nous intéresse ici.
    C'est plutôt la théorie de la trifonctionnalité qui, résumée dans "L'idéologie tripartite des Indo-Européens" (1958), nous interpelle vivement.
Montrant que les indo-Européens occidentaux et les Indo-Iraniens s'organisaient fondamentalement sur une même structure tripartite, cet ouvrage synthétise les observations des concordances constatées entre les textes égyptiens, sumériens, acadiens, phéniciens, sibériens, bibliques, taoistes et confucéens. Cette division de la société, entre pouvoirs religieux, guerriers, producteurs, constitue une base de compréhension dans l'articulation des conflits qui traversent cette société.
Dans ce même livre, Georges DUMEZIL s'attache aux théologies tripartites, en montrant l'existence et la fonction d'un regroupement central de divinités solidaires, qui se définissent les uns par les autres et se répartissent les principes du sacré. On conçoit qu'une telle description puisse faire scandale dans une civilisation imprégnée de christianisme, tant attaché à l'originalité de sa Sainte Trinité.
Dans le troisième chapitre du même livre, l'auteur signale que des trois fonctions, la dernière, pourtant la plus discrète, s'avère au fondement des deux autres. ce qui est à rapprocher du rôle moteur souterrain accordé par les approches marxistes à la classe ouvrière.
     Pour critiquer sa théorie avant de l'ignorer, la plupart des historiens et des sociologues ont simplifié sa pensée et Georges DUMEZIL leur a toujours répondu dans les nuances de ses observations. Ainsi l'héritage commun n'est pas exclusif d'emprunts aux premiers occupants rencontrés par les envahisseurs indo-européens ou aux sociétés voisines et la tripartition et les autres éléments du fond commun indo-européen ne constituent qu'un cadre général que chaque peuple organisait à sa guise.
     Sa conception sur l'interdépendance des faits sociaux, au-delà du domaine indo-européen, dans les sociétés considérées dans leur cohérence et dans l'évolution permanente de leurs structures, le rapproche d'Emile DURKHEIM et des durkheimiens qui ont accueillis à bras ouvert ses recherches. La méthode Dumézil a d'ailleurs influencés nombre d'autres historien (Georges DUBY), philosophes (Michel FOUCAULT), anthropologues (Claude LEVI-STRAUSS) sans que ceux-ci approuvent tous les aspects de son oeuvre.
Si cet auteur apparaît dévalorisé aujourd'hui, c'est sûrement parce que cette oeuvre s'est trouvée récupérée en partie par l'idéologie aryenne (qui a identifié les indo-européens aux germains, on se demande encore comment) et qu'il a entretenu des relations suivies dans les années 1920 avec des écrivains nationalistes (Charles MAURRAS, Pierre GAXOTTE, Pierre DRIEU DE LA ROCHELLE).   Ce serait se tromper sur la portée de son oeuvre, car même Georges DUMEZIL lui-même en a réfuté tous les éléments datant d'avant 1938.
    On en retient pour notre part cette articulation entre guerriers et pouvoirs religieux, souvent réalisée au détriment de la classe des travailleurs.
  Pour Régis BOYER, "il ne suffit pas  de dire que Georges Dumézil a fait progresser, dans le domains qui est le sien, la recherche et l'interprétation ; ce sont en réalité des habitudes de pensée, une vision intellectuelle de l'homme, de la vie et du monde qu'il nous a obligés à revoir de fond en comble. Par là, il se range parmi les grands créateurs dans les disciplines que sont la philologie, l'étude des mentalités, l'histoire des religions, auxquelles il a définitivement conféré leurs titres de noblesse."
Commencée avec ses thèses de doctorat, publiés en 1924, l'une consacrée au Festin d'immortalité, étude mythologique comparée indo-européenne, l'autre au Crime des Lemniennes, rites et légendes du monde égéen, son oeuvre se poursuit avec en 1929, le Problème des Centaures, où il inaugure ce qu'il appelle l'"étude comparative des religions des peuples indo-européens". Sa rencontre avec Marcel GRANET, en 1933, l'aide à prendre conscience de l'existence de mécanismes, de "structures" mentales profondes qui dictent, chez des peuples différents, quoique reliés les uns aux autres par des filiations génétiques, des comportements et des attitudes homologues. Il préfère par la suite, suite aux abus de langage (mais toutes les disciplines, surtout nouvelles, en sont victimes) le participe passé "structuré" aux vocables "structures" et "structuralisme". 
Avec Ouranos-Varuna, en 1934, il ouvre une longue série d'études comparatistes destinées à faire apparaitre de telles ressemblances. Il ne s'agit pas de déterminer des "influences" ou des "résurgences", mais de montrer les attitudes communs dans les idiomes qu'ils parlent. 
"L'oeuvre de Georges Dumézile, poursuit Régis BOYER, semble schématiquement s'ordonner en deux séries, dont les moments d'ailleurs se modifient constamment, du fait que les résultats acquis sont à peu près toujours tenus pour provisoire.
Une première série est destinée à illustrer le postulat selon lequel il existe une civilisation indo-européenne, qui est complètement organisée dès avant sa dispersion et qui obéit à la célèbre "idéologie tripartite", c'est-à-dire à la régulation qui fait que toutes les activités socio-religieuses se répartissent et s'ordonnent d'après trois fonctions : la fonction souveraine ou "spirituelle", réservée au sacerdoce, au souverain-magicien (...) ; la fonction "martiale", ou violente, responsable de l'ordre ou pour mieux dire ennemie du désordre (...) ; la fonction "végétative", ou nourricière, productrice de richesses, représentée par des artisans, commerçants, éleveurs et agriculteurs (...). Cette tripartition "noble" s'oppose, à l'intérieur d'une classification binaire, à la masse des serviteurs et des esclaves, dont le rôle est de permettre aux nobles d'exercer librement leurs prérogatives. Elle se reflète dans le domaine social (avec les "classes", ou castes, auxquelles la théorie médiévale des ordines fait écho), dans l'organisation politique et, tout particulièrement, dans les divers panthéons. Elle commande aussi une sorte de hiérarchisation à l'intérieur du cosmos (...) et permet de mieux comprendre certaines mythologies confuses. Bien qu'elle s'entende idéalement dans une perspective synchronique, elle n'est pas incompatible avec des vues diachroniques : par un jeu complexe de glissements fonctionnels et de reprises, les dieux individuels peuvent perdre certains attributs sans que, pour autant, le schéma tripartite change. Si l'on se place dans une perspective évolutionniste, il arrive qu'une telle théorie permette de resituer certains documents ossètes que Dumézil a élucidés. Parmi les ouvrages qu'il a consacrés à l'étude de l'iéologie tripartite, il convient de citer Naissance d'archanges (1945), Explications de textes indiens et latins (1948), l'ensemble étant couronné par L'Héritage indo-européen à Rome (1949) et résumé dans l'Idéologie tripartite des Indo-européens (1958). Comme il le dit dans l'avant-propos aux Dieux souverains indo-européens (1977), Dumézil entendait faire par là, "une sorte de cours de théologie trifonctionnelle, illustrée de mythes et de rituels (pour) montrer comment la comparaison permet de remonter à un propototype commun préhistorique, puis, par un mouvement inverse qui n'est pas un cercle vicieux, déterminer les évolutions et révolutions qu'il faut admettre pour expliquer, à partir de ce prototype, les théologies directements attestées qui avaient permis de le reconstituer".
Dans une seconde série de travaux, (il) expose "les usages non plus théologiques, mais littéraires, que les principaux peuples ind-européens ont faits de leur commun héritage" : ce sont notamment les divers volumes des Mythes romains (I, 1942 ; II, 1943 ; III, 1947) et de Mythe et épopée (I, 1968 ; II, 1971 ; III, 1973).
Dans tous ces travaux de ces deux séries - auxquelles s'ajoutent de nombreuses monographies ou études plus restreintes, ainsi que la somme que constitue La religion romaine archaïque, 1999 - il importe de ne pas perdre de vue leur caractère premier, qui est de définir une méthode et de témoigner d'un esprit."
Cette méthode née des recherches linguistiques d'Antoine MEILLET et de Joseph VENDRYES consiste à remonter, par comparaison, entre textes et faits de culture, à un proptotype commun dont l'existence est postulée (dans ce qu'il faut apprécier encore comme une hypopthèse de travail de base). Il est suivie par Mircea ELIADE dans son Traité d'histoire des religions. Quant à l'esprit, il s'agit toujours de comprendre le sens des mythes et des rites, reliés à des fonctions sociales, même si dans l'oeuvre de  Mircea ELIADE, il s'agit surtout de trouver et de relier toutes les manifestations du sacré, ces liaisons n'étant que peu étudiées.
"Même si, toujours selon Régis BOYER, mais nous partageons ce point de vue, l'on peut juger la méthode de Dumézil trop abstraite, ses systèmes parfois trop ingénieux, ses "structures" comme ne fonctionnant pas absolument dans tous les cas, il faut reconnaitre à cette pensée éblouissante d'érudition et de finesse une générosité d'inspiration qui, animée par une foi en l'âme de l'homme et en celle du monde, domine de bien haut les recherches contemporaines." Lesquelles sans doute, et la laïcisation des recherche est passée par là, tendent à vouloir distinguer ce qui n'est que spéculations religieuses ou spirituelles des éléments factuels explicatifs de la marche des sociétés. 
     La théorie des trois fonctions de Georges DUMÉZIL, ce "schéma tripartiste" qu'il estime mort en Occident avec les Etats généraux de 1789, inspire toujours de nombreux travaux. Citons les oeuvres de Georges DUBY (Les Trois Ordres ou l'Imaginaire du féodalisme, 1978), de Stig WIKANDER (1908-1983), du spécialiste du monde celtique Christian-J GUYONVARC'H, de l'indianiste français Louis RENOU, du linguiste et mythologue néerlandais Jean de VRIES (1890-1964), du linguiste français Emile BENVENISTE et d'Emilia MASSON, spécialiste du monde hittite. 
  Ses travaux ont souvent provoqué l'opposition de spécialistes rejetant les apports nouveaux de la mythologie comparée dans leur propre discipline. Il est parfois difficile de distinguer stratégies intellectuelles, critique scientifique et sauvegarde de pré-carré professoral, mais des arguments divers relativisent la portée de cette idéologie tri-partite. Arnold MOMIGLIANO, historien de la Rome antique critique fortement cette thèse par exemple. L'indianiste allemand Paul THIEME conteste sa validité. C'est surtout l'opposition fondamentale des chercheurs britannique H J ROSE et néerlandais H WAGENVOORT qu'il faut sans doute retenir. En France, le latiniste André PIGANIOL est considéré par Georges DUMÉZIL comme son "principal adversaire".  
   D'autres comparatistes modèrent, relativisent, souligent les limtes de cette théorie tri-fonctionnelle. Ainsi Jean HAUDRY (La Religion cosmique des Indo-européens, Arché/Les Belles Lettres, collection Etudes indo-européennes, 1987) fait remarquer que cette théorie pose un problème de chronologie et se laisse difficilement appliquer à certains domaines du monde indo-européen, les mondes grec et balte en particulier (comme le reconnait d'ailleurs Georges DUMÉZIL). Cet auteur explique que nombre de récits et légendes ne peuvent être interprétés et compris que par des notions cosmologiques (mais alors, d'où viennent-elles?).


    Georges DUMEZIL, Mythes et Dieux des Indo-Européens, 1958 (Editions Flammarion Champs, 1985); Heur et malheur du guerrier, 1969 (Flammarion, 1985). Articles Georges DUMEZIL et L'idéologie tripartite des Indo-Européens, de l'Encyclopedia Universalis, 2004. Article Georges DUMEZIL du Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, PUF, 2002. Article de Jacques POUCET, Georges DUMEZIL et les historiens de la Rome ancienne : un bilan récent, dans Folia Electronica Classica (Internet), 2002.
Régis BOYER, Article Georges Dumézil, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

                                                                                                          ANTHROPUS
Complété le 3 janvier 2014
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11 juin 2008 3 11 /06 /juin /2008 14:10
    Avec comme sous titre Volontaires internationaux contre Franco, il s'agit là d'une véritable "somme" sur les Brigades Internationales engagées dans la guerre civile espagnole de 1936-1938. Résultat d'un Colloque international organisé à l'Université de Lausanne en 1997 (Les brigades internationales. entre solidarité révolutionnaire et politique du Komintern), ce rassemblement de contributions (au nombre de 32), dotée d'une solide introduction historique de Jean BATOU, constitue un apport important à l'historiographie de la guerre d'Espagne.
    A l'heure où certaines révisions historiques s'opèrent sur la base d'un égalitarisme des victimes, il était important de dresser une histoire politique et sociale qui déconstruire un certain nombre de mythes. Parmi ceux-ci, la participation active des femmes à la guerre civile, l'image type de l'intellectuel troquant sa plume contre une arme, l'élan enthousiaste et spontané de révolutionnaires volontaires ne sont pas les moindres. Refusant de se limiter à une histoire de la guerre, cet ouvrage veut montrer certaines causes et certaines conséquences de celle-ci, dans beaucoup de leurs nuances, abordant des éléments souvent occultés. Le rôle de l'Union Soviétique, du Komintern, des réseaux des partis communistes y sont abordés sans complaisance particulière. C'est aussi, faite pour la première fois, à une analyse minutieuse des trajectoires et motivations de nombreux contingents de combattants étrangers que se livre les participants de cet ouvrage collectif.
   Nous pouvons lire cette présentation de l'éditeur, qui ne cache pas son enthousiasme : "Si un spectre hante le 20e siècle, c'est bien celui de la guerre civile d'Espagne. En effet, ce conflit en révèle l'anatomie profonde : il en éclaire les humeurs les plus sombres comme les élans d'espoirs les plus audacieux, alimentés par la perspective récurrente d'une révolution sociale. ce livre prend le parti d'envisager ce condensé de l'âge des extrêmes, d'abord du point de vue des acteurs de la société civile internationale qui y prennent part. "Tant pis si la lutte est cruelle", elle parait essentielle à ces dizaines de milliers de volontaires des cinq continents qui s'engagent dans le camp antifranquiste. Pour la première fois, une analyse minutieuse des trajectoires et motivations de nombreux contingents de combattants étrangers. Agés le plus souvent de 25 à 30 ans et d'origine ouvrière, ceux-ci sont mus avant tout p ar une solidarité de classe, quelle que soit leur obédience politique : antifasciste, socialiste, communiste, révolutionnaire... Une attention particulière vouée aux représentants des groupes opprimés qui font de l'Espagne une étape incontournable de leurs propres combats d'émancipation : féministes de tous les pays, nationalistes des territoires coloniaux ou dépendants d'Asie, d'Afrique et d'Amérique Latine, militants afro-américains luttant pour l'égalité des droits contre le racisme, opposants des pays autoritaires d'Europe, mais aussi du Japon, etc. Les conflits qui agitent la galaxie des volontaires ne sont pas négligés. En réalité, ils reflètent certes la diversité des composantes du mouvement ouvrier de l'Etat espagnol, mais incarnent avant tout la virulence des antagonismes qui traversent le mouvement ouvrier international. Au-delà des brigadistes enrôlés par le Komintern, il est donc amplement question des miliciens anarchistes et de ceux qui luttent avec le POUM. En arrière-plan, le rôle de l'Union soviétique de Staline, du Kominitern et des réseaux qu'ils contrôlent, est abordé en détail : dates et modalités des décisions d'intervention en Espagne, implications des partis communistes, missions particulières de personnages clés comme Marty, Thorez ou Togliatti, parcours de figures emblématiques comme le général Kléber, alias Manfred Stern, etc."
    C'est un bel ouvrage où chacun peut piocher selon ses centres d'intérêts. La diversité des contributions rend aisée la possibilité de recherches dans des directions différentes. Notons aussi une riche bibliographie, une iconographie qui va à l'essentiel et une contribution sur le cinéma documentaire sur la guerre d'Espagne. 
    Stéfanie PREZIOSO, professeure à l'université de Lausanne, l'une des membres de l'équipe coordinatrice, est l'auteur d'un ouvrage collectif, Le totalitarisme en question. Sur cette notion multiforme, elle réfléchit, avec Jean-François FAYET et Gianni HAVER, aux problèmes liés à l'émergence du concept et à son instrumentalisation. Edité par L'Harmattan en 2008.
     Jean BATOU, professeur d'histoire internationale contemporaine à l'université de Lausanne, est aussi l'auteur de "Feux d'enfer", dans l'ouvrage dirigé par Mike DAVIS, Les héros de l'Enfer (Textuel, 2006).
     Ami-jacques RAPIN, maître d'enseignement et de recherches à la faculté de sciences sociales et politiques et à l'Ecole polytechnique, est aussi l'auteur de Jomini et la stratégie : une approche historique de l'oeuvre (Payot, 2002).
Sous la direction de Stéfanie PREZIOSO, Jean BATOU et Ami-Jacques RAPIN, Tant pis si la lutte est cruelle, Volontaires internationaux contre Franco, Editions Syllepse, 2008, 559 pages
    Site : wwww.syllepse.net link
Complété le 14 juillet 2012
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11 juin 2008 3 11 /06 /juin /2008 09:13
       Tant dans "Éléments de philosophie politique" de Thierry MENISSIER que dans "Dictionnaire de philosophie politique" de RAYNNAUD-RIALS, on ne trouve pas d'entrée Conflit. Par contre, puisque précisément la philosophie politique s'occupe de l'exercice et de l'organisation du pouvoir des hommes les uns sur les autres, Pouvoir y figure bien.
        Dans l'un, "Éléments de philosophie politique", le Pouvoir (Force/Contrainte/Violence) est défini à partir du verbe "Je peux" qui signifie "J'ai la capacité d'agir et de faire".
"On exerce un pouvoir selon que l'on influence l'existence ou la capacité d'action de ceux sur qui il s'exerce. Comme le pouvoir est ce à quoi l'on se soumet, il repose sur le recours actif ou potentiel à la violence; et parce qu'il est puissance d'oppression, il engendre en retour cette contre-violence qu'est la résistance."
   Pouvoir politique renvoie également à Souveraineté, Souveraineté signifiant le pouvoir le plus haut.
        Dans l'autre, "Dictionnaire de philosophie politique", Pouvoir comme Puissance renvoie directement à Souveraineté.
"On peut se demander ce que les notions de souveraineté, de puissance, et de pouvoir ont de commun pour être légitimement associés", au delà des mots. "Comme la souveraineté exprime l'idée d'un pouvoir de commander que détient un Etat - elle est le critère de l'Etat - elle fait figure de type déterminé de pouvoir ou de puissance, elle est l'espèce de genre plus vaste que constitue le pouvoir ou la puissance".
          On voit à travers ces définitions que les conflits politiques sont régulés ou organisés par l'Etat pour ne pas dégénérer en violence. Mais derrière cette régulation se trouvent d'autres conflits entre groupements humains qui organisent, au nom de la société, cette régulation, cette organisation. La philosophie politique veut guider, du point de vue de ces divers groupements, l'organisation des différentes forces sociales qui agissent dans la société. Elle est étroitement liée à l'exercice de la souveraineté. Et il n'est pas étonnant que la plupart des philosophes politiques soient des conseillers de princes, qui entendent agir au nom de tous ou au nom d'un être supérieur à tous.
         Bien entendu, en philosophie politique, la guerre et la paix sont des enjeux centraux. Sans guerre, sans conflit, il n'y aurait pas de philosophie politique. En retour, une certaine philosophie politique veut indiquer ou chercher les conditions d'éviter la guerre entre les groupements humains et certains autres, une autre,  peut-être moins en vue aujourd'hui, en tout cas ouvertement, cherche les moyens de mettre le plus efficacement possible la guerre au service de certains groupements humains.
          Cette perspective dominante de la philosophie politique possède tout de même le défaut de confondre peut-être un peu rapidement  Force, violence, conflit. D'autres voies de raisonnement sont possibles.
              Parmi ces autres voies de raisonnement, figurent l'interrogation sur le contenu même d'un conflit politique.
Ainsi, Patrice CANIVEZ, de l'Université de Lille, partant de l'expérience politique commune, examine trois caractéristiques des conflits politiques. Les conflits politiques ne concernent pas des individus mais des groupes de toute sorte. Directement ou indirectement, ils impliquent les institutions étatiques. Ils demandent une "solution politique", c'est-à-dire une solution par la discussion et non par la violence. L'analyse de ces caractéristiques conduit à formuler quelques réflexions essentielles sur la politique et la signification du compromis. Il conclue en posant la question de la "sagesse politique". "S'il y a une prudence politique, fondée sur la prévoyance et l'intelligence des situations, l'un des points d'application de cette prudence est la capacité d'anticiper les conflits, d'en réduire la fréquence et l'intensité. Car l'alternative entre violence et discussion reste au coeur des conflits politiques. cela veut dire, entre autres, que le conflit peut imposer la recherche d'un compromis, mais aussi le rendre de plus en plus difficile, voire impossible, quand la violence est allée si loin qu'aucune discussion ne peut plus être envisagée entre les parties. Dans ce cas, il ne reste plus d'autre alternative que la victoire d'un camp sur l'autre ou l'interposition d'un pouvoir qui réduit les adversaires au silence. Or cela, c'est la mort de la politique. Si la politique a affaire aux conflits, ce n'est donc pas seulement pour les mener, ni même pour les régler, c'est aussi pour les prévenir. C'est pour ne pas donner leur chance à la violence et aux violents."
D'une autre façon, Patrick SAVIDAN, de l'Université de Paris-Sorbonne et de l'Observatoire des inégalités pose la question de savoir si réellement, dans certaines sociétés démocratiques, nous connaissons un âge de "dissolution du politique". Dans sa forme politique, cette tendance s'exprimerait selon deux modalités : la distanciation à l'égard des institutions politiques et l'exacerbation de la fonction de contrôle et de surveillance du pouvoir politique. Face à une telle montée en puissance du "citoyen-surveillant", et afin de lutter contre la défiance qu'exprime son intense activisme, les gouvernants sont naturellement portés à s'investir plus ou moins résolument dans la mise en place et le fonctionnement de dispositifs participatifs. Il en résulte une tension au sein même de ces dispositifs, qui tient au fait qu'ils sont le plus souvent institués pour capter et neutraliser les ressource de la "souveraineté négative", alors même qu'ils cherchent à abolir cette distanciation et à recadrer la fonction de surveillance assumée par le citoyen pour le conduire à réintervenir dans le cadre des contraintes inhérentes au rôle de producteur (même très indirect) de la décision collective. Cette problématique de la démocratie participative constitue une facette du courant important de la philosophie politique d'aujourd'hui, mais cette démarche se heurte inévitablement au sens que possèdent les différents citoyens de l'injustice de certaines situations sociales
Dans un registre lui aussi un peu différent, Mark HUNYADI, de l'Université catholique de Louvain s'interroge si la tolérance est une valeur, une vertu, une attitude ou autre chose encore. La tolérance peut être définie, de manière originale, comme "mise en latence de conflits continués". Cette définition se réfracte dans les différents usages de la tolérance (vertu, principe, etc.). Il tente de montrer simultanément comment la tolérance est constitutive de la possibilité d'un monde commun, monde commun inévitablement marqué par la pluralité, donc par la conflictualité. L'"agir passif" de la tolérance apparaît ainsi à l'origine même du monde commun, et non comme une vertu politique dont on n'aurait besoin que lorsque monde commun et société sont déjà constitués, comme c'est le cas par exemple chez RAWLS et HABERMAS. Dans le cours de sa réflexion, l'auteur revient su la définition du conflit présente dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. A l'article Tolérance, nous pouvons lire : "On peut compter sans doute plusieurs sources de nos discordes. Nous ne sommes que trop féconds en ce genre. "De cet excès de belliquosité, si l'on peut dire, qui menace en permanence les relations humaines sous toutes ses facettes, on peut rendre compte si l'on donne à la notion de conflit une extension maximale, en le définissant comme divergence manifestée. (...), une telle extension est heuristiquement intéressante, précisément en ce qu'elle ne préjuge pas du type, de la nature ou de l'objet de la divergence considérée ; il importe en revanche à celle-ci d'être manifestée, puisque cette manifestation est l'émergence même du conflit - sa manifestation est son être même (Nous ne faisons pas forcément nôtre une telle conception) -, et appelle, en tant que telle, une réponse - belliqueuse ou pacifiante, pacifiante ou tolérante, nul ne peut le dire à l'avance".


    Thierry MENISSIER, Éléments de philosophie politique, Ellipses, 2005; Sous la direction de Philippe RAYNAUD et de Stéphane RIALS, Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 2005.
    Patrice CANIVEZ, Patrick SAVIDAN et Mark HUNYADI, contributions dans la revue de métaphysique et de morale, Avril 2008, sur le thème Figures du conflit.
    
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