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8 octobre 2008 3 08 /10 /octobre /2008 15:02

      Stratégie classique et stratégie nucléaire

          Dans la guerre militaire classique, rappelle André BEAUFRE (Introduction à la stratégie), "il a toujours existé une importante composante économique et financière (...). Il y a toujours eu une composante diplomatique évidente (....). Il y a eu souvent une composante politique considérable de caractère idéologique (...)"
 "A chaque époque", poursuit-il, "la stratégie totale a été amenée à utiliser les moyens qui s'avéraient les plus efficaces. C'est pourquoi les forces armées n'ont joué un rôle prépondérant que lorsqu'elles avaient le pouvoir d'entraîner à elles seules la décision. Cette capacité de décision des forces armées a profondément varié au cours de l'histoire, en fonction des possibilités opérationnelles du moment qui résultaient de l'armement, de l'équipement et des méthodes de guerre et de ravitaillement de chacun des partis opposés. Or cette variation a été fort rarement escomptée de façon juste. Au contraire, l'évolution a généralement surpris les deux adversaires qui ont dû, en tatonnant, rechercher les solutions nouvelles menant à la décision. Exceptionnellement, un chef militaire de génie - dont Napoléon demeure le modèle - a su s'assurer une supériorité temporaire par l'avance de sa pensée, donc de compréhension, qu'il avait à réaliser. Mais cette avance même a fini par enseigner les adaptations nécessaires à l'adversaire et le jeu est redevenu égal au bout d'un certain temps. Ainsi, l'un des éléments essentiels de la stratégie militaire classique a-t-il toujours été de comprendre plus vite que l'adversaire les transformations de la guerre et par conséquent d'être en mesure de prévoir l'influence des facteurs nouveaux. Ceux-ci ont tour à tour permis ou empêché la défense victorieuse des places fortes, la bataille décisive, ou les opérations foudroyantes. Par grandes phases successives, la guerre s'en est trouvée tantôt "courte et joyeuse", tantôt épuisante et prolongée, tantôt même incapable de résultats substantiels". (Introduction à la stratégie).
  La description de la bataille victorieuse, qui entraine la décision militaire met en pespective toujours le même schéma : deux murs humains diversement armés se font face, s'affrontent : les combattants constituent des rangs, se protègent les uns les autres, cherchent à déborder l'adversaire par les flancs, jouent entre la profondeur et l'étendue des lignes, visent constamment la rupture de la ligne adverse, et une fois la rupture effectuée, achèvent l'ennemi transformé en foule d'individus paniqués.
 "La manoeuvre de débordement requiert une mobilité plus grande que celle de la ligne de bataille, c'est pourquoi les ailes ont été traditionnellement formées de cavalerie, plus récemment de troupes mécanisées et blindées. la manoeuvre de rupture réclame une puissance offensive supérieure qui a été réalisée par une bonne combinaison d'éléments de choc (cavalerie cuirassée, éléphants, chars) et de moyen de feux divers (flèches, pilum, pierriers, feux d'infanterie et d'artillerie) disposant d'une mobilité suffisante pour pouvoir rompre le front adverse rapidement." Le schéma de la bataille est toujours compliqué par les feintes et l'usure. "Ramenée à l'essentiel, la stratégie de la bataille est donc simple. Ce qui lui rend toute sa complexité, c'est que les combattants sont des hommes et non des machines". Des hommes mus par la peur de la mort, et sa certitude plus ou moins grande. Tout repose sur la discipline des troupes, sur leur ardeur au combat. L'élément psychologique est prépondérant, la surprise est recherchée par les adversaires, celle qui va détruire la cohésion des rangs adverses. On se limite ici au champ de bataille terrestre car sur mer et dans les airs, d'autres facteurs entrent en jeu.

       L'acquisition de l'arme nucléaire bouleverse la conception stratégique, même si au début (mais la tendance est toujours présente aujourd'hui), on a voulu en faire une artillerie très lourde (c'était l'objet des manoeuvres américaines dans le désert dans les années 1950) de la même manière qu'aujour'hui encore la majorité de physiciens n'a pas vraiment compris et intégré les conceptions relativistes de la matière.
 Pour se protéger du danger des explosions nucléaires sur le terrain ou partout sur son territoire, il n'existe selon André BEAUFRE que 4 possibilités :
   - la destruction préventive des armes adverses ;
   - l'interception des armes atomiques ;
   - la protection physique (des biens et des personnes) contre les effets des explosions ;
   - la menace de représailles.
 C'est jusque là la quatrième possibilité qui a été "mise en oeuvre" par les puissances nucléaires : la stratégie de dissuasion s'est déclinée depuis les années 1950 selon des modalités très variées, mais demeure toujours prépondérante. Deux grands principes, la crédibilité de la menace de représailles massives (cela reste une défense nucléaire) et l'incertitude réciproque quant au seuil d'utilisation de ces armes, tendant à renforcer la prudence des Etats dans la "gestion des crises". On peut voir se réaliser un équilibre à tous les niveaux : "les forces de frappe en équilibre dissuadent d'un conflit nucléaire intégral, les forces classiques dissuadent d'un conflit limité, le risque toujours présent d'ascension dissuadant de donner à ce conflit limité un enjeu trop grave." La crise emblématique est bien celle dite des "missiles de Cuba", en 1962, entre les Etats-Unis et l'Union soviétique, et on y reviendra. Du coup, "c'est pourquoi il est à penser que les conflits violents de l'âge atomique doivent normalement se cantonner à deux genres de guerre : dans les zones sensibles, à des actions limitées, peut-être très violentes, mais très courtes et visant à créer un fait accompli, suivi aussitôt de négociations ; dans les zones marginales, à des conflits prolongés d'usure mais relativement peu intenses et de caractère classique ou révolutionnaire". Tout autre genre de guerre évoluerait sans doute très vite vers l'ascension aux extrêmes.
    On peut suivre les évolutions de la course aux armements nucléaires - qui est une course à la crédibilité de leur usage - depuis 1945 : on constate alors le triomphe de la dissuasion (Lucien POIRIER) en même temps que le triomphe de la stratégie virtuelle entre les deux grandes puissances Etats-Unis et Union Soviétique. Cette course technologique de forces et de contre-forces (missiles sophistiqués avec leurres et multitêtes atomiques, missiles anti-missiles, bouclier anti-missiles...) a consommé - et consomme encore, on a tendance à oublier l'actuelle existence d'un arsenal important - une grande part des ressources des nations qui possèdent l'arme atomique. Instrument de puissance virtuelle, c'est un instrument d'influence directement politique et diplomatique, qui explique la prolifération nucléaire actuelle. Jusqu'à la constatation partagée (qui n'est pas effective pour le moment) de l'impuissance militaire de l'arme atomique.

      On notera ici simplement deux types d'évolution qui ne se situent pas sur le même niveau :
         - La recherche à la réopérationnalité de l'arme atomique (n'oublions pas qu'elle a été opérationnelle deux fois en 1945 sur le Japon) sur le terrain par la miniaturisation de l'arme, par son intégration dans l'artillerie classique en variant ses effets de souffle, de feu et de radiations. Cette recherche avait abouti au temps du duopole américano-soviétique a des conceptions de bataille de l'avant, d'airland battle et de batailles nucléaires tactiques.
        - De façon générale, la constatation que le rapport Destruction/Reconstitution est devenue inintéressant dans un monde où presque tout s'interpénètre, y compris les intérêts d'Etats, par la mondialisation.
  Pour être efficace, la stratégie doit "se rabattre sur un rapport s'instaurant entre les possibilités de destruction de la violence matérielle et les capacités de reconstitution des forces productives de la société considérée, que l'on nommera désormais le rapport destruction/reconstitution. Car ce rapport, lors même qu'il ne constitue pas la seule variable, réagit directement sur la solidité de la substance sociale, et sur la possibilité, pour les adversaires, de conserver, en dépit des dévastations partielles, des virtualités de progrès suffisantes. c'est donc sa considération qui, sauf erreur d'appréciation, réalise la médiation entre les deux volontés antagonistes dans leur acceptations ou leur refus de l'usage de la violence. Or ce rapport penche actuellement d'une façon terrible en faveur du premier terme : l'éventuel échange atomique, la subversion activant de perpétuels rééquilibrages socio-politiques sont capables de provoquer désorganisation voire régression de longue durée. D'où la stabilisation instaurée au niveau nucléaire du fait de la représentation psychologique du cataclysme atomique total, et l'élévation du seuil de déclenchement de la violence". (Jean-Paul CHARNAY)
  Car tout repose, stratégie classique ou stratégie nucléaire, sur le bénéfice possible de la guerre. Les capacités de destruction permettent la destruction de l'adversaire au delà et de très loin au sens clausewitzien, et justement trop au-delà. Il faut consacrer, même avec des activations limitées de l'arme nucléaire, des moyens considérables pour restaurer simplement les capacités socio-économiques non seulement dans le territoire de l'adversaire mais sur son propre territoire. Reste que dans l'esprit des stratégistes militaires, il faut toujours prévoir la percée technologique qui remet à sa place centrale la guerre dans sa validité politique. Dans la course de la l'épée et du bouclier, un avantage est toujours possible, même si l'on doit y consacrer des moyens humains et matériels de plus en plus considérables.

     André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette littérature, collection Pluriel, 1998 ; Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Editions Complexe, 1988 ; Jean-Paul CHARNAY, Essai général de stratégie, Editions Champ Libre, 1973.

                                                     STRATEGUS
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3 octobre 2008 5 03 /10 /octobre /2008 18:10
  
    Stratégies de guerre totale ou de conflit limité, stratégies d'anéantissement ou d'usure.

          Toujours dans le cadre de la guerre considérée comme continuation de la politique par d'autres moyens, les stratégistes ont voulu classifier les différents types de stratégies selon leurs buts ou leurs moyens.

          Formulées par JOMINI et CLAUSEWITZ, les définitions des stratégies de guerre totale font l'objet d'intenses polémiques car "dans la dialectique des volontés" ce qui est total ou limité pour l'un des adversaires ne l'est pas forcément par l'autre.
   JOMINI : "Ils sont de deux espèces, l'un peut être appelé géographique ou territorial... l'autre, au contraire, consiste exclusivement dans la destruction ou la désorganisation des forces de l'ennemi, sans se préoccuper de points géographiques d'aucune sorte."
   CLAUSEWITZ : "Ces deux genres de guerre sont les suivants : l'un a pour fin d'abattre l'adversaire, soit pour l'anéantir politiquement, soit pour le désarmer seulement en l'obligeant à accepter la paix à tout prix ; dans l'autres, il suffit de quelques conquêtes aux frontières du pays, soit qu'on veuille les conserver, soit qu'on veuille s'en servir comme monnaie d'échange au moment de la paix."
     Hervé COUTEAU-BEGARIE pense que l'approche la plus pertinente est celle de Raymond ARON : "...les guerres limitées se gagnent ou se perdent à l'intérieur de cadres (théâtre des opérations, nature des armes, volume des ressources, ressources ou patience des peuples) que les stratèges ne peuvent élargir à volonté... Le stratège ne doit pas nourrir l'illusion qu'il peut gravir à volonté les barreaux de l'échelle de la violence et que la supériorité, à un barreau plus élevé, garantit sa victoire au niveau où se déroule en fait un conflit déterminé".

     En fait, pour la plupart des auteurs contemporains, la préférence va à la distinction de deux types de stratégie suivant les moyens plutôt que les fins : stratégie d'anéantissement ou stratégie d'usure, selon la conception proposée par l'historien Hans DELBRUCK (1848-1929).
    L'importance prise par la stratégie des moyens durant le XXème siècle provient de l'accélération du progrès technique et singulièrement de l'apparition de l'arme atomique. Les choix de stratégie des moyens doivent d'abord permettre au décideur politique de disposer d'une vaste gamme d'options dès qu'il croit nécessaire d'avoir recours à la force. Mais toute guerre, aussi soigneusement préparée que possible (souvent, on prépare la guerre d'avant...) constitue une surprise (qui est recherchée par chacun des adversaires potentiels), donc toute préparation suivant l'une ou l'autre stratégie reste aléatoire.  Malgré cela, sous la poussée du mode de production industriel, la stratégie des moyens pousse à élaborer les plans de guerre les plus précis possibles, dans la perspective d'anéantir le plus rapidement possible les forces de l'adversaire, soit à détruire ses ressources, soit à s'en emparer.
 A l'inverse, une stratégie d'usure cherche à fatiguer l'adversaire et à la démoraliser par toute une série d'actions, dont aucune n'est décisive. "La stratégie d'usure est celle qui est choisie par le belligérant incapable d'obtenir des résultats décisifs. C'est a priori, la stratégie du plus faible. Elle peut être aussi la continuation d'une stratégie d'anéantissement qui n'a pas réussi..." (Dictionnaire de stratégie, Hervé COUTEAU-BEGARIE)

     La distinction anéantissement-usure est plus pertinente aujourd'hui qu'à l'époque de CLAUSEWITZ et JOMINI à cause de la perspective de destruction massive nucléaire, selon les stratégistes américains dominants qui entendent la dépasser par celle d'attrition et de manoeuvre. Mais cette conception mène, toujours selon Hervé COUTEAU-BEGARIE, à une impasse.
 "Comment soutenir qu'un échange nucléaire (entendez les lancements (et les explosions qui vont avec bien entendu) successifs ou simultanés des missiles atomiques de deux adversaires...) relève de l'attrition ou de la manoeuvre, alors que sa logique est clairement celle de l'anéantissement? Surtout, elle résulte d'un contresens sur la nature même de la stratégie d'anéantissement, que l'on assimile vite à extermination, alors que CLAUSEWITZ souligne bien l'objectif d'une telle stratégie est de détruire soir les forces de l'ennemi, soit sa volonté de résistance, ce qui ouvre un large choix d'options." (Traité de stratégie).

     Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002 ; Sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN, Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000.

                                                                                                                STRATEGUS
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3 octobre 2008 5 03 /10 /octobre /2008 15:45
 
        Peu de dictionnaires de psychologie, de psychanalyse ou de psychiatrie proposent d'emblée une entrée Guerre. Et s'ils le font, c'est pour renvoyer souvent à Agressivité et à Violence ou évoquer des écrits particuliers.
  C'est ce que fait le Dictionnaire International de Psychanalyse (Alain de MIJOLLA). Précisément, Sigmund FREUD aborde à plusieurs reprises dans son oeuvre le thème de la guerre.
 C'est la Première Guerre Mondiale qui incite d'abord FREUD à écrire dans "Actuelles sur la guerre et sur la mort" (1915) sur "la désillusion causée par la guerre".
Derrière toute la culture  des sociétés occidentales qui dominent le monde se trouvent les pulsions des individus.
 "Cette guerre a suscité notre désillusion à un double titre : la faible moralité, dans les relations extérieures, des Etats qui se comportent, dans les relations intérieures, comme les gardiens des normes morales, et la brutalité dans le comportement des individus que l'on ne croyait pas capables de ce genre de chose en tant que participants de la plus haute culture humaine." "En réalité, il n'y a aucune "extirpation" du mal. L'investigation psychologique - dans un sens plus strict l'investigation psychanalytique - montre bien que l'essence la plus profonde de l'homme consiste en motions pulsionnelles que, de nature élémentaire, sont de même espèce chez tous les hommes et ont pour but la satisfaction de certains besoins originels." Ces besoins originels égoïstes subissent un remodelage culturel qui les orientent vers des modalités satisfaisantes pour les autres. "Ainsi le remodelage pulsionnel sur lequel repose notre aptitude à la culture peut lui aussi être défait - de façon durable ou transitoire - par les actions exercées par la vie. Sans aucun doute, les influences de la guerre sont au nombre des puissances capables de produire une telle rétrogradation, et c'est pourquoi nous n'avons pas à contester l'aptitude à la culture à tous ceux qui actuellement se comportent de façon inculturelle, et il nous est permis d'espérer qu'en des temps plus tranquilles l'ennoblissement de leurs pulsions se réinstaurera".
Le rapport à la mort est profondément perturbé par la guerre. "Il est évident que la guerre balaie nécessairement (le) traitement conventionnel de la mort. La mort ne se laisse plus dénier ; on est forcé de croire à elle. Les hommes meurent effectivement, et non un par un, mais en nombre, souvent par dizaines de milliers en un seul jour. Et il ne s'agit plus de hasard (...)." "Résumons-nous donc : notre inconscient est inaccessible à la représentation de la mort-propre, est plein de plaisir-désir de meurtre à l'égard de l'étranger, est scindé (ambivalent) à l'égard de la personne aimée, tout autant que l'homme des temps originaires. Mais comme l'attitude culturelle-conventionnelle à l'égard de la mort nous a éloigné de cet état originaire!." La guerre enlève aux hommes les sédimentations de cultures récentes  et fait réapparaitre en eux les pulsions les plus égoïstes. Il est toutefois difficile de résumer ce texte, sur lequel on reviendra, car Sigmund FREUD sait bien que par ailleurs, les actes d'héroïsmes et de sacrifice de soi se multiplient en temps de guerre. On peut toutefois comprendre que la guerre modifie la perception de la mort, à un point d'acceptation tel que l'indifférence s'installe à propos de la mort d'autrui et de la sienne propre...
     Dans "L'avenir d'une illusion" (1927), "Malaise dans la civilisation" (1929), comme dans les contributions du livre "Sur la psychanalyse des névroses de guerre" (1919) et dans "Au-delà du principe de plaisir" (1920), le fondateur de la psychanalyse ne cesse de s'interroger sur les fondements lointains de la guerre. Cette réflexion trouve un début de conclusion dans sa lettre à Albert EINSTEIN "Pourquoi la guerre?" (1933) (qui est en fait une correspondance, deux lettres écrites de l'un à l'autre).
 "Vous vous étonnez qu'il soit si facile d'exciter les hommes à la guerre et vous présumez qu'ils ont en eux un principe actif, un instinct de haine et de destruction tout prêt à accueillir cette sorte d'excitation. Nous croyons à l'existence d'un tel penchant et nous nous sommes précisément efforcé, au cours de ces dernières années, d'en étudier les manifestations. Pourrais-je, à ce propos, vous exposer une partie des lois de l'instinct auxquelles nous avons abouti, après maints tâtonnements et maintes hésitations? Nous admettons que les instincts de l'homme se ramènent exclusivement à deux catégories : d'une part ceux qui veulent conserver et unis ; nous les appelons érotiques - exactement au sens d'Eros dans "Le banquet" de PLATON - ou sexuels, en donnant explicitement à ce terme l'extension du concept populaire de sexualité ; d'autre part, ceux qui veulent détruire et tuer ; nous les englobons sous les termes de pulsion agressive ou pulsion destructrice. Ce n'est en somme, vous le voyez, que la transposition théorique de l'antagonisme universellement connu de l'amour et de la haine, qui est peut-être une polarité d'attraction et de répulsion qui joue un rôle dans votre domaine - Mais ne nous faites pas trop facilement passer aux notions de bien et de mal - Ces pulsions sont tout aussi indispensables l'une que l'autre ; c'est de leur action conjuguée ou antagoniste que découlent les phénomènes de la vie". Tout au long de cette lettre, Sigmund FREUD veut mettre avant tout en avant la complexité des ressorts lointains de la guerre, même s'il reste attaché à cette notion d'instinct. L'instinct de mort s'exerce autant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'individu et il voudrait pouvoir comprendre et faire comprendre les dynamismes (pour prendre un mot moderne) de cet instinct de mort.
Au sens psychanalytique du terme, la guerre existe à l'intérieur de l'individu et tenter de faire le saut rapide avec la guerre telle qu'elle s'exprime entre grands groupes d'individus est risqué. Ce que Sigmund FREUD veut signifier, c'est qu'il existe une relation entre les deux, mais que cette relation est très complexe.

        Les fondements psychanalytiques de la guerre gardent une certaine place par la suite, dans les oeuvres des continuateurs de Sigmund FREUD. Ainsi Wilhelm REICH dans "La psychologie de masse du fascisme" (1933) et Eric FROMM dans "La passion de détruire" (1973), cherchent dans l'esprit humain les conditions de la réalité de la guerre, en s'efforçant de reconstituer les chaînes de causalité de l'individuel au collectif.
L'un cherche dans la structure du patriarcat et de la famille autorité et l'autre dans les mécanisme de destructivité humaine maligne des causes lointaines de la guerre. Mais aucun ne se hasarde à proposer une vision d'ensemble du phénomène guerre dans ses dimensions psychologiques et psychanalytiques. Pour Eric FROMM, par exemple, "le phénomène psychologique qui se pose (...) n'est pas dans les causes de la guerre, mais dans la question suivante : quels sont les facteurs psychologiques qui, sans la provoquer, ont rendu la guerre possible?"

        Dans son "Traité de polémologie" (1951), Gaston BOUTHOUL propose des pistes sur les "éléments psychologiques des guerres", en s'efforçant d'abord de dégager "les caractéristiques psychologiques de l'état de guerre". Véritable programme de recherche, toute une partie de son livre aborde ainsi le "dimorphisme psychologique de la guerre et de la paix", le "duel logique", "la guerre et le sacré", "les catégories d'ami et d'ennemi". Il aborde les relations entre "la guerre et la fête", entre "la guerre et les rites de mort", "les comportement des combattants" et celui des "dirigeants de la guerre, les "effets psychologiques des guerres", les "impulsions belliqueuses" et les "formes de pacifisme". Tous ces éléments font partie de sa tentative de cerner le "phénomène-guerre".

   Sous la direction d'Alain de MIJOLLA, Dictionnaire International de la psychanalyse, Hachette littérature, collection Pluriel, 2002 ; Sigmund FREUD, Actuelles sur la guerre et la mort, 1915, in Oeuvres complètes de Sigmund FREUD,, Psychanalyse, volume XIII, PUF, 1988 ; Albert EINSTEIN et Sigmund FREUD, Pourquoi la guerre?, Rivages poche, Petite bibliothèque, 2005 ; Whilelm REICH, La psychologie de masse du fascisme, Petite Bibliothèque Payot, 1974 ; Erich FROMM, La passion de détruire, anatomie de la destructivité humaine, Robert Laffont, collection Réponses, 2001 ; Gaston BOUTHOUL, Traité de polémologie, sociologie des guerres, Bibliothèque scientifique Payot, 1991.

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1 octobre 2008 3 01 /10 /octobre /2008 14:00
     Parue en 1989 en France, cette grande étude sur la naissance et le déclin des grandes puissances de 1500 à nos jours a relancé le grand débat - d'ailleurs toujours actuel - sur le déclin américain dans un monde multipolaire où sont en train d'émerger de nouvelles grandes puissances telles que la Chine, le Japon ou l'Inde. Écrit par un professeur d'université de Yale, aux Etats-Unis, historien de grande ampleur, le vrai propos de ce livre est l'interaction entre l'économie et la stratégie. Cet ouvrage eut un grand retentissement également car il intervenait au moment du déclin  de l'empire soviétique.
      Dans son Introduction, Paul KENNEDY résume lui-même sa thèse : "La puissance relative des grandes nations à l'échelle internationale ne reste jamais constante : elle varie surtout avec les taux de croissance de chaque société et dépend de l'avantage relatif que confèrent les avancées technologiques et structurelles." L'augmentation de la capacité de production d'une nation lui permet de supporter des charges liées en temps de paix à une politique d'armement intensif, et en temps de guerre, à l'entretien d'armées importantes. Si une part excessive des ressources est détournée de la création de richesses pour servir à des fins militaires, on risque à long terme d'affaiblir la puissance nationale. Paul KENNEDY suit donc l'histoire des grands empires portugais, espagnol, habsbourgeois, britannique, russe, allemand, d'un bout à l'autre de leur naissance, de leur développement et de leur déclin, remplacés tour à tour par d'autres empires rivaux ou naissants.
   Cinq cent ans de puissances montantes et déclinantes sont analysées selon leurs évolutions économiques pour, en se projetant dans le XXIème siècle, prévoir quelques possibilités -l'auteur refuse tout lien mécanique et pense surtout sur le long terme - de fin de l'empire américain. Paul KENNEDY met en avant le hiatus persistant depuis les années 1970 surtout entre les équilibres productifs et les équilibres militaires. Les grands ensembles, dans un monde plus multipolaire que jamais, Chine, Japon, Europe, Russie, Etats-Unis, évoluent constamment et sont confrontés selon l'auteur "à l'éternelle question de la relation entre les moyens et les fins".
  Mine d'informations (les notes à elles seules occupent plus de cent pages de l'édition française) où tout étudiant et professeur est invité à piocher pour ses propres études sur d'autres aspects qu'il laisse volontairement de côté (relations systémiques entre guerres et cycles économiques par exemple), ce livre permet de réfléchir aux évolutions d'ensemble des puissances. Les liens très nets à long terme qu'il met à jour entre l'économie et l'expansion militaire des empires posent la question d'une différence de fond entre l'empire américain et les empires historiques, différence que l'ensemble des stratégistes américains de tout bord met en avant pour clamer la pérennité de la puissance américaine.
       Faire les guerres pour un Empire semble devoir accroitre ses ressources, mais être obligé de les faire indéfiniment ou de maintenir des occupations militaires semble au contraire l'affaiblir. Paul KENNEDY ne s'aventure pas, volontairement d'ailleurs, dans l'analyse de fond pourtant cruciale des relations entre la nature sociale et politique des Empires et l'évolution de leur puissance. 
   L'éditeur présente ce livre de manière succincte : "Fruit de six années de recherches, cet ouvrage a fait l'effet d'une bombe lors de sa parution . Best-seller instantané aux Etats-Unis puis au Japon, décortiqué dans les chancelleries du monde entier, le livre de Paul Kennedy prend, en cette fin de siècle, des allures de prophétie : et si l'Amérique, cette puissance incontestée, se trouvait aujourd'hui à la veille de sa chute?"
   Pour bien comprendre cet impact, il faut situer ce livre, comme le fait Justin VAISSE, dix après sa parution, dans le contexte d'un débat intérieur américain. "La notion de déclin américain, devenue incontournable à la fin des années 1980, était une notion piégée. Elle a donné lieu à une litanie de faux-semblants : on la croyait outil de relations internationales, elle était largement à usage interne. On la pensait fondée sur de solides arguments historiques, elle ne faisait que projeter dans le futur les conjectures du présent. On voudrait lui faire exprimer l'inéluctable, elle marquait un phénomène cyclique. En dépit de son succès dans les cercles politiques et intellectuels américains, elle a été démentie de façon éclatante par la rayonnement retrouvé des Etats-Unis en cette fin de siècle". Même si nous sommes loin de partager cet optimisme, loin aussi de penser comme l'auteur qu'il s'agissait alors que d'une faiblesse passagère, un "rideau de fumée des mutations vers l'ère postindustrielle", il relate avec a-propos le phénomène éditorial, de ce qui, partant d'analyses solides, devient au fur et à mesure d'une inflation d'ouvrages sur ce thème,le fait plonger dans la médiocrité répétitive. Par ailleurs, il ne faiut pas oublier que "dans tout débat, particulièrement aux Etats-Unis où la littérature universitaire est extrêmement abondante, il convient de prendre des positions tranchées, caricaturales au besoin, pour se faire entendre, et de pousser ses arguments aussi loin que possible. C'est ce que fait E Luttwak avec le thème de la "tiers-mondisation des Etats-Unis". Dans un autre registre, Hutington lui-même (dans The US - Decline or Renewal?, dans Foreign Affairs, hiver 1988-1989) mêle dans ses citations de Paul Kennedy trois sources très différentes sans en faire le partage explicite : le livre publié en 1987, un article de 1988 et un texte écrit la même année à l'attention de la commission des affaires étrangères de la défense nationale du Sénat, dans lequel Kennedy estime que le déclin relatif des Etats-Unis a été plus rapide que ce qu'il aurait dû être dans les dernières années - une idée plus audacieuse, qu'on ne trouve pas dans Naissance et déclin des grandes puissances. Plus généralement, on s'aperçoit que la riche production américaine dans le domaine des relations internationales est ponctuée par ces essais qui réinventent le monde en l'expliquant à partir d'une thèse centrale et unique (le déclin, la fin de l'histoire, le choc des civilisations, etc.), et que le débat universitaire et intellectuel ne semble s'épanouir que lorsqu'il a de telles positions radicales à se mettre sous la dent. Nul doute qu'il existe, à cet égard, une différence avec les pratiques européennes." La résurgence périodique du déclinisme répond, toujours selon lui, "tout autant qu'aux circonstances historiques, à une sorte de psychologie collective des Américains, une forme de cyclothymie qui accompagne souvent les idéaux élevés. Cette oscillation entre la confiance, l'assurance, et le doute, voire l'auto-dépréciation, s'observe de manière frappante dans la filmographie (...)". (www.vaisse.net)
   Paul KENNEDY (né en 1945), historien britannique spécialisé dans les relations internationales et la géostratégie, enseignant l'histoire britannique à l'Université Yale et la géostratégie à l'International Security Studies, a écrit plusieurs ouvrages sur l'histoire de la Royal Navy, la compétition entre les Grandes puissances, la guerre du Pacifique, donc : Stratégie et diplomatie, 1870-1945 (Economica, 1988) ; Préparer le XXIe siècle (Odile Jacob, 1994) ; From War tio Peace : Altered Strategic Landscapes in the Twentieth Century (2000) ; The Parliament of Man : The Past, Present and Future of the United Nationaus (2006)...

   Paul KENNEDY, Naissance et déclin des grandes puissances, Transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000, Editions Payot, 1989, 730 pages. Traduction par Marie-Aude COCHEZ et Jean-Louis LEBRAVE, de "The rise and Fall of the Great Powers, Unwin Hyman, london, 1988. Présentation de Pierre LELLOUCHE, mars 1989.
Complété le 26 septembre 2012
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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 15:38
     Comme l'écrit Hervé COUTEAU-BEGARIE, la fusion entre le théoricien et le praticien en matière de stratégie est rare. Thierry de MONTBRIAL en cite quelques-uns, caractérisés par des actions de premier plan et des écrits durables : Raimondo MONTECUCCIOLI (1609-1680), VAUBAN (1633-1707), Maurice de SAXE (1696-1750), FREDERIC II de Prusse (1712-1786), Charles de GAULLE (1890-1970), Mao ZEDONG (1893-1976)...
    Le stratège, depuis les Grecs Anciens, suivant son étymologie même, conduit ses troupes ; le stratégiste dresse des plans de guerre, analyse et synthétise des batailles passées afin d'en tirer des leçons pour des campagnes futures. Le stratégiste (celui qui pense) doit penser globalement alors que le stratège doit agir localement, avec son plan d'ensemble. Les bons stratèges sont rares dans l'histoire, mais comme l'histoire militaire est longue, il en existe bien plusieurs centaines. Les bons stratégistes sont rares aussi, mais comme ils n'ont pas besoin de faire leurs preuves, ils sont beaucoup plus nombreux. Ne les confondons pas toutefois avec des écrivains sur la stratégie militaire qui peuvent être très bons. Du temps de la guerre froide, d'importantes cohortes de stratégistes peuplaient des buildings entiers à Moscou et à Washington, surtout lorsqu'ils s'agissaient d'élaborer des jeux de guerre nucléaire...
   Jusqu'au milieu du XXème siècle, la plupart des stratégistes furent des militaires ou des diplomates. Aujourd'hui, les meilleurs stratèges en matière sociale ou économique sont ceux que l'on connaît le moins, car en matière financière par exemple, il vaut mieux ne pas être connu pour être efficace. Inversement, énormément de journalier se disent stratégistes, et même stratèges et il y a encore plus de journalistes pour les qualifier de cette manière. Aussi est-il difficile  de citer des noms sans succomber à une attaque stratégique foudroyante qualifiant de fayotage tout essai dans l'exercice... Plus sérieusement, le recours de plus en plus fréquent à des modèles de bataille (qu'elle soit militaire, politique, diplomatique ou économique) gérés sur ordinateur, font des stratégistes plutôt des équipes de personnes plus ou moins nombreuses peuplant les instituts et les think tank du monde entier que des individus pouvant éprouver dans le réel des talents de stratèges.

                                                                                                       STRATEGUS
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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 13:29
  
   Stratégie conventionnelle - guerres régulières et Stratégie alternative - guerres irrégulières...

            Une fois les nationalismes confortés, une fois ensuite les dynasties aux grands espaces terrestres et maritimes délégitimées, une fois enfin les États confirmés aux frontières raffermies, le concept de guerre régulière avec la légitimité de la défense de la souveraineté, s'installe durablement et perdure encore de nos jours.
    Tout un corpus juridique conforte l'Etat dans son rôle de monopolisateur de la violence, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur des frontières.
  "Il appartient à tout État libre et souverain de juger en sa conscience de ce que ses devoirs exigent de lui, de ce qu'il peut ou ne peut pas faire avec justice. Si les autres entreprennent de le juger, ils donnent atteinte à sa liberté et le blessent dans ses droits les plus précieux". (1758, Emeric de VATTEL, juriste helvétique).
   Comme l'écrit bien Hervé COUTEAU-BEGARIE dans son "Traité de Stratégie", "L'histoire militaire s'est surtout intéressé à la guerre réglée qui constitue, en quelque sorte, l'étage noble de la violence dans l'histoire. Cet encadrement de la guerre par des règles politiques, éthiques ou juridiques s'est révélé relativement efficace, puisque la guerre réglée occasionne moins de destructions et moins de pertes humaines que la violence anarchique, au moins jusqu'à l'avènement de la guerre totale : encore durant la Première Guerre Mondiale, les pertes ont été essentiellement militaires ; lors de la Seconde, majoritairement civiles."
   Une sorte de cadre théorique s'est mis en place dans les esprits, celui d'une stratégie militaire avec ses règles bien précises, autour de batailles décisives, de Carl Von CLAUSEWITZ à FOCH, autour de principes comme celui de l'économie des forces et de la liberté d'action.

      Mais jamais dans l'Histoire, même après l'avènement des Etats nationaux, les batailles entres armées régulières n'ont été l'unique horizon de la guerre. Dénigrées, dévalorisées, d'autres manières de se battre ont influencé le cours des conflits armés. Les guerres dites irrégulières ont coexistées avec des fronts bien délimités.
Beaucoup de juristes et de stratégistes mettent en valeur les guerres contrôlées par les Etats ; un droit international est censé imposer des limites à leurs effets destructeurs, notamment à l'égard des populations civiles. Sans entrer bien entendu dans une discussion sur la réalité de ces règles et la valeur des massacres légaux et bien organisés, ils opposent cette forme de  guerre à la guerre irrégulière.
   "(Elle) ne connaît aucune règle, car l'un au moins des protagonistes n'est pas reconnu en tant qu'ennemi. Soit parce qu'il n'est pas militaires (cas des partisans, des maquisard), soit parce qu'il n'appartient à aucune unité politique légitime (cas des insurgés et révoltés de toutes les époques, des grands compagnies médiévales, des pirates sur mer...). La guerre irrégulière ne connaît aucune limite, puisqu'il est loisible de frapper l'ennemi par tous les moyens, sans être tenu par une quelconque éthique guerrière ou par des normes juridiques."
   Constantes dans l'histoire, ces guerres irrégulières, appelées petites guerres, guérilla, sont également pratiquées sur les arrières de l'ennemi, contre ses voies de communication et de ravitaillement, souvent en appui aux armées régulières, parfois avec des troupes de brigands, parfois avec des unités spécialisées.
     S'opposant au modèle occidental de la guerre, une stratégie alternative ne recherche pas la bataille décisive d'anéantissement, mais plutôt l'usure et la lassitude de l'ennemi. Il s'agit d'attendre un but politique, même si une certaine désorganisation peut régner dans les forces combattantes (Il faudrait écrire sur le désordre réel des batailles dites régulières et réinterprétées avec de jolis schémas après coup...mais c'est un autre débat.). C'est d'ailleurs une certaine indiscipline des armées qui empêchent des coordinations efficaces, lesquelles empêchent à leur tour de transformer de multiples succès tactiques en victoire stratégique.
 "L'une des caractéristiques les plus constantes des troupes irrégulières est leur indiscipline, leur refus de se soumettre à une autorité centralisée. De sorte que, souvent supérieurs sur un plan tactique grâce à leur connaissance du terrain, à leur intrépidité et à leur fanatisme, les partisans sont généralement incapables d'exploiter leurs succès sur un plan stratégique, par incapacité à concevoir un plan d'ensemble. Les Vendéens et les Chouans (sous la Révolution Française), comme les Afghans (pendant l'occupation soviétique de l'Afghanistan) en ont fait la démonstration. très souvent, les milices ou les tribus refusaient de poursuivre adversaire dès que celui-ci avait quitté leur territoire. Ce n'est qu'au XXème siècle que la guerre irrégulière a pris une tournure systématique et centralisée lorsqu'elle est devenue la guerre révolutionnaire, c'est-à-dire lorsque des révoltés ont cédé la place à des militants animés par une idéologie consciente et encadrés par un appareil structuré, capable de leur assigner des buts à long terme et d'exiger d'eux un engagement total."

        Les insurrections anti-coloniales du XXème siècle donnent à la stratégie alternative une très grande importance. Gérard CHALIAND tente d'établir une typologie de ces mouvements armés, souvent englobés dans un terme vague de guérilla : guerres populaires pouvant déboucher sur un victoire militaire ; luttes armées de libération nationale ramifiées à l'échelle nationale, avec de larges zones contrôlées et organisées, et une articulation  ville/campagne ; guérillas embryonnaires, implantées régionalement et isolées, parfois en banditisme ; actions de commandos, lancées d'une frontière voisine ; luttes militairement impotentes, réduites pour l'essentiel à des opérations de terrorisme publicitaire, même si ponctuellement elles occasionnent des pertes humaines et de grandes destructions.
  On peut ramener à deux points fondamentaux les leçons en matière de guerre révolutionnaire, capable de réussir :
     - les conditions de l'insurrection doivent être aussi larges que possibles, impliquer de larges couches de populations, dans une situation favorable de dominante et d'occupation militaire étrangère ;
         - l'existence d'une infrastructure politique clandestine au sein de la population relayée par des cadres moyens.

     En fin de compte, qu'il s'agisse d'une stratégie conventionnelle ou d'une stratégie alternative, c'est toujours le but politique qui importe et c'est la composition sociale même des troupes combattantes qui détermine les événements. Suivant ce but politique, qu'il s'agisse d'un État ou d'un groupe révolutionnaire, se détermine le type de stratégie utilisée. Un État a toujours intérêt à la guerre réglée, avec des troupes disciplinées, car il vise son intégrité territoriale, politique, idéologique. Qu'il laisse s'installer des manières de combattre qu'ils ne contrôle plus vraiment, au maximum il peut être débordé par des mouvements militaires dont la composition sociale déterminera son destin futur, au pire il peut être carrément détruit en faveur d'une nouvelle entité politique. C'est pourquoi, dans la réflexion en matière de sociologie de défense, ce n'est pas seulement l'aspect de victoire technique qui importe, mais aussi les manières de parvenir à cette victoire. Dans la phraséologie militaire, il y a un début, un déroulement et une fin des opérations ; dans la réalité sociale, tout a une conséquence.

       Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002 ; Gérard CHALIAND, Les guerres irrégulières, Gallimard, 2008 ; Emile WANTY, L'art de la guerre, tome 2, De la guerre de Crimée à la Blitzkrieg hitlérienne, Marabout Université, 1967.

                                                                                                       STRATEGUS
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26 septembre 2008 5 26 /09 /septembre /2008 09:14

        Le petit livre du général André BEAUFRE (1902-1975) aborde la stratégie de manière philosophique et universelle qui dépasse de loin les considérations proprement militaires.
       En quatre chapitres denses et clairs, le général, jeune officier en 1935 et chef d'état-major adjoint du SHAPE en 1958, nous donne là, "le traité de stratégie le plus complet, le plus soigneusement formulé et mis à jour qui ait été publié au cours de cette génération", selon le capitaine LIDDEL HART qui le préface en 1963.
  Successivement, l'auteur aborde une vue d'ensemble de la stratégie, la stratégie militaire classique, la stratégie nucléaire et la stratégie indirecte.
      
         Dans son introduction, André BAUFRE indique son propos : "(...) la stratégie ne doit pas être une doctrine unique, mais une méthode de pensée permettant de classer et de hiérarchiser les événements, puis de choisir les procédés les plus efficaces. A chaque situation correspond une stratégie particulière ; toute stratégie peut être la meilleure dans l'un des conjonctures possibles et détestable dans d'autres conjonctures." Et plus loin, il précise que "la stratégie ne peut plus être l'apanage que des militaires. Je n'y vois pour ma part que des avantages, car lorsque la stratégie aura perdu son caractère ésotérique et spécialisé, elle pourra devenir ce que sont les autres disciplines et ce qu'elle aurait toujours dû être : un corps de connaissances cumulatives s'enrichissant à chaque génération au lieu d'une perpétuelle redécouverte au hasard des expériences traversées." "La guerre, autrefois jeu des rois, est devenue aujourd'hui une entreprise grosse de trop de dangers majeurs" Ce que André BEAUFRE recherche, "c'est l'algèbre sous-jacente dans ce phénomène violent  (qu'est la guerre) : l'irrationalité qui y joue un rôle considérable doit elle-même être considérée sous un angle rationnel."

        Sa vue d'ensemble de la stratégie repose sur bien entendu sa propre expérience, dont il ne fait pas état dans ce livre, mais aussi sur l'étude des écrits de stratèges et de stratégistes des siècles précédents, CLAUSEWITZ, STALINE, Raymond ARON, LIDDEL HART...
  André BAUFRE reprend d'ailleurs les définitions de la stratégie de CLAUSEWITZ et de LIDDEL HART en les étendant : la stratégie est l'art de faire concourir la force à atteindre les buts de la politique. Cet art, poursuit-il, traditionnellement subdivisé en stratégie, tactique et logistique, est plutôt l'art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre les conflits. Il soutient d'ailleurs cette définition générale et étendue en montrant son utilité dans ses développements sur le but et les moyens de la stratégie, l'élaboration du plan stratégique et les "modèles stratégiques".
   - Le but de la stratégie est bien "d'atteindre la décision en créant et en exploitant une situation entraînant une désintégration morale de l'adversaire suffisante pour lui faire accepter les conditions qu'on veut lui imposer".
    - "L'art va consister à choisir parmi les moyens disponibles et à combiner leur action pour les faire concourir à un même résultat psychologique assez efficace pour produire l'effet moral décisif. Le choix des moyens va dépendre d'une confrontation entre les vulnérabilités de l'adversaire et nos possibilités."
   - Dans l'élaboration du plan stratégique, il s'agit de choisir "des actions successives et des possibilités de parade (qui) doivent être aménagées dans un système visant à conserver le pouvoir de dérouler son plan malgré l'opposition adverse. Si la plan est bien fait, il ne devrait plus y avoir d'aléas. La manoeuvre stratégique, visant à conserver la liberté d'action doit être "contraléatoire". Naturellement, elle doit être envisagée clairement toute la suite d'événements menant jusqu'à la décision - ce qui, soit dit en passant, n'était le cas de notre côté, ni en 1870, ni en 1939, ni en Indochine, ni en Algérie."
  - Ce plan stratégique s'ordonne suivant 5 modèles dont l'auteur examine les caractéristiques :
                    - A moyens insuffisants et à objectif modeste, la pression indirecte, "actions plus ou moins insidieuses de caractère politique, diplomatique ou économique", est très employée par l'Allemagne nazie et l'Union Soviétique. C'est une stratégie qui correspond aux cas où la liberté d'action est étroite.
                   - A moyens limités et à objectif important, la combinaison, par actions successives, de la menace directe et de la pression indirecte, utilisée par Hitler de 1935 à 1939, réussit tant que l'objectif parait aux adversaires limité, mais lorsque le "grignotage" s'avère mettre en jeu des intérêts vitaux, cette stratégie peut déboucher sur une grande guerre. C'est par ailleurs une stratégie souvent employée au XVIIIème siècle.
                  - A moyens insuffisants et à objectif important encore, on peut avoir recours à une stratégie de conflit de longue durée pour user et lasser l'adversaire. Souvent utilisée dans les guerres de libération ou de décolonisation, cette stratégie n'a de chance que si l'enjeu est très inégal entre les deux parties.
                  - A moyens importants et à objectifs multiples, "on cherchera la décision par la victoire militaire, dans un conflit violent et si possible court". "La destruction des forces adverses dans la bataille peut suffire, surtout si l'enjeu n'est pas trop vital pour l'adversaire. Sinon l'occupation de tout ou partie du territoire devra matérialiser la défaite aux yeux de l'opinion pour lui faire admettre les conditions imposées. Naturellement, la capitulation morale du vaincu pourra être grandement facilitée si l'on peut disposer de cinquièmes colonnes sympathisantes comme ce fut le cas pour les victoires de la Révolution Française et de NAPOLEON". C'est la stratégie dominante au XIX et d'une partie du XXèmes siècles, qui abouti à de gigantesques conflits militaires.
     
          Toujours dans sa vue d'ensemble de la stratégie, l'auteur, après avoir insisté sur ses subdivisions (suivant l'espace du conflit, air, terre, mer, stratégie totale, stratégie générale et stratégie opérationnelle, stratégie logistique et stratégie génétique) et indiqué différentes théories (CLAUSEWITZ, LIDDEL HART, MAO TSE TOUNG, LENINE et STALINE, américaine de stratégie nucléaire, MAHAN pour les mers, MACKINDER pour les terres, DOUHET pour les airs, FOCH pour l'économie des forces et la liberté d'action...) expose le concept central de la stratégie. Il en revient toujours aux caractéristiques relativement simples du duel à l'escrime : attaquer, surprendre, feindre, tromper, forcer, fatiguer, poursuivre, se garder, dégager, parer, reporter, esquiver, rompre et menacer. Toutes ces actions ont leurs correspondances en stratégie de dissuasion comme en stratégie classique, tableaux très pédagogiques à l'appui.
 André BEAUFRE veut montrer que les modèles stratégiques définis plus haut s'ordonnent selon deux modes principaux : la stratégie directe et la stratégie indirecte.
   Il s'élève contre ce qu'il considère comme un contre-sens (commis par FULLER, ROUGERON et TOYNBEE) d'expliquer l'évolution de la stratégie par l'évolution des techniques. Il indique l'exemple de la guerre d'Algérie : combattre une guérilla par les armes modernes conduit à la défaite. "Le rôle de la stratégie est de fixer aux techniques et aux tactiques le but vers lequel elles doivent tendre dans leurs inventions et leurs recherches."
  André BAUFRE conclu cette première partie en insistant encore : "La stratégie n'est qu'un moyen. La définition des buts qu'elle doit chercher à atteindre est du domaine de la politique et relève essentiellement de la philosophie que l'on veut voir dominer. Le destin de l'homme dépend de la philosophie qu'il se choisira et de la stratégie par laquelle il cherchera à la faire prévaloir"... Cette insistance trouve une partie de son explication par l'ampleur de l'appareil militaro-industriel, de construction d'engins de plus en plus sophistiqués où la technique semble vouloir imposer une façon de faire aux militaires. Plus tard, l'utilisation de tout l'arsenal militaro-technique de destruction sera mit en échec lors de la guerre du VietNam menée par les Américains contre des adversaires ayant choisi la stratégie indirecte pour l'emporter.

      Dans le jeu stratégique, les deux modes direct et indirect peuvent se mêler en proportions variables, la lutte pour la liberté d'action étant toujours l'essence de la stratégie.
  Que ce soit dans la stratégie militaire classique, la stratégie atomique (largement virtuelle heureusement) ou dans la stratégie indirecte, la part du hasard reste importante ; c'est pourquoi la stratégie reste un art et non une science. André BEAUFRE insiste souvent sur le fait que c'est à toute époque, même si on le redécouvre à chaque fois, que les révolutions techniques et les révolutions sociales ont joué un rôle majeur dans les guerres. Marqué par les expériences des guerres que la France a menée en Indochine et en Algérie, il exhorte à apprendre notamment la stratégie indirecte.

   Général André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Armand Colin, 1963, Une réédition aux éditions Hachette littératures, collection Pluriel, de 1998 en 192 pages, est introduite par un "avant-propos" de Thierry de MONTBRIAL, directeur de l'Institut Français des Relations Internationales. Préface du capitaine BH LIDDEL HART de 1963.
  Cet ouvrage avait été publié (en 1998) dans le cadre de la série "Stratégie", animée par Gérard CHALIAND, directeur du Centre d'étude des conflits (Fondation des études de défense).
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24 septembre 2008 3 24 /09 /septembre /2008 15:01
 
   JOMINI et CLAUSEWITZ, les références toujours présentes.

       Avec Antoine-Henri JOMINI (1779-1869) et Carl Von CLAUSEWITZ (1780-1831), nous entrons dans la pensée de deux références (qui s'ignorent l'une l'autre) en matière de stratégie. Le premier, Suisse, et le deuxième, Allemand, ont laissé et suscité une abondante littérature. Même si l'un est plus connu que l'autre, ils contribuent toujours tous deux à façonner la pensée militaire d'aujourd'hui.

      Antoine-Henri JOMINI combine l'héritage des auteurs du XVIIIème siècle et les enseignements du modèle napoléonien. Avec lui se reconstruirait véritablement la science stratégique contemporaine, même s'il fut vite oublié un certain temps (COUTEAU-BEGARIE). Son oeuvre historique dépasse de loin son oeuvre théorique, mais, ce qui nous intéresse ici est plutôt le contenu - très discuté - de son "Tableau analytique des principales combinaisons de guerre" (1830) et son "Précis de l'art de la guerre" (1837-1838). Adepte des classifications des ordres de bataille, des ordres de retraite et des moyens pour juger les opérations de l'ennemi, il est généralement considéré comme un taxinomiste de la stratégie.
Nombre de ses écrits partent des prouesses militaires de Napoléon pour parvenir à un binôme politique-stratégie que ce dernier a ignoré selon lui : "L'opinion dans laquelle il (Napoléon) était que son génie lui assurait des moyens incalculables de supériorité" va (...) pour JOMINI, contre la "nature" de la guerre, et plus généralement, de la politique. L'outrecuidance sous-estime dangereusement le poids des choses. elle méconnaît les facteurs d'incertitudes qui devraient induire la prudence militaire et, surtout, la modération politique. Observons que, pour mesurer la démesure à quelque étalon d'adéquation entre l'efficacité dans la guerre et la raison politique, JOMINI recourt à l'histoire (...)." (Lucien POIRIER)
 "L'histoire ne cesses donc de proposer des leçons, positives et négatives, sur la difficile application du principe de subordination de la guerre à la politique. (...) une des situations historiques rarissimes permettant d'observer au plus près les mécanismes du centralisme dictatorial et le fonctionnement d'un esprit unifiant politique et stratégie ; les intégrant même au point de confondre l'ordre des fins et celui des moyens dans le développement d'un action abandonnée à sa pente. Bilan de l'histoire et expérience vécue, les observations de l'une vérifiant les inférences de l'autre, permettent à JOMINI de détecter, dans la construction impériale, les vices de forme et les erreurs de calcul portant sur la résistance du matériau premier de l'architecture politique : l'esprit des peuples, puisque l'épreuve de force est épreuve des volontés nationales." Lucien POIRIER regrette que "la clairvoyance de JOMINI et son instinct très sûr du rapport d'adéquation entre fin politique ne l'aient pas conduit à une analyse fine sur ce problème capital."
   Dans son "Précis de l'art de la guerre", JOMINI précise les composantes de la guerre, la politique de la guerre, la stratégie, la grande tactique, la logistique, l'art de l'ingénieur et la tactique de détail. Il entend par politique de la guerre, différentes combinaisons qui appartiennent plus ou moins à la politique diplomatique et par lesquelles un homme d'Etat doit juger de l'intérêt d'une guerre, et déterminer les diverses opérations qu'elle nécessitera pour atteindre son but de guerre. Il inclut dans la politique militaire toutes les combinaisons d'un projet de guerre, autres que celles de la politique diplomatique et de la stratégie comme les passions des peuples, les institutions militaires, les ressources et les finances, la caractère du chef de l'Etat, celui des chefs militaires... La stratégie est l'art de bien diriger les masses sur le théâtre de la guerre, soit pour l'invasion d'un pays, soit pour la défense du sien. La grande tactique est l'art de bien combiner et bien conduire les batailles. la logistique désigne l'art pratique de mouvoir les armées et la tactique de détail la manière de disposer les troupes pour les conduire au combat. D'une façon générale, le "Précis de l'art de la guerre" noie les enseignements de la guerre napoléonienne dans un ensemble de considérations qui peuvent faire croIre à une volonté de retour à une stratégie plus prudente, où l'objectif est l'occupation de territoires plutôt que la destruction de l'armée ennemie. La stratégie est abordée avec un ensemble d'idées et de démarches conçues en termes d'espace. (Bruno COLSON).
   Pour Emile WANTY, "JOMINI est le premier en date des dogmatiques militaires. Il faut faire un tri soigneux dans ses exposés, tout en lui reconnaissant le mérite d'avoir précisé avec clarté ce que sont : les points stratégiques, les lignes stratégiques, les objectifs, les zones d'opérations, les pivots d'opérations, les lignes d'opérations, etc. S'il affirme les avantages de l'offensive stratégique, il se montre moins positif pour l'offensive tactique : il cherche à associer les facteurs positifs des deux attitudes possibles dans la défense active, basée tout d'abord sur le retardement, puis sur les retours offensifs ; il lui donne son nom : Défensive-Offensive. Il a découvert dans FREDERIC II, dans le BONAPARTE d'Italie, et aussi chez le général LLOYD, le "secret" de la victoire. Il consiste dans la manoeuvre très simple portant le gros des forces sur une seule aile de l'armée ennemie. "En appliquant par la stratégie à tout l'échiquier d'une guerre ce même principe que FREDERIC avait appliqué aux batailles" on aurait la clef de toute la science de la guerre." Rabrouant ses contemporains partisans d'une guerre géométrique, il s'appuie sur les manoeuvres napoléoniennes, qui appartiennent bien plus au domaine de l'imagination créatrice que d'une science exacte, car l'Empereur s'appuyait sur sa connaissance non seulement minutieuse du terrain de bataille mais également sur sa sensibilité à l'état moral de ses troupes.
 
      Carl Von CLAUSEWITZ, le plus connu de tous les penseurs militaires, est pourtant peu lu. Son oeuvre majeure, "De la guerre" (1832-1834), rédigée pendant des années, publiée après sa mort, ces écrits influencent tardivement les élites plus pour des raisons nationalistes que militaires à partir des années 1870.
Il fut le premier à exprimer la subordination totale de l'action militaire à la politique. Carl Von CLAUSEWITZ est plutôt un philosophe de l'art de la guerre, mais c'est précisément cela qui confère une valeur générale et permanente à tout ce qui ressort de la logique pure (Emile WANTY).
  Au coeur de la pensée tactique de CLAUSEWITZ est la bataille comme but et non comme moyen. Il veut la bataille, comme le voulait NAPOLEON. "Car le but de la guerre et le seul moyen de la résoudre rapidement, c'est la destruction directe des forces armées de l'ennemi. Et il faut réagir contre la tendance subtile qui cherche à associer la recherche d'une destruction restreinte, partielle et celle de l'épuisement indirect par des combinaisons stratégiques. Il estime que toute action combinée risque d'être troublée par une réaction de l'adversaire s'il manoeuvre. Il faut en somme marcher rapidement à sa rencontre, le saisir au plus tôt, lui enlever sa liberté de manoeuvre, lui livrer une première bataille qui devrait être décisive. Car seuls de grands résultats tactiques peuvent conduire à de grands résultats stratégiques. La retraite, provoquée ou ordonnée, rompt l'équilibre moral et accentue brusquement la dépression chez le vaincu qui, à un rythme accéléré, continue à perdre ordre et unité. La poursuite, une poursuite immédiate et inlassable, fera tomber son moral à la verticale et pourra même conduire à sa destruction." Il n'en néglige pas pour autant les aspects tactiques et les positionnements sur le terrain, il s'y appuie : la plus forte des deux formes de la guerre est la défensive, parce qu'elle exige une dépense de forces moindre, et qu'elle s'appuie sur le terrain. Bien comprise et bien conduite, elle use l'assaillant, modifie le rapport de forces initial et permet le passage à l'offensive, qui a la supériorité du but. Il faut différer le le plus longtemps possible le passage de l'attitude défensive à l'offensive pour prolonger la période d'usure de l'adversaire... (WANTY)
   Dans son effort de conceptualisation, CLAUSEWITZ compare la guerre à un duel, acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté. Le moyen par excellence d'atteindre cet objectif est le désarmement de l'ennemi, et la dialectique de la lutte entraîne irrésistiblement l'ascension aux extrêmes. Constamment dans "De la guerre", le penseur va de sa conceptualisation aux expériences historiques et montre que dans la réalité, toute la difficulté est de parvenir à cette ascension aux extrêmes qui se termine par la défaite totale de l'ennemi, par la destruction totale de ses forces, et c'est ce qu'il appelle les résistances du terrain, liés à beaucoup de facteurs qu'il énumère dans le détail. Pour CLAUSEWITZ, la nature concrète de la guerre est qu'elle est la poursuite de la politique par d'autres moyens. Politique doit s'entendre en son double sens : d'une part l'ensemble objectif des institutions, des formes sociales et économiques qui donnent leur style général aux conflits ; d'autre part l'ensemble subjectif des intentions que poursuivent les gouvernements en livrant bataille. "La guerre n'est pas seulement un véritable caméléon qui modifie quelque peu sa nature dans chaque cas concret, mais elle est aussi, comme phénomène d'ensemble et par rapport aux tendances qui y prédominent, une étonnante trinité où l'on retrouve d'abord la violence originelle de son élément, la haine et l'animosité, qu'il faut considérer comme une impulsion naturelle et aveugle, puis le jeu des probabilités et du hasard qui font d'elle une libre activité de l'âme, et sa nature subordonnée d'instrument de la politique, par laquelle elle appartient à l'entendement pur" (CLAUSEWITZ). Enfin le stratégiste récuse toute prétention à construire une doctrine positive ; ce serait négliger les grandeurs morales dont la guerre est toute entière pénétrée, sa dimension psychologique, les facteurs moraux, autant chez soi que chez l'adversaire, qui en font "le brouillard de la guerre", un brouillard impénétrable, qui change à toutes les époques. (Christian MALIS)
   La complexité du texte "De la guerre" entraine évidemment beaucoup d'interprétations mais Raymond ARON en tire au moins deux enseignements capitaux.
 "Pourquoi la défense est-elle la forme la plus forte de la guerre? CLAUSEWITZ donne deux arguments, de caractère général, qui présentent à ses yeux un caractère d'évidence. Il est plus facile de conserver que de prendre. La deuxième raison résulte à la fois du raisonnement et de l'expérience. L'histoire ne montre-t-elle pas que le parti le plus faible choisit presque toujours la défensive? De plus, si l'attaque qui vise une fin positive, était en même temps la forme forte, pourquoi l'une des parties resterait-elle jamais sur la défensive? Si l'un se résigne à une fin négative, empêcher l'autre d'atteindre ses fins, c'est qu'il compte, en attendant l'adversaire et en le repoussant, atteindre peu à peu le moment où le rapport de forces se renversera."
 "La contribution essentielle de CLAUSEWITZ à la théorie de la guerre (...) consiste dans la subordination, poussée jusqu'à son terme logique, de l'instrument militaire à l'intention politique, donc à la prise de conscience (...) que toutes les théories antérieures à la sienne, théories qui se confondent d'ailleurs avec des doctrines, négligeaient l'essentiel, à savoir le polymorphisme des guerres en raison de leur insertion dans le contexte du commerce politique entre les Etats et les peuples."

    Emile WANTY, l'art de la guerre, Tome 1, Marabout Université, 1967 ; Lucien POIRIER, les voix de la stratégie, Fayard, collection Géopolitiques et stratégies, 1985 ; Raymond ARON, Penser la guerre Clausewitz, l'âge européen, Editins Gallimard, nrf, 1976 ; Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002 ; Articles JOMINI et CLAUSEWITZ dans Dictionnaire de stratégie de Thierry DE MONTBRIAL et Jean KLEIN, PUF, 2000, respectivement par Bruno COLSON et Christian MALIS.


                                                                                      STRATEGUS
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22 septembre 2008 1 22 /09 /septembre /2008 13:54

     Journal mensuel généraliste sur les relations internationales d'abord, puis sur toutes les questions de société, Le Monde diplomatique constitue une référence pour qui ne veut pas s'engluer dans le ronronnement actuel de la presse quotidienne.
       Créé en 1954 par Hubert BEUVE-MERY comme supplément au journal quotidien Le Monde duquel il s'est détaché ensuite, ce journal a pour nous le mérite de s'intéresser à toutes les formes de conflits avec une approche critique et une honnêteté intellectuelle que nous voudrions voir partagées ailleurs.
     Dès l'origine, Le Monde diplomatique a critiqué les impérialismes et le colonialisme, d'où qu'ils viennent, et aujourd'hui il dévoile encore les dangers d'une certaine mondialisation, du néo-libéralisme sous toutes ses formes comme celui d'une possible société sécuritaire. Il porte également un regard critique sur l'histoire en général comme sur certains aspects politiques, sur les politiques de certains pays, celles d'Israël en particulier, sans faire d'impasses sur l'actuel impérialisme américain, qu'il soit militaire, culturel ou social.
Favorisant l'engagement citoyen, il est lié à l'altermondialisme dès ses débuts et les débats au sein de la citoyenneté internationale rejaillissent parfois un peu durement sur le journal (jusqu'à en faire changer l'équipe rédactionnelle en 2005). Une associations, Les Amis du Monde diplomatique, actionnaire à 25% du journal, constitue tout un réseau de lecteurs et d'organisateurs de débats.
D'une trentaine de pages par mois, le journal traite par exemple dans son numéro de septembre 2008,aussi bien du retour russe sur la scène internationale que sur les illusions de la video-surveillance ou l'actualité de la Bosnie-Herzégovine. A chaque fois, les rubriques dédiées aux textes de fond de nature politique ou philosophique (un texte de Jacques DERRIDA sur MACHIAVEL par exemple), à l'actualité des revues et des éditions sont bien fournies. Dans les années de la guerre froide, ce journal a publié d'importantes contributions sur la défense et les courses aux armements, et aujourd'hui encore on peut y trouver des textes importants sur les stratégies de défense de différents Etats et sur l'évolution des complexes militaro-industriels. Volontairement dès ses premières parutions d'une pagination restreinte, avec toujours très peu de publicité commerciale comparativement à d'autres médias, Le Monde diplomatique, peut être lu d'un bout à l'autre.
Parfois conçis, souvent très denses, toujours bourrés de références, ses articles sont très lus chez les "décideurs" de tout genre, notamment dans les milieux diplomatiques internationaux (il était d'ailleurs au départ destinés aux ambassades et aux organisations internationales). Le Monde diplomatique a une certaine prédilection par les grands articles qui couvrent deux grandes pages et parfois davantage...
       Diffusé dans une trentaine de langue, en 70 éditions internationales, présent dans une centaine de pays, sur papier et sur Internet, il tire à 2,4 millions d'exemplaires, dont 270 000 en France. Ces derniers chiffres ne sont qu'indicatifs si l'on prend ceux publiés par Le Monde diplomatique lui-même sur sa parution en France : de 153 600 exemplaires en 1994, elle atteint un pic de 240 226 exemplaires en 2003, pour descendre à 171 274 exemplaires en 2008.
Le journal n'échappe pas à une baisse des ventes et diffusions de la presse écrite en général, avec cette difficulté mise en avant en 2009 dans un de ces appels au public fréquents dans la profession, par Serge HALIMI : "A l'évidence, le déclin de l'altermondialisme nous a atteint plus durement que d'autres. L'hégémonie intellectuelle du libéralisme fut remise en cause, mais très vite l'argile s'est durcie. car si la critique ne suffit pas, la proposition non plus : l'ordre social n'est pas un texte qu'il suffirait de déconstruire pour qu'il se recompose tout seul ; nombre d'idées ébrèchent le monde réel sans que les murs s'écroulent."
         L'équipe actuelle, dirigée par Serge HALIMI, (Après Claude JULIEN de 1973 à 1990, puis Bernard CASSEN et Ignacio RAMONET) anime également un bimestriel, Manière de voir (100 pages thématiques chaque fois) et lance parfois des atlas toujours instructifs (en 2008, l'atlas environnement). Il existe également un agenda annuel (celui de 2008 porte sur les luttes sociales et politiques en Amérique Centrale et aux Caraïbes).
           Enfin, et ce n'est pas la moindre des choses dans le paysage des médias actuels, il faut indiquer l'indépendance financière et de gestion du journal non seulement vis-à-vis des investisseurs qui pullulent (qui polluent aussi souvent) chez beaucoup de médias, mais aussi du quotidien Le Monde depuis 1996.
      Le numéro de mars 2012 comporte un dossier Retour à l'usine, avec des contributions de Laurent CARROUÉ, Gérard DUMÉNIL, Bernard BRÉVILLE... On peut y trouver aussi, très utile, la quatrième version de son atlas géopolitique.


   Le Monde diplomatique, 1, avenue Stephen-Pichon, 75013 PARIS ; abonnements : BP 1209, 60732 Ste GENEVIEVE CEDEX.
   Sites Internet : Monde-diplomatique.fr et Amis.Monde-diplomatique.fr.
   A noter l'existence de cédéron renfermant les archives du journal à partir de 1978 jusqu'à aujourdh'ui, archives consultables sur Internet.
(Actualisé le 16 mars 2012)
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19 septembre 2008 5 19 /09 /septembre /2008 15:22

   L'art de la guerre de MACHIAVEL à CLAUSEWITZ
  
      Il est toujours artificiel de découper l'histoire et tous les manuels de stratégie n'échappent pas à cet arbitraire. Ainsi il existe autant de continuité entre le Bas Empire Romain et les Temps Féodaux qu'il existe de discontinuité entre ces mêmes époques. L'ampleur des destructions causées par les guerres civiles des derniers siècles de l'Empire Romain est tout à fait comparable à celle subie par l'Europe durant la guerre de Cent ans, et c'est sans doute une explication de la lenteur des progrès littéraires par rapport à la stratégie. Mais en matière de stratégie justement, ce qui importe ici, ce n'est pas de faire un historique mais de centrer l'attention sur les relations successives entre politique et guerre, ce que certains appellent la grande stratégie. Beaucoup tentent d'introduire dans l'histoire des ruptures qui n'en sont pas forcément. Discuter par exemple de la place de l'idéologie dans les guerres révolutionnaire de la fin du XVIIIème siècle, en en faisant une rupture, fait oublier les divergences idéologiques des guerres de religions antérieures ou même simplement entre Armagnac et Bourguignons. De même, à toute époque des ruptures dans le domaine de l'armement eurent lieu, et l'avènement de l'atome, même s'il introduit une dimension apocalyptique peut-être décisive frappa autant les esprits que l'avènement antérieur de la poudre. Chaque changement historique dans le domaine de l'armement comme dans le domaine idéologique a induit un changement dans la stratégie, même si on ne lui donnait pas à toute époque ce nom.
     Les auteurs italiens et espagnols de la Renaissance traitent de "l'art de la guerre" et la langue classique utilise le mot "tactique", "science de ranger les soldats en bataille et de faire les évolutions militaires", Avec la "science de la fortification", la tactique "élémentaire" et la "grande tactique" constituent "l'art de la guerre".
 Avec MACHIAVEL (1469-1527), en pleine guerres d'Italie, on entre dans une réflexion laissée en friche - du moins dans la littérature militaire - depuis longtemps : la guerre, instrument de la politique. En faisant pénétrer l'esprit de l'art militaire antique dans la pensée moderne, MACHIAVEL relance la problématique de la stratégie générale.
  "La stratégie générale est définie à merveille par deux simple phrases : "Les fautes que l'on commet aux autres affaires (diplomatie) peuvent être quelquefois corrigées, mais celles que l'on fait à la guerre ne se peuvent amender que la punition ne suive la faute". "Une bataille qui est engagée vient à effacer toutes les autres fautes, mais si tu perds, tout ce que tu as fait auparavant se convertit en fumée". La surprise est le facteur essentiel de la victoire. "Rien ne fait plus grand un capitaine que de pénétrer les dessins de l'ennemi". "Savoir connaitre l'occasion et la prendre quand elle se présente." "Les choses nouvelles et soudaines étonnent fort les armées". Ce souci de la surprise, on le voit par cette dernière phrase, se manifeste jusque dans le dispositif ; l'auteur a étudié ANNIBAL et SCIPION, il les a compris. "N'oppose par force à force", dit-il encore, "mais faiblesse à force". il faut "soutenir seulement l'ennemi sans faire aucun effort, ni l'assaillir autrement. La partie faible se retire comme vaincue. L'autre réagit si l'ennemi se laisse prendre au piège". Il a là, en peu de mots, une théorie, audacieuse pour son époque, de la "fixation" et de la bataille défensive-offensive, où l'emploi intelligent du terrain joue un rôle très important. MACHIAVEL n'ignore pas ce facteur ; il l'étudie en fonction des effectifs, de l'artillerie, de la cavalerie, des obstacles, du soleil, du vent, etc." (Emile WANTY)
  A cette époque, la stratégie reste assez rudimentaire, subordonnée à la prise ou au déblocus de villes. Nous sommes alors en Europe dans un monde où domine un réseau de places fortifiées, mêmes médiocres, dans des régions pauvres en communications routières, où doit se mouvoir une armée qui ne peut vivre que sur le pays, et où le pillage est la suite naturelle d'un siège réussi. Beaucoup de batailles ont opposé une armée de siège à des forces de déblocus.

    Généralement, un regard sévère est porté sur la période qui s'étend jusqu'à FREDERIC II (1712-1786).
 Emile WANTY écrit ainsi : "La bataille est toujours une crise exceptionnelle, de courte durée, mais d'une intensité dépassant de beaucoup celles des batailles modernes. A partir du premier coup de canon, plus un instant de répit ; les charges succèdent aux charges, les adversaires s'affrontent à de très courtes distances ; les pertes effroyables creusent les rangs ; les réserves sont happées par les vides qu'il faut combler ; la cavalerie est employée à plein. Aussi, la victoire acquise, le désordre est-il complet, les liens rompus, les combattants épuisés. Où trouver les éléments frais, aux montures assez rapides, pour entamer sans délai la poursuite ardente qui, seule, pourrait produire un effet décisif? En attendant qu'une telle force puisse se reconstituer, l'adversaire aura le temps de se replier dans le rayon d'action d'une de ses places et d'échapper à l'étreinte. Il faudrait que le commandant d'armée se réservât plusieurs milliers de cavaliers, sans les engager ; mais la lutte est toujours d'une telle violence que tous les moyens doivent y être jetés. (...) Les grands chefs militaires, par ailleurs, désirent-ils (réellement) mettre fin à une guerre? Y-ont-ils intérêt, alors qu'ils en retirent gloire et profit?  Par un accord tacite, que les belligérants respectent, n'est-il pas convenu que la poursuite et la destruction des forces épargnées par la bataille ne font pas partie du jeu? La notion d'une guerre menée le plus rapidement possible à son terme est ignorée à cette époque (WANTY écrit surtout pour la guerre de 30 ans, mais cela est valable pour beaucoup d'autres conflits armés avant le XVIIIème siècle), puisque seuls les non-combattants, la masse dédaignée des populations rurales, en font les frais. Du reste, le système des accords tacites (moyennant des arrangements financiers ou en nature) ne s'est-il pas prolongé, sous 'autres formes insidieuses, jusqu'en nos guerres les plus contemporaines?" (...) Il faut reconnaitre que les campagnes de cette époque, jusqu'au XVIIIème siècle, restent d'une compréhension malaisée pour des esprits modernes, car elles présentent un inextricable enchevêtrement de faits politiques, diplomatiques et militaires intéressant de multiples Etats, grands, petits et minuscules." On a affaire là à la guerre pour la guerre, et non au service de la politique.
     Il est vrai que la généralisation du mercenariat international joint à l'activisme de royautés qui se comportent en grands féodaux ne favorisent pas les grandes élaborations théoriques!  Cette appréciation est toutefois tempérée par des penseurs tels que le général BEAUFRE (1902-1975).

   C'est surtout l'impact des impressionnantes victoires de FREDERIC II, avec ses manoeuvres amples et ses troupes disciplinées de soldats qui polarisent l'attention, jusqu'à en faire une stratégie géométrique.
  ""Le seul moyen de contenir un ennemi triple en forces  est de changer souvent de position; cela le déroute". FREDERIC II modèle la conduite à tenir sur le rapport de forces. Ses vues stratégiques résument la somme de ses expériences et embrassent des formes de guerre extrêmement variées. On gagne la supériorité sur l'ennemi tant par la guerre de partis qu'en battant ses escortes, ses détachements ou son arrière-garde; soit en surprenant ses quartiers s'il n'a pas pourvu à leur sûreté, soit en lui enlevant ses vivres, ses magasins; soit en se mettant sur ses communications; soit par une bataille décisive s'il est faible et mal posté; soit en l'obligeant par des détachements simulés, à se disséminer, pour l'attaquer aussitôt avec ses forces réunies. Voilà une combinaison de stratégie d'usure, de stratégie indirecte et de stratégie de destruction (...)." (WANTY) Mais, en fait, il n'existe pas chez les commentateurs de l'époque une pensée sur les relations entre la politique et la guerre, sur les buts de guerre. Elle reste centrée sur les stratagèmes. L'Encyclopédie de DIDEROT et d'ALEMBERT (1745-1765) regorge d'articles sur la chose militaire. L'article Stratagèmes est particulièrement copieux et les planches de dessins mettent en valeur l'ordonnance des troupes. Ce n'est pas de la stratégie au sens où nous l'entendons aujourd'hui, tout juste de la "grande tactique".... Ce n'est d'ailleurs qu'en 1771 qu'apparait la stratégie, synonyme encore de grande tactique ou tactique des armées. (COUTEAU-BEGARIE). Joly de MAIZEROY, dans sa Théorie de la guerre, forge ce terme, mais de façon isolée.

   Les armées de la Révolution française et de l'Empire, avec la levée en masse, l'utilisation constante de l'artillerie, une mobilité des troupes et la surprise stratégique systématiquement recherchée (NAPOLEON 1) vont susciter un renouvellement profond de la pensée stratégique, non seulement à cause des innovations tactiques de grande ampleur, mais aussi parce que toute une époque dominé par Dieu et le Roi prend fin. A chaque bouleversement idéologique correspond souvent un bouleversement dans la pensée de la guerre. Ici, le renversement des royautés au profit des républiques remet au premier plan la politique. La manoeuvre napoléonienne, la maitrise de la logistique, la prépondérance du moral des troupes conscientes de défense "leur" nation et "leur" révolution, tout cela, JOMINI et CLAUSEWITZ vont en faire la théorie.

   Emile WANTY, L'art de la guerre, tome 1, De l'antiquité chinoise aux guerres napoléoniennes, Marabout université, 1967 ; Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002 ; André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988 ; André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette, Pluriel, 1998.

                                                                        STRATEGUS
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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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