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4 juin 2008 3 04 /06 /juin /2008 13:24
   Conçu dès 1943, en plein guerre, "Du pouvoir" se veut une réflexion sur sa nature et sa dynamique dans le temps, un de ces ouvrages de philosophie politique ancré dans l'Histoire.
   Dès la "présentation du Minotaure", on est saisi par l'imbrication du pouvoir et de la guerre que propose le fondateur de "Futuribles". "Et quand l'adversaire, pour mieux manier les corps, mobilise les pensées et les sentiments, il faut l'imiter sous peine de subir un désavantage. Ainsi le mimétisme du duel approche du totalitarisme les nations qui le combattent. La militarisation complète des société est donc l'oeuvre, directe en Allemagne, indirecte dans les autres pays, d'Adolf HITLER. Et s'il a réalisé chez lui cette militarisation, c'est qu'il ne fallait pas moins, pour servir sa volonté de puissance, que la totalité des ressources nationales. Cette explication n'est point contestable. Mais elle ne va pas assez loin. L'Europe, avant HITLER, a vu d'autres ambitieux. D'où vient qu'un NAPOLEON, un FREDERIC II, un CHARLES XII n'aient point réalisé l'utilisation intégrale de leurs peuples pour la guerre?". "Du XIIème au XVIIIème siècle, la puissance publique n'a point cessé de s'accroître. Le phénomène était compris de tous les témoins, évoquait des protestations sans cesse renouvelées, des réactions violentes. Depuis lors, elle a continué de grandir à un rythme accéléré, étendant la guerre à mesure qu'elle s'étendait elle-même. Et nous ne le comprenons plus, nous ne protestons plus, nous ne réagissons plus. Cette passivité toute nouvelle, le Pouvoir la doit à la brume dont il s'entoure. Autrefois il était visible, manifesté dans la personne du Roi, qui s'avouait un maître, et à qui l'on connaissait des passions. A présent, masqué par son anonymat, il prétend n'avoir point d'existence propre, n'être que l'instrument impersonnel et sans passion de la volonté générale."
   Pour comprendre comment l'humanité en est arrivé là, Bertrand de JOUVENEL (1903-1987) revient d'abord sur les différentes théories de la souveraineté, et avant tout, sur ce qu'il appelle "le mystère de l'obéissance civile".
"Partout et toujours on constate le problème de l'obéissance civile. L'ordre émané du Pouvoir obtient l'obéissance des membres de la communauté. Lorsque le Pouvoir fait une déclaration à un Etat étranger, elle tire son poids de la capacité du Pouvoir à se faire obéir, à se procurer par l'obéissance les moyens d'agir. Tout repose sur l'obéissance. Et connaître les causes de l'obéissance, c'est connaître la nature du Pouvoir." "La proportion ou quantum des moyens sociaux dont le Pouvoir peut disposer, est une quantité en principe mesurable. Elle est évidemment liée de façon étroite au quantum d'obéissance. Et l'on sent que ces quantités variables dénotent le quantum de Pouvoir". "L'étude des variations successives de ce quantum est une histoire du Pouvoir relativement à son étendue ;  tout autre donc que l'histoire ordinairement écrite, du Pouvoir relativement à ses formes."
  Le Pouvoir fondé sur la force et l'habitude ne peut s'accroître que par son crédit  et c'est précisément ce crédit-là - d'autres parleraient de croyance ou de crédulité - que l'auteur entend comprendre. Au fil des chapitres, il suit la trace historique de ce Pouvoir et de ce crédit. De l'avènement du guerrier au développement de la royauté, de la dialectique du commandement au caractère expansionniste du pouvoir alimenté par la concurrence politique, des relations étroites entre le pouvoir royal et la plèbe, contre les féodaux et les aristocrates. Bertrand de JOUVENEL traque la nature réelle du pouvoir. A travers les Révolutions, le Pouvoir se renforce.
On citera ici le passage sur ce qu'il nomme "Trois révolutions" : "La révolution d'Angleterre commence, au nom du droit de propriété offensé, par la résistance à un impôt territorial léger, le shipmoney. Bientôt elle fait peser sur les terres un impôt dix fois plus lourd. Elle reprochait aux Stuarts certains confiscation : elle-même, non seulement dépouille systématiquement l'Eglise, mais aussi s'empare sous des prétextes politiques d'une grande partie des propriétés privées. En Irlande, c'est la dépossession de tout un peuple. L'Ecosse, qui avait pris les armes pour défendre son statut propre et ses coutumes particulières, se voit enlever tout ce qui lui était si précieux. Ainsi muni, Cromwell peut se donner l'armée, faute de laquelle Charles est tombé, et chasser les parlementaires que le souverain avait dû subir. Le dictateur peut fonder la puissance navale que le malheureux monarque avait rêvée pour son pays, et il conduit en Europe des guerres pour lesquelles Charls eût été sans moyens.
La révolution en France affranchit les paysans des corvées féodales; mais elle les force à porter le fusil, et lance des colonnes mobiles à la poursuite de réfractaires; elle supprime les lettres de cachet, mais élève la guillotine sur les places publiques; elle dénonce en 1790 le projet qu'elle prête au roi de faire la guerre avec l'alliance espagnole contre la seule Angleterre. Mais elle précipite la nation dans une aventure militaire contre toute l'Europe, et, par des exigences jusqu'alors inouïes, tire du pays tant de ressources qu'elle peut accomplir le programme auquel la monarchie avait dû renoncer, la conquête des frontières naturelles.
Il a fallu un quart de siècle pour donner à la révolution russe de 1917 sa véritable signification. Un pouvoir bien plus étendu que celui du tsar fait rendre au pays de bien autres forces, et permet de regagner et au-delà le terrain que l'Empire avait perdu.
Ainsi la rénovation et le renforcement du Pouvoir nous apparaissent comme la véritable fonction historique des révolutions. Qu'on cesse donc d'y saluer des réactions de l'esprit de liberté contre un pouvoir oppresseur. Elles le sont si peu qu'on n'en peut citer aucune qui ait renversé un despote véritable."
   Après toute une mise en perspective historique, Bertrand de JOUVENEL revient sur le "sort des idées" et place au centre de sa conception, loin d'une théorie d'équilibre des pouvoirs à la Montesquieu ou à la Tocqueville, les principes "libertaire et légalitaire", et avance l'idée du "génie autoritaire dans la démocratie". Il pense que, en définitive, la liberté a des racines aristocratiques, contrairement aux idées reçues qui provienne, toujours selon lui, d'une fausse conception de la Société.
"Le faux dogme de l'égalité, flatteur aux faibles, aboutit en réalité à la licence infinie des puissants. Jamais l'élévation sociale n'a comporté moins de charges, jamais l'inégalité réelle n'a été si abusive que depuis l'incorporation dans le Droit positif d'une égalité de principe entrainant la négation de tout devoir d'Etat. Nous voyons se développer les conséquences d'une pensée sommaire qui n'a voulu reconnaïtre dans tout le mécanisme social que des pièces élémentaires, les individus, et un ressort central, l'Etat. Qui a négligé tout le reste et nié le rôle des autorités spirituelles et sociales." (...) "L'Etat et l'individu émergeaient triomphants d'une longue lutte menée en commun contre des puissances que l'un rejetait comme ses rivales et l'autre comme ses dominatrices. Comment se partageraients-ils la victoire? L'individu garderait-il tout le bénéfice d'un double affranchissement, solution individualiste; ou bien l'Etat hériterait-il des fonctions auparavant remplies par les pouvoirs abolis, solution étatiste? Le XIXème siècle a d'abord essayé la première solution : le Pouvoir, que rien ne bornait, se bornait lui-même, faisant confiance à un jeu des intérêts individuels pour procurer un ordre spontané, le meilleur possible. A la faveur de cette abstention, on a vu s'élever des puissances sociales nouvelles, non reconnues et trouvant dans l'absurde négation de leur existence la faculté d'un dérèglement infini. Et l'on a vu paraître les candidatures les plus fantastiques à l'autorité spirituelle : les plus frustes hérésies ont reparu sous couleur d'idées nouvelles, autour de quoi se sont formées ces Eglises militantes et violentes, les partis de nos jours. De sorte qu'enfin l'insolence des intérêts et l'incompatibilité des croyances ont nécessité la restauration d'un ordre. Ne disposant, comme moyen disciplinaire que du seul Pouvoir, il a fallu lui accorder une fonction de contrainte illimitée."
    Ecrit dans le prolongement de la Seconde Guerre Mondiale et dans la Guerre Froide, son auteur frappé par l'ampleur des appareils militaires et le développement des totalitarismes, ce livre, même si on ne partage pas tous les aspects, constitue une vraie réflexion de philosophie politique. Il lie profondément le crédit du pouvoir, ce qu'en attend le peuple des classes opprimées et exploitées et ce que l'Etat tire de cette attente. Le tout dans un concert de concurrence entre Etats dont l'existence même repose sur l'extension de leurs attributions. Derrière les mots, derrière les discours, derrière les idéologies, il faut toujours chercher les causes réelles des événements et Bertrand de JOUVENEL nous en donne là un dense aperçu des vertus de ce genre d'investigations.

  Du Pouvoir, Bertrand de JOUVENEL, Hachette, collection Pluriel, le livre de poche, 1977, 607 pages. Première édition en 1972.
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4 juin 2008 3 04 /06 /juin /2008 10:16
  Très loin de l'historiographie officielle, cette histoire des Etats-Unis part d'une même chronologie, mais avec une tonalité différente pour le moins. De l'arrivée des premiers colons européens et de leurs heurts avec les civilisations indiennes d'Amérique du Nord aux élections de 2000 et de la "guerre contre le terrorisme", l'auteur trace une autre vision de l'Amérique. Il met à mal certains idées lénifiantes sur le modèle étatsunien, loin du consensus partisan colporté par des médias complaisants. Des luttes violentes des classes, de l'oppression persistante des Noirs, des résistances tenaces et renouvelées au système avec ses aspects multiformes, de l'opposition aux guerres (VietNam, Golfe) aux lutes "sociétales" (femmes, environnement, homosexualité), c'est vraiment le portrait d'une autre Amérique que l'auteur nous fait découvrir.
   Cette histoire des Etats-Unis présente le point de vue de ceux dont les manuels d'histoire parlent habituellement peu. L'auteur, historien et politologue américain, professeur au département de science politique de l'Université de Boston durant 24 ans, confronte avec minutie la version officielle et héroïque (de Christophe Colomb à George Walter Bush) aux témoignages des acteurs les plus modestes. Les Indiens, les esclaves en fuite, les soldats déserteurs, les jeunes ouvrières du textile, les syndicalistes, les GI du VietNam, les activistes des années 1980-1990, tous, jusqu'aux victimes contemporaines de la politique intérieure et étrangère américaine, viennent ainsi battre en brèche la conception unanimiste de l'histoire officielle. Ce livre, édité en 1980 aux Etats-Unis, il a fait l'objet de 5 rééditions. Vendu à plus d'un million d'exemplaires en anglais, il n'est publié que plus de vingt ans plus tard en français.   
Jacques COUBARD, dans L'humanité du 12 mai 2003, rapporte Bibliomonde au printemps 2004 (voir le site atheles.org), écrit, entre autres : "Faire prendre conscience de l'histoire réelle, des mensonges commis par les gouvernements pour justifier les guerres est donc important. Il en retrace les hauts faits depuis la conquête du Mexique à celle de Cuba, puis des Philippines - légitimées comme aujourd'hui, par le dieu invoqué par bush pour envahir l'irak - à la guerre au VietNam montre la voie à suivre. Au début, deux tiers des Américains étaient pour. A la fin, deux tiers étaient contre. Ce peuple a développé l'idée de quitter le VietNam. Il faut s'en souvenir, car on entend souvent qu'on ne pourra jamais rien changer."
    Ce livre existe en version courte (seulement le XXe siècle) et a reçu le prix des Amis du Monde diplomatique 2003.
    Howard ZINN (1922-2010) est l'auteur d'une bonne vingtaine de livres sont les thèmes (monde ouvrier, désobéissance civile et "guerre juste") se trouvent entre travail de recherches et engagement politique. outre Une histoire populaire des Etats-Unis, nous pouvons citer parmi les ouvrages traduits en français, Karl Marx, le retour (Agone, 2002), L'Impossible Neutralité. Autobiographie d'un historien et militant (Agone, 2006), En suivant Emma (Agone, 2007), La Mentalité américaine : au-delà de Barak Obama (Lux Editeur, 2009), Désobéissance civile et démocratie (Agone, 2010), La bombe. De l'inutilité des bombardements aériens (Lux Editeur, 2011). Notons également le site officiel http://howardzinn.org. Un long entretien avec Howard ZINN est disponible sur www.la-bas.org.

   Hoxard ZINN, Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours, Agone, 2003, 806 pages.
     Agone : BP 70072 - 13192 MARSEILLE CEDEX 20, site : www.agone.org
Complété le 27 juin 2012
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30 mai 2008 5 30 /05 /mai /2008 16:58
         La dissidence d'Alfred ADLER et la psychologie adlérienne
  Même si Affred ADLER (1870-1937) a renoncé sur le tard à qualifier sa théorie de psychanalytique, lui préférant celui de la psychologie individuelle, l'un des premiers premiers disciples de Sigmund FREUD (qu'il rejoignit en 1901)  gardera dans son oeuvre l'aspect conflictuel de la nouvelle discipline. Contre la primauté de la libido et la notion de refoulement, il rompt en 1911 pour développer une théorie personnelle : au centre de toute névrose comme au centre de tout fonctionnement psychologique, se trouve la lutte contre le sentiment d'infériorité, d'insuffisance, une lutte animée par un principe de "protestation virile", le désir sexuel n'étant que l'expression de cette visée de puissance et de domination.
   La compensation et la surcompensation, les stratégies de retournement et de contournement du sentiment d'infériorité, qu'elle soit physique ou sociale, définissent une palette assez large de caractères, qui possèdent des traits de nature agressive (vanité, jalousie, envie, avarice, haine... ) ou non agressive (isolement, angoisse, pusillanimité, instincts indomptés exprimant une adaptation amoindrie...). Ses études sur le développement de l'enfant, notamment sur les symptômes d'inadaptation, ont beaucoup été suivis aux Etats-Unis, où il a émigré en 1933.

   Alfred ADLER, La compensation psychique de l'infériorité des organes, 1907 (Payot, 1956); Le tempérament nerveux, 1912 (Payot, 1926); Connaissance de l'homme, 1927 (Payot, 1949); L'enfant difficile, Payot, 1949 ; Rudolph DREIKURS, La psychologie adlérienne, Blond et Gay, 1971 ; Sous la direction d'Alain de MIJOLLA, Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette, collection Pluriel, 2005.  La plupart des oeuvres d'Alfred ADLER sont disponibles en France chez Payot (Petite Bibliothèque Payot).


        La dissidence jungienne et la "psychanalyse" de l'inconscient individuel et collectif.
    Dès l'origine, Carl JUNG entendait suivre la voie de l'étude des psychoses et des mythologies. Rompant avec Sigmund FREUD en 1914, il voulait en fait depuis longtemps "libérer" la théorie et la pratique de tout ce qui touchait trop directement et trop crûment à la sexualité, à l'animalité de l'homme. La psychologie analytique qu'il fonde veut décrire les invariants de l'âme, elle-même de nature "paradoxale" : "Le conflit entre la Nature et l'Esprit n'est que la traduction de l'essence paradoxale de l'âme" écrit-il. Inventeur des notions d'intraversion et d'extraversion, il développe de nombreux concepts dont ceux des concepts-de-soi, d'individuation, d'archétypes... Il définit les quatre fonctions d'orientation du Conscient que sont la sensation, la pensée, le sentiment et l'intuition. Parfois, d'ailleurs, lorsque l'on lit ses livres, on a l'impression d'être dans des ouvrages de philosophie...
   Attachant beaucoup d'importance à l'introspection, il note les similitudes entre les dynamiques décrites par les alchimistes (personnellement, il me rappelle par certains côtés Gaston BACHELARD...) et celles des organisateurs inconscients structurant les processus à l'oeuvre chez ses analysés. Dans l'histoire de la culture occidentale, il existe un lien, une continuité entre la mythologie de la psyché pré-chrétienne, ces visions alchimistes et les images qui apparaissent de nos jours dans les rêves, avec des éléments commun à tous les individus. Son courant a inspiré de nombreuses études psychothérapeutiques (travailler avec le dialogue intérieur de l'enfant...) et des analyses très en prises sur les angoisses contemporaines (modèle sociopsychologique du phénomène OVNI, que je ne partage pas du tout d'ailleurs, le trickster, sur lequel nous reviendrons...).

  Carl JUNG, Types psychologiques, Gerg, 1977; Wotan, 1936; Les racines de la conscience, études sur l'archétype, Buchet Chastel, 1971; Métamorphoses de l'âme et ses symboles, Gerg, 1993; Sous la coordination de Aimé AGNEL, Le vocabulaire de Carl Jung, Ellipses, 2005.

                                                                                                   PSYCHUS
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29 mai 2008 4 29 /05 /mai /2008 14:14
      D'emblée, le fondateur de l'éthologie classique ou objectiviste annonce dans la préface de son livre qu'il "traite d'agressivité, c'est-à-dire de l'instinct de combat de l'animal et de l'homme, dirigé contre son propre congénère". En quatorze chapitres aux lignes serrées, Konrad LORENZ (1903-1989) développe (il écrit ce livre en 1963), à partir de ses expériences comportementales sur des animaux (poissons, oiseaux, mammifères) une vision du conflit intra-spécifique qui va engendrer par la suite une multitude d'études... et d'intenses polémiques.
      Dans les deux premiers chapitres, il fait état de ses observations dans la mer, puis en laboratoire (sur les poissons). Ce qui lui fait poser la question :"A quoi le mal est-il bon?". Distinguant d'abord les conflits intra-spécifiques des luttes (qu'il ne peut qualifier de combats) prédatrices inter-spécifiques pour se concentrer sur ces premiers, et notamment d'abord sur la "lutte territoriale". Ce "mécanisme très simple au point de vue de la physiologie du comportement résout presque idéalement le problème de savoir comment, sur un territoire donné, répartir des animaux semblables équitablement, c'est-à-dire en sorte que la totalité de l'espèce en profite. Ainsi, même le plus faible peut, bien que dans un espace relativement modeste, vivre et procréer. Cela est très important surtout pour les animaux qui, tels certains poissons et reptiles, atteignent leur maturité sexuelle longtemps avant d'acquérir leur taille définitive. Quel résultat pacifique du "principe du mal"!". (...) "Nous pouvons accepter comme certain que la fonction la plus importante de l'agression intraspécifique est de garantir la répartition régulière d'animaux d'une même espèce à travers un territoire."
Des observations chez les paradisiers, le combattant ou le canard mandarin lui font constater une "concurrence des congénères à l'intérieur de l'espèce sans rapport avec le milieu extra-espèce" Et "pour des raisons faciles à comprendre, l'homme est tout particulièrement exposé aux effets néfastes de la sélection intraspécifique. Comme aucun être avant lui, il s'est rendu maitre de toutes les puissances hostiles du milieu extra-espèce. Après avoir exterminé l'ours et le loup, il est devenu à présent effectivement son propre ennemi : homo homini lupus (l'homme est un loup pour l'homme), comme dit le dicton latin. Certains sociologues américains d'aujourd'hui ont bien saisi ce phénomène dans leur domaine propre." On retrouve tout au long du livre de telles considérations où l'auteur passe avec facilité du monde animal au monde humain.
    A côté des fonctions de répartition des êtres vivants semblables dans l'espace vital disponible, de la sélection effectuée par les combats entre rivaux et de la défense de la progéniture existe une autre fonction de l'agression, celle de développer une hiérarchie sociale. Des oiseaux aux chimpanzés, plus l'espèce est évoluée, plus le rôle de l'expérience individuelle et de l'apprentissage est grand, plus cette dernière fonction prend de l'importance.
        Konrad LORENZ, après avoir posé ces constatations, s'étend dans les chapitres suivants sur la physiologie du comportement instinctif en général et de l'instinct d'agression en particulier (spontanéité des crises continuelles et régulières), sur le processus de ritualisation et sur le gain d'autonomie des nouvelles pulsions crées par ce processus (activation et inhibition de l'agression), sur le schéma d'action des motivations instinctives, et (au chapitre 7), sur des exemples concrets des mécanismes "inventés" par l'évolution des espèces pour canaliser l'agressivité en des voies moins nuisibles, et sur le rôle joué par les rites dans l'accomplissement de cette fonction, soit, pour l'auteur, les types de comportement ainsi créés qui ressemblent "sensiblement" à ceux que l'homme dirige, lui, grâce à une morale responsable.
 Plus loin, l'auteur fournit les conditions préalables pour comprendre le fonctionnement de quatre types très différents d'ordre social. "Le premier, c'est la foule anonyme, libre de toute agressivité, mais dont les membres ne se connaissent pas personnellement et ne montrent aucune solidarité. Le second type, c'est la vie familiale et sociale des bihoreaux et d'autres oiseaux nidifiant en colonies, vie entièrement fondée sur la structure locale du territoire à défendre. Le troisième nous est fourni par la remarquable "superfamille" des rats dont les membres ne se reconnaissent pas en tant qu'individus mais à leur odeur tribale, de sorte que leur comportement social envers les membres de leur propre tribu est exemplaire tandis qu'ils combattent avec haine et acharnement leurs congénères appartenant à une autre tribu. La quatrième catégorie d'ordre social comprend enfin les sociétés dont les membres ne se combattent ni ne se blessent mutuellement, parce que des liens d'amour et d'amitié entre les individus y font obstacle. Cette forme de société ressemble en de nombreux points à celle de l'homme". L'auteur cite l'exemple de l'oie cendrée pour cette dernière catégorie.
     Dans le chapitre sur le "grand parlement des instincts", Konrad LORENZ appuie l'idée qu'entre la faim, la sexualité, la fuite, des relations complexes peuvent se nouer et qu'il est difficile parfois de quantifier l'un ou l'autre dans les comportements quotidiens. Toujours est-il que le rite empêche toujours l'agression intra-spécifique de nuire à la conservation de l'espèce et l'auteur se pose la question de savoir comment. C'est la  réorientation du comportement agressif lui-même qui semble lui fournir la réponse. Il passe ensuite de l'étude des différents cérémonials qui permettent cette réorientation (cérémonial d'apaisement, de triomphe...) au lien inter-individuels qui se forment de plus en plus dans l'évolution.
Ne résistons pas à citer un plus longuement : "Sans doute chez les animaux agressifs, les liens personnels se sont-ils formés pour la première fois à un moment de l'évolution où la solidarité de deux ou plusieurs individus devint nécessaire pour accomplir quelques tâches servant à la conservation de l'espèce, le plus souvent la protection des petits. Sans doute le lien personnel de l'amour a-t-il été engendré dans bien des cas à partir de l'agression intra-spécifique et, dans plusieurs cas connus, par la ritualisation d'une agression ou d'une menace réorientées. Comme les rites nés de cette façon sont liés à la personne du partenaire, et deviennent plus tard un besoin en tant qu'actes instinctifs indépendants, ils rendent la présence du partenaire absolument nécessaire et font de lui l'"animal valant de chez-soi". L'agression intraspécifique est plus ancienne de millions d'années que l'amitié personnelle et l'amour. Pendant de longues périodes de l'histoire de la terre, il doit y avoir eu des animaux extrêmement méchants et agressifs. Presque tous les reptiles que nous connaissons aujourd'hui le sont encore, et il n'y a aucune raison de croire qu'ils le furent moins pendant la préhistoire. Nous ne connaissons de lien personnel que chez les téléostéens, les oiseaux et les mammifères, c'est-à-dire dans des groupes n'émergeant pas avant le tertiaire inférieur. Il existe donc bien une agression intraspécifique dans son antipode, l'amour. Mais à l'inverse, il n'y a pas d'amour sans agression."
       Dans les derniers chapitres de son livre, Konrad LORENZ se demande pourquoi chez l'homme, ces processus inhibiteurs de l'agression ont disparu. "Dans l'évolution de l'homme, de tels mécanismes inhibiteurs contre le meurtre étaient superflus; de toute façon il n'avait pas la possibilité de tuer rapidement; la victime en puissance avait mainte occasion d'obtenir la grâce de l'agresseur par des gestes obséquieux et des attitudes d'apaisement. Pendant la préhistoire de l'homme, il n'y a donc eu aucune pression de la sélection qui aurait produit un mécanisme inhibiteur empêchant le meurtre des congénères, jusqu'au moment où, tout d'un coup, l'invention d'armes artificielles troubla l'équilibre entre les possibilités de tuer et les inhibitions sociales." Pour l'époque moderne, l'auteur, dans cette lancée écrit qu'"il est plus que probable que les effets nocifs des pulsions agressives de l'homme (...) proviennent tout simplement du fait que la pression de la sélection intraspécifique a fait évoluer dans l'homme, à l'époque la plus reculée, une quantité de pulsions agressives, pour lesquelles il ne trouve pas de soupape adéquate dans la société actuelle."
    Il termine son ouvage une une profession d'optimisme : "Depuis longtemps l'humanité connait la réorientation comme un moyen de contrôler les fonctions de l'agression et d'autres pulsions non déchargées. Les Grecs de l'Antiquité étaient familiers avec le concept de catharsis ou décharge purifiante, et les psychanalystes savent très bien que beaucoup d'actions parfaitement recommandables puisent leur énergie dans la "sublimation" de pulsions agressives ou sexuelles." Il espère que le développement de la ritualisation culturelle (notamment par l'art, le rire, le sport...) va tirer l'humanité vers la solution de ses problèmes de la lutte politique et de la guerre.
          Deux sortes de critiques sont souvent faites à l'égard de cet ouvrage.
  L'une est méthodologique. Le faible spectre des espèces véritablement étudiées, surtout des poissons et des oiseaux étonne devant l'ampleur des conclusions émises. La rapide extension des résultats des observations du comportement animal au comportement humain étonne. Un certain procédé par analogie simple de comportements n'est pas forcément ce qu'il y a de mieux en méthodologie scientifique.
 L'autre est conceptuelle. L'usage fréquent du terme d'instinct n'est pas justifié, scientifiquement parlant, dans son oeuvre et le rapprochement (son passé au parti nazi n'arrange rien) avec des thèses conservatrices de cet usage peuvent laisser penser comme pour Erich FROMM (dans "La passion de détruire") que le "darwinisme social et moral prêché par LORENZ est un paganisme romantique et matérialiste qui tend à obscurcir la compréhension véritable des facteurs biologiques, psychologiques et sociaux responsables de l'agressivité humaine".
     Ce qui est dommage, c'est que dans l'esprit des vulgarisateurs de ce livre (on le voit aussi sur Internet), comme dans celui de l'opinion publique, alors que beaucoup d'observations sur beaucoup d'espèces ont permis d'aller au-delà de ce qu'expose Konrad LORENZ, persiste un anthropomorphisme de bazar.
       Toujours est-il que "L"agression" de Konrad LORENZ a ouvert un champ d'études scientifiques qui font de l'éthologie d'aujourd'hui une discipline solide et fructueuse.

   Konrad LORENZ, L'agression, une histoire naturelle du mal, Flammarion, collection Champs, 1977, 286 pages. La première édition française est de 1969. L'édition de 1977 est la traduction de l'allemand par Vilma FRITSCH, de l'ouvrage original paru en 1963, Das sogenannte böse zur naturgeschichte der agression.

                                                                                                ETHUS
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28 mai 2008 3 28 /05 /mai /2008 15:58
   La revue Politique étrangère, dont le premier numéro date de 1936, parait trimestriellement et se situe, dans le paysage diplomatique intellectuel international, dans une place presque équivalente à la Revue Défense Nationale pour la politique de défense officielle de la France. Avec la différence essentielle que cette revue, animée par une trentaine de spécialistes, est tout-à-fait indépendante, aborde les problèmes internationaux avec beaucoup plus de moyens et ne prend pas en principe position. Publiée par l'Institut Français des Relations Internationales depuis 1979, sous la direction de Thierry de MONTBRIAL, elle est le pendant francophone des publications de l'Institut International d'Etudes Stratégiques de Londres (IISS).

   Avec le soutien d'un vaste réseau de spécialistes extérieurs, sous la rédaction en chef de Dominique DAVID, cette revue figure pour l'IFRI dans une palette de moyens d'interventions dans le débat diplomatique intellectuel, qui comporte aussi la revue annuelle RAMSES, des Cahiers, des Conférences, des interventions (fréquentes) dans les médias. Les travaux de l'IFRI, que l'on retrouve dans Politique étrangère, portent sur les évolutions politico-stratégiques et notamment les relations transatlantiques. Ainsi en 2007, on pouvait y trouver des analyses fouillées (plutôt sous forme d'articles courts, moins d'une dizaine de pages) sur le Moyen-Orient, le dialogue transatlantique, sur la Russie, l'identité européenne, l'Islam et la préparation en France du Libre Blanc sur la défense... Une grande place est accordée dans chaque numéro d'environ 200-250 pages, à des critiques de livres.
Un des derniers numéros (2011/4), aborde en plus de 100 pages, la question de "La déconstruction européenne?" avec des contributions  d'Alain RICHARD, de Maxime LEFEBVRE, de guy HERMET ou encore de Dario BATTISTELLA. Les auteurs, plutôt favorables à la construction européenne se demandent où se situent les responsabilités de la zone Euro, comment réenchanter le rêve européen ou encore appellent de leurs voeux d'une gouvernance européenne de la zone Euro. 100 autres pages explorent les question de Démocratie, démocratisation, en Occident, dans les pays arabes, en Afrique ou en Chine...

   Politique étrangère, IFRI, 27, rue de la Procession, 75740 PARIS CEDEX 15 (rédaction). Portails Internat Persée et Cairn.
Pour les abonnements, il faut s'adresser à la Documentation française depuis 2009
Site : politique-etrangere.com
(Actualisé le 13 mars 2012)
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28 mai 2008 3 28 /05 /mai /2008 12:53
  Les milieux de la psychanalyse sont si complexes (sans jeux de mots) et souvent traversés de conflits (sans jeux de mots non plus) qu'il est parfois difficile - malgré ou à cause d'une bibliographie surabondante - de retrouver les différentes conceptions du conflits qui s'y élaborent encore.
   Toutefois, comme précisément la notion de conflit psychique se trouve au coeur de la psychanalyse, on peut distinguer plusieurs courants, souvent antagonistes ou concurrents - qui ont réellement d'ailleurs des problèmes psychologiques à régler entre eux... D'ailleurs, dès l'origine de l'application de l'analyse psychanalytique au sein du groupe fondateur, selon les principes mêmes du conflit psychique et de ses projections en de multiples rebondissements, Sigmund FREUD (1856-1939) et ses disciples semblent avoir exacerbé entre eux des éléments longtemps refoulés. Ces courants adoptent vis-à-vis du conflit psychique des attitudes différentes, suivant leur analyse de développement de l'enfant, de l'adolescent et de l'homme et suivant aussi leurs préférences politiques et idéologiques. Souvent, ils mêlent - un peu trop sans doute - dans leurs écrits, l'exégèse des oeuvres du fondateur à leurs propres expériences de la cure psychanalytique, ce qui peut rendre obscur certains notions.
   Pour comprendre les conceptions de ces courants, le mieux sans doute est de commencer par l'oeuvre de Sigmund FREUD lui-même, qui reste une grande référence aujourd'hui.

   Sigmund FREUD et ses variations du conflit psychique.
     Le traitement des hystéries, des névroses, de ses patients - d'abord parti d'une approche neurologique et psychiatrique - l'amène à se questionner longuement sur sa propre thérapeutique. Puis il alterne, dès "Etude sur l'hystérie" (avec J BREUER en 1893) et surtout "L'interprétation des rêves" (1900), pratique et théorie pour l'analyse, au-delà des symptômes, de la vie psychique de ses patients et de l'homme en général. L'étude du développement repose chez Sigmund FREUD sur, à la fois l'observation (souvent indirecte) de quelques  enfants et la reconstruction de positions infantiles à partir des névroses adultes. Il forge une "métapsychologie" qui explique les phénomènes de la vie intérieure des individus. Pour simplifier, car l'esprit scientifique de FREUD tendait toujours à douter de l'aspect définitif de ses découvertes, il élabore une première topique vers 1895-1920, la différenciation Conscient-Préconscient-Inconscient, et une seconde topique vers 1920-1939 qui distingue le Moi, le Ca et le SurMoi. L'opposition du principe du plaisir au principe de réalité, l'existence des pulsions (distinguées de l'instinct) dont les manifestations s'organisent en fonction de l'expérience personnelle, constituent les principes majeurs de la nouvelle discipline qu'il fonde, la psychanalyse, et qu'il s'efforce assez tôt d'institutionnaliser (la première "Société psychologique du mercredi" devient en 1908 la "Société psychanalytique de Vienne").
  Le conflit psychique, dont le moteur est la vie sexuelle elle-même, se déroule dans la première topique entre les pulsions sexuelles et les pulsions d'autoconservation, et dans la dernière topique entre les pulsions de vie (Eros) et les pulsions de mort (Thanatos). Les pulsions de vie regroupent les pulsions sexuelles et les pulsions d'autoconservation alors que les pulsions de mort tendent à la réduction complète des tensions et se manifestent sous la forme de l'autodestruction et de l'agression. Pour Sigmund FREUD, le conflit est avant tout interne et les conflits interpersonnels n'ont de sens que dans la mesure où ils réveillent ou expriment des conflits internes. Et dans les relations avec les autres, le mécanisme du refoulement des pulsions sexuelles est primordial dans le développement de l'enfant, entraînant chez lui fixations et régressions, si ces refoulements sont exagérés et ne constituent pas seulement des sublimations. Les névroses et les psychoses se manifestent alors, interviennent, font partie même, de la personnalité de l'individu qui développe ces refoulements. A chaque étape du développement physiques de l'enfant, de nombreuses modalités d'expressions des pulsions se font jour et ils se heurtent aux répressions extérieures. Le complexe d'Oedipe, avancé tant dans "Les trois essais sur la sexualité" (1905), que dans "Totem et Tabou" (1912) est au coeur de la théorie psychanalytique. Le triptyque Mère-Père-Fils ou Mère-Père-Fille est le creuset de toutes les relations futures de l'individu.
  Et une grande partie du travail de Sigmund FREUD (pris entre sa rigieur intellectuelle, la nécessité de propager la nouvelle discipline et la polémique qui, très tôt, s'instaure entre lui et ses nombreux disciples) a été de sérier, de classer à la fois les phases du développement humain et les diverses sortes de symptômes des névroses et des psychoses, de fonder une étiologie des "maladies mentales". Loin d'en rester à une étude de l'individu, FREUD ne cesse, surtout vers la fin de sa vie, de tenter de relier le destin de la personne au destin de l'humanité.

   Sigmund FREUD, La science des rêves (1900); Psychopathologie de la vie quotidienne (1901); Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905); Cinq leçons sur la psychanalyse (1909); Totem et Tabou (1912); Inhibition, symptôme et angoisse (1926) ; Daniel LAGACHE, La psychanalyse, PUF, collection que sais-je?, 1976 ; Roger PERRON, Histoire de la psychanalyse, PUF, même collection, 1997 ; BIDEAU, HOUDE et PEDINIELLI, L'homme en développement, PUF, 2002.


                                                                                            PSYCHUS
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Published by GIL - dans PSYCHANALYSE
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27 mai 2008 2 27 /05 /mai /2008 15:36

       Préfacé par Antoine DANCHIN, généticien à l'Institut Pasteur et publié par les Editions Syllepse, ce gros livre (un pavé de 890 pages) sera utile pour tous ceux qui s'intéressent à la notion d'information. Cette notion est si largement utilisée dans nombre de disciplines, qu'une explication sur le conflit serait aujourd'hui impossible sans elle.
Etude historique sur la mise en place des réseaux informatiques (guerres chaudes et guerre froide y ont beaucoup contribué), c'est aussi une exploration de champs aussi divers que la physique quantique, la théorie du signal, la thermodynamique, les mathématiques, la biologie moléculaire... Découpé en de multiples contributions et agréablement mis en page malgré l'aridité du sujet au premier abord (et seulement au premier abord...), ce livre constitue une véritable encyclopédie de la révolution de l'information du XXème siècle.

 

   Nous pouvons lire dans la présentation de ce livre que "la notion d'information est une des plus importantes notions en jeu dans les sciences et les technologies, eu égard au très large spectre de ses utilisations et de ses terrains d'application. Nonobstant le passé "analogique" de ces technologies, le 0 et le 1 des ordinateurs numériques symbolisent cette prégnance, cette omniprésence. Une telle diversité impliquait l'ampleur panoramique qui caractérise ce livre. A travers la mise en évidence de l'importance du contexte historique dans lequel toute activité scientifique s'inscrit, Jérôme SEGAL aborde, notamment, la place de l'eugénisme dans l'oeuvre de Fisher, les différents types d'organisation de la recherche dans l'entreprise Siemens et les Bell Labs, l'importance des recherches militaires pendant la seconde guerre mondiale et leurs liens avec le monde universitaire et industriel, le rôle des fondations américaines, le contexte politique de la France d'après 1945, le poids de la guerre froide dans l'établissement des premiers réseaux informatiques, ou encore le cadre dans lequel s'inscrivent les différents discours sur l'unité des sciences. De même, il explore des champs disciplinaires fort distincts : physique quantique, théorie du signal, thermodynamisme, mathématiques, biologie moléculaire, linguistique, informatique, etc. Ainsi la notion d'information peut être qualifiée de cruciale et considérée comme indispensable pour comprendre l'histoire scientifique et technologique du 20e siècle. En regard de son énorme fécondité conceptuelle et pratique, cette période a constitué, de ce point de vue, le formidable socle de notre 21e siècle, à peine advenu et déjà si gros des promesses fondées ou aberrantes d'une "société de l'information et de la communication" qu'il faut résolument apprendre à connaître et à maîtriser".

Jérôme SEGAL, maître de conférences en histoire des sciences et épistémologie à l'UFM de Paris et chercheur au Centre Cavaillès de l'Ecole normale supérieure de Paris, livre ici une somme dont on peut difficilement se passer et de par l'abondance de notes et de références bibliographiques, permet d'aller plus loin sur de nombreux aspects.

 

     L'auteur est également critique à nonfiction.fr et coordinateur depuis 2011 du Collège doctoral d'histoire et de philosophie des sciences à l'Université de Vienne.

 

 

 

Jérôme SEGAL, Le Zéro et le Un, Histoire de la notions scientifique d'information au 20e siècle, Editions Syllepse, Collection Matériologiques, 2003, 890 pages.

 

 

Complété le 2 juillet 2012

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27 mai 2008 2 27 /05 /mai /2008 14:20
     Prenant comme titre l'hymme national allemand, le fondateur de l'école française de sociologie écrit en 1915, en pleine hécatombe de la Première Guerre Mondiale, alors qu'il vient de perdre un fils, sa seule oeuvre centrée sur les relations internationales (Qui a voulu la guerre? de 1914 avec Ernest DENIS est d'une autre facture).
  Cela commence par une étude de la relation entre la "mentalité allemande et la guerre" et s'approfondit sur des considérations sur la nature de l'Etat et sur ses relations avec les autres Etats. Prenant appui sur les contributions de TREITSCHKE, homme politique allemand et professeur d'Université aui apporta son appui au pouvoir impérial, Emile DURKHEIM veut démontrer que la conduite de l'Allemagne pendant la guerre dérive d'une "certaine mentalité allemande", d'une conception précise de l'Etat.
    L'Etat est au-dessus des traités internationaux qu'il signe. ils ne le lient pas : "Toute supériorité lui est intolérable, ne fut-elle qu'apparente. il ne peut pas même accepter qu'une volonté contraire s'affirme en face de la sienne : car tenter d'exercer sur lui une pression, c'est nier sa souveraineté. Il ne peut avoir l'air de céder à une sorte de contrainte extérieure, sans s'affaiblir et sans se diminuer."  Plus, "un Etat se doit à lui-même de résoudre par ses propres forces les questions où il juge que ses intérêts essentiels sont engagés. La guerre est donc la seule forme de procès qu'il puisse reconnaître, et "les preuves qui sont administrées dans ces terribles procès entre nations ont une puissance autrement contraignante que celles qui sont usités dans les procès civil (citation de TREITSCHKE)". (...) "Sans la guerre, l'Etat n'est même pas concevable. Aussi le droit de faire la guerre à sa guise constitue-t-il l'attribut essentiel de sa souveraineté. C'est par ce droit qu'il se distingue de tous les autres groupements humains." Plus encore, "La guerre n'est pas seulement inévitable : elle est morale et sainte. Elle est sainte parce qu'elle est la condition nécessaire à l'existence des Etats et que, sans Etat, l'humanité ne peut pas vivre. (...). Mais elle est sainte aussi parce qu'elle est la source des plus hautes vertus morales. C'est elle qui oblige les hommes à maîtriser leur égoïsme naturel; c'est elle qui les élève jusqu'à la majesté du sacrifice suprême, du sacrifice de soi. Par elle, les volontés particulières, au lieu de s'éparpiller à la poursuite de fins mesquines, se concentrent en vue de grandes choses (...). Dans ces conditions, évidemment, les petits Etats ne doivent leur survie que grâce à la magnanimité des grands.
  L'Etat est au-dessus de la morale et la morale est pour l'Etat un moyen. Et les valeurs chrétiennes elles-mêmes ne s'opposent pas, selon les suppôts du militarisme allemand (DURKHEIM ne parle pas, on s'en doute, du militarisme français...) à ce que la fin justifie les moyens. De même, l'Etat est au-dessus de la société civile, il s'oppose à ce kaléidoscope chaotique en y mettant de l'ordre et de la discipline, et, en tout état de cause, le devoir des citoyens est d'obéir.
Tout cela explique la violation de la neutralité belge et des conventions de La HAYE, la guerre systématiquement inhumaine et la négation du droit des nationalités.
    Dans son chapitre 5, Emile DURKHEIM souligne le caractère morbide de cette mentalité. Et, cohérent avec sa conception de la société, il commence par indiquer que "nous n'entendons pas soutenir que les Allemands soient individuellement atteints d'une sorte de perversion morale constitutionnelle qui corresponde aux actes qui leur sont imputés". Il souligne que "les soldats qui ont commis les atrocités qui nous indignent, les chefs qui les ont prescrites, les ministres qui ont déshonoré leur pays en refusent de faire honneur à sa signature sont, vraisemblablement, au moins pour la plupart, des hommes honnêtes qui pratiquent exactement leurs devoirs quotidiens. Mais le système mental qui vient d'être étudié n'est pas fait pour la vie privée et de tous les jours. il vise la vie publique, et surtout l'état de guerre, car c'est à ce moment que la vie publique est la plus intense. Aussitôt donc que la guerre est déclarée, il s'empare de la conscience allemande, il en chasse les idées et les sentiments qui lui sont contraires et devient le maître des volontés. Dès lors, l'individu voit les choses sous un angle spécial et devient capable d'actions que, comme particulier et en temps de paix, il condamnerait avec sévérité." Le problème n'est pas, encore une fois, dans les relations inter-individuelles ou dans les consciences personnelles. Il est dans un Etat qui "consiste en une hypertrophie morbide de la volonté, en une sorte de manie du vouloir. La volonté normale et saine, si énergique qu'elle puisse être, sait accepter les dépendances nécessaires qui sont fondées dans la nature des choses. L'homme fait partie d'un milieu physique qui le soutient, mais qui le limite aussi et dont il dépend. il se" soumet donc aux lois de ce milieu ; ne pouvant faire qu'elles soient autres qu'elles ne sont, il leur obéit, alors même qu'il les fait servir à ses dessins. car pour se libérer complètement de ces limitations et de ces résistances, il lui faudrait faire le vide autour de soi, c'est-à-dire se mettre en dehors des conditions de la vie. Mais il y a des forces morales qui s'imposent également, quoiqu'à un autre titre et d'une autre manière, aux peuples et aux individus. Il n'y a pas d'Etat qui soit assez puissant pour pouvoir gouverner éternellement contre ses sujets et les contraindre, par une pure coercition externe, à subir ses volontés. Il n'y a pas d'Etat qui ne soit plongé dans le milieu plus vaste formé par l'ensemble des autres Etats, c'est-à-dire qui ne fasse partie de la grande communauté humaine et qui n'en soit sujet à quelques égards. Il y a une conscience universelle et une opinion du monde à l'empire desquelles on ne peut pas plus se soustraire qu'à l'empire les lois physiques ; car ce sont des forces qui, quand elles sont froissées, réagissent contre ceux qui les offensent. Un Etat ne peut pas se maintenir quand il a l'humanité contre soi."
   Ce cas nettement caractérisé de pathologie sociale, Emile DURKHEIM veut l'analyser au même titre qu'il étude les phénomènes sociaux en général. S'il n'a pas écrit autant sur les relations internationales que sur le reste, c'est parce qu'il pense qu'on ne peut pas appliquer immédiatement ses méthodes étant donnés les connaissances qu'on avait en matière de relations entre les Etats. C'est l'ampleur des massacres européens qui l'incitent à écrire sur eux. Mais il ne considère pas (voir aussi "L'éducation morale") l'humanité pour les Etats au même titre que la société pour les individus, ne serait-ce que par prudence scientifique. Il souligne constamment le caractère irréductible de l'Etat, tout en insistant sur le fait, il en est convaincu, que la pacification internationale ne pourra s'effectuer que par la mise en oeuvre d'un patriotisme qu'il qualifierit bien de non pathologique.

   Emile DRUKHEIM, L'Allemagne au-dessus de tout, la mentalité allemande et la guerre, Armand Colin, (collection "Etudes et documents sur la guerre"), 1915. Le livre a été réédité en 1991, chez Armand Colin toujours, sous le titre "La mentalité allemande et la guerre, dans sa collection "L'Ancien et le Nouveau". Une édition électronique, réalisée par Bertand GIBIER, professeur de philosophie au Lycée de Montreuil-sur-Mer (Pas de Calais) est disponible sur le site de l'Université du Quebec (www.uacq.uquebec.ca), depuis 2002, en 42 pages. Frédéric RAMEL, Les relations internationale selon DURKHEIM, un objet sociologique comme les autres, Etudes internationales, septembre 2004, disponible sur le site www.erudit.org.


                                                                               SOCIUS
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Published by GIL - dans OEUVRES
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26 mai 2008 1 26 /05 /mai /2008 14:33
   Incontournable, Emile DURKHEIM l'est autant en tant que fondateur de tout un courant sociologique - l'école française de sociologie - que par ses contributions à la compréhension du rôle des conflits.
  Compte tenu du foisonnement de son oeuvre et de ceux de ses collaborateurs, on ne peut qu'être totalement d'accord avec Bernard LACROIX (article Durkheim du "Dictionnaire des oeuvres politiques") pour dire qu'il est inutile d'y chercher une "cohérence doctrinale" forte pour y trouver ensuite des incohérences, des flous, des contradictions... Ce qui importe, avec sa méthode scientifique et loin de fumeuses spéculations philosophiques mal maîtrisées, ce sont les pistes de travail de recherche et elles sont relativement nombreuses en ce qui concerne le conflit.
   Le développement de l'Etat (singulièrement en France) est parallèle au développement de la conscience personnelle de l'individu et la vision d'ensemble de la société qu'à Emile DURKHEIM place celle-ci au premier plan. En recherchant l'objet de la sociologie qui développe la psychologie de plusieurs individus pris ensemble, le sociologue trouve la société globale. Tous ses écrits témoignent du face à face de l'individu et de la société. "Quand, donc, le sociologue entreprend d'explorer un ordre quelconque de faits sociaux, il doit s'efforcer de les considérer par un côté où ils se présentent isolés de leurs manifestations individuelles" (Les règle de la méthode sociologique).
A la question "Qu'est-ce qu'un fait social?", il répond qu'il ne peut se définir par sa généralité à l'intérieur de la société. Et jusque dans la table des matières du livre de 1895, il caractérise le fait social par son extériorité par rapport aux consciences individuelles et par l'action coercitive qu'il exerce ou est susceptible d'exercer sur ces mêmes consciences.
  Définir l'indépendance d'une nouvelle discipline scientifique fut mal vu à l'époque, d'autant qu'elle met en avant la société et non l'individu, et cela reste un sujet de conflit encore aujourd'hui. En témoigne la tonalité de l'article "Durkheim" dans le Dictionnaire critique de la sociologie" : "Durkheim s'est efforcé dans ses oeuvres majeures de trouver une voie étroite entre deux pôles de répulsion ; les conceptions artificialistes, volontaristes et atomistes de l'ordre social, pour lesquelles il n'éprouvait qu'antipathie d'une part, les conceptions holistes et organicistes, à l'égard desquelles il manifesta davantage de faiblesses d'autre part. Il n'est pas sûr qu'il y soit totalement parvenu. Plusieurs de ses concepts fondamentaux, "société", "conscience collective" par exemple paraissent frappés d'une irrémédiable obscurité. Anomie, égoïsme, altruisme, fatalisme, le quatuor classique de concepts se signale par son originalité et son utilité certes, mais aussi par son imprécision." "Peut-être le flou provient-il quant à lui du primat ontologique que Durkheim a toujours voulu accorder à la société par rapport à l'individu." "La difficulté majeure provient donc de la conception holiste qu'il se fait de la société, conçue comme une entité indifférenciée."
       Dans ses trois principaux livres, "De la division du travail social" (1893), "Le suicide" (1897) et "Les formes élémentaires de la vie religieuse" (1912), Emile DURKHEIM développe, dans une perspective évolutionniste, sa conception de la "chose sociale". Chaque fois, le conflit est bien présent.
    Pour expliquer le mécanisme même de la division du travail social, dont il analyse l'évolution d'une solidarité mécanique à une solidarité organique, il invoque le concept de la lutte pour la vie. C'est ce que résume Raymond ARON, dans son livre sur les étapes de la pensée sociologique : "Plus sont nombreux les individus qui essaient de vivre ensemble, plus la lutte pour la vie est intense. La différenciation sociale est la solution pacifique de la lutte pour la vie. Au lieu que les uns soient éliminés pour que les autres survivent, comme cela se produit dans le règne animal, la différenciation sociale permet à un plus grand nombre d'individus de survivre en se différenciant. Chacun cesse d'être en compétition avec tous et devient en mesure de tenir son rôle et de remplir une fonction. Il n'est plus besoin d'éliminer la majorité des individus à partir du moment où les individus n'étant plus semblables, mais différents, chacun contribue, par un apport qui lui est propre, à la vie de tous." Le droit répressif est le révélateur de la conscience collective dans les sociétés à solidarité mécanique et ce droit est de plus en plus remplacé par un droit contractuel au fur et à mesure que la solidarité organique s'impose, par le développement notamment de l'industrialisation.
   Les sociétés modernes présentent certains symptômes pathologiques, avant tout l'insuffisante intégration de l'individu dans la société, dans la collectivité. Le type de suicide qui retient le plus l'attention d'Emile DURKHEIM est celui qu'il appelle anomique. Il est cause de l'augmentation du taux des suicides en période de crise économique et aussi en période de prospérité, dans tous les cas donc où se produit une exagération de l'activité et une amplification des échanges et des rivalités. Ces derniers phénomènes sont inséparables des sociétés dans lesquelles nous vivons, mais à partir d'un certain seuil, ils deviennent pathologiques. Son étude serrée, statistique, salué à l'époque en 1897, des différentes formes de suicide lui fait conclure qu'il croît avec les crises économiques, et que cette progression se maintient dans les crises de prospérité. Ceci car l'homme ne peut vivre que si ses besoins sont en harmonie avec ses moyens, ce qui implique normalement une limitation de ces derniers par la société. Et cette influence modératrice est empêchée par les crises, d'où dérèglement, anomie, suicide. Le seul groupe social qui peut restaurer l'intégration de l'individu dans la société est constitué par les corporations. Pour expliquer les conflits sociaux, Emile DURKHEIM utilise donc cette conception d'un dysfonctionnement social auquel il faut remédier. Il ne croit pas aux vertus du développement des luttes sociales et du socialisme et considère plutôt l'"agitation sociale" comme un obstacle au retour à un état non pathologique.
        En lançant l'idée qu'il est légitime et possible de fonder une théorie des religions supérieures sur l'étude des religions primitives, Emile DURKHEIM participe aux controverses sur les relations entre la religion et l'Etat (1905 est déjà passé et les "agitations religieuses" ne sont pas éteintes... ). En écrivant que les intérêts religieux ne sont que la forme symbolique d'intérêts sociaux et moraux, véritable théorie sur l'essence de la religion, le sociologue traite de la question du mécanisme de la contrainte sociale. "Toutefois, si la société n'obtenait de nous ces concessions et ces sacrifices (à nos désirs personnels) que par une contrainte matérielle, elle ne pourrait éveiller en nous que l'idée d'une force physique à laquelle il nous faut céder par nécessité, non d'une puissance morale que les religions adorent. Mais en réalité, l'empire qu'elle exerce sur les consciences tient beaucoup moins à la suprématie physique dont elle a le privilège qu'à l'autorité morale dont elle est investie. Si nous déférons à ses ordres, ce n'est pas simplement parce qu'elle est armée de manière à triompher de nos résistances; c'est, avant tout, parce qu'elle est l'objet d'un véritable respect". (Les formes élémentaires de la vie religieuse).
  Derrière ses préoccupations sociales, il y a toujours ces conceptions morales : les appêtits des hommes sont insatiables; s'il n'y a pas une autorité morale qui limite les désirs, les hommes seront éternellement insatisfaits, parce qu'ils voudront toujours obtenir plus qu'ils ne le peuvent... Aussi, à terme, comme autorité morale, la science doit remplacer la religion dans le gouvernement des esprits. En cele, il rejoint Auguste COMTE, sans en adopter les formes d'actions pratiques.
         Tant dans "L'éducation morale" que dans son texte de 1915, "L'Allemagne au-dessus de tout", Emile DURKHEIM aborde la question de la société "internationale", comme il l'a fait pour la société tout court. Les conflits internationaux, loin d'être hors du champ de ses analyses, y figurent bien. De même que la problématique du normal et du pathologique occupe une place centrale dans la définition de la société, de même il discute - longuement - d'un "cas nettement caractérisé de pathologie sociale, en ce qui concerne la conception et la mise en oeuvre du pangermanisme. A concevoir l'Etat asservissant tout, au-dessus de toute loi qu'il n'approuverait pas constamment, on dresse les conditions des massacres collectifs de la Grande Guerre.
 "Jusqu'ici, nous n'avons parlé de la société que d'une manière générale, comme s'il n'y en avait qu'une. Or, en fait, l'homme vit maintenant au sein de groupes multiples. Pour ne parler que des plus importants, il y a la famille où il est né, la patrie ou le groupe politique et l'humanité. Doit-on l'attacher à l'un de ces groupes, à l'exclusion de tous les autres? Il n'en saurait être question." (...) "La question de savoir si l'humanité doit être ou non subordonnée à l'Etat, et le cosmopolitisme au nationalisme, est (...) (une des plus graves) puisque, selon que la primauté sera accordée à l'un ou à l'autre groupe, le pôle de l'activité morale sera très différent, et l'éducation morale entendue de manière presque opposée." Emile DURKHEIM confronte les arguments en faveur de l'un ou de l'autre, et finalement "l'humanité a, sur la patrie, cette infériorité qu'il est impossible dy voir une société constituée".  Toutefois, "il semble que nous soyons en présence d'une véritable antinomie. D'une part, nous ne pouvons pas nous empêcher de concevoir des fins morales plus hautes que les fins nationales ; d'autre part, il ne semble pas possible que ces fins plus hautes puissent prendre corps dans un groupe humain qui leur soit parfaitement adéquat". (...) "En définitive, tout dépend de la façon dont le patriotisme est conçu, car il peut prendre deux formes très différentes. tantôt il est centrifuge (...), il oriente l'activité nationale vers le dehors, stimule les Etats à empiéter les uns sur les autres, à s'exclure mutuellement; alors il les met en conflit, et il met du même coup en conflit les sentiments nationaux et les sentiments de l'humanité. Ou bien au contraire, il se tourne tout entier vers le dedans, s'attache à améliorer la vie intérieure de la société; et alors, il fait communier dans une même fin tous les Etats parvenus au même degré de développement moral. Le premier est agressif, militaire; le second est scientifique, artistique, industriel, en un mot, essentiellement pacifique."
     La globalité de la conception de la société et l'attachement aux détails de l'enquête sociale vont de pair pour construire une théorie d'ensemble où les préoccupations sociales rejoignent toujours les préoccupations morales.
    Philippe BESNARD, dans un exposé sur la postérité de l'oeuvre d'Emile DRRKHEIM, commencée d'ailleurs se son vivant, explique que "ce qui distingue Emile Durkheim des autres "pères fondateurs" de la sociologie, c'est qu'il fut à proprement parler un chef d'école. Son projet impliquait en effet, que la fondation de cette nouvelle science fût le fruit d'un travail collectif où chacun des membres de l'équipe se spécialiserait dans une branche du savoir à constituer et ferait valoir le point de vue sociologique dans les disciplines ou les domaines d'étude existant déjà. Ce programme fut en bonne partie réalisé. Durkheim sur s'attacher une équipe de brillants collaborateurs parmi lesquels Célestin Bouglé (1870-1940), Hubert Bourgin (1874-1955), Georges Davy (1883-1976), Paul Fauconnet (1974-1938), Louis Gernet (1873-1924), Maurice Halbwachs (1877-1945), René Hertz (1881-1915), Henri Bubert (1872-1927), Paul Huvelin (1873-1924, Paul Lapie (1869-1927), Marcel Mauss (19872-1950), Gaston Richard (1860-1945), François Simiand (1873-1935). UN tel rassemblement de talents réunis autour d'un même but - fonder la sociologie - fut un événement unique dans l'histoire de la discipline." On retrouve ces signatures notamment dans la revue L'année sociologique.
  "La réussite universitaire des durkheimiens frappa leurs contemporains et fut dénoncée par les milieuxintellectuels de droite comme la mainmise d'un clan sur l'Université. En réalité, le succès institutionnel de (cette) sociologie fut, comme l'a montré V Karadi, des plus modestes si on le compare à la percée universitaire de la géogrphie vidalienne ou au nombre des postes créés pour les historiens.
Les carrières individuelles des membres du groupe furent d'ailleurs assez contrastées. (...) Ce qui, alors, contribua à accréditer l'idée d'une hégémonie des durkheimiens dans l'Université, c'est le fait que le succès de la sociologie durkheimienne, s'il fut limité par rapport à d'autres disciplines, fut total par rapport à d'autres sociologies. les durkheimiens, groupes proprement universitaire et de recrutement élevé, eurent à coeur de se démarquer nettement des entreprises concurrentes qu'ils disqualifiaient sur le plan scientifique en les traitant soit comme des généralités d'amateurs, soit comme des doctrines à visée idéologique ou pratique. En s'assurant le quasi-monopole de leur spécialité dans l'enseignement supérieur, ils marginalisèrent leurs rivaux potentiels, tels les continuateurs de Le Play ou les divers sociologues que René Worms cherchait à regrouper. Quant à Tarde, le grand rival de Durkheim, il était magistrat et mourut en 1904, quatre ans après son élection au Collège de France.
Mais dans la pénétration de l'Université par les durkheimiens, il faut voir plutôt la récompense de mérites individuels que la reconnaissance de l'autonomie de la sociologie, qui n'est entrée dans l'enseignement supérieur que sous le couvert d'autres spécialités (comme les sciences de l'éducation). D'ailleurs, les prétentions de la sociologie à vouloir régenter les disciplines voisines ne pouvaient que susciter de vives résistances, notamment de la part des historiens. Quant aux juristes, ils se méfiaient de cette nouvelle philosophie, tout en regrettant de la voir se développer dans les facultés de lettres. C'est surtout avec la philosophie que les durkheimiens cherchères à établir une relation d'interdépendance, afin de profiter de sa position dominante.
Cette stratégie n'était pas sans risque. la réforme universitaire de 1920, en associant la sociologie à la morale pour en faire un des quatre certificats composant la licence de philosophie, consacra moins l'autonomie institutionnelle de la sociologie que sa dépendance à l'égard de la philosophie. Ce fut également en 1920 que Lapie, devenu directeur de l'enseignement primaire, introduisit la socioloogie dans le programme des écoles normales. Cela eut pour effet de déclencher, à partir de 1923, un offensive en règle des milieux conservateurs et de ranimer d'anciennes préventions à l'égard de la sociologie. Cette "affaire Lapie" fit voir que les durkheimiens étaient acculés à une position défensive, tant leurs ambitions s'étaient réduites quant au rôle social de leur discipline.
     Après la guerre (la première guerre mondiale, bien entendu...), le groupe durkheimien se trouva privé de son chef et d'un grand nombre de se plus jeunes et plus brillantes recrues. (...) Aucun des survivants n'avait l'universalité ni l'autorité intellectuelle nécessaires pour s'imposer comme le chef incontesté du groupe durkheimien considérablement réduit, vieillit, et qui ne sut pas s'attacher de nouvelles recrues. IL y eut pourtant plusieurs tentatives pour ressusciter l'entreprise collective. Le gros volume de L'année sociologique publié en 1925 fut remarquable : pratiquement tous les anciens collaborateurs y participèrent. Mais il n'y eut qu'un second volume en 1927, ne comprenant que des mémoires. Une nouvelle tentative eut lieu en 1934 avec les Annales sociologiques, publiées en cinq séries indépendantes les unes des autres. A cette entreprise participauent de nouveaux collaborateurs mais, pour nombre d'entre eux, le durkheimisme n'était plus la référence principale. En outre, l'indépendance des séries, leur parution irrégulière marquaient bien la fin du caractère collectif de l'entreprise durkheimienne. Ces reprises furent donc un échec relatif quant au maintien du groupe, qui sut trouver cependant une autre base institutionnelle dans l'Institut français de sociologie créé en 1924 et qui servit de forum aux durkheimiens dans l'entre-deux-guerres.
Cette situation de repli dans les tâches collectives n'empêcha pas l'accomplissement d'oeuvres individuelles nombreuses et remarquables, qui étaient souvent, il et vrai, l'aboutissement de travaux entamés de longue date. C'est en 1920 que Fauconnet soutient sa thèse sur La Responsabilité et en 1922 que Davy devient docteur ès lettres avec La Foi jurée et Le Droit, l'Idéalisme et l'Expérience. Louis Gernet, qui avait soutenu sa thèse dès 1917, publie plusieurs travaux sur la pensée et le droit en Grêce ancienne ; Marchel Granet soutient sa thèse en 1920 (Fêtes et chansons anciennes de la Chine) et poursuit ses travaux sur la civilisation chinoise. C'est également après la guerre que Simiand publie presque tous ses livres, notamment son magnum opus Le salaire, l'évolution sociale et la monnaie (1932). Quant à Marcel Mauss, il produit ses textes les plus connus, comme le célèbre Essai sur le don (1925) et se voue à la tâche de publier l'oeuvre des durkheimiens disparus, notamment le livre de Hubert, Les Celtes (1932), et plusieurs cours de Durkheim. Il faut ajouter que Mauss, par son enseignement dans l'Institut d'ethnologie qu'il fonde en 1925 avec Lévy-Bruhl et l'américaniste Paul Rivet, eut une influence décisive sur toute une nouvelle génération d'ethnologues, qu'il incitait à travailler sur le terrain alors que lui-même était un ethnologue de cabinet. On peut citer parmi ses disciples, Alfred Métraux, Marcel Griaule, Germaine Dieterlen, Denise Paulme, Louis Dumont, Jacques Soustelle.
Le durkheimien le plus productif et le plus écelctique dut durant cette période Maurice Halbwachs. (...). C'est lui aussi qui contribua le plus à faire connaitre en France les sociologies allemande et américaine (Max Weber, Veblen, l'Ecole de Chicago par exemple).
Le cas de Bouglé contraste avec celui des principaux membres du groupe. Sa production scientifique originale est réduite (l'Evolution des valeurs, 1922) et il se spécialise plutôt dans la vulgarisation et l'exposé des travaux des autres (Bilan de la sociologie contemporaine, 1935). Mais surtout il se coue à l'organisation et la promotion de la recherche. C'est ainsi qu'il dirige à l'Ecole normale supérieure le Centre de documentation sociale qui recrute de nouveaux talents comme Marcel Déat, Raymond Aron, Georges Friedman, Jean Stoetzel, mais la plupart d'entre eux n'ont plus aucune allégeance au durkheimisme et se tournent vers d'autres références intellectuells.
La plupart des durkheimiens de la première heure connaissent à cette époque le couronnement de leur carrière. (...). Georges Davy, nommé à la Sorbonne en 1944, sera le dernier collaborateur direct de Durkheim à y enseigner. Sa retraite en 1955 marque le terme ultime de l'emprise durkheiminenne sur l'enseignement universitaires de la sociologie et le moment où une nouvelle génération s'établit véritablement puisque Raymond Aron lui succède tandis que Jean Stoetzel est nommé sur une chaire nouvellement créée de pysychologie sociale.
   
  Emile DURKHEIM, De la division du travail social (1893); Les règles de la méthode sociologique (1895); Le suicide (1897); L'éducation morale (1902-1903); Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912); L'Allemagne au-dessus de tout (1915). Raymond ARON, Les étapes de la pensée sociologique (1967); Dictionnaire Critique de Sociologie, 2004; Dictionnaire des Oeuvres Politiques, 1986. Philippe BESNARD, Les Durkheimiens, dans Encyclopedia Universalis, 2014.
Complété le 18 décembre 2013

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25 mai 2008 7 25 /05 /mai /2008 17:53
   Revue de référence sur la sociologie, L'année sociologique, fondée en 1898 par Emile DURKHEIM, conçue comme une véritable machine de conquête de la discipline dans le paysage intellectuel français et même au-delà (des milliers de bibliographies notamment), publie encore aujourd'hui nombre d'auteurs confirmés ou en recherche. De nombreux ouvrages-clé (Que l'on pense à Essai sur le Don de MAUSS) ont d'abord été publié dans la revue sous forme de longs articles. La célébration de son centenaire a coïncidé avec de notables transformations, notamment le passage à une périodicité semestrielle. Selon leurs responsables, la revue est désormais mieux en prise sur les évolutions que connaît ce domaine du savoir, et a fait le choix de privilégier la publication de numéros thématiques en alternance avec des volumes de varia (entendre des articles sur des domaines variés). Plusieurs de ces récentes livraisons ont ainsi permis de faire le point sur les études qui se rapportent respectivement au "droit au féminin", à la "sociologie économique", à "l'abstraction en sociologie", et l'un de ses numéros, coordonné par Christian TOPALOV, a été consacré à "la ville comme catégorie de l'action". Elle a également l'ambition de ne pas s'arrêter aux frontières disciplinaires (ce qui, selon nous, serait un peu difficile à l'époque de l'indisciplinarité...), et donc de mettre en évidence les rapports que les sciences sociales entretiennent avec des sciences voisines, notamment politiques et juridiques. A ces orientations nouvelle s'ajoute un renouvellement du comité de rédaction qui, aujourd'hui ouvert à de jeunes enseignants, chercheurs, accueille également des sociologues étrangers de renommée internationale.
    Dans le comité d'honneur actuel figure Raymond BOUDON, ce qui au premier abord ne laisse pas d'étonner dans la revue de l'école française de sociologie, quand on connaît les positions de celui-ci sur celle-là... Mais, précisément, L'année sociologique, de par la diversité des courants qui l'animent et qui s'y expriment, constitue un bon point d'observation sur l'évolution de cette discipline. Le président du comité de rédaction actuel est Bernard VALADE.

         La revue parait maintenant donc deux fois par an et privilégie des approches (un numéro sur deux) par thèmes. Ceux-ci sont très variés et ne concernent évidemment  pas que le conflit. Toutefois, comme nous le savons, chaque domaine en sociologie porte une conflictualité... Précisément, notons que L'année sociologique aborde dans son numéro 2/2011, les "Valeurs, métier et action : évolutions et permanences de l'institution militaire", avec notamment des contributions, entre autres d'Eric LETONTURIER, Laure BARDIÈS, Sébastien JALUBOWSKI, Bernard BOÊNE et de Nina LEONHARD.
  Ajoutons que tous les numéros, depuis 2001, sont disponibles en ligne en texte intégral sur le portail CAIRN (il suffit de se laisser guider dans le site) sur abonnement. Comme les articles sont en accès libre 5 ans après leur parution, je vous conseille pour vous édifier sur l'intérêt "en veille", pour cette revue, d'y jeter un coup d'oeil de temps en temps... Les autres, antérieurs à 2000 sont disponibles notamment sur JStor.org. Nous regrettons que l'accès n'y est pas immédiat et que seuls les premiers numéros de la revue (jusqu'à 1910 environ) sont disponibles à partir du site Gallica.
     Philippe BESNARD, dans sa communication sur Les durhkeimiens s'attarde sur la naissance et le fonctionnement de L'année sociologique. Cette revue "fut non seulement l'organe du groupe durkheimien mais l'instrument même de sa constitution. Les douze volumes de sa première série (1898-1913), publiés du vivant de Durkheim, sont autant de pierres fondatrices de ce qui fut vite appelé "l'école française de sociologie". L'idée de créer cette revue naquit au printemps de 1896 lors d'entretiens entre Durkheim et Bouglé, jeune agrégé de philosophie qui venait de faire paraitre un livre sur Les Sciences sociales en Allemagne et cherchait à se spécialiser dans cette discipline nouvelle. Le projet ne prit vraiment corps qu'au début de 1897 et le premier volume fut publié un an plus tard. Il faut dire que la formule des Années, revue présentant annuellement les principales productions d'un savoir, était alors très en vogue. L'Année psychologique (1895), notamment, dirigée par Binet et publiée par son laboratoire de psychologie physiologique a pu servir de modèle à L'Année sociologique.
Cependant, en 1895 encore, Durkheim soutenait que la littérature véritablement sociologique n'était pas assez abondante pour alimenter une revue périodique : il visait, il est vrai, la Revue internationale de sociologie, créée dès 1863 par René Worms, et jugeait que cette entreprise était prématurée. En fait, cette déclaration n'était pas contradictoire avec le projet de L'Année sociologique. L'originalité de cette dernière venait précisément de la manière dont elle résolvait ce paradoxe : comment vouloir rendre compte de la production d'une discipline qui reste complètement à constituer? L'objectif, d'ailleurs déclaré, de L'Année sociologique était différent. Il s'agissait de présenter et d'analyser les recherches qui se faisaient dans les "sciences spéciales" - histoire et ethnographie des religions, histoire du droit, criminologie, statistique morale, science économique, linguistique, archéologie, géographie humaine, etc. - et de voir si l'on pouvait en extraire des matériaux utilisables par la sociologie. Seule la première section, institutlée "Sociologie générale" avait vocation de rendre compte de la littérature proprement sociologique, c'est-à-dire qui se donnait pour telle et, pour cette raisons même, elle était considérée comme la moins utile. L'Année sociologique avait donc un caractère unique parmi les revues du même genre. Alors qu'elle contribuait à créeer une science, à définir son domaine, elle pouvait donner l'illusion d'une science déjà constituée ayant son organisation interne et ses disciplines auxiliaires. On comprend dans cette perspective l'importance accordée au plan de classification qui ordonnait les comptes rendus. Les divisions et subdivisions thématiques permettaient de définir les diverses régions du territoire de la sociologie et de légitimer sa prétention de légiférer sur tous les aspects de la vie de l'homme en société. En outre, le caractère critique des analyses permettait aux durkheimiens de faire valoir leur point de vue sur toutes sortes de sujets qu'ils avaient à peine commencé d'explorer, et d'annexer des savoirs produits par d'autres disciplines.
Cet intérêt "stratégique"  de L'Année pour la constitution de la nouvelle science peut, seul, expliquer la durée d'une entreprise qui nécessita un travail collectif considérable. Les douze volumes de la première série analysèrent 4 800 livres ou articles et en signalèrent (sans commentaire) 4 200 autres. Et ces analyses critiques étaient souvent fort développées puisque 1 767 dépassaient une page de revue (certaines allant jusqu'à 10 voire 20 pages). L'Années sociologique était donc bien essentiellement une revue de bibliographie critique, même si elle présentait aussi, au moins dans ses dix premiers volumes, des "mémoires originaux", articles souvent substantiels. Notons que ces mémoires provenaient des membres de l'équipe, sauf au début où Durkheim fit appel à des auteurs étrangers et prestigieux (Simmel, Steinmetz, Ratzel). Après 1907, l'entreprise s'essouffla un peu, chacun voulant consacrer plus de temps à ses travaux personnels, et aussi parce que l'entreprise fondatrice et légitimatrice avait moins de raison d'être. L'Année sociologique, réduite aux analyses, parut tous les trois ans (1910 et 1913), tandis qu'était créée parallèlement la collection des Travaux de l'Année sociologique.
La participation à cette entreprise collective est le meilleur critère pour cerner la population des durheimiens. (...) La réussite de l'entreprise n'est pas sans rapport avec plusieurs facteurs d'intégration et de solidarité de l'équipe. Son recrutement était assez homogène quant à la formation universitaire. Plus de la moitié des 43 collaborateurs étaient agrégés de philosophie (22) et/ou anciens élèves de l'Ecole normale supérieure (24). (...) En dépit des liens d'amitié, de collaboration ou même de parenté qui unissaient certains de ses membres, l'équipe dans son ensemble n'était pas un groupe d'interconnaissance. Les relations n'étaient étroites qu'à l'intérieur de certaines fractions du groupe. C'est à Durkheim que revenait la tâche de centraliser les communications. Le tandem formé par Mauss et Hubert, très proche de lui, guidait les activités de la plupart des jeunes collaborateur et Fauconnet gravitait autour de ce noyau central. Mais deux sous-groupes oeuvraient dans un relatif isolement : celui que formaient Bouglé, Lapie et Parodi, soucieux de faire la part du psychologique dans l'explication des faits sociaux, et celui qui réunissait, autour de Simiand, Halbwachs et les frères Bourgin. (...). Parallèlement à ces franctions, on peut discerner une stratification au sein du groupe. Quand les décisions qui touchent au sort de la revue sont à prendre, Durkheim ne manque pas de consulter une sorte d'état-major composé de Bouglé, Fauconnet, Hubert, Mauss et Simiand. (...) La défection de Richard, qui allait devenir un des adversaires déclarés du durkheimisme, fut la seule notable qu'eut à subir l'équipe du vivant de Durkheim. C'est là un trait qui mérite d'être souligné : en dépit de divergences doctrinales initiales, de l'existence de certaines fractions, du travail colossal qu'impliquait la collaboration à L'Année, l'équipe apparut comme de plus en plus homogène et ne connut aucune rupture fracassante. En cela aussi, L'Année sociologique a été une incontestable réussite."
L'Année sociologique, conçue comme une sorte de machine de guerre à destinée à annexer des territoires était divisée en classes thématique : sociologie des religions, sociologie du droit, secteurs les plus étudiés, en siociologie économiques, morphologie sociale (catégorie attrape-tout, surtout composée d'anthropologie et d'ethnologie. Elle ne traitait que fort peu de sociologie politique ou de sociologie de l'éducation.
Philippe BESNARD, article Les durkheimiens, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

   L'année sociologique, Université Paris Sorbonne, Maison de la recherche, Institut des Sciences Humaines Appliquées (ISHA), UFR de philosophie et de sociologie, 28, rue Serpente, 75005 PARIS (rédaction).
   Site : www.PUF.com
Actualisé le 10 mars 2010
Complété le 19 décembre 2013.
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