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29 mai 2008 4 29 /05 /mai /2008 14:14
      D'emblée, le fondateur de l'éthologie classique ou objectiviste annonce dans la préface de son livre qu'il "traite d'agressivité, c'est-à-dire de l'instinct de combat de l'animal et de l'homme, dirigé contre son propre congénère". En quatorze chapitres aux lignes serrées, Konrad LORENZ (1903-1989) développe (il écrit ce livre en 1963), à partir de ses expériences comportementales sur des animaux (poissons, oiseaux, mammifères) une vision du conflit intra-spécifique qui va engendrer par la suite une multitude d'études... et d'intenses polémiques.
      Dans les deux premiers chapitres, il fait état de ses observations dans la mer, puis en laboratoire (sur les poissons). Ce qui lui fait poser la question :"A quoi le mal est-il bon?". Distinguant d'abord les conflits intra-spécifiques des luttes (qu'il ne peut qualifier de combats) prédatrices inter-spécifiques pour se concentrer sur ces premiers, et notamment d'abord sur la "lutte territoriale". Ce "mécanisme très simple au point de vue de la physiologie du comportement résout presque idéalement le problème de savoir comment, sur un territoire donné, répartir des animaux semblables équitablement, c'est-à-dire en sorte que la totalité de l'espèce en profite. Ainsi, même le plus faible peut, bien que dans un espace relativement modeste, vivre et procréer. Cela est très important surtout pour les animaux qui, tels certains poissons et reptiles, atteignent leur maturité sexuelle longtemps avant d'acquérir leur taille définitive. Quel résultat pacifique du "principe du mal"!". (...) "Nous pouvons accepter comme certain que la fonction la plus importante de l'agression intraspécifique est de garantir la répartition régulière d'animaux d'une même espèce à travers un territoire."
Des observations chez les paradisiers, le combattant ou le canard mandarin lui font constater une "concurrence des congénères à l'intérieur de l'espèce sans rapport avec le milieu extra-espèce" Et "pour des raisons faciles à comprendre, l'homme est tout particulièrement exposé aux effets néfastes de la sélection intraspécifique. Comme aucun être avant lui, il s'est rendu maitre de toutes les puissances hostiles du milieu extra-espèce. Après avoir exterminé l'ours et le loup, il est devenu à présent effectivement son propre ennemi : homo homini lupus (l'homme est un loup pour l'homme), comme dit le dicton latin. Certains sociologues américains d'aujourd'hui ont bien saisi ce phénomène dans leur domaine propre." On retrouve tout au long du livre de telles considérations où l'auteur passe avec facilité du monde animal au monde humain.
    A côté des fonctions de répartition des êtres vivants semblables dans l'espace vital disponible, de la sélection effectuée par les combats entre rivaux et de la défense de la progéniture existe une autre fonction de l'agression, celle de développer une hiérarchie sociale. Des oiseaux aux chimpanzés, plus l'espèce est évoluée, plus le rôle de l'expérience individuelle et de l'apprentissage est grand, plus cette dernière fonction prend de l'importance.
        Konrad LORENZ, après avoir posé ces constatations, s'étend dans les chapitres suivants sur la physiologie du comportement instinctif en général et de l'instinct d'agression en particulier (spontanéité des crises continuelles et régulières), sur le processus de ritualisation et sur le gain d'autonomie des nouvelles pulsions crées par ce processus (activation et inhibition de l'agression), sur le schéma d'action des motivations instinctives, et (au chapitre 7), sur des exemples concrets des mécanismes "inventés" par l'évolution des espèces pour canaliser l'agressivité en des voies moins nuisibles, et sur le rôle joué par les rites dans l'accomplissement de cette fonction, soit, pour l'auteur, les types de comportement ainsi créés qui ressemblent "sensiblement" à ceux que l'homme dirige, lui, grâce à une morale responsable.
 Plus loin, l'auteur fournit les conditions préalables pour comprendre le fonctionnement de quatre types très différents d'ordre social. "Le premier, c'est la foule anonyme, libre de toute agressivité, mais dont les membres ne se connaissent pas personnellement et ne montrent aucune solidarité. Le second type, c'est la vie familiale et sociale des bihoreaux et d'autres oiseaux nidifiant en colonies, vie entièrement fondée sur la structure locale du territoire à défendre. Le troisième nous est fourni par la remarquable "superfamille" des rats dont les membres ne se reconnaissent pas en tant qu'individus mais à leur odeur tribale, de sorte que leur comportement social envers les membres de leur propre tribu est exemplaire tandis qu'ils combattent avec haine et acharnement leurs congénères appartenant à une autre tribu. La quatrième catégorie d'ordre social comprend enfin les sociétés dont les membres ne se combattent ni ne se blessent mutuellement, parce que des liens d'amour et d'amitié entre les individus y font obstacle. Cette forme de société ressemble en de nombreux points à celle de l'homme". L'auteur cite l'exemple de l'oie cendrée pour cette dernière catégorie.
     Dans le chapitre sur le "grand parlement des instincts", Konrad LORENZ appuie l'idée qu'entre la faim, la sexualité, la fuite, des relations complexes peuvent se nouer et qu'il est difficile parfois de quantifier l'un ou l'autre dans les comportements quotidiens. Toujours est-il que le rite empêche toujours l'agression intra-spécifique de nuire à la conservation de l'espèce et l'auteur se pose la question de savoir comment. C'est la  réorientation du comportement agressif lui-même qui semble lui fournir la réponse. Il passe ensuite de l'étude des différents cérémonials qui permettent cette réorientation (cérémonial d'apaisement, de triomphe...) au lien inter-individuels qui se forment de plus en plus dans l'évolution.
Ne résistons pas à citer un plus longuement : "Sans doute chez les animaux agressifs, les liens personnels se sont-ils formés pour la première fois à un moment de l'évolution où la solidarité de deux ou plusieurs individus devint nécessaire pour accomplir quelques tâches servant à la conservation de l'espèce, le plus souvent la protection des petits. Sans doute le lien personnel de l'amour a-t-il été engendré dans bien des cas à partir de l'agression intra-spécifique et, dans plusieurs cas connus, par la ritualisation d'une agression ou d'une menace réorientées. Comme les rites nés de cette façon sont liés à la personne du partenaire, et deviennent plus tard un besoin en tant qu'actes instinctifs indépendants, ils rendent la présence du partenaire absolument nécessaire et font de lui l'"animal valant de chez-soi". L'agression intraspécifique est plus ancienne de millions d'années que l'amitié personnelle et l'amour. Pendant de longues périodes de l'histoire de la terre, il doit y avoir eu des animaux extrêmement méchants et agressifs. Presque tous les reptiles que nous connaissons aujourd'hui le sont encore, et il n'y a aucune raison de croire qu'ils le furent moins pendant la préhistoire. Nous ne connaissons de lien personnel que chez les téléostéens, les oiseaux et les mammifères, c'est-à-dire dans des groupes n'émergeant pas avant le tertiaire inférieur. Il existe donc bien une agression intraspécifique dans son antipode, l'amour. Mais à l'inverse, il n'y a pas d'amour sans agression."
       Dans les derniers chapitres de son livre, Konrad LORENZ se demande pourquoi chez l'homme, ces processus inhibiteurs de l'agression ont disparu. "Dans l'évolution de l'homme, de tels mécanismes inhibiteurs contre le meurtre étaient superflus; de toute façon il n'avait pas la possibilité de tuer rapidement; la victime en puissance avait mainte occasion d'obtenir la grâce de l'agresseur par des gestes obséquieux et des attitudes d'apaisement. Pendant la préhistoire de l'homme, il n'y a donc eu aucune pression de la sélection qui aurait produit un mécanisme inhibiteur empêchant le meurtre des congénères, jusqu'au moment où, tout d'un coup, l'invention d'armes artificielles troubla l'équilibre entre les possibilités de tuer et les inhibitions sociales." Pour l'époque moderne, l'auteur, dans cette lancée écrit qu'"il est plus que probable que les effets nocifs des pulsions agressives de l'homme (...) proviennent tout simplement du fait que la pression de la sélection intraspécifique a fait évoluer dans l'homme, à l'époque la plus reculée, une quantité de pulsions agressives, pour lesquelles il ne trouve pas de soupape adéquate dans la société actuelle."
    Il termine son ouvage une une profession d'optimisme : "Depuis longtemps l'humanité connait la réorientation comme un moyen de contrôler les fonctions de l'agression et d'autres pulsions non déchargées. Les Grecs de l'Antiquité étaient familiers avec le concept de catharsis ou décharge purifiante, et les psychanalystes savent très bien que beaucoup d'actions parfaitement recommandables puisent leur énergie dans la "sublimation" de pulsions agressives ou sexuelles." Il espère que le développement de la ritualisation culturelle (notamment par l'art, le rire, le sport...) va tirer l'humanité vers la solution de ses problèmes de la lutte politique et de la guerre.
          Deux sortes de critiques sont souvent faites à l'égard de cet ouvrage.
  L'une est méthodologique. Le faible spectre des espèces véritablement étudiées, surtout des poissons et des oiseaux étonne devant l'ampleur des conclusions émises. La rapide extension des résultats des observations du comportement animal au comportement humain étonne. Un certain procédé par analogie simple de comportements n'est pas forcément ce qu'il y a de mieux en méthodologie scientifique.
 L'autre est conceptuelle. L'usage fréquent du terme d'instinct n'est pas justifié, scientifiquement parlant, dans son oeuvre et le rapprochement (son passé au parti nazi n'arrange rien) avec des thèses conservatrices de cet usage peuvent laisser penser comme pour Erich FROMM (dans "La passion de détruire") que le "darwinisme social et moral prêché par LORENZ est un paganisme romantique et matérialiste qui tend à obscurcir la compréhension véritable des facteurs biologiques, psychologiques et sociaux responsables de l'agressivité humaine".
     Ce qui est dommage, c'est que dans l'esprit des vulgarisateurs de ce livre (on le voit aussi sur Internet), comme dans celui de l'opinion publique, alors que beaucoup d'observations sur beaucoup d'espèces ont permis d'aller au-delà de ce qu'expose Konrad LORENZ, persiste un anthropomorphisme de bazar.
       Toujours est-il que "L"agression" de Konrad LORENZ a ouvert un champ d'études scientifiques qui font de l'éthologie d'aujourd'hui une discipline solide et fructueuse.

   Konrad LORENZ, L'agression, une histoire naturelle du mal, Flammarion, collection Champs, 1977, 286 pages. La première édition française est de 1969. L'édition de 1977 est la traduction de l'allemand par Vilma FRITSCH, de l'ouvrage original paru en 1963, Das sogenannte böse zur naturgeschichte der agression.

                                                                                                ETHUS
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28 mai 2008 3 28 /05 /mai /2008 15:58
   La revue Politique étrangère, dont le premier numéro date de 1936, parait trimestriellement et se situe, dans le paysage diplomatique intellectuel international, dans une place presque équivalente à la Revue Défense Nationale pour la politique de défense officielle de la France. Avec la différence essentielle que cette revue, animée par une trentaine de spécialistes, est tout-à-fait indépendante, aborde les problèmes internationaux avec beaucoup plus de moyens et ne prend pas en principe position. Publiée par l'Institut Français des Relations Internationales depuis 1979, sous la direction de Thierry de MONTBRIAL, elle est le pendant francophone des publications de l'Institut International d'Etudes Stratégiques de Londres (IISS).

   Avec le soutien d'un vaste réseau de spécialistes extérieurs, sous la rédaction en chef de Dominique DAVID, cette revue figure pour l'IFRI dans une palette de moyens d'interventions dans le débat diplomatique intellectuel, qui comporte aussi la revue annuelle RAMSES, des Cahiers, des Conférences, des interventions (fréquentes) dans les médias. Les travaux de l'IFRI, que l'on retrouve dans Politique étrangère, portent sur les évolutions politico-stratégiques et notamment les relations transatlantiques. Ainsi en 2007, on pouvait y trouver des analyses fouillées (plutôt sous forme d'articles courts, moins d'une dizaine de pages) sur le Moyen-Orient, le dialogue transatlantique, sur la Russie, l'identité européenne, l'Islam et la préparation en France du Libre Blanc sur la défense... Une grande place est accordée dans chaque numéro d'environ 200-250 pages, à des critiques de livres.
Un des derniers numéros (2011/4), aborde en plus de 100 pages, la question de "La déconstruction européenne?" avec des contributions  d'Alain RICHARD, de Maxime LEFEBVRE, de guy HERMET ou encore de Dario BATTISTELLA. Les auteurs, plutôt favorables à la construction européenne se demandent où se situent les responsabilités de la zone Euro, comment réenchanter le rêve européen ou encore appellent de leurs voeux d'une gouvernance européenne de la zone Euro. 100 autres pages explorent les question de Démocratie, démocratisation, en Occident, dans les pays arabes, en Afrique ou en Chine...

   Politique étrangère, IFRI, 27, rue de la Procession, 75740 PARIS CEDEX 15 (rédaction). Portails Internat Persée et Cairn.
Pour les abonnements, il faut s'adresser à la Documentation française depuis 2009
Site : politique-etrangere.com
(Actualisé le 13 mars 2012)
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28 mai 2008 3 28 /05 /mai /2008 12:53
  Les milieux de la psychanalyse sont si complexes (sans jeux de mots) et souvent traversés de conflits (sans jeux de mots non plus) qu'il est parfois difficile - malgré ou à cause d'une bibliographie surabondante - de retrouver les différentes conceptions du conflits qui s'y élaborent encore.
   Toutefois, comme précisément la notion de conflit psychique se trouve au coeur de la psychanalyse, on peut distinguer plusieurs courants, souvent antagonistes ou concurrents - qui ont réellement d'ailleurs des problèmes psychologiques à régler entre eux... D'ailleurs, dès l'origine de l'application de l'analyse psychanalytique au sein du groupe fondateur, selon les principes mêmes du conflit psychique et de ses projections en de multiples rebondissements, Sigmund FREUD (1856-1939) et ses disciples semblent avoir exacerbé entre eux des éléments longtemps refoulés. Ces courants adoptent vis-à-vis du conflit psychique des attitudes différentes, suivant leur analyse de développement de l'enfant, de l'adolescent et de l'homme et suivant aussi leurs préférences politiques et idéologiques. Souvent, ils mêlent - un peu trop sans doute - dans leurs écrits, l'exégèse des oeuvres du fondateur à leurs propres expériences de la cure psychanalytique, ce qui peut rendre obscur certains notions.
   Pour comprendre les conceptions de ces courants, le mieux sans doute est de commencer par l'oeuvre de Sigmund FREUD lui-même, qui reste une grande référence aujourd'hui.

   Sigmund FREUD et ses variations du conflit psychique.
     Le traitement des hystéries, des névroses, de ses patients - d'abord parti d'une approche neurologique et psychiatrique - l'amène à se questionner longuement sur sa propre thérapeutique. Puis il alterne, dès "Etude sur l'hystérie" (avec J BREUER en 1893) et surtout "L'interprétation des rêves" (1900), pratique et théorie pour l'analyse, au-delà des symptômes, de la vie psychique de ses patients et de l'homme en général. L'étude du développement repose chez Sigmund FREUD sur, à la fois l'observation (souvent indirecte) de quelques  enfants et la reconstruction de positions infantiles à partir des névroses adultes. Il forge une "métapsychologie" qui explique les phénomènes de la vie intérieure des individus. Pour simplifier, car l'esprit scientifique de FREUD tendait toujours à douter de l'aspect définitif de ses découvertes, il élabore une première topique vers 1895-1920, la différenciation Conscient-Préconscient-Inconscient, et une seconde topique vers 1920-1939 qui distingue le Moi, le Ca et le SurMoi. L'opposition du principe du plaisir au principe de réalité, l'existence des pulsions (distinguées de l'instinct) dont les manifestations s'organisent en fonction de l'expérience personnelle, constituent les principes majeurs de la nouvelle discipline qu'il fonde, la psychanalyse, et qu'il s'efforce assez tôt d'institutionnaliser (la première "Société psychologique du mercredi" devient en 1908 la "Société psychanalytique de Vienne").
  Le conflit psychique, dont le moteur est la vie sexuelle elle-même, se déroule dans la première topique entre les pulsions sexuelles et les pulsions d'autoconservation, et dans la dernière topique entre les pulsions de vie (Eros) et les pulsions de mort (Thanatos). Les pulsions de vie regroupent les pulsions sexuelles et les pulsions d'autoconservation alors que les pulsions de mort tendent à la réduction complète des tensions et se manifestent sous la forme de l'autodestruction et de l'agression. Pour Sigmund FREUD, le conflit est avant tout interne et les conflits interpersonnels n'ont de sens que dans la mesure où ils réveillent ou expriment des conflits internes. Et dans les relations avec les autres, le mécanisme du refoulement des pulsions sexuelles est primordial dans le développement de l'enfant, entraînant chez lui fixations et régressions, si ces refoulements sont exagérés et ne constituent pas seulement des sublimations. Les névroses et les psychoses se manifestent alors, interviennent, font partie même, de la personnalité de l'individu qui développe ces refoulements. A chaque étape du développement physiques de l'enfant, de nombreuses modalités d'expressions des pulsions se font jour et ils se heurtent aux répressions extérieures. Le complexe d'Oedipe, avancé tant dans "Les trois essais sur la sexualité" (1905), que dans "Totem et Tabou" (1912) est au coeur de la théorie psychanalytique. Le triptyque Mère-Père-Fils ou Mère-Père-Fille est le creuset de toutes les relations futures de l'individu.
  Et une grande partie du travail de Sigmund FREUD (pris entre sa rigieur intellectuelle, la nécessité de propager la nouvelle discipline et la polémique qui, très tôt, s'instaure entre lui et ses nombreux disciples) a été de sérier, de classer à la fois les phases du développement humain et les diverses sortes de symptômes des névroses et des psychoses, de fonder une étiologie des "maladies mentales". Loin d'en rester à une étude de l'individu, FREUD ne cesse, surtout vers la fin de sa vie, de tenter de relier le destin de la personne au destin de l'humanité.

   Sigmund FREUD, La science des rêves (1900); Psychopathologie de la vie quotidienne (1901); Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905); Cinq leçons sur la psychanalyse (1909); Totem et Tabou (1912); Inhibition, symptôme et angoisse (1926) ; Daniel LAGACHE, La psychanalyse, PUF, collection que sais-je?, 1976 ; Roger PERRON, Histoire de la psychanalyse, PUF, même collection, 1997 ; BIDEAU, HOUDE et PEDINIELLI, L'homme en développement, PUF, 2002.


                                                                                            PSYCHUS
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27 mai 2008 2 27 /05 /mai /2008 15:36

       Préfacé par Antoine DANCHIN, généticien à l'Institut Pasteur et publié par les Editions Syllepse, ce gros livre (un pavé de 890 pages) sera utile pour tous ceux qui s'intéressent à la notion d'information. Cette notion est si largement utilisée dans nombre de disciplines, qu'une explication sur le conflit serait aujourd'hui impossible sans elle.
Etude historique sur la mise en place des réseaux informatiques (guerres chaudes et guerre froide y ont beaucoup contribué), c'est aussi une exploration de champs aussi divers que la physique quantique, la théorie du signal, la thermodynamique, les mathématiques, la biologie moléculaire... Découpé en de multiples contributions et agréablement mis en page malgré l'aridité du sujet au premier abord (et seulement au premier abord...), ce livre constitue une véritable encyclopédie de la révolution de l'information du XXème siècle.

 

   Nous pouvons lire dans la présentation de ce livre que "la notion d'information est une des plus importantes notions en jeu dans les sciences et les technologies, eu égard au très large spectre de ses utilisations et de ses terrains d'application. Nonobstant le passé "analogique" de ces technologies, le 0 et le 1 des ordinateurs numériques symbolisent cette prégnance, cette omniprésence. Une telle diversité impliquait l'ampleur panoramique qui caractérise ce livre. A travers la mise en évidence de l'importance du contexte historique dans lequel toute activité scientifique s'inscrit, Jérôme SEGAL aborde, notamment, la place de l'eugénisme dans l'oeuvre de Fisher, les différents types d'organisation de la recherche dans l'entreprise Siemens et les Bell Labs, l'importance des recherches militaires pendant la seconde guerre mondiale et leurs liens avec le monde universitaire et industriel, le rôle des fondations américaines, le contexte politique de la France d'après 1945, le poids de la guerre froide dans l'établissement des premiers réseaux informatiques, ou encore le cadre dans lequel s'inscrivent les différents discours sur l'unité des sciences. De même, il explore des champs disciplinaires fort distincts : physique quantique, théorie du signal, thermodynamisme, mathématiques, biologie moléculaire, linguistique, informatique, etc. Ainsi la notion d'information peut être qualifiée de cruciale et considérée comme indispensable pour comprendre l'histoire scientifique et technologique du 20e siècle. En regard de son énorme fécondité conceptuelle et pratique, cette période a constitué, de ce point de vue, le formidable socle de notre 21e siècle, à peine advenu et déjà si gros des promesses fondées ou aberrantes d'une "société de l'information et de la communication" qu'il faut résolument apprendre à connaître et à maîtriser".

Jérôme SEGAL, maître de conférences en histoire des sciences et épistémologie à l'UFM de Paris et chercheur au Centre Cavaillès de l'Ecole normale supérieure de Paris, livre ici une somme dont on peut difficilement se passer et de par l'abondance de notes et de références bibliographiques, permet d'aller plus loin sur de nombreux aspects.

 

     L'auteur est également critique à nonfiction.fr et coordinateur depuis 2011 du Collège doctoral d'histoire et de philosophie des sciences à l'Université de Vienne.

 

 

 

Jérôme SEGAL, Le Zéro et le Un, Histoire de la notions scientifique d'information au 20e siècle, Editions Syllepse, Collection Matériologiques, 2003, 890 pages.

 

 

Complété le 2 juillet 2012

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27 mai 2008 2 27 /05 /mai /2008 14:20
     Prenant comme titre l'hymme national allemand, le fondateur de l'école française de sociologie écrit en 1915, en pleine hécatombe de la Première Guerre Mondiale, alors qu'il vient de perdre un fils, sa seule oeuvre centrée sur les relations internationales (Qui a voulu la guerre? de 1914 avec Ernest DENIS est d'une autre facture).
  Cela commence par une étude de la relation entre la "mentalité allemande et la guerre" et s'approfondit sur des considérations sur la nature de l'Etat et sur ses relations avec les autres Etats. Prenant appui sur les contributions de TREITSCHKE, homme politique allemand et professeur d'Université aui apporta son appui au pouvoir impérial, Emile DURKHEIM veut démontrer que la conduite de l'Allemagne pendant la guerre dérive d'une "certaine mentalité allemande", d'une conception précise de l'Etat.
    L'Etat est au-dessus des traités internationaux qu'il signe. ils ne le lient pas : "Toute supériorité lui est intolérable, ne fut-elle qu'apparente. il ne peut pas même accepter qu'une volonté contraire s'affirme en face de la sienne : car tenter d'exercer sur lui une pression, c'est nier sa souveraineté. Il ne peut avoir l'air de céder à une sorte de contrainte extérieure, sans s'affaiblir et sans se diminuer."  Plus, "un Etat se doit à lui-même de résoudre par ses propres forces les questions où il juge que ses intérêts essentiels sont engagés. La guerre est donc la seule forme de procès qu'il puisse reconnaître, et "les preuves qui sont administrées dans ces terribles procès entre nations ont une puissance autrement contraignante que celles qui sont usités dans les procès civil (citation de TREITSCHKE)". (...) "Sans la guerre, l'Etat n'est même pas concevable. Aussi le droit de faire la guerre à sa guise constitue-t-il l'attribut essentiel de sa souveraineté. C'est par ce droit qu'il se distingue de tous les autres groupements humains." Plus encore, "La guerre n'est pas seulement inévitable : elle est morale et sainte. Elle est sainte parce qu'elle est la condition nécessaire à l'existence des Etats et que, sans Etat, l'humanité ne peut pas vivre. (...). Mais elle est sainte aussi parce qu'elle est la source des plus hautes vertus morales. C'est elle qui oblige les hommes à maîtriser leur égoïsme naturel; c'est elle qui les élève jusqu'à la majesté du sacrifice suprême, du sacrifice de soi. Par elle, les volontés particulières, au lieu de s'éparpiller à la poursuite de fins mesquines, se concentrent en vue de grandes choses (...). Dans ces conditions, évidemment, les petits Etats ne doivent leur survie que grâce à la magnanimité des grands.
  L'Etat est au-dessus de la morale et la morale est pour l'Etat un moyen. Et les valeurs chrétiennes elles-mêmes ne s'opposent pas, selon les suppôts du militarisme allemand (DURKHEIM ne parle pas, on s'en doute, du militarisme français...) à ce que la fin justifie les moyens. De même, l'Etat est au-dessus de la société civile, il s'oppose à ce kaléidoscope chaotique en y mettant de l'ordre et de la discipline, et, en tout état de cause, le devoir des citoyens est d'obéir.
Tout cela explique la violation de la neutralité belge et des conventions de La HAYE, la guerre systématiquement inhumaine et la négation du droit des nationalités.
    Dans son chapitre 5, Emile DURKHEIM souligne le caractère morbide de cette mentalité. Et, cohérent avec sa conception de la société, il commence par indiquer que "nous n'entendons pas soutenir que les Allemands soient individuellement atteints d'une sorte de perversion morale constitutionnelle qui corresponde aux actes qui leur sont imputés". Il souligne que "les soldats qui ont commis les atrocités qui nous indignent, les chefs qui les ont prescrites, les ministres qui ont déshonoré leur pays en refusent de faire honneur à sa signature sont, vraisemblablement, au moins pour la plupart, des hommes honnêtes qui pratiquent exactement leurs devoirs quotidiens. Mais le système mental qui vient d'être étudié n'est pas fait pour la vie privée et de tous les jours. il vise la vie publique, et surtout l'état de guerre, car c'est à ce moment que la vie publique est la plus intense. Aussitôt donc que la guerre est déclarée, il s'empare de la conscience allemande, il en chasse les idées et les sentiments qui lui sont contraires et devient le maître des volontés. Dès lors, l'individu voit les choses sous un angle spécial et devient capable d'actions que, comme particulier et en temps de paix, il condamnerait avec sévérité." Le problème n'est pas, encore une fois, dans les relations inter-individuelles ou dans les consciences personnelles. Il est dans un Etat qui "consiste en une hypertrophie morbide de la volonté, en une sorte de manie du vouloir. La volonté normale et saine, si énergique qu'elle puisse être, sait accepter les dépendances nécessaires qui sont fondées dans la nature des choses. L'homme fait partie d'un milieu physique qui le soutient, mais qui le limite aussi et dont il dépend. il se" soumet donc aux lois de ce milieu ; ne pouvant faire qu'elles soient autres qu'elles ne sont, il leur obéit, alors même qu'il les fait servir à ses dessins. car pour se libérer complètement de ces limitations et de ces résistances, il lui faudrait faire le vide autour de soi, c'est-à-dire se mettre en dehors des conditions de la vie. Mais il y a des forces morales qui s'imposent également, quoiqu'à un autre titre et d'une autre manière, aux peuples et aux individus. Il n'y a pas d'Etat qui soit assez puissant pour pouvoir gouverner éternellement contre ses sujets et les contraindre, par une pure coercition externe, à subir ses volontés. Il n'y a pas d'Etat qui ne soit plongé dans le milieu plus vaste formé par l'ensemble des autres Etats, c'est-à-dire qui ne fasse partie de la grande communauté humaine et qui n'en soit sujet à quelques égards. Il y a une conscience universelle et une opinion du monde à l'empire desquelles on ne peut pas plus se soustraire qu'à l'empire les lois physiques ; car ce sont des forces qui, quand elles sont froissées, réagissent contre ceux qui les offensent. Un Etat ne peut pas se maintenir quand il a l'humanité contre soi."
   Ce cas nettement caractérisé de pathologie sociale, Emile DURKHEIM veut l'analyser au même titre qu'il étude les phénomènes sociaux en général. S'il n'a pas écrit autant sur les relations internationales que sur le reste, c'est parce qu'il pense qu'on ne peut pas appliquer immédiatement ses méthodes étant donnés les connaissances qu'on avait en matière de relations entre les Etats. C'est l'ampleur des massacres européens qui l'incitent à écrire sur eux. Mais il ne considère pas (voir aussi "L'éducation morale") l'humanité pour les Etats au même titre que la société pour les individus, ne serait-ce que par prudence scientifique. Il souligne constamment le caractère irréductible de l'Etat, tout en insistant sur le fait, il en est convaincu, que la pacification internationale ne pourra s'effectuer que par la mise en oeuvre d'un patriotisme qu'il qualifierit bien de non pathologique.

   Emile DRUKHEIM, L'Allemagne au-dessus de tout, la mentalité allemande et la guerre, Armand Colin, (collection "Etudes et documents sur la guerre"), 1915. Le livre a été réédité en 1991, chez Armand Colin toujours, sous le titre "La mentalité allemande et la guerre, dans sa collection "L'Ancien et le Nouveau". Une édition électronique, réalisée par Bertand GIBIER, professeur de philosophie au Lycée de Montreuil-sur-Mer (Pas de Calais) est disponible sur le site de l'Université du Quebec (www.uacq.uquebec.ca), depuis 2002, en 42 pages. Frédéric RAMEL, Les relations internationale selon DURKHEIM, un objet sociologique comme les autres, Etudes internationales, septembre 2004, disponible sur le site www.erudit.org.


                                                                               SOCIUS
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Published by GIL - dans OEUVRES
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26 mai 2008 1 26 /05 /mai /2008 14:33
   Incontournable, Emile DURKHEIM l'est autant en tant que fondateur de tout un courant sociologique - l'école française de sociologie - que par ses contributions à la compréhension du rôle des conflits.
  Compte tenu du foisonnement de son oeuvre et de ceux de ses collaborateurs, on ne peut qu'être totalement d'accord avec Bernard LACROIX (article Durkheim du "Dictionnaire des oeuvres politiques") pour dire qu'il est inutile d'y chercher une "cohérence doctrinale" forte pour y trouver ensuite des incohérences, des flous, des contradictions... Ce qui importe, avec sa méthode scientifique et loin de fumeuses spéculations philosophiques mal maîtrisées, ce sont les pistes de travail de recherche et elles sont relativement nombreuses en ce qui concerne le conflit.
   Le développement de l'Etat (singulièrement en France) est parallèle au développement de la conscience personnelle de l'individu et la vision d'ensemble de la société qu'à Emile DURKHEIM place celle-ci au premier plan. En recherchant l'objet de la sociologie qui développe la psychologie de plusieurs individus pris ensemble, le sociologue trouve la société globale. Tous ses écrits témoignent du face à face de l'individu et de la société. "Quand, donc, le sociologue entreprend d'explorer un ordre quelconque de faits sociaux, il doit s'efforcer de les considérer par un côté où ils se présentent isolés de leurs manifestations individuelles" (Les règle de la méthode sociologique).
A la question "Qu'est-ce qu'un fait social?", il répond qu'il ne peut se définir par sa généralité à l'intérieur de la société. Et jusque dans la table des matières du livre de 1895, il caractérise le fait social par son extériorité par rapport aux consciences individuelles et par l'action coercitive qu'il exerce ou est susceptible d'exercer sur ces mêmes consciences.
  Définir l'indépendance d'une nouvelle discipline scientifique fut mal vu à l'époque, d'autant qu'elle met en avant la société et non l'individu, et cela reste un sujet de conflit encore aujourd'hui. En témoigne la tonalité de l'article "Durkheim" dans le Dictionnaire critique de la sociologie" : "Durkheim s'est efforcé dans ses oeuvres majeures de trouver une voie étroite entre deux pôles de répulsion ; les conceptions artificialistes, volontaristes et atomistes de l'ordre social, pour lesquelles il n'éprouvait qu'antipathie d'une part, les conceptions holistes et organicistes, à l'égard desquelles il manifesta davantage de faiblesses d'autre part. Il n'est pas sûr qu'il y soit totalement parvenu. Plusieurs de ses concepts fondamentaux, "société", "conscience collective" par exemple paraissent frappés d'une irrémédiable obscurité. Anomie, égoïsme, altruisme, fatalisme, le quatuor classique de concepts se signale par son originalité et son utilité certes, mais aussi par son imprécision." "Peut-être le flou provient-il quant à lui du primat ontologique que Durkheim a toujours voulu accorder à la société par rapport à l'individu." "La difficulté majeure provient donc de la conception holiste qu'il se fait de la société, conçue comme une entité indifférenciée."
       Dans ses trois principaux livres, "De la division du travail social" (1893), "Le suicide" (1897) et "Les formes élémentaires de la vie religieuse" (1912), Emile DURKHEIM développe, dans une perspective évolutionniste, sa conception de la "chose sociale". Chaque fois, le conflit est bien présent.
    Pour expliquer le mécanisme même de la division du travail social, dont il analyse l'évolution d'une solidarité mécanique à une solidarité organique, il invoque le concept de la lutte pour la vie. C'est ce que résume Raymond ARON, dans son livre sur les étapes de la pensée sociologique : "Plus sont nombreux les individus qui essaient de vivre ensemble, plus la lutte pour la vie est intense. La différenciation sociale est la solution pacifique de la lutte pour la vie. Au lieu que les uns soient éliminés pour que les autres survivent, comme cela se produit dans le règne animal, la différenciation sociale permet à un plus grand nombre d'individus de survivre en se différenciant. Chacun cesse d'être en compétition avec tous et devient en mesure de tenir son rôle et de remplir une fonction. Il n'est plus besoin d'éliminer la majorité des individus à partir du moment où les individus n'étant plus semblables, mais différents, chacun contribue, par un apport qui lui est propre, à la vie de tous." Le droit répressif est le révélateur de la conscience collective dans les sociétés à solidarité mécanique et ce droit est de plus en plus remplacé par un droit contractuel au fur et à mesure que la solidarité organique s'impose, par le développement notamment de l'industrialisation.
   Les sociétés modernes présentent certains symptômes pathologiques, avant tout l'insuffisante intégration de l'individu dans la société, dans la collectivité. Le type de suicide qui retient le plus l'attention d'Emile DURKHEIM est celui qu'il appelle anomique. Il est cause de l'augmentation du taux des suicides en période de crise économique et aussi en période de prospérité, dans tous les cas donc où se produit une exagération de l'activité et une amplification des échanges et des rivalités. Ces derniers phénomènes sont inséparables des sociétés dans lesquelles nous vivons, mais à partir d'un certain seuil, ils deviennent pathologiques. Son étude serrée, statistique, salué à l'époque en 1897, des différentes formes de suicide lui fait conclure qu'il croît avec les crises économiques, et que cette progression se maintient dans les crises de prospérité. Ceci car l'homme ne peut vivre que si ses besoins sont en harmonie avec ses moyens, ce qui implique normalement une limitation de ces derniers par la société. Et cette influence modératrice est empêchée par les crises, d'où dérèglement, anomie, suicide. Le seul groupe social qui peut restaurer l'intégration de l'individu dans la société est constitué par les corporations. Pour expliquer les conflits sociaux, Emile DURKHEIM utilise donc cette conception d'un dysfonctionnement social auquel il faut remédier. Il ne croit pas aux vertus du développement des luttes sociales et du socialisme et considère plutôt l'"agitation sociale" comme un obstacle au retour à un état non pathologique.
        En lançant l'idée qu'il est légitime et possible de fonder une théorie des religions supérieures sur l'étude des religions primitives, Emile DURKHEIM participe aux controverses sur les relations entre la religion et l'Etat (1905 est déjà passé et les "agitations religieuses" ne sont pas éteintes... ). En écrivant que les intérêts religieux ne sont que la forme symbolique d'intérêts sociaux et moraux, véritable théorie sur l'essence de la religion, le sociologue traite de la question du mécanisme de la contrainte sociale. "Toutefois, si la société n'obtenait de nous ces concessions et ces sacrifices (à nos désirs personnels) que par une contrainte matérielle, elle ne pourrait éveiller en nous que l'idée d'une force physique à laquelle il nous faut céder par nécessité, non d'une puissance morale que les religions adorent. Mais en réalité, l'empire qu'elle exerce sur les consciences tient beaucoup moins à la suprématie physique dont elle a le privilège qu'à l'autorité morale dont elle est investie. Si nous déférons à ses ordres, ce n'est pas simplement parce qu'elle est armée de manière à triompher de nos résistances; c'est, avant tout, parce qu'elle est l'objet d'un véritable respect". (Les formes élémentaires de la vie religieuse).
  Derrière ses préoccupations sociales, il y a toujours ces conceptions morales : les appêtits des hommes sont insatiables; s'il n'y a pas une autorité morale qui limite les désirs, les hommes seront éternellement insatisfaits, parce qu'ils voudront toujours obtenir plus qu'ils ne le peuvent... Aussi, à terme, comme autorité morale, la science doit remplacer la religion dans le gouvernement des esprits. En cele, il rejoint Auguste COMTE, sans en adopter les formes d'actions pratiques.
         Tant dans "L'éducation morale" que dans son texte de 1915, "L'Allemagne au-dessus de tout", Emile DURKHEIM aborde la question de la société "internationale", comme il l'a fait pour la société tout court. Les conflits internationaux, loin d'être hors du champ de ses analyses, y figurent bien. De même que la problématique du normal et du pathologique occupe une place centrale dans la définition de la société, de même il discute - longuement - d'un "cas nettement caractérisé de pathologie sociale, en ce qui concerne la conception et la mise en oeuvre du pangermanisme. A concevoir l'Etat asservissant tout, au-dessus de toute loi qu'il n'approuverait pas constamment, on dresse les conditions des massacres collectifs de la Grande Guerre.
 "Jusqu'ici, nous n'avons parlé de la société que d'une manière générale, comme s'il n'y en avait qu'une. Or, en fait, l'homme vit maintenant au sein de groupes multiples. Pour ne parler que des plus importants, il y a la famille où il est né, la patrie ou le groupe politique et l'humanité. Doit-on l'attacher à l'un de ces groupes, à l'exclusion de tous les autres? Il n'en saurait être question." (...) "La question de savoir si l'humanité doit être ou non subordonnée à l'Etat, et le cosmopolitisme au nationalisme, est (...) (une des plus graves) puisque, selon que la primauté sera accordée à l'un ou à l'autre groupe, le pôle de l'activité morale sera très différent, et l'éducation morale entendue de manière presque opposée." Emile DURKHEIM confronte les arguments en faveur de l'un ou de l'autre, et finalement "l'humanité a, sur la patrie, cette infériorité qu'il est impossible dy voir une société constituée".  Toutefois, "il semble que nous soyons en présence d'une véritable antinomie. D'une part, nous ne pouvons pas nous empêcher de concevoir des fins morales plus hautes que les fins nationales ; d'autre part, il ne semble pas possible que ces fins plus hautes puissent prendre corps dans un groupe humain qui leur soit parfaitement adéquat". (...) "En définitive, tout dépend de la façon dont le patriotisme est conçu, car il peut prendre deux formes très différentes. tantôt il est centrifuge (...), il oriente l'activité nationale vers le dehors, stimule les Etats à empiéter les uns sur les autres, à s'exclure mutuellement; alors il les met en conflit, et il met du même coup en conflit les sentiments nationaux et les sentiments de l'humanité. Ou bien au contraire, il se tourne tout entier vers le dedans, s'attache à améliorer la vie intérieure de la société; et alors, il fait communier dans une même fin tous les Etats parvenus au même degré de développement moral. Le premier est agressif, militaire; le second est scientifique, artistique, industriel, en un mot, essentiellement pacifique."
     La globalité de la conception de la société et l'attachement aux détails de l'enquête sociale vont de pair pour construire une théorie d'ensemble où les préoccupations sociales rejoignent toujours les préoccupations morales.
    Philippe BESNARD, dans un exposé sur la postérité de l'oeuvre d'Emile DRRKHEIM, commencée d'ailleurs se son vivant, explique que "ce qui distingue Emile Durkheim des autres "pères fondateurs" de la sociologie, c'est qu'il fut à proprement parler un chef d'école. Son projet impliquait en effet, que la fondation de cette nouvelle science fût le fruit d'un travail collectif où chacun des membres de l'équipe se spécialiserait dans une branche du savoir à constituer et ferait valoir le point de vue sociologique dans les disciplines ou les domaines d'étude existant déjà. Ce programme fut en bonne partie réalisé. Durkheim sur s'attacher une équipe de brillants collaborateurs parmi lesquels Célestin Bouglé (1870-1940), Hubert Bourgin (1874-1955), Georges Davy (1883-1976), Paul Fauconnet (1974-1938), Louis Gernet (1873-1924), Maurice Halbwachs (1877-1945), René Hertz (1881-1915), Henri Bubert (1872-1927), Paul Huvelin (1873-1924, Paul Lapie (1869-1927), Marcel Mauss (19872-1950), Gaston Richard (1860-1945), François Simiand (1873-1935). UN tel rassemblement de talents réunis autour d'un même but - fonder la sociologie - fut un événement unique dans l'histoire de la discipline." On retrouve ces signatures notamment dans la revue L'année sociologique.
  "La réussite universitaire des durkheimiens frappa leurs contemporains et fut dénoncée par les milieuxintellectuels de droite comme la mainmise d'un clan sur l'Université. En réalité, le succès institutionnel de (cette) sociologie fut, comme l'a montré V Karadi, des plus modestes si on le compare à la percée universitaire de la géogrphie vidalienne ou au nombre des postes créés pour les historiens.
Les carrières individuelles des membres du groupe furent d'ailleurs assez contrastées. (...) Ce qui, alors, contribua à accréditer l'idée d'une hégémonie des durkheimiens dans l'Université, c'est le fait que le succès de la sociologie durkheimienne, s'il fut limité par rapport à d'autres disciplines, fut total par rapport à d'autres sociologies. les durkheimiens, groupes proprement universitaire et de recrutement élevé, eurent à coeur de se démarquer nettement des entreprises concurrentes qu'ils disqualifiaient sur le plan scientifique en les traitant soit comme des généralités d'amateurs, soit comme des doctrines à visée idéologique ou pratique. En s'assurant le quasi-monopole de leur spécialité dans l'enseignement supérieur, ils marginalisèrent leurs rivaux potentiels, tels les continuateurs de Le Play ou les divers sociologues que René Worms cherchait à regrouper. Quant à Tarde, le grand rival de Durkheim, il était magistrat et mourut en 1904, quatre ans après son élection au Collège de France.
Mais dans la pénétration de l'Université par les durkheimiens, il faut voir plutôt la récompense de mérites individuels que la reconnaissance de l'autonomie de la sociologie, qui n'est entrée dans l'enseignement supérieur que sous le couvert d'autres spécialités (comme les sciences de l'éducation). D'ailleurs, les prétentions de la sociologie à vouloir régenter les disciplines voisines ne pouvaient que susciter de vives résistances, notamment de la part des historiens. Quant aux juristes, ils se méfiaient de cette nouvelle philosophie, tout en regrettant de la voir se développer dans les facultés de lettres. C'est surtout avec la philosophie que les durkheimiens cherchères à établir une relation d'interdépendance, afin de profiter de sa position dominante.
Cette stratégie n'était pas sans risque. la réforme universitaire de 1920, en associant la sociologie à la morale pour en faire un des quatre certificats composant la licence de philosophie, consacra moins l'autonomie institutionnelle de la sociologie que sa dépendance à l'égard de la philosophie. Ce fut également en 1920 que Lapie, devenu directeur de l'enseignement primaire, introduisit la socioloogie dans le programme des écoles normales. Cela eut pour effet de déclencher, à partir de 1923, un offensive en règle des milieux conservateurs et de ranimer d'anciennes préventions à l'égard de la sociologie. Cette "affaire Lapie" fit voir que les durkheimiens étaient acculés à une position défensive, tant leurs ambitions s'étaient réduites quant au rôle social de leur discipline.
     Après la guerre (la première guerre mondiale, bien entendu...), le groupe durkheimien se trouva privé de son chef et d'un grand nombre de se plus jeunes et plus brillantes recrues. (...) Aucun des survivants n'avait l'universalité ni l'autorité intellectuelle nécessaires pour s'imposer comme le chef incontesté du groupe durkheimien considérablement réduit, vieillit, et qui ne sut pas s'attacher de nouvelles recrues. IL y eut pourtant plusieurs tentatives pour ressusciter l'entreprise collective. Le gros volume de L'année sociologique publié en 1925 fut remarquable : pratiquement tous les anciens collaborateurs y participèrent. Mais il n'y eut qu'un second volume en 1927, ne comprenant que des mémoires. Une nouvelle tentative eut lieu en 1934 avec les Annales sociologiques, publiées en cinq séries indépendantes les unes des autres. A cette entreprise participauent de nouveaux collaborateurs mais, pour nombre d'entre eux, le durkheimisme n'était plus la référence principale. En outre, l'indépendance des séries, leur parution irrégulière marquaient bien la fin du caractère collectif de l'entreprise durkheimienne. Ces reprises furent donc un échec relatif quant au maintien du groupe, qui sut trouver cependant une autre base institutionnelle dans l'Institut français de sociologie créé en 1924 et qui servit de forum aux durkheimiens dans l'entre-deux-guerres.
Cette situation de repli dans les tâches collectives n'empêcha pas l'accomplissement d'oeuvres individuelles nombreuses et remarquables, qui étaient souvent, il et vrai, l'aboutissement de travaux entamés de longue date. C'est en 1920 que Fauconnet soutient sa thèse sur La Responsabilité et en 1922 que Davy devient docteur ès lettres avec La Foi jurée et Le Droit, l'Idéalisme et l'Expérience. Louis Gernet, qui avait soutenu sa thèse dès 1917, publie plusieurs travaux sur la pensée et le droit en Grêce ancienne ; Marchel Granet soutient sa thèse en 1920 (Fêtes et chansons anciennes de la Chine) et poursuit ses travaux sur la civilisation chinoise. C'est également après la guerre que Simiand publie presque tous ses livres, notamment son magnum opus Le salaire, l'évolution sociale et la monnaie (1932). Quant à Marcel Mauss, il produit ses textes les plus connus, comme le célèbre Essai sur le don (1925) et se voue à la tâche de publier l'oeuvre des durkheimiens disparus, notamment le livre de Hubert, Les Celtes (1932), et plusieurs cours de Durkheim. Il faut ajouter que Mauss, par son enseignement dans l'Institut d'ethnologie qu'il fonde en 1925 avec Lévy-Bruhl et l'américaniste Paul Rivet, eut une influence décisive sur toute une nouvelle génération d'ethnologues, qu'il incitait à travailler sur le terrain alors que lui-même était un ethnologue de cabinet. On peut citer parmi ses disciples, Alfred Métraux, Marcel Griaule, Germaine Dieterlen, Denise Paulme, Louis Dumont, Jacques Soustelle.
Le durkheimien le plus productif et le plus écelctique dut durant cette période Maurice Halbwachs. (...). C'est lui aussi qui contribua le plus à faire connaitre en France les sociologies allemande et américaine (Max Weber, Veblen, l'Ecole de Chicago par exemple).
Le cas de Bouglé contraste avec celui des principaux membres du groupe. Sa production scientifique originale est réduite (l'Evolution des valeurs, 1922) et il se spécialise plutôt dans la vulgarisation et l'exposé des travaux des autres (Bilan de la sociologie contemporaine, 1935). Mais surtout il se coue à l'organisation et la promotion de la recherche. C'est ainsi qu'il dirige à l'Ecole normale supérieure le Centre de documentation sociale qui recrute de nouveaux talents comme Marcel Déat, Raymond Aron, Georges Friedman, Jean Stoetzel, mais la plupart d'entre eux n'ont plus aucune allégeance au durkheimisme et se tournent vers d'autres références intellectuells.
La plupart des durkheimiens de la première heure connaissent à cette époque le couronnement de leur carrière. (...). Georges Davy, nommé à la Sorbonne en 1944, sera le dernier collaborateur direct de Durkheim à y enseigner. Sa retraite en 1955 marque le terme ultime de l'emprise durkheiminenne sur l'enseignement universitaires de la sociologie et le moment où une nouvelle génération s'établit véritablement puisque Raymond Aron lui succède tandis que Jean Stoetzel est nommé sur une chaire nouvellement créée de pysychologie sociale.
   
  Emile DURKHEIM, De la division du travail social (1893); Les règles de la méthode sociologique (1895); Le suicide (1897); L'éducation morale (1902-1903); Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912); L'Allemagne au-dessus de tout (1915). Raymond ARON, Les étapes de la pensée sociologique (1967); Dictionnaire Critique de Sociologie, 2004; Dictionnaire des Oeuvres Politiques, 1986. Philippe BESNARD, Les Durkheimiens, dans Encyclopedia Universalis, 2014.
Complété le 18 décembre 2013

                                                                                       SOCIUS
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25 mai 2008 7 25 /05 /mai /2008 17:53
   Revue de référence sur la sociologie, L'année sociologique, fondée en 1898 par Emile DURKHEIM, conçue comme une véritable machine de conquête de la discipline dans le paysage intellectuel français et même au-delà (des milliers de bibliographies notamment), publie encore aujourd'hui nombre d'auteurs confirmés ou en recherche. De nombreux ouvrages-clé (Que l'on pense à Essai sur le Don de MAUSS) ont d'abord été publié dans la revue sous forme de longs articles. La célébration de son centenaire a coïncidé avec de notables transformations, notamment le passage à une périodicité semestrielle. Selon leurs responsables, la revue est désormais mieux en prise sur les évolutions que connaît ce domaine du savoir, et a fait le choix de privilégier la publication de numéros thématiques en alternance avec des volumes de varia (entendre des articles sur des domaines variés). Plusieurs de ces récentes livraisons ont ainsi permis de faire le point sur les études qui se rapportent respectivement au "droit au féminin", à la "sociologie économique", à "l'abstraction en sociologie", et l'un de ses numéros, coordonné par Christian TOPALOV, a été consacré à "la ville comme catégorie de l'action". Elle a également l'ambition de ne pas s'arrêter aux frontières disciplinaires (ce qui, selon nous, serait un peu difficile à l'époque de l'indisciplinarité...), et donc de mettre en évidence les rapports que les sciences sociales entretiennent avec des sciences voisines, notamment politiques et juridiques. A ces orientations nouvelle s'ajoute un renouvellement du comité de rédaction qui, aujourd'hui ouvert à de jeunes enseignants, chercheurs, accueille également des sociologues étrangers de renommée internationale.
    Dans le comité d'honneur actuel figure Raymond BOUDON, ce qui au premier abord ne laisse pas d'étonner dans la revue de l'école française de sociologie, quand on connaît les positions de celui-ci sur celle-là... Mais, précisément, L'année sociologique, de par la diversité des courants qui l'animent et qui s'y expriment, constitue un bon point d'observation sur l'évolution de cette discipline. Le président du comité de rédaction actuel est Bernard VALADE.

         La revue parait maintenant donc deux fois par an et privilégie des approches (un numéro sur deux) par thèmes. Ceux-ci sont très variés et ne concernent évidemment  pas que le conflit. Toutefois, comme nous le savons, chaque domaine en sociologie porte une conflictualité... Précisément, notons que L'année sociologique aborde dans son numéro 2/2011, les "Valeurs, métier et action : évolutions et permanences de l'institution militaire", avec notamment des contributions, entre autres d'Eric LETONTURIER, Laure BARDIÈS, Sébastien JALUBOWSKI, Bernard BOÊNE et de Nina LEONHARD.
  Ajoutons que tous les numéros, depuis 2001, sont disponibles en ligne en texte intégral sur le portail CAIRN (il suffit de se laisser guider dans le site) sur abonnement. Comme les articles sont en accès libre 5 ans après leur parution, je vous conseille pour vous édifier sur l'intérêt "en veille", pour cette revue, d'y jeter un coup d'oeil de temps en temps... Les autres, antérieurs à 2000 sont disponibles notamment sur JStor.org. Nous regrettons que l'accès n'y est pas immédiat et que seuls les premiers numéros de la revue (jusqu'à 1910 environ) sont disponibles à partir du site Gallica.
     Philippe BESNARD, dans sa communication sur Les durhkeimiens s'attarde sur la naissance et le fonctionnement de L'année sociologique. Cette revue "fut non seulement l'organe du groupe durkheimien mais l'instrument même de sa constitution. Les douze volumes de sa première série (1898-1913), publiés du vivant de Durkheim, sont autant de pierres fondatrices de ce qui fut vite appelé "l'école française de sociologie". L'idée de créer cette revue naquit au printemps de 1896 lors d'entretiens entre Durkheim et Bouglé, jeune agrégé de philosophie qui venait de faire paraitre un livre sur Les Sciences sociales en Allemagne et cherchait à se spécialiser dans cette discipline nouvelle. Le projet ne prit vraiment corps qu'au début de 1897 et le premier volume fut publié un an plus tard. Il faut dire que la formule des Années, revue présentant annuellement les principales productions d'un savoir, était alors très en vogue. L'Année psychologique (1895), notamment, dirigée par Binet et publiée par son laboratoire de psychologie physiologique a pu servir de modèle à L'Année sociologique.
Cependant, en 1895 encore, Durkheim soutenait que la littérature véritablement sociologique n'était pas assez abondante pour alimenter une revue périodique : il visait, il est vrai, la Revue internationale de sociologie, créée dès 1863 par René Worms, et jugeait que cette entreprise était prématurée. En fait, cette déclaration n'était pas contradictoire avec le projet de L'Année sociologique. L'originalité de cette dernière venait précisément de la manière dont elle résolvait ce paradoxe : comment vouloir rendre compte de la production d'une discipline qui reste complètement à constituer? L'objectif, d'ailleurs déclaré, de L'Année sociologique était différent. Il s'agissait de présenter et d'analyser les recherches qui se faisaient dans les "sciences spéciales" - histoire et ethnographie des religions, histoire du droit, criminologie, statistique morale, science économique, linguistique, archéologie, géographie humaine, etc. - et de voir si l'on pouvait en extraire des matériaux utilisables par la sociologie. Seule la première section, institutlée "Sociologie générale" avait vocation de rendre compte de la littérature proprement sociologique, c'est-à-dire qui se donnait pour telle et, pour cette raisons même, elle était considérée comme la moins utile. L'Année sociologique avait donc un caractère unique parmi les revues du même genre. Alors qu'elle contribuait à créeer une science, à définir son domaine, elle pouvait donner l'illusion d'une science déjà constituée ayant son organisation interne et ses disciplines auxiliaires. On comprend dans cette perspective l'importance accordée au plan de classification qui ordonnait les comptes rendus. Les divisions et subdivisions thématiques permettaient de définir les diverses régions du territoire de la sociologie et de légitimer sa prétention de légiférer sur tous les aspects de la vie de l'homme en société. En outre, le caractère critique des analyses permettait aux durkheimiens de faire valoir leur point de vue sur toutes sortes de sujets qu'ils avaient à peine commencé d'explorer, et d'annexer des savoirs produits par d'autres disciplines.
Cet intérêt "stratégique"  de L'Année pour la constitution de la nouvelle science peut, seul, expliquer la durée d'une entreprise qui nécessita un travail collectif considérable. Les douze volumes de la première série analysèrent 4 800 livres ou articles et en signalèrent (sans commentaire) 4 200 autres. Et ces analyses critiques étaient souvent fort développées puisque 1 767 dépassaient une page de revue (certaines allant jusqu'à 10 voire 20 pages). L'Années sociologique était donc bien essentiellement une revue de bibliographie critique, même si elle présentait aussi, au moins dans ses dix premiers volumes, des "mémoires originaux", articles souvent substantiels. Notons que ces mémoires provenaient des membres de l'équipe, sauf au début où Durkheim fit appel à des auteurs étrangers et prestigieux (Simmel, Steinmetz, Ratzel). Après 1907, l'entreprise s'essouffla un peu, chacun voulant consacrer plus de temps à ses travaux personnels, et aussi parce que l'entreprise fondatrice et légitimatrice avait moins de raison d'être. L'Année sociologique, réduite aux analyses, parut tous les trois ans (1910 et 1913), tandis qu'était créée parallèlement la collection des Travaux de l'Année sociologique.
La participation à cette entreprise collective est le meilleur critère pour cerner la population des durheimiens. (...) La réussite de l'entreprise n'est pas sans rapport avec plusieurs facteurs d'intégration et de solidarité de l'équipe. Son recrutement était assez homogène quant à la formation universitaire. Plus de la moitié des 43 collaborateurs étaient agrégés de philosophie (22) et/ou anciens élèves de l'Ecole normale supérieure (24). (...) En dépit des liens d'amitié, de collaboration ou même de parenté qui unissaient certains de ses membres, l'équipe dans son ensemble n'était pas un groupe d'interconnaissance. Les relations n'étaient étroites qu'à l'intérieur de certaines fractions du groupe. C'est à Durkheim que revenait la tâche de centraliser les communications. Le tandem formé par Mauss et Hubert, très proche de lui, guidait les activités de la plupart des jeunes collaborateur et Fauconnet gravitait autour de ce noyau central. Mais deux sous-groupes oeuvraient dans un relatif isolement : celui que formaient Bouglé, Lapie et Parodi, soucieux de faire la part du psychologique dans l'explication des faits sociaux, et celui qui réunissait, autour de Simiand, Halbwachs et les frères Bourgin. (...). Parallèlement à ces franctions, on peut discerner une stratification au sein du groupe. Quand les décisions qui touchent au sort de la revue sont à prendre, Durkheim ne manque pas de consulter une sorte d'état-major composé de Bouglé, Fauconnet, Hubert, Mauss et Simiand. (...) La défection de Richard, qui allait devenir un des adversaires déclarés du durkheimisme, fut la seule notable qu'eut à subir l'équipe du vivant de Durkheim. C'est là un trait qui mérite d'être souligné : en dépit de divergences doctrinales initiales, de l'existence de certaines fractions, du travail colossal qu'impliquait la collaboration à L'Année, l'équipe apparut comme de plus en plus homogène et ne connut aucune rupture fracassante. En cela aussi, L'Année sociologique a été une incontestable réussite."
L'Année sociologique, conçue comme une sorte de machine de guerre à destinée à annexer des territoires était divisée en classes thématique : sociologie des religions, sociologie du droit, secteurs les plus étudiés, en siociologie économiques, morphologie sociale (catégorie attrape-tout, surtout composée d'anthropologie et d'ethnologie. Elle ne traitait que fort peu de sociologie politique ou de sociologie de l'éducation.
Philippe BESNARD, article Les durkheimiens, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

   L'année sociologique, Université Paris Sorbonne, Maison de la recherche, Institut des Sciences Humaines Appliquées (ISHA), UFR de philosophie et de sociologie, 28, rue Serpente, 75005 PARIS (rédaction).
   Site : www.PUF.com
Actualisé le 10 mars 2010
Complété le 19 décembre 2013.
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25 mai 2008 7 25 /05 /mai /2008 17:36
    Sous-titrée depuis Janvier 2005 "Actualisation et renouvellement de la pensée stratégique", cette revue mensuelle est la revue, sinon officielle, du moins des points de vues officiels et autorisés, de la France en matière de défense et de relations internationales.
En fait, le titre de la revue a changé plusieurs fois depuis sa création en 1939 sous le nom de Revue des questions de défense nationale. Elle reparait en juillet 1945 sous le nom de Revue de défense nationale. En 1973, elle devient Défense nationale, puis Défense nationale et sécurité collective en 2005 avant de prendre son titre actuel en janvier 2010 de Revue Défense Nationale. 
       Editée par le Comité d'Etudes de Défense Nationale (association loi de 1901), elle est dirigée par la hiérarchie du Ministère de la Défense. On y trouve, depuis 1939 (son premier article fut signé par le Maréchal PETAIN, "le devoir des élites dans la défense nationale"), avec une parenthèse entre 1940 et 1945, les points de vues des dirigeants politiques et militaires français de la défense, des éléments sur la situation interne des armées, des réflexions sur les évolutions technologiques, des analyses et des synthèses sur les politiques de défense des autres pays; beaucoup portant sur la défense européenne ou la défense de l'Europe. Une revue de livres parus, assez riche et diversifiée, termine chaque numéro.
  Elle diffuse à 5 000 exemplaires et est beaucoup lue par l'establishment militaire de nombreux pays et par les spécialistes et futurs spécialistes des questions de défense. C'est en effet une revue de référence, avec les exposés fréquents de la politique de défense de la France par leurs responsables et également par les dirigeants des grandes entreprises militaro-industrielles). On trouve par exemple dans le numéro de mai 2008, consacré à la cybercriminalité et à la cyberguerre, en tête, l'intervention de Michèle ALLIOT-MARIE, ministre de l'Outre-mer et des collectivités territoriales.
  Pour donner une idée de la diversité du contenu de chaque numéro, hors numéros spéciaux, celui de mars 2012, qui se centre en partie sur la Défense du continent europée (Avant-propos de Jean-Pierre CHEVÈNEMENT), comprend une série d'entretiens "Défense", période électorale oblige, (Jean-François COPÉ, Philippe FOLLIOT, David MASCRÉ et Jean Yves WAQUET), un dossier sur la Défense antimissile, des Repères-Opinions-Débats sur l'Afghanistan ou la situation du Maroc avec la proposition d'adhésion au conseil de coopération du Golfe, des compte-rendus de Revues ou de Rapports (CESA - Politique européenne de défense ou la Russie...)...
  
  Loin d'être fermée sur la hiérarchie militaire, la revue s'est ouverte à plusieurs reprises, surtout depuis les années 1980, aux intervenants venant de divers échelons de l'armée, de la marine et de l'aviation (sur le service national, par exemple) et aux divers milieux politiques, économiques, sociaux, scientifiques nationaux et internatinaux. Généralement, des débats (pas tous...) y sont honnêtement traités, même si, un peu trop souvent, la revue sert de tribune prioritairement aux responsables officiels, sans contre point de vue.

Revue Défense nationale et sécurité collective, Ecole militaire, 1, Place Joffre, 75007 PARIS. Pour abonnement, BP 8607, 75325 PARIS O7.
Site : www.defnat.com
(Actualisé le 9 mars 2012)
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23 mai 2008 5 23 /05 /mai /2008 14:36
      Dans sa préface, l'auteur, actuel directeur de recherches à l'Institut National d'Etudes Démographiques (INED), circonscrit d'emblée son sujet surtout à la violence criminelle. Située en Occident, de 1800 à nos jours, cette violence criminelle a de multiples aspects, dont la perception de l'insécurité de l'opinion publique. Ce paradoxe, la montée du sentiment de l'insécurité au moment où en Occident l'insécurité réelle diminue jusqu'à devenir presque insignifiante par rapport aux violences qui subsistent en Afrique, en Amérique Latine, en Asie, est alimenté par la logique du pouvoir, l'obsession électoraliste de certains milieux politiques. Le rôle des médias est mis en exergue dès l'introduction, cette orchestration quasi-permanente des faits divers, à l'impact social démesuré. "Le mot violence est arrivé à désigner un peu n'importe quoi, tout heurt, toute tension, tout rapport de force, toute inégalité, toute hiérarchie".
   L'autre constate : "L'homme paie sa plus grande sécurité objective par une plus grande insécurité subjective, un sentiment d'enfermement, de "violence", d'écrasement de sa liberté". Alors que "la vraie violence, la violence barbare - celle qui meurtrit les corps et sème la mort - est ailleurs".
    Cette constatation, Jean-Claude CHESNAIS l'étaye à travers de nombreux exemples et de nombreuses statistiques, en deux grandes parties, la violence privée et la violence collective.
   Dans la violence privée, il regroupe la violence criminelle (mortelle, corporelle, sexuelle) et la violence "non-criminelle" (suicide, accident)
 Sur le suicide, auquel l'auteur consacre une centaine de pages (thème de prédilection pour de nombreux sociologues), on remarquera le passage sur les "malheurs de Paris" où il est fait référence de la période étudiée par Louis CHEVALIER dans "Classes laborieuses, classes dangereuses". La misère ouvrière, beaucoup évoquée par la presse d'époque (première moitié du XIXème siècle) , n'a pas provoqué de manière certaine "la plus grande tendance des jeunes ouvriers à verser dans la folie". "L'opinion est encore plus répandue, touchant la fréquence des suicides parmi les prolétaires : les suicides d'ouvriers sont un thème constant des descriptions de la population de Paris. Mais, cette fois, la démonstration est aisée. c'est que, vers le milieu du XIXème siècle, Paris connaît une avalanche de suicides, au moment même où la ville absorbe des flots d'immigrants ruraux, aussitôt condamnés, par leur nombre, à l'entassement et à la misère; il n'est pas invraisemblable d'attribuer, en première analyse, une telle multiplication des suicides à ce surpeuplement anarchique, inhumain et au choc psychologique qu'il provoque, chez de jeunes campagnards brutalement coupés de leurs racines. L'augmentation des suicides de prolétaires peut bien, en effet, être la cause de l'augmentation générale des suicides à Paris". "Que ce soit en France ou à l'étranger, trois groupes paient un lourd tribut au suicide : les miséreux, les travailleurs indépendants non agricoles, les gens "instables" (...) En France, ils se tuent trois à quatre fois plus que les membres des professions libérales, quinze à vingt fois plus que les commerçants. leur nombre ne fait que s'accroître : entre 1830 et 1848, la ville de Paris s'est enflée de 250 000 habitants supplémentaires." "La classe ouvrière se suicide massivement ; elle souffre plus qu'elle ne fait souffrir (...) C'est elle qui paie le plus lourd tribut à la révolution industrielle et urbaine. Le discours sur les classes dangereuses est trompeur, (...) la capitale de la France n'est pas, en réalité, plus "dangereuse" que le reste du territoire national (...)" Jean-Claude CHENAIS souligne, avec tous les criminologue, que "la violence dont les prolétaires sont capables est le plus souvent tournée contre les membres de leur entourage direct (...) : les crimes de sang sont, en majorité, perpétrés entre soi ; elle ne vise donc guère les bourgeois (en tant qu'individus). Ce qui, à vrai dire, effraie les classes bourgeoises est l'apparente liberté sexuelle dont font preuve ces jeunes campagnards. A cette époque, un bon tiers des naissances sont illégitimes. C'est une existence sauvage, à la fois enviée et détestée, qui choque les citadins et fait oublier la véritable situation morale de la classe ouvrière..."
  A noter le chapitre consacré à la violence aléatoire, entendre par là l'hécatombe routière, cette litanie ennuyeuse et monotone (90 morts pour 100 000 voitures en 1976!)
      Dans la violence collective, il place la violence des citoyens contre le pouvoir (terrorisme, grèves et révolutions), la violence du pouvoir contre les citoyens (terrorisme d'Etat, violence industrielle) et la violence paroxystique qu'est la guerre.
 Pour Jean-Claude CHESNAIS, la violence primitive échappe à l'analyse marxiste (la lutte des classes à ressort économique) comme à DUHRING pour qui les luttes sociales ne s'expliquent que par un instinct universel d'agression. A leur explications qu'il juge limitées, l'auteur n'apporte pas grand chose, même s'il s'essaie à suivre l'évolution des conflits sociaux de la société féodale aux guerres mondiales. Il est nettement plus à l'aise lorsqu'il écrit sur le mythe et les réalités des violences dans la troisième partie de son livre.
  La violence industrielle est bien mise en scène : "Le travail a, de tous temps, présenté des risques de mort plus ou moins considérables. Dans l'humanité primitive, chasseurs, pêcheurs, cueilleurs ne retiraient leur subsistance qu'au péril de leur vie. Succédant à l'époque de la petite entreprise agricole ou artisanale qui n'avait d'autre ambition que l'autosubsistance, la révolution industrielle bouleverse la signification du travail, qu'elle subordonne désormais à des objectifs de productivité ou de profit. Elle marque l'entrée dans l'ère des grands sacrifices au productivisme. le coût humain de l'essor industrielle est colossal; ce sont des millions d'hommes qui sont arrachés à leur milieu d'origine; des milliers qui sont blessés ou meurent dans les mines, dans les fabriquer ou les usines. Cette violence-là, qu'aucune loi n'interdit, n'est pas sans lien avec la violence criminelle, que la loi sanctionne. Elle brise les corps et les énergies, elle avilit et abêtit les hommes. Elle les pousse au désespoir et à l'alcoolisme. Mais en même temps l'oppression conduit, tôt ou tard, à la révolte, brutale, sanglante : le XIXème siècle sera le siècle des grandes émeutes urbaines."
L'auteur, par ailleurs, met en évidence "quelques vérité élémentaires" : Contrairement à ce que prétendent à ce que prétendent de nombreux sociologues peu familiers avec la statistique criminelle, il existe des moyens sérieux d'apprécier l'évolution de la violence. Les principaux pays européens disposent de données chiffrées (...) fiables, depuis plus d'un siècle. (...) Ne nous lassons pas de le répéter : la violence mortelle a partout en Europe considérablement régresser. En Italie, terre classique du banditisme, le taux d'homocidité est aujourd'hui cinq fois moindre qu'à la fin du XIXème siècle. En Angleterre et en Allemagne, deux fois. En France, où l'appareil d'Etat est en place depuis des siècles, le recul, en longue période, de l'homicide a eu lieu beaucoup plus tôt; entre 1830 et 1980, la violence mortelle est restée, en dehors des périodes de guerre, à peu près constante. Ces constatations ont valeur générale : désormais très faibles, ils sont du même ordre que la mortalité par incendie, et cinq à dix fois moins fréquents que les accidents domestiques. Cette mortalité-là est aussi évitable, mais qui songerait à mener une campagne tapageuse sur ces morts domestiques, si discrètes?"
    Jean-Claude CHESNAIS ne cesse donc dans tout son ouvrage de demander qu' l'on revienne aux réalités, au-delà des impératifs du "marché de la peur" et c'est salutaire. Il termine d'ailleurs sur un appel à la solidarité contre les "lobbies militaires" qui, à l'époque (en 1981) menaçaient toujours de plonger le monde dans une violence définitive.
   Une annexe riche donne des tableaux (taux d'homicidité, pays développé, 1970-1980...), des petits textes d'analyses (la torture dans le monde industriel...) qui complètent bien son propos.

     Jean-Claude CHESNAIS, Histoire de la violence en Occident de 1800 à nos jours, Robert Laffont, collection Pluriel, 1981, 497 pages. Il s'agit de l'édition revue et augmentée du livre paru en 1979 (date à vérifier).

                                                                                              SOCIUS
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22 mai 2008 4 22 /05 /mai /2008 13:20

     Gabriel TARDE, juriste, sociologue et philosophe français est considéré, avec Cesare LOMBROSO, avec lequel il se trouve  en désaccord, comme l'un des premiers penseurs de la criminologie moderne.

Ses ouvrages peuvent être répartis en deux genres, même si dans les deux cas, sa profession de magistrat influe largement sur sa pensée. Son oeuvre est surtout juridique, avec La criminalité comparée (1886), La philosophie pénale (1890), Les transformations du droit : étude sociologique (1891) et ses multiples écrits dans des revues spécialisées. Mais la postérité retient surtout, avec sa redécouverte récente, avec Monadologie et sociologie (1893),  Les lois de l'imitation (1890), La logique sociale (1895), Fragment d'histoire future (1896), L'opposition universelle. Essai d'une théorie des contraires (1897), Les lois sociales : esquisse d'une sociologie (1898), Psychologie économique (1902), L'opinion et la foule (1901) et La morale sexuelle (1907). ainsi que de nombreux autres écrits de psychologie sociale (ceux choisi par exemple par A M ROCHEBLAVE-SPENGLÉ et J MILLET (1898)...

Très influencé par la philosophie de LEIBNIZ et d'Antoine-Augustin COURNOT, il s'oppose frontalement à Emile DURKHEIM dans la conception même d'une sociologie, et sa notorité, à l'inverse d'aujourd'hui dépasse en son temps celle du fondateur de la sociologie française. Mais il ouvre aussi la réflexion, à l'inverse de l'école physiologique de LOMBROSO, aux aspects sociologique et psychologique de la criminalité.

 

    Présentant l'oeuvre de Gabriel TARDE, Bernard VALADE indique que "Si à certains notions fondamentales en sociologie, la conscience collective, l'idéal type, la communauté -, sont associées les noms de Durkheim, Weber et Tönnies, qu'elles suffisent à évoquer, c'est au thème de l'imitation que celui de Tarde demeure classiquement attaché. Le rôle essentiel que ce dernier a assigné à la répétition ainsi qu'aux phénomènes de contagion dans la formation et l'évolution des comportements (notion, notons-nous, reprise ensuite largement par René GIRARD) l'a opposé à Durkheim. Aux yeux de l'auteur des Lois de l'imitation, "L'individuel écarté, le social n'est rien". "Que serait l'homme sans la société?" objecte le fondateur de l'Ecole française de sociologie. Pour l'un, le rapport interpersonnel est caractérisé par l'immédiateté et l'asymétrie ; il est, chez l'autre, médiatisé par une règle : la réciprocité. Toujours ouvert, ce débat atteste la difficile naissance de la psychologie sociales en France et illustre les vicissitudes de l'idée d'interaction qui, méconnue par Comte mais généralisé par Cournot, occupe une place centrale dans l'oeuvre de Tarde."

 

 

           L'un des premiers auteurs de la sociologie moderne, Gabriel TARDE, intéresse non seulement parce qu'il a élaboré toute une théorie autour de l'opposition, mais aussi, parce que tout comme Emile DURKHEIM, son grand rival (et vainqueur à terme), il a commencé ses travaux par une approche de la criminalité.

      On l'a connu d'abord en 1890 par son livre "Les lois de l'imitation" qui met en avant la tendance individuelle de l'imitation pour expliquer toute une gamme de comportements sociaux, y compris d'ailleurs les luttes sociales ou la guerre. Si ses écrits ont été éclipsé par ceux de son grand rival, c'est que, contrairement à ce dernier, il n'avait pas le projet de réelle fondation d'une nouvelle discipline, la sociologie, avec ses frontières universitaires, notamment avec la psychologie, mais pas seulement...
         On le voit très bien en parcourant la table des matières de son livre "L'opposition universelle, Essai d'une théorie des contraires" paru en 1897 : Après une dissertation sur l'idée d'opposition, sujet négligé selon lui par les logiciens, sauf ARISTOTE, où il met l'accent sur l'origine dynamique des oppositions, mêmes statiques, il poursuit une longue digression sur la classification des oppositions, les oppositions mathématiques et physiques, les oppositions vivantes, les symétries de la vie, les oppositions psychologiques avant d'aborder les oppositions sociales et de terminer sur l'opposition et l'adaptation. La conclusion de ce dernier chapitre frappe par l'absence d'académisme, et nous ne résistons pas au plaisir d'en reproduire une partie de la toute fin ici :
"Nous n'avons pas encore fini de préciser les rapports entre l'adaptation et l'opposition, et, à vrai dire, nous ne saurions avoir la prétention d'épuiser ce sujet. N'omettons pas cependant quelques considérations essentielles. En somme, être complémentaires, c'est co-produire; être contraires, c'est s'entre-détruire. Exprimés en ces termes, le complément et la contrariété, l'opposition et l'adaptation, sont presque opposés et contraires l'un à l'autre. Pas tout à fait cependant, car i faudrait pour cela que la co-adaptation des complémentaires consistât à s'entre-produire. Et il est singulier, soit dit en passant que notre esprit répugne à concevoir la mutuelle production des choses, tandis qu'il ne voit aucune difficulté à admettre leur mutuelle destruction. Rien ne lui parait plus intelligible que le mutuel arrêt de deux mouvements en sens contraire qui se heurtent, tandis qu'il se refuse encore, deux siècles après NEWTON, à regarder les mouvements de deux molécules qui s'attirent comme produits l'un par l'autre à distance".
On éprouve à la lecture de sa conclusion, comme d'ailleurs de l'ensemble de ses développements dans son livre, un certain malaise, non seulement à cette prose légèrement pédante, mais aussi lorsqu'on compare sa manière d'argumenter à la rigueur intellectuelle et parcimonieuse d'Emile DURKHEIM, qui de son côté, au lieu de brasser cosmologie, physique, psychologie dans un ensemble d'analogies souvent non justifiées, tente d'élaborer une véritable méthodologie scientifique.
    En 1898, il tente de résumer ou plutôt de lier les contenus de ses trois livres de sociologie générale, "Les lois de l'imitation", "l'opposition universelle" et "la logique sociale", dans  "Les lois sociales, Esquisse d'une sociologie"
 "A parcourir le musée de l'histoire, la succession de ses tableaux bariolés et bizarres, à voyager à travers les peuples, tous divers et changeants, la première impression de l'observateur superficiel est que les phénomènes de la vie sociale échappent à toute formule générale, à toute loi scientifique, et que la prétention de fonder une sociologie est une chimère." Ce projet de fonder une sociologie, au lieu de partir d'une analyse de ce qu'est une société, veut embrasser l'ensemble des sciences. Ainsi, "la science consiste à considérer une réalité quelconque sous ces trois aspects : les répétitions, les oppositions et les adaptations qu'elle renferme, et que tant de variations, tant de dissymétries, tant de dysharmonies empêchent de voir" Et plus loin, dans son introduction toujours "Ces considérations étaient nécessaires pour indiquer ce que la sociologie doit être si elle veut mériter le nom de science, et dans quelles voies doivent la diriger les sociologues s'ils tiennent à coeur de la voir prendre décidément le rang qui lui appartient. Elle n'y parviendra (...) qu'en possédant et en ayant conscience de posséder son domaine propre de répétitions, son domaine propre d'oppositions, son domaine propre d'adaptations (...). Elle ne progressera qu'en s'efforçant de substituer toujours comme toutes les autres sciences l'ont fait avant elle, à de fausses répétitions des répétitions vraies, à de fausses oppositions des oppositions vraies, à de fausses harmonies des harmonies vraies (...)".
 Les chapitre 1 (Répétition des phénomènes), 2 (Opposition des phénomènes) et 3 (Adaptation des phénomènes) entendent baliser systématiquement ce qui constituent pour lui les fondements du fonctionnement des sociétés. A chaque fois, il s'appuie sur de nombreuses analogies physiques et biologiques.
  La répétition, la propagation des idées et des comportements, la suggestion-imitation de proche en proche, d'individu à individu, tend à conserver et à fortifier le lien social. la propagation des sentiments, des croyances, des innovations techniques, des découvertes scientifiques, leur généralisation, voilà le moteur de la société.
 Des oppositions extérieures (entre plusieurs êtres) et internes (à l'intérieur du même individu) se manifestent dans la société. "Il faut chercher l'opposition sociale élémentaire, non pas, comme on pourrait le croire à première vue, dans le rapport de deux individus qui se contredisent ou se contrarient, mais bien dans les duels logiques et téléologiques, dans les combats singuliers de thèses et d'antithèses, de vouloir et de pouloirs, dont la conscience de l'individu social est le théâtre." Lorsque ces duels internes s'achèvent en chaque individu, celui-ci se tourne alors vers les autres individus et suivant l'ampleur de son rayonnement imitatif (Gabriel TARDE fait beaucoup usage de la mode de l'hypnose à l'époque) influence de plus en plus la société. Il se demande "ce qu'il y a de pire pour une société, d'être divisé en partis ou en sectes qui se combattent de leurs programmes et de leurs dogmes opposés, en peuples qui guerroient, ou d'être composée d'individus en paix les uns avec les autres, mais individuellement en lutte chacun avec soi, en proie au scepticisme, à l'irrésolution, au découragement". "Entre la guerre extérieure ou la lutte interne, nous n'aurions qu'à choisir. Ce serait le dilemme offert aux derniers rêveurs - dont je suis - de la paix perpétuelle." Gabriel TARDE donne sa vision de l'évolution des sociétés, vu cette dynamique de l'imitation et de l'opposition. Nous sommes , faut-il le rappeler avant la Première Guerre Mondiale. "L'histoire, bien comprise, fait voir que la guerre évolue toujours dans un certain sens, et que cette direction, cent fois reproduite, facile à démêler en somme à travers les broussailles et les enchevêtrements historiques, est propre à nous faire augurer sa future disparition après sa raréfaction graduelle. Par suite du rayonnement imitatif, qui travaille incessamment et souterrainement, à élargir le champ social, les phénomènes sociaux vont l'élargissant, et la guerre participe à ce mouvement. D'une multitude infinie de très petites, mais très après guerre entre petits clans, on passe à un nombre déjà bien moindre de guerres un peu plus grandes, mais moins haineuses, entre petites cités, puis entre grandes cités, puis entre peuples qui vont grandissant, et enfin on arrive à une ère de très rares conflits très grandioses, mais sans férocité aucune, entre des colosses nationaux que leur grandeur même rend pacifiques".
 "En résumé, l'opposition-lutte, dans nos sociétés humaines, sous ses trois formes principales, guerre, concurrence, discussion, se montre à nous comme obéissant à la même loi de développement par voie d'apaisement intermittents et grandissants qui alternent avec des reprises de discorde amplifiée et centralisée, jusqu'à l'accord final, au moins relatif".
   Dans la dynamique sociale, imitations et oppositions aboutissent à des adaptations, sans quoi la société va à la destruction. "Plus les adaptations sont multiples et précises, plus des inadaptations sociales se révèlent, douloureuses, énigmatiques, justification de tant de plaintes". Gabriel TARDE garde constamment la distance avec la société considérée comme un organisme social et dans sa polémique avec Emile DURKHEIM  qui "prétend que, loin d'être fonctions de l'individu, (les grandes choses comme une grammaire, une théologie...) "existent indépendamment des personnes humaines et les gouvernent despotiquement en projetant sur elles leur ombre oppressives". Les choses sociales se sont imposées aux individus, bien entendu, mais elles ont été le fait des individus.
  On fera grâce de la conclusion car elle nous ramène à un certain verbiage sur les harmonies et les disharmonies, l'homogène et l'hétérogène dont on se passe bien volontiers.
  Une certaine déception, pour qui découvre aujourd'hui Gabriel TARDE dans le texte, est évidente lorsqu'on essaie de voir plus loin que l'exploitation qu'un certain individualisme méthodologique peut en faire.
 Reste un ensemble de réflexions qui semblent in-abouties, que l'on doit dégager de la gangue intellectuelle d'un certain milieu conservateur et mondain. L'oeuvre de Gabriel TARDE est finalement plus philosophique que sociologique. Elle reste abstraite par certains côtés et se situe bien dans l'air du temps d'un conservatisme catholique. On voit bien ce qu'intellectuellement un esprit plongé dans ce conformisme optimiste ne peut pas concevoir. Si la société globale est un tout et que certaines parties de ce tout sont malades alors qu'ils participent à son devenir, il convient d'examiner les réformes à effectuer pour la société globale afin de guérir la société des causes qui rendent des parties de plus en plus grande d'être malade. Si la société est une collection d'individus qui s'imitent constamment entre eux, on peut concevoir alors que ce soient les individus eux-mêmes qui sont malades et qu'ils faut soigner et sauver la société de ses parties malades... Une sociologie qui place les individus au coeur du processus social ne peut que concentrer sur ceux-ci la responsabilité, voire la culpabilité des maux sociaux. On peut s'inquiéter de la possibilité que les individus s'imitent tellement bien, dépassent leurs oppositions, se soient tellement bien adaptés, qu'ils pourraient devenir une collection de copies biologiques... D'ailleurs Gabriel TARDE ne s'effraie pas du peu de place accordé à la liberté des individus. Il définit ainsi en fin de compte la société : "Une collection d'êtres en tant qu'ils sont en train de s'imiter entre eux ou en tant que, sans s'imiter actuellement, ils se ressemblent et que leurs traits communs sont des copies anciennes d'un même modèle".
   Bernard VALADE, pour ce qui concerne la postérité de l'oeuvre de Gabriel TARDE, s'interroge "sur le raisons de l'insuccès, en France, de la conception tardienne de la science sociale. Les plus superficielles tiennent aux caractères extérieurs de l'oeuvre et à la carrière de son auteur. Un défait de concision, certaines dérives poétiques, une proposension à la rêverie métaphysique lui ont été reprochés par ceux qui souhaitaient, avec Bouglé, constituer une sociologie "scientifique, objective et spécifique". L'éloignement provincial, l'isolement intellectuel et l'accession tardive à l'enseignement ont également nui à la diffusion des idées de cet autodidacte. A Paris même, Tarde ne s'est pas soucié de faire école . A l'inverse des durkheimiens, dont on connait la stratégie universitaire (et mondaine, ajouterions-nous...), il n'a pas vu dans les chaires, les revues, les groupes de recherche les instruments essentiels d'un "mode de faire valoir". Sans doute a-t-il manqué de pugnacité : mais les traits d'un tempérament importent moins ici que les facteurs idéologiques et l'orientation de la conjoncture scientifique.
T.N. Clark (Introduction à Gabriel Tarde. On communication and Social Influence : Selected Papers, The University of Chicago Press, 1969) et plus récemment I. Lubek (Histoire de psychologies sociales perdues : le cas de Gabriel Tarde, dans Revue française de sociologie, vol.-XXII-3, 1981) ont bien discerné ce qui rend les thèses de Tarde discordantes par rapport à celles qui dominent à l'époque. L'auteur des Lois appartient à une tradition qui, mettant l'accent sur la sibjectivité, crédite les conduites individuelles d'une réelle spontanéité face aux cadres institutionnels et rapporte l'existence de valeurs collectives à l'initiative et à l'invention personnelles. Cette tradition est antagoniste du positivisme empirique axé sur la raison, l'ordre, l'autorité qui, de Polytechnique, a conquis la Sorbonne. Elle devait se maintenur au Collège de France avec Paul Janet, J. Izoulet, Tarde et surtout Bergson. ON distingue ce qui, dans cette représentation du monde social, pouvait plaire à la haute bourgeoisie et aux militaix catholiques ; combien, en revanche, la sociologie durkheimienne se trouvait en accord avec le sociolaisme, le syndicalisme, le "solidarisme" de l'époque."
"Aux Etats-Unis, où J.M. Baldwin a d'abord utilisé le thème de l'imitation dans des propres travaux avant de faire traduire Les Lois (la traduction n'a été achevée qu'en 1903), la psychologie sociale de Tarde a fortement influé sur la Social Psychology (1908) de E.A. Ross et l'idée d'interaction a reçu une grande extension dans l'Introduction to the Science of Sociology (1921) de R.E.Park et E.W.Burgess."


  Gabriel TARDE, L"opposition universelle. Essai d'une théorie des contraires, 1897; Les lois sociales. Esquisse d'une sociologie, 1898, Edition électronique de 2002, Les classiques en sciences sociales, de l'Université du Quebec, disponibles sur le site http://biblioth.UQAC.UQUEBEC.CA/INDEX.htm.
Laurent MUCCHIELLI, Tardomania? Réflexions sur les usages contemporains de TARDE, Revue d'histoire des sciences humaines, Editions sciences humaines, CAIRN, 2007. Collectif, TARDE intempestif, Multitudes, http://multitudes.sazmidat.net. La première étude est très critique et la seconde relativement favorable à Gabriel TARDE.
 Bernard VALADE, Gabriel Tarde, dans Encyclopedia Universalis 2014. 

                                                                                                 SOCIUS
Complété (légèrement) le 5 juillet 2013
Complété (plus amplement) le 3 décembre 2013
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