Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
25 mai 2008 7 25 /05 /mai /2008 17:36
    Sous-titrée depuis Janvier 2005 "Actualisation et renouvellement de la pensée stratégique", cette revue mensuelle est la revue, sinon officielle, du moins des points de vues officiels et autorisés, de la France en matière de défense et de relations internationales.
En fait, le titre de la revue a changé plusieurs fois depuis sa création en 1939 sous le nom de Revue des questions de défense nationale. Elle reparait en juillet 1945 sous le nom de Revue de défense nationale. En 1973, elle devient Défense nationale, puis Défense nationale et sécurité collective en 2005 avant de prendre son titre actuel en janvier 2010 de Revue Défense Nationale. 
       Editée par le Comité d'Etudes de Défense Nationale (association loi de 1901), elle est dirigée par la hiérarchie du Ministère de la Défense. On y trouve, depuis 1939 (son premier article fut signé par le Maréchal PETAIN, "le devoir des élites dans la défense nationale"), avec une parenthèse entre 1940 et 1945, les points de vues des dirigeants politiques et militaires français de la défense, des éléments sur la situation interne des armées, des réflexions sur les évolutions technologiques, des analyses et des synthèses sur les politiques de défense des autres pays; beaucoup portant sur la défense européenne ou la défense de l'Europe. Une revue de livres parus, assez riche et diversifiée, termine chaque numéro.
  Elle diffuse à 5 000 exemplaires et est beaucoup lue par l'establishment militaire de nombreux pays et par les spécialistes et futurs spécialistes des questions de défense. C'est en effet une revue de référence, avec les exposés fréquents de la politique de défense de la France par leurs responsables et également par les dirigeants des grandes entreprises militaro-industrielles). On trouve par exemple dans le numéro de mai 2008, consacré à la cybercriminalité et à la cyberguerre, en tête, l'intervention de Michèle ALLIOT-MARIE, ministre de l'Outre-mer et des collectivités territoriales.
  Pour donner une idée de la diversité du contenu de chaque numéro, hors numéros spéciaux, celui de mars 2012, qui se centre en partie sur la Défense du continent europée (Avant-propos de Jean-Pierre CHEVÈNEMENT), comprend une série d'entretiens "Défense", période électorale oblige, (Jean-François COPÉ, Philippe FOLLIOT, David MASCRÉ et Jean Yves WAQUET), un dossier sur la Défense antimissile, des Repères-Opinions-Débats sur l'Afghanistan ou la situation du Maroc avec la proposition d'adhésion au conseil de coopération du Golfe, des compte-rendus de Revues ou de Rapports (CESA - Politique européenne de défense ou la Russie...)...
  
  Loin d'être fermée sur la hiérarchie militaire, la revue s'est ouverte à plusieurs reprises, surtout depuis les années 1980, aux intervenants venant de divers échelons de l'armée, de la marine et de l'aviation (sur le service national, par exemple) et aux divers milieux politiques, économiques, sociaux, scientifiques nationaux et internatinaux. Généralement, des débats (pas tous...) y sont honnêtement traités, même si, un peu trop souvent, la revue sert de tribune prioritairement aux responsables officiels, sans contre point de vue.

Revue Défense nationale et sécurité collective, Ecole militaire, 1, Place Joffre, 75007 PARIS. Pour abonnement, BP 8607, 75325 PARIS O7.
Site : www.defnat.com
(Actualisé le 9 mars 2012)
Repost 0
Published by GIL - dans REVUES
commenter cet article
23 mai 2008 5 23 /05 /mai /2008 14:36
      Dans sa préface, l'auteur, actuel directeur de recherches à l'Institut National d'Etudes Démographiques (INED), circonscrit d'emblée son sujet surtout à la violence criminelle. Située en Occident, de 1800 à nos jours, cette violence criminelle a de multiples aspects, dont la perception de l'insécurité de l'opinion publique. Ce paradoxe, la montée du sentiment de l'insécurité au moment où en Occident l'insécurité réelle diminue jusqu'à devenir presque insignifiante par rapport aux violences qui subsistent en Afrique, en Amérique Latine, en Asie, est alimenté par la logique du pouvoir, l'obsession électoraliste de certains milieux politiques. Le rôle des médias est mis en exergue dès l'introduction, cette orchestration quasi-permanente des faits divers, à l'impact social démesuré. "Le mot violence est arrivé à désigner un peu n'importe quoi, tout heurt, toute tension, tout rapport de force, toute inégalité, toute hiérarchie".
   L'autre constate : "L'homme paie sa plus grande sécurité objective par une plus grande insécurité subjective, un sentiment d'enfermement, de "violence", d'écrasement de sa liberté". Alors que "la vraie violence, la violence barbare - celle qui meurtrit les corps et sème la mort - est ailleurs".
    Cette constatation, Jean-Claude CHESNAIS l'étaye à travers de nombreux exemples et de nombreuses statistiques, en deux grandes parties, la violence privée et la violence collective.
   Dans la violence privée, il regroupe la violence criminelle (mortelle, corporelle, sexuelle) et la violence "non-criminelle" (suicide, accident)
 Sur le suicide, auquel l'auteur consacre une centaine de pages (thème de prédilection pour de nombreux sociologues), on remarquera le passage sur les "malheurs de Paris" où il est fait référence de la période étudiée par Louis CHEVALIER dans "Classes laborieuses, classes dangereuses". La misère ouvrière, beaucoup évoquée par la presse d'époque (première moitié du XIXème siècle) , n'a pas provoqué de manière certaine "la plus grande tendance des jeunes ouvriers à verser dans la folie". "L'opinion est encore plus répandue, touchant la fréquence des suicides parmi les prolétaires : les suicides d'ouvriers sont un thème constant des descriptions de la population de Paris. Mais, cette fois, la démonstration est aisée. c'est que, vers le milieu du XIXème siècle, Paris connaît une avalanche de suicides, au moment même où la ville absorbe des flots d'immigrants ruraux, aussitôt condamnés, par leur nombre, à l'entassement et à la misère; il n'est pas invraisemblable d'attribuer, en première analyse, une telle multiplication des suicides à ce surpeuplement anarchique, inhumain et au choc psychologique qu'il provoque, chez de jeunes campagnards brutalement coupés de leurs racines. L'augmentation des suicides de prolétaires peut bien, en effet, être la cause de l'augmentation générale des suicides à Paris". "Que ce soit en France ou à l'étranger, trois groupes paient un lourd tribut au suicide : les miséreux, les travailleurs indépendants non agricoles, les gens "instables" (...) En France, ils se tuent trois à quatre fois plus que les membres des professions libérales, quinze à vingt fois plus que les commerçants. leur nombre ne fait que s'accroître : entre 1830 et 1848, la ville de Paris s'est enflée de 250 000 habitants supplémentaires." "La classe ouvrière se suicide massivement ; elle souffre plus qu'elle ne fait souffrir (...) C'est elle qui paie le plus lourd tribut à la révolution industrielle et urbaine. Le discours sur les classes dangereuses est trompeur, (...) la capitale de la France n'est pas, en réalité, plus "dangereuse" que le reste du territoire national (...)" Jean-Claude CHENAIS souligne, avec tous les criminologue, que "la violence dont les prolétaires sont capables est le plus souvent tournée contre les membres de leur entourage direct (...) : les crimes de sang sont, en majorité, perpétrés entre soi ; elle ne vise donc guère les bourgeois (en tant qu'individus). Ce qui, à vrai dire, effraie les classes bourgeoises est l'apparente liberté sexuelle dont font preuve ces jeunes campagnards. A cette époque, un bon tiers des naissances sont illégitimes. C'est une existence sauvage, à la fois enviée et détestée, qui choque les citadins et fait oublier la véritable situation morale de la classe ouvrière..."
  A noter le chapitre consacré à la violence aléatoire, entendre par là l'hécatombe routière, cette litanie ennuyeuse et monotone (90 morts pour 100 000 voitures en 1976!)
      Dans la violence collective, il place la violence des citoyens contre le pouvoir (terrorisme, grèves et révolutions), la violence du pouvoir contre les citoyens (terrorisme d'Etat, violence industrielle) et la violence paroxystique qu'est la guerre.
 Pour Jean-Claude CHESNAIS, la violence primitive échappe à l'analyse marxiste (la lutte des classes à ressort économique) comme à DUHRING pour qui les luttes sociales ne s'expliquent que par un instinct universel d'agression. A leur explications qu'il juge limitées, l'auteur n'apporte pas grand chose, même s'il s'essaie à suivre l'évolution des conflits sociaux de la société féodale aux guerres mondiales. Il est nettement plus à l'aise lorsqu'il écrit sur le mythe et les réalités des violences dans la troisième partie de son livre.
  La violence industrielle est bien mise en scène : "Le travail a, de tous temps, présenté des risques de mort plus ou moins considérables. Dans l'humanité primitive, chasseurs, pêcheurs, cueilleurs ne retiraient leur subsistance qu'au péril de leur vie. Succédant à l'époque de la petite entreprise agricole ou artisanale qui n'avait d'autre ambition que l'autosubsistance, la révolution industrielle bouleverse la signification du travail, qu'elle subordonne désormais à des objectifs de productivité ou de profit. Elle marque l'entrée dans l'ère des grands sacrifices au productivisme. le coût humain de l'essor industrielle est colossal; ce sont des millions d'hommes qui sont arrachés à leur milieu d'origine; des milliers qui sont blessés ou meurent dans les mines, dans les fabriquer ou les usines. Cette violence-là, qu'aucune loi n'interdit, n'est pas sans lien avec la violence criminelle, que la loi sanctionne. Elle brise les corps et les énergies, elle avilit et abêtit les hommes. Elle les pousse au désespoir et à l'alcoolisme. Mais en même temps l'oppression conduit, tôt ou tard, à la révolte, brutale, sanglante : le XIXème siècle sera le siècle des grandes émeutes urbaines."
L'auteur, par ailleurs, met en évidence "quelques vérité élémentaires" : Contrairement à ce que prétendent à ce que prétendent de nombreux sociologues peu familiers avec la statistique criminelle, il existe des moyens sérieux d'apprécier l'évolution de la violence. Les principaux pays européens disposent de données chiffrées (...) fiables, depuis plus d'un siècle. (...) Ne nous lassons pas de le répéter : la violence mortelle a partout en Europe considérablement régresser. En Italie, terre classique du banditisme, le taux d'homocidité est aujourd'hui cinq fois moindre qu'à la fin du XIXème siècle. En Angleterre et en Allemagne, deux fois. En France, où l'appareil d'Etat est en place depuis des siècles, le recul, en longue période, de l'homicide a eu lieu beaucoup plus tôt; entre 1830 et 1980, la violence mortelle est restée, en dehors des périodes de guerre, à peu près constante. Ces constatations ont valeur générale : désormais très faibles, ils sont du même ordre que la mortalité par incendie, et cinq à dix fois moins fréquents que les accidents domestiques. Cette mortalité-là est aussi évitable, mais qui songerait à mener une campagne tapageuse sur ces morts domestiques, si discrètes?"
    Jean-Claude CHESNAIS ne cesse donc dans tout son ouvrage de demander qu' l'on revienne aux réalités, au-delà des impératifs du "marché de la peur" et c'est salutaire. Il termine d'ailleurs sur un appel à la solidarité contre les "lobbies militaires" qui, à l'époque (en 1981) menaçaient toujours de plonger le monde dans une violence définitive.
   Une annexe riche donne des tableaux (taux d'homicidité, pays développé, 1970-1980...), des petits textes d'analyses (la torture dans le monde industriel...) qui complètent bien son propos.

     Jean-Claude CHESNAIS, Histoire de la violence en Occident de 1800 à nos jours, Robert Laffont, collection Pluriel, 1981, 497 pages. Il s'agit de l'édition revue et augmentée du livre paru en 1979 (date à vérifier).

                                                                                              SOCIUS
Repost 0
Published by GIL - dans OEUVRES
commenter cet article
22 mai 2008 4 22 /05 /mai /2008 13:20

     Gabriel TARDE, juriste, sociologue et philosophe français est considéré, avec Cesare LOMBROSO, avec lequel il se trouve  en désaccord, comme l'un des premiers penseurs de la criminologie moderne.

Ses ouvrages peuvent être répartis en deux genres, même si dans les deux cas, sa profession de magistrat influe largement sur sa pensée. Son oeuvre est surtout juridique, avec La criminalité comparée (1886), La philosophie pénale (1890), Les transformations du droit : étude sociologique (1891) et ses multiples écrits dans des revues spécialisées. Mais la postérité retient surtout, avec sa redécouverte récente, avec Monadologie et sociologie (1893),  Les lois de l'imitation (1890), La logique sociale (1895), Fragment d'histoire future (1896), L'opposition universelle. Essai d'une théorie des contraires (1897), Les lois sociales : esquisse d'une sociologie (1898), Psychologie économique (1902), L'opinion et la foule (1901) et La morale sexuelle (1907). ainsi que de nombreux autres écrits de psychologie sociale (ceux choisi par exemple par A M ROCHEBLAVE-SPENGLÉ et J MILLET (1898)...

Très influencé par la philosophie de LEIBNIZ et d'Antoine-Augustin COURNOT, il s'oppose frontalement à Emile DURKHEIM dans la conception même d'une sociologie, et sa notorité, à l'inverse d'aujourd'hui dépasse en son temps celle du fondateur de la sociologie française. Mais il ouvre aussi la réflexion, à l'inverse de l'école physiologique de LOMBROSO, aux aspects sociologique et psychologique de la criminalité.

 

    Présentant l'oeuvre de Gabriel TARDE, Bernard VALADE indique que "Si à certains notions fondamentales en sociologie, la conscience collective, l'idéal type, la communauté -, sont associées les noms de Durkheim, Weber et Tönnies, qu'elles suffisent à évoquer, c'est au thème de l'imitation que celui de Tarde demeure classiquement attaché. Le rôle essentiel que ce dernier a assigné à la répétition ainsi qu'aux phénomènes de contagion dans la formation et l'évolution des comportements (notion, notons-nous, reprise ensuite largement par René GIRARD) l'a opposé à Durkheim. Aux yeux de l'auteur des Lois de l'imitation, "L'individuel écarté, le social n'est rien". "Que serait l'homme sans la société?" objecte le fondateur de l'Ecole française de sociologie. Pour l'un, le rapport interpersonnel est caractérisé par l'immédiateté et l'asymétrie ; il est, chez l'autre, médiatisé par une règle : la réciprocité. Toujours ouvert, ce débat atteste la difficile naissance de la psychologie sociales en France et illustre les vicissitudes de l'idée d'interaction qui, méconnue par Comte mais généralisé par Cournot, occupe une place centrale dans l'oeuvre de Tarde."

 

 

           L'un des premiers auteurs de la sociologie moderne, Gabriel TARDE, intéresse non seulement parce qu'il a élaboré toute une théorie autour de l'opposition, mais aussi, parce que tout comme Emile DURKHEIM, son grand rival (et vainqueur à terme), il a commencé ses travaux par une approche de la criminalité.

      On l'a connu d'abord en 1890 par son livre "Les lois de l'imitation" qui met en avant la tendance individuelle de l'imitation pour expliquer toute une gamme de comportements sociaux, y compris d'ailleurs les luttes sociales ou la guerre. Si ses écrits ont été éclipsé par ceux de son grand rival, c'est que, contrairement à ce dernier, il n'avait pas le projet de réelle fondation d'une nouvelle discipline, la sociologie, avec ses frontières universitaires, notamment avec la psychologie, mais pas seulement...
         On le voit très bien en parcourant la table des matières de son livre "L'opposition universelle, Essai d'une théorie des contraires" paru en 1897 : Après une dissertation sur l'idée d'opposition, sujet négligé selon lui par les logiciens, sauf ARISTOTE, où il met l'accent sur l'origine dynamique des oppositions, mêmes statiques, il poursuit une longue digression sur la classification des oppositions, les oppositions mathématiques et physiques, les oppositions vivantes, les symétries de la vie, les oppositions psychologiques avant d'aborder les oppositions sociales et de terminer sur l'opposition et l'adaptation. La conclusion de ce dernier chapitre frappe par l'absence d'académisme, et nous ne résistons pas au plaisir d'en reproduire une partie de la toute fin ici :
"Nous n'avons pas encore fini de préciser les rapports entre l'adaptation et l'opposition, et, à vrai dire, nous ne saurions avoir la prétention d'épuiser ce sujet. N'omettons pas cependant quelques considérations essentielles. En somme, être complémentaires, c'est co-produire; être contraires, c'est s'entre-détruire. Exprimés en ces termes, le complément et la contrariété, l'opposition et l'adaptation, sont presque opposés et contraires l'un à l'autre. Pas tout à fait cependant, car i faudrait pour cela que la co-adaptation des complémentaires consistât à s'entre-produire. Et il est singulier, soit dit en passant que notre esprit répugne à concevoir la mutuelle production des choses, tandis qu'il ne voit aucune difficulté à admettre leur mutuelle destruction. Rien ne lui parait plus intelligible que le mutuel arrêt de deux mouvements en sens contraire qui se heurtent, tandis qu'il se refuse encore, deux siècles après NEWTON, à regarder les mouvements de deux molécules qui s'attirent comme produits l'un par l'autre à distance".
On éprouve à la lecture de sa conclusion, comme d'ailleurs de l'ensemble de ses développements dans son livre, un certain malaise, non seulement à cette prose légèrement pédante, mais aussi lorsqu'on compare sa manière d'argumenter à la rigueur intellectuelle et parcimonieuse d'Emile DURKHEIM, qui de son côté, au lieu de brasser cosmologie, physique, psychologie dans un ensemble d'analogies souvent non justifiées, tente d'élaborer une véritable méthodologie scientifique.
    En 1898, il tente de résumer ou plutôt de lier les contenus de ses trois livres de sociologie générale, "Les lois de l'imitation", "l'opposition universelle" et "la logique sociale", dans  "Les lois sociales, Esquisse d'une sociologie"
 "A parcourir le musée de l'histoire, la succession de ses tableaux bariolés et bizarres, à voyager à travers les peuples, tous divers et changeants, la première impression de l'observateur superficiel est que les phénomènes de la vie sociale échappent à toute formule générale, à toute loi scientifique, et que la prétention de fonder une sociologie est une chimère." Ce projet de fonder une sociologie, au lieu de partir d'une analyse de ce qu'est une société, veut embrasser l'ensemble des sciences. Ainsi, "la science consiste à considérer une réalité quelconque sous ces trois aspects : les répétitions, les oppositions et les adaptations qu'elle renferme, et que tant de variations, tant de dissymétries, tant de dysharmonies empêchent de voir" Et plus loin, dans son introduction toujours "Ces considérations étaient nécessaires pour indiquer ce que la sociologie doit être si elle veut mériter le nom de science, et dans quelles voies doivent la diriger les sociologues s'ils tiennent à coeur de la voir prendre décidément le rang qui lui appartient. Elle n'y parviendra (...) qu'en possédant et en ayant conscience de posséder son domaine propre de répétitions, son domaine propre d'oppositions, son domaine propre d'adaptations (...). Elle ne progressera qu'en s'efforçant de substituer toujours comme toutes les autres sciences l'ont fait avant elle, à de fausses répétitions des répétitions vraies, à de fausses oppositions des oppositions vraies, à de fausses harmonies des harmonies vraies (...)".
 Les chapitre 1 (Répétition des phénomènes), 2 (Opposition des phénomènes) et 3 (Adaptation des phénomènes) entendent baliser systématiquement ce qui constituent pour lui les fondements du fonctionnement des sociétés. A chaque fois, il s'appuie sur de nombreuses analogies physiques et biologiques.
  La répétition, la propagation des idées et des comportements, la suggestion-imitation de proche en proche, d'individu à individu, tend à conserver et à fortifier le lien social. la propagation des sentiments, des croyances, des innovations techniques, des découvertes scientifiques, leur généralisation, voilà le moteur de la société.
 Des oppositions extérieures (entre plusieurs êtres) et internes (à l'intérieur du même individu) se manifestent dans la société. "Il faut chercher l'opposition sociale élémentaire, non pas, comme on pourrait le croire à première vue, dans le rapport de deux individus qui se contredisent ou se contrarient, mais bien dans les duels logiques et téléologiques, dans les combats singuliers de thèses et d'antithèses, de vouloir et de pouloirs, dont la conscience de l'individu social est le théâtre." Lorsque ces duels internes s'achèvent en chaque individu, celui-ci se tourne alors vers les autres individus et suivant l'ampleur de son rayonnement imitatif (Gabriel TARDE fait beaucoup usage de la mode de l'hypnose à l'époque) influence de plus en plus la société. Il se demande "ce qu'il y a de pire pour une société, d'être divisé en partis ou en sectes qui se combattent de leurs programmes et de leurs dogmes opposés, en peuples qui guerroient, ou d'être composée d'individus en paix les uns avec les autres, mais individuellement en lutte chacun avec soi, en proie au scepticisme, à l'irrésolution, au découragement". "Entre la guerre extérieure ou la lutte interne, nous n'aurions qu'à choisir. Ce serait le dilemme offert aux derniers rêveurs - dont je suis - de la paix perpétuelle." Gabriel TARDE donne sa vision de l'évolution des sociétés, vu cette dynamique de l'imitation et de l'opposition. Nous sommes , faut-il le rappeler avant la Première Guerre Mondiale. "L'histoire, bien comprise, fait voir que la guerre évolue toujours dans un certain sens, et que cette direction, cent fois reproduite, facile à démêler en somme à travers les broussailles et les enchevêtrements historiques, est propre à nous faire augurer sa future disparition après sa raréfaction graduelle. Par suite du rayonnement imitatif, qui travaille incessamment et souterrainement, à élargir le champ social, les phénomènes sociaux vont l'élargissant, et la guerre participe à ce mouvement. D'une multitude infinie de très petites, mais très après guerre entre petits clans, on passe à un nombre déjà bien moindre de guerres un peu plus grandes, mais moins haineuses, entre petites cités, puis entre grandes cités, puis entre peuples qui vont grandissant, et enfin on arrive à une ère de très rares conflits très grandioses, mais sans férocité aucune, entre des colosses nationaux que leur grandeur même rend pacifiques".
 "En résumé, l'opposition-lutte, dans nos sociétés humaines, sous ses trois formes principales, guerre, concurrence, discussion, se montre à nous comme obéissant à la même loi de développement par voie d'apaisement intermittents et grandissants qui alternent avec des reprises de discorde amplifiée et centralisée, jusqu'à l'accord final, au moins relatif".
   Dans la dynamique sociale, imitations et oppositions aboutissent à des adaptations, sans quoi la société va à la destruction. "Plus les adaptations sont multiples et précises, plus des inadaptations sociales se révèlent, douloureuses, énigmatiques, justification de tant de plaintes". Gabriel TARDE garde constamment la distance avec la société considérée comme un organisme social et dans sa polémique avec Emile DURKHEIM  qui "prétend que, loin d'être fonctions de l'individu, (les grandes choses comme une grammaire, une théologie...) "existent indépendamment des personnes humaines et les gouvernent despotiquement en projetant sur elles leur ombre oppressives". Les choses sociales se sont imposées aux individus, bien entendu, mais elles ont été le fait des individus.
  On fera grâce de la conclusion car elle nous ramène à un certain verbiage sur les harmonies et les disharmonies, l'homogène et l'hétérogène dont on se passe bien volontiers.
  Une certaine déception, pour qui découvre aujourd'hui Gabriel TARDE dans le texte, est évidente lorsqu'on essaie de voir plus loin que l'exploitation qu'un certain individualisme méthodologique peut en faire.
 Reste un ensemble de réflexions qui semblent in-abouties, que l'on doit dégager de la gangue intellectuelle d'un certain milieu conservateur et mondain. L'oeuvre de Gabriel TARDE est finalement plus philosophique que sociologique. Elle reste abstraite par certains côtés et se situe bien dans l'air du temps d'un conservatisme catholique. On voit bien ce qu'intellectuellement un esprit plongé dans ce conformisme optimiste ne peut pas concevoir. Si la société globale est un tout et que certaines parties de ce tout sont malades alors qu'ils participent à son devenir, il convient d'examiner les réformes à effectuer pour la société globale afin de guérir la société des causes qui rendent des parties de plus en plus grande d'être malade. Si la société est une collection d'individus qui s'imitent constamment entre eux, on peut concevoir alors que ce soient les individus eux-mêmes qui sont malades et qu'ils faut soigner et sauver la société de ses parties malades... Une sociologie qui place les individus au coeur du processus social ne peut que concentrer sur ceux-ci la responsabilité, voire la culpabilité des maux sociaux. On peut s'inquiéter de la possibilité que les individus s'imitent tellement bien, dépassent leurs oppositions, se soient tellement bien adaptés, qu'ils pourraient devenir une collection de copies biologiques... D'ailleurs Gabriel TARDE ne s'effraie pas du peu de place accordé à la liberté des individus. Il définit ainsi en fin de compte la société : "Une collection d'êtres en tant qu'ils sont en train de s'imiter entre eux ou en tant que, sans s'imiter actuellement, ils se ressemblent et que leurs traits communs sont des copies anciennes d'un même modèle".
   Bernard VALADE, pour ce qui concerne la postérité de l'oeuvre de Gabriel TARDE, s'interroge "sur le raisons de l'insuccès, en France, de la conception tardienne de la science sociale. Les plus superficielles tiennent aux caractères extérieurs de l'oeuvre et à la carrière de son auteur. Un défait de concision, certaines dérives poétiques, une proposension à la rêverie métaphysique lui ont été reprochés par ceux qui souhaitaient, avec Bouglé, constituer une sociologie "scientifique, objective et spécifique". L'éloignement provincial, l'isolement intellectuel et l'accession tardive à l'enseignement ont également nui à la diffusion des idées de cet autodidacte. A Paris même, Tarde ne s'est pas soucié de faire école . A l'inverse des durkheimiens, dont on connait la stratégie universitaire (et mondaine, ajouterions-nous...), il n'a pas vu dans les chaires, les revues, les groupes de recherche les instruments essentiels d'un "mode de faire valoir". Sans doute a-t-il manqué de pugnacité : mais les traits d'un tempérament importent moins ici que les facteurs idéologiques et l'orientation de la conjoncture scientifique.
T.N. Clark (Introduction à Gabriel Tarde. On communication and Social Influence : Selected Papers, The University of Chicago Press, 1969) et plus récemment I. Lubek (Histoire de psychologies sociales perdues : le cas de Gabriel Tarde, dans Revue française de sociologie, vol.-XXII-3, 1981) ont bien discerné ce qui rend les thèses de Tarde discordantes par rapport à celles qui dominent à l'époque. L'auteur des Lois appartient à une tradition qui, mettant l'accent sur la sibjectivité, crédite les conduites individuelles d'une réelle spontanéité face aux cadres institutionnels et rapporte l'existence de valeurs collectives à l'initiative et à l'invention personnelles. Cette tradition est antagoniste du positivisme empirique axé sur la raison, l'ordre, l'autorité qui, de Polytechnique, a conquis la Sorbonne. Elle devait se maintenur au Collège de France avec Paul Janet, J. Izoulet, Tarde et surtout Bergson. ON distingue ce qui, dans cette représentation du monde social, pouvait plaire à la haute bourgeoisie et aux militaix catholiques ; combien, en revanche, la sociologie durkheimienne se trouvait en accord avec le sociolaisme, le syndicalisme, le "solidarisme" de l'époque."
"Aux Etats-Unis, où J.M. Baldwin a d'abord utilisé le thème de l'imitation dans des propres travaux avant de faire traduire Les Lois (la traduction n'a été achevée qu'en 1903), la psychologie sociale de Tarde a fortement influé sur la Social Psychology (1908) de E.A. Ross et l'idée d'interaction a reçu une grande extension dans l'Introduction to the Science of Sociology (1921) de R.E.Park et E.W.Burgess."


  Gabriel TARDE, L"opposition universelle. Essai d'une théorie des contraires, 1897; Les lois sociales. Esquisse d'une sociologie, 1898, Edition électronique de 2002, Les classiques en sciences sociales, de l'Université du Quebec, disponibles sur le site http://biblioth.UQAC.UQUEBEC.CA/INDEX.htm.
Laurent MUCCHIELLI, Tardomania? Réflexions sur les usages contemporains de TARDE, Revue d'histoire des sciences humaines, Editions sciences humaines, CAIRN, 2007. Collectif, TARDE intempestif, Multitudes, http://multitudes.sazmidat.net. La première étude est très critique et la seconde relativement favorable à Gabriel TARDE.
 Bernard VALADE, Gabriel Tarde, dans Encyclopedia Universalis 2014. 

                                                                                                 SOCIUS
Complété (légèrement) le 5 juillet 2013
Complété (plus amplement) le 3 décembre 2013
Repost 0
Published by GIL - dans AUTEURS
commenter cet article
21 mai 2008 3 21 /05 /mai /2008 13:25
              Le "Dictionnaire de l'éthologie" de Klaus IMMELMANN (Pierre Mardaga éditeur, 1990) comporte une entrée "Conflit de générations" (Eltern-Nachklommen-konflict, Parent-offsprinc-conflict) et cela figure, d'après lui, dans le vocabulaire de la sociobiologie (discipline devenue un peu douteuse). Il tire donc de TRIVERS (1974) et de STAMPS (1978) la définition suivante: conflit d'intérêt qui oppose le jeune à sa mère ou à ses deux parents. D'après la théorie de la parentèle, le jeune tendrait vers un investissement maternel optimal, tandis que sa mère doit, dans l'intérêt des jeunes à venir, indispensables au renforcement de son succès reproducteur, limiter cet investissement. L'ampleur du conflit, continue-t-il, varie en fonction de l'âge de la mère ou de ses parents : on note une différence entre le géniteur relativement jeune pour lequel la probabilité de produire d'autres descendants est encore relativement élevée, et le géniteur plus âgés, qui peut investir davantage dans les rejetons susceptibles d'être les derniers. L'âge du jeune jouerait également un rôle : plus il grandit, plus il devient apte à subvenir à ses besoins, moins important est l'avantage qui résulte des soins maternels.
     Nombre d'observations viennent effectivement étayer cette thèse : ainsi, chez les chiens et chats, la période des soins parentaux peut se diviser en 3 phases. Au cours de la première, l'initiative des contacts comme des soins émane essentiellement de la mère ; au cours de la phase suivante, cette initiative est partagée et au cours de la dernière phase, peu avant le sevrage, le jeune sollicite de sa mère davantage de soins, que celle-ci, qui lui manifeste quelquefois de l'agressivité et tente de l'éconduire, n'est disposée à lui accorder. Une évolution similaire, susceptible de déboucher sur un "conflit de sevrage", est également attestée chez les rats, un nombre important de primates et divers oiseaux.
             On y trouve par ailleurs celle du Comportement Conflictuel : conduites qui se manifestent dans une situation conflictuelle, c'est-à-dire quand deux tendances comportementales incompatibles (attaque et fuite par exemple) sont activées simultanément et qu'aucune ne prédomine franchement. Parmi les comportements conflictuels, on distingue le comportement ambivalent, les comportements de substitution et les activités de redirection.
         
           Plus intéressant pour notre propos, est la Compétition, terme qui s'emploie quand deux individus au moins prétendent aux mêmes ressources naturelles. C'est entre congénères que la compétition est la plus intense puisqu'elle porte non seulement sur les possibilités de survie et de reproduction (ressources alimentaires, sites de nidification et de repos, matériaux de construction...), mais également sur les "ressources sociales" (partenaire sexuel par exemple). C'est la raison pour laquelle l'agression, qui contribue à réduire la compétition par l'éviction du compétiteur, est particulièrement véhémente entre individus conspécifiques. L'établissement de territoires, qui assurent la répartition plus ou moins homogène des individus dans l'espace disponible, peut également atténuer la compétition directe. Il arrive toutefois que des espèces différentes, parfois étroitement apparentées, éprouvent des besoins physiologiques à ce point identiques qu'elles se fassent concurrence. Il s'ensuit des adaptations particulières, comme la mise en place d'une territorialité interspécifique. Si la compétition devient active (confrontation ou menace), on parle de rivalité.
     Il est difficile, en matière d'éthologie, même si l'on conteste beaucoup des affirmations de Konrad LORENZ, de faire l'impasse sur son ouvrage fondateur "L'agression, une histoire naturelle du mal".

       Au terme Agression, ou Comportement Agressif, on trouve, toujours dans ce "Dictionnaire de l'éthologie" la définition suivante: Terme qui englobe toutes les manifestations de l'attaque, de la défense et de la menace. On distingue entre agression intra- et interspécifique selon que les affrontements mettent aux prises des congénères ou des sujets d'espèces différentes. Sur le plan interspécifique, il convient de distinguer l'agression prédatrice propre aux espèces carnassières du combat défensif livré contre un prédateur ou même un compétiteur. Des conduites très diverses peuvent intervenir au cours de l'agression, qu'elle soit intra ou interspécifique.
    Au terme Agressivité, on note comme signification Disposition à l'attaque chez un individu ou une espèce. Cette disposition se situe manifestement entre deux marges fixées pour chaque espèce (compte tenu de variations saisonnières liées à la reproduction) et elle est très variable, même entre espèces apparentées. A l'intérieur de ces marges, certaines influences extérieures, surtout des expériences précoces, déterminent l'importance de l'agressivité individuelle. On n'a toujours pas établi avec certitude s'il existe une pulsion d'agression propre (querelle intellectuelle à propos de l'instinct et de la pulsion sur laquelle nous discuterons souvent), c'est-à-dire; poursuit Klaus IMMELMANN, si et dans quelle mesure des facteurs internes peuvent déterminer la motivation de combat d'un individu, jusqu'à quel point l'agression est répressible et si elle peut même s'exprimer spontanément.
     
        Ces deux notions d'Agressivité et d'Agression sont également développées dans le "Dictionnaire du Darwinisme et de l'évolution" (Sous la direction de Patrick TORT, PUF, 1996).
       Jacques GERVET y écrit, à l'article Agression/Agressivité (Agression, Agressiveness) : En éthologie, les conduites considérées comme agressives ont pour objet d'exclure tendanciellement l'individu ou le groupe qui en est la cible de l'accès à certaines ressources, et ont par là pour effet éventuel de limiter sa descendance totale. En cela, l'agression est agent de la sélection naturelle (parmi d'autres). Sur un plan plus directement idéologique, l'homologie déclarée des violences humaines avec les "conduites agressives" animales rencontre une intuition profonde assimilant l'agressivité à quelque bestialité originelle dont un processus purement humain, la Grâce ou la Raison selon le modèle dominant de l'heure, peut seul combattre l'action décisive.
 Plus loin le même auteur développe : Dans la plupart des cas, il parait plus pertinent de rapporter l'apparition d'agressions, effectives ou ritualisées, à des situations précises que l'on peut qualifier de situations de conflit. Dès lors que des objets (aliment, territoire, partenaire sexuel...) déclenchent une réaction d'approche simultanée chez deux membres de l'espèce, la détection de l'autre, perçu alors comme rival, déclenche une réaction agressive. celle-ci résulte plus d'un heurt de motivations que d'une motivation distincte... ce qui n'exclut pas que, comme tout comportement animal, elle soit aussi conditionnées par des facteurs génétiques.
Le point décisif reste pourtant qu'à l'intérieur d'une même espèce, la différence entre deux observations dont l'une seule a donné lieu à des conduites agressives, a plus de chance à priori de relever d'une différence de situation que d'une différence dans quelque instinct endogène.
Qu'elle s'exprime sous forme brutale ou sous une forme ritualisée, l'agression garde sa fonction organisatrice ; à l'intérieur d'un groupe social, une bande de Singes, par exemple, attitudes de menace, attitudes affilitives, gestes d'apaisement... jouent des rôles complémentaires dans l'équilibre social qui règle sa persistance. Une certaine dose d'agression, éventuellement ritualisée sous forme de dominance sociale, est une composante, parmi d'autres, de cet équilibre. La forme de l'intensité des conduites agressives peut varier fortement d'une espèce à l'autre ; mais il n'est pas d'espèce où elles ne coexistent avec des conduites qui en atténuent les effets.
Dans la plupart des espèces, le déclenchement d'agressions fortes, parfois sanglantes, reste possible dès lors que sont dépassées les possibilités régulatrices des réponses ritualisées. Elles interviennent notamment quand repères sociaux ou repères territoriaux sont rompus : un rival brusquement rencontré au coeur du territoire, un membre du groupe ne respectant pas le rituel... et un violent combat peut se déclencher, éventuellement meurtrier si les processus régulateurs n'apparaissent pas rapidement.
Certes, de telles conditions d'environnement concourent avec des réglages endogènes, de nature génétique ou physiologique, mais à ce niveau la remarque est triviale (on l'avait compris). Le véritable enjeu, notamment pour l'étude de l'agressivité humaine, est de voir si un facteur endogène peut expliquer la diversité des observations ou si le niveau le plus pertinent pour l'expliquer, ou y mettre fin, reste la prise en compte du degré d'organisation de l'environnement.
        On ne pourra que revenir sur ces notions, tellement elles sont porteuses d'enjeux, tant scientifiques qu"idéologiques.

        Plus loin et plus intéressant, peut-être, pour le propos de cet article de ce blog, est la définition, sous la plume de Charles DEVILLERS, dans ce même "Dictionnaire du Darwinisme et de l'évolution", du principe de Compétition-exclusion (Competitive exclusion principale) :
     On peut admettre que la conséquence d'une compétition est que deux espèces similaires ne peuvent occuper les mêmes niches (écologiques) mais doivent s'exclure l'une l'autre de telle façon que chacune prend possession de telles sortes de nourriture et modes de vie qui lui donnent un avantage sur sa compétitrice (GAUZE, 1934). Deux espèces ayant les mêmes impératifs écologiques ne peuvent coexister sur de longues durées. Ou bien l'une des formes est éliminée, ou bien elle modifie ses impératifs écologiques. Sous l'apparence d'une constatation banale, ce principe impose, pour bien la comprendre, de définir au préalable Compétition et Niche écologique.
 Il y a compétition quand des organismes, animaux ou végétaux, de même espèce ou d'espèces différentes, utilisent les mêmes ressources, qui sont en quantité limitée, ou se nuisent mutuellement en cherchant ces ressources. Une niche écologique peut être décrite comme un volume à n dimensions, où chaque dimension est l'une des composantes de la niche : conditions physiques et chimiques du milieu, ressources nutritives, habitats, lieux de reproduction... Comme il est hautement improbable que toutes les utilisations des dimensions des niches de deux espèces soient strictement les mêmes, on dira que l'une d'entre elles est différente pour que la coexistence ait lieu.
Ce principe a ses partisans et ses adversaires, mais dans la pratique, il incite à rechercher la causalité des coexistences, de mettre à jour les différences écologiques, parfois subtiles, qui les rendent possibles.

   Quant à la Compétition intra et interspécifique, Vincent LABEYRIE, dans ce même Dictionnaire, écrit justement que pour qu'il y ait compétition, il faut qu'il y ait à la fois même habitat et même niche. Là aussi, on retrouve la notion que tant pour une même espèce que pour des espèces différentes, elle ne concerne que des individus ayant à un moment donné des exigences communes.

     Toute une modélisation (une mise en équations mathématiques) a été faite, pour mesurer la dynamique des populations, compte tenu des différentes composantes des niches écologiques. On trouve, par exemple, des "Leçons sur la théorie mathématique de la lutte pour la vie" de Vito VOLTERRA (Editions Jacques Gabay, 1990, première édition en 1931).


                                                                              ETHUS
Repost 0
Published by GIL - dans DEFINITIONS
commenter cet article
16 mai 2008 5 16 /05 /mai /2008 16:39
   Sous le titre développé qui ajoute ...à Paris, pendant la première moitié du XIXème siècle, Louis CHEVALIER entend en 1958 promouvoir une histoire sociale, en renouvelant l'étude du crime, dans une période et un lieu bien circonscrit. Tout au long de ses trois parties (le thème criminel, un état pathologique dans ses causes, un état pathologique dans ses effets) cet ouvrage entend décortiquer les statistiques (importantes mais parcellaires à l'époque), comme la littérature et la presse, qu'elle soit bourgeoise ou populaire, afin de dégager l'état de la population parisienne, et notamment l'état de la population ouvrière. Tâche difficile, dont l'auteur ne tire que de conclusions prudentes, que de restituer, loin d'une sécheresse statistique, les conditions des classes populaires dans ce Paris dont la population grossit très vite, réputé pour ses violences et ses brutalités.
     Le thème criminel constitue de loin de principal thème dans la presse comme dans la littérature pour parler de Paris vers 1800-1850. Le diagnostic contemporain, d'une ville crasseuse, aux habitants en mauvaise santé, à l'eau et l'air infectés de manière constante, même si déjà au XVIIIème siècle, la situation s'était améliorée par rapport aux siècles précédents. Selon l'auteur, "la misère de Paris pendant la première moitié du XIXème siècle offre la monstrueuse expérience d'une misère physique et morale qu'ont sécrétées de tout temps les grandes métropoles : l'étude du sombre Paris de ces années importe à l'étude du Paris contemporain, éclaire bien des aspects de ce Paris ancien. Le crime n'est pour nous que l'expression de déterminismes biologiques qu'ils nous faut reconnaître et étudier. Il s'agit moins de crimes en effet, en ce récit, que de l'un des principaux aspects et de l'une des principales possibilités de la carrière ouvrière que le crime résume, dont il permet de définir la pente et de retrouver les principaux éléments (...) L'importance du problème criminel vient de ce que ce problème pose le problème principal de la carrière ouvrière au cours de ces années."
     Retrouver ces éléments, à travers les chiffres des archives des autorités civiles ou des hôpitaux, pour voir l'évolution de la fécondité, de la mortalité, des crimes observés le plus souvent (le suicide, l'infanticide, la prostitution, la folie), de l'immigration, du changement dans la balance des sexes n'a certainement pas été des plus faciles, même si la matière en papier peut sembler abondante. En tout cas, l'expression des opinions des différentes classes entre elles, de la classe bourgeoise sur la classe ouvrière, et vice-versa d'ailleurs, montre une grande agressivité. "La description des classes populaires, bien qu'incomplète et sans cesse rompue, présente (un) caractère que les recherches d'histoire quantitatives permettent de considérer comme essentiel : une lutte entre deux populations. Antagonisme dont les formes ne sont pas seulement économiques, professionnelles ou politiques, qui ne s'expriment pas seulement par des grèves, des émeutes ou des révolutions, mais aussi par une certaine allure des relations les plus quotidiennes et des rapports au travail ou dans la rue, et qui aboutit enfin à cette forme extrême de la violence : la criminalité."  Les violences compagnonniques se mêlent aux violences proprement parisiennes. Dans l'imagerie de l'époque, l'opinion distingue difficilement classes laborieuses et classes dangereuses, mêlées dans leurs échanges sociaux, en temps ordinaire comme en temps de crises, d'émeutes ou d'épidémies.
       Dans sa conclusion, Louis CHEVALIER met en avant le contenu biologique "des attitudes et du comportement des gens les uns par rapport aux autres (...) que découvre l'expérience de la population parisiennes de ces années."
  "Ce n'est pas assez de reconnaître les aspects biologiques dans ces violences publiques et privées (...), il faut aller plus avant et pénétrer" dans les dispositions mentales des gens. Le tableau, tout au long de ses pages aux lignes serrées, bondées de cartes et de statistiques, ne diffère finalement guère de l'image qu'on a rapporté la littérature. Tout en souscrivant au projet de recherche de l'auteur, on peut rester tout de même sur sa faim quant aux conclusions à tirer de cette étude. Ce n'est pas un hasard si d'ailleurs l'auteur ne conclue pas véritablement.
On peut comprendre toutefois, car la situation tout au long du XIXème siècle ne semble pas s'être améliorée (une litote?) à Paris, pourquoi ensuite des spécialistes en criminalité, comme Gabriel TARDE, ont cherché plus loin que les statistiques lacunaires et orientées, les ressorts de la "dangerosité" de certaines classes sociales...

  Louis CHEVALIER, Classes laborieuses et classes dangereuses, Librairie Générale Française, Le livre de poche, collection Pluriel, préface de l'auteur, avant-propos de Richard COBB, 1978, 729 pages. Première édition en 1958, aux éditions Plon.

                                                                                            SOCIUS
Repost 0
Published by GIL - dans OEUVRES
commenter cet article
16 mai 2008 5 16 /05 /mai /2008 14:11
          Au fondement de toute étude sur la société et aux origines mêmes de la sociologie - tant chez Emile DURKHEIM (1858-1917) que chez Gabriel TARDE (1843-1904) - se trouve la question du normal et du pathologique. En partie parce que le modèle scientifique choisi, biologique, a beaucoup fait pour comparer le corps au corps social, les cellules aux individus, afin de parvenir à faire une étude de la société comme totalité et non simplement une étude des relations inter-individuelles. Ce n'est pas un hasard si les deux "fondateurs" de la sociologie, rivaux sur la scène intellectuelle de l'époque, commencent leurs travaux par la criminalité.
           Pour ce qui concerne Emile DURKHEIM, tout le début de son livre "De la division du travail social" commence par des considérations sur le crime. Dans "Les règles de la méthode sociologique", figurent en bonne place celles relatives à la distinction entre le normal et le pathologique.
Il écrit, en 1895 : "Nous pouvons donc formuler les trois règles suivantes : 1- Un fait social est normal pour un type social déterminé, considéré à une phase déterminée de son développement, quand il se produit dans la moyenne des sociétés de cette espèce, considérées à la phase correspondante de leur évolution. 2- On peut vérifier les résultats de la méthode précédente en faisant voir que la généralité du phénomène tient aux conditions générales de la vie collective dans le type social considéré. 3- Cette vérification est nécessaire, quand ce fait se rapporte à une espèce sociale qui n'a pas encore accompli son évolution intégrale.
(...) S'il est un fait dont le caractère pathologique parait incontestable, c'est le crime. Tous les criminologistes s'entendent sur ce point. S'ils expliquent cette morbidité de manières différentes, ils sont unanimes à la reconnaître. Le problème, cependant, demandait à être traité avec moins de promptitude.
(...) Faire du crime une maladie sociale, ce serait admettre que la maladie n'est pas quelque chose d'accidentel, mais au contraire, dérive, dans certains cas, de la constitution fondamentale de l'être vivant ; ce serait effacer toute distinction entre le physiologique et le pathologique. Sans doute, il peut se faire que le crime lui-même ait des formes anormales ; c'est ce qui arrive quand, par exemple, il atteint un taux exagéré. il n'est pas douteurs, en effet, que cet excès ne soit de nature morbide. Ce qui est normal, c'est simplement qu'il y ait une criminalité, pourvu que celle-ci atteigne et ne dépasse pas, pour chaque type social, un certain niveau qu'il n'est peut-être pas impossible de fixer (...)
(...) Le crime est donc nécessaire ; il est lié aux conditions fondamentales de toute vie sociale, mais, par cela même, il est utile ; car ces conditions dont il est solidaire sont elles-mêmes indispensables à l'évolution normale de la morale et du droit.
(...) Ce n'est pas tout. outre cette utilité indirecte, il arrive que le crime joue lui-même un rôle utile dans cette évolution. Non seulement il implique que la voie reste ouverte aux changements nécessaires, mais encore, dans certains cas, il prépare directement ces changements. Non seulement, là où il existe, les sentiments collectifs sont dans l'état de malléabilité nécessaire pour prendre une forme nouvelle, mais encore il contribue parfois à déterminer la forme qu'ils prendront. Que de fois, en effet, il n'est qu'une anticipation de la morale à venir, un acheminement vers ce qui sera!
  L'enjeu est considérable pour qu'il termine ce chapitre par "Pour que la sociologie soit vraiment une science de choses, il faut que la généralité des phénomènes soit prise comme critère de leur normalité." "Le devoir de l'homme d'Etat n'est plus de pousser violemment les sociétés vers un idéal qui lui parait séduisant, mais son rôle est celui du médecin ; prévient l'éclosion des maladies par une bonne hygiène, et quand, elles sont déclarées, il cherche à les guérir.   Conscient de "l'énormité" de ce qu'il écrit, en regard des réactions hostiles de certains milieux, et de certaines interprétations tendancieuses, Emile DURKHEIM enrichit la fin de son chapitre par une note : "De la théorie développée dans ce chapitre, on a quelquefois conclu que, suivant nous, la marche ascendante de la criminalité au cours du XIXème siècle était un phénomène normal. Rien n'est plus éloigné de notre pensée (...) Toutefois, il pourrait se faire qu'un certain accroissement de certaines formes de la criminalité fût normal, car chaque état de civilisation a sa criminalité propre. Mais on ne peut faire là-dessus que des hypothèses."  En pleine fin du XIXème siècle aux conflits nombreux qui opposent, parfois violemment, la classe ouvrière au patronat, on conçoit cette prudence chez quelqu'un qui reste par ailleurs un catholique convaincu.
     Penser les conflits sociaux, penser le suicide, penser la criminalité comme inhérents à toute forme de société, les considérer comme normaux et entrant même nécessairement dans son fonctionnement n'a jamais cessé de garder toute son ambiguïté. C'est dire que la sociologie n'est pas une science naturelle... qu'elle est, de plein pied, dans le cadre... des conflits sociaux!
  Elle garde, la sociologie, toujours une ambiguïté car derrière l'analyse sociale, il y a souvent un regard moral, que ce regard soit explicite ou implicite. On le voit très bien chez Emile DURKHEIM, où l'analyse du monde moderne par rapport à la société traditionnelle met en évidence l'affaiblissement d'un conscience collective qui fait place de plus en plus à des consciences individuelles (le progrès de l'individualisme est attesté bien sûr par nombre de sociologues par la suite). Retrouver la force des solidarités mécaniques ancestrales perdues dans la société industrielle pour remédier aux maladies sociales massives (où souvent luttes sociales et alcoolisme endémique sont joyeusement confondus par maints auteurs de seconde main) constitue une obsession dans une certaine "élite éclairée" de la société. Le développement des égoïsmes sociaux requiert des réformes sociales et Emile DURKHEIM, dans ses écrits non sociologiques (sur le socialisme ou l'éducation) propose des remèdes - en fait surtout un remède : l'organisation de corporations professionnelles, vecteurs de la formation d'une nouvelle conscience collective. Même si l'oeuvre de DURKHEIM est très nuancée à cet égard, toute une idéologie voudrait que les conflits sociaux - assimilés parfois à de la délinquance pure et simple - soient nécessairement un symptôme pathologique. Analyser réellement les "pathologies" sociales, ce qui n'est pas l'affaire de cette idéologie-là, voir pourquoi , comme DURKHEIM et TARDE l'on fait, c'est montrer finalement, quelque part, que s'il y a maladie, c'est la société qui est malade... Chacun de leur côté Emile DURKHIEM et Gabriel TARDE, qui n'ont pas eu la même postérité, ont contribué à éclaircir les relations étroites qui lient les aspects dits normaux et les aspects dits pathologiques d'une société. En relativisant des notions dérivées de la biologie et empreintes de moralisme, ils ont montré des voies d'études des conflits sociaux, qui ont suivi après eux, de multiples directions.

    Emile DURKHEIM, Les règles de la méthode sociologique, PUF, Bibliothèque de philosophie contemporaine, 1968.


                                                                                                   SOCIUS
Repost 0
Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
commenter cet article
15 mai 2008 4 15 /05 /mai /2008 10:51
   Il est des ouvrages d'histoire que l'on se plaît à consulter car ils allient souci de l'exactitude et vision d'ensemble. Le livre de Pascal CHARBONNAT, préfacé par Guillaume LECOINTRE, biologiste, est ce ceux-là : dans un domaine (les relations entre sciences et société) où la bataille idéologique fait actuellement rage (créationnistes contre évolutionnistes, religieux réactionnaires contre scientifiques progressistes), il permet de connaître - enfin - une histoire du matérialisme depuis ses origines grecques jusqu'au début du XXIème siècle. On voit à quel point le matérialisme, apparu au VIIème siècle avant J-C, a frayé son chemin jusqu'au Ier siècle de notre ère, puis s'est éteint jusqu'au XVIIème siècle où il renaît et se développe tout au long des XVIIIème au XXème siècle. On comprend comment beaucoup d'oeuvres de naturalistes (on pense à DESCARTES et à LEIBNIZ entre autres) se sont trouvés en butte à la répression ecclésiastique la plus féroce, comment les monothéismes, providences des absolutistes de tout genre, désireux de passer pour l'incarnation de Dieu sur Terre ont drainé un obscurantisme persistant. Et comment l'esprit scientifique est toujours menacé par le dogmatisme religieux, alors qu'il vient de sortir meurtri du stalinisme et du maoïsme dans certaines régions du monde. Il est difficile de résumer un débat encore en cours comme le montre la conclusion de l'auteur et la préface de Guillaume LECOINTRE.
  On suivra avec la même intensité ce débat, où l'évolutionnisme se taille parfois la part du lion, dans la collection Matériologiques fondée aux Editions Syllepse par Marc SILBERSTEIN. Je recommande en particulier l'ouvrage de Jean DUBESSY et de Guillaume LECOINTRE, "Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences", paru dans la même collection en 2003.
     Le matérialisme est l'un des courants philosophiques, selon l'auteur, qui a suscité le plus de controverses, ce qui lui a val d'être malmené et caricaturé à de nombreuses reprises. Cet ouvrage se propose de montrer le contenu réel de ses concepts, d'en fournir une définition nouvelle et de le relier à ses racines idéologiques et sociales. Dans chaque période,de l'Antiquité au XXème siècle, il est au coeur d'enjeux idéologiques de premier plan, parce qu'il est à l'intersection des progrès de la connaissance et des préoccupations métaphysiques.
Jusqu'à présent, il n'existait pas d'histoire complète et synthétique de ce courant de pensée, alors qu'il a joué un rôle fondamental dans la vie scientifique et culturelle du monde occidental. La seule entreprise de ce genre fut l'ouvrage de Friedrich Albert LANGE (1828-1875), publié en 1866 et traduit en France en 1910, devenu largement incomplet. Cet ouvrage, Histoire du matérialisme (avec Critique de son Importance à notre époque), de 857 pages, réédité par les Editions Coda (avec une préface de Michel ONFRAY) et maintenant (pour l'instant, espérons-le) épuisé, faisait déjà l'exposé des philosophies de DEMOCRITE à D'HOLBACH. Pascal CHARBONNAT reprend le projet avec une autre ampleur, donnant réellement aux philosophies matérialistes le statut de fil rouge conducteur pour comprendre une grande partie de l'histoire de l'humanité.
L'auteur veut décrire le panorama d'un champ conceptuel en constante agitation, uni par l'idée que les mythes et le sacré ne sont pas les seuls horizons pour penser la place de l'homme dans l'Univers. Il s'agit de rendre compte tout en indiquant où passent les lignes de fracture.
L'enseignement de l'histoire des idées en France néglige encore cet héritage intellectuel, en le confiant à un cercle restreint de spécialistes. Cet ouvrage voudrait indiquer que les interrogations soulevées par le matérialisme s'adressent à tous. Il est en effet indispensable, selon l'auteur, que cette philosophie soit mieux représentée dans les programmes et manuels, qui semblent oublier qu'une part importante de la population ne se réfère pas à la transcendance pour donner un sens au monde. L'histoire du matérialisme est également incontournable pour saisir les enjeux du travail des sciences de notre temps. En dévoilant comment les savoirs d'aujourd'hui sont les fruits de luttes contre des traditions conservatrices, elle invite à ne verser ni dans une positivisme naïf, ni dans une défiance figée à l'égard des résultats scientifiques. Etre matérialiste consiste moins à désenchanter le monde qu'à en restituer le libre cours. 

     Pascal CHARBONNAT, professeur de lettres et d'histoire-géographie dans un lycée professionnel parisien et docteur en philosophie, est l'auteur, après ce livre de Quand les sciences dialoguent avec la métaphysique (Vuibert, 2011, 224 pages). Préfacé par Francine MARKOVITZ-PESSEL, il s'agit de la réécriture pour le grand public d'une thèse d'épistémologie et d'histoire des sciences. Il s'attaque à la téléologie et au créationnisme pour lequel l'auteur à des lignes fermes, en même temps qu'il montre comment la science est sortie de la coque métaphysique.


    Pascal CHARBONNAT, Histoire des philosophies matérialistes, préface de Guillaume LECOINTRE, Editions Syllepse, collection Matériologiques, 2007, 650 pages.
Complété le 26 Juin 2012.
Repost 0
15 mai 2008 4 15 /05 /mai /2008 09:29
      Tirer une philosophie d'une petite centaine de fragments, parfois très très maigres, relèverait de l'impossibilité pure et simple, si la postérité d'HERACLITE d'Ephèse (540-460 av J-C à peu près), dit l'Obscur, le misanthrope, n'était si importante. Près de 200 philosophes, commentateurs et doxographes citent HERACLITE et ses écrits (notamment un "Sur la nature" introuvable) comme s'il s'agissait d'une référence bien connue : de PLATON (Hippias, Cratyle, Théétete), ARISTOTE (Ethique à Nicomaque, Métaphysique, Physique), SEXTUS EMPIRICUS, PLOTIN, DIOGENE LAERCE, LUCIEN, SENEQUE, à MARC-AURELE... Aimé de PLATON, haï d'ARISTOTE, honoré des stoïciens, admiré des chrétiens, HERACLITE semble développer une pensée "de référence" à laquelle tout esprit se sent obligé de répondre ou de se l'approprier.
       Voici le fragment le plus long (ou le moins court) parvenu jusqu'à nous : "de cette explication qui existe toujours, les hommes demeurent ignorants, à la fois avant de l'avoir entendue et après l'avoir entendue pour la première fois. Car bien que toutes choses se produisent conformément à cette explication, ils sont comme des gens dépourvus d'expérience, même lorsqu'ils s'essaient à des gestes ou à des paroles tels que moi je les rapporte, lorsque je définis chaque chose selon la nature et dis comment elle est ; mais le reste des hommes échouent à comprendre ce qu'ils font éveillés, tout comme ils oublient ce qu'ils font durant leur sommeil."
Jean-François PRADEAU, dans son introduction aux "Fragments" (FLAMMARION, 2004) dégage de ce fragment en en citant le contexte (l'écrit de celui qui le cite, lequel permet le plus souvent de comprendre le fragment plus que le contenu du fragment lui-même) deux significations possible du logos, deux interprétations distinctes du "projet héraclitéen" : La compréhension cosmologique du logos (structure objective et rationnelle de la réalité dans son ensemble) communément admise, et la compréhension épistémologique (connaissance de cette réalité) qui a la faveur de cet auteur. Pour lui, HERACLITE constate que les hommes ne font pas un usage convenable de la faculté de connaître ; ils ne distinguent pas les connaissances fausses de celles qui sont vraies. HERACLITE conçoit un ordre de l'univers qu'il est possible de connaître. Pour nous, contemporains d'une ère scientifique et technique, cela est une évidence, mais pour les Grecs de l'époque d'HERACLITE, cela constitue quelque chose qui va à l'encontre de nombreuses croyances. Bien entendu, c'est par d'autres fragments que nous connaissons ce que précisément HERACLITE conçoit.
     Si PLATON semble faire d'HERACLITE l'une de ses sources de réflexion, ARISTOTE lui reproche son refus de respecter la règle de non-contradiction comme de dire que tout se meut éternellement, éléments justement qui s'oppose selon lui à toute possibilité de connaissance. ARISTOTE semble se servir d'HERACLITE contre PLATON, dans l'hypothèse (réfutée en partie par les auteurs de "Philosophie grecque" PUF) d'une contradiction entre les deux figures de la philosophie antique. Lorsque les stoïciens en font leur ancêtre intellectuel, c'est pour prendre appui sur sa conception du changement perpétuel dans un monde constant, dans une réalité éternelle, ordonnée par un principe divin et rationnel, dans un monde aux transformations cycliques, dans un monde qui disparaît et renaît de cycle en cycle. Le christianisme tirera du stoïcisme beaucoup d'éléments héraclitiens. Le logos divin, à la fois cause et principe d'intelligibilité de la réalité ne pouvait que les séduire. 
    PLATON et ARISTOTE attestent tous deux qu'HERACLITE prônait la représentation du monde où toutes choses changent et se meuvent perpétuellement ; ces changements relatifs s'inscrivent dans l'unité de toutes choses. La relativité des jugements sur le monde prend toujours l'aspect d'une opposition des contraires : ce qui est bon dans un cas est mauvais dans l'autre, ce qui est bon pour l'un est mauvais pour l'autre. Toutes choses sont faites de feu, sont de feu, selon des qualités et des quantités variables et tout possède du feu et y retourne. Pur matérialiste, HERACLITE condamne la poésie d'HOMERE et d'HESIODE, leurs dieux et leur conception anthropomorphique de la divinité. Enfin, HERACLITE semble être le premier des auteurs grecs à soutenir qu'il est nécessaire d'ordonner le "gouvernement des affaires humaines" à l'ordre rationnel et divin du monde, conception que le stoïcisme et le christianisme rejoignent.
   Pour éclaircir ce qui est (trop) concentré ci-dessus, voici quelques citations de fragments :
             - Ce cosmos-ci, le même pour nous, nul des dieux ni des hommes ne l'a fait, mais il était toujours, est, et sera, feu éternel s'allumant en mesure et s'éteignant en mesure (CLEMENT D'ALEXANDRIE, Stromates V)
L'ordre de ce monde-ci, nul des dieux ni des hommes ne l'a fait, mais il a toujours été, est et sera : un feu toujours vivant, s'allumant et s'éteignant au fur et à mesure. (variante de traduction)
             - Héraclite dit, n'est-ce pas?, que tout passe et rien ne demeure ; et comparant les choses au courant d'un fleuve, il ajoute qu'on ne saurait entrer deux fois dans le même fleuve (PLATON, Cratyle)
                - Les choses froides se réchauffent, le chaud se refroidit, l'humidité s'assèche, le sec se mouille. (TZETZES, Commentaires sur l'Iliade)
                  - Même chose être vivante et être morte, être éveillée et être endormie, être jeune et être vieille : car ceux-ci se changent en ceux-là et ceux-là se changent en ceux-ci. (PLUTARQUE, Consolation à Apollonius)
Et comme même chose il y a en nous et la vie et la mort, et l'éveil et le sommeil, et la jeunesse et la vieillesse : car ces choses en se transformant sont celles-là, et celles-là à nouveau deviennent celles-ci. (variante de traduction)
                     - Il faut savoir que la guerre est commune à tous, que la discorde est la justice, et que toutes choses naissent et meurent selon discorde et nécessité (ORIGENE, Contre Celse)
Il faut savoir que la guerre est commune et que le droit est conflit et que toutes choses adviennent par le conflit et la nécessité (variante de traduction)
                         - Dieu est jour et nuit, hiver et été, guerre et paix, richesse et famine (tous les contraires, voilà ce qu'il veut dire) ; il prend des formes variées, tout comme l'huile d'olive qui, quand elle se mêle aux épices, reçoit un nom conforme à l'odeur de chacun d'eux. (HYPPOLYTE, Réfutation de toutes les hérésies).
Dieu est jour-nuit, guerre-paix, satiété-faim, tous des opposés, c'est cela qu'il faut comprendre ; il subit des changements de même que le feu qui, lorsqu'il est mêlé à des épices, prend tour à tour le nom de la senteur de chacune d'elles. (variante de traduction).
                      - La maladie rend la santé plaisante et bonne, la faim la satiété, la fatigue le repos (STOBEE, III)
                      - Les liaisons sont des touts et ne sont pas des touts, l'accord et le désaccord, le consonant et le dissonant : de l'un proviennent toutes choses, et de toutes choses provient l'un (PSEUDO-ARISTOTE, Du monde)
                      - Le savoir ne consiste qu'en une seule chose ; reconnaître qu'une pensée gouverne toutes choses à travers tout (DIOGENE LAERCE, IX)
                      - Il vaut mieux pour les hommes que tout ce qu'ils souhaitent ne se produisent pas (STOBEE, I)
                      - Guerre et conflit et haine vont, au sein du Logos, de pair avec l'harmonie qui est essentiellement harmonie des contraires (PSEUDO-ARISTOTE, Du monde)
           Les auteurs de "Philosophie grecque" concluent ainsi leur passage sur HERACLITE : L'univers héraclitéen se présente à nous dans toute sa multiplicité, dans toutes ses contrariétés ; on y voit une lutte éternelle, impitoyable. Pourtant, c'est la lutte qui garantit aux choses leur existence, une coexistence (le mot à mon avis est mal choisi) faite de conflits qui conserve les natures et les identités de ces choses, et qui s'achève selon des lois justes et déterminées. Voilà la vision d'HERACLITE, vision qui ne doit rien à une imagination poétique ou à un mysticisme ésotérique. C'est une vision qui s'est fondée sur une analyse rationnelle, étayée sur un empirisme scrupuleux et qu'une âme qui n'avait rien de barbare a toujour contrôlée.
          En définitive, la vision que nous avons d'HERACLITE, à travers ses fragments, vaut plus à travers la postérité, toujours interprétative, que sur la vérité de sa philosophie même. Toutefois, le fait que cette vision du mobilisme universel soit perpétrée à travers les siècles, loin d'un fixisme par trop favorable aux ordres sociaux établis, nous indique une permanence de la compréhension du monde qui repose sur les contradictions dynamiques de toutes ces "choses" qui le composent.

  HERACLITE, Fragments, Traduction et présentation par Jean-François PRADEAU, GF Flammarion, 2004) ; PHILOSOPHIE GRECQUE, sous la direction de Monique CANTO-SPERBER, PUF, 1998 ; PHILOSOPHES ET PHILOSOPHIE, tome 1, sous la direction de Bernard MORICIERE, Nathan, 1996.

                                                                      PHILIUS
Repost 0
Published by GIL - dans PHILOSOPHIE
commenter cet article
13 mai 2008 2 13 /05 /mai /2008 15:21

    Le philosophe allemand Emmanuel (Immanuel en allemand) KANT, fondateur de l'idéalisme transcendental est le grand penseur de l'Aufkärung (Les Lumières allemandes). Il y a d'une certaine manière dans la philosophie occidentale un avant et un après KANT. Combinant les influences de PLATON, DESCARTES, LOCKE, SPINOZA, NEWTON, LEIBNIZ, WOLF, BERKELEY, HUTCEHSON, HUME, ROUSSEAU et MENDELSSOHN, il intègre dans son oeuvre l'esprit scientifique de son temps. 

Son oeuvre, considérable et diverses dans ses intérêts, est centrée autour des trois Critiques : la Critique de la raison pure, la Critique de la raison pratique et la Critique de la faculter de juger, qui font l'objet d'appropriations et d'interprétatons successives et divergentes. Ils alimentent à eux seuls la pensée de nombreux philosophes après lui, à savoir en premier FICHTE, HEGEL, SCHELLING et SCHOPENHAUER.

Son oeuvre comprend aussi de multiples autres écrits, de L'unique fondement possible d'une démonstration de l'existence de Dieu (1763), Des différentes races humaines (1775), Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique (1784), Fondation de la métaphysique des moeurs (1785), Sur le mysticisme et les moyens d'y remédier (1790), Sur le mal radical (1792), Projet de paix perpetuelle (1795), Conflit des facultés (1798), à Logique (publié en 1800)... 

Emmanuel KANT est le premier grand philosophe moderne à donner un enseignement universitaire régulier et après, presque tous les philosophes donnent des cours et font découler souvent leurs écrits d'éléments de ces cours. 

 

           La profonde transformation introduite en autres par les théories astronomiques de COPERNIC l'incite à effectuer une Critique de tout ce que l'homme pense connaitre, et cela de tout. En se proposant de faire de cette critique une science, afin précisément de conférer un statut scientifique à cette connaissance des fins de la raison humaine dont le passé de la philosophie lui lègue le projet sous le nom de métaphysique, il est amené à procuer à la pensée un point d'appui nouveau pour sa réflexion. Si la raison peut être à la fois le sujet  et l'objet de la critique, c'est qu'elle est ce pouvoir spécifique et parfaitement original que possède la pensée d'opposer à ce qui est ce qui doit être, d'imprimer à la pure et simple existence, qu'elle ne crée pas et que seule l'expérience peut lui révéler, le sceau d'une nécessité et d'une universalité qui expriment son exigence nirmative. L'acte propre de la pensée étant le jugement qui décide de toute chose comme d'un cas relevant d'une règle, l'objet propre de la philosophie comme connaissance de la raison humaine, ce sont des conditions nécessaires à l'exercice légitime de sa propre normativité.

En faisant cela, Emmanuel KANT balaie un cerrtain nombre de vérités acquises de par les autorités se réclamant de la philosphie et de la religion. Il soumet à la critique toutes leurs prétendues explications du monde, de l'homme, de ce qui est et de ce qui n'est pas...

   Sans doute emporté par un certain enthousiasme intellectuel, kantien évidemment, Louis GUILLERMIT écrit que "Dès lors, pour la première fois dans l'histoire, la philosophie se met à part de toutes les autres formes de pensée et de savoir. La réflexion qui la caractérise prend la forme d'un reflux de la pensée sur ses propres sources vives, qui lui permet de se ressaisir comme l'origine du sens qu'elle confère à ses objets et à ses oeuvres. Loin que les réponses à ses questions soient déjà données quelque part dans l'au-delà d'une transcendance plus ou moins inaccessible, elles ne se découvrent que progressivement dans leurs liens aux problèmes que l'esprit peut et doit se proposer comme autant de tâches à accomplir. Assurément, comme toute connaissance digne de ce nom, la philosophie vise bien cette valeur de vérité qui se définit par l'accord de la pensée avec son objet, mais sont objet à elle, c'est le critère de cette vérité qui ne qualifie pas seulement les solutions, mais les problèmes eux-mêmes. Le lieu qui lui revient en propre ne se situe "ni dans le ciel, ni sur la terre" : l'homme est bien "enfant de la terre", mais il ne peut s'en détacher ni exalter jusqu'à des visions supraterrestres et il ne saurait être tout entier raison ; mais il y participe, et elle se manifeste assez irrécusablement en lui pour qu'il ne puisse faire le plein de son être d'homme qu'en sachant se soumettre à ce qu'elle exige de lui : c'est à ce prix que le monde de sa propre destinée peuvent prendre un sens.

Avec Kant, la philosophie a accédé à la conscience d'elle-même en cherchant son centre de gravité dans cette raison finie, caractéristique de l'homme, qui ne peut se montrer raisonnable que juste autant qu'il veut être, ni trouver sa liberté autrement qu'en se soumettant à ce que la raison existe de lui. C'est sans doute pour avoir su formuler dans la rigueur de ces termes tout nouveaux la question de Platon avant déjà fait l'objet de la philosophie : qu'est-ce que l'homme? que la pensée de Kant continue de vivre dans l'esprit de tous ceux qui réfléchissent après lui."

 

     Il est relativement facile d'écrire en quoi ce philosophe allemand de première importance (Etes-vous hégélien ou kantien?) a contribué et contribue encore par les commentaires de ses oeuvres aux problématiques du conflit.

   L'examen des trois "Critiques" d'Emmanuel KANT (Critique de la raison pure, 1781; Critique de la raison pratique, 1788; Critique de la faculté de juger, 1790) montre à quel point le lien peut être fait entre la contestation de l'ordre cosmologique et la contestation de l'ordre politique.
Alors que beaucoup de philosophies avant lui prenait comme référence des preuves de l'existence de Dieu comme fondement de leurs réflexions et de leur vércité, Emmanuel KANT renverse les raisonnements. Ce n'est plus la figure divine de l'Absolu qui vient relativiser l'homme dans sa finitude. C'est au nom de cette finitude qui est celle de toute connaissance humaine, que la figure divine de l'Absolu est relativisée, rabaissée au rang d'une idée indémontrable (Luc FERRY, KANT, une lecture des trois "Critique"). Toute métaphysique rejetée, il ne reste à l'homme que la ressource de sa logique.
Et comme la cosmologie ne peut fonder comme auparavant la morale, c'est sur la réalité même, celle que l'homme dans sa finitude découvre, qu'elle peut se fonder. Or, cette réalité, d'abord du monde naturel et aussi du monde des hommes, est celle d'un univers où règnent la loi du plus fort et le principe de l'égoisme généralisé. C'est la faculté de s'arracher aux intérêts, c'est-à-dire la liberté, qui définit la dignité et fait du seul être humain une personne morale, susceptible d'avoir des droits (Luc FERRY). Emmanuel KANT, malgré la rupture qu'il introduit, reste marqué par le christianisme, notamment sur le plan de la morale. Mais il en prépare en quelque sorte la sécularisation, la laïcisation.
   Toute une réflexion sur ce qu'un individu ressent à partir de sa finitude du monde dans lequel il est, fait découvrir la confrontation indéfinie entre un sentiment particulier et une idée universelle commune aux autrs individus. La faculté de juger le monde, de le comprendre et de le changer, dépend d'un travail critique qui, pour être efficace, doit tenir compte d'une multiplicité de sentiments et de perceptions de la réalité, qu'il s'agisse de la réalité physique ou de la réalité sociale.
     Les idées transcendantales ne sont que des idées, mais elles sont utiles. Elles ont une fonction d'homogénéisation et d'unification des connaissances expérimentales comme des principes moraux (DEKENS, Comprendre Kant). car l'esprit humain, de par son fonctionnement (cette finitude en fin de compte) a tendance à produire des raisonnements contradictoires, raisonnements qui semblent tous convaincants. C'est le principe du conflit des facultés : Kant en décrit quatre, mais la plus complexe et la plus importante de par ses conséquences pratiques est celui de la contradiction entre la liberté humaine et l'absolu déterminisme de la nature. Et la solution de ce conflit est que l'on peut attribuer au sujet agissant la totale responsabilité de ses actes, tout en reconnaissant que le rapport à la liberté comme cause intelligible à ses effets sensibles deumeure à tout jamais incompréhensible (DEKENS).
      Luc FERRY, tant dans son livre sur la lecture des trois "Critique" que dans le "Dictionnaire des oeuvres politiques", tout comme DEKENS, se questionnent sur la philosophie politique d'Emmanuel KANT. Olivier DEKENS distingue dans ce qu'il appelle l'archipel de la politique trois resgistres : le point de vue anthropologico-téléologique (L'idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, Vers la paix perpétuelle, Le conflit des facultés), le point de vue juridico-normatif (La doctrine du droit, La critique de la faculté de juger) et le point de vue technico-judicatif (Vers la paix perpétuelle).
  Si le déroulement des comportements individuels parait relever du chaos le plus pur, l'histoire de l'humanité dans sa globalité doit pouvoir manifester une certaine cohérence. L'homme étant doté d'une insociable sociabilité, il tend naturellement à s'assicier, mais il resiste de lui-même à cette tendance en cherchant toujours à se singulariser, et par là, à provoquer de multiples conflits. La nature ne peut favoriser la paix que si les hommes établissent des Constitutions Républicaines. La marche vers le progrès réside dans l'idée de République, même si celle-ci reste toujours un idéal à atteindre.
 Le Droit n'est pas simplement le glissement de l'intériorité éthique dans la législation. L'élaboration de la loi ne peut se faire que sous la poussée du devoir. Le droit, dans sa détermination la plus large, est l'ensemble des conditions qui permettent la coexistence universellement déterminée d'être humains. Pour exister réellement, le droit et l'habileté à contraidre sont une seule et même chose. Il permet l'expression à la fois de la liberté et du devoir.
  Emmanuel KANT pose donc d'abord la République come norme, puis tente d'en tirer les conséquences au niveau des relations interétatiques. Pour contrecarrer la tendance naturelle belliciste des Etats, le droit, d'ont l'inscription est l'indice d'une disposition morale, repose sur la capacité et la liberté des critiques des citoyens, sur l'appui de la philosophie à la vérité, pour ne pas céder aux jeux des pouvoirs.
         Dans le contexte de la Révolution Française, Emmanuel KANT doit défendre ses conceptions à la fois contre les excès (Terreur) de cette révolution, qu'il soutient en vue de l'instauration de la République et les attaques sur le fond et sur la forme menées en Allemagne, contre cette révolution comme contre l'idée de République. Chef de file de l'Aufklarung, qui a accueilli avec enthousiasme la nouvelle de la révolution, perçue comme l'application de la philosophie des Lumières, Emmanuel KANT participe à une rageuse polémique, notamment contre JACOBI (1793). C'est dans cette bataille intellectuelle que KANT élabore une philosophie de l'histoire, qui reste soumise à l'aspects purement conjectural des événements. La critique constante de la raison doit s'appliquer pour déterminer un sens de l'histoire conforme à une morale. Les ruses de la nature restent à découvrir en même temps que la liberté exercée par l'humanité doit lui permettre de se diriger dans le chaos de l'histoire. Nous pouvons citer comme le fait Mai LEQUAN (La paix), un passage de "Vers la paix perpétuelle" : La paix perpétuelle en philosophie s'oppose à la paix des moutons qui vivent fraternellement entre eux et avec les chiens mêmes. Le criticisme, état constamment armé (contre ceux qui confondent à tort les phénomènes avec les choses en soi), état qui, précisément parce qu'il est armé, accompagne l'activité incessante de la raison, ouvre la perspective d'une paix perpétuelle.... De même que dans l'histoire universelle, les guerres poussent les peuples à leur insu vers la paix, dans l'histoire de la raison pure, les guerres dogmatiques poussent la raison à son insu vers la paix du criticisme... Nous aurons l'occasion bien entendu de revenir sur ce passage...
      

     Emmanuel KANT, Critique de la raison pure, Gallimard, 1990; Critique de la raison pratique, Flammarion, 2003; Critique de la faculté de juger, Flammarion, 2003; Le conflit des facultés, Vrin, 1997; Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, Bordas, 2005; Pour la paix perpétuelle, Le livre de poche, 2002.
Luc FERRY, KANT, une lecture des trois "critiques", Grasset, 2006; Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986, article KANT sur Critique de la faculté de juger ; Olivier DEKENS, Comprendre KANT, Armand Colin, Cursus, 2005 ; Mai LEQUAN, La paix, textes choisis en présentés, 1998 ; Louis GUILLERMIT, Kant,  dans Encyclopedia Universalis, 2004.

                                                                                       PHILIUS
Complété le 21 Juin 2013

                                                               
Repost 0
Published by GIL - dans AUTEURS
commenter cet article
10 mai 2008 6 10 /05 /mai /2008 17:45
                 Le concept d'opposition (opoz en radical international, gegensatz ou gegensetzung ou encore widerstreit en allemand, opposition en anglais, opposizione en italien) - contradiction et contrariété - est non seulement l'un des acquis les plus anciens de la logique formelle (ARISTOTE), mais aussi l'un des plus féconds, tant il permet d'analyser des phénomènes aussi divers que traitent, dans le désordre historiquement,  la linguistique, l'anthropologie, la psychologie, la sociologie, la cosmologie....
   D'abord, l'opposition est la relation de deux objets placés l'un en face de l'autre, ou de deux mobiles qui s'écartent ou se rapprochent d'un même point (Vocabulaire technique et critique de la philosophie).
Par métaphore, André LALANDE précise : tout ce qui est antithétique. Il rappelle que, par exemple, des idées plus saines se sont faites sur la nature des phénomènes chimiques le jour où on a découvert le caractère opposé des bases et des acides. Pour ceux qui ne sont pas férus en chimie, il s'agit de substances qui, misent en contact, réagissent, parfois violemment (chaleur intense, explosions, effervescence...) et qui se neutralisent en donnant des sels. De même, en physique, toute action appelle une réaction et c'est par ce principe qu'on lance des fusées. Les minéraux s'opposent donc, les végétaux et les animaux également, et l'on comprend qu'une petite pincée d'anthropomorphisme suffise pour qu'on parle des forêts agressives, de racines combattantes, de combats des chefs dans une fourmilière... Sans tomber dans cette dérive, on peut s'adonner à une logique des oppositions qui traverse l'univers... de notre compréhension en tout cas du monde.
  Gabriel TARDE, dans son "L'opposition universelle" explique qu'"il importe beaucoup de ne pas confondre les deux formes sous lesquelles l'opposition se présente à nous, l'une sous laquelle le combat des deux termes juxtaposés a lieu dans l'individu même (résistance) et l'autre dans laquelle l'individu n'adopte que l'un des termes opposés (lutte).. et où le combat n'a lieu que dans ses rapports avec d'autres hommes". En logique (KEYNES, formal logic), deux termes sont dits opposés quand ils sont ou corrélatifs, ou contraires, ou contradictoires ; deux propositions quand, ayant le même sujet et même prédicat, elles diffèrent soit en qualité, soit en quantité, soit à la fois en quantité et en qualité. Les quatre sortes d'opposition sont la contrariété, la subcontrariété (deux propositions particulières opposées, l'une affirmative, l'autre négative), la contradiction et la subalternation (rapports des deux propositions subalternes). Si l'on cite ici de la logique pure, ce n'est pas pour ajouté une complexité à un article déjà complexe... mais pour dire simplement que dans l'effort pour comprendre ce que TARDE appelle l'opposition universelle, les hommes comme les choses s'opposent, mais aussi qu'à l'intérieur des hommes et des choses existent également des oppositions...
     C'est d'un monde de conflits partout que les logiciens veulent discuter. Dans l'effort pour comprendre le monde, nombre d'auteurs ont acquis la conviction qu'ils le comprennent mieux en mettant en évidence ces oppositions. C'est une conception si générale, qu'on se demande si - tout comme le conflit semble consubstantiel à la relation - la façon dont le cerveau humain, jusqu'ici en tout cas, parvient à utiliser plus efficacement les choses physiques dans lequel il baigne,comme toute compréhension opérationnelle, passe par une vision conflictuelle du cosmos.
                    Déjà toute la pensée antique grecque travaille et est travaillée par la logique des oppositions, et le fait que les sociétés grecques étaient des sociétés guerrières n'y est certainement pas étranger.
      La réalité formelle est étudiée par ARISTOTE selon quatre types d'opposition (Alain DELAUNAY, article Opposés, Encyclopedia Universalis, 2004) : les relatifs (double, moitié...), la privation (cécité, surdité...), la contrariété (bien, mal...), la contradiction (repos, mouvement). On doit mentionner HERACLITE par la mise en parallèle systématique des opposés : jour et nuit, hiver et été, guerre et paix, surabondance et famine. Selon Jean-François PRADEAU, qui l'introduit dans la dernière édition des fragments retrouvés de ses pensées, HERACLITE a cherché à concilier deux hypothèses qui peuvent paraître contradictoires : d'une part que tout se meut et change, d'autre part qu'il existe un monde un et ordonné, soumis à une loi comme à une mesure. On y reviendra bien sûr, dans l'étude d'ensemble de la deuxième partie.
    Cette conception des oppositions qui traversent et forment le monde physique comme le monde social, a un pendant oriental incontournable : le yueng et le yuang chinois sur lequel nous reviendrons également.
        Dans une deuxième partie, nous tenterons de suivre le cheminement intellectuel, en le faisant historiquement si possible, d'auteurs tels que DESCARTES (encore, diront certains, mais je m'en explique dans la note au bas de cet article), KANT, FICHTE, SCHELLING, HEGEL, FREUD, Lancelot WHYTE, Robert BLANCHE, JOCOBSON, Claude LEVI-STRAUSS, WALLON, PIAGET et quelques autres...

Note un peu liminaire : On oppose souvent dans les études de genre, si j'ose dire, le cartésianisme français au romantisme allemand, sans mentionner qu'une continuité existe entre philosophes qui connaissent très bien, mieux que leurs lecteurs et commentateurs du reste, leurs prédécesseurs. DESCARTES fut très lu pendant la période de la prépondérance intellectuelle française et au-delà. De même, plus tard, lorsque les oeuvres d'HEGEL seront publiées et commentées à leur tour, il sera de bon ton de se positionner comme hégélien ou kantien. Or les lignes de partage se situent plus du côté des positions socio-politiques et économiques des auteurs, du côté de leur attitude face aux pouvoirs constitués, qu'ils soient ecclésiastiques ou politiques que du côté d'une pensée plus ou moins déiste sur la réalité du monde. Précisément sur le conflit, on distingue bien les philosophes qui confirment l'ordre établi, de ceux qui le contestent. Les philosophes, même quand ils discutent logique pure, sont tributaires de la...logique de leur position sociale et ce ne sont pas les encyclopédistes qui ont écrits le contraire!

                                                                                                                               PHILIUS
Repost 0
Published by GIL - dans PHILOSOPHIE
commenter cet article

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens