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27 mai 2008 2 27 /05 /mai /2008 15:36

       Préfacé par Antoine DANCHIN, généticien à l'Institut Pasteur et publié par les Editions Syllepse, ce gros livre (un pavé de 890 pages) sera utile pour tous ceux qui s'intéressent à la notion d'information. Cette notion est si largement utilisée dans nombre de disciplines, qu'une explication sur le conflit serait aujourd'hui impossible sans elle.
Etude historique sur la mise en place des réseaux informatiques (guerres chaudes et guerre froide y ont beaucoup contribué), c'est aussi une exploration de champs aussi divers que la physique quantique, la théorie du signal, la thermodynamique, les mathématiques, la biologie moléculaire... Découpé en de multiples contributions et agréablement mis en page malgré l'aridité du sujet au premier abord (et seulement au premier abord...), ce livre constitue une véritable encyclopédie de la révolution de l'information du XXème siècle.

 

   Nous pouvons lire dans la présentation de ce livre que "la notion d'information est une des plus importantes notions en jeu dans les sciences et les technologies, eu égard au très large spectre de ses utilisations et de ses terrains d'application. Nonobstant le passé "analogique" de ces technologies, le 0 et le 1 des ordinateurs numériques symbolisent cette prégnance, cette omniprésence. Une telle diversité impliquait l'ampleur panoramique qui caractérise ce livre. A travers la mise en évidence de l'importance du contexte historique dans lequel toute activité scientifique s'inscrit, Jérôme SEGAL aborde, notamment, la place de l'eugénisme dans l'oeuvre de Fisher, les différents types d'organisation de la recherche dans l'entreprise Siemens et les Bell Labs, l'importance des recherches militaires pendant la seconde guerre mondiale et leurs liens avec le monde universitaire et industriel, le rôle des fondations américaines, le contexte politique de la France d'après 1945, le poids de la guerre froide dans l'établissement des premiers réseaux informatiques, ou encore le cadre dans lequel s'inscrivent les différents discours sur l'unité des sciences. De même, il explore des champs disciplinaires fort distincts : physique quantique, théorie du signal, thermodynamisme, mathématiques, biologie moléculaire, linguistique, informatique, etc. Ainsi la notion d'information peut être qualifiée de cruciale et considérée comme indispensable pour comprendre l'histoire scientifique et technologique du 20e siècle. En regard de son énorme fécondité conceptuelle et pratique, cette période a constitué, de ce point de vue, le formidable socle de notre 21e siècle, à peine advenu et déjà si gros des promesses fondées ou aberrantes d'une "société de l'information et de la communication" qu'il faut résolument apprendre à connaître et à maîtriser".

Jérôme SEGAL, maître de conférences en histoire des sciences et épistémologie à l'UFM de Paris et chercheur au Centre Cavaillès de l'Ecole normale supérieure de Paris, livre ici une somme dont on peut difficilement se passer et de par l'abondance de notes et de références bibliographiques, permet d'aller plus loin sur de nombreux aspects.

 

     L'auteur est également critique à nonfiction.fr et coordinateur depuis 2011 du Collège doctoral d'histoire et de philosophie des sciences à l'Université de Vienne.

 

 

 

Jérôme SEGAL, Le Zéro et le Un, Histoire de la notions scientifique d'information au 20e siècle, Editions Syllepse, Collection Matériologiques, 2003, 890 pages.

 

 

Complété le 2 juillet 2012

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27 mai 2008 2 27 /05 /mai /2008 14:20
     Prenant comme titre l'hymme national allemand, le fondateur de l'école française de sociologie écrit en 1915, en pleine hécatombe de la Première Guerre Mondiale, alors qu'il vient de perdre un fils, sa seule oeuvre centrée sur les relations internationales (Qui a voulu la guerre? de 1914 avec Ernest DENIS est d'une autre facture).
  Cela commence par une étude de la relation entre la "mentalité allemande et la guerre" et s'approfondit sur des considérations sur la nature de l'Etat et sur ses relations avec les autres Etats. Prenant appui sur les contributions de TREITSCHKE, homme politique allemand et professeur d'Université aui apporta son appui au pouvoir impérial, Emile DURKHEIM veut démontrer que la conduite de l'Allemagne pendant la guerre dérive d'une "certaine mentalité allemande", d'une conception précise de l'Etat.
    L'Etat est au-dessus des traités internationaux qu'il signe. ils ne le lient pas : "Toute supériorité lui est intolérable, ne fut-elle qu'apparente. il ne peut pas même accepter qu'une volonté contraire s'affirme en face de la sienne : car tenter d'exercer sur lui une pression, c'est nier sa souveraineté. Il ne peut avoir l'air de céder à une sorte de contrainte extérieure, sans s'affaiblir et sans se diminuer."  Plus, "un Etat se doit à lui-même de résoudre par ses propres forces les questions où il juge que ses intérêts essentiels sont engagés. La guerre est donc la seule forme de procès qu'il puisse reconnaître, et "les preuves qui sont administrées dans ces terribles procès entre nations ont une puissance autrement contraignante que celles qui sont usités dans les procès civil (citation de TREITSCHKE)". (...) "Sans la guerre, l'Etat n'est même pas concevable. Aussi le droit de faire la guerre à sa guise constitue-t-il l'attribut essentiel de sa souveraineté. C'est par ce droit qu'il se distingue de tous les autres groupements humains." Plus encore, "La guerre n'est pas seulement inévitable : elle est morale et sainte. Elle est sainte parce qu'elle est la condition nécessaire à l'existence des Etats et que, sans Etat, l'humanité ne peut pas vivre. (...). Mais elle est sainte aussi parce qu'elle est la source des plus hautes vertus morales. C'est elle qui oblige les hommes à maîtriser leur égoïsme naturel; c'est elle qui les élève jusqu'à la majesté du sacrifice suprême, du sacrifice de soi. Par elle, les volontés particulières, au lieu de s'éparpiller à la poursuite de fins mesquines, se concentrent en vue de grandes choses (...). Dans ces conditions, évidemment, les petits Etats ne doivent leur survie que grâce à la magnanimité des grands.
  L'Etat est au-dessus de la morale et la morale est pour l'Etat un moyen. Et les valeurs chrétiennes elles-mêmes ne s'opposent pas, selon les suppôts du militarisme allemand (DURKHEIM ne parle pas, on s'en doute, du militarisme français...) à ce que la fin justifie les moyens. De même, l'Etat est au-dessus de la société civile, il s'oppose à ce kaléidoscope chaotique en y mettant de l'ordre et de la discipline, et, en tout état de cause, le devoir des citoyens est d'obéir.
Tout cela explique la violation de la neutralité belge et des conventions de La HAYE, la guerre systématiquement inhumaine et la négation du droit des nationalités.
    Dans son chapitre 5, Emile DURKHEIM souligne le caractère morbide de cette mentalité. Et, cohérent avec sa conception de la société, il commence par indiquer que "nous n'entendons pas soutenir que les Allemands soient individuellement atteints d'une sorte de perversion morale constitutionnelle qui corresponde aux actes qui leur sont imputés". Il souligne que "les soldats qui ont commis les atrocités qui nous indignent, les chefs qui les ont prescrites, les ministres qui ont déshonoré leur pays en refusent de faire honneur à sa signature sont, vraisemblablement, au moins pour la plupart, des hommes honnêtes qui pratiquent exactement leurs devoirs quotidiens. Mais le système mental qui vient d'être étudié n'est pas fait pour la vie privée et de tous les jours. il vise la vie publique, et surtout l'état de guerre, car c'est à ce moment que la vie publique est la plus intense. Aussitôt donc que la guerre est déclarée, il s'empare de la conscience allemande, il en chasse les idées et les sentiments qui lui sont contraires et devient le maître des volontés. Dès lors, l'individu voit les choses sous un angle spécial et devient capable d'actions que, comme particulier et en temps de paix, il condamnerait avec sévérité." Le problème n'est pas, encore une fois, dans les relations inter-individuelles ou dans les consciences personnelles. Il est dans un Etat qui "consiste en une hypertrophie morbide de la volonté, en une sorte de manie du vouloir. La volonté normale et saine, si énergique qu'elle puisse être, sait accepter les dépendances nécessaires qui sont fondées dans la nature des choses. L'homme fait partie d'un milieu physique qui le soutient, mais qui le limite aussi et dont il dépend. il se" soumet donc aux lois de ce milieu ; ne pouvant faire qu'elles soient autres qu'elles ne sont, il leur obéit, alors même qu'il les fait servir à ses dessins. car pour se libérer complètement de ces limitations et de ces résistances, il lui faudrait faire le vide autour de soi, c'est-à-dire se mettre en dehors des conditions de la vie. Mais il y a des forces morales qui s'imposent également, quoiqu'à un autre titre et d'une autre manière, aux peuples et aux individus. Il n'y a pas d'Etat qui soit assez puissant pour pouvoir gouverner éternellement contre ses sujets et les contraindre, par une pure coercition externe, à subir ses volontés. Il n'y a pas d'Etat qui ne soit plongé dans le milieu plus vaste formé par l'ensemble des autres Etats, c'est-à-dire qui ne fasse partie de la grande communauté humaine et qui n'en soit sujet à quelques égards. Il y a une conscience universelle et une opinion du monde à l'empire desquelles on ne peut pas plus se soustraire qu'à l'empire les lois physiques ; car ce sont des forces qui, quand elles sont froissées, réagissent contre ceux qui les offensent. Un Etat ne peut pas se maintenir quand il a l'humanité contre soi."
   Ce cas nettement caractérisé de pathologie sociale, Emile DURKHEIM veut l'analyser au même titre qu'il étude les phénomènes sociaux en général. S'il n'a pas écrit autant sur les relations internationales que sur le reste, c'est parce qu'il pense qu'on ne peut pas appliquer immédiatement ses méthodes étant donnés les connaissances qu'on avait en matière de relations entre les Etats. C'est l'ampleur des massacres européens qui l'incitent à écrire sur eux. Mais il ne considère pas (voir aussi "L'éducation morale") l'humanité pour les Etats au même titre que la société pour les individus, ne serait-ce que par prudence scientifique. Il souligne constamment le caractère irréductible de l'Etat, tout en insistant sur le fait, il en est convaincu, que la pacification internationale ne pourra s'effectuer que par la mise en oeuvre d'un patriotisme qu'il qualifierit bien de non pathologique.

   Emile DRUKHEIM, L'Allemagne au-dessus de tout, la mentalité allemande et la guerre, Armand Colin, (collection "Etudes et documents sur la guerre"), 1915. Le livre a été réédité en 1991, chez Armand Colin toujours, sous le titre "La mentalité allemande et la guerre, dans sa collection "L'Ancien et le Nouveau". Une édition électronique, réalisée par Bertand GIBIER, professeur de philosophie au Lycée de Montreuil-sur-Mer (Pas de Calais) est disponible sur le site de l'Université du Quebec (www.uacq.uquebec.ca), depuis 2002, en 42 pages. Frédéric RAMEL, Les relations internationale selon DURKHEIM, un objet sociologique comme les autres, Etudes internationales, septembre 2004, disponible sur le site www.erudit.org.


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Published by GIL - dans OEUVRES
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26 mai 2008 1 26 /05 /mai /2008 14:33
   Incontournable, Emile DURKHEIM l'est autant en tant que fondateur de tout un courant sociologique - l'école française de sociologie - que par ses contributions à la compréhension du rôle des conflits.
  Compte tenu du foisonnement de son oeuvre et de ceux de ses collaborateurs, on ne peut qu'être totalement d'accord avec Bernard LACROIX (article Durkheim du "Dictionnaire des oeuvres politiques") pour dire qu'il est inutile d'y chercher une "cohérence doctrinale" forte pour y trouver ensuite des incohérences, des flous, des contradictions... Ce qui importe, avec sa méthode scientifique et loin de fumeuses spéculations philosophiques mal maîtrisées, ce sont les pistes de travail de recherche et elles sont relativement nombreuses en ce qui concerne le conflit.
   Le développement de l'Etat (singulièrement en France) est parallèle au développement de la conscience personnelle de l'individu et la vision d'ensemble de la société qu'à Emile DURKHEIM place celle-ci au premier plan. En recherchant l'objet de la sociologie qui développe la psychologie de plusieurs individus pris ensemble, le sociologue trouve la société globale. Tous ses écrits témoignent du face à face de l'individu et de la société. "Quand, donc, le sociologue entreprend d'explorer un ordre quelconque de faits sociaux, il doit s'efforcer de les considérer par un côté où ils se présentent isolés de leurs manifestations individuelles" (Les règle de la méthode sociologique).
A la question "Qu'est-ce qu'un fait social?", il répond qu'il ne peut se définir par sa généralité à l'intérieur de la société. Et jusque dans la table des matières du livre de 1895, il caractérise le fait social par son extériorité par rapport aux consciences individuelles et par l'action coercitive qu'il exerce ou est susceptible d'exercer sur ces mêmes consciences.
  Définir l'indépendance d'une nouvelle discipline scientifique fut mal vu à l'époque, d'autant qu'elle met en avant la société et non l'individu, et cela reste un sujet de conflit encore aujourd'hui. En témoigne la tonalité de l'article "Durkheim" dans le Dictionnaire critique de la sociologie" : "Durkheim s'est efforcé dans ses oeuvres majeures de trouver une voie étroite entre deux pôles de répulsion ; les conceptions artificialistes, volontaristes et atomistes de l'ordre social, pour lesquelles il n'éprouvait qu'antipathie d'une part, les conceptions holistes et organicistes, à l'égard desquelles il manifesta davantage de faiblesses d'autre part. Il n'est pas sûr qu'il y soit totalement parvenu. Plusieurs de ses concepts fondamentaux, "société", "conscience collective" par exemple paraissent frappés d'une irrémédiable obscurité. Anomie, égoïsme, altruisme, fatalisme, le quatuor classique de concepts se signale par son originalité et son utilité certes, mais aussi par son imprécision." "Peut-être le flou provient-il quant à lui du primat ontologique que Durkheim a toujours voulu accorder à la société par rapport à l'individu." "La difficulté majeure provient donc de la conception holiste qu'il se fait de la société, conçue comme une entité indifférenciée."
       Dans ses trois principaux livres, "De la division du travail social" (1893), "Le suicide" (1897) et "Les formes élémentaires de la vie religieuse" (1912), Emile DURKHEIM développe, dans une perspective évolutionniste, sa conception de la "chose sociale". Chaque fois, le conflit est bien présent.
    Pour expliquer le mécanisme même de la division du travail social, dont il analyse l'évolution d'une solidarité mécanique à une solidarité organique, il invoque le concept de la lutte pour la vie. C'est ce que résume Raymond ARON, dans son livre sur les étapes de la pensée sociologique : "Plus sont nombreux les individus qui essaient de vivre ensemble, plus la lutte pour la vie est intense. La différenciation sociale est la solution pacifique de la lutte pour la vie. Au lieu que les uns soient éliminés pour que les autres survivent, comme cela se produit dans le règne animal, la différenciation sociale permet à un plus grand nombre d'individus de survivre en se différenciant. Chacun cesse d'être en compétition avec tous et devient en mesure de tenir son rôle et de remplir une fonction. Il n'est plus besoin d'éliminer la majorité des individus à partir du moment où les individus n'étant plus semblables, mais différents, chacun contribue, par un apport qui lui est propre, à la vie de tous." Le droit répressif est le révélateur de la conscience collective dans les sociétés à solidarité mécanique et ce droit est de plus en plus remplacé par un droit contractuel au fur et à mesure que la solidarité organique s'impose, par le développement notamment de l'industrialisation.
   Les sociétés modernes présentent certains symptômes pathologiques, avant tout l'insuffisante intégration de l'individu dans la société, dans la collectivité. Le type de suicide qui retient le plus l'attention d'Emile DURKHEIM est celui qu'il appelle anomique. Il est cause de l'augmentation du taux des suicides en période de crise économique et aussi en période de prospérité, dans tous les cas donc où se produit une exagération de l'activité et une amplification des échanges et des rivalités. Ces derniers phénomènes sont inséparables des sociétés dans lesquelles nous vivons, mais à partir d'un certain seuil, ils deviennent pathologiques. Son étude serrée, statistique, salué à l'époque en 1897, des différentes formes de suicide lui fait conclure qu'il croît avec les crises économiques, et que cette progression se maintient dans les crises de prospérité. Ceci car l'homme ne peut vivre que si ses besoins sont en harmonie avec ses moyens, ce qui implique normalement une limitation de ces derniers par la société. Et cette influence modératrice est empêchée par les crises, d'où dérèglement, anomie, suicide. Le seul groupe social qui peut restaurer l'intégration de l'individu dans la société est constitué par les corporations. Pour expliquer les conflits sociaux, Emile DURKHEIM utilise donc cette conception d'un dysfonctionnement social auquel il faut remédier. Il ne croit pas aux vertus du développement des luttes sociales et du socialisme et considère plutôt l'"agitation sociale" comme un obstacle au retour à un état non pathologique.
        En lançant l'idée qu'il est légitime et possible de fonder une théorie des religions supérieures sur l'étude des religions primitives, Emile DURKHEIM participe aux controverses sur les relations entre la religion et l'Etat (1905 est déjà passé et les "agitations religieuses" ne sont pas éteintes... ). En écrivant que les intérêts religieux ne sont que la forme symbolique d'intérêts sociaux et moraux, véritable théorie sur l'essence de la religion, le sociologue traite de la question du mécanisme de la contrainte sociale. "Toutefois, si la société n'obtenait de nous ces concessions et ces sacrifices (à nos désirs personnels) que par une contrainte matérielle, elle ne pourrait éveiller en nous que l'idée d'une force physique à laquelle il nous faut céder par nécessité, non d'une puissance morale que les religions adorent. Mais en réalité, l'empire qu'elle exerce sur les consciences tient beaucoup moins à la suprématie physique dont elle a le privilège qu'à l'autorité morale dont elle est investie. Si nous déférons à ses ordres, ce n'est pas simplement parce qu'elle est armée de manière à triompher de nos résistances; c'est, avant tout, parce qu'elle est l'objet d'un véritable respect". (Les formes élémentaires de la vie religieuse).
  Derrière ses préoccupations sociales, il y a toujours ces conceptions morales : les appêtits des hommes sont insatiables; s'il n'y a pas une autorité morale qui limite les désirs, les hommes seront éternellement insatisfaits, parce qu'ils voudront toujours obtenir plus qu'ils ne le peuvent... Aussi, à terme, comme autorité morale, la science doit remplacer la religion dans le gouvernement des esprits. En cele, il rejoint Auguste COMTE, sans en adopter les formes d'actions pratiques.
         Tant dans "L'éducation morale" que dans son texte de 1915, "L'Allemagne au-dessus de tout", Emile DURKHEIM aborde la question de la société "internationale", comme il l'a fait pour la société tout court. Les conflits internationaux, loin d'être hors du champ de ses analyses, y figurent bien. De même que la problématique du normal et du pathologique occupe une place centrale dans la définition de la société, de même il discute - longuement - d'un "cas nettement caractérisé de pathologie sociale, en ce qui concerne la conception et la mise en oeuvre du pangermanisme. A concevoir l'Etat asservissant tout, au-dessus de toute loi qu'il n'approuverait pas constamment, on dresse les conditions des massacres collectifs de la Grande Guerre.
 "Jusqu'ici, nous n'avons parlé de la société que d'une manière générale, comme s'il n'y en avait qu'une. Or, en fait, l'homme vit maintenant au sein de groupes multiples. Pour ne parler que des plus importants, il y a la famille où il est né, la patrie ou le groupe politique et l'humanité. Doit-on l'attacher à l'un de ces groupes, à l'exclusion de tous les autres? Il n'en saurait être question." (...) "La question de savoir si l'humanité doit être ou non subordonnée à l'Etat, et le cosmopolitisme au nationalisme, est (...) (une des plus graves) puisque, selon que la primauté sera accordée à l'un ou à l'autre groupe, le pôle de l'activité morale sera très différent, et l'éducation morale entendue de manière presque opposée." Emile DURKHEIM confronte les arguments en faveur de l'un ou de l'autre, et finalement "l'humanité a, sur la patrie, cette infériorité qu'il est impossible dy voir une société constituée".  Toutefois, "il semble que nous soyons en présence d'une véritable antinomie. D'une part, nous ne pouvons pas nous empêcher de concevoir des fins morales plus hautes que les fins nationales ; d'autre part, il ne semble pas possible que ces fins plus hautes puissent prendre corps dans un groupe humain qui leur soit parfaitement adéquat". (...) "En définitive, tout dépend de la façon dont le patriotisme est conçu, car il peut prendre deux formes très différentes. tantôt il est centrifuge (...), il oriente l'activité nationale vers le dehors, stimule les Etats à empiéter les uns sur les autres, à s'exclure mutuellement; alors il les met en conflit, et il met du même coup en conflit les sentiments nationaux et les sentiments de l'humanité. Ou bien au contraire, il se tourne tout entier vers le dedans, s'attache à améliorer la vie intérieure de la société; et alors, il fait communier dans une même fin tous les Etats parvenus au même degré de développement moral. Le premier est agressif, militaire; le second est scientifique, artistique, industriel, en un mot, essentiellement pacifique."
     La globalité de la conception de la société et l'attachement aux détails de l'enquête sociale vont de pair pour construire une théorie d'ensemble où les préoccupations sociales rejoignent toujours les préoccupations morales.
    Philippe BESNARD, dans un exposé sur la postérité de l'oeuvre d'Emile DRRKHEIM, commencée d'ailleurs se son vivant, explique que "ce qui distingue Emile Durkheim des autres "pères fondateurs" de la sociologie, c'est qu'il fut à proprement parler un chef d'école. Son projet impliquait en effet, que la fondation de cette nouvelle science fût le fruit d'un travail collectif où chacun des membres de l'équipe se spécialiserait dans une branche du savoir à constituer et ferait valoir le point de vue sociologique dans les disciplines ou les domaines d'étude existant déjà. Ce programme fut en bonne partie réalisé. Durkheim sur s'attacher une équipe de brillants collaborateurs parmi lesquels Célestin Bouglé (1870-1940), Hubert Bourgin (1874-1955), Georges Davy (1883-1976), Paul Fauconnet (1974-1938), Louis Gernet (1873-1924), Maurice Halbwachs (1877-1945), René Hertz (1881-1915), Henri Bubert (1872-1927), Paul Huvelin (1873-1924, Paul Lapie (1869-1927), Marcel Mauss (19872-1950), Gaston Richard (1860-1945), François Simiand (1873-1935). UN tel rassemblement de talents réunis autour d'un même but - fonder la sociologie - fut un événement unique dans l'histoire de la discipline." On retrouve ces signatures notamment dans la revue L'année sociologique.
  "La réussite universitaire des durkheimiens frappa leurs contemporains et fut dénoncée par les milieuxintellectuels de droite comme la mainmise d'un clan sur l'Université. En réalité, le succès institutionnel de (cette) sociologie fut, comme l'a montré V Karadi, des plus modestes si on le compare à la percée universitaire de la géogrphie vidalienne ou au nombre des postes créés pour les historiens.
Les carrières individuelles des membres du groupe furent d'ailleurs assez contrastées. (...) Ce qui, alors, contribua à accréditer l'idée d'une hégémonie des durkheimiens dans l'Université, c'est le fait que le succès de la sociologie durkheimienne, s'il fut limité par rapport à d'autres disciplines, fut total par rapport à d'autres sociologies. les durkheimiens, groupes proprement universitaire et de recrutement élevé, eurent à coeur de se démarquer nettement des entreprises concurrentes qu'ils disqualifiaient sur le plan scientifique en les traitant soit comme des généralités d'amateurs, soit comme des doctrines à visée idéologique ou pratique. En s'assurant le quasi-monopole de leur spécialité dans l'enseignement supérieur, ils marginalisèrent leurs rivaux potentiels, tels les continuateurs de Le Play ou les divers sociologues que René Worms cherchait à regrouper. Quant à Tarde, le grand rival de Durkheim, il était magistrat et mourut en 1904, quatre ans après son élection au Collège de France.
Mais dans la pénétration de l'Université par les durkheimiens, il faut voir plutôt la récompense de mérites individuels que la reconnaissance de l'autonomie de la sociologie, qui n'est entrée dans l'enseignement supérieur que sous le couvert d'autres spécialités (comme les sciences de l'éducation). D'ailleurs, les prétentions de la sociologie à vouloir régenter les disciplines voisines ne pouvaient que susciter de vives résistances, notamment de la part des historiens. Quant aux juristes, ils se méfiaient de cette nouvelle philosophie, tout en regrettant de la voir se développer dans les facultés de lettres. C'est surtout avec la philosophie que les durkheimiens cherchères à établir une relation d'interdépendance, afin de profiter de sa position dominante.
Cette stratégie n'était pas sans risque. la réforme universitaire de 1920, en associant la sociologie à la morale pour en faire un des quatre certificats composant la licence de philosophie, consacra moins l'autonomie institutionnelle de la sociologie que sa dépendance à l'égard de la philosophie. Ce fut également en 1920 que Lapie, devenu directeur de l'enseignement primaire, introduisit la socioloogie dans le programme des écoles normales. Cela eut pour effet de déclencher, à partir de 1923, un offensive en règle des milieux conservateurs et de ranimer d'anciennes préventions à l'égard de la sociologie. Cette "affaire Lapie" fit voir que les durkheimiens étaient acculés à une position défensive, tant leurs ambitions s'étaient réduites quant au rôle social de leur discipline.
     Après la guerre (la première guerre mondiale, bien entendu...), le groupe durkheimien se trouva privé de son chef et d'un grand nombre de se plus jeunes et plus brillantes recrues. (...) Aucun des survivants n'avait l'universalité ni l'autorité intellectuelle nécessaires pour s'imposer comme le chef incontesté du groupe durkheimien considérablement réduit, vieillit, et qui ne sut pas s'attacher de nouvelles recrues. IL y eut pourtant plusieurs tentatives pour ressusciter l'entreprise collective. Le gros volume de L'année sociologique publié en 1925 fut remarquable : pratiquement tous les anciens collaborateurs y participèrent. Mais il n'y eut qu'un second volume en 1927, ne comprenant que des mémoires. Une nouvelle tentative eut lieu en 1934 avec les Annales sociologiques, publiées en cinq séries indépendantes les unes des autres. A cette entreprise participauent de nouveaux collaborateurs mais, pour nombre d'entre eux, le durkheimisme n'était plus la référence principale. En outre, l'indépendance des séries, leur parution irrégulière marquaient bien la fin du caractère collectif de l'entreprise durkheimienne. Ces reprises furent donc un échec relatif quant au maintien du groupe, qui sut trouver cependant une autre base institutionnelle dans l'Institut français de sociologie créé en 1924 et qui servit de forum aux durkheimiens dans l'entre-deux-guerres.
Cette situation de repli dans les tâches collectives n'empêcha pas l'accomplissement d'oeuvres individuelles nombreuses et remarquables, qui étaient souvent, il et vrai, l'aboutissement de travaux entamés de longue date. C'est en 1920 que Fauconnet soutient sa thèse sur La Responsabilité et en 1922 que Davy devient docteur ès lettres avec La Foi jurée et Le Droit, l'Idéalisme et l'Expérience. Louis Gernet, qui avait soutenu sa thèse dès 1917, publie plusieurs travaux sur la pensée et le droit en Grêce ancienne ; Marchel Granet soutient sa thèse en 1920 (Fêtes et chansons anciennes de la Chine) et poursuit ses travaux sur la civilisation chinoise. C'est également après la guerre que Simiand publie presque tous ses livres, notamment son magnum opus Le salaire, l'évolution sociale et la monnaie (1932). Quant à Marcel Mauss, il produit ses textes les plus connus, comme le célèbre Essai sur le don (1925) et se voue à la tâche de publier l'oeuvre des durkheimiens disparus, notamment le livre de Hubert, Les Celtes (1932), et plusieurs cours de Durkheim. Il faut ajouter que Mauss, par son enseignement dans l'Institut d'ethnologie qu'il fonde en 1925 avec Lévy-Bruhl et l'américaniste Paul Rivet, eut une influence décisive sur toute une nouvelle génération d'ethnologues, qu'il incitait à travailler sur le terrain alors que lui-même était un ethnologue de cabinet. On peut citer parmi ses disciples, Alfred Métraux, Marcel Griaule, Germaine Dieterlen, Denise Paulme, Louis Dumont, Jacques Soustelle.
Le durkheimien le plus productif et le plus écelctique dut durant cette période Maurice Halbwachs. (...). C'est lui aussi qui contribua le plus à faire connaitre en France les sociologies allemande et américaine (Max Weber, Veblen, l'Ecole de Chicago par exemple).
Le cas de Bouglé contraste avec celui des principaux membres du groupe. Sa production scientifique originale est réduite (l'Evolution des valeurs, 1922) et il se spécialise plutôt dans la vulgarisation et l'exposé des travaux des autres (Bilan de la sociologie contemporaine, 1935). Mais surtout il se coue à l'organisation et la promotion de la recherche. C'est ainsi qu'il dirige à l'Ecole normale supérieure le Centre de documentation sociale qui recrute de nouveaux talents comme Marcel Déat, Raymond Aron, Georges Friedman, Jean Stoetzel, mais la plupart d'entre eux n'ont plus aucune allégeance au durkheimisme et se tournent vers d'autres références intellectuells.
La plupart des durkheimiens de la première heure connaissent à cette époque le couronnement de leur carrière. (...). Georges Davy, nommé à la Sorbonne en 1944, sera le dernier collaborateur direct de Durkheim à y enseigner. Sa retraite en 1955 marque le terme ultime de l'emprise durkheiminenne sur l'enseignement universitaires de la sociologie et le moment où une nouvelle génération s'établit véritablement puisque Raymond Aron lui succède tandis que Jean Stoetzel est nommé sur une chaire nouvellement créée de pysychologie sociale.
   
  Emile DURKHEIM, De la division du travail social (1893); Les règles de la méthode sociologique (1895); Le suicide (1897); L'éducation morale (1902-1903); Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912); L'Allemagne au-dessus de tout (1915). Raymond ARON, Les étapes de la pensée sociologique (1967); Dictionnaire Critique de Sociologie, 2004; Dictionnaire des Oeuvres Politiques, 1986. Philippe BESNARD, Les Durkheimiens, dans Encyclopedia Universalis, 2014.
Complété le 18 décembre 2013

                                                                                       SOCIUS
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Published by GIL - dans AUTEURS
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25 mai 2008 7 25 /05 /mai /2008 17:53
   Revue de référence sur la sociologie, L'année sociologique, fondée en 1898 par Emile DURKHEIM, conçue comme une véritable machine de conquête de la discipline dans le paysage intellectuel français et même au-delà (des milliers de bibliographies notamment), publie encore aujourd'hui nombre d'auteurs confirmés ou en recherche. De nombreux ouvrages-clé (Que l'on pense à Essai sur le Don de MAUSS) ont d'abord été publié dans la revue sous forme de longs articles. La célébration de son centenaire a coïncidé avec de notables transformations, notamment le passage à une périodicité semestrielle. Selon leurs responsables, la revue est désormais mieux en prise sur les évolutions que connaît ce domaine du savoir, et a fait le choix de privilégier la publication de numéros thématiques en alternance avec des volumes de varia (entendre des articles sur des domaines variés). Plusieurs de ces récentes livraisons ont ainsi permis de faire le point sur les études qui se rapportent respectivement au "droit au féminin", à la "sociologie économique", à "l'abstraction en sociologie", et l'un de ses numéros, coordonné par Christian TOPALOV, a été consacré à "la ville comme catégorie de l'action". Elle a également l'ambition de ne pas s'arrêter aux frontières disciplinaires (ce qui, selon nous, serait un peu difficile à l'époque de l'indisciplinarité...), et donc de mettre en évidence les rapports que les sciences sociales entretiennent avec des sciences voisines, notamment politiques et juridiques. A ces orientations nouvelle s'ajoute un renouvellement du comité de rédaction qui, aujourd'hui ouvert à de jeunes enseignants, chercheurs, accueille également des sociologues étrangers de renommée internationale.
    Dans le comité d'honneur actuel figure Raymond BOUDON, ce qui au premier abord ne laisse pas d'étonner dans la revue de l'école française de sociologie, quand on connaît les positions de celui-ci sur celle-là... Mais, précisément, L'année sociologique, de par la diversité des courants qui l'animent et qui s'y expriment, constitue un bon point d'observation sur l'évolution de cette discipline. Le président du comité de rédaction actuel est Bernard VALADE.

         La revue parait maintenant donc deux fois par an et privilégie des approches (un numéro sur deux) par thèmes. Ceux-ci sont très variés et ne concernent évidemment  pas que le conflit. Toutefois, comme nous le savons, chaque domaine en sociologie porte une conflictualité... Précisément, notons que L'année sociologique aborde dans son numéro 2/2011, les "Valeurs, métier et action : évolutions et permanences de l'institution militaire", avec notamment des contributions, entre autres d'Eric LETONTURIER, Laure BARDIÈS, Sébastien JALUBOWSKI, Bernard BOÊNE et de Nina LEONHARD.
  Ajoutons que tous les numéros, depuis 2001, sont disponibles en ligne en texte intégral sur le portail CAIRN (il suffit de se laisser guider dans le site) sur abonnement. Comme les articles sont en accès libre 5 ans après leur parution, je vous conseille pour vous édifier sur l'intérêt "en veille", pour cette revue, d'y jeter un coup d'oeil de temps en temps... Les autres, antérieurs à 2000 sont disponibles notamment sur JStor.org. Nous regrettons que l'accès n'y est pas immédiat et que seuls les premiers numéros de la revue (jusqu'à 1910 environ) sont disponibles à partir du site Gallica.
     Philippe BESNARD, dans sa communication sur Les durhkeimiens s'attarde sur la naissance et le fonctionnement de L'année sociologique. Cette revue "fut non seulement l'organe du groupe durkheimien mais l'instrument même de sa constitution. Les douze volumes de sa première série (1898-1913), publiés du vivant de Durkheim, sont autant de pierres fondatrices de ce qui fut vite appelé "l'école française de sociologie". L'idée de créer cette revue naquit au printemps de 1896 lors d'entretiens entre Durkheim et Bouglé, jeune agrégé de philosophie qui venait de faire paraitre un livre sur Les Sciences sociales en Allemagne et cherchait à se spécialiser dans cette discipline nouvelle. Le projet ne prit vraiment corps qu'au début de 1897 et le premier volume fut publié un an plus tard. Il faut dire que la formule des Années, revue présentant annuellement les principales productions d'un savoir, était alors très en vogue. L'Année psychologique (1895), notamment, dirigée par Binet et publiée par son laboratoire de psychologie physiologique a pu servir de modèle à L'Année sociologique.
Cependant, en 1895 encore, Durkheim soutenait que la littérature véritablement sociologique n'était pas assez abondante pour alimenter une revue périodique : il visait, il est vrai, la Revue internationale de sociologie, créée dès 1863 par René Worms, et jugeait que cette entreprise était prématurée. En fait, cette déclaration n'était pas contradictoire avec le projet de L'Année sociologique. L'originalité de cette dernière venait précisément de la manière dont elle résolvait ce paradoxe : comment vouloir rendre compte de la production d'une discipline qui reste complètement à constituer? L'objectif, d'ailleurs déclaré, de L'Année sociologique était différent. Il s'agissait de présenter et d'analyser les recherches qui se faisaient dans les "sciences spéciales" - histoire et ethnographie des religions, histoire du droit, criminologie, statistique morale, science économique, linguistique, archéologie, géographie humaine, etc. - et de voir si l'on pouvait en extraire des matériaux utilisables par la sociologie. Seule la première section, institutlée "Sociologie générale" avait vocation de rendre compte de la littérature proprement sociologique, c'est-à-dire qui se donnait pour telle et, pour cette raisons même, elle était considérée comme la moins utile. L'Année sociologique avait donc un caractère unique parmi les revues du même genre. Alors qu'elle contribuait à créeer une science, à définir son domaine, elle pouvait donner l'illusion d'une science déjà constituée ayant son organisation interne et ses disciplines auxiliaires. On comprend dans cette perspective l'importance accordée au plan de classification qui ordonnait les comptes rendus. Les divisions et subdivisions thématiques permettaient de définir les diverses régions du territoire de la sociologie et de légitimer sa prétention de légiférer sur tous les aspects de la vie de l'homme en société. En outre, le caractère critique des analyses permettait aux durkheimiens de faire valoir leur point de vue sur toutes sortes de sujets qu'ils avaient à peine commencé d'explorer, et d'annexer des savoirs produits par d'autres disciplines.
Cet intérêt "stratégique"  de L'Année pour la constitution de la nouvelle science peut, seul, expliquer la durée d'une entreprise qui nécessita un travail collectif considérable. Les douze volumes de la première série analysèrent 4 800 livres ou articles et en signalèrent (sans commentaire) 4 200 autres. Et ces analyses critiques étaient souvent fort développées puisque 1 767 dépassaient une page de revue (certaines allant jusqu'à 10 voire 20 pages). L'Années sociologique était donc bien essentiellement une revue de bibliographie critique, même si elle présentait aussi, au moins dans ses dix premiers volumes, des "mémoires originaux", articles souvent substantiels. Notons que ces mémoires provenaient des membres de l'équipe, sauf au début où Durkheim fit appel à des auteurs étrangers et prestigieux (Simmel, Steinmetz, Ratzel). Après 1907, l'entreprise s'essouffla un peu, chacun voulant consacrer plus de temps à ses travaux personnels, et aussi parce que l'entreprise fondatrice et légitimatrice avait moins de raison d'être. L'Année sociologique, réduite aux analyses, parut tous les trois ans (1910 et 1913), tandis qu'était créée parallèlement la collection des Travaux de l'Année sociologique.
La participation à cette entreprise collective est le meilleur critère pour cerner la population des durheimiens. (...) La réussite de l'entreprise n'est pas sans rapport avec plusieurs facteurs d'intégration et de solidarité de l'équipe. Son recrutement était assez homogène quant à la formation universitaire. Plus de la moitié des 43 collaborateurs étaient agrégés de philosophie (22) et/ou anciens élèves de l'Ecole normale supérieure (24). (...) En dépit des liens d'amitié, de collaboration ou même de parenté qui unissaient certains de ses membres, l'équipe dans son ensemble n'était pas un groupe d'interconnaissance. Les relations n'étaient étroites qu'à l'intérieur de certaines fractions du groupe. C'est à Durkheim que revenait la tâche de centraliser les communications. Le tandem formé par Mauss et Hubert, très proche de lui, guidait les activités de la plupart des jeunes collaborateur et Fauconnet gravitait autour de ce noyau central. Mais deux sous-groupes oeuvraient dans un relatif isolement : celui que formaient Bouglé, Lapie et Parodi, soucieux de faire la part du psychologique dans l'explication des faits sociaux, et celui qui réunissait, autour de Simiand, Halbwachs et les frères Bourgin. (...). Parallèlement à ces franctions, on peut discerner une stratification au sein du groupe. Quand les décisions qui touchent au sort de la revue sont à prendre, Durkheim ne manque pas de consulter une sorte d'état-major composé de Bouglé, Fauconnet, Hubert, Mauss et Simiand. (...) La défection de Richard, qui allait devenir un des adversaires déclarés du durkheimisme, fut la seule notable qu'eut à subir l'équipe du vivant de Durkheim. C'est là un trait qui mérite d'être souligné : en dépit de divergences doctrinales initiales, de l'existence de certaines fractions, du travail colossal qu'impliquait la collaboration à L'Année, l'équipe apparut comme de plus en plus homogène et ne connut aucune rupture fracassante. En cela aussi, L'Année sociologique a été une incontestable réussite."
L'Année sociologique, conçue comme une sorte de machine de guerre à destinée à annexer des territoires était divisée en classes thématique : sociologie des religions, sociologie du droit, secteurs les plus étudiés, en siociologie économiques, morphologie sociale (catégorie attrape-tout, surtout composée d'anthropologie et d'ethnologie. Elle ne traitait que fort peu de sociologie politique ou de sociologie de l'éducation.
Philippe BESNARD, article Les durkheimiens, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

   L'année sociologique, Université Paris Sorbonne, Maison de la recherche, Institut des Sciences Humaines Appliquées (ISHA), UFR de philosophie et de sociologie, 28, rue Serpente, 75005 PARIS (rédaction).
   Site : www.PUF.com
Actualisé le 10 mars 2010
Complété le 19 décembre 2013.
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25 mai 2008 7 25 /05 /mai /2008 17:36
    Sous-titrée depuis Janvier 2005 "Actualisation et renouvellement de la pensée stratégique", cette revue mensuelle est la revue, sinon officielle, du moins des points de vues officiels et autorisés, de la France en matière de défense et de relations internationales.
En fait, le titre de la revue a changé plusieurs fois depuis sa création en 1939 sous le nom de Revue des questions de défense nationale. Elle reparait en juillet 1945 sous le nom de Revue de défense nationale. En 1973, elle devient Défense nationale, puis Défense nationale et sécurité collective en 2005 avant de prendre son titre actuel en janvier 2010 de Revue Défense Nationale. 
       Editée par le Comité d'Etudes de Défense Nationale (association loi de 1901), elle est dirigée par la hiérarchie du Ministère de la Défense. On y trouve, depuis 1939 (son premier article fut signé par le Maréchal PETAIN, "le devoir des élites dans la défense nationale"), avec une parenthèse entre 1940 et 1945, les points de vues des dirigeants politiques et militaires français de la défense, des éléments sur la situation interne des armées, des réflexions sur les évolutions technologiques, des analyses et des synthèses sur les politiques de défense des autres pays; beaucoup portant sur la défense européenne ou la défense de l'Europe. Une revue de livres parus, assez riche et diversifiée, termine chaque numéro.
  Elle diffuse à 5 000 exemplaires et est beaucoup lue par l'establishment militaire de nombreux pays et par les spécialistes et futurs spécialistes des questions de défense. C'est en effet une revue de référence, avec les exposés fréquents de la politique de défense de la France par leurs responsables et également par les dirigeants des grandes entreprises militaro-industrielles). On trouve par exemple dans le numéro de mai 2008, consacré à la cybercriminalité et à la cyberguerre, en tête, l'intervention de Michèle ALLIOT-MARIE, ministre de l'Outre-mer et des collectivités territoriales.
  Pour donner une idée de la diversité du contenu de chaque numéro, hors numéros spéciaux, celui de mars 2012, qui se centre en partie sur la Défense du continent europée (Avant-propos de Jean-Pierre CHEVÈNEMENT), comprend une série d'entretiens "Défense", période électorale oblige, (Jean-François COPÉ, Philippe FOLLIOT, David MASCRÉ et Jean Yves WAQUET), un dossier sur la Défense antimissile, des Repères-Opinions-Débats sur l'Afghanistan ou la situation du Maroc avec la proposition d'adhésion au conseil de coopération du Golfe, des compte-rendus de Revues ou de Rapports (CESA - Politique européenne de défense ou la Russie...)...
  
  Loin d'être fermée sur la hiérarchie militaire, la revue s'est ouverte à plusieurs reprises, surtout depuis les années 1980, aux intervenants venant de divers échelons de l'armée, de la marine et de l'aviation (sur le service national, par exemple) et aux divers milieux politiques, économiques, sociaux, scientifiques nationaux et internatinaux. Généralement, des débats (pas tous...) y sont honnêtement traités, même si, un peu trop souvent, la revue sert de tribune prioritairement aux responsables officiels, sans contre point de vue.

Revue Défense nationale et sécurité collective, Ecole militaire, 1, Place Joffre, 75007 PARIS. Pour abonnement, BP 8607, 75325 PARIS O7.
Site : www.defnat.com
(Actualisé le 9 mars 2012)
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23 mai 2008 5 23 /05 /mai /2008 14:36
      Dans sa préface, l'auteur, actuel directeur de recherches à l'Institut National d'Etudes Démographiques (INED), circonscrit d'emblée son sujet surtout à la violence criminelle. Située en Occident, de 1800 à nos jours, cette violence criminelle a de multiples aspects, dont la perception de l'insécurité de l'opinion publique. Ce paradoxe, la montée du sentiment de l'insécurité au moment où en Occident l'insécurité réelle diminue jusqu'à devenir presque insignifiante par rapport aux violences qui subsistent en Afrique, en Amérique Latine, en Asie, est alimenté par la logique du pouvoir, l'obsession électoraliste de certains milieux politiques. Le rôle des médias est mis en exergue dès l'introduction, cette orchestration quasi-permanente des faits divers, à l'impact social démesuré. "Le mot violence est arrivé à désigner un peu n'importe quoi, tout heurt, toute tension, tout rapport de force, toute inégalité, toute hiérarchie".
   L'autre constate : "L'homme paie sa plus grande sécurité objective par une plus grande insécurité subjective, un sentiment d'enfermement, de "violence", d'écrasement de sa liberté". Alors que "la vraie violence, la violence barbare - celle qui meurtrit les corps et sème la mort - est ailleurs".
    Cette constatation, Jean-Claude CHESNAIS l'étaye à travers de nombreux exemples et de nombreuses statistiques, en deux grandes parties, la violence privée et la violence collective.
   Dans la violence privée, il regroupe la violence criminelle (mortelle, corporelle, sexuelle) et la violence "non-criminelle" (suicide, accident)
 Sur le suicide, auquel l'auteur consacre une centaine de pages (thème de prédilection pour de nombreux sociologues), on remarquera le passage sur les "malheurs de Paris" où il est fait référence de la période étudiée par Louis CHEVALIER dans "Classes laborieuses, classes dangereuses". La misère ouvrière, beaucoup évoquée par la presse d'époque (première moitié du XIXème siècle) , n'a pas provoqué de manière certaine "la plus grande tendance des jeunes ouvriers à verser dans la folie". "L'opinion est encore plus répandue, touchant la fréquence des suicides parmi les prolétaires : les suicides d'ouvriers sont un thème constant des descriptions de la population de Paris. Mais, cette fois, la démonstration est aisée. c'est que, vers le milieu du XIXème siècle, Paris connaît une avalanche de suicides, au moment même où la ville absorbe des flots d'immigrants ruraux, aussitôt condamnés, par leur nombre, à l'entassement et à la misère; il n'est pas invraisemblable d'attribuer, en première analyse, une telle multiplication des suicides à ce surpeuplement anarchique, inhumain et au choc psychologique qu'il provoque, chez de jeunes campagnards brutalement coupés de leurs racines. L'augmentation des suicides de prolétaires peut bien, en effet, être la cause de l'augmentation générale des suicides à Paris". "Que ce soit en France ou à l'étranger, trois groupes paient un lourd tribut au suicide : les miséreux, les travailleurs indépendants non agricoles, les gens "instables" (...) En France, ils se tuent trois à quatre fois plus que les membres des professions libérales, quinze à vingt fois plus que les commerçants. leur nombre ne fait que s'accroître : entre 1830 et 1848, la ville de Paris s'est enflée de 250 000 habitants supplémentaires." "La classe ouvrière se suicide massivement ; elle souffre plus qu'elle ne fait souffrir (...) C'est elle qui paie le plus lourd tribut à la révolution industrielle et urbaine. Le discours sur les classes dangereuses est trompeur, (...) la capitale de la France n'est pas, en réalité, plus "dangereuse" que le reste du territoire national (...)" Jean-Claude CHENAIS souligne, avec tous les criminologue, que "la violence dont les prolétaires sont capables est le plus souvent tournée contre les membres de leur entourage direct (...) : les crimes de sang sont, en majorité, perpétrés entre soi ; elle ne vise donc guère les bourgeois (en tant qu'individus). Ce qui, à vrai dire, effraie les classes bourgeoises est l'apparente liberté sexuelle dont font preuve ces jeunes campagnards. A cette époque, un bon tiers des naissances sont illégitimes. C'est une existence sauvage, à la fois enviée et détestée, qui choque les citadins et fait oublier la véritable situation morale de la classe ouvrière..."
  A noter le chapitre consacré à la violence aléatoire, entendre par là l'hécatombe routière, cette litanie ennuyeuse et monotone (90 morts pour 100 000 voitures en 1976!)
      Dans la violence collective, il place la violence des citoyens contre le pouvoir (terrorisme, grèves et révolutions), la violence du pouvoir contre les citoyens (terrorisme d'Etat, violence industrielle) et la violence paroxystique qu'est la guerre.
 Pour Jean-Claude CHESNAIS, la violence primitive échappe à l'analyse marxiste (la lutte des classes à ressort économique) comme à DUHRING pour qui les luttes sociales ne s'expliquent que par un instinct universel d'agression. A leur explications qu'il juge limitées, l'auteur n'apporte pas grand chose, même s'il s'essaie à suivre l'évolution des conflits sociaux de la société féodale aux guerres mondiales. Il est nettement plus à l'aise lorsqu'il écrit sur le mythe et les réalités des violences dans la troisième partie de son livre.
  La violence industrielle est bien mise en scène : "Le travail a, de tous temps, présenté des risques de mort plus ou moins considérables. Dans l'humanité primitive, chasseurs, pêcheurs, cueilleurs ne retiraient leur subsistance qu'au péril de leur vie. Succédant à l'époque de la petite entreprise agricole ou artisanale qui n'avait d'autre ambition que l'autosubsistance, la révolution industrielle bouleverse la signification du travail, qu'elle subordonne désormais à des objectifs de productivité ou de profit. Elle marque l'entrée dans l'ère des grands sacrifices au productivisme. le coût humain de l'essor industrielle est colossal; ce sont des millions d'hommes qui sont arrachés à leur milieu d'origine; des milliers qui sont blessés ou meurent dans les mines, dans les fabriquer ou les usines. Cette violence-là, qu'aucune loi n'interdit, n'est pas sans lien avec la violence criminelle, que la loi sanctionne. Elle brise les corps et les énergies, elle avilit et abêtit les hommes. Elle les pousse au désespoir et à l'alcoolisme. Mais en même temps l'oppression conduit, tôt ou tard, à la révolte, brutale, sanglante : le XIXème siècle sera le siècle des grandes émeutes urbaines."
L'auteur, par ailleurs, met en évidence "quelques vérité élémentaires" : Contrairement à ce que prétendent à ce que prétendent de nombreux sociologues peu familiers avec la statistique criminelle, il existe des moyens sérieux d'apprécier l'évolution de la violence. Les principaux pays européens disposent de données chiffrées (...) fiables, depuis plus d'un siècle. (...) Ne nous lassons pas de le répéter : la violence mortelle a partout en Europe considérablement régresser. En Italie, terre classique du banditisme, le taux d'homocidité est aujourd'hui cinq fois moindre qu'à la fin du XIXème siècle. En Angleterre et en Allemagne, deux fois. En France, où l'appareil d'Etat est en place depuis des siècles, le recul, en longue période, de l'homicide a eu lieu beaucoup plus tôt; entre 1830 et 1980, la violence mortelle est restée, en dehors des périodes de guerre, à peu près constante. Ces constatations ont valeur générale : désormais très faibles, ils sont du même ordre que la mortalité par incendie, et cinq à dix fois moins fréquents que les accidents domestiques. Cette mortalité-là est aussi évitable, mais qui songerait à mener une campagne tapageuse sur ces morts domestiques, si discrètes?"
    Jean-Claude CHESNAIS ne cesse donc dans tout son ouvrage de demander qu' l'on revienne aux réalités, au-delà des impératifs du "marché de la peur" et c'est salutaire. Il termine d'ailleurs sur un appel à la solidarité contre les "lobbies militaires" qui, à l'époque (en 1981) menaçaient toujours de plonger le monde dans une violence définitive.
   Une annexe riche donne des tableaux (taux d'homicidité, pays développé, 1970-1980...), des petits textes d'analyses (la torture dans le monde industriel...) qui complètent bien son propos.

     Jean-Claude CHESNAIS, Histoire de la violence en Occident de 1800 à nos jours, Robert Laffont, collection Pluriel, 1981, 497 pages. Il s'agit de l'édition revue et augmentée du livre paru en 1979 (date à vérifier).

                                                                                              SOCIUS
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22 mai 2008 4 22 /05 /mai /2008 13:20

     Gabriel TARDE, juriste, sociologue et philosophe français est considéré, avec Cesare LOMBROSO, avec lequel il se trouve  en désaccord, comme l'un des premiers penseurs de la criminologie moderne.

Ses ouvrages peuvent être répartis en deux genres, même si dans les deux cas, sa profession de magistrat influe largement sur sa pensée. Son oeuvre est surtout juridique, avec La criminalité comparée (1886), La philosophie pénale (1890), Les transformations du droit : étude sociologique (1891) et ses multiples écrits dans des revues spécialisées. Mais la postérité retient surtout, avec sa redécouverte récente, avec Monadologie et sociologie (1893),  Les lois de l'imitation (1890), La logique sociale (1895), Fragment d'histoire future (1896), L'opposition universelle. Essai d'une théorie des contraires (1897), Les lois sociales : esquisse d'une sociologie (1898), Psychologie économique (1902), L'opinion et la foule (1901) et La morale sexuelle (1907). ainsi que de nombreux autres écrits de psychologie sociale (ceux choisi par exemple par A M ROCHEBLAVE-SPENGLÉ et J MILLET (1898)...

Très influencé par la philosophie de LEIBNIZ et d'Antoine-Augustin COURNOT, il s'oppose frontalement à Emile DURKHEIM dans la conception même d'une sociologie, et sa notorité, à l'inverse d'aujourd'hui dépasse en son temps celle du fondateur de la sociologie française. Mais il ouvre aussi la réflexion, à l'inverse de l'école physiologique de LOMBROSO, aux aspects sociologique et psychologique de la criminalité.

 

    Présentant l'oeuvre de Gabriel TARDE, Bernard VALADE indique que "Si à certains notions fondamentales en sociologie, la conscience collective, l'idéal type, la communauté -, sont associées les noms de Durkheim, Weber et Tönnies, qu'elles suffisent à évoquer, c'est au thème de l'imitation que celui de Tarde demeure classiquement attaché. Le rôle essentiel que ce dernier a assigné à la répétition ainsi qu'aux phénomènes de contagion dans la formation et l'évolution des comportements (notion, notons-nous, reprise ensuite largement par René GIRARD) l'a opposé à Durkheim. Aux yeux de l'auteur des Lois de l'imitation, "L'individuel écarté, le social n'est rien". "Que serait l'homme sans la société?" objecte le fondateur de l'Ecole française de sociologie. Pour l'un, le rapport interpersonnel est caractérisé par l'immédiateté et l'asymétrie ; il est, chez l'autre, médiatisé par une règle : la réciprocité. Toujours ouvert, ce débat atteste la difficile naissance de la psychologie sociales en France et illustre les vicissitudes de l'idée d'interaction qui, méconnue par Comte mais généralisé par Cournot, occupe une place centrale dans l'oeuvre de Tarde."

 

 

           L'un des premiers auteurs de la sociologie moderne, Gabriel TARDE, intéresse non seulement parce qu'il a élaboré toute une théorie autour de l'opposition, mais aussi, parce que tout comme Emile DURKHEIM, son grand rival (et vainqueur à terme), il a commencé ses travaux par une approche de la criminalité.

      On l'a connu d'abord en 1890 par son livre "Les lois de l'imitation" qui met en avant la tendance individuelle de l'imitation pour expliquer toute une gamme de comportements sociaux, y compris d'ailleurs les luttes sociales ou la guerre. Si ses écrits ont été éclipsé par ceux de son grand rival, c'est que, contrairement à ce dernier, il n'avait pas le projet de réelle fondation d'une nouvelle discipline, la sociologie, avec ses frontières universitaires, notamment avec la psychologie, mais pas seulement...
         On le voit très bien en parcourant la table des matières de son livre "L'opposition universelle, Essai d'une théorie des contraires" paru en 1897 : Après une dissertation sur l'idée d'opposition, sujet négligé selon lui par les logiciens, sauf ARISTOTE, où il met l'accent sur l'origine dynamique des oppositions, mêmes statiques, il poursuit une longue digression sur la classification des oppositions, les oppositions mathématiques et physiques, les oppositions vivantes, les symétries de la vie, les oppositions psychologiques avant d'aborder les oppositions sociales et de terminer sur l'opposition et l'adaptation. La conclusion de ce dernier chapitre frappe par l'absence d'académisme, et nous ne résistons pas au plaisir d'en reproduire une partie de la toute fin ici :
"Nous n'avons pas encore fini de préciser les rapports entre l'adaptation et l'opposition, et, à vrai dire, nous ne saurions avoir la prétention d'épuiser ce sujet. N'omettons pas cependant quelques considérations essentielles. En somme, être complémentaires, c'est co-produire; être contraires, c'est s'entre-détruire. Exprimés en ces termes, le complément et la contrariété, l'opposition et l'adaptation, sont presque opposés et contraires l'un à l'autre. Pas tout à fait cependant, car i faudrait pour cela que la co-adaptation des complémentaires consistât à s'entre-produire. Et il est singulier, soit dit en passant que notre esprit répugne à concevoir la mutuelle production des choses, tandis qu'il ne voit aucune difficulté à admettre leur mutuelle destruction. Rien ne lui parait plus intelligible que le mutuel arrêt de deux mouvements en sens contraire qui se heurtent, tandis qu'il se refuse encore, deux siècles après NEWTON, à regarder les mouvements de deux molécules qui s'attirent comme produits l'un par l'autre à distance".
On éprouve à la lecture de sa conclusion, comme d'ailleurs de l'ensemble de ses développements dans son livre, un certain malaise, non seulement à cette prose légèrement pédante, mais aussi lorsqu'on compare sa manière d'argumenter à la rigueur intellectuelle et parcimonieuse d'Emile DURKHEIM, qui de son côté, au lieu de brasser cosmologie, physique, psychologie dans un ensemble d'analogies souvent non justifiées, tente d'élaborer une véritable méthodologie scientifique.
    En 1898, il tente de résumer ou plutôt de lier les contenus de ses trois livres de sociologie générale, "Les lois de l'imitation", "l'opposition universelle" et "la logique sociale", dans  "Les lois sociales, Esquisse d'une sociologie"
 "A parcourir le musée de l'histoire, la succession de ses tableaux bariolés et bizarres, à voyager à travers les peuples, tous divers et changeants, la première impression de l'observateur superficiel est que les phénomènes de la vie sociale échappent à toute formule générale, à toute loi scientifique, et que la prétention de fonder une sociologie est une chimère." Ce projet de fonder une sociologie, au lieu de partir d'une analyse de ce qu'est une société, veut embrasser l'ensemble des sciences. Ainsi, "la science consiste à considérer une réalité quelconque sous ces trois aspects : les répétitions, les oppositions et les adaptations qu'elle renferme, et que tant de variations, tant de dissymétries, tant de dysharmonies empêchent de voir" Et plus loin, dans son introduction toujours "Ces considérations étaient nécessaires pour indiquer ce que la sociologie doit être si elle veut mériter le nom de science, et dans quelles voies doivent la diriger les sociologues s'ils tiennent à coeur de la voir prendre décidément le rang qui lui appartient. Elle n'y parviendra (...) qu'en possédant et en ayant conscience de posséder son domaine propre de répétitions, son domaine propre d'oppositions, son domaine propre d'adaptations (...). Elle ne progressera qu'en s'efforçant de substituer toujours comme toutes les autres sciences l'ont fait avant elle, à de fausses répétitions des répétitions vraies, à de fausses oppositions des oppositions vraies, à de fausses harmonies des harmonies vraies (...)".
 Les chapitre 1 (Répétition des phénomènes), 2 (Opposition des phénomènes) et 3 (Adaptation des phénomènes) entendent baliser systématiquement ce qui constituent pour lui les fondements du fonctionnement des sociétés. A chaque fois, il s'appuie sur de nombreuses analogies physiques et biologiques.
  La répétition, la propagation des idées et des comportements, la suggestion-imitation de proche en proche, d'individu à individu, tend à conserver et à fortifier le lien social. la propagation des sentiments, des croyances, des innovations techniques, des découvertes scientifiques, leur généralisation, voilà le moteur de la société.
 Des oppositions extérieures (entre plusieurs êtres) et internes (à l'intérieur du même individu) se manifestent dans la société. "Il faut chercher l'opposition sociale élémentaire, non pas, comme on pourrait le croire à première vue, dans le rapport de deux individus qui se contredisent ou se contrarient, mais bien dans les duels logiques et téléologiques, dans les combats singuliers de thèses et d'antithèses, de vouloir et de pouloirs, dont la conscience de l'individu social est le théâtre." Lorsque ces duels internes s'achèvent en chaque individu, celui-ci se tourne alors vers les autres individus et suivant l'ampleur de son rayonnement imitatif (Gabriel TARDE fait beaucoup usage de la mode de l'hypnose à l'époque) influence de plus en plus la société. Il se demande "ce qu'il y a de pire pour une société, d'être divisé en partis ou en sectes qui se combattent de leurs programmes et de leurs dogmes opposés, en peuples qui guerroient, ou d'être composée d'individus en paix les uns avec les autres, mais individuellement en lutte chacun avec soi, en proie au scepticisme, à l'irrésolution, au découragement". "Entre la guerre extérieure ou la lutte interne, nous n'aurions qu'à choisir. Ce serait le dilemme offert aux derniers rêveurs - dont je suis - de la paix perpétuelle." Gabriel TARDE donne sa vision de l'évolution des sociétés, vu cette dynamique de l'imitation et de l'opposition. Nous sommes , faut-il le rappeler avant la Première Guerre Mondiale. "L'histoire, bien comprise, fait voir que la guerre évolue toujours dans un certain sens, et que cette direction, cent fois reproduite, facile à démêler en somme à travers les broussailles et les enchevêtrements historiques, est propre à nous faire augurer sa future disparition après sa raréfaction graduelle. Par suite du rayonnement imitatif, qui travaille incessamment et souterrainement, à élargir le champ social, les phénomènes sociaux vont l'élargissant, et la guerre participe à ce mouvement. D'une multitude infinie de très petites, mais très après guerre entre petits clans, on passe à un nombre déjà bien moindre de guerres un peu plus grandes, mais moins haineuses, entre petites cités, puis entre grandes cités, puis entre peuples qui vont grandissant, et enfin on arrive à une ère de très rares conflits très grandioses, mais sans férocité aucune, entre des colosses nationaux que leur grandeur même rend pacifiques".
 "En résumé, l'opposition-lutte, dans nos sociétés humaines, sous ses trois formes principales, guerre, concurrence, discussion, se montre à nous comme obéissant à la même loi de développement par voie d'apaisement intermittents et grandissants qui alternent avec des reprises de discorde amplifiée et centralisée, jusqu'à l'accord final, au moins relatif".
   Dans la dynamique sociale, imitations et oppositions aboutissent à des adaptations, sans quoi la société va à la destruction. "Plus les adaptations sont multiples et précises, plus des inadaptations sociales se révèlent, douloureuses, énigmatiques, justification de tant de plaintes". Gabriel TARDE garde constamment la distance avec la société considérée comme un organisme social et dans sa polémique avec Emile DURKHEIM  qui "prétend que, loin d'être fonctions de l'individu, (les grandes choses comme une grammaire, une théologie...) "existent indépendamment des personnes humaines et les gouvernent despotiquement en projetant sur elles leur ombre oppressives". Les choses sociales se sont imposées aux individus, bien entendu, mais elles ont été le fait des individus.
  On fera grâce de la conclusion car elle nous ramène à un certain verbiage sur les harmonies et les disharmonies, l'homogène et l'hétérogène dont on se passe bien volontiers.
  Une certaine déception, pour qui découvre aujourd'hui Gabriel TARDE dans le texte, est évidente lorsqu'on essaie de voir plus loin que l'exploitation qu'un certain individualisme méthodologique peut en faire.
 Reste un ensemble de réflexions qui semblent in-abouties, que l'on doit dégager de la gangue intellectuelle d'un certain milieu conservateur et mondain. L'oeuvre de Gabriel TARDE est finalement plus philosophique que sociologique. Elle reste abstraite par certains côtés et se situe bien dans l'air du temps d'un conservatisme catholique. On voit bien ce qu'intellectuellement un esprit plongé dans ce conformisme optimiste ne peut pas concevoir. Si la société globale est un tout et que certaines parties de ce tout sont malades alors qu'ils participent à son devenir, il convient d'examiner les réformes à effectuer pour la société globale afin de guérir la société des causes qui rendent des parties de plus en plus grande d'être malade. Si la société est une collection d'individus qui s'imitent constamment entre eux, on peut concevoir alors que ce soient les individus eux-mêmes qui sont malades et qu'ils faut soigner et sauver la société de ses parties malades... Une sociologie qui place les individus au coeur du processus social ne peut que concentrer sur ceux-ci la responsabilité, voire la culpabilité des maux sociaux. On peut s'inquiéter de la possibilité que les individus s'imitent tellement bien, dépassent leurs oppositions, se soient tellement bien adaptés, qu'ils pourraient devenir une collection de copies biologiques... D'ailleurs Gabriel TARDE ne s'effraie pas du peu de place accordé à la liberté des individus. Il définit ainsi en fin de compte la société : "Une collection d'êtres en tant qu'ils sont en train de s'imiter entre eux ou en tant que, sans s'imiter actuellement, ils se ressemblent et que leurs traits communs sont des copies anciennes d'un même modèle".
   Bernard VALADE, pour ce qui concerne la postérité de l'oeuvre de Gabriel TARDE, s'interroge "sur le raisons de l'insuccès, en France, de la conception tardienne de la science sociale. Les plus superficielles tiennent aux caractères extérieurs de l'oeuvre et à la carrière de son auteur. Un défait de concision, certaines dérives poétiques, une proposension à la rêverie métaphysique lui ont été reprochés par ceux qui souhaitaient, avec Bouglé, constituer une sociologie "scientifique, objective et spécifique". L'éloignement provincial, l'isolement intellectuel et l'accession tardive à l'enseignement ont également nui à la diffusion des idées de cet autodidacte. A Paris même, Tarde ne s'est pas soucié de faire école . A l'inverse des durkheimiens, dont on connait la stratégie universitaire (et mondaine, ajouterions-nous...), il n'a pas vu dans les chaires, les revues, les groupes de recherche les instruments essentiels d'un "mode de faire valoir". Sans doute a-t-il manqué de pugnacité : mais les traits d'un tempérament importent moins ici que les facteurs idéologiques et l'orientation de la conjoncture scientifique.
T.N. Clark (Introduction à Gabriel Tarde. On communication and Social Influence : Selected Papers, The University of Chicago Press, 1969) et plus récemment I. Lubek (Histoire de psychologies sociales perdues : le cas de Gabriel Tarde, dans Revue française de sociologie, vol.-XXII-3, 1981) ont bien discerné ce qui rend les thèses de Tarde discordantes par rapport à celles qui dominent à l'époque. L'auteur des Lois appartient à une tradition qui, mettant l'accent sur la sibjectivité, crédite les conduites individuelles d'une réelle spontanéité face aux cadres institutionnels et rapporte l'existence de valeurs collectives à l'initiative et à l'invention personnelles. Cette tradition est antagoniste du positivisme empirique axé sur la raison, l'ordre, l'autorité qui, de Polytechnique, a conquis la Sorbonne. Elle devait se maintenur au Collège de France avec Paul Janet, J. Izoulet, Tarde et surtout Bergson. ON distingue ce qui, dans cette représentation du monde social, pouvait plaire à la haute bourgeoisie et aux militaix catholiques ; combien, en revanche, la sociologie durkheimienne se trouvait en accord avec le sociolaisme, le syndicalisme, le "solidarisme" de l'époque."
"Aux Etats-Unis, où J.M. Baldwin a d'abord utilisé le thème de l'imitation dans des propres travaux avant de faire traduire Les Lois (la traduction n'a été achevée qu'en 1903), la psychologie sociale de Tarde a fortement influé sur la Social Psychology (1908) de E.A. Ross et l'idée d'interaction a reçu une grande extension dans l'Introduction to the Science of Sociology (1921) de R.E.Park et E.W.Burgess."


  Gabriel TARDE, L"opposition universelle. Essai d'une théorie des contraires, 1897; Les lois sociales. Esquisse d'une sociologie, 1898, Edition électronique de 2002, Les classiques en sciences sociales, de l'Université du Quebec, disponibles sur le site http://biblioth.UQAC.UQUEBEC.CA/INDEX.htm.
Laurent MUCCHIELLI, Tardomania? Réflexions sur les usages contemporains de TARDE, Revue d'histoire des sciences humaines, Editions sciences humaines, CAIRN, 2007. Collectif, TARDE intempestif, Multitudes, http://multitudes.sazmidat.net. La première étude est très critique et la seconde relativement favorable à Gabriel TARDE.
 Bernard VALADE, Gabriel Tarde, dans Encyclopedia Universalis 2014. 

                                                                                                 SOCIUS
Complété (légèrement) le 5 juillet 2013
Complété (plus amplement) le 3 décembre 2013
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21 mai 2008 3 21 /05 /mai /2008 13:25
              Le "Dictionnaire de l'éthologie" de Klaus IMMELMANN (Pierre Mardaga éditeur, 1990) comporte une entrée "Conflit de générations" (Eltern-Nachklommen-konflict, Parent-offsprinc-conflict) et cela figure, d'après lui, dans le vocabulaire de la sociobiologie (discipline devenue un peu douteuse). Il tire donc de TRIVERS (1974) et de STAMPS (1978) la définition suivante: conflit d'intérêt qui oppose le jeune à sa mère ou à ses deux parents. D'après la théorie de la parentèle, le jeune tendrait vers un investissement maternel optimal, tandis que sa mère doit, dans l'intérêt des jeunes à venir, indispensables au renforcement de son succès reproducteur, limiter cet investissement. L'ampleur du conflit, continue-t-il, varie en fonction de l'âge de la mère ou de ses parents : on note une différence entre le géniteur relativement jeune pour lequel la probabilité de produire d'autres descendants est encore relativement élevée, et le géniteur plus âgés, qui peut investir davantage dans les rejetons susceptibles d'être les derniers. L'âge du jeune jouerait également un rôle : plus il grandit, plus il devient apte à subvenir à ses besoins, moins important est l'avantage qui résulte des soins maternels.
     Nombre d'observations viennent effectivement étayer cette thèse : ainsi, chez les chiens et chats, la période des soins parentaux peut se diviser en 3 phases. Au cours de la première, l'initiative des contacts comme des soins émane essentiellement de la mère ; au cours de la phase suivante, cette initiative est partagée et au cours de la dernière phase, peu avant le sevrage, le jeune sollicite de sa mère davantage de soins, que celle-ci, qui lui manifeste quelquefois de l'agressivité et tente de l'éconduire, n'est disposée à lui accorder. Une évolution similaire, susceptible de déboucher sur un "conflit de sevrage", est également attestée chez les rats, un nombre important de primates et divers oiseaux.
             On y trouve par ailleurs celle du Comportement Conflictuel : conduites qui se manifestent dans une situation conflictuelle, c'est-à-dire quand deux tendances comportementales incompatibles (attaque et fuite par exemple) sont activées simultanément et qu'aucune ne prédomine franchement. Parmi les comportements conflictuels, on distingue le comportement ambivalent, les comportements de substitution et les activités de redirection.
         
           Plus intéressant pour notre propos, est la Compétition, terme qui s'emploie quand deux individus au moins prétendent aux mêmes ressources naturelles. C'est entre congénères que la compétition est la plus intense puisqu'elle porte non seulement sur les possibilités de survie et de reproduction (ressources alimentaires, sites de nidification et de repos, matériaux de construction...), mais également sur les "ressources sociales" (partenaire sexuel par exemple). C'est la raison pour laquelle l'agression, qui contribue à réduire la compétition par l'éviction du compétiteur, est particulièrement véhémente entre individus conspécifiques. L'établissement de territoires, qui assurent la répartition plus ou moins homogène des individus dans l'espace disponible, peut également atténuer la compétition directe. Il arrive toutefois que des espèces différentes, parfois étroitement apparentées, éprouvent des besoins physiologiques à ce point identiques qu'elles se fassent concurrence. Il s'ensuit des adaptations particulières, comme la mise en place d'une territorialité interspécifique. Si la compétition devient active (confrontation ou menace), on parle de rivalité.
     Il est difficile, en matière d'éthologie, même si l'on conteste beaucoup des affirmations de Konrad LORENZ, de faire l'impasse sur son ouvrage fondateur "L'agression, une histoire naturelle du mal".

       Au terme Agression, ou Comportement Agressif, on trouve, toujours dans ce "Dictionnaire de l'éthologie" la définition suivante: Terme qui englobe toutes les manifestations de l'attaque, de la défense et de la menace. On distingue entre agression intra- et interspécifique selon que les affrontements mettent aux prises des congénères ou des sujets d'espèces différentes. Sur le plan interspécifique, il convient de distinguer l'agression prédatrice propre aux espèces carnassières du combat défensif livré contre un prédateur ou même un compétiteur. Des conduites très diverses peuvent intervenir au cours de l'agression, qu'elle soit intra ou interspécifique.
    Au terme Agressivité, on note comme signification Disposition à l'attaque chez un individu ou une espèce. Cette disposition se situe manifestement entre deux marges fixées pour chaque espèce (compte tenu de variations saisonnières liées à la reproduction) et elle est très variable, même entre espèces apparentées. A l'intérieur de ces marges, certaines influences extérieures, surtout des expériences précoces, déterminent l'importance de l'agressivité individuelle. On n'a toujours pas établi avec certitude s'il existe une pulsion d'agression propre (querelle intellectuelle à propos de l'instinct et de la pulsion sur laquelle nous discuterons souvent), c'est-à-dire; poursuit Klaus IMMELMANN, si et dans quelle mesure des facteurs internes peuvent déterminer la motivation de combat d'un individu, jusqu'à quel point l'agression est répressible et si elle peut même s'exprimer spontanément.
     
        Ces deux notions d'Agressivité et d'Agression sont également développées dans le "Dictionnaire du Darwinisme et de l'évolution" (Sous la direction de Patrick TORT, PUF, 1996).
       Jacques GERVET y écrit, à l'article Agression/Agressivité (Agression, Agressiveness) : En éthologie, les conduites considérées comme agressives ont pour objet d'exclure tendanciellement l'individu ou le groupe qui en est la cible de l'accès à certaines ressources, et ont par là pour effet éventuel de limiter sa descendance totale. En cela, l'agression est agent de la sélection naturelle (parmi d'autres). Sur un plan plus directement idéologique, l'homologie déclarée des violences humaines avec les "conduites agressives" animales rencontre une intuition profonde assimilant l'agressivité à quelque bestialité originelle dont un processus purement humain, la Grâce ou la Raison selon le modèle dominant de l'heure, peut seul combattre l'action décisive.
 Plus loin le même auteur développe : Dans la plupart des cas, il parait plus pertinent de rapporter l'apparition d'agressions, effectives ou ritualisées, à des situations précises que l'on peut qualifier de situations de conflit. Dès lors que des objets (aliment, territoire, partenaire sexuel...) déclenchent une réaction d'approche simultanée chez deux membres de l'espèce, la détection de l'autre, perçu alors comme rival, déclenche une réaction agressive. celle-ci résulte plus d'un heurt de motivations que d'une motivation distincte... ce qui n'exclut pas que, comme tout comportement animal, elle soit aussi conditionnées par des facteurs génétiques.
Le point décisif reste pourtant qu'à l'intérieur d'une même espèce, la différence entre deux observations dont l'une seule a donné lieu à des conduites agressives, a plus de chance à priori de relever d'une différence de situation que d'une différence dans quelque instinct endogène.
Qu'elle s'exprime sous forme brutale ou sous une forme ritualisée, l'agression garde sa fonction organisatrice ; à l'intérieur d'un groupe social, une bande de Singes, par exemple, attitudes de menace, attitudes affilitives, gestes d'apaisement... jouent des rôles complémentaires dans l'équilibre social qui règle sa persistance. Une certaine dose d'agression, éventuellement ritualisée sous forme de dominance sociale, est une composante, parmi d'autres, de cet équilibre. La forme de l'intensité des conduites agressives peut varier fortement d'une espèce à l'autre ; mais il n'est pas d'espèce où elles ne coexistent avec des conduites qui en atténuent les effets.
Dans la plupart des espèces, le déclenchement d'agressions fortes, parfois sanglantes, reste possible dès lors que sont dépassées les possibilités régulatrices des réponses ritualisées. Elles interviennent notamment quand repères sociaux ou repères territoriaux sont rompus : un rival brusquement rencontré au coeur du territoire, un membre du groupe ne respectant pas le rituel... et un violent combat peut se déclencher, éventuellement meurtrier si les processus régulateurs n'apparaissent pas rapidement.
Certes, de telles conditions d'environnement concourent avec des réglages endogènes, de nature génétique ou physiologique, mais à ce niveau la remarque est triviale (on l'avait compris). Le véritable enjeu, notamment pour l'étude de l'agressivité humaine, est de voir si un facteur endogène peut expliquer la diversité des observations ou si le niveau le plus pertinent pour l'expliquer, ou y mettre fin, reste la prise en compte du degré d'organisation de l'environnement.
        On ne pourra que revenir sur ces notions, tellement elles sont porteuses d'enjeux, tant scientifiques qu"idéologiques.

        Plus loin et plus intéressant, peut-être, pour le propos de cet article de ce blog, est la définition, sous la plume de Charles DEVILLERS, dans ce même "Dictionnaire du Darwinisme et de l'évolution", du principe de Compétition-exclusion (Competitive exclusion principale) :
     On peut admettre que la conséquence d'une compétition est que deux espèces similaires ne peuvent occuper les mêmes niches (écologiques) mais doivent s'exclure l'une l'autre de telle façon que chacune prend possession de telles sortes de nourriture et modes de vie qui lui donnent un avantage sur sa compétitrice (GAUZE, 1934). Deux espèces ayant les mêmes impératifs écologiques ne peuvent coexister sur de longues durées. Ou bien l'une des formes est éliminée, ou bien elle modifie ses impératifs écologiques. Sous l'apparence d'une constatation banale, ce principe impose, pour bien la comprendre, de définir au préalable Compétition et Niche écologique.
 Il y a compétition quand des organismes, animaux ou végétaux, de même espèce ou d'espèces différentes, utilisent les mêmes ressources, qui sont en quantité limitée, ou se nuisent mutuellement en cherchant ces ressources. Une niche écologique peut être décrite comme un volume à n dimensions, où chaque dimension est l'une des composantes de la niche : conditions physiques et chimiques du milieu, ressources nutritives, habitats, lieux de reproduction... Comme il est hautement improbable que toutes les utilisations des dimensions des niches de deux espèces soient strictement les mêmes, on dira que l'une d'entre elles est différente pour que la coexistence ait lieu.
Ce principe a ses partisans et ses adversaires, mais dans la pratique, il incite à rechercher la causalité des coexistences, de mettre à jour les différences écologiques, parfois subtiles, qui les rendent possibles.

   Quant à la Compétition intra et interspécifique, Vincent LABEYRIE, dans ce même Dictionnaire, écrit justement que pour qu'il y ait compétition, il faut qu'il y ait à la fois même habitat et même niche. Là aussi, on retrouve la notion que tant pour une même espèce que pour des espèces différentes, elle ne concerne que des individus ayant à un moment donné des exigences communes.

     Toute une modélisation (une mise en équations mathématiques) a été faite, pour mesurer la dynamique des populations, compte tenu des différentes composantes des niches écologiques. On trouve, par exemple, des "Leçons sur la théorie mathématique de la lutte pour la vie" de Vito VOLTERRA (Editions Jacques Gabay, 1990, première édition en 1931).


                                                                              ETHUS
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16 mai 2008 5 16 /05 /mai /2008 16:39
   Sous le titre développé qui ajoute ...à Paris, pendant la première moitié du XIXème siècle, Louis CHEVALIER entend en 1958 promouvoir une histoire sociale, en renouvelant l'étude du crime, dans une période et un lieu bien circonscrit. Tout au long de ses trois parties (le thème criminel, un état pathologique dans ses causes, un état pathologique dans ses effets) cet ouvrage entend décortiquer les statistiques (importantes mais parcellaires à l'époque), comme la littérature et la presse, qu'elle soit bourgeoise ou populaire, afin de dégager l'état de la population parisienne, et notamment l'état de la population ouvrière. Tâche difficile, dont l'auteur ne tire que de conclusions prudentes, que de restituer, loin d'une sécheresse statistique, les conditions des classes populaires dans ce Paris dont la population grossit très vite, réputé pour ses violences et ses brutalités.
     Le thème criminel constitue de loin de principal thème dans la presse comme dans la littérature pour parler de Paris vers 1800-1850. Le diagnostic contemporain, d'une ville crasseuse, aux habitants en mauvaise santé, à l'eau et l'air infectés de manière constante, même si déjà au XVIIIème siècle, la situation s'était améliorée par rapport aux siècles précédents. Selon l'auteur, "la misère de Paris pendant la première moitié du XIXème siècle offre la monstrueuse expérience d'une misère physique et morale qu'ont sécrétées de tout temps les grandes métropoles : l'étude du sombre Paris de ces années importe à l'étude du Paris contemporain, éclaire bien des aspects de ce Paris ancien. Le crime n'est pour nous que l'expression de déterminismes biologiques qu'ils nous faut reconnaître et étudier. Il s'agit moins de crimes en effet, en ce récit, que de l'un des principaux aspects et de l'une des principales possibilités de la carrière ouvrière que le crime résume, dont il permet de définir la pente et de retrouver les principaux éléments (...) L'importance du problème criminel vient de ce que ce problème pose le problème principal de la carrière ouvrière au cours de ces années."
     Retrouver ces éléments, à travers les chiffres des archives des autorités civiles ou des hôpitaux, pour voir l'évolution de la fécondité, de la mortalité, des crimes observés le plus souvent (le suicide, l'infanticide, la prostitution, la folie), de l'immigration, du changement dans la balance des sexes n'a certainement pas été des plus faciles, même si la matière en papier peut sembler abondante. En tout cas, l'expression des opinions des différentes classes entre elles, de la classe bourgeoise sur la classe ouvrière, et vice-versa d'ailleurs, montre une grande agressivité. "La description des classes populaires, bien qu'incomplète et sans cesse rompue, présente (un) caractère que les recherches d'histoire quantitatives permettent de considérer comme essentiel : une lutte entre deux populations. Antagonisme dont les formes ne sont pas seulement économiques, professionnelles ou politiques, qui ne s'expriment pas seulement par des grèves, des émeutes ou des révolutions, mais aussi par une certaine allure des relations les plus quotidiennes et des rapports au travail ou dans la rue, et qui aboutit enfin à cette forme extrême de la violence : la criminalité."  Les violences compagnonniques se mêlent aux violences proprement parisiennes. Dans l'imagerie de l'époque, l'opinion distingue difficilement classes laborieuses et classes dangereuses, mêlées dans leurs échanges sociaux, en temps ordinaire comme en temps de crises, d'émeutes ou d'épidémies.
       Dans sa conclusion, Louis CHEVALIER met en avant le contenu biologique "des attitudes et du comportement des gens les uns par rapport aux autres (...) que découvre l'expérience de la population parisiennes de ces années."
  "Ce n'est pas assez de reconnaître les aspects biologiques dans ces violences publiques et privées (...), il faut aller plus avant et pénétrer" dans les dispositions mentales des gens. Le tableau, tout au long de ses pages aux lignes serrées, bondées de cartes et de statistiques, ne diffère finalement guère de l'image qu'on a rapporté la littérature. Tout en souscrivant au projet de recherche de l'auteur, on peut rester tout de même sur sa faim quant aux conclusions à tirer de cette étude. Ce n'est pas un hasard si d'ailleurs l'auteur ne conclue pas véritablement.
On peut comprendre toutefois, car la situation tout au long du XIXème siècle ne semble pas s'être améliorée (une litote?) à Paris, pourquoi ensuite des spécialistes en criminalité, comme Gabriel TARDE, ont cherché plus loin que les statistiques lacunaires et orientées, les ressorts de la "dangerosité" de certaines classes sociales...

  Louis CHEVALIER, Classes laborieuses et classes dangereuses, Librairie Générale Française, Le livre de poche, collection Pluriel, préface de l'auteur, avant-propos de Richard COBB, 1978, 729 pages. Première édition en 1958, aux éditions Plon.

                                                                                            SOCIUS
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16 mai 2008 5 16 /05 /mai /2008 14:11
          Au fondement de toute étude sur la société et aux origines mêmes de la sociologie - tant chez Emile DURKHEIM (1858-1917) que chez Gabriel TARDE (1843-1904) - se trouve la question du normal et du pathologique. En partie parce que le modèle scientifique choisi, biologique, a beaucoup fait pour comparer le corps au corps social, les cellules aux individus, afin de parvenir à faire une étude de la société comme totalité et non simplement une étude des relations inter-individuelles. Ce n'est pas un hasard si les deux "fondateurs" de la sociologie, rivaux sur la scène intellectuelle de l'époque, commencent leurs travaux par la criminalité.
           Pour ce qui concerne Emile DURKHEIM, tout le début de son livre "De la division du travail social" commence par des considérations sur le crime. Dans "Les règles de la méthode sociologique", figurent en bonne place celles relatives à la distinction entre le normal et le pathologique.
Il écrit, en 1895 : "Nous pouvons donc formuler les trois règles suivantes : 1- Un fait social est normal pour un type social déterminé, considéré à une phase déterminée de son développement, quand il se produit dans la moyenne des sociétés de cette espèce, considérées à la phase correspondante de leur évolution. 2- On peut vérifier les résultats de la méthode précédente en faisant voir que la généralité du phénomène tient aux conditions générales de la vie collective dans le type social considéré. 3- Cette vérification est nécessaire, quand ce fait se rapporte à une espèce sociale qui n'a pas encore accompli son évolution intégrale.
(...) S'il est un fait dont le caractère pathologique parait incontestable, c'est le crime. Tous les criminologistes s'entendent sur ce point. S'ils expliquent cette morbidité de manières différentes, ils sont unanimes à la reconnaître. Le problème, cependant, demandait à être traité avec moins de promptitude.
(...) Faire du crime une maladie sociale, ce serait admettre que la maladie n'est pas quelque chose d'accidentel, mais au contraire, dérive, dans certains cas, de la constitution fondamentale de l'être vivant ; ce serait effacer toute distinction entre le physiologique et le pathologique. Sans doute, il peut se faire que le crime lui-même ait des formes anormales ; c'est ce qui arrive quand, par exemple, il atteint un taux exagéré. il n'est pas douteurs, en effet, que cet excès ne soit de nature morbide. Ce qui est normal, c'est simplement qu'il y ait une criminalité, pourvu que celle-ci atteigne et ne dépasse pas, pour chaque type social, un certain niveau qu'il n'est peut-être pas impossible de fixer (...)
(...) Le crime est donc nécessaire ; il est lié aux conditions fondamentales de toute vie sociale, mais, par cela même, il est utile ; car ces conditions dont il est solidaire sont elles-mêmes indispensables à l'évolution normale de la morale et du droit.
(...) Ce n'est pas tout. outre cette utilité indirecte, il arrive que le crime joue lui-même un rôle utile dans cette évolution. Non seulement il implique que la voie reste ouverte aux changements nécessaires, mais encore, dans certains cas, il prépare directement ces changements. Non seulement, là où il existe, les sentiments collectifs sont dans l'état de malléabilité nécessaire pour prendre une forme nouvelle, mais encore il contribue parfois à déterminer la forme qu'ils prendront. Que de fois, en effet, il n'est qu'une anticipation de la morale à venir, un acheminement vers ce qui sera!
  L'enjeu est considérable pour qu'il termine ce chapitre par "Pour que la sociologie soit vraiment une science de choses, il faut que la généralité des phénomènes soit prise comme critère de leur normalité." "Le devoir de l'homme d'Etat n'est plus de pousser violemment les sociétés vers un idéal qui lui parait séduisant, mais son rôle est celui du médecin ; prévient l'éclosion des maladies par une bonne hygiène, et quand, elles sont déclarées, il cherche à les guérir.   Conscient de "l'énormité" de ce qu'il écrit, en regard des réactions hostiles de certains milieux, et de certaines interprétations tendancieuses, Emile DURKHEIM enrichit la fin de son chapitre par une note : "De la théorie développée dans ce chapitre, on a quelquefois conclu que, suivant nous, la marche ascendante de la criminalité au cours du XIXème siècle était un phénomène normal. Rien n'est plus éloigné de notre pensée (...) Toutefois, il pourrait se faire qu'un certain accroissement de certaines formes de la criminalité fût normal, car chaque état de civilisation a sa criminalité propre. Mais on ne peut faire là-dessus que des hypothèses."  En pleine fin du XIXème siècle aux conflits nombreux qui opposent, parfois violemment, la classe ouvrière au patronat, on conçoit cette prudence chez quelqu'un qui reste par ailleurs un catholique convaincu.
     Penser les conflits sociaux, penser le suicide, penser la criminalité comme inhérents à toute forme de société, les considérer comme normaux et entrant même nécessairement dans son fonctionnement n'a jamais cessé de garder toute son ambiguïté. C'est dire que la sociologie n'est pas une science naturelle... qu'elle est, de plein pied, dans le cadre... des conflits sociaux!
  Elle garde, la sociologie, toujours une ambiguïté car derrière l'analyse sociale, il y a souvent un regard moral, que ce regard soit explicite ou implicite. On le voit très bien chez Emile DURKHEIM, où l'analyse du monde moderne par rapport à la société traditionnelle met en évidence l'affaiblissement d'un conscience collective qui fait place de plus en plus à des consciences individuelles (le progrès de l'individualisme est attesté bien sûr par nombre de sociologues par la suite). Retrouver la force des solidarités mécaniques ancestrales perdues dans la société industrielle pour remédier aux maladies sociales massives (où souvent luttes sociales et alcoolisme endémique sont joyeusement confondus par maints auteurs de seconde main) constitue une obsession dans une certaine "élite éclairée" de la société. Le développement des égoïsmes sociaux requiert des réformes sociales et Emile DURKHEIM, dans ses écrits non sociologiques (sur le socialisme ou l'éducation) propose des remèdes - en fait surtout un remède : l'organisation de corporations professionnelles, vecteurs de la formation d'une nouvelle conscience collective. Même si l'oeuvre de DURKHEIM est très nuancée à cet égard, toute une idéologie voudrait que les conflits sociaux - assimilés parfois à de la délinquance pure et simple - soient nécessairement un symptôme pathologique. Analyser réellement les "pathologies" sociales, ce qui n'est pas l'affaire de cette idéologie-là, voir pourquoi , comme DURKHEIM et TARDE l'on fait, c'est montrer finalement, quelque part, que s'il y a maladie, c'est la société qui est malade... Chacun de leur côté Emile DURKHIEM et Gabriel TARDE, qui n'ont pas eu la même postérité, ont contribué à éclaircir les relations étroites qui lient les aspects dits normaux et les aspects dits pathologiques d'une société. En relativisant des notions dérivées de la biologie et empreintes de moralisme, ils ont montré des voies d'études des conflits sociaux, qui ont suivi après eux, de multiples directions.

    Emile DURKHEIM, Les règles de la méthode sociologique, PUF, Bibliothèque de philosophie contemporaine, 1968.


                                                                                                   SOCIUS
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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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