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16 mai 2008 5 16 /05 /mai /2008 16:39
   Sous le titre développé qui ajoute ...à Paris, pendant la première moitié du XIXème siècle, Louis CHEVALIER entend en 1958 promouvoir une histoire sociale, en renouvelant l'étude du crime, dans une période et un lieu bien circonscrit. Tout au long de ses trois parties (le thème criminel, un état pathologique dans ses causes, un état pathologique dans ses effets) cet ouvrage entend décortiquer les statistiques (importantes mais parcellaires à l'époque), comme la littérature et la presse, qu'elle soit bourgeoise ou populaire, afin de dégager l'état de la population parisienne, et notamment l'état de la population ouvrière. Tâche difficile, dont l'auteur ne tire que de conclusions prudentes, que de restituer, loin d'une sécheresse statistique, les conditions des classes populaires dans ce Paris dont la population grossit très vite, réputé pour ses violences et ses brutalités.
     Le thème criminel constitue de loin de principal thème dans la presse comme dans la littérature pour parler de Paris vers 1800-1850. Le diagnostic contemporain, d'une ville crasseuse, aux habitants en mauvaise santé, à l'eau et l'air infectés de manière constante, même si déjà au XVIIIème siècle, la situation s'était améliorée par rapport aux siècles précédents. Selon l'auteur, "la misère de Paris pendant la première moitié du XIXème siècle offre la monstrueuse expérience d'une misère physique et morale qu'ont sécrétées de tout temps les grandes métropoles : l'étude du sombre Paris de ces années importe à l'étude du Paris contemporain, éclaire bien des aspects de ce Paris ancien. Le crime n'est pour nous que l'expression de déterminismes biologiques qu'ils nous faut reconnaître et étudier. Il s'agit moins de crimes en effet, en ce récit, que de l'un des principaux aspects et de l'une des principales possibilités de la carrière ouvrière que le crime résume, dont il permet de définir la pente et de retrouver les principaux éléments (...) L'importance du problème criminel vient de ce que ce problème pose le problème principal de la carrière ouvrière au cours de ces années."
     Retrouver ces éléments, à travers les chiffres des archives des autorités civiles ou des hôpitaux, pour voir l'évolution de la fécondité, de la mortalité, des crimes observés le plus souvent (le suicide, l'infanticide, la prostitution, la folie), de l'immigration, du changement dans la balance des sexes n'a certainement pas été des plus faciles, même si la matière en papier peut sembler abondante. En tout cas, l'expression des opinions des différentes classes entre elles, de la classe bourgeoise sur la classe ouvrière, et vice-versa d'ailleurs, montre une grande agressivité. "La description des classes populaires, bien qu'incomplète et sans cesse rompue, présente (un) caractère que les recherches d'histoire quantitatives permettent de considérer comme essentiel : une lutte entre deux populations. Antagonisme dont les formes ne sont pas seulement économiques, professionnelles ou politiques, qui ne s'expriment pas seulement par des grèves, des émeutes ou des révolutions, mais aussi par une certaine allure des relations les plus quotidiennes et des rapports au travail ou dans la rue, et qui aboutit enfin à cette forme extrême de la violence : la criminalité."  Les violences compagnonniques se mêlent aux violences proprement parisiennes. Dans l'imagerie de l'époque, l'opinion distingue difficilement classes laborieuses et classes dangereuses, mêlées dans leurs échanges sociaux, en temps ordinaire comme en temps de crises, d'émeutes ou d'épidémies.
       Dans sa conclusion, Louis CHEVALIER met en avant le contenu biologique "des attitudes et du comportement des gens les uns par rapport aux autres (...) que découvre l'expérience de la population parisiennes de ces années."
  "Ce n'est pas assez de reconnaître les aspects biologiques dans ces violences publiques et privées (...), il faut aller plus avant et pénétrer" dans les dispositions mentales des gens. Le tableau, tout au long de ses pages aux lignes serrées, bondées de cartes et de statistiques, ne diffère finalement guère de l'image qu'on a rapporté la littérature. Tout en souscrivant au projet de recherche de l'auteur, on peut rester tout de même sur sa faim quant aux conclusions à tirer de cette étude. Ce n'est pas un hasard si d'ailleurs l'auteur ne conclue pas véritablement.
On peut comprendre toutefois, car la situation tout au long du XIXème siècle ne semble pas s'être améliorée (une litote?) à Paris, pourquoi ensuite des spécialistes en criminalité, comme Gabriel TARDE, ont cherché plus loin que les statistiques lacunaires et orientées, les ressorts de la "dangerosité" de certaines classes sociales...

  Louis CHEVALIER, Classes laborieuses et classes dangereuses, Librairie Générale Française, Le livre de poche, collection Pluriel, préface de l'auteur, avant-propos de Richard COBB, 1978, 729 pages. Première édition en 1958, aux éditions Plon.

                                                                                            SOCIUS
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16 mai 2008 5 16 /05 /mai /2008 14:11
          Au fondement de toute étude sur la société et aux origines mêmes de la sociologie - tant chez Emile DURKHEIM (1858-1917) que chez Gabriel TARDE (1843-1904) - se trouve la question du normal et du pathologique. En partie parce que le modèle scientifique choisi, biologique, a beaucoup fait pour comparer le corps au corps social, les cellules aux individus, afin de parvenir à faire une étude de la société comme totalité et non simplement une étude des relations inter-individuelles. Ce n'est pas un hasard si les deux "fondateurs" de la sociologie, rivaux sur la scène intellectuelle de l'époque, commencent leurs travaux par la criminalité.
           Pour ce qui concerne Emile DURKHEIM, tout le début de son livre "De la division du travail social" commence par des considérations sur le crime. Dans "Les règles de la méthode sociologique", figurent en bonne place celles relatives à la distinction entre le normal et le pathologique.
Il écrit, en 1895 : "Nous pouvons donc formuler les trois règles suivantes : 1- Un fait social est normal pour un type social déterminé, considéré à une phase déterminée de son développement, quand il se produit dans la moyenne des sociétés de cette espèce, considérées à la phase correspondante de leur évolution. 2- On peut vérifier les résultats de la méthode précédente en faisant voir que la généralité du phénomène tient aux conditions générales de la vie collective dans le type social considéré. 3- Cette vérification est nécessaire, quand ce fait se rapporte à une espèce sociale qui n'a pas encore accompli son évolution intégrale.
(...) S'il est un fait dont le caractère pathologique parait incontestable, c'est le crime. Tous les criminologistes s'entendent sur ce point. S'ils expliquent cette morbidité de manières différentes, ils sont unanimes à la reconnaître. Le problème, cependant, demandait à être traité avec moins de promptitude.
(...) Faire du crime une maladie sociale, ce serait admettre que la maladie n'est pas quelque chose d'accidentel, mais au contraire, dérive, dans certains cas, de la constitution fondamentale de l'être vivant ; ce serait effacer toute distinction entre le physiologique et le pathologique. Sans doute, il peut se faire que le crime lui-même ait des formes anormales ; c'est ce qui arrive quand, par exemple, il atteint un taux exagéré. il n'est pas douteurs, en effet, que cet excès ne soit de nature morbide. Ce qui est normal, c'est simplement qu'il y ait une criminalité, pourvu que celle-ci atteigne et ne dépasse pas, pour chaque type social, un certain niveau qu'il n'est peut-être pas impossible de fixer (...)
(...) Le crime est donc nécessaire ; il est lié aux conditions fondamentales de toute vie sociale, mais, par cela même, il est utile ; car ces conditions dont il est solidaire sont elles-mêmes indispensables à l'évolution normale de la morale et du droit.
(...) Ce n'est pas tout. outre cette utilité indirecte, il arrive que le crime joue lui-même un rôle utile dans cette évolution. Non seulement il implique que la voie reste ouverte aux changements nécessaires, mais encore, dans certains cas, il prépare directement ces changements. Non seulement, là où il existe, les sentiments collectifs sont dans l'état de malléabilité nécessaire pour prendre une forme nouvelle, mais encore il contribue parfois à déterminer la forme qu'ils prendront. Que de fois, en effet, il n'est qu'une anticipation de la morale à venir, un acheminement vers ce qui sera!
  L'enjeu est considérable pour qu'il termine ce chapitre par "Pour que la sociologie soit vraiment une science de choses, il faut que la généralité des phénomènes soit prise comme critère de leur normalité." "Le devoir de l'homme d'Etat n'est plus de pousser violemment les sociétés vers un idéal qui lui parait séduisant, mais son rôle est celui du médecin ; prévient l'éclosion des maladies par une bonne hygiène, et quand, elles sont déclarées, il cherche à les guérir.   Conscient de "l'énormité" de ce qu'il écrit, en regard des réactions hostiles de certains milieux, et de certaines interprétations tendancieuses, Emile DURKHEIM enrichit la fin de son chapitre par une note : "De la théorie développée dans ce chapitre, on a quelquefois conclu que, suivant nous, la marche ascendante de la criminalité au cours du XIXème siècle était un phénomène normal. Rien n'est plus éloigné de notre pensée (...) Toutefois, il pourrait se faire qu'un certain accroissement de certaines formes de la criminalité fût normal, car chaque état de civilisation a sa criminalité propre. Mais on ne peut faire là-dessus que des hypothèses."  En pleine fin du XIXème siècle aux conflits nombreux qui opposent, parfois violemment, la classe ouvrière au patronat, on conçoit cette prudence chez quelqu'un qui reste par ailleurs un catholique convaincu.
     Penser les conflits sociaux, penser le suicide, penser la criminalité comme inhérents à toute forme de société, les considérer comme normaux et entrant même nécessairement dans son fonctionnement n'a jamais cessé de garder toute son ambiguïté. C'est dire que la sociologie n'est pas une science naturelle... qu'elle est, de plein pied, dans le cadre... des conflits sociaux!
  Elle garde, la sociologie, toujours une ambiguïté car derrière l'analyse sociale, il y a souvent un regard moral, que ce regard soit explicite ou implicite. On le voit très bien chez Emile DURKHEIM, où l'analyse du monde moderne par rapport à la société traditionnelle met en évidence l'affaiblissement d'un conscience collective qui fait place de plus en plus à des consciences individuelles (le progrès de l'individualisme est attesté bien sûr par nombre de sociologues par la suite). Retrouver la force des solidarités mécaniques ancestrales perdues dans la société industrielle pour remédier aux maladies sociales massives (où souvent luttes sociales et alcoolisme endémique sont joyeusement confondus par maints auteurs de seconde main) constitue une obsession dans une certaine "élite éclairée" de la société. Le développement des égoïsmes sociaux requiert des réformes sociales et Emile DURKHEIM, dans ses écrits non sociologiques (sur le socialisme ou l'éducation) propose des remèdes - en fait surtout un remède : l'organisation de corporations professionnelles, vecteurs de la formation d'une nouvelle conscience collective. Même si l'oeuvre de DURKHEIM est très nuancée à cet égard, toute une idéologie voudrait que les conflits sociaux - assimilés parfois à de la délinquance pure et simple - soient nécessairement un symptôme pathologique. Analyser réellement les "pathologies" sociales, ce qui n'est pas l'affaire de cette idéologie-là, voir pourquoi , comme DURKHEIM et TARDE l'on fait, c'est montrer finalement, quelque part, que s'il y a maladie, c'est la société qui est malade... Chacun de leur côté Emile DURKHIEM et Gabriel TARDE, qui n'ont pas eu la même postérité, ont contribué à éclaircir les relations étroites qui lient les aspects dits normaux et les aspects dits pathologiques d'une société. En relativisant des notions dérivées de la biologie et empreintes de moralisme, ils ont montré des voies d'études des conflits sociaux, qui ont suivi après eux, de multiples directions.

    Emile DURKHEIM, Les règles de la méthode sociologique, PUF, Bibliothèque de philosophie contemporaine, 1968.


                                                                                                   SOCIUS
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15 mai 2008 4 15 /05 /mai /2008 10:51
   Il est des ouvrages d'histoire que l'on se plaît à consulter car ils allient souci de l'exactitude et vision d'ensemble. Le livre de Pascal CHARBONNAT, préfacé par Guillaume LECOINTRE, biologiste, est ce ceux-là : dans un domaine (les relations entre sciences et société) où la bataille idéologique fait actuellement rage (créationnistes contre évolutionnistes, religieux réactionnaires contre scientifiques progressistes), il permet de connaître - enfin - une histoire du matérialisme depuis ses origines grecques jusqu'au début du XXIème siècle. On voit à quel point le matérialisme, apparu au VIIème siècle avant J-C, a frayé son chemin jusqu'au Ier siècle de notre ère, puis s'est éteint jusqu'au XVIIème siècle où il renaît et se développe tout au long des XVIIIème au XXème siècle. On comprend comment beaucoup d'oeuvres de naturalistes (on pense à DESCARTES et à LEIBNIZ entre autres) se sont trouvés en butte à la répression ecclésiastique la plus féroce, comment les monothéismes, providences des absolutistes de tout genre, désireux de passer pour l'incarnation de Dieu sur Terre ont drainé un obscurantisme persistant. Et comment l'esprit scientifique est toujours menacé par le dogmatisme religieux, alors qu'il vient de sortir meurtri du stalinisme et du maoïsme dans certaines régions du monde. Il est difficile de résumer un débat encore en cours comme le montre la conclusion de l'auteur et la préface de Guillaume LECOINTRE.
  On suivra avec la même intensité ce débat, où l'évolutionnisme se taille parfois la part du lion, dans la collection Matériologiques fondée aux Editions Syllepse par Marc SILBERSTEIN. Je recommande en particulier l'ouvrage de Jean DUBESSY et de Guillaume LECOINTRE, "Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences", paru dans la même collection en 2003.
     Le matérialisme est l'un des courants philosophiques, selon l'auteur, qui a suscité le plus de controverses, ce qui lui a val d'être malmené et caricaturé à de nombreuses reprises. Cet ouvrage se propose de montrer le contenu réel de ses concepts, d'en fournir une définition nouvelle et de le relier à ses racines idéologiques et sociales. Dans chaque période,de l'Antiquité au XXème siècle, il est au coeur d'enjeux idéologiques de premier plan, parce qu'il est à l'intersection des progrès de la connaissance et des préoccupations métaphysiques.
Jusqu'à présent, il n'existait pas d'histoire complète et synthétique de ce courant de pensée, alors qu'il a joué un rôle fondamental dans la vie scientifique et culturelle du monde occidental. La seule entreprise de ce genre fut l'ouvrage de Friedrich Albert LANGE (1828-1875), publié en 1866 et traduit en France en 1910, devenu largement incomplet. Cet ouvrage, Histoire du matérialisme (avec Critique de son Importance à notre époque), de 857 pages, réédité par les Editions Coda (avec une préface de Michel ONFRAY) et maintenant (pour l'instant, espérons-le) épuisé, faisait déjà l'exposé des philosophies de DEMOCRITE à D'HOLBACH. Pascal CHARBONNAT reprend le projet avec une autre ampleur, donnant réellement aux philosophies matérialistes le statut de fil rouge conducteur pour comprendre une grande partie de l'histoire de l'humanité.
L'auteur veut décrire le panorama d'un champ conceptuel en constante agitation, uni par l'idée que les mythes et le sacré ne sont pas les seuls horizons pour penser la place de l'homme dans l'Univers. Il s'agit de rendre compte tout en indiquant où passent les lignes de fracture.
L'enseignement de l'histoire des idées en France néglige encore cet héritage intellectuel, en le confiant à un cercle restreint de spécialistes. Cet ouvrage voudrait indiquer que les interrogations soulevées par le matérialisme s'adressent à tous. Il est en effet indispensable, selon l'auteur, que cette philosophie soit mieux représentée dans les programmes et manuels, qui semblent oublier qu'une part importante de la population ne se réfère pas à la transcendance pour donner un sens au monde. L'histoire du matérialisme est également incontournable pour saisir les enjeux du travail des sciences de notre temps. En dévoilant comment les savoirs d'aujourd'hui sont les fruits de luttes contre des traditions conservatrices, elle invite à ne verser ni dans une positivisme naïf, ni dans une défiance figée à l'égard des résultats scientifiques. Etre matérialiste consiste moins à désenchanter le monde qu'à en restituer le libre cours. 

     Pascal CHARBONNAT, professeur de lettres et d'histoire-géographie dans un lycée professionnel parisien et docteur en philosophie, est l'auteur, après ce livre de Quand les sciences dialoguent avec la métaphysique (Vuibert, 2011, 224 pages). Préfacé par Francine MARKOVITZ-PESSEL, il s'agit de la réécriture pour le grand public d'une thèse d'épistémologie et d'histoire des sciences. Il s'attaque à la téléologie et au créationnisme pour lequel l'auteur à des lignes fermes, en même temps qu'il montre comment la science est sortie de la coque métaphysique.


    Pascal CHARBONNAT, Histoire des philosophies matérialistes, préface de Guillaume LECOINTRE, Editions Syllepse, collection Matériologiques, 2007, 650 pages.
Complété le 26 Juin 2012.
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15 mai 2008 4 15 /05 /mai /2008 09:29
      Tirer une philosophie d'une petite centaine de fragments, parfois très très maigres, relèverait de l'impossibilité pure et simple, si la postérité d'HERACLITE d'Ephèse (540-460 av J-C à peu près), dit l'Obscur, le misanthrope, n'était si importante. Près de 200 philosophes, commentateurs et doxographes citent HERACLITE et ses écrits (notamment un "Sur la nature" introuvable) comme s'il s'agissait d'une référence bien connue : de PLATON (Hippias, Cratyle, Théétete), ARISTOTE (Ethique à Nicomaque, Métaphysique, Physique), SEXTUS EMPIRICUS, PLOTIN, DIOGENE LAERCE, LUCIEN, SENEQUE, à MARC-AURELE... Aimé de PLATON, haï d'ARISTOTE, honoré des stoïciens, admiré des chrétiens, HERACLITE semble développer une pensée "de référence" à laquelle tout esprit se sent obligé de répondre ou de se l'approprier.
       Voici le fragment le plus long (ou le moins court) parvenu jusqu'à nous : "de cette explication qui existe toujours, les hommes demeurent ignorants, à la fois avant de l'avoir entendue et après l'avoir entendue pour la première fois. Car bien que toutes choses se produisent conformément à cette explication, ils sont comme des gens dépourvus d'expérience, même lorsqu'ils s'essaient à des gestes ou à des paroles tels que moi je les rapporte, lorsque je définis chaque chose selon la nature et dis comment elle est ; mais le reste des hommes échouent à comprendre ce qu'ils font éveillés, tout comme ils oublient ce qu'ils font durant leur sommeil."
Jean-François PRADEAU, dans son introduction aux "Fragments" (FLAMMARION, 2004) dégage de ce fragment en en citant le contexte (l'écrit de celui qui le cite, lequel permet le plus souvent de comprendre le fragment plus que le contenu du fragment lui-même) deux significations possible du logos, deux interprétations distinctes du "projet héraclitéen" : La compréhension cosmologique du logos (structure objective et rationnelle de la réalité dans son ensemble) communément admise, et la compréhension épistémologique (connaissance de cette réalité) qui a la faveur de cet auteur. Pour lui, HERACLITE constate que les hommes ne font pas un usage convenable de la faculté de connaître ; ils ne distinguent pas les connaissances fausses de celles qui sont vraies. HERACLITE conçoit un ordre de l'univers qu'il est possible de connaître. Pour nous, contemporains d'une ère scientifique et technique, cela est une évidence, mais pour les Grecs de l'époque d'HERACLITE, cela constitue quelque chose qui va à l'encontre de nombreuses croyances. Bien entendu, c'est par d'autres fragments que nous connaissons ce que précisément HERACLITE conçoit.
     Si PLATON semble faire d'HERACLITE l'une de ses sources de réflexion, ARISTOTE lui reproche son refus de respecter la règle de non-contradiction comme de dire que tout se meut éternellement, éléments justement qui s'oppose selon lui à toute possibilité de connaissance. ARISTOTE semble se servir d'HERACLITE contre PLATON, dans l'hypothèse (réfutée en partie par les auteurs de "Philosophie grecque" PUF) d'une contradiction entre les deux figures de la philosophie antique. Lorsque les stoïciens en font leur ancêtre intellectuel, c'est pour prendre appui sur sa conception du changement perpétuel dans un monde constant, dans une réalité éternelle, ordonnée par un principe divin et rationnel, dans un monde aux transformations cycliques, dans un monde qui disparaît et renaît de cycle en cycle. Le christianisme tirera du stoïcisme beaucoup d'éléments héraclitiens. Le logos divin, à la fois cause et principe d'intelligibilité de la réalité ne pouvait que les séduire. 
    PLATON et ARISTOTE attestent tous deux qu'HERACLITE prônait la représentation du monde où toutes choses changent et se meuvent perpétuellement ; ces changements relatifs s'inscrivent dans l'unité de toutes choses. La relativité des jugements sur le monde prend toujours l'aspect d'une opposition des contraires : ce qui est bon dans un cas est mauvais dans l'autre, ce qui est bon pour l'un est mauvais pour l'autre. Toutes choses sont faites de feu, sont de feu, selon des qualités et des quantités variables et tout possède du feu et y retourne. Pur matérialiste, HERACLITE condamne la poésie d'HOMERE et d'HESIODE, leurs dieux et leur conception anthropomorphique de la divinité. Enfin, HERACLITE semble être le premier des auteurs grecs à soutenir qu'il est nécessaire d'ordonner le "gouvernement des affaires humaines" à l'ordre rationnel et divin du monde, conception que le stoïcisme et le christianisme rejoignent.
   Pour éclaircir ce qui est (trop) concentré ci-dessus, voici quelques citations de fragments :
             - Ce cosmos-ci, le même pour nous, nul des dieux ni des hommes ne l'a fait, mais il était toujours, est, et sera, feu éternel s'allumant en mesure et s'éteignant en mesure (CLEMENT D'ALEXANDRIE, Stromates V)
L'ordre de ce monde-ci, nul des dieux ni des hommes ne l'a fait, mais il a toujours été, est et sera : un feu toujours vivant, s'allumant et s'éteignant au fur et à mesure. (variante de traduction)
             - Héraclite dit, n'est-ce pas?, que tout passe et rien ne demeure ; et comparant les choses au courant d'un fleuve, il ajoute qu'on ne saurait entrer deux fois dans le même fleuve (PLATON, Cratyle)
                - Les choses froides se réchauffent, le chaud se refroidit, l'humidité s'assèche, le sec se mouille. (TZETZES, Commentaires sur l'Iliade)
                  - Même chose être vivante et être morte, être éveillée et être endormie, être jeune et être vieille : car ceux-ci se changent en ceux-là et ceux-là se changent en ceux-ci. (PLUTARQUE, Consolation à Apollonius)
Et comme même chose il y a en nous et la vie et la mort, et l'éveil et le sommeil, et la jeunesse et la vieillesse : car ces choses en se transformant sont celles-là, et celles-là à nouveau deviennent celles-ci. (variante de traduction)
                     - Il faut savoir que la guerre est commune à tous, que la discorde est la justice, et que toutes choses naissent et meurent selon discorde et nécessité (ORIGENE, Contre Celse)
Il faut savoir que la guerre est commune et que le droit est conflit et que toutes choses adviennent par le conflit et la nécessité (variante de traduction)
                         - Dieu est jour et nuit, hiver et été, guerre et paix, richesse et famine (tous les contraires, voilà ce qu'il veut dire) ; il prend des formes variées, tout comme l'huile d'olive qui, quand elle se mêle aux épices, reçoit un nom conforme à l'odeur de chacun d'eux. (HYPPOLYTE, Réfutation de toutes les hérésies).
Dieu est jour-nuit, guerre-paix, satiété-faim, tous des opposés, c'est cela qu'il faut comprendre ; il subit des changements de même que le feu qui, lorsqu'il est mêlé à des épices, prend tour à tour le nom de la senteur de chacune d'elles. (variante de traduction).
                      - La maladie rend la santé plaisante et bonne, la faim la satiété, la fatigue le repos (STOBEE, III)
                      - Les liaisons sont des touts et ne sont pas des touts, l'accord et le désaccord, le consonant et le dissonant : de l'un proviennent toutes choses, et de toutes choses provient l'un (PSEUDO-ARISTOTE, Du monde)
                      - Le savoir ne consiste qu'en une seule chose ; reconnaître qu'une pensée gouverne toutes choses à travers tout (DIOGENE LAERCE, IX)
                      - Il vaut mieux pour les hommes que tout ce qu'ils souhaitent ne se produisent pas (STOBEE, I)
                      - Guerre et conflit et haine vont, au sein du Logos, de pair avec l'harmonie qui est essentiellement harmonie des contraires (PSEUDO-ARISTOTE, Du monde)
           Les auteurs de "Philosophie grecque" concluent ainsi leur passage sur HERACLITE : L'univers héraclitéen se présente à nous dans toute sa multiplicité, dans toutes ses contrariétés ; on y voit une lutte éternelle, impitoyable. Pourtant, c'est la lutte qui garantit aux choses leur existence, une coexistence (le mot à mon avis est mal choisi) faite de conflits qui conserve les natures et les identités de ces choses, et qui s'achève selon des lois justes et déterminées. Voilà la vision d'HERACLITE, vision qui ne doit rien à une imagination poétique ou à un mysticisme ésotérique. C'est une vision qui s'est fondée sur une analyse rationnelle, étayée sur un empirisme scrupuleux et qu'une âme qui n'avait rien de barbare a toujour contrôlée.
          En définitive, la vision que nous avons d'HERACLITE, à travers ses fragments, vaut plus à travers la postérité, toujours interprétative, que sur la vérité de sa philosophie même. Toutefois, le fait que cette vision du mobilisme universel soit perpétrée à travers les siècles, loin d'un fixisme par trop favorable aux ordres sociaux établis, nous indique une permanence de la compréhension du monde qui repose sur les contradictions dynamiques de toutes ces "choses" qui le composent.

  HERACLITE, Fragments, Traduction et présentation par Jean-François PRADEAU, GF Flammarion, 2004) ; PHILOSOPHIE GRECQUE, sous la direction de Monique CANTO-SPERBER, PUF, 1998 ; PHILOSOPHES ET PHILOSOPHIE, tome 1, sous la direction de Bernard MORICIERE, Nathan, 1996.

                                                                      PHILIUS
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Published by GIL - dans PHILOSOPHIE
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13 mai 2008 2 13 /05 /mai /2008 15:21

    Le philosophe allemand Emmanuel (Immanuel en allemand) KANT, fondateur de l'idéalisme transcendental est le grand penseur de l'Aufkärung (Les Lumières allemandes). Il y a d'une certaine manière dans la philosophie occidentale un avant et un après KANT. Combinant les influences de PLATON, DESCARTES, LOCKE, SPINOZA, NEWTON, LEIBNIZ, WOLF, BERKELEY, HUTCEHSON, HUME, ROUSSEAU et MENDELSSOHN, il intègre dans son oeuvre l'esprit scientifique de son temps. 

Son oeuvre, considérable et diverses dans ses intérêts, est centrée autour des trois Critiques : la Critique de la raison pure, la Critique de la raison pratique et la Critique de la faculter de juger, qui font l'objet d'appropriations et d'interprétatons successives et divergentes. Ils alimentent à eux seuls la pensée de nombreux philosophes après lui, à savoir en premier FICHTE, HEGEL, SCHELLING et SCHOPENHAUER.

Son oeuvre comprend aussi de multiples autres écrits, de L'unique fondement possible d'une démonstration de l'existence de Dieu (1763), Des différentes races humaines (1775), Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique (1784), Fondation de la métaphysique des moeurs (1785), Sur le mysticisme et les moyens d'y remédier (1790), Sur le mal radical (1792), Projet de paix perpetuelle (1795), Conflit des facultés (1798), à Logique (publié en 1800)... 

Emmanuel KANT est le premier grand philosophe moderne à donner un enseignement universitaire régulier et après, presque tous les philosophes donnent des cours et font découler souvent leurs écrits d'éléments de ces cours. 

 

           La profonde transformation introduite en autres par les théories astronomiques de COPERNIC l'incite à effectuer une Critique de tout ce que l'homme pense connaitre, et cela de tout. En se proposant de faire de cette critique une science, afin précisément de conférer un statut scientifique à cette connaissance des fins de la raison humaine dont le passé de la philosophie lui lègue le projet sous le nom de métaphysique, il est amené à procuer à la pensée un point d'appui nouveau pour sa réflexion. Si la raison peut être à la fois le sujet  et l'objet de la critique, c'est qu'elle est ce pouvoir spécifique et parfaitement original que possède la pensée d'opposer à ce qui est ce qui doit être, d'imprimer à la pure et simple existence, qu'elle ne crée pas et que seule l'expérience peut lui révéler, le sceau d'une nécessité et d'une universalité qui expriment son exigence nirmative. L'acte propre de la pensée étant le jugement qui décide de toute chose comme d'un cas relevant d'une règle, l'objet propre de la philosophie comme connaissance de la raison humaine, ce sont des conditions nécessaires à l'exercice légitime de sa propre normativité.

En faisant cela, Emmanuel KANT balaie un cerrtain nombre de vérités acquises de par les autorités se réclamant de la philosphie et de la religion. Il soumet à la critique toutes leurs prétendues explications du monde, de l'homme, de ce qui est et de ce qui n'est pas...

   Sans doute emporté par un certain enthousiasme intellectuel, kantien évidemment, Louis GUILLERMIT écrit que "Dès lors, pour la première fois dans l'histoire, la philosophie se met à part de toutes les autres formes de pensée et de savoir. La réflexion qui la caractérise prend la forme d'un reflux de la pensée sur ses propres sources vives, qui lui permet de se ressaisir comme l'origine du sens qu'elle confère à ses objets et à ses oeuvres. Loin que les réponses à ses questions soient déjà données quelque part dans l'au-delà d'une transcendance plus ou moins inaccessible, elles ne se découvrent que progressivement dans leurs liens aux problèmes que l'esprit peut et doit se proposer comme autant de tâches à accomplir. Assurément, comme toute connaissance digne de ce nom, la philosophie vise bien cette valeur de vérité qui se définit par l'accord de la pensée avec son objet, mais sont objet à elle, c'est le critère de cette vérité qui ne qualifie pas seulement les solutions, mais les problèmes eux-mêmes. Le lieu qui lui revient en propre ne se situe "ni dans le ciel, ni sur la terre" : l'homme est bien "enfant de la terre", mais il ne peut s'en détacher ni exalter jusqu'à des visions supraterrestres et il ne saurait être tout entier raison ; mais il y participe, et elle se manifeste assez irrécusablement en lui pour qu'il ne puisse faire le plein de son être d'homme qu'en sachant se soumettre à ce qu'elle exige de lui : c'est à ce prix que le monde de sa propre destinée peuvent prendre un sens.

Avec Kant, la philosophie a accédé à la conscience d'elle-même en cherchant son centre de gravité dans cette raison finie, caractéristique de l'homme, qui ne peut se montrer raisonnable que juste autant qu'il veut être, ni trouver sa liberté autrement qu'en se soumettant à ce que la raison existe de lui. C'est sans doute pour avoir su formuler dans la rigueur de ces termes tout nouveaux la question de Platon avant déjà fait l'objet de la philosophie : qu'est-ce que l'homme? que la pensée de Kant continue de vivre dans l'esprit de tous ceux qui réfléchissent après lui."

 

     Il est relativement facile d'écrire en quoi ce philosophe allemand de première importance (Etes-vous hégélien ou kantien?) a contribué et contribue encore par les commentaires de ses oeuvres aux problématiques du conflit.

   L'examen des trois "Critiques" d'Emmanuel KANT (Critique de la raison pure, 1781; Critique de la raison pratique, 1788; Critique de la faculté de juger, 1790) montre à quel point le lien peut être fait entre la contestation de l'ordre cosmologique et la contestation de l'ordre politique.
Alors que beaucoup de philosophies avant lui prenait comme référence des preuves de l'existence de Dieu comme fondement de leurs réflexions et de leur vércité, Emmanuel KANT renverse les raisonnements. Ce n'est plus la figure divine de l'Absolu qui vient relativiser l'homme dans sa finitude. C'est au nom de cette finitude qui est celle de toute connaissance humaine, que la figure divine de l'Absolu est relativisée, rabaissée au rang d'une idée indémontrable (Luc FERRY, KANT, une lecture des trois "Critique"). Toute métaphysique rejetée, il ne reste à l'homme que la ressource de sa logique.
Et comme la cosmologie ne peut fonder comme auparavant la morale, c'est sur la réalité même, celle que l'homme dans sa finitude découvre, qu'elle peut se fonder. Or, cette réalité, d'abord du monde naturel et aussi du monde des hommes, est celle d'un univers où règnent la loi du plus fort et le principe de l'égoisme généralisé. C'est la faculté de s'arracher aux intérêts, c'est-à-dire la liberté, qui définit la dignité et fait du seul être humain une personne morale, susceptible d'avoir des droits (Luc FERRY). Emmanuel KANT, malgré la rupture qu'il introduit, reste marqué par le christianisme, notamment sur le plan de la morale. Mais il en prépare en quelque sorte la sécularisation, la laïcisation.
   Toute une réflexion sur ce qu'un individu ressent à partir de sa finitude du monde dans lequel il est, fait découvrir la confrontation indéfinie entre un sentiment particulier et une idée universelle commune aux autrs individus. La faculté de juger le monde, de le comprendre et de le changer, dépend d'un travail critique qui, pour être efficace, doit tenir compte d'une multiplicité de sentiments et de perceptions de la réalité, qu'il s'agisse de la réalité physique ou de la réalité sociale.
     Les idées transcendantales ne sont que des idées, mais elles sont utiles. Elles ont une fonction d'homogénéisation et d'unification des connaissances expérimentales comme des principes moraux (DEKENS, Comprendre Kant). car l'esprit humain, de par son fonctionnement (cette finitude en fin de compte) a tendance à produire des raisonnements contradictoires, raisonnements qui semblent tous convaincants. C'est le principe du conflit des facultés : Kant en décrit quatre, mais la plus complexe et la plus importante de par ses conséquences pratiques est celui de la contradiction entre la liberté humaine et l'absolu déterminisme de la nature. Et la solution de ce conflit est que l'on peut attribuer au sujet agissant la totale responsabilité de ses actes, tout en reconnaissant que le rapport à la liberté comme cause intelligible à ses effets sensibles deumeure à tout jamais incompréhensible (DEKENS).
      Luc FERRY, tant dans son livre sur la lecture des trois "Critique" que dans le "Dictionnaire des oeuvres politiques", tout comme DEKENS, se questionnent sur la philosophie politique d'Emmanuel KANT. Olivier DEKENS distingue dans ce qu'il appelle l'archipel de la politique trois resgistres : le point de vue anthropologico-téléologique (L'idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, Vers la paix perpétuelle, Le conflit des facultés), le point de vue juridico-normatif (La doctrine du droit, La critique de la faculté de juger) et le point de vue technico-judicatif (Vers la paix perpétuelle).
  Si le déroulement des comportements individuels parait relever du chaos le plus pur, l'histoire de l'humanité dans sa globalité doit pouvoir manifester une certaine cohérence. L'homme étant doté d'une insociable sociabilité, il tend naturellement à s'assicier, mais il resiste de lui-même à cette tendance en cherchant toujours à se singulariser, et par là, à provoquer de multiples conflits. La nature ne peut favoriser la paix que si les hommes établissent des Constitutions Républicaines. La marche vers le progrès réside dans l'idée de République, même si celle-ci reste toujours un idéal à atteindre.
 Le Droit n'est pas simplement le glissement de l'intériorité éthique dans la législation. L'élaboration de la loi ne peut se faire que sous la poussée du devoir. Le droit, dans sa détermination la plus large, est l'ensemble des conditions qui permettent la coexistence universellement déterminée d'être humains. Pour exister réellement, le droit et l'habileté à contraidre sont une seule et même chose. Il permet l'expression à la fois de la liberté et du devoir.
  Emmanuel KANT pose donc d'abord la République come norme, puis tente d'en tirer les conséquences au niveau des relations interétatiques. Pour contrecarrer la tendance naturelle belliciste des Etats, le droit, d'ont l'inscription est l'indice d'une disposition morale, repose sur la capacité et la liberté des critiques des citoyens, sur l'appui de la philosophie à la vérité, pour ne pas céder aux jeux des pouvoirs.
         Dans le contexte de la Révolution Française, Emmanuel KANT doit défendre ses conceptions à la fois contre les excès (Terreur) de cette révolution, qu'il soutient en vue de l'instauration de la République et les attaques sur le fond et sur la forme menées en Allemagne, contre cette révolution comme contre l'idée de République. Chef de file de l'Aufklarung, qui a accueilli avec enthousiasme la nouvelle de la révolution, perçue comme l'application de la philosophie des Lumières, Emmanuel KANT participe à une rageuse polémique, notamment contre JACOBI (1793). C'est dans cette bataille intellectuelle que KANT élabore une philosophie de l'histoire, qui reste soumise à l'aspects purement conjectural des événements. La critique constante de la raison doit s'appliquer pour déterminer un sens de l'histoire conforme à une morale. Les ruses de la nature restent à découvrir en même temps que la liberté exercée par l'humanité doit lui permettre de se diriger dans le chaos de l'histoire. Nous pouvons citer comme le fait Mai LEQUAN (La paix), un passage de "Vers la paix perpétuelle" : La paix perpétuelle en philosophie s'oppose à la paix des moutons qui vivent fraternellement entre eux et avec les chiens mêmes. Le criticisme, état constamment armé (contre ceux qui confondent à tort les phénomènes avec les choses en soi), état qui, précisément parce qu'il est armé, accompagne l'activité incessante de la raison, ouvre la perspective d'une paix perpétuelle.... De même que dans l'histoire universelle, les guerres poussent les peuples à leur insu vers la paix, dans l'histoire de la raison pure, les guerres dogmatiques poussent la raison à son insu vers la paix du criticisme... Nous aurons l'occasion bien entendu de revenir sur ce passage...
      

     Emmanuel KANT, Critique de la raison pure, Gallimard, 1990; Critique de la raison pratique, Flammarion, 2003; Critique de la faculté de juger, Flammarion, 2003; Le conflit des facultés, Vrin, 1997; Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, Bordas, 2005; Pour la paix perpétuelle, Le livre de poche, 2002.
Luc FERRY, KANT, une lecture des trois "critiques", Grasset, 2006; Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986, article KANT sur Critique de la faculté de juger ; Olivier DEKENS, Comprendre KANT, Armand Colin, Cursus, 2005 ; Mai LEQUAN, La paix, textes choisis en présentés, 1998 ; Louis GUILLERMIT, Kant,  dans Encyclopedia Universalis, 2004.

                                                                                       PHILIUS
Complété le 21 Juin 2013

                                                               
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10 mai 2008 6 10 /05 /mai /2008 17:45
                 Le concept d'opposition (opoz en radical international, gegensatz ou gegensetzung ou encore widerstreit en allemand, opposition en anglais, opposizione en italien) - contradiction et contrariété - est non seulement l'un des acquis les plus anciens de la logique formelle (ARISTOTE), mais aussi l'un des plus féconds, tant il permet d'analyser des phénomènes aussi divers que traitent, dans le désordre historiquement,  la linguistique, l'anthropologie, la psychologie, la sociologie, la cosmologie....
   D'abord, l'opposition est la relation de deux objets placés l'un en face de l'autre, ou de deux mobiles qui s'écartent ou se rapprochent d'un même point (Vocabulaire technique et critique de la philosophie).
Par métaphore, André LALANDE précise : tout ce qui est antithétique. Il rappelle que, par exemple, des idées plus saines se sont faites sur la nature des phénomènes chimiques le jour où on a découvert le caractère opposé des bases et des acides. Pour ceux qui ne sont pas férus en chimie, il s'agit de substances qui, misent en contact, réagissent, parfois violemment (chaleur intense, explosions, effervescence...) et qui se neutralisent en donnant des sels. De même, en physique, toute action appelle une réaction et c'est par ce principe qu'on lance des fusées. Les minéraux s'opposent donc, les végétaux et les animaux également, et l'on comprend qu'une petite pincée d'anthropomorphisme suffise pour qu'on parle des forêts agressives, de racines combattantes, de combats des chefs dans une fourmilière... Sans tomber dans cette dérive, on peut s'adonner à une logique des oppositions qui traverse l'univers... de notre compréhension en tout cas du monde.
  Gabriel TARDE, dans son "L'opposition universelle" explique qu'"il importe beaucoup de ne pas confondre les deux formes sous lesquelles l'opposition se présente à nous, l'une sous laquelle le combat des deux termes juxtaposés a lieu dans l'individu même (résistance) et l'autre dans laquelle l'individu n'adopte que l'un des termes opposés (lutte).. et où le combat n'a lieu que dans ses rapports avec d'autres hommes". En logique (KEYNES, formal logic), deux termes sont dits opposés quand ils sont ou corrélatifs, ou contraires, ou contradictoires ; deux propositions quand, ayant le même sujet et même prédicat, elles diffèrent soit en qualité, soit en quantité, soit à la fois en quantité et en qualité. Les quatre sortes d'opposition sont la contrariété, la subcontrariété (deux propositions particulières opposées, l'une affirmative, l'autre négative), la contradiction et la subalternation (rapports des deux propositions subalternes). Si l'on cite ici de la logique pure, ce n'est pas pour ajouté une complexité à un article déjà complexe... mais pour dire simplement que dans l'effort pour comprendre ce que TARDE appelle l'opposition universelle, les hommes comme les choses s'opposent, mais aussi qu'à l'intérieur des hommes et des choses existent également des oppositions...
     C'est d'un monde de conflits partout que les logiciens veulent discuter. Dans l'effort pour comprendre le monde, nombre d'auteurs ont acquis la conviction qu'ils le comprennent mieux en mettant en évidence ces oppositions. C'est une conception si générale, qu'on se demande si - tout comme le conflit semble consubstantiel à la relation - la façon dont le cerveau humain, jusqu'ici en tout cas, parvient à utiliser plus efficacement les choses physiques dans lequel il baigne,comme toute compréhension opérationnelle, passe par une vision conflictuelle du cosmos.
                    Déjà toute la pensée antique grecque travaille et est travaillée par la logique des oppositions, et le fait que les sociétés grecques étaient des sociétés guerrières n'y est certainement pas étranger.
      La réalité formelle est étudiée par ARISTOTE selon quatre types d'opposition (Alain DELAUNAY, article Opposés, Encyclopedia Universalis, 2004) : les relatifs (double, moitié...), la privation (cécité, surdité...), la contrariété (bien, mal...), la contradiction (repos, mouvement). On doit mentionner HERACLITE par la mise en parallèle systématique des opposés : jour et nuit, hiver et été, guerre et paix, surabondance et famine. Selon Jean-François PRADEAU, qui l'introduit dans la dernière édition des fragments retrouvés de ses pensées, HERACLITE a cherché à concilier deux hypothèses qui peuvent paraître contradictoires : d'une part que tout se meut et change, d'autre part qu'il existe un monde un et ordonné, soumis à une loi comme à une mesure. On y reviendra bien sûr, dans l'étude d'ensemble de la deuxième partie.
    Cette conception des oppositions qui traversent et forment le monde physique comme le monde social, a un pendant oriental incontournable : le yueng et le yuang chinois sur lequel nous reviendrons également.
        Dans une deuxième partie, nous tenterons de suivre le cheminement intellectuel, en le faisant historiquement si possible, d'auteurs tels que DESCARTES (encore, diront certains, mais je m'en explique dans la note au bas de cet article), KANT, FICHTE, SCHELLING, HEGEL, FREUD, Lancelot WHYTE, Robert BLANCHE, JOCOBSON, Claude LEVI-STRAUSS, WALLON, PIAGET et quelques autres...

Note un peu liminaire : On oppose souvent dans les études de genre, si j'ose dire, le cartésianisme français au romantisme allemand, sans mentionner qu'une continuité existe entre philosophes qui connaissent très bien, mieux que leurs lecteurs et commentateurs du reste, leurs prédécesseurs. DESCARTES fut très lu pendant la période de la prépondérance intellectuelle française et au-delà. De même, plus tard, lorsque les oeuvres d'HEGEL seront publiées et commentées à leur tour, il sera de bon ton de se positionner comme hégélien ou kantien. Or les lignes de partage se situent plus du côté des positions socio-politiques et économiques des auteurs, du côté de leur attitude face aux pouvoirs constitués, qu'ils soient ecclésiastiques ou politiques que du côté d'une pensée plus ou moins déiste sur la réalité du monde. Précisément sur le conflit, on distingue bien les philosophes qui confirment l'ordre établi, de ceux qui le contestent. Les philosophes, même quand ils discutent logique pure, sont tributaires de la...logique de leur position sociale et ce ne sont pas les encyclopédistes qui ont écrits le contraire!

                                                                                                                               PHILIUS
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10 mai 2008 6 10 /05 /mai /2008 17:23

 

   Fondée en 1975 par Pierre BOURDIEU, à la Maison des Sciences de l'Homme, cette revue trimestrielle, publiée aus Editions du Seuil, avec le concours, entre autres de l'EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales), offre une gamme de connaissances intéressantes en ce qui concerne les conflits sociaux. Son équipe, insérée dans un vaste réseau international de chercheurs de sciences sociales et humaines, actuellement dirigée par Maurice AYMARD, est soucieuse depuis l'origine d'une interdisciplinarité qui lui fait aborder tous les sujets sociaux.
   On se souvient des numéros publiés dans les années 78-80 sur le déclassement, le capital social, l'institution scolaire. J'avais été frappé à cette époque par un article de Sylvain MARESCA sur "Grandeur de permanence des grandes familles paysannes", avec ses impressionnantes précisions généalogiques des relations familiales entre dirigeants d'un département français. Et également par l'article de Pierre BOURDIEU sur "les trois états du capital culturel" (numéro 30, novembre 1979).
  C'est par des monographies et des enquêtes du type de celui, encore un exemple, de Paul WILLIS sur "l'école des ouvriers" (numéro 24, novembre 1978) que l'on peut approcher scientifiquement et précisément la réalité sociologique, notamment les conflits, pris dans leur complexité.
  Aujourd'hui, cette rigueur se perpétue avec des numéros tels que celui de mars 2008, sur "les politiques impérialistes" avec une dizaine de contributions. Le Centre de Sociologie Européenne, qui publie les Actes de la recherche en sciences sociales, organise également des Colloques. On peut consulter les articles de cette revue sur le site créé par le ministère de l'enseignement supérieur, Persée.fr. et également pour les numéros plus récents sur Cairn.info.
Rédaction : 3, rue d'Ulm, 75005 PARIS.
site internet : http://cse.ehess.fr

    A signaler deux numéros successifs (173 de juin et 174 de septembre 2008) qui portent sur "Pacifier et punir", respectivement sous-titrés "Les crimes de guerre et l'ordre juridique international" et "La force du droit international et le marché de la paix". Ces numéros marquent la volonté de la revue d'aborder plus qu'auparavant des thématiques planétaires. Jérôme BOURDIEU, Sara DEZALAY et Franck POUPEAU, dans un "Prologue de la rédaction" les introduisent pour l'essentiel comme voulant faire "l'analyse des processus sociaux de qualification juridique et politique des (phénomènes de massacres collectifs) comme crimes dans un cadre supranational." "Le parti pris méthodologique de ces deux numéros a été non pas en fait de prendre les "crimes de guerre" pour des objets sociologiques en soit, mais de lire l'élaboration historique de cette notion comme le produit de la genèse multiforme d'un ordre juridique international de gestion par "le Nord" des "violences du Sud". Nous reviendrons dans la rubrique "Droit" sur les études très intéressantes de ces deux numéros.
    A signaler aussi le numéro 190 de décembre 2011, sur le pouvoir économique, coordonné par Anne-Catherine WAGNER. Présentant ce numéro, elle écrit que "la mondialisation n'ébranle pas de manière uniforme les structures du pouvoir économique : elle produit des effets contrastés selon l'histoire et les structures sociales des différents pays. La comparaison internationale des propriétés sociales des dirigeants d'entreprises multinationales met en évidence la diversité et la stabilité dans le temps des modèles nationaux de recrutement et de légitimation des plus hauts dirigeants. La domination économique prend appui sur des capitaux liés, selon des modalités diverses, aux structures sociales et aux Etats nationaux. Si le système des grandes écoles et des grands corps de l'Etat est propre à la France, chaque pays a son mode de formation et de sélection des élites économiques. En Allemagne, c'est le partage d'un même habitus de classe se marquant par des manières d'être forgées par la commune appartenance au petit monde de la bourgeoisie des affaires allemande qui soude le grand patronat. En Angleterre, les filières de formation sont un peu plus diverses qu'en France (...) et la légitimation du pouvoir repose moins sur le passage par le service de l'Etat que sur l'engagement dans des oeuvres caritatives ou culturelles qui marque l'appartenance à la "noblesse" des affaires. Du fait de cette diversité des filières, l'interpénétration des différentes fractions des classes dominantes prend des modalités spécifiques dans chaque contexte national : le passage par les mêmes institutions d'élites ou, comme en Suisse, par l'armée de milice, la participation aux mêmes cercles et clubs exclusifs ou encore les liens de filiation ou d'alliance assurent la solidarité des différents pouvoir". Ce numéro montre bien ces spécificités et les changements introduits par la perte d'importance de l'échelon politique national pour les plus grandes entreprises au profit d'instances politiques internationales ou supranationales, telles que l'Union Européenne ou l'Organisaion Mondiale du Commerce, qui entrainent des recompositions dans les réseaux du pouvoir. 
(Actualisé le 8 mars 2012)
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8 mai 2008 4 08 /05 /mai /2008 17:00
  Une sociologie du tiers
      Georg SIMMEL (1858-1918) et Julien FREUND (1921-1993) développent la question du tiers dans le conflit souvent pensé en terme de duels, à deux protagonistes. L'intervention d'un tiers rompt la logique du duel et instaure, avec l'introduction d'un quatrième, puis de plusieurs autres acteurs des conflits, la relation de minorité à majorité, la possibilité d'alliances. En outre, pour Julien FREUND, le conflit, surtout le conflit politique, n'a de véritable sens que lorsque les adversaires "expriment également une solidarité qui transcende la lutte elle-même". Même les luttes violentes, les guerres civiles par exemple, qui mettent en question la constitution, le régime, l'existence même de la collectivité comme unité politique, présupposent la solidarité de ces membres sous une nouvelle forme, plus satisfaisante, plus rationnelle ou plus juste. Georg SIMMEL insiste de son côté beaucoup sur la socialisation qu'implique même le conflit. Cette problématique du conflit insiste sur la coopération des protagonistes, d'une façon que Julien FREUND reconnaît comme paradoxale.
   Julien FREUND, L'essence du politique, Dalloz, 2004; Georg SIMMEL, Le conflit, Circé, 2008.

  La sociologie de "Chicago"
     Une sociologie interactionniste, héritière du courant pragmatique américain, constitue la référence de la sociologie aux Etats-Unis. C'est par l'étude des communautés que des auteurs comme R REDFIELD (1897-1958), H BLUMER qui invente l'expression en 1937, E GOFFMAN (1922-1982) ou GARFINKEL abordent les conflits sociaux. Leur conception émiette les structures sociales en micr-structures et beaucoup d'études portent sur les multiples groupes déviants de la société américaine. Critiques du fonctionnalisme qui exagère selon eux la socialisation des acteurs en surestimant leur conformisme social, les auteurs de ce courant très large mettent en avant le flou de beaucoup de situations dans une société beaucoup plus mobiles que les sociétés européennes. Prônant une ethnométhodologie, GARFINKEL veut analyser les dynamismes sociaux de l'intérieur et utiliser le savoir des acteurs eux-mêmes. Ces démarches ignorent bien souvent (Lewis COSER) les facteurs institutionnels come du reste le pouvoir central. En privilégiant beaucoup le vécu des acteurs, même en tentant de ne pas tomber dans les mêmes représentations qu'eux, cette sociologie fait l'impasse sur les problématiques du pouvoir.
    Edwing GOFFMAN, les rites d'interaction, Editions de Minuit, 1974; Nicolas HERPIN, les sociologies américaines et le siècle, PUF, 1973.

  Une sociologie interrelationniste
    Une des grandes questions touche à la nature des conflits collectifs - conflits inter-individuels, conflits sociaux, conflits entre collectivités ou communautés - dans l'ensemble des interrogations sur l'importance à donner aux relations individus-sociétés. Des auteurs aussi divers que George LABICA, Raymond ARON, Georges GURVITCH, posent la question de la détermination des motivations des acteurs dans la société : multidétermination ou monodétermination. La question a surgi longtemps dans une grande partie de la littérature marxiste sur la sur-détermination de l'économie dans les comportements sociaux. Plus largement, le fait même de réfléchir à cette question - concernant les conflits entre autres - conduit beaucoup à mettre l'accent sur le symbolique, sur la représentation plutôt que sur la réalité sociale. On notera dans ce sens les contributions de Peter BERGER et de Thomas LUCKMANN, qui élaborent le concept de construction sociale de la réalité. L'individu exprime face à la société un "stock de connaissances objectivées" commun à une collectivité d'acteurs et son action est déterminée par ce "stock" à la fois dans les deux deux perspectives de l'ordre institutionnel et du rôle, étant donné que les rapport à l'individu au groupe est mouvant.
   Dans cette perspective, la délimitation d'une classe sociale d'appartenance constitue une question-clé. Georges GURVITCH élabore une définition complexe où entrent en compte la volonté d'y appartenir, le sentiment d'en faire partie, la perception des autres classes sociales comme étanches ou poreuses, la position de la classe par rapport au pouvoir...

 Une sociologie hésitante du changement social
    Selon Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL (Sociologie contemporaine, Vigot, 2002), les sociologues d'aujourd'hui hésitent à se lancer dans la construction d'une théorie globale, ou universelle, du changement. La multiplicité des facteurs d'évolution d'une société mise en avant par David RIESMAN, Colin CLARK, et d'autres, ne les empêchent pas de mettre en avant très souvent le progrès technique comme facteur dominant de changement, un facteur qui ne serait maîtrisable directement par les acteurs sociaux. Du coup, malgré les remises en perspective de certains auteurs comme Lewis MUMFORD, une certaine sociologie dominante rendrait caduque toute une série de sociologies et même de politiques économico-sociales, en tout cas à l'échelle de la société globale, surtout si elle est vue en voie de mondialisation. Sans parler d'une disqualification des sociologues s'inspirant de trop près des marxismes, toute sociologue désireux d'ouvrir une perspective de changement social - et plus de changement social radical - se voit aujourd'hui rappelé à l'ordre, à l'aide de multiples arguments d'où ressortent le fait que l'évolution d'une société serait plutôt le fait de facteurs exogènes qu'endogènes, et les changements climatiques n'arrangent rien de ce côté-là.
        Restent une multitudes de sociologies sectorielles, où nombre d'auteurs cherchent plus précisément les facteurs d'ordre et de désordre sociaux : les médias, le sport, les institutions scolaires, la défense, les arts et spectacles... domaines dans lesquels nous allons poursuivre notre petit parcours...

                                                                                                SOCIUS
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6 mai 2008 2 06 /05 /mai /2008 17:57
      Fondée en 1991 par Pascal BONIFACE, géopolitologue de l'Université Paris 8, cette revue trimestrielle offre toute une gamme d'analyses sur les multiples enjeux contemporains. Sur l'or bleu (entendre l'eau), sur l'Islam (peut-on le critiquer?) comme sur les nouveaux enjeux en Asie Centrale, une équipe d'une vingtaine de spécialistes des relations internationales fait le point régulièrement sur les nombreux conflits qui agitent notre globe.
    La revue de l'IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques) fait partie d'un ensemble de moyens d'information et de formation qui comprend également la livraison annuelle de "L'année stratégique", des ouvrages d'actualité comme "Lettre ouverte à notre futur(e) Président(e) de la République sur le rôle de la France dans le monde" de 2006, des interventions nombreuses dans les médias (Radio Orient notamment, mais aussi souvent dans C'est dans l'air, l'émission de La Cinquième, que je recommande d'ailleurs chaudement...), et diverses expertises auprès d'organismes nationaux et internationaux.
    Chaque année, l'IRIS publie en collaboration avec Dalloz, l'Année stratégique, Analyse des enjeux internationaux, sous la direction de Pascal BONIFACE. En plus de 600 pages, le lecteur peut trouver des informations sur tous les pays de la planète et des articles faisant le point sur les principaux problèmes internationaux. L'année stratégique constitute un excellent complément d'une autre "atlas" annuel, dont nous parlerons plus loin, L'état du monde, publiée par les Editions La Découverte.
    Orientée plutôt à gauche, sans être partisane, cette revue revient souvent sur le conflit israélo-palestinien-arabe. Pour qui s'intéressent aux questions de défense et qui ne veulent pas se limiter à la "Revue de Défense Nationale", dont je parlerais d'ailleurs, et aux débats trop franco-français, c'est un outil indispensable.
    
     L'IRIS organise chaque année des cycles de formation sur mesure pour les entreprises. A travers son établissement privé d'enseignement supérieur technique, il forme des étudiants à différents métiers dans un contexte international (220 étudiants par an, avec 20% d'étudiants internationaux). Des observatoires, dirigés par des experts de l'IRIS, proposent de suivre l'actualité et les enjeux de zones géographiques sur des thématiques transversales particulièrement stratégiques. Ainsi l'observatoire des mutations politiques dans le monde arabe (sous la direction de Béoligh NABLI), celui stratégique et économique de l'espace post-soviétique (Philippe MIGAULT), de la Turquie et de son environnement géopolitique (Didier BILLUN), de la géopolitique du religieux (Nicolas KAZARIAN), géostratégique de l'information (François-Bernard HUYGHE), de la politique étrangère européenne (consortium de 13 think tanks et universités issus ou voisins de l'Union Européenne).

  La revue internationale et stratégique, revue de l'IRIS, Editions Dalloz. Abonnements au 2bis, rue Mercoeur, 75011 PARIS.
  Site IRIS-France.org.
Un nouveau site est disponible depuis octobre 2008, www.affaires-stratégiques.info.

(Actualisation du 7 mars 2012)
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6 mai 2008 2 06 /05 /mai /2008 15:31
        Voilà un livre qui permet de relativiser nos connaissances historiques, singulièrement celles de l'Antiquité, et par exemple des méandres des relations entre philosophies grecques!  L'auteur, essayiste et poète vénézuelien, suite à ses fortes impressions des destructions de la guerre en Irak, s'est attaqué à une entreprise salutaire qui montre combien les destructions des supports des connaissances, par les inondations et autres catastrophes naturelles, mais aussi par les guerres et multiples autodafés, ont pu retarder, freiner, dévier le cours de l'histoire de l'humanité. Voilà bien un ouvrage qui va permettre de commencer à tordre le cou au mythe de l'avancée des savoirs et des techniques grâce aux guerres et autres activités militaires! Toutes les périodes historiques, ou presque, sont visitées au cours de ces 527 pages publiées aux Editions Fayard, en 2008, après sa parution en Amérique Latine en 2004.
  "Là où l'on brûle les livres, on finit par brûler des hommes". C'est par cette citation de Heinrich Heine que Fernando BAEZ débute sa passionnante et terrifiante enquête sur l'histoire de la destruction des livres de l'Antiquité à nos jours. L'auteur remonte à l'anéantissement des tablettes sumériennes, évoque le saccage de la bibliothèque d'Alexandrie, les grands classiques grecs disparus, l'obsession d'"uniformité de l'empereur chinois SHI HUANGDI, les papyrus brûlés d'Herculanum, les abus de l'Inquisition, la censure d'auteurs tels que D;H; LAWRENCE, James JOYCE ou Salman RUSHDIE, les autodafés des nazis...
Traduit en douze langues, cet ouvrage érudit d'un passionné de la première heure, passionnant de bout en bout, démontre que, loin d'être détruits par l'ignorance, les livres sont anéantis par volonté d'effacement de la mémoire et de l'histoire, c'est-à-dire de l'identité des peuples. L'essayiste s'est rendu en 2003 en Irak après l'invasion nord-américaine, en tant que membre des différentes commissions d'investigation sur la destruction des bibliothèques et des musées. Il fait aujourd'hui partie du Centre international d'études arabes et est conseiller de divers gouvernements sur la destruction des biens culturels. 
   Doté d'une grosse bibliothèque et de très nombreuses notes, c'est un outil bienvenu sur l'étude de l'ampleur des pertes historiques de l'humanité.
   On pourrait étendre cette enquête à l'archéologie et aux multiples techniques perdues depuis les premiers temps. De nombreux ouvrages aujourd'hui demeurent des constructions énigmatiques (des grandes pyramides d'Egypte aux cathédrales européennes), à cause de destructions d'archives et de massacres de populations... Une étude intéressante serait de réaliser une enquête sur les techniques et savoirs perdus de l'Empire Romain...
   Traducteur d'ARISTOTE, spécialiste de la bibliothèque d'Alexandrie dont il a retracé la destinée, Fernando BAEZ a ainsi consacré douze années à la préparation d'une thèse de doctorat dont cet histoire est issu. 
Fernando BAEZ, Histoire universelle de la destruction des livres,  Des tablettes sumériennes à la guerre d'Irak, Fayard, 2008, 527 pages. traduction de l'espagnol (Historia universal de la destruccion de libros. De las tablillas sumerias a la guerra de Irak,  Guillermo Schavelzon & Asoc., Agencia Literaria info@schalvelson.com) par Nelly LHERMILLIER.
Complété le 11 Juillet 2012
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