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5 septembre 2017 2 05 /09 /septembre /2017 13:22

  C'est parallèlement au développement du début de la stratégie aérienne qu'émerge une véritable géopolitique de l'air. Esquissée par Clément ADER avec sa théorie des voies aériennes (fondée sur l'idée que le milieu aérien n'est pas universellement propice au vol - questions d'altitude, de pression atmosphérique, de température, des mouvements des vents, etc...), elle devient une véritable discipline aux Etats-Unis avec SERVERSKY et des universitaires dont le plus important bien oublié aujourd'hui est George T RENNER (Human Geography in the Air Age, 1942). Le facteur aérien est au coeur du débat géopolitique qui se développe aux Etats-Unis dans les années 1940. Les théories de MAHAN, de MACKINDER, de SPYKMAN... sont réinterprétées à la lumière du développement de l'aviation.

    De manière générale, les géopoliticiens mettent l'accent sur l'émergence, grâce à l'avion, d'une nouvelle géographie à la fois globale, grâce au rétrécissement des distances, et inversée, par rapport à l'orientation traditionnelle : les cartes Mercator qui privilégient les régions tempérées et équatoriales et une polarité Est-Oust sont concurrencées par de nouvelles projections centrées sur les pôles qui placent les régions polaires au coeur des routes aériennes du futur. Cette approche est largement dominante, même si elle est contestée par par exemple J Parker VAN ZANDT (The Goegraphy of World Air Transport, Brookings, 1944), est à l'origine du réseau de bases organisé par l'US Air Force au Canada, au Groenland et en Alaska dès la début de la guerre froide.

Ce mouvement dominant n'a cessé de se renforcer, tant pendant cette guerre froide (frontières "communes" avec l'URSS, question de la circulation des sous-marins nucléaires...) qu'aujourd'hui, avec la fonte accélérée des glaces aux pôles....

 

     La révolution aérienne, tout comme la révolution de l'espace qui la suit, bouleverse les données géopolitiques, mais n'efface pas les constantes des siècles précédents qui demeure. Les réalités terrestres et maritimes continuent d'ailleurs de dominer souvent l'esprit de nombreux stratégistes et stratèges qui considèrent que l'aviation n'ajoute qu'une dimension supplémentaire, au demeurant moins facilement exploitable que les deux premières. Dans la géopolitique de l'air, les puissances déjà dominantes sur terre et sur mer gagnent un surcroît de possibilités d'action, et même si des "petits pays" tendent à se trouver à la pointe du progrès dans l'air et dans l'espace, ils n'en demeurent pas moins tributaires de l'étroitesse de leurs capacités au sol. 

       Contrairement au cas de la terre, dans le cas de l'air, il n'y a pas de "topologie géopolitique possible". Car l'espace aérien est considéré souvent comme homogène et continu. Les aéronefs y circulent dans toutes les directions et à de nombreuses couches atmosphériques ; le caractère très changeant des vents (du à beaucoup de facteurs) comme encore la faible connaissance scientifique des dynamiques globales de la Terre, interdisent pour l'instant de tracer des "routes" comme on trace des "routes maritimes". Une cartographie des vents existe, mais c'est surtout au niveau tactique que l'on peut la prendre en considération dans les opérations militaires. En fonction toutefois des couches d'altitude, le type de navigation, d'appareils et d'armements possibles est variable. Cela joue en terme de capacité d'action des aéronefs, tant en rayon d'action immédiat qu'en transport sur de longues distances. 

   Comme l'écrit Aymeric CHAUPRADE, "si l'on veut parler d'aéropolitique, il ne peut donc s'agir  d'une politique des caractéristiques de l'espace aérien, mais bien plutôt d'une politique de la puissance et de la stratégie aériennes, au sens où un Etat orienterait sa politique en fonction des possibilités que lui donne son aviation, et de la multiplication de ses bases projection aériennes.

L'importance stratégique d'îles relais des océans Atlantique et Pacifique ou de la Méditerranée - comme Malte - a dépendu dans l'histoire du XXème siècle des progrès de l'autonomie des avions. Les avions à long rayon d'action comme le ravitaillement en vol font que les puissances aériennes se contentent de plus en plus de leur Etat sanctuaire comme base de départ des actions militaires. 

Comment en effet ne pas se poser la question, dans le cas des Etats-Unis notamment, d'une philosophie de la puissance aérienne qui déterminerait une vision du monde et une politique étrangère? La possibilité même des guerres du Golfe et du Kosovo et donc la politique de puissance américaine au Moyen-Orient et dans les Balkans pourrait-il exister si les Etats-Unis ne disposaient pas d'une écrasante supériorité en matière d'avion, d'information satellitaires et de télécommunication?

Certains experts soutiennent la fameuse thèse de la révolution militaire selon laquelle c'est le militaire, à travers ses révolutions successives, qui détermine la nature de la politique des Etats et l'organisation de ceux-ci. Les Etats-Unis seraient donc des "aérocraties", à la manière des thalassocratie athénienne, phénicienne ou vénitienne qui tiraient l'essence même de leur puissance de la mer. Il y a lieu d'en débattre car si l'air est incontestablement devenu - la mer le reste aussi - un élément de puissance essentiel des Etats-Unis d'Amérique, la puissance américaine ne saurait se résumer à ce seul élément. Une fois encore, nous soulignons le danger de toute interprétation monocausale de l'histoire et l'importance des facteurs multiples."

    La géopolitique de l'espace n'est pas le simple prolongement de la géopolitique de l'air, même si les progrès technologiques expérimentés dans la couche atmosphérique servent ceux réalisés ensuite dans l'espace. La grande majorité de ces progrès visent d'abord la consolidation de la puissance au sol et sur mers, d'une manière plus secondaire la conquête spatiale. 

Aussi, il s'agit pour l'URSS et les Etats-Unis d'abord, puis pour d'autres puissances après la guerre froide, d'établir un leadership spatial. Ce leadership repose sur la capacité de lancement des missiles en tout genre, l'observation satellitaire, le repérage, les sepctro-imageurs, les systèmes d'observation à haute résolution, où se mêlent préoccupations militaires, économiques et, de plus en plus, environnementales. 

"Certains, écrit encore Aymeric CHAUPRADE, nous prédisent la fin des territoires par la mondialisation et le facteur technique. Ont-ils seulement étudié les applications du facteur technique? Car l'ironie de l'histoire fait que l'observation de la Terre donne davantage encore de forces aux recoins de la géographie : plus l'observation est fine, plus les stratégies géographiques sont aiguisées. La conquête spatiale n'est donc pas une mort annoncée de la géopolitique, car l'homme resté à terre ne cesse de jouer à cache-cache avec celui qui l'observe posté dans l'espace ; à la surveillance et au décryptage du relief répond la gamme inépuisable des leurres et des ruses.

L'espace est bien un facteur de changement de la géopolitique en ce qu'il accuse les données de la puissance - il renforce le leadership américain - mais, en même temps, la domination spatiale est une sorte de preuve affichée que l'homme n'en finit pas de courir après les déterminismes de la géographie. (...)".

 

 Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique, Constantes et changements dans l'histoire, Ellipses, 2003. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. 

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5 septembre 2017 2 05 /09 /septembre /2017 09:36

          Le livre de DAVY, écrit en plein coeur du développement de la stratégie aérienne, en 1942, fait partie d'une série d'ouvrages de différents auteurs qui voient dans l'Air Power le garant d'un nouvel ordre international à instaurer ou restaurer la paix et la sécurité internationale. Celui de Maurice DAVY précisément relance l'idée d'une force de police aérienne internationale qui serait contrôlée par les pays anglo-saxons, en attendant l'avènement d'une fédération mondiale.

Vers la fin de la guerre, plusieurs autres auteurs comme O. STEWART (Air Power and the Expanding Community, 1944) et Eugène Edward WILSON (Air Power for Peace, Kessinger Publishing, 1945), proposent de faire de l'aviation sous contrôle international le garant de cette paix retrouvée après-guerre. Le journaliste Allan MICHIE (Keep the Peace through Air Power, Allen & Unwin, 1944) propose d'assurer le maintien de la paix après la victoire par une force de police aérienne composée de 4 800 avions, qui coûterait infiniment moins cher que les millions d'hommes qu'exigerait l'occupation de l'Allemagne et du Japon. Cette idée est reprise (d'une manière tout à fait théorique) par l'article 45 de la Charte des Nations Unies qui prévoit que les Etats membres mettront à la disposition de l'organisation des contingents de bombardiers susceptibles d'entreprendre des "actions coercitives" contre tout Etat qui menacerait la paix. 

      Ce qui distingue le livre de DAVY dans toute une littérature d'inspiration pacifiste, c'est une sorte d'urgence et d'angoisse devant la perspective d'un monde sans possibilité de s'abriter devant la menace permanente que fait peser sur la civilisation une multitude d'aéronefs répartis aux mains de n'importe quels dirigeants. 

Dans les quatre premiers chapitres du livre, DAVY décrit l'élaboration progressive de la navigation aérienne. Le suivant porte sur l'avion comme instrument de destruction, suivi lui-même d'un autre sur les conséquences sociales de la nouvelles inventions. Les deux derniers chapitres traitent des mérites relatifs à son contrôle et à son abolition. Si les chapitres sur l'histoire de l'aviation s'avèrent très éclairants, il n'en est pas de même sur les deux derniers, qui ne dépassent guère le niveau moyen des propositions pacifistes et ne s'étendent pas suffisamment sur les modalités du contrôle qu'il prône. De même, si la proposition, succincte malheureusement, est aussi claire que le cri d'alarme que l'auteur lance, l'auteur ne précise guère ce qu'il entend par civilisation. Alors qu'il ne voit guère ce qui peut freiner l'évolution généralisée de l'aviation, il garde une foi humaniste teintée d'espérance. Comme beaucoup, il pointe le décalage qui existe entre l'extension constante des capacités techniques de l'homme et sa connaissance des ressorts de son propre esprit et de sa propre société. 

Au cours de la lecture du texte, il ne donne guère de justification, sauf bien entendu une capacité destructrice démultipliée, au contrôle des nouvelles inventions volantes mécaniques. D'aucuns lui reprochent de ne pas étendre alors cette nécessité à l'automobile par exemple. Après tout, le nombre des accidents quotidiens dus à l'automobile ne provoque t-il pas autant sinon plus de dommages aux individus et à la vie sociale? Le pas en arrière que constitue l'automobile est encore à cette époque dans les années 1940 un sujet de nombre de livres et d'articles dans la presse. L'aviation militaire a ceci de particulier tout de même que les destructions sont de plus en plus importantes à mesure que le temps passe, notamment avec les stratégies de bombardements massifs. Ce que l'on peut plus précisément reprocher à ce livre, mais c'est le lot dans la littérature de nombre de critiques de l'expansion continue du militaire - littérature, très importante du reste, pacifiste ou/et antimilitariste - c'est de critiquer sans arrière-plan  idéologique, se limitant aux effets d'une technique particulière - ici l'aviation - sans apporter d'éléments quant aux processus civilisationnels qu'impliquerait l'abandon de cette technologie. Comment contrôler, pourquoi contrôler, qui contrôle, voilà, des questions insuffisamment ou pas du tout abordées...

 

M.J. Bernard DAVY, Air Power and civilization, G.Allen & Unwin, 1941. Anthony M. LUDOVICI, Civilization and the aeroplane, The New English Weekly n°21, 1942. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

PAXUS

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4 septembre 2017 1 04 /09 /septembre /2017 13:04

   Le pionnier de l'aviation militaire russe Alexander Pokofieff de SERVESKY, naturalisé américain par la suite en 1931, est un fervent défenseur du bombardement stratégique et développe une approche que domine l'élément techno-économique. Ses vues annoncent déjà les doctrines de guerre américaines d'après 1945, en particulier les stratégies nucléaires dérivées des modèles économiques. 

   Suivant les traces de son père, un des premiers aviateurs russes, il entre à l'Ecole navale de la Russie impériale. Ingénieur diplômé en 1914, le lieutenant SERVESKY sert en mer dans une flottille de destroyer juste avant la Premier guerre mondiale. Transféré à l'Ecole militaire d'aéronautique de Sébaspotol, il sert comme pilote jusqu'à la révolution de 1917, malgré l'amputation d'une jambe. Pendant la révolution, il continue de rester sous uniforme, mais il quitte la Russie pour les Etats-Unis, refusant de participer à la guerre civile. Il passe alors directement en 1918 au service de l'armée américaine, et après l'armistice devient l'assistant du général Billy MITCHELL, qui l'aide dans ses efforts pour prouver que la force aérienne peut couler des cuirassés. Il dépose de très nombreux brevets de fabrication d'éléments d'avion militaire à partir de 1921. Il fonde une société, la Servesky Aero Corporation, qui exploite ces brevets, se spécialisant dans la fabrication de pièces et d'instruments d'avion (société qui ne survit pas à l'effondrement boursier de 1929).

   A partir de 1931, il produit ses avions dans une nouvelle société qui investit surtout également dans la recherche-développement de nouveaux appareils. Lorsque la seconde guerre mondiale éclate, il se met à écrire ce qui deviendra son ouvrage principal, Victory throught Air Power (1942), suivi plus tard d'Air Power : Key to Survival (1950). Avec les studios Disney et ces livres, Alexandre de SERVERSKI popularise l'aviation militaire auprès du grand public, devenant un phare dans cet ensemble militaro-industriel qui allie prospections militaires tout azimut et médiatisation de la force aérienne des Etats-Unis.

   Cet industriel "showman" est avant tout un disciple de William MITCHELL. Comme son maître, dont il enrichit l'oeuvre par de nombreux exemples, il souligne l'importance des aspects techniques de l'aéronautique. Son analyse de la défaite allemande face à l'Angleterre met en relief les limites du rayon d'action des avions allemands, cause principale du désastre de leur offensive aérienne selon lui. Il préconise la mise en place d'une politique industrielle et militaire favorisant le développement de l'aviation, véritable épine dorsale de toute stratégie victorieuse. Pays industrialisé et puissant, les Etats-unis doivent utiliser leur supériorité économique et technologique pour se doter d'une aviation supérieure à celle de ses adversaires principaux, Allemands et Japonais, et plus tard de ses alliés et de ses ennemis à la fois (URSS, Japon, Chine, Europe...). La guerre de l'avenir sera une guerre inter-hémisphérique où la victoire se décidera dans le combat aérien. La stratégie qui découle des nouvelles inventions technologiques, avions et chars, est fondée sur une capacité d'adaptation supérieure dictée par les transformations quasiment quotidiennes des nouvelles machines de guerre. Le pays qui prétend à la victoire doit savoir se remettre en question pour rester à la pointe du progrès et toujours devancer ses rivaux.

    Alexandre de SERVERSKI contribue, avec des universitaires (George T RENNER...) à faire de la géopolitique de l'air une véritable discipline aux Etats-Unis. Réaliste, il inscrit sa pensée stratégique dans les possibilités techniques des avions, insistant par exemple sur l'importance de l'usage de porte-avions ou de postes avancés partout dans le monde. 

 

Alexandre de SERVERSKI, Victory throught Air power, Simon and Schuster, New York, 1950. Extrait dans l'Anthologie mondiale de la stratégie (Le défi aérien), Sous la direction de Gérard CHALIAND, robert Laffont, Bouquins, 1990, avec une traduction de Catherine Te SARKISSIAN ; America : Too Young to Die!, McGraw-Hill, 1961 ; 

 

Edward WARNER, Douhet, Mitchell, Serverski : les théories de la guerre aérienne, dans Les Maitres de la stratégie, tome II, Sous la direction de Edward Mead EARLE, Berger-Levraut, 1980. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de la stratégie, Perrin, tempus, 2016. 

 

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3 septembre 2017 7 03 /09 /septembre /2017 09:25

   Daniel CHARLES expose succinctement ce qui lie PLATON et ARISTOTE sur l'esthétique. "Il y a donc chez Platon, par rapport à l'esthétique de la transcendance, plus que l'amorce d'un retour au concret. Ce mouvement, Aristote le parachève dans toute son entreprise, et d'abord en transposant à l'ensemble du réel une analyse propre à l'esthétique : celle des quatre causes. Une statue est faite de marbre (cause matérielle), elle suppose un travail de la part du sculpteur (cause efficiente), ce dernier lui donne une certaine forme (cause formelle) en vue d'une certaine fin (cause finale). De cette description, on peut tirer une esthétique normative : car l'oeuvre montre l'union de la forme et de la fin, elle est et doit rester proportionnée à l'homme, et cela suppose une lutte contre la démesure et l'indéfini, l'aspect informe et fuyant de la matière. Toutefois, il n'y a pas moins de normativité chez Aristote que chez Platon : si ce dernier en appelait à une définition "idéale" du Beau ou au dogmatisme des idées-nombres, l'aristotélisme sera bien, lui aussi, un académisme, en ce qu'il prescrira la soustraction de la forme au Devenir ; si attentif qu'il soit à l'égard du contact de l'artiste avec la réalité physique, avec les individus et les choses, il n'en récuse pas moins le mouvant, en l'enserrant dans le système de la puissance et de l'acte.

D'où une nouvelle approche de la mimesis  : l'oeuvre reproduit la Nature telle qu'elle se manifeste, mais selon une exigence d'ordre et d'universalité logique, à déduire de cette manifestation même, et qui rend, par exemple, la poésie supérieure à l'histoire parce que plus universelle. Aussi la Poétique montre-t-elle dans la catharsis plus qu'une simple thérapeutique : une véritable conciliation rationnelle des passions. Par là, Aristote réinterprété le pythagorisme à la lumière des sophistes : preuve et démonstration doivent s'accorder à la psychagogie, à la fascination passionnelle ; l'hédonisme se trouve alors surmonté, ainsi que tout ce que Platon conservait du sens pythagoricien de la magie. la tragédie témoigne en effet de ce que le plaisir ne découle pas invariablement de la catharsis ; la comédie montre la possibilité d'une reconduction des instincts à l'équilibre, à la symétrie."

  Le retour au concret, qui se signale par le refus de séparer les Formes et les réalités sensibles que faisait PLATON, qui en faisait la solution pour définir le principe d'intelligibilité présent dans les substances concrètes et qui ne permettait pas de rendre compte de la double nécessité de penser la présence de l'intelligible dans la réalité sensible et de faire en sorte que cet intelligible dans la réalité permette de rendre la réalité sensible connaissable, touche également l'esthétique. ARISTOTE conçoit la création littéraire et artistique comme une activité d'artisan obéissant à des règles codifiées et dont la fin est de produire un certain objet. L'art poétique relève des arts productifs. Sa Poétique, déjà courte, ne nous est parvenue que sur une forme écourtée. Il s'attache surtout à la tragédie (d'après ce qui nous est parvenu), représentation d'action, qui possède une certaine hauteur de ton, une certaine ampleur. Elle est représentation "non des caractères humains, mais de l'action et de la vie, du bonheur et du malheur, car le bonheur est une forme d'action". Il y explique les ressorts d'une bonne tragédie (pour parvenir à la catharsis). Il définit la différence fondamentale entre poétique et histoire, qui tient au fait que l'un raconte ce qui est réellement arrivé tandis que la poétique traite de l'univers et parait pour cette raison plus philosophique que l'histoire. 

En tout cas, l'ouvrage intitulé Art rhétorique, plus couramment dénommé Rhétorique est à l'origine d'une tradition d'enseignement et de pratique qui dure jusqu'à l'époque moderne, et cet enseignement est pour beaucoup dans la conception que nous avons des arts et des techniques, et du coup de l'esthétique. Le fait qu'ARISTOTE inventorie constamment tous les savoirs et définit à chaque fois leur spécificité les uns des autres, influe sur notre perception des catégories Beau/Laid, Vrai/Faux, Bien/Mal et sur leur spécifité. C'est par son rapport à la nature qu'ARISTOTE définit le mieux ce que ces catégories ont de spécifiques. 

   

Pierre PELLEGRIN, examinant le vocabulaire d'ARISTOTE, analyse sa conception de l'Art. 

La technè est une forme, écrit-il, de savoir qui "présente plusieurs caractéristiques. D'abord elle n'advient que chez des gens d'expérience, l'expérience étant surtout définie comme le moyen d'échapper au hasard. C'est qu'expérience et technè sont des savoirs véritables, notamment en ce qu'elles sont capables de prévoir leur résultat. L'un des exemples préférés d'Aristote est celui du vrai médecin qui guérit conformément à son pronostic parce qu'il possède une technè, contrairement aux charlatans qui réussissent par chance. C'est d'ailleurs par un exemple médical qu'Aristote, au début de la Métaphysique, illustre le second caractère de la technè, celui d'être à la fois universelle et idéale ou, comme il dit "distincte des sensations communes" : la médecine est une technè en ce qu'elle se révèle apte à constituer des jugements universels comme celui-ci : "tel remède guérit telle maladie affectant tel tempérament". La technè est ainsi capable d'expliquer ses procédures et ses résultats, passés et futurs, et non simplement de constater des connexions dans la nature. Enfin la technè est susceptible d'perte transmise par un enseignement rationnel. Il est manifeste que tous ces caractère sont liés entre eux.

Vers la fin du chapitre inaugural de la Métaphysique, Aristote établit une distinction entre les technai, et brosse une histoire elliptique de leur découverte, dont on peut tirer plusieurs éléments. C'est dans le domaine des "nécessités de la vie", nous dit Aristote, que les arts sont apparus, mais ils ne l'ont pas emporté d'emblée sur l'expérience et la routine par leur efficacité. Il est probable que si les humains avaient été confinés à une logique de l'utile, ils n'auraient jamais adopté, ni peut-être découvert, aucune technè. Mais il se trouve que les hommes sont aussi capables d'admirer ce qui fait précisément le propre, et la grandeur, de la technè, à savoir son caractère scientifique - Aristote parle de "sagesse" -, ce qui les poussa à admirer les découvreurs de technai. Aristote donne ainsi une version philosophique de l'un des sentiments communs des Grecs, qui ont souvent divinisé, ou héroïsé, les inventeurs de technai aussi bien que les fondateurs de cités. Mais cette histoire des découvertes des technai a un sens : les hommes ont d'abord accédé aux arts touchant aux "nécessités de la vie", ensuite à ceux qui visent l'agrément - qui comprennent entre autres ce que nous nommons les "beaux-arts" -, enfin à la suite de ces technai apparaissent les savoir comme les mathématiques qui ne visent ni l'utilité ni le plaisir, mais la seule spéculation intellectuelle désintéressée et qu'Aristote appelle des "sciences" (épistèmai). Dans l'analyse aristotélicienne, donc, la technè est le moyen - ou l'un des moyens - de l'auto-déploiement de la nature rationnelle de l'humanité.

L'opposition philosophiquement la plus féconde concernant l'art est celle qui le compare à la nature. La nature maintient uni ce que l'art disjoint. Dans les êtres naturels il n'y a pas de distinction entre l'objet et l'artiste. Plus exactement, dans les êtres naturels les causes motrice, formelle et finale arrivent à coïncider. Aussi, même s'il se sert de comparaisons techniques pour comprendre les processus naturels, c'est bien à la nature qu'Aristote attribue la position fondamentale. D'où sa fameuse formule selon laquelle "l'art imite la nature" (Physique II).

 

Daniel CHARLES, Esthétique - Histoire, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Pierre PELLEGRIN, Le Vocabulaire des philosophes, Ellipses, 2002.

 

ARTUS

 

 

 

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2 septembre 2017 6 02 /09 /septembre /2017 14:23

   Parmi les auteurs nombreux mais de second plan qui commentent en France les thèse des trois pionniers de l'aviation militaire, Camille ROUGERON est une stratégiste peu connu, malgré une oeuvre considérable. Polytechnicien, ingénieur du génie maritime, d'une fureté abondante en ce qui concerne les découvertes scientifiques et techniques les plus récentes de son temps, doté d'un réel talent de vulgarisation (notamment par ses article parus entre 1927 et 1979 dans la presse quotidienne), il est sans doute le technocrate-type qui recherche constamment dans la technique la solution à tous les problèmes de l'humanité.  

Même s'il est marginalisé assez tôt par l'institution militaire, suite notamment à ses mises en garde à plusieurs reprises sur la vulnérabilité des flottes au mouillage face aux attaques aériennes de 1931 à 1938, il conserve à la foi sa foi en la technique et sa virulence quant aux certitudes stratégiques sur lesquelles se fondent les systèmes de défense de la France et de ses alliés à l'orée de la seconde guerre mondiale. 

  Sa pensée originale englobe tous les aspects de la guerre et ses ouvrages denses fourmillent de détails techniques et de récits de combats, tellement qu'il est parfois difficile de distinguer ce qui relève de la stratégie, de la tactique et du "monde d'emploi" des armes. Cet auteur refuse de se spécialiser dans un domaine précis et se pensée est un continuel va-et-vient entre les descriptions d'armement, la pratique du champ de bataille, la stratégie du théâtre d'opération, l'analyse politique et économique des nations en guerre, l'histoire et l'actualité. Son refus des doctrines, des conventions de pensée, du conservatisme sous toutes ses formes, le mettent à part, et c'est seulement parfois plusieurs décennies plus tard que ses vues s'avèrent exactes. 

    Il commence véritablement à écrire qu'à la fin des années 1930. Son premier livre, l'Aviation de bombardement, en deux tomes, (1936) est abondamment commenté à l'étranger. Suivent Les enseignements aériens de la guerre d'Espagne (1939), dont les conclusions sont discutées par l'amiral CASTEX dans la deuxième édition du tome II des Théories stratégiques (1939). 

Même s'il partage avec ses "confrères" la même foi en la technique, il est par contre exaspéré par l'esprit de caste des ingénieurs d'Etat. Ceux-ci trouvent tous les défauts possibles aux matériels conçus par leurs concurrents pour retarder leur sortie et leur adoption éventuelle, ce qui leur permet de gagner du temps pour mettre au point leur propre matériel dans les arsenaux d'Etat. Cette attitude - à la rigueur justifiée économiquement lorsqu'on table sur une longue période de paix - devient contestable lorsque la guerre menace, surtout lorsque l'ennemi potentiel possède un armement moderne et puissant. En tant que directeur du service technique du ministère d l'Air, il constate par ailleurs qu'une partie de l'armement est inutilisable, ce qui est vérifié lors dans premiers engagements dans les airs,. Ses recommandations suite à ses contrôles restent souvent sans effets et il demande sa retraite anticipée en 1938. Dans son ouvrage de 1939 il continue de mettre en garde contre les deux principaux dangers de la guerre qu'il prévoit imminente, la destruction des flottes au mouillage par bombardement aérien et l'attaque directe des colonnes d'infanterie par l'aviation d'assaut. Tout comme pour DE GAULLE pour les chars, ses recommandations pour la défense aérienne ne sont pas réellement pris en compte par une hiérarchie militaire cantonnée dans une stratégie défensive terrestre. 

    Après s'être réfugié en zone libre puis en Algérie pendant la seconde guerre mondiale, étant en relation avec DE GAULLE, par l'intermédiaire de leur éditeur commun, BERGER-LEVRAULT, et membre du groupe de réflexion du colonel Emile MAYER, il n'arrête pas de publier, soit dans la presse publique (Echo d'Alger, Journal de la Marine marchande, Science et Vie...), et, surtout après la Libération, dans la presse spécialisée militaire (Forces aériennes, Revue de la défense nationale). Ses idées sont surtout utilisées par les néo-douhétiens qui veulent une force aérienne autonome et une stratégie aérienne préliminaire à toutes autres opérations. Alors qu'il est énormément sollicité par le lobby militaro-industriel pour faire la promotion de l'avion, la publication en 1952 de Les enseignements de la guerre de Corée les déçoit, ainsi que la hiérarchie militaire d'ailleurs. Il estime dans ce livre que les enseignements de la seconde guerre mondiale ne sont pas transposables au théâtre d'opération en Corée, car les Nord-Coréens et leurs alliés font preuve d'une résistance importante (DCA efficace) face aux bombardements stratégiques. Pour lui tous les dogmes hérités de la Deuxième guerre mondiale sont remis en cause par ce conflit : la maitrise de l'air, le commandement stratégique, le rôle des intercepteurs, le bombardement pré-stratégique des moyens de transport, l'appui-feu et la défense anti-aérienne. Du coup, les dispositions pour la défense de l'Europe de l'Ouest lui semblent fortement inadaptées et il s'éloigne définitivement des positions officielles.

   Dans les années 1950 et 1960, son principal centre d'intérêt est la stratégie nucléaire. Dans La guerre nucléaire, armes et parades de 1962, il récuse la stratégie de dissuasion mis alors en oeuvre par le général DE GAULLE. Il se marginalise un peu plus, ne publiant plus que des articles techniques sans considérations doctrinales dans la Revue de défense nationale, tout en militant pour les utilisations civiles (dans les très grands travaux, type percement de canal) de l'explosif nucléaire. 

    Dans tous ses écrits, Camille ROUGERON ne propose pas de stratégie ou de tactique, il refuse de se prononcer sur les priorités à accorder, car pour lui l'outil militaire doit rester souple et adaptable, de manière à pouvoir changer rapidement une tactique qui a atteint son niveau de saturation, quitte à y revenir plus tard si les circonstances l'obligent. Si les commandements civils et militaires préfèrent les armements coûteux et lourds, c'est parce que selon lui dominent l'esprit du système, la concurrence interarmées et l'amour-propre des chefs militaires. Et parce que, pointant là le complexe militaro-industriel, les enjeux économiques et sociaux finissent par prendre la priorité sur les enjeux stratégiques. Toute reconversion importante de l'industrie d'armement en fonction des impératifs de défense est bloquée par des dirigeants politiques beaucoup plus soucieux des fermetures d'usines et de leurs répercussions locales que des enjeux globaux de défense, et même parfois des problèmes de financements.

     Pour Camille ROUGERON, c'est la notion de rendement qui est l'élément-clé qui rassemble tous les enjeux. L'armement et sa mise en  oeuvre ont un coût et leur rendement doit être proportionnel à ce coût. "Entre adversaire d'égale richesse, toute destruction est avantageuse qui coûte moins cher que l'objet détruit" écrit-il (L'aviation de bombardement). Il prône une forme de guerre économique dans lequel il faut privilégier un mode de combat peu coûteux, tout en imposant à son adversaire un mode de combat ruineux pour lui ; on entrevoit bien là la leçon qu'il tire du mode de guerre utilisé par les insurgés engagés dans des guerres de décolonisation...

   Dans Les applications de l'explosion thermonucléaire (1956) et La guerre nucléaire, armes et parades (1956) parus aux éditions Berger-Levraut, il développe des idées assez proches d'Herman KAHN, ne croyant pas du tout qu'un armement nouveau, même spécialement meurtrier, puisse produire un effet de dissuasion durable. Il critique la crédibilité de la stratégie de dissuasion, ne croyant pas aux effets psychologiques sur laquelle elle repose. Il préfère réfléchir à la guerre réelle plutôt qu'à la guerre potentielle. Ce n'est pas seulement parce qu'il prend systématiquement le contre-pied des stratégies officielles qu'il est marginalisé, c'est également parce qu'il mésestime les progrès de l'électronique dans les armements. Toutefois, si sa carrière militaire ne dépasse pas l'aube de la seconde guerre mondiale, un certain nombre de ses idées sont reprises, telle la notion de base stratégique autour de laquelle s'articule dans les années 1945-1950 la recherche opérationnelle. La possession d'un certain nombre de bases navales et aériennes fortement défendues, reliées entre elles par un réseau d'aviation de transport, peut servir de point d'appui à l'armée de terre pour l'occupation et le maintien de l'ordre dans vastes territoires. Cette politique est mise en oeuvre en Afrique et maintenue après la décolonisation. Il s'agit bien plus d'une "récupération" de la part de l'armée qui opère une "veille des idées stratégiques" notamment depuis la fin de la seconde guerre mondiale qu'une véritable influence s'appuyant sur un réseau de relations. En tout cas, l'activité et l'oeuvre de Camille ROUGERON permettent de poser la question de la capacité d'un très grand appareil de défense pour l'accueil des idées novatrices.

 

Camille ROUGERON, L'Aviation de bombardement, deux tomes, Berger-Levraut, 1936 ; La prochaine guerre, berger-Levraut, 1948 ; Les enseignements de la guerre de Corée, Berger-Levraut, 1952 ; Les applications de l'explosion thermonucléaire, Berger-Levrault, 1956 ;  L'aviation nouvelle, Larousse, 1957 ; La guerre nucléaire, armes et parades, Calmant-Lévy, 1962, préface de Raymond ARON. Voir aussi ses nombreux articles dans La Revue de défense nationale, Forcées aériennes françaises, l'Illustration et Science et Vie. 

 

Claude d'ABZAC-EPEZY, La pensée militaire de Camille Rougeron : innovations et marginalité, Revue française de science politique, volume 54, 2004/5, www.cairn.info. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

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1 septembre 2017 5 01 /09 /septembre /2017 10:18

  Le commandant du Royal Flying Corps en France en 1916-1917, Hugh Montague TRENCHARD, 1st Discount Trenchard, officier britannique cité comme fondateur de la Royal Air Force, est le troisième pionnier dans l'histoire de la théorie aérienne avec DOUHET et MITCHELL. Dans sa carrière militaire en Inde, en Afrique du Sud, au Nigeria puis en Europe, il milite pour la création d'une armée aérienne autonome. Contrairement à ses deux "collègues", il s'insère dans la hiérarchie militaire avec relativement beaucoup moins de heurts : il est nommé Chef d'état-major de la RAF et conserve son poste jusqu'en 1929. 

   Son oeuvre publiée se limite à trois brochures écrites durant la Seconde Guerre mondiale, alors qu'il n'y joue aucun rôle actif. Lui-même reconnait qu'il ne sait pas écrire et la plupart de ses discours ou de ses textes doctrinaux rédigés durant son commandement de la RAF le sont par des officiers de son état-major, notamment le futur général SLESSOR. Il est pourtant impossible de ne pas l'inclure dans le trio des fondateurs de la théorie stratégique tant son action est déterminante dans l'élaboration d'une doctrine qui inspire largement toutes  les imitations ultérieures. De plus, ses "confrères" américains lui accordent une influence non négligeable dans le débat interne aux Etats-Unis. 

Dans ses mémorandums rédigés pendant et après la guerre, il définit les caractéristiques de l'action aérienne : supériorité de l'offensive sur la défensive, bombardement stratégique combinant les effets matériels et moraux, avec prédominance de ces derniers. Sa fixation sur le bombardement est telle qu'il écarte l'idée d'une escorte de chasseurs pour les bombardiers, qui n'ont besoin d'aucun auxiliaire pour remplir leurs missions. Comme DOUHET, il s'appuie sur  son inspiration plus que sur l'observation, les principes abstraits l'emportant sur l'expérience. "Bomber Harris" est son fils spirituel. Une grande part de son prestige est dû à sa participation à la bataille d'Angleterre, si décisive dans le versant européen de la seconde guerre mondiale.

En fait, TRENCHARD envisage la guerre aérienne sans les prétentions qu'ont pu avoir à la même époque les autres grands stratèges de l'aéronautique. S'il défend les intérêts de la RAF, il croit aussi à la coopération interarmes entre l'aviation, la marine et l'armée de terre, elle-même en pleine effervescence avec le développement de la mécanisation. Contrairement à DOUHET, adepte du seul bombardement stratégique, il tente de développer simultanément les branches tactique et stratégique de sa doctrine de guerre aérienne. Il n'est pas convaincu que la seule puissance aérienne puisse décider de la victoire, l'objectif de l'aviation étant d'exercer contre l'ennemi une pression similaire à celle des troupes de surface tant en s'assurant la supériorité - plutôt que la maitrise - aérienne. 

Les bombardements aériens doivent être à la fois tactiques et stratégiques, pour assister les troupes de surface tout d'abord, pour détruire les réseaux de communications et les convois de ravitaillement ensuite, et, pour briser le moral et la volonté du peuple de l'adversaire. Plutôt que de séparer sa doctrine en deux composantes distinctes - bombardements tactiques et stratégiques -, le fondateur de la RAF préfère créer une force aérienne souple et mobile capable de répondre aux exigences du moment, selon les circonstances, et en accord avec l'action de toutes les forces armées. Pour lui, l'avion est l'instrument idéal de la guerre totale et de la stratégie d'anéantissement, compte tenu de sa capacité à pouvoir détruire des cibles militaires autant que des cibles civiles et industrielles. Persuadé que la dimension psychologique de la guerre dépasse toutes les autres en importance, TRENCHARD veut multiplier les actions contre les centres urbains et industriels par rapport aux offensives à objectif strictement militaire. Pour défendre ses positions concernant les commandements stratégiques de cibles non militaires, il avance l'argument qu'une telle stratégie doit pousser l'ennemi à capituler plus rapidement, en conséquence de quoi la guerre sera moins longue et moins sanglante qu'avec les moyens traditionnels du passé. 

Face à des autorités britanniques critiques envers une stratégie orientée contre les populations, TRENCHARD se défend de vouloir s'attaquer directement aux populations civiles en argumentant qu'il s'agit de briser leur volonté de résistance en détruisant leurs ressources matérielles et économiques. A cet égard, les positions respectives des trois pionniers de l'aviation militaire représentent chacune des variations d'attitude stratégique qui se reflètent dans les débats entre état-majors lors de la seconde guerre mondiale, notamment entre britanniques et américains, mais aussi avec l'ensemble des acteurs militaires, y compris les résistances dans les territoires occupés.

Dans son Mémorandum de 1928, Hugh TRENCHARD introduit une nouvelle définition de la supériorité aérienne. Alors que, auparavant, il préconisait une attaque directe contre l'aviation ennemie pour s'assurer la supériorité aérienne avant de commencer une offensive totale, il pense désormais que l'aviation doit accomplir une offensive générale visant à déséquilibrer l'adversaire en laissant à l'attaquant l'initiative et la supériorité aérienne. Il y examine la question en trois points : - Cette doctrine viole t-elle un véritable principe de la guerre?, - Une offensive aérienne de ce genre est-elle le contraire à la loi internationale ou aux impératifs humanitaires? - L'objectif poursuivi mènera-til à la victoire et, à cet égard, est-ce en conséquence un emploi convenable de la puissance aérienne?.

Hugh TRENCHARD, Mémorandum à la sous-commission des chefs d'état-major sur le rôle d'une force aérienne en temps de guerre, 2 mai 1928, Traduction de Catherine Ter SARKISSIAN, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, Bouquins, 1990. 

Andrew BOYLE, Trenchard, Man of vision, Londres, 1962. Malcolm SMITH, British Air Strategy between the Wars, Oxford, 1984.

Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Perrin,  tempus, 2016. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economisa/ISC, 2002. 

 

 

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30 août 2017 3 30 /08 /août /2017 14:43

  William (Billy) MITCHELL, général américain, pilote est un pionnier de l'aviation militaire, avec Giulio DOUHET et Hugh TRENCHARD. Partisan de la stratégie aérienne, il tente tout au long de sa carrière de faire de l'aviation une arme indépendante. Souvent en bute avec sa hiérarchie,  il finit par être condamné par une cours martiale pour insubordination en 1925, malgré ses hauts faits durant la première guerre mondiale. C'est qu'il se heurte (et heurte par son caractère - mais c'est le lot des pilotes de cette époque...) à l'opposition de l'armée de terre et de la marine au projet d'une troisième arme autonome. Il est considéré par beaucoup aux Etats-Unis comme le Père de l'US Air Force créée en 1947 et est d'ailleurs réhabilité après sa mort. 

   Il prédit dès 1906 que les futurs conflits se joueraient dans les airs et non seulement au sol ou en mer. Instructeur et directeur adjoint (car l'armée de terre préfère ensuite l'un des siens pour le plus haut poste...) de l'arme Service en 1919, il influence toute une génération de futurs officiers qui servent ensuite durant la seconde guerre mondiale. 

   Ses théories portent à la fois sur les transformations stratégiques provoquées par l'invention de l'aéroplane et sur des questions de tactique, domaine où son expérience pendant la première guerre mondiale lui est précieuse. Sa doctrine apparait dans de nombreux articles et dans plusieurs ouvrages consacrés à l'aéronautique, parmi lesquels On Air Force (1921), Winged Défense (1925) et America, Air Power and the Pacific. Comme DOUHET, MITCHELL fait une synthèse cohérente des nombreuses théories sur la guerre aérienne qui émergent à cette époque. S'il n'est pas considéré comme le meilleur stratégiste en la matière, son activisme et sa propagande est bien plus efficace que ceux de ses "collègues" en Europe. 

Visionnaire, il sait anticiper l'impact de l'aéronautique sur la société en général et est l'un des premiers à voir se profiler la menace japonaise. Sa passion exaltée pour l'aérien, compréhensible à une époque où le scepticisme ambiant et les intérêts des autres armes dominent, le pousse à affirmer que l'aviation devrait réduire les autres armes  à un rôle auxiliaire. Par certains côtés, c'est un idéaliste qui voit dans l'aéronautique une instrument du progrès technique, mais aussi un moyen de faire progresser l'humanité tout entière. Cet idéalisme est curieusement partagé (par myopie et par méconnaissance de la dynamique des progrès techniques...) par de nombreux initiateurs de nouvelles armes depuis le XVIIIème siècle, la figure de Alfred NOBEL étant emblématique à cet égard... 

Sa foi dans la technique, autre trait de ces inventeurs de génie myopes quant aux conséquences de leurs inventions, lui fait commettre l'erreur de croire que l'avion va transformer complètement toutes les données politico-stratégiques - au même moment, les pionniers de la mécanisation, comme l'Anglais FULLER, sont tout aussi persuadés que l'avenir de la guerre réside dans le char motorisé. 

    Adepte de l'offensive, convaincu de la nécessité du développement d'une nouvelle arme autonome, partisan des bombardements massifs démoralisants des populations entières,  il ne commet toutefois pas l'erreur de DOUHET de préconiser un seul type d'appareil. Plus à l'aise dans le domaine technique que dans la stratégie, William MITCHELL préconise une coopération plus complexe entre forces armées différentes, et opte pour trois sortes d'avion de combat : chasseur, bombardier et attaquant au sol ou avec les navires opérant eux-mêmes de concert. Comme pour les avions destinés à l'attaque, chaque bombardier doit être appuyer par deux chasseurs. 

     Nombre d'écrivains militaires américaines, partisans de la puissance aérienne comme premier élément de l'organisation militaire, ont considéré la défense de leur continent comme la préoccupation militaire primordiale de leur pays. MITCHELL n'accepta jamais de pareilles restrictions et il chercha avant tout à analyser en termes généraux l'application de la puissance aérienne, avec un soutien minimum des forces de surface. Inlassablement, il défendit les routes aériennes arctiques entre les continents qui ont récemment (au milieu des années 1940) éveillé un vif intérêt dans le public et qui ont contribué, dans une grande mesure, au remplacement des cartes Mercator par les cartes à projection polaire. Il insista sans relâche sur la valeur que représentait une route transatlantique par le Groenland et l'Islande et sur ses possibilités d'utilisation d'un point de vue militaire, de même qu'il défendit, pour les mêmes raisons, les routes aériennes entre les Etats-Unis et l'Asie passant par l'Alaska et la Sibérie ou la par la chaîne des îles Aléoutiennes et Kouriles (point de friction avec l'URSS...). Tout au début de sa carrière militaire, il considérait déjà l'Alaska comme la clé de la suprématie militaire dans le Pacifique ; l'apparition de l'avion et sa puissance toujours plus grande confirmèrent ses convictions sur ce point. C'est à l'époque où le général MITCHELL était chef-adjoint de l'aviation militaire qu'un escadron de trois appareils, lancé autour du monde, traversa le Pacifique et l'Atlantique par la route jalonnée d'îles qu'il avait préconisée parce qu'elle représentait un avantage pour les Etats-unis et une menace pour leur sécurité. La ligne aérienne via le Groenland et l'Islande est aujourd'hui en service. L'installation des Japonais dans les îles Aléoutiennes à l'été 1942, où aucune base n'avait été établie en temps de paix, est une remarquable confirmation des prévisions de MITTCHEL sur les événements à venir, quoique l'opération semble avoir nécessité la participation d'un grand nombre de navires et d'être moins attachée aux objectifs aériens qu'il ne l'avait imaginé.

Nombre de ses prédictions se sont révélées justes. D'autres se réaliseront dans les prochaines années (l'article date de 1943...). Mais une grande partie des progrès techniques qui lui semblaient poindre à l'horizon ou même imminents à l'époque où il écrivait, sont encore loin, vingt ans après et malgré les études intensives entreprises, de se concrétiser (les concurrences entre armes ont en fait une influence certaine sur la vitesse de développement des différentes techniques...). Le général MITCHELL était extrêmement imaginatif, du point de vue technique comme tactique. Ce fut un créateur et il supportait difficilement les obstacles, mêmes réels et tenaces. D'avantage encore que DOUHET, il sut prévoir l'orientation des transformations futures, amis son optimisme souvent excessif sur la rapidité de cette évolution le rendit vulnérable, et le priva de certains de ses partisans. (Edward WARNER).

Alfred HUXLEY, Billy Mitchell : Crusader for Air Power, New Tork, 1964. Edouard WARNER, Douhet, Mittchell, Seversky : les théoriciens de la guerre aérien, dans Les Maitres de la stratégie, tome 2, Sous la direction de Edward Mead EARLE, Bibliothèque Berger-Levraut, 1982. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, Perrin, tempus, 2016. Extrait de Winged Defence. The Development and Possibilities of Modern Air Power-economic and military, New York et Londres, GP Putnam's Sons, 1925, Traduction de Catherine Ten SARKISSIAN, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. Serge GADAL, Théories américaines du bombardement stratégique (1917-1945), Astrée, 2015.

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29 août 2017 2 29 /08 /août /2017 13:37

   Le général italien Giulio DOUHET est considéré comme l'un des principaux théoriciens de la guerre aérienne. Contemporain de l'Américain William MITCHELL et du Britannique Sir Hugh TRENCHARD, il se fait l'avocat du bombardement aérien à basse altitude. C'est l'un des premiers théoriciens de la guerre aérienne et l'un des plus influents jusqu'à encore aujourd'hui. Sa vision de la guerre aérienne a un impact important sur le développement de la stratégie de l'entre-deux-guerres et notamment l'état-major des Etats-Unis, durant la seconde guerre mondiale, s'inspire de ses travaux.

    Après des études à l'Académie militaire de Modène, il étudie les sciences à l'Ecole polytechnique de Turin, et est affecté à l'état-major où il poursuit des recherches dans divers domaines de la technologie de l'automobile, de la mécanique et de la chimie. Dès les premiers vols d'aéroplanes, il perçoit ses possibilités militaires et discute déjà en 1909 de la "maitrise de l'air".

Commandant le bataillon aéronautique de l'armée italienne en 1913, il publie son premier ouvrage sur la tactique de guerre aérienne, Règles sur l'utilisation de l'aéroplane en guerre, qui n'est pas pris au sérieux par le commandement ni par le gouvernement italiens. Ses appels à constituer une aviation militaire restent sans effets et de plus, ses critiques sur la conduite de la guerre du Gouvernement lui valent la cour martiale et la prison entre 1915 et 1917. Après le désastre de la bataille de Caporetto, il est libéré mais il est trop tard pour construire une armée de l'air. Il quitte l'armée en 1918, même s'il est réhabilité et qu'on reconnait la justesse de ses analyses. 

Plutôt que de poursuivre une carrière militaire, il préfère oeuvre pour ses idées, même s'il est affecté à la commission générale de l'Aéronautique. C'est ainsi qu'il écrit son oeuvre maitresse, La Maitrise de l'Air (Il domino dell'arte) en 1921, qu'il révise pour une seconde édition en 1926, et qui est traduit dans la plupart des langues européennes au début des années 1930. En France, il sort en 1932 et fait l'objet d'un certain nombre d'études, dont l'une d'entre elle, celle de Paul VAULTHIER (1935) est préfacée par le Maréchal PÉTAIN. 

      Sur le plan de la technique aéronautique, ainsi que dans le domaine de la tactique, Giulio DOUHET est moins original que d'autres théoriciens de la guerre aérienne de cette époque, en particulier en regard des travaux de l'Américain William MITCHELL. Mais il se montre supérieur à ses contemporains dans sa perception de l'enjeu stratégique créé par l'intention de l'aéroplane. Pour lui, la dimension psychologique de la guerre est une composante essentielle des conflits armés contemporains. Mieux que n'importe quel instrument, l'aviation permet de saper le moral et la volonté de défense et de résistance des populations civiles. C'est pourquoi la guerre aérienne devient l'élément principal de toute la stratégie. L'invention de l'aéroplane représente une percée militaire - on est beaucoup dans l'entre-deux-guerres à la recherche de l'arme absolue - dont l'impact dans toute l'histoire de la guerre surpasse toutes les autres innovations. L'avion transforme toutes les données stratégiques. Qui possède la maitrise du ciel acquiert la victoire. Cette maitrise est non seulement nécessaire mais suffisante pour s'assurer la sauvegarde de son territoire. Sans elle, la défaite menace. 

La stratégie de DOUHET comprend deux phases : la maitrise des airs, puis son exploitation, une fois celle-ci obtenue. Il se montre sceptique quant à l'efficacité des systèmes de défense anti-aériens et la seule défense réside dans la maitrise des airs. Il s'ensuit que la nature de la stratégie aérienne est exclusivement offensive et devient l'instrument principal de la stratégie globale d'anéantissement qu'il préconise. Sa vision de la stratégie confond défensive et offensive, la première devenant tributaire de la seconde. Le rôle défensif de l'armée est tenu par les forces de surface dont le but est d'empêcher l'ennemi d'avancer ; les forces aériennes assurent le reste. Dans le cadre de la notion de guerre "totale" à la mode dans l'entre-deux-guerres, il donne à sa stratégie offensive l'objectif de détruire rapidement à la fois les cibles militaires et civiles. Sa guerre offensive se résume à trois objectifs :

- la paralysie au sol de la force aérienne de l'adversaire ;

- la destruction de ses centres de production aéronautiques et industriels ;

- l'anéantissement de la volonté populaire de résistance par les bombardements massifs des populations civiles.

    Au cours de la Seconde guerre mondiale, le premier objectif fut atteint - destruction d'avions au sol. L'importance attribuée par DOUHET aux bombardements des cibles industrielles ne cesse de croitre tout au long de la guerre, des deux côtés à la fois. Et cet élément fait toujours partie de la stratégie contemporaine comme en témoignent les événements de la guerre du Golfe de 1991. En revanche, les bombardements stratégiques de populations civiles semblent avoir, en pratique, provoqué des réactions inverses  celles prévues par DOUHET, et d'autres après lui.

   La tactique du combat aérien développée par DOUHET reflète sa doctrine stratégique : étant donné le caractère offensif de la guerre moderne et de l'aviation, l'avion doit être conçu en priorité pour l'attaque. Pour économiser temps, argent et énergie (pour la formation des servants des avions par exemple), l'avion de combat doit être con!u en priorité pour l'attaque. Du coup, la construire de certains types d'avions est à proscrire. DOUHET préconise, mais il est beaucoup moins suivi de nos jours sur ce point, un seul appareil polyvalent, capable de se défendre contre une attaque aérienne, de prendre en chasse l'aviation adverse et principalement de bombarder les cibles ennemies. Cela donne lieu pendant la seconde guerre mondiale à la construire par les Etats-Unis de super-forteresses très armées. Mais après 1945, les états-majors tirent d'autres conclusions de leurs analyses, ces bombardiers étant encore trop vulnérables à la chasse adverse. Conscient de l'imprécision des bombardements, DOUHET préconise des lâchers imposants de bombes causant les plus grandes destructions au sol, pour avoir des chances d'atteindre les objectifs. Mais outre les erreurs d'appréciation des distances et des ventes, et d'orientations dans les airs, faisant bombarder des cibles amies, les destructions au sol touchent plus les populations civiles que les installations stratégiques. Du coup, et surtout au vu du développement de l'arme nucléaire, cette vision des choses est progressivement abandonnée au profit de la recherche de la précision des tirs.    

       DOUHET consacre beaucoup d'énergie à convaincre les autorités civiles et militaires de la nécessité doublement, d'avoir une aviation comme arme autonome, et d'avoir ce type type d'appareil. Il est entendu par son gouvernement, sous MUSSOLINI, qui voit là une voie pour compenser la faiblesse de son armée de terre et de sa marine, mais ce dernier n'a pas le temps  ni l'énergie de mettre en oeuvre la stratégie préconisée par DOUHET. 

     En fin de compte, en ce qui concerne sa contribution pérenne à la stratégie aérienne, la grande majorité des stratégistes lui reproche après le second conflit mondial son décalage par rapport aux potentialités techniques existantes, son évaluation toute théorique des effets des bombardements, sa sous-estimation de l'efficacité de la défense aérienne,etc. L'apparition de l'arme nucléaire pourtant réévalue la vision douhétienne d'une guerre intégrale, surtotale, ne distinguant plus entre espace militaire et espace civil, et faisant reposer la dissuasion sur la capacité de frappe ai coeur des forces vives de l'adversaire (ce que DOUHET avait déjà théorisé dans un roman paru en 1919, voir la revue Etudes polémologiques, n°25-26, 1982). Les livres de DOUHET ont été beaucoup et parfois mal lus. ses prévisions ont souvent échoué. Produit de la fascination technique et du traumatisme de la première guerre mondiale, il demeure partout l'une des figures les plus symboliques du siècle, l'un des plus impressionnants prophètes de la guerre moderne. (Dominique DAVID).

     

      Dans son livre La Maitrise de l'air, on peut lire :

   "Avoir la maitrise du ciel signifie être dans une position qui permet d'empêcher l'ennemi de voler tout en en gardant soi-même la possibilité. Il existe déjà des avions pouvant transporter des charges de bombes relativement lourdes, et la construction d'un nombre suffisant de ces appareils pour la défense nationale ne demanderait pas de moyens exceptionnels. On produit déjà les éléments actifs des bombes et des projectiles, explosifs, incendiaires et gaz toxiques. Il est aisé d'organiser une flotte aérienne capable de lâcher des centaines de bombes de ce type. De ce fait, la force de frappe et l'amplitude des offensives aériennes, considérées du point de vue de leur importance soit matérielle, soit morale, sont beaucoup plus efficaces que celles de toute autre offensive connue aujourd'hui.

Un pays qui a la maitrise du ciel est en mesure de protéger son propre territoire d'une attaque aérienne de l'ennemi et même de mettre un terme à ses actions annexes en appui de ses opérations sur mer et sur terre, le laissant dans l'incapacité de faire quoi que ce soit d'important. De telles actions offensives peuvent non seulement couper de leur base opérationnelle l'armée de terre et la marine d'un adversaire, mais elles peuvent également bombarder l'intérieur du pays ennemi en y faisant des ravages capables de ruiner la résistance physique et morale de la population.

Tout cela est possible, non pas dans un avenir lointain, mais d'ores et déjà. Et le fait que cette possibilité existe revient à faire savoir à qui veut l'entendre qu'avoir la maitrise du ciel, c'est avoir la victoire. Sans cette maitrise, c'est la défaite qui menace, et les termes qu'il plaira au vainqueur d'imposer.

Il y a douze ans, lorsque les premiers aéroplanes ont fait leurs premiers sauts de puce au-dessus des champs - c'est à peine si aujourd'hui on pourrait appeler cela voler -, j'ai commencé à souligner l'importance de la maîtrise du ciel. Depuis cette époque, j'ai fait ce que j'ai pu pour attirer l'attention sur cette nouvelle forme de guerre. j'ai annoncé que l'aéroplane serait le frère cadet de l'armée de terre et de la marine. J'ai annoncé qu'un jour viendrait où des milliers d'avions militaires sillonneraient les cieux sous l'autorité d'un ministère de l'Air. J'ai annoncé que le dirigeable et autres appareils plus légers que l'air disparaitraient devant la supériorité de l'avion. Et tout ce que j'ai prédit depuis 1909 s'est réalisé. (...)

Voici ce que j'ai à dire : dans les préparatifs de défense nationale, nous devons suivre une voie totalement nouvelle parce que la nature des guerres à venir sera entièrement différente de celle des guerres de jadis. S'accrocher au passé ne nous enseignera donc rien d'utile pour l'avenir, car cet avenir sera radicalement différent de tout ce qui s'est produit précédemment, et il faut l'aborder sous un nouvel angle." Traduction de Catherine Ter SARKISSIAN.

 

Giulio DOUHET, La Maitrise de l'air, Rome, 1921. Edition française en 2007, traduction de Jean ROMEYER ; La guerre de l'air, Editions du Journal des Ailes, 1932 ; 

Extrait de La Maitrise de l'air, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Des origines au nucléaire, Sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990. Dominique DAVID, Giulio Douhet, dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de la stratégie, éditions Perrin, tempus, 2016. Edward WARNER, Douhet, Mitchell, Severski : les théories de la guerre aérienne, Sous la direction de Edward Mead Earle, dans Les Maitres de la stratégie, tome 2, Flammarion, 1980, 1987. Les thèses du Général Douhet et la doctrine française, Stratégique, 1996.

     

 

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29 août 2017 2 29 /08 /août /2017 10:23

     Avant tous les développements modernes et contemporains sur l'expérience esthétique, des auteurs depuis l'Antiquité ont tenté de rendre intelligible les relations entre l'oeuvre belle et l'harmonie nécessaire ou indispensable à la vie en collectivité. L'explication par PLATON ou PLOTIN des oeuvres, supposant l'identification des qualités principales propres à chacune d'entre elles, prétendait rendre raison des moyens de l'artiste, et l'esthéticien en venait à légiférer tant sur la production que sur l'appréciation de l'objet d'art. On ne se rend peut-être pas compte de nos jours de la puissance sociale que procurait alors cette sorte de législation,  à l'heure où le beau se réduit à l'agrément ou à l'"entertainment", mais aux époques reculées où la définition du beau a à voir fortement avec la religion et la politique, le pouvoir de désignation de ce qui est beau ou pas possédait un fort impact sur les esprits, jusqu'au quotidien. 

    Daniel CHARLES (1935-2008), musicien, musicologue et philosophe français indique bien que l'esthétique comme discipline devient autonome précisément au moment où la qualification de l'objet passe au second plan. "A l'idée rectrice du Beau absolu se substitue progressivement le thème d'un jugement du goût relatif au sujet. Car ce qui permet la beauté réside dans l'objet, sans cependant se laisser déterminer comme telle ou telle caractéristique de cet objet, à ce moment l'attitude que l'on adopte à son égard importe plus que tout le reste : l'être de l'objet renvoie au sujet, l'esthétique thématise le vécu. De l'âge dogmatique, l'esthétique passait à l'étape critique : et elle n'a de cesse, à l'époque moderne, qu'elle n'ait accompli jusqu'au bout la critique et parachevé la besogne de Kant."

    Cet auteur s'inspire fortement de Jean GRENIER (1898-1971), philosophe et écrivain français, (L'art et ses problèmes) dans sa vision globale de l'histoire de l'esthétique. "Mais, si l'intelligible, écrit-il, en vient à être visé comme dépendant du senti ou du perçu, l'esthétique ne peut se targuer de découvrir les règles de l'art que dans la mesure où elle réduit la normativité à n'être plus que la justification idéologique de tel ou tel goût. Ainsi l'esthétique, de science du Beau idéal, en vient elle-même à capituler devant la pure et simple sensation, et à la limite elle se contenterait, à notre époque, de compiler "le catalogue des sensations produites par des objets". Mais l'idée même d'un tel catalogue "entraine à poser des problèmes brûlants : quelle différence y-a-t-il entre des objets (si vraiment il n'y a plus de jugement de valeur) et des oeuvres? Peut-on parler d'objets esthétiques à la place d'oeuvres d'art? En quoi consistent ces sortes d'objets? Faut-il y inclure les reproductions, les esquisses, les photographies et même les faux? Les nouvelles techniques, les nouveaux instruments doivent-ils être regardés comme étant du ressort de l'esthétique? Et que penser des matières brutes? Peuvent-elles donner naissance à un art brut?" Ce genre de réflexions est éclairé par exemple par l'habitude de cataloguer art tout objet à partir du moment où il est présenté d'une certaine manière (éclairage, disposition par rapport au visiteur...), même si cet objet relève du quotidien ou de l'industrie... "Finalement, poursuit-il, après la crise la plus grave de son histoire, ne peut-on pas conclure à un renouveau possible de l'esthétique? Alors même que l'objet semble avoir pris la place du sujet, ne l'a-t-il pas fait grâce à une importance inattendue du sujet qui pose des décrets en faisant semblant de constater? Dans ce cas, on pourrait reprendre la parole de (Frédéric) Mistral (1830-1914), lexicographe français de la langue d'oc, à propos de la langue provençale : "On dit qu'elle est morte et moi je dis qu'elle est vivante". Reste à savoir si le "renouveau" de l'esthétique que constate Jean Grenier est bien lié à la réaffirmation de ce que les philosophes appellent subjectivité. Ne faut-il pas aller plus loin, et se demander si l'art d'aujourd'hui, dans son inspiration la plus profonde, est encore justiciable d'une problématique axée sur la qualité des catégories du sujet et de l'objet? Il se pourrait que les artistes forcent les philosophes à renouveler leurs concepts... L'esthétique, du coup, redevient la discipline de pointe qu'elle était pour Baumgarten, mais dans un sens tout-fait différent. Que l'objet puisse passer pour beau, cela cesse en effet de renvoyer au (bon) vouloir d'un sujet : il faut un lien beaucoup plus secret, celui de l'homme avec la Terre."

   Ouvrant son chapitre sur la Grèce, Daniel CHARLES peint un registre où les auteurs (qui nous sont parvenus...) dressent un tableau du monde où soit existe dans la nature déjà une certaine correspondance entre les catégories Beau/Laid, Vrai/Faux, Bien/mal, soit il faut s'efforcer de la réaliser. Il est vrai qu'une certaine confusion chronologique et une certaine difficulté d'attribution de notions à des auteurs (à qui souvent on les prête souvent pour mieux les combattre...), ne facilite pas les mises en perspective...

      "Ce n'est pas uniquement, écrit-il, de façon métaphysique, comme le veut Platon, qu'il convient d'interpréter la foule homérique selon laquelle "l'Océan est le père des choses". Cette première grande affirmation du Devenir a aussi valeur d'esthétique. Elle renvoie en effet à l'élément liquide, archétype de ce miroitement éblouissant qu'est, pour Homère, le Beau. Car le poète ne nous propose pas vraiment une réflexion de l'artiste sur sa création : tout au plus nous apprend-t-il que, la mémoire lui faisant défaut, force lui est de solliciter l'inspiration divine : en sorte que l'essentiel de son originalité réside dans la technique qu'il a su se donner. Mais il est sensible, en contrepartie, à la splendeur de ce qui apparait. Beauté de la mer, de l'eau ; mais aussi du corps, du geste ; de la générosité, de la bonté. La vérité sur les hommes et les dieux n'est-t-elle pas, d'abord, l'éclat du visible?

Hésiode, à son tour, exalte l'ondulation indéfiniment recommencée, le fluide et le féminin ; la beauté est, à ses yeux, totalité et immédiateté. Mais il faut découper les diverses qualités du réel : à la beauté visible (et invisible) s'oppose l'utile (dans lequel sont à distinguer la fin et les moyens).

A l'opposé de ce qu'enseignent Homère et Hésiode, le Beau peut être dit invisible - c'est-à-cire qu'il existe, en supplément, une beauté morale (Sappo), que le poète est un prophète (Pindare), qu'il fait exalter (au dire des tragiques) le scintillement sombre de la mort : cela dénote que le Beau peut s'enfuir du monde. On le saisit là où il se cache : beauté voilée, métaphysique - touchant  au Bien et au Bon, à l'obscur ou à la clarté de l'origine - et non pas seulement à l'utile.

Tel est bien le sens  de l'affirmation pythagoricienne, selon laquelle une harmonie caché régit tout ce qui est. Ecoutons Homère : n'est-ce pas la musique des sphères qu'il évoque par le chant des sirènes? Le Beau ne serait-il pas ce qui accorde, en profondeur, les divergences? Telle est l'harmonie d'Héraclite. Mais alors, l'art devrait s'efforcer d'imiter les rapports - secrets - de l'Un et du multiple, la texture et la substructure du réel ; il aurait vertu médicale (et donc morale) de catharsis.

A ce dualisme pythagoricien (et héracléticien) du voiler et du dévoiler répond la doctrine éléate. L'Être est lisse, sans partage ; il n'y a pas lieu de le scinder. Mais si l'Être est un, comment - chez Parménide le premier - le poète pourra t-il énoncer plus, et autre chose, que ce qui, précisément, est? Comment admettre, après le chant de la Vérité, celui de l'Opinion? De que droit Homère et Hésiode ont-ils attribué aux dieux le vol ou l'adultère? De telles questions trouveraient réponse si l'on s'avisait que la contradiction n'est qu'apparente : d'où le thème de l'algéroise de toute poésie. La façon qu'a le poète de dire l'Être, c'est l'allusion.

L'allusion ou l'illusion? Pourquoi le poète s'arrogerait-il le pouvoir de dévoiler la carcasse - mathématique, ontologique - de ce qui est? Pythagoriciens et éléates ont en commun d'être insupportablement édifiants ; les sophistes vont récuser à la fois l'allégorisme et la catharsis. Il n'existe pas plus, à les entendre, de Beauté en soi ou d'Être que de valeur thérapeutique de la musique ou de l'art en général. Ce qui importe, c'est part de persuader, c'est-à-dire de tromper ; le seul critère esthétique est l'événement, l'occasion. Pour le relativisme opportuniste d'un Protagoras seule compte l'interprétation d'un savoir, d'une sagesse ; et encore moins de le prendre comme médication. Ce qu'il est, au fond, c'est "doux mal" (Gorgias, Eloge d'Hélène) ; en l'occurence, une maladie, une faiblesse, préférable - après tout - à la platitude de la normalité, mais qui ne tranche pas qualitativement sur cette dernière. Ne conservons pas ces distinctions captieuses : l'être et l'apparaitre, l'harmonie voilée et son dévoilement ; renvoyons Héraclite et Parménide dos à dos : "L'Être reste obscur s'il ne coïncide pas avec l'apparence ; l'apparence est inconsistante si elle ne coïncide pas avec l'être" (Gorgias)."

   On peut ne pas être d'accord avec cette présentation globale, d'autant qu'il est parfois difficile de démêler ce que l'un a dit de l'autre et ce qu'il a dit réellement, et la rareté relative des sources autorise peu de restituer quoi que ce soit à qui que ce soit. Ce qui importe sans doute plus, ce sont plus les idées que leurs auteurs. Mais ce que l'on ne peut nier, c'est que ces idées, outre qu'elles influencent ensuite beaucoup d'autres et après l'Antiquité, selon les écrits disponibles, restent "actuelles". Ceux qui pensent que toutes ces réflexions sur le Beau, le Bien, le Vrai ne sont que du vent, devraient regarder du côté de leur propre quotidien et de leur propre société. L'envahissement de la publicité, le triomphe de l'apparence sur la réalité des êtres et des choses, la déformation constante de la réalité par la production extensive de "représentations" de toutes sortes, jusqu'à la déformation de cette réalité, à des fins commerciales ou politiques, se trouvent bien en résonance avec les diverses falsifications historiques des différents pouvoirs (politiques, religieux, financiers) en place depuis des centaines d'années. La production de Beau pour camoufler un Vrai ou un Bien, ou encore pour transformer le Faux en Vrai et le mal en Bien est une constante dans l'histoire de l'humanité, qu'il "bénéficie" ou non de l'apport culturel grec ancien.  Le retour sur le réel, par-delà tous les écrans qu'on interposent entre les gens et les réalités, est bien facilité par la lecture des Anciens.

    Poursuivant son exposé sur l'histoire de l'esthétique, Daniel CHARLES écrit que "toutes les polémiques qui précèdent (?) Platon, et jusqu'à un certain point l'esthétique de Platon lui-même, s'éclairent si l'on garde à l'esprit l'acuité de cette lutte entre moralistes et immoraliste. Tel est le combat que mène Socrate, partisan de la morale et de l'utilité dans l'art - raillé copieusement par Aristophane, lui-même héritier du rationalisme des sophistes - contre tout hédonisme mal compris. ne faut-il pas, demande Socrate, rapprocher l'art de la philosophie - celle-ci étant la plus haute musique (Platon, Phédon)? Or Platon commence par s'identifier à Socrate ; et c'est au nom de l'opposition de l'être et du paraître que l'hippies majeur condamne les principales thèses sophistiques : l'occasion ne livre jamais que le faux-semblant ; il faut se détourner de l'idée d'un art essentiellement pathologique comme de l'idée que cette pathologie est superficielle. Au contraire, pour Platon, l'art est magique, d'une magie qui délivre de toute superficialité ; il est folie, délire (Phèdre), mais en cela il nous ravit dans un ailleurs, dans un au-delà, dans le domaine des essences. Loin de résider exclusivement dans l'objet, dans le visible, le Beau est, en soi, condition de la splendeur du visible, et, à ce titre, l'idéal dont l'artiste doit se rapprocher ; d'où le thème de la mimerais. De la beauté des corps à celle des âmes, de celle des âmes à celle de l'idée, il y a une progression, qu'énoncent les texte de l'hippies majeur et du Phèdre et que ramasse la dialectique du Banquet et de la République ; mais il faut noter que l'idée du Beau est seule à resplendir dans le sensible ; seule capable de séduire directement, elle est distincte des autres idées. D'où la complexité de l'esthétique platonicienne. Car, d'un côté, l'art ne peut être que second par rapport au Vrai ou au Bien et le Beau est en désaccord avec le Vrai et le Bien, puisqu'il apparait dans le sensible : pourtant, ce désaccord en heureux, et le Beau rejoint le Vrai parce qu'il révèle ou désigne l'Être au sein du sensible ; et l'art, s'il peut et doit être condamné, en ce qui l'imitation des idées telle qu'il accomplit est toujours de second ordre, mérite cependant d'être pris en considération en ce qu'il est médiation : par lui s'articule la différence entre sensible et non-sensible.

Ce dernier point, continue notre auteur, explique la souplesse des jugements que Platon a successivement portés sur l'art : souvent sévère, il s'adoucit jusqu'à suggérer, dans Les Lois, que l'art n'est qu'un divertissement inoffensif. De même, il faut souligner l'incertitude dans laquelle se trouve Platon sur le bien-fondé de la théorie des Idées : dans la première partie du Parménide, il s'interroge sur l'opportunité de parler d'idées à propos des choses laides ; c'est seulement à propos des choses belles que le mot avait jusqu'ici été prononcé. Il est clair que c'est alors toute la question des rapports du sensible et de l'intelligible, du Devenir et de l'Être, c'est-à-dire de la participation, qui se trouve posé à nouveau."

   Luc BRISSON et Jean-François PRADEAU détaillent ce que PLATON entend par Beau. "Le beau, écrivent-ils, est probablement la notion platonicienne dont le champ d'extension est le plus vaste ; il existe de beaux discours, de beaux objets, de beaux corps, de belles pensées et de belles actions. Cette diversité d'usage tient au fait que le beau, objet de cette passion que l'on nomme amour, hisse l'âme du sensible à l'intelligible. C'est par amour que l'on désire et découvre des choses de plus en plus belles.

Du point de vue de la sensation, l'adjectif kalon désigne tout ce qui est harmonieux, c'est-à-dire tout ce dont les parties ne sont pas associées de manière effrayante ou ridicule. On dira pour cette raison de l'objet de l'amour, un homme ou une femme par exemple, qu'il est beau. Ce qui est beau procure du plaisir à qui le regarde ou le touche, un plaisir esthétique ou érotique (Philèbe).

Du point de vue éthique ou politique de la conduite, l'adjectif kalon est couramment employé pour désigner ce qui est moralement convenable, ce que la situation exige. Dans le Banquet, Pausanias remarque : "Prise en elle-même, une action n'est ni belle ni honteuse. Par exemple, ce que, pour l'heure, nous sommes en train de faire, boire, chanter, converser, rien de tout cela n'est en soi une belle action ; mais c'est dans la façon d'accomplir cette action que réside telle ou telle qualification. Lorsqu'elle est accomplie avec beauté (kalos) et rectitude (orthos), cette action devient belle (kalon), et lorsque la même action est accomplie sans rectitude, elle devient honteuse (aiskhron)" L'essentiel de la morale traditionnelle se retrouve dans ces deux phrases, où kalon, le beau se trouve opposé à aiskhron, qui signifie à la fois laid (physiquement) et honteux (moralement). C'est pourquoi la belle chose est aussi, indistinctement, la chose bonne, plaisante et avantageuse ; la beauté est une forme de bonté, elle est un bien avantageux pour celui qui la perçoit ou mieux, qui l'accomplit (Alcibiade). C'est ce qu'exposent le grand Hippias et le Gorgias, qui qualifient également de beaux un corps, une couleur, une forme, une voix, une occupation, des connaissances et des lois, dans la mesure où chacun d'eux procure un plaisir et un avantage. Et c'est pour cette raison, finalement, que l'on peut donc identifier les belles choses aux bonnes choses ; le plaisir et l'avantage réel que produit la beauté contribuent plus que tout à la poursuite du bonheur.

La beauté n'est donc pas simplement un qualité de l'objet, mais elle peut qualifier la valeur morale d'un sujet qui aime ou fait de belles choses. Celui-ci devient "beau". Ou plus exactement, son âme (qui est le véritable sujet de la perception et de la conduite) devient belle. La beauté de l'âme consistera en la contemplation des plus belles choses qui soient, les formes intelligibles, et en l'accomplissement des plus belles choses dont elle est capable (les belles pensées et les beaux discours, Phèdre, Parménide). Ainsi s'explique l'importance de l'amour comme moyen d'accès de l'âme à l'intelligible, en un mouvement de remontée dont on trouve la description dans le Banquet et dans le Phèdre. La beauté du corps mène à celle de l'âme et la beauté de l'âme se trouve orientée vers cette Beauté dont elle ne constitue qu'une image imparfaite. Par degrés, ce sentiment universel et si puissant permet à l'âme de remonter du sensible vers l'intelligible et d'entrainer dans cette remontée tous ceux qui partagent le même sentiment. (...). Par l'intermédiaire de l'amour, l'âme passe de la connaissance du sensible à la connaissance de l'intelligible et change ainsi en quelque sorte de statut.

Si l'on ne peut soutenir que la forme du Beau et celle du Bien soient identiques, car ce sont deux Formes distinctes, on voit commences formes sont parentes et comment l'un conduit l'âme à l'autre. L'intervention de l'amour comme accès au Beau présente un intérêt tout particulier dans le contexte de la philosophie platonicienne : il s'agit de la seule passion qui puisse avoir pour objet à la fois le sensible et l'intelligible, pour lequel elle constitue un moyen d'accès incomparable. Le philosophe y trouve de ce fait sa véritable définition : c'est un amoureux."

 

Luc BRISSON et Jean-François PRADEAU, Platon, dans Le Vocabulaire des Philosophes, tome 1, Ellipses, 2002. Daniel CHARLES, Esthétique - Histoire, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

ARTUS

 

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28 août 2017 1 28 /08 /août /2017 14:01

   Méconnu aujourd'hui du grand public et ignoré souvent par les spécialistes dans leurs écrits, le stratégie français Clément ADER, acharné de recherches aéronautiques, est l'un des tous premiers pionniers de l'aviation militaire. Après des recherches soutenues par le ministère de la Guerre, il se tourne vers la théorie, notamment la théorie de la guerre dans les airs, vers 1890.

   Il fait publier plusieurs ouvrages qui seront suivis par des yeux attentifs. Successivement, la Première Étape de l'aviation militaire en France (1907), L'Aviation militaire (1909), Avionnerie militaire. Pointage aérien (1912), puis après la première guerre mondiale, Les Vérités sur l'utilisation de l'aviation militaire avant et pendant la guerre (1919) trace des voies assez proches de DOUHET en Italie, de MITCHELL aux Etats-Unis et de TRENCHARD en Angleterre. 

   Passionné par tout ce qui touche à l'aviation militaire, aussi bien en matière de stratégie et de tactique que de technologie, il croit à l'avenir de l'avion qui va rendre, selon lui, la guerre beaucoup moins meurtrière qu'auparavant. Pour Clément ADER, l'avenir de la guerre repose sur la maitrise de l'air. il conçoit trois types d'avions militaires : le torpilleur, l'éclaireur et l'avion de ligne et propose des plans pour une défense anti-aérienne sol-air. Il prévoit l'émergence d'enjeux géostratégiques importants que ne manqueront pas de se disputer les grandes puissances mondiales. Parmi-ceux-ci, la cordillère des Andes, le couloir aérien le plus long de la planète. Celui qui en sera maître sera aussi le maître de toutes les Amériques.

   Ses intuitions tactiques (il décrit des porte-avions à point d'envol continu) et stratégiques (il imagine une "armée aviatrice" allemande installée sur les côtes de France se lançant à l'assaut de l'Angleterre) étonnantes voisinent avec un refus d'admettre d'autres solutions techniques que les siennes, de plus en plus dépassées au fur et à mesure des rééditions de son Aviation militaire, ce qui contribue à limiter son audience réelle. Cette "manie" est celle de nombreux inventeurs-pilotes de l'aviation de cette période, chacun livrant la course à l'innovation et à la notoriété. Clément ADLER est le plus connu des pionniers de l'arme aérienne, au cause de la controverse autour de son premier vol (ou essai de vol), mais il est loin d'être le seul. Chaque nation impérialiste a ses pionniers et souvent ils se lancent des défis techniques soutenus par les ministères intéressé dans leur pays.

    Mais comme d'ailleurs beaucoup de ses "collègues" et "concurrents", il est très isolé et s'isole dans ses travaux et peu s'en inspirent directement par la suite, même ses collaborateurs directs ne laissent que peu de traces. L'historiographie actuelle met d'ailleurs en doute que les trois appareils conçus entre 1890 et 1897 aient réellement volés et même qu'il ne serait pas le "père de l'aviation", le mérite en revenant plutôt à Alphonse PÉNAUD (1850-1880), suivant des études sur les brevets. Mais si les biographies s'intéressent plus aux aspects techniques de ses avions et à ses essais de vol, ce sont plutôt les travaux de stratégiste qui attirent notre attention, car ceux-ci, par contre, ont été fort suivis et, comme tous les ouvrages de ce genre à cette époque (mais la nôtre est-elle réellement exemplaire à ce propos) fort copiés. 

 

Clément ADER, L'Aviation militaire, Berger-Levarult, 1914, réédition Service historique de l'Armée de l'air, 1990 ; La première étape de l'aviation militaire française, en ligne (cnum.cnam.fr) ; Avionnerie militaire : Pointage aérienne. Instruments de mesure pour avions torpilleurs : Le cacatoès, le vélosolmètre, l'altimètre : tableaux de guide de visée, en ligne (ibid).

Claude CARLIER, "Clément Ader, premier stratège aérien, dans Stratégique n°49, 1991.

Arnaud BLIN, Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, éditions Perrin, tempus, 2016. 

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