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21 novembre 2015 6 21 /11 /novembre /2015 09:17

        La globalisation s'impose autant dans les domaines économiques que militaires. Les deux coordinateurs de cet ensemble d'études, produites à l'occasion d'un colloque tenu à Sciences Po Aix les 30-31 mai et 1 juin 2012, estiment que "historiquement, cette densification des réseaux de dépendances s'est caractérisée par l'affirmation des normes, des techniques et des représentations des sociétés dites occidentales. Les analyses de la globalisation se sont cependant surtout attachées à mettre en lumière les facteurs économiques comme éléments structurants de l'expansion occidentale. Respectivement maitre de conférences HDR Cherpa-Sciences Po Aix et directeur des études à la section moderne et contemporaine à l'Ecole française de Rome, les coodinateurs de ce colloque croisent plusieurs études dans une perspective transdisciplinaires aujourd'hui pour beaucoup la règle dans les études de défense ou plus largement des questions de sécurité.

 Le terme de globalisation a ainsi tendance à désigner, dans certains courants de pensée, non seulement le processus d'intensification des échanges commerciaux et culturels, mais aussi une supposée convergence des formes de gouvernance vers la généralisation des principes démocratiques et la pacification des relations internationales, dans la lignée des théories économiques de Montesquieu ou Adam Smith. Les effets "doux commerce" mondialisé marquerait-ils donc, après les violences des expansions impériales, puis les guerres mondiales et enfin les conflits de décolonisation, la fin ou la transformation des pratiques militaires, désormais réduites à des opérations de maintien de l'ordre. Inversement, le développement des appareils militaires des Etats au cours des deux siècles précédents a pu être vu comme la conséquence de concurrences économiques accrues, qui nécessitaient un contrôle toujours plus ample des matières premières et des marchés. Dans les deux cas, ces deux métarécits ont en commun de placer la focale de l'analyse moins sur les agents de ces transformations que sur l'économie, prise comme un tout doté de sa logique propre. Dès lors, les armées sont souvent étudiées comme de simples instruments au service de cette expansion, à partir de l'étude de la force de frappe et du potentiel technologique, mettant en avant la puissance des armées européennes et nord-américaines sur le long terme. A cela s'est ajouté jusqu'il y a peu en France une approche demeurée très centrée sur les études de défense, avec, par conséquence, un fort cloisonnement national. L'historiographie française n'a que tardivement pris en compte les approches culturelles ou anthropologiques." Pour les auteurs, l'enjeu est de "proposer une relecture de la place et du rôle des forces armées dans le processus de consolidation des Etats nations et d'expansion impériale, puis dans celui des nouvelles stratégies de projection militaire et de guerres périphériques qui naissent avec la Guerre froide, avant que la diffusion des conflits asymétriques ne conduisent à repenser leur usage à la fin du XXe siècle."

        Les auteurs des contributions s'interrogent sur les changements majeurs dans les pratique smilitaires et les rapports entre territoires et sociétés en Europe, depuis le modèle de guerre révolutionnaire issue de la Révolution française, à travers les guerres napoléonniennes, les deux guerres mondiales, les guerres coloniales et anti-coloniales, puis la Guerre froide, pour effectuer pour certains d'entre eux des projections sur l'avenir, notamment dans le nouveau contexte de globalisation. Chacun dans son domaine historique, c'est des perspectives sociologiques qui sont tracées et des questionements posés sur, par exemple, une uniformisation des pratiques de combat, les manières d'administrer et de contrôler des territoires et des populations, les formes de circulations, transferts et formations au sein des armées considérées comme espaces de reformulation des normes culturelles... Au delà de la diversité des expériences, "se pose la question de l'existence d'une culture militaire commune", en tenant compte de l'apport de nombreux courants historiques et de sciences humaines. 

    Pour ce qui concerne les méthodes de combat dans la blobalisation, on note entre autres les contributions de Bernard GAINOT (Historiographie de la "totalisation " de la guerre et de ses mutations dans le champ colonial au tournant XVIII-XIXe siècles), de Julie Le GAC (Guerres d'Afrique et guerres d'Europe : le recours aux goums lors de la campagne d'Italie) et de François COCHET (Les évolutions des armes du fantassin et les dangers perçus du champ de bataille de 1870 à nos jours). Sont analysés de plus les implications de la guerre des Boers (Fabrice SERODES), du modèle de contre-insurrection algérien et de sa transposition en Afghanistan (Jean-Charles JAUFFRET) et du génie au combat en Afghanistan (Christophe LAFAYE).

  Pour ce qui est de la globalisation et de l'élaboration de pratiques militaires normées, des éclairages sont opérés par les contributions de Nicolas CADET (Du corsetage à la libération des corps, l'évolution des uniformes militaires européens du Congrès de Vienne au Second Empire), de Claire MIOT (Rentrer dans le rang? L'intégration des combattants issus de la Résistance intérieure dans la Première Armée française (1944-1945)), de Hervé MAZUREL (Grecs et philhellènes, le choc des cultures combattantes,19821-1930), de Patrick PUIGMAL (l'internationale napoléonnienne au service des indépendances de l'Amérique Latine - 1830-1935), de Hubert HEYRIÈS (les garibaldiens, vecteurs de la globalisation spatio-temporelle et d'acculturation politico-militaire, 1843-1945) et de Elic TENEBAUM (Marginalité militaire et circulation des savoirs stratégiques, le cas de la contre-insurrection pendant la guerre froide).

    Sur la globalisation, administration militaire et transferts culturels, on lit les contributions de Luc CHANTRE (Contrôle maritime des flux de pélerinages à la Mecque), Patrick LOUVIER (Les puissances européennes et la crise crétoise de février-mars 1897), Hanh-Kieu Florence NGUYEN (Dominer et administrer : le cas des tirailleurs annamites durant les années 1830), Aurélien LIGNEREUX (Des artisans et des produits de la globalisation impériale : les gendarmes dans les départements annexés (1796-1814)), Camille EVRARD (De l'armée coloniale à l'armée nationale en Mauritanie - Transmission, nature du leg et pertinence) et de Arthur BANGA (Le rôle des conseillers militaires français dans l'élaboration de l'outil de défense ivoirienne de 1960 à 1980). 

   Même si les contributions paraissent élatées (éclairage large dans le temps oblige), la constitution d'une manière de penser les pratiques militaires qui ne soient pas cloisonnées dans les différents ensembles nationaux ni même régionaux, et qui prend en compte le contenu d'une globalisation pas uniquement économique (et peut-être n'est-ce pas cette forme qui dominera dans le futur) ne peut qu'aider à comprendre les évolutions dans le monde militaire et au-delà. On parle suffisamment dans ce blog de militarisations, sous ses formes multiples, pour que ce livre mérite notre attention. 

 

Sous la direction de Walter BRUYÈRE-OSTELLS et François DUMASY, Pratiques militaires et globalisation, XIXe-XXIe siècles, Bernard Giovanangeli Editeur, 2014.

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20 novembre 2015 5 20 /11 /novembre /2015 10:44

Les économistes comme les politiques ne se penchent sur le financement des organisations terroristes que depuis une époque tardive. C'est surtout lorsque les Etats-Unis endurèrent en septembre 2001 des attentats meurtriers, destructeurs et spectaculaires que les autorités financières commencent à étudier les circuits financiers des organisations terroristes, à commencer par Al-Quaïda. Les attentats de novembre 2015 à Paris vont sans doute relancer les investigations sur les circuits financiers finançant les opérations terroristes, cette fois du groupe "Etat islamique", même si auparavant des enquêtes encore en cours poussaient déjà à recueillir des données opérationnelles. Manquent sans doute dans les deux cas une certaine volonté politique d'aller jusqu'à tarir les sources privées présentes dans certains pays du Moyen Orient (notamment l'Arabie Saoudite et le Qatar). En tout cas, beaucoup d'observateurs ont mis en évidence diverses sources de financement - et pas simplement en masses monétaires- , qui diffèrent selon les objectifs des organisations en cause. Si Al-Qaïda avait et a surtout des visées de frapper les intérêts "mécréants" partout dans le monde, Etat islamique entend s'établir sur un territoire déterminé, suivant une stratégie à cheval entre des tactiques classiques de conquête et des opérations visant à terroriser pour empêcher d'agir.

Richard LABÉVIÈRE expose les événements qui conduisent à tenter de tarir les sources de financement d'Al-Qaïda juste après les attentats de septembre 2001. De la création du FTATC (Foreign Terrorist Asset Cracking Center), au lancement de l'opération "Green Qu'est" en octobre de la même année pour geler les avoirs bancaires à l'étranger. L'année suivante, à l'appui des différentes résolutions de l'ONU, l'enquête " a permis de confirmer ce que les services de renseignements occidentaux savaient parfaitement depuis plus d'une dizaine d'années, à savoir que les ramifications du financement du terrorisme tissent une toile tentaculaire et planétaire, dont les principaux centres d'impulsion se trouvent principalement dans les pays occidentaux. Dans un rapport rédigé en juillet 2001 pour les services secrets français, plusieurs experts estimaient déjà que la mouvance Bin Laden avait bénéficié, outre la fortune personnelle de son chef, de la complicité active de plus de 400 individus et de quelques 500 sociétés et organisations à travers le monde." Une partie infime de cette masse monétaire a été depuis lors bloquée (on parle de 10 millions de dollars en 2002) et, "drainée par une multitude d'organisations charitables guère affectées par les enquêtes, la mouvance continuerait à être alimentée par un montant annuel d'environ 16 millions de dollars". Cet enlisement de la lutte antiraciste sur le front financier a plusieurs explications :

- le repérage restreint d'une mouvance planétaire (une épistémologie contraignante qui pèse sur les enquêteurs...) ;

- une taxinomie inappropriée qui veut démiliter les avoirs financiers, alors que, selon l'auteur, "à un système tabulaire - autant de strates géologiques constitutives d'un relief - il faut préférer la mise en chantier de "séquences" considérées comme autant d'attributs de la mouvance" : une séquence personnelle, autour d'Oussama Bin Laden lui-même, une séquence familiale, une séquence bancaire, une séquence associative et une séquences diasporique et affairiste.

- le persistant secret bancaire dont se prévalent nombre de principautés et de pays.

Anthony AMICELLE, doctorant en sciences politiques à l'IEP de Paris cite deux ouvrages qui vont dans le même sens d'une certaine inefficacité des dispositifs de lutte contre le financement du terrorisme.

"Objet atypique, écrit-il, de par l'action publique transversale qu'elle mobilise, la facette financière de l'antiterrosime a constitué la première réponse de l'administration américaine aux attentats de New York et Washington en 2001.(...). (Cet objet) se situe en effet à l'intersection des univers policier (et du renseignement), judiciaire, diplomatique et financier (voir l'ouvrage collectif Les banques, sentinelles de l'anti-blanchiment : l'invention d'une spécialité professionnelle dans le secteur financier, CERI, 2006). Cette politique a comme particularité de s'appuyer sur la participation d'acteurs privés, notamment du secteur bancaire, mais pas seulement. Instituée dans le cadre plus ancien de la lutte contre le blanchiment de capitaux, cette coopération pour le moins inédite entre professionnels de la sécurité et entités privées joue un rôle décisif dans la chasse aux "finances terroristes", devenue priorité internationale. Outre la transposition de pratiques progressivement institutionnalisées, l'action menée contre le financement du terrorisme emprunte également à l'anti-blanchiment son postulat de départ faisant de l'argent le "nerf de la guerre". ce postulat n'a d'ailleurs pas été exempt de critiques dans la littérature scientifique qui s'est largement penchée sur la pertinence de cette focalisation sur les "produits du crime" depuis la fin des années 1980. Au-delà de son efficacité, de nombreux travaux ont également étudié les implications du "régime" anti-blanchiment, ses ambivalences, la diffusion de normes internationales et leurs réappropriations nationales, ainsi que la question du retrait de l'Etat vis-à-vis de la sphère financière. Toujours est-il qu'au lendemain des attentats de 2001, les discours officiels ont affiché l'ambition d'assécher les flux financiers en direction des "organisations terroristes" dans le but d'anéantir ou, en tous les cas, de réduire leur capacité de nuisance. (...)".

Les deux ouvrages en question publiés en 2007, livrent des critiques parfois très sévères envers cette démarche : celui d'Ibrahim WARDE, professeur associé à la Fletcher School of Law and Diplomcy (Massachusetts) (The Price of Fear : The truth Behind the Financial War on Terror et celui collectif sous la coordination de Thomas BIERSTEKER et Sue ECKERT, principaux instigateurs du Targeted Terrorist Finances projet développé au Watson Institue for International Studies (Brown University).

Ibrahim WARDE écrit que "cette politique n'a pas ouvert la moindre brèche dans le financement du terrorisme. En revanche, elle a remodelé le système financier planétaire et produit des effets importants mais bien souvent non désirés dans les domaines politique et économique". L'essentiel des fonds bloqués aux Etats-Unis a finalement été restitué. Il émet des doutes sérieux sur les liens entre criminalité organisée et terrorisme, cite certains effets pervers comme la fermeture abrupte d'entreprise de transferts de fonds (Somalie).

Les auteurs de l'ouvrage collectif interrogent les cinq hypothèses qui sous-tendraient la réponse réglementaire américaine et internationale contre le financement du terrorisme, les idées que :

- tous les groupes ou organisations engagés dans les actes de terrorisme sont essentiellement les mêmes ;

- les institutions financières du secteur formel sont ou peuvent être les principales sources de transferts de fonds terroristes ;

- la réglementation des instutions financières formelles peut être étendue aux opérations des réseaux financiers informels et aux autres sources potentielles de transferts financiers ;

- le système "Hawala" et des systèmes informels similaires de transfert de valeurs opérant dans d'autres parties du monde jouent un rôle important dans le financement du terrorisme ;

- il y a un lien (nexus) émergent entre crime organisé et terrorisme.

La critique appelle à une approche moins homogénéisante pour distinguer des évolutions différentes des différents groupes ciblés.

Les deux ouvrages convergent pour pointer les limites et les "dommages collatéraux" de cette approche. S'ils soulignent les effets positifs (externalités) de cette lutte dans les aspects évasion fiscale et blanchiment d'argent et la corruption dans certains Etats (Iran, Corée du Nord), ils s'inquiètent sur les droits fondamentaux mis à mal par les procédures de désignation et de retrait des "listes terroristes". L'ouvrage collectif est plus nuancé et explicite davantage les fonctions attendues (en théorie) des contrôles financiers : fonction dissuasive, analytique (investigations post-attentats) et préventive, sans oublier l'utilité politique (dimension symbolique). Même si les auteurs sont dubitatifs sur les capacités de détection et de prévention de futurs actes terroristes, ils s'accordent sur les aspects dissuasifs, qui ressemblent tout de même à un renforcement sans doute des précautions financiers à prendre pour les commanditaires des attentats, plus qu'autre chose...

Le fait positif que nous pouvons retenir est précisément l'activité accrue des Etats dans la sphère financière, même si elle reste timide. Sans doute peut-on voir apparaitre des volontés politiques plus affirmées, surtout si les attentats continuent... Il est sans doute trop tôt entre l'effectivité des mesures prises (2002) et les études en question (2007) pour tirer des conclusions solides. L'affaiblissement d'Al-qaïda a plus avoir avec la rivalité entre organisations terroristes qu'à la lutte contre son financement.

Précisément, les financements d'Al-Qaïda et du groupe Etat islamique sont bien différents : si l'un conserve des réseaux qui mettent en jeu participations financières étendues et diverses protections diplomatiques et politiques, l'autre agit de manière classique comme s'il allait devenir un Etat, un Etat pillard certes, à la manière de nombreux autres dans l'Histoire, à coup de massacres, de menaces de violences et de destructions diverses, et possède des moyens bien plus considérables de financement.

Esclavage, rançons dans le cadre de prises d'otages (pratiques très courantes pour financer des groupes insurrectionnels de toute nature de nos jour), exploitation des puits de pétroles conquis, pillage archéologique (on vend en pièces détachées et on détruit ce que l'on ne peut vendre sur les marchés parallèles), levage d'impôts et de taxes diverses, prise de butins dans les coffres forts des banques des villes conquises (numéraire et effets au porteur), blanchiment d'argent en provenance de tous les trafics possibles (armes, matériels, drogue, produits alimentaires et de médicaments...) constituent une palette dense de moyens financiers pour constituer et entretenir une armée, se livrer à l'achat d'armes légères ou plus importantes, entretenir de véritables fonctionnaires des impôts, organiser des systèmes de transport et scolaire... Daesh peut entretenir des relations commerciales non seulement dans les diverses économies parallèles construites sur les décombres laissées par les deux guerres du Golfe, mais avec - intermédiaires bien installés obligent - des partenaires officiels des pays avoisinants. Les évaluations financières de Daesh restent très problématiques, car elles peuvent varier, au gré... des multiples combats, victoires ou défaites successives sur le terrain. On parle d'actifs au montant de 2 000 milliards de dollars (1 800 milliards d'euros), avec des revenus annuels de 2,9 milliards de dollars. Il faut comparer ces chiffres avec ceux du budget des talibans (entre 53 et 320 millions de dollars) et du Hezbollah (entre 160 et 363 millions de dollars) (voir iris.thomsonreuters.com). Il s'agit là de ressources financiers d'un Etat, constituée avec des méthodes qui sont à rapproché dans l'histoire avec celles de l'Empire Turc ou de l'Empire mongol. Elles consistent essentiellement à rapatrier les richesses pillées dans des endroits protégés et à détruire (notamment en cas de retraite mais pas seulement) celles qu'on ne peut emporter. l'impôt prélevé par exemple l'est non en raison d'un consentement à l'impôt (même par convictions religieuses, on en est très loin!) mais sous la menace constante de destruction ou d'extermination. Ces méthodes sont d'autant plus systématiquement utilisées que, loin de croire en leur propre propagande, les responsables de Daesh savent que leurs positions sont des plus précaires...

La seule possibilité pour Daesh de se maintenir serait - outre l'acceptation loin d'être acquise des populations soumises - que les fronts armés se stabilisent et que son rôle économique devienne indispensable aux économies environnantes. Mais les méthodes utilisées à l'extérieur pour dissuader les puissances d'intervenir dans leurs zones d'implantation se retournent contre eux. Sans doute a t-on affaire là à une absence de réelle stratégie, soit par manque de réelles compétences militaires, soit par décimation des chefs au fur et à mesure des combats, soit des deux. Cette "absence de stratégie" est le propre d'ensembles politiques qui n'effectuent de conquêtes que militaires ou très peu appuyées sur un substrat culturel...

En tout cas, le meilleur atout sans doute de demeurer, même de façon réduite dans des retranchements, dans une zone grise plus ou moins chaotique, est justement l'absence de stratégie globale du côté des pays occidentaux qui les combattent. Lesquels n'ont pas présentés de réelles "solutions de rechange", réduits sans doute à renouer des alliances avec des dictateurs locaux (Syrie) ou à réguler le chaos régional après une victoire semblable à celle qu'ils ont connues dans les deux guerres du Golfe. Avec la lutte contre le financement qui patine, faute de s'attaquer à l'organisation de l'ensemble du secteur financier de l'économie mondiale (qui laisse des trous béants de zones grises, elle aussi), et une stratégie dont on a peine à comprendre les contours (pour autant que celle de Moscou puisse coïncider un temps avec celle de Washington et de pays de l'Union Européenne), il existe réellement pour l'Etat islamique une chance d'exister encore quelque temps.... L'absence de stratégie financière pour combattre le terrorisme est sans doute, dans le contexte actuel, son plus grand atout.

Anthony AMICELLE, Etat dses lieux de la lutte contre le financement du terrorisme : entre critiques et recommandations, Cultures et Conflits, n°71, 2008. Richard LABÉVIÈRE, Financement du terrorisme, En attendant le ben-ladengate, dans Guerre et Economie, Ellipses, 2003.

STRATEGUS

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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20 novembre 2015 5 20 /11 /novembre /2015 07:27

Le déferlement d'images liées aux attentats de novembre à Paris (loin d'être aussi intense que lors de l'attentat de New York de 2001, mais il y a une différence dans l'ampleur de dégâts et du nombre des victimes comme dans la nature de la naïveté politique de la majeure partie de la population...) oblige à mettre les points sur les i en ce qui concerne les responsabilités collectives. Si le recrutement de terroristes est si important, si les armes se trouvent en abondance dans une économie parallèle en expansion, si les moyens financiers des commanditaires sont si amples, ce n'est pas seulement et de manière simplette parce que des islamistes riches et hargneux en veulent à des peuples qui n'adhèrent pas à leur moralité (sexuelle notamment) et à leurs croyances figées depuis des siècles dans des superstitions envahissantes. C'est aussi parce qu'ils trouvent dans les sociétés occidentales aux fortes injustices économiques un vivier miséreux (tant sur le plan matériel que moral) dans lequel ils peuvent puiser à loisir. C'est aussi parce que les responsables politiques ont libéralisé tous les marchés, y compris celui des armes légères, sans contrôle dans une sorte de démission collective. C'est aussi parce que les commanditaires s'enrichissent constamment des produits d'une rente pétrolière alimentée par les finances des millions de consommateurs de produits fossiles. Pour prendre un raccourci pourtant réaliste, nous payons les terroristes pour nous faire peur, nous payons les armes avec lesquels ils nous attaquent. L'étude des circuits financiers d'un groupe comme "Etat islamique" indique des sources (privées, mais cela s'explique par l'organisation tribale de ces sociétés...) concrètement présentes dans des Etats pétroliers parmi les plus riches de la planète. Nos économies, basées sur l'alimentation de cette rente pétrolière, financent - indirectement certes, mais la mondialisation financière est ce qu'elle est - les attaques terroristes dans le monde entier. S'il fallait une raison de plus, vus les changements climatiques actuels, pour renoncer à plus ou moins court terme aux substances fossiles, ce serait bien celle-là. La multiplication de discours guerriers - et de plans anti-terroristes sur les sols nationaux - ne changera rien à la réalité financière. Ce n'est pas que les différentes administrations et responsables politiques occidentaux ne l'ont pas compris - après tout les premières mesures américaines après le 11 septembre 2001 visaient les actifs financiers de certains milliardaires du Proche Orient - mais il existe une contradiction fondamentale entre stopper le terrorisme et continuer de libéralisation l'économie. Et réduire, c'est dans la logique, la puissance des Etats, donc leur capacité à défendre leurs citoyens contre ces mêmes menaces terroristes. Les Etats et organisations internationales ne peuvent intervenir efficacement dans ces circuits financiers qu'au prix d'une révision déchirante des a-prioris libéraux et néo-libéraux. Ils ne peuvent intervenir efficacement également qu'au prix de changements fondamentaux dans les fonctionnements énergétiques des économies. Ils ne peuvent réellement agir - au-delà d'une gesticulation médiatique assez vaine, sauf à contrôler davantage leurs propres populations - que s'ils effectuent un virage important dans la gouvernance mondiale, qui se traduirait concrètement par un retour aux contrôles inter-étatiques ou internationaux de tous les marchés : finance et commerce des armes possèdent trop de ramifications dans des domaines trop divers, de l'alimentation aux services de tout genre. Il s'agit aussi d'assécher le vivier miséreux dans lequel - sinon - les commanditaires continueront de puiser, dans une véritable armée de réserve nourrie de la misère économique et du marasme moral. Et pour cela, réorienter les économies vers la satisfaction des besoins les plus élémentaires de l'ensemble des populations, et cesser de faire des paiements des dettes la priorité des priorités des budgets des Etats. Les gouvernements doivent choisir entre continuer de payer les yeux fermés des dettes qui ne pourront de toute façon jamais diminuer et financer de déjà super-riches commanditaires d'attentats ou assurer la sécurité des populations dont ils ont la charge. Combattre le terrorisme est en définitive impossible sans restructuration des dettes publiques et privées.

Il faut donc cesser d'avoir des vues à court terme et des visions étroites des réalités. Celles-ci bousculent le confort - certains écriraient bourgeois - dans lequel s'est installé une grande partie des populations occidentales, mêlant ainsi égoïsmes personnels et collectifs et perception paresseuse de la vie. Il faut en finir avec des attitudes pavloviennes qui font qu'à chaque attentat - qu'on oublie quelques semaines après - lamentations et mesures sécuritaires passe-partout interviennent systématiquement en lieu et place de réflexions larges du phénomène terroriste. Ce n'est pas seulement en détruisant Daesh militairement, car cela est bien évidemment possible matériellement, que l'on va éradiquer toute forme de terrorisme. Avant lui et après lui, il a existé et existera toujours des commanditaires pour exprimer leurs désirs de puissance et leurs soifs d'une moralité affichée et pas toujours réellement suivie (mais tout de même imposée aux subalternes), tant la corruption des moeurs atteint même les milieux les plus réputés purs et religieusement conformes...

RAGUS

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18 novembre 2015 3 18 /11 /novembre /2015 13:18

La notion de "conflit vert" vient du GRIP (Institut de recherche et d'information sur la paix et la sécurité, Belgique) ; elle recouvre "des situations explosives qui peuvent aller de l'émeute locale jusqu'au conflit international en passant par l'insurrection, la répression ou la guerre civile et qui ont comme particulier d'être directement liées au changement de l'environnement". Si les atteintes à l'environnement ne sont pas forcément en elles-mêmes des causes premières et directes de conflits, elles peuvent être le catalyseur et l'élément déclenchant en s'ajoutant à des causes politiques, sociales, ethniques ou religieuses. Les dix neuf auteurs de l'ouvrage publié en 1992 avec le sous-titre "la Détérioration de l'environnement, source de tensions majeures" dessinent les contours de trois grandes catégories de situations conflictuelles :

- les situations conflictuelles liées à la rareté ou à la pénurie, qu'il s'agisse de la raréfaction des ressources en eau, des ressources halieutiques ou des terres arables ;

- les situations conflictuelles liées à une identité de groupe dans lesquelles il peut être établi, à tort ou à raison, une corrélation entre la dégradation de l'environnement et des facteurs sociaux, ethniques, nationalistes, religieux ;

- les situations conflictuelles liées à la discrimination et à la privation de tel élément environnemental entrainant la dégradation du cadre de vie du fait d'actions menées par d'autres.

Sur les situations liées à la rareté et à la pénurie des ressources environnementales, de nombreuses études historiques, socio-politiques ou écologiques existent.

Aaron T WOLF (L'eau et la sécurité pour l'homme, Université de l'Oregon, Conférence sur les ressources transfrontalières, Washington, juin 2000) ne recense depuis la Haute Antiquité que 7 conflits réellement nés à cause de l'eau. Force est toutefois de constater que l'eau - ou plutôt sa rareté - peut fournir à tel Etat dans un contexte régional donné un prétexte pour régler des problèmes politiques ou territoriaux et contribuer ainsi à rendre une situation plus conflictuelle. Il s'agit en effet d'un problème majeur. Par ailleurs, la raréfaction des terres arables consécutive à la désertification peut engendrer des situations d'autant plus graves que celles-ci ont des racines anciennes (Amérique Centrale, antagonisme des populations amérindiennes, par exemple). L'accès aux ressources halieutiques a quant à lui engendré de nombreuses relations de conflit qui ont tendu à se radicaliser en même temps que ces ressources se raréfiaient. Les conflits se multiplient et se diversifient à partir des années 1970, compte-tenu de la fermeture de lieux de pêche à des pêcheurs de certaines nationalités, de l'interdiction ou de la limitation de l'utilisation de certains engins ou de la difficulté de cohabitation entre des navires utilisant des techniques de pêche différentes (entre pêche industrielle et pêche artisanale). La cause majeure parait constituée par la suppression d'accès à la ressource, du fait en particulier de la multiplication des zones économiques exclusives (ZEE) ou de zones de pêche exclusive aboutissant de fait, dans le cadre de ce que l'on a appelé l'extension territoriale des eaux maritimes, à une nationalisation des ressources et à l'interdiction d'accès au détriment des non-ressortissants, le recours à la contrainte étant fréquent de la part des Etats côtiers pour faire respecter leurs droits, à moins que ce ne soient les pêcheurs eux-mêmes qui s'en chargent à leur place. On peut citer la "guerre de la morue" entre l'Islande et le Royaume Uni (à partir de 1972) ou encore les nombreux incidents entre pêcheurs espagnols et pêcheurs français dans le Golfe de Gascogne (1984). la plupart du temps, ces incidents se sont conclus par des poursuites, des arraisonnements, des dommages aux biens et aux personnes. On a pu enregistrer pour la seule année 1995 davantage de conflits de ce type que pendant tout le XIXe siècle.

Sur les situations conflictuelles liées à la raréfaction des ressources et aux identités de groupe, les situations que l'on peut examiner apparaissent souvent dramatiques. Dès lors qu'une corrélation est établie entre la dégradation de l'environnement et certains facteurs ethniques ou religieux, de véritables guerres peuvent s'ensuivre. Ainsi, des enquêtes établissent que l'une des composantes du très grave conflit ethnique opposant les Tutsi et les Hutus au Rwanda et au Burundi, est écologique, avec la raréfaction de ressources naturelles, notamment en terres cultivables. Cela aggrave jusqu'au paroxysme un antagonisme ethnique, social et politique ancien. C'est aussi le cas par exemple en Indonésie (ile de Bornéo) où l'exploitation forestière intensive aboutissant à la déforestation envenime les relations entre communautés musulmanes, chrétiennes et animistes (Massacres de 2001). Dans le même ordre d'idées, la colonisation des hauts plateaux centraux entrainent la destruction des forêts en vue de la culture du café au profit des cadres dirigeants vietnamiens au détriment des Mois, composés d'une cinquantaine d'ethnies non vietnamiennes. (Michel TAURIAC, VietNam, Le dossier noir du communisme, Plon, 2001) La constructions de barrages hydroélectriques contribue également, à l'éclosion de révoltes plus ou moins graves dans plusieurs régions du monde. N'oublions pas tout de même les diverses guerres indiennes aux Etats-Unis où la question des ressources jouent un très grand rôle : des modifications importantes d'environnement, provoqués par exemple par le passage de troupeaux énormes, ou simplement les chasses au bison, ont ruiné toute l'économie de nombreuses tribus privés de leurs ressources séculaires. Derrière les "traditionnels" conflits entre éleveurs (pasteurs) et agriculteurs, voire entre chasseurs et agriculteurs, se trouvent des conflits verts qu'il serait intéressant de remettre en perspective dans l'histoire de l'humanité.

Sur les situations conflictuelles liées à la discrimination et à la privation d'une ressource environnementale, de multiples exemples peuvent être citer. En militarisant la ressource en eau dans les territoires occupés de Cisjordanie (Ordonnances militaires de juin et d'octobre 1967), Israël a mis en oeuvre un système d'autorisations et de restrictions qui visaient essentiellement les Palestiniens, tout en menant une politique d'implantation de colonies juives de peuplement. Dans un registre différent, la mise en valeur de l'Amazonie par le Brésil aboutit à l'éviction passive ou active des tribus amérindiennes vivant dans la forêt. il en va de même de l'exclusion d'ethnies indiennes lors de prospection et d'extraction de pétrole en Equateur... S'ajoutent notamment à cela, les petits agriculteurs sans terre du Nordeste brésilien évincés au profit des grands propriétaires pratiquant l'élevage extensif, aidés par une police militaire. Ce genre de pratiques poussent des populations à basculer dans la guérilla (au Philippines par exemple). Dans le domaine des ressources halieutiques marines, les accords de pêche, sortes de concessions, conclus entre les pays en développement et les pays industrialisés, fragilisent les populations côtières dont les techniques de pêche artisanale ne peuvent réaliser avec la pêche industrielle (Mauritanie, Sénégal, par rapport à l'Union Européenne).

Suivant la thèse (décembre 2014, Thèse en droit, Université Jean Moulin) de François MAXIME sur les conflits verts en Afrique, le continent est aujourd'hui le théâtre de nombreux conflits caractérisés par une distribution inégale des "ressources naturelles". "Il est aujourd'hui avéré que les risques environnementaux tels que la pollution, les changements climatiques, ou la désertification font peser une menace supplémentaire sur les populations et les écosystèmes afférents. Le début sur la "sécurité environnementale" a connu une expansion fulgurante en l'espace d'une vingtaine d'années, d'où tout notre intérêts de comprendre ses origines, ses fondements et les différents discours s'étant construit autour de cette notion. Pour autant le concept de "conflits verts" n'a jamais été analysé en profondeur en tenant compte des nombreux exemples touchant le continent africain, et ceci à la lumière d'une nouvelle typologie afin de capturer ces nouveaux conflits contemporains d'une manière davantage efficiente." Le doctorat situe sa recherche sur les relations entre environnements, ressources naturelles, facteurs de puissance et conflit dans le continent au cours des dernières décennies. Il entend mettre en lumière l'évolution du concept traditionnel de "sécurité" sur la base des discours changeants parmi les milieux politiques du XXe siècle. Ce qui pour lui implique des discussions "sur l'amélioration de l'efficacité des mécanismes de prévention et de résolution tels qu'appréhendés aujourd'hui par la Communauté européenne, la création des "casques verts" et la notion de "crimes environnementaux" démontrant les limites en la matière."

Pour Robert POLET, chercheur au CETRI, Centre tricontinental (février 2008), "les conflits socio-environnementaux sont en pleine expansion à l'heure du néolibéralisme (même s'ils) ne constituent pas un phénomène nouveau, propre à cette doctrine particulière du développement. Pour autant, si l'exploitation à grande échelle des ressources naturelles nationales est au coeur des politiques de développement depuis l'ère des décolonisations, force est de constater que les stratégies d'extraversion adoptées par la majorité des économies du Sud ces dernières années ont considérablement accentué les pressions ur les environnements naturels et les populations locales qui en dépendent. A l'ère de la mondialisation néolibérale, les territoires, les ressources naturelles, les paysages son déconnectés, arrachés à leur fonctions sociales, économiques ou culturelles locales pour être envisagés du seul point de vue de leur valorisation sur les marchés internationaux.

Or, poursuit-il, loin de la frénésie des capitales et des quartiers d'affaires, ils sont des centaines de millions - paysans, peuples autochtones, pêcheurs... - à tirer leur subsistance de l'exploitation des ressources de leur environnement immédiat - terre, forêt, rivières, mer. L'absence de prise en compte de leurs intérêts par les autorités locales ou nationales à l'heure de négocier les termes des contrats d'exploitation avec les opérateurs privés (nationaux ou transnationaux) est source de tensions sociales de plus en plus aigües aux quatre coins de la l'Asie, de l'Amérique Latine et de l'Afrique.

Exportations forestières, minières, pétrolières dopées par le rebond des prix internationaux des matières premières, grands ouvrages d'infrastructure (barrages, routes, gazoducs) visant à accélérer le transit des ressources naturelles et l'alimentation d'une croissance énergivore, pêche industrielle, dissémination de sites touristiques - autant de projets "sans égards" pour les écosystèmes et les populations locales qui font des millions de "victimes du développement", pour reprendre l'expression de militants asiatiques. Depuis le début du millénaire, l'augmentation du prix des produits agricole et l'euphorie qui entoure la montée en puissance des agrocarburants ont accentué la compétition autour des ressources foncières et hydriques entre les firmes agroalimentaires transnationales et les communautés paysannes et indigènes locales, au détriment de ces dernières."

Cette mondialisation accélère l'évolution de nombreux conflits en reliant toutes les causes possibles de guerres dans des chaudières environnementales, sociales, religieuses et ethniques. Ce qui pouvait se dissocier auparavant, avec le temps et la dispersion, problèmes écologiques, conflits, parfois anciens, ethniques ou/et religieux, rivalités politiques, calculs tactiques ou stratégiques de puissances régionales, appétits financiers et économiques locaux, nationaux ou internationaux, inégalités socio-économiques se conjuguent pour donner des situations explosives qui se traduisent de plus en plus souvent par des conflits à expression souvent armée. Ce sont ces situations-là qui dessinent les contours des "conflits verts".

Jacques SIRONNEAU, Guerre et environnement, dans Guerre et Economie, Ellipses, 2003. GRIP, Les conflits verts, La dégradation de l'environnement, source de tension, 1992. On y remarque les contributions, entre autres, de Colette BRAECKMAN, Jean-Marie CHAUVIER, René DUMONT, Mohammed MAZOUZ, Marc SCHMITZ....

STRATEGUS

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16 novembre 2015 1 16 /11 /novembre /2015 10:27

Les atteintes à l'environnement par les activités militaires touchent tant le milieu terrestre que la ressource hydraulique.

Les atteintes au milieu terrestre, considérés encore comme les plus importantes, mais le cas des océans est encore mal évalué, sont irréfutables et résultent notamment de l'emploi d'armements massivement destructeurs (sans être à proprement parler des armes à destruction massive), car puissants (en impact et en profondeur), avec des munitions plus ou moins dangereuses à moyen terme, même lorsqu'elles n'ont pas atteint leur objectif. Observés par satellite, elles sont irréfutables : la désertification et la déforestation ne proviennent pas seulement des activités industrielles. Cette désertification et cette déforestation s'accélèrent et font partie du changement climatique, même si dans l'Histoire on a pu assister à des catastrophes dues à une surexploitation des sols. Les remèdes apportés, aléatoires, fragmentaires et coûteux - qui supposent une collaboration internationale et une volonté politique affirmée, demeurent très en-deça des ambitions affichées, notamment au cours de l'élaboration de la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (1996). Le constat est le même en ce qui concerne la déforestation (Plan de lutte contre la disparition accélérée des forêts tropicales, Conférence internationale de 2002).

Les atteintes aux ressources hydrauliques, en eau douce - sécheresses récurrentes - comme aux écosystèmes marins résultent également des multiples activités militaires, et pas seulement d'une organisation de la pêche industrielle ou d'une urbanisation désordonnée ou encore d'une agriculture à base d'utilisation de pesticides. Les multiples pollutions chimiques et radioactives opèrent des effets cumulatifs qui sont encore mal évalués à l'heure actuelle, sauf dans des zones localisées, comme celles des cimetières de bâtiments militaires ou de sous-marins à propulsion nucléaire.

La réponse quasi universelle des pays confrontés à la pénurie d'eau douce consiste à mettre en oeuvre une politique de grands barrages, qui occasionnent par ailleurs des dommages sur le rythme des fleuves et sur la stabilité des reliefs montagneux. Peu d'actions sont entreprises encore pour les mers (une maigre Politique Commune de la Pêche de 2001 au sein de l'Union Européenne...).

Les atteintes au milieu atmosphérique, qui mobilise la communauté internationale en raison des conséquences de plus en plus visibles des changements climatiques, résultent d'activités humaines dégageant des gaz à effet de serre. Lesquelles sont produites en grande majorité par des activités civiles. Toutefois, les activités militaires sont de grosses consommatrices d'énergie fossile, notamment parce que le primat de l'efficacité existe le maximum de vitesse et le maximum de destructivité. Les manoeuvres militaires, à cet égard, parce qu'elles ont lieu autant en temps de paix qu'en temps de guerre dégagent beaucoup de ces gaz là et d'autres, qui s'ils ne sont pas directement liés aux changements climatiques, n'en sont pas moins nocifs, soit de manière collatérale soit de façon délibérée. Il faut noter que l'aviation, tant civile que militaire, joue sans doute un rôle important, quoique encore minoré (on préfère parler de la pollution automobile...) dans les changements climatiques. Nous avons l'habitude de dire entre membres de ce blog qu'un avion pollue autant que mille voitures, bien que cela ne reste qu'une image...

Les conséquences économiques majeures directes sont amplifiées par la croissance démographique dans les zones les premières concernées. Appauvrissement des sols, exacerbation des sécheresses et de la désertification, provoquant des pénuries d'eau, peuvent être à l'origine de déplacements de population. Jointes aux guerres, ces conséquences sont déjà visibles dans certaines parties du monde.

Et sans doute la situation est appelée à s'aggraver, vu l'inaction des pouvoirs politiques, notamment dans ces régions, soit parce qu'ils sont accaparés par précisément les guerres soit réduits à néant (zones grises), soit encore bien plus préoccupés de protéger leurs classes privilégiées que l'ensemble de leurs populations. Parfois, on note le développement de technologies visant à "sécuriser" dans tous les sens du terme (isolation environnementale, protection militaire...) certaines zones restreintes.

Ces dégradations environnementales engendrent à leur tour des situations conflictuelles, quand ce n'est pas la destruction volontaire qui est utilisée comme moyen de guerre.

La description de ces situations d'une part fait référence aux notions de "conflit vert" et de "réfugiés de l'environnement" ou "éco-réfugiés", d'autre part met en exergue le risque de tension sur les ressources hydriques transfrontalières. Nombre de conflits ont pour enjeu l'eau, par delà le contrôle de ressources énergétiques ou minières.

Ces "réfugiés de l'environnement" déstabilisent les régions d'accueil, parfois déjà appauvries. Les déplacements de population auraient même tendance à produire une sorte de "nomadisme" couvrant de larges parties de territoire, phénomène que tentent de combattre des autorités politiques qui organisent l'édification de camps parfois appelés camps de transit mais qui sont là pour contenir à long terme des populations dans des zones réservées, souvent encadrées militairement. Dans les régions qui bénéficient encore de conditions de vie enviables, la susceptibilité des populations des pays d'accueil, parfois à fleur de peau vu l'infime proportion de celles qui y viennent par rapport aux populations déplacées, provoquent déjà des tensions internes qui s'expriment politiquement par un climat d'insécurité savamment entretenu par des partis favorables à l'organisation de sociétés plus surveillées, plus "disciplinées", voire plus militarisées.

Le problème majeur des risques de tension concernent les recherches hydrauliques transfrontalières. Le conflit du Moyen-Orient entre l'Etat d'Israël et les Palestiniens constitue une sorte de prototype de ce genre de risques. C'est d'ailleurs le premier exemple cité par Jacques SIRONNEAU. Lors de ses conquêtes territoriales successives, Israël s'est souciée de s'assurer le contrôle stratégique de la ressource en eau. Son second exemple concerne l'exploitation de l'Euphrate et accessoirement du Tigre : la Turquie, le Syrie et l'Irak voire l'Iran par l'intermédiaire de Chatt El Arab tentent de contrôler ces fleuves, notamment par des aménagements de retenir d'eau (notamment des barrages hydroélectrique). Sans doute, l'analyse profonde de la situation provoquée par l'expansion du groupe Etat Islamique ne peut-elle se comprendre sans l'on omet de facteur conflictuel.

La destruction de l'environnement comme arme de guerre, pour réduire ou détruire l'adversaire n'est pas nouvelle, mais l'ampleur des destructions possibles est sans commune mesure avec le passé. Défiolation de forêts ou de rizières, destruction d'ouvrages d'approvisionnement en eau, mise hors service de stations de traitement de l'eau, sabotage des puits et installations pétrolières, provoquent de gigantesques pollutions marines ou/et terrestres, dont les effets perdurent parfois à très long terme.

L'élément déclenchant qui a abouti, dans un contexte de risque de guerre nucléaire, à la convention ENMOD, a vraisemblement été l'épandage par l'armée américaine, lors de la seconde guerre d'Indochine, d'herbicides (défilants) sur la forêt vietnamienne ainsi que le bombardement systématique des digues, actions destinées à permettre à la fois le repérage des mouvements de l'adversaire et leur paralysie. Ces actions ont causé à l'environnement des dommages très importants et de manière indirecte aux populations civiles soumises aux effets mal connus des produits chimiques qui ont par surcroit entrainé la déforestation, sans compter l'érosion ainsi provoquée de terres envahies par les eaux et des sols rendus hydromorphiques et donc impropres à la culture à la suite des bombardements.

Rappelons que l'ENMOD (Convention sur l'interdiction d'utiliser des techniques de modification de l'environnement à des fins militaires ou toutes fins hostiles), traité international adoptée le 10 décembre 1976 par l'Assemblée générale de l'ONU, entré en vigueur en 1978, est signé par 76 des 197 Etats membres. Cette convention devrait être un cadre important à l'activité de l'ensemble des parties pour construire tout un arsenal de règlements plus précis, propre à soutenir des activités efficaces. Mais les raisons d'Etat l'emportent encore sur des considérations universelles. Il faut dire que depuis l'existence des Etats, la destruction de l'environnement de l'adversaire constitue toujours un des moyens d'une stratégie d'ensemble, et qu'appliquer une telle convention reviendrait à entreprendre un grand pas en avant vers une gouvernance mondiale de l'environnement et une brèche importante dans le droit à la guerre des Etats.

Jacques SIRONNEAU, Guerre et environnement, dans Guerre et Economie, Ellipses, 2003.

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9 novembre 2015 1 09 /11 /novembre /2015 10:30

Les diverses activités militaires - des manoeuvres aux opérations militaires - influent sur l'environnement de plusieurs manières, diverses et variées, superficielles ou profondes, à court ou à long terme. Et, comme dans un cycle vicieux, la dégradation des environnements accroissent la gravité des conflits armés ou même en provoquent de nouveaux. Des conflits, nommés verts par certains, apparaissent du fait des diverses contrées rendues impropres à la vie humaine (on songe en premier aux diverses îles océaniques, mais aussi à des régions au climat bouleversé, devenus par exemple trop chauds et humides ou soumis à des variations brusques de température et de pression), provoquant déplacements de populations, famines, épidémies, tout cela dans un climat parfois de guerre civile.

Que ce soit par le ravinement des terres ( que l'on songe aux mouvements des chars ou aux épandages massifs de divers produits...) ou la pollution des airs (par les essais d'engins aériens ou les explosions nucléaires), ces activités rendent d'abord impropres à l'habitat des étendues variables de terre et de mer, dans un temps plus ou moins long, les rendent plus ou moins dangereux à vivre (que l'on songe aux radiations des villes japonaises bombardées à l'arme atomique pendant la deuxième guerre mondiale). Si les conséquences des guerres, avec toute la technologie destructrice qui y est déployée, sont les plus visibles dans les zones où les conflits armés durent depuis plusieurs années ou plusieurs décennies, elles existent également de manière plus pernicieuses dans des zones exemptes depuis longtemps de ces conflits.

De tout temps, les guerres ont influé sur les sols, parfois d'une manière que peu osent rappeler (fertilisation accrue de certains sols grâce à la décomposition des cadavres de soldats en nombre), mais aujourd'hui, avec le déploiement de moyens de destructions étendus, profonds et parfois agissant à long terme, l'environnement concerné devient de plus en plus problématique pour les humains (mais beaucoup d'autres espèces peuvent parfois y vivre et même y prospérer).

Jacques SIRONNEAU dresse un tableau des relations entre guerre et environnement :

- Les multiples dégradations de l'environnement dans l'ensemble de ses composantes, dues ou non à l'action humaine, ne peuvent manquer d'avoir un effet majeur sur l'économie des régions qui les subissent. Il distingue les atteintes directes à l'environnement, au milieu terrestre, au système hydraulique, aux écosystèmes marins et au milieu atmosphérique. Il répertorie les effets économiques majeurs amplifiés par la croissance démographique dans les zones concernées.

- Les dégradations environnementales susceptibles d'engendrer des situations conflictuelles, quand ce n'est pas la destruction volontaire de l'environnement qui serait utilisé comme arme de guerre. Il distingue ainsi les situations génératrices de tensions voire conflictuelles de la destruction de l'environnement comme arme de guerre.

Ali-HAMANDOU et Michel-André BOUCHARD évaluent l'impact des conflits armés sur l'environnement et les actions menées contre ceux-ci.

"Les conflits armés, écrivent-ils, sont source de catastrophes majeures pour l'environnement. Dans les années 60, la déflation de la jungle vietnamienne par l'armée américaine a interpellé la conscience collective sur la protection de l'environnement en situation de conflit armé. La guerre du Golfe de 1990-1991, avec l'utilisation des armes à uranium appauvri et l'incendie des puits de pétrole a fait de la protection de l'environnement lors des conflits armés une préoccupation internationale. Des dispositions juridiques et réglementaires du droit international interdisent et limitent les actions néfastes sur l'environnement en temps de guerre. Au nombre de ces dispositions, il y a la convention ENMOD de 1976, le Protocole de Genève de 1977 et les Directives de la Croix-Rouge pour la formation des forces armées (1996). La difficulté de mise en oeuvre de ces instruments est l'une des causes principales de l'exacerbation et de la persistance des impacts environnementaux des conflits armés. Un bref aperçu des travaux effectués dans ce domaine montre que cette question est jusqu'ici abordée sous un angle purement théorique, empirique et descriptif (causes, manifestations et typologies des conflits). Et, contrairement aux autres domaines de connaissances (scientifiques, économistes, juristes, universitaires), les spécialistes de l'évaluation environnementale se sont à ce jour peu intéressés à cette question (2006).

L'analyse des impacts environnementaux permet de dresser une typologie axée sur les trois grandes phases de déroulement des conflits armés : pré-conflit, sen-conflit et post-conflit. S'y ajoutent les impacts "collatéraux" qui se poursuivent même pendant la phase post-conflit." Les auteurs analysent "applicabilité de la procédure d'Evaluation Environnementale (EE) et d'évaluation Environnementale Stratégique (EES) en distinguant les différentes phases des conflits armés et en insistant sur les processus de prévention, d'anticipation et d'atténuation des impacts. De cette analyse, il ressort que l'EE a un grand rôle à jouer en situation de conflit armé, notamment en intervenant dans des actions de planification de la gouvernance, les opérations humanitaires, les actions de reconstruction post-conflit et surtout dans les actions en amont des conflit. Une telle approche nécessite un cadre d'analyse adapté impliquant des outils méthodologiques et opérationnels adéquats, et en se plaçant dans une perspective globale du développement durable."

Sous la coordination de Marc SCHMITZ, dix-neuf auteurs apportent leurs contributions à la réflexion sur ce qu'on appelle les "conflits verts". Des guerres se mènent pour des ressources et nombre d'autres se préparent ; l'environnement est malmené - tout se conjugue pour que se multiplient les "conflits gigognes" allumés par l'"étincelle verte". Les réfugiés de l'environnement se comptent par millions. Ils plaident pour une "écosécurité commune et globale" et un développement qui ne soit pas celui du productivisme, de la consommation sans fin, du FMI, de la dette. Ils enrichissent ainsi la notion de sécurité internationale et élaborent un guide pour l'action.

Marc SCHMITZ, Les conflits verts, GRIP Informations, 1992. Al-Hamandou DORSOUMA et Michel-André BOUCHARD, Conflits armés et environnement, Développement durable et territoires, dossier n°8, 2006. Jacques SIRONNEAU, Guerre et environnement, dans Guerre et économie, Ellipses, 2003.

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4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 12:31

Si le confucianisme impérial fait partie de l'histoire chinoise, le confucianisme moderne est plus un débat à l'intérieur d'une classe intellectuelle divisée et pour une fraction parfois importante persécutée par le pouvoir officiellement marxiste. Ce débat fait souvent l'impasse sur des siècles de domination de l'idéologie confucéenne qui fut pourtant dénoncée comme étant responsable du retard de la Chine par rapport à l'Occident.

Le confucianisme impérial, amalgame entre pensée légiste et pensée confucéenne, apparue sous les Han, se constitue sur une ambiguïté, car si la première est cultivée par les souverains, la seconde l'est surtout par les bureaucrates. John FAIRBANKS et Merle GOLDMAN expliquent que "le souverain maniait la carotte et le bâton des récompenses et des châtiments pour maintenir l'ordre dans le peuple. Mais les membres de l'administration avaient besoin de bien autre chose que des incitations pour donner le meilleur d'eux-mêmes. Les adeptes du confucianisme considéraient que l'observation exemplaire des rites conférait au souverain une certaine vertu (...) laquelle inclinait tout un chacun à accepter, soutenir et même vénérer son autorité. Si son ascendant moral et la civilité de son caractère venaient à manquer leur effet, le souverain pouvait toujours faire appel au châtiment et même à la répression militaire. L'usage de la violence était l'une des prérogatives du souverain, qu'elle fût dirigée contre le peuple ou contre les fonctionnaires de son administration. Mais, ne pouvant gouverner uniquement par la violence, il avait besoin de l'aide des confucianistes - en d'autres lieux, c'est vers les autorités religieuses que les autorités politiques se tournent - pour pouvoir manifester son souci constant d'agir moralement et avec bienveillance. Sans influence confucéenne, l'empereur observait jour après jour le rite et les cérémonies et c'était là sa fonction principale en tant que Fils du Ciel.

Pour eux (et pratiquement tous les auteurs qui écrivent sur l'histoire de la Chine), les limites de la doctrine confucéenne étaient apparues clairement dès le départ. CONFUCIUS avait pour ambition de former une élite d'hommes supérieurs, capables à la fois de s'assurer le respect du peuple et de guider la conduite du souverain. Ses priorités - loin de gouverner lui-même - étaient en premier lieu le rite, en second lieu l'humain. L'instruction n'arrivait qu'en troisième position. C'est par son exemple, de sa positon très importante, qu'il montrait la voie à ceux qui allaient devenir plus tard les fonctionnaires lettrés de l'ère impériale. La structure de la société chinoise en place, sa tâche n'était pas d'éduquer les masses, mais les souverains.

Les Han conservaient le mandat du Ciel en observant les rites du culte impérial,un culte qu'ils vouaient à leurs ancêtres de la famille Liu. La cosmologie qui y était attachée, et qui avait pour mérite de lier entre eux l'ensemble des phénomènes de l'expérience humaine, permit au confucianisme de jouer un rôle politique de plus en plus central en tant que doctrine officielle de l'Etat.

"L'antique cosmologie chinoise présente des différences frappantes, continuent nos auteurs, avec la pensée occidentale. Par exemple, il n'y avait chez les Anciens Chinois aucun mythe de la Création, aucun législateur suprême extérieur à notre monde, aucun cause première, pas même un big bang. (...). Cette conception s'écarte de la tendance invétéré que l'on observe partout ailleurs dans le monde, où l'existence d'une divinité surnaturelle est toujours supposée. (...). (...) la pensée des Han, telle que nous la trouvons transcrite dans les textes classiques, est bâtie à la fois sur un concept de l'homme qui envisage celui-ci comme une partie de la nature, et sur le concept d'une relation spéciale liant le souverain à ses ancêtres."

Ces deux concepts sont détruits, plus ou moins profondément, avec les événements qui donnent naissance à la société chinoise moderne. La crise environnementale, qui se fait sentir en Chine bien plus qu'ailleurs, et la crise politique née de la difficile cohabitation d'un régime politique autoritaire et d'un capitalisme plus ou moins bien contrôlé (de moins en moins d'ailleurs, si l'on en juge des fréquences affaires de corruption au plus haut niveau de l'Etat et des autorités régionales...), conduisent une partie de la classe intellectuelle à remettre en cause l'évolution partie (en fait mise à jour et exprimée socialement et politiquement) du Mouvement du 4 mai 1919. En remettant en avant une certain conception du confucianisme.

Mais les références divergent entre le confucianisme des dynasties Song (960-1279) et Ming (1368-1644), réputé pour ses envolées métaphysiques, largement pris en compte par ce qu'on a appelé le néo-confucianisme contemporain du XXème siècle et l'autre tradition, celle des Han (260 av JC-220 ap JC), en particulier celle dite du Guangyang, dont se réclame par exemple Jiang Qing (né en 1953), à la suite du grand lettré réformateur Kang Youwei (1858-1927).

Jiang Qing (attention au homonymes!), connu pour ses critiques du néo-confucianisme, est ouvertement influencé par le libéralisme occidental, même si les influences ne se limitent pas à cela. De plein pied dans le débat actuel sur la démocratie en Chine contemporaine, il souligne l'importance de rétablir l'équilibre entre plusieurs sources de légitimité, accompagnant ses réflexions de propositions institutionnelles. "Le développement politique de la Chine, écrit-il, doit avoir pour horizon la voie royale, non la démocratie. Pourtant à l'époque moderne, le chemin parcouru a été tout autre et tous les courants de pensée politique ont eu pour indépassable horizon la démocratie. Nul besoin de nous étendre sur les libéraux qui se sont réclamés d'une "véritable démocratie" sur le style occidental. Le socialisme, quant-à lui, a prôné une démocratie socialiste opposée au modèle capitaliste. Le mouvement dit du "confucianisme contemporain", enfin, qui se donnait pour tâche de faire rayonner la culture traditionnelle, a fait de la démocratie cette "nouvelle royauté" devant être promue à partir d'un enseignement de sagesse. En réalité, si l'on dresse un panorama de la pensée chinoise contemporaine, on remarque que les Chinois ont perdu toute capacité de réfléchir aux questions politiques de manière autonome. Ou, pour dire les choses autrement, ils ne sont plus capables de se référer à leur propre culture pour réfléchir au politique. C'est bien là le drame de notre monde intellectuel! Or, c'est notre propre voie que nous devons emprunter, nous ne pouvons nous contenter de suivre l'Occident en nous reniant. La voie propre à notre culture, c'est "la politique de la Voie Royale" et c'est à elle qu'il faut recourir." Notons avec le traducteur Sébastien BILLIOUD que dans la plupart de ses écrits, le propos de Jiang Qing est souvent très virulent à l'encontre de l'Occident. Il condamne en réalité avant tout la modernité occidentale et les ravages qu'elle a selon lui provoqués en Chine, que ce soit à travers le marxisme (à l'égard duquel il tient cependant un propos nuancé) ou, surtout, aujourd'hui, le capitalisme. Des auteurs comme J. de MAISTRE et Edmond BURKE, ou plus récemment les néo-marxistes, trouvent grâce à ses yeux.

L'universitaire définit d'abord ce qu'il entend par "Voie Royale" et l'équilibre qu'il faut selon lui restaurer ou instaurer. "Au coeur de l'idée de Voie Royale, on trouve celle d'une "triple légitimité du pouvoir politique". (...). Indispensable pour unir "le ciel, la terre et les hommes". "Le "Ciel" fait référence à une légitimité transcendante et sacrée. Dans la culture chinoise, il évoque deux choses : d'une part, l'idée d'une intention ou volonté rectrice dotés d'une dimension personnelle, quoique cachée, et d'autre part l'idée d'une moralité naturelle possédant un caractère sacré et transcendant. La "terre" renvoie pour sa part à une légitimité dérivant de l'histoire et de la culture, car ces deux dernières s'ancrent dans un espace géographique déterminé. L'"homme" enfin, évoque une légitimité basée sur l'adhésion des gens et la volonté du peuple : ces éléments déterminent directement dans quelle mesure on obéit volontairement ou non à l'autorité ou au pouvoir politique. (...) Si l'on se réfère à la Voie royale, l'autorité de celui qui gouverne est donc attestée par le Ciel, l'histoire et le peuple. Elle consiste, autant que possible, à faire en sorte que le pouvoir de celui qui gouverne soit fondé en droit et que la simple obéissance du peuple se transforme en devoir. Si le pouvoir ne bénéficie pas simultanément de cette triple légitimité, son autorité en est fortement rabaissée : le peuple ne lui est pas pleinement loyal et ne le reconnait pas complètement ; une telle situation peut déboucher sur une crise. Dans de telles circonstances, l'ordre politique est menacé. C'est pour cette raison que la voie confucéenne s'attache tant à la question de la légitimité afin de créer un ordre politique harmonieux et stable sur le long terme. En utilisant des notions chinoises, on peut dire qu'il s'agit d'instituer, dans la durée, un ordre politique marqué par la paix et conforme aux circonstances, à l'ordre des choses, à la loi ou encore à la Voie." Pour Quig JIANG, il n'agit pas seulement de prôner trois légitimités mais de parvenir à un équilibre entre les trois.Il critique la conception de l'équilibre politique du système démocratique occidental, car elle n'est fondée que sur la "souveraineté du peuple", lequel tend à favoriser le court terme, la satisfaction des besoins immédiats, lesquels besoins s'expriment sans considérations sur le long terme. La volonté populaire, en l'occurence surtout celle qui s'exprime aux Etats-Unis signifie la pression de certains secteurs tirant leur puissance de cette demande à court terme, d'énergie, de biens de consommation, de loisirs. Lesquels tendent à ignorer ou à passer sous silence les divers inconvénients sur l'environnement de l'exploitation à outrance des ressources de toute sorte. Les intérêts et les désirs du peuple américain s'opposent au respect de la nature. De plus, la démocratie (américaine) souffre de la tare du manque de morale. A la source de ce manque de morale réside dans la séparation du politique et du religieux, fruit de la modernité occidentale. La légitimité a été transférée de Dieu à l'homme, sans considération du fait que les valeurs sacrées permettaient d'équilibrer les demandes de satisfaction à court terme, et notamment de respecter les équilibres naturels. "Du fait de la domination d'un seul type de légitimité, on ne peut, dans un régime démocratique, résoudre fondamentalement le problème environnemental."

"Dans le processus, écrit-il encore, à travers lequel les pays non-occidentaux, ont à l'époque moderne établi des régimes démocratiques, l'hégémonie accordée à la volonté populaire a conduit à écarter une autre légitimité, issue de la culture et de l'histoire." En se focalisant sur ces pays et sur la Chiné en particulier, l'universitaire n'ignore pas que dans les pays occidentaux, l'hégémonie de la volonté populaire provient d'une culture et d'une histoire autre, et que pas conséquent, les aspects négatifs qu'il constate dans son pays proviennent d'une très grande différence dans la tradition historique. Et qu'à vouloir tout simplement copier l'Occident, les impasses de tout ordre s'accumulent. S'il prône la Voie Royale, qui peut (mais pas obligatoirement) être une source de réflexion en Occident, c'est pour dépasser et abandonner la démocratie en Chine surtout, et d'abord. Cela ne signifie pas refuser la démocratie mais de refuser son hégémonie. "Sil la Voie royale est supérieure à la démocratie, c'est parce qu'elle s'oppose à la domination d'un type de légitimité, mais elle ne s'oppose nullement à la prise en compte de la volonté populaire."

Comment concrètement cette Voie Royale peut-elle se mettre en place? Il s'agit non pas de revenir aux institutions impériales de la période Han, car les circonstances ont changé. Cette Voie royale peut se traduire par un système parlementaire. "L'exécutif en émanera et sera responsable devant lui. Le parlement sera trilatéral et chaque chambre incarnera un type de légitimité. La "chambre des confucéens" représentera la légitimité transcendante et sacrée. Celle du "peuple" traduira la volonté populaire. Enfin, la "chambre de l'essence du pays" incarnera la légitimité de la culture et de l'histoire. La composition de la "chambre des confucéens" reposera sur un système de recommandations et de nominations : celle de "la chambre du peuple" sera le fruit de l'élection, à la fois au suffrage universel et via des collèges socioprofessionnels ; quant à la "chambre de l'essence du pays", elle procèdera d'un système de désignation intégrant notamment une dimension héréditaire.(...)". Des critiques se sont élevées contre ce système, mais l'accent est parfois mis sur les mécanismes (à trouver) qui permettraient de réguler les conflits de pouvoir inévitables entre les trois "chambres". Un tel système fait craindre l'instabilité politique que précisément l'auteur voudrait éviter pour pouvoir résoudre notamment les problèmes environnementaux.

Le traducteur écrit dans une note que "L'intelligence de la critique de la démocratie présentés ici par Jiang Qing demande que l'on prête attention à un double registre de son discours. Ainsi la critique du "désir" dans l'univers démocratique peut se référer de manière assez prévisible à une sociologie ou philosophie politique qui opposerait l'irrationalité des intérêts particuliers à la formation de la volonté générale ou à l'obtention du bien commun de la cité. Mais la perspective qui se veut confucéenne de l'auteur lui fait donner également à la notion de "désir" comme "désir humain", une acception métaphysique bien précise, trouvant sa source dans le néo-confucianisme qui s'affirme à partir des Song. Dans l'interprétation dualiste, mais dynamique, qu'en donne Zhu Xi (1130-1200), les "désirs humains" s'opposent aux "principes célestes ou naturels" : les seconds sont les vertus constantes qu'il s'agit de cultiver (humanité, sens du juste, etc.) pour contrôler ou réduire les premiers, assimilés à des inclinations égoïstes, confuses, voire potentiellement perverses (selon une perspective où l'on reconnait une influence bouddhiste). La légitimité que l'auteur prétend trouver dans la "voie du ciel" est aussi au fondement de ces principes ou valeurs constantes auxquelles il peut donner, selon le contexte, une dimension plus ou moins religieuse. La "Voie du ciel" n'est autre que cet ordre à la fois naturel et moral que la "voie de l'homme" est appelée à accomplir."

Qing Jiang, Le confucianisme de la "Voie royale", direction pour le politique en Chine contemporaine, Traduction de Sébastien BILLIOUD, Extrême-Orient Extrême-Occident, n°31, 2009, dans le dossier Regards sur le politique en Chine aujourd'hui. John King FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Texto, Editions Taillandier, 2013.

PHILIUS

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3 novembre 2015 2 03 /11 /novembre /2015 12:58

Les actes de ce colloque organisé par Participation et progrès, Alliance géostratégique et l'Ecole de guerre économique à l'Ecole de guerre économique le 1er juillet 2011 à l'Ecole militaire (Paris), a le mérite, après les années 1990 où une impulsion, non suivie d'effets, à l'inverse de ce qui se passe dans les pays anglo-saxons, avait été donnée à des études concernant ces domaines, de faire le point sur des interrogations que nous partageons, sur ce blog, depuis un certain nombre d'années.

- L'économie est-elle en guerre? Cette guerre économique recouvre-telle seulement la concurrence exacerbée, non exempte de coups bas, entre les entreprises? S'agit-il de l'effet d'une mondialisation plus poussée qu'avant, qui verrait l'apparition de nouveaux acteurs? Faut-il évoquer la compétition accrue pour les ressources rares (énergie ou minéraux comme les terres rares concentrées en Chine) actuelles ou en devenir? On a de même l'impression que l'espace économique s'est compliqué avec le cyberespace. Y-a-t-il un nouvel espace conflictuel distinct ou intégrant l'espace "matériel"? Quel est le rôle des Etats, des entreprises dans cette mondialisation, qui semblait réduire l'importance des premiers, avant que la crise financière de 2008 en rappellent l'importance?

- La guerre n'est-elle dorénavant qu'affaire d'économie? Quelles sont les modifications actuelles des systèmes de production et d'accumulation économique et quelles en sont les conséquences sur la conduite de la guerre? Comme la complexité de l'économie affecte t-elle déjà le déroulement de la guerre? Quels sont les mutations qui conduisent à introduire l'espace économique comme un des nouveaux espaces lisses de la guerre? Y-a-t-il une relation de cause à effet (simple ou compliquée...) entre une crise économique et une crise stratégique? Comment les stratégies contemporaines utilisent-ils les outils économiques?

Les contributions de Christian SCHMIDT (la crise économique peut mener à une crise stratégique), Jacques SAPIR (l'avenir de l'économie de guerre), Olivier MARCOTTE (convergence des macro et des micro économique et stratégique-tactique), et de Nicolas MAZZUCCHI (pages de l'économie se traduisant par des formes de guerre) aident à penser économiquement la guerre. Celles de Stéphane DOSSÉ (concept de la guerre en termes contemporains), François CHAUVANCY (intérêts économiques dans une guerre irrégulière), Bénédicte TRATNJEK (le cas de la ville dans une guerre irrégulière), de Georges-Henri BRICET DES VALLONS et de Sébastien LE GAL (mercenariat), livrent leurs réflexions sur le rôle de l'économie dans la conduite de la guerre. Jean PUJOL (rôle de l'Etat dans l'élaboration d'une grande stratégie), Christian HARBULOT (Puissance, marché, territoire), Ali LAÏDI (pays en guerre économique), Sonia Le GOUREILLEC (piraterie maritime), Jacques HOGARD (la guerre économique vue de l'entreprise) et Guillaume TISSIER (cyberguerre économique) abordent l'économie en guerre. Nicolas BOUZOU (guerre des monnaies), Florent de SAINT-VICTOR (guerre des normes par l'interopérabilité et la standardisation), Olivier KEMPF (sécurité des approvisionnements), Matthieu ANQUEZ (stratégie des approvisionnements) et Edouard CHANOT (la question des terres rares) abordent certains procédés de la guerre économique.

La diversité des contributions, qui collent avec les réalités du monde d'aujourd'hui (pour reprendre les termes de la conclusions de Pierre PASCALLON), indiquent quelles sont les thèmes qui pourraient devenir cruciaux voire dominants jusque dans les années 2030 même si les voir globalement en conduit qu'à la banalité des relations obligatoires entre guerre et économie dans plusieurs directions. Même si le ton général de l'ouvrage est plutôt celui d'une perspective positive et de la guerre et de la guerre économique (dont les conséquences seraient globalement bénéfiques) et n'abordent pratiquement pas les aspects politiques et humains d'une telle perspective, on peut recueillir, à la lecture des différents compte rendus d'intervention, des données intéressantes. Nous ne pensons toutefois pas que de telles contributions puissent réalimenter le filon des années 1990, rappelé dans cet ouvrage (les études de Christian SCHMIDT, Nicole CHAIX, Jean-Paul HÉBERT, Jacques ABEN, Jacques FONTANELLE. Lui-même peu pourvu en analyses politiquement porteuses et porté plus sur la description (ce qui est déjà beaucoup...) de ce qui se passe, il lui manquait et lui manque toujours une perspective politique qui tende vers une maitrise du monde économique, aujourd'hui par trop livré à lui-même et échappant même aux acteurs (économiques compris). Se gardant précisément d'aspects prescriptifs, ces analyses restent limitées. Il est vrai qu'on ne peut pas demander à ce colloque d'aller plus loin que des exposés de situation, qui ont le mérite de fixer les idées et d'éclairer sur des aspects qui ne peuvent être débattus uniquement entre experts.

Sous la direction d'Olivier KEMPF, Guerre et économie : De l'économie de guerre à la guerre économique, L'Harmattan, 2013.

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31 octobre 2015 6 31 /10 /octobre /2015 08:53

Comment comprendre l'existence de complexes militaro-industriels, issus de logiques étatiques, avec les progrès de la mondialisation. Les multiples coopérations en matières de programme d'armement ne suffisent pas à expliquer l'intégration en complexes à la taille et aux ramifications sans aucune comparaison historique d'activités multinationales en constante progression. La mondialisation et la financiarisation semblent aller de pair avec une constante augmentation de dépenses militaires, alors que les conflits armés actuels, même s'ils sont encore nombreux et épars sur la planète, ne mobilisent pas des quantités d'armement si importantes que cela... C'est en fait plusieurs questions qui se posent, il n'est pas sûr que les experts aux services des différents complexes militaro-industriels puissent y répondre :

- Quel est le poids réel des groupes d'armement dans l'économie mondiale? Entre des commerces gris occultes qui concernent en masse notamment les armes légères et des croisements de participation financière, par filiales interposées, à l'image de ce qu'est le vaste marché des dettes mondiales, il est bien difficile de s'y retrouver. la "traçabilité" des transactions et même du circuit commandes-productions-livraisons n'est pas assurée. On peut même dire que compte tenu de la nature des marchandises concernées, le secret constitue un des aspects les plus importants.

- Quelle est la part réelle de la mondialisation des affaires d'armement et des différentes sanctuarisations par les Etats de certains pans des industries militaires?

- Peut-on distinguer réellement aujourd'hui le poids financier des complexes militaro-industriels de leur poids industriel (matériel) réel? La financiarisation de l'économie brouille réellement les perceptions?

Des éléments de réponses existent, mais parfois ils ne dépassent souvent pas la théorie elle-même, faute d'études suffisamment précises et ouvertes au public. Le croisement de l'explosion des transactions concernant les armes légères, leur dissémination dans toute la planète - qui expliquerait peut-être la persistance de nombreux conflits armés - et de l'explosion des coûts des armements majeurs (à un point qu'une armée ne pourrait plus, si toutes les potentialités technologiques étaient réunies sur un armement, s'offrir qu'un exemplaire unique par type d'armes majeures) peut donner déjà une première idée. Même si ce ne sont pas les mêmes composants des différents complexes militaro-industriels (groupes intégrés à nombreuses zones grises) qui sont concernées par ces deux phénomènes. L'importance des complexes militaro-industriels pose la question de la nature de cette mondialisation dont on parle tant, plus économique et financière que politique et sociale...

Pour P LABARDE et B MARIS (Ah Dieu! que la guerre économique est jolie! Albin Michel, 1998), la mondialisation n'est que la guerre universelle, civile et permanente. C'est une organisation oligopolistique et cautérisée du monde, dans le respect de la logique financière, qui définit une nouvelle organisation du travail de l'entreprise capitaliste et la liberté d'installation des possesseurs des capitaux. Le capital a toujours été international, apatride, plus financier qu'industriel, plus spéculateur que producteur de richesses. La mondialisation ne peut s'affirmer qu'en réduisant la protection sociale et les solidarités. Les politiques ont une responsabilité écrasante, en acceptant les instruments financiers qui donnent l'occasion aux opérateurs privés de disposer de l'arme de la guerre financière internationale. Les firmes multinationales (y compris celles qui participent aux complexe militaro-industriels), sont les bénéficiaires de cette mondialisation. L'OMC, l'euro, les privatisations, la libéralisation des marchés financiers ou le dumping social sont bien le résultat de décisions politiques répondant à l'attente des marchés, au détriment de celle des travailleurs. Les pays pauvres sont affaiblis par une mondialisation qui n'appelle pas la citoyenneté mondiale, encore moins celle des entreprises. Il s'agit d'une guerre civile quotidienne et généralisée, parfois même sanctionnée par des conflits collatéraux aux conséquences meurtrières importantes. La guerre économique cherche à fragiliser, à affaiblir ou à détruire l'ennemi. Tous les moyens, comme pour la vraie guerre, sont alors mobilisés. (dans Guerre et Economie).

Pour K J ARROW (La globalisation et ses implications pour la sécurité internationale, Grenoble, Pax économisa n°6, 2002), le précédent âge de la globalisation, fin du XIXe siècle, début du XXe, a culminé avec la première guerre mondiale. Ce qui démontre que l'ouverture des frontières n'est pas une étape nécessaire vers la paix. Pourtant, les autorités militaires combinent une insatiable demande pour de nouvelles armes (alors qu'ils réduisent de manière concomitante le format des armées) et une aversion accrue pour leur utilisation (floraison de théories et d'"essais" sur le zéro mort...). Ce n'est pas tant la globalisation que les facteurs qui l'encouragent qui fournissent le signal d'une réduction du potentiel de conflits armés internationaux. Cependant, si pour K OHMAE (The End of the Nation-State, The Free Press, 1995), la fin des nations est inscrite dans la logique pacifique et plutôt bienveillante de l'économie de marché, pour R REICH (The Work of Nations, New York, Vintage Books, 1992), défenseur d'un nationalisme économique positif, la désintégration inéluctable des économies nationales risque d'accroitre l'insécurité et la paupérisation. On assisterait alors à l'essor des Etats-régions, nouveaux facteurs de croissance. La nationalité d'une entreprise (et notamment d'une entreprise travaillant ou ayant des participations dans l'armement) perd son sens, car la monnaie,la technologie, les usines passent les frontières avec de moins en moins de restrictions. Les firmes transnationales et les marchés, désormais les principaux acteurs de l'économie internationale, favorisent la mobilité du capital, les procédures de délocalisation et l'essor de nouvelles technologies, facteurs de revenus importants. Les Etats-Unis se proposent de devenir le seul arbitre d'une économie mondiale désormais globalisée, en maintenant leur hégémonie économique et culturelle mondiale. Pour Claude SERFATI (Le bras armé de la mondialisation, Les temps modernes, n°607, 1999), la mondialisation va de pair avec la dynamique régressive du capitalisme. A côté d'ilots de prospérité, l'économie mondiale est en crise et le fossé se creuse inéluctablement. La globalisation, dominée par les pays les plus riches, fondée sur les inégalités, ne conduit pas à la paix (avec ou sans armes) pour la répartition des richesses. (Guerre et Économie).

En période de crise, à l'heure actuelle, où l'endettement semble être le moteur majeur de l'accroissement de la masse des capitaux, seuls les complexes militaro-industriel semblent bénéficier du contexte économique. Pour MAISONNEUVE et GIRONDEAU, il est nécessaire d'élucider le lien pas évident entre la mutation profonde du système capitaliste d'une part, et le rôle économiquement désastreux joué par la course aux armements, dans les économies du Tiers-Monde (compris dans une acception très large car ils écrivent en 1985), d'autre part, en supposant que dans les économies des pays développés, elle soit bénéfique du moins à court terme. L'accroissement permanent des dépenses militaires reflète la tentation constante du système capitaliste de résoudre ses contradictions par la crise. Il est contradictoire, en effet, d'évoluer vers un mode de fonctionnement de plus en plus "financier", tout en cherchant à préserver l'outil de production industrielle asphyxié par l'endettement et l'augmentation des coûts de production. La contradiction se résout pourtant, par un changement d'échelle dans la "division internationale du travail". Le capitalisme industriel et marchand cherchait à dégager un profit lié à une création de richesses, de biens économiquement et socialement utiles. Le capitalisme financier, pour sa part, crée des profits détachés de toute création de richesses. A terme, le système est condamné s'il ne trouve la contre-partie des profits réalisés. C'est alors qu'interviennent la course aux armements et la prolifération des armes dans le monde, y compris dans les pays du Tiers-Monde qui s'endettent avec la bénédiction des grandes banques occidentales, pour acquérir une défense armée moderne. Jusqu'à présent, les dépenses militaires (après une accalmie juste à la fin de la guerre froide et la chute de l'URSS) augmentent alors même que le contexte économique mondial connaît une récession (la visibilité de cette récession peut s'accroitre d'ailleurs en débarrassant les statistiques des revenus purement financiers...). On ne peut exprimer plus clairement le rôle joué par les différents complexes militaro-industriels (mais pas seulement eux...) dans la mutation du système capitaliste vers un mode de fonctionnement "financier". L'armement appartient à un ensemble de secteurs de pointe (électronique, informatique, chimie fine, robotique, atome...) qui sont les seuls à connaître encore une réelle croissance et pour lesquels la puissance publique consent une garantie économique exorbitante de droit commun. C'est pourquoi le secteur de l'armement est l'un des rares à pouvoir s'endetter sans risque majeur. Concluant son étude sur la fonction de l'endettement, Michel DEVELLE (Analyse financière, 2eme trimestre 1983) précise : "Au moment où, du fait de l'évolution économique, la rentabilité du capital investi se dégrade, le recours à un endettement nouveau devient aléatoire. Seuls les secteurs bénéficiant à un haut degré d'un assurance contre le risque économique généralement donnée par la puissance publique peuvent encore alourdir leurs dettes".

Ainsi, le cercle est bouclé : le capitalisme financier fonctionne pour assurer l'écoulement d'une "production" hautement sophistiquée à forte concentration de capital et de travail qu'il contribue également à financer. L'armement devient ainsi l'indispensable contrepartie à la création de profits purement financiers. L'accumulation des armements et la militarisation du Tiers-Monde engendrent alors une situation de "crise" qui sert doublement les intérêts du capitalisme nouvelle manière. Elle assure un immense marché à une production industrielle hautement technicisée et elle permet, grâce au relais des bourgeoisies locales au pouvoir, une régression des populations du Tiers-Monde pour assurer la pérennité du système. la course aux armements, qui engendre elle-même la militarisation des économies et des régimes politiques du Tiers Monde, sert à la fois de ballon d'oxygène et de cran de sûreté au capitalisme financier international. L'armement produit massivement par des complexes militaro-industriels qui ne craignent pas les conséquences d'une surproduction, quitte à détruire ou faire détruire des armements de plus en plus rapidement obsolètes , est devenu l'équivalent de la "richesse" produite en contrepartie, via tous les systèmes de financement, des profits réalisés par le capitalisme financier.

Si ces différentes analyses a le mérite d'indiquer des pistes de travail pour l'étude de l'impact de l'activité des firmes des complexes militaro-industriels, en dépassant les analyses sectorielles, reste tout un travail pour dresser des tableaux de correspondance entre la crise économique globale et les croissances continues des dépenses militaires. Ce travail est rendu difficile précisément par l'un des aspects de ces complexes : leurs ramifications jusque dans les médias, dans les universités et dans les think tanks, et dans les partis politiques. Objectivement, ils doivent garder le secret des affaires, toutes plus "épineuses" les unes que les autres et dans les faits peu d'entreprises sont capables de cerner les contours des complexes militaro-industriels. Tant les participations financières croisées sont devenues la règle dans le monde, entrainant un brouillard de la réalité économique ; les experts eux-mêmes préférant parler de marchés, ce qui évitent bien des efforts intellectuels. Non seulement les situations sont devenues complexes, mais elles évoluent de plus rapidement dans l'espace (déplacements constants de capitaux d'une région à l'autre) et dans le temps (de plus en plus transactions qui se nouent - et se dénouent - les unes parfois complétant les autres - sinon parfois s'empiétant et se contredisant, de plus en plus rapidement...).

G GIRONDEAU et JL MAISONNEUVE, Nos armes, la crise et le mal-développement, auto-édition "Réseaux Espérance" n°22, 1er trimestre 1985. Jacques FONTANEL et Liliane BENSAHEL, Guerre et économie : les liaisons dangereuses, dans Guerre et Economie, Sous la direction de Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT, Ellipses, 2003.

ECONOMIUS

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Published by GIL - dans ECONOMIE
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30 octobre 2015 5 30 /10 /octobre /2015 10:49

Les analyses des complexes militaro-industriels en tant que tels ne se sont pas poursuivies au-delà de la fin des années 1990, laissant plutôt la place prépondérante aux études de l'industrie militaire elles-mêmes. Recherches d'interopérabilité des armées parallèlement à la constitution d'un ensemble stratégique européen ou atlantique, analyses des synergies entre entreprises d'un même secteur (notamment aéronautique et spatial), constitution de "nouvelles" branches d'armement (robotique, drôles, avions de moyenne importance sans pilote, systèmes de surveillance satellitaires...) occupent ces "experts" souvent appointés directement par les entreprises d'armement. Généralement les ouvrages adoptent le point de vue de l'industrie d'armement, se penchant sur les multiples difficultés des différents secteurs, comme le faisaient déjà depuis des décennies le monde universitaire ou d'entreprise.

Or, les complexes militaro-industriels n'ont pas disparu. Avec les divers désengagements des Etats et la mondialisation, comme à travers la financiarisation de l'économie, ces complexes changent sans doute de nature, beaucoup moins liés à des problématiques nationales de défense.

Avant la montée de la mondialisation, plusieurs études se donnaient pour objet des aspects particuliers des complexes militaro-industriels, par exemple celle de Georges MENAHEM, sur le complexe militaro-scientifique. Les besoins de développement scientifique du complexe militaro-industriel (d'abord aux Etats-Unis) est directement lié à des courses aux armements mais aussi à une dynamique propre au progrès scientifique lui-même.

Juste avant les années 2000, Jean-Paul HÉBERT étudie les mutation du système de production d'armement français, compris comme système politico-stratégique, équilibré (de moins en moins bien) par un mode de régulation administrée; Les rapports entre firmes et Etat évoluent selon des modèles (l'auteur dresse une typologie de quatre modalités d'un genre unique) propres aux différentes entreprises concernées : Aérospatiale, Thomson-CSF, Dassault Aviation, Matra.

Déjà en 1985, Pierre DUSSAUGE pointait les insuffisances d'une approche par secteur, pour tenter d'évaluer l'impact économique global de l'activité des opérateurs du système militaro-industriel. Généralement, même si cette approche sectorielle est utile, elle ne tient pas compte des activités que les entreprise d'armement peuvent avoir dans d'autres secteurs, des liens entre activités militaires et civiles et, plus généralement, de la politique d'ensemble de ces entreprises. Cette approche, adopté par les pouvoirs publics au sein par exemple de la DGA, néglige, ou sous -estime l'importance des entreprises, non comme simple agrégation de moyens de production, mais comme organisations complexes ayant une unité, une cohésion interne, une identité propre (l'auteur fait référence à l'étude de J.P. LARÇON et R REITTER, Structures de pouvoir et identité de l'entreprise, Nathan, 1979), et surtout comme ensembles intégrés d'activités, gérées par un centre de décision stratégique unique.

"(...) les activités des entreprises dans ce secteur (de l'armement) ne devraient pas être analysées sans être replacées dans la démarche stratégique d'ensemble de ces e,reprises. Inversement, le fait pour ces entreprises d'avoir développé des activités dans l'armement n'est pas sans effet sur l'élaboration de leur stratégie. C'est donc l'ensemble du portefeuille d'activités, et plus généralement de la stratégie des entreprises du secteur de l'armement" qui doit être privilégié pour avoir une vue d'ensemble, vue d'ensemble (même si l'auteur ne le mentionne pas) qui se rapproche de l'analyse du complexe militaro-industriel.

"le concept de portefeuille d'activités part du principe suivant lequel une stratégie globale ne peut être formulée de façon immédiate pour un ensemble confus et hétérogène d'activités ; cette constatation découle de la notion même de stratégie d'entreprise qui pourrait être définie comme "le choix des domaines d'activités dans lesquels l'entreprise va se développer, la détermination des résultats auxquels on compte parvenir et l'allocation des ressources qui seront consacrées à la réalisation des objectifs". La première étape d'un processus d'analyse stratégique "est donc la décomposition de l'activité globale de l'entreprise en activités élémentaires pertinentes" ou "segments stratégiques". "De façon plus opérationnelle, la démarche à suivre pour analyser le portefeuille d'activités d'une entreprise, consiste à positionner dans un tableau ou une matrice à deux dimensions les différents segments stratégiques de cette entreprise. Les deux variables prises en compte peuvent varier en fonction de chaque école et donc de chacun des modèles particuliers, mais se ramènent en fait aux deux dimensions suivantes :

- la "valeur" des secteurs d'activité considérées,

- la "position concurrentielle" de l'entreprise dans chacun de ces secteurs d'activité.

Le positionnement des segments stratégiques de l'entreprise dans une telle matrice permet :

- de faire un diagnostic de son portefeuille global d'activités ;

- de préconiser une évolution de la composition de ce portefeuille, c'est-à-dire de formuler une véritable "stratégie de portefeuille d'activités" ;

- d'identifier les axes de développement à suivre au niveau de chaque domaine d'activité élémentaire, autrement dit de déterminer les "mouvements stratégiques" à faire effectuer à chacun des segments.

Appliqués à des entreprises diversifiées, ces modèles permettent de déterminer si la somme des activités de l'entreprise constitue un ensemble financièrement et dynamiquement équilibré et de définir, en fonction du portefeuille global, quelle stratégie individuelle devra être mise en oeuvre au niveau de chacune des activités de base. L'un des apports essentiels de ces modèles stratégiques est de rendre possible l'analyse des différentes activités d'une entreprise, non pas en soi, mais les unes par rapport aux autres, de déceler les complémentarités techniques, financières, commerciales ou autres qu'elles ont entre elles et donc d'élaborer une stratégie intégrée pour l'entreprise. Dans le cas des entreprises ayant des activités dans l'armement, l'application, même de façon assez globale, des modèles d'analyse, met en relief les complémentarités entre activités militaires et activités civiles, entre production de matériel pour les besoins nationaux et ventes d'armes à l'étranger, et, plus généralement, aide à mieux comprendre la stratégie suivie par ces entreprises ainsi que la façon dont l'intervention de l'Etat dans l'armement affecte cette entreprise." A partir de cette méthode d'analyse, l'auteur étudie la place de l'armement dans la vocation des entreprises, l'impact technologique des activités militaires, leur impact financier, l'impact des activités militaires sur le risque global d'entreprise et le positionnement des activités militaires dans le portefeuille d'activités des entreprises. Bien qu'il en reste à une analyse économique stricto sensu, n'abordant jamais les questions politiques et encore moins les ramifications idéologiques par l'intermédiaire des prises de participation dans les médias, Pierre DUSSAUGE décrit en conclusion les contours de l'importance globale de l'industrie de l'armement pour la France... aboutissant à peu aux mêmes conclusions que des auteurs des années 1970-1980 sur certains aspects économiques des complexes militaro-industriels : priorité de la sophistication des armements par rapport à leur coût (la fameuse maximisation des coûts de Seymour MELMAN...), poussée à l'exportation pour l'amortissement des coûts, course technologique préventive dans le cadre des luttes entre puissances, investissements massifs dans la recherche-développement de manière multiforme (La militarisation de la science chère à George MENAHEM...)...

Mais le complexe militaro-industriel ne peut pas être analysé de manière uniquement économique, en reprenant simplement les calculs des entreprise ou des bureaux de la DGA...

Pour ces secteurs éminemment politiques, les questions d'opinion publique peuvent être aussi importantes que les questions financières. lors des débats sur la programmation ou le budget militaires, il est souvent impératif que peu de bruits soit fait autour de certains projets. Sous le sceau secret-défense, particulièrement facile à manipuler dans les périodes de tension ou même de guerre, il importe pour la bonne marche des affaires d'avoir une possibilité d'orienter l'attention des esprits vers autre chose que la préparation de futurs combats, que peut-être les manoeuvres pour en faciliter la venue. Il existe une propension pour de grands groupes industriels de l'armement de prendre des participations dans des médias.

C'est en tout cas ce que constate par exemple Andrée MICHEL dans sa contribution sur le complexe militaro-industriel, la guerre du Golfe et la démocratie en France (dans Femmes et sociétés, revue L'homme et sa société, volume 99, n°1, 1991). L'absence de réels débats en France sur la participation à des guerres, entre indifférence et brouillard idéologique, perpétue la puissance du complexe militaro-industriel, devenue affaire uniquement entre "bureaucrates et technocrates", c'est-à-dire "hommes politiques à la tête des partis politiques, hauts fonctionnaires à la tête des administrations, directeurs de grandes entreprises nationalisées ou semi-publiques (...°, banquiers qui prêtent aux industriels travaillant pour la production militaire et aux Etats du tiers-monde pour l'acheter". Pour elle, il vaudrait mieux parler de Complexe scientifique-bureaucratico-militaro-industriel que de CMI.

 

Pierre DUSSAUGE, L'industrie française de l'armement, Economica, 1985. Jean-Paul HÉBERT, Production d'armement, La documentation française, 1995. Renaud BELLAIS, Martial FOUCAULT et Jean-Michel OUDOT, Economie de la défense, La découverte, 2014. 

 

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Published by GIL - dans ECONOMIE
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