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8 février 2020 6 08 /02 /février /2020 13:13

      Le journal de la décroissance, publication mensuelle éditée depuis 2004 par l'association Casseurs de pub est l'une des nombreuses publications qui s'inscrivent dans un mouvement général d'idées orientées vers une décroissance économique, l'arrêt du gaspillage généralisé qui détériore chaque jour un peu plus notre environnement. Il ne se veut pas un journal de militants ou de convaincus, mais s'adresse au grand public, en argumentant avec humour sur la nécessité d'une réduction de la production matérielle.

    Journal alternatif et indépendant lancé en 2004 par Bruno CLÉMENTIN, Vincent CHEYNET et Sophie DIVRY, initialement bimestriel, puis mensuel (des objecteurs de croissance) comme envisagé au départ, il est sous-titré "le journal de la joie de vivre", dans une perspective humaniste, non puriste sur l'écologie et pas du tout puritain ou rigoriste... Il rappelle lun autre journal, aujourd'hui disparu, La Gueule Ouverte. Il pourfend ce qu'il nomme les "écotartuffes" d'un "capitalisme vert" et autres partisans de l'"escroquerie" d'un "développement durable", qui ne sont, selon lui, que des zélateurs de la croissance verte". Il est donc très loin d'un certain "apolitisme" dont se réclame une partie des écologistes. D'ailleurs, en 2006, CLÉMENTIN et CHEYNET fondent le Parti pour la décroissance.

      Le directeur de la rédaction et responsable de rédaction est Vincent CHEYNET, fondateur de l'association Casseurs de pub; et ancien publicitaire lui-même. Le journal est illustré par des dessins de LÉANDRE, Pierre DRUILLE, Andy SINGER, Raoul ANVÉLAUT, Rash BRAX, Stéphane TOROSIAN. Les chroniqueurs - irréguliers - sont des personnalités plus ou moins connues connues comme Alain ACCARDO, Jacques TESTART, François BRUNE, Cédric BIAGANI, Alain GRAS, Fabrice NICOLINO, Thierry BRULAVOINE, ADONIS, Stéphane LHOMME, Pierre THIESSET... Le politologue Paul ARIÈS a également contribué au journal, jusqu'à sa rupture idéologique avec Vincent CHEYNET en 2011 (problématique de conflit entre décroissance de gauche et décroissance en général...). Il ne semble employé qu'un journaliste, Pierre THIESSET, la majeure partie du journal étant constitué d'apports extérieurs et bénévoles.

     Basé à Lyon, le journal diffuse sur toute la France à presque 50 000 exemplaires, mais sa diffusion connait des a-coups, malgré la progression des idées dans son sens. On peut retrouver à la boutique de la Fondation Nicolas Bertrand toute l'édition des Casseurs de pub. Son site Internet se veut également l'écho des luttes pour la décroissance.

Ses titres d'accroche sont parlants : Vert partout, décroissance nulle part ; Comment les Verts sont devenus libéraux?, A mort l'avion, Arrêtons le Progrès!, Un monde de fakes, Ushuaïa ministre, L'écran fait écran.... Le numéro 165, de décembre-janvier 2019 comportait un entretien avec le député François RUFFIN (La France insoumise) sur le productivisme, le consumérisme et le danger éventuel de cibler les riches plutôt que l'idéologie petite-bourgeoise et les structures mêmes de la société. Il proposait également un dossier : Casseurs de pub, 20 ans.

 

Le journal de la décroissance, Casseurs de pub, 52 rue Crillon, BP 36003, 69411 LYON CEDEX 06. Site Internet : ladecroissance.net

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8 février 2020 6 08 /02 /février /2020 07:12

   Sociologue américain,  élève de George Herbert MEAD, formé à la psychologie sociale, Herbert BLUMER jour un rôle important au sein de la ce qu'on a appelé la seconde génération de l'École de Chicago.

    En 1952, BLUMER devient le directeur du nouveau département de sociologie à l'Université de Californie, Berkeley. Secrétaire de l'American Sociological Association, avant d'en devenir le président en 1956, il pèse de tout son poids dans la formation du personnel d'une grande partie de la sociologie américaine. Il prend sa retraite en 1967, mais reste très actif, professeur émérite jusqu'en 1986. Autre autres activités, il est Consultant spécial et de la recherche pour l'UNESCO et représentant des États-Unis au Conseil de l'Institut sud-africain exécutif pour les relations raciales.

   Héritier de George Herbert MEAD, dont il retient l'idée que les individus agissent en fonction des significations qu'ils construisent, changeantes avec le temps, BLUMER crée le terme d'interactionisme symbolique, utilisé pour décrire la démarche des sociologues en provenance de l'École de Chicago, dont beaucoup ont été ses élèves (Howard BECKER, Erwing GOFFMAN...).

    il écrit dans The Methelogical Position of Symbolic Interactionism, publié en 1969 (Prentice Hall) dans son livre Symbolic Interactionism sur ses principes en trois points :

- Les humains agissent à l'égard des choses en fonction du sens que les choses ont pour eux.

- Ce sens est dérivé ou provient des interactions de chacun avec autrui.

- C'est dans un processus d'interprétation mis en oeuvre par chacun dans le traitement des objets rencontrés que ce sens est manipulé et modifié.

Il entend par là affirmer la primauté de la construction du sens au sein des interactions sociales. Face à la tradition behavioriste, alors dominante, BLUMER penser que les acteurs construisent leurs actions en fonction des interprétations qu'ils font des situations où ils sont insérés. Les individus ne subissent pas passivement les facteurs macrosociologiques. L'organisation de la société ne fait que structurer les situations sociales. Mais c'est à partir de leurs interprétations de ces situations que les acteurs agissent.

N'oublions pas que dans sa biographie figure une grande activité sportive dans le football, entamant une carrière dans les années 1918-1929, interrompue à cause d'une blessure au genou.

 

Herbert BLUMER, Industrialization as an Agent of Social Change, A critical Analysis, 1990, ebook ; Symbolic interactionism : Perspective and Method, New Jersey, Prentice-Hall, 1969, réédition 1986 ; Critiques of Research in the Social Sciences : An Appraisal of Thomas and Snaniecki's The Polish Peasant in Europe and America, 1939, réédition 1979  ; George Herbert Mead and Human Conduct, 2004 ; Public opinion and Public Opinion Polling, dans American Sociological Review, Volume 13, Issue 5, octobre 1948 (links.jstor.org). Pratiquement aucun ouvrage de Herbert BLUMER n'est actuellement traduit en Français.

Jean-Manuel DE QUEIROZ et Marek ZIOKOLWSKI, L'interactionnisme symbolique, PUR, 1994.

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6 février 2020 4 06 /02 /février /2020 12:27

   Organe mensuel puis hebdomadaire puis mensuel de nouveau, avec des changements de formules, de la Fédération anarchiste francophone, Le Monde libertaire connait tout au long de son histoire des évolutions importantes. A certaines périodes, la diffusion du journal a atteint 100 000 exemplaires. Créé sous ce nom en 1954, il est l'héritier direct du journal Le Libertaire fondé en 1858 à New York et auquel avaient collaboré des personnalités tels que Louise MICHEL, Georges BRASSENS, André BRETON et Albert CAMUS.

   le Monde libertaire se réclame de la filiation, entre autres, car il se veut l'expression de nombreux idées et nombreux courants d'ailleurs de l'anarchisme et de l'anarchisme révolutionnaire, du Libertaire créé en 1895 par Sébastien FAURE, et dont l'ancêtre remonte à 1858. En août 1914, ses positions antimilitaristes entraînent l'arrêt de sa parution, après 960 numéros. Elle s'arrête également en 1939 et ne reparait qu'en décembre 1944. Le Libertaire d'alors reparait d'abord suivant une parution irrégulière puis bimensuelle (restrictions du papier), pour redevenir hebdomadaire à partir d'avril 1946. C'est l'âge d'or du Libertaire, où collaborent alors, entre autres, Georges BRASSENS, permanent du journal, Léo FERRÉ, André BRETON, Armand ROBIN, Benjamin PÉRET et Albert CAMUS.

   Après une scission-exclusion en 1953, Le Libertaire devient l'organe de la Fédération Communiste Libertaire (FCL). Son soutien aux indépendantistes algériens lui vaut des procès intentés par la République française. Lors du conseil national du 17 juillet 1956, la FCL se résout à "suspendre" la parution du Libertaire à cause des dettes accumulées. L'hebdomadaire ne reparit plus.

A la suite de la crise organisationnelle de 1954, une Fédération anarchiste est reconstituée et fonde, en octobre, Le Monde libertaire. La crise est dure et le journal reste mensuel jusqu'en septembre 1977. Il redevient hebdomadaire le 6 octobre suivant.

Fin 2002, paraît le hors-série n°22 daté du 19 décembre 2002 au 8 janvier 2003, numéro suivi d'une parution sous une nouvelle forme et en couleur dans un format magazine. En octobre 2004, Le Monde Libertaire, comme tous les journaux il semble (fétichisme remarquable)  fête un grand anniversaire, sa cinquantième bougie. Pour fêter l'événement est publié un recueil d'articles (plus de 400 pages) sous le titre Et pourtant ils existent! 1954-2004 : Le Monde libertaire a 50 ans, aux éditions Le Cherche Midi. Fin 2011, lors de son Congrès extraordinaire de Paris, la Fédération anarchiste décide d'éditer, en plus du Monde Libertraire hebdomadaire payant et diffusé en kiosque de 24 pages, un Monde Libertaire hebdomadaire gratuit de 8 pages, uniquement distribué par ses militants et ses sympathisants. Le premier numéro de ce titre gratuit sort en janvier 2012.

Lors de son 70e Congrès à Rouen en 2012, la Fédération anarchiste décide d'éditer une version hors-série du Monde Libertaire à parution bimestrielle en plus de sa version classique hebdomadaire et de la version gratuite quinzomadaire. Une édition web est également accessible sur le site Internet du Monde libertaire. En août 2014, Le Monde libertaire rejoint la blogosphère Mediapart. En 2015-1016, suite à la décision du congrès de réaliser une mise à plat totale des formules du journal, l'hebdomadaire n'est plus édité et le Monde Libertaire bimestriel devient pour un temps l'organe principal de la Fédération anarchiste.

Dans la longue série de révision de sa formule, Le Monde Libertaire se partage entre la version papier dont la régularité peut encore varier et une version électronique sur Internet qui se veut, au-delà de la reprise des articles de la version papier, un véritable lieu d'information en prise sur l'actualité immédiate, de réflexion de fond et de critique sociale.

 

   Se voulant fidèle à ses principes, Le Monde libertaire veut offrir aux anarchistes, fédérés ou non, un espace d'information, d'expressions et de débat. Avec une petite équipe entièrement bénévole, beaucoup de contributions extérieures, "énormément de passion, encore plus de discussions et de nuits blanches"... Le comité de rédaction de ce journal militant (CMRL) est composé de quelques militants de la Fédération anarchiste mandaté(es) par leurs camarades de la Fédération Anarchiste, pour assurer "la vie et le développement du Monde libertaire : la publication régulière du magazine papier et de ses suppléments périodiques ou apériodiques, la vie du Monde libertaire en ligne, la promotion et la diffusion..."

Contrairement à un comité de rédaction classique, le CRML ne dirige pas l'expression des auteurs qui contribuent au journal et les articles sont corrigés uniquement pour assurer leur lisibilité. On retrouve donc dans le magazine papier et sur Internet un certain nombre de débats, comme par exemple sur la violence et la non-violence comme mode d'action dans les manifestations contre la réforme des retraites ou par les gilets jaunes. Le CRML se contente de proposer les thématiques de dossier et construit les différentes rubriques récurrentes ou non : Terrains de combat, Zones de chantiers, Domaines cultivés, Secteurs à explorer, Sans frontières, Archipel libertaire, Archives... Un édito donne le ton de la parution. Ainsi dans le numéro 1814, on peut lire au début : "Oppression, répression, résistance... Au milieu des frimas de février, c'est un numéro chaud comme le climat social que l'équipe du Monde libertaire a concocté ce mois-ci, avec la complicité de ses contributeurs et contributrices, réparties sur de nombreux fronts. En un mot comme en cent, et même trois, le thème de notre dossier mensuel s'avère résolument faire écho à une rubrique récurrente du journal : terrains de lutte." Son numéro 1812, de décembre 2019, contenait un dossier consacré aux religions qui évoque leur rapport, jugé oppressif, avec les femmes, avec des articles sur le millénarisme et les théories de l'effondrement, les accusations (injustes) de racisme visant les critiques de l'Islam, mais aussi le discours de haine qui souvent fonde l'islamophobie.

    La Fédération anrchiste anime non seulement Le Monde libertaire, mais également Radio libertaire, Les éditions du Monde libertaire et la librairie Publico. Parmi les ouvrages proposés par les Éditions du monde libertaire, on peut noter Les Gilets jaunes : Points de vues anarchistes, de Monica JORNET ou Pour un anarchisme du XXIe siècle, de la FA.

 

Les Publications libertaires, 145 rue Amelot, 75011 PARIS, Site : monde-libertaires.net

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5 février 2020 3 05 /02 /février /2020 15:25

    Un certain nombre de chercheurs partagent en commun, qu'ils soient directement ou non reliés à l'École de Chicago, la tradition de la recherche empirique inaugurée au début du XXe siècle par THOMAS et PARK. Le mouvement a d'ailleurs été concrétisé par de multiples monographies, devenues des références obligées (c'est-à-dire rapportées systématiquement dans les manuels universitaires ou les livres destinés aux différents publics...) de la sociologie aux États-Unis. Ce courant de pensée, désigné par Interactionnisme, est caractérisé par la conviction que ce sont les interactions sociales qui produisent les organisations sociales et les structures. Il examine ces organisations et ces structures par leur genèse et se penche beaucoup moins sur l'autre versant, sur le poids des structures sur les consciences des individus... In fine, nombre de conflits entre individus donnent leur forme aux structures.

   Dès 1937, H. BLUMER invente l'expression : interactionnisme symbolique et ce terme d'interactionnisme désigne, à partir de 1960, les recherches des élèves de HUGHES et BLUMER qui poursuivent cette tradition. Du coup, c'est bien la pensée de MEAD qui reste en toile de fond. Même un chercheur relativement indépendant, voire inclassable, comme E. GOFFMAN, s'inspire profondément du pré-interactionnisme de G.H. MEAD. Le mouvement s'institutionnalise et se confirme avec la création de la Société pour l'étude de l'interactionnisme symbolique. Études de terrain et des petites communautés, recherches sur les groupes de déviants et de marginaux se multiplient avec le soutien de cette Société. L'essor de ces études, qui se centrent sur l'observation directe des interactions quotidiennes s'expliquent par les luttes au sein de la sociologie américaine, qui n'est pas seulement affaire de générations. Si l'École de Chicago met en avant l'approche anthropologique, la monographie, c'est aussi pour lutter contre le type de méthode utilisé par la sociologie dominante, laquelle avec STOUFFER, LAZARSFLD et MERTON, tend à développer le recueil de données à l'aide de questionnaires soumis ensuite à l'exploitation statistique (Jean-Michel CHAPOULIE, E.C. Hughes et le développement du travail de terrain en sociologie, Revue française de sociologie, XXV, 1984.). De plus, les quantitativistes n'ont pas manqué de critiquer les imprécisions liées à ces études quanlitatives : incertitudes dues à la subjectivité de l'observateur, par exemple, caractère non systématique des observations, défaut d'échantillonnage. Ces reproches ont contribué d'ailleurs à améliorer la méthode de l'observation in situ. BLUMER, à son tour, a critique l'approche quantitativiste en dénonçant le "caractère illusoire de la standardisation" des questionnaires, "l'arbitraire des catégories retenues comme variables", l'"incertitude de la relation entre comportement en situations et réponses recueillies en situation d'enquête.

   L'École de Chicago regroupe des chercheurs, on la vu, comme Erving GOFFMAN, Howard BECKER et Enselm STRAUSS. Ce courant nourrit le dialogue avec d'autres traditions sociologiques dans les années 1950-1960 : parmi elles, la phénoménologie d'Alfred SCHÜTZ, l'ethnométhodologie de Harold GARFINKEL et l'analyse conversationnelle de Harvey SACKS.

 

L'interactionnisme symbolique

      Le programme de l'interactionnisme symbolique "orthodoxe", mis au point par BLUMER est exprimé dans le premier chapitre de Symbolic Interactionism de 1969 :

- les êtres humains agissent entre les "choses" (objets, êtres humains, institutions ou valeurs ou encore situations) sur la base des significations que ces choses ont pour eux ;

- les significations de telles choses sont engendrées par les interactions que les individus ont les uns avec les autres ;

- au fil de ses rencontres avec ces choses, l'individu fait usage d'une processus interprétatif, qui modifie les significations attribuées.

    BLUMER transmet ce programme à ses nombreux étudiants. Certains vont l'adapter plus ou moins fidèlement (faisant fi de l'orthodoxie parfois) à leurs propres préoccupations de recherche (Howard BECKER, Anselm STRAUSS, Tamotzu SHIBUTAN). D'autres vont l'exploiter sous forme d'anthologie (Jerome MANIS et Bernard MEITZER en 1967, Arnold M. ROSE en 1962) et d'ouvrages de synthèse (Bernard MEITZER, John PETRAS et Larry REYNOLDS en 1975), qui vont accélérer sa transformation en "paradigme" au sein de la sociologie américaine à la fin des années 1970 par la création de la Society for the Study of Symbolic Interaction et de la revue Symbolic Interaction.

   De franches dissidences vont également apparaître, proposant une lecture de l'oeuvre de MEAD qui ne passe pas par celle de BLUMER : on distingue alors ainsi l'interactionnisme symbolique de l'université d'Iowa (Munfred KUHN), plus proche de la psychologie sociale expérimentale, de celui de l'université de Chicago, plus proche de la sociologie "qualitative", fondée sur l'observation participante et l'approche biographique. A la fin des années 1980, ce pendant, ces "luttes pour l'imposition d'un monopole de vérité" semblent se tasser et l'interactionnisme symbolique va recouvrir, de manière de plus en plus consensuelle, un spectre très large, fondé sur quelques prises de position théoriques (les interactions avant les structures), méthodologiques (primat de l'approche dite "ethnographique"), épistémologiques (antidéterminisme : l'acteur est libre de ses choix).

   Cette ouverture est particulièrement forte en Europe, dans le mouvement de va-et-vient des idées de part et d'autre de l'Atlantique. Lorsque l'interactionnisme symbolique gagne la France (par le jeu des voyages et des éditions), il va s'agglomérer à d'autres ensembles flous importés des États-Unis dans le dernier quart du XXe siècle, comme l'ethnométhodologie, "Goffman et l'école de Chicago", la sociologie de la "construction sociale de la réalité" d'Alfred SCHUTZ, Peter BERGER et Thomas LUCKMANN. Il fédère les oppositions ) Émile DURKHEIM et Pierre BOURDIEU ; il permet de rêver à une sociologie légère, gracieuse, apparemment aisée à conduire, telle qu'elle s'illustre dans l'oeuvre de Howard BERCKER, dont la présence régulière en France encourage la lecture des travaux les plus récents, en oubliant sans doute les grands chantiers collectifs plus anciens, tels Boys in White (1961, avec Blanche HUGHES, Anselm STRAUSS). C'est l'occasion aussi de s'éloigner encore davantage du corpus marxiste et de s'efforcer de tenir à distance certaines formes de conflictualité.

C'est notamment par le relais de ceux-ci que l'on pourrait commencer à évaluer la créativité relative de l'interventionnisme symbolique, qui semble avoir été particulièrement fécond en sociologie de la déviance et en sociologie de la médecine, deux domaines où BECKER s'est particulièrement illustré. Mais il faudrait citer aussi les apports d'autres sociologues, également inspirés de près ou de lin par le programme interactionniste, par exemple David MATZA en sociologie de la déviance (Delinquency and Drift, 1964) ou STRAUSS en sociologie de la médecine (Awareness OF dying, 1965). Il faudrait aussi montrer comme un Strauss, par exemple, a inspiré à son tour des chercheurs européens, comme Isabelle SASZANGER (Douleur et médecine, la fin d'ou oubli, 1995) ou Marie MÉNORET (Les Temps du cancer, 1999). On parviendrait ainsi à montrer que la grande chaîne de l'interactionnisme symbolique s'étend intellectuellement de la fin du XXe au début du XXIe siècle. (Yves WINKIN)

 

Ethnométhodologie

    Se rencontrent l'interactionnisme et la sociologie compréhensive et l'analyse sociologique du langage pour renouveler la sociologie américaine.

   Alfred SCHÜTZ (1899-1959) s'inspire à la fois de la sociologie compréhensive de Max WEBER et de la phénoménologie comme théorie de l'intersubjectivité élaborée par Edmund HUSSERL. En 1932 parait à Vienne son unique livre publié de son vivant, La structure intelligible du monde social dans lequel il prône une sociologie suivant une perspective phénoménologique. Mais au lieu de chercher à fonder l'intersubjectivité dans un ego transcendantal, soit un sujet indépendant de toute référence empirique, il la pense comme un fait social, constitutif de l'expérience même du monde social. De 1952 jusqu'à sa mort, professeur à la New York School for Social Research, il enseigne sur la signification de la vie quotidienne et l'importance du monde vécu.

Opposé au behaviorisme dès son arrivée aux États-Unis en 1932, il ne pense pas que la méthode des sciences naturelles s'avère adéquate pour comprendre le phénomène de l'intersubjectivité. Entre l'objectivisme et le subjectivisme, il existe une troisième voie. Il s'agit de voir ce que signifie ce monde social, pour moi, observateur? et de savoir aussi, en allant plus loin, ce que signifie le monde social pour l'acteur tel qu'on l'observe dans ce monde et qu'a-t-i-il voulu signifier par son agir?  Il faut revenir au monde-vie partagé par tous. Chacun a une expérience du monde, lequel est donné comme organisé par lui et par les autres. Il appelle compréhension cette "connaissance organisée des faits naturels". Cependant, dans le monde social, il ne suffit pas de renvoyer un fait à un autre fait, comme dans le monde physique : pour comprendre les actes des autres, il me faut connaître leurs motifs qui sont de deux sortes : à savoir les motifs en vue des fins et les motifs des causes.

Se trouve ainsi réintroduite la problématique de l'idéal-type webérien. SCHÜTZ s'y refère explicitement lorsqu'il développe sa théorie de la typicité : même si l'acteur n'est pas connu intimement, il suffit pour le comprendre, de trouver les mots typiques d'acteurs typiques qui expliquent l'acte comme étant lui-même typique et surgissant d'une situation également typique. Partout il y a et toujours il y a une certaine conformité dans les actes et motifs des prêtres, des soldats, des serviteurs et des fermiers. De plus, il existe des actes d'un type si général qu'il suffit de les réduire aux motifs typiques d'un quelqu'un pour les rendre compréhensibles.

Cette manière de voir rappelle celle de WEBER et de SIMMEL à qui se refèrent d'ailleurs les interactionnistes et les ethnométhodologiques. Une version phénoménologique de ces travaux, sous forme d'une sociologie de la connaissance, est développée par P.L. BERGER et T. LUCKMANN, en 1966, avec leur ouvrage La construction sociale de la réalité.

   C'est surtout GARFINKEL qui invente l'ethnométhodologie : il s'agit de voir du dedans l'ordre social ; il faut utiliser le savoir véhiculé par les acteurs eux-mêmes. C'est lui qui contribue le plus à développer ce label, en empruntant à SCHÜTZ la thématique de la sociologie du savoir ordinaire. Ce terme, utilisé dès 1965, remonterait à ses travaux sur les délibérations de jurés entamés vers 1954 à l'École de Droit de Chicago. En dépouillant les transcriptions des enregistrements (clandestins) des délibérations, l'idée lui serait venue d'analyser la méthode utilisée par les jurés, les ressources qu'ils mobiliseraient pour à la fois se faire comprendre par leurs collègues et être conformes à ce qu'on attendait d'eux. Le terme est forgé sur les concepts voisins de l'ethnobotanique, l'ethnophysiologie, l'ethnophysique, bref des ethnosciences qui étudient une classe de phénomènes, l'ethnographie des sciences dont disposent les individus. "Ethno, pour GARFINKEL, semble faire allusion au savoir quotidien de la société, en tant que connaissance de tout ce qui est à la disposition d'un membre.

Ce savoir immanent aux pratiques leur confère trois propriétés remarquables, réflexibilité, descriptibilité et indexicalité.

- la réflexibilité traduit la possibilité pour l'acteur de constituer la situation en la décrivant, en exhibant les procédures ou méthodes. Dès lors, le savoir du sociologue n'est que la transposition du savoir primitif de l'acteur ;

- la descriptibilité résulte de l'absence de hiatus entre l'action et le discours sur l'action (réflexibilité). Les pratiques se révèlent alors à la fois visibles, rationnelles et rapportables ou descriptibles. Leur intelligence se produit en situation. Aussi GARKINKEL s'oppose-t-il explicitement au positivisme de DURKHEIM caractérisant les faits sociaux par l'extériorité à la conscience individuelle et la contrainte. En réalité les faits sociaux sont toujours des accomplissements pratiques irréductibles à la pure objectivité ;

- l'indexicabilité représente la nécessité pour le langage d'être indexé à une situation ou à un individu concret pour être intelligible, ce qui caractérise non seulement le langage ordinaire mais aussi les pratiques sociales, lesquelles demeurent indéterminées si elles ne sont pas reliées au local, à la situation par un travail d'indexation.

A ces 3 propriétés fondamentales, il faut ajouter 5 autres : localisation et contextualisation, mise en scène, membre et compétence unique.

- localisation et contextualisation : les pratiques sont localisées et le sens produit in situ. Le contexte contribue à donner un sens à l'action.

- Mise en scène : les pratiques sont des mises en scène de cette production locale de sens. GOFFMAN a amplement mis l'accent sur ce thème.

- Membre et compétence : connaissance ordinaire et connaissance sociologique relèvent d'un même processus. Comme l'ont montré SCHÜTZ et MERLEAU-PONTY, chacun en tant que membre de la société dispose d'emblée de la familiarité avec la vie quotidienne et de la maîtrise du langage commun qui lui permet de présenter lui-même le sens de son action. De plus, connaissant la pratique de l'intérieur, je dispose également de la compétence requise pour les analyser. Je ne suis pas renvoyé à une autre compétence savante, scientifique, pour dire la vérité sur mon action (B. JULES-ROSETTE, Sociétés, n°14, Mai-Juin 1987).

 

Analyse conversationnelle

   Un certain nombre d'autres sociologues américains issus ou proches de l'ethnométhodologie, travaillent depuis le milieu des années 1960 sur le langage ordinaire et les problèmes liés à la conversation comme interaction (H. SACKS, D. SUDNOV, R. TURNER, E. SCHEGLOFF, C. JEFFERSON...)

   Harvey SACKS, au centre de ce courant, montre combien le langage fonctionne comme un système de catégorisation très complexe. Il précise un certain nombre de régles :

- règle de constance : l'utilisation d'une catégorie, par exemple celle de bébé appelle celle de mama,, de famille ;

- règle de cohérence thématique : ainsi chaque type d'activité est lié à un âge de la vie, par exemple, pleurer pour un bébé ;

- fonction de récit : la phrase est spontanément entendu comme un récit ;

- place des interlocuteurs : en fonction de la place assignée à mon interlocuteur, je lui réponds différemment.

   L'analyse de la conversation focalise un certain nombre de recherches où se retrouvent des ethnométhodologiques purs comme GARFINKEL, ceux qui se sont spécialisés dans l'analyse conversationnelle comme SACKS, SCHEGLOFF et JEFFERSON, ceux qui comme GOFFMAN, s'intéressent à toutes les formes d'échanges, linguistiques ou non, dans le cours des interactions. SACKS, SCHEGLOFF et JEFFERSON se situent entre la linguistique et la sociologie dans leur tentative de construire une grammaire générale des échanges langagiers. Pour eux, la conversation obéit à la fois à une logique propre et à la logique des interactions sociales. Eux comme GOFFMAN sont attentifs aux risques des tours de parole : chevauchement de parole de deux interlocuteurs, monopolisation de parole, coupure de parole de la part d'un "animateur", tout cela influence le sens de ces paroles pour les interlocuteurs, entrainant erreurs de perception (surtout sur les opinions exprimées) et pertes d'information. Des conflits peuvent être provoqué, même dans des cercles d'"amis" simplement par ces aléas dans les échanges.

 

Sociologie cognitive

  Certains ethnométhodologistes ont tenté de synthétiser l'apport aussi bien des interactionnistes, de l'ethnométhodologie que de l'analyse conversationnelle, comme Aaron CICOUREL qui élabore la sociologie cognitive. Il tente d'expliquer la société en termes d'interaction, en utilisant un modèle linguistique inspiré de Noam CHOMSKY pour comprendre comment les individus peuvent maîtriser les processus interactionnels.

CICOUREL reprend l'analyse de GOFFMAN du rôle : "L'aspect essentiel du rôle (...) est sa construction par l'acteur au cours de l'interaction" (La sociologie cognitive, PUF, 1979). Cependant, "la métaphore dramaturgique de la scène est insuffisante pour expliquer comment les acteurs sont capables d'imiter et d'innover sans pratiquement répéter..." Il se réfère alors à la signification de l'interaction sociale selon SCHÜTZ et à la théorie des structures profondes de CHOMSKY. La grammaire générative de ce dernier postule l'existence, au-delà des structures superficielles relatives aux performances linguistiques, de structures profondes engendrant la compétence linguistique et la production de sens. A l'instar de CHOMSKY, CICOUREL se propose  d'introduire un équivalent quant à l'interaction sociale : le système des procédés interprétatifs. La compréhension du langage parlé lui-même exige d'introduire ces procédés : l'information non verbale - le contexte de la situation - permet en effet le fonctionnement de ce type de langage.

De même que les conversationnistes ou GOFFMAN insistent sur les structures qui débordent les unités linguistiques, comme la phrase ou le tour de parole, CIRCOUREL insiste sur les principes qui gouvernent la compétence interactionnelle, à savoir :

- la réciprocité des perspectives : les interlocuteurs partagent la familiarité du monde naturel ;

- la sous-routine : les discours sont compris malgré leur taux d'ambiguïté ;

- les formes normales : tout dialogue suppose un ensemble de connaissances communes aux interlocuteurs ;

- le sens rétrospectif-prospectif : l'interlocuteur est capable d'attendre qu'une ambiguïté soit levée plus tard ;

- la réflexibilité : le contexte du discours peut être maitrisé grâce à des signes non linguistiques (par exemple les hésitations, les pauses...)

- les vocabulaires descriptifs : la familiarité se fonde sur un répertoire de sous-entendus.

Ainsi, grâce à ces procédés interactionnels, on comprend la richesse du dialogue quotidien ; celui-ci fonctionne sur plusieurs registres et doit une grande partie de son fonctionnement à l'existence de structures extra-linguistiques.

 

Limites et perspectives critique de l'interactionnisme

  On partagera avec Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, à qui nous avons déjà emprunté nombre de présentations et d'explications de ce courant sociologique, l'appréciation de limites de l'interactionnisme. Même avec cette transdisciplinarité qui la caractérise, on reste toujours sur le thème de la compréhension interne des phénomènes sociaux - d'ailleurs considérés ou à la limite d'être considérés uniquement comme le produit d'interactions individuelles. A aucun moment n'interviennent les confrontations des acteurs à la société. Ils semblent toujours simplement des porteurs de normes intériorisées, supposés entrer constamment dans une norme (et d'autant plus qu'il reste dans la norme, ils sont considérés comme compétents), et approchant la conformité sociale, jusqu'au conformisme. La structure sociale qui génère l'ordre social réside déjà dans le sens des interactions que maîtrisent les individus. Ce qui explique que, tôt ou tard, on en arrive comme avec CICOUREL, à postuler l'existence de structures internes aux sujets parlants, capables d'expliquer les multiples détours et finesses de la simple conversation. Le danger réside alors dans la tentation de réduire l'ensemble du fonctionnement social au langage de l'interaction, c'est-à-dire au langage tout court tel qu'il fonctionne dans la vie quotidienne.

Sur la scène américaine même, les critiques ne ménagent pas alors les renouvellements proposés par l'interactionnisme et l'ethnométhodologie. En 1975, Lewis COSER, président de l'influente Association américaine de sociologie, procède à une attaque en règle en dénonçant leur tendance à se limiter à l'observation directe, leur ignorance des facteurs institutionnels et du pouvoir central, leur affirmation de l'impossibilité d'une approche objective. Les accusations concernent aussi leur caractère sectaire, la trivialité des objets d'étude, leur bavardage, leur subjectivisme et leur négligence de structures latentes au profit des contenus manifestes (Alain COULON, L'ethnométhodologie, PUF, 1987).

Les réponses de ce deux tendances sociologiques paraissent assez faibles. Ils refusent la séparation positiviste entre science et vie quotidienne au nom d'une théorie de la production endogène du sens des actions dont le soubassement réside sans doute dans la compréhension phénoménologique de l'action. Chacune est plongé selon eux dans un univers qui lui est d'emblée familier. La science n'aurait donc pas à produire un sens caché, car celui-ci s'accomplit devant nos yeux; d'une manière transparente, dans le faire et le dire des acteurs. Cette réponse peut paraitre à des Européens un peu naïve, comme si les acteurs étaient toujours honnêtes. Or, non seulement nombre d'entre eux se mentent à ceux-mêmes, selon les enseignements entre autres de la psychanalyse, mais les stratégies des uns et des autres comprennent une manière de dire, qui laissent loin dans les espoirs, cette transparence. On peut comprendre ce genre de réponse dans le contexte d'une société américaine emplie de considérations sur la vérité et rétive à reconnaître l'ampleur des mensonges sociaux, situations qui a tendance il faut le dire à considérablement évoluer en Amérique du Nord.

Comme le souligne Pierre BOURDIEU (Choses dites, Minuit, 1987), l'opposition des interactionnistes et des ethnométhodologistes au modèle positiviste de DURKHEIM qui consiste à traiter les faits sociaux comme des choses, c'est-à-dire en faisant abstraction des représentations des agents, les conduit à réduire le monde social aux représentations que s'en font les acteurs, et à transformer la science en un compte rendu des comptes rendus produits par les sujets sociaux. Dans cette voie, ils ne font que suivre la perspective phénoménologique de SCHÜTZ, pour lequel les objets de pensée construits par le social scientist se fondent sur les objets de pensée construits par le sens commun. Mais la vérité de l'interaction est-elle bien donnée dans l'interaction elle-même? On peut en douter lorsque l'on sait que les agents occupent des positions dans un espace objectif de propriétés dont les règles s'imposent à eux. Si l'interaction ne montre pas cette imposition, c'est que justement elle manifeste une familiarité avec les règles du jeu tout simplement parce que chacun a intériorisé le jeu, sous forme d'un sens du jeu, qui est son habitus. CROZIER et FRIEDELBERG (L'acteur et le système, Le Seuil, 1971) opposent à ces deux courants une autre critique tout aussi virulente. S'ils ont raison de souligner la liberté des acteurs capables de jouer avec les règles, comment peuvent-ils réduire à un ensemble cohérent la poussière des activités individuelles tout en refusant d'analyser l'effet d'imposition du pouvoir assuré par la médiation des institutions? Et cela est d'autant plus vrai que l'on a affaire à des groupes composés de nombreux individus. L'intersubjectivité ne peut expliquer le phénomène du pouvoir, et on pourrait même soupçonner que ces deux courants tentent plutôt d'analyser le fonctionnement social d'individus se conformant au système, globalement (et comment elles peuvent le renforcer...), plutôt que de constater que ledit système est justement l'objet d'attaques constantes et répétées...

Il semble de toute façon que le cadre de la discussion phénoménologique s'avère dépassé, surtout lorsqu'on approfondit comme le font d'autres courants, aux États-Unis comme ailleurs, les processus mêmes de la communication interindividuelle. Les tenants de l'ethnométhodologique peuvent apparaitre alors comme ceux d'une sémiologie idéaliste... C'est pourquoi les interactionnistes d'aujourd'hui adoptent une toute autre direction de recherche...

 

Interactionnisme structural

    l'interactionnisme structural, sociologie des dynamiques relationnelles, dite relational sociology, en anglais (plus usité) est à la fois une méthode et une approche qui s'est développée principalement depuis 1992, autour de l'ouvrage "Identity and Control" de Harrison WHITE.

Ce courant sociologique explique l'action sociale par l'aversion à l'incertitude qui tend à pousser à agir de faon à réduire et limiter les incertitudes liées à l'existence, ainsi qu'à réguler les interactions sociales, de façon à faire baisser l'angoisse provoquée par l'incertitude. Ce sont les "relations", vues comme des "histoires" qui permettent d'expliquer l'émergence, l'évolution ou la dissolution des identités sociales observables (structure sociale, norma sociale, catégorie sociale...). Dans cette approche interactionniste, l'action sociale tend à donner forme et à organiser le monde social au fil d'interactions sociales porteuses de sens. Dans un raisonnement circulaire et simplifié, les interactions sociales et les structures sociales - produites par ces interactions sociales - s'influencent mutuellement.

   Harrison WHITE considère, dans son ouvrage, comme précurseurs du paradigme de l'interactionnisme structural, Georg SIMMEL, Célestin BOUGLÉ et Pierre BOURDIEU. Assez éloigné, bien que participant de la même culture de recherche de la conformité, des interactionnismes des années 1960 et 1970, les auteurs qui se réclament de cette approche, s'estiment liés au réalisme critique, à l'interactionnisme symbolique, à la théorie des acteurs-réseaux de B. LATOUR et J. LAW, à l'analyse des réseaux, à Pierre BOURDIEU, N. LUHMANN, C. TILLY, H. WHITE, M. FOUCAULT, G. SIMMEL, et dans l'enchainement des idées qui tend à prendre en compte les structures sociales bien plus que leurs lointains précédécesseurs, aux réflexions de Karl MARX, K. MANHEIM, A .SCHUTZ, E. CASSIRER, N. ÉLIAS, M. MANN et beaucoup d'autres. Harrison WHITE reprend l'ensemble des grands conceptualisations de la sociologie - et sans doute de façon pas très orthodoxe suivent les oeuvres considérées... - afin de les intégrer à son paradigme et d'unifier les sciences sociales, si tant est que ce projet soit réaliste.

Le terme même "interactionnisme structural" a été proposé par Alain DEGENNE et Michel FORSÉ et se retrouve pour la première fois dans leur ouvrage Les réseaux sociaux (1994).

    Pour définir l'interactionnisme structural, il faut d'abord s'initier au vocabulaire particulier de cette approche, ainsi qu'à ses axiomes, qui amènent à concenvoir l'individu (et la société) comme étant, non pas une unité d'analyse qui existe d'emblée, comme par "nature", mais comme étant une formation sociale qui a émergé au fil d'interactions sociales et à laquelle un observateur peut donner du sens : une "identité sociale" comme les autres. Les individus s'inscrivent dans un contexte social historique, et, par leur pensée et leur action, influencent (dans un sens faible et non fort) les structures sociales, via leurs interactions sociales. Tout comme simultanément les structures sociales influencent les interactions et les identités sociales. Ils se "co-influencent".

   Le programme de recherche qui veut articuler ainsi structure sociale et identité sociale, a pour objet l'explication des formations sociales, à comprendre leurs évolutions et leurs dissolutions. Toute régularité sociale est, ici, comprise comme étant le résultat de dynamiques relationnelles, d'efforts de contrôle, qui font émerger les identités sociales.

   L'interactionnisme structural se présente comme l'une des deux théories sociologiques en analyse des réseaux sociaux, l'autre relevant de l'individualisme méthodologique. Elle se distingue d'autres approches par son recours au formalisme.  On peut considérer qu'est alors prise en compte nombre de critiques émises envers les interactionnismes symboliques et leurs dérivés. Cet interactionnisme s'éloigne radicalement des approches classiques en ne prenant pas l'individu et le sens qu'il donne à son action (sa rationalité) comme point central de l'analyse. L'individu est simplement un cas particulier d'identité sociale et non pas l'unité fondamentale à préconiser et la rationalité de l'acteur social y est conceptualisée comme un "style" (une façon de faire), et non pas comme explicative de l'action sociale. Le cumul des interactions successives produit des relations, basées sur une certaine confiance (réduction de l'incertitude), devenant de véritables histoires structurantes et explicatives des formations et faits sociaux - en place de la rationalisation qu'en donne l'acteur social. En ce sens ce nouvel interactionnisme prend en compte bien plus le conflit que ses "frères" antérieurs et en permet mieux l'explicitation, l'explication et partant, l'étude de mode de résolution.

 

Anselme STRAUSS, Mirroirs et masques. Une introduction à l'interactionnisme, Métaillé, 1992. Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Yves WINKIN, interactionnisme symbolique, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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3 février 2020 1 03 /02 /février /2020 13:57

   La revue trimestrielle de l'Association Espoir, sise à Colmar, volontairement militante, entend oeuvrer pour une société où chacun a une place, et notamment un emploi, le tout dans un environnement le plus fraternel possible.

   Organisée autour de rubriques régulières, et de contributeurs tout aussi réguliers (l'édito, la missive à Mimi, le billet de Georges Yoram Federmann, un coin de ciel bleu, le poing dessin) avec des dessinateurs engagés (BALLOUHEY, Phil UMBDENSTOCK, Marilena NARDI, Rousso TRAX, Willis from Tunis...), la revue dispose dans sa Charte de "Reconnaître en tout homme, quels que soient son origine, son histoire, ses handicaps, un être capable d'aimer et digne d'être aimé est la conquête la plus difficile et cependant la plus indispensable de notre humanité. L'association Espoir à Colmar a pour but "d'offrir dans un esprit de respect et de promotion humaine, une aide immédiate à des personnes livrées à la solitude et démunies de toutes ressources, de les accompagner dans la mesure du possible jusqu'à ce qu'elles aient pu recouvrer leur autonomie ou trouver une insertion moins provisoire." Elle a également pour but "de s'informer et d'informer l'opinion publique sur les causes profondes qui sont à l'origine de la marginalisation d'un grand nombre d'êtres humains."

     Fondée en 1973 par Bernard RODENSTEIN, l'Association Espoir, est un mouvement d'action humanitaire et un groupe de réflexion qui oeuvre depuis dans le champs de l'action sociale, en intervenant auprès d'un public en situation de précarité. Elle met en place des structures d'accueil, d'hébergement et d'accompagnement, y compris dans la longue durée, qui assurent des réponses immédiates et concrètes à des personnes en difficulté. En 2011 sont créés et ouverts des ateliers du p'tit Baz'Art, en 2017, est inaugurée la Maison du Guetteur et en 2018, la Maison des Solidarités, toujours à Colmar. La boutique du p'tit Baz'Art présente la forme d'une boutique éphémère bien achalandée en créations uniques en leurs genres, créations originales et inusuelles (11 rue Roesselmann à Colmar). Elle est soutenue par plusieurs instances régionale, nationale et européenne. La revue est tirée à 8 000 exemplaires environ.

    Lors du 35ème anniversaire du service d'aide aux victimes, en décembre 2017 (n°168), la revue présentait un dossier assez complet, précédé d'un entretien entre Bernard RODENSTEIN et Yann KERNINON, après un éditorial et le billet de Georges Yram FEDERMANN, psychiatre à Strasbourg.

Dans son numéro 176 de décembre 2019, Espoir contient un Dossier "Désobéir", qui donne "la parole à ceux qui ont choisi d'enfreindre la loi pour défendre leurs idéaux. Si certains ont été condamnés par les tribunaux, aucun ne regrette cette prise de risque qui doit, selon eux, inciter chacun à méditer sa responsabilité civique".

 

Association Espoir, 78a, avenue de la République, 68025 COLMAR CEDEX, Site Internet association-espoir.org

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3 février 2020 1 03 /02 /février /2020 09:43

    Sous-titré Comment la seconde guerre mondiale a bouleversé nos vies, le livre de Keith LOWE fera sans doute date dans l'historiographie de ce conflit armé. L'auteur, considéré comme l'un des plus talentueux historien de sa génération, nous livre là son étude des conséquences alors que généralement on se penche plutôt sur les causes de cette guerre mondiale. Il le fait sur un mode plutôt risqué car il part des témoignages de personnes (de tout bord) qui ont traversé la deuxième guerre mondiale, souvent à titre de victime, comme Georgina, autrichienne de naissance qui fut obligée pendant son enfance à changer de pays (l'Angleterre) et de régions plusieurs fois, sans parvenir à se fixer dans un lieu auquel elle a le sentiment d'appartenir.

   Dans son Introduction, l'auteur indique les motivations de son approche en même temps qu'il tente de la justifier en tant qu'historien. "Mon intérêt pour l'histoire de Georgina est triple. Premièrement, en tant qu'historien de la Seconde Guerre mondiale et de ses suites, j'avoue être un collectionner d'histoire invétéré. La sienne constitue l'un des 25 récits que j'ai recueillis pour ce livre, un par chapitre. J'en ai réuni certains personnellement, en procédant par entretien ou en correspondant par e-mail, j'en ai glané d'autres dans des documents d'archives ou des Mémoires publiés, certains émanant de gens connus et d'autres de personnes qui ne sont connues que de leur famille et de leurs amis. Ces histoires ne sont elles-mêmes que de menus échantillons sur des centaines que j'ai examinées, et parmi les milliers - les millions - d'histoires individuelles qui composent notre histoire commune.

Deuxièmement, autre aspect plus important, Mme Sand est une parente de ma femme, et fait donc partie de ma famille. Ce qu'elle avait à me dire éclaire ce rameau de mon arbre familial - leurs peurs et leurs angoisses, leurs obsessions, leurs désirs, dont une part s'est transmise silencieusement à mon épouse, à moi, à nos enfants, presque par osmose. Aucune expérience vécue n'est la propriété exclusive de personne : elles font toutes partie de la trame que des familles et des groupes humains construisent ensemble, et l'histoire de Georgina, en cela, n'est pas différente.

Enfin, et c'est le plus important, du moins dans le contexte de ce livre, son récit possède quelque chose d'emblématique. Comme Mme Sand, des centaines de milliers d'autres juifs européens - ceux d'entre eux qui ont survécu à la guerre - ont été contraints de fuir leur foyeer et dispersés à la surface du globe. Leur descendance et eux-mêmes habitent désormais dans toutes les grandes villes du monde (...). Comme Georgina, des millions d'autres individus germanophones, peut-être 12 millions au total, ont été déracinés et exilés au lendemain de la guerre - un lendemain chaotique. Son récit rencontre donc des échos d'un bout à l'autre de l'Europe, mais aussi en Chine, en Corée et en Asie du Sud-Est ainsi qu'en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, où les avancées et les replis de vastes armées ont provoqué des perturbations irréversibles tout au long des années du conflit. Ces échos sont plus faibles, mais encore perceptibles dans les histoires des réfugiés de conflits ultérieurs (...). Ils ont été transmis aux enfants des réfugiés, et aux communautés auxquelles ils appartiennent, tout comme Georgina a pu partager ses souvenirs avec sa famille et ses amis, et sont maintenant entre-tissés dans la trame même des nations et des diasporas du monde entier.

   Plus on étudie, poursuit-il, les événements que cette rescapée et d'autres comme elles ont subis, plus leurs conséquences semblent profondes et étendues. La Seconde guerre mondiale n'a pas été une crise comme une autre : elle a directement affecté plus d'habitants de cette planète que tout autre conflit dans l'histoire. Plus de 100 millions d'hommes et de femmes ont été mobilisés, un nombre qui éclipse aisément celui des combattants de toutes les guerres précédentes (...). Des centaines de millions de civils dans le monde ont eux aussi été entrainés dans le conflits (...). Pour la première fois dans l'histoire moderne, le nombre de civils dépassa largement celui des soldats, et l'écart ne se chiffrait pas  en quelques million, mais en dizaines de millions. Quatre fois plus de victimes périrent durant la Seconde guerre mondiale que pendant la Première. Pour chacune d'elles, des dizaines d'autres individus durent indirectement affectés par les bouleversements écrasants, psychologiques et économiques, qui furent le lot de ce conflit.

   En 1945, le monde se rétablissait à peine, et des sociétés entières en furent transformées. (...) Le désir universel d'inventer un antidote à la guerre engedra un flux sans précédent d'idées inédites et d'innovations." Un mot "Liberté" se trouvaient "sur toutes les lèvres".

   Ce livre est, dixit son auteur, "se veut une tentative d'examiner les changements majeurs, tant destructeurs que constructeurs qui eurent lieu dans le monde à cause de la Seconde guerre mondiale. De ce fait, il couvre nécessairement les principaux événements géopolitiques. (...) Afin de rendre ces questions plus touchantes, j'ai choisi de placer au coeur de chaque chapitre l'histoire d'un homme ou d'une femme qui, comme Georgina Sand, ont survécu à la guerre et à ses suites, et qui en ont été profondément affectés. Dans chaque chapitre, cette histoire individuelle sert de point de départ pour guider le lecteur et lui laisser entrevoir certains aperçus du plus vaste contexte lequel elle s'inscrit. (...° Ce n'est pas seulement un procédé stylistique, c'est absolument fondamental par rapport à ce que j'essaie d'exprimer dans ces pages. Je ne prétend pas que le récit d'un individu puisse jamais condenser toute la palette des expériences vécues par le reste du monde, mais ce sont-là autant d'élément de l'universel qui se manifestent dans tout ce que nous faisons et tout ce que nous nous remémorons, en particulier dans nos échanges avec autrui où il est question de ce que nous sommes et de notre passé. L'histoire a toujours impliqué une forme de tractation entre le personnel et l'universel et cette relation n'est nulle part plus pertinente que dans l'histoire de la Seconde guerre mondiale".

   Et c'est précisément là que l'historien prend un risque, celui de tenter de décrire l'Histoire à partir de personnes, dont le nombre ne sera jamais assez grand pour couvrir toute la palette des événements pertinents. C'est une tendance bien anglo-saxonne (bien qu'il s'agisse seulement d'une dominance intellectuelle) de penser l'individu d'abord et la société ensuite, à l'inverse d'une tendance qui la désincarne d'une manière ou d'une autre. Même si l'auteur se défend d'adopter complètement les sentiments des individus qui racontent ici leur histoire, et même de les replacer là où il faut : des histoires et non l'Histoire. Même s'il multiplie les points de vue en choisissant les personnes dans des contextes, des lieux et des temps très différents, l'auteur concède qu'il y a davantage dans son livre "des protagonistes défendant des conceptions progressistes de gauche que de droite", choix délibéré, tant il est vrai qu'au sortir de la seconde guerre mondiale, c'est l'espoir d'une vie meilleure pour tous, d'un progrès social et économique qui domine. Il reste que ce livre est une grosse tentative méritoire de mesurer au plus près des hommes et des femmes en quoi la Seconde guerre mondiale et ses conséquences matérielles et psychologiques, ont modelé nos existences.

Il faudra bien entendu du temps et quelques générations de plus pour savoir si ces espoirs de liberté ont porté leurs fruits ou si à l'inverse, ils n'ont pas conduits l'humanité dans une impasse, dans ses oublis notamment que sa base économique repose sur une nature dont on a oublié sans doute, en développant par exemple des industries consommatrices d'énergie fossile et en généralisant les modes de déplacement dévoreurs de ressources, qu'elle n'est pas seulement un réservoir où l'on peut puiser éternellement, multipliant les conflits entre la nature (nombreuses de ses composantes animales, végétales et physiques) et l'humanité. Mais ce n'est pas évidemment l'objet du livre qui évoque tout de même, dans une sixième partie des "séquelles" comme le développement de l'individualisme, des inégalités de toutes sortes, et, in fine, des déceptions en cascades concernant les espoirs de paix et de prospérité. Il met bien en évidence l'usage d'une certaine martyrologie de nations et de groupes sociaux, et les "émotions délibérément suscitées par ceux qui souhaitent les exploiter à leur profit - politiciens sans scrupule, magnats des médias, démagogues religieux et ainsi de suite"...

 

Keith LOWE, Comment la seconde guerre mondiale a bouleversé nos vies, Perrin/Ministère des Armées, 2019, 630 pages.

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1 février 2020 6 01 /02 /février /2020 13:25

    Général d'armée français, André BEAUFRE est connu autant pour le commandement de la Force A de l'expédition alliée contre l'Égypte en 1956 lors de la crise de Suez que pour son travail théorique sur la stratégie militaire. Défenseur de l'indépendance nucléaire française, il est considéré comme un père fondateur des théories contemporaines sur le terrorisme et la guérilla, appelée de son temps "guerre révolutionnaire".

 

Une grande carrière militaire

    Sorti de Saint Cyr, où il rencontre en 1921 Charles de GAULLE qui y est instructeur, il participe à la campagne du Maroc (guerre du Rif, où il est gravement blessé), puis étudie à l'École supérieure de la guerre et à l'École libre des Sciences Politiques.

    Après une mission d'un an à Moscou en 1938, il est secrétaire à la Défense nationale en Algérie, auprès du général WEYGAND, en 1940 et 1941. Arrêté par le régime de Vichy, libéré en 1942, il sert dans l'armée française de la Libération sur plusieurs fronts jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale.

   Il sert ensuite dans la guerre d'Indochine, au sein du commandement opérationnel au Tonkin de 1947 à 1948, puis auprès de DE LATTRE en 1950. Devenu général pendant la guerre d'Algérie, il dirige la 11e division d'infanterie. Mais tout juste revenu d'Indochine, et mal informé, il a du mal à se positionner par rapport au conflit en Algérie.

    En 1956, le général BEAUFRE dirige en Égypte la Force A, corps expéditionnaire français, à l'échelon Task Force. Contrairement ç une idée répandue, BEAUFRE en dirige pas l'armée française, car il est subordonné d'une part à l'amiral Pierre BARJOT qui commande à l'échelle du théâtre d'opération, et d'autre part aux militaires Britanniques (STOCKWELL surtout), dans le cadre de l'accord franco-britannique, accepté par la France surtout pour des raisons politiques et logistiques. La victoire militaire qui se transforme - notamment sous pression des États-Unis - en fiasco politique et diplomatique influence beaucoup sa pensée stratégique. Il met entre autres en place un Bureau chargé de la guerre psychologique, montrant sa volonté d'élargir le champ de bataille.

   En 1958, BEAUFRE devient Chef du General Staff of the Supreme Headquarters, Allied Powers en Europe? En 1960, général d'armée, il devient le chef français du groupe permanent de l'OTAN à Washington.

   En 1962, le Général DE GAULLE le juge trop "atlantiste" et préfère nommer Charles AILLERET comme Chef d'État-major général de la Défense national. Sa carrière militaire active s'arrête alors.

 

Une pensée stratégique d'ensemble

    Il fonde l'Institut Français d'Études Stratégiques et se consacre à la réflexion stratégique. Réflexion commencée d'ailleurs dès ses débuts au cabinet du maréchal DE LATTRE. Il apporte sa contribution alors en 1946 sur un concept de guerre totale, auquel il reste toujours depuis attaché.

Convaincu du caractère absolu de la lutte menée par l'Union Soviétique au nom de l'idéologie communiste, BEAUFRE considère que son époque est guidée par une stratégie totale. Mais également grand connaisseur de l'école anglaise, tout particulièrement de B.H. LIDDEL-HART, il accorde une attention spéciale au mode indirect. Si le but stratégique est bien absolu, les approches sont multiples et indirectes. Telle est pour lui la caractéristique de la guerre révolutionnaire, surjet de son ouvrage de 1972 dans lequel il s'efforce de récapituler les leçons de plusieurs siècles de guérillas et de formes non conventionnelles de la guerre.

   A travers ses livres et conférences, BEAUFRE s'affirme comme l'un des penseurs de la dissuasion nucléaire, quitte à s'opposer parfois à Raymond ARON ou à Lucien POIRIER. Il considère que l'équilibre nucléaire participe à la stabilisation mondiale en termes de conflits.

    François GERÉ explique que l'on a souvent reproché à BEAUFRE d'être un homme de son temps, dont la théorie manque à s'arracher aux influences du moment.

Trois données majeures structurent sa pensée : les deux guerres mondiales, le phénomène idéologique à caractère révolutionnaire et le fait nucléaire. Difficile de faire autrement. Comme tant d'officiers français, il fait l'amère expérience d'une succession de défaites. Il voit bien que les données techniques et tactiques n'expliquent ni mal 1940 ni Suez. Il lui faut donc trouver des explications à un autre niveau, plus élevé et plus complexe, touchant directement à la dimension politique.

L'apport capital de BEAUFRE consiste à développer une théorie générale de la stratégie qui intègre les éléments du classicisme et les propriétés exceptionnelles de l'ère nucléaire. La rigoureuse prise en compte des effets de l'arme atomique lui permet d'élaborer une théorie complète de la dissuasion. La compréhension du caractère absolu des luttes idéologiques lui permet aussi de formuler une théorie de la stratégie contemporaine.

Son oeuvre abondante reste dominée par un triptyque composé de l'Introduction à la stratégie (1963), de Dissuasion et stratégie (1964) et de Stratégie de l'action (1966). Influencé par CLAUSEWITZ, BEAUFRE donne de la stratégie un ensemble de définitions qui se fondent sur la notion de duel : "art de faire concourir la force à atteindre les buts de la politique". Puis "art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit". Son système repose sur une trinité : la force, la volonté et la liberté., qu'il croise avec des variateurs, les niveaux, les modes et les attitudes. Ainsi, la force est subdivisée en quatre niveaux : paix complète, niveau de la guerre froide, niveau de la guerre classique, niveau de la guerre nucléaire. La méthode joue un rôle important car elle se veut stratégique. Pour BEAUFRE, la stratégie n'est finalement qu'une attitude de la pensée qui recherche l'efficacité dans la complexité de l'action. Le théoricien sait, en s'imposant, faire école - notamment à travers les institutions qu'il fonde ou qu'il truste. Aux débuts des travaux de l'IFDES, on rencontre des civils (Jean-Paul CHARNAY, Pierre HASSNER, Alain JOXE), et des militaires (Lucien POIRIER). Chacun sut profiter de la formation intellectuelle beaugrienne pour trouver la voie féconde de travaux très différents.

A la fois théorique et pragmatique, l'oeuvre de André BEAUFRE se présente comme un vaste chantier en pleine activité. Il cherche à établir une discipline fondée sur une méthode de pensée. Sa distinction entre dissuasion et action, extrêmement fonctionnelle, ne résout pas le problème de la relation entre la stratégie et une éventuelle science de l'action qu'il évoque sous le terme de "praxéologie". L'action semble constituer l'antinomie de la dissuasion, alors que les deux termes correspondent à des niveaux différents. La systématisation de BEAUFRE suggère la théorie plus qu'elle ne l'établit, laissant en suspens le statut final de la stratégie.

"La stratégie n'a jamais été installée, écrit encore François GERÉ. Elle ne s'affirme que tardivement, à mesure que la seule dimension de la bataille devient insuffisante pour appréhender la dimension complexe des phénomènes divers en développement dans le temps et dans l'espace. Le concept de dissuasion apparaît survalorisé, tandis que l'action reste en attente d'une formalisation adéquate."

 

André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, 1963, Hachette, collection Pluriel, 5ème édition, 1998, Fayard/Pluriel, 2012 ; Dissuasion et stratégie, Armand Colin, 1964 ; Le Drame de 1940, Plon, 1965 ; La Revanche de 1945, Plon, 1966 ; L'OTAN et l'Europe, 1966 ; L'Expédition de Suez, Grasset, 1967 ; Mémoires 1920-1940-1945, 1969 ; La Nature des Choses, 1969 ; L'Enjeu du désordre, Grasset, 1969 ; La Guerre révolutionnaire, Fayard, 1972 ; La Nature de l'Histoire, Plon, 1974 ; La stratégie de l'action, La Tour-d'Aigues, L'Aube, 3ème édition, 1997. A signaler aussi sa participation aux 8 volumes de La Deuxième Guerre mondiale, parus en cahiers hebdomadaires à pagination continue), 1970, pour la revue Histoire, sous sa direction. Il est également l'auteur de nombreux articles dans la Revue de défense nationale et au Figaro.

François GERÉ, André Beaufre, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000.

   

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1 février 2020 6 01 /02 /février /2020 08:42

   La revue trimestrielle Catalyst est fondée aux États-Unis récemment (2017) par la fondation Jacobin dans la perspective d'une critique anti-capitaliste et pour promouvoir une évolution socialiste des sociétés. Elle est liée au magazine Jacobin, lui aussi trimestriel, basé à New-York. Jacobin se définit comme "une voix dominante de la gauche américaine, offrant des perspectives socialistes sur la politique, l'économie et la cultures. Les articles que l'on retrouve dans les deux revues concernent notamment les inégalités dans la répartition des richesses, l'influence des mouvements de protestation et le syndicalisme.

   La publication de Jacobin a débuté comme un magazine en ligne en septembre 2010 avant de publier également une édition papier l'année suivante, suivant en cela sans doute un mouvement général de la presse d'opinion, après la vague Internet des années 1990-2000, de retour au papier, gage de beaucoup plus de sérieux que de toujours commenter en ligne les rumeurs des réseaux sociaux.

Bhaskar SUNKARA, son fondateur, a présenté Jacobin au moment de son lancement comme "une publication radicale" et "largement le fait d'une jeune génération qui se sent moins liée par les paradigmes de la guerre froide que les milieux de gauche traditionnels représentés par Dissent ou The New Republic." De fait, dans Jacobin s'exprime un large éventail d'auteurs aux idéologies (toutes de gauche) différentes, même si domine une certaine vulgarisation intelligente de la pensée marxiste, versant trotskisme et surtout tendance eurocommuniste. En avril 2018, la revue compte 30 000 abonnés et reçoit un millions de visites mensuelles sur son site Internet. Elle profite et participe pleinement au renouveau des idées socialistes aux États-Unis.

   Catalyst, fondé avec la collaboration de Jacobin, par Vivek CHIBBER et Robert BRENNER, et fonctionnant avec une équipe plutôt réduite (beaucoup d'appel à des contributions extérieures), est surtout un journal de théorie et de stratégie du mouvement d'ensemble socialiste, avec une déclinaison italienne depuis novembre 2018. On y retrouve les plumes de Jacobin, soit notamment Slavoj ZIZEK, Bob HERBERT, Yanis VAROUFAKIS, Hilary WAINWRIGHT, Kareem ABDUL-JABBAR, Jeremy CORBYN et Pablo Iglesias TURRION. On y trouve aussi des contributions de Mike DAVIS, Cedric JOHNSON, Nivedita MAJUMDAR, Joshua MURRAY, Charles POST, Michael SCHWARTZ...

Dans le numéro 2, d'été 2019, volume 3, Catalyst présente notamment un article sur Quelle stratégie pour le socialisme? "Pour beaucoup, le choix d'abandonner l'arêne électorale au profit d'un mouvementisme permanent s'impose comme une évidence. Il apparait désormais clairement que ce n'est pas une solution".

 

Catalyst, Jacobin Foundation, site Internet : catalyst-journal.com. Jacobin, site Internet : jacobinmag.com

 

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31 janvier 2020 5 31 /01 /janvier /2020 13:10

    Charles AILLERET, général de l'armée française, déporté pendant la seconde guerre mondiale, chef-d'État major des armées de 1962 à 1968, est connu à la fois pour s'être opposé au putsch des généraux en Algérie en avril 1961 alors qu'il commandait la zone du Nord-Est Constantinois et pour sa contribution à la doctrine française de dissuasion nucléaire.

 

Une carrière militaire brillante jusqu'au sommet de la hiérarchie

   Après être sorti de Polytechnique en 1928, dans l'artillerie, il rejoint en 1942 l'ORA (Organisation de résistance de l'Armée) dont il devient le commandant pour la zone Nord. Il est arrêté en juin 1944, torturé et déporté à Buchenwald d'où il revient en 1945.

   Promu colonel en 1947, il commande la 43e demi-brigade de parachutistes. En 1951, il prend le commandement des armes spéciales de l'Armée de terre. Il fait alors partie, comme adjoint du général BUCHALET puis responsable des applications militaires au CEA, du cercle fermé qui mène la recherche pour concevoir une arme nucléaire : il est, en 1958, commandant inter-armées des armes spéciales et dirige les opérations conduisant, le 13 février 1960 à l'explosion de la première bombe A française à Reggane, au Sahara.

   En avril 1961, commandant de la zone Nord-Est Constantinois, il s'oppose au putsch des généraux d'Alger. En juin 1961, il prend les fonctions de commandement supérieur interarmées en Algérie. En 1962, promu général d'armée, il donne l'ordre du jour n°11 du 19 mars 1962 annonçant le cessez-le-feu en Algérie. Il s'oppose à l'OAS en mars 1962, lors de la bataille de Bad-el-Oued et la fusillade de la rue d'Isly, puis il participe, avec Christian FOUCHET, haut-commissaire en Algérie, à l'autorité de transition au moment de l'indépendance.

   Nommé chef d'État-major des armées en juillet 1962, il organise le retrait en 1966 de la France du commandement intégré de l'OTAN et met en place la stratégie établie par le général de GAULLE d'une défense nucléaire française "tous azimuts". C'est au cours d'une tournée d'inspection dans l'océan indien qu'il trouve la mort dans un accident d'avion en mars 1968.

 

Un penseur de la stratégie nucléaire française

   De tous les penseurs de la stratégie française contemporaine, hormis de LATTRE, c'est celui qui est monté le plus haut dans la hiérarchie militaire. De GAULLE, lorsqu'il doit choisir un nouveau CEMA, donne sa préférence pour AILLERET sur BEAUFRE, car il apprécie le technicien de l'atome et surtout l'originalité d'une personnalité qui n'avait pas hésité - notamment dans l'affaire algérienne - à se démarquer des mentalités traditionnelles, et sait regarder à distance le corps militaire. Dans les relations compliquées entre les dirigeants de la IVe République et l'armée, il discerne bien la primauté du politique sur le militaire, tout en remarquant que dans les faits se mêlent toujours considérations politiques et impératifs militaires. Il se situe au coeur du dispositif entre projet politique (d'indépendance nationale) et génétique des forces (François GERÉ).

   Les vues exprimées, notamment dans la Revue de défense nationale par le général Charles AILERET, alors Chef d'État-Major des Armées (CEMA), qui met alors l'accent sur la nécessité d'une stratégie nationale autonome, et qui, après de retrait de l'organisation militaire intégrée, laisse présager une sortie de l'OTAN, soulève une émotion de partenaires qui "oublient" alors que la France est engagée depuis un certain temps dans cette politique. AILLERET, pas plus que les autres stratèges qui pensent la doctrine française, n'exprime pas alors un point nouveau. Depuis novembre 1959, le général de GAULLE annonce dans un discours déjà l'arme atomique comme outil majeur de cette doctrine. L'article de 1967 tire plutôt la leçon des progrès technologiques accomplis, annonce une "force thermonucléaire à portée mondiale" mettant la France dans la position d'une dissuasion tous azimuts qui ne privilégie aucune adversaire potentiel. AILLERET prône, avec d'ailleurs l'accord du pouvoir politique, un "équilibre des alliances" qui permet de ne pas nommer, à l'inverse des autorités américaines, l'Union Soviétique comme étant l'ennemi potentiel.

   Pour François GERÉ, la pensée du général AILLERET reste moderne, après la guerre froide, car elle participe à la nécessaire poursuite de la réflexion stratégique. La place de l'arme nucléaire, sa puissance destructrice, doit en faire partie. Pour AILLERET, il était possible que leur extraordinaire capacité de détruire rende pratiquement impossible parce que désastreuses pour tous, vainqueurs comme vaincus, les grandes guerres totales ; il ne faut pas en conclure que les hommes cessent pour autant de régler leurs oppositions par la violence. "Plus la menace d'une invasion et d'une occupation s'estompait, plus l'opinion a identifié, à tort, l'arme atomique à la paix absolue ; mais, seconde phase, plus la paix semblait établie, plus l'arme nucléaire est apparue comme superflue, devenant même une menace pour la paix, à laquelle finalement elle n'aurait jamais contribué. Étrange révisionnisme de ce qui n'a pas eu lieu, demeurant dans le virtuel. La pensée d'Ailleret nous apparait aujourd'hui comme un itinéraire rationnel sur un chemin stratégique semé de paradoxes toujours actuels, d'incertitudes sans assurances, d'interrogations sans réponses."

 

Charles AILLERET, L'aventure atomique française - Comment naquit la force de frappe française, Grasset, 1968 ; Général du contingent - En Algérie, 1960-1962 (préface de Jean DANIEL), Grasset, 1998.

François GERÉ, Charles Ailleret, stratège français, diploweb.com, février 2016. Le Monde diplomatique, janvier 1968.

 

 

 

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30 janvier 2020 4 30 /01 /janvier /2020 16:32

   Dans l'ensemble de la filmographie mondiale, tous genres confondus, la bataille d'Angleterre est, avec la bataille de Stalingrad - si l'on excepte les batailles du Pacifique, la plus visitée par les réalisateurs.

  Côté documentaires, on peut la voir abordée dans la série Apocalypse, la seconde guerre mondiale, dans sa deuxième partie ; dans la série Les grandes batailles, Angleterre, 1940 ; dans la série 39-45, dans le volume 1, Seule ; dans Pourquoi nous combattons? dans sa quatrième partie et enfin dans les Grandes batailles de la deuxième guerre mondiale, au titre La bataille d'Angleterre. Il y a aussi le documentaire de la BBC de 2010, The battle of Britain, qui reconstitue en 88 minutes la bataille avec une présentation de Ewan McGREGOR ,sous la direction de Ashley GETHING.

  Côté film de fiction, on peut retenir deux, film et téléfilm. La bataille d'Angleterre d'HAMILTON fait figure de référence par la reconstitution historique et les rencontres entre avions ennemis. Spitfire, de Mathew WHITEMAN en 2010 laisse plus mitigé, est parfois même ennuyeux, se concentrant sur le plus jeune des combattants de la RAF. On pourrait même préféré à ce téléfilm, le film de 1942 de Leslie HOWARD, du même nom, même s'il s'agit là aussi d'une biographie, celle du concepteur du Spitfire.

   Côté série, Le Souffle de la guerre, dans ses parties 4 et 5 évoque également la bataille d'Angleterre.

 

Une documentaire-phare et un film-phare.

       Avec tout le subjectivisme dont je peux faire preuve (et il s'en vante, en plus! - sacré filmus va!), je conseillerais de prendre comme référence le documentaire de la série française Les grandes batailles, pourtant ancien, dont la trame d'ailleurs est reprise dans Apocalpyse, avec la colorisation de séquences entières, de Daniel COSTELLE, Jean-Louis GUILLAUD et Henri de TURENNE, nommé La bataille d'Angleterre, diffusé en septembre 1966, de 1 heure huit minutes. Alternant séquences tirées d'archives et interview, celui-ci constitue une excellente introduction, qui aborde nombre d'aspects : de la stratégie allemande à la résistance britannique, depuis le sauvetage de Dunkerque au renoncement hitlérien. Cette bataille met un terme à la série de victoires éclatantes des Allemands, grâce à la fermeté du personnel politique, à la ténacité notamment des londoniens, au sacrifice et à l'héroïsme - le mot est parfois trop fort mais il faut reconnaitre qu'à cette occasion, il sonne juste - d'un petit nombre d'hommes. Contexte historique et changements de stratégie allemande (qui passe de la tentative de destruction de la RAF, à celle de la flotte britannique puis aux bombardements massifs voulant semer la terreur) y sont bien rendus.

 

    On s'appuiera de façon bienvenue sur les ouvrages de J. de LESPINOIS (La bataille d'Angleterre, Tallandier, 2011) et de François BEDARIDA (Complexe, 1999) pour tous les débats techniques et politiques autour de cette bataille, du fait que 20% des Messerschmitt 109 alignés en avril 1940 ont été détruit pendant la bataille de France) au rôle des renseignements anglais et allemands, comme à celui de l'invention technique du radar, comme bien entendu sur la comparaison des performances au combat des différents appareils aériens...

      Cela est bien rendu aussi par le film de Guy HAMILTON de 1969, une excellente interprétation des acteurs, une présentation la plus juste possible des combats aériens, les circonstances des bombardements, tout cela forme un grand spectacle qui est aussi une présentation historique fidèle. Le DVD, avec les commentaires du réalisateur, est très éclairant sur les conditions de la réalisation du film. Le film a non seulement une place spéciale dans les films de guerre de la seconde guerre mondiale mais constitue une véritable référence pour les réalisateurs de cinéma... et le moindre n'est pas Georges LUCAS qui s'inspira de la chorégraphie des combats aériens pour son film Star Wars. Est bien mis en scène, in fine, le fait que l'issue de la bataille d'Angleterre est dû au moins autant aux erreurs tactiques de l'état-major d'HITLER (qui, à l'instar de NAPOLÉON sait faire les bonnes erreurs au bon moment pour ses adversaires...) qu'aux exploits de la RAF...

 

D'autres documentaires...

   39-45 Le monde en guerre évoque la bataille d'Angleterre, sur le DVD 2, Seule,

 

   Apocalypse, 2ème guerre mondiale  évoque lui aussi cette bataille

 

  Pourquoi nous combattons, également

 

 Dans Grandes batailles de la 2ème guerre mondiale, série de 5 bataille ( 1 DVD par bataille)

 

Un autre film, un téléfilm produit par la BBC, Spitfire se concentre sur les luttes des pilotes de l'aviation anglaise ainsi que sur leurs appareils

 

La série Le souffle de la guerre, se déroule dans nombre de séquences en Angleterre, où se noue l'idylle entre le personnage principal et une jeune attachée au service de planification de la défense de l'Angleterre.

 

   L'historiographie récente contrebalance quelque peu la vision de la bataille d'Angleterre, notamment celle restituée par le film britannique de la fin des années 1960 et le documentaire français (COSTELLE) du même nom. En effet, tant dans les limites temporelles (non du 10 juillet au 31 octobre 1940, mais avant juillet 1940 et jusqu'en 1941) que dans la balance véritable des forces en présence. En fait, basée sur des Mémoires (il faut toujours se méfier un peu des Mémoires souvent justificatrices et restées sur les perceptions du moment!) de généraux anglais (notamment  de l'Air Chief Marshal Keith PARK), la vision qu'on en a, celle reprise en fin de compte par les réalisateurs et scénaristes, est celle de combats aériens entre aviateurs, où l'héroïsme de ceux qui combattent dans les rangs de l'Angleterre l'emporte sur leurs adversaires sûrs d'eux. En fait, dans la bataille d'attrition qu'ils se livrent, aucun des adversaires n'a une perception exacte de la situation : les Anglais croient se battre contre deux fois une flotte aérienne allemande et les Allemands contre la moitié d'une flotte anglaise ; de plus la planification, le renseignement et les capacités logistiques nécessaires pour l'emporter sont bien de qualité supérieure chez les Anglais que chez les Allemands. En outre, la guerre contre l'Angleterre est pour Hitler et son état-major une entreprise risquée et contre-productive (puisque l'objectif est à l'Est...). C'est dans une guerre courte qu'ils comptaient avoir le plus de chances de l'emporter, non dans une bataille d'usure... Compte tenu des véritables forces en présence, les Allemands, contrairement à une légende tenace, n'ont pas failli gagner la bataille d'Angleterre... On ne peut que conseiller de prendre connaissance de cette historiographie récente par le livre  de Jean LOPEZ et d'Olivier WIEVIORSKA, Les mythes de la seconde guerre mondiale (Perrin, 2020)

FILMUS

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