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24 mars 2016 4 24 /03 /mars /2016 10:14

Auteur d'un ouvrage de référence dans le mouvement socialiste, Organisation du travail (1839), qui préconise la réforme sociale par l'action de l'Etat, Louis BLANC, journaliste et historien français, mène à la fois une carrière politique (participation aux élections, élu à l'Assemblée constituante du 18 mars 1848 avant son exil, député en 1871 pendant une dizaine d'années à l'extrême gauche de l'Assemblée) et d'écrivain, notamment sur l'histoire immédiate. Socialiste et républicain, il fait campagne (Banquets) pour le suffrage universel et propose après la Révolution de 1848 la création des Ateliers sociaux afin de rendre effectif le droit au travail. Contraint de s'exiler en Angleterre (après les Journées de Juin) jusqu'à la fin de la guerre franco-prussienne de 1870, il y effectue une activité (Rite de Memphis) souterraine. Il prend le temps de rédiger un certain nombre d'ouvrages, centré en partie ce qui se passe dans ce pays, dans l'attente de pouvoir revenir en France. Revenu à Paris en 1870, il condamne la Commune de Paris de 1871, attaché jusqu'au bout à la légalité, même s'il milite pour les projets d'amnistie des communards en 1879 en se rapprochant des radicaux.

    Son oeuvre peut se partager en ouvrages d'histoire et en traités économicosocio-politiques.

En matière d'histoire, il rédige Histoire de dix ans, 1830-1840 (1842), Révélations historiques (1859), Histoire de la révolution française (1847-1862) en 12 volumes, Histoire de huit ans, 1840-1848 (1871) en trois volumes, La contre-révolution, partisans, vendéens, chouans, émigrés 1794-1800 (avec Jacques CRÉTINEAU-JOLY), Dix années de l'Histoire de l'Angleterre (1879-1881).

Sur le plan théorique et propositionnel, on note plusieurs ouvrages, mais il ne faut pas oublier les très nombreux articles de presse : Organisation du travail (1839), Le catéchisme des socialistes (1849), Lettres sur l'Angleterre (1866-1867), Questions d'aujourd'hui et de demain (1873-1884), Quelques vérités économiques, Révélations historiques, publié à titre posthume en 1911.

 

   Dans Organisation du travail, il décrit l'action de l'Etat qui devient propriétaire du crédit (banque publique), qui établit une assurance d'Etat sur un marché d'assurances libres et qui transforme (tout de suite) en associations industrielles autonomes (de l'Etat), la grande industrie et les chemins de fer. L'Etat fonde des "ateliers sociaux", dont le personnel d'encadrement est élu par les travailleurs souverains dans leur entreprise associative. Louis BLANC, pour ces propositions, propose un projet cohérent alliant démocratie politique (suffrage universel) et démocratie sociale (dans les entreprises). Edité d'abord dans le journal La revue du progrès en 1839, puis sous forme de brochure, Organisation du travail connait un grand succès (rééditée l'année suivante), la dernière édition datant de 1875 dans le recueil intitulé questions d'aujourd'hui et de demain, tome IV. Dans la neuvième édition, celle de 1850, de 240 pages, on y trouve une exposition en deux livres, l'un pour l'Industrie, l'autre pour le Travail agricole.

Selon Louis BLANC, trois principes dominent l'histoire des sociétés : l'autorité, vaincue en 1789, l'individualisme, qui lui a succédé, et la fraternité. Pour instaurer la fraternité et ne pas s'arrêter à l'individualisme, il faut supprimer la concurrence sauvage dans l'économie et entre les hommes en créant des coopératives ouvrières de production, les atelier sociaux. L'Etat doit fournir le capital social de démarrage et nommer l'encadrement. Il doit jouer un rôle de régulateur du marché, qui, lui, ne disparaitrait pas mais serait assaini. L'importance accordée à l'intervention de l'Etat s'effectue dans l'interdépendance des réformes politique et sociale, "car la seconde est le but, la première le moyen". Ses conceptions étatistes lui valent l'hostilité de PROUDHON pour qui BLANC "représente le socialisme gouvernemental, la révolution par le pouvoir, comme (lui-même) représente le socialisme démocratique, la révolution par le peuple". S'exprimant de façon claire, Louis BLANC parvient à rendre ses idées accessibles à un large public d'ouvriers et d'artisans. (Elisabeth CAZENAVE).

 

    Après avoir contribué à plusieurs journeaux d'obédience principalement républicaine, déjà journaliste réputé, Louis BLANC crée son propre journal en janvier 1839, la Revue du progrès politique, social et littéraire. Son principal objectif, présenté dans le numéro inaugural, est de déterminer les moyens de trouver l'unité de la société française alors "bannie tout à la fois et de l'ordre moral et de l'ordre social et de l'ordre politique", et de servir la cause démocratique. L'orientation sociale du journal est clairement énoncée : l'amélioration de la situation du "peuple", composé de tous les non-propriétaires et dépendant d'autrui pour subvenir à ses besoins, à la différence des propriétaires identifiés à la bourgeoisie (dans le numéro du 1er fevrier 1842). Mais ce journal n'est pas que le journal de Louis BLANC ; de nombreuses personnalités, principalement républicaines y participent. A ceux qui traitent d'"utopistes" les rédacteurs de la Revue du progrès, Louis BLANC oppose que l'étude des faits "qui existent, mais dont la durée est manifestement impossible" à prévoir, étude à laquelle s'adonnent ses contempteurs, relève encore plus de l'utopie que l'étude des "faits qui n'existent pas encore, mais dont l'apparition est inévitable et imminente" (1 avril 1839). Les luttes politiques et sociales incessantes que connait la France depuis 1830 indiquent la précarité de la société présente et sa fin proche, et demandent par conséquent d'échafauder les fondations de la nouvelle société. (Cyrille FERRATON)

La contribution de la Revue du progrès synthétise un grand nombre de thèmes et de revendications républicaines défendues depuis la révolution de juillet 1830. Le journal prolonge et perpétue le rôle joué par d'autres journaux au cours de la décennie 1830-1840. Ses contributeurs embrassent l'ensemble des tendances du mouvement républicain. On y trouve les signatures de Ulysse TRÉLAT, Armand MARRAST, J-F DUPONT, Jules BASTIDE, Eugène BAUNE, Victor SCHOELCHER, Godefroy CAVAIGNAC... Sa parution s'arrête en 1841, officiellement à cause de la création d'un journal concurrent mais ami, La Revue indépendante, fondé par George SAND, Pierre LEROUX et Louis VIARDOT. 

 

Louis BLANC, Lettres d'Angleterre, L'Harmattan, 2003. On trouve les textes politiques de Louis Blanc en version électronique en plusieurs endroits à la demande sur internet, sur AbBooks par exemple. Notons que la plupart des oeuvres sont disponibles également en français à University of Michigan Library (diverses éditions). Organisation du travail est disponible sur Wikisource. 

Cyrille FERRATON, Organiser le travail, La Revue du progrès de Blanc, dans Quand les socialistes inventaient l'avenir, La Découverte, 2015. Armelle LE BRAS-CHOPARD, Les premiers socialistes, dans Nouvelle Histoire des Idées Politiques, Hachette, 1987. Elisabeth CAZENAVE, louis blanc, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

Benoit CHARRUAUD, Thèse de doctorait en droit, Louis Blanc, La République au service du socialisme, soutenue en 2008, disponible à urs-srv-eprints.u-strasbg.fr. Du même auteur, une étude synthétique de l'ensemble de l'oeuvre de Louis Blanc aux Editions Baudelaire, Lyon, 2009.

 

 

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19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 10:25

Comprendre les liaisons entre agressivité, violence et alcoolisme existe d'abord de regarder globalement la place de l'alcool dans la société et notamment les modalités d'alcoolisation (prise régulière de boissons alcooliques) des différentes catégories de la population. Or, très peu d'études globales existent et les biais de recherches sont surtout d'ordre criminologique et médical, centré sur la responsabilité individuelle ou la pathologie des patients. Il n'est pas inutile du coup de rappeler comme le fait F A WITHTLOCK, professeur honoraire de psychiatrie à l'Université de Queensland en Australie, ce que recouvre exactement la toxicomanie.

"Pour la plupart des gens, le concept de drogue ou de toxicomanie est dominé par les images de la dégradation physique et mentale due à l'emploi de l'héroïne et de la cocaïne. On oublie généralement que les drogues les plus utilisées sont la céféine (dans le thé et le café), la nicotine et l'alcool ; et que les meilleurs dealers de drogue sont les buralistes et les limonadiers. Naturellement, la grande majorité des consommateurs de ces drogues ne sont pas nécessairement toxicomanes, si l'on entend par toxicomanie l'association d'une tendance à  la consommation excessive d'une drogue, d'un état de besoin lorsqu'on ne peut s'en procurer ; et du développement de divers symptômes physiques et psychiques en cas de sevrage brutal.

Toxicomanie est un terme difficile à définir, et une commission d'experts de l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé) lui a substitué en 1970 l'expression de dépendance chimique. Celle-ci se caractériste par des symptômes psychologiques comme la sensation de besoin et une compulsion à consommer la drogue de manière continue ou régulière, et par des effets physiques qui apparaissent en cas de sevrage ou lorsque la drogue ne peut être obtenue. (...) La plupart des drogues ne provoquent pas de symptômes de dépendance physique en cas de sevrage brutal, et ce sont leurs effets psychologiques qui représentent la principale motivation de la poursuite de leur consommation. L'inhalation de colle ou de solvants volatiles par les enfants sont probablement accrus par le bruit que l'on fait autour.  Aucune de ces substances ne peuvent être considérées comme entrainant une dépendance ; en dehors des risques d'atteinte hépatique par les solvants, leur principal danger est l'asphyxie, lorsque le consommateur place le tube de colle dans un sac en plastique dont il recouvre la tête. L'inhalation de colle est une forme de comportement qui cesse habituellement à l'adolescence, peut-êtr en raison de l'accès légal à la consommation d'alcool.

Bien que les préoccupations des gouvernements se concentrent surtout sur l'usage illégal de l'héroïne, le nombre des drogués connus est relativement faible par comparaison avec le très grand nombre des sujets dépendants de l'alcool. Il est difficile d'obtenir des chiffres précis, mais dans la mesure où les ventes de boissons alcoolisées ont considérablement augmenté au cours des dernières décennies (l'auteur écrit en 1993), il doit en être de même du nombre des alcooliques. Une formule bien connue met en relation le nombre estimé d'alcooliques dans une société avec la consommation annuelle d'alcool pur par membre de la population. Plus de 6 millions de Français sont alcooliques et il en meurt de nos jours 70 000 par an (corrhoses hépatiques, cancers de voies aéro-digestives supérieures, mais également suicides, psychoses et accidents de la route). La dépendance alcoolique se manifeste à partir de 1 litre de vin à 10° par jour. Dans le passé, l'alcoolisme et l'excès de boissons étaient surtout des attributs masculins, mais au cours des dernières décennies, on a constaté une brutale augmentation du nombre des femmes atteintes par l'intempérance. Ce phénomène est probablement lié à la facilité qu'il y a à acheter des alcools forts dans les supermarchés et les autres magasins de détail, et à les cacher.

Le problème de la dépendance à l'alcool n'a rien de particulier au XXe siècle. Les Romains promulguèrent des lois pour contrôler les conducteurs de char ivres, et la philanthropie victorienne connaissait bien les démons de la boisson. Maintenant comme alors, l'excès de boisson a des conséquences médicales et sociales néfastes. En Grande Bretagne et en Australie, les recherches ont montré que 10 à 15% des lits d'hôpitaux étaient occupés par des patients souffrant de pathologies ou de blessures directement ou indirectement dues à une trop grande complaisance pour l'alcool. Avec l'augmentation de sa consommation ont également augmenté les décès dus aux cirrhoses de foie et aux autres maladies qu'elle provoque, tandis que les hôpitaux psychiatriques sont familiers des psychoses aigües et chroniques qu'elle entraine. Les dégâts sociaux ne sont pas toujours admis et reconnus. En Grande Bretagne et en Australie et aux Etats-Unis par exemple, quelque 50% des décès et des blessures par accident de voiture peuvent être attribués aux effets de l'alcool, ainsi que 20 à 40% des autres morts accidentelles, notamment par chute, par noyade et par incinération. Il est impossible de parvenir à des chiffres précis sur le rôle de l'alcool dans les accidents de travail, mais il existe une frappante corrélation entre le nombre des patients admis à l'hôpital et atteints d'alcoolisme et celui des patients suivant un taritement pour des blessures survenant au travail. La contribution de l'alcool aux comportements antisociaux est bien connue : la violence dans les rues, lors des matches de football et à la maison ; les femmes et les enfants battus sont des exemples familiers de ce phénomène. Les comportement criminels tels que les viols et les homicides peuvent souvent être attribués à l'intoxication de l'agresseur et dans certains cas, de sa victime également. Néanmoins, en Occident, l'alcool continue d'être une drogue largement promue. (...)".

   Les études scientifiques sur les agressions et les violences dues à la consommation d'alcool tendent à prendre de plus en plus en compte les dynamiques socio-psychologiques. Des législations de plus en plus contraignantes sur cette consommation ont émergé, notamment en Europe, depuis les années 1980. Mais les différentes voies de distribution d'alcool demeurent et comme toutes les prohibitions, à la consommation légale et contrôlables de l'alcool se substitue une consommation cachée et difficilement chiffrable. L'interdiction simple de la publicité sur l'alcool et la restriction des périodes de distribution, plus efficaces que la prohibition pure et simple (qui, elle a tendance à faire exploser la criminalité violente comme aux Etats-Unis dans les années 1930), ne limite pas de manière importance l'alcoolisme (même si elle la limite en définitive...). Tant qu'on ne s'attaque pas aux causes profondes de l'alcoolisme, on ne réduit pas les violences et les agressions qu'il engendre. On en reste très souvent aux traitements des symptômes (individuels) et aux effets les plus visibles.

   Nombreuses sont les études qui mettent en évidence le rôle de l'acool dans de nombreux comportements agressifs ou violents, l'alcool n'étant souvent pas au centre du dispositif d'investigation. 

Ainsi les études sur les agressions sexuelles et les agressions domestiques révèlent-elles une rôle important à l'alcoolisme. 

Le lien entre la consommation d'alcool et l'agression sexuelle semble quelque peu paradoxal. Malgré les résultats de certaines études témoignant de l'état d'ébriété relativement fréquent des agresseurs sexuels et de leur victime au moment de l'événement agressif, CROWE et GEORGE (Alcohol and human sexuality, Pysychological Bulletin, 1989) ont constaté que l'alcool désinhibe l'éveil exsuel sur le plan physiologique mais supprime également les réactions physiologiques nécessaires au passage à l'acte. Ainsi, même si l'individu est sexuellement éveillé, son corps ne répond à cet état d'éveil. Toutefois, il ne faut pas négliger l'importance des croyances de l'individu en ce qui concerne la consommation d'alcool. Les individus qui escomptent des effets de la consommation d'alcool sur le comportement regardent plus fréquemment des films érotiques, de même, ceux qui croient avoir consommés de l'alcool regardent plus fréquemment des films violents et érotiques. Pour expliquer le lien entre consommation d'alcool et agression sexuelle, BARON et RICHARDSON (Human Aggression, Plenum Press, 1994) disent que les inhibitions contre les agressions sexuelles sont relativement plus fortes que les désirs de s'engager dans un tel acte. Cepdant, les idées concernant le viol et la consommation d'alcool peuvent renforcer ces désirs lorsque l'individu est en état d'ébriété. Les attentes concernant les effets de l'alcool et sa consommation effective pourraient contribuer à la concrétisation d'une agression sexuelle (BARON et collaborateurs, 1994). (Les comportements agressifs)

La consommation d'alcool peut aussi contribuer à l'abus conjugal. Les effets de l'alcool sur le comportement agressif ont été abondamment documentés. Un nombre important d'études montre que la consommation d'alcool est un des facteurs majeurs de la violence conjugale. Cependant, les mécanismes qui la conjugent à d'autres facteurs déclencheurs de l'agression n'ont pas été analysés en détail. Les études expérimentales menées par TAYLOR et ses collègues (Aggressive behavior and physiological aroud as a function of provocation and the tendancy to inhibit aggression, Journal of personality, 1967) montrent que la consommation d'alcool et certaines drogues pertirbent les processus cognitifs (BERMAN, TAYLOR et MARGED,  LMorphine and human aggression, Addictive behaviors, 1993). Après avoir consommé une certaine quantité d'alcool, les capacités des individus à interpréter les signaux sociaux subtils diminuent. Cette insensibilité cognitive peut amener les individus à répondre davantage aux signaux situationnels (foule, chaleur, bruit, auxquels l'agression peut généralement être liée et moins aux informations concernant les intentions de la victime ou les contraintes de la situation. (Les comportement agressifs)

La législation française traite des alcooliques dangereux. En adoptant le 15 avril 1954 une loi relative au traitement des alcooliques dangereux pour autrui, le Parlement se proposait de faire soigner de façon obligatoire les alcooliques dangereux qui ne sont pas délinquants et ceux qui ne présentent pas de troubles mentaux justifiant d'un internement. En effet, de nombreux alcooliques, bien que n'entrant dans aucune de ces deux catégories, n'en présentent pas moins un danger pour leur entourage ou la société. Toutefois, la loi ne définit pas en quoi consiste cette dangerosité. Or, chez l'alcoolique, l'effet désinhibiteur de l'alcool et son rôle de faciliteur dans le passage à l'acte font que la dangerosité est toujours potentielle. De plus, il faut tenir compte des facteurs situationnels et sociaux dans l'appréciation de cette dangerosité. Ces facteurs restant le plus souvent contingents, il est donc particulièrement difficile de porter le diagnostic d'alcoolique dangereux.

 

     Des études d'ensemble sont périodiquement commanditées par les différents organismes gouvernementaux de protection ou de répression contre l'alcoolisme. Ainsi l'Etude Evaluative sur les Relations entre Violence et Alcool commanditée par la Direction Générale de la Santé du ministère français de la santé, et réalisée en 2006 par Laurent BEGUE, de l'Institut Universitaire de France et à l'Université Pierre Mendès-France à Grenoble et le groupe VAMM (de plusieurs chercheurs).

  "Diverses recherches internationales indiquent que l'alcool représente la substance psychoactive la plus fréquemment associée aux violences entre les personnes. Son poids est plus importants que tous les autres produits psychoactifs cumulés. L'enquête épidémiologique Violence Alcool Multi-Méthodes (VAMM) avait pour but de décrire pour la première fois de manière approfondie en France l'association entre les consommations d'alcool et les violences agies et subies en population générale. (...). (Une) technologie innovante (d'investigation) a été employée afin de garantir une plus grande fiabilité des réponses aux questions sensibles et de favoriser l'accès à un échantillon diversifié."

Les chercheurs donnent des résultats chiffrées et effectuent une analyse et recherche théoriques.

Pour les chiffres, ils distinguent les violences actées (agresseurs) et des violences subies (victimes) :

- 40% des sujets ayant participé à une bagarre dans un lieu public avaient consommé de l'alcool dans les deux heures précédantes. La quantité d'alcool consommée en une occasion constituait l'une des prédicteurs statistiques les plus importants de la participation à des bagarres (avec le sexe, l'âge, le niveau d'étude et l'agressivité chronique).

- 25% des auteurs d'agression ayant eu lieu hors de la famille avaient consommé de l'alcool dans les deux heures qui précédaient. Idem pour les prédicteurs.

- 35% des auteurs d'agressions dans la famille avaient consommé de l'alcool dans les deux heures précédantes. Contrairement à d'autres enquêtes internationales, aucun lieu significatif n'a été observé entre l'alcoolisation habituelle et les violences dans la famille (qui sont davantage le fait des hommes et des personnes aux tendances agressives chroniques ayant un faible autocontrôle). Il se pourrait que cette absence de relation réelle résulte du très faible nombre de violences intrafamiliales engestrées dans l'enquête.

- En ce qui concerne d'autres formes de délinquance, 32% des destructions intentionnelles avaient été précédées d'une consommation d'alcool. Concernant les vols, de l'acool avait été consommé dans 20% des cas.

Sur les violences subies :

- 23% des répondants avaient été victimes d'agressions . Parmi ceux-ci (sur deux ans). Parmi ceux-ci, 29% pensaient que l'alcool avait été consommé par l'agresseur (34% pensaient que cela n'avait pas été le cas, tandis que 37% ne pouvaient se prononcer). Lorsque les victimes affirmaient que l'agresseur avait bu, 54% d'entre elles indiquaient qu'il avait consommé 5 verres ou plus...

  Plus intéressants sont les éléments d'analyse et de recherches théoriques avancés par les auteurs de l'étude. Ils reflètent une prise de conscience globale du rôle de l'alcool, pas seulement en terme d'alcoolisme élevé aux moments des violences mais aussi en terme d'alcoolisation globale facilitant eux-mêmes des comportements violents au moment des pics d'absorption.

Ils s'interogent sur le rôle de l'alcool comme marqueur ou cause de la violence :

"L'alcool constitue un facteur de risque important dans le domaine des violences, sans qu'il n'en représente une cause nécessaire ou suffisante. Rappelons que l'association statistique entre l'alcoolisation et les violences ne signifie pas en soi que l'alcool représente une cause des agressions. Il est ainsi fréquent que l'alcoolisation se déroule en des lieux où divers catalyseurs de violence sont également présents, ce qui pourrait être à l'origine de la relation alcool-violence : bars ou boites de nit bondés, bruyants, parfois enfumés ou surchauffés, et dont les normes de conduite sont souvent permissives qu'ailleurs. En outre, les facteurs individuels qui sont conjointement liés à la propension à boire de l'alcool et aux inclinations violentes, également nombreux, peuvent produire une association non causale. Par exemple : les déficits cérébraux légers, l'impulsivité, le trouble de personnalité asociales, l'exposition à des parents alcooliques, la précarité économique, le malaise social, la valorisation d'une indentité hypermasculine, ou l'appartenance à un groupe délinquant pour lequel s'enivrer est un critère d'intégration. De tous ces facteurs de comorbidité peut résulter la corrélation alcool-violence. Pour élucider le statut causal de la consommation d'alcool sur les violences, la psychologie expérimentale a étudié en laboratoire les effets de l'ingestion par des volontaires humains de doses d'alcool sur leur réaction agressive. On a mesuré par exemple l'intensité ou la durée de chocs électriques ou de sons désagréables administrés à un faux participant, généralement provoqué, en fonction des doses d'alcool consommées. Les méta-analyses réalisées sur ces études concluent à un effet causal et linéaire de l'alcool sur les conduites agressives des hommes et des femmes, notamment en phase ascendante de l'alcoolémie (en pente descendante, un effet sédatif domine). Les recherches expérimentales soulignent également l'importance des variables contextuelles dans les agressions ébrieuses : lorsque l'on n'est pas provoqué à agresser, l'alcool n'a souvent aucun effet sur l'agression."

Ils étudient l'effet perturbateur sur le fonctionnement cérébral et dégagent la notion de myopie alcoolique :

"L'effet pharmacologique de l'alcool sur l'agression est essentiellement indirect. L'alcool perturbe le fonctionnement cognitif exécutif (FCE), qui comprend des capacités associées au cortex préfrontal comme l'attention, le raisonnement abstrait, l'organisation, la flexibilité mentale, la planification, l'auto-contrôle et la capacité à intégrer un feedback extérieur pour moduler le comportement. Diverses recherches étrangères ont montré que le FCE est déficient chez les auteurs d'agressions graves. On sait par ailleurs qu'il est altéré par la consommation d'alcool. Selon certains travaux, le lien alcool-agression est non seulement médiatisé par le FCE (consommer de l'alcool altère momentanément le FCE, ce qui augmente la probabilité de réponse agressive) mais est également modulé par le FCE de base des consommateurs. Ainsi, ceux ayant un déficit de FCE réagissent beaucoup plus agressivement que les autres sous l'influence de l'alcool. L'altération du FCE lors de l'ébriété induit une "myopie alsoolique", c'est-à-dire une focalisation attentionnelle excessive sur les informations les plus saillantes dans la situation (comme l'irritation d'avoir été contrarié durant un échange social) au détriment d'informations correctrices et inhibitives (l'évaluation de l'intentionnalité d'un comportement qui nous contrarie, ou les conséquences à long terme d'une action), ce qui extrémise les conduites et les rend potentiellement plus agressives (ou plus amicales, selon le contexte). L'effet de l'alcool sur la cognition concerne également la conscience de soi. Ainsi des personnes alcoolisées à qui l'on demande de s'exprimer mentionnent moins fréquemment des pronons comme je, moi-même, moi. Dans la mesure où une altération de conscience de soi précède fréquemment les agressions en diminuant la référence à des normes de conduite personnelle et en rendant plus réceptif aux normes de situation, son effet pourrait être comparé à celui du phénomène de désindividualisation. Dans une méta-analyse basée sur 49 études expérimentales indépendantes, on a observé que les différences de niveau d'agression entre des personnes alcoolisées et des personnes non-alcoolisées étaient fortement atténuées lorsqu'on augmentait leur conscience de soi (par exemple en plaçant un miroir dans le laboratoire)."

Les études mettent en évidence un concept d'alcool qui active automatiquement des idées agressives :

"La perspective insistant sur les perturbations cognitives liées à l'alcool reste néanmoins insuffisante pour expliquer tous les phénomènes comportementaux associés à ce produit.l'alcool est également associé à l'agression de manière implicite, sans que les consommateurs n'en aient toujours conscience. Dans le cadre de l'étude VAMM, on a présenté un court instant (300 millisecondes) aux participants sur un écran d'ordinateur des stimuli iconographiques neutres ou des stimuli iconographiques liés à l'alcool ou agressifs. Les participants percevaient donc une série d'images de boissons alcoolisées, d'armes ou de boissons non alcoolisées. Chaque image était immédiatement suivie d'un mot agressif, non agressif, ou d'un non-mot (suite de lettres sans signification). Les mots-cibles étaient des mots agressifs (par exemple frapper, tuer), des mots neutres (par exemple bouger, imaginer), et des non-mots (par exemple frider, foclager). La tâche des participants était d'indiquer le plus rapidement possible si le mot était un mot de la langue française ou non, en appuyant sur une touche située à droite ou à gauche de leur clavier (tâche de décision lexicale). Les résultats ont indiqué que la présentation d'images de boissons alcoolisées ou d'images d'armes facilitait de la même manière l'identification des mots agressifs. Ainsi l'exposition à des stimuli reliés sémantiquement à l'alcool permet d'augmenter l'accessibilité en mémoire des pensées agressives, et cela même en l'absence d'une consommation effective d'alcool. Ces résultats suggèrent donc que les effets de l'alcool sur les agressions peuvent également s'expliquer par certains aspects extra-pharmacologiques, et en l'occurence par les significations agressives implicitement associées aux boissons alcoolisées. D'autres travaux publiés démontrent que l'effet de l'alcool est loin de se limiter à ses propriétés pharmocologiques. Par exemple, des recherches en laboratoire indiquent qu'à dose d'alcool constante, la vodka ou le wisky sont plus fortement liés à l'agression que la bière et le vin. Si le lien alcool-agression résulte également de significations sociales associées à l'alcool, on devrait observer une augmentation des conduites agressives chez des personnes qui croient qu'elles ont consommé une boisoon alcoolisée même si elle ne contient pas d'alcool. ceci a également été démontré antérieurement dans le cadre des recherches menées à Grenoble : des hommes consommant un placebo, ayant un goût d'alcool étaient d'autant plus agressifs face à un autre participant qui les provoquait (en réalité un acteur) qu'ils pensaient que la boisson qu'ils buvaient était fortement alcoolisée. Cet effet placebo peut être interprété comme l'effet de l'activation automatique de concepts agressifs. Il peut également être interprété comme une stratégie volontaire de la part des participants qui, sachant qu'ils ont consommé de l'alcool, considèrent qu'il est moins inacceptable de se montrer agressif face à quelq'un qui les provoque."

Cette argumentation nous fait penser irrésistiblement à quantité d'expériences à plus ou moins grande échelle réalisées par des firmes publicitaires (évaluation d'impact notamment) pour augmenter la consommation d'alcool commercialisé par leurs clients. Il serait intéressant de "piocher" dans ces expériences pour avancer dans la même approche. La valorisation virile, l'assimilation du verre à la force et même à l'exposition d'un caractère affirmé... fait partie des éléments de l'arsenal publicitaire visible sur les affiches ou dans les médias (singulièrement à la télévision... l'alcool révélateur du héros en chacun de nous...).

Ce qui précède amène les chercheurs à considérer l'alcool comme possible excuse :

"Dans le cadre du programme VAMM, nous avons étudié le rôle de l'alcool dans le jugement social porté sur un auteur d'agression en fonction de trois caractéristiques du contexte : la dose d'alcool consommée par l'agresseuravant l'acte violent, son état psychologique précédant l'agression (tendu ou détendu) et le niveau de gravité des conséquences pour la victime. Nous avons présenté aux participants des scénarios ressemblant à des faits divers dans lesquels les circonstances de deux types d'agressions (altercation dans un bar et agression sexuelle sur une personne mineure) étaient décrites. En faisant varier certains segments des histoires, puis en recueillant l'avis des participants sur la responsabilité de l'auteur, il nous été possible d'identifier le poids de l'alcool dans l'attribution du blâme et de tester l'hypothèse selon laquelle l'alcool aurait une fonction de circonstance atténuante dans le jugement d'une agression. Nos résultats ont suggéré que l'alcool avait une fonction de circonstance atténuante dans le jugement se sens commun. Qu'il s'agisse d'une agression dans un bar ou d'une agression sexuelle perpétrée sur une personne mineure, plus les auteurs avaient consommé d'alcool, plus l'agression appararaissait comme une issue prévisible. Lorsqu'il s'agissait d'évaluer la responsabilité de l'agresseur, les choses étaient un peu moins claires : tandis que dans le cas d'une agression sexuelle sur une personne mineure, l'alcool diminuait la responsabilité de l'agresseur,  dans le cas d'une agression dans un bar, l'alcool ne diminuait la responsabilité que lorsque l'agression était grave. Lorsque l'agression était de gravité limitée, l'alcool constituait une circonstance aggravante, tandis qu'il n'exerçait aucune influence lorsque l'agression était de gravité était de gravité intermédiaire. On pourrait résumer ces observations en concluant que dans le cas d'agressions graves, l'alcool contribue à atténueer la percpetion de responsabilité des auteurs dans la pensée de sens commun."

Les auteurs de cette étude estime que "l'importance des phénomènes extrapharmacologiques intervenant dans le lien alcool-violence suggère qu'une délégitimation de l'idée selon laquelle l'alcool justifierait ou excuserait les conduites transgressives pourrait constituer une voie de prévention à étudier. Celle-ci complèterait utilement les mesures plus classiques de diminution de l'accès à l'alcool dont l'efficacité sur la diminution des violences a été attestée par plusieurs études internationales."

Références (disponibles sur demande à psychologie@upmf-grenoble.fr :

BUÈGUE et SUBRA, Alcohol and Agression. Perspectives on Controlled und Uncontrolled Social Information Processing, Social and Personality Psychology Compass, 2008. 

BÈGUE et collaborateurs, A message in a Bottle : Extrapharmacology Effects of Alcohol on Agression, Journal of Experimental Social Psychology, 2008. The role of alcohol in female victimization : fondings from a french representative sample. Substance Use and Misuse, 2008

SUBRA et BÈGUE, le rôle modulateur des attentes relatives à la consommation d'alcool, Alcoologie et Addictologie, 2008.

 

BEGUE et groupe VAMM, Etude Evaluative sur les Relations entre Violence et Alcool, Direction Général de la Santé, 2008. Jacques POSTEL, Dictionnaire de la psychiatrie, Larousse, 2003. Whitlock, Toxicomanie, dans Le cerveau, un inconnu, Sous la direction de Richard L GREGORY, Robert Laffont, collection Bouquins, 1993. Farzaneh PAHLAVAN, Les conduites agressives, Armand Colin, 2002.

 

SOCIUS

 

 

 

 

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17 mars 2016 4 17 /03 /mars /2016 14:25

   Les projets de défense anti-missiles à partir de l'espace, comme à partir du sol ont fleuri très tôt, mais les difficultés à résoudre restent immenses. Aucun projet d'ampleur n'a eu de développement réel avant le lancement, par le président américain Ronald REAGAN, dans son célèbre discours du 23 mars 1983, de l'initiative de défense stratégique, destinée à protéger les Etats-Unis d'une attaque massive. Auparavant, des programmes restreints ont vu le jour, dans le cadre de la course aux armements nucléaires entre l'URSS et les USA, et des déploiements ont même eu lieu de rampes de missiles anti-missiles autour de Moscou (8 sites de 16 missiles Galosh à la fin des années 1960), mais le traité ABM de 1972, pour partie parce ques technologies n'étaient alors pas au point, a officialisé l'abandon d'une course aux missiles anti-missiles. Même si le traité ABM en question permettait tout de même d'installer des missiles antibalistiques, au nombre de 100 engins sur 2 sites pour chacun des deux signataires, l'URSS et les USA. 

     L'idée était de disposer, à terme, d'une protection complète, et donc de restaurer l'inviolabilité des Etats-Unis. Au départ, de nombreuses critiques ont été émises sur un plan a priori technique, en fait, rempli de sous-entendus idéologiques très forts pour démontrer l'infaisabilité du projet. Pourtant, soutenues par une volonté politique forte et par une organisation administrative indépendante, le Strategic Defense initiative Organisation, devenu en 1993, Balitic Missile Defense Organisation, les recherches ont très vite pris une grande ampleur et des expériences réussies ont démontré la fasabilité d'interception durant la trajectoire balistique sans avoir à recourir à des armes nucléaires dangereuses à tous égards. Les problèmes à surmonter pour une couverture globale restaient et restent encore monstrueux, tant sur le plan politique (mais là, les Etats-Unis ont décidé depuis 2001 de passer outre le traité ABM de 1972), que sur un plan financier (là, les problèmes demeurent très redoutables) avec des coûts qui croissent au fur et à mesure des offres des entreprises concernées. 

En 1987, la SDIO envisageait un réseau de 200 à 300 satellites lourds équipés chacun d'une dizaine d'arme à énergie cinétique (Space Based Interceptors). On se heurte toujours au problème déjà rencontré dans les années 1960 avec le programme Sentinel : l'impossibilité d'assurer une défense hermétique contre une attaque de saturation. L'effondrement de l'union Soviétique a modifié la donne et met un terme à une vision aussi grandiose et très médiatisée (une guerre des étoiles...). En 1991, le président BUSH a annoncé une réorientation majeure : l'objectif serait désormais d'assurer une protection contre des frappes limitées de n'importe quelle origine. L'IDS (Initiative de Défense Stratégique) est devenue la Global Portection Agianst Limited Strikes (GPALS) qui mettait en oeuvre des dispositifs basés à terre mais également des intercepteurs basés dans l'espace, les Brilliant Pebbles. Mais il en aurait fallu des milliers (4 614 dans la première version) et le Congrès a reculé devant un tel engrenage (voir Serge GROUARD et François GÉRÉ, "Brilliant Peables", dans Défense nationale, octobre 1990). La guerre du Golfe est venue, à point nommé pour les entreprises engagées dans ce secteur, confirmer que l'interception en vol des missiles tactiques (lancés notamment contre Israël) était possible, même si les performances exactes des Patriot contre les vieux missiles Scud (d'origine soviétique), jugées assez médiocres au demeurant, ont engendré une controverse furieuse, dominée par des considérations industrielles (sous-capacités...).

Les recherches se sont poursuivies et une interception de missile Minunteman a été réussie en 1992 (système ERIS). Le GPALS est devenu le GPS (Global Protection System) en 1992, puis NMD (National Missile Defense) en 1993, avec comme objectif l'interception d'ne frappe accidentelle en provenance de la Russie ou d'une frappe délibérée par une puissance nucléaire inférieure. Le chiffre de 200 missiles à intercepter a été cité (Serge ROUARD, La Guerre en orbite, Essai de politique et de stratégie spatiale, Economica, Bibliothèque stratégique, 1994), chiffre qui excède largement les capacités d'une puissance nucléaire émergente, ce qui a conduit plusieurs commentateurs à désigner la Chine comme agresseur potentiel visé. L'administration Clinton s'est montrée hostile au projet et lui a substitué une TMD (Theater Missile Defense) plus modeste. Soumise à une intense pression du Congrès, qui vote en mai 1999 le National Missile Defense Act, elle a temporisé jusqu'à ce que plusieurs essais ratés donnent au président le prétexte pour renvoyer la décision à son successeur. Celui-ci, Georges BUSH Jr, s'est engagé en faveur de la NMD durant sa campagne mais la faisabilité technique du système reste problématique : la plupart des tirs d'expérimentation se soldent par des échecs alors qu'ils se déroulent dans des conditions (très favorables) sans rapport avec la réalité, l'interceteur connaissant tous les paramètres de sa cible. A la fin de 2001, l'avenir du système était largement compromis.  (Hervé COUTEAU-BÉGARIE)

      Heureusement pour les entreprises d'armement, les attentats de 2002, même s'ils sont sans rapport aucun avec la menace considérée, contribuent à rendre plus optimiste le climat politique autour de cette défense anti-missiles. Mais avant un battage médiatique à la rhétorrique guerrière bien affirmée, le président BUSH avait déjà dénoncer le traité ABM en décembre 2001. Afin d'orienter vers un programme qui vise avant tout les puissances émergentes, surtout la Corée du Nord. L'administration OBAMA s'inscrit dans cette ligne avec une nuance : si la défense anti-missile doit être poursuivie, elle se doit de ménager la Russie. 

L'actuel concept stratégique de l'OTAN adopté en november 2010 prévoit que l'europe se dote d'une défense anti-missile pour protéger son territoire et sa population. ce document ne désigne aucune menace en particulier, mais le président de la République française a tout de même précisé que le futur dispositif a pour objet de contrer des missiles iraniens. Il était prévu qu'en 2013, l'US Navy devrait avoir déployer jusqu'à 27 bâtiments AEGIS anti-missiles. 

  Actuellement, le Missile Defense américaine comprend deux grandes composantes :

- Pour la protection du territoire continental, des missiles antimissiles exoatmosphériques à impact direct contrôlés et guidés par les satellites d'alerte Sbirs et STSS (Space Tracking and Surveillance Satellite) combinés à un réseau comprenant quatre radars fixes (Belae air force base, Shemlya, Greenland, Thute) et deux radars mobiles AN/TPY-2.

- pour la protection des troupes en opérations extérieures, des batteries mobiles terrestres Thaad et Patriot Pac 3 et des bâtiments de combat armés d'engins SM-3. Les deux dispositifs partagent le même réseau d'alerte par satellites.

  Ces systèmes peuvent être complétés par le système ABL YAL-1A (Airborne Based Laser), un laser de forte puissance embarqué sur un avion Boing 747. Sa mission est de détruire un missile adverse dans l'atmosphère durant sa phase de lancement. Avantages indéniables (vantés, on s'en doute par ses constructeurs et ses vendeurs...) : les débris retombent sur l'adversaire et son coût de tir est faible. Le Pentagone prévoit une flotte de 8 appareils dont l'entrée en service devrait être effective au cours de la décennie 2010. Pour 2011, la Missile Defense Agency avait demandé plus de 8 milliards de dollars, une augmentation de plus de 6% par rapport à 2010.

   Ce schéma semble (mais les informations ici sont plus incertaines) aussi celui adopté par la Russie qui dispose du nouveau système S-400 pour la défense de théâtre et qui conserve un système de protection central.

    La Chine, en janvieer 2010, annonçait avoir réalisé avec succès une expérience d'interception à 20 000 m d'altitude, sans doute à l'aide d'un missile HQ-9, un engin dérivé du S-400 russe.

    L'Inde se propose d'utiliser son missile Prithvi, exposé au salon militaire Défexpo de 2010.

   Israël conforte son système Arrow, validé par plusieurs essais concluant.

   La France relance ses efforts sur le projet R&D en partant du système Aster SAMP/T. Elle déploie ses efforts sur les satellites d'alerte et entreprend de développeer un nouvel engin de MBDA permettant une interception de missiles balistiques d'une portée de 1 000 km. Le nouveau missile serait associé au radar Thales GS1000, équipement vu pour la première fois au salon d'armement 2009 du Bourget. 

 

     Dans les schémas de défense antimissile, le système parfait reste l'impact direct d'un missile de défense sur l'engin assaillant, c'est "la balle de fusil qui arrête la balle de fuseil", image beaucoup plus juste que celle d'un "bouclier qui arrête les missiles". 

Tout se joue en plus d'une vingtaine de minutes, le temps de parcours d'un missile intercontinental de son lancement à son arrivée sur la cible (beaucoup plus court s'il opère sur le même continent - missile de théâtre). Pour neutraliser une attaque, il convient de disposer de plusieurs composantes intervenant à tour de rôle de manière parfaitement coordonnée :

- pour la détection du tir, un système de détection des lancements (des radars de longue portée et des satellites d'alerte ;

- pendant la trajectoire des missiles adverses, il faut détruire les missiles le mieux avant la séparation des têtes. La phase ascendante du missile constitue a priori le moment le plus favorable à une tentative de destruction pendant le vol. Aucun contremesure ne peut être mise en oeuvre pour protéger le missile qui est relativement lent ; il est d'autant plus vulnérable que les ergols ou les propergols sont en train de brûler. la complexité de l'interception tient essentiellement au besoin de positionner des moyens de détection et des intercepteurs à proximité de la zone de tir et dans une position qui soit compatible avec une interception. Ces moyens peuvent eux aussi être vulnérables, constituant donc des cibles à haute valeur ajoutée et demandant des moyens de protection conséquents. Par ailleurs, le missile interceteur doit pour être suffisamment rapide pour parvenir à engager la cible dans une phase relativement courte (quelques minutes après détection)

- il faut opérer une discrimination entre les vraies têtes armées d'une charge nucléaire et les leurees inoffensifs chargés de détourner des vraies cibles. Il faut même opérer la discrimination entre la charge proprement dite et une quantité d'objets variables liés au missile balistique (dernier étage propulsif, partie haute contenant la case à équipement, débris de séparation... La discrimination contre des engins disposant d'aides à la pénétration sophistiqués s'avère encore aujourd'hui extrêmement difficile, voire impossible, pour les systèmes existants. 

- en dernière ligne, des missiles à grande vélocité basés à terre sont chargés de détruire dans l'atmosphère les corps de rentrée qui n'ont pu être interceptés dans l'espace.

  Le tir au but anti-missile sur missile est encore difficile et en termes purement physiques, la solution idéale est encore l'utilisation d'une charge nucléaire qui produit un effet de destruction sur une zone très importante. Cette dernière solution n'exige donc pas une précision très élevée pour le système de guidage et de navigation de l'intercepteur mais la masse de la tête de l'intercepteur est de quelques centaines de kilogrammes. Elle présente néanmoins des inconvénients importants du fait des conséquences d'une interception en altitude en terme de retombées radioactives... Cependant les solutions actuellement développées par les pays occidentaux ou la Russie consistent à réduire les distances de passage (entre missile et anti-missile), afin de permettre un impact direct ou du moins très rapproché. Cette solution est plus exigeante en termes de performances du système de guidage-navigation mais permet de réduire fortement les masses des têtes des intercepteurs. 

Toutes ces opérations sont réalisées depuis des centres de commandement et de communication dotés de moyens de calculs très puissants, capables d'effectuer des simulations, des corrections et des actualisations de trajectoire tout le long des parcours des missiles adversaires et des missiles intercepteurs, en temps réel bien entendu. (Dictionnaire de la dissuasion).

 

     Aux Etats-Unis, après 60 ans de controverses et plus de 150 milliards de dollars dépensés, le débat public sur la défense antimissile reste vif, mais il se fonde sur un consensus fort en faveur d'un système de protection contre les missiles balistiques, désormais bien éloigné des travaux initiaux. Loin d'un bouclier global, il s'agit pour les responsables politiques et militaires de protéger surtout des sites de défense opérationnels. Le débat s'y caractérise en outre par des réflexions de fond sur les ambitions que doit avoir le système global et voulu par tous les gouvernements successifs depuis la fin des années 1990, sur la place et le rôle des alliés des Etats-Unis ainsi que sur les coûts de production et de mise en place, et les performances techniques des systèmes retenus. 

Pour Emmanuel DELORME, coordinateur du dissuer antimissile à la Délégation aux Affaires stratégiques, Bruno GRUSELLE, maitre de recherche au sein du pôle "prolifération-dissuasion" à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), et Guillaume SCLUMBERGER, chercheur associé à la FRS, tous les trois favorables à ces nouveaux systèmes d'armement, "le développement du programme américain dans la durée explique en grande partie le rôle de premier plan que la défense antimissile joue dans le panorama stratégique contemporain. Ces systèmes répondent à une menace, qu'elle soit réelle ou perçue par les autorités des Etats concernés ou les opinions publiques : le choix de la défense antimissile (en complément d'autres capacités) peut s'imposer comme une évidence aux responsables politiques ou militaires. Le cas d'Israël vient immédiatement à l'esprit en la matière." Les auteurs reconnaissent toutefois en filigramme que le début public se trouve souvent restreint aux sphères dirigeantes. "Paris, et plus largement en Europe, le public ignore que se joue au siège de l'OTAN à Bruxelles et ailleurs en Europe, une pièce qui pourrait avoir des conséquences technologiques et financières majeures. A Lisbonne, en novembre 2010 et près de 10 ans de négociations, les chefs d'Etat de l'OTAN ont décidé de doter l'Alliance d'un système capable de défendre l'Europe, ses territoires et ses populations contre les missiles balistiques et leurs charges, qu'elles soient nucléaires ou conventionnelles. Cette décision doit beaucoup aux efforts iraniens, mis en lumière il y a quasiment dix ans (les auteurs écrivent en 2013), pour se doter de ce qui pourrait être la première arme nucléaire du Golfe Persique, associées à des missiles balistiques. Téhéran pourrait réussir là où son ancien ennemi irakien avait échoué dans les années 1980.

Malgré cette perspective, atteindre un consensus au sein de l'Alliance s'est avéré d'autant plus difficile que les intérêts et les objectifs des différents pays européens divergent :

- Le débat a été ainsi particulièrement marqué par une confrontation ouverte entre la France, tenant l'arme nucléaire pour la garantie ultime de la sécurité des Alliés, et l'Allemagne qui militaire, lors du sommet de Lisbonne, pour la poursuite d'un désarmement nucléaire complet et en premier lieu pour une dénucléarisation de l'Europe. Si cet affrontement a été mis en sourdine, la question de la nature des réponses opérationnelles à apporter à la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs devrait continuer à se poser.

- Certains pays se trouvent particulièrement exposés au risque balistique et peuvent en conséquence légitimement souhaiter voir émerger des solutions collectives pour s'en prémunir ; d'autres à avoir un rôle auprès des puissances plus importantes.

- D'autres enfin, comme ceux qui ont été membres du pacte de Varsovie, sont moins inquiets de ces menaces que de l'apparent désengagement américain de la zone européenne et d'une potentielle réaffirmation du rôle de la Russie.

Moscou constitue d'ailleurs un acteur majeur de la défense antimissile et s'est doté depuis très longtemps de ses propres capacités. Les projets européens du gouvernement de G W Bush en matière de défense antimissile avait conduit à une rupture historique depuis la fin de l'Empire soviétique de la relation entre la Russie et l'OTAN." 

Le débat apparait parfois plus financier que technologique, entre les dépenses consenties par les pays européens et les exigences de prise en charge des Etats-Unis par eux. Les différents sommets de l'OTAN semblent tirer vers de plus en plus d'efforts financiers, comme celui de mai 2012, où des décisions de principe ont été prises, et notamment la mise en oeuvre opérationnelle d'une capacité intérimaire de défense antimissile en Europe et, dans une certaine mesure, celui de la stabilité stratégique de l'Alliance atlantique. 

Nos trois auteurs indiquent les différents progrès technologiques réalisés à ce jour, tant sur les missiles balistiques en général (notamment les systèmes d'alimentation et de propulsion, les carburants utilisés, solide/liquide des missiles) et sur les missiles intecepteurs en particulier. ils indiquent que de nombreux pays "en développement" (Iran, Inde, Pakistan, Syrie, Corée du Nord...) participe à la course aux armements anti-missiles et qu'ils le font dans un environnement économico-politique très permissif. En effet, les transferts de technologie, sur lesquels ils s'appuient, ne sont soumis à aucune règle internationale. 

     Les Etats-unis ne font pas mystère par ailleurs, de leur souhait de faire de la défense antimissile l'un des principaux piliers de la sécurité de leurs alliés. Il y a cela de très grands avantages à attendre :

- au niveau politique, la relance de cette course aux armements aux motifs variables, permet de garder la suprématie sur le continent européen, qu'ils auraient pu perdre avec la fin de la guerre froide, et notamment dans les vélléités de plus en plus précises de l'Union Européenne de constituer un pôle multi-facettes dans le monde. Perspectives positives pour le continent européen mises en cause par un retour d'un guerre froide avec la Russie, entretenue sur de nombreux plans, notamment par ses entreprises militairesen Europe, notamment en Ukraine, "juste" retour des choses au demeurant avec une stratégie consistant à faire rentrer cette région dans l'OTAN... et par une perte de vitalité de l'Union européenne, de plus en plus mise en cause sur le plan des politiques économiques.

- au niveau technologique, la possibilité de maintenir la main-mise sur tous les processus de normes techniques. 

- au niveau militaire, la réussite d'un système d'interception globale est conditionnée par la subordination des alliés aux procédures américaines. D'ores et déjà, l'élaboration de certains systèmes nationaux dépendent sur le plan technique des moyens des Etats-Unis, que ce soit pour le coeur des matériels utilisés ou pour leur utilisation. Si de manière formelle, des pays ayant une capacité formelle conservent un commandement autonome, les israéliens "bénéficient" des moyens de surveillance des Etats-unis, quitte à une très forte interopérabilité entre leur architecture de défense et celle des Etats-Unis dans la région du Moyen-Orient, les Japonais ont leur propre système de commandement co-lacalisé avec celui du Pacific Command américain, la Corée du Sud et demain les pays du Golfe dépendent fondamentalement des condition de leur intégration dans le c3I américain (Commandement-Communication-Contrôle). Pour ce qui est de l'Europe, l'Italie et l'Allemagne entreprennent leurs efforts dans le cadre d'un programme Medium Extended Air Defense Ssytem (MEADS) dominé par les Etats-Unis, jusqu'à ne pas avoir accès aux éléments de fonctionnement...

      Il n'est pas certain que les Etats européens suivent, ne serait-ce que pour des raisons financières, les programmes américains d'installation de missiles anti-missiles en Europe, même si il n'existe pas d'alternatives actuellement aux propositions de l'industrie américaine.

A l'intérieur de l'OTAN, les Etats-Unis tentent de faire adopter aux pays européens et surtout de leur faire respecter certaines engagements formels quant au déploiement d'un DAMB de l'OTAN, suivant une planification dont on ne sait en définitive si elle sera réellement effective : quatre phases sont prévues jusqu'en 2020 (European Phased Adaptative Approach). Une première phase s'est achevée en 2011 par le déploiement des premières capacités d'interception navale (la composante la plus avancée même dans les programmes américains aux Etats-Unis). Un destroyer Aegis avec des missiles SMS3 Block IA contre des missiles de moins de 1 500 km est opérationnel, de même qu'un radar en bande X en Turquie. Une phase est prévue pour 2015, avec la mise en place de capacités navales et terrestres (site en Roumanie) pour protéger l'Europe contre des missiles de moyenne portée. La phase 3 ; programmée pour 2018, prévoit des capacités d'interception contre des missiles intermédiaires, sur plateformes navales ou basées à terre (en Pologne). La phase 4 devrait se terminer en 2020 par le déployement de capacités additionnelles contre des missiles intercontinentaux. 

Au niveau des Etats-Unis eux-mêmes, le déploiements des système anti-missiles est l'enjeu de batailles entre les trois armes traditionnelles (air, terre, mer), où la composante navale est désormais une des composantes essentielles de la stratégie de défense anti-missile. Atout majeur de la marine, les navires peuvent se déployer sans contrainte dans tout domaine maritime et rallier les positions les plus favorables pour les missions de détection initiale, de gestion de la bataille ou de l'interception. A l'horizon 2020, les Etats-Unis devraient disposer d'une centaine de navires - destroyers et croiseurs - équipés du système de combat Aegis et donc capables de recevoir des intercepteurs SM3, y compris ceux dont le développement a été lancé pour pouvoir intercepter des missiles intercontinentaux. 

Si les informations en provenance des Etats-Unis par différents canaux (entre les investigations du Sénat américain et les propagandes commerciales) sont relativement importantes, celles en provenance de Russie ou de Chine restent de l'ordre des hypothèses (entre propagande de ces Etats et spéculations - souvent orientées - occidentales).

   La Russie protègerait actuellement 30% de sa population, selon DELORME, GRUSELLE et SCHLUMBERGER. On peut se demander d'où sort ce chiffre et, de même que pour les Etats-Unis, gardons-nous de citer des proportions de populations protégées, dans la mesure même où les techniques actuelles sont loin de ressembler aux projets futuristes parfois mis en avant. Il reste de nombreux aléas, compte tenu de l'expérience, la plus tangible étant celle de la protection d'Israël pendant la guerre du Golfe, les missiles anti-missiles s'avèrant aussi contre-performant que les missiles eux-mêmes notamment en terme de précision.

La région de Moscou est protégée depuis plusieurs décennies par des intercepteurs endo-atmosphériques, "gazelles". Ces intercepteurs sont dotés de charges nucléaires, comme ceux des projets américains des années 1960-1970, et sont déployés sur 5 sites autour de la capitale. Ils ont été modernisés une dernière fois à la fin des années 1980 pour prendre en compte des systèmes américains installés en Europe (Pershing et Lance). Malgré les efforts de maintien en condition opérationnelle, il est probable que ces intercepteurs ne pourront être conservé au-delà de l'horizon 2020. il faut noter que ces intercepteurs ne fonctionnent pas par impact cinétique sur leur cible, mais la détruise via une explosion nucléaire en altitude, permettant de fait de s'affranchir des problèmes de discrimination. Cette défense anti-missile, intégré à une défense du territoire, s'appuie sur un réseau de radars d'alerte et de détection (notamment en Aberbaïdjan) et d'un réseau d'alerte avancé en bordure de la Russie, certains éléments pouvant être déployés chez leurs alliés (Belarus et Kazakstan). Les capacités satellitaires, conçues principalement pour surveilleer le territoire américain n'ont été conservées que partiellement depuis la chute de l'URSS. Les contraintes budgétaires pèsent sur le maintien à niveau nécessaire de l'ensemble des éléments de la défense aérienne, malgré quelques possibilités d'exportation de technologies qui restent inférieures à celles des Etats-Unis. Les programmes en cours, qui gardent au nucléaire toute sa place, contrairement aux pays Occidentaux qui s'efforcent de déployer des mesures anti-missiles avec des charges conventionnelles, sont orientés selon une stratégie qui n'est pas symétrique de celle des Etats-Unis. En effet, la Russie ne partage pas la vision pessimiste des Occidentaux sur les programmes de prolifération balistique en Inran et en Corée du Nord et il s'agit de pouvoir contrer dans l'immédiat les déploiements de matériels américains en Europe. Actuellement en phase de redéfinition de sa posture dans la DAMB, avec le souci de préserver son rang stratégique, la Russie cesse de faire des propositions à l'OTAN (partage de capacité d'une DABM OTAN/Russie basée sur le partage géographique des tâches de protection) et s'efforce d'accélérer la mise en oeuvre de programmes d'essai, de fabrication et de déploiement de nouveaux systèmes d'intercepteur, appuyés sur la mise en orbite de nouveaus satellites. 

Face aux efforts américains, nos trois auteurs distinguent trois types d'efforts chinois :

- Une modernisation des forces stratégiques, sans doute d'abord sous l'effet de l'obsolescence et du vieillissement des systèmes ; la dynamique de la course aux armements offensifs/défensifs entre la Chine et les Etats-Unis sous l'effet des projets américains de DAMB, reste une question controversée ;

- Un développement de capacité anti-accès (conventionnelles) dans lesquelles la défense aérienne, et progressivement la défense anti-missile peuvent s'inscrire ; il s'agit principalement de protéger les moyens militaires ou les centres de décisions d'opérations de contre-forces conventionnelles qu'un assaillant pourrait vouloir mener sur le territoire chinois (les Etats-Unis et leurs alliés régionaux) ;

- Des efforts technologiques réguliers comme le projet d'intercepteur exo-atmosphérique, permettant de limiter les effets d'une rupture technologique américaine.

 

Emmanuel DELORME, Bruno GRUSELLE et Guillaume SCHLUMBERGER, La nouvelle Guerre des étoiles, idées sreçues sur la défense antimissile, Editions Le Cavalier Bleu, 2013. Philippe WODKA-GALLIEN, Dictionnaire de la dissuasion, Marines Editions, 2011. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

ARMUS

 

 

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17 mars 2016 4 17 /03 /mars /2016 13:46

    Les premiers socialistes français, et qui s'affirment socialistes, sont issus des mouvements inspirés par l'activité et l'oeuvre de FOURIER et de l'école saint-simonienne.

   En 1830-1831, parmi les nombreux dissidents de l'école saint-simonienne, deux hommes vont fonder leur propre doctrine : Pierre LEROUX (1797-1871) et Philippe BUCHEZ (1796-1865). De l'oeuvre de SAINT-SIMON, ils retiennent principalement l'aspect religieux qui induit chez BUCHEZ un retour au catholicisme. 

  Pierre LEROUX apparait, malgré certaines idées tournées en ridicule (mais quels grands auteurs n'en a pas émis...) comme le plus philosophe des socialistes de sa génération. Il relie toutes les questions de l'économie à la métaphysique en une vaste synthèse qui se veut plus "une nouvelle conception de la vie" qu'un code complet d'organisation sociale. Dans son système, les principes de la société résultent de la nature des hommes. L'homme est "sensation-sentiment-connaissance" : les trois termes de la formule sont de qualité égale mais ils se trouvent en des proportions diverses selon les individus. D'où égalité des hommes mais différences entre eux et nécessité pour tout un chacun de "s'associer" à deux personnes dont les termes prépondérants sont différents du leur. De la trinité psychologique, on passe ainsi à l'organisation sociale en triades, agencées selon un système qui va de l'atelier à l'Etat pour lequel l'auteur de De l'humanité (1840) envisage un tricaméralisme à base professionnelle. Il conserve donc l'etat mais le dépouille de sa fonction répressive pour lui assigner un rôle économique et social mais aussi spirituel qui rendra la démocratie religieuse, cette transformation de l'Etat s'effectuant par des réformes graduelles et non pas une révolution.

Il a de nombreux collaborateurs dont Jean REYNAUD connu pour son article "De la nécessité d'une représentation spéciale pour les prolétaires" (1832) ou son frère Jules LEROUX, savant sur les questions économiques. Mais il n'a pas fait école véritablement, la communauté de Boussac qu'il a créée étant surtout à la base familiale. Son influence est cependant grande tant en milieu populaire que chez les intellectuels (SAINTE-BEUVE, RENAN, MICHELET...) ou chez les artistes (George SAND, Victor HUGO...) auxquels il indique "la voie de l'art social" et pour lesquels il développe la théorie du "symbolisme". Par ses revues, sa pensée pénètre en Russie, aux Etats-Unis et jusu'au Rio de la Plata. L'oeuvre écrite de Pierre LEROUX est immense en volume comme par la diversité des domaines abordés. Il rédige avec Jean REYNAUD l'Encyclopédie nouvelle, référence importante dans le socialisme français, à l'égal de l'Encyclopédie d'Alembert et Diderot pour la pensée bourgeoise du XVIIIè siècle. Représentant du peuple sous la IIe République (de1848 jusqu'au coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte), il participe au vote de toute une législation et à l'élaboration d'un programme législatif qui influence jusqu'à des dispositions prises sous la IIIe République. Il influence d'ailleurs la pensée de Jean JAURÈS. Oubliée après la première guerre mondiale, son oeuvre est redécouverte longtemps après avec les travaux de David Owen EVANS, Jean-Pierre LACASSAGNE, Jean-Jacques GOBLOT, d'Armelle LEBRAS-CHOPARD et Vincent PEILLON. Jacques VIARD (1920-2014) anime à partir de 1985, l'association des Amis de Pierre Leroux et publie un Bulletin annuel. Une anthologie de l'oeuvre de Pierre LEROUX est publiée par Bruno VIARD (Au bord de l'Eau, 2007), lequel a tenté aussi une synthèse de sa pensée dans Pierre leroux, penseur de l'humanité (Sulliver, 2009). On trouve le texte de De l'humanité à WikiSource.

Bruno VIARD estime que "redécouvrir Pierre Leroux aujourd'hui, c'est remonter à la source perdue du socialisme français, une source que les échecs avérés du socialisme collectiviste et étatique font apparaitre beaucoup plus rafraichissante et féconde qu'on ne pouvait le croire aux temps du scientisme. Cette oeuvre nous semble gravement sous-évaluées, car dans le climat idéologique longtemps manichéen et dualiste qui fut celui du XXe siècle, la philosophie de la triade (liberté, fraternité, égalité, conditions de l'unité) ne pouvait trouver grâce ni chez les partisans du marché ni chez ceux du tout-Etat, ni chez les catholiques ni chez les athées. Et pas davantage chez les partisans du juste milieu." Sans son article de 1834, paru dans la Revue encyclopédique, De l'individualisme et du socialisme, il explique que les prétentions concurrentes de l'économie politique et du collectivisme à pacifier le lien social sont également abusives et erronées. Il n'existe pas une forme de corruption du lien social comme la gauche et la droite s'accordent à penser, mais deux, et que la modernité est exposée à deux fléaux opposés : la pulvérisation du lien social sous l'effet délétère de l'économie de marché, la schlérose de ce lien et l'étouffement de la personne individuelle quand un Etat trop bien intentionné se mêle de tout régenter pour pallier les dégâts du marché. Cette vision binoculaire, il l'exprime d'abord au Globe (fondé par lui et quelques autres en 1924), puis dans la Revue encyclopédique en 1832. 

 

     Philippe BUCHEZ, qui revient au catholicisme après être passé par la Charbonnerie et le saint-simonisme, exprime des idées ouvertement chrétienne. Son idée fondamentale est celle du progrès, dont les principaux facteurs dans les temps modernes ont été le catholicisme (et non le protestantisme, trop individualiste) et la Révolution française, elle même fille de l'Evangile. Les progrès sociaux se feront par des associations ouvrières fondées sur le "dévouement" qui réaliseront les principes chrétiens de fraternité et de charité et ne viseront pas tant à améliorer le sort des ouvrier qu'à les émanciper. Ils deviendront leurs propres employeurs et bénéficieront du produit de leur travail. Les coppératives de production, pour lesquelles les seules conditions d'entrée sont fondées sur des exigences de moralité, reposent sur deux clauses : l'individualité du capital social et l'interdiction de procéder entre les membres de la société à aucune répartition des bénéfices. Après avoir d'abord songé à calculer le salaire d'après les jours de travail, il s'arrête à un mode de rétribution "selon les oeuvres", c'est-à-dire selon le travail exécuté. Il prévoit un "pouvoir fort" qui doit trouver, à l'aide de la "science sociale", les moyens pour atteindre "le but commun" et aider éventuellement à la constitution de départ des coopératives. Mais soucieux de liberté et favorable à une concurrence limitée, c'est sur la propre force d'expansion des coopératives qu'il compte pour leurs généralisation. En fait, peu nombreuses sont les associations ouvrières constituées selon cette formule. Les deux plus connues sont le journal L'Atelier (1840-1850) animée principalement par A CORBON et L'Association des ouvriers bijoutiers en doré (1834-1873). Philippe BUCHEZ a surtout une grande influence sur le mouvement coopératif sous la deuxième République, à travers son action et ses oeuvres, dont Des associations ouvrières (1838). Ses idées inspirent en Angleterre la fondation des Christian Socialists de MAURICE ;  LUDLOW et Ch KINGSLEY fondent en 1850 la society for promoting working's men associations. Philippe BUCHEZ contribue au rapprochement d'une partie du clergé et des catholiques avec l'opinion démocratique (notamment sous la Monarchie de Juillet) et est considéré comme l'animateur du mouvement social chrétien. Il influence notamment LACORDAIRE. Comme ses "collègues" socialistes, il diffuse ses idées surtout à traveers la presse, à travers par exemple le Journal des sciences morales et politiques (1831), qui devient ensuite L'Européen. Avec son Introduction à la science de l'histoire, ou science du développement de l'humanité (1833), Essai d'un traité complet de philosophie du point de vue du catholicisme et du progrès social (1830), L'histoire parlementaire de la révolution en 40 volumes (1834-1840) compilation de débats d'asemblée, d'articles de journaux, de motion de clubs émaillés de commentaires, et son Histoire de la formation de la nationalité française (1859), il expose des idées qu'il tente de mettre en oeuvre dans sa carrière politique avec plus ou moins de bonheur : Garde nationale parisienne, Ateliers nationaux, présidence d'une assemblée française, première véritablement élue au suffrage universel en juin 1848 (pendant une huitaine de jours!). Pendant les jourénes de juin 1848, écoeuré par les luttes fraticides entre l'armée et la garde nationale, commandée par le général CAVAIGNAC, ministre de la guerre, et les ouvriers, il refuse de porter les armes et monte sur les barricades seulement pour soigner les blessés. Il préside toutefois l'Association démocratique des amis de la Constitution qui oeuvre en faveur de CAVAIGNAC avant l'élection présidentielle de décembre. Son échec aux élections législatives de mai 1849 marque la fin de sa courte carrière politique. Pendant l'Empire, il se consacre à la rédaction d'un Traité de politique et de science sociale, paru à titre posthume en deux volumes (1866). Il y insiste sur la valeur de la liberté individuelle et la nécessité de la garantir contre tout empiètement de l'Etat.

  Son Introduction à la science de l'histoire de 1833 est la critique de son temps la plus complète du capitalisme libéral, le développement consacré à l'idée de progrès associé au catholicisme étant plus confus. 

 

   Beaucoup d'écrivains et d'auteurs autour du premier socialisme se radicalisent avec l'affirmation plus grande du souci d'égalité, sans doute également face à la répression de nombre d'organisation et au refus de la majorité des classes dirigeantes et d'entrepreneurs qui refuse de prendre en compte les revendications ouvrières, voire qui refuse de considérer les travailleurs  salariés comme des sujets de l'histoire. Des socialistes comme Louis BLANC (1811-1882), Constantin PECQUEUR (1801-1887), Etienne CABET (1788-1856) s'engagent dans la presse et la vie politique et les néo-babouvistes n'hésitent à en appeler à la révolution pour changer les choses. 

    Louis BLANC doit sa popularité à une brochure, l'Organisation du travail (1840) parue d'abord dans la Revue du progrès (qu'il fonde un an plus tôt), où il préconise la création grâce à l'Etat d'ateliers sociaux dans lesquels les bénéfices (et les pertes) sont répartis en trois parts : pour les membres de l'association, pour les malades, vieillards, infirmes et pour le soutien à d'autres industries en crise, pour la rémunération de l'apport des capitalistes. Il subsisterait au début un secteur privé à côté d'un secteur public, le second destiné à abserber rapidement le premier par le seul attrait exercé par les ateliers sociaux, et devant aboutir à la mise en place d'un atelier central désigné par l'Etat. Il dénonce plus tard, accusé lui-même d'avoir plagié BUCHEZ, la créations des ateliers nationaux créés en février 1848, parodies selon lui de ses idées, étant surtout des ateliers de charité. Quelques coopératives de production plus proches de celles qu'il préconise sont néanmoins créées en mars 1848 (tailleurs d'uniformes pour la Garde nationale, brodeuses...) qui propèrent avant d'être dissoutes en 1850 par l'autorité publique. Louis BLANC attend de l'Etat un interventionnisme très poussé, une mission tutélaire en faveur des plus déshérités, destinée à profiter aux classes privilégiées elles-mêmes. A l'intérieur du système en place qu'il souhaite réformer progressivement, il se bat pour le suffrage universel, la responsabilité politique de l'Assemblée Nationale et se prononce (y compris en 1875) pour une assemblée unique.

Il milite, après une période où il se fait la réputation également d'historien pamphlétaire (L'histoire de 10 ans (1830 à 1840), 1841), notamment dans la campagne des Banquets de 1848. Entré au gouvernement organisé par le comte de Paris, il tente en vain de garantir le droit au travail. Exilé sous le Second Empire, il se dresse en 1871, après la défaite de la Commune, contre la sévérité de la répression, mais avec une influence très amoindrie, même s'il reste très populaire. Influence qu'il tente de maintenir avec de nombreux écrits : Histoire de la révolution française (1847-1862) en 12 volumes, réédité en 1857-1870, Le catéchisme des socialistes (1849), Histoire de huit ans, 1840-1848 (1871), Lettres sur l'Angleterre (1866-1867), Dix années de l'histoire de l'Angleterre (1879-1881); La contre-révolution, partisans, vendéens, chouans, émigrés 1794-1800, avec Jacques CRÉTINEAU-JOLY ; Questions d'aujourd'hui et de demain (1873-1884)...

 

     Constantin PECQUEUR collabore de 1835 à 1850 à tous les journaux de l'opposition, étudie le saint-simonisme, travail avec les fouriéristes. Appelé par Louis BLANC à la Commission du Luxembourg, il se retire complètement de la vie politique après 1851.

La Théorie Nouvelle de 1842 synthétise l'essentiel de sa pensée. Le collectivisme, forme d'association permettant l'harmonisation des intérêts collectifs et individuels, respecte la liberté bafouée par les saint-simonienes mais cette liberté ne peut être effective que grâce à un Etat fort à multiplicité de rôle. Dans l'éducation socialisée, gratuite et uniforme pour tous, dans l'assistance aux plus défavorisés, dans la sécurité et dans le domaine économique. Dans ce dernier domaine, l'Etat, propriétaire des intruments de travail, ajuste la production centralisée à la consommation. Il répartit les travailleurs dans les divers secteurs d'acitivité selon un double système de consours et d'élection. Avec leur salaire en espèces, calculé d'après le temps de travail, les travailleurs se fournissent aux comptoirs de vente tenus par l'Etat. L'originalité de l'Etat collectiviste; très hiérarchisé, réside dans un bicaméralisme où prend place à côté d'une assemblée générale représentant les intérêts généraux, une assemblée spéciale élue en fonction des professions et qui représente leurs intérêts. Le passage à cet Etat et même à la communauté mondiale, se fera pour l'auteur, hostile à toute violence, par des "moyens transitoires gradués vers l'idéal." Constantin PECQUEUR reste très isolé en son temps à l'inverse des autres socialistes. Il est cependant l'un de ceux qui a exercé la plus grande influence sur Karl MARX, anticipant nombre de ses analyses sur la valeur-travail, sur l'évolution de la société capitaliste. Même si le fondateur du marxisme apprécie Economie sociale. Des intérêts du commerce, de 1837, il n'en considère pas moins PECQUEUR comme utopiste car sa doctrine prétend avoir un fondement spirituel et religieux et non pas économique. 

Il développe ses théories également dans les 2 volumes de L'économie sociale : des intérêts du commerce, de l'agriculture, de l'industrie et de la civilisation en général, sous l'influence des appplications de la vapeur, paru en 1839.

 

   Etienne CABET, influencé à la fois par le communisme utopique (L'Utopie, de thomas MORE) auquel il emprunte la forme romancée de son Voyage en Icarie (où il fonde une colonie en 1847-1848), par le babouvisme (ami de BUONARROTI) et par OWEN. Comme ce dernier, il pense que ce ne sont pas les passions humaines mais les institutions sociales qui ont empêché les hommes d'atteindre le bonheur commun : la propriété privée engendre l'inégalité. La communauté devrait abolir cette dernière et établit une égalité tellement stricte entre individus qu'elle s'étendra jusqu'aux vêtements, aux logements, aux distractions, les mêmes pour tous. L'organisation politique qui repose sur le suffrage universel est poussée à son plus haut degré de perfectionnement depuis la représentation communale jusqu'à la représentation nationale. La religion issue de l'Evangile (enfin bien compris, par celui clamé des chaires des Eglises d'alors) met en oeuvre la fraternité. Mais comme ce n'est pas par la force mais par la divulgation d'exemples concrets que sera établie la communauté, une période de transition est nécessaire sous la direction d'un dictateur jouissant de la confiance du peuple. ce communisme n'est pas révolutionnaire et la communauté ne s'étend qu'aux biens, la famille et le mariage sont conservés... Ce dictateur-là pourrait être dans son esprit Napolèon Premier (durant les Cent jours)  mais l'essentiel de son activité politique, quand il n'est pas en exil, est l'opposition à la monarchie restaurée, la participation à l'insurrection de juillet 1830, et la députation de la Côte d'Or en juillet 1831. Il fonde en septembre 1833, Le Populaire, journal ultra-démocratique qui attaque violemment le gouvernement de Louis-Philippe. Interdite en 1833, elle reprend en 1841, encore plus virulente. Ses oeuvres s'échelonnent de Histoire de la Révolution de 1830 et situation expliquée et éclairée par les révolutions de 1789, 1792, 1799 et 1804 et par la Restauration (1832) à Réalisation de la Communauté d'Icarie (1847). Défenseur du féminisme (La femme, son malheureux sort dans la société actuelle, son bonheur dans la communauté, de 1844), son ouvrage L'Ouvrier, ses misères actuelles, leur cause et leur remède, son futur bonheur dans la communauté, moyens de l'établir, de 1846, trouve un écho jusque dans certaines pages du Capital de Karl MARX et Friedrich ENGELS. 

 

     Les néo-babouvistes se distnguent des socialisme précédents par les moyens mis en oeuvre pour parvenir au nouvel ordre social : la révolution. Philippe BUONARROTI (1761-1837), italien naturalisé français par décret de la Convention, fut l'ami de Gracchus BABOEUF (1760-1797). Il publie en 1828 La conspiration pour l'égalité dite de Baboeuf et inspire le renouveau babouviste en Europe, en particulier en France sur le groupe appelé "communistes néo-babouvistes" qui déploient une activité d'organisateurs parmi les ouvriers.

Citons Albert LAPONNERAYE (1808-1849), connu pour ses travaux sur la Révolution française ; Richard LAHAUTIÈRE (1813-1882) (Le Petit Catéchisme de la réforme sociale, 1839 ; De la loi social, 1841), Jean Jacques PILLOT (1808-1877) (Ni châteaux, ni chaumières ou Etat de la question sociale en 1840, 1840) ; Théodore DEZAMY (1808-1850), secrétaire de CABET qu'il juge vite utopiste, opposant à l'Icarie son Code de la communauté (1842) et surtout Auguste BLANQUI (1805-1881). Ce dernier, enfermé en prison en tout pendant plus de 35 ans de sa vie, revendique un "socialisme pratique". Il prône la prise du pouvoir par la révolution et une période transtoire de dictature populaire parisienne et veut donner l'exemple : agitateur dans plusieurs sociétés secrètes, il est le compagnon de combat d'Armand BARBÈS à la Société des familles et à la Société des saisons avant de rompre avec lui en 1848. L'essentiel de sa pensée se trouve dans un ouvrage posthume, Critique sociale (1885), oeuvre qui passe parmi les socialistes pour être le plus proche du socialisme scientifique, celui dont les thèses sront présentes plus tard dans les écrits de LÉNINE sur la tactique révolutionnaire. Toutefois, sa doctrine reste faible parce que, pour ne pas tomber dans les errements des utopistes, il refuse de décrire trop précisément l'avenir, sur ce qu'il adviendra par exemple après la dictature populaire. Ses oeuvres comprennent également Défense du citoyen Louis-Auguste Blanqui devant la cour d'assises (1832), Instruction pour sa prise d'arme (1866), La Patrie en danger (1871), L'Eternité par les astres (1872)...

 

Armelle LE BRAS-CHOPARD, Les premiers socialistes, dans Nouvelle histoire des Idées politiques, Hachette, 1988. Thomas BOUCHET et ses colllaborateurs, Quand les socialistes inventaient l'avenir, La découverte, 2015. Bruno VIARD, Pierre Leroux et le socialisme associatif de 1830 à 1848, La Revue du MAUSS, n°16, second semestre 2000.

 

PHILIUS

      

 

 

 

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15 mars 2016 2 15 /03 /mars /2016 13:58

Il est difficile de discuter de l'alcoolisme en anthropologie sans examiner de manière globale le rôle de l'alcool dans la société. Entre usages médicinaux et excès d'alcool dans des cérémonies religieuses, entre alccolisation "courante" dans la société et ivresses collectives plus ou moins organisées, l'objet du boire de l'alcool est encore un champ de recherches peu défriché. 

   Comme le constate Lionel OBADIA, les recherches en sciences humaines et sociales qui se réclament de l'alcoologie sont assez peu nombreuses en France, alors qu'aux Etats-Unis existe un vaste domaine, celui des Alcohol Studies : mais l'un et l'autre ont suivi, à peu de choses près, des lignes similaires. Ces études relèvent encore souvent des recherches sur les aspects biologiques et psychologiques du boire, et de plus, cette approche - très médicalisée - semble moins ancrée dans la psychologie expérimentale que dans la psychiatrie. "Née comme beaucoup  d'autres domaines scientifiques, de réflexions morales, nourrie un temps à la philosophie et aux sciences de l'invisible (confinant parfois à l'alchimie), puis aux sciences expérimentales triomphantes des XIXe et XXe siècles, l'alcoologie scientifique ne s'est que très progressivement et assez tardivement ouverte aux problématiques des science sociales. 

Les approches biologique et médicale en forment l'armature paradigmatique et conceptuelle initiale dans lesquelles les sciences humaines et sociales ont du trouver leur place, dans les années 1970 pour les Alcohol Studies américaines, dans les années 1980-1990 pour les sciences sociales françaises - ou du moins est-ce dans ces décennies que sont parues les premières publications qui ont donné une visibilité au champ d'un alcoologie "sociale" ou "sociologique". (Préface d'Alphonse D'HOUTAUD à l'ouvrage de T FILLAUT et ses collaborateurs, Histoire et alcool, L'Aharmattan, 1999). Cette prédétermination paradigmatique laisse de prime abord peu d'alternatives aux sciences sociales : soit elles s'alignent sur les orientations préexistantes de la recherche alcoologique (biologisantes), soit elles offrent des modèles alternatifs en conservant l'originalité de leur démarche et du niveau d'analyse qu'elles proposent. Les sciences humaines ont en effet depuis près d'un siècle largement dissocié le biologique du social et du culturel, pour en faire un substrat presque "inerte" soumis aux inflexions de ces deux dernières dimensions. Ce qui est le cas pour une partie importante de la psychologie, la mojorité de la sociologie et de l'anthropologie - à l'exception de quelques domaines localisés et qui se revendiquent comme "révolutionnaires" comme la sociobiologie, l'épistémologie naturaliste et le cognitivisme sous ses expressions les plus positivistes - et à plus fortes raison de l'histoire. La distinction entre sciences du biologique d'un côté, du social de l'autre, n'est toutefois pas l'opposition conceptuelle qui a le plus contribué à souligner la singularité des disciplines du social mobilisées dans le champ de l'alcoologie. La principale dichotomie qui structure le champ des études alcoologiques est bien celle - première ) dérivée des propriétés mêmes de l'alcool éthylique et formulée à partir de conceptions médicales : celle qui oppose un "mauvais" boire d'un "bon" boire, un boire "anonique" d'un boire "convivial", bref, ce qui sépare une conception (socialement et biologiquement) pathologique d'une conception hygiénique de l'alcoolisation." 

   L'anthopologie du "boire" permet de visiter des habitudes millénaires. La consommation de l'alcool, produit d'une manipulation intentionnelle, n'apparait qu'avec la civilisation humaine. "L'origine précise de sa découverte est néanmoins incertaine, poursuit Lionel OBADIA, les premières traces avérées d'usages de l'alcool ne remontent qu'au néolithique - elles sont consécutives de la sédentarisation des groupes humains, et de la découverte de techniques de transformation et de conservation des aliments. Les sagas et textes antiques des civilisations de la méditerranée donnent déjà des indications détaillées de la fabrication des boissons alcoolisées, ces mêmes civilisations qui ont conféré aux première boissons fermentées un statut particulier en les dotant de modes de production, technologies de transformation et de conservation, systèmes de distribution et modalités d'usages qui ne cesseront de se perfectionner. Parallèlement, la consommation d'alcool s'inscrit dans des récits mythiques, systèmes symboliques et pratiques culturelles sur les cinq continents, partout où l'invention ou l'emprunt culturel ont donné naissance à des usages alcooliques. Déjà, ce regard rétrospectif et comparatif signale la diversité non seulement des breuvages mais aussi des manières, contextes et significations des conduites d'alcoolisation. Pourquoi l'anthropologie ne s'est t-elle donc pas saisie de l'alcool comme l'un de ses "grands" sujets? Celui-ci satisfaisant aux critères conventionnels de la discipline : universel et particulier, il possède du sens pour les indigènes et son étude peut tout à fait ouvrir la voie à la compréhension d'une culture. L'alcool semble cependant avoir souffert, au même titre que d'autres objets potentiels de l'anthropologie, d'une image de trivialité."

   L'anthropologie ne s'est intéressée à l'alcool que très tardivement. On ne trouve d'ailleurs pas d'entrée alcool ou boire dans la plupart des dictionnaires d'anthropologie. Même si quelques travaux le précèdent, celui de Mary DOUGLAS de 1987 (Constructive Drinking : Perspectives on Drink from Anthropology) ouvre la voie à une entreprise de recherches dignent de ce nom. Par exemple, on peut compter aujourd'hui un numéro spécial de la revue Terrain (1989) avec des contributions d'ethnologues de premier plan et plusieurs ouvrages importants, comme ceux de Sylvie FAINZANG  (Ethnologie des anciens alcooliques. La liberté ou la mort, PUF, 1996), de Jean-Pierre CASTELLAIN ( Manières de vivre, manières de boire. Alcool et sociabilité sur le port, Imago, 1989) ou d'Eric JOLLY. L'alcoolisation commence à être considérée de manière globale, entre assignations primitivistes, symbolisme et religiosité, religion et alcools ente l'ivresse divine et les interdits incontournables, jusqu'à l'élaboration de véritables typologies des cultures selon l'articulation des paramètres religieux et du boire : cultures abstinentes (en pays musulman et hindouiste), cultures permissives (bassin méditerranéen, Amérique Latine), cultures ambivalentes qui oscillent entre tolérance et prohibition (Etats-Unis, Grande-Bretagne...). Il en ressort l'existence de véritables rapports institutionnels à l'alcool, mais il ne faut jamais oublier que les conduites des acteurs sociaux ne sont jamais totalement déterminées par des système symboliques prédominants... 

Lionel OBADIA toujours indique des voies diverses par où l'anthropologie peut traiter la problématique du boire :

- les explorations dans le domaine linguistique, des variations des terminologies ou des catégories sémantiques associées à l'alcoolisation ;

- l'analyse des représentations collectives et de leur distribution sociale ;

- les formes de la sociabilité du "boire" à travers les interactions "microscopiques", leurs rapports aux structures sociales, aux système de représentation, aux normes et les écarts à la norme que les acteurs sociaux se permettent - qui ne s'interprètent pas en anthropologie comme des déviances.

- la variabilité des significations rattachées au "boire" dans le temps et dans l'espace ;

- le vin, considéré comme médicament, devenu source pathogène : toute une anthropologie médicale liée à une anthropologie sociale qui s'intéresse aux temporalités, ryhmes, genres, interdits et licences, contextes, formes sociales, solidarité, réciprocité en jeu dans le boire, liée elle-même à une anthropologie politique : institutions, formes de pouvoir, luttes des idées et des hommes, mouvement anti et pro-alcooliques... Et une anthropologie de l'alimentation, qui s'article autour des thèses de Léo STRAUSS du "bon à penser, bon à manger".

 

      Claudine FABRE-VASSAS dessine les contours d'études d'ethnologie des boissons qui reste à entamer, face à une hégémonie des approches biologiques et médicales, qui, même si l'on prend en compte la fertilité d'une rencontre pour les sciences de la vie et les sciences de l'homme, tend à perdurer. Pour elle, "sociologie et épidémiologie des manières de boire sont nées ensemble et ont eu longtemps une histoire commune. l'une et l'autre sont héritières et porte-parole d'une conception de l'alcoolisme forgée dans les pays industriels préoccupés, au XIXe siècle, de leur "hygiène sociale". Faire d'emblée de la consommation d'alcool un trait pathologique, définir de ce point de vue une certaine altérité - celle des "travailleurs de force", des Indiens déculturés, des jeunes hooligans ou des Bretons -, c'est illustrer toutes les facettes de l'ethnocentrisme qui ont conduit à définir une "maladie de l'alcool". Or, l'alcoolisme stricto sensu n'est-il pas de fait inconnu des sociétés où l'ivresse est fréquente, valorisée et activement recherchée? Et partout où cette catégorie médicale s'est imposée, n'y-a-t-il pas opposition entre le bon et le mauvais boire, entre l'ivresse et l'ivrognerie, entre la conduite commune et la maladie réprouvée? Le premier souci de l'ethnologue sera donc de restituer le "point de vue indigène" sur la consommation d'alcool et donc le système des conduites et des valeurs sans-jacentes que ces façons expriment en les reproduisant. Mais cette prise de conscience - que Mary Douglas (Constructive Drinking. Perspectives on Drink from Antrhpology, Cambridge University Presse et Maison des sciences de l'homme, Paris, 1987) et Dwight Heath (A critical review of ethnographie studies of Alcohol use, dans Resarch Advances in Alcohol and Drug Problems, sous la direction de Gibbins et de ses collaborateurs, volume 2, New York, John Wiley and Sons, 1975 et A decade of Development in the Anthropological Study of alcool use, 1970-1980, dans le livre de Douglas, 1987) situent à la fin des années 60 - a eu un effet pervers incarné, à leurs yeux, par les sociologues de l'école de Chicago, disciples de David Reisman et, à travers lui, de Georg Simmel. Pour eux, l'objet de l'étude est devenu l'univers que secrètent ceux qui partagent le même alcool ; cette sociabilité des buveurs, la plupart du temps liée à des situations de domination et de misère, a donné lieu à des travaux sociologique engagés où l'on s'efforce d'évoquer - souvent avec moins de talent qu'un quelconque romancier - un monde clos, dans lequel l'observateur se fond jusqu'à disparaitre. En croyant échappeer au jugement péjoratif du sens commun, on n'élimine pas l'etnocentrisme, on le déplace du dehors au dedans et, au bout du compte, la description des interactions dans les pubs, les bars et les parties se referme sur elle-même. (A l'exception de l'ouvrage de James P Spradely et Brenda J Mann, traduit en français en 1979, Les bars, les femmes et la culture, PUF).

  "Comment échapper à ce piège de la singularité et de l'ethnographie fusionnelle?, poursuit notre auteure. Les chercheurs anglo-saxons ont abusé, pour ce faire, d'une notion, l'anomie, qui a du moins le mérite de poser une relation entre le code majoritaire d'une société et tel ou tel comportement personnel ou collectif. Pour les praticiens de la santé comme pour beaucoup de sociologues, l'alcool a, de maintes façons, partie liée avec l'exclusion. On constate qu'il la provoque ou qu'il l'accompagne. On va jusqu'à montrer que son absorption déclenche une levée des interdits et donne libre cours à des conduites de désordre. On admet généralement que des gestes violents et criminels découlent "naturellement" de cet effacement momentané du contrôle social. Ces rapports vont à ce point de soi que la première tâche de l'anthropologue reste, aujourd'hui encore, de les remettre en questions. D'abord, en s'interrogeant sur une notion comme l'anomie qui suppose que nos sociétés disposent d'un ensemble de normes unifiées et homogènes, partout et toujours présentes et efficaces. Or, ne sommes-nous pas sans cesse "sur le terrain", confrontés à une multiplicité contradictoire de règles? Chaque situation exige une mise en contexte, comparative si possible, pour que soient renversées les fausses évidences. Ainsi, en va-t-il du cas exemplaire des immigrés (...). Au-delà des facilités qu'autorise la notion, c'est donc le rapport nécessaire entre boisson et conduites asociales qui est en cause. L'ivresse elle-même avec toute sa démesure, engendre des comportements qui varient d'un groupe à l'autre, qui prennent sens dans une culture. Si l'on peut admettre  que le sujet ivre "ne s'appartient plus", c'est qu'il exprime non pas le surgissement instinctif d'un barbare état de nature, mais, tout au contraire, le code commun, les gestes et les mots prévisibles d'une ivresse qui est toute symbolique. Par là, l'anthropologue ne perd pas de vue la place cérémonielle qu'occupe le partage d'alcool dans bien des sociétés, loin de signifier la déviance, il réinstaure le lien social. Aussi doit-on prêter la plus grande attention non à la consommation d'alcool en soi, non à son abus défini dans l'absolu (...), mais à la position du buveur au sein de son groupe. Alors, selon Mary Douglas, de nouvelles questions surgissent : "Est-ce que celui qui rompt avec son milieu boit plus que celui qui reste dans un cadre admis, léfitime? De quel poids pèse l'attitude culturelle du milieu lorsqu'un sujet entreprend une cure? Quelles chances de réussite lui laisse-t-elle?" Mais, encore une fois, le plus juste des critiques peut générer une illusion. La volonté, qui meut l'ethnologue, d'expliciter fidèlement la pensée du groupe, le système jamais formulé de sa coutume, peut conduire à idéaliser la "communauté", à se référer trop facilement à son autorité latente, à sa solidarité, à la force de ses rituels. Or il arrive, dans la pratique, que la consommation d'alcool soit un instrument de discrimination interne, un moment de compétition agressive où toute régulation produit et confirme une hiérarchie ou, du moins, un affrontement dont l'issue est parfois mortelle."

Pour rendre plus compréhensifs ces comportements, il faudrait, si on suit Mary Douglas, ne plus faire de l'alcoolisme, défini comme quantité de degrés absorbés, l'objet essentiel de la recherche. Il faudrait s'attacher au contraire à toutes les boissons réelles, à leurs différences, à leurs rapports, aux conditions de leur adoption..., les saisir si possible dans le cycle complet de leur consommation puisque tel est l'espace de leur présence et donc de leur sens... C'est peut-être une voie qui permettrait de mieux distnguer les articulations et les ruptures entre l'alcoolisme, l'ivresse, l'ébriété... Et l'insertion de ces comportements de boire (différentes boissons, chaudes ou froides, dans des cadres sociaux différents...) dans les relations entre sexe, entre âge et entre classes sociales. En maitrisant, tant le nombre de boissons peut s'avérer important, les données quantitatives antant que qualitatives.

 

Claudine FABRE-VASSAS, La boisson des ethonologues, Terrain, revue d'ethnologie de l'Europe, n°13, numéro sur Boire, octobre 1989. Lionel OBADIA, Le "boire", Une anthropologie en quête d'objet, un objet en quête d'anthropologie, Socio-anthropologie, n°15, numéro sur Boire, 2004.

 

ETHNUS

 

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15 mars 2016 2 15 /03 /mars /2016 11:00

    Figure du socialisme anglais, inspirateur du courant "socialiste utopique", baptisé "owenisme", et fondateur du mouvement coopératif, Robert OWEN est d'abord un industriel (filature de coton) dès 1791. Ses activités le mènent également aux Etats-Unis et au Mexique.

     C'est dans ses ateliers qu'il entrepend d'abord d'élever le niveau de vie de ses ouvriers et de leurs familles (logement, santé, lutte contre l'alcoolisme, fournitures vestimentaires, éducation...). Créateur de l'école primaire en Angleterre, il se pose d'abord en philanthrope actif. Associé à Jeremy BENTHAN et au quaker William ALLEN (avant de se brouiller avec eux), Il développe une pensée philosophique axée sur l'éducation, la morale, le travail, l'idéal communautaire, dans un environnement politique et social marqué par le marasme économique du aux guerres napoléonniennes. Il s'agit avant tout de lutter contre la misère des masses populaires. Le mot et l'esprit du socialisme commence à être entendu dans les débats de l'"Association of All Classes of All Nations" fondée en 1835 par Robert OWEN. Ses idées sur la laïcité gagnent suffisamment de terrain chez les ouvriers pour que la Westiminster Review annonce en 1839 qu'une grande partie d'entre eux partagent ses vues. Mais ses expérimentations économico-sociales très coûteuses se soldent par des échecs, et en 1846, ses idées, largement relayées par les journeaux, ses écrits et ses conférences, ne subsistent plus que dans le mouvement coopératif avant de disparaitre progressivement. Il abondonne alors toute activité sociale pour se tourner vers le spiritualisme.

       

     Ses principales oeuvre s'échelonnent de de 1825 à 1848, avec notamment Esquisse du système d'éducation (1825), Propositions fondamentales du système social (1837), Le Livre du nouveau monde moral (1847), Adresse à l'assemblée nationale de France (1848), Courte exposition d'un système social rationnel (1848), Dialogue entre la France, le monde et Robert Owen (1848), Proclamation au peuple français (1848).

 

     Il fait de son usine de New Lanark en Ecosse, vers 1800, une usine modèle, bientôt si célèbre en Europe qu'on parle de "l'expérience New Lanark" de renommée égale sinon supérieure au Phalanstère de FOURIER. Amélioration de la condition ouvrière, innovations pédagogiques (jardin d'enfants, méthodes actives, cours du soir...) constituent des éléments dont il fait la propagande jusqu'au Parlement. Mais il y perd progressivement ses soutiens en raison de la critique sociale radicale qu'il entreprend. En 1817, ses projets de "village de coopération" pour les pauvres, alternative à la société de compéttition capitaliste, s'accompagnent d'une dénonciation francassante de toutes les religions. Pour OWEN, l'érection de communautés autonomes de travailleurs résoudre la question sociale et inaugurera un nouvel ordre mondial. Echouant dans la promotion auprès des classes dominantes britanniques, il tente en 1824 d'établir des communautés aux Etats-Unis (il engloutit sa fortune notamment dans le projet de New Harmony, très éphémère réalisation). Après un espoir de colonisation communautaire du nord du Mexique, il se retrouve en Angleterre en 1829 à la tête d'un réseau de coopératives, puis d'un système de bourses du travail, puis d'une éphémère unnion syndicale, la Grand National Consolidated Trades  Union (1834), où une large fraction de la classe ouvrière se rallie à lui. Devant tant d'échecs, il revient plus directement à la propagation de ses idées, notamment avec son ouvrage Le livre d'un nouveau monde (1834-1835). A travers plusieurs regroupements, telle l'Association de toutes les classes de toutes les nations, il développement un mouvement appelé socialisme. A son apogée, vers 1840, ce mouvement touche des dizaines de milliers d'ouvriers et d'artisans, galvanisés par l'attention et la préparation de la "communauté". Les leaders du mouvement tentent d'officialiser la création de l'exploitation communautaire de Queenwood (Hampshire, 1939) sans plus de succès. Son échec en 1845 entraine l'effondrement du mouvement. (Antoine LION).

    Féminisme, anti-cléricalisme, dénonciation de la propriété privée suscitent une réation violence du clergé et d'une partie du Parlement, qui devant une certaine incapacité du mouvement orweniste à élaborer une analyse politique cohérente et une stratégie politique à moyen ou long terme, écrasent toute possibilité de mouvement de masse. Les rescapés de l'orwélisme, ce qui rappelle un peu l'évolution du saint-simonisme juste après la mort du fondateur, se rabattent sur l'organisme religieux, animé moins par un millénarisme déiste que par la conscience d'être les véritables chrétiens mettant en pratique les enseignements de Jésus. Robert OWEN lui-même continue jusqu'à sa fin de militer en faveur se don système. Beaucoup font de lui le créateur du premier mouvement socialiste, ancêtre supposé des systèmes coopératifs, même s'il est critiqué (avec vénération) par MARX et ENGELS comme "socialiste utopique".

      

   Si quelques coopératives de consommation comme celle des Equitables Pionniers de Rochdal ont pu naitre de la conjonction des mouvements orwéniste et chartiste, ceux-ci n'en sont pas moins profondément opposés et Owen s'est toujours tenu à l'écart du chartisme. En effet, tout d'abord, le socialisme de paix sociale d'Owen diffère du chartisme fondé sur la lutte des classes qui préconise grèves et insurrections. Ensuite, tandis qu'Owen méprise l'action politique et sépare démocratie et socialisme (suffrage universel et droits politiques sont inutiles pour la fondation de villages communistes) la Charte du peuple de mai 1838 ne formule que des revendications politiques. Enfin, tandis qu'Owen fait appel à la puissance publique, le chartisme se tourne vers le peuple. Le chartisme décline malgré son appel au peuple à partir de 1843 et se décompose en 1848 ; ce mouvement , très peu doctrinal, consiste plus en une révolte contre le machinisme qu'un véritable mouvement de classe doté d'une stratégie. 

 

   Loin de réduire son action sous une étiquette de socialiste utopique, de nombreux auteurs contemporains ont tendance à le réhabiliter en en faisant plutôt le pionnier du syndicalisme ou de la législation du travail, l'apôtre de la coopération ou comme l'inventeur des cités-jardin. Mais Robert OWEN se dote d'un véritable projet de société, notamment à travers sa brochure A New view of Society de 1813-1814, bien avant ses oeuvres que l'on juge traditionnellement principales. 

Dans son interrogation sur l'essence du XIXe siècle, Pierre LEROUX (La grève de Samarez, poème philosophique, édition J-P Lacassagne, Paris, 1979), en même temps qu'il associe Owen à Saint-Simon et Fourier, invite à distinguer dans l'oeuvre d'OWEN, trois éléments d'inégales valeurs, la prédication, le système, la révélation :

- La prédication tient en cette proposition : "L'erreur, le mal et la misère existent partout ; et les moyens d'établir la vérité, la richesse, le bonheur abondent partout. Et l'in ne pourrait fait l'échange".

- Le système consiste dans la solution à laquelle est rattaché le nom d'OWEN : "Il a imaginé que le Genre humain se grouperait par petites sociétés de 500 à 3000 personnes ; il a organisé d'une certaine façon son établissement à New Lanark ; il a fondé New Harmony ; c'est-à-dire qu'ayant acheté des terres, il les a distribuées à diverses Communautés qui ont bien ou mal réussii", ce qui importe peu, car ce qui est important, c'est la communauté, le convent, le monastère moderne.

- La révélation, ou l'essentiel de la doctrine d'OWEN, ce qui a fait de lui un homo novus : "La Société humaine, affranchie des forces fatales de la nature, deviendra un mécanisme ; et l'homme, lui-même devenu libre, sera un rouage de ce mécanisme." Robert OWEN apport au monde la Bonne nouvelle d'une communauté où les machines joueraient le rôle du travailleur, où l'homme serait affranchi de l'aliénation dans le travail. Et Pierre LEROUX, même s'il lui reproche de ne pas avoir su découvrir comment l'homme serait rattaché à l'homme, voit en lui, à l'encontre de tous ceux qui l'accusent de simplisme, un philosophe et un législateur qui a révélé à son pays des penseurs nouveaux, quant au social. "Rien de plus moderne, et en ce sens rien de plus original, que sa conception de la Société humaine servie par des machines, les hommes devenus par là égaux et libres, la machine à vapeur remplaçant l'Ilote.". 

     Mais dans ses efforts pour trouver des soutiens, Robert OWEN, surtout avant 1830, a tendance à ne pas remettre en cause la structure sociales existante : il ne pose pas la question d'une relation possible entre la prolétarisation des classes inférieures et l'appropriation privée des moyens de production. Il s'etend bien plus sur une grande rationalistion de l'ordre existant et invite les classes privilégiées à s'associer à son plan de réforme. Sa terminologie est d'ailleurs révélatrice d'une idéologie à la fois paternaliste et prémanchestérienne.

Plutôt que de voir en Richard OWEN, à la fois un socialiste et un conservateur, il faut mieux s'interroger, écrit Michel ABENSOUR, à la suite de K MANNHEIM Essay on Sociology and Social Psychology), sur les origines conservatrices du socialisme, sur comment une critique de la société bourgeoise d'inspiration traditionnaliste, peut-elle se transformer en critiques beaucoup plus révolutionnaires. Un auteur comme POLANYI, cité par ABENSOUR, estime que Robert OWEN apporte une nouvelle conception du social sous la forme d'une découverte ou redécouverte de la société, en un triple sens :

- Il ne s'agit pas tant pour OWEN de "fabriquer" du social à partir de zéro que de recréer un tissu social après une expérience de dissolution de la société inouïe et sans précédent dans l'histoire humaine. C'est cette expérience catastrophique de dislocation de la vie du peuple qui amène l'industriel à un marché autorégulateur basé sur le social, sans toucher aux systèmes hiérarchiques en place.

- OWEN ne se contente pas d'un point de vue défensif et réactif : il ne s'agit pas seulement de protéger, mais de promouvoir, dans le surgissement du système industriel une façon de faire qui intègre le niveau économique dans le social. Il apprécie à sa mesure le nouveau monde qui nait, cette nouvelle société complexe, à l'inverse de nombre de ses collègues industriels contemporains. Ce nouveau monde est susceptible d'engendrer une nouvelle sociabilité, d'échange et de communication entre les hommes, pour autant qu'on oriente ce nouveau lien social vers la coopération et qu'on pratique une disjonction entre industrie et économie de marché, pour autant que l'humanité parvienne à se libérer des préjugés économistes lui occultant les possibilités de regénérer les cellules du tissu social altérés par l'économie de marché et surtout l'empêchant de laisser se déployer les réseaux relationnels inclus virtuellement dans la manifestation de l'industrie.

- Penseur postchrétien, OWEN confronte le jugement de surpuissance propre à la société moderne à une critique de l'individualisation chrétienne, selon laquelle il est possible à l'individu de former lui-même son caratère. "Si l'une quelconque des causes de malheur ne peut être supprimée par les pouvoirs nouveaux que les hommes sont sur le point d'acquérir, ceux-ci sauront que ce sont des maux nécessaires et inévitables ; et ils cesseront de se plaindre inutilement comme des enfants." (cité par POLANYI, La grande transformation, 1944, traduction française, Gallimard, 1983).

"Dans cet écrit de 1813, conclut Miguel ABENSOUR, en dépit de toutes ses ambiguïtés, Robert Owen inaugure la tradition mal connue et surtout mal comprise d'un socialisme éthique qui vise, non pas à une nouvelle éducation morale de l'humanité sous forme d'une répression des passions, mais qui cherche à inventer, à imaginer, à élaborer de "bonnes rencontres" c'est-à-dire : d'autres relations entre les hommes qui, grâce au règne des passions joyeuses, augmenteront leur puissance d'agir."

 

   Ophélie SIMÉON pose la question de savoir si Robert OWEN est le père du socialisme britannique. MARX et ENGELS et bien d'autres l'ont épinglé, avec FOURIER et SAINT-SIMON en raison d'un socialisme jugé bourgeois, idéaliste et anti-révolutionnaire, même q'ils voient en OWEN un précurseur du socialisme "scientifique". "Démodée de son vivant par les communistes et les chartistes, la pensée d'Owen, ou owénisme", n'en demeure pas moins un point de référence d'une remarquable longévité (J F C HARRISON, A new View of Mr Owen, dans Sidney Pollard & John Salt, Robert Owen : Prophet of the Poor, Londres, Macmillan, 1971). L'attitude ambivalente des contemporains par rapport à son oeuvre oblige à une réévaluation historiographique dans le cadre d'une réflexion sur les origines intellectuelles du socialisme, surtout dans un monde anglophone beaucoup plus marqué que sur le continent par un socialisme non marxiste ou prémarxiste. Pourquoi, au moment de la crise des valeurs au sein de la gauche britannique (qui n'est pas toute socialiste...), se tourne t-on vers un socialisme dit utopique perçu comme le père du mouvement socialiste britannique? "Partisans, écrit notre auteur, de l'action non-violente et farouchement opposé au principe de révolution (...), Owen et ses partisans veulent faire de leurs communautés un exemple à suivre, prélude à une conversion progressive mais volontaire de l'ensemble de l'humanité à leurs théories. Cependant, ces communautés échouent toutes, en proie à de nombreuses difficultés matérielles et à des dissenssions internes. le fossé grandit en effet entre l'attitude paternaliste d'Owen, héritage de New Lanark, et une frange minoritaire de partisans plus radicaux. Dans les années 1830, au moment du Great Reform Act, qui étend partiellement le droit de suffrage, Owen reste méfiant envers les classes populaires, que les circonstances poussent selon lui trop facilement à la subversion. La démocratie équivaut pour lui à une dictature du prolétariat remplaçant celle des aristocrates et des capitalistes, et il estime en outre que les classes populations sont, en l'état actuel des choses, encore incapables de se gouverner elles-mêmes. L'exemple du progrès doit donc venir d'en haut, autrement dit de lui-même. Avec la montée du syndicalisme et des mouvements ouvriers, l'owénisme est frappé d'obsolescence, et en 1844, l'échec de la communauté de Queenwood mène Owen et ses partisans à la banqueroute. C'est la fin de l'wénisme en tant que mouvement organisé." Devant ces échecs, et d'autant plus qu'OWEN se tourne vers le spiritisme, l'ensemble des socialistes se tournent vers d'autres perspectives.

     Une fraction du mouvement qui se revendique toujours socialiste toutefois, mais qui refuse  toujours, contrairement au syndicalisme qui se développe, l'idée de lutte des classes, redécouvre plus tard, à travers le Société fabienne, l'héritage de ce premier socialisme britannique. Fondée en 1884 parmi les cercles de l'intelligentsia de l'apoque, cette Société Fabienne défend une politique réformiste. On compte parmi ses membres de nombreux artistes et intellectuels, tels que les historiens du socialisme SIDNEY et Béatrice WEBB, George Bernard SHAW, H G WELLS (l'auteur de science fiction), la romancière Virginia WOOLF, Emmeline PANKHURS. Proches du mouvement coopératif et en faveur d'un idéal de justice sociale, les Fabiens jouent un rôle de premier plan dans la fondation du Parti Travailliste Britannique en 1900. Toujours en activité, la Société Fabienne fonctionne comme un think tank affilié aux travaillistes. "Le souvenir d'Owen est ainsi ponctuellement réactivé tout au long de la première moitié du XXe siècle par les divers gouvernements travaillistes. Le blairisme semble, en tout cas pour l'auteur, une continuation des communautaristes et des coopérativistes. Il se situe dans une certaine continuité idéologique, qu'il faut cependant renforcer, en rompant avec une tradition étatistique. Il s'agit-là sans doute d'une réinterprétation de l'oeuvre de Robert OWEN.

     Réinterpréation qui se révèle facile dans un socialisme d'essence coopérative et libertaire, mais qui oublie peut-être son aversion pour l'activité politique proprement dite. En tout cas, entre une expression idéologique du blairisme "très moyenne", cherchant une troisième voie hypothétique sans tomber carrément dans l'orbite libérale, et une certaine naïveté (nous appelerions ce socialisme, socialisme naïf) avec la croyance d'une bonne volonté des propriétaires et des grosses fortunes capitalistes. A l'heure d'une crise des valeurs dans la gauche britannique, il n'est pas sûr que la référence à l'oeuvre de Robert OWEN constitue une voie prometteuse...

 

Robert OWEN, Textes choisis, Editions sociales, 1963. Nouvelle vision de la société, Atelier Création Libertaire, 2012. On peut se procurer la réimpression d'éditions originales de son oeuvre au site www.chapitre.com.

Ophélie SIMÉON, Robert Owen, père du socialisme britannique?, septembre 2012, www.la vie des idées.fr. Michel ABENSOUR, A New View of Society, 1813-1814, dans Dictionaire des oeuvres politiques, PUF, 1986. Antoine LION, Owen Robert, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Armelle LE BRAS-CHOPARD, Les premiers socialistes, dans Nouvelle Histoire des Idées politiques, Hachette, 1987. 

    

 

 

 

 

 

 

 

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Published by GIL - dans AUTEURS
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14 mars 2016 1 14 /03 /mars /2016 09:29

     Les explications sociologiques attribuent à un ensemble de facteurs sociaux l'évolution de l'alcoolisme. Elles sont étudiées en premier lieu à l'aide des paradigmes de la sociologie fonctionnelle et compréhensive.

Les auteurs fonctionnalistes considèrent l'alcoolisme comme une réaction déviante à un fonctionnement normatif (Paul ROMAN, The orientations of sociology toward alcohol and society, dans Journal of Druf Issues, volume 14, n°1, 1984 et Harrison M TRICE, Alcoholism in America'revisited, volume 14, n°1, 1981- références à vérifier). La déviance est définie comme toute conduite qui s'éloigne de façon significative des normes auxquelles sontt soumises les personnes détentrices de statuts sociaux. Aucune conduite n'est déviante en soi ; il faut que la conduite déroge à des normes reconnues nécessaires par une collectivité pour qu'on la qualifie de déviante. La société propose des objectifs à ses membres, objectifs qui sont légitimés (sentiments, valeurs, éléments qui en valent la peine, etc), et un équilibre est possible entre ces dimensions pour autant que les personnes puissent obtenir des satisfactions provenant à la fois de la réalisation de ces objectifs et de l'utilisation des moyens socialement acceptés pour les atteindre. La théorie de la déviance pose le postulat que la complexité de la société résulte en un fossé de plus en plus large entre les buts proposés par la société, et les moyens légitimes à la disposition des individus pour les réaliser. Les pesonnes qui ne sont pas en quilibre avec ce système ont tendance à adopter des comportements déviants, dont l'acoolisme fait partie. Les facteurs de vulnérabilité relevés sont les suivants : problèmes d'identité, d'acceptation sociale (image de soi dans un groupe), d'éducation, de culture. L'occasion de consommer, le peu de visibilité sociale et le stress sont d'autres facteurs de vulnérabilité provenant de l'environnement.

Selon ces auteurs, l'alcoll a une fonction adjuvante. Il aide les individus à se conformer à un certain modèle social véhiculé largement, entre autres, par la publicité : celui de la personne sûre d'elle-même, volontaire, virile, performante, qui aime la vie, etc. l'alcool pris à l'heure de l'apéritif et du cocktail est associé à des valeurs de réalisation de soi, d'efficience, de self-control. Cependant, lorsque l'individu commence à ressentir les effets négatifs de l'alcool, il se voir rapidement étiqueté et rejeté. On admire celui qui "supporte bien la boisson" et on méprise celui dont la conduite est déplacée. Le paradoxe de l'alcool consiste donc à l'utiliser pour certains effets, effets que cependant le buveur doit combattre. Cette dualité et le silence complice de l'entourage sont responsables en grande partie de l'ambivalence des comportements, et de l'hésitation de son entourage à intervenir.

Un autre paradoxe caractérise l'approche de l'alcoolisme et des toxicomanies (étudiés le plus souvent ensemble) : celui qui oppose les générations dans la consommation de psychotropes. Alors que la consommation de l'alcool est tolérée sans trop de réprobation de la société, la consommation de drogues suscite au contraire un appel à la sanction (TRICE et ROMAN, 1978). Les jeunes consomment de la drogue pour les mêmes raisons que les plus âgés consomment de l'alcool et les différences de perception entrainent des conflits de valeurs et l'absence de normes cohérentes provoquent une situation anomique. 

Pour les auteurs de la sociologie compréhensive, l'alcool a une valeur symbolique comme un élément nécessaire à la socialité, celle qui permet aux individus de vivre intensément les choses désordonnées : la puissance, la violence, la fraternité. MAFFESOLI  (L'ombre de Dionysos, Méridiens, Anthropos, 1982) explique que les individus utilisent l'alcool comme un "liant nécessaire". Ainsi, l'application du corps propre de la personne en celui d'un corps collectif (une communion) mène au confusionnel, au chaos originel par opposition au principe d'individualisation véhiculé par l'idéologie du progrès. Dans cette perspective, l'alcool a une fonction d'agrégation, de confusion. Les rituels permettent la maintenance du groupe social ; l'alcool initie, scelle des secrets, des accords, des contrats, etc.

René CLARISSE (L'apéritif : un rituel social, dans Cahiers internationaux de sociologie, volume LXXX, PUF, 1986) montre également que le geste de prendre de l'alcool est une conduite collective qui a ses règles explicites et implicites en vue d'une communion. C'est un acte d'échange qui sert à rendre plus intimes les contacts dans le but de recréer un être moral dont nous dépendons, c'est-à-dire la société. Ainsi, la société se reconstitue comme un être, comme un tout auquel participent les individus. Le rite comporte deux aspects esentiels : la forme (la périodicité) et la matière, soit la sacralité de ce qui est consommé.

La fonction symbolique et rituelle de l'alcool transpose donc le problème sous un autre angle : celui de la fête et du plaisir. L'alcool a aussi cette fonction d'intégration sociale importante, du moins dans nos cultures. Cependant, et bon nombre de victimes sont là pour témoigner du paradoxe, l'alcool est aussi un piège. L'approche fonctionnaliste, bien qu'elle élargisse la perspective, vise elle aussi, à l'instar des approches morales, médicale ou psychologique, l'individu déviant comme élément déterminant et évide d'envisager le contexte de l'environnement comme directement responsable.

      L'approche interactionniste symbolique, quant à elle, reconnait que l'alcool agit comme une sorte de stupédiant pour faire oublier les vicissitudes de la vie quotidienne, mais ne va pas loin dans la reconnaissance des problèmes à la source. 

      Paul ROMAN (The orientations of sociology toward alcohol and society, Journal of Drug Issues, volume 14, n°1, 1984) reconnait que depuis 40 ans, depuis en fait que Selden BACON, en 1943, a tracé les plans d'une sociologie de l'alcool, peu d'atudes ont été menées sur les causes de l'alcoolisme et celles qui ont été faites l'ont été dans une perspective d'étudier les conséquences qui en découlent en tant que "problèmes". Toutes ces études, pour ROMAN méritent les critiques suivantes :

- elles manquent d'objectivité parce qu'elles prennent le "buveur" comme un problème en soi ;

- elles ne voient pas le problème dans son ensemle ;

- et elles sont dominées par le discours médical ;

- jusqu'à maintenant, les recherches ont débouché sur des philosophies de programmes d'action et de mouvements qui ont leur croyances, leurs besoins, leur vocabulaire, leurs a priori, leurs données, leurs politiques, leurs tactiques, et prétendent avoir une orientation scientifiques ;

  Les méthodes de recherche ne sont pas sans avoir contribué également à ces considérations fragmentaires. Le recensement de COOPER et de STEWART (Survey of Studies on Alcoholism, The Internationale Journal of Addiction, volume 18, n°7, 1983) montre que la plupart des études sociologiques se sont inscrites dans un courant positiviste, et ont tenté de faire des liens entre certaines variables (le revenu, le sexe, les conditions sociales...) et l'alcoolisme. Elles n'ont pas réussi à donner des explications satisfaites, car elles avaient la particularité de rechercher des éléments de causalité directe. Seule une approche psychosociale peut y parvenir.

 

       L'approche psychosociale est définie dans le contexte de l'alcoolisme et des toxicomanies comme étant celle qui étudie l'association entre une personne, un produit et un environnement donné. C'est la concrétisation de la rencontre entre une personne se trouvant en certaines dispositions affectives, une substance possédant certaines propriétés pharmacologiques et un contexte socio-culturel donné. Cette approche tente donc de mettre ensemble plusieurs facteurs ; elle est fondée sur une vision multi-dimensionnelle du phénomène. Elle fait intervenir en mêm temps plusieurs facteurs simultanés. Elle fait le lieu également entre les visions morales, psychologiques et sociologique. Autant dire que les études psychosociales sont fortement minoritaires. Toutefois, on peut relever :

- la plus prolifique (relativement) : dans l'identification des facteurs explicatifs, le modèle de la théorie des rôles, qui suggère qu'une relation causale peut être possible entre le rôle du stress et l'abus d'alcool utilisé comme réduction de tension. Mais là encore, la tendance est de trouver dans les personnes stressées les sources de l'alcoolisme, en considérant l'environnement comme un facteur "facilitant". Si les études sur le stress sont prolifiques, elles sont peu souvent menées dans une approche psychosociale.

- Quelques auteurs, comme MOREAU et DESROSIERS (Le partenaire invisible : les conditions de travail dans l'évaluation et l'intervention sociales, Service social, volume 35, n°3, 1986) reconnaissent l'importance des facteurs du travail. mais leurs travaux ont surtout servi... à dépister les employés alcooliques et pas à améliorer les conditions de travail...

Pourtant, la sociologie du travail est celle qui permet de développer une approche psychosociale, mais cela ne peut se faire sans l'expression d'une volonté politique. Dès que l'on cherche à creuser cette question du cadre du travail, on se heurte vite à des intérêts économiques, les mêmes qui freinent toutes les études qui devraient permettre le dépistage, la reconnaissance, la prise en charge de toutes les maladies cardio-vasculaires, les troubles nerveux, les cancers directement dû aux conditions de travail... 

   Les mentalités sociales conjuguées aux intérêts économiques liés à la production d'alcool ou aux structures industrielles elles-mêmes mpêchent l'éclosion et le développement d'une sociologie de l'alcoolisme. Ici et là existent des programmes, mais leur précarité et le peu d'intérêts pour leurs travaux chez les commanditaires eux-mêmes (qui ont souvent cédé à contrecoeur à la pression de l'opinion publique). Des efforts comme ceux du groupe de recherche GIRAME (Conseil québécois de la recherche sociale, 1988), cité par Marie-France MARANDA, sont encore trop claisemés.

 

    Marcel DRUHLE et Serge CLEMENT plaident pour une sociologie de l'alcoolisme et des alcooliques devant les insuffisances des approches actuelles. "Alors que la mobilité sociale, le suicide ou le chômage (...) sont des phénomènes sociaux dont l'étude est devenue classique en sociologie, l'alcoolisme reste encore un objet tr§s largement délaissé et anbandonné aux sciences bio-médicales par les spécialistes des sciences de l'homme et de la société. "Chasse gardée"? Il est étonnant qu'en France, qui reste un pays où la mortalité et la morbidité alcooliques sont proportionnellement beaucoup plus importantes que chez ses voisins occidentaux et où la médicalisation des comportements qui leur sont liés a été poussée très loin, il y ait si peu de recherches du côté des sciences sociales en ce domaine. L'admiration va d'abord au dévouement des soignants qui prennent en charge les alcooliques ou à la modernité du sociologue qui travaille "sur" le sida. Un tel constat mérite d'être constitué en objet de recherche pour comprendre l'organisation, le fonctionnement et le développement de la pensée scientifique et de ses institutions." Ces deux auteurs veulent toutefois moins faire oeuvre historienne ou épistémologique qu'utiliser certains aspects du développement de la sociologie afin de montrer ses capacités à construire un mode d'intelligence de l'alcoolisme, même si la compréhension des éléments du contexte d'évitement de ce sentier de la recherche est un détour nécessaire.

   Ils discutent du rendez-vous manqué entre la sociologie et l'alcoolisme, en prenant le problème à sa source même : la naissance de la sociologie, avec notamment les travaux de DURKHEIM sur le suicide. "Autour du suicide; on aurait pu imaginer une entreprise raisonnée de recherches successives sur les grands fléaux de morbidité de l'époque : la tuberculose, la syphilis et l'alcoolisme. A vrai dire, ces grands problèmes de santé publique (...), identifiés par une médecine conforté par le Pasteurisme (...) pouvaient-il relever de la sociologie naissante? Se posait en effet la question de la possibilité d'une définition sociologique de ces "objets bio-médicaux"." Les auteurs relisent Le suicide, et notamment sa seconde partie où s'opère le passage de la mort à la mortalité, du cas individuel à la série statistique. "Puisque le suicide est un acte de l'individu qui n'affecte que l'individu, il semble qu'il doive exclusivement dépendre des facteurs individuels et qu'il ressortisse, par conséquent, à la seule psychologie (...). Mais si, au lieu de n'y voir que des événements particuliers, isolés les uns des autres et que demandent à être examinés chacun à part, on considère l'ensemble des suicides commis dans une société donnée pendant une unité de temps donnée, on constate que le total ainsi obtenu n'est pas une simple somme d'unités indépendantes, un tout de collection mais qu'il constitue un fait nouveau et sui generis, qui a son unité et son individualité, sa nature propre par conséquent, et que, de plus, cette nature est éminemment sociale". Changeons le mot "suicide" par "alcoolisme" suggèrent les deux auteurs, et "nous obtenons une première définition, qu'il reste à établir par année et pas pays : on n'aurait pas de mal à montrer à la fois la relative permanence des taux de mortalité par alcoolisme au cours de différentes périodes historiques et leur variabilité selon les sociétés et leurs découpages régionaux. Cette régularité permet d'élever l'alcoolisme au rang d'institution (dans le sens durkheimien : "toutes les croyances et tous les modèles de conduite instituées par la collectivité") et constituer un objet légitime pour l'analyse sociologique. "Lhomme, comme individu, semble agir avec la latitude la plus grande (...) et cependant, comme je l'ai déjà fait observer plusieurs fois, plus le nombre des individus que l'on observe est grand, plus la volonté individuelle s'efface et laisse prédominer des faits généraux qui dépendent des causes en vertu desquelles la société existe et se conserve", faisait remarquer Quêtelet dans une lettre à Villermé de 1832 (Voir BAUDELOT et ESTABLET, Suicide : l'évolution séculaire d'un fait social, Economie et statistique, n°168, juillet-août 1984). 

"Bien sûr, précisent toujours nos deux auteurs, ces taux d'alcoolisme ne manquent pas de poser des problèmes, au même titre que les statistiques des suicides : il resterait à reprendre les remarques critiques d'Halbwachs à ce sujet, d'ailleurs amplifiées ensuite par Douglas (The social Meanings of suicide, Princeton University Press, 1967). Quels sont les critères de détermination des causes de mortalité en général, de l'alcoolisme en particulier?  Cette cause est-elle plus difficile à établir? Comment s'y prennent les praticiens? Au moment de l'enregistrement pour une telle cause, ceux-ci ne sont-ils pas soumis à des pressions de l'entourage pour le camouflage du diagnostic et pour sa transformation? Bref, peut-on établir des variations dans le processus d'enregistrement au point qu'il y aurait sous-estimation du phénomène? Mais P Besnard a montré que la portée de ces critiques se réduisent beaucoup "sitôt que l'on considère non pas une simple comparaison de la fréquence (des morts par alcoolisme) dans deux ou plusieurs catégories ou groupes sociaux mais des effets d'interaction statistique" (Ani ou anté-durkheimisme? Contribution au débat sur les statistiques officielles du suicide, dans Revue française de sociologie, XVII, 2, 1976). il reste que la construction des statistiques de morbidité et ou de mortalité en ce qui concerne l'alcoolisme et la cirrhose du foie peut être un objet d'enquête à part entière qui apprendrait beaucoup sur cette construction d'un "social" particulier : le mode de reconnaissance formal et légitime de l'alcoolique." 

A supposer que DURKHEIM ai eu le projet de transposer le modèle du suicide à l'alcoolisme, il n'aurait pu le faire pratiquement : les décès pour alcoolisme sont enregistrés en tant que tel bien après sa mort. Comme en plus, pour les durkheimiens, il s'agit d'aller à l'essentiel du fait social, la prise de conscience de son importance et de sa réalité, du coup l'alcoolisme se trouve renvoyé au domaine de la biologie et de la psychologie. Les deux auteurs entendent réellement faire oeuvre de fondation d'une sociologie de l'alcoolisme et ils s'étendent longuement sur des textes clé (pour ne pas dire fondateur des manières de "faire" de la sociologie) de DURKHEIM et de Maurice HALBWACHS qui selon eux le permettent. On ne peut que proposer au lecteur de lire leur texte, même si ici nous tentons de résumer leur argumentation.

   Partant de l'étude du contexte des études de DURKHEIM (Hygiène publique, hygiénisme moral,  conquête d'un espace intellectuel pour la naissance de la sociologie) notamment dans la revue L'année sociologique et dans Le Suicide, et de Maurice HALBWACHS sur le Suicide également  (Les causes du suicide, 1930) et sur l'alcoolisme dans La classe ouvrière et les niveaux de vie, ils élaborent une argumentation - tout un essai quasiment - pour fonder une sociologie de l'alcoolisme. Il s'agit de revisiter les problèmatiques du normal et du pathologique, ce qui relève de la sociologie et ce qui relève de la biologie et de la psychologie.... Chez DURKHEIM, l'individu suicidé et l'alcoolique font l'objet de deux ordres d'investigation scientifique différents tandis que chez HALBWACHS, l'un comme l'autre peuvent susciter des approches diversifiées. Le premier écarte l'alcoolisme du champ de la sociologie tandis que le second tente la traduction des problèmes de santé et de maladie en termes sociologiques. HALBWACHS situe le coeur d ela problèmatique de l'alcoolisme sur la nature du lien social ; insertion, exclusion, rupture du lien social constitue l'enjeu pour l'alcoolique. Il s'insère dans un jeu complexe d'interactions sociales. "HALWACHS se défend de considérer un affaiblissement des règles en général, comme DURKHEIM pouvait en faire l'hypothèse à travers l'idée du suicide anomique. La société moderne continue à être régulée, mais, en quelque sorte, elle complique les choses en présentant plusieurs options là où une seule suffisait autrefois."

Les deux auteurs plaident en faveut d'un programme de recherches pour construire l'objet sociologique du boire, de l'alcoolisatione et de l'alcoolisme : Etude du rapport aux normes culturelles du boire, Effets de la différenciation sociale ; relations entre alcoolisme et classes sociales : relations entre alcoolisme, rapports sociaux entre les sexes et entre les générations ; distribution morphologique des alcoolismes ; Modes d'alcoolisation aux alcooliques comme processus interactif ; Processus formels de contrôle social ; Soins de l'alcoolique... Mais il ne s'agit pas de faire juxtaposer des études statistiques, il s'agit de saisir une logique d'ensemble des comportements d'alcoolisation et d'alcoolisme. Il s'agit de réaliser "un ensemble d'hypothèses articulées que seules des recherches empiriques ajustées et cumulatives permettront de vérifier". 

 

Marcel DRUHLE et Serge CLEMENT, Pour une sociologie de l'alcoolisme et des alcooliques, dans Sciences sociales et alcool, sous la direction de D'HOUTAND et TALEGHANI, L'Harmattan,  collection Logiques sociales, 1995. Marie-France MARANDA, Approches de l'alcoolisme. De la morale... à la sociologie du travail, dans Service social, n°1, 1992, www.erudit.org.

 

SOCIUS

 

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12 mars 2016 6 12 /03 /mars /2016 09:12

   Les différentes statistiques à notre disposition, avec toutes les précautions d'usage qui s'imposent, donnent un état encore alarmant de l'arsenal nucléaire, et ce malgré la fin de la guerre froide (mais les tensions subsistent entre la Russie et les Etats-Unis) et les engagements électoraux du président OBAMA aux Etats-Unis. La prolifération nucléaire continue (malgré un certain gel en Iran) et pratiquement tous les arsenaux nucléaires sont en voie de renouvellement et de modernisation (France, Etats-Unis, Russie, Chine...). 

   Selon le SIPRI Yearbook 2015, au début de 2015 "neuf Etats (Etats-Unis, Russie, Royaume-Uni, France, Chine, Inde, Parkistan, Israël et République démocratique populaire de Corée) possédaient environ 15 850 armes nucléaires opérationnelles, dont 4 300 sont déployées avec des forces opérationnelles. Quelque 1 800 sont maintenues en état d'alerte opérationnelle élevée.

  Le nombre total des têtes nucléaires dans le monde diminue, principalement parce que les Etats-Unis et la Russie continuent à réduire leurs arsenaux nucléaires. Ensemble, ces arsenaux comptent plus de 90% des stocks mondiaux. Le rythme des réductions semble toutefois plus lent qu'il y a une décennie et aucune de ces deux nations n'a procédé à des réductions substantielles de ses forces nucléaires stratégiques déployées depuis l'accord bilatéral de 2010 contenu dans le Traité sur les mesures pour la poursuite de la réduction et la limitation des armements stratégiques offensifs (New START). Parallèlement à cela, tant la Russie que les Etats-Unis ont engagé d'importants et coûteux programmes de modernisation de leurs systèmes de vecteurs d'armes nucléaires, de leurs ogives et de leurs installations de production.

Les autres Etats dotés d'armes nucléaires légalement reconnus tels que définis par le Traité de Non-prolifération de 1968 (TNP) (Etats-Unis, Chine, France, Russie et Royaume-Uni) développent ou déploient de nouveaux systèmes d'armements ou en ont annoncé l'intention. Dans le cas de la Chine, ceci peut signifier une modeste augmentation de la taille de son stock d'armes nucléaires. Les cinq Etats nucléaires légaux semblent déterminés à conserver indéfiniment leurs arsenaux.

Les arsenaux nucléaires des autres Etats dotés d'armes nucléaires sont beaucoup plus petits. Toutefois, l'Inde et le Pakistan continuent de développer leurs stocks d'armes ainsi que leurs capacités de transporter des armes nucléaires, tandis qu'Israël est en train de tester un nouveau missile balistique de longu portée à capacité nucléaire, bien qu'on ignore s'il a développé une tête nucléaire transportable par un missile balistique.

Il existe une grande variété d'informations fiables sur l'état des arsenaux et des capacités des Etats dotés d'armes nucléaires. Les Etats-Unis ont dévoilé d'importantes informations sur leurs stocks et leurs forces, et la France et le Royaume-Uni ont également fait quelques révélations. La Russie refuse quant à elle de divulguer la liste détaillée de ses forces reprises dans le nouveau traité START (même si elle partage ces informations avec les Etats-Unis), et le gouvernement américain a cessé de publier des informations détaillées sur les forces nucléaires chinoises et russes. La Chine maintient un degré élevé d'opacité et il existe peu d'informations disponibles sur ses forces nucléaires et de production d'armements. Les gouvernements indien et pakistanais fournissent des déclarations concernant certains de leurs essais de missiles, mais aucune information sur l'état ou la taille de leurs arsenaux respectifs. Israël a pour politique de ne pas commenter son supposé arsenal nucléaire et la Corée du Nord ne rend public aucune information sur ses capacités nucléaires." 

     Les discussions concernant le contrôle des armes nucléaires et la non-prolifération semblent marquer le pas, ce qui est inquiétant quant à l'évolution future de ces armements. Seules les négociations entre l'Iran et les Etats nucléaires légaux semblent donner des résultats notables. 

   

    Les informations concernant le budget militaire des Etats-Unis pour 2017 sont inquiétantes (et inquiètent beaucoup la Russie). Très centré sur l'armement nucléaire, avec une rhétorique sur l'agression russe en Europe de l'Est (Crimée), le budget militaire américain prévoit un certain nombres de programmes majeurs : nouveau chasseur bombardier capable d'embarquer un armement nucléaire, développement d'un nouveau missile de croisière en version nucléaire, conception d'un système terrestre de dissuasion stratégique appelé à remplacer les missiles intercontinentaux actuels, élaboration de nouveaux systèmes de guidage, remplacement des missiles des sous-marins nucléaires, programme renforçant le stockage et l'entretien des ogives nucléaires, stratégiques comme tactiques, afin d'en prolonger la durée, poursuite du programme de défense anti-missile... C'est d'ailleurs sur ce dernier point que les efforts semblent se concentrer de plus en plus. Le traité ABM semble bien devenu caduc. 

A noter que le vote autour du budget est toujours aux Etats-Unis l'occasion d'envoyer des messages tant à l'opinion publique qu'aux "partenaires-adversaires", singulièrement depuis peu à la Russie. Il n'est pas étonnant que les sources d'information côté russe soient particulièrement alarmantes. 

 

 SIPRI Yearbook 2015. 

 

ARMUS

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9 mars 2016 3 09 /03 /mars /2016 08:23

Charles FOURIER (1772-1837), philosophe socialiste et économiste français fondateur de l'école sociétaire, auteur d'une oeuvre foisonnante et souvent déroutante pour ses contemporains et rétrospectivement visionnaire sur de nombreux points, est considéré, notamment par les marxistes, comme une figure du "socialisme critico-utopique" (c'est-à-dire bien mieux considéré que le "socialisme utopique" tout court). Plusieurs communautés utopiques, directement ou indirectement inspirées de ses écrits, sont créées depuis les années 1830. Opposé à ce qu'il considère comme une partie parasite de l'économie, un commerce profiteur, et dans le sillage de tout un mouvement critique envers un capitalisme qu'on pourrait qualifier aujourd'hui de capitalisme rentier comme envers l'ancienne classe dominante, il rédige une oeuvre redécouverte de nos jours, notamment une Théorie de l'unité universelle en 4 volumes (1822-1823). Il préconise une organisation sociale fondée sur de petites unités productives sociales autonomes, les phalanstères. Ceux-ci sont des coopératives de production et de consommation, dont les membres sont solidaires ; ils sont composés d'hommes, de femmes et d'enfants de caractère et de passions opposés et complémentaires. Les revenus y sont répartis entre le travail, le talent et le capital (pour réinvestissement). Il expose cette utopie sociale de manière mature dans son Nouveau monde industriel et sociétaire (1829) et, de 1832 à 1849 (par ses continuateurs après sa mort), dans la revue la Réforme industrielle ou le Phanlanstère, devenue la Phalange.

    Théorie des quatre mouvements et des destinées générales, rédigé en 1808, ouvre, après son Sur les charlataneries commerciales de l'année précédente, un chantier intellectuel qui ne le quittera plus. Il veut sanctionner l'échec selon lui de la philosophie des Lumières à partir de ses effets tangibles : la terreur, l'état de guerre permanent. Il établit un constat des fléaux majeurs de son temps : "L'indigence, la privation de travail, les succès de la fourberie, les pirateries maritimes, le monopole commercial, l'enlèvement des exclaves". Il ne s'agit pas pour lui de stigmatiser les plaisirs des riches, mais de chercher le moyen de les généraliser : "L'aspect de l'opulence d'autrui est le seul stimulant qui puisse aigrir les savants généralement pauvres et les esciter à la recherche d'un nouvel ordre social capable de procurer aux civilisés le bien-être dont ils sont privés". Il prend exemple de la militarisation forcée de la nation et la retourne en la séduction d'"armées industrielles" inspirées d'une "politique galante". Il s'empare du rêve napoléonnien de domination mondiale pour le convertir en l'imminence d'une "unité universelle" du globe parcouru de "bandes de chevalerie errante" promenant leurs spectacles depuis la Perse et le Japon jusqu'au canton de Saint-Claud. Nouveau monde, mais surtout nouveau regard sur un monde livré aux "bévues", à "l'étourderie" de "sciences incertaines" qui ont méconnu que la destinée sociale se trouve dans un ordre "qui flatte les passions communes à tous les hommes" et "les séduit par l'appât du gain et des voluptés". (René SCHÉRER)

   Le livre est divisé en trois grandes partie dans son édition de 1808. Ces parties sont précédes d'une Introduction et d'un grand Discours préliminaires : Indices et méthodes qui conduisent à la découverte annoncée ; De l'Association agricole et domestique ; De l'Attraction passionnée et de ses rapports avec les sciences fixes ; Egarements de la raison par les sciences incertaines ; Préventions générales des Civilisés.

   Dans la Première partie, on trouce les grands chapitres Exposition de quelques branches des déstinées générale, Notions générales sur les destinées. En plein milieu, on trouve un grand chapitre Phases et Méthodes de l'ordre social : Phases ; Notice ; Couronne boréale ; Première période de subversion ascendante, les sectes confuses ; Désorganisation des séries ; Des cinq périodes organisées en familles incohérentes ; Contrastes réguliers entre les sociétés à sectes progressives ou à familles incohérentes ; Sur l'étude de la nature par l'Attraction passionnée ; L'arbre passionnel et ses rameaux ; Attraction passionnée ; Caractères, Engrenage et Phases des Périodes sociales ; Sur le bonheur et le malheur des Globes pendant les Phases d'incohérence sociale. La première partie se termine sur un Epilogue sur la proximité de la Métamorphose sociale.

  Dans la deuxième partie, intitulée Description de diverses branches des destins privés ou domestiques, est subdividée en deux grandes sous-parties.

Première notice sur le ménage progressif de 7ème période :

- Ordre des matières dont traite la première notice ; Ennui des hommes dans les ménages incohérents ; Ménage progressif ou Tribu à neuf groupes ; Méthode d'union des sexes en septième période ; Avilissement des femmes en Civilisation ; Correctifs qui auraient conduit en 6ème période (Majorité amoureuse, puis Corporations amoureuses) ; Vices du système oppressif des Amours.

Deuxième notice sur la splendeur de l'ordre combiné :

- Ordre des matières dont traite la seconde notice ; Lustre des Sciences et des Arts ; Spectacles et Chevalerie errante ; Gastronomie combinée envisagée en sens politique, matériel et passionné (Politique de la Gastronomie combinée, puis Matériel de la Gastronomie combinée) ; Mécanisme passionné de la Gastronomie combinée ; Politique galante pour la levée des Armées.

Epilogue sur le délaissement de la philosophie morale.

      Dans la troisième partie, titrée Confirmation tirée de l'insuffisance des sciences incertaines, sur tous les problèmes que présente le mécanisme civilisé, organisée en 3 démonstrations :

Préambule sur l'étourderie méthodique

Première démonstration : de la franc-maçonnerie et de ses propriétés encore inconnues.

Seconde démonstration du monopole insulaire et de ses propriétés encore inconnue, avec un Intermède : Système des développements de la Civilisation :

- Tableau progressif du mouvement civilisé ; Gradation et dégradation.

Troisième démonstration : de la licence commerciale :

- Introduction ; origine de l'Economie politique et de la controverse mercantile ; Spoliation du corps social par la Banqueroute ; Spoliation du corps social par l'Accaparement ; Spoliation du corps social par l'Agiotage ; Spoliation du corps social par les Déperditions commerciales ; Conclusions sur le commerce ; Décadence de l'Ordre civilisé par les maitrises fixes qui conduisent en 4ème phase.

Epilogue et le chaos social du Globe.

     De nombreuses annexes complètent l'édition de 1808 :

- Chapitre omis sur le mouvement organique et sur le contre-mouvement composé ;

- Note A sur les sectes progressives ou séries de groupes industriels (Secte de la culture des poiriers composée de 32 groupes ; Secte de Parade.

- Avis aux Civilisés relativement à la prochaine Métamorphose Sociale.

Cette même édition de 1808 est suivie du Nouveau monde amoureux, divisée lui-mêm en plusieurs parties :

- Le Nouveau Monde amoureux : Définition des 5 ordres d'amour ; Indice d'impéritie générale sur les questions du sentiment ; Problème de l'équilibre d'amour sentimental par l'emploi des 2 extrêmes ; Indices de penchants nombreux à l'angélisme.

- De la sainteté majeure à mineure et de l'héroïsme d'harmonie : De la sainteté mineure ; Epreuves de sainteté amoureuse ou mineure ; Des deux héroïsmes en emplois d'harmonie ou du lustre des sciences et des arts ; Des deux héroïsmes en emplois de civilisation ou excellence dans les arts et sainteté mixte ; Discours sur les grands caractères polygames ; Reconnaissance des gammes sympathiques ; Abordage et unions de transition ; Des orgies en mariage de gamme sympathique et des indulgences y annexées ; Séance de redemption.

- Des sympathies puissancielles ou amours polygames et omnigames cumulatif et consécutif et ambigu : La queue de Robespierre ou les gens à principes qui ouvre un chapitre Des sympathies sentimentales : De la noblesse et roture en amour,

suivi d'un autre chapitre De l'harmonie familiale par les infidélités consécutives d'amour : Amours d'inconstances composées ; Condition d'éligibilité à la noblesse amoureuse ; Antiface d'amour polygame ;

suivi d'un dernier chapitre De l'alternative en amour : Distribution des amours en session combinée et session incohérente ; De l'amour pivotal ou germe de polygamie composée ; Gammes de polygamie harmonique dans les parties carrées, sixtines, etc. ou unitaires.

- Des amours en orchestres ou quadrilles polygynes : Complément sur les quadrilles ; Description d'un quadrille omnigyme,

avec un grande chapitre Des amours omnigames : Coup d'oeil sur l'omnigamie ou orgie amoureuse ; De l'orgie de musée ; Arrivée de la croisade faquirique des pieux savetiers d'Orient ; Arrivée de la Croise. Son entrée au camp ; Des série omnigames par les manies amoureuses ; Des horoscopes méthodiques ou du calcul des échos de manies ; Des échos de mouvement ou du calcul des horoscopes méthodiques.

D'autres annexes figurent dans l'édition de 1841.

   Il faut parcourir les énoncés des chapitres du livre pour prendre la mesure de l'étourdissement qui peut saisir un lecteur de son époque - et même de la nôtre!  Dans son livre, au titre qui frise l'écrit à disposition uniquement des initiés de secte, Charles FOURIER entend aborder, avec une logique empruntée de façon apparente aux sciences physiques et une méthodologie qui se veut rigoureuse, TOUS les domaines de la vie sociale, de l'économie globale aux relations domestiques, c'est-à-dire qui intéressent la vie sexuelle du couple homme-femme et... autres. Ce mode bizarre de présentation (qui peut avoir un bon résultat dissuasif de lecture) veut signifier aussi que c'est un nouveau système qui veut se mettre en place, alternative globale à la vie "civilisée" actuelle. Et que ce système, compte tenu des tares générales du système existants, est seul en mesure de faire accéder à l'Harmonie Universelle. C'est ce système que Charles FOURIER tente d'appliquer sitrictement, en échouant d'ailleurs, dans des communautés agricoles créées à son initiative où sont répartis, de façon harmonieuse selon lui, les hommes et les femmes qui y travaillent, selon leurs capacités. Charles FOURIER ne s'intéresse pas par contre à l'Etat et au pouvoir politique, il peut même arriver qu'il tente de créer des communautés avec l'aide des pouvoirs publics, comme d'ailleurs de riches mécènes. C'est par la base productive que toute la société peut changer ; il ne croit pas aux prises de pouvoir politique. 

Charles FOURIER veut mettre en synergie l'énergie productive et l'énergie sexuelle des participants, prenant acte à la fois de l'échec selon lui de la morale (qui bride les passions et entraine toutes sortes de violences) du ménage (la vie en couple monogame "pour la vie") et de la civilisation  (le travail compris comme peine et douleur) actuels. Dans l'histoire des idées politiques, cette oeuvre intervient comme un trouble-fête. Elle y introduit un ton inconnu, irrévérencieux. Elle met en demeure la philosophie, la politique, la toute récente économie politique, de remédier aux maux qu'elles n'ont jamais pu empêcher et de conduire au bonheur. 

Il est, dès 1803, à Lyon, en pleine possession d'une théorie qu'il ne fera que perfectionner dans le détail. C'est ce que constate, entre autres René SCHÉRER. "En 1808, pour "répondre au désir de certaines personnes", "sonder l'opinion et prévenir le plagiat", il donne un aperçu de ses idées, sous la forme d'un "prospectus et annonce de la découverte". Ce qui rend compte de la composition du livre, conçu comme un choix d'échantillons dont les trois parties s'adressent respectivement à trois catégories de lecteurs : aux "curieux" la première partie théorique, sur les "phases du mouvement" et "l'attraction passionnée" ; aux "voluptueux" la seconde qui traite du système des amours et de la gastronomie ; aux "critiques", la troisième sur "l'esprit mercantile". Ce mode bizarre de présentation compose ce que Roland BARTHES (Sade, Fourier, Loyola, Seuil, 1971) a qualifié de "métalivre", un livre qui parle du Livre (jamais publié sous forme d'un système suivi ; le Traité de l'association domestique agricole de 1822 adoptera un découpage analogue). Procédé inhérent au caractère même du projet : le "domestique" sociétaire, étudié dans l'optique d'une Harmonie universelle, implique, à la fois, "la minutie dans le détail" (Barthes) et la mise en perspective de toute la société, de l'Univers, donc de multiples entrées. Loin d'être incomplet toutefois, l'ouvrage de 1808 est l'exposé le plus accessible et le plus véridique des intentions de l'auteur qui n'a jamais pensé un système clos, ni l'unique fondation d'un lieu : "le Phalanstère", mais dont la vision est universelle et cosmique, comme elle est indissociablement industrielle et voluptueuse."

  Par civilisation, Charles FOURIER désigne l'état actuel de la société, une des "phases" de l'évolution sociale (la cinquième) "incohérente", à laquelle, une fois les lois du mouvement découvertes, succéderont les phases du bonheur. Il l'analyse en des termes inconnus jusqu'alors (Th ZELDIN, Histoire des passions françaises, tome II), à partir des modes de production et d'échange et des relations matrimoniales : la licence commerciale ou libre concurrence, et le mariage exclusif accompagné de la liberté civile (mais non amoureuse) de la femme. Cette optique est déterminante pour la compréhension des deux grands problèmes de la destinée humaine : la production des richesses, qu'entrave la "spoliation du corps social" par le commerce et la jouissance des plaisiris constamment limités par le mariage exclusif et les "ménages incohérents" qui ne proposent aux hommes que des "ennuis", aux femmes et aux enfants que la servitude". 

Considérant que l'Univers est une unité en mouvement, il le déchiffre (c'est la découverte) comme un ensemble d'hiéropglyphes dont il identifie à la fois les termes et le langage. C'est ce qui donne à une grande partie de son texte un caractère énigmatique, mise souvent sur le compte d'un délire imaginatif. Par là, il semble se rattacher à un ensemble de "sciences" aujourd'hui périmées (numérologie, illuminisme, analogies en l'univers physique et l'univers humain) qui tentaient à travers es nombres de comprendre l'organisation de l'univers, de la société, de l'homme... 

      Théorie des quatre mouvements... n'a eu dans l'immédiat aucun écho, écrit encore René SCHÉRER. "C'est rétrospectivement que nous pouvons en apprécier l'importance historique, à partir de la fondation de l'"Ecole sociétaire", des disciples, dont le premier a été Just Muiron, en 1814, et le plus connu Victor Considérant. L'évolution de cette école (est décrite par Henri DESROCHES, La société festive, du fouriérisme écrit aux fouriérismes appliqués, Seuil, 1975). Par rapport à la Théorie des trois mouvements..., son action a été essentiellement censurante, comme l'exprime sans ambages "Préface des éditeurs" de la seconde édition de 1841 : atténuer, effacer, tout ce qui paraitrait être une théorie libératoire de l'amour, présenter un Fourier "moral". Mais les précautions mêmes utilisées par les éditeurs laissent transparaitre qu'incontestablement, aux yeux des contemporains lecteurs du livre, le sens que Fourier voulait imprimer à l'ordre sociétaire, comme la place qu'il occupait parmi les tenants de l'association et ceux qu'après 1830 on appellera "socialistes", étaient marqués justement par sa théorie des amours.

En dehors des problèmes et des impasses du "fouriérisme appliqué", il faudra attendre le XXe siècle pour qu'une attention au texte fasse sortir Fourier du Phalanstère, pour dégager les implications universelles de l'oeuvre : André Breton, dans l'optique poétique de la révolution surréaliste (Ode à Charles Fourier), Walter Benjamin, dans celle de la "fantasmagorie du XIXe siècle (Paris capitale du XIXe siècle). Depuis les années 60, on a assisté à un renouveau des études fouriériste (encore actuellement avec la réédition de son oeuvre), à partir, en particulier, d'une meilleure connaissance de l'ensemble des écrits, et de leur nouvelle organisation autour du Nouveau mond amoureux, manuscrit mis à l'écart par l'Ecole et révélé par l'édition qu'en a donnée S Debout (1967). Cet éclairage fait ressortir l'audace de la Théorie des trois mouvements... dans les aperçus qu'elle donne sur ce "nouveau monde", déjà, en 1808, pleinement conçu, sinon totalement élaboré."

 Armelle LE BRAS-CHOPARD montre l'insertion de l'oeuvre de charles FOURIER dans le mouvement des premiers socialismes. "Fils de commerçant, devenu lui-même un "sergent de boutique" pour subvenir à ses besoins, (il) a juré au commerce une "haine éternelle", ce qui le fera placer au premier plan des causes de "l'anarchie industrielle", les désordres de la distribution, négligeant l'analyse des mécanismes de la production. Pour lui, l'"attraction passionnelle" régissant le monde social, la transformation de la société ne dépend pas seulement de la réorganisation industrielle mais de "l'étude fondamentale des ressorts de notre âme" qui permet aux hommes de découvrir (c'est LA découverte) leur "destinée sociétaire"?. Fourier distingue alors 12 passions fondamentales : 5 sensitives, 3 distributives, 4 affectives, qui, lorsqu'elles sont réprimées, "engorgées"", deviennent malfaisantes. C'est le cas dans cette phase actuelle de l'histoire de l'humanité : la civilisation, état social misérable que nous allons bientôt quitter pour la période intermédiaire du "garantisme" avant de parvenir en "Harmonie" où jouera enfin le libre essor des passions, associant en une infinité de combinaisons les 810 caractères des 1620 sociétaires de la "phalange" habitant un "phalanstère". L'association principalement agricole dans laquelle le travail devient attrayant a pour but la multiplication des passions aussi bien gastronomiques ("gastrosophiques") que sexuelles ("moeurs phanérogames") y compris les "manies" ou perversions, et la possibilité de les satisfaire. Mais si tout distinction entre les races et entre les sexes est abolie, le système n'est pas pour autant égalitaire : la répartition des profits se fait selon trois parts inégales et proportionnelles au capital, au travail et au talent. Cependant, comme l'indigence, source des désordres sociaux, aura disparu, en particulier grâce au "quadruple produit" (obtenu lui-même par la limitation des naissances, le dégivrage de la calotte glacière...), tous jouiront d'un minimum décent, même si la fortune des grands s'accroît.

Dégoûté de la Révolution, il s'accomode du gouvernement établi et compte même sur lui pour l'instauration de son phalanstère qui, par contagion, doit transformer tout le système existant. En vain, il attendit cette aide de l'Etat ou du généreux mécène mais commença à faire école à la fin de sa vie et ce sont ses disciplies qui répandirent après 1830 une pensée assez méconnue de son vivant." Par les journaux et ses propres écrits, Victor CONSIDÉRANT fut le principal propagateur de la doctrine de FOURIER. "Il attire de nombreuses recrues, parfois arrachées au saint-simonisme (...) et tente d'expérimenter sans succès des phalanstères à Condé-sur-Vesgre (1832) et au Texas après 1850. En fait, il a beaucoup élagué la doctrine de Fourier, écartant les manuscrits qu'il jugeait trop libidinaux comme Le Nouveau monde amoureux, inédit jusqu'en 1969 (après la première édition de 1808), et l'a orientée de plus en de plus vers un républicanisme socialisant", donnant bien plus d'importance au volet économique qu'au volet domestique. 

   Olivier CHAÏBI retrace l'acitivé des continuateurs de Charles FOURIER immédiatement après 1830. "Si Fourier et son phalanstère sont souvent associés à une cosmogonie excentrique et à un communautarisme utopique tourné vers le plaisir et la satisfaction des passions, le journal Le Phalanstère est en revanche une entreprise éditoriale des plus austères et des plus pragmatiques. Ce périodique, présenté comme le "Journal de l'Ecole sociétaire" et publié de juin 1832 à février 1834, est à l'origine un prospectus voué à la fondation d'une société agricole et manufacturière selon le procédé développé par Charles Fourier dans ses ouvrages antérieurs. Sans le développement dans ses colonnes des théories sociales fouriéristes, Le Phalanstère aurait pu s'apparenter aux feuilles commerciales de l'époque destinées à attirer des entrepreneurs, des actionnaires et des travailleurs en vue d'un projet de société commerciale ou industrielle. Mais, en dépit de son tirage et de son lectorat limités, l'originalité de son projet et surtout de ses vues en fait un organe de diffusion majeure des théories sociales sur l'association et l'amélioration des conditions de vie des travailleurs. Ses idées et ses théoriciens jouent un rôle notable dans l'élaboration d'un socialisme politique et, surtout, influencent de nombreuses organisations industrielles soucieuses d'apporter des progrès sociaux à l'échelle locale." "Autour de Considérant, les principaux rédacteurs du Phalanstère sont Baudet-Dulary, Allyre Bureau, Charles Fourier, Jules Lechevalier, Nicolas Lemoyne, Just Muiron, Amédée Paget, Constantin Pecqueur, Charles Pellarin, Alphonse Tamisier, Abel Transon ou encore Clarisse Vigoureux. L'abonnement se fait d'abord au bureau du journal (...) ou chez le libraire Paulin, dans un quartier de la Bourse, lieu bien connu de Fourier qui ne désespère pas d'attirer des capitaux pour sa vaste entreprise d'association libre entre travailleurs et propriétaires. Le réseau de diffusion s'élargit ensuite et le succès relatif de l'entreprise de propagation fouériste est mesurable à la création d'une librairie spécifique : la Librairie sociétaire, rue de Seine. Si Le phanlanstère prétend se tenir à distance de la politique quotidienne pour des raisons morales en affirmant sa préférence pour les affaires sociales, ce choix permet également d'éviter la très lourde caution à verser pour traiter (légalement) de politique." "La question du travail est au coeur des préoccupations des rédacteurs. Les fouéristes souhaitent le rendre attractif, quand il est source de contrainte pour leurs contemporains. Ils opposent leur "industrie sociétaire" à l'"industrie morcelée", qui tend à spécialiser des tâches de plus en plus pénibles. Ils prônent la réunion des ménages et des travailleurs en vue de réduire le temps de travail et de varier les tâches. De nombreux articles dénoncent la pénibilité des travaux et la difficulté des conditions de vie, en des termes souvent d'inspiration chrétienne. Hyppolite Renaud esaie de montrer comment une organisation du travail reposant sur l'association libre et volontaire peut rendre le travail plus attrayant. Cet aspect est déterminant chez les réformateurs sociaux de l'époque sensibilisés par les théories associatives d'Owen, de Saint-Simon ou de Pierre Leroux. Ainsi Lemoyne se demande t-il : "Comment et jusqu'à quel point peut-on rendre le travail attrayant?" avant de proposer une "énumération des circonstances" qui rendent cela possible.". Le Journal tente de s'insérer dans un débat national, mais le prestigieux National par exemple, qualifié "d'ignorance sociale", où grouillent selon ses rédacteurs les Républicains qui n'apsirent qu'à un idéal démocratique sur le plan politique, sans prise en compte des vrais besoins populaires, les dédaigne. L'échec de l'expérience du Condé en 1833, l'écartèlement de la rédaction entre ceux qui privilégient le journal et ceux qui pensens exclusivement aux expériences communautaires,  la volonté de distanciation par rapport au maître, précipitent le journal entre les mains exclusives de Fourier, puis vers sa cessation d'activité. Les rescapés de l'aventure font pénétrer leurs idées ailleurs : à l'Europe littéraire (Le chevalier), la Revue des Deux monde (Transon, Baudet-Dulary, Victor Hugo)....

 

Charles FOURIER, Théorie des quatres mouvements et des destinées générales, suivi de Nouveau monde amoureux, 1808, réédité par les Editions Anthropos en 1966. Edition électronique de 2007 (disponible librement), réalisée par Mme Marcelle BERGERON, dans le cadre de la collection "Les classiques en sciences sociales", dirigée par Jean-Marie TREMBLAY. Cette édition est réalisée à partir du texte de Charles FOURIER, paru dans la collection L'écart absolu dirigée par Michel GIROUD, Les Presse du réael, 1998, 686 pages. 

Olivier CHAÏBI, Le réalisme d'un imaginaire social passionné. La Réforme industrielle ou Le Phalanstère, dans Quand les socialistes inventaient l'avenir, La Découverte, 2015. Armelle Le BRAS-CHOPARD, Les premiers socialistes, dans Nouvelles histoires des Idées politique, Hachette, 1987. René SCHÉRER, Théorie des quatre mouvements et des destinées générales, dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1989.

 

 

 

   

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7 mars 2016 1 07 /03 /mars /2016 14:53

     Depuis les premières études sur l'alcoolisme (surtout depuis le XIXeme siècle), dominent les approches médicales et psychiatriques. Les visions morale, médicale, psychologique, psychosociale et sociologique, comme l'écrit Marie-France MARANDA, étudiante au doctrorat en sciences sociales pour l'année 1898-1990 à l'université Laval au Quebec, "ont émergé au cours de l'histoire relativement récente de l'étude de l'alcoolisme et des toxicomanies (...)". Elle note le consensus voulant que ce phénomène social soit un problème bio-psycho-sociaologique, plus qu'un problème sociologique au sens plein de l'expression. 

Elle examine successivement ces approches, l'approche morale, l'approche médicale, les approches psychologiques, les approches sociologiques, l'approche psychosociale et les prises en compte de l'alccolisme par la sociologie du travail.

Jusqu'à aujourd'hui, les différentes approches, sauf voix discordantes (heureusement nombreuses), sont centrées sur le devenir de l'individu alcoolique et les conséquences de son alcoolime sur son entourage et la société en général. Peu d'études dynamiques rendent compte du dynamisme de ce fait social qu'est l'alcoolisme, dans toutes ses dimensions, de ses causes, de son fonctionnement et de ses conséquences. La plupart des études sont orientées vers des solutions thérapeutiques ou de contrôle de la consommation d'alcool par les différentes populations, compte tenu des freins et falsifications opérés par les lobbys des alcools, et compte tenu du fait crucial qu'une vue d'ensemble risquerait d'aboutir à la remise en cause de certains aspects de la société ou même de déboucher sur des vues transformatrices et réformatrices globales.

    Même si de nos jours, l'approche morale est minimisée (et sans doute devenue inconsciente...), c'est par elle que débute une prise en charge forte de l'alccolisme. Jean-Charles SOURNIA (Histoire de l'alcoolisme, Flammarion, 1986) restitue cette approche dans son contexte historique. "En Amérique du Nord, la première vague de forte consommation d'alcool coïncide avec le développement industriel. Une partie de la population s'est élevée contre ces moeurs jugées "scandaleuses et répréhensibles", et a encouragé les plus ardents propagandistes venant des colonies plus puritaines de la Nouvelle-Angleterre à se regroupeer au sein d'associations. C'est ainsi que l'action des groupes religieux, notamment des protestants, a amené la formation de ligues de tempérance (faisant appel à des valeurs de société) et d'abstinance (faisant appel à des politiques de restriction et de prohibition. Pour les méthodistes et les quakers, boire était en soi un péché, tandis que chez les protestants la tempérance était valorisés, pendant que l'Eglise catholique a hésité longtemps à trancher entre la valeur mystique du vin et sa condamnation. (...). Stanton PEELE actualise cette aproche (A moral vision of Addiction : How People's Values Determine Whether They Become and Remain Addicts, dans The Journal of Drug Issues, volume 17, n°2, 1987) en montrant que l'assuétude (c'est-à-dire l'habitude, la dépendance) n'est pas un phénomène inéluctable. En contredisant les théories qui présupposent l'existence d'une perte de contrôle, il soutien que les comportements compulsifs sont influencés d'une façon cruciale par les valeurs préexistant chez les personnes. Ainsi, les alcooliques "contrôlent" leurs activités de boire (dans le sens qu'ils sont conscients) en conformité avec des buts auxquels ils attachent de l'importance (bien qu'ils puissent regretter par la suite les effets de leur alcoolisme). Selon cette perspective, l'alcoolimse est le résultat d'un choix conscient, bien qu'autodestructeur à long terme, et est fondé sur un ensemble de valeurs plus ou moins explicites.

Au fil du temps, l'approche morale a été délaissée en raison de sa propension à considérr l'alcoolisme comme un vice ou un péché. A l'heure actuelle, on peut dire que l'approche morale est de retour, sans les aspects religieux cependant. Les campagnes de publicité entourant la consommation d'alcool visent la responsabilité individuelle et celle de l'entourage. Elles suggèrent un ensemble de valeurs orientées vers la modération et une meilleure santé, tandis que la criminalisation de l'alcool au volant prévoit une sanction sévère conférant ainsi un jugement moral sur la consommation d'alcool hors de tout doute."

 

   L'approche médicale a supplanté l'approche morale (pas complètement...) et prédomine encore dans le champ d'étude de l'alcoolisme. Un grand nombr de chercheurs et de cliniciens s'entendent autour du concept élaboré par E M JELLINEK en 1960 (The disease concept of alcoholism, New Haven, Hilhouse Press). "Celui-ci montre que l'alcoolisme est une maladie progressive et incurable dont seule l'abstinence totale apparait comme condition de réadaptation. (Il) a construit une typologie de l'alcoolisme en processus évolutifs partant de la dépendance psychologique à la dépendace physique. Ses travaux ont largement servi à ce que la société passe d'une vision morale de l'alcoolisme à une reconnaissance sociale et médicale (...) comme maladie, et sont à la base des définitions retenues par l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS).

Les travaux sur la génétique, bien qu'ils soient toujours à l'état d'hypothèses, occupent une part importante de la recherche, et sont souvent présentés comme ayant seuls une portée scientifique. Certaines études observent des correspondances entre des sujets (jumeaux ou frères adoptés séparément) et des taux de fréquence d'alcoolisme (ADES et ROUILLON, Aspects génétiques des conduites alcooliques, dans Journal de génétique humaine, volume 29, n°5, 1981).  D'autres chercheurs orientent leurs travaux de façon à découvrir des anomalies dans les fonctions du corps, comme la production anormale de morphine dans le cerveau, ou encore dans le métabolisme de l'éthanol, ou du côté d'éventuelles allergies à l'alcool. Ces recherches ont la particularité de chercher un seul élément responsable de l'alcoolisme, le but étant de pouvoir prédire l'alcoolisme avant qu'il ne survienne en identifiant des personnes pré-alcooliques à l'aide de marqueurs génétiques.

A l'opposé de (ces dernières) recherches, de plus en plus (d'autres) recherches incitent à considérer le problème du point de vue de sa multidimensionnalité. Cette conception a conduit certains chercheurs (RADOUCO-THOMAS et ses collaborateurs, Biologie de l'alcoolisme : aspects nosographiques, thérapeutiques et étiopathogéniques, dans Manuel de psychiatrie biologique, J Mendlewiez, Masson, 1987) à définir l'alcoolisme comme un trouble résultant de l'interaction de la vulnérabilité génétique et de l'environnement. Ces chercheurs proposent ainsi le "modèle éco-pharmacogénétique", (...) qui comprend l'alcoolisme comme un trouble intégrant trois réponses pharmacologiques : la tolérance, la dépendance physique et la dépendance psychique développée à divers degrés selon l'effet conjugué de l'alcool, de facteurs génétiques, et de facteurs du milieu. Cette école distingue, selon des observations cliniques, deux types d'alcoolisme : primaire (caractérisé par un comportement compulsif incitant à boire sans être capable de s'arrêter) et secondaire (comportement de boire continu, quotidien qui peut s'étendre sur de nombreuses années avant que la dysfonction survienne. Le premier comportement serait lié à des définiciences génétiques, tandis que le second serait davantage influencé par l'environnement psychosocial de la personne. Le traitement proposé, du moins pour la période de désintoxication, est pharmacothérapentique, et est complété par la suite par une approche psychosociale."

 

    La vision de l'alcoolisme comme maladie ne fait pas du tout l'unanimité (elle perd d'ailleurs du terrain...), y compris dans le corps médical. Une partie de celui-ci cherche à combiner des explications physiologiques à des explications plus psychologiques, voire psychanalytiques. Par exemple, le docteur Guy MARCOUX, de l'hopital Saint-François-d'Assise du Québec, s'appuie sur une perspective freudienne et estime que l'alcool est plutôt un moyen de défense, et l'alcoolisme un mécanisme de défense : "mécanisme qui permet de ne pas tenir entièrement compte de la réalité et de ne pas s'en soucier, mécanisme qui sert à atténuer les effets contrariants de situations difficiles et qui donne l'impression d'avoir une carapace de plus en plus dure (Guy MARCOUX, L'alcoolisme n'est pas une maladie, dans La vie médicale au Canada français, volume 11, n°9, 1982 et L'alcoolique toxicomane, un être humain comme tout le monde, Paris, Las Cahiers du Comité national de défense contre l'alcoolisme, 1982). Selon lui, la notion de maladie comporte une ensemble de symptômes, alors que la dépendance physique et les symptômes de sevrage découlent d'un effet "normal" de l'alcool éthylique. En outre, l'éthanol a un effet tranquillisant qui procure une sensation de bien-être en réponse à de la souffrance, de l'angoisse ou des appréhensions.(...)."

 

    Les travaux de SOBELL et SOBELL (Behavioral Treatment of Alcohol Problems, New York, Plenum Press, 1978) ont bousculé un certain temps la communauté scientifique et des groupes thérapeutiques. "Ainsi, le concept de maladie, avec le sens de l'idée "que l'on est né avec", que l'on a une prédisposition à utiliser l'alcool de façon compulsive de la naissance à la mort, suppose, selon ces auteurs, une fablesse inhérente chez la personne, une sorte de besoin physique qui n'a pas encore été prouvé scientifiquement". PEELE (1990-1977) attire l'attention "sur la confusion des études médicales qui font des liens directs entre la dépendance physique et psychologique. Ainsi, selon lui, il est possible d'être dépendant physiquement sans être adepte (addicted) et d'être adepte sans être dépendant physiquement. Il faut retenir, dependant, que si l'alcoolisme n'est pas une maladie à ses débuts, elle le devient assurément à un moment donné, et c'est proabablement là qu'il faut chercher un consensus : la cirrhose du foie, l'encéphalopathie de Gayet-Wernicke, la psychose de Korsakoff, le syndrome de Marchiafava-Bignami sont quelques-unes des issues finales de l'alcoolisme.

Quoi qu'il en soit, le concept de maladie a servi à rendre l'idée de l'alcoolisme plus acceptable pour la société, bien qu'en déclarant "malades" les alcooliques et en les déculpabilisant par le fait même, ceux-ci ont vu décroître en même temps leur responsabilité. Les limites de l'approche médicale se situent particulièrement sur ce plan. A court terme, la conceptualisation du problème en tant que maladie demeure humanitaire et dans certains cas essentielle pour sa reconnaissance sur un plan social. A plus long terme, cependant, les effets risquent de rendre les personnes plus dépendantes encore, si le traitement appliqué n'est que pharmacologique, ou s'il a comme conséquence de déresponsabiliser la personne." Notre auteur explique l'action du mouvement des Alcooliques anonymes créé en 1932 aux Etats-Unis, qui prend la relève des sociétés de tempérance et d'abstinence, avec ses millions d'adeptes, qui apporte, en complément de l'approche morale et médicale, une aide tangible et efficace. Tellement efficace qu'elle estime qu'il peut y avoir comme un transfert de dépendance vers le mouvement lui-même... Mais les avantages de la fraternité réelle l'emportent sur les inconvénients. 

 

     Les approches psychologiques gagnent de plus en plus de terrain, mais plus chez les non-professionnels que parmi les médecins et les thérapeutes. 

"Les théories de l'apprentissage social (ou du comportement) sont fondées sur le postulat du comportement appris. (...) Ainsi, le geste de prendre de l'alcool, utilisé comme récompense, plaisir, soulagement, est appris des aînés et constitue, pour le jeune, un symbole d'adhésion à des pratiques adultes, à l'approbation des pairs et aux interactions sociales accrues. L'alcool est un substitut qui permet à la personne de performer dans un rôle donné : les échanges, les gestes, le langage, le vocabulaire, qui constituent de ce fait le code dans lequel se reconnaissent les acteurs. Dans ce type d'approche, la réhabilitation est basée sur la théorie du comportement déviant. IL s'agira donc de réhabiliter le sujet, notamment par la discipline.

Certains théories, telles que les hypothèses psychodynamiques, tentent quant à elles de faire un lien entre des troubles de l'enfance et l'apparition de toxicomanies. Ainsi, la privation de la chaleur maternelle ou l'absence du père seraient à l'origine d'une perception négative de l'image de soi qui se traduirait pas des déficits narcissiques et des comportements autodestructeurs (MUNLEMANN et WIESER, Alccolisme dans l'entreprise, prévention et traitement. Rapports de la conférence suisse : "L'alcoolisme dans l'entreprise", Commission fédérale contre l'alcoolisme, Berne et Institut suisse de prophylaxie de l'alcoolisme, Lausanne, Bâle, 1980).

 VALLEUR  (Les conduites ordaliques chez les toxicomanes, Gouvernement du Québec, Colloque Les jeunes, l'alcool et les drogues, Montréal, juin 1987), quant à lui, apporte un éclairage différent. Sa pratique auprès de ses patients lui a permis de constater que la toxicomanie n'est pas un équivalent à la dépression ou au suicide, mais un besoin de se mesurer et de vérifier ses limites, notamment avec une puissance supérieure, en l'occurence Dieu ou un idéal de soi, dans une dynamique mort/renaissance/auto-engendrement. Ces comportements sont appelés "ordaliques", dans le sens d'une épreuve avec la mort ou d'une recherche de risques.

La "personnalité alcoolique" définie par certains auteurs, tels BÉLANGER et OTIS (Approches pratiques de l'alcoolique I et II, dans Le médecin du Québec, volume 22, n°5, 1987), est issue de la vision caractérisée par un image de soi pauvre ou négative et éprouvant des sentiments de rejet, d'échec, de honte, d'infériorité et de culpabilité. Les manifestations cliniques sont l'immaturité, l'état dépressif, l'instabilité affective, la dépendance, la faible tolérance à la frustration, l'impulsivité, une tendance à la manipulation, les difficultés relationnelles et les attentes irréalistes. Les principales défenses de l'alcoolique sont le déni (le refus de reconnaitre son état), la négation, les alibis et le mensonge, la projection, le refoulement, l'isolement, etc. La psychothérapie proposée consiste à explorer les traits de la personnalité, faire prendre conscience du lien entre les modes de consommation, la personnalité et le vécu, et renforcer l'image de soi. CORMIER (Une perception de la toxicomanie comme problème multivarié, dans L'usage des drogues et la toxicomanie, sous la direction de Pierre Brisson, Gaëtan Morin éditeur, 1988) critique cependant le modèle de la personnalité proposé ici, comme si les alccoliques n'avaient qu'une seule personnalité."

Louise NADEAU (L'impact des événements et des difficultés sur l'alccolisation pathologique et l'admission en traitement des femmes qui présentent des problèmes liés à l'alcool, thèse de doctorat, Département de psychologie, UQAM, 1988) développe la thèse "selon laquelle les événements extérieurs agissent sur un mode de consommation pathologique d'alcool ou de drogues. Selon l'auteure, "des agents  déclencheurs", tels qu'une perte importante comme un deuil, une séparation, etc, sont décisifs dans l'évolution au cours de ces périodes ou événements particulièrement critiques reliés soit à la santé, aux changements de rôle, aux interactions sociales, au travail, etc.

Les théories psychologiques apportent une contribution certaine à une plus grande précision du problème. Malgré leurs limites, elles ont l'avantage d'apporter un éclairage qui permet de mieux le comprendre. Elles ont, en outre, le mérite de considérer l'alcoolisme du point de vue étiologique. cependant, elles renvoient la plupart du temps le problème à la personne et atténuent de ce fait les facteurs d'environnement."

C'est toute la problématique de l'alcoologie actuelle. Discipline consacrée à tout ce qui a trait, dans le monde, à l'alcool éthylique : production, coservation, distribution, consommation normale et pathologique avec les implications de ce phénomènes, causes et conséquences, soit au niveau collectif, national et international, social, économique et juridique, soit au niveau individuel (surtout au niveau individuel), spirituel, psychologique et somatique. Cette discipline emprunte ses outils de connaissance aux principales sciences humaines, économiques, juridiques et médicales, trouvant dans son évolution (c'est pourquoi elle évolue vers une prise en compte plus globale du phénomène) ses lois propres (Pierre FOUQUET, 1967). ce nouveau concept centré sur l'objet alcool a permis un élargissement, un enrichissement et une meilleure cohérence vis-à-vis de la psychiatrie et des toxicomanies. En France, l'alcoologie fait l'objet d'enseignements universitaires et depuis 1978 existe une Société française d'alcoologie.

 

   Très peu d'études proprement psychanalytiques existent sur l'alcoolisme. D'ailleurs, l'alccolisme n'est pas un concept psychanalytique. La définition la plus rigoureuse, limitée au contenu essentiel (la dépendance) est celle de Pierre FOUQUET (le syndrome alcoolique, Etudes Antialccoliques, 1950) : "est alcoolique tout homme ou femme qui, en fait, a perdu la liberté de s'abstenir d'alcool". Il articule sa taxinomie selon 3 critères : le facteur psychique, le facteur de tolérance, et le facteur toxique. Il distingue l'alcoolite, l'alcoolose et la somalcoolose. Cette classification est considérée comme obsolète par beaucoup d'auteurs, mais il n'est pas sûr que celles du CIM-10 et DSM-5 apportent de la clarté à la problématique de l'alcoolisme. Alain de MIJOLLA et Salema SHENTOUB oeuvrent pour une psychanalyse de l'alcoolisme à construire (2004, Petite Bibliothèque Payot).  Jean-Paul DESCOMBEY parle même de continent noir de la psychanalyse (Revue française de psychanalyse, n°2, 2004).

      C'est un médecin qui a introduit le mot "alcoolisme" : Magnus HUSS (1849), et en France M GABRIEL (1866) dans sa thèse de médecine à Montpellier. Le terme apparait dans les écrits de FREUD avant 1900, comme mention accessoire à propos de l'hypnose et de l'hystérie, en tant que "sujétion", "habitude morbide", "entre les affections organiques et les désordres de l'imagination". Les mentions principales figurent dans les lettres à Wilhelm FLIESS et les manuscrits joints. Mais aussi dans le texte charnière "La sexualité dans l'étiologie des névroses" (1898) : "L'habitude n'est qu'un mot sans valeur explicative" et "le succès ne sera qu'apparent tant que le médecin se contentera de priver le patient de la substance narcotique sans se soucier de la source dont découle l'impérieux besoin". Par le parallèle établi avec la masturbation, FREUD y souligne aussi le caractère autoérotique de la conduites.

Les thèses initiales (Sigmund FREUD, Karl ABRAHAM, Sandor FERENCZI) sont que l'alcool ne cré pas les symptômes mais en favorise le surgissement, lève les inhibitions et détruit les sublimations ; la prédominance masculine, dès l'apparition à la puberté, les relations à la sexualité, l'homosexualité latente, déjà repérée comme narcissique, spéculaire par Viktor TAUSK (1913) et Lou ANDRAS-SALOMÉ (1912), la fixation orale, le fonctionnement autoérotique résument alors la théorisation. L'accent est mis ensuite sur le caractère de processus défensif, moyen immédiatement efficace, mais trop facile d'accès, d'où son danger. C'est le point de vue économique des affects qui est almors privilégié avec les notions d'alexithymie (MC DOUGALL J, 1978), de décharge pulsionnelle par le corps ("resomatisation des affects") et l'agir ("dispersion", "pulvérisation des affects", "actes-symptômes"), selon les auteurs, aux dépens de l'élaboration psychique.

L'alcool joue le rôle d'objet substitutif unique et de leurre, créant une pseudo-réalité ; les hallunications du delirium tremens, a potu suspenso cessent avec l'administration d'alcool. La problématique narcissique (retrait) recèle en fait un fonctionnement autoérotique et suscite des défenses, remparts ou prothèses narcissiques, tels que le surinvestissement du travail, des enfants, des "copains"... et de l'alcool (FERENCZI, 1911 ; TAUSK, DESCOMBEY, 1985). Le mécanisme du clivage en des secteurs non alcoolique (commun, névrotique) et alcoolique du Moi  a pour corollaire le déni qui ne porterait pas sur la perception d'une réalité externe (différence des sexes, castration) mais sur une perception interne du corps propre. C'est l'existence de zones muettes "matrices de territoires souloureux, mortels, menaçants pour l'unité du Moi" (MIJOLLA, SHENTOUB, 1973). Ce sont les parties du corps hors symbolisation, hors langage de Jean CLAVREUL (1959) et de M LASSELIN (1975). Il y a, pour Paul SHILDER et Walter BROMBERG (1933), régression de la castration jusqu'au morcellement somatique. Le court-circuit alcoolique ne laissant pas s'instaurer le manque, source du désir, il instaure une problématique du besoin et d'actes répétitifs qui ne font pas sens. L'analogie avec le jeu pathologique est à noter. La "honte" (HERMANN, 1972) ou l'opprobe (RIGAUD, 1976) n'y sont pas synonymes de culpabilité. Le SurMoi d'un alcoolique est exigeant, mais "soluble dans l'alcool" (SIMMEL, 1930). Il n'y a pas d'image forte à laquelle le sujet ait pu s'identifier, l'identification pouvant même se faire à un personnage haï, d'où la "haine de soi". La mère indulgente, exigeante et insécurisante est l'objet de fantasmes inversés (idéalisation).

La symbolique de l'alcool est celle des humeurs vitales (le sang, le sperme, le lait) ou destructrices (urines, fèces), du sein et du pénis, bons et/ou mauvais. Cette symbolique est présente dans toutes les mythologies (de Dionysos à l'Eucharistie).

La situation de l'alcoolisme dans une nosographie psychanalytique est encore l'objet de controverses. C'est celle d'une affection narcissique, plus proche en cela de l'affection maniaco-dépressive et de la paranoïa que des névroses, des psychoses et même des perversions. Sa problématique s'insère dans le cadre des addictions.

L'intolérance à l'alcool peut être interprétée comme une formation réactionnelle aux excitations que facilite l'alcool et les contre-attitudes fréquemment négatives vis-à-vis des alcooliques comme des réactions, pouvant aller jusqu'à la haine (WINNICOTT, 1947), à ce qu'éveille chez le thérapeute la problématique la plus archaïque de l'alcoolique. Du point de vue thérapeutique, qu'il s'agisse de la cure dite de désintoxication ou de la prohibition à l'échelle sociale : "Tous les hommes ne renoncent pas avec la même facilité à cet appoint toxique" et "seule est efficace la résolution puisant ses forces dans un puissant courant de libido" - par opposition à celle venant du SurMoi. L'efficacité des mouvements antialcooliques semble liée aux investissements libidinaux "arrachés à l'alcool" et utilisés en mouvements exhibitionnistes, masochistes, homosexuels et narcissiques. 

Parmi les auteurs post-freudiens se détachent les travaus de James GLOVER (1936) et des kleiniens : Herbert ROSENFELD (1964) (positions schizo-paranoïdes et dépressives), de Sandor RADO (1933) (pharmacothymique), de Michel BALINT (1977) (défaut fondamental). A noter aussi le renouveau des travaux des psychanalystes français Jean CLAVREUL (1959), Alain de MIJOLLA et Salem SHENTOUB (1973), ceux d'inspiration lacanienne de françois PERRIER (1975), Charles MELMAN (1976), A RIGAUD (1976), M LASSELIN (1979) et F GONDOLO-CALAIS (1980), ceux de Jacques ASCHER (1978), Joyce MCDOUGALL (1989), M MONJAUZE (1991) et Jean-Paul DESCOMBEY (1985-1994). 

Parmi les notions qui reviennent souvent, notons celles d'addiction, d'ivresse alcoolique, de délire de jalousie alcoolique, de delirium tremens, d'épilepsie liée à l'alcool, mais cela n'est pas propre à la psychanalyse. D'ailleurs, Jean-Paul DESCOMBEY, à qui nous devons toutes ces informations, indique que le maniemme du terme d'alccolisme expose à une double risque :

- en faire une entité homogène et close ;

- pulvériser la notion clinique par assimilation réductrice à diverses entités nosographiques comme névrose, psychose, perversion - fétichisme par exemple - paranoïa, maniaco-dépressive, psychopathie...

Par ailleurs, les concepts d'homosexualité, d'oralité, de "déception", de "viscosité libidinale" risquent de servir d'explications faciles, voire carrément inappropriées.

FREUD lui-même a souvent superposé la phénoménologie de l'ivresse et la psychologie de l'addiction alcoolique et a même pu constater le relation de l'alcoolique à son toxique comme aconflictuelle, "harmonie la plus pure" et "exemple de mariage heureux". Des taches aveugles quant à ses propres rapports aux toxiques (cocaïne, tabac) l'ont d'ailleurs amené à sortir du champ psychanalytique en prônant une "théorie toxinique" en pychopathologie, non démontie jusqu'à l'Abrégé de psychanalyse (1940).

Au sujet des concepts de dénégation, voire de refoulement, on peut se demander comme Freud le fait à propos de la psychose, si ces termes ont le même sens en ce qui concerne l'alcoolisme qu'en psychopathologie des névroses. Il en est de même de l'emploi habituel des concepts de désir ou de plaisir à propos d'une clinique qui se situe "au-delà du principe du plaisir" ou dans le registre du besoin. (Dictionnaire international de la psychanalyse). 

 

      

Jean-Paul DESCOMBEY, Alcoolisme, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2005. Jacques POSTEL, Dictionnaire de la psychiatrie, Larousse, 2003. Marie-France MARANDA, Approches de l'alcoolisme. De la morale... à la sociologie du travail, Service social, volume 41, n°1, 1992, www.erudit.org

 

PSYCHUS

 

 

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Published by GIL - dans PSYCHANALYSE
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