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1 mars 2016 2 01 /03 /mars /2016 18:07

  Reconnue dans les nosographies officielles des addictions, le jeu pathologique fait l'objet depuis très longtemps d'analyses et toute une littérature, tant fictive que scientifique, décrit son déroulement et ses effets sur la personnalité comme sur les relations sociales. 

 Cette addiction est assez représentative d'une double facette conflictuelle propre aux addictions

Dans l'individu même, puis entre l'individu abonné à l'addiction et son entourage immédiat, voire dans certains cas entre l'individu et même un groupe d'individus (entre organisateurs des jeux et joueurs) et l'ensemble de la société (criminalité). Cette conflictualité existe jusque dans les tentatives thérapeutiques où l'addiction est l'enjeu d'un conflit entre le "malade" et l'appareil thérapeutique. De plus cette addiction est favorisée par la plupart des civilisations, par leur tolérance par rapport au jeu, notamment dans la pratique des élites riches. Si des religions interdisent ou stigmatisent le jeu, une grande part d'hypocrysie sociale règne. Plus on s'élève dans la hiérarchie politique, économique ou... religieuse, plus les religions s'avèrent plus que  magnanimes.

  La place singulière du jeu dans la société, tantôt sacrilège, tantôt légale, en fait un champ particulièrement éclairant pour l'ensemble des nouvelles addictions (comportementales).

  Les jeux visés ici sont surtout les jeux de hasard et d'argent. Sur le plan de la politique de santé, vus les intérêts plus ou moins bien organisés qui considèrent que le taux de prévalence n'est pas corrélé à l'accessibilité aux activités de "jeu" (donc il n'y pas lieu de réglementer), et malgré les coûts sociaux importants, peu a été fait jusqu'à présent. Seuls les cas très sévères venant à la connaissance du personnel psychiatrique ou psychanalytiqu sont réellement examinés, notamment ceux indiqués très souvent par les familiers ou les proches. Les jeux-videos constituent une catégorie à part, dans la mesure où ils relèvent sans doute plus des addictions audio-visuelles que des addictions des jeux d'argent.

   Il existe des arguments très forts en faveur de l'inclusion du jeu pathologique dans cette notion d'addiction au sens large, qui dépasse la dépendance aux substances psychoactives pour s'étendre aux addictions comportementales (les toxicomanies sans drogue). In fine, si l'on considères les addictions audio-visuelles comme entrant pleinement dans ce champ-là, les jeux videos amplifient les dynamiques du jeu pathologique, en même temps que les frontières entre catégories sociales explosent avec la mise à disposition de tous - et pas seulement de ceux qui ont les moyens de se payer des soirées en casino ou de se rendre au café chaque semaine pour y jouer quelques ou plusieurs euros... 

    Pour qualifier quelqu'un de joueur, il faut qu'il s'adonne à cette activité avec une certaine fréquence, voire qu'il en ait fait une habitude. Selon le sociologue J P G MARTIGNOLI-HUTIN, le joueur serait, non celui qui joue, mais celui qui rejoue : définition peut-être considérée comme le minimum requis. Igor KUSYSZYN (the gambling addict versus the gambling professional. The International Journal of Addiction, n°17, 1972), il est possible de distinguer plusieurs catégories de joueurs :

- les joueurs sociaux, personnes qui jouent soit occasionnellement, soit régulièrement, mais dans la vie desquelles le jeu garde une place limitée, celle d'un loisir.

- les joueurs professionnels, personnes qui ont font un métier et qui se gardent d'en être intoxiqué, un peu à la manière des dealers de drogues prudents.

- les joueurs pathologiques, addicts, personnes qui forment une catégorie à part. A la dépendance, s'ajoute dans leur cas la démesure, le fait que le jeu est devenu le centre de l'existence, au détriment d'autres investissements affectifs et sociaux.

   En fait, il existe dans ce genre de classification, un déséquilibre, une mise en exergue du jeu pathologique, du simple fait qu'il se retrouve sur le même plan que le jeu social, toléré et encouragé, et qui ne pose pas de problèmes aux usagers. Des sociologues et des anthropologues regrettent que l'étude d'un phénomène quantitativement marginal puisse servir de grille d'analyse, ou de base pour des décisions politiques, en s'appliquant de fait alors à un ensemble plus vaste : les joueurs dans leur ensemble pourraient être pénalisés, ou stigmatisés, par des analyses basées sur le jeu pathologique.

Le psychanalyste Edmund BERGLER (The psychology of gamblong, International University Press, 1985) propose en 1957 une description systèmatique du gambler, du joueur pathologique, qu'il oppose au joueur du dimanche. 

Ayons cependant à l'oeil la diversité des jeux proposés dans l'ensemble de la société. Il n'y a pas de rapport entre les "jeux de sociétés" entre particuliers et les jeux d'argent type loterie nationale créés et organisés par les Etats, dans le cadre des impôts volontaires ou encore les jeux des cercles privés (genre loterie également) aux règles plus ou moins élaborées. Les campagnes publicitaires entreprises autour des jeux publics genre loterie nationale tendraient à (voudraient bien) rendre addictives ces propensions à se laisser hypnotiser par des gains surimportants en regard des sommes engagées...  La privatisation de ce genre de jeux accroit bien évidemment l'ampleur de cet aspect. Ce n'est pas parce que les études ont tendance à se centrer sur des cas-limites du jeu pathologique qu'il faudrait fermer toute réflexion sur des jeux auxquels la population participe massivement.

Mathilde SAÏET saisit fortement ces enjeux. 

Concernant la passion du jeu, l'addiction au jeu "reconnue tardivement par les classifications psychiatriques anglo-saxonnes, n'a été isolée comme entité pathologique et intégrée dans le DSM-III qu'en 1980. Les jeux de hasard et d'argent, le gambling anglais - Loterie, bingo, machines à sous, roulette, boule, baccara, black jack - sont pourtant le parfait archétype des "toxicomanies sans drogues". Ils offrent toutes les caractéristiques d'une réelle dépendance, sans qu'aucune substance ne participe à cet état d'assujetissement dans lequel se trouve définitivement engagé le sujet.

Comparée à la toxicomanie dès le début des années 1930 par quelques psychiatres, déconcertés par cette passion dans laquelle certains joueurs, avides de sensations fortes que donne le "gros coup", se sont progressivement trouvés entrainés, la passion du jeu est décrite par ses adeptes comme offrant une vibration spéciale, une sensation de "jouissance et d'étourdissement" (Mme de Staël, Oeuvres complètes, volume III : De l'influence des passions, 1830). (...). Théodule Ribot (Essai sur les passions, 1907), notamment, a évoqué  cette fièvre des grands joueurs, affamés d'aventure et de prise de risque, cette exaltation que suscite le jeu qui "donne l'illusion de la richesse comme le vin l'illusion de la force (...)". Le grand frisson se transforme progressivement en besoin. Car, si l'excitation cesse, c'est réellement de manque que souffre le joueur, au point d'en ressentir tous les symptômes : envie irrépressible de jouer et nervosité et irritabilité, signes physiques (céphalées, troubles intestinaux). De plus, comme avec le toxique ou l'alcool, le jeu devient rapidement le seul intérêt du joueur ; plus rien ne l'arrête (...). Irrémédiablement, tandis que ses différentes activités quotidiennes se désorganisent, toute la vie est dominée et réglée pour et par le jeu : les temps morts sont employés à la planification des prochaines tactiques, à la remémorisation des précédentes, alors que, dans le même temps, le joueur altère ses relations amicales, sabote son mariage, perd son emploi, compromet ses possibilités d'étude et de carrière, etc. "Rien ne va plus" : les promesses d'arrêt (jamais tenues) s'enchaînent, l'obsession du jeu gagne du terrain, le besoin de jouer toujours plus, pour "se refaire", ou pour retrouver sa dose de sensations fortes, enferme peu à peu le sujet dans son aliénation. Les pertes d'argent s'accumulent, le poussant à dissimuler l'ampleur réelle des dépenses et de ses habitudes de jeu."

Ce cycle habituel (...) semble s'organiser en quatre étapes successives et préétablies (R Custer, Profile of the pathological gambler, dans Journal of Clinical Psychiatry, volume 45, n°12, 1984) :

- Une phase de gain, avec très souvent, à l'origine, une chance initiale inattendue (que les joueurs professionnels et les organisateurs du jeu savent advenir...). Ce gain important, appelé big win, induit chez le joueur un optimisme déraisonnable et injustifié (le jeu est organisé pour faire perdre le joueur et faire gagner l'organisateur - privé ou public, lequel ne cache pourtant pas - la plupart du temps - les faibles pourcentage de tomber sur la bonne case ou les bonnes cartes) ; il tente par la suite de revivre cette expérience, en espérant même gagner davantage. Durant cette période, le joueur a tendance à nier les pertes, interprète les gains comme résultat de son habileté, de sa clairvoyance ou de sa persévérance. C'est ce "gros gain", interprété comme un signe du destin qui, selon certains auteurs, transformeraient le joueur occasionnel en joueur pathologique. Ne correspondant pas à une somme d'argent, mais plutôt au point de départ d'un changement de perception du jeu, ce gain incite le joueur à croire en sa "bonne étoile", à penser qu'il peut gagner de l'argent en jouant ; le casin devient un espace où, d'une seconde à l'autre, tout peut changer. (voir J ADÈS, M LEJOYEUX, Encore plus! Jeu, sexe, travail, argent, Odile Jacob, 2001). 

- Une phase dite de la chasse, celle qui ruine le joueur. La chance "tourne", l'espoir de "se refaire", toujours plus intense, entraine un surcroît de dettesn obligeant le joueur à multiplier les emprunts (et les mensonges) auprès des banques et des amis - ces prêts peuvent être considérés par le joueur comme une sorte de bog win, l'engageant à le remiser aussitôt. Confrontés à des difficultés financières, niant leur état de dépendance, quelles que soient les pertes, les joueurs persistent à croire en leur chance et engagent une grande énergie dans le jeu, alimentée par le souvenir des gros gains.

- Avec des dettes abyssales contractées, face au manque d'argent et aux difficultés affectives et familiales se manifestent ensuite des épisodes dépressifs, avec des risques de passages à l'acte importants - actes illégaux pour financer sa pratique, ou mêmes tentatives de suicide.

- La dernière phase correspond à une certaine forme d'abandon, avec le renoncement aux fantasmes de gains et de réussite : résigné, le sujet semble alors percevoir l'impossibilité de rembourser les dettes, mais continue souvent, malgré tout à jouer, pour le plaisir du jeu et l'ambiance des lieux.

  Il n'existe pas de portrait-robit du joueur, surtout depuis l'accessibilité et la démocratisation des jeux d'argent, accélérée avec Internet, même si des auteurs comme R CUSTER ont tenté de la faire. 

A rebours des motivations conscientes - le joueur peut analyser parfois sa propre passion, sans pouvoir pour autant s'en défaire : appât du gain, l'idée que la vie après tout n'est qu'un jeu, le fait de n'avoir de toute façon rien à perdre, il existe des ressorts inconscients que la pensée psychanalytique a tenté et tente encore de mettre à jour. La plupart des auteurs de la psychanalyse qui se penchent sur la question pensent que le joueur ne cherche pas en réalité le gain, mais la ruine. Considérant le symptôme névrotique comme témoignant de conflits inconscients et porteurs d'une certaine forme de satisfaction, ils mettent en avant chez ces sujets la recherche inconsciente de l'échec, qui aurait pour finalité de soulager un profond sentiment de culpabilité (voir FREUD dans son étude du Joueur de Dostoëvski ; Edmund BERGLER, Psychology of Gambling,New York, Hill & Wang, 1957).

Les études cognitives soulignent l'illusion de contrôle, l'existence de croyances erronées, tandis que les psychanalystes (AULAGNIER, TOSTAIN, VALLEUR) insistent sur l'étrange relation qui lie le joueur au hasars, dans un combat "quasi-olympique" (Marc VALLEUR, Le jeu comme drogue, dans Jeux de hasard et société, actes du colloque pluridisciplinaire organisé à l'université de Teims-Champagne-Ardenne, 9-10 mars 2006, L'Harmattan, 2008) grâce au calcules obscurs obéissant à une logique irrationnelle, le joueur semble ainsi chercher à dompter le hasard, "plutôt qu'apprivoiser son murmure séducteur" (C BUCHER, J-L CHASSAING, Addiction au jeu : éléments psycho-pathologiques, dans Psychotropes n°3, 2007). Pour Piera AULAGNIER (Les destins du plaisir, PUF, 1979), c'est justement parce que le joueur n'accepte pas le doute, parce qu'il refuse obstinément le concept de hasard, qu'il se passionne pour les jeux : puiqu'il ne consent pas aux limites de son pouvoir de connaitre et de prévoir son futur, ce sont les jeux qui auront pour tâche de se prononcer sur sa chance ou malchance, victoire ou défaite, vie ou mort.

   La croissance des études cognitivo-comportementales ou psychanalystiques du jeu de hasard, réelle quand on lit les revues spécialisées, et pas seulement via les organisations traitant ad hoc du problème, ne seront utiles que s'il y a une prise de conscience massive (du côté médical et du côté du public) des effets négatifs de l'usage de jeu d'argent en général, effet négatif sur la psychologie de l'individu dans la conduite de sa propre vie, effet négatif sur les familles et les proches dont la passion du jeu conduisent à des naufrages sociaux et économiques. Or cette prise de conscience est freinée par l'effet ludique de masse du à la participation des différentes loteries d'argent (des jeux de course aux loteries-impôts volontaires), par de nombreux intérêts économiques de l'Etat et d'entreprises dans la "profession". Combattre pour cette prise de conscience, c'est combattre contre la naissance de nombreux conflits, en sachant que cela est déjà faire partie d'un conflit... Combattre pour cela, c'est aller aussi contre des habitudes culturelles séculaires, dans lesquelles habitudes se mêlent le jeu (parfois pur d'autres considérations) et l'argent (appat au gain, qui seul rend réellement intéressant les parties du jeu...). Cependant, il faut bien considérer que les jeux addictifs font sans doute partie du système socio-économique lui-même et qu'on ne peut changer les choses de ce côté que par un changement global de société... Les racines de ces addictions, aux facettes multiples, font apparaitre celles-ci surtout comme des conséquences d'un ordre social en même temps qu'élément dynamique (même s'il reste mineur) de celui-ci. Une analyse sociologique d'ensemble reste même à faire sur les addictions au jeu dont certains études indiquent (Léger Marketing au Québec, par exemple récemment) qu'elles peuvent être beaucoup plus répandues qu'on ne le pense...

 

Mathilde SAIËT, Les addictions, PUF, Que sais-je?, 2015. Jean LEBLOND, Evaluation de la dangerosité des ALV (téléchargeable sur le site www.jeu-compulsif.info). Marc VALLEUR et christian BUCHER, Le jeu pathologique, Puf, Que sais-je?, 1997.

 

PSYCHUS

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Published by GIL - dans PSYCHANALYSE
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29 février 2016 1 29 /02 /février /2016 14:51

  Aviel GOODMAN, psychiatre américain à l'Institut de Psychiatrie du Minnesota (Greater Minneapolis St, Régionale Paul, United States) publie en 1990 dans British Journal of Addiction, un article qui fait référence aujourd'hui, sur la définition des addictions. Sans valeur officielle, puisque les addictions n'ont pas encore de larges acceptions dans les manuels internationaux de classification des maladies, cette définition veut englober tous les cas d'addictions. Son auteur le fait dans l'intention de parvenir à une théorie globale satisfaisante sur la formation et le fonctionnement des addictions, dans une ample explication de ces phénomènes, avec l'intention d'élaborer des thérapeutiques adaptées difficiles aujourd'hui à trouver et/ou à mettre en oeuvre. Il existe pour lui de nombreuses addictions et actuellement beacoup doivent être contrôlées pour entrer dans les classifications. Les grilles d'évaluation fleurissent, pour servir d'instruments de mesure objective, mais seules sont reconnues par les milieux scientifiques, comme addictions comportementales, celles du jeu pathologique et des achats compulsifs.  

GOODMAN présente les addictions de la manière suivante :

A/ Impossibilité de résister aux impulsions à réaliser ce type de comportement.

B/ Sensation croissante de tension précédant immédiatement le début du comportement.

C/ Plaisir ou soulagement pendant sa durée.

D/ Sensation de perte de contrôle pendant le comportement.

E/ Présence d'au moins 5 des 9 critères suivants :

1 - Préoccupation fréquente au sujet du comportement ou de sa préparation.

2 - Intensité et durée des épisodes plus importantes que souhaitées à l'origine.

3 - Tentatives répétées pour réduire, contrôler ou abandonner le comportement.

4 - Temps important consacré à préparer les épisodes, à les entreprendre, ou à s'en remettre.

5 - Survenue fréquente des épisodes lorsque le sujet doit accomplir des obligations professionnelles, scolaires ou universitaires, familiales ou sociales.

6 - Activités sociales, professionnelles ou récréatives majeures sacrifiées du fait du comportement.

7 - Perpétuation du comportement bien que le sujet sache qu'il cause ou aggrave un problème persistant ou récurrent d'ordre social, financier, psychologique ou physique.

8 - Tolérance marquée : besoin d'augmenter l'intensité ou la fréquence pour obtenir l'effet désiré, ou diminution de l'effet procuré par un comportement de même intensité.

9 - Agitation ou irritabilité en cas d'impossibilité de s'adonner au comportement.

F/ Certains éléments du syndrome ont duré plus d'un moins ou se sont répétés pendant une période plus longue.

    De ces considérations, il propose une définition de l'addiction : un processus par lequel un comportement, qui peut fonctionner à la fois pour produire du plaisir et pour soulager un malaise intérieur, est utilisé sous un mode caractérisé par (1) l'échec répété dans le contrôle de ce comportement (impuissance) et (2) la persistance de ce comportement en dépit de conséquences négatives significatives (défaut de gestion).

    Ces critères sont objectivant et conformes à la perspective athéorique du DSM. Ils présentent toutefois, comme ceux du jeu pathologique ou de la dépendance à une substance, l'intérêt de tenter de faire une place à la subjectivité de la personne concernée : le sujet estime lui-même que cette conduite lui pose problème et il tente, sans succès, d'y mettre fin. Partant des catégories de la DSM-III, malgré d'ailleurs la méthode d'exposition de la définition adoptée par l'auteur, celle-ci parvient à élargir singulièrement les perspectives d'analyses et à dépasser précisément l'aspect a-théorique des DSM. C'est sans doute une des raisons qui empêchent son adoption par les autorités internationales ou régionales... La comparaison des critères des DSM successifs et de ceux d'Aviel GOODMAN est assez parlante à cet égard. A travers cette tentative d'éclaircissement, l'auteur permet sans doute - mais cela est contrarié encore - un renouvellement de la vision de la souffrance psychique. 

  

   Dix ans après, Eric LONNIS, docteur en psychopathologie, fait l'évaluation de ce concept général d'addiction. Il estime que de l'article d'Aviel GOODMAN, c'est la définition qui a souvent été retenue, plutôt que ses implications théoriques et pratiques.

En effet, il présentait en 1990 un concept sur-organisateur afin de faire face à deux décalages soulignés au début de son article :

- le décalage entre la prévalence importante des troubles addictifs (alcoolisme et autres substances psychoactives, jeu pathologique et autres troubles à composante addictive) dans la population et la faiblesse de l'implication des psychiatres et des psychologues dans ces problèmes, tant au pla théorique que pratique. Le concept d'addiction a reçu de nombreuses critiques : absence de déinition ou définition imprécise ou trop large au point de lui faire perdre toute valeur pragmatique. Sans compter les multiples connotations morales négatives (vice, mauvaise habitude...) ;

- le décalage entre le monde scientifique de la psychiatrie/psychologie et le développement aus USA d'un mouvement culturel majeur ("addictionnologie en douze étapes"), animé par d'anciens addictés, notamment anciens alcooliques.

Cette situation est un hadicap pour comprendre et développer le traitement des troubles addictifs et son article a pour but d'intégrer les deux systèmes de pensée (des psychiatres/psychologues et culture) en proposant une définition scientifique de l'addiction suivant les deux critères de la scientificité : posséder une signification précise et rattachée à un cadre scientifique et ne pas faire redondance avec d'autres termes déjàs utilisés.

Aviel GOODMAN lui-même, tout en posant que les  critères conduisent à une définition de l'addiction "spécifique, significative et ancrée dans le réseau conceptuel de la psychiatrie scientifique", reconnait que certaines modifications devront sans doute être apportées dans l'organisation des critères, leur formulation, leur caractère obligatoire ou encore leur nombre minimum requis pour le diagnostic. En ce qui concerne la non-redondance, il rapproche son concept d'adiction de ceux de dépendance et de compulsion. L'originalité du concept d'addiction est de faire la synthèse, justement, entre dépendance (renforcement positif du comportement) et la compulsion (renforcement négatif sur la base d'un état interne aversif).

    "Si la définition de ce concept d'addiction a eu le succès que l'on connait, écrit notre auteur, les implications pratiques et théoriques du concept ont eu moins de retentissement (en tout cas en France). Au plan des traitements de l'addiction, GOODMAN doutait de l'efficacité de ceux qui ne prennent pas en compte à la fois la dépendance et la compulsion. Les deux types de processus, les renforcements négatifs, devraient être conjugués dans le traitement : d'une part, traiter l'inconfort interne (par la pharmacologie - ce qui va dans le sens des traitements de substitution actuels - et/ou la psychothérapie ; d'autre part, et ce qui est plus original, Goodman proposait "d'encourager chez l'individu le développement de moyens plus sains et adaptatifs pour combler les besoins jusque-là satisfaits par l'addiction" (référence est faite aux seules approches groupales de type 12 étapes, support ou thérapie).(...).

Les implications théoriques (qu'il) dégage sont particulièrement intéressantes. Pour l'auteur l'addiction "représente un ensemble de relations entre un mode de comportement et certains autres processus ou aspects de la personne". Il ajoute que "ce n'est pas le type de comportement, sa fréquence ou son acceptabilité sociale qui détermine s'il est ou non une addiction (mais) c'est comment ce mode de comportement est relié et affecte la vie de l'individu, selon les critères diagnostiques spécifiés". (Il va) plus loin encore en indiquant qu'il ne propose "pas seulement une définition de l'addiction, mais aussi une modification dans la façon dont certains troubles psychiatriques sont conceptuellement organisés". Et il suggère la création d'une nouvelle catégorie nosographique : les "troubles addictifs" (regroupant les troublés liés à l'utilisation d'une substance psychoactive, les troubles du contrôle des impulsions, les troubles du comportement alimentaire et d'autres syndromes comportementaux correspondants aux critères définis dans l'addiction).

Goodman fait ici l'hypothèse audacieuse que "des modes similaires dans les manifestations comportementales de troubles addictifs variés (...) reflètent des similarités pour certaines variables de la personnalité et/ou biologiques, qui peuvent ou non être mesurées par les instruments actuellement disponibles." Il ajoute que "les troubles addictifs pourraient être décrits avec plus de précision, non comme une variété d'addictions, mais comme un processus addictif de base sous-jacent, qui peut s'exprimer dans une ou plusieurs des diverses manifestations comportementales." C'est l'amorce d'une "approche intégrative".

Le psychiatre américain aborde l'addiction sous l'angle de la gestion hédonique et de la solution addictive : "Les êtres humains développent des moyens adaptatifs de gestion de leurs émotions et de satisfaction de leurs besoins, mais lorsque certains facteurs interfèrent avec ces processus, l'individu apprend à éviter d'être submergé par les émotions et les besoins insatisfaits, en consommant des substances (...) ou en s'engageant dans quelques activités gratifiantes (sexualité, vol à l'étalage, etc)." A partir de là, une addiction va correspondre à "une dépendance compulsive à une (apparemment auto-initiée et auto-contrôlée) action destinée à réguler l'état interne. GOODMAN propose d'étendre la problématique des diverses drogues à des comportements divers, allant jusqu'à suggérer des rapports systémiques entre ces actions par "la flexibilité de pouvoir basculer entre des actions variées, ou de les combiner entre elles, selon les besoins et limites de la situation".

"Les implications pratiques, poursuit Eric LOONIS, d'un tel modèle, en matière de traitement de la personne addictée sont "qu'il ne faut plus seulement prendre en compte le comportement addictif, mais aussi le processus addictif sous-jacent". Goodman suggère trois processus en interaction dans tout traitement efficace :

1 - "améliorer la prise de consciences des sentiments internes, des besoins, des conflits interpersonnels et des croyances ;"

2 - améliorer la gestion hédonique en "encourageant le développement de moyens plus sains et adaptatifs de gérer les sentiments, satisfaire les besoins et résoudre les conflits internes ;"

3 - "développer des apprentissages de stratégies comportementales dans le contrôle de l'abstinence". "

Aviel GOODMAN n'est pas un partisan de l'abstinence absolue (c'est d'ailleurs dans la vie un bon vivant...) ; pour lui, ce traitement doit être réaliser selon la personne. 

  On voit bien que la perspective tracée va nettement plus loin que les cadres actuels de la psychiatrie américaine... Pourtant, de nombreux travaux supportent ces considérations : l'article de GOODMAN n'est pas isolé : études sur les désafférentations (BEXTON, HERON, SCOTT, 1954 ; SCOTT, BREXTON, HERON, DOAN, 1959, AZIMA, LEMIEUX, FERN, 1962), celles de neurobiologie comportementale (KOOB, 1996 ; KOOB, LE MOAL, 1997 ; MARKOU, KOOB, 1991) et celles sur la recherche de sensation (ZUCKERMAN, 1979, 1983, 1994 ; APTER, 1989, 1992); qui soutiennent l'idée d'une addictivité générale, basée sur une gestion hédonique (BROWN, 1997), imliquant des stratégies de recherche de sensation et de contrôle des états psychologiques. Eric LOONIS cite ses propres travaux sur une théorie générale de l'addiction (LOONIS, 1997, 1998, 1999 ; LOONIS, SZTULMAN, 1998 ; LOONIS, APTER, 2000 ; LOONIS, APTER, SZTULMAN, 2000) "qui ont permis de formaliser le visionnaire underlying addictive process de GOODMAN et de poser un principe d'addictivité générale, un système d'actions basé sur le principe de la double fonction des activités et une écologie de l'action, l'ensemble annonçant ce que nous suggérons d'appeler une "hédonologie" (voir Eric LOONIS, Notre cerveau est un drogué, vers une théorie générale des addictions, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1997), comme science et modèle de la gestion hédonique."

 

Aviel GOODMAN, Addiction : Definition and Implications, British Journal of Addiction n°85, 1990. Eric LOONIS, L'article d'Aviel Goodman : 10 ans après, Academia sur le site academia.edu.

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26 février 2016 5 26 /02 /février /2016 09:06

   Jacques POSTEL définit à partir de l'anglais (Addiction ou Drug Addiction), l'addiction comme "relation de dépendance aliénante, particulièrement pharmaceutico-dépendante, assuétude ou toxicomanie". Rappelons que l'assuétude, asservissement à une drogue, avec dépendance psychique et souvent physique est au sens de l'OMS synonyme de toxicomanie et est un terme moins employé que pharmaco-dépendance. L'assuétude désigne une relation de dépendance très aliénante, au contraire de la simple accoutumance. Ce terme est employé pour traduire l'anglais Addiction lorsque ce mot désigne une relation aliénante, non forcément à une substance chimique.

"L'anglais Addiction (asservissement) est généralement traduit par "assuétude", Drug Addiction par "toxicomanie". En reprenant le mot désuet d'addiction, certains auteurs francophones mettent l'accent sur le versant psychogène des toxicomanies, de la toxicophilie ou de la recherche de dépendance. Le terme addiction, qui provient d'un mot latin signifiant "esclavage pour dettes" ou "contrainte par corps" désigne métaphorique la toxicomanie, dans une conception psychologique qui ferait de la dépendance physique l'équivalent d'une peine auto-infligée. La clef de la dépendance serait à chercher dans la source de ce sentiment de dette dans le vécu du sujet : "(...) il s'agit de considérer à la suite de quelles carences affectives le sujet dépendant est amené à payer par son corps les engagements non tenus et contractés par ailleurs" (J BERGERET)."

     

     Il est un peu dommage que Mathilde SAÏET, dans son chapitre consacré à Catégorisation et définitions psychiatriques ne discute, sans plus d'introduction, que des indications données par le DSM-5 (Manuel diagnostique et statistique des trouble mentaux, même si elle cite ensuite le travail fondateur d'Aviel GOODMAN (1990). Sans doute parce que précisément ce dpécialiste en psychiatrie travaille directement sur la définition donnée par le DSM-3. Sans doute par que la psychiatrie américaine, contrairement à la psychiatrie française, donne t-elle beaucoup plus de développements théoriques et pratiques aux addictions.

    Il est vrai que la psychiatrie dans son ensemble est traversée par des doutes de tout ordre. Cette discipline s'est toujours trouvée dès l'origine dans la frontière entre le normal et le pathologique, tous ses principes et ses pratiques devant énormément aux valeurs des praticiens aux-mêmes... C'est ce que rappelle entre autres Steeve DEMAZEUX.

"L'engouement contemporain pour les approches dimensionnelles peut, nous semble-t-il, s'expliquer par deux phénomènes concomitants : une certaine usure et désespérance quant à la pertinence du modèle médical en psychiatrie, et un renouveau d'intérêt pour les théories de la personnalité en psychopathologie. C'est du reste la psychologie de la personnalités qui fournit aujourd'hui les motivations les plus impatientes et les plus insistantes pour adopter une approche dimensionnelle des troubels mentaux, quand bien même celle-ci doit encore, en dehos de la question de validité théorique, prouver son éventuelle utilité clinique en psychopathologie (A Pagot-Largeault, le concept de maladie sous-jacent aux tentatives d'informatisation du diagnostic médical dans Hist. Phil. Life Sci, 1988). Quoi qu'il en soit, si les approches dimensionnelles peuvent (...) permettre d'affiner la clinique psychiatrique, on se trompe sans doute à voir en elles une sorte de panacée méthodologique qui suffirait à lever toutes les difficultés sur lesquelles la psychiatrie a toujours achoppé. L'approche catégorielle, à condition de ne pas l'enfermer dans une conception trop étroite, continue d'offrir des perspectives intéressantes, voire essentielles, pour l'amélioration des système classificatoires. D'une part, sur le plan épistémologique, elle est susceptible de favoriser un traitement méthodologiquement différencié des troubles mentaux, sans préjuger a priori et génériquement de leur statut ontologique. D'autre part, sur le plan éthique, elle constitue, malgré l'incommodité de certains effets indéniables de stigmatisation - mais peut-être aussi grâce à cette incommodité -, un allié privilégié d'une psychiatrie prudente, se refusant à abandonner le modèle médical sur lequel la psychiatrie moderne a voulu fonder sa légitimité. (Steeve DEMAZEUX, Les catégories psychiatriques sont-elles dépassées?, Philonsorbonne n°2, 2008-2008)

   Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-V, 2013), de l'American Psychiatric Association classe la dépendance sous la catégorie "troubles liés à l'utilisation d'une substance et troubles addictifs" divisés en deux sous-axes : "troublés liés à l'utilisation d'une substance" et "addictions comportementales" (où ne figure que le jeu pathologique : gambling disorder). Les "troubles du comportement alimentaire" sont, quant à eux, rassemblés dans une catégorie spécifique. Dans un souci de précision et de standardisation (important pour les firmes pharmaceutiques et les assurances pour les troubles mentaux) des diagnostics, cette approche de la psychiatrie nord-américaine ne retient que des éléments descriptifs ; la catégorie des addictions comme entité psychopathologique n'est ainsi pas utilisée dans les différents manuels de classification, les troubles attachés à la dépendance restant dispersés au sein de différentes rubriques. La cinquième version du DSM combine à présent en un seul diagnostic des "troubles liés à l'utilitation d'un substance" (substance use disorders) la notion d'abus et de dépendance à une substance. La sévérité des troubles est basée sur le nombre de critères rencontrés (deux-trois critères indiquent un trouble léger ; quatre-cinq critères, un trouble modéré ; et six et plus, un trouble sévère) :

- utilisation inadaptée d'une substance conduisant à une dégradation ou à une détresse cliniquement significative ;  se manifestant par ou moins deux des signes suivants survenant au cours d'une période d'un an :

1 - La substance est souvent prise en quantité plus importante et pendant une période plus longue que prévu.

2 - Il y a un désir persistant ou des effets infructueux pour arr^eter ou contr^oler l'usage de la substance.

3 - Beaucoup de temps est passé à se procurer la substance, à la consommer ou à récupérer de ses effets ;

4 - L'usage répété de la substance aboutit à l'incapacité de remplir des obligations majeures au travail, à l'école ou à la maison (par exemple : absences répétées ou mauvaises performances au travail en rapport avec l'usage de la substance, absences répétées en rapport avec elle, suspensions ou exclusion de l'école ; négligence des enfants ou du ménage).

5 - L'usage de la substance est poursuivi malgré des problèmes sociaux ou interpersonnels persistants ou récurrents, causés ou aggravés par les effets de la substance.

6 - D'importantes activités sociales, professionnelles ou de loisir sont arrêtées ou réduites à cause de l'usage de la substance.

7 - Usage répété de la substance dans des situations dans lesquelles celle-ci est physiquement dangereuse (par exemple : conduite automobile ou d'une machine malgré l'altération des capacités par la substance).

8 - L'uasage de la substance est poursuivi malgré l'existence de problèmes physiques ou psychologiques persistants ou récurrents vraisemblablement provoqués ou aggravés par la substance.

9 - Tolérance, définie par l'un ou l'autre des signes suivants :

. Besoin d'augmenter notablement les quantités de substance pour atteindre l'intoxication ou les effets désirés ;

. Effet notablement diminué lors de l'usage continu des mêmes quantités de substance.

10 - Sevrage se manifestant par l'un des signes suivants :

. syndrome de sevrage caractéristique de la substance.

. la même substance (ou apparentée) est consommée pour soulager ou éviter les symptômes de sevrage.

11 - Existence  d'un crawling, d'un désir fort ou d'une pulsion à consommer une substance.

   La dépendance peut être en rémission précoce (pas de critère de dépendance depuis au moins trois mois, mais depuis moins de douze mois) ou en rémission prolongée (pas de critères de dépendance depuis au moins douze mois, à part le critère crawling qui peut, lui, persister. (Mathilde SAÏET)

 

Mathilde SAÏET, Les addictions, PUF, Que sais-je?, 2015. Jacques POSTEL, Dictionnaire de psychiatrie, Larousse, 2003.

 

PSYCHUS

 

      

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25 février 2016 4 25 /02 /février /2016 10:06

  Claude Henri de ROUVROY, comte de SAINT-SIMON, philosophe français est à l'origine de nombreux courants de pensée. Avec son oeuvre et son influence, il fait figure de fondateur, voire de fondateur de fondateurs. Plusieurs courants sont issus directement de sa philosophie : le positivisme d'Auguste COMTE (son secrétaire particulier durant 7 ans), l'anarchisme de PROUDHON, le socialisme de Pierre LEROUX, saint-simonien dissident et celui de Karl MARX, la sociologie (appelée physiologie sociale) d'Emile DURKHEIM, l'école saint-simonienne elle-même, avec comme principaux leaders Barthélémy-Prosper ENFANTIN (1796-1864), Saint-Amand BAZARD (1791-1832) et Michel CHEVALIER (1806-1879). Il y a véritablement dans le monde des idées surtout en Europe et principalement en France un avant et un après Saint-Simon. Penser le monde avec les grands livres religieux ou avec la vision hiérarchique des Ordres sociaux devient la marque du refus d'une évolution du monde vers l'industrialisation. De même qu'en économie générale, il y a une rupture entre un monde dominé par le rural et un monde dominé par l'industrie, en philosophie politique, il devient de plus difficile de penser la réalité avec les caractéristiques intellectuelles de l'Ancien Régime, compris non seulement comme organisation politique bien précise mais également plus largement comme rapports des hommes entre eux et avec la nature. Même pour ceux qui ne vont par vers un socialisme, il n'est plus possible de penser le monde de manière aussi sereine qu'avant en s'appuyant sur les valeurs de l'Ancien Monde intellectuel.

Réformateur estimant inachevée la Révolution française de 1789, car n'engendrant pas comme il l'appelle le nouveau système social, ce "système industriel", qui doit prendre complètement la place du "système féodal", il construit, à travers des écrits très épars (et souvent brouillons d'après ses secrétaires), mais pouvant être situés selon trois périodes précises, l'industrialisme, fille de l'Encyclopédie et de la Révolution française. Son oeuvre joue le rôle de médiation entre la fin du XVIIIe siècle où se forment les "sciences humaines" et le début du siècle suivant, où naissent les grands récits modernes (Pierre MUSSO).

Officier dans l'armée avant la Révolution (ce qui explique son langage souvent "militaire"), spéculateur pendant, puis chef d'entreprise, Claude de SAINT-SIMON rédige son oeuvre, quarante ans passés, de 1802 à 1825. Oeuvre qui prend la forme d'un ensemble touffu, désordonné, décousu de cahiers, de brochures, de lettres, d'articles, de projets d'ouvrages, de textes dictés ou co-rédigés avec ses secrétaires, qui ouvrent de multiples pistes de réfléxions. Mais il faut noter que beaucoup d'écrivains dans cette période, même s'il rédigent aussi des écrits plus cohérents et plus "finis", de véritables livres, font de même... Pierre MUSSO divise son oeuvre en trois "scansions", avec toutefois des imbrications multiples :

- la philosophie scientifique ou épistémologique (1802-1813) ;

- la sociologie politique (1814-1821) ;

- la philosophie morale et religieuse (1822-1825). 

   

    De 1820 à 1825, Claude de SAINT-SIMON se consacre principalement à l'analyse et à la défense de ce nouveau système dont lequel il croit fermement et à la recherche des moyens pour le faire advenir. Il y a chez lui un double trait (que certains pourraient prendre pour une contradiction) que l'on retrouvera chez ses multiples successeurs : la conviction de l'inéluctabilité de l'apparition du nouveau système et la nécessité de combattre pour le faire advenir. 

 Pour lui, l'histoire des sociétés depuis le haut moyen Age est essentiellement marquée par la succession de trois "modes d'organisation sociale" ; la connaissance de cette succession permet de comprendre la nécessité historique de l'instauration de la société industrielle. 

Le système féodal, à travers ses multiples péripéties, constitue une organisation sociale possédant sa logique propre. Fondé sur la "combinaison" de deux pouvoirs, pouvoir religieux et pouvoir militaire, il assure les conditions d'un équilibre. Une telle société, organisée en vue de la guerre et de la défense, met à sa tête les chefs les mieux préparés à réaliser cet objectif : les chefs militaires. Elle réserve aux autorités religieuses le pouvoir spirituel appelant à l'obéissance dans un système de hiérarchie et de domination. Dans ce système, le système "gouvernemental", les relations politiques sont déterminantes et assurent la soumission des producteurs aux nobles et aux religieux. La décomposition de ce système provient de la progression des "forces productives". Ce développement des facultés productives assure l'enrichissement et l'affirmation intellectuelle du Tiers-Etat, dresse progressivement la "classe des industriels" contre le pouvoir féodal, et les sciences contre la religion. C'est ce qu'exprime historiquement la Révolution française, sans y répondre adéquatement. Les années 1820 sont comme une phase de transition, une période d'achèvement de la décomposition du système féodal, qui prépare le nécessaire avènement du nouveau système : la société industrielle.

Dans ce nouveau système "la société toute entière repose sur l'industrie", compris comme le secteur manufacturier, l'agriculture, les artisanats, les fabriques et le commerce. Il ne sépare pas les connaissances scientifiques et les arts qui participent à la production.  De même que le système féodal avait pour but collectif la guerre et la défense militaire, le système industriel aurait pour but exclusif la production des biens matériels et intellectuels, la domination de la nature, la satisfaction des besoins. Dans Parabole des abeilles et des frelons (1819-1820, préface de L'Organisateur), SAINT-SIMON oppose radicalement les classes politiquement dominantes et parasitaires, vestiges à ses yeux de l'oppression féodale, et la classe des industriels. Une société industrielle signifierait l'élimination des classes parasitaires et l'avènement des producteurs dans leur ensemble. Cette inversion des rapports de classe n'entrainerait pas l'apparition d'une nouvelle domination puisque l'industrie impose à tous des rapports d'association. Aussi fortement que le système féodal imposait des relations de hiérarchie et d'obéissance pour réaliser ses objectifs guerriers, la société industrielle impose des relations d'association dans l'action commune de production. Et de même que dans le système féodale les décisions concernant les actions communes étaient prises par les militaires et les chefs politiques, dans la société industrielle, les décisions concernant le travail commun seraient prises par les producteurs dans l'intérêt de tous, et seraient donc approuvées par la collectivité, de manière rationnelle. Echappant au désordre de la domination, la société industrielle serait une société "organisée". Pour la première fois dans l'histoire, la société devient humaine (elle se propose ses propres buts en accord avec les exigences des hommes) et "positive" car elle agit pleinement et par-elle-même, en se faisant le sujet et l'objet de son action.

A la question de savoir comment cette société industrielle pourrait supplanter l'ordre ancien existe plusieurs réponses complémentaires. La réponse la plus générale de SAINT-SIMON se fonde sur la quasi-inulectabilité du développement industriel : l'extension des "facultés productives" comme le progrès des connaissances scientifiques donneront nécessairement une force croissante aux producteurs contre les classes déclinantes. Mais il ajoute aussi qu'une action résolue de la classe des industriels accélèrerait ce processus en écartant les obstacles politiques. Dans cette voie, ses écrits prennent parfois les accents d'un appel à une lutte des classes dans laquelle l'ensemble des producteurs, agriculteurs, "chefs de travaux industriels", savants et ouvriers sont incités à lutter contre les classes parasitaires. Dans son dernier ouvrages, Le nouveau christianisme (1825), il infléchit ces appels en un sens moral. Comme s'il redoutait que cette société industrielle ne réalise pas spontanément cette "association" espérée, il réaffirme que cette société industrielle devra se donner pour objectif primordial d'"améliorer le plus rapidement l'existence de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre". Pour parvenir à ce but, une nouvelle religion civile serait nécessaire qui, reprenant l'inspiration primitive du christinanisme, permettrait la réorientation des énergies et l'avènement de la société industrielle. Plus nettement que dans ses écrits antérieurs, il fait appel à l'action des industriels, inspirée par une théorie et une morale nouvelles, pour édifier cette société industrielle et il s'en fait, plus fortement encore, le prophète.

SAINT-SIMON se situe logiquement  contre la Restauration, puisqu'il assimile le pouvoir politique aux pouvoirs de domination : ce régime constitue à proprement parler une régression (une réaction). Mais plus en avant dans le temps, il accuse les "légistes" de la Révolution de 1789 d'avoir cherché à reconstituer de nouveaux pouvoirs au lieu de libérer les industriels des oppressions politiques. Il invite à construire à la fois une "administration des choses" sous-tendue par une "science de l'homme" ou une "science des sociétés", à laquelle il assigne une double tâche.

D'abord cette science de l'homme aurait pour objet de repenser politiquement l'histoire et SAINT-SIMON esquisse ici le principe selon lequel la science politique ne saurait qu'être historique. Il cite avec éloge l'ouvrage de CONDORCET, Esquisse d'un tableau historique de l'esprit humain, pour avoir notamment dressé un tableau synthétique de l'évolution des civilisations. Mais il lui rerproche d'avoir abandonné l'esprit d'observation au profit de préoccupations apologétiques et d'une philosophie du progrès. A ce tableau d'inspiration philosophique, il convient de substituer une science des système sociaux dans leurs particularités et leurs différences.

Ensuite, cette science de l'homme aurait pour tâche d'analyser les lignes de force de l'évolution présente : l'extension de l'industrie, la régression des structures politiques anciennes, la nécessaire progression de la classe des producteurs... Cette connaissance de l'évolution constituerait une véritable force sociale en ce qu'elle permettrait aux producteurs de prendre conscience de leur véritable rôle historique et ainsi les entrainerait à s'opposer aux classes parasitaires. la science de l'histoire permettrait à la classe de industriels de prendre conscience d'elle-même.

De nombreux jeunes de la génération des années 1825-1830 et des intellectuels proches ou issus des classes populaires seront enthousiasmés par de telles perspectives. Les saint-simoniens se multiplient dès la mort de SAINT-SIMON et forment tout un ensemble pas forcément du même bord politique ou philosophique : socialistes, fondateurs de la sociologie, grands entrepreneurs (notamment sous la IIIe République) se répartissent en deux grands courants, "néo-capitalistes" et "socialistes". Une interprétation courante est de faire de SAINT-SIMON, le théoricien d'une technocratie industrielle, soucieuse d'une rationnalisation de l'économie et d'une nouvelle intégration sociale autour des objectifs du développement économique. Toutefois, l'originalité de sa conception de la planification, notamment argumentée dans L'Organisateur (1819-1820), inclut une véritable participation de l'ensemble des acteurs de la vie économique, dans un sens bien plus démocratique, seul capable de les amener dans une association capable d'inventer les conditions de l'épanouissement de chacun. (Pierre ANSART)

 

    Dans Lettres d'un habitant de Genève à ses contemporains (1802-1803), SAINT-SIMON appelle à constituer une assemblée de savants chargée d'énoncer les principes de la meilleure organisation sociale. Il commence les études d'analyse sociale dans son Introduction aux travaux scientifiques du XIXe siècle (1807-1808) et dans son Mémoire sur la science de l'homme (1813). Avec De ma réorganisation de la société européenne (1814), il lance un Plaidoyer sur la nécessité "de rassembler les peuples de l'Europe en un seul corps politique en conservant à chacun son indépendance nationale", sorte de prototype de confédération européenne. Coup sur coup, L'industrie (1816-1818), Le Politique (1819) et surtout L'organisateur (1819-1820) tracent les contours et les fondements de son système industriel. Lequel avec Du système industriel (1820-1822) s'affirme avec plus de netteté. Le Catéchisme des industriels (1823-1824), dans lequel est publié également Système de politique positive d'Auguste COMTE avec une préface de SAINT-SIMON, De l'organisation sociale (1824) et Le Nouveau Christianisme (1825) appartiennent à une période de l'écrivain où il évolue plus vers une attitude volontariste et activiste d'établissement d'un système que ne peut mettre en place simplement la nécessité historique. La nouvelle religion, décrite surtout dans ce dernier livre, devra "diriger la société vers le grand but de l'amélioration la plus rapide du sort de la classe la plus pauvre". Son Essai sur l'organisation sociale (1804) inédit de son vivant, est publié à la suite des Lettres d'un habitant de Genève aux éditions Pereire (Alcan, 1925). Ce sont là les principaux ouvrages, mais il y a d'autres nombreux textes, courts et souvent inachevés.

Beaucoup d'écrits de SAINT-SIMON sont réédités entre 1865 et 1878 (Oeuvre de Saint-Simon et d'Enfantin (Editions Dentu, 47 volumes). Les éditions Anthropos procèdent dans les années 1960 à la réimpression des volumes consacrés à Saint-Simon dans cette rédition et y ajoutent des textes manquants (Oeuvres de Claude-Henri de Saint-Simon, Anthropos, 1966, 6 volumes).

 

    Parmi les oeuvres de SAINT-SIMON, L'organisateur de 1819-1820, constitue en quelque sorte le pivot, sans être pouvoir isolé des autres écrits. Ceux d'avant le préparent en quelque sorte et ceux d'après indiquent la voie pour y parvenir. Pour Dominique DAMMANE, "l'oeuvre de Saint-Simon peut être appréhendée comme un interrogation, au lendemain d'une révolution, sur l'être-en-société dans les conditions historiques de la modernité. Apparait centrale, parce qu'originaire, parce que permanente, la rélexion saint-simonienne sur les ressorts actuels du vivre ensemble et son aspiration à reconstituer un corps social menacé de dissolution par la "maladie politique" du siècle, la "gangrène" de l'égoïsme. "Il y a loin, écrit-il dans L'industrie, de cet instinct de sociabilité à l'association : société, c'est ligue... lorsque l'homme se ligue avec un autre homme, il est actif, il veut : il n'y a point de coalition, point de société sans objet. Des hommes se trouvent rapprochés par hasard ; ils ne sont point associés, ils ne forment point de société : un intérêt commun se produit et la société  est formée". Saint-Simon répète sans cesse : "Il faut un but d'activité à une société, sans quoi il n'y a point de système politique", sans quoi les intérêts se divisent, les forces et les pouvoirs s'entrechoquent. Or, aujourd'hui, l'intérêt commun en vue duquel se forme l'organisation sociale, c'est la production, la "satisfaction des besoins de tous." "L'objet de l'association politique est de prospérer par des travaux pacifiques, d'une utilité commune" ; "La société est l'ensemble et l'union des hommes livrés à des travaux utiles". Ce qui signifie que l'industrie est une, cohésive, principe d'unification qui rassemble la société autour d'une fin commune et d'une identité pratique. "La véritable société chrétienne est celle où chacun produit quelque chose qui manque aux autres, lesquels produisent tout ce qui leur manque. L'intérêt d'union, c'est l'intérêt des jouissances de la vie ; le moyen d'union, c'est le travail". 

"Ce projet se présente comme une conception absolument neuve, écrit-il dans L'organisateur, (...) tandis qu'il n'est au fond que la conséquence la plus directe et la plus nécessaire de tous les progrès de la civilisation (...) On ne crée point un système d'organisation, on aperçoit le nouvel enchaînement d'idées et d'intérêts qui s'st formé, et on le montre, voilà tout". "

"Certes, certte découverte, poursuit Dominique DAMMANE, cette découverte d'une nécessité interne à la réalité historique ne débouche pas sur l'affirmation de la supériorité du présent mais du futur, ni n'aboutit pas sur un identification de l'histoire qui se fait à ce qui est "juste et rationnel". Si l'évolution historique est certaine, s'il n'est pas plus donné à l'humanité d'échapper à sa loi que les planètes à leur orbite, le mouvement vers la société industrielle n'est ni totalement pré-déterminé ni complètement fatal. Saint-Simon évidemment le sait, lui qui analyse les forces qui jouent sur les dynamiques sociales, lui qui élabore, comme le montre P Ansart (Saint-Simon, PUF, 1969), une "sociologie" des conflits et des révolutions.(...)".

L'organisation, comme l'écrit Pierre Musso, est une notion essentielle dans la philosophie de SAINT-SIMON. Elle définit aussi bien un système vivant ou "corps organisé" que tout système social qui est une "organisation sociale". Cette notion permet d'association la pshysiologie naturelle et la physiologie sociale et désigne la façon dont un système quelconque (vivant, social, politique) est organisé grâce aux relations établies entre ses éléments. Il se déclare le théoricien de l'"organisation sociale" et vise la formation d'une physiologie sociale (sociologie) dont il annonce la présentation dans un "ouvrage sur la théorie de l'organisation sociale" (L'organisateur). "S'il s'intéresse à la politique et à la philosophie, c'est qu'elles ont un objet très complexe, à savoir penser l'organisation des sociétés : "Le désorganisation d'une société politique qui joue le principal rôle dans le monde, et la réorganisation d'une société politique fondée sur de nouvelles institutions, est l'opération la plus importante, la plus difficile, et qui exige le plus de temps que toutes celles qui se trouvent soumises à la direction de notre intelligence" (Quelques opinions philosophiques à l'usage du XIXe siècle, 1825) En effet, après la Révolution qui résulte de la critique des Lumières, "le seul objet qui puisse se proposer un penseur, est de travailler à la Réorganisation du système de morale, du système religieux, du système politique, en un mot du système des idées" (Mémoire sur la science de l'homme).

 

Pierre MUSSO, Claude Henri de Saint-Simon, dans Le Vocabulaire des Philosophes, Suppléments I, Ellipses, 2006. Dominique DAMMANE, L'organisateur, dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986. Pierre ANSART, La théorie politique face à la société industrielle, Saint-Simon et ses disciples, dans Nouvelle histoire des idées politiques, Hachette, 1987.

Claude-Henri de SAINT-SIMON, Oeuvres de Claude Henri de Saint-Simon, Anthropos, 1966. Oeuvres de Saint-Simon et de d'Enfantin, Editions Dentu, 1965-1876, Edition Leroux, 1877-1878, 47 volulmes. Le sixième volume de l'Edition Anthropos rassemble par ordre chronologique, des textes manquants dans l'édition Dentu.

Claude-Henri de SAINT-SIMON, La physiologie sociale, Oeuvres choisies. Introduction et notes de Georges GURVITCH, professeur à la Sorbonne, PUF, 1965. Livre téléchargeable sur le site de l'UQAC, Les classiques des sciences sociales.

On trouve dans Les Cahiers Saint-Simon, de la société Saint-Simon (site Internet du même nom) des informations et analyses sur son oeuvre.

 

 

 

 

 

    

     

 

 

 

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24 février 2016 3 24 /02 /février /2016 09:18

   L'univers de l'édition sur papier ou électronique sur l'addiction est assez important, compte-tenu de la mobilisation d'une grande partie des ministères de la santé et des spécialistes sur l'étude des drogues, de l'alcool et du tabac. Longtemps restées sur des logiques plus répressives que thérapeutiques, les Etats se sont attaqués depuis un bon quart de siècle maintenant aux aspects sociaux et sociologiques de ces addictions "chimiques" et ont même étendus leurs énergies (au plan national comme au plan international) sur les addictions comportementales, tel que l'audiovisuel (télévision + jeux videos). L'ensemble de la littérature traite encore de manière majoritaire des addictions "chimiques", avec des perspectives très nombreuses et diverses. 

   On peut citer un certain nombre de publications spécialisées, mais dans la littérature scientifiques des sciences humaines, on trouve de très nombreuses réflexions et parfois l'ébauche d'établissement d'un modèle général des addictions, quels que soient leur nature. 

    L'Organisation Mondiale de la Santé établit une liste des principales publications internationales, régionales ou nationales, lesquelles ont chacune un site Internet dédié :

- Actualité et Dossier en Santé Publique (ADSP), revue trimestrielle du Haut Comité de Santé Publique ;

- Alcoologie et Addictologie, revue trimestrielle de la Société Française d'Alcoologie ;

- Antiane-éco, revue trimestrielle de l'INSEE ;

- Bulletin Epidémiologique Hebdomadaire (BEH), bulletin hebdomadaire de la Direction Générale de la Santé ;

- Drugnet Europe, lettre d'information trimestrielle de l'OEDT (Observatoire Européen des Drogues et des Toxicomanies ;

- Interdépendances, revue mensuelle éditée par le groupe SOS Drogue International (Première association de lutte contre les toxicomanies et d'aide aux usagers de drogue) ;

- Interventions, revue de l'ANIT (Association Nationale des Intervenants en Toxicomanie) ;

- Le courrier des addictions, revue trimestrielle de la Société d'Addictologie Francophone (SAF) ;

- Les données de l'environnement, parution trimestrielle de l'IFEN (Institut Français de l'ENvironnement) ;

- Objectif Drogues, bulletin trimestriel édité par l'OEDT (Observatoire Européen des Drogues et des Toxicomanies) ;

- Pan American Journal of Public Health, revue éditée par la Pan American Healthe Organization ;

- Pharmacentiques (Santé, médicaments et industrie), revue de presse éditée par PR-Editions ;

- Population et sociétés, bulletin mensuel de l'INED (Institut National d'Etudes Démographiques) ;

- Questions d'économie de la santé, bulletin d'information de l'IRDES (Institut de Recherche et Documentation en Economie de la Santé) ;

- Revue d'Epidémiologie et de Santé Publique ;

- Revue Psychotropes, revue trimestrielle spécialisée éditée par les éditions de BOEK ;

- Revue Toxibase, revue trimestrielle éditée par Toxibase (Réseau nationale d'information et de documentation sur les drogues et les dépendances) ;

- Santé Publique, revue trimestrielle de la Société Française de Santé Publique ;

- Tendances, bulletin trimestriel édité par l'OFDT (Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies) ;

- THS - La Revue des addictions, bulletin trimestriel de la Société Européenne Toxicomanies, Hépatites, sida (SETHS), éditée par les Editions du Mûrier.

   A cette liste, très centrée sur la question des drogues et de l'alcoolisme, nous pouvons adjoindre d'autres revues qui examinent plus largement les addictions :

- Addiction Journal, publiée depuis 1884 par la Society for the Study of Addiction ;

- Addictive Behaviors, éditée depuis 1976 par Elsevier ;

- Le courrier des addictions, publiée depuis 1997, première revue médicale francophone à tisser des liens entre les acteurs issus de champs différents (alcool, tabac, drogues) (edimark.fr) ;

- Addictions, publication de l'ANPAA (Association Nationale de Prévention en Alccologie et Addictologie) qui examine réellement toutes les formes d'addiction (le numéro 41 aborde par exemple l'insertion à l'école, les pillules du bonheur, les drogues numériques...).

   Il faut en outre signaler la tenue en novembre 2014, d'un colloque organisé par le Groupe Romand d'Etudes des Addictions, l'Université de Genève, et Première Ligne, à l'occasion du 50 ème anniversaire du GREA  et des 10 ans de Première ligne (Association genevoise des risques liés aux drogues). Avec quatre thématique, afin de préciser la signification des addictions, trop noyées dans le langage courant, : le risque, la construction identitaire, l'Espace public, privé, Les politiques publiques. 

 

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24 février 2016 3 24 /02 /février /2016 08:46

L'addiction n'est entré pleinement que relativement récemment dans la littérature psychanalytique.  Dans le monde anglo-saxon d'abord, puis francophone ensuite, les addictions sont l'objet d'études de plus en plus nombreuses.

Sigmund FREUD n'a consacré aucun texte à l'addiction. Il écrit dessus de manière éparse sans s'y étendre, même s'il le fait relativement tôt dans ses recherches. Il y fait allusion par exemple dans son étude sur l'hypnose (le besoin primitif. Il n'y a donc pas de modèle commun des addictions chez le fondateur de la psychanalyse. A de MOJILLA et S SHENTOUB recensent ses lignes éparses sur la question dans leur ouvrage Pour une psychanalyse de l'alcoolisme. Par contre, ses successeurs se sont, souvent de manière peu systématique, penché sur les addictions. On peut cité :

- Karl ABRAHAM (1908) fait une étude sur l'addiction à l'alcool.

- Sandor RADO (1933) met en relation les addictions avec une régression à l'enfance.

- Otto FENICHEL (1945) développe le concept d'addiction comme une régression à des stades infantiles, et les descriptions qu'il fait de l'alcool comme diluant du SurMoi sont particulièrement intéressantes.

- Herbert ROSENTHAL (1965) évoque les tableaux maniaco-dépressifs qui sous-tendent les addictions, et relie également cela au narcissisme pathologique du Self.

- Daniel WINNICOTT (1951) rattache les addictions à une pathologie de la transitionnalité. A l'occasion, l'objet transitionnel devient concret, est "fétichisé". 

David ROSENFELD écrit pour cerner l'addiction "non chimique" : "Un nouveau type d'adiction a pris une importance croissante dans le comportement des jeunes dépendants à l'égard des ordinateurs et des jeux video. Les personnages du jeu video, vus à l'écran, deviennent une projection des liens et fantames du monde intérieur du sujet. Ce processus peut se comparer à un gant retourné : au lieu d'être à l'intérieur du patient, l'esprit est évacué sur l'écran.

Il est des cas d'addiction aux jeux video qui se caractérisent par des niveaux très sévères de dépendance psychopathologique, au point de nécessiter parfois une hospitalisation en psychiatrie (2001). Dans des cas sévères, les patients sont incapables d'abandonner le jeu video et d'arrêter de jouer.

Voilà à quoi peut ressembler un modèle théorique visant à expliquer cette condition. Les personnages des jeux video sont vécus comme "concrétisations psychotiques", comme s'ils étaient de vraies personnes dans le monde intérieur ou la vie réelle du sujet. Dans ces jeux video où il est question de bagarres, d'attaques, d'exploisions, de haine, de batailles et de meurtre, il arrive souvent qu'un personnage cherche à se venger et que le patient ne puisse faire la part des choses entre l'imagination et la réalité. Cela le force à rester devant l'écran jusqu'à ce qu'il ait l'impression d'avoir neutralisé, vaincu ou tué les personnages vindicatifs ou persécuteurs du jeu.

Les adolescents qui ont ouvert le feu sur leurs camarades d'école ou des passants dans la rue (on va vu des meurtres de ce genre aux Etats-Unis, en Allemagne et en Argentine) étaient tous des jeunes qui parssaient parfois plus de dix heures par jour à regarder des jeux video extrêmement violents. Naturellement, entrent aussi en jeu des états psychopathologiques personnels très sévères et des pathologies familiales extrêmement graves."

 

     Mathilde SAÏET explique pourquoi Sigmund FREUD a peu écrit sur l'addiction. "Freud a souvent été considéré comme porteur "d'une tache aveugle" sur la question des addictions (J-P DESCOMBEY, notamment dans Freud et les toxiques. De la tache aveugle à la "théorie chimique", dans Topique, LVI, 1995). De par justement, sa propre addiction au tabac, mais surtout, en raison d'une culpabilité latente à propos de "l'épisode de la cocaïne" (E JONES). Freud, ayant entrepris une recherche de son action thérapeutique, l'avait en effet administrée à son ami/rival Ernst von FLEISHL afin de le désaccoutumer de son addiction à la morphine, ce qui entraina une intoxication chronique et hâta sa mort. C'est son collègue Karl KÖLLER qui poursuivit ses travaux et à qui l'on attribue la découverte des propriétés anesthésiques de la cocaïne. Cet "épisode" fut difficile à surmonter pour freud, à tel point que la cocaïne vint à hanter ses rêves : à plusieurs reprises, particulièrement dans le rêve de L'injection faite à Irma ou dans celui de la Monographie botanique, Freud est réticent à poursuivrre ses interprétations ou avertit le lecteur qu'il ne continuera pas dans cette direction. Le silence des psychanalystes jusqu'à un période récente vis-à-vis des addictions pourrait d'ailleurs s'expliquer (DESCOMBEY), par une forme de continuité de cette réticence freudienne première. les difficultés de classification nosographique, ainsi que celles rencontrés avec ce type de patients dans la cure (...) se sont chargées d'accentuer les réserves des psychanalystes quant à leur intérêt pour les addictions". Il faut dire aussi qu'à contrario l'étude plus ancienne des addictions par la psychiatrie américaine constitue un bon moyen pour elle d'éviter de discuter de sexualité comme paradigme de la vie personnelle, tout en abordant quantité de symptômes et de dysfonctionnements...

"Si la question des addictions n'a pas été directement abordée par Freud - le terme, d'ailleurs, n'a pas de traduction littérale en allemand -, on peut quand même identifier l'utilisation de certains termes qui s'y rapportent. Ainsi, dans "Le traitement psychique", Freud évoque les "habitudes morbides" qui regroupent l'alcoolimse, le morphinomanie et les aberrations sexuelles, selon une conception conforme à celle de son époque. Il emploiera par la suite plusieurs termes comprenant la racine wohnen, notifiant quelque chose de quotidien et de familier, devenu habituel, ordinaire. Le terme qui se rapprocherait le plus aujourd'hui de l'adjectif "addictif" serait issu de cette racine wohnon, souvent traduite par "accoutumance", au sens du terme anglais habituation (JACQUET et RIGAUD, Propos critiques sur les notions d'addiction et de conduites de dépendance - entre lieu commun et chimère, dans Dépendance et conduites de dépendance, sous la direction de Daniel BAILLY et Jean-Luc VENISSE, Masson, 1994). Freud utilisera également les termes Abhängigkeit, la "dépendance" à proprement parler, ainsi que Sucht (...), terme pouvant assez bien définir en allemand les procédés addictifs - d'ailleurs, parfois traduit par "addiction" - et qu'il est possible de transcrire en français par les termes "besoin", "appétit", "passion", "addiction", et enfin "dépendance", sans que cette dépendance renvoie à un besoin pshysiologique, mais qui correspondrait plus à une forme d'appétence, dont l'absence d'assouvissement expose au malaise. Il reste le terme le plus proche de celui d'adiction, en particulier pour définir les figures cliniques qui composent aujourd'hui le spectre addictif. Ainsi, Süchtigkeit révèle l'existence  d'un processus addictif pris dans un sens plus large que celui qu'on réserve habituellement aux toxiques. Les "habitudes morbides" désignent une première tentative de regroupement de différentes dépendances, alors que les termes Sucht et Anhängigkeit servent plutôt à définir la dépendance en tant que processus. On notera que le terme Anhängigkeit, littéralement, "prendre à" et renvoyant à l'expression populaire française "être accro", est surtout employé par freud dans le registre du lien maternel (...). 

On ne trouve pas de véritable modèle commun des addictions chez Freud, qui cherche davantage à en indiquer les différentes fonctions. Pourtant, certains questionnements seront précurseurs de ceux qui recouvrent la clinique contemporaine : s'agit-il d'une dépendance à des produits externes qui empoisonnent le corps ou d'une addiction à des états mentaux immatériels, à des activités? Dans La Malaise dans la culture, l'inteoxication par introduction d'une substance est ainsi définie comme un état de plaisir analogue à celui qu'on peut trouver dans l'état de manie. On voit que, même si la notion d'addiction est absente de l'oeuvre freudienne, les réflexions qui jalonnent ses textes peuvent servir de prémisses aux théorisations actuelles."

    Dans le courant psychanalytique très divers actuel,  Mathilde SAÏET indique plusieurs thèmes faisant l'objet d'études soutenues :

- La dépendance originelle (J-L PEDINIELLI, Corps et dépendance, dans Dépendances et conduites de dépendance, Masson, 1994 ; inspiré par WINICOTT, Joyce MCDOUGALL, Théâtre du Je, Gallimard, 1982 ; Philippe GUTON, Pratiques de l'incorporation, dans Adolescence II, 1984) ;

- Le besoin (P AULAGNIER, Les destins du plaisir, PUF, 1979 ; F GANTHERET, La haine en son principe, dans Revue française de psychanalyse, n°33, 1986...). Pour J LAPLANCHE, les processus vitaux sont d'emblée infestés par l'ordre sexuel. Le rbattement sur le besoin serait un tentative (désespérée) de "désexualisation du corps" (voir aussi PEDNIELLI, op cit) pour que, réduit à l'état de simple besoin, celui-ci ne puisse exister qu'en fonction de l'intensité d'une sensation.

- Une quête d'indépendance (Philippe JEAMMET, Psychopathologie des conduites de dépendance et d'addiction à l'adolescence, dans Cliniques méditerranéennes, n°47-48, 1995) ; Odile LESOURNE, Le grand fumeur et sa passion, PUF, 1984 ; Bertrand BRUSSET, Psychopathologie de l'anoxerie mentale, Dunod, 1998). La fuite de la confrontation avec l'autre dans une pratique, la fuite devant l'insupportable de la dépendance psychique extérieure dans un objet "auto-administré". La conduite addictive, en tant que quête d'affranchissement de la dépendance affective, induit une autre forme de dépendance qui en prend le relais et la renforce paradoxalement, dans un processus circulaire (BRUSSET). 

- Destructivité et fantames ordaliques (Markos ZAFIROPOULOS, L'inconscient toxique. Surmoi, dépendance et figures du cauchemar, dans l'Inconscient toxique, sous la direction de ZAFIROPOULOS, CONDAMIN et OLLIVIER, Anthropos, 2001 ; Aimé CHARLES-NICOLAS, Addiction : passion et ordalie, Le psychanalyste à l'écoute du toxicomane, sous la direction de Jean BERGERET, Dunod, 1981 ; Marc VALLEUR, Les chemins de l'arodalie, dans Topique, n°107, 2009).

- Un acte-symptôme. L'addiction comme solution psychosomatique plutôt que solution psychique à la souffrance. 

- L'adolescence. Les addictions s'inscrivent au coeur de l'adolescence. Représentant une rupture nécessaire envers la dépendance aux objets parentaux, dont la procimité est devenue dangereuse du fait de l'avènement de la puberté et d'une réactivation oedipienne, certains auteurs considèrent l'adolescence, dans son ensemble, comme un processus d'aménagement de la dépendance (voir ainsi P JEAMMET et P AULAGNIER, op cit).

 

Mathilde SAÏET, Les addictions, PUF, Que sais-je?, 2015. David ROSENFELD, addiction "non chimique", dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Grand Pluriel, Hachette Littératures, 2005.

 

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Published by GIL - dans PSYCHANALYSE
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22 février 2016 1 22 /02 /février /2016 10:46

Dans le cadre de la lutte contre la toxicomanie, contre l'alcoolisme ou même des dépendances médicamenteuses, de multiples études se centrent sur les mécanismes physiologique - neurobiologique en particulier - de l'addiction. La question est de savoir, afin d'élaborer des techniques thérapeutiques, quels sont les mécanismes par lesquels les drogues stimulent la libération de dopamine, responsable de la sensation de plaisir dans le cerveau, elle-même contrôlée par différents peptides. En l'état actuel d'une recherche qui est loin d'être aboutie, ils seraient de deux sortes et dépendent du site où agissent les drogues.

"Les psychostimulants (cocaïne, amphétamines, ectasy et médicaments contenant ce types de substances), expliquent Bernard ROQUES, docteur en pharmacie et professeur à l'Université Paris V René Descartes et Eduardo VERA OCAMPO, docteur en psychopathologie à Parix X et psychanalyste, bloquent un système régulateur de la concentration synaptique en dopamine principalement au niveau du noyau accumbens. 

Or, il existe des connexions entre le noyau accumbens et le système limbique, spécialement l'amygdale, où naissent les perceptions du danger (stress, peur, émotions violentes...) et aussi avec le cortex préfontal (cortex cingulaire) très important chez l'homme. L'activation simultanée des neurones du cortex frontal et des structures du système hédonique (en particulier l'amygdale) a pu être démontrée par neuro-imagerie à l'occasion d'un état de "manque". En effet, chaque émotion prise en compte par le système hédonique est susceptible de conduire à une réponse motrice immédiate. Toutefois, ce "passage à l'acte" va être contrôlé par des projections du cortex cingulaire antérieur sur le noyau accumbens et l'amygdale où sont mémorisés les antécédants affectifs et socioculturels de l'individu. Ce contrôle permanent est exercé sur les pulsions qui peuvent naître de la suractivation du système limbique génère un certain nombre de conflits et peut expliquer des comportements anormaux. la drogue jouerait le rôle d'une telle "béquille hédonique", dans l'impossibilité où se trouve le patient de retrouver le contrôle de ses pulsions affectives.

La propension au passage de l'abus à l'addiction dépend aussi, dans un certain nombre de cas, d'un support génétique sans doute polygénique. Ainsi, le polymorphisme du récepteur dopaminergique D2 avec prédominance de l'allèle A1 est retouvé de manière statistiquement significative dans les familles d'alccoliques. De même, les gènes dodant pour les transporteurs des neurotransmetteurs tels que la dopamine ou la sérotonine sont retrouvés altérés plus fréquemment chez les alcooliques. On constate que 54% des vrais jumeaux, même lorsqu'ils se trouvent dans des environnements socioculturels différents consomment de la cocaïne, alors que ce pourcentage est beaucoup plus faible chez les faux jumeaux. (...)".

"Un des phénomènes les plus curieux et les plus difficiles à expliquer dans la toxicomanie, c'est le fait que, si un individu a pris une substance, il ne peut s'en défaire lorsqu'il en est devenu dépendant. Pourquoi? Il y a le fait que l'abandon de la substance crée un effet de stress, le sevrage, qui peut être très douloureux en particulier chez l'alcoolique et l'héroïnomane. Cependant, le sevrage d'autres substances (tabac, psychostimulants, cannabis) n'est pas aussi dramatique et pourtant l'arrêt du tabagisme, par exemple, est très difficile. La théorie de la dépendance liée aux difficultés du sevrage, dite "renforcement négatif", se voit donc mise en défaut et on s'oriente plutôt vers la théorie du "renforcement positif", qu'on lie à l'extrême difficulté de se détacher d'une drogue qui donne la sensation de plaisir intense. Cela sous-entend qu'il y aurait un accroissement de cette sensation par consommations successives. (...)" Une expérience réalisée sur les singes montre une recherche par tous les moyens de la drogue (craving).

"Par ailleurs, l'hypersensibilité des systèmes neuronaux, dopaminergique en particulier, a pu être démontrée" (Expériences sur des rats) (...). Nénamoins, les mécanismes neurobiologiques sous-tendant les processus addictifs sont loin d'être compris. C'est pourtant de cette incompréhension que pourraient venir des traitements évitant le craving et les rechutes. cependant, plusieurs résultats doivent être mis en exergue (...) qui conforteraient l'hypothèse (...) d'un débordement des processus de déphosphorysation par les phosphatases. Celles-ci mettraient alors un temps très long pour remettre le système cellulaire à l'équilibre."

En tout cas, notamment à l'intérieur de l'industrie pharmacentique, les recherches se poursuivent pour préciser les dynamismes à l'oeuvre. "Le véritable enjeu serait de découvrir le moyen de faire cesser la recherche compulsive des drogues et plus encore la rémanence de leurs effets. Quelques progrès ont été enregistrés sur des modèles animaux avec des substances qui maintiennent un taux moyen de dopamine dans le noyau accumbens ou avec des molécules protégeant les enképhalines endogènes de leur inactivation enzymatique. Il reste à démontrer que cela peut être transposé chez l'homme. Une autre approche intéressante, mais dont les applications semblent être plus limitées, consiste à utiliser des anticorps dirigés contre la substance addictive (héroïne, cocaïne...) qui, en fixant des drogues sur des grosses molécules d'anticoprs, les empêcheraient de pénétrer dans le serveau. Dans tous les cas, seule l'association de la médication chiimique et de divers traitements psychothérapeutiques donne des résultats réellement positifs. (...)."

 Quelques soient les vecteurs, substances ou comportements, rappelle Xavier POMMEREAU, psychiatre des hôpiteaux, chef de service au CHU de Bordeaux, "toutes les addictions partagent le fait d'être récurrentes et agies sous la contrainte d'une besoin incoercible appelée compulsion. Celle-ci est ressentie comme une force intérieure brisant la volonté, faisant dire au sujet concerné "c'est plus fort que moi". Pour A Goodman (Addiction : Definition and Implications, dans British Journal of addictions, 1990), spécialiste de l'approche comportementaliste, l'addiction est une processus par lequel un comportement, procurant normalement plaisir et soulagement, s'organise selon un mode particulier, caractérisé à la fois par l'incapacité à le contrôler et la poursuite de ce comportement en dépit de ses conséquences négatives. A cette définition générale, il est également classique d'ajouter que l'addiction constitur un trouble comprenant l'exposition à une intoxication répétée puis l'installation progressive d'une dépendance et d'un besoin compulsif de consommer, accompagner d'une tolérance - c'est-à-dire d'une diminution des effets produits par une même dose de drogue, se traduisant par des signes de sevrage (N D Volkow et collaborateurs, Role of Dopamine, the frontal cortex and memory circuits in Drug Addiction : Insight from Imagining studies, dans Neurobiol Learn men, 2002).

Les spécialistes s'accrodent à dire que l'addiction ne saurait se concevoir sans interactions chimiques au niveau du cerveau. Mais s'il est facile d'admettre que celles-ci sont provoquées par l'usage de sibstances toxiques, ou qu'elles sont liées à l'autosecrétion de substances naturelles induites par l'excès d'un comportement donné, la question de la causalité première - biologique, psychique ou sociale - reste posée. Dans l'état actuel de nos connaissances, on considère que les pathologies de la dépendance sont d'origine plurifactorielle, intégrant de manière plus ou moins imbriquée des composantes neurobiologiques, comportementales, psychologiques et sociales, susceptibles d'exercer les unes sur les autres des effets de renforcement réciproque. Et si l'on admet le principe d'une vulnérabilité génétique exposant davantage certains sujets, dès leur conception, aux risques de l'addiction, on doit tout autant reconnaitre l'importance des interactions affectives précoces dans la génèse des dépendances."

Après avoir évoqué certaines recherches neurobiologiques (Reynaud,Plaisirs, passions et addictions : comment la connaissance des circuits du plaisir et des voies de la passion éclaire la compréhension des addictions, Synapse, 2005 ; Bartels et Zeki, The neural correlates of Maternal and Romantic Loves, Neuroimage 2004, et aussi Jean-Didier Vincent, 1986), le psychiatre écrit que "même si la diversité et la complexité des différentes formes d'addiction rendent périlleuse toute approche qui se voudrait par trop synthétique, force est de reconnaitre que le corps est, dans tous les cas, attaché à l'objet addictif. D'un point de vue psychodynamique, cet "attachament à l'objet" gageant le corps et signant la dépendance, renvoie - par sa répétition et le besoin qu'il suscite - à l'impossible détachement d'un autre objet, celui-là primaire et constitutif de la satisfaction des besoins et des désirs en jeu dans la relation précoce mère-enfant."

 

Xavier POMMEREAU, Addictions, dans Dictionnaire du corps, sous la direction de Michela MARZANO, PUF, 2007. Bernard Pierre ROQUES et Eduardo VERA OCAMPO, Addiction, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

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19 février 2016 5 19 /02 /février /2016 07:52

 Il existe sans doute une manière un peu perverse de relier conflit et socialisme - et les propagandistes qui y sont opposés n'en ont pas manqué l'occasion - en argumentant sur le socialisme cause de conflit. A l'image des auteurs du livre noir du communisme, certains pourraient discuter des multiples et effroyables conséquences de proposer ou de tenter de mettre en application un socialisme ou un autre. Comme si les idées et les pratiques socialistes relevaient du domaine de l'anormalité (individuelle ou sociale), de l'incongru ou pire de l'insanité ou de la folie, de vouloir ainsi renverser ce qui semble être de la nature des choses, les réalités capitalistes du monde. En fait non seulement les idées socialistes ne se situent pas seulement en réaction du capitalisme, mais partout et dans toute l'histoire, le socialisme a été plus ou moins mis en oeuvre, sans être pensé ou théorisé, bien avant l'instauration du système capitaliste, ne serait-ce que sous la forme de pratiques communautaires villageoises ou urbaine. Non seulement, le conflit ne provient pas du socialisme qui bouleverserait un ordre "sain" du monde, mais tout simplement des relations injustes contre lesquelles des hommes et des femmes tentent de s'organiser. Le socialisme comme le capitalisme sont porteurs de conflits, mais certainement pas des mêmes types de conflit, et le capitalisme porte en son sein bien plus des promesses de conflits sanglants, de guerres éminemment destructrices que toutes les tentatives d'y substituer une autre organisation politique, économique et sociale. Plus concrètement, les acteurs puissants du capitalisme s'opposent de toutes leurs forces, jusqu'au suicide collectif, à tout ce qui pourrait le remplacer de manière durable et définitive. D'une certaine manière on pourrait rapprocher les destins de l'idéal démocratique et de l'idéal socialiste. L'un et l'autre sont en butte aux mêmes réactions, de celles qui consistent à leur dénier le droit d'exister réellement à celles qui entreprennent leur destruction. Révolution bourgeoise contre la Royauté et Révolution socialiste contre les propriétaires partagent cette triste histoire de destructions et de désolations.    

       Pour autant, on ne peut en rester à des généralités souvent abusives. Les tentatives d'établir un socialisme ou de maintenir un autre s'inscrivent dans des conflits sociaux à expression multiples, souvent violente, d'autant que se mêlent souvent des forces que presque tout sépare mais qui se trouvent alliées contre des ennemis communs à un moment de leur histoire, et que cela n'est jamais sans conséquence. La construction d'autres systèmes économiques et sociaux que ceux plus ou moins en vigueur depuis de longs siècles  n'est pas exempte d'erreurs de toute sorte, de conception ou d'exécution, et ne peut être séparée (même en idée) de la perpétuation de structures et de représentations séculaires. D'autant qu'interviennent dans la formation de systèmes alternatifs tous les niveaux de conflit, pas seulement de nature économique, mais aussi culturel et psychologique. Il n'est donc pas étonnant que de nombreuses constructions intellectuelles socialistes mettent en avant la constitution d'un homme nouveau, visant à substituer à l'Ancien monde un Nouveau. La conscience des obstacles à franchir nourrit souvent l'impatience des nombreux acteurs qui tentent "d'accélérer l'histoire" par la violence, jusqu'à forcer les masses à adopter "leur" système et "leur" façon de voir. Or, génération après génération, de nouvelles manières de voir et de vivre sont lentes à émerger, à s'établir et à perdurer. La réflexion sur des échecs d'établissement du socialisme ici ou là tient de plus en plus compte du facteur temps essentiel. Même si le spectacle de la misère humaine force de passer à l'action le plus vite possible, les mentalités et les structures sociales sont lentent à se transformer et la réalité est bien plus grise que ce que beaucoup de penseurs ont conceptualisé. Le parcours sur les idées socialistes montrent bien cette prise en compte diverse et variée des difficultés. Révoltes et révolution sont liées du fait même des résistances des tenants de l'ordre établi à la prise en compte des aspirations collectives. Le conflit se transforme souvent en combat. Et le combat se fait souvent brutal, à l'aune des injustices subies et refusées. Malheureusement, le combat violent, même s'il se veut progressiste, accouche de phénomènes déjà bien connus auparavant. L'enfer est, comme dirait la sagesse populaire, pavé des meilleurs intentions du monde. Parfois, beaucoup d'acteurs préfèrent cet enfer dans la diginité, plutôt que l'injustice et l'oppression, et c'est peut-être ce qui fait la force des idées socialistes. Les thèmes contemporains dans les sociétés occidentales à propos du socialisme (en prenant appui sur les expériences socialistes de l'Union Soviétique et de la Chine Populaire) ne doivent pas masquer l'ampleur du champ que recouvre les pratiques socialistes dans l'histoire. Les aspirations collectives ne sont décidément pas facilement mises à mal par toutes les tentatives des acteurs qui profitent du capitalisme. Sous un nom ou sous un autre, les pratiques socialistes se taillent souvent un chemin, et parfois sous des camouflages idéologiques qu'envieraient les conseillers en communication des tenants de l'ordre établi.

       Réaction contre l'injustice sociale ou forme historique déterminée de la société, les socialismes se définissent suivant des modalités très diverses : socialisme "utopique" (conceptuel) de la fin du XVIIIe siècle au début du XIXe siècle européen, socialisme scientifique élaboré à partir d'analyses de la société capitaliste (autour du marxisme notamment) en constituent les deux plus grandes branches, mais existent quantités de pratiques et de théories socialisantes... Dans leur tentative de définition du socialisme, Georges BOURGIN et Pierre RIMBERT pointent à sa base l'abolition de la propriété privées, source de toutes les inégalités et injustices sociales. Ils reprennent également la définition du socialiste anglais Bertrand RUSSEL :

"Le socialisme signifie la propriété commune de la terre et du capital sous une forme démocratique de gouvernement. Il implique la production dirigée en vue de l'usage et non du profit, et la distribution des produits, sinon également à tous, tout au moins avec les seulesinégalités justifiées par l'intérêt public" (d'après une citation de DEGUSIS, Les étapes du droit). 

Ces deux auteurs définissent, en s'inspirant notamment du Manifeste communiste  de MARX et d'ENGELS (collectivisation, propriété sociale) le socialisme comme une forme de société dont les bases fondamentales sont les suiventes :

- Propriété sociale des instruments de production ;

- Gestion démocratique de ces instruments ;

- Orientation de la production en vue de satisfaire les besoins des hommes. 

"La réalisation, écrivent-ils, d'une telle société implique non seulement la disparition de la propriété privée, mais aussi de la propriété nationale. Autrement dit, la disparition de la souveraineté nationale est la condition nécessaire du socialisme." 

Rédigée en 1949 et modifiée pour la dernière fois en 1973, cette définition reste trop précise pour inclure des tendances du socialisme qui ne supposent ni destruction de l'Etat, ni remplacement total de la propriété privée par la propriété socialiste. Il existe des formes de socialisme qui incluent des approches moins productivistes et centrées sur les instruments de production. Socialisme libéral, social-libéralisme, chartisme, saint-simonisme, travaillisme, autogestionnaire forme certaines variantes importantes (et parfois antérieures au socialisme scientifique) sans compter certaines déclinaisons culturelles comme le socialisme arabe, africain, mélanésien, islamique... Toutefois, la tendance pour tous ces socialismes est bien de rendre non privée la propriété, d'organiser une gestion démocratique des instuments de production (mais très généralement, pas seulement...) et d'orienter les activités économiques vers la satisfaction des besoins des hommes. 

      Sylvain AUROUX, docteur en philosophie et Yvonne WEIL, docteur en sciences humaines examinent une définition du socialisme qui prend bien plus en compte que BOURGIN et RIMBERT, une dimension utopique et même anarchisante. 

"Certains sotn riches, d'autres sont pauvres, tous sont inégaux ; cette inégalité peut convenir avec la conception traditionnelle de la justice (issue d'Aristote), puisque celle-ci consiste à répartir les biens selon les mérites de chacun. Deux critiques d'une société donnée sont en fait possibles :

- les biens y sont répartis indépendamment des ou contrairement aux mérites ;

- tous les hommes étant égaux par nature, il n'y a aucune raison valable pour que les biens et les services soient répartis de façon inégale."

   C'est dès le XVIe siècle, selon ces deux auteurs, que des systèmes politiques sont élaborés. Ils citent ainsi Thomas MORE, dans l'Utopie (1516), parmi ces système politiques "qui refusent l'inégalité et proposent de la supprimer en éliminant notamment la propriété privée". Le courant "communiste" a ses prolongations au XVIIIe siècle (Morelly, Mably, Meslier) et pendant la Révolution (Babeuf). 

"Le mot social n'apparait qu'au XVIIIe siècle, et le "socialisme" qui prolonge le courant "communiste", est un mouvement de pensée qui se fait jour au XIXe siècle face au libéralisme et en refuse l'individualisme économique, facteur d'inégalité et d'injustice." Ils citent alors des penseurs aussi différents que Henri de SAINT-SIMON (1760-1825), Charles FOURIER (1772-1837), PROUDHON (anarchisme), Robert OWEN (1711-1858)... qui proposent des systèmes qui, pour être différents, ont en commun l'idée que :

- une organisation collective de la production et de la consommation est nécessaire à la justice social ;

- le "travail" libre peut être source de joie ;

- la société doit garantir à chacun un minimum d'existence ;

- il est nécessaire de faire disparaitre les antagonismes sociaux, y compris celui du travail manuel et du travail intellectuel.

Les moyens proposés varient de l'action syndicale aux phalanstères, en passant par la fédération, la suppression de l'héritage et de la propriété privée. Engels critiquera ces conceptions dans leur ensemble sous le nom de socialisme utopique et leur opposera le socialisme scientifique de Marx, dont les propositions reposent sur une analyse "scientifique" de la société : le socialisme est alors une collectivisme par opposition à la propriété privée des moyens de production (mode de production capitaliste) ; en ce sens, on peut dire que la maxime A chacun selon son travail, dont l'Etat socialiste fait un droit, bien que corrigeant ce qu'a d'injuste l'exploitation capitaliste, est fondée sur l'inégalité (tous n'ont pas la même capacité de travail, ni les mêmes besoins ; la véritable justice, c'est-à-dire l'égalité sociale, ne sera réalisée que lorsque les biens pourront être répartis A chacun selon ses besoins. C'est la société sans classe et sans Etat permettant la réalisation de cette maxime, qu'il désigne (le plus souvent) comme société communiste."  De chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins semble être une formule qui recueille l'adhésion de tous ceux qui se réclament du socialisme, même si des débats prolongés animent ces socialistes, sur la définition des capacités et des besoins...

 

Sylvain AUROUX et Yvonne WEIL,  Dictionnaire des auteurs et des thèmes de la philosophie, Hachette Education, 1991. Georges BOURGIN et Pierre RIMBERT, Le socialisme, PUF, Que sais-je?, 1974.

 

 

PHILIUS

 

 

 

    

 

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16 février 2016 2 16 /02 /février /2016 13:05

  L'addiction est souvent analysée qu'en tant que phénomène polymorphe centré sur le fonctionnement physiologique de l'individu, avec toutes les réflexions sur les thérapeutiques  que (individuelles et collectives) que cela comporte. Plus rarement comme faisant partie d'un ensemble social qui à la fois la favorise et la combat, de la part d'acteurs aux vues (et aux intérêts) opposées en ce qui la concerner. Le conflit intra-psychique au coeur de l'addiction est bien plus étudié que les conflits sociaux dont lesquelles elle s'inscrit. On pourra préférer une vision restreinte de l'addiction à des phénomènes physiologiques et psychologiques de dépendance à des drogues dures ou douces, légales ou illégales (alcoolisme, toxicomanie...) ou une vision élargie à des problématiques sociopsychanalytique causés par certaines habitudes positivées par la société et relativement (ou absolument) négatives pour l'organisme (tabagisme, audio-visuel, jeu, argent, automobile...).

    Très précisément, ce sont les approches neurologiques qui occupent la majeure partie du champ discilinaire et la majeure partie des réflexions des spécialistes et des thérapeutiques, avec une tendance toutefois (relativement faible ou forte suivant les pays et les... fonds engagés...) à l'élargissement à des phénomènes de société et des considérations psycho-sociales.

Ainsi Bernard Pierre ROQUES et Eduardo VERA OCAMPO décrivent l'ensemble des thématiques examinées de la manière suivante : "Le cerveau humain est uniformément recouvert d'une couche de substance grose contenant les corps cellulaires des neurones qui assurent des fonctions conscientes. Au-dedans de ces structures dites corticales, on trouve, au sein de la substance blanche interne du cerveau, ds structures grises profondes qui régissent notre vie inconsciente. Elles interviennent pour coordonner nos moyens d'action face aux situations évaluées comme critiques par le cortex cérébral. 

Dans cette partie du cerveau, que l'on appelle "cerveau basal" en raison de sa position anatomique, se trouvent des neurones qui produisent des substances chimiques stimulatrices ou inhibitrices agissant sur des systèmes neuronaux qu'elles contrôlent. Il en résulte des effets régulateurs donnant lieu à des équilibres éphémères sans cesse remis en cause pour ajuster l'acitivté vitale aux besoins de l'organisme.

La fragilité de tels équilibres est révélée par leur sensibilité aux drogues. Ces dernières ont un effet nocif sur les états chimiques du cerveau basal car elles interfèrent avec ce que les biologistes appelles le système hédonique, dont les lignes générales sont maintenant identifiées. Il en résulte une déconnexion du plaisir et des besoins qui génère peu à peu chez les consommateurs réguliers de drogues le manque et la dépendance. On appelle addiction cette situation pathologique que l'on qualifiait autrefois de toxicomanie. 

En juin 1998, le gouvernement français a décidé d'étendre les tâches de la mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT) jusque-là réservées aux drogues "illicites", à la prise en compte des effets, à tous les niveaux, de la consommation de psychotropes licites (tabac, alcool). Cela s'est traduit par le lancement d'un plan triennal qui a permis de promouvoir des études cliniques, sociologiques, épidémiologiques et neurobilogiques sur le problème de l'abus de substances psychoactives. L'addictologie (étude et traitement des addictions) est devenue désormais une discipline bien établie. Ainsi, la Revue alccologie a modifié son intitulé, devenant la Revue alcoologie et addictologie. Il existe désormais un diplôme d'addictologie, un Collège national des enseignants universitaires d'addictologie (CNEUNA), des cliniques, des centres à l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris, des colloques, des revues... On peut espérer que cet effort sera poursuivi en dépit de la pression des lobbys, alcoolier en particulier."

 La définition de l'addiction varie en fonction des facteurs considérés comme l'indique Mathilde SAÏET, psychologue clinicienne, maître de conférences en psychologie clinique et psychopathologie à l'université catholique de l'Ouest. Elle constate d'abord le florilège d'addiction : dépendances classiques à des substances, drogues, tabac, alcool, psychotropes ; conduites entrainant des dépendances, sous la présence de toxiques, boulimie, anorexie, jeux d'argent et video (cyberdépendance), fièvre des achats, sexualité, travail, sport, relation amoureuse. Ou encore scarifications (automutilations), actes criminels en série, suicide, certaines formes de cleptomanie, ou de trichotillomanie (arrachage compulsif des cheveux)... Ce qui oblige à un effort de classification et de caractérisation à l'intérieur des addictions aux substances comme des addictions comportementales.

"Sans minimiser, écrit-elle, leurs spécificités, la similitude entre les différentes conduites saute aux yeux : même passion dévorante, qu'elle s'exprime pour une substance ou pour une activité, même contrainte de la répétition, même effet de tolérance, avec la nécessité d'augmenter les doses, même exclusivité qui entraînera des difficultés financières et/ou familiales, ainsi que des sensations de manque en cas d'abstinence... Similitude qui a justifié la désignation d'une entité psychopathologique, en tout cas le regroupement sous un terme fédérateur. Sur ce dernier point, des courants psychopathologiques, aussi divergents que le comportementalisme, la systémique et la psychanalyse (à l'exception, toutefois, du mouvement issu de la pensée lacanienne) se rejoignent : ainsi, la réunification autour du concept d'addiction, consensuelle, réussit le tour de force de faire rencontrer l'approche psychanalytique francophone et l'aproche psychiatrique nord-américaine qui soutiennent d'une même voix l'élargissement de la notion d'addiction au-delà des seules toxicomanies. Ce regroupement des différentes dépendances était d'ailleurs d'jà à l'oeuvre dans la langue qui avait regroupé différents comportement à tonalité addictive autour de dénominateurs communs, qu'il s'agisse des suffixes "-isme" ou "-manies" en français, ou "-sucht" dans la langue allemande - appétence, passion ou recherche (...). 

Les approches psychiatriques, dans un intér^et taxinomique, soutiennent ainsi l'utilisation actuelle du concept d'addiction, pour proposer, à partir de la méthode sémiologique descriptive, un nouveau regroupement transnosographique. D'autres approches, comme la psychanalyse, défendent l'intér^et d'un regroupement, davantage parce qu'une valeur psychopathologique commune permet de relativiser la place des produits au sein des dépendances. Avec ce terme "addiction", généralisé aux "toxicomanies sans drogues"", la conduite de dépendance, reléguée au second plan. Selon le modèle biologique, la dépendance psychique est en effet conçue comme le simple reflet d'une dépendance biologique, produite par les propriétés d'une substance. Pourtant, dans la boulimie par exemple, il est parfaitement exclu que les propriétés chimiques des aliments soient en cause. En élargissant la réflexion au-delà de la dépendance au toxique et de ses propriétés, il s'agit donc de mettre davantage l'accent sur la fonction de la conduite, de s'interroger sur l'économie psychique en jeu et d'en souligner les mécanismes communs. car le toxique ne fait pas le toxicomane : tous les sujets exposés à la drogue n'y succombent pas. (...). A l'extrême, on pourrait imaginer que tous les usages de drogues ne relèvent pas de l'addiction, le terme addiction étant réservé aux comportement dans lesquels apparait un type de fonctionnement psychique particulier.

Avec ce nouveau regroupement nosographique, l'éventail des addictions - dépendance à une substance, à certaines conduites (...), jusqu'à une forme de relation à l'autre - ne cesse de s'élargir, au prix d'ailleurs de quelques chevauchements, quand, par exemple, on veut l'étendre au trouble obsessionnel compulsif. Le risque, bien entendu, est celui d'une dilution du concept, que le champ addictif vienne se constituer en un nouveau leurre ou fourre-tout nosographique, comme parfois celui des états limites. L'acception, parfois trop large pour qu'elle puisse garder sa pertinences, peut en effet centraliser tout et n'importe quoi (le chocolat?), devenir une catégorie où seraient classées touts les "mauvaises habitudes"... Et qu'on aboutisse ainsi, paradoxalement, aussi bien à un appauvrissement du concept qu'à une pathologisation de toute l'activité relationnelle, avec tous les accents moralisateurs que cela peut impliquer. Certains auteurs ne voient pas d'inconvénients à conserver le prédicat, à la condition de le conserver dans les limites de ses potentialités, c'est-à-dire uniquement descriptives (Pierre-Laurent Assoun). Ainsi, parmi les dépendances, il y a deux façons possibles d'employer le terme, formant deux catégories : un noyau dur, comportant les addictions stricto sensu comme la dépendance aux substances, la boulimie, le jeu pathologique, et un autre groupe, dans lequel le terme addiction est davantage employé dans un usage métaphorique : suicide addictif, sexualité addictive, achats addictifs. Au-delà de ces critiques, le concept d'addiction pose un problème épistémologique et méthodologique : le regroupement avec d'autres troubles implique une réunification avec des pathologies actuellement dispersées dans la nosographie ; par ailleurs, si on édifie le concept psychopathologique "organisation addictive", comment la positionner par rapports aux troubles classiques : névroses, psychoses, perversions, états limites?"

En fin de compte, constate notre auteur, l'addiction, à la croisée de différents champs est davantage un état de rechercher et de remise en question qu'une entité bien établie. La "perte de  liberté de s'abstenir" semble être une voie qui pour l'instante sa préférence.

Il faut souligner que dans la justification de leur dépendance, le sujet se dit "libre" et lorsque s'amorce la remise en cause de cette dépendance (aux drogues ou comportementale) surgit la revendication de cette liberté, un des élément clé de l'addiction étant bien la puissance de l'inconscient, même dans la confrontation au spectacle de ses résultats (biologiques et/ou sociaux).

 On retrouve la même approche de l'addiction chez Patrick PHARO, directeur de recherches et enseignant à l'université Paris V.

"Il se trouve (...) que le langage ordinaire ne trahit pas vraiment les conceptions savantes, qui admettent aussi :

- une continuité entre les usages modérés ou occasionnels, abusifs et risqués, extrêmes et nocifs d'une substance psycho-active ;

- une parenté neurobiologique ente les abus de substances et ceux de certaines pratiques qui vont des conduites alimentaires aux pratiques sexuelles, en passant par le jeu, le travail, le sport, les achats... et qui incluent aussi les compulsions diverses et les impulsions non retenues.

On suppose en outre aujourd'hui que la recherche d'émotions positives et l'évitement des émotions négatives associés aux propriétés stimulantes ou sédatives de certains produits ou pratiques auraient pu constituer un avantage évolutif au cours de l'évolution naturelle de l'espèce (Saah, The evolutionary origins and signifiance of drug addiction, Harm Reduct Journal, 2005). Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de l'intensification toujours possible de n'importe quelle habitude susceptible de susciter du plaisir ou un sentiment de bien-être, dont témoigne d'une certaine façon l'usage courant du terme addiction. Et on peut s'inspirer de ce double usage savant et ordinaire du terme addiction pour essayer de comprendre les tendances et les destinées des consommations psycho-actives qui alimentent le bien-être des êtres humaines, tout en provoquant parfois un certain nombre de catastrophe individuelles." 

La problématique de l'addiction rejoint celle de l'aliénation, lorsque la dépendace fonctionnelle s'accompagne de contraintes qui vont au-delà du choix individuel supposé, "soit que les conditions du fonctionnement soient imposées de façon plus ou moins brutale ou insidieuse par une source extérieure, comme c'est le cas dans les différentes aliénations sociales ou politiques, soit que le fonctionnement lui-même entraîne une série de désagréments qui risquent de lui faire perdre ses propriétés de bien-être, comme c'est le cas précisément dans l'addiction à une substance psycho-actie ou à une pratique envahissante." Les pratiques qui entrainent une addiction peuvent être très diverses. Ces pratiques peuvent avoir, à un degré ou à un autre, des effets psycho-actifs. On peut considérer l'adiction "comme le passage d'une consommation psycho-active fonctionnelle, qui est l'ordinaire de n'importe quel sujet humain, à une consommation pyscho-active susceptible de satisfaire plusieurs des critères répertoriés dans les classifications psychiatriques de l'addiction. Il est en outre intéressant de remarquer que les conditions sociologiques d'un tel passage sont aujourd'hui considérablement favorisées par certains phénomènes tels que l'extrémisation des consommateurs ou l'accessibilité accrue à n'importe quel produit ou pratique." Il prend l'exemple de la prise d'alcool ou de drogues, autrefois très ritualisée et avec des formes moins dure, qui, dans les temps moderne voient apparaitre des préparations de plus en plus pures, que l'ouverture des sociétés et des marchés a en outre rendues disponibles bien au-delà des contextes restreints dans lesquelles ces produits étaient apparus. "Ces phénomènes d'extrémisation et de disponibilité élargie, auxquels s'ajoutent encore les poly-consommations qui aggravent la toxicité des produits pris séparément, concernent aussi bien entendu les produits alimentaires, avec des préparations riches en sucre, en graisse, en sel ou en vitamines, et de nombreuses pratiques courantes, comme par exemple les pratiques sexuelles ou les jeux associés à la libéralisation et à la marchandisation des moeurs, ou encore les sports et le travail intensifés par la recherche accrue des performances." Violences dirigées contre eux-mêmes, violences tournées vers les autres, délinquances d'appropriation constituent également des faits générés par les nombreuses addictions.

On pourra ajouter que la prise en compte des addictions génératrices de faits plus ou moins destructeurs contre la personne ou contre autrui dépend beaucoup de l'environnement culturel et économique qui lui-m^eme, favorise et récompense celles-ci. Les résistances multiples à leur analyse trouvent des sources économiques (et politiques) : les addictions sont parties inhérentes du fonctionnement social et économique. Tenter d'analysezr ces addictions et proposer des "remèdes" ne peut se faire souvent sans une remise en cause, plus ou moins radicale, du système socio-économique dans son ensemble. C'est d'ailleurs pourquoi il est difficile de lutter contre les addictions - malgré leurs effets dévastateurs, témoins en sont les mutiples activités qui tentent de réduire les consommations de substances psycho-actives comme les stupéfiants, l'alcool, le tabac... On retrouve à l'échelle de la société - mais de façon surmultipliée par les intérêts économiques en jeu - les dépendances individuelles. On trouve dans les écrits d'auteurs comme Patrick PHARO, l'écho de ces difficultés : dans une société qui se dit libérale, où exclure toute contrainte semble faire figure de credo, on ne peut stigmatisé les individus, premières victimes. On ne peut non plus contraindre aux soins. Limiter des libertés individuelles fait partie d'un dilemne, même s'il s'agit de rendre les individus à la liberté compromise par ces addictions. Ce serait priver à terme les individus de la recherche du plaisir.

On peut comprendre que, sans analyse d'ensemble, sociopsychanalytique par exemple, ou encore sans critiques profondes du système socio-économique lui-même, que les conséquences des addictions seules puissent être motrices de thérapeutiques efficaces à moyen et long terme... 

 

Patrick PHARO, Addiction, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011. Mathilde SAÏET, Les addictions, PUF, Que sais-je?, 2011. Bernard Pierre ROQUES et Eduardo VERA OCAMPO, Assiction, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

SOCIUS

 

 

 

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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 11:22

L'addiction, pris dans le sens de dépendance à des activités qui agissent à terme négativement sur le corps, constitur un élément résultant et provoquant une série de conflits, que l'on pourrait qualifier d'à double détente. Premièrement, se dynamise un conflit interne à la personne, entre le recours à des activités nocives à terme pour satisfaire des besoins immédiats et deuxièmement se dynamise un conflit social entre acteurs entrentenant l'appétence à ces activités et une foule  d'autres déployant des interdits moraux et légaux. L'alcoolisme est bien représentatif de cette problématique : l'absorption d'alcool provoque un bienfait immédiat, prélude à des dégâts physiologiques majeurs à terme pour les personnes qui y sont addictives et sa consommation est   valorisée, proposée, conseillées par une quantité d'intérêts économiques, tandis que des autorités, inquiets des dégâts individuels et sociaux provoqués par l'ivresse privée ou publique combattent ces intérêts-là, de manière plus ou moins frontale. L'entrechevêtrement des conflits intra-corporels et des conflits sociaux (de la famille à la société toute entière) est aussi une caractéristique de ces addictions. Elles font partie souvent de la culture et même de la civilisation d'une population donnée. 

Beaucoup d'études prennent pour point de départ les différentes addictions pour en définir les "thérapeutiques" individuelles ou de groupe. Mais les addictions ne constituent pas un point de départ ; elles s'inscrivent dans des trajectoires individuelles et collectives, dans des ensembles sociaux de comportements, dans une société souvent inégalitaire et d'injustices diverses et variées. Des observateurs ont bien relevé la concomittance entre la multiplication des addictions de toutes sortes (de l'alcoolisme au tabac, des hallucinogènes à des comportements jugés plus "sociaux" et comportant pourtant une part de compulsions à répétition : conduite automobile forcenée, consommation audio-visuelle à outrance, usage à tout bout de champ d'outils de "communication" ou de jeux videos...) et d'uen organisation sociale inégalitaire et laissant une place énormes à des pauvretés de toutes sortes également... Au niveau psychologique et biologique, on peut sans peine utiliser la problématique principale de l'agressologie : les comportements d'addiction ressemblent bien à des comportements de fuite devant ds réalités globales peu propices à l'épanouissement des potentialités humaines. Au niveau de la sociopsychanalyse, on pourrait multiplier les facettes d'observations de ces comportements d'addiction, parfois hautement valorisés. Au niveau socio-politique, l'accaparement du temps des victimes de l'injustice sociale (des violences sociales) à des activités addictionnelles laisse tranquilles les nantis du système. Quoi de mieux que le détournement de toute une énergie sociale vers des activités individuelles qui l'épuisent? 

Toutes ces considérations jetées ici font l'objet de plus en plus de recherches. Le champ est assez considérable, des addictions les plus évidentes (alcool, tabac, hallocinogènes, surconsommation audiovisuelle) qui touchent un ou plusieurs des cinq sens aux addictions camouflées en nécessités économiques ou sociales (automobile, communication, l'argent).

De mauvaises langues, pourtant pas si mauvaises que cela, pourraient y ajouter les addictions religieuses, sportives ou politiques (fuite vers l'au-delà ou dans un collectif vague), les addictions sexuelles (surexcitation plus ou moins permanente), les addictions sur la beauté du corps, les addictions des collectionneurs, bref tous ces comportements de dépendance qui semblent souvent "normaux" et qui cachent bien des motivations parfois inconscientes. Maintenant, il faut se garder de voir les réalités à travers des addictions...même si elles ont tendance à s'additionner. Et à se camoufler également. Elles constituent des éléments de conflits d'importante intensité, pour la personne comme pour l'ensemble de la collectivité.

C'est sans doute les addictions politiques qui ont fait l'objet d'études, entre sociologie et philosophie politique : l'exercice du pouvoir corromp mais, plus il se prolonge et s'intensifie cet exercice semble devenir nécessaire, non pas comme on pourrait le croire ou faire croire, parce que les citoyens en général (ou les supporters en particulier) en bénéficie trop pour s'en passer, mais pour celui qui l'exerce lui-même. Le nombre de politiques - élus ou non, à grande dimension ou non - qui perdent le pouvoir et qui ensuite développent de véritables malades psychosomatiques graves est relativement impressionnant. A ce point qu'il existe même une partie de la profession de spécialistes psychologues-psychiatres qui s'y intéressent et... y tirent grand profit à développer... leur profession. La relation entre addictions (et pas seulement politiques) et pouvoir constitue même un thème de philosophie politique.

 

 On regardera bien entendus du côté des comportements d'agression, causées ou aggravées par ces addictions, comportements qui forment une chaîne quasiment sans fin dans les relations sociales. On se garde de plus en plus heureusement de tout fixisme moralisateur (encore que...) en analysant ces addictions, à la fois résultante et origine de bien des caractérisques sociales, sans oublier les soubassements économiques qui les permettent et très souvent les encouragent.

 

SOCIUS

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