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18 décembre 2019 3 18 /12 /décembre /2019 13:34

   Examiner directement les engagements militaires de la Seconde Guerre Mondiale, c'est se condamner par avance de n'y rien comprendre. En effet, on ne le répétera pas assez, les guerres s'enchaînent depuis des millénaires tout simplement parce que, victoire ou défaite, elles ne règlent presque rien tant que certaines conditions (qu'on pourrait, à la rigueur, qualifier d'exploitation des victoires, mais cela est encore limité...) diplomatiques, économiques et même sociales ne sont pas réunies. Le cas fragrant de la relation directe entre la Première et la Seconde guerre mondiale, au point que certains historiens estiment devoir considéré une périodisation incluant ces deux guerres (1914-1945), ne doit pas dissimuler qu'il en est ainsi de la longue litanie sanglante des guerres de manière générale.

Si nombre de fictions et même de documentaires (moins pour les plus récents) font porter sur l'Allemagne et ses alliés la responsabilité de la guerre, il ne faut pas oublier - même si, paradoxe - nombre des images proviennent... d'actualités allemandes! - que l'essentiel se situe souvent, dans une perspective d'histoire longue - dans des circonstances économiques tragiques (développement du capitalisme oblige), ici la grande crise de 1929.

Aussi, nombre de documentaires ou de séries (très peu de films de fiction, car ce n'est pas suffisamment spectaculaire...), insistent ou portent exclusivement sur les causes (plus ou moins immédiates) du second conflit armé mondial. Nous ne les évoquons pas tous, encore une fois, car cela déborderait le cadre d'un simple article.

On peut citer dans cet ordre d'idées, les documentaires qui abordent l'ensemble de la guerre, 39-45, Le Monde en guerre (Une nouvelle Allemagne) ; Pourquoi nous combattons? (même s'il s'agit d'une oeuvre de propagande), dans sa première partie, Prelude to War ; Apocalypse : deuxième guerre mondiale (1/6) ; De Nuremberg à Nuremberg (Partie 1). D'autres portent uniquement sur le prologue de la 2ème guerre mondiale : Jeunesses hitlériennes (KORN-BRZOZA) et 1918-1939, Les rêves brisés de l'entre deux-guerres ( ) . Enfin, une série de fiction l'aborde de manière détaillée (et romanesque)  : Le Souffle de la guerre, dans sa Partie 1.

 

Pourquoi nous combattons? (Why we Fight?)

   Cette série de documentaires montés et montrés aux États-Unis alors que la guerre n'est pas terminée, outre qu'il s'agit d'une oeuvre de propagande dans le cadre de la mobilisation de l'opinion et de la mobilisation tout court de soldats américains pour aller combattre l'ennemi en Europe et en Asie, constitue une sorte de proto-type de la manière dont nombre de cinéastes considèrent le partage des responsabilités dans la Seconde Guerre Mondiale. Clairement (et c'est vrai!) l'agresseur est désigné : ce sont les forces regroupées autour des impérialismes allemands, italiens et japonais, les forces de l'Axe, dont chacun polarise en quelque sorte la tradition agressive, en remontant parfois loin, à la première guerre franco-allemand de 1870-1871. A ces puissances qui visent (carrément) la domination du monde, les démocraties occidentales doivent s'opposer. Très pédagogique, la première partie, comme d'ailleurs les suivantes, mêlent documents filmés par... les puissances de l'Axe, agencées pour étayer le propos, et graphiques (souvent cartes animées) qui ne manquent pas de faire comprendre les motivations économiques et politiques de ces puissances. Bien entendu, par la suite, ce propos est nuancé dans les oeuvres qui suivent la seconde guerre mondiale, tant dans les films de fiction, les séries que dans les documentaires, mais n'empêche, sa large diffusion et rediffusion, ses extraits très diffusés ici ou là, et même des reprises de pans entiers d'images laissent une trace indélébile dans les mémoires. Loin d'exonérer ces puissances de leurs responsabilités historiques, ces films et documentaires nuanceront fortement le propos, mais ce n'est que rarement, et très tardivement (en ce qui concerne surtout le Japon d'ailleurs) que s'exprime le point de vue des vaincus.

     Premier d'une série de sept films de propagande commandée par le gouvernement des États-Unis durant la seconde guerre mondiale entre 1942 et 1945, il fut présenté, comme les suivants, au public américain (longtemps majoritairement isolationniste) pour les persuader de soutenir l'intervention américaine et de s'allier avec l'Union Soviétique. La plupart des films sont réalisés par Frank CAPRA (avec Anatole LITVAK), qui fut dérangé et épouvanté par le film de propagande de Léni LIEFENSTAHL, Le Triomphe de la volonté et travailla directement en réaction à ce dernier. Le premier épisode, en 1942, Prelude to War obtint un Oscar dans la catégorie "documentaire". Il est considéré comme un chef d'oeuvre et... c'est vrai : pédagogique, rythmé, très informatif (très peu d'inexactitudes historiques), manichéen aussi, avec une légère tendance à considérer les cultures japonaises, italiennes et allemandes comme foncièrement militaristes et agressives. Il montre, cartes et discours des dictateurs à l'appui, les projets d'invasion du monde entier.

 

 

 

Le monde en guerre, 39-45, Partie un, Une nouvelle Allemagne.

    Version francophone de la série documentaire britannique The World at War réalisée entre 1973 et 1974 par Peter BATTY, Jeremy ISAACS et Hugh RAGETT, la première partie est constituée de montage de films d'archives sur la montée des totalitarismes en Allemagne et au Japon dans les années 1930. Ces documents sont entrecoupés de temps à autres d'interviews des acteurs politiques et militaires de l'époque. Premier des 26 épisodes (remontés de manière différente pour le public francophone, pour en former 34) de 32 minutes chacun, Une nouvelle Allemagne décrit bien cette montée progressive.

Pour le DVD, édité par TF1, dont on connait les tendance racoleuses et une certaine paresse pour les titrages, le coffret se présente de la manière la plus anti-informative possible, et il faut prendre DVD par DVD pour prendre connaissance du contenu...

 

Apocalypse : Deuxième guerre mondiale (1/6) 

     Avec le parti pris de la colorisation des images, de l'étalonnage unifié également des différents plans (en dimension et en grain de définition) et dans la volonté d'intégrer nombre d'images provenant de sources non utilisées auparavant, les auteurs veulent rendre cette guerre présente, bien plus proche des spectateurs que si l'on avait gardé le noir et blanc de nombreuses images d'origine. Même si on retrouve par ailleurs, nombre de plans déjà sur-utilisés dans les documentaires qui le précèdent, et notamment des documentaires français. D'ailleurs la vision à la chaîne de ces documentaires peut donner un certain tournis répétitif, surtout si l'on regarde d'abord la série française réalisée dans les années 1960 pour la télévision. Il vaut mieux l'éviter. Le tour de force peut-être de cette série est de renouveler le regard, notamment par le commentaire des images, porté sur cette guerre.

   Cette première partie des 6 de 52 minutes chacune, regroupe comme les autres des documents d'époque connus ou inédits (de 46 provenances différentes), basés sur des images restaurées et colorisées (pour 70% d'entre elles). Titrée L'Agression (1933-1939), elle décrit la montée du nazisme et la campagne de Pologne. A noter, qu'à l'instar de nombreux documentaires montrés en Europe, elle ne montre sans doute pas assez le conflit armé dans le Pacifiques, pourtant plus long et aussi sanglant.

Diffusée à l'origine en 2009 à la télévision par France 2, et réalisée par Isabelle CLARKE et Daniel COSTELLE, vieux routier du documentaire sur la Seconde Guerre Mondiale, elle est sortie la même années en DVD. La série possède plusieurs suites : Apocalypse, Hitler ; Apocalypse, la Première Guerre mondiale ; Apocalypse, Staline et Apocalypse, Verdun, qui, toutes les quatre montrent également des causes de la Seconde guerre mondiale.

Quelques personnages servent de fil conducteur tout au long de la série, ainsi Rose GOWLLAND, une enfant britannique âgée d'un an au début de la guerre, filmée durant toute la durée du conflit et que l'on voit dans le dernier plan écrivant THE END sur une bombe.

Dominique WOLTON, auteur très critique habituellement sur les documentaires, parle (entretien télévisé en 2009) d'une "force pédagogique" qui "permet de retrouver la violence de l'histoire", la "banalité de l'horreur" et déclare que la télévision reste le média essentiel pour réaliser "le lien social", notamment dans les moments graves. Toujours est-il que la colorisation des images suscitent débat, notamment parce qu'il existe un risque que le déroulement du récit de la guerre soit influence par l'existence de ces documents en couleur (critique plus forte encore pour des séries comme Ils ont filmé la guerre en couleur, Ils ont filmé la libération en couleurs... documentaires que nous ne recommandons pas dans un premier temps). De toute façon, la diffusion de cette série est l'occasion de rappeler que l'historiographie de la Seconde guerre mondiale est bien plus riche que le montre les images tournées durant le conflit : témoignages écrits et audios, documents d'état-major, investigations sur les dessous des opérations militaires... Encore, une fois, si l'on veut comprendre cette guerre, avoir en main des écrits est indispensable. L'historien Lionel RICHARD estime, alors qu'aucun historien ne figure au générique (ce qui ne veut pas dire qu'ils n'ont pas été consultés...), "les recherches universitaires sont à la fois plus sûres et plus avancées que les données apportées par l'ensemble des épisodes (du documentaire". Il y existe "trop d'entorses aux faits (...) d'insinuations non justifiées, d'omissions, pour qu'on puisse admirer sans réserve la somme d'informations qu'elle véhicule". Les historiens suisses Gianni HAVER et Charles HEIMBERG ajoutent de leurs côtés que "si la colorisation des images n'est pas un problème en soi, elle n'en traduit pas moins de manière plus évidente un processus d'aplatissement des sources." Des images en provenance de films amateurs, de fictions, de propagande ou d'une ciné-mitrailleuse sont mélangées et broyées par la machinerie d'Apocalypse, donnant aux images un air supérieur de réalité. Ce processus élimine dans l'esprit du spectateur le problème constant qui se pose à l'historien sur la crédibilité, la véracité différente... des différents éléments écrits et audio-visuels à notre disposition.

 

De Nuremberg à Nuremberg, Partie 1.

   Documentaire de Frédéric ROSSIF produit en 1988 sur le régime nazi, écrit et lu par Philippe MEYER, produit par Paul FRYDMAN, son titre fait référence aux rassemblements de masse nazis à partir de 1933 à Nuremberg, au début du règne d'HITLER, et au procès de Nuremberg (1945-1946) après sa chute. Diffusé en deux ou quatre parties, sa première partie s'ouvre sur le rassemblement du parti nazi, le 13 septembre 1935, à Nuremberg.

Ce segment (de deux parties, pour la durée de 180 minutes) se ferme sur la mort de Stefan ZWEIG le 13 février 1942. Il s'agit de la montée du nazisme, puis de l'apogée de la guerre de conquête du Troisième Reich et de ses alliés. La version de 238 minutes comporte une première partie intitulée La Fête et le Triomphe. Un des intérêts de cette première partie est de montrer comment ce triomphe et cette fête ont pu être réalisés sous les yeux et même avec la participation économique des Soviétiques et, mais c'est moins net, des Américains, finançant, avec entreprises présentes sur le sol allemand en prime, à la fois l'essor économique (déjà largement entamé sous la République de Weimar) et l'effort de guerre allemand... finalement orienté contre eux. En cela, ce n'est pas original, le commerce mondial des armements favorisant depuis le début de l'ère industrielle l'usage d'armes contre les compatriotes des fabricants... Avec là aussi des images tirées des films de propagande allemande, les auteurs ont fait le pari de rester d'un commentaire neutre, estimant que les images parlent d'elles-mêmes... Pari un peu risqué pour ceux qui n'ont pas enregistré plusieurs décennies de tromperies par l'image.

Le documentaire montre bien également un des ressorts de l'adhésion des Allemands au régime. Outre le bénéfice d'une relance économique que les nazis s'attribuent (abusivement), le climat de violence cesse peu à peu, étant donné que les nazis... sortent - provisioirement et de manière sanglante - le reste étant camouflé par la guerre - vainqueurs de cette presque guerre civile qui dure depuis la fin de la première guerre mondiale (malgré quelques années, éparses, d'accalmie) et qui se termine pour les opposants dans les camps de concentration...

 

Jeunesses hitlériennes

   Le documentaire réalisé par David KORN-BRZOZA en 2017, souvent qualifié d'exceptionnel, sous-titré l'endoctrinement d'une nation, décrit à partir d'images d'archives colorisées et de témoignages, comment, des années 1930 à 1945, des millions de jeunes Allemands, à partir de l'enfance, ont été endoctrinés, aveuglés par la folie hitlérienne. Ces nombreux témoignages d'anciens "Hitlerjugend" indiquent bien des dynamismes psychologiques et sociaux à l'oeuvre, combinant les ressources pédagogiques et idéologiques de milliers de cadres, souvent recrutés de longue date, eux-mêmes convaincus des valeurs qu'ils transmettent. Générosité, don de soi, courage, entraide, camaraderie sont particulièrement activés dans des organisations de jeunesses de tout ordre, empruntant souvent les valeurs du scoutisme pour innervé les structures du pouvoir totalitaire. Ces valeurs, jointes aux mensonges d'État et à la propagande active sur les plans économiques et politiques, expliquent le fanatisme jusqu'au-boutiste de ces jeunes qui se sacrifient ensuite sur la seule foi des discours d'un leader charismatique.

 

 

1918-1939, Les rêves brisés de l'entre-deux-guerres

    Ce documentaire de Jan PETER et de Frédéric GOUPIL, qui succède à 14 - Des armes et des mots, paru en Allemagne en 2017 et l'année suivante en France, est une série de huit épisodes de 52 minutes chacun. Les différents épisodes racontent les destins de 13 hommes et femmes français, vietnamiens, allemands, polonais, autrichiens, anglais, suédois, italiens et soviétiques, mis en scène à partir de lettres, journaux intimes et documents d'archives. Leurs destins singuliers permet de revivre les moments-clés de leur vie durant l'entre-deux-guerres. Fondés sur les citations originales issues de carnets intimes et de lettres écrites par les personnages principaux, ainsi que d'autres personnes plus ou moins anonymes, les scénarios permettent d'aborder ces moments où l'histoire bascule souvent, de l'espoir à la désespérance, et pour beaucoup à la lutte active. Rompant avec un découpage de l'histoire qui centre trop sur l'une ou l'autre guerre, et recomposant les vies de ces personnes et personnages suivant la trame même de leur parcours familial, professionnel, émotionnel, intellectuel, le documentaire, bien entendu avec les risques de se tromper un peu dans le détail du vécu réel tel qu'il a été, restitue une logique des événements où les individus subissent l'histoire qu'ils font plutôt qu'ils ne la maitrisent. Il indique aussi, comment dans les différentes contrées ont pu se construire certaines représentations de leur propre histoire et comment les événements ont pu aboutir si tragiquement.

 

Le Souffle de la guerre, partie 1

   Mini-série américaine en sept épisodes de 90 à 150 minutes réalisée par Dan CURTIS et écrit par Herman WOUK d'après son roman éponyme, diffusée sur ABC en 1983, elle raconte les aventures de deux familles, surtout celle Victor "PUG" HENRY, incarné par Robert MITCHUM et celle d'une famille juive polonaise, celle des JASTROW. La série suit leurs aventures de mars 1939 jusqu'à l'entré en guerre des États-Unis en décembre 1941 et au-delà, dans une seconde époque. La première partie, The Winds Rise, montre surtout les pérégrinations d'un attaché naval des États-Unis à des missions diplomatiques en Allemagne, en Russie et en Angleterre. Même si l'histoire en elle-même est imaginaire, l'auteur s'appuie sur des faits qui éclairent les conditions dans lesquelles les États-Unis vont entrer en guerre contre le Japon, puis contre l'Allemagne. L'attaché naval, vu ses compétences techniques est à même de comprendre les préparatifs de guerre, l'état de préparation des troupes et pas seulement des armées navales. A ce titre, ses avis sont très prisés par les hautes autorités militaires, et par le président des Etats-Unis, ce dernier étant submergé par des rapports qui émanent de sources pas toujours très lucides ni indépendantes de nombreux intérêts économiques et financiers. L'attaché naval navigue dans des milieux qui lui font approcher les grandes figures de l'époque, entre autres HITLER et STALINE. On sent mieux, parfois, dans les fictions, mieux que dans les documentaires, l'atmosphère de l'époque. Des hommes et des femmes, pris dans leurs aventures sentimentales, sont témoin de l'histoire en mouvement. Pas un espion, puisqu'il officie au grand jour sans rechercher des documents secrets, pas un complice des milieux déjà évoqués, appartenant à ces familles militaires dont les seuls objectifs sont de servir leur patrie (cela existe...), l'attaché naval est au confluent d'une connaissance technique très fine des matériels militaires et d'une perception des états d'esprit des décideurs politiques. Et c'est en cela que cette mini-série est intéressante, bien que certaines scènes sentimentales soient assez longues (sans excès, on le remarquera...). Les accroches de chaque partie sont bien des événements-clés de la seconde guerre mondiale et la mini-série reflète bien également le destin des familles juives polonaises, au coeur, surtout au début, de la seconde guerre mondiale (question de la Pologne, pacte germano-soviétique, partage du pays entre Allemands et Soviétiques). Également, la mini-série met bien en balance la problématique des deux conflits armés qui, au départ, apparaissent distincts, en Europe et dans le Pacifique, jusqu'à devenir (par le jeu des coopérations militaires et la question du "second front" en Europe) liés de manière sanglantes. Vu du côté des États-Unis, avec la question ou non de participation de la guerre en Europe et de la priorité des fronts, la mini-série offre un tableau réaliste des situations et des positions en présence.

 

- Même si ces quatre DVD d'une cinquantaine de minutes environ chacun renferment des images redondantes  et des redites importantes, ils sont utiles pour plonger dans les "racines du IIIe Reich". Successivement, Hitler, le génie du mal, La folie aryenne, Svastika et Himmler l'âme damnée, comme sont titrés les DVD, même si les documentaires eux-mêmes ne comportent pas de titre (il faut aller à la fin pour y trouver un générique...), retracent un parcours individuel et collectif, depuis la fin du XIXe siècle, qui mène tragiquement à la politique raciale de l'Allemagne nazie. En noir et blanc, avec un commentaire en français, ces quatre films américains auraient pu faire l'objet d'un remaniement d'ensemble par l'éditeur (militaris.fr), évitant, c'est le comble, un effet soporifique...

 

Dan CURTIS, Barabara STEELE, Branko LUSTIG, Le Souffle de la guerre, États-Unis, chaine ABC, 1983. David KORN-BRZOZA, Jeunesses hitlériennes, l'endoctrinement d'une nation, ZED, 2017. Frank CAPRA et Anatole LIVTAK, Why We Fight ? (Pourquoi nous combattons?), 1942-1945. Frédéric ROSSIF, De Nuremberg à Nuremberg, production Jean FRYDMAN, 1989. Isabelle CLARKE et Daniel COSTELLE, Apocalpyse, la Seconde guerre mondiale, France 2, 2009. Jan PETER et Frédéric GOUPIL, 1918-1939 : Les Rêves brisés de l'entre-deux-guerres, LOOKSfilm, Les Films d'ici, Iris Production, Allemagne-France-Luxembourg-Belgique, 2018. Peter BATTY, Jeremy ISAACS et Hugh RAGETT, The World at War (Le Monde en guerre), Thames Television (ITV), 1973-1974.

 

- La série allemande de fiction récente Babylon Berlin, à l'instar d'autres films et documentaires, restituent une perception des Allemands de la second guerre mondiale. Sans compter une réalisation artistique novatrice, les concepteurs de cette série veulent montrer, à travers les enquêtes d'un commissaire de police le climat de dépravation d'une haute société et de misère désespérante des classes du "bas" de la société, dans l'année 1929 précisément, où se combattent gangsters, nazis, conservateurs et communistes (et entre trotskistes et staliniens), les uns et les autres usant du crime pour parvenir à une main-mise économique et politique. Il représente bien les nazis comme l'un de ces nombreux groupes qui se combattent les armes à la main, les armes semblant disponibles de façon abondante (via des stocks de la première guerre mondiale). Elle montre également la lente reconstitution de l'armée (l'aviation) allemande, avec l'aide de l'URSS...

 

 

FILMUS

 

Complété le 5 octobre 2020

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10 décembre 2019 2 10 /12 /décembre /2019 07:22

     Théodore Agrippa d'AUBIGNÉ (de son vrai nom d'AUBIGNY, retranscrit par erreur), homme de guerre, écrivain controversé et poète baroque français, connu surtout pour Les tragiques, poème héroïque racontant les persécutions subies par les protestants, dont l'oeuvre a été ignorée de ses contemporains, n'a été redécouvert qu'à l'époque romantique, notamment Victor HUGO.

   Il fait pourtant partie des chefs de guerre, stratèges et écrivains militaires - comme Gaspard de COLIGNY, François de la NOUE, et aussi le maréchal  de Saulx-Tavannes qui compose des Mémoires dont son neveu Charles de Neufchaises tire un abrégé (Instructions et devoirs d'un vrai chef de guerre, 1574) et Blaise de MONTLUC - qui s'inscrivent dans la grande tradition, par seulement protestante d'ailleurs, des guerres de religion. Calviniste intransigeant, Théodore Agrippa d'AUBIGNÉ soutient sans relâche le parti protestant, souvent en froid avec le roi Henri de Navarre, dont il est au début le campagnon d'armes. Après la conversion de celui-ci, il rédige des textes qui ont pour but d'accuser Henri IV de trahison envers l'Église. Chef de guerre, il s'illustre par ses exploits militaires et son caractère emporté et belliqueux. Ennemi acharné de l'Église romaine, ennemi de la Cour de France et souvent indisposé à l'égards des princes, il s'illustre également par sa violence, ses excès et ses provocations verbales.

    Dès le début de sa carrière, à l'exemple de son père Jean, converti au calvinisme, et qui participe au soulèvement protestant, Théodore Agrippa d'AUBIGNÉ, marqué par les massacres de la Saint-Barthélémy, tout en feignant à la Cour d'être un courtisan catholique, et même en combattant par exemple en Normandie puis à la bataille de Dormans contre les protestants, oeuvre pour que le futur Henri IV ne suive pas une politique conciliatrice envers les catholiques. Sur cet aspect, les historiens ne se déterminent pas encore sur sa bonne foi ou une certaine duplicité. En tout cas, lors de ses nombreuses missions confiés par le futur Henri IV, il se brouille avec lui à cause de son caractère emporté et intransigeant.

Après la signature de la paix de Poitiers (1577) qu'il condamne, il quitte une première fois son maître. Blessé lors d'une bataille, c'est pendant sa convalescence de deux ans, selon lui-même, qu'il aurait commencé la rédaction de son grand poème épique sur les guerres de religions, Les Tragiques.

Il retourne à la Cour de Navarre en 1579, mais perd ses illusions, pendant les guerres de la Ligue, alors qu'il s'illustre de nouveau au combat, étant nommé par Henri de Navarre maréchal de camp en 1586, puis gouverneur d'Oléron et de Maillezais, puis vice-amiral de Guyenne et de Bretagne. Après l'assassinat du duc de guise en 1588, AUBIGNÉ reprend part aux combats politiques, et représente la tendance dure du parti protestant ("Les fermes"). Comme de nombreux protestants, il ressent l'abjuration d'Henri IV, en 1593, comme une trahison. Les divergences politiques et religieuses finissent par le séparer complètement du roi. Il est écarté de la Cour, dont il se retire définitivement après l'assassinat d'Henri IV en 1610.

   C'est désormais sur le plan littéraire qu'il continue son combat : il ridiculise à l'Assemblée des églises protestantes de Saumur, en 1611, le parti des "Prudents" dans Le Caducée ou l'Ange de la paix, achève les Tragiques, et est contraint de quitter la France en 1620, après la condamnation de son Histoire universelle depuis 1550 jusqu'en 1601 par le Parlement. il se retire à Genève pour publier l'essentiel de ses oeuvres. L'essentiel de cette oeuvre est polémique, en dehors de ses sonnets, stances et odes (Le Printemps, L'Hécatombe à Diane et les Petites oeuvres mesless, Méditations sur les psaumes, poésies religieuses...). Ainsi, il cherche à discréditer les vanités de la Cour royale et la religion catholique dans la Confession du Sieur de Sancy et Les Aventures du baron de Faeneste. Il écrit ses mémoires sous le titre Sa vie et ses enfants.

 

     Même lorsqu'il aborde sa carrière littéraire, Théodore Agrippa d'AUBIGNÉ continue de s'intéresser aux affaires militaires. Comme LA NOUE, il porte un intérêt particulier à la préparation de la guerre. Mais il considère la personne du maréchal de camp, équivalent du chef d'état-major et chef suprême sur le terrain, comme facteur clé de la victoire. Sa vision du chef omnipotent annonce l'ère des "grands capitaines", qui voit son apogée lors de la guerre de Trente Ans - encore unconflit de caractère passionnel - au cours de laquelle s'affrontent des figures légendaires comme GUSTAVE-ADOLPHE, MONTECUCCOLI et WALLENSTEIN. Ces généraux lèvent, organisent et entrainent leurs armées, mais ils sont également capables de mener la charge à la tête de leurs troupes au cours d'une bataille. (BLIN et CHALIAND)

 

Théodore Agrippa d'AUBIGNÉ, Les tragiques, Gallimard, 1995 ; Histoire universelle, en 11 volumes, Éditions André Thierry, Genève, Droz, 1981-2000 ; Les Aventures du baron de Faeneste, Édition Prosper Mérimée, disponible sur le site gallica.bnf.fr. ; Oeuvres, sous la direction de Henri Weber et Jacques Balibé, Gallimard, La Pléiade, 1969 ; Écrits politiques, édition jean-Raymond Fanio, Paris, Champion, 2007.

Jacques BALIBÉ, Agrippa d'Aubigné, poète des Tragiques, Presses Universitaires de Caen, 1968. Marie-Madeleine FRAGONARD, La pensée religieuse d'Agrippa d'Aubigné et son expression, Paris, Didier, 1986. Madeleine LAZARD; Agrippa d'Aubigné, Fayard, 1998.

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire française, Paris, 1960. LA BARRE DUPARCQ, L'Art militaire pendant les guerres de religion, Paris, 1864.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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9 décembre 2019 1 09 /12 /décembre /2019 08:12

    François de LA NOUE, surnommé Bras de fer, seigneur de La Noue-Briard entre autres, capitaine français huguenot durant les guerres de religion, fait partie de ces chefs de guerres, écrivains militaires qui s'inscrivent dans la grande tradition protestante de la guerre qui débute au XVIe siècle, se poursuit en Europe (principalement du Nird) au XVIIe siècle, et dont les figures les plus connues sont Maurice de NASSAU et GUSTAVE ADOLPHE.

    Descendant d'une famille illustre et dévouée aux ducs de Bretagne, appelé à la cour  par François 1er en qualité de page du futur Henri II, il fait ses premières armes en Picardie. Il est envoyé en Piémont et participe aux dernières guerres d'Italie, où il se distingue par son habilité et son courage. Sa conversion à la Réforme remonte sans doute à 1558, lorsque François de Coligny d'Andelot, au cours d'une tournée en Bretagne, fait prêcher le pasteur qu'il a emmené avec lui. Bien qu'entré dans la clientèle des Châtillon, il reste un protégé des Guise.

Sa foi l'engage dans les guerres civiles, au cours desquelles il se forge une réputation de grand capitaine. Il prend part aux batailles de Dreux en 1562 et de Saint-Denis en 1567. La même année, il s'illustre en prenant Orléans et Saumur à la tête de seulement cinquante cavaliers. Après une carrière plutôt victorieuse, même si elle est émaillée de rebondissement où il est fait plusieurs fois prisonniers (puis échangés, comme c'est la coutume à l'époque), après la paix de Saint-Germain, signée en août 1570, LA NOUE se rapproche du roi, et se trouve dans une grande politique internationale de rapprochement entre la France et les puissances protestantes. Pendant la quatrième guerre civile, Charles IX lui confie une délicate mission de conciliation entre les habitants de La Rochelle et le pouvoir royal, mais se sentant trahi, démissionne de ses engagements royaux et organise la défense de la ville. Puis ensuite, passe au camp du roi sans prendre part à la bataille... Puis après le massacre de la Saint-Barthélémy auquel il réchappe, incite les Rochelais à la résistance... Les historiens s'interrogent encore sur les raisons de son comportement : idéalisme? réalisme politique? Amitié "très proche" avec Sir Francis WALSINGHAM, ministre protestant anglais, "maître-espion" de la reine Élisabeth 1er d'Angleterre qui fait soupçonner des activités d'agent double au haut sommet?  En tout cas, pendant la cinquième guerre civile, il se range du côté des Malcontents et organise en Poitou la prise d'armes du mardi gras. Il se trouve à la pointe du combat des publicains (des défenseurs du bien public), qui recrutent parmi les modérés des deux bords. De nouveau gouverneur de La Rochelle en janvier 1577 pour le prince de CONDÉ, il signe en septembre au non de ce dernier et du roi de Navarre la paix de Bergerac.

Fatigué, comme beaucoup d'ailleurs, des rivalités à la Cour notamment, aux visées essentiellement politiques, alors que lui-même adopte plutôt des lignes de conduites en faveur du protestantisme, il quitte la France pour apporter son soutien aux protestants révoltés des Pays-Bas. Après quelques victoires, il est battu au village de Pecq par le marquis de Roubaix (1580), puis fait prisonnier par ce dernier.

Pendant sa captivité de 5 ans au château de Limbourg, LA NOUE écrit un commentaire sur l'histoire de Guichardin et compose les Discours politiques et militaires, publiés en 1587 à Bâle, en 1590 à La Rochelle, en 1592 et 1612 à Francfort. Libéré en 1585 par échange de prisonniers et rançon, en échange également de son engagement de ne plus prendre les armes contre l'Espagne ou ses allés, et de ne plus jamais revenir aux Pays-Bas, il s'exile entre 1586 et 1588 à Genève, où il rencontre Théodore de BÈZE. Il fait publier alors ses Discours politiques et militaires et laisse une abondante correspondance (publiée en 1854).

Il revient sur la scène militaire en mai 1589, où il remporte la bataille de Senlis pour le compte d'Henri III. Après l'assassinat de ce dernier, il rejoint Henri IV et participe aux batailles d'Arquès et d'Ivry (1590). Lors d'une bataille au siège de Lamballe, il est mortellement blessé. Sans doute, dans ses activités à la frontière entre le militaire et le diplomatique n'est-il pas pour rien dans la politique de conciliation d'Henri entre catholiques et protestants...

   

      François de LA NOUE préfigure le chef de guerre protestant du XVIIe siècle qu'incarnent ensuite les NASSAU en Hollande. Nourri de philosophie stoïcienne, lecteur assidu de l'Évangile et connaissant parfaitement les ouvrages historiques de l'Antiquité et les classiques de la Renaissance italienne, il est autant moraliste que stratège. Il déclare ne pas aimer la guerre et s'insurge contre certaines pratiques comme le pillage. Il fait partie de ces "intellectuels" militaires qui marque un tournant dans les mentalités collectives par rapport à la guerre, qui n'est plus synonyme d'expression de la force virile et de gloire conquérante, mais plutôt porteuse de malheurs de toutes sortes. Le spectacle des violences religieuses, les horreurs - même pour l'époque - des massacres collectifs, les désordres et les destructions (de nombreux édifices religieux par exemple), lui inspirent les réflexions nouvelles, notamment dans ses Discours politiques et militaires; ouvrage qui a un grand succès, surtout parmi les protestants (traduit en anglais, en allemand et en hollandais). LA NOUE encourage une meilleure préparation à la guerre, aussi bien au niveau de l'instruction des officiers que du renseignement et des reconnaissances. la guerre étant par définition imprévisible, il faut la préparer le mieux possible pour avoir une chance de sortir victorieux des combats. Son expérience de la guerre civile lui fait souligner le rôle des passions dans les guerres, et s'en méfier. Il attache une grande importance particulière aux fortifications, qui deviennent au cours du siècle suivant le sujet principal des débats stratégiques, mais il semble peu enclin à établir une doctrine de la guerre fondée sur des principes scientifiques, bien que ce soit dans l'air du temps, la guerre étant selon lui surtout une succession  d'événements imprévisibles et incertains. (BLIN et CHALIAND)

 

François de la NOUE, Déclaration de Monsieur de la Nouë, sur sa prise d'armes pour la juste défense des villes de Sedan et Jamets, 1588 ; Discours politiques et militaires, 1587, disponible sur gallica.bnf.fr. Ces derniers font l'objet d'une édition commentée par Myriam BAKARAT, dans sa thèse de doctorat, à l'université de Montpellier 3 en 2011.

On trouvera des informations sur François de la NOUE notamment sur le site huguenots-france.org.

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire française, 1960. Henri HAUSER, François de la Noue, Hachette, 1892. La Barre DUPARCQ, L'art militaire pendant les guerres de religion, 1864.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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8 décembre 2019 7 08 /12 /décembre /2019 08:12

    Gaspard II de COLIGNY, noble et amiral français, est l'un des membres les plus connus de la maison de COLIGNY, elle-même éteinte en 1694, pour sa participation importante dans les guerres de religion du XVIe siècle. Fils de Gaspard 1er de COLIGNY, maréchal de France sous François 1er, il est un des chefs de guerre protestants les plus importants, en même temps qu'écrivain militaire, comme ses contemporains François de LA NOUE et Agrippa d'AUBIGNÉ. Il appartient comme eux à la grande tradition protestante de la guerre qui débute au XVIe siècle, se poursuit en Europe (principalement du Nord) au XVIIe siècle, et dont les figures de proue les plus connues sont Maurice de NASSAU et GUSTAVE ADOLPHE.

   Élevé dans la foi catholique, tout comme LA NOUE, il participe aux guerres contre CHARLES QUINT et l'Espagne puis devient un des principaux chefs huguenots lorsqu'il passe du côté de la Réforme, en 1560. Après avoir vainement tenter d'infléchir la politique de Catherine de MÉDICIS à la conciliation, d'abord très modéré dans son adhésion à la Réforme protestante et avoir refusé, par fidélité au roi, la conjuration d'Amboise, il est pris dans les intrigues de la Cour et écarté du pouvoir par les GUISE. C'est dans sa retraite, où la lecture des novateurs change ses opinions religieuses, qu'il adhère pleinement au protestantisme. En 1562, lorsque la guerre éclate entre le parti protestant et le parti catholique, COLIGNY s'engage auprès du prince de CONDÉ. Il participe à la bataille de Dreux qui marque la défaite de l'armée protestante face à l'armée royale. Puis dans la période de la trêve entre les deux partis, il participe à l'établissement d'une colonie en Floride avec 150 de ses co-religionnaires, avec l'autorisation du roi Charles IX. A la reprise des combats, en 1567, il quitte la cour avec CONDÉ pour se réfugier en bourgogne, puis à la Rochelle. Les armées protestantes subissent alors défaites sur défaites lors de la troisième guerre de religion et COLIGNY est contraint de fuir vers le sud avec ses troupes et rejoint l'armée des "vicomtes" en Languedoc, laquelle se livrent d'ailleurs au pillage de villages catholiques... avant d'être victorieuse à Arnay-le-Duc et de remonter en 1570 jusqu'à La Charité-sur-Loire, et de menacer Paris. Après la paix (le roi y étant contraint) de Saint-Germain-en-Laye, COLIGNY tente de rentrer dans les bonnes grâces de Charles IX, mais se trouve en butte à l'hostilité de la Cour. Malgré cette paix, les massacres de protestants continuent et il meurt lors de celui de la Saint-Barthélémy à Paris.

    C'est après une défaite subie lors du siège de Saint-Quentin (1557) que COLIGNY rédige ses Discours dans lesquels il relate son expérience d'assiégé. C'est sous sa tutelle que, plus tard, le futur roi Henri IV apprend l'art de la guerre.

 

Gaspard de COLIGNY, Mémoires de messire Gaspar de Coligny, seigneur de Chastillon, admiral de France, Paris, François Mauger, 1665. Disponible sur gallica.bnf.fr.

Eugène CARRIAS, La pensée militaire française, 1960. La Barre DUPARCQ, L'art militaire pendant les guerres de religion, 1864. Actes du colloque "L'amiral de Coligny et son temps, Paris, 24-28 octobre 1972, Société de l'histoire du protestantisme français, 1974. Jules DELABORDE, Gaspard de Coligny, 3 tomes, Librairie G. Fischbacher, 1879-1882.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016.

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7 décembre 2019 6 07 /12 /décembre /2019 13:27

   Louis WIRTH, sociologue américain, élu par ses pairs président de l'Association internationale de sociologie de 1947 à sa mort, après en avoir été secrétaire (1932-1947) est l'un des plus important représentant de l'École de Chicago.

   Né en Allemagne, et immigré aux États-Unis en 1911, il mène ses études suivant un cursus constant (licence en 1919, master en 1925 et doctorat en 1926). Il effectue sa thèse sous la direction de Robert PARK et Ernest BURGESS et enseigne de 1926 à sa mort à l'Université de Chicago. Il s'intéresse notamment à la vie urbaine, au comportement des minorités, aux mass média et est aujourd'hui reconnu comme une figure de la sociologie urbaine. Un de ses articles les plus célèbres est "le phénomène urbain comme mode de vie, publié dans le Journal Américain de Sociologie (1938). Il y synthétise des idées de l'école de Chicago. Il doit sa renommée également à son ouvrage Le Ghetto (1928), publié en 1980 en français.

  

   Sa thèse était consacrée à l'étude de la communauté juive du West Side de Chicago. Elle mettait en oeuvre les outils de l'analyse écologique pour saisir, sur cet exemple particulier, les interdépendances entre les processus sociaux et leur traduction dans l'espace urbain. Lieu de la première installation des nouveaux venus, le ghetto apparaît comme une étape nécessaire sur la voie de l'assimilation. Par l'équilibre qu'il permet entre la tradition et l'adaptation, entre la tolérance et le conflit, il assure une fonction positive de relais. En préservant les modèles culturels, les institutions et les formes de sociabilité typiques de la communauté d'origine, il limite les effets désorganisateurs du "choc des cultures" au prix d'une ségrégation spatiale qui règle le jeu des proximités et des distances avec le groupe dominant. La sortie du ghetto et les parcours résidentiels ultérieurs sont les indices de changements de statuts, de comportements et d'attitudes au travers desquels s'opère l'intégration progressive des immigrés les plus anciens au sein de la société d'accueil.

"Si ces deux groupes, à savoir le plus grand et le plus petit, celui qui est dominant et celui qui est dominé, sont capables de vivre (...) dans une telle proximité, c'est précisément parce qu'ils se limitent à de simples relations extérieures", écrit WIRTH à propos du ghetto. D'une certaine manière, le jugement ne vaut pas seulement pour cette forme particulière et transitoire de l'histoire urbaine, car la distance dans l'interaction est finalement constitutive de l'expérience de tout citadin. Telle est du moins la thèse qu'il développe, à la suite de SIMMEL et de PARK, dans l'un des articles les plus célèbres de la sociologie américaine. A partir d'une définition minimale de la ville par la taille, la densité et l'hétérogénéité de son peuplement, WIRTH identifie les invariants du "phénomène urbain comme mode de vie" : anonymat et superficialité des relations sociales : multiplicité et segmentation des liens communautaires traditionnels par l'association à base rationnelle, par les mécanismes de délégation et de représentation ; développement conjoint de l'individualisme et des phénomènes de masse. Vision synthétique de ce qui fait l'essence de la vie citadine, ou généralisation contestable des particularités d'une époque et d'un pays?  Toujours est-il que le modèle (repris maintes et maintes fois des deux côtés de l'Atlantique...) proposé par WIRTH représente encore aujourd'hui l'une des références majeures de la sociologie et de l'anthropologie urbaines. (Yves GRAFMEYER)

 

Louis WURTH, Le Ghetto, Presses Universitaires de Grenoble, 2006 ; Ideological Aspects of Social Disorganisation, dans American Sociological Review, n°4, 1940 ; The signifiance of Sociology, dans International Social Science Bulletin (UNESCO), volume 3, n°2, 1951.

Yves GRAFMEYER, Louis Wirth, dans Encyclopedia Universalis.

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4 décembre 2019 3 04 /12 /décembre /2019 08:50

   Ernest Watson BURGESS, canadien d'origine, est un sociologue américain dont l'oeuvre a contribué à fonder l'École de Chicago.

     Considéré comme le premier "jeune sociologue" de formation puisque les autres membres du département de sociologie ont rejoint celui-ci à travers d'autres disciplines, il mène une carrière de professeur sur cinq décennies, de 1916 à 1957. Même après sa retraite, il reste actif, co-auteur d'un ouvrage sur la sociologie urbaine avec Donald BOGUE en 1963.

    Ce fondateur de la sociologie moderne, crée l'"écologie sociale" avec son collègue Robert E.PARK, à partir de Chicago. Il préfère les aspects pratiques de la sociologie, plutôt que les enjeux théoriques, explorant et étudiant les phénomènes sociaux tels que la croissance urbaine, la criminalité, la délinquance, la violation de libération conditionnelle et le divorce. Il cherche à concevoir des outils fiables capable de supporter la prédiction de ces phénomènes. Il affirme que "La prédiction est le but des sciences sociales comme des sciences physiques" ou encore que sa contribution à la sociologie consiste à faire émerger celle-ci, à partir d'une philosophie de la société, en tant que science de la société. Il met sur pied différentes méthodes statistiques et analytiques pour améliorer ces prédictions.

       Il s'intéresse surtout à la possibilité de prédire des comportements individuels en se fondant sur des variations statistiques. C'est pourquoi, dès 1929, il étudie le "taux de réussite" des décisions de libération conditionnelles dans l'Illinois, entendu comme absence de récidive. La "méthode Burgess" devient rapidement célèbre, et est mise en oeuvre dans le système carcéral de l'Illinois. De nombreux sociologues s'essaient à la raffiner, donc Albert J. REISS, Lloyd OHLIN, Daniel GLASER, George VOLD (un élèvre de SUTHERLAND, qui s'inspire également des travaux d'ELEANOR et de Sheldon GLUECK).

     Écrite avec Robert PARK en 1921, l'Introduction à la science de la sociologie, constitue une des oeuvres les plus importantes de BURGESS. Ce manuel est devenu un ouvrage classique de référence, la "bible de la sociologie" (américaine), et défini les voies nouvelles et le cadre conceptuel pour la sociologie en train de se constituer et de s'écrire.

      Dans un autre ouvrage collaboratif, publié en 1925, The City, BURGESS et PARK propose une conception de la ville qui correspond largement au modèle des zones concentriques observables dans l'agglomération de Chicago auquel ils prête,t un caractère général. Ce modèle, dit "The Burgess Urban Land Model" ou "théorie des zones concentriques" suggère une forme de compétition économique pour réguler l'espace.

La croissance urbaine procède par extension, succession et concentration. En se développant, le centre des affaires recouvre progressivement ses pourtours, que des habitants les plus aisés abandonnent au profit de quartiers résidentiels périphériques. Ces derniers se trouvent séparés du centre par une "zone de transition" instable et souvent dégradée, que les immigrants les plus anciens tendent eux-mêmes à délaisser au fur et à mesure de leur intégration à la société d'accueil. La mobilité sous toutes ses formes (déplacements quotidiens, changements de résidence, etc) est l'une des manifestations les plus aisément repérables du métabolisme urbain. Véritable "pouls de l'agglomération", elle traduit les tensions permanentes entre des processus contradictoires de désorganisation et d'adaptation qui affectent aussi bien les individus que les institutions et les espaces urbains. Les divers pathologies urbaines, auxquelles BURGESS a personnellement consacré une bonne part de ses recherches, sont autant de perturbations qui affectent ce métabolisme lorsqu'il se trouve déséquilibré par une croissance trop rapide et par la confrontation de modèles culturels hétérogènes. Les analyses de la déviance, de la criminalité organisée, de la délinquance juvénile passent par une étude statistique de leur inscription dans les espaces urbains, préalable obligé à l'observation directe des conduites individuelles.

      De même, il publie en 1939 une étude sur les facteurs impliqués dans la réussite du mariage. Coécrit avec Leonard COTTRELL, l'ouvrage s'intitule Predicting Success or Failure in Mariage. Ce livre choque alors un certain nombre de commentateurs, notamment parce qu'il s'abstient de toute prise en compte du sentiment amoureux dans ce calcul prédictif. certains bien entendu s'empressent, pour dévaloriser l'ouvrage, de souligner que BURGESS lui-même est célibataire.

     BURGESS se penche aussi sur les populations de personnes âgées. Les résultats de ces travaux sont communiqués dans Aging in Western Societies publié en 1960.

     Les méthodes de recherche qualitative, comme les entrevues et l'examen ds documents personnels comptent, selon lui, comme des outils de recherche utiles et pertinents. Avec leur concours, un scientifique est mieux équipé pour comprendre les humains et ce que recouvre les phénomènes sociaux.

Moins enclin que PARK aux spéculations théoriques, BURGESS exerce une influence considérable sur les orientations méthodologiques de l'école de Chicago en donnant une forme opérationnelle aux concepts généraux de l'écologie humaine. Très attentif à la distribution spatiale des phénomènes sociaux, il contribue au développement des usages scientifiques de la cartographie et à l'amélioration des séries statistiques intra-urbaines produites par les services de recensement. Si l'on peut en faire à ce titre le précurseur des travaux de l'écologie factorielle, il n'en défend pas moins une position médiane dans le débat qui s'installe dès la fin des années 1920 entre les défenseurs des méthodes qualitatives et les partisans des techniques quantitatives. C'est en effet dans l'observation directe et dans le recours aux histoires de vie qu'il voit "la meilleure manière de comprendre les aspects subjectifs de l'existence urbaine", conformément au parti méthodologique ont l'école de Chicago est le plus couramment créditée. (Yves GRAFMEYER)

C'est par ces biographies que l'on peut le mieux appréhender des frontières territoriales, limites "réelles", qui correspondent rarement à une définition administrative et légale. La répartition des professions dans l'espace urbain échappe en grande partie à cette définition légale et administrative.

 

Ernest W. BURGESS, La croissance de la ville ; Introduction à un projet de recherche, dans L'école de Chicago, Naissance de l'écologie urbaine, Sous la direction de GRAFMEYER, YVES et Joseph ISAAC, Aubier, 2005 ; Contributions to Urban Sociology, University of Chicago Press, 1963.

Yves GRAFMEYER, Burgess Ernest W., dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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4 décembre 2019 3 04 /12 /décembre /2019 08:41

      Avec le recul des années et l'établissement d'une historiographie qui dépasse les querelles entre écoles psychanalytiques peut s'éclairer bien des aspects de la notion de Refoulement.

 

Une histoire de l'idée du refoulement.

   Ainsi Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON reviennent sur l'histoire de cette notion.

"Freud n'est pas l'inventeur de l'idée de refoulement. Il le reconnaît lui-même très clairement dans ses considérations "Sur l'histoire du mouvement psychanalytique" publiées en 1914 : "Dans la théorie du refoulement, je fus à coup sûr indépendant ; je ne connais aucune influence qui aurait pu m'en rapprocher et tins moi-même, pendant longtemps, cette idée comme un idée originale, jusqu'au jour où Otto Rank nous montra le passage de Schopenhauer, dans Le Monde comme volonté et comme représentation, où le philosophe s'efforce de trouver une explication à la folie. Ce qui est dit dans ce passage sur notre répulsion à admettre un aspect pénible de la réalité recouvre si parfaitement le contenu de notre concept de refoulement qu'il se peit que j'aie une fois de plus la possibilité d'une découverte à l'insuffisance de mes lectures."

A la suite de cette mise au point, Freud évoque ses difficultés à lire les oeuvres de Friedrich Nietschze (1844-1900), auquel il emprunte, reconnait-il, le terme inhibition pour traiter d'un mécanisme qui coïncide avec sa conception du refoulement. Présente dans la philosophie allemande du XIXe siècle, l"idée de refoulement l'est également dans les travaux de psychologie de Johann Friedrich Herbart, puis ceux de Theodor Meynert, qui fut l'un des maitres de Freud. Après avoir reconnu sa dette, Freud ajoute : "la théorie du refoulement est à présent le pilier sur lequel repose l'édifice de la psychanalyse, autrement dit son élément le plus essentiel, qui n'est lui-même que l'expression théorique d'une expérience que l'on peut répéter aussi souvent qu'on veut lorsqu'on entreprend l'analyse d'un névrosé sans le secours de l'hypnose (...) je m'élèverais très violemment contre celui qui prétendrait ranger la théorie du refoulement et de la résistance parmi les présupposés de la psychanalyse et non parmi ses résultats (...) la théorie du refoulement est une acquisition du travail psychanalytique.""

Toujours pour Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON, qui inscrivent là l'opinion pratiquement unanime quand on discute psychanalyse, "l'idée du refoulement apparait très tôt dans l'élaboration de la théorie freudienne de l'appareil psychique, avant même la lettre à Wilhelm Fliess du 6 décembre 1896, dans laquelle il met en place la définition inaugurale de sa première topique : dans cette lettre, le refoulement en l'appellation clinique du "défaut de traduction" de certains matériaux qui n'accèdent pas à la conscience. La raison de cette carence "est toujours la production de déplaisir qui résulterait d'une traduction ; tout se passe comme si ce déplaisir perturbait la pensée en entravant le processus de traduction". Dans cette période, la notion de refoulement recoupe fréquemment celle de défense, même si elle ne lui est pas assimilée.

Dans les articles de 1894 et 1896 que Freud consacre aux psycho-névroses de défense, le refoulement est comme éclipsé par la notion de défense qui lui permet de pose une distinction étiologique entre l'hystérie, la névrose obsessionnelle et la paranoïa. Jean Laplanche et Jean-Bernard Pontalis se sont efforcés de clarifier ces relations complexes, et plusieurs fois modifiées, entre défense et refoulement. (...). Freud, en 1926, éprouvera encore le besoin de revenir sur ce points, dans son livre Inhibition, symptôme et angoisse, sans pour autant le clarifier de manière convaincante.

Constitutif de l'inconscient, le refoulement s'exerce sur des excitations internes, d'origine pulsionnelle, dont la persistance provoquerait un déplaisir excessif. Freud esquisse à ce propos un développement théorique déjà très élaboré dans une lettre à Fliess  du 14 novembre 1897. A cette époque, sa fascination pour la théorie "fliessienne" des périodes sous-tend son transfert et il pense être sur le point de commencer ce qu'il appelle son "auto-analyse". Il se surprend à prévoir des événements bien avant qu'ils se produisent (...). Freud expose alors à Fliess ses idées sur les zones érogènes infantiles qui ne sont plus, à l'âge adulte, source de décharge sexuelle : la région anale et, emprunt aux idées de Fliess, la région bucco-pharyngienne, régions qui ne doivent plus, normalement, être source d'excitation ou d'apport libidinal, sauf en cas de perversion. Mais ces zones sont susceptibles de produire une décharge sexuelle "par effet d'après-coup du souvenir". En fait, il s'agit, poursuit Freud, d'une décharge de déplaisir, "une sensation interne analogue au dégoût ressenti dans le cas d'un objet. Pour nous exprimer plus crûment, le souvenir dégage maintenant la même puanteur qu'un objet sexuel. De même que nous détournons avec dégoût notre organe sensoriel (tête et nez) devant les objets puants, de même le préconscient et notre compréhension consciente se détournent du souvenir. C'est là ce qu'on nomme refoulement."

Le refoulement ne traite pas les pulsions elles-mêmes mais leurs représentants, images ou idées, qui, pour être refoulés, demeurent cependant actifs dans l'inconscient sous forme de rejetons d'autant plus prompts à faire retour vers la conscience qu'ils sont localisés à la périphérie de l'inconscient. Le refoulement d'un représentant de pulsion n'est donc jamais définitif. Il demeure toujours actif, d'où une grande dépense énergétique.

Dans la 5e section du chapitre VII de L'interprétation du rêve, Freud décrit le refoulement comme un processus dynamique, lié au processus secondaire qui caractérise le préconscient (...). En 1915, dans le cadre de la métapsychologie, le refoulement fait l'objet d'un article où l'inconscient n'est plus totalement  assimilé au refoulement : "Tout ce qui est refoulé doit nécessairement rester inconscient, mais nous voulue d'entré de jeu poser comme tel que le refoulé ne recouvre pas tout ce qui est inconscient. L'inconscient a l'extension la plus large des deux : le refoulé est une partie de l'inconscient." Cette mise au point appelle une redéfinition du refoulement : elle se trouve au coeur de l'article consacré à ce processus. Freud commence par y redire que le refoulement constitue par la pulsion et ses représentants "un moyen terme entre la fuite (réponse appropriée aux excitations externes) et la condamnation (qui sera l'apanage du SurMoi)".  Puis il distingue trois temps constitutifs du refoulement : le refoulement proprement dit, ou refoulement après-coup ; le refoulement originaire ; le retour du refoulé dans les formations de l'inconscient. Si l'on veut saisir l'essence de cette construction freudienne, il faut l'aborder par la question du refoulement originaire.

Le refoulement en général porte sur les représentants des pulsions, eux-mêmes objet d'un retrait d'investissement, c'est-à-dire d'une cessation de prise en charge de la part du préconscient : dans ce cas, l'inconscient effectue immédiatement un investissement substitutif qui appelle en retour un "contre-investissement" de la part du préconscient, lequel se heurte alors à l'attraction constituée par des éléments de l'inconscient anciennement refoulés. Ce dernier point conduit Freud à postuler l'existence d'un refoulement antécédent, un refoulement originaire. ce refoulement est assimilé par Freud à une fixation résultant d'un refus de prise en charge d'un représentant d'une pulsion par le conscient. Le représentant ainsi refoulé subsiste de façon inaltérable et demeure lié à la pulsion. On notera que Freud n'est guère explicite quant à la véritable origine du processus ; d'où proviennent les éléments attractifs de l'inconscient responsables de cette première fixation? A défaut de réponse claire, il émet l'hypothèse, en 1926, d'une effraction primordiale résultant d'une force d'excitation particulièrement intense. Le retour du refoulé, troisième temps du refoulement, se manifeste sous la forme de symptômes - rêves, oublis et autres actes manqués - que Freud considère comme des formations de compromis.

Dans la seconde topique, le refoulement est rattaché à la partie inconsciente du Moi. En ce sens, Freud peut dire que le refoulé fusionne, comme cette partie du Moi, avec le Ça. "Le refoulé, écrit Freud dans Le Moi et le 9a, n'est nettement séparé du Moi que par les résistances du refoulement, tandis que par le Ça il peut communiquer avec lui."

     C'est surtout après Freud que la théorie psychanalytique peaufine cette présentation du refoulement, en tentant de répondre aux interrogations pendantes.

 

Le refoulement, pierre d'angle des mécanismes de défense

  Pivot historique et évolutif, le concept de refoulement a suscité et suscite encore de nombreuses propositions métapsychologiques confirmant ou distordant les perspectives freudiennes. Pour autant, Alain de MIJOLLA, Sophie de MIJOLLA MELLOR et leurs collaborateurs, dans leur somme Psychanalyse se limitent à suivre la démarche freudienne. Il est vrai que les multiples variations sur le refoulement appartiennent à des démarches propres à leurs auteurs et demeurent autant d'investigations sur le sens à lui donner.

   Le terme de refoulement, écrivent-ils, "est souvent pris dans une acceptation générale qui la rapproche (...) de celui de défense, tel que Freud l'envisageait au début de ses études sur les psychonévroses et particulièrement de ses études sur l'hystérie. Mais insistons sur le fait qu'avec le refoulement s'inaugure la découverte de l'Inconscient, qu'il est la condition et l'inspiration d'autres découvertes. (...)".

"Si le mécanisme, poursuivent-ils, de refoulement privilégie l'approche des hystériques, il joue aussi un rôle capital dans les autres affections mentales, ainsi d'ailleurs qu'en psychologie normale en tant que constituant majeur. Il se retrouve au moins comme un temps de nombreux processus défensifs complexes et prototype d'autres opérations défensives. On peut aussi avancer que son défaut d'accomplissement met en jeu d'autres défenses plus massives et que ce défaut est le signe de psychopathologies plus sévères que les psychonévroses classiques, entrant par exemple dans les modèles déficitaires de la perversion, des états-limites, des psychoses, des modèles psychosomatiques."

    La théorie du refoulement mise en avant par Freud et nombre de ses continuateurs se développe - étant donné que dans la grande majorité des études, c'est le Moi qui est l'instance refoulante, pour prendre la deuxième topique de Freud, la plus largement utilisée - dans la recherche du refoulement originaire, de la qualité du refoulé, des modalités des censures et des aspects qualitatifs et quantitatifs de la répression.

  

Le refoulement originaire

  Freud fait l'hypothèse d'un premier temps appelé refoulement originaire. C'est un processus hypothétique décrit comme premier temps de l'opération de refoulement, temps de formation d'un certain nombre de représentations inconscientes constitutives du "refoulé originaire". Ce premier temps ne porterait pas sur la pulsion en tant que telle mais sur les signes, ses représentants qui n'accèdent pas à la conscience et auxquels la pulsion reste fixée. Le mécanisme de ce refoulement originaire ne vient pas du Moi, il s'agit d'un contre-investissement primaire. C'est que la pulsion, très liée aux processus biologiques, reste et persiste dans son activité, quel que soit ses représentants.

Quant à savoir quelle est ce mécanisme primaire, Freud n'en dit pas grand chose, et reste prudent. Prudence que ne partage pas tous ses continuateurs, entre autres Mélanie KLEIN, qui recherche dès le plus jeune âge les dynamismes biologiques, mais aussi certains neurologues, notamment dans les débuts du développement de ce qu'on a appelé les neurosciences, dans leur tentative d'établir des ponts de plus en plus précis entre ces dynamismes biologiques et des manifestations psychanalytiques.

En tout cas, pour reprendre les cheminements de la pensée de Freud, les noyaux inconscients ainsi constitués collaborent ensuite au refoulement proprement dit par l'attraction qu'ils exercent sur les contenus à refouler, conjointement à la répulsion provenant des instances supérieures. Ce refoulement se distingue ainsi du refoulement proprement dit, appelé refoulement après coup.

Des relations étroites existent entre le refoulement originaire et la fixation, fixation de la pulsion à une représentation avec inscription de cette représentation dans l'Inconscient sans passage préalable dans le Conscient. C'est le contre-investissement primaire qui représente la défense permanente dans un refoulement originaire, mais, qui, aussi, garantit sa permanence. Le contre-investissement est le seul et unique mécanisme du refoulement originaire. Dans le refoulement proprement dit, s'y ajoute le retrait de l'investissement préconscient. Cette réflexion de Freud entraine des questionnements. peut-on parler d'une défense originaire? d'un mécanisme originaire de défense?

 

La quête du refoulé

   Cette recherche sur son contenu, sur ce que représentent les rejetons en quelque sorte du refoulé qui peuvent avoir subi des modifications des traces initiales, conduit Freud à ses grandes découvertes. La levée du refoulement serait la raison d'être de la psychanalyse.

Dans le cadre du processus analytique, l'analyse des résistances est bien le moyen de parvenir à une prise de conscience du refoulé et à une levée du refoulement. Anna Freud, en 1949, précise qu'il faut d'abord passer par la compréhension et l'analyse des défenses à l'origine des résistances à la psychanalyse, avant d'aborder l'analyse des contenus, d'en faire l'interprétation.

Le symptôme névrotique apparait comme un compromis entre le refoulement et le refoulé, un point de coïncidence entre le désir et l'interdit. Le refoulement s'avère ainsi défense contre et compromis du conflit névrotique, le refoulé entrant dans la constitution du symptôme.

 

Les censures

     La censure semble jouer un rôle important ; agissant à différents niveaux de l'appareil psychique, elle devient plurielle. Est-elle un mécanisme de défense? C'est une fonction qui tend à interdire aux désirs inconscients et aux formations qui en dérivent, l'accès au système préconscient/conscient. Selon Freud, la censure est une fonction permanente, elle constitue un barrage sélectif et se trouve donc aussi à l'origine du refoulement. Dans le cadre de la seconde topique, Freud est amené à englober la fonction de censure dans le champ plus large de la défense, d'une défense qui pourrait aussi être en rapport avec le SurMoi. La censure est ainsi "le censeur du Moi", une instance d'auto-observation. Mais la censure déformant, dénaturant la représentation refoulées, la falsifiant même, rend plus malaisé et plus complexe le processus de la cure, le retour du refoulé.

 

La répression

   Le terme répression est maintenant fréquemment employé en psychanalyse et par les psychosomaticiens, bien que son usage soit parfois mal codifié. Dans un sens large, il recouvre une opération psychique qui tend à faire disparaitre de la conscience un contenu déplaisant et inopportun : idées, affects, etc. Ce terme apparait chez Freud en 1905. Ce niveau élargi peut faire penser qu'il recouvre l'ensemble des mécanismes de défense, mais nombre de ceux-ci ne comportent pas l'exclusion d'un contenu hors du champ de la conscience. Par ailleurs, à l'inverse de la plupart des autres mécanismes de défense et notamment du refoulement, la répression semble être un mécanisme conscient, jouant au niveau de la seconde censure que Freud situe entre le conscient et le préconscient. Il s'agit donc d'une exclusion hors du champ de la conscience "actuel" et non du passage du système Préconscient/Conscient au système inconscient. Ces notions d'actuel et de non-passage par le Préconscient placent la répression en élément clé de l'approche théorique de certains psychosomaticiens (P. Marty, 1989). La répression signale le signe d'une insuffisance du fonctionnement préconscient, un raté de l'organisation névrotique, une sorte de "refoulement du pauvre". Ce mécanisme semble ici une des voies d'aboutissement possible de la "vie opératoire".

Ce terme, par ailleurs, est surtout employé lorsqu'il s'agit du "traitement" de l'affect.

 

Sous la direction de Alain de MIJOLA et Sophie de MIJOLLA-MELLOR, Psychanalyse, PUF, 1999. Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON, Dictionnaire de la psychanalyse, Le Livre de Poche, 2011.

 

PSYCHUS

    

 

 

 

 

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30 novembre 2019 6 30 /11 /novembre /2019 10:03

   Alexandre Vassilievitch SOUVOROV, comte Rymnitski, prince d'Italie, comte du Saint-Empire Romain Germanique, est un généralissime au service de l'Empire russe. Il est considéré comme le plus grand général russe du XVIIIe siècle.

Il cumule les succès tout au long de sa carrière dans des conditions parfois difficiles, face à des adversaires aussi variés que redoutables et malgré des ennuis de santé qui le poursuivent toute sa vie. SOUVOROV exerce une influence considérable sur des générations entières de militaires russes et soviétiques. En 1941, c'est vers sa mémoire que STALINE se tourne pour puiser la source morale destinée à motiver ses troupes face au Blitzkireg de l'armée allemande. L'exemple de son action militaire est plus importante qu'aucune de ses théories sur la guerre, contenues dans un ouvrage très bref, L'Art de vaincre.

 

Une carrière militaire brillante

    Entré à 13 ans au service pendant la guerre russo-suédoise (1741-1763), il se distingue contre les troupes prussienne pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763). En 1759, il participe à la bataille de Kunersdorf, où les Russes remportent une grande victoire contre FRÉDÉRIC II de Prusse. Il parvient au grade de colonel en 1762. Il gravit ainsi un à un tous les échelons de la hiérarchie militaire pour finir avec le grade de maréchal, prenant en 1799 le commandement en chef des armées combinées austro-russes. Mais il ne finit pas dans les honneurs mais dans l'exil, prit dans les multiples péripéties et retournements dans le fonctionnement des alliances contre la France. Tombé malade, alors qu'il est retiré dans sa famille en Russie, il meurt en 1800, laissant l'Empereur se repentir de sa conduite injuste et cruelle envers un homme qui avait couvert de gloire les armées russes.

 

Une expérience de la guerre théorisée surtout après sa disparition

   L'expérience, qui lui confère une connaissance des hommes et des rouages de l'armée russe, inégalable, lui permet de développer un rapport extrêmement étroit avec ses troupes. D'ailleurs, pour SOUVOROV, la dimension humaine et psychologique de la guerre est l'un des éléments clés de la victoire. Son expérience de la guerre aussi est grande : il réprime la rébellion de POUGATCHEV, combat avec succès contre les Turcs et les Polonais, et fait une remarquable campagne en Italie et en Suisse contre les Français durant la seconde coalition, marquée par sa traversée du col du Saint-Gothard et par sa brillante retraite à travers les Alpes, alors qu'il est complètement isolé, à court de munitions et de vivres, et dépourvu de pièces d'artillerie.

L'art militaire russe au XVIIIe siècle est nettement inférieur à celui pratiqué dans le reste de l'Europe. C'est grâce au génie et à l'originalité de SOUVOROV que les Russes parviennent à s'extraire de leur isolement pour construire une armée capable de résister à NAPOLÉON en 1812. Il s'instruit tout seul en approfondissant sa connaissance des langues étrangères et en se plongeant dans les grands textes militaires classiques : il lit MONTECUCELLI, MAURICE DE SAXE, FRÉDÉRIC LE GRAND et VAUBAN. Il combine ses connaissances théoriques avec une très bonne évaluation du potentiel russe en matière de guerre : mieux que personne avant lui, il sait utiliser les ressources humaines que possède la Russie et façonne son armée autour du paysan-soldat. Exposé à ses débuts à un art de la guerre défensif, favorisant le combat de sièges et la construction  de fortifications, SOUVOROV développe une approche tactique offensive dont la rapidité d'exécution, la vitesse de mouvement, et l'effet de surprise sont les principales caractéristiques. Il met en relief trois qualités militaires : le coup d'oeil, la rapidité et l'intrépidité. Lui-même est doté d'un coup d'oeil incomparable qui lui permet de déceler au plus vite que n'importe qui les points faibles de ses adversaires et de les exploiter au mieux. Pour préparer ses troupes au combat, il organise de nombreuses manoeuvres simulant les conditions de la guerre. Ces exercices ont parfois lieu la nuit et sa terminent fréquemment par un combat à l'arme blanche. Il modifie ses formations et abandonne le carré pour des formtions tactiques plus petites et plus mobiles se déplaçant en colonne.

Le grand mérite de SOUVOROV est d'abord su percevoir les changement fondamentaux qui interviennent à la fin du XVIIIe siècle dans le domaine de la guerre. Alors que le reste de l'Europe n'aperçoit cette transformation que dans la défaite, face à l'armée française, SOUVOROV aura su anticiper les événements. L'évolution tactique de l'armée russe sous ses ordres est semblable à celle de la Grande Armée conçue par NAPOLÉON au même moment : une armée en mouvement perpétuel, animée d'un sentiment patriotique vivace et d'un attachement sans bornes à son chef. Pour avancer plus rapidement, les troupes russes s'approvisionnent sur le terrain (au grand dam des populations des territoires traversés), délaissant l'usage des magasins. SOUVOROV est un adepte de la stratégie d'anéantissement et n'est satisfait de ses victoires que lorsqu'elles sont totales. Il est favorable aux actions violentes et rapides et préconise la poursuite implacable de l'ennemi. Il est conscient du rôle que peuvent avoir les populations civiles, aussi bien en terrain ami qu'ennemi, et il sera toujours soucieux de ne pas se les aliéner (exercice difficile...). Comme NAPOLÉON en France, SOUVOROV aura su exploiter les réalités politiques sociales et de son pays pour formuleer une stratégie aussi révolutionnaire qu'efficace. (BLIN et CHALIAND)

    Son Art de vaincre n'est pas réellement un traité, mais une série de préceptes militaires devant être mémorisés et intégrés en quelque sorte physiquement et psychologiquement par des recrues d'origine paysanne. Il est fondé sur une discipline à la prussienne et tourné vers l'offensive d'abord. DUBOSCAGE; officier français qui servit longtemps sous ses ordres, a écrit dans son Précis historique sur le maréchal SOUVOROV : "L'art de la guerre pour le soldat comme pour l'officier consistait, d'après Souvorov, dans la rapidité de l'exécution et dans l'intrépidité que ne pouvait arrêter aucun obstacle, ces deux vertus militaires devaient en outre être couronnés par une obéissance aveugle. Pour obtenir la rapidité et l'intrépidité, il fallait à son avis habituer les troupes aux événements de la guerre au moyen de manoeuvres, si voisines de la réalité (avec les blessures et "accidents" mortels que cela peut impliquer) que le soldat pût considérer une attaque véritable comme une simple manoeuvre. (...) Il terminait chaque inspection, chaque revue par un discours très long. (...). Il indiquait les fautes commises dans telle circonstance et adressait des éloges pour la conduite tenue dans telle autre. Il communiquait à tous dans ses discours les bases générales de l'art de la guerre." Son ouvrage n'est pas édité de son vivant et n'est connu que parce qu'il le communique aux Autrichiens, pendant la campagne d'Italie en 1799.

 

Alexandre SOUVOROV, L'art de vaincre, édition commentée par DRAGOMINOF, Charles-Lavauzelle, 1899. Extraits (Instruction aux soldats sur les connaissances qui leur sont nécessaires et Instructions données à l'armée autrichienne en 1799) dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Guillaume Mathieu DUMAS, Vampagnes du comte de Suwarov, Hambourg, 1799. Jean JACOBY, Souvarov, 1730-1800, Paris, 1935. Philip LONGWORTH, The Art of Victory : The Life and Achievements of Generalissimo Suvorov, 1729-1800, New-York, 1965. Général Serge ANDOLENKO, Généralissime Souvorov : père de la doctrine de guerre russe, 1729-1800, Genève, Éditions des Syrtes, 2016.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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28 novembre 2019 4 28 /11 /novembre /2019 12:19

     Vassili SOKOLOVSKI, officier d'infanterie russe puis soviétique (en février 1918), devient chef d'état-major en 1941, puis commandant du front ouest en 1943. Il participe à la prise de Berlin et devient en 1952 chef d'état-major de l'armée et de la marine soviétiques, puis membre du Comité central du Parti communiste (1956).

   Après la seconde guerre mondiale, il est commandant en chef de la zone d'occupation soviétique en Allemagne.

    Comme théoricien militaire, il incarne, pendant la période de la guerre froide, l'école soviétique de la stratégie nucléaire dont il est l'un des principaux architecte. A la fin des années 1950, l'URSS comble son retard en matière nucléaire par rapport aux États-Unis. Sa doctrine s'inscrit dans le rééquilibrage des stratégies militaires au vu du potentiel de destruction massive détenu des deux côtés. La doctrine qui porte son nom est prononcée en janvier 1960 par KHROUTCHEV devant le Soviet suprême. Elle fixe la stratégie soviétique pendant quelques années en postulant qu'en cas de conflit avec l'Ouest, la guerre serait nucléaire : une attaque préventive en cas de danger assurerait alors le succès de l'Union Soviétique. Si cette doctrine a été conservée jusqu'aux années 1970, la crise des missiles de Cuba en 1962 met en relief sa relative inefficacité.

    SOKOLOVSKI formule sa doctrine de guerre selon deux principes clausewitziens : la principe d'anéantissement et la subordination de l'instrument militaire à la politique. Dans ces termes, l'arme atomique fait partie d'une stratégie globale visant à vaincre l'adversaire sur le plan politique par des moyens militaires classiques et nucléaires. Le potentiel de destruction de l'arme atomique doit être exploité au début de l'engagement, moment où ses effets sont les plus importants, ce qui n'empêche pas l'éventualité d'un conflit prolongé auquel l'Union Soviétique doit également se préparer. Considéré comme la doctrine soviétique officielle, elle eut un impact profond sur la stratégie nucléaire en Union Soviétique et en Occident. (BLIN et CHALIAND)

 

Maréchal SOKOLOVSKI, Stratégie militaire soviétique, Berger-Levrault, 1983.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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27 novembre 2019 3 27 /11 /novembre /2019 15:52

   Très tardivement, des tribus zouloues et d'autres ethnies d'Afrique Australe se sont péniblement fédérées pour établir sur un vaste territoire ce qui ressemble à un Empire. En l'absence d'écrits de stratèges ou de rois de cette ethnie qui permettraient de retracer l'intention et de début de formation d'un tel empire, il s'agit ici d'hypothèses. De toute manière, la manière de régler les conflits internes bien plus que de se battre sur le champ de bataille ne permet pas, au bout du compte la réaliser d'un tel projet.

 

L'entreprise de SHAKA

  SHAKA KASENZANGAKHONA, appelé SHAKA ZOULOU ou SHAKA ZULU (1787-1828), le grand dirigeant zoulou, est un innovateur (trop) exceptionnel, à la fois sur le plan militaire et politique, et un organisateur de génie. Il opère le passage de la guerre traditionnelle, en grande partie rituelle, à la guerre destinée à la conquête par une réforme radicale. Celle-ci est d'abord fondée sur la recherche du combat frontal, mené par des troupes durement entrainées et disciplinées.

Rapidement, SHAKA parvient à s'imposer (1816) parmi les Zoulous. Il étend ses conquêtes à une partie de l'Afrique australe, en supprimant sans piété toute résistance. Il fait notamment exterminer tous ceux qui, parmi le clan de sa mère, les Langani, l'ont jadis méprisé (sa mère a été violée par un chef zoulou, ce qui fait d'abord rejeter SHAKA par les deux bords).

En 1817, SHAKA remporte contre une force très supérieure, celle des Ndwandwee, la victoire de Gqokli Hill, utilisant à cet effet un mouvement d'enveloppement des ailes tandis que le choc est porté au centre. En l'espace d'une demi-douzaine d'années, SHAKA écrase tous ses adversaires avec une impitoyable rigueur. Son pouvoir absolu se mue bientôt en tyrannie lorsque après la mort de sa mère, il décrète que rien ne sera planté cette année-là, que toute femme enceinte devra être tuée, et qu'il fait exécuter des milliers de personnes pour n'avoir pas manifesté assez de douleur lors des obsèques (1827).

C'est au moment où il se prépare à marcher sur les colons du Cap qu'il est assassiné par un groupe d'affidés dirigés par son propre frère. SHAKA apparaît comme le dirigeant militaire le plus remarquable d'Afrique noire, et il crée une machine militaire qui sait par la suite prouver qu'elle peut affronter une troupe européenne même supérieurement armée. (BLIN et CHALIAND).

      Issu d'une union illégitime entre NANDI, princesse Lanugeni, et Senza NGAKONA, chef du clan des Zoulous (fraction du peuple Nguni, issus des Bantus qui peuplent l'Afrique du Sud du XIIIe au XVIIIe siècle), SHAKA est connu surtout à partir de récits de poèmes, d'épopées et de pièces de théâtre et d'articles de journaux. L'un des premiers à avoir écrit sur lui, façonnant en partie le mythe, est Thomas MOFOLO en 1925. Les sources de l'histoire de SHAKA sont anglaises et africaines (Mazisi KUNENE qui s'est inspiré des traditions zouloues).

C'est à la suite de querelles familiales que la guerre entre Langeni et Zoulou s'est déclarée et SHAKA, qui a dû fuir chez les Qwabe, se distingue rapidement comme le guerrier le plus remarquable de l'armée de DINGISWAYO, souverain des Bathwetwa. Doué d'une force physique et d'une endurance prodigieuses, il excelle au combat. Charismatique, il se révèle fin stratège et sa réputation se répand, devenu le porte-parole et le bras droit de DINGISWAYO. Ce dernier l'appuie pour, à la mort de son père, et alors qu'un des demi-frères de SHAKA prend le pouvoir, le remplacer et prendre la tête des zoulous.

 

La mise sur pied d'une militarisation de la société et d'un outil militaire de conquête

SHAKA règne alors sur son peuple et commence à lui appliquer ses idées révolutionnaires pour créer une puissante armée. A la suite de la défaite des Bathwetwa par son puissant voisin, les Ngwane, les régiments bathwetwas élisent SHAKA au titre de chef souverain. Lequel les défait lors de deux batailles difficiles, dont celle déjà évoquée (Gqokli Hill et la rivière Mhlatuze en 1819) où il utilise sa stratégie.

S'ouvre alors un temps de conquête. SHAKA devient le chef d'une grande partie des tribus nguni du Natal. Il les assimile à sa tribu, et leur fait parter son nom, celui de Zoulou. Pour le faire, il modèle son peuple à l'aide d'un système d'armée de conscription (pour les hommes de 16 à 60 ans, mais avec des conditions variables (suivant les tribus) de retours fréquents à la vie civile pour les travaux agricoles...) constituant le pivot de la société, et bouleverse ainsi les structures traditionnelles. Il supprime l'initiation des jeunes hommes mais conserve la division en classe d'âges pour former des régiments. Il instaure également un système de formation militaire. Il dote les guerriers d'arme de sagaies et de boucliers, leur apprend l'attaque en rangs serrés et les manoeuvres de surprise, les nourrit de viande, et fait du mariage la récompense des services de guerre...

Il opte sur le champ de bataille pour une stratégie d'attaque "en tête de buffe" : les troupes sont divisées en quatre corps, deux ailes forment les cornes de buffe et deux corps centraux placés l'un derrière l'autre forment le "crâne". Opérant en mouvement tournant, l'une des ailes attaque, tandis que l'autre se cache et n'intervient que lorsque le combat est engagé. Il mène une guerre totale et utilise la tactique de la terre brûlées à l'aide de régiments spéciaux, les impi ebumbu (régiments rouges).

L'armée de SHAKA à son apogée compte plus de 100 000 hommes, auxquels il faut ajouter environ 500 000 hommes des tribus voisines. Il oriente l'expansion des Zoulous dans deux grandes directions : vers l'ouest et vers le sud contre les Tembou, Pondo et Xhosa. Ils sèment la terreur chez les Nguni, les Swazi, les Sothos et les Xhosa. En dix ans, SHAKA se taille un empire dans le Natail. Un Empire sanglant dans la mesure où les vieillards vancus sont supprimés, les femmes et les jeunes incorporés. Les jeunes ont la vie sauve à condition de s'enrôler dans les impi, d'abandonner leur nom et leur langue, et de devenir de véritables Zoulous.

En 1820, quatre ans après le débit de sa première campagne, SHAKA et son armée avaient conquis un territoire plus caste que la France. A partir de 1822, SHAKA déploie ses armées à l'est du Drakenskerg. face à lui, de nombreuses collectivités choisissent de fuir, attaquant au passage leurs voisins, ce qui ajoute à la confusion. La carte ethnique de la région est bouleversée dans un mouvement tumultueux de populations, mais celui-ci commence bien avant la prise de pouvoir de SHAKA, avec, entre autres, les combats entre Zwide et Matiwane.

L'un des généraux de SHAKA le quitte pour conquérir l'Afrique australe en appliquant ses méthodes brutales : MOSELEKATSE (ou MZILIKAZI), après sa rupture avec SHAKA en 1821, se dirige vers le sud-ouest avec les Ndébélés, disperse les Sothos sur les bords du Vaal et s'installe entre le Vaal et l'Orange jusqu'en 1836. De leur côté, parmi les vaincus de Zwide, MANOUKOSI (ou SOSHANGANE) soumet les Tonga au Mozambique actuel (1830) et ZWAGENDABA migre trois mille kilomètres vers le nord.

La tyrannie exercée par SHAKA suscite de nombreux rivaux et lui vaut même l'opposition de son propre peuple. Opposition renforcée au fur et à mesure de la multiplication de mesures de deuil - dans la pure tradition zouloue toutefois - à la suite de la mort de sa mère en 1827. Après sa mort, les zoulous continue de s'organiser en un système monarchique, s'appuyant toujours sur la tribu majeure du groupe Nguni, fondé vers 1709 par ZULU kaNtombhela. Mais déjà cet Empire a connu son apogée décline progressivement.

 

Un déclin faute d'une politique de pacification avec de puissants voisins, notamment européens

DINGANE, un de ses deux demi-frères survivants, les deux qui organisèrent son assassinat, fait exécuter toute la famille royale et condamne à mort la plupart des anciens partisans de SHAKA dans le but d'exercer seul le pouvoir. Il est à son tour assassiné en 1840 par d'autres chefs de guerre. C'est l'époque d'une confrontation avec les boers, notamment avec les Voorterkkers mené par Piet RETIEF. Après une tentative de conciliation et la négociation d'un traité de coexistence pacifique, les Voortrekkers sont assassinés au milieu d'un banquet, avec RETIEF. L'armée de DINGANE attaque et massacre ensuite plusieurs groupes de Boers, lesquels finissent par se rassembler autour d'Andries PRETORIUS, un riche fermier venant de Graaf-Reinet et de Sarel CILLIERS. Mi-décembre 1838, après une grande confrontation entre 15 000 Zoulous et 470 boers (accompagnés de leurs 340 métis) repliés derrière leurs chariots rangés en cercle, rappelant de manière saisissante maints combats de colons blancs contre les amérindiens, DINGANE est contraint de s'enfuit au nord. Après la campagne contre DINGANE, les Voortrekkers forment la république boer de la Natalia, au sud de Thukela et à l'ouest de la colonie britannique de port Natal (aujourd'hui Durban). MPANDE, qui a pris le pouvoir zulu et PRETORIUS maintiennent des relations amicales.

Mais en 1842, la guerre éclate entre les Britanniques et les Boers, ce qui se solde par l'annexion de Natalia par les Britanniques. MPANDA fait allégeance avec les Anglais et garde par la suite de bonnes relations avec eux. S'installe ensuite en terre zouloue une guerre de succession entre les deux fils de MPANDA, qui se termine en 1856. La fin du royaume zouloue est alors progressive, faute de ciment intérieur à l'Empire, sans cesses traversé par des luttes de pouvoir. Une guerre anglo-zouloue en 1878-1879, la réduction de cet ancien royaume en État-tampon entre Anglais et Boers, un renversement d'alliance contre les Anglais, puis une révolte puis un exil au début du XXe siècle, achèvent la fin de cet Empire zoulou. Empire qui, en fin de compte sans cesse menacé par des luttes fratricides et reposant sur une "tradition" d'élimination-assimilation des tribus vaincues, est bien dépourvu de tissu administratif - autre que celle qui sert à l'armée, si on peut appeler cela de l'administration... - et finalement de réelle volonté d'établir une permanence du pouvoir, fondé sur une fiscalité et une fidélisation - notamment religieuse (le ritualisme même a été abandonné...) pour pouvoir perdurer. Face aux colonisateurs européens - hollandais et anglais - il n'a pas fait le poids (surtout sur le plan de l'armement et de la disponibilité des guerriers.... ).

   De plus, la manière de se battre des zoulous est reprises très vite par les tribus, qu'elles soient alliées ou, ce qui est plus gênant, rivales. Le sort final de toutes ces tribus, y compris les zoulous, est toujours le passage sous protectorat britannique, dans la deuxième moitié du siècle, pour échapper à la pression des boers installés en position centrale au milieu de Noirs repoussés vers la montagne ou vers le désert. Seuls pourtant, les zoulous devaient, sous leur chef CETTIWAYO, poursuivre jusqu'en 1884 une destinée guerrière. Aucune de ces confédérations guerrières, qui se formèrent également au Soudan par exemple, ne dépasse le stade de l'organisation rudimentaire, ni ne servit de support à des civilisations originales. Aucun de ces États militaires ne put s'enorgueillir de chef-d'oeuvre analogues aux colossales murailles de Zimbabwe, ou aux merveilleuses figures de bronze et d'ivoire du Bénin, étant trop exclusivement... militaires. (Louis BERGERON)

E.A. RITTER, Shaka Zulu : The Rise of the Zulu Empire, Londres, 1978. Tidiane N'DIAYE, l'Empire de Chaka Zoulou, L'Harmattan, 2002.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016. Louis BERGERON, Le monde non européen au XIXe siècle, dans Le monde et son histoire, Robert Laffont, Bouquins, 1972.

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