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1 novembre 2019 5 01 /11 /novembre /2019 08:47

   SALLUSTE ou Caïus Sallustius Crispus est un homme politique romain, et surtout un historien de premier plan. Comme tribum du peule, il entre en conflit avec POMPÉE et l'aristocratie, et est l'adversaire de CICÉRON.

    Sa biographie semble avoir été écrite par Q. Asconius Pedianus, mais elle ne nous pas parvenue. Issu, comme on a pu le reconstituer plus ou moins fidèlement, d'une famille de souche phébéienne, questeur en -55, tribum de la phèbe en -52, il soutient le parti des populares, appuyés par Jules CÉSAR et POMPÉE, contre les optimates, parti de Titus Annius MILON et de CICÉRON.

Ami de CÉSAR, il est chargé de mener la flotte romaine en Illyrie. Il est exclu alors du Sénat romain pour immoralité en -50. Il est battu par les pompéiens (-49).

De nouveau questeur, SALLUSTE peut réintégrer le Sénat et CÉSAR lui confie le commandement en Campanie, dont les légions se sont mutinées et il y est battu.

Sa carrière militaire est donc limitée et le domaine politique lui réussit un peu mieux : élu prèteur en -47, il accompagne CÉSAR en Afrique et, du fait de ses talents, se voir confier le gouvernement de la nouvelle province romaine de Numidie en -46/-45.

Après l'assassinat de CÉSAR en mars -44, SALLUSTE, voyant que sa carrière politique, elle aussi, se termine irrémédiablement, préfère se retirer de la vie publique et "profiter de la fortune que ses concussions lui avaient procurée". Militaire, il a toujours pour principe que "la paix est l'intervalle entre deux guerres", et par ailleurs, il estime que régner sur le peuple par la violence est "odieux".

 

Une oeuvre historique de référence

    Après la mort de son protecteur, SALLUSTE se consacre donc à ses écrits. Avec un style concis et un esprit méthodique, il écrit La conjuration de Catilina (qui relate le complot visant la prise du pouvoir et dénoncé par CICÉRON en -63) et surtout l'admirable Guerre de Jugurtha. Son Histoire, qui traite de l'histoire de Rome entre la mort de SYLLA en -78 et la victoire de POMPÉE contre les pirates en -67) en 5 livres, est hélas perdue, et seuls quelques fragments nous sont parvenus.)

   Dans La Guerre de Jugurtha, après avoir remonté en détail aux origines du conflit entre factions qui marquent Rome lorsque éclate la guerre contre le roi de Numidie (Maghreb oriental), il décrit et analyse les méthodes de combat utilisées par les rebelles numides. Fondée sur la surprise et la mobilité, la manière de combattre de Jurgutha remporte de grands succès au début du conflit. Mais bientôt, sous la direction du consul Gaïus MARIUS, les troupes romaines se réorganisent et s'adaptent aux conditions de l'adversaire tout en isolant progressivement celui-ci. Bien que l'objectif de SALLUSTE soit moins d'être ici un écrivain militaire qu'un observateur de la politique romaine, son ouvrage est considéré comme un modèle de description de la guerre irrégulière. (BLIN et CHALIAND)

    L'oeuvre de SALLUSTE marque pour les historiens un progrès par rapport à ses prédécesseurs, les analistes, tant pour la force narrative que pour la méthode historique : il s'efforce en effet d'expliquer les causes des événements politiques et les motivations des acteurs de l'Histoire. Certes, la chronologie et la géographie sont imprécises et souvent fautives, il n'est pas impartial (faisant partie des populares); mais est capable de reconnaitre les mérites de ses adversaires et les défauts de ses amis. Ses lecteurs modernes ne sont donc pas gênés par un apologétisme que l'on rencontre souvent chez les historiens romains. Il influence les historiens antiques postérieurs, notamment TACITE.

 

SALLUSTE, La Guerre de Jugurtha (traduction Nicolas GHIGLION), Éditions Allia, Paris 2017; La conjuration de Catilina, La guerre de Jugurtha, Fragments des histoires, Les Belles Lettres, Paris, 2003. Extrait de La guerre de Jugurtha, La Guerre de Guérilla, XLIII à LXI, traduction de F. RICHARD, de l'édition Garnier-Flammarion de 1968, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990.

Donald EARL, The Political Though of Sallust, Cambridge, 1961. Viktor POSCHI, Sallust, Darmstadt, 1970. Ronald SYME, Sallust, Berkeley, CA, 1964.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

 

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31 octobre 2019 4 31 /10 /octobre /2019 08:17

   L'anabaptisme est né au sein du foisonnement d'idées et de mouvements qui marque les débuts de la Réforme en Occident au XVIe siècle. Plusieurs tentatives de réforme reçoivent alors un soutien politique et s'institutionnalise ; mais ceux qui veulent réformer l'Église en n'étant pas d'accord avec LUTHER, ZWINGLI ou CALVIN sont considérés comme des dissidents.

 

Diversité de l'anabaptisme

Pour des raisons polémiques, ces dissidents protestants sont souvent qualifiés en bloc d'anabaptistes, de rebaptistes... notamment parce qu'ils se caractérisent par le refus des règles du baptême tel que le conçoit la Chrétienté en général à cette époque. Les historiens actuels relèvent toutefois la multiplication et la variété de cette "aile gauche de la Réforme" ou "Réforme radicale", et distinguent entre révolutionnaires, spiritualistes, anabaptistes et antitrinitaristes (ceux qui refusent le dogme de la Sainte Trinité), là où l'on voyait un ensemble dissident homogène. L'anabaptisme proprement dit regroupe divers mouvements apparus dans les années 1520-1530 en plusieurs régions de l'Europe.

C'est autour de ZWINGLI que le premier anabaptisme structuré voit le jour en Suisse. S'inspirant d'idées venant de LUTHER, ZWINGLI, ÉRASME, CARLSTADT ou du mouvement paysan de 1524-1525, des hommes comme Conrad GREBEL, Félix MANTZ et Balthasar HUBMAIER en viennent à rejeter le baptême des enfants et à former l'idée d'un Église "préconstantinienne" (d'avant la conversion de l'empereur Constantin et de l'établissement du christianisme comme religion officielle), composée de membres à l'engagement chrétien délibéré. Partageant le "sola scriptura" et le "sola fide" de la Réforme, ces anabaptistes suisses rejettent la symbiose entre l'Église et l'État, que les réformateurs ne mettent pas en question. Ce rejet s'accompagne d'une éthique et d'une écclésiologie christocentriques et communautaires, prônant la pratique de la "Nachfolge Christi" (imitation de Jésus-Christ), et, le plus souvent, un retour à la "non-violence" chrétienne.

Une série de disputes théologiques avec ZWINGLI ne permettent pas de venir à bout de tous les désaccords. Les premiers baptêmes sur profession de foi ont lieu à Zurich en janvier 1525 et aboutissent à la formation d'une Église "protestante" dépourvue de soutien politique. Cette Église ne peut survivre que clandestinement et c'est en grande partie grâce à un ancien bénédictin, Michaël SATTLER, qui rédige les sept articles adoptés par les communautés anabaptistes suisses en février 1527 à Scheleitheim, qu'elle traverse un rejet et une persécution sévères. Ces articles confessent le baptême des adultes, la nécessité d'une discipline d'Église conforme à Mathieu 15 15-18 (Évangile de Mathieu), l'impossibilité pour un chrétien d'être magistrat ou d'utiliser la violence et une séparation radicale entre l'Église et l'État.

Un autre courant anabaptiste nait presque en même temps en Allemagne du Sud et en Autriche. Avec des meneurs comme Hans HUT et Hans DENK, cet anabaptisme reçoit à ses débuts la forte marque de la mystique rhénane. Le théologien laïc Pilgram Marpeck de RATTENBERG (1495-1556) y développe une théologie fondée sur l'humanité du Christ. Cette mouvance survit durablement surtout en Moravie, sous la direction de Jacob HUTTER. Dans les années 1530, HUTTER fonde un anabaptisme plus radicalement communautaire que le mouvement suisse et où l'on pratique la communauté des biens. Ce mouvement "huttérien" connait un âge d'or pendant la deuxième moitié du XVIe siècle, mais a beaucoup de mal par la suite à résister à la Contre-Réforme.

Un troisième courant, situé aux Pays-Bas, est fortement marqué à l'origine par la théologie millénariste et spiritualiste de Melchior HOFFMAN (1495-1543). Cette pensée rencontre un soutien populaire et contribue largement à l'affaire (ou révolte) de Münster en Westphalie (1534-1535) où, sous la direction de Berhnard ROTHMANN et de Jean de LEYDE, on cherche à établir une Réforme fondée sur une écclésiologie anabaptiste et à préparer le retour prochain du Christ (parousie). Terminée dans le sang, l'affaire sert la polémique anti-protestante de l'Église catholique et pousse les protestants à se démarquer le plus possible de toute forme de dissidence issue de leurs rangs. L'anabaptisme néerlandais survit néanmoins sous une forme pacifique, grâce à l'ancien prêtre Menno SIMONS, qui rassemble une bonne partie des "rescapés" de Münster autour d'une théologie proche de celle de l'anabaptisme suisse issu de Schteitheim.

Rejetés et persécutés aussi bien par les protestants "officiels" que par les catholiques, des milliers d'anabaptistes trouvent la mort (surtout au XVIe siècle) ou sont poussés à l'exil ou à l'émigration. Ce n'est que dans les Pays-Bas que les mennonites connaissent une assimilation culturelle plutôt paisible à partir du XVIIe siècle (le peintre REMBRANDT en est proche, voire même membre). De nombreux anabaptistes suisses, alsaciens et allemands trouvent dès le XVIIe siècle un terrain plus favorable en Amérique du Nord. Leur émigration vers les Amériques continuent jusqu'après la Seconde Guerre Mondiale. Avec l'effondrement récent du "socialisme réel" officiel, enfin, beaucoup de mennonites russes d'origine néerlandaise et allemande s'établissent aujourd'hui en Allemagne. Ainsi, les descendants spirituels des anabaptistes du XVIe siècle vivent aujourd'hui dans de nombreux pays, y compris en Afrique et en Asie. Ils se dénomment mennonites, huttériens ou amish. (Neal BLOUGH).

 

Des principes fondateurs

      Rappelons ici simplement le fondement biblique de l'anabaptisme : En Marc 16.15-16, les dernières paroles de Jésus sont : "Allez par tout le monde, et prêchez l'évangile à toute créature. Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé ; mais celui qui ne croira pas sera condamné." En Actes 2.38, Pierre dit : "Repentez-vous, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ, pour le pardon de vos péchés ; et vous recevrez le don du Saint Esprit". Pour les anabaptistes, ces passages démontrent clairement que le baptême s'applique aux croyants et suit la repentance et l'instruction.

Selon Matthieu 3-13-16, Jésus est allé au Jourdain vers Jean le Baptiste, pour être baptisé par lui. Dès qu'il fut baptisé, Jésus sortit de l'eau.

S'appuyant sur ces textes, les anabaptistes s'estiment être les héritiers de l'Église primitive.

La Confession de Schleitchem publiée en 1527 par les Frères suisses (avec Michael SATTLER) est la référence de pratiquement tous les groupes anabaptistes modernes, en sept traits :

- le baptême est réservé aux croyants adolescents ou adultes (baptême du croyant), c'est-à-dire aux croyants sûrs de la rédemption et qui veulent vivre dans la fidélité du message du Christ.

- la cène n'est que symbolique. C'est une cérémonie du souvenir faite avec du pain (parfois sans levain) et du vin (parfois non alcoolisé) mais il n'y a ni consubstantiation ni transsubstantiation.

- le pasteur est élu librement par la communauté et n'est pas investi du sacerdoce.

- Sont exclus de la cène tous les fidèles tombés dans l'erreur et le péché.

- La séparation du monde est totale, aussi bien religieusement que politiquement. Il s'agit de se séparer de toutes les institutions qui ne sont pas dans l'Évangile.

- Ne pas "user de l'épée", c'est-à-dire de participer à l'institution judiciaire (juge, témoin, plaignant).

- Ne pas prêter serment.

 

 

Entre spiritualisme, millénarisme, établissement du royaume de Dieu sur Terre et anabaptisme pacifique...

    L'historiographie traditionnelle, suivant consciemment ou non les points de vue polémiques de LUTHER, considère Thomas MÜNTZER (vers 1489-1525), comme le premier des anabaptistes. En fait, il semble bien qu'il n'ai jamais pratiqué le baptême des adultes, mais seulement attaqué celui des enfants. Prêtre catholique, puis ministre luthérien, il a acquis une connaissance approfondie de la mystique allemande médiévale. A cette influence s'ajoute celle d'un groupe millénariste et spiritualiste, "les inspirés de Zwickau", puis celle des hussites tchèques. Pour lui, le vrai baptême consiste en une expérience intérieure de genre ascétique. Il est également persuadé de la proximité immédiate du Royaume de Dieu. Il faut en activer la venue par les moyens violents et le recours au peuple en armes, puisque princes et prêtres se refusent à la vraie Réforme. MÜNTZER, plutôt donc spiritualiste militant, anime une société secrète la "ligue d'Allstedt" ou "ligue des élus". En 1524, il entre en conflit avec l'autorité princière de la Saxe et, en 1525, après avoir été mêlé à des désordres sociaux et politiques à Mühlhausen (thuringe), il rejoint la révolte des paysans allemands et rédige peut-être leur Manifeste. Fait prisonnier à Frankenhausen, où s'effondre la révolte paysanne, il est décapité en mai 1525.

    Le Souabe Melchior HOFMANN, millénariste convaincu, n'en est pas moins anabaptiste au sens strict du mot. Fourreur de son métier, autodidacte en religion, il s'est imprégné de la mystique médiévale allemande autant que de Bible. Séduit par les idées de LUTHER, il les amalgame à ses propres spéculations eschatologiques. Il prêche son message, de son propre chef, sur les bords de la Baltique, en Scandinavie, puis dans la vallée du Rhin et en Hollande. D'abord favorablement accueilli par les autorités civiles et religieuses, il finit par être repoussé partout, à causes de ses idées eschatologiques et de sa prétention à être un personnage messianique, annonciateur du millénium. En 1530, rencontrant à Strasbourg des anabaptistes pacifiques, il reçoit d'eux le baptême sur profession de foi.

Désormais, il ne cesse alors de prêcher son interprétation de l'Évangile. Il insiste sur la nécessité de la conversion et l'attente passive de la parousie (ou retour du Christ). Le baptême est, pour lui, le sceau des élus en vue du millénium. Ce dernier est fixé par HOFMANN à plusieurs dates différentes et à Strasbourg de plus (cela rappelle les "prédictions" successives de certaines sectes chrétiennes...). A sa mort en prison dans cette ville, il a rassemblé un très grand nombre de fidèles dans la vallées du Rhin, surtout en Hollande.

     L'affaire ou plutôt la révolte de Münster, connue sous le nom de l'"affaire du Royaume de Dieu à Münster" se rattache aux conséquences de la prédication d'HOFMANN d'une part, et aux circonstances socio-religieuses propres à l'introduction de la Réforme dans cette ville d'autre part. Bernard ROTHMANN, le prêtre catholique responsable du passage de la cité au luthérianisme (1532), se convert en effet (1533-1534) à l'anabaptisme hofmannien. Dès mars 1534, la ville se trouve sous l'influence à peu près complète des anabaptistes, dont beaucoup sont venus d'autres régions d'Allemagne et de Hollande. Jean MATTHIIJS, chef du mouvement hollandais, s'éloignant des préceptes de HOFMANN, parle désormais de détruire les impies par les armes, et voit en Münster la future Jérusalem céleste (phénomène récurrent par ailleurs, beaucoup de prédicateurs pensent que LEUR ville est la ville élue...). Il organise la ville - d'ailleurs assiégée par les troupes du prince-évêque - sur les bases d'une totale communauté des biens. Mais il périt le 4 avril 1534, dans une escarmouche, sous les murs de la cité. Il est remplacé par Jean de LEYDE, autre hollandais. Celui-ci s'empare de l'ensemble des leviers de commande de la ville et, se donnant le titre de "Roi de justice", établit une véritable théocratie fondée sur une lecture de l'Ancien Testament qui ramène jusqu'à la polygamie. Toute l'affaire se termine dans la sang et les ruines, en juin 1535 quand les troupes de l'évêque reprennent la ville. Jean de LEYDE finit sur le bûcher et quelques rescapés de cette aventure finissent par se joindre à des formes "pacifiques" ou parfois "spititualistes" de l'anabaptisme. Cette révolte constitue pour les autorités un pivot majeur de leur propagande politique et religieuse, selon leur orientation contre les Protestants de manière globale  ou contre les Catholiques, soupçonnés d'avoir aidés les rebelles... D'un retentissement certain dans de nombreux pays (n'oublions pas alors que les nouvelles circulent de plus en plus vite, par la multiplication des ateliers d'imprimerie..), cette révolte radicalise l'opposition entre Catholiques et Protestants en même temps qu'elle polarise certaines répressions contre les Portestants dissidents, qu'ils soient violents ou pas, suivant un mécanisme banal d'ailleurs.

    L'anabaptisme pacifique est le seul des mouvements anabaptistes du XVIe siècle à avoir une descendance aujourd'hui, dans les assemblées dites mennonites. Cette branche de la réforme radicale né à Zurich, on l'a déjà écrit, en 1525, d'un schisme entre ZWINGLI, réformateur du canton, et certains de ses disciples. Avec les hommes et les mouvements précédents, on a affaire, sur le terrain protestant, à des résurgences de mysticisme médiéval plus ou moins intégrés à des problématiques luthériennes ; ici, par contre, on se trouve en face de la première dissidence protestante portant à leurs conséquences radicales les principes des réformateurs, même si les influences médiévales s'y retrouvent également. L'originalité de l'anabaptisme pacifique tient à la façon dont il restitue le modèle de l'Église qu'il tire d'une partie du Nouveau Testament. L'Église est pour lui la communauté locale visible des convertis, n'y sont admises, sur profession de foi, que les personnes qui ont décidé de répondre avec fidélité à la prédication de l'Évangile. L'État n'a rien à faire avec ces assemblées, qui lui refusent le droit de toute intervention dans le domaine religieux. Vis-à-vis du monde, l'anabaptisme pacifique prend ses distances par la non-mondanité. Celle-ci consiste dans le refus du serment, de la guerre, de la participation à la vie politique... et dans la simplicité de vie. Pacifique autant qu'il est possible, l'anabaptisme zurichois n'en est pas moins sévèrement persécuté. Il passe pour révolutionnaire parce qu'il se soustrait à la juridiction de l'État en matière religieuse. Son histoire postérieure se confond avec celle du mouvement mennonite. (Jean SÉGUY)

 

 

Un mouvement religieux qui suscite l'inquiétude et la répression

    Pour beaucoup d'historiens, l'anabaptisme, sous toutes ses formes, est un mouvement des territoires impériaux (du Saint Empire Romain Germanique) de l'Europe. Il se rattache aux espoirs mis par les germanophones et les Néerlandais dans l'empereur d'Allemagne, pour effectuer la réforme de l'Église. Cet espoir déçu, les partisans d'un renouveau chrétien se tournent vers les masses populaires défavorisées (anabaptismes militants et anabaptisme hofmannien) ou vers les humanistes (anabaptisme pacifique zurichois). Cette dichotomie du recrutement et de l'inspiration ne permet pas de voir dans le phénomène anabaptiste total une révolte uniquement phébéienne ni même un simple reflet de la situation économique. Il se rattache plutôt à l'ensemble des efforts des sociétés allemande et hollandaise du XVIe siècle pour se réintégrer dans le domaine religieux comme dans celui de la politique, de l'économie et de la culture. Ceci posé, il y a lieu de s'interroger sur la nature profonde de ce mouvement religieux et sur la réaction des autorités politiques et religieuses à son extension.

   En effet, l'anabaptisme s'enracine, premièrement dans cette idées que le seul baptême valable est celui de l'adulte conscient de ses engagements, dans une revendication de l'individu envers tout système d'autorité. Individus et groupes se revendiquent à partir d'une lecture de l'Évangile, mis à la disposition des classes cultivées et livré à l'ensemble des classes, pauvres notamment, dans leur langue et leur langage. La prédication se veut une prédication explicative et non une prédication d'autorité, qui par l'impressionnant développement d'une mise en scène et d'une musique ample, veut impressionner d'abord et menacer ensuite (des foudres de l'enfer par défaut d'obéissance). En plus de cette revendication protestante (contre les Indulgences, le paiement en espèces et nature du pardon des péchés, institution très lucrative, rappelons-le), se formule une exigence de retour à l'Évangile que clairement, les autorités religieuses et politiques (les mêmes souvent) piétine régulièrement par ses pratiques. Le refus de la violence, à un moment où précisément se forment les idéologies et les pratiques de monopolisation de celle-ci par l'État, le refus de la propriété privée (au moment de l'essor d'un capitalisme commercial qui se repose sur son respect), le refus enfin d'une vie basée sur la jouissance (au moment où une fraction de l'humanisme fait retour sur le corps et les jouissances terrestres), cela fait beaucoup pour des autorités de plus en plus conscientes de leurs possibilités matérielles. Et cela explique les diverses répressions qui s'abattent sur l'anabaptisme, en plus du fait qu'une partie de celui-ci réside dans des groupes particulièrement violents, avec lesquels on fait facilement, et parfois avec bonne foi, l'amalgame. Côté protestant, où la Réforme est aussi le moment d'une redistribution des richesses accumulées par l'Église catholique, l'anabaptisme conteste la légitimité religieuse et politique à partir de laquelle elle se réalise. Sur le plan des principes comme sur le plan des pratiques.

 

Claude BAECHER, Anabaptismes et mennonites, Une bibliographie française : découvrir l'anabaptisme en langue française, École iblique mennonite européenne, Bienenberg, 1992. Sous le direction de M. LIENHARD, The Origins and Characteristics of Anabaptism ; Les Débuts et les caractéristiques de l'anabaptisme, Nijhoff, La Haye, 1977. Stuart MURRAY, Radicalement chrétien, Angleterre, Excelsis, 2013. Arnold SNYDER, Graines d'anabaptisme - Éléments fondamentaux de l'identité anabaptiste, éditions Menhonites, Montbéliard, 2000. De Mennonite Encyclopedia (1955-1990), 5 volumes, Scottdale, Penn.

Jean SÉGUY, Anabaptisme, dans Encyclopedia Univesalis, 2014. Neal BLOUGH, Anabaptisme, dans Dictionnaire critique de théologie, Sous la direction de Jean-Yves LACOSTE, PUF, 2007.

PAXUS

 

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29 octobre 2019 2 29 /10 /octobre /2019 09:42

    Erwin Johannes Eugen ROMMEL est un général allemand, officier pendant plus de trente ans, dans l'armée de terre, au service des régimes politique qui se succèdent, Empire allemand, République de Seimar, Troisième Reich. Il jouit d'une excellence réputation chez les stratèges et les historiens militaires, qu'il se forge au cours de la Deuxième guerre mondiale en s'illustrant dans le désert lybien.

 

Deux carrières militaires successives de premier plan

   Engagé  en 1910 dans l'armée, comme élève officier, lieutenant en 1912, le jeune ROMMEL combat sur divers fronts pendant la Première guerre mondiale, à l'issue de laquelle il est décoré. Il combat notamment en Belgique, en Argonne, puis dans les troupes de montagnes, et ensuite sur le front de l'Est dans les Carpates avant de faire partie des sept divisions envoyées en renfort à l'armée autrichienne qui subi de lourdes pertes sur le front italien depuis 1915. En janvier 1918, ROMMEL est affecté à son regret, lui qui préfère le terrain, à l'état-major du 64e corps d'armée à Colmar sur le front français. Comme bon nombre d'officiers du Reich, il voit l'armistice du 11 novembre 1918 comme une trahison des politiques vis-à-vis de l'armée, car, pour lui, l'armée allemande n'a pas été réellement vaincue.

En juillet 1919, le capitaine ROMMEL prend le commandement d'une compagnie de sécurité intérieure à Friedrichshafen, d'abord avec difficulté (volonté des hommes d'élire un officier politique, ceux-ci étant en majorité d'anciens marins "rouges") puis grâce à son talent oratoire il parvient à les faire défiler.

Après avoir abandonné la carrière militaire pour poursuivre des études universitaires à Tubingen, il adhère à la SA et milite pour le national-socialisme. Avec l'arrivée au pouvoir de HITLER, ROMMEL entame une seconde carrière militaire. Son ascension est fulgurante, comme d'ailleurs nombre de militants nationaux-socialistes, bien moins compétents que lui d'ailleurs. Colonel, directeur d'une école militaire, il participe à la campagne de France en 1940 à la tête d'une division blindée, la "division fantôme", avant d'être nommé général par le Führer que le place à la tête de l'Afrikakrops.

Là, il a pour mission de sauver une situation, en Afrique du Nord, compromise par les armées italiennes. Après une série de victoires, il est finalement battu par MONTGOMERY à El-Alamein en Égypte, en 1942, et doit se replier sur la Tunisie. En 1943, il prend le commandement des armées allemandes en Italie du Nord avant de se retrouver sur le mur de l'Atlantique. En juin 1944, il ne parvient pas à endiguer le débarquement des forces alliées en Normandie, dont il avait prévu la localisation géographique (sans être entendu). Il participe au complot contre HITLER du 20 juillet 1944, sans y prendre part de manière active, et deux mois plus tard, se suicide par empoisonnement sur les ordres du führer.

     ROMMEL est connu pour ses exploits dans la guerre du désert où il se montre meilleur tacticien qua stratège. Il sait parfaitement s'adapter aux circonstances bien particulières de la guerre dans le désert, mais ses choix stratégiques lui coûtent la victoire. Sur un espace gigantesque et sur un terrain accidenté, ses armées effectuent de larges mouvements d'allers-retours et pratiquent une tactique de combat tourbillonnaire. ROMMEL sait surprendre l'ennemi et est passé maître dans l'art de la feinte. Il parvient à surpasser ses adversaires dans des circonstances difficiles où les contraintes physiques sont énormes. Les lignes de communication dans le désert sont très étendues, et la difficulté à concentrer les efforts est extrême. D'autre part, les ravitaillements - en armes, en munitions, en carburant et en moyens de survie - sont insuffisants (notamment à cause de la stratégie hitlérienne sur deux fronts...). ROMMEL combat avec des moyens très limité contre un adversaire largement supérieur en moyens matériels et humains, et de surcroit de plus en plus ravitaillé. (BLIN et CHALIAND)

 

Un faible engagement politique surestimé par les partisans de l'arrêt de la guerre

    ROMMEL, comme de nombreux officiers allemands ne cache plus en 1944 qu'il fallait négocier une paix séparée avec les Alliés occidentaux, sous peine d'une défaite totale au bénéfice de l'URSS. S'il a des contacts réguliers avec la frange d'officiers décidés à écarter HITLER di pouvoir, il ne souhaite pas son exécution, et les premiers ont peine à l'en convaincre. Blessé grièvement quelques jours plus tôt dans le mitraillage de sa voiture, il ne participe pas à l'attentat du 20 juillet. Il n'est donc pas inquiété lors des arrestations de juillet et d'août. il est forcé de se suicider, en échange de la préservation de son honneur et du respect de sa famille, ce qui préserve aussi les officiers nazis des contre-coups d'incarcération d'un maréchal devenu très populaire.

Très légaliste, ROMMEL ne prend pas part réellement au complot, et il se situe dans la stricte tradition des officiers allemands, discipliné et s'opposant très peu à HITLER dans l'élaboration de la stratégie globale, même s'il pointe de temps à autres les carences graves menant à la défaite, tant en Afrique qu'en Normandie.

 

Une postérité persistante

    Erwin ROMMEL, dès les années 1950, est une figure populaire et en partie mythique. Celle-ci se développe sous le Troisième Reich, mais perdure après-guerre avec le soutien notable de la presse britannique et du cinéma américain. Il incarne aux yeux de l'opinion publique la prétendue "Wehrmacht aux mains propres". Ses deux livres sont publiés maintes fois, même si leur intérêt est surtout dans la description des manoeuvres militaires pendant la Seconde Guerre mondiale.

Dans L'infanterie attaque, paru en 1937, il expose la tactique militaire, surtout à l'chelle des petites unités d'infanterie, notamment à l'échelle du Gruppe (escouade), en s'appuyant sur son expérience au sein du Sturmtruppen. Il développe son expérience en tant que lieutenant d'infanterie d'abord en France de 1914 à 1916, principalement en Lorraine, puis en Roumanie de 1916 à 1917. Il détaille ensuite son implication dans la bataille de Caporetto en Italie.

La Guerre sans Haine est un ouvrage recueillant les notes prises jour après jour par le général ROMMEL lors de ses différentes campagnes pendant la Seconde guerre mondiale. Elle sont organisées et annotées par Fritz BAYERLEIN. Le dernier chapitre, portant sur les derniers jours du général, est écrit par son fils Manfred ROMMEL. La première édition parait en 1953. la première traduction française date de 1960. Il se montre plus tacticien sur le terrain qu'autre chose de manière générale. Mais dans un chapitre intitulé "Règles de la guerre du désert", il se révèle non seulement praticien de grand talent mais également comme penseur de la guerre.

 

Erwin ROMMEL, L'infanterie attaque, éditions Le Polémarque, 2012 ; La Guerre sans haine, carnets présentés par Basil Liddel-Hart, Amiot Dumont, 1953, rééditions Le Livre contemporain Châtillon-sous-Bagneux, 1960 et Nouveau Monde Editions, 2012, 2018. "Régles de la guerre au désert" sont publiées dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990.

Benoît LEMAY, Erwin Rommel, Paris, 2009. Robert LEWIN, Rommel as Military Commander, Princeton, 1968. F. GAMBIEZ et M. SUIRE, L'Épée de Damoclès, la guerre de style indirect, Paris, 1967.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

 

 

   

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26 octobre 2019 6 26 /10 /octobre /2019 12:22

       Henri II de ROHAN est un membre de la puissante maison bretonne des ROHAN, convertie au protestantisme. Chef de guerre des rébellions huguenotes contre le pouvoir royal catholique, il est des principaux acteurs des guerres de religion de son époque.

Homme de guerre, stratège et écrivain militaire, Henri de ROHAN est formé à l'école néerlandaise, la plus moderne de son temps. Il combat auprès de Maurice de NASSAU, puis travaille pour le compte de RICHELIEU qui le charge de conquérir la Valteline (Italie). Il meurt au combat à Rheinfeld, après un exil et un rappel de Bernard de SAXE-WEIMAR, allié de la France, pour combattre les Allemands.

Il rédige deux traités de stratégie qui ont un grand succès, durant son exil après la chute de LA ROCHELLE et la signature de la Paix d'Alès en 1629 : Le parfait capitaine (1631) et Le Traité de la guerre (1636).

     Comme d'autres stratèges avant lui (notamment MACHIAVEL) et après (FOLARD, Ardant du PICQ), il est résolument tourné vers l'Antiquité romaine où il puise les sources de sa pensée stratégique. Henri de ROHAN porte un intérêt profond à la personne de Jules CÉSAR qui incarne, selon lui, le parfait capitaine tel qu'il le décrit dans son livre. Il souligne en particulier les qualités de commandement de CÉSAR qui était capable de vaincre des armées plus puissantes que la sienne et, surtout, qui ne se décourageait jamais. Cette science de la guerre et cette volonté exceptionnelles de CÉSAR lui rappellent son autre grand maître, contemporain, Maurice de NASSAU.

La doctrine de guerre que le duc ROHAN développe d'après ses observations historiques et personnelles favorise l'offensive et la recherche de la bataille décisive. Il attache une importance toute particulière à l'organisation de l'armée, à la formation et à l'entrainement des soldats ainsi qu'aux problèmes liés à la logistique. Il préfère une armée de taille modeste mais très mobiles et bien renseignée. Comme stratège et théoricien de la guerre, il a une grande influence sur TURENNE et CONDÉ. Son souci d'organiser les armées d'une manière plus rationnelle et efficace qu'auparavant se retrouve chez RICHELIEU puis chez Le TELLIER et LOUVOIS. (BLIN et CHALIAND)

    Henri de ROHAN rédige également, en exil, s'installant à Venise, alors alliée de la France, en y mettant à son service son talent militaire, L'Apologie du duc de Rohan sur les derniers troubles de la France, plaidoyer pro domo sur sa fidélité à la France. Dans cette ville et à Padoue, il compose également ses Mémoires, publiée après sa mort en 1644, où il se justifie longuement de ses échecs, par la division de la communauté réformée? Il y rassemble ses différents discours et divers traités, dont De l'intérêt des princes et états de la chrétienté, publié en 1634, et Le parfait capitaine, en 1636 (il en existe en fait plusieurs versions, suivant la date de publication), excellentes contributions, et appréciées par de nombreux auteurs comme tels, même s'ils ne font pas partie de sa confession, à la littérature politique du XVIIe siècle.

 

Henri de ROHAN, Mémoires du duc de Rohan, réédition de 2010, Éditions Ampelos ; Le parfait capitaine ; De l'intérêt des princes et des États de la chrétienté, réédition PUF, 1995 ; voyage du duc de Rohan fait en l'an 1600 en Italie, Allemaigne, Pays-Bas Uni, Angleterre et Escosse, disponible sur le site Gallica de la BnF. 

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire française, Paris, 1960.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016

 

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25 octobre 2019 5 25 /10 /octobre /2019 12:08

    Il faut bien entendu se détacher de l'image unificatrice donnée par les médias (venant surtout de la côte Est pour l'écrit, de la côte Ouest pour l'audio-visuel...) des États-Unis comme d'un seul pays. On a affaire, on ne l'écrit jamais assez, à une cinquantaine de pays dont chacun a des habitants fiers de leur "nationalité", cela évite par ailleurs d'avoir des surprises sur l'efficience de la grande fédération du Nord de l'Amérique dans bien des domaines, comme de se laisser surprendre par une vision qui empêche de comprendre réellement ce que sont les différents pacifismes aux moeurs, pratiques et visions du monde distinctes. Cela est dû en grande partie - et même la rhétorique états-unienne ne peut l'effacer - aux colonisations différentes subies par les territoires amérindiens. Cela explique secondairement notre méthode d'exposition des pacifismes, non par périodes historiques mais par catégories ou groupes pacifistes. Chaque futur État, et par-delà les découpages de frontières qui sont fait dans l'Histoire globale de la fédération, a son histoire, en même que celle, mais relativement tardivement - milieu du XIXe siècle réellement - du pays à la bannière étoilée. Chaque pacifisme a sa coloration et ses fondements, non seulement en fonction de sa provenance de l'Ancien Monde, mais aussi à cause des différents obstacles rencontrés par les vagues successives de colons.

 

Différentes colonisations suivant leur provenance

    Très tôt, juste après la découverte du Nouveau Monde, que beaucoup prendront pour les Indes, objet de la recherche de nouvelles voies maritimes, est un enjeu international. Les grandes puissances européennes se lancent dans l'exploration et la conquêtes de nouveaux territoires, forts de richesses pour la plupart inattendues, bâtissent de vastes empires coloniaux qui finissent d'ailleurs par être absorbés par d'autres empires ou par devenir indépendants vis-à-vis de leur métropole, après être devenus pour la plupart l'objet de rivalités inter-atlantiques au sein même des États européens (les colons tendant à se montrer réticent à verser leurs "dûs" à leurs Couronnes respectives). Colonisations, espagnole, suédoise, anglaise, hollandaise, allemande, française, russe... se chevauchent chronologiquement, se menant tantôt séparément, tantôt en concurrence l'une de l'autre...

   Dès le XVIe siècle ont lieu les explorations et les premières tentatives de colonisation, entendre d'établissement permanent d'une présence, la revendication d'une appartenance se fondant sur cette présence d'abord bien précaire, avant la fondation de véritables ports, puis de véritables forts, et enfin de nouvelles villes. En fait, il faut attendre près d'un demi-siècle pour que les navires européens lancent des expédition, tant les conflits internes aux métropoles (entre déni de découverte et difficultés de financement dues entre autres aux multiples guerres en cours) sont importants, et plusieurs dizaines d'années encore avant la fondation des premiers établissements.

Dans la première moitié du XVIe siècle, les Espagnols pénètrent depuis l'actuel Mexique, puis vers l'Est, en Floride, pour poursuivre vers les Appalaches et la région du Mississippi. A l'Ouest, le mythe de l'Eldorado attire les aventuriers au sud-Ouest des actuels États-Unis. Plus au Nord, la Grande-Bretagne et la France explorent les côtes américaines entre 1520 et 1607, mais ne parviennent pas à s'y implanter.

Les Français débarquent sur la côte Est et la baptise Nouvelle-France pour François 1er en 1534. En 1541, Charlesbourg-Royal est le premier établissement européen en Amérique du Nord, abandonné l'année suivante. Deux tentatives de colonisation française conduites par des membres de la religion réformée échouent face aux Espagnols catholiques. La rivalité entre Charles Quint du Saint Empire Romain Germanique, Henri VIII d'Angleterre et François 1er de France dominant la scène européenne, avec pour enjeu, en ce qui concerne les Amériques, les multiples prélèvements d'or, servant, via les banquiers allemands et italiens, à financer les multiples guerres en cours. Dans les années 1540-1560, les expéditions françaises se soldent par des échecs (coûteux d'ailleurs).

Les Anglais prennent possession, vers 1579, de la région de San Francisco au nom de la reine Élisabeth 1er. La colonie de Roanoke est la première tentative réelle de colonisation anglaise, qui échoue d'ailleurs pour des raisons complexes (sans doute l'assimilation des colons par les populations amérindiennes...). La charte de colonisation est octroyée en 1584 par la reine à Sir Welter RALEIGH. La même année, ce dernier fait explorer la "terre de Viriginie" sur le territoire actuel de la Caroline du Nord.

A chaque fois, les relations entre nouveaux arrivants et occupants du sol rendent fragiles tout établissement permanent.

Les premières véritables fondations d'établissement permanents (ports, forts, relais, villes...) sont le fait des Espagnols, en Floride, au Nouveau-Mexique, au Texas, en Californie, où les colons se voient souvent confrontés à la double menace d'autochtones peu amènes une fois qu'ils ont compris quelle était la nature des invasions et des concurrents européens, tels que les Français et les Anglais en Floride, les Français, aidés par intermittence des Comanches, au Nouveau-Mexique, les Français encore au Texas, qu'ils gardent après escarmouches, pillages et "guerres", notamment via la Louisiane conquise par les Français. En Californie, c'est pour faire pièce à l'implantation russe et là, les Espagnols réussissent leur plus forte implantation et resteront jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, période où les habitants se sentant plus californiens qu'espagnols proclament leur indépendance.

Les premières entreprises coloniales françaises datent du XVIIe siècle, plus au Nord. Les colons qui s'y étaient le font parfois au nom du roi de France (Nouvelle-France) dans ce qui est aujourd'hui l'Acadie, le Canada, Terre-Neuve et la Louisiane. Cette Nouvelle-France disparait en 1763, lorsqu'elle est absorbée par les Anglais et les Espagnols en vertu du Traité de Paris qui met fin à la guerre de Sept Ans.

Presque en même temps s'établissent les premières colonies britanniques (Virginie, puis du Cap Fear au détroit de Long Island, selon des modalités bien plus complexes que pour les colonies françaises, au moins statutairement, reflet des guerres de religion en Europe qui jettent surtout des protestants dans le Nouveau-Monde. Colonies à Chartes octroyées par le souverain à des compagnies maritimes privées (Rhode Island, Connecticut, Maryland) dans lesquelles les colons jouissent d'une grande autonomie, y compris religieuse. Colonies de propriétaires dont le statut est définis lors de la reconnaissance par Londres de la fondation de la colonie (Pennsylvanie, Delaware, et entre la Nouvelle-Angleterre et le Maryland, propriété du duc d'Yrork, qui deviennent colonies à charte). Colonies de la Couronne (New Hampshire, Massachusetts, New York, New Jersey, Virginie, les deux Caroline, Géorgie) qui bénéficient d'une "Constitution" rédigée par la Couronne. Constitutions qui sont des instructions successives données aux gouverneurs qui les appliquent souvent avec modération...

La progression de la colonisation anglaise est la plus forte et relègue (presque dans l'oubli) les colonies hollandaise (New Amsterdam, future New York en 1624) perdues par les Pays-Bas en 1664, la Nouvelle-Suède (en Delaware et en Pennsylvanie, évincés très vite par les Hollandais, eux-mêmes...), la Nouvelle-Courlande (par le duché de Courlande) sur l'ile de Tobago, l'Amérique russe (Alaska découverte en 1732, colonisée partiellement en 1784), en butte eux aux autochotones qui l'affaibliront au point de la laisser vendre aux États-Unis en 1867...)...

 

Des situations différentes des pacifismes suivant les colonisations

Lorsque les colons anglais se sont établit une peu partout, repoussant surtout les Français vers la Louisiane, leur situation à la veille de l'indépendance est très différente selon qu'ils se trouvent dans les 13 colonies anglais ou les autres, et le statut même de la colonie. C'est la composition des élites, divergences, qui influent le plus sur l'orientation des groupes pacifistes qui s'installent, noyés souvent dans le mouvement d'émigration général, sauf cas spécifiques.

Au Nord, avec la réussite économique, la théocratie puritaine se transforme. Une certaine homogénéisation du peuplement, des facteurs religieux communs et la réussite économique façonnent une mentalité particulière que l'historien Samuel MORISSON perçoit comme les premiers "yankees". Aussi conservateur en morale et en religieux que radicaux en affaires et politique, les Yankees deviennent le stéréotype de l'américain du Nord-Est.

Au Sud, les élites sont surtout des gentlemen des plantations fascinés par le monde aristocratique. Aux îles comme en Amérique, la maison du planteur est le symbole à partir des années 1720 de la réussite sociale.

Cette présentation doit être nuancée. Suivant l'état des relations entre colonies (surtout de par la facilité de communication par terre ou par mer), chaque colonie possède en quelque sorte ses particularités, même si la préoccupation des gouverneurs est surtout à la fois de faciliter le transfert de richesses sur l'Ancien Monde et de garder des bonnes relations de part et d'autres de l'Atlantique, objectifs qui peuvent devenir contradictoires, et d'autant plus difficiles à tenir lorsqu'il s'agit de tenir compte des oukases religieux venant de la Métropole...

Au Nord comme au Sud, les colonies américaines sont différentes sur le plan religieux. L'anglicanisme favorise un éclatement religieux non seulement entre colonies mais aussi à l'intérieur de celles-ci, qui forment des mosaïques dont il est bien difficile de dresser un tableau historique...

- Des groupes anabaptistes des Pays-Bas, dont les dirigeants les plus connus sont Menno SIMONS et Dietrich PHILIPS, appelés Mennonites, au cours des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles s'installent, outre, outre en Prusse ou en Russie, aux États-Unis. Tandis que les Frères suisses, ceux formés autour de Melchior HOFMAN et les huttérites restent majoritairement dans leurs régions respectives, les Brudern (Frères) apparus dans le Palatinat allemand vers 1708, émigrent en Amérique du Nord où ils fondent différentes Églises qui perdurent aujourd'hui. Les sociétés anabaptistes sont surtout urbaines et pacifistes, mais beaucoup perdent la foi ou abandonnent leur religion, et se réfugient souvent dans les campagnes où elles espèrent éviter les répressions.

- Nombre de Mennonites s'établissent en Pennsylvanie, puis en Ontario (entre 1786 et 1825). Beaucoup se sont installés en Pennsylvanie, colonie fondée par des membres de la société religieuse des Amis (Quakers), vu une certaine proximité d'idées et surtout de tolérance. Cette colonie, fondée par William PENN en 1682, avec une constitution qui sert ensuite de base à celle des États-Unis, devait être un refuge pour tout monothéiste persécuté. Au XIXe siècle, bien après donc les émigrations issues des persécutions religieuses d'Europe occidentale, plusieurs schismes divisent les Quakers. On peut considérer que l'histoire des Quakers en Amérique du Nord, dans leur migration comme dans leurs établissements pérennes, ont influencé les autres groupes pacifistes tout en facilitant leur installation. Malgré leurs divisions, les Quakers interviennent de manière importante dans beaucoup de débats publics (place de l'État, esclavage, condition ouvrière, prisonniers, malades mentaux...) et souvent, leurs interventions vont de pair avec celles d'autres groupes pacifistes, les premiers ayant toujours de par le monde une position non-violente sur maints problèmes.

- Des groupes huttérites, issus d'abord de la Réforme radicales au XVIe siècle, venus de Moravie, d'Autriche, de Transylvanie, de Valachie et de Russie, s'installent dans le Dakota du Sud, via Hambourg et New York. De presque chacune de ces provenances, les huttérites, après un temps variable de vie dans la pratique communautaire, sont obligés d'émigrer, suivant un parcours parfois complexe, suivant les périodes, sous la poussée de l'intolérance mais aussi par leur refus d'entrer dans armées (enrôlement ou conscription). Considérés souvent comme Allemands, ils ont dû poursuivre leur parcours pendant la Première guerre mondiale, jusqu'au Canada, où ils sont aujourd'hui installés en majorité.

- De multiples autres groupes (comme les Amishs) se sont installés de manière éparses dans maints États, en butte d'ailleurs, comme les émigrants non pacifistes, à des hostilités diverses (Autochtones amérindiens, autorités centrales, autres colons), et pendant les grands conflits sur le Nouveau Continent ont dû procéder à bien des changements de lieux (à l'occasion notamment de la guerre d'Indépendance, de la guerre de Sécession et des guerres mondiales...). Leurs réticences à appliquer les lois (fort conservatisme moral, participation à la défense du pays) et également leur répugnance à côtoyer leurs compatriotes chrétiens (cérémonies religieuses, fêtes, pratiques scolaires, pratiques du baptême pour les non-adultes...) font qu'ils donnent une nette préférence à la vie communautaire rurale, parfois de manière très fermée. On conçoit qu'il est encore plus difficile de rendre compte de l'histoire de ces groupes pacifistes (notamment des conflits internes) qui se font un devoir d'éviter la fréquentation des autres...

    De manière générale, ces groupes pacifistes, quels que soient leur importance dans la vie de la colonie subissent, tout comme leurs concitoyens ou leurs voisins, des contraintes physiques, économiques et sociales analogues et doivent résoudre des conflits entre communautés, entre nationalités d'origine, entre anciens installés et nouveaux venus...

     Surtout pour les premiers temps d'installation, et même pour les XVII et XVIIIe siècles, il est relativement difficile de relater l'évolution des pacifismes nord-américains, autrement que par le biais de leurs relations avec les autres communautés qui s'y établissent. Une des "méthodes" est de prendre les points d'arrivée, autant de ports qui sont de passage obligatoire pour se rendre à l'intérieur des terres...

Ce n'est pas un hasard si les plus importances sources d'informations concernent les Quakers, qui ont été et sont présents autant en milieu urbain qu'en milieu rural et sont intervenus de manière très importante sur la destinée de leur colonie d'origine, la Pennsylvanie. Possédant parfois une certaine puissance économique, formés dans les meilleures écoles, étant habitués de plus à mémoriser la Bible (et à y réfléchir...), nombre de Quakers interviennent de manière vigoureuse dans les débats sur l'indépendance ou l'esclavage. Avec les groupes venus de Moravie, les Quakers occupent à eux seuls les quatre cinquième des pages du volume de Peter BROCK, dont nous nous inspirons souvent.

(N.B. : cet article est appelé à être complété de manière importante et... c'est aussi un appel à contributions!)

Peter BROCK, Pacifism in the United States, from the colonial era to the first world, Princeton, New Jersey, Princeton University Press, 1968.

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25 octobre 2019 5 25 /10 /octobre /2019 12:07

    Ce membre de la grande famille des PUYSÉGUR est un officier général et un gentilhomme français, élevé à la dignité de maréchal de France par LOUIS XV en 1734. Descendant d'une lignée de gentilhommes originaires de Gascogne, il sert dès 17 ans au régiment d'infanterie du roi (1600-1682), ne quittant jamais le service jusqu'à sa mort.

 

    Il participe à la bataille de Fleurus (1680), sous les ordres du maréchal de LUXEMBOURG. Lieutenant général de plusieurs place-forte des Pays-Bas, avant d'être nommé maréchal de France après la guerre de Succession polonaise. Il rédige, de 1693 à 1742, un traité militaire qui n'est publié qu'après sa mort, sous le titre de L'Art de la guerre par principes et par règles.

   Pour PUYSÉGUR, la guerre représente l'activité humaine le plus importante, mais son étude est par trop négligée, les stratèges et les soldats se contentant de faire la guerre en fonction de leur expérience personnelle et de leurs habitudes. Déçu par l'absence d'une théorie réellement universelle de la guerre, il se propose de pallier ce manque en offrant ses propres réflexions sur le sujet. Utilisant les ouvrages classiques ainsi que les principes de MONTECUCCOLI et les Mémoires de TURENNE comme bases théoriques, il élabore sa propre méthode, fondée en grande partie sur une étude approfondie de cas historiques. Pour illustrer ses propos, PUYSÉGUR décrit une campagne fictive qu'il situe entre la Loire et la Seine où s'affrontent deux armées composées de 100 bataillons et de 200 escadrons chacune.

Le grand stratège de son époque est VAUBAN dont la maitrise de la science des sièges et des fortifications est inégalée. De manière générale, PUYSÉGUR subit l'influence de son environnement intellectuel, et, dans le domaine spécifique de la guerre, celle de VAUBAN. Il est convaincu que l'approche géométrique de ce dernier peut trouver son application dans d'autres domaines de la tactique, un bon plan de guerre pouvant être formulé de manière certaine avant même le début des hostilités. Une connaissance profonde du terrain et de l'adversaire doit permettre de bien organiser ses troupes en fonction des données du moment. Le rôle principal du commandant en chef est d'adopter les ordres de bataille nécessaires et de faire avancer ses troupes "dans les règles les plus parfaites des mouvements". Selon lui, l'armée en mouvement doit être semblable à une fortification mouvante dont toutes les composantes agissent en accord les unes avec les autres et s'orientent vers le même but.

Cette conception de la guerre est popularisée par son contemporain Jean-Charles FOLARD (dont les écrits sont publiés avant le traité de PUYSÉGUR). Contrairement à FOLARD ou MENIL-DURAND, il comprend l'importance du feu dans le combat moderne, en particulier son potentiel de destruction, le feu et le choc étant tous deux nécessaires à la victoire. Outre la supériorité intrinsèque du commandant et sa connaissance approfondie de l'art de la guerre, la victoire s'obtient grâce à la supériorité numérique, à une meilleure capacité à s'adapter au terrain et aux qualités morales des troupes. (BLIN et CHALIAND).

     PUYSÉGUR s'interroge - longuement - sur le bien-fondé de la suppression des piques et des mousquets au profit du fusil à baïonnette. Il participe au débat - intense dans les instances politiques et économiques (l'enjeu est grand pour les arsenaux...), en faveur du fusil, tout en insistant sur l'importance toujours actuelle en son temps, du choc (et donc d'avoir des piques pour les soldats...).

 

Jacques-François de Chastenet de PUYSÉGUR, Art de la guerre, par principes et par règles, Paris, Charles Antoine Jombert, 1742, en deux volumes ; réédition par Hachette Livre - Bnf, 2018. Disponible sur le site Gallica. Extrait A propos de Turenne et des différents types de guerres, à partir de L'Art de la guerre, Lishenne et Sauvan, Bibliothèque historique et militaire, tome V, Paris, 1844, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire française, Paris, 1960. Robert Quimby, The Blackground of Napoleonic Warfare, The Theory of Military Tactics in 18e Century France, New York, 1957.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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23 octobre 2019 3 23 /10 /octobre /2019 07:17

       PROCOPE DE CÉSARÉE est un rhéteur et historien byzantin. Secrétaire et conseiller du général byzantin BÉLISAIRE, il l'accompagne dans la campagne contre les Perses (532) et dans l'expédition en Afrique du Nord contre les Vandales (533-534), et également dans la campagne contre les Ostrogoths en Italie (540). Il est l'auteur d'ouvrages comme Les Guerres de Justinien, Sur les monuments et d'Histoire secrète de Justinien.

 

Une carrière de secrétaire

    Né à Césarée de Palestine, ville cosmopolite où se mêlent chrétiens, juifs et samaritains, il étudie les oeuvres des classiques grecs et la rhétorique et devient en 527, première année du règne de l'empereur JUSTINIEN, le secrétaire particulier du général BÉLISAIRE, commandent en chef des armées. On connait surtout de lui ses pérégrinations lors des campagnes de BÉLISAIRE et de NARSÈS (en Italie) et qu'il est ensuite préfet à Constantinople (562). On peut penser, étant au courant des conflits entre BÉLISAIRE et JUSTINIEN, et vu les écrits sur le règne de cet empereur, qu'il se trouvait entre les deux. Son Histoire secrète de JUSTINIEN, qui dresse un portrait peu flatteur de l'empereur et surtout de THEODORA, inachevé, n'est connu qu'après sa mort. Ce qui explique qu'il est, à la suite des Guerres de Justinien, récompensé par l'empereur et qu'il commence en retour la rédaction de Sur les monuments, lui aussi inachevé...

 

Une oeuvre de référence

    Ses écrits sont la principale source d'information sur le règne de l'empereur Justinien. PROCOPE DE CÉSARÉE est le témoin privilégié de la reconquête initiée par l'empereur.

Les 8 livres qui composent ses Guerres de Justinien se divisent en 3 parties, vraisemblablement publiées en un tout en 551 :

- Les guerres contre la Perse, la relation de la lutte entre les Byzantins et le Perses (Empire sassanide) jusqu'en 549 et dont aucun des adversaires ne sort véritablement vainqueur (les deux premiers livres qui comportent une préface, tirée d'HÉRODOTE et de THUCYDIDE)  ;

- La guerre contre les Vandales (d'Afrique du Nord) et les événements entre 532 et 548, qui se terminent par la défaite complète des Vandales, leur royaume étant anéanti (les deux livres suivants) ;

- Les guerres gothiques qui couvrent la période 536-551, au cours de laquelle les Ostrogoths sont battus en Sicile et en Italie méridionales (les trois livres suivants, les plus longs) .

   Il est probable que si PROCOPE n'avait pas été byzantin, il eût tenu, dès le siècle dernier, comme l'un des historiens de l'Antiquité. Peu d'historiens latins peuvent être perçus comme plus considérables. Et, sur le plan militaire, ses Guerres sont remarquables pour comprendre l'intelligence des campagnes comme pour apprécier les qualités tactiques de la cavalerie byzantine. (BLIN et CHALIAND).

    L'Histoire secrète de Justinien est en si parfaite contradiction, par son dénigrement, avec les propos flatteurs tenus par l'auteur dans les Guerres de Justinien et Sur les monuments, que certains auteurs se sont interrogés sur son attribution. Mais sur le plan des faits, ils ne se contredisent pas et PROCOPE explique pourquoi dans la préface ce livre ne pouvait être publié de son vivant.

 

    Plusieurs auteurs contemporains se sont inspirés de lui, comme JEAN LE LYDIEN, Marcellinus COMES (le comte MARCELLIN), Jean MALABAS, Pierre le PATRICE, Hésychios de MILET, ce dernier étant l'auteur de trois ouvrages importants, dont une histoire romaine et générale et un dictionnaire biographique des écrivains et artistes classés par ordre alphabétique. Jusqu'au début du VIIe siècle, historiens et chroniqueurs se relaient pour décrire les faits et gestes des empereurs.

 

PROCOPE DE CÉSARÉE, Histoire secrète, Les Belles Lettres, 1990 ; La Guerre contre les Vandales, Les Belles Lettres, 1990 ; Constructions de Justinien 1er, Alexandrie, Edizioni dell'Orso, 2011 ; Histoire des Goths, Les Belles Lettres, 2015. On peut trouver des textes sur le site remacle.org. Extraits de La Guerre des Perses et de La Guerre des Goths, traduit de History of the Wars, Washington Square Press, 1967, par Catherine Ter SARKISSIAN, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Averil CAMERON, Procopius and the Sixth Century, Berkeley, 1985.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, DIctionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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19 octobre 2019 6 19 /10 /octobre /2019 08:25

    POLYEN est un historien grec, rhéteur et écrivain militaire. Avocat à Rome sous le règne de MARC AURÈLE et de LUCIUS VERUS, Il est l'auteur d'un ouvrage de compilation, adressé à ce dernier lorsqu'il part en campagne contre les Parthes (162), Stratagèmes ou ruses de guerre.

    Cette compilation très inégale recense les ruses les plus célèbres des Grecs, des Romains et des "barbares". Il y décrit notamment les ruses et stratagèmes employés par ÉPAMINONDAS à Leuctres, par ALEXANDRE au siège de Tyr et par Jules CÉSAR lors de la guerre des Gaules.

Ce texte est plus qu'un simple recensement des diverses ruses et stratagèmes de l'Antiquité. POLYEN décrit en détail certaines stratégies, comme celle employées par les Carthaginois lors des guerres puniques, où il n'omet ni les manoeuvres politiques ni les actions diplomatiques des protagonistes. S'il est loin d'égaler THUCYDIDE dans son analyse pénétrante, il offre au lecteur une palette extrêmement variée des faits militaires, plus ou moins connus, accomplis - véritablement ou selon la légende - pendant la période où naît et se développe la stratégie occidentale de l'ère classique.

Les huit Livres que comprend ce texte constituent un témoignage intéressant pour l'histoire grecque et romaines, principalement pour les périodes classiques mais aussi hellénistiques, pour également celle des Scythes ou des Perses : il rassemble environ 900 récits d'historiens perdus, particulièrement ÉPHORE DE CUMES et NICOLAS DE DAMAS.

 

POLYEN, Ruses et stratagèmes, traduit par Gui-Alexis LOBINEAU, commenté par Benoit CLAY, Paris, éditions Mille et une nuits, 2011. Un second ouvrage du même auteur et du même traducteur, Ruses de femmes est publié l'année suivante par la même maison d'édition.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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17 octobre 2019 4 17 /10 /octobre /2019 14:30

   Polybe est un homme d'État et un théoricien grec, né à Mégapolis en Arcadie et pris en otage en 190 à Rome. Pris comme précepteur personnel de Scipion Émilien, il joue dans le cercle des Scipion un grand rôle dans l'intégration de la Grèce centrale à la République romains après la victoire romaine sur la ligue achéenne en 146 av. J.C. Il est connu comme l'auteur de nombreux textes, notamment de l'Histoire générale. Son oeuvre d'historien retrace l'ascension de Rome, qu'il admire pour sa constitution mixte et son régime mêlant monarchie avec les consuls, oligarchie avec le Sénat, et démocratie avec les comices et les tribuns, notamment dans les années 264 et 146 av. J.C., moment critique qui voit la cité italienne devenir puissance méditerranéenne dominante, puis véritable empire territorial. L'ouvrage est un modèle de narration historique fondée à la fois sur l'enquête, la recherche et la réflexion.

 

 Une carrière au service des Scipions

     Hipparque (commandant de cavalerie) de la Confédération achéenne entre 180 et 190, POLYBE est l'un des mille notables achéens déportés à Rome après la défaite de PERSÉE DE MACÉDOINE. A  Rome, POLYBE a la bonne fortune de faire partie des familiers du général romain SCIPION ÉMILIEN. Il devient le mentor de ce deernier et séjourne à Rome près d'une quinzaine d'années (167-150). Il est possible qu'il accompagne SCIPION en Espagne (151) puis en Afrique. Sa présence est attestée lors de la campagne qui mène au siège et à la destruction de Carthage (146). Après cette date, peu d'événements de sa vie nous sont connus. Même lorsqu'il est libéré et autorisé à retourner en Grèce, il préfère revenir très vite à Rome. Le livre de POLYBE consacré à la tactique est perdu, de même qu'une importante partie de son ouvrage principal.

Le rôle de l'historien, selon POLYBE, consiste à collationner et à étudier des documents, à connaître le terrain géographique de l'action et à ses servir de ses connaissances historiques et de son expérience politique. Il a accès à des sources privées comme à de nombreuses sources orales. Il fréquente à Rome la plus haute société romaine, connait et fréquente les hommes politiques les plus importants de son temps, à l'instar de CATON L'ANCIEN. Par ailleurs, il voyage largement et jouit d'une solide expérience politique. La fortune et son talent le placent au plus près des centres de décisions militaires. POLYBE demeure le grand historien de la montée de l'impérialisme romain et un fin observateur des qualités de l'armée romaine. Il est considéré avec THUCYDIDE dont il est en quelque sorte l'héritier, comme le plus grand historien de l'antiquité gréco-romaine.

 

Des livres passés à la postérité

   Malgré la perte d'une partie de son oeuvre, nous avons un aperçu de l'ampleur de son érudition et de ses connaissances,. La dernière partie de sa vie est consacrée à la rédaction de sa grande oeuvre, les Histoires, en 40 livres où il mène de front l'histoire de Rome et celle des États contemporains tels les monarchies lagide, seulécide et attalide. Seuls 5  livres de cette oeuvre sont parvenus en intégralité jusqu'à nous, mais on possède aussi des fragments considérables des autres livres, notamment le livre IV. Dans cet ouvrage, il veut montrer comment et pourquoi les nations civilisées du monde sont tombées sous la domination de Rome.

   Outre les Histoires nous sont connus d'autres oeuvres mineures. Par exemple un Éloge de Philopoemen en 3 livres, servant probablement de livre d'exemple du bon commandement pour son élève SCIPION ÉMILIEN. Également un Traité de tactique, mentionné par ARRIEN et ELIEN LE TACTICIEN. Il recommande dans ce traité que le chef de guerre soit versé et connaisseur de l'astronomie et de la géométrie entre autres. Son traité de tactique s'intéresse probablement aussi aux qualités techniques et morales du chef : solution de terrain, poliorcétique, gestion de l'action. Le manuel contient probablement des conseils de siège importants, faisant le pendant à l'approche défensive (celle qui nous est parvenue) d'ÉNÉE LE TACTICIEN. C'est d'ailleurs certainement pour cette connaissance fine de l'art deu siège que POLYBE est requis pour les travaux relatifs à la prise de Carthage et de Numance. 2galement un Traité sur les régions équatoriales et un écrit intitulé Guerre de Numance, tous perdus.

 

Les Histoires

   Le but de l'ouvrage est exposé dans l'introduction : "Qui donc serait assez stupide ou frivole pour ne pas vouloir connaître comment et par quel mode de gouvernement presque tout le monde habité, conquis en moins de 53 ans, est passé sous une seule autorité, celle de Rome, fait dont on ne découvre aucune précédent?" Il s'agit de l'histoire du triomphe de Rome sur Carthage et de l'expansion romaine dans l'Orient grec, qui en est la conséquence. Pour POLYBE, il s'agit tout particulièrement d'une réflexion sur les causes et les modalités de la perte de l'indépendance de sa patrie.

 

Une méthode historique renouvelée inspirante jusqu'à nos jours.

   POLYBE met au service de cette grande oeuvre une méthode neuve, rigoureuse et hardie. Pour lui, l'histoire est une discipline scientifique, qui ne doit pas grand chose par exemple à la divination et aux oracles qui imprègnent pourtant encore à son époque jusqu'aux chefs militaires. Il ne tente pas de faire de la grande littérature ; son style est plutôt médiocre, banal, lourd, sans art. Il critique d'ailleurs sans ménagement ceux de ses prédécesseurs qui préfèrent l'effet de style ou le pathétique à l'exactitude et à la précision. Il n'entend pas non plus faire oeuvre de propagande, comme le font beaucoup d'hommes politiques lettrés de son temps. Son récit se fonde sur les faits et les témoignages, et est guidé par une réflexion d'ensemble comme par sa connaissance de la véritable géographie du monde connu. A la suite de THUCYDIDE, il distingue les causes immédiates, les prétextes, et les véritables causes, moins apparentes. Certes, il attache une grande importance aux forts personnalités, telles que SCIPION ou HANNIBAL. Il étudie essentiellement les faits militaires et politiques, mais il sait toujours dépasser le plan anecdotique. A la suite d'ARISTOTE, il voit le poids des structures politiques et leur évolution. Le lecteur moderne remarque avec grand intérêt que les faits économiques et sociaux ne lui sont pas du tout étrangers. Il comprend l'importance du dépeuplement, l'oliganthropie, dans le déclin de la Grèce. Surtout, il montre le rôle qu'a joué l'avidité des négociants romains dans le développement de l'impérialisme, l'importance, dans cette politique, de la recherche des capitaux et de la spéculation.

L'évolution de la méthode historique lui doit donc beaucoup. Pourtant, on doit constater, en l'état de notre documentation, qu'il n'a pas fait école. Ses successeurs lui sont très inférieurs, comme le montre le cas de TITE-LIVE qui utilise son oeuvre pour son Histoire de Rome, mais sans parvenir à égaler la rigueur de sa méthode et l'ampleur synthétique de son jugement. (Claude LEPELLEY).

Son très riche livre est beaucoup pillé par la suite, comme par POSIDONIOS d'APANÉE et STRABON.

Ce sont surtout les historiens du XIXe siècle qui reconnaissent plus tard en lui un précurseur.

Il s'apparente à HÉRODOTE par bien des côté (rationalisme qui n'évite pas le recours au principe métaphysique de la "fortune" ou de la destinée).

 

POLYBE, Histoire, traduction et présentation de D. ROUSSEL, collection La Pléiade, 1970, réédition 1988 ; Histoires, édition (bilingue) de Paul PEDECH, Les Belles Lettres, en 10 volumes, 1961-1990. Extraits (Bataille de Trasimène et Bataille de Cannes, Livre III, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de la stratégie, tempus, 2016. Claude LEPELLEY, Polybe, dans Encyclopedia Universalis.

Paul PEDECH, La méthode historique de Polybe, Paris, 1964.

 

 

  

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17 octobre 2019 4 17 /10 /octobre /2019 12:49

   L'anglicanisme est d'abord propre à l'Angleterre, modèle de protestantisme qui ne modifie que partiellement le cadre ecclésiastique catholique. On peut cependant parler, même si dans les protestantismes c'est la religion qui est restée la plus proche du catholicisme, d'une dynamique protestante qui rend l'histoire culturelle et religieuse de l'Angleterre différente de celle de la France, avec notamment les phénomènes de non-conformisme qui se développent suite à sa naissance à la frontière de l'anglicanisme. Confession chrétienne présente principalement dans les pays de culture anglophone, notamment dans les anciennes colonies britanniques mais aussi sur les terres d'expatriation des Britanniques de par le monde. Appelés "épiscopaliens" aux États-Unis, à la doctrine énoncées dans les Trente-neuf articles qui ont eu longtemps une valeur impérative, les Églises anglicanes présentent de nos jours un éventail de positions doctrinales élargi et donnant lieu à de nombreuses classifications.

 

   Jean BAUBÉROT présentent trois de ses caractéristiques principales qui font des pays où  l'anglicanisme domine, des contrées à pluralisme religieux.

- La façon dont la Réforme y est introduite. Le schisme d'Henri VIII en 1534, dû au refus d'annulation du pape de son mariage, pour des raisons d'ailleurs de doctrine et de lutte de pouvoir à l'échelle européenne, aboutit à une période troublée. certains trouvent suffisante la création d'une Église dirigée par le roi (sorte de catholicisme anglican) : le roi lui-même est un humaniste érasmien. D'autres souhaitent le rétablissement des prérogatives du pape, d'autres enfin une Réforme semblable à celle du continent. Ces deux derniers groupes ne tardent pas à avoir leurs troupes, leurs idées propres (avec leurs réseaux d'imprimerie...) et leurs leaders-martyrs (Thomas MORE pour les catholiques, Thomas CROMWELL pour les protestants).

- Les allers et retours religieux, sous les règnes successifs des trois enfants d'Henri VIII. Avec Édouard VI (1547-1553), l'Église d'Angleterre devient protestante sous l'influence de Thomas CRANNER, archevêque de Canterbury, et de Martin BUCER. Le Livre de Prière (Prayer Book) de 1552 et les Quarante-Deux articles (1553) sont imprégnés de calvinisme, et des catholiques sont pourchassés. Au contraire, Marie TUDOR (1553-1558), fervente catholique, impose à son pays une recatholicisation forcée dans des conditions qui lui valent le surnom de "Marie la sanglante" et créen un sentiment antipapiste durable. Élisabeth 1er (1558-1603) instaure un anglicano-protestantisme, cherchant à rallier les modérés des deux camps, dans une vision claire de ce que doit devenir l'Angleterre, une nation en soi. Le Livre de prière de 1552 est remis en honneur avec des formules atténuées et les Trente-neuf articles de 1571 (encore aujourd'hui plateforme doctrine de l'ensemble des sensibilités anglicanes) exposent, de façon "ambigüe, des conceptions chères à la Réforme continentale et, plus précisément, calvinienne" (Richard STAUFFER, Interprètes de la Bible. Études sur les réformateurs du XVIe siècle, Beauchesne, 1980). Mais le clergé, quand il officie, doit revêtir le surplis, ce que contestent certains.

Cela favorise l'apaisement, mais la bulle d'excommunication du pape contre la "reine prétendue du royaume d'Angleterre" propageant de "pernicieuses doctrines" ranime la lutte. Les catholiques anglais sont périodiquement pourchassés et considérés comme des "traitres" : comment être un fidèle sujet de la couronne quand on l'est d'un pape qui vous a délié de votre devoir d'obéissance? Le protestantisme apparait ainsi comme le porteur de la conscience nationale anglaise.

- La création de l'anglicano-protestantisme que l'on peut définir comme une Église théologiquement protestante dans un casre ecclésiastique resté proche du catholicisme. L'émergence de cette via media à travers un mouvement de balancier amène une pluralité de tendances dans l'Église d'Angleterre. Un courant reste assez imprégné par des éléments catholiques. En revanche, se développe un zèle protestant urbain, notamment à Londres, Oxford, Cambridge. D'autres villes se montrent plus tempérées, notamment York qui protège les opposants catholiques jusqu'en 1570.

Un protestantisme militant se forge aussi dans les milieux qui ont fui les persécutions de Marie TUDOR. C'est le cas de l'Écossais John KNOX (1505-1572) qui, en Suisse, rencontre CALVIN et BULLINGER et, de retour dans son pays en 1559, prêche le calvinisme. En 1560, le Parlement écossais abolit l'"idolâtrie" et l'épiscopat et adopte la Confession écossaise inspirée par l'Institution chrétienne. L'organisation est presbytérienne. L'Angleterre voit donc, à la frontière du Nord, se développer un protestantisme plus radical que le sien. Émerge chez elle un courant puritain qui souhait une protestantisation plus poussée. Un non-conformisme limité voit le jour : des pasteurs réussissent à conserver leur bénéfice sans mettre le surplis. Parfois, des puritains radicaux forment leur propre congrégation indépendante. C'est le début du congrégationalisme - alors pourchassé - sous l'impulsion de Robert BROWNE (1550-1633). (Jean BAUBÉROT)

   Malgré la tentative de l'archevêque de Canterbury d'uniformiser la religion anglaise, de 1633 à 1640, qui cause, entre autres, la Première Révolution anglaise, après la restauration de la monarchie où se font face plus clairement deux groupes dans l'anglicanisme (Haute Église uniformisante et Basse Église ouverte largement), on en revient aux conditions définies par Élisabeth 1er. De 1643 à 1648, le Parlement anglais organise une série de rencontre à l'abbaye de Westminster pour clarifier les questions de culte, de la doctrine, du gouvernement et de la discipline dans l'Église d'Angleterre. Il en sort plutôt une conception très liée aux désirs de la Basse Église, tout en donnant à l'archevêque de Canterbury une position morale de premier plan... La Confession de foi de Westminster, réformée suivant la tradition calviniste, est rédigée en 1646 et largement adoptée par l'Église d'Angleterre, comme par l'Église d'Écosse. Elle constitue la base d'accord et des relations entre les églises presbytériennes à travers le monde. Au cours du XVIIIe siècle et dans la première moitié du XIXe siècle, l'anglicanisme connait une phase d'intense Réveil religieux, qui voit l'émergence de l'évangélisme et aussi la fondation du méthodisme. A l'opposé, le mouvement d'Oxford emmène une partie des Anglicans  (Haute Église) vers une remise en valeur de la tradition apostolique et se forme le tractarianisme, qui devient l'anglo-catholicisme. Dans la lignée du protestantisme libéral naissant émerge encore un nouveau mouvement, qui se dénomme Broad Church.

Du XVIIe au XIXe siècle, les églises anglicanes, très prosélytes, déploient une activité missionnaire de plus en plus importante, dans toutes les colonies anglaises, et portent leur marque encore aujourd'hui sur le plan de l'organisation religieuse et sur les croyances aux États-Unis. Même si l'indépendance américaine a divers effets sur les fidèles, des structures de concertation apparaissent progressivement : la première conférence de Lambeth a lien en 1867 à l'instigation de l'archevêque de Canterbury Charles Thomas LONGHLEY. Une vingtaine d'années plus tard, les églises s'accordent sur 4 points fondamentaux qui forment une sorte de définition de l'identité anglicane. Ces accords qui demeurent aujourd'hui, sous le nom de quadrilatère de Chicago-Lambeth, forment le socle des conceptions anglicanes en matière d'oecuménisme.

   

    Religion d'État, l'anglicanisme en soi constitue une réponse à la question religieuse en Angleterre, qui resta longtemps la matrice de multiples conflits. L'anglicanisme se présente comme une solution au grand conflit entre catholicisme et protestantisme... en laissant largement ouvert l'éventail des choix des fidèles dans les prises de position théologiques ou organisationnelles. Si lors des synodes réguliers, les conférences des primats anglicans et d'autres assemblées moins importantes, qui sont le fonctionnement courant des églises ainsi regroupées, sont prises des décisions de toutes sortes, c'est de leur propre accord que les différentes composantes de l'anglicanisme adhèrent à celles-ci, au cas par cas. Ce qui fait qu'il est difficile de distinguer, face aux conflits, aux guerres, aux problèmes économiques et sociaux, des positions générales. La tolérance et le pluralisme religieux sont instaurés et garantis jusqu'à l'intérieur de plus petites unités religieuses, de la même façon que chaque fidèle est mise devant les Évangiles, personnellement. La Bible, plus que les dispositions pratiques ou les points de doctrine historiquement débattus, constitue l'élément dominant dans l'Église anglicane. Suivant leur sensibilité (Haute ou Basse Église, plus ou moins grand éloignement par rapport au catholicisme), dans la référence à la tradition anglaise que l'on fait remonter à l'évangélisation de l'Angleterre et des premiers chefs et penseurs d'Église, des positions peuvent s'exprimer dans un sens ou dans un autre, sans que cela nuise aux principes communs. C'est suffisamment répété partout, il n'y a pas de doctrine officielle en dehors des Tente-Neuf Articles.

     Dans les débats houleux sur l'ordination des femmes, de la même manière que sur le mariage des membres du clergé, chaque paroisse a son opinion et ses pratiques, même si des tensions peuvent apparaitre entre maintes unités de culte à deux extrémités des positions exprimées... L'Église d'Angleterre ne constitue plus que deux sections de l'anglicanisme, même si elles demeurent très considérées dans les débats : les provinces de Canterbury et d'York. Quand on parle d'anglicanisme, on parle d'Églises au pluriel.

C'est sur le problème des relations entre hommes et femmes dans l'Église que des ruptures, depuis le milieu des années 1970, peuvent intervenir au sein de l'anglicanisme, avec des tensions encore plus vives sur l'homosexualité et encore plus sur l'ordination d'homosexuel(le)s... En matière de conflit interne, c'est bien plus sur cette question centrale, que s'agitent maintes autorités religieuses, avec bien plus d'intensités que lorsque des questions d'objection de conscience ou des positions face à l'armement nucléaire (notamment dans les années 1980) ou même par rapport à chacune des deux guerres mondiales (où régnait d'ailleurs un très large consensus en faveur des initiatives de l'État) requerraient leur attention... A propos de l'attitude de l'Église anglicane sur l'armement, la manière de fonctionner, y compris sur le plan financier, est si décentralisée à chaque niveau de la hiérarchie qu'il peut survenir des contradictions, qui ne sont pas sans conséquences pratiques par ailleurs (il était question récemment de participation financière à Londres dans l'industrie d'armement)...

   De manière globale, sur le plan théologique ou sur le plan organisationnel, ce fonctionnement pluraliste constitue parfois un obstacle aux yeux d'interlocuteurs dans le débat oecuménique entre religions différentes. Il apparait aux yeux des biens des responsable catholiques et orthodoxes qu'il comporte des caractéristiques de relâchement...

 

J. Robert WRIGHT, article anglicanisme, dans Dictionnaire Critique de Théologie, Sous la direction de Jean-Yves LACOSTE, PUF, collection Quadrige, 2002. Jean BAUBÉROT, Histoire du protestantisme, dans Histoire des religions, Que sais-je?/Humensis, 2018.

 

RELIGIUS

 

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