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3 août 2019 6 03 /08 /août /2019 12:44

       Ouvrage collectif à de nombreuses voix, de témoignages sur les situations de misère, recueillis par une équipe de chercheurs durant trois ans au début des années 1990, La Misère du monde connut un succès éditorial important.

Sous la direction de Pierre BOURDIEU qui fait exception (grosse exception) à sa règle d'objectivation dans le champ social dans l'analyse de la violence symbolique, l'ouvrage donne la parole à tous ceux qui - sans voix et sans dents, comme dirait un président de la République - composent une grande partie du paysage social français.

Dans un Avertissement au lecteur, Pierre BOURDIEU présente ces "études de cas" multiples, ces "sortes de petites nouvelles", avec une certaine inquiétude quant à l'état de la France qu'ils révèlent, mais aussi quant au respect de la parole recueillie et confiée. "Ne pas déplorer, ne pas rire ; ne pas détester, mais comprendre", il reprend ce précepte de SPINOZA : "Il ne servirait à rien que le sociologue fasse sien le précepte spinoziste s'il n'était pas capable de donner aussi les moyens de le respecter. Or, comment donner les moyens de comprendre, c'est-à-dire de prendre les gens comme ils sont, sinon en offrant les instruments nécessaires pour les appréhender comme nécessaires, pour les nécessiter, en les rapportant méthodiquement aux causes et aux raisons qu'ils ont d'être ce qu'ils sont.? Mais comment expliquer sans "épingler"? Comment éviter par exemple, de donner à la transcription de l'entretien, avec son préambule analytique, les allures d'un protocole de cas clinique d'un diagnostic classificatoire? L'intervention de l'analyste est aussi difficile que nécessaire - elle doit à la fois se déclarer sans la moindre dissimulation, et travailler sans cesse à se faire oublier. Ainsi l'ordre selon lequel sont distribués les cas analysés vise à rapprocher dans le temps de la lecture des personnes dont les points de vue, tout à fait différents, ont des chances de se trouver confrontés, voire affrontés dans l'existence ; il permet aussi de mettre en lumière la représentativité du cas directement analysé, un professeur ou un petit commerçant, en groupant autour de lui des "cas" qui en sont comme des variantes. Dans la transcription de l'entretien elle-même, qui fait subir au discours oral une transformation décisive, le titre et les sous-titres (toujours empruntés aux propos de l'enquêté), et surtout le texte dont nous faisons précéder le dialogue, sont là pour diriger le regard du lecteur vers les traits pertinents que la perception distraite et désarmée laisserait échapper. Ils ont pour fonction de rappeler les conditions sociales et les conditionnements dont l'auteur du discours est le produit, sa trajectoire, sa formation, ses expériences professionnelles, tout ce qui se dissimule et se livre à la fois dans le discours transcrit, mais aussi dans la prononciation et l'intonation, effacées par la transcription, comme tout le langage du corps, gestes, maintien, mimiques, regards, et aussi dans les silences, les sous-entendus et les lapsus.

Mais l'analyste ne peut espérer rendre acceptables ses interventions les plus inévitables qu'au prix du travail d'écriture qui est indispensable pour concilier des objectifs doublement contradictoires : livrer tous les éléments nécessaires à l'analyse objective de la position de la personne interrogée et à la compréhension de ses prises de position, sans instaurer avec elle la distance objectivante qui la réduirait à l'état de curiosité entomologique : adopter un point de vue aussi proche que possible du sien sans pour autant se projeter indûment dans cet alter ego qui reste toujours, qu'on le veuille ou non, un objet, pour se faire abusivement le sujet de sa vision du monde. Et il n'aura jamais aussi bien réussi dans son entreprise d'objectivation participante que s'il parvient à donner les apparences de l'évidence et du naturel, voire de la soumission naïve au donné, à des constructions tout entières habitées par sa réflexion critique."

   Organisés en plusieurs rubriques - L'espace des points de vue ; Effets de lieu, De l'Amérique comme utopie à l'envers, La démission de l'État, La vision d'État, Désordres chez les agents de l'ordre ; Déclins ; Les exclus de l'intérieur ; Les contradictions de l'héritage ; Comprendre - ces témoignages gardent encore aujourd'hui leur pertinence. Ils montrent des situations où des gens de milieux très différents, mais situés "en bas" de l'échelle sociale, sont plongés dans des difficultés tant matérielles que morales.

    Pour autant, s'agit-il là d'un ouvrage de sociologie? On peut en douter doublement, car il va finalement à rebours des méthodes habituelles de Pierre BOURDIEU et de son équipe, et car l'accumulation de témoignages ne fait pas une analyse d'ensemble. Malgré les précautions prises, La misère du monde donne à voir des situations diverses, certes partagées par une population nombreuse, mais ne donne pas le tableau de la société dans son ensemble et encore moins une analyse de la complexité sociale. Là, il s'agit, et cela peut être séduisant car l'ouvrage est réellement facile à lire, plutôt de problématiques réelles de gens pris dans leurs problèmes, et dans leurs représentations également, sans que s'en dégage une analyse de cette violence symbolique, mêlée à de multiples violences (matérielles et morales) souvent institutionnalisées, ni surtout des moyens d'en sortir...

       Dans son analyse critique de La Misère du monde, Nonna MAYER (CEVIPOF-CNRS) estime que dans cet ouvrage collectif, Pierre BOURDIEU semble revendiquer une nouvelle manière de faire des entretiens, transgressant d'ailleurs systématiquement les règles de méthode habituellement admises en sciences sociales telles que la construction préalable de l'objet et des hypothèses, la neutralité de l'enquêteur ou la nécessité d'une analyse de contenu. Il introduit selon elle des biais tout aussi problématiques que ceux qu'il dénonce à propos de l'entretien non directif ou des sondages. La confusion qu'il préconise entre les genres littéraire, politique et sociologique semble jouer au détriment du dernier, accréditant à tort l'idée que la sociologie consiste à recueillir, sur le monde de la "conversation ordinaire", le témoignage de n'importe qui sur n'importe quoi et à le livrer tel quel au public.

Sans doute ne faut-il pas comprendre une telle ambition chez Pierre BOURDIEU (nouvelle manière de faire des entretiens... car là-dessus, il n'est pas le premier à faire des tentatives...)  et faut-il simplement rapprocher tout son travail sociologique - bien plus rigoureux il est vrai - de l'objectif toujours politique de son oeuvre : donner des moyens aux démunis et aux exploités de dépasser cette violence symbolique qu'ils subissent tant.

 

Sous la direction de Pierre BOURDIEU, La Misère du monde, Éditions du Seuil, collection Points, 1993, 1480 pages. 

Nonna MAYER, L'entretien selon Pierre Bourdieu. Analyse critique de la misère du monde, dans Revue de sociologie, 1995, n°36-2, www.persee.fr.

 

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2 août 2019 5 02 /08 /août /2019 12:43

    Dans les récits et les analyses sur les collaborations et résistances, beaucoup discutent des contextes de la seconde guerre mondiale, sans faire de références historiques antérieures. Or dans les dix départements français occupés pendant la première guerre mondiale, des résistances furent entreprises aux menées de l'occupant allemand, et de multiples expériences étaient encore dans les esprits et la mémoire moins de trente ans plus tard. Sans vouloir remonter également aux résistances à l'occupation française napoléonienne dans les pays occupés dans toute l'Europe, ni même sans évoquer les multiples résistances ouvrières et paysannes à certaines entreprises du capitalisme, il est difficile de faire l'impasse sur une certaine capitalisation de cette expérience de résistances. De même, occupations et résistances sont vues très souvent sous l'angle des combats durant la seconde guerre mondiale, alors que déjà, de manière relativement franche, existent déjà dans ces départements occupés, toute la palette des collaborations et des résistance face à l'ennemi.

  Les concepts d'occupation et de résistance sont attachées, dans la mémoire collective, au vécu de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, comme le rappelle François COCHET, agrégé et docteur en histoire, professeur émérite à l'université de Lorraine-Metz, "la Grande Guerre les connait déjà, selon des modalités assez proches."

"le premier conflit mondial étend les occupations à dix départements du Nord et de l'Est français, mais également à la quasi-totalité du territoire belge, hormis une parcelle autour d'Ypres. Pour la France, trois millions quatre cent mille hectares sont contrôlés par l'ennemi, soit 6% du territoire national. Sans trop flirté avec l'anachronisme, il est possible d'emprunter à Philippe Burrin, spécialiste des occupations durant la seconde guerre mondiale, une définition de ces phénomènes." Dans La France à l'heure allemande, 1940-1944 (Seuil, 1995), ce dernier écrit : "l'occupation étrangère est une intrusion, brutale, massive, dans les cadres familiers d'une société. Elle impose une autorité et exige une obéissance qui ne se fondent plus sur la tradition ou le consentement. Elle dérange les réseaux et les routines de la vie collective, elle place groupes et individus devant des choix auxquels les circonstances donnent la gravité."

François COCHET indique que, longtemps, l'historiographie des occupations a été réduite. Relancée dans les années 1990 par des études et la publication de témoignages, elle est désormais bien connue pour le Nord, la Belgique, les Ardennes et la Meuse. Bien qu'il soit difficile de dresser un bilan global des comportements d'occupation, tant varient les attitudes des responsables de Kommandantur (qui n'obéissent pas aux règles et contraintes établies plus tard par le régime nazi). De grandes tendances se dégagent toutefois, au rythme de quatre années d'occupation. Face aux maillages de ces Kommandantur, les populations occupées ont bien du mal à échapper aux contrôle de l'occupant. L'analyse de ces attitudes doit prendre en compte non seulement les comportements des occupés eux-mêmes, mais également ceux des occupants, ce que font bien à propos divers auteurs qui se sont penchés sur cette question. Il reste beaucoup à faire pour démêler la complexité des situations, suivant les lieux (ruraux ou urbains, de plaine ou de montagne...) et la période (immédiate post-invasion, prise de commandement, évolution des combats...)

A partir d'octobre 1914, l'invasion se fait occupation. Les communautés villageoises ou urbaines doivent cohabiter dans la durée avec l'ennemi. Et les soldats comme le commandant de la force occupante doivent également composer dans un environnement qui leur est souvent étranger ou inconnu.

Les Allemands ont de toute façon besoin d'interlocuteurs-relais dans les communautés occupées. Les multiples actes d'autorité multiple, notamment directement politiques (intervention dans l'organigramme des mairies par exemple) placent les administrateurs et les administrations dans des situations inconfortables. En butte aux exigences des Allemands et des récriminations de leurs concitoyens, le fait même qu'ils officient sous les ordres de l'ennemi, ce qui saborde une partie ou la totalité de leur légitimité, les responsables des communes occupées doivent organiser souvent l'approvisionnement des populations, prendre en charge les familles nécessiteuses (dont le poids a augmenté du fait des destructions de la guerre), poursuivre la vie courante scolaire et... gérer les conséquences des exactions commises ici et là. Souvent, les personnes en charge multiplient les protestation contre des conditions d'occupation qui peuvent varier du tout au tout suivant l'évolution des opérations militaires. Notamment, les instituteurs des régions occupées affrontent des situations délicates, entre envie de servir la communauté locale et l'attachement patriotique, souvent plus vif à proximité des frontières qu'à l'intérieur profond du territoire.

        François COCHET explique que les occupations concernent au premier chef les relations de travail, lesquelles peuvent être déjà conflictuelles au départ avant la guerre. "Dès la fin de l'année 1914, le marché du travail est contrôlé par l'occupant. A Warmeriville, un contrôle des corvées est imposé dès le 8 février 1915 et tous les hommes du village (150 disponibles) sont quotidiennement répartis, après l'appel de 7 heures, en 23 équipes de travail.

Une véritable économie de prédation s'installe, poursuit notre auteur,. Au début de l'Occupation, chaque inspection d'étapes possède son comité économique indépendant. En septembre 1916, une centralisation s'opère avec la création, à Charleville, d'un (...) comité général économique auprès de l'intendant général. Des délégués sont alors envoyés dans chaque armée pour diriger l'exploitation des régions occupées. Les taxations en tout genre fleurissent. Une taxe sur les chiens avait déjà existé en France au XIXe siècle. Les Allemands la ressuscitent dans les Ardennes occupées ainsi que dans le Nord. (...) Signe d'une administration tatillonne, l'animal doit porter au cou une plaque attestant du paiement de cet impôt. Dans la foulée, bien des chiens sont abattus, bien sûr. Les Allemands restaurent également des prélèvements sur l'utilisation de certains biens collectifs comme les ponts, notamment ceux qu'ils ont reconstruits après l'invasion.

Les impositions relèvent d'un genre encore différent. Les conventions internationales de La Haye de 1899 et 1907 ont, il est vrai, admis la possibilité de demander des participations financières aux occupés, afin de subvenir en partie aux besoins de l'armée occupante. Dans les Ardennes, la première imposition est attestée en janvier 1915. Puis elles se multiplient, augmentant singulièrement pour une même commune. (...) le numéraire se faisant rare, il faut tenter de faire appel à l'épargne des habitants, en les attirant par des taux, rémunérateurs pour l'époque, de l'ordre de 3 ou 4%. Mais l'épargne se cache dans l'attente des jours meilleurs. Les communes occupées recourent alors à de la quasi-monnaie, sous forme de bons au porteur, et se regroupent en syndicats d'émission de bons à partir de 1916, comme celui de Charleville qui rassemble 51 communes.

Les occupants multiplient également les réquisitions de toutes sortes (métaux ferreux et non ferreux, laine). Mais ce sont les prélèvements de denrées alimentaires qui sont le plus durement ressenties." Les rations quotidiennes diminuent régulièrement.

Les déplacements de populations constituent en fait une des formes les plus visibles de l'occupation, qui émeut particulièrement les opinions publiques. "Dès 1915, les Allemands cherchent à se débarrasser des "bouches inutiles", notamment les femmes de Lille. Ils reproduisent ici des comportements très anciens, puisqu'ils remontent aux phénomènes guerriers du Moyen Age. Pendant les sièges des villes, il était fréquent d'expulser manu militari les femmes et les enfants qui ne pouvaient pas participer directement à la défense et coûtaient de la nourriture. En janvier 1917, dans le Nord, certains enfants sont envoyés en Hollande. Les Allemands vont cependant plus loin, se livrant à des pratiques qui s'apparentent à des rafles de main-d'oeuvre. Dès le 20 septembre 1914, des hommes de Valenciennes sont envoyés en Allemagne, comme prisonniers civils." Cela se pratique un peu partout dans les régions occupées. "Jusqu'alors, la dimension pénible de l'occupation était compensée par des repères stables : les habitants vivaient encore dans leur maison, leur lit, leur environnement. Avec l'évacuation forcée, c'est une population clochardisée, soumise à la perte irrémédiable de ses biens et de ses repères, qui se déplace vers les Ardennes. (...) Les mesures vexatoires fleurissent également. L'occupant interdit ainsi aux Français d'arborer les couleurs nationales, y compris sur des médailles. A Charleville, des habitants sont arrêtés pour avoir porté leur médaille de travail. Viennent ensuite les manifestations de toute-puissance. A L'Echelle, dans les Ardennes, le premier chef de poste allemand réquisitionne, l'arme au poing, toutes les bouteilles de vin du lieu, vin de messe y compris." Visites sanitaires forcées dans les maisons pour les femmes, Obligation de nettoyage des trottoir et de sortie des poubelles... sont des mesures, mais pas prises de manière uniforme dans les territoires occupés, souvent au bon vouloir des officiers localement chargés du commandement, qui visent à montrer que les Français sont sales et répugnants au vu des critères allemands, et qu'en définitive les Allemands viennent apporter la propreté et l'ordre... Obligation de saluer les soldats allemands au passage, réglementation du ramassage des bois morts pour chauffage, mise en place d'un affichage des occupations des habitations à l'entrée, croisent la volonté d'humilier et celle de contrôler. Très variables en intensité et en fréquence d'une ville ou d'un village à l'autre, toutes ces mesures suscitent des mécontentements et des résistances très diverses.

   Toutes ces attitudes de l'occupant recomposent les attitudes des populations occupées. Toute la palette des comportements humains se déploie, de l'accommodement au rapprochement vers ceux qui semblent en position de force, en passant par la résistance.

L'occupé développe souvent des formes de résistance passive qui emprunte le visage de l'inertie. Aux interdictions d'arborer les couleurs nationales répondent des répliques imaginatives, jouant sur les couleurs des vêtements utilisés dans les lieux publics. De même à l'interdiction de chanter la Marseillaise, des institutrices bravent l'interdit, au risque de condamnations... Les autorités allemandes ripostent souvent sans faiblesse, ce qui ne fait que renforcer l'esprit de désobéissance. A ces manifestations symboliques, s'ajoutent des formes plus fortes de résistance.

Des filières d'espionnage et de renseignements se constituent. Le terme de réseau n'est pas utilisé, mais dans le vocabulaire de l'époque, on appelle cela des services. L'exfiltration des soldats de l'Entente, pris au piège des mouvements de troupes, demeurés à l'arrière vu l'avancée d'abord rapide des forces allemandes dans ces départements, ou de prisonniers de guerre évadés, constituent une part notable de la résistance à l'occupation. L'activité de véritables professionnels de l'espionnage ne peut dans ce cas être efficace sans le soutien, même bref, d'une partie de la population. La collecte des renseignements emprunte des formes variées (dépôts d'agents par l'aviation, réception par des civils...), et c'est en Belgique que la Résistance organisée est la plus développée, avec l'aide des Services Secrets britanniques (300 "services"). De véritables réseaux existent dès fin 1914, pour réaliser ces actes. Le réseau "Dame Blanche" demeure le plus connu (904 agents assermentés, avec 180 auxiliaires), qui a fourni jusqu'à la fin de la guerre, près des trois quarts des renseignements collectés en pays occupés. Comme durant la Seconde guerre mondiale, la fourniture de faux papiers constitue une activité essentielle de la Résistance.

      Au total, comme l'écrit encore François COCHET, "certains paradigme qui allaient être identifiés dans la Seconde Guerre mondiale, sont déjà présents dans la Grande Guerre. La résistance conscientisée ne doit pas être confondue avec des formes plus ou moins épidermiques et individuelles de manifestations contre l'occupant."

Être avec la résistance de tout coeur, ne signifie pas être dans la résistance active à laquelle participe une minorité d'occupés. Mais aux yeux de l'occupant, tous ces signes manifestent des formes intolérables d'insoumission à son autorité et des contestations inacceptables des projets qu'il envisage, pour les régions occupées, annexions incluses. Il déploie donc une intense activité pour les éradiquer. A cette fin, il mobilise des personnels variés. A l'inspection d'étape, un officier de gendarmerie commande une centaine d'hommes dont le champ d'action est constitué par le territoire de l'Inspection. La gendarmerie allemande n'est pas simplement chargée de la police ordinaire de maintien de l'ordre et de la circulation. Elle participe aussi aux réquisitions et surveille la main-d'oeuvre mobilisable. Mais les Allemands installent aussi, dans les Ardennes, une Geheime Feldpolizei, une police secrète, qui dépend directement de Charleville. Chaque armée dispose d'un officier et d'agents de la GFP, qui parcourent le pays en civil. La répression allemande est efficace et dans la deuxième moitié de la guerre, les formes de résistance semblent faiblir. Si les formes de résistance visibles (symboliques) ou économiques sont réprimées avec sévérité, certains signes montrent que les Allemands tentent de nouer des compromis, mesurant que, dans l'urgence de la guerre - qui requiert tout de même toute l'attention et toutes les énergies plus que le reste, l'acheminement des troupes, des munitions et des subsistances restant toujours prioritaires dans la répartition des tâches au sein d'une armée qui doit, de plus se renouveler sans cesse, vu l'ampleur des pertes subie - ils ne peuvent faire tabula rasa de la culture et des pratiques en vigueur (ce qui prendrait énormément de temps et de ressources...). Ainsi, le système éducatif dans les départements se maintient-il, même s'il souffre de réquisitions des locaux, les programmes n'étant pas refondus pour une quelconque germanisation.

Comme par ailleurs, ce ne sont pas les meilleures troupes qui sont consacrées à l'occupation, ni les forces les plus aguerries ou les plus agressives, ces compromis se cherchent tout le long de la guerre, entre acceptations de certaines traditions et collaborations recherchées et souvent, surtout du côté des chefs d'entreprises, trouvées. La cohabitation se mesure dans la vie quotidienne, en services rendus (lavage et repassage du linge, fournitures de nourriture et de boissons en échange de modestes rétributions... et facilités de circulation) comme dans l'économie. Les compagnies houllières adoptent, à l'instar des entreprise françaises de la zone Nord entre 1940 et 1942, une posture plus qu'ambigüe. Principales pourvoyeuses d'emploi, elles cherchent à produire plus, malgré les aléas de la guerre, et à préserver l'outil de production.

"Des lectures parfois trop théoriques amènent à penser en mode binaire. Les occupés auraient été soit des victimes, soit des résistants. Or, la cohabitation entre les dominants et les dominés ne se définit pas sur les seuls registres de l'ignorance, de l'exclusion ou de la haine. Ce serait oublier la durée de la guerre et la capacité de l'homme à s'adapter, même à l'insupportable." Même si la guerre apporte son lot d'exactions, par exemple la recrudescence des cas de prostitutions féminines ou les massacres de civils commises par des troupes rêvant de se venger ou avec planification comme en Turquie, bien plus sporadiques en Europe, les années 1915 et 1916 sont également des moments de tentatives de paix proposées ici et là. Que ce soit à l'initiative des occupants ou des occupés, des initiatives tentent d'apaiser les rigueurs de l'occupation, même si très souvent elles n'ont guère de suite... à cause de l'évolution tout simplement de la situation militaire. De plus, s'exprime de plus en plus ouvertement, dans le cours de la guerre, une opposition globale à la grande boucherie, visible çà et là bien plus qu'au vu de l'arrière. Que cette opposition soit politique ou sur le registre de l'humanisme, elle transpire également dans les troupes, qu'elles soient françaises ou allemandes. Et en Allemagne surtout, cette opposition, dans un climat de privations et de pénuries, détient sur l'armée. Des mutineries de soldats finissent par peser sur l'attitude même des hiérarchies militaires, sans pour autant remettre en cause l'ensemble des opérations décidées par les états-majors. Les populations occupées sont aussi témoins de cette rapide dégradation du moral des troupes, qui influe sur la vitalité même de l'occupation, surtout au niveau local.

Vu l'état de l'historiographie, il n'est pas possible de donner le tableau d'une Résistance sapant l'effort de guerre, comme cela a été le cas lors de la Seconde guerre mondiale, mais ce qui est certain, c'est que la mémoire du vécu des résistants dans la Grande Guerre, se retrouve, sous forme de réflexes militants ou opérationnels, chez les résistants dans la dernière guerre mondiale. Que ce soit dans l'attitude des soldats et des officiers cachant matériels et armements lors de l'invasion, dans leur aptitude à monter des opérations de renseignements, d'exfiltrations, voire de sabotages, il existe certainement une continuité dans les mentalités et les activités, à moins de trente ans de distance. De même, toute la palette des collaborations et des résistances montre des continuités de comportements entre les deux guerres mondiales. Et souvent, l'orientation politique, pacifiste ou socialiste, pèse lourd dans les décisions d'accepter ou de refuser l'occupation.     

 

François COCHET, La Grande Guerre, Fin d'un monde, début d'un siècle, 1914-1918, Perrin, collection tempus, 2018.

 

STRATEGUS

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1 août 2019 4 01 /08 /août /2019 13:22

    S'il est un domaine de la sociologie où individualisme méthodologique et conceptions de l'école de Pierre BOURDIEU s'affrontent ouvertement, c'est bien celui de l'école. Non seulement parce que, de manière générale, s'opposent des conceptions sur l'éducation, grosso modo celles qui mettent en avant l'acquisition collective des savoirs par la coopération dans les classes et celles qui mettent en oeuvre la compétition entre individus, soutenue par un système de notations encourageant avant tout l'effort individuel, clé de l'élitisme social que le système éducatif ne fait que reproduire. Car il s'agit de luttes sociales ancrées dans la durée puisqu'à une pédagogie collective s'oppose depuis les débuts de la scolarisation, loin dans la Renaissance, une pédagogie individualiste, reflet très lointain d'une certaine conception ésotérique de la transmission de la connaissance.

      Si ces luttes sont anciennes, elles ne se formalisent et ne se théorisent qu'au début du XXe siècle, avec la naissance de la sociologie, comme nouvelle branche du savoir. Les premiers jalons d'une sociologie de l'école sont posés par Émile DURKHEIM dans L'Évolution pédagogique en France (1904-1905, PUF, 1938). Ce dernier envisage l'école comme une instance de socialisation qui a pour fonction de permettre l'intégration sociale en inculquant à chacun les valeurs morales qui fondent la société. Ce faisant, elle libère les individus de leur particularismes locaux et familiaux tout en assurant le maintien de l'ordre social.

   Après Émile DURKHEIM, et jusqu'aux travaux de Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON dans les années 1960, peu nombreux sont les sociologues qui se sont emparés de la question scolaire précisément.

En plus de cela, la sociologie de l'éducation de manière générale dans le monde est éparpillée en pratiquement autant de tendances qu'il y a d'auteurs. En France, durant la première moitié du XXe siècle, l'éducation n'est pas un domaine d'étude actif de la sociologie. Dans les années 1950-1960, les objets d'études légitimes des sociologues en France sont plutôt le monde du travail, le monde ouvrier, la bureaucratie, la religion, la paysannerie, les loisirs, la psychologie sociale... Ce n'est qu'à partir des années 1960 que la question scolaire connait un regain d'intérêt sociologique, alors qu'auparavant il semble y avoir un consensus, supporté par une bureaucratie d'État ramifiée (l'Éducation Nationale), sur l'école facteur d'ascension et de promotion sociales. La croissance des effectifs, dans le secondaire et à l'université, l'allongement de la scolarité, s'effectuent alors que ni la pédagogie (sauf aux marges de l'institution) ni le contenu des programmes ne semblent sujet à grandes modifications.

 

L'école comme instance de reproduction sociale

    Les recherches d'abord conjointes de BOURDIEU/PASSERON modifient profondément la sociologie de l'éducation. Elles constituent pour Pierre BOURDIEU l'occasion de forger et de tester certains de ses concepts majeurs qui définissent aujourd'hui sa sociologie : habitus, capital culturel, violence symbolique... Trois ouvrages majeurs composent la problématique de Pierre BOURDIEU sur la sociologie de l'école : Les Héritiers. Les Étudiants et la culture (1964), La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d'enseignement (1970) (les deux premiers avec Jean-Claude PASSERON) et La Noblesse d'État. Grand corps et esprit de corps (1980 (ce dernier avec Monique de SAINT-MARTIN). La sociologie de Pierre BOURDIEU traite essentiellement des études supérieures, mais certains des numéros d'Actes de recherche en sciences sociales abordent aussi la question des études primaires et secondaires, ainsi que celle de l'enseignement technique. Pour résumer - mais nombre de nuances s'attachent à différents aspects dans ses livres - la thèse défendue peut s'énoncer ainsi : loin de favoriser l'égalité des chances, l'école participe à la reproduction des inégalités sociales et légitime ces inégalités par un discours méritocratique. Pierre BOURDIEU rompt ainsi avec la vision positive de l'école comme pourvoyeuse de normes morales et adopte au contraire une posture critique.

Il existe, par nombre de biais d'ordre institutionnel et/ou culturel, une certaine circularité entre inégalités sociales et inégalités scolaires, mis à jour par nombre d'enquêtes statistiques et de terrain. En réalité, tout se passe comme si l'école s'appuyait sur le postulat d'une égalité formelle entre les élèves tout en restant inattentive aux inégalités sociales réelles (d'accès aux divers enseignements comme de possibilités de suivre réellement une scolarité conçue comme circuit. En souhaitant évaluer tous ses étudiants sur un pied d'égalité, l'école appréhende les différences sociales comme des différences purement scolaires et transforme donc une hiérarchie sociale en classement scolaire.

Pour justifier les inégalités scolaires obtenues, l'école les rapporte à des inégalités de compétences naturelles. Elle entretient une idéologie du don, une idéologie que Pierre BOURDIEU qualifie d'idéologie charismatique, qui fait passer les aptitudes à la réussite scolaire pour des dispositions innées, alors qu'elles sont avant tout culturelles; acquises au sein d'un milieu social et familial.

On peut considérer, in fine, que l'explication individualiste alternative de l'inégalité des chances de Raymond BOUDON, qui ne dénie pas par ailleurs la réalité de cette reproduction sociale, conforte l'attitude du système scolaire. Considérant qu'il n'existe pas de structures objectives qui transcenderaient les actions individuelles, ce dernier sociologue propose de restituer les motivations et les "bonnes raisons" de acteurs pris dans leur individualité pour expliquer les phénomènes macrosociologiques. Selon lui, les "régularités sociales constatées ne sont que la trace laissée au niveau statistique par la juxtaposition d'une myriade de comportements individuels" (L'idéologie ou l'origine des idées reçues, Fayard, 1986). Dans L'inégalité des chances. La mobilité sociale dans les sociétés industrielles (Armand Colin 1973, réédition 1979), Raymond BOUDON considère que l'inégalité des chances scolaires résulte d'une rencontre entre des positions sociales et des "points de bifurcation", des paliers d'orientation, qui jalonnent l'institution scolaire. A chaque palier, la décision d'orientation est prise en fonction de la perception qu'ont l'élève et sa famille des chances de réussite. Le potentiel de l'élève pour les études est primordial dans l'évaluation des chances de réussite. Cependant, la position sociale détermine aussi en partie les choix d'orientation : la probabilité de renoncer à poursuivre des études est d'autant plus élevée que l'on descend dans la hiérarchie sociale. Il existe donc un phénomène d'auto-séelction, lequel est déjà mis en évidence par Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON qui parlent dans La Reproduction d'"auto-élimination" des catégories les plus défavorisés. Mais alors que pour ces derniers, l'habitus des classes populaires, éloigné de la culture scolaire explique leur anticipation d'échec, Raymond BOUDON se réfère à un calcul coût-avantage pour rendre compte des choix d'orientation.

L'école apparait comme une "boite noire" qui transforme une hiérarchie sociale non légitime car reposant sur l'héritage familial en une hiérarchie sociale relativement identique mais légitimée par les titres scolaires qui sont censés être attribués en fonction de mérites personnels. La reproduction opérée par l'école ne reflète néanmoins pas exactement l'état antérieur de la distribution des positions sociales. En effet, le système scolaire dispose d'une autonomie relative mais réelle par rapport à l'élite et sa culture qui lui permet notamment de définir ses propres critères de classement. La distance, petite mais réelle, entre la culture scolaire et la culture de l'élite autorise alors un relatif brouillage entre hiérarchie sociale e hiérarchie scolaire. Ce brouillage permet à l'école d'affirmer son autonomie totale vis-à-vis de la structure sociale, alors qu'il n'est en réalité par propre à remettre en cause les écarts culturels entre catégories sociales.

L'espace social, polarisé entre des dominants, auxquels correspondent les classes supérieures, et les dominés, représentés par les catégories sociales les moins favorables, constitue une structure reproduite et même renforcée par l'école. Ce phénomène de domination (au sens de Max WEBER) a fait l'objet de nombreux travaux de la part de Pierre BOURDIEU et se son école. La violence symbolique est mise en oeuvre dans les institutions scolaires, à travers son action pédagogique (et son système de punitions-récompenses) pour légitimer  la culture de l'élite et l'état des rapports de force entre classes sociales. L'imposition par l'école d'un arbitraire culturel conduit ainsi à une élimination (légitimée) de la plupart des dominés qui ne peuvent parvenir au sommet de la hiérarchie scolaire ni donc s'élever dans la hiérarchie sociale.

Bien entendu, ces mécanismes de domination et de violence symbolique ne sont pas seulement à l'oeuvre dans le domaine scolaire. Ils se retrouvent dans toutes les sphères du monde social. La tâche du sociologue est de dévoiler les structures de domination, "produit d'un travail incessant de reproduction auquel contribuent des agents singuliers et des institutions, familles, Église, École, État" (Startégies de reproduction et modes de domination, Actes de la recherche en sciences sociales, vol 105, 1994). Mais dans le monde contemporain, l'école est l'instance de reproduction centrale, la massification étant une de ses caractéristiques. Si dans les sociétés précapitalistes, les stratégies matrimoniales, l'Église... avaient le rôle majeur dans cette reproduction, le système scolaire, depuis que l'école est obligatoire (gratuite, bien accessoirement...), et que chaque individu de toute façon doit y passer, a pris leur place. Les stratégies de reproduction scolaire prennent bien une place centrale et dans les faits et dans les représentations.

 

Controverse académique et débat public autour des thèses de l'école centre de reproduction des inégalités sociales.

    La massification scolaire, dès qu'elle est effective (pas seulement inscrite dans les lois...), et qu'elle existe à tous les échelons du système éducatif (primaire, secondaire, supérieur, technique) conduit à la mise en place de nouveaux mécanismes assurant la reproduction sociale. Dans son article Classement, déclassement, reclassement (Actes de la recherche en sciences sociale, volume 24, 1978), Pierre BOURDIEU s'attaque à l'opinion selon laquelle la généralisation de la scolarisation favorise la démocratisation. Avant cette massification (qui n'est effective en France pour tous les échelons scolaires que dans les années 1960...), seules certaines catégories sociales comme les professions intellectuelles, les ingénieurs... avaient besoin d'un diplôme pour occuper leur position sociale. La nécessité d'avoir un titre scolaire pour occuper des places, qui, autrefois, n'exigeaient pas d'être passé par l'école (patron d'industrie et du commerce, artisan, commerçant...) et la scolarisation des filles ont conduit à une hausse de la demande scolaire (massification). Cette dernière s'est traduite par une intensification de la concurrence pour les titres scolaires. Dans la mesure où le nombre de positions auxquelles les titres permettaient d'accéder a augmenté moins vite que la demande de diplômes, il en a résulté une inflation de titres. Ce phénomène a deux conséquences : d'une part, la diffusion des titres scolaires a entrainé leur dévaluation et, d'autre part, les non-diplômés sont devenus des marginaux dans une société où les diplômes se sont généralisés. De ce fait, contrairement à l'idée reçue, la massification scolaire n'a pas permis une amélioration de la situation des plus démunis. Elle a induit le déclassement aussi bien des non-diplômés que des diplômés dont le titre a perdu de la valeur.

Du coup, loin de permettre une démocratisation, la massification scolaire contribue donc à la reproduction de l'ordre social. Elle se traduit par une translation globale de la structure de la distribution entre les classes ou les fractions de classe, une simple translation vers le haut et non une véritable déformation de la structure sociale. 

        Cette sociologie, somme toute pessimiste, soulève des débats au sein du milieu enseignant et ailleurs. On a pu accuser Pierre BOURDIEU de promouvoir un déterminisme social, qui remplace le déterminisme biologique (Alain PROST, 1970, Une sociologie stérile, la reproduction de Bourdieu et Passeron, dans la revue Esprit). Les réactions sont d'autant plus vives que la théorie de l'école ainsi présentée a des échos bien au-delà du monde académique et du monde scolaire. Le milieu enseignant apparait très divisé sur cette théorie et ses implications. Plus que le mécanisme de reproduction, c'est la dénonciation des pratiques pédagogiques traditionnelles et de leurs conséquences sur les inégalités sociales qui sont reprises par les organisations syndicales étudiantes et par les partis politiques de gauche : critique des "lycées-casernes", de l'arbitraire de la culture académique, des cours magistraux, du pouvoir discrétionnaire des enseignants...

L'essentiel, sans doute, pour Pierre BOURDIEU et son équipe, est que les enseignants eux-mêmes puisse participer à la démystification du système scolaire pour rendre opérationnelle leur vocation même dans la société, qui est de tendre vers la démocratisation et un réel partage des compétences et des connaissances. La capacité des sociologues à proposer des outils critiques sur leur propre système et leurs propres pratiques constitue bien un objectif essentiel... pour le changement social lui-même. Même si dans le mouvement général de contestation des années 1970-1980, l'accent n'est pas toujours mis sur la reproduction et ses modalités, le succès de ses ouvrages participe d'un mouvement général qui aboutit à une contestation du système éducatif dans presque tous ses aspects (y compris celui-ci...), opérante sous la forme de nombreuses réformes de l'Éducation Nationale. Toutefois, du côté du monde enseignant, la réception n'est pas sans une certaine ambiguïté : si la plupart des enseignants adhèrent à la dénonciation du rôle de l'héritage culturel et à la critique de la pédagogie traditionnelles, ils sont cependant réticents à admettre leur rôle dans l'imposition de l'idéologie du don et l'irréductibilité des inégalités.

   En tout cas, les ouvrages des deux sociologues deviennent ensuite la matrice des réflexions ultérieures sur l'école, et si la vulgarisation de leurs thèses leur fait perdre en complexité, elle permet d'élargir la portée des débats autour de l'éducation.

 

Après les trois ouvrages-clés de la sociologie "bourdieusienne", le développement d'une sociologie de l'école...

       De nombreuses études, souvent quantitatives, ont par exemple cherché à mesurer la démocratisation scolaire. Si Antoine PROST (L'enseignement est-il démocratique?, PUF, 1986) conclut qu'une véritable démocratisation de l'enseignement secondaire a eu lieu entre 1945 et 1960, d'autres auteurs comme Dominique GOUX et Éric MAURIN ont en revanche mis en évidence l'absence d'évolution, dans un sens ou dans l'autres, des inégalités scolaires entre 1970 et 1993 malgré l'allongement des cursus et de la hause du taux de scolarisation. Une étude sur l'ensemble du XXe siècle (La réduction des inégalités sociales devant l'école depuis le début du siècle, Économie et Statistique, 2000), réalisée par Claude THÉLOT et Louis-André VALLET montre qu'en dépit d'un niveau qui reste fort, les inégalités sociales devant l'école ont diminué.

   Du côté de ces travaux cherchant à mesurer la reproduction sociale, de nouveaux champs de recherche sont sont ouverts. Des approches plus microsociologiques, qualitatives et ethnographiques sont apparues pour tenter de mieux comprendre les marges de manoeuvre dont disposent les acteurs dans et autour de l'école. Des sociologues s'intéressent par exemple aux "réussites paradoxales" d'enfants issus de milieux sociaux qui ne les prédisposaient pas à l'excellence scolaire (LAHIRE), aux stratégies scolaires mises en place par les familles, à l'expérience scolaire des élèves (DUBET, MARTUCCELLI)...

De nouvelles variables de cette reproduction sociale sont étudiées : effets-classe, effets-maître, effets-établissement, rôle du genre, type de filière scolaire (que ce soit dans l'école privée ou dans l'école publique), relation avec l'immigration... (voir notamment l'ouvrage de M. DURU-BELLAT et de A. VAN ZANTEN, Sociologie de l'école, Armand Colin, 2006). Stephane BEAUD, dans 80% au bac... et après? Les enfants de la démocratisation scolaire, La Découverte, 2002), étude de la démocratisation scolaire, enquête de terrain surtout, rejoint les conclusions de Pierre BOURDIEU et de Jean-Claude PASSERON sur les limites de la massification scolaire, en mettant en jeu de nombreuses de ces variables.

 

Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN, La théorie de Pierre Bourdieu et ses usages sociologiques, Armand Colin, 2011.

 

SOCIUS

 

 

    

 

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22 juillet 2019 1 22 /07 /juillet /2019 12:15

   Ouvrage important dans la littérature qui risque de devenir presque dominante en ce qui concerne les changements climatiques, Perdre la Terre alerte, sur le ton désespéré, sur l'histoire des scientifiques, politiques, militants écologiques qui ont tenté depuis la fin des années 1970, de mettre en place une stratégie environnementale planétaire pour inverser le cours de l'évolution climatique en cours. Le journaliste américain au long court pour le New York Times, fasciné par l'attraction paradoxales qu'exercent les catastrophes sur la société contemporaine, écrit là ce qui est déjà la possible histoire de la fin de l'humanité.

Alors que, selon l'auteur, depuis la moitié du XIXe siècle, l'effet de serre est connu dans ses mécanismes sinon dans son ampleur, alors que depuis 1979, toute une série de responsables au plus haut niveau, disséminé dans toute l'administration, ont tenté de mettre en place des traités contraignants pour changer le mode de production énergétique de l'ensemble des pays de la planète, il semble, à la lecture cet ouvrage, que les États-Unis n'aient plus continué sur cette lancée et aient abandonné en cours de route cet effort, pour céder aux sirènes du lobbying des sociétés multinationales à la pointe du capitalisme financier. Le savoir scientifique sur la question est acquis depuis ces années 1970, et il n'est plus question que de savoir à quel rythme ce réchauffement climatique va entrainer ses conséquences catastrophes sur tous les plans, à commencer par l'alimentation de l'humanité.

Au moment où aux États-Unis, dominent les forces politiques les moins au fait des données scientifiques du problème jusqu'à le nier, au moment où ils sont en perte de vitesse dans le concert des États, la Chine prenant de plus en plus le relais stratégique global, ce livre a un certain retentissement dans la société américaine, et se place déjà en bonne position dans la littérature publiée en France. C'est qu'il s'agit avant tout d'un livre destiné au grand public, écrit comme un roman, que l'auteur a l'habitude d'écrire, et qui, pour aborder un sujet plus que triste, se lit très facilement.

Au bout d'un récit en trois partie (1979-1982, Des cris dans la rue ; 1983-1988, De la mauvaise science-fiction ; 1988-1989, "Vous verrez des choses auxquelles vous croirez"), notre auteur conclue dans un Épilogue, que "la survie de notre civilisation est un enjeu qui nous concerne tous. Mais nous se sommes pas tous concernés de la même manière - du moins, pas encore. La relations entre ceux qui ont brûlé la plus grande quantité de combustibles fossiles et ceux qui souffriront le plus du réchauffement climatique est cruellement inversée. Il s'agit là d'une inversion à la fous chronologique ( les jeunes générations paieront pour les émissions de leurs aînés) et socio-économique (les pauvres subiront le châtiment que méritent les riches). Cela, aussi, est bien compris depuis les années 1970. Les principales victimes seront les gens les plus démunis de la planète, en particulier ceux dont les nations n'ont pas encore profité des avantages d'une consommation d'énergie industrielle, et surtout ceux qui n'ont pas la peau blanche - tous souffriront de manière disproportionnées des cataclysmes naturels, du déclin des terres arables, des pénuries d'eau et de nourriture et du chaos migratoire. Le changement climatique amplifie les inégalités sociales. Il désavantage les désavantagés, opprime les opprimés, discrimine les discriminés."  Si l'auteur estime qu'il existe encore des solutions, il ne pense pas que l'on puisse inverser le changement climatique en cours, et que la vie que nous menons - dans une certaine opulence en tout cas pour les pays riches - soit poursuivie longtemps encore.

     Même si nous partageons en grande partie ce sentiment, on peut regretter que l'auteur présente une vision particulière de l'histoire de ces occasions manquées ; bien entendu la prise de conscience des dangers climatiques provient de bien des milieux très différents, et certains ont même pris la mesure du danger bien avant, dans les années 1950.

On peut regretter aussi certaines approximations sur le plan scientifique. Les connaissances que nous avions en 1979 - même si elles pouvaient orienter bien des expéditions (notamment aux pôles) qui mesurent réellement depuis la fin des années 1990 l'ampleur du désastre - n'étaient pas suffisantes pour convaincre ni l'opinion publique, ni les décideurs politiques et économiques ; les différents rapports du GIEC, plus précis d'année en année, le montrent bien. Et on ne trouve pas dans ce livre les rudiments de la climatologie, il faut pour cela consulter des ouvrages de sciences naturelles, et on peut regretter là aussi certaines formulations, bien que jolies littérairement, qui peuvent induire en erreur. Approximations aussi dans les rôles entre les différents acteurs, le GIEC en particulier, qui ne négocie rien, ce sont les États qui négocient... Plus qu'approximatives, certaines appréciations de l'activité politique en matière d'environnement des différents présidents des États-Unis, confinent à la naÏveté. mais il est vrai, ce texte étant paru d'abord en plusieurs fois dans le N.Y.T. que ce journal ne se caractérise pas par des analyses politiques très fines... qui relèvent souvent plus de la morale que de la politique d'ailleurs... Malgré cela et pour cela, ce livre constitue un bon départ pour prendre conscience des tenants et des aboutissants de la crise climatique... pour ceux qui prennent réellement un train en route... Il faut au lecteur prendre connaissance de données scientifiques, économiques et politiques plus fines, et la lecture des rapports du GIEC est là alors d'un apport incontournable.

  Nathaniel RICH (né en 1980), ancien rédacteur en chef de la "New York Review of Bookes" et de la "Paris Review", est l'auteur également du roman de science-fiction Paris sur l'avenir (Éditions du sous-sol, 2015). Non traduits en français, il a écrit également aux États-Unis, de nombreuses nouvelles.

Nathaniel RICH, Perdre la Terre, Une histoire de notre temps, Seuil, 2019, 285 pages.

 

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20 juillet 2019 6 20 /07 /juillet /2019 14:13

    Dans tous les temps historiques et dans tous les espace géographiques, les relations entre autorités politiques et chefs militaires sont délicates, sources de tensions et de tragédies, toujours étroitement liées au succès ou à la défaite des armées, quoique jamais de façon simple.

En Occident, les guerres de la Grèce antique et de Rome qui pèsent sur le sort des régimes, des Cités ou de la ville impériale, n'ont cessé de nourrir la pensée politique. Les révolutions atlantiques, en provoquant la disparition progressive de l'ordre monarchique dans cette partie du monde, nous rappellent Benoît DURIEUX et Philippe VIAL, y ont renouvelé en profondeur les conditions du fonctionnement des relations politico-militaires. "Ce n'est donc pas un hasard, écrivent-ils, si les fondements de la réflexion moderne sur ce sujet sont à rechercher dans les dernières décennies de l'Ancien Régime, puis dans les guerres de la Révolution et de l'Empire. Les travaux qu'elles ont inspiré ont constitué jusqu'à nos jours le socle de la réflexion sur ces questions. Par la suite, l'expérience des deux conflits mondiaux puis celle de la guerre froide et des conflits qui l'ont suivie ont continuer de renouveler les termes du débat en Occident. L'apparition de la guerre totale, celle de l'arme nucléaire, l'accélération continue des progrès technologiques jusqu'à nos jours ont constitué autant de défis vertigineux pour les démocraties libérales. D'où de nouveaux efforts conceptuels, en particulier aux États-Unis, pour penser le rapport toujours compliqué qu'entretiennent les armées et la toge.

"Car le politico-militaires, poursuivent-ils, ne se limite pas aux grands hommes, qui ne sont rien sans leurs entourages et les administrations qu'ils actionnent, sans les armées et leur diversité, sans enfin les sociétés dont ils sont l'émanation. C'est la raison pour laquelle les mutations de ces dernières comme l'évolution de la guerre conduisent la relation politico-militaire à revêtir de nouveaux atours pour relever des définis eux-mêmes renouvelés." 

Il faut remarquer que, comme la plupart des études lisibles dans notre pays, ils se focalisent sur l'Occident, n'expliquent pas les complexités bien spécifiques de la Russie et, plus encore, de la Chine, sans compter bien entendus les situations propres aux pays d'Afrique et d'Amérique Latine. Sans doute, les études concernant la Chine vont-elles se multiplier d'ici la fin de ce siècle, d'autant que ce pays pourrait bien devenir la première puissance mondiale, au détriment des États-Unis. Il n'est bien sûr pas indifférents que la Russie possède un héritage marqué par une forme bien particulière de marxisme et que la Chine se proclame toujours communiste.

 

Pouvoir militaire et pouvoir politique en Occident

      La dimension politico-militaire du gouvernement n'est que rarement abordée - effet certain d'une tradition de confusion des rôles du chef - dans les écrits de l'Antiquité grecque et romaine. D'abord tournés vers l'obtention de résultats concrets et à court terme sur le terrain (VITRUVE, VÉGÈCE), les écrits militaires font facilement l'impasse sur les conséquences de cette confusion des rôles. Les relations entre les armes et la toge, pour reprendre leurs expressions mêmes, si elles constituent l'une des trames essentielles de l'oeuvre des grands historiens (Hérodote, TITE-LIVE, TACITE, SUÉTONE...), ne font pas l'objet d'une réflexion théorique en tant que telle. Les distinctions entre le civil et le militaire ne sont pas aussi nettes que pour nous, même si ce qui concerne la présence des armes dans les villes (dans Rome et les principales villes de l'Empire) fait l'objet de règlements issus d'une conscience aigüe du danger des guerres civiles souvent issues directement de querelles familiales. La seule séparation nette se situe en fait entre temps de guerre et temps de paix : dans la Rome romaine, les sénateurs ayant accédé aux plus hautes fonctions de l'État commandent pour un temps limité à la fois les armées et les principaux organes du gouvernement. Le proconsul, dans la littérature, notamment du droit, constitue un objet d'études très important (et de polémiques) et crucial. La tradition à cet égard nous lègue la figure du proconsul comme le symbole d'une confusion inadmissible du pouvoir politique et de l'autorité militaire.

    Ces relations entre armes et toge ne sont pas davantage conceptualisées dans l'Europe de l'époque moderne, quand la pensée occidentale renoue avec l'héritage antique. Les pages du Discours sur la première décade de Tite-Live, de MACHIAVEL, sont l'exception et ce dernier est bien plus concentré sur la nature des troupes commandées (mercenariat). C'est que le système monarchique dominant justifie la concentration aux mains du Roi de tous les pouvoirs, la guerre étant ce qui fortifie et magnifie son pouvoir, notamment en France. Jusqu'à la fin de l'époque des monarchies triomphantes, la question de l'articulation de la politique et de la stratégie n'est guère pensée, à l'exception de quelques auteurs. Elle n'est même pas une préoccupation des Lumières, ni chez les écrivains militaires, ni chez les philosophes. Ces derniers stigmatisent la figure du soldat (VOLTAIRE, d'HOLBACH), se penchent sur la question de la placer de l'armée dans la société et la cité (MONTESQUIEU, HOLBACH), s'interrogent sur le recrutement des soldats, mais ne vont pas au-delà. Quelques auteurs, isolés, consacrent une partie de leur oeuvre, toutefois, à cette articulation entre civil et militaire :

- Antoine de PAS, marquis de FEUQUIÈRE (1648-1711), dans ses Mémoires sur la guerre, aborde brièvement la question des rapports entre politique et stratégie ;

- Paul-Gédéon Joly de MAIZEROY (1719-1780) fait émerger le concept de stratégie en 1771, dans sa traduction des Institutions militaires de l'empereur byzantin Léon le Philosophe. On parlait alors, pour qualifier les parties hautes de la guerre, l'art du général de "tactique des armées" ou de "grande tactique". Pour MAIZEROY, la "stratégie" s'en distingue en ce qu'elle relève de l'art du général et de l'homme d'État. Il souligne ainsi que "la science de la guerre est une partie de celle du gouvernement, qu'elle en est même la clef". Définie comme la traduction militaire d'un objectif politique, la stratégie prend ici son sens contemporain.

      C'est surtout la redécouverte de l'oeuvre de POLYBE (Thierry WIDEMANN, La guerre des Lumières. Stratégie et imaginaire de la guerre au XVIIIe siècle, CNRS, 2016), entamée depuis la fin du moyen Âge, qui provoque des réflexions sur l'articulation entre le militaire et le politique.

Avec ses contemporains, le chevalier de FOLARD (1669-1752) se tourne vers les Anciens pour fonder théoriquement ses propositions de réforme de l'armée. Il remet à l'honneur le volet militaire de l'oeuvre de POLYBE. L'objectif du général et penseur grec est en effet de comprendre "comment et grâce à quel gouvernement l'État romain a pu, chose sans précédent, étendre sa domination à presque toute la terre habitée et cela en moins de 53 ans?" La réponse apportée est double. L'aspect militaire réside dans la supériorité de la légion (qui est en même temps, rappelons-le outil de conquête et de construction), l'aspect politique dans la nature du gouvernement républicain et ces deux composantes sont décrites comme étroitement liées. POLYBE insiste sur cet "amont de la guerre" qu'incarne la dimension politique, l'idée selon laquelle c'est l'organisation politique qui décide des succès militaires. Or la Rome qu'a connue l'exilé grec est celle de la République, une forme de gouvernement que les révolutions atlantiques vont remettre à l'ordre du jour. Aux États-Unis, puis en France, les conditions dans lesquelles s'inscrit la problématique des relations politico-militaires changent du tout au tout. Le Royaume-Uni et les Provinces Unies vont cesser d'être les seuls champs d'expérimentation de la démocratie parlementaire. Dans l'immédiat, le Consulat et l'Empire prolongent l'aventure militaire initiée en 1792. Ce cycle de guerres ouvre l'époque des conflits de masse et sert ensuite de terreau à la réflexion moderne sur le politico-militaire. Il entraine lui-même un cycle de ruptures qui conduit à renouveler la question de la place du soldat dans la cité, en même temps que les temps accordent de moins en moins de valeurs positives au fait guerrier et à la mentalité guerrière...C'est que l'ampleur des destructions ne sont pas pour rien dans cette évolution, l'ampleur non plus des bouleversements sociaux, économiques et moraux qu'elles entrainent de manière inédite. Et d'abord, tout cela va dans le sens d'une méfiance envers le fait militaire.

 

L'articulation entre politique et militaire, ce problème que les démocraties doivent résoudre...

   Alors que la confusion des rôles ne posaient pas problème dans les monarchies, notamment à la tête des États, la force armée devient un problème structurel pour toute démocratie. Envisagée dès l'Antiquité, soulignée par les Lumières, cette difficulté prend une dimension nouvelle à partir du moment où les révolutions atlantiques produisent leurs effets.

Historiquement, on peut dater la formalisation de ce problème, avec effets pratiques immédiats, en juin 1787, lors de la convention de Philadelphie lors de laquelle est discutée la future Constitution des États-Unis.  Pour James MADISON, "une force militaire permanente et un exécutif trop puissant ne seront jamais les compagnons sûrs pour la liberté. Les moyens de se défendre contre un danger extérieur ont toujours été les instruments de la tyrannie à l'intérieur. (...) Partout en Europe, les armées levées sous le prétexte de défendre les peuples les ont en réalité asservis". Trente ans plus tard, en 1815, tirant les leçons de la Révolution et de l'Empire français, Benjamin CONSTANT résume le problème  : "Il existe  dans tous les pays, et surtout dans les grands États modernes, une force qui n'est pas un pouvoir constitutionnel, mais qui en est un terrible par le fait, c'est la force armée". Dans la longue durée, ce constat constitue une pierre angulaire de l'organisation des systèmes démocratiques modernes partout dans le monde.

Maurice HAURIOU, l'un des pères du droit constitutionnel en France, à la veille de la Première Guerre Mondiale, énonce que "s'il existe une force armée organisée pour protéger et défendre la société civile, il s'agit de la maintenir dans son rôle et de l'empêcher de devenir un instrument d'oppression." (Principe de droit public, Larose et Tennin, 1916) Nécessaire, l'armée est une menace permanente. Pour éviter que la force armée n'impose ses conceptions des choses, il faut dès le départ en définir les contours et les attributions. Alexis de TOCQUEVILLE, GUIBERT (Traité de la force publique, 1790) prônent des mesures de cantonnement territorial (inspiré de l'exemple même de l'Empire Romain)  qui se retrouve dans maints traités sur la force armée, qui sépare les fonctions de défense extérieure et de maintien de l'ordre intérieur (force "démilitarisée" distincte). A ce cantonnement territorial s'ajoute un cantonnement juridique, plus élaboré, qui assure à la fois la suprématie du pouvoir civil et le respect du principe hiérarchique. Ce cantonnement privent les militaires d'un certain nombre de leurs libertés publiques : droit de vote, droit d'association, droit d'expression, souvent indistinctement du grade et du rang des soldats et du commandement. A la veille de la Première Guerre Mondiale, suite à différentes crises qui ont marqué l'affirmation de la République (boulangisme, affaire Dreyfus), l'accent est mis sur la "chosification" de l'armée, qui apparait à certains égards comme le stade ultime du cantonnement. L'idéal est que l'armée soit une machine inconsciente que le gouvernement met en action, à la manière d'activation d'un automate, pour reprendre la conception émise par Léon DUGUIT (Traité du droit constitutionnel, Ancienne Librairie Fontemoing, 1924), un autre des pères du droit constitutionnel en France.

Au XXe siècle, le suicide de la IIIe République, la menace de coup d'État qui accompagne la naissance de la Ve, elle-même menacée en avril 1961 par une sédition militaire, nourrissent à leur tour cette exigence d'une subordination totale de la force armée.

Le contrôle politique de la force armée constitue un enjeu capital permanent pour toute démocratie, et c'est probablement pendant une guerre ou une crise grave qu'arrive un redoutable moment de vérité. Pendant la Première Guerre Mondiale, la dénonciation d'une forme de "dictature du grand quartier général" conduisit à la mise à l'écart de JOFFRE et à des évolutions vers un autre équilibre, symbolisé par les personnalités de CLEMENCEAU et de FOCH. Plus récemment, les limogeages des généraux MAC ARTHUR en 1951 et MCCHRYSTAL en 2010 ont constitué des manifestations emblématiques de la pression spécifique de la guerre sur les relations politico-militaires. S'ils n'ont pas eu de conséquences aussi spectaculaires, les conflits armés en Irak et en Afghanistan ont également tendu les relations politico-militaires au sein le la plus ancienne des démocraties occidentales, le Royaume-Uni. Les équilibres entre pouvoir militaire et pouvoir civil sont d'ailleurs dans ces périodes toujours changeants et sont loin d'être simples : entre politiques qui se mêlent d'affaires militaires avec de grandes compétences et militaires qui tendent à discuter de stratégie d'ensemble, les variantes de ces équilibres sont nombreuses. Une question, au-delà de conflits de compétences qui pèsent sur le cours des guerres, semble avoir focalisé toutefois l'attention, celle de la composition des armées, entre composantes de conscription ou professionnelles, de caractère ou non permanents des troupes et de présence de mercenariats divers. Déjà MACHIAVEL posait là un problème majeur et malgré les leçons de l'histoire, des tendances persistantes se font jour, portées par la nature même des systèmes socio-économiques en question.

 

Trois grandes question...

     Même si d'autres questions sont certainement posées, Benoît DURIEUX et Philippe VIAL ramènent la problématique politico-militaire à 3 grandes questions théoriques :

- de gouvernement : des liens entre guerre et politique ;

- de l'articulation des responsabilités entre chefs militaires et dirigeants politiques ;

- du mécanisme de prise de décision.

       Les liens entre guerre et politique peuvent être analysés à partir du débat entre CLAUSEWITZ et JOMINI. L'interprétation de ce dernier, souvent caricaturée, privilégie une vision mathématique d'une guerre maitrisable. Obéissant à des principes déterministes, elle est structurée de façon rigide  en plusieurs niveaux : politique, politique militaire, stratégique, grande tactique, logistique, tactique. Cette interprétation est très influente aux États-Unis et l'interprétation jominienne a donné naissance à des théories dans lesquelles les pahses politiques alternent de façon nette avec des phases militaires. Durant ces dernières, certains aspects de la politique doivent être abandonnés ou subordonnés pour laisser le primat au règlement de la question militaire. Si la suprématie du pouvoir politique est clairement admise, à l'inverse celui-ci doit avoir l'intelligence de ne pas interférer dans la conduite des opérations. JOMINI consacre de longues lignes à préciser les attributs et le fonctionnement d'un conseil de guerre. Par contraste, dans la logique de CLAUSEWITZ, la guerre a sa vie propre, liée aux interactions permanentes entre réalités politiques et réalités militaires, d'une part et entre les adversaires d'autre part. L'affrontement militaire n'est pas seulement supposé servir un objectif politique, mais il représente lui-même une modalité des relations politiques. Si les déterminants de l'affrontement doivent être guidés par la politique, celle-ci peut être elle-même influencée  par la nature et les résultats de l'interaction militaire, soumise au hasard et à l'incertitude. Il n'y a ainsi pas de réelle séparation entre domaine politique et domaine militaire, ni dans l'échelle des niveaux de responsabilité, ni dans le temps qui voit les deux réalités interagir en permanence.

      La question de l'articulation des responsabilités entre chefs militaires et dirigeants politiques a été modélisée, non sans analogies avec les analyses respectives de JOMINI et CLAUSEWITZ.

Le premier modèle est posé par le politiste américain Samuel HUNTINGTON (The Soldier and the State, 1957). Il décrit d'abord, dans la continuité des penseurs libéraux, la tension fondamentale qui existe entre la nécessité de disposer d'une armée puissante, à même d'assurer la sécurité de la nation, et la capacité du gouvernement légitime à contrôler cette institution. Il distingue alors deux types de contrôle : "subjectif" qui consiste à introduire dans l'institution militaire une élite civile issue d'un groupe social spécifique, qui va pouvoir diriger l'institution de l'intérieur et "objectif", caractérisé par la séparation des sphères militaire et politique ainsi que par la subordination de la première à la seconde. La complexité de l'outil militaire, l'existence d'un complexe militaro-industriel également, fait que l'accent est mis sur la nécessité de tenir compte de la compétence nécessaire à l'exercice du métier des armes. C'est ce qui explique qu'aux États-Unis, pratiquement tous les responsables politiques possèdent une solide expérience militaire, et pas uniquement théorique, cette compétence seule est nécessaire pour pouvoir contrôler effectivement la machine militaire. Ce modèle se rapproche des théories de JOMINI.

A la lumière des enseignements de la Deuxième Guerre mondiale, d'autres modèles se sont construits, ainsi celui de Morris JANOWITZ (The professional Soldier, a Social and Political Portrait, 1962) et celui de Samuel FINER (The Man on Horseback : The Role of the Military in Politics, 1962). mais même critique, c'est celui proposé par HUNTINGTON, plus englobant des réalités militaires et politiques, qui s'impose aux États-Unis. Ce qui n'est pas sans effets délétères.

L'application de ce modèle peut aboutir à une divergence entre la société et l'armée, mais aussi à une conduite de la guerre déconnectée des réalités politiques. Le politiste américain Élie COHEN souligne (Supreme Command : Soldiers, Statesmen and Leadership in Wartime, 2002) que le but poursuivi par un chef militaire est, au plus haut niveau, politique et donc flou, mouvant, mais aussi parfois marqué par des contradictions internes. Il constate aussi que, historiquement, les armées efficaces ont été portées par une idéologie de nature politique, antinomique du professionnalisme neutre préconisé par HUNTINGTON.

Par ailleurs, sans même évoquer le nihilisme de TOLSTOÏ en matière de stratégie militaire, plusieurs auteurs, dont John KEEGAN (A History of Warfare, 1993), mettant l'accent sur la dimension culturelle des conflits, la guerre est conduite souvent sans réels objectifs politiques, plutôt poussée par des impératifs peu partagés par les opinions publiques, "vendue" à celles-ci sous des prétextes fabriqués de toutes pièces.

Côté français, on ne peut pas ne pas évoquer les conceptions du général de GAULLE, chef militaire pour lequel la décision ultime appartient toujours au dirigeant politique. C'est d'ailleurs au nom de représentant du gouvernement - civil - de la France qu'il entend mener la Résistance et la Libération, et même si dans les heures graves, il revêt l'uniforme (comme lors du putsch des généraux d'Algérie) à la télévision pour s'adresser aux Français (et aux mutins), c'est la qualité de chef des armées du président de la République qui est là mise en oeuvre. Dans Le Fil de l'épée (1932), il décrit bien un paradigme mû par le soldat, qui juge peu sûr les civils de manière générale, et par l'homme public qui occupe la scène face à l'opinion publique et qui, dans la cohue des guerres et des crises, sont condamnés à s'opposer (par nature) et à s'entendre (par nécessité) tout-à la fois. Le dirigeant politique doit accepter les conseils du chef militaire et celui-ci doit également accepter de voir le responsable politique s'intéresser à certains détails de l'action militaire, lorsque ceux-ci ont un impact politique direct.

      L'analyse des mécanismes de décision, très étudiés dans la seconde moitié du XXe siècle, est essentielle dans la compréhension des relations politico-militaires.

Une analyse classique est fournie par l'Américain Graham T. ALLISON dans son étude de la crise de Cuba. Il distingue trois modèles explicatifs de la prise de décision, même si ces modèles peuvent revêtir une portée plus large :

- le plus intuitif est celui de l'acteur rationnel, dans lequel chaque pays est comparé à un individu qui prendrait la meilleure décision, compte tenu des informations dont il dispose ;

- le modèle organisationnel met en évidence l'importance des processus, des habitudes et des rouages des organisations, qui ont toujours tendance à proposer ce qu'ils savent faire. Les organisations complexes ont toujours tendance à fragmenter les problèmes à résoudre en plusieurs parties confiées à des subdivisions ou agences subordonnées. Elles préviligient les solutions envisagées par des plans préexistants et qui permettent d'espérer des gains  de court terme.

- le modèle bureaucratique met l'accent sur le fait que les décisions sont aussi le fruit de négociations, de rapports de force internes, des personnalités et des stratégies individuelles. Dans le champ politico-militaire, les rivalités entre les chefs, les différentes armées ou les services de renseignement entrent dans ce cadre.

   Tout cet effort de théorisation, produit depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale jusqu'à la fin de la guerre froide est aujourd'hui très critiqué, tant de nouveaux défis interviennent.

 

A nouveaux défis, nouvelles approches...

    Plusieurs défis, dans les sociétés modernes, sont identifiables, quoiqu'ils ne le sont pas tous par les mêmes acteurs.

     Les évolutions technologiques (de l'information) ont sans doute pour résultat une modification substantielle des données de la relation politico-militaire. La responsabilité des acteurs militaires de terrain prend une importance accrue en raison du retentissement que les médias peuvent donner à la plus locale des actions de combat, phénomène désigné parfois sous le nom  de "caporal stratégique", pour mettre en valeur le retentissement médiatique que peut prendre l'action d'un soldat isolé sur le théâtre d'opérations, quel que soit l'importance réelle de cette action sur le plan du déroulement du conflit armé.

D'autres facteurs tendent à limiter l'autonomie de ces acteurs de terrain. L'impatience des opinions publiques a ainsi trouvé dans la technologie le moyen de tendre vers une forme d'instantanéité des opérations en phase avec celles des chaînes d'information en continu, qui renforce le rôle des dirigeants du plus haut niveau dans les décisions tactiques, contribuant à rendre caduque la théorie normale de HUNTINGTON. Ce phénomène est encore accru par la tendance des organisations militaires modernes à se structurer de manière croissante suivant des logiques fonctionnelles. Dans une organisation où l'effet produit sur le terrain est la résultante d'une multitude d'analyses et de mécanismes partiels, articulée suivant des chaines fonctionnelles dont la mise en cohérence ne peut se faire qu'au sommet de l'organisation, l'efficacité militaire dépend de façon croissante du décideur sommital. Mais celui-ci est plus que par le passé contraint par les procédures et savoir-faire des structures existantes, donnant ainsi une plus grande importance au modèle "organisationnel" décrit par Graham T. ALLISON.

       L'effet de l'économie a des conséquences du même ordre. On a pu soutenir, à la suite du jeune politiste américain Jonathan D. CAVERLEY (Democratic Militarisme, 2014), que, si l'on admet que c'est l'électeur moyen qui détermine le choix des gouvernements, l'organisation social a un impact fort sur la décision politico-militaire. Le fort niveau de redistribution atteint grâce à un impôt dégressif rend l'électeur moyen peu sensible au niveau des dépenses publiques, en particulier celui des dépenses militaires. Par ailleurs, la professionnalisation des armées le dispense de payer le prix du sang. Dès lors, l'électeur moyen est tenté de favoriser la constitutions d'armées qui privilégient le facteur capital - des systèmes d'armes performants et coûteux - au détriment des effectifs. Cette physionomie des armées modernes peut alors se traduire par une tendance plus grande à utiliser la force armée, puisque les dépenses consenties seront d'autant plus aisément acceptées par le citoyen que celui-ci sera peu concerné par les pertes et n'en financera qu'une part moins que proportionnelle. La concertation politico-militaire doit ainsi s'exercer dans un contexte différent, où rationalité politique et considérations militaires se voient contraintes par de nouveaux facteurs structurels.

     L'évolution de la conflictualité voit apparaitre une interpénétration croissante des domaines civil et militaire. Sur les théâtres d'opérations extérieurs, le champ militaire est étroitement lié aux question de gouvernance et de développement, ce qui accroit le rôle politique du chef militaire opérationnel, comme le rôle militaire du décideur politique. L'implication des organismes militaires dans la lutte contre le terrorisme sur le territoire national a un effet du même ordre. Cette modification de la conflictualité conduit Hew STRACHAN (The Direction of War : Contemporary Strategy In Historical Perspective, 2013), historien britannique, à souligner que la décision d'entrer en guerre est binaire, mais que sa conduite est un continuum qui implique nécessairement la collaboration des deux personnages (le militaire et le politique). Il suggère que la théorie "normale" est mieux adaptée à des guerres interétatiques classiques qu'à des conflits mettant les États aux prises avec des acteurs non étatiques, dans un environnement médiatique dense (et brouilleur de cartes) et lorsque sont conduites plusieurs opérations simultanées, durables et évolutives.

     Par ailleurs, l'internationalisation croissante des opérations modifie substantiellement l'économie de la décision. celle-ci est à la fois le fruit des relations entre politiques et militaires dans chaque pays, des relations entre militaires et diplomates des différents pays coalisés, des négociations entre autorités politiques nationales variées, et finalement de l'action des responsables des organisations internationales, notamment l'ONU, l'OTAN ou l'UE. Si de très nombreuses études portent sur le fonctionnement de ces institutions, peu adoptent pourtant l'angle de la relation entre hommes politiques, chefs militaires et diplomates, ne serait-ce que parce que ces relations-là sont aussi du domaine de la stratégie sous-jacente et non publique de nombreuses acteurs, publics ou privés.

      Enfin, longtemps après les premières réflexions des Lumières, le maintien d'une relation harmonieuse entre l'armée et la société continue de susciter la vigilance des responsables civils comme militaire. D'autant que les différences de valeurs entre la société civile dans sa diversité et les institutions et communautés militaires sont devenues plus importantes que par le passé. Les défis contemporains ne doivent pas être sous-estimés, notamment parce que le contexte est à l'affaiblissement des États face à des entités organisées sur le plan mondial. Ils ne font que développer eux-mêmes la constance de la dialectique propre aux relations politico-militaires. 

 

Benoît DURIEUX et Philippe VIAL, Relations politico-militaires, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, Sous la direction de Benoît DURIEUX, Jean-Baptiste Jeangène VILMER et Frédéric RAMEL, PUF, 2017.

 

STRATEGUS 

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8 juillet 2019 1 08 /07 /juillet /2019 13:56

  Si la désobéissance civile n'est plus cantonnée depuis longtemps aux questions de défense ou de pouvoir politique, dans le fil droit des réflexions de THOREAU, et s'est étendue aux questions les plus diverses (l'objection de conscience morale - contre l'avortement par exemple ou les vaccinations, menant directement à la désobéissance à la loi), elle s'étend considérablement depuis que de nombreux citoyens découvrent l'urgence climatique. Il ne s'agit plus là de s'opposer à des actions gouvernementales ou à l'application de certaines lois, mais de tenter de retourner une conjoncture climatique très défavorable au développement de la vie telle que nous la connaissons. Concrètement, au-delà de la désobéissance à des lois - nécessaire à partir du moment où des actions sont entreprises en direction de tout de qui provoque ces changements - il s'agit de changer des orientations fondamentales en matière économique et partant, sociale.

C'est tout un mode de vie que cette désobéissance civile - souvent orientée vers les facteurs et les acteurs des diverses pollutions et augmentation des gaz à effet de serre - met en cause. Et aussi, les nouveaux acteurs de cette désobéissance civile prennent acte qu'il n'est plus possible d'attendre un changement venant du système lui-même : ils invitent ainsi à réaliser une révolution dans nos manières d'être et d'agir, dans notre rapport à l'environnement et à la nature. Non seulement au niveau individuel (si l'on reste à ce niveau, l'effet est très limité voir nul), mais surtout au niveau collectif.

Pour de plus en plus nombreux, l'urgence de la situation - l'enjeu n'est ni plus ni moins que la survie de l'espèce humaine - exige une désobéissance civile massive et sans compromis. Si les acteurs de cette désobéissance civile dans le monde présentent un ensemble assez disparate de revendications et d'exigences (de la défense du droit des animaux, du végétalisme anti-viande à l'interdiction des essais nucléaires ou/et de l'énergie nucléaire...), celles-ci convergent bien vers une contestation radicale de la forme de civilisation mise sur les rails avec les vagues d'industrialisation du XIXe siècle. Il faut d'ailleurs souligner que les acteurs principaux du système en cause - médias dominants, financiers internationaux, gouvernants soucieux de compter leurs sous alors que la maison brûle - le comprennent bien. Ils réagissent avec tout le poids de leur système judiciaire et policier, avec une disproportion de moyens révélatrice d'une certaine panique...

   Sans doute deux types de désobéissance civile sont-elles en train d'émerger en force dans de nombreux pays, à propos de l'urgence climatique.

    L'une, spectaculaire et largement commentée dans la presse, en cette année 2019 - par exemple cette action dans plus de 1600 villes de 120 pays où des milliers de personnes sont descendues dans la rue, en même temps, le 25 mai - et l'autre plus rampante et diffuse à l'ensemble des secteurs économiques et présente dans maints secteurs (scolaire, administratif, voire financier), qui entraine l'échec de nombreuses activités du capitalisme parfois sauvage qui sévit actuellement dans le monde.

      La nécessité pour beaucoup de se montrer, afin de peser directement sur les choix politiques publics ou privés en matière économique notamment, afin d'entraver maintes pollutions et atteintes à l'environnement, va probablement devenir une variable sur laquelle seront obligés de compter gouvernants de toute sorte (publics et privés), les différents blocage de l'information au niveau des médias ne parvenant plus à étouffer les voix de plus en plus nombreuses et influentes qui s'élèvent contre le massacre de la nature, support de vie et de toutes les activités.

Au nombre d'initiatives - qui restent souvent légales - se développent des recours juridiques contre les États qui ne respectent ni les lois nationales protectrices  en vigueur ni les règlements internationaux, et à l'intérieur des États, des initiatives citoyennes juridiques comme L'Affaire du siècle en France. Mais, d'ores et déjà, devant la lenteur et les limites de ces recours, les mêmes citoyens ont tendance à mener parallèlement moyens légaux et illégaux afin de faire plier tout un système fondé notamment sur la production et la distribution de carburants porteurs d'effet de serre... Nés juste avant la COP 21, des mouvements citoyens Alternatiba et Action Non-Violente COP21, Greenpeace, Les Amis de la Terre, tentent de créer un mouvement de masse populaires, non-violent et déterminé pour le climat. Il est encore difficile de trouver les leviers de ce mouvement de masse, à l'heure où les élections (nationales ou européennes) ne capitalisent rien de décisif de ces combats écologiques, et les actions sont encore celles de "coups", plus ou moins médiatiquement répercutés. C'est qu'au-delà des rhétoriques sur les nécessaires changements sociaux et le remplacement du capitalisme par un autre système (mais on n'ose plus parler de révolution socialiste...), il s'agit de changer radicalement de mode de vie, avec l'obligation de renoncer à certains conforts et certaines habitudes consuméristes (consommation d'énergie - ne serait-ce que par abus d'Internet! - et de circulation des biens et des personnes par exemple), d'opérer ce que d'aucuns pourraient percevoir comme une régression des conditions de vie. Et cela, les migrations automobiles estivales le montrent encore amplement dans tout l'Occident et même de plus en plus en Chine et dans d'autres pays, les populations en général, ne sont pas près à l'assumer, la préférence allant nettement de comportements passifs type après-moi-le-déluge, au sentiment d'impuissance non seulement collective mais également individuelle...

      Par ailleurs, nombre de responsables à tous les échelons de la société, commencent à réaliser des "grèves du zèle" en série qui pèse de plus en plus lourdement sur la réalité des politiques politiques et privées - nonobstant une publi-information persistante qui clame des progrès toujours renouvelés. De l'agent administratif, qui, face à sa pile de dossiers qui s'accumulent du fait même des compressions de personnels, choisit les moins nocifs ou les plus anodins au responsable local qui ignore délibérément directives et décisions nocives, se multiplient les actes - avec de sérieux retards d'information des actions de ceux-ci par les responsables - qui bon an mal an, oriente la société vers le recul du moment où les équilibres écologiques seront si perturbés qu'ils ne pourront supporter la vie telle que nous la connaissons. Aux États-Unis, par exemple, nombre d'États ou de comtés, parfois illégalement, prennent le contre-pied des politiques énergétiques de l'administration fédérale. Mais il reste que les habitudes d'obéissance à la loi, même parmi les responsables les plus motivés, freinent nombre d'initiatives, d'autant que le système économique s'attache - encore, mais une crise pourrait changer radicalement cette donne - toutes les classes moyennes de tous les continents, idéologiquement et économiquement.

   Le sentiment montant de l'opinion publique, grâce aux multiples efforts d'information sur la réalité des changements climatiques et surtout la multiplication des désastres écologiques, est que même les politiques très progressives (et très lentes, vu les réticences des consommateurs et des industries) de transition énergétique ne suffiront pas à inverser la tendance. Il faudra bien, à un moment ou à un autre, sous peine d'extinction, qu'un changement radical (et malheureusement de plus en plus brutal au fur et à mesure qu'on éloigne les mesures nécessaires aujourd'hui) intervienne, probablement par l'émergence d'une nouvelle civilisation où valeurs et activités diffèreront autant qu'elles ont différés entre période pré-industrielle et période industrielle/post-industrielle... Il est vrai qu'une toute petite minorité (mais diffuse dans les organisations internationales...) estime qu'il est déjà trop tard (en fait les changements économiques auraient déjà dû se produire dans les années 1950, à l'époque des premières sévères avertissements), et s'entraine déjà, comme Yves COCHET, à l'après ère industrielle... Ce dernier, ex-député européen et ministre de l'environnement de Lionel JOSPIN, se réclame de la collapsologie ; il estime que l'humanité n'existera plus en tant qu'espèce en 2050, et parmi les personnalités qui tirent régulièrement la sonnette d'alarme, tels ces 200 pour sauver la planète, certains estiment qu'il est temps de se préparer à une grande contraction de l'espèce humaine. sans pour autant adopter le comportement - violent- de survivalistes américains - lesquels se sont habitués à se préparer à la survie  à toutes sortes de fin du monde.

   C'est sans doute dans les jeunes générations que se préparent des bouleversements sociaux - lesquels demandent de plus en plus de comptes aux adultes, qui les obligent à étudier (pourquoi faire?) sans remettre en cause les comportements destructeurs de la nature. Elles sont sans doute plus sensibles que les autres à l'extinction massives d'espèces à laquelle nous assistons, dans cette sorte d'atmosphère générale - entre déni de la réalité et attitudes d'impuissance.

 

Pablo SERVIGNE et Raphaël STEVENS, Comment tout peut s'effondrer, Seuil, 2015. Yves COCHET, Devant l'effondrement, Les liens qui libèrent, à paraitre en septembre 2019.Blogs.mediapart.fr/alternatiba, Changeons le système, pas le climat, 2019.

GIL

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5 juillet 2019 5 05 /07 /juillet /2019 07:56

   Dans l'ensemble de la littérature consacré aux évolutions de la criminalité et de la délinquance, les livres les plus intéressants pour notre propos (le conflit...) se démarquent d'une phraséologie (de l'exactitude et de la précision dans la caractérisation du criminel) et d'une approche moralo-comptable (les sanctions) pour faire place à des visions anthropologiques et sociales de ce qui est légal ou non légal, en regard même des types de société en construction, notamment dans l'époque moderne.

    La potence au XVIIIe siècle ne punit pas que les auteurs d'assassinats, elle est l'instrument - impressionnant - de l'imposition des certaines valeurs à certaines classes sociales réticentes à changer leurs comportements et leurs habitudes, surtout son rapport à la propriété. C'est une analyse historique minutieuse que nous livre ici Peter LINEBAUGH, spécialiste de l'histoire anglaise et irlandaise ainsi que du travail et du colonialisme atlantique. Auteur déjà, avec Marcus REDIKER, de L'Hydre aux mille têtes, L'histoire cachée de l'atlantisme révolutionnaire (Amsterdam 2008), il retourne aux sources primaires - archives judiciaires, chansons et poèmes populaires, confessions et dernières paroles de condamnés - pour nous faire revivre les pendus, ces travailleurs ordinaires que rien, suivant nos propres critères, ne destinait à la potence, mais dont les usages et coutumes apparaissaient comme une menace pour les élites au pouvoir, toutes entières dédiées à la constitution d'une société capitaliste industrielle.

    L'historien étatsunien veut savoir (et nous faire savoir) qui étaient les quelque 1 200 malheureux pendus parmi tant d'autres qu'il a répertoriés. On découvre toute une série de figures picaresques, grossiers, sales et méchants, pauvres types aux trognes patibulaires, cicatrices de bien des blessures et de maladies qui hantent les quartiers populaires de Londres. mais au-delà de ces personnages hauts en couleurs et peu recommandables, la "tyburnographie" mise en oeuvre par l'historien révèle que c'est bien l'ensemble du petit peuple de la capitale qui, au moindre écart, se trouve exposé à la rigueur des juges et à la raideur de la corde. Les pendus ne forment pas une quelconque classe criminelle composée de marginaux ; leur profil social n'est pas celui d'un lumpenprolétariat désafillié, il s'agit au contraire de travailleurs ordinaires, artisans et compagnons durs à la peine, qui forment la majorité de la population pauvre. Leur mode de vie, leurs usages et coutumes apparaissent comme une menace potentielle permanente pour les élites au pouvoir, qui développent en conséquence une conception extensive de la notion de crime : une législation de plus en plus sévère aboutit à criminaliser non seulement les déviances, contestations et insolences, mais aussi les comportements populaires en eux-mêmes, dès qu'ils semblent menacer la propriété. Le Code sanglant et la pendaison constituent, aux mains des pouvoirs, une arme de répression massive et de dissuasion contre toute atteinte aux biens (bien plus qu'aux personnes...).

La sociographie des pendus de Tyburn met ainsi en lumière tout un peuple de travailleurs, qualifiés ou non, incluant de nombreux migrants venus d'Irlande ou d'ailleurs pour s'employer à Londres, dont Peter LINEBAUGH restitue de façon saisissante la vie quotidienne, les labeurs, les espoirs et les peines. Son parti pris manifeste est celui de l'history from below, l'histoire par en bas, telle qu'Edward P. THOMPSON et Eric HOBSBAWN l'ont définie : rompre avec l'histoire traditionnelle, focalisée sur les institutions et les "grands" hommes, au profit d'une histoire des pratiques et des résistances populaires. En prenant au sérieux des comportements et des usages jusque-là considérés comme irrationnels ou pulsionnels (cette populace qui gêne les grands desseins de l'Histoire...), ce courant historiographique contribue à renouveler en profondeur l'histoire sociale et politique britannique. Les hommes et les femmes du peuple deviennent ainsi ce qu'ils ont en fait toujours été : des acteurs tout aussi légitimes des transformations politiques et culturelles que les hommes d'État et les élites sociales.

Il est vrai que le prisme choisi ici, celui des archives judiciaires - ce qui assurément exige une somme de travail non négligeable de recherches et de lectures; est singulier : le "crime", tel que le stigmatisent les tribunaux, est analysé dans sa dimension de révélateur social. Derrière le vol, le braconnage, le détournement des matières premières (des chantiers, des mines et des ateliers...), la contrebande et toutes les formes d'atteinte aux biens que les lois du Code sanglant ont déclarés criminelles et passibles de la peine de mort, on détecte des logiques de comportement, des usages coutumiers et des valeurs que les autorités estiment déviants mais qui sont constitutif de l'éthos et du mode de vie populaire.

Peter LINEBAUGH met ici en oeuvre de façon érudite et passionnée le programme de recherche défini par son maître Eward P. THOMPSON, lorsqu'il avait fondée en 1965 le centre d'étude d'Histoire sociale, à l'université de Warwick. Il s'agissait d'analyser l'apparente montée des crimes et délits dans l'Angleterre du XVIIIe siècle, en s'efforçant de cerner le profil des accusés poursuivis par les tribunaux et de comprendre leurs motivations. Une succession d'ouvrage rompait alors avec l'historiographie dominante des années 1950-1960.

Peu connu en France, l'auteur produit depuis un certain temps dans les revues d'histoire de langue anglaise des travaux largement discutés. Les Pendus de Londres est un ouvrage pionnier, dans sa version universitaire primitive de 1975, comme dans sa version augmentée de 1991. Personne n'avait été aussi loin dans l'exploitation des archives londoniennes du XVIIIe siècle, dans la perspective d'une anatomie du "crime social". C'est tout à l'honneur des éditions Lux et CMDE, de porter à la connaissance du peuple francophone de tels travaux. Cet ouvrage porte sur un des caractères de cette fourmilière et mégalopole qu'est Londres : 600 000 habitants en 1700 (10% de la population anglaise), et plus d'un million en 1801. Londres est au XVIIIe siècle le plus grand foyer mondial de commerce maritime international et de production artisanale et manufacturière. Son activité est réellement le modèle du capitalisme tel qu'il se développe ensuite dans le monde, et l'analyse de "sa" criminalité est d'autant plus emblématique de ce qui se passe dans l'ensemble du continent européen. La liaison entre les évolutions juridiques - défense de la propriété au premier rang des préoccupations - les luttes judiciaires et le développement du capitalisme industriel est ainsi mise en lumière de manière érudite et précise.

 

Peter LINEBAUGH, Les pendus de Londres, Crime et société civile au XVIIIe siècle, Lux et CMDE, 2018, 620 pages. Édition préfacée et annotée (très abondamment) par Philippe MINARD.

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26 juin 2019 3 26 /06 /juin /2019 08:19

   L'urbaniste et essayiste français Paul VIRILIO est principalement connu pour ses écrits sur la technologie et la vitesse dont l'alliance constitut selon lui une dromosphère". Il étudie dans nombre de ses ouvrages les risques inhérents aux nouvelles technologies et comment la technologie elle-même tend à les cacher.

      Formé d'abord à l'École des métiers d'art, à Paris (verrier), tout en suivant les cours de Vladimir JANKÉLÉVITCH et de Raymond ARON à la Sorbonne, il collabore ensuite avec Henri MATISSE et Georges BRAQUE. converti au catholicisme en 1950, il est appelé à la guerre d'Algérie.

Ce conflit réveille les souvenirs de la seconde guerre mondiale (il a vécu les bombardements de Nantes et en garde un intérêt pour les choses de la guerre et une inquiétude sur la fragilité du monde urbain). En 1958, il entreprend une étude phénoménologique sur les territoires militaires, en particulier sur les bunker du mur de l'Atlantique.

 

Architecture et Urbanisme vue dans l'ensemble de l'évolution sociale

     Il fonde avec Claude PARENT (né en 1923), architecte marginal et designer inventif, polémiste, le groupe Architecture Principe, puis publie un premier manifeste pour une architecture oblique. Tous deux professeurs à l'École spéciale d'architecture (ESA) à Paris, ils forment dans leur atelier plusieurs grands noms de l'architecture contemporaine française, comme Jean NOUVEL.

Son enseignement à l'ESA évolue vers l'urbanisme et l'architecture, qu'il aborde en même temps comme un vaste système de réseaux dont il s'agit de catégoriser les objects, puis pondérer la hiérarchie par leurs vitesses? Il met en évidence l'importance de l'espace concret dans la vie sociale, et plusieurs auteurs qui l'ont connu ont fait un oeuvre sur ce sujet, comme Espèces d'espaces de Georges PEREC (1974), Énergie et équité d'Ivan ILLICH (1973) ou L'Art de faire de Michel de CERTEAU (1980).

      C'est surtout à partir du milieu des années 1970, qu'il entame une activité éditoritale soutenue, de Pourrissement des sociétés (dans un collectif, 1975), d'Essai sur l'insécurité du territoire : essai sur la géopolitique contemporaine (1976), Vitesse et politique : essai de dromologie (1977), Défense populaire et luttes écologiques (1978), à L'Horizon négatif : essai de dromoscopie (1984) et Le Grand accélérateur (2010). Il ne cesse d'allier et d'alterner ouvrages sur l'architecture proprement dite et oeuvres plus générales touchant à l'évolution du monde. Parallèlement à ses ouvrages, il collabore régulièrement aux revues Esprit, Cause commune, Critique et Traverse et Urbanisme.

Paul VIRILIO cède, comme beaucoup d'autres à son époque, à l'abus de faire appel aux concepts des sciences physiques et mathématiques (surtout sur les questions de dromologie...) pour appuyer son argumentation, et cela lui est reproché vivement, par exemple par Alan SOKAL et Jean BRICMONT, dans leur ouvrage Impostures intellectuelles.

     Dans les années 1980, aux côtés du père Patrick GIROS, il s'engage en faveur des sans logis et des exclus. En 1992, il fait partie du Haut Comité pour le logement des personnes défavorisées.

    Sympathisant de la mouvance non-violente (comme il a toujours été du socialisme autogestionnaire), il soutient en 2001 la création du fonds associatif Non-violence XXI.

    En 2011, il dénonce la tyrannie induite par les nouveaux réseaux de transmission, en pleine popularité d'Internet.

 

Dromologie

    Même si pour l'instant, le terme ne passe pas dans la postérité, la dromologie ou étude du rôle joué par la vitesse dans les sociétés modernes. Avec ce néologisme (du grec dromos, course et logis, science), Paul VIRILIO veut aller à l'encontre de l'ignorance de la philosophie quant à la vitesse. Il considère que le temps, la durée, ne commence à avoir du sens qu'avec la révolution des transports au XIXe siècle et son importance s'accroit avec les technologies de la communication du XXe. Pour lui, l'invention de la théorie de la relativité posera la vitesse comme un ultime absolu.

    La révolution industrielle est aussi une révolution dromocratique, car la vitesse qu'elle a fabriquée a considérablement modifié l'espace et le temps dans nos pratiques. Au XVIIIe siècle encore, les déplacements d'un lieu à un autre, à cheval ou en bateau, étaient composés de trois phases : le départ, le voyage, l'arrivée. La phase voyage était un moment de découverte, le moment en réalité le plus important. Avec la généralisation de transports de plus en plus rapides, le déplacement ne se pense plus qu'en termes de départ et d'arrivée. le voyage lui-même n'est plus un mouvement de découverte, mais un temps qu'il faut occuper pour écourter la sensation de durée. Au XXe siècle, avec l'apparition de nouvelles technologies et des transmissions à grande vitesse, il n'est plus question de départ et de voyage. Les données nous arrivent sans avoir vraiment voyagé. Nous n'habitons plus la géographie mais un temps devenu mondial. Nous vivons désormais dans l'instantanéisme, qui consacre l'épuisement du temps par la vitesse.

   L'auteur constate que la vitesse est toujours considérée comme un progrès. Il nous rappelle qu'aucune machine, inventée au cours de l'histoire, n'a été une machine pour ralentir. La vitesse réduit en définitive notre connaissance concrète du monde et notre capacité d'agir sur lui. Par exemple, dans le domaine militaire, l'utilisation de technologies de plus en plus rapides conduit à une démission humaine au profit de la technologie. L'espace-temps des guerres est l'espace temps des armes, or les armes actuelles, contrairement aux flèches et aux canons, vont plus vite que la vitesse de décision des hommes. Les cracks boursiers sont eux aussi symptomatiques des conséquences de la vitesse exponentielle des transactions traitées par des algorithmes.

    Dans les années 1980, se sont développés divers mouvements "slow" qui se proposent de ralentir le rythme de vie, Il s'agit tout simplement de se donner le temps de vivre, au rythme correspondant à la maitrise de son existence. Et en même temps de prendre le temps de penser le monde et son évolution, afin d'agir sur lui, et de ne pas se laisser dépasser par la vitesse des machines de plus en plus perfectionnées et... de moins en moins maitrisables. Les machines étant pensées non seulement en tant qu'éléments matériels mais aussi substituts aux hommes dans de nombreux domaines (en économie comme dans l'armement). Ces initiatives portent une une réflexion sur la distinction entre temps présent et temps long et la nécessité de ralentir les processus afin de se les réapproprier.

    Paul VIRILIO, malgré la dimension tragique de ses propos, se défend de tout pessimiste. Tout de même, il met l'accent, notamment dans Ville panique, écrit après les attentats de septembre 2001 aux États-Unis, sur le passage de la guerre traditionnelle à la guerre aléatoire sans ennemi et sans fin et d'un état de nihilisme dans l'espace public...

      La postérité des idées de Paul VIRILIO, peu visible sur le plan institutionnel, se mesure toutefois en terme d'influences... La contestation des rythmes de vie imposé par le monde moderne se décline en nombre de réflexions dans les milieux notamment de l'écologie. Sans doute, les conséquences de ces rythmes, surtout le résultat d'une fuite en avant technologique sans objectifs réels autre que son auto-croissance, sera-t-elle propice à un renouveau, qui s'exprime d'abord sur le plan éditorial (et sur Internet), de cette pensée sur la dromotique.

 

Paul VIRILIO et autres auteurs, Les pourrissement des sociétés,Union générale d'éditions, 1975 ; Bunker Archéologie, étude sur l'espace militaire européen de la Seconde Guerre mondiale, éd. CCI, 1975, réédition Galilée, 2008 ; Éssai sur l'insécurité du territoire : essai sur la géopolitique contemporaine, éd. Stock, 1976, réédition Galilée, 1993 : Vitesse et politique : essai de dromologie, éditions Galilée, 1977 ; Défenses populaire et luttes écocologique, Galilée, 1978 ; La crise des dimensions : la représentation de l'espace et la notion de dimensions, École spéciale d'architecture, 1983 ; L'espace critique : essai sur l'urbanisme et les nouvelles technologies, Christian Bourgois, 1984 ; L'Horizon négatif : essai de dromoscopie, Galilée, 1984 ; La bombe informatique : essai sur les conséquences du développement de l'informatiquen Galilée, 1998 ; Stratégie de la déception : à partir du conflit du Kosovo, réflexion sur la stratégie militaire du contrôle et de désinformation tous azimuts, Galilée, 2000 ; Ville panique : Ailleurs commence ici, Galilée, 2003 ; Le Futurisme de l'instant : stop-eject, Galilée, 2009 ; Le Littoral, la dernière frontière, entretien avec Jean-Louis VIOLEAU, Sens & Tonka, 2013. On consultera avec profit également "Accident de tempo", dans Regards sur la crise. Réflexions pour comprendre la crise... et en sortir, ouvrage collectif dirigé par Antoine MERCIER, avec Alain BADIOU, Michel BENESAYAG, Rémi BRAGUE, Dany-Robert DUFOUR, Alain FINKIELKRAUT, Élisabeth de FONTENAY..., Éditions Hermann, 2010.

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23 juin 2019 7 23 /06 /juin /2019 07:42

   La notion de champ, utilisée en physique et en psychologie pour rendre compte de l'appartenance des éléments à une configuration globale, revêt une importance majeure dans la théorie sociologique de Pierre BOURDIEU. Le champ, comparable à des termes comme système ou instance, mais impliquant aussi une notion de rayonnement ou d'influence autour d'éléments centraux, est destiné à rendre compte d'un monde social différencié où existent des régions déterminées, qui ne peuvent être réduites aux structures globales de la société dont elles font partie. L'élaboration de cette notion doit beaucoup à la mise en oeuvre d'un mode de pensée "relationnel" (Ernst CASSIRER, Gaston BACHELARD) ou structural (Claude LÉVI-STRAUSS) sur une question abordée par plusieurs approches antérieures, marxistes et fonctionnalistes, s'efforçant de concilier la spécificité des parties de l'ensemble social avec leur dépendance. (Louis PINTO)

Cette notion de champ est à mettre en relation avec la théorie de l'espace social qu'évoque Pierre BOURDIEU, notamment dans ses écrits les plus récents. Il renouvelle les manières d'appréhender la société. L'espace social est une espace structuré en fonction des distances sociales qui séparent les agents. Les individus sont positionnés dans cet espace selon leur plus ou moins grande dotation en "capital" (culturel, matériel, symbolique...). Dans la mesure où tous convoitent les positions dominantes, l'espace social se présente comme un espace de luttes. Elles se centrent sur des enjeux spécifiques dans le cade de ce que le sociologue français appelle des "champs". (Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN)

 

Champ....

   Le champ, tel qu'on peut le comprendre dans les écrits de Pierre BOURDIEU et de ses collaborateurs, notamment dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales, se caractérise par son "autonomie relative". Ses agents (prêtres, peintres, mathématiciens, pour prendre ceux qui font l'objet d'une étude in extenso...) se définissent comme les individus qui, reconnus par leurs pairs, sont en mesure de se soustraire à des intérêts externes, d'apprécier la valeur d'enjeux internes, d'agir selon des normes, se distinguant de la sorte des profanes en vue de faire ce qui , comme professionnels, ils sont les seuls capables de faire. Il existe donc des conditions plus ou moins formalisées pour entrer et exister dans un champ.

La délimitation de l'espace considéré est le produit historique d'un ensemble de débats, de luttes, de compromis à travers lesquels les agents sociaux font valoir une vision autonome (ou qui s'efforce de l'être) de ce qu'ils font et de ce qu'ils sont. Son existence et fonctionnement ont un caractère foncièrement temporel = exister, c'est s'opposer à d'autres agents, nouveaux ou anciens. Le temps est introduit par la lutte dans un espace qui demeure toujours ouvert et différencié (par opposition notamment à un "corps" professionnel, cas limite fondé sur l'homogénéité d'individus plus ou moins substituables et indiscernables). Ces luttes peuvent mettre en jeu des instruments de pouvoir (économique, bureaucratique...) mais elles revêtent toujours une dimension symbolique de légitimation spécifique (religieuse, philosophique, esthétique...). C'est pourquoi la croyance dans la valeur des enjeux considérés (nommés illusio par BOURDIEU) n'est pas une propriété accessoire des agents mais une condition de possibilité essentielle de fonctionnement du champ.

Si le champ est marqué par la pluralité, il n'est pas le simple reflet des interactions entre des individus empiriques qui s'opposeraient consciemment ; il n'est rien d'autre, à un moment donné, que le système des relations intelligibles entre des positions distinctives définies relationnellement (écrivain régionaliste par rapport à écrivain "pur", théoricien par rapport à praticien...) occupées par des agents déterminés. Un certain nombre de traits invariants peuvent être discernés : le degré d'autonomie (l'invocation du public n'est pas possible en mathématiques) ; l'opposition entre les positions les plus autonomes et les moins autonomes, situées près des frontières du champ ; l'opposition entre les dominants actuels et les dominés ; l'opposition entre les gardiens de l'ordre et les agents de subversion (d'après le modèle prêtre/prophète). A une position déterminée dans le champ, on peut associer, d'un côté, les choix les plus probables qu'elle tend à favoriser et, d'un autre côté,  les propriétés de trajectoire qui inclinent un individu à occuper précisément cette position plutôt qu'une autre. Enfin, l'existence d'un champ a aussi pour conséquence le fait que les agents se rapportent à l'histoire de ce dernier, objet de savoir spécialisé qui offre des références et des ressources pour le présent.

  Louis PINTO estime que les vertus de cet instrument sociologique sont au moins de quatre ordres.

- iI permet de penser les relations réglées qui s'instaurent entre trois ensembles : celui des positions, celui des prises de position, celui des dispositions. Les notion de champ et d'habitus demandent à être étroitement liées.

- Il permet de mettre en relation les oppositions immanentes à un champ avec des oppositions propres à n autre champ, ou plus globales (structure des classes sociales).

- Il favorise l'analyse comparative en permettant de situer le cas considéré dans un espace de possibles, de se défaire de particularités "locales", de prolonger la description vers la mise en évidence de régularités et de facteurs explicatifs, bref, de satisfaire des exigences de généralisation, par exemple à partir de monographies sur des sujets précis.

- Il permet d'envisager de façon précise le problème du changement : rien n'oblige à postuler l'immobilité, mais la nouveauté n'est pas un surgissement ex nihilo. Il importe de prendre toujours en considération les invariants derrière ce qui varie. Le changement peut être pensé comme une transformation réglée qui, selon les cas, découle de luttes internes, de modifications de frontières, de bouleversements morphologiques (l'afflux de candidats dans le champ de la peinture en France vers 1850, comme condition de rupture avec l'académisme).

    Les analyses en termes de champ ont inspiré de nombreux travaux, en dehors de ceux de BOURDIEU et de ses collaborateurs. Une théorie générale des champs (restée en projet) pourrait avoir pour tâche d'élucider, entre autre, la grande diversité des usages, depuis des versions fortes (le champ scientifiques) jusqu'à des versions faibles où le champ tend à être envisagé surtout comme un espace de positions différenciées.

 

Espace social...

    Les capitaux (économique, culturel, social, symbolique, politique...) sont au fondement d'un espace social multidimensionnel, constitué d'une pluralité de champs, tel que le champ artistique, le champ économique, le champ journalistique.

Pierre BOURDIEU emprunte à Karl MARX, la notion économique de "capital", laquelle lui permet de mettre à jour le positionnement des individus les uns par rapport aux autres dans l'espace social. Rappelons que dans la théorie marxiste en général, les individus sont qualifiés de bourgeois ou de prolétaires selon qu'ils disposent ou non de capital économique (auquel d'ailleurs est rattaché la notion de propriété). Aux premiers, propriétaires des moyens de production, s'opposent les seconds qui ne possèdent que leur force de travail. la notion de capital se résume ainsi aux seuls moyens de production, étant donné bien entendu que la théorie marxiste elle-même analyse bien par ailleurs l'articulation entre gestionnaires et propriétaires des capitaux... Pierre BOURDIEU et ses collaborateurs ne limitent pas, quant à eux, le capital à sa sphère économique. Ils envisagent l'existence de capitaux de différentes natures qui apparaissent comme autant de ressources sociales pour les agents. Conçue comme un stock au volume plus ou moins important, chaque espèce de capital est le fruit d'une accumulation en vue d'obtenir un profit ou rendement, matériel ou non.

Quatre principaux types de capitaux sont distingués, au fil des études qui leur sont consacrés : le capital économique, le capital culturel, le capital social et le capital symbolique, même si d'autres s'articulent autour d'eux et font l'objet, eux aussi, d'études précises.

- Le capital économique désigne l'ensemble des ressources économiques d'un individu (au d'un groupe), aussi bien un patrimoine matériel que ses revenus. Le fait de disposer de capital économique permet d'acquérir plus facilement d'autres types de capitaux.

- Le capital culturel correspond aux ressources culturelles qui permettent à un individu d'apprécier les biens et les pratiques propres à la culture savante. Introduite par Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON dans La Reproduction, éléments pour une théorie du système d'enseignement, pour rendre compte des inégalités scolaires des élèves en fonction de leur origine sociale, elle est précisée dans un article, les trois états du capital culturel par Pierre BOURDIEU. Il y précise que le capital culturel peut exister sous trois formes : à l'état incorporé, sous la forme de dispositions de savoirs et savoir-faire constitutifs d'un habitus, à l'état objectivé, sous la forme de biens culturels (tableaux, livres, dictionnaires, machines...) et à l'état institutionnalisé, sous la forme de titres scolaires.

- Le capital social est défini comme l"ensemble des ressources actuelles ou potentielles liées à la possession d'un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d'interconnaissance et d'inter-reconnaissance (le capital social, Notes provisoires, 1980). un agent dispose d'un capital social d'autant plus important que l'étendue de son réseau de relations est plus grande et que les personnes avec lesquelles il est en relation sont elles-mêmes plus fortement dotées en capitaux économiques et culturels.

- Le capital symbolique renvoie aux notions de prestige et de reconnaissance sociale. Pierre BOURDIEU précise que le capital symbolique n'est pas autre chose que le capital économique ou culturel lorsqu'il est connu et reconnu (Choses dites, 1987).

La transmission et l'accumulation des capitaux, au sein d'une famille ou d'une classe sociale ne se réalisent pas de la même façon selon l'espèce de capital considéré. Chacun des types de capital fait l'objet de possibilités diverses de transmission, suivant les activités des individus, leur positionnement dans leur propre classe, et également de possibilités diverses d'accumulation suivant également leurs activités.

Pierre BOURDIEU insiste, que ce soit à l'échelle de l'individu ou des classes sociales, sur l'aspect dynamique de l'existence de ces capitaux. Classements et luttes de classement sont constants, non seulement entre les individus mais également les classes qui n'existent que par l'action de ces individus. Les classes sociales ne sont jamais "données" en fonction des capitaux existants, Elles n'existent, et deux fois, objectivement et dans les représentations, que dans les luttes constantes. Les catégories professionnelles, par exemple, sont des constructions élaborées et défendues, et leurs frontières changent constamment en fonction de l'évolution même des luttes de classe. En légitimant l'ordre social qui les avantage, les dominants exercent une violence symbolique sur les données. Une fois légitimée, la domination apparaît en effet "naturelle" non seulement aux dominants mais aussi aux dominés qui méconnaissent les mécanismes d'imposition de cet arbitraire. Cette légitimation n'est pas (seulement et principalement) le produit d'une action délibérée de propagande ou d'imposition symbolique. Même les dominants obéissent à des habitus qui leur camouflent souvent ces mécanismes d'imposition. C'est d'ailleurs cette méconnaissance partagée qui provoque toutes sortes d'inadéquation entre état des capitaux existants et fructification de ceux-ci. Et comme la connaissance - par la sociologie - est sujette à constante révision même par ceux qui en possèdent (connaissance et capacité d'action) les mécanismes, le changement social constant constitue une donnée de toute société. Bien entendu, cette connaissance du coup est toujours lacunaire, et constamment la science sociologique (en admettant qu'elle aboutisse à la compréhension du tout social, chose dont on... s'éloigne d'ailleurs à notre époque aux sociologies éparpillées) est toujours rattrapée par les évolutions mêmes de la société, le jeu existe toujours entre dominants et dominés, dans des limites toujours, elles-aussi, mouvantes. Les exemples sont légions de reconversion d'un capital en une autre sorte de capital réalisé par les individus qui croient trouvés là des moyens de "gagner" dans la lutte du classement, et souvent de manière contre-productive...

   Comme pour les champs, les conceptions des différents types de capitaux ont fait l'objet d'études par nombre de sociologues, sur de nombreux sujets, par exemple la vie conjugale ou le marché matrimonial (François de SINGLY).

    Les individus, mus par leurs habitus et par leurs objectifs, agissent dans une pluralité de champs sociaux, tels que le champ artistique, le champ économique (lequel peut se fractionné en champ productif, en champ bancaire, etc...), le champ journalistique, le champ religieux, privilégiant l'un ou l'autre ou "mettant leurs billes dans des paniers différents", construisent l'ensemble des relations sociales, dans les fait et dans les représentations.

 

Conflits dans l'espace social...

  Si chaque champ possède ses spécificités (enjeux, type de capital, règles) qui le rendent irréductible aux autres champs, on le voit bien dans les études consacrés à l'un ou à l'autre, il existe des lois générales qui sont valables pour tous les champs. Pierre BOURDIEU met en garde contre l'invention d'autant de systèmes explicatifs qu'il y a de champs au lieu de voir dans chacun d'eux une forme transformée de tous les autres, ou pire, à instaurer en principe d'explication universel une combinaison particulière de facteurs efficients dans un champ particulier de pratiques (La Distinction). Cette mise en garde équivaut à une autre mise en garde, celle d'utiliser un vocabulaire, des tendances de pensée, propre à un champ, doté d'une spécificité telle que seuls les professionnels de ce champ peuvent le comprendre, jusqu'à faire paraitre ce champ comme naturel et nécessaire (dans le champ de la justice par exemple, instance "nécessaire" à toute société organisée, toute l'échelle des peines est logique, quasi scientifique, d'une justesse imparable... la prison donc impossible à contourner). Il faut au contraire rechercher ce qu'ont en commun les différents champs pour comprendre réellement la société. Ce sont les relations qui s'établissent entre les positions à l'intérieur du champ qui font sa présence et sa prégnance.

Pour Pierre BOURDIEU, ces relations peuvent être envisagées de deux manières différentes. D'un point de vue statique, un champ est un champ de forces. A un moment donné, un champ se caractérise par une distribution inégale des ressources qui déterminent des positions différentes. Schématiquement, dans tout champ, il y a des individus riches en capital spécifique qui sont les dominants et des individus moins bien dotés qui sont dominés. Ceux qui dominent le champ ont les moyens de le faire fonctionner à leur profit ; mais ils doivent compter avec la résistance des dominés (Le capital social. notes provisoires, 1980). L'inégalité de dotations crée un rapport de force entre dominants et dominés. Dès lors, les positions des agents n'ont de sens que les unes par rapport aux autres : elles n'existent que relationnellement. Chaque position est définie par la quantité de capital spécifique accumulé par l'agent au cours de lluttes antérieures. Le champ est donc, d'un point de vue dynamique cette fois, un champ de luttes. Les agents s'y affrontent (avec des moyens qui dépendent de leur position au sein du champ de forces) pour conserver ou transformer le rapport de force initial, donc la structure du champ. L'existence de luttes sociales au sein de chaque champ spécialisé ne permet pas, comme dans la théorie marxiste, de parler d'un unique conflit central qui structurerait l'ensemble de la société.

L'affrontement au sein des champs se traduit par des prises de position autour de l'enjeu du champ, comme par exemple le positionnement à droit ou à gauche dans le champ politique. Les prises de position des agents dans la lutte dépendent de la position des agents dans le champ et de leur trajectoire. C'est en effet pour partie la position qui détermine la prise de position. La position dans le champ définit le "point de vue" des agents sur le champ, point de vue à partir duquel se forgent leurs représentations de la lutte et de ses enjeux. L'habitus, qui est à l'origine d'une homologie entre les structures objectives et les structures mentales, explique cette convergence entre position et prise de position. la trajectoire (ascendante ou descendante) des individus est aussi un éléments qui vient structurer leurs dispositions et leurs représentations, et donc in fine, leurs prises de position. Ces prises de position peuvent être analysées comme le fruit de stratégies (pas nécessairement conscientes) destinées à conserver ou améliorer sa place. Pierre BOURDIEU présuppose en effet que les actions des agents sont toujours orientées vers le maintien ou l'élévation de leur position dans l'espace social.

Le sociologue français définit deux grands types de stratégie : les stratégies de conservation et les stratégies de subversion. Les premières, appelées aussi stratégie de reproduction ou de succession, sont celles des individus qui monopolisent le capital spécifique du champ et qui cherchent à conserver ou améliorer leur position en perpétuant le jeu qui est en leur faveur. Ce sont donc les défenseurs de l'orthodoxie, du jeu tel qu'il est. Leur position dominante leur confère la possibilité de définir les règles du jeu les plus favorables à leurs intérêts. A l'opposé, les tenants des stratégies de subversion sont des individus moins bien dotés en capital spécifique. Ce sont souvent les nouveaux entrants qui apparaissent comme des "prétendants". Ils sont considérés comme hérétiques dans la mesure où ils contestent le bien-fondé de la hiérarchie des positions dans le champ en essayant de changer les règles du jeu ou la nature même de l'enjeu du champ afin de réévaluer leurs capitaux et donc d'améliorer leur position. Les agents exclus ou mal positionnés dans le champ peuvent aussi essayer par exemple d'élargir les frontières institutionnelles ou symboliques du champ pour pouvoir y participer ou revaloriser leur pouvoir.

Par exemple, dans Le couturier et sa griffe : contribution à une théorie de la magie (Actes de la recherche en sciences sociales, volume 1, 1975), Pierre BOURDIEU et Yvette DELSAUT décrivent les stratégies de conservation et de subversion à l'oeuvre dans le champ de la haute-couture au tournant du XXe siècle.

Mais il y a des limites à cette lutte. Si toutes les personnes engagées dans un champ luttent pour conserver ou améliorer leur position, cette lutte est cependant circonscrite par un intérêt qui leur est commun. Il s'agit de l'existence même du champ. En effet, "entre les gens qui occupent des positions opposées dans un champ et qui semblent opposés en tout, radicalement, il y a un accord caché et tacite sur le fait qu'il vaut la peine de lutter à propos des choses qui sont en jeu dans le champ" (Raisons pratique). La lutte présuppose, comme le montrait déjà SIMMEL, un accord minimal des participants sur ce qui mérite d'être l'objet de la lutte. Cet accord, qui relève de la doxa) reste implicite, mais il est la condition d'entrée dans le jeu. de ce fait, les stratégies de subversion sont toujours limitées. Selon Pierre BOURDIEU, elles ne peuvent donner lieu qu'à des "révolutions partielles (qui) ne mettent pas en question les fondements mêmes du jeu, son axiomatique fondamentale, le socle des croyances ultimes sur lesquelles repose tout le jeu" (Questions de sociologie). Il faut entre les agents qui luttent un "complicité objective" dans l'existence du champ, sous peine de... sa destruction. Même si Pierre BOURDIEU et ses collaborateurs n'abordent pas la question, toute la problématique de la violence dans une société repose sur cette "complicité objective" qui en fixe des limites... pas toujours respectées, comme le montrent l'histoire des sociétés...

    Dans la théorie de Pierre BOURDIEU, le champ étatique occupe une place particulière par rapport aux autres champs. Le capital spécifique de l'État, qui relève du capital symbolique, est qualifié de "méta-capital" car il est formé de la concentration des différentes espèces de capitaux (capital militaire, capital économique, capital culturel). C'est cette concentration des capitaux qui donne à l'État le pouvoir sur les autres champs. Tandis que Max WEBER parlait du monopole de la "violence physique légitime" de l'État, Pierre BOURDIEU considère que l'État détient aussi le monopole de la "violence symbolique légitime". Selon lui, l'État possède "le pouvoir de nomination légitime, c'est-à-dire le pouvoir permettant l'imposition officielle de la vision légitime du monde social" (Espace social et genèse des classes, 1984). Cela lui permet d'imposer ses principes de (di-)vision du monde par le biais d'institutions chargées de les légitimer (expertise), de les inculquer (école) et de les faire appliquer (justice). Dans ce cadre, la politique est envisagée comme la lutte pour imposer une vision légitime du monde social. Le résultat des luttes qui prennent place au sein du champ politique est rendu légitime par l'État. Outre cette action cognitive, l'État peut, grâce aux ressources matérielles et symboliques qu'il concentre, régler le fonctionnement des différents champs par le biais d'interventions financières ou juridiques, qui contribuent à la définition des rapports de force entre les détenteurs de capitaux. L'État est donc est méta-champ non seulement parce qu'il intègre en lui les différents champs (qui constituent chacun un des domaines de spécialisation : éducation, culture, économie...- mais aussi parce qu'il est intégré dans les champs qu'il définit pour eux des règles et des mécanismes d'allocation des ressources.

Bien qu'ayant partie liée avec le champ de l'État, le champ du pouvoir dispose d'une certaine autonomie. Pierre BOURDIEU définit le champ du pouvoir comme "l'espace des rapports de forces entre des agents ou des institutions ayant en commun de posséder le capital nécessaire pour occuper des positions dominantes dans les différents champs (économique et culturel notamment)" (Le champ littéraire, dans Actes de la recherche en sciences sociales, volume 89, 1991). Le champ du pouvoir est donc celui d'une lutte entre les dominants des différents champs "pour l'imposition du principe de domination dominant (...) (qui) est aussi une lutte pour le principe de légitime de légitimation et, inséparablement, pour le mode de reproduction légitime des fondements de la domination" (La Noblesse d'État. Grandes écoles et esprit de corps, Minuit, 1989). Le champ du pouvoir se présente donc comme le champ des champs, à l'origine de la hiérarchie entre les différents champs. Les dominants de chaque champ ont, outre des stratégies de reproduction, "des stratégies symboliques visant à légitimer le fondement social de leur domination" en faisant reconnaitre la supériorité du capital spécifique sur lequel repose leur pouvoir. la hiérarchie objective des espèces de capitaux, économique et culturel notamment, détermine la distribution des différents champs à l'intérieur du champ du pouvoir. Dans La Noblesse d'État où il étudie la structuration du champ du pouvoir, le sociologue français met en évidence la hiérarchie suivante : au sommet du champ du pouvoir se trouve le champ économique, puis les champs administratifs et universitaires et enfin le champ artistique. La lutte au sein du champ du pouvoir inclut aussi la lutte pour le pouvoir sur l'État, mais elle ne s'y limite pas : la domination des dominants du champ économique sur les dominants des autres champs ne passe pas nécessairement par l'État.

   On peut remarquer que cette analyse (inachevée du reste) de la société est inséparable, à l'instar des analyses marxistes dont elle veut à la fois en hériter les meilleurs concepts et s'en démarquer (au niveau philosophique notamment, mais aussi sur le plan pratique, tant qu'on est encore dans une période marquée par l'usage d'État du marxisme), d'un... positionnement sur de nombreux champs. Il n'échappe à personne, vu d'autres ouvrages "plus concrets" publiés par l'école de Pierre BOURDIEU, que ce positionnement met la sociologie - d'une manière très légitimée d'ailleurs - au service de nombreux dominés dans des situations d'injustice de tout ordre. Dans la continuité d'Émile DURKHEIM, qui ne distinguait pas sociologie de recherches de la justice, voire du socialisme, Pierre BOURDIEU entend mettre des outils de connaissance et des capacités de changement aux mains de dominés qui, souvent, tout en n'ayant pas les capitaux nécessaires (pour le moment) pour imposer une forme sociale, voire une forme de société, ont déjà, toutefois, des possibilités - souvent culturelles - de s'opposer à l'ordre établi.

 

Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN, La théorie de Pierre Bourdieu et ses usages sociologiques, Armand Colin, 2011. Louis PINTO, Champ, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

SOCIUS

 

 

 

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20 juin 2019 4 20 /06 /juin /2019 13:48

   KAUTILYA est l'auteur, selon la tradition, de l'Arthasastra, le grand traité politico-stratégique de l'Inde ancienne. Retrouvé au début du siècle, le texte complet fut traduit en 1909 puis une seconde fois en 1963 en anglais et publié, en Inde. La datation est incertaine et voisine sans doute le Ier siècle de notre ère, mais la tradition en Inde situe cet traité comme contemporain du premier empereur MAURYA (IVe siècle av. J.C.). KAUTILYA aurait été le Premier ministre de Chandragupta MAURYA, et est assimilé généralement à CHÂNAKYA. Brahmane hérétique, il est l'un des premiers penseurs politiques indiens connus. Beaucoup de ce que l'on raconte de lui tient plus de la tradition que le l'histoire, même si cette tradition a probablement un fond historique.

 

Dans les méandres d'une pensée ancienne en Inde.

   Il est difficile, pour des raisons qui tiennent entre autres aux destructions subies par les différents sites historiques de l'Inde au cours de son histoire, de connaitre la pensée stratégique indienne ancienne, qui pour ne pas être connue, n'est pas pour autant inexistante. L'oeuvre qui nous est parvenue, l'Arthasâstra, qui est attribuée à KAUTILYA (que certains situent au... IIIe siècle av. J.C.), est un traité politique qui contient plusieurs sections sur l'art de la guerre, dans lesquels sont passés en revue l'organisation de l'armée, les préparatifs et la conduite d'une campagne, les tactiques et les stratagèmes.    

    Elle constitue pour beaucoup un des chef d'oeuvre mondiaux de la pensée politique ancienne. l'intention du traité est d'exposer au souverain l'art de gouverner dans les trois domaines de l'administration intérieure (partie qui a beaucoup vieilli), de la diplomatie, et enfin de la guerre. L'État, pour KAUTILYA, est personnifié par le souverain et fondé sur sa légitimité. Cependant, le traité laisse entendre que la véritable légitimité du souverain est d'exercer son magistère de façon convenable pour ses sujets et l'intérêt du royaume. Aussi l'éducation du prince doit-elle être la plus accomplie possible.

 

L'Asthasastra et la pensée stratégique indienne.

     L'Asthasâstra est composé de quinze livres. La partie qui traite de l'administration - soit les 5 premiers livres - met en avant la nécessité de savoir défendre son trône contre les complots, les conspirations, les séditions. Le contrôle joue un rôle central. Cependant le roi, si puissant soit-il, peut être destitué ou assassiné s'il ne remplit pas sa fonction par incapacité ou s'il est responsable d'un désastre militaire.

Les parties les plus originales du traité concernent la diplomatie et la guerre, soit les 10 livres restants. Le but du souverain est l'agrandissement de son royaume, et tous les moyens, à cet effet, sont autorisés; l'unique critère étant son efficacité. D'ailleurs, aucune considération morale n'est évoquée et rien n'est à justifier. L'Arthasâstra appartient à l'école réaliste. Tout est pensé en termes de rapports de forces. Pour être efficace cependant, le souverain ne peut se contenter d'user de la force. Il lui faut de surcroît prévoir, discerner, maîtriser, céder lorsque c'est nécessaire et préparer les conditions plus favorables. MACHIAVEL et HOBBES sont, sans doute, en Occident, les penseurs les plus proches de KAUTILYA. Les livres VI et surtout VII sont les chapitres politiques par excellence de l'Arthasâstra.

Sur le plan militaire, les livres IX, X, XII et XIII sont remarquables par le soin donné à la préparation d'une campagne, à la logistique et à touts les aspects organisationnels. L'Arthasâstra ne se contente pas d'énoncer une série de stratagèmes mais envisage la guerre sous tous ses aspects, sans jamais oublier les articulations entre les moyens et les fins. Un soin particulier est donné à la poliorcétique (technique des sièges). Livre difficile où abondent les allusions, l'Arthasâstra, ou science du profit ou de la puissance, est en somme l'Art du politique.

 

Une postérité difficile à cerner.

   La place de ce traité dans l'histoire indienne après l'effondrement de l'empire goupta au Ve siècle de notre ère, dû à l'irruption des Huns hephtalites, est bien difficile à évaluer. Il semble n'avoir joué aucune rôle à partir de l'investissement de l'Inde du Nord par les Musulmans au Xe siècle. Sa découverte en Occident est passée inaperçue lorsqu'il est retrouvé au début du XXe siècle. il n'a été traduit que tardivement en Français (à partir de la traduction anglaise)  (L'Arthasâstra, Éditions du Félin, 1998, par Gérard CHALIAND).

Il existe d'autres textes, notamment le Dhanurveda, le Veda de l'Arc, qui est un véritable traité sur l'art de la guerre. On retrouve également des informations dispersées dans des textes plus tardifs, comme le Nitisara de kamandeka (VIIIe siècle), le Yukti-Kalpataru du roi Bhoja de Dhara (Xie siècle), ou le Manasollosa du roi Somesvara III (XIIe siècle). Toute cette littérature reste à étudier, y compris sous l'angle de l'histoire de l'Inde ancienne.

    Cette pensée stratégique indienne se rapproche de la pensée chinoise par beaucoup d'aspects, mais elle n'a pas la même valeur théorique : pour le choix du champ de bataille, les procédés tactiques doivent cohabiter avec les rites divinatoires.

 

L'Arthasâstra, Extraits (assez larges) dans Antohologie mondiale de la stratégie, Sous la direction de Gérard Chaliand, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990. Traduction de Catherine Ter Sarkissian, à partir de The Kautilya Arthasâstra, livre IX, chapitres I, III, IV, V, VII ; livre X, chapitres I à V ; livre XII, chapitre I ; livre XIII, chapitre IV et V, University of Bombay, volume II, 1963.

Louis FRÉDÉRIC, Dictionnaire de la civilisation indienne, Robert Laffont, 1987. Gérard CHALIAND, Connaissez-vous Kautilya?, dans Conflits n°8, janvier-mars 2016. Patrick OLIVELLE, King, Governance, and Law in Ancient India : Kautilya's Arthasastra, Oxford University Press, 2013.

Hervé VOUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

   

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