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19 juin 2019 3 19 /06 /juin /2019 17:42

    Toute étude sur un paysage pacifiste doit faire référence à un contexte culturel et politique qui dépasse, de manière variable suivant les pays, une simple opposition entre pacifistes et bellicistes. De fait, tout cela évoluant parfois énormément durant le conflit armé, ici en l'occurrence la première guerre mondiale, la très grande majorité de l'opinion publique, telle qu'elle s'exprime dans la presse ou dans les correspondances (notamment des soldats à leur famille), loin des flonflons patriotiques et nationalistes et des propagandes officielles (et même de certaines commémorations contemporaines), oscille entre passivité et accablement. Il est par exemple faux de présenter, avec un effet d'optique grossissant à l'extrême, la première guerre mondiale comme le heurt entre populations en proie à une fièvre nationaliste, ce qui expliquerait les destructions et les pertes humaines sans précédent...

 

      Dès les premiers jours de la guerre, tranquillité, incrédulité et stupeur... la surprise des populations comme des élites...

   Jean-Jacques BECKER (Les sociétés européennes et la guerre, Nanterre, Éditions Paris X, 1990) propose ainsi pour le très court été 1914, une chronologie en trois temps pour expliquer les comportements de la société française.

"Le premier stade est celui de la tranquillité, auquel succède celui de l'incrédulité et de la stupeur, pour enchaîner sur le stade de la résolution. Il serait possible, sans doute, d'objecter que l'incrédulité et la stupeur sont assez incompatibles avec la conviction que la guerre était inévitable depuis 1905, preuve que les comportements humaines sont toujours plus complexes dans l'immédiateté que ce qui l'historien perçoit avec un siècle de recul. Il n'empêche, les comportements sociaux de l'été 1914 ne doivent pas être lus à l'aune de ceux d'aujourd'hui. Point de notion de "démocratie participative" alors ; une unique source d'information par la presse, qui, même si elle connaît des tirages exceptionnels, ne concerne directement qu'une minorité de Français. Un système d'information du plus grand nombre, et notamment des ruraux, encore largement construit sur la rumeur bruissante des marchés et des champs de foire, lieux stratégiques de la diffusion des nouvelles, tout comme la "roulante" allait l'être dans la guerre des tranchées.

Les représentations mentales actuelles suggèrent que les opinions publiques ont eu leur mot à dire dans le déroulement des événements. Certains en font même un signe évident du consentement à la guerre. C'est être oublieux du simple enchaînement des faits.

La guerre s'impose aux opinions bien davantage qu'elles n'ont de prise sur elle. la guerre s'avance avant que les opinions publiques, dans leurs différentes composantes segmentées, puissent se solidariser, s'organiser et s'exprimer. Choqués au sens médical du terme, les opinions sont contraintes de s'adapter dans l'urgence et de réagir à une donnée qui s'impose à tous : la guerre est là. Méconnaitre cette dimension, c'est s'égarer sur bien des comportements de l'époque. Mais cette analyse oblige à comprendre les emboitements chronologiques entre certaines débats de l'année 1913 et la cascade d'événements du très court terme qui déferlent entre le 24 juillet et le 4 août 1914. En effet, dans cette décade tragique se concentrent les ingrédients de l'étrange alchimie qui produit l'acceptation de la guerre  par le plus grand nombre."

Toutes les familles politiques furent touchées par ce phénomène, y compris dans la mouvance pacifiste, qui n'est pas forcément la plus avertie quant à l'enchainement qui a lieu entre juillet et août 1914, ce qui produit d'ailleurs l'"étrange" comportement déjà signalé, celui d'un patriotisme pacifiste...

L'auteur  porte, pour bien comprendre la situation, son regard sur la famille politique qui mérite un examen particulier, la famille politique socialiste. "Lors du congrès socialiste de Bâle des 24 et 25 novembre 1912, les options sont clairement affichées. "J'appelle les vivants pour qu'ils se défendent contre le monstre qui parait à l'horizon", déclare Jaurès en parlant de la guerre. A Paris, du 14 au 16 juillet 1914, les socialistes français se déclarent favorables à une "grève générale simultanément et internationalement organisée dans les pays intéressés" pour empêcher la guerre. La stratégie des socialistes français consiste bien à faire pression sur le gouvernement en en appelant à l'opinion publique. Sans entrer dans le détail des analyses de chacun des dirigeants socialistes, le sentiment national n'est nié ni par Jean Jaurès, ni par Marcel Sembat. Jaurès affirme que la fonction des masses en démocratie est d'intimider les gouvernants. De ce point de vue, son assassinat le 31 juillet, par le Rémois Raoul Villain, désarçonne les socialistes français et facilite le ralliement à la guerre sur la base d'une défense patriotique.

En Allemagne, les socialistes constituent une puissance électorale réelle. Mais le SPD est divisé en courants opposés, entre les "centristes" de Kautsky et l'aile gauche groupée autour de Liebknecht et Luxembourg. Pourtant, ensemble, ils ont conscience que la défense du plus puissant mouvement socialiste d'Europe passe par la défense de l'Allemagne, ce qui structure aussi une part de leurs comportements et explique notamment le vote des crédits de guerre par certains d'entre eux. Aussi la famille politique la mieux placée, dans ses discours comme par son expérience militante, pour entraver la marche à la guerre, en accepte-t-elle aussi l'hypothèse.

    Au premier rang des préoccupations des Français, poursuit notre auteur, en ce mois de juillet 1914 se situent non par les événements internationaux, mais une affaire politico-privée bien connue. Le procès de Mme Caillaux, du 22 au 26 juillet, est bien davantage médiatisé que la crise austro-serbe. L'épouse en secondes noces du ministre des Finances en exercice, Joseph Caillaux, a tué Gaston Calmette, directeur du journal Le Figaro, dans la crainte que le quotidien ne divulgue des lettres privées rédigées avant son mariage. La crise internationale n'occupe véritablement la presse qu'à partir du 25 juillet. L'assassinat de Jaurès, le 31 juillet, est largement commenté et les premières affiches de la mobilisation sont apposées sur les murs français le 1er août à 17 heures. Malvy, ministre de l'intérieur, a beau écrire : "la mobilisation n'est pas la guerre. dans les circonstances présentes, elle apparait au contraire comme le meilleur moyen d'assurer la paix dans l'honneur", personne ne s'y trompe, surtout pas les mobilisés.

Au total pourtant, les opinions publiques européennes sont tout sauf enthousiasmés par la perspective d'un départ "la fleur au fusil". la complexité et la nuance prévalent, avec, cependant, l'identification possible d'une tendance à l'acceptation fataliste de la guerre au nom de la conviction partagée que chaque nation se sent attaquée. Cette résignation varie selon les États. En France ou en Belgique, le sentiment d'avoir été agressé débouche sur une unanimité complète sur le sentiment majoritaire qu'il faut en finir avec l'Allemagne. La psychose de guerre semble plus forte en Allemagne qu'en France, et a fortiori qu'en Grande Bretagne. En Russie, l'indifférence domine, mêlée au sentiment de subir la décision de dirigeants lointains et inconnus. Les catégories urbaines et éclairées manifestent leur sentiment antiallemand, en pillant précocement les magasins arborant une enseigne teutonne et en allant se faire bénir par le couple impérial lors d'une manifestation de masse le 2 août 1914. les ouvriers, pourtant peu favorables au régime, ne manifestent pas massivement contre la guerre. Les opposants légaux au régime du parti constitutionnel-démocrate (KD), se rallient à la guerre et au gouvernement. Mais les socialistes, mencheviks comme bolcheviks, votent tous contre les crédits de guerre. Que pense l'immense majorité des moujiks? Ils subissent incontestablement la mobilisation de mauvaise grâce et en se résignant à leur sort, bien que les sources manquent pour décrire plus précisément leurs comportements.

A Paris, le pavé des grands boulevards est occupé par une manifestation nationaliste le 29 juillet mais, le 27, les pacifistes ont été aussi nombreux. (...) Ces démonstrations (dans la capitale et en province) mériteraient d'être mieux analysées aujourd'hui. Pour le reste, les travaux de Jean-Jacques Becker, même s'ils doivent être affinés par des monographies urbaines et une meilleure approche des milieux ruraux, demeurent valides. Les campagnes reçoivent la déclaration de guerre avec consternation au bo milieu des gros travaux des champs de l'été. Sur le temps très court de quelques jours, la conviction d'être attaqué et d'avoir à se défendre débouche pourtant sur la "ferme résolution" qu'évoque l'historien Marc Bloch, mobilisé lui aussi.

Sous réserve d'inventaire, c'est sans doute dans l'Empire austro-hongrois que les sentiments guerriers sont les plus ouvertement exprimés, notamment à Vienne. En Allemagne, où l'attentat de Sarajevo est ressenti comme un défi aux familles régnantes, l'opinion souhaite une juste punition des assassins de François-Ferdinand et soutient, par voie de conséquence, l'allié austro-hongrois. "La Serbie doit mourir", proclame alors un slogan. Pourtant, sur le très court terme, les choses évoluent. Les discours guerriers sont forts lorsque l'opinion pense que la guerre ne va toucher que l'Autriche et la Serbie. Lorsque l'Allemagne est de plus en plus ouvertement concernée, les propos sont moins virulents. A Berlin aussi, des manifestations pacifistes se déroulent comme dans les grandes villes ouvrières (...). La gauche du SPD, autour de Rosa Luxembourg, joue un rôle important dans leur organisation. Le 28 juillet, près de cent mille personnes se rassemblent à Berlin pour manifester contre la guerre. Pourtant, les sentiments patriotiques semblent aussi plus enclins à se manifester qu'en France. Il reste bien des travaux à mener sur ces registres.

Les Britanniques ne réagissent pas tout à fait sur le même mode, ni selon la même chronologie. Les problèmes continentaux paraissent très éloignés de leurs préoccupations. L'Irlande à deux doigts de la guerre civile comme de graves questions sociales éloignent mentalement les Britanniques du continent. Pour l'opinion britannique, le véritable électrochoc résulte de l'invasion de la Belgique par les Allemands. Alors qu'environ cent mille manifestants protestent contre le risque de guerre le 2 août, l'opposition disparait lorsque la nouvelle de l'invasion de la Belgique est connue. (...)

La véritable clé de compréhension de cette acceptation se situe sans doute dans la représentation du temps de la guerre dans les opinions publiques, qui, à leurs yeux, doit être forcément un temps court. C'est bien dans cette perception/représentation d'un temps de guerre bref et donc compatible avec les activités normales d'une société, que la volonté d'en finir a pu jouer.

Il faut également, pour comprendre l'époque, ne pas projeter nos comportements contemporains sur ceux d'hier. Les société européennes d'i y a un siècle fonctionnent davantage sur les notions de devoirs que sur celles de droits. Leurs institutions - Église, Armée, mais aussi École et Justice - inculquent toutes l'obéissance et le respect des hiérarchies sociales. C'est derrière cette évidence que se trouve l'explication ultime de l'attitude des opinions publiques face à la guerre européenne d'août 1914.

Toute l'Europe, cependant, n'entre pas en guerre et il faut s'en souvenir également. Les rythmes du conflit sont pluriels. Angleterre, Belgique, Serbie, Autrice-Hongrie, Allemagne et Russie entrent en guerre dès août 1914. Les royaumes scandinaves n'y participent pas plus que celui des Pays-Bas. L'Italie et l'Empire Ottoman attendent 1915 pour se déclarer, la Roumanie et le Portugal, 1916. L'Espagne demeure à l'écart de la mêlée tout autant que la Suisse. Ces États neutres vont devenir des enjeux très importants pour les pays belligérants. Sur un tout autre plan s'impose un constat évident, bien qu'il soit rarement rappelé. A l'exception notable de la Serbie, qui se trouve au coeur même des débats, les États belligérants de 1914 sont les enfants chéris de la révolution industrielle. En un siècle de croissance, ils ont accumulé des richesses incroyables. Tous les niveaux de vie, même ceux des plus humbles, ont crû dans des proportions non négligeables. Ce fait n'a rien d'anodin. Il explique la possibilité de financer les lourds programmes lancés dans les dernières années du XIXe siècle et les premiers du XXe. La "révolution industrielle" est la véritable matrice de la Grande Guerre. C'est elle qui, à bien des égards, la rend possible."

   Le tableau général serait incomplet si on ne mentionnait pas les énormes progrès de planification de la mobilisation. En effet, des années avant 1914, les différentes bureaucraties européennes, ramifiant l'organisation de leurs territoires jusque dans les hameaux des campagnes, sous l'impulsion de ministères de la guerre particulièrement actifs, mais pas seulement, ont répertorié, fiché, classé les différentes parties des populations. Jusqu'aux transports des troupes et de l'armement, cette planification, dans l'ambiance de rumeurs de guerre qui n'ont pas cessé notamment depuis 1905, a permis cette rapide mobilisation des premiers jours de la guerre, plaçant sur pied de guerre des millions d'hommes aux différents emplacements prévus par les états-majors. C'est aussi l'activité particulièrement rapide et précise de tous les agents de l'État chargés de la mobilisation, qui a rendu la situation si imposante (au sens fort du mot)  à tous les esprits.

 

Le patriotisme des plus fervents esprits guerriers et des plus... convaincus des pacifistes...

  Dans son étude basée surtout sur la correspondance des soldats à leur famille, mais la confrontant à d'autres, menées sur des sources diverses, Frédéric ROUSSEAU, professeur agrégé d'histoire contemporaine à l'université Paul Valéry-Montpellier III, s'efforce de "penser le monde social en guerre". Son ouvrage, qui a le mérite d'ouvrir un chantier nouveau, celui de l'étude, sous forme parfois de monographie de la correspondance de soldats en guerre (que ce soit les deux guerres mondiales ou les guerres coloniales), permet de mieux cerner la sociologie et la psychologie de ceux qui obéissent et de ceux qui consentent, et notamment à travers leur origine et statut sociaux.

A partir, et en les dépassant, des études d'HIRSCHMAN et WRIGHT, respectivement économiste et sociologue américains, qui ont modélisé, le monde social, le premier dans une visée explicitement politique, celle de la réduction des causes de déclin pouvant affecter des firmes et des organisations, États compris, le second écrivant à propos des lendemains de la guerre du VietNam, Frédéric ROUSSEAU propose de décliner celui-ci en quatre points.

Rappelons simplement ici que Albert O. HISRCHMAN (Exit, Voice and Loyalty, Responses to Decline in Forms, Organizations and States, Cambridge; Massachusetts University Press, 1970), décrit un triptyque destiné à caractériser les différentes attitudes des acteurs sociaux en loyalty (loyauté/loyalisme), exit (la défection ou la désertion), et voice (de la prise de parole à la protestation), se concentrant surtout sur deux attitudes générées par le mécontentement du sujet, la défection (entendue comme fuit individuelle improductive) et la prise de parole (considérés au contraire comme un exercice public et créatif). Le sociologue Guy BAJOIT relève le caractère trop englobant de la notion de loyalty qui ne distingue pas les "fidèles" par conviction des "fidèles" par résignation, ajoutant une quatrième catégorie, celle de l'apathie. James D. WRIGHT (The Dissent of the Governed. Alienation and Democracy in America, 1976), de son côté, distingue trois segments ou fractions du monde social, au sein desquels se répartissent les consenters (les citoyens qui soutiennent par conviction ou par intérêt le pouvoir), les dissenters (les citoyens qui s'opposent au pouvoir) et les assenters (les citoyens qui ne partageant pas les croyances dans la légitimité du pouvoir ne croient pas non plus changer les choses et demeurent en conséquence, le plus possible, à l'écart du jeu politique).

     Frédéric ROUSSEAU entend rendre compte davantage de la complexité du monde social, entre déterminisme et plasticité, chaque acteur étant à la fois le produit de son milieu et influe à son tour sur ses déterminants. Il peut glisser, suivant les circonstances, d'une attitude à une autre, dans des limites qui varient, elles, tant en fonction de son expérience propre et de celle de la classe à laquelle il appartient. Des quatre points décrits : consentement, le fait essentiellement de dominants - a-sentement et a-senteurs, d'une fraction sociale nettement plus nombreuse et hétérogène - dissentiment et dissenteurs, formes de résistance au pouvoir réalisées par des acteurs de toute façon critiques envers le système social - dissidence et dissidents, d'une minorité possédant un capital militant et possédant des savoir-faire politiques, assumant les conséquence de leurs positions et de leurs actions, il s'agit surtout d'évaluer leurs forces respectives... "S'agissant de la Première guerre mondiale, écrit-il, un indice approximatif mais susceptible toutefois de donner des ordres de grandeur, nous est fourni par les archives du contrôle postal si délicates à exploiter." Il s'agit de dépasser à la fois la présentation officielle d'un certain consensus social face à la guerre et les présentations partisanes, notamment à travers la presse, qui tendent à survaloriser leurs propres forces. Mais de nombreuses difficultés d'interprétation existent. "De fait, les rapports des contrôleurs sont tributaires de ce que les soldats ont bien voulu confier à leurs correspondants et des attentes des contrôleurs eux-mêmes ; or, non seulement il faut que les soldats aient eu un avis sur les questions qui intéressent l'armée et les historiens ; mais il faut encore qu'ils l'aient exprimé ; et enfin que les contrôleurs aient sélectionnés cet avis comme caractéristique de ce qu'il convenait de relever. Si l'on conserve ces trois conditions en tête, il ressort des quelques tableaux récapitulatifs disponibles qu'en définitive très peu de soldats expriment un avis sur la guerre, sa conduite, l'avenir. Les "états récapitulatifs des divisions d'infanterie contrôlées" du 9 au 23 octobre 1918, à un moment donc, où le sort de la guerre est pour ainsi dire plié, où les poilus savent que la victoire ne peut plus échapper à leur camp, sont significatifs de ce point de vue. Pour un ensemble de 44 divisions, 111 484 lettres ont été ouvertes et contrôlées : sur ce nombre, 9 593 seulement évoquent clairement ou font allusion à l'armistice. (...). De ces données fort partielles, il ressort tout de même ce point : pour l'essentiel, la correspondance est peu porteuse de commentaires, d'idées sur la guerre, sa conduite, et la situation nationale et internationale. Il fait certes faire la part des pensées non exprimées, par autocensure ou crainte de la censure : mais un fait demeure incontournable : hors d'une frange pouvant évoluer entre 1% et 10%, les préoccupations exprimées dans les correspondances des soldats les plus ordinaires (paysans, artisans, employés de rang modeste) entre le front et l'arrière concernant quasi exclusivement la vie quotidienne, la santé, les enfants, la famille, les affaires de la ferme ou de la boutique laissées aux femmes. Une telle mise à distance de la guerre, de son évolution, de ses buts proches et lointains caractérise bien (...) la fraction des a-senteurs, indifférents aux analyses politiques et mettant une nette distance entre leur monde et ceux qui entendent s'exprimer "au nom de la patrie" ou exprimer "l'opinion publique". Il en va différemment chez les représentants des élites. Dans ces milieux, la politique et la guerre sont des sujets de réflexion, de conversation et d'échanges réguliers entre le front et l'arrière."

Notre auteur fait la comparaison entre ces résultats et ceux obtenus par Philippe BURRIN (La France à l'heure allemande, 1940-1944; Le Seuil, 1997) sur la seconde guerre mondiale, qui fournit des statistiques aussi éloquentes du mutisme des correspondances sur des sujets qui intéressent le plus le régime de la collaboration, l'occupant et les historiens.

"D'évidence, il ne faut pas tirer de ces proportions la conclusion que 90% des soldats de la Première guerre mondiale ou des Français de 1941-1942 formaient une masse absolument passive, apathique ou totalement désintéressée de la guerre et de la situation politique : toutefois ces données chiffrées pourraient accréditer l'idée qu'une assez large proportion des soldats et des gens ne discourent pas sans cesse de la guerre ou des événements internationaux, bien conscients qu'ils sont de ne pouvoir influer d'une quelconque manière sur leur cours." Même chez les "pacifistes", le découragement peut facilement prendre le dessus, devant la masse des événements et l'inertie dans la guerre. Car "ce faisant, ils reconnaissent implicitement leur position dominée. Ils laissent ce jeu-là et ces considérations à ceux qui "comptent" ou croient compter, et se préoccupent - logiquement - de ce qui leur parait essentiel."

"Au total, écrit dans ses dernière lignes notre auteur, et pour finit, cette appréhension sociohistorique de la société française confrontée à la Grande Guerre me conduit à formuler deux ultimes remarques, pour aujourd'hui et demain. D'un côté, et si l'on veut bien considérer qu'en cent ans, l'organisation et la structure de notre monde social a finalement relativement peu évolué, cela peut vouloir signifier que s'il survenait un nouveau choc de grande ampleur paraissant viser l'intégrité de la nation rien ne saurait empêcher une nouvelle mise en guerre de masse. Nu doute que les consentants se révéleraient aussi efficaces qu'ils ont su l'être en 1914. Les ressorts qui ont joué alors sont encore là, et peut-être même plus efficients encore qu'ils ne l'ont jamais été. D'un autre côté, notre cheminement entre altruicide et altruisme sur le champ de bataille nous permet, je crois, de réaffirmer ce fait : l'homme n'est pas forcément un loup pour l'homme."

Sans doute, faut-il ne pas laisser le dernier mot à une espérance un peu morale. Les mémoires collectives modifient aussi les comportements et du haut en bas de l'échelle sociale, on a bien conscience des effets de conflagrations de grande ampleur. Le monde a changé depuis un siècle, sans doute bien plus que les historiens ou les sociologues le conçoivent, et les valeurs et vertus d'obéissance qui ont su si bien mener aux boucheries, ne sont plus autant partagées qu'auparavant. Sans doute plus qu'hier, les gouvernants bellicistes ont-ils besoin de consenteurs et d'a-senteurs qui leur laissent les mains libres, ce qui devient de plus en plus compliqués pour eux...

 

Frédéric ROUSSEAU, 14-18, penser le patriotisme, Gallimard; 2018. François COCHET, La Grande Guerre, tempus, Perrin, 2018.

 

PAXUS

 

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15 juin 2019 6 15 /06 /juin /2019 08:31

   La notion d'habitus est centrale dans la réflexion menée par Pierre BOURDIEU. Non seulement pour des raisons qui tiennent au dépassement de l'objectivisme et du subjectivisme, mais parce qu"elle répond en fin de compte à tous ceux qui pensent l'individu sous l'angle strictement rationnel, comme si celui-ci "pensait" à tout ce qu'il fait et constitue un calculateur systématique. Or l'individu, outre qu'il est mû en grande partie par des pulsions inconscientes et inhérentes à sa constitution physiologique, il agit en fonction d'habitudes dont la plupart n'a jamais été "pensée" autrement que sous l'angle de comportements "normaux" qui n'ont pas d'alternative sur le plan moral et social. La transmission de génération en génération, plus que d'un mimétisme de groupe qui a également tout son poids, de comportements et d'actions ne s'opèrent absolument pas par calcul, mais s'impose à l'individu, tout simplement. Ce n'est que lorsqu'il est confronté à d'autres habitudes, notamment avec le contact avec d'autres cultures, qu'il peut remettre en question bien des choses. La relativisation amène le doute et amène à son tour des "ajustements" qui peuvent aller jusqu'à la remise en cause de nombreuses habitudes de pensées et d'actions.

C'est d'ailleurs une des raisons pour les différents pouvoirs dominants d'une société, conscients des risques que cela entrainent pour eux, qu'il existe une tendance à limiter les interactions culturelles, à coup de stéréotypes de classe, de race et de sexe. Les sociétés fermées d'autrefois laissent la place à des sociétés ouvertes, mais des... habitudes de reproduction des mêmes comportements subsistent, oh combien!, même à l'heure de la mondialisation, et sans doute, parce qu'il s'agit par bien des côtés d'une mondialisation qui fragilise positions et situations, sans pour autant faciliter la possibilité d'une progression des conditions sociales, morales, économiques... 

Si Pierre BOURDIEU utilise ce terme d'habitus, c'est qu'il veut rendre compte de la complexité des... habitudes... mais aussi de leur prégnance dans la personnalité des individus.

 

     La notion d'habitus, comme le rappellent Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN, est centrale dans la sociologie de Pierre BOURDIEU et de ses collaborateurs, car elle permet de dépasser les oppositions classiques de la sociologie. Même si elle n'est pas inventée par le sociologue français, ce dernier la redéfinit pour lui donner une place capitale dans la palette des outils conceptuels de la sociologie. A l'origine, la notion d'habitus est une traduction, par Thomas d'AQUIN, de la notion d'ARISTOTE d'hexis. Chez le philosophe grec, l'hexis désigne les attitudes et aptitudes corporelles (manière de se tenir, adresse...) incorporées au cours de l'éducation et qui fondent la capacité d'action des individus. Thomas d'ACQUIN traduit hexis par habitus et il désigne par là le fait que la socialisation inculque des pratiques, notamment religieuse, qui deviennent ensuite spontanées. Par la suite, la notion d'habitus a souvent été reprise sans pour autant devenir l'élément central d'une théorie. Lorsque Pierre BOURDIEU se la réapproprie, il s'inspire à la fous d'ARISTOTE, de Thomas d'ACQUIN, d'Émile DURKHEIM, de Norbert ÉLIAS, de Marcel MAUSS et de Max WEBER.

     Pierre BOURDIEU a donné de multiples définitions de l'habitus. Mais la plus célèbre se trouve dans Le Sens Pratique (Minuit, 1980) : "Les conditionnements associés à une classe particulière de conditions d'existence produisent des habitus, systèmes de dispositions durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structure structurante, c'est-à-dire en tant que principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente de fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre".

L'habitus est ainsi composé de schèmes de perception (manières de percevoir le monde), d'appréciation (manières de le juger) et d'action (manières de s'y comporter) qui ont été intériorisées et incorporées par les individus au cours de leur socialisation - primaire, pendant l'enface, et secondaire, à l'âge adulte - de manière plus ou moins inconsciente. il se compose tout à la fois des "structures mentales à travers lesquelles (les individus) appréhendent le monde social" (Choses dites, 1987) et de leurs manifestations corporelles, désignées sous le terme d'hexis corporelle repris à ARISTOTE. Ces habitus constituent quasiment des aspects de la personnalité des individus, et il est difficile d'en changer. Pour me faire bien comprendre, à un niveau purement "physique", l'individu a des habitus qui perdurent malgré leur inefficacité ou leur insignifiance dans le présent à cause d'évolution techniques. On peut observer (avec un brin de moquerie) des personnes converser à renfort de gestes plus ou moins amples, dans n'importe quel lieu, comme si elles étaient avec leur interlocuteur, lorsqu'elles tiennent d'une main leur...portable téléphone mobile... qui est loin d'être un visiophone, même primaire...

   Les habitus varient selon les conditions d'existence et la trajectoire sociale de chacun. Dans la mesure où les conditions d'existence sont communes à tout un ensemble de personnes placées dans la même situation socio-économique, ces personnes partagent pour partie le même habitus. Cela amène Pierre BOURDIEU à discuter d'habitus de classe (habitus ouvrier ou habitus bourgeois par exemple). Cependant, comme chaque personne a une trajectoire individuelle propre et occupe une position particulière au sein de sa classe, l'habitus comporte aussi une dimension individuelle qui fait que chaque habitus particulier est envisagé comme une variante de l'habitus collectif.

Les dispositions de l'habitus sont durables, comme on l'a fait comprendre auparavant, dans la mesure où, étant enracinées dans les personnes, elles tendent à se perpétuer et à résister au changement. Sauf changement radical des conditions socio-économiques de l'environnement, les individus ont tendance à conserver les dispositions acquises au cours de leur socialisation. Parfois, lorsque le monde social change mais que les comportements issus de l'habitus se perpétuent sans s'adapter, un effet d'hystérésis apparaît. L'hystérésis désigne la persistance d'un effet alors que sa cause a disparu. Les dispositions qui forment l'habitus sont également qualifiées de "transposables". Cela signifie que des dispositions acquises dans certains contextes (comme dans la famille ou à l'école) peuvent être transposées dans d'autres contextes (par exemple au travail, dans le cadre d'une activité sportive...) ce qui tend à créer des "styles de vie" homogènes. Dans son livre Architecture gothique et pensée scolastique (Minuit, 1967), l'historien de l'art allemand Erwin PANOFSKY, (dont Pierre BOURDIEU est le traducteur et postfaceur), décrit des comportements  considérés comme une vérification de la théorie de l'habitus.

    L'habitus comporte donc deux dimensions. D'une part, il est "intériorisation de l'extériorité" : par le biais de la socialisation, il permet "l'intériorisation des structures du monde social" (Choses dites, 1987), autrement dit l'intériorisation des limites au sein desquelles il est possible d'agir. D'autre part et simultanément, l'habitus permet une "extériorisation de l'intériorité", en raison de son rôle de "structure structurante" génératrice de pratiques. L'habitus permet en effet aux individus, dans une situation donne, de produire le comportement correspondant à ce qui est attendu d'eux par le contexte social (c'est-à-dire de faire correspondre leurs structures subjectives avec les structures objectives du monde social) sans avoir forcément à y réfléchir, puisqu'ils ont auparavant intériorisé l'extériorité du monde social.

Sans avoir à effectuer ces calculs chers aux individualistes méthodologiques et ce qui représente bien entendu une économie énorme d'énergie pour faire face au monde et à l'environnement. Ces fameux choix dont nous gargarisent une certaine sociologie officielle constituent bien des éléments parfaitement inutiles (en outre facteurs d'instabilité, car tout calcul conscient suppose erreurs possibles), pour expliquer les comportement sociaux, y compris en économie, sphère du savoir dont est parti cet individualisme méthodologique... Le fameux sens pratique dont l'individu fait preuve quotidiennement dans toutes les situations, provient de l'habitus, parfaitement intégré à sa personnalité. La notion de sens pratique s'oppose bien directement à la théorie de l'acteur rationnel.

     La conception de l'action de Pierre BOURDIEU a été vivement critiquée. Il a été notamment repoché au sociologue français d'être démesurément déterministe en considérant les agents comme des "idiots culturels" (voir H. GARFINKEL, par exemple, dans son Studies in Ethnomethology de 1967, Englewood Cliffs, Prentice Hall). Mais la conception de l'habitus exposée est toutefois moins simpliste qu'il n'y parait. Elle a évolué et a fait, et fait encore l'objet d'ailleurs, de redéfinition au fur et à mesure des recherches. Même si elle est présente initialement comme une notion permettant de concilier liberté et déterminisme, la notion d'habitus incline, dans ses premières formulations (dans La Reproduction par exemple), plutôt du côté du déterminisme; Mais qui n'a pas constaté les forces d'inertie, dans tous les domaines, des habitus?  Elle porte néanmoins l'idée que les structures subjectives des individus sont déterminées de l'extérieur par les structures objectives du monde social, ce qui rend le comportement des agents sociaux prévisible et par là laisse peu de place aux explications du changement, progressif ou brutal, qui fait la vie du réel social.

Dans une seconde formulation, l'invention des acteurs est plus possible. Elle réduit la prévisibilité de leurs comportements en insistant sur la dimension génératrice de l'habitus. "Mais pourquoi ne pas avoir dit habitude? L'habitude est considérée spontanément comme répétitive, mécanique, automatique, plutôt reproductive que productrice. Or, je voulais insister sur l'idée que l'habitus est quelque chose de puissamment générateur. L'habitus est, pour aller vite, un produit des conditionnements qui tend à reproduire la logique objective des conditionnements mais en lui laissant subir une transformation : c'est une espèce de machine transformatrice qui fait que nous "reproduisons" les conditions sociales de notre propre production, mais d'une façon relativement imprévisible, d'une façon telle qu'on ne peut pas passer simplement et mécaniquement de la connaissance des conditions de production à la connaissance des produits." (Questions de sociologie).

 

    La redéfinition de l'habitus se situe dans une problématique de médiation entre les pratiques sociales et les structures objective des champs sociaux où elles s'inscrivent. 2largie aux dimensions de la théorie de la connaissance sociologique, la notion d'habitus autorise à rompre avec les deux antithèses de l'objectivisme et du subjectivisme. Pour Pierre BOURDIEU, la notion d'habitus permet de déporter la primauté explicative des dispositions empiriquement acquises vers la manière de les acquérir. Le principe générateur (et unificateur) de pratiques reproductibles des structures objectives est ainsi posé par Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON (1987). Ainsi avec un nouveau vocabulaire dont on écrit qu'il ne doit rien au marxisme, le sociologue français renouvelle d'une certaine manière la pensée sur la dynamique de la lutte entre classes sociales, étant donné que, sur le plan des valeurs comme sur le plan matériel, cette lutte se livre en même temps dans la conscience des individus et au niveau de la société toute entière.

Frédéric GONTHIER explique que cette redéfinition peut être tendue dans deux cadres explicatifs.

Du côté de ses conditions de production, l'habitus se définit par trois caractères :

- il renvoie d'abord aux apprentissages par lesquels des perceptions, des jugements ou des comportements sont véhiculés et inculqués pendant la socialisation individuelle ;

- il renvoie ensuite à l'impact de ces apprentissages sur l'agent, à la façon dont ils sont intériorisés et reconduits dans un inconscient individuel et collectif ;

- il renvoie enfin à la capacité de ces dispositions à faire naître des pratiques sociales.

Du côté de ces conditions de reproduction, l'habitus se définit autour de trois principes :

- il répond d'abord à un principe de durabilité : l'habitus est une formation intériorisée durable dans la mesure où il est capable de se perpétuer, et de perpétuer ainsi les pratiques qu'il est supposé engendrer :

- il répond ensuite à un principe de transposabilité : il est capable de s'étendre au-delà du champ social où il s'origine, et d'engendrer des pratiques analogues dans des champs différents ;

- il répond enfin à un principe d'exhaustivité : il est susceptible de se reproduire plus adéquatement dans les pratiques qu'il génère (1987).

Les conditions de production et de reproduction de l'habitus sont circulairement liées. L'habitus tend à produire les conditions sociales de sa production. Cette circularité n'immunise pas seulement contre un usage déterministe du dispositif théorique. Elle exprime une ambition fondamentale : l'habitus s'annonce comme la promesse d'une réconciliation entre liberté et déterminisme sociologiques. Les critiques venant des individualistes méthodologiques (comme Raymond BOUDON) tendent à vouloir faire revenir à la possibilité d'harmonie sociale entre intentions et actions individuelles, mais précisément, la sociologie de Pierre BOURDIEU n'est pas une sociologie permettant le consensus intellectuel, laquelle dénierait tout simplement la réalité des conflits sociaux et leur inévitabilité.

SOCIUS

Frédéric GONTHIER, Habitus, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN, La théorie de Pierre Bourdieu et ses usages sociologiques, Armand Colin, 2011.

 

     

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29 mai 2019 3 29 /05 /mai /2019 11:19

    Pionnier de la stratégie nucléaire, un peu oublié aujourd'hui par les dictionnaires de stratégie, sans doute parce que beaucoup estiment disparues les menaces des armes atomiques pourtant encore présentes en grand nombre sur notre planète, le stratégiste américain Herman KAHN est l'un des plus célèbres et controversés dans les années 1950 et 1960. A l'égal d'Henry KISSINGER, dans son propre domaine, il contribue à la formation de la doctrine de défense des États-Unis. Il incarne à cette époque et auprès du grand public, la dimension irraisonnée de la guerre nucléaire.

 

Théories sur la guerre froide

    Physicien de formation, Herman KHAN fait partie, à partir de 1948, de l'équipe de la RAND Corporation, en Californie, chargée de repenser la guerre avec les outils modernes de la science et des mathématiques. Il participe à l'élaboration de la bombe H thermonucléaire avant de se consacrer aux problèmes stratégiques. Il combine ses connaissances scientifiques et stratégiques dans l'élaboration, toute théorique, d'une machine de guerre, la Doomsday Machine (machine du jugement dernier), ordinateur surpuissant relié à l'arsenal nucléaire et capable de répondre à une provocation des Soviétiques par une attaque nucléaire massive. Il n'abandonne pas complètement cette idée, bien qu'il soit ridiculisée par la plupart des observateurs, et consacre plutôt son énergie à étudier les différentes étapes de l'escalade nucléaire et à envisager les scénarios de guerre possible, depuis la guerre limitée jusqu'à la guerre nucléaire totale. Il souligne par ailleurs la nécessité de contrôler toutes les étapes de l'escalade. Cette maîtrise de l'escalade nucléaire est fondée sur la possession d'une capacité de première frappe crédible, fondement de toute stratégie nucléaire.

     Herman KAHN s'impose par les multiples stratégies qu'il imagine, en s'appuyant sur la théorie des jeux, et est considéré comme le père de l'analyse par scénarios.

    Il imagine de multiples scénarios, au cours de la guerre froide, d'abord pour s'opposer à la théorie des représailles massives de l'administration Eisenhower durant les années 1950, qui prévoyait, entre autres, une riposte atomique à toute attaque armée venant de l'URSS. Cette théorie du "tout ou rien" mène pour lui à la paralysie et il propose au contraire des ripostes graduées tenant compte de différentes sortes d'attaque  de l'ennemi des États-Unis, souples utilisations d'un arsenal nucléaire diversifié.

 

 

Entre influence dans le système de défense et provocations publiques

    Il publie ses théories en 1960 dans un ouvrage, On Thermonuclear War, qui a un immense succès et dans lequel il introduit un nouveau vocabulaire pseudo-scientifique destiné à lever le voile sur la réalité de la guerre nucléaire. En effet, il n'hésite pas à soulever des problèmes délicats et même à en créer. L'un des chapitre du livre - que nous recensons par ailleurs, est intitulé "Les survivants auront-ils à envier les morts?"... Fort du succès de son livre (de par même les critiques), après avoir fondé son propre institut de recherchen il publie un autre livre, au titre inquiétant, Thinking the Unthinkable (Penser l'impensable) en 1962, préfacé par Raymond ARON, et qui constitue une réponse aux nombreuses critiques reçues après la parution de son premier livre. Dans ce nouvel ouvrage, il n'hésite pas, encore une fois, à aborder candidement tous les aspects de la guerre thermonucléaire, depuis ses causes jusqu'à ses conséquences. Il y analyse la dissuasion aussi bien que les divers scénarios de guerre, et les stratégies d'attaque, de défense et de survie. Il propose un escalier nucléaire de 16 paliers (qu'il augmente à 44 dans un ouvrage ouvrage, On Escalation (De l'escalade) en 1965) et analyse les diverses techniques de négociation. Tous ses livres consistent en un savant mélange d'idées éparses, en vogue à son époque, et qu'il sait regrouper en un ensemble plus ou moins cohérent, mais toujours provocant. On ne peut pas savoir, d'ailleurs, à la lecture de ses livres, ce qui est retenu réellement, au-delà des positions officielles, par les responsables de la défense.

    C'est surtout à travers l'Institut Hudson, fondé en 1961 avec Max SINGER et Oscar RUEBHAUSEN, laboratoire d'idées qui devait rassembler plusieurs auteurs et hommes d'influence pour peser sur les orientations du gouvernement. Mais, face aux critiques auxquelles il tente de répondre par Thingking About the Unthinkable (1965) et De l'escalade (1965) sous parvenir à convaincre. De 1966 à 1968, au plus fort de la guerre du VietNam, il s'oppose comme consultant du Department of Defense aux partisans d'une négociation directe avec le Nord-VietNam, car la seule réponse américaine possible est l'escalade, en conseillant l'armement et la formation de milices contre-révolutionnaires (la "vietnamisation").

      Il se tourne ensuite vers la futurologie tout en se tenant au courant des dernières innovations technologiques et des évolutions en matière de stratégie. Il est l'un des premiers à soulever le problème de la prolifération atomique et à en étudier les divers scénarios de manière systématique. (BLIN et CHALIAND).

Il publie en 1967, notamment avec Anthony J. WIENNER et d'autres membres de l'Institut Hudson, L'an 2000, un canevas de spéculaitions sur les 32 prochaines années. il récidive dans le domaine de la prédiction, confiant aux capacités du capitalisme et de la technologie, sources de progrès illimités, en 1976 dans The Next 200 Years. Parmi les divers ouvrages qu'il consacre à la systémique, Techniques in System Theory connait une large diffusion.

  

Un anti-stratège?

    A l'image de la stratégie nucléaire qui devient, sous certains aspects, une antistratégie, Herman KHAN est un antistratège, qui tout oppose aux grands théoriciens militaires qui le précèdent. Tourné vers l'avenir plutôt que vers le passé, il privilégie la technologie par rapport à la stratégie et à la politique. Ayant acquis son expérience de la guerre dans un laboratoire plutôt que sur un champ de bataille, il puise la source de son inspiration dans la science et les mathématiques plutôt que dans une étude approfondie de l'Histoire. Sa pensée ne résiste d'ailleurs pas à l'épreuve du temps et elle ne survit que comme symbole d'une certaine époque et d'une certaine approche de la stratégie. Aujourd'hui, les divers scénarios qu'il projetait pour l'avenir paraissent désuets et dénués de jugement politique. cependant, il a le mérite de poser un certain nombre de problèmes liés à la guerre nucléaire, et il est l'un des premiers à véritablement "penser l'impensable". (BLIN et CHALIAND)

 

Herman KAHN, L'escension japonaise - Naissance d'un super-État, Laffont, 1971 ; L'an 2000, la bible des 30 prochaines années, Marabout Université, 1972 ; On Thermonuclear War, 1960 ;  (dont on trouve un large extrait dans Anthologie mondiale de la stratégie, Sous la direction de Gérard CHALIAND), Laffont, collection Bouquins, 1990) ; Thinking about the Unthingkable, 1962.

John BAYLIS et John GARNETT, Makers of Nuclear Strategy, New York, 1991. Fred KAPLAN, The Wizards of Aemageddon, New York, 1983.

 

   

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24 mai 2019 5 24 /05 /mai /2019 12:23

    Même si du côté d'une certaine sociologie dominante encore (pas pour longtemps encore, semble-t-il...), pensons à l'individualisme méthodologique, on taxe volontiers d'holisme la pensée de Pierre BOURDIEU et de ses collaborateurs et successeurs... cette école française de sociologie recherche à dépasser l'opposition fréquemment observée entre objectivisme et subjectivisme. Dès Le métier de sociologue, Pierre BOURDIEU et Jean-Claude CHAMBOREDON (1968), puis Jean-Claude PASSERON (Le raisonnement sociologique, 1991) cherchent à établir la sociologie comme science, poursuivant le projet d'Émile DURKHEIM, à dépasser l'illusion du savoir immédiat et intuitif, à rechercher les réalités cachées derrière les évidences idéologiques, à commencer par l'étude des conditions de la production de connaissances réelles. Toute une recherche sur le contrôle épistémologique des méthodes employées amène à se méfier de nombreuses illusions, de l'illusion statistique à l'illusion biographique. Le sociologue, pour bien exercer son métier, doit constamment être vigilant et pour cela effectuer une auto-analyse, non seulement du cheminement de sa pensée, des influences qui orientent sa réflexion, mais également de l'environnement même qui l'amène à réaliser sa recherche. Il s'agit bien d'élaborer une nouvelle conception de l'action, tant lui et ses collaborateurs considèrent que le sociologue ne peut de toute façon rester neutre dans ses analyses et leurs conséquences.

 

Sociologue est un métier et la sociologie est une science...

    C'est d'abord en réfléchissant sur son travail d'analyse des situations et des structures sociales que Pierre BOURDIEU, tout en suivant de près la trajectoire initiée par Émile DURKHEIM et dans un souci de se distancier d'un projet marxiste qu'il juge trop économiciste, dresse les conditions pour que le travail de sociologue soit réellement scientifique. Reprenant la réponse des Règles de la méthode sociologique, Pierre BOURDIEU, Jean-Claude PASSERON et jean-Claude CHAMBOREDON rédigent en 1968 Le métier de sociologue. Comme lui, ils souhaitent permettre aux sociologues de leur époque de s'accorder sur ce qui fait leur discipline une science et ils cherchent à mettre au jour les principes qui doivent guider le travail sociologique. Pour eux, et leurs travaux ultérieurs restent fidèles à cette démarche, la sociologie n'est ni une psychologie de grands groupes et encore moins une psychanalyse de la société, ni une analyse des structures économiques, politiques et sociales comprises comme s'imposant de manière systémique et sans recours aux individus. le sociologue doit toujours se soucier des conditions dans lesquelles l'usage des techniques employées pour analyser le réel aboutit à des résultats qui peuvent être qualifiés de scientifique. Les auteurs du Métier de sociologue posent qu"à la question de savoir si la sociologie est ou non une science, et une science comme les autres (référence faites aux sciences de la nature), il faut substituer la question du type d'organisation et de fonctionnement de la cité savante le plus favorable à l'apparition et au développement d'une recherche soumise à des contrôles strictement scientifiques."  Par là, les auteurs veulent dénoncer l'absence de réflexion sur l'usage des méthodes statistiques, celles-ci s'étant répandues à la fin des années 1960 sous l'influence notamment, venue d'Amérique, de Pierre LAZARSFELD. Même s'ils n'ont pas été au bout de leur programme rédactionnel (ils prévoyaient trois volumes, le deuxième étant centré sur la construction par le sociologue de son objet d'étude, le dernier devant établir un répertoire critique des outils du sociologue, alors qu'il n'ont rédigé que le premier, le Métier de sociologue tel que nous le connaissons), ils s'appuient sur les apports d'Émile DURKHEIM, de Max WEBER et de Marcel MAUSS notamment, pour élaborer une sociologie du dévoilement de la réalité, qui aille au-delà des illusions du savoir immédiat, et qui évitent les écueils d'une trop grande théorisation (aller trop vite d'études particulières à une analyse générale) ou à l'inverse d'une renonciation à la conceptualisation devant la complexité du réel.

Deux techniques sont proposées pour aller dans ce sens, notamment par Jean-Claude PASSERON qui poursuit cette réflexion dans Le Raisonnement sociologique publié en 1991. Au-delà du fait que les trajectoires de Pierre BOURDIEU et de ses premiers collaborateurs se séparent (pour des raisons à la fois personnelles et intellectuelles), Jean-Claude PASSERON poursuivant plus cette réflexion que d'autres, qui approfondissent d'autres voies, ce dernier préconise de "protocolariser" le langage naturel grâce au raisonnement comparatif, afin de parvenir à rendre les concepts plus généraux, en se mettant d'accord pour traiter comme équivalents certains contextes qui se sont pas identiques, en les réunissant sous un même type et d'effectuer constamment un "va-et-vient" entre le raisonnement expérimental et la contextualisation historique. Sa conclusion, à l'appui de ces deux techniques, sur la question d'origine : la sociologie est-elle une science? est positive, mais cette science ne doit pas être mesurée à l'aune des critère que l'on applique aux sciences naturelles, position plus complexe que celle de Pierre BOURDIEU dans Le Métier de sociologue. il faut pour garder cette scientificité un contrôle constant de l'épistémologie des méthodes employées, se défaire de l'illusion statistique et de l'illusion biographique (l'exemplarité d'un parcours ou de parcours individuels qui reflèteraient une part du réel), même si dans leurs ouvrages les membres de l'école de Pierre BOURDIEU emploient souvent un appareil statistique et des témoignages biographiques (voir La misère du monde de 1993 sous la direction de Pierre BOURDIEU). Cette manière de faire le métier de sociologue ne peut pas être détaché d'une manière d'agir sur l'objet même de l'étude - et on sait les engagements pointus des uns et des autres -, mais en se gardant constamment de tomber soit dans l'objectivisme, soit dans le subjectivisme.

Il faut noter que l'oeuvre de Pierre BOURDIEU et de ses collaborateurs, ensemble ou séparément, est sous tension - et ceux-ci l'ont bien écrit également - constante entre un vocabulaire très proche du langage usuel (ce qui en fait d'ailleurs l'accessibilité) et sa signification précise, technique, dans leurs approches. Ce choix d'un tel langage va de pair avec leur insertion dans des activités qu'ils ne craignent pas d'être qualifiées de partisanes (au sens fort du mot) avec des acteurs non sociologues et non avertis souvent des nuances de ce vocabulaire. Même si leurs analyses se veulent éloignées du marxisme, surtout officiel, ils gardent tous dans leur esprit la dynamique essentielle entre réflexion et action.

 

Une nouvelle conception de l'action...

    Il existe, comme nous le rappellent Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN, au sein des sciences sociales de nombreuses oppositions : individualisme/holisme, micro/macro, individuel/collectif et également subjectivisme/objectivisme. Le subjectivisme part des représentations et visions du monde propres aux individus pour fonder la connaissance sociologique. Les tenants de l'objectivisme, tels qu'Émile DURKHEIM et Karl MARX, défendent à l'opposé que la sociologie doit se détourner des représentations subjectives des individus (conçues comme des prénotions ou des idéologies) pour s'intéresser aux structures sociales objectives qui expliquent le fonctionnement de la société et qui dépassent l'entendement des individus.

Pour Pierre BOURDIEU, qui s'inspire par ailleurs des travaux de l'anthropologue, à l'inverse de Claude LÉVI-STRAUSS qui recherche surtout les sens que les acteurs donnent à leur action afin de saisir la dialectique entre structures objectives et structures subjectives incorporées, il faut s'opposer au pur subjectivisme. Il est nécessaire en effet pour lui de rompre avec les représentations spontanées des agents pour construire un discours scientifique. Sa critique du subjectivisme repose d'abord sur une mise en cause de la phénoménologie du philosophe Jean-Paul SARTRE, qui met l'accent sur la liberté des individus capables de dépasser leur situation objective. Le philosophe français estime en effet que les individus sont capables de dépasser leur situation objective par le recours à l'imagination. Par conséquent, le fait que les individus rendent compte de leurs actions en faisant appel à un quelconque déterminisme peut être interprétée comme une illusion, voire une "mauvaise foi" (il faut lire Jean-Paul SARTRE qui précise ce qu'il entend par là, et dépasser le sens commun de "mauvaise foi"). Pierre Bourdieu conteste cette conception de la liberté du sujet en affirmant que les conditions sociales d'existence restent centrales dans l'explication des comportements des individus (lesquels dirions-nous s'insèrent dans une trame de l'espace-temps qui les dépasse, n'ayant ni déterminé eux-mêmes les conditions de leur naissance ni les conditions de leur existence, même s'ils cherchent constamment de manière générale à modifier ces dernières, avec plus ou moins de succès à plus ou moins long terme...). Avec les mêmes arguments, il s'oppose aussi aux théories de l'acteur rationnel qui définissent la conception de l'action, prédominantes en économie. Selon ces théories, l'intérêt est le seul moteur de l'action et les acteurs sont réduits à des calculateurs qui cherchent à maximiser leur intérêt. En dépit de leur éloignement conceptuel, la phénoménologie de Jean-Paul SARTRE et les théories de l'acteur rationnel (celles de Raymond BOUDON par exemple), sont réunies par Pierre BOURDIEU sous une même étiquette - celle du "subjectivisme" - pour expliquer sa propre théorie de l'action.

     Après avoir exposé les apories où menaient objectivisme et subjectivisme, il manifeste sa volonté de dépasser l'opposition entre ces deux "extrêmes". Dans Choses dites, il écrit : "Si j'aimais le jeu des étiquettes (...) je dirais que j'essaie d'élaborer un structuralisme génétique : l'analyse des structures objectives (...) est inséparable de l'analyse de la genèse au sein des individus biologiques des structures mentales qui sont pour une part le produit de l'incorporation des structures sociales et de l'analyse de la genèse de ces structures sociles elles-mêmes." Le "structuralisme génétique" qu'il qualifie dans un autre de "structuralisme constructiviste" ou de "constructivisme structuraliste" (Chose dites), rend aussi compatibles l'étude des structures objectives et celle des représentations subjectives qui semblait relever jusque-là de postures inconciliables.

Dans son texte "Espace social et pouvoir symbolique" (Choses dite, toujours), Pierre BOURDIEU explicite la nature du structuralisme génétique. Le dépassement de l'opposition entre objectivisme et subjectivisme ne peut se réaliser, selon lui, que si le sociologue distingue deux moments fondamentaux dans sa démarche de recherche. La rupture objectiviste avec le langage ordinaire apparaît comme un premier moment nécessaire à la recherche pour mettre au jour les structures objectives (qui orientent les représentations objectives). Cependant, le sociologue ne peut s'en tenir à cette première rupture et doit, dans un second temps, réintégrer les visions du monde subjectives qui contribuent elles-mêmes, en retour, à la construction du monde social. Il explique ainsi : "d'un côté, les structures objectives que construit le sociologue dans le moment objectiviste, en écartant les représentations subjectives des agents, sont le fondement des représentations subjectives et elles constituent les contraintes structurales qui pèsent sur les interactions ; mais, d'un autre côté, ces représentations doivent aussi être retenues si l'on veut rendre compte notamment ds lutte quotidiennes, individuelles ou collectives, qui visent à transformer ou à conserver ces structures." 

C'est notamment par la notion d'habitus, une notion plus complexe de la simple habitude de comportements sociaux des agents, que Pierre BOURDIEU veut percer le fonctionnement de la société, à la fois réel résultat de l'activité des agents, mais d'agents dont la socialisation a inculqué des pratiques et des pensées, notamment religieuses, qui apparaissent comme "naturelles" et qui ne le sont pas, comme peut le montrer le sociologue dans son travail.

En élaborant sa vision de la société, Pierre BOURDIEU ne veut pas partir de la fameuse division marxiste entre superstructure, structure et infrastructure, car elle ne prend pas suffisamment en compte - mais les marxistes savent comment expliquer la dialectique qui permet les changements sociaux - les comportements des individus, et surtout, le champ de sa recherche en témoigne, les structures objectives et subjectives n'obéissent pas principalement à des impératifs économiques.

 

Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN, La théorie de Pierre Bourdieu et ses usages sociologiques, Armand Colin, 2011.

 

SOCIUS

 

 

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23 mai 2019 4 23 /05 /mai /2019 11:07

       Pour Thomas RÖMER, professeur au Collège de France, "la guerre est omniprésente dans la Bible, non seulement dans la Bible hébraïque ou l'Ancien Testament, mais aussi dans le Nouveau testament : ce dernier ne s'achève-t-il pas, dans l'Apocalypse de Jean, par une grande guerre cosmique, dans laquelle l'armée divine affronte et vainc les forces du diable! Dieu est impliqué dans les guerres humaines, y interférant ou donnant l'ordre de partir en guerre. Cet aspect, que de nombreux lecteurs de la Bible peuvent trouver chiquant, reflète cependant une conception commune aux cultures du Proche-orient ancien". Pour un regard venant de la culture chrétienne comme notre auteur, la guerre est dans la Bible hébraïque entre Histoire et Fiction, donnant souvent à celle-ci une fonction symbolique. Il rejoint d'ailleurs dans cette réflexion le regard de Pierre CRÉPON que nous avons restitué il y a un certain temps déjà, en tentant de comprendre les relations entre judaïsme et guerre, en commençant pour les commencements historiques de cette relation, la Bible. De même que pour de nombreuses autres religions, y compris monothéistes, il convient de parler au pluriel : il y a eu et il y a plusieurs judaïsmes, porteurs chacun d'une vision de la guerre et de la paix...

 

Plusieurs judaïsmes dans l'Histoire... et aujourd'hui...

   Éric SMILEVITCH, traducteur et enseignant au département d'étudeshébraïques et juives à l'Université Paris-Sorbonne, après avoir rappelé que le judaïsme est davantage une civilisation, une culture globale qu'une religion, plurimillénaire et influente depuis la Haute Antiquité, insiste sur le fait que "dans le cadre de la Torah, nul n'est philosophe ou critique de la philosophie par goût, en plus de ces engagements spirituels et moraux, mais très exactement à cause de ces engagements et pour répondre aux impératifs explicites de la Torah. Ainsi, la pratique des commandements de la Torah est susceptible d'inclure tous les domaines de la réflexion et de la pensée, même les plus théoriques. Mais inversement, la pratique des commandements de la Torah tombe sous la juridiction de l'étude. Car, une fois donnée la prophétie de Moïse, la législation du judaïsme dans tous les domaines est l'oeuvre des "sages", c'est-à-dire des savants versés dans la connaissance du judaïsme. Dès lors, l'étude et la réflexion gouvernent à leur manière l'ensemble des "pratiques" et des "usages" de la tradition, dans tous les détails juridiques, éthiques, liturgiques, etc, y compris le commandement d'étudier. En sorte que la façon dont chaque auteur ou chaque époque conçoit la tradition et ses préceptes modifie les pratiques concrètes."

Que ce soit avec le karaïsme (qui se réclame explicitement de la seule Torah écrite), le judaïsme alexandrin (de la ville égyptienne d'Alexandrie), le judaïsme espagnol ou le judaïsme babylonien, c'est toute une culture qui travers le temps et l'espace qui s'exprime, et ceci d'abord pour le "peuple juif" quel que soit sa situation au sein des différentes structures politiques, quel que soit aussi le degré d'autonomie au sein d'ensembles culturels où il est de toute façon toujours minoritaire, soit sous forme de communautés "ghetoïsées" et évitant les contacts avec les autres; soit sous forme, notamment dans maints foyers intellectuels, plus co-influencée entre judaïsme et Islam ou judaïsme et chrétienté, on ne peut qu'être frappé que la réflexion et partant, la pratique sur les problématiques de guerre et de paix, suivent des chemins singuliers et indépendants. Si dans, en suivant la périodisation (en 7 périodes) admise communément, l'époque de la Torah ("Pentateuque" en grec), qui correspond à la celle de la sortie d'Égypte jusqu'à la mort de Moïse dans laquelle la tradition situe le don de la Torah vers 1311 avant notre ère, et l'époque des prophètes et des rois (qui se déroule presque exclusivement en terre d'Israël), celle du Royaume, celle de la construction du Temple, de la scission des deux royaumes, de la destruction de ce Temple et de l'exil en Babylonie (jusqu'à 311 avant notre ère) sont propices à toute une problématique guerrière, les suivantes se révèlent surtout en creux par une sorte de distanciation d'avec tous les développements tactiques ou stratégiques, y compris sur le plan de la participation aux activités armées. Ainsi l'époque de la Mishna qui commence avec la "Grande Assemblée" et s'achève avec les derniers Tanaïm à l'époque de rabbi Juda qui dirige le Sanhédrin au IIe siècle de notre ère, l'époque des deux Gemarot ou "compléments" de la Mishna, qui donnent naissance aux deux Talmuds (dits de Jerusalem et de Babylone) (des premiers élèves du rabbi Juda au début du VIIe siècle de notre ère et qui couvre deux aires géographiques, la terre d'israël et la Babylonie, l'époque des Geonin, qui dure environ 5 siècles, des académies de Babylonie jusqu'au début du XIe siècle, l'époque des Rishonin qui se développe en Espagne, en France, en Allemagne et en Italie à partir du XIe siècle et s'achève avec l'expulsion d'Espagne en 1492 et une grande partie des A'haronin qui commence après l'expulsion d'Espagne, dans les pays d'Europe, du Maghreb et du Moyen-Orient et qui dure jusqu'à nos jours, toutes ces époques sont marquées par une sorte de mise à l'écart-sauvegarde culturelle - avec la recherche constante d'exemptions aux recrutement des armées -, par rapport à toutes les problématiques de guerre et de paix, surtout dans les périodes d'ostracisme et de persécutions - nombreuses.   

      Sauf bien évidemment depuis le "retour" d'une partie du peuple Juif en Palestine où les réflexions légitimant la défense de l'État d'Israel occupent une grande partie du temps de l'élite intellectuelle et pas seulement religieuse.

      Auparavant, et toutes les réflexions des deux premières périodes ressurgissent alors de manière bien concrètes, il s'agit surtout de paraboles, d'analogies, d'imagerie pourrait-on dire, où les conflits intérieurs - qui ouvrent sur les relations avec Dieu - avec toutes les implications morales et sociales prennent le dessus sur toutes les considérations - très prudentes - des relations avec les autres communautés. Les problématiques de pureté et d'impureté, avec tout son cortège d'obligations rituelles, demeurent alors au coeur de la vie de chaque fidèle du judaïsme.

La tradition hébraïque, ceci étant bien précisé, est, depuis toujours, un univers de débats et de controverses, où la violence physique n'est pas toujours absente, au gré, il faut préciser encore des séparations et des retrouvailles entre les différentes populations qui composent le monde juif.

     De plus, après la période de la fin du XVIIIe au milieu du XXe, où les problématiques d'assimilation surgissent au premier plan (et elles le demeurent encore aujourd'hui...), tant de l'intérieur des communautés juives que de la part des États dans lesquels elles évoluent, se situe à notre époque un bouleversement des relations entre religion et politique, dans une remise en cause radicale jusqu'aux fondements mêmes de la tradition juive, et on l'oublie trop souvent, à partir d'elle, et de cette réflexion incessante évoquée au début, de ses origines à ses implications morales et sociétales... Dans cette période d'intenses bouleversements des communautés juives, les intellectuels qui en sont issus contribuent souvent de manière fondamentale en Occident aux avancées dans de multiples domaines, dans les sciences sociales comme dans les sciences physiques.

Au-delà de ce qu'on a pu appeler les Lumières juives, et mêmes de nombreux mouvements révolutionnaires qui influent considérablement le cours des événements, rien n'est plus comme avant dans les communautés juives, qui subissent, même dans les plus traditionalistes d'entre elles, les influences, des évolutions du monde moderne, et parfois avec une brutalité qui rappelle celles que subissent maintes communautés musulmanes...

     De cette période de bouleversements est issu un paysage moral, où il n'est plus de langue commune entre diverses parties du monde juif ; les courants spirituels qui prirent auparavant en charge l'héritage par exemple de la hagada, sont désormais en conflit ouvert et s'affrontent via des débats qui peuvent apparaitre de l'extérieur de nature exclusivement politique ou même économique... via des appareils politiques ou syndicaux qui régissent la vie d'Israël...  Aussi, lorsqu'on traite des relations entre judaïsme et guerre, il n'est pas étonnant que nombre d'auteurs se réfèrent presque exclusivement aux deux premières périodes précisées auparavant... Et dans les différentes études sur le judaïsme et la guerre, revient toujours et parfois un peu exclusivement, le thème de la guerre dans la Bible hébraïque, étant donné que plus rien dans la période contemporaine ne semble distinguer réellement les approches juives et les approches non juives de la stratégie. Soit les religieux semblent se désintéresser des questions contemporaines de guerre et de paix, soit ceux qui s'y intéressent ne semble le faire qu'en signalant, à titre historique lointain, que ces relations entre Bible et guerre, et n'en faire cas que de façon très lâche. Il est vrai que les stratèges d'Israël - qui se rattachent encore officiellement à son passé "glorieux" quand il s'agit de justifier les diverses colonisations en Palestine et dont l'État se prévaut souvent de cette filiation historique, sans compter toute une fraction du monde politique qui relie toujours projet religieux et projet politique - trouvent dans les écoles européennes, américaines et... arabes, l'essentiel de leur pensée sur la défense et les relations internationales... Il est vrai aussi que, là, on sort pratiquement, nonobstant l'opinion profonde de maints de ces stratèges, du cadre de la religion juive...

   Étant donné l'histoire et l'état des lieux du judaïsme, il est particulièrement difficile de discuter des conceptions juives de la guerre, en faisant abstraction des profondes divisions actuelles. C'est pour cela que par la suite, il convient de discuter des conceptions des différentes branches du judaïsme, étant donné que, seul, la lecture (mais, de plus, il y en a... de très différentes) de la Bible hébraïque, est le seul point commun entre elles...

 

La guerre dans la Bible hébraïque

    Elle se situe, pour Thomas RÖMER, entre histoire et fiction et cela dès le début de l'établissement des textes religieux. On a l'habitude d'opposer, explique-t-il, la guerre et la paix. "En hébreu, c'st le mot salom qui signifie "prospérité, plénitude, bien-être, paix". Il est dérivé de la racine s-l-m, attestée dans d'autres langues sémitiques, "être complet, intact, accompli" et correspond au concept égyptien de la Ma'at.

"Mais contrairement à ce qu'on pourrait penser, la guerre (milhama) dans la pensée hébraïque n'est pas l'opposé du salon ("paix, plénitude"). Guerre et paix sont toutes deux opposées au chaos, au désordre. La guerre est donc considérée comme un moyen de combattre le chaos et de rétablir l'harmonie et l'ordre. On comprend dès lors, dans certains psaumes de la Bible hébraïque, les ennemis concrets du roi d'Israël sont comparés à des forces démoniaques.". Notre auteur rappelle que dans le Proche Orient ancien, la création est un combat, voire une guerre. Il repère par exemple un héritage de cette manière de voir dans la Bible, dans le psaume 74,12-16. Où la création du monde par YHWH, le dieu d'Israêln est également la conséquence d'une guerre contre les forces chaotiques et aquatiques.

   Toujours dans le cadre de cet héritage proche-oriental, au niveau de la royauté, la guerre est vue comme moyen de "rétablir l'ordre" et comme moyen d'affirmer l'autorité et la puissance du roi qui est secouru par les dieux. "Ainsi, dans tout le Proche Orient ancien se développe une véritable idéologie de la guerre, qui se fait jour dans l'iconographie (reliefs) et surtout dans les récits de guerre qui jouent un rôle important dans la littérature royale. (...) On observe d'abord que la guerre, au moins dans la rhétorique royale, sert à rétablir la paix." Mais Thomas RÖMER, à la suite de toute une série d'études critiques sur les sources de l'histoire antique du Moyen-Orient, nous met fort justement en garde, sur la véracité des différentes inscriptions dans la pierre ou sur les rouleaux de parchemins. "Contrairement à ce qu'affirme l'inscription (ici celle trouvée en Syrie, alors région où se trouve Israël), Israël n'a pas été anéantie, au contraire, elle va entrer dans l'histoire peu de temps après la rédaction de la stèle de Mérenptah. Cela confirme le caractère hautement propagandiste des textes officiels sur la guerre." "La guerre réussie, précise-t-il, renforce l'autorité et le pouvoir du roi, d'où aussi une certaine "comptabilité" : on compte les têtes, les mains, les sexes, etc, des ennemis tués."

Cette volonté propagandiste fait que dans l'Antiquité, souvent, notamment dans la Bible, mais aussi dans l'histoire récente, où les deux groupes ou pays qui s'affrontent dans une guerre revendiquent, chacun pour soi, la victoire sur l'ennemi, brouille souvent les pistes pour interpréter l'histoire. Les récits divergents de l'abandon de Jérusalem après un siège en 701 av J.C., donnent des visions très différentes de l'histoire. Ainsi, dans la Bible, la défaite évidente de Juda a été transformée en victoire éclatante et l'idée de l'invincibilité de Jérusalem a renforce la théologie sioniste selon laquelle YHWH protège pour toujours sa montagne sainte dans cette ville oh combien revendiquée. D'intenses campagnes médiatiques mettent en relief la confirmation de passages entiers de la Bible par les découvertes archéologiques réalisées depuis le XIXe siècle dans le Moyen-Orient. Peu d'organes de presse - il faut lire la littérature grise  de l'archéologie pour s'en rendre compte - révèlent ce qu'on a surtout trouvé : au-delà de vestiges sur les sites, qui montrent le souci réel de la géographie des rédacteurs de la Bible, les inscriptions, souvent d'origines diverses, indiquent surtout des différentes visions de l'histoire de sièges ou de batailles... Et ces "révélations" jouent un rôle ravageurs dans les luttes culturelles et idéologies des différentes parties du judaïsme...

Autre éclairage de cette "manie" de manipulation de l'histoire, le livre de Josué où la conquête de Canaan. Le texte raconte une Blitzkrieg de quelques semaines, durant laquelle Josué et son armée massacrent toute la population autochtone et remportent la victoire grâce à des interventions divines. Les archéologues et les exégètes s'accordent pour dire que les récits qui se trouvent dans la première partie du livre de Josué ne reflètent pas une réalité historique - la naissance d'Israël est le résultat d'un processus de sédentarisation longue et complexe - mais qu'il s'agit d'une propagande littéraire des scribes judéens du septième siècle avant notre ère, confrontés à la propagande et à la rhétorique guerrières des Assyriens. "Face à l'affirmation des Assyriens que leurs dieux assuraient la victoire sur tous les peuples, les auteurs de la première édition du livre de Josué insistent sur le fait que YHWH a donné le pays à Israël en lui donnant la victoire sur toutes sortes de peuples qui portent souvent des noms symboliques et ne reflètent pas des peuplades historiques." Le récit du siège de Jérusalem en 2 Rois atteste cette propagande par la parole et l'écrit.

C'est d'ailleurs contre ces archéologues et ces exégètes qu'une partie du judaïsme s'insurge en rejetant en même temps toute étude historique qui ne serait pas lecture littérale de la Bible, rejetant également, pour la sauvegarde de ce qu'elle considère comme une atteinte à l'"âme du peuple juif", toute étude scientifique de quelque genre que ce soit...

    Thomas RÖMER poursuit : "Les auteurs de la première version du livre de Josué repressent cette rhétorique de la violence pour la tourner contre les Assyriens." Idem pour la chute de Jéricho (Jos. 6) où le récit qui décrit le massacre de toute une population sur ordre de Yahvé n'est pas le compte-rendu historique de la conquête de Jéricho par les tribus israélites. "En effet, de nombreuses fouilles effectuées dès les années 1950 ont démontré l'impossibilité de lire le récit de Jos 6 comme un récit historique. Ses auteurs sont identiques à ceux du Deutéronome, qui cherchaient à riposter théologiquement à la menace assyrienne."

"En affirmant la supériorité de Yhwh sur l'Assyrie et ses dieux, les auteurs de la version josianique de Jos 1-12 transforment du même coup Yhwh en un Dieu aussi guerrier et militariste que l'est Assur. C'est peut-être à l'époque de Josias qu'on a conçu pour la première fois l'installation d'Israël dans le pays comme le résultat d'une conquête militaire. Jos 1-12 est alors à lire comme un texte idéologique et non pas comme un rapport historique.

La perspective militariste de Josué est d'ailleur relativisée à l'intérieur du livre même. Après la destruction de Jérusalem et la dispersion des Judéens en Babylonie et ailleurs à la fin du VIe siècle avant l'ère chrétienne, le livre de Josué subit plusieurs rédactions qui transforment l'idéologie du livre. Dans le discours initial que Yhwh adresse à Josué, ce dernier apparaît d'abord comme un chef militaire (Jos 1, 1-7). Or l'ajout du verset 8 transforme un Josué belliqueux en un rabbin respectueux de la Torah : "Ce Livre de la Loi ne s'éloignera pas de ta bouche, tu la murmureras jour et nuit". La conquête du pays se mue ainsi en une quête de la Torah. Une autre manière de critiquer l'image d'un Dieu nationaliste et guerrier fut l'ajout de l'histoire de Rahab en Jos 2. Cette histoire est une insertion tardive car elle interrompt la chronologie de 1, 11 - annonce de la traversée du Jourdain après trois jours. L'histoire de Rahab dénonce une théologie ethnocentrique, puisque c'est une femme étrangère qui confesse Yhwh comme étant le dieu du ciel et de la terre (2, 11) et c'est elle qui sauve les espions et rend ainsi l'installation d'Israël possible. D'où la nécessité d'intégrer les autres en Israël, comme le montre l'ajout de Jos 6, 25 (...)."

    "Contrairement, poursuit-il, mettent ainsi en relief une tradition pacifiste, aux livres de Josué, de Samuel et des Rois, le terme "guerrier" est presque totalement absent du livre de la Genèse : il n'apparait qu'au chapitre 14, un texte tardif qui implique le Patriarche Abraham dans une sorte de guerre mondiale qui reflète des préoccupations proto-apocalyptiques. Et le grand exégèse Julius Wellhausen (en 1927) de déclarer : "les héros de la légende israélite se montrent peu de goût pour la guerre." Le livre de la Genèse en témoigne par divers aspects : Abraham et les Patriarches prônent l'idée d'une cohabitation pacifique, les Mohabites et les Ammonites sont présentés comme les descendants directs d'Abraham via Hagar et Qetouah, le pays des Philistins se révèle un pays d'accueil possible. Dans la Genèse, le fait que Yhwh donne ou promet le pays aux Patriarches, voire à leurs descendants, n'implique nullement la guerre. Il s'ensuit que l'origine des traditions patriarcales se situe ailleurs qu'à la cour royale. Les textes sur Abraham, Isaac et Jacob reflètent des contextes socio-économiques des campagnes. Les aueurs de ces textes prônent des échanges et une cohabitation pacifique avec les voisins de l'Est et du Sud".

   Toujours pour Thomas RÖMER, certains textes bibliques vont plus loin encore et envisagent une fin de la guerre qui se situe cependant à la fin du temps, comme le montre notamment un fameux passage, qui a été transmis dans deux livres prophétiques différents (Es2,2-4 et Mi 4,1-5). Mais il rappelle également que l'utopie de la fin de la guerre est corrigée, voire critiquée, dans les discours sur le jugement universel des nations par Yhwh, qui est annoncé en Joël 4. C'est même une guerre eschatologique qui apparaît également dans le livre d'Ézéchiel aux chapitres 38-39 avec le combat contre les forces du mal symbolisées par Gog de Magog et en Daniel 7. 

   L'étude des textes quant au moment de leur élaboration et de leur insertion progressive dans le corpus de la Bible hébraïque indique que s'ils participent à l'idéologie proche-orientale ancien, les différentes catastrophes militaires et notamment celle de 587 avant notre ère, amènent les rédacteurs à une réflexion sur la possibilité de la disparition de la guerre tandis que se maintien en même temps le concept de guerre avec l'idéologie du combat contre le chaos ou les forces du mal. Dans la série des textes des Prophètes, la critique morale du comportement des Rois se mêle d'une critique de fond contre la guerre. Ce qui montre que même dans les deux premières périodes évoquées auparavant, la réflexion sur la guerre et la paix s'avère complexe. Il existe réellement dans la Bible hébraïque des fils rouges différents qui permettent l'émergence dans différents courants du judaïsme dans les périodes suivantes, d'attitudes et de pensées qui tranchent avec le comportement général des autres peuples.

 

RELIGIUS

Thomas RÖMER, La guerre dans la Bible hébraïque, entre histoire et fiction, dans Guerre et religion, Sous la direction de Jean BAECHLER, hermann, 2016. Éric SMILEVITCH, Histoire du judaïsme, dans Histoire des religions, Que sais-je?/Humensis, 2018.

 

 

 

 

 

 

 

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29 avril 2019 1 29 /04 /avril /2019 07:15

  Dans le vaste mouvement intellectuel qui révise peu à peu toutes les historiographies, notamment officielles, le nouveau regard porté sur le début du XXe siècle en constitue le plus important sans doute. L'indice que constitue le regain de la littérature d'histoire et de sociologie sur les premières années du siècle, autour notamment de la première guerre mondiale, ne trompe pas. Le petit livre de Jacques LEGALL apporte une modeste mais éclairante contribution à ce nouveau regard. Peu visitée, la période qui suit directement la première guerre mondiale, cette vague révolutionnaire de 1917-1923 en est le sujet.

De 1917 à 1923, l'horreur de la première guerre mondiale provoque chez les peuples une colère si profonde qu'une vague de révolution met en péril l'ordre impérialiste en Europe, en Asie et même en Amérique. Cette vague révolutionnaire, qui nait avant la Grande guerre et qui prolonge divers mouvements populaires du XIXe siècle, est bien mise en relief, année par année sur tous les continents. Elle constitue un fait majeur dans l'histoire, occulté par les nationalismes, elle est formée de vagues successives, que scande l'expérience des IIe et IIIe Internationales socialistes-communistes, et surtout elle est puissamment alimentée par l'évolution même du capitalisme auquel répondent les divers prolétariats de différents pays, avec des intensités très variables, de la révolution russe aux bouleversements en Italie.

   On peut lire dans l'introduction de Jacques LEGALL, "Au sortir de la Première guerre mondiale (...), la guerre accouchait alors d'une série de révolutions comme le monde n'en avait jamais connu. Né dans la boue des tranchées et dans les files d'attente devant les boulangeries des ville affamées, cette vague révolutionnaire prit son élan en Russie en février 1917. Puis, durant près de six ans, elle déferla de Petrograd à Berlin, Helsinki, Budapest et, dans une moindre mesure, Londres, Paris, Milan, jusqu'en Amérique du Nord, et un peu plus tard en Chine.

Ce tsunami, qui balaya les Empires russe, allemand et autrichien, menaça le système capitaliste mondial jusque dans ses citadelles. Cela semait l'effroi parmi les possédants et leurs représentants (...). Si les tenant du système capitaliste ont alors tout fait, de l'intervention directe au soutien aux armées blanches, au blocus et aux campagnes de calomnies, pour briser la révolution russe et empêcher de contaminer les autres peuples, la montée ouvrière à l'échelle mondiale et la peur qu'elle leur inspira entravèrent leurs efforts. Car le souffle de la révolution d'Octobre se fit sentir même dans les pays qui, après 1917, ne connurent pas d'ébranlement social majeur. Ainsi, en 1919, le Parlement français aurait-il voté la loi des huit heures si la bourgeoisie n'avait craint que la classe ouvrière ne l'exige "à la russe"?

Au-delà de l'Europe, la révolution semblait  aussi sonner le glas du colonialisme. Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, défendu par les bolcheviks dans l'ex-Empire des tsars, puis appliqué par eux en Russie soviétique, ainsi que leur appel à lutter contre toute forme d'impérialisme ouvraient une perspective de libération aux pays asservis par les puissances coloniales, la France et la Grande-Bretagne au premier chef.

Cette puissance vague révolutionnaire est pourtant occultée par l'historiographie officielle et les programmes scolaires. (...) Pourtant, comment saisir le destin du régime soviétique né d'octobre 1917, sa négation sanglante par le stalinisme,et au-delà l'évolution du monde depuis un siècle, sans savoir pourquoi et comment la révolution a finalement échoué hors des frontières de la Russie, laissant celle-ci isolée face aux interventions armées des États capitalistes et à une terrible guerre civile? Le récit de ces événements, capitaux pour comprendre l'histoire de l'humanité, comble un vide en même temps qu'il pose bien des questions. Ainsi, comment expliquer que, haïssant les fauteurs de guerre et leur système qui avaient provoqué la boucherie de 1914-1918, les travailleurs n'aient pas renverser le monde capitaliste, alors que la classe ouvrière fit preuve durant plusieurs années de sa combativité et de son esprit de sacrifice? De nombreux facteurs jouèrent en défaveur de la classe ouvrières. Partout, notamment, la conscience que la grande masse des prolétaires avait de ses intérêts retardait face à l'emballement des événements, et plus encore, face à ses ennemis, les classes possédantes, leurs hommes d'État, les dirigeant de leurs appareils de domination civils et militaires. Car eux avaient une claire conscience des enjeux pour leur classe, et ils savaient devoir mener une lutte à mort contre les exploités. Mais en fin de compte il faut souligner que, durant cette période, nulle part hormis en Russie, la classe ouvrière ne disposa d'un parti, d'une direction capable de la mener à la victoire. Car, malgré les efforts des bolcheviks pour aider à forger ailleurs de tels partis, lorsque la révolution se leva, les jeunes partis communistes n'avaient encore ni l'influence ni l'expérience indispensable pour mettre en échec une social-démocratie qui avait ouvertement choisi le camp de la bourgeoisie dès la déclaration de guerre. Dès lors la classe ouvrière trouva face à elle une social-démocratie européenne dont les appareils politiques, syndicaux, et parfois les ministres s'efforçaient d'empêcher qu'elle mette en cause l'ordre établi. Y compris en se faisant l'auxiliaire, voire l'organisatrice de la répression du mouvement ouvrier révolutionnaire."  

    Plaçant parmi les grands acteurs de cette vague révolutionnaire, les IIe et IIIe Internationales ouvrières, l'auteur, même si l'on ne partage pas ses convictions... révolutionnaires, parvient à nous faire saisir, au fil de courts mais denses chapitres, l'essentiel des événements qui enflammèrent nombre de villes et nombre de régimes politiques. Il remet à sa juste place par exemple les événements d'Allemagne, des circonstances de la défaite à la répression des spartakistes. Il nous fait saisir cette fébrilité craintive de nombre de dirigeants face à des mouvements très divers, de grèves, de manifestations, de saisies de biens, d'occupation de quartiers et d'usines, d'émeutes et de début de guerres civiles, de revendications politiques et sociales. Il nous donne des pistes solides pour comprendre les circonstances de l'échec de tous ces soulèvements populaires, qui auront des échos loin dans le temps, dans la République française comme dans celle de Weimar, dans l'attitude des leaders politiques, dont beaucoup auront à choisir entre la "peste brune" et l'"épidémie rouge"... On sait les choix funestes qui furent faits et leurs conséquences, on sait moins bien leurs motivations et les circonstances historiques qui menèrent, avec la crise de 1929 du système capitalisme tout entier, à la seconde guerre mondiale. Jacques LEGALL contribue à combler ici ce vide par ces utiles rappels historiques. Il nous rappelle aussi les causes de l'échec de cette vague révolutionnaire, chose utile dans les temps troublés que nous traversons aujourd'hui.

Jacques LEGALL, Quand la révolution ébranlait le monde, La cague révolutionnaire 1917-1923, Les Bons caractères, collection Éclairage, 2018, 145 pages.

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26 avril 2019 5 26 /04 /avril /2019 12:26

    A partir de 1989, s'ouvre une période qu'il est encore difficile de caractériser, par manque de recul. C'est que l'incertitude ouverte par la décroissance concomitante des nationalismes et des puissances publiques, pourtant d'abord bien accueillie au départ par la plupart des mouvances pacifistes, est le fruit également d'une grande déconvenue : la fin d'un des blocs sur la planète ne suffit pas à garantir la paix. Bien au contraire, les chants du libéralisme triomphant deviennent bientôt des oraisons funèbres de la justice économique et de... la paix... L'impression de nouveauté radicale, comme l'écrit Yves SANTAMARIA, par l'écroulement des Twin Towers en septembre 2001. Avec la mise en musique sur-médiatisée d'actes de terrorisme, suivis (un peu vite) de désignation d'adversaires de la paix et de la sécurité internationale, vient un ère anxiogène pour de nombreuses populations, où l'insécurité tout court rejoint une insécurité économique de plus en plus vite, faite de délocalisations et de désindustrialisations massives aux États-Unis et en Europe et faites aussi de la formation d'un nouveau visage international qui voit l'émergence notamment de la Chine et de l'Inde... L'Europe occidentale, et l'Occident tout entier avec elle, est ressentie comme en perte de vitesse dans la marche du monde, et ce d'autant plus que "surgissent" de nombreux conflits armés épars sur la planète, dont les acteurs ne sont plus aussi discernables et contrôlables que durant la guerre froide et pendant l'existence de cette fameuse "coupure" Est-Ouest.

  Même si l'heure est à la réduction des budgets militaires et du format des armées, qui semblent plus dû d'ailleurs à une volonté d'amaigrissement des États (question de la dette publique) qu'à une réelle politique de paix, alors même que décidément les questions de guerre et de paix - à part les conflits très proches comme en ex-Yougoslavie ou en Crimée  - ne passionnent en France ni l'opinion publique ni l'ensemble de la classe politique, s'installe le sentiment d'occasions manquées pour les peuples et les États pour récolter de réels dividendes de la paix...

  Plusieurs actualités mobilisent après 1989 les différentes composantes du paysage pacifiste français, qui se positionnent et agissent alors de manière relativement dispersées, et surtout dans une faiblesse croissante, faiblesse qui ne la touche pas seulement, mais l'ensemble des mouvements associatifs et jusqu'aux forces politiques qui structuraient depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le paysage politique en France.

- Parmi les dividendes attendus de la paix figurent en premier lieu le devenir des armées. Partout en Europe et aux États-Unis, se réalisent des réductions d'effectifs, des suppressions ou suspensions du service militaire, abandons de casernements qui vont dans le sens d'une professionnalisation des outils militaires. Si ces réductions touchent également l'industrie d'armement, dont nombre d'entreprises entrent en "crise" et en restructuration, il s'agit surtout de changement de paradigme dans la fourniture des théâtres d'opération militaire, l'accent étant mis à la fois sur les engins autonomes (missiles notamment, mais aussi éléments terrestres...), sur le développement des armes légères et sur... l'arsenal de répressions des mouvements de contestation partout dans le monde. La suspension du service militaire en France (1996) a pour premier effet le changement de mode de recrutement - progressivement d'ailleurs et sur la lancée d'une évolution qui remontent à plusieurs décennies - et... l'extinction de nombreux foyers de contestation de l'armée, aux premiers chefs le mouvement des comités de soldats qui abandonnent toutes analyses politiques pour se concentrer sur le niveau de vie du soldat, et le mouvement des objecteurs de conscience et des insoumis qui, par ailleurs donnait une part non négligeable des moyens humains de très nombreuses associatifs (via le service civil...)... Mais ces dividendes de la paix, que d'aucuns qui criaient un peu vite victoire - comme ceux qui prenaient triomphalement des pierres du Mur de Berlin, et qui déchantèrent quand ils virent que la chute des régimes à l'Est était vite suivi d'un véritable pillage économique - pensaient qu'ils allaient s'accentuer...

- La première guerre du Golfe (1991) voit de plus une coalition internationale menée par les États-Unis prendre le pas sur l'Organisation des Nations Unies qui, logiquement, aurait pu être le moteur de ces dividendes de la paix...

- Les guerres qui secouent les territoires de l'ex-Yougoslavie, la question bosniaque, divisent la mouvance pacifiste, entre tenants de la paix à tout prix traditionnels et partisans d'une intervention (même jusqu'aux mouvements non-violents...). Au lieu de manifestations derrière des banderoles "Paix en Bosnie", on assiste plutôt à un affrontement entre deux types d'interventionnisme, et d'une véritable division entre pro-serbes et pro-croates, la problématique se répercutant sur l'attitude à avoir face à l'Islam, dont l'extrême droite affirme qu'elle veut prendre la place de la Chrétienté en Europe... Questions humanitaires et questions politiques se télescopent au point d'une difficulté réelle à comprendre les positions des uns et des autres... Le droit d'ingérence devient une notion clé de ce débat, où gauches et droites ne forment plus entre elles des lignes de démarcation claire.

- Les attentats aux États-Unis de septembre 2001 achèvent de déstabiliser l'ensemble du paysage pacifiste français, suivant les analyses divergentes que l'on peut faire face au terrorisme et surtout de son association avec le monde musulman, et notamment l'Irak, sorte de bouc émissaire international, où l'on voit une partie de la gauche (communistes...) se rallier à la politique américaine et une partie de la droite, notamment au nom des intérêts divergents entre Vieux et Nouveau Continent, combattre cette guerre du Golfe...

  Seul pôle sans doute à résister à une certaine déliquescence idéologique, une mouvance, fortement présente auparavant au CODENE, participe à l'altermondialisme, où se retrouvent d'ailleurs parfois des frères auparavant ennemis (PCF, éléments du mouvement de la paix, CFDT, CGT, éléments du CODENE, extrême gauche), dans de nombreux forums internationaux. Des structures comme le CEDETIM, partie prenante d'ATTAC, jouent un rôle décisif en France dans la popularisation - qui mord d'ailleurs sur l'ensemble de l'opinion publique - d'une redistribution des cartes socio-politiques et économiques non seulement entre Nord et Sud, mais surtout à l'intérieur de tous les pays, entre forces populaires et entreprises capitalistes. Même s'il existe des ambiguïtés à l'intérieur des organisations qui soutiennent l'altermondialisme (et notamment à propos des Musulmans, mais aussi en ce qui concerne la nature du libéralisme...), l'image de l'altermondialisme demeure bonne. Cette opinion publique, comme l'écrit Yves SANTAMARIA, partage le "refus des guerres" dont elle fait un attribut caractéristique - même si c'est évidemment réducteur - de l'extrême gauche, en tout cas de l'ensemble des mouvements de contestation, qui se réunissent parfois sur le plateau du Larzac, véritable symbole de toutes les résistances au capitalisme destructeur... d'emplois et de l'environnement. Mais aujourd'hui comme hier, et même plus qu'hier, les capacités de mobilisation à propos d'objectifs fédérateurs peinent à dissimuler l'absence de lignes directrices communes, et notamment en matière de défense nationale et de défense européenne. C'est probablement la faiblesse de propositions alternatives aux luttes (tendancieuses) des États contre le terrorisme, au chaos mondial issu de la dissolution des bloc - et face à un certain repli culturel de fractions larges, notamment celles des populations mises en insécurité économique -, qui obère toute capacité de mobilisation réelle non seulement sur le plan des faits (peu de manifs réussies, sauf celle... contre l'accession de l'extrême droite au pouvoir), mais également sur le plan des idées...

Bien entendu, un certain état du paysage pacifiste français de la fin des années 2000-2010, ne signifie pas que le pacifisme ait dit son dernier mot sur les affaires du monde.

 

PAXUS

 

Yves SANTAMARIA, La pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

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25 avril 2019 4 25 /04 /avril /2019 08:51

      Le terme "défense", indique Elsa SCHMID-KIDSIKIS, désigne "toutes les techniques dont se sert le Moi dans des conflits qui peuvent éventuellement mener à la névrose. Dans sa première acception freudienne, la qualité inconsciente des défenses est due au conflit entre la pulsion et le Moi et aux caractères inconciliables d'une perception ou d'une représentation (souvenir, fantasme, etc) avec les impératifs moraux. Les défenses ont ainsi pour fonction de maintenir et de prolonger un état de constance psychique en évitant l'angoisse et le déplaisir." La notion de défense, poursuit-elle, "acquiert une certaine extension à partir du moment où Freud attribuera de l'importance au principe de réalité et au pouvoir exercé par le Surmoi. Mélanie Klein, pour sa part, ira jusqu'à concevoir des défenses au niveau d'un Moi archaïque."  Dans la correspondance de FREUD à Wilhelm FLIESS en 1894, il considère que la notion de défense est en relation avec celle de conflit, et précisément "c'est contre la sexualité que se dresse la défense".

L'analyse de la défense qui met en scène le conflit entre la pulsion et le Moi, alors que ce dernier est conçu comme agent conscient du refoulement est approfondie par Sigmund FREUD dans ses "Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense" de 1896. Il y présente la défense comme "point nucléaire" dans le mécanisme  psychique des névroses. Il souligne de manière plus claire à propos des symptômes la qualité inconsciente du mécanisme psychique de la défense due au caractère inconciliable d'une représentation avec les impératifs moraux. Dans le texte intitulé "le refoulement", de 1915, il fait apparaître ce mécanisme comme une défense "qui ne peut se produire qu'une fois établie une distinction entre les activités conscientes et inconscientes, et qui, suivant sa nature même, son rôle est de rejeter hors du conscient, de maintenir éloigné de ce dernier tout ce qui doit être refoulé".

FREUD note beaucoup plus tard, qu'après avoir abandonné durant 30 ans, "le terme de processus de défense" et lui avoir substitué celui de refoulement (sans vraiment avoir précisé la relation pouvant exister entre ces deux concepts), il voir un avantage certain à revenir "au vieux concept de défense". Entretemps, les polémiques entre lui et ses disciples à ce propos ont peut-être introduit des confusions, qui mettent en musique des relations de plus en plus complexes entre les différentes instances du psychisme. FREUD écrit qu'il ne s'agissait là que d'un abandon partiel, puisqu'il traite du déni de castration à propos des théories sexuelles infantiles du "petit Hans" et plus explicitement à propos du fétichisme, concept qui occupe une place centrale dans son oeuvre avec celui de négation qu'il définit comme représentant une "sorte d'acceptation intellectuelle du refoulé tandis que persiste ce qui est essentiel dans le refoulement". Ainsi, un "contenu de représentation ou de pensée refoulé peut se frayer la voie jusqu'à la conscience à la condition de se faire nier". Il traite également de la sublimation, notion déjà présente dans "Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci" de 1910, et reprise en 1923 dans Le Moi et le ça à propos de l'énergie du Moi que FREUD définit comme une énergie "désexualisée" et "sublime". N'empêche que ce besoin de remettre au premier plan la notion de défense provient directement de la nécessité pour le fondateur de la psychanalyse de dresser une discipline cohérente face à toutes les polémiques et toutes les attaques dans les milieux de la psychologie et de la médecine...

On peut sans doute écrire toutefois comme le fait notre auteure que "c'est probablement grâce à ces distinctions, qui précèdent Inhibition, symptôme et angoisse (1926), que Freud pourra donner à ce "vieux concept de défense" une fonction plus large (tout en délimitant la notion de refoulement) dans la mesure où la défense désignerait "de façon générale toutes les techniques dont se sert le Moi dans ses conflits, qui peuvent éventuellement mener à la névrose, tandis que nous gardons le terme de refoulement pour l'une de ces méthodes de défense en particulier".

    Dans  la lignée des travaux de son père, Anna FREUD cherche à élaborer une théorie valorisant le fonctionnement des trois instances de la deuxième topique. Elle décrit en particulier le fonctionnement du Moi (Le Moi et les mécanismes de défense, 1936) qui, devenant "méfiant" face à l'offensive des pulsions, "se livre à une contre-offensive et envahit les territoires du ça. Il tend à paralyser définitivement les pulsions en adoptant des mesures de défense propres à sauver sa protection".

Pour bien comprendre ces théories, il faut constamment se placer du point de l'enfant qui fait face, jusqu'à l'âge adulte où il en garde la mémoire qui structure d'ailleurs son caractère, à de constants changements corporels et d'humeurs déstabilisants, poussées auxquels il tente d'opposer de véritables stratégies de défense, s'inspirant souvent des exemples autour de lui et des sentiments de la société dans son ensemble à l'égard précisément de ces changements...

    Dans la même lignée de pensée, René SPITZ, dont les travaux sur le développement précoce situent les premiers mécanismes de défense dès l'apparition du deuxième organisateur (l'angoisse dite du huitième mois ou encore dite de l'étranger), précise que ceux-ci sont à leurs débuts "au service de l'adaptation plutôt que de la défense au sens strict du terme". C'est avec l'établissement de l'objet et le commencement de l'idéation que leur fonction change. Dès l'intrication des pulsions agressives et libidinales, certains mécanismes de défense, l'identification en particulier, "acquièrent la fonction qu'ils remplissent à l'âge adulte". Ainsi, l'approche choisie par Anna FREUD pour rendre compte du fonctionnement psychique donne un certain pouvoir aux fonctions adaptatives du Moi. Ses travaux sont par la suite fréquemment cités en référence par le mouvement dit de la Psychologie du Moi qui se constitue dans les années 1950 aux États-Unis. Heintz HARTMANN (avec Ernst KRIS et Rudolph M. LOEWENSTEIN), parallèlement à ses travaux et à l'intérieur du mouvement de l'Ego-Psychology, développe sa théorie du Moi dans ses rapports avec le problème de l'adaptation ou en d'autres termes "la sphère du Moi libre de conflit" ou encore le développement autonome du Moi (La Psychologie du Moi et le problème de l'adaptation, 1936). le fonctionnement psychique dans son ensemble est vu sous l'angle de la défense dans sa recherche d'un équilibre.

    A l'époque où Anna FREUD publie ses premiers travaux psychanalytiques, Melanie KLEIN introduit une ligne de pensées qui, si elle bouscule l'orthodoxie freudienne par la précocité qu'elle attribue au fonctionnement des instances psychiques, redonne à l'angoisse et au conflit psychique leur importance fondamentale. Elle s'appuie sur la deuxième théorie freudienne des pulsions en attribuant une place centrale à la pulsion de mort et aux conflits entre l'amour et la haine. Elle développe ainsi ses idées sur les mécanismes de défense précoces déjà présents, selon elle, lors des premiers mois de la vie au cours de la position schizo-paranoïde.

Elsa SCHMID-KITSIKIS note que "le concept de défense dans son évolution et son utilisation depuis Freud a subi une certaine banalisation aussi bien en psychologie clinique qu'en psychanalyse. Il désigne alors soit un comportement relativement conscient de refus d'une réalité psychique (ce qui le rend plus proche du concept de résistance), soit un mouvement psychique qui cherche à échapper à l'angoisse et au déplaisir en vue d'une adaptation et d'un état d'équilibre. Il en résulte que la fonction de la défense en tant que mécanisme nécessaire à la croissance psychique est souvent négligé."

   Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON effectue dans leur Dictionnaire une semblable présentation, sauf qu'ils considèrent surtout les travaux de Sigmund FREUD, d'Anna FREUD et de Mélanie KLEIN, faisant également une place sur l'apport de Jacques LACAN. Ce dernier combat la conception qui mène à l'Ego-Psychology, notamment dans divers articles des années 1950-1960. L'auteur des Écrits la dénonce comme une trannsformation de la psychanalyse en une démarche adaptative, une forme d'orthopédie sociale contre laquelle il entreprend son "retour à Freud".

 

Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON, Dictionnaire de la psychanalyse, Le livre de poche, Fayard, 2011. Elsa SCHMID-KITSIKIS, Défense, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Sous la direction de Alain de Mijolla, Grand Pluriel, Hachette Littératures, 2005.

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24 avril 2019 3 24 /04 /avril /2019 05:47

   Dans le contexte actuel de développement d'actions de désobéissance civile, tant pour des motifs économiques que devant l'urgence des changements climatiques, le petit livre d'Olivier MAUREL, connu pour son action militante dans les milieux non violents et pour son combat contre les ventes d'armes, veut "contribuer à faire connaître l'ensemble des moyens non-violents et la logique de leur utilisation pour qu'ils soient le plus efficaces possibles". Même si le titre de l'ouvrage peut faire tiquer (les armes...) dans la mouvance non violente elle-même, il met à disposition des nouveaux militants et de l'opinion en général, des outils de connaissance de moyens qu'ils ont de se faire entendre, même si les médias préfèrent montrer en boucle des images de casses dans les manifestations.

    Ce petit livre (sur les grands moyens...) n'apporte pas de développements théoriques et peu de connaissances techniques à proprement parler, mais actualise de manière assez complète la panoplie des procédés - légaux ou pas - de lutter contre des injustices, des dictatures et le... bouleversement climatique en cours.    

     Le livre s'ouvre sur une introduction pour faire (encore une fois) la mise au point sur les conséquences de l'usage de la violence, que ce soit dans les domaines politiques, sociaux ou économiques, insistant sur les effets à long terme de cet usage. Ainsi si des victoires politiques sur le court terme s'obtiennent grâce à la violence, les sociétés paient ensuite un tribut très lourd. Si la Révolution française, écrit-il, a détruit la monarchie par la  violence, elle a produit aussi l'Empire. Si la révolution russe a détruit le tsarisme, elle a amené le stalinisme.  Olivier MAUREL affirme ainsi que "les progrès réalisés dans les sociétés que l'on peut dire aujourd'hui relativement démocratiques ont été obtenues par des luttes longues mais efficaces et auxquelles la violence a peu de part. Elles ont demandé beaucoup de patience, de persévérance, d'intelligence. Elles ont créé des édifices de lois qui ont, bien sûr, un aspect contraignant, mais qui laissent aussi place à la liberté de pensée, d'expression, d'action et de contestation, elle-même source de nouvelles améliorations.".

    Ensuite, dans plusieurs chapitres pédagogiques ensuite, Olivier MAUREL propose au lecteur de découvrir l'histoire de la non violence (Première partie, les armes non-violentes), ses principes et les ressorts et moyens qui ont font son efficacité. En douze points, il introduit aux chapitres suivants, successivement au fil des pages sont ainsi traités la volonté de réussir ; une cause communicable ; la parole, la discussion, la protestation ; la médiation, le loi, le droit ; l'information de l'opinion ; le respect des personnes ; la non-coopération légale ; la non-coopération illégale ; l'obstruction civile ; une nouvelle forme de désobéissance civile : les lanceurs d'alerte ; un programme constructif.

    Par rapport aux nombreux ouvrages en circulation sur ces question, ce livre propose des apports originaux en ce qui concerne les méthodes d'action à distance, dans un contexte de mondialisation et sur le non-violence et les agressions individuelles, sans compter une partie (la troisième) historique et d'actualité, d'une part sur les victoires obtenues en France par une action non-violente d'une part (contre l'extension du camp militaire du Larzac, contre la culture des Organismes Génétiquement Modifiés (OGM) et pour la loi Veil sur l'Interruption Volontaire de Grossesse (IVG)), d'autre part sur sur cinq campagnes non-violentes en cours en France (actions en faveur des mal-logés, lutte contre l'invasion publicitaire, actions de solidarité avec les migrants, défense de la nature, actions du Mouvement Action Non-violente COP 21 (depuis novembre 2015)), et encore par ailleurs sur six "fronts" non-violents "particulièrement actifs dans le monde (États-Unis : actions contre la guerre ; Cuba : Les Dames en blanc pour la liberté ; Iran : Actions pour les droits des femmes ; Palestine : Nafez Assailly et les associations israélo-palestiniennes ; Amérique du Sud et Sud-Est asiatique : la non-violence face au pire, de la dépossession des paysans de leur terre à l'enfance exploitée et abusée ; Arabie Saoudite : lutte pour les droits des femmes et pour la liberté de pensée ; Chine : une lutte acharnée pour la reconnaissance des droits humains).  De longs développements sont consacrés à chacune de ces luttes non-violentes.

    Olivier MAUREL, Les armes de la non violence, Éditions La Plage, 2019, 145 pages.

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23 avril 2019 2 23 /04 /avril /2019 11:57

     Professeur français de philosophie, député, membre du Parti socialiste, parlementaire, fondateur du journal L'Humanité, écrivain, Jean JAURÈS est aussi l'un des rares civils de son époque - avec quelques exceptions notables : ENGELS, CORBETT, LÉNINE, TROTSKY - à s'intéresser de près aux questions relatives à la stratégie et à l'organisation militaire de l'État. Sa pensée militaire est consignée dans son ouvrage L'Organisation sociale de la France : l'armée nouvelle (1910), qui demeure l'un des plus grands classiques français de ce siècle en matière de politique et de stratégie.

Il s'illustre par son pacifisme et son opposition au déclenchement de la Première guerre mondiale. La guerre et la paix sont étroitement mêlés à sa vie et à sa pensée. L'importance que ces thèmes revêtent pour lui à la veille de la Grande guerre ne doit pas cependant faire oublier qu'ils n'ont pas toujours eu la place qu'ils occupent dans les années 1910. La guerre et la paix chez JAURÈS ont une histoire longue, avec ses moments-clés et ses éclipses. Les questions sociales ont toujours été pour lui au premier plan. Mais l'élaboration d'une politique de défense cohérente, qui doterait la France d'une force suffisante pour résister à une invasion, au moyen d'une armée nationale faisant corps avec la nation, est primordiale à la fin des années 1900. Son intérêt pour les questions militaires est indissociable d'une réflexion permanente sur la paix et le droit international, et d'un dialogue avec les doctrines pacifistes de son époque. La paix est à la fois un idéal et un état de la société préférable à tout autre, une condition nécessaire de l'épanouissement du socialisme et de la République. La guerre défensive est donc la seule qui puisse être légitime. Penseur de la guerre, pacifiste convaincu, figure de proue du socialisme français et international, orchestrateur de la campagne du mouvement ouvrier contre la guerre en 1914, JAURÈS est tout cela à la fois (Romain DUCOULOMBIER).

 

     Dans la perspective socialiste de son auteur, et telle qu'il l'envisage, le texte de L'Armée nouvelle définit l'armée du futur. Cette armée est un organisme fondé sur des éléments à la fois sociaux, politiques et stratégiques traduisant les préoccupations personnelles et idéologiques d'un JAURÈS qui se veut à la fois socialiste et patriote. Les principes qui forment la base de cette "défense nationale" sont ceux de la démocratie et de la nation armée : la défense nationale doit à la fois respecter, promouvoir et sauvegarder les institutions républicaines, tout en encourageant la participation populaire à la défense de la patrie. A ces deux principes fondamentaux, JAURÈS fait correspondre deux modèles historiques, la milice suisse et la levée en masse de 1793, qu'il prétend amalgamer dans son armée nouvelle.

Armée de citoyens ou armée de métier? JAURÈS n'est pas le premier à s'intéresser à un problème qui préoccupe les stratèges, tout autant que les philosophes, depuis plusieurs siècles. En tout état de cause, JAURÈS rejette l'armée "bâtarde" de citoyens et de permanents, représentants deux modèles de société, démocratique et aristocratique, incompatibles qui définissent, selon lui, l'armée française de son époque. La constitution de milices correspond mieux à sa volonté d'établir une politique et une stratégie nationales fondées sur la défensive, en un temps où domine l'idée de l'offensive à outrance. Les conclusions de ce lecteur attentif de CLAUSEWITZ sont plus proches de la pensée de ce dernier que ne le furent celles de la plupart des stratèges de l'époque qui se réclament ouvertement du théoricien allemand. Comme CLAUSEWITZ, JAURÈS favorise une posture stratégique défensive. Il prévoit d'ailleurs, quelques années auparavant, l'offensive allemande de 1914, mais il faudra attendre une guerre mondiale pour que sa solution préventive, par l'établissement d'un mur défensif ("défensive organisée scientifiquement"), voie le jour sous la forme de la ligne Maginot. De CLAUSEWITZ, JAURÈS retient également la prépondérance des facteurs moraux en guerre. Il fait donc plus confiance, pour la défense du pays, à un peuple solidaire et patriote qu'à une caste aristocratique qu'il juge arrogante et isolée. Pour construire cette armée populaire, JAURÈS propose de réformer le recrutement et la formation des cadres, et de favoriser une préparation universitaire plutôt que strictement militaire. Important document historique, L'Armée Nouvelle n'en soulève pas moins un certain nombre de questions fondamentales sur la défense de la République. Ces questions n'ont pas  cessé de nous concerner aujourd'hui. (Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND).

 

  Son histoire familiale est marquée par le fait militaire. Issu d'un milieu bourgeois et cultivé, Jean JAURÈS est entouré de parents militaires de très haut rang (trois amiraux, et d'autres militaires de carrière, dont dans les colonies) et ses ennemis ne manquent pas durant sa carrière politique d'épingler ce militarisme familial supposé (dont le polémiste Urbain GOHIER, dans son célèbre pamphlet L'ascète au beurre de juillet 1903). En fait, il réfléchit à la guerre sans en avoir l'expérience. Il ne vit pas l'invasion de 1871, ni même la Commune, et il ne fait pas, sorti normalien en 1878, son service militaire, même si l'armée en omniprésente à Castres, où il réside souvent. Durant toute sa vie, il est soucieux des solutions politiques en militaires que, dans le respect des principes de la République, permettent d'éviter une nouvelle année terrible pour la France.

 

Les années 1880, partisan de l'effort de défense et colonialiste

Pour lui, dans les années 1880, l'institution militaire est intrinsèquement progressiste parce qu'elle est nationale : elle ouvre le pays à l'influence des idées républicaines et mélange les classes sociales. C'est une idée qu'il conserve, malgré l'affaire Dreyfus, à ceci près que l'acquis des années 1880 devient le projet des années d'avant-guerre, en particulier dans L'Armée Nouvelle.

Au milieu des années 1880, Jean JAURÈS soutient fermement la conquête coloniale du président du Conseil Jules FERRY au Tonkin. S'il approuve par ailleurs les réformes républicaines et sociales du général BOULANGER, le nouveau ministre de la guerre en poste de janvier 1886 à mai 1887, il prend résolument parti contre le césarisme du "général Revanche". Pour lui, le pouvoir militaire est destiné à servir le pouvoir civil et il combat toute tentative pour le premier d'empiéter sur le second. Lorsque les tensions européennes surviennent dans les années 1886-1888, il soutient la formation de l'alliance franco-russe du début des années 1890, face à la Triplice (Triple Alliance), tout en émettant des réserves, qui s'amplifient d'ailleurs avec le temps, jusqu'à la dénoncer ouvertement en 1913 jusqu'au jour de sa mort.

Jean JAURÈS s'engage dans les débats sur la grande loi militaire de juillet 1889, conclue à la veille de sa première défaut électorale dans le Tarn. Considérant les affaires militaires comme des affaires politiques et non techniques (comme l'estime une grande majorité des parlementaires...), il défend avec aisance les principes républicains d'une armée défensive, égalitaire et nationale... qui se donne les moyens : entre autres une politique d'armement, dénoncée alors par d'autres (le sénateur John LEMOINNE par exemple, rédacteur en chef du Journal des débats. JAURÈS, comme il le fait ensuite dans L'Armée Nouvelle, subordonne la sauvegarde de la République à une politique de défense nationale conséquente. Il se méfie même d'une opinion publique  qu'il juge versatile en la matière.

Il s'engage notamment dans le débat sur le service militaire, qui aboutit à la loi de 1889, établissant le principe d'une conscription réduite de 5 à 3 ans, mais ne supprime pas toutes les exceptions et les tirages au sort. Il soutient dans ce débat (avec Philippe RORET), un amendement demandant le service de 18 mois, sans exceptions, et l'hostilité envers "toute guerre de conquête", amendement repoussé.

 

Les années 1890, la conversion au socialisme et le passage des affaires militaires au seconde plan

   C'est juste après sa défaite électorale de 1889 que Jean JAURÈS entre dans une période de méditation et d'action où il se rapproche des socialistes. La priorité devient alors à l'enseignement et à l'écriture, avec l'élaboration d'une position doctrinale plus cohérente avec son socialisme affiché. Il se tait sur la question coloniale, évoque peu les questions internationales. Dans La Question sociale, l'Injustice du capitalisme et la Révolution religieuse, manuscrit inédit de 1891, publié partiellement seulement en 1959, il élabore une vision de la société divisée en deux classes et une conception au fondement de la dénonciation de la guerre, émanation d'un ordre social dysfonctionnel. Il discours sur cette vision et cette conception dans son activité parlementaire du milieu des années 1890, une fois revenu à la Chambre comme député de Carmeaux (1893). Dans un discours du 7 avril 1895, publié en brochure ensuite sous le titre "internationalisme et patriotisme", il dénonce cette "société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est à l'état d'apparent repos" qui "porte en elle la guerre, comme une nuée dormante porte l'orage".  On voit bien l'évolution de sa pensée et de sa perception des problèmes militaires et défensifs. L'affaire Dreyfus constitue pour lui, comme pour d'autres dans un grand spectre de l'opinion publique, un moment-clé, même s'il ne fait pas partie des premiers dreyfusards. Dès août-septembre 1898, après son engagement manifesté par la publication des Preuves, il devient l'un des chefs de file du camp révisionniste (du procès du capitaine). Il dénonce la duplicité et la bêtise de l'état-major, dont il déplore l'étroitesse du recrutement sociologique, pas très loin de penser à une certaine incompétence. Les débuts de l'affaire Dreyfus sont aussi le moment où la pensée de Jean JAURÈS évolue en matière coloniale (Algérie), alors qu'il porte de nouveau son attention sur les affaires internationales, dans cette période de tension, où plusieurs fois, dans ces années 1900 et 1910, beaucoup d'observateurs craignent un conflit armé majeur entre puissances coloniales (et pas seulement entre Allemagne et France/Angleterre, mais également et surtout entre la France et l'Angleterre, axe le plus important en fin de compte des rivalités coloniales en Afrique et au Moyen Orient). De même les années 1898-1899 lui permettent de préciser le rôle du prolétariat international dans la lutte contre la guerre : à la conférence internationale de Londres, en mars 1899, il exprime sa confiance dans la nécessité et l'efficacité de sa protestation universelle et concertée. Étranger à toute anglophobie, à l'inverse de la majeure partie de la classe politique française, il combat le nationalisme naissant qui devait armer le bras de son assassin quinze ans plus tard...

 

Les années 1900-1910, l'inquiétude croissante d'une guerre en Europe

  Le risque de guerre croissant, d'une part , les débats sur l'armée, d'autre part, structurent en 1904-1905 les éléments déjà présents d'une stratégie socialiste contre la guerre. Le 21 mars 1905, les socialistes votent à l'unanimité la loi sur l'armée qui réduit le service à 2 ans et instaure l'égalité intégrale en matière de conscription. C'est d'ailleurs de là que date le début réel de la conscription en France, tel qu'on l'entend de nos jours, bien après que ses principes aient été énoncés depuis... les années 1790!   Les socialistes, JAURÈS compris, font alors le "pari" (Annie CRÉPIN) d'une républicanisation accentuée de l'armée, qu'ils présentent comme une étape vers l'armée de milices. Leur désillusion est la source de L'Armée Nouvelle, dont JAURÈS entame la rédaction en 1907. Parmi les officiers, l'expérience de la guerre des Boers (1899-1902), en consacrant la victoire des troupes régulières anglaises,, a disqualifié durablement toute tentative d'évolution vers une armée de "milices". Les efforts de JAURÈS restent donc isolés, malgré leur influence durable et profonde sur les socialistes, qui y trouvent leur bible en la matière. Face à la conjoncture politique intérieur et la de la politique internationale de 1904-1905, JAURÈS intensifie son effort de lecture de la littérature militaire spécialisée (Gaston MOCH, etc) et noue le dialogue avec certains groupes d'officiers progressistes (autour de la revue Armée et démocratie de Robert NANTEUIL). L'Opinion militaire des proches d'Adolphe MESSINY, ministre de la guerre en 1911). Il est surtout influencé par le (très petit) groupe du "commandant Rossel", alias le capitaine Henri GÉRARD, qui publie régulièrement des articles dans L'Humanité entre 1907 et 1914, en pleine tourmente antipatriote dans le parti, et par le colonel Émile MAYER, esprit non-conformiste, ami de JAURÈS et trait d'union avec de GAULLE ou Roger MARTIN du Gard d'après-guerre. L'Armée nouvelle prolonge ainsi un courant relativement puissant de réforme de l'armée dont JAURÈS connaît bien les arcanes.

JAURÈS, qui a tant écrit sur la guerre, n'a, surtout dans cette période, aucune inclination pour la violence. Sa discussion intense de l'oeuvre de Léon TOLSTOÏ, en janvier-février 1911, montre qu'il n'est pas non-violent. Mais comme il l'explique dans le tome III de l'Histoire socialiste (1789-1900), de 1903, en évoquant les massacres de septembre 1792, il se méfie également des "vagues et lâches apologies" de la violence accoucheuse de l'histoire. JAURÈS, par ailleurs, est préoccupé de la question de la guerre juste : la question des responsabilités est essentielle. Dans La Guerre franco-allemande, le tome IX de L'Histoire socialiste, publié en livre en février 1908, il y fait "l'aveu douloureux" de la "grande et profonde responsabilité" de la France dans le conflit. L'échec de la révolution de 1848 a empêché la conclusion d'un pacte entre les révolutionnaires des deux rives du Rhin. S'il reconnaît que les républicains ont mis du temps à trouver une position juste face au conflit, au point de déplorer la confiance "chauvine" de GAMBETTA dans la force de la France, il les exonère de responsabilité. Quant à la défaite, elle s'explique par la "débilité" de l'Empire, mais aussi par les insuffisances de l'armée française, incapable d'accomplir sa mission : "Assurer la paix par la liberté et constituer une défense de la nation par une armée vraiment populaire, par une vaste organisation des milices nationales." C'est dire que La Guerre franco-allemande" est un livre charnière entre les réflexions militaires au long cours depuis les années 1880 et le mûrissement de L'Armée nouvelle (1910-1911). Dans son célèbre discours de Vaise, en juillet 1914, JAURÈS ne craint pas de mettre en cause les responsabilités de la France dans la crise de l'été qui inaugure la Grande Guerre. (Romain DUCOULOMBIER).

 

Jean JAURÈS, De la réalité du monde sensible, thèse principale, 1892 ; Les Origines du socialisme allemand, thèse secondaire, 1892 ; Vers la république sociale ; La Guerre franco-allemande 1870-1871, Flammarion, 1971 ; Histoire socialiste de la Révolution française, A. Soboul éditeur, en 7 volumes, Éditions sociales, 1972-1985 ; L'Armée nouvelle, Imprimerie nationale, 2 volumes, 1992 ; Les Preuves, La Découverte, 1998 ; Oeuvres de Jean Jaurès en 18 volumes, Fayard. Ces Oeuvres sont publiées sous la responsabilité de la Société d'études jauréssiennes.

 

Romain DUCOULOMBIER, Jean Jaurès, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, sous la direction de Benoît Burieux, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et de Frédéric RAMEL, PUF, 2017. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

M. AUCLAIR, La vie de Jean Jaurès, Seuil, 1972 : M. REBÉRIOUX, Jaurès et la classe ouvrière, Maspéro, 1975.

 

 

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