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16 avril 2019 2 16 /04 /avril /2019 08:47

  Attention, ceci est un mot d'humeur (mais pas seulement!!!)

 Rappelons l'étymologie de ce mot imbécilité (dans cet article de mauvaise humeur autant que de lucidité, je pense), opposable à celui d'intelligence (tant vantée dans note espèce). Du latin imbecillus (faible), qui donne imbécille en moyen français, son orthographe n'est fixée qu'à partir du Dictionnaire de l'Académie française de 1798 avec un seul l. L'imbécile est le caractère de celui qui est peu capable de raisonner, de comprendre et d'agir judicieusement et en parlant d'un comportement, d'une action, idiote, stupide, qui manque d'intelligence. Alors que généralement, on ne l'utilise que comme adjectif ou pour désigner la qualité d'une personne précise ou d'un groupe (dans ce cas, généralement, ça s'aggrave nettement...), on ne peut s'empêcher de l'appliquer à des applications informatiques, tant les exemples abondent où le comportement d'un navigateur ou même d'un site globalement, semble peu capable de raisonner, de comprendre et d'agir judicieusement. Bien entendu, il est parfois difficile de distinguer l'imbecilité intrinsèque du comportement d'un navigateur ou d'un site de manière globale de celle des utilisateurs qui ne vont pas plus loin que les pseudo-informations et indications imbéciles qu'ils y trouvent...

    Évidemment, étant donné les conséquences actuelles du comportement de l'humanité, sur la base même de son existence, on peut se demander si notre espèce n'est pas, à l'image (populaire) de dinosaures mangeant toute la végétation qui les entourent, tout simplement imbécile, c'est-à-dire, rappelons-le encore, car nous n'y attachons aucune considération morale, peu capable de raisonner, de comprendre et d'agir judicieusement. Comment peut-on en arriver à ces considérations rageuses? Tout simplement parce que nous pensons que la majorité des individus a perdu cette capacité et pire à surmultiplier les sources de l'imbécilité grâce à des technologies qui sont, tout simplement, au dire de la multitude des contributeurs à son existence, des intelligences artificielles, et qui s'avèrent en fin de compte, à bien des égards, des imbécilités artificielles.

  Le constat de ces imbécilités artificielles est relativement facile à faire. Ne citons ici que trois éléments :

- La médiocrité de plus en plus affirmée des moteurs de recherche (plus visible dans le domaine grand public que sur les sites spécialisés, du moins encore un temps) sur Internet, ce qui a conduit d'ailleurs à l'éclosion de nombreux moteurs de recherche dits alternatifs. Il suffit d'effectuer une recherche sur un mot ou (c'est plus sûr, mais le résultat reste médiocre) un groupe de mots, pour tomber sur des listes qui ont peu de choses voir avec l'objet de la recherche, passé une page ou deux, alors que normalement la quantité d'informations disponibles sur un domaine ou un autre est suffisamment importante pour donner lieu à des débouchés importants, sans les analogies auxquels les moteurs semblent maintenant particulèrement friands. Comme la plupart des moteurs grands publics dérivent de Google, le premier historiquement et encore le premier consulté, la recherche risque d'être encore limitée, et oblige à faire appel à des moteurs spécialisés dans un domaine ou un autre...

- le développement sur les écrans - les interface qui permettent la traduction visuelle des calculs informatiques - d'une surcharge en quantités "d'information". Sur un même écran apparait alors plusieurs - parfois une dizaine - fenêtres de messages écrits et audio-visuels, qui sont un véritable défi pour les esprits que nous sommes. Notre cerveau ne peut pas décrypter au-delà d'un certain nombre d'information à la fois (et de plus une information pour chaque organe, yeux, oreilles...). Sur les écrans des ordinateurs, des tablettes et des téléviseurs, se multiplient - en video-image surtout - les informations présentées en même temps. Sans doute toute une génération de designer est perdue, en quelque sorte, toute occupée à mettre le plus possible d'informations en même temps sur écran... Une sorte d'imagologie prend le pas sur les significations, à un tel point que les images elles-mêmes perdent leur vérité... Cela frise le ridicule, avec des écrans plats très grands, parsemés de bandeaux écrits, de plusieurs videos juxtaposées, de logo (à la mesure sans doute de l'ego des propriétaires ou des gestionnaires des chaînes de télévision), de l'annonce du programme en cours, du nom du commentateur, de l'annonce du programme à venir... et j'en passe... Il existe encore heureusement des sites et des chaînes dont la sobriété est encore au service du sens.

- La prolifération des fake-news, partout quasiment, sur tous les sites et toutes les chaînes de télévision (ne parlons pas des réseaux sociaux où c'est le tout et le n'importe quoi...). Ces fausses informations ou déformations de faits... ne concernent pas seulement le domaine politique (manipulations d'élections) ou économique (activité des grandes entreprises), mais aussi, hélas, le domaine des sciences humaines mais aussi naturelles et physiques... A un tel point qu'Internet en est tellement saturé, qu'il faudra sans doute pour y remédier, soit changer toute la toile en passant à une autre technologie, soit favoriser la dissociation d'Internet en réseaux non connectés entre eux... Le pire, c'est que d'autres informations reprennent à leur compte ces fake-news dans des raisonnements politiques, économiques et scientifiques... Les fausses nouvelles et fausses information chassent les bonnes qui reflètent la réalité, tout comme on dit, la mauvaise monnaie chasse la bonne!   Ce serait seulement risible ou ridicule, si ce n'est dramatique pour la culture des civilisations présentes sur la planète...

  Comment en est-on arrivé là? Dans les débats assez rageurs (On m'a traité de dinosaure dans l'équipe du blog!... J'assume!!!), plusieurs facteurs ont été émis : la logique économique télévisuelle et d'Internet n'est pas la satisfaction du consommateur, mais la rentabilité des entreprises qui fournissent ces divers contenus (logique capitaliste), la logique de rapidité nécessaire de l'information où tout bouge et rapidement, tant les populations des diverses sociétés de la planète fourmillent d'acteurs de tout genre (ce à quoi je peux répliquer la mise en boucle des mêmes informations sur les différents écrans...), et enfin la nécessaire adaptation (je ne l'attendais pas, celle-là!) de l'homme à la technologie qu'il crée et de plus il en a toujours été ainsi, l'espèce humaine évolue avec l'urbanisation, les transports de plus en plus rapides, et demain les voyages dans l'espace et le remplacement des organes et membres déficients par des robots...  Certes la publicité (de tout genre...économique en France, mais aux États-Unis, également politique) envahissante a tendance a tout emballé et sans doute aussi est-elle un facteur clé de maints débordements...

Sans mésestimer ces arguments, revenons tout de même aux causes de ces fake-news, de ces imagologies, de ces véritables détournements de moteurs de recherche... Et à l'enchaînement des circonstances qui donne ces résultats. La recherche informatique des logiciels et des hardwares implique déjà plusieurs générateurs de techniciens et d'ingénieurs, au sein de sociétés concurrentes entre elles... Pour une application donnée, de multiples mises à jour sont réalisées par, individuellement, des gens intelligents - capables de calculs logiques et en fonction d'objectifs bien définis (les fameux cahiers des charges....). Mais ne nous y trompons pas, une même application peut avoir plusieurs auteurs qui peuvent successivement ignorer bien des aspects de leurs travaux respectifs... Cette application est mise en fonction, parallèlement à des milliers d'autres, qui font des matériels informatiques de véritables forêts dont personne ne connaît tous les arbres (et personne ne le peut d'ailleurs). Le fonctionnement de toutes ces applications donne des résultats... imbéciles, que les informaticiens précisément tentent de corriger avec leurs multiples mises à jour. Sans compter les rétentions commerciales (logiciels et matériels volontairement limités) et les actions malveillantes (virus) opérées sur Internet, auquel se connectent de plus en plus d'objets, et le tout fonctionne très largement de manière automatique, sans contrôle (ça coûte tellement cher les contrôles, qu'il faut en faire supporter le coût aux consommateurs...), parce qu'on ne peut contrôler tout en même temps. Or Internet et tout ce qui fonctionne avec Internet aujourd'hui fonctionne 24 heures sur 24, 7 jours sur 7!   Internet n'est que la concrétisation d'une communauté d'intelligences qui aboutit à une belle imbécilité collective!

  Au bout de ces lignes - rageuses, j'assume aussi - écrites dans la rubrique, dois-je le rappeler, mots conflictuels, j'ai entendu demander : ça va mieux, coco? Et après avoir écrit ça, oui ça va beaucoup mieux!!!!   IA, finalement, cela ne veut pas seulement dire Intelligence Artificielle mais aussi Imbécilité Artificielle!

 

RAGUS

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15 avril 2019 1 15 /04 /avril /2019 12:25

    Dans les différents manuels militaires, on discute bien entendu, dans ces termes si délicats, des politiques de l'information en temps de crise ou de guerre, et non des mises en place de différentes censures, visant à orienter les communications. Plus dans le souci et l'intérêt des pouvoirs politiques et militaires que dans ceux des populations civiles, que l'on a tendance à traiter comme des enfants facilement pris de panique, avec parfois un parfum de mépris. Cela s'est vérifié récemment en Europe et ailleurs, avec les périodes d'hystérie médiatico-politique suivant des attentats (d'ailleurs assez lâches sur des populations civiles) meurtriers aux moyens rudimentaires, et les réactions disproportionnées face à des menaces par ailleurs réelles (à grand renforts de déploiement militaire sur le territoire, alors que ce sont des mesures d'investigations policières qu'il fallait mettre surtout mettre  en oeuvre). On a pu mesurer alors le décalage entre des moyens militaires déployés par les autorités politiques (permettant au passage de mieux contrôler les sociétés civiles) et le rôle discret et bien plus efficace des activités policières de surveillance, de repérage et d'intervention, l'accent étant mis sur un quadrillage censé effrayer des terroristes potentiels et surtout destiné à faire valoir une séquence de l'État protecteur (et autoritaire en passant).

 

    La réaction des pouvoirs contre les médias et la libre circulation de l'information se dessine dans la pratique à travers plusieurs modèles bien différents, qui reflètent les rapports de force internes au pays considéré ainsi que leurs "habitudes" institutionnelles. Bien différents sont ainsi les modèles américain (primat de la liberté d'information), britannique (invention concomitante de la liberté d'expression et de la censure), allemand (dispositif marqué par la guerre froide) et français (silence autour de la Grande Muette.).

Pierre CONESA, ancien haut fonctionnaire (intelligence stratégique), chef d'entreprise (Homid), rédacteur du Ier Plan stratégique de soutien aux exportations d'armements et fondateur du campus de défense de l'École militaire,  détaille les caractéristiques de ces modèles :

- Le modèle des États-Unis repose sur la liberté de la presse inscrite dans le premier amendement de la Constitution fédérale. "Ce même texte inscrit (...) la liberté de parole, de presse, d'association, et, enfin, liberté religieuse comme un tout indissociable. (...) Cette référence constitutionnelle, ajoutée à l'absence presque totale de texte de loi concernant la presse, explique le rôle très particulier joué par la Cour Suprême pour préciser les frontières entre liberté de l'information et contraintes de sécurité, et ainsi définir, au cas par cas, les pouvoirs et limites de la liberté de la presse."

"Les situations de crise vécues par les États-Unis, à l'exception lointaine de la guerre de Sécession" (où la censure fut féroce envers les journaux et les journalistes...) "ont été quasi exclusivement des conflits internationaux qui se sont déroulés hors du territoire métropolitain. L'opinion publique américaine, qui n'a jamais connu de guerre sur son territoire, a toujours vécu les conflits au travers de ses médias. Par deux fois, en 1957 et en 1971, le Congrès refusa d'accéder aux demandes du Président, tendant à obtenir des pouvoirs de contrôle de l'information en période de guerre ou de menace de guerre. Le principe même de la censure en temps de crise ne s'est donc mis en place à travers l'Histoire qu'occasionnellement et selon des formules plus contractuelles que légales qui font l'originalité du système américain."

Dans la période la plus récente, notamment après la guerre du Viet-Nam, "à la place exorbitante occupée par les médias dans la vie publique américaine a répondu depuis peu chez les militaires américains la politique de gestion des médias, dont les premiers effets se sont fait sentir lors de la guerre du Golfe."

- Le modèle britannique repose sur le Bill of Rights (Déclaration des droits et des libertés) de 1689, qui "reconnait au citoyen la liberté de parole. Mais la liberté d'informer ne s'appuie sur aucun fondement constitutionnel.

L'invention de la censure militaire date de l'échec de l'attaque alliée sur Sébastopol en juin 1855. Dans les milieux officiels et dans les instances de commandement naquit un sentiment de trahison à l'encontre du journaliste du Times, William Howard Russel, pionnier du correspondant de guerre moderne, dont les critiques sur la conduite des opérations militaires contribuèrent à la chute du gouvernement. Le nouveau commandant en chef, sir William Codrington, obtint sans peine l'appui du nouveau gouvernement pour mettre sur pied de nouvelles méthodes de restriction de la liberté de la presse". C'est l'origine du texte qui, le 5 février 1856, marqua la naissance de la censure militaire. Celui-ci interdisait la publication de tout ce qui les autorités considéraient comme de quelque valeur pour l'ennemi. Par la suite, on élabora des dispositions moins circonstancielles. Le texte qui est toujours en vigueur aujourd'hui est la Loi sur les secrets officiels (1889, modifiée en 1911 et en 1989)."

Au delà des textes qui prévoient des restrictions importantes et des sanctions sévères contre notamment les journalistes, se met en place un mode particulier de l'information officielles en Grande-Bretagne. "A côté des journalistes parlementaires chargés de suivre les débats dans les deux chambres, il existe un groupe de journalistes politiques accrédités à Westminster et regroupés au sein d'une association intitulée Lobby, constituée à la fin des années 1870. Les 150 journalistes appartenant à cette société fermée ont le privilège d'approcher les membres du gouvernement, d'assister à des séances d'information organisées à leur intention, d'avoir accès à une information qui relève de la confidence. L'anonymat de l'informateur doit être impérativement préservé, ce principe constituant la règle d'or du fonctionnement de Lobby." L'expérience  des guerres mondiales et de la guerre des Malouines, cette dernière étant l'occasion d'une véritable crise entre l'information et l'armée britannique, fait que le système britannique se caractérise par le fort consensus social qui entoure aussi bien la liberté d'expression que les affaires de défense. Cela permet, dans certaines circonstances, de fonctionner sur un système de censure autogérée. Mais dans des situations de conflit lointain, l'armée britannique n'hésite pas à utiliser les moyens techniques et juridiques dont elle dispose pour entraver le travail des journalistes, approuvée en cela de manière générale par l'opinion publique.

- Le modèle allemand actuel repose surtout sur l'expérience de la situation de la guerre froide. La Loi fondamentale de 1949, côté Ouest, "garantit la liberté d'expression et de diffusion des opinions par la parole, l'écrit ou l'image, et le droit pour chacun de s'informer auprès de toutes les sources accessibles. La liberté de presse écrite, de reportage par la radio ou par film est garantie. Il n'y a pas de censure (article 5). Selon le Tribunal constitutionnel fédéral - autorité constitutionnelle suprême en République Fédérale Allemande, "une presse libre, non dirigée par les pouvoirs publics ni soumise à la censure, est un élément essentiel de l'État fédéral, en particulier toute démocratie moderne suppose une presse paraissant régulièrement. Si le citoyen est appelé à prendre des décisions, il doit être amplement informé, mais aussi connaître les opinions des autres et être en mesure de peser le pour et le contre. La presse alimente ce débat permanent, elle procure des informations, prend elle-même position et oriente ainsi le choix des citoyens dans les grandes controverses publiques." (article 5).

Fruit de l'expérience nazie et de l'influence américaine, cette liberté doit être replacée dans un contexte bien particulier. En Allemagne, les politiques culturelles, dont les politiques de communication, relèvent dans une large mesure de la compétence législative des Länder. Mais des limites à la liberté de la presse, au nom de la Sécurité nationale, notamment dans les années 1950 et 1960, ont été dressées, suite à certains "scandales" de presse retentissants et notamment en 1968, où les lois sur les pouvoirs d'exception permettent aux pouvoirs publics de poursuivre ceux qui se rendent coupables de publication de documents confidentiels ou secrets, tout en n'apportant aucune restriction à l'article 5 de la Loi fondamentale. De plus, dans les années 1970, une législation "anti-terroriste" s'est mise en place. L'information gouvernementale, à travers l'Office de presse et d'information, se conçoit, en contrepoint, comme une sorte d'intermédiaire entre le gouvernement et l'opinion publique, qui se doit d'informer de manière complète les journalistes dûment accrédités. Cette obligation est renforcée par la Loi fondamentale qui rend responsable individuellement chaque ministre, à l'intérieur de sa sphère d'activité, de l'information au public. Le dispositif législatif et réglementaire de la censure de l'information applicable en Allemagne reste très spécifique, dans la mesure où il est le reflet de la situation d'un État démocratique au lourd passé, mais placé en première ligne durant la guerre froide, puis dans la lutte contre le terrorisme. La sensibilité particulière de l'opinion publique à l'égard des dispositions constitutionnelles interdisant l'intervention extérieure des troupes allemandes explique a contrario l'absence quasi totale de modalités juridiques de censure de l'information dans ce genre de crise internationale.

- Le modèle français, héritier des tensions entre l'armée et la population, entre pouvoir politique et pouvoir militaire, distingue le droit du temps de paix du droit applicable en temps de guerre ou de crises. "Dans les périodes exceptionnelles, la liberté de la presse peut subir un certain nombre de restrictions. Elle peut notamment être soumise à une censure préalable et faire l'objet de saisies administratives ou d'interdiction de paraître. Il s'agit, bien entendu, de périodes où la liberté de la presse pourrait porter atteinte aux intérêts supérieurs de la République. L'originalité de la situation française tient au fait que ces mesures restrictives peuvent être prises sur le fondement d'un texte précis ou se fonder sur une théorie jurisprudentielle des pouvoirs de guerre ou des circonstances exceptionnelles, beaucoup plus large que la situation de conflit, et qui étend de façon très significative les pouvoirs de police administrative." Les débats au Parlement et au sein même de l'Exécutif sont donc très vifs sur la caractérisation de la situation (de crise, d'urgence, de guerre...).

En temps de paix, la publique de fausses nouvelles constitue un délit de presse réprimé sur la base de l'article 27 de la loi du 29 juillet 1881, qui indique notamment l'atteinte à la discipline ou au moral des armées et l'entrave à l'effort de guerre de la nation. "Ces textes adoptés dans le contexte historique qui avait suivi la défaite de 1871 furent assez peu utilisés, les juges ayant souvent eu à tempérer les dispositions les plus surannées. Aussi, seuls les faits sont visés par la loi, il ne peut s'agir d'opinions. La nouvelle doit avoir été inexacte au moment de sa publication. le trouble apporté à l'ordre public doit avoir été patent, qu'il ait été matériel (manifestations) ou moral (psychologique). Enfin la mauvaise foi du journaliste doit être prouvée par le ministère public. La provocation des militaires à la désobéissance constitue un délit de presse réprimé par l'article 25 de la loi de 1881. La provocation ou la participation à une entreprise de démoralisation de l'armée constitue un délit réprimé par l'article 24 de la loi de 1881." Ces derniers chefs d'accusation sont régulièrement utilisés envers les associations antimilitaristes (ou non-violentes) ou d'objecteurs de conscience ; ils l'ont été notamment dans le courant des années 1970.

En temps de guerre ou de crise, le gouvernement "peut être amené à prendre des mesures de contrôle de la presse. En plus de la loi du 11 juillet 1938 sur l'organisation générale de la nation en temps de guerre, des textes particuliers peuvent être pris à l'occasion de chaque conflit. Ainsi en vertu de deux décrets-lois du 24 août 1939 (toujours en vigueur) et de textes pris en application dans le cadre des pouvoirs spéciaux, l'autorité administrative peut procéder à la saisie ou à la suspension de publications "de nature à buire à la défense nationale".

L'état de siège, énoncé par l'article 36 de la Constitution de 1958, peut être déclaré par le Conseil des ministres, en "cas de péril imminent résultant d'une guerre étrangère ou d'une insurrection à main armée". L'interdiction de publications et l'extension de la compétence des tribunaux militaires sont deux des mesures que l'état de siège permettrait de prendre.

L'état d'urgence (ordonnance du 15 avril 1960) est déclaré "soit en cas de péril imminent résultant d'atteintes graves à l'ordre public, soit en cas d'événements présentant par leur nature et leur gravité le caractère de calamité publique". C'est la situation juridique que la loi du 17 mai 1958 a instauré à la suite des événements du 13 mai 1958 en Algérie. Des arrêtés conjoints des ministres de l'intérieur et de l'information instituèrent la censure préalable sur les publication et les dépêches d'agence.

L'article 16 de la Constitution stipule que "lorsque les institutions de la République, l'indépendance de la nation, l'intégrité de son territoire ou l'exécution de ses engagements internationaux sont menacés d'une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu", le président de la République est habilité à prendre "les mesures exigées par les circonstances". Des restrictions sévères peuvent être apportées à la liberté de la presse, comme ce fut le cas en avril 1961 (putsch des généraux), avec la décision interdisant les publications apportant leur concours à une entreprise de subversion contre la République ou diffusant des informations secrètes, militaires ou administratives."

Des dispositions complémentaires peuvent être prises suivant les événements et récemment - même si cela ne concerne pas spécifiquement la liberté de la presse - des lois et règlements ont été adoptés (et souvent seulement partiellement appliqués, faute de volonté ou de consensus politique ou, plus prosaïquement, mais cela ne se dit évidemment pas officiellement, par manque de moyens...) à l'occasion de divers événements, notamment des faits qualifiés de "terroristes".

   Par ailleurs, Pierre CONESA, indique de "nouvelles caractéristiques du système de l'information" qui influe sur les actions-réactions des pouvoirs publics quant aux libertés d'informer.

"La guerre du Golfe restera marquée par trois évolutions des techniques de communication et d'information : la primauté de l'image télévisée, le direct et, par voie de conséquence, l'ère des réseaux mondiaux susceptibles de véhiculer ces images. Plus largement, elle a soulevé le problème de la responsabilité collective des journalistes dans l'information et la gestion des crises. La Guerre du Golfe a été la plus médiatisée des conflits de l'époque contemporaine (...)." Et si l'on excepte la débauche mass-médiatique de la guerre en Somalie (avec les images du débarquement de l'aide humanitaire entre autres), peu de conflits armés ont ensuite été l'occasion de telles débauches de déploiement de moyens audio-visuels. Les techniques d'arrosage des écrans en images en continu (et souvent en boucle), ont en revanche été étendues à la couverture de n'importe quel événemen, donnant souvent le primat à l'émotion et, malgré l'existence de débats (pas toujours), nes permettent pas la contextualisation réelle de ces témoignages filmés, par ailleurs mis en dramaturgie (musique, rythme, sons, commentaires...).

"La mondialisation de la communication a ouvert la voie à la mondialisation de la manipulation. Toutes les formules de censure ont été testées depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, depuis la liberté totale (guerre du Viet-Nam), le contrôle des moyens de télécommunications (guerre des Malouines), la classique censure physique (guerre d'Algérie), voire l'exclusion complète des journalistes (opération américaine à la Grenade), la censure a posteriori (Israël) et l'interdiction géographiques (zones militaires interdites : territoires occupés). Aucun n'a donné satisfaction durablement dans les démocraties. La censure par voie réglementaire suppose un système d'information à caractère principalement national, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. En plus de son inefficience, la censure a perdu sa légitimité. La contestation a plusieurs raisons :

- Les guerres de décolonisation ont frappé d'illégitimité toutes les formes d'interventions armées extérieures, indissociablement associées dans la mémoire collective à des expériences de censure toujours douloureuses.

- La pratique de la censure pendant les crises de l'après-guerre a montré la difficulté de définir la frontière entre la rétention d'information nécessaire à la conduite des opérations militaires et la censure pour des raisons d'État. (...).

- Enfin, le décalage des espaces d'information est de plus difficile à gérer entre un public métropolitain accoutumé à la liberté de l'information, tenant, pour des raisons historiques, dans une suspicion légitime pouvoirs et armée, et un espace local à information contrôlée, même pour des raisons militaires. (...) Le scénario des guerres futures permet de penser que celles-ci seront géographiquement limitées et bornées dans leurs implications militaires. L'information connaîtra une économie proche de celle de la guerre du Golfe, c'est-à-dire coexistence de zones locales de censure, liberté de l'information sur le territoire métropolitain, plus mondialisation du public. Dans ce contexte, la seule censure apparaît insuffisante et inadaptée. La politique de l'information doit être dorénavant être pensée dans un cadre législatif de temps de paix mais avec des contraintes partielles ou locales de temps de guerre. C'est à ces caractères que le commandement militaire américain a adapté sa politique de gestion des médias.

La fonction de plus en plus active des médias dans la gestion des crises n'a cessé de s'affirmer au cours des événements récents. Déjà perceptible lors de la crise du Viet-Nam, le rôle des journalistes, spectateurs engagés, est devenu, avec les détournements d'avion, celui d'interlocuteur privilégié. La guerre du Golfe a marqué une nouvelle étape en impliquant la machine dans son ensemble : détention des otages, préparation spectaculaire de l'ouverture des hostilités, combat d'images des deux belligérants sur les effets des bombardement, etc ; toutes les grandes étapes de la guerre ont été médiatisées. Devenus acteurs de la crise et de moins en moins spectateurs, les médias ont été traités comme interlocuteurs actifs ou au moins comme des outils conscients. Les journalistes ont été reçus (ou convoqués) par le chef de l'État irakien (interviews en direct), alors que les chancelleries s'étaient tues et que des otages de même nationalité étaient retenus. Les journalistes se sont parfois prêtés à des simulacres d'actes de guerre dans un moment de tension extrême (...). On a même assisté à la naissance d'une nouvelle forme de diplomatie. (...). Il ne faut cependant pas conclure à une sorte d'immunité des journalistes supérieure à celles des diplomates. (...) Acteurs de la crise (du Golfe), les médias ont été manipulés par les deux belligérants, soit dans un but militaire, soit dans un but de propagande à destination des opinions. La guerre du Golfe constitue donc le premier épisode d'une nouvelle ère stratégique où l'information en temps de guerre n'est plus le résultat de la seule censure, survivance d'une époque où les médias n'étaient que sectateurs des crises, mais aussi celui d'une manipulation devenue un instrument de la stratégie, comme science de l'action sur l'ensemble des intervenants d'une crise."

On pourrait compléter ce constat de Pierre CONESA, par au moins deux éléments liés d'ailleurs entre eux : l'unanimité dans les rédactions de presse n'existe pas dans les attitudes à tenir, et se multiplient les déclarations de mise en garde et de réserve par rapport aux événements en cours comme les appels à un renforcement de la déontologie des journalistes. Ce débat étant alimenté par une sorte de défiance de l'opinion publique qui s'étend des organismes officiels des États (et des organisations internationales) à la presse en général. Et par le développement concomitant de la technologie de l'information (Internet, réseaux sociaux...) multipliant les sources d'information... et de contestation des pouvoirs quels qu'ils soient, étape presque de suite enchaînée par la manipulation de ces nouveaux moyens d'information à des échelles jamais vues auparavant (par des organismes officiels ou des entreprises privées), où se mêlent, quel que soit d'ailleurs la nature des gouvernements en place, considérations de contrôle social intérieur et celles de sauvegarde de secrets de toute sorte (militaires, financiers, économiques, et sans doute climatiques...) en relation avec des perceptions de menaces extérieures... Les nouveaux médias deviennent des éléments de plus d'une guerre psychologique à ressorts et à effets multiples.

 

 

Par ailleurs, depuis la guerre du Golfe, pour Aimé-Jules BIZAMANA, s'est installé entre militaires et journalistes une version différente du contrôle que les états-majors veulent garder sur la situation militaire, par rapport à la presse. "Contrairement à la guerre du Golfe, les militaires n'imposent pas durant la guerre en Irak la censure préalable des reportages journalistiques avec le principe de la "revue de sécurité". En Irak, la règle générale est basée sur le principe de la sécurité à la source. Les journalistes dans leurs reportages comme les militaires dans les entrevues se gardent de divulguer des informations susceptibles de porter atteinte à la sécurité des troupes. Cependant, les commandants de terrain peuvent utiliser le principe de "security review" en cas d'opérations jugées sensibles. La nouvelle politique d'incorporation des journalistes a été un succès lors de la guerre en Irak, du début des combats à la chute du régime de Bagdad. La courte et victorieuse campagne militaire a permis un parcours presque sans faute à l'opération médiatique d'embedding. Néanmoins, le système d'incorporation journalistique au sein de l'armée doit encore passer le test d'une guerre difficile et coûteuses en vies humaines pour l'armée américaine."

 

   La présentation des nécessités de sauvegarder le secret lors des opérations militaires, surtout les plus sensibles, par les autorités militaires de France comme des États-Unis, pour autant qu'elle recèle une réalité stratégique, n'est pas pour autant complètement honnête. Surtout pendant la première guerre mondiale, la censure a aussi eût comme rôle de masquer la réalité des combats, pour la sauvegarde du moral des arrières, de l'arrière des troupes militaires comme de l'arrière "civile", celui de l'opinion publique, notamment parisienne. La censure permettait également aux manoeuvres des généraux sur la scène politique - car les débats ont souvent été très vifs entre militaires et civil comme entre militaires et entre civils, quant à la conduite de la guerre. Elle permettait également de masquer certaines erreurs et certaines incompétences, étant entendu que l'ensemble des responsables civils et militaires étaient alors plongé dans une guerre d'un nouveau type, une guerre industrielle et massive. Les journalistes, ceux notamment habilités à "inspecter" le front pour le compte de leur rédaction, étaient régulièrement invités à ne jamais oublier, même au vu des carnages, qui était l'ennemi et pourquoi la France se battait, ce qui ne traduisit d'une manière générale par des articles glorifiant les hauts faits et passant sous silence les défaites sanglantes. Durant la seconde guerre mondiale, la question se posa autrement, du fait de la "courte" guerre sur le front français et par la prépondérance de la problématique collaboration/résistance.

   On peut observer que les frontières entre temps de guerre et temps de paix peuvent faire place, si elles peuvent exister encore dans les faits, à la perception de situation continuelle de crise, où l'ennemi, à l'instar de ce qui se passait avant la première guerre mondiale, n'est pas définit suivant la nationalité mais également par l'appartenance sociale et sans doute, dans de nombreux pays, par l'origine "ethnico-culturelle" des soldats et de non-combattants... On retrouve alors la vieille problématique, occultée par les exaltations nationalistes, des luttes plus ou moins ouvertes entre classes sociales, qui, par ailleurs de nos jours, sont de plus en plus discernables à cause des écarts de patrimoine et de revenus...La notion d'ennemi intérieur est, sans doute, on a pu le voir lors des débats qui mêlaient problématique du terrorisme et problématique d'immigration, appelée à avoir de beaux jours encore...

Pierre CONESA, Politiques de l'information en temps de crise, dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Arnaud BLIN et de Gérard CHALIAND, tempus, 2016.

Aimé-Jules BIZIMANA, Les relations militaires-journalistes : évolution du contexte américain, dans Les Cahiers du Journalisme, n°16, Automne 2006.

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30 mars 2019 6 30 /03 /mars /2019 09:51

   Le biologiste et ornithologiste néerlandais Nikolaas TINBERGEN est considéré  comme le fondateur, avec Konrad LORENZ de l'éthologie, c'est-à-dire de la science du comportement animal, étude comparative entre les espèces pour les quatre axes du comportement : fonction et phylogenèse, causalité et ontogenèse.

 

Une vie dédiée à l'éthologie

    Après une expédition (1925) de trois mois en mer Baltique pendant laquelle il observe les migrations d'oiseaux, il intègre l'université de Leyde pour étudier la biologie (1926). Il y réalise sa thèse sur les abeilles et leur comportement spatial, inspiré des travaux de Karl von FRISCH. Tout en participant à une exploration au Groenland pendant quinze mois. Devenu assistant de recherche à la même université, il y étudie le comportement animal. Et comme Konrad LORENZ avec lequel il commence à correspondre à partir de 1935, il étudie surtout les oiseaux (mais aussi les poissons et les insectes). Ils travaillent ensemble sur le concept de comportements innés et sur l'élaboration d'une discipline dédiée à l'observation objective du comportement animal, davantage influencée par la biologie que par la psychologie, fondant ainsi les bases de l'éthologie.

    Durant la Seconde Guerre Mondiale, les opinions politiques de LORENZ et de TINBERGEN les éloignent progressivement, en dépit des efforts du second qui voit leur association comme essentielle pour l'avenir de l'éthologie. Tandis que LORENZ ne se défend pas de certaines sympathies pour le national-socialisme, TINBERGEN, comme plusieurs de ses collègues, démissionnent en 1941 de l'université, pour protester comme le "nettoyage" du personnel juif par les nazis. En 1942, plusieurs d'entre eux sont incarcérés et certaines exécutés. TINBERGEN est emprisonné pendant deux jusqu'en septembre 1944.

    En 1947, il devient professeur de zoologie à l'Université de Leyde, avant d'intégrer l'Université d'Oxford comme maître de conférences en 1949.

    Ses expériences simples et claires posent les bases de l'ensemble des sciences comportementales actuelles. Il reçoit, avec Karl von FRISCH et Konrad LORENZ (avec lequel il ne travaille plus depuis la fin de la seconde guerre mondiale), en 1973, le Prix Nobel de physiologie ou médecine pour "leurs découvertes concernant l'organisation et le déclenchement de patterns de comportements individuels et sociaux.

 

Les questions fondamentales de l'éthologie

   Nikolaas TINBERGEN pose en 1963, dans son article On aims and methods of Ethology, à l'occasion du soixantième anniversaire de LORENZ, les bases des comportement qui doivent être étudiés sous quatre aspects :

- Causalité immédiate : quels sont les facteurs internes ou externes qui déclenchent un comportement?

- Fonction : quelle est la fonction de ce comportement, quelle est son utilité pour la survie de l'animal à court ou long terme?

- Ontogenèse : comment se met-il en place au cours du développement de l'individu?

- Phylogenèse : comment ce comportement est-il apparu au cours de l'évolution, est-il partagé avec d'autres espèces?

La causalité immédiate et l'ontogenèse sont regroupées sous le terme de "causes proximales" et la fonction et l'évolution sous le terme de "causes ultimes".

   Depuis ses fondations, l'éthologie a évolué, notamment en ce qui concerne la problématique entre l'inné et l'acquis. Rétrospectivement, certains estiment que la réputation (scientifique) de LORENZ et TINBERGEN doivent plus à une popularité éditoriale et à une rupture d'avec des conceptions antérieures (notamment une conception atomiste dominante du comportement et des types d'expérimentations - laboratoire/terrain), qu'à leurs découvertes elles-mêmes. Mais ils sont les premiers à avoir dégagé des perspectives qui ne sont dépassées que beaucoup plus tard avec les développement de la neurobiologie et de l'écologie comportementale. Ce qui est tombé en désuétude, c'est surtout l'approche du "comportement social", des séquences les plus complexes, à cause de l'individualisme extrême qui faisait de l'organisme le cadre ultime du débat inné-acquis et de la continuité phénoménologique du comportement (qui va des coups de bec des Gallinacés à la guerre nucléaire chez les Humains...) (alors qu'aujourd'hui on discute surtout d'évolution de populations), sans compter - mais c'est surtout le cas de la littérature de Konrad LORENZ - un certaine darwinisme social lacunaire. (Georges GUILLE-ESCURET)

 

C'est dès 1951, dans The study of instinct, que toutes ses recherches sont rassemblées, complétées et élaborées en n texte fondateur de la théorie des instincts. Celui-ci dépasse largement la formulation effectuée avec LORENZ, en généralisant le modèle des actes instinctifs (type roulage de l'oeuf) aux comportements instinctifs, c'est-à-dire à l'enchaînement d'actes instinctifs. Les précédents étant déclencheurs des suivants, comme les maillons d'une chaîne. A chaque niveau de l'organisation hiérarchisée des comportements complexes, les centres coordinateurs, les mécanismes innés de déclenchement §composante exogène) et les besoins spécifiques (composante endogène) reposent sur des arguments physiologiques et nerveux.

 

 

 

 

 

Nikolaas TINBERGEN, L'étude l'instinct, Payot, 1953 ; La vie sociale des animaux, Introduction à la sociologie animale, Payot, 1953 ; L'Univers du goéland argentin, Elsevier-Séquoia, Paris, Bruxelles, 1975 ; Carnets d'un naturaliste, Hachette, 1961 ; Le comportement animal, Time-Life, collection Jeunesse, 1968 ; Dictionnaire du comportement animal (avec David MCFARLAND) (The Oxford Companion to Animal Behaviour, 1981), Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Raymond CAMPAN, Nikolaas Tinbergen, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Georges GUILLE-ESCURET, Lorenz, Tinbergen, éthologie objectiviste, dans Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, Sous la direction de Patrick TORT, PUF, 1996.

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26 mars 2019 2 26 /03 /mars /2019 14:49

  Dans sa constante réflexion sur la modernité, Alain TOURAINE publie, en 1992 et 2018, deux ouvrages Critique de la modernité, puis Défense de la modernité, à la fois pour définir ce qu'est pour lui et nombre d'auteurs qui le suivent, cette modernité, en détailler les fausses perceptions et les réalités, et, à travers ce que ses contemporains et lui-même appellent post-modernité (et autres), suivre la dynamique des sociétés occidentales.

  Abordant d'emblée la définition de la modernité dans sa présentation de Critique de la modernité, le sociologue français tente de comprendre la marche du monde. "L'idée de modernité, sous sa forme la plus ambitieuse, fut l'affirmation que l'homme est ce qu'il fait, que doit donc exister une correspondance de plus en plus étroite entre la production, rendue plus efficace par la science, la technologie ou l'administration, l'organisation, l'organisation de la société réglée par la loi et la vie personnelle, animée par l'intérêt, mais aussi par la volonté de se libérer de toutes les contraintes. Sur quoi repose cette correspondance d'une culture scientifique, d'une société ordonnée et d'individus libres, sinon sur le triomphe de la raison? Elle seule établit une correspondance entre l'action humaine et l'ordre du monde, ce que cherchaient déjà bien des pensées religieuses mais qui étaient paralysées par le finalisme propre aux religions monothéistes reposant sur une révélation. C'est la raison qui anime la science et ses applications ; c'est elle aussi qui commande l'adaptation de la vie sociale aux besoins individuels ou collectifs ; c'est enfin elle qui remplace l'arbitraire et la violence par l'État de droit et par le marché. L'humanité, en agissant selon ses lois, avance à la fois vers l'abondance, la liberté et le bonheur. C'est cette affirmation centrale qui a été contestée ou rejetée par les critiques de la modernité.

En quoi la liberté, le bonheur personnel ou la satisfaction des besoins sont-ils rationnels? Admettons que l'arbitraire du Prince et le respect de coutumes locales et professionnelles s'opposent à la rationalisation de la production et que celle-ci exige que tombe les barrières, que recule la violence et que s'instaure un État de droit. Mais cela n'a rien à voir avec la liberté, la démocratie et le bonheur individuel, comme le savent bien les Français, dont l'État de droit s'est constitué avec la monarchie absolue. Que l'autorité rationnelles légale soit associée à l'économie de marché dans la construction de la société moderne ne suffit pas - et de loin - à démontrer que la croissance et la démocratie sont liées l'une à l'autre par la force de la raison. Elles le sont par leur commune lutte contre la tradition et l'arbitraire, donc négativement, mais non positivement. La même critique vaut contre le lien supposé de la rationalisation et du bonheur, et plus fortement encore. La libération des contrôles et des formes traditionnelles d'autorité permet le bonheur mais ne l'assure pas ; elle appelle la liberté mais la soumet en même temps à l'organisation centralisée de la production et de la consommation. L'affirmation que le progrès est la marche vers l'abondance, la liberté et le bonheur, et que ces trois objectifs sont fortement liés les uns aux autres, n'est qu'une idéologie constamment démentie par l'histoire.

Plus encore, disent les critiques les plus radicaux, ce qu'on appelle le règne de la raison n'est-il pas l'emprise croissante du système sur les acteurs, la normalisation et la standardisation qui, après avoir détruit l'autonomie des travailleurs, s'étendent au monde de la consommation et de la communication? Parfois, cette domination s'exerce libéralement, parfois de manière autoritaire, mais dans tous les cas cette modernité, même et surtout quand elle en appelle à la liberté du sujet, a pour but la soumission de chacun aux intérêts du tout, que celui-ci soit l'entreprise, la nation, la société ou la raison elle-même. Et n'est-ce pas au nom de la raison et de son universalisme que s'est étendue la domination de l'homme occidental mâle, adulte et éduqué sur le monde entier, des travailleurs aux colonisés et des femmes aux enfants?

Comment de telles critiques ne seraient-elles pas convaincantes à la fin d'un siècle dominé par le mouvement communiste, qui imposa au tiers du monde des régimes totalitaires fondés sur la raison, la science et la technique?

Mais l'Occident répond qu'il se méfie depuis longtemps la Terreur en laquelle se transforma la Révolution française, de ce rationalisme volontariste, de ce despotisme éclairé. Il a en effet peu à peu remplacé une vision rationaliste de l'univers et de l'action humaine par une conception plus modeste, purement instrumentale de la rationalité, et en mettant en mettant de plus en plus celle-ci au service de demandes, de besoins qui échappent de plus en plus, à mesure qu'on entre davantage dans une société de consommation de masse, aux règles contraignantes d'un rationalisme qui ne correspondait qu'à une société de production centrée sur l'accumulation plutôt que su la consommation du plus grand nombre. En effet, cette société dominée par la consommation et plus récemment par les communications de masse est aussi éloignée du capitalisme puritain auquel se référait Weber que de l'appel de type soviétique aux lois de l'histoire.

Mais d'autres critiques se lèvent contre cette conception douce de la modernité. ne se perd-t-elle pas dans l'insignifiance ; n'accorde-t-elle pas la plus grande importance aux demandes marchandes les plus immédiates, donc les moins importantes? N'est-elle pas aveugle en réduisant la société à un marché et en ne se souciant ni des inégalités qu'elle accroît ni de la destruction de son environnement naturel et social qui s'accélère?

Pour échapper à la force de ces deux types de critiques, beaucoup se satisfont d'une conception encore plus modeste de la modernité. Pour eux, l'appel à la raison ne fonde aucun type de société : il est une force critique qui dissout les monopoles comme les corporatismes, les classes ou les idéologies. La Grande-Bretagne, les Pays-Bas, les États-Unis et la France sont entrés dans la modernité par une révolution et le refus de l'absolutisme. Aujourd'hui, le mot révolution porte plus de connotations négatives que de positives, on parle plutôt de libération, que ce soit celle d'une classe opprimée, d'une nation colonisée, des femmes dominées ou des minorités persécutées. Sur quoi débouche cette libération? Pour les uns, sur l'égalité des chances ; pour les autres, sur un multiculturalisme bien tempéré. Mais la liberté politique n'est-elle que négative, réduite à l'impossibilité pour quiconque de parvenir au pouvoir ou de s'y maintenir contre la volonté de la majorité, selon la définition d'Isaiah Berlin? Le bonheur n'est-il que la liberté de suivre a propre volonté ou ses désirs? En un mot, la société moderne tend-t-elle à éliminer toutes les formes de système et tous les principes d'organisation pour n'être qu'un flux multiple de changements, donc de stratégies personnelles, organisationnelles ou politiques, réglé par la loi et les contrats? Un libéralisme aussi conséquent ne définit plus aucun principe de gouvernement, de gestion et d'éducation. Il n'assure plus la correspondance entre le système et l'acteur, qui fut l'objectif suprême des rationalistes des Lumières, et se réduit à une tolérance qui n'est respectée qu'en l'absence de crise sociale grave et profite surtout à ceux qui disposent des ressources les plus abondantes et les plus diverses.

Une conception aussi douce de la modernité ne s'abolit-elle pas d'elle-même? Tel est le point de départ des critiques post-modernes. Baudelaire voyait dans la vie moderne, dans sa mode et dans son art, la présence de l'éternel dans l'instant. Mais n'était-ce pas une simple transition entre les "visions du monde" fondées sur les principes religieux ou politique stables et une société post-historique, toute faite de diversité où l'ici et l'ailleurs, l'ancien et le nouveau coexistent sans prétendre à l'hégémonie? Et cette culture post-moderne n'est-elle pas incapable de créer, n'est-elle pas réduite à refléter les créations des autres cultures, celles qui se pensaient porteuses d'une vérité?

De sa forme la plus dure à sa forme la plus douce, la plus modeste, l'idée de modernité, quand elle est définie par la destructions des ordres anciens et par le triomphe de la rationalité, objective ou instrumentale, a perdu sa force de libération et de création. Elle résiste aussi mal aux forces adverses que l'appel généreux aux droits de l'homme, à la montée du différentialisme et du racisme.

Mais faut-il passer dans l'autre camp et se rallier au grand retour des nationalismes, des particularismes, des intégrismes, religieux ou non, qui semblant progresser presque partout, dans les pays les plus modernisés comme dans ceux qui sont le plus brutalement bouleversés par une modernisation forcée? Comprendre la formation de tels mouvements appelle certes une interrogation critique sur l'idée de modernité, telle qu'elle s'est développée en Occident, mais ne peut justifier d'aucune manière l'abandon à la fois de l'efficacité de la raison instrumentale, de la force libératrice de la pensée critique et de l'individualisme."

   Par cette Présentation, Alain TOURAINE délimite le champ de sa réflexion, quitte à faire de très grandes digressions sur d'autres thèmes. La description de cette modernité, et de son émergence en Occident, occupe la majeure partie de Critique de la modernité, qui s'achève sur l'examen d'une question -clé : qu'est-ce que la démocratie?  Comme l'écrit Pierre MULLER dans une recension faite dans la Revue française de science politique (n°2, 1993), il s'agit de savoir, pour le sociologue français, comment faire une critique de la modernité sans pour autant tomber dans l'anti-modernité. Et comment redonner vie à une sociologie centrée sur le sujet individuel sans abandonner les acquis de la réflexion sur les mouvements sociaux. Il constate, comme nous, que le passage historique de l'individu-sujet à l'acteur collectif relève plus de l'implicite, voire de l'affirmation que de la démonstration véritable, l'auteur ne donnant pas véritablement les clefs pour comprendre les modalités effectives de ce passage. En cela Alain TOURAINE fait sans doute plus de la philosophie politique que de la sociologie. Le livre est foisonnant - parfois difficile à suivre - et en cela force la réflexion, mais c'est finalement au lecteur de rechercher le fil de la modernité.

S'il revient ensuite, plusieurs années après, sur cette critique, faisant plus qu'auparavant la défense de la modernité, titre de ce second livre, c'est que les éléments décrits dans le premier, ceux qui résulte en grande partie du vaste mouvement des Lumières, faute de correctifs politiques et sociaux, ont eu tendance à aggraver les conflits à l'intérieur des sociétés. S'il reprend ces éléments, quitte sans doute à se répéter, Alain TOURAINE tente de montrer, comme il le fait dans d'autres ouvrages d'ailleurs, l'importance de premier plan dans l'évolution de ces sociétés, des mouvements sociaux, à savoir les mouvements de libération des femmes, et in fine, ceux qui mettent l'accent sur les résultats d'une hyper-modernité, ceux qui luttent contre la dégradation intensive de notre environnement. Il discute en tout dernier chapitre des effets dommageables de leur absence dans maintes sociétés (en particulier d'Europe de l'Est et en Russie), estimant que de manière générale "la culture politique de l'Europe est (...) très éloignée de celle des mouvements sociaux". Il appelle en quelque sorte à une nouvelle modernité et à la rupture effective avec les anciens acteurs de la société industrielle. Nouvelle modernité qui prenne en compte l'ensemble des problèmes critiques rencontrés aujourd'hui par l'humanité. Tout au long de ce dernier livre, Alain TOURAINE analyse non seulement les différents formes de modernité mais également la force des courants anti-modernes, qui tentent souvent de revenir "au bon vieux temps", pas si bon que cela d'ailleurs, et qui voient dans la critique des sociétés de consommation actuelles le moyen de revenir à une pré-modernité, là où oeuvraient les anciennes hiérarchies de toute sorte, notamment religieuses et politiques.

Sans doute Alain TOURAINE est-il légèrement pessimiste dans l'évaluation de la situation, les lignes de force de la modernité sapant peu à peu les fondements des sociétés qui paraissent à l'extérieur, via un système de propagande sophistiqué, immuables. On pense notamment là à la société chinoise et aux sociétés arabo-musulmanes. Le fait que de nombreux groupes utilisent des méthodes terroristes pour faire entendre des messages pré-modernes (c'est-à-dire non fondés sur la raison), n'est-il pas finalement le symptôme brutal d'une désespérance de partisans d'anciens mondes.

    Dans un entretien accordé (à Zamane, le Maroc d'hier et d'aujourd'hui, 26 mars 2019) après la parution de Défense de la modernité, Alain TOURAINE estime que l'heure n'est pas à la critique de la modernité (processus engagé par les scientifiques du XVIIe siècle, préparé par les pensées d'Aristote et d'Averroès), mais plutôt à la défense d'un modèle de société capable, pour affronter les réalités du monde, de suivre les préceptes de la pensée rationnelle. Indissociable de l'effet universaliste, la modernité ne fait pas référence principalement à la notion de différence (laquelle peut mener à un multiculturalisme qui peut conduire vite à des sociétés séparées idéologiquement et matériellement). Il critique d'ailleurs tous ces modernisateurs, poussés bien plus par des préoccupations rattachées directement au fonctionnement du marché, qui, munis de l'idée de modernité ou de post-modernité, mènent à son éclatement et sa destruction. Il met dans le même mouvement, des acteurs aussi différents que les dirigeants du parti totalitaire chinois, les financiers occidentaux et les dictateurs nationalistes du tiers-monde...

 

SOCIUS

 

Alain TOURAINE, Critique de la modernité, Fayard, 1992 ; Défense de la modernité, Seuil, 2018.

 

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21 mars 2019 4 21 /03 /mars /2019 12:16

     Le médecin et psychologue britannique et professeur d'université William MC DOUGALL est l'auteur de plusieurs livres importants dans ce domaine. Il y développe une théorie de l'instinct et de la psychologie sociale. Émigré aux États-Unis à l'époque où y fleurit le behaviorisme, il s'intéresse à de multiples domaines allant de la psychologie sociale à l'étude de la vision des couleurs, à la psychiatrie, à la biologie du comportement et même, vers la fin de sa vie, aux phénomènes supranormaux. Il n'est d'ailleurs pas le seul dans ce cas, beaucoup de ses collègues anglo-saxons ont voulu étendre à la fin de leur vie leurs réflexions de manière spéculative au surnaturel...

   Influencé par les oeuvres de SPENCER, de DARWIN et de HUXLEY dans son choix de carrière, il choisit la biologie dans ses études avant de s'orienter dans une carrière médicale. Mais il préfère vite la recherche biologique à la pratique médicale, est élu membre du St John College en novembre 1897. Il y entreprend une étude approfondie de la psychologie moderne. Après une expédition dans le détroit de Torres organisée depuis Cambridge, il se familiarise avec une démarche anthropologique et poursuit son travail sur la vision des couleurs et sur l'attention (expérience sur les indigènes). A son retour, il participe à la fondation de la Psychological Society (1901), travaille de 1902 à 1904 comme assistant de James SULLY À l'University College  de Londres et publie sur des questions de psychologie physiologique. Ses intérêts s'orientent alors vers la psychologie sociale.

  Son élection à un poste d'enseignant de mental philosophy à Oxford en 1903 lui permet d'avoir son propre laboratoire. En 1905, il publie une Physiological psychology, puis, en 1908, l'Introduction to social psychology, son ouvrage le plus connu. La thèse centrale du livre consiste en l'affirmation des bases psychologiques de toute manifestation de la vie sociale, et des bases instinctuelles de toute manifestation de la vie psychologique. Les instincts sont, pour William MC DOUGALL, les premiers moteurs de l'activité humaine. Cela peut paraitre aujourd'hui banal, mais ça ne l'était pas à une époque où, encore dans les milieux mêmes scientifiques, persistent des considérables sur l'âme et le corps... Il énumère et étudie les principaux instincts et les émotions premières de l'Homme : l'instinct de fuite et l'émotion de crainte ; l'instinct de répulsion et l'émotion de dégoût ; l'instinct de curiosité et l'émotion de surprise ; l'instinct belliqueux et l'émotion de colère ; l'instinct d'auto-abaissement (ou de soumission) et d'auto-affirmation, et les émotions de soumission et d'orgueil (sentiment négatif ou positif de soi-même) ; l'instinct parental et la tendresse ; l'instinct de reproduction ; l'instinct grégaire : l'instinct d'acquisition ; l'instinct de construction. S'y ajoutent des "tendances innées non spécifiques", comme la sympathie, la propension au jeu, à l'imitation, à l'émulation, etc. Chacun de ces instincts recensés est l'objet d'un chapitre spécial dans la deuxième section de l'ouvrage. L'influence de SPENCER se fait sentir au niveau du traitement de plusieurs thèmes (importance de l'opinion d'autrui, de la récompense et du blâme dans l'élaboration de la conduite et du jugement moral ; rôle de l'égoïsme ; dynamique générale de la complexification entre l'instinct, les émotions complexes, les sentiments, la conscience de soi et des autres, la vie morale : influence du milieu et des circonstances ; fonction de l'habitude). Le succès du livre est appréciable et contribue à dynamiser la recherche portant sur les fondements du comportement social.

   Il publie en 1911 Body and Man et l'année suivante, Psychology : The study of behaviour. Il est élu membre de la Royal Society  et du Corpus Christi College d'Oxford (1912). Il passe la période de la guerre dans le Royal Army Medical Corps, étudiant et traitant les maladies nerveuses des combattants. En 1920, il devient professeur de psychologie aux États-Unis (Université de Harvard), et développe la théorie, déjà ébauchée dans son ouvrage de 1912, d'une force instinctuelle originaire, qu'il nomme hormé (terme grec signifiant élan), qui serait le vecteur de tous les comportements et actes de la vie humaine en tant qu'orientés vers la survie. Cette conception est à l'opposé des théories béhavioristes, largement répandues à ce moment, et aux États-Unis plus qu'ailleurs. Il publie en 1923 An outline of psychology, puis en 1926, An outline of abnormal psychology.

C'est vers cette époque qu'il commence ses expérimentations d'inspiration lamarckienne sur l'hérédité des habitudes acquises. Dans un cours à la Sorbonne (L'évolution. Faits. Expériences. Théories)-, publié à Paris (Centre de Documentation universitaire, juin 1943, cours recueilli par Madeleine PIERRE). Pierre-Paul GRASSÉ les résume ainsi : "Le psychologue anglais MacDougall a dressé des Rats, enfermés dans un bassin qui s'emplit d'eau, à s'échapper par un couloir obscur et non par une voie éclairée. Chaque fois qu'un sujet s'engage dans le mauvais chemin, il est puni par une violente commotion électrique. Vingt-trois générations successives furent soumises à cet entraînement. Les dernières commirent beaucoup moins de fautes que les premières et leur éducation se fit bien plus vite. MacDougall conclut à l'hérédité de l'habitude acquise et même à l'accroissement de celle-ci au cours des générations successives. Ces expériences ont été l'objet de critiques sévères ; on a reproché à MacDougall d'avoir pratiqué une sélection inconsciente, d'avoir utilisé des chocs électriques plus violents dans les dernières générations que dans les premières ; la motivation étant plus forte, l'apprentissage se ferait plus vite. MacDougall pour répondre à ces critiques a repris ses expériences sur de meilleures bases : il a pratiqué la sélection à rebours, utilisant comme reproducteurs les animaux les moins bien doués et des chocs électriques d'égale intensité. Les résultats furent identiques : le dressage devint bien plus rapide et les erreurs bien moins nombreuses au fur et à mesure que le rang des générations s'élevait. Ces expériences qui offrent, c'est indéniable, une bonne garantie, méritent d'être prises en considération : mais elles ont contre elles trop de résultats négatifs pour qu'elles suffisent à démontrer l'hérédité de l'acquis. Il faut les répéter encore et voir si les résultats sont bien identiques à ceux de MacDougall".

    William MCDOUGALL s'intéresse également aux apports de la psychologie à l'eugénique, ainsi qu'au domaine de la parapsychologie (il est notamment l'éditeur en 1937 du 1er volume du Journal of parapsychology). (Patrick TORT)

 

   William MCDOUGALL représente un courant psychologique pénétré par la notion de dynamisme vital. A travers James WARD (1843-1925), défenseur d'une théorie "conative" du sujet, l'influence lointaine qui détermine son orientation propre remonte à la psychologie de l'acte de Franz BRENTANO. Le qualificatif d'"hormique" ou d'"intentionaliste" que l'on  applique classiquement à ses vues n'a toutefois pas la signification philosophique de l'intentionalité de BRENTANO, sur laquelle est directement fondée la théorie de l'objet d'Alexius von MEINONG et dont quelques rémanences peuvent être trouvées dans la théorie husserlienne de la conscience constitutive. MCDOUGALL conserve de sa formation médicale un intérêt profond pour la biologie, et c'est dans l'activité même de  l'organisme qu'il situe l'intentionalité des conduites. Il est donc plus proche de TOLMAN, qui, comme lui, insiste constamment sur l'orientation du comportement vers un but à atteindre (purposiveness), au détriment des constructions mécanistes des béhavioristes, disciples orthodoxes de la réflexologie de PAVLOV.

   La définition de la  psychologie comme science du comportement, acceptée par WATSON comme une formule commode qui n'exclut aucune méthode et souligne implicitement la nécessité du contrôle, est, à un mot près, le titre du court ouvrage de MCDOUGALL, Psychology, The Study of Behaviour (1912), publié un an avant le manifeste célèbre du fondateur du béhaviorisme. Mais c'est dans Outline of Psychology (1923), que MCDOUGALL développe ses thèses dans toute son ampleur. Tout en étant convaincu de la nécessité de l'expérimentation, il rejette à la fois les vues de Willhelm WUNDT et celles du béhaviorisme des origine, parce qu'elles sont incompatibles avec la spontanéité de l'action : ni l'analyse introspective du contenu supposé de la conscience, ni les chaînes de réflexes postulées par les automatismes de dressage ne peuvent suffire à expliquer l'indétermination des repérages pratiqués activement par l'organisme sur le milieu. Selon lui, les caractéristiques psychologiques de la conduite sont les suivantes :

- la spontanéité du mouvement ;

- la persistance de l'activité indépendamment de la prolongation de l'impression initiale susceptible de l'avoir déclenchée ;

- la variation de direction des mouvements persistants ;

- la cessation des mouvements à partir du moment où ils déterminent un changement dans la situation ;

- la préparation à une sitution nouvelle, cette dernière résultant de l'action en cours ;

- l'efficacité accrue du comportement lorsqu'il est répété dans des conditions semblables ; le caractère global de la réponse.

    De cette énumération, on retiendra l'élément commun essentiel : le caractère vivant de la conduite. Konrad LORENZ a maintes fois rappelé l'insistance de MC DOUGALL sur la spontanéité des comportements en remarquant néanmoins que cette conviction témoignait de l'inspiration vitaliste de celui qui la professait. Cependant, même à l'intérieur de ce contexte, elle rejoint les observations du biologiste qui tente de décrire les actes instinctifs sans idée préconçue. On ne peut manquer de rapprocher les vues de MC DOUGALL de celles de Wallace CRAIG (1918), qui, le premier, distingua dans les instincts une phase appétitive initiale et une pagse consommatoire terminale, fondant de cette manière, après WHITMAN (1898) et HEINROTH (1910), le schéma descriptif fondamental de l'éthologie.

    MC DOUGALL s'écarte toutefois de la biologie proprement dite des conduites par cette autre conviction selon laquelle l'action résulterait de l'impulsion communiquée à l'organique par le mental. Il est moins aisé de récuser, à ce propos, l'influence du vitalisme, encore que le concept de motivation, tel qu'il figure dans de nombreux textes psychologiques actuels, ne marque guère de progrès par rapport à l'ancien dualisme de l'énergie et de l'acte.

  Comme beaucoup de créateurs, William MC DOGALL, vit tout au long de sa carrière, dans l'opposition. Émigré aux États-Unis depuis 1920, il ne parvient pas à s'assimiler à la mentalité américaine ; professeur à Harvard, il combat sans interruption le béhaviorisme régnant ; expérimentateur versé en physiologie, il manifeste un intérêt étrange (surtout pour les esprits trop restreints, dirions-nous) pour la parapsychologie ; enfin, et ceci est lourd de conséquences, il croit démontrer l'hérédité des caractères acquis à partir d'expériences effectuées sur plusieurs générations de rats. Il n'est pas exclu que l'homme des hypothèses imprudentes manifeste de cette façon sa méfiance à l'égard de système qui paraissent trop parfaits pour traduire la complexité du réel. De l'avis de beaucoup, MC DOUGALL est cet homme, et sa lutte impénitente contre le simplisme des théories mécanistes a sans doute mieux servi la psychologie que le conformisme de ceux pour lesquels la science est dogme plutôt que découverte. (Georges THINÈS)

 

William McDOUGALL, An Introduction to social psychology, London, Methuen & Co, 1911. Il n'existe apparemment pas de traduction d'ouvrages en Français, ses écrits étant publiés en anglais au Royaume-Uni ou aux États-Unis...

Georges THINÈS, Mc Dougall, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Patrick TORT, McDougall, dans Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, PUF, 1996.

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20 mars 2019 3 20 /03 /mars /2019 12:53

   Écrivain, journaliste, militant politique français, Claude BOURDET est un résistant (alias Lorrain, dans la Résistance), déporté, compagnon de la libération et une figure de la mouvance pacifiste. Il milite, après la Libération, notamment dans l'Union de la Gauche Socialiste (UGS), puis au Parti Socialiste Unifié (PSU) et au Mouvement pour le Désarmement, la Paix et la Liberté (MDPL).

 

Un résistant de la première heure

     Après des études à l'École polytechnique fédérale de Zurich (Suisse) (ingénieur en physique technique en 1933), il fait son service militaire, comme sous-lieutenant dans un régiment d'artillerie de montagne. Dès 1936, il est chargé de mission au ministère de l'économie dans le gouvernement du Front Populaire. Mobilisé en 1939 comme lieutenant dans l'artillerie, puis démobilisé après la bataille de France, il entre dans la Résistance dès l'automne 1940. Il participe aux côtés de Henry FRENAY à la fondation de Combat, dont il est ensuite membre du comité directeur puis représentant en 1943 lors du départ de FRENAY à Londre puis à Alger. Il se charge à partir de 1942 de la création et du développement du service de noyautage des administrations publiques dont il devient responsable national. Claude BOURDET représente Combat au Conseil National de la Résistance. En 1944, il est arrêté et déporté.

 

Un engagement pacifiste et à gauche

      A la Libération, l'expérience de la guerre le fait évoluer vers l'extrême gauche et la recherche d'un socialisme non stalinien. Il participe au Comité d'action des gauches indépendantes (GAGI). Un temps vice-président de l'Assemblée consultative, éphémère assemblée de transition pour le rétablissement de la République (printemps 1945), il s'associe avec Hector de GALARD avant de fonder à l'été 1945 avec d'autres anciens de Socialisme et Liberté (Yves DÉCHEZELLES, Henri FRENAY, Marceau PIVERT) le journal Octobre. Tous sont imprégnés de pacifisme et d'anticolonialisme, autour de la recherche d'un passage démocratique au socialisme et de la formation d'un nouveau pôle à gauche conservant l'esprit de la Résistance tout en refusant l'asservissement stalinien. Même s'il reste néanmoins peu critique vis-à-vis de l'univers concentrationnaire soviétique. Peu d'ailleurs à l'époque ont conscience de son ampleur. Claude BOURDET continue d'écrire dans Combat, mais s'oppose au nouveau propriétaire du journal, Henri SMADJA, qui soutient les gaullistes. Il quitte ce journal en 1950 et fonde avec Gilles MARTINET et Roger STÉPHANE, la même année, L'Observateur, qui devient L'Observateur Aujourd'hui (1953) puis France Observateur (1954) puis le Nouvel Observateur (1964) et enfin LObs en 2014. Il y défend l'union de toutes les gauches autour d'une seule et même cause : la justice sociale.

 

Anticolonialisme et Pacifisme.

   Présents dans de nombreux combats contre le colonialisme français - Madagascar, Algérie - il défend de sa plume et de ses paroles maints militants ou personnalités poursuivis pour opposition à la politique des gouvernements qui se succèdent sous la IVe comme sous la Veme République. Ce qui lui vaut par exemple une inculpation d'entreprise de démoralisation de l'armée, en 1956, de même que la saisie de France-Observateur. Claude BOURDET est par ailleurs l'un des élus de l'Union de la Gauche Socialiste au Conseil de Paris, conseiller municipal du 13e arrondissement de 1959 à 1971.

    Co-fondateur du PSU en avril 1960, il publie le Manifeste des 121, titré "Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie, signé par des intellectuels, universitaires et artistes de renom (mais pas par lui). Son militantisme politique, jugé excessif par ses ennemis, entraine des tensions qui aboutissent, en 1963, à une rupture majeure au sein de l'équipe de France-Observateur avec son départ.

En 1961, il invective et dénonce le préfet de police Maurice PAPON à propos des exactions et massacres commis à Paris le 17 octobre 1961 par la police contre les manifestants algériens du FLN.

    En février-mars 1963, pour se démarquer du Mouvement de la paix, Claude BOURDET lance, avec le soutien du PSU, une organisation non-alignée, le Mouvement contre l'Armement Atomique (MCAA), dont il est le président et Jean ROSTAND le président d'honneur. Les principes du MCAA sont clairs : Opposition à tout armement atomique et à tout essai nucléaire quel qu'en soit le pays responsable ; Lutte prioritaire contre la force de frappe française ; Lutte pour le désarmement général et d'abord atomique et pour la fin des expériences atomiques, pour des mesures unilatérales de désarmement, des traités et des accords internationaux ; Lutte pour la dissolution des blocs militaires. "Le MCAA n'est aligné sur aucun parti, aucun groupe : c'est un mouvement de paix ausein duquel marxistes, socialistes, anarchistes, non-violents, pacifistes intégraux ont leur place. Il entretien d'excellentes relations avec tous les partis de gauche."

En 1968, le MCAA élargit son champ d'intervention et se rebaptise MDPL. Le MDPL existe jusqu'en 1996, date de sa dissolution lors de son quatorzième Congrès, quitte à ce que des groupes autonomes du MDPL subsistent ensuite dans plusieurs villes.

En 1978, il est candidat du Front Autogestionnaire aux élections législatives à Villeurbanne, opposé au maire Charles HERNU, spécialiste - et promoteur de l'arme nucléaire - des affaires militaires du Parti Socialiste.

En février 1979, il crée et préside la première Association France-Palestine, qui vise à "développer l'aide matérielle et humanitaire au peuple palestinien meurtri par la guerre, l'exil et l'occupation et oeuvrer pour que soient reconnus et effectivement respectés les droits nationaux inaliénables du peuple palestinien, qui lutte sous la direction de son seul représentant légitime, l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP)". D'ailleurs, le MDPL est la première organisation française à reconnaître l'OLP.

   Claude BOURDET continue de soutenir les initiatives pacifistes, notamment contre les ventes d'armes, directement et à travers ses articles dans Témoignage Chrétien, Politique Hebdo ou Politis et participe à des numéros spéciaux du Nouvel Observateur.

   S'il est bien connu pour ses activités pacifistes dans beaucoup de milieux, il est aussi reconnu comme témoin important de la Résistance, notamment à travers son livre L'Aventure incertaine - De la Résistance à la Restauration, publié en 1975.

 

L'Aventure incertaine (1975)

  Dans ce livre, de souvenirs et d'analyses politiques, Claude BOURDET raconte son expérience de la Résistance, comme de sa lutte anticolonialiste et pacifiste.

Pour lui, les aspirations nées de la Résistance n'ont pas abouti aux transformations sociales en profondeur qu'il jugeait indispensables, mais à une décevante forme de restauration du régime politique et social antérieur. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il faille renoncer à l'action, car l'esprit de la Résistance continue à circuler à travers le monde et à animer des luttes qui contribuent au lent progrès de l'humanité, même si les résultats ne sont jamais à la hauteur des espérances et si des retours en arrières ne sont pas à exclure.

En tant qu'acteur important de la Résistance française, Claude BOURDET s'interroge aussi sur les difficultés rencontrées par des mouvements clandestins, qui sont nés en dehors des forces politiques organisées et qui, au départ, manquaient singulièrement d'expérience. Il met en lumière le caractère dispersé des initiatives, compliqué parfois pas des divergences politiques et des conflits personnels, qui a rendu difficiles l'organisation des mouvements de résistance, puis leur unification progressive. l'existence du revanchard régime de Vichy a également beaucoup nui au développement de la Résistance, en entretenant, chez beaucoup, de néfastes illusions et en retardant l'engagement de responsables administratifs et politiques, qui ont pu croire un temps au double jeu du maréchal Pétain.

Il souligne également les difficultés des liaisons entre la Résistance intérieure, d'un côté, et la France libre, le général de Gaulle et son représentant en France Jean Moulin, de l'autre : un militaire traditionaliste, autoritaire et imbu de sa légitimité historique, comme le général de Gaulle, a eu beaucoup de mal à admettre l'autonomie de la Résistance et a sous-estimé son apport. De leur côté, les résistants ont eu tendance à mythifier le chef de la France libre et n'ont compris que trop tard le rôle de restaurateur qu'il entendait jouer dans la France libérée.

 

Claude BOURDET, Le Schisme yougoslave, Minuit, 1950 ; Les Chemins de l'Unité, Maspéro, 1964 ; A qui appartient Paris, Le Seuil, 1972 ; L'Aventure invertaine - De la Résistance à la Restauration, Stock, 1975 ; L'Europe truqué ; supra-nationaliste, Pacte atlantique, force de frappe, Seghers, 1977 ; Mes batailles, Éditions in fine, 1993 : L'Afrique, l'aventure d'Albarka, (avec Jean SURET-CANAL), Éditions Burin-Martinsart, 1973.

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19 mars 2019 2 19 /03 /mars /2019 09:28

    Du latin instinctus, ce terme instinct désigne, nous rappelle Francesco M. SCUDO, spécialiste en éthologie et en génétique, à l'Instito di Genetica biochima ed evolutionistica de Pavie, "des aspects apparemment immuables dans l'activité des animaux et de l'Homme, c'est-à-dire des aspects propres à leur "nature", et pouvant être clairement distingués des aspects variables, issus des conditions externes, de l'expérience individuelle ou collective, de l'intuition ou du caractère "raisonnable", qui peuvent être également propres aux êtres en question."

Après avoir rappelé la tradition  moderne de la théologie naturelle, tirée d'une intuition de DESCARTES sur la nature des réflexes, les travaux de George-Louis Leclerc de BUFFON 1707-1788), naturaliste français et de Thomas Henry HUXLEY (1825-1895), biologiste anglais, les véritables théories sur les réflexes de SPENCER et d'Ivan SECENOV (1829-1905), physiologiste russe, ceux de PAVLOV au tournant du siècle, l'auteur détaille surtout diverses théories "mécanistes" élaborées à partir des années 1920 qui forment un net contraste avec la tradition physicothéologique comme avec le sens commun. "Une distinction, explique-t-il, entre réflexes et instincts - même si les seconds ne peuvent être que des modifications affaiblies des premiers - est en effet cruciale dans la théorie de Darwin, et plus encore la notion de complexes d'activité utiles formées d'actes automatiques comprenant également les activités "non innées". Il s'agit là de distinctions analogues à celle des traditions réflexo-théologiques modernes - toutes fondées sur la spécification des réflexes comme réponses "mécaniques", "passives" et même "involontaires" - mais qui n'installent aucun "saut qualitatif" entre l'Homme et les autres animaux."   L'auteur rappelle aussi que, toutefois, même si nombre de conceptions découlent des travaux de Darwin, lui-même n'a laissé aucun traitement systématique du problème des instincts et de leur évolution, se bornant à des considérations semi-empiriques sur les "pouvoirs mentaux" et leur variabilité dans l'ontogenèse et la phylogenèse. Les différentes théories des instincts tournent toutes autour de la division des instincts en composantes motrices et en stimuli déclenchants - qu'elles regardent comme leurs principaux traits qualitatifs - et de la caractérisation quantitative de l'appétence, ou de la propension, ou de la promptitude momentanée aux activités instinctives (que l'on peut traduire dans certains cas, d'une manière anthropomorphique, par des termes proches de "besoin", "urgence", "compulsion").

      Par "instincts", donc, écrit toujours F. SCUDO, "on entend des modalités de contrôle des comportements non purement passifs et mécaniques, lesquelles par ailleurs sont très différentes entre elles, même si l'on passe ordinairement par degrés de l'une à l'autre." Notre auteur présente des activités instinctives très différentes chez les Invertébrés, les Mammifères en général, les Vertébrés supérieurs et les Primates...

 

Différentes théories des instincts

        De leurs différentes expérimentations, des auteurs tirent des théories des instincts qui sont difficilement comparables et évaluables les unes par rapport aux autres, tant leurs objets d'expériences sont différents, les uns travaillant plus vers les Invertébrés, les autres vers les Mammnifères, et d'autres encore considérant plutôt les Vertébrés supérieurs comme les Primates... Nombreux mettent en avant la différence entre Réflexes et Instincts, discutent plutôt d'Erbkoordinationen (coordinations motrices innées) à complexité et applications différentes suivant les espèces considérées.

C'est le cas de tout un courant de pensée - nommé "moteur" - de différents auteurs, tout au long de leur carrière, tels que Edward THORNDIKE (1874-1949), psychologue américain, Charles Otis WHITMAN (1842-1910), zoologiste américain, Konrad LORENZ (1903-1989) et Nikolas TINBERGEN (1907-1988), travaillent sur les caractérisations des instincts "supérieurs", comme d'ailleurs Paul LEYHAUSEN (1916-1998), éthologue allemand, indépendamment du fait qu'ils sont "fixes" plutôt que modifiables après leur maturation au cours de l'ontogenèse.

Un autre courant de pensée, représenté par William MC DOUGALL, Johan Burdon Sanderson HALDANE (1892-1964) ou Bernhard HASSENSTEIN (1922-2016), biologiste et comportementaliste allemand, caractérise au contraire les instincts sur la base de leurs objets et des opérations, en premier lieu cognitives, réalisées sur des objets ou des classes d'objets, tandis que les Erbkoornationen seraient simplement les "instruments" des instincts.

Une alternative aujourd'hui très commune à ces deux écoles de pensée qui considère qu'il n'y a pas de bases innées ou instinctives aux comportements des Mammifères Supérieurs n'est pas considérée dans son développement par notre auteur, parce qu'elle laisse entièrement  inexpliquées la cohérence relative et la prévisibilité de ces comportements ainsi que l'impossibilité de les modifier, ou de les réprimer systématiquement, excepté à travers des processus évidemment pathologiques ou une véritable domestication.

       Citons directement Francesco SCUDO : "Le courant de pensée que nous nommerons "moteur", et dont le meilleur représentant est sans doute P. LEYHAUSEN, a comme objet principal d'explorer les circuits fonctionnels complexes, caractérisés par un usage flexible d'Erbkoordinationen qui peuvent en partie être remplacés par des coordinations motrices apprises, avec des fonctions équivalentes. Il est souvent clair que ces circuits ne peuvent être interprétés seulement comme correspondant à une unique propension ou appétitivité, étant donné que chacune de leurs Erbkoordinationen peut être utilisée à des fins tout à fait impropres, en "débordement" ou "à vide" (...). Souvent, en outre, différents Erbkoordinationen du même circuit sont associés à des postures et à des expressions diverses qui indiquent clairement leur niveau d'appétitivité (...). Évidents cependant sont les avantages de cette régulation "multiple" d'un circuit fonctionnel, par rapport à celle qui est seulement ou d'une manière prévalente le fait d'une seule propension, comme pour la "chaîne des réflexes".

Certaines théories motrices, toutefois, impliquent également qu'il n'y ait aucune régulation à proprement instinctive du circuit tout entier, au sens où il s'agirait de régulations complexes banalement physiologiques telle que la faim, ou d'une origine cognitive non instinctuelle. Des coordinations motrices clairement assujetties à plusieurs circuits fonctionnels, comme la déambulation, seraient au contraire exclusivement réflexes, ou apprises. Toutes autres conditions étant identiques, le fait que l'animal exécute l'une plutôt que l'autre des Erbkoordinationen aux fonctions analogues (...) ou en réduise ou élimine une dans un circuit fonctionnel, ou encore remplace une Erbkoordinationen par une coordination apprise, dépendrait seulement des intensités relatives aux différentes Erbkoordinationen, et des propriétés des stimulations déchenchantes. A cette interprétation théorique des instincts supérieurs, que nous nommerons motrice extrême, il n'est guère facile d'adresser une quelconque objection sérieuse dans le cadre des exemples spécifiques à travers lesquels elle est proposée. (...) Cependant, il n'est pas facile d'exclure qu'il y ait aussi une véritable forme de régulation instinctuelle de circuits fonctionnels entiers.

Le courant (...) que nous désignons comme "cognitif", s'en différencie par la priorité donnée aux objets des instincts, et souvent même, au niveau épistémologique, dans le fait de considérer le "plaisir" et la "douleur" comme des entités dérivées, sur des bases cognitives, de l'action : quand ils ne sont pas banalement physiologiques, le plaisir et la douleur reflèteraient des estimations ou des prévisions du succès ou de l'insuccès d'activités dans lesquelles l'animal est engagé. Les théories motrices de l'instinct, au contraire, sont habituellement liées à une conception "utilitariste" ou "hédoniste" du comportement, c'est-à-dire qu'elles considèrent "plaisir" et "douleur" comme des entités premières, justifications ultimes de tous les comportements supérieurs."

           

Discussion sur la caractéristique "hormique" des instincts.

    Dans la suite de son exposition, F. SCUBLA se concentre sur une des approches cognitives, après avoir rappelé que "comme les approches motrices sophistiquées, les approches cognitives elles aussi donnent pour argent comptant l'utilité spécifique des réflexes et des tropismes et l'utilité non spécifique (...)  d'Erbkoordinationen dépourvues de tout but mécanique précis". L'approche "hormique" (du grec qui signifie impulsion vitale ou "poussée" interne à l'action, voir MC DOUGALL, 1923), "se préoccupe avant tout de justifier les activités ayant des fins utilitaires plus ou moins précises, ce qui implique une certaine forme de prévision du résultat "final" de ces activités. Celles-ce se distinguent des activités mécaniques par  les caractéristiques suivantes :

1. une certaine spontanéité, au sens où le type de comportement n'est déterminé qu'en partie par la nature de la stimulation qui l'initie ;

2. la persistance de l'activité indépendamment de la persistance de la stimulation interne ou externe qui l'a initiée ;

3. des variations dans la forme ou la direction des activités persistantes ;

4. l'interruption de cette activité dès qu'elle a réussi à produire un changement spécifique des conditions;

5. le fait que l'animal se prépare en quelque sorte aux nouvelles conditions que son comportement a contribuer à produire ;

6. une certaine amélioration de l'efficience d'une activité quand elle est répétée par le même individu dans des conditions semblables.

  Ayant, poursuit notre auteur, ainsi qualifié les comportements, innés ou non, qu'il entend expliquer, le théoricien hormiste caractérise ceux qui sont instinctuels en termes de reconnaissance innée de classes de stimulations, d'objets et de situations."

A propos des Vertébrés en général, MC DOUGALL écrit : "Nous pouvons donc définir un "instinct" comme une prédisposition innée qui détermine l'organisme à percevoir (à témoigner de l'attention à) n'importe quel objet d'une certaine classe, et à ressentir en sa présence une certaine excitation émotionnelle et une impulsion à l'action qui s'exprime dans une modalité spécifique de comportement en relation avec cet objet." L'objet, pour MC DOUGALL est entendu au sens large, incluant des caractéristiques dues aussi bien aux conditions externes qu'aux conditions internes à l'animal, et la manière dont, parmi les instincts ainsi définis, il est utile d'opérer des distinctions principalement selon leur différent degré de spécificité, ou de spécialisation.

Alors que dans les théoriciens motrices sophistiquées, les comportements sont déterminés par des formes rigides d'apprentissage spécifiés d'une manière innée au sein de classes particulières de stimulus, les états émotionnels étant des entités directement dérivées et composites, reliées aux différentes Erbkoordinationen, dans les théories hormistes, ces états émotionnels  reflèteraient plutôt l'activation d'un ou plusieurs instincts, les Erbkoordinationen n'étant que de simples instruments des instincts. C'est au niveau de la cause du comportement que la différence entre ces théories se situant, et cela a des implications, comme l'écrit F. SCUDO, "d'un point de vue systématique". "Pour les théoriciens "hormiques" et apparentés, les Mammifères supérieurs seraient caractérisés par une douzaine d'instincts majeurs non spécialisés - cette évaluation étant constituée par des approches indépendantes et techniquement différentes, comme celles de MC DOUGALL (1923) et de HASSENSTEIN (1987). (...). Pour le théoricien "moteur" en revanche, ces mêmes Mammifères seraient caractérisés par un nombre d'instincts d'un ordre de grandeur plus élevé - environ une centaine."

"Les données, reprend notre auteur, plus vastes et plus précises accumulées au cours des dernières décennies ne semblent pas permettre un choix précis entre ces deux alternatives extrêmes, mais plutôt de qualifier la faiblesse de l'une et de l'autre en tant que schémas interprétatifs généraux. Par exemple, chez les Chats, il n'y a aucune base empirique précise pour caractériser un instinct agressif particulier, comme le veut la théorie hormique. Si, malgré cela, l'agression, la prédation, etc, avaient chacune une base instinctuelle unitaire - et il n'y a aucun motif sérieux de l'exclure -, la théorie hormique interpréterait mieux les Erbkoordinationen telle que la "morsure à la nuque" (appliquée aussi aux bouteilles, devons nous rappeler, comme expliquée auparavant dans le texte de l'auteur...) comme simple instrument de différents instincts, c'est-à-dire l'instinct prédateur, l'instinct d'agression, l'instinct sexuel (...) et l'instinct des soins parentaux (...). En l'absence de données empiriques suffisantes, permettant d'évaluer directement la validité relative des formes extrêmes de la théorie hormique et de la théorie motrice dans les différents cas, des évaluations indirectes peuvent se fonder sur une étude précise des émotions, et sur des considérations évolutives générales (...)."

 

Considérations évolutives générales

    Même s'il déploie des efforts pour expliquer l'état de la recherche sur les instincts sans la réduire en une soupe journalistique un peu insipide, F. SCUDO sait que la matière est difficile, cette discipline scientifique devant tout à un réseau complexe de notions parfois historiquement datées. Nous savons avec lui pourtant que derrière toute cette recherche, il existe un enjeu qui nous concerne directement, qui n'est autre de déterminer comment nous nous voyons nous-même, à travers ce que nous pouvons connaître de nos cousins lointains, les animaux, et comment du coup nous pouvons voir les autres, dans les conflits comme dans les coopérations.

"Pour être concret, écrit-il en conclusion, nous admettons que les circuits fonctionnels dans les comportements des Vertébrés supérieurs, Primates supérieurs inclus, ont des origines évolutives lointaines dans des instincts singuliers du type "chaîne de réflexes" des Invertébrés et de Vertébrés inférieurs. Nous admettrons, en outre, qu'aussi bien une interprétation instinctuelle strictement motrice qu'une interprétation sur des bases principalement non instinctuelles sont globalement inadéquates pour rendre compte des comportements des Primates supérieurs. On se souviendra également que l'ontogenèse des comportements est un point de départ peu éclairant pour expliquer l'actogenèse, dont ne rend raison qu'en partie le contrôle instinctif.

Ces prémisses étant posées, une séquence évolutive plausible qui conduirait jusqu'aux instincts de ces mêmes Primates en partant des "chaînes de réflexes" (instincts type I), chacune correspondant à un circuit fonctionnel, pourrait être la suivante :

A une propension singulière régulatrice du circuit entier sont associées des propensions spécifiques qui contrôlent partiellement, mais plus directement, des Erbkoordinationen du circuit lui-même, comme il est couramment admis, par exemple par LEYHAUSEN (1965). Le résultat extrême d'un tel processus serait, précisément, celui décrit par LEYHAUSEN lui-même pour le circuit de prédation chez les Chats, c'est-à-dire (Instincts type II) une "démocratie" de propensions semi-autonomes aux Erbkoordinationen singulières du circuit qui, selon lui, remplacerait totalement la propension singulière originaire. Ce "morcellement" de l'instinct constituerait le pas évolutif le plus caractéristique et le plus important franchi par les Mammifères, attendu qu'il permettrait la combinaison de l'instinct et de l'expérience alors que, par exemple, chez les Insectes, l'expérience serait principalement, ou totalement, alternative aux instincts de type I.

On propose ici, plutôt, que le remplacement "complet" de la propension singulière originaire ne soit pas nécessairement le produit évolutif final du processus de "morcellement" de l'instinct de type I qui conduit à II, mais que souvent, un tel remplacement soit seulement partiel. A partir de là, on pourrait passer à un stade plus avancé, c'est-à-dire de moindre spécialisation ou spécificité du même circuit, dans lequel tout ou partie des Erbkoordinationen seraient ensuite remplacé par des coordinations apprises, par réduction et élimination de leurs propensions spécifiques, au moins chez l'adulte. Le résultat final de ce processus évolutif serait bien compatible avec la situation observée chez les adultes des Primates supérieurs - ou Instincts type III, c'est-à-dire celle d'un usage rare des Erbkoordinationen, dotées le plus souvent de plusieurs fonctions dont chacune est "faiblement" régulée par la propension caractéristique du circuit, dûment modifiée, tandis que l'objectif d'une "situation consommatoire" est obtenu principalement à travers des coordinations motrices-a-spécifiques ou apprises. Il est donc évident que le processus évolutif postulé ici est tout à fait compatible avec différents niveaux de validité relative à différents stades évolutifs, des théories cognitives et motrices, même extrêmes.

A partir des données disponibles aujourd'hui, il me semble possible d'affirmer rien de plus que la forte plausibilité qu'à partir de la modalité de contrôle I, l'évolution qui a conduit aux Primates supérieurs soit passées par des stades intermédiaires à quelque niveau avec II, pour atteindre ensuite une nette prévalence de III chez les Primates supérieurs adultes non pathologiques, tandis qu'une prévalence de II est évidente chez les Fétidés. Si l'on découvre un jour le niveau précis de dominance de II dans l'évolution des Primates - et le niveau précis de dominance du même stade chez les autres Mammifères, et éventuellement aussi chez les Céphalopodes supérieurs -, on pourra peut-être alors soutenir l'idée que les modalités de contrôle inné de l'actogenèse ont évolué essentiellement de la même manière chez tous les animaux. S'il en était ainsi, les niveaux de modalités de contrôle intermédiaire entre I et II, et entre II et III, constitueraient une échelle de progression quantitative absolue dans l'évolution animale - telle qu'elle a été vaguement postulée, entre autres, par LAMARK et par SCHAMALHAUSEN - avec de multiples et intéressantes implications théoriques."

 

Francesco M. SCUDO, instincts, dans Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, Sous la direction de Patrick TORT, PUF, 1996.

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19 mars 2019 2 19 /03 /mars /2019 09:27

   Si la période de plus de dix ans (entre 1975-1989) qui selon Yves SANTAMARIA part de cette société de la moitié des années 1970 qui a intégré les bouleversements de mai 1968, et qui s'éloigne définitivement de perspectives de changements radicaux et encore plus révolutionnaires, et va jusqu'à la chute du mur de Berlin, la fin d'une certaine hégémonie communiste dans le paysage pacifiste français, peut comme toujours être sujet de discussion, elle constitue un point de vue commode pour constater l'éclatement du pacifisme, jusqu'à la contestation même du pacifisme au sein des mouvements de paix. Ensuite, c'est-à-dire jusqu'à maintenant, les cartes sont complètement rebattues en son sein, et son influence sur les politiques de défense et d'armement ramenée au minimum.

   Si lors de réelles menaces de guerre et pendant les guerres même, le mouvement pacifisme conserve, malgré toutes les répressions et toutes les censures, une influence de puissance variable mais réelle, que ce soit dans les mentalités et l'opinion publique ou en par des organisations structurées, motivées et combatives, il en est plus de même en temps de paix, de stabilisation des situations internationales, même si cette paix est toujours fragile. Et les peurs qui mobilisent ne sont plus les mêmes : il s'agit plus d'instabilité sociale interne, de montées de mouvements sociaux, d'obnubilation des esprits sur des terrorismes (qui semblent plus terroriser les autorités que les populations...)...

   Une opinion fortement répandue, et qui ne donne évidemment pas prise aux activités pacifistes massives, est que la France est désormais doublement en sécurité, sa suprématie étant garantie en Europe par la division de l'Allemagne et sa défense étant assurée au sein de l'OTAN face à l'URSS, qui par ailleurs donne des signes d'éloignement d'une rhétorique agressive par rapport aux pays capitalistes. Non que les débats sur l'arme nucléaire ait cessé, surtout à gauche, au sein du Parti Socialiste, non que la jeunesse soit moins sensible, bien au contraire, (surtout la jeunesse étudiante) qu'auparavant aux vicissitudes qui l'attend dans le service militaire, dont on se demande à quoi il peut servir, le temps des armées massives étant bel et bien révolus, non encore que des débats n'existent plus quant à plusieurs aspects de la présence de l'armée dans la société. Il y a bien constitution d'un bloc des anti-nucléaires regroupant la vieille garde SFIO et de nouveaux adhérents, qui freine d'ailleurs l'évolution du parti socialiste, qui veut se doter d'une philosophie de parti de gouvernement plus que parti du changement radical. Il y a bien un climat de fronde au sein de la jeunesse, qui de contestations des réformes universitaires au refus de la réforme des sursis au service militaire, s'exprime sous des formes multiples, dont la révolte violente, même si elle est mise en musique par la grande presse, n'est qu'une extrême minorité, malgré l'existence d'un terrorisme dit rouge qui sévit surtout en Italie et en Allemagne. Il y a bien dans les mouvements dits sociaux qui grandissent en considération au diapason du déclin d'une classe ouvrière cultivée par le Parti Communiste, des revendications touchant au domaine de la sécurité, de la guerre et de la paix : rassemblements du Larzac contre l'extension du camp militaire, manifs souvent petites mais fréquentes contre les ventes d'armement ou les essais nucléaires, contestation de ce que maints enseignants nomment militarisation de l'éducation nationale, appels au soutien aux objecteurs de conscience qui refusent le service civil tel qu'il est (deux ans au lieu d'un, et cantonnement à l'Office National des Forêts...) lequel provoquent parfois des soutiens massifs dans les milieux à gauche, les mouvements chrétiens et les syndicats, sans compter une large frange sympathisante du monde associatif.

 

Un paysage définitivement changé.

Bien avant le mouvement provoqué par la double décision de l'OTAN du 12 décembre 1979, d'installation des euromissiles, où la France n'est pas directement concernée (pas d'implantations sur son sol), en "réponse" à la modernisation des missiles SS 20 installés dans les pays de l'Est, un changement progressif mais tenace s'opère au sein du paysage pacifiste. Qui aboutit au déclin du Mouvement de la paix, malgré un "Appel des Cent" (1982) qui se veut plus large que la mouvance communiste, à l'activisme grandissant d'une partie du monde associatif mettant en oeuvre (dans beaucoup de sens...) les objecteurs de conscience toujours plus nombreux et au regroupement dès 1979 d'un certain nombre d'organisations (PSU, MDPL, Non-violents, mais aussi de groupes actifs quoique très petits - on pense notamment à La Forge, Centre de documentation et de formation sur la défense, qui en constitue avec le collectif Cedetim des intellectuels anti-impérialistes d'inspiration marxiste, la cheville ouvrière), au sein d'un Comité pour le Désarmement nucléaire en Europe créé en bonne et due forme en novembre 1981. Cette convergence dans ce CODENE, de nombreux éléments du pacifisme prend d'ailleurs de l'ampleur dans le temps jusqu'à l'effondrement du mur de Berlin en 1989, face à une Union Pacifiste de France à l'activité devenue un brin rachitique et à une Ligue Communiste Révolutionnaire, qui refuse à la fois de s'intégrer dans le Mouvement de la paix et  dans ce CODENE trop sensible à ses yeux aux problématiques de la défense, qui n'est finalement pour elle que la défense du système capitaliste... Pendant toute la durée de ce qu'on appelle alors le mouvement anti-missiles, bien plus important en République Fédérale Allemande, en Grande Bretagne ou même en Italie, la bipolarité Mouvement de la paix/CODENE s'exprime non seulement dans des divergences d'analyse importantes, dans des activités séparées et dans les différentes réunions internationales des mouvements de paix européens, et cela parfois de manière vive. Cette bipolarité n'empêche pas de s'exprimer d'ailleurs d'autres groupes qui agissent de manière autonome, que ce soit dans la mouvance non-violente (où un Appel du Larzac sera un temps diffusé...) ou dans les milieux d'extrême gauche, et qui formulent eux aussi des analyses différentes. L'appui de la CFDT au CODENE EN 1983, sous forme d'une adhésion d'ailleurs formelle à l'Appel du CODENE, donne à ce regroupement associatif un poids plus important face à la traditionnelle machine pacifiste du Mouvement de la paix, tant dans la presse qu'au plan des relations internationales des mouvements de paix. C'est que le CODENE développe une thématique sur la défense, à plusieurs volets, qui est aussi une analyse de la situation internationale, toutes deux n'étant pas sujettes à des accusations de duplicité ou de sympathie particulière envers l'Union Soviétique (soutien des mouvements de contestation à l'Est, envers Solidarnosc en Pologne par exemple), et offrant même un pluralisme au sein de ses moyens d'expression sur de nombreux sujets, au diapason de plus d'une grande partie des mouvements d'objecteurs de conscience. Même si au haut niveau, la hiérarchie catholique comme les grands médias chrétiens (protestants comme catholiques) ne se désolidarise que timidement de la politique de défense nucléaire (un peu plus des ventes d'armes...), de très nombreux groupes de base de deux confessions chrétiennes se montrent actifs au sein des comités locaux du CODENE... L'ampleur du mouvement de paix en Europe est tel que la position de l'OTAN de ne pas implanter finalement de nouveaux missiles à l'Ouest, comme d'ailleurs de manière générale l'effondrement des régimes totalitaires "communistes" à l'Est, pu être revendiquée comme sa victoire au début des années 1990. Il est vrai que malgré la grande défaite des pacifistes en général au sein du Parti socialiste qui se rallie à l'armée nucléaire, le mouvement général d'opinion contre les euromissiles figure de phénomène massif, le dernier observé à ce jour en Occident, concernant les questions de guerre et de paix. Le fait même que la problématique du CODENE, entre autres, est de se situer dans la défense d'un politique de paix et de ne pas se réclamer d'un pacifisme trop décrié dans la société française qui n'a pas perdu la mémoire de l'attitude des pays européens face à l'Allemagne cinquante ans plus tôt. Se baptisant Mouvement de paix et non mouvement pacifiste, le CODENE, dont les options sont relayées tant bien que mal de manière importante sinon dans la presse, du moins dans les relais d'opinion politiques et syndicaux livre une analyse, cela au gré notamment de la parution du Bulletin du CODENE, qui refuse de prendre parti par la défense d'une Europe capitaliste comme de soutenir la "politique de paix" de l'Union Soviétique. Pour faire place à une contestation plutôt radicale du militarisme et de la militarisation, comme de tous les impérialismes, y compris français.

 

Une nouvelle donne intellectuelle

   Avec l'effondrement des régimes "communistes" à l'Est, s'installe une nouvelle donne politique et stratégique en Europe. Et même si le Mouvement de la paix perd ensuite définitivement de son importance, à l'aune de celle du Parti Communiste, et même si les activités du CODENE périclitent fortement, les problématiques de paix ne peuvent plus relever simplement du refus de la guerre ou même de l'antimilitarisme. Même si également la réforme du service civil et plus encore la suspension du service militaire, éteint en quelque sorte la source d'une contestation de la jeunesse (tarissant d'ailleurs du même coup les forces vives d'une grande partie du tissu associatif), l'exposé des problématiques de paix, dans des cercles qui se spécialisent, prennent beaucoup plus en compte qu'auparavant, outre l'obligation formulée de recourir à la guerre, les questions de justice sociale et économique comme celles du fonctionnement politique des sociétés. Alors qu'auparavant, on pouvait sans sourciller, à propos d'un danger de guerre, mobiliser uniquement sur ce danger immédiat, et cela d'ailleurs avec une certaine efficacité, on ne peut plus, comme la crise des Balkans, la guerre au Kosovo... l'ont montré, formuler des propositions pacifistes sans leur adjoindre obligatoirement les conditions nécessaires à une véritable pacification et même au-delà, avec une réflexion à terme sur l'évolution des sociétés concernées par le conflit armé, de penser la paix et la guerre non plus en terme de tout ou rien mais selon des principe, présentés plus "absolus", la justice, le respect des droits de l'homme, la démocratie... Si nombre d'intellectuels continuent de soutenir l'Union Pacifiste comme journal ou des organisations qui clament la nécessité de la paix, qu'ils soient formés ad hoc ou faire partie d'une longue tradition pacifiste, l'exigence de l'opinion publique comme celle des instances qui mènent un combat contre la guerre est de réfléchir aux conditions mêmes de la paix, à court, moyen et long terme. Si auparavant, les analyses sur ces conditions existaient (notamment dans l'entre-deux-guerres mondiales), elles sont maintenant le support obligatoire d'une campagne pour la paix digne de ce nom.

 

Des menaces de crise et de guerre instrumentalisées

    Le climat général, alors que la guerre en Europe - à tort ou à raison - apparait à l'ensemble de la population comme une perspective très improbable, est aux clameurs de crise - réelle du capitalisme, supposée des sociétés face à des terrorismes et des crimes particulièrement bien mis en scène par des mass-médias. La montée du chômage de masse permanent, la mise en cause de nombreuses conquêtes sociales constituent des facteurs d'insécurité réelle, camouflée à bien des égards par des insécurités dues à des violences physiques (que ce soit dans les "banlieues" ou au gré de crimes spectaculaires). Dans ce climat d'insécurité, si les menaces proprement militaires sont réelles (décrochages de la défense de l'Europe par les États-Unis ou à l'inverse - c'est selon l'analyse -main-mise par l'intermédiaire de nouvelles installations militaires, d'où la crise des euromissiles), les mouvements de paix en Europe, moins en France, notamment parce que leurs acteurs sont souvent des contestataires de l'ordre établi ou du libéralisme qui s'installe, connaissent des montées en puissance inédites depuis les grandes manifestations d'après-guerre contre les armements nucléaires. Ces mêmes mouvements contestent également la montée d'instruments policiers tendant à contrôler non seulement les organisations d'extrême gauche ou d'extrême droite, mais aussi l'ensemble des populations. Ils contestent l'instrumentalisation par les États des menaces externes (mais également de leurs ramifications intérieures) afin, jouant notamment sur la peur, de renforcer leur arsenal policier de contrôle social.

 

Une nouvelle façon d'agir pour la paix

   Alors que beaucoup auparavant menaient un combat pour empêcher la guerre, dans maintes circonstances, surtout au nom des malheurs et des fausses solutions qu'elle apporte, avec la crise des euromissiles nait une prise de conscience de plus en plus de citoyens que permettre la pérennité de la paix passe par une implication sur les questions de défense, alors que s'éloigne de plus en plus les perspectives révolutionnaires un court instant ravivées (mais n'était-ce qu'une illusion...) pour faire place à des activités, multiformes qui ne concernent pas directement la problématique de la guerre, qui entendent peser sur les choix politiques de défense, non seulement du pays auquel on appartient, mais également à ceux qui mettent en cause les perspectives de paix et de prospérité dans le monde. La crise des euromissiles tend à fédérer nombre de ceux qui s'étaient déjà engagés dans d'autres combats, de manière séparés le plus souvent, que ce soit pour une autre agriculture, une autre approche du Tiers-Monde, une autre façon de vivre en société... Alors que des manifestations massives et des initiatives se multiplient en Europe, le cas de la France reste particulier, où la défense et les relations internationales paraissent d'un domaine réservé, inaccessible aux citoyens "ordinaires, et dont les spécialistes reconnus ne peuvent être qu'issus du milieu militaire ou ne doivent que s'adresser qu'à ce dernier. Alors que nombre d'associations sont reconnues partout en Europe, issues d'initiatives civiles, on ne reconnait pas en France la qualité d'intervention aux organismes, qui, dans les années 1980 se multiplient, réclament avoir droit d'influer sur les choix de défense. Ni le CODENE, ni le Mouvement de la paix, ni l'Appel des Cent d'ailleurs ne bénéficient de la même attention des médias et des responsables politiques que les organisations allemandes ou néerlandaises correspondantes... Leurs moyens sont d'ailleurs faibles en comparaison des organisations de masse britanniques ou même d'Espagne et d'Italie, ne bénéficiant - et cela s'arrête bientôt avec la suspension prochaine du service militaire - que d'un élan important d'une partie de la jeunesse directement concernée par celui-ci, dont une partie - qui reste minoritaire -  s'oriente directement vers l'objection de conscience. Ceux-ci "bénéficient" d'un statut qui permet à beaucoup, de manière légale ou illégale, de s'engager dans ces associations dont beaucoup se retrouvent solidaires ou directement engagées dans le nouveau mouvement de paix.

      Une enquête de 1984 parue dans Le Monde diplomatique, permet de cerner les contours et les moyens de ces mouvements de paix, alors en pleine activité. Les auteurs de l'enquête indiquent que, dans le grand mouvement de contestation de l'implantation des Pershing américains et des SS20 soviétiques qui traversent alors nombre de pays européens, "la France est moins touchée".

"La campagne menée par le Mouvement de la paix a certainement obtenu un résultat honorable, mais il semble que les gros bataillons des militants cégétistes et communistes aient été mobilisés. Il serait sans doute exagéré de dire que cette campagne a réellement diffusé, dans la population, le message du pacifisme. Plusieurs raisons ont été avancées pour expliquer cette réticence des Français : le mauvais souvenir laissé par la capitulation de Munich, la méfiance à l'égard de l'Union soviétique et du parti communiste, le large consensus existant entre les formations politiques sur la dissuasion nucléaire, le manque de crédibilité des solutions de rechange pour assurer la défense... Il faut aussi tenir compte des traits particuliers du "mouvement de paix" français, qui se caractérise d'abord par son hétérogénéité. (...). Une enquête récente, menée par le Centre d'étude de défense et de sécurité internationale de Grenoble (CEDSI), à laquelle ont volontiers participé 59 groupes représentant toutes les composantes du "mouvement de paix" - et notamment l'Union Pacifiste de France, Résistance internationale des femmes à la guerre, Pax Christi, le PSU, le MAN, le MDPL, le MIR (voir les articles à ces noms...), le Mouvement de la paix, le Mouvement des Objecteurs de Conscience (MOC), les Verts, Femmes pour la paix, le CODENE, le Cun du Larzac... a mis en évidence deux autres caractéristiques : le manque d'organisation et de moyens, une trop grande diversité des thèmes et l'absence d'un projet commun. La plupart des groupes étudiés relèvent naturellement de la loi 1901 sur les associations. certains se classent à la rubrique partis politiques, mais il est très révélateur qu'un nom appréciable de réponses fassent état d'association de fait et de collectifs. 8 groupes seulement disposent d'un permanent au moins (...). IL est particulièrement difficile d'obtenir le nombre des membres. (...) Au total, il ne semble pas que le nombre d'adhérents aux groupes qui appartiennent au "mouvement de paix" excède 25 à 30 000 personnes. A propos des ressources, on enregistre une forte réticence pour répondre (c'est-à-dire, selon nous que la plupart de ces associations... ne le savent pas eux-mêmes, faisant appel aux bonnes volontés ad hoc, lors des actions, et reposant sur énormément de bénévolat...) (...) Il s'agit pour l'essentiel des cotisations, de subventions et de ventes de publications. Le "mouvement de paix" français est pauvre et il est extérieur à l'univers marchand. Actuellement, un besoin d'organisation est ressenti. Mais s'il existe bien des fédérations ou des collectifs d'association - le CODENE, la plate-forme Objection, la Fédération artisanale et artisans de la paix, - les 59 groupes ont de grandes difficultés à avoir une action commune. (...) Contrairement à ce qui se passe notamment en République Fédérale d'Allemagne ou au Royaume Uni, les relations des pacifistes avec les syndicats sont limitées. (...). Inversement, sauf peut-être la CFDT, les syndicats ne semblent pas intéressés par ces groupes quand ils ne les contrôlent pas." (...). Les enquêteurs mentionnent également que "les pacifistes français paraissent internationalement bien isolés, peut-être parce que leur mouvement est trop faible pour dialoguer avec des puissantes organisations. A noter qu'après 1984, de nombreux liens se tissent entre membres du CODENE et acteurs majeurs de mouvements de paix en Europe, lors de diverses rencontres, manifestations, actions, qui tentent de faire pièce aux moyens somme toute plus important du Mouvement de la paix, en faisant valoir notamment les divers soutiens apportés aux mouvements dissidents à l'Est (Solidarnosc en Pologne notamment) : clairement il s'agit de bâtir un mouvement indépendant de paix... "Plusieurs organisations, mentionnent encore les enquêteurs, ont pour objectif la recherche, la formation et l'information (ARESPA, Cun du Larzac, Défense et Paix, La Forge notamment). Il n'existe pas moins de 16 centres de documentation et 35 revues et journaux, dont les plus importants sont Alternatives non violentes, Non-violence politique, Élan, L'Union pacifiste, le Bulletin du CODENE, Les Cahiers de la réconciliation, le Journal de la Paix, Alerte atomique. Les modalités d'action du "mouvement de paix" en France sont très diversifiées grève de l'impôt, pétitions, journées d'initiation, cycle de formation, campagnes nationales, jeûnes, heures de silence, défilés silencieux, théâtre, disques, conférences, débats, poésies, chantiers 'de service civil notamment, devons-nous préciser), stages, films, animations musicales, candidatures aux élections, actions auprès des médias, tracts, livres, etc. (...) Le désarmement est bien sûr au centre du discours du "mouvement de paix" français qui développe aussi, avec une particulière insistance, d'autres thèmes, notamment le changement de société et celui du statut des militaires (droit du soldat, objection, service civil)...."

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Défense de l'Europe ou défense européenne? Actes du colloque des 20 & 21 janvier 1989, Damoclès (CDRPC), 1989. Daniel COLARD, Jacques FONTANEL et Jean-François GUILHAUDIS, Enquête sur le "mouvement de paix", Le Monde diplomatique, Février 1984.

 

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5 mars 2019 2 05 /03 /mars /2019 13:34

      On pourrait écrire : enfin un livre qui traite de l'histoire d'un pays en dehors d'une historiographie officielle (et scolaire) qui fait la part un peu trop belle aux familles aristocratiques de tous poils. Ce serait injuste car il existe tout de même des Histoires économiques et sociales qui traitent des mouvements d'ensemble des société en mettant à leur vraie place ces querelles entre monarques, princes d'Églises et lettrés tapageurs. Toutefois, rares sont les tentatives - et celle de Howard ZINN pour les États-Unis est appelée à faire école - de décrire une histoire politique qui situent les acteurs réels de l'Histoire. Il est vrai qu'on se demandait parfois ce qui poussait tel ou tel souverain à se mettre dans les difficultés ou accumuler les succès, ou même comment tel ou tel régime politique évoluait, sans l'ombre d'un regard sur la grande masse de la population... Les stratégies comme les tactiques des uns et des autres ne suffisent pas à rendre compte des situations et de leurs évolutions.

L'irruption du peuple est souvent en France associée à la Révolution de 1789, et pourtant le peuple, dont la définition transparait bien à la lecture de l'ouvrage de Gérard NOIREL, existe, agit, pousse la société dans un sens ou dans un autre, construit et détruit depuis l'aube des temps. Commencer cette histoire populaire de la France à la guerre de Cent Ans, qu'il justifie amplement par un changement radical dans le domaine des représentations et de l'évolution des mentalités, par rapport à la pauvreté et à la misère par exemple, permet de remettre à sa place tous ces fantasmes nationalistes qui font par exemple de Jeanne d'Arc une figure centrale dans l'émergence de la France en tant que telle. Et qui n'hésitent pas à parler de nation pour des époques où elle ne signifie réellement rien. Jusqu'au mot François (français), on ne se représente pas encore une entité unie, et cela d'autant plus qu'on s'éloigne des centres du pouvoir. La guerre de Cent Ans, la Grande Peste sont des éléments fondateurs - plus par la voie de destruction que de construction d'ailleurs, de la constitution très progressive de cette entité qu'on appelle aujourd'hui la France, issue d'un parcours bien particulier qui n'a pas d'équivalent en Europe, chaque État étant par ailleurs l'aboutissement de processus bien différents d'une contrée à l'autre.

   Dans son avant-propos, l'historien du monde ouvrier, de l'immigration et de la question nationale de France, qui a mené un travail à long cours sur cette histoire populaire, écrit qui"il existe deux grandes manières d'écrire l'histoire de France. La première est collective. Elle consiste à rassembler un grand nombre de spécialistes sous l'égide d'un historien bien placé au carrefour des institutions académiques, de l'édition et du journalisme, pour présenter au public cultivé un état du savoir historique à partir d'un fil conducteur assez lâche, de façon à réunir les petits producteurs indépendants que nous sommes autour d'une oeuvre commune. Ernest Lavisse, Pierre Nora et aujourd'hui Patrick Boucheron s'inscrivent dans cette longue tradition. La seconde manière est in individuelle. Elle caractérise les historiennes et les historiens qui sont arrivés dans la dernière ligne droite de leur carrière et qui exposent leur vision de l'histoire de la France en s'appuyant, notamment, sur leurs propres travaux. Jules Michelet, Fernand Braudel ou, plus récemment, Michelle Zancarini-Fournel ont incarné cette démarche. C'est elle que j'ai adoptée moi aussi dans ce livre, qui est l'aboutissement des quarante années que j'ai consacrées à la recherche historique." Il s'inscrit dans le sillage d'Howard ZINN, quant à l'insertion dans sa vision de l'histoire des masses populaires, et se réclame également de l'oeuvre de Norbert ÉLIAS pour l'histoire des mentalités. Il avertit également qu'une histoire populaire n'est pas pour lui l'histoire des classes populaires, mais bien l'enchaînement dynamique de l'action d'individus et de groupes plus ou moins importants de la population, même de sa partie la plus pauvre. Il se justifie au tout premier chapitre sur son point de départ, l'épopée de Jeanne d'Arc constituant un des nombreux épisodes qui, entre la fin du XIVe siècle et le début du XVe, entraine un processus centripète qui mène de plus en plus de territoires dans une même histoire. L'épopée de Jeanne d'Arc est également emblématique de ce qui se répète souvent dans l'histoire, elle montre ce qui arrive au peuple ou une grande partie de celui-ci lorsqu'il se porte au secours de puissants, étant bien mal récompensé après le succès de son soutien. Les relations entre puissants et masses populaires sont bien le creuset de la constitution d'une nation, et d'abord d'un État avant que celui-ci soit intériorisé mentalement comme légitime...Et il fait pour cela plusieurs siècles, ces siècles que l'auteur déroule dans une écriture agréable, très loin des manuels scolaires ou même de certains ouvrages d'histoire.

 

      Ce n'est que très tardivement qu'on appelle le peuple par ce nom. En quatrième de couverture, l'éditeur le présente bien : En 1841, dans son discours de réception, à l'Académie française, Victor Hugo avait évoqué la "populace" pour désigner le peuple des quartiers pauvres de Paris. Vinçard ayant vigoureusement protesté dans un article de La Riche populaire, Hugo fut très embarrassé. Il prit conscience à ce moment-là qu'il avait des lecteurs dans les milieux populaires et que ceux-ci se sentaient humiliés par son vocabulaire dévalorisant. Progressivement, le mot "misérable", qu'il utilisait au début de ses romans pour décrire les criminels, changea de sens et désigna le petit peuple des malheureux. Le même glissement de sens se retrouve dans Les Mystères de Paris d'Eugène Sue. Grâce au courrier volumineux que lui adressèrent ses lecteurs des classes populaires, l'auteur découvrit les réalités du monde social qu'il évoquait dans ses romans. L'ancien légitimiste se transforma ainsi en porte-parole des milieux populaires. Le petit peuple de Paris cessa alors d'être décrit comme une race pour devenir une classe sociale." Pour que les habitants de ces contrées s'appellent eux-mêmes et se définissent comme Français et adhèrent à l'idée de faire partie de la France, il fallut non seulement le mouvement de reconnaissance des élites de certaines réalités qui ne bénéficiaient auparavant d'aucun écrit, sauf incidemment, mais également de l'adhésion de classes sociales populaires, généralement pauvres, via la scolarisation qui ne fut massive qu'au XIXe siècle. C'est dire que l'idée de France est très tardive dans l'Histoire.

"La France, explique l'éditeur, toujours en quatrième de couverture, c'est ici l'ensemble des territoires (colonies comprises) qui ont été placées à un moment ou un autre, sous la coupe de l'État français. Dans cette somme (qu'il faut lire attentivement, tant les chapitres sont denses d'informations), l'auteur a voulu éclairer la place et le rôle du peuple dans tous les grands événements et les grandes luttes qui ont scandé l'histoire depuis la fin du Moyen-Âge, : les guerres, l'affirmation de l'État, les révoltes et les révolutions, les mutations économiques et les crises (notamment dues aux aléas du climat dans un monde agricole aux techniques parfois sommaires), l'esclavage et la colonisations, les migrations, les questions sociale et nationale." 

    L'intérêt à la lecture de cet ouvrage ne faiblit jamais, que ce soit dans les temps d'avant la Révolution de 1789 que pour la période contemporaine. Il existe une dynamique, confluence de toutes sortes d'influences, dont rend bien compte Gérard NOIRIEL, qui mène, de façon ni téléologique ni obligatoire, à un destin commun des populations au départ très diversement attachées aux autorités politiques et religieuses, sans compter celles qui, au gré des mouvements migratoires dus aux famines, aux guerres, aux colonisations, participent pleinement, et souvent de manière décisive, à cette histoire.

 

Gérard NOIRIEL, Une histoire politique de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours, Éditions Agone, collection Mémoires sociales, 2018, 830 pages.

 

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27 février 2019 3 27 /02 /février /2019 09:37

     L'écrivain, philosophe, romancier, dramaturge et homme de théâtre, journaliste, essayiste et nouvelliste français Albert CAMUS est une figure de la mouvance pacifiste. Journaliste militant engagé dans la Résistance et proche des milieux libertaires, il est de nombreux combats dans la vie intellectuelle de ce pays.

   Plus connu pour ses ouvrages de fictions, il est très actif sur le plan politique. Dans le journal Combat, ses prises de position, aussi bien sur la question de l'indépendance de l'Algérie que sur ses rapports avec le Parti Communiste Français (qu'il quitte après un court passage de deux ans) sont particulièrement remarquées. Se situant surtout sur le plan moral, il proteste successivement contre les inégalités qui frappent les musulmans d'Afrique du Nord puis conte la caricature du pied-noir exploiteur, ou prend la défense des Espagnols exilés antifascistes, des victimes du stalinisme et des objecteurs de conscience.

   En marge des courants philosophiques, Albert CAMUS se veut d'abord le témoin de son temps, intransigeant, refusant toute compromission. Il ne cesse de lutter contre toutes les idéologies et les abstractions qui détournent de l'humain. Il est ainsi amené à s'opposer à l'existentialisme et au marxisme, et à se brouiller avec SARTRE et d'anciens amis. En ce sens, il incarne une des plus hautes consciences morales du XXe siècle - l'humanisme de ses écrits ayant été forgé dans l'expérience des pires moments de l'histoire. Sa critique du totalitarisme soviétique lui vaut les anathèmes de communistes et sa rupture avec Jean-Paul SARTRE.

   Les commentateurs de son oeuvre ne tarissent pas d'éloge, sur cet écrivain engagé, ainsi peut-on lire : "Une pensée profonde est en continuel devenir, épouse l'expérience d'une vie et s'y façonne. De même, la création unique d'un homme se fortifie dans ses visages successifs et multiples que sont les oeuvres". A travers la diversité de leurs formes d'expression : roman, théâtre, essai, journalisme, la pensée et l'oeuvre de CAMUS illustrent parfaitement pour Jacqueline LÉVI-VALENSI cette cohérence fondamentale et ce dynamisme fécond que définit Le Mythe de Sisyphe. Leur enracinement charnel, tant dans la biographie de leur auteur que dans l'histoire contemporaine, leur refus de tout dogmatisme, de tout "système" qui emprisonne ou mutile l'être humain, dont la misère et la grandeur alimentent leurs doutes et leurs certitudes, la place qu'elles font à la splendeur et à l'indifférence du monde, enfin l'exigence morale, la passion et la lucidité qui les animent, sous le classicisme du langage, sont probablement les traits les plus caractéristiques de cette pensée et de cette oeuvre singulière, à la fois limpides et secrètes. Traduit dans le monde entier, Albert CAMUS continue par la richesse de sa réflexion, le rayonnement et les prestiges de sa création, à être présent dans la sensibilité et la conscience contemporaines.

 

Une horreur très tôt de la guerre et un engagement communiste

  Issu d'une famille commerçante peu instruite, Albert CAMUS est très tôt influencé par son oncle, Gustave ACAULT, chez qui il effectue de longs séjours. Ce dernier, anarchiste et voltairien, qui fréquente les loges des francs-maçons, est boucher de métier, et cultivé, met à sa disposition une bibliothèques riches et éclectique. Lors de ses études à Alger, il bénéficie de l'aide de Louis GERMAIN, qui lui fait découvrir, notamment à travers Croix de bois de Roland DORGELÈS, l'horreur de la guerre. Il découvre la philosophie alors qu'il pratique le football. Une tuberculose l'oblige à abandonner sa passion du football et doit réduire ses études. C'est fidèle au milieu ouvrier et pauvre qu'il entame une carrière littéraire.

En 1935, il adhère au Parti Communiste algérien, qui, alors anticolonialiste et tourné vers la défense des opprimés, incarne certaines de ses convictions. La même année, il commence à écrire L'Envers et l'Endroit, publié deux ans plus tard dans la librairie duquel se retrouvent souvent les jeunes écrivains algérois, tel Max-Pol FOUCHET. En 1936, il fonde et dirige, sous l'égide du Parti, le "Théâtre du Travail", mais, comme tant d'autres intellectuels, il subit les infléchissements de la direction du PCA qui donne la primauté à sa stratégie de l'assimilation et à la souveraineté française. Lassé, Albert CAMUS, se fait exclure en 1937 et crée, avec des amis, le "Théâtre de l'Équipe", avec l'ambition d'en faire un théâtre populaire. Dont la première pièce une adaptation de la nouvelle Le Temps du mépris (1935) d'André MALRAUX, avec lequel il entretient d'ailleurs une correspondance suivie.  Il quitte complètement le Parti Communiste et entre au journal créé par Pascal PIA, Alger Républicain,organe du Front Populaire, dont il devient le rédacteur en chef. Son enquête Misère de la Kabylie de juin 1939 a un écho retentissant, et alimente les tendances autonomistes en Algérie. Mais la guerre interrompt un temps le cours des événements allant dans ce sens.

 

Philosophie et Résistance

    En 1940, le Gouvernement général de l'Algérie interdit le journal et il s'installe, s'étant marié, à Paris où il travaille comme secrétaire de rédaction à Paris-Soir sous l'égide de Pascal PIA. Il fonde la revue Rivage, aidé par André MALRAUX qui recommande la publication de L'étranger. le livre parait en même temps que Le Mythe de Sisyphe (juin 1942), dans lequel Albert CAMUS expose sa philosophie. Selon sa propre classification, ces oeuvres appartiennent au cycle de l'absurde, cycle qu'il complète plus tard par les pièces de théâtre Le Malentendu et Caligula (1944). Albert CAMUS, venu soigner sa tuberculose dans le village du Chambon-sur-Lignon en 1942-1943, peut observer la résistance non violente à l'Holocauste mise en oeuvre par la population. Il y écrit Le Malentendu, y trouvant des éléments d'inspiration pour son roman La Peste auquel il travaille sur place.

En 1943, il devient lecteur chez Gallimard et prend la direction de Combat lorsque Pascal PIA est appelé à d'autres fonctions dans la Résistance. En 1944, il rencontre André GIDE et un peu plus tard Jean-Paul SARTRE, avec lequel il se lie d'amitié. Il garde une constante activité sur la scène du théâtre (pièce de PICASSO...).

le 8 Août 1945, il est le seul intellectuel à dénoncer l'usage de la bombe atomique, deux jours après le bombardement d'Hiroshima, dans un éditorial devenu célèbre publié par Combat. A la libération, il s'élève contre l'épuration dans le monde de la presse (demandant la grâce de Robert BRASILLAH, connu pour son activité collaborationniste, à l'initiative de François MAURIAC).

Politiquement, il se situe déjà dans la guerre froide qui s'annonce, contre l'expansionnisme soviétique. Après un voyage aux États-Unis en 1946, il publie une série d'articles contre elle. Cette série d'articles devient manifeste en 1948, avec le coup de Prague et l'anathème lancé contre TITO. D'une manière générale, Albert CAMUS se trouve pris, malgré sa prise de position contre la bombe atomique, dans l'ambiance de la victoire, relayant les thèses gaullo-communistes de la France debout, rompant sans espoir de retour avec lâcheté et capitulations. Il s'agit de toute façon d'appuyer le retour de la France sur la scène internationale, seule façon par ailleurs d'appuyer - cette pensée étant emplie d'illusions, - les recours contre la Bombe... De toute façon, il s'agit - surtout face à une certaine "occupation" américaine, de reconstruire une nation forte. Et cela, bien entendu contre l'expansionnisme soviétique...

Dès l'été 1945, une partie de la classe intellectuelle, dont Albert CAMUS ressent l'atmosphère en Europe comme pesante, tant l'ampleur des destructions est effarante et la perspective - mais cela est bien moins partagé et même si c'est loin d'être au coeur des préoccupations des Français - de destructions, vu le saut quantitatif de la Bombe atomique, encore plus grandes. Albert CAMUS écrit : "Déjà, on ne respirait pas facilement dans ce monde torturé. Voici qu'une angoisse nouvelle nous est proposée, qui a toutes les chances d'être définitive. On offre sans doute à l'humanité sa dernière chance". (Combat, 8 août 1945). Mais sa voix, encore une fois! - détonne dans la presse, bien plus préoccupée par la nécessité de donner à la France une nouvelle chance... C'est que Albert CAMUS a toujours en vue ce qu'il pense l'essentiel, par-delà les événements en cours.

 

Un engagement politique et littéraire constant

Il connait le succès littéraire en 1947 avec le roman La Peste, et deux plus tard, en 1949, avec la pièce de théâtre Les Justes. Méfiant à l'égard des idéologies, il écarte dès 1945 toute idée de révolution définitive et souligne les risques de déviation révolutionnaire. En octobre 1951, la publication de L'Homme révolté efface toute ambiguïté sur ses position à l'égard du régime soviétique. Ses positions provoquent de violentes polémiques et il rompt avec Jean-Paul SARTRE (1952) ainsi qu'avec nombre de ses amis. En 1956, il publie La Chute, livre pessimiste dans lequel il s'en prend à l'existentialisme non sans se livrer à une sorte d'autocritique.

Dans cette même année 1956, il lance à Alger l'Appel pour un Trêve Civile, mais son plaidoyer pacifique pour une solution équitable du conflit est alors très mal compris, ce qui lui vaudra de rester méconnu de son vivant par ses compatriotes pieds-noirs en Algérie, puis, après l'indépendance, par les Algériens qui lui ont reproché de ne pas avoir milité pour cette indépendance. Haï par les défenseurs du colonialisme français, il est forcé de partir d'Alger sous protection.

Il démissionne de l'UNESCO pour protester contre l'admission de l'Espagne franquiste. En 1957, alors que le Prix Nobel de littérature lui est décerné, il réitère sa position dans le conflit franco-algérien, opposé aux attentats du FLN qui frappe les civils. C'est qu'il rejette l'idée machiavélienne que tous les moyens sont bons pour parvenir à un juste objectif, sujet développé par exemple dans Les Justes. C'est cette position qui est bien accueillie dans la mouvance non-violente. Très incompris toutefois dans le milieu de la presse littéraire française, on lui reproche de rechercher un "juste milieu" qui sans doute n'existe pas dans le cadre de ce conflit.

Parallèlement, il s'engage dans la défense du droit à l'objection de conscience, entre autres en parrainant le comité créé par Louis LECOIN, aux côtés d'André BRETON, Jean COCTEAU, Jean GIONO et l'abbé PIERRE. Comité qui obtient en décembre 1963 un statut restreint pour les objecteurs.

Avant tout homme de théâtre, il consacre ses ressources (notamment le chèque du Prix Nobel) à son ambitieuse adaptation des Possédés de Fiodor DOSTOÏEVSKI, adaptation qui à partir de janvier 1959 remporte un vif succès critique et artistique.

Les essais sur son oeuvre ont abondé juste après sa mort et les premières biographies n'ont paru que très tard. C'est sa condamnation contre les attentats frappant les civils et sa critique du productivisme et du mythe du progrès qui retiennent l'attention de la postérité. Nombre de ses oeuvres sont rééditées plusieurs fois et nombreuses également sur les adaptations au cinéma, en musique et en bandes dessinées.

 

Une oeuvre cohérente qui justifie la révolte.

   Albert CAMUS lui-même a séparé son oeuvre, sans doute de manière trop rigide, en un "cycle de l'absurde" et un "cycle de la révolte" ; en fait, le sentiment de l'absurde, né d'une réflexion ontologique, accentué par la pesanteur de l'histoire devenue particulièrement angoissante, entraîne le mouvement de la révolte ; d'abord d'ordre individuel, elle devient collective, de son propre élan et sous la pression de l'histoire. Il ne refuse pas cette dernière comme on a pu le lui reprocher, mais refuse de la sacraliser et ne croit pas plus en sa valeur absolue qu'en celle d'un Dieu ou de la raison. L'histoire, selon lui, ne peut donner un sens à la vie, qui n'en a pas d'autres qu'elle-même. Caligula, dont une première version romantique et lyrique est achevée en 1941, mais qui ne sera joué qu'en 1945, dans un texte à la fois plus amer et plus politisé, L'Étranger et Le Mythe de Sisyphe, publiés en 1942, Le Malentendu créé en 1944 explorent les fondements, les manifestations et les conséquences de l'absurde ; les pièces de théâtre et le roman ne sont pas des illustrations de l'essai, mais l'exploitation, à travers personnages et situations, d'une même expérience et d'une même réflexion, nées du divorce entre l'homme mortel et l'homme éternel. La vie veut-elle ou non d'être vécue? C'est la question initiale que pose Le Mythe de Sisyphe, qui, loin d'être un bréviaire du désespoir, même si décidément sa lecture peut donner d'abord à le penser, affirme que "le bonheur et l'absurde sont fils d'une même terre". L'homme peut dépasser l'absurdité de son destin par sa lucidité, et "la révolte tenace" contre sa condition ; il y a une grandeur à vivre et à faire vivre l'absurde. Caligula le sait, lui qui a découvert que "les hommes meurent et ne sont pas heureux" ; ne pouvant l'accepter, il use de son pouvoir absolu pour faire vivre et mourir ses sujets dans la conscience de ce scandale ; son erreur est de nier les hommes et d'exercer à leurs dépens sa liberté et sa passion de l'impossible. Dans Le Malentendu, c'est la situation qui porte l'absurde au plus haut degré : il suffirait que le fils se nomme devant sa mère et sa soeur pour que l'accumulation tragique des morts soit évitée ; les mots les plus simples auraient pu tout sauver. Que l'absurde soit ainsi lié à une perversion du langage, c'est aussi ce que traduit l'aventure de Meursault ; dénonçant la surenchère d'absurde que les hommes imposent à l'homme par le conformisme social, les tribunaux et leur parodie de justice, enfin par la peine de mort, L'Étranger propose le mythe de l'homme fondamentalement innocent à travers l'une des figures les plus troublantes du roman contemporain ; essentiellement charnel, soucieux de ne dire que la vérité de ses sensations loin de toute introspection psychologique ou sentimentale, Meursault ne connaît que la vie immédiate, terrestre, dans son rythme quotidien et son ouverture aux forces naturelles ; en lui confiant la narration de sa propre histoire, Albert CAMUS accentue son étrangeté et, cependant le rend curieusement proche du lecteur.

Le "cycle de la révolte" ne peut être dissocié de l'engagement réel de CAMUS dans la Résistance. Les Lettres à un ami allemand (1945), dont les premières furent publiées dans la clandestinité, analysent les raisons morales du combat politique contre le nazisme ; elles trouvent leur prolongement à la Libération dans le journal Combat, dont il est il est rédacteur en chef de 1944 à 1947 ; ses éditoriaux et ses articles, recueillis en partie dans Actuelles I, atteignent, par leur valeur littéraire et la portée de leur contenu, une dimension exemplaire ; en liaison directe avec l'histoire en train de se faire, ils affirment le désir de liberté et de justice, le refus des utopies absolues comme du "réalisme politique", la nécessité du dialogue, même au coeur des conflits les plus durs. Albert CAMUS incarne alors ce que SARTRE devait saluer comme "l'admirable conjonction d'une personnes, d'une action et d'une oeuvre". Non sans équivoque, la constellation SARTRE-CAMUS, qui fait la "une" littéraire-politique dans un Paris foisonnant de la liberté retrouvée, règne sur la jeunesse et l'intelligentsia, non sans malentendus... car CAMUS récuse l'étiquette d'existentialiste, et se refuse à être un "maître à penser". La Peste, prix des critiques 1947, crée un autre malentendu, en lui accolant l'image d'un "saint laïque", tribut d'un certain moralisme qui parcourt son oeuvre. Représentation de la guerre, de l'occupation, du nazisme, mais aussi de toutes les formes d'oppression et de mal, le roman a une visée éthique ; mais on ne saurait l'y réduire, tant il y a dans le texte appel à l'action. Reprenant le mythe de la peste, L'État de siège (1948), spectacle baroque, fait éclater les structures traditionnelles du théâtre et incarne aussi une réalité historique et politique ; en situant la pièce à Cadix, il entend rappeler que sous FRANCO, l'Espagne - sa "seconde patrie" - n'est pas un pays libre, et, à travers cette localisation symbolique, rendre hommage à tous ceux qui s'élèvent contre la dictature. Pour dire leur combat, et s'opposer sans ambiguïté à toute légitimation du meurtre, et au terrorisme aveugle, Les Juste (1950) vont retrouver la rigueur de la tragédie classique. L'originalité de la réflexion et de l'enquête que CAMUS mène sur la révolte (dans L'homme révolté, de 1951) tient à ce qu'il ne sépare pas la révolte métaphysique de l'homme contre sa condition, et la révolte historique qui en est, selon lui, "la suite logique" ; or la révolution devient vite conquête de la totalité, et au non d'une justice abstraite supprime la liberté pour aboutir au nihilisme, à la terreur, à l'univers du procès (élément qui revient souvent, lui qui suit de près les divers procès politiques dans la sphère du Parti Communiste) ; ainsi du fascisme, qui proclame la règne de quelques individus et l'asservissement de tous les autres, et du marxisme, qui, pour libérer l'homme de l'avenir, asservit aujourd'hui. L'art, pour CAMUS, ne se réduit jamais à l'histoire et très souvent derrière l'homme de théâtre qu'il est d'abord, point un véritable philosophe. (Jacqueline LÉVI-VALENSI)

 

Albert CAMUS, L'Envers et l'Endroit, 1937 ; Le Mythe de Sisyphe, 1942 ; L'Étranger, 1942 ; La Peste, 1947 ; L'Homme révolté, 1951 ; La Chute, 1956 ; Réflexions sur la peine capitale (avec Arthur KOESTLER et Jean BLOCH-MICHEL), 1957 ; Actuelles en 3 tomes, 1950, 1953, 1958 (Chroniques 1944-1948, Chroniques 1948-1953, Chroniques algériennes, 1939-1958). Toute l'oeuvre d'Albert CAMUS est éditée chez Gallimard, notamment l'oeuvre complète éditée dans la collection La Pléiade.

Oliver TODD, Albert Camus, une vie, Gallimard, 1996. Jacqueline LÉVI-VALSENSI, Albert Camus, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Yves SANTAMARIA, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

 

 

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