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11 octobre 2015 7 11 /10 /octobre /2015 16:19

Le premier travail des sociologues désirant comprendre le terrorisme dans ses facettes sociales et psychologiques est de lutter contre la véritable propagande contre le terrorisme, qui tend à lui donner une importance stratégique démesurée et à minorer ou occulter le combat de la très grande majorité des organisations qui luttent pour une autre organisation du monde, quelles que soient leur orientation idéologique. La connaissance des mécanismes de recueil de l'information sur le terrorisme est donc le premier objectif préalable. Après l'aspect cognitif, le second problème qu'ils affrontent est relatif au jugement moral. Pour Antoine MÉGIE et Luis MARTINEZ, par exemple, "cette dimension alimente, toujours, aujourd'hui, nombre de débats et de controverses dans le champ académique, notamment entre une école estampillée "constructiviste" et ses détracteurs."

L'auteur rappelle que l'école "constructiviste" tente de comprendre le terrorisme à travers les logiques bureaucratiques et les discours, soit les éléments du... contre-terrorisme. "Dans cette perspective, commente t-il, l'objet d'étude est la labellisation de l'ennemi et les mécanismes qui l'orientent. Une telle démarche se fonde sur un refus du genre terroriste, estimant que ce dernier ne constitue pas un objet objectif du fait de sa forte dimension discursive : "Les terroristes sont toujours désignés par les autres.". Les aspects psychologiques qui entourent tout discours sur le terrorisme sont si prégnants, que le débat sur le terrorisme tourne assez vite à la confusion des genres entre analystes de l'action publique et acteurs engagés dans les politiques publiques. Du coup, le monde universitaire, prenant acte de l'imprécision de l'objet, s'investit très peu dans son étude. Cette attitude est renforcée, par la floraison de travaux et de tentatives de définition suivant les attentats du 11 septembre 2001, travaux qui donner aux événements de ce type une importance majeure au terrorisme dans les relations internationales. Il existe un déséquilibre fort (dans la quantité et dans la prise en compte par le public ou les responsables gouvernementaux) entre production littéraire "journalistique" et production scientifique. Les premiers bénéficient de toute l'attention de responsables politiques dont la réélection dépend des émotions populaires alors que la connaissance scientifique du ou plutôt des phénomènes terroristes ne progresse pas beaucoup. Cette école "constructiviste", du coup, puisque les travaux réellement scientifiques ne sont pas suffisamment pris en compte, opte pour une étude sur les discours et positions. Elle a le mérite essentiel de mettre en évidence l'accroissement général du pouvoir coercitif de l'Etat, et ce à destination d'une catégorie bien plus large de la population que celle des poseurs de bombes. Elle a aussi le mérite de montrer une certaine dérive dans la caractérisation du terrorisme, assimilé à la défense d'une religion précise, l'islam.

La confusion est entretenue entre radicalisme politique et basculement dans la violence terroriste, puisque la liitérature "journalistique" s'attache beaucoup plus aux phénomènes violents qu'aux autres. "L'engagement dans un parti ou mouvement, islamiste radical diffère (pourtant) du basculement dans une organisation armée clandestine. Les facteurs qui expliquent l'engagement d'un individu dans une organisation politique de type islamique (parti, association, syndicat) sont hétérogènes et ne se ramènent pas à une cause unique. Les causes peuvent être psychologique (colère, frustration), économique (pauvreté), démographique (zones urbaines, banlieues), religieuse (un idéal de société vertueuse) et politique (Etat islamique). Parmi ces facteur, il est exceptionnel qu'un individu s'engage dans une organisation politique de tendance islamique pour pratiquer de façon délibérée des assassinats ou des attentats, sauf si celle-ci a un statut à la fois de parti et le milice à l'instar du Hezbollah au Liban ou du Hamas en Palestine. Sans quoi, l'individu opte pour une organisation armée clandestine (Al-Qaïda, Groupe salutiste pour la prédication et le combat, etc) qui est plus appropriée pour fournir une idéologie et une croyance nécessaire au passage à l'acte ; une infrastructure pour assurer sa promotion mais aussi son contrôle, et une dynamique de groupe créatrice de lieu de fidélité impérative à la survie de l'organisation. En somme, un individu peut avoir de nombreuses raisons de rejoindre une organisation politique de tendance islamique sans pour autant avoir la moindre envie de basculer dans une logique de violence. Or ce malentendu provoque une grande confusion dans les explications sur la violence des groupes terroristes dans le monde arabe-musulman." Il faudrait être plus attentif aux phénomènes qui dépassent le cadre de l'islam politique et s'attacher aux mécanismes qui amènent un individu au soutien ou à la pratique d'attentats.

Plusieurs approches vont dans ce sens, fondant une lecture du terrorisme, auparavant centrée sur les violences terroristes d'obédience révolutionnaire et ethno-nationalistes dominantes dans les années 1970 et 1980, actuellement beaucoup plus sur celles issues du monde arabe-musulman :

- l'approche culturaliste et psychologique qui interroge le lien entre culture ou sous-culture et le recours à la violence politique. Cette approche est pertinente lorsqu'elle s'accompagne d'une dimension sociologique importante qui prend en compte le contexte dans lequel agissent les différents protagonistes. Il n'existe pas de pathologie terroriste ou de personnalité terroriste, contrairement à ce que certains manuels des services secrets décrivent (la manie du profilage...). En fait, le basculement dans une organisation terroriste n'apparait pas comme le résultat d'une anomie ou d'une frustration, mais davantage comme le choix de rejoindre "l'élite des combattants. N'en déplaise aux férus de la recherche des personnalités pathologiques violentes, il s'agit de politique et d'opposition - souvent très argumentée - à un système idéologique... (voir par exemple l'étude de Nasra HASSAN sur les militants du Hamas et celle de Marc SAGEMAN (2004) sur les prisonniers de Guantanamo)

- l'approche stratégique définit le terrorisme à travers le type de lutte, les instruments militaires et le mode d'organisation. La violence terroriste, d'après les déclarations mêmes des chefs ou porte-paroles d'organisation, eux-mêmes, est une technique low cost utilisée par des groupes dotés de ressources limitées (Bruce HOFFMAN). Il s'agit bien alors d'une "guerre asymétrique". Deux types d'approche de ce genre structurent le champ académique.

D'une part, l'analyse qui se focalise uniquement sur l'attentat lui-même, strictement à partir de trois dimensions : action violente, civils blessés et pression politique, généralement les trois retenues par le monde journalistique. Si cela conduit à une réflexion sur la violence, elle reste limitée dans ses résultats.

D'autre part, l'analyse considérant la dimension matérielle de la violence comme point de départ. Il s'agit d'analyser précisément la dimension stratégique et matérielle du recours à la violence, afin de montrer dans quelle mesure chacun des éléments s'inscrit dans des processus politiques et sociaux. Plus féconde, cette analyse est souvent effectuée par des études stratégiques qui sont plutôt portées à l'attention d'un public spécialisé.

- l'approche par l'idéologie interroge le lien entre l'idéologie et le recours à la violence politique. Souvent utilisé dans les années 1970 pour décrire les actions de l'extrême gauche, beaucoup moins de l'extrême droite, elle donne actuellement lieu à de nombreux ouvrages sur la relation entre l'islam et la violence. Ce qui permet de ne pas rappeler les liens généraux entre terrorisme et religieux dans l'Histoire. Les études récentes restent trop centrées sur l'islam - alors qu'il existe aussi par exemple un terrorisme hindou dans d'autres parties du monde que le Moyen-Orient.

Dépassant la problématique moyen-orientale et ses répercussions dans le monde entier, Michel WIEVIORKA (Sociétés et terrorisme, Fayard, 1988) développe ce qu'il appelle l'approche en terme d'inversion (1988). Il voit le recours au terrorisme comme la dénégation de toute idéologie. Il s'agit alors d'interroger le lien entre groupe terroriste et mouvement social. Ici, l'acteur utilise abusivement, en la distordant à l'extrême, une revendication sociale, nationale ou autre. Ce concept d'inversion permet d'élargir la vision instrumentale qui se focalise uniquement sur la stratégie des acteurs et de s'intéresser aux interactions qui influent fortement le niveau de violence.

Nos auteurs ont tout à fait raison lorsqu'ils écrivent que "Saisir les phénomènes terroristes conduit à interroger de manière microsociologique les cadres sociaux et politiques qui engendrent le recours pour certains groupes à la violence terroriste. En d'autres termes, il s'agit de saisir toute la complexité des mobilisations collectives et individuelles qui structurent les interactions entre société et groupes terroristes". Vaste programme qui n'est entamé que par quelques approches qui restent minoritaires dans toute la littérature.

Des auteurs étudient "les structures sociales et organisationnelles qui peuvent promouvoir, dans un moment donné, l'attentat-suicide" (GUITTET, Les missions suicidaires, entre violence politique et don de soi?, Cultures et conflits, 2006), étant donné que pour HOFFMAN et SILKE (2008), ce basculement dans la violence n'est pas le produit d'une frustration ou d'un symptôme psychologique. L'attentat-suicide, par exemple, est un véritable instrument de guerre (HOFFMAN, Inside Terrorism, NY, Columbia University Press, 1998), avec un but variable suivant les circonstances.

Si une abondante littérature s'intéresse aux mécanismes susceptibles d'expliquer comment certaines personnes s'engagent dans la violence terroriste, un champ d'analyse questionne parallèlement l'efficacité des organisations terroristes (par exemple DAVID et GAGNON, Repenser le terrorisme, Université de Laval, 2007).

Xavier CRETTIEZ, Maître de Conférences en science politique à l'Université Paris II - CECP estime que "tout en pointant les usages sociaux dont il fait l'objet (stigmatisation, dénonciation) et les effets qu'il peut impliquer (bannissement, intériorisation du stigmate), le terme "terrorisme" n'en conserve pas moins une pertinence, si l'on substitue à la quête d'une définition stricte, la recherche d'une définition située et mouvante." . Il présente de son côté plusieurs approches dans le champ universitaire, que celles-ci soient utilisées ou non par les forces de répression du terrorisme, soit le modèle stratégique, les modèles de l'inversion terroriste, le modèle psychologique, le modèle rupturiste et le modèle de la "configuration d'affrontement".

Le modèle stratégique, le plus utilisé actuellement, repose sur l'analyse du sens de l'action violente et de sa qualification de de terrorisme qui doivent interprétés au regard du répertoire d'action mis en oeuvre. L'attentat constitue l'essence du terrorisme. Ce modèle, limité, a le mérite d'encourager le chercheur à un fastidieux et nécessaire travail "policier" d'analyse sur les modalités opératoires des groupes violents (armements, cibles, pratiques de lutte). Cela permet de mesurer le degré d'enracinement social de la lutte entreprise. Alex SCHMID et Albert JONGMAN (Political Terrorisme : A new guide to Actors, Authors, Concepts, Data bases, Theories and Littérature, New Brunswick, Transaction Books, 1988) définissent le terrorisme comme étant "en premier lieu un extrémisme de moyen et non de fin". Ce modèle présente le risque d'engendrer une illusion pragmatique, soit d'interpréter l'action violente au regard de son mode d'expression, sans tenir compte de l'environnement politique et culturel, idéologique et interaction où évolue l'organisation clandestine. Si ce modèle est tellement prisé, c'est qu'il permet de créer un consensus contre ce type d'organisation sans soulever les embarrassantes questions de leur origine. On rencontre la qualification vague d'extrémisme autant dans des ouvrages de Gérard CHALLIAND (Terrorismes et guérillas, Editions Complexe, 1988) , Jean SERVIER (Le terrorisme, PUF, Qsj?, 1992), Walter LAQUEUR (Le terrorisme, PUF, 1979), Claire STERLING (Le réseau de la terreur, Edition Lattès, 1981) ou d'Edouard SABLIER (Le fil rouge, Plon, 1983). Les thèses d'internationales qui fomentent des complots de décennies en décennies peuvent alors fleurir, au grand bonheur des mentalités complotistes....

Le modèle de l'inversion terroriste, proposé d'abord par Michel WIEVIORKA (Sociétés et terrorisme, Fayard, 1988) repose sur l'analyse d'un passage d'une violence politique légitime (enracinée dans un mouvement social) à une logique d'action terroriste clandestine caractérisée par la négation des principes initiaux. Ce modèle élargit beaucoup le champ d'investigation par rapport au modèle stratégique, mais prend imparfaitement en compte les variables macro-sociologiques que sont le type d'Etat, le modèle législatif... Il constitue tout de même une perspective très différente d'une approche constructiviste, telle que celle de Didier BIGO (Etudes polémologues, n°30 et 31, 1984), qui considère surtout la représentation des actes plutôt que leur matérialité. Il définit le terrorisme non pas à travers l'action violente, la dynamique conflictuelle ou le discours révolutionnaire, mais en prenant en compte les logiques bureaucratiques policières de construction d'une menace diffuse. Il y a de la part d'instances étatiques la formation d'une catégorie "terrorisme" qui peut être plus ou moins large suivant leurs orientations idéologiques. L'accent exclusif mis sur un aspect ou sur un autre (inversion ou construction) éloigne certains travaux d'une analyse sociologique qui doit pouvoir dégager les multiples composantes du réel.

Le modèle psychologique veut substituer à une analyse faisant intervenir de multiples paramètres (sociaux, culturels, historiques, identitaires), une interprétation causale et directe de la violence politique. Les actes terroristes sont l'oeuvre d'individus violents. Puisant une lointaine inspiration dans la psychologie collective de Gustave LE BON ou Gabriel TARDE, des auteurs comme Jean SERVIER (Essai d'un sociopsychologie du terrorisme européen, dans Le terrorisme) étudient les vecteurs criminogènes qui aboutissent aux actes terroristes. On retrouve cette tendance chez des auteurs comme Friedrich HACKER (Terreur et terrorisme, Flammarion, 1976), James POLAND (Understanding Terrorism, Groups, Stratégies and Responses, Sacramento, Prentice Hall, 1988) ou Xavier RAUFER (Terrorisme, violence, Carrere, 1984). Ce dernier explique que "le terroriste archétype se matérialise le plus souvent sous la forme soit de l'intellectuel frustré soit du militaire frustré". Certains autres auteurs, bien que mettant l'accent sur certains types de personnalité, à l'expression favorisée par un milieu clandestin fermé, comme Ted Robert GURR (Why Men Rebel, Princeton, University Press, 1972)ou James DAVIES ("frustration relative") ou Madeleine GRAWITZ (Psychologie et politique, Traité de science politique, tome 3, PUF, 1985) et Michel WIEVIORKA, se focalisent moins sur la seule psychologie de l'acteur, mettant en évidence l'influence de la vie en petits groupes. Pour Philippe BRAUD (Le jardin des délices démocratiques, FNSP, 1991),"la recherche des dimensions émotionnelles de l'efficacité politique ne s'inscrit nullement dans la perspective d'une psychologie de l'acteur, mais dans celle - toute différente - d'une psychologie de la situation" entendue comme "l'observation d'individus entrant, avec d'autres individus, dans des séries déterminées d'interactions, organisées autour d'enjeux déterminés par des règles". Il faut observer l'influence sur le groupe violent et dans l'interaction avec les pouvoirs publics et les media des variables psychologiques. Pierre MANNONI (Un laboratoire de la peur. Terrorisme et media, Marseille, Hommes et perspectives, 1992) pense qu'il ne faut pas considérer le terrorisme comme l'expression radicale d'une pathologie, mais comme un instrument politique destiné à provoquer, rationnellement, une peur irrationnelle. Ce "laboratoire de la peur" qu'est la logique sociale du terrorisme est alors susceptible d'attirer certaines personnalités pathologique séduites par la promesse d'une vie aventureuse et l'accès légitimé aux instruments de la violence.

Le modèle rupturiste, d'inspiration néo-marxiste, met en avant les ruptures historiques et économiques qui marquent le passage d'un type de société à un autre. La violence apparait lors des étapes de transition et s'articule autour du changement social. Ce peut être le désir de participation d'acteurs marginalisés par le progrès économique qui motive le passage à la violence. C'est l'optique par exemple de David APTER (entre autres Marginalisation et primordialisme, Etudes polémologues, n°37, 1986). Selon lui, "le terrorisme a toujours pour objectif la reposerions de soi-même et de la société par ceux qui n'ont d'autres alternatives". . Modèle qui permet une bonne compréhension des prénommes de violence politique, son caractère généraliste le rend trop peu précis pour donner du sens à chaque modalité particulière de violence terroriste.

Le modèle de la "configuration d'affrontement" refuse une lecture univoque de la violence politique à travers laquelle une cause déterminée produirait les effets étudiés. Les mises en scène des relations conflictuelles par les acteurs ne sont pas des données immuables, résultant uniquement de décisions personnelles ou d'influences culturelles, mais le fruit des rapports évolutifs qui se forgent dans l'échange de coups. La violence politique, plus qu'elle ne résulte d'un état de fait historique, économique, culturel ou politique, procède de la configuration d'affrontement en même temps qu'elle l'oriente. Norbert ELIAS (Qu'est-ce que la sociologie? Editions de l'Aube, 1991) estime que tout conflit est structuré et ne saurait se réduire "à l'émanation de la méchanceté personnelles (ou à) la conséquence de l'idéalisme propre à (des) groupes." L'objet de l'analyse est de repérer, dans chaque conflit, le type d'acteurs en présence, leurs poids respectifs dans la configuration, leurs interactions, les enjeux déterminant la lutte et le niveau d'intégration fonctionnelle des organisations clandestines. La difficulté réside dans l'articulation de plusieurs variables réparties en trois niveaux : micro-sociologique (interne aux organisations), dimensions locale de la contestation, macro-sociologique (face à face terrorisme-contreterrorisme). S'il semble impossible de parler d'un "genre terroriste", on peut tenter de mettre en relation les ressemblances et les différences au sein même d'un type apparent de contestation violente.

Antoine MÉGIE et Luis MARTINEZ, Terrorisme, sociologie des violences terroristes, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011. Xavier CRETTIEZ, politique et violence : comprendre le terrorisme, Cahiers de la sécurité intérieure, n°38, 2000.

SOCIUS

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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8 octobre 2015 4 08 /10 /octobre /2015 15:35

Tout en condamnant les actes terroristes d'où qu'ils viennent, quelqu'en soient les justifications, on ne peut faire l'impasse sur les motivations exprimées par les différents auteurs qui défendent leur légitimité. Les premiers lecteurs de ces textes sont, du reste, des services policiers russes d'avant la Révolution d'Octobre 1917 aux différents "experts" gouvernementaux travaillant dans les différents services secrets, les acteurs au premier plan de la lutte anti-terroriste. Il peut même arriver, et ce depuis les origines, qu'ils les lisent avant leurs destinataires!

Un attentat terroriste revendiqué par un groupe n'est pas forcément réellement de son fait : ce peut être l'oeuvre d'un groupe concurrent ou des services spéciaux. Toutefois, ce qui importe ici, ce sont les justifications de tels actes par des auteurs (souvent acteurs) eux-mêmes, de motivations très différentes et parfois contradictoires dans les objectifs. On oublie toujours un peu facilement que la guerre souterraine n'oppose pas seulement services anti-terroristes et terroristes ; elle se mène également entre groupes "terroristes".

Ces justifications sont de plusieurs niveaux, et varient suivant le temps et l'espace. Leur nature va de l'explication (glorification parfois) qu'en donnent des romanciers aux auteurs mêmes (ou à leurs commanditaires) de ces attentats.

La classification qu'en offre Arnaud BLIN est éclairante : littérature et terrorisme, Manifestes, discours et théorie (1) des débuts à la fin du XVIIIe siècle, Manifestes, discours et théories (2) pour l'époque contemporaine et enfin, Ecrits des islamiques. Elle a le mérite de bien signifier la nature très différente des justifications et de mentionner des textes soit grand public, soit à finalité politique, ces derniers étant relativement, en fin de compte pas très connus, peu présentés par les médias, voire purement et simplement escamotés dans maints ouvrages présentant les conflits armés. On peut se référer également sur Internet aux textes disponibles ici ou là, notamment sur Terrorisme.net ou dans des ouvrages, d'histoire ou non, comme Tricontinentale, de Roger FALIGOT, utile notamment pour la perspective d'ensemble.

Arnaud BLIN cite parmi les plus importants romanciers traitant du terrorisme :

- Alfred de MUSSET, pour son Lorenzaccio, de 1834, publié dans la Revue des deux mondes (Un spectacle dans un fauteuil). Réédité chez Gallimard en 2003. Le texte de cette pièce de théâtre pose le problème du tyrannicide et l'histoire se situe au XVIe siècle dans une Europe corrompue où règne le tyran Alexandre de Medicis.

- Joseph CONRAD, avec ce qu'on considère comme le premier roman d'espionnage, L'agent secret, de 1907 (réédité à Le Livre de poche, 1997) . Il prend comme point de départ un fait divers réel, l'attentat de l'Observatoire de Greenwich où un Français, Martial Bourdin, explosa avec sa bombe devant l'observatoire en 1894. Dans cette époque féconde en attentats, où s'affrontaient les terroristes, souvent proches du mouvement anarchiste, la police et les fameux agents provocateurs, le roman met aux prises trois personnages. Le héros, le vulnérable Verloc, est manipulé par une ambassade étrangère.

- Jean-Paul SARTRE, pour son texte de la pièce de théâtre Les mains sales (1948), réédité chez Gallimard en 1972 à la collection folio. Il pose le problème de l'engagement politique, celui du passage à l'acte, et de ses conséquences, les mêmes thèmes abordés dans Lorenzaccio. L'action se situe dans le monde contemporain des années 1940, durant la Seconde Guerre Mondiale, avec pour toile de fond la révolution marxiste. Ce texte aborde habilement le thème des confrontations idéologiques, alors que se dessine l'affrontement de la guerre froide. Comme la plupart des textes littéraires abordant le terrorisme, la trame de cette pièce tourne autour d'un assassinat.

- Albert CAMUS, pour Les Justes (1949), pièce de théâtre également, rééditée chez Gallimard en 1973. Il situe l'action en Russie en 1905. Un groupe de terroristes appartenant au groupe socialiste-révolutionnaire organise un attentat à la bombe contre le grand-duc Serge. L'auteur écrit que "Tous les personnages ont réellement existé et se sont conduits comme je le dis". Il évoque "ces grandes ombres, leur juste révolte, leur fraternité difficile, les efforts démesurés qu'elles firent pour se mettre en accord avec le meurtre".

- Fédor DOSTOÏEVSKI, avec le roman Les Démons (Les Possédés) de 1871-1872, réédité chez Le Livre de poche en 2011. L'auteur s'inspire de l'épisode Netchaïev, qui marqua l'histoire de la Russie, et l'histoire du terrorisme, durant la seconde moitié du XIXe siècle. En fixant l'action principale du roman autour des agissements de ce terroriste à la croisée des chemins entre les mouvements populistes, anarchistes et nihilistes, l'auteur règle ses comptes avec les divers courants politiques et culturels qui, venus d'Occident, ont à ses yeux pourri le noyau culturel de la Russie au XIXe siècle.

Parmi les auteurs des manifestes, discours et théorie, des débuts au XIXe siècle, on doit citer :

- Edward SAXBY (1516-1658), d'abord membre de l'armée de Cromwell, puis opposant virulent, avec Killing no Murder (1657). Dans ce pamphlet - anonyme comme il se doit à cette époque - contre Cromwell, l'auteur justifie le régicide ou le tyrannicide, qui n'est à ses yeux même pas un meurtre, mais un devoir. Un passage du texte illustre bien son propos : "Il nous appartient tout particulièrement d'amener ce monstre devant la justice, puisqu'il a fait de nous des instruments de sa vilenie, ce qui nous vaut d'être détestés et maudits tout comme lui par tous les hommes de bien". Le texte est disponible chez Christie Books.

- Karl HEINZEN (1809-1880), radical démocrate allemand, auteur de la première doctrine cohérente du terrorisme. Dans son ouvrage Le meurtre (Die Evolution, Biel, février-mars 1849), il écarte les aspects moraux pour mettre' en évidence la dure réalité du monde : l'élimination des ennemis ne s'embarrasse pas de ces considérations. Il met en avant la supériorité de ceux qui veulent changer le monde, même individuellement.

"Il est certain que la force spirituelle guidant les combattants est toujours importante et qu'à égalité de moyens de destruction, un corps de combattants de la liberté mettrait en déroute une troupe équivalente de mercenaires d'un despote. Mais la supériorité des barbares en Organisation, Entrainement, Nombre et Moyens de destruction est, comme presque toutes les batailles récentes l'ont montré, si forte qu'il est simplement ridicule d'affirmer que cette supériorité peut être contrebalancée par l'esprit du combattant de la liberté et la justesse de sa cause. Nous devons être plus pragmatiques que nous ne le sommes, être plus résolus, plus énergiques et plus imprudents. Cet "esprit de la liberté" doit s'habituer aux dagues et au poison et la "bonne cause" doit se pencher sur les arcanes du pouvoir et de la cordite. Le but de notre étude doit être l'élimination de la supériorité du parti des barbares en inventant de nouvelles méthodes d'assassinat, permettant d'annuler l'avantage numérique des masses organisées par le biais d'instruments de destruction qui

1. peuvent être manipulés par un petit nombre de personnes ;

2. font plus de dégâts et tuent le plus grande nombre de personnes prises pour cibles."

Plus loin dans le texte, nous pouvons lire : "Le chemin vers plus d'humanité devra passer par le zénith de la barbarie. Nos ennemis ont érigé ce principe en loi de la politique et nous devons donc nous conformer à leur "loi", à leur "cheminement constitutionnel", ou bien être enterrés et notre liberté avec nous.3

- Mikhaïl BAKOUNINE (1814-1876), théoricien de l'anarchisme, pour Révolution, terrorisme et banditisme, publié à Genève en 1869. "Le banditisme est un des modes de vie les plus honorables qui soient au sein de la Russie. Depuis l'établissement du pouvoir moscovite, il est la représentation de la protestation désespérée du peuple contre cet infâme ordre social, perfectionné sur le modèle occidental et encore consolidé par les réformes de Pierre le Grand et par les quelques concessions à la liberté accordés par Alexandre. Le bandit est le héros du peuple, son défenseur, son sauveur. Il est l'implacable ennemi de l'Etat et de l'ordre tant social que civil établi par l'Etat. Il se bat jusqu'à la mort contre la civilisation aristocratique des Chinovniks et le clergé gouvernemental.". "Quelle est réellement notre tâche? Nous devons suivre le chemin que nous indique à présent le gouvernement qui nous rejette de ses académies, ses universités et ses écoles : mes frères, plongeons comme un seul homme au sein du peuple, du mouvement populaire, des paysans et bandits révoltés, et en maintenant notre camaraderie ferme et véritable, nous unirons les révoltes isolées des paysans en une révolution bien organisée et irrésistible..." Il dénonce ensuite ceux qui disqualifient ces actions en les désignant sous le nom de terrorisme. A noter que nous n'avons pas retrouver ce texte. Et nous partageons le point de vue de Jean-Christophe ANGAUT sur la sorte de filiation directe ou la liaison obligatoire, même si elle est le fait de circonstance, entre anarchisme et terrorisme, entre lutte idéologique anti-bourgeoise et attentats sanglants, par le biais de la notion de propagande par le fait. (voir son article dans le site atelierdecreationlibertaire.com.

- Serge NETCHAÏEV (1847-1882), révolutionnaire russe nihiliste, connu pour son Catéchisme (en fait du) révolutionnaire (1869), où il énonce en 26 points les "Principes par lesquels le révolutionnaire doit être guidé." Décrivant comme homme qui n'a plus rien à perdre, voué à une seule passion, la révolution (1), ayant rompu en paroles et en actions avec l'ordre établi et le monde cultivé qui vit dans le monde uniquement pour le détruire (2), le révolutionnaire étudie sciences physiques et sciences sociales avec pour seul but, "la destruction immédiate de cet ordre ignoble" (3). Méprisant l'opinion publique et l'éthique sociale, le révolutionnaire inverse les valeurs: "Est immoral et criminel tout ce qui se trouve en travers de son chemin (4). Dévoué, impitoyable envers l'Etat et la société éduquée, il n'a aucune pitié et doit se préparer à supporter la torture (5). Dur envers lui-même et les autres, il n'a qu'un seul but jour et nuit, le succès de la révolution (6). Pas de place pour le romantisme ou le sentimentalisme, le plus froid calcul le domine (7). Son amitié ne s'étant qu'à ses camarades de combat (8), la nécessité de la solidarité entre révolutionnaires étant une évidence (9).... Ce texte est réédité par L'Herne en 2013.

Nikolaï MOROZOZ (1854-1946), révolutionnaire russe pour La lutte terroriste, publié à Genève en 1880. Il examine le sort "manifeste" qui attend la nouvelle forme de lutte révolutionnaire qu'il appelle "révolution terroriste".

G TARNOVSKI, pour Terrorisme et routine, publié à Genève en 1880. "La révolution terroriste est une manifestation aigüe de l'anormalité des relations sociales en Russie. Elle en est la "corrélation directe". En d'autres termes, cette anormalité est la cause du terrorisme." Lui aussi reprend cette problématique de la "révolution terroriste". "Comme tout ce qui est nouveau, et sans précédent, la révolution terroriste perturbe la société au début, mais la majorité de la société comprend son utilité." il est cité dans The terrorism reader : a historical anthologie, de Walter LAQUEUR et Yonah ALEXANDER (New York, NAL Penguin, 1987.

Johann MOST (1846-1906), Germano-américain, journaliste et homme politique, qui popularise aux Etats-Unis la "Propaganda of the Deed", pour ses Conseils aux terroristes (1884), publié notamment dans Freiheit.

Parmi les auteurs importants du XXe siècle, on peut noter de la même façon, la floraison des textes collectifs d'organisation étant particulièrement importante :

- Bhagwat CHARAN (1904-1930), révolutionnaire indien, opposé notamment à Gandhi, pour La philosophie de la bombe.

- l'IRA provisoire, pour La lutte pour la liberté (anonyme, 1972). "Pour être franc, la pose sélective de bombes à Belfast, Derry et dans d'autres villes de l'Ulster occupé sert la stratégie de l'IRA. Ce sont des actes de guerre légitimes, les cibles choisies étant des casernes de la police ou de l'armée, des avant-postes, des bureaux des douanes, des bâtiments officiels et administratifs, des transformateurs électriques et des pylônes, certains cinémas, hôtels, clubs, salles de bal et pubs qui prodiguent un certain confort et de la relaxation aux forces britanniques ; sont également visées les cibles économiques, comme les usines, firmes, magasins (parfois déguisés en coopératives), détenues pour tout ou partie par des financiers ou des compagnies britanniques et qui, d'une manière ou d'une autre, contribuent au bien-être des troupes d'invasion de Sa Majesté, ainsi que, dans certains cas, les résidences de personnes connues pour accueillir ou être en liaison avec des espions ou des agents provocateurs (...). A de nombreux points de vue, cette campagne rappelle celle menée par la Résistance française durant la Deuxième Guerre mondiale."

- le Groupe extrémiste protestant, par sa Déclaration, Ulster : le contre-terrorisme (Sunday World, 9 juin 1973).

- Menahem BEGIN (1913-1992), leader israélien du Likoud, pour La révolte (réédité dans Paperback, 1978), exemple même de beaucoup d'hommes politiques dans le monde, d'abord prônant le terrorisme, puis oeuvrant pour une solution pacifique.

- Josaphat HARKABI, La doctrine du Fatah (décembre 1968).

- Front Populaire de libération de la Palestine (FPLP), Plate-forme.

- Abraham GUILLEN (1913-1993), La guérilla urbaine et les tupamaros. Théoricien de premier plan, il fut entre autres "conseiller" des Tupamaros en Uruguay. Il a critiqué la stratégie du mouvement avant sa chute. Il pose le problème en termes de stratégie : Front fixe ou Front mobile?, Mobilité et sécurité, Arrière-garde importante ou modeste?, Infrastructure logistique, Héros, martyrs et vengeurs, Stratégie, tactique et politique...

Côté islamique, Arnaud BLIN, toujours, cite :

- Hassan AL-BANNA (1906-1949), professeur et iman, fondateur des Frères Musulmans, De la doctrine des Frères musulmans (années 1940).

- Ayatollah Ruhollah KHOMEINI (1902-1989), fondateur de la République Islamique (Iran), L'islam n'est pas une religion de pacifistes (1942) et Discours à l'école théologique de Feyziyeh, du 24 août 1979.

- Saïd QOTB, Paver la route (1955).

- Bizham JAZANI (1938-1975), intellectuel iranien socialiste, La lutte armée en Iran (1973).

- Ben LADEN, Déclaration (1996).

- Cheikh Mohamed SAYYED TANTAWI (1928-2010), Les attentats suicides sont de la légitime défense (8 avril 1997).

- Front Islamique Mondial (signé par de nombreux leaders), Déclaration : le jihad contre les juifs et les croisés (23 février 1998).

- Cheikh HAMMOUD AL-UQLAA, Fatwa (rejetée par le Conseil supérieur de la recherche d'Arabie Saoudite) sur les Talibans (28 novembre 2000).

- Abdel Aziz AR-RANTISSI (1947-2004), cofondateur du Hamas, Gloire aux kamikazes.

- Ayman AL ZAWAHIRI (né en 1951), leader d'Al-Qaeda, L'importance de l'Afghanistan pour la révolution islamique (janvier 2002).

De nombreuses déclarations de mouvements islamiques montés en boucle par les médias, tendent à montrer tous les combattants pour une révolution (islamique ou autre) comme des terroristes, à l'instar des campagnes de presse contre les révolutionnaires marxistes ou marxisants des décennies précédentes, assimilant de nombreux leaders et organisations à des "terroristes". La lecture attentive des textes et des activités des membres par exemple de la Tricontinentale, comme d'ailleurs l'analyse historique des faits après-coups, indiquent plusieurs éléments :

- Le terrorisme en soi, c'est-à-dire les attentats plus ou moins aveugles contre des populations civiles constitue une très faible part de l'activité armée générale des mouvements de libération ;

- Très peu de textes officiels de ces organisations traitent de cette question et il n'entre même pas en ligne de compte dans la discussion de la stratégie ou des tactiques à adopter ou poursuivies. On peut même penser qu'il s'agit comme d'une zone sombre occultée sur laquelle on ne veut pas se pencher, ce qui n'enlève rien à l'importance qu'il peut avoir dans la série des événements qui conduisent à la libération (On pense à la guerre d'Algérie notamment). On trouve difficilement dans les textes de Medhi Ben Barka, Che Guevara, Salvador Allende, Hô Chi Minh, Amilcar Cabral ou Douglas Bravo des textes incitant ou soutenant des attentats sanglants contre des populations civiles. On trouve en revanche plutôt plus facilement des compte-rendus de razzias de villages et de représailles collectives dans les services "spéciaux", ou même d'unités militaires ou paramilitaires, de nombreux pays...

- Lorsque les dirigeants ou organisations traitent de la guérilla urbaine ou rurale, ce sont presque toujours des cibles militaires qui sont visées et de manière très opérationnelle et matérielle. La subversion organisée vise bien entendu à instaurer un climat d'insécurité pour les troupes gouvernementales, mais quasi toujours directement, et pas par l'intermédiaire d'attentats contre les populations civiles. La culture générale des combattants - souvent des intellectuels militants - leur interdit de penser d'ailleurs comme efficace une forme quelconque de terrorisme.

- L'instrumentalisation par les forces gouvernementales du terrorisme produit énormément plus d'effet que le terrorisme lui-même. La militarisation d'un pays peut être conduit à partir d'une grande émotion population suite à un attentat particulièrement spectaculaire.

- Les méthodes terroristes dénoncées par les forces gouvernementales sont autant utilisées par les services "spéciaux" de ces pays où se déroulent une guérilla ou une insurrection. Le nombre de leaders ou militants de la Tricontinentale assassinés est impressionnant. Il est mis en relief dans le bilan fait par les organisations membres comme ayant eu une part importante dans ce qu'une bonne moitié d'entre eux nomme son échec global. Et par une grande partie dans le frein donné aux activités de libération. Les victimes des services spéciaux sont indifféremment des combattants armés ou des civils soutenant simplement leurs actions. Les milieux journalistique et universitaires ont été particulièrement frappés, notamment en Afrique et en Amérique Latine. On pourrait écrire que des services secrets de contre-espionnage comme la CIA ou la NSA s'apparentent par leurs actions à des organisations terroristes.

Si l'on prend le terrorisme islamique contemporain, le nombre des déclarations (peu médiatisées) contre les fatwa et contre les appels au terrorisme (notamment dans les pays occidentaux) et encore plus contre les martyrs (qui semble étranger et interdit par le Coran), est bien plus important que les textes y appelant. Seulement, l'utilisation intelligente des médias et d'Internet, compense plus que largement la faiblesse sur le plan de la doctrine. Le battage médiatique relaie le bruit des explosions, lesquelles font bien moins de victimes que les accidents de la route, ou même, si l'on prend les Etats-Unis, que les bagarres armées.

Roger FALIGOT, Tricontinentale, La Découverte, 2013. Histoire du terrorisme, Sous la direction de Gérard Chaland et Arnaud BLIN, Fayard, 2015.

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8 octobre 2015 4 08 /10 /octobre /2015 14:02

Des attentats meurtriers ciblés ou non, causant la mort d'une ou plusieurs personnes - souvent civiles et en milieu urbain - ou/et des dégâts matériels, peuvent-ils entrer dans un stratégie? Une stratégie peut-elle comporter un volet "attentats" et de quelle manière? Le terrorisme peut-il être en soi une stratégie?

Pierre DABEZIES, dont les vues sont orientées en grande partie selon une optique instrumentale anti-terroriste, voire anti-insurrectionnelle, estime que "le terrorisme présente de toute façon deux grandes faiblesses : gestion limitée et technocratique de la violence, il n'a pas, sauf cas particulier, de véritable base populaire, ce qui réduit son efficacité et accroît sa vulnérabilité. N'est-ce pas une des raisons pour lesquelles les communistes - Trotsky en tête - n'ont de cesse de s'en méfier! Seconde faiblesse : à l'inverse de la guérilla, d'essence rurale, qui peut jouer du temps et de l'espace pour enrôler les masses et s'imposer, le terrorisme, voué normalement à n'être qu'une guérilla de ville, subit les contraintes citadines, piège où il finit souvent par succomber. Le cas de l'Amérique Latine des années 1970 est là symptomatique : on sait que la guérilla initiée par Cuba y échoue pour avoir visé un développement révolutionnaire sans mobilisation populaire. Le terrorisme prend alors la suite. Mais voilà que, du fait de son caractère urbain et de la clandestinité de ses membres, il manque, lui aussi, de racines si bien qu(...)'il se fait éliminer.

Que la guérilla et la guerre subversive aient finalement une autre ampleur et d'autres assises n'empêchent, il est vrai, que leur exercice suppose tout un ensemble de conditions qu'on ne peut partout réunir. Autant, à ce titre, les pays en voie de développement fournissent a priori un cadre idéal, autant on voit mal aujourd'hui l'expansion de la guérilla dans les démocraties occidentales. S'ajoute que la guérilla c'est quand même la guerre et qu'au regard de ce "glaive" pesant, on peut, en parodiant Clausewitz, dire que le terrorisme se présente comme une "épée légère et maniable" à souhait. Par là même, de simple succédané, cette technique, cette "action psychologique" poussée au paroxysme, tend non seulement à s'autonomiser, mais à se substituer à la guerre, coûteuse, encombrante et d'une légitimité de plus en plus contestée. Guerre sans visage, guerre sans frontière, facilitée par la transformation du paysage inter-étatique, les effervescences régionales et les solidarités transnationales de toutes sortes, trafics, maffias, fanatismes religieux ou autres... Nouvel avatar! Dans ce contexte, en effet, le terrorisme côtoie ce que l'on appelle aujourd'hui la "grande criminalité" ou la "criminalité organisée" ; certes, celle-ci ne cherche pas comme lui la publicité et vise généralement d'autres cibles. Mais il y a des analogies et des connexions, notamment entre terroristes et criminels en quête de fonds, ou tout simplement sous-employés."

Le stratégiste constate un changement avec le terrorisme contemporain, qui se caractérise par "une large transnationalité."En premier lieu, non seulement les attentats du World Trade Center à New York (1993), d'Oklahoma City (1995) ou de Nairobi (1998) suggèrent un changement d'échelle dans l'usage de la violence, mais l'attentat au gaz sarin perpétré par la secte Aum dans le métro de Tokyo (1995) montre le danger que peut représenter à l'avenir l'utilisation de substances nucléaires, biologiques ou chimiques. On (l'auteur parle pour lui-même bien entendu) n'y croyait guère jusqu'ici, le nombre des victimes du terrorisme étant resté, d'ailleurs, réduit. Mais le radicalisme de certains acteurs et le désordre russe (l'auteur écrit en 2000) font qu'on ne peut manquer désormais de s'interroger.

Le transnationalisme tient, de son côté, aux mutations techniques et géopolitiques survenues ces dernières années. Les premières tendent à multiplier les moyens d'action et les cibles, via, par exemple le trafic aérien et le tourisme, voire (sur un autre plan) l'informatique, susceptible tout aussi bien de faciliter les liaisons clandestins à grande distance que de permettre la contamination ou le piratage des réseaux. Quant au "retournement du monde, il découle conjointement, on le sait, de la désagrégation du communisme et de son Empire, source de l'affaiblissement de l'Etat-nation, menacé à la base par toutes sortes de particularismes ou d'irrédentisme, et menacé au sommet par un glissement de la société inter-étatique vers un monde galactique, parcouru de flux financiers, médiatiques, idéologiques et religieux pour le moins mal contrôlés. S'ajoute un autre phénomène, la privatisation de la violence légitime qui cesse d'être l'apanage de l'Etat pour devenir tout à la fois un substitut du marxisme, un acte de foi pour les fanatiques, un mode de vie pour les sous-urbanisés, bref une sorte de culture tendant, dans un monde éclaté, à se généraliser. Le terrorisme repose finalement sur tours piliers. Les "séparatismes" de type ethnique, régional ou religieux, la mouvance islamique, enfin les "zones grises" où nul Etat n'impose plus vraiment sa loi. (...)".

Stéphane TAILLAT, dans sa réflexion sur les stratégies irrégulières, situe le terrorisme comme, en ciblant les non-combattants, comme cherchant "à utiliser la peur comme levier pour atteindre ses objectifs alors que la guérilla conteste par les armes le contrôle effectif du territoire et des populations par les forces régulières. A cette distinction, il faut ajouter les degrés de hiérarchisation et de centralisation des mouvements : le choix d'une stratégie terroriste implique et est conditionné par une organisation en cellules isolées là où l'insurrection repose sur une montée en puissance des foyers de guérilla. Dans la pratique, les deux peuvent être combinés ou alternés dans la poursuite des objectifs politiques ultimes. Une organisation davantage tournée vers le terrorisme aura besoin de se transformer en insurrection si elle veut s'emparer du pouvoir, tandis qu'une guérilla menacée dans sa survie aurait davantage à revenir à une stratégie terroriste. On note cependant une évolution, que souligne par exemple Robert Pape (Dying to Win, The Strategic Logic of Suicide Terrorism, NY, Random House, 2006) pour les stratégies terroristes des trois dernières décennies. Selon ce dernier les actions terroristes utiliseraient l'aversion des démocraties libérales pour les pertes et leurs réticences ou leur maladresse dans la répression pour obtenir des concessions territoriales ou le retrait d'un corps expéditionnaire. De la même façon, il semblerait que la conquête et le contrôle de territoires par des mouvements insurgés soient rendus plus difficiles en raison de la sophistication croissante des stratégies contre-insurgées. Mais du fait des opportunités présentées par le web 2.0, le passage d'une stratégie terroriste à une stratégie d'insurrection ne serait plus nécessaire à l'organisation irrégulière dans la mesure où sa survie serait garantie. Enfin, il est tout à fait possible d'envisage Al-Qaïda comme une insurrection globale mêlant cellules terroristes et groupes de guérilleros." En tout cas, si la survie d'une organisation terroriste parait aujourd'hui plus aisée qu'auparavant, gardant une certaine capacité de nuisance, ce n'est pas une condition suffisante pour assurer une victoire. La politique du chaos reste une politique du chaos, elle ne peut devenir une politique d'établissement d'un ordre nouveau - objectif affiché par nombre d'organisations terroristes - qu'au prix de changements dans la mentalité des combattants et dans les moyens d'action. Changements qui, précisément, constitueraient parfois un reniement historique aux logiques à l'origine de l'organisation terroriste...

C'est aussi l'opinion d'Ariel MERARI : dans les stratégies d'insurrection, terrorisme et guérilla sont tout à fait distincts, malgré des confusions - parfois volontairement entretenues - dans maints milieux journalistiques. "La stratégie terroriste ne cherche pas à contrôler matériellement un territoire. Indépendamment du fait que les terroristes tentent d'imposer leur volonté à l'ensemble d'une population et d'agir sur son comportement en semant la peur, cette influence n'a pas de lignes de démarcation géographiques. Le terrorisme en tant que stratégie ne s'appuie pas sur des "zones libérées" comme étape de consolidation et d'élargissement de la lutte. En tant que stratégie, le terrorisme reste dans le registre de l'influence psychologique et est dénué des éléments matériels de la guérilla." D'autres différences, tactique et pratiques, existent entre ces deux formes de guerre : taille des unités, armes et type d'opérations sont très différents.

"Dans la pratique, écrit plus loin le professeur invité à Harvard en sciences politiques, l'inventaire des opérations menées par les terroristes est plutôt limité. Ils placent des charges explosives dans des lieux publics, assassinent des opposants politiques ou lancent des attaques au hasard avec des armes légères, prennent des otages en détournant des avions ou en se barricadant dans des immeubles. Dans la plupart des cas, leurs moyens sont plutôt minces." Faire peur, effectuer une propagande par l'action, visant souvent à tout simplement se faire (re)connaitre, Intimider dans le cadre d'opérations plus larges, provoquer afin d'augmenter la répression gouvernementale, qui ne manque pas de lui aliéner des soutins (voir le Mini-manuel de la guérilla urbaine, de Carlos MARIGHELLA écrit en 1969), entretenir le chaos, dans le but d'insécuriser des populations, effectuer l'usure des forces ennemies ou déclarées telles... constituent les différentes facettes du terrorisme, qui se colore très différemment suivant les conflits armés dans le temps et dans l'espace. Ariel MERARI estime que la stratégie d'usure est le "seul cas où le terrorisme est considéré comme un moyen suffisant pour obtenir la victoire plutôt que comme le complément d'une autre stratégie ou son prélude." En situation d'infériorité, des insurgés peuvent vouloir user les forces du pouvoir qu'ils combattent, par des actions de harcèlement. Le problème est que les gouvernements opèrent rarement d'après une analyse des coûts et des profits et une évaluation lucide et méthodique de la situation. Du coup, cette stratégie d'usure risque de rencontrer devant la seule stratégie anti-terroriste, parfois avec des moyens disproportionnés et dont le coût est parfois nettement supérieur aux dégâts occasionnés.

Dans son évaluation de l'efficacité du terrorisme, le même auteur estime qu'en ne considérant que les insurgés qui ont utilisé le terrorisme comme stratégie principale, seuls quelques groupes anticolonialistes ont atteint pleinement leur objectif. Il cite la lutte contre l'autorité britannique du Ethniki Organosis Kypriahou Agoniston (EOKA) à Chypre et des Mau-Mau au Kenya, et celle du FLN algérien contre la France. "L'écrasante majorité des milliers de groupes terroristes qui ont existé au cours de la seconde moitié du XXe siècle a misérablement échoué. Ce n'est pas un hasard si les succès du terrorisme ont été limités à la catégorie des luttes anti-coloniales. Ce n'est que dans cette catégorie que l'enjeu est bien plus important pour les insurgés que pour le gouvernement. Ce qui explique ce phénomène. Lorsque la lutte de l'organisation terroriste a pour objectif le changement de la nature politico-sociale du régime, comme c'est le cas des insurgés de droite ou de gauche, le gouvernement en place lutte pour sa survie et est prêt à prendre toutes les mesures nécessaires pour écraser l'insurrection. Pour les gouvernements français, italien ou allemand, la lutte contre respectivement, Action directe, les Brigades rouges ou la Fraction Armée Rouge, c'est tout ou rien. Il n'y avait pas place pour un compromis si le succès des terroristes aurait signifié la mort du gouvernement. (...)" Néanmoins, l'auteur indique que les terroristes, à l'inverse des insurgés à objectif plus large et à assise politico-militaire incomparable n'utilisant que de manière très complémentaire le terrorisme, ont plus souvent réussi à atteindre des objectifs partiels : recrutement d'un soutien interne, sensibilisation de l'opinion internationale, acquisition d'une légitimité internationale, obtention de concessions politiques partielles de la part de leur adversaire. C'est surtout dans les formes mixtes de soulèvements où se distinguent difficilement terrorisme et guérilla que des résultats stratégiques peuvent être atteints, mais avec des succès souvent à court terme ou dans une stratégie d'usure : IRA d'Irlande du Nord, Sentier Lumineux du Pérou, Diverses organisations israéliennes ou palestiniennes.

Souvent la description et l'évaluation de l'efficacité du terrorisme est surtout le fait des Etats... dans le cadre de la lutte anti-terroriste précisément ou de milieux universitaires défavorables pour leur très grande majorité au terrorisme (même si certains peuvent défendre les mêmes causes...). Or, dans la littérature ou dans les écrits de maints insurgés ou seulement "terroristes", on trouve un tout autre point de vue, d'ailleurs souvent, il faut l'écrire largement invalidés par l'Histoire. Toutefois, une présentation de ces points de vue est nécessaire, ne serait ce pour mieux comprendre les ressorts des terrorismes.

Ariel MERARI, Du terrorisme comme stratégie d'insurrection, dans Histoire du terrorisme, de l'Antiquité à Daech, Sous la direction de Gérard CHALAND et Arnaud BLIN, Fayard, 2015. Stéphane TAILLAT, Modes de guerre, dans Guerre et stratégie, Approches, concepts, PUF, 2015. Pierre DABEZIES, Terrorisme, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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2 octobre 2015 5 02 /10 /octobre /2015 11:45

Du ressort de la criminalité pure et simple sans intention politique à l'anarchisme (un certain anarchisme), le terrorisme individuel est aussi diversifié que le terrorisme d'Etat ou le terrorisme religieux ou ethnique. Entre la propagande par le fait et le désir de vengeance, la marge est très grande. Si on s'intéresse plus à cette fameuse propagande par le fait qu'à la criminalité (même celle qui se revendique faussement d'intentions politiques), il y a plus que des nuances entre le crime anarchiste (la glorification du crime politique n'appartient pas seulement à la mouvance anarchiste), la nietchaïevstina (Russie), la philosophie "active" de la propagande par le fait, le terrorisme anarchiste de la Belle époque, les attentats contre le Parlement (affaire Vaillant du 9 décembre 1893, par exemple) ou un président (Assassinat de Sadi Carnot de 1894)...

Henri ARVON estime que "il y a une différence fondamentale entre le crime politique et le crime anarchiste proprement dit. Le crime politique qui répond à la tyrannie, est, au moins dans l'esprit de celui qui l'exécute, un acte juste dont l'illégalité apparente est excusable, sinon justifiable du fait que la tyrannie rend impossible tout recours à une justice régulière. Au mépris de sa propre vie et sans vouloir retirer de son acte le moindre avantage personnels, le justicier, héroïque et désintéressé, s'érige en vengeur de tous les opprimés en supprimant le tyran dont la cruauté et l'injustice s'opposent au bonheur et à la liberté générale. Il en est tout autrement du crime anarchiste. Peu importe que la victime soit coupable, fût-ce aux yeux de son meurtrier seul. On dirait même que le crime anarchiste est d'autant plus parfait que la victime est innocente. Ce qui compte en effet, c'est de frapper par la terreur l'imagination de la foule. Plus la position sociale de la victime est élevée, plus ce but semble atteint. D'ailleurs, raisonnent les terroristes anarchistes, pour faire brèche dans l'édifice social, il faut frapper à la tête. Ne mettant pas leurs espoirs dans les actions de masse, mais estimant que c'est l'individu qui pousse la roue de l'histoire, ils espèrent grâce à des gestes de révolte spectaculaires tirer les masses de leur apathie et de leur engourdissement, bien plus, ils comptent déchaîner par le caractère odieux même de leurs actes les mauvaises passions, la barbarie latente de la foule afin de faire naître un climat révolutionnaire qui soit propice à leurs desseins. (...) Instruments aveugles de la Révolution, les terroristes choisissent leurs victimes exclusivement en fonction de l'utilité que leur meurtre présente pour la propagande. Toute préoccupation morale ou simplement humaine est absente de cette "propagande par le fait" assurée par des gestes que leurs auteurs qualifient eux-mêmes d'insensés. Il ne semble pas qu'on ait jamais poussé plus loin le mépris de la vie humaine ni le cynisme inhérent selon lequel la fin justifie les moyens."

Outre que l'auteur mésestime l'inhumanité d'autres activités qui surpassent de loin les "méfaits" des anarchistes terroristes, il fait l'impasse sur les conditions d'émergence, dans la littérature comme dans les faits, d'une véritable saga romantique sur le terrorisme au service de l'humanité. D'ailleurs, comme l'explique Olivier HUBAC-OCCHIPINTI, "le terrorisme anarchiste bénéficie d'une représentation positive dans l'imaginaire populaire. A l'instar de ses homologues russes, le terroriste libertaire est perçu comme un révolté idéaliste et romantique. La littérature classique explique en partie la sympathie dont bénéficient les auteurs de ces crimes pourtant d'un extrême violence. En effet, certains écrivains, tout en condamnant les attentats, ne peuvent s'empêcher d'éprouver une sorte de fascination pour l'action anarchiste." Il cite Emile ZOLA et MALLARMÉ en exemple. "S'arrêter à des considérations esthétiques ne permet pas pour autant d'expliquer ou des comprendre les motivations qui ont poussé des individus à user de la bombe comme moyen de propagande, inaugurant par là le terrorisme moderne. On ne peut comprendre davantage l'importante vague terroriste anarchiste durant la seconde moitié du XIXeme siècle sans appréhender la doctrine dont elle est issue et sans replacer ce mouvement politique dans le contexte historique qui est le sen." Ainsi les conditions des bouleversements économiques et sociaux et leurs conséquences sur les conditions de vie de la majeure partie de la population, les systèmes autocratiques qui ne permettent pas l'expression pacifique des oppositions politiques constituent des causes bien connues des historiens de l'émergence de ce terrorisme. Des auteurs (et souvent militants) comme Pierre Joseph PROUDHON (1809-1895), Mikhaïl BAKOUNINE (1814-1876), Karl MARX...dans leur critique du capitalisme, de la société bourgeoise, du parlementarisme, leur mise en évidence parfois de l'importance de l'individu dans le projet collectif inspirent des théories encore plus radicales, dans une ambiance de répression des expressions ouvrières et paysannes, comme celles de Pierre KROPOTKINE (1842-1921) avec Elisée RECLUS (fondation du journal Le Révolté), de Carlo CAFIERO (1846-1892) et Enrico MALATESTA (1853-1932) en Italie, de Giuseppe FANELLI (1827-1877) qui introduit ces idées en Espagne, de Johann MOST (1846-1906) aux Etats-Unis... En France, le développement de la doctrine anarchiste en France est indissociable de l'histoire de l'insurrection parisienne de la Commune (1870-1871), dans ses différentes composantes d'ailleurs, prônant l'action de masse ou l'action individuelle... Emile HENRY, un premier temps opposé au recours à la dynamite et condamnant les attentats de Ravachol, bascule après la répression de la grève des mineurs de Carreaux d'Août 1892, dans la promotion du terrorisme. Suite à de nombreux attentats, souvent sanglants, l'ensemble de la mouvance libertaire remis en cause l'efficacité de ces moyens violents. Avec l'adoption des thèses "anarcho-syndicalistes" par les différentes fédérations, c'est l'abandon de tout termes anarchiste qui devient la règle. D'ailleurs, bien avant le tournant du siècle, même en Russie, le terroriste individuel n'existe pratiquement plus : le terrorisme russe n'est plus l'affaire d'un homme seul (Yves TERNON). Même les vagues suivantes (à la Belle époque par exemple) sont le fait de véritables organisations qui empruntent ses méthodes au banditisme organisé.

De nos jours, le terrorisme individuel (auquel on peut rattacher selon nous le récent attentat contre le journal Charlie Hebdo) se dissimule (de manière très suspecte) sous une allégeance très lâche à une idéologie (ici l'islamisme dit radical des "réseaux" inspirés d'Al-Qaïda ou autres...) ou une autre, quand il ne s'agit plus que de criminalité pure et simple (à but lucratif ou par vengeance). Cela n'empêche évidemment pas des services étatiques et des pouvoirs politiques de prendre comme prétexte des attentats individuels pour mener des entreprises contre des organisations et d'augmenter dans le même mouvement les capacités de leur arsenal répression et de contrôle...

Henri ARVON, L'anarchisme, PUF, Que sais-Je?, 1971. Olivier HUBAC-OCCHIPINTI, Yves TERNON, dans Histoire du terrorisme, de l'Antiquité à nos jours, Sous le direction de Gérard CHALAND et Arnaud BLIN, Fayard, 2015.

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29 septembre 2015 2 29 /09 /septembre /2015 09:41

       Le terrorisme apparait si multiforme qu'il n'est pas étonnant de voir dans la littérature spécialisée ou dans la presse grand public des définitions diverses qui dirigent la réflexion dans des directions différentes.

La discussion vive autour d'articles présents sur le Net, comme celle pour le mot terrorisme dans Wikipedia, témoigne de la vivacité des contradictions sur la question. Si pour l'instant l'article en question définit le terrorisme comme "l'emploi de la terreur à des fins politiques, religieuses, idéologiques ou crapuleuses" (ce qui ratisse suffisamment large), il insiste ensuite à bon droit sur de multiples définitions (Alex SCHMIDT et Berto JONGMAN en 1988 dans leur livre en listent 109) qui selon les cas se focalisent sur l'usage d'une certaine violence, les techniques utilisées, la nature du sujet, l'usage de la peur, le niveau d'organisation, l'idéologie, l'identité des victime... Ecrire ensuite que le terrorisme dresse contre lui les populations est peut être un peu vague : certains attentats, comme celui du 11 septembre 2001 à New York suscitèrent plutôt l'enthousiasme de certaines populations arabes. La suite nous parait plus juste, car rattachée au concret : "Un grand nombre d'organisations politiques et criminelles ont cependant recouru au terrorisme pour faire avancer leur cause ou en retirer des profits. Des partis de gauche comme de droite, des groupes nationalistes, religieux ou révolutionnaires, voire des Etats, ont commis des actes de terrorisme. Une constante du terrorisme est l'usage indiscriminé de la violence meurtrière à l'égard des civils dans le but de promouvoir un groupe, une cause ou un individu, ou encore de pratiquer l'extorsion à large échelle (mafias, cartels de la drogue, etc.)." Le principal défaut de cette définition réside dans l'exclusion des Etats comme acteurs principaux du terrorisme. Tout de même, une large partie du XXème siècle a été dominé stratégiquement et géopolitiquement par l'équilibre de la terreur nucléaire.

C'est pourquoi sans doute faut-il préférer la définition de Pierre DABEZIES, même si elle parait longue.

"La terreur est un état, une peur exacerbée, mais, depuis la Révolution française, c'est aussi un régime politique, voire un procédé de gouvernement, permettant au pouvoir en place de briser, à force de mesures extrêmes et d'effroi collectif, ceux qui lui résistent. Le terrorisme, quant à lui, s'il est d'abord action, n'en recouvre pas moins une notion voisine puisque, dépassant souvent le stade de l'initiative ponctuelle pour devenir une véritable stratégie, il postule l'emploi systématique de la violence, pour impressionner soit des individus afin d'en tirer profit, soit, plus généralement, des populations, soumises alors, dans un but politique, à un climat d'insécurité. Dans l'un et l'autre cas, il a pour caractéristique majeure de rechercher un impact psychologique, hors de proportion (référence directe à Raymond ARON dans Paix et guerre entre les nations) avec les effets physiques produits et les moyens utilisés."

Ce lien n'écarte pas, cependant, les ambiguïtés. Car, si l'on a pu dire longtemps que la terreur, arme des forts, venait de l'Etat, à l'inverse du terrorisme, arme des faibles, dressée, le cas échéant, contre lui sous forme clandestine, ce n'est pas aussi clair aujourd'hui : pour arriver à leurs fins, certains gouvernants usent contre leurs concitoyens de violence occulte tandis que, sur la scène internationale, apparait de plus en plus un terrorisme étatique, nouvelle sorte d'approche coercitive indirecte. De plus, comme s'attache au terrorisme une consonance péjorative, ses protagonistes tendent à rejeter la faute originelle sur leurs ennemis : le terrorisme, c'est la violence des autres. C'est donc l'Etat centralisateur, injuste, capitaliste ou oppresseur que désignent comme responsable de leurs agissements subversifs, comme le véritable terrorisme, les indépendantistes et révolutionnaire de tout genre, quand bien même la violence qu'ils stigmatisent ne serait, bien souvent, que symbolique.

Laisser finalement de côté l'expression trop vague de terreur pour parler plutôt, parallèlement au terrorisme d'opposition classique, de terrorisme d'Etat, qu'il soit interne ou externe, n'est, il est vrai, qu'un premier pas sur un chemin pavé d'équivoques. Car le phénomène est tellement multiforme, variable dans le temps et l'espace, divers selon ses tenants et ses aboutissants, individuel et collectif, aveugle et sélectif, criminel et idéaliste, révolutionnaire et réactionnaire, qu'aucune définition ne permet véritablement de le circonscrire. La "relation terroriste" (terme forgé par l'Institut de Polémologie) est d'une complexité telle qu'on ne sait où commencer : les "actes", leur nombre et leur niveau de violence ; les "acteurs", individus et groupes, organisations militantes, rivales ou écran ; le terroriste lui-même allant du moine soldat au criminel de bas étage, en passant par toutes les nuances du romantisme, du délire logique, de l'idéologie débridée, voire de la déviance psychologique et de l'instabilité ; sans oublier les manipulateurs politiques lointains, "officiers-traitants" qui y croient, et agents spécialisés sans foi ni loi."

On pourrait y ajouter les acteurs de la réaction au terrorisme, souvent intéressés à dépasser l'objectif affiché pour leur propre compte...

"Encore peut-on aussi bien partir des mobiles et des objectifs, opposer le point de vue des auteurs et celui des victimes, analyser, selon le contexte, la fonction dévolue aux tiers, insister sur la structure spécifique de la société qui conditionne partiellement le phénomène, enfin considérer, avec Didier Bigo et Daniel Hermant (Conflits et violence politique dans le monde au tournant des années quatre-vingt dix, Institut de stratégie comparée, 1991), la théâtralisation de la violence via les médias ou le mimétisme qui relie terroristes et policiers."

Pierre DABEZIES reprend la même présentation, plus ramassée, dans le Dictionnaire de la stratégie. Il y fait cette distinction entre terreur (plutôt étatique) et terrorisme (plutôt anti-étatique ou contre un Etat). Plus multiforme, le terrorisme - terrorismes en fait - relève de motivations et de moyens très divers, et se prête à toutes les présentations issues des médias ou des services des Etats, quitte à mettre dans le même sac des actions individuelles se réclamant d'idéaux et stratégies de groupes bien identifiés. Mais en fait, les acteurs stratégiques utilisant le terrorisme applique des méthodes vieilles comme le monde : faire peur, semer la panique, tuer peu mais montrer énormément. Ce qui est recherché alors, c'est bien l'impact psychologique maximum hors de proportion avec l'action elle-même. C'est pourquoi, les médias dans le monde moderne (jouant le même rôle que les tambours des villages ou les théâtres antiques ou médiévaux...) jouent un rôle majeur dans le développement du terrorisme, dans son impact et dans son exemplarité. Mais à trop utiliser la violence extrême, cet impact et cette exemplarité finit par s'émousser, mais là on dépasse déjà la définition pour entrer dans la psycho-sociologie du terrorisme.

Gilles FERRAGU, dans son Histoire du terrorisme indique que "comme objet scientifique, le terrorisme pose une infinie de problèmes. Car, malgré la profondeur de leurs analyses, juristes, politologues et journalistes (l'auteur parle bien entendu de cette catégorie, qui se rétrécit comme une peau de chagrin, du journalisme d'investigation...) aboutissent à un constat sans appel : la difficulté, voire l'impossibilité de donner au phénomène, protéiforme, une définition structurante et consensuelle. le terme est connoté et ses contours demeurent flous, à l'image de cette "guerre contre le terrorisme" prônée naguère, et dont les difficultés - à la fois sémantiques, juridiques et stratégiques - sont désormais manifestes. (...) On remarquera par ailleurs que les diverses "sciences" qui s'intéressent au terrorisme (principalement le droit et la science politique) suivent une démarche instrumentale, que ce soit dans un cadre pénal ou une approche préventive/réactive. La réflexion pâtit de toute évidence de la charge émotionnelle que le terme charrie : le terroriste d'hier peut être le résistant d'aujourd'hui, et la célèbre formule - "Liberté, que de crimes on commet en ton nom" - prononcée par Mme Roland montant sur l'échafaud le 8 novembre 1793 conserve une troublante actualité."

Il y a donc abondance  de définition. Les Etats s'en remettent à leur propres critères et les efforts des organisations internationales, comme la Société des Nations et l'Organisation des Nations Unies pour donner un sens légal et universel au terrorisme n'aboutissent pas à la cohérence générale recherchée. Les conventions sur le terrorisme se perdent dans les stratégies diplomatiques d'acteurs aux tendances divergentes.

Jean-François GAYRAUD et David SÉNAT estiment eux aussi une définition du terrorisme impossible. S'y lançant tout de même, ils distinguent un terrorisme "ancien" d'un terrorisme "moderne" (des Temps Modernes), (dont des terrorismes de la guerre froide, instrumentalisés ou/et dirigés par des Etats, dans le cadre de stratégies indirectes), des terrorismes du chaos mondial, criminalisés donc hybrides, banalisés, donc démocratisés, irrationnels, donc massifs, directs, donc brutaux. La difficulté d'une définition du terrorisme réside dans son caractère fort d'enjeu : enjeu politique et diplomatique, enjeu juridique, enjeux bureaucratiques, enjeu statistique... "Aucune définition, écrivent-ils, consensuelle du terrorisme ne peut émerger. La raison en est aussi simple que trop souvent ignorée : il y a au coeur du concept de terrorisme une antinomie et une ambivalence essentielles. En effet, ce mot désigne à la fois un ensemble de pratiques et ce que l'on qualifie comme tel, une technique de combat et une étiquette. Parle-t-on d'une "organisation pratiquant le terrorisme" ou d'une "organisation terroriste"?  Car le même concept peut tout à la fois servir à décrire un adversaire ou un procédé. Cette polysémie provoque des incompréhensions et des malentendus permanents (...). Le terme est donc profondément passionnel et polémique : sa neutralisation apparait illusoire". Pour tenter d'y voir plus clair tout de même, ils proposent des classifications fondées sur les origines (étatique, international?), sur les buts (révolutionnaire ou idéologique, nationaliste ou séparatiste, eschatologique, animalier ou écologique), sur les méthodes (terrorisme des isolés, nucléaire, bactériologique et chimique, informatique,)

La raison principale de cette absence de cohérence réside dans le caractère "fourre tout" du terme terrorisme qui recouvre des réalités très différentes qui appellent des analyses différentes.

 

   Isabelle SOMMIER, maitre de conférences en sciences politiques à l'université Paris I Panthéon Sorbonne, en prend acte. A la recherche d'une impossible définition, elle constate que la définition scientifique "rejoint fréquemment l'opinion commune véhiculée par les dictionnaires ou le point de vue pratique des professionnels de la répression. Au gré de la conjoncture, et par un effet de mode non négligeable, plusieurs pistes ont été successivement privilégiées, qui mettent l'accent sur la fin poursuivie par cette violence, les moyens mobilisés ou les conséquences recherchées. Toutes sont porteuses d'une interprétation particulière mais également dépréciative du phénomène. Suivant que l'on choisisse l'une ou l'autre, une même organisation clandestine sera ou ne sera pas stigmatisée comme "terroriste". En somme, plutôt que d'éclairer le problème, ces définitions ont contribué à l'obscurcir."

Elle cite entre autres sur les travaux de Walter LAQUEUR (Terrorisme, PUF, 1979  ; The Age of terrorism, Boston Mass., Little-Brown, 1987) pour suggérer de définir le terrorisme comme "l'usage d'une violence masquée par un groupe à des fins politiques et dirigée contre un gouvernement, un autre groupe ethnique, des classes ou des partis". Cette définition, jointe à d'autres trouvées dans les dictionnaires courants en France, aboutit souvent à une totale confusion entre terrorisme et violence politique. A les suivre, "relèveraient de la même catégorie attentats, assassinats, enlèvements, mais aussi, pourquoi pas, manifestations dès lors qu'elles dégénèrent. Un parti pris équivalent se retrouve dans la liste établie chaque année par le département d'Etat américain (les Patterns of Global Terrorism) qui recense comme terroristes toutes les entreprises de contestation violente de l'Etat en place. A ce niveau de généralité, la perspective a une forte connotation moral et idéologique ; elle correspond à une condamnation absolue de n'importe quelle forme de rébellion contre l'ordre établi. Du reste, le FBI ne s'embarrasse pas des circonlocutions d'usage : pour lui, le terrorisme n'est rien d'autre qu'un "usage illégal de la force"." On pourrait en dire autant de nombreux organismes d'Etat de répression dans le monde... 

D'autres chercheurs se sont employés à énumérer les actes qui seraient constitutifs du terrorisme : prise d'otages, détournements d'avions, attentats contre les biens et les personnes. "Ils se fondent notamment sur des données statistiques qui montrent la fréquence écrasante de ce type de méthodes dans les affaires labellisées comme terroristes - à la charnière des années 80-90, bombes et fusillades représentaient entre 65% et 75% de l'ensemble des "incidents terroristes" (Rapport annuel Chronologie of Terrorism, publié à Londres par Intel Information Bureau), sans se préoccuper du caractère tautologique de la démarche. De telles définitions sombrent dans l'excès de formalisme et n'expliquent pas le fait que ces actes peuvent caractériser d'autres types de violences : la prise d'orages accompagne fréquemment un braquage de banque pour couvrir la fuite des cambrioleurs ; le piratage aérien a parfois été utilisé par de simples particuliers pour forcer les portes de l'asile politique dans un pays tiers, voire simplement par confusion mentale. Quant à la catégorie "attentats contre les biens et les personnes" sans précision ni du contexte ni de la victime, est à la base des définitions les plus communes de la violence collective, qu'elle soit sociale, politique ou criminelle. Même l'assassinat d'une personnalité politique a un écho différent selon l'identité de l'auteur, de la victime, mais aussi selon la conjoncture (temps de paix ou situation de guerre, démocratie ou dictature, etc.) (...)"

En fait, ce genre de définitions officielles provient sous doute de conjonctions disparates, entre volonté des organismes de répression de dresser des typologies de "terroristes" ou d'"actes de terrorisme" et recherche de définition des assurances pour l'indemnisation des victimes... Elles n'ont rien de "scientifiques", ne proviennent pas de recherches sociologiques ou socio-politiques. S'il faut rechercher des outils pour comprendre le terrorisme, il vaut mieux abandonner les définitions des dictionnaires et des organismes "spécialisés" et se fier à des recherches du type de celles de Michel WIERVIORKA (Face au terrorisme, Liana Levi, 1995) pour qui le terrorisme est une "forme extrême et décomposée d'antimouvement social", une violence qui s'emballe au nom d'un conflit-référence avec lequel l'avant-garde autoproclamée n'entretien qu'une relation superficielle.Il procède d'une logique d'inversion qui amène des individus d'ne part à s'identifier à un groupe social mythifié (la classe ouvrière, le peuple palestinien, la cause arabe...), d'autre part à s'y substituer de manière volontariste pour forcer le cours, selon eux nécessaire, de l'histoire par la propagande armée ou la radicalisation du combat."  Mais il néglige sans doute d'autres aspects qui tiennent à l'influence des Etats et des médias sur l'évolution de la contestation et surtout met la question de la légitimité au coeur de son analyse.

Dans toute analyse du terrorisme, il vaut mieux procéder au "cas par cas, le terme "terrorisme" étant, encore une fois trop polysémique, trop polémique, "dissensuel" et systématiquement pris dans une approche instrumentale, que ce soit de la par de leurs auteurs, des victimes et des organes de répression. On se centre par trop sur les groupes minoritaires faisant usage d'attentats pour faire progresser leur cause et pas suffisamment sur des groupements bien plus importants (Etats, films multinationales, lobbys divers...) faisant usage d'"armes de terreurs".

 

Gilles FERRAGU, Histoire du terrorisme, Perrin, 2014. Pierre DABEZIES, Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000 ; Encyclopedia Universalis, 2014. Terrorisme, wikipedia, septembre 2015. Jean-François GAYRAUD, David SÉNAT, Le terrorisme, PUF, collection Que sais-je?, 2002). Isabelle SOMMIER, Le terrorisme, Flammarion, collection Dominos, 2000.

STRATEGUS

Complété le 3 octobre 2015

Complété le 26 août 2017

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28 septembre 2015 1 28 /09 /septembre /2015 10:33

Tout acte terroriste bénéficie d'une couverture médiatique souvent hors de proportion avec son importance réelle. D'une certaine manière l'impact médiatique, objectif recherché et parfois unique impact recherché​​, est fourni non pas par l'importance de l'acte mais par les médias eux-mêmes... Aussi, lorsqu'on traite du terrorisme, faut-il soulever quelques questions préalables :

- ne faut-il pas discuter des terrorismes, plutôt que de terrorisme ? L'étiquette péjorative de terrorisme (les terroristes eux-mêmes se voient plutôt en résistants, en libérateurs, en marqueurs...) recouvre une quantité d'actes aux motivations qui couvrent une large partie du spectre politique. Le résistant de la Seconde guerre mondiale n'est-il pas le terroriste des forces d'occupation? Le résistant palestinien n'est-il pas le terroriste des forces d'Israël? Le flou est si intense que l'on peut recouvrir aisément du terme de terrorisme des actes qui sont très loin de ceux qui utilisent bombe ou arme blanche ou à feu... De plus est amalgamé sous le terme terrorisme tant les actes isolés (même s'ils se réclament - plus ou moins de bonne foi - d'une cause quelconque) que les actes de groupes politiques constitués.

- qui veut terroriser qui et qui terrorise qui? Un attentat isolé terrorise t-il réellement une dense population urbaine, ou les responsables de la sécurité au sens large ne sont-ils pas les seuls terrorisés? Ou font-ils semblant de l'être pour mettre en oeuvre des politiques précises de contrôle de cette même population? Les acteurs utilisant le terrorisme sont légion. Des Etats ou des Empires cherchant à recouvrir les impôts en rasant un ou des villages pour l'exemple aux individus isolés se réclamant d'une cause quelconque, les exemples abondent. La politique de la peur est utilisée autant par des Etats, des groupes et des individus de toutes motivations. On aurait tort, sans doute, d'oublier l'équilibre de la terreur nucléaire à côté desquelles toutes ces petites politiques de terreur dont les acteurs frappent des populations plus ou moins nombreuses apparaissent en fin de compte assez pauvres et assez minables sur bien des plans... Aujourd'hui encore, la politique de la peur fait partie de la panoplie de bien de régimes politiques dans de nombreuses régions du monde...

- Derrière toute l'agitation médiatique, que se cache t-il souvent?

- Quels sont les véritables caractéristique de moyens terroristes?

- Quelles sont les causes, effets immédiats et conséquences à plus ou moins long terme d'un terrorisme?

- Le terrorisme - pour reprendre encore une fois ce terme fourre-tout, ne parle t-on pas de cyberterrorisme? - fait-il réellement partie d'une stratégie d'ensemble de groupes particuliers? Et si c'est le cas, dans quelles circonstances les acteurs terroristes l'utilisent-ils? Entre-t-il dans la vaste catégorie des guerres irrégulières?

- Il apparait sans doute qu'historiquement, le terrorisme est militairement inefficace et socialement comme idéologiquement contre productif à terme. Souvent, ce sont des perdants qui l'utilisent, des groupes en perte d'influences... Mais seule l'enquête historique permet de déterminer cela réellement. Il faut sans doute déjà attirer l'attention sur l'écart entre la perception de l'importance d'un groupe (parce qu'il utilise des moyens de destruction aveugles à l'aide de martyrs auto-proclamés) et la réalité de sa place sur l'échiquier politique dans les pays dont il est issu.

- Moralement, l'acte terroriste, qui ne vise que rarement - mais là aussi les amalgames peuvent brouiller les pistes - des combattants, n'est-il pas un acte lâche (au sens d'incapable de s'attaquer à des individus ou des groupes du même niveau, de la même force...), même si le terroriste meurt dans son acte?

STRATEGUS

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23 septembre 2015 3 23 /09 /septembre /2015 12:40

   Il n'existe pas de stratégie fiscale possible pour une entité politique (pour ce qui est de la stratégie fiscale d'entreprise, la problématique est autre et largement contradictoire à celle de l'Etat) s'il méconnait les ressources des contributeurs. La longue maturation de l'Etat, entité politique centrale qui agglomère les autres sur un territoire donné, passe par un certain contrôle social dont l'un des instruments est le recensement de ces ressources. De même, le développement de méthodes de calculs de ces ressources (entendre la comptabilité) va de pair avec la possibilité de les connaitre. Compter le nombre de foyers par village, le nombre de tête de bétail, des outils agricoles, l'étendue des champs cultivés, les récoltes elles-mêmes est déjà une difficulté que des générations de mathématiciens, de géomètres et de contrôleurs et receveurs fiscaux ont dû surmonter. A cette difficulté objective s'ajoute une difficulté "subjective" qui tient à la résistance des assujettis à l'impôt de cette connaissance. Dissimuler ses richesses est une composante essentielle de la résistance du monde paysan aux différentes obligations fiscales imposées par le seigneur local, l'Eglise, le Roi et plus tard la République. C'est une manière également de se protéger (avec la complaisance plus ou moins grande des receveurs) sans devoir avoir recours à la révolte ouverte, très utilisée et probablement, à l'image des détournements massifs contemporains opérés par les multinationales modernes, la plus importante expression de la résistance à l'impôt.

 

   Les études sur le relation entre le recensement (qui peut servir à bien autre chose) et la fiscalité sont encore relativement peu nombreuse, mais leur quantité et qualité progresse dans la foulée de l'attention plus grande apportée par les sociologues, entre autres, sur la fiscalité, à une époque où son évolution constitue un élément majeur de l'évolution de la place des Etats (et des organisations internationales étatiques aussi d'ailleurs). Ainsi les études comme celle de Béatrice LE TEUFF sur les recensements dans l'empire romain d'Auguste à Dioclétien porte sur leur importance, leurs modalités, leur précision, leur efficacité et leur lien avec la fiscalité. La connaissance du fonctionnement du recensement peut permettre de comprendre les relations entre les agents impériaux, leurs correspendants dans les provinces et les assujettis eux-mêmes.

   Le recensement de la population, opération statistique de dénombrement qui dépend et de la qualité des techniques de comptages des ressources et des relations mêmes entre assujettis et autorités administratives et politiques, existe depuis l'Antiquité. Mais leur efficacité comme leur réalisation dépend de la stabilité des royaumes, empires... et il n'est mis en oeuvre systématiquement qu'à partir de l'émergence de l'Etat-nation, vers le XVIe siècle en Europe, à d'autres époques en Chine par exemple, différemment suivant les dynasties impériales. Leur résultat, utilisé pour déterminer les revenus et la ressource mobilisable pour la guerre, varie énormément, et pas seulement en fonction des périodes relativement calmes ou des désordres multiples (famines, guerres, catastrophes naturelles...).

Une chose est sûre : ce n'est que dans les ensembles relativement calmes et vastes que s'établit une administration pérenne de l'organisation qui opère le recensement. Ainsi le cens romain, institution fondamentale de la République permet de maintenir le lien entre l'entité politique et les citoyens. Celui-ci organise le peuple romain en un corps civique structuré et hiérarchisé. A chaque citoyen, le censeur attribue un rang permettant de précisé sa dignité, ses droits et ses devoirs envers la cité, rang qui dépend essentiellement du patrimoine foncier. Avant même l'institution du christianisme impérial, l'Eglise recense ses fidèles, préfiguration de son rôle par la suite, et même après l'Empire romain. L'Eglise effectue en plein Moyen Age europée des opérations régulière de recensement - et l'inscription obligatoire sur les registres de baptêmes et de décès lui donne la possibilité d'agir efficacement sur ses fidèles, moralement, physiquelent et surtout pécuniairement. Si les études insistent plus sur les recensements d'Etat, cela ne doit pas occulter l'apport essentiel des Eglises dans les opérations de recencement. Plus tard en France, l'inscription des naissances et des décès, s'effectue à la mairie, remplaçant l'église, dans le cadre de sa laïcisation. En France toujours, c'est seulement depuis 1801 qu'une recensement général de la population est organisé tous les 5 ans, jusqu'en 1946 (sauf retards en cas de guerre). L'opération très lourde et difficile à organiser est ensuite retardée. D'autant plus qu'à la différence des époques antérieures, la proportion des recensés dans la population s'accroit énormément : des citoyens (très minoritaires dans la population) du monde gréco-romain, on passe aux foyers dans l'Europe jusqu'au XVIe siècle, puis aux membres de la société ayant capacité de voter, puis encore à tous les individus au XXème siècle. La fiabilité des statistiques s'accroit toutefois avec l'amélioration des techniques de comptages et la mobilisation des citoyens eux-mêmes (bénévoles ad hoc). Mais le poids financier jugé trop lourd par des responsables politiques par ailleurs tentés de donner un poids moindre dans la vie économiques aux Etats, amène à effectuer de plus en plus de recensements virtuels (informatique aidant) s'appuyant sur des opérations plus partielles. 

    C'est d'ailleurs ce poids financier relativement lourd, joint à une certaine difficulté de recencer réellement tout le monde que les Etats ont tendance à diminuer le rôles des impôts directs au profit des impôts indirects. En effet, non seulement, cela permet à l'Etat de se désengager tout simplement en ne recensant que ce dont il a strictement besoin (Police, justice, armée) pour exister, mais l'impôt indirect permet de réduire drastiquement le nombre des potentiels recensés. L'institution de la TVA (Taxe sur la Valeur Ajoutée), impôt indirect sur la consommation, transforme quasiment tous les agents économiques hors les consommateurs individuels en dernier ressort en collecteurs d'impôts. Conçu à l'origine en France en 1954, dans un cadre où l'Etat planifie encore une partie de l'économie, pour remplacer des impôts indirects dit en cascade (taxe sur le prix de vente payé par les consommateurs et taxe sur le chiffre d'affaires payé par les enteprises) cette TVA permet d'organiser la fiscalité plus rationnellement en se focalisant sur les filières professionnelles. Elle fait école dans le monde entier et la TVA fait partie du socle de base pour pouvoir harmoniser les impôts dans la Communauté européenne (Union Européenne aujourd'hui). Elle constitue aujourd'hui un bon moyen de réduire le système lourd du recensement comme elle constitue un bon moyen de mener une politique économique qui ne soit plus axée sur la réduction des inégalités. Le contrôle social global de la population peut s'organiser sur d'autres bases, notamment par le biais d'Internet de manière bien plus ciblée qu'auparavant. Toutefois tant que les données transmises par les recensés de cette manière soient vraies, car après une décennie intensive d'Internet de plus en plus d'éléments de la population, toujours à recenser tout de même, s'en méfient. L'"informatisation de la société" (qui n'est pas seulement Internet) transforme les modalités de rencensement de la population.

 

Béatrice LE TEUFF, thèse de doctorat en Histoire, langues, littératures anciennes, Bordeaux 3, 2012.

 

SOCIUS

     

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23 septembre 2015 3 23 /09 /septembre /2015 10:49

  Même si une stratégie n'est plus forcément une gestion et une utilisation orientée vers un objectif à plus ou moins long terme de la violence, qu'elle soit physique, morale, politique, sociale ou économique, le raisonnement stratégique, cette manière de concevoir et de penser les phénomènes relevant du champ de la stratégie, l'inclue d'une certaine manière, même lointaine. (Même une stratégie qui se dirait non-violente comporte une dimension conflictuelle où la violence n'est jamais bien loin. Bien entendu, il ne faut pas exagérer, l'intention et surtout l'action non-violente permettent de l'éviter et il faut se garder de donner à la violence morale une définition trop extensive. Cela nous ferait immanquablement tomber dans une conception assimilant tout conflit à une violence.). En tout cas, tout raisonnement stratégique, processus cognitif, ensemble des opérations mentales, logiques et argumentaires permettant la mise en oeuvre et le développement de l'analyse stratégique, possède une coloration conflictuelle où la dimension violente varie suivant l'objet et les sujets-acteurs considérés. S'il s'agit d'Etat, la violence, qu'elle soit symbolique ou physique, est toujours là. S'il s'agit de sociétés commerciales, la violence économique est omniprésente, même sous couvert d'arguments juridiques. S'il s'agit des individus, la contrainte morale peut, sans être violente, est souvent présente. Mais d'abord,  historiquement, la pensée stratégique concerne la guerre.

    Comme l'écrit Laure BARDIÈS, qui réfléchit sur les relation entre guerre et stratégie, "Pour être valide, un raisonnement doit saisir de manière adéquate l'objet sur lequel il porte, se mettre en forme en épousant ses particularités et s'articuler de façon logique en respectant ses caractéristique. Raisonner l'action collective dans la guerre ou les situations de conflit politique pouvant mener à la guerre suppose donc d'être capable d'appréhender les grands traits stables du phénomène, ceux qui participent de sa nature, de savoir les reconnaitre sous des apparences historiques variables et de les distinguer des éléments singuliers qui font de chaque occurrence de la guerre une manifestation unique d'une activité sociale aussi ancienne que l'existence des sociétés elles-mêmes. L'étude du raisonnement stratégique appartient ainsi au domaine de la praxéologie, science de l'action et en portant une attention particulière à la question de sa plus ou moins grande efficience et efficacité." Elle précise qu'l faut entendre par efficience le rapport entre les moyens mis en oeuvre et le résultat obtenu et par efficacité le rapport entre les objectifs visés et les effets produits. La sociologue, enseignante et chercheuse aux écoles de Saint-Cyr Coëtquidan reprend la définition de la stratégie de Hervé COUTEAU-BÉGARIE (voir sont Traité de stratégie) : elle "est la dialectique des intelligences, dans un milieu conflictuel, fondée sur l'utilisation ou la menace d'utilisation de la force à des fins politiques". Soulignons que cette définition ne parle pas d'usage de la violence, de manière restrictive, mais de la force qui peut prendre des formes multiples.

"Si on précise, poursuit-elle, en effet que la stratégie recouvre la recherche et la mise en oeuvre des meilleures définition et articulation entre fins et moyens dans un contexte conflictuel, alors le caractère impérativement interactionniste, dynamique et dialecque du raisonnement apparait : la volonté se heurte à une volonté adverse, qu'il faut comprendre et surmonter, l'action est dirigée contre une autre action, les volontés et actions réciproques évoluent et s'ajustent en permanence. Si enfin on y ajoute l'usage de la violence armée, sur un mode réel ou virtuel, le raisonnement stratégique d'intégrer le fait que la violence n'est pas un moyen d'action tout à fait comme les autres. La violence réciproque est susceptible de produire des effets inattendus ou pervers, comme toute interaction sociale, mais aussi de s'abandonner à une logique d'ascension aux extrêmes, parfois contre le désir même des acteurs aux prises et au mépris de leurs objectifs respectifs. La violence collective a en outre des conséquences psychologiques et symboliques sur les acteurs des conflits, combattants ou non, dont la portée s'évalue à l'aune de systèmes normatifs variables et qu'il s'agit, autant que possible, d'anticiper, afin de prévoir au mieux, de limiter ou au contraire d'en accentuer les effets. La légitimité des acteurs usant de la violence, celle de la cause qu'ils affirment défendre, des objectifs qu'ils disent poursuivre ainsi que celle de leurs actions, au niveau national ou international, est également un enjeu fondamental dans tout conflit, qu'il s'agit d'obtenir tout en en privant l'adversaire. 

L'objet du raisonnement stratégique ainsi défini relevant de la réalité sociale, il ne peut être saisi sous la forme de lois scientifiques. L'histoire ne se répète pas, même si on peut espère des tentatives de répétition, plus ou moins conscientes, due à la croyance des hommes dans la possible réplication des événements. Tout au plus peut-on espérer comprendre l'influence de divers facteurs sur une situation, les effets qu'ils ont tendance à produire, identifier certaines logiques d'action récurrentes qu'il faut parfois déceler sous des formes historiques variables. Mais la contingence historique des activités sociales, lorsqu'il faut raisonner l'action stratégique, est encore accentuée par la dynamique de l'interaction conflictuelle et ses conséquences, par la difficulté de contrôler l'usage de la violence, par les effets du facteur moral. (...)".

Nous pensons que l'usage de la violence accentue la difficulté de vérifier le raisonnement stratégique, et plus, induit des effets pervers liés aux hasards des champs de bataille. L'étude attentive des grandes batailles, passés les multiples allégories et reconstitutions phantasmatiques, indique l'existence du hasard ou plutôt de la contingence qui mêle des facteurs physiques, moraux, tactiques de manière de plus en plus inextricables au fur et à mesure de la montée aux extrêmes. On pourrait même dire qu'en fin de compte la violence nuit au raisonnement stratégique. Et que les acteurs doivent faire preuve d'intelligence à le mesure des situations complexes dans lesquelles ils agissent pour trouver des moyens d'action qui permettent la mise en oeuvre renouvelée du raisonnement stratégique. Simplifier les situations selon des termes binaires, à l'image de ce que font les penseurs rigides de tout ordre, mûs souvent en définitive par une crainte irrationnelle, est la pire façon de vouloir "résoudre" des conflits. Il est alors impossible d'énoncer un raisonnement stratégique opérationnel, en dehors de perceptions à très courts termes (en termes médiatiques par exemple). 

    Plus loin, la même auteure écrit : "L'existence de finalités politiques claires au cours d'un conflit tout comme la cohérence entre les fins politiques poursuivies et les moyens mis en oeuvre, b'est jamais nécessairement garantie. Il n'est pas question d'affirmer que la relation de moyen à fin qui lie la violence armée à l'action politique et la juste appréciation de leurs formes et proportions réciproques sont systématiquement des traits caractéristiques des phénomènes conflictuels tels qu'ils se présentent dans la réalité historique, mais de souligner que l'usage de la violence n'a aucun sens si celle-ci est, ou devient, sa propre finalité. Il est également impératif de garder à l'esprit que la violence est, en fonction des objectifs poursuivis, des caractéristiques de l'adversaire et de la situation, un moyen plus ou moins adapté à la réalisation des effets politiques souhaités. Conçue comme ultima ratio des relations politiques conflictuelles, la guerre n'en est pas pour autant un moyen permettant d'atteindre ses objectifs, et le raisonnement stratégique doit rester attentif aux autres ressources dont la politique dispose, en substitution ou en complément de l'usage de la violence. Le problème n'est pas ici appréhendé sous un angle moral, mais bien du point de vue de la capacité à obtenir des résultats les plus proches possibles de ceux visés." Pour nous, qui nous positionnons également sous un angle de l'efficacité, l'usage de la violence, dans le contexte actuel, est partout favorisé, notamment dans les hautes sphères étatiques par l'imbrication constante et affichée des motivations économiques liés directement à la course aux armements (complexe militaro-industriel) et des motivations stratégiques des instances chargées de la défense. Ce qui obère gravement les facultés de raisonnement stratégique rationnel. Témoin en est le résultat dans les régions dévastées par des guerres aux motifs stratégiques flous et aux buts parfois bien mal réfléchis. 

Pour notre auteure, les situations réelles de "mise en oeuvre de la violence armée prouvent que l'idéal de maitre se heurte notamment à trois types d'obstacles majeurs.

Le premier est le désajustement potentiel entre la violence ou sa menace et les buts poursuivis, désajustement issu de l'absorption du raisonnement instrumental par la logique du duel (Laure BARDIÈS se refère là à Raymond ARON et son Penser la guerre, Clausewitz). (...)

Le deuxième puissant facteur limitant la capacité à maitriser l'interaction violente est la place, variable, que prennent dans l'action les passions collectives - plus ou moins encouragées et encadrées selon les cas. (...)

Dernier grand facteur alimentant l'incertitude, l'alliance des frictions et dubrouillard de la guerre" longtemps évoqué par CLAUSEWITZ.

     "Le contexte de l'action stratégique, écrit-elle encore, étant marqué du sceau du conflit, de la tension, du stress, de l'urgence souvent, de la crainte ou de la peur, parfois du chaos, le raisonnement est, peut-être plus que d'autres, soumis au risque de l'erreur." Elle s'appuie là également sur les études de Herbert SIMON (Administrative Behavior, New York, MacMillan, 1947) et de Raymon BOUDON (pour sa théorie de la rationalité ordinaire, qui accouche du concept de rationalité cognitive). Pour nous, le recours constant et exclusif du recours à la violence conduit à l'erreur et à l'accumulation d'erreur. En passant, nous souhaiterions l'étude de grandes batailles et même de grandes guerres (comme celle de la Deuxième Guerre mondiale) pour mettre en valeur ces accumulations d'erreurs. Dans les guerres, il semble bien (et beaucoup d'auteurs le remarquent in fine sans s'y attarder) que le vainquer doit beaucoup plus aux erreurs de l'adversaire qu'à ses propres mérites stratégiques.

 

Laure BARDIÈS, le raisonnement stratégique, dans Guerre et Stratégie, Approches, concepts, sous la direction de Stéphane TAILLAT, Joseph HENRONTIN et Olivier SCHMITT, PUF, 2015.

 

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20 septembre 2015 7 20 /09 /septembre /2015 09:31

   Etablir quelques principes de logique générale du conflit constitue surtout un essai de clarification de notions parfois confuses. La description de la  nature du conflit, son lien fort avec la coopération (au point de voir un couple coopération/conflit qui semble t-il est bien présent dans toutes les relations sociales), la distinction importante entre violence et conflit, entre existence et conscience du conflit, constituent des préalables importants pour l'établissement de lois générales du conflit. 

    Le conflit, qui peut être intérieur à la personne, qui oppose généralement seulement deux individus ou deux groupes ou qui concerne carrément une espèce face à une autre, existe indépendamment de la prise de conscience de son existence. Une personne peut croire qu'elle est stable et "bien dans ses bottes" alors que dans tout corps vivent plusieurs forces constamment ou par intermittence pour chacune d'elle ; deux individus peuvent se croirent en coopération absolue, alors qu'un rapport de domination les lie (de maitre à esclave ou à domestique par exemple) ; deux groupes peuvent se déclarer en constante symbiose alors que leurs intérêts objectifs peuvent être totalement contradictoires. La conscience de l'existence d'un conflit en transforme par ailleurs souvent la nature et l'intensité. De même que des classes sociales peuvent travailler ensemble, même dans un rapport d'exploitation intense et parfois dans un vaste discours justificatoire consensuel, la conscience de classe brise cette perception et oblige à revoir les rapports de classes. 

     Le conflit existe avec un certain niveau de violence, de quelque sorte que ce soit, soit sous forme institutionnelle, structurelle ou fonctionnelle ou/et physique, ou/et psychologique. Choisir de discuter du conflit plutôt que de la violence, même si cette discussion intervient dans un cadre global qui dépasse la perception, permet précisément d'analyer les relations entre deux êtres, deux classes qui s'entendent formellement et partagent les mêmes croyances, et n'exercent apparemment pas entre elles de violence particulière. Ceci est valable aussi bien dans un couple familial qu'entre collègues dans une entreprise. 

    Le conflit est le plus souvent un cocktail de plusieurs conflits entremêlés. Sa dynamique dépend de l'activité de ces différents conflits. Par exemple, un conflit en entreprise est souvent un cocktail de conflits réels d'intérêts, de conflits interpersonnels plus ou moins ouverts et de conflits entre différentes entreprises... 

   A partir de cette clarification, on peut tenter d'établir certaines lois de conflictologie qui tiennent compte des apports de plusieurs disciplines ou de plusieurs sciences sociales et psychologiques/psychanalytiques et même des apports de la biologie. Il n'est pas question de discuter du conflit de manière désincarnée. Les hommes comme les êtres vivants sont inscrits dans une histoire. Pour l'instant, on va se contenter d'esquisser trois principes.

   Premier principe qui concerne le fait générationnel - les êtres naissent, vivent, meurent, se reproduisent - qui pèse de tout son poids sur la nature des conflits. Il serait tout à fait autres entre immortels et non-reproductibles. Si ce dernier point n'est plus jamais soulevé, il fut au coeur de toute une réflexion métaphysique et théologique de l'Antiquité jusqu'aux abords de la Renaissance. Quels conflits entre les Dieux de l'Attique? Sont-ils semblables ( jusqu'au pur anthropomorphisme) ou relèvent-ils de logiques qui nous sont complètement étrangères?

La conscience de la mortalité par ailleurs entre en jeu dans les relations selon des modalitéss très diverses, qui vont du sentiment que rien n'a d'importance à l'angoisse de l'au-delà. La manipulation de ce dernier sentiment, de cette angoisse est souvent institutionnalisée, d'autant que la croyance en un paradis et en un enfer peut guider nombre de pensées et d'actions. Les conflits religieux constituent des conflits qui reposent sur l'inconnaissances tenace de la réalité après la mort. L'esprit humain a une forte tendance à substituer à des connaissances des croyances qui pèsent tout autant et même plus que des savoirs : les blancs dans la connaissance de la réalité agissent comme des connaissances. Comme le sentiment d'absence de savoir n'est toutefois jamais absent des consciences, le seul élément qui rende la vie mentale possible est que tous partagent les mêmes illusions...

   Deuxième principe qui concerne la connaissance même de la relation entre les individus et les groupes. L'attention des individus a tendance à se focaliser sur les conflits entre proches et à minorer les conflits globaux. L'énergie dépensée dans les conflits interpersonnels est bien plus grande que celle consacrée à comprendre les conflits globaux, et cela quel que soit le domaine considéré. A tel point que l'issue de nombreux combats entre groupes dépend beaucoup de l'histoire de leurs conflits internes. On le voit singulièrement dans la politique et la guerre. 

   Troisième principe qui concerne l'orientation de l'attention mentionnée auparavant : l'intensité des conflits, la présence d'un férocité augmente avec la proximité des acteurs en présence. Dans les guerres de religion par exemple, l'intensité des combats est bien plus grande entre confessions d'une religion qu'entre religions différentes. Plus sans doute, les conflits dans lesquels les acteurs s'investissent, luttent, appartiennent très souvent à la sphère des proches, au quotidien comme dans la stratification sociale. Ainsi, les conflit entre domestiques, esclaves, paysans et ouvriers, et même enfants entretiennent plus l'attention que les conflits entre maitres et esclaves, domestiques ou salariés et employés, paysans et matayers, parents et enfants... Et ce qui entretient cette stabilité, d'aucuns écriraient cohésion sociale, qui permet la perpétuation des injustices et des inégalités les plus fortes mais les moins exprimées. Il faut des études scientifiques et des analyses poussées pour mettre à jour ces conflits de classes, d'âges et autres alors que la responsabilité des maux sociaux est vite reportée sur les acteurs les plus proches de par leur géopgraphie ou leur proximité sociale... Il est bon ton par exemple de rechercher chez de nouveaux arrivés, des migrants par exemple la source de difficultés sociales plutôt que chez les employeurs et les acteurs de la finance. Ce paradoxe qui peut se comprendre aisément est détruit en cas de violences avérées : les patrons abusifs, les métayers trop entreprenants provoquent à leur corps défendants la mise en oeuvre d'actions qui s'attaquent alors réellement aux véritables ressorts des injustices. Mais ces moments sont plutôt rares, et leur histoire est souvent rapportée, marquant les esprits, appelés révoltes ou révolutions...

 

 

 

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27 mai 2015 3 27 /05 /mai /2015 13:09

    Au coeur des appropriations des ressources par une autorité centrale, que ce soit un Etat, une  entité religieuse ou une ville, se trouve la structure qui les permettent. Toute une administration secondée au besoin directement par une force armée, agit, avec une connaissance plus ou moins précise des ressources à taxer, et est constituée très différemment suivant les régions et les époques. Si la règle d'intermédiaires intéressés et responsables sur leurs bien et parfois sur leur vie, se trouve la plus courante, ce n'est que récemment avec la naissance de l'Etat moderne qu'une certaine inversion se produit dans la conception de la collecte des impôts. Alors que, notamment dans les fermages, les autorités collectrices avancent souvent sur des ressources propres ou accumulées auparavant les ressources fixées par l'autorité centrale, se permettant au passage des prélèvements qui vont parfois au-delà des volontés de cette autorité centrale, ces autorités collectrices deviennent part intégrante de l'autorité centrale, cette dernière les intégrant dans une administration centralisatrice. Du fermage, on passe au fonctionnariat dans laquelle les membres des appareils collecteurs ne sont plus directement responsables des montants collectés, mais, soumis à des réglementations de plus en plus strictes et impersonnelles, obéissent aux injonctions centrales, tout en percevant des rémunérations fixes, et de moins en moins des indemnités d'intéressement en  fonction de ces montants collectés... Cette inversion dans la nature de la collecte supprime toute une classe intéressée directement à l'impôt, sans doute à des périodes où précisément, elle s'est suffisamment enrichie de l'ancien système pour courir sur de nouvelles sources d'enrichissement (les banquiers d'affaires, par exemple). Désormais, avec l'Etat moderne, l'administration fiscale est neutre, et l'Etat encaisse directement les recettes ou... les déficits de recouvrement par rapport aux masses espérées... En revanche, étant directement au contact des assujettis, l'Etat moderne est à même de mener des politiques économiques, en partie en agissant sur tous les paramètres des impôts : les classes assujetties, entreprises ou particuliers, les types et les niveaux de revenus, les assiettes décidées, les taux des différents impôts directs et indirects...

   Comme l'écrit Marc LEROY, "un changement radical dans le système socio-politique de la féodalité s'opère par l'instauration d'une fiscalité d'Etat. Cette fiscalité présente des caractéristiques originale par rapport au prélèvement féodal. Elle est devenue permanente, centralisée et porte, non plus simplement sur le domaine du suezrain, mais sur le territoire du royaume (nationa). L'impôt repose désormais sur une conceptualisation juridique et politique de la souveraineté de l'Etat. Sa légitimation est recherchée dans le consentement des contribuables au financement de beoins d'intérêt général. Un dernier trait concerne son développement. L'Etat moderne repose sur un système fiscale d'un certain niveau, à l'origine pour financer la guerre, puis pour remplir d'autres fonctions. Il suppose aussi un système fisacal avec une structure de prélèvements diversifiée afin d'atteindre les diverses sources de revenus économiques et sociaux."

   Le professeur de sociologie insiste sur ce rôle des finances dans la constitution de l'Etat moderne en expliquant que cela "cadre mal avec l'analyse wéberienne de l'Etat", mais il convient que le monopole de la violence est tout de même indispensable à son développement. Plus juste est sa remarque que la recherche d'une répartition juste de l'impôt "n'est pas à la genèse de l'Etat moderne comme le montre l'exemple de la France de l'Ancien Régime où l'inégalité fiscale liée aux privilèges accordés est forte." La répartition trop inégalitaire a tendance à en diminuer le produit, par des résistances plus fortes à la collecte, que ce soit dans la connaissance des ressources réelles ou même que ce soit dans les activités mêmes de cette collection (révoltes fiscales avec destruction souvent des rôles d'impôts). 

"L'Etat fiscal moderne, poursuit-il, se distingue du système financier féodal en tant que constitution d'une sphère publique puissante légitime, distincte de la sphère privée". Ce ne pourrait être qu'un point d'histoire si le processus ne pourrait s'inverser à la faveur de l'affaiblissement de cette sphère publique. De manière ouverte ou déguisée, l'Etat fiscal moderne pourrait réduire drastiquement le niveau fiscal, au profit des contribuables les plus aisés, lâcher du lest au profit de la sphère privée, qui elle-même, par le jeu des assurances obligatoires par exemple, pourrait drainer à son profit à son tour de massives ressources... On pourrait assister de même à une fragmentation de la sphère publique, les villes se mettant à drainer pour leur propres besoins des ressources croissantes...

"Rappelons que pour Schumpeter, la distinction entre la pshère privée et le droit public n'avait pas de sens dans la situation médiévale. Les finances féodales n'ignorent pas les taxes mais elles s'inscrivent dans le même système politique, juridique, économique et social du domaine. Le prélèvement seigneurial ne distingue pas les droits de souveraineté et de propriété. Le roi, comme tout seigneur, doit vivre du sien, des revenus de son domaine. Malgré l'extension du domaine royal, ce système était entré en crise et ne suffisait plus à faire face aux dépenses. Cette crise n'était pas simplement économique et partait d'une modification des rapports politiques et sociaux de la féodalité fondée sur le fief. Au-delà des résistances, l'instauration de l'Etat fiscal a été facilitée par l'intéressement des classes dominantes à la nouvelle fiscalité royale sous la forme des exemptions, du partage des recettes et de l'affectaton d'une partie des dépenses. Conformément aux thèses des fondateurs de la sociologie fiscale, la domination et la coercition ne sont pas négligeables. La perennité de l'Etat fiscal se fonde néanmoins sur sa légitimité comme autorité souveraine et comme institution à finalité sociale d'intérêt général. Par l'affirmation du consentement à l'impôt, l'Etat moderne se distingue de l'Etat oppressif et de l'Etat coercitif, même s'il peut emprunter la voie de la "violence légitime" (Weber) pour faire exécuter l'obligation fiscale légitimement déterminée. L'apparition historique de la fiscalité royale illustre une forme de domination, mais la coercition ne peut être exercée que si le contrat social est légitime."  

Marc LEROY fait référence bien entendu aux principes érigés par la Révolution française de 1789 dans ce passage de l'Etat fiscal à l'Etat moderne, mais il s'étend peu sur l'organisation même de la collecte d'impôts, dont l'évolution est pourtant un argument essentiel sur l'impartialité de l'Etat dans ce recouvrement.

     Au contraire, Nicolas DELALANDE et Alexis SPIRE en font un élément déterminant dans leur histoire sociale de l'impôt. La révolution de 1789, notamment en abolissant les privilèges (et la vénalité des cherges), auxquels était le système fiscal, ne transforme pas complètement celui-ci mais le Consulat et l'Empire donnent naissance à une nouvelle administration de l'impôt qui constitue tout au long du XIXe siècle le principal pillier de l'Etat (les agents des finances représenteraient 55 000 fonctionnaires sur 76 000 en 1835...). Si le système d'intéressement des agents de l'impôt subsiste, ne serait-ce que pour les inciter (alors qu'ils sont loin d'être "professionnaliser"), le recrutement des fonctionnaires s'effectuent sur une toute autre base qu'auparavant. De plus en plus fortement centralisée, le système fiscal se bureaucratise progressivement, tandis que les agents sont de plus en plus formés par l'Etat lui-même.

"La construction de la bureaucratie passe par l'adoption de règles uniformes en matière de recrutement et d'organisation des carrières. L'exemple des percepteurs, chargés du maniement de l'argent public, est ici éclairant : le ministère des finances accorde une attention particulière à la sélection et aux comportements de ses agents. L'un des soucis de l'administration au XIXe siècle est de mettre fin aux soupçons de favoritisme qui pèsent sur elle. Bien souvent, les percepteurs sont accusés de jouir d'une fonction lucrative que seule leur proximité, familiale ou politique, avec l'autorité préfectorale leur a permis d'obtenir. Pour remédier aux abus les plus criants, le ministère s'efforce de réduire progressivement le pouvoir de nomination des préfets et d'instaurer un mode de recrutement par examen.(...)" Devant les cas de percepteur qui prennent la fuite avec la caisse et de ceux qui détournent de manière plus ou moins ingénieuses le produit des impôts, un système de contrôle se met en place très lentement, afin de discipliner l'administration. "Comment faire en sorte que les percepteurs agissent de façon aussi rigoureuse que possible dans l'exercice de leurs fonctions? Outre les contrôles et les menaces de sanction, l'administration recourt à deux autres procédés. Le premier fait appel au sens de l'honneur et au respect de la parole donnée. Les comptables publics doivent en effet prêter serment avant de prendre leurs fonctions. (...) L'injonction morale faite aux percepteurs, qui peut leur valoir de lourdes sanctions disciplinaires et judiciaires en cas de rupture du pacte qui les lie à l'Etat, jour cependant un rôle secondaire par rapport au second procédé inventé par l'administration française pour organiser le prélèvement fiscal, à savoir le principe de la responsabilité pécuniaire individuelle des comptables publics. Les percepteurs, les receveurs particuliers et les trésoriers-payaeurs généraux sont directement intéressés à la bonne marche du recouvrement de l'impôt. Les percepteurs doivent verser un cautionnement à leur entrée en fonctions. Ils sont ensuite rémunérés au moyen de remises proportionnelles aux recettes effectuées. Inversement, en cas de déficit et de sommes non recouvrées, les percepteurs sont personnellement responsables sur leurs propres deniers, du manque à gagner de l'Etat. L'administration dispose donc d'un puissant levier pour stimuler le zèle des comptables et les inciter à faire entrer l'impôt. Ce système, qui rend les percepteurs personnellement solidaires des intérêts de l'Etat, brouille la frontière entre le service de l'intérêt général et la défense des intérêts particuliers. Cette organisation a néanmoins ses revers et suscite de vigoureuses critiques. La rigueur avec laquelle les percepteurs procèdent aux opérations de recouvrement et malmènent les contribuables récalcitrants est mise sur le compte de la cupidité de ces agents, devenus insensibles aux difficultés passagères rencontrées par les populations. En perpétuant de telles pratiques, qui ne sont pas sans rappeler les agissements des fermiers généraux de l'Ancien Régime, la profession court le risque de se discréditer auprès du public. Plusieurs propositions parlementaires en faveur de la suppression des remises proportionnelles sont déposées entre les années 1870 et le début du XXe siècle, sans qu'il soit mis fin à ce système de rémunération au rendement." Les différentes réformes fiscales entre la fin du XIXe siècle et 1945, notamment avec l'instauration d'un impôt sur le revenu, rendu possible par les progrès du recensement et le contrôle des rémunérations. La Grande Guerre remanie la fonction publique, le personnel de l'administration fiscale est largement renouvelé à la fin du conflit. Les modalités de remunérations des percepteurs, notamment après 1945 incluent de moins en moins l'intéressement aux rentrées fiscales. L'uniformisation de la formation des agents, l'affinement des procédures de contrôle, la montée progressive de l'impôt sur le revenu et de la TVA (qui transforment partiellement tous les commerçants et artisans et toutes les sociétés commerciales en collecteurs de l'impôt indirect...) achèvent une professionnalisation qui va de pair avec le passage du contrôle unilatéral à la vérification négociée et la conversion de l'administration à une logique de la conciliation. La paix fiscale semble acquise , notamment à partir du milieu des années 1970 en France. Le consentement à l'impôt est acquis de manière sensiblement détournée, entre l'importance majeure accordée aux impôts indirects (TVA, taxes diverses à la consommation) et  une complexification du système d'imposition, entre fiscalité nationale et fiscalité locale notamment. De fait, de nos jours, le statut du fonctionnaire parmi les plus élevés dans la hiérarchie administrative dans le système fiscal ressemble à celui d'un salarié d'Etat, avec prime de rendement en plus, laquelle revêt une importance très faible. Ce qui pousse au rendement, à l'assiduité est surtout la marche dans le tableau d'avancement dans la carrière d'un agent fiscal, la montée dans la hiérarchie après un concours d'entrée où la compétence  ou la connaissance prime. Il ne subsiste plus de l'intéressement, pour le responsable le plus élevé dans chaque circonscription territoriale générale, qu'un statut de responsabilité spécifique, dans lequel ce haut fonctionnaire est responsable personnellement et pécuniairement de sa gestion. Mais cette responsabilité est largement atténuée et joue surtout dans le cas où l'Etat est lésé du fait de rentrées fiscales, par rapport à ce qui est attendu, un manque dans la caisse. Elle est atténuée car depuis 1908, l'adhésion de ces cadres à l'Association de cautionnement mutuel les protège des conséquences d'un "debet", et si aucune irrégularité n'est constatée, l'administration lui donne "quittus". Elle ne joue que dans un seul sens, le sens négatif pour l'Etat et l'intéressement, qui pourrait inciter à "molester" les contribuables n'existe que sous la forme extrêmement diluée de l'avancement de carrière... On est loin alors de l'intéressement de l'Etat fiscal à ses débuts. L'agent du fisc n'est plus qu'un rouage impartial dans une machinerie complexe. L'Etat moderne a pleine empirse directe sur la collecte de l'impôt. Ce n'est pas le cas partout dans le monde, et on peut avoir du mal à qualifier, vu les définitins qui précèdent, certains Etats d'Etats modernes, même s'ils sont industrialisés...

 

Nicolas DELALANDE et Alexis SPIRE, Histoire sociale de l'impôt, La Découverte, collection Repères, 2010. Marc LEROY, L'impôt, l'Etat et la société, Economica, 2010.

 

SOCIUS

 

 

    

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