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15 décembre 2014 1 15 /12 /décembre /2014 09:13

   Livre qui retranscrit le contenu de deux émissions de télévision de Gilles l'HÔTES (Sur la télévision et Le champ journalistique, Collège de France, 1996), Sur la télévision se compose aussi d'un texte plus théorique, L'emprise du journalisme. Cet ouvrage, composé de deux parties, Le plateau et ses coulisses et La structure invisible et ses effets, constitue encore aujourd'hui une référence dans un champ sociologique qui aborde peu de front la question de la télévision, après un grand succès de librairie (plus de 100 000 exemplaires, traduction en 26 langues). Pierre BOURDIEU aborde surtout les facettes de  l'information à la télévision.

 

Trois axes parcourent l'ouvrage :

- la tension au sein du journalisme entre "professionnalisme pur" et "activité commerciale ;

- l'effet d'homogénéisation lié à la concurrence ;

- l'emprise du journalisme sur les autres champs du fait de la médiatisation et des stratégies de communication.

 

   Sur la tension entre "journalisme professionnel" et "journalisme commercial", Pierre BOURDIEU décrit la télévision comme un média très hétéronome, fortement soumis à la loi du marché, à travers les études d'audimat. Elle tend à favoriser l'aspect commercial contre l'autonomie individuelle ou collective au sein des rédactions. Par son pouvoir de déformation du champ médiation, cet aspect commercial pousse les autres médias (la presse papier) à l'imiter. 

La logique du commercial pousse à favoriser les aspects "scandaleux" ou "spectaculaires" de l'actualité au détriment de la réflexion de fond. Le fait que la télévision touche un nombre immense de personnes, malgré l'émergence d'Internet qui complexifie la situation, multiple son impact. Celui-ci serait une dépolitisation, nécessaire pour toucher tout le monde sans vexer personne. Cette dépolitisation représente un danger pour la démocratie.

 

  Sur l'homogénéisation des médias, le champ journalistique finit par proposer une production uniforme, qui enlève beaucoup aux arguments du plurialisme de la presse. A quoi bon finalement de nombreux médias s'ils parlent de la même chose à peu près dans les mêmes termes. Une véritable circulation circulaire s'effectue dans le champ journalistique, amplifiant des événements même s'ils sont mineurs (événement artistique, sportif ou mondain) au détriment d'une vision d'ensemble du monde. le battage médiatique peut provoquer chez les politiques des réactions "obligatoires" en fonction de cette actualité surtraitée au détriment de leur activité publique, notamment à long terme. 

 

   Sur l'influence du journalisme, celui-ci a un pouvoir sur les autres champs (politique, économique, sociaux...), mais c'est lui même un champ soumis, à la loi du marché. Au niveau de l'évaluation des professionnels et de leurs oeuvres se pose la question de leur légitimité et de leur valeur tout court. Les perceptions des qualités du journaliste, de l'écrivain (notamment à travers les émissions littéraires) sont brouillées. La légitimité parfois difficile à trouver à l'intérieur du champ de leur discipline est recherchée à l'extérieur, via les médias.

Par ailleurs, Pierre BOURDIEU pointe l'écart entre les conditions nécessaires pour produire un ouvrage "pur", "autonome", et les conditions de diffusion, liées au marché. 

 

  L'ouvrage tire sa force d'une présentation polémique et générale du monde des médias. Sans perdre de sa force, est ensuite soumis à la critique sociologique. 

 

    L'auteur dénonce l'emprise, via la domination des logiques commerciles des grandes chaînes de télévision, des catégories du marché sur l'ensemble des autres sphères de production des représentations culturelles de la réalité (scientifiques, politiques, artistiques). Cette emprise a pour effet de réduire la perception de la complexité du monde, en produits de consommation culturelle à grand spectacle, dont "l'audimat" est l'opérateur central en raison des liens particuliers qu'il entretient avec le "grand public" populaire de la télévision. Selon Pierre BOURDIEU, le principe de l'audimat, véritable "dieu caché de cet univers qui règne sur les consciences", c'est de plaisre aux "plus démunis culturellement", qui n'ayant d'autres ressources culturelles que la télévision en son dépendantes : "Il y a une proportion très importante de gens qui ne lisent aucun quotidien ; qui sont voués corps et âmes à la télévision comme sources d'information. La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d'une partie très importante de la population." Il lui suffit pour cela de ne proposer que ce qui est déjà connu, attendu, reçu ; rien qui ne s'éloigne du conformisme, du consensis ; d'accompagneer le sens commun du public populaire dans ce qu'il a de plus conservateur, "en flattant les pulsions et les passions les plus élémentaires" : les émotions, l'intolérance identitaire, avec poue effet pricipal de dépolitiser le rapport au monde en véhiculant "une morale typiquement petite bourgeoise", celle des "valeurs établies, le conformisme, l'académisme, ou les valeurs du marché". Consommateur de la télévision telle qu'elle est, réceptacle de toutes les "démagogies", de toutes les "idées reçues" et de toutes les passions les plus primaires, ce public de la télévision a ainsi les mêmes caractéristiques que celui des "journaux à grand tirage, à grand public, à sensation, qui ont toujours suscité la peur ou le dégoût chez les lecteurs cultivés". Très faiblement conscient "des manipulations qu'il subit", ce public est au fond le meilleur allié du conservatisme dépolitisé de la télévision marchande, pour autant que "la télévision est parfaitement ajustée aux structures mentales de son public". Ainsi se présente une situation historique sans précédents où un champ du production culturelle, asservi au champ économique et légitimé par le conformisme d'un public de masse, menace directement l'autonomie des autres champs, que ce soit ceux de la culture savante et de son accès à l'universel comme celui de la politique et de la pratique démocratique, faisant ainsi de la télévision un "formidable instrument de maintien de l'ordre symbolique". 

 

    Eric MACÉ estime qu'l y a "un paradoxe à voir un sociologue attentif, dans toute son oeuvre, aux différenciations de point de vue en fonction de l'habitus social des individus, reconduire ainsi une théorie de la mystification des masses fondée sur la thèse jamais vérifiée de la liquidation de cette différenciation par l'unidimensionnalité de la culture de masse, comme le soutenait Marcuse". Il effectue la comparaison entre Sur la télévision et un ouvrage écrit dans les années 1960 par Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON, dénonçant les envolées prophétiques d'une "anthropologie massmédiatique", en souligant que celui-ci était beaucoupl plus nuancé dans le propos. Ainsi, il semble que le sociologue pourtant très vigilant, se soit laissé prendre par une sorte de sentiment entretenue par les médias eux-mêmes, de surimportance sur l'ensemble de la société. Ce sentiment de domination se retrouve actuellement d'ailleurs dans les analyses sur le "pouvoir" d'Internet sur les évolutions sociales. On peut légitimement se poser des questions par exemple sur les analyses de la presse qui se fondaient surtout sur les réseaux d'Internet lors des "révolutions du printemps arabe", ces anayses peinant en ce moment à faire comprendre les soubresauts politiques et culturels dans ces pays. La cicrcularité dénoncée par Pierre BOURDIEU continue de jouer et d'obscurcir les percpetions de la réalité.

Eric MACÉ revient sur cette théorie de la domination des médias, contestable pour au moins trois raisons. "D'abord (...) parce que le "public" de la télévision ainsi mystifié n'existe pas. Ensuite (...) parce que "l'audimat" n'est pas l'expression des "goûts" de ce public mystifié, mais l'indicateur conventionnel de l'artefact abstrait qu'est "l'audience". Enfin parce que ce n'est pas "l'audimat" qui commande la programmation de la télévision, mais un ensemble de "théories" élaborées par les professionnels de la télévision et dont la source se trouve au sein de l'espace public."

Il introduit une complexité de la réalité qui indique que ""la réalité sociale" vécue par les individus et observée par les sociologues n'est que le produit d'une somme de médiations (institutionnelles, culturelles, techniques, médiatiques) qui sont la traduction de l'état, à un moment donné, des rapports de pouvoir politico-financier, des rapports de domination idéologique et du niveau de conflictualité entre groupes sociaux dominants et groupes sociaux dominés." Il s'agit, plutôt que de "maintien d'un ordre symbolique" d'un comproms instable, d'un consensus mou entretenu autour de valeurs d'ailleurs mal définies ou définies contradictoirement, d'un conformisme plutôt molasson dans les représentations sociales, ce conformisme pouvant être déplacé au gré d'événements extérieurs aux médias, même si l'influence des différents "récits télévisuels (d'information comme de fiction)", par ailleurs plus ou moins conflictuels, se fait sentir constamment.

 

Pierre BOURDIEU, Sur la télévision, Liber-Raisons d'agir, 1996. 

Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON, Sociologie des mythologies et mythologies des sociologues, Les Temps modernes, n°211, décembre 1963

Eric MACÉ, Qu'est-ce qu'une sociologie de la télévision? Esquisse d'une théorie des rapports sociaux médiatisés, 1 La configuration médiatique de la réalité, Réseaux, volume 18, n°104, 2000.

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3 décembre 2014 3 03 /12 /décembre /2014 13:54

    Les approches sociologiques de la télévision, ou encore auparavant de la radio-télévision, se caractérisent par soit une recherche utilitaire (au sens professionnel) de l'impact (à des fins souvent de captation de la publicité commerciale) de l'audience des émissions et des chaînes ou des réseaux, ou soit, plus largement, une recherche sur les conflits et coopérations au sein de la société dans lesquels sont impliqués toutes les circulation d'informations par les ondes, étant entendu qu'il existe une véritable continuité dans la réflexion entre un monde sonore limité à la radio et un monde audio-visuel où trône de plus en plus Internet. La télévision fait l'objet de travaux sociologiques spécifiques depuis ses débuts jusqu'à aujourd'hui, et un véritable corpus, non homogène, car traversé par des préoccupations (contradictoires parfois) et avec des éléments spécifiques aux sociétés (on songe aux très grandes différences entre les approches qui dominent en France ou aux Etats-Unis) dans lesquelles elle prend une place très grande.

 

    Georges FRIEDMANN considère la sociologie de la Radio et de la Télévision comme une étude des interactions entre, d'une part la société et les collectivités dont elle est composée et, d'autre part, les grandes techniques de communication. Le même auteur indique que dans les sciences sociales (dans Sociologie des communications, CERT n°5, 1956), "toute transmission de message entre un émetteur, d'une part, et un récepteur de l'autre, est une communication, que l'émetteur soit un homme ou qu'il soit un quelconque dispositif mécanique", la Radio et la Télévision étant des émetteurs collectifs de masses (ou mass-media). Il y a bien interaction, ce qu'oublient parfois certains auteurs de certaines études univoques qui tendent à analyser uniquement l'impact massif de ces émissions sur la société, la réduisant parfois à un récepteur passif ou complètement enregimenté dans les discours diffusés. Les éléments à examaner sont si nombreux et si importants que l'on a parfois affaire à des sociologies partielles de la télévision. Ainsi Bernard BLIN suggère une sociologie des producteurs alors que d'autres, comme A MOLES, sont désireux de replacer la télévision dans l'ensemble des courants artistiques et cognitifs qui traversent une société. Janpeter KOB (Ruder und Hoerer, juillet-août 1954) pense qu'une sociologie de la télévision doit étudier cette réalité (de circulation des messages) comme une organisation autonome résumant, conformémeent à ses lois, les données culturelles et artistiques de la société dans l'universalité typique du programme télévisé, ce qui conduirait à des révélations fondamentales quant à l'orientation culturelle de la civilisation.

Jean CAZENEUSE (1915-2005), sociologue et acteur important de la télévision (successivement président de l'ORTF et de TF1) estime qu'il faut à la fois tenir compte de la complexité de l'objet, "c'est-à-dire de l'élaboration du message diffusé, et du rayonnement de celui-ci dans la masse qui constitue le récepteurs." C'est précisément ce que fait LAZARSFELD dans son étude des Tendances actuelles de la sociologie des communications (CERT n°23, 1956).

 

   LAZARSFELD constate et avec lui plus tard Eric MACÉ, même si selon des modalités un peu différentes, deux attitudes différentes dominent les études en France d'une part et aux Etats-Unis d'autre part (plus largement en Europe d'une part et dans le monde anglo-saxon d'autre part) :

- Aux Etats-Unis, les études s'inscrivent dans une "sociologie de l'action" qui envisage le problème sous sa forme la plus simple et la plus directement saisissable, en posant des questions qui limitent la complexité de l'objet et portent sur un rayonnement à courte échéance. Cette approche est très appréciée des sociétés industrielles directement intéressées à la communication.

- En France, elles attirent (dans une sociologie de l'évolution) plus l'attention sur les phénomènes complexes et sur le rayonnement à longue échéance. Elles conduisent à rechercher si la télévision a des effets importants sur les loisirs des travailleurs français.

Le sociologue belge Roger CLAUSSE (Réflexions sur le schéma bidimensionnel, dans TDC n°3, août 1960) préfère distinguer différentes manières d'aborder les problèmes par rapport à deux coordonnées, la première étant la complexité des fonctions sociales (allant de l'utilité sociologique d'observation à la globalité d'une fonction à partir de plusieurs sources, puis à l'ensemble de diverses fonctions) et la seconde celle du rayonnement de l'effet à la fois dans le temps et dans les paliers de la réalité sociale. 

  Ces perceptions datent des années 1960 et depuis le tableau d'ensemble s'est bien diversifié, même si subsiste une cohabitation entre des études "professionnelles" pour des professionnels de la télévision ( des directeurs de programmes aux publicitaires...) et des études, non homogènes elles-mêmes, à portée plus globale et plus critique. 

 

   C'est autour de ces derniers types d'études - critiques -  que Eric MACÉ (né en 1964) dessinent les contours d'une sociologie de la télévision. Ce sont d'ailleurs les seules qui retiennent l'attention, car toutes les autres, des études pseudo-sociologiques des audiances des programmes aux études axés sur le marché publicitaire audio-visuel, restent très partielles et orientées par un utilitarisme à court terme. 

  La majeure partie de la production sociologique sur la télévision est influencée par les théories de la communication de masses, qui pointent surtout l'influence déterminante des médias sur les opinions ou les goûts des masses. La culture de masse est en fait, si l'on prend les recherches des cinquante dernière années, quelque chose de "flexible" : "non pas un pouvoir, écrit le sociologue français , professeur des universités, un des dirigeants du Centre Emile Durkheim (science politique et sociologie comparative), chercheur associé au CADIS (EHESS), mais la mise en scène des pouvoirs ; non pas les normes, mais le jeu des normativités ; non pas "l'imposition du sens", mais le "mou" des conformismes instables et des ambiguïtés réversibles ; non pas la domination idéologique, mais le théâtre d'ombre de conflits, d'instrumentalisation et de technicisation des corps et de l'environnement, de discrimination et de ségrégation sociale." Influencé par les problématiques des Cultural studies sur les questions de la production et de la réception des médias de masse, Eric MACÉ dresse un tableau d'ensemble bien plus nuancé que la simple reproduction à travers eux des normes et des comportements, qu'ils soient sociaux, économiques ou politiques. Adoptant une problématique très liée à la sociologie de l'action et du mouvement social d'Alain TOURAINE, il s'appuie également sur les dernières recherches sur la télévision, comme celle d'Antoine HENNION et de Richard HOGGART. Même si l'on adopte pas son analyse, il décrit une utile description d'une sorte de paysage de la sociologie de la télévision, laquelle bien entendu est traversée d'approches assez antagonistes, notamment dans leurs intentions, que ce soit précisément pour accentuer le caractère dominant d'une culture des médias ou que ce soit pour la combattre. Les efforts de toute la machinerie publicitaire pour cerner ses "cibles" - efforts très peu couronnés de succès et en tout cas extrêmement éphémères, semble t-il - s'opposent bien évidemment à une approche critique de l'activité des médias et de leur place dans la société.

 

  Pour Eric MACÉ, qui entend dépasser certains discours qu'il estime réducteurs, "il semble bien que la télévision ne soit pas que le flux toujours grandissant des marchés de la consommation culturelle et des techniques de télécommunications. Sous les flux marchands, nous pouvons montrer les rapports sociaux ; sous les logiques de marché, accéder aux visions du monde, aux rapports de pouvoir et aux conflits culturels." La "médiation de la télévision de masse ne reflète ni le monde "tel qu'il est" ni l'idéologie des groupes sociaux dominants, mais des ambivalences et des compromis produits par le conflit des représentations qui oppose dans l'espace public des acteurs inscrits dans des rapports sociaux de pouvoir et de dominations. Autrement dit, les récits informatifs, fictionnels et divertissants que fait la télévision de la réalité sociales sont la traduction médiatisée des constructions et des déplacements conflictuels des catégories de définition de la réalité sociale que produisent les acteurs sociaux, culturels et politiques au sein de l'espace public."

L'auteur voit trois ruptures nécessaires : 

- se départir de la croyance naïve en la réalité du monde "tel qu'il est", tâche première des sciences sociales depuis un siècle. La télévision n'est pas le reflet de la réalité, malgré tous les discours sur l'objectivité et la transparence de l'image et du direct, mais une forme spécifique de représentation sociale ;

- rompre avec une vision, entretenue par les "professionnels" qui participent à l'univers des mass-médias, qui fait de ces médias, un déterminant central du cours du monde et des pratiques des individus. L'auteur a bien conscience des influences des différentes modes promus par la télévision entre autres mais la réception opère des discrimination envers l'émission, discriminations qui se rattachent directement aux rapports sociaux. la télévision n'est qu'une des médiations par et sur lesquelles les individus et les groupes expriment leurs visions du monde ;

- relativiser les théories critiques de la "mystification des masses" qui postulent une totale emprise idéologique du capitalisme marchand sur les esprits des individus, et par là leur totale domination culturelle et leur impuissance politique. En fait on observe le développement simultané d'une télévision de masse de plus en plus marchandes et de plus en plus globalisée et des mouvements sociaux et politiques particulièrement actifs et souvent efficaces, à un point que c'est parfois cette télévision de masse qui s'ajuste aux réalités que ces mouvements installent...

    L'auteur observe lui aussi la tension entre la tradition britannique des Cultural studies et le courant français de sociologie critique: "tandis que les Cultural studies tentent  dès les années 1970 de dépasser la théorie critique de l'école de Francfort par la définition d'une nouvelle articulation entre rapports sociaux et culture de masse, la sociologie critique française ne s'intéresse que tardivement à la culture de masse et à la télévision, et pour en reconduire les thèses "critiques" devenues irrecevables au regard des connaissances produites par la sociologie des médias et de leurs usages. Plusieurs étapes scandent les études sur les médias :

- les philosophies de l'école de Francfort (Marx HORKHEIMER, Théodor ADORNO, Herbert MARCUSE) énonçaient une théorie dont la force est de relier la logique apitaliste des médias de masse et la subordination des individus au monde de la consommation, du divertissement et de l'ordre social ;

- une sociologie des médias met plutôt ensuite l'accent pour l'essentiel sur la "réception" des médias par les individus, montrant les diverses manières dont cette "masse mystifiée" reçoit leurs messages. Les cultural studies britanniques animées par Stuart HALL à la fin des années 1970 formulent les analyses les plus abouties . Le Center for Contemporary Cultural Studies de Birmingham fait l'hypothèse, à la suite de GRAMSCI qui met déjà en avant l'aspect conflictuel des combats pour l'hégémonie toujours contestée, que cette "masse mystifiée" n'existe pas, et que les groupes sociaux effectuent leur décodage propre des informations qui circulent. Il y a une continuité théorique entre l'économie politique des médias de masse et l'analyse de leurs modes sociaux de réception et discontinuité empirique entre l'encodage et le décodage des contenus des médias de masse, décodage différencié suivant les groupes sociaux. 

- les études de réception se multiplient ensuite, qui rendent plus incertaines les relations entre encodage et décodage. L'appartenance de classe laisse la place aux catégories professionnelles dans ces études. Un relativisme interprétatif dans les années 1980 conduit à confondre les compétences culturelles critiques mises en oeuvre en situation de réception avec un "pouvoir populaire" résistant à la domination idéologiques des messages et au pouvoir des groupes sociaux dominant, confondant ainsi les tactiques populaires de "bricolage" de marges d'autonomie décrites par Michel de CERTEAU, avec le pouvoir de modification des conditions d'existence. 

- En réaction avec ce relativisme, des études entendent inscrire à nouveau les pratiques de réception des médias dans le contexte social plus large des identités personnelles et collectives (sexuelles, générationnelles, ethniques, de classe, nationale...).

- A ce concentrer sur la réception, ces études en oublient les conditions de la production de la culture de masse. Aussi le succès des thèses de Pierre BOURDIEU et sa dénonciation d'une télévision commandée par la seule logique commerciale de production d'audience, relance cette liaision entre production de culture de masse et réception de celle-ci.

   Mais pour l'auteur, le court essai Sur la télévision de Pierre BOURDIEU doit être dépassé à son tour, car les termes de l'analyse sont encore trop manichéens.

 

Eric MACÉ, Qu'est-ce qu'une sociologie de la télévision? Esquise d'une théorie des rapports sociaux médiatisés, Réseaux, volume 18, n°104, 2000. Jean CAZENEUVE, Sociologie de la Radio-télévision, PUF, collection Que sais-Je?, 1962 (un peu révisé en 1974).

 

SOCIUS

 

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21 novembre 2014 5 21 /11 /novembre /2014 12:26

     Les mécanismes de défense font partie du paysage théorique et clinique de la psychologie à la psychanalyse, en passant par la psychiatrie. En milieu de recherche en soins infirmiers, volet psychopathologie comme en cabinet de psychanalyse, leur compréhension évolue avec le temps et depuis que Sigmund et Anna FREUD les ont définies, la pratique permet de mieux sérier les problèmes. Même si les recherches en psychanalyse et celles en psychopathologie sont loin de se rejoindre, les... conflits s'étant plutôt creusés avec les D S M, les praticiens manient sur le terrain ces perceptions de la réalité psychique avec souplesse et pragmatisme. Il y a un certain éloignement parfois par rapport à la théorie, quelque soit la discipline, et encore plus par rapport à certains manuels perçus décidemment comme assez prétentieux. Henri CHABROL, professeur de psychopathologie à l'Université du Mirail à Toulouse d'une part, Steve ABADIE-ROSIER psychanalyste clinicien et psychothérapeute d'autre part, témoignent de cette attitude jusqu'à leurs formalisations théoriques des mécanismes de défense. La plupart des auteurs discutent soit du coping (en gros mécanismes conscients), soit de mécanismes de défense (en gros processus inconscients)...

 

    Pour Henri CHABROL, la résilence de chacun des humains, sa capacité à faire face à des tensions ou des conflits psychologiques, aux dangers perçus à l'intérieur de soi ou dans le monde extérieur, "mobilise deux types d'opérations mentales, les mécanismes de défense et les processus de coping."  "Les mécanismes de défense, poursuit-il, sont des processus mentaux automatiques, qui s'activent en dehors du contrôle de la volonté et dont l'action demeure inconsciente, le sujet pouvant au mieux percevoir le résultat de leurs interventions et s'en étonner éventuellement. Au contraire, les processus de coping, mot traduit en français par stratégies d'adaptation ou processus de coping, sont des opérations mentales volontaires par lesquelles le sujet choisi délibérément une réponse à un problème interne et/ou externe. Les mécanismes de défense ont été découverts par la psychanalyse et occupent une place importante dans les théories et les thérapies psychanalytiques. Les processus de coping ont été étudiés par les méthodes de la psychologie scientifique et font actuellement l'objet principalement de l'intérêt des psychologues de la santé et des thérapeutes cognitivo-comportementalistes qui leur accordent une place importante dans leurs théories et leurs thérapies. Le peu de communication ou les conflits entre les approches psychanalytique et cognitivo-omportementale ont conduit à des réflexions et à des études parallèles de la défense et du cpong. Très peu de publications abordent l'étude des relations entre défenses et coping. 

Tout pousse au contraire à reconnaitre l'intérêt et la nécessité de ces études conjointes (l'auteur renvoie à l'ouvrage de 2004 écrit par lui même et son collègue S CALLAHANS, Mécanismes de défense et coping, paru aux éditions Dunod).  D'abord, l'opposition entre les mécanismes de défense, automatiques et inconscients, et les processus de coping mis en jeu volontairement et consciemment, dichotomise assez artificiellement les opérations mentales et ne rend pas compte de leur complexité qui laisse la place à des processus mentaux intermédiaires, dont les degrés de conscience et d'intentionnalité sont variables. Ensuite, défense et coping coexistent en chacun de nous. L'opposition entre les défenses qui seraient pathologiques et le coping qui serait adaptatif est maintenant dépassée. Défense et coping  peuvent être des processus adaptatifs ou mal adaptés. Ce caractère fonctionnel ou dysfonctionnel dépend à la fois du type de défense ou de coping, de l'intensité et de la durée de sa mise en jeu, mais aussi du contexte interne et externe de leur mobilisation et des interactions éventuelles entre défense et coping. Enfin, défense et coping s'activent habituellement conjointement ou successivement et contribuent ensemble à notre adaptation aux difficultés de la vie quotidienne, comme aux situations difficiles de la vie ou aux traumatismes majeurs.

Défense et coping constituent donc deux dimensions entremêlées de nos moyens de faire face aux problèmes intérieurs et extérieurs qu'il est important de prendre en compte simultanément pour la compréhension du sujet en souffrance comme pour la compréhension des facteurs contribuant à la santé. Il parait également évident que les interventions thérapeutiques pour les sujets en souffrance peuvent bénéficier d'une approche intégratives visant à l'amélioration conjointe du système de défense et de coping du sujet." 

  Le professeur CHABROL s'attaque ensuite au problème de la classification des mécanismes de défense, remettant sur le chantier à son tour, mais de manière pragmatique, cette question débattue depuis que les FREUD en ont fait une pierre de touche de leur système d'explication des comportements. 

"Deux principales classifications ont été proposées. la première classe les mécanismes de défense en fonction de leurs effets plus ou moins adaptatifs. La seconde les classe en fonction de leur cible principale, les émotions ou les pensées."

  Pour ce qui concerne la classification en fonction du caractère adaptatif, "la classification la plus habituelle distingue les défenses matures, les défenses névrotiques et les défenses immatures en fonction de leur niveau adaptatif. Les défenses matures contribuent à la santé psychique et physique. Les défenses névrotiques d'abord liées aux névroses où elles sont prédominantes sont maintenant plutôt appelées défenses intermédiaires cas elles sont utilisées par chacun d'entre nous. Les défenses immatures, quand elles prédominent, sont liées aux troubles de la personnalité, aux troubles psychiatriques, comme les dépressions graves ou les psychoses. Le DSM-IV propose (en 1994) une clasification en 7 niveaux avec un niveau mature et intermédiaire et une subdivision des défenses immatures en 5 niveaux. 

Ces classifications en niveaux ont été critiquées. D'abord, certaines études ont suggéré que les défenses pouvaient se classer sur une seule dimension, allant du plus dysfonctionnel au plus fonctionnel, selon une continuité, sans distinction claire de niveaux. Ensuite, certains auteurs ont insisté sur le fait que tous les mécanismes de défense pouvaient servir l'adaptation et aider à surmonter l'adversité. L'efficacité adaptative d'un mécanisme de défense dépend de sa nature, mais aussi de l'intensité et de la souplesse de sa mise en jeu, et des circonstances. Pour chaque mécanisme de défense, les modes d'activation légère tendent à être fonctionnelles, et les variantes plus entenses tendent à être dysfonctionnelles. Le niveau de stress subi intervient aussi dans l'adaptation. Dans le stress majeurs, les mécanismes de défense réputés les plus immatures, dysfonctionnels ou pathologiques peuvent avoir une fonction protectrice. Les stress légers peuvent ne nécessiter que les mécanismes intermédiaires névrotiques pour la plupart des sujets et les stress intenses réclament au moins l'activation brève des défenses immatures. Dans les situations extrêmes, même les mécanismes habituellement considérés comme les plus pathologiques peuvent servir à surmonter l'adversité."

   Pour ce qui concerne la classification en fonction de la cible, "certaines auteurs ont distingué les défenses dirigées contre les pensées ou cognitions et celles dirigées directement contre l'émotion. L'humour est un exemple des mécanismes modifiant les cognitions. La somatisation, définie comme le déplacement d'un affect douloureux sur une partie du corps, est un exemple d'une défense centrée sur l'émotion.

Cette classification est largement artificielle : les défense centrées sur les cognitions agissent indirectement sur les émotions puisque les cognitions déterminent ou tout au moins influencent fortement les émotions. D'autre part, les défenses centrées sur l'émotion peuvent recourir à des processus cognitifs. La cible ultime des mécanismes est les émotions (Anna FREUD). (...)."

     Ces deux classifications ne doivent donc pas faire sous-estimer la relative unité des mécanismes de défense.

   Abordant la question du nombre des mécanismes de défense, Henri CHABROL constate qu'il n'existe pas de consensus sur celui-ci. Il reprend l'affirmation de R SCHAFER, de 1954, dans son Psychanalytic interpretation in Rorschach testing (New York, Grune & Straton) : "il ne peut y avoir de listes "exactes" ou "complètes" de mécanismes de défense, mais seulement des listes variant dans leur exhaustivité, dans leur consistance théorique interne, et dans leur utilité pour ordonner l'observation clinique et les données de la recherche.".

Il reprend la classification du DSM IV en 7 niveaux défensifs :

- le niveau dadptatif élevé (défenses matures), qui assure une adaptation optimale aux facteurs de stress. Les défenses habituellement impliquées autorisent la perception consciente des sentiments, des idées et de leurs conséquence. T sont décrits l'anticipation, l'affiliation, l'affirmation de soi, l'atruisme, l'auto-observation, l'humour, la sublimation, la répression. Ce niveau inclut des mécanismes qui se rapprochent des processus de coping les plus fonctionnels.

- le niveau des inhibitions mentales ou de la formation de compromis, constitué de défenses maintenant hors de la conscience idées, sentiments, souvenirs, désirs ou craintes potentiellement menaçants (déplacement, dissociation, intellectualisation, isolation de l'affect, formation réactionnelles, refoulement, annulation).

- le niveau de distorsion mineure de l'aimage de soi, du corps ou des autres, représenté par des mécanismes utilisés pour réguler l'estime de sou. Défenses narcissiques : dépreciation, idéalisation, omnipotence...

- le niveau du désaveu, constitué de défense maintenant hors de la conscience des facteurs de stress, des impulsions, idées, affects ou des sentiments de responsabilité en les attribuant ou non à une cause extérieure (déni, projection, rationnalisation...).

- le niveau de distorsion majeure de l'image de soi et des autres regroupe des défenses produisant une distorsion majeure ou une confusion de l'image de soi et des autres (clivage, identification projective, rêverie autistique...).

- le niveau de l'agir constitué de défense par l'agir ou le retrait (passage à l'acte, retrait apathique, plainte associant demande d'aide et son rejet, agression passive...).

- le niveau de la dysrégulation défensive, constitué de défense caractérisées par l'échec de la régulation défensive provoquant une rupture marquée avec la réalité objective (projection délirante, déni psychotique, distorsion psychotique...).

 

    Steve ABADIE-ROSIER propose une classification des mécanismes de défense qui ne prétend pas à l'exaustivité non plus. Schématique, "elle ne cherche qu'à faciliter la compréhension en retenant 5 familles de mécanismes :

- les mécanismes pulsionnels, dans lesquel se retrouvent le refoulement, la sublimation, la compensation, les formations réactionnelles ;

- les mécanismes d'orientation de l'objet : déplacement, substitution, clivage...

- les mécanismes de dénégation de la réalité : fantasme, dénégation, déni, annulation...

- les mécanismes d'orientation du moi : projection, identification, dissociation, régression, conversion...

- l'abréaction, qui occupe une place à part, libération d'affects acompagnant la survenue de l'évocation d'un événement traumatique. 

N'ont de signication théorique et thérapeutique ces mécanismes de défenses que prit dans l'ensemble de la cure psychanalytique. En effet, c'est dans cette cure que les résistances se trouvent en analyse, la résistance étant la clef de toute psychanalyse. C'est dans les manifestations de résistances que se trouvent décelées les aspects de la personnalité du "patient", lesquelles mettent elles-mêmes en relief les résistances habituellement développées dans sa vie courante ou lors d'événements dramatiques. Analysé et analyste ne peuvent rester dans le déroulement de la cure dans une attitude d'écoute de la part de l'analyste, il y a un dynamisme indispensable de la cure, dynamisme qui ne peut - l'auteur insiste beaucoup là-dessus - exister que par une participation active de celui-ci par rapport au patient. Pas question d'écoute "neutre" pour lui, indice d'une certaine incompétence professionnelle qu'il stigmatise d'ailleurs chez beaucoup de ses confrères... Les réactions mêmes de l'analyste face aux résistances constituent des moteurs à ce dynamisme. Il s'agit de questionner la nature des résistances, de démontrer leur existence, d'éclaircir avec lui les motifs de ces résistances, de les mettre à jour, de les interpréter et d'aider au changement indispensable par rapport à une situation qui constitue la cause même de la démarche de l'analysé vers l'analyse. Se manifestent alors des résistances au changement, attitudes de passivité, attitudes de peur et d'angoisse, de rivalité et/ou de supériorité, indécises et/ou erronées, sur lesquelles l'analyste doit intervenir activement.

 

Steve ABADIE-ROSIER, Les processus psychiques, Editions Les neurones moteurs, 2009. Henri CHABROL, Les mécanismes de défense, dans Recherches en soins infirmiers, La résilience, n°82, 3/2005.

 

PSYCHUS

 

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17 novembre 2014 1 17 /11 /novembre /2014 21:01

    Le travail et le monde du travail en général ne sont guère cinématographique au sens où il y existe peu de spectaculaire. Tout est dans le quotidien aux violences plutôt souterraines et une dynamique lente. Même les actions des ouvriers en grève, à l'inverse de scènes d'émeutes dont sont plutôt friandes les agences de presse, sont marquées par une progressivité toute tactique, un arrêt de la production guère plus spectaculaire, par un face à face dans les bureaux ou dans la rue, finalement très rarement marquées par des événements visibles dont on pourrait aisément construire autour une dramaturgie.

     Pourtant, le travail fait depuis longtemps l'objet de représentations filmiques (des Temps modernes de Charles CHAPLIN à Humain trop humain de Louis MALLE). Mais ces films et ces documentaires ne font ni - ou rarement - la une des devantures de cinéma ou des périodiques de critiques. Un genre "travail" n'existe pas et même dans certains dictionnaires il n' en est même pas question, au point que les commentaires, des Temps Modernes par exemple, portent plus sur la forme que sur le fond, sur les évènements dramatiques qui peuvent se dérouler sur le lieu ou à propos du travail et non à partir ou sur le travail lui-même. Sa mise en scène filmique procède d'un paradoxe puisqu'il s'agit, pour les auteurs et réalisateurs qui s'y frottent, de rendre visible l'invisible. L'essentiel de "travailler" est en effet "invisible pour les yeux" du fait de l'engagement subjectif qu'il suppose. Filmer les gestes, le poste de travail, enregistrer le bruit assourdissant des machines, contribuent à révéler des aspects du travail, à les rendre tanfibles, mais ne suffisent probablement pas à rendre compte du réel du travail, qui se fait d'abord connaitre sous la forme de la résistance à la maîtrise...

  C'est ce que constatent Isabelle GERNET et Aurélie JEANTET : "Rendre visible le travail ne peut se limiter à l'activiter de "représentation" du travail et de sa réalité, même si elle en constitue une forme cardinale. Les conditions de révélation du travail, par la fiction, mais aussi par le documentaire, par le romain, ou encore par la mise en scène du théâtre, requièrent également une mise en forme par le filtre de la subjectivité du réalisateur, du metteur en scène, ou de l'écrivain. (...) La mise en scène, qui résulte elle-même d'un travailspécifique, consiste en effet à inventer une forme de rhétorique pour rendre visible une partie de la dimension énigmatique du travail. Ce processus contribue à susciter, chez le réalisateur, comme chez le spéectateur, un mouvement d'élaboration pour penser ce qui résiste de l'expérience du travail, qui, sinon, risque toujours d'être occulté.

Les productions artistiques et culturelles, qui se distinguent des productions scientifiques, interrogent donc les conditions et les modalités de la circulation des idées portant sur les rapports entre subjectivité, travail et action. L'inflation du discours sur les risques psychosociaux contribue à renouveler le débats sur les formes de l'action dans le champ de la critique du travail, mais ne suffit pas à l'épuiser, loin de là. En psychodynamique du travail, traiter de la question de l'action suppose de pouvoir favoriser l'émergence d'une vision critique du travail et de son organisation, à partir de la transformation du rapport subjectif au travil, en tant que condition préalable et sine qua non à la transformtion de l'organisation du travail."

 

 

    Catherine Pozzo di BORGO, professeur associé à la faculté de philosophie et Sciences humaines et Sociales, Université Picardie Jules-Verne à Amiens, proposait pour l'année universitaire 2006-2007, une filmographie Cinéma et Travail, suivant 11 thèmes :

 

     - Filmer le travail, illustré par Le Tonnelier de Georges ROUQUIER et Portrait de la série d'Alain CAVALIER consacré aux petits métiers en disparition. Figurent Humain, trop humain, de Louis MALLE (1972), immersion sans parole dans la chaîne de montage des usines Citroen, Le sang des autres (1975) du cinéaste militant Bruno MUE (la chaîne chez Peugeot) avec paroles d'ouvriers et d'ouvrières.

L'universitaire pose la question : Comment filmer le travail? Certes, on peut filmer les machines et les gestes des ouvriers. Cela donne lieu à de belles images, mais cela ne rend pas tellement compte des poussières, des odences, des cadences infernales, de la souffrance ni des relations sociales et mentales tissées d'invisible.

Si filmer le travail industriel est difficile, c'est encore plus de traiter du secteur tertiaire. On le voir bien avec le film de Jean-Louis COMOLLI, La vraie vie dans les bureaux (1993).

    - Les luttes ouvrières. Une des raisons pour lesquelles il n'est pas facile de filmer le travail est que les entreprises laissent rarement les cinéastes pénétrer sur les lieux de production. Ce n'est en définitive que dans les moments de conflits, comme les grèves qu'ils ont l'occasion d'y pénétrer. De nombreux films prennent donc pour thème les conflits du travail, notamment lorsqu'ils parviennent au niveau visible . Elle cite Sochaux, 11 juin 68 (1970) du groupe Medvedkine, qui évoque ce dur conflit qui se solde par un affrontement sanglant avec les "forces de l'ordre" ; Chers camarades (2006), de Gérard VIDAL qui a filmé de l'intérieur les grandes grèves dans les usines Chausson de 1975 et de 1983 ; Maryflo (1997), d'Olivier LAMOUR (dans une usine textile) ; Dockers de Liverpool (1996), de Ken LOACH ; Paroles de grève (1996), de Sabrina MALEK et Arnaud SOULIER ; On n'est pas des steaks hachés (2002), de Alima AROUALI  et Anne GALLAND ; L'épreuve de la solidarité, de Jean-Luc COHEN (quelque mois de travail d'un délégué syndical d'une petite entreprise de travaux publics). 

      - Les fermetures d'usine, où sont illustrées ces situations traumatiques, et les réactions diverses des ouvrier(e)s. Comme dans 300 jours de colère (2002) de Marcel TRILLAT (les dix mois de résistance des 123 salariés de la filature de Mosley) ; Métaleurop (2003), de Jean-Michel VENNEMANI ; Mon travail, c'est capital (2000) qui suit cinq ouvriers de l'usine Moulinex.

      - Le chômage, avec les films Le chomage a une histoire, de Gilles BALBASTRE (historique du développement du chômage massif à partir de la fin des Trente Glorieuses) ; Sans travail fixe (1993), de Françoise DAVISSE ; Chômage et précarité, l'Europe vue d'en bas (2004), de l'auteure, sur les mécanismes du chômage à travers l'étude comparée de quatre pays européens...

       - La mondialisation, comme le film Le cauchemar de Darwin, de Hubert SAUPER, Ouvrière du monde, de Marie-France COLLARD ; Le Business des fleurs, de Jean-Michel ROGRIGO ; L'emploi du temps, de Carole POLIQUIN.

          - La souffrance au travail dans par exemple Managers, encore un effort, de Bernard BLOCH ; La chaîne du silence, d'Agnès LEJEUNE, Pression(s), d'Elodie BOULONNAIS...

        - Les maladies professionnelles, avec Les Vaches bleues, de l'auteure, sur la mine d'or de Salsigne, dans l'Aude ; Mourir d'amiante, de Brigitte CHEVRET ; Porto Marghena, de Paolo BONALDI...

          - Le cas du nucléaire, avec Radiactive Days, du suédois Torgny SCHUNESSON ; Arrêt de tranche, les trimardeurs du nucléaire ; Le travail, la santé, l'action, trois petits films de René BARATTA, réalisé pour le Comité central d'Entreprise d'EDF...

          - Les mutations du travail vues par la télévision. Elle distingue trois grandes périodes : les années 1960, qui coïncident avec les débuts de la télévision où l'on voit de jeunes réalisateurs communistes aller à la rencontre d'une classe ouvrière méconnue ; les années 1970-1980, où le documentaire sur le travail laisse la place à des magazines et à des reportages qui ne traitent plus tant du travail lui-même que de son contexte de délocalisations, de fermetures d'entreprises, de chômage et de flexibilité ; les années 1990 où les documentaires réapparaissent sous l'impulsion du ministère du travail, en collaboration avec la chaîne 5. Elle cite 200 à l'heure, des années 1950 ; Ouvriers, de Claude MASSOT, des années 1960-1970 ; Sommes-nous condamnés aux cadences ; Les prolos, de Marcel TRILLAT...

          - Le film d'entreprise où l'objectif est dinformer, de former, de promouvoir ou de sensibiliser. Elle cite entre autres Le chant du styrène, d'Alain RESNAIS ; Hôtel des invalides, de Georges FRANJU et L'Ordre, de Jean-Daniel POLLET.

          - La fiction et le monde du travail. Après avoir évoqué surtout des documentaires, Catherine Pozzo di BORGO évoque les peu nombreux films de fiction. Souvent, ils magnifient l'image du héros ouvrier et approchent de façon romanesque la dure réalité du travail. Quelques réalisateurs ont évité toutefois ces écueils : par exemple Ken LOACH avec Riff Raff et Laurent CANTET avec Ressources humaines.

 

    ici et là, notamment sur Internet, sont cités (par exemple là sur le site JeJournalduNet) quelques films de fiction qui ont émergé dans l'actualité cinématographique et disponible actuellement en DVD : Le couperet (2004), de Costa GAVRAS ; Stupeur et trenblements (2003), d'Alain CORNEAU ; Violence des échanges en milieu tempéré (2003), de Jean-Michel MOUTOUT ; Ressources humaines (1999), de Laurent CANTET ; La firme (1993), de Sydney POLLACK ; Les grandes familles (1958), de Denys de La PATTELIÈRE ; Mon oncle d'Amérique (1980), d'Alain RESNAIS ; Les temps Modernes (1936), de Charles CHAPLIN...

   On peut citer également J'ai (très) mal au travail (2007) de Jean-Michel CARRÉ ; Le placard (2001), de Francis WEBER ; La Méthode (2006), de Marcelo PINEYRO ; Trois huit (2001), de Philippe Le GUAY, comme le fait la médiathèque Elie Chamard à Cholet...

 

   Pour notre part, citons les films suivants, qui mettent en relief à la fois les coopérations et les conflits, très loin du ton et des objectifs des très nombreux documentaires d'entreprise sur le travail, parfois entre la technique et la propagande commerciale.

- Metropolis (1927) d'Abel GANCE, film expressionniste de science fiction allemand produit pendant la courte période de la République de Weimar, avant donc que la censure nazie ne déferle sur toute la culture. Adaptation du roman du même nom de Thea von HARBOU, ce métrage de 145 minutes (selon la version restaurée de 2010), malgré une fin en forme de happy end de réconciliation, montre bien l'opposition entre une caste dirigeante riche et une masse ouvrière laborieuse. C'est l'un des rares films muets qui représente aujourd'hui encore quelque chose d'important pour les cinéphiles comme pour le public. Vision très pessimiste à peine tempérée par la fin...

- La Grève (1925), de Sergueï EISENSTEIN, premier film du réalisateur soviétique, montre dans l'Empire russe de 1912 la lutte des ouvriers d'une usine, réprimée de manière sanglante. Ce film de 78 minutes (selon cerraines versions), muet et en noir et blanc, est malgré tout un film de propagande, même si avec le recul, son message apparait assez universaliste. Fresque épique et polémique où la masse des grévistes est le véritable héros. La Grève est constituée d'une seule et unique et très longue scène d'action collective avec six "mouvements" symphoniques...

- Les Temps modernes (1936) de Charles CHAPLING, dernier film muet de son auteur, présente le personnage de Cahrlot qui lutte pour survivre dans le monde industrialisé, aux prises avec les cadences infernales de l'usine. D'une durée de 87 minutes, cette comédie dramatique étatsunienne constitue un des films les plus populaires qui traverse les époques. Grande fresque contre le machinisme attaqué au nom de la dignité humaine...

- Germinal, au moins dans ses trois versions de 1913, 1963 et 1993, adaptation du roman du même nom d'Emile ZOLA représente la vie laborieuse du mécanicien Etienne LANTIER. La version de 1913, de Albert CAPELLANI est une suite de tableaux d'une durée totale de 140 minutes. Le film de 1963, réalisé par Yves ALLÉGRET met bien en relief la situation dans les mines du Nord, traversés par les idées révolutionnaires. Ce drame historique d'une heure 52 minutes est une co-production franco-italo-hongroise. Le film franco-belge de 1993, réalisé par Claude BERRI, de 170 minutes, montre le conflit croisé entre patrons, ouvriers "modérés" et anarchistes révolutionnaires.

- Blue Collar, film américain réalisé par Paul SCHRADER, sorti en 1978, est un drame de 114 minutes.

- De la belle ouvrage, téléfilm de Maurice FAILEVIC, de 1970, est une chronique d'un milieu ouvrier dans le Paris et la banlieue populaires, où un ouvrier se révolte à la suite d'un changement technique. De 80 minutes, ce film dramatique, disponible en DVD, est édité par l'INA.

- En gagnant mon pain, film soviétique de 1939, réalisé par Marc DONSKOÏ,inspiré de l'oeuvre de Maxime GORKI, présente les tribulations d'un jeune prolétaire, Aliocha, entre apprentissage raté et recherches laborieuses de travail. DE 97 minutes, ce drame a reçu de nombreux prix internationaux.

- Fair play, film français de 2006 réalisé par Lionel BAILLIU, pose la question de la violence dans les rapports d'entreprises. Il montre bien les rapports de soumission et de domination.

- F I S T, film américain de Norman JEWISON sorti en 1978 présente les aventures de deux manutentionnaires injustement licenciés qui deviennent membres de la Fédération des Commionneurs. Au cours d'une grève longue et difficile, pour faire face aux milices patronales, l'un d'eux, interprété par Sylvester STALLONE, fait alliance avec la maffia. Réalisé d'après l'oeuvre de Joe ESZTERHAS, s'inspirant de la vie réelle de Jimmy HOFFA, le métrage de 145 minutes montre bien l'ambiance des luttes syndicales aux Etats-Unis. 

- L'Eté des Lip, téléfilm français réalisé par Dominique LADOGE, diffusé en 2012, met en scène l'affaire Lip des années 1970. En 110 minutes, sont relatés les initiatives des ouvriers pour faire échouer la fermeture de leur usine, optant pour une appropriation collective et autogestionnaire des outils de production et de commercialisation d'horlogeries. 

- Norma Rae, film américain de 1979 réalisé par Martin RITT, basé sur le livre du journaliste Henry "Hank" LEIFERMAN, raconte l'histoire vraie de la militante syndicaliste Crystal Lee SUTTON et de son combat, aux côtés du syndicaliste Eli ZIVHOVICH pour affilier les employés d'une usine en Caroline du Nord au syndicat des employés de l'industrie du vêtement et du textile. Film de 110 minutes spécifique du cinéma social américain des années 1970, il montre bien les difficultés de la vie syndicale aux Etats-Unis.

- The Navigators, film britannique de 2001 réalisé par Ken LOACH montre les réactions des cheminots en Angleterre à la privatisation de British Rail sous le gouvernement de JoHN MAJOR. Inspiré de l'échec de la Connex South Central et de la Connex South Eastern, qui perdirent leur franchise à cause de leur mauvains fonctionnement et de la piètre qualité de leur service, ce film de 96 minutes se situe dans la lignée d'une (longue) liste de film consacré par le réalisateur aux problèmes sociaux.

- 35 heures, c'est déjà trop, film américain de Mike JUDGE de 1999, montre la vie d'un cadre informatique dans une grande société de développement logiciel. Ce drame de 89 minutes montre l'organisation d'une arnaque à virus informatique pour voler l'entreprise. A noter que ce film indique combien les entreprises sont fragilisées par le tout informatique, surtout si elles licencient à un moment leur employés spécialistes, bien que le traitement spectaculaire de la situation mette plus l'accent sur l'aspect policier (le vol) que sur l'aspect social.

- A nous la liberté, film français de René CLAIR, de 1931, raconte les aventures de deux amis détenus dont l'un se lance dans le commerce des disques, son entreprise prospérant jusqu'à devenir conglomérat gigantesque. D'une durée de 100 minutes, ce film culte est devenu ensuite un slogan pour la jeunesse lettrée des années 1930, dans une époque où le danger réside plus dans l'américanisme, la suproduction que dans la grève ou la misère. En tout cas, avec le temps, le film est bien surfait, sec laborieux, d'un burlesque bien timide, et l'absence de réelle intrigue n'arrange rien. La courte séquence du travail à la chaîne inspire plus tard Charles CHAPLIN pour Les Temps Modernes...

- Antitrust (Conspiracy), film américain de 2001, réalisé par Peter HOWIT, met en scène de jeunes programmeurs idéalistes et une grande entreprise qui attire des talents avec des salaires importants et un environnement de travail plaisant et favorisant la créativité. Pendant 108 minutes, le film montre les tourments d'un jeune prodigue de l'informatique découvrant des pratiques douteuses dans l'entreprise... Qualifié de techno-thriller, ce film est bien représentatif d'une tendance à monter beaucoup moins le monde ouvrier et beaucoup plus le monde des services, dont l'ambiance apparait moins violente.

 

   On consultera avec profit le livre Filmer le travail, film et travail - Cinéma et sciences sociales (avec un DVD), Université de Provence, de Corine EYRAUD et Gut LAMBERT.

  Par ailleurs, l'association Filmer le travail, fruit d'un partenariat entre l'Université de Poitiers et l'Association Régionale pour l'Amélioration des Conditions de Travail (ARACT), se donne pour objectif de faire connaitre à un public large la production cinématographique sur le thème du travail, à un moment où l'on assiste à un retour du travail dans le cinéma, d'analyser et de dynamiser l'usage de l'image (fixe ou animée) en Science Sociales et d'ouvrir un espace de réflexion et de débats sur l'évolution et l'avenir du travail aux citoyens. L'association organisation un festival annuel pour la présentation de la production cinématographique sur ce thème.

  Ciné-travail (voir cine-travail.org) s'est constitué depuis quelques années pour permettre des rencontres entre représentants du monde du travail et de l'entreprise, des consultants, des syndicalistes, des chercheurs en sciences humaines et sociales, des universitaires, des étudiants, des professionnels de l'audiovisuel. 

 

Jacques LOURCELLES, Dictionnaire du cinéma, Les films, Robert Laffont, collection Bouquins, 1992. Jean-Pierre DURAND, Cinéma et travail : la rubrique Champs et contrechamps, La nouvelle revue du travail, thème santé au travail : regards sociologiques, n°4, 2014. Isabelle GERNET et Aurélie JEANTET, Editorial du numéro 27, 2012/1, revue Travailler. Catherine Pozzo di BORGO, Cinéma et travail, une filmographie, programme de 36 heures de cours, année universitaire 2006-2007, Faculté de Philosophie et Sciences humaines et Sociales, Université Picadie Jules-Verne (Amiens).

 

FILMUS

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11 novembre 2014 2 11 /11 /novembre /2014 19:02

   Que ce soit vu sous l'angle minima du fonctionnement d'une entreprise ou sous la vision globale de la société toute entière, la division du travail constitue un noeud de nombre de coopérations et de conflits. C'est que la notion de division du travail renvoie à la question de l'organisation de l'ordre social : comment une société peut-elle tenir à travers la diversité de ses métiers et de ses professions? Comment un principe de devision peut-il être le soubassement de la cohésion sociale? Comment à travers les réseaux de coopérations s'expriment les conflits qui constituent la trame de la vie collective? Comment les conflits parviennent-ils à être maitriser alors que les entreprises sont des lieux d'antagonismes sociaux parfois redoutables, afin que les coopérations produisent richesses et liens sociaux?

 

     Comme l'écrivent Thierry PILLON et François VATIN, la division du travail est analysée sous deux angles de vue complémentaire, sans que parfois ces deux angles soient abordés simultanément et souvent ils ne le sont que séparément. "Le premier est économique et vise la division technique des tâches dans l'industrie, il a souvent été rattaché à l'oeuvre d'Adam Smith ; le second visa la complémentarité des occupations professionnelles comme principe d'ordre, c'est l'oeuvre d'Emile Durkheim qui fait ici référence. Mais la notion de division du travail renvoie également aux valeurs respectives qu'une société, à un moment de son histoire, accorde aux différents métiers, activités professionnelles, ainsi qu'à ceux qui les assument. En plus de ses versants économiques et sociaux, la division du travail a une dimension morale sur laquelle de nombreux auteurs ont insisté."

 

   C'est dans de semblables considérations que Michel LALLEMENT rappelle que "le travail est une invention historique, propre à certaines sociétés données", celles précisément qui entrent dans une révolution industrielle, laquel fait rompre avec des siècles d'économies de simple subsistance, avec de notables accroissement de productions de toutes sortes par rapport à la simple évolution démographique. Il considère, à la suite de nombreux auteurs (André GORZ, Max WEBER, Robert CASTEL...) "que la notion et la forme contemporaine de travail n'apparaissent pas avant le XVIIIe siècle, au moment où la manufacture commence à imposer sa loi et où, précisément, l'esprit d'un nouveau capitalisme transforme la façon de produire ainsi que l'ensemble des liens que tissent les hommes entre eux. (...) En Grèce comme au Moyen Age, les esclaves et les laborantes ne bénéficient pas de la reconnaissance politique mais ils peinent, ils souffrent. Le travail (selon Robert Castel, notamment dans Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Fayard, 1995) ne prend forme que par l'entremise d'un ensemble de régulations qui assurent un minimum de droits. il serait plus juste encore d'affirmer que les hommes ont inventé le travail le jour où ils ont pris ce dernier dans les rets de la rationalistion : rationalisation juridiques comme le suggère R Castel, mais rationalisations économiques, politique, religieuse... également. (....) Rationaliser le travauk signifie abstraire ce dernier d'un ensemble d'espaces et de pratiques (les activités domestiques au premier chef) pour mieux le modeler selon les canons de la raison instrumentale. A ce compte, le travail s'impose dans la conscience occidentale moderne au titre d'un double procès : procès qui met aux prise l'homme avec la nature afin d'en extraire de façon la plus efficace possible des moyens de subsistance et de confort de vie, procès interpersonnel qui place les hommes en situation de concurrence et de coopération (par le biais d'un statut comme celui de salarié par exemple)."

 

   J.P. SÉRIS (Qu'est-ce que la division du travail? Vrin, 1994) explique que la division du travail doit être rattachée à l'économie politique et à la philosophie morale anglaise du XVIIIe siècle, dans les écrits de William PETTY, inventeur probable d el'expression à ceux d'Adam SMITH. Le mécanisme de division du travail est d'abord rapportée à sa fonction économique, mais ne s'y réduit pas. Cette notion s'inscrit également dans le cadre d'une philosophie morale pour laquelle l'ordre social ne cherche plus de garantie en dehors de lui-même, dans un artifice religieux par exemple ou dans une raison souveraine, mais dans le jeu même des intérêts et des passions humaines. . Adam SMITH, que l'on présente souvent comme fondateur en la matière s'inscrit en fait dans une longue tradition. Dans sa Richesse des Nations (1776), il développe la thèse selon laquelle l'augmentation de la productivité du travail résulte de trois mécanismes combinés :

- l'augmentation de l'habileté individuelle ;

- l'épargne du tamps qui se perd auparavant chez les artisans par exemple en passant d'une sorte d'ouvrage à une autre ;

- l'invention de machines. 

Adam SMITH pense le travail à la fois dans sa dimension économique et anthropologique, et le principe premier de la division du travail se trouve dans une "disposition à trafiquer" résultant des capacités langagières de l'homme.

    Ce qui le caractérise, c'est le pouvoir de mettre en regard son intérêt avec celui des autres, et ainsi, de passer marché. Si ses commentateurs, et ses critiques, dont Karl MARX, centrent leurs analyses sur les aspects techno-économiques de la division du travail, la base du lien sociai qu'il représente est toujours là.

 

    La critique de la division du travail sous la forme d'une parcellisation des tâches dans l'industrie traverse tout le XIXe siècle. Chez Pierre-Joseph PROUDHON qui s'inspire de Pierre-Edouard LEMONTEY, une des proufendeurs de l'"ouvrier-machine" comme chez Karl MARX, c'est cette facette technique qui focalise l'attention. Sauf que dans Misère de la philosophie (1847), Karl MARX élabore sa propre analyse de la division du travail. Il insiste sur un point négligé par les auteurs avant lui : la différence entre la division du travail dans et hors de l'atelier. Sa critique, nourrie par la lecture entre autres des technologues anglais Andrew URE et Charles BABBAGE, dévouche sur l'analyse du machinisme comme entrainant, en détruisant les métiers, l'avènement du "travailleur universel". Si la tradition critique en sociologie retient surtout l'appauvrissement du travail et des qualifications dû à la division poussée des tâches dans l'industrie (Georges FRIEDMANN, Le travail en miettes, 1956 ; Sous la direction d'André GORZ, La critique de la division du travail, 1973), de nombreux travaux s'orientent vers une mise en cause plus radicale du système socio-économique : parcellisation de la société, parcellisation de l'homme lui-même (Harry BRAVERMAN, Labor and Monopolt Capital : The degradation of Work in the Twientieh Century, New York, Monthly Review Press, 1974, traduit chez Maspéro en 1976 : La dégradation du travail au XXe siècle ; Michel FREYSSENET, La division capitliste du travail, 1977).

 

   A la suite d'Emile DURKHEIM (la division du travail social, 1893 ; Le Suicide, 1897), d'autres auteurs étudient les différentes pathologies du travail, ouvrant la voie à une discipline à part entière : la psycho-sociologie du travail. Célestin BOUGLÉ (1939, Qu'est-ce que la sociologie?), puisant dans la tradition de la biologie française (Henri Milne EDWARDS, Edmond PERRIER) refuse cette conception de la "lutte pour la vie", très répandue dans le monde anglo-saxon, pour avancer celle de "solidarité" au niveau d'organicité des animaux supérieurs (voir l'étude de François VATIN, A quoi rêvent les polypes?, dans Trois essais sur la genèse de la pensée sociologique, La Découverte, 2005). Une grande partie de la sociologie française est traversée par l'étude des différentes solidarités générées par la société industrielle, sous l'angle parfois de l'intervention de l'Etat, acteur de "régulation sociale". (C DIDRY, Denis SEGRESTIN...). 

Pierre NAVILLE insiste sur la dimension globale de la division sociale du travail, l'organisation du travail dans l'industrie et l'organisation globale de la société s'influençant l'une l'autre. Des relations de subordinations, des inégalités entre âges et entre sexes, le croisement des intérêts contradictoires font partie d'un dynamique sociale, tant dans l'industrie que dans la société globale, et il est difficile de séparer les deux, et encore plus de la cerner à travers l'étude de trajuctoires individuelles, de l'ouvier au patron...  Pierre BOURDIEU insiste pour sa part sur les évaluations des individus par rapport aux pratiques du travail, sur les reprétations des acteurs sociaux, ces évaluations et ces représentations influant fortement, par de-delà les réalités de la division du travail pris au sens technique, sur cette dynamique sociale. 

 

  Le concept de division du travail est pris entre des interprétations économiques, centrées sur l'organisation technique du travail, et des considérations macro-sociologiques centrées sur l'équilibre des groupes sociaux. Il est également à la frontière des évaluations objectives et subjectives du monde social, entre une sociologie descriptive (qui sert souvent de boite à outils pour le management d'entreprise) et une approche plus critique orientée vers des objectifs de transformation sociale. (PiLLON et VATIN)

La distance est relativement grande entre les discours des entreprises elle-même sur l'organisation du travail et les discours sociologiques, même ceux qui ont tendance à se plier aux exigences managériales, à la source, qui renseignent sur l'état global du travail.

Les questions fondamentales sont toujours posées, en dépit de discours souvent lénifiants des entreprises : quel est en premier lieu la nature de ce procès qui ne cesse, toujours aujourd'hui, de transformer l'homme en travailleur? De quelle manière le travail concourt-il à l'extérisation du sujet et à son érection au rang de prétendant à la maîtrise et à la possession de la nature? Comment en second lieu le travail contribue-til à la production du travailleurs comme être social? Autrement dit, comment le travail participe-t-il de l'intériorisation du social dans les corps et les esprix besogneux? (Michel LALLEMENT)

 

Thierry PILLON et François VATIN, Division du travail, dans Dictionnaire du travail, PUF, 2012. Michel LALLEMENT, Le travail, une sociologie contemporaine, Gallimard, 2007.

 

SOCIUS

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8 novembre 2014 6 08 /11 /novembre /2014 09:22

   Le livre de Georges FRIEDMANN (1902-1977), philosophe de formation, écrit en 1950 et réédité plusieurs fois depuis (notamment en 1953 et 1963) marque la pensée sociologique au début de la formation de cette discipline nouvelle centré sur le travail. Classique de la sociologie du travail, son édition et ses rééditions, dans la préface notamment, indique bien l'état d'esprit envers la technique.

    D'abord optimiste, voire euphorique dans les années 1950, la sociologie du travail devient très pessimiste et l'édition de 1967 de Où va le traval humain? est frappante à cet égard. L'automation d'abord synonyme de multiplication de nouveaux emplois moins pénibles et d'extension des loisirs hautement culturels, devient une des raisons d'une dépréciation du travail humain : l'angoisse remplace l'euphorie. Mais le livre de Georges FRIEDMANN, auteur plus de Le travail en miettes (1956) est toujours resté dans le registre de l'anxiété et lui-même écrit dans son avant-propos de la troisième édition, qu'il aurait souhaité que les volumes présentés en librairie soient assortis d'une bande publiciscitaire complétant le titre : ...à sa perte.

 

   Le livre est divisé en quatre parties : Milieu naturel et milieu technique ; Aspects du milieu technique aux Etats-Unis, celle-ci étant subdivisée en L'individu et le milieu technique et L'insdustrie américaine et le facteur humain ; Témoignages sur le milieu technique ; Où va le travail humain. Dans la réédition de 1967, figurent également deux appendices : Marx et la revalorisation du travail dans la société socialiste et Une thérapeutique des tensions industrielles?

 

    La première partie, Milieu naturel et milieu technique, situe brièvement l'opposition du milieu naturel et du milieu technique, vue sous l'angle des problèmes qui l' occupe ici, et esquisse une théorie de la présence humaines que l'auteur compte développer dans des recherches ultérieures.

   La deuxième partie, Aspects du milieu technique aux Etats-Unis, la plus longue du livre, découle du voyage du sociologue français aux Etats-Unis. Elle est spécialement orientée vers les problèmes psychologiques de l'industrie et du "facteur humain", dans le pays le plus dense et le plus évolué.

    La troisième partie, Témoignage sur le milieu technique, réunit plusieurs témoignages essentiels par leurs implications et prolongements. La marche à l'inconscient, dont s'acccompagne l'incomplète automatisation d'un nombre croissant de tâches "répétitives et parcellaires", va t-elle se poursuivre? Et jusqu'où? Comment apparaisent, vus sous l'angle psycho-sociologique, les récents développement du travail à la chaïne? Quels sont les retentissements de ces formes d'activité, de plus en plus répandues, sur la mentalité des opérateurs? Doit-on craindre pour eux une oblitération croisssante, fatale (en l'absence de réformes et de contre-mesures adéquates) de la pensée critique, unerestriction de la personnalité?

    L'auteur dégage dans la quatrième partie certaines tendances de l'ensemble de ses enquêtes et se risque, sur la base de l'observation concrète, à indiquer les "possibles" d'une civilisation où s'harmoniseraient le progrès continu et l'épanouissement de l'individu dans le loisir actif.

  "Une étude, écrit-il dans son Avant-propos, plus approfondie du milieu technique devrait inclure un examen de ses relations avec les structures sociales et de son extension en fonction de leurs différences. Pour la plupart des théoriciens marxistes actuels, qui font du marxisme bien davantage un dogme qu'une méthode applicable à l'observation des faits contemporains, la technique, dans les cadres du capitalisme, entraîne une aliénation de l'homme destinée à s'avanouir avec l'abolition de la société de classes. Désintégrateurs et inhumains, les effets concrets des techniques modernes, aussi bien que les tourments abstraits des intellectuels, dépendent entièrement du régime économico-social : les uns et les autres seront  (ils le sont déjà en URSS) automatiquement dépassés dans une structure nouvelle où les puissances d'aliénation sont détruites, où la société, à tous ses niveaux, se pénètre d'une finalité humaine. En d'autres termes, le milieu technique s'arrêterait aux frontières du monde capitaliste. Mais n'observe-t-on pas en URSS des faits, des types humaines dont il ressort que le milieu technique y constitue, là aussi, mutadis mutandis, une réalité avec quoi la construction d'un socialisme respectueux de la pesonne devra compter? 

Bien que nous nous gardions de méconnaitre l'incidence considérable des structures sociales sur les idéologies du machinisme et ses modes d'utilisation, tout nous convainc, pour notre part, que le milieu technique tend à l'universalité et pénètre des régime très différents. L'organisation, au-delà du désordre capitaliste, d'un système r tionnel de production et de distribution est une condition nécessaire à l'avenir de la civilisation : pour qui s'en tient à l'observation des réalités contemporaines, et non à la mystique, ce n'en parait nullement une condition suffisante. Même dans une économiqe collectiviste et planifiée, la prise de conscience individuelles des techniques est indispensable. Leur domination exige de l'homme de ce temps, pour rétablir l'équilibre rompu par la trop brutale éclosion de sa puissance, non par un "supplément d'âme" au sens du spiritualisme beergsonienn, mais en tout cas un supplément de conscience et de forces morales. Les sciences humaines, en amorçant l'étude psycho-sociologique du milieu technique, en y intéressant de jeunes chercheurs et un public croissant, en aiguisant ainsi chez nos contemporains la conscience de dangers secrets et quotidiens, n'apportent-elles pas, en ce sens, leur contribution? S'il en est ainsi, notre application ne sera pas jugée entièrement vaine."

 

   Dans sa conclusion, notre auteur distingue deux courants principaux :

- sous l'influence de la division du travail, l'un des courants entraine un éclatement progressif des anciens métiers unitaires, tels qu'ils avaient été traditionnellement pratiqués et peerfectionnés au cours des civilisations pré-machinistes. Cet éclatement a pour corollaire la dégradation de l'habileté professionnelles ;

- les progrès de la technique et de la rationalisation exigent et multiplient dans l'industrie des machines de plus en plus parfaites. Ce qui entraine l'émergence de nouvelles compétences professionnelles, adaptées aux nouvelles manières de fabriquer, une repolarisation des savoirs et des savoir-faire, selon de nouvelles organisations du travail. 

L'évolution technique ouvre un "magnifique possible", notamment sous la forme du développement des loisirs, qui exige de nouveaux efforts notamment sur le plan de l'organisation sociale globale. En tout cas ce "magnifique possible" reste une promesse, tandis que les effets négatifs du développement de la techniques sont déjà là. 

La technique donne congé à l'homme : Où le reloger? Telle est la question parmi d'autres sur laquelles réfléchissent alors les responsables lucides aux Etats-Unis.

"Mais les projets les mieux pensés, écrit-il dans sa conclusion, ne pourront prendre corps sans de nombreuses mutations dans les institutions et les valeurs qui les sous-tendent, sans une nouvelle "logique interne" de l'économie américaine."

 

Georges FRIEDMANN, Où va le travail humain?, Gallimard, 1967, 385 pages

 

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7 novembre 2014 5 07 /11 /novembre /2014 14:36

  Se posant la question d'une convergence des sociologies du travail, des professions et de l'entreprise, Pierre tripier, sans avoir la moindre naïveté sur la neutralité des observations sur lesquelles elles s'appuient, reprend les questions fondamentales : combien a-t-il fallu d'énergie pour qu'une activité en situation naisse et se développe? Qui a fourni cette énergie? S'il y a plusieurs fournisseurs, quelle énergie ont-ils procuré, de quelle nature est-elle? Questions qui renvoient directement à l'histoire du concept fondé en physique au XIXe siècle. "La problème étant de savoir si l'équivalence présupposée se réalise (entre récompenses et dépenses individuelles et/ou collectives) ou, mieux, comment elle s'effectue (dans quels termes, avec l'agrément de qui, etc). Les sociologies des organisations s'intéressant davantage à comprendre les phénomènes de cohésion, de consensus et les conditions d'une action collective commune."

 Il estime que les premières sont plus ouvertes à des raisonnement en termes de conflit, si l'équivalence ne se rencontre pas ou si elle est jugée inacceptable par une des parties, et que les secondes mettent la cohérence de l'action collective au centre de leurs préoccupations, mais même chez ces dernières, les préoccupations conflictuelles existent. 

  La sociologie du travail, écrit-il en 2002, mais les choses bougent beaucoup, "celle des professions et celle des organisations, tout en convergeant, semblent aujourd'hui s'ouvrir en direction de l'anthropologie industrielle et des sciences de la gestion, du langage et des sciences pour l'ingénieur. parmi ces caractéristiques des nouveaux travaux, il en détaille quelques unes, à commencer par les études qui indiquent que travailler, c'est négocier des règles et résoudre des problèmes. Il cite les travaux de Donald ROY (1909-1980) (dans American Journal of Sociology, n°60, 1954), de Armand HATCHUEL et Benoit WEILL (L'Expert et le système, Economica, 1993) à ce propos.

 

   Sur la même question, Sabine ERBÈS-SEGUIN, sociologue et docteur ès lettres, fait état de nouvelles synthèses en ce qui concerne la France. "Pendant près de trente ans, les discussions s'étaient centrées sur le rôle de la technique et des relations de pouvoir sur la conscience ouvrière, sans que soit véritablement mis en question l'objet central, le travail. Au cours des années 1980, les sociologues commencent à analyser les transformations importantes à l'oeuvre dans les relations d'emploi. C'est une "mutation de la division du travail" (Pierre ROLLE, Travail et salariat. Bilan de la sociologie du travail, Presses Universitaires de Grenoble), qui établie dès la première phase d'industrialisation, resurgit désormais sous d'autres formes. Il monte qu'une analyse qui se limite à la division du travail renvoie, le plus souvent de façon implicite, à une époque antérieure, où le travailleur contrôlait l'ensemble du processus technique. Georges Friedmann, qui analysait et dénonçait les méfaits de la parcellisation du travail, se reférait, écrit-il, à un idéal artisanal du travail. Sabine Erbès-Seguin partait de l'effort qu'accomplit désormais la sociologie du travail pour sortir de l'entreprise où elle s'est longtemps enfermée pour analyser ses relations avec d'autres branches du savoir et avec d'autres systèmes sociaux que le travail.

La réflexion sur la notion de travail est reprise, en des termes différents, mais dans un même souci de réflexion sur la discipline, dans un nouveau Traité de sociologie du travail (De Coster et Pichault, 1994, Editions De Boeck). La comparaison avec l'ouvrage paru plus de trente ans auparavant fournit d'utiles repères aux analyses de la discipline et de son évolution. D'abo, une certaine continuité : la préface est signée d'Alain Touraine qui, à l'époque du premier traité de sociologie du travail, était déjà l'une des principales figures d'un secteur de recherche encore peu développé. Bien plus, le plan de l'ouvrage s'inspire des principes d'analyse tourainiens : le travail au niveau sociétal ; le travail au niveau organisationnel ; le travail au niveau de l'acteur social.

Le travail n'est pas un "champ particulier de la réalité sociale, mais au contraire une approche générale", position présentée dans la préface et explicités dans les deux chapitres introductifs, celui de De Coster et celui de Tripier. l'enjeu est triple : confirmer la spécificité et l'importance d'une approche du travail, dont la centralité est désormais contestée ; faire de l'analyse du travail une dimension essentielle de toute approche sociologique ; montrer enfin que l'évolution de la discipline depuis une ou deux décennies se traduit par un changement de références théoriques. Des questions se posent, des conflits se profilent. En choisissant un plan tourainien, "on a voulu casser ainsi la dualité, sinon la dichotomie invétérée qui tantôt distingue, tantôt oppose les niveaux micro et macrosociologiques (...). Au surplus, notre découpage rappelle que l'analyse sociologique peut légitimement s'intéresser à l'acteur social et à son comportement individuel... pour autant que celui-ci soit rapporté et expliqué par des faits sociaux".

Sur le statut épistémologique de la sociologie du travail, les relations avec la sociologie des organisations apparaissent toujours aussi difficiles. " La sociologie des organisations est une branche ou, si l'on préfère, une sous-discipline de la sociologie du travail (...). (Elle) constitue, plus précisément, un des niveaux de l'analyse sociologique du travail en représentant l'instance médiatrice entre le niveau sociétal et le niveau individuel de l'action sociale". Cependant, plutôt que d'affirmer une volonté polémique, l'ouvrage se propose à la fois de redéfinir des concepts et de redélimiter des frontières intra- et interdisciplinaires.

Le travail est défini par quatre dimensions : l'activité, le statut, le temps et l'espace. C'est d'abord une activité créatrice d'utilité économique. C'est aussi un statut professionnel "capital pour détermoner la position sociale des individus dans l'organigramme imaginaire de la société". Il s'inscrit dans le temps par les horaires de travail et il ryhtme toute la vie, de la période de formation à la retraite, en passant par les temps du non-travail : recyclage, loisirs, chômage. C'est donc, depuis les débuts de la société industrielle, une construction sociale et un objet de représentations sociales. C'est enfin un espace de rapports sociaux de différents ordre : organisation des espaces de travail, relations collectives et individuelles créées par le travail et autour de lui. Chacun de ces aspects est, ou a été, analysé par la sociologie du travail.

L'ouvrage Sociologie du travail : 40 ans après (coordinateur A POUCHET, Editions Elsevier, 2001) présente un bilan "quasi rituel" de la sous-discipline et de son évolution à un moment charnière de l'évolution socio-économique."

Sabine ERBÈS-SEGUIN, La sociologie du travail, La Découverte, 2010. Pierre TRIPIER, Sociologie du travail, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

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5 novembre 2014 3 05 /11 /novembre /2014 08:04

        Nombre d'études sur le travail  font dériver la sociologie de la sociologie du travail vers une sociologie du travailleur.

 

       Des auteurs insistent sur la "définition de la situation" comme ceux dans l'environnement de l'Ecole de cambridge, elle-même inscrite dans la tradition de l'Ecole de Chicago. En 1952, en plein essor du mouvement des relations humaines, Heverette Charington HUGUES (1897-1983), professeur à l'université de Chicago, et ses élèves publient un numéro spécial de l'American Sociological Review qui marque, quinze ans avant l'étude de GOLDTHORPE, une position alternative à celle de MAYO et de ses continuateurs. Cette nouvelle approche s'intéresse au mouvement des individus dans leur vie professionnelle, tente de mettre en scène des trajectoires empruntées par les individus au long de leur cycle de vie et s'oppose plus ou moins à une approche globale des fonctions remplies par une entreprise ou une administration. Pour ces sociologues, l'action collective est un processus qui peut être saisi empiriquement grâce à l'analyse biographique.

Il faut dire que la biographie est un genre très prisé aux Etats-Unis, où l'on a tendance à expliquer la vie des individus surtout à partir de leur personnalité, en plaçant seulement en arrière-plan, les conditions socio-économiques globales.

C'est l'analyse des biographies de protagonistes des actions collectives qui peut donneer au sociologue les dimensions des territoires, géographiques ou sociaux, sur lesquels ce processus se déroule. Ces territoires sont des limites "réelles", elles correspondent rarement à une définition administrative ou légale. Les professions en général sont des systèmes collectifs, et elles organisent des conjonctions de destins individuels. Tout se passe comme si, engagé dans un processus de d'interaction avec les générations qui l'ont précédé, l'individu se sent socialisé à une séquence arborescente des postes de travail, parmi lesquels il doit tracer son propre itinéraire. Il se sent ainsi absorbé dans une organisation collective de travail et, en fonction de son niveau scolaire, de son espérience et des systèmes d'opportunités qui s'ouvrent à sa génération, peut choisir entre plusieurs alternatives.

Howard S BECKER (né en 1928) et J W CARPER cette approche résument dans l'American Journal of Sociology n°61 de 1956 ("The dévelopment of identification with an occupation") : "Des mécanismes sont à l'oeuvre qui conduisent la participation dans des groupes organisés à affecter l'expérience et l'image de soi des individus. ¨Parmi ces mécanismes jouent l'intérêt pour de nouveaux problèmes, la fierté de mettre en oeuvre de nouvelles techniques, l'acquisition d'une idéologie professionnelle, l'investissement dans ce que l'on fait, l'intériorisation des motifs organisateurs de vocations spécifiques (qui en définissent les frontières), enfin la sujétion dans laquelle on se trouve vis-à-vis des systèmes formel et informel de pouvoir du secteur."  Cette approche relativise fortement l'effet de système que, depuis la recherche de Hawthorne, on accorde à toute organisation du travail. Le changement de perspective provoque dans la sociologie du travail à la fois une extension du champ d'application et une dissolution dans une sociologie de classes, des catégories sociales, de la mobilité sociale, dans une sociologie générale. (Pierre TRIPIER)

    Ceci d'autant plus que les sociologues américains, dans leurs approches, mélangent travaux intellectuels et manuels, positions salariées et indépendantes, professions nobles et humbles occupations, et comme il s'agit de parcours individuels, la sociologie du travail se trouve dissoute dans une sociologie générale, puisque sont mêlées des considérations qui rattachent cette sociologie du travail, à la sociologie familiale. Suivant la tendance idéologique du sociologue, on peut avoir affaire à un affinement de la situation individuelle, vers une typologie des individus qui se retrouve à tous les moments de la vie, qu'ils soient professionels ou familiaux, ou au contraire à un élargissement sur une réflexion à propos du type de société. Ainsi, en France, des auteurs s'inspirant du marxisme ou de l'actionnalisme (comme GURVITCH ou TOURAINE), sociologues ou anthropologues, entrent dans un dialogue fructueux avec les sociologues du travail. 

  Dans sa réflexion sur l'évolution de la sociologie du travail, Pierre TRIPIER voit un partage entre une approche classique et l'ittuption de propositions hétérodoxes tendant à désenclaver la sociologie du travail par abandon partiel de la tradition d'Hawthorne :

- Continuité obsersée dans les travaux rendus compte par la revue Sociologie du travail (notamment dans les thèmes Nouvelles technologie dans l'industrie ou Enjeu des qualifications) ;

- Rupture par l'émergence de quatre approches distinctes : refus de considérer la situation de travail comme universellement explicative ; examen des vertus discriminatoires du marche du travail (femmes, jeunes, ruraux...) ; utilisation des principes méthodologiques classiques de la sociologuie du travail appliqués à des populations ayant des fonctions plus comlexes que les salariés des grandes organisations ; comparaisons internationales démontrant que la division/affectation des tâches s'explique moins par la technologie que par des variables sociétales...

 

    La qualification constitue un débat fondamental, pas seulement pour la sociologie du travail, mais dans les relations mêmes entre acteurs sociaux du monde de l'entreprise. Les résistances aux politiques de qualification, la participation des instances étatiques à l'élaboration des grilles de salaires et des rémunérations, l'importance du travail syndical, parfois pas suffisamment clarifié, autour des échelles de rémunérations qui s'appuient sur les qualifications données aux différents postes de travail, constituent les éléments récurrents des conflits sociaux. 

 

   Marcelle STROOBANTS indique bien que "le sociologue ne peut se contenter d'interpréter les relations qui s'organisent autour du travail en fonction du témoignage des acteurs. Leurs conceptions et leurs pratiques sont marquées par des rapports de force et des intérêts qui dépassent le cadre d'une entreprise. Les épisodes au cours desquels une valeur est reconnue à un aspect du travail contribuent à modifier ou à reproduire l'ensemble des structures de qualification ; mais chacun de ces épisodes est également conditionné par ces structures, par la gamme des qualifications des autres travailleurs effectuant, au même moment, des travaux analogues ou différents. 

On comprendra que la qualification représente un des concepts les plus ambigus et les plus controversés en sociologie du travail".

L'auteure s'appuie en grande partie sur la grande étude du Commissariat du Plan sur La Qualification du travail : de quoi parle-t-on? (La Documentation française, 1978). 

"A l'origine, poursuit-elle, de ces débats, on verra resurgir régulièrement deux difficultés :

- la tentative de fonder scientifiquement la qualification sur la qualité du travail ;

- la tentative d'évaluer, dans le temps, les transformations de la qualification."

  Les pionniers français de la sociologie du travail, Georges FRIEDMANN et Pierre NAVILLE (Traité de la sociologie du travail, 1962) divergent sur cette question de la qualification, sur le fait de savoir ce qui est qualifiable, le travail (le poste de travail) ou le travailleur... Et la position du premier varie d'une période à l'autre, sans doute parce qu'à une phase d'optimisme (que n'a jamais partagé Pierre NAVILLE...) succède une phase de pessimisme sur les apports des "progrès technologiques" au travail. "L'évolution du travail, telle qu'elle est interprétée par les sociologues du travail, depuis les années 1950, semble suivre un mouvement alternatif, actionné par la technologie. Dans les années 1955 à 1965, une valeur globalement positive est accordée au "progrès technique" et à ses répercussions sociales. La décennie suivante enregistre au contraire de multiples "dégâts du progrès". Au début des années 1980, les "nouvelles technologies fondent des espoirs de sortie de crise et de revalorisation du travail."

Dans ces climats d'optimisme et de pessimisme qui traversent l'ensemble de la société, les sociologues s'efforcent de garder des caps logiques en fonction des réalités d'introduction des technologies dans l'entreprise.

    Entre NAVILLE, FRIEDMANN et TOURAINE, et leurs collaborateurs comme leurs continuateurs... c'est sans doute ces évolutions de la réalité qui donnent leurs tonalités à leurs analyses, évolutions qui se traduisent également par une évolution du salariat. Ces analyses sont inséparables en même temps de leur instrumentalisation en quelque sorte par les acteurs sociaux. A l'insu parfois des convictions profondes des sociologues, des argumentations sont énoncées par les syndicats et les patronats pour justifier ou appuyer des politiques industrielles. En tout cas, la perte d'importance des rémunérations par rapport aux investissements en machines pèse sur l'ensemble des pratiques du travail. Dans les négociations collectives, la perte de poids des syndicats (que ce soit de manière "mécanique" du fait de cette perte d'importance, soit de manière idéologique par défaut d'objectifs à long terme) participe à un double mouvement de qualification et de déqualification du travail, suivant les branches d'activités, les postes... L'automation est bien au coeur de la problématique de la qualification.

 

   A rester dans la logique de la continuité des thèmes, continuité appuyée par des pratiques de management qui s'alimentent de la sociologie du travail et qui l'alimentent à leur tour, dans un mouvement de... professionnalisation!, le travailleur en soi ne peut que se trouver dévalué, si l'on s'en tient à des considérations strictement liée aux postes de travail, qui restent eux l'objet de toutes les attentions.

C'est pourquoi, dans un contexte de chômage massif (qui va bien au-delà des statistiques officielles...), les sociologues qui optent pour un autre discours tenant compte de l'ensemble des évolutions sociales, sont mieux à même - du point du vue des acteurs qui ne dirigent pas (ou qui subissent...) la vie économique actuelle bien entendu - en replaçant l'homme-travailleur, qu'il soit ou non à un poste, au centre des analyses, de cerner les tenants et  aboutissants des évolutions du travail....

 

Marcelle STROOBANTS, Sociologie du travail, Nathan Université, 1997. Pierre TRIPIER, Sociologie du travail, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

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30 octobre 2014 4 30 /10 /octobre /2014 13:36

    Pierre NAVILLE, dans l'histoire des idées du XXe siècle, se rattache au mouvement surréaliste et au développement de la sociologie du travail. Influencé par Philippe SOUPAULT au point d'interrompre ses études), collaborateurs de plusieurs revues d'avant-garde, co-fondateur en 1924 du surréalisme, directeur avec Benjamin PÉRET de La Révolution surréaliste avant sa rupture avec celui-ci en 1926, il s'oriente vers le marxisme, version trotskiste (ce qui lui vaut l'expulsion du PCF en 1928). pendant et après la seconde guerre mondiale débute sa deuxième période intellectuelle, celle des études sociologiques, d'abord sous un angle psychologie (Science du comportement, 1942) puis sociologique (Théorie de l'orientation professionnelle, 1945). L'ensemble de ses oeuvres, à part quelques éclairages sur les questions militaires ou de défense, tourne alors autour des causes, des fonctions et des conséquences de l'automation.

 

    La période surréaliste est marquée par une activité déterminante, même si finalement ses options ne sont globalement pas retenu par le mouvement (opposé à André BRETON sur son orientation, ce dernier préférant dissocier la connaissance de l'action et se détachant, avant lui d'ailleurs, du mouvement communiste monopolisé alors par le Parti Communiste Français).

  Dans cette période, il fait publier La Révolution et les intellectuels en 1926 (réédité chez Gallimard en 1974), alors que son activité rédactionnelle est surtout orientée vers les articles de l'Oeuf dur (fondé avec Philippe SOUPAULT, Francis GÉRARD (Gérard ROSENTHAL), Max JACOB, Louis ARAGON, Blaise CENDRARS et Mathias LÜBECK en 1922). où il y pratique l'écriture automatique alors élément essentiel du surréalisme littéraire (poèmes surtout, Les Reines de la main gauche). Son activité est concentrée ensuite dans la rédaction de La Révolution surréaliste, avec André BRETON (1924). 

  Dans La Révolution et les intellectuels, sa position sur la révolution, déjà distante de celle d'André BRETON dans le troisième numéro de La Révolution surréaliste en 1925, est marquée nettement par ses doutes sur les possibilités d'une seule révolution artistique, sur les possibilités qu'à le surréalisme de "changer la vie". L'idée de révolution doit prendre le pas surl'idée surréaliste. Il ne peut y avoir de révolution, de plus, que dans la seule voie marxiste.

 

   Du surréalisme, il conserve le projet d'une libération totale de l'individu et d'une certaine idéalisation du marxisme. Il s'oriente d'ailleurs plus vers les idées de TROTSKI auquel il consacre plus tard en 1962 son ouvrage Trotski vivant (Editions Julliard). Cette sympathie, qui lui vaut son exclusion du PCF, reste sensible dans la suite de son oeuvre, même s'il ne la met pas en avant. 

 

   Pendant la Seconde Guerre mondiale il aborde dans une optique antifreudienne la psychologie. Avec Science du comportement (1942), il commence à étudier le travail humain. Et il participe aux recherches engagées sur ce thème à son entrée au CNRS en 1947. Il travaille avec Georges FRIEDMANN avec lequel il publie en 1961-1962 le Traité de sociologie du travail (Editions Armand Colin). Il lie toujours questions psychologiques à questions socio-politiques, comme dans son ouvrage de 1948, Psychologie, marxisme, matérialisme.

 

    Dans ce traité à deux voix différentes, voire divergentes, s'élabore la toute nouvelle discipline de sociologie du travail. Il pose un certain nombre de principes, mais surtout définit tout un programme de recherches.

Les deux sociologues développent des points de vue différents et même contradictoires sur un certain nombre d'objets liés au travail et à son analyse. Les qustions de la qualification, des activités tertiaires, de la machine, ou encore de l'aliénation furent autant de ces objets et autant d'épisodes d'un débat constant, bien que souvent implicité.

Ces divergences, si on suit bien Pierre TRIPIER, dépassent la simple question de personnes. "Elles ont profondément marqué les travaux de la discipline et sans aucune doute les marquent-elles encore (l'auteur cite Pierre ROLLE, Travail et salariat. Bilan de la sociologie du travail, tome 1, Presses Universitaires de Grenoble, 1988)".

Ces divergences vont jusqu'au programme de recherches. "Georges Friedmann voulait très clairement construire une nouvelle discipline. Pour lui, le travail était devenu un phénomène social de première importance à l'instar de phénomènes tels que la famille ou la religion. Il exigeait donc des analyses spécifiques que les premiers sociologues n'avaient, de fait, pas réalisées. Autre point : il existait des analyses sur le travail, mais elles étaient menées souvent de façon isolée et parfois limitée. La nouvelle discipline devait donc regrouper ces travaux, en ouvrir d'autres, et donner ainsi les moyens d'une accumulation et une démarche réellement scientifique. Le Traité était donc pour Georges Friedmann un acte fondateur. La définition qu'il donne de l'objet de la sociologie du travail est révélateur d'un souci de consensus qu'il juge nécessaire à son institutionnalisation : l'étude, sous ses divers aspects, de toutes les collectivités qui se constituent à l'occasion du travail. 

Le projet de Pierre Naville est tout autre. Il ne s'agit pas de fonder une discipline, mais de poser des questions, de débattre, à partir du travail, sur l'évolution des sociétés. S'il accepte l'idée d'une domaine spécifique de la sociologie réservé au travail, ce ne peut être qur provisoirement, le temps de convaincre les sceptiques de la place du travail dans les structures fonctionnelles des sociétés. car il est leur élément ordonnateurs essentiel et la source de toute vie sociale. Le travail est donc au coeur des logiques de production et de repréoduction des sociétés comme enjeu fondamental de rapports sociaux. Comprendre le travail, c'est comprendre le système de relations sociales dont il est l'enjeu, soit un objet éminemment sociologique. Pierre Naville préfère d'ailleurs l'expression "travail étudié par la sociologie" à celle de "sociologie du travail". Enfermer le travail dans un champ spécifique, c'est faire l'hypothèse qu'on y tient également ses éléments explicatifs. C'est, pour Naville, prendre le risque de ne jamais le comprendre.

Ces deux options ont chacune produit leur chemin de recherche. georges Friedmann a privilégié les études empiriques décrivant les réalités du travail et dénonçant la dégradation du travail standardisé. Assez tôt, ses observations ont pris sens dans le cadre de l'émergence d'une civilisation technicienne généralisée dans laquelle les machines sont centrales et où il faut tenter de réaliser l'épanouissement des individus. C'est-à-dire, leur conserver une autonomie et une créativité. Les sciences humaines doivent participer de ce combat. Pierre Naville de son côté a également dirigé des études empiriques dont la plus connue sans doute porte sur l'automation. Mais il réalise un tout autre travail théorique. Notamment une réflexion méthodologique sur laquelle il ouvre sa première contribution au Traité. car, l'homogénéité du travail que suppose l'expérience immédiate n'est qu'apparente. C'est un objet complexe dont l'analyse revient à articuler des espaces, des groupes, des institutions pour comprendre comment et dans quelles conditions les individus sont façonnés, mobilisés, partagés en groupes et rémunérés. Soit un exercice difficile que la sociologie n'est pas encore en état de réaliser. Pierre Naville y contribuera en tentant dune réflexion sur une sociologie des relations tout au long de son oeuvre. 

Compte tenu de ces positions, l'apparition de l'automation dans les années cinquante avait tout lieu de susciter un débat exemplaire entre les deux sociologues. Pour Friedmann, elle est interrogée en rapport avec l'émancipation des travailleurs qui suppose leur autonomie et leur maitrise des produits et des outils. Certes, dit-il, les développement les plus sophistiqués de l'automation autoriseraient cette émancipation, l'homme dominant la machine qui remplace ses gestes. Mais la généralisation d'une telle automation n'est que pour demain, voire après demain. L'actualité du travail, c'est l'émiettement et la dégradation des savoirs. Seuls, les loisirs peuvent offrir des possibilités d'épanouissement. Il faut maintenir la lutte sur le terrain du travail, notamment par l'amélioration des conditions de son exercice, mais sans illusion. L'espoir réside hors de cet espace et la sociologie du travail doit s'y ouvrir.
Attaquant cette position, Pierre Naville qualifia Georges Friedmann de proudhonien. Il dénonçait ainsi, comme Marx l'avait fait en son temps envers Proudhon, le caractère an-historique des notions utilisées, notamment celle de machine. L'automation, pour Naville, n'est pas et ne sera jamais l'antithèse de la parcellisation des tâches, le recouvrement possible d'une maitrise perdue. C'est une forme historique de production qu'il faut reconnaitre et connaitre pour comprendre la société qui l'emploie. L'évolution technologique ne se fait pas toute chose étant égale par ailleurs. L'automation n'apparait que dans des sociétés qui disposent, par exemple, des capitaux suffisants, de personnels compétents ou de marchés protégés. Le travail et le système de relations dont il est l'enjeu y sont totalement différents qu'au XVIIIe siècle. Ils le sont d'autant plus que l'automation introduit une rupture entre opérations machiniques et opérations humaines qui n'ont plus de proportionnalité entre elles. Les différences et les hiérarchies qu'on observe dans le travail sont donc de moins en moins explicables par les données technologiques. Autement dit, le travail est de plus en plus socialement produit. C'est ce qu'il faut comprendre, plustôt que la mesure de l'épanouissement humain. Du reste, pour Naville, cet épanouissement n'est nulle part concevable sans un système de salariat maintenu. Or, l'automation qui sépare davantage encore les travailleurs de leurs outils et de leurs produits remet en cause, de l'intérieur, ce régime et le porte à ses limites. Elle est, en ce sens, proprement révolutionnaire. Elle porte la possibilité pour les collectifs humains, et pour la première fous de leur histoire, de s'organiser hors des contraintes de la production. Les capacités individuelles pourraients alors s'épanouir dans des conditions socialement et historiquement inédites.
De ces deux projets qui furent à l'origine de la sociologie du travail, seul celui de Georges Friedmann a pu réellement se développer. La proposition de Pierre Naville n'a jamais pu se réaliser vraiment et lui a même coûté cher. Il faut aujourd'hui réactiver cette "formalisation" (Pierre ROLLE, Le travail et sa mesure, dans travail, n°29, 1993) et la confronter encore à celle qu'à initiée Friedmann. Il n'est que d'entendre le débat actuel sur la "crise du travail" et "sa perte de valeur" pour en mesurer l'urgence."

 

   Parallèlement à ce travail sur le travail, Pierre NAVILLE mène une recherche sur la guerre. Ainsi il préface la traduction de De la guerre, de Carl Von LAUSEWITZ, qu'il réalise avec Denise NAVILLE et Camille ROUGERON et écrit un certain nombre d'ouvrages sur le sens de la guerre. Ainsi La Guerre du Viet-Nam en 1949 (Ed de la Revue internationale), L'Armée et l'Etat en France en 1961, La guerre et la révolution en 1966 (E.D.I.) La guerre de tous contre tous en 1977(Editions Galilée)... Cela en cohérence avec le développement de ses options politiques (fondateur de La Revue internationale, il tente de créer une gauche marxiste démarquée du stanilisme, membre du Parti socialiste unitaire (PSU) sous la IVe République et du Parti socialiste unifié (PSU) sous la Vème) : Les Etats-Unis et les contradictions capitalistes, de 1952, par exemple. Ses derniers ouvrages L'Entre-deux-guerres (1976, E.D.I.), Autogestion et planification (1980), Sociologie d'aujourd'hui (1981), La Maitrise du salariat (1984) font partie de cette même recherche à la fois politique, sociale et sociologique.

 

    Généralement présenté comme un ensemble composite, en fait à l'image de la société dans laquelle il veut agir de manière révolutionnaire, son oeuvre sociologique manifeste en fait la continuité et l'unité de ses intérêts. Elle traite essentiellement, si nous suivons Bernard VALADE, "des conséquences de l'automation, avec, en amont, la prise en compte des mécanismes d'apprentissage et, en aval, un regard sur l'évolution de la classe ouvrière. Publiée en 1945, la Théorie de l'orientation professionnelle montre qu'à la mesure des aptitudes doivent être associées d'autres considérations concernant la structure de l'emploi, les fluctuations de la conjoncture, la prévision économique ; l'Essai sur la qualification du travail (1956) met encore l'accent sur "l'importance de la formation dans la qualification du travail". S'agissant des effets sociaux de l'automation, Naville a tiré d'enquêtes qu'il a dirigées - L'automation et le travail humain (1961, Editions du CNRS)) - une interrogation générale - Vers l'automatisme social (1963, Gallimard, réédité chez Antrhopos en 1976) - sur l'instauration de nouveaux rapports entre le travailleur, la machine, la hiérarchie, et la possible relève des procédures classiques d'intégration par des processus de désaliénation. La "nouvelle classe ouvrière" décrite par André Andrieux et Jean Lignon, dont il préfaça l'ouvrage paru en 1960, était donc appelée à connaitre de profonds changements ; son comportement politique devait également se modifier ainsi que l'exposent les articles réuinis sous le titre La Classe ouvrière et le régime gaulliste (1964, Etudes et Documentations Internationales - EDI).

Mis en chantier après la publication de Psychologie, marxisme et matérialisme, Le Nouveau Léviathan (Editions Anthropos) donne à ces différents travaux leur armature théorique. La première partie, De l'aliénation à la jouissance (1957), issue d'une thèse d'Etat soutenue l'année précédente, se présente comme une étude globale de la fonction du travail dans "la société de transition du capitalisme au socialisme". Six autres volumes suivront, tous d'inspiration marxiste (Le salaire socialiste, I. Les rapports de production en 1970 ; Le salaire socialiste, II. Sur l'histoire moderne des théories de la valeur et de la plus value, en 1970 ; Les échanges socialistes en 1975 ; La bureaucratie et la révolution, en 1974 ; La guerre de tous contre tous, en 1977. Un septième ne sera pas publié, inttitulé Esquisse d"une théorie des relations). La pensée de Marx n'aura pas été, cependant le seul guide de Naville dans cette exploration minutieuse de la machinerie sociale. Les spéculations de La Mettrie sur "l'homme-machine", la philosophie scientifique du XVIIIe siècle, et très précisément celle du baron d'Holbach auquel il a consacré un ouvrage paru en 1943 (chez Gallimard, réédité en 1967), sont à situer à l'arrière-plan d'une réflexion qui vise à élucider la nature des sociétés. Les combats que se livraient ces dernières - capitalistes, sociales ou de régimes mixtes - devaient logiquement conduire le penseur de la révolution et de la guerre à conceptualiser leurs stratégies sur le modèle des théories dues à Sun Tzu, au maréchal de Saxe et surtout à Clausewitz (Introduction et postface, de l'ouvrage De la guerre). (...)

  On peut certes s'interrogeer sur la carrière posthume du Nouveau Léviathan, alors que se dissipe l'illusion d'une harmonie sociale engendrée par une planification générale de la production - et se dissout l'idée même de travail. Mais la valeur du témoignage fourni par les Mémoires (Mémoires imparfaites (Le Temps des guerres), paru en 1987) est indiscutable."

 

Bernard VALADE, article Pierre Naville, Encycpedia Universalis, 2014. Pierre TRIPIER, Sociologie du travail, dans Sociologie contemporaine, VIgot, 2002. 

 

 

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29 octobre 2014 3 29 /10 /octobre /2014 13:39

  Sociologie du travail, revue scientifique française fondée en 1959, constitue une référence internationale et s'adresse aussi bien aux chercheurs, enseignants-chercheurs et étudiants qu'à des praticiens, professionnels et responsables politiques. D'une lecture exigente mais loin d'être hors de portée de la plupart des lecteurs en sciences humaines, les animateurs de la revue, sous la coordination actuelle de Didier DEMAZIÈRE, du comité de rédaction comme du comité d'orientation, offrent en parution trimestrielle, des articles sur les conditions et les mutations du travail. 

   Avec ses numéros qui chacun aborde des thèmes différents, la revue donne un bon aperçu de la recherche en la matière. Publiée par l'Association pour le développement de la sociologie du travail, avec le concours du CNRS, elle est éditée par Elversier-Masson. Depuis sa création par Michel CROZIER, Jean-Daniel REYNAUD, Alain TOURAINE, Jean-René TRÉANTON, sous le patronage de Georges FRIEDMANN et de Jean STOETZEL, cette revue poursuit une double orientation. Revue spécialisée d'un domaine - celui du travail - elle tient aussi à rester une revue de sociologie générale, en prise sur les problèmes d'actualité, ouverte au dialogue sur les disciplines. Elle publie les résultats de recherche empirique, des travaux théoriques, des numéros thématiques pluridisciplinaires, des dossiers-débats et des symposiums susceptibles d'alimenter scientifiquement le débat sur les questions de société contemporaine.

Elle publie également depuis 1999 un supplément électronique en anglais diffusé sur ScienceDirect et organise chaque année un prix du jeune auteur. Des articles depuis 2004, sont disponibles également sur le site de l'éditeur (www.em-consulte.com/revue/soctra.

  On retrouve dans le comité de rédaction une quinzaine d'auteurs relativement connus, comme Didier DESMAREZ, Michel LALLEMENT, Christine MUSSELIN ou Eric VERDIER. Le comité d'orientation se compose d'auteurs français et d'autres nationalités.

 

  Lors de son trentième anniversaire, la revue a récapitulé la liste de ses articles, classés par rubriques. Les index utilisés, dans chcune des trois périodes 1959-1972, 1973-1979 et 1980-1989, montrent l'évolution des thèmes privilégiés. 

Dans la première période sont beaucoup traités le patronat et la classe ouvrière, ainsi que la bureaucratie, l'innovation, les problèmes de la jeunesse et des étudiants, ces thèmes étant moins traités par la suite.

Dans les deux premières périodes reviennent souvent les questions des Mouvements sociaux, des Professions, des Relations professionnelles, du syndicalisme, de l'action syndicale et de la revendication. Son abordées également les Théories de l'organisation, les questions autour de l'Entreprise et son organisation, de l'Industrialisation et société, de l'Industrie en soi et de la société, les Modes de rémunération, les Problèmes de formation, la Stratéfication sociale, les Systèmes de valeurs, la Ville et l'urbanisation...

Plusieurs changements très remarquables marquent la dernière période. Tout d'abord la classe ouvrière, qui connait une éclipse dans les années 1970, refait surface sous la forme d'un "groupe social" parmi d'autres. Simultanément, l'entreprise semble perdre la consistance d'une rubrique particulières : mais, un peu partout, elle reste une référence et fait même l'objet d'une livraison spéciale de la revue en 1986. En revanche, la qualification suit le trajet inverse. Elle apparait tardivement dans une rubrique autonome, aux côtés des savoirs et compétences. Auparavant, la qualification est pourtant bien représentée - abordée sous l'angle de la formation et de la rémunération - et un premier numéro spécial lui est consacré en 1973. Ce mouvement est à rapprocher des questions techniques, omniprésentes pendant les deux premières périodes, mais finalement traitées sous un intitulé spécifique et modernisé. Singulièrement, ce même traitement s'applique aux concepts les plus fondamentaux de la sociologie du travail. La dernière décennie accueille, en effet, dans une rubrique spécifique, la division du travail (aux côtés de l'organisation) et, plus étonnant encore, le travail lui-même. Détail important, le travail en question est analysé sous l'angle de son contenu et de ses représentatiçons, ce qui traduit un rapprochement avec les préoccupations des ergonomes et des psychosociologues. la nette séparation du travail et de l'emploi suggère que la rupture entre les deux orientations de la sociologie du travail est consommée et cette rupture se situe aux frontières, mal définies, de l'entreprise.

   Cette dernière époque affiche un intérêt explicite pour les savoirs des travailleurs, la science dans l'industrie et celle des chercheurs. Les articles rangés dans la catégorie "Théorie, méthodologie, épistémologie", comme les numéros spéciaux, sont remplis de réflexions autocritiques, de doutes et de tentatives de nouvellement de perspectives. Comme dans d'autres spécialités sociologiques, la chasse aux paradigmes est ouverte. Avec la débâble des "grandes théories" marxistes et structuralistes, les chercheurs s'en retournent aux sources, aux expériences concrètes, aux témoignages : mais les réalités du travaiol ne se laissent pas saisir directement.

La disparition des "système de valeurs" appartient au même revirement. Car les "représentations" des acteurs ont supplanté l'idéologie et ont apparemment gagné en efficacité. Capables d'orienter les pratiques, de refaire le monde, ces représentations contribuent aussi à reconstruire la société. Naguère, il s'agissait d'expliquer l'organisation de ces "constructions sociales", ou leur fonction par référence aux structures globales. Désormais, l'accent se porte plutôt sur leurs effets. A l'extrême limite, la sociologie cède la parole aux acteurs, ou à certains d'entre eux, quitte à retourner sa fonction critique contre elle-même.

Tous ces changements affectent aussi les thèmes apparemment stables. Malgré son déclin, le syndicalisme résiste au temps, au même titre que les "relations professionnelles" et les "mouvements sociaux". Toutefois, le nombre d'articles correspondant diminue très fortement.

Inversement, les professions rencontrent un succès croissant dans la dernière période. Le sujet n'est pas neuf. l'abondante littérature anglo-saxonne qui lui a été consacrée depuis le début du siècle a d'abord éveillé des critiques sévères, mais les mouvements de professionnalisation ne sont plus analysés comme une survivance corporatrice, mais comme une réaction face aux incertitudes de la relation salariale L'apparition du thème "Emploi, chômage, marché du travail" reflète l'émergence d'une sociologie de l'emploi.

Tandis que la sociologie du travail s'interroge sur les divisions entre travailleurs, sur la crise du travail et sur sa propre crise, elle ne cesse de s'étendre, de se fragmenter, de se recomposer, de nouer des relations avec d'autres matières. La revue, comme la discipline sociologie du travail, vit réellement en phase avec son objet, un objet sensible aux controverses. (Marcelle STROOBANTS, Sociologie du travail, Nathan Université, 1993)

 

    Bien entendu, l'évolution de la revue ne s'arrête pas là et on peut constater, avec l'approfondissement de la crise économique et la permanence d'un chômage massif, que les controverses marquent dans le ton et le contenu nombre d'articles, et reflètent bien une conflictualité croissante.

 

Sociologie du travail, Elsevier-Masson.

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