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24 novembre 2018 6 24 /11 /novembre /2018 09:33

  Le journaliste résistant et homme politique français Yves FARGE est une figure de la mouvance pacifiste française. Ministre du ravitaillement en 1946 après avoir participer à la Résistance, progressiste sans appartenance politique précise bien qu'approché par les Communistes, il participe en 1947 à la fondation du Mouvement de la paix. Il en est le président jusqu'à son décès.

 

Une carrière de journaliste jointe à son engagement pacifiste

   Après avoir quitté l'école à quinze ans pour devenir dessinateur industriel tout en adhérant aux Jeunesses socialistes, il est mobilisé pendant la Grande Guerre comme aide-infirmier.

Après la guerre, il devient journaliste et travaille au Maroc jusqu'en 1931. Ensuite, il participe à la rédaction successivement de plusieurs journaux, Le Monde d'Henri BARBUSSE et LA LUMIÈRE à Paris, La Dépêche dauphinoise à Grenoble (rédacteur en chef). Après les accords de Munich, devenu pacifiste, il quitte la SFIO et entre au Progès de Lyon pour y diriger les services de politique étrangère.

 

Une des têtes de la Résistance

  Tout en gardant ses convictions pacifistes, il s'engage dans la Résistance à travers des contacts avec Emmanuel d'ASTIER DE LA VIGERIE, Georges BIDAULT, Eugène CLAUDIUS-PETIT puis Jean MOULIN et le général DELESTRAINT, (dont il fait partie de l'état-major). En 1942, après le sabordage de la flotte il se rend à Toulon et en tire un reportage publié en 1943.

Tout en poursuivant ces activités de journailste, il est mis en contact avec le réseau de résistance Franc-tireur dès 1941, et exerce ses talents dans des journaux clandestins. Il rédige avec Georges ALTMAN la plupart des éditoriaux du Père Duchesne, journal satirique de Franc-Tireur. Parallèlement, à la même époque, le dirigeant communiste Georges MARRANE le fait entrer au comité directeur du Front national. Il est alors impliqué dans l'histoire du Maquis du Vercors où il participe à l'organisation de la "République libre du Vercorsé en juillet 1944. Membre de l'armée secrète, recherché par la Gestapo, il travaille à l'organisation de sabotages des usines du Creusot. Il participe à la Libération de Lyon, n'hésitant pas à négocier durement avec le général allemand qui commande la garnison de la ville, prisonniers  contre prisonniers, usant de sa réputation, ayant fait par exemple exécuter 80 Allemands, détenus en Haute Savoie, en réponse au massacre de 120 internés au fort de Côte-Lorette en août 1944.

En septembre 1944, il sort de la clandestinité, nantis de pouvoirs par le général de GAULLE, dans la région de Rhône-Alpes, où, par 25 décrets, il amorce le rétablissement de la République. Pendant 15 mois, comme commissaire de la République, il participe au mouvement général dans l'ensemble de la France, pour la mise en application du Programme des mouvements de résistance. Très mobilisé par les questions du ravitaillement, question centrale du moment pour des millions de personnes, sans compter les problèmes de déplacement de populations, il est nommé en janvier 1946 ministre du Ravitaillement, poste qu'il occupe jusqu'en décembre, dans ce ministère qui n'existe plus ensuite... Il s'y illustre dans le combat contre le marché noir, provoquant un des plus grands scandales du début de la IVe République, dit "scandale du vin" ans lequel est impliqué alors Félix GOUIN, alors membre de la SFIO et vice-président du Conseil du fouvernement.

   Yves FARGES reste jusqu'au bout attaché au combat pour la paix et participe en 1947 à la fondation du Mouvement de la paix, avec le même esprit d'indépendance que pendant la Résistance. Il est président du Mouvement jusqu'à sa mort dans un accident qui serait un assassinat déguisé ordonné par les Soviétiques (selon l'essayiste et historien russe Arkadi VAKSBERG).

    Yves FARGE fait partie de ces "compagnons de route" du Parti Communiste, dans ce Mouvement de la Paix, où la lutte contre la guerre d'Indochine réunit bien des personnalités différentes. Il y côtoie ainsi l'antitotalitaire David ROUSSET, Emmanuel MOUNIER et Jean-Paul SARTRE. La méfiance de certains par rapport aux entreprises ouvertes ou sous le couvert du Mouvement de la Paix, encore à cette époque du début de la guerre froide, traversé de courants contradictoires et parfois revêches au directives du "grand frère" soviétique, est mieux contournée par la mise du pied d'un "Comité d'études et d'action pour le réglement pacifique de la guerre du VietNam fin 1952 que par l'Appel de "contre la guerre d'Indochine". C'est que le débat, pas encore définitivement clos de nos jours, sur l'histoire policière, politique et sociale du sabotage de l'effort de guerre français par le PCF reste à l'époque à faire...

 

Yves FARGE, Toulon, Éditions de Minuit, 1943 ; Souvons nos gosses. A Megève, premier village d'enfants, Lyon, 1945 ; Rebelles, soldats et citoyens. Souvenirs d'un commissaire de la République, Paris, 1946, réédité à Genève en 1971, sous une autre forme ; La guerre d'Hitler continue, Paris, 1950 ; Témoignage sur la Chine et la Corée, Paris, 1952 ; Gagner la paix, Éditions Raison d'être, 1949.

  Raphaël SPINA, Yves Farge, Entre Résistance et pacifismes, Département de l'Isère, Musée de la Résistance et de la déportation de l'Isère, novembre 2017, disponible à La Boutique de la paix.com.

  Yves SANTAMARIA, La pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

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22 novembre 2018 4 22 /11 /novembre /2018 13:09

   Ulysses Simpson GRANT né Hiram Ulysses GRANT est un homme d'État des États-Unis d'Amérique, (18ème président de ce pays, 1869-1877). Il commande les armées nordistes durant la guerre de Sécession, Commandement en chef de l'Armée de terre des États-Unis de 1864 à 1869. Comme d'autres généraux, il écrit ses Mémoires (qui paraissent dans le Century Magazine), qui constituent une des sources de compréhension de la guerre de Sécession.

 

Une carrière militaire de premier plan

    Général, Ulysses GRANT est le grand stratège nordiste de la guerre de Sécession. Diplômé de l'académie militaire de West Point dont la majeure partie des officiers qui en sortent luttèrent dans les armées du Sud, il est incorporé au 4ème régiment d'infanterie de Saint Louis en 1843. Il prend part aux batailles de Palo Alto, Resaca de la Palma et Monterey contre le Mexique (1846) et participe à la campagne de Vera Cruz et Mexico (1847). Il démissionne de l'armée américaine en 1854 avec le rang de capitaine et devient agriculteur puis homme d'affaires. Il réintègre l'armée au début de la guerre de Sécession. D'abord assigné à des tâches administratives, il est placé à la tête d'un régiment d'infanterie régional, dans l'État de l'Illinois, avant de prendre part à ses premiers combats au sein de l'armée de l'Union, comme commandant d'une région, le sud-ouest du Missouri.

Alors que la guerre a lieu principalement sur le théâtre oriental, en Virginie, autour de Washington et de Richmond, GRANT est le premier à considérer que l'issue de la guerre peut se décider sur le théâtre occidental. C'est ainsi qu'il modifie les rapports de forces en concentrant ses efforts sur ce nouveau théâtre de guerre. Après une première bataille indécise à Belmont, il s'éloigne de ses bases de l'Illinois. En s'avançant sur les rivières Tennessee et Cumberland, il s'empare de Fort Henry, puis de Fort Donelson, ses premières victoires (février 1862) qui lui valent le surnom de unconditional surrender (reddition inconditionnelle). Il prend ensuite le commandement de l'armée du Tennessee avec laquelle il obtient une victoire magistrale à Vicksburg, le 4 juillet 1863. Elle lui permet de prendre le contrôle du Mississippi et de diviser la Confédération en deux. Après les batailles de Chattanooga et de Missionary Ridge, il est appelé à Washington où LINCOLN le fait nommer général en chef des Forces fédérales (Union) en mars 1864. A partir de ce moment, il orchestre la victoire finale de l'Union. Utilisant les nouveaux moyens de communication, télégraphe et chemin de fer, il dirige la campagne de SHERMAN dans le sud et mène un combat difficile contre Robert E. LEE en Virginie avant que celui-ci ne soit obligé  de se rendre, le 9 avril 1865, à Appomattox. Après la guerre, il connait des fortunes diverses. Élu deux fois président des États-Unis, il est aussi victime d'une faillite retentissante qui l'oblige à écrire ses Mémoires, devenus depuis un ouvrage classique de la littérature américaine.

Ulysses GRANT comprend très tôt la signification géostratégique du conflit dans lequel il s'engage. En concentrant ses efforts pour séparer son adversaire en deux zones géographiques, il sait qu'il lui porte un coup fatal, autant psychologique que physique. D'autre part, il garde toujours en perspective les contraintes politiques en fonction desquelles il doit définir sa stratégie militaire - comme la réélection de LINCOLN. Acteur principal dans un conflit d'un type nouveau, il sait exploiter à son avantage les nouvelles données technologiques de la guerre, aussi bien au niveau de la logistique et des communications que de l'armement. Soldat médiocre à ses débuts, GRANT tire les leçons de ses propres erreurs, et sait constamment s'améliorer, de manière spectaculaire, pendant toute la durée de la guerre de Sécession, dont il devient le général le plus brillant (BLIN et CHALIAND)

 

Des mémoires qui... marquent la mémoire américaine

   C'est d'abord pour restaurer les finances de sa famille que vers 1885, alors qu'il est versé dans la réserve de l'armée américaine, qu'il rédige plusieurs articles sur ses campagnes de la guerre de Sécession dans le Century Magazine. Après des critiques favorables, son éditeur Robert U. JOHNSON, lui propose d'écrire ses Mémoires, comme d'autres anciens généraux l'avaient fait. Avec l'aide de son ancien aide de camp et celle de son fils Frederif, il rédige, mais au bénéfice d'un autre éditeur, celui de Mark TWAIN, avant de décéder, frénétiquement, son livre Personnal Memoirs of Ulysses S. Grant qui connait tout de suite un grand succès. Les deux volumes se vendent déjà à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires. Habile, GRANT se représente comme un honorable héros de l'Ouest dont les forces étaient l'honnêteté et la franchise. L'autobiographie a une structure inhabituelle car sa jeunes et sa présidence ne sont que survolées, à l'inverse de sa carrière militaire. Le style, concis et clair, à l'oppose de la tendance victorienne pour les tournures élaborées fait de son livre un ouvrage très lisible pour un lectorat large qui dépasse, à l'inverse de maints mémoires de généraux, le cercle des spécialistes. Le public, les critiques littéraires et les historiens militaires saluent cet ouvrage que TWAIN (qui a le sens de la formule et le goût pour la publicité), qualifie de "chef d'oeuvre littéraire et le compare aux Commentaires sur la guerre des gaules de Jules CÉSAR. Après avoir étudié les critiques favorables dont celles de Matthew ARNOLD et d'Edmund WILSON, l'écrivain Mark PERRY qualifie ces Mémoires de "plus importante oeuvre" américaine de non-fiction.

En fait, mais en dehors il est vrai de la période militaire, sujet de loin principal de ses Mémoires, peu de président ont vu leur réputation évoluer aussi radicalement que GRANT. Après sa mort, il était considéré comme un symbole de l'identité nationale américaine. C'est l'analyse de sa présidence qui attire surtout l'attention de la majeure partie des historiens et ils renvoient une imagé peu flatteuse, qui n'entâche d'ailleurs pas exclusivement GRANT : corruption envahissante dans l'administration, aidée en cela il est vrai de l'émergence d'un complexe militaro-industriel et les désordres socio-économiques dans certains États au Sud,  échec de la politique économique tant au Nord qu'au Sud.... Son activité pour la protection des Afro-Américains ainsi que celle des Amérindiens lui ont il est vrai attiré beaucoup d'animosités.

Après une période assez longue où ses carrières civile et militaire furent dévalorisées (McFEELY), on assiste de nos jours (depuis les années 1990) à un mouvement plutôt inverse (John Y. SIMON, Bruce CATTON). On reconsidère les qualités de son commandement militaire et au vu des crises "raciales" qui parcourent les États-Unis dans leur ensemble après sa présidence et jusque dans les années 1960, beaucoup estiment que sa politique présidentielle aurait sans doute, s'il elle avait réussi, tracé un autre destin à la nation américaine.

 

Bruce CATTON, Grant Takes Command, Boston, 1960. J.F.C. FULLER, The Generalship of US Grant, New York, 1929. John KEEGAN, The Mask of Command, New York, 1987.

Arnand BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de la stratégie, tempus, 2016.

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20 novembre 2018 2 20 /11 /novembre /2018 09:12

   L'écrivain et médecin français Louis Ferdinand DESTOUCHES, dit Louis Ferdinand CÉLINE, signant de sa plume généralement CÉLINE, est célèbre non seulement pour ses oeuvres littéraires mais également pour un engagement politique très controversé. Pacifiste, antisémite, collaborationniste, à la fois populaire parmi les amoureux des belles lettres et haï pour sa pensée et ses actions par de nombreux détracteurs, il est peut-être l'exemple d'un auteur littéraire, blessé pendant la guerre et l'abhorant ensuite, perdu dans sa recherche des responsables de ce qui lui semble une décadence occidentale, et pris dans une spirale de participation au régime nazi.

    CÉLINE est considéré comme l'un des grands novateurs de la littérature française du XXe siècle, introduisant un style elliptique personnel et très travaillé, qui emprunte à l'argot et tend à s'approcher de l'émotion immédiate du langage parlé.

Il est également déconsidéré pour son antisémitisme et son collaborationnisme, lequel est récemment précisé à partir des archives allemandes ouvertes en 2015. Jusque là, on condamnait seulement un antisémitisme littéraire extrême et son influence dans l'imprégnation de l'antisémitisme d'une partie du mouvement pacifiste français  et de l'ensemble de l'intelligentsia. Mais il participe aussi, selon quelques auteurs (Annick DURAFFOUR et Pierre-André RAGUIEFF), durant les années d'occupation, au service de sécurité allemand, à la répression de la résistance et à l'organisation de l'extermination des Juifs.

 

Participation à la guerre, puis pacifisme

    Après des études sommaires, malgré deux séjours linguistiques en Allemagne, puis en Angleterre, il devance l'appel et s'engage pour trois dans l'armée française en 1912. Juste avant la première guerre mondiale, il rejoint un régiment de cuirassiers à Rambouillet. Il est promu brigadier en 1913, puis maréchal des logis en mai 1914. Sous-officier, il participe aux premiers combats en Flandre-Occidentale. Pour avoir accompli une liaison risquée dans le secteur de Poelkapelle au cours de laquelle il est grièvement blessé au bras - et non à la tête comme la légende qu'il répand lors de sa carrière littéraire - et est décoré de la médaille militaire, puis rétroactivement de la Croix de guerre avec étoile d'argent (L'illustré national). Réopéré en janvier 1915, il est déclaré inapte au combat, et est affecté comme auxilliaire au service des visas du consulat français à Londres, puis réformé en raison des séquelles de sa blessure.

Cette expérience de la guerre le conduit au pacifisme (et son pessimisme), mais auparavant il contracte un engagement avec une compagnie de traire qui l'envoie au Cameroun pour surveiller des plantations (1916). Il travaille, rentré en France en avril 1917, en 1917-1918, aux côtés de l'écrivain polygraphe Henry de Graffigny, qui inspire à l'écricain le personnage de Courtial de Pereires dans Mort à crédit? Embauchés ensemble par la Fondation Rockefeller, ils parcourent la Bretagne rn 1918 pour une campagne de prévention de la tuberculose.

Après la guerre, il prépare le baccalauréat (1919) puis poursuit des études de médecine de 1920 à 1924 en bénéficiant des programmes allégés destinés aux anciens combattants. Sa thèse de doctorat de médecine, La Vie et l'Oeuvre de Philippe Ignace Semmelweis (1924), est plus tard considérée comme sa première oeuvre littéraire. Il poursuit ensuite une carrière médicale jusqu'au début des années 1930.

        C'est pendant qu'il effectue une carrière médicale d'ailleurs ponctuée de publications dans ce domaine que CÉLINE influe sur le pacifisme français. Le Voyage au bout de la nuit fait "l'unique conversation des salons de thé pendant plus d'un mois" (Lettre à Benjamin CRÉMIEUX) après sa parution, ceci étant favorisé par un entregent particulier et habituel chez l'auteur qui sait réellement faire sa propre notoriété. Oeuvre d'un médaillé militaire, le livre est particulièrement remarqué en raison d'une évocation de la guerre vue u côté de ceux qui ne veulent pas y mourir. Derrière dithyrambes et condamnations pointe la perplexité des commentateurs. Elle introduit à un pacifisme peu répandu sans cette forme extrême puisque biologique, la guerre industrielle signant non seulement le suicide d'une civilisation mais bel et bien l'autodestruction d'une race (voir Marc CREPEZ, La Gauche réactionnaire).

Il met sa puissance d'évocation en 1937 (Bagatelle pour un massacre) au service de la paix anti-juive. Fournissant alors une clé à la haine de la guerre exprimée dans le Voyage, il demande que le "youtre" remplace désormais le "bourgeois", lorsqu'il s'agira de demander des comptes aux fauteurs de guerre. S'appuyant sur une vision de l'Histoire, dans laquelle les conflits impliquant la France étaient - depuis des temps immémoriaux - orchestrés par les Juifs, il y adapte le mythe du sacrifice rituel à l'ère de l'industrialisation. Peu confiant dans la capacité des goys - largement abrutis par l'alcool - à secouer le joug, il se prend pourtant à rêver d'un dictateur qui, dès le déclenchement du prochain conflit, établirait un destin pour tous les Juifs (affectés aux unités combattantes de première ligne,, ce qui permet de les éliminer)...

Pendant l'Occupation, CÉLINE fait partie de la pointe avancée de cet esprit anti-juif, surtout sous forme de contributions aux journaux, dans lesquelles il fait preuve d'une certaine rage jubilatoire contre les responsables dans l'armée de la défaite. A un point tel que Vichy se voit contraint de combattre cette forme d'antimilitarisme qui n'avait pas vraiment fait bonne figure depuis 1914, voulant dédouaner l'armée (et charger la République) après la défaite.

Une carrière littéraire perçue de manière contrastée

   Il fait publier, en 1932, Voyage au bout de la nuit qui apparait aux yeux d'écrivains de droite tels BERNANOS et Léon DAUDET comme une profession de foi humaniste et par sa forte critique du militarisme, du colonialisme et du capItalisme, il impressionne favorable également des hommes de gauche, d'ARAGON à TROTSKI. Mais Mort à crédit (1936) déconcerte - à droite comme à gauche - tout engagement idéologue a disparu.

Au retour d'un voyage en URSS EN 1936, il écrit son premier pamphlet, Mea culpa, charge impitoyable contre une Russie soviétique bureaucratique et barbare, la même année que Retour de l'URSS d'André GIDE. CÉLINE publie ensuite une série de pamphlets violemment antisémites, en commençant par Bagatelles pour un massacre (1937), puis L'École des cadavres (1938). Il révèle dans ses ouvrages non seulement un antisémiste et un anticommunisme virulents mais également un racisme envers les populations tziganes.

Le style d'écriture de CÉLINE séduit et est souvent qualifié de révolution littéraire. Il renouvelle en son temps le récit romanesque traditionnel, jouant avec les rythmes et les sonorités. Cela éclate dans Voyage au bout de la nuit, où ce style est mis au service d'une terrible lucidité, oscillant entre désespoir et humour, violence et tendresse, révolution styllistique et réelle révolte. On a pu écrire que ce livre ne traduit pas réellement les convictions profondes de l'auteur, qui transparaissent plutôt dans Mort à crédit, où le style même change fortement, qui devient plus radical, notamment par l'utilisation de phrases courtes et souvent très exclamative. Ce récit, nourri des souvenirs de son adolescence, présente une vision chaotique et antihéroïque, à la fois tragique et burlesque, de la condition humaine. Se révèle également une certaine misanthropie  Il déroute la critique qui s'en détourne, le livre lui-même ayant beaucoup moins de succès que Voyage au bout de la nuit.

C'est son style d'abord qui attire l'attention, ce n'est que plus tard, avec ses pamphlets antisémites que le public peut découvrir ses convictions fascistes. Avec Bagatelles pour un massacre, L'École des cadavres, Les beaux Draps, une haine des Juifs et même, après la défaite, de la majorité des Français, se déploie, soupçonnés de métissage et d'être stupides. Sa charge est si forte dans Les Beaux Draps, qu'il déplait même au régime de Vichy qui le met à l'index (sans interdire la publication). On pourrait voir en lui un anarchiste de droite tenté de haine raciale et de mépris pour l'humanité. Mais cet anarchisme de droite, qui pourrait être sympathique pour certains (à condition de mettre entre parenthèses  les pamphlets, lesquels ne sont pas réédité après la Libération, puisque interdits de publication) s'il ne camouflait un activisme intéressé envers les idées nazies. Cet activisme qui lui vaut bien des faveurs n'est pas mis en avant par CÉLINE après la Libération, mais il ne renie jamais ses convictions, même si elles ne sont pas visibles réellement dans sa Trilogie allemande, au succès certain, les romans D'un château l'autre (1957), Nord (1960) et Rigodon (1969).

 

  Pour l'historien Michel WINOCK, l'antisémistisme de CÉLINE s'explique en partie par son expérience traumatisante de la Première guerre mondiale. Se définissant comme antimlitariste et pacifiste viscéral, il entend dénoncer ce qu'il considère comme un pouvoir occulte des Juifs, tout comme HITLER prétendant que les Juifs fomentaient la guerre, motif d'ailleurs repris par CÉLINE.

 

   De nombreux travaux sont encore consacrés à l'oeuvre de CÉLINE; surtout d'ailleurs au niveau de la littérature générale plutôt qu'au fond de ses prises de position idéologiques. Deux numéros des Cahiers de l'Herne (3 et 5) lui sont consacrés. Il existe même une bibliographie en 3 tomes de François GIBAULT. L'association Société d'études céliniennes organise échanges et colloques à son sujet, publiant également la revue Études céliniennes. Une autre publication, La Révue célinienne a existé de 1979 à 1981, pour devenir ensuite une revue mensuelle, Le Bulletin célinien.

 

CÉLINE, Voyage au bout de la nuit, éditions Denoel & Steele, Paris, 1932 ; Mort à crédit, Denoel & Steele, Paris, 1936 ; D'un chateau l'autre, Gallimard, Paris, 1957 ; Rigodon, Gallimard, Paris, 1969 ; Mea culpa, Denoel & Steele, 1936 ; Bagatelles pour un massacre, Denoël & Steele, 1937 ; L'École des cadavres, Denoël, 1938 ; Les Beaux Draps, Nouvelles Éditions françaises, 1941.

  Sous la direction de Dominique De ROUX, Michel THÉLIA et M. BEAUJOUR, Cahier Céline, L'Herne, tome 1, 1963, tome 2, 1965; réédition en un volume 1972 et 2006. Annick DURAFFOUR et André-Pierre TAGUIEFF, Céline, la race, le juif. Légende littéraire et vérité historique, Paris, Fayard, 2017.

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

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14 novembre 2018 3 14 /11 /novembre /2018 15:27

   Le Manuel de la paix présenté ici fait partie de ces petits livres diffusés en abondance dans les années 1930 en France. Présent un peu partout dans la mouvance pacifiste (plus de 130 000 exemplaires), ce Manuel de la paix renferme en un peu plus de 60 pages, les réflexions partagées par une large part des pacifistes.

Formé d'une relativement longue Dédicace de deux grandes parties de taille analogue, sur la Guerre, puis sur la Paix, il est suivi ensuite de plusieurs annexes, une liste des "grandes associations internationales dont l'activité intéresse particulièrement les jeunes", Aux instituteurs, Paroles à méditer. Parmi celles-ci, deux citation de l'auteure elle-même : "S'il a été trop souvent possible de mobiliser toutes les forces matérielles d'un peuple pour la guerre, pourquoi ne serait-il pas possible d'en mobiliser toutes les énergies spirituelles pour la Paix." "La guerre sur les champs de bataille était affaire d'hommes ; les femmes ne pouvaient que la maudire et en souffrir. La guerre sur les foyers est affaire de femmes ; leur droit est de l'abolir."

    Dans la Dédicace, on peut lire :

"C'est à la jeunesse que je dédie ce Manuel de la Paix.

Riche de ses forces grandissantes, douée d'ardeur dans l'action et de foi dans l'avenir, elle est certainement qualifiée pour vouer à la cause la plus sublime, celle qui prime toutes les autres par sa valeur et son impérieuse nécessité, celle enfin de laquelle le monde entier attend son saint : l'Établissement du "Règne de la Paix".

Pour que cette jeunesse puisse prendre conscience de sa mission, il est nécessaire de bien lui faire comprendre ce que sont les deux grandes puissance qui se disputent le gouvernement du monde : la Guerre et la Paix. - Ce sont deux forces contraires qui ne peuvent pas plus s'accorder que la haine et l'amour, le vice et la vertu ; et d'où procèdent deux organisations opposées : Régime guerrier et Régime pacifique.

Les hommes, sous l'impulsion de leurs passions mauvaises, se sont laissés aller à employer la force pour le règlement des différends entre eux, et, par un enchainement aussi coupable que stupide, ont fini par donner à la Guerre les moyens les plus perfectionnés pour qu'elle s'établisse en Régime organisé. De telle sorte qu'aujourd'hui la Guerre est devenu le pire des fléaux, la force maîtresse, criminelle et destructive qui les domine et les submerge. Par contre, la Paix qui s'offre à eux pour les délivrer de ce dur esclavage, leur enseigne que c'est par une union solidement établie qu'ils pourront arriver à se créer une existence de fraternité indispensable à leur repos, leur sécurité et leur bien-être.

Lorsqu'on remonte le cours de l'histoire, jusqu'aux temps où la guerre était en honneur, on constate qu'il s'est toujours trouvé des hommes supérieurs, compréhensifs et sages qui n'ont cessé de prêcher la paix en démontrant la culpabilité des combats, et le néant des victoires.

Malheureusement, ils se heurtaient aux habitudes ancestrales et aux conceptions erronées ancrées dans les esprits au point de les aveugler et de les inciter non seulement à maintenir, mais à amplifier leur puissance militaires. Lorsque survint la Conquête de l'air, découverte géniale qui devrait être utilitaire et concourir à l'union des peuples, on vit aussitôt la guerre insatiable s'emparer de l'aviation pour s'en faire l'arme la plus terrible. les hommes alors, commencèrent à s'émouvoir. En présence des engins nouveaux, capables d'aller inopinément déverser sur des agglomérations d'êtres une pluie mortelle de gaz délétères, de microbes pathogènes et de bombes incendiaires, sans que les attaqués puissent recourir à aucune protection efficace, un tollé général s'est élevé contre un tel paroxysme de criminalité. La réaction fut si forte, qu'une vague d'espérance pénétra les esprits. On se disait : non, cette chose monstrueuse ne sera pas réalisée. Quel peuple oserait employer de pareils moyens? On allait jusqu'à penser que l'opprobre qu'ils soulèvent donnerait le dégoût de la guerre et démontrerait la nécessité de se tourner vers la Paix. Et pourtant, malgré l'expérience qu'on en fit au cours des derniers conflits, les peuples continuent à développer leur aviation militaire. Il est temps que les pacifistes avertis, qui savent ce que serait la guerre de demain, comprennent leur devoir de travailler sans répit au grand oeuvre de la Paix, problème capital de l'heure présente."

Le texte se poursuit sur la descriptions de ces nouvelles armes chimiques et bactériologiques, qui est un thème majeur du pacifisme de l'entre-deux-guerres, et qui sème l'effroi tant parmi les populations civiles que dans les états-majors. L'équivalent à l'époque contemporaine de déploiement de puissance et de craintes ne se trouve que dans les développements de l'arme atomique.

  Les deux grandes parties du manuel exposent les grandes question sur la guerre, puis sur la paix, questionnement qui sont autant d'angles d'approche du pacifisme d'alors, beaucoup pénétrée de l'ampleur des destructions de la première guerre mondiale et de l'espoir envers la Société Des Nations. Suzanne BOUILLET expose dans cette deuxième partie les espoirs que fondent nombre de pacifistes sur un développement de l'importance de la SDN dans les relations internationales. Beaucoup imaginent alors, dans la perspective d'une Union européenne large et dans l'espoir que les États-Unis reviennent pour jouer un rôle dans la construction de la Paix, une sorte de haut Parlement, "gouverneur des peuples unis" qui devrait alors : "Choisir et adopter une langue moderne, auxiliaire, universelle (en partie écho des débats sur l'espéranto) ; Substituer aux armées particulières des peuples, une gendarmerie internationale, garante de leur sécurité ; Créer des tribunaux internationaux, répartis dans tous les pays, munis d'un code de justice unique applicable à tous, peuples et individus". Elle voit ici plus loin que ce qui se passe alors avec la SDN (qui décline en fait dans la réalité), imaginant une craie organisation mondiale, qui inclue, avec l'Europe, Amérique et Asie, l'Afrique n'étant pas dans les esprits alors considérée comme acteur possible.  Le texte se conclue par un appel au soutien à la SDN qui en en a d'ailleurs bien besoin au moment de la 3ème édition du livre, en 1937.

 

Suzanne BOUILLET, Manuel de la Paix, Imprimerie Louis Klezner, Paris, 1937, 65 pages.

NB : nous sommes en possession de versions de ce Manuel de la paix, surtout celle de 1937. Nous n'avons pas beaucoup d'informations sûres sur l'auteur, étant donné que cet ouvrage était en 1949 la propriété de Mme H JEANSON, fille de l'auteur. Ceci est bien entendu un appel à informations... (H pour Henri JEANSON? ; BOUILLET est-il un pseudonyme?)...

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13 novembre 2018 2 13 /11 /novembre /2018 16:03

   Yves SANTAMARIA décrit cette sorte de pacifisme en France de 1939 à 1947, sous le nom de pacifisme de drôle de guerre prolongée. D'abord sous l'espoir des accords en 1938 des accords de Munich, éloignant le spectre de la guerre, nombreux sont ceux qui, en pensée et/ou en action, tentent de mettre le pays à l'écart des destructions de la guerre, même si cela se fait au prix d'une soumission à l'Allemagne et au régime nazi (parfois pensés séparément...). Bien entendu, son étude se restreint à la France, on conçoit que la situation soit totalement différente en Allemagne et aux États-Unis, les configurations sont encore différentes.

   L'analyse, pas facile à faire, de la situation du pacifisme en France durant cette période doit distinguer au moins trois période, au climat intellectuel et à l'état de l'opinion publique différents, celle de la "drôle de guerre" proprement dite qui s'arrête à l'invasion de 1940, d'un pacifisme qui suit de près l'évolution des périodes précédentes, celle de l'occupation, où la polarisation entre les différentes collaborations et les différentes résistances se fait de plus en plus forte et celle de l'immédiat après-guerre, faite d'une redistribution forte des cartes politiques et idéologiques.

 

Pendant la "drôle de guerre" proprement dite (1939-1940)

   Il faut se resituer dans les perceptions des rapports de force entre France et Allemagne, les armées françaises figurant - en hommes et en matériels - en force en Europe, même du point de vue allemand. Un climat d'optimisme règne sur la capacité française de se défendre, étant donné que même l'état-major se refuse à une posture offensive. Comme l'écrit SANTAMARIA, "ce climat d'optimisme ne va pas faciliter la tâche des pacifistes, dont on a bu qu'ils étaient sur la défensive depuis qu'Hitler ne se donnait plus la peine de camoufler son expansionnisme sous les oripeaux du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes (et à choisir la Grande Allemagne). Mais s'il laisse ainsi les coudées franches aux responsables de la conduite de la guerre, le relatif sentiment de puissance n'est pas sans effets émollients. Il alimente en particulier l'espoir d'une incapacité de l'Allemagne à conclure à l'Ouest avant d'être asphyxiée par la supériorité économique des alliés. Paradoxalement, cette croyance dans la possibilité de laisser de facto le pays en dehors du conflit survivra à la défaite, y compris lorsque la guerre embrasera les cinq continents. Il est difficile de les dénombrer, mais ils devaient se compter par millions ceux  qui "ont vécu une drôle de guerre prolongée de 1939 à 1944, en espérant que leur pays soit le plus possible épargné" (selon la formule de Pierre LABORIE dans L'opinion française sous vichy, Seuil, 1990). Le sentiment de la faiblesse nationale est venu, après juin 1940, justifier leur attitude aux yeux de ceux qui se contentaient d'attendre la paix. Derrière les postures et les silences, ce sentiment est déjà présent, à la fin de l'été 1939, chez ceux qui entrent à reculons dans la guerre."

   Dans l'effort de maintenir une relative quiétude, de nombreuses associations, officielles ou non, comme le Comité de liaison contre la guerre rassemblant des parlementaires toutes tendances confondues, sauf du radicalisme et du communisme. Marginalisés institutionnellement, ces parlementaires tiennent compte du climat général et les soldats mobilisés participent de cette ambiance, où même l'état-major effectue une sorte de service minimum, réduisant les exercices et les occasions d'alerte. Côté gouvernemental s'affrontent des partisans d'un néo-pacifisme (PÉTAIN, WEYGAND, BAUDOIN) et des partisans, en minorité et vite neutralisés, d'une préparation ferme à la défense  (REYNAUD, de GAULLE, alors très instrumentalisé comme alibi). Perce au parti communiste, une ligne ni Berlin ni Londres, en attendant que la Grande Bretagne contre toute attente résiste et résiste fortement. Isolationnisme, antiaméricanisme et pacifiste constituent, comme l'écrit SANTAMARIA, "le lot commun des opposants du retour de la France dans la guerre, du bout à l'autre de l'échiquier politique", et se prolongent tout au long de la guerre.

 

Pendant l'occupation, un certain pacifisme révèle son vrai visage...

   Travaillée par la propagande allemande, brouillée par la censure militaire qui interdit de se faire une idée de la réalité des rapports de force en Europe, s'accrochant à l'illusion d'une certaine forme de paix, une grande partie du pacifisme est emmené par des leaders qui n'en savent pas plus que la plupart de leurs compatriotes, mais qui moitié par opportunisme, moitié par illusion d'une grande Europe germano-française, situé dans à droite (Marcel DÉAT, du Rassemblement National Populaire) ou même à gauche (Part Populaire Français de DORIOT), ou à l'extrême droite (Marcel BOCARD, du Parti franciste). Cette frange du pacifisme, qui verse dans la collaboration, est également influencée par tout un courant littéraire dominant, où officie par exemple des intellectuels comme CÉLINE. Comme l'écrit encore SANTAMARIA, "le pacifisme peut ainsi être une vois d'accès au fascisme, dans la mesure où il se traduit par l'abandon de la référence française au profit d'une identité européenne englobante, portée par l'Allemagne, ce qui pourrait, dès lors, mériter qu'on lui concède l'impôt du sang. La guerre contre l'URSS éveille d'ailleurs des prurits inattendus chez le pacifiste Céline, qui suit avec intérêt les succès de l'opération Barbarossa, au point de songer - un temps - à s'engager dans le corps sanitaire de la LVF, qui rassemblent de l'initiative de Français, les nationaux qui veulent combattre le bolchévisme sous l'uniforme (ils seront forcés de la faire sous l'uniforme... allemand). Jusqu'à la défaite des troupes soviétiques à Stalingrad, la résistance sera perçue, même de ses chefs comme Jean MOULIN, comme une histoire violente et de mort. La répartition des Français et notamment des pacifistes entre Collaboration et Résistance se fait selon des paramètres nombreux, ce qui réduit parfois les deux à une multitude de parcours individuels, où comptent beaucoup l'aisance matérielle de départ, la simple possibilité d'agir, sans avoir toujours à se préoccuper, comme l'immense majorité de leurs compatriotes, à se soucier exclusivement du ravitaillement. La haine des Allemands, ou des Anglais, ou des Communistes, l'évolution de la situation militaire, surtout au fil des années où l'information circule de plus en plus parmi la population, la volonté d'engagement, la perception du devoir moral, notamment face aux répressions et aux déportations,

Moitié parce qu'elle est favorisée parfois par l'occupant, moitié parce de nombreux réseaux solidaires perdurent, gardant intacte l'audience et la portée des idées diffusées dans l'entre-deux-guerres, une activité pacifiste se déploie, jusqu'à influencer de façon notable le RNP et le PPF, du moins au niveau des adhérents (pas du sommet, très surveillé). On trouve d'ailleurs autour de ces deux gros partis (mais surtout du RNP) des personnalités qui s'agitent et qui évoluent parfois fortement, suivant la situation militaire et les informations sur les exactions nazies : Georges DUMOULIN, Pierre VIGNE (qui fondent en décembre 1940 l'hebdomadaire L'Atelier), André DELMAS, Paul FAURE, René CHATEAU, Marcel GITTON, Marcel CACHIN).... Il faut dire que nombre de personnalités plus ou moins pacifistes, en plus des informations sur les échecs allemands et l'horreur nazie, ont d'abord été auparavant rebuté par l'attitude des Allemands qui réfutent toute cette illusion d'une Europe germano-française et qui se méfient même des initiatives de participation directe à la lutte contre le bolchévisme (les nazis ont commencé à les accepter lorsque... ils commençaient à accumuler les échecs...). SANTAMARIA met en garde de généraliser à propos des itinéraires des acteurs cités plus hait, car leurs groupes mêmes ne les suivaient pas toujours dans les méandres de leurs initivatives... Et de plus, celles-ci ont énormément fluctué de 1940 à 1945. Le collabo-pacifisme manifeste d'ailleurs une cécité persistante et parfaite par rapport à la nature réelle du régime nazi. Si le régime de Vichy puise parfois dans le vivier pacifiste (Robert JOSPIN, Marcelle CAPY, Louise SAUMONEAU, pris dans la propagande (du bouclier contre des excès de l'occupant comme de la Restauration Nationale...) pour soutenir administrativement ou idéologiquement sa politique de collaboration, le mirage d'un néo-socialisme étant persistant (comme il l'avait fait en Allemagne même par le parti de HITLER), il peine à les retenir d'une attitude de plus en plus réservée, voire sympathisante dans les derniers mois envers la Résistance même. On ne dira jamais assez que jusqu'au bout de l'existence de l'État français, cette fiction d'un socialisme dans le nationalisme, est opérationnelle jusque dans les sphères du pouvoir.

    Tout change (comme par miracle les millions de collaborationnistes deviennent résistants de la dernière heure à la Libération) lors des soulèvements insurrectionnels et de l'arrivée des Anglo-Saxons. Il faudra toute l'habileté de de GAULLE et de ses collaborateurs pour place l'État Français entre parenthèses dans l'histoire de France.

 

A la Libération et dans l'immédiat après-guerre, la ferveur nationaliste ressort bien plus que la tendance pacifiste...

  Des personnalités comme Albert CAMUS, qui s'étaient couchées devant le fascisme pendant près de 5 ans, se retrouvent dans le camp des vainqueurs, et d'ailleurs même des collaborationnistes (eux pas pacifistes pour un sou...) de premier plan (Paul TOUVIER et René PAPON par exemple) se retrouvent dans les cadres de la France issue de la Libération... Dans le mouvement de l'épuration, le pacifisme, objet difficilement cernable par l'institution militaire comme par une partie de la population désireuse de régler quelques comptes, ne relève donc pas ni de la répression légale ni d'un procès populaire... A part ceux qui, dans les 3 partis collaborationnistes surtout, avaient exercé au grand jour des responsabilités dans la lutte contre la Résistance. Pourtant, à contrario des responsables de la grande collaboration économique ou administrative, la collaboration pacifiste est sévèrement sanctionnée. "Bien représenté chez les intellectuels et les journalistes, écrit SANTAMARIA, les pacifistes étaient d'autant plus exposés que les engagements de ces derniers occupaient dans l'imaginaire national une place surdimensionnée (...). Le cas de Robert BRASILLAH défraie la chronique, mais à l'inverse, la justice est plutôt clémente envers Félicien CHALLAYE et Michel ALEXANDRE, des figures du pacifisme de l'entre-deux-guerre qui se sont fourvoyés dans un soutien idéologique à l'Allemagne nazie. Mais dans les mouvance à gauche, à la SFIO, et singulièrement au Parti communiste français, la pression est plus grande contre l'esprit munichois, d'autant qu'une polémique éclate (et perdure ensuite d'ailleurs) sur son attitude entre 1939-1940. Alors que des intellectuels comme Daniel MAYER et Auguste LAURENT ont freiné jusqu'au bout l'ardeur de la Résistance, la SFIO, comme le PCF, épure dans leurs propres rangs, bien plus que dans le territoire, on épure dans les administrations et à la tête des entreprises. Nombreux sont marginalisés, même lorsqu'ils étaient parlementaires, et ils se retrouvent dans l'opposition au "système", ce qui les conduit à côtoyer d'autres vaincus de 1945 situés plus à droite et à délaisser la thématique pacifiste face à la "menace soviétique". Ce qui tend ensuite à brouiller les cartes de l'échiquier politique français et ce qui permet également à de nombreux collaborateurs bien placés dans l'administration française d'échapper à des poursuites tant judiciaires que politiques.

   Ceci d'autant plus que les explosions atomiques au Japon rebattent les perceptions des menaces contre la paix. L'existence de la Bombe, comme on l'appelle alors, ne pas vécue consciemment en 1945, tant l'opinion est préoccupée de survie et de reconstruction dans les ruines. Mais tout de même, ici et là, Le journal la Croix et Albert CAMUS par exemple, on souligne le saut quantitatif dans les potentiels de destruction. Mettre la Bombe hors-la-loi, et ce dans un contexte où l'opinion reste favorable à sa construction pour la France, semble être, assez tardivement d'ailleurs, plutôt vers 1947, un point de ralliement pour une partie des pacifistes, qui mettent en avant également, suite logique de la défense de la SDN d'avant-guerre, la possibilité (la chance disent certains) d'élaborer, via l'ONU, "une véritable société internationale". Mais ce point de ralliement rassemble surtout le voisinage de la SFIO, par rapport aux PCF, qui n'entre pour l'heure, pas du tout dans cette problématique. Très vite, le pacifisme entre dans une nouvelle période, au diapason de la nouvelle frontière Est-Ouest.

    Dans une grande mesure, ce pacifisme dans la guerre, de la deuxième guerre mondiale, qui ne ressemble pas du coup à celui de la première, trouve vite, dès 1939, des lignes de fracture nouvelle : entre les pacifistes qui ne pensent "qu'à la paix et la tranquillité", ceux qui se soucient de la nature du régime nazi, ceux qui malgré leur conviction s'engagent malgré tout dans la Résistance contre ceux qui s'efforcent jusqu'au bout de croire à l'alliance du nationalisme et du socialisme, entre in fine ceux qui possèdent une conception morale, sociale ou politique de la société et ceux qui placent encore malgré tout, et souvent en dépit d'une analyse sérieuse des actes et des pensées des pouvoirs en place, la paix en priorité absolue, qui constitue pour eux la condition sinon qua non de la vie, voire de la survie de l'espèce humaine.

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

PAXUS

 

  

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12 novembre 2018 1 12 /11 /novembre /2018 13:00

      Fruit d'un colloque tenu aux archives départementales de Marseille le 14 nombre 2014, ce livre présente les apports d'enseignants et militants associatifs rassemblés par l'association "Provence, mémoire et monde ouvrier" et le Centre international de recherches sur l'anarchisme. Après de stimulantes synthèses au plan national, l'ouvrage fait revivre les acteurs politiques, syndicaux et pacifistes de cette histoire de l'arrière et propose au lecteur un éclairage régional saisissant.

    Composé de quatre parties, l'ouvrage à plusieurs voix fait le tour de la problématique de l'attitude du mouvement ouvrier : pacifisme, luttes sociales, mouvements ouvriers, d'abord au plan national, puis dans la région marseillaise, avant d'abord plusieurs aspects de la vie du mouvement ouvrier par rapport à la Grande Guerre après le conflit armé, avant de faire le constat global de l'échec des pacifismes en France.

  Dans la première partie, entre autres questions, Guillaume ROBERT se demande si le mouvement ouvrier pouvait empêcher la guerre et Loïc LEBARS se penche sur l'attitude des instituteurs et des institutrices syndicales contre la guerre et l'union sacrée. Dans la seconde, se dessine les contours précis des actions, des revendications ouvrières dans les Bouches-du-Rhône à l'ombre de l'union sacrée (Bernard RÉGAUDIAT), le pacifisme et l'antimilitarisme à la bourse du travail de Marseille avant la Grande Guerre (Nicolas VIANT), de la réflexion et de l'action des militants socialistes marseillais, de l'union sacré au refus de la guerre (Frédéric GROSSETTI)... sans oublier un éclairage sur l'anarchisme dans cette région de France (contributions de François MOREL-FONTANELLI et de Thierry BERTRAND). Dans la troisième partie sont examinés certains aspects du mouvement ouvrier : monuments aux morts (Colette DROGOZ) ou encore A propos de l'affaire du 15e corps (Charles JACQUIER). La quatrième regroupe des annexes qui constituent encore autant d'éléments de réflexion (comme la réflexion de Rémi FABRE sur l'échec du pacifisme sonné par 1914).

   Colette DROGOZ , dans une conclusion, constate que le mouvement ouvrier provençal se démarque un peu du mouvement national en ce sens que les grèves revendicatives n'y cessent jamais. "Ouvriers et ouvrières, même si ces dernières sont toujours tenues dans l'ombre, souffrent et le montrent. Comment parler des difficultés de l'arrière et penser que les travailleurs acceptent un dur labeur pour des salaires de misère sans se manifester? Les industries de guerre sont en pointe du mouvement revendicatif car ce sont des unités de production importante en nombre et fort surveillés. Oui, les ouvriers et les ouvrières marseillais ont revendiqué pour des salaires plus élevés pendant la guerre. (...) Cela semble une spécificité par rapport aux autres, rares cependant, étudiées du point de vue du mouvement ouvrier revendicatif" (...) Après la fin des combats, reprend une vie ouvrière et sociale fortement marquée par le conflit mais qui ne va pas dans un mouvement d'union, bien au contraire. Les luttes ouvrières de l'entre-deux-guerres laissent apparaitre une division durable des forces de progrès jusqu'au milieu des années 1930. Il faudra attendre le "moment Front populaire" pour voir les dynamiques unitaires se faire jour (...). Or la marche vers le deuxième conflit mondial ne sera pas, une fois de plus, entravée par le monde ouvrier organisé. Les questions qui se posent au monde ouvrier en 1938-1939 sont bien différentes de celles d'août 1914 ; il est confronté de nouveau à ses divisions et le pacifisme a changé dans beaucoup de ses aspects, il résonne différemment en 1939-1940."

 

Sous la coordination de Gérard LEIDET, Le mouvement ouvrier provençal à l'épreuve de la Grande Guerre (1909-1919), Union sacrée, pacifisme et luttes sociales, Éditions Syllepse et Promeno (Marseille), collection histoire : enjeux et débats, 2015, 345 pages.

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11 novembre 2018 7 11 /11 /novembre /2018 08:03

   La mutinerie, soit action collective de révolte au sein d'un groupe régit par la discipline, les détenteurs de l'autorité étant mis en cause avec vigueur, qui survient plus spécialement dans les armées (notamment dans la marine), les prisons et bagnes, par les équipages ou les soldats, est encore peu étudiée dans ses aspects généraux. Par contre, la littérature et l'audiovisuel se sert abondamment de quelques mutineries "célèbres", et pour ne prendre que deux exemples, la mutinerie du Bounty dans la marine britannique et les mutineries de la première guerre mondiale.

   D'une part parce que l'étude de la mutinerie vise directement surtout l'autorité militaire, qui tend elle à minimiser toujours son ampleur et ses conséquences, et d'autre part parce qu'elle constitue le négatif de ce qui est recherché dans toutes les organisations, surtout celle qui mettent en oeuvre la violence, la discipline. Si la discipline fait l'objet de quantités d'ouvrages par les diverses institutions la mutinerie qui en constitue un échec n'est traitée le plus souvent sous l'angle de sa répression et (parfois) de son évitement.

Dans l'armée, et notamment en cas de guerre, la mutinerie constitue un échec de la gestion de la violence et de la peur de la mort dans les troupes. Tout une facette de l'art de la guerre est occupée par cette gestion qui a pour objectif d'envoyer des soldats affronter le risque d'être tuer en les focaliser sur le combat contre l'adversaire par tous les moyens possibles. Il s'agit d'un art vieux comme la guerre organisée, qui nécessite souvent la prévention de la débandade panique ou du désordre dans les manoeuvres. Il s'agit d'éviter que les soldats ne reculent sans en avoir reçu l'ordre, et pour cela existe tout un arsenal de moyens, psychologiques et matériels, dont le moindre n'est pas, même s'il n'est pas souvent évoqué, l'existence de troupes chargées d'y veiller. Dans l'armée existe tout une "habitude" qui consiste à obliger les soldats à aller de l'avant ou à reculer en ordre, sous peine de mort. Si la troupe rechigne à se faire massacrer par l'ennemi, il faut lui faire comprendre qu'elle n'a pas le choix et qu'elle encoure, face à une chance même minime de survivre, la mort en cas de désobéissance; notamment collective. Lorsqu'une mutinerie survient, c'est l'échec de toute cette "habitude", qui peut être très couteuse, et même parfois signer la défaite. On a tort de négliger cet aspect dans l'étude des combats, des batailles et des guerres ; pourtant quantité de moyens et d'énergie est employée par l'armée pour l'éviter. Pour autant, tout échec de la discipline n'est pas une mutinerie. Cet échec, notamment en cas de défaite de troupes qui pour une raison ou une autre (évidence de la déconfiture, mouvements désordonnés, problème de communication des ordres, officiers tués...), qui met lui aussi en jeu la peur de la mort, découle, dans la confusion, du choix de la fuite devant une situation, de la masse des soldats, même pourtant habitué à lutter.

 

L'historiographie abondante des mutineries de la Grande Guerre

  André LOEZ, agrégé et docteur en histoire, tente de cerner les "contours et les silences des mutineries." Ce n'est pas la première fois, écrit-il, "que des soldats désobéissent, au cours de la Grande Guerre, surtout à proximité d'offensives meurtrières. Dès 1914, de tels "incidents" se sont produits parmi les "poilus", vite étouffés ou réprimés. En ce sens, les faits (décrits abondamment ensuite dans son livre) sont presque banals. La suite l'est moins : l'épisode n'est pas isolé et l'indiscipline s'étend. Le scénario du désordre ébauché par les hommes du 20e RI (Régiment d'Infanterie) dès le 29 avril se prolonge aux mois de mai et juin 1917 en plus d'une centaines d'événements différents, dans les deux tiers des divisions de l'armée française, où alternent diverses manifestations, désertions, refus, pétitions pacifiques et affrontements violents. En des dizaines de lieux, chaque soir ou presque, des soldats improvisent des actes et des discours construisant un même mouvement de désobéissance." L'auteur se limite au cas français et n'examine pas par exemple le cas allemand et le cas russe, où l'affaire prend on le sait une plus grande ampleur. Il signale que sur le moment, l'événement n'est pas clairement identifié comme tel, une mutinerie globale, car "l'indiscipline qui se généralise mêle en effet une grande variété de pratiques individuelles et collectives. La violence affleure quelquefois : celle de mutins qui règlent des comptes avec des chefs détestés, dont quelques uns sont insultés, frappés ou mis en joue, celle de l'armée, avant même la trentaine d'exécutions qui viendrons conclure la crise, lorsqu'un lieutenant-colonel tire à la mitrailleuse sur des soldats en révolte, faisant trois blessés et un mort. Le plus souvent, la désobéissance est pacifique, n'impliquant parfois que deux ou trois soldats qui crient leur dégoût du conflit ou des individus isolés qui partent en permission sans autorisation. Ailleurs, des régiments entiers entrent en révolte, nomment des délégués, signent une pétition témoignant d'un "intention bien déterminées de ne plus retourner aux tranchées", manifestent sous un drapeau rouge improvisé et tente de rejoindre Paris pour "parler aux députés" et "demander la paix". 

Tous ces actes participent bien d'un même événement hors du commun, qui constitue le seul mouvement de refus ouvert de la guerre dans la société française en 1914-1918. Surgissement inattendu, et sans réel lendemain, de l'indiscipline dans une guerre meurtrière et depuis trente mois presque immobile, irruption de pratiques et de paroles civiles au coeur de l'institution militaire, rupture radicale et massive avec l'apparent consensus patriotique, brêche spectaculaire et multiforme de l'obéissance, les mutineries de 1917 voient agir ensemble, à la stupeur des officiers, des soldats aux origines sociales diverses, aux opinions politiques différentes et aux cultures protestataires dissemblables."

André LOEZ explique que malgré le silence ensuite des acteurs sur les mutineries, une construction historiographique s'est réalisée au fil des décennies, malgré leur place marginale dans la littérature et dans les oeuvres audio-visuelles. Des recherches monographiques entreprises sur les parcours de certains divisions de l'armée pendant la première guerre mondiale éclairent celles-ci dans un regard qui n'a rien à voir avec celui - tout médical et le qualifiant de pathologique - de l'institution militaire. C'est surtout à partir de la fin des années 1990, qu'un vaste projet de révision de la configuration historiographique est entrepris par un groupe de chercheurs associés à l'Historial de la Grande Guerre de Péronne, qui ne se privent de l'écrire comme une "entreprise de démolition". Ils permettent non seulement de les exhumer, ces mutineries longtemps cachées et dénigrées, mais de les situer dans le contexte de la société française d'alors en général, mais aussi de monter leur impact sur l'attitude de l'état-major lui-même sur la conduite de la guerre. La nécessité de rétablir l'ordre est alors une donnée lancinante chez les officiers supérieurs, qui pour certains d'entre eux, partagent les sentiments des mutins sur la conduite de cette guerre. Ces soldats, non militants, non pacifistes, non anti-patriotiques et encore moins antimilitaristes, témoignent, avec leur coeur et leur sang, sur l'horreur d'une guerre meurtrière et sans fin. La disjonction entre les mouvements pacifistes et ces soldats est bien montrée par ces chercheurs, et ajoute encore au caractère monstrueux de la guerre elle-même. Cette disjonction est sans doute à l'origine de l'effet limité - à part précisément et malgré ses dénégations leurs conséquences sur la direction des opérations militaires - sur l'ensemble de la problématique sociale du moment. Et seulement contrairement à ce qui se passe pour le cas russe (où la propagande communiste encourage ouvertement à la mutinerie) et pour le cas allemand (où des mouvements ont lieu en relation directe avec les tentatives révolutionnaires de 1918)...

  En tout cas le champ des investigations nécessaires sur les mutineries de 14-18 est encore important : non seulement, une étude à l'échelle européenne serait pertinente, mais aussi l'étude sur les diverses modalités des mutinerie et leur rapport à l'espace social français, de la part encore mal définie du caractère de révolte contre une domination sociale, inégalitaire et subie, avec cette victoire qui laisse aux combattants de la première guerre mondiale dans une certaine amertume, serait utile. Les paroles construites, les revendications les mieux formulées côtoient souvent les mouvements d'humeur et les pratiques moins permanentes dans le temps. Ce qui est bien établi en revanche, c'est la réflexion pacifiste sur l'ensemble de la Grande Guerre, dont bien des éléments sont étayés par l'expérience même vécue par des sous-officiers et des officiers revenus à la vie civile.

 

Mutineries : de nombreux exemples et des mouvements sans doute plus fréquents qu'on veut ou accepte de le dire.

   

  Généralement, on cite parmi les mutineries à travers l'Histoire, celle des fédérés Goths établis dans l'Empire romain (bataille d'Andrinople), celle des marins et sous-officiers du navire Bounty en 1789, celle du navire Spithead, dans la Royal Navy en 1797, la révolte des cipayes en 1857 dans l'Empire britannique des Indes, la mutinerie du cuirassé Potemkine en 1905 à Odessa, qui fédère les mouvements ouvriers dans la Russie Tsariste, la mutinerie de Kiel dans la marine allemande en 1918, les mutineries de la mer Noire, 1919, dans la marine française, la mutinerie des marins de Cronstadt en 1921 des soviets contre le pouvoir soviétique, toutes ressortant de logiques et de contextes différents... En fait, il semble bien que les mutineries soient plus fréquentes que ne veut l'informer l'institution militaire, qui demeure, dans maints pays, l'exemple même de l'institution opaque, bien que toujours plus ou moins soumise au pouvoir civil. Elles existent de nos jours dans maints endroits même si elles sont noyées dans les événements, en Russie ou en Amérique Latine ou encore en Afrique.

        C'est que la définition de la mutinerie reste toujours à la limite de la désobéissance à caractère politique (changement d'allégeance, révoltes contre un pouvoir) visant une légitimité et de la désobéissance à caractère de protestation contre la conduite d'une guerre ou contre la guerre elle-même, à cause des souffrances (jugées inutiles) et de sa longueur. Elle varie, lorsqu'il s'agit de désobéissance à caractère politique, suivant l'origine des soldats et des officiers. En revanche, lorsqu'il s'agit plus de protestations contre la guerre, souvent toutes les catégories sociales entrent dans le même mouvement, traversant les divergences politiques. L'étymologie même du mot mutinerie, serait sans doute liée à la bataille de Mutina (actuelle Modène) en 43 av JC, entre Marc Antoine et Octave où des troupes changent de camp au cours du conflit armé. Il semble bien que la plupart des mutineries dans l'Antiquité soit mentionnée en tant que telle à chaque fois qu'il s'agit d'une rebellion de la troupe contre l'autorité légale du moment.

Au fur et à mesure que l'on avance vers l'époque moderne, les mutineries sont de plus en plus motivées par les conditions d'exercice même du métier, notamment dans la marine, ou de la guerre. Lors de la première guerre mondiale, la tendance est parvenue à l'autre extrémité du spectre des motivations : loin d'une rebellion contre l'autorité politique, loin d'un antimilitarisme raisonné, il s'agit exclusivement d'une protestation contre la guerre, même si, plus en Russie et en Allemagne, au contraire de la France d'ailleurs, les motivations politiques sont avancées par maintes organisations pour appuyer, encourager, provoquer, ces mutineries. Ce qui ne peut faire oublier bien entendu, le caractère éminemment politico-militaire des motivations des officiers allemands pendant la seconde guerre mondiale qui se mutinèrent au sens propre jusqu'à tenter d'assassiner Hitler (quinze fois, même si toutes ne sont pas le fait de militaires!)... D'ailleurs, sur le plan du droit international, le procès de Nuremberg a sans doute contribué à fixer pour longtemps les bornes de la justification des soumissions aux ordres.

    Il faut sans doute distinguer ces mouvements dans leurs motivations de leurs justifications postérieures, notamment lorsque ces dernières ne sont pas le fait des mutins eux-mêmes. Justifications morales et remises en contextualisation politique cohabitent alors souvent, sans enlever toutefois à la valeur intrinsèque des protestations des soldats. En tout cas, dans la réflexion intellectuelle sur les mutineries, reliée à d'autres considérations plus générales sur la nature du régime nazi ou nippon pendant la seconde guerre mondiale, l'obéissance n'est plus considérée comme une valeur absolue, en regard des objectifs des ordres donnés. D'ailleurs, cette réflexion sur la désobéissance et l'obéissance oblige à se pencher sur les motifs des ordres, sur leur portée morale, sociale et politique, et aucune organisation dans le monde contemporain, qu'elle soit civile ou militaires, ne peut échapper au regard porté sur la discipline demandée à ses membres.

 

André LOEZ, 14-18. Les refus de la guerre, Une histoire des mutins, Gallimard, 2010.

 

STRATEGUS

   

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2 novembre 2018 5 02 /11 /novembre /2018 08:28

   L'écrivain et critique littéraire français Marcel-Jules-Marie GUÉHENNO, dit Jean GUÉHENNO est également une figure du pacifisme dans l'entre-deux guerres mondiales. Plus connu pour ses oeuvres, notamment autobiographiques (Journal d'un homme de 40 ans, 1934 ; Journal des années noires 1940-1944, 1947 ; Carnets du vieil écrivain, 1971) que pour son activité politique, il participe, mû par son humanisme aux activités de la mouvance pacifique de 1927 au début de la guerre, puis aux activités clandestines préparant pour la Libération au Mouvement des auberges de jeunesse.

     Lors de son activité de critique littéraire pendant sa carrière de professeur (il achève cette carrière dans l'Éducation Nationale comme inspecteur général), il s'intéresse surtout à l'oeuvre de Jean-Jacques ROUSSEAU, dont il écrit plusieurs livres. Il est l'auteur également d'autres  ouvrages, où il propose un humanisme original : L'Évangile éternel en 1927, Caliban parle en 1928, La Foi difficile en 1957 et Caliban et Prospero en 1969.

     Entre les deux guerres, il s'engage dans des combats pour la paix. Avec notamment ALAIN, Lucien DESCAVES, Louis GUILLOUX, Henry POULAILLE, Jules ROMAINS et SÉVÉRINE, il signe en 1927 la pétition contre la loi sur l'organisation générale de la nation pour le temps de guerre, loi qui abroge, selon les signataires, toute indépendance intellectuelle et toute liberté d'opinion. Cette pétition paraît dans le numéro du 15 avril de la revue Europe dont il devient le directeur de publication en 1929 (jusqu'en mai 1936). En 1935, il fonde l'hebdomadaire Vendredi. Rappelons que la revue Europe est fondée en 1923 par des intellectuels venant d'horizons différents, des anarchistes et des syndicalistes se retrouvant dans ses colonnes avec des hommes de l'entourage de Romain ROLLAND. Nombreux s'y retrouvent après s'être mis en rupture de ban avec leurs organisations d'origine, soit minoritaires soit encore exclus. C'est encore dans les colonnes d'Europe qu'en 1934, à l'occasion du vingtième anniversaire de la déclaration de guerre mondiale que sont publiés dans un numéro spécial 1914-1934 des articles de René ARCOS, ALAIN, Jean GIONO. Si nombre d'articles sont orientés par le souvenir des horreurs de la première guerre mondiale, aiguillonnant toujours un pacifisme intransigeant, cela n'empêche pas par la suite que certains préférerons comme lutte prioritaire le combat contre le fascisme, s'investissant plus tard dans les réseaux de résistance.

Il participe en 1930 au troisième cours universitaire de Davos, avec de nombreux intellectuels français et allemands. Il arrête de publier sous l'Occupation, mis à part des écrits clandestins sous le pseudonyme de Cévennes. Jean GUÉHENNO se retrouve en juillet 1936 dans la direction du CVIA (Comité de Vigilance des intellectuels Antifascistes), aux côtés d'amis d'ALAIN, de minoritaires de la SFIO et d'anticolonolialistes, après le départ du courant animé par les membres du PCF, conséquence de l'évolution de la diplomatie soviétique.

      En 1944, il est chargé par le gouvernement provisoire d'organiser la Direction de la culture populaire et des Mouvements de Jeunesse. reprenant les idées forgées dans la clandestinité, il met en place avec Christiane FAURE les premiers instructeurs d'animateurs de jeunesse. Avec André PHILIP et des responsables clandestins d'associations de jeunesse, de partis et de syndicats; il crée la république des jeunes. Cette association réfléchit à la transformation des maisons de jeunes du régime de Vichy en Maison de la Jeunesse et de la Culture (MJC) affiliées aux mouvements d'éducation populaire. En 1948, suite à la fusion de la Direction de la culture populaire et des Mouvements de Jeunesse avec les Direction de l'Éducation Physiques et des Activités Sportives, Jean GUÉHENNO démissionne de son poste.

 

Jean GUÉHENNO, L'Évangile éternel, Étude sur Michelet, Grasset, 1927 ; Conversion à l'humain, Grasset, 1931 ; Jeunesse de la France, Grasset, 1936 ; Dans la prison ( sous le pseudonyme de Cévennes), Minuit, 1944 ; L'Université dans la Résistance et dans la France Nouvelle, Office français d'édition, 1945 ; La Foi difficile, Grasset, 1957.

Philippe NIOGRET, La revue Europe et les romans de l'entre-deux-guerres, L'Harmattan, 2004. Jean Yves GUÉRIN, Jean-Kely PAULHAN et Jean-Pierre RIOUX, Jean Guéhenno, guerres et paix (Actes du colloque de 2008 à l'Université Parix III), Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 2009.

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015.

 

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31 octobre 2018 3 31 /10 /octobre /2018 08:31

    Jean de BLOCH est un financier et pionnier du chemin de fer polonais, d'origine juive, connu sous le nom de "Roi du chemin de fer". A la fois diplomate, entrepreneur, banquier et économiste, il a une grande influence au tout début du XXe siècle sur nombre d'intellectuels et hommes politiques, influence qui déborde les cercles militants ou acquis au pacifisme.

    Auteur d'une étude considérable en 6 volumes intitulée La guerre de l'avenir qui montre de manière prémonitoire l'impact désastreux que peut avoir une guerre moderne, il est nominé pour le Prix Nobel de la paix en 1901. Il est l'un des organisateurs de la Première Conférence de la Haye en 1899. Il fonde également le premier musée pour la guerre et la paix en Lucerne.

   Le tsar Nicolas II a lu les travaux de Jean BLOCH qui le confortent dans sa diplomatie en Europe, visant à alléger le poids des dépenses militaires en vue du développement économique nécessaire à son pays, et la Russie propose en août 1898 une réunion internationale pour tenter d'organiser la paix en Europe. Si beaucoup de dirigeants observent sa proposition avec ironie (notamment Guillaume II d'Allemagne), la première conférence internationale regroupant des représentants officiels de 26 États se déroule bel et bien à partir du 15 mai 1899. Cette conférence, si elle n'a pas les résultats espérés, malgré la foison de propositions avancées, s'inscrit dans un ensemble de conventions et de rencontres sur des réductions des armements et/ou sur la réglementation de la guerre. Notamment sur les armements navals, elles ne sont pas sans influence sur l'évolution des arsenaux.

Nombreuses sont ensuite les références à ses travaux dans le mouvement pacifiste, notamment après la première guerre mondiale, même s'il n'est pas crédité...

 

Jean de BLOCH, Impossibilités techniques et économiques d"une guerre entre grandes puissances, conférences tenues à La Haye en juin 1899, Paul Dupont, 1899 ; Évolution de la guerre et de la paix, Imprimerie Paul Dupont, 1899 ; Conséquences probables tant politiques qu'économiques d'une guerre entre grandes puissances, rapport au IXe Congrès de la paix, 1900.

Pierre NATTAN-LARRIER, Arsène ARSONVAL, Les menaces des guerres futures et les travaux de Jean de Bloch, V. Giard & E. Brière, 1904.

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30 octobre 2018 2 30 /10 /octobre /2018 09:17

    Le journaliste et militant socialiste français, anarchiste puis communiste Henri GUILBEAUX est une figure du pacifisme durant la première guerre mondiale.

       Journaliste littéraire dès 1906, dans plusieurs revues comme la Revue des lettres et des arts; il participe à des périodiques militants ou très engagés comme La Bataille syndicale, La Guerre sociale, L'effort libre, L'Assiette au beurre dont il devient rédacteur en chef sous le pseudonyme de James BURKLEY, jusqu'à la disparition de la revue en octobre 1912.

    En 1911, il publie l'un des premiers essais sur Jules LAFORGUE, puis se rapproche de Stefen ZWEIG. Il se rend fréquemment à Berlin où il fréquente des intellectuels ouverts au dialogue avec la France.

    En 1913, il sort chez Figuière une Anthologie des lyriques allemands depuis Nietzsche. Membre du Club anarchiste communiste, un groupe adhérant à la Fédération communiste anarchiste, il rédige des critiques d'art dans son journal, Le Mouvement anarchiste.

    Refusant l'esprit revanchard, la haine antiallemande et la "logique de guerre", il est proche, au sein des courants syndicalistes de l'époque, des militants Alfred ROSMER et Pierre MONATTE, qui, en juillet 1914, refusent l'Union Sacrée. Réussissant à se faire réformer, il se lie d'amitié avec Romain ROLLAND et participe à la Conférence de Kiental en 1916. L'année suivante, il lance la revue Demain avec Victor MARGUERITE, qui devient l'organe littéraire des Français expatriés en Suisse. Cette revue accueille toute la palette des opposants à la guerre depuis le tolstoïen Jean-Pierre JOUVE jusqu'aux révolutionnaires Marcel MARTINET et Raymond LEFEBVRE. Interdite de diffusion en France, elle publie des poèmes de Pierre Jean JOUVE, des essais de ROLLAND et de Marcel MARTINET. Durand cette période, Henri GUILBEAUX se fait vraiment l'homme des liaisons entre les différentes composantes du pacifisme français réfugié en Suisse.

Il faut noter que malgré la proximité idéologique manifestée avec LÉNINE, ce dernier ne comprend pas vraiment ces intellectuels français qui pourtant s'efforce de diffuser un enthousiasme en Europe pour la révolution bolchévique.

    Durant son exil, il se rapproche en avril 1917 de LÉNINE qui souhaite rentrer en Russie, et signe le protocole de Berne. Il devient le correspondant français de la Pravda, ce qui lui vaut des ennuis avec les autorités françaises qui obtiennent des autorités suisses qu'il soit arrêté (plusieurs fois) pour violation de la neutralité suisse. Désigné comme "futur Lénine français" par le 2ème Bureau français, il est condamnée par le Conseil de guerre pour Haute trahison à la peine de mort par contumace en février 1919. Il est alors extradé par les autorités suisses vers la Russie. La virulence des propos de l'écrivain, correspondant de Vie ouvrière en Suisse, toujours polémiste forcené selon les dires de ses propres amis, en fait une cible toute indiquée pour CLÉMENCEAU qui mène une répression du mouvement ouvrier, tout en jouant un jeu compliqué avec le nouveau pouvoir bolchévick.

    De mars 1919 à août 1923, il vit dans un premier temps à Moscou, puis après la mort de LÉNINE (seul allié face à STALINE), il part pour Berlin pour le journal L'Humanité. Il publie son essai sur Lénine directement en allemand. Expulsé du parti communiste français, il se retrouve sans ressources. Romain ROLLAND rejoint alors un comité de soutien pour que GUILBEAUX puisse revenir en France. Dix ans après sa condamnation, la sentence est cassé au cours d'un procès en révision, mais est moralement et physiquement trop fatigué pour exercer une quelconque influence, même dans les milieux pacifistes les plus proches. Il passe ses dernières années à mettre en garde contre le stalinisme. Selon Pierre BROUÉ, il travaille alors pour les services secrets français (en échange de sa grâce sans doute), et a même des élans de sympathie pour MUSSOLINI, mise sur le compte sur son épuisement moral et intellectuel.

Henri GUILBEAUX, Mon crime. Contre-attaque et offensive, Genève, Éditions de la revue Demain, avril 1918 ; Le portrait authentique de Vladimir Illitch Lénine, Librairie de L'Humanité, 1924 ; Du Kremlin au Cherche-midi, Gallimard, 1933.

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

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