Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
18 août 2014 1 18 /08 /août /2014 16:30

           Dans l'histoire humaine, les grands mouvements de tout ordre, sociaux, économiques, politiques et idéologiques restent grandement déterminés par le développement des pandémies, bien au-delà de l'issue de conflits à l'intérieur même du groupe humain. L'histoire de la peste de Jean VITAUX, médecin gastro-entérologue, le montre amplement.

   Il s'agit ni plus ni moins que des trois plus grandes pandémies dont on peut avoir connaissance dans de nombreux détails, soit des témoins de leur temps, soit des grandes enquêtes scientifiques bien après (épidémiologie historique, archéologie...). Rares, ces pandémies orientent ensuite la marche des civilisations.

D'abord par l'hécatombe elle-même, qui frappe toutes les classes sociales, toutes les catégories religieuses et qui détruit pratiquement les institutions du moment, ensuite par les terribles leçons que les contemporains en tirent, puis ensuite par le renouvellement des populations qui tranche avec la simple perpétuation des traditions, quels soient culturelles, économiques ou politiques.

Ces trois pandémies de peste, celle de Justinien (VIe siècle), celle dite de la peste noire de 1347 qui tue entre le tiers et la moitié de la population européenne et celle entre le XIXe et le XXe siècle, frappent lontemps de vastes régions et longtemps encore après ici ou là, de sorte que l'on pourrait parler de continuité dans le développement de la maladie, entre montée et pic d'épidémie, décroissante et résurgences périodiques, souvent aux mêmes endroits... La peste noire fut le moment où les quatre cavaliers de l'Apocalypse (Mort, guerre, famine et peste) semblaient annoncer la fin des temps. Ces pandémies ne frappent pas seulement l'Occident chrétien. L'Islam est particulièrement touché, la pandémie étant à l'origine sans doute du déclin de la civilisation du Croissant au Moyen Orient. Les territoires chinois, même si l'historiographie est moins présente dans nos esprits, sont touchés d'une manière semblable. Aujourd'hui encore, même si les agents de la maladie sont identifiés (seulement depuis 1894 et 1898) et les moyens de soigner opérationnels, le monde n'est pas à l'abri d'une autre épidémie. 

    Les circonstances du développement de la peste sont très liées au commerce et à la guerre, et parfois des imépratifs commerciaux brisent les mesures de quarantaine mises en place dans ces cas-là. Sans doute ces pandémies, avec celles moins importantes d'autres maladies, sont-elles l'illustration d'un aveuglément des humains qui se combattent par des méthodes (jets de cadavres par-dessus les murailles, développement de la recherche d'armes biologiques) qui favorisent le développement d'autres espèces, dans les confllts croisés interspécifique et intraspécifique. Et pour ajouter à la confusion d'un combat qui fait des millions de victimes à chaque fois, la peste semble souvent prendre fin par l'activité d'autres bacilles que les siens... Transmis par la puce du rat (de certains rats) à l'homme, les bacilles responsables mènent à la fois une véritable invasion dans les corps humains avant d'être eux-mêmes vaincus par d'autres bacilles sans doute moins nocifs. 

 

    A la question de l'avenir de la peste, le docteur VITAUX n'est guère optimiste pour l'espèce humaine. "La peste est une antrhopozoonose qui ne peut être éradiquée. En effet, il existe de nombreux réservoirs de rongeurs sauvages, souvent commensaux de l'homme, comme le rat noir et le surmulot. Malgré toutes les tentatives de dératisation, l'extraordinaire prolificité des rats, leur intelligence et le développement de résistances aux méthodes de dératisation font que l'on peut seulement contenir leur nombre et en limiter la prolifération, sans aucun espoir d'éradication de cette espèce honnie des hommes. Il persistera donc toujours un réservoir  de rongeurs potentiellement contaminables par le bacille pesteux.

Il est aussi impossible de se débarrasser des puces. Si l'hygiène corporelle a beaucoup diminué leur nombre dans les pays modernes, le parasitisme par les puces reste très fréquent dans tous les pâysoù l'accès à l'hygiène n'est pas aisé et où la promiscuité est importante. D'autre part, on peut difficilement lutter contre les puces des animaux sauvages, surtout si, comme les rongeurs, ils sont rarement visibles. Enfin, les insectes finissent pas très bien résister aux pesticides (encore un mot formé par peste!), comme on l'a vu avec les poux sur lesquels le DDT est devenu inefficace. Il faut ausi prendre en compte la toxicité, pour l'homme et l'environnement, de ces insecticides.

La rémanence du bacille pesteux dans la nature (même en l'absence d'auteurs hôtes) est considérable. Alexandre Yersin, à Hong Kong en 1894, avait déjà retrouvé des bacilles de la peste vivant dans le sol des maisons où des habitants étaients morts de la peste. Le bacille pesteux peut survivre un an chez la puce Xenopsylla cheopi, ce qui explique bien la transmission de la peste par des ballots de tissus infectés. (...).

Si la peste murine est donc très difficilement éradicable, la peste humaine peut sans doute revenir sous la forme de cas sporadiques ou de petites épidémies limitées, sylviatiques ou rurales, voire urbaines. Les précautions d'hygiène, les campagnes de dératisation ainsi que l'absence de contact avec les rongeurs sauvages peuvent en limiter fortement le nombre. Mais l'altération des conditions sanitaires et surtout les guerres sont susceptibles de favoriser la résurgence de tels foyers de peste. peut-on encore connaitre de grandes pandémies de peste? Cela est théoriquement possible, en raison des concentrations urbaines de plus en plus importantes sur la planète, car ni le rat, ni la puce de rat, ni le bacille de Yersin ne peuvent être éradiqués. La limitation de telles épidémies serait assurée par l'utilisation de traitements antibiotiques adaptés et d'une antibioprophylaxie prophylactique, ainsi et toujours que par des mesures de quarantaine efficces (et respectées!), mais le risque est le développement de souches ultra-virulentes du bacille de Yersin, et surtout leur résistance éventuelle aux antibiotiques car les bactéries du genre Yersinia sont très rapidement évolutives et toujours susceptibles de se transformer par mutations. Toutes ces voies ont malheureusement été testées dans des expériences de guerre bactériologique... heureusement rarement utilisées."

   De plus, rappelle l'auteur dans sa conclusion, "l'histoire des pandémies de la peste, même si elle est de mieux en mieux connue, contient de nombreux points obscurs : on ne sait pas pourquoi, par exemple, la pandémie se déclenche, ni surtout pourquoi elle s'arrête tout aussi brutalement. Les fins de la première et de la deuxième pandémlie sont datées avec précision (767 et 1720), sans que l'on en connaisse les causes, qui ne peuvent être médicales. Les travaux des archéologues et les paléozoologues nous ont permis de savoir que le rat noir existait dès l'Antiquité en Europe, mais il nous est impossible de connaitre le moment où il a été remplacé par le surmulot, et également de savoir quelles étaient les puces du rat en cause lors de ces deux pandémies anciennes. Il est possible, mais on ne peut le prouver, que la ligne d'arrêt de l'épidémie de Marseille en 1720 soit liée à la concurrence du surmulot, car, dans les conditions actuelles, la puce du rat noir Xenopsylla fasciatus ne vit pas en milieu tempéré, cependant le climat était plus chaud pendant l'optimum climatique. En rvanche, le peu d'impact de la troisième pandémie en Europe s'explique sans doute par la résistance du surmulot face à la peste : Rattus norvegicus est moins sensible que Rattus rattus à la peste ; sa puce, Nosopsyllus fasciatus, se bloque peu et est un moins bon vecteur de la peste que la puce du rat noir Xenopsylla cheopis ; enfin, il est immunisé en grande partie par une maladie voisine bénigbe due à Yersinia pseudotuberculosis. Ces faits sont totalement indépendants de l'homme et de la médeci,e. On note cependant souvent une coïncidence entre les épidémies de peste, les guerres et les famines."

  En sa dernière phrase (A quand la quatrième pandémie de peste?), l'auteur estime que le conflit interspécifique examiné ici a de beaux jours devant lui. Il est vrai que la perte de vitesse des services hospitaliers et médicaux en Occident et encore plus dans le reste du monde, la multiplication des échanges commerciaux non surveillés et l'augmentation des migrations (notamment illégales donc non contrôlés sur le plan sanitaire) humaines, l'accroissement du nombre de foyers de guerre dans le monde, le réchauffement climatique lui-même, constituent de bons facteurs pour la peste.

 

Jean VITAUX, Histoire de la peste, PUF, 2010, 200 pages.

Repost 0
11 août 2014 1 11 /08 /août /2014 09:54

   Assez loin d'une vision trop téléologique et d'un regard trop déformé par la situation intellectuelle actuelle de l'oeuvre de John LOCKE, on peut considérer qu'elle constitue bien, suivant les termes de sa propre époque, mêlant son nom à celui de DESCARTES par exemple, une "nouvelle voie des idées" qui se détache d'une lecture religieuse des événements et des choses, tant physiques que politiques. Il s'agit pour le prédicateur (il exerce son enseignement à Christ Church) et l'économiste qu'il est de réfléchir avec de moins en moins d'entraves religieuses sur les réalités du monde, de forger des outils de connaissance qui remplacent les Livres Saints, afin toutt simplement d'agir beaucoup moins et plus efficacement que par la passé. Son oeuvre constitue bien une sorte de point d'inflexion du spritualisme vers le matérialisme, même s'il ne peut pas être considéré comme un matérialiste (ce dont il s'en défendrait d'ailleurs...), de même qu'une sorte de point d'inflexion, avec celle de HOBBES, sur la nature du pouvoir. Cette "nouvelle voie des idées" bouleverse les perspectives dans bien des domaines et les auteurs suivants qui lisent les livres de John LOCKE, disent souvent avoir renoncé à croire en Dieu, alors même que ceux-ci se gardent d'attaquer frontalement l'idée de Dieu et les pouvoirs religieux. C'est notamment par des opérations de restrictions dans les sphères des activités humaines de l'intervention divine - même si l'origine religieuse du monde n'est pas déniée - que glisse la pensée. Dans ce XVIIe siècle européen, il s'agit bien d'un tournant dans l'histoire des idées que nous ne retrouvons pas dans d'autres cultures, mêmes marquées comme elle par le même monothéisme.

 

    Chacun, dans une Histoire du Matérialisme, Friedrich-Albert LANGE (1877), puis Pascal CHARBONNAT (2007) situent bien l'oeuvre de John LOCKE à ce "point d'inflexion" vers le matérialisme. 

Sur LOCKE, le premier écrit : "John Locke, né en 1632, chef des sensualistes anglais, intéresse sous plus d'un rapport l'histoire du matérialisme. Placé par son âge entre Boyle et Newton, il ne fit preuve de sa plus grande activité qu'après que Newton eut terminé ses travaux les plus importants ; et les événements qui amenèrent et accompagnèrent la révolution de 1688 eurent une grande influence sur sa carrière littéraire. Pour Locke comme pour Hobbes, des relations avec une des premières familles de l'Angleterre décidèrent de son avenir. De même que Hobbes, il étudia la philosophie à l'université d'Oxford ; mais il conçut pendant ses études un sentiment de dédain pour la scolastique, lequel se manifesta plus tardivement chez Hobbes. Descartes, qu'il apprit alors à connaitre, exerça sur lui une certaine influence ; mais bientôt il s'adonna à la médecine, et peu après il entra en qualité de conseiller médical dans la maison de lord Ashley, qui fut plus tard le comte de Shaftesbury. Il comprenait la médecine comme le célèbre Sydenham, qui travaillait alors à la réforme de l'art médical dégénéré en Angleterre (...). Ici, dèjà, il se montre comme un homme de bon sens, également éloigné de la superstition et de la métaphysique. Il cultivait aussi avec ardeur les sciences physiques. Ainsi, nous trouvons dans les oeuvres de Boyle un journal tenu longtemps par Locke et renfermant des observations daites sur l'air (...). Mais lord Ashley tourna l'attention de Locke vers les questions politiques et religieuses, que ce philosophe étudia à partir de ce moment-là avec autant de zèle que de constante. (...)". Confronté aux questions concrètes de son temps dans les sphères du pouvoir, d'ailleurs entrainé pendant toute sa carrière dans les vissicitudes politiques, John LOCKE s'occupent très vite de la solution de questions abstraites. "Il commence dès l'année 1670 son célèbre ouvrage sur l'entendement humain, dont l'entière publication n'eut lieu que vingt ans plus tard. (...). "Nous avons encore aujourd'hui, écrit-il, en Allemagne de prétendus philosophes qui, avec une sorte de lourdeur métaphysique, écrivent de longues dissertations sur la formation de l'idée et se vantent même d'avoir fait des observations exactes, au moyen du sens intime, oubliant que, peut-être, dans leur propre maison il y a des chambres d'enfants où ils pourraient suivre, avec leurs yeux et leurs oreilles, les détails de cette même formation. L'Angleterre ne produit pas semblable ivraie. Dans sa lurtte contre les idées innées, Locke fait appel à ce qui se passe chez les enfants et les idiots. Les ignorants n'ont aucun pressentiment de nos idées abstraites, et l'on ose prétendre qu'elles sont innées! Objecter que les idées innées sont dans notre esprit mais à notre insu, constitue, selon Locke, une absurdité. On sait en effet précisément ce qui se trouve dans l'esprit. On ne peut dire d'ailleurs que nous ayons conscience des idées générales dès que nous commençons à faire usage de notre intelligence. Bien au contraire, nous commençons par nous approprier les idées particulières. Longtemps, avant de comprendre l'idée logique de contradiction, l'enfant sait que ce qui est doux n'est pas amer.

Locke montre que le développement de l'intelligence suit une voie tout opposée. Notre esprit ne renferme pas tout d'abord quelques idées générales que l'expérience complète plus tard par des éléments spéciaux ; c'est au contraire l'expérience, l'expérience sensible, qui est la source première de nos connaissances. En premier lieu, les sens nous donnent certaines idées simples, terme général chez Locke et répondant en quelque sorte à ce que les herbatiens appellent "représentations". Ces idées simples sont les couleurs, les sons, la résistance qu'prouve le tact, les représentations d'espace et de mouvement. Quand les sens ont fourni un certain nombre de pareilles idées simples, alors se produit la combinaison des pensées homogènes qui donne, à son tour, naissance aux idées abstraites. A la sensation se joint la perception intérieure, ou réflexion, et ce sont là les "seules fenêtres" par lesquelles la lumière pénètre dans l'esprit obscur et encore inculte. Les idées de substances, de propriétés variables et de relations sont des idées composées. Au fond, nous ne connaissons des substances que leurs attributs, lesquels résultent des simples impressions produites sur les sens par les sons, les couleurs, etc. C'est seulement parce que ces attributs se montrent souvent dans un certain rapport que nous parvenons à former en nous l'idée d'une substance servant de base à ces phénomènes variables. Même les sentiments et les affections naissent de la répétition et de la combinaison viarée des sensations simples communiquées par les sens."  Notons que de nombreux de ses développements, John LOCKE ne mentionnent des interventions divines et ne donne pas de place, contrairement à de nombreux de ses contemporains, à Dieu. "Les vieilles propositions aristotéliques, ou soit-disant aristotéliques, d'après lesquelles l'âme commence par être "une table rase", et d'après lesquelles il ne peut y avoir dans l'esprit rien qui n'ait d'abord été dans les sens, obtinrent l'importance qu'on leur reconnait aujourd'hui, et sous ce rapport, on peut rattacher ces propositions au nom de Locke. 

L'esprit humain, qui se comporte comme un récipient (c'est cet auteur qui résume, et là cela mérite nuance...) relativement aux impressions des sens et à la formation des idées composées, fixe ensuite par des mots des idées abstraites qu'il vient d'acquérir, et il rattache arbitrairement ces mots à des pensées ; mais c'est alors qu'il entre dans une voie où cesse la certitude de l'expérience naturelle. Plus l'homme s'éloigne du sensible, plus il est sujet à l'erreur, qui se propage surtout par le langage. dès que l'on a pris les mots pour des images adéquates aux choses ou qu'on les a confondus avec des êtres réels et visibles tandis que ce ne sont que des signes arbitraires dont il faut user avec précaution à propos de certaines idés, on ouvre le champ à d'innombrables erreurs. Aussi la critique de la raison chez Locke se change en une critique du langage ; et grâce à ses idées fondamentales, cette critique acquiert une plus haute importance que n'importe quelle au partie de son système. En réalité, Locke a frayé la voie à l'importante distinction entre l'élément purement logique et l'élément psychologique-historique du langage ; mais à part les ébauches des linguistes, on n'a encore guère avancé dans cette direction (l'auteur parle en 1877). Et cependant, la plupart des arguments employés dans les sciences philosophiques pèchent grièvement contre la logique parce que l'on confond sans cesse le mot et l'idée. L'ancienne opinion matérialiste sur la valeur purement conventionnelle des mots se change donc, chez Locke, en une tentative de rendre les mots purement conventionnels, parce qu'ils n'ont un sens précis que grâce à cette restriction.

Dans le dernier livre, Locke étudie l'essence de la vérité et de notre intellect. Nous exprimons une vérité lorsque nous associons comme il convient les signes, c'est-à-dire les mots qui constituent un jugement. La vérité que nous traduisons ainsi par de simple paroles peut d'ailleurs n'être qu'une chimère. Le syllogisme a peu d'utilité, car notre pensée s'applique toujours, médiatement ou immédiatement, à un cas particulier. La "révélation" ne peut pas nous donner d'idées simples ; elle ne peut par conséquent étendre réellement le cercle de nos connaissances. La foi et la pensée sont dans des rapports tels que cette dernière peut seule décider en dernier ressort, autant que le permet sa portée. Locke finit cependant par admettre différentes choses qui sont au-dessus de notre intelligence et appartiennent dès lors au domaine de la foi. Quant à la conviction enthousiaste, elle n'est pas une marque de la vérité ; il faut que la raison juge la révélation elle-même, et le fanatisme ne prouve pas l'origine divine d'une doctrine.

Locke exerça en outre une grande influence par la publication de ses Lettres sur la Tolérance (1685-1692), Pensées sur l'Education (1693), Dissertations sur le Gouvernement (1689) et le Christianisme rationnel (1695). Mais tous ces écrits ne rendrent pas dans l'histoire du matérialisme. le regard perçant de Locke avait trouvé le point précis où se trahissait la pourriture des institutions transmises par le Moyen-Âge : le mélange de la politique et de la religion, et l'emploi du bras séculier pour le maintien ou la suppression des opinions et des théories. Il est facile de comprendre que si Locke eût atteint le but qu'il se proposait - séparation de l'Eglise et de l'Etat, et établissement d'une tolérance universelle pour les manifestations de la pensée - la condition du matérialisme aurait certainement changé. La dissimulation des opinions personnelles, qui se prolongea bien avant dans le XVIIIe siècle, devait disparaitre peu à peu. C'est le voile du simple anonymat qui fut conservé le plus longtemps ; mais lui aussi disparut à son tour lorsque d'abord le Pays-Bas, puis les Etats du Grand frédéric offrirent un asile sûr aux libres penseurs, et finalement lorsque la Révolution française donna le coup de grâce à l'ancien système."

 

   Le second restitue aussi l'importance de l'oeuvre de LOCKE dans l'histoire des idées matérialistes : il "réalise une synthèse de l'empirisme philosophique. Il donne sa forme achevée à l'empirisme, né du naturalisme philosophique, en cherchant la source véritable de la faculté de connaitre. Les frontières de la raison naturelle sont clairement tracées ; expérience et création se font face, étrangères, mais respectueuses l'une de l'autre." Dans une oeuvre de jeunesse, Essai sur la loi de nature (1664), il affirme déjà les principes qu'il développe par la suite. "En créant le monde, la divinité lui a donné une loi qui lui est propre, "la loi de nature" qui peut être comprise pour elle-même, à partir des sens et de l'expérience. Cette coexistence entre création et expérience a une double signification. D'une part, nature et divinité sont deux entités que la raison humaine doit traiter indépendamment. D'autre part, cette même raison ne doit pas perdre de vue que la nature tire son existence du divin. Ces deux thèses complémentaires constituent l'essence de l'empirisme natualiste. Ce double présupposé soud-tend la démarche de l'Essai sur l'entendement humain. Locke a pour objectif de découvrir la source et les limites de la connaissance humaine. Il adopte une méthode identique à sa thèse principale : l'expérience fournit à la raison son seul et véritable matériau pour connaitre le monde ; la démonstration de cette idée doit s'appuyer sur des arguments tirés de l'expérience. Le fond et la démarche de cette eouvre monumentale se réfléchissent ; en quelque sorte, ils s'autovalident l'un l'autre. Ce jeu de miroir repose sur une conception de la nature autonome, dont la loi est accessible naturellement, en dehors de son tribut originel du divin."

 

    Se guidant de l'ouvrage de Marc PARMENTIER (Introduction à l'Essai concernant l'entendement humain de Locke, PUF, 1999), Geneviève BRYKMAN introduit l'Essai..., étudié pour lui-même, par des lignes directrices :

- elle dégage en quoi Locke était perçu comme le promoteur de la nouvelle voie des idées, que ses premiers lecteurs tenaient pour être une "voie cartésienne", en dépit de la critique de l'innéisme qui pouvait mettre l'Essai aux antipodes de la philosophie de DESCARTES ;

- elle établit que, s'opposant aux métaphysiques antérieures et en prédécesseut de KANT, LOCKE fait de la philosophie une entreprise principalement critique, aux antipodes d'un certain commentaire philosophique de textes religieux, tout de même après tout l'entreprise intellectuelle la plus courante jusqu'au XVIe siècle. Le philosophe anglais s'attache à défaire les préjugés contenus dans l'impensé du langage afin de mettre en évidence, chez les philosophes, un désir incontrôlé de dire plus qu'ils ne savent, sans égard à leurs capacités réelles de connaitre.

    Jean-Pierre CLÉRO, de son côté, s'attache à faire ressortir que même dans ses textes religieux, John LOCKE met en avant et une tolérance comme notion morale fondamentale et une dynamique de la vérité la plus directement rattachée aux expériences et à la sensibilité humaines. On a pu lire LOCKE comme un chrétien sincère ou comme un athée crypté, mais l'essentiel demeure bien dans sa participation à cette inflexion de la pensée occidentale vers un matérialisme.

 

    Pour situer l'ensemble de l'oeuvre de John LOCKE, Sylvain AUROUX indique que "c'est (lui), dans le célèbre Essay concerning Human Understanding (1690), qui a fondé ce courant de pensée qui sera largement dominant parmi les Lumières anglaises et françaises". Soit le vaste courant philosophique appelé empirisme (en dehors de toute connotation ambigüe qui voudrait le rapprocher de l'observation tout azimut sans attache théorie certaine), qui a sa source chez BACON (1561-1626), dans son Novum Organum (1620) et son éloge de l'induction, et plus généralement, dans l'opposition au cartésianisme d'auteurs anglais (qui n'est pas réellement celui de DESCARTES...) comme hobbes (1588-1679) ou français comme GASSENDI (1592-1655)...

  L'empirisme "se caractérise par le refus des idées innées et l'affirmation du primat de l'expérience dans la méthode scientifique. Pourtant, il faudra attendre la première critique (1781) de Kant (1724-1804), dans ses remarques sur les antinomies, pour que le terme emipirismus finisse par désigner explicitement un type de doctrine philosophique (l'Encyclopédie (de DIDEROT et d'ALEMBERT) ne retient que le sens antique : "médecine-pratique uniquement fondée sur l'expérience"). C'est de son opposition aux grands systèmes métaphysiques postcartésiens (Malbranche, Spinoza et Leibniz) et, plus généralement de ce qui est identifié très tôt comme philosophie rationnelle, plus encore que de références à des auteurs de l'Antiquité développant des thèmes analogues (Aristote, Epicure et Lucrèce), qu'il tire initialement sa consistance. Pour la philosophie rationnelle, empirique, qui est un adjectif, sert à qualifier une forme inférienre de connaissance ou une forme d'activité non réflexive. C Wolf (1679-1754), le disciple de Leibniz qui popularisa la rationnalisme dogmatique, dans sa Philosophia rationnalis sive logica (1728), oppose la cognito historica à la cognita philosophica qui est la connaissance par raison. Cette dichotomie se retrouve aussi bien dans le Neue Organon (1764) de J H Lambert (1728-1777) que dans la Logique (1800) de Kant. Historica est synonyme de empirica. Wolf oppose aussi sa Psychologica empirica (1732), science qui établit par l'expérience les principes rendant compte de ce qui se passe dans l'âme humaine, à sa Psychologica rationalis (1734), science qui établit tous les possibles découlant de la notion de l'âme humaine. En fait, il s'agit, dans cette dernière, de l'explication des éléments décrits dans la psychologie empirique. le développement de l'empirisme passe par la critique de la prétention de la raison à aller au-delà de l'expérience : c'est ce qu'en retiendra Kant, même si en baptisant la doctrine, il entend la dépasser par l'idéalisme transcendantal."

 

    Enfin, dans l'oeuvre de John LOCKE, il est difficile de dissocier sa défense de la tolérance et d'un certain matérialisme de son opposition de classe aux prétentions royales et religieuses. Prenant beaucoup ses éléments dans le milieu intellectuel des Provinces Unies libérées du despotisme, les Deux Traités sur le gouvernement peuvent être considérés comme des moments essentiels de la préparation et de la consécration idéologique de la Glorieuse Révolution anglaise, comme l'écrit Domenico LOSURDO. "Il s'agit de textes traversés en profondeur par le pathos de la liberté, par la condamnation du pouvoir absolu, par l'appel à l'insurrection contre ces méchants qui voudraient priver l'homme de sa liberté et le réduire en esclavage. Mais, de temps en temps, dans cet hymne à la liberté, on trouve des passages effrayants, dans lesquels rôde la légitimation de l'esclavage dans les colonies." Actionnaire de la Royal African Company, John LOCKE s'intéresse à la traite des esclaves, mais aussi en tant que secrétaire (1673-1674) du Council of Trade and Plantations, à l'avancée expansionniste des colonies blanches. "De façon répétée, le Second Traité fait référence au "Sauvage des Indes" qui rôde, "insolent et nuisible", dans les "bois sauvages et les déserts en friche de l'Amérique". Ignorant le travail, qui seul donne droit à la propriété, et occupant une terre non rentable "faute de tout travail de mise en valeur", l'Indien habite des "territoires vacants et sans maitre", in vacuis locis. En plus du travail et de la propriété privée, les indiens ignorent aussi l'argent. Ainsi, non seulement ils sont étrangers à la civilisation, mais ils "ne se sont pas non plus joints au reste de l'humanité". Les hommes ne sont pas les seuls à condamner leur comportements ; il va sans dire que "Dieu (leur) command(e) de travailler" et d'accédeer à la propriété privée, qu'il ne peut accepter que le monde qu'il a créé reste "toujours indivis et inculte". Même dans L'essai sur la tolérance, de nombreux peuples sont exclus du bénéfice du nouveau courant des idées libérales, des Indiens aux papistes, des catholiques anglais aux catholiques irlandais, comme les populations de "brigands"... L'auteur met bien en évidence la nature du libéralisme lockien, comme d'ailleurs du libéralisme en Europe et aux Amériques de cette période, la naissance à la fois de ce libéralisme et de l'esclavage racial. Une lecture attentive des textes, non expurgées d'éléments qui n'entrent pas dans la glorification actuelle du libéralisme, indique que John LOCKE s'adresse bien toujours, que ce soit en théorie ou en pratique, aux autres propriétaires (de terres et d'esclaves), qui comme lui allient tolérance (bien ordonnée), défense contre l'absolutisme (religieux et royal), souvent en opposition avec les intérêts du commerce et de la libre disposition des esclaves. Rien bien entendu n'empêche ensuite d'autres théoriciens et d'autres praticiens, comme ils l'ont largement faits alors, de reprendre à leur compte les mêmes principes libéraux pour le compte de catégories bien plus larges de population, accélérant ainsi l'évolution vers la sécularisation et le matérialisme...

 

Domenico LUSORDO, Contre-histoire du libéralisme, La Découverte, 2013. Sylvain AUROUX, article sur l'empirisme, dans Dictionnaire européen des Lumières, PUF, 2010. Jean-Pierre CLÉRO, Locke, Ellipses, 2004. Geneviève BRYKMAN, Locke, Idées, langage et connaissance, Ellipses, 2001. Friedrich-Albert LANGE, Histoire du Matérialisme et Critique de son importance à notre époque, (1877) Coda 2004. Pascal CHARBONNAT, Histoire des philosophies matérialistes, Syllepse, 2007.

 

Cet article complète celui portant sur LOCKE.

 

PHILIUS

Repost 0
6 août 2014 3 06 /08 /août /2014 13:30

       L'attitude du Judaïsme originel envers la sexualité constitue une sorte de prototype pour toutes les religions monothéistes et leurs déclinaisons multiples. Comprendre la sexualité en mode chrétien ou musulman est difficile sans comprendre cette attitude qui tranche avec la plupart des religions polythéistes qui ne font pas toutes des questions de sexualités un thème si dramatisé. Ce qui ne veut pas dire que dans ces dernières, d'autres aspects qui nous paraisent très déplaisants (pratique du cannibalisme, de l'esclavage sexuel de masse, sacrifices humaines, violences rituelles...) n'offrent pas autant des aspects dramatiques et oppressifs. En fait en matière de conflits, il semble bien que les religions monothéistes "choisissent" souvent de passer par la sexualité (individualisée qui plus est) plus que pas d'autres modes pour la vie (et la survie) des sociétés humaines. Cela n'ôte en rien un caractère oppressif (souvent revendiqué par ailleurs...) sur la sexualité et par extension en quelque sorte sur le corps humain, notamment sur celui de la femme. Beaucoup d'auteurs prennent pour point de départ explicatif et descriptif la Bible, tant est que, dans parfois l'ignorance du fonctionnement réels des sociétés juives dans l'Antiquité et même nettement après, qu'il s'agit sans doute du meilleur moyen d'étudier la prégnance des attitudes du judaïsme envers la sexualité. Vu la véhémence et même une certain violence exprimée dans les textes les plus anciens, il semble bien qu'autour de la sexualité ait eu lieu des combats cruciaux dont les religions constituées (les premièrs judaïsmes institutionalisés) ne sont que le produit.

 

    La Bible, écrivent les auteurs d'un Dictionnaire du Judaïsme sous la direction de Geoffrey WIDOGER, "ne conçoit le problème des relations sexuelle que dans le cadre des lois sur le mariage ; d'autre part, elle en fait un élément essentiel de la vie mariale." Passant directement à la deuxième version de la conception de la femme décrite dans la Genèse, les auteurs écrivent encore que "la femme a été créée (...) parce qu'"il n'est pas bon que l'homme vive isolé" et la femme serait "une aide digne de lui".

"Union de l'homme et de la femme et sexualité sont ainsi évoquées de pair dès les premiers versets de la Genèse. Le but du mariage est double : la procréation et la compagnie de l'autre, en d'autres termes, la fondation d'un foyer et d'une famille d'une part, la sortie de l'isolement d'autre part. Mariage et procréation constituent, dans l'optique juive, un acte éminemment religieux - la toute première mitsvah - qui reflète la tâche de transformer le monde." Le Talmud (ce qui est déjà un commentaire très élaboré de la Genèse...) considère que les relations sexuelles sont un droit de la femme et un devoir du mari. Ce qui entraine un certain nombre de préceptes (dans la Hallakah) sur les conditions de la vie conjugale. Laquelle est exempte, toujours suivant les textes de référence, de romantisme. Les conjoints ne se marient pas parce qu'ils s'aiment mais s'aiment parce qu'ils vivent mariés. Les indications suivant la vie professionnelle ou les humeurs réciproques des époux (dans les cas d'animosité par exemple) abondent, leur relation devant être, de toute façon exclusive et totale. L'attention portée aux besoins physiques de l'autre constitue un pilier fondamentale de la vie du couple et en cela, la validité du mariage est fortement liée à la qualité des relations sexuelles, ce qui ouvre des possibilités d'évolution des moeurs dans le temps, soit dans le sens d'un durcissement de l'attitude du mari (rarement dans l'autre sens...), soit dans le sens d'une réflexion profonde sur les conditions masculine et féminine. Tout cela est recouvert d'une certaine manière par les prescriptions de pudeur et de retenue dans l'accomplissement de l'acte sexuel lui-même. certains comportements sont prohibés et d'autres recommandés. Ces presceptions couvrent le temps et le lieu des relations sexuelles : de nuit, dans un lieu clos et privé, après échange de tendresse et de mots d'amour. L'auteur anonyme du livre Iggèret ha-qodech (La lettre sur la sainteté, XIIIe siècle, traduction par Ch. MOPSIK, éditions Lagrasse, 1986) précise que la sexualité est "chose éminemment pure et sainte, lorsque les intentions qui animent l'acte sont pures et saintes et qu'elles dictent temps et lieux adéquats (...) Ce qui est la volonté du Créateur ne peut jamais et en aucun cas être objet de honte ou entaché tant soit peu de laideur". 

Les auteurs du dictionnaire écrivent encore : "Les sages considèrent l'instinct sexuel comme l'expression du yêtse ha-ra : incontrôlé, il mène au mal ; maitrisé, il s'investit dans l'action bonne. L'homme est créé capable de gouverner sa libido. C'est un lieu commun de l'éthique juive de ne jamais tenter de nier ni a fortiori de réprimer les besoins naturels du corps, mais d'exiger d'en investir les moyens au service des fins les plus hautes. D'où le triple cadre principal des relations conjugales (...) d'intimité, de permanence et de sensibilité chaque jour affinée aux besoins physiques de l'autre. Cadre principal qui onclut également un certain nombre de prescriptions rituelles de pureté, telle l'abstinence absolue au moment des règles : ces prescriptions interdisent formellement les rapports sexuels pendant la période menstruelle proprement dite à laquelle s'ajoutent les sept jours "purs"."

En ce qui concerne les péchés sexuels, le judaïsme ne considère les relations sexuelles que dans le cadre de l'établissement d'une famille, dans l'amour et le consentement mutuel. Tous les autres actes sont contre nature, et selon certains textes les relations sexuelles avec une femme non juive sont également condamnées pour ne pas encourager la lascivité, de même qu'est interdite la fréquentation de prostituées. Bien entendu, la masturbation, l'homosexualité masculine et féminine, l'adultère... sont interdits. De même, le viol constitue une transgression, la responsabilité étant souvent imputée à la femme n'ayant pas fait appel au secours.

 

    Au-delà de la simlicité relative des principes fondamentaux décrits ci-dessus, il est difficile, indique Freddy RAPHAËL, d'apréhender exactement, dans l'épaisseur et la diversité historiques, le rapport du judaïsme à la sexualité. La dispersion des communautés juives à travers le monde et la diversité de leur statut, même si demeure la volonté farouche de garder l'identité juive, constitue un facteur de porosité en ce qui concerne les comportements sexuels. Plusieurs approches sont possibles et notre auteur en examinent certaines. Ainsi , le sociologue de l'Université Marc Bloch de Strasbourg distingue une interprétation théologique et une analyse socio-historique.

    L'interprétation théologique, reformulée au cours du temps, s'accompagne d'un système de pratiques qui lui-même se renouvelle. "La lecture de penseurs qui se reconnaissent du Judaïsme des XXe et XXIe siècles, tels qu'Emmanuel Lévinas, André Neher, Stéphane Moses, Eliane Amado-Valansi, interroge les textes à partir des catégories de la modernité. C'est en affrontant , dans une démarche quelque peu aride, les fluctuations du droit rabbinique que l'on peut saisir, à partir de ce point de vue révélateur, les normes et les représentations qui sous-tendent le code prescriptif. Il s'agit d'appréhender la logique en actes d'un style de vie. Le code fondateur, qui a sa signification propre dans l'espace-temps biblique où il s'origine, ne garde sa pertinence aux époques ultérieures, dans des contextes sociaux, économiques, politiques et culturels spécifiques, que si la lecture en est renouvelée. La législation juive, la halaka, signifie étymologiquement la "démarche", c'est-à-dire la créativité continuée. La loi s'inscrit dans une tension dynamique, jamais achevée, entre la reproduction qui est de l'ordre de la conformité, et l'invention, qui, elle aussi, se réclame de la fidélité."

    L'auteur distingue cinq périodes dans le statut de la femme et de la sexualité :

- la société patriarcale de la Bible ;

- l'époque du Talmud ;

- le contexte médiéval ;

- depuis la Révolution française, l'entrée progressive dans la modernité ;

- la période contemporaine qui se caractérise par des tensions et des ajustements difficiles.

L'auteur rappelle que les Juifs sont passés d'une structure clanique à la constitution d'un peuple, par l'Exil, la Dispersion, l'Intégration dans les pays d'accueil, la Shoa et la création de l'Etat d'Israël, avec un impératif catégorique : durer, traverses le temps, avec l'acharnement de ceux à qui l'on dénie le droit à l'humanité et même à la vie.

    Freddy RAPHAËL se refère aux travaux de Robert HERTZ (Sociologie religieuse et folklore, PUF, 1928, 1970), auparavant redécouvert par Georges BALANDIER, sur la séparation du sacré et du profane qui permet au monde et à la société de subsister par un ensemble d'interdits et de tabous. Dans cette coupure, qui se traduit par un dualisme qui régit l'ordre social et notamment les rapports entre les sexes, c'est du côté du profane que "viennent les influences funestes qui oppirment, amoindrissent, gâtent les êtres" (Georges BALANDIER, Préface dans l'ouvrage de Hertz). Les catégories du pur et de l'impur sont en homologie étroite avec celles du sacré et du profane et ces catégories se retrouvent autant dans l'alimentaire, dans l'habillement que dans les relations entre sexes. La femme est redoutée comme un vecteur privilégié de l'impur et fait donc l'objet de prescriptions serrées, en terme cotoiements. Cela à un rapport direct avec la vision du rôle du sang, une certaine crainte qui se manifeste par un certain nombre de tabous (notamment pendant les périodes menstruelles et souvent au-delà, dans une sorte d'esprit de précaution...). La sexualité bilibique aboutit à un "matriarcat vital et à une misogynie refoulée" dont les livres apocryphes du bas-judaïsme montrent de nombreux indices. L'auteur revient à plusieurs reprises sur les deux récits de la création de l'homme, le premier qui fait naitre l'homme et la femme en même temps et le second qui fait naitre la femme après l'homme, dans le texte de la Genèse. Il semble bien que la représentation et la situation de la femme se soient aggravés depuis les temps les plus anciens, pour aboutir à son exclusion de la vie religieuse publique. Des lois de décence et d'absence de provocation deviennent plus restrictives pour les femmes, qui doivent dissimuler les parties attirantes de leur corps.

   Dans la tradition hébraïque, qui s'élabore à partir de la l'époque biblique, c'est la structure patriarcale qui détermine le statut respectif de l'homme et de la femme. La nécessité de construire et de poursuivre une lignée représente un impératif catégorique dans le monde biblique et talmudique. Le Talmud renforce le dispositif qui rend la femme à la fois dépendante et inférieure à l'homme ; les passages sur l'adultère sont parmi les plus véhéments, avec un arsenal répressif à la clé, qui n'épargne aucun membre de la famille. 

    La reconnaissance du désir dans la tradition du Talmud pousse même à encadrer plus strictement la fréquence des moments et la nécessité d'accomplir le devoir conjugal. Sans doute la proximité de cultures très différentes du judaïsme renforce t-elle cette tendance, pour ancrer l'identité juive plus fortement encore dans les mentalités et les comportements. Selon la lettre sur la Sainteté, attribuée à Rabbi Joseph GIKATILA au XIIIe siècle en Espagne, "dans le secret de l'acte sexuel, c'est le secret de la perpétuation d'Israël conçu comme lieu de résidence de la présence divine qui est en question". Lorsque l'homme et la femme s'unissent, ils ne perpétuent pas l'espèce humaine "dans son animalité mortelle", mais ils "accroissent la ressemblance à Dieu, la divinité de l'homme".

    "Force est de constater qu'à travers l'histoire, dans le domaine du droit rabbinique, deux traditions n'ont cessé de s'affronter, qui s'enracinent dans les deux récits de la création de la femme dans la Genèse. (...) (...). Le désir est reconnu et valorisé dans le judaïsme, de l'époque biblique à nos jours, comme une dimension de la vocation humaine. Il doit, certes, être assouvi dans le cadre de la législation, mais il a sa légitimité en dehors de la procréation. "Il est permis et recommandé pour un homme d'avoir des relations sexuelles avec une femme enceinte ou une femme stérile" (Pauline BÉBÉ, Isha, Calmann-Lévy, 2001). La jouissance fait partie du projet divin comme en témoigne le Cantique des Cantiques, où "le plaisir physique est abordé sans détour" et où la femme "peut initier l'amour, ressentir et décrire ses sensations" (BÉBÉ). Cette auteure souligne à juste titre le fait que ce livre prend le contre-pied de la vision dominatrice de l'homme sur la femme, qui prévaut dans le second texte de la création de la Genèse.(...)".

     De nombreux écrits de la période contemporaine soulignent cette rupture, amorcée dans la période des Lumières, et qui se diffuse plus ou moins selon les tendances internes au judaïsme et les problématiques d'intégration aux communautés nationales. On retrouve dans l'Etat d'Israël une véritable mosaïque de conceptions très différentes de la sexualité, occasion de nombreux conflits qui déteignent dans des registres sociaux et économiques. L'expression "judaïsmes" se trouve justifiée par rapport à une vision unifiée du Judaïsme dans cette disparité conflictuelle des attitudes et des comportements sur la sexualité humaine.

 

Freddy RAPHAËL, Religion et sexualité dans le judaïsme, dans Religion et sexualité, L'Harmattan, 2002. Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, Cerf/Robert Laffont, collection Bouquins, 1996.

 

RELIGIUS

Repost 0
Published by GIL - dans RELIGION
commenter cet article
5 août 2014 2 05 /08 /août /2014 12:40

   A propos de la philosophie politique chinoise officielle, peut-on encore parler de maoïsme? En dehors des obscurités entretenues sur le fonctionnement du Parti Communiste, les différents interprétes officiels chinois semblent entretenir également une certaine ambiguïté, à l'heure où le plus grand pays du monde connait des bouleversements rapides. Un certain néo-maoisme est énoncé, entre la fidèlité aux principes issus de la victoire des communistes, les nécessités d'ouverture au monde non chinois et les évolutions provoquées par de nouvelles données économiques et démographiques. Maints observateurs extérieurs estiment que le maoïsme, en tant que tel, est plutôt une idéologie moribonde ou défunte.

 

    Si les institutions de la République populaire restent largement inchangées et fondées sur des principes identiques depuis le début des réformes en 1979, et même depuis 1949, au sommet desquels se trouve le rôle dirigeant du PCC, au cours des vingt dernières années l'économie et la société ont connu des bouleversements sans précédents. Lesquels ne peuvent que changer de manière profonde - et souvent discrète - la philosophie politique marxiste en vigueur. C'est une adaptation progressive et constante du système politique chinois dans son ensemble qui se dessine (et pas seulement sa philosophie politique), avec à la clez, selon certains observateurs, la question à la fois de sa nature et de son avenir ou, pour le dire franchement comme certains, de son espérance de vie (Jean-Pierre CABESTAN). Les poussées de débats démocratiques qui bousculent de temps à temps la vie politique officielle, dont sans doute nous ne percevons que la surface et les manifestations les plus spectaculaires, provoquent des évolutions sur tous les plans. Les bouleversements économiques et sociaux sont de plusieurs ordres : la mondialisation économique et sociale, le vieillissement de la population, le creusement des inégalités sociales, de plus en plus visibles, une urbanisation accélérée, dont l'équivalent ne se trouve même pas dans l'Angleterre du XIXe siècle. Et aussi l'apparition d'un profond fossé entre générations. C'est ainsi une industrialisation accélérée, doublée d'un exode rural massif, qui change le visage de la Chine. Même l'organisation du PCC, fortement hiérarchisée et en ramifications multiples de la capitale jusqu'au plus petit village, ne peut qu'être touchée par ces bouleversements, les acteurs sociaux réclamant faire partie du jeu intellectuel et politique se multipliant à l'aune de ces modification économiques. 

  En ce qui concerne la mondialisation, rétrospectivement les événements de Tiananmen de 1989  apparaissent comme ceux d'une première rencontre, d'un dialogue esquissé et bâclé avec le monde extérieur, après dix années d'une ouverture prudente engagée par l'équipe de Deng XIAOPING en 1978 et qui succédait à vingt ans d'isolement maoïste et à trois décennies de guerre froide. L'information reste restreinte et contrôlée, mais les réformes et l'internationalisation ont indéniablement réduit la distance qui sépare la société de la République populaire de celles du reste du monde. Le modèle de vie et de consommation occidental se diffuse en plein régime communiste, à commencer par les hautes couches politiques et économiques de la société chinoise. A noter que cette évolution, si elle a pu être freinée par ces années d'isolement et de guerre froide, remonte loin. A la fin du XIXe siècle déjà, les élites envoyaient leurs fils apprendre les techniques occidentales dans les meilleures universités européennes et américaines... Dans le grand combat idéologique entre modèle occidental et modèle chinois ancestral en Chine, il semble bien qu'à travers l'industrialisation menée à l'européenne, les valeurs philosophiques aient évoluées, et sans doute de manière presque irréversible...

 

    Le directeur de recherche au CNRS et chercheur associé à Asia Centre (Paris) et au Centre d'études français sur la Chine contemporain (Hong Kong), Jean-Pierre CABESTAN écrit qu'"on serait tenté de proposer l'hypothèse que l'on n'a pas affaire à une Chine, mais des Chines très diverses et contradictoires. Quiconque se rend dans ce pays en prend vite conscience. Néanmoins, gardons à l'esprit que ces sociétés chinoises sont gouvernées par un seul système politique, placé sous la houlette d'un seul parti, le PCC, et que l'économie comme la société chinoises ne peuvent être appréhendées que dans leur ensemble".

Il pointe ce qu'il appelle les "paradoxes du système politique chinois" expression directe de l'idéologie ou de la philosophie politique qui se dénomme encore maoisme. "Les institutions de la République populaire apparaissent comme le reflet d'un Empire immobile, rétif aux réformes et arc-bouté à une idéologie d'un autre âge, tandis que l'économie et la société chinoise vivent de plus en plus à la même heure que le reste de la planète." Son hypothèse, qu'il avance après d'autres, est que "les transformations économiques et sociales de la Chine ont progressivement "corrompu" son système politique, le transformant peu à peu en une construction nouvelle et atypique qui, sans avoir complètement rompu avec les structures léninistes du Parti communiste ou même avec l'idéologie marxisto-stalinienne des pères du régime, a accouché d'une autre réalité, certes autoritaire parce que dirigée par un parti unique, mais aussi modernisatrice, entrepreneuriale, réactive et, dans une certaine mesure, consultative. "

Ce régime autoritaire se transforme, dans un processus d'adaptation-consolidation contrarié par des réformes déstabilisantes orientées par le même parti qui s'adapte. Car loin d'être monolithique, ce Parti se compose de forces politiques qui se livrent à des batailles de positions, qui ressemblent à ce que la soviétologie avait essayé de comprendre (mais peu réussi) en son temps pour les évolutions internes du Parti communiste soviétique. L'explosion actuelle des recherches sur la politique en Chine ne doit pas faire oublier les grandes difficicultés d'information sur ce qu'il s'y passe. Face aux chercheurs se dresse comme une sorte de forteresse dont les trous se forment et se bouchent tour à tour... Si une opposition politique et culturelle existe réellement, elle est multiforme, réprimée là, contrôlée ici, venant de l'extérieur du Parti là (notamment à l'occasion de grandes révoltes ouvirères et paysanne ou de grands mouvements sociaux) ou même de l'intérieur même du Parti... 

 

           L'idéologie et la mission du Pari communiste, telles qu'elles sont définies, varient suivant des modalités subtiles, même si son socle reste le même de Congrès en Congrès. Ainsi les statuts actuels approuvés en novembre 2012 en son XVIIIe Congrès disent que "le Parti communiste chinois est le détachement d'avant-garde de la classe ouvrière chinoise, en même temps que celui du peuple et de la nation chinoise, ainsi que le noyau dirigeant de la cause du socialisme à la chinoise ; en tant que tel, il incarne les exigences du développement des forces productives avancées en Chine, l'orientation du progrès de la culture chinoise avancée et il incarne enfin les intérêts de l'immense majorité de la population de notion pays. L'idéal suprême et le but final du Parti résident dans l'accomplissement du communisme."

Jean-Pierre CABESTAN explique qu'avec ces formulation, inchangées depuis 2002, le Parti reste fidèle aux idéaux marxistes mais qu'il ne représente pas seulement la classe ouvrière, mais aussi l'ensemble de la nation, ce qui autorise nombre d'"entorses" aux dogmes initiaux de la transition vers le communisme. Il s'agit bien d'un socialisme "à la chinoise", formule tirée dès 1987 des réflexions des réformistes avec l'accord de Deng XIAOPING. Il y a d'ailleurs une sorte d'entassement des concepts qui donne à la philosophie politique officielle l'allure d'une idéologie conservatrice et nationaliste, dans une volonté de favoriser "l'harmonie sociale" plutôt que "la lutte des classes", évolution qui se comprend aussi comme un rapprochement net entre confucianisme et socialisme. Depuis le début des réformes en 1979, le PCC insiste sur la nécessaire adapatation des théories maxistes à la réalité chinoise, suivant un processus engagé par Mao ZEDONG lui-même. Mais  dans deux domaines essentiels, les idées directrices du PCC restent marquées par le marxisme orthodoxe, comme notre auteur le pointe lui-même :

- l'attachement à la prééminence de l'économie étatique et les privilèges conservés par les entreprises d'Etat chinoise : c'est le sens du concept d'économie socialiste de marché introduite dans les années 1980. Les statuts du Parti rappellent que la propriété publique des moyens de production doit demeurer "prédominante". De fait, même dans la partie "privatisée" de l'économie, l'administration chinoise est encore très présente, et dans la nomination aux postes importants, et dans l'orientation économique des entreprises ;

- les principes d'organisation du Parti sont demeurés en grande partie léninistes, en dépit d'une tentative peu concluante, depuis 2007, d'élargir les procédures démocratiques d'élection et de décision au sein du PCC (notamment dans les zones rurales et en bordure des zones urbaines).

        Sur la pensée de Mao ZEDONG, Jean-Pierre CABESTAN explique qu'on peut en dire la même chose. Cette pensée, depuis le bilan tiré par le Parti en 1981 de l'action du fondateur du régime après 1949 (70% positif, 30% d'"erreurs"), "a été progressivement détachée de son auteur pour constituer ce que les statuts du Parti appellent la "quintessence de la sagesse collective du Parti". A travers cette habile formule, le PCC ne retient que la contribution de Mao à la victoire de 1949 et à l'établissement des bases du système socialiste actuel, autrement dit le Mao qui précède le Grand Bond en avant (1958-1960) et la Révolution culturelle (1956-1976). Sa théorie de la continuation de la lutte des classes sous la dictature du prolétariat, son volontarisme ou sa foi dans la mobilisation des masses et la plasticité de l'âme humaine ont été largement oubliés. En revanche, ont été remis à l'honneur son pragmatisme (tout relatif), son nationalisme et les aspects de sa pensée politique qui trahissaient une filiation - souvent niée - avec le confucianisme, notamment le rôle d'éducateur et l'exemplarité des gouvernants."

Mais le chercheur associé à Asia Centre indique que l'influence de la pensée de Mao ZEDONG est plus profonde et "pernicieuse" que ne l'indiquent les textes officiels. "Le concept de contradiction ainsi que la distinction entre les  "contradictions au sein du peuple" et les "contradictions antagoniques" (entre mes ennemis et moi)  continuent d'influencer à la fois le langage quotidien et l'approche que le Parti privilégie encore souvent face à ses détracteurs et au monde extérieur. En d'autres termes, si les intérêts du PCC, ou plus largement , du pouvoir chinois et de la République populaire sont menacés, la contradiction peut rapidement devenir antagonique et les opposants ou "forces hostiles" se transforment ipso facto en ennemis et sont soumis à la répression (prison, résidence surveillées, silence forcé) ou à l'ostracisme (refus de contacts et de visa). Ce que confirment l'étude d'histoire de Merle GOLDMAN (Histoire de la Chine) : l'obsession du complot reste constante. 

C'est la raison pour laquelle la lutte des classes n'a pas complètement disparu des statuts du Parti (...)". Outre par le renouveau du populisme ou la nostalgie de la Révolution culturelle chez certains responsables chinois, "la vision du politique et du pouvoir que Mao a privilégiée est loin d'avoir disparu en Chine : au contraire, fondée sur les classiques chinois que sont L'Art de la guerre de Sun Zi, la Chronique des royaumes féodaux à l'époque de Zhou orientaux, L'Histoire romancée des trois royaumes ou Au bord de l'eau, cette vision perpétue une approche totalisante et militaro-stratégique de la conquête et de la conservation du pouvoir, à travers des alliances trahies et des complots organisés ou déjoués, bref une vision autoritaire de passéiste du politique qui reste encore très prégnante au sein des élites et du corps social chinois". (l'auteur propose de se référer au numéro spécial de Perspectives chinoises intitulé Mao aujourd'hui : une icône politique pour une époque prospère" (février 2012)

 

   Le maoisme reste donc une constante de la philosophie politique chinoise même s'il demeure sujet à interprétations constantes dans le temps. Il n'est bien entendu pas possible d'assimiler le maoisme d'aujourd'hui, pour autant qu'il soit partagé dans tout le Parti (sans parler de l'ensemble de la société...), au maoisme de 1949 et d'avant le Grand Bond en avant. On repère bien les constantes, à travers même les dernières adaptations.

Suivant la théorie de DENG-XIAOPING, le maoisme s'adapte à l'entreprise de "modernisation socialiste de notre pays". Il proclame quatre principes :

- voie socialiste ;

- dictature de démocratie populaire ;

- direction du parti communiste ;

- marxisme-léninisme et pensée de Mao ZEDONG. 

Selon un thème rabâché, il s'agit du socialisme aux couleurs de la Chine. 

Durant les années de JIANG ZEMIN, et l'extension du secteur privé, les trois représentativités proclamées intégrées dans une révision substantielle des statuts du Parti en 2002, laquelle considère le PCC comme un Parti de gouvernement et non plus comme un Parti révolutionnaire, reviennent à reprendre en compte "les bonnes valeurs morales" chinoises et notamment confucéennes - promotion des cadres selon le mérite, impartialité, équité, honnêteté, bienveillance, priorité à l'éducation sur le châtiment, en les mêlant aux valeurs forgées au cours de l'histoire du Parti : service du peuple, patriotisme, amour de la science et du travail, humanitarisme, morale professionnelle et familiale. C'est au nom de ces valeurs que sont entreprises périodiquement, au niveau local comme au niveau national, des campagnes contre la corruption, dont les éléments sont de plus en plus fortement désignés au fur et à mesure que progressent le capitalisme. 

Le concept de développement scientifique de HU JINTAO, fait renouer le Parti, depuis 2007, avec les idées d'harmonie, élevant en objectif essentiel la construction d'une "société socialiste harmonieuse", dans un contexte d'accroissement des inégalités sociales et des pollutions de toutes natures. Il y a derrière un résultat provisoire du conflit entre tenants de l'extension de propriété et des zones privées et tenants de la consolidation d'un secteur public prédominant. 

Le rêve chinois de XI JINPING, exprimé en 2012, est celui d'une Chine puissante, voire quasiment au centre du monde, d'une Chine dotée d'une puissante classe moyenne riche, et d'une Chine à la démocratie développée. Dans l'opacité de ce qui se passe réellement dans la Chine officielle, les luttes idéologiques peuvent produire dans le futur autant une démarxisation accélérée qu'un retour à un pouvoir central fort doté d'une idéologie maoiste "renouvelée". De plus, cette même opacité peut faire douter de l'adhésion population aux différentes philosophies politiques présentées, souvent d'ailleurs, sous forme "simpifiée", à l'intérieur comme à l'extérieur de la Chine. Cette forme "simplifiée" elle-même semble faire partie d'un jeu politique très compliqué, où est présente précisément une certaine "sagesse" confucéenne qui vise à tenter d'aplanir les conflits au moins en surface.

 

   Il semble que ce ne soient plus des débats sur le maoisme ou un marxisme à la chinoise qui divisent les membres ou Parti ou même l'ensemble de la société. Comme si le maoisme avait été finalement dilué - s'il a été réellement assimilé auparavant et de cela on peut toujours douter - dans une philosophie ambiante chinoise vieille de plusieurs millénaires. Cette dilution, avec la montée du capitalisme commercial, industriel, voire financier en Chine, est sans doute favorisée par le retour officiel à des thèmes majeurs du confucianisme. En tout cas, si à l'époque maoïste, on pouvait lire les conflits principalement en termes politiques de "conservateurs" et réformistes, désormais ce sont plus des origines familiales et régionale qui marquent les différents pouvoirs, comme l'indique Jérôme DOYON, spécialiste des questions de politique chinoise pour la revue China Analysis. Il rapporte que des chercheurs comme CHENG LI ou BO ZHIYUE opposent en particulier le groupe des "princes", descendants de leaders de l'époque maoïste à une faction constituée des anciens dirigeants de la Ligue de la Jeunesse Communiste (Hu JINTAO). A l'intérieur du premier groupe des "princes", le journaliste Na XIONGNU décrit des influences divergentes. Intellectuels réformistes, néomaoïstes, militaires sont traversés par des tendances dont on ne peut pas toujours distinguer si elles relèvent de philosophies politiques différentes ou d'interprétations diférentes d'une même philosophie politique ou tout simple d'intérêts matériels (parfois égoïstes) déguisés sous un verbiage idéologique, comme on peut le constater, mais de manière plus ouverte, en Occident parmi les élites politiques. (Diplomatie, Avril-Mai 2014)

 

   Ce que l'on peut savoir d'un débat sur la mondialisation en Chine ou/et sur la modernité, pour Liu KANG, réside dans l'oeuvre de courants qui mettent en avant alternativement ou conjointement, le nationalisme, le postmodernisme, le néo-humanisme et une "hybridité discursive" mêlant néo-conservatisme et radicalisme. "La période récente (l'auteur écrit en 2001) a vu l'émergence de diverses formes de discours nationalistes qui, rapidement, sont venus constituer une nouvelle dominante culturelle. (...). L'apparition d'une "hybridité" politiquement engagée, mêlant à un autoritarisme néo-conservateur, des accents radicaux proches du maoïsme, met en lumière tant la perte de repères intellectuels que la puissance critique au coeur de l'entreprise de reconstruction d'une hégémonie politique." Il décrit un cartographie difficile de l'imaginaire culturel et géopolitique chinois. Il écrit notamment que "L'imaginaire politique chinois est aujourd'hui dominé par une tendance à la dépolitisation. Mais cette lassitude politique généralisée (...) est la conséquence du processus continu de lutte politique impliquant diverses stratégies de méconnaissance, de légitimation et de délégitimation. Si le processus de mondialisation représente bien un contexte structurel "mondial", alors la révolution constitue un contexte "local" pour les débats chinois sur la modernité et la modernité alternative. l'interaction complexe de ces différents contextes ne doit pas être perdue de vue."

 

Liu KANG, Quelle alternative à la modernité (capitaliste)? Le débat sur la modernité en Chine, Dictionnaire Marx Contemporain, Sous la direction de Jacques BIDET et d'Eustache KOUVÉLAKIS, PUF/ActuelMarx/Confrontation, 2001. Jérôme DOYON, Xi Jinping et les "princes" de tous bords, Diplomatie Avril-Mai 2014, Géopolitique de la Chine. Jean-Pierre CABERSTAN, Le système politique chinois, Les Presses de SciencesPo, 2014.

 

PHILIUS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
1 juillet 2014 2 01 /07 /juillet /2014 10:06

   Dans la diversité de la véritable philosophie politique qu'est la pensée écologique, la question de la défense  de la nature divise nombre des acteurs sociaux. Que les appelle naturalisme subversif ou naturalisme conservateur, écologie environnementaliste ou écologie politique, fondamentaliste ou réaliste, ces variantes souvent opposées de la philosophie écologiste se reflète dans la diversité des mouvements sociaux qui les incarnent. Les différentes figures qui les représentent, souvent médiatiquement, proviennent de milieux très différents les uns des autres, et réfléchissent de manière bien (parfois radicalement) différente non seulement sur les moyens de défendre la nature mais également pour défendre ou promouvoir une façon de vivre, une forme de société...

 

  La multiplicité même des courants qui se réclament de l'écologie politique interdit une définition simple. L'écologie politique est représentée par un ensemble de courants, animés de philosophies politiques différentes ; Ces courants ont en commun l'insistance sur la prise en compte des enjeux écologiques dans l'action politique et l'organisation sociale. Souvent se greffent, s'harmonisent ou se complexifient sur ses précoccupation des pensées philosophico-politiques beaucoup plus anciennes.

Si la naissance de la prise de conscience politique de l'écologie est retracée par certains au sein de divers courants de pensée, perceptibles au sein de courants chrétiens diddidents ou non (les Franciscains par exemple), c'est la révolution industrielle occidentale qui provoque, de part les transformations physiques sur la nature qu'elle entraine, l'explicitation d'une telle philosophie politique. Si au sein d'oeuvres de Léon TOLSTOÏ (1828-1910) en Europe et d'Henry David THOREAU (1817-1862) aux Etats-Unis, s'exprime la nécessité d'un certain retour à la nature, ce sentiment est déjà perceptible chez Jean-Jacques ROUSSEAU, John RUSKIN (1819-1900) ou Thomas CARLYLE (1759-1881). Les premières manifestations d'une pensée écologiste se retrouvent avec quantité d'ambiguïtés qui suscitent la méfiance d'autres pensées philosophiques (notamment socialistes ou/et marxistes), dans des mouvements chrétiens antimodernistes (inspirées du romantisme et parfois de la contre-révolution) qui apportent leur limitation à la proposition de la Genèse : voyant dans la nature l'oeuvre de Dieu, ils dénoncent la course capitaliste à l'enrichissement matérialiste qui détruit cette oeuvre. On retrouve cette préoccupation dans nombre de mouvements communautaires, d'inspirations religieuses ou anarchistes. Par exemple chez les quakers, les memnonites ou les amish, est vive (et ils en tirent jusqu'au bout les conséquences pratiques) une forte méfiance envers la modernité, l'industrialisation, la vie urbaine... soupçonnés d'engendrer ou d'accroitre violences et injustices...

      Les analyses qui ont amené à l'écologie politique viennent de ce que, peu à peu, les êtres humains prennent du recul sur leurs constructions collectives, même si penser que l'humanité en est capable peut sembler optimiste. certains espèrent l'avènement d'une nouvelle révolution copernicienne, qui permettra de mieux prendre en compte les effets sur le vivant, sur les cycles et les ressources naturelles, des modes de vie industriels ou post-industriels, de consommation et de production, de nos activités de recherche et de nos technologies, y compris pour les générations futures. Mais une césure sépare la pensée qui estime pouvoir s'appuyer sur la technologie pour résoudre la crise écologique et celle qui estime que l'homme, de par ses limitations mêmes, est incapable en définitive de dompter les effets de ce qu'il a provoqué. On voit alors poindre plusieurs radicalités, qui vont d'une remise en cause plus ou moins limitée de la technologie, de la société ou du système économique à un retour pur et simple à une société non technologisée... parfois dans une vision idéalisée d'un passé pré-industriel. 

 

  Depuis longtemps, le rapport que l'homme entretient avec la nature interpelle la philosophie, et ce depuis au moins l'Antiquité. Pour ce qui est de l'époque contemporaine, c'est à la veille des années 1970 que quelques courants marginaux non conservateurs s'interrogent encore sur les bienfaits réels de cette modernité qui semble parfois arracher violemment plus qu'elle ne libère. Ils contribuent à former les contours d'une écologie hédoniste, néonaturaliste, sans s'embarasser de savantes littératures ou de références académiques reconnues, dont la postérité politique est importante.

    En France, Serge MOSCOVICI théorise un naturalisme, notamment dans son ouvrage La société contre nature (1972), à très grande distance du vécu de naturalistes de terrain dont les associations essaiment les pays. Ces derniers se retrouvent dans un autre naturalisme, dont les contours théoriques sont rarement formulés, sauf par le naturaliste suisse Robert HAINARD (né en 1949). Ces deux courants ont directement fondé leur action politique sur une réflexion sur le rapport de l'homme moderne à la nature et chacun féconde une nébuleuse propre. D'autres courants s'y adjoignent, notamment parmi la nébuleuse contestatrice de la société de consommation. La parution du premier rapport au club de Rome opère comme un révélateur. Il opère une jonction entre des préoccupations naturalistes (souvent locales et localisées) et des préoccupations économiques (démographiques) globales. Se greffent dans la réflexion de nombreux auteurs et de nombreux militants de l'écologie de très nombreuses théories périphériques qui amènent seulement plus tard les pensées philosophiques (libérales, socialistes, communistes...) à s'en emparer. Le même phénomène est visible ailleurs en Europe, mais il faut avouer que les informations sont relativement rares pour ce qui est des Etats-Unis par exemple. Une myriade de publications, d'associations, participent à un mouvement de fond dont est longtemps absent l'ensemble des institutions politiques. On peut écrire sans exagérer qu'à l'inverse de nombreuses autres philosophies politiques bien connues, l'écologie politique nait, dans l'action face aux nuisances souvent, d'une société civile méfiante d'une classe intellectuelle en générale presque totalement acquise aux idées des bienfaits de la civilisation industrielle, que ses penseurs soient libéraux ou marxistes. La montée même de certains périls, l'apparition de véritables impasses civilisationnelles, forcent ensuite le monde intellectuel à théoriser, en prenant parfois très loin en arrière ses références philosophique (et parfois même, religieuses...). Philosophie(s) politique(s) jeune(s), l'écologie politique n'a sans doute pas fini de voir fleurir tous ses fruits.

 

Jean JACOB, Histoire de l'écologie politique, Albin Michel, 1999. Serge MOSCOVICi, La société contre nature, Union Générale d'Editions, 1972 (Seuil, 1994) ; Chroniques des années égarées. Récit autobiographique, Stock, 1997.  Robert HAINARD, Nature et mécanisme, Editions du Griffon, 1946 (réédité sous le titre Le miracle d'être, Science et nature, Sang de la terre, 1986 et 1997) . Roland de Miller, Robert Hainard, peintre et philosophe de la nature, Sang de la terre, 1987. On consultera avec profit Sous la direction de Jean-Paul RIBES, Pourquoi les écologistes dont-ils de la politique? Entretiens avec Brice Lalonde, Serge Moscovici et René Dumont, Seuil, 1978.

 

PHILUS

Repost 0
27 juin 2014 5 27 /06 /juin /2014 14:52

           Loin de cautionner une ambiance répandue dans les médias sur l'existence d'un consensus de plus en plus large sur les dangers climatiques actuels et les solutions à y apporter, Razmig KEUCHEYAN (né en 1975), sociologue et militant de la gauche radicale suisse, maitre de conférences à l'Université Paris-Sorbonne IV, analyse les réalités des positions et des activités des différents acteurs sur la question. Qu'ils s'agissent de catastrophes écologiques immédiates ou des tendances à long terme, nous sommes encore loin d'une action concertée sur les plans nationaux, régionaux ou internationaux, qui réunirait, à travers plusieurs programmes d'ampleur variables, industriels, financiers, gouvernements et citoyens... L'essai du membre du Groupe d'Etude des Méthodes de l'Analyse Sociologique de la Sorbonne (GEMAS) s'attaque à cette idée humaniste reçue. Il n'y a pas, selon lui, de consensus environnemental.

 

           Son analyse part de l'"hypothèse exactement inverse (...). Si l'on prend au sérieux l'idée que le changement climatique est induit, depuis le milieu du XVIIIe siècle, par le développement économique, et que ce développement a pour nom "capitalisme", il est peu probable que les oppositions de classe puissent être transcendées avant qu'une solution à la crise environnementales soit trouvée. Il est peu probable, en d'autres termes, que rassembler l'espèce autour d'objectifs communs soit une condition de la résolution de cette crise. celle-ci suppose peut-être au contraire la radicalisation de ces oppositions, c'est-à-dire la radicalisation de la critique du capitalisme. Un se divise en deux, en matière environnementale comme en d'autres".

    Partant de cette hypothèse, il examine un certain nombre de situations : l'humanité ne subit pas uniformémement les conséquences de la crise écologique. "Tout comme il existe des inégalités économiques ou culturelles, on en trouve dans le rapport des individus ou groupes d'individus à la nature, aux ressources qu'elle offre aussi bien qu'à l'exposition aux effets néfastes du développement : pollution, catastrophes naturelles ou industrielles, qualité de l'eau, accès à l'énergie... Dans certains cas, les inégalités environnementales résultent de l'action de l'Etat, dont les politiques sont loin d'être neutres en la matière (...). Dans d'autres, elles sont le fruit de la logique du marché livrée à elle-même. Dans d'autres encore, elles sont la résultante de logiques économiques et politiques inextricablement mêlées. L'"intersectionnalité" entre la race, la classe et le genre, qui fait l'objet de nombreux travaux à l'heure actuelle (l'auteur fait référence à ceux d'Alexandre JAUNAIT et de Sébastien CHAUVIN, voir Revue française de science politique, volume 62, n°1, 2012), doit ainsi être complétée par une quatrième dimension, qui vient la compliquer, la nature. Celle-ci possède elle-même une ontologie (politique) hautement problématique, qui ne se conçoit elle-même que dans un rapport dialectique avec les trois autres." L'auteur entend se concentrer sur la question du racisme environnemtal, c'est-à-cire "que l'intersection de la "nature" et de la race". Ce phénomène ne se comprend toutefois qu'à la condition de prendre en considération l'ensemble des inégalités à l'oeuvre au sein du système". Razmig KEUCHAYEN ne vise ici pas seulement la "question raciale" encore vive aux Etats-Unis par exemple, mais aussi toutes les activités qui font des classes pauvres ou minoritaires les victimes principales des nuisances environnementales. 

      Pour l'auteur, la financiarisation et la guerre sont les deux solutions que le capitalisme, depuis qu'il existe, applique aux situation de crise. Il tente par là d'atténuer les conséquences sociales des inégalités qu'il engendre. "En générant du capital "fictif", la finance permet de reporter dans le temps, et donc d'atténueer provisionoirement, les contradictions inhérentes à la production capitaliste (comme l'a illustré récemment le mécanisme des subprimes). La guerre est quant à elle le fruit des inévitables conflits que génèrent périodiquement ces contradictions. L'amenuisement des opportunité de profit, la nécessité d'assurer le contrôle sur l'extraction et la circulation des ressources, mais aussi l'accroissement de la contestation du système, tendent à conférer à la conflictualité politique un caractère plus aigu. En détruisant (littéralement) du capital, la guerre permet aussi de relancer l'accumulation sur de nouvelles bases." Ces deux solutions sont également mises en oeuvre, et c'est le principal objet de cet ouvrage de le montrer, par le capitalisme en réponse à la crise écologique. "La financiarisation et la militarisation sont, en d'autres termes, les deux réactions du système face à cette crise."

Dans son chapitre sur la financirisation de la nature, l'auteur décrit l'assurance des risques climatiques, une des formes principales selon lui, que revêt aujourd'hui la finance environnementale. "On assiste à l'heure actuelle à une prolifération des produits financiers "branchés" sur la nature ou sur la biodiversité : marchés carbone, dérivés climatiques, obligations catastrophe... Ces produits visent à amortir ou gérer les turbulences économiques et sociales qui découlent de la crise écologique. Ils ont toutefois également pour objectif d'en tirer profit. Ils participent de la financiarisation du capitalisme en cours (...). "De la part du capitalisme, la nature est aujourd'hui l'objet d'une stratégie d'accumulation."

Dans un chapitre sur les "guerres vertes, ou la militarisation de l'écologie", l'auteur indique comment s'imbrique de manière croissante l'écologie et la guerre. "L'exploitation de la nature influence l'évolution des conflits armés. La crise environnementale à laquelle elle donne lieu suscite d'ores et déjà un survroît de catastrophes naturelles, la raréfaction de certaines ressources, des crises alimentaires, une déstabilisation des pôles et des océans, et des "réfugiés climatiques" par dizaine de millions à l'horizon 2050. En résulte des guerres vertes ou guerres du climat, qui sont la traduction dans l'ordre guerrier de la crise écologique. L'Etat en général, et les armés en particulier, sont en première ligne pour gérer cette "externalité négative" très particulière que sont les conflits armés. (...)." 

 

   L'auteur fait oeuvre non seulement d'analyse qui s'appuie sur de nombreux "incidents" et de nombreux faits,  sur de nombreuses luttes sociales centrées sur l'environnement, mais également de futurologie critique. Son livre fait figure de grande pierre dans le champ de la connaissance de la conflictualité issue de la crise écologique.

 

Razmig KEUCHEYAN, la nature est un champ de bataille, Zones (label des Editions La Découverte), 2014.

 

Repost 0
25 juin 2014 3 25 /06 /juin /2014 09:42

   Dans le sillage, mais pas entièrement, de la publication du Rapport du Club de Rome, qui connait une publicité extraordinaire, de multiples ouvrages, initiatives, prises de position forment un véritable nouveau champ politique. Plusieurs orientations philosophico-politiques se dessinent, à la fois complètant les anciennes divisions politiques, conservatrices ou progressistes, et ajoutant une sorte de "nouveau front" dans le champ des batailles politiques. Le pessimisme du Rapport du club de Rome est relayé par quantité d'ouvrages, parfois combattu parfois amplifié ; une écologie conservatrice s'oppose à une écologie progressiste ; une écologie environnementaliste s'opose à une écologie se voulant politique (participante aux luttes politiques) ; des conceptions humanistes s'opposent à des conceptions conflictuelles...

 

   Le pessimisme récurrent est représenté notamment par plusieurs auteurs dont les ouvrages rencontrent un écho comme "ricochant" ou "surfant" sur celui du Rapport du Club de Rome. Souvent, les auteurs s'avèrent plutôt rudement timides sur les logiques sociales et les orgines politiques de la crise environnementale.

- François MEYER s'interroge sur la signification réelle de la contre-culture... sans s'avancer beaucoup, dans La Surchauffe de la croissance, Essai sur la dynamique de l'évolution (Librairie Arthème Fayard, 1974) ;

- Armand PETITJEAN anime une collection "Ecologie" sur Fayard dans laquelle se retrouve beaucoup de traductions, avec une tonalité forte de refus de la modernité ;

- Frank Fraser DARLING amorce dans L'Abondance dévastatrice (Fayard, 1971) une recherche d'autres valeurs culturelles ;

- Edouard BONNEFOUS, dans L'Homme ou la Nature (Hachette, 1970), recence sur un ton neutre différents problèmes écologiques, dans le but de vulgariser l'écologie scientifique. Avec lui, peut se combiner conservatisme et dénonociation des dégâts écologiques. Il globalise la responsabilité en argumentant soigneusement sur le fait que les industriels ne sont pas les seuls pollueurs. 

- Philippe SAINT MARC, dans Socialisation de la nature (Stock, 1971) appelle à la substitution d'un humanisme socialiste au libéralisalisme matérialiste indifférent aux biens immatériels. Cette position, dans laquelle peuvent se retrouver plusieurs auteurs bien plus radicaux, se teinte toutefois au cours des années et des ouvrages de pessimisme et de couleurs catholiques...

- Jean-Marie PELT, dans L'Homme re-naturé (Seuil, 1977), n'est pas loin des positions de l'auteur précédent. Le fondateur de l'Institut européen d'écologie de Metz livre ses inquiétudes de biologiste et de croyant. 

- Jean-Yves COUSTEAU, tardivement sensibilisé à l'écologie, sensibilise lui-même le grand public face aux dégradations des beautés de la nature.

Ces auteurs incitent les responsables politiques à se questionner de plus en plus largement, jusqu'aux plus hautes instances européennes. 

- Hans JONAS (1903-1993), dans Le Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique (1979, Les editions du Cerf, 1990), soulève le problème global, pas seulement écologique, sz la civilisation occidentale, mêlant des considérations sur la technique, les menaces atomiques et les problèmes d'environnement. Il reproche à la philosophie allemande de ne pas s'intéressé du monde vivant et de préférer l'histoire ou la spéculation. Inscrivant sa réflexion dans une approche philosophique globale, où il met l'accent sur les bouleversements de l'ère moderne, Hans JONAS devient au fil des ans un auteur de référence, car il propose un cadre général à la réflexion sur l'aventure humaine (de conquêtes incessantes) qui risque de se terminer bientôt. Il est dans un premier temps ignoré des écologistes et remis au goût du jour dans les années 1990 (Jean-Paul DELÉAGE, Luc FERRY et même Jean CHESNAUX...). Son oeuvre, sans offrir des idées pratiques, donne une cohérence philosophique aux idées écologistes. Son ouvrage provoque des études au niveau de l'économie, du droit et de la philosophie politique elle-même...

 

   Une écologie conservatrice, en tant que pensée philsophique politique bien distincte, se forme notamment avec Edward GOLDSMITH (1928-2009), fondateur du journal The Ecologist) qui appelle le monde occidental en 1972 à Changer ou disparaitre (Fayard, 1972). Il est suivi dans son "Plan pour la Survie" par des auteurs moins médiatisés : par exemple Gûnther SCHWAB et Gordon Rattray TAYLOR. Changer ou disparaitre, rédigé d'ailleurs par une petite équipe autour d'Edward GOLDSMITH se propose, après une analyse qui compare le fonctionnement des sociétés humaines à celui des systèmes naturels et celui des sociétés dites primitives à celui des sociétés modernes, analyse qui tend à rendre les activités de l'homme industriel responsables de la désintégration sociale, mettant dans les mêmes ordres dégâts écologiques, maladies mentales, délinquance, drogue, alcoolisme..., de tirer les conséquences politiques du premier rapport au Club de Rome. Pour arrêter une croissance mortifère, il faut déconcentrer les affaires humaines à tous les niveaux et organiser des communautés de taille réduite, largement autorégulatrices et autarciques. Contre l'individualisme et ses bureaucraties étatiques, la petite communauté valoriserait l'homme concret et il pourrait se réapproprier de nombreux pouvoirs. Le lecteur est invité à renverser le cours de l'histoire qui a porté en Occident l'homme à se détacher peu à peu de ses traditions pour affirmer son individualité et à créer, corrélativement, des institutions qui supplément l'absence des solidarités organiques traditionnelles. Les échos rencontrés par cet ouvrage sont importants et multiples. La vision qu'il porte est reprise plus tard avec Le défi du XXIe siècle. Une vision écologique du monde (Le Rocher, 1994). Ces échos sont contradictoires.

Si Jean-Marie PELT l'approuve élogieusement, le support médiatique fournit par la Nouvelle Droite susicte la méfiance et fait pointer du doigt certains aspects rétrogrades de Changer et Disparaitre (retour aux sociétés traditionnelles, contre les Lumières référence à des valeurs d'Ancien Régime...). Le constant support du fondateur de The Ecologist à la théorie Gaïa (la Terre considérée comme un être vivant à part entière, avec une conscience...) achève de susciter cette méfiance, alors que d'un autre côté l'echo des milieux alternatifs est très favorable (du côté de certains tenants du socialisme décentralisé ou autogestionnaire notamment, dans un premier temps, vite passé vu l'activisme d'une intelligentsia proche de l'extrême droite...). Parfois des auteurs situé à l'extrême gauche de l'échiquier politique (mais moins chez les marxistes cependant) entendent favorablement ce discours. Pourtant, Edward GOLDSMITH ne manque jamais de préciser ses opinions dans l'association ECOROPA fondée par Denis de ROUGEMONT (1906-1985). Le télescopage idéologique ne manque pas de créer des prises de position, qui, à terme, rendent les discours de l'équipe d'Edward GOLDSMITH de moins en moins audibles

      Car, en même temps,  s'élabore une écologie plus progressiste, qui entend se situer par rapport Club de Rome. Des auteurs comme Afred SAUVY (Croissance zéro?, 1973), comme ceux qui rédigent collectivement L'Anti-Malthus (un demi-douzaine de chercheurs de l'Université de Sussex) critiquent l'approche restreinte aux problématiques démographiques du premier Rapport. Ils dénoncent un arrière-plan technocratique et les vélléités anti-démocratiques de celui-ci. Ces critiques sont amplifiées par Philippe BRAILLARD dans L'imposture du Club de Rome (1982). Ce dernier argumente sur l'absence des clivages sociaux, l'insistance sur la globalité des problèmes, rendant l'humanité globale responsable des dégradations de l'environnement et sur l'élitisme du club (qui proposait de mettre les scientifiques au centre des décisions politiques...). Il écrit ainsi que "le véritable et seul changement politique et social consisterait donc en un rééquilibrage de la classe dirigeante au profit des gestionnaires et de leur rationalité". C'est d'ailleurs contre cette dimension technocratique que parfois l'ensemble des analyses et des conclusions du Club de Rome sont rejetées, comme c'est le cas pour Guy MILLIÈRE et ses collaborateurs libéraux dans Ecologie et liberté. Une autre approche de l'environnement (1992). Le résultat d'ailleurs de ces controverses se reflètent dans la maigreur des apports finaux de la Conférence de Stokholm de 1972, même si en définitive cette Conférence ouvre la voie à d'autres, notamment à travers un Programme des Nations Unies pour l'environnement (PUNE). Ce PNUE permet le regroupement et l'accroissement des pouvoirs d'action de très nombreuses associations écologiques du monde entier. Grâce à cela, malgré les controverses qui perdurent et les différents brouillages idéologiques des discours écologiques, une série de campagnes écologiques mondiales sont lancées (espèces menacées, désertification, pluies acides, déchets...). 

Malgré les critiques et les brouillages idéologiques divers, le Club de Rome a pu contribuer au développement d'une véritable philosophie politique écologique. Plus, l'environnement est devenu un problème politique. De la Conférence de Stockholm, suit la Commission mondiale sur l'environnement et le développement (CMED) en 1983, le sommet social de Rio en 1992, où sont débattus les questions des intérêts conflictuels du Nord et du Sud. 

 

     Enfin, dès les années 1970, un mouvement à la fois politique (luttes autour des centrales nucléaires, contestation globale du modèle de société, et pas seulement de croissance...) et philosophico-politique (à travers de nombreux auteurs) nait de la rencontre, parfois conflictuelle, des idées socialistes et écologistes. Cette rencontre s'effectue bien entendu surtout en Europe où le mouvement syndical et les partis politiques communistes et socialistes sont très importants. Aux Etats-Unis, il s'agit d'une toute autre histoire, qui ne met même pas sur le devant de la scène (sur ce plan) la gauche libérale et écologiste, mais plutôt consuméristes radicaux et environnementalistes de plus en plus radicaux.

C'est en France que la rencontre entre idées écologistes et idées socialistes et encore plus idées marxistes est dans un premier temps la plus conflictuelle. 

    En face d'une direction du Parti Communiste sceptique, voire hostile, seuls des dissidents et des compagnons de route s'intéressent aux idées écologistes. L'idéologie officielle du PC est alors le primat absolu de la lutte de classes et elle reste animée d'un productivisme strict. Vincent LABEYRIE montre bien cette réticence et cette hostilité (Ecologie/Mouvement ouvrier. Une ignorance contre nature, M Mensuel Marxisme Mouvement, n°32, 1989).

Si les Editions sociales, avec par exemple l'ouvrage de Guy BIOLAT (Marxisme et environnement (1973), aborde cette question, la maison d'édition du PC reste orthodoxe avec des citations - sans doute un peu osées - de Karl MARX sur la domination de l'homme sur la nature. C'est que nombre d'écologistes relèguent la lutte des classes au second plan ou ignorent tout simplement les problèmes sociaux. Lorsque dans les années 1970, la perspective d'un renversement du capitaliste s'est définitivement éloignée, certains auteurs communistes ou proches s'ouvre aux problématiques écologiques. Ainsi Catherine CLAUDE en 1978 dans un essai Voyages et aventures en écologie (Editions sociales), entame une discussions en reconnaissant la pertinence des questions soulevées mais estime qu'un nouveau style de croissance passe de toute manière par un renversement du capitalisme. En 1988, Pascal ACOT (Histoire de l'écologie, PUF) pose les étapes de la pensée écologique en insistant sur la résolution de la crise écologique par la remise en cause des logiques capitalistes. Le PC reste sur une position "prudente", tout en prenant conscience de cette crise écologique (voir les déclarations du Mouvement national de lutte pour l'environnement fondé par Camille VALLIN fin 1981). 

Albert JACQUARD, proche à la fois des milieux écologistes et communistes oeuvre à la circulation des idées entre ces deux mouvances, provoquant d'ailleurs une réflexion de fond sur la philosophie politique à la fois du marxisme et de la pensée écologique. Spécialiste de la génétique des populations - et à ce titre un défenseur compétent de la nécessité de la diversité humaine - il reste souvent focalisé sur la démographie galopante, plus préoccupante que l'industrialisation (l'Explosion démographique, Flammarion, 1993). C'est dans l'environnement du PC et de divers petits mouvements de gauche (au PSU également et cela de manière forte), que s'effectue une symbiose entre la problématique marxiste ou influencée par le marxisme et la problématique écologique (notamment sur la question du nucléaire). Jean-Pierre DÉLÉAGE, animateur de la campagne présidentielle de Pierre JUQUIN en 1988, auteur de nombreux travaux d'écologie scientifique, publie avec Jean-Pierre DEBEIR et Daniel HEMERY, une Histoire de l'énergie, Les Servitude de la puissance (Flammarion, 1986). A rebours de l'interprétation du PC, il expose certaines réflexions de Karl MARX sur les relations entre l'homme et la nature, qui met en relation les rapports sociaux et les rapports avec la nature. Dans son Histoire de l'écologie de 1991, il accable pareillement le capitalisme et une forme de marxisme productiviste. Il fonde ensuite la revue Ecologie politique dont le manifeste de présentation constitue, à quelques mots près, celui de la collection "Textes à l'appui/Série écologie et société" qu'il dirige aux Editions La Découverte. L'écosocialisme interpelle un nombre grandissant de communistes, comme dans la revue Actuel Marx, dont nous recommandons d'ailleurs la lecture (pour qui s'intéresse aux évolutions actuelles du marxisme). 

 

     De manière plus éloignée de la mouvance communiste, René DUMONT porte l'écologie politique en France, à travers ses activités tiers-mondistes, associatives et d'écrivain, durant les années 1960-1980 (voir par exemple son Seule une écologie socialiste de 1977). C'est souvent au plus proche de l'activité politique proprement dite (participation aux échéances électorales, participation aux luttes anti-nucléaires et anti-pétrolières) que se développe une philosophie politique écologique, souvent radicale, et de plus en plus radiale à mesure que s'accumulent les catastrophes environnementales. Sensibilité libertaire, antimilitarisme, non-violence se mêlent souvent à une pensée qui se veut agissante autant localement que globalement. Des dizaines d'intellectuels soutiennent, sporadiquement ou de manière continue, ce mouvement de fond dans la société civile qui gagne peu à peu les institutions politiques, même si, notamment aux instances de décisions, les lobbies - de l'énergie et de l'automobile notamment - freinent toute évolution vers des politiques écologiques fortes. On retrouve ainsi en 1985 D anger, A ARCHIMBAUD, E BALIBAR, P BAUBY, M BERNARD, J BRIÈRE, J CHESNAUX, F GAUTTARI, G LABICA, A LIPIETZ, J M MULLER, dans des "rencontres de pratiques alternatives". Les leaders des partis écologiques, expressément ancréà gauche comme Yves COCHET et Dominique VOYNET restent toujours en liaison avec les auteurs les plus fructueux,  dans ce domaine, comme André GORZ ou HARBERMAS. D'ailleurs d'emblée, leur activité et leur pensée philosophique ne se cantonnent pas à la France ; ils pensent et agissent fermement au niveau européen et il existe un parallélisme parfois assez frappant entre les débats entre écologistes français et leurs correspondants belges, allemands, suisse, italien... C'est parfois la même pensée philosophico-politique qui les animent et c'est parfois aussi les mêmes débats (entre environnementalistes et radicaux, entre fondamentalistes et participants à la vie électorale) qui les traversent. La figure de Daniel COHN-BENDIT est d'ailleurs assez emblématique de cette évolution.

      Entre écologistes fermement campés sur des positions politiques à gauche et des écologistes plus proches des préoccupations environnentales que politiques, revient deux questions essentielles : quelle nature défendre et corrélativement quelle société défendre? et Comment le faire, au niveau local, au niveau global? Avec toujours en arrière fond la question lancinante des relations avec les "ennemis" souvent désignés : les industriels pollueurs et leurs collaborateurs de la finance : relations de prise de conscience progressive respectueux des doctrines économiques en vigueur, relations de remise en cause profonde du système capitaliste? Devant l'urgence de la situation (changements climatiques catastrophiques), les débats restent vifs, même si, par ailleurs, le monde financier et industriel ne semble pas encore réellement prendre la mesure de cette situation. Ces "débats" se situent dans des relations de plus en plus conflictuelles engendrées précisément par le nouvel état de l'environnement.

 

Jean JOCOB, Histoire de l'écologie politique, Albin Michel, 1999.

 

PHILIUS

Repost 0
8 juin 2014 7 08 /06 /juin /2014 12:58

           Les racines de l''écologie politique résident loin dans le passé, dans des philosophies de la nature qui posent la question de la centralité de l'homme dans l'univers, ou moins loin, la question du droit de l'homme à changer la nature à son profit, au nom du progrès matériel. De nombreuses idéologies que l'on pourrait qualifier d'Ancien Régime ou réactionnaires (c'est selon...) refrènent tout idée de progrès humain, et au fur et à mesure que l'on approche de notre époque, doutent de la possibilité et de la nécessité, voire des deux, du progrès économique et social, notamment de la masse des hommes. On retrouve dans ce débat le long combat entre matérialistes et spiritualistes, mais pas seulement. Les idées de progrès l'emportent par une dévalorisation absolue de la nature, célébrant l'artifice, tandis que de nombreux penseurs estiment que, de tout façon, dès l'apparition de l'espèce humaine, la plantère a été modifiée profondément, et que l'on n'a plus affaire depuis longtemps à une nature non artificielle.

Sans remonter à ces débats, l'industrialisation modifie suffisamment la nature et cela de manière de plus en plus visible et même nocive pour l'espèce humaine, pour que relativement tôt, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, des voix s'élèvent pour avertir responsables politiques et opinions publiques des "dégâts" du progrès.

 

           Des déséquilibres écologiques graves comment à se manifester et des personnalités diverses émettent des travaux précurseurs de la grande prise de conscience planétaire dont une grande manifestation-clé est le fameux rapport au Club de Rome de 1972. Jean-Pierre RAFFIN () fournit une liste substantielle de celles-ci dans le livre collectif publié sous la direction de Marc ABELES en 1993 (De l'écologie scientifique à l'écolologie politique, dans Le défi écologiste, L'Harmattan). 

- Robert HAINARD (1906-1999) avec Nature et mécanisme, 1946 ;

- Henri Jr Fairfield OSBORN (1887-1969), avec Or Plundered Planet, 1948 ;

- Roger HEIM (1900-1979), avec Destruction et protection de la nature, 1953 ;

- Louis J et M MILNE, avec The Balance of Nature, 1960 ;

- Rachel CARSON (1907-1964), avec Silent Spring (Le Printemps silencieux), 1965 ;

- Julien Michel HERVÉ (1927-1966)), avec L'Homme et la Nature, 1965 ;

- Jean DORST (né en 1924), avec Avant que nature meure, 1965 ;

- Paul Ralph (né en 1932) et Anne Howland (né en 1933) EHRLICH, avec Populations, ressources, environnement, 1970 ;

- Gordon Rattray TAYLOR (1911-1981), avec The Doomsday Book (Le jugement denier), 1970 ;

- Barry COMMONER (né en 1917), avec The Closing Circle (L'encerclement), 1971 ;

- Philippe SAINT-MARC (né en 1927), avec Socialisation de la nature, 1971.

 

    La planète au pillage, l'un des premiers ouvrages à s'inquiéter des menaces qui pèsent sur la Terre, d'inspiration naturaliste au sens où l'homme, s'il continue de développer ainsi ses activités industrielles, va détruire la nature est suivi de Destruction et protection de la nature, dans le même état d'esprit. Roger HEIM, toutefois, naturaliste qui ne s'ouvre qu'incidemment à la biologie et à l'écologie, diffère du premier car il est plus sensible à la culture naturaliste qui respecte l'altérité de la nature en tant que telle et ne recourt que dans un deuxième temps aux arguments économique. Pour lui, peu importe, dans son époque de guerre froide, du socialisme ou du libéralisme, de capitalisme ou de marxisme : l'urgence requiert la lutte contre le gaspillage des ressources naturelles. Il propose des solutions toute naturalistes visant à préserver la nature de l'activité humaine : réserves et sanctuaires naturels plus ou moins intégraux. 

Rachel CARSON, déjà auteure de Cette mer qui nous entoure en 1962, dresse dans le printemps silencieux une sorte de bilan de la "guerre nouvelle" que les hommes livrent à la nature. Elle oriente la réflexion, à partir d'une position naturaliste, vers la maitrise d'équilibres complexes et fluctuants par l'utilisation de substances non destructrices (elle s'étend sur les ravages de l'insecticide DDT). Il est urgent d'entreprendre une recherche active dans ce sens, et s'adresse aux autorités politiques pour le développement d'autres activités humaines. Son plaidoyer figure parmi les ouvrages classiques qui accélèrent alors la prise de conscience écologique, malgré de nombreuses contestations en provenance des milieux industriels qui rappellent, mais à un degré moindre de mystification, les campagnes des climatosceptiques. 

Jean DORST, avec Avant que la nature meure, un volumineux ouvrage succès de librairie, veut vulgariser les enseignements des sciences naturelles et biologiques auprès du grand public. Il est du devoir des biologistes, médecins et sociologues d'appuyer les initiatives à l'échelle de toute la terre. Si demeure une influence naturaliste perceptible (respect de l'altérité naturelle), le zoologiste s'inquiète aussi de la dilapidation du "capital" naturel, dommageable à l'homme. Il se désole de l'appât du gain qui motive de telles dégradations (déforestations, défrichements) et de telles pollutions. Il faut assurer désormains, dans une sorte de contrat avec la nature, un "aménagement rationnel de la Terre". Dans la Force du vivant de 1979, il développe une problématique écologique large et une philosophie morale ("un humanisme vrai à l'échelle de notre puissance"), proche de celle dégagée par Robert HAINARD.

   Paul EHRLICH, avec la Bombe "P" (comme Population) en 1968, touche l'opinion publique américaine, celui-ci publiant deux ans plus tard avec son épouse un volumineux ouvrage Population ressources environnement, ce dernier à l'intention des communautés scientifiques et politiques. Le chef du département de biologie de l'université de Stanford clame l'urgence absolue de la lutte contre la croissance démographique "qui déferle sur le monde". L'ouvrage universitaire constitue une somme des connaissances sur le problème démographique en 1970. Ils envisagent pour y faire face toute une palette de solutions, du niveau individuel au niveau collectif, du niveau national au niveau international. Ils proposent une régulation des naissances (contraception, avortement) planifiée, et avec elle tout un changement de valeurs. Il faut opposer des valeurs qualitatives à la course de croissance économique. Il s'inscrivent dans tout le mouvement de contestation de la société de consommation. Ils vont aussi plus loin : une véritable redistribution des richesses est nécessaire, les Etats-Unis devant arrêter de financer des régimes dictatoriaux qui plongent leurs populations dans la misère. Les épour EHRLICH estiment en 1970 qu'il faut envisager la cration d'un nouveau parti politique d'inspiration écologique, le mouvement Zero Population Growth fondée en 1968 pouvant en être l'embryon. La postérité de ces deux ouvrages est très importante au début des années 1970, même si par la suite ils disparaissent des bibliographies écologistes. C'est que leur analyse est alors affinée considérablement et il s'effectue un déplacement du centre d'intérêt des problématiques démgraphiques aux problématiques plus environementales et économiques. Toutefois plusieurs ouvrages éccordent encore une grande place aux problèmes démographiques : Le jugement dernier, de Gordon RattrayTAYLOR ; Ecole : détente ou cycle infernal (1973), du mathématicien français Pierre SAMUEL ; L'Encyclopédie de l'écologie (1977) éditée par Larousse ; Le Tour du monde d'un écologiste (1990) de Jean-Marie PELT ; les ouvrages de Jacques-Yves COUSTEAU (1910-1997)...

   Les ouvrages de vulgarisation écologique versent dans le catastrophisme, même si plusieurs notoriétés éconologistes s'élèvent assez tôt contre la problématique de la "bombe P". Ainsi René DUMONT, avec L'Utopie ou la Mort de 1974, réoriente fondamentalement la thématique écologique en lui donnant un ton politiquement très offensif. L'ensemble des mouvements et personnalités écologistes abandonnent cette problématique dès la fin des années 1970, pour se concentrer sur les causes des diverses dégradations de l'environnement et les solutions à y apporter. La démographie est même oubliée par la suite dans les différentes proclamations politiques des années 1980 et 1990. 

 

    Les travaux scientifiques qui salarment de ces dégradations affinent considérablement les analyses, tels ceux de Barry COMMONER, dont les ouvrages sont aujourd'hui devenus des "classiques" de l'écologie. Dans L'encerclement, il propose quatre lois écologiques qui connaissent une certaine postérité, jusqu'à d'ailleurs faire partie de convictions largement partagées de nos jours :

- Toutes les parties du complexe vital sont interdépendantes. Appuyant cette affirmation par l'étude du cycle lynx-lapins, Barry COMMONER insiste pour veiller à ne pas déséquilibrer trop brutalement un système écologique.

- La matière circule et se retrouve toujours en quelque lieu. Cette loi, enseignement de la physique, signifie que tout rejet de polluant quelque part se traduit par une réapparition ailleurs, comme l'illustre le cas du mercure des piles qui se retrouve dans les animaux consommés.

- La nature en sait plus long que les hommes, ce qui signifie, loin de personnifier la nature comme le font un peu vite les adeptes de la théorie de Gaïa, qu'elle est constituée de milliers de systèmes interdépendants et évolutifs que l'homme ne pourra jamais comprendre entièrement et encore moins maîtriser.

- Il n'y a pas, dans la nature, de "don gratuit". 

Ces quatre lois écologiques amènenent l'auteur à promouvoir une conception holiste, systémique du monde, qui doit se substituer aux analyses fragmentaires ignorantes des liaisons et des interdépendances. Pour lui, il n'est guère utile de de tenter de préserver des espaces de nature vierge - il n'adhère pas à la mode des espaces naturels protégés par des Etats ou des associations privées - il faut s'attaquer aux racines du problème et la question éconlogique est une question politique. Il souligne avec force les dimensions sociales et politiques de la question écologique. On ne peut poser les problèmes en termes nationaux car ni l'eau, ni l'air, ni les espèces végétales ou animales ne connaissent de frontières. Il cite souvent Jacques ELLUL qui diabolise les techniques, alors qu'il faut les utiliser afin de retablir les équilibres écologiques. Avec ses études Barry COMMONER tourne d'une façon qu'il veut définitive (mais qui ne l'est pas pour tout le monde...) la page du naturalisme en sortant de l'opposition nature/culture. Il fait largement école car ensuite les études de cas et sur la prédation humaine se multiplient, au niveau global de l'économie comme au niveau technique et de l'ingénierie. Ignacy SACHS (né en 1927), par exemple intègre les propositions de Barry COMMONER dan ses recherches, et participe activement à la préparation de la Conférence de Stockholm de 1972. Nombreuses sont les études égalements qui insistent sur le facteur technologique : François RAMADE, président de la Société nationale de protection de la nature (SNPN), insiste là-dessus dans son livre Elément d'écologie. Ecologie fondamentale. Maintes catastrophes écologiques accélèrent le mouvement de prise de conscience et les initiatives scientifiques et politiques.

 

       En France en tout cas (et aux Etats-Unis), à la confluence de préoccupations environnementales et technologiques, la question nucléaire constitue un noeud dans l'évolution de la philosophie politique concernant la protection des écosystèmes. Là se concentre des conflits entre un monde scientifique de plus en plus inquiet et un monde technico-industriel qui nourrit la course aux innovations technologiques dans l'élaboration et la construction des centrales nucléaires. Il existe une véritable bataille politique entre pro et anti-nucléaire qui, dans les années 1970, s'inscrit dans un climat de contestation plus ou moins radicale (et en fait de plus en plus radicale) de la société dans son ensemble, mêlant aspects techniques, politiques, idéologiques, sociaux et économiques. Des chercheurs estiment aujourd'hui, comme Dominique Allan MICHAUD, que  l'unification thématique de la mouvance écologiste s'est faite sur la "cible nucléaire". Des ouvrages ou une presse écologique à diffusion relativement importante (La Gazette nucléaire) popularisent cette thématique. A un type d'énergie correspond un type de société. A une société nucléaire correspond un système autoritaire de relations sociales. La contestation nucléaire mêle étroitement des considartions d'ordre éconologiue à des revendications d'ordre politique qui s'exprime dans des associations, des syndicats ou des partis politiques. Les Amis de la Terre dénoncent avec véhémence l'énergie nucléaire dans L'escroquerie nucléaire, ouvrage auquel partiticpent de nombreux chercheurs (Michel BOSQUET alias André GORZ, Philippe LEBRETON...). La CFDT et les Amis de la Terre relancent la lutte antinucléaire en 1979, après la manifestation de Creys-Maville de 1977, suite à l'accident de la centrale nucléaire américaine Three Mile Island. D'une certaine manière, les militants, les politiques et les scientifiques contestataires de l'énergie nucléaire constituent une pointe avancée, plus politisée, de la contestation écologique en général. Sur les pas de l'instituteur Jean PIGNERO, qui s'intéresse à la multiplication des examens radiologiques à des fins médicales (fondateur en 1962 de l'Association contre le danger radiologique, devenu en 1966 l'APRI - Association pour la protection contre les rayonnements ionisants), nombreux sont ceux qui expriment des inquiétudes fondées scientifiquement... et qui buttent sur l'opacité globale de l'industrie nucléaire, opacité qui perdure même après la catastophe nucléaire soviétique de Tchernobyl en 1986. A cette opacité s'oppose de plus en plus une communauté de plus en plus large, véritable opinion politique dissidente dans une société qui reste très influencée par le lobby nucléaire. Cette opinion dissidente s'exprime par exemple dans des publications comme la Gueule ouverte, fondée par le journaliste Pierre FOURNIER (1937-1973). Malgré les efforts de certains de dégager un mouvement social derrière une mouvance finalement assez hétéroclite, comme Didier ANGER et Brice LALONDE, cette contestation nucléaire, et plus largement écologique peine à trouver une expression institutionnelle sur le plan politique. Les résultats électoraux des partis se réclamant de l'écologie sont là pour témoigner de cette difficulté : si culturellement, les idées philosophiques écologiques gagnent peu à peu la société, quitte à ce que ce soit les partis "écologistes" qui concentrent des votes protestataires (et ce que d'ailleurs fleurissent régulièrement des partis qui se réclament de la défense de l'environnement et de valeurs dits naturelles comme la pêche ou la chasse!), politiquement, ces idées ne réussissent que très lentement et très timidement (pour les Etats-Unis l'histoire est un peu différente, car s'y mêle un mouvement consumériste très puissant) à se traduire sur le plan de programmes et de réalisations politiques. C'est cette lenteur à concevoir qu'il existe aussi un conflit entre les hommes et la nature qui interfère avec celui des conflits socio-économiques (et politiques...) "habituels" qui frappe dans l'examen de toute philosophie politique globale qui implique l'environnement et les hommes. Encore d'ailleurs aujourd'hui. Sans doute parce que la prise de conscience de ce conflit tient à une de ses caractéristiques : ce n'est pas un conflit dont les éléments s'expriment rapidement et où les acteurs qui y participent sont avant tout très proches les uns des autres. Suivant une tendance qui fait penser le conflit entre proches comme plus important, en dernière analyse, que le conflit entre lointains, le conflit entre l'homme et la nature ne se conçoit que par l'examen de dégâts perçus comme redoutables que par l'accumulation et l'importance sur de grandes étendues. L'une des difficultés est de concenvoir que toute action, même minime de l'homme sur son environnement a des conséquences. que l'ensemble de ses activités ne voie pas leurs effets néfastes - qui ne sont pas niés la plupart du temps pour eux-mêmes (il y a même des manuels de sécurité surtout dans les industries chimiques et nucléaires...) - de façon longue et profonde. D'une certaine manière, la nature apparait si vaste que les activités humaines ne la changeraient que peu. Il faut des études longues et portant sur de longues périodes pour se convaincre du contraire. 

   Il n'est pas étonnant, du coup, que la prise de conscience s'effectue par des phénomènes d'ampleur mondiale (accidents pétroliers et nucléaires) et lorsque les conséquences apparaissent massives et se traduisent par des dégâts qui touchent personnellement les acteurs. Les leçons de l'écologie scientifique se vulgarisent dès la fin des milieux des années 1960 dans quelques milieux plus ou moins liés aux milieux dirigeants, au niveau international. La Conférence de Stockholm de l'ONU de 1972 accélère ce mouvement : portée entre autres (car les acteurs sont nombreux)  par le "Message de menton" de 1971 émanant de 2 200 scientifiques, lancé par l'ONG Daï Dong, parrainé par le Mouvement International de la Réconciliation (MIR), élément de la mouvance non violence internationale, et par d'autres manifestes, dont celui lancé par Georges KRASSOVSKY (Manifeste pour la survie de l'homme, de 1971 également) ou celui d'une Charte de la Nature, de Philippe SAINT MARC (né en 1927) et de René RICHARD, la Conférence aboutit au fameux "Rapport sur les limites à la croissance" du Club de Rome, porté à la connaissance du grand public en 1972 même. 

   Jean JACOB écrit qu'il s'agit d'un véritable séisme. Ce fameux rapport rédigé par une petite équipe de chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT) composées notamment de Donella H MEADOWS, Dennis L MEADOWS, Jorgen RANDERS et William W BEHRENS III, examine la situation en 5 points et constitue trois enseignements majeurs qui font bouger ensuite de proche en proche toutes les sociétés occidentales et bien ailleurs.

Ces cinq points sont :

- le caractère exponentiel de la croissance, qui caractèrise l'augmentation de la population mondiale ;

- les limites obligatoires d'une telle croissance dans un monde fini ;

- la généralisation à l'ensemble de la planète d'une possible pénurie de matières premières, laquelle risque de provoquer l'effondrement du monde d'ici un siècle ;

- la mise en garde des incurables partisans du progrès techniques contre leur optimisme infondé ;

- la nécessaire prise des responsabilités des hommes, vers une non-croissance qualifiée d'équilibre. Chager le mode de vie est la seule manière de garantir le futur.

Les trois leçons sur les limites à la croissance sont :

- une leçon d'écologie, qui découle de l'impératif pour les pays industrialisés de prendre en compte la nature ;

- une leçon culturelle, philosophique émise par des scientifiques, qui n'entendent pas rester cantonnés dans leurs disciplines respectives. L'homme a désenchanté le monde et les lieux et affirmé son individualisme prédateiur et à cause de cela, le monde court à la catastrophe ;

- une leçon politique : les hommes politiques actuels et leurs électeurs ne comprennent rien à la fameuse "problématique" que seule une élite scientifique peut saisir à sa juste mesure. C'est donc à elle qu'il faudrait confier notre avenir ; c'est elle qui redessienrait la carte géopolitique du monde pour le bien de tous. Mais on peut aussi considérer que ces dégradations incessantes de l'environnement sont souvent le fait de logiques économiques à court terme qui visent un bénéfice immédiat et négligent le bien commun. En conséquence de quoi les luttes contre les dégradations de l'environnement ne peuvent s'envisager que dans le cadre de rapports de force politiques. 

   C'est précisément cette troisième leçon, qui sucite à l'intérieur même du Club de Rome et plus encore dans les différentes instances de l'ONU, qui est l'objet des conflits qui deviennent de plus en plus vifs au fur et à mesure que les dégradations de l'environnement s'amplifient. Le Club de Rome a tendance par la suite à revendiquer pour lui même ce rapport qui de "au Club de Rome" devient "du Club de Rome", pour rappeler son rôle capital dans le monde...

  On trouve dans ce Club de Rome des personnalités telles que Bertrand de JOUVENEL (Futuribles), Aurélio PECCEI (qui en est à l'initiative), Alexander KING, Jean SAINT-GEOURS et Dennis GABOR, qui savent opérer des liaisons dans le monde scientifique et dans le monde politique, et s'appuyer sur les mass medias dans leurs initiatives. Son ambition est bien de promouvoir un nouvel ordre international qui s'appuie sur un connaissance et une activité croissante (de premier plan en fait dans les objectifs planétaires) sur l'environnement. En matière de philosophie politique, il s'agit de promouvoir un monde qui sache gérer une planète, intégrant la nature au centre de son analyse. Ce qui bien évidemment n'exclut pas des conflits sur la définition de cette gestion, sur ses modalités, sur la nature des acteurs prépondérants...

 

Jean JACOB, Histoire de l'écologie politique, Albin Michel, 1999.

 

PHILIUS

 

Repost 0
4 juin 2014 3 04 /06 /juin /2014 08:19

    Des statistiques plus ou moins sérieuses sur la démographie des Etats à celles nettement plus folkloriques des audiences d'émissions télévisées, sans parler de celles farfelues qui circulent sur les audiences des sites Internet, notre information quotidienne est remplie de chiffres qui représentent parfois autant d'arbres qui cachent les forêts de la réalité... L'histoire des statistiques, derrière la "scientificité" des chiffres qui sont censés représenter la réalité sociale, économique et politique, nous indique que la subjectivité l'emporte de loin sur la froide comptabilité. Alors qu'un plus un fait deux dans les mathématiques, il est possible qu'il s'agisse en fait de un plus un, soit vingt-deux, soit tout à fait l'inverse! Ce n'est pas tant la multiplicité des statistiques que leur présentation dans les différentes presses écrites et audiovisuelles qui nous irrite. Aux yeux de beaucoup de nos concitoyens inattentifs, les différentes étapes de la construction d'une statistique et de sa présentation sont souvent confondues, ajoutant une certaine confusion de la représentation de la réalité. Il ne s'agit pas tant, à la lecture d'une statistique, de la comprendre réellement, à travers les graphiques, tableaux et interprétations proposés, que de savoir pourquoi, comment et par qui elle est présentée. Sauf à croire que les chiffres ne font que révélés la froide réalité, on oublie un peu facilement que ceux qui les produisent et les présentent ne sont pas des machines, et même si on en venant à robotiser l'ensemble de la chaine de la production et de la distribution des statistiques, il y aurait quand même des humains pour paramétrer l'ensemble de leurs caractéristiques. Et comme chacun sait, non seulement l'erreur est humaine, mais l'humain est un animal avant tout politique et qu'une statistique, avant d'être calculée est pensée dans une stratégie ou une intention précise. On ne calcule pas la réalité pour le plaisir de la calculer, sauf sans doute pour quelques techniciens un peu perdus, mais pour la présenter d'une manière ou d'une autre, pour favoriser ou défavoriser des perceptions de cette réalité. Il est vrai qu'à l'heure des vastes populations et de la mondialisation, il est difficile de se passer des statistiques, des évaluations chiffrées, mais il faut savoir que toute statistique part d'une intention, et que cette intention se prévaut souvent de l'intérêt collectif, et que cet intérêt souvent n'est pas si collectif que cela!

 

   Loin de se réduire à une succession d'actes techniques, l'élaboration des statistiques s'inscrit dans des dynamiques de conflits et de coopérations. Si le terme "statistiques" est relativement récent (XVIIe siècle), l'activité de recueil de données comme d'élaboration de tableaux de présentation de ces données est très ancienne et répond aux besoins d'organisation du gouvernement des grands empires comme des grands royaumes. Dénombrement liés à l'armée, aux impôts et à l'évaluation des richesses, les recensements connus apparaissent sur les tablettes d'origine sumérienne, pour des listes de biens et de... dettes. C'est de l'Empire romain que proviennent les dénombrements les plus systématiques, absolument indispensables pour le dressement des listes des assujettis à l'impôt ou à l'enrôlement dans les armées. Si les progrès, notamment mathématiques, apparaissent à la fin du XVIIe siècle, on trouve déjà depuis longtemps les différents protagonistes de l'élaboration des statistiques :

- les "cibles" de ces statistiques, plus ou moins rêtives de se prêter au dénombrement, à commencer par le dénombrement des "feux" (foyers) dans les villages permettant de desser les listes d'impôts. Les progrès des statistiques sont très liés aux politiques fiscales des différentes entités politiques et... commerciales. Ne parlons pas des réticences de plus en plus grande des sondés des multiples questionnaires, qui ont plutôt tendance à répondre à côté ou à carrément mentir...

- les enquêteurs qui collectent les données auprès des populations "cibles", dont la qualité varie de membres d'administration locale ou d'envoyés spéciaux du gouvernement "central". Suivant cette qualité, on peut déjà trouver un jeu entre recensés et recenseurs qui orientent dans un sens ou dans un autre l'importance des données recueillies. N e parlons pas de ces collecteurs de données qui, pour bien promouvoir quelques avancements, "arrangent" un peu leurs résultats...

- les commanditaires de ces enquêtes, gouvernements ou organisations privées, qui entendent avoir une vue globale sur les territoires ou/et les populations sur lesquelles ils/elles entendent exercer un certain pouvoir, et qui "attendent" des résultats "exploitables" ou simplement "présentables"... Il va de soi que si les résultats ne sont pas terribles, surtout lorsqu'il s'agit de mesurer la compétitivité de l'entreprise vers les actionnaires ou les pourvoyeurs de fonds, il faut absolume trouver de très bons analystes qui rendront les choses un peu plus optimistes...

- les analystes pris entre les impératifs des commanditaires, une certaine expertise arthmétique, une "conscience professionnelle" de recenser "dans le vrai" et les pressions, soit des enquêteurs ou même parfois directement des "cibles" des enquêtes...

   De la collecte des données aux analyses finales, en passant par l'élaboration des statistiques elles-mêmes, des phénomènes sociologiques de tout ordre interviennent. De plus, l'élaboration de la "science statistique" n'est pas uniforme dans toutes les civilisations et les différentes méthodes d'élaboration des statistiques, à commencer par la définition des données recueillies, peuvent donner des résultats différents, même si la présentation finale semble s'accorder sur les mêmes termes... De là des distorsions parfois importantes dans le temps et dans l'espace qui obligent à effectuer diverses analyses de fond avant de pouvoir faire des comparaisons "exploitables"...

 

    Pour rester dans notre époque aux statistiques surabondantes que l'on retrouvent pratiquement dans n'importe quelle activité humaine, les statistiques constituent, ni plus ni moins, des enjeux de pouvoirs.

  Nous ne prendrons pour exemple que quelques cas, sans plus les développer, qui attirent notre irritation ou simplement notre attention, soit qu'ils peuvent nous induire carrément en erreur sur la réalité, soit qu'ils constituent des déformations fortes, laissant au vestiaire toute notion d'honnêteté ou de probité intellectuelles, et ce parfois de manière définitive, par la force des habitudes.

 

  Tout d'abord, rares sont les ouvrages et encore moins les articles qui considèrent d'un oeil critique les données chiffrées qu'ils présentent, surtout dans le domaine économique. La confusion de l'information économique et de la propagande commerciale n'y est sans pas pour rien. Ainsi les éditions successives de l'Etat du monde renferment un certain nombre d'observations très utiles pour la compréhension des statistiques. Comme il dresse un état du monde par régions et par pays dans lequel les données chiffrées ont presque plus d'importance que les analyses globales, soit 50 indicateurs portant sur la démographie, la culture, la santé, les forces armées, le commerce extérieur et d'autres grands indicateurs économiques et financiers, il indique les limites des comparaisons possibles d'évolution d'une année sur l'autre, comme les limites des considérations sur les données brutes. "Les décalages que l'on peut observer, pouvons-nous lire par exemple dans l"'dition de 2006, ppour certains pays entre les chiffres présentés dans les tableaux peuvent avoir plusieurs origines : les tableaux, qui font l'objet d'une élaboration séparéen privilégient les chiffres officiels plutôt que ceux émanant des sources indépendantes (observatoires, syndicats...), et les données "harmonisées" par les organisations internationales ont priorité sur celles publiées par les autorités nationales. Il convient de rappeler que les statistiques, si elles sont le seul moyen de dépasser les impressions intuitives, ne reflètent la réalité économique et sociale que de manière très approximative, et cela pour plusieurs raisons. D'abord parce qu'il est rare que l'on puisse mesurer directement un phénomène économique et social : le "taux de chômage officiel" au sens du BIT (Bureau international du Travail), par exemple, même lorsqu'il a été "harmonisé" par les organisations internationales, n'est pas un bon outil pour comparer le chômage entre pays différents. Et même lorsqu'on compare la situation d'un même pays dans le temps, il se révèle être un indicateur trompeur, tant il existe de moyens pour l'influencer, surtout en période électorale. il faut aussi savoir que la définition des concepts et les méthodes pour mesurer la réalité qu'ils recouvrent sont différents d'un pays à l'autre malgré les efforts dh'armonisation accomplis depuis les années 1960. Cela est particulièrement vrai pour ce qu'on appelle "impôts", "prélèvements", "dette publique", "subvention", etc. De minimes différences de statut légal peuvent ainsi faire que des dépenses tout aussi "obligatoires" partout apparaissent comme des "impôts" dans les comptes d'un pays et comme des "consommations des ménages" dans l'autre."

  Et les auteurs de L'état du monde ne font référence qu'à des difficultés d'origine technique ou des différences qui tiennent à des traditions administratives divergentes d'un pays à l'autre, ou à des distorsions possibles en période politique importante. Des statistiques de population peuvent faire l'objet aussi de "distorsions" volontaires de la part des pays qui les présentent. L'état de collecte (en tant que machine administrative capable de les faire) des données différe d'une région du monde et parfois radicalement. Quoi de commun entre l'appareil administratif ramifié des pays industrialisés avec ceux aux compétences restreintes au plan géographique, avec une tradition de contrôle très faible, ou tout simplement une immensité des populations à couvrir... Quel crédit peut-on finalement apporter, d'autant que s'y mêlent des considérations tout simple stratégiques, aux chiffres de la population chinoise ou africaine?  Quel attention faut-il accorder à des comparaisons complètement hors de la réalité entre certains flux migratoires ou entre taux d'emploi, quand le statut de citoyen ou de travailleur varie du tout au tout?  Et cela est encore plus brouillé par les présentations officielles ou officieuses, et par une presse de plus en plus paresseuse... Et encore faudrait-il que les différents médias sachent compter!  Or, en dehors de la question de fond posée par une étude relativement récente, combien de journalistes savent-ils lire les pourcentages des statistiques et combien de lecteurs comprennent qu'un doublement d'une quantité donnée ne se traduit pas 200% mais 100%!!!

  Le délabrement de structures administratives chargées des statistiques économiques, comme par exemple des services de recensement, sous les coups de butoirs d'un néo-libéralisme qui ne pense qu'à supprimer des emplois et d'un informatisation qui prétend remplacer les évaluations périodiques de populations ou de résultats économiques par des projections vérifiées simplement par sondages très sélectifs, provoque la question de la fiabilité même des données recueillies et analysées. 

   Pour ce qui est des chiffres proposés par les entreprises au public ou même à leurs actionnaires, comment ne pas se poser la question de leur fiabilité. Outre qu'ils ont toujours été soumis à au moins deux impératifs contradictoires : effectuer la publicité de leurs activités et de celles de leurs gestionnaires et tenter au contraire d'échapper à l'impôt jugé trop lourd, d'autant que semble bien l'emporter le désir de "participer" à la fraude fiscale généralisée.

   Conjonturellement, il semble bien que les fausses statistiques chassent les vraies comme on dirait de la monnaie!   Seules échappent sans doute à cette tendance les statistiques qui portent sur des réalités physiques, comme celle des changements climatiques actuels...

 

    On termine cette charge par une étude qui en dit long sur la perception des réalités économiques... En effet, Yvan DEFFONTAINE, informaticien, s'exprime dans une Tribune libre de Le Monde du 4 mai 214, s'étonnant que pour la grande presse et même la presse économique, nous soyons depuis toujours ou presque, depuis au moins 1793, année du "choc pétrolièr" en crise et que pour autant nous ne soyons apparemment pas entré dans une descente aux enfers socio-économique, ni dans une décroissance croustillante. Il se penche alors sur les statistiques de base pour voir les effets de la crise sur le PIB de la France : 1973 : 177,5 milliards d'euros ; 2013 : 2 060 milliards d'euros. trouvant cela bizarre de voir ces graphiques en couleurs et en noir et blanc montrer des pentes descendantes du PIB... En fait, les économistes oublient de dire, et peut être même l'ont-ils oublié eux-mêmes!, que pour que cette courbe soit orientée vers le haut, il faudrait que la croissance soit logarithmique (vous savez ce que c'est, j'espère...), ce qui est bien sûr impossible pour une économie déjà développée. En fait, tout repose sur un "mauvais" enchaînement des pourcentages : Année 1, vous produisez 100 ; Année 2, vous produisez 110. Bravo, les économistes vous adorent. Année 3, vous produisez 120... Bien, bien, mais hé, vous dises ces bons docteurs, votre taux de croissance est passé de 10% à 9,09%... Pas bien, ça, on vous mal vous noter. Année 4, vous produisez 130 et vous êtes content de vous. mais non, vous vous faites tapez sur les doigts, la croissance baisse, dises les mêmes docteurs : 8,33%... Alors que vous pensize avoir progressé de 30% en 3 ans... Vous renouvelez 40 fois l'opération. Ben, mon vieux, il est temps de prendre la retraite, la croissance n'est plus que de 2,04%! La mort est proche, les notations baissent, les financiers froncent les sourcils, la presse économique vous rétrograde.. En fait, à force de regarder pas plus loin qu'une année, ces bons docteurs on tout simplement oublié les chiffres... Et cela pour toute sorte de statistique. En fait, les graphiques devraient montrer, en prenant les chiffres de base, des courbes en pente ascendante!  mais ce n'est pas tout, les politiques, menés par le bout du nez par les erreurs de ces bons docteurs,  assènent à la population des morales sur l'endettement. D'où, conclusion de notre informaticien, nécessité de trouver de nouveaux indicateurs économiques afin de produire des statistiques qui reflètent quand même un peu plus la réalité!   En fait, cela reflète le court-termisme de nombreuses politiques économiques, qui à force de ne penser qu'en terme d'années (électorales?) oublient les données chiffrées sur plusieurs années... Même si nous ne partageons pas forcément l'optimisme finale de Yvan DEFFONTAINE qui en déduit que le monde s'est finalement considérablement développé et que la crise en fait est au moins partiellement fictive, à tout le moins, voilà de quoi s'alamer sur la fiabilité des statistiques!

 

On consultera avec profit : Alain DEROSIÈRES, L'histoire de la statistique comme genre, style d'écriture et usages sociaux, dans Genèses, n°39, 2000. Libby SCHWEBER, l'histoire de la statistique, laboratoire pour la théorie sociale, dans Revue Française de sociologie, n°37-1, 1996. L'Etat du monde 2006, La Découverte, 2005. Et aussi, en ce qui concerne les questions économiques de la défense : François BELLAIS, Martial FOUCAULT et Jean-Michel OUDOT, Economie de la défense, La Découverte, 2014.

 

MOTUIS

 

 

 

Repost 0
3 juin 2014 2 03 /06 /juin /2014 14:52

    Livre un peu oublié aujourd'hui et pourtant à l'origine de bien des vocations militantes ou politiques, oeuvre phare de l'écologie surtout dans le monde anglo-saxon, cet ouvrage du journaliste et écrivain britannique Gordon Rattray TAYLOR (1911-1981) a souvent des allures prophétiques par rapport aux changements climatiques actuels. Même si sa tonalité est parfois moraliste et sensationnaliste, et si son auteur affiche par ailleurs surtout des positions "réactionnaires" (rappelons simplement que sur le plan scientifique, l'auteur est lamarckien et anti darwinien, dans un livre de 1983), Le jugement dernier offre un tableau d'ensemble des dégâts environnementaux causés par les industrialisations jusqu'à la fin des années 1960.

Ce tableau est apocalyptique dans de nombreux chapitres et les histoires "navrantes" se multiplient dans les autres. Il considère tout au début du livre les hommes d'ailleurs comme des microbes, à la population se développant anarchiquement et trop rapidement pour que la catastrophe démographique n'intervienne pas à un moment ou à un autre. Mais il met moins l'accent sur l'explosion démographique ou les impasses énergétiques que sur les multiples pollutions dévastatrices. Au-delà des pollutions visibles (le smog par exemple), il analyse les super-pollutions moins visibles, qui agissent en profondeur sur l'état de l'atmosphère, des océans et des terres émergées. Il considère les résultats des progrès techniologiques comme une victoire à la Pyrrhus sur la nature, voire contre la nature, qui se paie tôt ou tard au prix très élevé. Il s'alarme dans l'ensemble de l'ouvrage de la lenteur de la prise de conscience des autorités politiques et des entreprises, par rapport à la vitesse à laquelle ces dégâts prolifèrent. "Le temps est l'ennemi. la question posée n'est pas "comment faire?", mais "Pourrons-nous faire quelque chose dans le temps qui nous reste?" On peut même se demander s'il n'est déjà pas trop tard. A entendre des remarques distillées dans les réunions consacrées au changement climatique actuel, qui posent la même question aujourd'hui, on ne peut que frémir. On ne peut pas dire, vu le détail des descriptions que l'auteur fait des dynamismes atmosphèriques que ces responsables ou l'opinion publique n'ont pas été prévenus. 

 

    Dans le chapitre 3, où il pose la question du devenir climatique, Eère glacière ou chaleur mortelle?, il décrit les multiples signes, rapprochés de ce que l'on savait déjà des mécanismes des grands changements dans le passé, qui indiquent des modifications en profondeur du climat terrestre. Au chapitre suivant, ce sont des descriptions de la manière dont "la nature rend les coups", lorsque l'homme influe sur l'équilibre des espèces animales et végétales. La suite est à l'avenant : "Le dernier râle", "New look pour polluants", "expirez, n'inspirez pas!" "Le cinquième facteur" (il s'agit de la radioactivité) distillent des avertissements appuyés sur des recherches scientifiques, et émaillés parfois d'humour passablement noir. Ce sur la limite de population, son effondrement à venir, l'existence d'une planète archi polluée et le cauchemar technologique que termine ce livre.

    Pour Gordon Rattray TAYLOR, auteur d'une quinzaine de livres sur l'évolution humaine (dans ses nombreux aspects), "la crise devant laquelle l'homme se trouve est, en fait, une crise triple. d'abord une crise des valeurs. Ce qui est en jeu, ce sont deux vues diamétralement opposées quant à la façon dont l'homme devrait vivre. Jusqu'ici il était admis que la conception matérialiste - soutenue autant par la droite que par la gauche - devrait prévaloir. Soudain il apparait qu'elle ne le peut pas. le choix qui se pose alors est soit de faire une sélection intelligente parmi les dons de la technologie, et s'en servir pour enrichir l'existence humaine, soit d'aller au suicide. C'est le fait que toutes les factions des pays occidentaux sont à égalité portées au matérialisme qui provoque le sentiment de désespoir et d'impuissance qui est celui de tant de gens aujourd'hui.

Comme les lemmings, l'homme fonce vers la rive lointaine du fleuve. Il n'a pas l'intention de se suicider. Aura-t-il l'intelligence de faire demi-tour? La leçon qu'enseigne l'histoire est que l'homme n'évite jamais les catastrophes, il passe simplement son temps à s'en remettre. Il est difficile de douter que l'histoire doive se répéter.

Ensuite, nous passons par une crise d'incohérence. Comme l'a dit un observateur britannique : "On a envie de demander, à la fin, jusqu'à quel degré de folie peut aller le monde? Jamais des esprits rationnels ne créeraient des conditions dans lesquelles leur nourriture et leur eau seraient constamment polluées, leurs enfants blessés et tués, et tout leur environnement rendu de plus en plus infect pour l'oreille, l'oeil et le nez - non par suite d'échecs, mais par leurs efforts mêmes et leurs soit disant progrès. (...)" 

C'est là le point crucial : la société est trop vaste, donc trop impersonnelle, et incohérente. Il est donc impossible de légiférer de façon efficace. (...).

Enfin, c'est une crise de responsabilités.

L'homme a atteint un tournant de son histoire. Jusqu'ici il vivait dans un environnement qui s'optimisait tout seul. Les processus naturels lui fournissaient l'oxygène et l'eau, un sol fertile, de l'espace pour se déplacer et même des joies esthétiques, sans qu'il ait besoin d'intervenir ou de faire preuve de prévoyance. Maintenant, le voilà parvenu au point où ces processus naturels autonomes ne peuvent plus faire face à ses exigences. Il n'est donc plus question de savoir s'il veut prendre les choses en main : il est obligé de le faire. A l'avenir, l'homme devra décider s'il veut un climat plus chaud ou plus froid, et de combien de degrés; de quelle pureté il demande à l'eau et à l'air; quelle fertilité il attend du sol; quel taux de maladies et de mortalité il souhaite. Et bien d'autres choses encore.

C'est une grave responsabilité. Il est loin d'être évident que l'homme possède les connaissances nécessaires, ou le bon sens politique voulu pour exercer convenablement ce pouvoir - c'est-à-dire assurer à l'humanité une vie au moins aussi satisfaisante que celle de l'ancien système. En fait, il est parfaitement possible qu'il exerce son pouvoir suffisamment mal pour provoquer, dans une mesure données, un désastre. (...)". Pessimiste hier de bout en bout, ce livre devient réaliste avec ce que nous subissons déjà de nos jours. Et si cela ne suffisait pas, la dernière remarque rappelle tous les scénarios d'ingénierie climatique envisagés par de nombreuses entreprises et laboratoires scientifiques d'Etat pour parer à une catastrophe de plus en plus annoncée...

 

Gordon Rattray TAYLOR, Le jugement dernier, Calmann-Lévy, 1970, 290 pages. Traduction française du livre anglais paru en 1970, The Doomesday Book : Can the World Survive?

 

Repost 0