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1 juin 2018 5 01 /06 /juin /2018 08:32

       Psychologue, et sociologue australien, Elton MAYO est à l'origine du mouvement des relations humaine du management. Considéré comme l'un des pères fondateurs de la sociologie du travail, il initie une vision sociale de l'être humain au travail. Il déduit de ses expérimentations l'importance de la motivation sociale sur le comportement et la performance des travailleurs, ceux-ci étant en attente de reconnaissance et de considération dans les relations interpersonnelles. Il théorise également "l'effet Hawthorne" ("effet de l'observateur") qui est à l'origine du courant de recherche du "Mouvement du Potentiel Humain". Il peut être considéré, avec TAYLOR et en partie pour corriger ses conceptions, comme l'initiateur des recherches sur l'organisation scientifique du travail. 

     Après des études de médecine en Écosse et de psychologie en Australie, il devient professeur de philosophie et de psychologie, disciplines alors fortement associées. Il s'intéresse vite aux problèmes  et  aux conséquences des tâches répétitives dans l'industrie, à la suite de l'application du taylorisme. professeur à Wharton (Philadelphie), puis à l'université de Harvard de 1926 à 1947, il participe à la création de département de psychologie industrielle et développe ses recherches sur le comportement au travail. 

        L'école des relations humaines qu'il contribue à lancer connait son heure de gloire entre la fin de la Seconde Guerre Mondiale et la fin des années 1950, des deux côtés de l'atlantique. L'utilisation de la locution "école des relations humaines", fréquente à l'époque, s'explique moins en termes institutionnels que par la volonté commune d'un ensemble de groupes aux sensibilités et aux démarches diverses de mettre les sciences sociales au service de l'organisation des relations de travail. La diffusion, au cours des années 1930, des résultats des expériences dites de "Hawthorne" est habituellement considérée comme la source de cette tradition intellectuelle.

C'est, avant que ces travaux n'ancrent ce mouvement, dès la fin des années 1910 que plusieurs auteurs critiques du taylorisme recherchent un corpus de connaissance - surtout puisées parmi les psychologues . Ces auteurs appartiennent au monde de l'entreprise, à des échelons divers, même celui de chef d'usine. Les traités de gestion du personnel ou d'administration de l'époque insistent sur le rôle que peut jouer une supervision attentive aux individus en interaction pour gagner leur coopération et leur loyauté. 

Par la diffusion du résultat de ces expériences, menées surtout au départ par Elton MAYO, ces "relations humaines" s'implantent dans le monde académique, avec un succès certain auprès des managers. Ces expériences font couler beaucoup d'encre et continuent d'ailleurs à faire l'objet d'articles qui réinterprètent les données de l'époque ou étudient la manière dont les présentent les manuels de gestion d'aujourd'hui.

 

Elton MAYO, The Human Problems of an Industrial Civilization : Early Sociology of Management and Organizations, Routledge, 1933, réédition en 2001 ; The Social Problems of an Industrial Civilization, Routledge, 1945-1947, réédité en 2007.

Marc MOUSLI, Elton Mayo et l'école des relations humaines, dans Alternatives Économique, n°256, mars 2007. Pierre DESMAREZ, école des relations humaines, dans Dictionnaire du travail, PUF, 2012.

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31 mai 2018 4 31 /05 /mai /2018 06:58

        Inventeur et ingénieur américain, Frederik TAYLOR est surtout connu pour la mise en oeuvre dans les années 1880 de ce qu'on a appelé ensuite le taylorisme, organisation scientifique du travail étudiée afin d'obtenir le rendement maximum du travail, des ouvriers aux cadres. 

         D'abord ouvrier mécanicien, puis contremaitre et enfin ingénieur (1884), il s'installe comme ingénieur-conseil de plusieurs entreprises successives. Sa plus grande expérience est celle de sa mission pour la Bethlehem Iron Company, de 1898 à 1901, entreprise de métallurgie spécialisée dans la fabrication de matériel militaire (canons, plaques de blindage) à destination notamment de la Marine américaine. C'est dans les milieux de la métallurgie, aux Etats-unis et en Europe qu'il se fait d'abord connaitre et c'est à son intention qu'il réfléchit à une organisation scientifique du travail

         Il systématise sa méthode dans un livre The Principles of Scientific Management (1911), qui s'inscrit dans la première modernisation de l'industrie des années 1850. Mais dès 1895, il publie, sur notamment le sujet du mode de rémunération des travailleurs, dans Transactions, la revue de l'American Society of Mechanical Engineers (ASME), un premier mémoire, "A Pièce-Rate Systems. Il reprend la substance des réflexions publiées en 1903 dans Shop Management, qui constitue l'exposé le plus systématique de la pensée de TAYLOR. Son livre de 1911 est traduit l'année suivante en français sous le titre Principes de l'organisation scientifique des usines, ce texte est réédité en 1957 une seconde fois en France par les soins de Louis DANY-LAFRANCE sous le titre La direction scientifique des usines, avec, pour têtes de chapitre, des extraits d'une déposition de TAYLOR en 1912 devant une commission d'enquête du Congrès américain, qui a été le plus lu et le plus commenté. A noter que le texte de 1911 est moins analytique que son mémoire de 1903, étant destiné à un plus large public et non exempt d'une présentation-choc. 

       Le taylorisme préconise :

1 - une analyse détaillée et rigoureuse des modes et techniques de production (gestes, rythmes, cadences) ;

2 - l'établissement de la "meilleure façon" (the one best way) de produire (définition, délimitation, séquençage des tâches) ;

3 - la fixation de conditions de rémunération plus objectives et motivantes du travail.

L'ingénieur estime qu'il est impossible de réaliser une production de masse sans un minimum d'organisation et de discipline. Ce qu'il voit à la fin du XIXe siècle dans les ateliers ne va pas dans ce sens : le travail réellement collectif est un mythe tant les comportements individuels, enfermés dans la logique des métiers fortement encadrés par de multiples corporations, ne contribuent pas du tout à la cohérence ou à la collaboration.

L'industrie alors se caractérise plutôt par la juxtaposition d'ateliers plus ou moins bien reliés entre eux. Il faut pour réellement produire des objets en masse, organiser l'entreprise suivant deux dimensions complémentaires:

- une dimension verticale : établir une stricte distinction entre d'une part les tâches de conception et de travail et de formation et d'autre part celles dites d'exécutions. il s'agit d'établir une hiérarchie des tâches comme des employés.

- une dimension hozizontale : décomposer le processus de production d'un bien en une suite de tâches simples confiées chacune à un ouvrier spécialisé. L'objectif est d'identifier la manière la plus efficace de découper le travail. Doivent être chargés de cette mission, des ingénieurs qui de manière scientifique vont chronométrer chaque mouvement élémentaire, éliminer les temps inutiles, étudier les meilleurs outils pour réaliser chaque mouvement, définir un temps optimal pour chaque stade de production, rédiger les recettes de fabrication.

   Il n'est pas dans les intentions de l'ingénieur de mettre en place un travail à la chaîne - lequel est connu de longue date. Mais de mettre en place une organisation rationnelle. C'est plus tard qu'Henry FORD aux Etats-Unis et Louis RENAULT en France réactualisent cette forme d'organisation du travail collectif et l'applique au secteur naissant de l'automobile. Dans l'esprit de TAYLOR, qui doit faire face aux organisations ouvrières professionnelles d'alors et établir une sorte de contrat social pour parvenir à imposer l'organisation scientifique du travail, les trois éléments qu'il préconise sont étroitement liés. TAYLOR ne réfléchit ni en terme de discipline de travail ni en terme de hiérarchie. Il n'a pas de réflexion sur le pouvoir en entreprise. Pour lui, chaque ouvrier ne reçoit pas d'ordre mais des instructions de plusieurs "chefs", et doit être rémunéré à juste titre (il préconise d'ailleurs des augmentations importantes de salaires...). 

     En fait, de ces trois éléments des méthodes préconisées par l'ingénieur sont retenues par les industriels de manière général seulement les deux premiers. Si l'intention initiale est d'organiser les ateliers et les postes de travail pour une moindre fatigue de l'ouvrier (la juste journée de travail), le résultat obtenu augmente plutôt l'exploitation du travail de l'ouvrier par un encadrement et une direction plus soucieuse de la qualité des objets fabriqués et des bénéfices financiers apportés par l'organisation scientifique du travail. Les opérateurs exécutants perdent leur autonomie, sont placés dans une situation de dépendance et sont utilisés comme des machines. La répétition des mêmes tâches (dont on régule la cadence surtout en fonction des impératifs du marché) provoques toute une série de troubles physiologiques et psychologiques. 

    Une partie des directions d'entreprise entend remédier aux dysfonctionnements liés au taylorisme rudement critiqué par les organisations syndicales en introduisant diverses innovations dont :

- la rotation des postes : l'ouvrier occupe successivement différents postes de travail pour éviter la routine et pour avoir une vue plus globale de la production ;

- l'élargissement des tâches : les tâches sont moins fragmentées, moins pénibles, moins répétitives ;

- l'enrichissement des tâches : le travail s'étend à d'autres tâches telles que le réglage et l'entretien des machines, ce qui implique une responsabilité du travailleur ;

- la mise en oeuvre de groupes semi-autonomes : quelques ouvriers s'organisent librement pour atteindre un niveau de production fixé par la direction ;

- l'établissement de cercles de qualité : des groupes de travailleurs volontaires se réunissent pour améliorer le processus de production et la qualité des produits.

Mais ces innovations remettent plus ou moins en cause la division verticale énoncée dans le taylorisme et surtout fragilise, du point du patronat en général,  la "nécessaire" discipline du travail. Il faut attendre les années 1950 et 1960 (aux Etats-Unis), voir 1970 (en Europe), pour voir surgir de manière significative ces innovations. 

    Globalement, on a tendance à donner au taylorisme proprement dit, tel qu'il est énoncé par son auteur, des attributs plus généraux liés à la production de masse, et une importance qu'il n'a pas.

Malgré ses faiblesses (de réflexions pas très développées sur la formule à juste travail juste salaire), la doctrine de TAYLOR rencontre un succès considérable dans le monde développé, jusqu'en Russie où LÉNINE en recommande l'application. En France, elle se répand en 1913 dans les usines Renault, mais suivant une acception très maladroite de la part du patronat. En fait l'influence du taylorisme dépend beaucoup du taux d'industrialisation du pays, de la nature de l'industrie en question (d'ailleurs TAYLOR pense que son application à limitée à quelques industries). On a pu évaluer qu'à son acné l'organisation taylorisme qu'environ 5% de la main-d'oeuvre ouvrière dans les pays industrialisés (DAVIET, 1997)  a pu être concerné.

Mais le taylorisme tel qu'il est compris n'est pas seulement une organisation du travail mais aussi un état d'esprit dans de nombreuses entreprises, qui renforce la hiérarchie. En assimilant le taylorisme au processus général de rationalisation industrielle (que mettent en musique bien plus les successeurs de TAYLOR), les sciences sociales en France ont tendance à en surévaluer l'importance. il existe un fort flottement conceptuel qui, que ce soit du côté marxiste ou du côté libéral, donne au taylorisme une extension qu'il n'a pas eu dans la réalité historique. Par contre, le taylorisme constitue de manière certaine un aliment idéologique au combat que mènent plusieurs écoles de pensée, que ce soit dans le monde industriel ou dans la société en général. 

 

Frederik Winslow TAYLOR, Organisation du travail et économie des entreprises, Paris, éditions d'organisation, 1990 (traduction de Shop management de 1902) ; Principes de la direction scientifique des usines, 1912 ; La direction scientifique du travail, Dunod, 1957 et Marabout, 1967. 

Robert KANIGEL, The One Best Way, Frederik Winslow Taylor and the enigma of efficiency, New York, Viking, 1997. Lion MURARD et Patrick ZYBERMAN, Le soldat du travail. Guerre, fascisme et taylorisme, revue Recherche, n°32/33, septembre 1978. J-P. DAVIET, La grande entreprise : professions et cultures" dans Histoire générale du travail, tome IV, sous la direction de  G.V. LABAT, Nouvelle librairie de France, 1997. Benjamin CORIAT, L'atelier et le chronomètre, Bourgois, 1978.

François VATIN, Frederic Winslow Taylor, dans Dictionnaire du travail, PUF, collection Quadrige, 2012.

 

 

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30 mai 2018 3 30 /05 /mai /2018 11:07

    Si les coups d'Etats pullulent dans l'Histoire sur tous les continents, c'est qu'il fait appel à un ressort particulier : le pouvoir y est tellement concentré à la tête de l'Etat, que la tentation est grande, quelle que soit idéologie invoquée, de le remplacer.

Exploiter cette conquête de pouvoir est toujours une autre affaire et doivent intervenir des changements significatifs dans l'exercice du pouvoir, changements d'autant plus grands que l'assise de ce pouvoir est traditionnellement large. Une dictature peut en remplacer une autre, seule change l'étiquette du pouvoir pour tous les sujets. Un coup d'Etat, par contre, est bien plus délicat dans une démocratie (ou même dans une féodalité ramifiée, ou une république), où, même si officiellement les sujets ne bougent pas, ils risquent de ne pas participer à la consolidation ou au maintien de ce nouveau pouvoir, par toute une panoplie extensive de moyens, du refus de payer l'impôt à la constitution d'institutions parallèles...

    Comme souvent, la chose existait avant qu'on la nomme... Le terme "coup d'État", fait référence au coup d'État du 18 brumaire, et est repris ensuite tel quel en anglais, sans la majuscule au mot "Etat" de rigueur en français. Le mot putsch, d'origine suisse allemande, est équivalent et communément utilisée en français, plus rarement par les  anglophones, qui utilise la formule ou sa version abrégée, coup. Le terme putsch est popularisé par les coups d'État manqué de 1920 et 1923 en Allemagne (putsch de Kapp à Berlin et putsch de la Brasserie à Munich). L'expression "coup d'État" est passée notamment en indonésien (kudeta) et en japonais. Le terme pronunciamiento, repris de l'espagnol, désigne lui des soulèvements militaires d'une typologie différente. 

 

Le coup d'Etat : une quasi habitude historique.

    Qu'il soit ouvertement pratiqué, avec tambours et trompettes, ou qu'il soit dissimulé, par une succession arrangée, le coup d'Etat vise à anéantir puis à remplacer la tête d'un régime politique. L'organisateur du coup d'Etat cherche à obtenir le contrôle politique de l'État, sans nécessairement vouloir en changer la nature et ne prétend avoir d'autre objectif, dans la plupart des cas, que de s'emparer du pouvoir.

Toutefois, le coup d'Etat peut être l'aboutissement d'un conflit armé ou de libération nationale) de plus ou moins longue durée dont la nature et les objectifs vont au-delà de la simple prise du pouvoir politique (coup d'État bolchevique, par exemple). Le coup d'Etat, ou la tentative de coup d'Etat, peut également avoir pour effet de déclencher un conflit armé de grande envergure, généralement une guerre civile (Guerre d'Espagne en 1936).

Le coup d'État n'est pas forcément vient. Idéalement, la prise du pouvoir s'opère sans bain de sang, bien qu'en pratique le coup d'État engendre fréquemment la violence. Le coup d'Etat, acte essentiellement politique, ne fait pas non plus obligatoirement usage de la force militaire. Mais, dans certaines régions comme l'Amérique Latine, où jusqu'à récemment le pouvoir politique reposait souvent, directement ou indirectement, sur les forces armées, toute tentative de coup d'État impliquait généralement l'usage de la force militaire.

Néanmoins, si l'instrument militaire peut être exploité lors d'une tentative de coup d'État, il n'est pas indispensable. Et les organisateurs d'un coup d'Etat n'ont pas toujours l'appui de l'armée régulière (ou même d'un noyau), ni les moyens physiques de combattre. Sans l'instrument militaire, l'infiltration politique au sein au sein de l'Etat est le moyen principal pour s'emparer du pouvoir, avec la création d'un noyau politique suffisamment puissant pour arracher le contrôle des secteurs clés de l'Etat des mains du gouvernement.

Lorsque l'instrument militaire est employé, la supériorité militaire est obtenue grâce au soutien de l'armée régulière (général Pinochet au Chili) ou avec l'aide d'une armée parallèle, généralement composée de troupes de mercenaires (Comores) ou de troupes étrangères, capable de renverser l'armée régulière (Laurent Kabila dans l'ex-Zaïre). Le financement de telles opérations provient de fonds privés ou de gouvernements extérieurs impatients d'assister à un changement de régime. La guerre froide est, à cet égard, propice aux coups d'États soutenus, plus ou moins activement, par l'une ou l'autre des superpuissances ou par leurs alliés.

Le coup d'Etat réclame une préparation minutieuse même si l'acte en lui-même est très limité dans le temps, son exécution ayant pour but d'enrayer immédiatement toute tentative de riposte en neutralisant l'adversaire, si possible avant même qu'il ait eu le temps de réagir. L'organisateur du coup d'État décide du lieu et surtout du moment de l'action, choisis en fonction de l'effet de surprise et du degré de confusion qu'il compte provoquer chez l'adversaire, et de la situation des forces gouvernementales en place (chef d'État en voyage, dissensions au sein du gouvernement, crises politiques, menaces extérieures...). La première offensive est vitale et, contrairement au conflit armé classique, le plan d'attaque ne peut être modifié une fois qu'il est mis en action : la première "bataille" décide presque toujours de l'issue du combat. En effet, toutes les forces à la disposition des organisateurs du coup d'État sont employées lors de son exécution - l'usage de réserves n'a pas lieu d'être -, et l'effet de surprise ne joue qu'une fois. L'échec débouche généralement sur l'anéantissement physique des responsables du complot.

La stratégie du coup d'État est fondée sur une bonne préparation, sur la concentration des efforts et la surprise. Les alliances et les appuis, politiques ou militaires, à l'extérieur et au sein même de l'État assurent le succès du coup d'État. Le renseignement est important. L'usage d'une "cinquième colonne" est fondamental pour s'infiltrer au sein du gouvernement. Les risques de friction doivent être réduits au minimum car le moindre obstacle imprévu peut être fatal au déroulement des opérations. (BLIN et CHALIAND)

 

L'exploitation d'un coup d'État et l'art aussi difficile d'en profiter lorsqu'il est réussi...

  C'est que une fois le coup d'État réussi, il faut l'annoncer en suscitant l'adhésion ou au mieux la résignation, c'est pourquoi la main-mise sur les procédures d'information et les organes de communication est essentielle. Parfois, il arrive qu'une annonce mal faite ou une mauvaise maîtrise de ces organes provoquent finalement l'échec du coup d'État lui-même. Le tout n'est pas de les prendre, mais il faut aussi les conserver....

Il faut s'emparer des organes centraux de l'État ou les neutraliser selon le cas. De même que les lieux symboliques d'expression du pouvoir. Il faut aussi s'assurer de la personne des gouvernants et de leurs fidèles. Dans les pays dotés de Parlements, il faut s'assurer de leur soutien ou de leur neutralité. La fidélité impersonnelle de tous les échelons administratifs supérieurs est un élément cruciale de la réussite d'un coup d'État. Beaucoup d'acteurs de coups d'État réussis veulent s'assurer un peu vite de la fidélité personnelle de tous les citoyens, mais cela n'est pas toujours possible, sauf après une préparation idéologique profonde antérieure.

Très souvent, les acteurs d'un coup d'État soit sont des militaires ou d'anciens militaires ou possèdent une connaissance solide de l'institution militaire. Mais cette connaissance ne suffit pas : il faut s'assurer du soutien du peuple en général, sinon même après la proclamation, ses auteurs courent à l'échec. Ainsi le coup d'État des généraux d'avril 1961, perpétré par quatre généraux connus bénéficiait de l'opinion locale mais pas de celle de la population en métropole. Une contradiction provoque alors scissions, annulations de ralliement, résistances... 

Le succès du coup d'État, enfin, dépend du contexte international. Leurs auteurs doivent s'assurer de forts soutiens ou de bienveillances a minima, surtout lorsque l'opinion publique leur est hostile. Souvent ils prennent la précaution pour rassurer l'opinion publique internationale et les autres États que tous les accords internationaux seront respectés.

Dans tous les cas, pour réussir un coup d'État, il faut s'assurer de la neutralité des fractions ou à défaut de soutiens, de la population en général. C'est facile lorsque seule la tête de l'Etat change, ce qui se traduit par très peu de changements pour la population (hormis surtout dans les royautés le portrait figurant sur les pièces de monnaie...). mais lorsqu'il s'agit d'un véritable changement de régime, avec changements institutionnels et économiques à la clef, c'est une autre histoire et généralement dans ce cas, le coup d'État est suivi d'une guerre civile plus ou moins longue, ou dans certains cas, au XXe siècle, d'une résistance et d'une désobéissance civile massive particulièrement difficile à maîtriser... Et l'épuration qui suit le coup d'État s'avère plus ou moins ample et... réussie. 

Seule l'Histoire nous apprend que l'exploitation d'un coup d'État a réellement réussit. Dans la longue liste des coups d'État dans le monde depuis qu'on les recense (on peut remonter à l'Antiquité romaine et même avant), peu en définitive ont rencontré les succès attendus. Le plus souvent, le coup d'État est une péripétie de plus dans les longs conflits, mais parfois il représente un tournant dans ceux-ci. 

 

Edward LUTTWAK, Coup d'État, mode d'emploi, Paris, Robert Laffont, 1969. Curzio MALAPARTE, Technique du coup d'État, Édition 10/18, Paris, 1964 (premier édition en 1931).

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016. 

 

STRATEGUS

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26 mai 2018 6 26 /05 /mai /2018 12:13

      Jules Romain BARNI est un philosophe et homme politique français, député de la Somme, mais également une figure de proue du pacifisme français, surtout après le coup d'état de 1848.

   Titulaire d'une agrégation de philosophie en 1840, il devient vite secrétaire de Victor COUSIN à Paris, qui prépare alors une édition personnelle de ses premiers cours. Connaissant de manière approfondie la langue allemande et érudit de KANT, il lui apporte un précieux concours. Tout en poursuivant une carrière d'enseignant de philosophie, après 1842, il donne de nombreux articles à une revue libérale, Liberté de pensée, fondée par Jules SIMON en 1847, laquelle devient nettement républicaine en 1848. Vice-président cette année là de la Société démocratique des libres penseurs, il devient un grand opposant à Louis-Napoléon BONAPARTE, surtout dès 1851 où celui-ci impose aux fonctionnaires l'obligation de prêter le serment de fidélité. Exclu de l'enseignement, il lie connaissance avec Henri BRISSON, avec qui il fonde le journal L'avenir. Il se consacre alors à la philosophie de KANT dont il traduit plusieurs ouvrages, avec des analyses critiques très développées. Il collabore alors à plusieurs périodiques d'opposition, et comme beaucoup, doit s'exiler à Genève, et y rester jusqu'en 1870. 

   C'est durant ce séjour qu'il s'occupe sérieusement de l'organisation du mouvement pacifiste, tout en publiant plusieurs ouvrages (Les Martyrs de la libre pensée, Histoire des idées morales et politiques en France, entre autres). Il organise et préside le premier Congrès de la Paix et de la Liberté à Genève. A l'issue de ces Assises, il devient l'un des fondateurs et dirigeants, en fait la cheville ouvrière, de la Ligue Internationale de la paix et de la liberté, qui a pour objet la substitution de l'arbitrage à la guerre. Parmi les personnalités qui participent à ce Congrès de la paix de 1867 et des suivantes, il figure parmi celles qui entendent ouvrir l'organisation pacifiste à toutes les tendances de la gauche, notamment à l'Association Internationale des Travailleurs, née en 1864 à Londres. Mais le Congrès de 1869 est très difficile à gérer pour Jules BARNI, tant la cohabitation de personnalités si différentes semble impossible, chacune voulant en faire plus sa propre tribune. Conscient des divergences d'opinion depuis 1867, il organise un congrès moins conséquent (de 6 000 personnes à une centaine...) pour en sortir une orientation cohérente. On y discute d'un programme autour de la disparition des armées permanentes, de la séparation des Églises et de l'État et surtout du principe fédératif. Mais la diplomatie et les précautions de Jules BARNI ne suffisent pas à garantir des débats paisibles, et les divergences sont trop importantes lorsqu'en lancée la question de la "luttes des classes" par l'aile gauche, avec BAKOUNINE et Élisée RECLUS. Mis en minorité, cette aile gauche quitte le Congrès. Plaçant Jules FERRY à la présidence d'une assemblée apaisée, Jules BARNI défend l'idée d'une association républicaine des peuples de l'Europe, sur le modèle de la Confédération helvétique. Mais lorsque les débats portent sur les questions économiques, les avis divergent, Jules BARNI repoussant le collectivisme susceptible selon lui de favoriser un régime autoritaire.  Malgré des conclusions en demi-teintes, il est satisfait car le principe fédératif est adopté. Il estime en outre que la Ligue est bien implantée même si son journal Les Etats-Unis d'Europe connaît des problèmes.  Inquiet à raison devant l'évolution de la situation internationale, il invite à préparer l'avenir "calmement" et "résolument". La déclaration de guerre du 24 juillet 1870 de la France à la Prusse réduit tous ses efforts presque à néant.

     C'est pourquoi en septembre 1870, il se met à la disposition du Gouvernement de la Défense nationale et prend la direction d'un journal officiel populaire, le Bulletin de la République, qui cesse de paraitre au moment de la conclusion de la paix. Il se fait élire député radical en 1872, dans un soutien à la politique de THIERS. A l'assemblée de Versailles, il siège à gauche pour les séances qui aboutissent au vote de la Constitution de 1875, où il vote pour celle-ci. Lors de son activité parlementaires, il s'associe à tous les votes de la majorité de gauche, ayant un rôle très actif au sein des Commissions de l'Assemblée. Notamment, il vote pour l'amnistie partielle des condamnés de la Commune. Malade, il ne peut accepter le renouvellement de son mandat de député.

    Pour Mireille GUEISSAZ, ingénieur d'études au CNRS (CURAPP), auteure d'une étude sur Jules Barni ou l'entreprise démopédique d'un philosophe républicain moraliste et libre-penseur, Jules BARNI se consacre tout au long de sa carrière parlementaire (et également à Genève comme animateur du mouvement pacifiste) à la morale politique. Il s'agit de former des moeurs conformes aux institutions républicaines notamment par l'instruction publique. De la morale en politique à la morale sociale, il y a pour lui une cohérence. Et elle fait partie de la morale publique de la IIIe République. Jules BARNI figure parmi ceux qui installent durablement dans la société française cette morale laïque, dont le caractère s'affirme ensuite dans les générations suivantes. 

 

Jules BARNI, Ce que doit être la République, Publication de l'Union républicaine de la Somme, 1872 ; Nombreuses Lettres de Barni conservées à la bibliothèque Nationale, de 1869 notamment.

Pasteur Auguste DIDE, Jules Barni, sa vie et ses oeuvres, 1892. Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre. Le pacifisme du début du XIXe siècle à la veille de la Seconde Guerre mondiale, encrage, 2015. 

 

 

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25 mai 2018 5 25 /05 /mai /2018 09:38

   Henry KISSINGER, d'origine allemande, est un politologue et diplomate américain. Son action politique controversée est contestée, encore aujourd'hui où continue de paraître ses Mémoires, tant du côté de la gauche pacifiste que de la droite anticommuniste. Actuellement, président de Kissinger Associates qu'il a fondé, il conseille des firmes multinationales dans les négociations commerciales avec des États. 

    Très influencé par les réflexions et les actions de METTERNICH, diplomate européen très actif après les guerres napoléoniennes en Europe, auquel il consacre une thèse, tous ses écrits et ses activités reflètent une volonté de maintenir l'équilibre des puissances. En faveur des intérêts des Etats-Unis comme de l'ordre capitaliste établi. 

 

La carrière universitaire, puis diplomatique d'un homme politique de premier plan, une stratégie au service de son pays, de fermeté et de détente...

    Personnage politique des plus controversés des années 1970 lorsqu'il est conseiller à la Maison Blanche, puis secrétaire d'Etat auprès des présidents NIXON et FORD, Henry KISSINGER incarne le réalisme politique dont les principes guident une action diplomatique qui se veut à la fois subtile, vigoureuse et impitoyable. Il obtient le prix Nobel de la paix pour ses négociations concernant la paix au VietNam (1973), mais cette attribution est loin de faire l'unanimité. Comme tous les Prix Nobel de la Paix décernés à des hommes politiques, quelle que soient leur orientation et leur action, il y a là toujours une grande part de... politique et de diplomatie...

   Très tôt spécialisé dans les études stratégiques aux Etats-Unis (université d'Harvard), après y avoir émigré en 1938, il s'attache à la stratégie nucléaire après la Seconde Guerre Mondiale. S'il n'est pas le premier à poser le problème de l'arme atomique et de ses conséquences pour la stratégie, il écrit le premier best-seller sur le sujet, Nuclear Weapons and Foreign Policy (1957), qui lui ouvre l'accès à une carrière politique. Dans cet ouvrage, KISSINGER s'inspire des théories sur la guerre nucléaire qui se sont développés lors de la décennie précédente tant en apportant certains éléments nouveaux au débat, notamment sans le domaine de la guerre nucléaire limitée.

   Le problème fondamental de la stratégie nucléaire, selon lui, réside dans la formulation d'une stratégie qui puisse conseiller une politique de dissuasion nucléaire avec la capacité de combattre si la dissuasion échoue. Ces deux pôles stratégiques sont guidés par deux principes différents. La dissuasion est fondée sur la crainte des représailles, le combat sur le principe d'économie des forces. Par nature, l'arme atomique, avec son potentiel de destruction prohibitif et son coût comparativement peu élevé, obéit à ces deux principes et donne à l'Occident la possibilité de rivaliser avec un adversaire (l'URSS) posant l'autre avantage de dissuasion d'un réservoir humain quasi inépuisable. Au car où la dissuasion échouerait, seules deux options se présenteraient alors à l'Amérique : la guerre nucléaire généralisée ou une guerre limitée. Dans le second cas de figure, l'Occident aurait avantage à ce qu'un conflit limité soit engagé avec des armes atomiques (auquel cas la tactique serait proche du combat maritime). KISSINGER, toujours conscient de la dialectique permanente qui s'établit entre l'action diplomatique et la stratégie militaire, envisage l'option de la guerre nucléaire limitée, favorable selon lui à la négociation, à tous les niveaux de l'escalade.

La doctrine de la guerre nucléaire limitée est conçue en réaction aux doctrines américaines de l'époque qui définissent la guerre nucléaire généralisée comme l'unique scénario (de guerre nucléaire) possible et qui sont à la base de la politique officielle des représailles massives (Massive Retaliation). La doctrine de la guerre nucléaire limitée est très vite délaissée par les stratèges et tombe en désuétude dès les années 1960. KISSINGER lui-même révise ses propres théories. Toutefois, le débat qu'il a lancé a des conséquences importantes sur la politique de défense des États-Unis (et sur le plan techniques de mise en place des arsenaux nucléaires). Ces dernier mettent de côté leur stratégie des représailles pour une doctrine de guerre plus souple, destinée à différents types d'agressions sur divers théâtres. 

Lorsqu'il participe lui-même aux plus hautes décisions politiques des États-Unis, il pratique une politique de l'équilibre, dont il a longtemps étudié les rouages des années auparavant. Il sait exploiter tous les instruments militaires et diplomatiques à sa disposition pour atteindre les objectifs politiques s'il se fixe. Il est d'ailleurs l'un des rares intellectuels à pouvoir mettre en application ses propres théories. (BLIN et CHALIAND)

 

Du VietNam à la politique de détente, illustration d'un type de pouvoir intérieur et extérieur

    Les années de pouvoir d'Henry KISSINGER coïncident, et ce n'est pas seulement de son fait, avec les années de grande désillusion (ou de fin de naïveté) de la majorité du peuple américain envers son propre système démocratique. Non seulement, le complexe militaro-industriel est à son apogée mais il parvient même à s'immiscer dans les sphères de fabrication de l'opinion publique, à savoir les grands médias et une partie du personnel politique. En coïncidence (fortuite ou voulue), le pouvoir exécutif américain s'entoure d'une certaine opacité préjudiciable au fonctionnement du système politique dans son entier, à un tel point que du Congrès et des médias viennent les coups décisifs contre un certain type de présidence américaine. 

   D'abord conseilleer en sécurité nationale de 1969 à 1975, puis secrétaire d'Etat de 1973 à 1977, il se hisse au sommet de la scène politique et devient un homme d'État influent et controversé. Quelques années seulement après sa nomination en 1969, il semble évident que les liens entre KISSINGER et le président NIXON ont évolué en étroite relation de travail, souvent opaque. Dès lors, les décisions importantes en matière de politique étrangère se prennent exclusivement à la Maison-Blanche, tandis que les autres conseillers, y compris le premier secrétaire d'État de NIXON, William ROGERS, sont relégués au second plan. Pour se justifier - outre une soif de pouvoir à l'état pur qu'on a pas connu beaucoup dans l'histoire américaine -, NIXON et KISSINGER se défendent de vouloir changer la politique étrangère des États-unis sans risquer de se heurter à l'interférence bureaucratique ou aux complication de politique intérieure, à savoir le rôle du Congrès (surtout du Sénat en ce qui concerne la politique extérieure) et le jeu croisé des deux partis dominants. En pratique, cela signifie que pendant le premier mandat de NIXON la diplomatie de haut niveau se fait par le biais de voies semi-officielles, de relations tenues secrètes entre KISSINGER et certain hauts représentants de pays de premier plan (comme l'URSS, le VietNam et l'Allemagne de l'Ouest).

L'enjeu majeur qui attend alors la nouvelle administration en matière de politique étrangère est la guerre du VietNam. Lorsque KISSINGER accède en 1969 au poste de conseiller en sécurité nationale, la guerre du VietNam est déjà une guerre coûteuse, meurtrière et impopulaire. Dans les années qui suivent, NIXON et KISSINGER alternent entre initiatives diplomatiques et retrait de troupes, et compagnes dévastatrices de bombardements sur les territoire nord-vietnamiens, dont l'enjeu est de conforter la position des Américains en cas de négociations tout en maintenant leur crédibilité sur la scène mondiale auprès des pays alliés ainsi que vis-à-vis de leurs ennemis. Ce n'est que lors du seconde mandat de NIXON, qu'en 1973 que KISSINGER et LE DUC THO, son interlocuteur nord-vietnamien, signent un accord mettant fin à l'implication directe des Américains dans le conflit vietnamien. Cet accord est d'autant plus critiqué par la suite, que les Nord-Vietnamiens parviennent à réunifier le pays en automne 1975. Tout aussi dommageables pour la réputation de KISSINGER est le bombardement secret du Cambodge et l'invasion qui s'ensuit, initié par l'administration NIXON, et qui est probablement à l'origine de la prise de pouvoir par le régime génocidaire des Khmers rouges dans cette région (en 1975 également). 

Les observateurs comme les historiens ensuite s'accordent à reconnaître à KISSINGER la parenté de certains succès, moins controversés, de politique étrangère. Que ce soit pour la normalisation des relations dico-américaines (1971-1972) ou pour l'architecture compliquée de la détente (qui aboutit aux accords SALT 1 de 1972) et du traité sur les missiles antibalistiques (ABM), il y apporte une très importante contribution. Il s'impose également comme médiateur de la paix dans le conflit israélo-arabe (cessez-le-feu ouvrant la voir aux accords de Camp David de 1978, après la guerre du Kippour). Lorsqu'il quitte son poste de secrétaire d'État à la fin du mandat de FORD, au début de 1977, sa réputation commence toutefois à s'essouffler, lui qui est des années auparavant adulé dans certains milieux, notamment journalistiques, comme une super-star diplomatique. C'est que la politique de détente est désormais impopulaire, des républicains et des démocrates l'accusant d'avoir favorisé les Soviétiques. Lorsque CARTER arrive à la présidence, la politique de realpolitik est qualifié par beaucoup de contraire aux valeurs américaines, au mépris de questions comme celle des Droits de l'homme. 

Même après son départ du pouvoir exécutif et malgré une certaine impopularité de sa politique de détente, il joue encore un grand rôle dans la politique étrangère américaine. En 1983, il est appelé par le président Ronald REAGAN à siéger à la tête de la commission nationale bipartite pour l'Amérique Centrale ; de 1984 à 1990, sous les présidences RAGAN et BUSH, il siège à l'instance consultative du président en matière de renseignement extérieur. En 1982, il crée sa propre société de conseil à l'internationale, ouverte à une clientèle tant étatique que d'entreprises multinationales. 

      KISSINGER écrit de nombreux ouvrages et publie d'innombrables articles sur la politique étrangère et l'histoire diplomatique des États-Unis et se présente toujours comme porte-parole de la realpolitik et du sens politique. Notamment dans ses deux ouvrages les plus importants, Diplomatie (Diplomacy, 1994) et L'ordre du monde (World Order, 2014). Il se débat souvent dans l'opinion publique pour défendre à la fois son action et sa pensée théorique. Il y a deux sortes de jugements incompatibles à cet égard. Pour ses admirateurs, il est un grand homme d'État américain, un grand stratège en politique étrangère de la fin du XXe siècle. Pour ses détracteurs, il est un grand comploteur machiavélique (il ne cache pas d'ailleurs des sympathies d'ailleurs pour MACHIAVEL), d'un grand pragmatisme impitoyable, qui méprise les préoccupations humaines lorsqu'il s'agit de mettre en oeuvre la politique qu'il a décidée. Certains auteurs comme Seymour HERSH et Christopher HITCHENS lui reprochent violemment les bombardements du Comabodge et le renversement du président chilien Salvador ALLENDE (1973). Ce débat n'est pas clos, et la publication de ses écrits non plus... (Jussi M. HANHIMAKI)

 

Henry KISSINGER, Le Chemin de la paix (sur Metternich, 1812-1822), Denoël, 1972 ; A la Maison-Blanche, 1968-1972, en deux tomes, Fayard, 1979 ; Les Années orageuses, en deux tomes, Fayard, 1982 ; Diplomatie, Fayard, 1996 ; Les années de renouveau : Le dernier volume des mémoires, Fayard, 2000 ; La Nouvelle puissance américaine, Fayard, 2003 ; Sortie de crise : Kippour 1973, VietNam 1975, Fayard, 2005, De la Chine, Fayard, 2012 ; L'Ordre du monde, Fayard, 2016. 

J. BAYLIS et J. GARNETT, Makers of Nuclear Strategy, New York, 1991. Marvin & Bernard KALB, Kissinger, Boston, 1974. George LISKA, Beyond Kissinger : Ways of Conservative Statecraft, Baltimore, 1975. B. ZANCHETTA, The transformation of American International Power in the 1970s, New York, Cambridge University Press, 2014. Christopher HITCHENS, Les Crimes de Monsieur Kissinger, Saint-Simon, 2001. Maurice GIRODIAS, Président Kissinger, Tristram, 2009. Charles ZORGBIBE, Kissinger, Éditions du Fallois, 2015. On trouvera le chapitre VII, de A la Maison Blanche (1969-1973), qui concerne la politique nationale et l'équilibre stratégique, le débat sur la défense, la doctrine stratégique, les armes nucléaires tactiques, la possibilité pour les États-Unis de mener une guerre et demie..., publié chez Arthème Fayard en 1979, dans l'anthologie Mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990.

On regardera avec profit le documentaire de Alex GIBNEY et de Eugene JARECKI, Le cas Kissinger : la face cachée d'un magicien et celui de Stephan LAMBY, L'incontournable Monsieur Kissinger.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jussi HANHIMAKI, Kissinger, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, PUF,  2017. 

 

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24 mai 2018 4 24 /05 /mai /2018 11:44

    Yves SANTAMARIA et Nadine-Josette CHALINE effectuent à peu près la même périodisation des pacifismes en montrant les premiers d'entre-eux, en tant que corps de pensée et mouvement d'opinion à la fois, naissant autour de 1815, soit après les guerres napoléoniennes qui ont marqué les esprits à la fois par l'importance des régions touchées et par le nombre d'hommes impliqués dans ces conflits armés. Que ce soit en France où la prise de conscience des désordres et destructions va de pair avec une grande désillusion concernant l'Empire, ou en Angleterre où par bien des aspects ces guerres ont entravé le commerce et le capitalisme industriel naissant, des mouvements d'opinions, relayés au niveau politique dans la Monarchie reconstituée (France) ou dans le Parlement (Angleterre) naissent et se confrontent aux bellicistes ou aux revanchards de tout bord (que ce soit en France pour les nostalgiques de l'Empire ou en Angleterre pour les partisans d'un retour en arrière monarchique pur et simple sur le continent). Les clivages sont complexes en France dans cette paix imposée, laquelle induit pratiquement un "pacifisme" imposé. C'est un type de pacifisme que l'on retrouve souvent au sortir d'une guerre, et qui se caractérise par une grande part d'opportunisme, quoique une minorité se situe sincèrement dans des lignées philosophiques pacifistes (kantiennes notamment)

Par ailleurs, aux Etats-Unis, naissent des mouvements pacifistes qui prennent de l'ampleur, jusqu'à la guerre de Sécession, à la fois sur le thème de diffusion de la paix dans la sphère chrétienne et, avec des contrastes, sur le thème de la lutte contre l'esclavage des Noirs.

     Ces deux auteurs, qui étudient surtout la situation en Europe, en France notamment, considèrent cette première "génération" des mouvements pacifistes nés autour de 1815, se terminant à la guerre 1870-1871 entre la Prusse et la France, ceux-ci se fracassant littéralement sur elle.

    Enfin, au sein de ce pacifisme européen, français encore une fois surtout, des clivages nets commencent vite à surgir entre les pacifistes romantiques surtout soucieux d'une paix favorable au commerce et à l'industrie et les pacifistes socialisants ou sympathisants socialistes. Tout un débat traverse d'ailleurs des organisations ouvrières elle-mêmes, dans une thématique entre antimilitarisme et pacifisme dont les termes sont eux aussi complexes. C'est surtout vers le milieu du siècle que ce débat commence à devenir important. 

    A noter, comme le rappelle Yves SANTAMARIA, que le mot pacifisme lui-même commence à être utilisé, d'abord de manière éparse, en 1845, puis de manière courante à partir de 1901. D'ailleurs son adoption par les partisans de la "Paix par le Droit", adeptes de l'arbitrage international vise alors à se démarquer de l'"extrême gauche" antimilitariste et à écarter le reproche d'antipatriotique, asséné par la presse nationaliste. C'est que, dès le départ, l'idéologie pacifique, apparue en Angleterre à l'issue des guerres napoléoniennes, est à cette date essentiellement véhiculée par des personnalités sociologiquement bourgeoises, sinon aristocratiques, et politiquement libérales. Lesquelles se trouvent confrontées directement, au tournant du siècle, aux idéologies naissantes des divers partis se réclamant de la classe ouvrière. Au tournant du siècle, au prisme pacifiste/nationaliste, dans un contexte de défaites militaires (France) se substitue le prisme bourgeois/capitaliste, avec une force qu'aujourd'hui on  a un peu oublié. Au tournant du siècle en France s'oublie peu à peu le contexte de paix imposée, et après la défaite de 1871, on ne retrouve pas de manière aussi dramatique ce sentiment. Une autre période s'ouvre, avec notamment les "péripéties" coloniales et les conflits sociaux. Si Yves SANTAMARIA s'intéresse presque exclusivement au cas français, Nadine-Josette CHALINE se situe plus au niveau européen, vers toutes ces mouvances qui veulent "empêcher la guerre".

 

Le cas français du "pacifisme imposé".

  Il est clair, et cela se vérifie en d'autres circonstances historiques, que ce pacifisme-là, tout d'opportunité parfois, se développe en période de post-défaite militaire, tant pour montrer aux adversaires passés une volonté de pacification afin de sauver ce qui peut l'être que pour construire une idéologie qui met l'accent sur les malheurs de la guerre en soi. Les leçons de l'histoire des disparitions et des destructions veulent alors être tirées par des fractions de l'opinion publique, celles qui souvent relèvent la tête après des années de censure militaire, voire d'oppression intérieure, qui de manière profonde, ont refusé les objectifs et/ou les moyens de la guerre. 

    Pendant que les premiers groupes pacifistes organisés voient le jour en Angleterre, prenant une partie de l'espace public permis par une Monarchie constitutionnelle qui admet même l'expression d'un discours anti-guerre, la France de la Restauration qui présente comme sa voisine une liberté d'expression à un niveau inégalé ailleurs, laisse éclore de semblables groupes, notamment dans un milieu mixte aristocratique-bourgeois. De nombreux sentiments s'expriment dans cet espace public, où se répartissent suivant les sensibilités soif de paix de monarchistes rentrés au pays et nécessité, même pour des sympathisants de la Révolution voire de l'Empire, de montrer à l'ensemble de l'Europe, de montrer que le bellicisme français de presque vingt ans auparavant n'est plus menaçant. Il se diffuse un "pacifisme d'État" qui rejoint d'ailleurs les réticences de la population vis-à-vis de la conscription, ce qui en 1818 aboutit à un service long restreint à une faible partie des mobilisables. Ce qui permet d'ailleurs de faire baisser les taux de désobéissance de 50% pendant l'Empire à 7% en 1830, taux qui ne cesse de baisser encore ensuite.  

Pour beaucoup de libéraux par ailleurs, et cela rejoint le sentiment des pacifistes anglais, le temps du commerce est venu, qui doit évincer les antiques valeurs guerrières. La force de cette paix dictée, en tout cas dans l'espace européen, dont les termes évoluent avec le temps (valsant de droite à gauche et de gauche à droite de l'échiquier politique parlementaire), perdure jusqu'au Second Empire et même jusqu'à la fin de ce régime. Dans cette perspective, l'arrivée au pouvoir de Louis-Napoléon Bonaparte constitue une sorte de pivot au-delà duquel va décliner l'esprit pacifiste, tant dans l'opinion publique que dans les instances parlementaires et de l'exécutif. A l'intérieur comme à l'extérieur des différents groupes pacifistes français - lesquelles se trouvent parfois en correspondance avec leurs pendants anglais - cette évolution est visible incarnée par des figures que l'on retrouve, de régime en régime, jusqu'en 1871.

Les libéraux du commerce contre la guerre se retrouvent notamment dans la "Société de la morale chrétienne" fondée en 1821 par le duc de LA ROCHEFOUCAULT-LIANCOURT, avec la participation de  LAMARTINE, BROGLIE, GUIZOT et Benjamin CONSTANT. On retrouve leurs idées notamment dans les écrits de Jean-Baptiste SAY (Économie politique, 1826). Dans ce foisonnement intellectuel émerge surtout la figure du comte Claude Henri de Rouvroy de SAINT-SIMON, disparu en 1825 en laissant une oeuvre qui se diffuse énormément après sa mort. La pacification des rapports entre les Etats et les peuples européens, occidentaux car des ponts existent avec les intellectuels outre-Atlantique, même s'ils sont loin de partager cette perspective, justifie le maintien d'une armée technicienne et réduite afin de diffuser dans le monde le miracle blanc. L'expansion coloniale recycle d'une certaine manière le bellicisme tant dans les individus que dans maints destins individuels. Les grandes figures du romantisme littéraire alimentent ce pacifisme conservateur de la société : Alfred de VIGNY (1797-1863), Lamartine (1790-1869) et aussi Victor HUGO, même si celui-ci exprime un esprit plus social. Ils se retrouvent avec leurs "collègues européens" dans des Congrès de la Paix (le premier est de 1849) dont le programme d'études (et les proclamations) vont dans le sens de la propagation du progrès occidental, progrès dont les termes sont souvent noyés dans la rhétorique pacifiste, tellement les divergences idéologiques s'amplifient au tournant de 1870, et émergent, parfois très brutalement, depuis au moins la révolution de 1848... Même si les écrits d'Auguste COMTE (notamment le Système de politique positiviste, 1851-1854) sont considérés comme une référence, les opinions ne peuvent être que différentes entre un GARIBALDI héros de la construction nationale italienne, l'anarchiste BAKOUNINE et le Père GRATY, oratorien...Les rapprochements, concrétisés par leur participation à ces Congrès de la paix irritent au plus haut point d'autres, plus orientés vers la défense des classes miséreuses, tel Karl MARX...

Ce pacifisme officiel et contraint, imposé en quelque sorte par la situation internationale devient de plus en plus difficilement tenable, et même Louis-Napoléon BONAPARTE, et ses initiatives de répression de la liberté de pensée, ne peut, surtout après son coup d'état de décembre 1851, instaurant le Second Empire, marie difficilement une diplomatie pacifiste et des démonstrations de force militaires tant dans les colonies qu'en Europe même. Si les idées sont que l'Empire, c'est la paix et que les nationalités satisfaites cimentent la paix, il résiste mal (ce pacifisme-là) à la fois au positionnement dans des conflits (1866, guerre entre Prusse et Autriche). D'ailleurs l'engagement en 1866 dans un nouveau système de conscription (instauration d'un service obligatoire, qui suscite une remontée des désobéissances), et dans une politique d'opposition de plus en plus frontale avec la Prusse, précipite une évolution vers la fin d'un consensus pacifiste, déjà mis à mal au sein même des groupes pacifistes qui reçoivent de plein fouet l'antagonisme entre un pacifisme bourgeois et une pacifisme antimilitarisme ouvrier. La montée des luttes ouvrières est concomitante d'une faiblesse de l'opposition populaire au conflit franco-prussien. Si cette opposition existe, ce n'est pas elle qui tient le haut du pavé de la presse ou de l'érudition intellectuelle, c'est plutôt la confrontation entre les partisans de l'ordre bourgeois et les ceux d'un changement plus ou moins radical de société. La défaite française de 1870, et encore plus les événements de la Commune de 1871, comme toute défaite dans ces conditions, signe bien la fin de ce consensus de pacifisme imposé. Au sein du paysage pacifiste, c'est bel et bien d'autres façons de concevoir la paix qui l'emportent, dans un climat de guerre civile sociale, ressenti surtout dans les grandes métropoles (Paris, Marseille...). Les solidarités entre groupes nationaux pacifistes s'expriment  ensuite sur le fond et sur la forme d'une autre manière. 

 

Le cas européen d'un "pacifisme contraint"

      D'une certaine manière, les débats du siècle des Lumières (autour notamment du Projet de paix perpétuelle d'Emmanuel KANT) interrompus par la Révolution et l'Empire français, reprennent. Mais dans un contexte politique complètement nouveau, et non plus dans la perspective d'une Europe des progrès techniques, moraux, politiques... Mais dans une Europe sous la contrainte de Monarchies qui espèrent un retour à l'ordre ancien, et parfois au-delà même des relations sociales du XVIIIe siècle. 

Le pacifisme officiel imposé de l'extérieur comme de l'intérieur du territoire français favorise l'éclosion de groupes dont certains sont alimentés par des influences de pacifistes américains et anglais. De la Peace Society fondée en 1816 par le quaker William ALLEN en Grande-Bretagne, à la Société de la morale chrétienne fondée en 1821 par le duc de LA ROCHEFOUCAULT-LIANCOURT, en passant par des groupes en Europe du Nord et en Suisse, ce sont quelques cénacles qui débattent de la paix dans la première moitié du XIXe siècle, et souvent il s'agit d'un pacifisme fortement teinté de christianisme. Ces groupes sont en relation régulière entre eux, et évoluent dans un espace intellectuel très attentif aux questions de la guerre et de la paix, de manière théorique mais aussi de manière très concrète. Dans les années 1840, parallèlement à l'activité d'un pacifisme romantique (nombreuses oeuvres littéraires), paraît une série d'ouvrages, souvent marqué par le saint-simonisme. Souvent, une fédération des États européens apparait comme le meilleur moyen d'éviter la guerre entre les pays réunis dans une même organisation, idée qui se diffuse dès le Congrès de Vienne qui établit les conditions de la coexistence des États monarchiques en Europe. On peut citer parmi ces ouvrages, ceux de Gustave d'EICHTHAL (De l'unité européenne, 1840), de Gustave PECQUEUR (De la paix, de son principe et de sa réalisation, 1842), de Ph.-René MARCHAND (Nouveau projet de paix perpétuelle, 1842), du capitaine F. DURAND (des tendances pacifiques de la société européenne et du rôle des armées dans l'avenir, 1841)... Mais ces débats ne touchent que quelques cercles restreints d'intellectuels, et l'opinion publique comme la population ne réagit que lorsqu'il est question de modifié les conditions du recrutement des armées...

C'est pour donner une certaine ampleur à leurs réflexions qu'à l'initiative des Anglo-Saxons, plusieurs intellectuelles organisent des Congrès de la paix, qui s'échelonnent de 1843 à 1851. Dans l'une ou l'autre capitale, à commencer par Londres, ils donnent l'occasion d'élaborer des proclamations européennes. On y retrouve les noms déjà cités auparavant, plus et de manière de plus en plus diversifiée, des représentants de nombreuses nationalités, des Russes, des Italiens, des Français... Mais la presse en général n'y accorde qu'une attention polie et sceptique, même si la présence d'économistes réputés donnent une aura de crédibilité à leurs propositions. L'élan que ses initiateurs voulaient donner s'essouffle assez vite et des dissensions  lors des Congrès empêchent ces Congrès de produire autre chose que de grandes déclarations générales. Les différentes préoccupations des personnalités présentes, chacun très marquée par l'évolution propre à son pays, empêchent toute dynamique.

La vigueur de ces différents groupes et sociétés de paix renaît dans les années 1860, surtout à partir de 1866 et de la défaite de l'Autriche face à la Prusse, dont la puissance militaire et la volonté de jouer un rôle en Europe s'affichent désormais, et également lorsque NAPOLÉON III tente de rattacher le Luxembourg à la France (1867). Le regain de la répression sur les oppositions à l'Empire suscite, favorise en ricochet, tant les réseaux d'information et de diffusion de la pensée échappent aux dictats de régimes par essence conservateurs, la naissance d'un pacifisme "républicain" en France, mais aussi ailleurs en Europe. Ainsi Frédéric PASSY fonde en mai 1867 la ligue Internationale et permanente de la Paix (avec Michel CHEVALIER, le maire de Mulhouse DOLFUS, des pacifistes belges comme VISSCHERS, un oratorien, le Père Alphonse GRATRY, les Abbés PERRAUD), laquelle professe le respect des Églises.

Devant les menaces de guerre de plus en plus pressantes, d'autres pacifistes, très opposés à NAPOLÉON III et en désaccord avec l'orientation donnée par PASSY à son organisation, fondent à Genève, en 1867, la Ligue Internationale pour la Paix et la Liberté. Ceci dans la foulée de l'idée de réunir de nouveaux Congrès de la Paix. Dans la préparation et dans le déroulement de ce Congrès de 1867, se retrouvent des personnalités, nettement plus orientés vers les préoccupations sociales, voire ouvrières : l'ouvrier ALBERT, Edgard QUINET, Victor HUGO, Hyppolyte CARNOT, Jules FAVRE, Jules SIMON, Ferdinand BUISSON, Camille PELLETAN, Charles LEMONNIER, Louis BLANC, Jules VALLÈS, Elie et Elisée RECLUS...Sous la cheville ouvrière de ce Congrès qui a lieu à Genève, Jules BARNI se démène pour ouvrir ce Congrès à toutes les tendances de la gauche en Europe, et notamment à l'Association Internationale des Travailleurs née trois ans plus tôt à Londres, qui tient dans la même ville son propre Congrès; Sans doute parce que de parcours intellectuels et professionnels similaires, on peut retrouver dans des Congrès de la paix, tout ce que le monde politique d'alors compte de révolutionnaires, d'agitateurs et de militants socialistes. En en nombre conséquent, puisque près de 6 000 personnes sont inscrites à ce Congrès de la paix de 1967. Les débats ressemblent parfois à des tumultes et quelques grandes figures nationalistes comme GARIBALDI s'en font une véritable tribune, pas très soucieux de l'efficacité de la nouvelle organisation de paix qui émerge. D'ailleurs, très vite, le vie de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté se révèle difficile, ponctuée de crises, car les différents membres, s'ils sont favorables à la sauvegarde de lapais, sont le plus souvent en désaccords sur les moyens à mettre enoeuvre pour y parvenir. Mêlant perspectives pacifistes et projets politiques, libéraux, radicaux, anarchistes et socialistes s'opposent sur de nombreux points, ce qui conforte d'ailleurs l'attitude de leaders socialistes (notamment marxistes) de se mettre à l'écart de telles organisations qui n'ont que pour seul objectif d'éviter la guerre. D'autres Congrès suivent en 1869 et en 1870, mais devant les divergences, beaucoup, surtout de gauche, quittent la Ligue. On débat de la disparition des armées permanentes, de la séparation des Églises et de l'État, du principe fédératif... sans parvenir à conclure de manière satisfaisante. Tous ces débats se fracassent sur la guerre de 1870... Pourtant, parce qu'ils sont loin d'être seulement français ou anglais ou encore allemand (avant la lettre), ces débats reviendront ensuite sur le devant de la scène, dans un autre contexte encore, et cette fois plus du tout sous l'obligation (ou même parfois la terreur) de la paix imposée ou contrainte.

L'invasion de la France, la défaite de l'Empire, les conditions de cette défaite rebattent non seulement les cartes des débats mais aussi le spectre des convictions. Des hommes de la Ligue (re)deviennent nationalistes, anti-allemands. Le patriotisme rugissant des institutions et de la population contraint à un repli de tous ceux qui refusent de se laisser entrainer dans la haine. Frédéric PASSY tente dès 1872 de reprendre son combat pour l'établissement d'une paix stable, mais doit transformer sa ligue "internationale" en Société française des Amis de la Paix. L'idée de supprimer l'armée ne s'exprime plus, elle est suspecte. Et ce n'est qu'à la fin des années 1880 que se manifestent à nouveau les groupes pacifistes. 

La guerre de 1870-1871 voit s'établir un schéma qui se reproduit, dans quasiment tous les pays européens, en 1914-1918 et en 1939-1945 : le combat pour la liberté passe avant le combat pour la paix, mis entre parenthèses. Seulement, le climat de paix imposée ne vaut plus. Un nouveau paradigme, malgré et à l'intérieur des conflits armés, se met lui aussi en place : les luttes de classes vont interférer avec les luttes contre la guerre, leur donner un teint nouveau et mêmes des orientations nouvelles... Les événements de la Commune marquent ainsi de nouvelles fractures - et bien au-delà de la France - et ouvrent de nouveaux enjeux, que même sa défaite n'effaceront pas.

 

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, Le pacifisme du début du XIXe siècle à la veille de la Seconde Guerre mondiale, Encrage Éditions, 2015.

 

PAXUS

 

 

 

 

 

 

 

     

 

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22 mai 2018 2 22 /05 /mai /2018 12:17

    Containment ou Endiguement appartient au langage largement utilisé juste après la fin de la Seconde Guerre Mondiale notamment par les Etats-Unis et la Grande Bretagne, et ce jusqu'à la fin de la guerre froide avec l'URSS, pour signifier la nécessité de contenir l'avancée de la puissance des pays dit "communistes", Chine et Union Soviétique, et ce du niveau militaire au niveau culturel. Il constitue, outre son usage intensif en matière stratégique, une sorte de sous-vocabulaire à sous-entendu idéologique fort. Rappelant la hantise des classes possédantes de contenir les poussées des classes ouvrières et paysannes pour plus de justice sociale, l'endiguement est conçu de la même façon que le "cordon sanitaire" établi par nombre de pays occidentaux contre la Russie Soviétique après la Première Guerre Mondiale. 

Le terme "cordon sanitaire" est utilisé dès 1917 par le ministre français des Affaires étrangères, contre la possible extension de l'idéologie marxiste, plus précisément bolchévique. Alors que les troupes russes sont en pleine débandade, l'apparition d'une régime ouvertement et pratiquement anti-capitaliste (non paiement des intérêts de l'emprunt russe...) à l'Est provoque la panique d'une partie des investisseurs et des entreprises européennes, qui font pression sur leurs gouvernements pour intervenir militairement en Russie, en appui aux armées (dites blanches) et autorités fidèles au régime impérial déchu.

Le père de la doctrine de l'endiguement, adoptée dès 1947, est George F. KENNAN, spécialiste des affaires soviétiques, qui l'explicite le 22 février 1946 dans le "Long Télégramme" à destination du Secrétaire d'Etat d'alors, James F. BYRNES. Avec le Discours de Fulton dans lequel Winston CHURCHILL intime aux démocraties de réagir contre l'expansionnisme soviétique, ou encore l'affaire Igor GOUZENKO au Canada, l'endiguement marque le début de la guerre froide. L'article non signé "The Sources of Soviet Conduct" qui formule ce qui devient plus tard la politique de l'endiguement parait au mois de juillet 1947 dans la revue Foreign Affairs.

 

Une stratégie mise en oeuvre par les Etats-Unis malgré de nombreuses critiques

   Dans ce texte célèbre, KENNAN suggère au gouvernement de faire contrepoids aux Soviétiques partout où leurs actions menaceraient l'ordre et la paix dans le monde. Cette stratégie serait une stratégie à long terme, exigeant à la fois beaucoup de patience et une vigilance permanente. Dans sa vision qualifiée de prophétique par certains, il envisage une dégradation progressive du système soviétique aboutissant à la libération de l'Europe de l'Est de l'emprise communiste et à la "victoire" de l'Amérique et de la démocratie occidentale. Stratégie principalement défensive, la politique d'endiguement table sur l'effondrement naturel de l'Union Soviétique par l'intérieur sans nécessité pour les Etats-Unis d'exercer une pression extérieure trop forte, car celle-ci pourrait avoir des conséquences négatives. L'Amérique doit tout simplement assurer le maintien de l'équilibre mondial et contenir toute expansion soviétique. Une stratégie plus agressive de la part des Américains est dangereuse et peut se retourner contre eux.

Au moment même où KENNAN définit sa stratégie d'endiguement, le président des Etats-Unis, Harry TRUMAN, lance une campagne destinée à faire face à la menace communiste en Grèce et en Turquie. Cette campagne devient le symbole de sa présidence sous l'appellation de Truman Doctrine. La stratégie politique de KENNAN et la doctrine de TRUMAN sont, par la force des choses, associées l'une à l'autre, la première étant interprétée comme une stratégie militaire plutôt que politique, contrairement au sens originel que lui donne son créateur. Alors que le Plan MARSHALL déverse de l'aide économique en Europe, en partie destinée à repousser le communisme dans les pays d'Europe occidentale, d'autres moyens sont mis en place par les Américains pour mettre en action la nouvelle stratégie, particulèrement l'espionnage et les opérations clandestines (incluant des menées "subversives" y compris pour contrer les syndicats pro-communistes en Europe). Toutefois, alors que les Américains  développent activement leur dispositif, les limites d'une telle politique apparaissent au grand jour. La prise du pouvoir par MAO ZEDONG en Chine révèle la nécessité de définir les moyens disponibles en fonction des fins politiques. Le gouvernement américain doit alors se résoudre à abandonner la Chine aux communistes et se voit dans l'obligation d'établir une politique d'endiguement fondée sur des choix géopolitiques sélectifs. La manière dont ces choix sont fait au cours des décennies suivantes est déterminée par la nature des gouvernements en place, depuis TRUMAN jusqu'à REAGAN et BUSH.

Deux grandes lignes stratégiques se dessinent pour contenir la menace soviétique. La première, celle de KENNAN, préfère concentrer les efforts sur une poignée de points stratégiques jugés importants. La deuxième est appliquée pour la première fois lors de la guerre de Corée, après avoir été formulée dans un document officiel, le NSC 68, commandité par TRUMAN. C'est une stratégie plus égale, définie selon un périmètre géopolitique au-delà duquel toute agression de la part des Soviétiques, qu'elle soit faible ou importante, doit être maîtrisée. Il s'agit d'une approche moins souple que celle de KENNAN, mais plus directe, qui permet un meilleur contrôle tout en réclamant des moyens, financiers et militaires, plus conséquent. Mais c'est aussi une stratégie plus agressive, et plus dangereuse, comme en témoigne l'épisode de la crise de Cuba en 1962. 

Les stratégies d'endiguement qui sont appliquées entre 1948 et la fin des années 1980 suivent l'une ou l'autre de ces deux directions, souvent en alternance. Ce choix stratégique est déterminé plus fréquemment par des facteurs internes que par des actions quelconques de la part des Soviétiques, facteurs internes liés aux agissements d'un complexe militaro-industriel particulièrement pugnace. KENNEDY et JOHNSON, puis REAGAN sont les adeptes d'une stratégie plutôt directe, alors que la stratégie politique et diplomatique subtile que mènent NIXON et KISSINGER est plus proche des idées de KENNAN. EISENHOWER préfère lui aussi adopter une stratégie sélective, mais surtout pour des raisons budgétaires. 

Après la chute de l'Empire soviétique, certains commentateurs - dont le président George BUSH pendant sa campagne présidentielle en 1992 - attribuent cet effondrement à l'action vigoureuse et constante menée par les Américains depuis quatre décennies, et culminant avec Ronald REAGAN et son projet de "guerre des Étoiles", largement propagandiste - on le sait aujourd'hui. George KENNAN, témoin des événements qu'il avait prédit quarante ans auparavant, est plus circonspect et déclare que, au contraire, la politique trop agressive des Etats-Unis à l'égard de l'Union Soviétique a contribué à prolonger la durée d'un régime qui, selon lui, aurait dû s'écrouler bien plus tôt. (BLIN et CHALIAND)

   Cette stratégie d'endiguement, dans sa version soft comme dans sa version hard, est critiquée aussi bien par les partisans d'une confrontation ferme comme CHURCHILL, que par les partisans d'un apaisement avec l'URSS. 

 

John Lewis GADDIS, Strategies of Containment : A Critical Appraisal of Postwar American Security Policy, Oxford, 1982. Georges KENNAN, Memoirs, Boston, 1967, réédition 1972. Voir également les Mémoires d'Henry Kissinger. Jean-Baptiste DUROSELLE, Histoire diplomatique de 1919 à nos jours, Dalloz. André FONTAINE, Histoire de la guerre froide. 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. 

 

    

 

      

     

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20 mai 2018 7 20 /05 /mai /2018 07:58

    Cet ouvrage de 1963, thèse de doctorat, phare et point de départ sur l'analyse stratégique du sociologue français Michel CROZIER, très commenté et faisant l'objet de plusieurs éditions (en 1985 par exemple), soulève un questionnement général complexe sur les organisations, et pas seulement en France. Même s'il part souvent de la situation d'un pays à la vieille tradition centralisatrice, sa valeur n'est pas négligeable en regard des grandes traditions, notamment, américaines, en sociologie des organisations. 

     Sous-titré Essai sur les tendances bureaucratiques des systèmes d'organisation modernes et sur leurs relations en France avec le système social et culturel, Le phénomène bureaucratie s'organise en quatre grands chapitres : Le cas de l'agence comptable parisienne, Le cas du monopole industriel, Le phénomène bureaucratique du point de vue de la théorie des organisations et Le phénomène bureaucratique comme phénomène culturel français. Une conclusion (Le phénomène bureaucratique et le modèle français dans l'évolution générale de la société industrielle) débouche sur des propositions pour accompagner le changement du modèle bureaucratique français. L'auteur s'y étend longuement sur la résistance du changement de l'administration française. Dans un post-scriptum de décembre 1985, où il affiche une certaine satisfaction d'être alors suivi sur de nombreux points, il met en garde contre un "enthousiasme néo-libéral" qui paradoxalement, entend changer par décrets l'organisation de l'administration et des entreprises.

     L'ouvrage, d'abord empirique, s'ouvre sur la description des relations hiérarchiques dans deux organismes d'Etat, l'un purement administratif, l'autre industriel en situation de monopole. Michel CROZIER, déjà à l'époque, avait poursuivi une série d'enquêtes convergentes sur ces questions dans une dizaine d'établissements différents, publics et privés (Petits fonctionnaires au travail, CNRS, 1955). Il devient ensuite théorique avec sa proposition d'interprétation du système bureaucratique français à l'aide des concepts de cercle vicieux et de dysfonction. Ce modèle éclaire la compréhension de l'histoire de l'administration publique et des modes de gouvernement en France depuis Richelieu. 

Michel CROZIER utilise au départ les méthodes usuelles de la psychosociologie : interviews libres d'abord, puis questionnaires d'attitudes. Mais au lieu de référer ses résultats uniquement aux dimensions psychologiques et culturelles des acteurs, comme on le fait habituellement notamment dans la sociologie américaine, il fait l'hypothèse que les attitudes entretiennent un rapport assez direct avec certaines caractéristiques propres aux organisations, telles que répartitions de l'autorité entre les divers niveaux hiérarchiques, liberté de manoeuvre à chaque échelon. D'où la possibilité d'une analyse qui, exprimée initialement en termes de satisfaction et souhaits, prend le langage des systèmes d'attente pour parler des relations stratégiques des membres de l'organisation les uns par rapport aux autres. L'auteur français, par ailleurs mieux accueilli aux Etats-Unis qu'en France dans les premiers temps de sa carrière, jette par son analyse un pont entre les études de petites groupes des psychologues sociaux et les théories de l'organisation. Auparavant, la sociologie des organisations, depuis les articles de Robert MERTON en 1937, savait déjà qu'il existait des dysfonctions dans les mécanismes internes qui contribuent sérieusement à entraver l'exécution des tâches nécessaires à leurs objectifs. Le sociologue français met au point une sociologie clinique pour déceler les raisons de ces dysfonctionnements. 

Dans sa première étude empirique, l'auteur montre que, dans une hiérarchie qu'on peut réduire par simplification à trois niveaux (employés, cadres subalternes, cadres supérieurs), le formalisme très poussé de la réglementation, le cantonnement à peu près exclusif des cadres subalternes dans des fonctions d'encadrement nominal, sans pouvoir effectif, conduit ceux-ci à filtrer les informations en direction des cadres supérieurs, à tenir ces derniers dans l'ignorance de manière à se créer une apparence de pouvoir en jouant auprès de leurs supérieurs du faible avantage que peut leur donner une meilleure connaissance des réalités de la base. En même temps ce système met nécessairement les cadres en compétition inavouée entre eux, puisque leur seule façon d'affirmer leur existence est d'essayer de défendre leurs subordonnés auprès des cadres supérieurs et d'arracher tel petit avantage dans l'exécution du travail grâce auquel, pour le grand étonnement des cadres supérieurs qui ne perçoivent qu'un climat mauvais, les relations entre la base et les cadres subalternes sont finalement bonnes. L'impuissance à peu près totale de tous les échelons hiérarchiques sur les subordonnés a pour contrepartie une très grande indépendance et l'absence de contrôle. L'efficacité en soufre, et d'ailleurs lorsque les cadres agissent ainsi, l'intérêt de l'organisation est vraiment lointain, ainsi que le bon climat, mais les membres de l'organisation pris par le système sont malgré tout attaché à ce statu quo qui assure leur protection.

Dans sa deuxième enquête, l'autre s'intéresse non plus au cercle de contrôle indépendant mais à la localisation du pouvoir. Dans une organisation bureaucratique, la règle formelle et impersonnelle régit la généralité des cas où une décision pourrait être nécessaire ; c'est ainsi qu'une règle d'ancienneté très rigide détermine l'avancement des ouvriers qui sont attachés à ce système et le considèrent comme une conquête et une garantie contre l'arbitraire. Le formalisme du règlement rend les cas d'incertitude dans l'action très limités, mais ceux-ci deviennent les sources de conflits et par là même de pouvoir : ainsi ici un personnage qui n'appartient pas à l'État-Major a un pouvoir qui dépasse de loin ses attributions, car il est le chef des techniciens ajusteurs qui ragent sur les pannes de machines. Or celles-ci représentent l'essentiel de l'imprévu. Le système pouvant être, vue la position de monopole, considéré comme clos. Dès lors toute explication des difficultés à l'intérieur de l'équipe de direction en termes psycho-sociologiques tels que la différence d'origine sociale, l'appartenance ou non à un corps prestigieux, s'efface devant une interprétation en termes de stratégie. Il y a mauvais climat parce qu'il y a lutte pour le pouvoir dans un système rigide qui ne reconnait pas la possibilité d'imprévu.

A partir de ces données, Michel CROZIER élabore une théorie du fonctionnement bureaucratique, et se demande d'abord pourquoi les acteurs son attachés à un pareils système, malgré des critiques de surface et une certaine attitude de retrait (des employés face aux finalités de leur travail). L'analyse du sociologue sous-entend une critique envers les théoriciens des relations humaines de son temps, lesquelles ne sont qu'une transposition d'un one best way of live, prôné pour l'ensemble de la société (américaine). La question est de savoir comment peut s'opérer un changement qui rende possible une efficacité des organisations et de comprendre les résistance à ce changement. La bureaucratisation apparait comme une incapacité pour une organisation de se réformer elle-même. Les schémas de compréhension d'un fonctionnalisme, privilégiant par hypothèse l'équilibre réalisé ne peuvent guère être utiles face aux stratégies internes des membres d'une organisation. Le réformateur doit donc agir de l'extérieur, de manière autoritaire, car il n'est pas possible de compter sur les cadres. Mais les réformes entreprises ne peuvent aboutir que si les intéressés au premier chef y participent... Michel CROZIER s'en tient pour l'instant dans ce livre au constat qu'au moins seul l'initiative autoritaire extérieure peut débloquer la situation. Par la suite, il évoluera sur ce point. 

La voie française, analysée dans une troisième partie, est constamment caractérisée par la dysfonction engendrée par impersonnalité et désir de protection. Le réformateur autoritaire, c'est l'homme de la prouesse individuelle qui, venu de l'extérieur, en impose au système. Interprétant de manière synthétique les notations de TURGOT, TOCQUEVILLE comme Lucien BERNOT et René BLANCART (auteurs d'une étude ethnologique sur Nouville, village français), Michel CROZIER montre que la vie française est dominée par "la barrière et le niveau", selon l'expression de GOBLOT. Une égalité théorique et formelle à laquelle des Français sont très attachés n'exclut pas l'existence d'obstacles considérables mais cachés que le candidat à la réussite doit franchir seul. TOCQUEVILLE a loué les Américains d'avoir su combattre les méfaits de l'égalité par la liberté. Cette liberté se manifeste entre autres par la multiplicité des associations libres de toutes sortes qui rétablissent sur un fond d'égalité la concurrence et la lutte visible, en même temps qu'elles empêchent les organisations de s'enfermer derrière de buts murs. L'auteur reprend à son compte ces thèmes, beaucoup plus qu'ensuite, ces thèmes, non sans reconnaitre que du point de vue des résultats le système français n'a pas que des côtés négatifs car il exalte l'effort individuel. Le modèle français d'organisation bureaucratique est en profonde relation avec les traits culturels français fondamentaux. 

Le chapitre IX qui analyse les applications des modèles bureaucratiques à différents systèmes d'organisation particuliers et le chapitre X, "bourgeoisie et bureaucratie", donnent un éclairage neuf sur certains éléments de la liaison entre traits culturels et institutions, encore que l'analyse, ici, apparait plus brillante que fondée.

Fondamentalement, même s'il s'agit d'une thèse de doctorat, l'auteur veut livrer un ouvrage utile à la réflexion politique. A une certaine mauvaise bureaucratisation qui montre à son époque des effets de plus en plus évidents (manque d'efficacité économique mais aussi sociale), il veut apporter des pierres pour aller vers de meilleures organisations, n'allant pas très loin dans les objectifs de ces organisations. Il est nécessaire que les bureaucraties, qui ont leur utilité réelle, sachent évoluer en fonction d'une évolution rapide du système économique. L'auteur appartient à ces intellectuels non marxisants, et c'est pourquoi dans un premier temps ces travaux rencontrent un certain scepticisme avant d'être repris un peu plus tard, dans une perspective socio-économique qu'il n'approuve pas pour autant. Estimant que seule une sorte de réconciliation culturelle entre les multiples privilégiés (à tout point de vues) et l'ensemble des citoyens permettra à ceux-ci, par décloisonnements, le bénéfice de l'ensemble des acquis sociaux et économiques, il ne fait jamais le lien entre ces différents dysfonctionnements internes et les différents conflits sociaux globaux. Si son étude doit faciliter une bonne évolution de la bureaucratie, elle ne suppose jamais qu'il faut remplacer celle-ci par d'autres organismes aux objectifs autres. En tout cas, la prise en compte de cette étude par les planificateurs nationaux de la décentralisation, de la déconcentration des administrations induit des effets à long terme. 

   Très pénétrant, très subtil et en même temps très dense, son livre est audacieux dans sa vision globale. Notons par ailleurs que son mode d'exposition, très anglo-saxon, peut dérouter. En tout cas, il convient de le lire avec force notations et même des recherches sur ses nombreuses citations, ce qui éclaire encore plus l'apport original de son oeuvre.

 

Michel CROZIER, Le phénomène bureaucratique, Editions du Seuil, 1963, réédition de 2005, 380 pages environ.

Jacques LAUTMAN, note critique sur Le phénomène bureaucratique de Michel Crozier, Annales, Année 1965, n°20-2.

 

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17 mai 2018 4 17 /05 /mai /2018 12:59

    Marcel DIEU est un bouquiniste, essayiste, éditeur et militant antimilitariste et socialiste libertaire belge. Il est avec Léo CAMPION, le premier objecteur de conscience belge à renvoyer en 1933 leurs livrets militaires. Il choisit son pseudonyme HEM DAY, car très embêté de porter le nom de Dieu alors que très tôt il répudie la religion. 

    Son oeuvre éditoriale est considérable : brochures diverses, biographies de militants, nombreux articles dans la presse libertaire internationale, conférences, participations à de nombreux meetings pour la paix, le droit d'asile... Dans les milieux anarchistes et pacifistes, il constitue à la fois une référence intellectuelle et une très grande source d'informations. Il fait découvrir notamment dans le christianisme, alors que lui-même est athée, les traditions de non-violence et d'antimilitarisme. 

    Ses activités se situe au début dans le courant du mouvement anarchiste belge, particulièrement actif durant la deuxième décennie du XXe siècle. Initiateur d'une pétition du Comité de Défense Internationale Anarchiste de SACCO et VANZETTI, puis impulsant une nouvelle campagne en faveur d'SCASSO, DURUTTI et JOVER, réfugiés en Belgique et menacés d'expulsion, il se fait connaitre surtout à partir de 1928, où il commence une lutte pacifiste radicale en prônant la résistance à la guerre et le refus d'obéissance.

Une figure du Parti libéral, M. DEBÈZE, ministre de la défense nationale dépose un projet de loi interdisant toute propagande pacifiste et toute diffusion d'idées antimilitaristes. HEM DAY et son ami Léo CAMPION, secrétaire de la section belge des Résistants à la guerre, renvoient alors leur livre militaire. Refusant de regagner leur unité militaire, ils vont droit à un procès, qui constitue une excellente tribune, la presse s'emparant de l'affaire, pour leurs idées. Devant l'opposition farouche des deux prévenus refusant de reconnaitre au tribunal toute légitimité, ils sont condamnés (respectivement à deux ans et 18 mois de prison)  et après plusieurs aller-retour devant les tribunaux, ils entament une grève de la faim. L'opinion publique, craignant que la "plaisanterie" ne tourne au tragique, exige leur libération immédiate, le gouvernement lui-même, confronté par ailleurs à d'autres difficultés, étant menacé. Les deux condamnés, renvoyés cette fois de l'armée, sont alors libérés, le projet de loi de M. DEBÈZE étant abandonné. 

Quoique refusant de participer à toute guerre entre nations, HEM DAY ne rejette pas, à l'instar de nombreux pacifistes à travers le monde, la guerre civile révolutionnaire sur le plan des principes. Il part en 1937 pour l'Espagne, où l'intervention étrangère transforme la situation de guerre civile en guerre internationale avec toutes les conséquences atroces qui l'accompagnent (massacres de masse notamment). Instruit par cette terrible leçon des choses, que beaucoup d'autres expérimentent d'ailleurs à travers les siècles et les continents, il revient d'Espagne, convaincu de l'inutilité de la violence dans la révolution et optant pour la non-violence. 

Lors d'une conférence, il s'exprime en ces termes : Entreprendre une révolution au moyen de la violence extrême apparaît aujourd'hui comme affreusement absurde. Tout autant que la guerre. la dépendance entre les États ainsi que la monstrueuse efficacité des instruments de destruction, rendent catastrophique le recours à la violence extrême collective. Non seulement cette dernière supplicie le peuple qui s'y livre mais aussi menace la paix des autres peuples? IL nous semble donc nécessaire, non tant point de la condamner, mais d'en montrer les risque trop gros, la folie, et de conseiller une autre méthode de lutte pour supprimer le capitalisme ou abattre le fascisme. Méthode de lutte collective pour ainsi dire basée uniquement sur la non-coopération la plus intégrale possible (Congrès contre la guerre et le militarisme, Paris, 1 au 5 août 1937). 

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, il participe à des réseaux d'asile à tous ceux qui refusent toute participation à la guerre. 

      Son activité militante est très liée à l'animation de la revue Pensée et Action. HEM DAY se fait à partir de 1929 écrivain et éditeur. Vie et Action, puis plus tard Pensée et Action (1932-1939) est une de ses tribunes. Tout d'abord journal à parution irrégulière avant la deuxième guerre mondiale, au moment de la guerre d'Espagne Pensée et Action devient une véritable revue, qui reparait clandestinement en 1945 après la guerre, la législation nazie sur la presse étant maintenue un temps. La revue se transforme ensuite en Les Cahiers de Pensée et Action en 1953. Jusqu'à sa mort, HEM DAY publie des dizaines d'ouvrages sous l'intitulé des Éditions Pensée et action (Paris-Bruxelles). Pensée et action n'est pas la seule revue dans laquelle il écrit, il publie également entre 1927 et 1928 le journal Rebelle.

Pour HEM DAY, l'anarchisme, c'est l'ordre sans le gouvernement, c'est également la paix sans la violence. C'est ce qu'il tente d'expliquer à travers ses nombreux articles. Ses oeuvres couvrent un large spectre d'intérêts : question religieuse, les auteurs anarchistes, la non-violence, l'objection de conscience, luttes ouvrières et féministes...

 

HEM DAY, Aperçus de la question religieuse en Espagne, Action rationaliste belge, 1932 ; Non-violence et action directe, Éditions Pensée et action, 1948 ; Bible de l'objecteur de conscience et de raison, Éditions Pensée et action, 1957 ; Ernestan (1898-1954), trois ouvrages de 1955, toujours aux Éditions Pensée et action ; Autour d'un procès avec Léo Campion, Éditions Pensée et action, 1968. Voir aussi le site www.hemday.net. 

Xavier BEKAERT, Anarchisme, violence et non-violence ; Petite anthologie de la révolution non-violente chez les principaux précurseurs et théoriciens de l'anarchisme, Bruxelles-Paris, Le Monde libertaire-Alternative libertaire, mars 2000. 

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15 mai 2018 2 15 /05 /mai /2018 07:03

     Bien qu'il n'y a pas véritablement de continuité historique dans le formation, le développement et l'affermissement de l'Empire chinois sur plusieurs millénaires, on peut distinguer deux éléments, géopolitique et psychologique, qui font son originalité et qui le caractérise, au-delà des fluctuations territoriales et la discontinuité réelle entre le Nord et le Sud : une masse centrale réceptacle d'une population nombreuse et difficilement assimilable par tout envahisseur, à tel point que c'est lui qui finit pas être assimilé... et une mentalité religieuse respectueuse des hiérarchies de manière plus ou moins rigide, à tel point que la vie culturelle et intellectuelle est empreinte d'une certaine fixité.

On entend ici l'Empire chinois l'entité qui de l'Antiquité à 1911 domine l'ensemble de la Chine. Ensuite, c'est une autre histoire réellement qui s'ouvre et ni les principes stratégiques ni les socles culturels et idéologiques ne demeurent plus ce qu'ils avaient été auparavant, tant sur le fond que sur la forme. 

 

Une réduction progressive du nombre d'entités politico-militaires

     Militairement, la quelque centaine de petits Etats qui composent la Chine du Nord, celle du Yang Tsé, à l'époque dite 'Printemps et Automne" (-722 à -481), se réduit, par élimination, à travers une série de guerres fondés sur l'usage du chariot, appuyé par l'infanterie, à une douzaine, puis à une demi-douzaine , à l'époque des "Royaumes combattants" (-403 à -221).

A l'époque des Royaumes combattants, la guerre cesse d'être ritualisée, les guerres deviennent plus âpres, l'armée plus nombreuse, mieux organisée. Le chariot fait place progressivement à la cavalerie, la pensée stratégique chinoise dont SUN TZU est le plus beau fleuron, mais non le seul, de très loin, connaît un remarquable développement.

 

Une configuration géopolitique immuable.

    Tout au long de son histoire, durant plus de deux millénaires, du Ive siècle avant notre ère au milieu du XVIIIe siècle, la Chine doit se garder au Nord contre les insurrections nomades, lancer, lorsqu'elle en a les moyens, de vastes contre-offensives pour s'assurer le contrôle des steppes le long des oasis d'Asie centrale sous peine de subir l'occupation partielle, et à deux reprises, totale, des nomades. Il y a là une lutte permanente et assez longue entre des civilisations nomades et une civilisation sédentaire qui entend le rester. Les contre-offensives chinoises ont lieu soue la dynastie des Hans (206-220), sous celle des Tang (618-907) et dans la première partie de la dynastie des Ming (1368-milieu du XVe siècle). 

Entre-temps, la Chine septentrionale est maintes fois occupée par des vagues nomades qu'elle réussit à chaque fois à siniser. la Chine toute entière est subjuguée deux fois : par les Mongols (dynastie Yuan, 1279-1368) et par les Mandchous (1644-1911).

 Dès l'ère des Royaumes Combattants (au IVe siècle avant JC), les chroniques mentionnent des incursions nomades. Sous la dynastie des Ch'ins (-221 à -207), un système de murailles est érigé au septentrion. De la fin du IIIe siècle avant notre ère jusqu'au IIe siècle, les nomades Hiong Nou (turco-mongols) apparaissent comme une puissance redoutable faisant peser une menace quasi permanente, sauf aux périodes où la dynastie des Hans (-206 à 220) prend l'offensive et se rend maitresse de l'Asie centrale jusqu'à l'Ouzbékistan actuel.

   Selon le grand historien chinois Szu ma Chien (145-87 av JC), c'est durant le règne de Wu Ling (-325 à -298), souverain de l'Etat chinois septentrional du Chao, que les Chinois, pour s'opposer aux incursions des Hiong Nou, transforment leur charrerie en cavalerie afin de gagner en mobilité. Ils abandonnent également la robe pour le pantalon nomade plus propre à l'équitation et forment des archers montés. Sous le même empereur, de nouveaux murs sont érigés au Nord pour faire obstacle aux points les plus vulnérables. D'autres États chinois septentrionaux, ceux du Yen et du Ch'in, bâtissent également dès le début du IIIe siècle des murs en Mandchourie méridionale. Il s'git, en fait, d'une première ébauche de la longue série de murailles. 

   Même si les histoires politico-militaires insistent surtout sur la situation au Nord, il ne faut pas oublier les problèmes propres à la Chine méridionale, avec les tentatives d'incursions ou d'invasions de la part des royaumes Coréen et des principautés japonaises. C'est surtout une situation endémique de piraterie qui sévit dans le Mer de Chine, piraterie qui n'a jamais réellement pris fin, bien plus que les tentatives avortées d'invasion par la mer (aux courants très dangereux), qui constitue la menace principale au Sud. 

 

La formation ramassée d'une longue tradition stratégique

   Le corpus à partir duquel les stratèges ou le manuels de stratégie chinois pensent la guerre est confucéen. Dès le moment où les lettrés confucéens ont pu exercer une influence - et celle-ci commence dès le IIe siècle avant notre ère -, la guerre est une activité considérée avec dédain par ceux-ci. La concept du monde élaborée en Chine parait moins belliqueuse que celle de l'Occident ou de l'Islam. Et c'est un fait que jamais les militaires ne pensent se développer en une caste ou même une profession ayant une quelconque autonomie ou légitimité propre. Les généraux étaient généralement des civils désignés par le pouvoir. Seul, en fait, un coup d'Etat ou l'usurpation pouvait mener au pouvoir un militaire. Le modèle valorisé chez les Chinois n'est pas le guerrier mais le lettré. L'empereur d'ailleurs ne combat guère à la tête de ses troupes.

     Les classiques militaires chinois apparaissent à l'époque des Royaumes Combattants (Ve-IIIe siècles avant JC). Et presque toute la littérature stratégique chinoise que nous connaissons date de cette période dont l'écho est rapporté par le grand historien SEU MA CHIEN au IIe siècle av. JC. Cette période produit un foisonnement remarquable : SUN TZU, WU TZU, SUN BIN, SU-MA FA, TAÏ KUNG, tous cinq datant du IVe siècle selon toute probabilité. Il faut signaler également des auteurs d'ouvrages politico-militaires de première importance comme le principe SHANG, MO TZU, particulièrement intéressant pour sa stratégie défensive ainsi que HAN FEI-TZU, légiste et disciple de HSAN TZU. D'autres théoriciens sont à peine plus tardifs (IIe siècle av JC) tels WEI LAO-TZU et le traité dit de HUANG SHIH-KUNG dénommé "Trois stratégies". Ces classiques ont été en grande partie réunis sous la dynastie des Song. On y a ah-jouté un traité beaucoup plus tardif, datant des Tang (VIIe-X siècles), et ce corpus, consigné dans la bibliothèque impériale, constitue ce qu'on appelle "les Sept classiques", soit :

- L'art de la guerre (IVe siècle av JC), de SUN TZU ;

- Traité (IVe siècle av JC), de WU TZU ;

- Méthodes (Ive siècle av JC, de SU-MA FA ;

- Questions et réponses (Dialogues rédigés sous les Tang), de TANG T'AI-TSUNG et de LI WEI-KUNG ;

- Traité (IIIe siècle av JC), de WEI LAO-TZU ;

- Trois stratégies (IIIe siècle av JC), de HUANG SHIH-KUNG ;

- Six enseignements (IVe siècle av JC, de TAI KUNG.

     Ces textes véhiculent d'abord une culture confucéenne aussi prégnante que le christianisme chez les auteurs médiévaux d'Occident. Presque tous prétendent s'y référer afin de fonder leur autorité sur une période antérieure (la dynastie des Chou et même celle des Shang). 

   Les Six enseignements, traité qui se réfère au XIe siècle av JC, alors qu'il n'est écrit qu'au IVe, est le seul de 7 qui soit écrit dans une perspective révolutionnaire : dans le récit du traité, les Chou sont dans une situation d'infériorité, ils doivent partir d'une stratégie du faible au fort et envisager les voies et les moyens de se renforcer. Les enseignements de TAÏ KUNG, abondamment cité par l'historien SU-MA CHIEN, proposent, de façon classique chez les confucéens - c'est le cas des autres traités -, d'établir un gouvernement bienveillant et vertueux, soucieux des besoins du peuple et de l'amélioration de l'agriculture afin que la prospérité provoque une adhésion de la population aux buts poursuivis par le souverain. De surcroit, une fois la guerre entamée, on s'efforce d'épargner les biens et les personnes chez la population adverse, du moins en théorie. 

Cette vision est partagée par SU-MA FA, WU TZU, WEI LAO-TSU (qui propose mêmes une croissance démographique et l'installation des paysans/migrants sur de nouvelles terres, pour accroître la puissance de l'État), par HUANG SHIH-KUNG (qui insiste sur l'importance de donner aux sujets les plus méritants les offices suprêmes). SUN TZU ne raisonne pas autrement même s'il est plus bref sur ces aspects.

Ces Six enseignement de TAÏ KUNG comme les autres traités insistent sur l'importance d'une bureaucratie solide et d'un système tant politique que militaire de récompense et de châtiments justement dosés, enfin, sur le plan stratégique, sur l'importance fondamentale des moyens indirects pour affaiblir l'adversaire (semer la discorde, corrompre, intoxiquer) avant l'utilisation de la violence armée.

Pour TAÏ KUNG, le général doit être judicieusement choisi mais, une fois investi de l'autorité militaire, il décide, en campagne, souverainement, de ce qu'il doit faire sans interférence du pouvoir civil. Cependant, l'unité doit être maintenue entre les buts poursuivis par les civils et les militaires, et ce sont les civils qui ont le dernier mot. Le souverain reste le maître de la stratégie globale. En matière tactique : renseignement, ruses et stratagèmes, surprise, mobilité, concentration des forces, vitesse d'exécution et ne pas malmener les prisonniers pour inciter d'autres soldats à se rendre.

      Dans Méthodes, SU-MA PING FA insiste, à l'exception des trois derniers chapitres, sur l'administration, l'organisation et la discipline davantage que sur les problèmes stratégiques. C'est le seul traité qui ne soit pas étroitement confucéen : "l'usage conscient de la force est le fondement du pouvoir politique" ; "l'autorité naît de la violence, non de l'harmonie entre les hommes". Le traité parait appartenir à une tradition réaliste qui pose que "ceux qui oublient la violence seront en danger". Par ailleurs, le traité insiste sur l'importance de la motivation des troupes, la nécessité d'apprivoiser la peur, de dominer celle-ci par un entrainement prolongé.

    Dans son Traité, WU TZU, général qui selon les chroniques ne fut jamais vaincu et vainqueur souvent contre des forces supérieures en nombre, examine, en une demi-douzaine de chapitres, dont une importante partie est perdu de nos jours, la stratégie globale à partir de l'État, de ses intérêts et de ses moyens. Il insiste sur la juste évaluation des forces de l'adversaire et de ses ressources, sur l'importance capitale de la logistique et de l'organisation et de l'appui du peuple.

     L'intérêt du Traité de WEI LAO-TZU vient du fait que l'auteur propose des mesures pour redresser un État vaincu et menacé. WU LIAO TSU propose un accroissement démographique. Sur le plan de l'organisation, l'auteur propose de constituer des unités de cinq ou de dix où tous les membres du groupe sont punis en cas de faute de l'un d'eux (ce système est adopté au XIIIe siècle avec la dernière sévérité par GENGIS KHAN) : "Si la troupe craint ses chefs, elle méprisera l'ennemi ; si la troupe craint l'ennemi, elle méprisera ses chefs". Par ailleurs, ce traité décrète "l'effort humain constitue la seule voie du salut".

   HUANG SHIH-KUNG se centre surtout sur le problèmes d'administration civile et militaire. Les conceptions les plus originales du traité concernent les notions dialectiques de dur et de mou (le mou, le fluide l'emporte sur le dur peu adaptable).

   Le dernier des Set Classiques est une oeuvre attribuée à LI CHING (571-649), général célèbre qui vainquit les Turcs occidentaux (Tou-Kiue) et pacifia le Sud. Il fut l'un des premiers partisans de TANG T'AI-TSUNG, créateur de la dynastie des Tang (618-907). Il s'agit d'une série présumée de Questions et de Réponses entre LI WEI-KUNG et TANG T'AI-TSUNG, deux stratèges célèbres. Ce traité diffère des autres classique et discute des mérites respectifs des textes de l'époque des Royaumes Combattants.

   A moins de découvertes à venir, assez vraisemblables tant l'activité archéologique est encouragé par le gouvernement chinois d'aujourd'hui, il semble que la pensée stratégique chinoise soit pleinement formée dès l'époque des Royaumes Combattants et qu'elle y trouve en même temps son aboutissement. Le paradoxe de la pensée stratégique chinoise tient en fait que celle-ci, pour l'essentiel, est élaborée durant la période des Royaumes Combattants dans le cadre d'une société pratiquent, à partir d'une culture commune, des guerres aux règles partagées. Alors que le défi auquel doit répondre la Chine à partir de la fin du IIIe siècle avant notre ère est celui des nomades du nord, pratiquant une guerre sans merci fondée sur la mobilité et le harcèlement.

On ne dispose pas, malgré le fait que les Chinois aient été les premiers au monde à théoriser la guerre, de traité adapté (comme chez les Byzantins) au type de guerre auquel la Chine doit faire face pendant près de deux mille ans (IIIe siècle av. JC- XVIIe siècle après JC.). En fait la stratégie est plus vécue que pensée et en outre, les penseurs s'attachent à la conception, même si c'est en tranches, d'une stratégie globale et pas seulement militaire de l'État, de l'Empire. 

L'écho des divers enseignements de ces traités se retrouve dans les biographies du grand historien SEU MA CHIEN, puis, beaucoup plus tardivement, au Moyen-Âge, dans des romans très célèbres comme les Trois Royaumes ou Au bord de l'eau, romans souvent adaptés de nos jours au cinéma. Les commentaires et les commentateurs abondent non seulement en Chine, mais également en Corée et au Japon. Alors qu'en Occident, on méconnait largement, malgré les efforts des Jésuites du XVIIIe siècle, cette pensée stratégique jusqu'au succès de la Révolution chinoise de MAO ZEDONG. (BLIN et CHALIAND)

 

Un code impérial de non-bataille

      Deux différences structurelles doivent avant tout être notées avec l'expérience occidentale, de cet ensemble dont l'unité est au cours des siècles trouvée, perdue et retrouvée :

- La Chine reste le Milieu : il n'y a pas d'Empires en écailles de poisson avec migration du centre de gravité, modification de dénomination du noyau central, changement radical de système de croissance ;

- La représentation de l'Etat et de la guerre en Chine ne subit pas les mutations et mutilations suscites en Occident par un aller et un retour entre l'échelle de l'Empire et l'échelle de la cité, aller et retour qui comporte la destruction presque radicale de la mémoire de la paix impériale.  

    Formes de l'espace, formes de l'expansion, moment du verrouillage de l'Empire comme modèle, constituent des éléments-clés pour comprendre comment l'Empire chinois, en tant que représentation a pu perdurer.

Comme pour Sumer et l'Égypte, ces codes s'articulent sur les contraintes spatio-temporelles proposées par les formes fluviales, précisément sur la forme du fleuve Jaune, qui coule d'Ouest en Est, et qui prenant sa source dans des zones montagneuses éloignées, suit un tracé coudé, possède de nombreux affluents et se termine par un delta immense et très instable. Pour être utilisé pour l'agriculture, ce fleuve doit être irriguer et drainer de manière méthodique et contrôlée. Le berceau de la civilisation chinoise paraît bien avoir été le sud du Chan-si, sur les côteaux de les descendant vers le fleuve, entre le début du IIe millénaire et 1540 av. JC. Là, comme à Sumer, la sécheresse saisonnière oblige à de grands travaux et ceux-ci se déroulent dans une grande discipline sociale, produisant un premier verrouillage du pouvoir. 

Les grandes épopées mettent en scène notamment YU LE GRAND, fondateur légendaire de la première dynastie chinoise des Hia (début du IIe millénaire-1520 av JC.), qui affronté aux grands soulèvements des eaux, réalise la mise en place de digues et de canaux. Ce n'est pas un exploit guerrier, mais stratégique, qui fixe les zones et les directions des efforts collectifs, et cela en fonction de la Nature. C'est à partir de ces zones et ces directions qui s'établissent les routes des échanges internes d'un territoire très vaste.

Il y a finalement, partout dans les montagnes et les marais, là où l'agriculture de labour et d'irrigation ne s'est pas développée, des poches résiduelles de barbares avec que les seigneurs ouest des alliances souvent matrimoniales et qui constituent une de leurs ressources en violence incorporable. La forme des extensions le long des fleuves, dans un pays très montagnes, laisse donc subsister des barbaries en taches et la barbarie en taches est aussi une des conditions objectives pour la multiplication des souverainetés étatiques en taches. Toute cette dynamique est présente dans la seconde dynastie chinoise (Shang ou Yin, 1520-1028 av JC).

Laquelle, fondée dans les riches terres du Honan : État, économie, religion tournent autour d'un palais et des maisons territoriales, qui organise l'espace en parcelles, de manière stéréotypée. Le principe unitaire du culte des ancêtres lie alors toute la société en un système de pouvoir assez élémentaire fondé sur les rapports de parenté au souverain et l'allégeance religieuses au représentant de cette unité gentille chargée d'intercéder entre le Ciel et la Terre. Ce modèle est "non conquérant" stratégiquement, dans le sens qu'on pratiquait l'immolation des prisonniers de guerre barbares et qu'on se coupait ainsi la possibilité d'une extension par agrégation des vaincus. Quoique foyer de rayonnement pour le développement de l'agriculture, il touche alors ses limites et on estime que son expansion a provoqué sa chute. L'existence des taches barbares permet le recrutement externe de guerriers, et si la guerre n'a cessé d'être présente dans cette dynamique, elle reste contenue dans des objectifs restreints (défense et destruction de la menace).

La troisième dynastie chinoise, celle de Zhou (1027-256) qui survit à travers plusieurs "moments" successifs, absolument différents, du procès de formation impérial, ne se cantonne plus à l'organisation de la production et à la répartition de richesses constantes. La guerre, en tant que moyen organisé en vue d'objectifs étalés dans le temps, prend beaucoup plus d'importance. Pour des raisons dans doute à la fois démographiques et de changement de régime du fleuve, avec l'usage de moyens de technique de transmission des savoirs de tout genre, des souverains les plus au contact des taches barbares, se lancent dans des opérations de conquêtes. Non seulement, ces souverains font face aux mêmes problèmes récurrents de sécurisation des biens et des populations, mais ils possèdent une volonté unificatrice. 

Cette unification, sous l'impulsion de la zone pionnière, celle des entités côtoyant les taches barbares, produit un effet de rupture, de renouvellement du modèle culturel. La dynastie Zhou gène d'une part, l'ouverture de la société archaïque et la rupture des relations de parentèle au profit de la formation de classes plus différenciées, d'autre part le développement de l'entreprise agricole non étatique. Cette opération se traduit, au niveau des représentations religieuses, par une modification du culte des ancêtres, qui va plus loin d'un changement de généalogie pour une autre. Il y a ouverture du culte des ancêtres à toutes les lignées, hors lignée impériale, et politiquement une semi-provatisation de la souveraineté : le partage de ses conquête en apanage et fiefs.

Le critère militaire de la domination par la force est cantonné dans l'instrumentalisation frontalière, hors souveraineté. Dans la période des printemps et Automnes, où l'échelle militaire de la souveraineté impériale disparait carrément (sans doute par défaut de victoires militaires tangibles des différentes force...), mais où l'échelle religieuse reste, et dans celle des Royaumes Combattants, où la décomposition de la souveraineté étatique centrale va de pair abec le renforcement de l'État dans chacun des royaumes successivement hégémoniques, cette configuration du pouvoir se renforce. Le triomphe des Qin qui fondent véritablement l'Empire en le nommant tel, se réalise, dans une agitation intellectuelle frénétique, toujours par agrégation des bases de départ d'envahisseurs frontaliers successifs, mais avec une représentation du temps, de l'espace et du monde, représentation diffuse un peu partout dans les différentes classes sociales, dans laquelle les hiérarchies se figent et s'entretiennent, avec sans doute un regain de prospérité matérielle due notamment à des conditions d'exercice heureuses de l'agriculture et du commerce. De plus, dans cette représentation, tout se passe si l'affrontement à l'ennemi (qui est le critère du politique au sens de politique-guerre) reste plus spéculatif et cérémoniel que réel et comme si l'objet de la guerre n'était pas la victoire, mais la hiérarchie. 

     Sans doute la conquête de toute la Chine a été réussie par Qin. cet état s'appuyait sur la rationalisation des principes mêmes de l'imposition de la force, fondée sur les préceptes glacés et "pavloviens" de l'école philosophique "des légistes". Ceux-ci pensaient qu'on pouvait dresser le peuple à l'obéissance en le "trompant" par l'application rigide des récompenses et des châtiments. L'école de Qin renvier à une définition autonome et violente du politique. Néanmoins, il s'agit toujours pour l'ensemble des autres philosophes chinois de ramener cette violence à une "étiquette violente", supposant qu'un rapport non génocidaire ait été noué à l'intérieur avec le peuple et à l'extérieur avec l'ennemi, plutôt que d'admettre une mise en oeuvre pure et simple de la guerre de conquête. Amorce une réponse à la question du moment où se verrouille cette représentation, qui résiste même à la mise en oeuvre victorieuse du totalitarisme violent de Qin, c'est vérifier le lieu très archaïque d'une éventuelle divergences, entre deux branches de l'histoire de la guerre.

     En comparant les processus occidentaux et le processus chinois, il devrait être possible de distinguer comment les codes de la guerre à l'Ouest et en Orient ont évolué dans des directions différentes, et du coup, comprendre ce qui fait la spécifique du cas chinois dans les stratégies d'Empire.

    Si à Sumer on peut privilégier trois séries de processus :

- le changement d'échelle socio-démographique et l'extension des cultures (fonction logistique centrale du Temple) avec le rôle catastrophique des dieux (sécheresse et inondation) dans la formation de la discipline et du pouvoir proprement politique ;

- la construction des trois enceintes sécuritaires contre trois niveaux de menaces (prédation interne, compétition hégémonique, prédation externe barbare)

- la topographie des affrontements avec la "barbarie",

en Chine, il y a invention du changement d'échelle en même temps que de l'agriculture planifiée, et ce changement s'effectue mystiquement à partir d'un centre ponctuel : son extension se fait par multiplication d'un modèle stéréotypé d'établissement dont l'arpentage du roi YU rappelle la structure fixe et reproductible (comparable formellement au camp romain reproduisant la cité de ROMULUS). Le maintien de l'unité d'une structure proliférante "clonée" ne peut se fait que par le recours au culte des ancêtres qui hiérarchise le passé (un ancêtre commun commande de façon moins gênante qu'un souverain commun), c'est le culte des ancêtres qui consolide et verrouille en un premier temps le modèle chinois de développement. A Sumer, par comparaison, une aimable anarchie règne. Il existe d'emblée plusieurs points où diverses communautés organisent la production autour d'un temple-silo sans souverain.

En Chine, l'affrontement aux barbares est immédiat et incessant, encore qu'il soit difficile, au départ, de parler de "barbares" puisqu'il s'agit simplement de voisins qui entourent de toutes parts et n'ont pas encore adopté la culture sur irrigation et labour (qui rendent les populations sédentaires) mais pratiquent toujours la cueillette, le ray et la chasse. Il n'y a pas eu protection prolongée du site d'expérimentation sociale par la protection naturelle du désert ou des marais. L'homogénéité lente de Sumer et de l'Égypte prédynastique n'était pas une donnée de départ. La barbarie n'est pas composée d'envahisseurs lointains mais de l'ensemble des tribus non développées. Les dieux à Sumer au contraire, autant que les héros, sont chargés de représenter l'histoire sociale. En Chine ce sont les héros et rois légendaires, mais pas les dieux qui sont fort absents. La genèse est un travail humain. La politique une discipline rationnelle, la guerre le plus mauvais moyen de conquête, le général un personnage de mauvais augure qui ne peut prétendre à aucune apothéose.

La divergence entre la filiation des empires de l'Ouest et celle de la Chine s'esquisse ainsi dès l'aube du système impérial par un recours tout autre au critère du religieux. D'un côté divinisation de l'économie égyptienne soumise à la divinisation du pouvoir militaire mésopotamien, conduisant à l'absolue créativité de la guerre : Mars domine dans le monde romain Vénus. En Chine, humanisation de la légende sociale politique et militaire et relégation de la guerre au rang de recette de cuisine, tragiquement décisive pour la vie et la mort des princes, mais subalterne, pour la voie de la sagesse du non-faire taoïste comme pour le système confucéen des rites. Ces deux filiations se retrouve dans l'opposition subtile qui sépare les deux seuls théoriciens de la guerre (déparés par 25 siècles) SUN ZI et CLAUSEWITZ. (Alain JOXE)  

      On peut opposer l'Occident chrétien, militariste, esclavagiste, spéculatif, aventurier, qui vise à repousser indéfiniment les limites du monde à la Chine dont la compréhension de la formation et de la durée des Empires doit faire référence à d'autres façons de voir le monde. Pour comprendre les stratégies d'Empire chinois, il faut d'abord rompre avec les codes occidentaux et de conquête et de gouvernement. Bien entendre, les logiques de la guerre se ressemblent, mais les logiques de pouvoirs sont très différents. 

Marcel GRANET, La civilisation chinoise, Albin Michel, 1948. René GOUSSET et Sylvie REGNAULT-GATIER, Histoire universelle, Encyclopédie de la Pléiade, Gallimard, 1956. Marc BLOCH, La société féodale, Albin Michel, 1968. GEN YA TIEN, Chinese Military Theory, Stevenage, 1992. Valérie NIQUET, Deux commentaires de Sun Zi, Cao Cao et Li QUAN, 1994 ; Fondements de la stratégie chinoise, 1997. 

Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. 

 

STRATEGUS

 

 

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