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14 janvier 2014 2 14 /01 /janvier /2014 08:37

          Discuter de la stabilité et de l'instabilité en matière de stratégie nucléaire ne correspond pas tout-à-fait aux débats stratégiques sur l'équilibre des puissances. D'abord parce que la perception de cet équilibre ne se réduit pas au domaine nucléaire ni même nucléaire. Pendant longtemps, la puissance militaire soviétique a pu dissimuler une infériorité économique et technologique, ceci étant aussi contrebalancé par les effets d'une lutte idéologique dans laquelle beaucoup assimilait régime soviétique et socialisme réellement existant. Ensuite parce que cet équilibre vu par le côté déclaratoire nucléaire ne réflète pas les réels rapports de force dans le monde. A la limite, la réussite de la stratégie nucléaire de dissuasion provient du fait qu'elle contribue à un équilibre qui ne concerne que les armements nucléaires et les vélléités de les utiliser... Toutefois, les polarisations, tant des acteurs que des commentateurs, pour ne pas parler du grand public, sur la menace nucléaire a fait concevoir l'équilibre des grandes puissances à travers le prisme de leur arsenal nucléaire. Dans les représentations, l'équilibre s'est parfois réduit à l'équilibre nucléaire. 

 

      Si la presse et les commentateurs politiques ne s'épanchent plus autant qu'auparavant (c'est le moins qu'on puisse dire) sur l'existence des arsenaux nucléaires et les gesticulations stratégiques qui y prennent appui, les faits restent têtus : il existe toujours de par le monde de quoi détruire la surface de la planète plusieurs fois et la course technologique (notamment par le biais de la recherche-développement sur les boucliers anti-missiles) continue de faire évoluer ces arsenaux. Et la vertu de puissance conférée à ces armes imprègne l'esprit de nombreux responsables politiques et militaires qui ne partagent pas forcément le complexe de virginité nucléaire propre à la glose occidentale. 

 

     Durant un bon demi-siècle, tout un paradoxe de la stabilité/instabilité réside dans l'existence de la bombe nucléaire comme facteur de paix globale et de guerre locale. Avec un certain retour du nucléaire dans le grand débat stratégique contemporain (provoqué entre autres par les projets américains de missiles anti-missiles), c'est toute ce paradoxe qui ressurgit avec une forte inquiétude sur la tendance plutôt à l'instabilité. 

 

    Adrien SCHU énonce les différentes facettes de ce paradoxe : "Le paradoxe de la stabilité/instabilité stopule que la possession d'armes nucléaires par deux Etats rend une confrontation militaire directe entre eux improbable, tout en favorisant les guerres limitées ou indirectes. Ce concept fait donc de la bombe nucléaire un facteur de paix systmétique et de violence non-systémique. Il apparait particulièrement pertinent pour expliquer la dualité de la Guerre froide : celle-ci fut caractérisée à la fois par l'absence de guerre directe entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique, mais également par la multiplication des guerres "proxy", par lesquelles les deux grands s'affrontaient indirectement.

Depuis la fin de la Guerre froide de nombreux auteurs ont eu recours au paradoxe stabilité/instabilité pour décrire la dynamique indo-pakistanaise. Les deux Etats ont vécu ces dernières décennies une série de crises dont l'initiation fut probablement favorisée par la nucléarisation du Pakistan. Jusqu'à présent, la dissuasion nucléaire a permis à ces crises de ne pas dégénérer en guerre totale, voire nucléaire."

L'auteur cite un certain nombre d' "experts" qui éclairent (pas très médiatiquement) la situation :

Pour John Lewis GADDIS (The king peace, Oxford University Press, 1987), le paradoxe stabilité/instabilité, lequel dérive du paradoxe paix globale/guerre locale mis en avant dès 1954 par l'historien militaire Liddell HART et théorisé par Glenn H SNYDER en 1965, est défini par la stabilité au niveau supérieur qui s'accompagne d'une instabilité au niveau inférieur. Cela rappelle la distinction de la vivacité des conflits au Centre et à la Périphérie du système stratégique international. L'existence de ce paradoxe semble faire consensus parmi les chercheurs en relations internationales, qu'ils soient "optimistes" (la bombe nucléaire étant un facteur de paix, la prolifération est donc souhaitable) ou "pessimistes" (dénonçant le risque d'une guerre nucléaire délibérée ou accidentelle). Kenneth WALTZ (chapitre Toward nuclear peace, dans Realism and internationl politics, London, Routledge, 2008) qui fait figure de chef de file du premier courant, proclame que les armes nucléaires "poussent les Etats à mener des guerres limitées", tandis que Scott SAGAN (avec Kenneth WALTZ, The spread of nuclear weapons. A debate, New Tork, Norton, 1995), chez les "pessimistes", explique que "la stabilité nucléaire (permet) de conduire des actions plus offensives avec impunité".

Adrien SCHU pense que "ce consensus académique s'explique probablement par le fait que les deux camps trouvent dans le paradoxe de la stabilité/instabilité des éléments de satisfaction." Il déduit cela de ce qu'établit Robert RAUCHLAUS (Evaluating the Nuclear Peace Hypothesus. A quantitative Approach, dans Journal of Conflict Resolution, avril 2009, volume 53, n°2) qui démontre statistiquement l'existence du paradoxe. Selon lui, Kennth WALTZ a raison quand il proclame que la bombe nucléaire participe à la "grande paix", mais Scott SAGAN a également raison en insistant sur l'absence d'effet pacificateur de celle--ci. 

    Il s'agit alors de comprendre comment fonctionne ce paradoxe qui repose sur l'improbabilité d'une escalade vers la guerre nucléaire. Cette improbabilité peut résulter de deux facteur :

- l'efficacité de la dissuasion nucléaire ;

- ou en contraire, la faible crédibilité de celle-ci.

   Dans le premier cas, écrit toujours Adrien SCHU, "la théorie de la destruction mutuelle assurée impose aux acteurs de ne pas se livrer de guerre conventionnelle majeure. De même les acteurs sont fortement incités à limiter leur engagement et à éviter toute escalade. En conséquence, la guerre limitée ou indirecte devient sûre ("safe") et donc probable." Selon Charles L GLASER (Analysing strategic nuclear policy, Princeton University Press, 1990), "l'abaissement de la probabilité qu'une guerre conventionnelle dégénérera en une guerre nucléaire réduit le danger de commencer une guerre conventionnelle. Dès lors, cette faible probabilité d'escalade rend la guerre conventionnelle moins dangereuse et en conséquence plus probable".

    Dans le second cas, "le recours à l'arme nucléaire est improbable du fait des enjeux : par exemple, au débit des années 1950, il était peu probable que les Etats-Unis déclechent une guerre nucléaire - qui aurait été suicidaire - pour protéger les pays d'Europe de l'Ouest d'une attaque conventionnelle soviétique. Le jeu n'en aurait probablement pas valu la chandelle. Dès lors, l'adversaire peut s'engouffrer dans la brèche et conduire une action conventionnelle sans crainte d'une réplique nucléaire. La doctrine des représailles massives, initialement conçue comme solution à l'infériorité conventionnelle des Etats-Unis en Europe, ne résout en rien le problème puisqu'elle est elle-même peu crédible." C'es ce que souligne Raymond ARON (Le Grand Débat, Calmann-Lévy, 1963). "Sa doctrine de substitution, la doctrine de la riposte graduée, est riche d'enseignement puisqu'elle ouvre la porte à un affrontement conventionnel : dans certains cas, la dissuasion conventionnelle l'emporte sur la dissuasion nucléaire."

     Cette deuxième approche, portée par S Paul KAPUR (India and Pakistan's unstable peace : Why nuclear South Asia is not like Cold War Europe, dans International Security, 2005, volume 30, n°2), ne s'intéresse qu'à un hypothétique affrontement entre Américains et Soviétiques en Europe de l'Ouest au début des années 1950, et n'est que d'une faible utilité pour comprendre la dualité de la Guerre Froide. Au contraire, la première approche, majoritaire, permet d'expliquer non seulement l'absence d'affrontement directe entre les Grands, mais également la multitude d'affrontements indirects et limités entre eux.

 

    Dans des contributions réalisées avant le 11 septembre 2001, en juillet de cette année, rassemblées par les Cahiers de Chaillot, plusieurs spécialistes exeaminent le retour du grand débat nucléaire. 

Dans une Préface, Nicole GNESOTTO, directrice de l'Institut d'Etudes de Sécurité de l'Union de l'Europe Occidentale, écrit qu' "En matière nucléaire plus qu'en tout autre domaine politique, les percpetions ont force de loi. La plus concrète des technologies nucléaires ne seraient rien sans l'extrême sophistication des théories de l'incertitude qui fondent la valeur dissuasive de toute stratégie nucléaire. Or, depuis quelques années, c'est l'univers aussi bien technologique que mental de la dissuasion, telle que le monde l'a connue depuis 1945, qui est désormais et sur tous les continents en ébulltion." La détermination du Président d'alors, Georges W BUSH pour relancer les défenses antimissiles n'est que la partie visible "d'une nouvelle effervescence".

La prolifération nucléaire, les percées technologiques, les motivations politiques diverses aus Etats-Unis et ailleurs, impulsent un nouveau paysage nucléaire bien incertain.

   Pour Thérèse DELPECH, l'idée d'un deuxième Âge nucléaire apparait depuis la fin des années 1990, suivant plusieurs significations différentes, pas forcément complémentaires :

- la fin de la guerre froide ne coïncide pas avec celle des armes nucléaires, soit parce que l'héritage nucléaire des cinquante dernières années est plus lourd qu'on ne le pensait en 1989, soit parce que de nouveaux pays s'intéressent à ces armes ;

- l'époque qui s'ouvre ne répond pas aux mêmes règles que la précédente. Les relations des armes nucléaires et des moyens conventionnels changent rapidement et de nouvelles formes de dissuasion font leur apparition. De nouvelles combinaisons de moyens offensifs et défensifs apparaissent. "Cette évolution est en partie due à la conviction que les risques d'usage augmentent avec le nombre des acteurs. Cinquante ans de non usage n'ont pas nécessairement consacré un tabou nucléaire : l'expérience passée correspond à des conditions historiques et stratégiques très spécifiques." Les programmes nouveaux en matière d'armes biologiques ou chimiques permettent d'imaginer de nouvelles combinaisons militaires de "terrain"...

- de nouveaux détenteurs apparaissent. "Après avoir été les armes des Top dogs, comme le dit joliment Robert O'Neill ("Weapons of the Underdog", dans Alternatives Nuclear Futures, The Role of Nuclear Weapons in the Post-Cold World, Oxford University Press, 2000), les armes nucléaires deviendraient celles des Underdogs, qui ne peuvent acquérir les armes conventionnelles les plus sophistiquées. La principale caractéristique de cette catégorie d'Etats est leur insatisfaction à l'égard d'un ordre régional ou international dont ils pensent qu'il les défavorise. Les ABM (armes anti-missiles) peuvent jouer un rôle pour modifier cet ordre, soit par la coercition et la menace, soit par l'emploi effectif ou par la simple détention. Elles ont ainsi une fonction de subversion potentielle, tout autant que de dissuasion, s'il s'agit par exemple d'empêcher une intervention extérieure."

   "Dans ces différentes acceptions, le "nouvel âge nucléaire" a des raisons d'inquiéter, surtout à un moment où la mondialisation favorise la circulation de l'information et des technologies et où la généralisation du phénomène du "double usage" (civil et militaire) comlique les contrôles à l'exportation. (...).

S'il s'agit de tirer les conséquences pour la "stabilité stratégique" d'un deuxième âge nucléaire, il faut sortir de l'univers mental de la guerre froide. La notion elle-même appartient en effet au vocabulaire de ce affrontement. La stabilité stratégique n'est pas l'équilibre des puissances au sens Wesphalien du terme. C'est la relation étrange mais relativement stable qui s'est progressivement construite entre les Etats-unis et l'URSS avec la participation décisive des armes nucléaires. L'expression qui la résume le moeix est la destruction mutuelle assurée qui supposait une parité des moyens offensifs (et donc aussi de la vulnérabilité) et une limitation des moyens défensifs dans un monde où tout avantage comparatif était perçu comme déstabilisant." Thérèse DELPECH signale que John Lewis GADDIS (The long Peace. Elements of Stability int the Post War International System, MIT, Cambridge, MA, 1991) soutient la thèse classique du rôle central de la parité nucléaire et que John MUELLER (The Essential Irrelevance of Nuclear Weapons. Stability in the Post Cold War World, dans International Security Magazine, 1998) soutien la thèse inverse.

"Le concept désigne donc le plus souvent un "statu quo ante", où deux adversaires de même puissance consacraient un niveau comparable de ressources à la compétition militaire. En théorie, tout avancée de l'un des partenaires pouvait être suivie par l'autre. La seule annonce d'une "guerre des étoiles" (par le Président REAGAN dans les années 1980) a contribué à dissoudre cette fiction que des experts américains comme Andrew Marshall avait déjà dénoncée.

Aujourd'hui, l'équilibre a disparu dans tous les domaines, y compris dans le secteur nucléaire, même si le processus START maintient des niveaux quantitatifs comparables (environ 6 500 têtes nucléaires stratégiques en janvier 2001) entre les deux principaux détenteurs. (...)".

  La vraie question, pour l'auteure, "qui se pose aujourd'hui n'est pas celle de la préservation d'un ordre qui a disparu, mais des formes de stabilité qui peuvent être recherchées dans le nouveau contexte international. Certains voient dans un "monde multipolaire" une ambition de ce type avec l'apparition progressive de pôles de povoir de moins en moins inégaux. Mais ce monde a autant de chances d'être un univers d'affrontement que de stabilité comme l'a parfaitement montré l'expérience européenne des trois derniers siècles, qui reposait sur l'équilibre des puissances. Dans le domaine nucléaire en tout cas, quels que soient ses avantages, la multipolarité est loin d'être stabilisante. Elle est à présent caractérisée par deux phénomènes :

- l'interaction de trois acteurs majeurs (les Etats-Unis, la Russie et la Chine) 

- et l'apparition, au-delà de ce triangle, de pays détenteurs (ou candidats à la détention) de l'arme nucléaire 

qui compliquent considérablement l'échiquier stratégique et qui multiplient les risques. (...)".

     La recherche d'une autre stabilité nucléaire implique que les trois acteurs les plus important instaurent des modu vivendus à deux, l'ensemble étant à peu près équilibré. Le problème est que la Chine reste, dans les négociations internationales, la "puissance nucléaire oubliée" soit de son fait, ne participant pas du tout au même esprit de dissuasion, soit du fait que la réflexion reste maigre en Russie et aux Etats-Unis vis-à-vis d'elle. La question d'un nouvel accord bilatéral entre les Etats-Unis et la Russie reste ouverte, car ni dans l'un, ni dans l'autre Etats, les positions sont claires quant au devenir du nucléaire. Créer les conditions, par ailleurs, nécessaires à la préservation de la paix nucléaire implique à la fois de réduire les chances de conflits dans les zones où existent les armes nucléaires et de rendre impossible la montée aux extrêmes si de tels conflits éclataient. Cela suppose des conditions dont le moins qu'on puisse dire qu'elles ne constituent pas des priorités de politiques étrangères de chacun des pays intéressés :

- une volonté commune de trouver des solutions pacifiques aux questions de sécurité régionale les plus menaçantes (Moyen-Orient, Cachemire, pénisule coréenne et TaIwan) ;

- le maintien de doctrines de dissuasion aussi longtemps que les armes nucléaires existent ;

- la limitation de la sphère d'action des armes nucléaires à des menaces de type existentiel ; les notions d'intérêts vitaux sont pour le moins très élastiques suivant les pays considérés ;

- le soutien à des politiques multilatérales de contrôle des armements, qui manquent souvent de moyens même lorsque les accords ont été conclus ;

- la maitrise coordonné de la prolifération, ce qui ne peut être que le fait des Etats faisant partie du club nucléaire originel (Russie, Etats-Unis, France, Royaume-Uni, plus la Chine) ; la moindre des choses est que ces puissances n'y contribuent pas, mais les rivalités régionales par pays interposés demeurent et l'ampleur des réseaux privés de transferts de technologie freinent tout effort dans ce sens ;

- le renforcement des capacités de prévision des Etats ; ceci étant freiné par des possibilités d'erreurs d'interprétation entre des pays de culture différente et de faibles efforts d'échanges d'information et de transparence réciproque.

   "En conclusion, la situation actuelle est caractérisée par un dynamisme des relations internationales qui semble échapper à tout contrôle, tout particulièrement dans les régions de plus grande tension : le Moyen-Orient et l'Extrême-Orient. C'est la conscience de ces deux phénomènes, fort dynamisme et absence de contrôle, qui conduit les principaux Etats, et tout particulièrement les Etats-Unis, à adopter des stratégies qui reposent sur la "flexibilité". Ce concept ne signifie rien d'autre qu'une ignorance des paramètres de la sécurité internationale dans les prochaines décennies, comme si les acteurs avaient renoncé à les définir par leur action. De fait, c'est plutôt en spectateurs que les Etats, petits et grands, assistent aux évolutions en cours. Les institutions internationales ne jouent pas davantage leur rôle. (...)". 

  Ce qui devrait être souligné, pensons-nous, ici, c'est le rôle le plus important joué par des évolutions technologiques impulsés pricipalement par des acteurs privés qui en attendent des résultats financiers de plus en plus à court terme et qui ne se soucient pas du tout d'une stabilité nucléaire à moyen ou à long terme.

 

    Dans son livre de 2013, Thérèse DELPECH, met l'accent plutôt sur une aggravation de cette situation. "On peut débattre, écrit-elle, à l'infini du fait de savoir si la guerre froide a permis l'existence d'un ordre stable, pas seulement en termes stratégiques (les crises ont démontré les limites des stabilités engendrées par la guerre froide) mais en prenant en compte également les fondements même de cette "stabilité", avec les pays d'Europe de l'Est par exemple qui ne furent jamsi autorisés à prendre des décisions sur leur propre sort ."  En fait, écrit-elle aussi, mais cela on l'a compris, "les Etats-unis et l'URSS ne sont jamais parvenus à un accord sur le sens de la stabilité stratégique. En outre le concept a toujours été en quelque sorte insaisissable en raison de la relation dynamique entre les deux superpuissances." 

"Mais personne ne contesterait l'instabilité intrinsèque de notre temps, avec ses multiples foyers de crise et les difficultés croissantes qu'ont les grandes puissance à les circonscrire. On multiplie encore les déclarations publiques sur la nécessité de préserver la éstabilité stratégique", voire de la renforcer, généralement pour rassurer la Russie et la Chine, mais la signification de ces deux mots est de plus en plus confuse. En fait, depuis la NPR de 2010, le Pentagone a cherché à discuter avec la Chine de cette question, mais Pékin a toujours refusé jusqu'à présent."

 

Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013. Nicole GNESOTTO et Thérèse DELPECH, dans Nucléaire : le retour d'un Grand Débat, Cahiers de Chaillot, numéro 48, juillet 2001. Adrien SCHU, Le paradoxe de la stabilité/instabilité : la bombe nucléaire comme facteur de paix globale et de guerre locale, Fiche de l'IRSEM (Institut de Recherche Stratégique de l'Ecole Militaire) n°25, Mars 2013.

 

STRATEGUS

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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12 janvier 2014 7 12 /01 /janvier /2014 10:30

  Cet important ouvrage sur la guerre thermonucléaire, écrit par Herman KAHN (1922-1983), parmi d'autres sur sa plume, comme Thinking about the Unthinkable (1962, avec une introduction de Raymond ARON dans la traduction française), publié en 1960, est un traité controversé sur les doctrines stratégiques de la guerre nucléaire. Beaucoup lu aux Etats-Unis comme en Union Soviétique d'alors, cet ouvrage discute des possibilités de gagner une guerre nucléaire. Ecrit contre la Doctrine de Destruction Mutuelle Assurée (MAD) avant d'être adoptée par les Etats-Unis, le titre du livre s'inspire de Sur la guerre, de CLAUSEWITZ.

 

   Herman KAHN, qui écrit ce livre juste avant de quitter la Rand Corporation, pour créer avec Max SINGER et Oscar RUEBBAUSEN l'Institut Hudson, considère, en s'appuyant sur la théorie des jeux, la stratégie des "représailles massives" comme intenable, car simliste et potentiellement instable. Alors qu'en 1960, les tensions de la Guerre froide sont à leurs paroxysme, il expose deux hypothèses :

- une guerre nucléaire est plausible, puisque les deux "grands" disposent désormais d'arsenaux nucléaires massifs ;

- comme toute guerre, la guerre nucléaire aura un vainqueur.

Même si cette guerre thermonucléaire fait des millions de victimes, cela n'empêchera par la vie humaine de subsister, (l'auteur fait une comparaison avec la Peste Noire de l'Europe du XVIe siècle ou le Japon qui survécut en 1945), il faut se préparer pour éviter le pire et faire en sorte de gagner cette guerre. Il considère que pour que la dissuasion ait des effets, il faudrait une capacité de seconde frappe, afin de convaincre Moscou de la détermination américaine. S'il donne l'impression d'envisager le désastre, pourvu que ce soit les Etats-Unis qui gagne, il est toujours prêt à envisager toutes les possibilités. Critiquant les responsables politiques et militaires sur leur refus de penser l'impensable, il minore les effets des retombées radioactive qu'une telle guerre causerait, en suggérant des programmes massifs d'abris anti-atomiques (au moment où effectivement l'industrie d'abris est en plein essor aux Etats-Unis), la création d'un système d'assurance pour tous contre les dégâts nucléaires, d'une intense propagande visant à insuffler à la population l'esprit de reconstruction...

  Son livre, souvent considéré comme une incitation à préparer une guerre nucléaire, dans l'éventualité d'un échec de la dissuasion, et même une justification des situations post-atomiques, est cependant une argumentation souvent serrée sur la disuassion qui inspire (souvent contre ses conclusions) les responsables politiques et militaires occidentaux. A contrario, une lecture pacifiste peut se servir de ce livre pour montrer l'inéluctabilité d'une guerre nucléaire, donc rendre évidente la nécessaire d'un désarmements nucléaire total et général.

 

           Ce livre suscite à l'époque un tel tollé que, alors qu'il a fondé en 1961 dans la région de New York, avec Max SINGER et Oscar RUEBHAUSEN, l'Institut Hudson, laboratoire d'idées politiques axé sur la futorologie des relations internationales, qu'il fait publier l'année suivante, en 1962, un nouvel essai, Thinking About the Unthinkable et un traité de géostratégie, De l'escalade (1965) pour préciser sa pensée (et persister dans les conclusions de On the Thermonuclear War). De 1966 à 1968, Herman KAHN, consultant au Department of Defense, s'oppose aux partisans d'une négociation direste avec le Nord-VietNam et prône l'escalade militaire directe, en dehors de tout projet d'un "vietnamisation", voué à l'échec selon lui et ses collaborateurs à l'Institut. Pour lui, l'examen des guerres contre-révolutionnaires dans l'histoire contemporaine montre une corrélation entre la victoire (du pouvoir officiel) et un appui policier important, dans les administrations locales. Vu l'évolution de la stratégie américaine au VietNam, au risque de paraitre un traître à l'administration des Etats-Unis, il estime que son pays fonce droit dans la défaite. 

     Ses travaux, après la guerre du VietNam s'axe sur l'étude des évolutions futures globales du monde. Dans un livre publié en 1967, écrit avec Anthony J WIENER, L'an 2000, sous-titré pompeusement en français, la Biblie des 30 prochaines années, avec de multiples rééditions complétées, il "prédit" des évolutions politiques, stratégique, technologiques et économiques. Dans lequel figure d'ailleurs Quelques possibilités de guerre nucléaire (Marabout Université, 1972).

 

     Dans Sur la guerre thermonucléaire, l'auteur décrit les diverses stratégies nationales possibles :

"Le 16 juillet 1960, le monde est entré dans la seizième année de l'ère nucléaire. Et cependant, nous sommes de plus en plus conscients qu'après avoir vécu quinze ans avec les bombes nucléaires, il nous reste encore beaucoup à apprendre sur les effets possibles d'un conflit atomique. Et nous avons encore plus à apprendre sur la conduite des relations internationales dans un monde où la force tend à devenir de plus en plus disponible et d'un emploi de plus en plus dangereux, et par conséquent pratiquement de plus en plus inépuisable. Du changement continu que notre siècle connait dans la structure fondamentale de la situation internationale, il résulte que les politiques étrangères et de défense formulées au début de l'ère nucléaire ont grand besoin d'être révisées et modifiées.

En considérant ces politiques fondamentales, il convient de distinguer différentes conceptions militaires et les stratégies correspondantes possibles, tant pour les Etats-Unis que pour l'Union soviétique. cet examen de la guerre thermonucléaire portera essentiellement sur quatre types possibles de conceptions, que j'appelerai respectivement "dissuasion finie", "contre-force comme garantie", "base de mobilisation pour préattaque" et "capacité crédible de frapper le permier.

J'examinerai les possibilités et les implications de ces positions du point de vue de l'Union soviétique et des Etats-Unis. Bien qu'il n'y ait aucune raison pour que les deux pays les plus puissants aient des approches identiques, je ne m'étendrai pas d'abord sur de possibles assymétries, et n'examinerai pas tout de suite les problèmes nationaux respectifs. 

Un certain nombre de conceptions fondamentales (...) sont énumérées dans le tableau I, en gros en ordre de capacité croissante à mener une guerre générale."

  Dans ce tableau 1, nous pouvons lire les diverses conceptions possibles :

1- Force interne de police plus "gouvernement mondial".

2- Dissuasion minimum plus guerre limitée plus contrôle des armements.

3- Ajouter la garantie à la dissuasion minimum :

a) pour le fiabilité (dissuasion finie),

b) contre la non fiabilité (contreforce comme garantie),

c) contre un changement de politique (base de mobilisation pour pré-attaque.

4- Ajouter capacité crédible de frapper les premiers.

5- Première attaque "pleinement réussie" sans capacité de guerre limitée.

6- Rêves.

   L'auteur suit alors son tableau pour exposer ses points de vue les plus saillants :

1- Sur la Force interne de poline, plus un "gouvernement mondial", "il ne semble pas utile d'examiner une solution qui serait un désarmement total dans le monde. Ni nos propres désirs sentimentaux ni le fait que beauocup de gens sérieux préconisent cette politique, ne sauraients nous porter vers une position qui ignore certaines des réalités fondamentales. Il a probablement toujours été irréaliste d'imaginer un monde complètement désarmé, et l'introduction de la bombe thermonucléaire a ajouté une dimension particulière à ce caractère irréaliste. (...)."

2- Sur cette dissuasion minimum plus une guerre limitée plus  encore un contrôle des armements, "ce point de vue, ou sa modeste variante qu'on appelle dissuasion finie est probablement la conception la plus répandue à l'Ouest de l'attitude stratégique désirable et possible. Parmi les tenants de cette conception figurent la plupart des intellectuels intéressés aux affaires militaires, les milieux dirigeants des administrations, les civils qui cherchent à se qualifier comme "spécialistes des questions militaires" (...), ceux qui élaborent les plans dans les trois armes, et la plupart des analystes profanes, étrangers et américains. 

Qu'entend-t-on par dissuasion minimum? Il y a une idée essentielle : c'est qu'aucun pays dont les dirigeants sont sains d'esprit n'en attaquera un autre qui possède un bombre assez considérable de bombes thermonucléaires. Par conséquent, tout pays ainsi armé n'a à craindre que la folie, l'irresponsabilité, l'accident et les erreurs de calcul.(...)."

3- Sur les trois catégories de garantie :  "Le point de vue qui suit quant aux possibilités offertes par une capacité stratégique satisfaisante ajoute plusieurs  sortes de "garanties" à la simple position de la dissuasion minimum. Il y a trois catégories de garantie que celui qui veut survivre peut souhaiter voir adoptées. La première étant la garantie de fiabilité. Nous donnerons à la conception qui s'inquiète des détails permettant d'obtenir des représailles "punitives", mais qui ne recherche pas de capacité stratégique allant au-delà, le nom de stratégie de la dissuasion finie. A bien des égards, et avec quelques inconséquences, c'est là le point de vue officile américain. (...)."

Sur la garantie de la fiabilité, "Certains partisans de la dissuasion finie ne sont pas hostiles à toutes les formes de contreforces. Ils tiennent à s'assurer contre l'absence de fiabilité, c'est-à-dire que même si la dissuasion est aussi fiable qu'ils le croient possible, ils se rendent bien compte qu'elle risque encore d'échouer ; par exemple, du fait d'un accident, de l'absurdité humaine, de mauvais calculs ou d'un comportement irresponsable. Dans l'éventualité d'une guerre, ils trouvent difficile qu'on ne fasse pas "quelque chose" pour en atténuer les effets. Même parfaitement convaincus de l'"anéantissement mutuel", les dirigeants pourront se refuser à reconnaitre ouvertement qu'on ne fait aucun préparatif pour atténuer les conséquences d'une guerre. (...)" Dans sa discussion sur les dommages, Herman KHAN expose dans un tableau des situations d'après-guerre tragiques mais différenciées : de 2 000 000 de morts et un rétablissement en 1 an à 160 000 000 de morts et un rétablissement en 100 ans. Beaucoup de choses peuvent être faite pour diminuer le nombre des morts et réduire ces délais de rétablissement économique. Il série les différents composantes d'une guerre thermonucléaire auxquelles les dirigeants doivent s'atteler : Divers programmes chronologiques pour la dissuasion et la défense, et leur impact éventuel sur nous, les alliés et les autres, les performances en temps de guerre selon les différentes conditions de préattaque et d'attaque, les problèmes des retombées radioactives graves, la survie et les répérations, le maintien de l'impulsion économique, le relèvement à long terme, les problèmes médicaux et les problèmes génétiques...

Sur la garantie contre un changement politique : "Une des choses qui je vais essayer de montrer (...), c'est que le problème militaire est réellement compliqué, et il est impossible pour les êtres humains faillibles de prédire exactement quels sont les moyens qu'ils souhaiteront ou dont ils auront besoin. Cela ,e signifie pas pour autant, bien entendu, qu'il faut tout acquérir. Les ressources ne sont peut-être pas aussi faibles que des gens préoccupés du budget le pensent, mais ils restent fort modérés. En tout cas, cela signifie que chaque fois qu'il est peu couteux de le faire (...), nous devrions être disposés à nous prémunir contre des changements dans nos désirs. Le fait qu'il soit coûteux d'acquérir et d'entretenir un arsenal complet des moyens militaires ne signifie pas que ne nous ne devrions pas avoir ce que l'on pourrait qualifier de "bases de mobilisation" pour un arsenal complet de moyens adéquats. Le gouvernement, s'en tenant à la doctrine en vigueur, aux moyens militaires existants, à ses estimations quant aux possibilités et aux intentions d'ennemis potentiels ou à certains aspects de la situation politique pourrait se contenter de ce qui est actuellement alloué pour la défense nationale. Mais il pourrait aussi désirer se prémunir pour le cas où les circonstances changeraient à ce point que la répugnance à dépenser de l'argent changerait elle aussi, soit pour croître, soit pour décroître. Cela peut se faire en consacrant des sommes relativement modestes à une planifications et à des préparatifs matériels. Nous serions alors dans une position où nous pourrions faire l'usage le plus rapide et le plus efficace de fonds plus importants s'ils devenaient disponibles, ou bien nous serions en mesure de tirer le maximum d'un budget militaire réduit s'il semble désirable de réduire les dépenses. (...)" La tonalité de l'argumentation ne doit pas tromper : les Etats-Unis ne sont pas un Etat planificateur et ce qu'il y derrière le mot "programme" consistitue tout un programme qui peut avoir des répercussions importantes sur ce que les Américains considèrent comme libertés garanties par la Constitution...

4- Sur la capacité de frapper les premiers : "La position suivante (...) qui fait état de circonstances dans lesquelles un pays peut souhaiter disposer d'une capacité crédible de frppeer le premier peut sembler à de nombreux Américains une possibilité pour les Soviétiques, mais pas pour nous. On a souvent pu entendre et lire des déclarations selon lesquelles "jamais nous ne frapperont les premiers". Compte tenu du contexte dans lequel cela est dit habituellement (une "lâche" attaque surprise contre un ennemi pris au dépourvu), c'est une positiob juste. Une telle capacité n'aurait pas d'attrait pour les Etats-Unis, mais nous avons conclu de nombreux traités et souscrit maintes obligations. IL y a l'obligation de venir à l'aide des pays de l'OTAN s'ils sont attaqués. On suppose généralement que cette aide comporte l'emploi de notre commandement aérien stratégique contre le territoire de l'URSS, même si les Soviétiques attaquent l'Europe sans attaquer les Etats-Unis. D'un point de vue technique, cela signifie qu'en l'occurence, c'est nous qui frapperions les premiers! La décision déchirante de déclencher une guerre thermonucléaire nous appartiendrait. C'est une question sérieuse que de savoir si, dans ces conditions, nous respecterions les obligations que nous imposent les traités. (...)". L'auteur suggère fortement que les Etats-Unis soit en mesure, même à son corps défendant, de mener cette première frappe."Il y a cependant une différence entre la conteforce en tant que garantie et la capacité de frapper les premiers. Dans le cas de cette dernière, nous ne disons pas qu'il est peu probable que la théorie de l'anéantissement mutuel soit erronée ; au contraire nous pensions qu'il y a une très forte probabilité qu'elle le soit. En bref, le temps est venu où nous devons croire que nos progrmmes ont toutes chances d'être efficaces dans les conditions de la guerre et de l'après-guerre. (...)".

5- Sur la capacité "pleinement réussie" de frapper les premiers sans capacité de guerre limitée : "La plupart des  gens ont du mal à croire qu'un pays déclencherait une guerre thermonucléaire contre un adversaire capable de riposter, quelles que soient ses capacités et les provocations subies. Néanmoins, bien des rsponsables militaires sont hostiles à l'idée d'avoir des moyens de guerre limitée pour faire face à de petites provocations. Ils avancent que c'est là un détournement de nos ressources, alors qu'il y a dans ce domaine des capacités qui sont importantes et essentielles. Ils semblent croire que notre puissance stratégique peut être si efficace aux yeux des Soviétiques qu'ils n'oseront pas se livrer à des provocations, même limitées. Ils pensent aussi que, si les Soviétiques nous provoquent, nous les fraperrions "au moment et à l'endroit de notre choix". Telle est en gros, la théorie de la riposte massive énoncées par l'ex-secrétaire d'Etat John Foster Dulles. Une capacité crédible de frapper les premiers afin de réagir à une agression limitée mais majeure implique aussi une riposte massive sur des questions de premier et non de second ordre. Il faut aussi qu'il soit clair que, si dans "l'équilibre de la terreur", la terreur s'intensifie, la ligne séparant les questions de premier ordre de celles du second ordre se déplacera de telle sorte que le niveau de provocation acceptable pour nous sans déclencher l'action du commandement stratégique s'élèvera.

Quiconque étudie, même superficiellement, les effets probables d'une guerre thermomnucléaire parviendra inévitablement à certaines conclusions. Une des principale est l'idée que même si on peut frapper les premiers et avec succès, le dommage net, ne serait-ce que du fait du contre-coup (c'est-à-dire les retombées radioactives sur les Etats-Unis et le monde provoquées par les bombes larguées sur la Russie, sans parler des Russes qui trouveraient la mort), rendrait déraisonnable une attaque de ce genre à propos d'une affaire mineure. N'est-il pas vrai que si nous devons déclancher une telle guerre, ce ne serait pas sur une question mineure qui nous préoccupe, mais en réalité parce que nous aurions résolu de déclencher une guerre préventive? Dans la réalité, nous aurions à nous soucier de beaucoup plus que du simple contre-coup de notre attaque : nous aurions à nous soucier de la risposte soviétique. Ne serait-ce que pour de telles raisons pratiques, sans parler des raisons morales et politiques essentielles, l'idée de détenir la capacité de frapper les premiers de façon "pleinement réussie" est extravagante."

6- Sur les rêves, il écrit : "Si une capacité "pleinement réussie" de frapper les premiers parait, à la lumière des faits et de la raison, absolument extravagante, elle n'en est pas moins étrange que bien des idées qui ciculent à Washington et dans les capitales européennes. On accorde là de l'attention aux notions les moins vraisemblables. L'une de celles-ci concerne un conflit dans lequel une attaque thermonucléaire est suivie de trois ans de guerre de production assortie du genre de mobilisation que nous avons connue dans la Seconde guerre mondiale. Une autre hypothèse est celle où l'ennemi peut se lancer à attaquer le premier mais où, dans ce cas, nos défenses nous mettraient substantiellement à l'abri, et où nous pourrions riposter puis observer la situations. On croit avec ferveur à la possibilité d'un système actif de défense "à l'épreuve des fuites". Et puis il y a l'image d'un conflit trainant en longueur, une "guerre aux reins cassés", menée avec des armes conventionnelles, les deux parties ayant simultanément épuisé tout leur arsenal nucléaire. On faut valoir aussi que dans une guerre thermonucléaire, il importe de maintenir les voies maritimes ouvertes. Et puis, il y a cette idée bizarre que l'objet principal de la défense civile est de soutenir un effort de guerre thermonucléaire avec des hommes et des matériels. Ou encore cette idée aussi étrange qu'après un échange massif de bombes thermonucléaires l'objectif majeur des forces américaines aux Etats-unis ne serait pas d'aider à relever la population civile mais de se porter dans un port (détruit) d'embarquement pour faire mouvement outre-mer. Toutes ces vues sont invraisemblables, mais il n'empêche qu'on peut les trouver dans diverses sortes de déclarations officielles et officieuse. (...)."

Pour Herman KAHN, "C'est l'un de mes principaux arguments, que du moins pour l'avenir immédiat, nous devrions nous trouver quelque part entre la base de mobilisation pour préattaque et la capacité crédible de frapper les premiers."

 

Herman KHAN, On Thermonuclear War, Princeton University Press, 1960. Traduction de Catherine Ter SARKISSIAN, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990.

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10 janvier 2014 5 10 /01 /janvier /2014 13:23

             Une des logiques d'une dissuasion réciproque entre deux super-puissances est que, dans le cas de recours aux armes nucléaires, la destruction de l'une comme de l'autre soit assurée.

Bien entendu, la recherche-développement en armes nucléaires des duellistes tente de briser cette certitude.

Serait-ce aujourdh'ui un concept passé de mode, comme le suggère Thérèse DELPECH, cette recherche-développement n'ayant pas réellement abouti mais le duel stratégique étant terminé?

Avec certains éléments qui lui en fait douter elle-même, sans doute son histoire n'est-elle pas terminée.

Pourtant, la Destruction Mutuelle Assurée est une pièce maitresse dans la confrontation entre deux puissances nucléaires ayant toutes deux comme stratégie une stratégie de dissuasion.

A contrario, la tentative d'y échapper peut aboutir à une stratégie d'action.

Agiter des menaces nucléaires comme le font certains pays dotés récemment d'armes nucléaires (la Coré du Sud et pour des actions futures mais déjà déclarées, l'Iran), constitue pour ceux-ci un moyen d'échapper à une paralysie d'action (la crédibilité d'une destruction totale étant tombée. Du fait non par d'eux... Mais des puissances majeures qui reculent devant la perspective de causer d'immenses destructions qui seraient également des destructions de biens utiles pour leur propre existence (ressources énergétiques notamment)...

 

    Elle fait partie de ce que Lucien POIRIER appelle la pédagogie américaine. 

"La stratégie de limitation des dommages, écrit-il, est donc condamnée (par le développement qualitatif et quantitatif même des armes nucléaires) (dès le début des années 1960). Elle apparait rétrospectivement comme une formule de transition entre la stratégie de contre-forces et celle qui va s'imposer sous les termes de capacité mutuelle de destruction assurée (mutual assured destruction capability). Sans doute le "pouvoir de détruire l'agresseur en tant que société viable, même après une attaque surprise bien préparée et organisée de l'ennemi contre les forces américaines" est-il considéré comme un élément essentiel de la stratégie américaine depuis Wohlstetter. Mais, en févrieer 1965, quand les mots "destruction assurée" apparaissent dans le discours, on passe d'un concept empirique au concept rationnel : McNamara officialise et quantifie cette capacité. C'est donc un retour à la primauté de la dissuasion, bien qu'il faille également prévoir une réaction effective dans l'hypothèse de son échec. On l'imagine encore sous la forme de la limitation des dommages, et si celle-ci perd sa dimension offensive originelle, elle entend cependant maintenir une importante capacité contre-forces. Il s'agit de trouver une formule "pour réduire le poids de l'attaque ennemie par des moyens aussi bien défensifs qu'offensifs et pour assurer un certain degré de protection à la population contre les explosions nucléaires" (McNamara, Statment before House Armed Service Committee, 18 février 1965). C'est explicitement consentir à ce que les Soviétiques soient capables de survivre à une première frappe contre-forces américaine.

Notons que, pour les deux camps, les deux buts stratégiques - destruction assurée et limitation des dommages - se confondent : au problème posé par la capacité de destruction assurée de l'un correspond celui de la limitation des dégâts pour l'autre, et réciproquement. Les voies-et-moyens stratégiques son ambivalents : les forces chargées de limiter les dommages, à finalité défensive, contribuent à la mission des forces de destruction assurée, à finalité offensive, dans la mesure où elles en assurent la sûreté. Les forces offensives peuvent aussi détruire les forces adverses, dont contribuer à la limitation des dommages. Aussi bien les Soviétiques n'ont aucune raison de croire aux bons sentiments des Américains déclarant se refuser à toute initiative nucléaire.

Compte tenu de cette ambiguïté fondamentale, comment définir la capacité de destruction assurée nécessaire et suffisante de telle sorte que l'adversaire ne soit pas induit à croire qu'on vise aussi  à acquérir une capacité de première frappe contre-forces? En outre, quelle que soit la capacité de première frappe adverse, sur quels critères établir un plan de protection civile? le gain marginal d'efficacité des renforcements successifs de la défense est faible. Une protection significative exigerait un effort très onéreux que l'adversaire pourrait toujours déjouer en accroissant modérément sa capacité de frappe offensive. 

Toutes ces antinomies conspirent pour que la notion de limitation des dommages soit dévalorisée, puis abandonnée. En décembre 1966 et janvier 1967, le président Johnson et son secrétaire à la Défense consacrent la prééminence de la dissuasion par la capacité de destruction assurée "qu'il faut absolument remplir sans s'interroger sur son coût". "Des programmes de limitation des dommages... ne peuvent jamais remplacer la capacité de destruction assurée dans la fonction de dissuasion. C'est notre aptitude à détruire l'agresseur en tant que nation viable du XXe siècle qui assure la dissuasion, et non pas notre aptitude à limiter partiellement les dommages qui nous sont causés à nous-mêmes."

La stratégie contre-forces semble donc résolument abandonnée pour une stratégie contre-cités et contre-ressources qui s'identifie pratiquement à la dissuasion minimum rejetée par McNamara, quatre années auparavant, parce qu'offrant d'insuffisantes garanties de sécurité. Solution apparemment plus raisonnable parce que moins onéreuse. Sans doute, la dissuasion minimum se fondait sur un nombre relativement réduit de missiles invulnérables ; nombre constant en dépit des variations quantitatives de la panoplie adverse. La capacité de destruction assurée se veut au contraire une notion plus dynamique puisque fonction de l'arsenal soviétique.

   Après toutes ces variations doctrinales, McNamara précise le 18 septembre 1967 ses concepts stratégiques : "la pierre angulaire de notre politique stratégique consiste toujours à dissuader une attaque nucléaire délibérée sur les Etats-Unis, ou leurs alliés, en maintenant une aptitude hautement plausible d'infliger un degré de dommage inacceptable à tout agresseur isolé ou à un groupe d'agresseurs, et cela en tout instant d'un échange nucléaire stratégique, même après avoir absorbé une première attaque surprise. Cela peut se définir comme notre capacité de destruction assurée. Il faut absolument comprendre que la destruction assurée est l'essence même de tout concept de dissuasion."

 Notons, poursuit Lucien POIRIER, que ce mode dissuasif est associée à la suel menace d'une agression nucléaire : "Si les Etats-Unis doivent dissuader une attaque nucléaire contre eux-mêmes ou contre leurs alliés, ils doivent posséder une capacité de destruction assurée rélle et crédible". Il évoque ensuite la capacité de première frappe, "en soi, une expression ambiguë puisqu'elle pourrait simplement signifier l'aptitude d'une nation à attaquer la première une autre nation avec des forces nucléaires. Mais dans son emploi normal, elle signifie beaucoup plus : l'élimination effective des forces de seconde frappe, de représailles, de la nation attaquée. C'est le sens dans lequel capacité de première frappe devrait être compris... Les Etats-Unis ne peuvent se permettre  et ne se permettront jamais d'être placés dans une position telle qu'une autre nation ou un groupe de nations posséderaient une capacité de première frappe qu'elles pourraients utiliser contre eux.""

   Le concept de destruction assurée marque un progrès dans la définition des conditions de stabilité, remarque Lucin POIRIER, mais il n'est cohérent que dans un spectre de situations conflictuelles beaucoup moins étendu que les stratégies précédentes. Même si les Etats-Unis ne "veulent pas" la supériorité nucléaire sur l'Union Soviétique, ils l'ont de toute manière et les Soviétiques ne peuvent l'accepter. Du coup, la course aux armements nucléaires pour contrer les armements nucléaires de l'adversaire est inéluctable et la desruction assurée ne l'est que dans un progrès soutenu au niveau quantitatif et qualitatif de ces armements. Cette stratégie, en fait, n'empêche (est censée empêché) que la guerre nucléaire et laisse pendante toutes les autres possibilités, notamment dans le cadre des stratégies indirectes (au VietNam par exemple). De plus, pour que cette stratégie d'interdiction fonctionne pleinement, il faut que l'adversaire en ait la même interprétation et soutienne lui aussi une stratégie analogue, d'où la possibilité de parvenir à une véritable Destruction Mutuelle Assurée... 

 

    Mais il faut souligner que tout ce qui précède entre lui-même dans une manoeuvre stratégique d'ensemble et constitue une stratégie déclaratoire plus ou moins liée aux réalités de déploiement et de ciblage des missiles. C'est ce qu'explique Alain JOXE :

"Après l'adoption du SIOP 63 (ce ciblage décidé en 1963) et les discours de Chicago, d'Athènes et d'Ann Arbor, la riposte flexible a pu changer de formulation ; elle a même notoirement évolué au niveau de la verbalisation. Cependant, plusieurs témoignages concordent pour dire que les inflexions sous Kennedy, et plus tard sous Johnson, n'ont été que des nuances ou des modes de présentation destinés à modérer certaines critiques. En fait, dans la mesure où le SIOP ne fut pas modifié dans son principe, la riposte flexible ne varia pas non plus entre 1962 et 1969 et resta essentiellement une doctrine fondée sur un ciblage contre-forces.

L'exposé le plus abouti de la doctrine de McNamara est sans doute celui qu'il fit le 18 septembre 1967 à San Francisco et qu'il reproduit dans son livre The Essence of Security, Reflections in Office (Harper and row, New York, 1968) : "Désormais, dit-il, la destruction assurée est la véritable essence de tout le concept de dissuasion." IL s'agit bien de la capacité de représaille en seconde frappe. Il donne ensuite la définition suivante de la capacité de première frappe : "C'est la capacité d'"éliminer des forces de représailles de seconde frappe de la nation attaquée".". Le concept cesse d'être un concept opérationnel pour devenir une dimension stratégique abstraite : "Il est nécessaire (d'utiliser cette notion de première frappa), dit-il, pour affirmer une stratégie (d'interdiction) : à savoir que les Etats-Unis ne permettront pas qu'une autre nation acquière une capacité de première frappe contre nous." "Nous n'avons pas, nous non plus, ajoute t-il, de capacité de première frappe, mais (avec ce que nous avons) nous pouvons détruire un tiers de la population et la moitié de la puissance industrielle soviétique en première frappe". 

Selon lui, "ni les Etats-Unis ni l'URSS ne pourront plus avoir cette capacité de première frappe". Cette assertion, tout à fait raisonnable, établissait la doctrine MAD (Mutual Assured Destruction) qui fonde la non-guerre sur l'équilibre entre deux forces de seconde frappe invulnérables et suffisantes, et sur l'impossibilité technique de déboucher statistiquement sur une capacité réelle de détruire dans une salve surprise tout le dispositif nucléaire adverse."

  Ce qui frappe Alain JOXE, "c'est que la doctrine stratégique bilatéraliste est contrebalancée, dans ce discours même, par un contre-discours unilatéraliste, absurde mais également fondateur : McNamara est obligé, non pas stratégiquement mais politiquement, de défendre une représentation absurde de la sécurité, qui doit être une représentation unilatérale de la supériorité absolue des Etats-Unis. Il y a deux raisons à cela :

1/ Une supériorité comptable quelconque est une nécessité politique pour le sénateur de base ou le middle man du Middle West.

2/ Par contrainte administrative, le ciblage demeure nécessairement contre-forces puisqu'on a déjà trop de bombes pour détruire en seconde frappe les Soviétiques et qu'il faut bien désigner des cibles aux armes en excès.

La représentation de la supériorité comptable simple tient la place des représentations stratégiques les plus grossière de la géopolitique (population, territoire) dans le nouvel "espace analogique" de la course aux armements : "Malgré l'impossibilité d'une première frappe, dit-il, nous avons une supériorité nucléaire sur l'URSS." Il entre alors dans une explication moderniste sur la supériorité nucléaire : celle-ci, explique t-il, n'est pas une question de mégatonnage, ni même un rapport simple au nombre de fusées ou d'avions, même si, actuellement, les Etats-Unis sont supérieurs à l'URSS quant à ces deux rubriques. Ce qui compte, c'est le bombre de têtes nucléaires. (...).

On est à la veille du "mirvage", et la prolifération des petites têtes autoguidées de puissances kilotonniques dans les ogives de fusées stratégiques constitue, grâce à la miniaturisation de l'électronique, une manoeuvre d'armement par laquelle les Américains ont des chances de mener, dans la course, pour un certain temps. De ce fait, il est habile de désigner cet indice comme le véritable indice de la supériorité. McNamara fait oeuvre de "pédagogue" pour une doctrine intermédiaire. Le nombre de têtes sera pendant quelques années l'iindice de la supériorité techno-stratégique américaine.

Il faut remarquer, poursuit Alain JOXE, que la supériorité des Etats-Unis sur l'URSS, si elle est évaluée en têtes nucléaires, est une supériorité qui n'existe que dans la forme stratégique d'une capacité de première frappe chiruegicale. Si les Soviétiques lancent, eux, une première frappe, ma supériorité numérique disparait par définition. Cette manière de mesurer le rapport de forces est pourtant adoptée partout pour étalon de l'équilibre entre les Etats-Unis et l'URSS, alors qu'elle n'est précisément pas une mesure de la seconde frappe, et donc de la dissuasion. ON finira  par inventer, en l'appuyant sur des scénarios complexes, l'expression absurde "seconde frappe chirurgicale désarmante", pour justifier, en dissuasion, la prolifération des têtes précises du successeur de Mineteman, le MX.

Personne ne se permet de lancer le débat sur cette question. On mesure la décadence conceptuelle du discours doctrinaire, intervenue depuis l'article de Wohlstetter. Il est vrai que ce type de présentation ne s'adresse pas aux stratèges, mais aux bons peuples qui vivent la "sécurité" dans des représentations non stratégiques : le nombre des flèches ou de balles, la modernité des armes. Tout se passe comme si la stratégie était un art qualitatif élitiste qui devait toujours tromper le peuple en vantant l'abondance de l'arsenal, alors que l'abondance d'un arsenal nucléaire n'est que le reflet des erreurs d'appréciation ou de la poussée des lobbies militaires ou industriels.

Le discours de 1967 contient d'ailleur, sur ce dernier point, un aveu candide, qui, lui, n'est nullement mystificateur : à savoir que cette supériorité (assez illusoire) en nombre de têtes n'a pas été réellement recherchée par les Américains mais qu'elle est le résultat de l'erreur de calcul du missile gap. McNamara démontre avec une certaine transparence le mécanismes d'entrainement de la course aux armements du début des années soixante (...). 

Le Secrétaire à la Défense de Kennedy admet donc une responsabilité écrasante des Etats-Unis dans l'origine de la course "folle" aux fusées nucléaires qu'il a déclenchée par erreur. Sur un point, il parait toutefois manquer de mémoire ou d'honnêteté : il avait mis l'accent explicietement sur la contre-forces au début de la nouvelle doctrine, alors qu'il ne croyait pas lui-même au missile gap ; il recherchait donc bien une première frappe désarmante.

Mais ce qui est frappant pour l'historien de la stratégie, et ouvre sur des problèmes dondamentaix, c'est que cette erreur qui conduit à l'overkill et au culte irrépressible de la contre-forces serait due à une erreur véritablement stupide des analystes de l'économie soviétique, et non pas des observateurs militaires du dispositif, qui connaissaient secrètement l'indigence des déploiements d'ICBM russes. Si l'on tente de déchiffrer ce lapsus de l'histoire, on arrive à penser au fond qu'il n'en est pas un. McNamara, comme ancien gestionnaire de l'industrie, a dit lui-même, dans un autre discours, que la course aux armements où s'étaient lancés les Américains et où les Soviétiques s'engouffraient à leur suite, épuiserait l'URSS avant les Etats-Unis. Comme nous avons assisté, à la fin des années quatre-vingt, au plein succès de cette stratégie, nous pouvons, en tout cas, apprécier la stratégie de guerre économique du secrétaire à la Défense de Kennedy menée indirectement contre l'URSS par la médiation des représentations les plus équivoques de la défense."

   L'auteur évoque dans cette analyse sur le MAD la profonde nature déclaratoire de la dissuasion, dans au moins les deux aspects des discours, interne et externe. S'adresser dans le même discours (celui de McNamara de 1967) à la fois aux électeurs et citoyens américains et aux stratégistes des deux camps est un exercice d'où la logique ou la cohérence ne ressortent pas forcément renforcées. De façon générale, il faut faire comprendre au public américain que les Etats-Unis sont les plus forts (capacité de première frappe) et aux autorités soviétiques qu'ils ne recherchent par la supériorité mais qu'ils n'hésiteront pas à utiliser les armes nucléaires (en seconde frappe) assurant ainsi les deux publics très différents de la détermination de stratégie de disuassion américaine. En même temps, comme il s'agit tout de même de discours fondant la doctrine officielle de défense, on ne peut pas ne pas tenir compte de l'évolution technologique des armements sans pour autant l'avouer complètement..... C'est ce qui donne cet aspect alambiqué aux multiples discours sur la dissuasion nucléaire. Là où on relèvera pas trop d'ambiguïté, c'est lorsque les organismes officiels sont beaucoup bavards, comme les stratégistes et les stratèges soviétiques. Lesquels, on le verra à l'ouverture de nombreuses archives après la fin de l'Union Soviétique, ne croyaient pas réellement au bien fondé de la théorie de la dissuasion tout en prenant complètement en compte la doctrine déclaratoire de l'adversaire idéologique, et finalement, dans les relations entre les deux super-puissance, tout se passe comme si la doctrine de Destruction Mutuelle Assurée fonctionne.

 

    Thérèse DELPECH effectue un retour historique sur la destruction mutuelle assurée et marquant la différence d'interprétation entre les deux camps :

"Dans les années 1950, la formule magique était l'"équilibre de la terreur". Le concept de MAD apparut pour la première fois en 1964, après la crise des missiles cubains". L'auteure mentionne tout de même que le concept MAD est formulé bien plus tôt, par Robert OPPENHEIMER : "Nous pouvons anticiper des cisconstances dans lesquelles les deux grandes puissances seraient chacune en mesure de mettre un terme à la civilisation et à l'existence même de l'autre, non sans risquer la sienne. On pourrait nous comparer à deux scorpions prisonniers dans une bouteille : chacun est capable de tuer l'autre, mais seulement au risque de sa propre vie (Atomic weapons and American policy, dans Foreign Affairs, Washington DC, 1974).

"Ce concept, poursuit-elle, décrivait une situation selon laquelle toute attaque par l'un ou l'autre se traduirait pas l'annihilation mutuelle, du fait des capacités de représailles de chacun des adversaires." Elle mentionne les positions critiques de nombreux auteurs quant à cet acronyme MAD (y compris de la part de McNamara lui-même, qui discute uniquement de possibledestruction assurée de l'adversaire...), qui il est vrai suppose une acceptation réelle de la part des deux camps. Quoi qu'il en soit, "sous l'administration Johnson, le concept d'une dissuasion "contenue" sonna le glas de MAD. L'idée que les Etats-Unis devraient répondre avec des armes atomiques à toute agression et partout n'était plus tenable (Notons qu'on en est ici à la critique du discours officiel ou même de la perception, d'une perception du discours officiel...). La volonté d'épargner les centres urbains germa dans les années 1960 ; la capacité d'obtenir des systèmes d'armes de contre-forces, par opposition à ceux de contre-cités, joua un rôle décisif dans l'affaiblissement de MAD. Mais comme il coûtait beaucoup plus cher d'attaquer des forces que des villes, cette évolution américaine ne fut pas suivie par d'autres Etats nucléaires, à l'exception de l'URSS. 

Non seulement moscou ne pouvait accepter l'idée, présente dans la dissuasion mutuelle, d'être elle-même dissuadée, mais l'URSS pensait aussi que Washington prenait le prétecte du MAD pour accumuler toujours plus de moyens, au nom de la stabilité. (...). Les différences de point de vue sur MAD entre Washington et Moscou furent encore plus surprenantes après la fin de la guerre froide. Au cours des discussions qui ont conduit les Etats-Unis à se retirer du traité sur les missiles antibalisiques (ABM), l'absence d'utilité du MAD par rapport à l'URSS aurait été la raison pour laquelle Washington mit fin à un accord basé sur la préservation d'une capacité de destruction mutuelle assurée. Mais les Soviétiques ne considéraient pas les choses sous le même angle : ils y voyaient une excuse, plus qu'une justification. Vingt ans après la fin de la confrontation avec les Etats-Unis, Moscou présente encore le dépassement du MAD américano-russe comme protégeant l'un des intérêts vitaux des Etats-Unis, tandis que la Russie accorde toujours la priorité absolue à la préservation du statu quo. Moscou semble avoir fait du MAD une affaire de statut.

La Chine n'est pas loin d'exprimer le même point de vue. Elle semble prête à obtenir cette "reconnaissance" de la part des Etats-Unis, chose que Washington souhaite éviter pour ne pas tomber dans le même genre de relations avec Pékin au XXIe siècl que celles que les Américains entretenaient avec Moscou au XXe. Cela pourrait également encourager la Chine à développer considérablement son arsenal nucléaire, option qui reste ouverte du fait des stocks actuels de matières fissiles de Pékin, nonobstant sa politique de "dissuasion minimale". L'argument de la Chine consiste en effet à dire que si c'était bon pour la stabilité pendant la guerre froide, pourquoi aurait-il un effet déstabilisateur à présent (M S KAPITSA, Memoirs, Kniga I Bizness, Moscou, 1996).

Dans d'autres parties du monde, en raison de la faible taille des arsenaux, d'armes imprécises, et des grandes concentrations urbaines, MAD pourrait apparaitre comme la seule doctrine possible. La croissance des villes contemporaines et l'éventualité d'une attaque ou de représailles massives contre les concenctrations urbaines rendent ce concept, tout démodé qu'il soit à l'Ouest, très tentant aux yeux des nouvelles puissances nucléaires. Quels seraient les objectifs choisis par la Chine, le Pakistan, l'Inde, l'Iran, ou la Corée du nord? Les villes, sans doute.

Enfin, comme le nombre d'ogives nucléaires et de missiles se réduit au fur et à mesure du processus de désarmement, il arrivera un moment où les villes deviendront les seules cibles possibles. Mad n'est peut-être pas aussi démodé que cela, après tout, même si Washington refuge d'envisager une vulnérabilité mutuelle des Etats-Unis vis-à-vis des anciens et nouveaux Etats nucléaires - mais est-ce bien vrai?"

 

Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013. Alain JOXE, Le cycle de la dissuasion (1945-1990), La Découverte/Fondation pour les études de la défense nationale, 1990. Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Editions Complexe, 1988.

 

STRATEGUS

 

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9 janvier 2014 4 09 /01 /janvier /2014 10:18

     Thérèse DELPECH, introduisant par là une expression peu usitée dans le petit monde des stratégistes de la défense nucléaire, constate que "du temps de la confrontation avec l'Union soviétique, l'intérêt de l'autodissuasion provenait en partie d'un manque de crédibilité des menaces de représailles américaines dès lors qu'elles feraient encourir des risques à la survie des Etats-unis. Toutefois, ce risque était bien réel, des deux côtés ; il s'ensuivit donc une situation au cours de laquelle les deux adversaires reconnurent qu'une guerre nucléaire constituerait le pire scénario catastrophe en cas de confrontation. L'autodissuasion dans les deux camps est très proche d'une dissasion bilatérale réussie. Chacune des parties fait preuve de prudence, de maturité et de responsabilité, afin d'éviter toute escalade de la crise risquant de déboucher sur un échange nucléaire." L'auteur de l'étude soutenue par la Rand Corporation fait bien évidemment référence à la période de la détention, qui, suivant la périodisation d'André FONTAINE, démare quelques temps après la grande crise de Cuba de 1962 et constitue l'état d'équilibre des relations internationales des années 1970 et même 1980, nonobstant la crise des euromissiles. Ladite crise d'ailleurs concerne bien plus la dissuasion élargie que la dissuasion centrale. 

 

   "Une version très différente de l'autodissuasion émergea après la fin de la guerre froide. Avec le spectre de plus en plus réel d'adversairs-voyous détenteurs de la bombe atomique, il est apparu de façon de plus en plus évidente que les pays occidentaux seraient les victimes désignées de l'autodissuasion, nonbstant leur supériorité militaire. On s'interroge souvent sur le fait de savoir si la coalition aurait mené l'opération Tempête du désert (1991) ou Iraqi Freedom (2003), dans le cas où Saddam Hussein avait disposé d'une capacité nucléaire? Le plus souvent, la réponse est vraisemblablement non, ce qui signifie que même les arsenaux les plus impressionnants risquant d'être rendus impuissants face à des dictateurs ne disposant que d'une poignée d'armes nucléaires. Si tel est le cas, il s'agit de la plus forte incitation pour les adversaires potentiels à en acquérir. Cela devrait donc nous motiver fortement à combattre l'arrivée de nouvelles puissances nucléaires sur la scène mondiale, en mettant en oeuvre tous les moyens disponibles, diplomatie, sanctions, opérations spéciales et action militaire.

L'un des sens encore plus inquiétants de l'autodissuasion est la réticence, ou le refus, de recourir au nucléaire quel que soit le cas, par crainte des conséquences ou parce que l'aversion de tout recours au nucléaire serait devenue plus forte que la perception de la nécessité d'exercer des représailles en cas d'attaque. Ce serait une position des plus dangereuses. Sans cette menace, le risque de voir l'adversaire, lui, y recourir devient encore plus probable." L'auteure reprend ici les réflexions de Lawrence FREEDMAN (The Evolution of Nuclear Strategy, Palmgrave Macmilla, New York, 2003), actuellement une des références aux Etats-Unis concernant ces questions nucléaires. 

"En principe, même les partisans de l'abolition reconnaissent majoritairement la nécessité d'une riposte en cas d'attaque nucléaire contre leur territoire (dissuasion centrale) ou sur le territoire d'un allié (dissuasion élargie). Rares sont ceux qui suggèrent que l'Occident doive renoncer unilatéralement à ses arsenaux quand d'autres conserveraient les leurs ) heureux changement par rapport à l'unilatéralisme qui régnait dans certains milieux occidentaux pendant la guerre froide. On croit que la seule utilisation durable des armes nucléaires, c'est d'empêcher que d'autres les utilisent. Dans les sociétés où les débats intérieurs font partie intégrante de la vie politique, il serait extrêmement difficile de soutenir une autre position. Mais des zones grises subsistent : quid des dommages réels? D'une attribution ambigüe? Des cas où des citoyens servent d'otages à un régime dictatorial? Tout ce qui pourrait être facilement exploité dans le contexte actuel par un adversaire astucieux? L'autodissuasion favorise la prolifération des armes de destruction massive (elle entend sûrement les armes non nucléaires...). Elle peut égaleent se muer en une invitation à s'en servir."

 

   On conçoit que dans une nouvelle configuration, on aurait plus affaire à des super-puissances nucléaires et à des "simples" puissances nucléaires, comme la France, mais à trois catégories d'acteurs ont le jeu deviendrait de plus en plus complexe, parllèlement peut-être à une minoration des effets d'un "petit échange" nucléaire... La confrontation entre des Etats exerçant une dissuasion centrale, ceux exerçant une dissuasion élargie et d'autres tentant de "dépasser" le cadre de la dissuasion promet d'être "excitante" par des stratégistes en chambre et effrayante pour de nombreux responsables politiques et des populations... 

 

   Dans un tout autre registre de réflexion, puisque l'autodissuasion consiste en un équilibre qui fait que le recours aux armes nucléaires n'est plus crédible, laissant libre le choix du recours à d'autres moyens - non nucléaires - de faire la guerre, peut se trouver renouvelée toute une problématique sur l'inutilité et la dangerosité des arsenaux nucléaires, problématique bien présente dans les années précédant la chute de l'Empire soviétique. Soit l'autodissuasion paralyse l'emploi des armes nucléaires, soit la dégradation de cette autodissuasion rend caduque toute stratégie de dissuasion.

   Dans un autre temps, celui de l'équilibre et de la "détente", de nombreuses voix s'élevaient, notamment en Europe, contre une dissuasion inutile. Vu l'état des désastres futurs résultant de la mise en oeuvre d'un scénario nucléaire, qui frapperaient surtout le sol européen, la contestation de la stratégie de la dissuasion s'axait en partie sur la perception d'une dissuasion de dissuasion!

Jean-Marie MULLER, entre autres, s'exprimant  à partir du seul Etat européen doté d'un arsenal nucléaire autonome avec une doctrine de dissuasion du faible au fort, mettait en balance la disproportion entre les arsenaux. La disproportion quantitative et qualitative entre l'arsenal français et l'arsenal soviétique, en prenant au mot les logiques tels qu'on les retrouve dans les différents Livre Blanc de la Défense, fait que des représailles ou des frappes en premier (d'avertissement en cas de menaces des intérêts vitaux) auraient toutes les chances d'avoir pour résultat la destruction totale de la France contre des dommages (dont l'évaluation est aléatoire et apparait finalement "supportable") sur le sol soviétique. D'où dans des crises,  la dissuasion de dissuader du petit pays nucléaire.

Reprenant la "meilleure hypothèse" où les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins français peuvent encore envoyer des missiles sur le territoire soviétique (nous sommes en pleine crise des euromissiles lorsque l'auteur s'exprime), Jean-Marie MULLER écrit :

"La question centrale qui se pose face à une éventuelle agression de l'Union soviétique, qu'il s'agisse d'une offensive conventionnelle massive ou d'une attaque nucléaire limitée, est de savoir quelle est la probabilité selon laquelle le décideur français actualiserait la menace de la ripostes de nos armes stratégiques. Dans quelle situation réelle se trouverait alors le chef d'Etats français? A partir du moment où notre dissuasion a échoué, où notre sanctuaire national a été violé, où le chaos s'est établi sur l'ensemble de notre territoire, quel objectif rationnel et raisonnable pourrait-il prétendre atteindre en mettant à exécution la menace qu'il brandissait tout à l'heure mais que l'adversaire n'a pas jugé bon de prendre au sérieux? Le décideur français n'aurait alors qu'une certitude : la riposte de nos armes stratégiques déclencherait automatiquement les représailles massives de l'Union soviétique et la nation toute entière serait vouée à la destruction. La seule raison de notre menace nucléaire était de décourager l'attaque de notre adversaire ; à partir du moment où celui-ci a décidé de la contourner, il n'y a plus aucune raison de l'exécuter. Plus que cela : il y a une raison impérieuse de ne pas l'exécuter, c'est d'éviter la vitrification de la France et des Français. Si le Président français décidait malgré tout de donner l'ordre de détruire des villes soviétiques sur lesquelles nos missiles sont pointés en permanence, il ne s'agirait plus que d'une vengeance désespérée qui serait véritablement suicidaire."

   L'auteur se place bien entendu dans le cadre où la dissuasion élargie exercée par les Etats-Unis dans le cadre de l'OTAN n'est pas crédible, et dans une configuration qui, à l'époque de l'installation des euromissiles américains sur le sol européen, ne plaide pas en faveur de la conception française pure de dissuasion du faible au fort. Ce qui fait que cette théorie de la dissuasion de la dissuasion n'est pas à l'époque reprise par la majorité du mouvement de paix européen, même si en définitive il faut bien constater que tant pour la dissuasion centrale que pour la dissuasion élargie, les alliances et les Etats concernés sont effectivement dans une situation d'auto-dissuasion qui les empêchent d'utiliser non seulement les armes nucléaires mais aussi de s'attaquer avec des armes conventionnelles aux sanctuaires nationaux. En fait, ce que vise alors le mouvement de paix européen, c'est bien l'éventualité de l'utilisation des armes nucléaires dans le cadre d'escalades non contrôlées, dans un contexte de relance de la guerre froide (l'époque reaganienne), exclusivement à partir du sol européen, d'Europe de l'Est ou d'Europe de l'Ouest, qui sembleraient , dans un premier temps, ne pas concerner directement les sanctuaires des Etats-Unis et de l'Union Soviétique.

Toutefois, dans le débat franco-français, qui tourne précisément dans une sorte de dissuasion "centrale" de petit pays à grand pays, en prenant acte à l'avance de l'échec précisément de la dissuasion élargie des Etats-Unis, il s'agit bien, pour une partie du mouvement de paix français, de montrer qu'il y a bien dissuasion de dissuasion, dans le sens france vers Union Soviétique... Cet état du début nucléaire se retrouve dans les positions de personnalités, extérieure à la mouvance pacifiste ou de paix français, dans le écrits par exemple de Pierre SUDREAU (La stratégie de l'absurde ou de Ryamond ARON (le Grand débat, 1963), ce dernier voyant (encore en 1982 dans sa préface au livre de Michel MANEL, L'Europe sans défense, Berger-Levrault) dans la stratégie du faible au fort, une "contradiction intrinsèque". 

"Car, enfin, écrit encore Jean-Marie MULLER, à quoi peut bien servir la volonté affichée par le ministre de la Défense de "se servir des armes nucléaire", dès lors que nous avons l'assurance que nous devrions subir en retour les représailles massives de notre adversaire? L'illusion - ou, en d'autres termes, l'imposture -, c'est précisément de croire et de faire croire que si notre stratégie de dissuasion échoue, nous pourrions effectivement recourir à nos armes nucléaires, alors que précisément nous serions conduits à y renoncer. Toute la logique de notre disuuasion repose sur cette contradiction. Et celle-ci est incontournable."

 

Jean-Marie MULLER, Vous avez dit "pacifisme"?, de la menace nucléaire à la défense civile non-violente, Cerf, 1984. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle. Comment aborder une nouvelle ère de piraterie stratégique, Odile Jacob, 2013.

 

STRATEGUS

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8 janvier 2014 3 08 /01 /janvier /2014 13:21

    Le stratège américain (et pas seulement stratégiste), conseiller direct des trois armées (air, terre, mer) des Etats-Unis en matière de stratégie nucléaire, qui a pratiquement établi les bases de sa doctrine de défense, n'a cessé d'être l'un des auteurs les plus lucides et les plus pénétrants de la pensée stratégique américaine. Stratège car dans ce domaine (défense nucléaire), l'élaboration d'une doctrine de dissuasion a autant d'impact que la préparation et l'éxécution d'une stratégie classique. On sait la valeur déclaratoire, leur impact direct sur les relations internationales, des stratégies officielles en matière de défense nucléaire. Son influence a été profonde et se concrétise encore aujourd'hui. Qualifié parfois de "Clausewitz américain", il est l'un des fondateurs de la stratégie de Destruction Mutuelle Assurée (MAD) et s'opposa tout au long de sa carrière aux tenants d'une possible guerre nucléaire gagnable, comme Herman KAHN, partisan d'une véritable stratégie de guerre nucléaire.

 

     Historien et politiste de formation, il se tourne d'abord vers la stratégie maritime : il écrit deux grands livres de référence : Sea Power in the Machine Age (1941) et A Guide to Naval Strategy (1943). Bien qu'il présente ses deux ouvrages comme une simple mise à jour des théorie de MAHAN, leur portée est beaucoup plus grande. Il s'agit d'une théorie globale qui se signale par des jugements beaucoup moins dogmatiques que ceux de l'amiral américain, sur la place de la guerre sur mer dans la stratégie générale et sur les moyens d'acquérir et de conserver la maitrise de la mer. Bernard BRODIE est le premier à théoriser la disctinction entre les stratégies de maîtrise (ses control) et d'interdiction (sea denial), ces dernières étant mises en oeuvres par la puissance la plus faible.

 

      Dès 1945, il se tourne vers l'étude de la stratégie nucléaire. Avec Arnold WOLFERS et William T R FOX, The Absolute Weapon (1946), il développe l'idée, révolutionnaire et qui mettra quelques années à véritablement s'imposer, que l'objecti de l'appareil militaire n'est plus désormais de gagner la guerre mais de l'empêcher, un échange nucléaire ne pouvant être que catastrophique, aussi bien pour le vainqueur que pour le vaincu. Il travaille en étroites liaisons avec les forces armées américaines, notamment l'Air Force à travers la Rand Corporation, et est associé à la définition des doctrines d'emploi. Certains de ses conférences sont même classifiées au plus haut niveau.

A travers ses nombreux ouvrages, il ne cesse d'exercer son influence, favorisant notamment le passage des représailles massives à la doctrine de riposte graduée et théorisant, avec d'autres, la maîtrise des armements (arms control) :

- Strategy in the Missile Age (1959) ;

- Escalation and Nuclear Option (1966) ;

- From Cossbow to H Bomb (1966) ;

- Bureaucracy, Politics and Strategy (avec Henry KISSINGER) (1968) ;

- The future of Deterrence in US Strategy (1968) ;

- War and Politics (1973).

 

 

   Pour Hervé COUTEAU-BÉGARIE, "A la différence de Thomas C Schelling et, encore plus de Herman KAHN, son immense érudition historique et une longue fréquentation de Clausewitz le préservent du dogmatisme doctrinal dans lequel verseront tant de ses homologues. C'est ce sens de la nuance et cette richesse d'exemples historiques qui ont permis à ses ouvrages de devenir des classiques et d'échapper à la caducité qui a frappé la plus grande partie de la littérature stratégique des années 1960-1970."

 

   Peu traduit en français, on peut trouver toutefois, La guerre nucléaire, Stock, 1965.

 

   Dans The Absolute Weapon, Atomic Power and World order, de 1946, il développe avec ses deux co-auteurs, l'idée que le nucléaire est l'arme absolue et estime qu'il faut en tirer toutes les conséquences sur le plan de la stratégie militaire.

"La plupart de ceux qui ont retenu l'attention du public à propos de la bombe atomique se sont contentés de supposer que la guerre et l'annihilation sont maintenant complètement synonymes, et que l'homme moderne doit par conséquent être considéré comme complètement démodé ou parfaitement mûr pout l'âge d'or. Il ne fait pas de doute que l'annihilation - si cela doit vraiment être le destin à venir de pays qui ne peuvent résoudre leurs conflits - offre peu de perspectives pour l'analyse. Quelques degrés de différence sont de relativement peu d'importance. Mais étant donné la résistance, vérifiée par l'histoire, de l'homme à des changements profonds de comportement - en particulier dans une direction favorable - on a quelque excuse à vouloir examiner les diverses possibilités inhérentes à la situation avant d'en considérer aucune comme assurée.

Nous savons déjà tous qu'une guerre avec emploi de bombe atomique serait incomparablement plus destructrice et horrible que tout ce que le monde a connu jusqu'ici. Voila un fait sinistre et paralysant pour beaucoup de gens. Mais en tant que donnée pour la formulation d'une politique, ce fait est en lui-même de fort peu d'utilité. Il souligne l'urgence qu'il y a à parvenir à des décisions pertinentes, mais il ne nous aide pas à découvrir quelles sont ces décisions. (...). (...) une série de questions se pose. La guerre est-elle plus ou moins probable dans un monde qui contient des bombes atomiques? Dans le deuxième cas, est-elle suffisamment improbable, suffisamment, c'est-à-dire de façon à donner à la société l'occasion dont elle a un besoin pressant d'adapter sa politique à l'état de la physique? Quelles sont les procédures propres à réaliser cette adaptation dans les limites des possibilités qui s'offrent à nous? Et comment pourvons-nous accroitre ces possibilités? Pourvons-nous transformer ce qui semble être une crise immédiate en un problème à long terme, dont il est à supposer qu'il permettrait l'application de correctifs plus variés et mieux pensés que les quelques mesures lamentablement inadéquates qui semblent possibles actuellement?

C'est précisément afin de répondre à ce genre de questions que les effets de la bombe sur le caractère de la guerre retiennent notre attention. Nous savons par avance que la guerre, si elle éclate, sera très différente de ce qu'elle a été par le passé, mais ce que nous voulons savoir, c'est dans quelle mesure et de quelles façons. L'étude de ces questions devrait nous aider à trouver les conditions qui gouverneront la recherche de la sécurité dans l'avenir et la possibilité d'application des emsures proposées pour poursuivre cet objectif. En tout état de cause, nous savons que ce n'est pas la simple existence de l'arme mais plutôt ses effets sur le caractère traditionnel de la guerre qui détermineront les ajustements auxquels les Etats procèderons dans leurs relations réciproques."

Les auteurs exposent en plusieurs points des éléments de la nouvelle situation :

- "La puissance de cette arme est telle que n'importe quelle ville du monde peut être effectivement détruite par des bombes, au nombre de une à dix."

- "Il n'existe pas de moyen efficace de se défendre contre la bombe, et la possibilité qu'il en existe dans l'avenir est extrêmement éloignée."

- "Non seulement la bombe atomique accorde une primauté extraordinaire au développement du nouveau type de vecteurs (les auteurs mentionnent l'avion ou le V-1, l'ancêtre des missiles), mais encore elle étend la portée destructrice de ceux déjà existant."

- "Bien qu'offrant en soi une assurance plus réelle que la supériorité navale ou terrestre, la supériorité aérienne n'en offre pas pour autant une garantie de sécurité totale."

- "Dans la guerre atomique, la supériorité en nombre de bombes ne représente pas en soi une garantie de supériorité stratégique."

- "En dépit des décisions des Etats-Unis sur le maintien des secrets qu'ils détiennent actuellement, d'autres puissances, outre la Grande-Bretagne et le Canada, seont à même de fabriquer des bombes en quantité d'ici cinq ou dix ans."

Bernard BRODIE et ses collègues en tirent les premières conséquences :

Ils reprennent les propos du professeur OPPENHEIMER, responsable du programme nucléaire américain : "(...) Le modèle d'emploi des armes atomiques a été fixé à Hiroshima. Ce sont des armes d'agression, de surprise et de terreur. S'il arrive qu'on les emploi à nouveau, il se peut fort bien que ce soit par milliers ou peut-être par dizaine de milliers. Leur méthode d'envoi peut être différente et refléter de nouvelles possibilités d'interception, la stratégie de leur emploi peut être différente de ce qu'elle fut contre un ennemi en réalité déjà vaincu. Mais c'est une arme d'agression, et les éléments de surprise et de terreur lui sont aussi intrinsèques que la fission nucléaire."

"La vérité contenue dans (cette) déclaration dépend d'un hypothèse essentielle mais inexprimée, à savoir que le pays qui se proposera de lancer l'attaque ne devra pas craindre de représailles. S'il doit craindre des représailles, le fait qu'il détruire les villes de son adversaire quelques heures ou même quelques jours avant que les siennes ne soient détruites offre peu d'intérêts.". Après avoir discuté de la position de l'un et de l'autre adversaire, frappant ou non en premier, ils concluent que "Par conséquent, le première et la plus importante mesure de tout programme américain de sécurité pour l'âge atomique est de prendre les dispositions nécessaires pour nous assurer la faculté, en cas d'attaque, de riposter de la même façon. En disant cela, nous ne nous préoccupons pas pour l'instant de savoir qui gagnera la prochaine guerre dans laquelle on emploiera la bombe atomique. Jusqu'ici, l'objectif essentiel de nos chefs militaires a été de ganer des guerres. A partir de maintenant, leur but principal doit être de les prévenir. Il ne peut guère être de but plus utile."

Dans une discussion sur les modalités d'utilisation des armes nucléaires selon le type de régime politique du pays qui l'emploie, les auteurs écrivent qu'on peut soutenir "qu'un Etat totalitaire sera plus disposé qu'une démocratie à accepter de voir la destruction de ses villes plutôt que de céder sur une question politique essentielle. On peut cependant aisément exagérer les faits politiques réels d'une telle disparité, si toutefois elle existe, ce qui est douteux. Car, en aucun cas, la crainte des conséquences d'une attaque atomique n'a de chances d'être négligeable. Ce qui est important, c'esy qu'il est très vraisemblable que les pays totalitaires puissent imposer à leurs peuples, plus facilement que ne le peuvent les démocraties, les mouvements massifs de populations et d'installations industrielles nécessaires à la dispersion des concentrations urbaines.3 Car dans leur esprit, la seule possibilité de jouer sur les probabilités différentielles de destruction des pays adversaires réside dans la dispersion du tissu urbain, dans la dissémination des cibles. Ceci, joint à la nécessité de garder des forces suffisamment mobiles pour échapper aux frappes de l'adversaire et d'effectuer des ripostes efficaces est de disposer d'un arsenal maritime important. Mais "la question de savoir dans quelle mesure leur propre sécurité (de ces forces maritimes) est en jeu n'est pas le point essentiel. Car il est encore possible que les flottes perdent toute raison d'être même si elles jouissent elles-mêmes d'une immunité complète". Car même si ces forces gardent leur potentiel destructeur, l'essentiel est inchangé : le territoire terrestre constitue la cible te l'enjeu qui compte réellement.

S'appuyant sur la psychologie et la politique constitutionnelle des Etats-Unis, les auteurs estiment qu'il est fort probable "que ce n'est pas nous qui porterons le premier coup, mais c'est nous qui le recevrons. Par conséquent, notre problème militaire le plus urgent est de nous réorganiser pour survivre à un Pearl Harbour autrement destructeur que celui de 1941. A défaut, nous seront bientôt incapables de prendre l'offensive. 

La bombe atomique sera introduite dans le conflit qu'à une échelle gigantesque (...)". Du coup, "la capacité à contre-attaquer après une attaque atomique dépendra de la mesure dans laquelle les forces armées seront rendues indépendants pour leur ravitaillement et leur soutien logistique des communautés urbaines et de leurs industries.". Les auteurs soulignent la grande désorganisation introduite par une attaque atomique et précisent les grandes catégories des forces nécessaires suivant leurs fonctions respectives : la première est prévue pour des attaques de représailles avec bombe atomique, la seconde pour l'invasion et l'occupation du territoire ennemi et la troisième pour la résistance à l'invasion ennemis et l'organisation des secours aux régions dévastées. 

"(...) en fin de compte, on ne peut guère supposer que le monde restera longtemps ni ignorant des accumulations de stocks considérables de bombes atomiques ni disposé à les accepter. Si l'organisation internationale existante s'avérait incapable de régler le problème du contrôle de la fabrication de la bombe - et il serait prématuré de prédire qu'elle en serait incapable, en particulier compte tenu de l'accueil favorable officiel et public, réservé au rapport du Conseil consultatif en date du 16 mars 1946 -, une compétition effrénée dans ce genre de fabrication ferait certainement entrer en scène des forces nouvelles. Dans le présent chapitre et dans le précédent, nous ne nous sommes par fait d'illusion sur la valeur d'une solution purement militaire.

Le souci de l'efficacité de la défense nationale est manifestement insuffisant en lui-même pour aborder le problème de la bombe atomique. Dans la mesure où un tel souci l'emporte sur la nécessité bien plus fondamentale d'éliminer la guerre, ou au moins d'en réduire les risques, il va à l'encontre de son objet. Cela a peut-être été toujours vrai, mais c'est une vérité qui s'impose plus aujourd'hui que jamais auparavant. Les nations peuvent encore, grâce à leurs forces armées, se sauver de l'asservissement, mais pas d'une destruction assez colonssale pour les anéantir. Il n'en reste pas moins vrai également qu'une nation déterminée à se défendre autant que cela est raisonnablement possible, ne constitue pas un objectif tentant pour un agresseur. cette nation est par conséquent mieux à même de prousuivre activement l'amélioration progressive des affaires mondiales qui seule pourra lui offir une véritable sécurité."

 

Bernard BRODIE, the Absolute Weapon. Atomic Power and World Order, New York, 1946. Traduit par Catherine Ter SARKISSIAN, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Sous la direction de Gérard CHALIAND, Robeert Laffont, Collection Bouquins, 1990.

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Article Bernard Brodie, dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000.

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7 janvier 2014 2 07 /01 /janvier /2014 14:47

   Les règles de la dissuasion apparaissent relativement simples - sur le papier et dans les bureux des stratégistes - mais sont déjà compliquées dans la réalité, au vu de l'expérience acquise notamment lors des crises majeures de Suez (1956), Quemoy et Malau (1958), Berlin (1961), Cuba (1962), Proche Orient (1979)... où les possesseurs d'un arsenal nucléaire ont dû apprendre des codes de conduite où la communication prend une grande importance dans la manoeuvre stratégique nucléaire (qui est pour l'instant uniquement déclaratoire...). Elles sont encore plus compliquées     quand ne sont pas face à face seulement deux puissances, dans un duel stratégique.

Dans la réalité, il s'est avéré que l'on avait bien plus affaire à des confrontations entre systèmes d'alliance où la dissuasion élargie aux partenaires-alliés est plus ou moins crédible... Car rares sont les cas de figures, mêmes théoriques, où l'un des adversaire veut s'en prendre directement au territoire de l'autre puissance nucléaire. Et encore ces cas de figures proviennent bien plus d'une perception de l'adversaire auto-entretenue que de la réalité.

 

    la stratégie de dissuasion se définit d'abord par son but, ensuite par ses voies et moyens, classiques et nucléaires que le but détermine. Notons en passant que les choses ne sont pas si simples et que l'évolution technologiques des moyens exercent une forte pression sur les perceptions des menaces. Toujours est-il que se posent tojjours les questions classiques : qui veut dissuader qui?, De quoi veut-on dissuader? Comment dissuader?

Lucien POIRIER, officier général de l'armée de terre, spécialiste des questions nucléaires tentent de définir les contours de ces questions :

 

- Qui veut dissuader qui? "La dissuasion est une modalité du duel et, comme telle, personnalisée. Les antagonistes ne sont pas quelconques : leurs facteurs de puissance et de vulnérabilité, leurs positions géostratégiques relatives, leurs projets politiques, leurs structures sociales, etc, interviennent dans leur stratégie. Il serait surprenant que la dissuasion du faible au fort - d'une puissance moyenne comme la France devant un Grand comme l'URSS (et même de la Russie d'aujourd'hui, ajoutons-nous) - se conçoive comme celle du fort au fort, d'un Frand devant un autre." D'une certaine manière, la Chine, loin d'avoir des capacités équivalentes à celle des Etats-Unis, ne peut qu'adopter une posture du faible au fort, malgré sa stratégie déclaratoire qui s'apparente parfois à celle d'un fort au fort...

 

- De quoi veut-on dissuader? "Quelles initiatives militaires prétend-t-on interdire, pour protéger quels intérêts? Autre formulation : quels buts stratégiques de l'agresseur le dissuaduer estime t-il si dangereux pour son propre projet politique, qu'ils justifieraient l'éxécution de sa menace de représailles? Celle-ci est si démesurée que sa démesure exige des motifs non moins hors du commun : la faiblesse de la dissuasion nucléaire réside paradoxalement dans l'énormité de la punition nucléaire frappant les populations. Cela revient à définir concrètement le seuil de nucléarisation posé comme un concept dans la construction logique du modèle. Seuil résumant deux données : d'une part, l'intérêt national estimé vital par le dissuadeur dans telle conjoncture de politique intérieure et extérieure, c'est-à-dire le "bien" qui mérite à ses yeux qu'il n'hésite pas devant le massacre de populations adversaires et qu'il accepte le risque d'une contre-punition ; d'autre part, la nature des actions adverses qui, par leurs objectifs perçus ou prévisibles et leur forme (nature, volume et tactique des forces assaillantes, niveau de violence atteint), constitueraient une menace non équivoque contre cet enjeu sacralisé.

La combinaison de ces deux facteurs - intérêt vital et types d'agressions capables de le compromettre irrémédiablement - donne ce que je nomme seuil d'agression critique ou ensemble de données de situations dont la gravité, aux yeux du dissuadeur, justifierait l'exécution de ses représailles. Concept fondamental autour duquel s'organise la manoeuvre dissuasive inscrite dans les modèles théoriques : il marque le passage d'une situation encore acceptable à une autre, intolérable pour le dissuadeur. Concept auquel répond, pour l'agresseur, celui de seuil critiue de risque ou de crédibilité de la menace : au moment qu'il le franchirait, d'une manière ne laissant aucun doute sur ses visées politiques, pénétrant dans le domaine sacré du dissuadeur, la probabilité d'actualisation du risque deviendrait maximum. Ces deux seuls sont associés comme l'avers et l'envers d'une pièce de monnaie. C'est le moment crucial pour les deux partis, et que la théorie ne peut évacuer dans la dialectique pari-défi, de décider entre le tout ou rien : pour l'agresseur, soit transgresser l'interdit et lancer ou poursuivre son action parce qu'il estime non prohibitf ou non crédible le risque de punition ; soit s'abstenir d'agir, ou suspendre l'action commencée quand elle bute contre cette soudaine présence de la punition. Pour le dissuadeur, décider ou non l'exécution de sa menace affichée sachant que son intérêt vital est compromis sans équivoquer ; punir ou capituler. 

Toutefois, cette définition se constitue dans l'ordre du pur concept. Il n'est pas possible, pour la théorie, de fixer ne varietur ni le domaine de l'intérêt vital, ni les types d'agression intolérables contre le sacré ; sauf, bien entendu, une initiative nucléaire visant à l'anéantir ou à détruite ses forces de représailles. Dans la réalité d'une situation conflictuelle, le refus du risque nucléaire contraint l'agresseur, qui se veut rationnel, à choisir entre deux types de manoeuvre offensive. Ou bien, doutant que le dissuadeur déclenche un cataclysme qui devrait lui paraitre irrationnel, il peut résolument lancer une attaque classique de grand style. Ou bien il croit en la détermination affochée du dissuadeur ; mais, estimant que ce dernier ne déciderait ses représailles qu'en parfaite connaissance de cause et si son information lui prouvait que l'agression vise sans équivoque son intérêt vital, il s'efforcera de tourner la dissuasion. Il camouflera donc ses intentions réelles par une manoeuvre fournissant au dissuadeur une fausse informations sur ses visées.

D'où l'idée d'une manoeuvre contre-dissuasive permettant à l'agresseur, d'abord, de tâter la résolution de son adversaire ; ensuite de placer ce dernier devant une situation stratégique et politique assez équivoque pour que la décision de représailles se révèle malaisée, voire impossible, faute de justification claire ; ou pour le moins assez différée pour devenir finalement sans objet. L'agresseur procèdera donc progressivement par des opérations aux buts limités et successifs : intrusions, prises de gages, appayant des marchandages diplomatiques, stratégie indirecte, etc. Aucune de ces opérations, prise idolément, ne serait assez significative pour justifer une réplique nucléaire devant les opinions publiques. Elles pourraient donc être répétées avec l'espoir de désamorcer la dissuasion en entamant peu à peu la résolution du dissuadeur. Celui-ci, pour sa part, hésiterait à décider sa riposte avant d'être assuré, par la valeur de son information, que l'assaillant projette effectivement de conquérir l'enjeu vital. Il devra donc acquérir cette information et c'est l'objet de sa manoeuvre dissuasive. Ainsi, en passant de l'ordre du concept à celui du conflit réel, la coupure marquée par le seuil d'agressivité critique dans le développement du conflit perdrait de son caractère absolu : il ne peut être rigoureusement défini et affiché par le modèle théorique de dissuasion, mais formulé grossièrement - par exemple, frontières terrestres et maritimes du territoire national - et seulement localisé à l'intérieur d'un espace d'incertitudes englobant les limites géographiques de l'espace sacralisé. Cela ne manquera pas d'affecter la réponse à la troisième question qui suivra.

On retrouve, sous une forme plus rigoureuse, la problématique du seuil de nucléarisation. Où le situer? A quel moment la menace de représailles massives se précise t-elle suffisamment pour que l'agresseur doive la prendre au sérieux? Ces questions renvoient, en amont, à la définition de l'intérêt vital, du domaine sacré. Dans l'état actuel des choses et à la lumière des crises ayant opposé Américains et Soviétiques, on admet qu'il s'identifie à la sauvegarde de l'identité et de la souveraineté nationales, à l'immunité de la population et de ses biens, toutes notiopns que résume concrètement l'intégrité du territoire national érigé en sanctuaire inviolable. La plage d'incertitude, dans laquelle s'inscrit le seuil d'agressivité critique du modèle théorique, s'étend de part et d'autre des frontières de cet espace sanctuarisé. L'analyse ne peut en dire plus."

 

- Comment dissuader? "Comment définir les systèmes de forces capables de l'effet dissuasif et leurs concepts d'emploi virtuel? Quels critères de coût et d'efficacité retenir? Comment les optimiser, compte tenu des multiples contraintes? La réponse n'est pas simple. Elle résultera de l'analyse des conditions requises pour que, le seuil critique étant posé dans son halo d'incertitudes, les capacités de l'appareil dissuasif produisent l'effet escompté. Leur calcul suppose d'abord l'inventaire, sous la forme de scénarios, des manoeuvres militaires susceptibles de compromettre les intérêts vitaux du défenseur ; ensuite, l'analyse des facteurs de puissance et de vulnérabilité des éventuels agresseurs, données qui déterminent la sensibilité de leurs populations et de leurs instances politiques à la menace nucléaire. On ne peut les dissocier : la sensibilité globale d'un Etat est liées à son régime politique et l'autonomie de décision d'un gouvernement varie avec l'opinion intérieure. On imagine mal qu'une décision actualisant le risque nucléaire soit prise sans consentement populaire, même si l'état de la technique permet de s'en passer. En bref, il s'git d'établir les conditions requises pour que la menace nucléaire soit prise au sérieux par les candidats agresseurs et les induise à préférer le maintien de l'ordre établi à une aventure aussi risquée qu'aléatoire. Ces facteurs de crédibilité de la menace détermineront les voies-et-moyens de la dissuasion efficace."

 

Le stratégiste s'interroge évidemment sur le sens de la rationnalité et sur la qualité de l'nformation sur la situation, ce qui ouvre immédiatement à la fois sur la problématique politique interne à chaque Etat (Démocratie? Laquelle? Centralisation des décisions? Sensibilité des élites aux sentiments de la population ?) et sur celle de la manoeuvre déclaratoire elle-même, avant et pendant le feu de la crise, à travers le jeu des stratégies de renseignement de chacun des adversaires. 

 

    Si les règles de la dissuasion sont finalement complexes, celle de la dissuasion élargie l'est encore plus. D'une certaine manière, sauf au tout début de la guerre froide, en encore, cette dissuasion élargie s'impose vite à l'esprit des responsables politiques et militaires de l'Europe de l'Ouest et des Etats-Unis. La promesse par Washington de proéger ses alliés contre une attaque conventionnelle de l'Union soviétique est plus exigente que la dissuasion bilatérale américano-soviétique, surtout à partir du moment où la portée des missiles rend les villes américaine vulnérables. Bernard BRODIE pointe dans The Anatomy of Deterrence (Rand Corporation, Californie, 1958) comme Thomas SCHELLING (1966), la difficulté de remplir un engagement juridique d'intervention formel au moment où la situation se présentera, mettant en jeu de nombreuses vies américaines. 

S'ajoute à un certain déficit de crédibilité un problème opérationnel.

Pour Lawrence FREEDMAN, la sécurité de l'Europe et la limitation de la prolifération ont longtemps dépendu de cet engagement et l'Union Soviétique l'a pris au sérieux ; mais "il s'avère qu'il est quasiment impossible de se préparer raisonnablement" en ce sens (The Evolution of Nuclear Strategy, 3ème édition, Palgrave Macmillan, New York, 2003). Le manque de crédibilité de la dissuasion élargie par rapport à la dissuasion centrale est accrue par le feux croisés des perceptions : Kennedy ne croyait pas que les Soviétiques croient l'Amérique prête à entrer en guerre nucléaire pour l'Europe alors qu'en définitive les Soviétiques le croyaient en fin de compte. Henry KISSINGER estimait toujours ce problème d'autant plus préoccupant que la doctrine stratégique américaine avait tendance à transformer toutes les guerres en "guerre totale". Le général De GAULLE, posant le termes du défi, en tire la conclusion que seule une force de dissuasion autonome est capable d'assurer la défense de la France dans l'éventualité d'une attaque soviétique.

Les Soviétiques, de leur côté, dans leur propre système d'alliance, rencontrent des difficultés semblables. Si le problème "Europe de l'Est" n'existe pas, dans la mesure où il s'agit des frontières de son propre Empire, sur les relations entre l'URSS et la Chine d'une part, Cuba d'autre part, la problématique se complique. Si en 1958, lors de la crise du détroit de Taïwan, Nikita KHROUTCHEV fit clairement davoir que Moscou protègerait la Chine, à la même époque, Pékin doute de cet engagement. Ce qui le conduit à développer son propre programme nucléaire militaire... La crise des missiles de Cuba éclata parce que Moscou tenta d'offrir une dissuasion élargie à un allié que les Soviétiques ne pouvaient protéger avec des moyens conventionnels. Faute d'arracher l'engagement de Moscou d'utiliser des armes stratégiques contre les Etats-Unis, Fidel CASTRO avait obtenu l'installation de missiles soviétiques sur le sol cubain.

"Après la fin de la guerre froide, explique Thérèse DELPECH, on s'attendait à des évolutions majeures de la dissuasion nucléaire élargie en Asie. Ce qu'on trouvait difficile à faire avant l'effondrement de l'Union Soviétique semblait dès lors moins nécessaire. On a parfois envisagé que l'"association" des affaires asiatiques combinée à la réduction du rôle actif de l'Amérique dans cette région, pourrait rendre inutile la dissuasion élargie. Mais l'Asie n'est pas l'Europe. Les tensions n'ont pas disparu ; bien au contraire, la modernisation militaire de la Chine et le développement par la Corée du Nord de ses moyens balistiques et nucléaires constituent des menaces nouvelles que la fin de la guerre froide a mises en évidence. Cette partie troublée du monde a encore besoin des engagements américaines, y compris nucléaires, ce que les alliés dans cette région ont exprimé avec force." Elle note d'ailleurs que la dissuasion nucléaire élargie est née pendant la guerre de Corée, même si son centre de gravité se trouvait en Europe. 

La Stratégie Nationale de Sécurité américaine réaffirme en 2006 l'importance de maintenir des forces nuclaires crédibles comme moyen de dissuasion contre les menaces pesant sur les Etats-unis et leurs alliés : un dialogue "nucléaire" s'ouvre d'ailleur en 2010 sur cette question avec le Japon.

Au Moyen-orient, les progrès du programme nucléaire iranien provoquent de la part de certains alliés des Etats-Unis des demandes de garantie, sans que soit réellement fixé, en tout cas officiellement, les moyens d'une dissuasion - conventionnelle ou nucléaire...

"Au cours des prochaines années, écrit encore Thérèse DELPECH, l'un des défis majeurs pour Washington sera d'éviter que ses alliés cherchent à se doter de leurs propres armes nucléaires (c'est fait, notons-le depuis un certain temps pour Israël et le débat est vif là-dessus au Japon, qui possède déjà des compétences nucléaires utilisées pour l'instant de manière restrictive au domaine civil...), ce qui est inévitalbe s'ils estiment que les Etats-Unis sont moins disposés à les protéger à l'avenir, contre les menaces d'Etats dotés de ces mêmes armes."  D'une certaine manière, l'exemple de la France, la première à prendre acte d'un échec, sur le premier plan déclaratoire - de la dissuasion élargie, a été suivi par la Chine et les autres pays, quitte à ce qu'ils adoptent à leur tour une stratégie de dissuasion du faible au fort.... dans le cas où ne pointeraient pas encore les phantasmes d'une guerre nucléaire gagnable...

 

Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2012. Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Editions Complexe, 1988.

 

STRATEGUS

 

 

 

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6 janvier 2014 1 06 /01 /janvier /2014 10:14

    Camille GRAND, à la suite des travaux de Thérèse DELPECH (1948-2012) pointe les raisons pour lesquelles non seulement les problématiques autour de la dissuasion et de la défense demeurent actuelles, mais celles qui obligent à repenser les concepts mêmes de la dissuasion. Le paysage nucléaire dans un environnement stratégique incertain s'est renouvelé et quelques caractéristiques d'un ordre ou d'un désordre nucléaire émergeant sont d'ores et d'ajà présentes :

- La multiplication des acteurs nucléaires, vers un monde proliféré. Cette prolifération s'accélère et pourrait cesser d'être un phénomène contrôlé et contrôlable pour devenir un fait de grande ampleur en raison des "cascades de proliférations" ou des "proliférations en chaînes" qui verraient les programmes iranien ou nord-coréen susciter des aspirations ou donner naissance à des programmes effectifs dans les pays voisins. 

- La pluralité des acteurs nucléaires transforme en profondeur un système nucléaire autrefois essentiellement bipolaire. Les doctrines nucléaires doivent être modifées en conséquence sous peine d'être frappées de caducité.

- La question nucléaire n'est plus de manière centrale un problème européen mais est devenue une question asiatique. C'est l'une des conséquences du déplacement de l'axe stratégique majeur de l'Atlantique au Pacifique (vu des Etats-Unis notamment), dans presque tous les domaines. Les prochaines crises sont devenues beaucoup plus probables dans la péninsule coréenne, en mer de Chine, dans le sous-continent indien ou au Moyen-Orient.

- Le mouvement en faveur de l'abolition ou de l'élimination des armes nucléaires connait un renouveau spectaculaire, notamment sous l'impulsion du président états-unien OBAMA, qui repose les termes du débat sur le désarmement nucléaire, contrastant singulièrement avec la pauvreté relative ou la faible visibilité des réflexions sur la dissuasion au XXIe siècle. S'y ajoute la reprise d'un débat sur les substitut à la dissuasion : bouvlier antimissile, frappes conventionnelle à longue portée... 

- La demande réitérée d'accès à la technologie nucléaire civile par de nombreux pays pose en termes renouvelés une série de questions mises de côté par le passé : robustesse des technologies en matière de non-prolifération, accès à des technologie diverses, banques de combustible et garanties d'approvisionnement, commerce nucléaire...

    "Alors que les dirigeants occidentaux (mais aussi notons-nous les opinions publiques...) ont largement délaissé la réflexion sur la dissuasion, la relecture des classiques de la stratégie nucléaire (...) permet de comprendre à quel point la dissuasion nucléaire ne va pas de soi. En effet, d'autres stratégies reposant sur l'emploi des armes nucléaires ou acceptant une paert de risque élevé ne sont pas exclues et pourraient mettre en cause le fragile équilibre nucléaire des soixante-dix dernières années." Sans doute doit-on relativer cet équilibre de la terreur, qui n'existait que par une course aux armements exponentielle en qualité et en quantité, mais toujours est-il que si les puissances américaine et soviétique avaient acquis en quelque sorte unapprentissage des codes de la dissuasion (notamment suite la crise des missiles de Cuba en 1962), il n'en est pas de même pour une mutltude de candidats au statut de puissance atomique. "En l'absence d'une réflexion rigoureuse sur le fait nucléaire, il n'est nullement garanti que les nouveaux acteurs nucléaires acceptent d'entrer pleinement dans la logique de la dissuasion et n'adoptent pas des postures risquées tant au plan déclaratoire que dans la gestion des crises futures. Un certain nombre de crises passées ou récentes montrent à quel point des pays comme la Corée du Nord, le Pakistant ou la Chine demeurent rétifs à la logique de la dissuasion et ne partagent pas l'aversion au risque des puissances nucléaires occidentales."

    Il ne suffit pas de revisiter les concepts de la guerre froide pour garantir leur validité dans le nouvel environnement. Il faut intégrer le rôle de "nouvelles technologies" comme le cyber, les armes antisatellite, les défenses antimissile ou les nanotechnologies souvent oubliées des analystes. Toutes ces technologies, et d'autres, bousculent l'exercice de la dissuasion.

 

   Dans sa revue des nouvelles menaces, Thérèse DELPECH regrette (et nous avec elle!) que l'attention se focalise (comme le fait par exemple la Nuclear Posture Review, la révision de la posture nucléaire américaine) sur le "terrorisme nucléaire". Sur une question où, dixit Brian JENKINS (2008, Will Terrorists Go Nuclear? Promotheus Books) il est difficle de faire la part du fantasme et de la réalité, de séparer la vérité du mythe, la philosophe et politologue, un moment directeur des affaires stratégiques au CEA estime "qu' anticiper me terrorisme nucléaire ne devrait pas constituer une telle priorité et certainement pas orienter l'ensemble de la défense américaine ou sa politique nucléaire. (...) Nous en arrivons parfois à nous terroriser nous-mêmes".

Il y a d'autres réalités qui méritent bien plus d'attention :

- la modernisation constante des armes nucléaires et des missiles balistiques chinois et le manque de transparence de la Chine en matière de commandement et de contrôle ;

- le faii qu'une confrontation avec ce pays au sujet de Taïwan ou de la mer de Chine méridionale constitue le plus grave danger de guerre nucléaire que nous ayons connu depuis 1962. Ceux qui écrivent ces lignes ont toujours considéré d'ailleurs que la plus forte probabilité de commencement d'une guerre nucléaire résiderait en un affrontement en mer (estimation de dommages collatéraux minimaux...) ;

- la doctrine nucléaire russe (publique et secrète) couplée aux entrainements à l'utilisation des armes nucléaires contre des forces séparatistes (manoeuvres Vostok de 2010) et la violation continuelle présumée de la Convention d'interdiction des armes biologiques par Moscou ;

- la témérité du Pakistan, du point de vue de l'Occident, et son apparente incapacité à faire face à la menace potentiellement mortelle de l'extrémisme de certains groupes dotés de moyens importants ;

- les progrès rapides des programmes de technologie nucléaire et de missiles balistiques réalisés par l'Iran et la Corée du Nord, deux puissances refusant l'une et l'autre le statu quo ;

- le grand nombre de pays potentiellement capables d'exploiter des réacteurs nucléaires d'ici 2030 ;

- l'absence de réflexion approfondie sur les nouveaux contextes dans lesquels les armes nucléaires seront amenées à jouer un rôle au XXIe siècle.

   On aller, sans grand risque de se tromper, dire que nous sommes dans un deuxième âge nucléaire, apparu à la fin des années 1990, à la manière de Keith PAYNE (Deterrence in the Second Nuclear Age, University Press of Kentucky, Lexington, 1996) ou de Colin GRAY (The Second Nuclear Age, Lynn Rienner, Londres, 1999). Les règles, le code nucléaires ne seront pas forcément les mêmes que pour le premier Age. Alors que l'Occident accorde aux armes nucléaires un rôle de plus en plus marginal et restreint, plâne dans d'autres régions du monde une menace de plus en plus perceptible. En terme de puissance et d'apparence de puissance, la possession d'un arsenal nucléaire semble désuète en Europe et aux Etats-Unis ; elle ne l'est pas aux yeux d'autres pays qui veulent garder (Russie) ou obtenir un rang de premier rang dans le monde (Chine), ou s'imposer dans un environnement immédiat menaçant (Israël). Thérèse DELPECH estime même que "nous sommes peut-être à l'aube d'une ère de piraterie stratégique", où la combinaison de compétences en matière de voyages en espace lointain, de cyberstratégie, de comportement criminel et de terrorisme en tout ordre peut servir des objectifs avoués non avoués de puissance. Elle n'aborde pas la zone grise de la privatisation croissante des gestions et des utilisations d'armements de toute sorte, dans un monde où la puissance financière de grands consortiums financiers surpassent celles des Etats.

 

     Thérèse DELPECH multiplie les raisons pour lesquelles repenser la dissuasion est une nécessité aujourd'hui. La politique étrangère, notamment la politique étrangère occidentale, continue, selon elle, de vivre à l'ombre d'une stratégie nucléaire presque oubliée ou vidée de son sens. La perception changeante des menaces, les niveaux des risques encourus en cas d'utilisation d'engins nucléaires, la variabilité des rationnalités des dirigeants d'Etat, une certaine opacité sur les arsenaux existants et même sur les arsenaux faisant l'objet d'accords internationaux, l'extrême rapidité des progrès technologiques sur la miniaturisation et la maniabilité des têtes nucléaires et de leurs vecteurs, la diffusion accélérée de connaissances en matière nucléaire militaire (soit par le jeu du commerce internationa, soit par le raffinement des technologies de renseignement), l'acceptabilité volatile des risques encourus avec l'utilisation d'armes nucléaires dans certains pays, tout cela constitue autant de raisons de réévaluer les concepts de stratégie nucléaire.

 

        Le concept premier de la dissuasion, le fait de dissuader précisément, de savoir qui dissuade et que dissuade t-on. Les scénarios sont relativement faciles à mettre en oeuvre, et beaucoup d'"experts" se sont plus à le faire, gagnant en complication (les scénarios, mais aussi l'exposition de ceux-ci, parfois à grand renfort de mathématiques...) et en notorité (les scénaristes) dans un monde bipolaire où se font face à face deux systèmes d'alliance, malgré des divergences dans chaque camp (surtout côté occidentale en fait) . La situation se complique notablement lorsque plusieurs acteurs s'invitent sur la scène nucléaire. "Cependant, écrit Thérès DELPECH, tant qu'existeront des armes nucléaires, les dirigeants occidentaux reconnaissent qu'entretenir une dissuasion valable (avec des stocks sûrs et efficaces) demeure une entreprise de la plus grande importance et que les adversaires potentiels ne devraient pas être amenés à croire que l'acquisiton d'armes atomiques leur garantirait la victoire lors d'une crise. Ce qui est mons clair, c'est d'ajouter la dissuasion à d'autres concepts (par exemple, assurer, dissuader, contraindre et vaincre), dans la mesure où cela introduit une confusion inutile depuis la NPR de 2002. Le rôle de la dissuasion par la punition (par opposition à la dissuasion par l'interdiction, désignée comme seule forme de dissuasion acceptable depuis la fin de la confrontation Est-Ouest) n'est pas clair et semble ne plus beaucoup intéresser les décideurs américains ni les théoriciens. Ironie du sort, un pays comme l'Iran s'appuiera ouvertement sur la dissuasion par la sanction en cas d'attaque limitée de la part d'Israël ou des Etats-Unis, menaçant ainsi d'infliger des pertes élevées à l'attaquant. C'est aussi vrai de la Corée du Nord.

L'objectif doit donc consister à s'appuyer sur la dissuasion et à l'utiliser avec parcimonie, c'est-à-dire à comprendre que la stablité de crise dans le monde contemporain pourrait être plus complexe qu'au temps de la guerre froide, et que contenir une guerre nucléaire déclarée pose des problèmes d'un autre ordre, dès lors qu'on a affaire à des acteurs déterminés et détenteurs d'arsenaux limités. La dissuasion risque, de nos jours plus qu'au XXe siècle, de s'avérer impuissante à emprêcher l'usage de nucléaire. Et en effet, la dissuasion ne consiste pas seulement à influencer le comportement des adversaires mais aussi à prendre des risques. On peut également se demander si les dirigeants actuels accepteraient de prendre le genre de risques grâce auxquels les crises nucléaires du temps de la guerre froide ont trouvé une issue si heureuse. Ces risques, en particulier à cause de la prolifération des missiles balistiques, entrainent au niveau mondial une forte demande en faveur d'une défense antimissile fondée sur des missiles de nouvelles générations dès qu'ils se révéleront efficaces. Elle ne remplacer pas la dissuasion, mais lui apporte un complément précieux."

   C'est dans cette perspective que sont revivitées par Thérèse DELPECH plusieurs conceptions développées pendant la guerre froide ou pendant la détente.

Dans le désordre :

- la dissuasion élargie ;

- l'autodissuasion ;

- la destruction mutuelle assurée ;

- la stabilité nucléaire ;

- la seconde frappe ;

- la parité ;

- la protection des populations par des armes invulnérables ;

- la crédibilité ;

- le lancement des missiles dès l'alerte ;

- l'incertitude ;

- la théorie des jeux ;

- les guerres nucléaires limitées ;

- le Non-emploi en premier ;

- la maitrise des armements ;

- les attaques surprises ;

- la rationalité dans la dissuasion ;

- l'élimination des armements nucléaires ;

- l'escalade nucléaires ;

- la guerre accidentelle ;

- les armes nucléaires aux mains d'acteurs non étatiques ;

- les adversaires qui ne peuvent s'empêcher de jouer leur va-tout ;

- les erreurs de calcul et perceptions erronées ;

- le chantage.

 

 

Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXie siècle. Comment aborder une nouvelle ère de piraterie stratégique, Odile Jacob, 2013.

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5 janvier 2014 7 05 /01 /janvier /2014 08:40

          L'histoire de la dissuasion nucléaire est à la fois l'histoire de l'évolution des technologies militaires nucléaires et l'histoire des modalités de l'emploi des armements déployés, en voie de déploiement et en espérance de déploiement. De nombreuses théories descriptives et prescriptives voient ainsi le jour depuis la fin de la seconde guerre mondiale et cela continue aujourd'hui. Souvent, il existe un certain retard entre l'évolution technologique qui induit des manières d'employer (théoriquement) et de penser l'arme nucléaire. Entre les mémorandum de l'US Air Force et les livres fondateurs de la stratégie nucléaire se forme une sorte de va-et-vient qui parfois prend le pas sur les réalités géopolitiques te stratégiques et encore plus, économiques. Mieux, ces conceptions façonnent la manière de penser les relations géopolitiques et en vient à les influencer, via la perception des décideurs politiques et militaires. D'ailleurs ce jeu est autant interne qu'à vocation d'interaction avec l'extérieur. La perception de la menace de l'adversaire prend sa source souvent dans une évolution interne. L'écart est parfois grand entre les spéculations "nucléaires" et les réalités matérielles. L'exemple le plus frappant réside dans la perception renouvelée d'année et année pendant la guerre froide sur un gap technologique défavorable aux Etats-Unis dans les différentes branches de l'estashment américain, au moment même où l'évolution réelle est tout-à-fait inverses, chose dont les observateurs ne se rendront compte de manière pratiquement unanime que beaucoup plus tard, après la guerre froide précisément. 

 

    Hervé COUTEAU-BÉGARIE dresse une histoire des doctrines nucléaires, à partir de la fin de la seconde guerre mondiale.

Jusqu'à la fin des années 1940, l'US Air Force privilégie le concept d'emploi et non celui de dissuasion. Et encore en octobre 1953, le mémorandum NSC 162-2 pose comme principe qu'en cas d'hostilité, les etats-Unis considèrent les armes nucléaire comme disponibles pour l'emplou au même titre que les autres munitions. Ce n'est qu'à partir du moment où les Etats-Unis, avec l'acquisition par l'URSS de l'arme nucléaire, perdent le monopole nucléaire que la logique de la dissuasion commence à être comprise et acceptée (mais pas par tout le monde dans les armées américaines...). 

Dès 1945, l'amiral CASTEX esquise la doctrine de la dissuasion proportionnelle (Aperçus sur la bombe atomique, octobre 1945, repris dans Théories stratégiques, VII). En 1946, paraissent les deux livres fondateurs de la stratégie nucléaire américaine : celui de Bernard BRODIE, Arnold WOLFERS et de William T R FOX (The Absolute Weapon) et celui, concurrent de William L BORDEN (There will e no Time : the Revolution in Strategy). Ce dernier propose, en avance sur son temps, les missiles en silos protégés (alors qu'en en est encore aux bombardiers stratégiques avec largage direct de bombes), les missiles embarqués et le lancement sur alerte...

La compréhension de la spécificité des armes nucléaires progresse lentement aux Etats-Unis dans les années 1950, non par manque de réflexions (en fait les ouvrages se multiplient), mais surtout parce que les branches des armées gardent leurs habitudes de fonctionnement et entendent le garder (concurrence en plus entre elles...). En 1957 paraissent les deux livres de Henry KISSINGER (Nuclear Weapons and Foreign Policy) et de Robert OSGOOD (Limited War : A Challenge to American Strategy), qui critiquent la doctrine de représailles massives du secrétaire Foster DULLES. 

En 1959, Foreign Affairs publie "The Delicate Balance of Terror" d'Albert WOHLSTETTER, qui lance le débat sur le missile gap évoqué plus haut. Quatre contributions dominent ce débat :

- Strategy in the Missile Age (1959), de Bernard BRODIE ;

- On Thermonuclear War (1960), d'Herman KAHN, complété par On Escalation (1965) et The Stretegy of Conflict (1966) ;

- Arms and Influence (1966), de Thomas SCHELLING ;

- Arms Control, Disarmament and National Security (1961), de Donald BRENNAN, reprise en volume d'un numéro spécial de la revue Daedelus.

Ces quatre livres influencent, dans des déclinaisons à vrai dire diverses, le débat dans les années qui suivent leur publication. Ils donnent le point de départ à la conception "classique" de la dissuasion.

  En France, après une lente maturation sous la IVe République, décrite par Dominique MONGIN (La Bombe atomique française, 1945-1958, LGDJ-Bruylant, 1997), la doctrine se cristallise au début des années 1960, avec les livres du général GALLOIS (Stratégie de l'âge nucléaire, 1960), du général Charles AILLERET (Essai de stratégie nucléaire, 1959) et du générak André BEAUFRE (Dissuasion et stratégie, 1964) et le travaux du Centre de Prospective et d'evaluation du ministère des Armées auquel collabore le colonel Lucien POIRIER, qui ne publie que bien plus tard ses points de vue (Des stratégies nucléaires, 1977 et Essais de stratégie théorique, 1982). La doctrine qui en sort, celle de la dissuasion du faible au fort ne s'impose pas sans difficulté, face aux critiques de Raymond ARON (Le Grand débat, 1963), hostile à la force de frappe, ou celles de Camille ROUGERON (La Guerre nucléaire, 1962) qui plaide pour une défense civile.

 

    La stratégie de dissuasion supplante progressivement la stratégie de l'action, jusqu'à en devenir LA pensée stratégique qui compte réellement. Même si les deux modes stratégiques sont à la fois pensé comme opposés et complementaire, sans être symétriques (voir les écrits du général BEAUFRE), c'est bien à partir du "fait" nucléaire que sont pensées les relations internationales. Conçue d'abord comme prévention, la dissuasion, sous l'impulsion de Thomas SCHELLIN tend à devenir une stratégie de persuasion ou de contrainte, propre à un Etat qui veut préserver sa situation dominante.

Avec la tentation d'une stratégie nucléaire d'action, dont la vision devient de plus en plus nette avec les développements de la technologie nucléaire (précision des missiles, modulation de la puissance des charges, adaptation à divers types de véhicules terrestres, marins ou aériens...), se développe différentes "possibilités". On tendrait à aboutir, si l'on s'en tient aux réflexions qui prolifèrent, notamment dans les années 1980, à un dualité stratégie nucléaire/stratégie classique qui devrait recouvrir la dualité dissuasion-action comme l'écrit Hervé COUTEAU-BÉGARIE. "Le problème est que ces deux distinction ne coÏncident pas. La stratégie nucléaire a essayé de déborder de sa sphère d'origine, la stratégie de dissuasion, pour se faire reconnaitre une place dans une stratégie d'action. Illustration suplémentaire d'une vérité éternelle : les hommes se sont habitués à ce qui leur semblait au départ apocalyptique et ils sont entrepris de "penser l'impensable", de réintroduire dans la rationalité stratégique une arme dont l'usage, à quelque fin que ce soit, semble au prime abord irrationnel. L'histoire de l'arme nucléaire peut ainsi être considérée comme celle de son insertion dans le jeu politique d'abord, dans le processus militaire ensuite." C'est contre cette "dérive" que s'expriment dans le même temps des oppositions venus de l'intérieur même du monde militaire. Pour des hauts gradés (comme l'amiral Antoine SANGUINETTI, dont nous rapportons ici le sentiment), qui ont pu assiter à un essai nucléaire, il semble peu probable que les effets d'un échange nucléaire, aussi limité qu'il peut l'être, soit maitrisables...

  "Sur un plan politique, l'arme atomique est devenu le symbole de la puissance : celui, puis ceux qui la possédaient ont essayé d'en conserver le monopole par des politiques de non-prolifération. (...). l'abondon du dogme de la supériorité a été difficilement accepté : le discours officiel américain a refusé de parler de parité et a préféré parler, à partir de 1969, de suffisance, puis, à partir de 1975, d'équivalence, d'abord qiualifiée d'essentielle, puis d'approximative (...).  

    Sur un plan militaire, les puissance nucléaires ont cherché à domestiquer la nouvelle arme. Les bombes de la première génération, très puissantes et très "sales" (l'auteur veut dire avec très peu de rendement destructeur pour beaucoup de radioactivité "résiduelle"), donc inutilisables (en regard des objectifs affichés...) ont cédé progressivement la place à des têtes moins puissantes, moins polluantes et donc supposées plus maniables. Les armes nucléaires "ordinaires" ont été concurrencées par les armes à rayonnement renforcé, dites "bombes à neutrons", dont on parlait dès les années 60, mais qui ont connu une éclatante fortune (éditoriale, l'auteur veut dire) lorsqu'on a cru qu'elles pourraient faire "échec à la guerre" (Samuel T COHEN et Merc GENESTE, Echec à la guerre. La bombe à neutrons, Copernic, 1980). Les stratégistes ont donné libre cours à leur imagination (c'est le moins qu'on puisse dire en regard de la réalité d'une explosion nucléaire...), qui s'est révéle particulièrement fertile, pour proposer tous les scénarios possibles de dissuasion dans la guerre (intra-war deterrence), de guerre nucléaire limitée, de contrôle de l'escalade... Les forces de représailles ont acquis des capacités anti-forces, capables de détruire une partie des engins de l'adversaire. Au lieu de s'exclure, dissuasion et action seraient ains appelées à de combiner."

 

   Pour Hervé COUTEAU-BÉGARIE, qui retranscrit les inquiétudes de nombreux responsables politiques et militaires, "ce genre de raisonnement à deux conséquences :

- La première est que "le cas marginal va commander l'ensemble... il faudra se garder de rendre l'odieux possible (Stanley HOFFMANN, Terreur et terrier, dans la revue française de science politique, décembre 1961, qui visa particulièrement les théories de Herman KAHN), donc d'envisager toutes les possibilités. La construction est donc fragile : elle peut être remise en causes si un seul élément est oublié.

- La seconde découle directement de la première : comme il fait prévoir toutes les situations, "il nous faut davantage... de tout ; il fait se prémunir contre chaque sorte de guerre et se préparer à mener chacune si la dissasion échoue" (Ibid)."

  Il y a là une instabilité de la dissuasion (discutée en théorie)  provoquée dans la réalité par la multiplication des différentes sortes d'arsenaux : des missiles à têtes multiples (MRV), puis aux têtes indépendantes (MIRV), non mues par la seule gravité en phase descendente, en attendant les têtes manoeuvrables (MARV). Les Etats-Unis ont quadruplé le nombre de têtes nucléaires sans augmenter le nombre des missiles ou autres vecteurs après 1967 : la course aux armements ne concernant plus seulement les vecteurs, mais le nombre de têtes qu'ils peuvent comporter... Ces développements véritablement tout azimut mutiplie les sites (en en vient à imaginer des missiles terrestres sur des véhicules à mobilité difficilement détectables) et les cibles (à chaque type de guerre possible, un éventail de cibles à détruire...).

Pour notre auteur, "c'est un phénomène extraordinaire que cette instabilité n'ai jamais dégénéré en guerre centrale" (donnant ainsi raison aux cris d'alarmes des organisations pacifistes et des mouvements de paix). "Certains analystes l'expliquent par l'efficacité de la manoeuvre dissuasive de la coalition occidentale. D'autres, au contraire, mettent en avant les caractéristiques propres de l'arme, dont la possession serait le début de la sagesse." Pour Wolfgang K H PANOFSKY (The Mutual Hostage Relationship between United States and Russia", dans Foreign Affaires, décembre 1973), la dissasion serait un "fait presque physique". Il y aurait une dissuasion existentielle, résultant de la seule existence de l'arme, indépendamment des doctrines nucléaires, ou une dissuasion par constat, découlant "du constat qu'il existe des enchaînements inéluctables, qui rendent le recours à la guerre entre puissances majeures presque impossibles" (C G FRICAUD-CHAGNAUD et J J PATRY, Mourir pour le roi de Prusse? Choix politiques et défense de la France, Pulisud, 1994). Entre une problématique qui ne pourrait jouer qu'entre puissance majeure, une oscillation des doctrines entre stratégie anti-cités et stratégie anti-forces, des expériences restreintes (l'expérience de la crise des missiles de Cuba en 1962, d'après les sources récentes, d'archives soviétiques notamment maintenant ouvertes, aurait été plus potentiellement catastrophique que ce que la littérature stratégiques a pu en dire jusqu'ici...), des spéculations qui n'excluent pas erreurs de calcul ou accidents (les accidents nucléaires de temps de paix impliquant des armes nucléaires semblent avoir été beaucoup plus graves que dévoilé à la presse...) et l'intervention de nouveaux acteurs agressifs au moins sur le plan, de la rhétorique (Chine, mais aussi Inde et Pakistan...), il n'est pas étonnant de que dissuasion est été erçue comme instable...

 

     Hervé COUTEAU-BÉGARIE indique qu'à "intervalles réguliers, il est question du déclin de la dissuasion. Le thème n'est pas lmié à l'effondrement du bloc soviétique, ni à l'Initiative de défense stratégique (projet de bouclier anti-missiles, rappelons-le) du président Reagan. Thomas Schelling en parlait déjà en 1973 (The Warning of Deterrence, dans Pespectives in Defense Management, automne 1973). 

Cette résugence est logique : la stratégie de dissuasion suscite une réaction de rejet, ou au moins un malaise, parqu'elle est moralement et politiquement discutable :

- moralement parce qu'elle repose sur la menace d'extermination de populations entières (idée que la culture américaine a toujours eu du mal à admettre) ;

- politiquement, parce qu'elle condamne toute idée de victoire, idée que récusait violemment la doctrine soviétique ainsi que certains stratégistes américains."

"L'argumentation technique (développement sur le thème de l'impossibilité d'une protection totale tant par bouclier anti-missiles que par frappe contre les forces de l'adversaire) se heurte à la réalité politique et celle-ci n'accepte pas de substitut à la dissuasion. Avant même la fin de l'Union soviétique, les Occidentaux en avaient pris acte dans les faits en réduisant drastiquement le nombre de leurs armes nucléaires du champ de bataille (le traité de Washington de 1987 ne fait que prolmonger ce mouvement)".

"Quant à l'argumentation du déclin des armes nucléaires elles-mêmes, du fait de la disparition de la menace soviétique, nouveau lieu commun du discours stratégique, ses motifs sont fort peu désintéressés : il s'agit de suggérer aux candidats à l'entrée dans le "club nucléaire" que cela n'en vaut pas la peine (...)", argument qui ne modifie pas l'attitude des dits-candidats, d'ailleurs....

 

   Plutôt que de déclin de la dissuasion, sans doute faut-il plutôt discuter d'une appropriation par des nouveaux venus qui ne partagent pas forcément, par ailleurs, la culture occidentale de "virginité nucléaire". 

 

    Thierry de MONTBRIAL montre le même scepticisme, voire un peu plus,  à propos de l'argument selon lequel "sans l'arme nucléaire, il est possible sinon probable que le monde aurait subi une Troisième Guerre mondiale. La dissuasion l'en a préservé.". " La substance de l'argument sous-jacent, écrit-il, tient dans l'affirmation que la probabilité pour un acteur rationnel de se lancer à la conquête d'un objectif diminue lorsque le risque qu'il encourt augmente, et devient quasiment nulle si ce risque atteint la dimensions de son propre anéantissement. Ce jugement à la fois historique et théorique est par essence indémontrable. Il exprime cependant davantage qu'une conviction, au sens kantien, c'est-à-dire une croyance objectivement insuffisante mais subjectivement suffisante."

Notons qu'outre que cet argument suppose l'existence d'êtres rationnels de manière générale (alors que sans doute, les comportements rationnels sont minoritaires dans la vie humaine), le sens kantien est d'abord un sens prescriptif, c'est-à-dire participe d'un objectif non encore atteint, du coup la croyance en question part d'une pétition de principe sur un avenir possible et nécessaire. Le fonctionnement de la dissuasion repose sur la croyance qu'éviter la guerre, même lorsqu'elle semble viser un objectif important, est possible par l'existence de moyens définitifs de destruction. 

    C'est semble t-il une opinion que nous partageons avec cet auteur. "La théorie de la dissuasion, poursuit-il,  soulève deux difficultés fondamentales et interdépendantes. En premier lieu, un acteur rationnel obéit par définition à la logique du calcul des coûts et des avantages et à celle des probabilités. A-t-on le droit de postuler que les Etats se comportent ainsi? La deuxième difficulté tient au concept de probabilité. Sur le premier point, on peut en tout cas affirmer que depuis 1945, les principaux pays détenteurs de l'arme nucléaire, c'est-à-dire les membres du "club des cinq"  qui sont aussi les membres permanents du Conseil de Sécurité des nations Unies (...) se sont effectivement comportés avec la prudence suggérée par la théorie de la dissuasion. Sur le second point, le problème vient de ce que les probabilités objectives ne peuvent être définies que pour les événements fréquents. D'où les jeux de miroirs sur les probabilités subjectives dont il a été question plus haut.

A la fin du XVIIIe siècle, Kant avait spéculé sur les effets stabilisateurs qui seraient assez terrifiantes pour inciter leurs détenteurs à ne pas les utiliser. En ce qui concerne la seconde moitié du XXe siècle, la méditation du philosophe de Königsberg fait figure de prophétie. Mais rien ne permet d'assurer que les armes nucléaires, qui tendent à se répandre malgré les efforts du "club des cinq" pour l'empêcher, ne seront pas utilisées dans certaines guerres du XXIe siècle. La situation de la guerre froide, avec ses perpectives d'anéantissement planétaire, ne se reproduira pas dans l'avenir visible. Dès lors qu'un recours à l'arme atomique n'aurait pas de façon évidente de conséquences proches de l'anéantissement pour un ou plusieurs des protagonistes, comme on peut au moins le concevoir dans certains scénarios de conflits mettant aux prises des pays tels que la Chine, l'Inde ou le Pakistan, la probabilité de son emploi - ne serait-ce qu'à la suite d'une erreur, de calcul technique ou politique - est significativement différente de zéro. Avec la relation entre Israël et ses voisins on est encore dans le cadre d'un mécanisme de dissuasion quasi parfait. Du point de vue des pays occidentaux tout particulièrement, le risque d'apparition de menaces nucléaires venant d'Etats du "Tiers-monde" est désormais sérieusement pris en compte, risque que l'on cherche à traiter au moins dans un premier temps par une stratégie d'interdiction (...) mais aussi de défense active (bouclier défensif, systèmes anti-missiles...).

La disparition provisoire ou définitive, d'une menace nucléaire à grande échelle a également pour conséquence que le risque nucléaire est reclassé dans la catégorie plus vaste des risques liés aux "armes de destruction massive" vis-à-vis desquelles la dissuasion peut encore avoir un rôle important si l'interdiction échoue. Mais en définitive, il est vraisemblable que c'est avec la guerre froide que la dissuasion en tant que concept stratégique, aura atteint son apogée."

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Thierry de MONTBRIAL, article dissuasion, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000.

 

STRATEGUS

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2 janvier 2014 4 02 /01 /janvier /2014 15:17

       Dissuader est empêcher d'agir. Dissuader d'attaquer, alors que l'envie ne manque pas au partenaire ou à l'adversaire, requiert des moyens ou des semblants de moyens d'empêcher d'agir. La crainte de dommages supérieurs, et parfois largement supérieurs, au gain que pourrait procurer une action, généralement violente, constitue l'essence de la dissuasion. Ce qui est valable sur le plan des relations interpersonnelles - notamment dans les rapports parents-enfants (la crainte de la punition...) - l'est sur le plan des relations entre groupes et encore plus entre très grands groupes, comme les Etats.

Mais la littérature discute de la dissuasion entre des Etats, car dans l'esprit de la majorité des stratégistes et même des stratèges, les affaires entre la puissance politique et ses sujets, même si la dissuasion y opère avec de grandes ampleurs, ne relèvent pas des mêmes logiques.

Même dans cet esprit, il manque, comme l'écrit Hervé COUTEAU-BÉGARIE une histoire du concept de la dissuasion. Des auteurs expliquent que l'idée étant connue bien avant l'apparition de l'arme nucléaire. Préparer la guerre, ouvertement, c'est aussi tenter d'éviter la rupture de la paix, de dissuader un adversaire potentiel de franchir le pas de faire la guerre. Rien qu'à l'époque moderne, des concentrations de troupes ou des mesures de mobilisation ont parfois suffi à dissuader un pays d'entrer en guerre. Au XVIIIe siècle, le comte de SHAUMBOURG-LIPPE (Schrifften und Briefe) esquisse une théorisation de l'effet psychologique de la guerre. 

Le verbe dissuader est connu dès le XVIIe siècle, dans son sens actuel. Le maréchal de PUYSÉGUR (Art de la guerre)) utilise le mot, mais la dissuasion n'est pas encore perçue comme une véritable stratégie. Les premiers emplois dans cette perspective ne viennent qu'au début du XXe siècle : Alfred MAHAN, Julian CORBETT (Deterrent Power), Philippe PÉTAIN ("menacer l'Allemagne de bombardements dissuasifs")... En 1940, le président ROOSEVELT, suivant en cela sans doute beaucoup de manoeuvres dans l'Histoire, décide de transférer la flotte de la côte Ouest des Etats-Unis à Hawaï, de la rapprocher du Japon dans le but de dissader (deter) celui-ci.

Mais ce n'est qu'à l'ère nucléaire que la dissuasion devient une catégorie stratégique à part entière, placée sur le même plan qye la stratégie d'action, et même au-dessus d'elle, dans le fil droit du souci et de la volonté de ne pas renouveler l'expérience destructrice des deux guerres mondiales, et sans doute, par beaucoup d'auteurs que l'on ne peut qualifier de va-t'en-guerre, dans le fil droit d'un certain pacifisme.

 

    Comme l'écrit Thierry de MONTBRIAL, "la dissuasion est un mode particulier de l'interdiction. C'est une stratégie vise à prévenir certains mouvements bien identifiés de l'adversaire, non pas en exerçant sur lui une pression physique (pour l'empêcher, par exemple de traverser un fleuve), mais en le conduisant, par des menaces clairement formulées, à constater rationnellement que son propre intérêt est de ne pas s'engager dans la ou les directions interdites. Toutes les directions ne le sont pas. Ainsi, d'une façon d'ailleurs un peu trop restrictive, le général Beaufre définissait-il, dans le cadre de la guerre froide, la stratégie indirecte comme "lart de savoir exploiter au mieux la marge étroite de liberté d'action échappant à la dissuasion par les armes atomiques et d'y emporter des succès décisifs malgré la limitation parfois extrême des moyens militaires qui peuvent y être employés" (Introductioin à la stratégie, chapitre IV).

La dissuasion s'apparente ainsi à la notion de guerre virtuelle à laquelle s'intéressait Albert Wohlsterrer dans les dernières années de sa vie, notion en fait déjà implicite dans certains passages de Clausewitz tels que "L'engagement (d'autres auteurs que D NAVILLE traduisent le mot allemand das Gefecht plutôt par "combat") est l'unique activité efficace de la guerre ; c'est dans et par l'engagement que la destruction des forces qui nous sont opposées constitue le moyen d'aboutir à nos fins. Il le constitue même quand l'engagement n'a pas lieu réellement, car la décision se fonde en tout cas sur l'idée que cette distinction ne fait pas de doute" (De la guerre). Ou encore : "(Dans certains cas), la seule possibilité d'un engagement a eu des conséquences qui l'ont fait entrer dans l'ordre des choses réelles" (ibid). Le concept de dissuasion s'apparente donc aussi à celui d'équilibre, et rappelle le "principe des travaux virtuels" de la mécanique rationnelles (Lagrange).

C'est évidemment à l'âge nucléaire que la dissuasion s'est élevée au sommet de l'échelle stratégique."

 

    Hervé COUTEAU-BÉGARIE, dans ses longs développements sur la dissuasion rappelle qu'elle appartient à des configurations des forces et des positions des acteurs stratégiques bien précises.

L'essence de la dissuasion à l'époque contemporaine réside dans les déploiements de l'arme nucléaire. "Avec la Bombe, écrit-il, le risque d'ascension aux extrêmes s'identifie désormais à la menace de l'apocalypse, rendant caduque la définition clausewitzienne de la guerre comme continuation de la politique. "La guerre nucléaire n'est plus guerre puisqu'elle vide le duel de son principe agonistique et lui substitue le meurtre d'une victime sans défense" (Lucien Poirier, Des stratégies nucléaires). A l'ère atomique, le risque est toujours plus grand que l'enjeu dès lors que les intérêts vitaux de l'agressé peuvent être mis en cause et quil dispose d'un volume de forces nucléaires lui permettant de satisfaire au principe de suffisance. Dès les premiers moins de l'ère nucléaire, Bernard Brodie énonce ce qui va devenir l'idée centrale de la stratégie de dissuasion : "Jusqu'à présent, le but principal de notre appareil militaire a été de gagner les guerres, désormais il doit être de les prévenir" (The absolute weapon, cité dans Lucien Poirier, Des stratégies nucléaires). L'impossibilité d'échapper aux représailles rend irrantionnelle toute entreprise susceptible de déclencher le feu nucléaire."

Le stratégiste cite encore Lucien POIRIER : "Pour la première fois, une opération ni toute défense. L'arme nucléaire provoque une élision stratégique qui dénature la guerre en tant qu'elle est lutte utilisant la violence réciproque : la dialectique offensive-défensive est supprimée, puisque le second terme, la défensive est évacuée." Pour la première fois, on peut concevoir une guerre qui serait "un coup sans durée" : une seule décision suivie d'une seule frappe ramassée dans un bref laps de temps... Le rôle modérateur des "frictions" dans les longues campagnes de la stratégie militaire classique disparait et le résultat final n'est plus aléatoire puisqu'on ne connait aucune parade efficace"; 

Ce que sans doute les experts ne disent jamais, c'est le fait que tout le monde en est, en tout ca au premier abord, convaincu, parce que de visu, les effets de deux explosions nucléaires sur le sol japonais, détruisant deux villes et ses habitants, semblent indiquer qu'iol n'y a pas de parade à une frappe d'une telle arme. 

"Dès lors, poursuit Hervé COUTEAU-BÉGARIE, un conflit comportant le risque de recours à l'arme nucléaire doit être évité à tout prix, car même celui qui dispose d'une supériorité écrasante ne peut avoir la certitude absolue d'échapper à la riposte de l'adversaire. C'est cette remise en cause de la notion de rapport de forces qui fonde ce que le général Gallois a appelé le pouvoir égalisateur de l'atome, d'où découlent toutes les théories sur la dissuasion minimale (Lawrence Freedman, The Evolution of nuclear strategy, Londres, Macmillan), la dissuasion proportionnelle (Général Gallois, Stratégie de l'âge nucléaire, Calmann-Lévy, 1960), la dissuasion du faible au foirt (Lucien Poirier, Des stratégies nucléaires), dont la France a su tirer une doctrine cohérente et efficace."

"La dissuasion est intrinséquement liée aux caractéristiques spécifiques de l'"arme absolue", comme l'a appelée Bernard Brodie dès 1946. Certes, celle-ci n'est pas séparable des moyens conventionnels qui la complètent : la doctrine française a longtemps parlé de dissuasion globale (François Caron, Le concept français de dissuasion, conférence à l'ESGI, 1987). Et il a souvent été question de dissuasion conventionnelle, particulièrement au début des années 80, lorsque la contestation de la légitimité de l'arme nucléaire se faire violente et que le développement des armes de précision à longue portée suscitait de nouvelles doctrines de frappe en profondeur (Airland Battle et FOFA). Mais cette prétendue dissuasion conventionnelle n'est pas du même ordre que la dissuasion nucléaire. L'existence de forces adverses prêtes à riposter a toujours incité à la prudence, et donc prévenu le déclenchement de conflits, c'est l'évidence même (c'est toujours Hervé COUTEAU-BÉGARIE qui l'écrit...). Mais d'une part, il ne peut y avoir de dissuasion conventionnelle du faible au fort et, d'autre part, les forces conventionnelle ne sont pas liées à l'idée d'apocalypse et n'ont pas le même effet d'inhibition. John Mearsheimer a tenté de théoriser cette dissuasion conventionnelle (Conventional Deterrence, Ithaca, Cornell University Press, 1983), mais, sur les douze cas identifiés en 1938 et 1979, elle n'aurait fonctionné que deux fois et échoué dix fois : "Ces 88,3% d'échec de la dissuasion par défense conventionnelle contrastent pour le moins avec le 0% d'échec de la dissuasion par représailles nucléaires pendant un quart de siècles" (Samuel Hutington, "Conventional Deterrence and Conventional Retaliation in Europe", dans International Security, hiver 1983-1984)."

 

      A ce stade, notons que, comme la plupart des stratégistes du monde occidental, il semble bien qu'il y ait un prisme déformant tendant à accorder à la doctrine de dissuasion, quel que soit sa version, une vertu importante sur les relations entre Etats, comme si elle avait permis d'éviter le recours à la guerre. Il semble bien y avoir une inversion, causée par l'ampleur des destructions de deux guerres mondiales en moins d'un demi-siècle, quant à l'opinion sur la guerre. la préférence à un état de "non-guerre". Vu l'ampleur de certaine guerre en dehors des territoires ou des dépendances des puissances nucléaires, il faut avoir à l'esprit que cet état-là ne concerne qu'une partie du monde. Elle concerne, en définitive, que les zones où dominent des valeurs occidentales sur la vie humaine et les expériences de destruction massive.

Si dans les études stratégiques occidentales, l'option dissuasion domine, étant le point de départ de nombreuses observations, il ne faut pas négliger des tendances lourdes de deux ordres :

- la tendance à rétablir précisément les conditions de la guerre, même avec des matériels nucléaires ;

- la tendance à rechercher dans des moyens non nucléaires des éléments de dissuasion.

 

   Pour autant, se retrouvent dans la dissuasion nucléaire les éléments clés de la défense armée : "Dans la dissuasion, les éléments constituants de la stratégie demeurent. Il s'agit, plus que jamais, d'une dialectique des intelligences dans laquelle l'aspect matériel (...) s'accompagne d'un élément psychologique tout aussi déterminant, puisque c'est la menace et non l'emploi effectif qui est à la base de cette stratégie : la crédibilité de la dissuasion dépend non seulement de la fiabilité de l'arme, mais aussi de la conviction qu'a l'ennemi potentiel que son détenteur serait prêt à s'en servir. D'où l'importance des "signaux" que les détenteurs de l'arme nucléaire adresse à ses ennemis potentiels (mais aussi notons-nous en passant, à ses alliés...). Le seul fait de posséder l'arme nucléaire protège de l'agression directe, mais ne garantit pas pour autant la préservation des intérêts vitaux qui vont bien au-delà de la simple survie. La puissance nucléaire va donc monter une véritable manoeuvre dissuasive par laquelle il va faire connaitre quels intérêts vitaux sont couverts par la dissuasion. Les capacités physiques de l'arme sont amplifiées par le discours auquel elle donne lieu. La stratégie opérationnelles qui serait mise en oeuvre en cas d'échec de la dissuasion va être précéde d'une stratégie déclaratoire destinée à orienter le comportement de l'adversaire et à prévenir ses erreurs de calcul." C'est la fonction du Livre Blanc de la Défense en France comme celle des déclarations présidentielles dans les Discours sur l'état de l'Union aux Etats-Unis.

"L'exercice est particulièrement difficile. Pour être crédible, la stratégie déclaratoire doit être cohérente et proportionnée tant aux moyens (...) qu'aux enjeux : on n'étend pas la garantie nucléaire à n'importe quoi, et notamment pas aux autres, même alliés, même si l'on a beaucoup glosé sur le dissasion élargie (dans le cadre de l'OTAN) ou sur la dissuasion concertée ou partagée (dans le cadre de l'Europe). En même temps, elle ne doit pas fixer trop précisément le champ des intérêts vitaux pour ne pas laisser à l'adversaire l'impression qu'il a les mains libres au-delà : on a beaucoup reproché à Dean Acheson (secrétaire d'état américain) d'avoir exclu la Corée du périmètre de sécurité des Etats-Unis, dans un discours pronocé peu avant le déclenchement de l'attaque communiste, encourageant ainsi l'agression. C'est tout le problème de la fixation du seuil nucléaire, qui doit concilier les impératifs contradictoires de crédibilité (qui impose de retenir un niveau assez élevé) et d'efficacité (qui impose de ne pas réduire à l'excès l'espace sanctuarisé ou les intérêts vitaux garantis)."  Il y a toute une dialectique de l'incertitude que chaque possesseur d'armes nucléaires doit pouvoir gérer, surtout dans un jeu à quatre ou cinq puissances nucléaires (Etats-Unis, Royaume Uni, Union Soviétique, Chine...). De plus, la stratégie déclaratoire peut ne pas coincider avec la mise en place effective des armements nucléaires et notamment de leurs cibles. La question du ciblage est d'ailleurs au coeur de la réflexion sur le cycle nucléaire d'Alain JOXE. Dans ce cycle, il faut tenir compte des temporalités propres à la politique et à la technologie...Dans l'histoire des doctrines nucléaires, même à l'intérieur de la dissuasion, des circonvolutions s'opèrent entre stratégie déclaratoire et processus militaire réel. Ce qui fait que parfois, d'un auteur à l'autre, on peut voir des distorsions chronologiques sur les différentes phases des doctrines nucléaires. 

  En tout cas, dans ce jeu psychologique, la production des ouvrages, qu'ils soient indépendants ou pas, de stratégie nucléaire entre dans l'équation de la manoeuvre dissuasive. L'histoire de la dissuasion est aussi l'histoire des oeuvres sur la dissuasion. 

 

Thierry de MONTBRIAL, article Dissuasion, dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

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1 janvier 2014 3 01 /01 /janvier /2014 10:04

  Publié en mai 2013, sans avoir pour l'instant le même succès éditorial que ses prédécesseurs, à cause de critiques croissantes de toute sortes, la cinquième version du DSM se situe dans une évolution générale de la psychiatrie américaine, et par extension, de la psychiatrie mondiale. Après que la troisième version ait consacré le recul de la psychanalyse, la cinquième renforce une vision biologisante de la "maladie mentale" sans parvenir à en faire d'ailleurs une définition (ce qui n'est même pas tenté dans le Manuel). Il s'agit d'ailleurs non de combattre des "maladies" mais des "désordres" mentaux dont le vision se fait finalement de plus en plus proche, ouvertement, d'un contrôle social, à commencer par celui des enfants.

La multiplication des qualifications désordres poursuit son inflation et le dernier Manuel semble bien touffu, presque obscur, aux non spécialistes, comme il est de moins en moins apprécié au sein même des professions, même aux Etats-Unis, ayant affaire aux affections mentales. Il faut dire que la psychiatrie américaine, ses théories foisonnantes, ses pratiques louées ou décriées, et ses classifications anciennes et nouvelles, ont suscité aux Etats-Unis, depuis bien longtemps, une profusion d'écrits à nulle autre pareille (Michel MINARD).

Sans doute précisément dans une société où le contrôle social contrebalence une liberté politique (au moins apparente), il s'agit de surveiller les comportements individuels qui doivent rester dans le "rasonnable", l'"acceptable", le "correct" afin que la société fonctionne relativement sans heurts brutaux. Bien plus qu'en Europe, la psychiatrie occupe une place importante dans le monde médical. Sans faire ici l'énumération ou la critique des concepts de la psychiatrie - souvent en antagonisme plus ou moins direct avec la psychanalyse - que nous entamons par ailleurs, il s'agit simplement de faire le point sur le DSM.

 

           Dans la liste des changements par rapport au DSM IV TR, nous pouvons sérier :

- L'abolition du système des "axes". Les 20 chapitres du manuel sont restructurés en fonction des relations apparentes entre les troubles (symptomes, vulnérabilités) ;

- Deux nouveaux diagnostics voient le jour : l'hyperphagie boulimique (Binge eating disorder) et le trouble d'accumulation compulsive "hoarding" ;

- Les troubles d'abus de substances et de dépendance à une substance sont rassemblés en un seul trouble. En outre l'APA (Association de la Psychiatrie Américaine), précise que dans le DSM-IV les troubeles d'abus de substance nécessitaients la présence d'un seul symptômes ;

- Les critères du stress post-traumatique sont modifiés pour s'intéresser davantage aux symptômes comportementaux, aux enfants ert aux adolescents. Un quatrième groupe de symptômes s'ajoute aux trois existants ;

- La dermatillomanie (trouble d'auto-mutilation compulsive à travers des grattages de la peau, grattages de boutons, de cicatrices, de petites aspérités) est incluse dans le chapitre sur les troubles obsessifs compulsifs ;

- Le teme "pédophilie" est remplacé par le terme "trouble pédophiliques" ;

- Les critères des troubles d'apprentissage sont élargis ;

- Les 10 troubles de personnalité sont maintenus.

   Parmi, pour prendre la terminologie scientifique, les modifications majeures, on peut citer :

- Pour la schizophrénie, des troubles ont été retirés de la cinquième édition : au moins six catégories concernant le type paranoïde, le type désorganisé, le type catatonique, le type indifférencié, le type résiduel et le trouble psychotique partagé ;

- Le syndrôme d'Asperger n'est plus classé en tant que trouble à part et est classé dans la section du trouble autistique (TSA). 

- Le trouble bipolaire est modifié ;

- Une reconceptualisation majeure est proposée concernant les troubles de la personnalité. On a maintenant affaire à des troubles de personnalité schizotypique, bordeline (limite), antisociale, narcissique, obsessionnelle-compulsive et autre... ;

- Sur les trouble du déficit de l'attention, il est suggéré que, dans les problèmes de concentration et d'hyperactivité/impulsivité, un minimum de quatre symptômes devaient être identifié chez les individus âgés de 17 ans ou plus ;

- Le trouble d'hypersexualité est proposé en tant que nouvelle catégorie. Cette suggestion présente un diagnostic officiel qui serait également spécifié et désignerait les comportements problématiques liés aux cas suivants : masturbation, pornographie, cybersexe...

 

 

  Même en restant dans l'affirmation des responsables de cette édition qui disent que le Manuel comprend approximativement le même nombre de diagnostics que le DSM-IV, il faut constater que la suppression du système multi-axial et le bouleversement de l'ordre des vingt chapitres contribue à rendre la classification encore plus touffue.

 

       Des critiques vives émanant d'anciens responsable des éditions précédentes, qui reviennent souvent eux-même sur leur opinion au moment de leurs publications, comme celle d'Allen FRANCES (patron et rédacteur en chef du DSM-IV) mettent l'accent sur une nocivité de certains changements. Il recommande, en signalant que le DSM n'est qu'un guide et pas une Bible, d'ignorer "ses dix plus mauvaix changements". Après avoir écrit que l'annonce de l'APA (de publication du DSM-V) est le plus mauvais mopment de ses 48 ans de vie professionnelle en psychiatrie, ce dernier annonce que le DSM-5, profondément défectueux (il est vrai qu'il semble plus mal rédigé que les précédents...), contient de nombreux changements clairement dangereux et scientifiquement contestables. "Mon meilleur conseil aux cliniciens, à la presse et au public, c'est d'être sceptique et de ne pas suivre aveuglément la route du DSM-5 qui a toute chance de conduire à des surdiagnostics massifs et à des surmédications périlleuses. Il convient tout simplement d'éviter dix changements qui sont des non-sens". Il rappelle que le nouveau manuel a pris un mauvais départ et n'a jamais été capable de mettre en place des fondements solides. "Ses leaders avaient dès le début une ambition prématurée et irréalisable : donner naissance à un changement de paradigme en psychiatrie. Une ambition excessive combinée à une exécution désordonnée a conduit inévitablement à de nombreuses propositins mal conçues et risquées." Le célèbre psychiatre rappelle que l'histoire de la psychiatrie est jalonnée de lubies diagnostiques aui rétrospectivement paraissent plutôt mauvaises que bonnes. Il se refuse à penser que c'est pour des conflits d'intérêts financiers avec Big Pharma (contrairement à certains de ses collègues et de nombreux journalistes et écrivains...) que les experts du DSM-5 ont eux-mêmes proposé leurs lubies diagnostiques, mais plutôt ce qu'il appelle des conflits d'intérêts intellectuels, les experts en question ayant toujours tendance à surestimer leurs idées favorites et les marottes diagnostiques. Il évoque aussi l'évident conflit d'intérêts entre le DSM-5 digne de la confiance du public et le DSM-5 best-seller éditorial. 

Il énumère ensuite les diagnostics à éviter : le déréglement perturbateur de l'humeur, la dépression majeure (médecalisation du chagrin ordinaire), le trouble neurocognitif mineur, le déficit de l'attention chez l'adulte susceptible d'élargir la prescription de psychostimulants, le trouble excès alimentaire (mais ALLAN a évidemment un conflit d'intérêts alimentaires avec ce trouble!) et l'abus de substance mis dans le même sac que l'addiction pure et dure. De plus, le DSM-5 s'est aussi engagé sur une pente dangereuse en introduisant le concept d'addictions comportementales susceptibles de devenir des troubles mentaux et d'entrainer des surdiagnostics inconsidérés, d'addiction à Internet ou au sexe par exemple, et des traitements aussi lucratifs qu'inutiles. Et le DSM-5 a ouvert encore plus grand aux erreurs de diagnostic de stress post-traumatique dans le cadre médico-légal. Par contre il trouve bien la diminution de la prévalence de l'autisme espérée par le groupe de travail (de 10 à 50% selon les experts), diminution liées à des critères plus soigneux et plus spécifiques ; en revanche, il critique l'annonce trompeuse selon laquelle ces modifications de critères n'auront pas d'influence sur les taux de troubles et sur la délivrance de prises en charge. Al FRANCES termina sa péroraison de décembre 2012 dans Psychology Today en affirmant que "le dsm-5 viole le plus sacré (et le plus fréquemment ignoré) des principes de la médecine : d'abord ne pas nuire. C'est pour cela que c'est un si triste moment." (Michel MINARD)

  Il est vrai que, malgré les nombreuses critiques adressées lors de la publication de drafts à l'intention de très nombreux acteurs médicaux ou sociaux, les deux principaux défauts du DSM nouvel opus résident dans l'abaissement des seuls diagnostics pour certains troubles et l'addition de nouveaux troubles sans preuves scientifiques suffisantes pour les qualifier de troubles spécifiques (troubles de dérégulation dit d'humeur explosive. Sans compter de nombreuses autres critiques, de la part notamment de spécialistes de santé mentale, visant la tendance à soigner les multiples défaillances des services sociaux (éducation, santé) privés de moyens financiers par des prescriptions médicamenteuses individuelles. 

 

       En tout cas, le flou conceptuel de nombreux troubles présentés dans le DSM 5, outre une perception parfois uniquement biologisante de ces troubles, l'absence de définition de la maladie mentale et l'absence également d'étiologie qui permettrait de distinguer les affections originelles des multiples mécanismes psychiques de défense, interdisent de prendre en compte dans la présentation des multiples affections ses indications. Les prendre en compte, c'est sans doute d'une part accroitre les dangers de mettre en erreur sur le plan scientifique, et prendre un Manuel de diagnostic surtout utile aux compagnies d'assurance et aux producteurs pharmacentiques pour une oeuvre marquante sur le plan des concepts.

 

   Au bout d'un long exposé critique sur la psychiatrie américaine, Michel MINARD, psychiatre honoraire des hopitaux, écrit que "Ceci étant dit, il parait difficile aujourd'hui de ne porter un jugement sur les classifications psychiatriques américaines qu'en fonction des critères le plus souvent mis en avant par ceux qui les ont fabriqués ou qui les ont critiqués : leur fiabilité, leur validité et leur scientificité. L'histoire même des DSM nous a montré combien ces trois indicateurs étaient sujets à caution. La validité - de la "rêverie" de Rush à l'"homosexualité" en passant par la "drapétomanie" de Cartwright - a montré qu'elle était plus du ressort des décisions d'une société données que des certitudes d'un corps médical unanime. Certes, la fiabilité a effectivement augmenté avec l'utilisation de critères plus clairs et plus précis. La scientificité, dont on se rappelle qu'elle a été promue par Spitzer avec l'utilisation du fameux indication k et de sa variante pondérée afin justement de mesurer la fiabilité, a été mise en doute par d'autres chercheurs d'autres disciplines, aussi "scientifiques" que Spitzer, comme Kirk et Kutchins. (...) Pas plus aujourd'hui qu'hier, la psychiatrie ne peut prétendre être une science : c'est, comme les autres spécialités médicales, une pratique sociale qui ne doit pas manquer d'utiliser des outils et des concepts scientifiques divers (mathématiques, physiques, chimiques, biologiques, génétiques, etc.) à chaque fois que celui peut lui permettre d'accomplir des progrès dans son artisanat thérapeutique quotidien.(...)."

 

    Pour comprendre l'engouement pour le DSM en France, même si celui-ci semble faiblir chez les praticiens en ce qui concerne la cinquième version, Bernard GOISE, pédopschiatre-psychanalyste, avance plusieurs hypothèses :

- Une hyptohèse sociologique : "Elle concerne les modifications de la demande de la collectivité envers les psychiatres et les pédopsychiatres. Il est clair en effet qu'en France, la demande sociale dans les années 1960-1970, à l'égard de la (pédo-psychiatrie, était centrée principalement sur la question du sujet, de sa souffrance et de ses conditions de soin. C'est dans cette perspective que s'est joué, me semble t-il, tout le mouvement de sectorisation (en psychiatrie de l'adulte comme en psychiatrie de l'enfant) dont on sait par ailleurs qu'il renvoyait également à des objectifs égalitaires, et qu'il cherchait à tenir compte, pour lutter contre l'enfermement, de la terrible et douloureuse expérience concentrationnaire à laquelle la Seconde Guerre mondiale, avait, hélas, donné lieu.

La politique de sectorisation est (...) loin d'avoir été menée à son terme mais, à l'heure actuelle, il ne semble plus que les même objectifs ou que les mêmes idéaux soient en jeu et, de ce fait, proabablement, la demande sociale a désormais changé.

On parle moins du sujet, on parle moins de souffrance, on parle moins d'enfermement, et l'on parle davantage de symptômes à réduire ou à raboter pour favoriser l'adaptation socio-scolaire de l'enfant.

C'est ainsi que les projecteurs médiatiques ont pu se facaliser successivement sur la violence des adolescents, sur la maltraitance et les abus sexuels, sur les troubles obsessivo-compulsifs (TOC), sur la maladie de Gille de la Tourette (maladie des tics), sur les troubles oppositionnels avec provocation (TOP) ou sur les troubles de l'acquisition des coordinations (TAC) enfin, plus récemment...

La tentation est grande, dès lors, de rechercher la réponse médicamenteuse qui permettrait rapidement de supprimer le symptôme, sans avoir besoin de se livrer à une ananlyse psychopathologique complète de la situation, analyse forcément lente et plurifactorielle.

C'est ce que l'on a vu pour les TOC, les tics, les comportements psychotiques sans tructure psychotique avérée, et c'est selon moi, dans cette dynamique des idées et des attentes que l'hyperactivité de l'enfant a acquis, peu à peu, un statut clinique particulier, et grandement emblématique."

- Une hypothèse économique : "La pression des laboratoires pharmaceutiques est énorme dans le champ de la psychiatrie adulte, privant d'ailleurs les enseignants d'une possibilité de transmission véritablement libre des connaissances, et la situation (...) risque de devenir identique dans le champ de la psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent.

Fort heureusement, les parents nous posent encore de bonnes questions et ne veulent pas s'en tenir à un traitement symptomatique médicamenteux, mais la dérive est déjà en route.

Même si nous n'en sommes pas à la situation scandaleuse des Etats-Unis, et malgré toutes les précautions prises en matière de première prescription, la consommation des produits maphétamine-like a triplé, en France, au cours des quatre dernières années dans son indication concernant l'hyperactivité...

Quelques collègues et moi-même avions cru bon, ainsi, d'attirer l'attention sur les risques et les problèmes éthiques qui peuvent s'attacher au fait de "bourrer nos enfants de psychotropes" et ce d'autant qu'en ce qui concerne l'hyperactivité, l'analyse psychopathologique des troubles peut, en fait, donner lieu à des choix thérapeutiques multidimensionnels fort intéressants. (...).

Quant au dernier (...) (rapport) ISERM (...) il ouvre délibérément la porte à une prescrption dite "préventive" et ceci, avant l'âge de 3 ans (alors que jusqu'à maintenant, les autoristions de mise sur le marché sont encore très resserrées en psychiatrie infanto-juvénile, ne serait-ce qu'en raison d'un principe élémentaire de précaution)."

- Une hypothèse psychologique et anthropologique : "il existe depuis longtemps une sorte de consensus tacite entre les médias et le grand public pour toujours évacuer la complexité qui nous confronte immanquablement à la question de la sexualité, de la souffrance psychique et de la mort.

D'où la fascination actuelle d'un grand nombre d'équipes psychiatriques pour une clinique de l'instant et les mirages de l'évaluation, au détriment d'une clinique de l'histoire, alors même que les deux axes se devraients de demeurer étroitement liés.

Or, la vie psychique n'est pas simple, et les troubles de la vie psychique non plus. Vouloir le faire croire est une escroquerie, mais une escroquerie qui se fonde sur ce paradoxe que l'humain s'attaque toujours à ce qu'il a de plus précieux, à sa voir sa capacité de penser. De ce fait, tout se passe comme si la pensée avait horreur d'elle-même, comme s'iol existait, partout et toujours, une sorte de haine de la pensée envers elle-même.

Pouvons-nous vraiment croire, comme on nous l'annonce régulièrement, qu'il existe un gène du bonheur, un gène de l'héroïsme, un gène de la violence, un gène de l'homosexualité, et même... un gène de l'autisme?

Les choses sont bien plus complexes que cela, et quand bien même il y aurait une particularité génétique à ces différentes problématiques (ce qui est d'ailleurs hautement probable), les généticiens authentiques et dignes de se nom savent désormais qu'il s'agit d'une génétique infiniment subtile et sophistiquée, d'une génétique dite des "traits complexes", soit une génétique de vulanérabilité qui laisse une place à l'impact de l'environnement, et non pas une génétique causale qui rendrait l'homme, telle l'amibe, littéralement prisonnier de son génome (...). (...)."

   Dans cette dernière considération réside un fait marquant généralement passé sous silence : l'impasse des neurosciences comme science du mental. C'est précisément sur la complexité des processus mentaux, même vu sous l'angle des fonctionnements des différentes parties du cerveau, que butent les spécialistes qui auraient voulu traduire dans les DSM les succès des neurosciences. Soit par carence d'approche (vouloir établir la causalité de comportements à partir de certains processus neuronnaux), soit par difficulté d'analyses (découverte de la complexité de plus en plus grande de ces mêmes processus au fur et à mesure que l'on avance dans la recherche), l'approche purement biologique de la maladie mentale se heurte un très gros écueil. Et cela même au moment où le système socio-économique (offre des laboratoires pharmaceutiques, financiarisation de la santé) comme de nombreux acteurs sociaux (parents angoissés par les conditions de réussite scolaire de leurs enfants entre autres) poussent à trouver des solutions immédiates à l'é-explosion de symptômes qui ne sont pas seulement individuels.

 

Initiative pour une Clinique du Sujet, Pour en finir avec le carcan du DSM, Editions érès, 2011. Michel MINARD, Le DSM-roi, La psychiatrie américaine et la fabrique des diagnostics, Editions érès, Collection "Des travaux et des Jours, 2013.

 

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Published by GIL - dans PSYCHANALYSE
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