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3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 10:38

   Concept déjà pertinent lors de la guerre froide, au sens complet du terme - croyance en la vérité de quelque chose, ainsi la possibilité et la volonté d'utiliser des armes nucléaires si "besoin est" - la crédibilité l'est encore davantage aujourd'hui, autant pour des pays à "expérience" nucléaire éprouvée que pour les pays postulants au statut de puissance nucléaire. Il faut noter que la part de croyance, soutenue bien entendu par les informations officielles à destination des partenaires/adversaires et par une vérification à l'aide de l'espionnage, reste toujours prépondérante même pour les pays à "tradition nucléaire" (envers eux et pour eux...).

 

   Thérèse DELPECH écrit que "traditionnellement, la crédibilité tient à deux dimensions : les capacités militaires réelles et la résolution à s'en servir. L'adversaire doit être convaincu que la capacité de l'ennemi à agir est bien réelle, pour qu'il comprenne qu'atteindre ses objectifs sera plus coûteux que les avantages escomptés. Il doit également croire en la détermination de l'ennemi à agir : les intentions doivent être crédibles. L'évaluation de la détermination de l'adversaire pourrait passer par l'analyse de la façon dont il a réagi antérieurement à des circonstances similaires, ses déclarations et le comportement de son gouvernement et des opinions publiques, nationales et alliées."

Elle évoque le rapport des scientifiques participant au programme Mahattan en 1944 à la commission Jeffries. On pouvait y lire : Le seul objectif possible d'une réarmement nucléonique indépendant c'est d'acquérir la certitude qu'à une dévastation soudaine et totale de New York ou de Chicago, on sera en mesure de répondre dès le lendemain par une destruction encore plus effroyable des villes de l'agresseur, tout en espérant que la crainte d'une telle dévastation le paralysera."

Des informations furent données au gouvernement japonais sur la puissance disponible afin de l'inciter à la capitulation, mais il semble qu'il n'a pas cru à cette menace. Même si les circonstances de cette communication restent encore obscures (toutes les archives ne sont pas encore ouvertes...), le fait est que la crédibilité d'une telle menace apparaissait nulle, dans la mesure même où les services de renseignements japonaix surveillaient les préparatifs d'un débarquement américain de très grande ampleur en vue de l'invasion et même de la conquête du Japon. Après les destructions nucléaires de deux villes japonaises, la donne change pour toute la durée de la guerre froide.

Précisément, pour cette période, Thérèse DELEPCH pose la question de savoir si l'opinion des scientifiques du programme Manattan a pu s'y appliquer valablement. "Herman Kahn souligne que la prise en compte de la puissance des représailles intervient dès le départ dans l'évaluation de la crédibilité : "La crédibilité dépend de notre volonté d'accepter le choc des représailles de l'autre partie, (...) elle dépend des dégâts que l'ennemi peut causer, et non du préjudice qu'il peut craindre de notre part."

Dans une situation de parité, les menaces nucléaires peuvent manquer de crédibilité. Peut-être les Soviétiques n'ont-ils jamais cru à la parité pour cette raison même. Et la destruction de New York ou Chicago est bien différente d'une agression plus limitée. Quel gouvernement démocratique et responsable oserait utiliser la bombe H en réponse à une agression limitée? La crédibilité risque d'être entamée autant dans une situation de parité (représailles) que dans le cas d'une frappe limitée (proportionnalité).

Actuellement, le deuxième problème apparait plus pertinent que le premier, à défaut d'un concurrent de force égale. Répondre à une frappe nucléaire limitée par une attaque conventionnelle reviendrait à remettre en question tous les autres engagements, notamment vis-à-vis des alliés. L'interdépendance en engagements d'un pays est garante de sa réputation par rapport à ses propres actions et au comportement auquel les autres s'attendent. C'est là une part essentielle de la crédibilité d'une puissance."

 

   La question de la crédibilité n'est pas vue de la même manière par l'appareil militaire et par l'administration diplomatique. Les responsables militaires s'inquiètent toujours plus du niveau de préparation de l'arsenal nucléaire dans un engagement dont les scénarios peuvent varier tandis que les diplomates (et les services de renseignements) se polarisent beaucoup plus de l'opinion des adversaires/partenaires à propos de la matérialité d'une menace nucléaire (volonté et capacités). Ainsi si les efforts des diplomates d'après guerre froide se polarisent sur des processus de désarmement, ceux des militaires sont de s'opposer à l'ensemble des processus qui, selon eux, peuvent nuire à la crédibilité de l'existence d'un arsenal prêt à servir. Et ceci singulièrement à proposer des essais nucléaires. 

  Ainsi plusieurs officiers sont intervenus sur ce débat qui consiste à savoir si la crédibilité peut être vraiment assurée par la seule simulation? C'est dans ces termes que cette question est abordée en septembre 2005 à l'ENSTA lors d'échanges sur "la dissuasion nucléaire française en question(s). Si les deux officiers Roger BALERAS, ancien Directeur des Applications Militaires au CEA et Michel de GLINAIASTY, Directeur Scientifique Général à l'ONERA répondent plutôt positivement, sur la contribution de la simulation des essais nucléaires à la crédibité,  à la question, la formulation de la question elle-même semble indiquer que des interrogations semblent subsister dans les milieux militaires.

Sur les conditions de la crédibilité, ils disent que "les données expérimentales de nos essais nucléaires peuvent permettre aujourd'hui de corriger nos modèles quelquefois empiriques du passé, car nous disposons d'une informatique cent fois plus puissante qu'en 1995 et il nous est possible d'asseoir nos modèles de physique d'une façon plus précise. L'arrêt des essais n'a pas interrompu le travail des physiciens. Ce travail de fourmi, mené avec rigueur, est d'une importance considérable pour le programme de simulation. Ces travaux se poursuivront au fur et à mesure que nos outils de simulation auront avancé, notamment avec les futurs moyens numériques. Ainsi, les concepteurs disposeront de faits expérimentaux pour performer les modèles physiques et la science des armes." Sur le possible décalage entre simulation d'essai et essai réel, ils soutiennent une argumentation qui repose sur le nombre importants et la qualité variée des essais nucléaires réalisés qui fournit matière à analyse plus que suffisante pour améliorer la performance des armes futures. Tout en considérant le fait que la validation des enseignements tirés des simulations requiert des essais partiels (en soufflerie ou en étude de dégagement de chaleurs...) qui permettent de confirmer et même d'affiner les résultats de ces simulations. "Réaliser des armes nucléaires et en garantir la fiabilité et la sécurité sans essais (globaux), à partir de la seule simulation est certes difficile mais demeure possible à condition de ne négliger aucun des aspects (...). le programme simulation a bien pris en compte l'ensemble des moyens nécessaires pour atteindre cet objectif".

     Bien entendu, sans aucunement partager (en aucune manière d'ailleurs) le contenu de la doctrine de dissuasion nucléaire (ce que les participants du colloque sus-mentionnés font d'ailleurs) (et encore moins une légère de guerre thermonucléaire à la Herman Kahn), nous pouvons nous poser la question de cette position entre simulation et réalité, qui revient à demander à des architectes de simuler des constructions sans plus jamais superviser de construction réelle... N'y-a-t-il pas là le germe (bienvenu si l'on adopte une position pacifiste) d'un certain dépérissement des armes nucléaires, qui pourrait conduire, via peut-être une guerre informatique déformant les données des matériels de simulation, à l'abandon pur et simple de tout arsenal nucléaire sophistiqué? Et à terme, puisqu'en l'absence d'essais nucléaires, les Etats qui en possèdent, ne pourraient-ils pas en inférer une perte de crédibilité? Bien entendu, même si l'état des armes nucléaires n'est pas exactement conforme aux spécification d'utilisation sur le terrain, la temps où on en arrivera là n'est même pas à l'horzon du XXie siècle... Et de toute façon, précises ou pas, complètement performantes ou pas, elles constitueront encore longtemps sans doute un arsenal terrifiant propre aux usages de la dissuasion. Et ce qui nous ramène au fait que ce ne sont pas d'abord les conditions matérielles d'usage de ces armes qui importe dans la crédibilité d'une défense nucléaire, mais bien la ferme intention de les utiliser en dernier ressort, et le partage de ce sentiment par l'Etat "nucléaire" lui-même, et par ses partenaires comme par ses adversaires...

 

Sous la direction de Pierre PASCALLON et Henri PARIS, La dissuasion nucléaire en question(s), L'Harmattan, 2006. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jocab, 2013.

 

STRATEGUS

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1 mars 2014 6 01 /03 /mars /2014 08:45

   Un des moteurs idéologiques - pour ce qui est de la réalité technologique, c'est autre chose - de la course aux armements nucléaires réside dans la recherche d'armes capables d'assurer la protection absolue des populations contre un ennemi extérieur.

Le paradoxe, comme d'ailleurs de toute défense au sens officiel du terme, de la défense nucléaire est de protéger (d'être censée de...) des sociétés par ailleurs vulnérables sur les plans sociaux et économiques. On pourrait ajouter aujourd'hui à ces plans-là le plan de l'environnement matériel, vu les changements climatiques actuels qui n'empêchent pas les Etats de poursuivre mal an bon an leur course aux armements. Cela ressemble à l'attitude de ces responsables publics qui comptent leurs sous alors que leur pays brûle (et parfois littéralement, par la pollution atmosphérique!). 

   La problématique de la défense civile (en fait de la protection civile, mais il semble que beaucoup veulent entretenir la confusion) réside dans le déploiement de matériels capables de protéger la population en cas de guerre nucléaire - ou d'utilisation d'armes de destruction massive.

Cette problématique divise les forces politiques et l'évolution du discours officiel américain reflète bien la divergence entre des acteurs plus soucieux de développer et de rechercher des "armes absolues" et d'autres plus désireux de protéger les populations, y compris avec des préoccupations économiques (commerce des anti-abris-atomiques, création de stocks personnels...). Entre ceux aussi qui estiment cela possible, ce qui passe par une certaine méconnaissance des effets d'explosions atomiques et ceux qui pensent que cela constitue une perte de temps et d'argent...

 

      Au cours de la guerre froide, rappelle Thérèse DELPECH, "les dirigeants occidentaux en sont venus à la conclusion que la paix dépendait de sociétés vulnérables détenant des armes invulnérables. Fonder la pérennité même d'une société sur sa vulnérabilité peut sembler bizarre, et ça l'est effectivement. Les armes nucléaires sont les armes idéales des agresseurs, en raison de leur capacité à infliger à des villes vulnérables des destructions et une terreur d'une magnitude inimaginable. (...). Cette caractéristique a donné l'avantage à l'offensive. Les pouvoirs les plus agressifs ont tout à gagner de cette réalité. En 1961, lors de la crise de Berlin, Khroutchev mit en relief la terreur que pourraient répandre ses bombes de très fortes puissance, et Moscou s'est lancée dans une série de tests, dont celui d'une bombe de 60 mégatonnes. 

       La protection des civils est un débat dont "l'intensité émotionnelle est très forte" depuis le début de l'ère atomique (selon les termes de Bernard Brodie et Fawen Brodie, dans From Crossbow to H-Bomb : The évolution of the weapons and Tactics of Warfare, éd Indiana University Press, Bloomington, 1973).

La commission Gaither préconisa la construction d'abris antinucléaires, ce que refusa l'administration Eisenhower. Un autre programme d'abris antiatomiques fut présenté par l'administration Kennedy en 1961. Les avocats de la défense civile ont perdu la bataille pour des raisons à la fois financières et idéologiques. Certains stratèges comme Herman Khan ont fait valoir dès 1960 leur soutien en faveur d'un système de défense active, efficace contre les menaces aériennes et celles de missiles tirés par des tierces puissances telles que la Chine, et aussi contre les armes lancées par accident, ainsi qu'à l'encontre d'éventuelles représailles soviétiques. Il pensait que ces moyens de défense faisaient partie intégrante de notre crédibilité : "Si les Etats-Unis étaient incapables de survivre à une frappe soviétique censée entrainer à coup sûr une escalade nucléaire américaine, pourquoi diable les dirigeants soviétiques croieraient-ils que les Etats-Unis mettront leur menace à exécution?" (On Thermonuclear War).  Les moyens défensifs sont donc conçus pour sauver des vies, limiter les dégâts et renforcer la dissuasion.

Cependant, c'est l'école opposée qui a gagné : la défense civile aurait détourné trop de ressources financières des programmes offensifs chers à l'aviation, et risquait d'être perçue comme une provocation. Ce serait aussi saper la dissuasion, car cela équivaudrait à nier l'importance de l'arsenal nucléaire de l'adversaire, suggèrerait que les Etats-Unis se protégeraient contre une riposte, et qui reviendrait à dire qu'ils auraient lancé la première frappe, encouragerait pour cette même raison les Soviétiques à frapper les premiers, et suggererait enfin l'échec de la dissuasion. La réussite de la dissuasion n'est évidemment pas une certitude, même s'il est difficile d'intégrer son échec au cadre produit par la rationalité. Elle pourrait échouer par la faute de dirigents prêts à prendre les risques les plus fous, mais aussi en raison de perceptions erronées, d'une perte de contrôle, de l'escalade de crises, et même de "petits événements", du genre de ceux que John Kennedy redoutait le plus en octobre 1962. A certains moments de la crise cubaine des missiles, le vrai danger fut moins le bras de fer intellectuel entre les deux dirigeants, que leur capacité à garder le contrôle du processus qu'ils venaient d'enclencher. 

       L'acceptation du paradoxe de la vulnérabilité par l'Occident est d'autant plus troublante qu'on sait que les Soviétiques, qui ne brillaient pas par leurs préoccupations humanitaires, avaient pris de mesures pour protéger les Moscovites d'une frappe nucléaire. Aux yeux d'Herman Kahn, cela signifiait une seule chose, et elle était cruciale : les Russes avaient pris la guerre atomique au sérieux et étaient prêts pour un conflit nucléaire. Ils se considéraient comme suffisamment résilients pour absorber une première frappe. Ce fut une découverte très désagréable. Estimer "concevable" une guerre nucléaire était le meilleur moyen de convaincre les Soviétiques que les Etats-Unis ne flancheraient pas. A la fin des années 1960, la situation a changé à la suite de progrès technologiques qui ont rendu plus efficaces les systèmes de défense, et le déploiement par les Soviétiques de leur propre système. Puis l'idée du traité ABM (1972) a commencé à se développer.

Des moyens de défense active contre des menaces de moindre ampleur que celles de l'Union Soviétique ont finalement été envisagées. Khan les avait dès le début préconisés contre les attaques de missiles ou d'avions chinois ou provenant de pays plus petits que la Chine, contre des missiles tirés accidentellement contre les Etats-Unis, les frappes plus petites et moins coordonnées qui pourraient survenir lors du deuxième jour de la guerre ou après une première frappe américaine, et contre les avions de dispersion d'armes bactériologiques ou chimiques extrêmement meurtrières. 

Washington a décidé par la suite que ce qui était interdit vis-à-vis de la Russie serait autorisé contre la Chine. En septembre 1967, le secrétaire d'Etat McNamara annonça - après avoir souligné les faiblesses des ABM - qu'un système ABM léger baptisé Sentinel serait déployé pour protéger les grandes villes des Etats-unis contre la Chine, sans donner la moindre explication à une logique aussi étrange." Cette idée est abandonnée par la suite, mais sans doute faut-il y voir plus une préoccupation d'ordre économique (programmes de développement d'armement) que politique. Il n'en est pas moins vrai que, même dans les moments où l'on ne parle plus de défense ABM, les développements concernant les armes anti-missiles se poursuivent... jusqu'à la fin de la guerre froide et la chute de l'Union Soviétique, où tout est prêt pour envisager, sous l'impulsion de recherches grandioses déclarées sous l'appelation de "Guerre des étoiles" après la disparition du système des deux blocs, le déploiement tou azimut d'armements anti-missiles, qu'ils soient nucléaires ou non d'ailleurs. 

        "Après la fin de la guerre froide, poursuit Thérèse DELPECH, la prolifération des missiles balistiques d'une part et les nouvelles innovations technologiques de l'autre furent l'occasion pour la défense antimissile de faire un autre remarquable comeback. Les vieux débats resurgirent immédiatement au sujet des risques d'une course aux armements, de son efficacité et de son coût. Cependant, de nouvelles défenses antimissiles furent tout de même déployées dans les régions les plus troublées : Moyen Orient, Asie méridionale et orientale. Elles seront finalement probablement déployées aussi en Europe, car on ne s'attend pas à ce que la Russie coopère pour réduire la menace des missiles balistiques iraniens. La défense antimissile est destinée à rassurer les alliés exposés à la prolifération de missiles, et à convaincre les adversaires potentiels qu'ils n'ont guère de chances d'atteindre les objectifs politiques et militaires visés par leur attaque. Les défenses antimissiles fournissent donc une nouvelle base à la dissuasion élargie et à la dissuasion par interdiction. 

D'importantes questions demeurent quant à l'équilibre entre les moyens offensifs et défensifs au XXIe siècle. Le problème est de savoir s'il convient d'amorcer un virage en faveur d'une position défensive - et de savoir si c'est même souhaitable. En raison du caractère très destructeur des armes nucléaires, on pourrait faire valoir qu'un monde orienté majoritairement en faveur de l'offensive garantirait la dissuasion pendant les décennies à venir, tout aussi efficacement que par exemple que celui des années 1950. On peut aussi soutenir que des moyens défensifs venant en complément des armes offensives permettraient de garantir un monde plus sûr et plus stable à notre époque, où les missiles balistiques prolifèrent à destination de nouveaux acteurs, phénomènes presque inconnu au siècle précédent. Les armes défensives peuvent aider à réguler le déséquilibre de la terreur dans lequel nous sommes déjà entrés, et faire partie intégrante de ce qui restera toujours, certes, une dissuasion imparfaite - mais tellement indispensable."

 

   Il semble bien que, et la faiblesse des budgets qui y sont consacrés le confirme, du moins dans les pays occidentaux, que l'on ait choisi finalement de développer des armes et des contre-armes (des épées et des boucliers modernes), plutôt que de veiller à la protection réelle des populations. Certains gouvernements estiment même qu'une condition sine qua non de la réussité de la dissuasion nucléaire soit le fait que les populations des Etats détenteurs d'armes nucléaires restent vulnérables à une attaque apocalyptique. Ce qui n'empêche bien entendu pas la constitution de bunkers capables de protéger les autorités civiles et militaires. A l'image de ces dirigeants chinois qui ont décidé de se protéger eux-mêmes des effets de la pollution dantesque générée par leur modèle de développement en se munissant de procédés leur permettant de ne pas respirer le même air que la population...tout en se refusant à engager réellement la lutte contre les changements climatiques...

   De toute manière, survivre à une attaque nucléaire ne possède pas grand sens : pour vivre, les rescapés ne devront jamais remonter à la surface...

   Ce qui est relativement inquiétant, c'est que la problématique de protection de la population se transforme en problématique de déploiement de boucliers anti-missiles dont l'efficacité elle-même est constamment menacée par les progrès technologiques qui le permettent. La course aux armements anti-missiles et missiles semble sans fin et, sous couvert de protéger leurs concitoyens, les gouvernements et les firmes semblent prêts à engloutir des sommes de plus en plus énormes pour l'élaboration de boucliers. Pourtant, l'histoire de l'armement regorge d'exemples où dans la course entre l'arme et le bouclier, l'arme l'emporte toujours, après un moment de surprise.

 

   Philippe WODKA-GALLIEN confirme à sa manière l'analyse de Thérèse DELPECH, dans la description de ce qu'il appelle, de manière erronée pensons-nous, la défense civile.

L'efficacité, écrit-il de l'ensemble d'un dispositif de défense civile (système d'alerte, abris collectifs, moyens de protection individuel) "s'appuie sur des entrainements fréquents pour roder les procédures, les pratiques et les réflexes de protection des équipes de secours et des populations." Il est à noter que ces entrainements fréquents, le déploiement de pratiques et de réflexes de protection visent ces dernières années beaucoup plus des actions "terroristes" de tout genre qu'une attaque nucléaire. 

"A l'ère du missile balistique; le délai est très court, quelques minutes, pour mettre les populations à l'abri. La défense civile fut particulièrement développée dans les années 1950 et 1960, partout, sauf... en France qui avait en effet écarté l'idée d'assurer, en temps de paix, la protection de la population, et encore moins son information sur d'éventuelles mesures simples de protection" Mesures simples (telles que déployées aux Etats-unis ou ailleurs), soit dit en passant, assez ridicules face aux effets des explosions atomiques... "Du point de vue officiel, une posture de défense civile était considérée comme incompatible avec le concept de dissuasion nucléaire, l'absence de protection comme message consolidant la crédibilité de la riposte. Un argument rhétorique qui a permis de la sorte d'économiser les budgets colossaux nécessaires à l'édification d'une protection civile efficace et globale."

D'une manière générale, depuis le début des années 1970, les initiatives de protection sont locales ou individuelles, même dans les pays qui auparavant avaient consacré des budgets importants à l'information des populatins, y compris en milieu scolaire, sauf en Suisse ou dans les pays scandinaves. Pour ce qui est des pays autres qu'occidentaux, de nombreux exercices à grande échelle existent encore, comme en Russie (mais beaucoup moins que dans l'URSS défunte), en Chine ou dans les deux Corée. Dans ce dernier cas, qui rejoint celui d'Israël, il s'agit de pays qui se trouvent quasiment en situation de guerre (froide ou chaude) encore aujourd'hui. 

  Pour en revenir à la doctrine de défense, la France refuse de lier officiellement non protection et dissuasion, de lier également développement de boucliers anti-missiles et protection des populations. Elle considère, mentionne toujours Philippe WODKA-GALLIEN, qu'il y a "complémentarité entre défense civile et dissuasion. Pour les responsables français du dossier, la fin de la guerre froide a accru les risques liés à la prolifération des armes nucléaires et au terrorisme de masse, si bien que celle mission est bien inscrite dans le dernier Livre Blanc de 2008 (confirmé dans celui de 2013 d'ailleurs, précisons-le).

La défense civile se distingue de la protection des populations contre les risques de catastrophes naturelles ou industrielles. En matière de défense civile, l'effort a porté sur le développement d'une médecine spécialisée dans le traitement des victimes touchées par les attaques NRBC, mais aussi par des explosifs. Cette politique est menée par le ministère de la santé et le ministère de la défense à travers le Service de santé des armées. Qu'il s'agisse de protection civile ou de défense civile, les moyens mis en oeuvre peuvent être confondus dans l'approche interministérielle adoptée en France (plans d'intervention Biotox et Piratox) autour de l'autorité du préfet dans les départements et les régions."

  Il n'est question en France ni de plans d'évacuation massif de populations, ni de constitution d'abris collectifs en cas d'attaque nucléaire. Si ces plans et ces abris existent, il ne le sont qu'à l'échelle des unités opérationnelles et des responsables civils et militaires.

 

Philippe WODKA-GALLIEN, Dictionnaire de la dissuasion, Editions Marines, 2011. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

 

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27 février 2014 4 27 /02 /février /2014 15:52

   Les discours stratégiques tendent à discuter, en ce qui concerne en tout cas les armements nucléaires, de la supériorité, de l'infériorité ou de la parité entre les super-puissances ou les puissances en situation de concurrence, d'émulation, voire de conflit dans le monde. Le concept de parité demeure flou, à très grande géométrie variable et est évoqué, en tout cas par les différentes administrations des Etats-Unis comme un objectif, une référence, en matière de course aux armements... et de négociations sur les réductions ou les suppressions des armements. Cette préoccupation n'est pas forcément partagée par les autres puissances : l'URSS, au moins dans les discours, se targuait ou recherchait une sorte de supériorité en armement au moins sur le théâtre européen, la Chine l'ignore et d'autres pays cherchent plutôt une suffisance nucléaire qui assure une dissuasion réelle. Le moment où cette préoccupation est la plus fortement exprimée, officieusement ou officiellement n'est cependant pas dans la course aux armements proprement dites mais dans les négociations internationales où chaque partie tente de définir pour elle-même et pour ses partenaires-adversaires des niveaux de puissances, souvent calculés en fonction des implantations et des puissances des armements discutés. 

 

    Thérèse DELPECH indique que "la définition de la parité a constamment posé problème pendant la guerre froide. Que devait-on exactememt comparer d'un côté et de l'autre? Il était tentant de rechercher une parité essentiellement quantitative, mais on s'est aperçu que cette approche serait une erreur dès que les Soviétiques se sont mis à accroître fortement leur propre arsenal. Les éléments qualitatifs liés aux systèmes d'armes (notamment la survivavibilité) ont dû être pris en compte ainsi que d'autres attributs extérieurs de la puissance comme les alliances et la détermination, par exemple en complément des instruments militaires.

Du côté soviétique, la taille des arsenaux semble avoir joué un rôle important mais secondaire dans la recherche constante de la "supériorité". Il en était ainsi même lorsque les forces conventionnelles de l'OTAN ont été comparées à celles du Pacte de Varsovie. (...). Aux Etats-Unis, le chiffrage quantitatif devint de moins en moins important au fur et à mesure de l'accroissement des arsenaux soviétiques. La capacité d'une force de représailles à survivre à une première frappe est ainsi devenue essentielle pour une dissuasion efficace.

Au cours des pourparlers sur la limitation des armes stratégiques (SALT), l'objectif des Américains était d'établir une équivalence grossière des forces en présence, définie comme ne conférant aucun avantage unilatéral à l'un ou l'autre camp. On pensait qu'un déséquilibre faborable permettrait d'exercer des pressions politiques ou de semer le doute quant à la dissuasion directe et élargie. Comme le disait le secrétaire à la défense Harold Brown, une équivalence grossière permettait de se prémunie contre "tout danger que les Soviétiques puissent être perçues comme supérieurs, même si cette perception était fausse".

Précisons nous-même que le discours sur la parité alors déployé correspondait ni plus ni moins en une tentative de rouerie de la part des Américains : négocier sur le nombre de fusées porteuses au moment où ils envisageaient de multiplier les têtes nucléaires sur chaque fusée, permettait, sous couvert d'égalité mathématique entre les porteurs de s'assurer en fait une supériorité en puissance de feu écrasante. Les Soviétiques d'ailleurs, n'ont jamais été dupes de cette manoeuvre, et savaient bien, par exemple, que même au niveau des fusées, le mode de propulsion différent pour les deux camps (à poudre pour les Américains, à liquide combustible pour les Soviétiques) ne permettait pas une évaluation réelle des capacités nucléaires réelles, les vitesses et les aérodynamiques des missiles étant alors très différentes. 

"A partir des années 1980, la supériorité américaine avait disparu et aucun président ne soucrivit à l'idée de regagner l'avantage nucléaire. A l'autre extrémité du spectre, Robert McNamara fit remarquer que les Etats-Unis n'avaients pas tiré grand avantage (politique, comprenons-nous) de leur supériorité nucléaire initiale ; cela n'avait empêché ni la guerre de Corée ni les pressions soviétiques sur Berlin. Le problème était donc non seulement la définition de la parité, mais le degré d'importance à lui accorder.

Certains défendaient la dissuasion mutuelle stable, mais tous ne partageaient pas l'idée qu'un équilibre stable entre la puissance de chacun des deux adversaires soit le meilleur moyen d'assurer la dissuasion. Les partisans des défense antimissiles exprimaient un point de vue différent, de même que ceux qui se prononçaient en faveur de la disparité dont Herman Kahn. La parité posait également aux Etats-Unis des questions épineuses s'agissant de la dissuasion élargie." Cet argument, explique Thérèse DELPECH dans une note, est développé par Colin Gray et Keith Payne, dans Victory is possible (Foreign Policy, n°39, 1980) : "Dans les années 1960, les Etats-Unis ont approuvé le concept de parité stratégique, sans réfléchir suffisamment à ce que cela signifiait pour la crédibilité du parapluie nucléaire américain. Une condition essentielle de la parité ou de l'équivalence est incompatible avec les fonctions de dissuasion élargie, en rauison de l'effet dissuasif sur soi-même, inhérent à un tel contexte stratégique."

"Vingt ans après la fin de la guerre froide, il est encore difficile d'évaluer dans quelle mesure l'équilibre nucléaire a pesé dans le passé. Cet équilibre jouera t-il un rôle important à l'avenir? Question plus délicate encore.

Aujourd'hui, aucune puissance ne peut se mesurer avec les forces nucléaires américaines. La Russie a peut-être un plus grand nombre d'ogives nucléaires et a modernisé ses bombardiers, mais sa composante sous-marine est totalement désorganisée et une grande partie de sa force en ICBM vétuste. Et, en tout état de cause, la notion de parité n'a de sens que dans le domaine nucléaire. Si l'on prend une perspective plus large, la capacité nucléaire de la Russie est globalement inférieure à celle des Etats-Unis. La Chine modernise ses arsenaux nucléaires et balistiques mais, en dépit de tous les efforts qu'elle a déployés au cours des dix dernières années, ses forces sont encore limitées par comparaison avec celles des Etats-Unis. Dans une vingtaine d'années, il s'en ira sans doute différemment, si l'on tient compte, d'une part, de l'état de l'infrastructure nucléaire américaine, des compressions budgétaires de défense, de la difficulté d'attirer les plus brillants cerveaux vers l'activité nucléaire, secteur dévalorisé aujourd'hui, et d'autre part, des efforts constants de modernisation de la Chine en ce domaine.

Russie et Chine ont d'autres problèmes, mais toutes deux ont encore foi en l'arme nucléaire. La Chine en particulier tirera sans doute profit de la volonté des Etats-Unis de réduire l'importance et le rôle de leurs armes nucléaires pour atteindre la parité. Certes Washington voudrait convaincre la Chine d'abandonner cet objectif, mais bien malin qui connait la stratégie permettant d'atteindre ce résultat. De même, convaincre la Russie que ses intérêts et ses responsabilités sont désormaus pour l'essentiel les mêmes que ceux des Etats-Unis est un but louable, mais pas facile à atteindre." Notons que le prestige de l'arme nucléaire pourrait l'emporter encore longtemps sur son efficacité réelle dans la poursuite des programmes des modernisation nucléaire, d'autant plus que les propagandes internes officielles n'ont pas faibli à cet égard. 

"Lors d'une conférence de presse à Moscou en 1974, Henry Kissinger posait cette question devenue célèbre (c'est d'ailleurs pour cela que nous la rapportons ici!) : "Au nom de Dieu, dites-moi ce que vous appelez la supériorité stratégique? Que signifie-t-elle, politiquement, militairement et sur le plan opérationnel, à des niveaux quantitatifs si élevés? Qu'allons-nous faire de tous ces arsenaux?" (rapportés par Henry Kissinger lui-même, à tout seigneur tout honneur... Years of Upheaval, Little, Brown and Boston, 1982). Si, comme Kissinger l'a lui-même reconnu quelques années plus tard, sa question était déplacée à l'époque (surtout notons-le envers les négociateurs américains qui s'efforçaient de définir, par types d'armes nucléaires, des palliers de parité!), elle fait peut-être sens aujourd'hui même que Washington semble penser que les armes nucléaires sont des vestiges de la guerre froide, et que les nations émergentes plus faibles les trouvent de plus en plus adaptée à notre époque.

En tout cas, la Russie comme la Chine pensent que la parité se définit de nos jours en des termes qui dépassent largement la parité nucléaire. Outre la détention de quantité d'armement nucléaires, elle prend aussi en compte les progrès des très hautes technologies conventionnelles telles que Prompt Global Strike (système de frappe conventionnelle globale), les défenses anti-missiles et les alliances régionales."

 

   Hervé COUTEAU-BÉGARIE situe l'objectif de la stabilité de l'équilibre stratégique, par forcément recherché par toutes les parties, dans les négociations sur la limitation des armements. Il passe par la reconnaissance, ou au moins l'admission implicite, de la parité. Thomas SCHELLING (Arms and Influence) estime que "la formulation usuelle de l'arms control... commence avec la prémisse selon laquelle les ennemis potentiels sont intrinsèquement obligés de reconnaitre une sorte de parité. Mais, depuis qu'il y a différentes manières de mesurer le potentiel militaire, il serait possible d'admettre une puissance inférieure tout en clamant - et peut-être en croyant - qu'il y a parité selon certains critères." Le stratégiste écrit que "la limitation des armements, ainsi reformulée, devient une composante fondamentale de la stratégie des moyens. Les accords ont pour but de remodeler et, dans la mesure du possible, de limiter les arsenaux. Ils ont aussi une dimension opérationnelle, puisque le dialogue a pour but de parvenir à une réduction des différences de compréhension et finalement à la définition d'un code de conduite commune. Cette volonté américaine de sortir les Russes de leur "sous-développement intellectuel" (nous noterons l'arrogance d'une cerrtaine administration américaine...) et de leur faire admettre les subtitlités de la stratégie qu'ils avaient élaborée s'est heurté au caractère irréductible des cultures stratégiques : l'ethnocentrisme qui présidait à une telle conception était trop éclatant, d'autant qu'il s'accomodait de quelques arrières-pensées intéressées : les Etats-Unis se sont d'abord opposés à la limitation des têtes indépendantes parce qu'ils pensaient conserver leur monopole pendant plusieurs années, avant de proposer, sans succès, leur interdiction quelques années plus tard, suite aux progrès inattendus des Soviétiques. Il ne faut pas s'étonner qu'hormis pour les antimissiles, l'échec ait été complet. Entre 1969 (ouverture de SALT 1) et 1979 (traité SALT 2), le nombre de têtes nucléaires a été multiplié par 4 ou 5 et il a continué à augmenter jusqu'au milieu des années 80. Les réductions drastiques prévues par SALT 2 ne permettront pas de revenir au niveau de 1969 (3 500 têtes au lieu de 2 500 de 1969). L'idée que le simple fait d'entretenir un dialogue, même si celui-ci n'aboutit pas, peut avoir un effet stabilisateur est une croyance qui n'a jamais été démontrée (l'effet "éducatif " des SALT est forrtement sujet à caution), mais qui n'en ait pas moins enracinée dans l'inconscient collectif des décideurs et des analystes occidentaux."

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

 

STRATEGUS

 

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25 février 2014 2 25 /02 /février /2014 18:52

   Pamphlet antimonétariste paru en Angleterre en 1982, ce texte de Nicholas KALDOR (1908-1986), une des figures marquantes du keynisianisme britannique (il participe à l'élaboration de la Théorie) après avoir été disciple de HAYEK, constitue une contestation radicale des postulats théoriques et des déductions logiques de l'analyse monétariste de Milton FRIEDMAN. Les principales contributions théoriques du professeur à l'université de Cambridge (1952) et du conseiller des gouvernements travaillistes de l'après-guerre et de nombreux pays, portent sur la croissance et la répartition des revenus. Il approfondit l'analyse keynésienne de l'intérêt et de l'incertitude économique, et aborde donc les questions monétaires. Il fait partie des "disciples" de Jonh Meynard KEYNES qui mène le combat contre les politiques monétairstes entre 1979 et 1986. Le texte de ce pamphlet fait suite à de nombreux travaux sur le comportement des agents économiques.

 

     Sa théorie centrale repose sur la constatation que les détenteurs de profit, les entreprises ou les propriétaires de capitaux, épargnent davantage leurs revenus que les salariés. Il s'ensuit qu'à chaque configuration de la répartition du revenu correspond un montant d'épargne, donc d'insvestissement, différent. Comme le niveau de l'emploi et de la croissance dépendent du niveau de l'investissement, il existe une relation entre la répartition des revenus et la croissance. Une fois cette relation explicitées, Nicholas KALDOR pose la question de la relation entre l'investissement et la croissance à long terme. Cette question essentielle pour comprendre l'évolution des économies industrielles, n'est pourtant pas beaucoup posée par les économiets depuis les travaux de Karl MARX. Pour y répondre, l'économiste britannique veut montrer, à la suite d'Adam SMITH, que les gains de productivité industrielle augmentent avec le niveau de l'investissement et de la production. En effet, plus la production s'accroît, plus il est possible de spécialiser les travailleurs et les machines. En outre, les coûts fixes comme les frais de gestion ou de mise au point diminuent par unité produite. Enfin, le progrès technique ne peut s'incorporer que dans de nouvelles marchines, et dépond donc du taux d'investissement. 

Nicholas KALDOR tire les conséquences d'une telle relation quant à la politique économique. Afin de susciter une croissance continue de la production et des gains de productivité, il paraît nécessaire de maintenir la demande à un niveau élevé. Il rejoint icic l'enseignement de KEYNES, mais inscrit dans une perspective dynamique. Dans la mesure où les gains de productivité sont redistribués sous forme d'une augmentation des revenus, une telle politique  permet de créer un cercle vertueux de croissance, puisque toute augmentation de la demande permet un accroissement des revenus, et donc une nouvelle augmentation de la demande. Du coup, toute politique de réduction de la demande globale conduit à une moindre croissance de la production, et donc à une hausse des coûts unitaires de production ui entraine une perte de compétitivité et une nouvelle contraction des marchés. L'économie est alors entrainée dans le cercle vicieux de la désindustrialisation. (Gérard GRELLET)

 

       Le Fléau du monétarisme prolonge une littérature abondante keynésienne sur la politique monétaire. Nicholas KALDOR conteste d'abord les arguments empiriques de FRIEDMAN relatifs à la stabilité de la fonction de demande de monnaie. La mise en avant du caractère endogène de la monnaie est l'argument principal au nom duquel il rejette la vision monétariste, et l'amène à amender celle de KEYNES. FRIEDMAN a en effet en commun avec KEYNES de considérer la masse monétaire comme une grandeur exogène. Cette hypothèse est conforme à la tradition classique libérale venue de RICARDO, qui voit dans l'offre de monnaie une variable soumise au double arbitraire des décisions de la Banque centrale et des comportements des banques de second rang, mais elle est gênante, selon le point de vue de KALDOR, car les propriétés d'instabilité d'une économie capitaliste sont alors associées non pas aux fluctuations plus ou moins erratiques (en fonction des règles d'émission) de l'offre de monnaie, mais aux conditions d'incertitude radicale qui entourent les décisions d'investissement des entrepreneurs. Aussi, les successeurs de KEYNES, avec KALDOR, l'ont-ils abandonnée au profit d'une conception endogène de l'offre de monnaie, dans laquelle l'offre de monnaie bancaire, qui représente l'essentiel de la masse monétaire, répond à la demande des firmes et des particuliers. Nicholas KALDOR insiste sur ce point, qui remet en cause toute possibilité de contrôle de l'orffre de monnaie par les autorités monétaires. 

   Les arguments avancés dans ce texte peuvent être considérés comme le "fond commun" antimonétariste des différents courants keynésiens, que l'on retrouve par exemple chez Frank HAHN (1971, 1983) ou chez James TOBIN (1981), représentants d'un keynésianisme beaucoup plus syncrétique que celui de Nicholas KALDOR, qui est, avec Joan ROBINSON, la pointe avancée d'un keynéisianisme "anti-néoclassique", très critique par rapport à la théorie dominante de l'équilibre. (Christian TUTIN).

 

   Après s'être attaqué à une évolution qui va du quantitativisme au monétarisme, Nicholas KALDOR dénonce les postulats fondamentaux de ce monétarisme et leurs implications :

"Les principales propositions du monétarisme sont : - le taux de croissance de la masse monétaire (en lui déduisant le taux de croissance justifié par l'augmentation de la production réelle) est la principale cause, si ce n'est la seule, de la croissance des prix des biens et des services ; - à part les perturbations à court terme dues à l'incapacité de prévoir le futur (anticipations irrationnelles), l'évolution de l'"économie réelle", soit la croissance de la production, de l'emploi, de la productivité, est entièrement déterminée par les "facteurs réels" tels que le progrès technique, la croissance de l'offre de travail et le taux de formation du capital. Tous ces facteurs sont déterminés par les forces du marché, indépendamment des variations de la masse monétaire, si on met à part les perturbations temporaires (qui peuvent être positives ou négatives en termes de produit réle ou d'emploi) dues à l'imperfection des prévisions. A "long terme", cependant, la production réelle (ainsi que sa répartition) est entièrement déterminée par de tels facteurs "réels" : il n'y a pas de place pour une quelconque politique macroéconomique se fixant les objectifs cités ci-dessus, sauf en ce qui concerne la maitrise de l'inflation, qui peut être obtenue (et uniquement de cette manière-là) par le contrôle de la masse monétaire.

Avant de commencer à examiner les hypothèses qui justifient ces opinions, un certain nombre de questions se posent : - En supposant que le comportement de l'économie "réelle" soit neutre par rapport aux perturbations monétaires, pourquoi devrait-on regarder l'élimination de l'inflation comme un objectif d'une telle importance, au point de lui accorder la "priorité absolue?" Dans quelle mesure est-il préférable pour la communauté d'avoir des prix constants plutôt que des pris qui augmentent (ou baissent) constamment? Evidemment la réponse doit être, du point de vue du gouvernement, que l'inflation entraine des distorsions graves et mène à une détérioration de la situation économique. Dans ce cas-là, cependant, la proposition de base selon laquelle l'économie "réelle" reste insensible à de telles perturbations ne tient pas. (...)."

   L'auteur explique ensuite que les propositions monétaristes pourraient s'plliquer à ne économie imaginaire régie par le modèle de WALRAS sur l'équilibre général, mais en définitive, les monétaristes "supposent que l'économie livrée à elle-même s'"autorégule" et fonctionne de façon à assurer la pleine utilisation des ressources". Ils supposent aussi "qu'il n'y a pas de différence importante entre le fonctionnement d'une économie faisant appel à une monnaie-marchandise et une économie utilisant une monnaie de crédit. Dans cette dernières, la monnaie est formée par des reconnaissances de dettes ("promesses de paiement") convertibles en d'autres "promesses de paiement" qui apparaitraient en tant que sous-produit des opérations d'open market de la Banque centrale et de l'octroi de crédits par le système bancaire, et non pas en tant que conséquence de l'activité économique et des revenus qu'elle engendre. Ils supposent aussi "que le contrôle  réussi de la croissance de la masse monétaire provoquera à lui tout seul une "pression de la baisse" sur les prix et par conséquent une ralentissement de l'inflation, en arrivant même à la faire disparaitre si le contrôle est maintenu suffisamment longtemps".

C'est à partir de ces fausses prémisses que sont proposées des politiques économiques  au mieux inefficaces, au plus nocives. Car le contrôle de l'"offre de monnaie", "totalement ineficace d'après les propres critères du gouvernement, ce n'est rien d'autre qu'un écran de fumée procurant une justification idéologique à ses mesures antisociales."

Les erreurs des monétairstes proviennent plus profondément selon Nicholas KLADOR à une conception erronée de la monnaie. Dans son chapitre sur "La définition de la monnaie", il écrit "Tous s'accordaient finalement pour dire que la ligne de démarcation entre les politiques économiques keynésiennes et non kéynésiennes passait par la réponse à une question empirique tournant autour de la valeur prise dans la réalité par l'élasticité par rapport au taux d'intérêt de la demande de monnaie. En réalité, la divergence est beaucoup plus profonde - il s'agit de savoir si le "côté de l'offre de monnaie" tel qu'il est déterminé par les autorités monétaires, est mieux représenté en termes de quantité de monnaie offerte ou en termes de taux d'intérêt fixé par la Banque centrale, qui détermine le coût du crédit (laissant la demande déterminer la quantité de monnaie en circulation). Si l'élasticité par rapport au taux d'intérêt de la demande de monnaie est faible ou nulle (ce qui est le cas, comme nous le montrerons à partir de preuves empiriques), cela ne parle pas en faveur de l'efficacité des contrôles monétaires (comme le prétendent les tenants de la théorie quantitative de la monnaie), mais montre, au contraire, l'impuissance des autorités monétaires à faire varier la quantité de monnaie autrement qu'en répondant aux variations de la demande. De ce point de vue, l'étroite corrélation entre quantité de monnaie et niveau du revenu prouve non pas l'importance de la politique monétaire, mais exactement le contraire : la variation du stock de monnaie n'est rien d'autre que le reflet de la variation du volume des transactions monétaires. Plus importante est la réponse de l'"offre de monnaie" aux variations du volume des transactions monétaire, moindre est le besoin d'économiser de la monnaie ; et voici l'explication de ce paradoxe apparent d'une masse monétaire et d'une vitesse de circulation variant souvent dans le même sens, et non dans un sens opposé."

 

Nicholas KALDOR, Le Fléau du monétarisme, Economica, 1985. Traduction en français de B GURRIEN et M ORIOL.

Christian TUTIN, Une histoire des théories monétaires par les textes, Flammarion, 2009. Gérard GRELLET, Nicholas Kaldor, dans Encyclopédia Universalis, 2014.

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24 février 2014 1 24 /02 /février /2014 09:59

     Economiste américain considéré comme l'un des plus influents du XXe siècle, Milton FRIEDMAN, par un long et patient travail de harcèlement des keynésiens, qui s'étale sur un demi-siècle, est le principal artisan de la restauration des thèses pré-keynésiennes. Il influence encore les politiques économiques monétaristes occidentaux et même au-delà, dans ce qu'il appelle selon une formule très contestée, "le cadre monétaire et fiscal pour la stabilité économique". Dès 1948, dans un article de l'American Economic Review, il avance i'idée d'imposer aux autorités monétaires le respect d'une norme de croissance de la masse monétaire calée sur le taux de croissance "naturel" de l'économie. En un sens, si l'on s'en tient à cet objectif, la stabilité monétaire et des masses de capitaux n'est pas réellement au rendez-vous de toutes ces politiques monétaristes promues à grand renfort de médias et de chaires d'université. Il n'est d'ailleurs pas certain que ses observations aient été réellement suivies dans la réalité : il y a loin du discours libéral aux politiques effectivement mis en oeuvre. 

 

     Christian TUTIN situe son activité dans un contexte bien précis : "La crise des théories et des politiques keynésiennes, mises en difficulté par la coexistence, dans les années 1970, de l'inflation et du chômage, l'ont fait passer du statut ds'apôtre isolé du libéralisme économique à celui de grand inspirateur de la révolution néo-libérale.

Jusqu'à sa mort en 2006, il a été de tous les débats internationaux. Partisan résolu des changes flexibles lorsque le système de Bretton Woods s'est effondré, convaincu de l'échec inéluctable de la monnaie unique européenne, il a aussi été l'ardent propagandiste, de par le monde, des politiques néolibérales. Les "chicago boys" qui ont sévi dans divers pays du tiers-monde, dont le Chili de Pinochet, étaient des disciples de Friedman.

Au plan théorique, l'oeuvre de Friedman a consisté à reprendre la tâche que s'était fixée Fisher quarante ans plus tôt : réhabiliter la théorie quantitative de la monnaie, et ce faisant imposer peu à peu l'idée que Keynes et les keynésiens péchaient par leur "ignorance de la monnaie".

Dans son offensive contre ces derniers, il a d'abord multiplié les arguments empiriques en faveur de la stabilité de la fonction de demande de monnaie, affirmant contre Keynes, qui y voyaient une source majeure d'instabilité, que celle-ci était toujours et partout une fonction stable du revenu réel, et qu'en conséquence la relation entre masse monétaire et niveau général des prix devait être considérée comme une relation causale allant de la première au second. Il s'est également attaqué à la fonction de consommation pour montrer l'instabilité de la relation entre consommation et revenu courant, et ruiner ainsi la notion de multiplicatieur sur laquelle s'appuient les politiques keynésiennes de relance. Enfin, il a remis complètement en cause la possibilité même d'un arbitrage entre inflation et chômage, tel que le visaient les politiques de "pilotage en douceur" (fine tuning) des années 1960. Cette th!se est exposée dans un article de 1968 sur "le rôle de la politique monétaire" (...) où il soutient que la politique monétaire ne doit viser aucun objectif réel (emploi ou taux de croissance du PIB) mais exclusivement le contrôle de la masse monétaire, et par là la stabilité des prix. Ainsi les effets potentiellement néfastes de la monnaie seront-ils neutralisés et l'équilibre "naturel" pourra être atteint sur les marchés, à condition évidemment qu'ils soient concurrentiels. Le maintien d'une politique monétaire "activiste" ne peut, selon lui, que déboucher sur l'accélération de l'inflation. Parce qu'elle est potentiellement dévastatrice, la politique monétaire doit donc consister à n'en avoir aucune, ou plus exactement à assurer la "neutralité" de l'offre de monnaie.

Cet article a marqué une étape essentielle du débat entre keynésiens et libéraux ; en remettant en cause la validité théorique de la "courbe de Philippes", qui établissait une relation inverse entre inflation et chômage et confortait une explication de l'inflation par les coûts, il sapait en effet les fondements mêmes des politiques de réglage conjoncturel de la demande globale.

L'article de Friedman laissait toutefois subsister une "fenêtre" d'efficacité de la politique monétaire "à court terme", le temps que les agents économiques adaptent leurs anticipations d'inflation. La critique s'est radicalisée avec les nouveaux classiques, qui tenteront de montrer, en adoptant la double hypothèse d'anticipations rationnelles (c'est-à-dire dépourvues d'erreurs systématiques) et d'ajustement immédiat des marchés,que même à court terme la politique monétaire ne peut rien contre le chômage. On passe ainsi de la neutralité de la monnaie "à long terme" à la "superneutralité", c'est-à-dire à la négation de toute influence de la monnaie sur l'équilibre réel."

 

    Jean-Marc DANIEL précise les éléments de son travail théorique en tant que monétariste : "Auteur abondant, Milton Friedman cultive plusieurs registres, celui de l'universitaire rigoureux comme celui du militant et du polémiste habile qui soutient le Parti républicain et tient une chronique dans le magazine Newsweek. Ses ides trouvent leur cohérence dans l'opposition systématique au keysianisme dominant des années où il commencer sa carrière. Il s'emploie à démontrer que la politique économique inspirée par John Maynard Keynes et ses discipline n'a aucun impact sur la croissance, que ce soit par l'usage de la politique monétaire, de la politique de change ou de la politique budgétaire.

Son raisonnement porte principalement sur l'aspect monétaire de l'économie. Friedman part de ce que les économistes appellent l'équation quantitative de la monnaie dans sa forme p.T = M.V (p comme prix, T comme Volume des transactions, M comme la Masse monétaire et V comme vitesse de circulation de la monnaie), qui exprime une relation de proportionnalité entre la quantité de monnaie nécessaire pour réaliser des transactions au cours d'une période donnée et la valeur monétaire de ces transactions. Dans une monumentale étude historique qu'il publie en 1963 avec Anna Schwartz (Une histoire monétaire des Etats-Unis, 1867-1960), il établit qu'à long terme V décroit, tandis qu'à court terme elle croit, si bien que V est constante en moyenne dans la période d'efficacité de la politique économique. Il considère, en outre, que le mécanisme monétaire déterminant est celui de la demande de monnaie, c'est-à-dire des besoins en monnaie estimés par les agents économiques et non pas celui de l'offre de monnaie, c'est-à-dire de la quantité de monnaie mise en circulation par la banque centrale. Toute augmentation de la masse monétaire, décidée par les autorité monétaire et non désirée par les agents économiques est sans effet sur le comportement de ces derniers et donc ne modifie pas T ; V étant constante, elle se traduit par une hausse des prix.

A partir de là, Friedman développe une théorie de l'infation qu'il résume dans la formule : "l'inflation est partout et toujours ub phénomène monétaire", formule qui lui vaut le qualificatif de monétariste. Il s'oppose en particulier aux économistes qui, s'inspirant des travaux du Néo-Zélandais Alban William Phillips, font de l'inflation un moyen de réduire le chômage. Pour Fridman, l'infation traduit une augmentation de la masse monétaire et n'a aucun lien avec le chômage. Elle le ferait baisser si elle conduisait à une baisse du salaire réel. Mais, si les salariés se laissent d'abord surprendre, n'attachant d'importance qu'à leur salaire nominal, ils réalisent vite la situation et demandent des hausses de salaire afin de rétablir leur salaire réel.

En ce qui concerne la politique de change, Friedman s'oppose là encore à la vision keynésienne d'un système de change fixe dans lequel la dévaluation, augmentant les débouchés à l'exportation et donc la demande, a un effet de relance. Pour lui, les changes fixes sont dépassés : le prix d'une devise, comme les autres prix, relève du marché et non d'un accord entre les autorités monétaires. Il préconise l'adoption d'un système de changes flottants, c'est-à-dire de laisser le cours des monnaies se fixer librement, au jour le jour, sur le marché des changes. Il en attend, en particulier, la possibilité pour les banques centrales de concentrer leur action sur les problèmes monétaires internes.

En ce qui concerne la politique budgétaire, il se fonde sur sa théorie du revenu permanent. Il considère que la consommation n'est pas un acte instantané mais que chaque consommateur inscrit ses dépenses dans une perspective longue, dans laquelle il intègre l'évolution probable de son revenu. Par conséquent, toute mesure de relance par injection de revenus supplémentaires liée à une augmentation des dépenses publiques ou à une baisse des impôt modifie la situation de court terme, mais peu le revenu permanent, si bien qu'elle n'a aucun impact durable.

Selon Milton Friedman, l'intervention de l'Etat perturbe donc l'économie de marché plus qu'il ne la régule, y introduisant soit l'inflation, soit la déflation, comme en 1929."

 

    L'oeuvre de milton FRIEDMAN a plus d'impact dans la presse économique spécialisée ou dans la presse d'opinion que sous la forme de livres. Toutefois, on peut suivre la cohérence forte de sa pensée à travers une vongtaine d'ouvrages, de Taxing to Prevent Inflation : Techniques for Estimation Revenue Requirements, avec Carl SHOUP et Ruth P MACK publié en 1973 (Columbia University Press) à Money mischief : episodes in monetary history publié en 1992 (Harcourt Brace Jovanovich), en passant notamment par The Quantity Theory. A Retastement (La théorie quantitative de la monnaie. Une nouvelle présentation) de 1968 ou Capitalisme and Freedom (Capitalisme et Liberté) de 1962 (traduction française en 1971, chez Calmann-Lévy) ou encore Free to Choose (Penguin Books) de 1980 (La liberté du choix, Belfond, 1980). On remarquera une relative dispersion et une certaine parcimonie dans l'édition française de ses oeuvres. Le texte de la Théorie quantitative de la monnaie, par exemple est disponible seulement dans l'édition de textes choisis par R S THRON (Dunod, 1971). Toutefois sont également disponible en langue française La monnaie et ses pièges (Dunod, 2002), Inflation et systèmes économiques (réédition 1985, Presses Pocket) et Prix et Théorie économique (Economica, 1983). Free to Choose (La liberté du choix) qui n'est qu'une sorte de novellation d'une série de dix émissions télévisées du même nom, rédigé conjointement par Rose et Milton FRIEDMAN, constitue plus une sorte d'allégorie du marché et du capitalisme qu'une argumentation scientifique de leurs mérites face à d'autres systèmes économiques. Diffusée en pleine résurgence du libéralisme, elle est rediffusée en 1990, émlission qui semble alors, de par le changement de conjonctures économiques plus une défense qu'autre chose... Elle est disponible sur le site Ideachannel.com.

 

   La théorie quantitative de la monnaie. Une nouvelle présentation, de 1956 marque le retour au coeur des débats macroéconomiques de l'après-guerre de cette théorie. C'est d'ailleurs la première grande contre-attaque théorique d'envergure à l'encontre de l'orthodoxie keynésienne. Il s'agit en fait de l'article introductif d'un ouvrage édité sous la direction de Milton FRIDEMAN la même année, Studies in the Quantity Theory of Money, qui rassemble principalement des contributions empiriques, dont une étude importante de Philip CAGAN (The Monetary Dynamics of Hyperinflation). 

   Jean Sébastien LENFANT présente le double objectif de l'économiste : "à la fois prendre des distances avec la version traditionnelle de la théorie quantitative de la monnais et (...) contrer les positions anti-quantitativistes des keynésiens orthodoxes." 

La tradition en économie, explique t-il, "considère que la quantité de de monnaie M nécessaire pour réaliser des transactions pendant une période donnée est dans une proportion fixe avec la valeur monétaire de ces transactions. De plus, la production Y de l'économie est toujours suffisante pour qu'il n'y ait pas de chômage. Par conséquent, toute augmentation de la quantité de monnaie en circulation (suite à une augmentation de l'offre de crédit bancaire, par exemple) sera sans effet sur le niveau de la production. La même quantité de produit sera achetée avec une plus grandes quantité de monnaie. Puisque la vitesse de circulation de la monnaie V est une constante (une donnée institutionnelle invariable à court terme, qui indique le nombre moyen de transaction par unité monétaire), le niveau des prix P est la seule variable d'ajustement aux variations de l'offre de monnaie. Selon les keynésiens orthodoxes, l'équation quantitative (MV=PY) est pertinente, mais, lorsque le taux d'intérêt est trop faible, en situation de "trappe à liquidités", toute augmentation de l'offre de monnaie est conservée sous forme d'encaisses spéculatives. Ce n'est plus P qui sert de variable d'ajustement, c'est la vitesse de circulation.

La réhabilitation qu'entreprend Friedman de (cette théorie) consiste à conciler plusieurs contraintes. Tout d'abord, se départir du caractères mécaniques de ces explications. Ensuite, théoriser une hypothèse empirique : la stabilité de la demande de la monnaie et de la vitesse de circulation, conçues comme des fonctions et non comme des constantes. Enfin ne pas négliger l'explication du niveau des prix. Pour cela, Friedman présente la théorie quantitative comme une théorie de la demande de monnaie. La monnaie est un actif parmi d'autres, une manière de détenir de la richesse, que l'on peut traité formellement comme la demande de n'importe quel bien, à condition d'introduire une dimension intertemporelle. La demande d'encaisses réelles d'un agent (demande de monnaie exprimée en valeur réelle, c'est-à-dire déflatée du niveau général des prix) est une fonction qui dépend, de manière simplifiée :

1 - de la contrainte de richess, la richess étant assimilée par Friedman au revenu permanent, c'est-à-dire à la valeur actualisée des revenus présents et futurs des agents ;

2 - du rendement relatif de la monnaie par rapport aux autres actifs financiers (actions, obligations) ;

3 - des anticipations d'inflation ;

4 - des préférences des ménages.

Finalement, à la différence de la version traditionnelle, "la quantité moyenne de monnaie détenur par dollar de transactions est elle-même considérée comme résultatnt d'un processus économique d'équilibrage (entre l'offre et la demande de monnaie), et non comme une donnée physique". Dans ce cadre général, Friedman définit un quantitativiste comme celui qui suppose que la fonction de demande de monnaie est stable, ce qui n'est pas incompatible avec des variations importantes de la vitesse de circulation, comme le montre Philip Cagan ; que les facteurs qui affestent l'offre et la demande de monnaie sont indépendants ; que la fonction de demande de monnaie demeure très sensible à de faibles taux d'intérêt, ce qui revient à niers les situations (keynésiennes) de "trappe à liquidités". 

   Notre auteur précise, dans cette origine de la contre-révolution monétariste, qu'"en 1968, dans The Role of Monetary Policy (American Economic Review, vol 58, 1968), Friedman livrera les implications politiques de sa théorie. Dans les faits, l'hypothèse empirique de stabilité de la demande de monnaie permet de rétablir les propositions politiques essentielles d'un quantitativiste : la variation de la demande étant lente et graduelle, les modifications importantes du revenu à court terme proviennent nécessairement des variations de l'offre nominale de monnaie, et elles alimentent les phénomènes inflationnistes. Dans l'Histoire monétaire des Etats-Unis, 1867-1960 (de 1963), Milton Friedman et Anna Schwartz soutiennent que les variations monétaires ont généralement été la cause, plus que la conséquence, de récessions majeures. Se succèdent alors de nombreuses études empiriques sur la demande de monnaie. Le débat attire l'attention sur l'aspect déstabilisateur des politiques d'acccompagnement monétaire des relances expansionnistes keynésiennes. La conclusion théorique est qu'il vaut mieux assurer la stabilité des prix à long terme en faisant croître la masse monétaire à un taux fixe correspondant à celui de la production. Ces recommandations inspireront directement la politique monétaire de la Réserve fédérale aux Etats-Unis, particulièrement dans les années 1980, sous les présidences de Ronald Reagan, et la stabilité des prix figure dans les tout premiers objectifs de la Banque centrale européenne."

 

    Dans Capitalisme et liberté, publié en 1962, Milton FRIEDMAN expose sa thèse de la liberté économique comme condition nécessaire à toute liberté politique. Ce livre, qui s'asresse à un large public, fait l'apologie (très intelligente) du libéralisme en y exposant les travaux de ses collègues de l'Université de Chicago (Frank KNIGHT, Froedrich HAYEK et George STIGLER). Il y défend, plus que dans d'autres ouvrages d'économie, ses convictions philosophiques et politiques. Ecrit à une époque où la Grande Dépression était encore dans tous les esprits, à un moment où les dépenses fédérales d'infrastructures, sociales et de la défense augmentaient fortement. Il se situe dans une vision du libéralisme philosophique où le gouvernement a un rôle très limité et peu centralisé. Sont abordées successivement :

- les relations entre liberté économique et liberté politique ;

- le rôle du gouvernement dans une société libre ;

- le contrôle de la monnaie ; 

- le commerce international et les accords commerciaux où il défend la fin du système de bretton Woods et son remplacement par un système de changes flottants (régime dans lequel nous vivons aujourd'hui), ainsi que la fin des barrières protectionnistes (très loin à l'heure actuelle de l'être...même et sans doute surtout, aux Etats-Unis) ;

- la politique fiscale ;

- le rôle du gouvernement dans l'éducation (chèque éducation pour les étudiants...) ;

- capitalisme et discrimination, celui-ci étant le meilleur système pour éviter celle-ci ;

- monopole et responsabilité sociale des entreprises et des travailleurs, où l'auteur distingue 3 types de monopoles : public, privé et de réglementation publique. Ces derniers doivent être très limités et les entreprises doivent, dans sa "doctrine de responsabilité sociale" se préoccuper de la "société" et non du profit seul, ceci ne pouvant mener qu'au totalitarisme. Nous nous demandons si Milton FRIEDMAN joue au naïf ou considère réellement l'entreprise comme le centre de la responsabilité sociale. Dans ce cas, on pourrait parler de défaite idéologique, en provenance du monde des entreprises lui-même! ;

- professions réglementées réduites au strict minimum, le marché devant seul permettre de distinguer les meilleurs avocats, médecins... des autres ;

- redistribution des revenus : thèse dy l'impôt progressif, qui permet une réelle redistribution des richesses produites, jusqu'à un impôt négatif... ;

- mesures de l'Etat providence qui freine la réelle redistribution que seule un système fondé sur la "reponsabilité des entreprises" peut assurer ;

- réduction de la pauvreté, avec l'instauration d'un revenu minimum. Cette disposition est défendue par une fraction de la gauche américaine, au-delà de celle qui adhère au propositions de FRIEDMAN. Une partie du libertarisme américain lutte pour celle-ci).

 

Christian TUTIN, Une histoire des théories monétaires par les textes, Flammarion, collection Champs, 2009. On y trouve des extraits de l'article de FRIEDMAN sur le Rôle de la politique monétaire (American Economic Review, vol 58, 1968, traduction d'André CABANNES).

Jean-Sébastien LENFANT, La Théorie quantitative de la monnaie, 1956 ; Jean-Marc DANIEL, Milton Friedman, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

 

 

 

 

 

 

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21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 08:35

   Le développement de marchés des dettes publiques et privées va de pair avec le surdéveloppement de la sphère financière du système capitalisme qui va jusqu'à faire de ce dernier le secteur économique dominant. Mûs par le principe de l'assurance et de la réassurance, ces marchés, dont ceux des produits dérivés sont les plus spectaculaires, constituent autant de recherches du risque minimum de la part d'acteurs, aux tailles diverses, qui recherchent toujours le profit maximum dans le placement de valeurs de toutes sortes. Comme cette recherche est le fait d'acteurs perpétuellement en concurrence ou en conflit, le résultat global va souvent à l'encontre de l'objectif poursuivi, au vu de l'histoire des crises financières de plus en plus sévères qui agitent le système capitaliste contemporain. Aiguillonnés par la vitesse accrue du traitement - maintenant totalement informatisé ou presque - des transactions sur les différents marchés, les différents acteurs agissent en fonction de vues de plus en plus court terme et du point de vue de leurs intérêts particuliers réduits parfois à leur plus simple expression, sans perspective d'ensemble et sans référence à une gouvernance bien plus évoquée qu'appliquée. Si auparavant, la panique financière était l'explication immédiate de nombreux crash, elle semble devenue le moteur de l'activité. Ce qui donne un caractère massif aux crises actuelles, caractère parfois mal rendus par les mass-médias, qui se soumettent souvent à une sorte auto-censure prudentielle, d'autant plus facilement que la plupart des moyens d'informations sont la propriété d'organismes financiers ou d'organismes proches des milieux financiers. Si le fonctionnement du système capitalisme, avec une certaine ignorance de processus bien violents, peut se prêter à une analyse balancée de ses saubresauts, impliquant production, circulation et consommation de marchandises, celui de sa sorte d'excroissance financière rend difficile une analyse bienveillante. 

 

   Catherine MATHIEU et Henri STERDYNIAK, de l'Observatoire Français des Conjonctures Economiques (OFCE - Science Po) écrivent que "le satde actuel du capitalisme, le capitalisme financier, se caractérise par le développement prodigieux des marchés financiers. Tandis que les institutions financières (banques, fonds de placement, fonds spéculatifs) obtiennent des profits exorbitants en jouant de la volatilité des marchés, des masses énormes de capitaux sont perpétuellement à la recherche des placements les plus rentables, les plus liquides et les moins risqués possibles.

Mais comment trouver la contrepartie : des emprunteurs sans risque et prêts à payer des taux d'intérêt importants? Il faut obligatoirement un montant énorme de dettes face à un montant énorme d'actifs financiers. Les pr^teurs veulent investir des sommes importantes, mais s'inquiètent ensuite de ce que les empretteurs sont trop endettés : ils recherchent des rentabilités élevées, mais celles-ci fragilisent les emprunteurs ; c'est la malédiction du prêteur. Les pays, les entreprises ou les ménages qui bénéfiient d'apports importants de fonds sont fragilisés, puisqu'ils deviennent fortement endettés et dépendants des marchés de capitaux : c'est la malédition de l'emprunteur.

Le système financier international est ainsi à la recherche perpétuelle d'emprunteurs : jadis, les pays du tiers-monde ; puis les pays d'Asie en développement rapide ; puis les Etats-Unis et les ménages anglo-saxons. En 2010, les marchés financiers ont besoin de prêter massivement à des agents sûrs. Comme les ménages et les entreprises cherchent à se désendetter, compte tenu de l'incertitude économique, ce sont les Etats qui doivent s'endetter : en même temps, leurs positions sont fragilisées. Les marchés veulent des emprunteurs, mais ils leur reprochent d'être endettés. A la limite, ils ne veulent plus prêter qu'à des agents excédentaires, ceux qui n'ont pas besoin d'emprunter."  Ces constats sont caractéristiques d'une économie de la dette où les détenteurs des capitaux ne cherchent plus des investissements matériels, visant des productions ou des services, mais à se procurer d'autres capitaux plus sûrs sur un marché qui, en fin de compte, se nourrit de l'existence d'une dette phénoménale, d'un marché qui a besoin pour exister de cette endettement massif. 

"Dans une économie, poursuivent-ils, où la masse des capitaux financiers est importante, l'endettement est automatiquement élevé. Beaucoup d'gent sont endettés et certains le sont plus que les autres. Il y a donc en permanence des doutes sur la solvabilité des emprunteurs. les marchés sont moutonniers ; leurs anticipations sont auto-réalisatrices et les opérateurs le savent. Ils sont vigilants, mais leur vigilance accentue les risques de crise. Il suffit qu'une rumeur mette en doute la solvabilité d'un pays pour que certains gestionnaires de fonds (ceux qui recherchent la sécurité) soient obligés de se vendre les titres qu'ils détiennent sur ce pays ; cela fait monter les taux d'intérêt supportés par ce pays, ce qui induit les agences de notation à les déclasser (puisque cette hausse augmente les risques de faillite), ce qui induit d'autres gestionnaires à vendre, ce qui entraine une nouvelle hausse des taux, ect. La globalisation financière oblige l'économie mondiale a vivre en permanence sous la menace de crises de la dette. Elle provoque en permanence le gouflement des déséquilibres qui finissent un jour par éclater.

La crise de 2007-2008 a montré que des événements inimaginables, comme la faillite de Lehman Brothers, pouvaient se produire ; de sorte que les marchés sont plus nerveux, plus rapides à envisager des scénarios extrêmes, ce qui accentue leur instabilité. Les marchés financiers se souviennent qu'ils ont réussi à faire exploser le Système Monétaire Européen en 1992, qu'ils ont obligé l'Argentine à sortir du currency board en 2001. Pourquoi ne réussiraient-ils pas à faire exploser la zone euro?

Les Etats sont ainsi soumis à des exigences contradictoires : soutenir l'activité économique (y compris en venant au secours des institutions financières défaillantes), et assurer leur propre situation financière.

Dans la finance globalisée, les politiques économiques doivent se consacrer à rassurer les marchés, alors même que ceux-ci n'ont aucune vision pertinente de l'équilibre et de l'évolution macroéconomique, comme en témoignent les fortes fluctuations des marchés financiers (cours boursier ou taux de change).

Les détenteurs de capitaux veulent détenir des avoirs financiers importants. Avant la crise, ce désir avait été satisfait grâce au développement de bulles financières et immobilières. Après l'éclatement de celles-ci, le déficit de demande doit être comblé par le déficit public et par de bas taux d'intérêt. Si les marchés refusent cette logique, en faisant augmenter les taux d'intérêt de long terme de long terme, sous prétexte de prime de risque quand l'Etat soutient l'activité, et les pays qui se sont endettés pour soutenir l'activité (et le secteur financier) doivent rapidement se désendetter, la politique économique devient impuissante et l'économie mondiale ingouvernable. Ainsi, en 2011 (année de leur article, mais l'analyse reste malheuresement actuelle), les pays risquent de payer lourdement leur manque de courage collectif à s'attaquer à la domination des marchés financiers."

 

   Rappelons que les marchés de la dette, marché monétaire pour les dettes à court terme (moins d'un an) et marché obligataire pour les dettes à moyen et long terme (plus d'un an) sont en volume beaucoup plus importants que les marchés d'action (directement branchés sur les systèmes productifs de biens et de services). En 2010, les encours sur le marché obligataire mondial fin 2010 se monte à 95 trillions (95 000 milliards) de dollars. (Bond Markets report, 2011)

Mais les encours les plus importants se trouvent maintenant sur les marchés de contrats dérivés dont l'importance a fortement augmenté (en 2010, 601 trillions). (BIS Quaterly Review, June 2011) Ces encours sur les marchés dérivés ne représentent pas une valeur réelle absolue, beaucoup de ces contrats (option d'achat ou de vente) portent sur les mêmes valeurs (euros, dollars, pétrole, riz...) et s'annulent les uns des autres (Comment, combien?... Personne ne le sait!). Leur valeur de marché brute est définie comme leur valeur liquidative à la date du jour d'estimation ; au premier décembre 2010 leur valeur brute est estimée à 21 trillions (Slate Groupe, 2012)  (Si c'est vrai, on ne peut qu'imaginer toutes les opérations intermédiaires spéculatives!).

Il faut noter dans cette augmentation des marchés dérivés la place des credit default swaps, CDS, assurances sur les risques de défauts des dettes. Les CDS, qui ont déjà conduit à la chute de l'assureur Americain International Group en 2008, compliquent considérablement les conséquences d'un défaut de paiement d'un Etat comme la Grèce. Le 1 Mars 2012, l'International Swaps and Derivatives Association a annoncé que les CDS sur la dette grecque ne seraient pas activés dans l'immédiat...

 

   Au terme d'une analyse très froide sur les produits dérivés que nous conseillons de lire à tête (très) bien reposée, Yves JÉGOUREL pose la question : sont-ils des outisl des risques ou des armes de déstabilisation des marchés et des économies? Pour y répondre au moins partiellement, le maître de conférences en économie à l'Université Montesquieu-Bordeaux IV, spécialiste de la finance internationale, apporte quelques éléments d'analyse.

Les produits dérivés se prêtent tout particulièrement à la spéculation, détournés de leurs usages premiers, instruments de couverture des risques. Ils demeurent utiles lorsqu'ils sont suffisamment encadrés, idée intéressante au moment où cet encadrement s'avère très minimum. Ils participeraient alors à un meilleur transfert des risques entre agents économiques et augmenteraient la quantité d'information présentes sur les marchés financiers.

L'auteur estime que "Au-delà de ses dérives, le marché des actions, ds obligations ou de tout autre titre de créance ou de dette négociables remplit en premier lieu une fonction indispensable à la croissance économique : le financement de l'économie que le secteur bancaire, par sa fonction de collecte de l'épargne des ménages, ne pourrait assumer seul.

En second lieu, "sur les marchés financiers des forces de rappel provenant de la sphère réelle et qui, à plus ou moins long terme (pour un coût économique certes conséquent), corrigent ces excès. Le monde financier ne peut donc être durablement déconnecté de la sphère réelle." C'est sans doute précisément cette déconnexion temporaire entre les deux sphères matérielle et financière de l'économie qui donne le ton des mouvements de capitaux actuels. C'est sans doute, pour pousser plus loin, cette déconnexion qui permet des opérations fabuleuses aboutissant à des surprofits de plus en plus vertigineux. L'impression que ces sur-profits reposent sur du vent repose sur une certaine anémie de l'activité réelle contrastant avec une santé de l'activité virtuelle. 

L'auteur a expliqué auparavant toute l'utilité de tels instruments d'un point de vue microéconomique. Le niveau élevé d'expertise des agents qui opèrent sur les marchés financiers donnent l'illusion d'une maitrise qui n'existe sans doute qu'au niveau de leurs activités propres. Ainsi lorsque l'analyse s'élève au niveau macroéconomique, "un bilan beaucoup plus nuancé doit être établi." Le transfert de risques (qui ressemble à un jeu de chaises musicales orienté vers le prêteur - perdant - en dernier ressort, le marché des dettes ressemblant alors à un marché de dupes) "peut se faire de deux façons :

- soit par la confrontation d'agents économiques cherchant à se couvrir contre des risques de nature opposée (un importateur cherchant à se protéger contre une appréciation du dollar américain et un exportateur cherchant à se protéger contre une dépréciation de cette même devise),

- soit par la confrontation d'agents désireux de se soustraire aux risques auxquels ils sont soumis avec des agents dont la fonction économique est de prendre ces risques en échange d'une rémunération.

L'existence de spéculateurs sur les marchés de produits dérivés apparait, de ce point de vue, normale."

Tout un débat existe entre l'apparition de ces produits dérivés et celle de la spéculation financière : la simultanéité entre la création d'un dérivé et l'usage spéculatif qui en est fait est soulignée par plusieurs auteurs (voir par exemple B SPOTTON VISANO, "Financial manias and panics. A socio-economic perspective, dans The American Journal of Economics and Sociology, volume 61, n°4, 2002), qui reprennent plus ou moins l'argument de SCHUMPETER sur les innovations financières.

L'auteur ne veut pas condamner complètement les produits dérivés dont les marchés ressemblent parfois à des casinos. "Si cette comparaison est souvent faite, elle se doit d'être largement nuancée : un spéculateur n'est en premier lieu pas toujours ce particulier que l'on serait tenté de qualifier de "naïf"  pariant sur l'évolution du cours des actions en engageant des sommes qui lui sont propres. A la différence de l'inoffensif joueur de casino, certains spéculateurs professionnels, grâce aux produits dérivés négociés sur les marchés organisés, disposent de l'opportunité de parier sur des sommes qu'ils ne possèdent pas. A la différence d'un jeu de hasard enfin, le résultat d'un pari spéculatif sur les marchés financiers n'est pas strictement indépendant des stratégies mises en oeuvre par le spéculateur. Le mimétisme des comportements, conjugués aux prises de position amplifiées par les produits dérivés, peut alors avoir des conséquences d'autant plus dramatiques qu'elles se répercuteront quasi inévitablement sur la sphère réelle." La comparaison par l'auteur des jeux spéculatifs financiers et des jeux de casino, loin de constituer une défense des marchés financiers, semblerait être bien au désavantage de ces derniers...

"Les produits dérivés sont susceptibles de favoriser une meilleure couverture des risques individuels. Ils peuvent en revanche accroître non seulement le risque d'instabilité financière à l'échelle d'un marché, mais aussi le risque systémique. Trois arguments justifient cette affirmation :

- Ces outils peuvent encourager le mimétisme des agents financiers. Celui-ci serait d'ailleurs stimulé par le sentiment erroné que de tels produits accroissent la liquidité des marchés. 

- Ils peuvent inciter les opérateurs financiers à prendre des positions d eplus en plus risquées puisque tout risque est supposé être assurable.

- Ils peuvent, par leur fonction de transfert des risques, créer in fine une opacité dans le fonctionnement des marchés. Celle-ci peut alors, en période d'instabilité, exacerber le "stress" des opérateurs financiers, jusqu'à créer les conditions d'une véritable panique, propice au déclenchement d'une crise financière."

 

Yves JÉGOUREL, Les produits dérivés, La Découverte, collection Repères, 2010. Catherine MATHIEU et Henri STERDYNIAK, Quand les marchés s'en mêlent : la crise des dettes souveraines dans la zone euro, OFCE.

 

ECONOMIUS

 

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15 février 2014 6 15 /02 /février /2014 16:15

  Nous suivons toujours David GRAEBER dans l'étude historique de la dette, quitte à y revenir plus tard avec d'autres auteurs. Il faut dire que dans le domaine qui nous occupent - le conflit - les hypothèses et les analyses du docteur en anthropologie, intellectuel les plus en vue du moment où le doute s'installe sérieusement sur les bien-fondés du fonctionnement du capitalisme financier actuel sont particulièrement riches. 

   Reprenant complètement la perspective d'ensemble de l'histoire depuis pratiquement 5 000 ans, il effectue une périodisation qui prend pour centre d'influence, l'évolution même de la dette. Partant beaucoup d'études sur l'esclavage (dont il effectue la liaison avec le péonage, le servage et le salariat). Dans l'histoire mondiale, un événement domine selon lui tous les autres : l'invention des pièces de monnaie. "Il s'avère qu'elles sont apparues indépendamment en trois lieux différents, presque simultanément : dans la greande plaine de Chine du Nord, dans la vallée du gange au nords-est de l'Inde et autour de la mer Égée - dans les trois cas entre 600 et 500 av JC approximativement. la raison n'était nullement une soudaine innovation technologique : les techniques utilisées pour fabriquer les premières pièces ont été entièrement différentes d'un ca à l'autre (SCHAPS, 2006). C'&tait une transformation sociale. Pourquoi cela s'est-il passé précisément de cette façon? C'est un mystère historique. Mais voici ce que nous savons : pour une raison indéterminée, en Lydie, en Inde et en Chine, des monarques locaux ont jugé que les anciens systèmes de crédit en vigueur dans leur royaume n'étaient plus adéquats, et ils ont commencé à mettre en circulation de minuscules fragments de métaux précieux - métaux jusque-là essentiellement utilisés pour le commerce international, sous forme de lingots - et à encourager leurs sijets à s'en servir dans leurs transactions quotidiennes.

A partir de là, l'innovation fait tache d'huile. Pendant plus d'un millénaire, les Etats du monde entier se sont mis à battre monnaie. ¨Puis vers 600 ap JC, à peu près à l'époque où l'esclavage disparait, la tendance s'est soudainement inversée. Les liquidités se sont taries. Partout il y a eu retour au crédit."

Notre auteur voit dans les 5 000 dernières années un "vaste mouvement d'alternance entre des périodes dominées par la monnaie de crédit et d'autres où l'or et l'argent prédominent (...)." Et la facteur provoquant ce vaste mouvement est la guerre. pourquoi? Parce que "les pièces d'or et d'argent se distinguent des accords de crédit par une caractéristique spectaculaire : on peut les voler. Une dette est, par définition, un document archivé, et une relation de confiance. En revanche, celui qui accepte de l'or ou de l'argent en échange d'une marchandise n'a besoin de faire confiance qu'à l'exactitude de la balance, à la qualité dyu métal et à la probabilité qu'un autre sera prêt à l'accepter. Dans un monde où la guerre et la menace de la violence existent partout (...) simplifier ses transactions a des avantages évidents. C'est encore plus vrai quand on les mène avec des soldats. D'une part, ceux-ci ont accès à de nombreux butins, qui sont souvent en or et en argent, et ils chercheront toujours à les échanger contre les bonnes choses de la vie. De l'autre, un soldat itinérant lourdement armé est l'incarnation même du mauvais "risque de crédit". (...). Donc pendant une grande partie de l'histoire de l'humanité, le lingot d'or ou d'argent, estampilé ou non, a joué le même rôle que la valise pleine de billets non marqués du dealer d'aujourdh'ui : celui d'un objet qui n'a pas d'histoire, précieux parce que chacun sait qu'on l'acceptera à peu près partout et sans poser de questions en échange d'autres biens. Bref, si les systèmes de crédit l'emportent, en général, dans les périodes de relative paix sociale, ou au sein de réseaux de confiance (créés par des Etats ou, comme ce fut le cas à la plupart des époques, par des institutions transnationales, telles les corporations de marchands ou les communautés confessionnelles), dans les périodes caractérisées par la guerre et le pillage généralisé, ils sont souvent remplacés par les métaux précieux. De plus, si le crédit prédateur a continué dans tous les périodes de l'histoire de l'humanité, il est clair que c'est dans celles où les fonds étaient le plus aisément convertibles en liquidités que ses "crises de la dette" ont fait le plus de dégâts."

 

       David Graeber distingue quatre grandes périodes, plus celle que nous vivons actuellement :

- l'Âge des premiers empires agraires (3 500- 800 av.jc), dominé par la monnaie virtuelle de crédit ;

- l'Äge axial (800 av JC-600 ap JC), caractérisé par le monnayage et par un passage généralisé au lingot métallique ;

- le Moyen-Âge (600-1450), qui a vu un retour à la monnaie virtuelle de crédit ;

- l'Äge des empires capitalistes qui a commencé en 1450 par un retour planétaire massif aux lingots d'or et d'argent et qui a prit fin en 1971, au moment où le dollar des Etats-Unis n'est plus convertible en or.

- Cet événement donne le coup d'envoi d'une nouvelle phase de monnaie virtuelle qui vient juste de commencer et dont les contours ultimes sont nécessairement invisibles et qui ouvre de nouvelles possibilités civilisationnelles...

  Des éléments d'informations subsistent pour la Mésopotamie (3500-800 av JC), pour l'Egypte (2650-716 av JC) et pour la Chine (2200-771 av JC), mais il est difficile à partir d'eux d'élaborer un tableau satisfaisant de la situation à ces époques. Par exemple, les origines du prêt à intérêt demeurent obscures. La seule chose qui semble sûre est que la monnaie sert alors essentiellement, sous des formes diverses et variées essentiellement à faire des comptes et non à changer physiquement de mains, les marchands et commerçants concluant entre eux des accords de crédit de leur cru, avec parfois, suivant les régions la garantie d'Etats ou de compagnies. Mais un "marché" demeure surtout une question d'honneur et rien à l'extérieur de celui-ci en valide l'expression, sauf précisément son inscription sur des tablettes conservées en lieu sûr, comme les temples ou les palais. 

   L'âge axial est bien plus pourvu de sources historiques. Et cela permet à David GRAEBER de dresser un tableau d'ensemble des évolutions qui impliquent à la fois le marché, la guerre et la religion.

"1 - les marchés sont d'abord apparus, au moins au Proche-Orient, en tant qu'effets secondaires des systèmes administratifs d'Etat. Mais, avec le temps, la logique du marché s'est trouvée mêlée aux questions militaires, au point de devenir proesque indistinguable de la logique mercenaire des guerres de l'Âge axial. Après quoi, elle a fini par conquérir l'Etat lui-même ; par définir sa raison d'être.

2 - Résultat : partout où nous voyons émerger le complexe "armée-pièces de monnaie-esclavage", nous voyons naitre aussi des philosophies matérialistes. En fait, elles le sont aux deux sens du terme : elles envisagent un monde fait de forces matérielles, et non de puissances divines ; et elles voient dans l'accumulation de richesses matérielles la fin ultime de l'existence humaine, ravalant les idéaux comme la morale et la justice au statut d'instruments qui servent à satisfaire les masses.

3 - Partout aussi, nous trouvons des philosophes qui réagissent contre cette approche en explorant les idées d'humanité et d'âme afin de tenter de trouver un nouveau fondement à l'éthique et à la morale.

4 - Partout, certains de ces philosophes ont fait bloc avec les mouvements sociaux qui se constituaient inévitablement face aux nouvelles élites, extraordinairement violentes et cyniques. Il en est résulté un phénomène nouveau dans l'histoire de l'humanité : des mouvements populaires qui étaient aussi des mouvements intellectuels, parce qu'on postulait que les adversaires des dispositifs politiques existants devaient agir au nom d'une théorie sur la nature de la réalité.

5 - Partout, ces mouvement ont été d'abord et avant tout des mouvements pacifistes, qui récusaient les idées nouvelles faisant de la violence, et notamment de la guerre d'agression, le fondement de la politique.

6 - Partout également, semble-til, il y eut un élan initial pour refonder la morale en utilisant les nouveaux outils intellectuels apportés par les marchés impersonnels, et partout ce effort a échoué. Le moïsme, avec sa notion de profit social, a connu un bref épanouissement, puis s'est écroulé. Il a été remplacé par le confucianisme, qui rejetait totalement ces idées. (...) réimaginer la responsabilité morale en termes de dette - démoarche apparue à la fois en Grèce et en Inde - est une tentative presque inévitable, certes, dans le nouveau contexte économique, mais qui se révèle uniformément insatisfaisante. L'impulsion la plus forte consiste à imaginer un autre monde, où la dette - et avec elle tout ce qui lie au monde profane - peut être totalement anéantie, où les attachements sociaux font figure de formes d'asservissement ; comme le corps est une prison.

7 - L'état d'esprit des monarques a changé au fil du temps. Au début, la plupart semblent avoir opté pour la tolérance amusée à l'égard des nouveaux mouvements philosophiques et religieux, tout en embrassant en privé, sous une forme ou une autre, la Realpolitk la plus cynique. Mais quand les cités et principautés en guerre ont été remplacées par de grands empires, et surtout quand ces empires ont commencé à atteindre les limites de leur expansion, ce qui a mise en crise le complexe "armée-pièces de monnaie, esclavage" -, soudain, tout a changé. En Inde, Ashoka a tenté de refonder son royaume dans le bouddhisme. A Rome, Constantin s'est tourné vers les chrétiens. En Chine, l'empereur Han Wu-Ti (157-187 av JC), confronté à une crise militaire et financière, a fait du confucianisme la philosophie d'Etat. Des trois, seul Han Wu-Ti, en fin de compte, a réussi : sous une forme ou sous une autre, l'Empire chinois a duré deux mille ans, presque toujours avec le confucianisme pour idéologie officielle. Dans le cas de Constantin, l'Empire d'Occident s'est écroulé, mais l'Eglise romaine a duré. Le projet qui a eu le moins de succès, pourrait-on dire, a été celui d'Ashoka . Non seulement son empire s'est morcelé et a été remplacé par une interminable succession de royaumes plus faibles et généralement fragmentés, mais le bouddhisme lui-même a été chassé, pour l'essentiel, de ses anciens territoires, même s'il s'est établi plus solidement (ailleurs).

8 - L'effet ultime a été une sorte de division idéale des sphères d'activité humaine, qui dure jusqu'à nos jours : d'un côté le marché, de l'autre la religion. Pour le dire crûment, si l'on consacre un espace social précis exclusivement à l'acquisition intéressée de biens matériels, il est pratiquement inévitable que, très vite, quelqu'un vienne délimiter un autre espace où il prêchera que, du point de vue des valeurs ultimes, les biens matériels n'ont pas d'importance, que l'intérêt personnel ou même le moi sont des illusions et qu'il vaut mieux donner que recevoir. Même s'il n'y avait rien d'autre à dire, il est déjà sûrement révélateur que toutes les religions de l'Âge axial aient mis l'accent sur la charité, notion qui n'existait pratiquement pas aux époques antérieures. La pure cupidité et la pure générosité sont des concepts complémentaires ; aucun des deux ne serait réellement imaginable sans l'autre ; les deux ne pouvaient apparaitre que dans des contextes institutionnels qui insistaient sur des comportements de ce type, purs et unidimensionnels ; et il semble bien que les deux soient apparus ensemble partout où est également entré en sène la monnaie physique, impersonnelle, fait pour payer comptant."

    Le Moyen âge (600-1450) est celui où l'on dispose d'information en plus foisonnantes, même si une histoire de la dette n'existe pas. Autant sans doute parce que les familles financières sauvegardent leurs secrets de manière particulièrement efficaces, que les comptes sont également des secrets privés ou d'Etats, que l'instabilité règne en grande partie à causes des guerres, des famines, des épidémies dantesques, une clarification des différents circuits commerciaux et militaro-financiers reste encore à faire. Toutefois, malgré de nombreux blancs, Daniel GRAEBER dégagent plusieur pistes fécondes de recherche, dans tous les continents.

"Partout, l'époque a commencé par l'effondrement des empires. Finalement, de nouveaux Etat se sont constitués, mais dans ces nouveaux Etats le lien entre guerren, lingots et esclavage était rompu. La conquête et l'acquisition pour elle-même n'étaient plus célébrées comme la finalité de toute vie politique. En même temps, la vie économique, de la conduite du commerce international à l'organisation des marchés locaux, était de plus en plus réglementée par les autorités religieuses. L'un des effets a été un mouvement général pour maitriser, ou même interdire, le crédit prédateur. Une autre a été le retour, dans toute l'Eurasie, à diverses formes de monnaie virutelle de crédit. Certes, ce n'est poas ainsi que nous avons l'habitude de penser le Moyen-Age. Pour la morité d'entre nous "médiéval" reste synonyme de superstittion, d'intolérance ou d'oppression. Mais pour la plupart des habitants de la planète, cette époque ne pouvait apparaitre que comme une amélioration extraordinaire après les terreurs de l'Âge axial." L'auteur va bien à contre-courant d'une certaine idée du Moyen-Âge, après bien d'autres il faut bien le dire, notamment chez de nombreux historiens médiévistes. Cette idée-là était d'ailleurs une interprétation des élites de la pseudo-Renaissance, qui retrouvaient une certaine liberté... d'exploiter ressources matérielles et humaines... Par ailleurs, l'auteur ne perd pas de vue les calamités de cette période en prenant soin de bien faire comprendre que les événements et le quotidien de l'Extrême Occident sont bien particulier par rapport au vécu de l'ensemble de l'Eurasie. 

Parmi les éléments , par zone géographique, qui retiennent l'attention, figurent en bonne place :

- Pour l'Inde médiévale (qui fuit dans la hiérarchie du système des castes) l'avènement des "dotations perpétuelles" ou "trésors inépuisables" qui se concentrent peu à peu dans les monastères. L'alliance de la caste des guerriers avec celle des brahmanes permet aux premiers de prendre le contrôle de l'essentiel des terres des villages antiques. Si nous ne connaissons pas les mécanismes de la concentration des richesses et de la formation d'une énorme caste d'intouchables, l'auteur estime que la dette y a joué un rôle important. La création de milliers de temples hindous a signifié sans doute des millions de prêts à intérêt. Avec l'élaboration d'un système juridiques complexes : les lois de Manou classent soigneusement les esclaves en 7 types, dont les conditions d'émancipation diffèrent...

- Pour la Chine, dont l'unification persistante reste le trait dominant, avec une administration étatique efficace et ramifiée, la théorie monétaire dominante est chartaliste. Limiter les méfaits de l'usurier du vlllage était le souci permanent de l'Etat désireux de canaliser suffisamment de ressources vers les villes pour nourrir la population urbaine tout en évitant le soulèvement armé d'un population rurale notoirement rebelle (avec des échecs et des succès!).  Il s'agit de réguler un marché tout en s'opposant à une évolution capitaliste. C'est d'ailleurs l'ocasion pour l'auteur de rappeler certains principes (marxistes) de base de l'économie capitaliste par rapport au fonctionnement du marché. Malgré la mise en pratique de principes confucéens, les énormes concentrations de capital exclusivement tournées vers le profit se réalisent à partir des compagnies monastique. Les mutiples répressions antibouddhiques trouvent une part de leurs origines dans le souci de briser la puissance économique (et donc politique) ainsi acquise...

- Pour le Proche-orient, l'Islam, pour l'essentiel de la durée du Moyen-Âge le coeur et l'aile marchante (en Asie) de la civilisation occidentale, est perçu pendant longtemps par les populations conquises comme l'expression d'un Etat militaire. Le découplage entre associations commerçantes et Etat a d'immense effets économiques. Le Califat et les empires musulmans ultérieurs peuvent opérer à bien des égards comme les anciens empires de l'Âge axial : créer des armées de métier, mener des guerres de conquête, capturer des esclaves, fondre le butin et le distribuer aux soldats et aux fonctionnaires sous forme de pièces de monnaie, exiger que ces pièces leur soient rendues en tant qu'impôt. Mais le droit islamique s'attaque réellement à l'ensemble des abus les plus notoires des sociétés antérieures : l'esclavage pour dettes est interdit (il y a de toute façon asez d'esclaves venus de l'extérieur...) et l'usure prohibé. Les réseaux de confiance permettent à la reconnaissance de dettes de faire fonctionner des marchés, et de nombreux écrits théorisent et l'idéologie du marchand et la pratique commerciale. Adam SMITH, fait pas très remarqué s'inspire d'ailleurs d'abord d'essais économiques rédigés en Perse au Moyen-Âge. Ghazali (1058-1111) et Tusi (1201-1274) figurent parmi ses inspirateurs. Tusi fait du commerce une affaire de coopération et non de concurrence. La diffusion de l'islam a fait du marché un phénomène mondial qui opère pour l'essentiel, indépendamment des Etats, selon ses propres lois internes.

- Pour l'Extrême-Occident, entré tard dans le Moyen-Âge est régi par les lois religieuses contre l'usure, assimilée chez saint Ambroise par exemple à un vol avec violence et même un meurtre. La dette se "dissout" dans une pure hiérarchie reconduite de générations en générations, l'essentiel du commerce étant effectué par des étrangers. Les princes chrétiens exploitent de manière extensive l'antisémitisme des populations. Mais malgré le rôle central des Juifs dans le crédit, la montée de l'usure dans les campagnes révèle la croissance d'une paysannerie libre couplée à un artisanat fortement organisé. Un vif débat intellectuel traverse les Universités, et au sein même de l'Eglise, notamment entre franciscains et dominicains (au XIIIe siècle) sur l'usure, pendant que des institutions - ordres religieux - amassent des richesses considérables et constituent de véritables centres de crédit, qui concurrencent fortement des autorités politiques en recherche d'instruments durables de pouvoir.

Les lois sur l'usure évoluent dans des directions opposées, entre résurrection du droit romain (favorable à l'usure) et répressions féroces des remises en cause de la propriété. 

    L'âge des grands empires capitalistes (1450-1971) voir ressurgir toutes les composantes de l'Âge axial, mais agencées différemment. Il s'ouvre sur des catastrophes économiques dévastatrices (peste noire, effondrement du tissu urbain, cessation du règlement des emprunts). David GRAEBER pense que si l'on veut comprendre les origines de l'économie mondiale moderne, il faut regardé non l'Extrême-Occident, mais la Chine. Laquelle abandonne l'usage du papier-monnaie. Il raconte comment le cycle cupidité-terrorisme-indignation-dette se met en place, avec les colonisations pour donner naissance au capitalisme tel que nous le connaissons. Une des clefs de compréhension se situe au niveau de la vraie circulation de l'or et de l'argent du Nouveau Monde qui, par le commerce Occident-Asie, échoue dans les temples en Inde et en Chine, là où précisément la circulation monétaire recommence à devenir la norme.

La mise en pratique et la théorisation de la monnaie se rejoignent pour créer un système où le crédit est devenu découplé des relations de confiance réelles entre personnes, par le biais notamment des liens entre la guerre, le lingot et les nouveaux instruments de crédit.

Le capitalisme est d'abord une entreprise militaro-commerciale, les main-d'oeuvres utilisées n'ayant jamais été libres, mais constituées d'abord d'esclaves puis de salariés étroitement contrôlés.

L'oeuvre d'Adam SMITH a là une importance de premier plan car elle couvre ces pratiques réelles par le conte utopique d'un monde imaginaire presque complètement affranchi de la dette et du crédit, libéré de la culpabilité et du péché, où les hommes et les femmes sont libres de calculer simplement leur intérêt en sachant parfaitement que tout a été arrangé d'avance par Dieu pour que cela serve l'intérêt général. En évacuant le rôle de l'Etat et de la guerre, elle est responsable de la diffusion d'une véritable mythologie du marché, qui a peu à voir avec son fonctionnement réel. Plus tard Karl MARX tente, notamment à travers ses réflexions sur le fétichisme, une démystification, tout en poursuivant sur la même lancée intellectuelle. Autant Adam SMITH faisait penser le capitalisme comme affaire de commerce, de production et de consommation, autant Karl MARX effectue une analyse du capital productif comme si il n'y avait pas, à son époque, bien plus de petits métiers que de grosses industries, bien plus de soldats en activité ou en désoeuvrement que d'ouvriers installés dans les grandes fabriques. Ce qui fait fonctionner le capitalisme relèverait alors bien plus de rapports de force violents que de mécanismes strictement économiques et relativement paisibles... Et au centre de bien de rapports de force violents se trouve des face à face entre débiteurs et créanciers...

 

David GRAEBER, Dette, 5000 ans d'histoire, Les Liens Qui Libèrent, 2013

 

ECONOMIUS

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Published by GIL - dans ECONOMIE
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10 février 2014 1 10 /02 /février /2014 08:52

      David GRAEBER reprend, de manière tout à fait juste, les étude de Claude LÉVI-STRAUSS, un peu oubliées (le structuralisme semble être passé de mode...) si l'on en juge par la littérature anthropologique récente. Pourtant, fait-il remarquer, aucune oeuvre ne se présente pour remplacer ses postulats, que tout le monde en définitive, en arrière-plan, partage : "Pratiquement tout le monde partage toujours ces idées : fondamentalement, la société repose sur le principe de réciprocité, donc la meilleure façon de comprendre toute interaction humains est de voir en elle une forme d'échange. Or, s'il en est ainsi, la dette est vraiment à la racine de toute morale, car la dette, c'est ce qui se passe quand l'équilibre n'a pas encore été rétabli."

Loin des formes de relations sociales que sont le don et le contre-don, l'extorsion pure en simple (vol de biens et de femmes ...et viol), la dette semble bien être la forme de relation qui instaure entre au moins deux acteurs sociaux une forme de réciprocité. Dans un grand essai, le docteur en anthropologie, qui est aussi économiste (professeur à la London University) tente de cerner "trois grands principes moraux susceptibles de fonder les relations économiques, tous trois à l'oeuvre dans toutes les sociétés humaines" : communisme, hiérarchie et échange.

Il définit le communisme comme tout rapport humain fondé sur le principe "De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins", revenant, au-delà de la provocation à ses racines quasiment anarchistes, et en tout cas, très influencées par le grand débat du XIXe siècle entre anarchistes et socialistes. Considéré comme une forme sociale mythique, le communisme est pourtant présent dans de nombreux endroits de bien des sociétés, dans leur fonctionnement normal comme dans les catastrophes, entre classes d'âges (que l'on songe aux relations parents-enfants), entre personnes bien portantes et personens malades ou handicapées, etc. Le communisme est présent notamment lorsqu'on ne compte pas ce que l'on donne et ce que l'on reçoit, l'idée même de compter étant d'ailleurs blessante ou extravagante. "La sociologie du communisme quotidien est un champ d'études portentiellement immense, mais c'est un champ que nous n'avons pu explorer dans la littérature scientifique parce que nous ne l'avons pas vu, à cause de nos oeillères idéologiques." David GRAEBER fait remarquer quelques principes très courants dans toutes les sociétés humaines, choses occultées par le surdéveloppement de la sphère marchande et l'individualisation des relations humaines (de manière générale, dans l'épaisseur historique de l'humanité, les relations se font à l'intérieur d'un groupe et de groupe à groupe, non d'individu à individu...) : par exemple la présomption d'éternité des groupes, liée à des perceptions géographiques, la célébre "loi de l'hospitalité", ambivalente d'ailleurs.

L'échange a pour seul ressort l'équivalence : aller-retours dans les coopérations comme dans les conflits. "L'élément de compétition peut jouer sur des modes entièrement différents. Dans les cas du troc ou d'échange commercial, où les deux parties ne s'intéressent qu'à la valeur des biens transférés, elles peuvent - elles douvent, selon les économistes - s'efforcer d'obtenir l'avantage matériel maximal. En revanche, comme les anthropologues l'ont souligné depuis longtemps, lorsqu'il s'agit d'échanges de dons, autrement dit quand les objets qui passent de main en main intéressent essentiellement parce qu'ils reflètent et reconfigurent les relations entre les personnes engagées dans cette transaction, le compétition, dans la mesure ù elle se manifeste, jouera probablement en sens inverse : elle prendra la forme d'un concours de générosité où il s'agira de montrer qui peut donne le plus.

La hiérarchie existe lorsque deux parties entretiennent des relations inégales, fondées sur une logique du précédent, lui-même établit dans une relation originelle (qui peut remonter à des générations...) plutôt conflictuelle. Il n'y a pas de réciprocité, ni dans le transfert des biens et des services (prestations sexuelles comprises), pour reprendre le langage des économistes, et même les cadeaux sont impossibles d'inférieurs à supérieurs. . Les activités répétées sont coutumières. Il en a été ainsi et il en sera toujours ainsi, l'ordre social aussi (en fait, il ne l'est jamais!!) stable que possible. Les "échanges" vont toujours pour les mêmes types de biens ou de services dans le même sens. 

      Cette discussion entre modalités communiste, d'échange ou hiérarchique des relations, au coeur desquelles se situe les formes plus ou moins intenses de clientélisme - qui influe sur les modalités des solidarités entre groupes sociaux - amène l'auteur à la définition de la dette. Elle nait de situations très particulières. "Elle nécessite d'abord une relation entre deux parsonnes qui ne se considèrent pas comme des êtres de type fondamentalement différent, qui sont des égales ou moins potentielles, qui sont des égales réelles sur les plus vraiment importants, et qui ne sont pas actuellement sur un pied d'égalité - mais pour lesquelles il y a moyen de rééquilibrer les choses. Du coup, une dette non remboursable n'existe pas (même dans le cas de la dette envers les dieux, la mort rembourse..., ou pour prolonger la vie, on tronçonne celle-ci...). Tant que la dette n'est pas remboursée, poursuit David GRAEBER, "c'est la logique de la hiérarchie qui s'applique. Il n'y a aucune réciprocité." L'emprisonné, l'esclave... paie une dette contracté par lui-même, ou le plus souvent par son groupe d'appartenance, sans que la justice ait quelque chose à voir là-dedans... "La dette n'est donc qu'un échange qui n'est pas allé jusqu'au bout (...) La dette, c'est ce qui se passe dans (un) entre-deux : quand les deux parties ne peuvent encore se séparer, parce qu'elles ne sont pas encore égales. Mais elle opère dans l'ombre de l'égalité finale. Cependant, puisque atteindre cette égalité détruit la raison même d'avoir une relation, tout ce qui est intéressant passe dans l'ente-deux - même si cela signifie que tous les rapports humains de ce genre comportent, fût-ce à dose infime, un élément de criminalité, de culpabilité et de honte." Dans la réalité, chacun doit quelque chose à quelqu'un et chacun s'attend à un "paiement de dette" de la part de quelqu'un d'autre... Qu'ellle que soit la nature de cette dette, et la nature de son paiement... Dans cette définition de la dette, l'auteur en vient à conclure que "un monde sans dettes retomberait dans le chaos primordial, dans la guerre de tous contre tous ; nul ne se sentirait le moins du monde responsable des autres ; le simple fait d'être humain n'aurait aucun sens ; chacun de nous deviendrait une planète isolée, peu fiable, même pour rester sur son orbite." 

 

         Ce que l'auteur reproche, et il n'est pas le seul, à la "science économique", c'est de s'occuper uniquement des dettes "monétaires", des échanges marchands, en évacuant ce qui est de l'ordre de la hiérarchie et ce qui est de l'ordre du communisme. La réduction des rapports sociaux à des rapports d'échange exclue du champ des perceptions et des recherches tout ce qui n'est pas calculable précisément. Elle exclut notamment tout un pan des relations humaines définies par les dettes de sang, les dettes de chair et les dettes d'honneur, qui sont selon certains chercheurs comme Philippe ROSPABÉ l'origine même de la monnaie. Ce dernier chercheur est l'auteur d'un importante étude sur les dettes de vie, aux origines de la monnaie (La Découverte, collection Recherches)

Loin d'être un moyen de payer des dettes, la monnaie serait à l'origine un moyen de reconnaitre l'existence de dettes impossibles à rembourser, qui induirait entre les personnes et les groupes des relations inégalitaires fondées sur le gage, l'esclavage, le servage, l'obligation de fournir des prestations de tout ordre, et ceci de manière pérenne, "traditionnelle".

La traite transtlantique, au XVIIIe siècle "était un gigantesque réseau d'accords de crédit", formé de dettes et de créances en cascade pour l'approvisionnement en fer, en cuivre, en perles et en armes à feu. Une grande partie de l'esclavage trouverait son origine dans cette cascade de dettes : un processus déloge les personnes des réseaux d'engagement mutuel, d'histoire commune et de responsabilités collective pour les rendre échangeables, susceptibles d'être assujettis ad indefinum. L'esclavage n'est que l'aboutissement logique, la forme la plus extrême du processus qui prendrait d'abord la forme de gages en guise de paiement futur de la fournitures de toutes sortes de biens. 

   L'honneur consisterait alors pour les personnes données en gage de permettre à leurs familles de continuer à vivre ou à... conquérir à l'aide de multiples fournitures, notamment militaires, pouvoir et gloire... Le gagé est au service de gageur qu'il connait intimement et dont il partage (souvent, mais pas toujours, ce peut-être un bon moyen de se débarasser de rivaux ou d'éléments perturbants l'ordre social) les objectifs au bénéfice finalement d'un créancier lointain, qui prend l'habitude de se fournir lui-même une main-d'oeuvre corvéable à merci.

Orlando PATTERSON (né en 1940), sociologue historique et culturel, (Slavery and social Death), dans son étude comparative sur l'institution de l'esclavage, montre qu'il s'agit d'une situation fondée sur la violence, au service du créancier. Le sort réservé à l'esclave est coupé de l'origine de son asservissement : d'abord simple gage de paiement d'une dette, puisqu'il n'est plus dans un réseau de relations ni dans son lieu familial/tribal. il devient à la disposition totale du créancier, lequel est pris lui-même dans des dettes contractées (frais navals ou terrestres)  pour l'acheminement vers des contrées lointaines des marchandises transmises à l'aller et de ces gages au retour... qui ne seront dans la très grande partie des cas, jamais rendus.

C'est également vrai pour les vastes réseaux de prostitution très liés aux réseaux des traites. Gerda LERNER (1920-2013), professeur émérite à l'Université de Wisconsin-Madison, étudie particulièrement cet aspect. Son rôle dans le développement des études sociales sur l'histoire des femmes en fait d'ailleurs une référence dans ce domaine.

       Dans l'examen de l'histoire économique (historiographie récente) de la Mésopotomie, de la Grêce et de la Rome antiques, David GRAEBER explique les relations très étroites entre appauvrissement des classes paysannes, endettement, esclavage et extension du rôle de la monnaie. 

 

          Pour la Mésopotamie, l'auteur situe la naissance du patriarcat, avec son cortège de "rectitudes sexuelles", dans un jeu où la dette tient la première place. "Dans les tout premiers textes sumériens, en particulier ceux qui datent, en gros de 3000 à 2500 av JC, les femmes sont partout. Non seulement les premières histoires conservent les noms de nombreuses souveaines, mais elles montrent clairement que les femmes étaient bien représentées parmi les médecins, les marchands, les scribes et les fonctionnaires, et qu'elles avaient toute liberté de prendre part à la vie publique sous toutes ses formes. On ne peut pas parler de pleine égalité des sexes : les hommes étaient plus nombreux que les femmes dans tous ces domaines. Mais on a le sentiment d'une société qui n'est pas si différente que ce qui existe aujourd'hui dans une grande partie du monde développé. Dans le millénaire qui suit, tout change. La place des femmes dans la vie civique s'érode. peu à peu, la structure patriarcale qui nous est familière prend forme, avec son insistance sur la chasteté et la virginité avant le mariage, l'affaiblissement et, finalement, la disparition totale du rôle des femmes dans l'Etat et les professions libérales, et la perte de leur indépendance juridique, qui fait d'elles des pupillles de leur mari. A la fin de l'âge de bronze, vers 1200 ans av JC, nous commençons à voir quantité de femmes sequestrées dans des harems et (dans certains endroits au moins) assujetties au port onligatoire du voile. (...) On peut observer la même dynamique de restriction graduelle de la liberté des femmes en Inde et en Chine." David GRAEBER prend en compte là le développement de très nombreuses études sur la place des femmes dans laes civilisations les plus diverses, sous l'impulsion notamment des mouvements féministes de toutes tendances. Il ne fait aussi que reprendre également toute une tradition anthropologique qui mettait l'accent sur l'émergence et la présence du patriarcat et qui discutait des relations entre répartition des pouvoirs et transmissions des savoirs dans de nombreuses sociétés dites primitives. 

   "La question est évidemment : pourquoi? L'explication classique dans le cas sumérien a été l'infiltration progressive d'éleveurs venus des déserts environnants, qui, supposait-on, avaient toujours eu des moeurs patriarcales. Seule une étroite bande de eterre le long du Tigre et de l'Euphrate pouvait soutenir des ouvrages d'irrigation intensive, donc la vie urbaine. Depuis les temps les plus reculés, la civilisation était entourée à ses confins par ces peuples du désert qui vivaient tout à fait comme ceux que décrit la Genèse et parlaient les mêmes langues sémitiques." Les analyses linguistiques peuvent inférer un domination progressive de la culture des nomades (pasteurs, éleveurs) sur la culture des sédentaires urbains (agriculteurs), mais cette explication ne convainc pas complètement notre auteur. En fait, "les recherches féministes ont plutôt mis l'accent sur la montée en puissance de la guerre, tant par son échelle que par son importance sociale, et sur la centralisation croissante d el'Etat qui l'a accompagnée (ROHRLICH notamment). (...) Historiquement, la guerre, les Etats et les marchés ont tendance à s'alimenter réciproquement. La conquête conduit aux impôts. Les impôts  sont souvent des moyens  de créer des marchés, qui sont commodes pour les soldats et les administrations. Dans le cas précis de la Mésopotamie, tout cela est entré een interférence complexe avec une explosion de la dette qui menaçait de transformer tous les rapports humains - et par extension, le corps des femmes - en marchandises potentielles. En même temps, il y a eu une réaction horrifiée des gagnants (masculins) du jeu économique, qui, au fil du temps, se sont sentis forcés d'aller de plus en plus loin pour bien faire comprendre que leurs femmes ne pouvaient en aucun cas êtres achetées ou vendues."

A partir des documents, assez abondants d'ailleurs à partir d'une certaine époque sur l'explosion de cette dette, notre auteur propose une sorte de tableau d'ensemble sur la manière dont cela a pu se passer (fournissant ainsi une véritable typologie de conflits induits par l'existence du circuit dettes/créances...) : "C'est une idée courante en anthropologie que le bridewealth est plutôt typique des situations où la population est assez peu nombreuse et la terre pas particulièrement rare, donc où la politique tourne entièrement autour de l'acquisition de la main-d'oeuvre. Là où la population est dense et la terre rare, on trouve plutôt la dot : ajouter une femme à une maisonnée, c'est lui ajouter une nouvelle bouche à nourrir, et, loin d'être payé, le père de la jeune mariée est censé apporer quelque contribution (terres, objects précieux, monnaie) à la subsistance de sa fille dans son nouveau foyer. (simplification de la thèse de Jack GOODY, Famille et mariage en Eurasie, PUF, 2000 - La Famille en Europe, Seuil, 2001...). A l'époque sumérienne, le principal paiement du marié était un énorme don de denrées alimentaires du père du marié à celui de la mariée, en vue de l'organisation d'un festin somptueux pour les noces. Mais il semble s'être vite scindé en deux paiements, le premier pour la noce, le second pour le père de la femme, calculé - et souvent payé - en argent. (...) Mais avec le temps, ce paiement (...) a pris le caractère d'un simple achat. (...) En principe, une épouse, une fois possédée, devait à son mari une stircte obéissance, et souvent ne pouvait pas demander le divorce même en cas de violences physiques. (...) Cette évolution a sûrement été en partie un effet de l'esclavage : les vrais esclaves étaient rarement nombreux mais l'existence même d'une catégorie de personnes qui n'avaient aucune famille, qui étaient de simple marchandises, a bel et bien modifié la situation. (...)"

Mais le facteur vraiment crucial ici était la dette. Si la crise la plus spectaculaire et la plus durable s'est focalisée sur la prostitution, toute l'économie sumérienne tournant autour des temples, c'est bien le système général de la dette qui entraine les grandes évolutions sociales comme celles qui mènent au patriarcat. Celui-ci est né du rejet des grandes civilisations urbaines, au nom d'une forme de pureté. L'éviction des fermiers par les éleveurs se fait par le mécanisme d'une dette de plus en plus difficile à payer (mauvaises récoltes périodiques). Cet endettement se traduit souvent par des exodes (fuite avec armes et bagages, disparition pure et simple des endettés...) ou par des révoltes.

 Sans doute, à la suite des réflexions de David GRAEBER, sera t-il très utile de lancer des études sur ces mouvements de populations racontées dans de nombreux textes sacrés (à commencer par la Bible hébraïque) ayant comme source la fuite devant les dettes ou la constitution et les tentatives de recouvrement (violentes) de celles-ci.

Des informations cruciales gisent dans les différents codes juridiques qui nous sont parvenus, où de nombreux articles concernent la dette. Et cette dette met en jeu souvent des femmes. Le code assyrien (entre 1400 et 1100 av JC) éclaire "des évolutions inégales, spasmodiques, dynamisées par l'interection du commerce, de la classe sociale, des fières assertions de l'honneur masculin et de la menace constante de la défection des pauvres." "Les Etats semblent avoir joué un jeu complexe, un double rôle simultané. Ils alimentaient la marchandisation et intervenaient pour en modérer les effets : ils faisaient respecter les lois sur les dettes et sur les droits de pères et décrètaient périodiquement des amnistis. Mais cette dynamique a aussi conduit, au fil des millénaires, à changer systématiquement l'image de la sexualité. Celle-ci a cessé d'être un don des dieux et l'incarnation du raffinement civiliser pour acquérir l'une de ses connotations plus familières : son lien avec l'avilissement, la corruption et la culpabilité."  A cette question pourquoi ce patriarcat ne peut être apportée sans doute pour l'instant des réponses tranchées, mais l'approche nouvelle de notre auteur pourrait bien être féconde. Se heurte tojours bient en tendu à l'investigation historique, une certaine médiocrité des sources.

Souvent, les spécialistes sont obligés d'inférer et de remplir de nombreux blancs par l'imagination, et nous n'en doutons pas, sans doute aussi, par l'élaboration de nouveaux mythes. Ce manque de sources constitue un obstacle moindre au fur et à mesure que l'on s'approche de civilisations très bavardes comme celle de la Grêce et de la Rome antiques.

 

       Pour la Grèce antique, David GRAEBER explique que "l'un des premiers effets de l'arrivée d'une économie commerciale a été une série de crises de la dette comme en connaissaient depuis longtemps la Mésopotamie et Israël." On retrouve dans les oeuvres de PLATON et d'ARISTOTE des passages souvent négligés par des études qui se centrent stricto-sensu sur la morale et la politique, sur ces multiples crises de la dette. Il est relativement rare de voir analyser l'émergence des factions révolutionnaires comme ayant surtout exigés des amnisties, et la chute de la plupart des cités grecques sous la coupe de dictateurs comme le fruit précisément de ces poussées révolutionnaires. Mais "au lieu d'institutionnaliser des amnisties périodiques, elles ont adopté des législations qui limitaient ou abolissaient totalement le péonage (auquel aboutit le système des dettes), après quoi, pour prévenir les futures crises, elles se sont tournées vers une politique d'expansion : elles ont embarqué les enfants des pauvres sur des navires pour qu'ils aillent fonder des colonies militaires outre-mer. Très vite, tout le littoral de la Crimée à Marseille a été ponctué de cités grecques, qui ont servi de conduit à un commerce d'esclaves très actif. L'abondance soudaine des esclaves possédés en pleine propriété a transformé du tout au tou la nature de la société grecque. Et d'abord - c'est son effet le plus connu -, elle a permis même à ses membres peu fortunés de prendre part à la vie politique et culturelle de leur cité et d'acquérir un authentique sentiment de citoyenneté. Mais cette évolution a conduit les vieilles classes aristocratiques à élaborer des moyens de plus en plus sophistiqués pour prendre leurs distances avec la vulgarité et la corruption morale qui leur paraissaient caractériser le nouvel Etat démocratique. Quand le rideau se lève vraiment sur la Grèce, au Ve siècle, nous trouvons tout le monde en plein débat sur la monnaie." Les débats entre aristocrates méprisant le marché, dont le point de vue est celui qui nous a été le plus abandomment fourni et bénéficiaires du commerce sont marqués par des conflits de valeurs qui ne sont pas pour autant très clairs entre ces acteurs. Les citoyens ordinaires ont souvent une réaction, que l'on constate ailleurs dans d'autres cultures et d'autres époques, proches du dédoublement de la personnalité, pris entre le désir de limiter ou d'interdire certains aspects de la culture aristocratique et celui de l'imiter. 

    Dans la littérature de la Grèce antique qui nous est parvenue, la monnaie fait figure de symbole d'avilissement. Le docteur en anthropologie relie directement ce sentiment à son lien avec l'esclavage. La nouvelle cité est confrontée à la nouvelle présence de milliers d'être humains complètement avilis et tout homme libre se sent menacé d'être acheté ou vendu. Il s'appuie sur des passages de l'Illiade et de l'Odyssée où la cause de la guerre contre Troie est une affaire d'honneur et où Ulysse lui-même manque d'être asservi plusieurs fois de justesse. Plus tard, même des personnages importants - et on ne dit rien des membres de leurs familles, notamment femmes et enfants - peuvent tomber en esclavage, autant pour des affaires militaires (en cas de défaite...) que pour des affaires d'honneur. Est-ce donc l'avènement de la monnaie commerciale qui bouleverse les hiérarchies sociales traditionnelles? Les aristocrates développent souvent ce thème mais bénéficient eux-même de l'extension du commerce. La mise à la portée de tous d'un moyen de paiement, non figé dans des fonctions de comptabilité dans les temples - même si cette possession est plus difficile pour les pauvres que pour les riches - constituerait selon David GRAEBER un élément de démocratisation du désir. Car alors, n'importe qui, puisque la mesure réside uniquement dans la monnaie circulante - l'argent n'a pas d'odeur... sociale! - peut acquérir n'importe quoi... y compris des esclaves! Parmi les arguments en faveur de cette thèse, figure le fait que dans le monde homérique, comme dans la plupart des économies humaines, on ne parle jamais des ressources de première nécessité parce que tout simplement tout le monde en dispose, (même les esclaves choyés dans les foyers) alors que plus tard, en pleine économie monétaire, se multiplient - même en dehors des période de disette - famines et errances. On assiste à une double érosion : celle des formes anciennes de hiérarchie - le monde homérique des grands et de leurs dépendants -, et, simultanément des formes anciennes de l'aide mutuelle, car les relations communistes sont de plus en plus confinées à l'intérieur de la maison. Au fur et à mesure de la montée de l'économie monétaire, "du moment que les marchés commerciaux se développaients, les cités grecques voyaient vite monter tous les problèmes sociaux qui accablaient les cités du Moyen Orient depuis des millénaires - les crises de la dette, la résistance contre la dette, l'instabilité politique." l'auteur reste prudent car les choses ne sont jamais simple. En tout cas, voilà une hypothèse forte qui demande le développement de monographies permettant de la vérifier.

On a l'habitude de relier la démocratisation de la cité grecque à l'évolution de la guerre (la qualité de combattant confère celui de citoyen), mais il se peut que cette démocratisation soit reliée aussi (surtout?) aux évolutions économiques imliquant de plus en plus de monnaie et d'esclaves. En tout cas, dans la Rome antique, cet esclavage prend une ampleur si forte que le système économique tout entier devient esclavagiste, par la combinaison des effets des guerres et du commerce monétaire...

 

   L'histoire primitive de Rome, comme celle des cités-Etats grecques à leurs débuts, explique David GRAEBER, "a été marqué par une lutte politique permanente entre créanciers et débiteurs, jusqu'au jour où l'élite romaine a fini par comprendre le principe qu'avaient appris la plupart de ses homologues méditerranées prospères : avec des paysans libres on a une armée plus efficace, et les armées conquérantes peuvent ramener des prisonniers de guerre capables de faire tout ce que faisaient jusque-là les "asservis pour dettes". Elle avait donc intérêt, en fait, à conclure un compromis social : autoriser une représentation populaire limitée, interdire l'esclavage pour dettes, canaliser une partie des fruits de l'empire vers le paiement d'aides sociales. On peut supposer que le pouvoir absolu des pères (et le principe de propriété privée absolue) s'est développé dans le cadre de cette constellation globale de la même façon (vue ailleurs). L'asservissement pour dettes avait réduit les relations familiales à des rapports de propriété ; les réformes sociales conservaient le nouveau pouvoir des pères, mais les mettaient à l'abri de l'endettement. Simultanément, l'afflux croissant d'esclaves a vite fait son effet : on pouvait s'attendre à en trouver dans tous les foyers, même assez modestes. La logique de conquête s'st donc étendue aux aspects les plus intimes de la vie quotidienne. (...) Avec le temps, cette qualité est devenue de plus en plus nettement une fiction juridique - il était beaucoup plus probable que les esclaves fussent des pauvres vendus par leurs parents, des malchanceux enlevés par des pirates ou dans bandits, des victimes de guerres ou de procédures judiciaires chez les barbares limtrophes de l'Empure, ou encore les enfants d'autres esclaves." L'auteur mentionne le fait que si l'esclavagisme romain est si inhabituel, c'est du à la conjonction de deux facteurs : son arbitraire et la nature absolue de la relation de pouvoir entre le maitre et son esclave. 

 "Mais l'effet le plus insidieux de l'esclavage romain est ailleurs : par le biais du droit romain, il a fini par mettre sens dessus dessous notre idée de la liberté humaine." Etre libre finit par signifier ne pas être esclave. Et plus tard, au IIe siècle après JC, les juristes ont graduellement redéfini la liberté jusqu'à la rendre presque indistingable du pouvoir du maitre. Etre libre devient être proprortéaire absolu de biens, et dans ces biens, étaient compris, bien évidemment, les esclaves. La liberté devient le pouvoir. L'homme sans pouvoir sur les choses et les hommes (inférieurs) n'est pas libre. Cette tradition s'est poursuivie dans le monde médiéval sous l'influence de la propagation du droit romain et même de sa distillation dans le droit de royaumes ou de principautés ne se réclamant même plus de Rome ou de ses valeurs.

 

      On retrouve les justifications des rapports de domination économique, de servitude économique et sociale soutenues pour les esclaves utilisées plus tard pour les paysans "rattachés" à la terre. Tout le combat des villes, par rapport aux autorités centrales constituées a été de redéfinir peu à peu le sens de la liberté : liberté du seigneur contre liberté d'aller et venir, liberté de perceptions des impôts et des des taxes transférées aux mains des villes... Bien plus tard, le libéralisme se nourrit de cette conception de la liberté comme pouvoir, avec des circonvolutions qui finissent par devenir d'ailleurs contradictoires...

 

 

       A partir de là, toute l'oeuvre de Jean GERSONN, d'Adam SMITH, de Thomas HOBBES contribue à diffuser et maintenir l'idée (voir Richard TUCK et ses recherches sur l'histoire des idées) qu'il n'est pas intrisèquement contre nature ou illégitime de considérer que la liberté puisse être achetée ou vendue.

 

ECONOMIUS

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Published by GIL - dans ECONOMIE
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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 14:34

   La notion de dette fondamentale se retrouve dans de nombreux textes sacrés et régit en même de manière souterraine la perception de toute dette, même financière. Concevoir la dette comme un élément primordial des relations humaines permet de comprendre pourquoi le devoir moral de payer des dettes - mêmes immorales, même illégitimites, mêmes criminelles - guide de nombreux comportements.

 

         L'étude de la dette fondamentale à partir des textes sacrés de la pensée brahamanique, dans vocabulaire sanskrit lui-même, permet à des chercheurs comme Charles MALAMOUD de comprendre comment sont considées, dans le monde hindou, mais pas seulement, les dette fondamentale et partielles.

"L'homme, en effet, dès qu'il nait, nait à l'état de dette (...). Le simple fait de naitre charge l'homme d'un fardeau, tout comme le simple fait de naitre entache le feu d'une souillure, dénote une souillure. Pour l'homme, la vie est un bien qu'il n'a pas sollicité et dont il se trouve encombré malgré lui comme d'un dépôt. Le même movement qui lui donne la vie l'en dépossède. On comprend que la dette originaire, constitutive, ne soit pas quelque chose qui affecte l'homme : elle est l'homme, comme il est dite dans Atharva-Samhitâ (...). Le créancier de cette dette, le propriétaire de ce dépôt, le roi qui réclame l'impôt non payé, c'est, en effet, Yama, le roi des morts (...), la mort elle-même. Etre endetté d'emblée, sans rien avoir rien demandé, n'être que (par) sa dette : on comprend que cette situation porte l'homme à s'interroger sur les péchés inconscients ou demi-conscients qu'il a pu commettre quand il n'était qu'un petit enfant lascif sur les genoux de ses parents, ou même quand il n'était qu'un embryon dans le vendre de sa mère. Tel est le sens, en effet, des prières insérées dans les kusmandamantra que le Taittritiya Aranyaka, avec unes remarquable clairvoyance, fait dire au récitant. Cette culpabilité vague que l'on reconnait et que l'on cherche à préciser par des conjectires anxieuses, ces fautes que l'on admet tout en s'efforçant de les présenter comme excusables ne rendent pas compte cependant de la dette fondamentale, initiale."

Notre auteur précise, pour ne pas faire de confusion avec le sens du péché dans l'hindouisme -  judaïque ou chrétien - par exemple : "Que l'homme, selon le brahamanisme, naisse "en tant que dette", que cette dette soit la marque de sa condition de mortel ne signifie pas que la nature de l'homme soit déterminée par un péché originel. Comme le mot sanscrit ma, "dette", peut parfois se colorer en "faute", les philologues allemands du XIXe siècle, influencés peut-être par l'ambiguïté du mot Schuld, à la fois "dette" et "faute", ont suggéré de faire dériver ma du même radical indo-européen que le latin reus, "accusé", "coupable". L'étymologie est erronée, et de même serait trompeuse, une similitude entre la dette fondamentale et le péché originel. La dette n'est ni le signe ni la conséquence d'une chute, ni, du reste, de quelque événement que ce soit. Elle ne résulte pas d'un contrat, mais installe d'emblée l'homme dans la condition, le statut de débiteur. Ce statut lui-même se concrétise et se diversifie en une série de devoirs ou de dettes partielles, qui sont invoquées, dans les Codes hindous, pour justifier les règles de droit positif qui organisent le régime de la dette matérielle."

Si dans la Bible des Juifs, des Chrétiens et des Musulmans, l'homme d'avant la chute est différent de l'homme après cette chute, non marqué précisément de ce péché originel, dans les textes sacrés hindous, l'homme est, dès qu'il existe marqué par ce péché (le péché de naitre...), il est à proprement parler, une dette. Du coup, nous ne savons pas s'il faut continuer après cette rectification de sens, le mot péché indifféremment pour toutes ces religions. Sans doute faut-il plutôt parler de la nature même de l'homme...

      "Si le créancier est Yama, le débiteur est l'homme, purusa. Pour se libérer de la dette enver la mort, il n'y a que deux moyens : satisfaire le créancier, donc, en l'occurence, s'abolir soi-même ; ou bien se mettre hors de son atteinte, ce qui revient à nier la dette, non à s'en acquitter ; la première est celle du suicide oblatoire (...), la seconde, celle de la délivrance dont la théorie ne prendra forme qu'à l'extrême fin de la période védique. Comment vivre, néanmoins, tout en assumant sa dette? Les textes ne donnent pas de réponse directe à cette question. Mais, quand on confronte la théologie du kusïda à la théologie des ma, on voit se dessiner l'explication que voici : l'être endetté, dépositaire de la mort, s'arrange de sa dette en la fractionnant, en substituant (en fait en ajoutant) au créancier unique des créanciers multiples, en inventant des procédures qui permettent un paiement échelonné et qui font du déroulement même de la vie humaine un mouen de s'acquitter : on ne vit pas malgré mais par la dette. le paiement des dettes partielles n'annule pas la dette globale, mais il la diffère. En fin de compte, Yama réclamera toujours son kusïda. Mais le stratagème des dettes partielles aboutit à ceci que le dépôt de Yama ne constitue plus à lui seule le tout au dépositaire : en payant ses dettes partielles, l'homme s'est racheté ; c'est-à-dire qu'il s'est acheté une personne distincte de ce qui est la propriété de Yama. Ce que les nouveaux créanciers exigent de lui, ce n'est pas, en effet, qu'il renonce à la vie, mais au contraire qu'il vive pour les apaiser, les rassasier,jour après jour, et qu'il renforce, pour ce faire, et ce faisant, toutes les solidarités qui l'unissent à sa lignée ancestrale, à sa branche védique, à l'ensemble du monde tel qu'il est régi par les dieux. Les moyens de satisfaire ces créanciers multiples sont fournis par le rite. la vie devient possible, mais dans la mesure où elle est légitimée par le rite, dans la mesure où elle apparait comme la condition nécessaire à l'exécution du rite.

    La dette, donc, est ce qui structure la vie de l'individu en tant qu'il est mortel mais aussi en tant qu'il est lié à ses ancêtres et à sa descendance, aux dieux, au texte même du Veda qui doit (dans les trois premiers varna) être transmis de génération en génération, lié enfin aux autres hommes ses contemporains. Il a affaire à ces quatre groupes de partenaire parce qu'il dispose d'un programme de rites qui doit lui permettre, au cours de son existence, de devenir à son tour le créancier de ses partenaires, ou, ambition beaucoup plus difficile à réaliser, de se dégager complètement de ce système de dettes.

   Ce programme de rites englobe en fait l'ensemble des devoirs qui, dans la pensée religieuse qui prend appui sur le Veda, incombent à l'homme. Pour vivre avec ses dettes fondamentales, et pour travailler à s'en acquitter, l'homme a le devoir d'offrir des sacrifices aux dieux, de procréer, d'étudier et de réciter le Veda, de faire l'aumône. La dette se transpose en devoirs, en tâches : à cette condition la vie est possible. Les dettes initiales déterminent les devoirs et fournissent les rubriques pour les classer, les expliquer, leur assigner une origine. (...).

    Le réseau des dettes secondaires qui s'est ainsi constitué est la matrice de toute la vie sociale. Toutes les relations des hommes et des dieux, des vivants et des morts, des vivants entre eux en dérivent. Nietzsche avait peut-être présents à la mémoire sinon les textes du Veda, du moins les passages de Manu qui en reproduisent la tenueur (...) quand il expliquait que la culture, avec la violence qui lui est sous-jacente, établit comme rapport fondamental entre les hommes le rapport dfe créancier à débiteur, "le rapport le plus primitif entre les individus" antérieur même "aux origines de n'importe quelle organisation sociale" ; Nietzsche admire encore comment "le rapport de droit privé entre débiteur et créancier... a été introduit... de façon très extraordinaire... dans le rapport entre les générations actuelles et celles qui les ont précédées" (Généalogie de la morale). Ainsi rectifie-t-il par avance ce qu'écrit Edmund Leach : "La continuité dans le temps de la structure verticale s'exprime adéquatement par la transmission agnatique d'un nom de patrilignage. Mais la continuité de la stratture latérale ne s'exprime pas d'une telle manière. Elle est plutôt maintenue par une chaîne de relations économiques entre débiteur et créancier... C'est l'existence de ces dettes ouvertes qui manifeste la continuité de la relation d'alliance" (Critique de l'anthropologie). Dans l'Inde brahamanique, tout au moins, la structure verticale a forme de dette, elle aussi."

 

    L'étude philologique de diverses langues, autour de cette notion de dette, notamment des langues indo-européennes, indique que la dette constitue, en quelque sorte, le prototype de la relation sociale. 

      La "dette primordiale", écrit le sociologue britannique Geoffrey INGHAM (The nature of Money, University of Cambridge, 2004), "est celle que doute  l'être vivant à la continuité et à la durabilité de la société qui protège son existence individuelle." il écrit également que "l'ultime réglement de cette dette fondamentale est le sacrifice du vivant pour apaiser les ancêtres et/ou les divinités du cosmos et leur exprimer de la gratitude". Du coup, si dans une société où la religion domine les institutions et les comportements cette dette est due aux dieux et à leurs représentants sur Terre, dans une société laïcisée, c'est à l'ensemble de la société que cette dette est due, plus ou moins consciemment.

  Les théories de la dette primodiale se proposent de démontrer que si l'impôt représente notre dette absolue envers la société qui nous a créés, le premier pas vers la création d ela monnaie réelle s'effectue quand nous nous mettons à caulculer des dettes bien plus spécifiques à son égard, des systèmes d'amendes, de redevances, de peines, ou même des dettes que nous devons à des individus précis que nous avons lésés d'une façon ou d'une autre, et vis-à-vis desquels nous nous trouvons donc en position de "péché" ou de "culpabilité". Dans sa présentation, David GRAEBER estime que cette explication est beaucoup moins invraisemblable qu'on ne pourrait le croire. "L'un des traits déconcertants de toutes les théories sur les origines de la monnaie que nous avons examinées jusqu'ici (notamment le myhe du troc originel) est leur ignorance quasi totale des données de l'anthropologie." Les anthropologues sont amenés, directement ou indirectement, à constater des économies fonctionnant dans des sociétés sans Etat. "Il y a d'innombrablesétudes sur l'usage du bétail comme monnaie en Afrique australe ou orientale, sur la monnaie coquillage aux Amériques ou en Papouasie-Nouvelle-Guinée, sur les monnaies perles, les monnaies plumes, l'emploi de bagues de fer (...). Si cette littérature est généralement ignorée par les économistes, c'est pour une raison simple : les "monnaies primitives" de ce genre servent rarememtn à acheter et à vendre des choses, et même quand elles sont utilisées ainsi, ce n'est jamais principalement pour acheter et vendre des articles quotidiens (...). On ne s'en sert pas pour acquérir des choses, mais essentiellement pour reconfigurer des relations entre les gens. Surtout pour arranger des mariages et pour régler des différends, notamment ceux qui naissent des meurtres ou des torts faits à des personnes."

 

      David GRAEBER évoque les études juridiques de Philip GRIERSON (1910-2006) qui suggère que la monnaie est née au départ de la pratique primitive du droit, puis les réflexions sur l'appropriation par les Etats des dettes à l'égard des dieux pour en faire la base de systèmes fiscaux, puis encore la découverte d el'antériorité des prêts à intérêts sur l'écriture, puis encore les écrits de l'historien américain Michael HUDSON (auteur de The Bubble and Beyond, 2012) sur les effacements périodiques des dettes par les rois sumériens : toutes ces études sont intéressantes mais ne s'attaquent pas à un postulat initial : "nous commençons notre existence avec une dette infinie envers quelque chose qu'on appelle "la société". C'est cette dette à l'égard de la société que nous projetons vrs les dieux. Et c'est cette même dette qui est ensuite due aux rois et aux Etats-nations". Or cette notion de "société" est relativement récente - on peut même date son apparition des sciences positivistes du XIXe siècle - "Historiquement, écrit-il, les royaumes et les empires ont rarement été les points d'ancrage les plus importants dans la vie des gens (l'auteur parle certainement de cette énorme majorité de populations rurales...). Les royaumes naissent et meurent ; ils se renforcent et s'affaiblissent ; les Etats font parfois sentir leur présence assez sporadiquement dans la vie des populations, et beauocup de gens, au fil de l'histoire, n'ont jamais été tout à fait sûrs de l'Etat où ils se trouvaient. (...)". De plus les raisonnements sur les dettes dans les textes sacrés ne ressemblent pas du tout à des dettes commerciales. Vu les insuffisances de théories sur la dette, malgré certains attraits, et vu sans doute la faiblesse des recherches historiques sur la dette qui ne soient pas simplement une déduction à partir des situations actuelles (monnaie circulante notamment) de fonctionnements antérieurs sans doute bien différents, il semble qu'il faille, à l'image de ce que tente David GRAEBER, refonder à grands frais la question de la perception de la dette. 

 

      L'un des philosophes qui se soient réellement penchés sur une problématique de la dette, Friedrich NIETZSCHE, est pour Charles MALAMOUD et David GRAEBER, une source de réflexions qui aident à se faire des idées un peu plus claires à ce sujet. Même si dans la Généalogie de la morale (1887), le philosophe fait plus oeuvre d'imagination que véritable approche scientifique, avec son habituelle frénésie délirante et féconde, il met le doigt sur un certain nombre de choses  et son analyse peut être utile : "elle révèle, selon David GRAEBER, que, "si nous supposons au départ que la pensée humaine est fondamentalement une question de calcul commercial, que la société humaine repose sur l'achat et la vente - alors, quand nous commencerons à penser notre relation avec le cosmos, nous la concevrons nécessairement en termes de dette." Les auteurs des grands textes religieux ont tendance à utiliser le langage commercial lorsqu'ils parlent des relations des hommes avec les dieux, et ce n'est pas hasard car le monde religieux et le monde marchand, au moins dans l'Antiquité, sont étroitement liés.

Notre auteur fait bien remarquer que les grandes religions - du zoroastrisme à l'islam - sont nées au milieu d'intenses polémiques sur le rôle de la monnaie et du marché dans la vie humaine, notamment sur le sens des dettes et des créances. C'est sans doute dans le contexte de nouvelles alliances sociales que les textes revêtent sur ces questions des aspects proprement révolutionnaires. Le mot "liberté" dans la Bible, comme en Mésopotamie, par exemple, signifiait avant tout "libération des effets de la dette". "Avec le temps, écrit encore David GRAEBER, "l'histoire du peuple juif lui-même allait être interprétée sous ce jour : sa libération de la servitude en Egypte était l'acte de rédemption initial, paradigmatique, accompli par Dieu. Les tribulations historiques des Juifs (défaites, conquêtes, exils) étaient perçues comme des infortunes qui conduiraient en fin de compte à une rédemption finale, avec l'arrivée du Messie - mais celle-ci n'aurait pas lieu, avertissaient des prophètes comme Jérémie, qu'parès un réel repentir des Juifs pour leurs péchés (s'être asservis entre eux, s'être prostitués à de faux dieux, avoir violé les commandements). Sous cet éclairage, l'adoption du terme par les chrétiens n'est guère surprenante. la rédemption était la libération de son fardeau personnel de péché et de culpabilité, et la fin de l'histoire serait l'effacement de toutes les adoises et l'abolition définitive de toutes les dettes, quand une grande sonnerie de trompettes angéliques annoncerait le Jubilé final."  

      Au bout d'une réflexion sur les ambiguïtés des textes des grandes religions, qui illustrent si bien le respect des dettes et la mentalité des créanciers (souvent décrits comme abusifs) - elles sont des cris de révoltes contre le marché et ont tendance en même temps à formuler leurs objections en termes commerciaux - le docteur en anthropologie pense que la spécificité de la dette repose sur un postulat d'égalité. Or dans le monde antique, où naissent la plupart de ces religions, les relations sociales sont essentiellement inégalitaires ; cette inégalité étant inscrite dans l'ordre du cosmos comme dans l'ordre de la nature. Pas de grandes déclarations sur (contre) l'esclavage, pas de tollé contre le système des castes ou les hiérarchies. Il faut remarquer d'ailleurs la distance entre les textes de l'ancien hindouisme analysé par Charles MALAMOUD (sur des dettes impossibles à solder sur Terre) et les textes des religions monothéistes (qui discutent précisément plus des dettes entre fidèles qu'entre eux et Dieu). De même, dans les Védas, pas une once de révolte contre l'ordre établi, alors que des entreprises réformatrices et meêmes révolutionnaires peuvent se fonder sur des lectures des textes juifs, chrétiens et musulmans... Il y a donc bien Dette et Dette, même si une filiation inconsciente, morale, très longue, traversée par de nombreuses vicissitudes historiques, lie une dette envers les dieux à une dette entre fidèles...

     "Avec la dette, il s'agit de deux individus qui au départ sont des parties égales dans un contrat. Juridiquement, du moins pour ce qui touche à ce contrat, ils sont identiques. Ajoutons que, dans le monde antique, quand des gens qui étaient plus ou moins des égaux sociaux se prêtaient de l'argent entre eux, les termes étaient en général, semble-t-il, très généreux. Souvent, il n'y avait pas d'intérêt, ou très faible. (....). Entre proches parents, de nombreux "prêts" n'étaient probablement que des cadeaux que personne ne s'attendaient sérieusement à récupérer, les prêts entre riches et pauvres, c'était autre chose.

Le problème était que, à la différence des distinctions de statut comme la caste ou l'esclavage, la frontière entre riches et pauvres n'était jamais tracée avec précision. on peut imaginer la réaction d'un paysan qui était allé voir un cousin riche en postulant que "les hommes s'entraident" et qui, un ou deux ans plus tard, voyait son vignoble saisi et ses fils et filles enmenés. ce comportement était justifiable juridiquement, en faisan valoir que le prêt n'est pas une forme d'aide mutuelle mais une relation commerciale - qu'un contrat est un contrat. (...) Mais il ne pouvait être ressenti que comme une effroyable trahison.De plus, présenter ce qui se passait comme une rupture de contrat revenait à dire que c'était bien un problème moral : les deux signataires auraient dû être des égaux, mais l'un d'eux avait manqué à sa parole, il n'avait pas respecté le marché. Psychologiquement, l'assertion ne pouvrait rendre que plus douloureuse l'indignité de la condition du débiteur, puisqu'il devenait possible d'affirmer que c'était sa propre turpitude qui avait fait le malheur de sa fille. Mais elle l'incitait davantage encore à renvoyer au donneur de leçons ses emontrances morales : "Nous avons la même chair que nos frères, nos enfants valent les leurs". Nous sommes le même peuple. Nous avons tous la responsabilité mutuelle de prendre en charge nos besoins et de veiller à nos intérêts. Alors, comment mon frère peut-il me faire une chose pareille?" Si nous reproduisons ces phrases, c'est parce que dans un monde (souvent réduit quant au nombre de personnes) où chacun est lié à chacun, c'est autre gens qui se connaissent que se nouent de tels "contrats", et c'est une situation extrêmement commune d'envoyer ses parents distants parfois seulement de deux niveaux en esclavage pour dette. Les frères de Joseph, dans la Bible, ne l'envoient t-ils pas en esclavage pour dettes? Plus tard, dans le monde médiéval, c'est entre voisins que de telles choses peuvent survenir... L'argementation morale et la situation matérielle est invoquée et évoquée par de multiples créanciers et de multiples débiteurs, les uns et les autres se trouvant dans les deux positions simultanément ou successivement, pris dans des chaînes de relations de compétition et de coopération...

"Dans le cas de l'Ancien Testament, les débiteurs pouvaient se doter d'une argumentaire moral particulièrement puissant - comme le rappelaient constamment les auteurs du Deutéronome à leurs lecteurs, les Juifs n'avaient-ils pas tous été esclaves en Egypte, et tous rachetés par Dieu? Etait-il juste, alors qu'ils avaient tous reçu la terre promise pour se la partager, que certains ôtent cette terre à d'autres? Etait-il juste, dans une population d'esclaves libérés, que les uns réduisent en esclavage les enfants des autres? Mais, dans des situations semblables, des raisonnements du même ordre sont apparus pratiquement partout dans le monde antique : à Athènes, à Rome et même en Chine (...).

Pendant l'essnetiel de l'histoire de l'humanité, chaque fois qu'un conflit politique ouvert a éclaté entre classes sociales, il a pris la forme d'un plaidoyer pour l'annulation des dettes - la libération des asservis, et, en général, la redistribution plus équitables des terres. ce que nous voyons dans la Bible et d'autres traditions religieuses, ce sont des traces des arguments par lesquels on justifiait ces renvendications : ils se caractérisent en général par toutes sortes de sinuosités et de torsions imaginatives, mais ils intégraient inévitablement, jusqu'à un certain point, le vocabulaire du marché."

 

    Même si les recherches dans les domaines anthropologique, psychologique et économique de la dette sont loin d'être abouties et d'obtenir des résultats complètement satisfaisants, toujours est-il que la piste d'un arrière fond psychologique que l'on peut retrouver dans les grands textes sacrés guide les comportements en matière de dette et de créance. L'existence d'une dette fondamentale, irréductible à l'existence sur Terre est mise en avant par de nombreux textes parmi les plus anciens. Des évolutions tardives, celles transcritent dans les textes des grandes religions monothéistes, indiquent un langage marchand de la dette, des présentations de ses fondements jusque dans les prescriptions morales et bien entendus juridiques, qui tranchent avec la perception de "dettes impossibles à solder" par nature. Se mêlent des perceptions psychologiques profondes (sur un caractère quasi sacré de la dette)  et des considérations qui font du créancier et du débiteur deux parties égales d'un même contrat... Le passage des dettes spirituelles à des dettes matérielles, ces dernières pouvant prendre des caractéristiques des premières, est sûrement un objet de recherches à suivre...

 

David GRAEBER, Dette. 5000 ans d'histoire, Les Liens qui Libèrent, 2013. Charles MALALOUD, article Dette (Anthoropologie), dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

ANTHROPUS

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3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 12:49

       Dans cet ouvrage de 2005, d'une dizaine de contributeurs, se trouvent éclairés et discutés les fondements d'une grande partie la philiosophie politique européenne.  Dans leur introduction les deux directeurs d'un Colloque organisé au Goethe Institut de Paris en novembre 1998 indiquent que "si la tâche des politiques est de garantir la compatibilité des éléments du corps social, sinon leur cohésion, elle implique que l'on prenne au sérieux le risque d'une anarchie des corps dans un état de nature qui n'est oar hypothèses soumis à aucune règle."

Il faut remarquer en passant que dans note monde actuel, au moment où les Etats perdent la faculté de remplir cette tâche, aucun organisme (supranational ou de gouvernance "privée" mondiale) ne semble en mesure de s'opposer au développement de situations qualifiées précisément d'état de nature. Mû par une idéologie, finalement assez naïve, que le libre jeu des concurrences permettra le maintien de cette cohésion, les acteurs sociaux dominants semblent avoir "oublié" tout un pan de la phisilohie politique européenne... Non qu'un débat ait lieu sur l'existence de cet état de nature qu'il faut maîtriser selon cette philosophie politique - de toute façon, les acteurs économiques dominants n'ont cure d'un tel débat, si même ils en connaissent l'existence... - mais qu'en définitive, tout se passe, comme si l'on désirait que le libre jeu économique permette à lui seul d'éviter des confrontations de plus en plus brutales...

"La pensée fait-elle atre chose, poursuivent nos auteurs, quand elle entreprend de connaitre la nature, que de la soumettre à des lois? La raison est confrontée à un monde fait d'incohérences, de querelles incessantes, que ce soit dans la société elle-même, avec les guerres civiles, ou entre les nations, qui n'ont de cesse de se faire la guerre, ou dans le domaine de la science, où l'on s'attendrait pourtant de voir triompher la concorde. Comment, dans de telles conditions, la raison n'aspirerait-elle pas à se donner à elle-même des lois pour faire régner la paix? Chez Hobbes comme chez Kant, le projet politique de mettre fin à la violence arbitraire n'est pas sans rapport avec le projet théorique d'un ordre du savoir : fonder la science, c'est en effet aspirer à garantir la connaissance face à l'arbitraire et à la contingence.

Comme Hobbes, Kant philosophe à partir du spectacle désolant de la guerre, non seulement celui des incessantes guerres lancées avec plus ou moins de succès par Frédéric II, qui entrainent des déplacements incessants de frontière entre les empires autrichiens, et russes (...), mais aussi celui du "champ de bataille" de la métaphysique dont les conflits semblent appelés à s'éterniser. A moins, peut-être, d'instaurer prochainement un "traité de paix perpétuelle en philosophie", comme Kant en a formé le voeu? Ce traité est-il toutefois séparable d'une "paix perpétuelle" entre les nations? Il y aurait de l'arbitraire à vouloir séparer kes dimensions métaphysique et juridico-politique de philosophies qui font de la paix leur idéal régulateur, de l'établissement de limites leur condition de possibilité, et de la constitution de disciplines leur mode opératoire. la discipline permet, en effet, de diviser les difficultés, de séparer les pouvoirs et de civiliser les corps. Un même désir d'apaisement rationnel des forces violentes de la nature, - désir sans doute aveugle sur sa propre violence - s'exerce chez ces philosophes dits classiques.

La violence fait peur : sous la forme du sédie incessant de puissance, visible dès l'enfance, devenant une méchanceté adulte de puer robustus. Il y a là un excès que Hobbes a rigoureusement décirt, et dont Kant a méthodiquement pris la mesure, l'un et l'autre avec un égal effroi. Comment dès lors éviter le déchainement aveugle de la logique de puissance? Comment tirer parti de l'énergie ainsi déployée? Comment, à partir de cette "insociable sociabilité", tisser un lien social qui soit capable de ménager tout à la fois la sécurité et la liberté?"

     Dans cette perspective qui concerne tous les conflits possibles, pas seulement les guerers entre nations, mais aussi les guerres civiles engendrées par des pratiques économiques injustes, mais aussi les "dérives" de la puissance économique, il s'agit d'arbitrer et de critiquer. Abitrer, c'est-dire médiatiser. l'arbitre est d'abord un médiateur, mais un médiateur qui assure (ou qui fait référence à quelque chose qui l'assure) et garantit la justice aux parties en conflit. Quelle justice?, quelle méthode d'arbitrage? C'est aussi l'objet de la pensée de Hobbes comme de Kant. Par d'arbitrage sans justice et pas de justice sans arbitrage... Une médiation qui réussit à maintenir simplement l'ordre social est-elle possible? Bien entendu, plus une société est injuste, plus elle a besoin de médiation pour se maintenir. Mais cette médiation-là est-elle viable sans la justice? La pensée de Hobbes commme de Kant ne semble-t-elle pas se centrer sur l'efficacité de l'arbitrage proprement dit, plutôt que sur une véritable justice? La pensée politique, surtout celle de Hobbes n'est-elle pas plus attentive aux conditions de garantie des jugements rendus, celle que seule peut assurer le souverain? N'y-a-t-il pas un choix sous-jacent qui préfère l'ordre à la justice? Comme pour contrebalancer ce choix, critiquer semble un impératif pour prévenir les dérivies mêmes du souverain. Pour Kant, il semble que ce soit la cas (bien plus que pour Hobbes... même si Kant s'y refère). Reproduisons ici, comme les deux auteurs de cette Introduction ce passage de la Critique de la raison pure :

"Sans (la critique et son tribunal) la raison demeure en quelque sorte à l'état de nature et elle ne peut faire valoir ou garantir ses assertions et ses prétentions qu'au moyen de la guerre. La critique, au contraire, qui tire toutes ses décisions des règles fondamentales de sa propre institution, dont personne ne peut mettre en doute l'autorité, nous procure la tranquillité d'un état légal où nous avons le devoir de ne pas traiter notre différend autrement que par voie de procédure. Ce qui met fin aux querelles dans le premier état, c'est une victoire dont se vantent les deux partis et qui n'est ordinairement suivie que d'une paix mal assurée établie par l'intervention de l'autorité publique, mais dans le second, c'est une sentence qui, atteignant à la source même de disputes, doit amener une paix éternelle. Ainsi, les disputes interminables d'une risons purement dogmatique nous obligent à chercher enfin le repos dans quelque critique de cette raison même et dans une législation qui s'y fonde. Ainsi que Hobbes l'affirme, l'état de nature est un état d'injustice et de violence, et l'on doit nécessairement l'abandonner pour se soumettre à la contrainte de la loi qui ne limite notre liberté que pour qu'elle puisse coexister avec celle de tout autre et par là même avec le bien général."

 

    Les différentes contributions, réparties en trois parties, Discipliner, Arbitrer et Critiquer, s'efforcent d'apporter des éléments à ce débat essentiel. 

Martine PÉCHARMAN examine le problème du principe des jugements pratiques : Kant critique d'un illusion de Hobbes. Denis THOUARD effectue une comparaison entre les anthropologies du rire et la subjectivité chez Hobbes et chez Kant. Michèle CRAMPE-CASNABET analyse le concept de discipline chez ces deux auteurs.

Reinhard BRANDT se penche sur la problématique du jus ommium in ommio et ommes de Hobbes et sur la théorie kantienne de la possession de l'arbitre d'une autre personne dans le droit du contrat. Tom SORELL analyse le châtiment dans une perspective kantienne. Ian HARRIS compare la communauté chez les deux auteurs. Simone GOYARD-FABRE examine les fondements rationnels du droit politique selon Hobbes et selon Kant.

Gérard RAULET discute du Contrat social, de la citoyenneté et de la souveraineté selon Kant. Pierre-Henri TAVOILLOT analyse L'insociable sociabilité et les principes de la nature humaine chez les deux penseurs politiques. Karlfriedrich HERB examine L'avenir de la République, Sur la lecture contractualiste de l'histoire chez les deux auteurs. Bernd LUDWIG analyse La critique de l'ontologie traditionnelle par Hobbes et Kant.

 

     Luc FOISNEAU, chargé de recherche au CNRS (Maison française, Department of Politic and International Relations, Université d'Oxford), spécialiste des questions de la souveraineté et de la mondialisation et Denis THOUARD, chargé de recherche au CNRS également (Lille, UMR "Savoirs et textes", Munich SFB "Frühe Neuzit"), spécialiste de la question de la subjectivité et de l'interprétation, offre là un éventail de réflexions presque incontorurnables dans le domaine de la philosophie politique.

 

Sous la direction de L FOISNEAU et de D THOUARD, Kant et Hobbes, De la violence à la politique, Librairie Philosophique J. Vrin, 2005.

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