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11 avril 2018 3 11 /04 /avril /2018 14:13

  François Jean de Graindorge d'ORGEVILLE, baron de MENIL-DURAND, dit François-Jean de MESNIL-DURAND est un collaborateur du Maréchal de BROGLIE, partisans de l'ordre profond. Ses vues sont critiquées par le colonel de GUIBERT. 

 

     Disciple de FOLARD, François de MESNIL-DURAND publie en 1755 son projet d'un ordre français en tactique, un des ouvrages militaires les plus populaires de son époque, dans lequel il ravive le débat entre l'ordre profond et l'ordre mince. La controverse qu'il provoque est plus intense encore après la guerre de Sept Ans. Il se fait l'avocat de l'ordre profond ou ordre français (en opposition à l'ordre prussien) et se propose de développer encore plus la colonne de FOLARD qu'il rebaptise "plésion", d'après la terminologie grecque issue de la phalange.

Selon MESNIL-DURAND, la seule tactique possible est fondée sur la supériorité absolue dans le choc. Pour cela, une armée doit être d'une solidité à toute épreuve. Et, pour qu'elle soit solide, elle doit éviter à tout prix d'exposer ses flancs, points faibles des armées de l'époque. Afin d'y réussir, l'ordre doit être le plus profond possible afin de créer un centre de gravité quasiment inviolable d'où émane la force de cette masse imposante. La base de cet ordre en profondeur est la colonne ou plésion, constituée par 770 hommes répartis en unités interarmées combattant les unes avec les autres. Il rejette l'utilisation de l'artillerie. Il favorise l'utilisation de piques (longues) mais se montre très méfiant à l'égard des armes à feu. Convaincu de la supériorité de son système, et peu soucieux d'examiner les autres aspects de la stratégie, il décrète l'invisibilité de la plésion. Son approche systématique de la stratégie, où la guerre est réduite à un exercice de géométrie, représente la tendance extrémiste d'un mouvement général chez les stratèges de cette période qui atteint son paroxysme, mouvement qui provoque une réaction violente de la part des grands penseurs militaires de l'après-1789, comme SHARNHOST et CLAUSEWITZ.  (BLIN et CHALIAND).

     Vu les progrès techniques en armes à feu et en artillerie, qui ne sont pas perçus toujours par les tacticiens, on peut trouver regrettable la popularité de MESNIL-DURAND qui entraine avec lui tant d'officiers en les prenant dans une sorte de débat proto-nationaliste entre Français et Prussiens. 

 

François-Jean de MESNIL-DURAND, Projet d'un ordre français en tactique, ou la phalange coupée et doublée, soutenue par le mélange des armes, Imprimerie d'Antoine Boudet, 1755 ; Fragments de tactique, ou six mémoires... précédé d'un Discours préliminaire sur la Tactique et sur les Systèmes, en deux volumes, Librairie Ch-Ant. Ambert, 1774.

Eugène CARRIAS, L a Pensée militaire française, Paris, 1960. Émile LÉONARD, L'Armée et ses problèmes au XVIIIe siècle, Paris, 1958.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

 

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10 avril 2018 2 10 /04 /avril /2018 15:20

        Constatant le renouveau d'intérêt vers le milieu des années 1980, d'abord à l'Université de Strasbourg, pôle de la synthèse entre la pensée allemande et la pensée française en sociologie,  - renouveau qui se propage lentement ensuite pour ne prendre forme en France qu'à partir des années 2000 - Abraham A. MOLES réfléchi à partir de la pensée de Georg SIMMEL, à cette psychosociologie qui balaie de nombreux thèmes, la philosophie de l'argent, l'esprit de la métropole, la Mode comme force sociale, la résurgence de l'individualisme, l'aventurier, l'étranger...

S'inspirant de l'étude d'une certaine volonté du secret (concrétisation menée jusqu'à son terme dans l'idée de privé), dans la réflexion de SIMMEL de ce balancement entre le pôle de l'individu et le pôle de la société, il énonce quelques hypothèses de base, conduit qu'il est à replacer SIMMEL dans la position de "père fondateur" de la psychologie sociale (ce qui est peut être exagéré...), parallèlement à TARDE dans leur opposition à une sociologie des institutions du type DURKHEIM. 

- On ne change pas la nature humaine. Elle reste le noyau dur de la prospective. Cette constance de l'être, qui n'est pas (encore, car les "progrès" vont vite...) sérieusement mise en cause, met de la continuité dans les utopies technologiques. Le conflit entre les formes de l'individualité et de la socialité émerge de lui-même et reste inévitable. C'est ce que SIMMEL appelle la "tragédie sociologique".

- Dans son attitude de sociologue, SIMMEL reflète en négatif une analyse qui se relie infiniment mieux à ce qu'on peut appeler la "psychologie sociale", la prééminence du modèle de TARDE sur celui de DURKHEIM. Ce qui le préoccupe, c'est l'analyse des fonctions individuelles, l'analyse de fonctions affiliées plutôt que contraintes, sur lesquelles il a un regard "phénoménologique". Mais notre auteur "tire" peut-être un peu trop vers l'individu, alors que SIMMEL insiste beaucoup sur la dynamique d'une interaction constante entre l'individu et la société. L'individu ne peut se comprendre que parce que la société existe, et existe de tout son poids global. On peut comme l'auteur construire une sociopsychologie, mais au coeur même de celle-ci, la société, matériellement et psychologiquement, pèse toujours sur l'individu. SIMMEL penche d'ailleurs plus vers le conflit entre individu et société que vers l'affiliation gentille. Il est vrai, pour aller plus loin que la coopération et le conflit sont étroitement liés et c'est sans doute pour cela que SIMMEL réfléchit plutôt en terme de dynamique de socialisation  qu'en terme de relation entre individu brut et société brute, qui serait donnée tels quels tous les deux... 

- Le territoire personnel, la privatisation de l'être, la magie des possessions, le pouvoir des objets sont de ces éléments fondamentaux de la nature humaine, dont aucune sociologie réaliste ne peut faire l'économie. "Le problème, écrit-il, est de savoir comment elles s'articulent, se conjuguent ou s'opposent, avec une pression sociale qui vient de l'extérieur, et ce d'autant plus que cette pression leur parait étrangère. Le "secret", l'idée même de secret, son rapport avec le discret, la translucidité au lieu de la transparence ressortissent de ces mêmes catégories : les propriétés du noyau dur de l'être (...)". 

- "Il y a actuellement un Discours Social, si global qu'il tend vers la banalité qui nous parle en termes éloquents, sinon convaincants, de la perte de la personne et de la perte de la privatisation. Il nous montre, voire nous démontre, par quels mécanismes se détruit la vie privée et se construit le collectif. (...) (Ce discours nous ment dans un sensationnalisme en proposant l'inéluctable déclin de la personne au profit du concept de "citoyen". Ce bon citoyen d'ailleurs se trouve mis en question par son apathie, son indifférence aux menaces qui le concernent, sa passivité devant les Pouvoirs armés du Grand Ordinateur universel. Tel serait donc un certain discours social global, une image dont l'aspect inéluctable ferait de tous conflits en faveur de l'individu des combats d'arrière-garde ou des expériences donquichottesques dans l'univers de l'acte gratuit. Les techniciens, les experts, viennent joyeusement donner corps aux images issues de ce discours en décrivant ses mécanismes : souvenons-nous de l'écho du plan SAFARI, des conflits interpolitiques sur l'ordinateur de Wiesbaden ou de Flensbourg, et des valeureuses commissions "Informatique et Libertés". Abraham MOLES, spécialisé dans la sociologie de l'information, en plein dans le grand mouvement des réseaux sociaux, qui au milieu des années 1980, n'était pas encore le concentré de captivité consentie d'aujourd'hui, écrit là avec toute sa virulence, tellement enthousiasmante que nous l'avons reproduite presque en entier... Il indique, ce faisant que la dynamique conflictuelle de l'individu et de la société, n'évolue pas tant par le renforcement des appareils de contrôle social, mais plutôt la sorte de comportement "moutonnier" des individus, qui, au nom de la valorisation de la personne, se fondent encore plus dans la masse. La valeur rattachée et auto-entretenue par des médias plus qu'intéressés au réseau de relations virtuelles, au détriment des relations réelles constitue sans doute l'aiguillon majeur aujourd'hui de cette dynamique. 

    La construction de nouveaux modèles sociaux évoquée par Abraham MOLES met en enjeu, à la fois dans les représentations et dans les faits, la notion de privatisation et de secret. Il estime que le "Secret" est un "de ces territoires internes sur lesquels la réflexion technologique un peu approfondie montre comment un discours social trop facile nous induit en erreur." Pour lui la réalité ultime de la vie sociale se situerait, non pas dans telles ou telles structures dominantes qu'il est nécessaire (...) de décrire avec le maximum de précision, mais dans l'émergence d'une réactivité permanente entre l'être et la société. Pourrait-on dire à la limite que la lutte permanente de l'individu contre la société serait l'essence ultime de la vie sociale?" Il écrit encore : "Le secret est un reflux de l'être, il est un mouvement du privé. Simmel nous dit qu'il est la marque de la transcendance de l'individu par rapport au social. Cet individu s'aide des technologies de la même façon que la société s'en aide pour percer ses secrets."  Notre auteur appelle plus qu'il n'en décrit des contours, à une phénoménologie du secret. Dans son discours, qu'il décrit lui-même entre sociologie et électronique, il laisse entrevoir de nouvelles complexités, le développement d'autres dimensions de cette fameuse lutte, faisant le lien avec la pensée de SIMMEL, qui entrevoyait déjà cette question par l'analyse du réseau des affiliations. 

Rappelons qu'Abraham MOLES (1920-1992) est l'un des précurseurs des études en sciences de l'information et de la communication en France. Dans les années 1960, il donne des cours en sociologie puis en psychologie sociale à l'Université de Strasbourg (dans le département dirigé par Henri LEFEBVRE). 

Abraham MOLES, Du secret comme expression de la réactivité sociale, Contribution à la sociopsychologie de G. Simmel, dans Georg Simmel, La sociologie et l'expérience du monde moderne, Sous la direction de Patrick WATIER, Méridiens Klincksieck, 1986.

SOCIUS

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10 avril 2018 2 10 /04 /avril /2018 11:58

  Jean-Charles ou Charles de FOLARD, dit le chevalier de FOLARD, parfois surnommé "le Végèce français", est un stratégiste, ingénieur et homme de guerre français. Il prend part à toutes les guerres de la fin du règne de Louis XIV et donne aux généraux sous lesquels il sert tantôt des plans de défense de places, tantôt des plans de campagne. 

 

Un des théoriciens militaires les plus marquants de la première moitié du XVIIIe siècle

    Le Chevalier de FOLARD exerce son influence auprès des grands stratèges français pré-révolutionnaires, en particulier Joly de MAIZEROEY et GUIBERT. Il est à l'origine du débat, qui domine tout le XVIIIe siècle, opposant les défenseurs de l'ordre mince aux partisans de l'ordre profond de rangs de l'infanterie. 

C'est un homme de terrain qui accumule une expérience de plus de trente ans comme soldat. Depuis qu'il rejoint à 18 ans le régiment du Béarn, il participe à de nombreuses campagnes militaires : Palatinat, Italie et Flandres. Durant cette période, il écrit son traité sur la guerre des partisans, L'Art des partis de guerre, et se fait connaitre grâce à ses inventions ingénieuses destinées à améliorer le franchissement des rivières. Il combat les musulmans à Malte (1714) avant de passer l'année suivante au service du roi de Suède, Charles XII, avec lequel il combat les Espagnols (1719), et au contact duquel il devient un adepte de l'offensive, à une époque où prédomine encore la tactique des sièges et la technique des fortifications. Après avoir quitté l'armée de Charles XII en 1719 avec le grade de mestre de camp (colonel), FOLARD met à profit sa longue expérience pour rédiger ses textes théoriques sur l'art de la guerre.

Il publie ses Découverte de la guerre en 1724, dans lesquelles il s'oppose à l'ordre linéaire et à la séparation des armes, tout en proposant une formation beaucoup plus profonde, en échiquier, avec des groupements toutes armes reliés par des éléments légers. Son oeuvre principale reste sa monumentale Histoire de Polybe (dans laquelle figure le Traité de la colonne, la manière de la former et de combattre dans cet ordre) (1727-1730) qui devient l'un des ouvrages militaires les plus populaires du siècle dans toute l'Europe, FREDERIC II consacrant lui-même un livre entier au théoricien français, L'Esprit du chevalier Folard (1761).

La contribution de FOLARD à l'étude de la guerre est extrêmement riche. Il débat sur les Anciens et les Modernes, le choc et le feu, le commandement en chef et l'instruction des officier, et traite, prophétiquement, de la supériorité de l'offensive et de la stratégie d'anéantissement. Il nourrit, comme MACHIAVEL, une admiration sans bornes pour le combat antique, bien qu'il ait, à l'inverse du Florentin, une préférence pour les Grecs par rapport aux Romains. Les Anciens, selon lui, avaient compris que la qualité des troupes était un élément d'une importance suprême. Leur tactique aussi était supérieure à celle des Modernes. Cette fascination pour le passé lui est d'ailleurs reprochées, en particulier par le Maréchal de SAXE, mais d'autres, comme FRÉDÉRIC, appliquent certains principes tactiques des Anciens redécouverts par FOLARD, comme l'ordre oblique employé jadis par ÉPAMINONDAS.

L'approche stratégique de FOLARD a pour objectif principal l'anéantissement de l'adversaire. A cette fin, la conduite des opérations doit être menée avec vigueur et rapidité comme dans l'Antiquité où les "guerres étaient fortes et courtes mais vives". La décision doit se faire au moyen d'une offensive illimitées où domine la bataille : "La guerre n'a qu'un but au point de vue militaire : c'est la bataille décisive. Le résultat final ne s'obtient pas au moyen de manoeuvres savantes, de feintes et de temporisation. Plus la guerre est courte et moins elle est onéreuse.Puisqu'il faut en venir tôt ou tard à la crise, qu'elle soit dénouée d'une manière rapide, simple et brutale." La bataille doit être recherchée dès le début des hostilités, l'issue de la guerre étant souvent déterminée par la façon dont elle est entamée. Si l'on doit choisie la défensive, celle-ci doit être active, afin d'exploiter tous les moyens disponibles pour affaiblir l'ennemi. Ses principes tactiques sont fondés sur le choc et il est opposé à l'emploi excessif du feu, la destruction de l'ennemi ne pouvant être obtenue, selon lui, que par l'assaut et le corps à corps. Plus le contact avec l'ennemi est rapide, et plus tôt les troupes pourront se mettre à l'abri du feu. Le choc contribue à disperser l'adversaire qui doit alors être poursuivi jusqu'à l'anéantissement de ses troupes. FOLARD préconise le retour à la colonne grecque et à l'ordre profond, la puissance de l'attaque résidant dans la masse qui réussit toujours, selon lui, à percer une ligne. Son ordre de bataille classique est constituée par trois corps disposé en colonnes sur les ailes et au centre avec une petite réserve à l'arrière. La colonne est un corps d'infanterie extrêmement compact, sorte de "rempart mobile" rangé sur un carré long et capable de se subdiviser en sections selon les circonstances et les accidents de terrain. La colonne comprend ainsi entre un et six bataillons. L'autre éléments essentiel du système tactique de FOLARD est l'ordre mixte, soit la liaison entre les armes, infanterie et cavalerie, armes à feu et armes blanches (il veut réintroduire l'usage massif de la pique. Il veut disposer ses fantassins et ses cavaliers, ses fusiliers, ses piqués et ses dragons de telle façon que toutes les unités combattent ensemble, exploitant au mieux les qualités de chacun pour produire le choc le plus puissant capable de percer les lignes adverses le plus rapidement possible. D'après lui, ces formations devraient être entièrement hermétiques et invulnérables, opinion qui lui est abondamment reprochée par ses contemporains (car le feu prend de plus en plus d'importance dans la réalité du terrain). Enfin, il souligne l'importance du commandant en chef qui doit être maitre de toutes les décisions sur le terrain afin de manoeuvrer avec toute l'indépendance nécessaire à la bonne conduite des opérations : coup d'oeil, intelligence, expérience, adaptabilité, et rapidité dans l'exécution des décisions.

L'approche de la guerre de FOLARD est similaire à celle de MACHIAVEL, non seulement par la manière dont il applique la méthode des Anciens au combat moderne, mais aussi par l'erreur qu'il commet de nier l'impact que peut avoir le progrès technologique sur la guerre moderne. Toutefois, au niveau de la stratégie générale, il anticipe la guerre d'anéantissement ou "à caractère absolu" qui marque ensuite le XIXe siècle et la première partie du XXe. En ce qui concerne la tactique, ses principes sont semblables aux principes de la guerre éclair (Blitzkrieg) qui émergent au cours de l'entre-deux-guerre (1918-1939) et où l'offensive à outrance, la rapidité d'action, la puissance du choc et la proche collaboration interarmes constituent un moyen redoutable pour transpercer les lignes ennemies. FOLARD influe notamment MESNIL-DURAND et GUIBERT, et sans doute, NAPOLÉON. (BLIN et CHALIAND)

 

Échapper à l'immobilisme des batailles d'Ancien Régime

    Lorsque FOLARD écrit son premier traité, le système militaire en vigueur est l'ordre mince, une disposition des troupes conçue dans le double but d'éviter le débordement par les ailes et d'exploiter au maximum la puissance de feu. Les bataillons sont étirés sur trois ou quatre rangs et, une fois l'armée déployée, avec des effectifs considérables, il devient presque impossible de modifier l'ordre de bataille. Les lignes ne peuvent se mouvoir sans risquer de perdre leur cohésion, ce qui interdit toute action décisive. La réaction que constitue sa théorie repose sur une réhabilitation de l'offensive et du mouvement, aux échelles tactique et stratégique.

A l'échelle tactique, il s'agit donc d'échapper à un immobilisme. Mais cet immobilisme n'en est pas moins meurtrier : lorsque deux adversaires "se passent réciproquement par les armes" pendant des heures, les pertes finissent par être considérables, même si l'efficacité d'une salve est très limitée (portée et précision médiocres). D'où l'intuition de FOLARD : réhabiliter le choc par rapport au feu, seul le premier ayant selon lui une action décisive. Concrètement, il faut parvenir le plus vite possible au contact de l'adversaire pour faire taire son feu, ne pas perdre de temps en "tireries" et l'affronter par le choc à la baïonnette. L'instrument de cette tactique en profondeur, "surpressée" selon son expression, composée de deux à six bataillons, dont le but est de percer la ligne adverse. Le dispositif de FOLARD se compose de plusieurs colonnes, auxquelles sont adjoints - "entremêlés, dit-il - des escadrons de cavalerie, les deux armes s'appuyant mutuellement, car il refuse à cette dernière tout autonomie tactique. Pour lui, la manoeuvre idéale, eu égard à son effet psychologique, consiste à percer au centre, et il nie qu'une décision puisse être obtenue par les ailes. L'historiographie a beaucoup caricaturé ses théories. On lui a même attribué une colonne unique... Sa pensée n'a rien de mécanique. Ce qu'il cherche, c'est un système offrant la possibilité de se plier au terrain, de changer le dispositif au gré des circonstances, et de fait, les colonnes se déplacent plus aisément que les lignes. Il s'agit d'abord de rétablir la mobilité pour accélérer la décision. Ensuite et surtout, son système vise à ne jamais opposer à l'ennemi "une disposition et une distribution semblable à la sienne", donc à entretenir l'incertitude - ce qu'il appelle donner jalousie à l'adversaire - et cette notion essentielle se retrouve à l'échelle stratégique.

Pour cela, FOLARD prône un fractionnement des troupes et comme GUIBERT, il préconise des armées à faibles effectifs (un maximum de 30 000 hommes) : elles sont d'une parti physiquement plus manoeuvrières, et d'autre part elles peuvent vivre sur le pays, ce qui augmente leur mobilité. Celle-ci est la condition nécessaire à la surprise. Il insiste beaucoup sur cet effet, aussi bien dans l'attaque des places que dans celle des troupes. Tomber à l'improviste sur une armée en ordre de marche est le plus sûr moyen d'obtenir une décision rapide, nette et peu coûteuse en hommes. Ce que FRÉDÉRIC II réalise à Russbach en 1757. Offensive, mobilité et anticipation à tous les échelons de l'art de la guerre ; concentration des efforts au niveau tactique ; conservation de l'initiative dans le domaine stratégique, tels sont les traits essentiels d'une pensée militaire les plus audacieuse du siècle des Lumières. (Thierry WIDEMAN)

 

A la tête des "folarites" 

    Le débat sur la colonne qui domine le débat tactique en France pendant la première moitié du XVIIIe siècle (ensuite, on passe à d'autres considérations, surtout à partir de 1770-1780, même si le débat tactique reste intense, tant que niveau naval que terrestre) met aux prises, dans toute une littérature qui a de plus en plus de lecteurs, partisans et adversaires des théories du chevalier de FOLARD. Pour ce dernier, la colonne est censée procurer des résultats décisifs, dans ses Nouvelles Découvertes sur l'art de la guerre comme dans son Histoire de Polype. Durant plusieurs décennies, son oeuvre est au coeur du débat militaire. Il est en relation avec son "adversaire" le maréchal de SAXE, il est lu et commenté partout et dans tous les milieux en Europe qui se préoccupent des affaires militaires. L'Allemand Quintus ICILIUS relève "les erreurs du chevalier de Folard" dans ses Mémoires militaires sur les Grecs et les Romains (1758) qui sont réfutées par les folarites italiens (duc de SANT'ARPINO, comte de BRÉZÉ) dans des ouvrages de 1763 et de 1772, et par le chevalier flamand de LO-LOOZ (Recherches d'antiquités militaires, 1770). En Hollande, il est critiqué par le général de SAVORNIN et le colonel TERSON (Français au service de la Hollande). Au Portugal, son système est diffusé par André Ribeiro COUTINHO. Le grand FRÉDÉRIC, dont on a déjà dit l'engouement pour les théories du chevalier de FOLARD, parle de "diamans enfouis au milieu du fumier". Son disciple le baron de MESNIL-DURAND pousse son système jusqu'à ses plus extrêmes conséquences : son Projet d'un ordre français en tactique ou traité des plésions (1777) est tourné en dérision par le comte de GUIBERT, qui théorise, lui, l'ordre oblique imaginé par FRÉDÉRIC II dans son Essai général de tactique (1772), suivi d'une Défense du système de guerre moderne (1779), qui s'oriente "vers une tactique mixte, qui s'efforcerait de combiner les avantages de chaque ordre en fonction du terrain, des troupes et des circonstances". (COUTEAU-BÉGARIE)

 

Chevalier de FOLARD, Découvertes sur la guerre, 1724 ; Histoire de Polype, nouvellement traduite du grec par Dom Vincent Thuillier, avec un commentaire de science militaire enrichi de notes critiques, 1729 ; Abrégé des Commentaire de M. de Folard sur l'histoire de Polype, 1754. On trouve dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990, un extrait De la colonne et de l'ordre profond tiré du Traité de la colonne et de l'ordre profond, dans LISKENNE et SAUVAN, Bibliothèque historique et militaire, tome IV, Paris, 1846. 

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire française, Paris, 1960. Jean CHAGNIOT, Le Chevalier de Folard, la stratégie de l'incertitude, Paris, Le Rocher 1997. Ch. de COYNARD, Le Chevalier Folard, Paris, Hachette, 1914. Robert QUIMBY, The Background of Napoleonic Warfare, The Theroy of Military Tactics in 18h Century, France, New York, 1957.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Frédéric WIDEMAN, Folard jean Charles, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. 

 

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8 avril 2018 7 08 /04 /avril /2018 09:17

   Issu d'une famille juive à très longue lignée de prêtres, JOSÈPHE, ou Ben MATTHIAS, est un historiographe romain, de confession juive, du Ier siècle de l'Empire Romain.

 

Dans le contexte de l'occupation romaine de la Palestine

    Il est envoyé en 64 en ambassade à Rome pour obtenir la libération de prêtres juifs qui y sont détenus. Il mène à bien sa mission grâce à l'intercession de l'impératrice POPPÉE à laquelle il avait été présenté.

    En 66, entraînés par les zélotes (secte radicale opposée à tout compromis avec Rome), les Juifs de Judée se révoltent. JOSÈPHE, après avoir conseillé la modération, finit par se joindre à la rébellion et se retrouve à la tête du commandement militaire de la Galilée.

Les Romains, sous la direction du futur empereur VESPASIEN, brisent la résistance juive en 67. Au terme d'un siège, les quarante survivants juifs décident de renoncer à la vie, mais JOSÈPHE, après la mort de ses compagnons, préfère se rendre. Capturé, il prédit que VESPASIEN deviendra empereur, et deux ans plus tard, il est affranchi lorsque VESPASIEN, à la mort de NÉRON, est proclamé empereur par ses troupes. 

A partir de cette date, JOSÈPHE, qui adopte le nom de FLAVIUS, se range du côté de Rome. Il est l'interprète de TITUS lors du siège de Jérusalem en 70, mais sa médiation est rejetée par les Juifs qui le considèrent comme un renégat.

 

Un écrivain assidu et une source d'information précieuse sur l'histoire de Rome

    Après la chute de Jérusalem, JOSÈPHE s'installe à Rome où il se consacre à une oeuvre d'historien. Il est l'auteur de trois ouvrages, Contre Apion, Les Antiquités des Juifs, Autobiographie, et surtout, La Guerre des Juifs, achevé vers 77-78. La Guerre des Juifs couvre la période de 175 av JC à 75 après JC. L'essentiel de l'ouvrage relate la révolte de 66-70. Source fondamentale sur l'insurrection juive mais aussi remarquable document sur l'armée romaine, sa stratégie, ses tactiques et, d'une façon globale, sur son organisation qu'il juge invincible, La Guerre des Juifs reste une des meilleures sources des historiens sur cette période de l'Empire, (car seule son oeuvre a survécu aux destructions) même si son oeuvre pose problème aux historiens actuels. Les acquisitions de l'archéologie (manuscrits de la mer Morte, 1947 ; forteresse de Massada, 1964 ; Hérodion, 1968-1969 ; fouilles de la cité de David et du Mur méridional du Temple de Jérusalem) corroborent les descriptions de JOSÈPHE et éclairent sa narration. Les travaux historiques contemporains, prenant en compte la partialité de l'auteur et le fait qu'il soit personnellement engagé dans les événements qu'il relate, s'accordent à souligner la valeur de l'oeuvre pour la compréhension de l'histoire politique et sociale d'Israël comme de l'Empire romain.  (BLIN et CHALIAND, Mireille HADAS-LEBEL)

 

Histoire de la guerre des Juifs contre les Romains

     Écrit (en 75?) sans doute à la demande de l'empereur VESPASIEN, comme c'est l'usage à cette époque d'ordonner aux serviteurs et esclaves des écrits que les dirigeants politiques seraient bien en peine d'écrire eux-mêmes (étant parfois moins lettrés que leurs esclaves), cette oeuvre est d'abord destinée à dissuader de toute révolte les Juifs des marches orientales de l'Empire. La seconde version, en grec, la seule qui ait survécu, veut également prouver aux Romains et aux Grecs, que les Juifs - certes guidés par des meneurs irresponsables - ont été de vaillants adversaires. 

Bien que JOSÈPHE ne soit guère objectif, son récit apporte un témoignage précieux non seulement sur la guerre elle-même, mais sur la période qui l'a précédée (règne des Hasmonéens et d'HÉRODE) et sur celle qui l'a immédiatement suivie. Sans lui, on ne saurait rien sur la guerre que la brève évocation malveillante de TACITE (Histoires, V) et l'in ne connaitrait rien de l'épisode héroïque de Massada et a fortiori on n'aurait rien écrit sur le fameux complexe de Massada. Les sources juives en hébreu et en araméen (Talmud, midrash) n'ont en effet gardé que des échos semi-légendaires du siège de Jérusalem. Une histoire cohérente des faits n'est transmise en hébreu que par une adaptation tardive (IXe-Xe siècles) d'une traduction latine de La Guerre, Le Josippon.

 

Les Antiquités juives

     Après La Guerre des Juifs, JOSÈPHE entreprend f'écrire toute l'histoire de son peuple des origines jusqu'à la veille du conflit avec Rome, dans un vaste ouvrage en vingt livres. Dans Les Antiquités juives, il s'agit de démontrer que ce peuple vaincu et donc décrié est d'une très haute antiquité (ce qui est signe à l'époque de noblesse) et possède de grands hommes. Dans la première partie (I à X), il suit de près les récits bibliques, mais les modifications qu'il y apporte laisse entrevoir l'apport de toute une tradition orale, que l'on retrouve plus tard dans le midrash. On y décèle aussi quelques explications rationalistes destinés à son public romain et grec (comme le passage de la Mer Rouge). Dans la seconde partie (XI à XX), qui correspond pour l'auteur à l'époque contemporaine, il suit d'abord le livre I des Macabres, puis il développe le règne des derniers Hasmonéens, celui d'HÉRODE, l'ère des procurateur dont il est question brièvement au débit de La Guerre des Juifs. Sur cette période, il est la seule source de nos jours, ce qui explique l'importance historique de son oeuvre?. Au chapitre XVIII des Antiquités apparaît un bref passage relatif à JÉSUS connu sous le nom de Testimonium Flavinium. C'est à lui sans doute que l'oeuvre de JOSÈPHE soit sa survie, puisque l'Eglise a pu la considérer de ce fait comme une sorte de "cinquième évangile". Cependant, il ne fait aucun doute aujourd'hui que ce passage (comme on le soupçonne dès le XVIe siècle) constitue, sinon dans sa totalité, du moins partiellement, une interpolation due à une main pieuse (probablement celle d'un copiste...). 

Dans une autre oeuvre plus clairement apologétique, le Contre Apion (93), JOSÈPHE répond à une série d'écrits alexandrins qui répandaient des calomnies sur les origines et les moeurs des Juifs. Ce faisant, il transmet à la postérité les noms de ces calomniateurs (dont Apion) et quelques extraits de leurs récits.

Dans son Autobiographie, qui répond à un autre ouvrage d'un de ses adversaires (juifs), il ne couvre que les premiers mois de son action en Galilée. C'est un récit confus qui contredit sur certains détails La Guerre des Juifs écrit vingt ans plus tôt. 

 

    L'oeuvre de FLAVIUS JOSÈPHE, longtemps ignorée et rejetée par les Juifs, est essentiellement transmises par les Chrétiens, intéressés par des récits en rapport avec l'origine de leur religion. Apparaissent au cours de l'Histoire de nombreuses versions de chacun de ses ouvrages, comme ce pseudo-Hégésippe, produit par un chrétien au IVe siècle où des remarques hostiles ou revanchardes à l'égard des Juifs sont ajoutées. C'est durant tout le "Moyen Âge" que dans les langues vernaculaires européennes, sont traduites et diffusées, à la demande souvent de l'entourage de la Couronne (Charles V entre autres), mais pas seulement, de nombreuses parties de ses ouvrages. Les textes originaux grecs, conservés par les Byzantins (Bibliothèque de PHOTIUS par exemple), sont redécouverts au XVIe siècle, et depuis nombre d'éditions sont bilingues. En 1958, une édition du "Josèphe latin" est commencées par Franz BLATT aux presses de l'Université d'Aarhus, mais l'entreprise n'est pas menée jusqu'au bout. 

 

FLAVIUS JOSÈPHE, Guerre des Juifs, en 5 tomes, 1975-1980-1984, Nouvelle traduction, Minuit, 1977, réédition 1981 ; Antiquités juives (I à XI), Cerf, Paris, 1992-2010 ; Contre Apion, bilingue, Les Belles Lettres, 1930 ; Autobiographie, Les Belles Lettres, 1959. On trouve de nos jours de nombreuses éditions partielles de ces ouvrages. 

On peut lire dans l'Anthologie mondiale de la stratégie (Robert Laffont, collection Bouquins, 1990), un extrait de La Guerre des juifs, qui porte sur L'organisation de l'armée romaine, issu de la traduction du grec réalisée par David SAVINEL, précédée dans cette publication dans Les Éditions de Minuit de 1977, du texte "Du bon usage de la trahison", écrit par Pierre VIDAL-NAQUET. 

Pierre VIDAL-NAQUET, Flavius Josèphe ou le bon usage de la trahisons, Préface à Flavius-Josèphe, La Guerre des Juifs, Paris, 1981.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Mireille HADAS-LEBEL, Flavius Josèphe, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

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7 avril 2018 6 07 /04 /avril /2018 07:52

       La diffusion lente de l'esprit national dans diverses contrées de l'Europe, ce qui n'a rien à voir avec le nationalisme en tant que tel, est à la fois une entreprise organisée par les diverses monarchies montantes - d'abord plus importants seigneurs que les autres, seigneur parmi les seigneurs - et une succession/sédimentation de mouvements "spontanés" encouragés souvent par les autorités religieuses, faites de spectacles édifiants, de festivités populaires, que ce soit dans les villes ou dans les campagnes, concrètement menés par des chanteurs, menstruels, artistes de tout genre, tout-à fait parallèlement à la propagande officielle. On peut même écrire que le mouvement qui mêlent sermons à l'église ou lors des cérémonies religieuses ou profanes, en faveur d'un sauveur dans des temps plus que troublés (famines, brigandages, mauvaises récoltes, guerres), à l'image (assez crûment) du Sauveur chrétien, chansons de geste propagés à toute occasion par des troupes itinérantes, aussi mouvantes d'ailleurs que différents membres de certains ordres religieux, est bien plus constant que les actes de propagandes actives venant des grands seigneurs, qui les accueillent d'ailleurs volontiers. C'est un mouvement lent, contrasté, où différentes sympathies (anglaises, françaises, bourguignonnes et autres) se livrent à une concurrence réelle, qui se manifeste de manière différente selon les terroirs et les villes. Le sentiment national français par exemple connait une progression sans doute plus régulière que les grandes entreprises littéraires qui accompagnent les exploits de Bertrand Du GUESCLIN, de Jean de MONTREUIL et de Jeanne d'ARC... Lorsque la Pucelle est censée délivrer le royaume de France, le sentiment national est déjà bien répandu, et se cristallise déjà grandement autour de la grande famille des Valois. De même, en Angleterre, se forme un sentiment national anglais, peu à peu détaché de toute entreprise continentale, qui accompagne la formation de ce qui devient la Grande Bretagne, autour de la famille de Plantagenêts, avec toutefois de grande différence de nature (et de pouvoirs) avec le sentiment national français du continent. Si on parle volontiers de la formation d'un sentiment national en France et en Angleterre, il faut constater qu'en Allemagne, en Italie, en Espagne, les activités des ménestriels et des différents pouvoirs religieux s'exercent dans des conditions très différentes. On parle alors plus volontiers d'allégeances lâches envers de riches familles, entreprenantes commercialement et militairement. Castillans et Aragonais, Vénitiens et Florentins, petits princes allemands se partagent alors les louanges, avec des capacités bien moindres à transformer les sympathies - souvent détruites par leurs propres entreprises militaires - en sentiment "national".

   Pour se rendre compte de cette lente diffusion et de la nature même de ce sentiment nationale, qui ne peut, pour de multiples raisons se confondre avec un quelconque nationalisme, l'esprit de province, le sentiment d'appartenance à une région, à une ville, à un territoire seigneurial, sans compter les multiples obstacles juridiques qui s'opposent à une mobilité de la masse de la population, il faut d'abord rompre avec toute une mythologie autour de la figure de Jeanne d'ARC à ce point magnifiée au XIXe siècle, à un stade quasi caricatural. Cette mise en exergue est d'ailleurs orchestrée, de multiples manières, pour favoriser un nationalisme exarcerbé qui ira jusqu'à faire oublier le passé riche de l'histoire régionale des habitants de la France. Toute une historiographie formée parfois dans le conflit contre ce nationalisme, permet maintenant de replacer cette figure historique dans son contexte. Cela oblige pratiquement à ne pas commencer par le commencement de la formation de ce sentiment national...

 

Le contexte de l'action de Jeanne d'ARC

    Comme l'écrit si bien Gerd KRUMEICH dans sa présentation de Jeanne d'ARC (1412-1431) et de sa vérité, "le récit national français a pour tradition de parler de "l'abîme" au bord duquel se trouvait la France avant l'apparition de la Pucelle. Un gouffre dont elle l'avant sauvée - par la grâce de Dieu. Ainsi les actes héroïques et le sacrifice de Jeanne avaient-ils permis à la France de se constituer en nation. Jules Michelet, l'historien par excellence du récit national, dont les oeuvres ont massivement contribué à populariser la vie de Jeanne d'Arc à partir du milieu du XIXe siècle, l'a (bien) exprimé (...)."

"L'historiographie, poursuit-il, a rectifié depuis longtemps ce topique de l'histoire française et démontré qu'une conscience national était déjà fermement établie avant l'arrivée de la Pucelle." Il fait référence aux travaux de Colette BEAUME et de Philippe CONTAMINE sur les mentalités au XVe siècle. La foi et l'aplomb de Jeanne s'inscrivent pleinement dans son époque. "Le développement de la piété populaire, le nouvel accent mis sur la foi individuelle, l'attente enfin d'un miracle de Dieu qui sauverait le royaume français : toutes ces croyances étaient si répandues que l'affirmation de Jeanne selon laquelle Dieu l'avait élue pour sauver la France ne pouvait qu'apparaître crédible aux yeux de ses contemporains." D'ailleurs MICHELET lui-même montre que la Pucelle a incarné les visions et les espoirs du peuple. Son activité s'inscrit dans une période où se manifeste l'essor de la dynastie des Valois sur le trône de France, un moment contrarié (problème de succession dynastique et éjection d'Ile de France suite à des combats militaires malheureux) et où se déroule la guerre entre plusieurs forces, dont principalement celles de la France, de l'Angleterre et de la Bourgogne. 

 

Une longue maturation du sentiment national

    Nicole GRÉVY-PONS explique une des étapes de la formation de ce sentiment national, au moment du développement de la propagande royale durant le règne de Charles VI, avec l'exemple de l'action de Jean de MONTREUIL (1354-1418). Dans un exposé fait lors de conférences de l'Institut Historique Allemand de Paris, elle écrit notamment : "L'État en France, a-t-on dit, a créé la nation (Bernard GUENÉE, Etat et nation en France au Moyen Âge, dans Revue historique n°237, 1967), les serviteurs de l'État, surtout depuis le XIIIe siècle, ont joué un rôle de premier plan dans l'affirmation d'un certain patriotisme (peut-être le mot est-il anachronique...), convaincus comme ils l'étaient que les habitants du royaume formait une communauté naturelle liée par un passé commun. La grande querelle qui opposa Philippe le Bel à Boniface VIII entre les années 1296 et 1302 suscita toute une série d'oeuvres polémiques défendant face au pouvoir pontifical l'indépendance de la couronne de France, tant au spirituel qu'au temporel, "vient le pape tout d'abord, toutes par la même occasion atteignent l'empereur" en faisant du royaume de France au moins l'égal de l'Empire. Mais ce sont là, peut-on dire, querelles de clercs, querelle d'idées. Quels étaient parallèlement les sentiments des habitants du royaume? Comme évoluèrent-ils au cours de cet immense affrontement de deux pays, la guerre de Cent ans, qui ne pouvaient qu'"amener les hommes à penser en "Français' et en "Anglais" pour créer une apparence de "sentiment national" (Peter LEWIS, La France à la fin du Moyen Age. La société politique, 1977), ce sentiment qui assurément joue un rôle important dans l'existence de l'État. (...) que savons-nous au juste du sentiment national à la fin du Moyen Age?"

   "Pour favoriser le développement de celui-ci auprès des habitants du royaume, le gouvernement depuis Charles V a suscité chez les serviteurs de la monarchie un grand effort de propagande et il est indéniable qu'ainsi "les propagandiste de la cause des Valois ont (...) contribué à la formation d'une conscience nationale au XVe siècle (Peter LEWIS)". Mais si l'affirmation d'un sentiment national a fait l'objet de nombreuses études, il n'en est pas de même de la littérature née de cet effort de propagande qui reste encore mal connue car ce sont surtout les ouvrages nés sous Charles VII qui ont été étudiés. L'humaniste Jean de Montreuil, secrétaire à la chancellerie royale sous Charles VI, appartient à la lignée de ces serviteurs de la monarchie, propagandistes de la cause française ; cependant, si l'on connait désormais assez bien sont activité humaniste, son souci de recourir aux auteurs anciens, sa recherche d'un "beau" latin, en revanche on connaît encore assez mal son activité politique et son oeuvre historique et polémique."

Cette oeuvre, historique et polémique, composée essentiellement par deux traités, retravaillés pendant des années et adressés à la noblesse, A toute la chevalerie et Traité contre les Anglais. Il écrit alternativement en latin et en français, et leurs diverses versions épousent les fluctuations de la situation politique française. Ils sont publiés entre 1406 et 1418 et s'ils mettent l'accent sur la légitimé historique des Valois, quelle que soit leur fortune du moment, jamais d'ailleurs attribuée à un dessin de Dieu, mais toujours rapportée à des questions techniques (mauvaise utilisation des finances, incompétences techniques et stratégiques...).  Elles expriment une foi certaine et exaltée en la destinée des Valois. Cette oeuvre, qui comprend aussi d'autres textes, toujours polémique, s'ajoute à celles d'autres auteurs comme Christine de PIZAN ou Jean GERSON. Mais parmi celles qui circulent dans toutes les parties des deux royaumes de France et d'Angleterre, son oeuvre est véritablement inscrite dans un effort de propagande qui s'efforce de susciter un mouvement d'opinion aussi large que possible en faveur du royaume de France.

Le patriotisme de MONTREUIL s'exprime dans une véritable haine des Anglais, coupables d'avoir voulu conquérir la couronne de France, et pour ce faire, d'avoir porté la guerre en France. Il leur souhaite les pires tourments, mais ils ne sont pas les seuls à subir les foudres de l'écrivain : les moeurs barbares des Allemands, la fourberie des Italiens... Comme les juristes du XIVe et XVe siècles, qui plus tard seulement élaboreront de véritables codes français, il tend à formuler d'une manière nouvelle la vassalité et tend à substituer la notion de sujet à la notion de vassal, faisant disparaitre de possibles équivalences de seigneur à seigneur au profit d'une provenance divine de la couronne. Ayant accès aux archives du Royaume, il sait se servir des différents anciens traités d'allégeance à l'appui de son argumentation. Ses textes sont déjà imprégnés d'une conscience de la nation qu'il veut communiquer le plus largement possible. C'est dans les régions frontalières que la force du sentiment national est la plus vivace, par exemple en Lorraine dont il est issu, ainsi que d'ailleurs plus tard Jeanne d'ARC. C'est dans des contrées où les violences des guerres sont répétitives que l'appel à un sauveur fait l'objet de prières et de sermons réguliers. Si l'oeuvre de MONTREUIL s'avère si importante, de par sa vocation propagandiste, c'est qu'il annonce les "Rhétoriqueurs", ces écrivains qui exercent dès le XIVe siècle, et qui, polyvalent universitaire et littéraire, étudiant l'art et les techniques, sans être autant "homme de gouvernement" et qui, dans les villes notamment et surtout largement au-delà de la noblesse, relaient la propagande royale. 

 

Le rôle éminent de la religion

  Colette BEAUME insiste sur le double mouvement qui caractérise la naissance du sentiment national français, un mouvement d'adhésion (plus ou moins enthousiaste, entre exaltation et consentement, selon les classes sociales) à la monarchie de Valois et un mouvement de piété envers les saints protecteurs des hommes sur une terre meurtrie par les épidémies et la guerre. A la dévotion qui remonte loin envers les saints dont bénéficièrent l'élan des Croisades, succède une nouvelle dévotion bien plus orientée vers la construction d'une nation. Pour elle, "la religion conforte l'unité nationale. Elle contribue à rendre cette abstraction sensible à tout un chacun. Valeur nouvelle, la nation ne cherche pas encore à être une valeur laïque mais au contraire à s'inscrire dans le sacré et à participer à son prestige." Pour les hommes du Moyen Age, dont la précarité et la vie courte sont le lot quotidien, le sacré fait partie du sensible et de l'expérimental. Tout le monde croit à l'intervention directe de Dieu dans les affaires des hommes, soit directe soit indirecte, selon les sensibilités, et cela tant chez les hommes du commun que chez les multiples religieux, fixes et itinérants, qui poursuivent inlassablement la prêche de la parole de Dieu. Les miracles, qu'ils émanent de Jeanne d'ARC à un moment donné, ou de la personne même du Roi, n'étonne personne.  

La construction abstraite "nation" s'insère dans toutes ces croyances pour être reçue. les pratiques lithurgiques diffusent, voire engendrent la conscience de l'unité nationale. On prie pour le roi dans des assemblées plus ou moins larges. D'aucun fidèle n'est le bénéficiaire d'une solidarité chrétienne aussi générale. Et dans le même élan spirituel, on prie pour le roi, pour la paix, pour le royaume, pour de bonnes récoltes, pour de bonnes nuits sans brigands, pour soi-même comme participant à la nation chrétienne. 

Cette construction n'est pas seulement une construction mystique telle qu'elle peut être propagée et entretenir par ces multiples Frères des différents ordres (plus ou moins reconnus) qui se multiplient d'ailleurs à cette époque et qui existe dans les villes et dans les campagnes.  Elle s'arbore souvent dans un esprit festif, et s'exprime véritablement lors des multiples fêtes du calendrier, joie et espérance sont réellement contées, chantées, dansées, avec force intervention des troupes itinérantes de musiciens et de poètes. Elle est aussi construction intellectuelle, rationnelle dans les universités, dans les abbayes. De multiples textes savants élaborent de nouvelles théories de gouvernement et de souveraineté... Lente et s'étendant sur plusieurs siècles, cette période du Moyen Âge central et tardif, cette naissance d'un sentiment national a des moments forts, d'accélération dans la conscience collective, et un moment décisif intervient sans doute, lors de l'invasion anglaise de 1415-1416, où la valeur nation revêt un caractère subitement d'urgence. Et c'est sans doute pour cela, bien au-delà des utilisations idéologiques très postérieures, que l'action de Jeanne d'Arc a tant marqué les esprits. Elle constitue une sorte de catalyseur, inespéré de la part de l'entourage il faut le dire, qui précipite toutes les constructions, mystiques et intellectuelles, vers la consolidation in fine de la monarchie des Capétiens. 

   A noter que les mêmes procédés sont à l'oeuvre en Angleterre, constructions mystique et intellectuelle de la nation anglaise, sans doute mal détaché de l'espoir longtemps vivace de la doubles monarchie en France et en Angleterre (animé par les serviteurs de la dynastie des Lancastres par exemple). La formation d'un sentiment national est un fait sociologique de première ampleur des deux côtés de la Manche, et si en Allemagne et en Italie, comme en Espagne, la "sauce" ne prend décidément que très tardivement, on observe, et une certaine historiographie devrait nous y aider, les mêmes phénomènes à la fois chez le peuple, dans la noblesse et dans les milieux ecclésiastiques.

Certainement que les guerres de religion, qui retardent d'ailleurs le parachèvement du processus en France et en Angleterre, ne sont pas pour rien dans le morcellement observé en Allemagne. Il faut attendre en France les quatre Louis, après Henri IV, pour QUE le sentiment national français soit un sentiment irréversible dans les mentalités... Et sur ce point d'ailleurs, il faudra l'appui de la religion, dont les différentes branches catholiques et protestantes établissent leur hégémonie respective sur des territoires de plus en plus délimités, pour qu'il s'enracine définitivement et trouve ses expressions juridiques et économiques. 

 

Nicole GRÉVY-PONS, propagande et sentiment national pendant le règne de Charles VI : L'exemple de Jean de Montreuil, Francia, volume 8, 1980. Gerd KRUMEICH, Jeanne d'Arc en vérité, Éditions Taillandier, collection Texto,  2012. Colette BEAUME, Naissance de ka nation France, Gallimard, 1985. 

 

STRATEGUS

 

      

 

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6 avril 2018 5 06 /04 /avril /2018 12:44

   Antoine de Pas de FEUQUIÈRES, écrivain militaire français, est issu d'une famille de diplomates et de militaires.

Il se signale par sa bravoure sous Louis XIV et sert sous LUXEMBOURG, TURENNE et CATINAT. Il contribue à la victoire lors de la bataille de Neerwinden (1693) où il commande comme lieutenant-général.

Son oeuvre Mémoires sur la guerre est utilisé par VOLTAIRE pour son propre ouvrage Siècle de Louis XIV. Elle n'est publiée qu'en 1736 après trois éditions clandestines et fautives. 

A noter qu'il fut soupçonné d'implication dans l'affaire des Poisons de 1780, mais cela n'eut pas d'influence sur sa carrière militaire. 

Sa carrière se déroule dans un contexte où, malgré les réformes qui entrainent des modifications profondes dans l'art de la guerre, avec une croissance spectaculaires des effectifs, il n'y a pas de réflexion de haut niveau. Ce n'est qu'en 1715, lorsque la paix est revenue que la pensée militaire (tactique et stratégique) se développe véritablement en profitant des progrès de l'édition et de l'existence d'un public important intéressé à ces questions.

 

Une carrière militaire longue, une oeuvre influente

   Le marquis de FEUQUIÈRES, au cours d'une longue carrière militaire, sert sous les ordres du maréchal de LUXEMBOURG. Promu lieutenant-général en 1693, il est mis à l'écart lors de la guerre de Succession d'Espagne, mais profite de ce répit pour rédiger ses Mémoires, en fait un traité sur l'art de la guerre où il se propose d'établir des "règles certaines de théories sur la guerre. 

Il théorise l'art de la manoeuvre savante caractéristique de l'Ancien Régime. Sa méthode est historique ; connu pour son caractère difficile, il se livre à une critique sévère des erreurs commises par le commandement durant les guerres récentes. C'est sans doute la raison d'ailleurs de sa disgrâce. Pourtant, il est l'un des très rares auteurs, sinon le seul à cette époque, à s'attacher à la conduite générale des opérations.

Prudent, FEUQUIÈRES se garde toutefois de formuler des principes généraux pour une activité qui, selon lui, est le plus souvent régie par des principes particuliers. Il réagit contre la conduite des sièges, en vogue au XVIIe siècle, et préconise une tactique fondée sur la bataille décisive. la bataille représente l'effort suprême de la guerre et nécessite une longue préparation. cet effort suprême contre l'ennemi devrait être, selon lui, fourni à l'endroit où l'adversaire met le plus d'acharnement à se défendre. 

FEUQUIÈRES distingue la guerre "qui se fait entre Puissances égales" des guerres défensives et offensives ; dans ce genre de guerre, le général doit être "continuellement attentif à se procurer la supériorité par de petits avantages ; il arrivera toujours à son but, qui est celui de la ruine de l'Armée ennemie ; auquel cas il changera la nature de cette guerre et en fera une offensive". Mais il ne s'agit que d'une limitation de l'offensive imposée par le rapport de force, qui impose le recours à une stratégie d'usure, non d'un genre différent. Le marquis tente d'établir un troisième terme à la dialectique offensive/défensive, mais comme certains de ses successeurs, n'y parvient pas. 

Les Mémoires ont un grand succès chez les militaires, jusqu'à FREDERIC LE GRAND qui s'en inspire pour formuler sa propre doctrine de guerre. (BLIN et CHALIAND, COUTEAU-BÉGARIE)

 

Une oeuvre influente même si elle est encore peu citée dans le grand public mais reconnue en histoire militaire.

     Le marquis de FEUQUIÈRES fait partie des premiers et rares militaires à avoir mis en théorie leur savoir - il est vrai qu'il en a eu le temps lors de sa longue mise à l'écart. Il prend pratiquement la tête d'une longue lignée de fondateurs de la science militaire moderne terrestre, avec PUYSÉGUR, FOLARD, JOLY DE MAIZEROEY, GUIBERT... Ses Mémoires sont transmises parfois sous le manteau, sous une grande quantité d'éditions, parce que ceux-ci attaquent nombre de chefs militaire encore en exercice. Car sous Louis XIV, les rivalités bassement matérialistes et les jalousies (à la Cour) prennent le pas sur le mérite. Le Roi maintient ainsi en fonction le maréchal de VILLEROI, qui accumule les fautes et les défaites, alors que FEUQUIÈRE reste sans emploi.

 

Antoine de FEUQUIÈRES, Mémoires, contenant ses Maximes sur la Guerre, et l'Application des Exemples aux Maximes, 1740, Disponible sur le site de la BnF, www.gallica.bnf.fr. Il semble que soit mise à disposition la version de 1740 publiée à Londres. 

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire française, Paris, 1960.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

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6 avril 2018 5 06 /04 /avril /2018 09:16

   La figure de l'étranger, dans un monde sédentaire, mais traversé plus ou moins fréquemment, plus ou moins longtemps par des groupes nomades, est un sujet en sociologie assez peu étudié - au contraire sans doute de la figure, légèrement différente, du migrant, même par Georg SIMMEL qui dans son oeuvre n'y consacre précisément que moins de dix pages. Mais quelles pages et dans quel contexte! Celui de la modernité urbaine dominée par la Mégalopole.

Avant ou en même temps de SIMMEL, d'autres auteurs l'ont fait, et la conception qu'il s'en fait gagne à être comparé à celles de quelques uns, dont des auteurs de l'école de Chicago, mais aussi de CAMUS ou SCHICKELE ou encore WEBER. 

  Les études des sociologues dépassent bien entendu l'attitude politique qui fait de l'étranger un ennemi, une menace. D'ailleurs comment pourrait-il constituer l'ennemi ou la menace s'il n'est ni connu ni identifié? Il faut, pour comprendre les relations que noue l'étranger qui s'installe, plus ou moins longtemps, avec la population, les diverses populations résidentes, dépasser la simple fantasmagorie ou la manipulation politique ou religieuse pratiquée depuis des temps immémoriaux par quantité de pouvoirs. Mieux, elles doivent prendre en compte ces fantasmagories et ces manipulations.

 

Un essai classique de SIMMEL dans un long chapitre...

       L'essai classique sur l'étranger n'est pas un essai au même titre que les autres, mais une digression d'à peine sept pages à l'intérieur d'un long chapitre assez mal connu sur l'espace et les ordres spatiaux de la société. Anticipant la nouvelle géographie social et culture de l'espace et des lieux où dominent les Mégalopoles, il y présente une analyse "constructiviste" de la détermination spatiale de la société en examinant de façon symétrique, la construction spatiale du social (comme les formes spatiales, telles que les frontières, la proximité ou les mouvements migratoires, structurent-elles les interactions spatiales?) et la construction du spatial (comment les interactions sociales s'expriment-elles symboliquement dans les formes spatiales? - par exemple : le terrain vide comme expression de la neutralité).

Ce contexte e la sociologie spatiale explique l'importance que les catégories spatiales de la fixation du mouvement, de la proximité et de la distance jouent dans l'analyse psycho-sociologique de l'étranger, compris et analysé comme une forme sociologique bien déterminée structurant non pas les les interactions entre les amis et les ennemis, comme ce fut le cas de la lutte, mais entre les membres du groupe et ceux qui, venus d'ailleurs, s'installent un beau jour au sein du groupe. Ni ami ni ennemi du groupe, mais un peu des deux, l'étranger n'est pas un randonneur ou un touriste "qui arrive aujourd'hui et part demain", mais un immigrant parmi ses hôtes, il n'a pas l'intention  de quitter, alors même qu'il pourrait repartir après-demain. Compris ainsi, l'étranger (blanc, masculin, des classes moyennes?) n'est pas forcément un homme marginal, un exclu, un "homme de trop" ; il est plutôt quelqu'un qui fait partie du groupe sans vraiment en faire partie, puisque, venu d'ailleurs, il n'en partage ni l'histoire ni la culture. "Sa position, écrit SIMMEL, est essentiellement déterminée par le fait qu'il n'appartient pas dès le départ au groupe, qu'il y importe des qualités qui ne proviennent pas et qui ne peuvent pas provenir du groupe". Être liminal, à cheval sur deux groupes auxquels il n'appartient pas tout à fait, l'étranger synthétise la proximité et l'éloignement dans une constellation ambivalente, dans une forme particulière d'interactions. "La distance à l'intérieur des relations signifie que ce qui est proche est lointain, et l'étrangeté que ce qui est lointain est proche".

Cette structure chiasmatique de la proximité et de l'éloignement explique certaines caractéristiques des interactions entre les hôtes et ce qui sont de passage. D'abord, le fait que l'étranger est une sorte de "moteur immobile" ou de "mobile immuable" qui bouge sans bouger, fait de lui une intermédiaire idéal entre deux communautés,capable d'importer des idées et des marchandises de l'une dans l'autre. Étant dépourvu de terre, aussi bien au sens propre qu'au sens figuré, l'étranger apparaît souvent dans l'histoire économique comme marchand. Le rôle important des Juifs européens dans le commerce confirme cette analyse. La situation spécifique de l'étranger s'exprime en second lieu dans sa capacité d'objectivité, dans ce mélange de distance et d'engagement, caractérisant le bon sociologue selon ÉLIAS. L'étranger est plus libre, pratiquement et théoriquement ; capable d'objectiver les rapports et les situations, son esprit est plus ouvert et il est moins lié dans son jugement par les conventions et les habitudes. C'est d'ailleurs ces qualités qui font de l'étranger à la fois un bon confident et un bon juge, comme cela est illustré par la pratique de certaines cités italiennes qui faisaient appel à des étrangers pour rendre la justice. Enfin, la proximité et la distance qui finissent la situation de l'étranger parmi ses hôtes s'expriment encore dans les typifications généralisantes dont il fait l'objet. Perçu comme différent par les membres du groupe, conçu par SIMMEL comme un groupe assez homogène, "pré-postcolonial" pour ainsi dire, ceux-ci tendent à accentuer les propriétés tout à fait générales qu'il partage avec eux (le sexe, l'âge, la profession...) ou avec des autres étrangers comme lui (la nationalité, l'ethnicité...). "C'est pourquoi, écrit le sociologue et philosophe allemand, les étranges ne sont pas vraiment reconnus comme des individus, mais comme des étrangers d'un certain type".

Analysant l'étranger du point de vue de celui-ci, SCHULTZ observe que l'étranger commet l'erreur inverse. Au lieu de subsumer les membres du groupe d'accueil sous une catégorie générale et anonyme, il perçoit chacun d'eux comme un individu particulier et transforme les traits idiosyncratiques de l'individu en traits typiques de la communauté. (Frédéric VANDENBERGHE)

 

Plus évoqué dans les romans que dans les études de sociologie...

    Même pour ceux qui ne s'adonnent pas à la lecture de la littérature, les romans d'Albert CAMUS (1913-1960) (L'étranger, 1942) et de René SCHICKELE (1883-1940) (Der Fremde, 1909) sont relativement connus. Comme l'explique Ottein RAMMSTEDT, de l'Université de Bielefeld, Faculté de sociologie, "Paul Merkel fait figure chez René SCHICKELE, comme Meursault chez CAMUS, d'individu fictif. Merkel et Meursault ne se caractérisent pas par leur individualité mais par leur destin d'étranger. D'après (les deux romanciers et essayistes), ce destin n'est ni unique, ni original, ni même individuel - c'est la raison pour laquelle qu'ils les font agir quasi anonymement. Le destin d'étranger (...) n'est pas fortuit, il ne vient pas seulement de l'extérieur ; ce destin n'est pas un fatum qui leur serait imposé. Tous les deux ne subissent pas le rôle de l'étranger, mais ils sont activement empêtrés dans ce destin." Notre auteur constate qu'aucune définition n'est donnée au lecteur de l'étranger, et cette "qualité" n'apparait que dans le déroulement de l'action. Il doute même de cette dénomination d'étranger en ce qui concerne les héros de ces deux romans. De ce qu'il a lu dans la littérature sociologique, "l'étranger est  tout d'abord l'éloigné, celui qui vit à l'étranger. Cela nous est donné par la langue, sur laquelle repose les définitions juridiques et politiques de l'étranger. Qi pour le XXe siècle, l'étranger est par exemple l'expulsé, le réfugié, l'exilé, la "displaced person", c'est-à-dire une personne qui doit quitter son pays, malgré elle ; alors l'étranger est celui qui voyage contre son gré". Et SIMMEL reprend peu ou prou cette définition lorsqu'il parle de l'étranger. Enfin, pas tout-à fait constate Ottein RAMMSTEDT, et c'est ce qui fait l'intérêt de l'analyse qu'en fait le sociologue et philosophe allemand.

    Reprenant l'analyse de SIMMEL dans un propos très proche de celui de Frédéric VANDENBERGHE, notre auteur écrit que "Saisir l'étranger comme une forme sociologique renvoie à la spécificité de l'analyse simmélienne car Simmel détache non seulement l'étranger de la condition spatiale existante en prenant les distances sociales qui s'accroissent rapidement dans les sociétés modernes comme des sublimations symboliques mais il rend aussi l'étranger ) comme forme ou encore comme type - dépendant de l'action réciproque sociale, c'est-à-dire que le groupe et l'autre déterminent pas l'interaction la forme selon laquelle l'autre peut devenir un interactant pour les membres du groupe et de quelle manière le type social "étranger" se manifeste. L'étranger de Simmel est, en tant que forme, analytiquement séparé des contenus possibles qui peuvent lui être attribués. La forme "étranger" n'est donc pas une disposition psychique mais au contraire exclusivement une forme sociale - c'est pourquoi Simmel décrit également l'étranger comme "un type social" se constituant sur la base de la spatialité de toute interaction sociale et qui par là présentent des traits qui se rencontrent partout à la fois."

 

La figure de l'étranger et celle du Juif

      Quand on regarde le contexte des réflexions de SIMMEL sur l'étranger, et vu les nombreux passages assez long qu'il consacre aux Juifs dans la Philosophie de l'argent, certains auteurs ont interpréter sa digression sur l'étranger comme une analyse biographique sur la judaïcité (Margaret SUSSMAN, Werner SOMBART, René KÖNIG, Hans LIEBESSCHÜTZ et Almut LOYCKE. Il est vrai que le siècle de SIMMEL est marqué par la problématique de l'intégration des Juifs dans l'ensemble de l'Europe, et singulièrement en Allemagne, intégration accélérée, en regard de siècles d'isolationnisme ombrageux de la part des autorités juives et des nombreux pogroms dans l'Histoire, qui suscite la formation en retour d'un antisémitisme  idéologique politique et politiquement affirmé. Mais, outre le fait que SIMMEL tout au long de sa vie a refusé l'explication des théories par le recours à la biographie, il serait extrêmement réducteur, vu ses textes, d'assimiler l'étranger au Juif. Découle de ces textes, au contraire, une extension de la notion d'étranger qui aboutit, via les étude de l'école de Chicago, à une vision extensive selon laquelle le statut d'étranger, dépassant alors les catégories juridiques, devient le statut de nombreux de citoyens, individuellement isolé dans des mégalopoles. Étranger au sens propre, car se sentant isolé dans un monde qui évolue suivant des logiques de masses difficilement appréhendées. Les voisins ne sont plus des familiers, ils deviennent au sens propre, des étrangers.

      Freddy RAPHAËL se fait écho de cette assimilation et de grand rapprochement entre le juif et l'étranger dans l'oeuvre de SIMMEL. "L'étranger, écrit-il, est parfois une figure pathétique, proche de l'insomniaque évoquée par Isaac Joseph", Étranger qui, pourtant pour SIMMEL est une figure plutôt positive eu égard de la situation dans laquelle se trouve souvent la société d'accueil. "Ce caractérise sa condition, poursuit-il, c'est le sentiment de précarité et l'instabilité qui le rejettent à l'extérieur des solidarités mécaniques et organiques, comme des foules et des communions. Mais le plus souvent, la distance que l'étranger maintient avec la société d'accueil, la façon dont il s'inscrit dans cette béance, n'est pas une conduite désadaptée, car elle se fonde sur une vision du monde qui lui permet de transcender le mépris dans on l'accable. Son expérience n'est pas  celle de l'exil ni de la déréliction. La présence du Juif au monde est à la fois non-coïncidence avec l'ordre des choses, anachronisme voulu, et participation dynamique et créatrice, nécessaire invention à partir de la rupture. Il s'arrache à l'environnement, introduit la distance, pour jeter de nouveaux ponts.

Prenant appui sur Julien FREUND, pour qui l'étranger, tout en demandant au milieu du groupe s'en différencie, représentant l'inassimilable, représentant d'autres valeurs et d'autres moeurs, il estime que "l'expérience du migrant, qui oscille entre le maintien de la singularité et l'adaptation mimétique, remet en cause le caractère normatif du système majoritaire. Sa désorientation, c'est-à-dire son incapacité à se situer sur la carte sociale des statuts, peut déchirer la trame des rapports figés, répétitifs, et introduire des ruptures, lieux d'une dynamique créatrice". "L'étrange dérange car il représente un facteur de déstabilisation dans une société qui entend se perpétuer par la reproduction du même, et qui proclame son homogénéité."

 

Des forces sociales et des étrangers...

Sans doute, comme le fait SIMMEL qui est critiqué pour cela, la société d'accueil n'est-elle pas homogène, (mais pourtant il ne l'analyse pas, à bien y regarder comme cela), ce que pourrait faire penser cette polarisation Société/Étranger, à l'image d'une autre polarisation, qui n'est à notre avis pas la même Christianisme/Judaïsme. Cette société est déjà traversée de conflits, et l'étranger est pris dans une opération de rapprochement de certaines forces sociales et de crispation d'autres forces sociales à l'intérieur de celle-ci.

Il représente effectivement un facteur de déstabilisation pour certaines fractions de cette société, mais au contraire de stabilisation, et même de perpétuation, pour d'autres, via son rôle économique et social. Mais encore l'étranger est une figure par trop monopolaire. Car les étrangers qui jouent ces rôles économiques et sociaux ne sont pas à amalgamer et d'ailleurs pourraient protester de cet amalgame. Sans doute le rapprochement de la figure de l'étranger et du Juif favorise cet amalgame, comme si l'étranger était issu d'une seule et même culture ou communauté. Le Français dans les pays scandinaves ou germaniques, peut faire figure d'étranger, et d'étranger au sens plein selon l'analyse de SIMMEL, à l'écart et à l'intérieur, acteur important. 

 

Frédéric VANDENBERGHE, La sociologie de Georg SIMMEL, La Découverte, Repères, 2001. Otthein RAMMSTEDT, L'étranger de Georg Simmel, Laboratoire de Sociologie de la culture européenne, Université de Strasbourg & H. Bopst, Revue des Sciences de la France de l'Est, 1994. 

Freddy RAPHAËL, Le Juif comme paradigme de l'étranger dans l'oeuvre de G. Simmel, dans Sociétés, 2008/3, n°101, www.cairn.info ; Étranger et la paria dans l'oeuvre de Max Weber et de Georg Simmel, dans Archives de sciences sociales des religions, n°61/1, 1986, www.persee.fr. Voir aussi l'étude-projet collective L'étranger dans la cité : Les travaux de Georg Simmel et de l'École de Chicago à la lumière de l'immigration maghrébine dans l'espace montréalais, dans The Free library by Farlex.

 

SOCIUS

 

 

 

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4 avril 2018 3 04 /04 /avril /2018 08:32

   Expression fétiche de nombreux stratégistes d'aujourd'hui, l'équilibre des forces, est d'abord une traduction incomplète du concept anglais de balance of power qui désigne l'équilibre des puissances et des pouvoirs ainsi que la politique stratégique et la diplomatie de l'équilibre.

 

Un concept contemporain

Ce concept d'équilibre des forces constitue la base de la théorie des relations internationales, tout au moins pour les adeptes de la Realpolitik. Phénomène aux multiples facettes, l'équilibre des forces désigne aussi bien une réalité historique qu'une stratégie politique.

En tant que terme descriptif, l'équilibre des forces ou des puissances est généralement employé pour désigner le système politique de l'Europe des XVIIe et WVIIIe siècles, période de l'équilibre "classique". Toutefois, le concept d'équilibre existe depuis beaucoup plus longtemps. L'échiquier politique que décrit THUCYDIDE dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse est caractérisé par l'équilibre qui existe entre Athènes et Sparte alors que KAUTYLIA (Ier siècle?) est le premier à formuler une théorie systématique sur le sujet dans son ouvrage remarquable, L'Arthasastra. 

A partir du XIVe siècle, de nombreux textes sont consacrés à ce phénomène, dont la pratique devient courante en Europe. Il faut lire les oeuvres de Lorenzo de MÉDICIS, Giovanni BOTERO, Francis BACON, puis plus tard de David HUME, BOLINBROKE, Friedrich von GENTZ et Antoine PECQUET. Après la Première guerre mondiale, la politique de l'équilibre, jugée en partie responsable de la Grande Guerre, est sévèrement critiquée, et sa pratique est délaissée en faveur de nouveaux moyens d'organisation des pouvoirs politiques internationaux fondés sur le droit : sécurité collective, Société des Nations. Après 1945, c'est le phénomène inverse qui se produit, et la politique de l'équilibre refait surface, tout au moins en théorie, avec le renouveau de la realpolitik sous l'impulsion de penseurs comme Reinhold NIEBURH et Hans MORGENTHAU. La mise en place du système bipolaire de la période de la guerre froide et le développement des armes atomiques provoquent un nouveau genre d'équilibre des forces, appelé par certains "équilibre de la terreur", et une prolifération de textes sur le sujet. 

La politique de la guerre froide, symbolisée par la "théorie des dominos" et par la diplomatie active de KISSINGER, est une version moderne de la stratégie politique de l'équilibre. La chute du mur de Berlin et la fin de la bipolarité ont provoqué l'émergence d'un nouvel échiquier politique qui rappelle à de nombreux observateurs la période "classique" de l'équilibre européen des XVII et XVIIIe siècles.

L'équilibre des forces provient  de la nature des relations internationales, où il n'existe pas d'organisation étatique suffisamment puissante pour pouvoir réguler l'ensemble constitué par la communauté des nations. Etant donné les variations entre les différentes unités politiques, chacun d'entre elles vise à maximiser sa propre puissance. Le résulta est un équilibre presque naturel où le danger le plus sérieux réside dans la concentration d'une puissance telle par un État que celle-ci est plus grande que l'ensemble  de la puissance des autres États réunis. A partir de cette notion élémentaire, les variantes se multiplient presque à l'infini, l'équilibre pouvant être constitué par plusieurs mini-systèmes, par des systèmes bipolaires, pluripolaires ou bi-pluripolaires. L'équilibre peut reposer sur un système de "balancier" où certains pays ou une certaine zone géographique sont utilisés pour maintenir l'équilibre général. La stratégie de l'équilibre est articulée selon cette vision de l'équilibre, considéré comme le meilleur moyen d'assurer la stabilité générale de l'ensemble. Les guerres localisées peuvent faire partie d'un arsenal de moyens destinés à maintenir l'équilibre. En revanche, la guerre généralisée doit être évitée à tout prix car elle représente la plus grande menace pour la survie du système et, par conséquent, de ses diverses composantes. La menace constituée par NAPOLÉON BONAPARTE et Adolf HITLER est précisément de ce type-là. Ce n'est que lorsqu'ils menacèrent l'équilibre général que les autres chefs d'Etat commentèrent à organiser leur défense collective, la perte d'éléments isolés et jugés sans importance pour le maintient de l'équilibre n'étant pas suffisante pour produire une réaction vigoureuse.

Pour le politologue anglais Hedley BULL, les fonctions de l'équilibre des forces sont les suivantes :

1. La prévention de la conquête par un État et la transformation du système politique en un empire universel.

2. La protection de l'indépendance d'États dans des équilibres régionaux.

3. L'aide au maintien d'institution vitales à la survie de l'ordre international (diplomatie, droit international).

      La politique de l'équilibre est définie selon les méthodes employées pour atteindre son objectif principal, c'est-à-dire la survie du système et le maintien de son équilibre, et cela dans tous ses aspects, y compris de celui du contrôle des populations à l'intérieur des frontières d'un État et dans tout le système. Ces méthodes varient selon les époques : par exemple, la division et le morcellement de nations importantes en petites unités, politique que pratique RICHELIEU à l'égard de l'Allemagne ; la création d'États "tampons" ; la formation d'alliances diverses et en flux constant ; l'action diplomatique ; la réduction ou l'augmentation d'arsenaux militaires ; enfin, l'intervention armée et la guerre. Deux éléments sont à la base de la politique de l'équilibre : la puissance politique et la puissance militaire, les deux choses étant souvent confondues. C'est à l'aide de ces deux instruments que sont établies les méthodes utilisées pour le maintien de l'équilibre, le but de chacune étant de réduire ou d'accroitre la masse politique et militaire des unités politiques figurant sur la balance. Une variante du système de l'équilibre consiste à utiliser un "balancier" servant de contrepoids pour faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. le pays qui tient ce rôle se place dans une position privilégiée d'arbitre" de l'équilibre, rôle qui convenait parfaitement au XVIIIe et XIXe siècles à la Grande Bretagne vis-à-vis des puissances européennes sur le continent.

      La politique de l'équilibre repose sur un système précaire qui a démontré ses failles à plusieurs reprises, en particulier lors de la période précédant la Première Guerre Mondiale. Cette politique est modelée par des éléments qu'il est difficile de mesurer, comme la puissance d'un pays. Elle repose sur une culture et des systèmes politiques homogènes qu'il est difficile d'envisager à l'échelle planétaire. Ce sont ces faiblesses qui entraînèrent la recherche d'autres méthodes de gestion politique après 1918. La division de la planète en deux sphères opposées après 1945, et la création d'arsenaux nucléaires capables d'anéantir des sociétés entières furent responsables de la mise en place d'un nouveau type d'équilibre politique, plus simple et plus stable peut-être, mais potentiellement très dangereux, avec ses propres lois et ses propres méthodes. Le système bipolaire de la guerre froide est différent du système européen "classique". Il est dominé par deux États seulement, avec des régimes politiques fondamentalement différents, et son équilibre repose sur la menace de guerre nucléaire qui devient l'instrument principal de celui-ci. Ce système n'utilise pas de "balancier". Sa caractéristique principale réside dans le fait que, même en s'unissant, les "petits" États ne peuvent atteindre une puissance égale ou supérieure à celui de l'un des deux "grands". Toutefois, comme dans l'équilibre classique, la guerre - limitée, non nucléaire, et sur des territoires étrangers - est un instrument important pour le maintien de l'équilibre, tout u moins du point de vue des superpuissances qui s'affrontent, directement ou indirectement, en Corée ou au VietNam, et frôlent la montée des extrêmes à Cuba. L'équilibre est donc atteint et maintenu avec des moyens militaires nucléaires et classiques. La course aux armements et puis son contrôle (arms control) devient la méthode la plus courante de la politique de l'équilibre. La subjectivité qui anime cette politique constitue l'un des problèmes majeurs de l'équilibre par la terreur, cas s'il est déjà difficile de quantifier la puissance militaire classique, il est quasiment impossible de mesurer la puissance militaire atomique, et plus encore la menace qu'elle représente. le bluff et l'espionnage sont autant de moyens utilisés par les superpuissances pour cerner la puissance de l'adversaire et pour projeter une certaine image (vraie ou fausse) de sa propre force. Il semble bien, avec la connaissance rétrospectives des forces nucléaires des USA et de l'URSS, que la dynamique de cette course aux armements se nourrit cumulativement des propagandes des deux camps à la fois.

Le stratégiste américain Albert WOHSLTETTER envisage ainsi les rapports entre les superpuissances comme fondés non plus sur l'équilibre des forces, mais sur l'équilibre de la terreur, terme qu'il contribue à populariser. Le principe de la dissuasion réciproque est à la base de cet équilibre occasionné par l'espoir que la terreur inspirée par les armes nucléaires sera suffisante pour dissuader l'adversaire d'en faire usage. Cet équilibre est extrêmement précaire car il dépend de l'invulnérabilité des forces de représailles de chacun après avoir encaissé une première frappe. De là suit une course aux armements où chacun cherche à préserver une capacité de seconde frappe indiscutable, cette course étant ne elle-même une source d'instabilité.

     De nombreux observateurs décrivent l'équilibre de la guerre froide comme un équilibre en transition qui se transforme peu à peu en système pluripolaire ou bi-pluripolaire avec l'émergence de l'Europe, de la Chine, de l'Inde, du Japon... et d'autres pays ensuite, comme des puissances capables d'influencer la nature d'un équilibre dominé au départ par les États-Unis et l'Union Soviétique. La chute du mur de Berlin a entraîné la fin de cet équilibre bien particulier. La nature du "nouvel ordre international" qui émerge des ruines de l'ancien n'est pas encore tout à fait saisissable. Certains observateurs prévoient un retour à un équilibre des forces semblable aux équilibres européens du passé, avec l'émergence de nombreux équilibres régionaux. La prolifération nucléaire et l'importance attribuée aujourd'hui à la puissance économique sont autant d'éléments capables d'influencer dans l'avenir la nature éventuelle de l'équilibre. (BLIN et CHALIAND)

 

Equilibre des puissances... qui se neutralisent les unes les autres

    le concept d'équilibre peut faire l'objet de réflexions qui ne collent pas nécessairement aux discours officiels. Ainsi, le concept d'équilibre émerge nécessairement dans toute réflexion sur les systèmes d'unités actives autonomes, en concurrence pour la réalisation de leurs objectifs. Dans le cas du système international, les unités actives sont principalement des unités politiques au premier rang, mais elles ne sont pas les seules en jeu, desquelles figurent les États. On rencontre le concept d'équilibre chez THUCYDIDE ou encore chez les penseurs politiques de la Renaissance. L'économiste et philosophe anglais David HUME en donne une formulation abstraite en 1742, dans son essai Of the balance of Power. Le concept d'équilibre est central dans le courant réaliste et néo-réaliste de la théorie des relations internationales auquel se rattachent des auteurs déjà cités tels que Hans J. MORGENTHAU, Raymond ARON ou Kenneth WALTZ. Ces théories se situent entre constat de la réalité et justification politique des manoeuvres des puissances.

   En fait, par équilibre, il faut aussi comprendre une situation où les capacités d'action et les stratégies se neutralisent dans certaines directions, et une politique visant à préserver l'essentiel du statu quo, dans la mesure où cela avantage une partie ou toutes les parties en même temps. le premier cas correspond à la locution anglaise balance of power que l'on peut traduire approximativement, comme dit précédemment, par équilibre des potentiels ou par équilibre des puissances. Le second est bien rendu par l'expression "principe de l'équilibre".

   La traduction "équilibre des potentiels" se fond sur la distinction entre forces ou ressources (composantes primaires de la capacité d'action) ; le pouvoir (capacité de mobiliser effectivement ces ressources) ; le potentiel (ensemble des objectifs accessibles en l'absence de toute opposition stratégique) ; et la puissance entendue comme le passage à l'acte. L'idée centrale de la balance of power est la neutralisation d'une certaine classe d'objectifs (conquêtes territoriales par exemple ou accès à la prépondérance) par les potentiels mutuels des unités concernées. L'équilibre dont il s'agit concerne donc bien les potentiels, et non pas directement les ressources. Thierry de MONTBRIAL insiste sur ce point : il ne faut pas parler d'équilibre des forces, mais on peut dire équilibre des puissances. Si le stratégiste français semble ergoter sur cette distinction, c'est qu'on entre là dans le domaine des virtualités. Et des gesticulations de propagande et de diplomatie. La notion d'équilibre des puissances se réfère aux passages à l'acte et au fait qu'un perturbateur s'expose à un châtiment infligé par une coalition punitive risquant de lui faire effectivement perdre son gain et au-delà. Si les calculs politiques n'étaient pas entachés  par l'incertitude, on pourrait définir l'équilibre par l'unique condition  que chaque unité (ou coalition) se trouve dissuadée par l'ensemble des autres de modifier la situation  (l'état du système) à son avantage. En raison de l'incertitude, la dissuasion peut échouer et l'équilibre ne peut alors être rétabli que par le recours effectif à la force, ou bien alors le perturbateur parvient à ses fins. L'équilibre des potentiels ou des puissances implique la formation de coalitions ou d'alliances de circonstances, qui ne nouent face à une perturbation ou un risque de donné, et se dénouent normalement une fois la crise réglée. L'Alliance atlantique, constituée en 1949 pour équilibrer le potentiel soviétique, que les Américains cherchent à transformer en "régime" pour structurer les relations transatlantiques depuis la chute de l'URSS, constitue une exception notable. En règle générale, le principe de l'équilibre suppose donc une grande fluidité dans la dynamique du système.

    Cette analyse montre que la notion d'équilibre est inséparable de celle de stabilité. Généralement les analystes officiels mettent en avant la stabilité inter-étatique, et ne discutent que très peu de la stabilité à l'intérieur des États eux-mêmes. Pourtant tant en ce qui concerne l'équilibre européen "classique" (XVIIe-XVIIIe siècle) que l'équilibre contemporain de la guerre froide, une grande variable réside sur la situation à l'intérieur de ceux-ci. S'il n'y avait pas eu la Révolution française de 1789, il n'y aurait pas eu rupture du système. De même, s'il n'y avait pas eu de mouvement populaire à l'intérieur de l'ensemble Pacte de Varsovie, qui s'est exprimé à plusieurs reprises (Tchécoslovaquie, Pologne notamment), l'effondrement de l'Union Soviétique n'aurait pas eu lieu et le il n'y aurait pas eu rupture du système des blocs. Le perturbateur principal n'est pas souvent un État, mais existe à l'intérieur d'un État. De plus, à la suite d'une telle perturbation, on revient très rarement à la situation de stabilité antérieure, et lorsque les États s'y essaient lors de la cascade de Restauration du début du XIXe siècle, cela aboutit à de plus grands "désordres" encore. 

Les analystes se concentrent beaucoup actuellement sur les instabilités issues de l'effondrement du bloc de l'Est (Yougoslavie, Crimée...), mais la situation est parfois plus complexe car elle résulte de considérations qui ne sont pas seulement politiques, mais aussi économiques. Si le Moyen-Orient apparait si instable aujourd'hui, c'est parce que dans cette relative fin de cycle de l'économie pétrolière, les monarchies et les républiques dans cette région manifestent une volonté d'instaurer un nouvel équilibre. Avec l'Irak morcelé, les monarchies arabes et Israël ont tendance à vouloir contrecarrer les entreprises hégémoniques de l'Iran. Si les puissances occidentales aide l'Irak dans les années 1980 dans la guerre Iran-Irak, cette aide s'est poursuivie après, sous la pression des intérêts économiques, sans anticiper sur l'usage que serait tenté de faire le maître de Bagdad de sa puissance renouvelée.

     Il arrive souvent que le maintien de l'équilibre repose en fait sur la volonté d'une puissance particulière, pourvue d'un potentiel lui permettant d'exercer la fonction d'équilibreur, ou plus prosaïquement de gendarme. La Grande-Bretagne occupa fréquemment ce rôle sur le continent européen entre le XVIIIe set le début du XXe. A la fin de celui-ci, le grand équilibreur en Europe, au Moyen-Orient ou en Asie est évidemment les États-Unis. On rencontre là une difficulté considérable. Si l'équilibreur est en fait une puissance hégémonique, on aboutit à un paradoxe, puisque l'équilibre consiste alors à perpétuer une situation qui, en vertu précisément du principe de l'équilibre, n'aurait pas dû se produire. D'où, dans le contexte de la guerre froide et au-delà, les débats sur les concepts d'hégémonie ou de leadership. Pour certains, les Etats-Unis est une puissance impériale ; pour d'autres, ils ne sont que le leader éminemment désiré du sous-système international constitué par les "démocraties à économie de marché". En bonne méthode, il convient donc de distinguer entre les états d'équilibre maintenus par une puissance dominante, et ceux qui reposent sur un ensemble d'unités politiques dont les potentiels son comparables, de sorte qu'aucun ne puisse s'imposer aux autres. 

     Un équilibre peut être rompu autrement que par un perturbateur (étatique). La structure du système international se modifie constamment, en fonction de l'environnement technologique, économique ou social, ou encore à la suite d'une guerre destinée à résorber une perturbation. En définitive tout équilibre international est par nature instable et il s'agit surtout, lorsqu'on discute d'équilibre des puissances, d'intention stratégique exprimé sur la scène diplomatique.  

    C'est si vrai qu'en cas de modification de la structure du système international, un équilibre potentiellement radicalement différent ne peut se former qu'après une longue période plus ou moins chaotique, ou alors par la volonté conjointe des parties ou par celle d'un équilibreur suffisamment puissant - s'il en existe un - pour rechercher un nouvel équilibre aussi voisin que possible du précédent, et n'incorporant donc en quelque sorte que le minimum d'adaptations nécessaires, les plus forts s'abstenant d'exploiter les circonstances à leur profit. C'est là qu'intervient, dans toute sa substance, le principe d'équilibre en tant que ligne directrice pour la conduite des relations inter-étatiques. Mais ce principe ne peut être efficace que si le système international est suffisamment homogène, c'est-à-dire si un nombre suffisant d'unités politiques réunissent un potentiel adéquat s'accordant sur le primat de la stabilité structurelle. Celle-ci revient à combiner changement et continuité. Les unit"s politiques doivent alors s'accorder également sur la nécessité d'agir avec la modération que cette forme de stabilité exige. Par exemple, il n'est nullement évident, à la fin du XXe siècle, que les modifications induites par la combinaison de la révolution des sciences et technologies de l'information et par la chute de l'URSS puisent être stabilisées par le seul potentiel américain, alors que les Etats-Unis sont tentés par l'abus de puissance, que l'Europe reste au contraire allergique à la puissance et qu'une vaste partie du monde ne partage pas nécessairement le souci de maintenir la stabilité structurelle d'un système international très marqué par l'"impérialisme occidental".

    Thierry de MONTBRIAL note encore que la stabilité, au sens premier du concept (annulation des perturbations ou atténuation de leurs effets), et la stabilité structurelle sont liées. Une perturbation, même résorbée, peut être la cause de l'apparition ou de l'accélération d'un changement structurel. Réciproquement, l'ampleur de certains changements structurels, comme la chute de l'URSS, peut favoriser l'émergence de perturbations, comme l'éclatement de la Yougoslavie.

    Dans la pensée politique du XXe siècle, on a souvent opposé le concept d'équilibre des puissances et celui de sécurité collective. Le premier serait associé à une vision purement "réaliste" et donc cynique des relations internationales, caractérisées par l'état hobbésien de nature, chaque Etat poursuivant l'accumulation indéfinie de puissance aux dépend des autres. Le second, dans la tradition de Rousseau et de Kant, traduit l'idée, qui serait radicalement différente, selon laquelle, pour réaliser la paix universelle, il faut bannir le recours individuel de la force par les États - toute la question étant de savoir comme atteindre un pareil objectif. Ainsi l'"idéalisme wilsonien" reposait-il sur le rejet du principe de l'équilibre. Mais avec l'échec de la SDN et les avatars de l'ONU, les points de vue se sont lentement rapprochés. Les courants néo-réalistes et fonctionnalistes, dans l'analyse des relations internationales, sont devenus plus complémentaires que concurrents. On peut interpréter la sécurité collective, à la fin du XXe siècle, comme la mise en oeuvre concertée du principe de l'équilibre. (Thierry de MONTBRIAL).

   Cette position relativement optimiste au demeurant ne tient sans doute pas suffisamment compte de certains moyens utilisés en vue de rétablir des équilibres. On peut voir l'émergence de "stratégie de chaos", appliquées par certains États, qui, à défaut de stabiliser une région, à l'aide par exemple d'États tampons, y mettent précisément en place tous les éléments de désordre, afin d'empêcher des rivaux (potentiels Etats équilibreurs) d'acquérir des positions incontournables. Ces stratégies, théorisées par exemple par Alain JOXE en France et par certains auteurs aux Etats-Unis, ne sont bien entendus pas officielles, quoique il faut lire parfois entre les lignes de certains rapports du Congrès des États-Unis ou du Pentagone. Entre stratégies élaborées et appliquées et situations incontrôlables sur le terrain, ces chaos gagnent de plus en plus de régions où n'existent plus ni volonté ni capacité d'équilibre.

 

Une valeur explicative remise en question

      KISSINGER comme MORGENTHAU reprennent la définition classique inchangée de l'équilibre des forces. Dans la doctrine réaliste classique, l'équilibre des puissances est considérée comme l'instrument privilégié de pacification d'un environnement anarchique. Cet équilibre se présente comme un mécanisme d'intervention par lequel les nations non impliquées dans un conflit doivent prendre parti pour le côté le plus faible. Cette intervention répond à la nécessité de se prémunir contre la menace à venir que ne manquera pas de faire peser la nation la plus forte sur la communauté des États. Le soutien apporté à la nation la plus faible ne s'explique donc pas par des considérations morales ou par le sens de la justice. L'équilibre a seulement pour objet de préserver le statu quo, en veillant à ce qu'aucune nation ne soit en mesure d'imposer son hégémonie. Il rend "illusoire l'espoir qu'un camp puisse tirer parti d'une victoire totale (MORGENTHAU). Sa finalité est de convaincre un État prêt à recourir à la force qu'il sera dans l'incapacité de profiter des avantages de la victoire attendue. Un égoïsme intelligent permet donc de résorber l'état de nature par des associations d'intérêts toujours réversibles, destinés à éviter qu'une nation soit en position de dominer une région.

La balance of power ainsi comprise présente 4 caractéristiques :

- C'est un mécanisme conservateur, destiné à préserver le statu quo. Si des aménagements à l'ordre établi doivent être envisagés, ceux-ci ne peuvent être obtenus que par voie de négociation.

- C'est un mécanisme défensif et préventif. Une nation menant une politique d'équilibre ne doit pas seulement s'abstenir de déclencher une guerre offensive ; elle doit également développer ses capacités militaires de façon à être en mesure d'influencer efficacement les rapports de force en période critique. La dissuasion est à ce titre l'un des moyens de l'équilibre.

- C'est un mécanisme automatique : les relations d'amitié ou d'hostilité ne jouent aucun rôle dans la détermination des choix diplomatiques et militaires. On ne soutient pas un État dont on se sent proche. On se place du côté du plus faible pour contrecarrer les ambitions du plus fort. La balance of power suppose donc, en préalable, une homogénéisation idéologique du champ diplomatique. Cette nécessité expliqua la Restaurant, imposée à la France en 1815 par le Congrès de Vienne pour prix de sa participation dans le concert européen.

- C'est un mécanisme instable, sans cesse renégocié. IL impose une intense activité diplomatique parce les ententes constituées à un moment donné sont obligatoirement éphémères. Il ne peut fonctionner qu'à l'aide des compensations qui instrumentait les plus petites nations dans les transactions des plus grandes.

   L'équilibre des pouvoirs a bien été l'instrument diplomatique privilégié du concert européen, jusqu'au début de la Seconde Guerre Mondiale, même si sur le plan des principes, le Président WILSON, au lendemain de la fin de la Première, condamnait les pratiques diplomatiques secrètes. De toute manière, comme les Etats-Unis n'entrèrent pas à la SDN, les puissances européennes continuèrent leurs manoeuvres habituelles. Ce n'est qu'après 1945 que cette pratique connait une théorisation renouvelée, sans d'ailleurs que les mêmes pratiques soient mises en oeuvre pour les mêmes résultat. La recherche de l'équilibre des puissances se poursuit, seuls les acteurs changent du tout au tout : les deux grands USA et URSS mènent la danse pendant toute la guerre froide, jusque dans les années 1980-1990. En dehors des relations directes entre les deux blocs, la coexistence pacifique se transforma en véritable condominium américano-soviétique, qui prit en charge l'ensemble des affaires du monde. Les dirigeants américains et soviétiques (notamment à partir de Nikita KHROUTCHEV en URSS) considèrent cet équilibre comme primordial pour la sécurité internationale, quitte à laisser libre les activités respectives à l'intérieur de chaque camp, à ne pas intervenir parmi les nations faisant partie de l'autre bloc.

Par delà les nombreux instruments juridiques communs, à commencer à l'intérieur de l'ONU, mais aussi à travers d'instance de négociations permanentes générales ou spécialisées (CSCE par exemple), la notion de sécurité caractérise aussi les liens informels qui unissent les États. Les complexes de sécurité permettent ainsi de prendre la mesure d'une scène international moins anarchique que ne le supposaient les réalistes classiques.

   L'équilibre des puissance avait focalisé par défaut l'attention des premiers théoriciens réalistes. La puissance avait en effet été choisie comme la pierre angulaire de l'approche théorique qui se proposait d'étudier les problèmes de cohabitation entre des souverainetés rivales, non pas du fait de son caractère universel, mais pour cause d'impossibilité de définir le seul objectif communément partagé par tous les États sur la scène internationale, à savoir la sécurité. Il était difficile de toujours suivre MORGENTHAU, quand il affirmait que toute politique est toujours politique de puissance. Cependant, faute de pouvoir définir la sécurité - qui était bien sûr perçue comme le plus petit dénominateur commun des États - les premiers réalistes avaient donc privilégié un critère emprunté à l'histoire, laquelle était à l'époque l'oeuvre des grandes puissances.

La situation évolue quand en 1979 Kenneth WALTZ publie Theory of International Politics, ouvrage dans lequel est posée pour la première fois l'idée que la sécurité était le critère commun à tous les États. Le programme de recherches est alors de mieux comprendre ce que le terme "sécurité" signifie. Ceux qui s'y attelent se qualifient alors de réalistes néo-classique, comme ULLMAN ou BUZAN. En substituant la sécurité à la puissance comme principe organisationnel des relations internationale étatiques, WALTZ contribue non seulement à fournir un nouveau prisme d'approche, mais également une nouvelle représentation du monde. La balance of threat se substitue alors à la balance of power. 

Exposé à un danger extérieur, un État est toujours en droit de se défendre, mais, en l'absence de menaces extérieures, la balance of threat recommande aux États de ne pas déstabiliser à leur tour leurs voisins, lesquels seraient dans l'obligation de réagir et de menacer l'équilibre antérieur. Alors que la balance of power était la cause de l'anarchie internationale, du fait de l'instabilité chronique du système induit, la balance of threat contribue à pacifier les relations entre États pour lesquels la sécurité devient un bien commun et la coopération, le moyen de satisfaire leurs intérêts égoïstes (cooperation as self help, GLASER, 1995). Critiquée par les réalistes offensifs, pour lesquels la sécurité garantie par la balance of threat peut toujours être remise en cause par des conduites rationnelles à l'intérieur, mais irrationnelles vis-à-vis de l'extérieur, cette manière d'aborder l'équilibre est désormais concurrente de la trop  classique balance of power.

Les capacités explicatives de cette dernière sont d'ailleurs d'autant plus diminuées que nous nous trouvons dans une phase où la configuration de pouvoir est si difficile à percevoir que certains considèrent que nous vivons dans un monde "polaire". Comme le rappelle Stephen WALT (2014, la politique des grandes puissances continue portant de compter et il est illusoire d'envisager des relations intermétalliques sans rapports de puissance. Sur une base régionale, le domaine d'expression privilégiée de la balance of power, les relations entre nations restent marquées par les rapports de puissance, lesquels peuvent être perçus comme des facteurs d'instabilité quand il s'agit de revendications ou comme des facteurs de stabilité dès lors qu'ils permettent de faire cohabiter pacifiquement des adversaires potentiels. Cependant, l'équilibre des puissances se justifiait pleinement dans un monde anarchique, caractérisé par "la légalité et la légitimité du recours à la force armée" (comme l'écrit Raymond ARON),  ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. L'absence de guerres inter-étatiques (à ce jour) impose en effet d'offrir une grille d'analyse adaptée aux préoccupations du moment, et il est clair à ce point de vue que l'équilibre des puissances est désormais inadapté pour rendre compte de relations inter-étatiques où la guerre n'est plus la règle. En substituant à la balance of power, la balance of threat, la doctrine réaliste est ainsi parvenir à s'adapter à un monde marqué par la paix des États et où la puissance ne peut plus être considérée comme le moyen privilégié d'éradication de l'anarchie qui perdure. (Jean-Jacques ROCHE)

 

Raymond ARON, Paix et guerre entre les nations, réédition 1984. Inis CLAUDE, Power and International Relations, New York, 1962. David HUME, "Of the Balance of Power", Essays, Moral, Political, and Literary, Liberty Classics, Indianapolis, 1777, réédition 1987. KAUTILYA, Arthasastra, Delhi, 1963. Albert WOHLSTETER, "The Delicate Balance of Terror", Foreign Affairs, 1959. S. HOFFMANN, "Balance of Power", dans international Encyclopedia of Social Sciences, New York/Londres, MacMillan, 1968. H.J. MORGENTHAU, Politics Among Nations : The struggle for Power and Peace,1948, New York, Knopf, 1973. S. J. KAUFMAN, R. LITTLE et W. WOHLFORTH, The balance of Power in World Politics, Basingtoke, Palsgrave Macmillan, 2007. T. PAUL, J. WIRTZ et M. FORTMANN, Balance of power : Theory and Practice in the 21st century, Palo Alto, Stanford University Press, 2004. S. WALT, The top five foreign policy lessons of the past twenty years, Foreign Policy, 18 novembre 2014. 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Thierry de MONTBRIAL, Equilibre des puissances, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000. Jean-Jacques ROCHE, Equilibre des puissances et des menaces, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, Sous la direction de Benoît DURIEUX, Jean-Baptiste Jangêne VILMER et Frédéric RAMEL, PUF, 2017. 

 

STRATEGUS

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3 avril 2018 2 03 /04 /avril /2018 11:24

      Fondée il y a dix ans, la revue Émulations, maintenant trimestrielle, veut "encourager l'émulation au sein de la recherche, identité annoncée dès l'introduction du premier numéro.". Le comité de rédaction, tout en faisant évaluer la formule de la revue, réaffirme en février 2018 cette ligne éditoriale :

""Combat", tel était le terme utilisé dans l'éditorial du premier numéro. Le choix de ce terme permettait de souligner le caractère engagé de la politique éditorial et scientifique. Si la revue a évolué après plusieurs années de pratique, la notion demeure au coeur de son identité. Ce combat, nous voudrions le qualifier d'"engagement scientifique" et y accoler l'idée d'ouverture, afin de préciser la teneur des objectifs et l'implication souhaitée par la revue. L'horizon international est l'un des signes forts de cette ouverture : il s'observe aussi bien au niveau de la constitution des comités de rédaction et de lecture, des objets et des terrains de recherche, des faits sociaux dont rendent compte les articles publiés, que de la provenance des contributeurs et des coordinateurs (...). Émulations se veut une revue francophone ouverte sur les autres langues et active dans différents espaces géographiques et académiques. Sa politique éditoriale se décline par ailleurs auteur de deux principales caractéristiques : l'accessibilité (flux continu et libre accès) et le supportive peer review (rédaction assistée par conseils et critiques). (...) Il y a dix ans, Émulations débutait comme revue étudiante avant de se muer rapidement en revue de "jeunes chercheurs" (...) Promouvoir un regard original sur des phénomènes sociaux, oeuvrer pour un dialogue entre diverses générations de recherches et de chercheurs (cheuses), penser la pluridisciplinarité dans l'unité des sciences sociales et défendre une implication des (ceux et celles-ci) dans la société, tels sont les quatre éléments qui caractérisent désormais la politique scientifique d'Émulations. (...) (La revue) a pour vocation première de publier des recherches qui offrent un regard novateur et ambitieux sur les mondes et phénomènes sociaux passés et contemporains. Cette démarche s'illustre par la place accordée à la publication de recherches sur des thématiques sous-représentées dans le champ scientifique, ainsi qu'aux articles et numéros qui ont pour ambition d'aborder autrement des thèmes déjà investis par les sciences sociales. (...)".

   Parmi les thèmes abordés, on peut relever, en revenant en arrière, Les acteurs religieux africains à l'ère du numérique (2017, n°24), Sexualité et religion (2017, n°23), Enjeux environnementaux transversaux (2016, n°20), L'amour en sciences sociales (2016, n°16), Résistance(s) et Vieillissement(s) (2014, n°13), Anthropologie historique des violences de masse (2013, n°12), Belgique : Sortir de crise(s) (2012, n°10), Art, participation et démocratie (2011, n°9). 

   Diffusée par les Presses Universitaires du Louvain et financée en partie par l'aide financière du Fonds de la Recherche Scientifique-FNRS (Belgique), Émulations organise également un Séminaire "Les Aspects Concrets de la Thèse" à l'EHESS-Paris. 

   L'équipe, animée par les rédacteurs en chef Lionel FRANCOU et Quentin VERREYCKEN, compte une petite dizaine de membres d'un Comité de rédaction et est supportée par un Comité scientifique aux membres français, belge, anglais, et américains. De plus, un comité de lecture spécifique est formé par des équipes entre autres en Allemagne, en Belgique, au Canada, en Espagne, en France et au Maroc. 

Émulations, c/o Grégoire LITS, Université catholique de Louvain, CriDIS, Place des Doyens, 1 bte L2.01.06, 1348 Louvain-la-Neuve, Belgique. www.revue-emulations.net. 

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2 avril 2018 1 02 /04 /avril /2018 11:43

   Alors que les concepts simmeliens sont devenus monnaie courante dans la sociologie contemporaine (distance sociale, rôle, groupes de référence, interaction...) et malgré la renaissance des études de l'oeuvre de Georg SIMMEL, le sociologue et philosophe allemand reste relativement méconnu.

On se concentre généralement sur la micro-sociologie et on oublie la philosophie qui anime sa pensée. En insistant sur l'unité de sa pensée, on rejoint les grands interprètes contemporains (ADLER, ARON, FRIECHEISEN-KÖHLER, KRACAEUR, MAMELET) comme les nôtres (BEVERS, BECHER, DAL LAGO, FREUND, HABERMAS, LEVINE, OAKES, WEINGARTNER) qui refusent le découpage de son oeuvre selon les périodes ou les disciplines et s'efforcent de présenter une interprétation globale de SIMMEL, même si parfois, on a l'impression à la lecture de ses oeuvres d'une certaine dispersion, due dans une certaine mesure à son style mais souvent volontaire, comme pour couvrir tout le champ de la recherche en sociologie. Dans les différentes revues et même au sein du Centre Simmel de l'EHESS, on retrouve ces deux tendances de micro-sociologie et de globalité philosophico-sociologique. En France plus qu'en Allemagne, domine encore, mais sans doute pour peu de temps, un découpage artificiel de son oeuvre, propice à des interprétations partielles et/oupartiales, notamment chez les "individualistes méthodologiques" et autres anti-marxistes (alors que souvent SIMMEL part de lectures de MARX...) qui insistent de façon unilatérales sur des aspects méthodologiques de la pensée de SIMMEL tout en retranchant sa critique du temps présent, ou, pire encore, dans la récupération irrationaliste de SIMMEL par des soit-disant "sociologues de la vie quotidienne".... Pour restituer toute la richesse de sa pensée, un certain nombre d'auteurs, isolément ou au sein du Centre Simmel en France, même s'ils l'abordent par le biais  d'un thème (l'étranger, par exemple), permettent la de comprendre mieux et de l'utiliser en cohérence.

   S'il n'existe en France pas de revue "simienne" à proprement parler, le Centre Georg Simmel, au sein de l'Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction de Rainer Maria KIESOW, de Florence DELTEIL et de Julie LALLEMENT, publie un certain nombre de travaux qui constituent des pépites de réflexions sociologiques. 

Issu du Centre de recherches interdisciplinaires sur l'Allemagne (CRIA) fondée en 2001, le Centre Georg Simmel est une unité de recherche EHESS-CNRS. Ses chercheurs explorent à partir de différentes disciplines - histoire, sociologie, anthropologie, droit, philosophie, études littéraires et germaniques, musicologie - un ensemble de questions et de problématiques qui, en référence à Simmel, prennent à bras le corps le défi de penser un monde en transformation, à travers ses manifestations les plus caractéristiques. Cette exigence amène à positionner les recherches franco-allemandes dans une approche européenne et transnationales plus large, mais aussi à les nourrir des débats méthodologiques et théoriques propres aux différentes disciplines en présence. 

Ainsi les axes de recherches sont de quatre sortes, organisés de façon interdisciplinaire : Actes de la création, Travail, capacités et parcours biographiques, Espaces de normativité, Théories et pratiques de la connaissance historique. Parmi les publications en 2017, on peut citer celle  sous la direction de Laure SCHNAPPER - Du salon au front, Fernand Halpen (1872-1917), compositeur, mécène et chef de musique militaire (Hermann), celle sous la direction de Jean-Louis GEORGET, Gaëlle HALLAIR et Bernhard TSCHOFEN, Saisir le terrain ou l'invention des sciences empiriques en France et en Allemagne (Presses Universitaires du Septentrion) ou encore celle sous la direction de Denis THOUARD et Benedicte ZIMMERMANN, Simmel, le parti-pris du tiers (CNRS-Éditions). 

   Si l'on veut avoir une vue d'ensemble de cette renaissance des études autour de son oeuvre, on peut lire également des auteurs comme FRISBY et FEATHERSTONE au Royaume-Uni, comme LEVINE, JAWORSKI, WEINSTEIN aux Etats-Unis, BOUDON (même si son approche peut apparaitre partiale, notamment dans son Traité critique de sociologie...), DEROCHE-GURCEL, MAFFESOLI, WATIER et LÉGER en France, ACCARINO, CAVALLI, DAL LAGO en Italie et RAMMSTEDT, DAHME, LICHTBLAU et KÖHNKE en Allemagne. On peut en outre trouver une bonne sélection d'articles sur Simmel dans la Simmel Newsletter, publiée par l'Université de Bielefeld. La Georg Simmel Homepage met une multitude de textes primaires et secondaires de ou sur Simmel sur le site www.socio.ch/sim/index_sim.htm. 

 

 

Centre Georg Simmel - EHESS - 54 boulevard Raspail, 75006 PARIS.

Frédéric VENDENBERGHE, la sociologie de Georg Simmel, La Découverte, Repères, 2001.

 

     

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