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11 juin 2018 1 11 /06 /juin /2018 09:44

      Industriel et philanthrope écossais naturalisé américain, Andrew CARNEGIE est l'un des principaux acteurs de l'essor de l'acier aux Etats-Unis à la fin du XIXe siècle. C'est aussi un des principaux animateur du pacifisme aux Etats-Unis et en Europe. 

       Fondateur de l'une des plus importantes aciéries américaines à Pittsburgh, entre la guerre de Sécession et le début du XXe siècle, le succès de sa société Carnegie Steel Company est lié à sa capacité de produire à bas prix de grands quantités des rails de chemin de fer, dont la demande est très forte à cette époque. Notamment au cours de la guerre de Sécession comme dans le processus de "conquête de l'Ouest", le rail est l'élément stratégique parfois déterminant.

      A la tête d'une immense fortune, Andrew CARNEGIE, fondateur d'une philosophie (Évangile de la richesse) forte, auteur de nombreux ouvrages sur la prospérité et la paix, finance de nombreuses oeuvres : bibliothèques, écoles et universités avec la volonté de mettre à la portée des plus pauvres les moyens de la réussite sociale.

Il est célèbre autant pour le financement de centaines d'institutions et d'organisations - dont la Fondation Carnegie pour la paix internationale en 1910, encore active de nos jours que pour la diffusion d'une philosophie (Gospel of Wealth), caractérisée par un certain puritanisme, un certain "darwinisme social" et la défense d'une conception philanthropique (devoir social des riches). Sa pensée est popularisée aux Etats-Unis par la publication d'une série d'essais à caractère autobiographique titrée Wealth, qui parait pour la première fois dans The North American Review en juin 1889. La recherche de l'accumulation du profit doit être ce qui anime le pauvre tandis qu'en haut de la hiérarchie, les hommes de richesses doivent accumuler de l'argent pour en redistribuer les surplus durant leur vie à ceux qui s'aident eux-mêmes. Il est cela partisan d'un capitalisme social très abouti, dans lequel l'impôt à l'État doit demeurer une vertu.

        Il n'est pas grand domaine économique ou de politique internationale qui n'est pas été couvert à un moment ou à un autre par les donations de Andrew CARNEGIE .

Ainsi, la série de la Dotation Carnegie pour la Paix internationale (1910-1940) comptent plus de 150 volumes consacrés à l'histoire économique er sociale de la Guerre Mondiale. Couvrant l'ensemble du champ géographique de la Guerre (principalement les différents pays européens, mais aussi le Japon), ces livres constituent une entreprise très particulière d'enquête collective dans un contexte de mobilisation et de démobilisation à la fois intellectuelle et sociale. loin de se résumer à une simple revendication encyclopédique, cette série correspond à un programme intellectuel et scientifique très défini. Rétrospectivement, elle permet de d'analyser la perception de la guerre par des acteurs à la fois politiques, économiques et scientifiques du conflit entre 1914 et 1935, et aussi d'apprécier la construction d'un discours sur la guerre, se réclamant d'une "intelligence générale de la guerre". Elle reste une des sources d'information les plus massives sur la Grande Guerre.

Andrew CARNEGIE lui-même, dans ses déplacements dans les Universités financées par sa Fondation, n'est pas économe de discours, souvent traduits en plusieurs langues, sur la guerre et la paix ou à titre d'invité par des organisations internationales de paix. Ainsi son Discours rectoral adressé aux étudiants de l'université écossaise de Saint-André, publié dans la collection Convention Internationale, Pour l'arbitrage. 

Il est particulièrement actif auprès des groupes pacifistes européens. Ainsi, l'Union parlementaire créée dans les années 1890, bénéficie de la part des Anglo Saxons de soins très attentifs, en particulier d'Andrew CARNEGIE. A un point tel que le choix des dirigeants de l'Union devient rapidement une affaire d'État et les continentaux doutent parfois non sans raison de l'indépendance absolue de leurs bailleurs de fonds en matière de conflits internationaux. En France, certaines personnalités comme l'ancien diplomate et député de la Sarthe Paul d'Estournelles de Constat, sont plutôt attirés par le professionnalisme de ces Anglo-Saxons qui savent financer le recrutement d'experts ès affaires mondiales. Ces pacifistes professionnels se retrouvent dans des missions d'enquête à vocation humanitaire, à l'image de celle dépêchée dans les Balkans en 1913 par la dotation Carnegie. Ces techniques publicitaires anglo-saxonnes, ces empressements au soutien, qui deviennent suspects tant ils sont insistants, attirent l'irritation des hommes de la "Paix par le droit", qui comme Frédéric PASSY ont déjà une longue expérience derrière eux. 

La Fondation Carnegie pour la paix internationale est actuellement une organisation non gouvernementale et un cercle de réflexion (think tank) dédiée au développement de la coopération interétatique et à la promotion des intérêts des États-Unis sur la scène internationale. L'organisation inclue dans sa direction des membres démocrates et républicains et affiche volontiers son aspect multipartisan. Bien plus qu'auparavant, elle est liée à d'autres institutions des Etats-Unis, comme par exemple la Rand Corporation créé dans le Département de la Défense des États-Unis. 

 

 

Andrew CARNEGIE, L'Évangile de la richesse, Paris, Libraire Fischbacher, 1891, disponible à Gallica.bnf.fr de la Bibliothèque nationale de France. Nous recommandons la lecture de ce court texte (une trentaine de page au lignes bien éclaircies), qui donne la mesure de sa philosophie. 

Alain CHATRIOT, Une véritable encyclopédie économique et sociale de la guerre, Les séries de la Dotation Carnegie pour la Paix Internationale (1910-1940), dans L'Atelier du Centre de recherches historiques, Revue électronique du CRH, n°03.1, 2009. Dzonizar KÉVONIAN, L'enquête, le délit, la preuve : les "atrocités" balkaniques de 1912-1913 à l'épreuve du droit de la guerre, dans Le Mouvement social, 2008/1, n°222, www.cairn.Info. 

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8 juin 2018 5 08 /06 /juin /2018 11:38

      Le pacifisme se présente de manière différente des deux côtés de l'Atlantique, même si des deux côtés, les sociétés sont marquées chacune par une guerre aux moyens nouveaux : la guerre 1870-1871 en Europe, la guerre de Sécession aux États-Unis (...). 

       Alors qu'aux Etats-Unis, le mouvement socialiste est réprimé et ne laisse pas la place à un antimilitarisme, patriotique ou de classe, en Europe le pacifisme est vite partagé, écartelé même, entre plusieurs formes et surtout aux prises avec un antimilitarisme dont les contours se précisent au cours des ans. Alors qu'aux Etats-Unis, incontestablement, la religiosité fait partie du corpus pacifiste dans sa quasi-totalité, en Europe se livre une lutte qui aboutit à une large redistribution des cartes entre l'Eglise et l'Etat, surtout en France (conséquence de l'affaire Dreyfus entre autres). Dans les deux cas, le mouvement pacifiste, plus en Europe qu'aux États-Unis toutefois, est largement minoritaire dans l'opinion publique. 

   Yves SANTAMARIA, qui se centre sur la France, constate un regain des mouvements pacifistes vers la fin des années 1880. En 1889, a lieu dans le cadre de la commémoration du centenaire de la Révolution, la première Conférence interparlementaire et le Premier Congrès universel pour la paix. A lieu également l'Exposition Universelle qui célèbre les vertus de la civilisation blanche occidentale.

Le contexte s'est quelque peu clarifié après l'échec du boulangisme et dans le système de la Troisième République, la droite ancre le noyau dur du nationalisme tandis que la gauche développe une idéologie où le nationalisme fait figure d'hostilité à la République. Tout cela dans une "ambiance" dont les manifestations publiques mentionnées auparavant, donne un large écho dans le monde des entrepreneurs, des affairistes, et des politiciens : l'heure est au développement du commerce contre les perspectives de guerre. Même si ailleurs, en Afrique et en Asie notamment, les nations européennes se livrent à des guerres plus ou moins chaudes, on évite de parler de ces conflits dont l'Europe stricto sensu doit être sauvegardée... Dans cet univers mondain, qui nage souvent dans l'opulence, la Suisse faisant souvent office de cadre politico-hôtelier, s'élabore des projets plus ou moins construits d'Association européenne, encouragée par ailleurs par toute une frange des capitalistes industriels américains. Ce qui n'empêche pas l'existence dans ce pacifisme-là des frictions, bien visibles lorsqu'il s'agit de projets très concrets... 

Union parlementaire, Congrès international de la paix, Ligue des catholiques français pour la paix (fondée en 1909) constituent autant de structures où gravitent des personnalités pacifistes, qui cherchent constamment des relais dans la presse, et parfois (mais y échoue) tente de s'approprier un titre (rachat de L'indépendance belge par des pacifistes français en 1895). Entre une génération de "pacifistes professionnels" fortement influencée par les méthodes propagandistes anglo-saxonnes, de partisans de la Paix par le droit, nettement plus sobres, qui se retrouvent souvent dans des missions d' enquêtes internationales sur certains conflits (Balkans...), des anticléricaux (Gaston MOCH), de fervents catholiques (Marc SANGLIER), des féministes (suffragettes et autres) très actives (Jeanne SCHMAHL, Marguerite DURAND...), des intellectuels(iles) amorçant la constitution de projets d'organisations internationales interétatiques, des humanitaires avant la lettre partagés entre neutralisme et interventionnisme dans des conflits lointains (débats que l'on retrouve ensuite souvent...), c'est tout un monde qui s'agite et qui parfois produit des prises de conscience. C'est tout un monde qui, également ne rencontre que peu, et en tout cas bien moins qu'avant 1871, un autre monde, formé d'antimilitaristes de différentes sortes...

Toute une littérature "anti-caserne", apparue avec l'imposition du service armé à des catégories traditionnellement exemptées, qui stigmatise et la vie de caserne et l'institution militaire elle-même (Lucien DESCAVES, encouragé par Émile ZOLA et Maurice BARRÈS...), suivie par toute une flopée d'oeuvres relevant du comique troupier (dans les arts comme en littérature) nettement moins corrosif, assoit l'activisme de nombreux groupes "d'extrême gauche" (animée par des critiques sociales) ou "d'extrême droite" (animée par des critiques sur le régime républicain)... L'antimiltarisme d'extrême gauche se nourrit des interventions militaires contre ce qu'une certaine presse nomme "l'ennemi intérieur", soit, mis dans le même sac manifestations  et propositions marxistes, menées anarcho-syndicalistes... Le tout sur fond de multiples grèves ouvrières où des syndicats comme la CGT s'activent... Lequel syndicat est traversé lui aussi par des débats sur le patriotisme et la lutte des classes. Se recouvrent mais ne s'y amalgament pas conceptions différentes du syndicat (autonomie contre sujétion au Parti) et discours antagoniques patriotiques et antimilitaristes. Les différentes tendances, ce qui permet aussi d'éviter trop de débats diviseurs, s'accordent sur le recours à la grève générale pour empêcher les la guerre, même si par ailleurs les débats à propos de l'Allemagne (et notamment de l'Alsace-Lorraine) suscitent bien des intégrations persistantes. On peut considérer d'ailleurs, qu'à part de fortes contributions (d'auteurs qui opèrent parfois des revirements certains, voir le parcours d'un Jean JAURÈS ou d'un Jules GUESDE) en faveur d'un antimilitarisme de classe conséquent, qui imprime au socialisme  une totalité pacifiste réelle, à chaque crise se révèle la faiblesse d'un soubassement intellectuel et politique : l'affaire Dreyfus (où se mêle un débat contre ou pour les Juifs...) et surtouts crises européennes qui mène à la Première Guerre Mondiale montrent une très grande dispersion des opinions. Ce n'est qu'après la Grande Guerre que se solidifient les opinions pacifistes et bellicistes, avec d'ailleurs un revirement du climat général. Alors que de la guerre franco-prussienne à l'orée de cette pseudo dernière guerre; le climat est plutôt belliciste et agressif, après celle-ci, les mouvements pacifistes prolifèrent au sein d'une opinion publique qui rejette la guerre. 

 

     Nadine-Josette CHALINE, qui étend plus son propos à l'ensemble de l'Europe, dresse à peu près le même tableau. Pacifisme juridique, pacifisme chrétien (avec le rôle actif du Vatican) avec son développement particulier en France à travers un pacifisme catholique d'une part, socialisme, syndicalisme et pacifisme d'autre part alimentent certains débats sans que ceux-ci mordent réellement sur les évolutions. A part pour l'un diverses rencontres internationales, relayées par certains hommes d'État, premiers essais d'organisation internationale (conférences de La Haye DE 1889 ET 1907), et pour l'autre, même notre auteure ne le mentionne pas, une très forte polarisation politique en Allemagne et des effets importants en Russie, qui tout de même influent fortement sur l'évolution de la Grande Guerre et les événements immédiatement postérieurs... Pour ce qui est des espoirs d'organisation internationale, la Grande Guerre balaie réellement tout un monde pacifiste, et c'est seulement quand l'Europe en sort enfin que de nombreuses de ses idées sont reprises au niveau de États. Pour ce qui est de la place du socialisme dans les débats, les années 1920 et 1930 sont marquées dans de nombreux pays européens par la montée politique et armée des organisations qui, pour l'essentiel, ne font plus de la question de guerre et de la paix en général, un élément fondamental de leurs prises de position. La question sociale l'emporte, avec de fortes variantes; dans le mouvement marxiste. 

 

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015. Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. 

 

PAXUS

 

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6 juin 2018 3 06 /06 /juin /2018 11:49

   Comme l'écrit Lusin BAGLA, maitre de conférences de sociologie à l'Université d'Orléans, la sociologie des organisations est à la fois ancienne et récente. Son apparition  coïncide d'ailleurs d'abord avec la la naissance de la sociologie. L'intensification de la division du travail, le processus de spécialisation dans les usines et les organisations bureaucratiques, les transformations des rapports sociaux et les principes sur lesquels s'appuie la nouvelle société capitaliste industrielle et monderne sont au coeur des nouvelles observations et des efforts de théorisation, d'Émile DURKHEIM, de Karl MARX et de Max WEBEER, figures fondatrices de la sociologie. La majeure partie des travaux de sociologie des organisations font références, souvent directes, à leurs travaux. 

    On peut constater, comme le fait la majorité des manuels que la sociologie des organisations nait après la Seconde Guerre mondiale, avec les recherches empiriques menées aux Etats-Unis dans les années 1940, qui accompagnent la prise de conscience du rôle crucial des "organisations formelles complexes" dans tous les aspects de la vie sociale. L'appellation "sociologie des organisations" n'apparait dans les revues sociologies et les départements de sociologie que dans ces années-là. 

Les démarches des sociologues américains sont alors stimulées par une première vague de recherches menées dans des établissements industriels dès les années 1920 pour répondre à des questions pratiques telles que la motivation et la productivité. D'orientation psycho-sociologique, ces recherches inspirent à la fois directement la sociologie industrielle et du travail et indirectement la sociologie des organisations. Cette dernière trouve sa propre voie dans les années 1940 avec une deuxième vague de recherches empiriques sur les bureaucraties industrielles et publiques. Ainsi, si la "théorie sociale" est plutôt européenne, l'approche organisationnelle revient aux sociologues du Nouveau Monde. A son apogée, dans les années 1960, elle cesse pourtant d'être une exclusivité américaine.

     Le concept général d'organisation, explique encore la membre du Laboratoire orléanais de gestion (LOG) permet aux sociologues américains d'unifier des objets empiriques d'une grande diversité (usines, services administratifs, hôpitaux ou autres institutions). Pour le définir, ils insistent d'abord sur des critères tels que l'"orientation vers un objectif", le "choix des moyens" et la "coordination des activités à l'intérieur d'une structure délibérée". Dans un premier temps, ils se sont intéressés au fonctionnement des organisations et à l'influence de leur "structure" sur la dynamique de l'action de leurs "membres". Progressivement, ils ont estimé qu'elles pouvaient servir aussi de laboratoire pour comprendre les interactions entre les contraintes sociales et la liberté individuelle, les effets non intentionnels des décisions, les dynamiques de la coopération et du conflit, les phénomènes de domination et de pouvoir.

Autrement dit, ils cherchent dans l'organisation un pont qui relie les niveaux "macro" et "micro", éternel problème de la sociologie. Beaucoup d'eau a coulé sous ce pont depuis ces premières tentatives et la sociologie des organisations n'a cessé d'évoluer et de se renouveler. 

Spécialisée, elle n'en reste pas moins, avant tout, une sociologie. l'objectif de toute démarche sociologique est de donner une intelligibilité aux différents aspects du monde sociale. Pour cela, énumère Lusin BAGLIA, elle doit :

- montrer les liens entre les divers aspects du social et en faire émerger la logique d'ensemble (articulation) ;

- situer les phénomènes sociaux, les structures sociales et les formes institutionnelles dans leur contexte général (contextualisation) ;

- montrer leur historicité, en les replaçant dans le temps, en soulignant leur diversité, par une approche comparative (relativisation) ;

- les interpréter dans une grille de lecture adaptée, en recourant à la distanciation (réflexivité) ;

- dégager des tendances générales tout en marquant les particularités (rapports entre l'universel et le spécifique).

 

      Présentant de manière analogue la sociologie des organisations, Catherine BALLÉ, directeur de recherche en CNRS, indique qu'elle s'inscrit dans l'évolution des sociétés contemporaines, et notamment le développement lié à l'industrialisation et à la bureaucratisation. Débutant dans les années 1920, cette sociologie connait un période de repli dans l'entre-deux-guerres, pour connaitre après 1945 une accélération spectaculaire.

Depuis plus d'un siècle, la complexité des organisation nourrit les réflexions des spécialistes en sciences humaines. Universitaires, chercheurs, consultants et praticiens contribuent à définir une démarche scientifique qui permette de rendre compte du phénomène organisationnel. Ces spécialistes mettent en évidence progressivement et cumulativement de nombreux traits communs au-delà de l'hétérogénéité des situations concrètes : taille des unités, production de masse, structures formelles, importance des ressources financières, nombre et professionnalisation des employés, innovation technique, rationalisation administrative, internationalisation des échanges. La mondialisation accentue les traits évoqués. 

Les organisations suscitent également des critiques sévères sur leur incapacité à gérer la complexité et leur inefficacité. A cet égard, les petites unités qui avaient auparavant été longtemps négligées (voire méprisées), font l'objet d'une reconsidération. Par ailleurs, les entreprises et les administrations sont le lieu de tensions et de conflits. L'inégalité des relations professionnelles est à l'origine de différends politiques et de débats scientifiques. En outre, avec l'apparition des nouvelles techniques (entendre informatisation et télécommunication numérique), les formes traditionnelles d'organisation sont mises en question. Au début du XXIe siècle, les changements d'échelle et la flexibilité qu'ils requièrent sont devenus des enjeux majeurs.

La difficulté, écrit encore Catherine BALLÉ, de diriger ces ensembles humains fait de la connaissance de leur fonctionnement une priorité. On pourrait préciser, selon nous, pour tout en ensemble d'acteurs sociaux aux intérêts disparates et parfois contradictoires. Les spécialistes ont proposé des modèles d'action susceptibles d'apporter des solutions aux problèmes soulevés par la complexité. Atteindre une plus grande efficacité par une meilleure organisation est apparu comme la clé du succès. La dimension humaine des organisations est un objet d'étude et d'intervention. Cette double vocation, scientifique et pratique, est une particularité de la réflexion sur les organisations. Elle est une source d'enrichissement et d'ambiguïté.

C'est aux Etats-Unis, précise t-elle, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, que les sociologues ont abordé la réalité sociale sous l'angle de l'organisation, pour reprendre la formulation de Georges FRIEDMAN à propos de la sociologie du travail. Depuis lors, les travaux de recherche effectués dans cette perspective se sont considérablement étendus. Ils ont donné lieu à la constitution d'un domaine spécifique - à savoir, la sociologie des organisations, et plus généralement, à l'étude des organisations. En France, l'approche organisationnelle n'a pas acquis une ampleur similaire. La réflexion menée par Michel CROZIER a été pionnière et les recherches réalisés par le Centre de sociologie des organisations, dans le cadre du Centre national de la recherche scientifique, sont demeurées longtemps inédites. 

 

     Claudette LAFAYE, Maître de conférences à l'Université du littoral, pose la question de savoir où commence et où s'arrête la sociologie des organisations. Pour certains, il s'agit simplement d'analyser ces groupements organisés que sont les entreprises et les administrations, dont le nombre et la taille n'ont quasiment pas cessé de croître depuis un siècle et pour d'autres il s'agit, à travers cela, de volerai une réflexion sur les mécanismes de coopération humaine, sur l'action collective, et, ce faisant, de contribuer à penser l'organisation sociale au sens larges. Car il n'y a pas de vie en société sans un minimum d'organisation (s) et d'institutions. Comprendre les règles et la logique de fonctionnement de cette vie collective et des formes de coopération auxquelles elle donne lieu, tel est l'objet de la sociologie des organisations. On comprend en creux qu'il s'agit aussi de comprendre les formes de conflit qui surgissent à l'occasion de cette action collective. 

Sociologie du  travail et sociologie des organisations, qui se sont constituées en disciplines bien distinctes, ont en commun d'engager la réflexion sur les processus de rationalisation qui traversent la société occidentale depuis la fin du XIXe siècle. En particulier, toutes deux s'enracinent dans un vaste programme de recherches expérimentales mené, au début des années 1920, dans les ateliers de la General Electric Company, par Elton MAYO et ses collaborateurs de l'École des relations humaines. Ce programme, qui s'est étendu sur plus de six années, s'est efforcé de cerner les effets de l'organisation et des conditions de travail sur la productivité. Si les questionnements qui sont à son fondement relèvent plutôt de la sociologie du travail, un certain nombre de résultats vont servir de points d'appui et d'hypptèses de recherches à la sociologie des organisations. Les chercheurs de l'École des relations humaines soulignent en particulier la complexité humaine des grandes entreprises : ils mettent l'accent sur le fait qu'il existe une vie de groupe au sein des ateliers, que l'individu n'existe pas seul mais qu'il est pris dans une pluralité d'appartenances collectives internes à l'entreprises. Non réductibles bien entendu à la hiérarchie formelle des tâches et de la chaîne d'autorité impersonnelle. Ils identifient toute une organisation informelle qui ne coïncide pas exactement avec l'organisation formelle et technique de l'entreprise. Ce faisant, ces travaux montrent les limites du taylorisme. Mais alors que la sociologie du travail continue dans cette voie, la sociologie des organisations s'oriente vers d'autres questionnements.

C'est aux Etats-Unis, constate donc aussi Claudette LAFAYE, qu'émerge, dans les années 1940 et 1950, une riche réflexion sur le phénomène de la bureaucratie qui doit beaucoup à Max WEBER. Le degré de rationalisation de ces ensembles humains que sont les grandes organisations, les rigidités qui y sont générées, la nature des relations qui s'établissent entre une organisation et ses membres, les rapports que les organisations nouent avec leur environnement constituent autant d'interrogations parcourant aussi bien les premiers travaux de sociologie des organisations que les plus récents.

Notre auteure souligne, après avoir évoqué le travail de Michel CROZIER en France, qu'il est essentiel de rendre compte de travaux qui ont contribué à faire exister la sociologie des organisations comme une discipline incontournable, avec des approches différentes les unes des autres, intégrant de multiples aspects venus de l'extérieur de la discipline stricto sensu : les questions culturelles, sociales et politiques qui orientent, souvent dès le départ, les études entreprises... Elle souligne d'ailleurs que la vocation première de la sociologie des organisations, que l'on dit emplie de succès auprès des entreprises, n'est pas de fournir ds-es solutions techniques aux acteurs ni a fortiori aux dirigeants des organisations. Elle est d'abord d'appréhension et la compréhension des formes sociales et des modes de coopération auxquels les hommes ont recours pour mener à bien leurs actions. 

 

  Henri AMBLARD, Philippe BERNOUX, Gilles HERREROS et Yves-Frédéric LIVIAN, tous sociologues engagés dans des travaux auprès d'ONG ou d'entreprises constatent l'accélération des changements qui traversent les entreprises comme les administrations, laquelle appellent à des analyses plus rigoureuses que celles qui sont faites couramment. tous les acteurs - dirigeants, personnels d'encadrement, syndicalistes, formateurs-consultants - se trouvent confrontés à la nécessité de comprendre comment les organisations évoluent ou se bloquent, se développent ou déclinent et disparaissent. Le discours, écrivent-ils, qui s'appuie sur les contraintes techniques, économiques et financières comme causes et non comme conséquences, montre son insuffisance. Les changements que ces acteurs sont amenés à concevoir et à mettre en oeuvre nécessitent un appui sur des connaissances plus précises. De plus, l'affaiblissement des repères traditionnels, notamment en termes de modèles d'organisation et de management, rend cette tâche plus délicate et renforce ce besoin de connaissances?

Ces auteurs veulent faire le point, alors que l'évolution s'accélère et que la situation des organisations, économiques notamment, évoluent rapidement avec celle d'un capitalisme qui se financiarise encore de plus de plus, déplaçant le centre de gravité des prises de décisions stratégiques, sur l'apport de la sociologie des organisations. Elle tente de répondre, selon eux, à ce besoin : donner des clés de compréhension et d'action aux acteurs engagés dans des situations organisationnelles.

"Après, écrivent-ils, de longues années indécises où la réputation des sciences humaines et sociales auprès de certains décideurs - mais aussi de représentants de personnel - apparaissait par trop sulfureuses, l'usage de la sociologie des organisations s'est répandue. Son enseignement s'est développé dans de nombreux instituts et écoles, peut-être surtout dans les programmes de formation continue. Formateurs, consultants, chercheurs utilisent de plus en plus des concepts sociologiques dans leurs interventions. L'apport de cette sociologie des organisations ne parait plus contesté aujourd'hui. Pourtant son emploi est encore loin d'atteindre le degré auquel elle semble vouloir prétendre, ne serait-ce qu'en raison des obstacles existant dans l'accès à ces connaissances. Le foisonnement des publications, la forme par trop ésotérique de leur langage, la multiplication des repères théoriques dans ce champ du changement expliquent ces difficultés. Au-delà de la "vulgarisation" et parallèlement à la "valorisation" des travaux scientifiques eux-mêmes, un travail d'adaptation est donc nécessaire. Il doit avoir comme fonction de faciliter l'appropriation par les acteurs sociaux des nouveaux outils et concepts de l'analyse sociologique des organisations." Ils veulent poursuivre deux objectifs : élargissement et opérationnalisation. "Il y a élargissement dans la mesure où la sociologie des organisations et plus généralement l'analyse organisationnelles (dans les pays anglo-saxons, on parlerait plutôt de "théorie des organisations") s'enrichissent, s'amplifient, au contact d'autres champs. C'est le cas pour l'apport de la théorie économique de la firme, de l'économie du travail, de l'anthropologie, de l'histoire, etc."

 

     Cet élargissement et cet enrichissement ne peuvent bien entendu, mais la sociologie des organisations se veut clairement neutre par rapport à cela, être dissocié des attentes très différentes des acteurs sociaux. Si le souci du management l'emporte dans de nombreux manuels de sociologie des organisations, faisant coïncider les attentes des directions d'entreprise et cette discipline, l'analyse des conflits et coopération à l'intérieur des organisations entre dans les préoccupations de bien des responsables associatifs, politiques... avec des objectifs qui ne sont pas du tout les mêmes. En Europe et aux États-Unis, comme dans d'autres régions du monde, on attache à ces études bien des valeurs différentes. Il n'est pas sûr que ces acteurs prennent en compte tous les apports de la sociologie des organisations, qui font, sans grand souci de cohérence avec les analyses des chercheurs, un usage différent de ces apports. Même dans le cas des travaux de Michel CROZIER, il y a très loin des analyses du sociologue français avec les pratiques de réformes de l'État, même si il dit s'en inspirer. Les managers font du contrôle social et technique dans l'entreprise bien entendu leur priorité, mais il n'est pas sûr qu'ils prennent toute la mesure des résultats des recherches, d'autant que les pouvoirs de décision se déplacent fréquemment, délitant la correspondance entre les efforts fournis pour bien organiser l'entreprise et les résultats de ces efforts...

 

Henri AMBLARD, Philippe BERNOUN, Gilles HERREROS et Yves-Frédéric LIVIAN, Les nouvelles approches sociologiques des organisations, Seuil, 2005. Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, collection Que sais-je?, 1990. Claudette LAFAYE, Sociologie des organisations, Nathan Université, 1996. Lusin BAGLA, Sociologie des organisations, La Découverte, collection Repères, 2003.

 

SOCIUS

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6 juin 2018 3 06 /06 /juin /2018 11:09

       Sextus Julius FRONTINUS, dit FRONTIN est un triple consul, suffect en 74 et 98 et éponyme en l'an 100 sous TRAJAN, général de l'Empire Romain et gouverneur de Bretagne de 76 à 78 sous VESPASIEN. Cet homme politique, fonctionnaire, écrivain, ingénieur civil et ingénieur militaire est surtout connu comme écrivain militaire et administrateur principal de eaux de Rome sous NERVA. 

   Durant toute sa vie active, commencée dans une carrière au Sénat, c'est un général et un stratège respecté, marquant la fin du 1er siècle. Il joui auprès de ses contemporains d'une estime particulière pour ses activités aux Aqueducs de la ville de Rome, élément essentiel de la vie quotidienne d'une cité où l'hygiène constitue une préoccupation permanente de l'État. 

 

 

Une oeuvre en partie perdue...

    Sextus Julius FRONTIN est l'auteur de deux traités sur l'art de la guerre, Le De Re Militari et le Strategemata. Le premier ouvrage, L'art de la guerre, écrit en 78, est perdu. le Traité des stratagèmes, rédigé entre 84 et 96, était destiné à compter le De Re Militari, dont VÉGÈCE s'inspire trois siècles plus tard, pour écrire sa "somme stratégique", l'Epitoma rei militaris (Abrégé des questions militaires, vers 400). Il écrit également, de retour de Bretagne en 97, un Traité des eaux de Rome. Il a du écrire d'autres ouvrages de génie civil (dont un certainement d'agriculture) dont il ne nous reste rien. 

    Le Traité des stratagèmes est divisé en quatre livres dont le dernier est probablement l'oeuvre d'un autre auteur. connu sous le nom de Pseudo-Frontin.

Le premier livre intéresse la préparation de la bataille, en particulier l'utilisation de divers stratagèmes destinés à dissimuler les plans de bataille du général.  FRONTIN met aussi l'accent sur la dimension psychologique de la guerre et pour renforcer le moral de ses propres troupes.

Le deuxième livre traite du combat en lui-même, c'est-à-dire de la bataille : choix du lieu et de l'heure de l'affrontement, positionnement des armées, embuscades, manoeuvres destinées à semer la panique chez l'ennemi. FRONTIN donne également quelques conseils pour bien récupérer, physiquement et moralement, après la bataille, et pour faire retraite efficacement.

Le troisième livre concerne la tactique des sièges, du point de vue des assiégeants et des assiégés. Pour l'assiégeant, l'auteur prône une série de mesures fondées sur la ruse et sur l'effet de surprise. Pour l'assiégé, il encourage la mise en place rapide de réseaux de communications (avec l'extérieur) et souligne l'importance des facteurs psychologiques pour ceux qui doivent subir un siège de longue durée.

La quatrième livre est consacré à la discipline des armées et à la "volonté de vaincre". Ici, la réflexion est plus générale et concerne plutôt la stratégie que les stratagèmes, contrairement aux trois premiers livres.

     Ce traité des stratagèmes est écrit dans le style de l'époque : il foisonne d'anecdotes puisées dans l'histoire antique, anecdotes qui noient par moment la réflexion théorique de l'auteur. On y trouve des dizaines d'exemples de faits d'armes accomplis par ÉPAMINONDAS et ALEXANDRE LE GRAND, HANNIBAL et SCIPION, Jules CÉSAR et POMPÉE, parmi d'autres.

Il est à mettre en parallèle avec une autre ouvrage de compilation, concernant les stratagèmes et ruses de guerre, dû à POLYEN. (BLIN et CHALIAND)

FRONTIN, Traité des stratagèmes. On peut lire sur le site www.remacle.org, le second livre. Et également un extrait du livre 2 dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990, dans un traduction de Perrot d'ABLANCOURT, tiré de la Bibliothèque historique et militaire, de LISKENNE et SAUVAN, tome III, Paris, 1840. 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016

 

    

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2 juin 2018 6 02 /06 /juin /2018 10:11

       Quand on discute de recueillement après une guerre, on pense surtout aux diverses manifestations, officielles ou non, qui ponctuent l'anniversaire de l'hécatombe de la Grande Guerre. On oublie alors le développement de ce qu'on peut appeler un pacifisme de recueillement, même en cas de guerre gagnée, mais décidément massif plutôt après une guerre perdue, pacifisme qui couvre dans un premier temps les discours de revanche, pour s'atténuer d'année en année, et laisser place le plus souvent à des ressentiments qui s'expriment de plus en plus sur le mode cocardier et menaçant... Que ce soit France pour "récupérer" l'Alsace et la Lorraine dans les premières années de 1900 ou en Allemagne pour se venger et faire justice du Traité de Versailles dans les années 1920 et 1930... Avant ces périodes, ce pacifisme du recueillement apparait devant le choc de tant de destructions et de pertes de vie humaine.

      Mais c'est pourtant auparavant, à la fin de cette guerre de 1870-1871, qu'apparait en France dans toute son ampleur ce sentiment pacifiste, nommé le pacifisme de recueillement - qui pourrait être aussi qualifié de pacifisme de lamentations - comme le raconte bien Yves SANTAMARIA.

Mais cette sorte de pacifisme intervient dans un contexte qui ne rappelle en rien celui de la paix imposée après la guerres napoléoniennes.

Du point de vue social et économiques, les nouvelles forces qui travaillent le paysage politique, rebattent les cartes au sein du mouvement ou de la sensibilité pacifiste. De nouveaux clivages apparaissent et leur donnent des tonalités nouvelles. Avant cette défaite française, les mouvements révolutionnaires ou réformistes de la société façonnent la nouvelle configuration d'une manière au demeurant assez difficile à comprendre, pour qui ne connait pas le contexte et les méconnaissances réciproques des rapports de forces, tant sociales que nationales. Depuis la révolution de 1848 sont à l'oeuvre un certain nombre d'organisations anarchistes et socialistes, qui, malgré leur archi-minorité, et parce que concentrés là où le capitalisme industriel commence à dominer le paysage économique, interviennent dans la formation de l'opinion publique quant aux enjeux et aux agissements des gouvernements successifs. Plus le temps avance, plus le fossé se creuse entre marxistes et "bourgeois", bien plus au niveau idéologique que pratique.

Si cette tendance marxiste est minoritaire au sein de la section française de l'AIT, ce n'est pas le cas ailleurs, notamment en Angleterre et surtout en Allemagne. Le fond de la pensée marxienne à ce moment-là en 1870 est bien connu, et se retrouve dans la correspondance entre MARX et ENGELS :

"les Français, écrit-il, ont besoin d'une raclée. Si les Prussiens l'emportent, alors la centralisation du state power favorisera la centralisation de la classe ouvrière allemande. La suprématie allemande déplacerait en outre le centre de gravité du mouvement ouvrier aout-européen en le transférant de France en Allemagne (et) la suprématie qu'elle (la classe ouvrière allemande) a sur la classe ouvrière française serait en même temps la suprématie de notre théorie sur celle de Proudhon" (Correspondance, tome XI, Editions sociales, 1975). 

Ce passage éclaire sur les antagonismes croisés qui naissent alors entre Français et Allemands, entre gauche républicaine et droite monarchiste, entre pacifistes proudhoniens et militants socialistes... La position face à la guerre est largement conditionnée par les paramètres régime politique menant la guerre, rapport de forces militaires et conséquences envisageables du conflit, systèmes d'aillantes. Le paysage mental des Français face à l'invasion est alors parfaitement chaotique et les historiens ont en fait toutes les peines du monde, hormis quelques grands éclairages, à délimiter la succession des épisodes, d'autant plus que leur attention va bien plus vers la Grande Guerre que vers le première guerre franco-allemande. Mouvements de volontaires que les préfets ont du mal à équiper et armer, dissidences communalises, divisions de l'extrême-gauche entre jacobins et fédéralistes, vagues d'antimilitarisme contre le défaitisme supposé des officiers de l'armée, défaillances des troupes aux conditions matérielles catastrophiques et face à un contexte de débâcle (La belgique accueille des milliers de déserteurs...), élections donnant le pouvoir aux Républicains dans toute la France, insurrections patriotiques et communistes à Paris et dans certains grandes villes... Tout cela produit pour nous d'étranges configurations idéologiques... Ainsi, parmi les défenseurs de Commune, se diffuse un antimilitarisme patriotique...

    Les pacifistes comprennent que, contrairement à ce qui se passera en 1918, que s'ensuit un recul de l'audience de leurs thèses. Jusque dans les rangs fédéralistes, surgissent des espoirs, complètement détachés de toute analyse des rapports de force militaires, de France victorieuse. Victor HUGO produit un texte "Pour la guerre dans le présent et pour la paix dans l'avenir", qui reflète bien l'état d'esprit dans les milieux de la Ligue de l'enseignement et de la franc-maçonnerie. Cet état d'esprit fait hésiter de nombreux militants et dirigeants dans la priorité politique : qui l'emporte de la question sociale et de la question nationale?

Si dans la littérature (voir les écrits de Gustave COURBET, de Victor HUGO et de Edgar QUINET...) et dans la presse, se diffusent des thèmes d'antimilitarisme de classe, où l'armée bourgeoise fait figure de capitularde face à l'Allemagne, promis à de grands avenirs, les nouvelles conditions du service militaire, surtout adapté en fonction des guerres coloniales, la peur de la guerre européenne, les entreprises comme celle du général BOULANGER (qui portent la confusion à son comble), forme la toile de fond d'un pacifisme de recueillement, entre l'effroi des destructions constatées et des conditions nouvelles de la guerre et la volonté de ne pas provoquer la grande Allemagne (surtout que la Russie et l'Angleterre ne bougent pas en faveur de la France)... D'une certaine manière l'échec du général BOULANGER (de restauration d'une monarchie pacifiste) en 1889, clarifie les enjeux et prépare un nouveau contexte. celui d'une montée des nationalismes français et allemand. Contexte dans lequel s'inscrit le renouveau d'un autre pacifisme. Les pacifistes d'avant 1870 peinent à exister ou... à le rester réellement. Que ce soit pour Frédéric PASSY ou pour Jules BARNI, les temps sont alors loin du pacifisme et du fédéralisme européens...

 

Yves SANTAMARIA, le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015.

 

PAXUS

 

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1 juin 2018 5 01 /06 /juin /2018 08:32

       Psychologue, et sociologue australien, Elton MAYO est à l'origine du mouvement des relations humaine du management. Considéré comme l'un des pères fondateurs de la sociologie du travail, il initie une vision sociale de l'être humain au travail. Il déduit de ses expérimentations l'importance de la motivation sociale sur le comportement et la performance des travailleurs, ceux-ci étant en attente de reconnaissance et de considération dans les relations interpersonnelles. Il théorise également "l'effet Hawthorne" ("effet de l'observateur") qui est à l'origine du courant de recherche du "Mouvement du Potentiel Humain". Il peut être considéré, avec TAYLOR et en partie pour corriger ses conceptions, comme l'initiateur des recherches sur l'organisation scientifique du travail. 

     Après des études de médecine en Écosse et de psychologie en Australie, il devient professeur de philosophie et de psychologie, disciplines alors fortement associées. Il s'intéresse vite aux problèmes  et  aux conséquences des tâches répétitives dans l'industrie, à la suite de l'application du taylorisme. professeur à Wharton (Philadelphie), puis à l'université de Harvard de 1926 à 1947, il participe à la création de département de psychologie industrielle et développe ses recherches sur le comportement au travail. 

        L'école des relations humaines qu'il contribue à lancer connait son heure de gloire entre la fin de la Seconde Guerre Mondiale et la fin des années 1950, des deux côtés de l'atlantique. L'utilisation de la locution "école des relations humaines", fréquente à l'époque, s'explique moins en termes institutionnels que par la volonté commune d'un ensemble de groupes aux sensibilités et aux démarches diverses de mettre les sciences sociales au service de l'organisation des relations de travail. La diffusion, au cours des années 1930, des résultats des expériences dites de "Hawthorne" est habituellement considérée comme la source de cette tradition intellectuelle.

C'est, avant que ces travaux n'ancrent ce mouvement, dès la fin des années 1910 que plusieurs auteurs critiques du taylorisme recherchent un corpus de connaissance - surtout puisées parmi les psychologues . Ces auteurs appartiennent au monde de l'entreprise, à des échelons divers, même celui de chef d'usine. Les traités de gestion du personnel ou d'administration de l'époque insistent sur le rôle que peut jouer une supervision attentive aux individus en interaction pour gagner leur coopération et leur loyauté. 

Par la diffusion du résultat de ces expériences, menées surtout au départ par Elton MAYO, ces "relations humaines" s'implantent dans le monde académique, avec un succès certain auprès des managers. Ces expériences font couler beaucoup d'encre et continuent d'ailleurs à faire l'objet d'articles qui réinterprètent les données de l'époque ou étudient la manière dont les présentent les manuels de gestion d'aujourd'hui.

 

Elton MAYO, The Human Problems of an Industrial Civilization : Early Sociology of Management and Organizations, Routledge, 1933, réédition en 2001 ; The Social Problems of an Industrial Civilization, Routledge, 1945-1947, réédité en 2007.

Marc MOUSLI, Elton Mayo et l'école des relations humaines, dans Alternatives Économique, n°256, mars 2007. Pierre DESMAREZ, école des relations humaines, dans Dictionnaire du travail, PUF, 2012.

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31 mai 2018 4 31 /05 /mai /2018 06:58

        Inventeur et ingénieur américain, Frederik TAYLOR est surtout connu pour la mise en oeuvre dans les années 1880 de ce qu'on a appelé ensuite le taylorisme, organisation scientifique du travail étudiée afin d'obtenir le rendement maximum du travail, des ouvriers aux cadres. 

         D'abord ouvrier mécanicien, puis contremaitre et enfin ingénieur (1884), il s'installe comme ingénieur-conseil de plusieurs entreprises successives. Sa plus grande expérience est celle de sa mission pour la Bethlehem Iron Company, de 1898 à 1901, entreprise de métallurgie spécialisée dans la fabrication de matériel militaire (canons, plaques de blindage) à destination notamment de la Marine américaine. C'est dans les milieux de la métallurgie, aux Etats-unis et en Europe qu'il se fait d'abord connaitre et c'est à son intention qu'il réfléchit à une organisation scientifique du travail

         Il systématise sa méthode dans un livre The Principles of Scientific Management (1911), qui s'inscrit dans la première modernisation de l'industrie des années 1850. Mais dès 1895, il publie, sur notamment le sujet du mode de rémunération des travailleurs, dans Transactions, la revue de l'American Society of Mechanical Engineers (ASME), un premier mémoire, "A Pièce-Rate Systems. Il reprend la substance des réflexions publiées en 1903 dans Shop Management, qui constitue l'exposé le plus systématique de la pensée de TAYLOR. Son livre de 1911 est traduit l'année suivante en français sous le titre Principes de l'organisation scientifique des usines, ce texte est réédité en 1957 une seconde fois en France par les soins de Louis DANY-LAFRANCE sous le titre La direction scientifique des usines, avec, pour têtes de chapitre, des extraits d'une déposition de TAYLOR en 1912 devant une commission d'enquête du Congrès américain, qui a été le plus lu et le plus commenté. A noter que le texte de 1911 est moins analytique que son mémoire de 1903, étant destiné à un plus large public et non exempt d'une présentation-choc. 

       Le taylorisme préconise :

1 - une analyse détaillée et rigoureuse des modes et techniques de production (gestes, rythmes, cadences) ;

2 - l'établissement de la "meilleure façon" (the one best way) de produire (définition, délimitation, séquençage des tâches) ;

3 - la fixation de conditions de rémunération plus objectives et motivantes du travail.

L'ingénieur estime qu'il est impossible de réaliser une production de masse sans un minimum d'organisation et de discipline. Ce qu'il voit à la fin du XIXe siècle dans les ateliers ne va pas dans ce sens : le travail réellement collectif est un mythe tant les comportements individuels, enfermés dans la logique des métiers fortement encadrés par de multiples corporations, ne contribuent pas du tout à la cohérence ou à la collaboration.

L'industrie alors se caractérise plutôt par la juxtaposition d'ateliers plus ou moins bien reliés entre eux. Il faut pour réellement produire des objets en masse, organiser l'entreprise suivant deux dimensions complémentaires:

- une dimension verticale : établir une stricte distinction entre d'une part les tâches de conception et de travail et de formation et d'autre part celles dites d'exécutions. il s'agit d'établir une hiérarchie des tâches comme des employés.

- une dimension hozizontale : décomposer le processus de production d'un bien en une suite de tâches simples confiées chacune à un ouvrier spécialisé. L'objectif est d'identifier la manière la plus efficace de découper le travail. Doivent être chargés de cette mission, des ingénieurs qui de manière scientifique vont chronométrer chaque mouvement élémentaire, éliminer les temps inutiles, étudier les meilleurs outils pour réaliser chaque mouvement, définir un temps optimal pour chaque stade de production, rédiger les recettes de fabrication.

   Il n'est pas dans les intentions de l'ingénieur de mettre en place un travail à la chaîne - lequel est connu de longue date. Mais de mettre en place une organisation rationnelle. C'est plus tard qu'Henry FORD aux Etats-Unis et Louis RENAULT en France réactualisent cette forme d'organisation du travail collectif et l'applique au secteur naissant de l'automobile. Dans l'esprit de TAYLOR, qui doit faire face aux organisations ouvrières professionnelles d'alors et établir une sorte de contrat social pour parvenir à imposer l'organisation scientifique du travail, les trois éléments qu'il préconise sont étroitement liés. TAYLOR ne réfléchit ni en terme de discipline de travail ni en terme de hiérarchie. Il n'a pas de réflexion sur le pouvoir en entreprise. Pour lui, chaque ouvrier ne reçoit pas d'ordre mais des instructions de plusieurs "chefs", et doit être rémunéré à juste titre (il préconise d'ailleurs des augmentations importantes de salaires...). 

     En fait, de ces trois éléments des méthodes préconisées par l'ingénieur sont retenues par les industriels de manière général seulement les deux premiers. Si l'intention initiale est d'organiser les ateliers et les postes de travail pour une moindre fatigue de l'ouvrier (la juste journée de travail), le résultat obtenu augmente plutôt l'exploitation du travail de l'ouvrier par un encadrement et une direction plus soucieuse de la qualité des objets fabriqués et des bénéfices financiers apportés par l'organisation scientifique du travail. Les opérateurs exécutants perdent leur autonomie, sont placés dans une situation de dépendance et sont utilisés comme des machines. La répétition des mêmes tâches (dont on régule la cadence surtout en fonction des impératifs du marché) provoques toute une série de troubles physiologiques et psychologiques. 

    Une partie des directions d'entreprise entend remédier aux dysfonctionnements liés au taylorisme rudement critiqué par les organisations syndicales en introduisant diverses innovations dont :

- la rotation des postes : l'ouvrier occupe successivement différents postes de travail pour éviter la routine et pour avoir une vue plus globale de la production ;

- l'élargissement des tâches : les tâches sont moins fragmentées, moins pénibles, moins répétitives ;

- l'enrichissement des tâches : le travail s'étend à d'autres tâches telles que le réglage et l'entretien des machines, ce qui implique une responsabilité du travailleur ;

- la mise en oeuvre de groupes semi-autonomes : quelques ouvriers s'organisent librement pour atteindre un niveau de production fixé par la direction ;

- l'établissement de cercles de qualité : des groupes de travailleurs volontaires se réunissent pour améliorer le processus de production et la qualité des produits.

Mais ces innovations remettent plus ou moins en cause la division verticale énoncée dans le taylorisme et surtout fragilise, du point du patronat en général,  la "nécessaire" discipline du travail. Il faut attendre les années 1950 et 1960 (aux Etats-Unis), voir 1970 (en Europe), pour voir surgir de manière significative ces innovations. 

    Globalement, on a tendance à donner au taylorisme proprement dit, tel qu'il est énoncé par son auteur, des attributs plus généraux liés à la production de masse, et une importance qu'il n'a pas.

Malgré ses faiblesses (de réflexions pas très développées sur la formule à juste travail juste salaire), la doctrine de TAYLOR rencontre un succès considérable dans le monde développé, jusqu'en Russie où LÉNINE en recommande l'application. En France, elle se répand en 1913 dans les usines Renault, mais suivant une acception très maladroite de la part du patronat. En fait l'influence du taylorisme dépend beaucoup du taux d'industrialisation du pays, de la nature de l'industrie en question (d'ailleurs TAYLOR pense que son application à limitée à quelques industries). On a pu évaluer qu'à son acné l'organisation taylorisme qu'environ 5% de la main-d'oeuvre ouvrière dans les pays industrialisés (DAVIET, 1997)  a pu être concerné.

Mais le taylorisme tel qu'il est compris n'est pas seulement une organisation du travail mais aussi un état d'esprit dans de nombreuses entreprises, qui renforce la hiérarchie. En assimilant le taylorisme au processus général de rationalisation industrielle (que mettent en musique bien plus les successeurs de TAYLOR), les sciences sociales en France ont tendance à en surévaluer l'importance. il existe un fort flottement conceptuel qui, que ce soit du côté marxiste ou du côté libéral, donne au taylorisme une extension qu'il n'a pas eu dans la réalité historique. Par contre, le taylorisme constitue de manière certaine un aliment idéologique au combat que mènent plusieurs écoles de pensée, que ce soit dans le monde industriel ou dans la société en général. 

 

Frederik Winslow TAYLOR, Organisation du travail et économie des entreprises, Paris, éditions d'organisation, 1990 (traduction de Shop management de 1902) ; Principes de la direction scientifique des usines, 1912 ; La direction scientifique du travail, Dunod, 1957 et Marabout, 1967. 

Robert KANIGEL, The One Best Way, Frederik Winslow Taylor and the enigma of efficiency, New York, Viking, 1997. Lion MURARD et Patrick ZYBERMAN, Le soldat du travail. Guerre, fascisme et taylorisme, revue Recherche, n°32/33, septembre 1978. J-P. DAVIET, La grande entreprise : professions et cultures" dans Histoire générale du travail, tome IV, sous la direction de  G.V. LABAT, Nouvelle librairie de France, 1997. Benjamin CORIAT, L'atelier et le chronomètre, Bourgois, 1978.

François VATIN, Frederic Winslow Taylor, dans Dictionnaire du travail, PUF, collection Quadrige, 2012.

 

 

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30 mai 2018 3 30 /05 /mai /2018 11:07

    Si les coups d'Etats pullulent dans l'Histoire sur tous les continents, c'est qu'il fait appel à un ressort particulier : le pouvoir y est tellement concentré à la tête de l'Etat, que la tentation est grande, quelle que soit idéologie invoquée, de le remplacer.

Exploiter cette conquête de pouvoir est toujours une autre affaire et doivent intervenir des changements significatifs dans l'exercice du pouvoir, changements d'autant plus grands que l'assise de ce pouvoir est traditionnellement large. Une dictature peut en remplacer une autre, seule change l'étiquette du pouvoir pour tous les sujets. Un coup d'Etat, par contre, est bien plus délicat dans une démocratie (ou même dans une féodalité ramifiée, ou une république), où, même si officiellement les sujets ne bougent pas, ils risquent de ne pas participer à la consolidation ou au maintien de ce nouveau pouvoir, par toute une panoplie extensive de moyens, du refus de payer l'impôt à la constitution d'institutions parallèles...

    Comme souvent, la chose existait avant qu'on la nomme... Le terme "coup d'État", fait référence au coup d'État du 18 brumaire, et est repris ensuite tel quel en anglais, sans la majuscule au mot "Etat" de rigueur en français. Le mot putsch, d'origine suisse allemande, est équivalent et communément utilisée en français, plus rarement par les  anglophones, qui utilise la formule ou sa version abrégée, coup. Le terme putsch est popularisé par les coups d'État manqué de 1920 et 1923 en Allemagne (putsch de Kapp à Berlin et putsch de la Brasserie à Munich). L'expression "coup d'État" est passée notamment en indonésien (kudeta) et en japonais. Le terme pronunciamiento, repris de l'espagnol, désigne lui des soulèvements militaires d'une typologie différente. 

 

Le coup d'Etat : une quasi habitude historique.

    Qu'il soit ouvertement pratiqué, avec tambours et trompettes, ou qu'il soit dissimulé, par une succession arrangée, le coup d'Etat vise à anéantir puis à remplacer la tête d'un régime politique. L'organisateur du coup d'Etat cherche à obtenir le contrôle politique de l'État, sans nécessairement vouloir en changer la nature et ne prétend avoir d'autre objectif, dans la plupart des cas, que de s'emparer du pouvoir.

Toutefois, le coup d'Etat peut être l'aboutissement d'un conflit armé ou de libération nationale) de plus ou moins longue durée dont la nature et les objectifs vont au-delà de la simple prise du pouvoir politique (coup d'État bolchevique, par exemple). Le coup d'Etat, ou la tentative de coup d'Etat, peut également avoir pour effet de déclencher un conflit armé de grande envergure, généralement une guerre civile (Guerre d'Espagne en 1936).

Le coup d'État n'est pas forcément vient. Idéalement, la prise du pouvoir s'opère sans bain de sang, bien qu'en pratique le coup d'État engendre fréquemment la violence. Le coup d'Etat, acte essentiellement politique, ne fait pas non plus obligatoirement usage de la force militaire. Mais, dans certaines régions comme l'Amérique Latine, où jusqu'à récemment le pouvoir politique reposait souvent, directement ou indirectement, sur les forces armées, toute tentative de coup d'État impliquait généralement l'usage de la force militaire.

Néanmoins, si l'instrument militaire peut être exploité lors d'une tentative de coup d'État, il n'est pas indispensable. Et les organisateurs d'un coup d'Etat n'ont pas toujours l'appui de l'armée régulière (ou même d'un noyau), ni les moyens physiques de combattre. Sans l'instrument militaire, l'infiltration politique au sein au sein de l'Etat est le moyen principal pour s'emparer du pouvoir, avec la création d'un noyau politique suffisamment puissant pour arracher le contrôle des secteurs clés de l'Etat des mains du gouvernement.

Lorsque l'instrument militaire est employé, la supériorité militaire est obtenue grâce au soutien de l'armée régulière (général Pinochet au Chili) ou avec l'aide d'une armée parallèle, généralement composée de troupes de mercenaires (Comores) ou de troupes étrangères, capable de renverser l'armée régulière (Laurent Kabila dans l'ex-Zaïre). Le financement de telles opérations provient de fonds privés ou de gouvernements extérieurs impatients d'assister à un changement de régime. La guerre froide est, à cet égard, propice aux coups d'États soutenus, plus ou moins activement, par l'une ou l'autre des superpuissances ou par leurs alliés.

Le coup d'Etat réclame une préparation minutieuse même si l'acte en lui-même est très limité dans le temps, son exécution ayant pour but d'enrayer immédiatement toute tentative de riposte en neutralisant l'adversaire, si possible avant même qu'il ait eu le temps de réagir. L'organisateur du coup d'État décide du lieu et surtout du moment de l'action, choisis en fonction de l'effet de surprise et du degré de confusion qu'il compte provoquer chez l'adversaire, et de la situation des forces gouvernementales en place (chef d'État en voyage, dissensions au sein du gouvernement, crises politiques, menaces extérieures...). La première offensive est vitale et, contrairement au conflit armé classique, le plan d'attaque ne peut être modifié une fois qu'il est mis en action : la première "bataille" décide presque toujours de l'issue du combat. En effet, toutes les forces à la disposition des organisateurs du coup d'État sont employées lors de son exécution - l'usage de réserves n'a pas lieu d'être -, et l'effet de surprise ne joue qu'une fois. L'échec débouche généralement sur l'anéantissement physique des responsables du complot.

La stratégie du coup d'État est fondée sur une bonne préparation, sur la concentration des efforts et la surprise. Les alliances et les appuis, politiques ou militaires, à l'extérieur et au sein même de l'État assurent le succès du coup d'État. Le renseignement est important. L'usage d'une "cinquième colonne" est fondamental pour s'infiltrer au sein du gouvernement. Les risques de friction doivent être réduits au minimum car le moindre obstacle imprévu peut être fatal au déroulement des opérations. (BLIN et CHALIAND)

 

L'exploitation d'un coup d'État et l'art aussi difficile d'en profiter lorsqu'il est réussi...

  C'est que une fois le coup d'État réussi, il faut l'annoncer en suscitant l'adhésion ou au mieux la résignation, c'est pourquoi la main-mise sur les procédures d'information et les organes de communication est essentielle. Parfois, il arrive qu'une annonce mal faite ou une mauvaise maîtrise de ces organes provoquent finalement l'échec du coup d'État lui-même. Le tout n'est pas de les prendre, mais il faut aussi les conserver....

Il faut s'emparer des organes centraux de l'État ou les neutraliser selon le cas. De même que les lieux symboliques d'expression du pouvoir. Il faut aussi s'assurer de la personne des gouvernants et de leurs fidèles. Dans les pays dotés de Parlements, il faut s'assurer de leur soutien ou de leur neutralité. La fidélité impersonnelle de tous les échelons administratifs supérieurs est un élément cruciale de la réussite d'un coup d'État. Beaucoup d'acteurs de coups d'État réussis veulent s'assurer un peu vite de la fidélité personnelle de tous les citoyens, mais cela n'est pas toujours possible, sauf après une préparation idéologique profonde antérieure.

Très souvent, les acteurs d'un coup d'État soit sont des militaires ou d'anciens militaires ou possèdent une connaissance solide de l'institution militaire. Mais cette connaissance ne suffit pas : il faut s'assurer du soutien du peuple en général, sinon même après la proclamation, ses auteurs courent à l'échec. Ainsi le coup d'État des généraux d'avril 1961, perpétré par quatre généraux connus bénéficiait de l'opinion locale mais pas de celle de la population en métropole. Une contradiction provoque alors scissions, annulations de ralliement, résistances... 

Le succès du coup d'État, enfin, dépend du contexte international. Leurs auteurs doivent s'assurer de forts soutiens ou de bienveillances a minima, surtout lorsque l'opinion publique leur est hostile. Souvent ils prennent la précaution pour rassurer l'opinion publique internationale et les autres États que tous les accords internationaux seront respectés.

Dans tous les cas, pour réussir un coup d'État, il faut s'assurer de la neutralité des fractions ou à défaut de soutiens, de la population en général. C'est facile lorsque seule la tête de l'Etat change, ce qui se traduit par très peu de changements pour la population (hormis surtout dans les royautés le portrait figurant sur les pièces de monnaie...). mais lorsqu'il s'agit d'un véritable changement de régime, avec changements institutionnels et économiques à la clef, c'est une autre histoire et généralement dans ce cas, le coup d'État est suivi d'une guerre civile plus ou moins longue, ou dans certains cas, au XXe siècle, d'une résistance et d'une désobéissance civile massive particulièrement difficile à maîtriser... Et l'épuration qui suit le coup d'État s'avère plus ou moins ample et... réussie. 

Seule l'Histoire nous apprend que l'exploitation d'un coup d'État a réellement réussit. Dans la longue liste des coups d'État dans le monde depuis qu'on les recense (on peut remonter à l'Antiquité romaine et même avant), peu en définitive ont rencontré les succès attendus. Le plus souvent, le coup d'État est une péripétie de plus dans les longs conflits, mais parfois il représente un tournant dans ceux-ci. 

 

Edward LUTTWAK, Coup d'État, mode d'emploi, Paris, Robert Laffont, 1969. Curzio MALAPARTE, Technique du coup d'État, Édition 10/18, Paris, 1964 (premier édition en 1931).

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016. 

 

STRATEGUS

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26 mai 2018 6 26 /05 /mai /2018 12:13

      Jules Romain BARNI est un philosophe et homme politique français, député de la Somme, mais également une figure de proue du pacifisme français, surtout après le coup d'état de 1848.

   Titulaire d'une agrégation de philosophie en 1840, il devient vite secrétaire de Victor COUSIN à Paris, qui prépare alors une édition personnelle de ses premiers cours. Connaissant de manière approfondie la langue allemande et érudit de KANT, il lui apporte un précieux concours. Tout en poursuivant une carrière d'enseignant de philosophie, après 1842, il donne de nombreux articles à une revue libérale, Liberté de pensée, fondée par Jules SIMON en 1847, laquelle devient nettement républicaine en 1848. Vice-président cette année là de la Société démocratique des libres penseurs, il devient un grand opposant à Louis-Napoléon BONAPARTE, surtout dès 1851 où celui-ci impose aux fonctionnaires l'obligation de prêter le serment de fidélité. Exclu de l'enseignement, il lie connaissance avec Henri BRISSON, avec qui il fonde le journal L'avenir. Il se consacre alors à la philosophie de KANT dont il traduit plusieurs ouvrages, avec des analyses critiques très développées. Il collabore alors à plusieurs périodiques d'opposition, et comme beaucoup, doit s'exiler à Genève, et y rester jusqu'en 1870. 

   C'est durant ce séjour qu'il s'occupe sérieusement de l'organisation du mouvement pacifiste, tout en publiant plusieurs ouvrages (Les Martyrs de la libre pensée, Histoire des idées morales et politiques en France, entre autres). Il organise et préside le premier Congrès de la Paix et de la Liberté à Genève. A l'issue de ces Assises, il devient l'un des fondateurs et dirigeants, en fait la cheville ouvrière, de la Ligue Internationale de la paix et de la liberté, qui a pour objet la substitution de l'arbitrage à la guerre. Parmi les personnalités qui participent à ce Congrès de la paix de 1867 et des suivantes, il figure parmi celles qui entendent ouvrir l'organisation pacifiste à toutes les tendances de la gauche, notamment à l'Association Internationale des Travailleurs, née en 1864 à Londres. Mais le Congrès de 1869 est très difficile à gérer pour Jules BARNI, tant la cohabitation de personnalités si différentes semble impossible, chacune voulant en faire plus sa propre tribune. Conscient des divergences d'opinion depuis 1867, il organise un congrès moins conséquent (de 6 000 personnes à une centaine...) pour en sortir une orientation cohérente. On y discute d'un programme autour de la disparition des armées permanentes, de la séparation des Églises et de l'État et surtout du principe fédératif. Mais la diplomatie et les précautions de Jules BARNI ne suffisent pas à garantir des débats paisibles, et les divergences sont trop importantes lorsqu'en lancée la question de la "luttes des classes" par l'aile gauche, avec BAKOUNINE et Élisée RECLUS. Mis en minorité, cette aile gauche quitte le Congrès. Plaçant Jules FERRY à la présidence d'une assemblée apaisée, Jules BARNI défend l'idée d'une association républicaine des peuples de l'Europe, sur le modèle de la Confédération helvétique. Mais lorsque les débats portent sur les questions économiques, les avis divergent, Jules BARNI repoussant le collectivisme susceptible selon lui de favoriser un régime autoritaire.  Malgré des conclusions en demi-teintes, il est satisfait car le principe fédératif est adopté. Il estime en outre que la Ligue est bien implantée même si son journal Les Etats-Unis d'Europe connaît des problèmes.  Inquiet à raison devant l'évolution de la situation internationale, il invite à préparer l'avenir "calmement" et "résolument". La déclaration de guerre du 24 juillet 1870 de la France à la Prusse réduit tous ses efforts presque à néant.

     C'est pourquoi en septembre 1870, il se met à la disposition du Gouvernement de la Défense nationale et prend la direction d'un journal officiel populaire, le Bulletin de la République, qui cesse de paraitre au moment de la conclusion de la paix. Il se fait élire député radical en 1872, dans un soutien à la politique de THIERS. A l'assemblée de Versailles, il siège à gauche pour les séances qui aboutissent au vote de la Constitution de 1875, où il vote pour celle-ci. Lors de son activité parlementaires, il s'associe à tous les votes de la majorité de gauche, ayant un rôle très actif au sein des Commissions de l'Assemblée. Notamment, il vote pour l'amnistie partielle des condamnés de la Commune. Malade, il ne peut accepter le renouvellement de son mandat de député.

    Pour Mireille GUEISSAZ, ingénieur d'études au CNRS (CURAPP), auteure d'une étude sur Jules Barni ou l'entreprise démopédique d'un philosophe républicain moraliste et libre-penseur, Jules BARNI se consacre tout au long de sa carrière parlementaire (et également à Genève comme animateur du mouvement pacifiste) à la morale politique. Il s'agit de former des moeurs conformes aux institutions républicaines notamment par l'instruction publique. De la morale en politique à la morale sociale, il y a pour lui une cohérence. Et elle fait partie de la morale publique de la IIIe République. Jules BARNI figure parmi ceux qui installent durablement dans la société française cette morale laïque, dont le caractère s'affirme ensuite dans les générations suivantes. 

 

Jules BARNI, Ce que doit être la République, Publication de l'Union républicaine de la Somme, 1872 ; Nombreuses Lettres de Barni conservées à la bibliothèque Nationale, de 1869 notamment.

Pasteur Auguste DIDE, Jules Barni, sa vie et ses oeuvres, 1892. Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre. Le pacifisme du début du XIXe siècle à la veille de la Seconde Guerre mondiale, encrage, 2015. 

 

 

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25 mai 2018 5 25 /05 /mai /2018 09:38

   Henry KISSINGER, d'origine allemande, est un politologue et diplomate américain. Son action politique controversée est contestée, encore aujourd'hui où continue de paraître ses Mémoires, tant du côté de la gauche pacifiste que de la droite anticommuniste. Actuellement, président de Kissinger Associates qu'il a fondé, il conseille des firmes multinationales dans les négociations commerciales avec des États. 

    Très influencé par les réflexions et les actions de METTERNICH, diplomate européen très actif après les guerres napoléoniennes en Europe, auquel il consacre une thèse, tous ses écrits et ses activités reflètent une volonté de maintenir l'équilibre des puissances. En faveur des intérêts des Etats-Unis comme de l'ordre capitaliste établi. 

 

La carrière universitaire, puis diplomatique d'un homme politique de premier plan, une stratégie au service de son pays, de fermeté et de détente...

    Personnage politique des plus controversés des années 1970 lorsqu'il est conseiller à la Maison Blanche, puis secrétaire d'Etat auprès des présidents NIXON et FORD, Henry KISSINGER incarne le réalisme politique dont les principes guident une action diplomatique qui se veut à la fois subtile, vigoureuse et impitoyable. Il obtient le prix Nobel de la paix pour ses négociations concernant la paix au VietNam (1973), mais cette attribution est loin de faire l'unanimité. Comme tous les Prix Nobel de la Paix décernés à des hommes politiques, quelle que soient leur orientation et leur action, il y a là toujours une grande part de... politique et de diplomatie...

   Très tôt spécialisé dans les études stratégiques aux Etats-Unis (université d'Harvard), après y avoir émigré en 1938, il s'attache à la stratégie nucléaire après la Seconde Guerre Mondiale. S'il n'est pas le premier à poser le problème de l'arme atomique et de ses conséquences pour la stratégie, il écrit le premier best-seller sur le sujet, Nuclear Weapons and Foreign Policy (1957), qui lui ouvre l'accès à une carrière politique. Dans cet ouvrage, KISSINGER s'inspire des théories sur la guerre nucléaire qui se sont développés lors de la décennie précédente tant en apportant certains éléments nouveaux au débat, notamment sans le domaine de la guerre nucléaire limitée.

   Le problème fondamental de la stratégie nucléaire, selon lui, réside dans la formulation d'une stratégie qui puisse conseiller une politique de dissuasion nucléaire avec la capacité de combattre si la dissuasion échoue. Ces deux pôles stratégiques sont guidés par deux principes différents. La dissuasion est fondée sur la crainte des représailles, le combat sur le principe d'économie des forces. Par nature, l'arme atomique, avec son potentiel de destruction prohibitif et son coût comparativement peu élevé, obéit à ces deux principes et donne à l'Occident la possibilité de rivaliser avec un adversaire (l'URSS) posant l'autre avantage de dissuasion d'un réservoir humain quasi inépuisable. Au car où la dissuasion échouerait, seules deux options se présenteraient alors à l'Amérique : la guerre nucléaire généralisée ou une guerre limitée. Dans le second cas de figure, l'Occident aurait avantage à ce qu'un conflit limité soit engagé avec des armes atomiques (auquel cas la tactique serait proche du combat maritime). KISSINGER, toujours conscient de la dialectique permanente qui s'établit entre l'action diplomatique et la stratégie militaire, envisage l'option de la guerre nucléaire limitée, favorable selon lui à la négociation, à tous les niveaux de l'escalade.

La doctrine de la guerre nucléaire limitée est conçue en réaction aux doctrines américaines de l'époque qui définissent la guerre nucléaire généralisée comme l'unique scénario (de guerre nucléaire) possible et qui sont à la base de la politique officielle des représailles massives (Massive Retaliation). La doctrine de la guerre nucléaire limitée est très vite délaissée par les stratèges et tombe en désuétude dès les années 1960. KISSINGER lui-même révise ses propres théories. Toutefois, le débat qu'il a lancé a des conséquences importantes sur la politique de défense des États-Unis (et sur le plan techniques de mise en place des arsenaux nucléaires). Ces dernier mettent de côté leur stratégie des représailles pour une doctrine de guerre plus souple, destinée à différents types d'agressions sur divers théâtres. 

Lorsqu'il participe lui-même aux plus hautes décisions politiques des États-Unis, il pratique une politique de l'équilibre, dont il a longtemps étudié les rouages des années auparavant. Il sait exploiter tous les instruments militaires et diplomatiques à sa disposition pour atteindre les objectifs politiques s'il se fixe. Il est d'ailleurs l'un des rares intellectuels à pouvoir mettre en application ses propres théories. (BLIN et CHALIAND)

 

Du VietNam à la politique de détente, illustration d'un type de pouvoir intérieur et extérieur

    Les années de pouvoir d'Henry KISSINGER coïncident, et ce n'est pas seulement de son fait, avec les années de grande désillusion (ou de fin de naïveté) de la majorité du peuple américain envers son propre système démocratique. Non seulement, le complexe militaro-industriel est à son apogée mais il parvient même à s'immiscer dans les sphères de fabrication de l'opinion publique, à savoir les grands médias et une partie du personnel politique. En coïncidence (fortuite ou voulue), le pouvoir exécutif américain s'entoure d'une certaine opacité préjudiciable au fonctionnement du système politique dans son entier, à un tel point que du Congrès et des médias viennent les coups décisifs contre un certain type de présidence américaine. 

   D'abord conseilleer en sécurité nationale de 1969 à 1975, puis secrétaire d'Etat de 1973 à 1977, il se hisse au sommet de la scène politique et devient un homme d'État influent et controversé. Quelques années seulement après sa nomination en 1969, il semble évident que les liens entre KISSINGER et le président NIXON ont évolué en étroite relation de travail, souvent opaque. Dès lors, les décisions importantes en matière de politique étrangère se prennent exclusivement à la Maison-Blanche, tandis que les autres conseillers, y compris le premier secrétaire d'État de NIXON, William ROGERS, sont relégués au second plan. Pour se justifier - outre une soif de pouvoir à l'état pur qu'on a pas connu beaucoup dans l'histoire américaine -, NIXON et KISSINGER se défendent de vouloir changer la politique étrangère des États-unis sans risquer de se heurter à l'interférence bureaucratique ou aux complication de politique intérieure, à savoir le rôle du Congrès (surtout du Sénat en ce qui concerne la politique extérieure) et le jeu croisé des deux partis dominants. En pratique, cela signifie que pendant le premier mandat de NIXON la diplomatie de haut niveau se fait par le biais de voies semi-officielles, de relations tenues secrètes entre KISSINGER et certain hauts représentants de pays de premier plan (comme l'URSS, le VietNam et l'Allemagne de l'Ouest).

L'enjeu majeur qui attend alors la nouvelle administration en matière de politique étrangère est la guerre du VietNam. Lorsque KISSINGER accède en 1969 au poste de conseiller en sécurité nationale, la guerre du VietNam est déjà une guerre coûteuse, meurtrière et impopulaire. Dans les années qui suivent, NIXON et KISSINGER alternent entre initiatives diplomatiques et retrait de troupes, et compagnes dévastatrices de bombardements sur les territoire nord-vietnamiens, dont l'enjeu est de conforter la position des Américains en cas de négociations tout en maintenant leur crédibilité sur la scène mondiale auprès des pays alliés ainsi que vis-à-vis de leurs ennemis. Ce n'est que lors du seconde mandat de NIXON, qu'en 1973 que KISSINGER et LE DUC THO, son interlocuteur nord-vietnamien, signent un accord mettant fin à l'implication directe des Américains dans le conflit vietnamien. Cet accord est d'autant plus critiqué par la suite, que les Nord-Vietnamiens parviennent à réunifier le pays en automne 1975. Tout aussi dommageables pour la réputation de KISSINGER est le bombardement secret du Cambodge et l'invasion qui s'ensuit, initié par l'administration NIXON, et qui est probablement à l'origine de la prise de pouvoir par le régime génocidaire des Khmers rouges dans cette région (en 1975 également). 

Les observateurs comme les historiens ensuite s'accordent à reconnaître à KISSINGER la parenté de certains succès, moins controversés, de politique étrangère. Que ce soit pour la normalisation des relations dico-américaines (1971-1972) ou pour l'architecture compliquée de la détente (qui aboutit aux accords SALT 1 de 1972) et du traité sur les missiles antibalistiques (ABM), il y apporte une très importante contribution. Il s'impose également comme médiateur de la paix dans le conflit israélo-arabe (cessez-le-feu ouvrant la voir aux accords de Camp David de 1978, après la guerre du Kippour). Lorsqu'il quitte son poste de secrétaire d'État à la fin du mandat de FORD, au début de 1977, sa réputation commence toutefois à s'essouffler, lui qui est des années auparavant adulé dans certains milieux, notamment journalistiques, comme une super-star diplomatique. C'est que la politique de détente est désormais impopulaire, des républicains et des démocrates l'accusant d'avoir favorisé les Soviétiques. Lorsque CARTER arrive à la présidence, la politique de realpolitik est qualifié par beaucoup de contraire aux valeurs américaines, au mépris de questions comme celle des Droits de l'homme. 

Même après son départ du pouvoir exécutif et malgré une certaine impopularité de sa politique de détente, il joue encore un grand rôle dans la politique étrangère américaine. En 1983, il est appelé par le président Ronald REAGAN à siéger à la tête de la commission nationale bipartite pour l'Amérique Centrale ; de 1984 à 1990, sous les présidences RAGAN et BUSH, il siège à l'instance consultative du président en matière de renseignement extérieur. En 1982, il crée sa propre société de conseil à l'internationale, ouverte à une clientèle tant étatique que d'entreprises multinationales. 

      KISSINGER écrit de nombreux ouvrages et publie d'innombrables articles sur la politique étrangère et l'histoire diplomatique des États-Unis et se présente toujours comme porte-parole de la realpolitik et du sens politique. Notamment dans ses deux ouvrages les plus importants, Diplomatie (Diplomacy, 1994) et L'ordre du monde (World Order, 2014). Il se débat souvent dans l'opinion publique pour défendre à la fois son action et sa pensée théorique. Il y a deux sortes de jugements incompatibles à cet égard. Pour ses admirateurs, il est un grand homme d'État américain, un grand stratège en politique étrangère de la fin du XXe siècle. Pour ses détracteurs, il est un grand comploteur machiavélique (il ne cache pas d'ailleurs des sympathies d'ailleurs pour MACHIAVEL), d'un grand pragmatisme impitoyable, qui méprise les préoccupations humaines lorsqu'il s'agit de mettre en oeuvre la politique qu'il a décidée. Certains auteurs comme Seymour HERSH et Christopher HITCHENS lui reprochent violemment les bombardements du Comabodge et le renversement du président chilien Salvador ALLENDE (1973). Ce débat n'est pas clos, et la publication de ses écrits non plus... (Jussi M. HANHIMAKI)

 

Henry KISSINGER, Le Chemin de la paix (sur Metternich, 1812-1822), Denoël, 1972 ; A la Maison-Blanche, 1968-1972, en deux tomes, Fayard, 1979 ; Les Années orageuses, en deux tomes, Fayard, 1982 ; Diplomatie, Fayard, 1996 ; Les années de renouveau : Le dernier volume des mémoires, Fayard, 2000 ; La Nouvelle puissance américaine, Fayard, 2003 ; Sortie de crise : Kippour 1973, VietNam 1975, Fayard, 2005, De la Chine, Fayard, 2012 ; L'Ordre du monde, Fayard, 2016. 

J. BAYLIS et J. GARNETT, Makers of Nuclear Strategy, New York, 1991. Marvin & Bernard KALB, Kissinger, Boston, 1974. George LISKA, Beyond Kissinger : Ways of Conservative Statecraft, Baltimore, 1975. B. ZANCHETTA, The transformation of American International Power in the 1970s, New York, Cambridge University Press, 2014. Christopher HITCHENS, Les Crimes de Monsieur Kissinger, Saint-Simon, 2001. Maurice GIRODIAS, Président Kissinger, Tristram, 2009. Charles ZORGBIBE, Kissinger, Éditions du Fallois, 2015. On trouvera le chapitre VII, de A la Maison Blanche (1969-1973), qui concerne la politique nationale et l'équilibre stratégique, le débat sur la défense, la doctrine stratégique, les armes nucléaires tactiques, la possibilité pour les États-Unis de mener une guerre et demie..., publié chez Arthème Fayard en 1979, dans l'anthologie Mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990.

On regardera avec profit le documentaire de Alex GIBNEY et de Eugene JARECKI, Le cas Kissinger : la face cachée d'un magicien et celui de Stephan LAMBY, L'incontournable Monsieur Kissinger.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jussi HANHIMAKI, Kissinger, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, PUF,  2017. 

 

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