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14 mars 2018 3 14 /03 /mars /2018 16:29

     Livre phare de l'oeuvre du sociologue et philosophe allemand publié en 1900, Philosophie de l'argent constitue son premier ouvrage à volonté systématique. Il a fondé sa réputation internationale qu'on ne connaissait en France que par le compte rendu critique de DURKHEIM et par une brève note de lecture de Mohamed CHERKAOUI lors de la publication d'une traduction anglaise en 1980.  Ce n'est qu'en 1987 qu'il est traduit en Français et c'est alors l'occasion de (re)découvrir à la fois la richesses et les lacunes d'une véritable somme. L'argent est un thème très abordé lorsqu'il l'écrit et il l'écrit dans un dialogue avec Karl MARX dont il reprend certaines des thèses de l'auteur du Capital. On peut même à la lecture de l'ouvrage le replacer dans sa vraie portée philosophique, très loin de l'individualisme méthodologique. 

Dès l'introduction dans une Préface, il affirme son intention d'"ajouter au matérialisme historique un étage de telle sorte qu'une explication soit donnée à l'intégration de la vie économique dans les causes de la culture intellectuelle, tout en reconnaissant les formes économiques elles-mêmes comme le résultat de valorisations et de dynamiques plus profondes, de présupposés psychologiques, voire métaphysiques. Ce qui doit se développer, dans la pratique cognitive, selon une réciprocité sans fin : à chaque interprétation d'une forme idéale par une une forme économique se lie l'exigence de saisir cette dernière à son tour par des profondeurs plus idéales, tandis que pour celles-ci il faut trouver son infrastructure économique générale, etc, à l'infini". A cet égard, il touche à des domaines qui ne sont pas analysés de manière approfondie chez MARX, par exemple le problème de la modernité, de la bureaucratie, du fonctionnariat, de la réification du travail intellectuel, des échanges symboliques...

      La Philosophie de l'argent comporte deux grandes parties, une partie analytique et une partie synthétique. C'est dans la seconde partie que se concentrent les parties jugées les plus intéressantes de nos jours.

      Dans la partie analytique, SIMMEL analyse tout d'abord, presque exactement comme le fait MARX, les notions de valeur et d'argent, le procès d'échange. L'échange est le premier fait de l'économie, mais aussi le fondement de l'action réciproque constitutif de la société. Chaque action réciproque est un échange. Ainsi il montre que l'échange économique a son origine dans l'échange de dos des sociétés primitives, anticipant les analyses de sociologues et d'ethnologues comme MAUSS, LEVI-STRAUSS, BOURDIEU. L'échange n'est donc pas seulement le fondement de l'économie, c'est aussi "une forme sociologique sui generis".

Il intègre ces analyses dans ce qu'il appelle une représentation du monde relativiste. L'argent n'exprime rien d'autre que la relativité des choses. SIMMEL, comme MARX, analyse l'argent comme forme d'objectivation de l'universel. L'argent est à la fois marchandise universelle, concrétisation de la séparation entre le sujet et l'objet. Elle est sa philosophie de l'argent : "il fournit au sein du monde pratique la manifestation la plus visible et la réalisation la plus claire de la formule de l'être universel, d'après laquelle donc les choses prennent sens les unes au contact des autres et doivent leur être et leur être-ainsi à la réciprocité des rapports dans lesquelles elles se trouvent". L'argent est pure objectivation de l'échange.

Il considère ensuite le caractère symbolique de l'argent et son rôle symbolique dans les sociétés : il tente de développer la notion d'argent d'un point de vue historique. L'argent contribue à l'objectivation des formes de pouvoir. C'est ainsi que la prolifération du fonctionnariat n'est possible que dans une société régie pour l'argent. Le souverain s'entoure d'une véritable armée de comptables et de scribes dont l'importance est égale à  celle de ses armées proprement dites... Elle est un des symptôme, cette prolifération, de la relation qui existe entre l'argent et l'objectivation du groupe : l'Etat moderne la développe bien plus que les petites communautés primitives. SIMMEL, dans sa lancée, en vient à désigner ce phénomène comme une "intellectualisation de l'argent", dans la mesure où l'argent permet à des formes purement intellectuelles (comme l'Etat, la nation...) d'avoir une existe réelle. SIMMEL revient plus tard sur le problème de la bureaucratisation.

Au troisième chapitre; il aborde le problème de la téléologie et de la causalité en des termes très voisins de ceux de HEGEL : "Notre rapport au monde se présente comme une courbe qui part du site vers l'objet; l'intègre en elle-même, et revient au sujet. Et tandis que tout contact contingent et mécanique avec les choses montre extérieurement le même schéma, l'action téléologique est innervée et maintenue par l'unité de la conscience". L'action téléologique signifie l'implication consciente de nos énergies subjectivistes dans une existence objective. De la sorte, le processus téléologique est lui-même une action réciproque entre sujet et objet, entre esprit et nature, entre le vouloir du moi et la nature extérieure. La téléologie est donc pour SIMMEL un concept relatif qui a un double caractère : 

- il est un mécanisme mais un mécanisme qui conduit de l'esprit à l'esprit ;

- il est continu et constitue la courbe dont le point de départ et d'arrivée n'est autre que l'âme.

De cela, il déduit le concept d'outil. L'outil est l'insertion d'une instance entre le sujet et l'objet, qui prend une position médiane entre les deux : il est un objet extérieur qui n'a qu'une action mécaniques, mais d'autre part, un objet avec lequel on agit. Ce principe de l'outil est agissant dans tous les domaines, notamment lorsqu'il ne sert pas à la production matérielle mais à l'expression de choses intellectuelles. C'est alors qu'il prend une forme tout à fait pure : le type le plus parfait est celui des institutions sociales à l'aide desquelles l'individu fait usage d'un outil produit par l'universalité et qui multiplie son pouvoir. L'argent a précisément cette fonction d'outil universel dans la série téléologique. Mais l'outil a la caractéristique de subsister en dehors des cas de son utilisation et peut même servir à des fins qui ne sont pas les siennes à l'origine : par exemple l'armée. Le développement de l'outil à des fons politiques peut même devenir un but en soi : la bureaucratie. L'argent est l'exemple le plus parfait de la transformation de moyens en buts.

Il n'est pas sûr que, telle quelle, son explication soit bien comprise et soit très claire. La relation de la téléologie à l'argent est sans doute plus compréhensible si l'on introduit le fait que l'intention d'usage de l'argent produit sa nécessité pratique d'une certaine manière. Remonter de l'usage à l'intention est une manière téléologique de voir les choses : la justification d'un fait par une origine, sachant que dès l'origine on pouvait inférer ce fait est une explication téléologique... Un fait existe parce que sa logique était inscrite dans la réalité dès le début...

        Dans la partie synthétique, composée également de trois chapitres (liberté individuelle, équivalent monétaire des valeurs personnelle et style de la vie), SIMMEL s'avère plus convainquant.

Dans le premier chapitre sur la liberté individuelle, il montre comment l'argent a été historiquement synonyme d'une forme de libération dans la mesure où il permettait de s'émanciper des relations personnelles de dépendance. La dépendance personnelle devient dépendance purement chosale. Lorsque les dons en nature (du paysan au seigneur) sont remplacés par des paiements en argent, l'indépendance du paysan est acquise. L'avantage est des deux côtés car le seigneur est également moins dépendant. Avec la division du travail, l'interdépendance des hommes croit en même temps que leur personnalité disparait derrière leur fonction. le fonctionnaire prend une "position" qui n'exige que des aspects infime de personnalité. Dans un socialisme d'Etat extrême, dit-il, "se constituerait au-dessus du monde des personnalités un monde de formes objectives de l'agir social qui ne permettrait à celles-là que des expressions déterminées. Un tel monde se rapporterait au premier comme le monde des formes géométriques à celui des corps empiriques". Des ébauches d'une telle structure se trouvent partout où une fonction de la division du travail s'autonomies de telle sorte que la personnalité devienne simple support de cette fonction. 

L'argent, par sa nature objective et différente, renforce l'élimination de l'élément personnel dans les relations entre les hommes. SIMMEL oppose les concepts de caractère personnel et de caractère chosal des relations et montre que le caractère chosal des rapports humains va de pair avec une forme d'indépendance. C'est l'économie monétaire qui permet la constitution de professions intellectuelles : enseignants, hommes de lettres, artistes, médecins, fonctionnaires. Seule l'économie monétaire pouvait conduire à une division du travail telle que quelqu'un fût uniquement un travailleur intellectuel. SIMMEL développe par la suite l'opposition entre le personnel et le chosal. 

Dans le chapitre sur l'équivalent en argent des valeurs personnelles, il poursuit son étude sur la spécificité du travail non directement productif, c'est-à-dire sur le paiement du travail intellectuel (honoraires, mais aussi prostitution, rançon, dot, corruption...). Sur le fonctionnariat : le fonctionnaire sacrifie les contenus positifs de son moi pour de l'argent qui ne lui apporte pas de tels contenus. Sur les services rendus : il est d'autant plus difficile d'établir une équivalence directe entre deux éléments qu'ils sont qualitativement différents - ainsi entre des valeurs personnelles et de l'argent. Mais une telle équivalence devient d plus en plus possible au fur et à mesure que ces valeurs sont extraites de leur personnalité et prennent un caractère réifié. Sur le prix du travail intellectuel : est-ce seulement la reproduction de la force de travail? Il faut ajouter les générations qui ont été nécessaires à la constitution de cette force de travail. Il y a donc une "prestation gratuite de l'esprit". Un homme particulièrement "doué" est quelqu'un qui a accumulé en lui le maximum du travail de ses ancêtres sous forme latente et prête à être utilisée. Si on exprime la grandeur de la valeur des performances intellectuelles à l'aide du "temps de travail socialement nécessaire" à sa constitution, la valeur de telles performances doit être évaluée en fonction du fait que la société a besoin d'un temps très long pour produire un nouveau talent : il faut donc ajouter au temps de production de ces performances le temps de production des producteurs de telles performances.

Dans le troisième chapitre, SIMMEL aborde un aspect plus "culturel". Il étudie le concept de culture et les transformations que celui-ci subit dans le monde capitaliste moderne dominé par l'argent. Ce chapitre marque un tournant dans l'oeuvre de SIMMEL et annonce ses analyses ultérieures sur la modernité et la tragédie de la culture. Il y a là les premiers développements sur l'objectivation de l'esprit dans la culture, qui sont au centre de sa théorie de l'aliénation et qui influencent plus tard nombre de penseurs du XXe siècle.

SIMMEL désigne par "culture" les "formes raffinées, intellectualisées de la vie, les résultats du travail interne et externe de la vie". Il distingue entre une culture subjective (la culture des individus) et une culture objective (la culture investie dans les produits de la science, de la technique et de l'art). Tandis que la culture objective augmente sans cesse, la culture subjective régresse. Ainsi, il y a plus d'esprit objectivé dans une machine que d'esprit subjectif chez un ouvrier. Cette façon de penser trouve un écho (presque inattendu) dans les débats sur l'intelligence artificielle d'aujourd'hui... Le travail du soldat est de moins en moins important dans une guerre alors que l'organisation de l'armée est devenue un "triomphe de culture objective".

Reprenant le concept d'esprit objectif de HEGEL élargi par DILTHEY à l'ensemble des produits intellectuels de la société, SIMMEL explique que, dans la langue comme dans les moeurs, dans les constitutions politiques comme dans les religions, dans la littérature comme dans la technique, est matérialisé le travail de multiples générations sous forme d'esprit devenu objectif dont on peu prendre ce qu'on veut, mais qu'aucun homme à lui seul ne pourrait épuiser. Une telle condensation du travail de l'esprit se rapport à l'esprit vivant comme la plénitude de la possibilité par rapport à la réalité limitée. Avec l'objectivation d l'esprit, la forme est trouvée qui permet la conservation et l'accumulation du travail et de la conscience : elle est la plus importante des catégories historiques de l'humanité. Elle permet au niveau historique ce qui est biologiquement impossible : la transmission de l'acquis. Par cette considération, SIMMEL se démarque bien entendu du lamarckisme pour entrer réellement dans la perspective d'un darwinisme bien compris. 

Tout le style de la vie d'une communauté dépend du rapport qui lie la culture devenue objective et la culture des sujets. C'est la division du travail qui est responsable de cette disproportion moderne entre culture objective et culture subjective.

L'activité fortement impliquée dans la division du travail se déplace d'elle-même vers la catégorie de l'objectivité, et le travailleur la considère de plus en plus comme une activité purement chosale et anonyme. Le philosophe et sociologue allemand met en évidence la séparation du travailleur de son moyen de travail : dès que sa capacité de travail potentiel s'est transformée en travail réel, elle ne lui appartient plus, mais c'est son équivalent en argent qui lui appartient, tandis qu'elle appartient à un autre, à une organisation objective du travail. le devenir-marchandise du travail n'est donc qu'un aspect du processus de différenciation qui extrait de la personnalité ses contenus spécifiques pour les lui renvoyer en tant qu'objets avec une déterminité et un mouvement autonome. Dans l'administration d'Etat - mais on pourrait en dire autant d'une administration privée collective, la division du travail prend une nouvelle forme : "Tandis que la machine devient totalité, prend sur soi une partie toujours plus grande du travail, elle s'oppose au travailleur comme une force autonome et lui s'oppose à elle non plus comme personnalité individualisée mais comme l'exécutant d'une activité prescrite et chosale". La spécialisation fait se développer le sujet et l'objet comme deux puissances indépendantes l'une de l'autre.

SIMMEL imagine l'évolution vers une situation idéale dans laquelle "tout le contenu chosal de la vie devienne encore plus chosal et plus impersonnel, afin que le reste de la vie qui ne doit pas être réifié deviennent d'autant plus personnel, un élément indiscutablement spécifique du moi."

    Alors que Soziologie se présente comme une collection d'essais liés par le seul souci e prouver la méthode d'abstraction sociologique, Philosophie de l'argent se présente comme une analyse continue de plus de 600 pages serrées dans lesquelles l'argent est analysé comme un fait social total, pour reprendre l'expression de MAUSS.

SIMMEL présente sa théorie relativiste et vitaliste de la modernité dans les termes d'une théorie pseudo hégélienne, avec beaucoup de références à KANT, de l'objectivation de la valeur et de réification des relations sociales, qui en fait une oeuvre originale. Il corrige, certains diraient fait dévier, généralise et poursuit la critique marxiste de l'aliénation, ce qui l'inscrit bien plus dans la démarche de la sociologie européenne que dans un individualisme méthodologique sous le jour duquel on a pu présenter son oeuvre (Raymond BOUDON par exemple). Il anticipe l'analyse de Max WEBER sur la rationalisation de la culture et de la société, tout en lui donnant une tournure métaphysique. 

    Ce livre a eu une grande influence sur toute une génération de penseurs allemands du début de ce siècle. On a pu écrire que SIMMEL n'aurait pu faire ce livre sans Le Capital de Karl MARX, et que sans lui, WEBER n'aurait pu écrire Economie et Société. C'est dire la filiation qu'il y a ente ces trois auteurs, qui peuvent se lire beaucoup plus comme complémentaires que contradictoires.

 Accessible tardivement au monde francophone, il permet de rétablir à sa juste place l'oeuvre de SIMMEL, assez déformée dans la sociologie française, singulièrement dans son étape la plus récente, après le déclin des approches structurelles et marxistes. 

 

Georg SIMMEL, Philosophie de l'argent, PUF, collection Quadrige, 1987, réédition de 2014, Traduction de Philosophie de Geldes, Dunker & Humblot, Berlin, 1977, 665 pages.

 

Marc SAGNOL, recension dans Revue française de sociologie, 1988, n°29/4, www.persee.fr. Frédéric VANDENBERGHE, La sociologie de Georg Simmel, La Découverte, 2001.

 

Complété le 17 mars 2018

 

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12 mars 2018 1 12 /03 /mars /2018 09:10

        Georg SIMMEL est l'un des auteurs en sociologie et en philosophie qui étudie le conflit dans toute son ampleur, en y faisant véritablement le centre ou la matrice des processus sociaux. Sa pensée, profondément duale, combine l'harmonie et la discorde. Affirmer que la lutte constitue une forme d'association peut sembler paradoxal, car le conflit est  souvent considéré comme une forme de dissociation. SIMMEL conteste vigoureusement, et nous partageons cela, considère le conflit comme forme d'interaction et d'association. Toute association contient un élément de conflit, et même si cela n'est pas intentionnel (conscient) de la part des acteurs sociaux. La société est toujours le résultat toujours dynamique "de deux catégories d'actions réciproques qui s'affirment qui s'affirment, dans cette mesure, toutes comme également positives". 

 

Le conflit comme complémentaire intrinsèque de la coopération

      En définissant le conflit comme une force positive, fonctionnelle, contribuant à la constitution de la société, le sociologue allemand dépasse l'opposition centrale des années 1960 et 1970 entre les sociologies du consensus, d'inspiration durkheimienne (PARSONS, SHILS, DAVIS) et les sociologies wébéro-marxistes du conflit (DAHRENDORF, REX, ZEILTLIN). 

Frédéric WANDENBERGHE, maitre de conférence en sociologie à l'Université Brunel à Londres et chercheur associé à l'université pour les études humanistes à Utrecht, suit en partie la tentative de Lewis COSER (Les fonctions du conflit social, PUF, 1981), même s'il exagère quand il qualifie SIMMEL de "penseur résolument fonctionnaliste", pour systématiser la théorie simiennes du conflit en seize propositions. Mais il ne le suit pas dans sa tentative de dégager des lois du conflit, dans la mesure même où le sociologue allemand réfute souvent cette manière de penser. Il existe bien un continuum entre la jalousie et la guerre civile en passant par la compétition économique et le compromis politique, mais le conflit est extrêmement polymorphe et à forme changeante, tellement qu'il est difficile de réduire sa dynamique à des lois intangibles et universelles. 

Bien entendu, le conflit est d'abord le signe d'une opposition et d'une hostilité, mais comm il unit dans une même lutte et à propos d'un même litige les opposants, il en résulte, comme le note de son côté Alain TOURAINE, BOURDIEU et Claude LEFORT à la suite de SIMMEL, qu'il n'y a pas d'opposition sans adhésion, pas de dissensus sans consensus (sur l'objet même du conflit). Si l'on fait exception du cas limite de la guerre d'extermination (celle notamment entre peuples totalement étrangers l'un à l'autre, ne se reconnaissant pas la même nature), la "guerre totale" selon l'acception de Carl SCHMITT, le conflit présuppose bien la reconnaissance de l'existence de l'ennemi et de ses intérêts car, sans intérêts et sans enjeu communs, il n'y aurait guère de conflit, puisque celui-ci serait alors sans objet. "Il est presque inévitable, écrit SIMMEL, qu'un élément de communauté se mêle à l'hostilité, là où le stade de la violence ouverte a cédé le pas à un autre rapport, manifestant peut-être une somme d'hostilité tout aussi forte entre les partis". 

En dehors de ce consensus fondamental sous-tendant le conflit, les partis qui "s'unissent pour lutter" acceptent et reconnaissent (ou sont censés le faire) l'existence de normes et de règles tempérant le combat. Dans son argumentation SIMMEL passe fréquemment d'élément tirés des conflits internationaux à des conflits inter-personnels comme pour en souligner la même structure. Il passe des guerres aux zizanies conjugales avec une facilité que d'aucuns trouvent irritantes. C'est qu'il estime qu'entre le conflit intragroupal et intergroupe, il existe, outre les différentes qu'il met d'ailleurs en évidence, existe une analogie de structure qui va plus loin qu'une coÏncidence. Confirme cette thèse, l'interchangeabilité fréquente (même au sein du phénomène guerre) entre les deux formes de conflit, tant au niveau de l'attitude des acteurs et sur les enjeux.

 

La figure de l'étranger

         Dans la polémologie de SIMMEL, on peut distinguer les effets d'association engendrés par le conflit selon qu'ils se manifestent selon qu'ils se manifestent à l'intérieur d'un groupe ou entre les groupes. SIMMEL note que la discorde intragroupale est d'autant plus intense que les partis mêlés ont plus en commun et son proches l'un de l'autre ; plus les partis se ressemblent, plus ils s'investissent dans la lutte, comme on ne le voit que trop souvent dans ces relations fusionnées qui échouent, transformant les anciens amants et ennemis jurés. Les conflits idéologiques et les luttes de classe transcendant les personnes peuvent être tout aussi violents, car lorsque les personnes se battent pour des causes objectives ou des idées, elles se sentent justifiées et s'acharnent dans la lutte en sacrifiant leur personne à la cause. Dans ce contexte, on peut également comprendre la haine envers les renégats, envers ceux qui se sont trahis en trahissant la cause et ont fractionné le groupe en faisant faction, ainsi que la lutte contre les hérétiques, contre ceux qui quittent le groupe pour réaliser les mêmes fins par d'autres moyens.

 Si les discordes intragroupales mettent l'unité du groupe à l'épreuve, les luttes intergroupales renforcent, en revanche, la cohésion à l'intérieur du groupe. Confronté à une menace venant le l'extérieur, le groupe doit, pour assurer sa propre existence, affirmer son identité et accentuer ses limites, mobiliser les énergies de ses membres et centraliser ses activités. En temps de paix, le groupe peut tolérer les antagonismes et les dissensions le traversant ; en temps de guerre, il doit faire taire ses dissensions internes, abroger les libertés et centraliser le pouvoir. Le rapport bien connu entre despotisme et guerre vient de là. Cela fait partie en outre d'une technologie du pouvoir utilisée depuis des temps immémoriaux par les chefs politiques et militaires, voire religieux. Des acteurs sociaux sont capables d'arguer de menaces pour faire admettre à d'autres qu'il faut mettre en veilleuse le partage du pouvoir, et parfois même ils recherchent des ennemis pour s'y maintenir. Il existe une certaine filiation entre la compréhension de MACHIAVEL et celle dont fait preuve SIMMEL. 

       Celui-ci tient tellement le conflit comme central dans la société qu'il consacre tout une longue digression de sept pages (dans Etudes sur les formes de socialisation, PUF, 1999) sur l'étranger à l'intérieur d'un long chapitre assez mal connu sur l'espace et les ordres spatiaux de la société. Anticipant la nouvelle la nouvelle géographie sociale et culturelle de l'espace et des lieux (LEFEBVRE, MASSEY, ROSE), Simmel présente une analyse "constructiviste" de la détermination spatiale de la société en examinant, de façon symétrique, la construction spatiale du social (comment les formes spatiales, telles les frontières, la proximité ou les mouvements migratoires, structurent-elles les interactions sociales?), et la construction sociale du spatial (comment les interactions sociales s'expriment-elles symboliquement dans les formes spatiales?, par exemple : le terrain vide comme expression de la neutralité).

Le lien entre le spatial et le social vient à l'esprit de SIMMEL parce que son époque n'a pas encore tout-à-fait quitté l'organisation sociologique tranchée qui règne alors dans les villes, entre quartiers riches et quartiers pauvres, entre quartiers de diverses nationalités, entre quartiers universitaires et quartiers résidentiels, que l'urbanisation dominée par la circulation automobile n'a pas encore rendu quasiment invisible... 

Le contexte de la sociologie spatiale explique l'importance que les catégories spatiales de la fixation et du mouvement, de la proximité et de la distance, jouent  dans l'analyse psycho-sociologique de l'étranger, compris et analysé comme une forme sociologique bien déterminée structurant non pas les interactions entre les amis et les ennemis, comme c'est le cas dans la lutte, mais entre les membres du groupe et ceux qui venus d'ailleurs, s'installent un beau jour au sein du groupe.

Une des raisons pour lesquelles la sociologie de SIMMEL a de beaux jour devant elle réside dans l'immense importance des migrations présentes et futures de populations qui fuient le désordre, la guerre, les épidémies et les conséquences des changements climatiques.

Ni ami ni ennemi du groupe, mais un peu des deux, l'étranger n'est pas un randonneur ou un touriste, qui repartent presque aussitôt arrivés, mais un immigrant qui arrive aujourd'hui et reste. L'étranger n'est pas forcément le marginal ou l'homme de trop, il est quelqu'un qui fait partie du groupe sans en faire vraiment partie, puisque venu d'ailleurs, il n'en partage ni l'histoire ni la culture.

Cette structure schismatique de la proximité de la proximité et de l'éloignement explique certaines caractéristiques des interactions entre les hôtes et ceux qui sont de passage. d'abord le fait que l'étranger est une sorte de "moteur immobiles" ou de "mobile immuable", qui bouge sans bouger, fait de lui un intermédiaire idéal entre deux communautés, capable d'importer des idées et des marchandises de l'un dans l'autre. Étant dépourvu de terre, aussi bien au sens propre qu'au sens figuré, l'étranger apparait souvent dans l'histoire économique comme marchand. Le rôle important des Juifs européens dans le commerce confirme cette analyse.

La situation spécifique de l'étranger s'exprime en second lieu dans sa capacité d'objectivité, dans ce mélange de distance et d'engagement, caractérisant également le bon sociologue selon ÉLIAS. l'étranger est plus libre, pratiquement et théoriquement : capable d'objectiver les rapports et les situations, son esprit est plus ouvert et il est moins lié dans son jugement par les conventions et les habitudes. C'est d'ailleurs ces qualités qui font de l'étranger un bon confident et un bon juge, comme cela est illustré par la pratique de certaines cités italiennes qui faisaient appel à des étrangers pour rendre la justice.

Plus, sans doute, du haut en bas des échelles sociales, on fait souvent appel à l'étranger pour des rôles économiques, juridiques et politiques, car il dépend complètement du bon vouloir de ceux qui l'utilise et qu'il ne recherche pas l'implication directe dans le conflit (et d'ailleurs, on lui fait comprendre qu'il n'en a pas l'intérêt...).

 

Les implications de la sociologie de SIMMEL pour la polémologie et l'irénologie.

      Suzie GUTH part de l'étude dynamique et transformationnel des déterminants morphologiques pour examiner les processus de morphogenèse des groupes. "Ces processus sont antinomiques, explique t-elle, : les uns conduisent à l'opposition et au conflit, les autres à la recherche des "similitudes", à l'égalité par l'accroissement des cercles sociaux (C.BOUGLÉ). Cet accroissement est lié à l'amenuisement du lien social qui conduit à créer des groupes aux contours de plus en plus lâches, mais dans la superposition et l'extension sont de plus en plus aisées."

On préfère l'étude de la paix, de l'union, à celle de la guerre, de la scission, de la désunion. La polémologie semble entachée des signifiants belliqueux qu'elle sous-entend, et d'ailleurs on peut vérifier aisément la dérive des études polémologues à cet égard. L'irénologie semble plus adaptée pour étudier les conditions de l'établissement et du maintien de la paix. Si cette position demeure logique selon nous, Suzie GUTH met en garde contre le fait de penser souvent que la paix est un état sans conflits (si qui n'est pas notre cas...). Par les antagonismes qu'il laisse percer, par la violence qu'elle libère, le conflit laisse craindre la fin d'un ordre, la dilution du groupe social.

SIMMEL n'est pas du tout de cet avis : le conflit est non seulement un élément de fractionnement, mais aussi un élément de solidarité interne. Evoquant le rôle positif de l'opposition, SIMMEL part de la constatation banale qu'elle nous libère de la tyrannie. L'opposition est donc un élément de liberté et une manifestation de celle-ci, tant dans les relations interindividuelles que dans la vie publique. Il estime que la lutte, l'opposition, le conflit créent les conditions d'une conscience collective, conscience du bonheur en état de paix, conscience de l'amitié malgré les ruptures, conscience de la solidarité face aux dangers extérieurs et intérieurs. Le groupe en situation de lutte serait dans une phase proprement existentielles, car il lutte pour sa survie.

Suzie GUTH rapproche ce raisonnement de celui de Georges SOREL (Réflexions sur la violence, 1972), pour quoi la violence du prolétariat tirerait la bourgeoisie de son abrutissement... L'opposition crée les conditions nécessaires à une mobilisation des énergies à une croissance de la solidarité interne. En donnant naissance à un champ de contre-position possible, elle articule et vivifie ses aspects contraires, elle oriente les choix négatifs qui de virtuels deviennent réels, elle leur donne une intensité, une direction, une convergence. Pour SOREL, la violence est fondatrice, et son abandon entraîne la dilution de la classe sociale et de son ennemi de classe, en somme la perte de la frontière et de la ligne de partage entre deux mondes.

Elle indique que pour SIMMEL et COSER (les fonctions du conflit social, 1982), le danger, qu'il soit virtuel ou réel, n'en a pas moins les mêmes effets sur le groupe. Celui-ci peut effectivement disparaître, perdre ce qui faisait sa cohérence sociale, et voir ses membres s'entre déchirer. La France, après l'attaque nazie illustre pour COSER l'absence de cohésion interne et les risques éclatement d'une société et d'une nation. La cohésion sociale issue d'une crise, d'une guerre, d'un affrontement peut prêter à de multiples interprétations. Liée à un conflit, sa signification attributive sera dérivée du sens donné au conflit. Pour les uns le conflit est canonique, et seuls le consensus, la coopération, et la paix caractérisent l'action sociale (BOUDON et BAURRICAUD, Dictionnaire critique de la sociologie, 1982). Pour les autres, le conflit, nécessaire aux processus de différenciation sociale est exalté et recherché. Dans le premier cas, on craint les effets du conflit, dans le second, on craint la paix et le consensus. "La signification du conflit, écrit notre auteure, ne serait-elle pas liée au temps d groupe et à sa perception de la durée? Celui qui a existé craint de se transformer, de perdre ce qu'il a. Au contraire, le groupe en gestation, orienté vers le futur, livre bataille pour exister : il n'a à perdre que sa seule virtualité. Plus il est entouré d'ennemis, virtuels et réels, plus il existe. Livré à l'imaginaire, à l'anticipation de ce qui sera, il se barricade derrière des barrières imaginaires. Son espace intérieur n'est encore que virtuel, son espace extérieur est en cours d'interprétation." On pourrait ajouter qu'un groupe qui veut s'étendre, même s'il est bien établi, peut avoir intérêt à propager l'existence (ou même à en créer) d'ennemis extérieurs pour lancer au-delà des frontières toutes les énergies qui autrement déstabiliseraient la société qu'il domine. Une analyse de la société capitaliste à ses débuts, et dans le premier XXe siècle, montrent l'intensité des luttes sociales dont on ne sait où elles auraient menés la société, du point du groupe dominant, s'il n'y avait eu les deux guerres mondiales...

Elle cite ensuite GURVITCH (La vocation actuelle de la sociologie, PUF, 1968), qui le premier a défini les fusions dans les Nous et les oppositions partielles, line saurait y avoir "opposition entre solidarité mécanique et solidarité organique", car la solidarité "comporte une infinité de nuances." La fusion, comme l'opposition partielle dans la relation à Autrui, est fondée sur des intuitions virtuelles. Les Nous sont formés d'intuitions collectives : cette formulation permet d'introduire une grande gamme de nuances et de variations dans l'activité du groupe et dans l'activité des Nous. Si GURVITCH a distingué les fusions et les oppositions partielles, nous pensons avec Suzie GUTH, que "nous ne saurions dire qu'elles se manifestent de façon constante." 

Pour nous, c'est Autrui qui est la cause de la solidarité et l'existence de l'Alter permet l'imputation au groupe, comme J FREUND (Sociologie du conflit, PUF, 1983), le remarque, à propos du couple ami-ennemi. L'imputation causale est le fait de l'autre, de sa proximité, de la concurrence qu'il introduit, de nos similitudes et de nos différences. Il existe cependant autour de chaque groupe une constellation d'Atrium. Chacun d'en permet d'opérer une fusion par opposition virtuelle : le Nous du groupe se constitue autour d'un certain nombre de fusions par opposition, souvent dressées les unes contre les autres. Dans leur état de virtualité, les oppositions peuvent se recomposer en s'appuyant l'une sur l'autre et, de deux couples d'oppositions, une alliance ou une nouvelle opposition peut naître. L'antagonisme virtuel est multipolaire et il traverse tous les réseaux de relations. Il est d'autant plus varié que le réseau comprend une grande variété de subsystèmes. L'hostilité diffuse ne doit pas laisser croire à une forte intention hostile : bien au contraire, tant qu'elle est répartie en de nombreux réseaux, en de nombreux maillons, elle n'est que virtuelle.

On peut ajouter, dans les problématiques qui suivent, que tout le travail des systèmes idéologiques et des appareils de propagandes est de dégager parmi ces multiplicités les ennemis principaux contre lesquels on doit lutter, et cela en intensité proportionnelle, en violence variable, suivant les analyses stratégiques du groupe dominant... Ces ennemis désignés ne sont pas forcément les plus virulents ou les plus réels, mais l'opération peut être efficace si elle détourne l'attention. Un exemple clé selon un groupe (ici on pensera aux classes moyennes) peut être tiré des désignations récurrentes des immigrants comme ennemis, alors que dans l'ensemble social d'aujourd'hui, les financiers constituent une bien plus lourde menace d'éclatement de la société. 

Pour J. BEAUCHARD (La dynamique conflictuelle, Éditions Réseaux, 1981) comme pour J. FREUND, le passage de la multipolarité à la bipolarité caractérise le passage de l'hostilité virtuelle à l'hostilité réelle. BEAUCHARD a élaboré une typologie de la dynamique conflictuelle. Elle se caractérise par la réduction des antagonisme, par leur transformation ou par leur focalisation sur un ensemble bipolaire.

La relation ami-ennemi élaborée par C. SCHMITT (La notion du politique, Calmant-Lévy, 1972) constitue pour J. FREUND un des présupposés fondamentaux du politique : elle est, dans le conflit, la relation primitive qui lui permet de se développer. Le passage de l'hostilité diffuse, distribuée selon de nombreux pôles, à la relation ami-ennemi fonde la morphogenèse du conflit. 

La nature du lien social, variable suivant les sociétés, joue un rôle fondamental, comme l'évoque H. BALANDIER (Sociologie actuelle de l'Afrique Noire, Quadrige, PUF, 1982). Dans le groupe à structure parentale, l'affirmation de fois est une affirmation du lien biologique, de son groupe primaire, de sa première matrice socio-culturelle. Cela influe sur les solidarités internes du groupe, de manière plus forte que dans d'autres sociétés. 

Bien que l'opposition paraisse surtout creuser une distance ente l'un et l'autre groupe, constituer une clôture, elle peut précisément par un engouement être réemployée dans une situation holistique similaire. L'engouement crée les conditions d'une unité topologique, il reproduit celle-ci par les phénomènes d'opposition. Ice et là, il recrée une présomption de similitude par la même forme qui regroupe et écarte à la fois. J. MAISONNEUVE (Psychologie des affinités, PUF, 1966) étudie ces phénomènes d'enveloppement. 

Avant un développement sur les dynamiques et réagencements des frontières sociales et morales à l'oeuvre, tant dans une société donnée que dans l'humanité toute entière, évoquant entre autres les travaux de BOUGLÉ (Les sciences sociales en Allemagne : G. Simmel, revue de Métaphysique et de Morale, 1894), Suzie GUTH pose des questions cruciales : Dans quelle mesure la compétition et le conflit ne permettent-ils pas de maintenir les équilibres entre les formations sociales? Dans quelle mesure le conflit n'assure-t-il pas l'équilibre dans un ensemble isologue? L'opposition, le conflit, le combat et la lutte, vus sous l'angle morphologique, forment des rivalités de rapport.

Suzie GUTH, Le conflit et la morphogenèse des groupes, dans Georg Simmel, la sociologie et l'expérience du monde moderne, Sous la direction de Patrick WALTER, Librairie des Méridiens, Klincksiek et cie, 1986. Frédéric VANDENBERGHE, La sociologie de Georg Simmel, La Découverte, collection Repères, 2001.

 

SOCIUS

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11 mars 2018 7 11 /03 /mars /2018 10:46

   Daniel CHARLES et Ralph DEBRONINCK dessinent chacun à leur manière les tendances en esthétique au XXe siècle, sans qu'on ne voie vraiment, faute de recul dans le temps, si vers ce XXIe siècle qui est déjà bien amorcé, d'autres émergent. L'aspect qui frappe le plus est véritablement un éclatement de tendances contradictoires ou complémentaires dont les frontières apparaissent des plus floues. D'autant que semble bien se creuser les préoccupations des secteurs de sciences humaines et celle de praticiens engagés dans des commerces plus ou moins légaux d'oeuvres artistiques. La critique d'art, celle qui voudrait se centrer sur des objets semble parfois un autre monde aux spécialistes de l'esthétique. D'autant que les objectifs de cette critique d'art, qui s'étale en de nombreuses publications parfois richement dotées iconographiquement, apparaissent plus proche d'établissement des prix de marché que de la recherche scientifique. L'existence d'énormes surplus financiers cherchant à s'investir, souvent ailleurs que dans la sphère productive, exercent une certaine pression sur tout ce qui touche l'art, allant sans doute, via une privatisation de patrimoines artistiques, vers une disparition d'oeuvres aux yeux des chercheurs. L'évolution donne d'une certaine manière raison à de nombreuses réflexions de l'École de Francfort.

   Ralph DEBRONINCK décrivant ces "nouvelles sciences" de l'art au XXe siècle, attire l'attention sur la naissance d'un projet de fonder scientifiquement le savoir prenant pour objet l'art sous toutes ses diverses manifestations, ceci en rupture avec la tradition des amateurs et des connaisseurs qui s'était développée depuis la Renaissance italienne. "Afin de gagner, écrit-il, ses lettres de noblesse scientifique, l'histoire de l'art doit aussi chercher à se démarquer de la critique littéraire (de tradition plutôt française) et de l'esthétique philosophique (de tradition plutôt allemande)." Par ailleurs "une autre ligne de rupture ne tarde pas à apparaitre. Si l'histoire de l'art, constituée en discipline autonome, est, dès cette époque, partie prenante dans l'émergence des sciences humaines qui connaîtrons leur véritable essor au XXe siècle, le divorce va s'accélérant avec les théories de l'art qui sous-tendaient ces recherches (voir Anne CAQUELON, Les théories de l'art, PUF, collection Que-sais-je?, 1998). Théorie et histoire tendent alors, souvent, à apparaitre comme des voies divergentes ou, tout au moins, comme deux pôles en tension - l'érudition cumulative des historiens, qui veulent établir les faits du passé, s'opposant à la recherche des explications générales, souvent teintée de réductionnisme, caractéristique de l'approche des théoriciens. Alors que les premiers veulent rendre compte de la singularité historique, matérielle et esthétique de l'oeuvre, les seconds s'efforcent de la situer dans des ensembles socio-culturels plus vastes. De même, savoir et plaisir ne font plus bon ménage, l'érudition en matière d'art apparaissant, aux yeux des défenseurs d'une "littérature d'art", comme une "sorte de défaite".". Germain BAZIN, auteur d'une Histoire de l'histoire de l'art (Albin Michel, 1986), écrit que "elle éclaire ce qui n'est point délicat, elle approfondit de qui n'est point essentiels. Elle substitue les hypothèses à la sensation, sa mémoire prodigieuse à la présence de la merveille". 

Plus par commodité que par restitution de l'ensemble des tendances du XXe me siècle, Notre auteur délimite trois grands champs de réflexion que ne cessent de s'interpénétrer : la psychologie et psychanalyse de l'art, la sociologie de l'art et la sémiologie de l'art, en n'oubliant pas les critiques du sémiocentrisme.

     Daniel CHARLES, dans son Histoire de l'esthétique, préfère discuter du fait que si elles partent "de l'extrême subjectivisme à l'extrême objectivisme", les doctrines tendent à se rejoindre, si bien que l'on voit la possibilité d'un dépassement. 

Il expose des esthétiques de l'objet, des jeux de langage et formes de vie, des esthétiques du sujet et s'étend sur l'Esthétique et l'herméneutique.

Le premier groupe de théories (esthétiques de l'objet) envisage l'esthétique d'un point de vue résolument gnoséologie (autour de la connaissance). Discipline positive, l'esthétique renvoie aux différentes sciences humaines, dont elle serait appelée à utiliser tour à tour les diverses méthodes, sans avoir cependant à se plier entièrement à aucune. Elle se veut à ce titre, plutôt qu'une science humaine parmi les autres, un modèle possible pour les sciences humaines ; et l'objet de son enquête serait le monde des structures, ou plus précisément de la genèses des structures - pour autant que l'on estime devoir maintenir une distinction entre ces deux termes. Ainsi, on peut parcourir des déclinaisons nombreuses des pensées d'Auguste COMTE... De TAINE et de GUYAU à LALO (L'esthétique expérimentale contemporaine, 1908), de l'Ästherik de LIPPS (1906) et de la Kunstwissenchaft de DESSOIR (1906) à l'Idea de PANOFSKY (1924) et à l'Art et technique de FRANCASTEL (1956), le thème se précise, d'une compatibilité essentielle entre l'art et l'état de civilisation. 

Le deuxième groupe de théories (esthétiques du sujet), face aux esthétiques de l'objet et aussi faciaux jeux de langage et formes de vie (WITTGENSTEIN, MALLARMÉ, VALÉRY...), se montre soucieux de maintenir la part de la subjectivité. Ce sont principalement des esthétiques du spectateur. La pensée kantienne avait légué au XIXe siècle une exigence de réconciliation avec la nature : cette exigence, d'origine elle-même rousseauiste pour simplifier, se déploie dans tout le mouvement romantique, en particulier chez SCHELLING et SCHOPENHAUER. Elle donne lieu par la suite à des versions vitalistes ou organicistes, en pleine vigueur à l'orée du XXe siècle. A l'époque contemporaine, c'est d'abord par BERGSON que sont exaltés l'instinct, l'intensité, l'intuition, tous éléments qui contribuent à faire envisager l'art comme enraciné dans la dimension fondamentalement quantitative du réel. 

La théorie des jeux de langage chez WITTGENSTEIN, explique Daniel CHALRES, si elle débouche bien sur une éthique qui est aussi une esthétique des "formes de vie", aboutit à la remise en question des catégories héritées, et rend inéluctable le dépassement du dualisme du sujet et de l'objet qui a constitué jusqu'alors le champ même de l'esthétique." GADAMER  développe (Wahrheit und Méthode, J.C.B. Mohr 1960, traduction partielle, Vérité et méthode, Seuil, 1976) une théorie de l'interprétation, assez proche au départ de la conception de WITTGENSTEIN des jeux du langage, qui prend appui directement sur l'histoire récente de l'esthétique, pour dénoncer, dans cette discipline, ce qui éloigne de l'art vivant, de l'art en train de se faire. "Le règne du Beau, poursuit notre auteur, comme monde de l'apparence, signé du monde réel, voilà ce que les romantiques ont compris de la doctrine kantienne du génie : la "conscience esthétique" ne s'intéresse qu'à des "objets" séparés du monde réel, et se refuse à se reconnaitre située et datée ; elle fait du musée, "collection de collections", le lieu (mythique) de son universalité. Et comment en arrive t-on à cette intuition des simulacres? Pour Gadamer, tout repose sur le préjugé typiquement moderne, au nom duquel seules les sciences et l'univers de la "méthode" ont vocation à la Vérité. Comme si l'expérience de l'art ne "modifiait" pas "réellement" celui qui "l'éprouve"! L'art, au rebours de toutes les incantations en faveur de l'apparence et du simulacre, doit être restitué à son contexte réel. C'est cette restitution qu'amorçant Wittgenstein, et c'est sur la voie de cette restitution que s'avançant, à la suite du Heidegger de L'origine de l'oeuvre d'art, le dernier Merleau-Ponty, soucieux d'un ancrage de l'oeuvre dans la "chair du monde" et son il y a. Conformément à ces leçons de Merleau-Ponty, et surtout de Heidegger, il faut en revenir à l'art comme "contenant" infiniment plus que tout ce que le sujet est capable d'y déposer. ce qui fait de l'oeuvre, son exécution ou sa représentation, est un événement "cosmique" auquel artiste interprète et public participent - et qui les déborde. Du coup, et par un tel débordement, le réel lui-même se voir transfiguré ; il est le siège d'un "accroissement d'être", qui est une expérience historique nouvelle, irréductible à ce qui était. L'oeuvre est vérité parce qu'elle articule la temporalité même du temps. Le "sujet" se trouve enveloppé, entraîné dans ce mouvement de jaillissement : celui qui "joue" l'oeuvre, dit Gadamer, est en réalité toujours déjà "joué" par elle - elle se joue de lui. Jeu qui n'est pas seulement jeu du langage : c'est le jeu héraclitéen du Temps originaire, à saisir comme l'histoire même de l'être, au travers de l'étant que je suis et de l'étant qu'est l'oeuvre ou l'objet. Car c'est dans et par cette histoire que nous sommes confrontés, l'un à l'autre, c'est que l'histoire qui nous constitue - le monde et nous." 

"L'herméneutique, conclut notre auteur, a signifié une bifurcation de l'esthétique : on peut dire qu'aujourd'hui les pratiques artistiques les plus utopiques sont, pour la première fois, épaulés dans et par la théorie. Nul doute que les conséquences, pour le déploiement même de l'art, n'en soient décisives."

 

Daniel CHARLES, Esthétique (Histoire), dans Encyclopedia Universalis, 2014. Ralph DEKONINCK, Les nouvelles sciences de l'art au XXe siècle, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'atelier d'esthétique, de boeck, 2014.

 

ARTUS

 

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10 mars 2018 6 10 /03 /mars /2018 13:47

    Jean DU TEIL de BEAUMONT est un général français de la révolution et de l'empire, théoricien de l'artillerie. Actif de 1743 à 1813, issu d'une famille de militaire, il participe à la révolution tactique de l'époque.

Il ne faut pas négliger son importance : en modifiant les conditions de l'utilisation de l'artillerie, il modifie à la fois le rapport entre les trois armes, que sont la cavalerie, l'infanterie et l'artillerie, et intensifie l'usage du cheval dans les armées. Cet usage augmente la mobilité de l'artillerie et permet également la manoeuvre en divisions; La cadence imposée à l'infanterie dans la marche et dans la manoeuvre est accrue d'autant. Sans compter bien entendu, l'intensification de l'usage du feu et l'augmentation sérieuse des pertes dans les batailles...

 

Un théoricien de la tactique de l'artillerie

    Le chevalier DU TEIL fait partie du courant réformateur qui aime les militaires français dans la  seconde partie du XVIIIe siècle. Il publie son ouvrage De l'usage de l'artillerie nouvelle dans la guerre de campagne en 1778 pour proposer des solutions nouvelles pour l'emploi de l'artillerie, arme de prédilection dans les campagnes de BONAPARTE. Il préconise la mobilité pour les batteries et souligne la valeur des tirs obliques. Selon lui, l'artillerie doit être employée presque exclusivement comme arme offensive. A cet effet, l'armée doit se doter d'une capacité de feu importante. DU TEIL encourage la concentration de l'artillerie dans les secteurs stratégiques plutôt que sa répartition dans divers secteurs de moindre importance où il est préférable de donner l'illusion d'attaquer, sans véritablement engager un nombre de forces trop élevé. Le but est d'assommer l'adversaire sous une pluie de projectiles pour mieux l'anéantir par la suite. La mobilité doit permettre au commandant en chef de contrôler le mouvement de ses batteries et de les placer rapidement en position de tir. cette manoeuvre était accomplie au galop, les pièces étant placées à mille mètres des lignes ennemies. Il envisage l'artillerie comme un instrument idéal pour déstabiliser l'adversaire, à la fois physiquement et psychologiquement.

   Le jeune BONAPARTE sert sous les ordres du baron DU TEIL, frère du chevalier, à Auxonne, et devient l'un de ses élèves les plus doués. C'est à ce moment qu'il est initié aux doctrines du chevalier, lesquelles ont une influence durable sur son approche de la guerre, au même titre que celles de GUIBERT et de BOURCET, les autres grands novateurs français de l'époque dans le domaine militaire. (BLIN et CHALIAND).

 

Jean DU TEIL, Manoeuvres d'infanterie pour résister à la cavalerie et l'attaquer avec succès, 1782 ; Usage de l'artillerie nouvelle dans la guerre de campagne ; connaissance nécessaire aux officiers destinés à commander toutes les armées, 1788. Ces deux ouvrages sont disponibles sur le site de BNF, Gallica.net. 

Eugène CARRIAS, La pensée militaire française, Paris, 1960.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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9 mars 2018 5 09 /03 /mars /2018 12:33

   Dans le monde contemporain, une série d'auteurs, philosophes pour la plupart, se situent dans ce que Rudy STEINMETZ appelle les esthétiques de la différence. Sont ainsi présentées les analyses de l'art de Jean-François LYOTARD (1924-1998), de Gilles DELEUZE (1925-1995) et de Jacques DERRIDA. 

      Le travail de Jean-François LYOTARD, aux déplacements de MARX à FREUD, de FREUD à KANT, du paganisme au post-moderne, "répond, sur le plan esthétique, à une exigence jamais démentie : celle de faire droit au sensible dans son altérité et sa donation originaire. Aussi Discours, figure, son premier grand livre édité en 1971 (Paris, Klincksieck), est-il une protestation contre le primat du langage dans la clôture duquel la philosophie cherche à circonscrire ce qui met le logos en échec, à savoir l'épaisseur du monde visible, "le silence du beau, de sentir, silence d'avant la parole, silence de sein"". 

Si la critique de LYOTARD épargne relativement la phénoménologie de HUSSERL et celle de MERLEAU-PONTY, car elles gardent la prépondérance du concept sur le sensible, l'ensemble de la phénoménologie tend à rejoindre l'hégélianisme qui à ses yeux permet à une esthétique romantique de s'exprimer (affinité homme-nature). Il entend faire valoir une esthétique de la discordance, de la "différence".

A l'inverse de MERLEAU-PONTY, il n'adhère pas à la croyance en une totalité harmonieuse et censée formée par le sujet et le milieu dans lequel il est plongé. Toute son esthétique de la différence se réclame de la psychanalyse freudienne qui met en valeur les conflits, lesquels sont mus par le désir. L'irruption du désir, de la libido est ce qui vient troubler la coopération paisible du corps et du monde en insinuant entre eux une distance où l'objet est frappé d'éviction et le sujet de dessaisissement. 

Cependant, à partir des années 1980, les écrits de LYOTARD st marqués par une dérive sur le plan esthétique par le passage de FREUD à KANT. Notamment dans ses Leçons sur l'Analytique du sublime (Galilée, 1991) qui récapitule en quelque sorte cette dérive, LYOTARD estime que l'esthétique kantienne pose le problème ontologique de la donation, d'un sensible qui nous affecte originairement sans que l'on puisse dire quel il est. Dans cette perspective, l'intérêt qu'il porte à celle-ci s'inscrit dans le prolongement des questions ouvertes dans Discours, figure. Le beau et la jouissance qu'il procure , pour le rappeler sommairement, s'éveillent, comme le dit KANT, à l'occasion de la rencontre avec un objet dont la forme suscite un accord libre entre l'imagination et l'entendement. Cet accord est subjectif et non objectif. Il ne me permet pas d'expliquer, concept à l'appui, en quoi consiste ce que me touche, quelles sont ses propriétés, mais seulement de sentir, d'éprouver immédiatement, avant toute détermination, une adhésion avec le donné. Le jugement esthétique est réfléchissant en ce qu'il est un sentiment qui la pensée a d'elle-même et non une connaissance qu'elle pourrait avoir d'un objet. Ce sentiment n'est même pas le propre d'un sujet s'auto-affectant, puisqu'il relève d'une affectivité plus enfouie, plus vieille que l'exercice de la rationalité et l'articulation hiérarchique des facultés ainsi que leur unification dans le "Je" sur quoi repose pareil exercice. Ni le sujet ni l'objet ne sont de mise avec lui. 

Au bout de son parcours, influencé par une lecture de l'oeuvre de BENJAMIN, LYOTARD estime que l'oeuvre d'art est imprésentable. Et il l'est d'autant plus à notre époque moderne où l'art ne répond même plus à aucun critère défini, à aucune finalité préétablie.

Sans doute parce que la signification des oeuvres d'art est recouverte par son instrumentalisation par le commerce et l'industrie ou encore par la mise en scène des spectacles de masse. Cette instrumentalisation n'aide pas à découvrir l'intention, la spécificité d'une oeuvre sauf, chose courante maintenant, si l'artiste est lui-même au service d'une représentation commanditée. Du coup, les perspectives de connaissance s'éloignent au profit d'un éblouissement où le sujet est noyé - volontairement - dans l'objet, où l'oeuvre d'art sert précisément à faire dominer le sujet par le désir inconscient. 

   On peut poursuivre l'étude de la conception esthétique de LYOTARD par l'étude de Pierre-V ZIMA, professeur de littérature comparée à l'Université de Klagenfurt, La négation esthétique. le sujet, le beau et le sublime de Mallarmé et Valéry à Adorno et Lyotard, disponible au format Kindle. Une première étude d'ensemble des écrits sur l'art de jean-François LYOTARD, qui discute notamment des concepts frugal, sublime, immatériel, matière, imprésentable, affect et écriture, est disponible chez l'éditeur Klincksieck, sous la coordination de Françoise COBLENCE et Michel ENAUDEAU, sous le titre Lyotard et les arts.

 

 

       La thèse de l'univocité de l'être constitue le coeur de la pensée de DELEUZE (Alain BADIOU, Deleuze, La clameur de l'Être, Hachette, 1997). Inspiré entre autres par les StoÏciens, DUNS SCOT, NIETZSCHE et BERGSON, et surtout SPINOZA, Gilles DELEUZE s'emploie toujours à démonter que la réalité est une, immanente à elle-même, et que la multiplicité, loin de s'opposer à l'unité, n'est qu'une façon pour celle-ci de se différencier et de s'exprimer. Cette idée maîtresse gouverne son écrit Spinoza et le problème de l'expression qui sert de préliminaire à Rudy STEINMETZ dans l'approche de l'esthétique deleuzienne. Après avoir présenté comment DELEUZE comprend SPINOZA dans son entreprise de détournement de l'héritage de DESCARTES qui aboutit à l'idée d'immanence radicale, notre auteur montre que le spinozisme de DELEUZE consiste à reconnaître qu'il n'y a qu'un seul Être dont tous les étants ressortissent, pour parler le langage de HEIDEGGER. 

"Que cet Être est pleine inhérence à lui-même. Que tous les événements qui se produisent en lui, par lui, comme autant de variations sur un thème commun et pourtant indiscernable dans la mesure où il est tout entier exprimé par chacune d'elles, quoique de façon singulière. Qu'ils n'y a pas de degrés ontologiques mineurs ou majeurs. Qu'aucune limite, aucun découpage, aucun territoire, aucune catégorie n'est à même de circonscrire le réseau infiniment compliqué de l'Être dont les "rhizomes" s'étendent dans toutes les directions sans jamais tracer de parcours fixes, sans jamais établir de convergences durables. Inutile, dès lors, de chercher derrière la prolifération rhizomatiques des phénomènes une profondeur d'être, une Nature, comme le faisait valoir Nietzsche, l'un des maîtres à penser de Deleuze, est tout entière à la surface des apparences et non sous elle. De sorte que la connaissance que l'on peu en avoir, loin d'en être la représentation (ce qui impliquerait une fracture ontologique ente l'objet à connaître, la substance, en termes spinozistes, et le sujet connaissant relevant de l'attribut pensée), en est plutôt l'expression conceptuelle (c'est l'Être qui se connaît, la substance qui se réfléchit dans l'attribut pensée). Telles sont les caractéristiques de la "chao-errance" de la philosophie deleuzienne, une philosophie de l'immanence où l'Être s'ouvre à lui-même dans le Penser, ne fait qu'un avec lui, suivant la leçon de Parménide (Différence et répétition, PUF, 1968), sans jamais parvenir à s'y rassembler, à y résorber sa différence. Une différence que rien ni personne ne peut synthétiser ni comprendre, puisqu'elle se confond avec le flux de la Vie qui se déverse inlassablement au dehors de lui-même." 

A partir de cette courte présentation de la philosophie de DELEUZE, on peut voir pourquoi il estime que l'oeuvre de BACON, artiste contemporain d'origine irlandaise, est de celles dont la violence expressive traduit au mieux, sur le plan pictural, l'événementialité de l'Être (Francis Bacon, Logique de la sensation, La Roche-sur-Yon, Éditions de la différence, 1981) . "Plutôt qu'à la topologie rigide, explique encore STEINMETZ après un long exposé sur les relations entre la peinture de BACON et les conceptions deleuziennes, d'un espace fondé sur la distinction forme-fond, l'oeuvre de Bacon renvoie à un espace fluide articulé autour du couple matière-force. N'ayant rien d'une opposition, comme l'explique Deleuze dans Le pli, Leibniz et le baroque (Minuit, 1988), cette paire de notions définit le régime général de l'art baroque auquel Leibniz, contemporain de Spinoza, a su soumettre sa philosophie. (...)." Pour DELEUZE, le baroque ne se localise pas au XVIIe siècle. Il en fait un événement transhistorique. "Aussi bien, termine notre auteur, philosophique qu'artistique, littéraire que scientifique, il "ne renvoie pas à une essence, mais plutôt à une fonction opératoire : celle par laquelle l'élan de la vie va se diversifiant en genres, espèces et individus, celle de "l'Un (qui) se désagrège dans l'océan du multiple", dépliant un monde de formes variées à partir d'une même texture matricielle qui, ainsi, s'infléchit, se ramifie et prolifère dans une sorte de joie cosmique. C'est de ce mouvement vital dont Bacon et d'autres (le Greco, le Bernin, Mallarmé, Hantaï...) avant, avec et après lui, se font, se sont faits et continueront de se faire les témoins, partageant une même conception de l'art et exprimant à travers elle cette intensité baroque avec laquelle la Vie se confond." (voir aussi L'image-mouvement et L'image-temps). 

     Sous la direction d'Aden JDEY, un livre de 2013, Gilles Deleuze, la logique du sensible - esthétique et clinique, on trouve également des éléments éclairants (De l'incidence).

 

     Les préoccupations esthétique de Jacques DERRIDA, pour autant qu'il en ait...., s'inscrivent dans le cadre de ce qu'il appelle, d'un mot emprunté à HEIDEGGER, la décontraction de la philosophie. On ne revient pas ici sur la philosophie de DERRIDA que notre auteur, avant de plonger dans une Dissémination de l'esthétique propre au philosophe, décrit. Pour DERRIDA, dans le champ philosophique, traité comme un champ linguisitique, que des différences. Des différences générées par une "différance" inaugurale, laquelle n'existe pas, mais "insiste" pourrait-on dire à la façon de Gilles DELEUZE, dans son mouvement de différenciation. 

Du coup, on peut concevoir que dans l'esprit de DERRIDA, l'esthétique ne peut qu'être disséminée dans tout ce champ. DERIDA n'a nullement l'intention du coup de discuter de l'essence de l'oeuvre d'art (La vérité en peinture, Flammarion, 1978). L'esthétique ne peut qu'être alors que spectrale. 

Comme l'explique toujours STEINMETZ, "L'oeuvre d'art - plastique ou littéraire -, comme l'écriture, subsiste indépendamment de toute présence vivante.

Elle est un ensemble de traces ou de marques offert aux projections de tous ordres. Ce détachement, ce désintéressement, aurait dit Kant, est à l'origine de notre besoin de restitution. Il l'appelle. Sans pourtant que s'épuise jamais la surabondance du don de l'oeuvre, la dépense de sens sans fin à quoi elle ouvre. Car si l'oeuvre se donne, c'est à excéder tout retour, tout contre-don, tout déchiffrement ou tout rattachement qui en limiterait la profusion donatrice. C'est là que se situe son incompatibilité aussi bien avec la théorie mimétique de Shapiro qu'avec la problématique ontologique développé par Heidegger. Si présence en l'oeuvre il y a, c'est dans sa "différence" avec une absence inépuisable : celle qui en fait un objet résistant à toute assignation d'identité prenant la forme questionnante du qu'est-ce que?

On comprend dès lors qu'à une approche ontologique de l'oeuvre d'art, Derrida préfère une approche hantologique. Sous pareil angle, toute présence - physique ou métaphysique - à quoi l'oeuvre serait reconduite ou qu'elle serait censée délivrer, apparait tel un spectre errant en un lieu par avance soumis à la hantise en vertu même de son détachement ou de son autonomie. L'oeuvre n'a pas de significations en elle-même. Mais elle est un appareil à en produire sans apaisement, n'existant que dans cette productivité indéfinie où elle se dissipe, ne se manifestant qu'au travers des interprétations dont on la recouvre, fantôme inconsistant de touts nos velléités identitaires. Nul ne saurait mettre un terme à son indécidabilité. Nu n'a le dernier mot à son propos. Tout ce que nous savons, peut-être, c'est que "c'est beau, c'est la diddémination"."

De quoi décourager toute analyse philosophique, tout de suite apparaissant vaine et travaillant sur de l'évanescent. Ce ce qu'écrit DERRIDA n'est pas une sorte de déni des prétentions de multiples auteurs en philosophie sur l'esthétique et l'art, cela y ressemble furieusement!

Sans doute tempérant cette constatation, on lira utilement le livre publié sous la direction de Ednan JEDDAI, en 2011. Cet ouvrage collectif publié Chez les Éditions Cecile Defaut Nouvelles, réunit une dizaine de contributions sur la pensée de DERRIDA aussi bien sur la peinture que l'histoire du dessin, le ciné et la poésie, l'architecture postmoderne, la musique, la littérature et la photographie... On ne peut que recommander aussi l'ouvrage Jacques Derrida et l'esthétique, avec une préface d'Eric CLEMENS, publié sous la direction de Nathalie ROELENS, chez L'Harmattan en 2000.

 

Rudy STEINMETZ, Les esthétiques de la différence, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'Atelier d'esthétique, de boeck, 2014. 

 

      

 

 

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8 mars 2018 4 08 /03 /mars /2018 12:48

   Il est bon pour définir les contours et/ou les ouvertures de la sociologie formelle de Georg SIMMEL de commencer par une présentation dominante, celle empreinte d'individualisme méthodologique, de Raymond BOUDON par exemple. 

 

Une présentation "officielle"...

   Après avoir constaté que "très célèbre de son vivant et jusqu'à la seconde guerre mondiale, Simmel a subi, en France surtout, une éclipse d'une vingtaine d'années, éclipse qui, comme celle de Weber d'ailleurs, trouve sa principale explication dans le fait que son oeuvre ressortit à ce qu'on appelle souvent la sociologie de l'action. Or les principes de celles-ci sont peu compatibles avec les mouvements d"idées qui, comme le structuralisme et le néo-marxisme, ont exercé une influence importante entre 1960 et la fin des années 1970."

Le recul de ce que certains nomment une doxa marxisante dominante dans les universités permet à cette sociologie de l'action de revenir sur le devant de la scène intellectuelle. Mais les dérives interprétatives des analyses de l'oeuvre de Georg SIMMEL, notamment dans le sens d'un déni du caractère holiste de la société, aboutissent depuis les années 2000 à une impasse et revenir aujourd'hui à une autre lecture de cette oeuvre, permet au contraire de redonner sa place aux analyses issues de la pensées de Karl MARX, en un juste retour du balancier dans la sociologie.

   Une autre difficulté d'accès à l'oeuvre de SIMMEL, et là on ne peut que donner raison à Raymond BOUDON, réside dans son caractère interdisciplinaire, qui est très éloigné effectivement de l'individualisme méthodologique très porté sur l'analyse microsociologique. "Certains de ses livres, écrit-il encore, comme les Problèmes de philosophie de l'histoire et une partie de Questions fondamentales de la sociologie concernent la philosophie des sciences sociales. D'autres, comme la Philosophie de l'argent, traitent de sujets macrosociologiques, en ignorant d'ailleurs les frontières entre sociologie et économie. Plusieurs de ses ouvrages enfin, ceux qui sont les plus connus, relèvent plutôt de ce qu'on appellerait aujourd'hui la psychologie sociale. C'est essentiellement sur ces essais microsociologiques que l'influence de Simmel s'est appuyée aux Etats-Unis, alors que son succès dans la France de l'entre-deux-guerres était surtout dû à ses travaux épistémologiques qui ont pour objet le problème de l'explication en histoire".

   "Mais la notion à laquelle on songe le plus fréquemment lorsqu'on veut caractériser l'oeuvre de Simmel est celle de sociologie "de la forme" ou de sociologie "formelle". Pour cerner cette notion, il faut en premier lieu prendre conscience de son origine kantienne. De même que la connaissance des phénomènes naturels n'est possible, selon Kant, que parce que l'esprit y projette des formes (par exemple l'espace et le temps), de même la connaissance des phénomènes sociaux n'est possible, selon Simmel, qu'à partir du moment où le sociologue organise le réel à l'aide de systèmes de catégories ou de modèles. Sans ces modèles, les faits sociaux constituent un univers chaotique sans signification pour l'esprit, exactement comme pour Kant l'expérience du réel se réduirait à une "rhapsodie de sensations", si elle n'était organisée par les "formes" de la connaissance. Utilisant un autre vocabulaire, Simmel exprime ici, une idée voisine de celle qui transparaît dans une notion centrale de la pensée de Max Weber : un type idéal est en effet également une construction mentale, une catégorie, qui permet d'interroger la réalité sociale.

Selon Simmel, cette conception néo-kantienne s'applique aussi bien à la recherche historique qu'à la sociologie. Ni l'historien, ni le sociologue ne peuvent faire parler les faits auxquels ils s'intéressent sans projeter des "formes" dans la réalité. Mais cela ne signifie pas que la sociologie sou indistincte de l'histoire. Simple est au contraire convaincu qu'il peut exister une connaissance intéressante di social intemporelle. Il soutient, plus exactement, qu'on peut émettre sur le social des propositions intéressantes et vérifiables - scientifiques en un mot - bien qu'elles ne réfèrent à aucun contexte spatio-temporel déterminé. Ainsi, on observe que lorsqu'un groupe d'intérêt atteint une certaine taille, celui-ci est souvent "représenté" par une minorité, un groupe de faible dimension ayant davantage de liberté de mouvement, de facilité pour se réunir, d'efficacité et de précision dans ses actes (Comment les formes sociales se maintiennent). Autre exemple : lorsqu'un groupe impose à ses membres une forte uniformité de comportement - c'est le cas des sectes -, il a aussi tendance à se tenir à l'écart du monde extérieur et à considérer ce dernier comme hostile (La Différenciation sociale). Ces deux exemples, et quantité d'autres qu'il se rait possible de tirer de l'oeuvre de Simmel, indiquent le projet de sociologie "formelle" : identifier et analyser des modèles susceptibles d'illustrations multiples. Ainsi, le deuxième modèle est illustré par le cas des Quakers, mais aussi pas de nombreuses autres sectes historiquement observables.

En définitive, la notion simmelienne de sociologie "formelle" préfigure de manière explicite la notion moderne de modèle. Un modèle est une représentation idéalisée dont on présume qu'elle peut permettre de mieux comprendre certaines situations sociales, à condition de prendre conscience des simplifications que sa construction introduit. Il possède la double propriété d'être général - dans la mesure où il peut s'appliquer à des contextes spatio-temporels divers- et idéal - pour autant qu'il ne s'applique textuellement à aucune réalité concrète. Il faut donc bien prendre soin de distinguer la notion de modèle de celle de loi. Une loi est une proposition qui a l'ambition de représenter un énoncé empirique (alors que le modèle se veut idéal) et d'être de validité universelle (alors qu'un modèle prétend seulement s'appliquer à une pluralité de situations et avoir ainsi une valeur générale). Simmel est parfaitement conscient de la distinction entre ce que nous appelons "modèle", et ce qu'il appelle "forme", d'une part, et ce qu'on désigne communément par la notion de "loi", d'autre part : "La manie de vouloir absolument trouver des "lois" de la vie sociale, écrit-il, est simplement un retour au credo philosophique des anciens métaphysiciens : toute connaissance doit être absolument universelle et nécessaire"."

Si on peut trouver cette présentation assez proche de ce qu'a voulu nous dire SIMMEL, en revanche, lorsque Raymond BOUDON se livre à une mise en situation de la sociologie formelle par rapport à d'autres sociologie, on sent comme une interprétation un peu forcée. "La sociologie "formelle" de Simmel, peut-on lire, tourne ainsi complètement le dos à la sociologie durkheimienne, dont un des objectifs principaux est, au contraire, de déterminer des lois empiriques et universelles. Aussi n'est-il pas étonnant que la réaction de Durkheim (Textes, Minuit) à notion simmelienne  de sociologie "formelle" soit un chef d'oeuvre de méconnaissance et d'incompréhension." Cela permet, par extension de mettre de la distance entre l'oeuvre de SIMMEL et d'autres oeuvres, celle de DURKHEIM, mais aussi de tous les autres auteurs qui baignent lors de la fondation de la sociologie dans le courant socialiste d'une manière générale. "Ajoutons encore que, lorsque nous assimilons la notion de "modèle" à la notion simmelienne de "forme", le mot "modèle" ne doit pas être entendu au sens mathématique. Les modèles mathématiques ne sont en effet qu'une espèce parmi d'autres d'un même genre". Ce que nous approuvons fermement, à l'inverse de tous ces auteurs de sciences humaines et de stratégie qui voulaient faire entrer leur discours dans des modèles mathématiques... "En second lieu, il faut admettre que Simmel n'a pas cherché à faciliter la tâche de son lecteur (surtout celui qui ne désire" pas examiner le caractère soliste de la société...), dans la mesure où, par le concept de forme, il désigne indistinctement les constructions mentales, qui permettent au sociologue d'analyser la réalité sociales, et les constructions qui sont le produit de l'interaction sociale. Ainsi le Droit ou la Science sont, dans son vocabulaire, des "formes".

 

Revenir à la notion centrale de forme

        Il faut éviter, écrit en revanche, Frédéric VANDENBERGHE, de traiter la sociologie et/ou la philosophie de SIMMEL comme ne sociologie ou une philosophie analytique. De plus on ne peut dissocier la notion de forme de l'autre concept central, l'interaction. Il est vrai que cette notion centrale de forme peut obscurcir plus qu'il ne clarifie le propos de SIMMEL. "En effet, Simmel, écrit-il, abuse de la notion pour désigner trois choses différentes, correspondant à trois domaines de recherche différents :

- un principe synthétique de la théorie de la connaissance des formes (les formes a priori de Kant que Simmel historicise et interprète de façon circulaire comme des formes à la fois analytiques et empirique) ;

- un principe de structuration du social (les formes d'association de sa sociologie formelle dont il n'est pas toujours clair si elles sont obtenues par induction et abstraction ou, à la façon des phénoménologues, par intuition des essences) ;

- une cristallisation a posteriori des énergies ou des interactions dans des objets culturels et des institutions sociales (les formes de l'esprit objectif de Hegel, comprises ici soit comme des sphères de valeurs culturelles - par exemple, l'art, la science, le droit, etc -, soit comme des institutions sociales aliénées et aliénantes."

L'autre concept central, l'interaction ou l'action en réciprocité, que l'on retrouve également chez NEWTON, KANT, HEGEL, GOETHE et DILTHEY, pour reprendre des auteurs lus par SIMMEL, est moins ambigu, mais il le généralise à tel point qu'il signifie tout ce qui est relié à tout et que tout se rejoigne, que tous les éléments, même les plus opposés, ce complètent et se dissolvent en relations. "Bref, explique toujours Frédéric VANDENBERGHE, en paraphrasant la fameuse phrase hégélienne selon laquelle "l réel est rationnel et le relationnel réel", on pourrait formuler le principe de l'interactivité universelle entre les éléments, qui sont eux-mêmes des processus et des relations, en disant que pour Simmel, comme pour Cassirer et Bourdieu d'ailleurs, "le réel est relationnel". 

 

La sociologie formelle : philosophie et sociologie tout-à la fois

   L'opposition kantienne entre les formes et les contenus, que SIMMEL introduit d'abord dans sa philosophie constructiviste de l'histoire, est reprise dans sa sociologie. Refaçonnée, la séparation des formes et des contenus y est présenté comme le principe méthodologique qui fonde la sociologie formelle en tant que discipline autonome, différenciée à la fois des autres sciences sociales et des autres sociologies. Elle se distingue par l'analyse des formes qui structurent l'association, soit l'ensemble des interactions entre individus qui ont conscience de former une unité et qui forment le creuset de la société.

Les formes d'association se présentent à SIMMEL comme une sorte de synthèse fragile e tendances opposées. Pour reconstruire systématiquement la sociologie simienne des formes sociales (par exemple la mode, le conflit, la subordination, la division du travail...) il faudrait faire l'inventaire des polarité (distinction-imitation, opposition-intégration, résistance-soumission, différenciation-expansion, distanciation-rapprochement...) et montrer que les essais de sociologie formelle constituent une application synthétique du principe dualiste. ON verrait alors que la mode apparait comme une forme d'association qui allie la tendance à imiter le groupe et la tendance à s'en distinguer, le conflit comme une forme qui accouple la tendance à l'opposition intergroupe et celle à l'intégration intragroupale, la subordination comme une synthèse dialectique de la soumission et de la résistance, la croissance des groupes sociaux comme une forme sociale qui combine l'expansion quantitative des groupes et la différenciation qualitative des individus, et, enfin, l'échange se révèle, comme c'était d'ailleurs déjà le cas chez MARX et chez DURKHEIM, être une forme qui unit les individus et en même temps les sépare. Dans tous les cas, et on pourrait multiplier les exemples, les formes sociales sont synthétiquement déterminés de façon dualiste.

 

Des oeuvres qui dessinent un aspect ou un autre de la sociologie formelle.

   La sociologie des formes d'association ou d'interaction est développée en tant que méthode dans le premier chapitre de sa "grande sociologie" (Soziologie. Untersuchangen über die Formen der Vergesellschaftung) puis dans le premier chapitre de sa "petite sociologie" (Grundfragen der Soziologie), imprégnés d'esprit vitaliste (à la manière de BERGSON). En tant qu'étude systématique des formes structurant les processus d'interaction, sa sociologie est avant tout une sociologie interactionniste, qui n'est d'ailleurs pas réductible à une sociologie d'interactions entre individus. A "sociologie formelle", Frédéric VANDENBERGHE préfère, pour éviter les malentendus, "sociologie formale" (comme FREUND) ou "sociologie formiste" (comme MAFFESOLI).

   Quelle que soit l'apellation que l'on préfère, la sociologie formelle développée après la publication des monographies vitalistes sur GOETHE, NIETZSCHE et SCHOPENHAUER, n'est pas une sociologie formaliste, anthropologique et classificatoire, mais une sociologie relativiste, interactionniste et morphogénétique. Contrairement à ce que pensent FREYER et ARON (La sociologie allemande contemporaine, 1935, livre que nous avons failli prendre comme point de départ de notre propre réflexion en la matière...), elle ne se laisse pas simplement définir comme une "géométrie du monde social".

Nous avons déjà par ailleurs écrit quelques articles sur HÉRACLITE et on peut faire, avec précautions, la comparaison avec SIMMEL, à l'encontre même de ce dernier qui a plusieurs reprises compare sa sociologie à de la géométrie. L'analogie est trompeuse car si dans les mathématiques beaucoup d'éléments sont interchangeables, peu d'élément le sont dans la sociologie, et pas du tout si l'on sort des synthèses. 

A l'instar des idéaltypes webériens, "utopies conceptuelles", méthodiquement construites et stylisées par le sociologue, obtenues par accentuation unilatérale de certains traits (comme d'ailleurs WEBER lui-même l'indique), les formes simiennes ne se trouvent jamais à l'état pur dans la réalité. Mais les concepts de SIMMEL aident à comprendre comment dans la réalité, les interactions modifient les acteurs eux-mêmes, dans une perspective morphogénétique. Il existe bien une dialectique des formes et des contenus dans la coopération et dans le conflit, entre des acteurs qui agissent en tant que tel et qui se modifient en même temps qu'ils modifient la réalité. 

Sa sociologie est d'abord une méthode, et on peut, comme VANDENBERGHE le fait, comparer les méthodes de cette sociologie avec celles de la linguistique. Dans Sociologie et Épistémologie (PUF, 1981), SIMMEL lui-même écrit : "La recherche - on pourrait la nommer la "sociologie pure" - tire des phénomènes le moment de l'association, détaché intuitivement et psychologiquement de la variété de leurs contenus et buts qui par eux-mêmes ne sont pas encore sociaux, tout comme la grammaire sépare les formes pures de la langue des contenus dans lesquels ces formes sont vivantes". Comme dans la linguistique générative de CHOMSKY, la structure profonde des règles structure les énoncés, dans la sociologie formelle de SIMMEL, les formes morphogénétiques de l'association structurent l'interaction. Toujours près de KANT, SIMMEL signale la richesse de la distinction du philosophe des Lumières entre les formes et les contenus, qui réside selon lui dans le fait qu'une forme quelconque puisse embrasser une infinité de contenus et qu'un contenu quelconque puisse entrer dans la composition d'une infinité de formes.

"Avec DURKHEIM, écrit VANDENBERGHE,  qui connait assez bien l'oeuvre de SIMMEL pour en avoir traduit et publié plusieurs textes dans L'Année sociologique, mais qui trouvait sa sociologie trop spéculative, on peut cependant se demander si la distinction entre les formes et les contenus tient la route, car, même si on laisse de côté la polysémie de la notion de dorme, ainsi que la formulation cavalière et l'application idiosyncratique de la méthode d'abstraction des formes - "c'est la fantaisie et le tempérament de l'auteur qui décident", note DURKHEIM à juste titre -, il reste que la distinction est purement relative : ce qui est constituant à un égard est contenu à un autre et, à la fin, l'antithèse se dissout en une simple opposition graduelle et indéterminée.

En outre, on ne voit pas très bien pour quelles raisons SIMMEL affirme que les contenus des formes d'association ne sont pas proprement sociaux. Les impulsions, les désirs, les fins..., bref les motivations et les intérêts qui incitent les individus à s'associer dans des formes sociales ne sont pas des données naturelles, mais des produits des processus de socialisation et de contrôle social. Conscient du manque de rigueur de ses formulations, SIMMEL avoue dans l'introduction de sa Sociologie que les procédures méthodologiques relèvent de l'intuition et que les "fondations" de la sociologie formelle ne sont pas vraiment solides, mais ces faiblesses ne devraient toutefois pas empêcher d'apprécier la finesse et la perspicacité des essais et des analyses qui s'érigent dessus." 

     En fin de compte, la sociologie formelle peut être comprise comme une synthèse originale du néokantisme (opposition des formes et des contenus) et du vitalisme (l'interaction). La société qui se réalise progressivement et toujours est une association entre gens qui coopèrent ensemble, dans des activités "ordinaires" (s'habiller, manger, boire, se soigner), poussés par un "vouloir vivre ensemble" comme peut l'écrire MAFFESOLI. Lequel s'avère, dans une société qui perdure, plus puissant que les motifs individuels et collectifs qui les font entrer en conflits, lesquels constituent également les modalités de s'ajuster constamment dans des relations bien plus complexes que ne peuvent le dire les théories qui tentent d'en rendre compte. 

  

Une sociologie qui dépasse qui va au-delà du holisme et de l'individualisme.

Comme l'écrit encore VANDENBERGHE, l'angle d'approche de la sociologie formelle se définit par le fait que l'homme vit en interaction avec ses pairs. "Ce qui intéresse Simmel, c'est le jeu des interactions en tant que substrat vivant du social, en tant que creuset de la société. Ces interactions sont la condition nécessaire et suffisante de la société. Nécessaire car "si on les supprime toutes par la pensée, il n'y a plus de société", et suffisante, car si plusieurs individus entrent en réciprocité d'action, il y a déjà société. Bien sûr, il y a une différence entre une rencontre éphémère et une association durable, mais, comme le concept de société est un "concept graduel", on peut dire que, pour Simmel, "la société existe là où un nombre d'individus entrent en interaction".

Notre auteur s'élève contre un certain fétichisme conceptuel, car les processus microsociologiques d'interaction sont au fondement des structures macrosociologiques. Vouloir enfermer la sociologie formelle dans le sillage des individualistes méthodologiques, c'est méconnaître la spécificité des "faits sociaux", que DURKHEIM reconnait lui-même dans les travaux du philosophe et sociologue allemand. On pourrait multiplier les citations allant à l'encontre de ce sillage. Ainsi dans une longue discussion sur le problème du nominalisme et du réalisme (Introduction aux sciences morales) , il ne reconnaît pas seulement la "pleine réalité" du social, qui n'est pas seulement une simple représentation,mais il insiste sur le caractère émergeant du social : "Le tout, bien qu'il n'existe que grâce aux éléments particuliers, acquiert quand même en face de ceux-ci une position autonome, substantielle, indépendante d'eux". Cette entité macroscopique qui horripile les "anti-holistes", émergent des interactions entre les individus n'est elle-même que la cristallisation ultime et continuelle, des interactions et des organisations, elles-mêmes issues des interactions intergroupes et interindividuelles. D'une part, les interactions entre organisations et institutions différencient la société de façon fonctionnelle ; d'autre part, elles l'unifient en imposant leur contrainte de l'extérieur aux individus. Le fait que les institutions et les organisations sociales entrent en interaction les unes avec les autres montre une fois de plus le caractère relationnel et inter-actionniste de la pensée simmélienne.

C'est un véritable interactionnisme méthodologique que SIMMEL met en oeuvre : il met en lumière bien des aspects sociaux complexes dans ses monographies et ses oeuvres à thème (comme sur l'argent), qui unissent à la fois générations, classes sociales (bien qu'il n'ait pas ce vocabulaire) et institutions les plus diverses. 

Mettant l'accent sur la dynamique sociale, SIMMEL, comme le rappelle Julien FREUND, préfère parler de socialisation plutôt que de société conçue comme entité abstraite en soi et productrice de phénomènes collectifs. "Par cette notion de socialisation, il donnait à entendre que la société est en permanence reconstitution d'elle-même, sans qu'il y ait besoin d'avoir a priori une idée de son unité. En effet, il n'y a pas de modèle unique ou parfait de la société au sens des utopies. C'est dans les processus de socialisation que l'être humain prend conscience de son appartenance à la société en même temps que de son individualité." il fait se rapporter au texte de SIMMEL lui-même, "Comment la société est-elle possible?" (publiée dans L'année sociologique), pour s'en rendre compte. 

 

Julien FREUND, Georg Simmel, Préface de La sociologie et l'expérience du monde moderne, Sous la direction de Patrick WALTER, Méridiens Klincksieck, 1986. Frédéric VANDENBERGH, La sociologie de Georg Simmel, La Découverte, Collection Repères, 2001. Raymond BOUDON, Georg Simmel, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

SOCIUS

 

 

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6 mars 2018 2 06 /03 /mars /2018 10:10

   Les activités humaines sont emplies d'erreurs stratégiques et tactiques dans tous les domaines. Pourtant c'est peut-être dans le domaine de la guerre qu'ils portent le plus à conséquence, qu'elles soient issues de défaites ou de victoires armées. S'il est notoire pur l'historiographie, notamment l'historiographie étatique, qu'à une défaite militaire correspond des reculs sur bien des domaines, toutes les défaites n'ont pas la même portée et de plus toutes les victoires ne sont pas porteuses de lendemains qui chantent, et même parfois, ils chantent faux, c'est-à-dire que les espoirs fondés sur une victoire militaire ne se réalisent pas toujours, et parfois même apportent plus de conséquences négatives que positives... Si l'activité militaire porte plus à conséquence, c'est que la violence exercée à l'occasion d'une guerre - civile ou pas, étatique ou non - entraine des destructions à la mesure des moyens employés.

De plus, l'armée étant un système hiérarchique fermé (même si des évolutions la forcent à s'ouvrir), où l'expérience compte moins que le respect aux règlements, elle est plus sujette à des erreurs. Parmi celles-ci, celles causées par la préparation à des guerres passées sont les pires. Et même à notre époque. Il existe encore des officiers supérieurs et des spécialistes qui préparent encore les armées à refaire la Seconde guerre mondiale... Des spécialistes, il est vrai aiguillés par des firmes d'armement, s'acharnent à préparer des guerres en batailles rangées, à force de manoeuvres de chars ou de porte avions...

   De manière générale, le discours voulant préserver des désastres stratégiques se focalise sur les possibilités de défaite militaire. 

Une défaite militaire (ou politico-militaire, ce qui n'est pas la même chose d'ailleurs) est généralement qualifiée de désastre lorsqu'elle prend des proportions démesurées ou lorsque les combats produisent un résultat disproportionné et inattendu. La notion de désastre implique donc souvent la surprise. Un désastre stratégique provoque un choc psychologique important, et dont il est difficile de se relever à court terme, sur l'armée ou sur la nation qui le subit. En revanche, l'humiliation nationale qui résulte d'un désastre stratégique produit souvent des effets à long terme : soif de revanche (France après 1870, Allemagne après 1918), effort de reconstruction militaire (Prusse après Iéna) et économique (Allemagne et Japon après 1945), refus de s'engager (Etats-Unis et le "syndrome du VietNam").

Une défaite militaire apparemment sans grande importance peut se transformer en un désastre politique car les effets d'une telle défaite sont parfois multipliés, notamment dans les sociétés où l'opinion publique et les médias occupent une place de choix.

Désormais, les historiens et les spécialistes de stratégie se penchent sur ce phénomène et tentent d'en comprendre les causes et les conséquences. Les désastres stratégiques sont provoqués par une incapacité à prévoir (souvent) par sous-estimation de l'adversaire, à s'adapter (par manque de souplesse stratégique) ou à apprendre (erreurs répétées). L'arrogance militaire, culturelle ou raciales, qui empêche une évaluation correcte de l'adversaire est souvent cause de déboires sérieux, depuis les Romains qui succombent aux troupes parties, qu'ils méprisent, à la bataille de Carrhes jusqu'aux soldats français qui se laissent enfermer dans la cuvette de Diên Bièn Phû lors de la guerre d'Indochine. Les désastres politiques sont souvent disproportionnés par rapport aux défaites tactiques qui sont leurs causes. Toujours au Viêt-Nâm, l'offensive du Têt (1968) contre les Américains cause de grosses pertes parmi les forces insurrectionnelles pour un résultat tactique pratiquement insignifiant. En revanche, les effets politiques en seront désastreux pour les Américains qui, sûrs de leur supériorité militaire et technologique, comprendront trop tard les effets que provoque la stratégie de leur adversaire sur l'opinion publique américaine. Erreur fatale : les Américains se sont laissés entrainer dans une guerre sans avoir su tirer les leçons de la défaite des Français dans des circonstances analogues, face au même adversaire, peu d'années auparavant.

Les exemples d'armées incapables d'apprendre et de s'adapter ont été de tout temps la cause de désastres militaires retentissants. A Crécy en 1346, face aux archers gallois, les cavaliers français subissent l'humiliation contre un adversaire théoriquement plus faible. Ils sont défaits de la même manière à Agincourt (1415) par une armée de taille inférieure alors qu'ils persistent à combattre selon des principes de guerre désormais dépassés. Sans l'adaptation rapide aux nouveaux modes de guerre et sans l'assimilation de nouvelles techniques, une armée est vouée à l'échec. Ainsi, l'armée de Prusse, pourtant la meilleure d'Europe avant 1789, est anéantie à Iéna en 1806 par la Grande Armée. L'adhésion origine à une doctrine de guerre particulière est souvent cause de déboires sérieux, à l'image de la France de 1940, dont les autorités politiques et militaires avaient tout misé sur une doctrine de guerre reposant de manière disproportionnée sur la défensive.

L'explication théorique du désastre stratégique est complexe. Son laboratoire expérimental réside dans l'étude de cas historiques, mais la compréhension des relations de cause à effet nécessite une connaissance parfaite des faits que l'historien ne possède que rarement. De plus, l'interprétation de ces faits est rendue difficile par la nature compliquée de la guerre et par son évolution permanente. La multiplication des types de conflits risquant de survenir au présent accroît cette difficulté. L'utilisation de cas historiques est donc à double tranchant : asseoir sa stratégie sur un exemple antérieur sans aucune flexibilité peut mener une armée au désastre. Pour les stratèges et les théoriciens de la guerre, l'étude des désastres stratégiques est importante dans un but préventif. Malgré les progrès techniques en matière de renseignement et la prolifération d'analystes de plus en plus spécialisés (et parfois auto-proclamés avec la bénédiction des médias), la prévention du désastre stratégique reste toujours aléatoire, même pour les plus forts et les plus riches. la capacité à anticiper, à apprendre et à s'adapter relève du jugement humain, qu'il soit individuel ou collectif, et reste la meilleure arme pour éviter la catastrophe. Ceux qui prônent l'usage intensif de moyens informatiques de déduction à partir d'accumulation de données devrait s'en souvenir. 

La menace nucléaire donne une dimension nouvelle à la notion de désastre stratégique, dans des proportions et dans ses conséquences, qui demeurent hypothétiques. Le désastre nucléaire ne concerne pas seulement les cibles militaires mais la population civile tout entière. Surtout, les causes d'un tel désastre peuvent être accidentelles. La prolifération nucléaire peut théoriquement permettre à une nation de puissance plus que modeste de s'attaquer à une nation beaucoup plus forte. Les conséquences sont hypothétiques, mais le danger est réel. La prévention du désastre nucléaire requiert donc une approche nouvelle étant donné l'absence de précédent historique. L'outillage technique afférent à cette prévention ne relèvent plus des sciences techniques mais plutôt des science sociales comme l'économie ou le management. (BLIN et CHALIAND)

Il est frappant de constater qu'on en reste souvent face à ces possibilités de désastres à une pensée toujours confiante de résolutions des problèmes par la violence armée. En plus de rester cantonner à un raisonnement militaire, la réflexion ne s'étend que rarement aux conséquences désastreuses sur le long terme de certaines victoires. On reste très souvent sur une échelle de temps très courte, poussé par la certitude de l'accélération de l'Histoire, qui, chez certains, confine à la panique intellectuelle.

       D'autres approches depuis un moment font l'objet de travaux sur différents aspects. A côté d'études sur l'histoire comme celles de Charles-Théodore BEAUBAIS, sur Victoires, conquêtes, Revers et Guerres Civiles des Français de 1792 à 1815 (Classic Reprint Series, Forgotten Books) ou de Michael HASKEW (Les plus grands désastres militaires, Parragon, 2012), figurent des études plus théoriques comme celles d'Elie BARANETS (Comment perdre une guerre, CNRS Editions, 2017). Cette dernière étude porte sur une théorie du contournement démocratique : les responsables politiques et militaires qui accroissent leur pouvoir au dépend des peuples voient leurs pratiques se retourner contre eux. Alors qu'il est courant d'affirmer que la démocratie nuit à la conduite des opérations militaires et les conduit au désastre, l'auteur démontre au contraire qu'à terme son déni conduit à la défaite. 

Pour comprendre les désastres stratégiques, il ne faut pas s'arrêter au caractère de l'aboutissement à court terme d'une guerre, défaite ou victoire. Ainsi la constitution d'un immense Empire espagnol, initié au départ par la Couronne finit par nuire à toutes la gestion d'un royaume dont les ressources et les investissements se trouvent trop excentrés par rapport à la métropole, même si les classes dirigeantes politique et économiques y trouvent leur profit. Cela rappelle le grand débat sur les colonies françaises, où Raymond CARTIER, entre autres, et d'autres avant lui, soutiennent pendant de longues années que l'existence d'un Empire français en Asie et en Afrique nuit aux intérêts généraux de la métropole. Les victoires incessantes des armées françaises sur les royaumes rencontrés dans ces continents aboutissent ainsi à un désastre proprement stratégique, où les ressources manquent pour la défense nationale pendant la colonisation, et  ce qui est plus apparent, pendant les guerres de décolonisation.  

 

 

Gérard CHALIAND, Miroir d'un désastre : chronique de la conquête espagnole d'Amérique, Paris, 1990. Carl Von CLAUSEWITZ, De la guerre, Paris, 1955. Eliot COHEN et John GOOCH, Military Misfortunes : The History of Failure in War, New York, 1990. John KEEGAN, Anatomie de la bataille, Paris, 1993. 

Arnaud BLIN et gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

STRATÉGUS

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6 mars 2018 2 06 /03 /mars /2018 09:54

     William Lloyd GARISSON est un abolitionniste non-violent et philanthrope américain, le leader le plus prestigieux dans ce domaine à son époque. Il est parmi les (nombreux) leaders américains des organisations pacifistes et non-violentes du XIXe siècle celui qui laisse le plus de traces dans l'histoire des Etats-Unis. Il prône une réforme morale et apolitique (entendre bipartisane) pour l'émancipation de tous les esclaves.

    Journaliste à Baltimore, puis à Boston, il est en contact avec les prédicateurs du Réveil Lyman Beecher en particulier. Il devient partisan d'une émancipation radicale des noirs : il considère qu'en bon chrétien, on ne peut accepter l'immoralité de l'esclavage. Fondateur de son propre journal, le Liberator, en 1831, dans lequel il milite pour la suppression immédiate de l'esclavage sans compensation pour les propriétaires, il contribue fortement à la création de The American Anti-Slavery Society, qu'il préside de 1843 à 1865, date à laquelle il arrête la publication du Liberator, le Président LINCOLN ayant proclamé l'Émancipation. Contre la plupart des abolitionnistes, qui prônent une émancipation graduelle des esclaves et leur retour en Afrique, il estime qu'ils ont les mêmes droits que les autres hommes libres, sur le sol américain. 

Pendant 30 ans, à coup d'articles et de pamphlets, il dénonce les abus et les injustices de l'esclavage, ma médiocrité et la mesquinerie de ses concitoyens, prônant une politique de non-violence, parfois en contradiction avec ses propres propos. En juillet 1854, le 4 très symbolique (date anniversaire de l'Indépendance américain, équivalent du 14 juillet français par l'importance des manifestations culturelles), il brûle un exemplaire de la Constitution en criant haut et fort qu'"Ainsi périt avec la tyrannie une longue série de compromis". Avec un discours très radical, il fait l'amalgame, qu'on peut considérer avec le recul du temps, comme prophétique, entre le combat anti-esclavagiste et celui des femmes pour leur émancipation. Son concurrent direct, Frederik DOUGLASS (1818-1895), né esclave, autodidacte, réussit à devenir l'une des figures marquantes de l'Abolitionnisme, éditeur et plus tard Consul des Etats-Unis. Dirigeant avec GARRISON la société pour l'abolition, il soutien contre ce dernier, de plus en plus ouvertement le droit des esclaves à se libérer par la violence. Ces différences entre GARRISON et DOUGLASS continuent jusqu'à la guerre de Sécession, malgré les efforts de leurs relations communes qui sont appelées à l'aide, comme Harriet BEECHER-STOWE, pour les réconcilier.

     Notamment avant la guerre de Sécession, c'est l'orateur et l'activiste le plus écouté et aussi le plus méprisé (pas par les mêmes...) dans le public des classe aisées des Etats-Unis. Si son combat, mené parfois dans beaucoup de tourments, pour l'abolition de l'esclavage en tant que tel est victorieux en fin de compte, il n'en est pas de même pour la ségrégation raciale. Beaucoup d'auteurs américains estiment que son oeuvre d'éducateur moral de l'opinion publique et de polémiste est la clé de voûte du grand mouvement historique qui permet le lien entre la Déclaration d'Indépendance et la Constitution des Etats-Unis, en ce qui concerne la citoyenneté et les droits civiques, mais les versions superficielles de l'histoire - comme celle qui se transmet malheureusement en Europe - romantiques et patriotiques, n'en retiennent généralement que l'aboutissement, soit le décret du XIIIe amendement d'Abraham LINCOLN en 1865. 

Son oeuvre est rapidement tombée dans l'oubli après la Guerre de Sécession, même si de son vivant, Anbraham LINCOLN, Victor HUGO et John Stuart MILL en font l'éloge. Henry David THOREAU s'en inspire et Léon TOLSTOÏ la situe en lien direct avec sa philosophie chrétienne. Martin Luther KING en est le continuateur en joignant l'agitation politique à la "vision" d'un idéal moral.

   Durant son combat, il s'efforce d'expliquer les ressorts et les modalités de la non-résistance, mais beaucoup d'abolitionnistes, et même collaborateur et lecteurs de son journal Le Liberator   ne comprennent pas le lien qu'il fait entre cette non-résistance et l'abolition de l'esclavage. A travers le journal bimensuel Le Non-Résistant, il tente de combler cela.  Avec lui, Edmund QUINCY (1808-1877), Henry CHAPMAN (décédé en 1842), de Henry Clarke WIRGHT, qui traite de l'incompatibilité entre la guerre et l'enseignement du Christ, et Charles WHIPPLE, publient un certain nombre d'écrits sur le rôle de la non-résistance, ainsi d'ailleurs qu'un pamphlet sur "les maux de la guerre révolutionnaire" (1839). Adin BALLOU donne à ce sujet plusieurs de ses développements. 

En choisissant de se cantonner aux principes moraux et en refusant de s'impliquer réellement dans le débat politique, William GARRISON se détache des abolitionnistes qui choisissent pour faire avancer la cause de l'abolition de l'esclavage de participer à la vie des deux grands partis Whig et Démocrate. Comme ni l'un ni l'autre de ces deux partis dominants ne sont pour l'abolition, nombreux choisissent de fonder un nouveau parti, le "Parti de la Liberté" en 1840. Alors que leur choix ne se situe pas du tout dans une problématique principalement morale, mais pratique, la plupart des abolitionnistes ne sont pas pris, comme William GARRISON, dans des difficultés de conciliation de la non-violence avec la lutte contre l'esclavage.

     Les détracteurs de la non-violence ne se font pas faute de mettre en avant ces difficultés, oubliant du même coup tous les fauteurs de guerre sans scrupules dans les deux camps, prenant l'esclavage comme prétexte à la guerre. Les tourments d'Abraham LINCOLN qui entre dans la guerre pratiquement à reculons, cherchant sans cesse des compromis pour éviter ce qui pourrait être la fin des Etats-Unis, sont moindres en comparaison, même si évidemment leur niveau de responsabilités est sans commune mesure...

Au moment de la crise du Kansas, il critique durement STEARNS et ceux qui se prononcent en faveur de la résistance armée contre les bandes armées provenant du Sud : quand ils se justifient en affirmant que leur violence ne frappe que des "bêtes sauvages", ils ont exactement la même argumentation que les esclavagistes, lesquels déshumanisent les Noirs pour pouvoir les priver de leur liberté ; dans tous les cas la trahison des principes évangéliques est claire, ceux-ci imposant d'"aimer" et non pas de "tuer" ses propres ennemis. Dans les années immédiatement postérieures, GARRISON condamne le fait que les abolitionnistes sont en train de "devenir de plus en plus belliqueux et tendent de plus en plus à répudier les principes de la paix" et à s'abandonner à l'"esprit de la violence", en s'engageant dans une "oeuvre sanguinaire" et en compromettant ainsi leur "pouvoir moral". Tout cela est inacceptable : "Bien que je déteste l'oppression exercée dans le Sud par le propriétaire d'esclaves, celui-ci est quand même un homme, pour moi sacré. Il est un homme, et il n'est pas permis de lui nuire ni par ma main ni par mon jugement." Par ailleurs : "Je ne crois pas que les armes de la liberté aient jamais été et puissent jamais être les armes du despotisme". Survient alors en octobre 1859, l'irruption en Virginie de John BROWN, fervent abolitionniste venu du nord et protagoniste d'une tentative vouée à l'échec de pousser les esclaves du Sud à l'insurrection. C'est le moment du virage dans l'évolution de GARRISON. Dans l'organe de presse du mouvement qu'il dirige (Liberator), après avoir jugé l'initiative de BROWN "mal conçue, sauvage et semble-t-il insensée (c'est vrai et d'ailleurs à plus d'un titre...), bien que désintéressée et bien intentionnée", il écrit : "Notre point de vue sur la guerre et sur l'effusion de sang, même pour la meilleure cause, est trop connue pour qu'il soit nécessaire de le répéter ici ; mais aucun de ceux pour qui la lutte révolutionnaire de 1776 est un objet de fierté n'osera refuser aux esclaves le droit de suivre l'exemple de nos pères."

Dans les Etats-Unis d'alors, peu de gens peuvent condamner le recours à la violence lors de cette révolution, mais cela n'empêche pas de rester lucide quant aux chances de réaliser la libération des esclaves par la violence. Mais l'opinion publique, enflammée par de nombreux écrits qui "montent en sauce" la pendaison de John BROWN, après laquelle les propriétaires du Sud exulte, car elle symbolise (et pourtant dans les faits la situation reste inchangée) le rétablissement de l'ordre. William GARRISON résiste de moins en moins à l'ambiance générale et à son habitude, use d'arguments religieux et moraux pour défendre alors les opprimés qui se dressent par la violence contre leurs oppresseurs. 

Malgré tout, dans la mesure où il est possible de s'orienter dans ce dédale d'arguments, de doutes, d'oscillations et de déchirements, des auteurs comme Domenico LOSURDO pense possible de résumer l'orientation qui en émerge : la non-résistance continue à être la plate-forme "sublime, voire divinement inspirée". Mais quelle attitude prendre face à l'éventualité d'une insurrection des esclaves (qui pourtant est très loin de débuter au Sud), entreprise de façon autonome? Même si oppresseurs et opprimés utilisent la même violence, quel choix opéré, au nom de quelles valeurs? Les opprimés en utilisant la violence, même si elle ne les aide guère à se libérer, n'opèrent-ils pas un progrès, malgré tout? Leur violence ne serait-elle pas l'instrument de la colère divine contre tant d'injustices? 

Après l'attaque de Fort Sunter, GARRISON semble ne plus avoir de doutes. La vague d'indignation patriotique et de fureur guerrière,provoqué par le bombardement du fort par les troupes du Sud, voit l'entière participation de l'ex-théoricien de la non-résistance, qui ne cache pas sa joie devant l'effervescence collective. Le langage évangélique prend des accents d'Ancien Testament. Les abolitionnistes avaient prévenu longuement et longtemps les esclavagistes : le Dieu vengeur s'exprime maintenant. Dans cette perspective, même les éventuelles violations du droit dans la guerre (respect des prisonniers et des populations civiles), semblent trouver une justification ou une consécration théologique. 

En fait, le parcours du leader du mouvement engagé dans la cause de l'abolition de l'esclavage et de la non-résistance renvoie au tournant d'une génération entière. Des romans (La Case de l'Oncle Tom), des figures exemplaires documentées sur tout le Nord (Nat TURNER, l'esclave rebelle le plus célèbre des Etats-Unis). Alors que le sort des esclaves, dans un Nord qui n'en compte pas autant qu'au Sud et dans des secteurs d'activités non stratégiques économiquement, laissait auparavant l'opinion publique proche de l'indifférence, le bouillonnement intellectuel, journalistique, littéraire, et partant politique qui fait de l'esclavage l'élément emblématique (et souvent le prétexte) de l'opposition entre le Nord et le Sud, ne peut qu'enthousiasmer les militants de longue date qui avaient l'impression de prêcher auparavant dans le désert. Cela n'empêche pas, avec le temps, de considérer deux choses importantes. Une argumentation uniquement morale et religieuse, le peu d'intérêt apporté par les abolitionniste à l'analyse économique et politique, est finalement assez vulnérable à l'air deux temps ; une analyse est nécessaire pour éradiquer l'esclavage et l'empêcher de se transformer après son abolition juridique en ségrégation. Il est très dommage précisément qu'après l'abolition de lois esclavagistes les abolitionnistes ait considéré que leur combat était terminé, à l'image de GARRISON arrêtant la publication de son journal à la proclamation d'Abraham LINCOLN ; plus tard, mais assez tard, une autre génération de militants lutte contre la ségrégation, le temps que au nom de la réconciliation entre le Nord et le Sud après la première guerre moderne sanglante de l'Histoire, on panse des blessures que beaucoup ne veulent pas rouvrir en remettant sur la place publique les injustices qui perdurent contre les Noirs, dont beaucoup à cause de la guerre de Sécession, voient leur situation matérielle s'aggraver notablement. 

 

William GARRISON, Adress at Park Street Church, Boston, July 4, 1829 (Premier discours anti-esclavagiste) ; The Liberator, 1831-1865, tous les numéros sont disponibles en format pdf à htpp://fair-use.org/the-liberator). De nombreux écrits sont disponibles à https://archive.org. Un texte est en version française : Déclaration de sentiments, disponible à Wikisource. 

W. P & F. GARRISON & F.J. GARRISON, William Garrison, The Story of His Life Told by His Children, Fisher, Londres, 4 volumes. 

Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delga, 2015. 

 

 

 

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4 mars 2018 7 04 /03 /mars /2018 07:06

     Charles Thomas STEARNS est un politicien et pacifiste américain, membre du Conseil Territorial du Minnesota de 1849 à 1858. Membre important de la ville de Saint Cloud, il contribue à la formation du Comté de Stearns en 1855. 

   Une des figures les plus rigoureuses du mouvement non-violent et abolitionniste, il s'est refusé en 1840 de participer à la milice et à payer l'amende imposée pour avoir "fui ses obligations". Il est emprisonné pour cela, ce qui ne l'empêche pas d'avoir ensuite une conséquente carrière politique. Pourtant, contrairement à d'autres représentants du mouvement, eux aussi impliqués à un titre ou à un autre dans la vie politique du territoire, plus dociles ou plus pragmatiques, il considère comme inadmissible le recours non seulement à la violence proprement dite mais aussi à la "force physique non blessante" utilisée pour bloquer un délinquant.

En septembre 1855, malgré les événements (notamment la promulgation de la Fugitive Slave Law) et la division du mouvement pacifiste, il est encore confiant : "L'option de la résistance et le refus d'obéir au diable sont toujours praticables : les adeptes de la non-violence peuvent-ils assister sans réagir à l'expansion de l'esclavage et aux blessures voire à la mort de tous ceux qui essaient de s'opposer?" En décembre de la même année, il déclare : "Je ne participe pas aux préparatifs de guerre, mais je crains, si une lutte devait éclater de na pas être capable de rester de côté et de voir mes hommes tués, sans prendre un fusil ni appuyer sur la gâchette." C'est ce qui arrive.

Au début de l'année 1856, STEARNS franchit le Rubicon, mais il essaie encore, de façon aventureuse, de concilier la profession de foi non-violente avec sa participation à la lutte armée. Après avoir affirmé ne plus réussir à assister inerte aux assassinats des abolitionnistes, perpétrés de sans-froid au Kansas par les esclavagistes, il poursuit son argumentation ainsi : "La non-résistance interdit non seulement d'effacer la vie d'un être humain. Mais Dieu ne faisait pas référence à ces démons : ceux-ci sont l'engeance de Satan, et doivent être tués comme on tue des lions et des tigres. J'ai toujours dit que je tuerais une bête sauvage. Si je tue ces êtres infernaux qui viennent du Missouri, ce sera sur la base du même principe (...) Je ne devrais pas le faire s'ils étaient des ennemis ordinaires. Mais ces hommes ne sont pas des hommes, mais des bêtes sauvages (...) Comme toujours, j'aime tous les hommes, mais ces fous et brigands à la fois et, déplus, ivrognes, ne sont pas des hommes." (ZIEGLER) 

C'est dire l'ambiance qui règne à cette époque, si un homme qui se dit non-violent et pacifiste écrit cela... C'est que se mêlent de plus en plus aux hommes de mains des propriétaires des esclaves en fuite, de véritables bandits qui profitent de la situation de désordre qui règne de plus en plus aux frontières des Etats du Sud et du Nord.

    Pour STEARNS, il n'y a pas de contradiction entre le principe de l'inviolabilité absolue de la vie humaine et sa décision de combattre les armes à la mains les esclavagistes - du coup démonisés - du fait qu'on ne peut réellement les subsumer dans la catégorie d'homme : ce sont des bêtes ou des démons. La cohérence formelle est sauve : en procédant à la déshumanisation de l'ennemi, STEARNS ne semble même pas soupçonner que des mots d'ordre analogues à ceux qu'il lance ont produits les massacres des Indiens! (LOSURDO)

   

   Charles STEARNS est l'auteur de nombreux ouvrages : Principles of Religion and Morality ; The Fugitive Slave Law  of the United States, shown to be unconstitutional, impolitic and diabolical ; The Way of the Abolish Slavery, Facts in the Life of General Taylor, the Cuba blood-hound importer, the extensive slave-holder, and the hero of the Mexican War ; Report of the Case of Charles Sterns against J.W. Ripley, in the Circuit Court of the United States, at Boston, November Term, 1850, for Malicious Prosecution : His Honor Judge Sprague, Presiding ; The Black Man of the South, and the Rebels : Or, the Characteristics of the Former, and the Recent Outrages of the Later... Tous réédités en anglais entre 1969 et 2010, mais aucun n'est traduit en Français...

 

Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delga, 2015. V.H. ZIEGLER, The Advocates of Peace in Antebellum America, Indiana University Press, 1992.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vraiment pénible ce correcteur orthographique imposé par over-blog!

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3 mars 2018 6 03 /03 /mars /2018 08:39

  Hans DELBRÜCK est un historien militaire et un homme politique allemand. Ses écrits concernent principalement l'histoire de l'art de la guerre.

Son Histoire de l'art de la guerre en quatre volumes), dont la troisième édition parait en 1920 est précédé ou suivi de plusieurs ouvrages, l'un centré sur les Perses et les Burgondes (1887), un autre sur la stratégie de PÉRICLÉS comparée à celle de FREDERIC LE GRAND (1890), ou un autre encore sur la vie de Neithardt von GNEISENEAU (1894). 

Formé à l'université de Heidelberg et de Bonn, il participe comme soldat à la guerre franco-prusse de 1870-1871. Tuteur du Prince Waldemar de Prusse de 1868 à 1879, il sert au Reichstag de 1882 à 1883 (il est membre du Reichstage allemand ensuite de 1884 à 1890). Il est membre du Parti conservateur libre.

Devenu professeur d'histoire moderne à l'université de Berlin en 1885, il se consacre alors à l'histoire de l'art militaire. 

Pendant la Première Guerre Monsiale, il reste pessimiste sur les chances de l'empire allemand de l'emporter. Membre de la délégation allemande durant la Conférence du Traité de Versailles, il tente en vain d'éviter à l'Allemagne de supporter tout le poids financier imposé par les Alliés. 

 

Un des tous premiers historiens militaires universitaires

     Hans BELBRUCK est le premier grand spécialiste d'histoire militaire formé dans les universités. Son approche inédite bouleverse les méthodes de recherche antérieures dans une discipline dont il est quasiment le fondateur. Il mène de front une carrière d'historien à l'université de Berlin et une carrière d'éditorialiste à la revue politique Preussische Jahrbücher. C'est par le biais de ces deux activités qu'il devient l'un des intellectuels les plus renommés de son époque en Allemagne. Il fréquente entre autres Max WEBER et Friedrich MEINECKE. Doté d'un esprit indépendant et novateur, DELBRUCK devient l'une des figures les plus controversées de cette période. En effet, les militaires voient d'un mauvais oeil l'arrivée d'un civil dans un domaine qu'ils croient réservés aux seuls professionnels, et les universitaires acceptent mal qu'un historien puisse s'adonner au journalisme. Ses commentaires politiques, qui couvrent la période 1871-1918 ainsi que l'après-guerre, lui valent beaucoup d'inimités, surtout au sein de l'état-major allemand qu'il ne se prive pas de critiquer.

Véritable pionnier, il impose, non sans mal, l'histoire militaire comme discipline universitaires à part entière. Son ouvrage monumental, L'Histoire de l'art de la guerre, reste inégalé non seulement par l'étendue du champ historique qu'il recouvre mais surtout par l'innovation scientifique qui préfigure son analyse historique. DELBRUCK se veut à la pointe de sa discipline et applique une méthode de travail qui lui permet de procéder à une analyse historique extrêmement précise. Il en tire des enseignements qu'il peut appliquer à différentes situations à travers l'espace et le temps. Il remet notamment en question certains faits historiques concernant les grandes batailles. C'est grâce à l'apport de données scientifiques modernes sur la guerre contemporaine et la géographie physique et humaine qu'il peut regarder d'un oeil neuf les conflits du passé et détruire certaines légendes. ll y ajoute une typologie des guerres, des stratégies et des tactiques qui lui permet d'effectuer des analyses comparatives de conflits ayant eu lieu à des époques différentes. A cette méthode, il donne le nom de Sachkritik. Cette approche produit des résultats révolutionnaires, en particulier pour ce qui concerne la taille des armées engagées dans divers conflits antiques (en les réduisant parfois de façon drastique).

Cette nouvelle vision de l'histoire de la guerre l'amène à extrapoler de cette vaste étude historique quelques conclusions importantes en matière de stratégie, conclusions théoriques que le commentateur politique sait appliquer à sa critique des événements contemporains. Ces conclusions se situent à trois niveaux : politique, stratégique et tactique. Lecteur attentif de CLAUSEWITZ, il met en relief les rapports interdépendants entre la politique et la stratégie. Contrairement aux militaires allemands de l'époque qui ne voient en CLAUSEWITZ qu'un théoricien de la guerre à "caractère absolu" et qui veulent dégager le phénomène guerrier de l'emprise de la politique, DELBRUCK est convaincu que la relation ente politique et stratégie est l'élément clé qui définit le débat sur la guerre. Pour comprendre la guerre, pense-t-il, l'historien doit la replacer dans son contexte social et politique, contexte qui détermine les choix stratégiques des protagonistes. En procédant ainsi, il se distancie de l'approche populaire à son époque, qui veut comprendre la guerre comme un phénomène unique fonctionnant suivant ses propres lois.

Sur le plan stratégique, il voit se dessiner au cours des siècles deux types distincts de conflits. Le premier type est guidé par une stratégie d'anéantissement, le seconde est défini selon la stratégie de l'usure. la première stratégie se distingue de la seconde en ce qu'elle n'a qu'un "pôle", la bataille, alors que la seconde en a deux, la bataille et le mouvement. La stratégie de l'usure, ou stratégie bipolaire, a pour objet d'affaiblir l'ennemi progressivement, à l'aide de manoeuvres dont le but n'est pas de détruire physiquement l'adversaire mais plutôt de le pousser à bout afin de le placer dans une position d'infériorité lorsqu'il va négocier la paix.La stratégie d'anéantissement a pour objet de concentrer ses forces sur une attaque rapide et puissante, dont l'aboutissement est la destruction des forces ennemies; DELBRUCK caractérise la stratégie napoléonienne, tout comme celle d'ALEXANDRE ou de CÉSAR, comme une stratégie d'anéantissement, alors qu'il perçoit la stratégie de FREDERIC LE GRAND comme l'exemple type de la stratégie bipolaire. Critiqué par l'état-major allemand sur la validité de cette dichotomie stratégique, il persiste dans ses convictions en démontrant que CLAUSEWITZ lui-même avait tenté de développer cette théorie peu avant sa mort.

Au niveau tactique, il est persuadé que les formations constituent le secret de la supériorité militaire. C'est grâce à l'évolution des unités tactiques que Rome a pu assurer sa supériorité en passant de la phalange grecque à des formations plus complexes et mieux disciplinées. Le renouveau de ce type de formation dès la fin du XVe siècle, qui voit son apogée avec NAPOLÉON, marque l'histoire militaire contemporaine. En ce sens, DELBRUCK revient aux propos de MACHIAVEL qui envisage au début du XVIe siècle, le retour des unités tactiques romaines dans un avenir proche et insiste sur la supériorité du fantassin par rapport au cavalier. Il voit un lieu direct ente la force de l'Etat et celle de ses unités tactiques dont la structure dépend avant tout de la discipline de troupes organisées autour d'une infanterie qui domine les forces armées. Il attribue plus d'importance à la réapparition de ces unités tactiques qu'à l'avènement des armes à feu dans ce qu'il perçoit comme la révolution stratégique de l'ère moderne. (BLIN et CHALIAND)

 

Politique et guerre

   Nulle part, fait observer Gordon GRAIG, dans son Histoire de l'art de la guerre, DELBRUCK n'entreprend une analyse générale de la relation entre la politique et la guerre. Mais en passant d'une époque historique à l'autre, il ajuste le purement militaire à son contexte général, en illustrant le rapport étroit entre les institutions politiques et militaires et en montrant comment les changements survenus dans un domaine se répercutent nécessairement dans l'autre. Il fait observer que le Gevierthaufe est l'expression militaire de l'organisation villageoise des tribus germaniques et il montre comment la dissolution de la vie communale germanique conduit à la disparition du Gevierthaufe en tant qu'unité tactique. Il explique comment la fusion des éléments aristocratiques et démocratiques des divers cantons et l'union de la noblesse urbaine avec les masses paysannes permettent la victoire des Suisses du XVe siècle. Il montre de quelle manière, à l'époque de la Révolution française, le facteur politique, en l'occurence "l'idée nouvelle de défense de la patrie, inspira à la masse (des soldats) une volonté tellement bonifiée qu'il fut possible d'élaborer une nouvelle tactique...".

Avant même l'poque de DELBRUCK, on considère comme une évidence que la politique et la guerre sont étroitement liées. Mais c'est une évidence qu'il faut étudier sous tous les angles et illustrer par des événements réels. Le service que rend DELBRUCK aux théoriciens militaires réside dans la manière systématique dont il illustre cette corrélation des facteurs politiques et militaires à toutes les époques.

Si les études de DELBRUCK gênent si considérablement l'establishment militaire, ce n'est pas parce qu'il ignore ces liens entre politique et guerre. Mais c'est tout simplement, qu'en n'en faisant pas état, les militaires militaires allemands facilitent leur entreprise hégémonique dans la sphère politique et partant dans la société toute entière. Si dans l'Empire prusse, cette hégémonie n'est que très imparfaite, elle devient une réalité indépassable dans l'Empire allemand qui suit.

 

Hans DELBRUCK, History of the Art of War within the Framework of Political History, Greenwood Press, 1975-1985. Traduit par Catherine Ter SARKISSIAN, on trouve un extrait de son livre dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. Tous ses ouvrages sont en langue allemande et apparemment pas traduits en Français.

Arden BUCHOLZ, Hans Delbruck and the German Military Establishment, Iowa City, 1985. Gordon GRAIG, Hans Delbruck, l'historien militaire, dans Les Maitres de la stratégie, Sous la direction de E.M. EARLE, Berger Levraut, 1980. 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

 

 

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