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2 mars 2018 5 02 /03 /mars /2018 09:47

      La philosophie analytique, issue au XXe siècle de l'empirisme et du pragmatisme traditionnels, et plus près de l'empirisme logique et des travaux de Georges MOORE (1873-1958) et de Bertrand RUSSEL (1872-1970) retouche l'esthétique qu'au début des années 1950. Les idées de Ludwig WITTGENSTEIN (1889-1951) relatives à l'analyse du langage ordinaire, publiées à titre posthume dans Les investigations philosophique de 1953, permettent d'aborder dans le cadre de la philosophie analytique les problématiques esthétiques. Sa théorie des jeux de langage est fructueuse et mieux adaptée que les autres approches philosophiques analytiques au langage esthétique

"Telle que l'abordait cette jeune esthétique analytique, explique Danielle LORIES, la question qui servira ici de fil conducteur, celle de la définition de l'art, engageait des décisions relatives à certains objets, dont on pouvait se demander s'il convenait ou non de leur reconnaitre le statut d'art. Un trait remarquable de l'esthétique analytique fut dès lors et demeura ensuite son attention aux créations contemporaines les plus déroutantes. Elle se mit dès le début et essentiellement à l'écoute de l'art de son temps. En posant la question : "qu'est-ce que l'art? peut-on le définir?", ce courant s'est efforcé de relever le défi que lance toujours au théoricien l'art contemporain."

Pour Danielle LORIES, l'attention à l'influence de Ludwig WITTGENSTEIN aide à comprendre la succession des différentes attitudes à l'égard de la définition de l'art dans les deux décennies 1950-1960. Les premiers développements analytiques sur la question tendent à conclure à une impossibilité théorique de la philosophie face à l'art contemporain. Mais sans doute en partie pour asseoir les assises théoriques et l'influence pratique de la philosophie analytique, plusieurs auteurs tentent d'aller plus loin que ce qu'en dit Morris WEITZ (né en 1916), dans Le rôle de la théorie en esthétique (publié en 1956). Ainsi George DICKIE (né en 1926) élabore une théorie institutionnelle de l'art dans un livre Art and Aesthetic. An Institutionnel Analysis, publié en 1974. Auquel répondent plus tard dans des variantes théoriques opposées ou plus nuancées Arthur DANTO (né en 1924), Nelson GOODMAN, John DEWEY, Jerome STOLNITZ, Monroe BEARDSLEY....

      L'esthétique analytique se caractérise en fin de compte par un rejet initial de la question du beau au profit de la question de l'art lui-même, qui n'a pas besoin d'être beau pour exister et être reconnu comme tel. Les esthéticiens analytiques réfléchissent en ce sens sur ce qui fait qu'une oeuvre est une oeuvre d'art, par opposition à d'autres objets du monde qui ne sont pas de l'art, sur la question de l'ontologie de l'oeuvre d'art. En France, les philosophes et sémioticiens Paul RICOEUR et Gérard GENETTE discutent des analyses de Nelson GOODMAN dans leurs oeuvres. Jean-Pierre COMETTI, Jacques MORIZOT et Roger POUIVET popularisent en France l'esthétique analytique surtout de langue anglaise et produit des travaux au sein de ce courant philosophique, même si dans différents dictionnaires d'esthétique on en parle relativement peu. A eux trois, ils ont fondé en 2003 la Revue francophone d'esthétique.

L'esthétique analytique dialogue constamment avec les oeuvres d'avant-garde de l'art contemporain, notamment avec celle de DUCHAMP et de WARHOL. L'éventail des discussions est très large et touche pratiquement tous les arts, de la musique à l'architecture.

   De même que WITTGENSTEIN propose à plusieurs reprises une théorie des couleurs qui ne soit ni physique, ni psychologique, ni physiologique, ses continuateurs et parfois contradicteurs  insistent sur des aspects symboliques et par extension sociaux - sans pour autant reprendre les thèmes de l'école de Francfort. L'idée poursuivie est qu'il y a dans nos termes de couleurs et dans la manière dont nous les utilisons des régularités que nous pouvons mettre à jour de façon purement conceptuelle. Ainsi l'opposition entre les couleurs primaires vert et rouge semble être d'un autre statut que la simple différence entre le vert et le bleu ; ou encore : l'impossibilité d'avoir un médium transparent et blanc qui ne soit pas laiteux contraste avec la possibilité d'un médium coloré et transparent. WITTGENSTEIN tente de rassembler ces distinctions conceptuelles d'abord de façon systématique (dans les Remarques philosophiques, traduit chez Gallimard en 1975), puis en analysant au cas par cas la grammaire de nos différents concepts de couleur (dans les Remarques sur les couleurs, traduit par Gérard GRANEL, TER, 1994). Ses continuateurs, comme les artistes qui se réclament de ce courant ont en commun de refuser la théorisation et la recherche du beau comme idée ou norme, pour poser à la place une définition de l'art comme fonction symbolique toujours à décrypter à partir de l'oeuvre elle-même et de son langage propre, sans lui appliquer une essence à priori. L'esthétique analytique s'oppose donc à de nombreuses philosophies de l'art qui la précède, celles de PLATON, d'ARISTOTE, PLOTIN, FICIN, et celles qui s'en inspirent. Ce décryptage s'opère souvent à partir d'une description de l'oeuvre d'art. 

 

Christiane CHAUVIRÉ et Jérôme SACKUR, Wittgenstein, dans Le Vocabulaire des philosophes, tome 4, ellipses, 2002. Danielle LORIES, La philosophie analytique face à l'art contemporain, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'Atelier d'esthétique, de boeck, 2014.

 

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1 mars 2018 4 01 /03 /mars /2018 10:26

       Les dilemmes politiques et moraux qui traversent les associations pacifistes aux Etats-Unis, très ouvertes sur les conflits internationaux, reviennent sous une forme aigüe, après la vague des révolutions de 1848 en Europe, à propos de la révolte des Cipayes en Inde. Des intellectuels comme TOCQUEVILLE s'indignent des horreurs des insurgés et appuient la "nécessité de rétablir l'ordre".

La majorité des membres de l'American Peace Society argumente ainsi : même si la domination de l'Angleterre en Inde a une origine illégitime, les gouvernants ont en tout cas l'obligation de maintenir l'ordre et de le faire respecter. Les insurgés ont le tort d'avoir recours à la violence, de violer les normes légales en vigueur, d'être en dernière analyse des hors-la-loi et des criminels. Il ne s'agit donc pas d'une guerre mais d'un affrontement entre déliquance criminelle et forces de l'ordre. Le soutien à c es dernières ne compromet pas la cause pacifiste, la cause d'un mouvement né du devoir de combattre les guerres proprement dite, les conflits armés entre les Etats. On retrouve souvent ce genre d'argumentation tout le long du XIXe siècle et pas seulement aux Etats-Unis. La majorité des pacifistes d'alors concentre ses attaques sur la rébellion violente des opprimés, sans même formuler de critiques sur les modalités (brutales) de rétablissement de l'ordre. Il faudra un certain temps pour la mouvance pacifiste et non-violente pour analyser les violences structurelles sociales et politiques, et ne pas s'en tenir aux expressions de la violence physique, notamment d'ailleurs sous l'influence de la mouvance marxiste et socialiste. 

Par contre, en ce qui concerne les réactions pour l'instant à la révolte des Cipayes, la société soeur constituée en Angleterre, la London Peace Society ne se reconnait pas dans l'attitude de l'American Peace Society. Elle se dissocie de celle-ci et n'hésite pas à parler de guerre à propos du conflit en Inde. Les attitudes diffèrent énormément selon que l'on a affaire à une organisation dans un milieu encore global rural et marchand ou à une organisation en pleine société industrielle, habituée à côtoyer des mouvements socialistes ou même marxistes avant la lettre et obligée de réfléchir aux conflits d'une autre manière. La Société de paix anglaise condamne la violence, y compris du gouvernement anglais, et dénonce en premier lieu la "cupidité démesurée et l'ambition" de la puissance coloniale, ses "honteuses agressions", sa prétention de "gouverner l'Inde par l'épée" et la "dégradation de 150 millions de personnes". On trouve là des thèmes proches de ceux plus tard des syndicats britanniques dans leur attitude face au boycott du commerce anglo-indien par le mouvement non-violent de GANDHI. 

Si une fraction du mouvement pacifiste refuse de subsumer sous la catégorie de violence la répression de la révolte, l'autre fraction méprise le recours à ce subterfuge ; mais alors qu'elle déclare condamner les diverses formes de violence déployées par chacun des parties en lutte, la London Peace Society finit en réalité par procéder à une hiérarchisation et par désigner en premier lieu la violence colonisatrice. L'attitude de Karl MARX face à la "catastrophe" n'est pas très éloignée. S'il reconnait que les insurgés se sont rendus responsables d'actes horribles, il se moque cependant de l'indignation morale à sens unique à laquelle s'abandonnent les chantres du colonialisme et de la civilisation occidentale supérieure. 

Même si les débats se mènent parfois de manière parallèle dans le mouvement ouvrier et socialiste et chez les pacifistes qui appartiennent souvent à la classe aisée, il existe des correspondances qui ne doivent rien au hasard dans les arguments utilisés dans l'un et chez l'autre.

Dans le mouvement pacifiste, à cette première crise qui se développe sur les deux rives de l'Atlantique, s'ajoute une seconde qui s'aggrave au fur et à mesure qu'on s'approche de la guerre de Sécession. 

      Si Domenico LOSURDO date de 1850, au lancement de la Fugitive Slave Law qui permet aux propriétaires du Sud de récupérer des esclaves réfugiés au Nord et qui comporte pour les Noirs libres le risque d'être réduits en esclavage après avoir été désignés comme esclaves en fuite, cette seconde crise, elle couve depuis un certain temps déjà car l'abolition de l'esclavage constitue très tôt une perspective partagée par beaucoup, et pas seulement au sein de la mouvance pacifique, et suscite de nombreux débats. Bien avant 1850,  les adeptes même de la non-résistance poussent les esclaves à la désobéissance pacifique à l'égard d'une loi injuste et tyronnique, en leur conseillant donc la fuite, et de nombreux Blancs et Noirs participent à l'alimentation de filières d'évasion. En face des dangers accrus créés par cette nouvelle loi, qui est elle-même un compromis (acceptation pour que de nouveaux États entrant dans l'Union choisissent la prohibition de l'esclavage sur leur territoire en échange du "respect" du droit de propriété), quel comportement faut-il suggérer désormais aux esclaves? Avec l'entrée en vigueur de la nouvelle loi, leur unique espoir réside dans une course prolongée jusqu'au Canada. Mais pour rejoindre la terre promise de la liberté, les esclaves doivent se soustraire, avec l'appui actif des abolitionnistes, à la poursuite des forces de l'ordre (et des chasseurs de primes) décidées à faire respecter la loi et à les capturer. Le principe de non-résistance risque alors de tomber en crise, comme le confirment les affrontements qui ont souvent lieu au cours des battues organisées pour récupérer le bétail humain fuyant ses "légitimes" propriétaires. N'oublions pas que les territoires le long de la côte Est sont encore étroits. Pour éviter le glissement dans la violence, faut-il changer de ligne de conduite et inviter les esclaves en fuite à se livrer docilement aux forces de l'ordre et donc au pouvoir absolu et à la vengeance de leurs patrons? Dans ce deuxième cas les abolitionnistes chrétiens arrivent à garder leur cohérence non-violente, mais en collaborant indirectement à la violence de l'esclavagisation  et en imposant aux esclaves en fuite une sorte d'obligation au martyre. 

On conçoit bien le caractère rageur du débat qui se développe alors, d'autant que l'affrontement, qui devient endémique, entre partisans et adversaires de l'institution de l'esclavage, à l'intérieur même parfois des États esclavagistes, tourne quasiment à la guerre civile. Au Kansas en 1854, deux gouvernements opposés et deux fractions armées s'opposent. Pendant longtemps, les leaders des mouvements pacifiques se bercent d'illusion sur une extinction progressive de l'esclavage confiné au Sud. En fait, dépassant ce débat, des hommes et des femmes, prenant conscience des réalités tragiques, s'engagent de plus en plus en faveur de la fuite des esclaves. Formés souvent en lisant la presse publiée par un mouvement qui est depuis des décennies à l'avant-garde du mouvement abolitionniste en général, ils s'engagent bien davantage. Car derrière eux se dessinent une opinion publique anti-esclavagiste qui exerce une pression de plus en plus forte sur l'élite politique, sans compter qu'en son sein, des voix soutiennent déjà ce mouvement. Le compromis de 1850 n'a contenté enfaite ni les uns ni les autres, d'autant que les dissensions entre Etats du Sud et Etats du Nord ne concernent pas seulement l'esclavage. Toute une série de contentieux politiques, commerciaux et juridiques s'amalgame jusqu'à ce que pour beaucoup cette question de l'esclavage ne constituent qu'un prétexte. Dans un contexte de méfiance entre États qui remontent aux treize colonies anglaises, cette question est de plus en plus mise en évidence , et même en sauce, pour stigmatiser moralement les concurrents transformés de plus en plus en adversaires... Certains leaders pacifistes, comme Charles STEARNS, choisissent d'ailleurs la confrontation même si leurs convictions de non-résistants peuvent en souffrir. 

     Lorsqu'interviennent la proclamation de la sécession en cascade des Etats du Sud et la formation dans la foulée d'une Confédération esclavagiste, les termes du choix qui s'impose s'avèrent plus claires : relever le gant du défi lancé par les propriétaires d'esclaves et faire plier par la force leur rébellion ; ou bien subir la pérennisation de la violence implicite dans l'institution de l'esclavage. 

Au début, l'American Peace Society semble favorable à une séparation non-violente entre les deux parties de l'Union. D'aucuns voient même dans cette perspective un tournant dans l'histoire universelle, une étape importante vers la réalisation de la paix perpétuelle. Par exemple George BECKWITH, dans l'American Advocate of Peace, écrit qu'on a là l'occasion de démontrer que l'on peut toujours éviter la guerre. Le pays (Etats-Unis) qui a donné l'exemple d'une organisation politique fondée sur le self-government et la démocratie (en laissant de côté le sort réservé aux Indiens et aux Noirs) peut "déployer devant les nations étonnées une leçon nouvelle et plus sublime : une nation peut être démembrées et révolutionnée sans verser de sang". Ces écrivains tombent évidemment de haut quand la guerre de Sécession se profile, mais cela ne veut pas dire pour autant qu'il n'existe pas dans l'histoire de séparation sans guerre, témoin l'exemple récent de la séparation de la Tchécoslovaquie en République Tchèque et en Slovaquie, même si par ailleurs, il n'est pas sûr que le bilan de cette séparation soit positif. L'exemple aussi de l'autonomisation de plus en plus grande des régions en Europe, s'il n'est pas une séparation, est tout de même une démonstration que l'on peut répartir autrement des pouvoirs politiques, économiques et sociaux sans violence... Mais dans le cas présent, qui se renouvelle parfois pour d'autres endroits (dans la fédération de Russie par exemple) ou d'autres temps, et qui montre qu'on est loin de l'exemplarité souhaitée par certains leaders non-violents, il y a comme une certaine myopie dans l'analyse des situations. C'est surtout après Fort Sumter (voir l'histoire de la guerre de Sécession), quand la Confédération met le feu aux poudres en attaquant militairement, la possibilité d'une issue pacifique est presque définitivement compromise. Certains, ayant pris acte qu'il n'y a alors plus de place pour la profession de foi non-violente dans le débat public, ni au Sud ni au nord, s'enfuient à Londres. Mais cette fuite du pays et des responsabilités de chacun n'est pas universelle. Malgré de persistantes polémiques et des accusations de trahison, l'American Peace Society prend en grande majorité position en faveur de la politique d'Abraham LINCOLN, d'autant que cette politique est réellement longtemps une politique de recherche du compromis. 

Dans ce cas aussi, pour justifier son choix, alors qu'il n'avait probablement pas à le faire, le mouvement engagé à défendre la cause de la non-violence a recours à la stratégie argumentative déjà vue à l'occasion de la répression de la révolte des Cipayes : il ne s'shot pas d'une guerre mais d'une rébellion criminelle et de sa juste répression. Les soldats du Nord sont en définitive au service de l'ordre public. Mais cette position tient difficilement dans le débat public : cette "opération de police" prend une allure jamais vue ; il s'agit d'une véritable guerre civile avec des batailles dont l'ampleur préfigure ce qui se passe ensuite en Europe durant la Première Guerre Mondiale. Cet état des faits provoque dans la mouvance des organisations pacifistes, mais aussi très largement dans l'opinion publique, tant sur les contemporains de la guerre civile que sur leurs historiens immédiatement après la défaite du Sud, des évolutions tourmentées, comme par exemple du leader le plus prestigieux du mouvement abolitionniste et non-violence, William L. GARRISON. 

 

Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delga, 2015.

 

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28 février 2018 3 28 /02 /février /2018 13:17

     David Low DODGE, fermier, instituteur puis commerçant en marchandises non périssables dans le Connecticut aux Etats-Unis, pacifiste et non-violent américain, participe à la création de la New York Peace Society avant de fonder la New York Bible Society et la New YorkTract Society. Il est considéré comme l'auteur en 1812, en pleine guerre anglo-américaine, du premier manifeste publié du mouvement non-violent naissant : War Inconsistant with the Religion of Jesus Christ.

      Avant cela, il publie en 1809 un autre pamphlet sur le futilité de la guerre. The Mediator's Kingdom not of this World, suivit par bien d'autres. DODGE est le président de la New York Peace Society fondée en 1815. C'est le premier dans le monde (anglophone au moins) - quatre mois avant l'association de Noah WORCESTER (Massachusetts Peace Society et un an avant l'English Peace Society - à créer ainsi une organisation pacifiste à vocation politique, précurseur de la New National Society de 1829 à la formation de laquelle il participe également. Il est président et membre de cette Society jusqu'à sa mort. 

      Alors qu'il ne bénéficie que d'une maigre instruction, il lit à fond (en possède à la fois la lettre et l'esprit) les quelques livres à sa disposition, une Bible, quelques livres de géographie et d'histoire. Dans un environnement parental de forte religiosité, il acquiert un véritable sens de la théologie et de la logique. Doté de facultés pédagogiques certaines, il quitte la ferme pour des écoles où il enseigne, comme on enseignait à l'époque, c'est-à-dire suivant une pédagogie collective et avec peu de moyens, centré sur la lecture et l'écriture... et la Bible. C'est contraint par des obligations familiales - mauvaise santé de plusieurs membres de sa famille - qu'il se voit contraint d'exercer plusieurs petits métiers dans le commerce, jusqu'à être sollicité pour diriger quelques petites entreprises. Doté d'un réel sens commercial, ses affaires deviennent florissantes et il utilise sa richesse pour militer en politique, fréquentant plusieurs politiciens du Congrès local. Il parvient à tisser un réseau de relations tel qu'il trouve facilement les financements aux associations pacifistes qu'il crée. Que ce soit dans ses affaires politiques ou dans ses entreprises politiques, il sait s'entourer de véritables associés qui pensent dans le même sens que lui : ferveur religieuse et pacifisme vont de pair pour une grande partie de ses amis.

Il faut se représenter l'époque : tout est à faire et presque et les multiples pionniers dans tous les domaines s'activent, quel que soit leur niveau d'instruction ou d'éducation. Et parmi ces pionniers, David Low DODGE, sa famille et ses amis, sont particulièrement actifs, consacrant leurs ressources à la cause qui leur est chère. Les prières, prêches, tracts, sermons, toutes les occasions sont bonnes pour promouvoir la cause pacifiste. 

Le succès des entreprises commerciales créées, gérées et transmises par David Low DODGE est tel qu'elles figurent longtemps parmi les entreprises les plus importantes de la région (commerce extérieur), à l'image des Quakers qui font commerce de leurs célèbres céréales. Et les fils, petits-fils... poursuivent dans le même esprit, s'attirant de généreux donateurs (Carnegie par exemple) pour financer des centres ou maisons pour la paix. 

 

David Low DODGE, The Mediator's Kingdom do not of This World, 1809 ; War Inconsistent with the Religion of Jesus Christ, 1812. Les deux textes sont disponibles (non traduits en Français) en format Kindle (voir amazon.fr à faible coût). On y trouve une biographie détaillée due à Edwin D. MEAD (1904)

Peter BROCK, Pacifism in the United States : from the colonial era to the first World War, Princeton University Press, 1968. 

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28 février 2018 3 28 /02 /février /2018 09:32

   Membre de l'École de Francfort, Walter BENJAMIN (1892-1940), dont la rencontre avec ADORNO en 1923 infléchi sa pensée dans un sens plus matérialiste, maintien une recherche d'une extrême diversité, recherche fragmentée et plurielle qui aborde des objets aussi différents que le langage, la littérature, la poésie, la traduction, GOETHE, BAUDELAIRIEN, PROUST, Berlin-Paris, la peinture, l'architecture, la photographie, le cinéma... Dans une perspective tour à tour théologique, philosophique, sociologique et critique, sans que l'on sache lequel de ces points de vue domine l'acuité de son regard. Tout analyse doit donc éviter d'en trahir la singularité. 

Il faut constater que l'art occupe dans ses investigations, comme le fait Rudy STEINMETZ, "C'est essentiellement, écrit-il, à travers lui, dans la prise en compte des métamorphoses engendrées par la "modernité" (Marc JIMENEZ, Walter Benjamin et l'expérience esthétique, Qu'est-ce que l'esthétique?, Paris, Gallimard, 1997), qu'il tentera de comprendre le mouvement plus général de transformation qui bouleverse la société toute entière à l'heure du capitalisme. Sous cet angle, il est légitime, à la suite de Rainer Rochlitz (Présentation de Walter Benjamin, dans Oeuvres I, Gallimard, 2000), de distinguer deux grandes périodes scandant l'esthétique benjaminienne : une période spiritualiste ou théologie-métaphysique, qui s'achève aux alentours du milieu des années vingt, durant laquelle la question de l'origine du langage, du rôle de l'oeuvre littéraire et le problème de la traduction monopolisent toute l'attention du philosophe, et une période sociologie-matérialiste, frappé au sceau du marxisme, où il s'efforcera de saisir l'impact des nouvelles technologies (la photographie, le phonographe, le cinéma) et des innovations culturelles (la presse, l'urbanisme...) sur le statut traditionnel de l'art à la charnière des XIXe et XXe siècles."

  Dans une réflexion sur le langage adamique (en référence à l'Ancien Testament) et le langage littéraire, Welter BENJAMIN se livre à une interrogation sur la finalité de l'oeuvre d'art. Instrument de transmission? Instrument de communication? L'oeuvre littéraire, auparavant conçue comme transmission de la parole de Dieu, et elle l'est dans sa première période de chercheur, dépasse le clivage sujet-objet auquel KANT a réduit - à tort selon lui - notre expérience afin de fonder sa théorie de la connaissance sur le modèle de la physique mathématique qui prévalait au siècle des Lumières. Dans son étude d'A la recherche du temps perdu, de PROUST, dont il met en chantier avec Franz HESSEL la traduction en allemand, il considère qu'une telle oeuvre constitue une tentative de ressaisir le sens véritable de l'expérience appauvrie par le développement de l'industrie capitaliste qui modifie considérablement le regard et les attentes de l'homme devant le monde. A la recherche du temps perdu est d'ailleurs l'une des dernières tentatives de le faire. Le déclin de l'aura de l'oeuvre d'art est significatif de la modernité. Ce déclin est le thème le plus récurrent de ses textes d'après 1930. Tout dans la technique, de la retouche à la reproduction, conduit à un détachement de l'oeuvre d'une aura dont il décrit les trois traits remarquables : l'adéquation du moyen artistique à son modèle, l'adhérence de la présence de celui-ci dans la trame iconique de celle-là, la sacralisation du modèle due aux contraintes technique inhérentes à la photographie des premières années. Toutes les "améliorations techniques" constituent des altérations, croissantes d'ailleurs avec le temps dans la modernité, de cette aura. Walter BEJAMIN ne va pas beaucoup plus loin. On a une certaine difficulté, à la lecture de ses dernières oeuvres notamment, à voir quelles conséquences BENJAMIN tire d'un tel constat. 

"D'un côté, explique encore Rudy STEINMETZ, la mise à mal de la valeur d'authenticité de l'art ébranle l'assise théologique de la théorie esthétique de Benjamin, choc dont on perçoit les secousses jusque dans la période marxiste. La disparition de l'aura signe, dans une perspective hégélienne à laquelle il n'est pas loin de souscrire, la disparition du grand art, c'est-à-dire de l'art sacré dont le processus de sécularisation dans le "culte de la beauté" est entamé depuis la Renaissance. (...) D'un autre côté, la substitution de la "valeur d'exposition" de l'art à sa "valeur cultuelle" prend l'allure d'une régénération. Elle le transmue en une valeur culturelle à même d'être offerte à l'appréciation d'un public toujours plus vaste. S'il y a un risque de voir part rabaissé à n'être rien d'autre qu'un bien de consommation (...) ce risque est aussi une chance. Chance de mutation de sa fonction théologique en une fonction sociale." Existe également une fonction de distraction et une fonction de propagande, thème qu'il développe surtout pour le cinéma. Il reste pour l'art une tâche émancipatrice qui peut être résumée par cette formule qu'il écrit en 1938 : à "l'esthétisation de la politique que pratique le fascisme", "le communisme (...) répond par la politisation de l'art" (Oeuvres III, L'oeuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité technique).

     

       Chryssoula KAMBAS, dans un texte Esthétique et interprétation chez Walter BENJAMIN, estime que "dans les premiers travaux de "germaniste" de Walter Benjamin, la question de l'interprétation n'est abordée que de façon implicite, et, plus précisément, dans les concepts très personnels de sa "philosophie de l'art". Celle-ci se réfère à un modèle scientifique qui, en 1915, est relativement nouveau : la Geistesgeschichte, tout d'abord pour s'en réclamer, puis pour très vite se démarquer de l'acception qu'a ce terme chez Friedrich Gundolf.

La terminologie de la philosophie de l'art de Benjamin permet de réfléchir sur la structure temporelle des oeuvres littéraires, l'historicité des textes, les problèmes de la lecture historique, ainsi que sur la philologie comme base de l'histoire littéraire. Peter Szondi, lorsqu'il s'en prend dans les années 1960 à la persistance de l'interprétation immanente, tout en ayant recours à l'herméneutique contre des topiques purement formelles, se réfère à la philosophie de l'art de Benjamin. Ce n'est pas sa théorie de l'interprétation relue par Szondi, qui a éveillé l'intérêt pour Benjamin, mais, y compris dans l'Université, l'aspect essayiste de son oeuvre, sous une forme vulgarisée."

 

Rudy STEINNMETZ, Benjamin : les mutations de l'art, L'esthétique dans la mouvance de l'école de Francfort, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'Atelier d'esthétique, de boeck, 2014. Chryssoula KAMBAS, Esthétique et interprétation chez Walter Benjamin, Revue germaniste internationale, n°8, 1997 (numéro sur la Théorie de la littérature). 

 

ARTUS

 

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27 février 2018 2 27 /02 /février /2018 16:14

   Cartl von DEKKER est un général prussien, auteur de Der Kleine Krieg im Geiste der Neueren Kriegsführung (La petite guerre ou Traité des opérations secondaires de la guerre), publié en 1822 puis en 1844. Il est aussi l'auteur de nombreux autres écrits militaires, de 1815 à 1842. Il est bien connu en Allemagne comme historien militaire.

Commençant sa carrière dans un régiment d'artillerie de son père en 1797, il devient lieutenant et participe aux campagnes de 1806 et 1807, pour parvenir à l'état-major général où il participe aux campagnes de 1814 et 1815. Instructeur à l'école d'ingénieur, toujours dans l'artillerie, en 1818, chef du département topographique en 1817, terminant sa carrière dans l'armée en 1841, avant d'être promu major général.

Il fonde l'hebdomadaire militaire Militär Wochenblatt en 1816 avec Rühle von LILIENSTERN pour favoriser la réflexion des officiers et est co-rédacteur en chef de la Litteraturzeitung militaire à partir de 1821. Dans le cadre d'une réorganisation achevée la même année par la séparation entre le Ministère de la guerre, chargé des question administrative et l'état-major, dont dépendent toutes les questions opérationnelles. 

Il est également l'auteur de plusieurs comédies.

Il insiste sur le fait que la "petite guerre" ou guérilla est plus complexe que la guerre classique. Il s'étend longuement sur son organisation technique, mais est sensible aux qualités particulières requises pour la guerre irrégulière. Surtout il fait la distinction entre la petite guerre et la guerre des Partisans et s'intéresse surtout à la première. Cette distinction est reprise ensuite par d'autres auteurs, notamment CLAUSEWITZ.

Il considère que la petite guerre, appelée de plus en plus guérilla par la suite, est une composante de la grande. Cette petite guerre couvre toutes les opérations secondaires de la guerre dans lesquelles "on ne propose de nuire à l'ennemi sans toutefois en venir à un combat décisif." Au contraire, l'objet de la guerre des partisans est "de frapper l'ennemi sur les points où l'on ne peut porter des masses considérables, de le tenir en alerte, de le harceler, de lui couper les vivres, et cela sans s'exposer à de grands dangers. Dans la petite guerre, tout peut être régulier ; dans la guerre des partisans, tout est irrégulier : les opérations de la première sont nécessairement liées aux opérations principales de la guerre ; celles de la seconde en sont entièrement indépendantes."

 

Cart von DECKER, De la petite guerre selon l'esprit de la stratégie moderne, Paris, J. Cornard, 1845 ; Élément de stratégie pratique Bruxelles, Méline, Cans et Cie, 1849, Réédition en 2011 chez Nabu Press ; Traité de l'art de combattre de l'artillerie à cheval réunie à la cavalerie, F.G. Levraut, 1831. Dans l'Anthologie mondiale des stratégies (Robert Laffont, 1990), on trouvera des extraits de La petite guerre ou Traité des opérations secondaires de la guerre, traduction de PERETTSDORF, édition sF.G. Levrault, Paris, 1827.

Hervé COUTEAU BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

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27 février 2018 2 27 /02 /février /2018 10:16

   Georg Wilhelm Freiherr von VALENTINI est un officier prussien, lieutenant-général, chef d'état-major de KURT (chargé du contrôle et de l'éducation)  et un  écrivain militaire. 

 

Une carrière qui suit les vicissitudes de l'armée prusse.

   Appartenant à une famille de militaires, il fait ses classes dès 1791 comme Junker au régiment de chasseurs à pied de l'armée prussienne. Sous-lieutenant en 1792, il participe à la guerre de la première coalition. Au siège de Landau en décembre 1793 il est blessé ainsi que durant la bataille de Wissembourg. Ce qui ne l'empêche pas de poursuivre sa carrière militaire jusqu'à la bataille d'Iéna et au-delà pour, en1809, faisant partie de ces officiers qui n'acceptent pas la défaire face aux Français, de passer au service des Autrichiens. Après la défaite autrichienne, il passe dans l'armée russe et participa en 1810-1811 à la guerre contre les Turcs, devenant lieutenant-colonel russe en 1811. C'est sous ce grade qu'il retourne en 1812 dans l'armée de Prusse. Il combat plusieurs fois encore, affecté entre autres à l'accompagnement du Prince d'Orange, et en mars 1813 est intendant général de la guerre de libération.

Après la guerre, il devient alors chef d'état-major en 1828 et participe à ce titre à la réforme de l'armée de la Prusse. 

 

Un écrivain sur la "petite guerre"

     Georg Wilhelm Von VALENTINI s'inspire de sa participation à la guerre contre la jeune République française (1792-1794) pour écrire un ouvrage sur la "petite guerre" (1799). Ce livre connait plusieurs éditions, remaniées à chaque fois. Après 1809 un écrit un Essai sur une histoire de la compagne de 1809.  Par la suite, il écrit sur la façon de combattre les troupes ottomanes. Ce traité sur la guerre contre les turcs, est traduit en Français en 1830.

En fait, que ce soit pendant une campagne ou dans ses périodes de repos après blessures, il n'arrête pas d'écrire, ce qui explique des dates différentes mentionnées parfois pour la publication de ses livres. 

   C'est l'un des premiers Allemands, après Von EWALD à traiter de la "petite guerre". Ce n'est qu'en 1810 que CLAUSEWITZ, dont il est le précurseur, enseigne à l'Académie militaire de Berlin un cours sur la guérilla (De la Guerre). 

 

Les petites guerres

L'extrait qui suit est tiré du livre de Walter LAQUEUR, A historical anthology, New American Library, 1977, repris dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, Sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990. (Abhandlung über den Kleinen Krieg und über den Gebrauch der Leitchen Truppen).

"Que l'ennemi ait été chassé de la péninsule Ibérique et pressé jusque dans son propre pays a bien entendu été dû essentiellement aux victoires du duc de Wellington. Mais celui qui a simplement parcouru l'histoire de cette guerre sait comment la guerre des paysans - ainsi qu'on l'appelle - a contribué à ces victoires et comment elle a empêché l'ennemi de jouir tranquillement du fruit de ses succès initiaux.

Toute guerre défensive dans laquelle le peuple joue un rôle déterminé en soutenant les opérations des forces alliées et en menant une petite guerre sur les arrières de l'ennemi aboutira au même succès. Même après avoir remporté une bataille, l'ennemi ne sera jamais en mesure de prendre fermement pied dans le pays ailleurs que dans des places fortes qu'il aura emportées ou créées lui-même. Tout détachement qu'il fait sortir, tout envoi de renforts, d'armes ou de vivres sera exposé aux attaques des partisans. Menées de cette manière sur une grande échelle, les petites guerres deviennent des guerres d'extermination pour les armées ennemies.

La guerre de Vendée ne peut cependant pas être considérée comme une petite guerre. Les paysans qui y combattirent si vaillamment pour leur roi et leur pays visaient à détruire complètement l'adversaire. Versés dans l'art de la chasse, ils exploitèrent à fond les possibilités qu'offraient les haies, les fourrés et les chemins creux qui sillonnaient leur pays pour se mettre aux aguets des hordes bleues, les envelopper de toutes parts et les abattre par des salves bien dirigées. Puis, quand l'ennemi chancelait sous la fusillade, ils le chargeaient exactement au moment voulu et l'achevaient le plus rapidement possible au corps à corps. L'emploi de l'artillerie, dont l'efficacité était considérablement réduite par la portée limitée qu'imposait ce pays boisé, était rendu inoffensif par l'habitude qu'avaient les paysans de se jeter à terre quand les canons tiraient. Puis ils emportaient l'artillerie dans l'assaut final.

Au début de la guerre, seule une minorité de paysans étaient armée de fusils, dont certains n'étaient que des fusils de chasse. Les autres ne les combattaient qu'au corps à corps. Jusqu'au moment de la charge, les quelques fusils disponibles étaient confiés à des tireurs d'élite que leurs camarades rechargeaient. Lorsqu'une escarmouche semblait mal tourner pour eux, les agiles paysans sautaient par)dessus les haies et disparaissaient dans les sentiers tortueux. Il semble qu'il n'y ait eu parmi eux qu'un minimum d'organisation. Les volontaires n'étaient informés que de l'objectif d'un coup de main et de l'endroit où il devait avoir lieu ; les hommes concernés étant particulièrement familiers du terrain, cela suffisait.


La guerre dans le Tyrol présente un caractère analogue. On est frappé par le fait que, dans les régions de montagne en général dans les contrées où les hommes doivent combattre la nature pour survivre et assurer leur subsistance, les habitants sont soumis à un entraînement de l'esprit et du corps qui les rend propres à la guerre ; cet entraînement leur donne un sens tactique naturel adapté au terrain qu'il est presque impossible d'inculquer par des méthodes artificielles. Apprendre à ceux qui vivent en plaine et exercent leurs métiers en ville, ou qui labourent à loisir dans des champs largement ouvertes, la façon de mener la guerre à la manière de ces montagnards à l'humeur combative ne sera pas une affaire aisée."

 

 

Georg Wilhelm VALENTIN, Traité sur la guerre contre les Turcs, 1830. Disponible sur Google.fr.

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27 février 2018 2 27 /02 /février /2018 08:55

      Les débats menés dans deux organisations, l'American Peace Society de 1828 et la New England Non-Resistance Society en 1838, sont emblématiques des divisions idéologiques dans la mouvance abolitionniste américaine.

L'intention proclamée est le retour à un "vrai" christianisme, le christianisme des origines. Mais les différences entre les deux déclarations programmatiques sont importantes. Dans la première, de 1828, on affirme que le message évangélique ne peut être retrouvé dans sa pureté qu'en prenant nettement des distances avec l'Ancien Testament du fait qu'on y trouve bien présentes des guerres saintes ou guerres du Seigneur. Ceci d'ailleurs contre une tendance lourde qui affecte tant les protestantismes et dans une moindre mesure le catholicisme aux Etats-Unis. Dans la seconde, de 1838, Dieu "n'a pas limité aux individus les préceptes de l'Évangile", qui valent au contraire aussi pour les États. La condamnation de la guerre et de la violence sous toutes ses formes doit trouver sa réalisation concrète au niveau social. Les innovations s'avèrent claires en regard du christianisme des premiers siècles, dans le cadre duquel les garanties de continuité par rapport à l'Ancien Testament ne manquaient pas, et dont était absente une condamnation du principe du service militaire, comme ne manque pas de le rappeler Domenico LOSURDO. 

Pour cette seconde organisation, "abolition de l'esclavage fait partie de le doctrine de la non-résistance. On n'est pas ramené là au christianisme des origines ni même au quakers qui se gardent bien d'entrer dans un tel débat, car il faut bien dire qu'à l'intérieur de leurs communautés, le débat ne se pose même pas... Il est vrai que William PENN acheta et posséda des esclaves et qu'un gouvernement à majorité quaker légiféra durement contre les esclaves. En politique internationale, la violence est rejetés par les quakers tournés surtout vers l'Occident chrétien, comme il ressort de l'essai de 1693, dans lequel PENN invite à établir "la paix en Europe", afin de faire face à la menace turque. Les membres de la New England Non-Resistance ne sont pas, malgré les points communs de référence à la non-violence, dans la même démarche culturelle et intellectuelle que les quakers et même d'autres mouvements religieux installés aux Etats-Unis. Ces abolitionnistes pacifistes agissent d'abord dans le sillage de la Révolution français, qui, au cours de son développement avait d'une part aboli l'esclavage, et d'autre part avait vu émerger l'espoir que l'écroulement de l'Ancien Régime allait signifier la fin non seulement des guerres de cabinet mais aussi des guerres tout court. Ils se situent d'ailleurs dans le sillage bien plus ancien des Lumières, qui de KANT à l'abbé de SAINT-PIERRE, s'oriente vers la paix perpétuelle. C'est dans tout un ensemble de ces différents auteurs que les abolitionnistes trouvent leur inspiration, sans doute plus que dans la Révolution française, signalée très vite comme moment et lieu de violences extrêmes. 

Domenico LOSURDO, quel que soit la référence utilisée (MIRABEAU est cité par exemple) par les abolitionnistes pacifistes, a raison de souligner que l'on est là en face de la première promesse de réalisation de la paix perpétuelle dans le sillage d'une révolution ainsi que d'une promesse de transformation radicale des rapports politiques. Mais vu précisément les développements violents et guerriers de la Révolution française, le projet de dépassement de la condition de violence et de réalisation de la paix perpétuelle, est une perspective plus lointaine que certains leaders pouvaient penser. Malgré les déchaînements de la guerre en Europe et sur le sol américain, les leaders des deux mouvements pensent résoudre le problème à partir de la redécouverte du message chrétien "des origines" et de sa pénétration progressive dans la conscience des hommes.

Par ce retour aux sources, les deux mouvements rompent avec le constant recours à l'Ancien Testament que brandit la presque totalité des pasteurs pour légitimer à la fois les guerres contre les Indiens et celles contre les Français et les Anglais. Il s'agit en outre de construire un ordre politique qui ne soit plus caractérisé par la violence ni sur le plan international ni sur le plan intérieur. Un rapprochement s'ancre entre esclavage et guerre, l'un nourrissant l'autre. Dans Vers la paix perpétuelle, KANT loue la Révolution française, avant ses déceptions, d'avoir à la fois aboli l'esclavage dans les colonies et d'avoir posé également les prémices de la réalisation de l'idéal de la paix. Dans le pacifisme abolitionniste chrétien à l'oeuvre aux Etats-unis, la condamnation de la guerre en tant qu'expression la plus accomplie de la violence se mêle étroitement avec la dénonciation de l'institution de l'esclavage. C'est une dénonciation si nette et intransigeante qu'elle apparait comme "fanatique" aux idéologues du Sud esclavagiste, lesquels n'hésitent pas à comparer les abolitionnistes chrétiens des Etats-Unis aux jacobins français. 

Ce lien indissoluble entre les deux causes, qui fait tout de même de nombreux adeptes, est confirmé pas l'agression que les Etats-Unis déclenchent, quelques années avant le milieu du XIXe siècle, contre le Mexique. Dans ce Texas arraché et annexé à la république nord-américaine, les vainqueurs réintroduisent l'esclavage aboli au cours de la guerre d'Indépendance contre l'Espagne. C'est le moment de gloire du mouvement pacifiste américain, qui, dans ces années-là, malgré les articulations et divisions internes et les indignations provoquées par la "guerre pour l'esclavage", par cette "dépravation dépourvue de scrupules" : les événements semblent confirmer totalement le programme politique et conceptuel du mouvement pacifiste dans son ensemble. Tout en laissant dans l'ombre la question des relations avec les populations indiennes, car les violences subies par ces "païens" ne suscitent pas la même puissance d'indignation provoquée par l'esclavage imposé à un peuple largement christianisé... Mais cette période heureuse, où se multiplient meetings et ralliements au programme pacifiste et abolitionniste, notamment dans la presse, période où se diffusent manifestes et catéchismes non-violents...

Car quelle attitude prendre, pour des intellectuels très en prise sur ce qui se passe sur le vieux continent, à l'égard de la révolution de 1848 en Europe? Perçue, notamment pour la France pour l'abolition définitive de l'esclavage et l'avènement d'une République engagée à relancer les espoirs et les promesses de paix perpétuelle nés de la Grande Révolution de 1789. Mais aussi perçue comme une révolution violente qui ratifie l'abolition de l'esclavage. Dès lors, pacifistes et abolitionnistes, selon la perception qu'il se font de leur combat principal, se réfugient soit dans la réjouissance quant aux résultats en contournant le problème de la révolution qui les a produit, soit émettent des doutes profonds quant à la possibilité d'établir la paix...

S'ils refoulent en majorité, dans les deux organisations, le caractère violent des révolutions de 1848 en Europe, les dilemmes politiques et moraux resurgissent, à propos des événements liés à la révolte des Cipayes en Inde. Il faut bien se représenter que les opinions des habitants qui reçoivent les nouvelles d'Europe, pour la plupart immigrés de fraiche date, sont énormément influencées par ce qui se passe dans le Commonwealth, bien plus que par ce qu'ils savent de ce qui se passe dans les terres intérieures, là où vivent en revanche de nombreuses communautés rurales non-violentes, qui elles, ont une tendance de plus en plus marquée à l'autarcie. 

 

La non-résistance, un concept très particulier.

Adin BALLOU (1803-1890), dont la notoriété est très courte et très restreinte géographiquement, écrit dans son Catéchisme Non-Résistant que le terme "non-résistant" provient directement de paroles puisées dans l'Évangile de Mathieu : "Mais moi, je vous dis de ne pas résister au mal". Il désigne une noble vertu chrétienne, commandée par le Christ. Cette parole doit être comprise très précisément comme le christ l'a enseigné et non comme le fait de ne pas résister au mal quel qu'il soit. Il s'agit de ne pas rendre le mal pour le mal. Il faut résister au mal par tous les moyens légitimes, mais non pas par le mal. Dans le jeu de Questions-Réponses qui constitue ce catéchisme, il s'agit d'expliquer ce qu'on entend par non-résistance, de manière très précise. A l'inverse de ce qui est prêché dans l'Exode, le Lévitique ou le Deutéronome, il faut observer ce qu'a dit le Christ. Notamment par une interprétation littérale du Sermon sur la Montagne. Toute activité armée est proscrite, dans n'importe quelle circonstance et dans n'importe quelle armée. Non seulement toute activité directement violente, mais également toute activité qui pourrait alimenter une violence, impôts, taxes, participation aux tribunaux ou à l'administration du gouvernement. Il faut "montrer qu'il est possible d'extirper le mal de notre propre coeur, comme de celui de notre prochain. Cette doctrine interdit aux hommes de faire ce qui perpétue et multiplie le mal dans le monde. Celui qui attaque quelqu'un et lui fait du tort provoque un sentiment de haine, le pire de tous les maux. Offenser notre prochain parce ce qu'il nous a offensé, avec le motif allégué de "légitime défense", ne fait que renouveler l'action mauvaise contre lui comme contre nous, ça engendre, ou du moins déchaîne et encourage, l'Esprit mauvais que nous désirons expulser. On ne peut chasser Satan par Satan, on ne peur purifier la fausseté par la fausseté, et on ne peut vaincre le mal par le mal. La véritable non-résistance est la seule méthode de s'opposer au mal. Elle écrase la tête du serpent. Elle détruit et extermine tout sentiment mauvais."

Dans La Non-résistance par rapport au gouvernement (par opposition à un gouvernement qui applique la loi divine), le même auteur précise cette position. Pour lui le gouvernement est humain que lorsqu'il obéit respectueusement à la loi supérieure connue de Dieu. Le livre transpire d'espoir dans la propagation, la contamination de l'esprit divin dans les affaires traitées par les gouvernement. Participer au gouvernement pour le réformer est inutile et même contre-productif. C'est pourquoi la non-résistance doit être absolue. Dans la moitié du livre, à la question Comment réformer le gouvernement, Adin BALLOU écrit qu'il n'est pas possible de le faire tant que ce gouvernement n'obéit pas à une Constitution chrétienne. Et que pour ce faire, il faut d'abord que l'immense majorité de la population soient imprégnées des valeurs de l'Evangile et agissent conformément à elles. Quand cela sera, le pays pourrait avoir un gouvernement non-résistant, se passant de toute force coercitive en dehors ou à l'intérieur des frontières du pays et consacrant tous ses efforts à convertir le reste de la population et à développer toutes les potentialités humaines, jusqu'à l'avènement du Paradis sur Terre. "O ère glorieuse, écrit-il, que je vois approcher en souriant sur mon pays et le monde. Tu avances en silence majestueux à la limite lointaine de l'horizon. Des nuages de poussières s'interposent entre toi et le présent sauvage. Ils te cachent du regard de la multitude affairée et turbulente. Les prophètes même ne peuvent que faiblement discerner ta belle silhouette. Mais tu te rapproches. Des anges sont des avant-coureurs. Les étoiles du matin chantent ensemble à ta suite, et ceux qui croient en Dieu crient de joie. En temps opportuns les cieux embrasseront la terre de ta présence, et la terre sera renouvelé à la bénédiction du ciel." L'essence du gouvernement, écrit-il encore vers la fin du livre, "ne réside donc nullement dans la contrainte, dans l'emploi de la force (brute) ; ce qui le constitue avant tout, c'est un système de moyens et de pouvoirs, conçu dans le dessein d'arriver à la découverte de ce qu'il convient de faire dans chaque occasion, à la découverte de la vérité qui a doit de gouverner la société, pour la faire enter ensuite dans les esprits, et la faire adopter volontairement, librement. La nécessité et la présence d'un gouvernement sont donc très concevables, quand même il n'y aurait lieu à aucune contrainte, quand même elle y serait absolument interdite." Dans la conclusion, il évoque la réforme religieuse, morale et intellectuelle parmi les gens" La non-résistance constitue cette "noble tâche et la poursuivra jusqu'à son heureux avènement. Pour la faire avancer, les fidèles mettront de côté toute ambition militaire, politique, mondaine et pécuniaire (...) et hâtera le pas vers le but, en vue du prix de leur appel d'en haut en Jésus-Christ ; endurant la croix et méprisant la honte, jusqu'à ce qu'ils entrent dans sa gloire et participent à la majesté de son royaume (...)."

 

Adin BALLOU

     Ces deux ouvrages sont écrits parmi beaucoup d'autres par cet abolitionniste non-violent, fondateur d'une communauté basée sur l'idéal du christianisme primitif. D'abord ministre d'une secte, l'universalisme de 1824 à 1831 à New York et à Milford (Massachusets), il prend part au mouvement Restaurationniste de cette même dénomination chrétienne de 1831 à 1842. De plus en plus intéressé et impliqué dans des réformes sociales, notamment la tempérance et l'abolitionnisme, Adin BALLOU adopte la doctrine de non-résistance chrétienne en 1830. Fondateur d'un journal, le Practical Christian, comme il en existe de centaines dans les Etats-Unis d'alors, surtout dans les anciennes treize colonies anglaises, "pour la présentation, la défense et la propagation du christianisme originel". C'est à partir de 1842 qu'il organise, à 40 km de Boston, la "Communauté Fraternelle n°1", plus tard appelée "Communauté de Hopelade". Cette communauté qui compte à un moment 200 à 300 membres, dura jusqu'en 1856, expérimentant diverses formes de socialisme.

Durant ces années à Houppelande, il publie plusieurs de ses oeuvres principales, dont Christian non-résistance (1846) et Practical Christian Socialim (1854). En 1848, son journal fusionne avec le Non-Résistant, fondé par William Lloyd GARRISON en 1839. Le Non-Résistant and Practical Christian fondé ainsi est alors l'organe de diffusion de la New England Non-Resistance. Président de la Société de Non-Résistance en 1843, il s'efforce de faire abolir pacifiquement l'esclavage. Plusieurs textes diffusés lors du combat comme avec GARRISON nous sont parvenus, ainsi Les maux de l'esclavage et du racisme. Quand la guerre de Sécession emporte les Etats-Unis, il continue de dénoncer l'incohérence d'utiliser un moyen mauvais pour une fin jugée bonne. En 1889-1890, il est entrainé par son ami Lewis G. WILSON dans une correspondance avec Léon TOLSTOÏ, ce dernier faisant traduire en russe certains de ses oeuvres. Certains estiment qu'il a influencé TOLSTOÏ autant que ce dernier a pu influencer GANDHI. 

Dans le monde anglophone, son oeuvre est connue en même temps que l'intérêt porté à la connaissance de GANDHI. Un groupe, The friends of Adin Ballou, doté d'un site Internet d'ailleurs, s'est constitué au Massachusets en 1999, pour rassembler et diffuser cette oeuvre. Dans le monde francophone, par contre, Le Royaume de Dieu est en vous de TOLSTOÏ demeure une des rares sources d'information sur BALLOU. 

 

Afin BALLOU, Catéchisme de la Non-Résistance (1844, traduit récemment en Français, disponible sur Wiki source) ; La Non-Résistance par rapport au gouvernement (1839, idem).

V. H. ZIEGLER, The Advocates of Peace in Antebellum American, Indian University Press, Bloomington, 1992.

 Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delga, 2015.    

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26 février 2018 1 26 /02 /février /2018 10:40

         Le livre de LE MIÈRE DE CORVEY de 1832 est sans doute - avec celui de DAVIDOFF - la contribution la plus importante de cette époque dans ce domaine.

Comme la plupart des théoriciens de la "petite guerre", il tire ses enseignements de sa propre expérience dans un type de combat qu'il a pu observer, pour ce qui le concerne, en Vendée, puis en Espagne. Contrairement à ses contemporains, l'officier sous la République et sous l'Empire perçoit dans le style de combat pratique par les Chouans une tactique de guerre à la fois novatrice, intelligente et efficace. Il est frappé par la similitude entre les modes de combats utilisés par les Vendéens et les Espagnols dont il tire des leçons qui, selon lui, devraient être prises au sérieux par toutes les armées européennes, même si les variations géographiques rendent certaines régions plus propres que d'autres à utiliser cette forme de lutte armée. Dans son analyse historique de la guérilla, il souligne le fait que le rôle des partisans est décisif une fois les troupes régulières défaites. Il met en relief deux éléments fondamentaux de cette forme de combat : la dimension psychologique et le rôle des populations civiles. Les partisans souvent harceler l'ennemi afin de saper le moral. Bien dirigée, cette stratégie inspire la terreur chez l'ennemi qui "fatiguera ses troupes, ne pourra se recruter, et sera détruit peu à peu sans avoir jamais éprouvé une grande perte à la fois". Cette guerre est une guerre d'usure qui réclame de la patience. Le partisans doit avoir trois qualités de base : "Être sobre, bien marcher et savoir tirer". Ses ennemis sont le repos et l'oisiveté. Toutefois, l'efficacité de la guérilla repose en grande partie sur le soutien des populations locales sans lesquelles les partisans sont beaucoup plus vulnérables. Ayant lui-même dû subir un harcèlement continuel en Vendée et en Espagne, LE MIÈRE DE CORVEY en arrive à la conclusion que la seule manière de combattre les partisans de façon victorieuse est d'appliquer leur propre stratégie, leçon que retiennent plus tard les officiers occidentaux chargés de coloniser l'Afrique.

     LEMIÈRE DE CORVEY (1770-1832) est bien plus connu dans le monde musical que pour cette contribution à la théorie de la guerre. Et encore ne figure-t-il pas parmi les compositeurs les plus usités. Des musiques militaire notamment comme La Grande Bataille d'Iéna (1806), et des opéra comiques comme Les Deux Crispins (1798, théâtre Molière) ou Henri et Félicie (1808), et également de la musique L'enfant aveugle (voice, piano ou harpe)

Jean-Frédéric Auguste LE MIÈRE DE CORVEY, Des Partisans et des corps irréguliers, Paris,  Asselin et Pochard, 1823. On trouvera des extraits des chapitre IV, V, VII, XI et XII de son livre dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. Cet auteur est également le responsable de la mise en ordre et de la rédaction des Mémoires militaires de son ami le baron SÉRUZIER (1769-1825), colonel d'artillerie légère (L. Baudoin). On peut trouver la liste de ses oeuvres musicales (surtout militaires) dans www.bnf.fr.

Walter LAQUEUR, Guerrilla, a Historical and Critical Study, Boston, 1976 ; The Guerrilla Reader, New York, 1977. Sous la direction d'Hervé COUTEAU-BÉGARIE et de Charles DORÉ GRASLIN, Histoire militaire des guerres de Vendée, économica/ISC, 2010.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. 

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25 février 2018 7 25 /02 /février /2018 08:28

     Si la revue apparait comme relativement technocrate et un brin élitiste, elle se permet, parce qu'elle n'est pas une revue s'émanation gouvernementale des saillies (assez nombreuses d'ailleurs,et de plus en plus...) de bon aloi et surtout elle insiste sur le fait que les activités humaines, parce qu'elles ont un impact sur la planète toute entière, nécessitent une prospective et une certaine planification. Notamment parce que les impacts sur l'environnement sont de plus en plus irréversibles. A une période de libéralisme très peu tempéré, cette revue est bien entendu bienvenue. Elle forme un think tank relativement écouté. 

Elle a la particularité aussi d'accueillir dans ses colonnes des contributions de personnalités très différentes de tous les continents.

 

Futuristes est un néologisme créé par Bertrand de JOUVENEL, mot-valise formé de la rencontre de futurs et de possibles. Ce terme aurait déjà été utilisé par un jésuite du XVIe siècle, Luis MOLINA. 

 

   Créée en 1960 par Bertrand de JOUVENEL sous la forme d'un "comité international" elle rassemble une vingtaine d'intellectuels de différents pays (Etats-unis, France, Royaume-Uni, Japon, Inde...) de diverses disciplines (sciences politiques, économie, sociologie, sciences et techniques...).  Son financement était assuré par la Fondation Ford. De 1960 à 1965, le "Comité international Futuristes" publie une cinquantaine d'essais de prospective (dans les "Bulletins de la SEDEIS") et organise cinq grandes conférences internationales (Genève, Paris, Genève, New Hapenet, Paris).

En 1967, est créée l'Association Internationale Futuristes (association sans but lucratif) sous la présidence initiale de Bertrand de JOUVENEL, puis très rapidement de Pierre MASSÉ (ancien Commissaire au Plan, France). Cette association, bénéficiant alors d'importantes subventions des pouvoirs publics français, s'installe dans un hôtel particulier où se trouvent la plupart des centres se réclamant de la prospective ; en particulier le Centre d'études prospectives créé par Gaston BERGER (qui rapidement fusionne avec Futuribles), le Collège des techniques avancées, la Société d'études et de documentation économiques, industrielles et sociales (SEDEIS, alors éditrice de la revue Analyse et Prévision), puis la Revue 2000 alors éditée par la Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale (DATAR, France).

L'Association internationale Futribles joue alors deux fonctions principales : d'une part, elle gère un important centre de documentation et une bibliothèque des travaux sur le futur ; d'autre part, elle joue un rôle de centre international de rencontres pour tous ceux, intellectuels et décideurs, qui s'intéressent à l'avenir à long terme.

Pierre PIGANIOL, ancien directeur de la Délégation à la recherche scientifique et technique (DGRST) prend la présidence de l'association en 1970 et, peu de temps après, est créé au sein de l'association le "Laboratoire de prospective appliquée" dirigée par André-Clément DECOUFLÉ, délégué général de l'association, qui entreprend la réalisation d'études prospectives sur contrat. L'association organise à Paris une conférence international au cours de laquelle est créée la World Future Studies Federation (1973).

Mais les subventions s'étant entretemps taries, signe que le vent tourne par rapport à la planification d'une manière général (le libéral Giscard d'ESTAING est élu président l'année suivante), l'association rencontre d'importantes difficultés financières la contraignant à une restructuration drastique de ses activités. Le "Laboratoire de prospective appliquée" disparait alors. Hugues de JOUVENEL est élus délégué général avec pour mission d'assainir la situation. L'association quitte l'hôtel particulier et est abritéeà la "Maison des sciences de l'homme" dirigé alors par Fernand BRAUDEL. L'association s'efforce de poursuivre ses objets en recherchant des contrats publics ou privés.

L'association renommée "Futuristes international" se réinstalle en 1975 de manière indépendante. Est élu à la présidence Philippe de SEYNES, ancien secrétaire général adjoint de l'UNESCO. Hugues de JOUVENEL, toujours délégué général, crée alors la revue Futuristes en lieu et place de deux revues défuntes, Analyse et Prévisions et Prospectives qu'éditaient les Presses Universitaires de France. Certains confondent encore aujourd'hui cette revue avec le centre qui l'a créé bien plus tard... 

Les années 1980-1990 sont marquées par un développement important des activités de l'association, bien plus connue du public universitaire : création d'une base de données sur les centres de prospectives et d'une base de données bibliographiques, organisation de plusieurs colonies européens de prospective, production d'un grand nombre d'études prospectives sur contrat, création en 1987 d'une société de presse (SARL Futuristes) qui prend en charge l'édition de la revue. Qui s'installe alors au 55 rue de Varenne à Paris, où se trouvent regroupés plusieurs organismes s'intéressant à la prospective, notamment la Revue 2000, initialement lancés par la DATAR et dirigée par Serge ANTOINE. Le siège français de l'Institut pour une politique européenne de l'environnement est alors présidé par Brice LALONDE.

Au début des années 1990 est créé en appui à l'association un club composé de plusieurs grandes entreprises publiques (EDF, France Télécom, SNCF, La Poste, GDF...). A la tête de l'association est élu le professeur au Conservatoire des Arts et Métiers (CNAM), Jacques LESOURNE, ancien directeur du programme interfuturs de l'OCDE et ancien directeur du journal Le Monde.

Depuis, Futuristes développe fortement ses activités de veille et d'analyse prospective (Vigie et Bibliographie prospective), ses activités de formation et de conseil au profit de démarches de prospective appliquée aussi bien dans les territoires que dans les organisations, ses activités de presse, à la fois papier et numérique. Il est installé depuis 2006, au 47, rue de Babylone à Paris.

La revue mensuelle francophone Futuribles tire en 2009, 5 000 exemplaires.

Le numéro de janvier-février 2018 (n°422) accueille les contributions de Hugues de JOUVENEL (Des paroles aux actes), Gilbert CETTE et Ombeline JULLIEN DE POMMEROL (Dromadaire ou chameau? A propos de la troisième révolution industrielle), de Martin RICHER (Comment travaillerons-nous demain? Cinq tendance lourdes d'évolution du travail), de Charles du GRANRUT (L'essor des inégalités aux Etats-Unis), de Patrick VIVERET (Trois clefs pour réinventer la politique), de Thierry GAUDIN (Vers une prospective des monnaies), de Pierre)Frédéric TÉNIERE-BUCHOT (Quel monde en 2050?), de Victor NDIAYE, Ruben B. DJOGBENOU (L'émergence des économies africaines), de Jean-François DREVET (Catalogne, Kurdistan, Écosse, quel droit à l'indépendance?, dans la tribune européenne). Suivies des deux rubriques Actualités prospectives n°422 et Bibliographie n°422. 

Le site de Futuristes aborde également d'autres thèmes.

Hugues de JOUVENEL, Historique de Futuristes, mars 2012. www.futuribles.com

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23 février 2018 5 23 /02 /février /2018 09:48

      Denis Vassilievitch DAVYDOV ou DAVIDOFF est un poète et général russe des guerres napoléoniennes. Inventeur d'un nouveau genre de poésie, la poésie du hussard qui promeut l'hédonisme et la bravoure, Tout comme le poète anglais Lord BYRON, il veut faire de sa vie le reflet de sa poésie. 

Issu d'une famille noble russe de lignée ancienne, ruinée à la mort de CATHERINE II, il est orienté vers les Régiment des chevaliers-gardes (1801) et son frère vers la politique étrangère. Alors que son régiment est cantonné bien à l'arrière, désireux de prouver sa valeur militaire, il tente d'une manière audacieuse de se faire accepter au front. Il participe à plusieurs campagnes militaires (Finlande, Moldavie) avant de devenir en 1812 lieutenant-colonel dans le régiment de hussards Akhtyka dans l'avant-garde du général Ilarion VASSITCHIKOV. 

C'est là qu'il met en oeuvre ses tactiques de guérilla. 

Plus tard, il poursuit après 1814 sa carrière militaire (de nouveau contre les Français, puis contre les Perses en 1827, et en 1831 contre l'insurrection polonaise)

 

Une expérience de guérilla

       Poète et ami de POUCHKINE, Denis DAVIDOFF est aide de camp dans l'armée russe auprès de BAGRATION pendant la campagne de Russie de NAPOLÉON en 1812. 

Quelque jours avant la bataille de Borodino (la Moskova, 7 septembre), anticipant des difficultés du côté russe, DEVIDOFF réclame un corps de 1 000 hommes capables de harceler les forces françaises. Au terme de la bataille, difficile mais victorieuse pour NAPOLÉON, DAVIDOFF obtient un corps de 130 unités composées de cosaques et de hussards. Après s'être assuré le soutien des populations rurales, il libère des convois de prisonniers russes qui rejoignent ses rangs et parvient à s'emparer des convois de ravitaillement ennemis. Pour mieux surprendre l'ennemi, DAVIDOFF ordonne à ses troupes de se mouvoir continuellement, et, lorsque la Grande Armée entame sa retraite quelques semaines plus tard, il s'applique à harceler les troupes de l'arrière. Il consigne cette expérience dans un Essai sur la guerre des partisans, écrit en 1821 et traduit en français en 1842, ainsi que dans son journal.

Pour DAVIDOFF les armées de masse qui émergent à son époque sont vulnérables aux attaques de partisans à cause de leur dépendance en ravitaillement et en munitions. "La guerre de guérilla, dit-il, ne consiste ni en menues entreprises ni en celles de première importance (...) Elle embrasse et franchit l'ensemble des lignes ennemies, des arrières de l'armée adverse à la zone de territoire désignées au stationnement de troupes, du ravitaillement et des armes. La guerre de guérilla bloque donc la source de la force d'une armée et sa survie, et la livre à la merci de l'armée de guérilla qui affaiblit, affame, désarme l'armée ennemie et la prive des liens salutaires de l'autorité. C'est là la guerre de guérilla au plein sens du terme". DAVIDOFF souligne l'importance du moral dans la guerre et met en lumière l'aptitude qu'ont ses troupes à ébranler la volonté de l'ennemi.

Contrairement aux responsables militaires russes (et allemands) de l'époque, Denis DAVIDOFF est conscient de l'importance stratégique de l'espace russe. (BLIN et CHALIAND)

      Sa vie es évoquée (sous le nom de Denis DAVIDOFF) dans le roman d'Henri TROYAT Le front dans les nuages. Outre son Essai sur la guerre des partisans, il décrit ses expériences de soldat dans plusieurs de ses oeuvres. Il célèbre un certain idéal russe, le courage, les putains, la vodka et l'amitié véritable. Sa poésie se veut libre et dénuée de puritanisme. 

  Remarquable par son effort de théorisation, il lie dans son Essai le développement de la guerre des partisans à l'augmentation des effectif des armée. La guerre des partisans consiste à "occuper tout l'espace qui sépare l'ennemi de sa base d'opérations, couper toutes ses lignes de communications, anéantir tous les détachements et convois qui cherchent à le rejoindre, le livrer aux coups de l'ennemi sans vivres, sans cartouches, et lui barrer en même temps le chemin de la retraite." Dépassant le récit de la compagne de 1812, il se propose d'établir les "principes fondamentaux sur la manière de diriger un parti" qui "ne se trouvent pas encore nulle part". Son système, fondé sur une base d'opérations, de ravitaillement et de bataille, rappelle fortement celui de JOMINI. Son audience seule avoir été considérable. (COUTEAU-BÉGARIE)

 

 

Denis DAVIDOFF, Essai sur la guerre des partisans, éditions Astrée, 2012. Journal sur les opérations de partisans, Voennçé Zapiski, Moscou, 1940. On trouvera des extraits de la deuxième partie de son livre Essai sur la guerre de partisans, soit Partisans de 1812 contre Napoléon, Sur la guerre de guérilla, Pourquoi la guerre des partisans convient à la Russie, traduction de H. de POLIGNAC, Paris, 1842. 

Walter LAQUEUE, Guerrilla, a Historical and Critical Study, Boston, 1976.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

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