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23 février 2018 5 23 /02 /février /2018 08:23

         Bertrand de Jouvenel des Ursins ou Bertrand de JOUVENEL est un écrivain, journaliste français, également juriste, politologue et économiste. Connu pour une carrière plutôt contrastée et controversée, une grande partie de son oeuvre est consacrée à l'analyse et à la critique du pouvoir, des pouvoirs. Parmi ses 37 livres, Du pouvoir reste une référence. Fondateur de la revue Futuristes, il est d'abord un libéral au sens politique, avec une vision hétérodoxe de l'économie, estimant que la gestion de l'environnement revêt une importance capitale. S'il est reconnu comme un pionnier de l'écologie politique par certains (Ivo RENS), beaucoup doutent de la nature de cette écologie. Par contre, il se fait le promoteur de la prospective et à ce titre est défavorable à tout pilotage économique uniquement à court terme. Il est, avec Friedrich HAYEK et Jacques RUEFF, le fondateur du club d'intellectuels libéraux la Société du Mont Pèlerin. 

       Issu d'une famille où certains membres se signalent dans le journalisme pro-dreyfus, après des études scientifiques et juridiques, Bertrand de JOUVENEL devient correspondant diplomatique, puis correspondant pour divers journaux, avant d'entamer une carrière universitaire.

Politiquement, ses adhésions sont plutôt fluctuantes.  Il s'inscrit en 1925 au Parti radical où il milite aux côtés des "Jeunes Turcs". Son livre L'Économie dirigée, publié en 1928, défend les vertus du dirigisme contre le capitalisme libéral. Homme de gauche, pacifiste et partisans convaincu de la réconciliation franco-allemande, il travaille avec LUCHAIRE à Notre Temps à la fin des années 1920. L'essentiel de ses préoccupations est tourné vers cette réconciliation franco-allemande, car il pressent avec beaucoup d'autres que le Traité de Versailles gâche toutes les chances de paix en Europe. Vers les Etats-Unis d'Europe, écrit en 1930, il prend encore parti pour cette réconciliation. Toute sa vie, et c'est un fil conducteur dans ses changements d'orientation en politique, il a pour horizon cette réconciliation, horizon qui l'emmène de gauche à droite...

Après les émeutes organisée par les ligues antiparlementaires en 1934, convaincu de l'inefficacité des partis, il décide d'agir comme "électron libre". Il quitte le Parti radical et lance avec Pierre ANDRIEU, l'hebdomadaire La lutte des jeunes, tout en multipliant ses collaborations avec d'autres journaux plus à droite, comme Gringoire et fréquente des intellectuels comme Henri de MAN ou Pierre Drieu LA ROCHELLE. Il se lie d'amitié avec Otto ABETZ, futur ambassadeur d'Allemagne à Paris sous l'Occupation, et réalise, ce qui lui est très reproché par la suite et qu'il regrette d'ailleurs à plusieurs reprises, une interview d'Adolf HITLER dans laquelle il insiste sur la volonté de paix du chancelier allemand. Il suit cette dérive longtemps, rejoignant le Parti Populaire Français (PPF) créé par Jacques DORIOT, rédacteur en chef du journal de ce mouvement à l'Emancipation où il fait éloge du fascisme. Ce n'est qu'au Accords de Munich qu'il rompt avec le PPF en 1938. Mais pendant l'Occupation, à une période où beaucoup de journalistes pensaient que l'Allemagne nazie vaincrait en Europe, il sympathise avec des collaborationnistes. Dans des circonstances pas très éclaircies aujourd'hui, il est menacé par la Gestapo et s'exile en Suisse en septembre 1943. Il décide alors d'abandonner ses engagements politiques pour se consacrer à l'économie, à la sociologie politique et aux questions d'environnement. A son retour en France, à la Libération, il échappe à l'épuration, mais est considéré, selon sa propre expression, comme un pestiféré. Il doit d'ailleurs changer d'éditeur... 

Son parcours est sévèrement critique par l'historien Zeev STERNHELL (Ni Droite, ni Gauche, l'idéologie fasciste en France, Le Seuil, 1983) qui voit en JOUVENEL l'un des intellectuels français les plus engagés en faveur du fascisme. Poursuivi en justice, il est condamné pour diffamation (notamment grâce à l'intervention de Raymond ARON). 

    L'oeuvre de Bertrand de JOUVENEL témoigne de toute une époque, de disciplines diverses, de problèmes multiples, de solutions contrastées, voire contradictoires. Certains (dont nous...) voient en lui, un honnête homme dont le pacifisme et la volonté d'unité européenne se sont dévoyés dans un soutien à une idéologie tout juste contraire à ses propres idéaux. Est-il sincèrement fasciste, comme le montre beaucoup de ses écrits de journaux? Est-il sincèrement libéral, au sens vrai du terme, comme l'indique nombre de ses livres? Il y a bien en tout cas une coupure radicale entre avant 1945 et après, sans compter une part d'ombre dans ses activités sous l'Occupation.

 

Critique du libéralisme, critique du Pouvoir

     Après avoir procédé à une critique radicale du libéralisme sous toutes ses formes, afin "d'instaurer un ordre nouveau dégagé du parlementarisme et du capitalisme", Bertrand de JOUVENEL, après 1945, s'engage sur la voie d'une critique aussi sévère des croissances du "pouvoir". Après avoir prétendu que "le rôle historique du fascisme est de mettre un terme à la décomposition sociale de l'Occident" et espéré que Jacques DORIOT mette enfin "entre les Français une juste inégalité", avec des sympathies réelles envers les milieux royalistes, il condamne les révolutions, les coups d'États, les "journées brutales" jusqu'à celle du 13 mai 1958 dans laquelle il ne voit que "l'occasion égoïste d'une passion". Il préfère désormais l'autorité de type intendant (rex) à celle du type meneur (dux). On peut alors tenir Bertrand de JOUVENEL pour un conservateur soucieux de dénoncer la "route de la servitude" que pavent toutes les formes de planification. On risque alors de s'interdire de comprendre le fondateur de la SEDEIS (Société d'études et de documentation économiques, industrielles et sociales), le directeur de Futuristes, l'auteur de L'Art de la conjecture (1963-1965) et d'Arachide, essais sur le mieux-vivre (1968) et d'ignorer sa passion pour la "prévision", la recherche "prospective" et la rationalisation de l'économie...

La dénonciation du pouvoir est son thème majeur : croissance d'un pouvoir qui s'institutionnalise en Etat, concentration du pouvoir au sein de l'institution-État. la société se multiplie par ses couches supérieures qui monopolisent la richesse,la fonction militaire et la puissance politique. Elle prend une forme pyramidale. Le rapport de domination s'institutionnalise et la cohésion du système ne se maintient désormais que par le "haut" sans engendrer aucun équilibre durable : le pouvoir tend à plus de domination car "la guerre livrée à l'étranger est toujours l'occasion d'une conquête du pouvoir sur ses ressortissants". Impôts, police, bureaucratie offrent de moins en moins de contraste, le progrès économique prend l'allure d'une "entreprise militaire" au nom d'une "guerre de conquête menée contre la Nature, ce qui est bien métaphorique". Or, si l'économie doit être "dirigée" elle ne saurait justifier aucune "télocratie". Bertrand de JOUVENEL constate, en "tocquevillien", que tous les systèmes de légitimation du pouvoir par ses origines ont contribué à renforcer la croissance de l'Etat. Il est particulièrement sévère à l'égard d'une certaine conception "française" de la démocratie qui, conçue "pour fonder la liberté", a fourni à l'Etat "les plus amples alluvions dont il ait jamais disposer pour s'étaler sur le champ social". Ce "système intellectuel" favorise en outre la "concentration du pouvoir au sein de l'État". les "faiseurs de constitution", honorant "les mânes de Rousseau" tout en "brûlant un cierge à Montesquieu", ont inventé des artifices juridiques destructeurs des "forces sociales réelles".

Croissance des fonctions de l'État, concentration du pouvoir : l'analyse est classique, voire sans grande originalité. Mais Bertrand de JOUVENEL ne s'en est jamais contenté : aux méfaits du pouvoir, cet "observateur de la réalité sociale" oppose les bienfaits de l'autorité. La "mise en mouvement de l'homme par l'homme" constitue le phénomène générateur de l'action collective : "incessamment, cette faculté instigatrice joue pour mobiliser les énergies humaines : nous lui devons tous nos progrès". En outre, elle se révèle "bienfaisante" parce que, contrairement au pouvoir qui implique la domination imposée, elle suppose l'assentiment volontaire, donc la liberté. Cette théorie permet de comprendre l'unité et la cohérence d'un homme qui n'a jamais été un nostalgique du passé. Pas plus que la science économique ne doit limiter ses solutions à celles du marché, la science politique ne saurait voir "dans la nature de l'Etat aucune fatalité". L'intervention de l'Etat est nécessaire et bienfaisante lorsqu'elle est le fait d'autorités qualifiées et compétentes. L'élite n'est "naturelle" et "légitime" que lorsqu'elle se révèle "fonctionnelle" et source à la fois de progrès et de liberté. Prenant acte du déclin des formes traditionnelles de la représentation comme de l'émergence de nouvelles "attentes" sociales et économiques, il appelle de ses voeux le couronnement de l'expert. Ce "seigneur d'aujourd'hui" peut "corriger le césarisme", mettre en échec la personnalisation du pouvoir, opposer aux tyrannies du bien commun une pratique politique fondée sur la négociation et la délibération ; il saura tirer les leçons d'une "stratégie prospective de l'économie sociale" pour mettre les révolution technologiques "au service de l'aménité de la vie". (Evelyne PISIER)

 

Il faut ajouter que ses écrits n'ont pas la rigueur que l'on peut trouver par exemple dans l'oeuvre de Raymond ARON. Même dans le livre que nous aimons le mieux, Du Pouvoir, (beaucoup d'autres sont contraires à nos opinions!...) il y a beaucoup de métaphores très parlantes mais non explicitées (il est pourtant très documenté, comme ses oeuvres économiques)... Sur le fond, ses apports théoriques apparaissent moins que ses arguments proches du journalisme de combat. Pourtant, pour beaucoup d'étudiants, que ce soit en politique ou en économie, la lecture de certains de ses livres écrits après 1945 constitue un très bon départ pour aller beaucoup plus loin... 

 

Bertrand de JOUVENEL, Économie dirigée. le programme de la nouvelle génération, Valois, 1928 ; La crise du capitalisme américain, Gallimard, 1933 ; Le Réveil de l'Europe, 1938 ; Après la défaite, Plon, 1941 ; D'une guerre à l'autre, en trois volumes, publié tome I par Calmant-Lévy, tome II par Plon, tome III par A l'enseigne du cheval ailé (Bruxelles), de 1940 à 1947 ; Raisons de craindre, raisons d'espérer, en deux tomes, éditions du Portulan, 1947 ; Le rôle de prévision dans les affaires publiques. Les Cous de droit, 1965-1966, Université de Paris, Institut d'études publiques, 1966 ; La civilisation de puissance, Fayard, 1976 ; Un Voyageur dans le Siècle, avec Jeannie MALIGNE, Firmin-Didot, 1980. 

Olivier DARD, Bertrand de Jouvenel, Perrin, 2008.

Evelyne PISIER, Bertrand de Jouvenel, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

 

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22 février 2018 4 22 /02 /février /2018 13:02

        Brigitte Van WYMEERSCH, musicologue et philosophe, chercheur qualifié auprès du FNRS, de l'Université catholique de Louvain, rappelle que Theodor ADORNO (1903-1969) est l'un des premiers penseurs à élaborer une critique de la culture et de l'art du XXe siècle. Situé dans la mouvance de l'École de Francfort le philosophe allemand, même s'il abandonne la carrière musicale dès 1930, possède une solide formation de musicien. S'il se consacre complètement à la philosophie, il garde des contacts avec le milieu musical, notamment les groupes d'avant-garde. En exil pendant la Seconde guerre mondiale aux Etats-Unis, il retourne en Allemagne et directeur de l'Institut für Sozialforschung de Francfort à la suite de Max HORKHEIMER (1895-1973), il poursuit jusqu'à sa mort une carrière de penseur, de sociologue et d'esthète. 

Ses études sur l'art contemporain et la "nouvelle musique" sont indissociables de sa philosophie et de sa vision de la société. Marqué par le marxisme comme les autres auteurs de la mouvance de l'École de Francfort, il ne cesse d'avoir une attitude critique sur les dérives de la société industrielle et technocratique, avec la même vigueur qu'il dénonce les régimes totalitaires du XXe siècle. On retrouve la même attitude dans ses études à portée esthétique ou musicologique (Malher, une physionomie musicale, 1960, réédition chez Minuit en 1978 ; Écrits musicaux I et II, Gallimard, 1982 ; Fragments pour le Beethoven, Revue d'esthétique, n°8, 1985).

Il met en lumière chez tous ces auteurs la manière dont les techniques de composition, la grammaire et la texture d'une oeuvre sont imprégnées de l'idéologie du moment. De la même façon, dans son Essai sur Wagner (1952, traduit en français et publié en 1966 chez Gallimard), ADORNO démontre que la technique musicale utilisée par le compositeur allemand porte la marque des caractères autoritaire et antisémite qui aboutiront au fascisme et dont il a analyse l'origine dans La personnalité autoritaire (1950).

La lecture de l'art contemporain que livre ADORNO est également redevable de sa théorie négative de la raison. La dialectique de la raison, oeuvre écrite en collaboration avec HORKHEIMER, analyse le développement de la rationalité en Occident. Si la raison a conduit à l'émancipation de l'homme, elle a également mené à l'appropriation de la nature et à la domination de l'homme par l'homme, au capitalisme et au totalitarisme. Source de libération de l'homme, la raison genre aussi des systèmes autoritaires qu'ADORNO dénonce avec virulence. Ce caractère dialectique de la raison se retrouve dans l'oeuvre d'art qui est en soi une aporie : lieu de liberté et de critique, mais aussi de conditionnement et de manipulation.

La société post-industrielle engendre une bureaucratisation croissante et la production d'une culture de masse, qui infantilise et endort le peuple. cette "industrie culturelle" distille des oeuvres non sophistiquées, standardisées et marquées par l'émotion superficielle et un charme facile. C'est la critique de l'entertainment d'une façon générale. Si cet art semble plaisant, il mène cependant à une impasse, car il engendre de faux besoins qu'il satisfait certes, mais il n'atteint pas les vrais besoins de liberté, de créativité et d'expression de l'homme.

Or, comme le philosophe allemand le démontre dans sa Théorie esthétique (1969, oeuvre incomplète interrompue par la mort de l'auteur, publiée en Français aux éditions Klincksieck, 1974), l'art reste un espace de liberté et de créativité dans ce monde technocratique. L'oeuvre d'art a un rôle critique à jouer, et se doit d'être le lieu de l'utopie, "lieu du désir et donc ferment d'un monde libéré". Notons que la lecture de cette oeuvre inachevée, parce que d'ailleurs elle est inachevée, est difficile, et on doit recommander les éditions qui s'entourent d'un commentaire et d'un appareil critique suffisant. 

Pour que l'art libère, il faut que les artistes utilisent résolument les matériaux en constante évolution et rejettent toute tentative passéiste. Au procès de la raison correspond le progrès des matériaux engendré par un processus historique qu'il importe de suivre et non de freiner. Il est impératif de ne pas céder à la facilité d'un retour vers le passé en adoptant des structures existantes, mais d'utiliser un matériau qui se trouve à l'apogée de son développement....

C'est pourquoi ADORNO se montre un fervent partisans de l'école musicale de Vienne qui se donne comme principe de rejeter la grammaire musicale existante et utilise une syntaxe totalement nouvelle - l'atonalité - dans le souci d'une nouvelle expressivité. Dans sa Philosophie de la nouvelle musique (1949, Gallimard 1979), il défend une modernité radicale. Il considère les musiques faciles, le jazz, celle de Stravinsky, comme "faisant fausse route". Alors que la démarche de Schönberg symbolise "le progrès".

Sans doute ses opinions musicales sont-elles sujettes à... critique! Quand on sait ce qu'historiquement représente le jazz (continent musical en soi il est vrai), on peut se demander si cela va dans la direction qu'il regrette... ADORNO lui-même d'ailleurs est conscient que la musique nouvelle qu'il prône n'est pas facilement accessible. Elle demande un effort d'écoute que tous ne peuvent fournir, même si dans l'avenir, il croit que le public l'appréciera et affinera sa conscience critique. Mais même ceux qui progressent dans le sens qu'il espère n'ont pas tous l'oreille musicale! Il admet d'ailleurs qu'en définitive, il est nécessaire d'établir une coexistence entre un art "inexorable" et un art "de convention", ente une "musique nouvelle" et une "musique conciliante".

La position d'ADORNO reste ambigüe. Il dénonce les pratiques culturelles de son époque, tant en étant conscient que cette culture de masse est la seule qui rende accessible à tous l'oeuvre d'art. (voir entre autres, Raymond COURT, Adorno et sa nouvelle musique, Art et modernité, Paris, Klincksieck, 1981 ; Marc JIMENEZ, Adorno, Art, idéologie et théorie de l'art, Paris, 1973 ; Marc JIMNEZ, Vers une esthétique négative, Adorno et la modernité, Le Sycomore, 1983).

 

     La pensée d'ADORNO, notamment sur l'esthétique, continue de susciter maints essais. Gilles MOUTOT, par exemple, interroge l'ensemble de l'oeuvre du philosophe allemand, cherche à en dégager l'unité, ce qui n'est pas facile, sachant que précisément cette oeuvre est inachevée. Il entend par une étude à mettre à jour les traits spécifiques d'un matérialisme porté par une attention aigüe aux expériences de la non-identité, ce qui est tout un programme... Ces expériences, pour lui "se manifestent entre ces deux pôles : celui de la souffrance, exprimant  une individuation mutilé par les normes du comportement qu'impose un mode de socialisation pathogène ; celui des objets et de l'expérience esthétiques, où s'ébauchent un rapport à la différence qui, comme Adorno en formule le projet dans la Dialectique négative, cesserait de mesure celle-ci à une exigence de totalité." Il étudie entre autres, les "Écarts de l'art, en tentant de cerner ce qu'ADORNO entend par progrès et régression en musique, par relation entre l'expérience de l'art moderne et l'expérience moderne de l'art, sans oublier ce que son oeuvre doit aux différentes discussions à l'intérieur du cercle de Francfort. D'utiles réflexions sur le cinéma, entertainment par excellence permet d'éclairer les rapports d'ADORNO à l'art. La dialectique du sérialisme, de la répétition, de l'enregistrement et de la création est ici essentielle, ceci sans oublier le rapport artiste-spectateur qui est au fait au coeur de sa conception. C'est l'occasion aussi pour Gilles MOUTOT de préciser les analyses des musiques de Stravinsky et de Schönberg qu'effectue le philosophe allemand, analyses bien plus nuancées qu'on le pense généralement. Les commentaires d'auteurs des époques suivantes l'oeuvre d'ADORNO jettent eux aussi d'autres perspectives dans le débat, renouvelant les articulations entre Matériau et signifiant. 

 

 

Brigitte Van WYMEERSCH, Adorno : la culture du XXe siècle, L'esthétique dans la mouvance de l'école de Francfort, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'atelier d'esthétique, de boeck, 2014. Gilles MOUTOT, Essai sur Adorno, Payot, 2010. 

 

ARTUS

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22 février 2018 4 22 /02 /février /2018 10:18

    Francisco de JEREZ ou Francisco Lopez de XEREZ est un conquistadore espagnol qui a participé à la conquête de l'actuel Pérou. Il fait partie de ces chroniqueurs qui s'attache après expéditions et batailles à décrire leur expérience, avec souvent le désir d'appuyer leurs revendications de terres. 

  Il arrive dans le Nouveau Monde en 1514 avec l'expédition de Ferdinand II d'Aragon et il participe à l'organisation des explorations à partir de Panama et au gouvernement de cette contrée. En 1524, il rejoint Francisco PIZARRE, dont il est le secrétaire et "scribe" officiel, qu'il suit  en 1532 dans l'expédition et la conquête de l'Empire Inca. Présent avec 168 Espagnols à Cajamarca, lors de la capture de l'empereur ATAHUALPA, qui provoque l'effondrement de l'Empire Inca. il prend part à la transaction de l'otage.

Blessé (fracture d'une jambe), il est contraint de rentrer en Espagne en 1534 et, après un mariage avec une membre d'une famille aristocratique, se consacre au commerce maritime à Séville. Avec une succession d'infortunes d'ailleurs.  Il retourne en 1554 aux Indes et y est tué. 

    Francisco de JEREZ est, avec une demi-douzaine d'autres participants à la conquête (Diego de TRUJILLO, Francisco PIZARRO, Pedro Sancho de la HOZ, Juan Ruiz de ARCE, Cristobal de MOLINA, Cristobal de la MENA), l'auteur d'une relation de qualité rédigée et aussitôt publiée en 1534. La Couronne espagnole, soucieuse de perpétuer la gloire de ses conquêtes, encourage le mouvement historiographie de soldats et de prêtres. De plus, elle crée le poste officiel de Corniste Mayor et conçoit des questionnaires type, en vue de faciliter la recherche de toutes les particularités des Indes. C'est à l'aide d'un tel système d'information (et d'informateurs sur place) que la Couronne enta très vite la colonisation de l'actuel Mexique et de l'actuel Pérou, sur les décombres des Empires Aztèques et Inca. Les premières chroniques datent d'avant ces conquêtes, les prépare, et d'autres prolongent ensuite tout ce mouvement d'information. Plusieurs chroniqueurs relatent les mêmes faits et les mêmes contrées, souvent dans un rapport de rivalité lors des publications de leurs écrits. Ainsi, Francisco Lopez de GOMARA, chapelain de CORTÈS est le rival direct de Bernal DIAZ DEL CASTILLO. (Jacques LAFAYE)

    Sa Vraie relation de la conquête du Pérou constitue selon son auteur une rectification de l'écrit de Cristobal de MENA, La conquête du Pérou. Son récit a souvent la préférence des auteurs contemporains. 

 

Francisco de JEREZ, Relation vraie de la conquête de la province du Pérou et de Cuozo, Séville, 1534. La Conquête du Pérou, traduction de Henri Ternoux COMPANS, Editions A. M. Métailié, 1982. Un extrait de son livre, sur la capture d'Atahualpa à Cajamarca est disponible dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Jacques LAFAYE, Chroniques du Nouveau Monde, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

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21 février 2018 3 21 /02 /février /2018 10:52

      Ecrit par un Conquistadore (malchanceux), qui participe, de 1517 à 1526, à de multiples expéditions à divers endroits de l'Amérique dite latine, et à quelque 119 batailles qui culminent avec la chute de l'Empire aztèque en 1521, cette Histoire véridique, qui veut contredire diverses autres relations plus ou moins apologétiques, constitue une référence primordiale (la plus importante) aux différents auteurs qui écrivent sur cette période. Bernal DIAZ DEL CASTILLO (1496-1584) y décrit, pendant la conquête de l'Empire aztèque, la vie quotidienne des soldats ainsi que les Aztèques eux-mêmes. Sa narration est un reportage minutieux, presque anthropologique, décrivant ces populations et ces entreprises militaires. Même si la paternité de ce grand écrit est discutée (encore qu'aujourd'hui la majeure partie des auteurs ne le conteste pas), certains l'ayant attribué à CORTÈS (mais il y ferait alors preuve d'une bien grande humilité, ce qui n'est pas dans son personnage...), il demeure un témoignage de première main. Bien entendu, l'historiographie, notamment contemporaine, permet de corriger maints aspects, comme il est habituel de le faire pour tout témoignage, forcément subjectif. 

     Après avoir participé à ces expéditions, Bernal DIAZ entreprend, mécontent de certaines rumeurs et relations écrites sur la conquête de l'Amérique espagnole, vers 1553 à 1568, d'écrire ce fort long et très riche ouvrage (800 pages dans les éditions modernes). Il ne cesse de le retoucher ensuite avant de l'envoyer en Espagne en 1575. Il le retouche encore lorsqu'il s'établit richement au Guatemala

     Ce castillan embarque à 18 ans pour Panama et cuba avant de participer à deux voyages exploratoires sur les côtes du Mexique (1517-1518). I l appartient à la poignée d'Espagnols qui, avec CORTÈS, investissent le Mexique (1519) et détruisent Mexico et l'Empire aztèque (1521). Son titre de gloire réside dans la rédaction de cette Histoire véridique... Dans ce fort volume, près de la moitié est consacrée à l'investissement et l'écrasement de l'Empire Aztèque. Dans une langue rugueuse (il n'est pas lettré), et non en latin, parfois maladroite, mais superbe d'intelligence des événements, remarquable par l'organisation du récit, DIAZ donne un document exceptionnel dont on ne trouve pas l'équivalent. Se documentant sans cesse, tenant compte de plusieurs récits, qu'il inclu souvent dans son ouvrage, il donne des explications sur la conquête du Mexique, mais pas seulement, avec un souci du détail et de compréhension de l'Autre, rare également dans les divers récits documentaires et chroniques dont beaucoup sont sollicités par la Couronne. Il n'y aucune démonisation, aucun mépris de l'adversaire chez Bernai DIAZ (au contraire d'autres...). Son livre fut longtemps sous-estimé, parce qu'il n'appartient pas à la noblesse ni à ceux qui détiennent le savoir. Pourtant, il s'agit d'un chef-d'oeuvre de la littérature militaire, comparé parfois à l'Anaphase de XÉNOPHON (BLIN et CHALIAND)

    Bernal DIAZ relate également dans son livre les voyages de Francisco HERNADEZ de CORBODA de 1517 de Juan de GRIJALVA de 1518, l'expédition d'Hernando CORTÈS avant la conquête du Mexique (qu'il relate avec force détails), les tentatives de conquête du Chiapas (1523-1524), l'expédition au Honduras (1525-1526), son séjour dans ce pays (1527-1539) et également une partie de son séjour à Antigua (1540-1584). 

    Il existe plusieurs "versions" de son livre, entre le "Manuscrit de Guatemala" et le manuscrit envoyé en Espagne en 1575, le texte publié par Les éditions Remon (et perdu ensuite). A ces "versions" rédigées en Espagnol, s'ajoute les éditions en Français, au nombre de deux. L'une  et l'autre sont basées sur la première édition Remon. L'une est due au docteur JOURDANET (1877) et l'autre au poète français José-Maria de HEREDIA (1881). Toutes les deux comportent ce que l'on a appelé les "interpolations mercédaires". L'édition JOUANET se signale entre autres par l'absence de certains passages, que l'on retrouve heureusement dans d'autres langues, jugés inconvenants, censurés par le traducteur.

La toute dernière édition date de 2005 (Mexico), due à José Antonio Barbon RODRIGUE, véritable somme assortie d'une étude approfondie (1000 pages) avec les critiques historiographiques les plus avancées...

 

Capitane Bernal DIAZ DEL CASTILLO, Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne, traduction de D. JOURDANET, Paris, 1877, disponible à Gallica.bnf.fr. Réédition chez La Découverte en deux volumes (avec une préface de Bernard GRUNBERG), 2009. 

Herbert CERWIN, Bernal DIAZ, Historian of the Conquest, University of Oklahoma Press, 1963.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. 

 

 

 

 

 

Note interne : vraiment énervant ce traducteur automatique d'over-blog....

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21 février 2018 3 21 /02 /février /2018 07:55

     Rudy STEINMETZ, après avoir examiné l'apport de SARTRE en esthétique, analyse celui de MERLEAU-PONTY, dont l'oeuvre présente une profonde unité. 

    "Celle-ci repose, nous explique t-elle, sur le fait qu'elle est animée par "une pensée qui est de part en part esthétique (Ronald BONAN, Premières leçons sur l'esthétique de Merleau-Ponty, PUF, 1997)". 

Au sens large, poursuit-elle, le mot "esthétique" renvoie à l'analyse maillot-pontienne du corps et de la perception dont il est le siège. C'est la définition étymologique qui prévaut. Le sens restreint désigne le rôle crucial qu'est amené à jouer l'art - en particulier la peinture - en tant que moyen d'expression de ce qui est vécu au plan perceptif. Bien que ces deux dimensions de l'esthétique de MERLEAU-PONTY s'inscrivent dans le prolongement l'une de l'autre, il importe d'en distinguer les moments afin de mettre en relief leurs particularités et de ressaisir le rythme propre de la démarche du philosophe.

"Tout au long de son parcours, explique notre auteur, Merleau-Ponty aura manifesté un intérêt constant pour tout ce qui touche à la sphère corporelle et au phénomène de la perception qui lui est inhérent. C'est qu'il ne voit pas seulement dans ce dernier la voie d'accès de l'homme au monde, son irrépressible ouverture sur le dehors, sa modalité intentionnelle fondamentale, mais, plus encore, son insertion dans le réel, sa "participation" à la vie des choses. Tandis que Sartre établissait son dualisme sur le constat selon lequel une béance impossible à combler existe entre le pour-soi et l'en-soi, entre le vide de la conscience et la plénitude de la réalité où elle se trouve engagées, Merleau-Ponty envisage la fusion des deux modalités de l'être sartrien comme toujours déjà accomplie en une indistinction primitive. Le contre-pied pris à l'égard de la position défendue par l'auteur de La nausée apparait clairement dans une note de travail, datant de février 1960, de l'ouvrage inachevé, Le visible et l'invisible (Gallimard, 1990)."

Le sens émerge à même la sensation, contrairement à ce que pense SARTRE, et les avancées de la psychologie de la forme (sous l'impulsion des recherches de Wolfgang KÖHLER (1887-1967) et de Kurt KOFKA (1886-1942)) confortent MERLEAU-PONTY dans cette analyse. 

Il découlent trois conséquences, si l'on suit toujours Rudy STEINMETZ :

- la perception, en vertu de son caractère pré-individuel, anonyme, impersonnel, me découvre un monde auquel j'appartiens de façon immémoriale, dans la texture duquel je me fonds, un monde qui m'absorbe, m'investit jusqu'au plus intime de moi-même, un monde avec lequel je coïncide, et vis-à-vis de quoi ma conscience est toujours en retard (voir Daniel GIOVANNANGELI, Le retard de la conscience, Bruxelles, Ousia, 2001). L'expérience originaire de la perception est l'épreuve vécue et silencieuse de la fusion de mon corps avec le grand corps du monde. Dans l'épaisseur impressionnelle du flux perceptif, mon existence et l'existence des choses n'en font qu'une. 

- de par son mutisme, cette belle unité ne peut qu'échapper aux mailles du langage philosophique. La rigidité des concepts les rend inadéquats à désigner ce qui met en déroute la pensée et les clivages qu'elle aime à instaurer- à commencer par celui du sujet et de l'objet. Seule la métaphore - ici, religieuse - semble apte à rendre raison de ce qui met, en toute rigueur, la raison hors jeu.

- puisque notre rapport au monde n'est pas d'abord le rapport d'un sujet connaissant à un objet connu, mais un rapport de co-naissance (Phénoménologie de la perception), dans lequel le sujet et l'objet naissent à eux-même dans une imbrication ontologique primordiale, la question se pose de savoir si et comment la philosophie peut reprendre et tenter d'élucider ce qui se passe à un niveau de profondeur où elle semble par avance exclue. Qu'elle ait "l'ambition d'égaler la réflexion à la vie irréfléchie de la conscience dessine la figure d'un paradoxe. La philosophie ne pourra l'effacer qu'au prix d'un déplacement et à condition de trouve un autre médium que celui du langage verbal pour y parvenir. Et c'est là qu'intervient l'art.

       Pour MERLEAU-PONTY, l'appartenance de l'homme et du monde à une même "chair" ne constitue pas seulement l'origine de la vérité. Elle en est aussi sa beauté. Le beau et le vrai sont pour lui deux aspects - substituantes l'un à l'autre - sous lesquels se révèle l'essence de l'Être, ceci argumenté avec le risque de retomber dans une vision un peu naïve du monde, et dans la perception de certains Anciens Grecs. Mais la réflexion du philosophe français est un peu plus complexe, voire ambigüe. En effet, l'inhérence au monde se double d'une prise de distance. La distance réflexive grâce à laquelle, justement, se révèle à nous la coïncidence. Non que la réflexion l'emporte sur l'irréfléchi de la vie perceptive. Bien plutôt doit-elle tenter de s'en approcher cas, sans elle, la perception se ferait à notre insu, resterait enveloppée dans sa propre nuit. L'expérience vécue mène ainsi à une reprise symbolique qui l'éclaire, l'augmente et l'enrichit.

La fonction de l'art est précisément de rendre compte d'un "dé-voilement, "puisque aussi bien l'Être, écrit Rudy STEINMETZ, est décrit comme près créateur trouvant sa relance incessante en l'homme, tout en débordant cependant la sphère anthropologique. L'art est le lieu de l'éternel poÏétique de l'Être, le lieu de ses métamorphoses et de sa hantise, puisque cet Être n'a jamais fini de se montrer et de se retirer - comme chez Nietzsche - sous les multiples traits dont il se pare ou dont nous l'affublons."

Parmi les différentes formes d'art, la peinture est pour MERLEAU-PONTY, qui n'en doute pas, le mieux à même d'avérer et d'accomplir cette régénération inlassable de l'Être par et en lui-même. C'est qu'on peut en déduire de la fin du premier chapitre de L'oeil et l'esprit (Gallimard, 1964, réédition en 1993) du philosophe. MERLEAU-PONTY dessine plus qu'il n'argumente d'ailleurs, deux arguments qui prIvilégie la peinture :

- la peinture use d'un matériau - pigments et textures - qui est celui-là même de la matière sensible sur quoi repose la certitude perceptive de notre inhérence au monde. les signes picturaux, bien que symboliques, ont les propriétés matérielles des choses qu'ils désignent ;

- elle suppose que le "peintre apporte son corps". Il y va d'une offrande où le geste pictural est la restitution à la substance même du monde de ce qui est passé en nous par le truchement de la perception, un contre-don au don de la "Nature" qui est, pour elle, une façon de se continuer dans l'oeuvre de l'art.

MERLEAU-PONTY aime utiliser des métaphores à connotation religieuse, et il ne faut s'étonner d'en voir lorsqu'il évoque Cézanne, son peintre fétiche. Ce dernier  est au centre d'un bref mais dense essai que le philosophe lui consacre en 1945, année de la parution de la Phénoménologie de la perception. Il y revient plus tard assez régulièrement (Le doute de Cézanne, Sens et non sens, Paris, Gallimard, 1996 ; première publication en 1966, chez Nagel).

   En outre, pour Stefan KRISTENSEN, MERLEAU-PONTY est l'auteur d'une esthétique du mouvement. La réception de l'esthétique du philosophe français est marquée par ses travaux sur la peinture, mais en lisant ses notes préparatoires de son premier cour du Collège de France intitulé "le monde sensible et le monde de l'expression" (cours au collège de France, 1952-1953), on s'aperçoit que le cinéma joue également un rôle essentiel. Cet auteur, de l'Université de Genève, estime par l'étude de ces notes, pouvoir faire le rapport de Jean-Luc GODARD à la phénoménologie et indiquer les  prémisses d'un dialogue avec l'approche deleuzienne du cinéma. Il espère mettre ainsi en évidence les fondements d'une esthétique qui puisse entrer en dialogue avec les tendances principales de la réflexion esthétique contemporaine. Il défend la thèse selon laquelle MERLEA-PONTY avait une approche cinématographiques des arts visuels en général et que si la peinture est bien le langage privilégié qui manifeste la genèse de notre rapports au monde, le cinéma est celui qui rend visible l'invisible de nos rapports avec autrui.

Rudy STEINMETZ, Merleau-Ponty : la beauté du monde, L'héritage phénoménologique, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'atelier d'esthétique, de boeck, 2014. Stefan KRISTENSEN, Maurice Merleau-Ponty, une esthétique du mouvement, Centre Sévres, Archives de Philosophie, 2006/1, tome 69, dans www.cairn.info.

 

ARTUS

 

 

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21 février 2018 3 21 /02 /février /2018 07:54

    S'il est un domaine où les conflits idéologiques sont particulièrement intenses, c'est bien celui de l'esclavage, où s'affrontent, dans le contexte de sociétés à l'importance variable de l'utilisation de main-d'œuvre captive, principalement d'hommes et de femmes de couleur de peau noire, esclavagistes et anti-esclavagistes. Le mélange particulier tenace de racisme et d'intérêts économiques rend difficile l'émancipation des esclaves, mais à des degrés très différents selon que l'on a affaire aux sociétés françaises, anglaises, espagnoles ou (sud et nord) américaines. Les milieux pacifistes ont dû non seulement se positionner, mais parce qu'ils sont issus souvent de milieux chrétiens et faisant de la foi chrétienne une chose très sérieuse, agir, combattre pour l'abolition des institutions (notamment juridiques) mises en place pour réglementer et favoriser l'esclavage. Le combat à la fois contre la guerre et contre l'esclavage est d'autant plus compliqué, notamment quand on regarde de près les pratiques sociales des combattants, pour ceux qui combattent également l'usage de la violence, ou qui font de la violence un objet aussi important de réflexions et d'actions aussi important que l'extinction de la guerre et de l'esclavage.

L'histoire de ces hommes et de ces femmes, blancs comme noirs ou/et métis, est encore méconnue et n'a fait l'objet que d'études parcellaires et souvent polémiques, même avec le recul du temps. Elle l'est d'autant plus que, une fois l'esclavage officiellement aboli, des mentalités, des comportements et des intérêts économiques restent attachés aux pratiques des périodes antérieures très sombres de la traite des noirs et des marchés d'"ébènes". Par ailleurs, entre le monde anglo-saxon et la sphère francophone ou lusophone, existent de profondes différences à la fois dans la pratique de l'esclavage et dans le combat pour l'abolition de celui-ci. Par exemple, même dans les milieux pacifistes et/ou non-violents en France, on ne connait que très mal le mouvement non-violent et abolitionniste américain. Et les rares livres tout public qui abordent le sujet sont parfois empreints de préjugés qui entachent leurs méthodes d'investigation, accordant, comme par exemple celui de  Domenico LOSURDO sur La non-violence démystifiée (éditions delta, 2015) beaucoup trop d'importance aux stratégies déclaratoires et souvent journalistiques par rapport aux actions entreprises. Heureusement, il existe une foule de travaux en littérature grise (dans les revues ou dans les écrits encore moins largement diffusés), rendue plus accessible par la grâce d'Internet (nous ne sommes pas complètement anti-Internet, tout de même!), qui, dans des études contextualisées, rendent compte de l'activité de maints groupes de ce genre... 

Même si souvent, l'activité des personnes et des groupes se situent dans des ambiances un peu trop optimistes pour la libération de tous ces hommes et de toutes ces femmes, promettant ou se promettant des avenirs de paix et de prospérité, sans guerre ni violence, elle est pourtant souvent l'aiguillon nécessaire pour que les mentalités, les institutions et les structures sociales évoluent, lentement mais souvent sûrement. Ces personnes et ces groupes évoluent dans des contradictions sociales importantes et il n'est pas envisageable qu'ils n'en soient pas influencés, même dans leurs propos ou leurs actions. Dans un monde où l'esclavage a irrigué les mentalités et les situations sociales depuis des générations, il est même tout à leur honneur d'avoir tenté de s'y soustraire, lorsque, par traditions familiales souvent, ils ont bénéficié de ces richesses fabuleuses dont l'Ancien monde européen a tiré des autres mondes, qu'ils soient africains ou américains.

 

Abolitionnisme, chrétien, pacifisme, non violence aux Etats-Unis

   Les Etats-Unis naissent dans la violence, non seulement celles des guerres de l'indépendance, mais aussi des conflits entre Européens et contre les tribus indiennes. Avant même cette Indépendance, des groupes - religieux pour la plupart - s'établissent, colonisant la plupart du temps pacifiquement quelques terres d'un continent aux populations clairsemées. Ainsi les groupes Quakers, sous l'égide de William Penn et de quelques uns de ses compagnons, créent des fermes et des ports. 

      Après l'Indépendance, il faut quelques temps pour que l'esclavage devienne un enjeu crucial pour les diverses sociétés américaines. Ce n'est que pendant les guerres napoléoniennes en Europe, pendant que les Etats-Unis sont eux-mêmes en guerre contre la Grande Bretagne, que des groupes de chrétiens s'organisent contre la guerre. En 1812, David L DODGE publie ce qu'on peut considérer comme le premier manifeste du mouvement non-violent naissant : "War Inconsistant with the Religion of Jesus Christ".

Si jusque là les divers groupes religieux chrétiens ruraux qui se réclament de la non-violence se tiennent plutôt à l'écart de la guerre, il en est autrement des groupes habitant en milieu urbain, dont les individus appartiennent la plupart du temps au monde politique, journalistique et mondain. Il ne peut être question, d'autant que les membres de leur famille tombe sous le coup des appels aux armes, de rester indifférent. L'argumentation de ce premier manifeste est bien propre à la situation des Etats-Unis d'alors. Sa tonalité diffère de celle que l'on peut trouver en Europe, même si des ponts sont depuis longtemps établis entre intellectuels des deux côtés de  l'Atlantique. Il faut en toutes circonstances s'abstenir de la violence et ne pas y participer, fut-ce de manière indirecte ; il ne faut pas non plus hésiter à défier les gouvernements qui ne respectent pas la loi divine. Si les diverses communautés rurales, quakers, par exemple, s'efforcent d'établir le "royaume de Dieu" sur terre, en abolissant en leur sein le recours à la violence, il est question là d'un projet bien plus vaste, inspiré de messianismes révolutionnaires, d'édifier un ordre politico-social sous le signe de la non-violence. Tout acte qui contredit le Sermon sur la montagne est criminel, l'esprit du martyre est le véritable esprit du christianisme. 

   Très vite se constituent des mouvements pacifistes et/ou non-violents dont l'expression est véritablement propre, dans des termes parfois difficilement compréhensibles pour des Européens et encore plus pour des Français, qui ne sont pas imprégnés de la même façon dans un univers mental et social religieux qui ne distingue ou sépare ni la vie privée, ni la vie morale, ni la vie intellectuelle... On assiste d'ailleurs parfois à un mouvement inversé : si les Français notamment se détachent de la religion pour trouver les ressources d'un rationalisme pacifiste et/ou non-violent, il s'agit pour les Américains de faire retrouver à leur société les vraies racines de leur croyances religieuses. 

En 1928 se constitue l'American Peace Society, dont se détache dix ans plus tard une organisation plus radicale, la New England Non-Resistance Society. 

  Pour avoir une vue d'ensemble des réalités de la société américaine, de l'arrivée des Européens à la guerre de Sécession, et de l'importance des thèses abolitionnistes, pacifistes et/ou non-violentes qui la traverse, il faut avoir en tête plusieurs éléments 

- le territoire se parsème de diverses communautés anglaises, hollandaises, allemandes, irlandaises jusqu'à une période avancée, lesquelles souvent sans être en contact régulier les uns avec les autres, développent en leur sein leur propre style de vie, plus ou moins violent de manière interne et externe (relations avec les Indiens notamment), plus ou moins austère, plus ou moins farouchement indépendant. Tant st si bien que nombreuses resteront au stade social et technique de la moitié du XIXeme siècle, et encore aujourd'hui...

- la ville de Philadelphie, en Pennsylvanie, ville fondée par les quakers, devient très importante par rapport aux autres villes des futurs Etats-Unis, à la fois en population, en activités, et en foisonnement intellectuel. En particulier, elle constitue le lieu d'un précipité des convictions abolitionnistes, non-violentes et pacifiques, tout en développant des caractéristiques qui la rapprochent de ce qui se fait ailleurs, sur le plan des moeurs, sur le plan des affaires, et sur les plans politique et même militaire. C'est de Philadelphie que part le mouvement d'Indépendance des Etats-Unis et c'est de Philadelphie encore que part le vaste mouvement abolitionniste qui aboutit à la guerre de Sécession... Benjamin FRANKLIN est originaire de Philadelphie. 

La découverte de pétrole en 1859 dans le nord-ouest de la Pennsylvanie fait basculer définitivement l'Etat dans un capitalisme industriel aux caractéristiques très voisines de celui de l'Angleterre. Au tant les débats auront été vifs sur l'esclavage et la guerre, autant l'intelligentsia dans son ensemble ne manifeste pas une grande sympathie pour la situation de la classe ouvrière. 

- Dans ces colonies proches de Philadelphie, et New-York n'est finalement pas si loin, l'esclavage est une réalité, mais il est très loin d'atteindre l'acuité développée plus au Sud, en Virginie par exemple, où se développe surtout une activité agricole d'exportation (coton notamment). Les plantations de coton emploient des dizaines ou des centaines d'esclaves en provenance des marchés organisés par l'autorité publique... Le contraste est grand entre Philadelphie et les villes de Virginie : dans cette ville aux tendances anti-esclavagistes marquées, ce sont surtout des domestiques urbain alors qu'au Sud les travailleurs ruraux forment la majorité de la population. 

- Les luttes politiques autour de l'esclavage et du droit à la guerre sont nettement plus intenses à Philadelphie qu'ailleurs... Et c'est justement parce que le gouvernement de la Pennsylvanie développe une politique souvent agressive, même s'il applique des lois contrastées, que les groupes abolitionnistes sont si virulents, parfois plus en paroles qu'en actes. Ce qui caractérise ces leaders abolitionnistes, pacifistes et non-violents est pourtant leur engagement fort dans l'aide aux esclaves en fuite, bien plus nombreux que ne veulent le faire croire les colons du coton. 

- Ce qui domine l'idéologie abolitionniste, non-violente et/ou pacifiste de ces groupes à la fois en lutte contre des agissements de leur propre gouvernement et de ceux du Sud, c'est une approche résolument religieuse des problèmes. On a du mal en Europe à comprendre par exemple des manifestes de non-résistance!

- Entre les groupes qui vivent dans les communautés qui e réclament ouvertement de la non-violences et ceux qui habitent les villes, côtières notamment, les débats sont de nature différente et surtout dans un rapport très différent par rapport aux débats européens sur l'esclavage ou/et sur les droits de l'homme. Si une certaine effervescence anime des classes aisées cultivées, visible notamment dans la presse, celle-ci ne se propage pas rapidement, dans un territoire où les communisations sont relativement lentes. Les rythmes de vie différents engendrent des manières différentes d'aborder ces problèmes politiques. 

- Si les débats restent vifs au Nord comme au Sud depuis le début de l'installation des colons, il faut bien suivre les tonalités différentes dans les treize colonies anglaises originelles, et les intérêts nettement divergents des classes riches et possédantes : la façon de concevoir le rôle de la mécanisation est très différente dans l'Etat de Virginie et dans l'Etat de New York, et partant les conditions d'exercice des esclavagistes. Si l'initiative de l'interdiction de l'importation d'esclaves du début du XIXe siècle est prises par les politiciens du Nord, la mise en pratique décroit nettement quand on regarde vers le Sud, et l'importation illégale d'eclaves dépasse alors nettement l'arrivée légale antérieure de la main-d'oeuvre captive... 

- Les débats à l'intérieur des mouvements abolitionnistes/Non-violents/Pacifistes varient énormément de la non-acception morale de l'esclavage proprement dit à l'affirmation des droits égaux entre Blancs et Noirs. D'ailleurs, les débats seront aussi vifs entre esclavagistes noirs et esclavagistes blancs qu'entre Blancs entre eux.... Ces débats deviennent de plus en plus clivants au fur et à mesure qu'on se rapproche des années 1850-1860...

- Si le débat sur l'esclavage emplit tant la scène politique et de la presse, au point d'éclipser  une certaine lutte des classes, c'est aussi parce que les Noirs eux-mêmes agissent, constituent des acteurs à part entière, qui se revendiquent comme tels, au grand dam de politiciens au Nord comme au Sud, Qu'ils se livrent à une désobéissance rampante que la lenteur au travail ou à des expressions culturelles de plus en plus ouvertement anti-esclavagistes, malgré tous les efforts de disciplines et les répressions, notamment en Virginie et en Caroline, ou opèrent des tentatives d'insurrection ou des fuites plus ou moins massives, les hommes et les femmes noirs se montrent suffisamment "embarrassants" ou "virulents" pour que ce débat demeure toujours ouvert, comme une plaie dans le moralisme américain. Entre l'attitude qui consiste à encourager toutes ces formes de résistance et de revendication d'abolition et l'attitude inquiète qui consiste à considérer que les manifestations trop vives des Noirs empêchent en définitive leur libération, les combats idéologiques sont vifs, jusqu'à l'intérieur des mouvements non-violents... Il n'est pas sûr qu'aujourd'hui, les individus qui se réclament de la non-violence penchent vers l'attitude de ces derniers...

- Enfin, les thèses abolitionnistes ne sont pas les plus diffusées ni les plus populaires dans les colonies d'avant l'Indépendance comme dans les Etats-Unis d'avant la guerre de Sécession. La majorité des classes au pouvoir et des Blancs, notamment des Blancs pauvres qui se trouvent parfois mis en concurrence, ou pire mises à contribution dans la maîtrise du travail des noirs, considère l'esclavage comme faisant partie du paysage... Même au plus fort de la guerre de Sécession, combien parmi les soldats du Nord et du Sud qui se combattent férocement sont-ils même conscients de ces thèses ou des débats sur l'esclavage. Beaucoup réagissent par discipline, par fidélité envers leur colonie, qu'elle soit esclavagiste ou anti-esclavagiste, en dépit de tous les liens, de West Point (l'école militaire de référence...) aux relations familiales ou commerciales tissées depuis longtemps. Ce n'est, paradoxalement ou pas, qu'après la guerre de Sécession que la question noire devient une question incontournable pour la majorité des Américains. Les conditions même de l'application des multiples législations ambigües alors mises en place ne résolvent pas - elles les aggravent même d'une certaine façon, la question centrale réelle, la question sociale. On ne peut être pas écrire comme beaucoup d'auteurs que la guerre de Sécession n'a rien résolu ; elle a servi de révélateur et les combats pour l'égalité des Blancs et des Noirs ne font alors que se poursuivre sous d'autres formes dans de nouvelles conditions politiques et économiques.

 

Howard ZINN, Une histoire populaire des Etats-Unis, Agone, 2004. Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delta, 2015.

 

PAXUS

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20 février 2018 2 20 /02 /février /2018 10:51

   S'il existe bien un corpus de connaissance en matière de stratégie et de tactique acquis et utilisés de manière adroite par les Conquistadors qui fondent la Nouvelle-Espagne en Amérique qui s'appelle du coup latine, leurs entreprises résultent souvent d'ambitions souvent à court terme, sauf pour les plus importants d'entre eux (CORTÈS...). Aventuriers, mercenaires, voire hors-la-lois (d'ailleurs dans la marine de ces temps, l'engagement vaut souvent absolution...) débarquent sur des territoires pleins de surprises sur de nombreux plans.

Pour survivre et vivre, beaucoup de nobles, notamment parmi les malchanceux des luttes autour de la Couronne espagnole, fondent véritablement un Empire. Il ne faut pas longtemps pour les plus expérimentés d'entre eux pour organiser des territoires riches à plusieurs égards, malgré les ravages des épidémies qui vident ces même territoires de la majeure partie de leurs habitants. Par de nombreux aspects, cette stratégie d'Empire réunit beaucoup d'éléments de l'expérience européenne, d'ailleurs véritablement mis en oeuvre après la fin des Conquistadores, même si des projets en ce sens existent déjà dans la tête des plus prestigieux d'entre eux : organisation des pouvoirs, contrôle des mouvements de population, établissement d'un partage des richesses puis d'une fiscalité, formation d'une armée fidèle, élaboration d'un tissu d'institutions éducatives qui va de pair avec "l'action missionnaire" de l'Eglise catholique, homogénéisation culturelle favorisée par l'importation contrôlée de nouveaux immigrants et de main d'oeuvre servile...

Plus que dans d'autres processus de colonisation, les conquêtes des territoires soumis aux empires aztèque, inca et de l'aire de civilisation maya (au système politique des cités-Etats déjà entrés dans une profonde décadence), sont brutales et rapides. C'est qu'il existe des asymétries profondes entre les sociétés qui entrent alors en contact, tant sur le plan social, militaire que religieux. Les conquistadores débarquent dans des terres où les conflits politiques souvent violents mettent en danger les Empires péniblement construits. De plus, cette conquête met en contact des populations aux hygiènes très différentes, porteurs de systèmes immunitaires différents : l'hécatombe des populations indigènes constitue une des plus impressionnantes de l'Histoire. On a pu parlé de génocide tant la variole et autres maladies infectieuses trouve sur ce continent les moyens de se développer de manière foudroyante. Les tactiques militaires ibériques font le reste : les sièges des villes sont l'occasion de massacres par la faim, la soif et la maladie. De plus, les conquistadores, véritables bandits armés issus d'un petite noblesse n'ayant pu s'enrichir dans la Reconquista, recherchent des trésors "immenses" (les récits et les rumeurs ont stimulé l'imagination) tout en étant guidés par la volonté d'évangélisation propre à leur foi et à la puissante Eglise catholique.  Les chefs des expéditions ont autant de conflits à régler avec leurs propres troupes qu'avec les indigènes qu'ils rencontrent, sans compter les rivalités entre diverses familles ayant réussi à s'installer d'abord dans les îles plus ou moins grandes, des Antilles, du Golfe du Mexique ou à Cuba. 

 

Une asymétrie militaire marquée.

L'asymétrie militaire entre Conquistadores et Indigènes est double, technique et stratégique : technique de par les armements des deux côtés et côté des buts stratégiques, car si pour les Européens, il s'agit de conquérir en tuant, violant et détruisant, pour les Indigènes, il s'agit de neutraliser, et capturer (à plusieurs fins diverses...). Très inférieurs numériquement (pas plus d'un millier, souvent la centaine de combattants espagnols contre des dizaines de milliers de guerriers indigènes), les Conquistadores possèdent l'avantage (non recherché d'ailleurs dans un premier temps) de l'armement et de la (toute petite) cavalerie. 

Les batailles des Conquistadores ont été peu étudiées, et pourtant elles constituent tout un type, sous-type des batailles coloniales, qui mettent aux prises des combattants armés et dotés d'une tactique asymétriques. Les troupes coloniales s'efforcent de manière générale de garder cette asymétrie d'armement et de tactique afin d'être toujours assurée plus ou moins d'être victorieuse. De manière générale aussi, pour tout un tas de raisons (financières, d'approvisionnements...), les théoriciens cherchent à tirer le maximum d'effet du minimum de troupes.

La conquête de Mexico (1521), emblématique mais aussi rare bataille.

Il est d'ailleurs étonnant, comme le constatent CHALIAND et BLIN, que dans la conception de la bataille, qu'on dénomme "décisive" chez les historiens des XIXe-XXe siècles, aucun, ni le Français COLIN au tournant du siècle, ni, plus récemment FULLER, ne mentionne, parmi ce qu'ils considèrent comme des "batailles décisives", la conquête de Mexico-Tenochtitlan. Pourtant, la chute de l'empire aztèque dont triomphent les Espagnols est un événement historique considérable et, de surcroit, sur le plan militaire, une très remarquable victoire. Celle-ci a été sous-estimée parce que CORTÈS disposait d'une petite troupe, comme si seuls les gros bataillons dans l'Histoire avaient mené des campagnes conséquentes -, et sans considérer que celui-ci avait été diplomatiquement capable de trouver des alliés locaux nombreux : environ 75 000 hommes d'après les évaluations, pour 925 Espagnols (en fait pas seulement Espagnols, mais de différentes nationalités européennes), dont 90 cavaliers et 118 arbalétriers et arquebusiers, plus trois gros canons, quinze petites pièces et dix quintaux de poudre. 

La conquête de Mexico est également sous-estimée parce qu'on n'a généralement pas remarqué à quel point la stratégie utilisée et la logistique, répondaient aux conditions du siège. En effet, celui-ci est une opération combinée terrestre et navale. Mexico-Tenochtitlan était une cité lacustre aux dimensions importantes et fort peuplée (peut-être le demi-million d'habitants). Même après la grave épidémie de variole de 1520, il est probable que la cité avait au moins 300 000 habitants.

L'année précédente, CORTÈS, bien qu'ayant un moment pénétré la cité sans coup férir - les étrangers venus de la mer ayant sans doute été considérés comme divins -, a subi un désastre. Au cours de la noche triste (retraite) du 30 juin 1520, en quittant la ville insurgée, les Espagnols ont perdu une importante partie de leurs effectifs. loin de se décourager, CORTÈS, après avoir reçu des renforts, prépare son retour, et neuf mois plus tard après la désastreuse retraité, reprend la route de Mexico à partir de sa base de Tlaxcala. Treize petits navires ou brigantins sont construits par les Espagnols avec du matériel souvent trainé à dos d'homme depuis Tlaxcala. Un canal de deux km est creusé et les brigantins sont mis à flot avec pour mission d'imposer un blocus total. CORTÈS prend le commandement de cette flottille qui comprend 325 hommes. Trois routes terrestres qui relient par des chaussées la cité lacustre à la terre ferme sont investies par trois détachements espagnols qui s'efforcent de prendre la ville en tenaille. En face de ces détachements, dont chacun est soutenu par 25 000 Tlaxcalans environ, sous les ordres du nouveau souverain aztèque, CUAUHTEMOC, peut-être 100 000 hommes. Une quatrième issue vers Telpeyal est volontairement laissée libre afin que les assiégés puissent fuir. Le siège commence par la destruction de l'aqueduc principal qui alimente la ville en eau potable le 26 mai 1521. Au cours du mois de juin, le blocus commence à porter ses fruits tandis que l'étau se resserre. Cependant, pendant le siège, CORTÈS doit faire face à une conspiration (chaque chef conquistadore conspire alors contre l'autre, gênant souvent la manoeuvre militaire...) des partisans du gouverneur VELASQUEZ qu'il déjoue et à une défection en masse des auxiliaires indiens découragés (ce qui est encore plus fréquent!). Mais les Espagnols, malgré les pertes, tiennent bon (de toute façon ils n'ont pas trop le choix, les vaisseaux sont hors d'usage et le sacrifice humain les guette...) ; la famine s'étend dans la cité et les auxiliaires, un moment ébranlés, reviennent à la charge. Le 25 juillet, la partie sud de la ville est conquise. Trois jours plus tard, la colonne de l'un de ses lieutenants le rejoint et le 13 aout, l'ultime assaut est donné : la défense aztèque s'effondre. Après un peu plus de deux mois et demi de siège, la capitale est réduite et l'Empire aztèque s'écroule. 

Malgré leur supériorité numérique, et le scénario se renouvelle grosso modo dans tous les territoires conquis par les Conquistadores, les Aztèques ont été vaincus pour plusieurs raisons. Leur handicap ne se réduit pas à une infériorité dans l'armement. Il provient de causes conceptuelles. Leur univers est menacé de destruction (d'où leur course effrénée aux sacrifices...). Autre mondes, d'après la cosmogonie aztèque, avaient précédé le leur et avaient été détruits de façon violente. L'arrivée des Espagnols semble avoir été interprétée comme celle d'une immense catastrophe, ce qui explique pourquoi ces derniers ont pu, une première fois, pénétrer dans Tenochtitland sans coup férir. Par ailleurs, la guerre pratiquée par les Aztèques reste essentiellement rituelle. Il s'agit de faire le maximum de prisonniers afin d'immoler ceux-ci en offrande au Soleil pour que ce sacrifice nourrisse l'astre solaire. Les Espagnols, au contraire sont détenteurs d'une foi conquérante et mènent une guerre à mort. Les chevaux, inconnus dans le Nouveau Monde, leur confèrent une agressivité certaine dans les chocs, et leurs armes d'acier sont infiniment plus robustes que les lames d'obsidienne qu'utilisent les Aztèques, dont la cohésion et la discipline sont loin d'égaler celles des Espagnols. Sans compter les cuirasses, même si elles ne couvrent pas tout leur corps, des soldats espagnols qui brillent et réfléchissent la lumière... Enfin, ces derniers, grâce au génie politique de CORTÈS qui dispose d'interprètes, font alliance avec tous les peuples opprimés par les Aztèques qui se rangent volontiers du côté des nouveaux venus afin de mettre fin au joug. (BLIN et CHALIAND)

 

Une asymétrie culturelle.

Du côté Espagnols, la cohésion culturelle et politique reste forte tant que l'on reste avec un seul leader en pays hostile, avec des habitus vestimentaires et comportementaux très précis et une volonté d'évangélisation aiguillonnée par la présence de prêtres dans les corps expéditionnaires. La condition sociale des Espagnols entre eux, du fait de leur faible nombre, est relativement homogène.

Du côté inca et aztèque, les inégalités sociales sont bien plus fortes. Les rivalités politiques sont toujours au niveau des luttes violentes pour le pouvoir. Les habitudes vestimentaires tranchent par une attitude complètement différente par rapport au corps (nudité fréquente). Les attitudes sont dictées par des superstitions fortes, jusqu'à faire apparaitre les envahisseurs blancs comme les demi-dieux des légendes. Cette asymétrie culturelle provoque une véritable aversion des Espagnols devant ces "Sauvages incroyants", qui se double d'un mépris réel.

D'autres éléments différencient les indigènes et les espagnols, des pratiques agricoles aux habitude alimentaires. Des découvertes techniques appuient la supérieures des seconds sur les premiers, des techniques de transports aux pratiques de l'écriture. Que ce soit pour l'absence de roue chez les aztèques ou un système d'écriture bien plus efficace chez les espagnols, cela joue dans l'emprise d'une culture sur l'autre... 

 

 

Les Conquistadores face à des civilisations déclinantes.

Même si cela fait partie aussi de la propagande monarchique espagnole plus tard pour justifier la conquête des Amériques, il faut constater que les Empires aztèque et inca étaient déjà entrés en décomposition politique et que la civilisation maya n'est plus que l'ombre de puissantes cités-Etats alors presque disparues. Les Conquitadores se trouvent alors dans une conjoncture extrêmement favorables : ils peuvent jouer pratiquement sur tous les tableaux pour diviser les populations rencontrées : rivalités ethniques fortes, conflits politiques violents, vulnérabilités socio-politiques (il suffit de tuer l'Empereur pour que l'Empire tombe...). 

 

La renommée des Conquistadores....

    Les Conquistadores n'ont pas usurpés leur renommée, pourtant multipliée dans les récits faits sur eux en Europe. Ils donnent à la Couronne espagnole (mais donner est peut-être un trop grand mot pour ce qui s'est passé...) son empire américain. Avec quelques milliers d'hommes agissant souvent de manière dispersées et même parfois antagonistes, ils amorcent les fondation d'un Empire qui apparait avant même la conquête tellement grand qu'en Europe il faut l'intervention du Pape en 1494 pour départager Espagnols et Portugais (sur la base de mauvaises cartes d'ailleurs. Sans doute confond-t-on les distances, certains ne voyant pas que les Indes sont vraiment beaucoup plus loin...) afin d'éviter de graves conflits et de coordonner son évangélisation. Entre la découverte du Pacifique par BALBOA (1513) et le triomphe de PIZARRO au Mexique (1535), il ne leur faut pas plus d'un quart de siècle pour accomplir les conquêtes décisives. Avec les moyens singulièrement limités de leur époque - des navires de faible tonnage, quelques chevaux, de rares canons et plus d'armes blanches que d'arquebuses -, des bandes d'aventuriers opérant pour leur compte ont vaincu et détruit des empires indigènes parvenus à un très haut degré d'organisation (même s'ils sont tout de même sur le déclin) et de puissance et surmonté de formidables obstacles naturels (qui ont coûté d'ailleurs plus d'hommes que les combats). 

     Les Conquistadores sont peut-être plus célèbres que connus, comme le fait remarquer Jean-Pierre BERTHE, en dépit, ou à cause, de quatre siècles de polémiques. L'historiographie conservatrice espagnole les idéalise en paladins de la croisade outre-mer tandis que les pamphlets des adversaires de l'Espagne en font des soudards assoiffés de sang et de pillage. Il convient de tenir compte des réalités sociales du XVIe siècle pour ramener aux dimensions du réel une image déformée par les mythes antagonistes de l'épopée chevaleresque et de la légende noire. Il ne faut pas non plus que le destin exceptionnel des chefs fasse oublier le plus grand nombre : pour quelques capitaines heureux à qui l'aventure rapporte des titres de noblesse et de grasses seigneuries, les malchanceux sont légion qui moururent de faim ou d'épuisement dans la steppe et la forêt ou périrent sous les flèches des Indiens de Floride et du Venezuela, ou sous le couteau d'obsidienne des sacrificateurs aztèques. D'autres se retrouvent les mains vides après dix ou vingt ans de campagnes. C'est pourtant cette piétaille qui porte le poids de l'entreprise, comme le rappelle Bernal Diaz del Castillo, un de ces soldat du rang (Histoire véridique de la Conquête de la Nouvelle-Espagne) qui répond à la chronique de Gomara, qui exalte avant tout le rôle personnel de Cortes.

 

Des entreprises individuelles qui permettent plus tard de véritables stratégies impériales.

L'action des conquérants n'obéit pas à un dessein de l'Etat. Elle est le fait de multiples initiatives particulières aux formes très variées, initiatives toutefois surveillées de près ou de loin par la Monarchie espagnole (dont d'ailleurs l'aide ou la bénédiction est souvent sollicitée...), tout de même déjà avertie depuis les entreprises de Christophe COLOMB (dans les années 1480) du potentiel fabuleux que recèle ces expéditions. 

Une bande d'aventuriers peut ainsi mettre en commun de maigres ressources, en s'endettant pour l'achat d'un navire, dans l'espoir d'aller razzier de l'or et des esclaves : ces entradas (pénétrations) ou cabalgadas (chevauchées), fréquentes dans l'isthme de Panama et sur les côtes de Terre-Ferme, ont donné lieu à des terribles excès envers les populations indigènes. De plus amples entreprises visant à conquérir et à coloniser une province : l'ambitieux qui en prend l'initiative est titulaire d'une capitulation royale qui lui en assure l'exclusivité. Mais c'est à lui de financer l'expédition : bien qu'il y engage sa propre fortune et y associe ses hommes, qui servent sans solde et s'équipent à leurs frais, il lui faut faire appelà un riche bailleur de fonds, banquier italien ou sévissent, haut fonctionnaire des Indes. Diego VELASQUEZ et Pedraria DAVILA ont ainsi financé la conquête du Mexique et du Nicaragua, et le licencié Gaspar de ESPINOSA, à la fois magistrat, commerçant et grand propriétaire, l'expédition de PIZARRO et d'ALMAGRO au Pérou. Le cas limite est celui du Venezuela, dont la conquête et l'exploitation sont concédées à la firme allemande des WELSER.

Bien des épisodes de la conquête trouvent leur origine dans son caractère d'entreprise privée. Associés plus que subordonnés à leur chef au sein de la bande, les hommes d'armes dont preuve d'un redoutable esprit d'indiscipline. L'autorité d'un capitaine tient à son prestige personnel, à son habileté, à sa chance aussi et au succès de ses entreprises. Chaque lieutenant est tenté de se rendre indépendant et les rebellions sont nombreuses. Elles interfèrent d'ailleurs dans les opérations militaires, même si sur le terrain pendant la bataille, ces soldats savent faire preuve d'un esprit de coordination redoutable pour leurs adversaires. Cette indiscipline existe aussi envers la Couronne, malgré leurs protestations de loyalisme. S'il n'y avait pas parmi eux un représentant direct de l'Eglise ou de l'Etat (il n'y est pas toujours!), sans doute celle-ci se serait-elle manifestée avec plus de flagornerie et d'intensité... C'est seulement une fois la conquête acquise que la Couronne se décide à intervenir. Et lorsque CHARLES QUINT, de sa volonté même ou parce que les financiers s'inquiètent, décide d'intervenir, les Conquistadores montrent des oppositions vigoureuses, d'où l'envoi parfois nécessaire de corps expéditionnaires punitifs. Ainsi, lorsqu'il ordonne la suppression progressive des encomiendas, ces Leyes Nuevas sont accueillies en Amérique (1543-1544) par de violentes protestations qui dégénèrent au Pérou en insurrection ouverte, les révoltés prétendant ériger un royaume indépendant.

 

Un enracinement du pouvoir des Espagnols avant même la fin des Conquistadores.

Si les conquistadores sont autant attaché à la possession des encomiendas, c'est parce qu'elles sont le seul véritable bénéfice qu'ils aient tiré de la conquête. Leur part de butin a toujours été au-dessous de leurs espérances (sans compter les autres profits, autant de mirages colportés déjà en métropole avant leur départ, comme la fontaine de jouvence...), ou dilapidée (ce ne sont pas des gestionnaires!) rapidement. Ce sont les plus avisés d'entre eux qui se glissent dans les conditions nouvelles imposées par la Couronne. Sans doute heureusement pour les Espagnols en général, car aussitôt une ville construite, elle est parfois abandonnée pour de nouvelles conquêtes... L'obligation de résidence faite aux encomenderos et le contrôle de plus en plus étroit de l'administration royale sur les expéditions contribuent à fixer peu à peu les conquistadores dans les nouvelles villes d'Amérique. Ceux qui possèdent quelques notions de gestion de domaine, à l'exemple de CORTÈS, emploient "leurs" indiens à de fructueuses affaires : mines, élevages, commerce des produits du tribut ou obtiennent de la Couronne des charges publiques et des pensions. Maris à des Espagnoles ou à des femmes du pays, ils se transforment progressivement en colons (probladores) et, s'ils gardent leur prestige au sein d'une population blanche toujours plus nombreuse, ils perdent leur primauté politique initiale au profit de la bureaucratie royale. Mais s'ils sont définitivement enracinés dans les terres conquises, on les considère comme les fondateurs de nouvelles sociétés créoles et métisses des Indes de Castille. (Jean-Pierre BERTHE)

Pour les autres conquistadores qui refusent les contraintes de la Couronne, leurs aventures se concluent souvent dans des épisodes sanglants, les uns contre les autres, occasionnant des désordres auxquels ceux qui se fixent et les administrateurs royaux veulent remédier. Non seulement, aucune capitulatione n'est plus délivré par la Monarchie, mais ceux qui ne se plient pas aux nouvelles règles sont considérés comme des rebelles et pourchassés. 

La formation d'un nouveau tissu économique, ouvert sur l'extérieur, par les nouveaux arrivants européens, transforme profondément la physionomie du pays où ils s'installent. Et, de fil en aiguille pour protéger ou pour étendre leur emprise, ils organisent sur place toute une administration, une police, un tissu d'institutions religieuses et éducatives (souvent les mêmes...), une fiscalité, des douanes, des tribunaux, bref tout ce qui fait un Etat d'allure européenne. Va de pair avec cette modification, la formation d'une société aux caractères racistes marqués, où seuls chrétiens catholiques confirmés et blancs bénéficient de tous les privilèges.

     Les conquistadores, en dépit des agissements uniquement kleptocrates de la majorité d'entre eux, ont amorcé le système de colonisation espagnole en vigueur ensuite pendant près de trois siècles.

Le système de l'encomendia, regroupement sur un territoire de centaines d'indigènes à des fins d'exploitation économique et d'évangélisation, est une forme rajeunie du régime seigneurial bien familier aux aristocrates espagnols. Les propriétaires confient à des colons espagnols la gestion d'ensemble plus ou moins vaste, plus ou moins riche, en terme agricole ou minier. Ce système se met en place dans les territoires découverts pratiquement juste après l'installation des premiers Européens, en 1492, avec la bénédiction de la Couronne. Les indigènes ne sont pas réduits en esclavage, ce qui sera réservé plus tard aux populations noires importées, mais au travail forcé. Comme la discipline et les conditions de travail y étaient dures, beaucoup d'indigènes cherchent à fuir, et diverses réformes appuyées par la Couronne et l'Eglise mais combattues par les colons, établissent un équilibre en faveur des indigènes plus protégés socialement mais restant sous l'autorité des propriétaires.

Tout le système administratif, politique, fiscal, social, juridique, militaire, bref tout ce qui fait un Empire qui garantit la sécurité et les profits à une minorité politique héréditaire s'établit dans la foulée, avec des variantes différentes suivant les pays, au Pérou et au Mexique par exemple, autour du système de l'encomendia. Ce qui motive la Couronne, c'est principalement l'approvisionnement du pays en or, en argent, en minerais des colonies. Et après l'épuisement des ressources minières, l'encomienda se transforme peu à peu en hacienda, via une concentration des propriétés, qui ne repose plus que sur l'agriculture. Et s'établit un autre équilibre des pouvoirs entre les différents éléments de la population. Mais déjà, il s'agit d'une autre histoire et pratiquement, d'un autre Empire. 

 

 

Bernard DIAZ DEL CASTILLO, La conquête du Mexique, Arles, 1996 ; Histoire véridique de la conquête de la nouvelle-Espagne, deux volumes, La Découverte, 2003. Jacques SOUSTELLE, La Vie quotidienne des Aztèques à la veille de la conquête espagnole, Paris, 1996. Gérard CHALIAND, Miroir d'un désastre, La conquête espagnole de l'Amérique, Paris, 1990. M.H. FRAISSE, Aux commencement de l'Amérique (1497-1803), Actes Sud, 1999.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jean-Pierre BERTHE, Conquistadores, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

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19 février 2018 1 19 /02 /février /2018 12:45

   Francisco Pizarro Gonzalès, marquis de los Atabillos, connu sous le nom de François PIZARRE, (en Français) est un conquistador espagnol. Conquérant de l'Empire inca et gouverneur de l'actuel Pérou, il fait partie de ces élément de la noblesse espagnole (cousin de Hernan CORTÈS au deuxième degré) qui cherche l'aventure loin de ce qui n'est pas encore une métropole. Il participe à la guerre entre conquistadores au Pérou, dont il sort perdant, comme beaucoup..

Si l'on connait bien cette histoire, ce n'est pas grâce à lui-même en tant qu'auteur (il est illettré), mais parce que, comme dans beaucoup de ces expéditions, il est accompagné de lettrés chargés de relater leurs faits et gestes, dont certains sont de véritables espions de la Couronne. C'était d'ailleurs le seul moyen (corruptible il est vrai mais pas toujours corrompu...) pour la monarchie espagnole de connaitre les agissements de ceux qu'elle investissait de "capitulations"... 

    Sa carrière n'a pas l'éclat de celle de CORTÈS, mais sa personnalité est peut-être plus représentative, par ses qualités et ses limites mêmes, de la majorité des conquistadores espagnols. Comme tous les conquistadores célèbres, son oeuvre dépasse largement l'homme. La conquête de l'empire inca fixe le destin de toute l'Amérique du Sud.

 

Une carrière de conquistadore, parmi d'autres, à l'épopée très bavarde....

    Avant cette carrière de conquistadore, après avoir été élevé comme un petit paysan, il est d'abord soldat en Italie et passe aux "Indes" en 1502. Pendant près de vingt ans, rien ne le distingue de ses compagnons d'aventure. Il est de toutes les entreprise du Darien : lieutenant d'OJEDA au golfe d'Aruba (1509), puis de BILBOA, qu'il accompagne dans sa marche jusqu'à la mer du Sud (1513) ; plus tard au service du gouverneur PEDRARIAS, il procède à l'arrestation de BILBOA, que PEDRARIAS et ESPINOSA condamnèrent à mort (1518-1519). Etabli à Panama, bénéficiaire d'une encomienda d'Indiens travaillant à son profit, il élève du bétail et paraît avoir connu une assez large aisance. 

     En novembre 1532, François PIZARRE, à la tête de 167 hommes, entre sans difficultés dans la ville de Cajamarca, au nord du Pérou. Il a déjà alors près de 25 ans d'expériences en Amérique Latine et deux expéditions qui se sont soldées par des échecs. Il n'est pas le seul à essuyer ce genre d'échec : l'histoire des conquistadores en est parsemée. 

Cependant, ayant réussit à obtenir de CHARLES QUINT une "capitulation", il ramène d'Estramadore, d'où il est issu, une centaine de recrues dont ses demi-frères et un cousin germain qui tous s'illustrent dans la conquête. Souvent, les expéditions dans le nouveau continent sont des affaires familiales. En plus de son associé ALMAGRO qui le rejoint après Cajamarca, PIZZARE est accompagné de conquistadores qui deviennent célèbres par la suite : Sébastien de BENALCAZAR, le futur conquérant de Quito, Hernando de SOTO, le futur découvreur de la Floride, ORELIENS qui descendra l'Orenoque.

   PIZARRE ignore, lorsqu'il atteint Cajamarca, que l'Empire inca, construction remontant seulement au siècle précédent, est miné par une guerre civile dont le vainqueur tout récent est ARAHUALPA. Ce dernier accepte de se rendre à l'invitation de PIZARRE qui a dissimulé hommes et chevaux tout autour de la grand-place de Cajamarca et qui, par un coup d'audace, s'empare de l'Inca et sans le savoir jette à bas l'Empire. ARAHUALPA, prisonnier, cherche à recouvrer sa liberté en offrant une énorme quantité d'or. S'il y a bien une tradition des deux côtés de l'Océan, c'est bien celle du trafic des otages des chefs militaires et politiques. Lorsque l'or est rassemblé, ce dernier est exécuté, pratique moins courante en Espagne, mais les Espagnols ne considèrent pas les indigènes comme des hommes comme eux. Entre-temps, ARAHUALPA avait fait lui-même exécuter son demi-frère HUASCAR, souverain de Cuzco. La première rencontre militaire des Espagnols avec les forces d'ARAHUALPA a lieu l'année suivante, et ces derniers sont taillés en pièces. Cuzco est investie sans combat e, novembre 1533, les Espagnols apparaissant aux partisans de HUASCAR comme des adversaires d'ARAHUALPA. Habilement, PIZARRE met en place sur le trône un nouveau Inca.

En février 1534, on annonce en Equateur l'arrivée d'un des lieutenants de CORTEZ, Pedro de ALVADARO, attiré par la perspective d'une nouvelle conquête. Sebastien de BENALCAZAR est envoyé en toute hâte vers Quito, la capitale d'ARAHUALPA, dont il s'empare après avoir battu l'un des généraux de ce dernier. Le départ d'ALVARADO est acheté par ALMAGRO. Les dernières troupes d'ATAHUALPA sont défaites.

Au début de 1535, PIZARRE fonde Lima qui devient capitale du Pérou et, par la suite, siège des vice-rois des indes (parce que l'on reste persuadé, dans la plupart des milieux espagnols qu'il s'agit des Indes, vers qui ils cherchent encore une route plus courte que par le Moyen-Orient.) La même année, ALMAGRO, insatisfait de n'être point l'égal de son associé PIZARRE, s'en va à la conquête du Chili où il espère trouver de l'or. Son expédition est un désastre au milieu du rude hiver de la cordillère (les Espagnols ne connaissent pas encore bien le climat de cette Amérique).

Pendant ce temps, l'Inca MANCO, humilié par les Espagnols, s'échappe de Cuzco et lève l'étendard de la rébellion (1536). Beaucoup d'Indiens se rallient, mais les tribus naguère subjuguées par les Incas restent fidèles aux Espagnols. Un moment, la situation des Espagnols - moins d'un millier au total dans tout le Pérou - paraît désespérée : l'une des trois villes qu'ils ont fondées, Jauja, tombe. Cuzco tenue par trois des frères PIZARRE est encerclée. L'un d'eux y perd la vie. Mais les Espagnols parviennent à tenir tandis que Lima elle-même est menacée. Devant Lima, les troupes de MANCO sont défaites. Elles se replient et, jusqu'en 1539, ne sont plus en mesure que de mener une guerre de guérilla ne pouvant mettre en danger la domination espagnole.

Entre-temps, ALMAGRO, de retour du Chili, s'empare des deux frères PIZARRE, Hernando et Gonzalo, à Cuzco et les tient prisonniers, estimant qu'il a été lésé dans le partage de la conquête. François PIZARRE parvient à obtenir la libération de ses frères, mais l'inimité entre AMALGRO et les PIZARRE est trop profonde. Les deux factions s'affrontent à la bataille de la Salinas (1538). ALMAGRO est vaincu et est exécuté. Le fils de ce dernier tire vengeanceplus tard de la mort de son père en provoquant la mort de François PIZARRE à la tête de quelques fidèles d'ALMAGRO (1541).

Après la mort de PIZARRE, l'anarchie devient chronique et les conquistadores s'entre-déchirent tandis qu'ils défient la Couronne jusqu'en 1548, date de l'exécution de Gonzalo PIZARRE, le dernier des frères présents au Pérou. C'est la couronne qui distribue alors les domaines (encomiendas) et met fin à l'ère des conquistadores. (BLIN et CHALIAND, Jean-Pierre BERTHE)

 

John HEMMING, La Conquête du Pérou, Paris, 1971. W.H. PRESCOTT, La Conquête du Pérou, Paris, 1992.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jean-Pierre BERTHE, Pizarro, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

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19 février 2018 1 19 /02 /février /2018 08:10

       Fernando Cortès de Monroy Pizarro Altamora, dit Hernan CORTÈS, premier marquis de la vallée d'Oaxaca, est un conquistador espagnol. Il s'empare en 1521 de l'Empire aztèque pour le compte de CHARLES QUINT, roi de Castille et empereur romain germanique. Cet acte fondateur de la Nouvelle-Espagne, de l'Empire espagnol des Amériques, étape fondamentale de la colonisation espagnoles des Amériques au XVIe siècle, est plus ambigü que le laisse entendre les titres conférés après-coup. Si c'est au nom de la Couronne espagnole que CORTÈS se prévaut dans ses actions - et dans ses écrits - il agit d'abord comme l'un de ces nombreux aventuriers qui "tentent leur chance" dans le nouveau continent découvert quelque temps plus tôt. 

    Nanti de réelles connaissances en matière de stratégie, d'une tradition ibérique née lors de la Reconquista espagnole sur les Musulmans, Hernan CORTÈS appartient à l'une des familles nobles les plus influentes de l'Espagne.

 

Le personnage type du conquistadore

   Après avoir brièvement étudié à Salamanque, Hernan CORTÈS quitte l'Espagne (1511) pour Cuba où il devient alcade (maire) de Santiago. Contre l'avis du gouverneur VÉLASQUEZ, CORTÈS quitte Cuba pour le Mexique en 1519 avec 600 hommes, 16 chevaux et une dizaine de pièces d'artillerie, embarqués sur 11 navires.

S'appuyant sur le vieux droit communal espagnol, il fonde la ville de Vera Cruz, ce qui, en principe, le délie de toute dépendance envers le gouverneur de Cuba. Entre-temps, il cherche à se gagner les bonnes grâces des tribus qu'il rencontre et n'use de la force que lorsqu'il n'a pas d'autre choix.

Très vite, il dispose d'un atout considérable que jamais n'auront ses adversaires majeurs, les Aztèques : deux interprètes, l'un espagnol, qui fut prisonnier chez les Mayas, et une Indienne, la Maliche (qui, baptisée, devient Marina et bientôt la maitresse de CORTÈS), qui parle le nahuatl et apprend rapidement l'espagnol. CORTÈS sait ainsi ce que pense l'adversaire tandis que les Aztèques ne pourront que conjecturer. Pour les Aztèques, apparemment ces hommes venus de loin sont des dieux porteurs de désastre qu'il faut tenir éloignés de Tenochtitlan (Mexico).

Mais CORTÈS, contre l'avis d'une partie de sa troupe où se trouvent des partisans de VELASQUEZ, veut à toute force aller de l'avant et fait démâter ses navires ("brûler ses vaisseaux"...). Au cours de l'avancée, il se heurte durement aux Tlaxcaltèques mais parvient à s'en faire des alliés. En effet, la domination des Aztèques est récente, dure et mal supportée, aussi CORTÈS peut-il jouer des dissensions tribales.

Le statut divin  qui est apparemment le leur permet aux Espagnols de pénétrer sans coup férir à Tenochtitlan (1520) où ils sont les hôtes de MOCTEZUMA. Mais conscients de la fragilité de leur posture et mesurant à quel point ils sont vulnérables, si peu nombreux au sein d'une cité lacustre aux accès faciles à interdire, CORTÈS et ses compagnons s'emparent de MOCTEZUMA qui, subjugué, se laisse emmener dans les quartiers dévolus aux Espagnols. C'est alors qu'on apprend que le gouverneur VELASQUEZ a envoyé un millier d'hommes pour s'emparer de CORTÈS. Celui-ci réagit immédiatement et, laissant une petite garnison commandée par ALVARADO, un de ses lieutenants, parvient à s'emparer du chef de l'expédition punitive et retourne les troupes de ce dernier en leur promettant un riche butin.

Au retour, CORTÈS retrouve Tenochlitlan en pleine insurrection. Son lieutenant ALVARADO a pris l'initiative de frapper le premier afin, selon lui, de prendre les devants d'une sédition. MOCTEZUMA, en cherchant à ramener la concorde, est lapidé par les Aztèques. La situation des Espagnols devient intenable. On se décide à faire retraite. Celle-ci est opérée dans des conditions désastreuses au cours de ce que les Espagnols ont dénommé la noche triste.

Quelques jours plus tard, les Astèques, très supérieurs en nombre, veulent anéantir la troupe réduite de moitié de CORTÈS. Mais celui-ci, acec quelques cavaliers, réussit à tuer le chef adverse, ce qui provoque la fuite des Aztèques.

La bataille d'Otumba (1520), en soi une bataille médiocre où CORTÈS bénéficie de l'effet de surprise causé par l'apparition de sa cavalerie (les Aztèques ignore le cheval) doublé d'une supériorité technologique très forte (épées d'acier, armes à feu), est considérée comme la plus remarquable des victoires de CORTÈS. En fait, la bataille est doublement asymétrique : Alors que les Espagnols luttent pour tuer, les Aztèques s'efforcent de seulement les neutraliser... (en vue tout de même de les offrir en sacrifice...)

Tandis qu'une épidémie de variole provoquée par des éléments de la force punitive envoyée par le gouverneur VELASQUEZ ravage Tenochtitlan, CORTÈS ne s'avouant pas vaincu réorganise ses troupes, reçoit des renforts et se prépare pour une nouvelle expédition.

En mai 1521, le siège est mis devant la capitale aztèque. L'originalité de la stratégie utilisée par CORTEZ consiste à avoir combiné opérations terrestre et lacustre. En effet, grâce à une flottille de brigantins acheminés en pièces détachées à dos d'homme, CORTÈS peut imposer un blocus à Tenochtitlan. Après un très dur siège de près de trois mois, la capitale aztèque, affamée, tombe. La conquête a duré dix-huit mois.

Bien que gratifié du titre de marquis, CORTÈS est rapidement éloigné du Mexique et se trouve de moins en moins bien en cour en Espagne. Politique avisé, CORTÈS est un excellent stratège, un habile tacticien et un chef de guerre dans la tradition héroïque. Il est par ailleurs, l'auteur des Lettres de relation, rédigées dans une belle prose sobre où il démontre ses talents de diplomate. (BLIN et CHALIAND)

 

Un tacticien et stratège habile qui profite bien des circonstances et un bâtisseur de villes

     Après 1519, la vie de CORTÈS se confond avec l'histoire de la conquête du Mexique : il y manifeste une habileté politique et des talents militaires hors pair. Il impose, dès les premiers contacts avec les Mayas du Yucatan, sa stratégie : négocier avec les Indiens, s'interdire tout pillage (ce qui est l'occasion de heurts avec des lieutenants de ses propres troupes) et ne livrer combat que contraint. C'est là que sa bonne fortune lui fait rencontrer, parmi les captives que lui offre un cacique, une Indienne de langue mexicaine, la célèbre dona MARINA, ou MALINCHE, qui devient sa maîtresse, son interprète et sa conseillère.

C'est en débarquant sur les plages de Cempoala, le 21 avril 1519, que CORTÈS donne aux événements l'impulsion décisive. Il y reçoit les envoyés de MOCTÉZUMA, et se fait une idée plus exacte de la richesse et de la puissance de l'empire aztèque. Il comprend aussi, en s'alliant avec le cacique totonaque du lieu, que les peuples tributaires, mal soumis, ne demandent qu'à secouer le joug de Tenochtitian et décide de s'appuyer sur eux pour entreprendre la conquête du pays tout entier. Enfin, il s'émancipe de la tutelle de VELASQUEZ par une adroite manoeuvre : il inspire à la majorité de ses hommes la décision de fonder une cité, la Villa Rica de la Vera Cruz, dont la municipalité, usant des privilèges traditionnels des villes de Castille, lui confère le titre de capitaine général et le droit de justice. Quoique fictive, cette fondation donne à sa rébellion un semblant de légalité et lui permet de plaisir sa cause devant la cour d'Espagne, où il envoie aussitôt des représentants munis de riches présents. Pour empêcher la désertion possible des partisans de VÉLASQUES et montrer à ses hommes qu'ils n'ont de salut que dans la victoire, il fait désarmer et saborder (en partie) ses vaisseaux. Puis il entreprend de gagner le haut plateau mexicain et d'atteindre la capitale de l'Empire aztèque : les efforts de MOCTÉZUMA pour l'en dissuader n'avaient fait que le fortifier dans son projet.

Dans toute cette entreprise de conquête, CORTÈS met en oeuvre la reconstitution fréquente de ses troupes avec des aventuriers venus des Antilles et des auxiliaires indiens, mettant en oeuvre tout l'art ibérique de sièges des villes. Cet art consiste à en faire le blocus, à affamer la population : après un siège de trois mois, Tenochtitlan est pratiquement entièrement détruite, sa population décimée, notamment en raison d'une épidémie. Après la chute de la capitale de l'Empire aztèque et la capture de CUAUHTÉMOC, neveu de MOCTÉZUMA, toute résistance organisée prend fin. De simples promenades militaires suffisent alors aux Espagnols pour soumettre, en 1522-1523, tout le sud et l'ouest du Mexique.

  CORTÈS organise le territoire conquis aussitôt la victoire acquise. Il fait rebâtir Mexico et s'appuie que les autorités indigènes traditionnelles pour gouverner le pays. Il distribue des encomiendas à ses compagnons déçus par la modicité de leur part de butin et se préoccupe de l'évangélisation des Indiens. il réussit à se faire confirmer par CHARLES QUINT dans ses fonctions de gouverneur de la Nouvelle-Espagne. Mais sa malheureuse expédition au Honduras contre un de ses lieutenants révoltés (1524-1526) - au cours de laquelle il fait exécuter CUAUHTÉMOC - laisse le champ libre à ses ennemis. Après avoir rétabli l'ordre à Mexico, il part se justifier en Espagne : on l'accuse, entre autres méfaits, du meurtre de sa femme et de l'empoisonnement de plusieurs envoyés royaux. CHARLES QUINT doit cependant lui conférer le marquisat "del Valle de Oaxaca" et des droits seigneuriaux sur les plus riches provinces du Mexique ; mais il ne lui laisse pas le gouvernement de la Nouvelle-Espagne, confié à une audience (1527), puis à un vice-roi (1535).

De retour au Mexique en 1530, après s'être allié par un nouveau mariage à la grande noblesse espagnole, CORTÈS se consacre, en homme d'affaires entreprenant et avisé, à l'exploitation de ses domaines : moulins à sucre, élevage, mines d'or et d'argent. Il est moins heureux dans ses tentatives d'exploration du Pacifique : les escadres qu'il finance à grand frais ne réussissent pas à établir une liaison avec les Moluques. Du moins, il met et fait mettre à son actif la découverte de la péninsule de Californie (1534-1535).

Les mauvaises relations de CORTÈS avec le vice-roi et l'audience, et les multiples procès dans lesquels il se trouve engagé, le décident à retourner en Espagne (1540). Il y vit alors en grand seigneur et prend part à la malheureuse expédition de CHARLES QUINT contre Alger. Mais la Cour ne lui rend pas le rôle politique qu'il prétend jouer au Mexique : de là, peut-être, la légende des persécutions et de la pauvreté qui auraient marqué ses dernières années. Alors qu'il se prépare à regagner la Nouvelle-Espagne, il meurt près de Séville. (Jean-Pierre BERTHE)

 

Herman CORTÈS, Lettres de relation, Paris, 1969. Un très long extrait de La Conquête du Mexique, rédigé par Hernan CORTÈS, traduit par Désiré CHARNAY en 1896, publié aux éditions La Découverte (1982), est disponible dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Savador de MADARIAGA, Cortès, Patis, 1962. C. DUVERGER, Cortès, Fayard, 2001. 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jean-Pierre BERTHE, Hernan Cortes, dans Encyclopedia Universalis.

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16 février 2018 5 16 /02 /février /2018 14:06

     Jacques de BOLLARDIÈRE, officier général de l'armée française, combattant de la Seconde Guerre Mondiale, de la guerre d'Indochine et de la guerre d'Algérie, est un des figures de la non-violence en France.

 

Une carrière militaire brillante

   Après ses études secondaires, il rejoint le Prytanée national militaire de La Flèche, et entre ensuite en 1927 à l'École spéciale militaire de Saint-Cyr, où il fait de LYAUTEY son idole. Il est issu d'une famille de militaires de longue date.

 Élève indiscipliné et devant redoubler, il sort de Saint Cyr avec seulement le grade de sergent-chef (alors qu'habituellement les élèves sortent de Saint-Cyr au minimum avec le grade de sous-lieutenant), et est affecté en Corse puis en Algérie. C'est qu'il n'aime pas ces traditions militaires et surtout la glorification de la guerre, avec tout son décorum. Il est largement rétif aux devoirs de désobéissance aveugle.

 Il participe à la Seconde guerre mondiale, dans la campagne de Norvège. A la débâcle, il rejoint les Force Françaises Libres et a l'honneur, avec le général De GAULLE, d'être condamné à mort par le régime de Vichy. Il s'illustre dans les campagnes de novembre 1940 au Gabon, puis en Erythrée, puis à diverses autres campagnes militaires, avant de rejoindre en octobre 1943, le BCRA où il commande la mission "Citronelle" qui doit organiser le maquis des Manises dans les Ardennes. Lorsqu'il arrive au maquis pour y introduire entre autres des armes, il constate l'existence d'une autre résistance des paysans à l'occupant, non armée mais efficace notamment sur le plan de l'aide aux réfugiés ou aux évadés.

  Lorsque ce maquis subit un sanglant revers, il rejoint la brigade SAS, qui saute sur la Hollande en avril 1945 aux arrières de l'ennemi pour saboter ses communications et attaquer ses Postes de Commandement.

Jacques de BOLLARDIÈRE est à la Libération, l'un des Français les plus décorés de la Seconde Guerre mondiale. Après la guerre, il est promu lieutenant-colonel et en 1946 il est débarqué à Saïgon avec le corps expéditionnaire français en Extrême-Orient. Il rentre en France en 1948, puis commande les troupes aéroportées en Indochine de 1950 à 1953. 

Lors de ce commandement, il se prend de sympathie pour le peuple vietnamien et commence à avoir de la répugnance envers cette guerre. C'est qu'il comprend les parallèles que l'on peut faire entre la lutte pour la Libération du peuple français en 1940-1945 et celle du peuple vietnamien. Déjà qu'il ne participait pas à l'esprit de revanche qui animait la haute hiérarchie de l'armée française sur sa défaite humiliante de 1940. Par ailleurs, les conditions de déploiement des troupes françaises, sans compter celles de ses transports (dans des cargos!) de France au VietNam (témoignage familial de l'auteur de l'article), pitoyables pour le moins, avaient déjà de quoi faire réfléchir...

Affecté au Centre des Hautes Études Militaires en octobre 1953, puis à l'École de guerre, où il enseigne la tactique des troupes aéroportées, il prend la tête de deux brigades en Algérie en juillet 1956. En décembre de la même année, il est promu général de brigade, alors le plus jeune général de l'armée française. Il exprime très tôt ses appréhensions vis-à-vis de la guerre en Algérie. Il a alors sous son commandement le lieutenant de réserve Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER (JJSS) qu'il autorise à circuler partout en Algérie et à entretenir des contacts avec des journalistes. Il met l'accent, au poste qu'il occupe, l'accent avant tout sur l'action sociale au détriment de la lutte contre les troupes rebelles. Il retrouve là l'esprit de LYAUTEY et de sa doctrine sociale du soldat. 

 

Une action militante non-violente

C'est alors que en raison de la dégradation de la situation dans le secteur dont il a la charge que le général MASSU diligente une enquête qui montre à la fois l'inefficacité de la répression dans ce secteur et la mauvaise tenue des troupes. Il demande à être relevé de son commandement en raison du manque de moyens - fait général dans toute la colonie, la métropole ayant toute sa reconstruction à effectuer... - et de la structure de la hiérarchie qui le place sous les ordres de MASSU.

       Ce n'est qu'à son retour en France qu'il s'exprime publiquement au sujet de la torture à l'occasion de la sortie du lire de JJSS, Lieutenant en Algérie. Auparavant seulement très connu des milieux militaires, il entre en pleine jour pour le grand public. Il faut dire que c'est sur l'insistance de ses camarades proches qu'il le fait, car il n'aime pas se produire en public.

 Sa prise de position retentissante lui vaut une sanction de 60 jours d'arrêt de forteresse, en avril 1957. C'est qu'il n'est pas complètement isolé dans l'institution militaire et beaucoup d'officiers, soit par répugnance du système colonial, soit parce qu'ils partagent ses convictions chrétiennes, et les autorités craignent toute contagion. Jacques de BOLLARDIÈRE ne cache pas ses sentiments sur l'analogie entre les méthodes nazies sous l'occupation et les pratiques de la torture pendant la guerre d'Algérie. Même s'il est le seul officier supérieur à s'être exprimé ouvertement contre ces pratiques, un certain nombre d'officiers subalternes partagent ses points de vue. De plus, il n'est pas le seul officier supérieur qui s'exprime publiquement ; même s'il est alors dans la réserve, le général Pierre BILLOTTE refuse également toute forme de torture. 

Cela ne met pas fin à sa carrière militaire, car, bénéficiant du soutien de Gaston DEFERRE, il est nommé adjoint du général commandant supérieur des forces armées de la zone de défense AEF-Cameroun, puis à Conblence, en Allemagne, des postes honorifiques qui l'éloigne du commandement. Il démissionne au moment du putsch des généraux (avril 1961), n'ayant pu obtenir de poste en Algérie comme il le souhaitait. Ne voulant pas être complice d'une aventure totalitaire qui a réellement ébranlé la nation, Jacques de BOLLARDIÈRE opère un tournant radical dans sa vie.

Sa rencontre en 1970 avec Jean-Marie MULLER accentue son inclination de gauche et pacifiste. Il devient un membre actif du Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN) avec sa femme Simone. Il participe au mouvement de défense du Larzac menacé par l'extension du camp militaire. Il participe en 1973 à la campagne contre les essais nucléaires, notamment sur son voilier, le Fri. C'est l'aventure du "commando Bollardière" en compagnie de Jean TOULAT, jean-Marie MULLER et Brice LALONDE. Il participe ensuite à différentes luttes sociales dans les années 1970. 

C'est dans ces années qu'il fait publier coup sur coup trois ouvrages, Bataille d'Alger, bataille de l'homme (1972), La Bataillon de la paix (ouvrage collectif) (1974) et La Guerre et le désarmement (1976).

Président de l'association Logement et promotion sociale de 1968 à 1978, il est également membre d'associations régionalistes bretonnes et théoricien de la défense civile non-violente. Lors de sa participation aux cessions de formation organisées notamment par Le Cun du Larzac, il impressionne toujours pas ses propos et son calme; "Cette cause du Larzac est la mienne, disait-il, devant un auditoire de 50 000 personnes au Rajal du Larzac, l'un de ces nombreux rassemblements qui eurent lieu alors, Je suis opposé à l'extension du camp. D'abord parce que la décision a été prise en dehors de toute démocratie. Ensuite parce que le choix qui a été fait est mauvais. Aucun pays n'a de véritable défense nationale s'il na pas l'adhésion de la population, et surtout celle de sa jeunesse". 

   Ses combats ont fait l'objet de plusieurs ouvrages et d'au moins deux films (Général de Bollardière, d'André GAZUT et Pierre STUCKI, de 1974 et Un combat singulier, documentaire de 52 minutes de Xavier VILLETARD, en 2004). 

 

Jacques Pâris de BOLLARDIÈRE, Bataille d'Alger, bataille de l'homme, Éditions Desclée de Brouwer, 1972 ; Le Bataillon de la Paix (ouvrage collectif), Éditions Buchet-Chastel, 1974 ; La Guerre et le désarmement, Paris, 1976. 

Roger BARBEROT, Malaventure avec le général Pâris de Bollardière, Plon, 1957. Jean TOULAT, Un Combat pour l'homme, Le général de Bollardière, Éditions du Centurion, 1987 ; Combattants de la non-violence, De Lanza del Vasto au Général de Bollardière, Cerf, 1983. Vincent ROUSSEL, Jacques de Bollardière : de l'armée à la non-violence, Desclée de Brouwer, 1997. Jessie MAGANA, Général de Bollardière, non à la torture, Actes Sud, 2009.

 

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