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16 février 2018 5 16 /02 /février /2018 09:43

     Pour répondre à la question posée par Philippe CAPELLE-DUMONT, Que devient la phénoménologie française, il faut comme lui commencer par se livrer à un (amusant) recensement de tous les "penseurs" qui s'en réclament aujourd'hui... Compte tenu du fait, pour reprendre les propos de HEIDEGGER (1963) que la phénoménologie ne constitue pas réellement une tendance et est plutôt un moment dans la réflexion philosophique de notre temps, on peut constater que "la salle des convives est singulièrement bigarrée!". Allons-y, car ces noms constituent autant de points de vues phénoménologiques, à défaut de désigner une philosophie officielle qui porterait ce mon, même dans les Universités... Citons donc, à la suite de Bernhard WALDENFELS (Phänomenologie in Frankreich, 1983) : BRUNSCHVICG ; ALAIN ; LAVELLE ; LE SENNE ; MOUNIER ; les deux hégéliens KOJÈVE et HYPPOLITE ; les marxistes LEFÈVRE et TRAN-DUC THAO ; les philosophes des sciences ou épistémologues comme KOYRÉ et GURVITCH ; les philosophes plutôt heideggérien BEAUFFRET et BIRAULT. Autrement le caractère hautement cosmopolite de la planète phénoménologique permet d'englober ensemble les noms de Raymond ARON et de François LYOTARD, à un point tel qu'est invoquée l'impossibilité de la phénoménologie en tant que philosophie propre (Eric ALLIEZ). On a une vue plus large avec les études sous la direction de Pascal DUPONT et Laurent COURNARIE regroupées dans l'ouvrage Phénoménologie : un siècle de philosophie, Ellipses, 2002. 

Retenons pour l'instant ce qu'en écrit Philippe CAPELLE-DUMONT, qui examine la situation des études phénoménologiques après celles de MERLEAU-PONTY, mort prématurément en 1961. Non sans avoir rappelé qu'en dépit des deux grandes synthèses, celle de LÉVINAS (Traité et infini, 1961) et de Michel HENRY (L'essence de la manifestation, 1963), ce sont plutôt les courants structuralistes, négateurs de la domination subjective qui s'imposent. La "demande éthique" est représentée notamment par le biais des études sur l'oeuvre de NIETZSCHE et celles de GIRARD sur la rivalité mimétique.

"Mais, pour notre auteur, "les points de résistance face à la phénoménologie heideggérienne, perceptibles dès avant la fin de la seconde guerre mondiale (voir Carnets de captivité, de Lévinas) et qui s'affirmaient pour des raisons politiques (l'engagement parano-nazi) et/ou métaphysique (l'absence d'Autrui et l'équation phénoménologie = ontologie), n'annulaient en rien son pouvoir de fascination." Ce pouvoir de fascination, selon nous, tient en partie à la vague d'individualisation et d'individualisme ambiante dans nos sociétés, laquelle montre actuellement ses limites. 

"La nouvelle période de la phénoménologie française qui s'ouvre dans les années 1970 et où les Lévinas, Ricoeur et Henry restent d'actifs interlocuteurs, ne s'éteint certes pas. Ce qui en dessine principalement le trait concerne le thème de la "fin de la métaphysique". Surtout à partir des années 1980 et pendant près de deux décennies, ce thème a dominé les travaux phénoménologiques dans deux directions distinctes parfois tenues pour solidaires :

- d'un côté, un immense effort de relecture, souvent majestueuse, de l'histoire des idées philosophiques, essentiellement dans leurs moment médiéval (Duns Scot, Suarez...) et modernes (Descartes, Kant, Nietzsche...), mais aussi patristique (fondeurs de l'Eglise) (Augustin, Denys...) commandé par des stratégies assez différenciées de vérification (notamment dans les traductions, précisons-nous) ou de contestation de la constitution ontothéologique de la pensée occidentale ;

- de l'autre côté, la mise en relief des choix phénoménologiques du jeune Heidegger, portés par le concept effectivement central de "facticité", i.e. l'expression ontologique du "jeté là" de l'être-au-monde, constitué en vertu d'un originaire non maitrisable.

S'il y avait donc bien une question du "sujet" dans la phénoménologie post-heiddeggérienne, il a fallu comprendre qu'elle se trouvait entièrement déliée des anthropologies classiques et qu'elle se voulait conséquente avec l'historicité du Dasein."

C'est sur cet horizon bouleversé qu'ont pu être développé les problématiques de nombreux auteurs. Ainsi Jean-Luc MARION, Jean-Louis CHRÉTIEN, Michel HENRY, Didier FRANK, Claude ROMANO, Jacques DERRIDA, Jean-Yves LACOSTE, Emmanuel HOUSSET....dessinent les contours de trois grandes questions transversales : un effet de radicalisation de la phénoménologie, un détournement théologique et l'évocation d'une vérité métaphysique.

   On peut sans doute opérer d'autres regroupements des tendances de la phénoménologie française, mais celle-ci a le mérite de souligner un certain nombre de réflexions fondamentales.

- Jean-Luc MARION (Phénoménologie et métaphysique, Paris, PUF, 1984), Michel HENRY (Phénoménologie matérielle, Paris, PUF, 1990) et Paul RICOEUR (Du texte à l'action, Essais d'herméneutique, Paris, Seuil, tome II, 1986) considèrent, chacun à leur manière, que la phénoménologie est le moment actuel de la philosophie. La double référence à HUSSERL et HEIDEGGER, de même qu'une filiation SCHLEIERMACHER-DILTHEY-HEIDEGGER-GADAMER est souvent évoquée comme essentielle, surtout par RICOEUR. Cette autre généalogie de la phénoménologie a été amorcée par Hans-Georg GADAMER à la fin des années 1950 (voir Vérité et méthode, 1960). Ce dernier est en effet soucieux d'articuler une ontologie radicale et l'exigence épistémologique, souci que ne partagent pas forcément tous les auteurs de cette philosophie. En tout cas, pour Jan PATOCKA (Qu'est-ce que la phénoménologie?), il s'agit de l'orientation philosophique la plus originale du XXe siècle, celle qui a les prétentions les plus ambitieuses.

- Paul RICOEUR, suivi par d'autres auteurs, impulse une connotation théologique, pas toujours franchement affirmée, à la phénoménologie. Dénoncé par certains, dont Dominique JANICAUD (Le tournant rhéologique de la phénoménologie française, Paris, L'Eclat, 1991), ce tournant s'inscrit dans l'héritage même de HEIDEGGER, nonobstant pour Philippe CAPELLE-DUMONT, les levées de bouclier qui "constituait de la sorte l'expression symptomatique, parfois arrogante, de l'extraordinaire inculture de certains milieux universitaires français quant à la grande tradition théologique, ses disciplines, ses objets et ses déplacements internes". 

- La raison phénoménologique et métaphysique constitue l'objet de nombreuses réflexions, entre retours et dépassements, d'auteurs comme Pierre AUBESQUE (Faut-il déconstruire la métaphysique?, PUF, 2009, les conférences rassemblées dans cet ouvrage ayant eu lieu en 1997-1998), Etienne GILSON (Constantes philosophiques de l'être, Vrin, 1983, sur des textes datant de 1950-1960), Dominique DUBARLE, Jocelyn BENOIST, Jean GREISCH...

   Contrairement à Jocelyn BENOIST (L'idée de phénoménologie) qui estime qu'il existe un conflit phénoménologique indénouable entre les diverses tentatives d'un retour au "monde" originaire densifié de transcendance ou celles d'un retour à l'"être ensemble" originaire densifié après-coup et celles de pensées de l'événementalité, notre auteur estime que la phénoménologie elle-même génère les divers questionnements. En tout cas, les divers auteurs qui écrivent encore de la philosophie phénoménologique contribuent à mettre à jour les questionnements les plus audacieux, eux-mêmes reflétant nombre de préoccupations contemporaines. La phénoménologie n'a pas vocation, pas plus que d'autres philosophies qui ne veulent pas se fonder sur les mêmes principes qu'elle, à se soustraire à l'exigence de la connaissance ou à s'auto-interpréter sans cesse. 

 

     Dans leur Histoire de la phénoménologie, Pascal DUPOND et Laurent COURNARIE écrivent que "tout phénoménologie est sans doute un essai de refondait de la phénoménologie. Non seulement (elle) assume en notre siècle "le rôle de la philosophie", en tant qu'elle en entreprend un nouveau commencement, mais l'histoire même de la phénoménologie se présente comme une répétition de son commencement." C'est ce tout étudiant ou curieux de cette philosophie découvre ou (re)découvre en ouvrant son premier livre d'un auteur parmi ceux cités par exemple. "La phénoménologie, poursuivent-ils, n'est ni une école ni une doctrine philosophique mais une nouvelle méthode pour philosopher, riche de possibilités originales. l'histoire de la phénoménologie contient aussi bien les voies empruntées et délaissées par Husserl lui-même que les "hérésies issues de Husserl"." Parmi ces hérésies, Jean GREISCH parcourt quatre figures, dominantes dans l'université française, et qui sont autant de refondrions : la greffe herméneutique de RICOEUR, la phénoménologie matérielle de HENRY, la phénoménologie génétique de RICHIR et la phénoménologie de la donation de MARION. Il est en tout cas difficile aujourd'hui de dire que tel ou tel auteur est "phénoménologique" ou pas ; la question se pose pour un auteur comme LÉVINAS. On pourrait dire également que le phénomène étudié, l'objet de la phénoménologie varie d'un auteur à l'autre. Maints d'entre eux, qui entendent renouveler de fond en comble notre perception de la réalité et de nous-même plongent leurs racines dans bien des traditions, parfois très anciennes. 

Philippe CAPELLE-DUMONT, Après Merleau-Ponty, que devient la phénoménologie française?, dans La philosophie en France aujourd'hui, sous la direction de Yves Charles ZARKA, PUF, 2015. Sous la direction de LAURENT COURNARIE et de Pascal DUPOND, phénoménologie, UN SIÈCLE DE PHILOSOPHIE, ellipses poche, 2017.

PHILIUS

 

 

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14 février 2018 3 14 /02 /février /2018 09:47

    On ne peut discuter de l'insurrection avant de faire d'abord une mise au point de vocabulaire. Les révoltes serviles, rurales ou urbaines, les émeutes de la faim, bref tous ces mouvements de rejet d'injustices et/ou de systèmes, ont depuis la nuit des temps préoccupés les pouvoirs politiques, économiques, religieux... Ces insurgés inquiètent tellement les classes sociales au pouvoir qu'elle leur ont accolé des hypothèques censées péjoratives et stigmatisantes.

Traiter des insurrections, mot attrape-tout en vérité, est devenu au fil du temps une compétence requise à des troupes, toujours armées, plus ou moins spécialisées dans la répression de ce genre de manifestations populaires. Au point, dans les temps modernes de donner un statut quasi scientifique aux tactiques ou/et aux stratégies anti-insurrectionnelles, en tout cas un statut technique très élevé, censé éloigné de toutes préoccupations idéologiques. Depuis que les classes possédantes savent qu'une révolte peut déboucher sur un changement voire une révolution, elles accordent à celles-ci une attention toute particulière. Il n'est pas anodin de remarquer que le regain d'intérêt dont elles bénéficient, ces tactique et stratégies, intervient au moment des guerres de décolonisation entre les années 1950 et 1970. Les différentes manifestations presque simultanées dans le monde, dans les années 1960, de la jeunesse ont même donné à celles-ci un statut entre techniques de police et techniques militaires. 

    Soulèvement armé ou révolte contre le pouvoir en place, une insurrection est menée par des insurgés, peut-on lire en guise de définition dans maints dictionnaires. Souvent, Histoire oblige, elle est accompagnée d'une considération sur le fait que le droit à l'insurrection figure dans certaines Constitutions ou Déclarations. Ainsi dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, on peut citer l'article 35 : "Quand le gouvernement viole les droits des peuples, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs", notion qui disparait dans la Déclaration des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen de 1795, qui n'est la référence en droit français. L'insurrection en France est un crime sanctionné par les articles 412-3 à 412-6 du Code Pénal, et puni de 15 ans d'emprisonnement jusqu'à perpétuité. Heureusement pour les insurgés de tout bord, ces articles ne sont guère appliqués, sinon gare aux insurgés de la Libération de Paris en août 1944... Qu'entend la loi par insurrection : coup d'Etat, Désobéissance civile, Émeute, Guérilla, Mutinerie, Révolte? Elle ne le précise pas, tant la gamme est large... et de tout bord politique. L'usage de la légalité en cas d'"insurrection" est très délicate car il faut remonter  aux différentes révoltes nobiliaires de l'Ancien Régime (en Angleterre notamment), pour y découvrir des justifications morales, lesquelles d'ailleurs sont supportées par des considérations tangibles et matérielles particulièrement puissantes. 

   C'est du côté du déploiement des théories anti-insurrectionnelles que l'on peut bien discerner ce qui relève réellement du possible légal (en matière d'insurrection) et ce qui relève du conflit politico-militaire. Tant que l'on reste dans le domaine de conflits inter-étatiques (entre Etat établi et Etat futur), des révolutions et luttes de libération nationale, les statuts de l'insurrection et la contre-insurrection s'éclairent, mais tout redevient flou dès que l'on se situe dans le contexte d'un conflit à l'intérieur d'un Etat, notamment lorsque s'expriment des insurrections régionalistes, ouvrières, paysannes... Même dans le cadre de la guerre de Sécession des Etats-Unis d'Amérique, surtout après la victoire militaire du Nord sur le Sud, le terme d'insurrection (pourtant bien mis en évidence lors de la guerre) fait partie des langages tabous, obstacles des réconciliations et des reconstructions.

     La contre-insurrection, aussi appelée par certains auteurs guerre contre-subversive, guerre contre-révolutionnaire, guerre anti-insurrectionnelle, contre guérilla ou COIN (de l'anglais Counteo-Insurgency) - le tout amalgamé révélant fortement des acteurs sociaux, souvent conservateurs de l'ordre établi, mélangeant insurrection et subversion - est essentiellement une doctrine militaire gouvernementale visant à la fois à réprimer les insurgés et à obtenir le soutien de la population, objectifs parfois assez contradictoires. Elle se base sur des actions civils-militaires ou civils-policières ou encore militaro-policières, des activités de renseignement, de guerre psychologique et parfois mais pas toujours sur le quadrillage par des patrouilles mobiles afin de mailler le territoire (encore faut-il en avoir les moyens...).

 

Des théories de contre-insurrection souvent a posteriori toujours difficiles à mettre en pratique.

      Dans tous les cas, la contre-insurrection n'a d'abord pas l'initiative. Toute l'intelligence de la contre-insurrection consiste à ravir l'initiative à l'adversaire.

Il s'agit d'abord de le comprendre, de comprendre la nature de la lutte, la stratégie de l'insurrection. Ces questions peuvent paraitre des évidences, mais elles rebutent souvent les responsables des armées régulières. La faiblesse de certains dirigeants, comme Tchang Kaï-Chek (Jiang Jieshi) dans la guerre civile chinoise par exemple, est une incapacité à comprendre la nature du défi posé par l'adversaire, là les communistes. Au moins avait-il l'excuse de la surprise historique. Mais après lui, la guerre d'Indochine, menée par la France, n'a pas été, par sous-estimation de l'adversaire, comprise par l'état-major français. Le leçons de la guerre d'Indochine ont été tirées a posteriori.

Malgré l'absence d'initiative, l'Etat, au début, a nombre d'avantages : armée, police, administration, aide extérieure, ressources financières, contrôle de l'information. Et, par dessus tout, il bénéficie presque toujours de la passivité de la majorité de la population. Une fois déterminée la nature de l'insurrection et connues ses structures, ses méthodes, l'Etat lutte contre la subversion politique au moins autant que contre les insurgés en armes. 

La mise en place d'une contre-insurrection adéquat requiert une stratégie, une coordination politique, militaire, policière et administrative, qui fait défaut souvent dans les colonies des Etats impliqués. Deux facteurs sont capitaux : la détermination, la vigueur et le savoir-faire de l'Etat d'une part, et, d'autre part, un minimum de base sociales.

C'est une erreurs de croire que l'Etat doit forcément avoir le soutien de la population pour gagner. Tant que la guérilla n'a pas le contrôle d'une partie de la population, l'Etat peut, à condition de mener la contre-insurrection avec énergie, comme l'a fait la plupart des dictatures latino-américaines des années 1960 à aujourd'hui. Il peut s'appuyer sur une base sociale relativement réduite, comme c'est le cas souvent dans les dictatures et l'emporter militairement. Cependant, d'une manière générale, l'Etat a intérêt à apporter aux secteurs sociaux défavorisés qu'il veut gagner des améliorations concrètes, même si elles sont limitées (dispensaires, écoles, programme alimentaire). Mais parfois, c'est la nature même de ces dictatures ou de l'action des métropoles coloniales qui s'y opposent, soit mentalement (populations jugées inférieures), soit matériellement (problème de ressources).

Les théoriciens estiment de manières générales que les tâches les plus urgentes sont ailleurs. Il faut, d'une part, réduire autant que faire se peut la subversion politique, et cela n'est possible que grâce au renseignement. Le renseignement est vital. Ce qui amène les responsables en charge à souvent agir en dehors de toutes préoccupations de la légalité (ce qui peut choquer les populations des métropoles...). L'Etat cherche à ravir l'initiative aux insurgés en les harcelant avec des forces mobiles, en les forçant à employer leur énergie à se défendre et à survivre : attaquer la guérilla dans les zones où elle est implantée, traquer, dresser des embuscades de nuit grâce à des commandos de chasse. Surtout, d'une part, menacer et détruire - après une longue période de reconnaissance - leur logistique (voies de communication, approvisionnements).

Les offensive contre la guérilla ne peuvent être menées qu'avec des troupes mobiles, spécialisées, motivées et conduites par des officiers compétents et respectés. Il va de soi qu'en pays sous-développé, on touche là une contradiction, l'armée, dans de nombreux pays, étant, pour les officiers, l'occasion d'une promotion sociale ou d'une sinécure fondée sur la corruption et le refus du risque. On ne compte plus les cas où, devant la résistance des insurgés, en milieu hostile, les édifications de fortins ou de place-fortes où les troupes restent la plupart du temps encasernées, et où la sécurité intérieure devient, par habitude, le souci majeur... La police et la justice sont parfois mises au service de la contre-insurrection, au prix d'une modification de la législation et de la réglementation.

Il est vain pour la contre-insurrection de chercher à imiter les méthodes politiques de la guérilla. Mieux vaut user le plus efficacement possible des moyens très supérieurs dont elle dispose. Tenter, par exemple, de faire en partie les réformes préconisées par l'adversaire (ou celles jugées indispensables) pour le priver du soutien de la population, est souvent, pour des raisons politiques et sociales, une impossibilité pratique, sauf... précisément à appliquer la politique de insurgés et à faire admettre du coup (ricochet souvent observé) la justesse des motifs de l'insurrection... Les résultats des tentatives de "pacification", par exemple en Algérie ou en Indochine françaises, sont parfois immédiats, permettant un court instant d'infliger le mouvement insurrectionnel et de renforcer la machine répressive. Mais beaucoup d'obstacles se dressent devant ces tentatives : motivations multiformes des soutiens du mouvement insurrectionnel, coût de plus en plus important de poursuite des amélioration du sort des populations indigènes, pouvant contrarier les calculs économiques de la métropole, barrières entre les mentalités...

L'infiltration est cependant efficace lorsqu'elle est faite au début de la constitution de ce mouvement, alors que celui-ci est encore numériquement faible. Mais elle est infiniment plus facile un peu plus tard, lorsque le recrutement tend à devenir massif,à condition qu'il... se réalise... Car le mouvement insurrectionnel a aussi sa parade dans les méthodes d'infiltration. Même si la contre-insurrection cherche, sur le plan politique, à diviser autant que faire se peut la clientèle de l'adversaire, il existe des constantes religieuses, "ethniques". Il est difficile de faire dans le combat insurrectionnel ce qui a été fait lors des conquêtes coloniales. L'histoire de  cette conquête coloniale est fondée sur l'utilisation d'antagonismes locaux et précisément l'insurrection rassemble parfois des populations locales jusque là divisées. Même si les pays décolonisés doivent à un moment ou à un autre se confronter à ces constantes, dans le temps insurrectionnel, il y a comme une suspension historique de ces antagonismes, au profit d'un idéologie rassembleuse, qui peut être d'ordre religieux (les musulmans contre les chrétiens), social (les ouvriers de toute "nationalité" contre les capitalistes ou encore les paysans opprimés par les féodalité alliées au colonisateur)... Même dans les moments de répression féroce, où la discrimination entre l'ennemi et l'indifférent est difficile à opérer, et où il semble sur le plan militaire que le terrain est "nettoyé", soit l'ampleur des destructions, soit l'horreur suscitée par les massacres entrainent des effets contre-productifs maintes fois vérifiés. Ainsi, les opérations anti-insurrectionnelles réalisées par l'armée française en Algérie ou par les forces marocaines (1978-1984) sont militairement efficaces, mais politiquement ambigües. 

Pour les théoriciens de la contre-insurrection, empêcher l'utilisation du sanctuaire de l'ennemi, ou d'en réduire considérablement l'importance est vital. Des efforts sérieux sont alors entrepris pour localiser les voies d'acheminement habituelles des convois, pour les détruire, pour obliger l'adversaire à chercher d'autres voies accès plus difficiles afin de ralentir ses approvisionnements. Pour la guérilla, toute opération de jour doit être hautement risquée, surtout lorsqu'il s'agit de convois ou groupes importants. La chasse avec des éléments aéroportés chaque fois que cela est possible, telle est la technique de la contre-insurrection sur le plan militaire.

Contrairement à une idée largement répandue, le temps ne travaille pas nécessairement en faveur de la guérilla. S'il est exacts que le facteur temps, en principe, est essentiel pour permettre au faible de progressivement se renforcer, il ne suffit pas de laisser le temps s'écouler. Le temps appartient à ceux qui en font un usage productif. D'ailleurs, la contre-insurrection aussi a besoin de temps : pour organiser l'administration, la police et l'armée en fonction de la guerre, quadriller, obtenir du renseignement, essayer de démanteler l'infrastructure politique clandestine de l'adversaire, saigner les forces des insurgés par des offensives sérieusement préparées.

Une offensive qui s'est rendue maîtresse d'un territoire tenu par l'adversaire et qui lui a coûté des pertes sensibles est en soi pour l'armée un excellent résultat. Mais il est insuffisant. Une fois "nettoyée" la zone, en général l'armée la quitte car il n'est pas toujours possible de tenir toutes les régions du pays. les insurgés peuvent revenir - et reviennent souvent! - et retrouver chez la population un soutien (parfois renforcé à cause de l'étendue des destructions ou des exactions...) qui leur permette de reconstituer plus ou moins (mais parfois plus!) ce qui vient d'être perdu. Dans de nombreuses guérillas, le processus de pourrissement renouvelé de zones pacifiées" est sans doute un des phénomènes les plus débilitants pour l'armée.

La population reste l'enjeu de la lutte, et l'armée cherche sinon à la gagner, du moins à la contrôler. Lorsque cela est possible, elle s'appuie sur une minorité active favorable à l'Etat. Cela implique que l'insécurité ne soit pas trop grande pour ces éléments, sinon ils seraient physiquement éliminés de façon systématique par les insurgés. La terreur marche dans les deux sens...

Si l'Etat estime qu'il peut gagner le soutien de la population - encore qu'il soit toujours possible d'avoir le soutien d'une partie de celle-ci, pour des raisons ethniques, religieuses ou sociales - il peut utiliser d'autres méthodes. Le regroupement forcé en zone rurale par exemple, processus délicat mais qui a fait ses preuves, dans le succès comme dans l'échec (non résultats en Malaisie, beaucoup mois au VietNam). tout dépend de l'organisation du regroupement, du savoir-faire de ceux qui le mettent en place - c'est un dur choc pour une population de quitter son village. Psychologiquement, le nouveau hameau devrait offrir la sécurité et, matériellement, un mieux-être sensible. A condition bien entendu que les ressources utilisées auparavant soient de nouveau disponibles avec les mêmes efficacités du travail, ce qui est loin d'être gagné... Même dans le cas de succès, la production change, la productivité aussi, et il n'est pas sûr, souvent parce que les troupes s'approvisionnent sur place, que même l'armée y trouve son compte... De plus, leur constitution tardive, si l'adversaire y a déjà structuré son organisation politique clandestine, n'a plus de sens (Sud-VietNam). Souvent, si la population est nombreuses, ces regroupements ressemblent surtout à de vastes camps d'internement, dont il faut assurer l'entretien, l'approvisionnement, la sécurité.. (comme en Afrique du Sud sous l'occupation anglaise, en 1899-1902). 

La "production de réfugiés" est une des méthodes classiques et anciennes de la contre-insurrection. Ces réfugiés peuvent être dirigés vers les villes (Saïgon, entre 1965 et 1973, passe en un peu plus d'un million à quatre millions d'habitants). Ils peuvent également être poussés à quitter le pays (réfugiés afghans, surtout du sud-est du pays, au Pakistan : environ 3 millions en 5 ans).

Empêcher ou gêner l'organisation politique est à la base par les insurgés est une des tâches majeures de la contre-insurrection. Parallèlement, l'armée essaie de se gagner ou de neutraliser, la population en introduisant (si cela est jugé utile) des réformes. Les actions politiques sont précédées par des opérations militaires destinées à la fois à évincer les insurgés de la région et à démontrer la puissance de l'armée et sa volonté d'occuper le terrain de façon permanente. Une telle politique n'est possible que dans des zones choisies pour être favorables aux gouvernementaux, soit socialement, soit géographiquement.

L'articulation des diverses phases de la contre-insurrection dépend de facteurs spécifiques à chaque situation. Cependant, d'une manière générale, les tâches les plus importantes consistent a :

- Obtenir du renseignement.

- Harceleer l'adversaire dès qu'il est localisable.

- Briser ou réduire sa logistique.

- Contrôle la population et lui créer des conditions viables.

- Détruire autant que faire se peut l'infrastructure politique clandestine de l'insurrection.

- Concentrer suffisamment de forces pour détruire le gros des forces ennemies.

- Jouer de toutes les divisions possibles, y compris au sein du mouvement insurrectionnel.

La Contre-insurrection peut avoir l'initiative en sélectionnant les régions et le moment où elle veut porter ses coups en bénéficiant de la surprise. C'est le cas, par exemple, pour les opérations aéroportées contre les bases ou les régions tenues par les insurgés, l'important étant de laisser le moins de répit possible à l'adversaire après que l'offensive a été lancée.

Une fois les forces insurgées expulsées d'une zone donnée, des mesure sont prises pour éviter leur retour : établissement des garnisons qui patrouillent et contrôlent la population ; identification et élimination des agents de l'insurrection.

Ce processus est répété dans d'autres zones afin de réduire au maximum les régions tenues par les insurgés. De bout en bout, les efforts seront coordonnés et la primauté du politique sur le militaire maintenue même si des décisions sont prises à l'échelle locale lorsque les circonstance l'exigent. C'est là qu'est le problème principal : cette réduction est un véritable travail de Sisyphe et étant constamment à refaire, le politique est bien oublié par les artisans de ce processus. Sans compter les problèmes d'information entre ces troupes et le commandement central parfois énormément éloigné, le maître mot des soldats engagés, c'est l'urgence, le court terme, l'efficacité immédiate comme prix de la survie... Et cela coûte cher...

Militairement, si on lutte contre une guérilla classique n'ayant pas constitué une véritable armée partisane, les unités mobiles de l'armée régulière n'ont besoin que de forces mobiles et légères soutenues par les hélicoptères. L'armée a, en général, l'avantage de disposer d'un système de télécommunications qui renforce la mobilité et son efficacité. Le plus difficile paraît être l'adaptation à ce type de guerre (ce qui constitue une sorte de litote).

Lorsque les conditions le permettent, l'armée s'attaque aux place fortes des insurgés. Une défaite sur le terrain peut contribuer à démoraliser l'adversaire et surtout montrer aux populations que, militairement, l'armée est la plus forte. Mieux vaut cependant pour l'armée, attaquer une région moins bien tenue que de ne pas l'emporter, un échec ayant le résultat inverse : c'est-à-dire qu'il renforce le moral de l'adversaire et lui attire l'admiration des populations. De toute façon, aucune opération n'est décisive ; ce qui compte, c'est de briser la capacité offensive de la guérilla et de la saigner ; l'obliger à la défensive, ou mieux à la fuite chronique. Chaque région investie par les unités mobiles est ensuite  contrôlée par des unités qui y stationnent. (BLIN et CHALIAND)

 

Des théories au service du prince

     Il n'existe pas de corpus théorique unifié, car les différents auteurs discutent surtout à partir de leurs propres expériences. A l'intérieur des armées, les éléments divers et variés de tactiques sont souvent transmis dans le cadre d'une collaboration officielle entre pays mais également par le travail des "conseillers militaires" détachés par certaines grandes puissances auprès de pays alliés ou amis. Parfois ils circulent à titre officieux et semi-clendestinaux, via des services discrets voire secrets non seulement théoriquement mais pratiquement, la logistique et des matériels étant parfois transmis en même temps. Ce sont les "guerres subversives" qui sont l'occasion de telles transmissions de savoir. On peut citer un certain nombre d'auteurs :

- le colonel Charles LACHEROY contribue à doter l'état-major des armées françaises d'un concept de guerre subversive. Lui-même, Jacques HOGARD et Jean NÉMO élaborent différentes versions de la "doctrine de guerre révolutionnaire" (DGR), mise en oeuvre lors de la guerre d'Algérie, notamment pendant la bataille d'Alger. Cette bataille devient par la suite un cas d'école très étudié dans les écoles de guerre. David GALULA contribue à la conceptualisation de ce domaine de guerre à Harvard en 1964. Grosso modo, ils reprennent les quatre phases de la guerre révolutionnaire de LACHEROY : période de paix apparente, passe de terrorisme, apparition d'une guérilla organisée avec l'appui de populations et mise en place d'une organisation politico-administrative clandestine, et si possible formation de troupes régulières.

- la théorie est enseignée ensuite aux officiers des forces militaires sud-américaines qui en ont été des élèves exemplaires, à l'Ecole nationale militaire de Paris. De nombreux attachés diplomatiques, pour la plupart officiers français ayant participé à la guerre d'Algérie, sont envoyés dans les pays d'Amérique Latine former des troupes contingentes. A l'intérieur de l'armée française, pourtant, la DGR est interdite par De GAULLE en 1961, en partie à la suite de l'intégration dans l'OAS d'un certain nombre d'officiers acquis à la DGR, bien qu'elle continue de garder une certaine influence. En 1960, De GAULLE reprend en main le Centre d'instruction pacification et contre-guérilla (CIPCG) situé à Arzew, qui diffusait ce genre d'enseignement. Il faut dire que nombre d'officiers acquis à la DGR avait un profil anti-communiste et anti-gaulliste marqué, sans compter des affinités avec des forces conservatrices et d'extrême droite. Avec parfois un passé qui remonte pour certains à Vichy (donc contre la Résistance...). 

- le succès des Français en Amérique Latine éveille l'intérêt des Etats-Unis, qui reçoivent peu par§s nombre d'attachés militaires, dont le général AUSSARESSES, à l'Ecole Militaire des Amériques (School of America, SOA, au Panama) (voir Marie-Monique ROBIN, Escadrons de la mort, l'école française, La Découverte, 2004). Le passage à la pratique du renseignement est réalisé dans un premier temps sur des prisonniers de droit commun incarcérés au Panama. AUSSARESSES travail ensuite au Centre d'instruction de la guerre dans la jungle de Manaus au Brésil. Ce centre est créé en 1964 par le maréchal Castelo BRANCO, qui prend le pouvoir la même année par un coup d'état, renversant Joao GOULART. De nombreux officiers latino-américains, notamment chiliens (dont des membres de la DINA, la police politique de PINOCHET), argentins ou uruguayens, se forment à l'école de Manaus.

- de nombreux instructeurs, français puis américains (lesquels vont beaucoup plus loin et sont  très écoutés pendant les guerres du Golfe), produisent des manuels à l'intention de leurs élèves de dictatures diverses et c'est ainsi que la doctrine de guerre révolutionnaire se diffuse dans de très nombreux états-majors. A l'image de ces mercenaires et de ces vendeurs d'armes légères que l'on trouve maintenant un peu partout, ces conseillers militaires, qui n'ont pour la plupart plus de fonctions officielles, propagent les savoir-faire anti-insurrectuels. 

- autant dire que la littérature que l'on retrouve ensuite sous forme parfois de livres tout public ne constitue qu'un faible écho de la masse de documents qui circulent dans les milieux militaires, et dont certains journalistes se procurent parfois. 

 Il faut signaler le théoricien Roger TRINQUIER, pour lequel la stratégie anti-insurrectionnelle repose sur trois principes simples :

- Séparer la guérilla de la population qui la soutient ;

- Occuper les zones d'où la guérilla opérait auparavant, en les rendant dangereuses pour celle-ci et en en retrouvant la populations contre celle-ci ;

- Coordonner  ces actions sur une large étendue géographique et sur une longue durée, afin que la guérilla n'ait plus aucun accès aux centres de population qui la soutiennent.

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Stratégies irrégulières, Paris, 2009. DIXON & HEILBRUNNER, Communist Guerilla Warfare, New York, 1954. David GALULA, Contre-insurrection, Théorie et pratique, Paris, 2007. Frank KITSON, Low Intensité Opérations, Londres, 1971. Julien PAGET, Counter-Insurgency Campaign, Londres, 1963. Robert THOMPSON, Defeatign Communist Insurgent ; Malysa und VietNam, Londres, 1966. Robert TRINQUIER, La Guerre moderne, Paris,  La Table ronde, 1961. Revue militaire d'information, Paris, mars-avril 1957. Sous la direction de Georges-Henri Bricet des Vallons, Faut-il brûler la contre-insurrection? Choiseul éditions, 2010.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

STRATEGUS

 

 

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13 février 2018 2 13 /02 /février /2018 10:02

    Dans un exercice difficile qui consiste à distinguer les apports des "grands" philosophes à la pensée en esthétique au XXe siècle, Rudy STEINMETZ, philosophe, chargé de cours à l'Université de Liège, dessine les contours de la réflexion de Jean-Paul SARTRE.

    D'autant plus difficile que le philosophe français n'a pas écrit d'ouvrage spécifique sur l'art ou l'esthétique, sa réflexion dans ces domaines étant éparse dans son oeuvre. Pour notre auteur, son esthétique "s'inscrit cependant dans le droit fil d'une pensée qui fit de la liberté son motif central et sa revendication permanente."

   A partir de l'Être et le Néant de 1943, on peut discerner des éléments de réflexion déjà présents dans La transcendance de l'ego de 1936. 

   On comprendra aisément, écrit notre auteur, "que l'esthétique sartrienne fasse moins porter son attention sur le produit ou le résultat final de la démarche artistique et de la conscience qui s'y implique, que sur le sens même de cette démarche et de cette implication. L'oeuvre d'art, pour receler des caractéristiques objectives et descriptives en tant que telles, renvoie d'abord à une opération humaine, à une certaine façon de se situer et de prendre position dans le monde. Inscrite dans une philosophie de l'engagement où l'homme ne se définit qu'en choisissant d'être ce qu'il sera, l'esthétique de Sartre est davantage une esthétique de l'acte créateur qu'une esthétique de l'objet créé."

Ce processus créateur, poursuit-il, "appartient en son essence à l'imagination. Pour en cerner la spécificité, il faut, comme Sartre nous y invite dans L'imaginaire (1940), vaincre "l'illusion d'immanence". Cette dernière entache souvent la réflexion dans ce domaine et dans d'autres. Qualifiée de "naïve" dans un autre ouvrage datant de 1936, L'imagination, cette illusion d'immanence,"consiste à envisager la conscience telle une boite fermée contenant en elle des images dont l'existence, en tant que ce sont des êtres psychiques, est conçue sur le modèle de l'existence des choses physiques. "La conséquence - intolérable pour la phénoménologie sardines - qui découle de cette comparaison se traduit pas une dévalorisation ontologique de l'image rabaissée à n'être qu'une copie ou un semblant de ce qui est au sens fort et plein du terme, c'est-à-dire de ce qui est au plan de l'effectivité matérielle."

"Contre cette opinion qui fait de l'image un être moindre enfermé dans le psychisme, Sartre (...) avance la thèse de la transcendance de la conscience. C'est elle qui a conduit à affirmer que percevoir un objet ou l'imaginer, ce n'est pas, dans un cas, l'atteindre en lui-même, n'en proposer qu'un simulacre dans l'autre. Il s'agit, au contraire, de ceux visées intentionnelles de la conscience par le procès desquelles celle-ci se dépasse vers les choses, tend vers le dehors. Ce qui les distingue toutefois c'est que, par la première, la perception j'appréhende l'objet comme réel, tandis que je ne l'atteins qu'à titre d'irréel dans la seconde, l'imagination. La chose en image m'est bien, d'une façon présente, mais cette présence ne se divulgue qu'indirectement, à travers les données figuratives que m'en livre l'imagination. Je n'aurai donc nullement prise sur l'objet imaginaire qui surgit grâce à la magie de l'image, mais qui reste hors de portée parce que la conscience imageante le pose comme absent ou inexistant. (...)."

"Ce qui vaut, écrit encore notre auteur, pour l'image mentale concerne tout autant l'objet esthétique. L'oeuvre d'art, en ce qu'elle est un effet de l'imagination productrice, n'est en fait rien d'autre, selon Sartre, que la présentification d'un donné irréel." Les oeuvres, que ce soit de la musique ou de la peinture, ne sont pas réelles, elles ne sont que par l'éveil du sens esthétique qu'elle provoquent. "L'oeuvre d'art, dans sa composante matérielle, n'est qu'un "analogon", un représentant de l'objet esthétique. Celui-ci possède certes une réalité, mais il s'agit d'une réalité idéale qu'il ne faut pas confondre avec la réalité brute de l'objet dans lequel, pourrait-on dire, elle s'incorpore. Idéale ou essentielle, la réalité dont il est question doit inviter à distinguer entre l'objet d'art, qui n'a en soi rien d'esthétique, et l'objet esthétique qui, n'ayant rien d'artistique, transite cependant par le sensible, transparait à travers lui comme un spectre insaisissable. Le beau, chez Sartre, comme du reste chez Kant dont il est proche à monts égards, ne concerne pas l'attitude réalisante  qui se dirige vers les objets existant physiquement. Pareille attitude est suspendue dans le jugement esthétique. Ce dernier ne nait qu'à l'occasion de la saisie - somme toute désintéressée - de l'objet fictif ou imaginaire, lequel vit par procuration à travers l'artefact qui le matérialise."

    C'est bien une critique de l'illusion que mène SARTRE, une illusion dont l'oeuvre d'art peut être, pire même selon lui, est, le vecteur. "Que l'objet d'art, explique Rudy STEINMETZ, nous propulse dans un univers hors d'atteinte, c'est là, selon Sartre, une manière de tourner le dos au réel, de choisir la fuite plutôt que l'action, d'échapper à la condition humaine qui consiste à être voué au monde. Dans la consciente imageant, en effet, il n'y a qu'un semblant de corrélât intentionnel. La conscience tourne à vide, occupée qu'elle est par un existant qui n'offre aucune résistance tangible. la conscience est bien conscience de quelque chose, mais ce quelque chose n'est rien, c'est un "néant", écrit Sartre dans L'imaginaire. Ce qui explique la sévérité avec laquelle, lui qui fit tant attaché à montrer que l'existence humaine n'a de sens qu'en situation, il juge parfois la conscience artistique. Dans la facilité avec laquelle elle évacue la contingence factuelle, il décèle la marque d'une régression vers l'enfance, mieux l'accomplissement d'une espèce de rituel sacré et primitif au cours duquel la réalité, finissant par obéir aux charmes de l'officiant, se volatilise (...)" Cette réflexion apparait de manière saisissante dans notre monde contemporain d'images et de sons de tout sorte, qui nous plonge dans un univers irréel, semé de publicités, d'oeuvres cinématographiques, de spectacles de toutes sortes, du "sportif" à la "chanson", d'entreprises de fan...

"Certaines propositions, poursuit-elle, des Cahiers pour une morale résonnent au son du même constat d'illusion." Elle fait référence à un ensemble de textes philosophiques inachevés, rédigés entre 1947 et 1948, où SARTRE, partant de son ontologie, tente d'élaborer l'éthique seulement ébauchée à l'extrême fin de l'Être et le néant. "la création artistique, parce qu'elle vise à transposer le réel au profit d'une essence ou d'un objet idéal qui s'y donne en s'y soustrayant, s'apparente à un rêve impossible"... 

   Pourtant, à côté de ces jugements âpres et sans appel, on trouve dans les mêmes textes de SARTRE, un éloge de l'art. Et c'est qui fait écrire par certains auteurs que décidément, l'attitude du philosophe français par rapport à l'art est plus lr moins complexe, voire contradictoire...

Car en même temps que d'adresser au ciel des prières que ne seront jamais entendues, le processus de l'art est aussi, "par la capacité dont elle fait montre de s'arracher au réel, une façon, pour la conscience, d'acter la liberté." Et l'on se retrouve devant ce jugement autre de SARTRE comme devant une justification  des publicités, des oeuvres cinématographiques, de spectacles de tout genre, d'entreprises de fan...! (en elles-mêmes, hormis leurs aspects purement mercantiles...) Tout en gardant un esprit (très critique) que l'on retrouve bien plus densément élaboré, SARTRE met en exergue que par cette "néantisation du monde par l'acte créateur", "l'homme se donne la preuve, comme l'écrit notre auteure, qu'il n'est pas un objet ou un être du monde comme les autres. Son existence n'est pas soumise passivement à l'action mécanique des forces naturelles. Si cela était, il ne subirait que des modifications réelles engendrées par des causes réelles. L'imagination, dans la mesure où elle nous fait décoller hors de la sphère du donné, déborder une situation vers les possibles qu'elle esquisse, se soustrait à l'ordre causal. La conscience imageant porte en elle le refus de l'homme de se laisser engluer dans l'être. Elle révèle du même coup qu'elle n'est pas une faculté contingente, mais une structure essentielle de l'être humain (voir L'imaginaire)".

Mais cette faculté essentiellement humaine est limitée. Entre l'intention artistique exprimée et la réalité du processus elle-même, il y a comme un hiatus, et ce hiatus se retrouve dans l'appréciation que SARTRE fait des différents arts. La recherche de la liberté dans l'art se trouve souvent noyée dans l'illusion développée par l'art lui-même... L'homme est créant une oeuvre d'art a tendance à se mystifier lui-même et à mystifier les spectateurs dans le même mouvement. C'est pourquoi il oppose la littérature en prose à la poésie. Autant l'écrivain littéraire cherche la réalité par des mots qu'il interroge souvent, comme s'il soupçonne toujours de le faire induite en erreur, autant le poète, comme le peintre ou l'artiste plasticien se laissent porter par les mots ou la matière, se laisse dériver dans un imaginaire empreint de magie... "Par l'emploi, explique encore notre auteure, résolument utilitaire ou investigateur qu'elle fait des signes, la prose s'adresse à notre liberté et à notre aptitude à conquérir le monde qui en est le corollaire. Là où l'art ou la poésie s'arrête aux mots et propose une peinture désintéressée du réel, l'art de la prose va au-delà des mots en dévoilant l'être et en en appelant à l'action et à la transformations du monde. Non pas directement, mais indirectement. En révélant à l'homme sa situation historique et en sachant que toute révélation porte en elle le gage d'un changement."

     Une méthode pour cerner les réflexions de SATRE sur l'art est de prendre quelques unes de ses oeuvres majeures, notamment Qu'est-ce que la littérature? ; une autre est de prendre un certain nombre d'excusions dans les domaines du cinéma, des arts plastiques, faites par le philosophe à maintes reprises, assez disparates, sous formes de textes inédits, essais critiques, entrevues, fragments poétiques, représentations picturales, préfaces... On risque d'avoir affaire à de nombreux documents, tant SARTRE fréquentait des artistes. On n'aura par cette dernière méthode pas forcément ni vue d'ensemble ni réflexion pleinement assumée et aboutie... 

     Si SARTRE n'élabore pas une théorie de l'esthétique proprement dite, mol écrit par contre beaucoup sur l'art. Heiner WITTMANN décrit cette activité ; par exemple celle de l'étude des tableaux du Tintoret, connue seulement des spécialistes des deux côtés du Rhin. Ses analyses des tableaux prouvent la possibilité d'appliquer la méthode de portrait à un artiste qui appartient à une toute autre époque que tous les autres peintres, poètes, écrivains dont SARTRE a également analysés les oeuvres.

Dans ses études sur WOLS, GIACOMETTI, Alexander CLADER, Gustave FLAUBERT, Charles BEAUDELAIRE, Stéphane MALLARMÉ, Jean GENET et le Tintoret, il développe cette méthode de portrait. 

          Pour éviter de déduire une esthétique sartrienne trop homogène de ses multiples analyses et écrits sur des oeuvres esthétiques, Sylvie ASTIER-VÉZON souligne trois dimensions essentielles :

- il faut plutôt décliner l'esthétique astreinte au conditionnel qu'au pluriel. Il y a chez SARTRE, des esthétiques; non seulement parce qu'elles s'expriment à travers des textes hétérogènes, mais aussi parce que les concepts qui permettraient de la synthétiser sont eux-mêmes multiples : image, liberté, existence, matière...

- l'esthétique de SARTRE est traversé par une dichotomie qui subit une révision en milieu de parcours : 1947. D'abord, il sépare la littérature et les arts plastiques, en privilégiant la première, aussi bien pour les artistes que pour les spectateurs.

- Il revient sur tout cela. Longtemps, il a eut du mal à qualifier positivement la valeur intrinsèque de l'oeuvre d'art, car le désengagement du peintre est total, il est enfermé dans un imaginaire qui tue l'engagement; il en en deçà la matière du monde ; à partir de 1947, le peintre paraît toujours désengagé, mais pour la raison inverse : SARTRE souligne maintenant que le sens de la peinture ne se situe pas suffisamment au-delà de la matière du monde, elle a trop peu de signification. Pour Sylvie ASTIER-VÉZON par exemple, cette situation paradoxale a pour raison d'être l'ambiguïté foncière de la notion d'engagement. SARTRE n'aurait pas distingué clairement entre l'engagement moral et l'engagement politique (de l'écrivain). Elle appuie cette analyse sur les écrits de SARTRE sur le cinéma et le théâtre. 

Rudy STEINMETZ, L'héritage phénoménologique, Sartre : la création de soi, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'atelier d'esthétique, de boeck, 2014.  Heiner WITTMANN, L'esthétique de Sartre, Artistes et intellectuels, Éditions L'Harmattan, 2001. Sylvie ASTIER-VÉZON, Sartre et la peinture, Pour une redéfinition de l'analogon pictural, Editions L'Harmattan, 2013.

 

ARTUS

 

Complété le 20 février 2018.

 

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12 février 2018 1 12 /02 /février /2018 08:45

      Utilisés parfois à tout crin par certains média sur tel ou tel conflit armé, ce terme est d'abord utilisé dans les années 1960, par des stratèges ou stratégistes occidentaux, pour décrire certains types d'opérations spécifiques. Rapidement, ce terme est érigé en concept et remplace progressivement, surtout dans les pays anglo-saxons (Low-Intensité Conflict), puis ailleurs, les doctrines de la "contre-insurrection". Ce nouveau concept ne prétend pas décrire un type de guerre inédit mais sert plutôt de notion fourre-tout, permettant de grouper en une seule catégorie tous les conflits se distinguant des guerres classiques (entre États notamment). Ainsi définie, la guerre peut être interprété en fonction du degré de violence des affrontements.

    Outre une confusion entre conflit, conflit armé et guerre, cette expression comporte une part d'humour noir involontaire, les guerres de faible intensité, notamment pour les populations touchées, ne l'étant pas pour tout le monde. A moins qu'il y ait de morts de basse intensité...

     Il est généralement entendu (si l'on prend pour base les définitions de différents états-majors et spécialistes) qu'un conflit est de faible intensité lorsque ses limites se situent au-delà d'une relation pacifique et en deçà d'une guerre de type classique opposant des armées régulières. Le conflit de faible intensité se définit donc surtout à travers les moyens employés par les pays ou groupes qui s'affrontent, moyens qui sont limités par des contraintes diverses - économiques, sociales ou politiques - dictant les choix stratégiques. Ces moyens comprennent d'abord d'abord la lutte armée, puis tout un arsenal d'instruments destinés à exercer une pression diplomatique, psychologique et politique sur l'adversaire désigné. Les conflits de faible intensité sont généralement des conflits de longue durée. Souvent fondés sur une tactique de harcèlement, ils ont la préférence des groupes qui souffrent d'un rapport de forces défavorable et souhaitent éviter un affrontement direct avec un adversaire militairement supérieur. Les conditions particulières de la guerre froide motivèrent les deux superpuissances, elles aussi, à choisir de s'affronter de manière indirecte, sur des théâtres éloignés, avec des moyens limités, qu'ils soient ou non militaires. Les conflits de faible intensité prennent des formes très variées : guerres révolutionnaire, guérilla, combats insurrectionnels et anti-insurrectionnels, attentats terroristes, opérations clandestines en tout genre. Les moyens varient selon la nature, la volonté et la taille de ceux qui y ont recours, depuis les petits groupes clandestins jusqu'aux superpuissances, en passant par les guérillas urbaines, les armées révolutionnaires ou les Etats de moyenne importance, dont les objectifs sont forcément  distincts les uns des autres. Les guerres d'Indochine, du VietNam et d'Afghanistan ont contribué, généralement après coup, à une meilleure connaissance de ce genre de conflits dans les pays - France, Etats-Unis, Union Soviétique - qui avaient subi des échecs face à des armées révolutionnaires de libération nationale. Les conclusions auxquelles aboutissent les stratèges ne sont pas nouvelles. Dans leurs grandes lignes, elles sont identiques à celles que formulèrent, à travers les siècles, les spécialistes de la "petite guerre" : la stratégie doit être adaptée aux circonstances et user des tactiques et des moyens adéquats, c'est-à-dire semblables à ceux de l'adversaire. 

Ces leçons, apprises à un prix souvent exhortant, ont eu pour effet de transformer les politiques militaire de nombreux pays, notamment ceux-là même qui avaient été naguère paralysés par leur propre puissance. L'approche qui consistait à croire aveuglément en la supériorité numérique et technologique, comme garantie de la victoire, dans n'importe quel type de conflit, est désormais révolue. La distinction entre objectifs politiques et militaires est elle aussi mieux comprise. Il est désormais entendu (pas pour tout le monde toutefois, à en croire maintes déclarations belliqueuses...) qu'une victoire militaire n'assure pas nécessairement une victoire politique et que celle-ci peut être accomplie sans victoire militaire. La fin de la guerre froide a entrainé le recul ou l'élimination des affrontements qui opposaient les deux blocs. Toutefois, d'autres problèmes ont surgi des décombres de la chute de l'Empire Soviétique : recrudescence des conflits de moyenne intensité (guerres classique) et interventions limitées des grands pays industrialisés, soit dans des guerres civiles (Bosnie), soit dans des actions de type humanitaire (Somalie) ou stabilisatrice (Haïti). Dans tous les cas, il est très difficile de résoudre des conflits complexes - et potentiellement dangereux - avec des moyens et des objectifs limités. Il semble que la tendance générale soit, depuis la fin de la guerre froide, à la confrontation directe entre petites et moyennes puissances, et que cette confrontation se situe à un seuil de violence limite entre faible et moyenne intensité. Les conflits de faible intensité continuent d'affecter un certain nombre de pays, principalement dans le cadre de conflits intérieurs (Algérie, Israël-Palestine, Colombie, Irlande du Nord) qui ont parfois une connotation religieuse. (BLIN et CHALIAND)

On voit bien que cette notion de conflit de basse intensité est à échelle variable.  Parfois, l'imprécision des termes utilisés abouti à des confusions. A ce compte, les événements de Mai 1968 en France et dans le monde peuvent être considéré comme des conflits de basse intensité. A ce compte aussi, la guerre contre l'Etat islamique, de même que les divers attentats   revendiqués plus ou moins dérisoires... On peut se poser la question sur l'opérationalité - autre qu'idéologique - de cette expression. La guerre du VietNam, conflit de basse intensité? Les régulières émeutes de la faim?

La question, précisément, est sans doute plus idéologique, avec des messages différenciés suivant les publics, que véritablement stratégique. De plus qu'en est-il des activités plus ou moins violentes de différents groupes sans réelle stratégie?

 Il vaut mieux sans doute revenir à des notions plus manipulables et plus précises : insurrection, contre-insurrection, "petite guerre", c'est-à-dire guérilla, guerre d'usure, guerre psychologique....

 

Michael KLARE et Peter KORNBLUH, Low-Intensity Warfare, New York, 1988. Lowen THOMPSON, Low-Intensity Conflict, Lexington, 1989.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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11 février 2018 7 11 /02 /février /2018 09:51

   S'inspirant du roman de Jaroslav HASEK (1883-1923) sur les (més)aventures d'un brave soldat de la Grande Guerre, sur les traces d'ailleurs de Bertold BRECHT qui s'en était déjà inspiré, les auteurs imaginent dans un contexte tout à fait moderne, celui de la guerre d'Irak déclenchée en 2003, celles d'un soldat de la république tchèque désireux de participer au conflit. 

   Il faut dire que le petit-fils de CHVEÏK ne démérite pas et fait honneur à la famille. Prenant au pied de la lettre la propagande des Etats-unis, il en suit exactement les termes, au grand énervement de ses supérieurs.

Dans un atelier d'écriture, les auteurs mettent en scène une sorte de pièce de théâtre, à la fois burlesque et grinçante. Ce personnage a déjà beaucoup inspiré, d'abord parce qu'on se demande longtemps - sans jamais répondre - s'il est véritablement idiot ou seulement simulateur, ensuite parce qu'il dénonce l'absurde en y adhérant de toutes ses forces, l'excès de zèle étant sa façon imparable de pratiquer le sabotage. On reconnait là une modalité de désobéissance civile, qui consiste à appliquer à la lettre les règlements, dans n'importe quel contexte, afin finalement de gripper l'institution. 

  Entre un prologue et un épilogue, on suit les pérégrinations et les états d'âme du héros, en trois période : il est entrainé dans la guerre, il se lance à la recherche des armes de destruction massive, et enfin, persuadé que la "coalition" est venue apporter en Irak la sécurité et la démocratie, veut vérifier que l'objectif est atteint. 

   Rappelons que Jaroslav HASEK, romancier, humoriste et journaliste libertaire d'origine tchèque se rend célèbre par son chef-d'oeuvre satirique Le Brave Soldat Chvéïk, gros roman publié généralement en trois parties. Il représente, avec Franz KAFKA, le renouveau littéraire pragois du début du XXe siècle. Bertold BRECHT (1898-1956), écrivain et poète allemand, rédige en 1943 lors de son exil aux Etats-Unis, un drame publié en 1965, Schweyk dans la Deuxième guerre mondiale, où il raconte comment HITLER projette et met en oeuvre l'attaque contre l'Union Soviétique. 

 

Pierre GROU, avec la collaboration de Anne-Marie FAVEREAU, La brave soldat Chvéïk dans la guerre d'Irak, Editions Syllepse, 2006, 65 pages

Joraslav HASE, Le Brave Soldat Chvéik, Gallimard, 1932, Folio, 1975 ; Nouvelle aventures du brave soldat Chvéïk, Gallimard, Folio, 1985 ; Dernières aventures du brave soldat Chvéïk, Gallimard, L'imaginaire, 2009. 

   

LITTÉRALUS (le tout nouveau arrivé!)

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10 février 2018 6 10 /02 /février /2018 08:43

     Avec ce livre-récit sur l'équipée d'un bateau, le Fri, élément d'une Flotte de paix, Gilbert NICOLAS met en valeur à la fois l'esprit de l'action entreprise et le choix du matériel, celui des moyens pauvres dans la protestation contre les essais nucléaires dans le Pacifique. Cette protestation du Fri, en 1973, soutenue par de nombreuses personnalités politiques et culturelles, des partis politiques et des syndicats est l'un des maillons d'une longue chaîne d'expéditions maritimes contre la course aux armements nucléaires. 

   Comme l'écrivait dans 'Le Monde" du 17 juillet 1973, sa compagne : "D'une part la protestation du "Fri" ou des autres yachts de la flotte de paix (Arakiwa, Barbary, Waiana, Greenpeace III...) se place résolument sur le plan de refus par des moyens non-violents - c'est-à-dire de la désobéissance civile - engageant personnellement, matériellement et physiquement tous les participants à l'action. Le "Fri et les organisations Peace Media (Nouvelle-Zélande), Greenpeace (Canada) et d'autres pays, refusent, par leur présence dans la zone de danger de reconnaitre à la France ou à tout autre pays le droit de disposer de territoires menaçant la sécurité et l'avenir de toute population quelle que soit sa nationalité ou son origine.

D'autre part, le "Fri" est indépendant de la Frégate néo-zélandaise et, faisant partie d'une flotte de Paix, il se refuse à accepter une aide quelconque d'un bateau de guerre quelle que soit sa nationalité. C'est pourquoi l'équipage du "Fri" a refusé que la frégate Ortago lui apporte une pièce manquant au moteur (pièce qui sera d'ailleurs apportée par le Greenpeace III parti le 20 juin de Nouvelle-Zélande). Par ailleurs, le vice-amiral Peter Philps (interview du 30 avril 1973) au New Zeland Listener, a catégoriquement écarté l'éventualité de "manoeuvres concertées"."

  Avec son équipage de 13 personnages dont 3 femmes, le "Fri" entendait apporter au monde entier le témoignage de l'opposition aux essais nucléaires dans le Pacifique, lesquels seront interdits bien plus tard, malgré tous les obstacles mis sur sa route. Élément premier en date d'une contestation internationale de ces essais, le bateau a valeur de symbole. Qualifiée à l'époque de "protestation un peu dérisoire" par le Président Pompidou, cette action, à laquelle participèrent Jacques de BOLLARDIÈRE, Jean TOULAT, Jean-Marie MULLER et Brice LALONDE, a sa part modeste à tout le mouvement d'ensemble qui a aboutit à l'interdiction totale de tous les essais nucléaires en 1995.

Moquée par une partie de la presse et par les équipes techniques des essais nucléaires dont les membres plus tard réclameront à l'Etat des dommages et intérêts pour les dégâts causés sur leur santé par la radioactivité, cette entreprise démontre qu'il est possible de s'opposer à la course aux armements nucléaires. Ellle reste un exemple d'action capable de populariser des éléments qui aujourd'hui sont enfin "scientifiquement" validées : radioactivité dans l'air et dans l'eau, effritements de l'archipel, mise en cause du développement économique de la Polynésie, contamination des populations...

Comme l'équipage du Fri, des marins, seuls ou en flottille, n'ont pas hésité à s'engager pour protéger la mer et alerter sur les dangers du nucléaire, que ce soit les essais et des immersions de déchets radio-actifs, ces derniers étant interdits dans les années 1990.

Plus largement, des équipages, notamment sous la bannière de Greenpeace, lutteront par ces mêmes moyens non-violentes contre des exactions diverses à l'environnement : chasse aux baleines, immersion de polluants, déforestation massive (de l'Amazonie)...

     En quatrième de couverture, on pouvait lire ce texte de Jean ROSTAND, extrait du disque édité par le Mouvement Contre les Armes Atomique (MCAA) : "L'Etat français va faire exploser en Polynésie française, près de Tahiti, aux environs de l'atoll de Mururoa, des bombes atomiques de type A, style Hiroshima, mais appartenant à cette catégorie spéciale que l'on qualifie de bombes "dopées" ou "exaltées" parce qu'on y a introduit certains perfectionnement qui les rapprochent, en vertu explosive, et donc en dignité meurtrière, des bombes thermonucléaires du type U. Sur les données fournies par les éclatements polynésiens, l'état-major va pouvoir hamburger à son aise pour fignoler sa logistique. Nos valeureux stratèges s'en sentiront tout regaillardis, et de braves généraux, dignes d'être invités à goûter par Boris Vian, accoucherons d'un nouveau plan de manoeuvres qu'on croirait dicté par le Père Ubu. 

Et, bien sûr, toutes les précautions auront été prises, toutes les normes de sécurité respectées. Tout aura fonctionné à souhait, sans le moindre inconvénient pour personne, ni dans le présent ni dans l'avenir ; à peine si quelques oiseaux furent un peu gênés dans leur vol et si quelques poissons ont mis le ventre en l'air...

Mais, au milieu de l'euphorie générale, nous saurons - nous - que ce jour de fierté est un jour de honte. Nous saurons qu'il fut une insulte à la paix, une défaite pour l'homme, une offense à la civilisation, un défi à l'avenir. Nous saurons qu'à dater de cette mauvaise heure, un peu partout des enfants vont porter un peu plus de strontium radio-actif dans leur squelette ; nous saurons que des infirmes, des débiles, des monstres, des tarés de toutes sortes sont désormais condamnés à être, qui n'eussent jamais dû venir à l'existence ; nous saurons qu'aux tristes fleurs d'Hiroshima vont bientôt se mêler celles de Mururoa".

    Par ailleurs, complétant ce livre, on trouve, entre autres informations, dans une petite brochure, au texte serré et aux photographies abondantes,  La bombe en question, un détail de l'opération du "Fri", de la campagne médiatique emmenée par le journal L'express et Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER au périple du navire dans le Pacifique. On ne rend bien compte à sa lecture de l'importance de cette campagne qui dépasse les frontières françaises, bien présente notamment en Australie et en Nouvelle-Zélande. C'est l'une des dernières campagnes importantes en France contre l'armement nucléaire, avant la "crise" des euromissiles en Europe des années 1980. Petite remarque un peu égoïste, c'est la campagne qui a amorcé ma prise de conscience politique, notamment à la lecture de l'hebdomadaire de centre gauche... 

 

Gilbert NICOLAS, Un bateau nommé liberté, Ou la passion selon le capitaine David Moodie, auto-édition, Quimper, 1976, 195 pages environ.

Jean-Marie MULLER, La bombe en question, par pensée, par parole, par action, Combat non-violent, numéro spécial 35-36-37, 4 ème trimestre 1973, 52 pages. 

Complété le 16 février 2018

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9 février 2018 5 09 /02 /février /2018 16:28

    Dans l'historiographie moderne, l'Empire suédois se situe entre 1611 et 1718, période dans laquelle la Suède est l'une des grandes puissances de l'Europe. caractérisée par une croissance du pouvoir politique du royaume en devenant l'un des deux puissance, avec la France, garantissant la paix de Westphalia. et par un élargissement du territoire national qui permet presque d'atteindre le vieux rêve du pays de faire de la mer Baltique une mer intérieure. 

   Il s'agit là du résultat d'une véritable stratégie, celle menée par Gustave II Adolf, qui débute en 1611. Handicapé par une faible population et une industrie limitées, le pays s'est créé de nombreux ennemis en même temps qu'il prenait possession des territoires voisins. La Suède profite là d'une faiblesse passagère de ses voisins, à commencer par la Russie qui n'entame sa modernisation que sous Pierre le Grand. Lorsque Charles VII est tué en 1718, les caisses du royaume sont vides et la grande armée, celle qui a permis l'édification de l'Empire est dissoute. Après une courte et intense guerre de succession, et des accords avec ces différents ennemis, le temps de l'Empire est terminé. Et surtout, la monarchie suédoise n'a plus ni projet ni stratégie d'Empire. Il reste un modèle suédois sur le plan social et institutionnel, car pendant cette période d'un peu plus d'un siècle, sur la lancée Gustave II Adolf d'autres relations sont tissées entre les diverses forces du pays, d'autant plus que la Suède est sortie des conflits en sauvegardant la liberté spirituelle protestante et acquis une solide expérience diplomatique. 

   La modification de l'ordre institutionnel se réalise en même temps que l'expansion du royaume. Alors que l'outil militaire devient l'un des plus performants d'Europe, la monarchie n'y concentre pas tous ses efforts, même si dans l'ensemble Gustave II Adolf est un guerrier (qui se fait tuer sur le champ de bataille d'ailleurs). Toute l'autorité passe du Conseil royal, reste de l'ancienne organisation féodale, à la Couronne, le premier devenant une bureaucratie détenant au bon plaisir du roi les offices principaux. Son rôle, alors que dans tous les autres pays européens, à l'exception du Royaume de Pologne-Lituanie et de l'Angleterre rabaissent leur Parlement, se modifie, s'inscrit dans la Constitution. L'ordonnance de 1617 transforme une assemblée turbulente et brouillonne en une véritable assemblée nationale, ses membres se rencontrant et délibérant régulièrement selon les règles précises. L'une des charges nobiliaires (maréchal de la Diète) est désormais attribuée régulièrement et son titulaire devient le porte-parole de la Chambre des Nobles, alors que le primat assuma la présidence des trois autres chambres, celles du clergé, de la bourgeoisie et des paysans. La classe marchande pèse d'un point suffisamment fort, ayant par exemple un grand rôle dans l'alliance (même si elle est changeante et versatile) avec les autres puissances maritimes de la région, pour avoir déjà voix officiellement au chapitre. Un fonctionnement, qu'on ne peut appeler toutefois démocratique, s'expérimente. La consultation la plus large, suivant le type de décisions à prendre, devient une habitude, le rôle d'arbitre en cas d'impasse étant dévolu au Roi.

Durant le règne de CHRISTINE (1632-1654) et des rois de la dynastie palatine (1654-1718), ces instances assurent une réelle continuité, malgré l'instabilité dynastique et la guerre avec le Danemark, la Pologne et la Russie (les vingt dernières années : la Grande guerre du Nord). D'ailleurs, après l'Empire, on entre au XVIIIe siècle dans ce qu'on appelle l'ère de la liberté (1719-1772) où le Parlement, toutefois dominé par la haute noblesse, prend l'essentiel des pouvoirs. 

      La réforme en profondeur de l'armée par Gustave II Adolf permet à la Suède de conserver une puissance hors de proportion avec sa force économique. Elle constitue d'ailleurs un modèle que suivent plus ou moins ensuite les autres puissances.

    La situation géopolitique de la Suède permet à ses dirigeants de concevoir le projet de mer suédoise. Articulée sur les détroits qui permettent le passage de la Baltique à la mer du Nord, la Suède débute son expansion territoriale lorsqu'elle sort de l'hégémonie danoise imposée par l'Union de Calmar. Aspirant à devenir la grande puissance de la Baltique, la Suède dirige d'abord son expansion vers les régions finnoises à l'Est du bassin de la mer Baltique : la Carélie, dont la Suède se sert comme base de conquête, et dont le territoire correspond à la Finlande méridionale actuelle ; l'Ingrie, base de la future Estonie ; la Pivoine, partie anciennement finnoise de l'actuelle Lettonie. Cette poussée orientale se heurte cependant rapidement à la puissance russe, dont l'un des objectifs repose sur la volonté d'accéder à la mer baltique. Les Etats baltes sont d'ailleurs une manière plus tard pour la Russie de placer des Etats tampons entre elle et la Suède.

C'est par un second axe que la Suède s'étend au XVIIe siècle. Sa stratégie a pour objet de désenclaver le pays de la mer Baltique en trouvant un débouché sur le mer du Nord. Pour parvenir à cet objectif, la Suède doit annexer la Scanie danoise, ce qui lui permet de devenir riveraine des détroits du Sund.

Le dispositif stratégique de la Suède est alors posé :son caractère fondamentalement anti-russe et anti-danois, explique les affinités qui perdurent entre la Russie et le Danemark au moins jusqu'en 1917. 

Soucieuse de compléter ce dispositif en Baltique, la Suède s'empare de régions côtières situées dans l'actuelle Pologne. Au XVIIe siècle, s'est mis en place un Empire de la Baltique recouvrant l'Estonie, la Carélie, la Pivoine, la Poméranie occidentale, la ville de Wismar ainsi que les évêchés de Brême et de Verden.

Au XVIIIe siècle cependant, le renforcement de la puissance de l'Empire russe sonne le repli de la Suède, qui est progressivement refoulée vers l'ouest de la mer Baltique. La phase finale de la contraction suédoise est réalisée en 1809 par la perte de la Finlande, annexée par la Russie. La tradition de neutralité ou de non-engagement se met en place plus tard, sous la nouvelle dynastie inaugurée par le général français BERNADOTTE, devenu roi sous le nom de Charles XIV (1815). Tout le savoir-faire de l'appareil diplomatique suédois est alors mis en pratique  désormais dans le cadre d'une politique de neutralité, dans un cadre géopolitique d'insularité, dans de nouvelles relations avec les pays voisins, la Norvège notamment.

Aymeric CHAPRADE et François THUAL, Dictionnaire de géopolitique, Ellipses, 1999.

 

STRATEGUS

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9 février 2018 5 09 /02 /février /2018 12:23

    Durant la longue période en France, qui va de la fin des guerres de religion à la fronde pendant la minorité du roi Louis XIV, mature le modèle français, celui d'un Empire, dans le sens que le Roi est maître dans son royaume, c'est-à-dire d'un ensemble cohérent d'institutions, de fiscalités, de mentalités... S'il existe une stratégie d'Empire, c'est plus par les buts d'une monarchie que par ses actions. En effet, l'activité des ministres du Roi ou/et du Roi relève plus du combat au jour le jour, pour faire face aux ennemis de la Monarchie. Le fait est que, même si le résultat à long terme dénote bien une certaine constance stratégique, les préoccupations sont parfois inversées : ainsi la stratégie interne d'Empire est souvent au service des guerres extérieures, et le poids des impôts, leur impopularité et leur impact négatif sur l'activité économique peuvent avoir l'effet inverse que celui désiré. Les frondes, puis la Révolution sont aussi le produit de ces guerres incessantes au XVIIe siècle. On voit à chaque fois la noblesse tenter de profiter des révoltes parlementaires et/ou populaires pour contrer la Monarchie, de manière très maladroite (et brouillonne, de par ses rivalités internes réciproques) d'ailleurs... 

    Avant cette période, ce qu'on appelle la France n'est pas réellement le pays qu'elle va devenir, malgré toutes les reconstitutions téléologiques (dont Jeanne d'Arc constitue une figure emblématique) ultérieures. Les peuples ne se disent pas encore Français, à part sans doute une partie de ceux d'Ile de France : Bretons, Normands, Aquitains, Occitans par exemple, ne se pensent pas encore comme faisant partie d'un même ensemble et ne le sont pas effectivement. Après cette période, on rentre dans un renforcement continu de l'empire-emprise de la monarchie capétienne sur un ensemble de plus en plus vaste, quitte à être obligée souvent de reculer, sur des sujets de plus en plus nombreux et de plus en plus assujettis physiquement, mentalement et moralement, établissant une homogénéité catholique officielle (même si elle peut être largement fictive dans certaines régions). Administrativement, économiquement, politiquement, culturellement, avec notamment le renforcement des appareils religieux, judiciaires, policiers et militaires, la France devient et ses habitants se conçoivent de plus en plus fidèles à une monarchie pourtant parfois comme venant de l'étranger. Tout ceci au détriment des divers centres de pouvoir pré-existants et encore puissants avant la fronde : Parlements, Villes, Comtés... Bien entendu, toute chronologie de la naissance d'un pays peut-être vue de bien de diverses façons, mais dans cette période, on voit bien se mettre en place un État centralisé sur lequel il sera par la suite de plus en plus difficile de revenir. Toute une mythologie, aux diverses éclosions intellectuelles et de diffusion des écrits, nait, se développe, s'édifie en une véritable toile d'araignée idéologique qui fait penser à la France éternelle. Des doutes quant à ces mythes surgissent aux moments de révolutions, qu'elles soient politiques, culturelles ou idéologiques. Et lorsque le mouvement de régionalisation comme aujourd'hui se développe et se justifie, les recherches historiques peuvent permettre de briser ces images qui ont fait cette France éternelle, jusqu'aux aspects les plus absurdes historiquement de celles-ci, comme celles de "nos ancêtres les Gaulois"...

   Même si c'est tout un ensemble de forces, économiques, politiques et religieuses pour tirent dans le même sens, on ne peut que constater l'action perçante de toute une administration, portée par un projet - souvent celui d'une pacification - emmenée par des serviteurs d'un Etat à construire, dont RICHELIEU et MAZARIN. Mais la stratégie d'Empire va au-delà d'eux. On peut considérer que les quatre Louis (de Louis XIII à Louis XVI), qui se suivent dans une stabilité dynastique, poursuivent cette même lancée, sans compter bien entendu un approfondissement lors de la Révolution, du Premier Empire, et même sous les monarchies et les républiques suivantes, jusqu'à l'orée de la seconde guerre mondiale. Mais déjà à ces époques, il ne s'agit plus de la même histoire.

Une stratégie de pouvoir intérieur

    On peut considérer que l'ensemble de la dynamique amorcée sous RICHELIEU trouve sa source surtout sur le plan intérieur, tant les bases de la monarchie semble encore fragiles au début de son action de "principal ministre". Fragiles sur plusieurs plans : par rapport aux Parlements, par rapport aux Villes, par rapport aux autres familles nobles qui peuvent prétendre à l'hégémonie elles aussi, se fondant sur une histoire politique parfois presque aussi riche que celle de l'ile-de-France et de Paris. Car si le territoire français est pratiquement déjà bien "constitué" dans des frontières qui ne vont plus beaucoup varié vers le milieu du XVIe siècle, par vassalisations successives et agglomérations de duchés et de comtés qui se déclarent régulièrement fidèle à la Couronne (suivant d'ailleurs des modalités hétéroclites) ayant établi sa capitale à Paris, il reste à effectuer une homogénéisation loin d'être acquise, tant les particularismes régionaux et même locaux peuvent mettre à mal, sous une crise ou une autre (notamment religieuse) le royaume dans sa substance. Aussi la stratégie d'Empire dont on parle ici n'est pas une stratégie de conquête militaire territoriale (militairement, on en est plutôt à la défense d'un vaste territoire), mais une stratégie de conquête intérieure, qui permet à terme de dire que réellement on a affaire à des Français loyaux,... qui paient impôts, qui acceptent de servir, qui prêtent régulièrement allégeance (surtout sous forme de fêtes d'ailleurs), qui ne se détournent pas du pouvoir royal ni de la religion officielle au gré des tentations extérieures ou régionales...

Par conquête ici, il faut entendre celle des coeurs et des esprits, ce qui sont encore loin d'être acquis aux Capétiens. Loin de se satisfaire d'une adhésion par défaut, car on meurt beaucoup dans les généalogies princières des provinces, mais une adhésion réelle. Et pour cela, il faut que l'Etat réalise (et apparaisse comme le faisant) la paix et la tranquillité partout sur le territoire royal. Les conflits d'allégeance (français et anglais par exemple), les conflits religieux et également les conflits commerciaux ont mis à mal jusque là, malgré la mise en place d'armées permanentes (un temps) et d'une fiscalité royale, cette capacité. La lassitude des peuples devant les ravages des guerres et l'insécurité endémique sur de nombreuses routes, qui n'a d'égale d'ailleurs que l'insécurité des mers, la volonté de puissance d'une dynastie millénaire ou presque, le désir d'autorités religieuses de régner sur les âmes sans partage, la diffusion d'une culture et d'un parler commun sont parmi les facteurs les plus sûrs pour qu'une autorité dotée d'une force militaire et de finances sûres s'affirme.

Si l'intention et la stratégie d'Empire existent, ses résultats restent mitigés : à l'homogénéisation culturelle (effet de cours, développement du théâtre et de la création artistique en général, propagande royale) ne correspondent pas encore le décloisonnement économique (existence persistante des douanes intérieures, des péages, des droits d'entrée dans les villes...), l'unification politique (résistance encore des Parlements, résistance des noblesses dont la fronde est une manifestation paroxysmique et... brève), judiciaire, fiscale (droits particuliers suivant les localités), sans compter les actions ambiguës de la Couronne elle-même : distribution des privilèges de toute sorte, distributions de terres et de titres ou carrément contre-productives (exclusion des protestants, qui conduit à des rebellions ouvertes ou larvées). Tant que la famine ou les épidémies ne guettent pas, le processus suit toutefois son cours, mais précisément, il suffit de plusieurs années de disettes (comme celles qui précèdent la révolution de 1789) pour que (au moins) les luttes politiques redistribuent toutes les cartes et de manière radicale.

   Cette stratégie de pouvoir intérieur, appuyée sur l'idéologie de la Raison d'Etat est donc menée de manière ferme dans ses débuts par RICHELIEU et MAZARIN sur plusieurs plans :

- Abaissement de la noblesse au profit du pouvoir royal : RICHELIEU estimant que les Grands abusent des biens et les utilisent de manière criminelle, notamment par ses prises d'armes régulières, supprime les hautes charges de seigneurs auprès du roi et fait raser plus de 2 000 châteaux forts qui ne sont plus utiles à la défense du royaume.

Il donne d'avantage de pouvoir aux Intendants nommées directement par la Couronne pour faire appliquer les décisions royales dans les provinces. Les assemblées provinciales (les Etats) sont parfois supprimées. L'institution de cette intendance de police, justice et finance, permet d'imposer à partir de 1635 le "tour de vis fiscal" qui suit l'entrée de la guerre de la France. Même si celui-ci est considéré comme abusif (et il est considéré comme abusif parce qu'il est effectif!) accroît l'impopularité de RICHELIEU à cette époque. Pendant de ces nouveaux pouvoirs de Intendants, les gouverneurs de province, parfois de puissants notables, sont surveillés et réprimés si besoin est. Il n'hésite pas à se servir de réseaux d'alliances et de factions locales à cette fin, même si en agissant ainsi, il provoque une redistribution de pouvoirs locaux qu'il ne peut contrôler.

Un jeu complexe s'instaure entre parlements, noblesse de robe, noblesse d'épée et pouvoir royal. RICHELIEU passe une grande partie de son temps à déjouer de nombreuses intrigues organisées par tous ceux que son action gène. Il lui faut agir également sur les moyens de violence (armes diverses et très variées) qui circulent sur l'ensemble du territoire royal. Il prend prétexte de la mort de son frère Henri lors d'un duel pour les interdire. Alexandre Dumas en fait plus tard un enjeu-prétexte des "barrages" entre mousquetaires du Cardinal et mousquetaires du Roi...

MAZARIN doit poursuivre les efforts de son prédécesseurs, notamment déjouer tous les complots. Contre les nobles, animant une brillante opération de communication politique, les mazarinades (cardinal de Retz et parti aristocratique), il combat les frondes (parlementaire et parisienne) et, par ricochet pourrait-on dire, rétablissant la paix civile en donnant encore plus de pouvoir au Roi. MAZARIN est considéré comme l'accoucheur de l'absolutisme. Dans ce combat, il n'oublie pas l'Église dont la haute hiérarchie joue un rôle trouble. Le contrôle qu'il instaure se dirige plus qu'avant sur ces évêques qui possèdent parfois de grandes richesses et des moyens militaires. Avec les règnes de Louis XIV à Louis XVI, le rôle des Intendants s'accroit et la bureaucratie parisienne s'améliore notablement (ce qui n'exclut pas les corruptions au passage) pour exploiter les ressources des provinces. 

- Abaissement de la maison d'Autriche (les Habsbourg qui règnent sur de nombreux Etats aux frontières communes avec la France) : RICHELIEU entreprend de rabaisser les prétentions de la maison d'Autriche en Europe, pas seulement dans le cadre de sa politique internationale, mais aussi parce qu'elle intervient souvent dans les affaires franco-françaises. Provocation de sécession (Catalogne, Portugal) ravage de certains territoires, exploitation des divisions au sein de la monarchie espagnole, grignotage de territoires avoisinant le royaume : Alsace, Artois, Roussillon... Il est difficile à RICHELIEU de mener de front les deux facettes de son entreprise stratégique, car pour affaiblir le maison d'Autriche, il faut constamment payer des troupes, augmenter les impôts, ce qui peut détruire la popularité acquise par ailleurs... Malgré la fin de la guerre de trente Ans (traité de Wesphalie de 1648), les difficultés financière s'aggravent, rendant les lourdes mesures fiscales de plus en plus impopulaires.  C'est l'une d'elles qui déclenche le première fronde, la Fronde parlementaire (1648-1649). 

- Contrôle des pouvoirs des Villes. Robert DESCIMON fait une lecture sociologique des changements opérés. 

C'est surtout pendant la fronde que changent les rapports de force entre le Roi et les villes. Alors que l'idée de royauté absorbait l'idée de bien public, alors que leur union consubstantielle avait constitué le mystère de la monarchie tempérée et de l'alliance des "bonnes villes" et de la royauté, les désordres compromettent ce système de ville ancienne, laissant la place au système de la monarchie en mal d'absolutisme. L'ancien équilibre se rétablit en faveur de la maison royale. Les barricades se situent à l'origine du processus d'engouement qui se termine en septembre 1652, et plus encore, en 1661, par la victoire de "Fronde royale". Durant la Pré-Fondre, le conflit s'était fixé sur la confrontation entre le fisc et le privilège. Les barricades faisaient apparaitre les persistances de l'ordre ancien où les cohésions communales, n'ayant pas besoin de l'État, s'affirmaient pour combattre ses intrusions. La guerre de Paris scelle l'accaparement parlementaire du mouvement, tandis que l'arrestation des princes fit rentrer cette "révolution manquée" dans la logique de la politique courtisane, puisque, dés l'hiver 1649, la guerre civile avait donné la parole aux professionnels des armes. Ce mouvement s'accompagne de l'exacerbation des conflits sociaux à l'intérieur de la population parisienne. La récupération sociale de la Fronde tend à lui faire perdre toute signification politique. C'est sans doute que si le peuple "donne le plus grand branle à tout ce qui se fait dans l'État", il faut entendre que (sous la monarchie absolue), "la force gît toujours de son côté" à la façon de cette souveraineté du peuple que (dans la République) il n'exerce que par ses représentants : les représentants de la force populaire, ce sont les Grands. Cette vision des choses rejoint celle de Bertrand de JOUVENEL (Du pouvoir) pour lequel la monarchie française a toujours "jouer" le "peuple" contre les seigneurs...  A ce jeu, les magistrats eux-mêmes sont le peuple, donnant raison à un postulat provocateur cher aux libertins érudits. "Le peuple se définit d'abord comme une catégorie intellectuelle, celle des esprits faibles". La "théorie baroque" peut passer à bon droit pour le fer de lance de la pensée absolutiste en ce qu'elle répudie l'idéal communautaire urbain et congédie les privilèges fondant l'essence corporative de la société. Dès lors, on laisse jouer des fractures purement sociales. (...).

Ce sont en apparence succédé, toujours pour Robert DESCIMON, une Fronde bourgeoise, une Fronde parlementaire et une Fronde princière que vient terminer la "Fronde royale". Structurellement, la crise recouvre trois enjeux : le premier regarde le maintien de la communauté bourgeoise face à l'affirmation des luttes de corps et de classes qu'encourageait la monarchie pour achever sa quête d'un absolutisme. Le second concerne la pratique monarchique à travers le combat entre le Parlement de Paris et le Conseil. Le troisième révèle la compétition entre deux modèles générateurs de sens politique, dans l'histoire, en raison du mouvement de récupération, et dans l'historiographie, en raison de la tradition parlementaire, qu'ont retrouvée les penseurs libéraux du XIXe siècle. le premier enjeu, instrumental, forme le levier grâce auquel la monarchie intervient sur le cours des événements. L'armature initiale du conflit, telle qu'elle apparait encore lors du tumulte de la rue Saint-Denis en janvier, est bâtie sur le troisième enjeu, la compétition entre le système central de l'Etat courtisan et le système local du corps de ville parisien, synthèse et expression des structures corporatives et confraternelles. Au moment des barricades, après l'arrêt d'Union et les propositions de la chambre de Saint-Louis, le second enjeu, celui de la pratique monarchique, a rejoint le troisième qui se perd alors durant la guerre de Paris, comme finit par le faire le deuxième enjeu, après l'arrestation des princes. 

On touche le concret de ces enjeux en regardant comment fonctionnait avant la Fronde la ville de Paris, les autres villes suivant grosso modo le même schéma. Ce fonctionnement qui influe sur la formation même de la ville est basé - lieux de vie et lieux de circulation, différents types de quartiers parfois très délimité par fonction (marchands, justice, entrepôts, ateliers, universités, églises...mais aussi par affinités territoriales et "ethniques", juif, anglais, breton...) - sur une triple ligne de défense. Car la ville s'est construit beaucoup autour de l'idée de sécurité et de commerce... La maison est fermée par ses portes et gardées par ses habitants. la rue est fermée par ses chaînes et gardée par ses bourgeois, la cité est fermée par ses remparts gardés par les mêmes. Cette structure constitue autant une défense contre les maraudeurs et les pilleurs que contre les autorités extérieures, y compris les seigneurs et la royauté. Il est difficile pour la monarchie de faire appliquer ses lois ou même de garder des alliances sans conférer d'importants privilèges à telle ou telle ville. Il est difficile pour elle de faire entrer des impôts dans ses caisses sans l'assentiment des autorités bourgeoises... Et il faut un "bout" de guerre civile pour changer cette situation. Les "tours de vis fiscaux" ne peuvent être effectifs sans la mise au pas d'une ville organisée ainsi... En voulant faire entrer l'argent pour financer les guerres, il faut briser cette organisation coutumière et la remplacer par un tout autre ordre... Si le pouvoir royal gagne la "guerre" des frondes, il ne s'impose jamais totalement, mais il suffit d'un changement de rapports de force, surtout symbolique, mais aussi terriblement pratico-pratique pour que l'objectif qu'il se fixe, financer son train de vie et ses guerres, soit atteint. Pour cela, il faut et il suffit d'avoir la main sur l'organisation de tout le système sécuritaire de la Ville, d'une manière ou d'une autre, soit la police, la justice, le guet, la lutte contre les incendies et la luttes contre les épidémies et c'est essentiel le contrôle des approvisionnements de la ville. C'est fait sous Louis XIV avec des intendants qui contrôlent non seulement l'activité des milices urbaines mais également leur recrutement. C'est fait toujours partiellement, mais le pouvoir royal n'ira jamais plus loin que l'affirmation de sa suprématie, que l'acquiescement affiché et célébré de la loyauté entre le Roi. 

- Consensus idéologique autour du Roi, selon deux modalités : censure des oeuvres "inconvenantes" et "troublant l'ordre public" ; Développement des activités artistiques et littéraires en faveur de la bonne image du Roi. RICHELIEU met en place tout un système de libelles et de journaux officieux, destiné entre autres à contrecarrer la prolifération, notamment dans les grandes villes de feuilles contestataires de toute sorte.

C'est pendant le "Grand Siècle" du roi Louis XIV que se développe tous les progrès en la matière. Progrès poursuivi jusqu'au coeur des Lumières auxquelles adhèrent, on l'oublie parfois, les monarques eux-mêmes. Quitte à ce que cette floraison de talents leur échappe. Ces développements, sous les trois derniers Louis notamment, déteignent sur l'ensemble de l'Europe, jusqu'à établir dans les cercles intellectuels la suprématie du Français.

La machine judiciaire est mise au service de la stratégie d'information du pouvoir royal. 

- Mercantilisme et dirigisme économiques (COLBERT entre autres)

- Un système fiscal qui cherche sa cohérence. Malgré la création de nouveaux impôts, malgré une amélioration des rentrées et un progrès réel dans leur effectivité, effectivité freinée par l'existence de foyers de révoltes et de résistances, les masses nécessaires d'argent obligent le roi à recourir à des expédients. Parmi ces expédients, la vente des charges officielles finit par occuper une grande place. Elle réintroduit une grande partie de la noblesse dans l'appareil d'État, même si cela se paie (à commencer par la petite noblesse rurale) par un appauvrissement de celle-ci. Alors que RICHELIEU et MAZARIN oeuvrent pour que ces charges (civiles et militaires) ne soient plus aux mains des Grands, elles peuvent dans les années qui suivent repasser dans la classe des nobles qui, conjointement avec leur action dans les Parlements, freinent plus tard, notamment sous Louis XV et Louis XVI, toutes les réformes qui permettraient une meilleure répartition des richesses et des pouvoirs, notamment celles qui touchent à... l'impôt. Malgré tout l'apparat idéologique dont s'entoure l'absolutisme du Roi, apparat d'ailleurs de plus en plus coûteux, le pouvoir absolu tant désiré par ses initiateurs (voir le Testament de RICHELIEU, désirant de mettre en place une politique de salut public) a tendance à se déliter...

 

Une stratégie de pouvoir extérieur

Tous les éléments cités auparavant sont dans l'esprit de ceux qui la pensent et la pratiquent  au service de la puissance du royaume de France en Europe, même si les effets majeurs sur la suite de l'Histoire se situent plus à l'intérieur des frontières. L'issue de la guerre de Trente Ans, la paix de Westphalia, qui ne clôt pas pour autant le cycle des guerres en Europe, conforte la France dans un rôle européen majeur. Cette stratégie est permise par tout un ensemble de réformes dans les armées et dans la tactique, conduites entre autres par TURENNE et CONDÉ (voir à ces noms dans le blog). Les grands capitaines peuvent compter sur le fait que leurs adversaires sont souvent dans des alliances intermittentes et mal coordonnées.  

 

   La combinaison, même si cela relève d'une analyse après-coup, des deux stratégies donnent un modèle français de monarchie absolue, qui fait contraste avec de nombreux pays protestants. Si ce modèle est tant admiré par ailleurs, c'est parce qu'il assure un temps la paix civile à l'intérieur des frontières, même si en fin de compte le système économique, même supporté par de bonnes conjonctures, ne parvient à compenser les effets des ponctions fiscales royales. Et surtout le poids démographique d'un ensemble si vaste, par rapport à ses voisins, constitue un atout tant civil que militaire.

Mais c'est un modèle sous pression et de plus en plus fragile, qui ne se maintient que parce que l'accroissement des doléances, des impopularités - causé par des pauvretés et des misères sociales et des injustices flagrantes - est en partie contenue à la fois par l'espoir du peuple dans son ensemble envers le Roi (notamment grâce à une Eglise gallicane forte) et une censure impitoyable, même si elle se délite et se contourne, de toutes les expressions contestataires.

Robert DESCIMON, Les barricades de la Fronde parisienne, Une lecture sociologique, dans Annales, Economies, Sociétés, Cvilisations, 45ème année, n°2, 1990, www.persee.fr. Christian JOUHAUD, Les libelles en France au XVIIe siècle : action et publication, Cahiers d'histoire, Revue d'histoire critique, n°90-91, 2003, www.revues.org.

 

STRATEGUS

 

 

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8 février 2018 4 08 /02 /février /2018 09:12

           Engagé très tôt dans le syndicalisme (il est employé dans une compagnie des chemins de fer), Jean GOSS, militant français de la non-violence, donne une impulsion indéniable à la non-violence évangélique, dans un rapport constant d'interpellation des Églises.

      Prisonnier dans un camp après la défaite de 1940, s'étant rebellé contre le système il est condamné à mort et sauvé in extrémis (par le chef de camp bouleversé par son témoignage de foi), se réfugiant chez un pasteur. Juste après la Libération, après une expérience de soldat qui lui fait prendre conscience "qu'il n'a pas tué Hiltler, mais des hommes comme lui, des pères de famille et des ouvriers qui n'avaient pas demandé cette boucherie", il décide de s'engager avant tout (même une activité professionnelle) pour "vivre et et faire découvrir cet amour" qui ne le quitte plus.

    Dès cette époque, il cherche à entrer en contact avec les catholiques et leurs responsables pour leur prêcher la non-violence, jusqu'au Saint-Office à Rome en 1950 où il se fait expulser. Il excède tellement les autorités religieuses qu'elles lui indiquent qu'il existent des protestants! Il adhère alors au Mouvement International de la Réconciliation (MIR). En même temps qu'il interpelle les autorités religieuses, il s'engage dans l'objection de conscience en renvoyant en 1948 ses papiers militaires et ses décorations, dans la lutte pour la construction de logements sociaux et les luttes syndicales à la SNCF au point de devenir un des leaders parisiens de la grève de 1953 et.. de se faire exclure du syndicat pour jusqu'au-boutisme, et ne plus il est présent à la même époque dans un congrès de Pax Christi. Autant dire qu'il dépense de sa personne sans compter. Il participe alors à diverses rencontres de paix en Europe de l'Est (Budapest 1953, Varsovie 1956, Moscou 1957, Prague 1958).

    Il épouse Hildegarde MAYR en 1958 et prend assez vite sa retraité anticipée des Chemins de fer. L'activité du couple booster la dynamique qu'ils engageaient alors séparément : Suivant Vatican II en 1962, auquel ils fondent beaucoup d'espoir, ils partent vivre en Amérique Latine, en Brésil (1964-1965) puis au Mexique (1970-1971) où ils participent au vaste mouvement théorie et pratique de la théologie de la libération. Parallèlement, ils donnent des conférences et séminaires sur la non-violence dans divers pays touchés par la guerre ou la violence. Ils  préparent et accompagnent en 1986 la révolution non-violente des Philippines en 1986. Jean GOSS s'éteint en pleine activité alors qu'il devait partir le lendemain du Zaïre pour Madagascar.

     Membre pendant des années, avec son épouse Hildegarde, du Conseil international du MIR, puis vice-président, Jean GOSS prêche jusqu'au bout la non-violence évangélique, souffrant que son Eglise et les autres Eglises chrétienne soient si hésitantes à la prêcher à leur tour. Armé d'une grande patience, il prend tout son temps pour dialoguer avec leurs responsables et une de ses grandes fiertés est d'avoir organiser pour les évêques d'Amérique Latine à Bogota en 1977 un séminaire sur la non-violence.

    Infatigable prêcheur, il entraine avec lui sans son sillage nombre de futurs militants et associations de la non-violence. Le MIR continue de s'inspirer de lui, spécialement les branches française et suisse. Titulaire de nombreux prix de la paix, il fait l'objet en 1993 à Paris d'un Colloque, dont les Actes ont été publiés en 1995. 

Jean GOSS et Hildegard GOSS-MAYR et MIR, une autre révolution : violence des non-violents, Cerf, 1969 ; avec Jean LASSERRE, Une révolution pour tous les hommes, Toulouse, Centre d'information pour l'ouverture au tiers-monde, 1969 ; Evangiles et luttes pour la paix : séminaire d'entrainement à la non-violence évangélique et ses méthodes d'engagement, Les Bergers et les Mages, 1989.

Jean GOSS, témoin de la non-violence, MIR, 1993. Actes du Colloque Jean Goss du 30 octobre 1993, Paris, MIR, 1995. Gérard HOUVER : Jean et Hildegarde GOSS : la non-violence, c'est la vie, Cerf, 1981. Hildegard GOSS-MAYR : Oser le combat non-violents : aux côtés de Jean Goss, Cerf, 1998. Hildegard GOSS-MAYR et Jo HANSSENS, Jean Goss, Mystique et militant de la non-violence, Fidelite Eds, décembre 2010. 

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7 février 2018 3 07 /02 /février /2018 09:41

    Jean TOULAT, prêtre catholique français, écrivain et essayiste est un pacifiste, militant très actif de la non-violence. Auteur d'une trentaine d'ouvrages, il participe à la rédaction de l'hebdomadaire Le vue et publie de nombreuses chroniques dans l'hebdomadaire régional Courrier français. 

    Curé de Jardres dans la Vienne, il participe à la résistance pendant la seconde guerre mondiale. Vicaire ensuite (1945) à la paroisse Saint-Porchaire de Pointiers jusqu'en 1974, il participe à de nombreuses campagnes non-violentes et/ou pacifistes dans les années 1970 à 1990. Des luttes contre la Bombe atomique, pour l'objection de conscience, contre l'extension du camp militaire du Larzac jusqu'à la critique de La Marseillaise en passant par ses pamphlets contre la peine et sa participation aux polémiques entourant l'avortement, il est pendant toutes ces années, une figure phare aux côtés par exemple de Jacques de BOLLARDIÈRE et de Jean-Marie MULLER.

      Très tôt, dès son enrôlement comme sergent au 78ème régiment d'infanterie de Châteauroux, il se signale pour son esprit rebelle. Il est renvoyé de l'armée au dépôt de son unité où il rédige une petite publication, Le Parabole (deux numéros, 1940) et le 15 juin 1940, il rédige et diffuse un petit tract intitulé "Espoir quand même!", dans lequel, comme l'appel lancé trois jours plus tard par le général de GAULLE à Londres, il met l'accent sur les ressources des empires français et britanniques et croit en la victoire finale des alliés sur le "colosse nazi aux pieds d'argile". Accepté par la censure civile et militaire (comme quoi l'esprit de résistance bouillonne au sein de l'armée, même si officiellement...), il est tiré à 5 000 exemplaires et distribué dans les divers quartiers de Châteauroux.

Démobilisé, Jean TOULAT revient en Poitou comme curé de Jardres, sur la ligne de démarcation et il participe alors à diverses missions de résistance pendant l'Occupation. Après la Libération, nommé vicaire, il fournit de nombreux textes aux journaux et publie de 1960 à 1993 ses livres, surtout aux éditions du Cerf. 

       Ses livres abordent de nombreux aspects des luttes non-violentes en France et dans le monde. Depuis Juifs mes frères (1963) à Pour une Marseillaise de la fraternité, avec l'Association de même nom (1992) en passant à Objectif Muruoa (avec BOLLADIÈRE) (1974) et Dom Helder Camara (1989), Jean TOULAT en laisse guère échapper de thèmes qui provoquent la mobilisation de nombreux groupes pacifistes et/ou non-violents. Abordant la question des armements (Les grévistes de la guerre, 1971), de l'extension du camp militaire du Larzac (Le Larzac et la paix, 1972), de l'avortement (L'avortement, crime ou libération, 1973), de l'armement nucléaire (La bombe ou la vie, 1969 ; Objectif Mururoa, 1974), de la peine de mort (La peine de mort en question, 1977), de la guerre du Golfe (Le Pape contre la guerre du Golfe : Jean-Paul II censuré, 1991), il écrit aussi des livres se focalisant sur une ou plusieurs personnalités, dans Hérauts de notre temps : de Mauriac à Nana Mouskouri (1973), Les forces de l'amour : de Jean Vanier à Mère Theresa (1976), Raoul Follereau ou Le baiser aux lépreux (1978), Combattants de la non-violence : de Lanza Del Vasto au Général de Bollardière (1983), Les forces de la foi : du cardinal Fustiger à soeur Emmanuelle (1986), Un combat pour l'homme : Le général de Bollardière (1987), Dom Helder Camara (1989).... Ses livres ne sont pas tous reçus avec la même unanimité et semblent souvent s'adresser à un public croyant. 

    Dans Oser la paix, Requête au président de la République (1985), il plaide pour la "révolte des consciences, faisant référence à Teilhard de CHARDIN. 

"Les rédacteurs, écrit-il, du Bulletin of atomique scientists, aux Etats-Unis, ont installé dans leur salle de travail une horloge symbolique qui mesure le danger de cataclysme nucléaire (dans les minutes sont singulièrement avancées depuis l'accession de TRUMP à la présidence, pouvons-nous mentionner). Selon l'évolution de la situation mondiale, ils en avancent ou en reculent les aiguilles. Le chiffre fatidique étant douze. Ces aiguilles n'ont jamais indiqué une situation aussi alarmante : elles marqueraient actuellement minuit moins trois (aujourd'hui au-delà de moins deux...).

Simple fiction? La poudrière mondiale, à force d'être renforcée, risque d'exploser. Pas forcément par préméditation, mais par accident, par provocation, par enchaînements  de malentendus. Le temps de parcours des missiles devient si bref que la décision humaine sera remplacée par la riposte automatique (chose qui a été effective une brève période aux Etats-Unis dans les années 1980, précisons-nous). Devant la course à l'abîme, les avertissements - savants, Nations Unies, mouvements de paix - se multiplient (nous sommes alors dans la crise des euromissiles en Europe...). Tout programme d'armement, entrepris sous prétexte de sécurité nationale accroît l'insécurité internationale, et donc celle de chaque pays. Les deux superpuissances, notamment, poursuivent leur escalade, alors qu'elles ont dix fois la capacité de se détruire mutuellement. Les hommes semblent atteints d'une sorte de cécité mentale qui les pousse à préparer leur propre mort. Cette perspective nihiliste, cette société du no future a de quoi désespérer la jeunesse. Le père d'un lycéen qui s'est suicidé témoigne : "Il faut faire entrevoir aux jeunes un avenir autre que celui de l'autodestruction de ce monde".

Ce qui manque à notre siècle : la sagesse. La mutation technique ne s'est pas accompagnée d'une évolution morale et spirituelle. "La puissance de l'atome a tout changé, sauf nos modes de pensée", déplorait Einstein. Sur-développé sur le plan technique, l'homme est moralement sous-développé. Voilà le déséquilibre le plus dangereux. A l'ère atomique, "science sans conscience" n'est plus seulement "ruine de l'âme", mais fin de toute vie. Bergson, il y a soixante ans, diagnostiquait déjà le mal dont souffre notre monde : "L'humanité démit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu'elle a faits. L'homme est maintenant capable de détruire l'humanité, voilà le fait fondamental de notre ère". Et il ajoutait le mot fameux sur la nécessité d'un "supplément d'âme", écho de la parole deux fois millénaire : "A quoi sert à l'homme de gagner l'univers s'il vient à perdre son âme?" La sagesse ou la mort, voilà le dilemme.

Dans cet engrenage qui risque d'être fatal, la France est directement impliquée, surtout avec sa stratégie du faible au fort, dont les objectifs ne peuvent être que "démographiques" et qui nie, ainsi, par avance, les valeurs de civilisation qu'elle est censée défendre. Les Français en ont-ils vraiment conscience? Le peuple allemand, pris par l'idéologie nazie, a glissé insensiblement vers la barbarie. Notre population, anesthésiée par l'endoctrinement atomique, est entrainée, sans qu'elle s'en rende compte, vers ce qui peut-être l'irréparable. "Nous ne savions pas", ont plaidé nos voisins après la guerre. Nous, nous savons. Ou du moins, nous devons savoir. E c'est dès maintenant qu'il faut dire si, oui ou non, nous acceptons la loi du talion nucléaire. trop eu de citoyens ont présent à l'esprit que le chef de l'Etat pourrait, en leur nom, mettre en oeuvre la stratégie atomique, c'est-à-dire violer à la fois la morale élémentaire, les conventions de Genève, le règlement de l'Armée française, la convention internationale sur le génocide, et devenir ainsi le plus grand criminel de notre histoire.

Au lendemain de la dernière guerre mondiale, Georges Bernanos proclamait ; "Au monde de la bombe atomique, on ne saurait déjà plus rien opposer que la révolte des consciences, du plus grand nombre de consciences possible." (Si vous saviez, Gallimard).

Voici donc venue l'heure de la révolte des consciences. Jeunes gens qui êtes à l'âge du service national, interrogez-vous : de quelle manière servirai-je mieux ma patrie et l'humanité? En m'initiant aux techniques guerrières ou, sous le statut d'objecteur de conscience, en faisant reculer la misère et l'injustice, au sein d'une association comme Aide à toute détresse-Quart Monde ou le Service Civil International?

Vous qui, au plateau d'Albion ou à bord de L'inflexible ou du Tonnant, gardez les yeux rivés sur les écrans radars de l'alerte atomique, oseriez-vous, si l'ordre présidentiel vous en était donné, lancer vos monstrueux engins de mort? Plût à Dieu que vous n'ayez pas à avouer un jour, comme le maréchal Keitel au tribunal de Nuremberg : "La tragédie de ma vie est d'avoir compris trop tard qu'il y a des limites à l'obéissance."

Et vous, chercheurs et ingénieurs, que pensez-vous du professeur Otto Hahn, réalisateur de la première fission de l'atome en 1939, qui s'engagea en 1957, suivi des 18 principaux physiciens allemands, à ne jamais prendre aucune part à la fabrication d'armes atomiques ? Pesez-vous assez vos responsabilités, vous sans qui aucune arme ne pourrait être conçue et mise au point?

Travailleurs de l'armement, savez-vous que des syndicalistes à l'usine Lucas Aerospace, en Angleterre, ont préparé un plan de reconversion de l'entreprise, en sorte qu'ils puissent produire moins pour la mort et plus pour la vie?

Hors du domaine militaire, tout citoyen peut se demander : que puis-je faire pour freiner la course aux engins de mort? Chacun contribue à celle-ci en alimentant, par ses impôts, le budget militaire. Retenir de sa contribution la part de l'armement, pour l'affecter à une oeuvre de vie, est une forme de résistance. (...).

Dans le mouvement de résistance (à l'idole atomique), une arme particulière est à la portée des croyants, celle dont Bossuet disait : "Les mains qui se lèvent font plus que les poings qui frappent". A Londres, en 1982, a été lancée une chaîne de prière universelle, récitée pour la première fois par mère Thérèse, et recommandée par des personnalités de diverses spiritualité (...). Elle relie des hommes de toute race, de toute culture, de toute croyance, en une chine invisible de solidarité qui encercle le globe. (...). A l'oraison s'ajoute le jeûne. Les évêques américains engagent les chrétiens à le pratiquer chaque vendredi pour la cause de la paix (...). Des franciscains ont jeûné pendant un carême dans le désert de Nevada, site des essais atomiques américains, tandis qu'à Rome Pierre Parodi, successeur de Lanza del Vasto à l'Arche, et sa femme Thérèse faisaient une semblable démarche, "persuadés que seule une force d'en haut peut donner à leur action son sens et son efficacité". Sur le plan international, un "jeûne pour la vie" s'est déroulé du 6 août 1983, anniversaire d'Hiroshima, au 15 septembre suivant. Son but était d'éveiller les consciences, et d'abord celle des hommes d'Etat, au péril mortel que faisait peser sur l'humanité la course aux mégatonnes. En France, quatre volontaires participaient à cette action. Ils furent ensuite reçus par celui qui est le gardien du feu atomique : le président de la République."

Jean TOULAT, Oser la paix, Requête au président de la République, Cerf, 1985 ; Comabttants de la non-violence, De Lanza del Vasto au général de Bollardière, Cerf, 1983.

 

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