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6 février 2018 2 06 /02 /février /2018 09:39

     Armand Jean du Plessis de RICHELIEU dit le Cardinal de RICHELIEU, est un ecclésiastique et homme d'Etat français, principal ministre du roi Louis XIII. Son titre religieux peut induire en erreur en faisant penser à un homme religieux. En fait, sa vocation est militaire et il n'entre dans les ordres que pour des raisons familiales (bénéfice de l'évêché de Luçon). Si le titre de "Premier ministre" est utilisé, c'est de façon officieuse et son action englobe aussi bien les dimensions politiques, diplomatiques, coloniales et religieuses que militaires. Il rénove la notion de Raison d'État et en fait la clé de voûte de ses méthodes de gouvernement. 

Ne faisant pas partie d'une famille située stratégiquement sur la scène politique intérieure, celle-ci n'étant que d'ancienne noblesse (de robe et d'épée), il fait souvent office de médiateur dans de nombreuses affaires intérieures, expériences qui le servent sur le plan diplomatique européen. Même s'il penche au départ pour les nobles face à l'autorité royale (trempant dans les combines de CONCINI...), se faisant d'ailleurs à moitié exilé pour cela, son ascension politique est due notamment à Marie de Médicis, avec laquelle pourtant, par sa politique contre les Habsbourg, il a toujours des relations mitigées. Face à un Louis XIII ombrageux et soucieux d'affirmer l'autorité royale, dans une situation de service-rivalité, RICHELIEU se fixe des buts clairs et constants : détruire la puissance politique du protestantisme en France, abattre l'orgueil et l'esprit factieux de la noblesse et abaisser la maison d'Autriche. 

 

Une carrière d'homme d'État 

       RICHELIEU jette les premiers fondements de l'armée permanente en France, que réalisent plus tard LE TELLIER et LOUVOIS, et développe une doctrine de la guerre qui se définit à travers sa politique autoritaire et réaliste. Croyant en la valeur d'une bonne administration militaire et en un discipline de fer au sein des armées, il impose des réformes qui lui permettent de mettre sur pied une armée aux effectifs importants. Son expérience des affaires militaires ne se borne pas à ses décisions politiques. Lieutenant général, il acquiert une expérience de terrain en commandant des armées en campagne. Pour le Cardinal, l'intérêt national est sacré, plus même que la religion : il défait les huguenots à La Rochelle mais soutient les protestants contre les Habsbourg pendant la guerre de Trente Ans. L'action persistante qu'il engage contre les Espagnols contribue au déclin politique et militaire de l'Espagne. Son Testament politique (écrit entre 1630 et 1638, publié en 1688) fait état de ses vues théories sur la stratégie.

RICHELIEU place la défense du territoire avant toute autre considération stratégique, estimant que le pays doit se doter d'un réseau important de fortifications sur ses frontières. Afin que ce réseau fortifié protège effectivement le territoire, il doit être suffisamment approvisionné en vivres et en munitions pour se maintenir un an face aux assiégeants qui, selon lui, ne pourront eux, tenir un siège au-delà. Cette conception de la défense du territoire qu'adoptent après lui, Michel LE TELLIER et son fils LOUVOIS, et dont VAUBAN devient le maitre d'oeuvre, est à la base d'une certaine conception de la défense nationale en France dont on retrouve les traces au XXe siècle avec la construction de la Ligne Maginot. Il n'en demeure pas moins pour RICHELIEU que la qualité des hommes chargés de défendre le territoire est plus importante que la solidité des murailles fortifiées.

Il croit en la nécessité absolue pour l'Etat d'avoir une armée permanente : "comme il arrive beaucoup d'inconvénients au soldat qui ne porte pas toujours son épée, le royaume, qui n'est pas toujours sur ses gardes, et en état de se garantir d'une supprimée inopinée, a beaucoup à craindre."Au minimum, 50 000 hommes et 4 000 chevaux doivent être sur le pied de guerre. A partir d'une armée de 30 000 soldats, la France parvint à se doter d'effectifs dépassant les 200 000 unités sous RICHELIEU et les 300 000 avant la fin du XVIIe siècle.

Le Cardinal porte un regard sévère à l'encontre de la France et de ses qualités militaires : "Il n'y a point de nation au monde si peu propre à la guerre que la nôtre". D'un caractère léger et impatient, le Français est peu inclin à accomplir des conquêtes qui requièrent du temps et de la discipline. Pour compenser ces déficiences "naturelles", RICHELIEU veut doter son armée d'une structure solide et rigide capable d'exploiter les qualités des soldats français, comme le courage et la vaillance, tout en les empêchant de tomber dans la facilité et le découragement.

RICHELIEU souligne l'importance de la stratégie maritime et le rôle qu'elle doit jouer dans la stratégie globale du pays. Il veut doter la France d'une marine imposante, capable de rivaliser avec les meilleures marines d'Europe. En particulier, il veut répondre à la menace anglaise qu'il voit se profiler à l'horizon. Et si la France devenait une puissance maritime de premier plan, elle obligerait l'Espagne à augmenter ses dépenses pour protéger la route des Indes, ce qui aurait pour effet d'affaiblir ses prétentions européennes. De plus, la création d'une marine forte permettrait à la France de développer son commerce maritime tout en le protégeant de manière efficace, la puissance de l'Etat reposant avant tout sur la santé de son économie.

L'action politique et militaire de RICHELIEU est poursuivie avec succès après sa mort, et la France connait un renouveau militaire qui marque de son empreinte le XVIIe siècle européen, même si la marine française est destinée à demeurer en deçà des projets du Cardinal. Son Testament politique inspire par la suite bon nombre de souverains adepte de la realpolitik. (BLIN et CHALIAND)

 

 Une historiographie contrastée

      l'Histoire a offert de RICHELIEU des interprétations successives, comme il ne peut manquer d'arriver à une figure exceptionnelle. L'impopularité générale du cardinal en ses dernières années ("il n'était pas aimé du peuple, disait au XVIIIe siècle l'historien de Louis XIII, le père GRIFFET, et j'ai connu des vieillards qui se souvenaient encore des feux de joie (...) dans les provinces, (...) à la nouvelle de sa mort") a rendu, selon Guy JOLY, sa mémoire odieuse à la postérité. Et les romans d'Alexandre DUMAS n'ont pas arrangé les choses... D'où les légendes autour de l'homme rouge. Plus tard, on a prêté un programme précis (les frontières naturelles) à un fondateur de la grandeur française, à une politique réaliste dont les attaches religieuses et monarchiques n'ont paru que secondes.

Mais il faut le replacer dans son époque. Homme di XVIIe siècle français, il croit que le pouvoir monarchique issu de Dieu est la condition essentielle de la puissance du pays, sous réserve que le roi sache se faire obéir à l'intérieur et redouter au-dehors. Comme l'a dit Georges PAGÈS (Monarchie d'Ancien Régime), RICHELIEU fut un grand homme d'Etat ; il ne fut pas un administrateur, ni un réformateur par système. Opinion que rejoint celle de Carl J. BURCKHARDT (Richelieu, 3 tomes, 1966, réédition chez Laffont en 1970-1975) sur le "grand pragmatique guettant chaque occasion". Le but est constant : l'indépendance et le prestige de la France. Comment fut-il atteint? Une meilleure connaissance de la réalité française de son temps (structure sociale, mentalités, conditions économiques) et de la réalité européenne permet de mieux apprécier les difficultés renaissantes, les contradictions de l'entreprise et les résultats obtenus. Ceux qu'a pu connaître RICHELIEU lui-même et ceux qui n'ont été atteints qu'après lui, tant en politique étrangère (Traités de Westphalie) qu'en politique intérieure (absolutisme royal effectif), parce que les 18 ans de son ministériel avaient marqué une étape sans retour. (Victor-Lucien TAPIÉ)

RICHELIEU, Testament politique, Robert Laffont, 1947 et nouvelle édition Perrin, 2011. On trouvera aux Éditions A. Pedone, de nombreux Papiers de Richelieu, sous la supervision de Pierre GRILLON. Mémoires, nouvelle édition, en 10 volumes, Société de l'histoire de France, 1908-1931. Par ailleurs, ROCHELIEU n'a pas négligé les devoirs de sa charge de Cardinal, témoin ses Oeuvres théologiques, de 1647, tome I aux éditions Honoré Champion, 2002 et tome II aux Archives de sciences sociales des religions, juin 2007.

Michel  CARMONA, Richelieu : l'ambition et le pouvoir, Paris, 1983. Etienne THUAU, Raison d'Etat et pensée politique à l'époque de Richelieu, Albin Michel, 2000.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Victor-lucien TAPIÉ, Richelieu, dans Encyclopedia Universalis. 

 

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5 février 2018 1 05 /02 /février /2018 15:43

       GUSTAVE II ADOLPHE dit "Le Grand" ou "le lion du Nord" est un roi de Suède de 1611 à 1632 qui fait de son pays l'une des grandes puissances européennes grâce à son génie militaire et aux réformes qu'il met en oeuvre. Ses victoires pendant la guerre de Trente Ans permettent de maintenir un équilibre politique et religieux entre catholiques et protestants.

Il est considéré comme l'un des plus grands stratèges militaires de l'histoire, avec des innovations organisationnelles, tactiques et des méthodes de gouvernement qui sont imitées peu après en Europe. Également, il fait partie de ces derniers généraux qui partent à la guerre à la tête de leurs troupes, ce qui lui est d'ailleurs fatal. 

 

       GUSTAVE ADOLPHE accède au trône à un moment où son pays est en guerre contre le Danemark et en pleine crise constitutionnelle. Il jouit d'une éducation de premier ordre, étudie les classiques de la théologie (comme tous les hommes de son rang à cette époque), et aussi l'art de la guerre à travers les écrits de XÉNOPHON, CÉSAR, VÉGÈCE et Jules FRONTIN. Il apprend l'art des fortifications selon les Hollandais (Simon STEVIN) et suit pendant quelques mois les cours de guerre que lui donne Jacques de la GARDIE, un disciple de MAURICE DE NASSAU.

Avec la nouvelle Constitution de 1612, Axel OXENSTIERNA est nommé chancelier du gouvernement. Les deux hommes se complètent parfaitement et leur collaboration contribue à sauver la Suède de sa crise intérieure. Dans le domaine des affaires étrangères, GUSTAVE ADOLPHE résout les conflits avec le Danemark, la Russie et la Pologne. Son génie militaire réside dans la manière dont il utilise les nouvelles innovations technologiques pour créer les fondations stratégiques de la guerre moderne, exploitant ainsi au mieux les possibilités que lui offrent les nouvelles armes et la puissance de feu.

Au moment même où le progrès technique commence à miner les anciennes fondations sur lesquelles repose l'art de la guerre, il établit les bases d'une nouvelle stratégie mieux adaptée à son époque. Il est le premier à lever de façon systématique une armée régulière de citoyens à une époque où les armées européennes sont constituées essentiellement de troupes de mercenaires ou de troupes auxiliaires. le recrutement, les rémunérations financières et le soutien logistique des troupes suédoises sont organisés et financés par une administration centralisée et efficace. On ne connait cette forme de recrutement que bien plus tard dans les autres pays européens. Grace à ce système, le roi de Suède réussit à réunir une armée de près de 80 000 hommes, avec une majorité de Suédois auxquels il adjoint des soldats (et des officiers) anglais, écossais et allemands. Cette homogénéisation, même si elle n'est pas complète, lui permet d'imposer une discipline rigoureuse à ses hommes. Le sentiment patriotique qui les anime donne une cohésion exceptionnelle à leur armée. GUSTAVE ADOLPHE organise un système de ravitaillement des troupes, à une époque où les armées en campagne survivent généralement grâce au pillage. Quoique médiocrement payés, les soldats suédois reçoivent leur solde régulièrement. Un système sanitaire est mis en place, le premier de ce genre ; chaque régiment a son propre chirurgien, et des hôpitaux de campagne sont créés de manière systématique.

Il exploite également l'élément religieux pour motiver ses troupes. Le roi est protestant tout comme ses soldats qui pratiquent la prière quotidienne obligatoire. On applique un code éthique rigoureux, interdisant tout traitement abusif des populations civile. Un tribunal militaire inflige des peines sévères.

GUSTAVE ADOLPHE exploite le tir à poudre, et il est le premier à en comprendre les potentialités pour l'avenir de la guerre. C'est avec l'infanterie que le roi de Suède exploite les effets de la poudre. il introduit la cartouche dans l'équipement des soldats, réduit la longueur de leur mousquet et augmente la vitesse de chargement. Le mousquetaire, qui n'avait auparavant qu'un rôle auxiliaire, occupe désormais une place centrale au sein des troupes de fantassins. L'infanterie devient une arme mobile et sert aussi bien à appuyer la cavalerie qu'à lancer ses propres attaques. Au niveau de la disposition des troupes, il préfère un ordre moins profond que celui utilisé généralement à son époque, mais avec des intervalles importants pour permettre aux soldats d'effectuer un retrait éventuel sans provoquer de confusion. Il enveloppe aussi les réserves et aligne ses mousquetaires sur trois rangs. Cet ordre se généralise après lui. Les formations en croix confèrent à ses troupes un avantage tactique par rapport aux autres formations de l'époque. GUSTAVE ADOLPHE modifie aussi sa cavalerie, en l'affectent à la charge avec un ordre mince de trois rangs. Les cavaliers sont utilisés pour leur puissance dans le choc. Il perfectionne enfin l'artillerie qui s'allège et devient plus mobile, généralise l'utilisation de l'uniforme et renforce son corps d'ingénieurs.

Son armée est véritablement le prototype de l'armée moderne. Une combinaison de puissance, de mobilité et de vitesse de mouvement donnent à la Suède un supériorité tactique qui lui permet de remporter de nombreuses victoires en Allemagne pendant la guerre de Trente Ans. Toutefois, le roi n'est pas un adepte de la poursuite de l'ennemi, ce qui l'empêche d'exploiter au mieux ses victoires. Sur le terrain, il se montre audacieux tout en définissant sa stratégie selon les rapports de forces du moment. Face aux armées impériales de FERDINAND mais avec l'appui financier de la France, il est aussi bon stratège politique que militaire. Il forme des alliances et remporte une victoire décisive à Breitenfeld (1631), grâce à une série de manoeuvres qui prennent de vitesse l'adversaire. Son coup d'oeil magistral lui permet de tirer un parti optimal des faiblesses de l'adversaire. A partir de ce moment, il acquiert un élan qui ne le quitte plus. De plus en plus audacieux, il remporte victoire sur victoire, traverse le Rhin, et après plusieurs mois d'une guerre de mouvement, avec des troupes affamées, défait l'armée conduit par WALLENSTEIN à Lützen (1632). Néanmoins, il est tué au cours de la bataille alors qu'il mène la charge de sa cavalerie dans un brouillard épais, à un jeune âge. (BLIN et CHALIAND)

Ajoutons sur les innovations introduites par le roi de Suède la mise sur pied d'un état-major, sans doute le premier en Europe. Bientôt imité par l'électorat de Brandebourg, où la fonction de premier quartier-maître apparait en 1655. Jusque là les généraux ne s'étaient entourés que d'aides de camp et de conseillers ad hoc. Ce sont en fait des innovations de toute sorte qui marquent les armées, dans le sens d'une réglementation et d'une standardisation, de l'uniforme au modalités de tirs d'artillerie. 

     GUSTAVE ADOLPHE n'a pas laissé d'oeuvre centrale sur toutes ses activités politiques et militaires. Sans doute parce qu'il est mort jeune, il n'a pas laissé de Mémoires lui-même mais d'autres s'en sont chargés pour lui, notamment RICHELIEU. Par la suite, des documents, surtout des pièces très diverses, ordres et dispositions habituelles dans les états-majors, mais aussi papiers diplomatiques, de sa main, ont été rassemblés par la chancellerie et archivés.

Le roi est tellement préoccupé par les innovations à introduire dans les armées, dans un contexte de guerres incessantes, que la pratique éclipse la théorie, ce qui explique que les documents conservés concernent surtout des détails techniques et moraux. Pourtant, il existe une véritable stratégie d'Empire en Suède, même si elle n'est pas conçue (complètement et uniquement) comme entreprise de domination des terres et des sujets.

Michael ROBERTS, Gustavus Adolphus and the Rise of Sweden, Londres, 1973.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016.

 

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5 février 2018 1 05 /02 /février /2018 12:44

      Poète, historien, archéologue, fonctionnaire d'Etat chinois, GUO MORUO est considéré par certains comme un homme oeuvrant pour la paix. Si cela est avéré (encore que là aussi, cela est sujet à polémiques...) avant et juste après l'établissement de la République de Chine populaire, jusque dans les années 1960, son comportement, comme celui de nombreux lettrés dans l'histoire de la Chine, est, face à des pouvoirs politiques ou des mouvements populaires, celui d'une flagornerie certaine. Fonctionnaire comme beaucoup de lettré depuis que la Chine existe, il sait comme les personnes de sa classe que le pouvoir politique a besoin d'elles, qu'elle ne peut pas gouverner uniquement par l'exercice de la violence. Dans le cas de la Chine populaire, les multiples troupes politiques et militaires (politico-militaires) se servent du soutien de nombreux intellectuels de tout ordre pour leurs réformes idéologiques et économiques. Les lettrés chinois sont passés maîtres de leur côté pour faire valoir qu'ils sont indispensables. Toutes ces réserves étant posées, l'oeuvre de KUO MO JO, par divers aspects, apporte un soutien réel aux progrès de la paix et de l'économie en faveur d'une population que le Dr KUO MO a trouvée, dans sa jeunesse souvent dans une grande misère.

       Issu d'une famille (côté père, médecin et côté mère universitaire) relativement aisée, KUO MO JO bénéficie de l'enseignement dispensé dans les écoles publiques nouvellement mises en place. Élève doué (mais, et) turbulent, il est expulsé et réintégré plusieurs fois avant d'être finalement définitivement expulsé en octobre 1909. Heureux de l'être car il poursuit ses études à la capitale provinciale du Cichuan, Chengdu, à la suite de ses frères (il est le huitième enfant...). Comme eux, il quitte la Chine en décembre 1913 pour le Japon, pour étudier à l'école de médecine de l'Université impériale de Kyushu à Fukuoka.

Il s'intéresse bien plus à la littérature qu'à la médecine et fait connaissance - le Japon est en pleine occidentalisation - avec les oeuvres de SPINOZA, GOETHE, Walt WHITMAN et le poète Bengali TAGORE. Il publie son premier recueil de poèmes (The Goddesses) en 1921 et participe à la fondation du Ch'uang-tsao elle (la société de création) à Shanghaï, qui promeut la littérature moderne et vernaculaire. 

Ayant rejoint le Parti communiste chinois en 1927, il participe au soulèvement (raté) de Nanchang) avant de s'enfuir au Japon. Il y reste 10 ans pour étudier l'histoire chinoise ancienne. Il publie son ouvrage Corpus des Inscriptions sur des Bronzes des Deux Dynasties Zhou. Il essaie d'y démontrer, selon la doctrine communiste, la nature de la "société de l'esclave" de la Chine ancienne. il retourne en Chine en été 1937 pour poursuivre le combat de résistance contre les Japonais.

Devenu dirigeant communiste, GUO est un écrivain prolifique, non seulement de poésies, mais aussi d'oeuvres de fiction, d'autobiographies, de traductions et de traités historiques et philosophiques.  Premier président de l'Académie chinoise des Sciences (1949-1978), il est également le premier président de l'Université des sciences et technologie de Chine, visant à favoriser la formation du personne hautement qualifié dans les domaines de la science et de la technologie. Pendant les 15 premières années de la République populaire de Chine, KUO MO JO est l'arbitre ultime de questions philosophiques ayant trait à l'art, l'éducation et la littérature, même si l'ensemble de son oeuvre majeure est plutôt écrite avant 1949.

Avec le début de la révolution culturelle en 1966, il devient la cible d'une partie du mouvement populaire (suppôt de l'occidentalisation...). Il écrit alors une auto-critique publique et déclare que toutes ses oeuvres précédentes sont des erreurs et doivent être brûlées. Il s'oriente presque exclusivement alors vers la poésie (faisant l'apologie de MAO...), dénonçant par ailleurs nombre de ses anciens collègues, sans doute la chose, bien plus que son renoncement intellectuel, lui est encore reproché lourdement aujourd'hui... C'est en raison de la flagornerie qu'il survit à la révolution culturelle. En 1978, à la mort de MAO et à la chute de la bande des Quatre, il publie un poème, célèbre, dénonçant le Gang....

Prix Staline de la Paix en 1951, ce qui lui vaut en partie de figurer dans des écrits en faveur de la paix, son oeuvre en archéologie, histoire et littérature contemporaine chinoise est tenue encore en haute estime. Il est connu en son temps pour être le GOETHE chinois. Bien entendu, en Chine même, au contraire sans doute d'à l'étranger, sa notoriété est très entachée par son comportement durant la Révolution Culturelle. Sans doute à cause de cela, il ne figurerait probablement plus dans les recueils d'auteurs qui "vivent pour la paix"....

      Ses oeuvres de fiction en prose sont aussi marquées que ses poèmes par un esprit romantique et une forte subjectivité. Il compose un certain nombre de sketches, tel Ganian (1926, Une olive), traduisant ses dispositions d'esprit changeantes et ses états mélancoliques, dans la manière des pièces écrites par Yu Dafu et de nombreux auteurs japonais modernes. Assez curieuses sont ses tentatives de donner une construction romantique même à des sketches tout à fait autobiographiques et réalistes, comme par exemple Mademoiselle Caramel, dans le recueils Ta (1925, Pagode). La deuxième caractéristique de sa prose est son intérêt pour l'histoire. ces deux aspects prévalent tour à tour. Ses dialogues sont en général fondés sur des sources historiques authentiques. Il est capable de tirer de sa vie et de ses expériences personnelles une sorte de matériau historique ; il écrit par exemple huit volumes autobiographiques. (Jaroslav PRUSEK)

Dans le domaine de l'épigraphie chinoise ancienne, ses travaux ont une valeur durable. Il édite aussi des textes anciens et écrit à profusion sur la littérature chinoise ancienne, la philosophie, l'histoire sociale et économique, etc. S'il est connu à la fois et à l'étranger comme combattant de la paix, comme représentant de l'une ou l'autre des associations d'amitié avec unpays étranger dont il était le président, il le doit autant à sa culture littéraire et scientifique, qu'à son art oratoire, pratique avec maîtrise en diverses occasions. (Michelle LOI)

   L'ensemble de son oeuvre est surtout diffusée en langue chinoise. Certains livres sont disponibles en anglais et en français.

 

GUO MORUO, The Goddesses, traduction de LESTER et BARNES, Éditions en langues étrangères, Pékin, 1957 ; Poèmes, traduction de LOI, Gallimard, 1970 ; Autobiographie, mes années d'enfance, traduction de RYCKMANS, 1970, réédition en 1991 ; Les Fleurs jumelles, Éditions en langues étrangères, Pékin, 1982.

Myriam ORR, Ils vivent pour la paix, Perret-Gentil, 1962. Michelle LOI, Jaroslav PRUSEK, Guo Moruo, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

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5 février 2018 1 05 /02 /février /2018 10:26

        Dans le courant phénoménologique, HEIDEGGER s'inscrit dans la tradition métaphysique qu'il accuse d'avoir oublié l'être, lorsqu'il traite de l'oeuvre d'art. C'est en tout cas ce qu'explique Danielle LORIES quand elle traite des relations du philosophie allemand à l'esthétique.

      "à ses yeux comme à ceux de Platon, de Hegel ou de Nietzsche, seul le métaphysicien - ou peut-être faudrait-il en son cas dire l'ontologie - a droit de cité s'il s'agit de s'interroger sur l'art. C'est que l'oeuvre d'art comme telle met en oeuvre la vérité comme dévoilement de l'être de l'étant. Autrement dit, l'oeuvre d'art a essentiellement trait à la question ontologique, c'est-à-dire à la question qui a de tous temps animé l'histoire de la métaphysique occidentale et que celle-ci n'a pourtant eu de cesse d'"oublier" dans la mesure où, sous le couvert de différents concepts à différentes époques, elle s'est obstinée à penser l'être à l'instar de l'étant, obstinée à "recouvrir" la différence ontologique, la différence entre être et étant."

Il faut bien entendu pour bien saisir cela, avoir compris ce qu'il entend par être et étant, d'avoir percé son vocabulaire qui se veut original (mais ce n'est pas le seul!). Il n'est pas étonnant en tout cas, vu son obsession de l'être, qu'il voie l'art sous cet angle. Danielle LORIES se base sur le seul texte qu'HEIDEGGER ait produit explicitement sur l'art, L'origine de l'oeuvre d'art, issu de 3 conférences prononcées en 1936, pour situer la complexité de la pensée du philosophe allemand en général avec la tradition métaphysique à ce sujet. 

"S'il est question, poursuit notre auteure, de dépasser la métaphysique dans la mesure où l'histoire de celle-ci est l'histoire d'une oblitération de la question de l'être (ce qui pour nous est d'ailleurs assez contestable...) (ou de la différence ontologique) qui atteint son point culminant dans la métaphysique moderne, ce dépassement ne saurait s'opérer qu'en dialogue permanent avec les grands textes de cette traduction, ne saurait s'envisager que dans une reprise interrogeante des concepts fondamentaux de la métaphysique traditionnelle qui, par une décontraction des textes, se mette en quête de leurs supposés ignorés, qui s'efforce de mettre au jour ce que la tradition a gardé celé tant en s'en nourrissant, ce qu'elle a enfoui toujours plus profondément ou "recouvert" d'un voile d'oubli devenu toujours plus opaque. Et le texte qui doit ici retenir l'attention s'interrogeant sur l'oeuvre d'art, il ne pourra s'y agir que de dépasser l'approche esthétique de l'art, puisque l'esthétique n'est autre qu'un rejeton de la modernité métaphysique.

Dans sa volonté d'en finir avec l'esthétique, le texte de Heidegger ne laisse aucune place à la terminologie habituelle de celle-ci ; sauf pour nier au passage la pertinence de telles catégories, il ne sera question ni d'expérience ou de jugement esthétique, ni d'émotion ou de plaisir esthétique, ni de goût. Et si des catégories métaphysiques plus fondamentales - comme les doublets matière-forme, substance-accident, sujet-objet, ou le concept de vérité... - reçoivent plus d'attention, c'est d'une attention déconstructrice qu'il s'agit. C'est qu'en ces années 1935-1936, la méditation sur l'art joue un rôle décisif dans le tournant qu'a amorcé la pensée heideggerienne de l'être."

C'est à travers sa réflexion sur l'art en effet que le philosophe allemand passe du sens de l'être à la vérité de l'être, même s'il ne s'agit que d'un moment de celle-ci. A travers le texte de L'origine de l'art, apparait une réflexion sur la vérité, comme dévoilement et comme réserve. Dans l'oeuvre, il y a un combat entre ces deux pôles liés, éclaircie et réserve. Du coup, l'oeuvre elle-même est un combat.

"car elle est le produit d'une technè, mode de savoir qui comme tel repose dans l'alèthéia (le dé-voilement), mode de savoir. La techno "fait venir, et produit expressément le présent en tant que tel hors de sa réserve, dans l'être à découvert de son visage" : dans l'oeuvre, l'artiste fournit expressément l'occasion d'un jaillissement du dévoilement comme tel. Et parce que la vérité, qui exige d'être mise expressément en oeuvre dans l'oeuvre, pour apparaître comme telle parmi les étants du Monde, est combat, l'oeuvre est elle-même combat d'un Monde et de  la Terre.

Ce combat, l'oeuvre l'est parce qu'elle est trait (Riss) au double sens de tracé et de déchirure : la netteté du trait est confiée à l'indécelable, le monde à la Terre. La figure que l'oeuvre donne à avoir est manifestation d'une déchirure, renvoie à un indécelé. Ce renvoi est explicite dans l'oeuvre dans la mesure où "le tracé du trait (se restitue) dans l'opiniâtre pesanteur de la pierre, dans la muette dureté du bois, dans le sombre éclat des couleurs", dont l'opacité est celle de la Terre, dans la mesure où l'oeuvre se donne à la fois comme claire figure et comme énigme.

Enigme explicite, l'oeuvre l'est aussi parce que son être-créé est expressément introduit en elle par le créateur. Elle est l'étant créé qui dit son être-créé, qui manifeste expressément l'énigme du "il y a" : il y a cela, cette oeuvre, cela est. Elle est l'étant devant lequel on ne peut que s'étonner : "c'est".

Et c'est parce qu'elle est mise en oeuvre de la vérité que l'oeuvre appelle ce que Heidegger nomme des gardiens, elle appelle un regard et une garde. Comme mise en oeuvre de la vérité, en effet, elle en appelle à qui est concerné par ce qui advient en elle. L'homme est l'étant qui comprend l'être, pour qui l'être est digne de question, qui est ouvert à l'ouverture de l'être et que concerne la vérité. La sauvegarde de l'oeuvre est appelée parce ceci que ce qui advient en elle est ce qui fonde un Monde pour une communauté humaine et ce qui est digne de question en ce Monde. Ce qui advient en l'oeuvre du grand art est aussi bien ce qui interpelle l'homme comme penseur."

 

      Jean-Marie VAYSSE, suit le même raisonnement sur la réflexion d'HEIDEGGER sur l'œuvre d'art. 

"Au-delà, écrit-il, de l'oeuvre d'art dans le domaine de l'esthétique, renvoyant l'oeuvre à la libre création du génie, il s'agit de penser l'origine de l'oeuvre d'art commise en oeuvre de la vérité, origine désignant alors la provenance de l'essence (Wesen).

En mettant en oeuvre la vérité, l'oeuvre d'art est ouverture d'un monde qu'elle attache à une terre. C'est sur une terre que l'homme historia fonde sa demeure dans le monde. Cette opposition terre-monde, qui recoupe l'opposition physis-techné, est essentielle pour une compréhension de l'art émancipée de l'esthétique. De même qu'Aristote dit que l'art est imitation de la nature tout en mettant en oeuvre quelque chose que la nature est incapable d'oeuvrer, l'oeuvre d'art est le conflit d'une terre qui se tient en sa réserve et d'un monde qui s'ouvre, l'art arrachant un monde à une terre. Ce combat entre une terre et un monde doit se comprendre à partir de l'essence impense de la vérité comme aléthéia. De même que la vérité suppose le retrait d'une non-vérité essentielle, l'oeuvre requiert la réserve de la terre à partir de laquelle s'ouvre un monde. En effet, pour se manifester comme telle la terre ne peut renoncer à l'ouverture qu'apporte le monde et qui lui permet de sortir de sa réserve essentielle, alors que le monde requiert la terre sur la réserve de laquelle il peut fonder quelque chose comme une mise en oeuvre de la vérité. Comme jeu de cette ouverture de cette réserve l'oeuvre d'art est l'effectivité de ce combat entre un monde et une terre, produisant un étant qui n'était point auparavant et qui ne sera plus par la suite, mais qui fait éclore l'étant en sa totalité, c'est-à-dire la vérité en tant qu'elle instaure unmonde commun pour un peuple historial.

Or, Heidegger affirme que le monde dont faisait partie l'Antigone de Sophocle et la cathédrale de Bamberg n'est plus, approuvant même la thèse de Hegel selon laquelle l'art est désormais chose du passé, ne relevant plus que de la théorie esthétique. Toutefois, alors que pour Hegel la question est de savoir si la vérité, pour Heidegger il s'agir de savoir si la vérité peut encore advenir comme art. Pour le premier l'art en tant que présentation de l'Absolu a trouvé sa relève dans le Concept,  pour le second la question demeure de comprendre comment l'oeuvre doit arracher à une terre insistante des possibilités d'existence ouvrant dans un monde pour un peuple. pas plus que la terre n'est un sol, mais l'insistante réserve en laquelle mûrissent des possibles, le peuple n'est un sang, mais un avenir et une aventure comme advenir dans la possibilité d'un destin qui, loin d'être une prédestination ou une élection est une destination. La question demeure alors de l'art à l'époque du Dispositif, si l'on admet que l'essence de la technique n'est rien de technique. L'énigme de l'art rejoindrait alors celle du Gestell : comment le contour et la limite en quoi consiste l'oeuvre d'art peuvent-ils advenir, lorsque la terre est devenue cosmos, le monde planète et le peuple multitude?

 

     Joël BALAZUT, revenu sur la thèse de Heidegger sur l'art, après être revenu sur le contexte de l'apparition et l'origine de cette réflexion chez le philosophe allemand, s'essaie à dégager ce qu'elle est finalement. 

"Ainsi que nous l'avons dit à plusieurs reprises, dans l'existence facticielle concrète du Dasein qui existe en projet, le dévoilement, par l'imagination, du tréfonds chaotique de la phusis ainsi que de l'Ouvert dans lequel les étants se déploient, demeure nécessairement latente. C'est dans l'art seulement, dont la base est la tragédie, que ce travail de l'imagination est exhibé, pleinement développé et apparaît alors seulement au grand jour. Le propre de l'art est d'abord de nous conduire à imaginer à nouveau notre identification originelle - et impossible à rejoindre - avec l'être (avec la terre, avec le fond chaotique éternel de la phusis) dans l'hubris, à travers les figures des héros tragiques. le travail de l'imagination créatrice, de cette techné par excellence qu'est la production artistique supplée au caractère irreprésentable du fond chthonien et de notre collusion avec celui-ci. Il s'agit d'une création qui est cependant, paradoxalement une mimésis (une mimésis originaire sou sans modèle), car il s'agit de présenter l'irreprésentable comme tel (en l'imaginant). Ainsi que l'a très bien montré Philippe Lacoue-Labarthe, "la techné est la suppléance exigée par la "cryptophilie" essentielle de la physis" (La Fiction du politique, Bourgois, 1988). Ce faisant, la tragédie dont le modèle est l'Antigone de Sophocles (chez heidegger comme chez Hölderling) est cette expérience limite, dans laquelle la collusion - inquiétante et habituellement cachée - du Dasein avec la dimension effrayante du sacré (de la terre), est à nouveau exhibée. Dans la tragédie de Sophocle, Antigone désire profondément le sort que Créon va lui réserver, en la faisant murer vivante dans son tombeau, et elle se compare à la déesse Niobé qui fut changée en pierre. Elle veut finalement fuir la complexité conflictuelle du monde des vivants pour rejoindre la "paix" du monde souterrain des morts, pour s'u ensevelir et se confondre ainsi avec ce que Heidegger nomme la terre dans l'Origine de l'oeuvre d'art.

En exhibant à nouveau dans le cadre d'une mimerais, cette passion fondamentale et impossible de l'homme pour sa collusion avec l'être, la tragédie fait apparaitre au grand jour ce qui est un aspect de son être : son immanence au monde. La tragédie, qui fonde les autres arts, place ainsi l'homme, à nouveau, sous le "regard" excentrique et insoutenable de l'âtre ou de la terre. Le grand art, sous toutes ses formes, a donc pour vocation de révéler à l'homme qu'il participe à la totalité, de l'En Kaï Pan, en lui permettant d'accéder à lui-même, comme être dans le monde, du point de vue excentrique, irreprésentable, de sa propre confusion avec la continuité de l'être (c'est-à-dire de sa mort). L'art nous ouvre donc à nous-même du point de vue de la physis elle-même, comme un être produit et détruit par celle-ci. Il nous ouvre à la présence englobante et éternelle de celle-ci, comme ce en quoi nous sommes immergés et qui produit toute chose à partir de son propre fond informe. C'est ce qui apparaît dans la poésie d'Hésiode ou dans celle de Höderlin (en particulier dans le poème Comme un jour de fête...) ; mais c'est aussi ce qui est mis en oeuvre dans la peinture de Van Gogh ou dans celle de Césanne. dans ces dernières oeuvres, Cézanne ne représente pas la nature, mais il la présente du point de vue de sa manifestation propre, de sa phénoménalité, telle qu'elle s'est originellement montrée à tous, nous surprenant, à partir des sensations confuses ouvrant à la matière informe sous-jacente.

On comprend maintenant comment l'art nous permet d'accéder à la vérité originelle : il nous dévoile originellement le monde comme tel, c'est-à-dire du point de vue "non-humain" de sa propre présence puisant à un fond informe et régnant comme pure existence. La thèse de Heidegger sur l'art, qui, nous l'avons montré, révèle sa thèse sur l'être ainsi que sa thèse sur l'essence du Dasein, exhibe donc en même temps le sens originel de l'éthique comme "habitation poétique", comme expérience d'un "enchâssement" irréductible dans le monde (dans la "libre étendue de la Contrée") et ainsi comme expérience de la plénitude d'une immanence impossible à rejoindre mais toujours pressentie."

Surtout depuis que le fond de l'éducation intellectuelle n'est plus l'héritage (traduit ou dans la langue même de sa production) des textes anciens, pour comprendre la pensée de HEIGEGGER, notamment en ce qui concerne le conflit tel qu'il le conçoit, que l'on soit d'accord ou pas avec sa pensée, il est très utile de commencer par son propre commencement, c'est-à-dire, Les origines de l'oeuvre d'art.

 

 

 

Jean-Marie VAYSSE, Heidegger, dans Le Vocabulaire des philosophes, tome 4, ellipses, 2002. Danielle LORIES, Heidegger : l'oeuvre d'art comme mise en oeuvre de la vérité, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'atelier d'esthétique, de boeck, 2014. Joël BALAZUT, La thèse de Heidegger sur l'art, Presses Universitaires de France, Nouvelle revue d'esthétique, n°5, 2010, sur le site cairn.info. 

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3 février 2018 6 03 /02 /février /2018 12:56

    Le baron écossais John BOYD-ORR, premier baron, est un médecin, physiologiste, nutritionniste et parlementaire britannique. Directeur général de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et  l'agriculture de 1945 à 1948, président du Conseil national pour la paix et de l'Union mondiale des organisations pour le paix, il reçoit le prix Nobel de la paix en 1949. Il est considéré comme un précurseur de la citoyenneté mondiale. 

     Toute sa carrière s'est construite, depuis la fin de l'enseignement de la théologie à l'Université de Glasgow, autour des problèmes de l'alimentation, problème crucial au sortir de la  Seconde guerre mondiale pour des millions de personnes. Il fonde en 1929 le Bureau impérial de la nutrition animales à Rowett et s'illustre pour la première fois en 1936 par la publication de l'ouvrage Alimentation, santé et revenu (Food, Health and Income), où montre que la moitié de la population britannique n'a pas les moyens de s'alimenter conformément aux règles fondamentales de la nutrition et que le dixième de cette population est sous-alimentée. Ce rapport et d'autres études effectuées par l'Institut Rowett servent par la suite de base au système britannique de rationnement pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Pendant la guerre, BOYD-ORR fait partie du Comité interministériel de la politique alimentaire et devient titulaire de la chaire d'agronomie à l'université d'Aberdeen. En 1945, il est nommé recteur de l'université de Glasgow, représentant au Parlement des universités écossaises et directeur général de la FAO, poste qu'il occupe jusqu'en 1948. Il se situe comme conservateur sur l'échiquier politique mais se présente plus tard comme indépendant (Chambre des Lords). 

Au nombre de ses ouvrages figurent : Les Minéraux et les pâturages entrelacions avec la nutrition animale (1928), Se battre pour quoi? (1943), L'Alimentation et le peuple (1944), Le Dilemme de l'homme blanc (1952). (Georges BLUMBERG)

 

        John BOYD-ORR lutte pendant des années en théorie et en pratique contre la pauvreté, la faim, une nourriture insuffisante et mal comprise, non seulement dans son pays, mais dans le monde entier. Il rappelle toujours que l'échange des produits alimentaires est le plus grand et le plus important commerce du monde. Spécialiste de l'alimentation et de l'économie, il met tout en oeuvre pour établir une collaboration à l'échelle mondiale et des échanges de produits alimentaires ente tous les pays. Ce n'est pas le profit de quelques gros marchands qui doit être déterminant, mais les besoins alimentaires des différents pays. Il pense que ce réseau d'échanges de produits alimentaires doit être dirigé par des spécialistes de l'alimentation de divers pays. Toutes vérités bien oubliées par les organisateurs actuels du commerce libéral international... 

S'il combat, mobilisé comme officier en France, dans la Première guerre mondiale, il devient plus tard pacifiste convaincu. Ce n'est pas la peur de la mort qui a déterminé ce chengement : il a reçu des décorations militaires qui témoignent de son indifférence devant elle. Mais il sait clairement qu'à son époque de développement économique, technique et social, de domination des forces de la nature - que nos ancêtres ignoraient - une guerre serait une monstruosité, la mort pour tous et le suicide. Il ne méconnait pas les grandes épidémies d'après la première guerre mondiale qui ont causé plus de morts que celle-ci. 

Il a la profonde conviction qu'il ne doit y avoir qu'une guerre. On doit la mener avec la plus grande énergie et la mobilisation de moyens financiers énormes : c'est la guerre contre la pauvreté, la sous-alimentation et la faim sur la planète. Il parcourt beaucoup le monde (il voyage beaucoup en Chine, se rend plusieurs fois en Russie), se met en rapport avec des biologistes, économistes et chefs de gouvernement de tous pays. Il s'explique sur son programme qui veut éviter une troisième guerre mondiale et lutter collectivement contre la faim.

Il se considère constamment comme un pionnier du gouvernement mondial et fait partie de ceux qui fondent en l'ONU beaucoup d'espoirs dans ce sens. En 1956, il publie avec des physiciens, médecins et biologistes du monde entier, un Manifeste, qui se présente comme faisant fi de la guerre froide, rédigé par des savants du monde capitaliste et du monde communiste. Dans ce Manifeste, il avertissent tous les hommes de se détourner d'une troisième guerre mondiale et de ne pas utiliser les armes atomiques. Même s'il est membre du parti conservateur, et s'en revendique fortement car "je désire, dit-il, conserver, dans ce monde éternellement changeant, tout ce qui ne nuit pas au progrès". (Myriam ORR)

Pacifiste et citoyen du monde, il se situe aux antipodes des réactionnaires de son propre parti, et ne partage absolument pas leur anti-communisme. 

On ne connait guère de traductions françaises de ses oeuvres.

John BOYD-ORR, Fighting for What?, London, Macmillan, 1942 ; Food and the People, London, Pilot Press, 1943 ; International Liaison Committee of Organisations for Peace : A new strategy of peace, London, National Peace Council, 1950 : The White Man's Dilemma : Food and the Future, London, Allen & Unwin, 1953, réédition en 1964.

Georges BLUMBERG, Boyd-Orr, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Myriam ORR, ils vivent pour la paix, Perret-Gentil, 1962. 

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1 février 2018 4 01 /02 /février /2018 16:31

      Raimond DE MONTECUCCOLI, Italien au service des Habsbourg, général des armées autrichiennes est considéré à son époque et encore aujourd'hui comme le meilleur général du XVIIe siècle. Sa principale oeuvre sert de référence à de nombreuses études ultérieures de militaire de carrière. Il y énonce nombre de principes tactiques et stratégiques, dans un texte didactique qui n'est plus le compte-rendu de campagnes militaire, lot de nombreux écrits de cette époque de la part de ses contemporains. 

     Rappelons que Raimondo MONTECUCCOLI (1609-1680) est non seulement un stratège et un général exceptionnel mais aussi un penseur militaire dont les écrits sur la guerre lui garantissent une notoriété méritée. Lu attentivement par CLAUSEWITZ, il est admiré par FRÉDÉRIC LE GRAND, SHARNHOST,  ENGELS et NAPOLÉON. 

      Ses Mémoires, qui ne sont pas de simples Mémoires, comprennent trois livres : De l'art militaire en général, De la guerre contre les Turcs en Hongrie et Relation de la campagne de 1664. Avant ses Mémoires, il rédige son Traité sur la guerre ainsi qu'un ouvrage mineur, Sur la bataille. Son oeuvre n'est publiée qu'après sa mort, et c'est surtout par son action de général qu'il possède sa notoriété. 

Son mérite est de reprendre des idées et des pratiques issues de diverses époques et de les formuler en une synthèse cohérente. Sur le terrain de la guerre, MONTECUCCOLI suit le chemin tracé par MAURICE D'ORANGE et GUSTAVE ADOLPHE. Il peut observer ce dernier lors de sa victoire magistrale à Breitenfeld (1631) pendant la guerre de Trente Ans. Alors jeune officier dans l'armée impériale, il est blessé et fait prisonnier par les Suédois. Relâché six mois plus tard, il se distingue à la bataille de Nôrdlingen. A nouveau prisonnier des Suédois en 1639, il n'est libéré que 3 ans plus tard après avoir écrit le Traité et Sur la bataille. A la fin de la guerre de Trente Ans (1648), il atteint le rang de général. 

Pendant la guerre du Nord (1656-1658), MONTECUCCOLI est à la tête d'un corps autrichien combattant aux côtés de la Pologne contre les Suédois. Employé par l'armée impériale, il est placé à la tête d'une coalition, avec les Autrichiens et les Français, pour faire face aux Turcs qu'il défait à Saint-Gotthard (1664) lors d'une bataille considérée comme son chef-d'œuvre militaire. Après cette victoire, il est nommé lieutenant générale, le plus haut rang dans l'armée impériale. Entre 1672 et 1678, il mène campagne contre les Français dirigés par TURENNE. Durant la campagne de 1673, il entraîne ses troupes dans une guerre de mouvement à l'aide de ruses et de feintes et après s'être emparé des convoi de ravitaillement ennemis, il rejoint les troupes hollandaise et pousse les Français hors de Hollande. Deux ans plus tard, TURENNE se montre supérieur au stratège!re italien avant d'être tué à Casbah. Bien que les exploits de MONTECUCCOLI sur les champs de bataille européens aient inspiré l'admiration et le respect de ses pairs, son influence réside avant tout dans sa réflexion sur la guerre.

MONTECUCCOLI est un grand admirateur du philosophe humaniste Juste LIPSE dont il reproduit la méthode de raisonnement inductive pour son analyse des conflits militaires, et dont il reprend également l'interprétation de la guerre comme phénomène essentiellement politique. De même que son maître à penser, il se tourne vers les grandes auteurs classiques pour y puise les fondements de sa connaissance. Il lit les grands historiens grecs et romains ainsi que les manuels de stratégie de l'Antiquité mais s'intéresse relativement peu à l'art de la guerre médiévale. C'est que sa mentalité est toute imprégnée du mythe du Saint Empire Romain Germanique, qui se veut le continuateur des acquis à la fois de l'Antiquité romaine et le fer de lance de la foi Catholique. Bien qu'il soit par ailleurs fasciné par les sciences occultes et l'astrologie, comme l'était d'ailleurs ses modèles grecs et romains antiques (n'oublions par le rôle des oracles dans toute la vie civile et militaire), son approche de la guerre et des relations internationales se veut réaliste et pragmatique, dans la grande tradition italienne de MACHIAVEL et GUICHARDIN. Fervent catholique, encore une fois, MONTECUCCOLI est aussi dans la lignée de SAINT AUGUSTIN et des théoriciens de la guerre juste. Il n'aime pas la guerre mains considère que celle-ci est inévitable. Ses combats contre les Turcs sont aussi une sorte de continuation de l'esprit des Croisades. Il veut minimiser l'aspect destructeur de la guerre sur les populations civiles, mais, notamment au nom de Dieu, il encourage l'anéantissement des forces ennemis et la poursuite implacable de l'adversaire vaincu.

MONTECUCCOLI, notamment dans ses Mémoires, veut intégrer les diverses branches du savoir de façon systématique dans le but de développer une théorie de la guerre à vocation universelle. Cette vision de la guerre le mène au-delà des considérations purement stratégiques et tactiques auxquelles se limitent la plupart des traités militaires de son époque. Il réfléchit sur les facteurs moraux, politiques, psychologiques et économiques qui déterminent la nature de la guerre. Il accorde une importance toute particulière à la préparation de la guerre autant qu'à la négociation de la paix, car il sait bien qu'une victoire militaire ne signifie pas grand chose si elle n'est pas exploitée sur le plan diplomatique. Il combine cette approche théorique avec sa propre expérience et notamment avec son goût pour la guerre de mouvement. Ses ouvrages se veulent complets : il y traite de tous les aspects de la guerre : les alliances politiques et la préparation logistique, les méthodes de recrutement, les fortifications, la conduite de la guerre et la négociation de la paix. Il établit, bien avant JOMINI, un typologie des guerres : internes ou externes, défensives ou offensives, justes ou injustes. Il est aussi le premier à faire la distinction entre une stratégie d'anéantissement et une stratégie d'usure, choix qui doit être dicté par les circonstances. En ce qui concerne la composition des armées, il préconise l'emploi piques plutôt que de baïonnettes (héritage antique...), et veut renforcer les troupes de cavalerie afin qu'elles atteignent un nombre égal à 50% de celui des troupes d'infanterie. Il ne néglige pas l'exploitation de l'effet de surprise et encourage mobilité, rapidité et concentration. Bien que son approche ait des prétentions scientifiques, il est conscient que la guerre demeure non une science mais un art où la part de hasard et d'imprévu est toujours présente. Son grand mérite réside dans la manière dont il intègre la problématique de la guerre dans son contexte social, politique et économique. En cela il est sans doute le dernier des généraux à contribuer réellement à une stratégie d'Empire, même si à son époque le Saint Empire Romain Germanique ressemble bien plus à un conglomérat de principautés qu'à un véritable Empire centralisé comme l'avait été le Bas Empire Romain. Ce mérite est d'autant plus remarquable qu'il sait prévoir les changements considérables qui interviennent au cours de sa vie, comme la centralisation de l'Etat et les conséquences qu'aura cette transformation sur l'avenir de la guerre. Si les théories de la guerre totale qui émergent au XIXe siècle mettent un terme à l'influence qu'il a exercée jusque-là sur la stratégie européenne, MONTECUCCOLI reste l'un des plus grands théoriciens de la guerre telle qu'elle est pratiquée aux XVIIe et XVIIIe siècles. (BLIN et CHALIAND)

     

      La modernité de la pensée de MONTECUCCOLI frappe même les lecteurs du XXIe siècle. S'il faut lire un seul ouvrage du XVIIe siècle européen sur la guerre, choisissez ses Mémoires. Mieux que d'autres, il sait se servir de son expérience militaire acquise avec les ordres des plus grands généraux de l'armée impériale de la guerre de Trente Ans (COLLADO, TILLY, SPINOLA, WALLENSTEIN, GALLAS) pour interpréter les écrits des Anciens, et de plus il en a le temps, puisque souvent prisonnier (des Suédois), d'ennemis qui réservent toujours des geôles dorées aux hommes de son rang, pourvues de bibliothèques bien fournies. 

Le titre de "Mémoires" peut facilement conduire le lecteur sur une mauvaise piste, car il ne s'agit aucunement ici d'un ouvrage autobiographique. Il s'agit d'une utilisation reprise d'une première publication italienne du manuscrit connu sous le titre Aforismi. Les Mémoires sont publiées la première fois à Cologne en 1704 par les soins de Heinrich von HUYSSEN, ancien précepteur et conseiller de guerre du tsar Pierre le Grand. Lequel était intéressé par tout ce qui peut aider sa politique anti-ottomane. La première édition française date de 1712 à Paris (Mémoires de Montecuculi). L'édition française, portée par la marée haute de la francophonie du siècle des Lumières dans la littérature en général, devient vite un ouvrage de référence et un vademecum des officiers de presque toutes les armées. Depuis, plusieurs éditions ont vu le jour, avec des introductions diverses. (Ferenc TÖTH, professeur à l'Université de la Hongrie occidentale).

     

       Des extraits de ces Mémoires sont publiés par l'Anthologie mondiale de la stratégie. Dans la partie intitulée Considérations militaires, l'auteur écrit :

De la disposition par rapport aux forces.

  Il faut mesurer ses forces et les comparer à celles de l'ennemi, comme un juge désintéressé compare les raisons des parties dans une affaire civile. Si la meilleure partie de vos forces consiste en cavalerie, il faut chercher les plaines larges et découvertes ; si vous comptez plus sur votre infanterie, il faut chercher les montagnes et les lieux étroits et embarrassés. L'infanterie est bonne pour les sièges, la cavalerie pour les batailles.

Si votre armée est forte et aguerrie, et celle de l'ennemi faible, de nouvelle levée, ou amollie par l'oisiveté, il faut chercher des batailles, comme le firent Alexandre et César avec leurs armées de troupes vieilles et victorieuses ; si l'ennemi a l'avantage en cela, il faut les éviter, se camper avantageusement, se fortifier dans des passages, se contenter d'empêcher ses progrès et imiter Fabius Maximus, dont les campements contre Annibal sont les plus célèbres de l'Antiquité (...). Qu'on considère, dis-je, la conduite de ce dictateur, et on trouvera qu'il faut dans ces occasions : changer la forme de la guerre, temporiser, donner de l'intervalle après une disgrâce arrivée, ne pas risquer le salut de la république, parce que le moindre échec dans une armée faible est considérable (...).

Se camper en face de l'ennemi, le côtoyer en marche par des hauteurs et par des lieux avantageux ; se saisir des châteaux de passage autour de son camp, et des lieux par où il doit marcher ; se tenir dans les lignes, et ne se laisser pas engager à combattre avec désavantage. C'est toujours beaucoup que de l'empêcher e rien faire, de lui faire perdre le temps, de le tromper, de rompre ses desseins, d'arrêter ou d'en retarder le progrès et l'exécution. Garnir les places ; rompre les ponts, abandonner les lieux sans défense, en retirer les troupes et les mettre en sûreté, ravager le pays où l'ennemi doit passer en brûlant et gâtant les vivres.

Avoir derrière soi des provisions assurées ; conduire l'ennemi dans des lieux où il n'en trouve point ; inquiéter ses fourrageurs par des partis continuels ; l'empêcher de faire des courses ; observer ses marches ; le côtoyer ; lui dresser des embuscades. En agissant de cette manière, on peut vaincre l'ennemi sans se remuer. Vous êtes dans votre pays ; vous avez tous les secours nécessaires. L'armée que vous avez en tête n'a rien de tout cela : elle est en pays ennemi, éloignée du sien, sans places, sans magasins, sans lieu où elle puisse prendre pied, sans moyen de continuer la guerre ; elle voit continuellement diminuer son monde, ses forces, son courage ; en sorte que, comme j'ai dit, on peut la ruiner sans se remuer. 

Si l'on est fort inférieur à l'ennemi, tant pour le nombre que pour la qualité des troupes, en sorte qu'on ne puisse pas camper contre lui, il faut abandonner la campagne et se retirer dans les places fortes, comme firent ceux de Byzance contre Philippe, et Annibal contre Scipion, afin que l'ennemi, courant la campagne, soit harcelé et affaibli par les garnisons des places voisines, sans qu'il puisse rien faire de considérable, ou qu'il s'ennuie d'assiéger et qu'il y renonce, ou bien qu'il fasse plusieurs sièges l'un après l'autre, et qu'il y consume son temps et des forces. (...)

De la guerre offensive

   Pour attaquer un pays par une guerre offensive, il faut observer les maximes suivantes :

- Être maître de la campagne, et être plus fort que l'ennemi, ou par le nombre, ou par la qualité des troupes. César disait que deux choses servent à conquérir, conserver et agrandir les États : les soldats et l'argent, c'est ce que fait aujourd'hui la France ; avec son argent, elle achète des placer, avec ses armes, elle en force d'autres.

- Veiller aux conjonctures par exemple, qu'il y ait une guerre intestine et des factions dans le pays qu'on veut attaquer, et qu'on soit appelé par l'un des partis.

- Donner des batailles, jeter la terreur dans le pays, publier ses forces plus grandes qu'elles ne sont, partager son armée en autant de corps qu'on peut le faire sans risque, afin d'entreprendre plusieurs choses à la fois.

- Traiter bien ceux qui se rendent, maltraiter ceux qui résistent.

- Assurer ses derrières, laisser les choses tranquilles et bien affermies dans son propre pays et sur ses frontières.

- S'établir et s'affermir dans quelque poste, qui soit comme un centre fixe, et capable de soutenir tous les mouvements qu'on fait ensuite ; se rendre maître des grandes rivières et des passages ; former bien sa ligne de communications et de correspondance.

- Chasser l'ennemi de ses forts en les prenant, et de la campagne en le combattant. S'imaginer de faire de grandes conquêtes sans combattre, c'est un projet chimérique.

- Lui couper les vivres, enlever ses magasins, ou pr surprise, ou par force ; lui faire tête de près et le resserrer, se mettre entre lui et les places de communication, mettre garnison dans les lieux d'alentour, l'entourer avec des fortifications, le détruire peu à peu en battant ses partis, ses fourrageurs, ses convois, bruler son camp et ses munitions, et y jeter des fumées empestées ruiner les campagnes autour des villes, abattre ses moulins, corrompre ses eaux, mettre parmi ses troupes des maladies contagieuses, semer des divisions entre ses gens.

- S'emparer de l'État : En y bâtissant des forteresses et des citadelles nouvelles, et en mettant de bonnes garnisons dans les anciennes. En gagnant les coeurs des habitants. En y mettant des garnisons et des colonies. En y faisant des alliances, des ligues, des factions. En l'incommodant par des courses continuelles, des menaces, des incendies, et l'obligeant par là à contribuer à payer tribut et à se soumettre. En y établissant sa demeure. En protégeant les voisins faibles et abaissant les puissants ; en ne souffrant pas que des étrangers puissants viennent s'y établir. En emmenant avec soi les principaux comme otages, sous prétexte de leur faire honneur. En leur ôtant la volonté et le pouvoir de remuer. 

De la guerre défensive

   Maximes à observer pour la défense :

- Avoir une ou plusieurs forteresses bien situées,pour arrêter l'agresseur jusqu'à ce qu'on ait assemblé ses forces, ou qu'on ait reçu du secours de quelque autre puissance jalouse de celle qui attaque.

- Appuyer et encourager les places avec un camp volant, qui soit aussi de son côté appuyé et encouragé par les place.

- Pour empêcher les séditions et les divisions intestines, entretenir la guerre au-dehors, où les humeurs mauvaises et inquiètes vont s'évaporer et se résoudre.

Quand on est sans armée ou qu'elle est faible ou qu'on n'a que de la cavalerie, il faut :

- Sauver tout ce qu'on peut dans les places fortes, ruiner le reste, et particulièrement les lieux où l'ennemi pourrait se poster.

- S'étendre avec des retranchements, quand on s'aperçoit que l'ennemi veut vous enfermer : changer de poste ; ne demeurer pas dans des lieux où on puisse être enveloppé, sans pouvoir ni combattre ni se retirer, et pour cela avoir un pied en terre et l'autre en mer, ou sur quelque grande rivière.

- Empêcher les desseins de son ennemi, en jetant de main en mai du secours dans les place dont il s'approche, distribuant la cavalerie dans des lieux séparés pour l'incommoder sans cesse, se saisir des passages, rompre les ponts et les moulins, faire enfler les eaux, couper les forêts et s'en faire des barricades.

 

Cet extrait est tiré de Raimond de MONTECUCCOLI, Mémoires militaires, in Liskenne et Sauvan, Bbilothèque historique et militaire, tome V, Paris, 1844, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, Bouquins, 1990. 

Toth FERENC, Les Mémoires de Raimondo Montecuccoli, dans Cahiers Saint Simon, n°40, 2012, www.perse.fr. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

 

 

 

 

 

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1 février 2018 4 01 /02 /février /2018 13:21

       Rewi ALLEY, écrivain néo-zélandais est un éducateur, activiste politique, réformateur social, poète et membre (secret) du Parti Communiste de Chine. Son action éducative, son activité en faveur des coopératives industrielles, le font considérer, mais sans certainement cela est sujet à polémiques, comme un acteur au service de la paix.

       Il travaille durant la guerre civile chinoise et la seconde guerre mondiale à l'élaboration d'une technique constructive de guérilla par l'économie. Après la victoire du Parti Communiste en Chine, il fait publier des études historiques sur ce pays. Dans ses voyages, notamment dans les années 1970, il lutte pour le désarmement nucléaire tout en oeuvrant vers la bonne entente entre la Nouvelle-Zélande et le Chine. Parfois discrédité (interdit de séjour même) dans son pays natal à cause de ses sympathies politiques, Rewi ALLEY ne varie pas dans son amour pour celui-ci. Mis à mal pendant la Révolution culturelle, il reste fidèle également à l'esprit communiste qui l'anime. 

     Influencé par un environnement familial en faveur de la réforme sociale et de l'éducation, il rejoint, à la fin des années 1920, après une activité déjà riche en expérience, un groupe d'étude politiques où l'on voit Alec CAMPLIN, George HATEM, Ruth WEISS, Trude ROSENBERG et CAO LANG. Après la victoire des communistes sur les nationalistes, il écrit beaucoup d'oeuvres  faisant l'éloge du parti et du gouvernement de la République populaire de Chine : Yo Banfa!  (1952), L'homme contre les inondations (1956) et L'arrière-pays dans le Grand Bond en avant (1961).  Il ne cesse d'écrire sur différents aspects de la Chine populaire, et une autobiographie en 1987. Sa connaissance de différentes variantes du chinois l'aident beaucoup à multiplier ses expériences et à en diffuser les éléments auprès de différents publics cultivés. 

    Pratiquement inconnu du public francophone, mais assez connu en Chine et en Nouvelle-Zéland, Rewi ALLEY est un grand voyageur.  Depuis son expérience de la guerre et de la mort, après avoir été lui-même blessé et gravement la dernière fois, lors de ses voyages en Afrique, dans la Sierra Nevada, en Europe et partout où il était envoyé comme ingénieur agricole ou enrôlé (dans l'armée néo-zélandaise) durant la Première Guerre Mondiale, avant de s'installer à Shangaï en 1924, recherche toute sa vie la réponse à sa question : Pourquoi tout cela? Effaré par la misère qu'il rencontre en Chine, nanti de solides connaissances techniques, s'aidant de nombreux missionnaires, hommes politiques et membre du Parti, il forme un millier de chefs ruraux qui travaillaient dans les village communautaire de la Chine entière, notamment dans l'école Sandan Bailey. Sortie du "Mouvement coopératif industriel" chinois, il participe à la fondation de cette école où il met en oeuvre la philosophie de Gung Ho (sur lequel il écrit un livre en 1948). Cette école bien connue à l'ONU (UNESCO) et son expérience pédagogique y a été étudiée et diffusée.

   Pour lui, les masses chinoises aiment la paix et n'ont qu'une haine : la guerre. Ses poèmes, nombreux, expriment le désir de paix, de la façon la plus pure et la plus sincère. Il considère que la vraie Chine millénaire est dans cet esprit pacifiste. Même si, peut-être, mais cela lui importe peu par rapport au bien qu'il apporte aux populations, son rayonnement a pu servir la propagande officielle chinoise.

Lewi ALLEY, An autobiography, New World Press, Beijing, 1986, New Zeland Edition, 1987. Anne-Marie BRADY, Friend of China, The Myth of Rewi Alley, Routledge Curzon, 2002. Myriam ORR, Ils vivent pour la paix, Perret-Gentil, 1962. 

 

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1 février 2018 4 01 /02 /février /2018 09:28

   Henri de La Tour d'Auvergne, dit TURENNE, est un gentilhomme et militaire français, l'un des  meilleurs généraux de Louis XIII, puis de Louis XIV. Figure populaire en son temps, avec une habile propagande et l'usage d'un vaste réseaux d'amis à la Cour, stratège de grand talent, gloire militaire du Grand Siècle par excellence, sa carrière est entachée néanmoins par la première série d'exactions commises en Palatinat en 1674, généralement connu sous le nom de "ravage du Palatinat".

Acteur de la Fronde des Princes, il fait partie de ces nobles dont l'autorité royale veut briser la résistance. Il se retrouve avec CONDÉ puis contre CONDÉ dans des conflits tant "professionnels" que politiques. 

 

Une carrière de noble et de guerrier

Protestant, apparenté aux Nassau dont il reçoit la formation, Henri de TURENNE passe au service de la France en 1630 et s'illustre en de nombreuses occasions, au siège de Beisach (1638) et à Zummarschausen (1647) où il remporte une victoire contre le légendaire Raimondo MONTECUCCOLI. Egalement victorieux face à CONDÉ, son ancien commandant, en 1658, il sauve l'Alsace menacée par l'armée impériale de LÉOPOLD en 1674-1675.

Lors d'une brillante campagne d'hiver (alors que normalement c'est une période de relâche en matière militaire) au cours de laquelle il divise son armée en petites unités, il contourne les Vosges et regroupe ses forces à Belfort, sans que l'ennemi se doute de rien. Il accompagne sa manoeuvre d'une attaque sur le flanc de son adversaire qui lui permet de le repousser de l'autre côté du Rhin. Il est tué un peu plus tard à Sasbach d'un beau boulet de canon exposé de nos jours dans le célèbre musée de l'Armée à Paris.

TURENNE fait preuve d'une grande rigueur d'une grande rigueur durant la phase préparatoire à la guerre, mais il demeure très souple pendant la conduite des opérations. Il attache une importance particulière à la discipline et à l'entrainement de ses troupes, choses pas tellement courante à l'époque, ainsi qu'à la logistique (approvisionnement en subsistances et en armements) et aux communications. cependant, il fournit rarement des plans d'action établis à l'avance (...). Il n'aime pas les sièges, préférant de beaucoup l'offensive et le mouvement. Il ne s'engage qu'après s'être bien renseigné sur l'état de son adversaire, sur ses plans et sur ses mouvements de troupes. Il utilise pour cela un nombre important d'espions et exploite sa propre technique de contre-espionnage et de propagande pour tromper l'ennemi. Il réclame des informations précises sur la nature du théâtre des opérations et effectue souvent lui-même ses propres reconnaissances. 

Il obtient le titre de maréchal de France en 1643 et celui de maréchal général en 1660. Ses Mémoires sont publiées après sa mort. (BLIN et CHALIAND)

Les méandres de sa carrière militaire ne peuvent se comprendre que par un contexte indécis quant au devenir de la monarchie française. Rien à l'époque, sinon les rivalités à l'intérieur des Frondes, ne peut en préjuger. Ce qui explique l'acharnement de nobles qui pouvaient avoir une chance d'établir leur hégémonie sur des territoires devenus vastes. 

 

Un Prince dans les troubles des Frondes

D'abord commandant dans l'armée hollandaise, il se met au service du roi Louis XIII... avec un commandement plus prestigieux. Sa réputation va croissant dans les années 1630. Il sert fidèlement la monarchie française, notamment en Italie (de 1639 à 1641) jusqu'à la mort prématurée du Roi. Lorsque Anne d'Autriche, qui le fait maréchal de France, prend la régence, il s'illustre à la conquête du Rousillon (1642) et est envoyé en Alsace menacée où il combat, ayant réorganisé son armée, avec les forces de CONDÉ, qui prend le commandement. Après les campagnes victorieuses en Alsace, son armée dévaste la Bavière avec ses alliés suédois. Les traités de Westphalia signés peu après, en 1648, mettent fin à la guerre de Trente Ans. C'est sans doute l'acalmie relative des combats qui lui permet de se consacrer un peu plus à sa position politico-sociale. Il passe du côté des Frondeurs et dans les événements, échappe à l'arrestation dont sont victimes d'autres princes (dont CONDÉ) et recherche l'aide des Espagnols. Il connait à cette occasion l'un de ses rares revers militaires en étant vaincu lors de la bataille de Rethel le 15 décembre 1650. Après la libération des princes il se réconcilie avec MAZARIN et obtient (l'un ne va sans doute pas sans l'autre) le commandement des armées royales, lorsque CONDÉ se révolte à nouveau. A partir de ce moment-là, il combat et CONDÉ, jusqu'à ce que ce dernier change encore de camp, et les Espagnols, fidèlement.

Il faut dire que TURENNE, lorsqu'il repasse dans les villes conquises alors qu'il combat à la tête des troupes espagnoles, se fait un plaisir de les reprendre pour le compte du Roi de France, alors que celui-ci à regagner une seconde fois Paris, suivant un procédé qui n'est pas réellement original.... De nombreuses troupes (qui ne sont pas encore toutes permanentes), ce qui explique le poids d'un prince ou d'un autre, sont encore sous l'allégeance d'une personne plutôt que d'un Etat... Ceci s'explique par le prestige (du général et du sang), mais aussi par la... capacité financière d'une famille princière à assurer leur solde...

 

Une longue postérité

Même s'il n'a pas laissé d'ouvrages didactiques, et pas seulement comme on peut le lire parfois parce qu'il est d'un caractère secret, mais bien plutôt parce qu'il existe une tradition de secret où les "trucs" des batailles ne se communiquent qu'entre membre d'une même famille, TURENNE constitue une référence assez incontournable pour la période moderne de l'histoire militaire. Nombreux sont les auteurs qui en font référence, et parmi les plus célèbres comme NAPOLÉON. 

Ses Mémoires se bornent à exposer les actions vécues de façon simple, et c'est déjà beaucoup pour l'époque. Tacticien et calculateur, il attribue beaucoup d'importance au renseignement . Sans idées préconçues, il se décide sur l'analyse de la situation présente et agit très vite. Il tient à avoir des troupes bien entretenues pour garder une grande liberté d'action et pouvoir débaucher des troupes à l'ennemi. Il estime qu'il faut occuper des provinces ennemies pour diminuer les forces de ses adversaires, mais il préfère tenir la campagne pour pouvoir manoeuvrer plus à l'aise, plutôt que de s'emparer à tout prix de villes qu'il faudrait ensuite défendre en dispersant ses forces. A partir de la guerre de Dévolution,disposant d'un meilleur instrument, il se montre plus hardi et pratique l'offensive plus systématiquement. Sa campagne d'hiver en continuant les Vosges passe pour un chef-d'oeuvre très étudié par la postérité. (CORVISIER)

Ces Mémoires du maréchal de TURENNE sont exclusivement militaires et n'abordent que très peu les intrigues de la cour ou de la ville. De toute manière, la guerre est sa grande préoccupation et il y subordonne toute chose. S'ils intéressent beaucoup, c'est aussi parce qu'ils ont la sécheresse grandiose d'un bulletin de bataille, le style en est d'une grande tenue, d'une sobriété et d'une vigueur singulière. Sont de plus joints à ces manuscrits, de nombreuses  et suggestives pièces justificatives. 

Le développement de la théorie stratégique à l'époque contemporaine n'a pas rendu cette oeuvre caduque. 

 

Mémoires du maréchal de Turenne, Société de l'Histoire de France, d'après les manuscrits, Paris, Laurens, 1909.

Jean BERENGER, Turenne, Paris, 1987. Joseph REVOL, Turenne, essai de psychologie militaire, Paris, 1910. CESSAC-LACUÉE, Des connaissances nécessaires à un général d'armée,  dans la Bibliothèque historique et militaire de Liskenne et Sauvan, tome V, Paris, 1840. 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Bernard ROBERT, Bibliothèque de l'école des chartes, Année 1910, n°71, www. presse.fr

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31 janvier 2018 3 31 /01 /janvier /2018 18:17

         Louis II de Bourbon-Condé, dit le Grand CONDÉ, connu d'abord sous le titre de duc d'Enghien, est un prince de sang français. Général français pendant la guerre de Trente Ans, il est l'un des meneurs de la Fronde des princes contre l'autorité royale. 

 

Une carrière de noble et de guerrier.

    Louis II de Bourbon, après avoir participé à des sièges ou engagements dans le Roussillon (1640-1642), obtient le commandement de l'armée des Flandres, avec l'appui du cardinal de RICHELIEU. Il remporte la retentissante victoire de Rocroi (1643), lorsqu'il parvient à vaincre les Tercios de l'armée espagnole dirigée par Francisco de MELO. Cette victoire, obtenue grâce à la cavalerie met fin à près d'un siècle et demi de domination espagnole. 

En 1644, il guerroie avec TURENNE en Rhénane et par la suite dans les Pays-Bas. MAZARIN l'expédie en Espagne, mais il échoue à Lerida (1647) devant des forces largement supérieures en nombre. Il repasse alors dans le Nord où il remporte la brillante victoire de Lens (1648) sur les forces impériales de l'archiduc LÉOPOLD-GUILLAUME, obligeant ainsi l'empereur FERDINAND II à demander la paix.

Durant la Fronde (1649) qui oppose le Parlement et une partie des nobles au pouvoir royal que représente le cardinal MAZARIN, CONDÉ mène, dans un premier temps, les troupes royales avec succès contre les insurgés à Charenton, mais il se brouille bientôt avec MAZARIN et il est emprisonné (1650-1651). Après cela, il passe du coté des Espagnols et prend la tête des forces rebelles (1652). Il dispute avec des fortunes diverses une série de batailles contre TURENNE (1653-1656). CONDÉ est condamné à mort par contumace en tant que rebelle en 1654.

La défaite des Espagnols à la bataille des Dunes (1658), qui s'était livrée contre son avis, mène à la paix des Pyrénées (1659), et CONDÉ, qui est prince de sang, obtient le pardon du roi (1660).

Par la suite, durant une quinzaine d'années, il participe à toutes les guerres menées par Louis XIV, notamment aux Pays-Bas (1672-1673). CONDÉ commande l'armée des Flandres et remporte la victoire à Senffe (1674) avec des forces inférieures en nombre à celles de ses adversaires. Après la mort de TURENNE, il prend la succession de celui-ci en Alsace et s'oppose victorieusement à MONTCUCCOLI qu'il oblige à se se replier de l'autre côté du Rhin. Il n'abandonne sa carrière militaire que frappé par la goutte et se retire.

Remarquable tacticien, CONDÉ joint à la fougue un coup d'oeil d'une grande sûreté. Il est sans doute, après GUSTAVE-ADOLPHE, et avec TURENNE et MONTECUCCOLI, l'une des plus remarquables capitaines du XVIIe siècle occidental. (BLIN et CHALIAND)

 

Un Prince dans les Frondes

Pendant les troubles de la Fronde, dernière tentative de la noblesse de garder son indépendance face au Roi, adopte une attitude ambigüe et il faut bien voir qu'il n'est pas le seul dans ce cas. Défendant d'abord le parti de la cour, la régence durant la minorité de Louis XIV étant assurée par sa mère Anne d'Autriche secondées par le cardinal MAZARIN, premier ministre, il prend ensuite le parti contre ce dernier. Son soutien à la reine mère Anne d'Autriche permet d'abord la signature de la paix de Rueil. Néanmoins, en 1649, en rivalité avec MAZARIN qu'il considère comme un usurpateur étranger, il sympathise avec la cause de la Fronde. Remportant toutes les batailles entre 1643 et 1648, il réclame pour lui l'amirauté et pour ses amis tous les postes de responsabilité dans l'armée. Le 18 janvier 1650, lui, son frère le prince de Conti et son beau-frère de Longueville sont jetés en prison par la reine régente, qui veut refréner ses ambitions, où il subissent une détention de treize mois.

Le 7 février 1651, devant l'union des Frondes, MAZARIN s'enfuit et libère les princes. CONDÉ prend la tête de la Fronde des princes, malgré la majorité de son grand cousin Louis XIV. Il négocie avec le roi Philippe IV d'Espagne et le Lord Protecteur anglais Olivier CROMWELL. Il lève des troupes, marche sur Paris. Contre lui, Louis XIV réussit à gagner TURENNE qui prend la tête des troupes royales et défait le prince à la bataille de Bléneau le 7 avril 1652, à Etampes en mai puis au faubourg Saint-Antoine à Paris. La duchesse de Montpensier, Anne-Marie-Louise d'Orléans (la grande Mademoiselle) fait tirer les canons sur les troupes royales pour permettre à son cousin de se réfugier dans Paris. CONDÉ gagne ensuite le comté de Flandres pour passer du côté espagnol.

Au-delà de la chronique historique qu'il faut sans doute rappeler ici, pour situer certains retournements, CONDÉ se situe dans un contexte historique de bouillonnement politique, où les ambitions personnelles sont les facettes d'un jeu entre monarchies mal établies, aux territoires encore éclatées (surtout l'Espagne) et aux allégeances religieuses incertaines (révolution anglaise). C'est une période pas encore complètement sortie des guerres de religion (Louis XIV révoque plus tard l'édit de Nantes) et pas encore complètement entrée dans l'ère des rivalités nationales, les dynasties chevauchant encore des territoires bien différents. On entre progressivement dans un monde où les alliances de sang vont compter de moins en moins par rapport à des monarchies nationales qui vont, plus ou moins, museler les noblesses  (en France) ou en représenter/se soutenir (d') une seule (dans les Allemagnes et en Prusse, celle de l'épée).

 

Quelle oeuvre? 

Annexe de cette situation avec de grandes conséquences, la transmission confidentielle de génération en génération de l'expérience militaire et stratégique. Ce qui justifie la présence de CONDÉ dans cette encyclopédie du conflit, dans ce blog à la rubrique Auteur est inscrite en creux. Il n'existe pas d'œuvres écrites et disponibles dans le public du Prince, tout simplement parce que ses écrits - il n'est ni inculte ni muet - restent dans la "famille", quitte à être détruits s'ils pouvaient tomber en de "mauvaises mains". 

Comme l'écrit Hervé COUTEAU-BÉGARIE, "la pensée stratégique suppose une certaine ouverture, car elle révèle des préceptes, des maximes, dans l'esprit de beaucoup des "recettes", que les gouvernants et les chefs militaires ne souhaitent pas divulguer, pour ne pas renseigner l'adversaire (même les amis peuvent changer de camp...). Nous n'avons que des traces infimes des navigations des Phéniciens ou des Carthaginois parce qu'ils ne voulaient pas faire connaitre leurs itinéraires à leurs concurrents. Il en va de même en stratégie où la règle est de ne communiquer les papiers d'état-major qu'aux personnes ayant "qualité" pour en connaître. Très souvent, les chefs militaires considèrent leur art comme une propriété personnelle qu'ils ne transmettent qu'à des disciples soigneusement choisis : Turent se forme à l'école hollandaise de Frédéric et Maurice de Nassau, Luxembourg à celle de Condé, de Saxe au contact du maréchal de Villars. Moreau, le vainqueur de Hohenlinden (1800), apporte beaucoup de soin à la formation de ses lieutenants au contraire de Napoléon, qui fait montre d'une totale négligence en ce domaine. (...) Jusqu'à l'époque contemporaine, les écrits des généraux sont rarement destinés à la publication. Les traités de Montecuccoli n'ont pas été publiés de leur vivant, à une exception près, (...)." Cette "confidentialité" s'étend même au contenu des bibliothèques des princes, qui peuvent contenir des écrits bien plus anciens que de leur époque. Du coup, l'impression qu'au XVIIe siècle la pensée stratégique en Europe patine peut provenir de cette pratique du secret. Cette même pratique du secret est sans doute une  explication du peu de renseignements que nous avons de l'émergence de la géographie militaire. Or il semble bien que la production de traités de géographie, de mémoires d'ingénieurs ou de cartographes progresse beaucoup à cette époque ou à une époque un peu plus avancée, vu les indices que nous en avons. 

Toutefois, ce que l'on connait de l'évolution de la stratégie sous CONDÉ, indique peu d'innovations, notamment techniques, lesquelles interviennent plus tard, au milieu du règne de louis XIV. Cette impression est corroborée par le déroulement même des campagnes militaires, et le duel entre TURENNE et CONDÉ en offre un bon exemple. La méconnaissance des intentions et des capacités de l'adversaire fait que la victoire procède bien plus d'une capacité de "coup d'oeil" permettant de profiter de ses erreurs, plutôt que de son habileté propre. Rares sont les grands capitaines et les généraux qui peuvent se prévaloir d'une succession de batailles victorieuses. Parce que précisément, CONDÉ est un de ceux-là, il est particulièrement apprécié, même du Roi qui lui accorde son pardon et même sa confiance (pas seulement parce qu'il est Prince de sang)... 

Marc BLANCPAIN, Monsieur le Prince : la vie illustre de Louis Condé, héros et cousin du Grand Roi, Paris, 1986. Hubert CAMON, Deux grands chefs de guerre du XVIIe siècle : Condé et Turenne, Paris, 1933. P.G. DUHAMEL, Le Grand Condé ou l'orgueil, Paris, 1981. Bernard PUJO, Le Grand Condé, Paris, 1995.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

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31 janvier 2018 3 31 /01 /janvier /2018 09:53

      Militant non violent, sociologue, écrivain, éducateur et poète italien, Danilo DOLCI est une figure de la lutte contre la corruption et la mafia, de même que contre des projets d'urbanisme destructeurs d'activités agricoles. L'éducation occupe à partir des années 1970 une place centrale dans son travail. il est considéré comme l'une des plus importantes figures de la non-violence dans le monde. 

     Dans ses actions militantes, Danilo DOLCI emploi toujours avec constance les outils de la non-violence. Après avoir refusé d'être enrôlé dans l'armée de l'éphémère République fasciste de Salo fondée en 1943, il décide en 1950 d'abandonner ses études d'architecture et d'ingénierie en Suisse et de prendre part à l'expérience chrétienne Nomadelfia, une communauté religieuse et laïque animée par le prêtre Zeno SALTINI, dans la région d'émilie-romagna, qui abrite quelques milliers d'orphelins. Il décide de mettre en place lui-même une communauté similaire, Ceffarello. Dans le contexte de la guerre froide, qui bipolarise la vie politique italienne, il rencontre, lui et ses compagnons, beaucoup d'opposition de la part des autorités politiques et religieuses. Les autorités ferment d'ailleurs Nomadelfia et Ceffarello et transfère les orphelins dans des structures étatiques. 

Des grèves de la faim...

Il s'établit en octobre 1952 ensuite dans le village pauvre de Trappeto en Sicile, où il fait construire là aussi un orphelinat. Solidaires des petits pécheurs qui se plaignent de l'activité des grandes pêcheries industrielles, les appauvrissant encore davantage, il y entame une grève de la faim, la première d'une longue série. C'est à l'occasion de la mort d'un enfant, de malnutrition, qu'il entend protester ainsi contre la situation faite aux plus pauvres dans la région. C'est à ce moment là qu'il se fait connaitre comme le "Gandhi de l'Italie". Sa grève de la faim prend fin lorsque les autorités s'engagent publiquement à réaliser quelques projets urgents, comme la construction d'un réseau d'égouts. 

Pour lui, le sens et la valeur du jeûne n'existent qu'en partageant le logement misérable et la faim chronique du bas prolétariat italien. Pour les comprendre, il fait être avec eux, vivre avec eux. Comme il n'y avait pas d'autre moyen pour éviter la mort d'autres petits enfants. La participation totale à la souffrance du prochain procède d'une expérience religieuse. Celui qui jeûne avec les affamés, le fait pour expier les péchés de ceux qui condamnent leur prochain à mourir de faim. Danilo DOLVI veut donner au jeûne, outre une signification religieuse et humanitaire, un sens réaliste et pratique. "Tant que je vivrais, si l'amour ne suffit pas, le remords servira au cas où je mourrais", dit-il. Son jeûne est aussi la protestation d'un citoyen responsable, une voix des profondeurs et un appel pour éveiller la conscience endormie de la nation italienne, du peuple comme des autorités. 

Marié avec une veuve et ayant des enfants sur place, il entend lutter contre plusieurs facettes du sous-développement, notamment parce qu'ils ne peuvent aller à l'école. En février 1956, il organise ce qu'il appelle une "grève à l'envers". Avec 300 chômeurs, il commence à réparer une rue communale négligée. La gendarmerie intervient, en armes et dispersent les ouvriers. Personne ne se défend par la force car DOLCI leur avait enseigné la non-violence. Emprisonné, lui et ses amis le font savoir à toute l'Italie et un grand mouvement de protestation, jusqu'au Parlement, s'organise avec le soutien d'écrivains, entre autres de Ignazio SILONE, Alberto MORAVIA, Corrado ALVARO, Elio VITTORINI et Carlo LEVI. Jugé, condamné (50 jours de prison et 20 000 lires d'amende) pendant un procès retentissant, il recommence dès sa libération une campagne visant à la construction du barrage et du développement économique de cette région misérable. Son action a d'autant plus de retentissement qu'il ravive la prise de conscience du sous-développement de tout le Sud de l'Italie, délaissée au profit du développement industriel du Nord. En novembre 1957, il organise à Palerme un congrès avec l'aide de ses collaborateur dans toute l'Italie portant sur cette question essentielle. 

 

.... au Centre d'études et d'initiatives pour le plein emploi et la construction du barrage.

Au cours des années 1950, le soutien pour Danilo DOLCI s'est consolidé tant au niveau italien qu'au niveau international. Il fonde grâce à la somme reçue via le Prix Lénine pour la paix en 1958, le Centre d'études et d'initiatives pour le plein emploi, à Partinicio. Situé dans le village où il vit, ce centre autogéré devient un lieu d'entrainement à la non-violence pour des générations de militants.

La méthode de travail de DOLCI est, plutôt que d'énoncer des vérités préconçues, de considérer que personne ne peut vraiment changer sans être impliqué et sans participer directement à l'action. Sa vision du progrès valorise la culture et les compétences locales, la contribution de chaque communauté et de chaque personne. Pour y parvenir, il intègre la méthode socratique bien connu des philosophes, posant des questions et atteindre ainsi la conscience de chacun. Son objectif est de permettre aux personnes généralement exclues des cercles du pouvoir de se prendre en charge et de participer au processus décisionnel.

 

La lutte contre la mafia et la corruption.

Conscient des blocages induits par la présence, surtout en Sicile, d'un banditisme rampant, il lutte dans les années 1960 pour aider les victimes du tremblement de terre dans la vallée de Belice en Sicile toujours. Comme d'habitude dans ces cas-là, les fonds gouvernementaux et l'aide privée est détournée par des politiciens corrompus, installés d'ailleurs par les réseaux de la mafia. Son action s'inscrit dans le vaste combat mené par certains, notamment dans l'institution judiciaire afin de l'éradiquer. La mafia, autrefois association secrète de résistance contre l'envahisseur s'est transformée en association criminelle, dont l'activité s'est accentuée  et confortée à l'occasion de la libération de l'île par les Alliés en 1944.

Danilo DOLCI, qui s'est très documenté sur ce problème, se rend à Rome pour témoigner, notamment contre trois hauts responsables de la Démocratie Chrétienne. Il est condamné à la prison pour diffamation, mais après avoir continué à s'exprimer sur les ondes d'une radio privée, sa peine n'est pas mise à exécution, afin d'éviter l'indignation publique. 

La figure et l'oeuvre de Danilo DOLCI  polarisent l'option publique. D'un côté se multiplient les témoignages d'admiration et de solidarité, et de l'autre les adversaires du militant non-violent le considèrent comme un danger subversif. Notamment dans les milieux de l'Eglise et sans doute parce qu'il est soupçonné de sympathies communistes, beaucoup considèrent que son action "déshonore la Sicile". C'est que Danilo DOLCI fait du sauvetage de la Sicile, victime d'une grave maladie sociale dont les principaux symptômes sont la misère, la faim, la maladie et l'ignorance.

 

Le travail éducatif 

A partir des années 1970, l'engagement éducatif vient au premier plan de ses réflexions et de ses actions. Grâce à la contribution d'experts internationaux, il démarre l'expérience du centre éducatif de Mirto, fréquenté par des centaines d'enfants.Au cours des années suivantes, il parcourt l'Italie pour animer des laboratoire socratiques dans les écoles, les associations et les centres culturels.

Son travail de recherche, conduit avec de nombreux collaborateurs italiens et internationaux, s'approfondit dans les années 1980 et 1990. Observant la distinction entre transmettre et communiquer, ainsi qu'entre pouvoir et domination, il souligne les risques d'une régression démocratique de la société causé par le contrôle social exercé à travers la diffusion tentaculaire des médias de masse.

 

Danilo DOLCI projette la pensée platonicienne dans la réalité la plus misérable de la Sicile, en utilisant la même méthodologie. Il s'agit d'une méthode de formation dont le caractère pédagogique est incontestable. Sa valeur ajoutée est une volonté d'perte acteur dans le domaine de la connaissance et de la participation aux questions sociales et politiques. Ce ne sont plus les seules classes aisées ou ceux qui ont des liens avec la classe politique qui sont acteurs et auteurs des propositions, mais le citoyen, tout citoyen et tous les citoyens : le paysan concerné par la réforme agraire, le pécheur engagé dans la lutte contre la pêche frauduleuse, le sans-abri qui lutte pour avoir accès à un logement, le chômeur qui lutte pour que le droit au travail lui soit assuré et qui se démène chaque jour pour éviter de tomber dans la "malativa", la mauvaise vie. C'est une révolution culturelle qui est ainsi proposée. Et également une nouvelle démocratie.

Danilo DOLCI applique ses principes à l'élaboration même de ses oeuvres. Enquête à Palerme est une étude sur les sans-travail, sur ceux qui travaillent au prix d'un effort insensé, une étude "concentrée sur ceux qui paient de leur personne", quittaient le prix d'une vie d'efforts, d'oppression, d'ignorance, de manque de possibilités de choisir, mais c'est aussi l'histoire de tous ceux qui ont encore la force de continuer à vivre et à lutter. Le livre se compose de deux parties. La première est une enquête, un document fait d'interviews, de tableaux statistiques, qui permettent de dresser le cadre général de la situation dans laquelle les gens vivent. La seconde partie est une reproduction quasi textuelle des interviews des citoyens, de leurs récits personnels. Le choix fondamental de DOLCI a été de ne rien ajouter et de ne rien enlever, de ne pas modifier le langage utilisé : langage parlé, phrases peu orthodoxes du point de vue grammatical. Le langage, considéré comme un miroir de la réalité, n'est pas modifié. Se révèlent ainsi aux yeux du lecteur des populations abandonnées par l'Etat, par la loi, par ceux à qui ils ont donné leur suffrage. Une population sans travail, sans possibilité d'envoyer ses enfants à l'école parce qu'ils sont contraints de contribuer à la survie de la famille dès leur plus jeune âge. (Gianni RESTIVO)

 

Tant lors de ses campagnes de grèves de la faim que pendant sa lutte contre la mafia et ensuite pour une éducation qu'on peut appeler non-violente, Danilo DOLCI est l'auteur de nombreux ouvrages écrits en italiens, et dont peu ont été traduits à ce jour, même s'ils ont été amplement utilisés, à l'égal de son témoignage oral, pour des oeuvres qui popularisent son action dans le monde entier. Parmi les traductions en français, citons Enquête à Palerme, publié aux éditions Juliard, dans la collection Temps modernes, en 1957 et Gaspillage, aux Éditions Maspéro en 1963.

Le Cnetro Sviluppo, creativo Danilo Dolci est toujours actif (https://en.danilodolci.org).

 

Myriam ORR, Ils vivent pour la paix, Perret-Gentil, 1962. Gianni RESTIVO, Danilo Dolci et Joseph Wresinski, experts en maïeutique, Revue Quart monde, Se saisir du droit, Année 2012.  Aldo CAPITINI, Danilo Dolci et la révolution ouverte, Éditions Desclée de Brouwer, 1957. Jean STEINMANN, Pour ou contre Danilo Dolci, Le Cerf, 1959. 

     

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