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13 février 2017 1 13 /02 /février /2017 09:53

  Le pasteur baptiste afro-américain Martin Luther KING Jr, militant non-violent pour les droits civiques et contre la guerre du VietNam aux Etats-Unis consacre toute sa vie pour la paix et contre la pauvreté. S'il ne rédige pas beaucoup d'ouvrages à strictement parler, car entièrement pris par sa vie militante sur le terrain (et parce qu'il est assassiné avant d'avoir théorisé sa pensée...), il rédige de nombreux écrits et discours qui gardent encore aujourd'hui une grande influence dans le mouvement noir américain et même au-delà.

  Influencé par les oeuvres de Henry David THOREAU, HEGEL, TILLICH et GANDHI (qu'il rencontre plusieurs fois), il organise des actions telles que le boycott des bus de Montgomery pour défendre le droit de vote, la déségrégation et l'emploi des minorités ethniques, s'efforçant par là faire entrer dans les faits de nombreuses lois non appliquées (sur le plan électoral, sur le plan de la libre circulation des personnes, et sur le plan scolaire notamment), surtout dans les Etats du Sud. Il est très connu entre autres pour son discours du 28 août 1963 devant le Lincoln Mémorial à Washington durant la marche pour l'emploi et la liberté : "I have a dream" (Je fais un rêve). Dans le concret, il agit souvent de concert avec son mentor, le dirigeant des droits civiques, théologien et éducateur Howard THURMAN et le militant des droits civiques Bayard RUSTIN (qui eu comme professeur le Mahatma GANDHI).

 Outre ce discours célèbre, sa Lettre de la prison de Brimingham de 1963, ses livres Stride toward freedom : the Montgomery story (1958), The Measure of a Man, tentative de présentation d'une meilleure société aux Etats-Unis (1959), Strengh to Love (1963), Wy we can't Wait, de 1964 (La Révolution non violente, traduit en 1969), Where do we go from hère : Chaos or Community, de 1967 (Où allons-nous? traduit en 1968), The trumpet of conscience (1969), les divers recueils traduits diversement en plusieurs langues, dessinent une conception de la société et de la désobéissance civile à mettre en oeuvre pour y parvenir. Jusqu'à la fin de sa vie, il reste opposé à la radicalisation et à la violence prônée par le Black Power, dont les moyens sont souvent rapprochés de CHE GUEVARRA, "illusions romantiques" sans débouchés politiques réels. Egalité raciale, liberté et fierté, pacifisme, vie spirituelle contre confort matériel, Foi, amour et pouvoir partagé, usage de la science en complémentarité avec la religion et l'éthique dans le développement humain, sont les thèmes majeurs de son oeuvre et de son action. 

   Le choix de la non-violence dans ses activités s'est imposé par les faits, si l'on suit son cheminement. Alors qu'il entame l'action de 382 jours des bus de Montgomery en 1955, le boycott, l'information, la marche sont particulièrement approprié pour défendre le droit des Noirs à avoir le même système de transport que les Blancs. Dans la non-violence, il trouve une méthode d'action capable d'efficacité, en résonance avec son peuple et compatible avec ses aspirations morales et religieuses. "Le Christ, dit-il, donne son sens à notre action et Gandhi donne la méthode" (La force d'aimer). Vincent ROUSSEL rappelle que cependant il fait rarement référence à lui dans ses discours publics. "Il se réfère plutôt à de "grands" Américains comme Abraham Lincoln, mais surtout aux personnages de la Bible. La référence à Moïse qui a conduit son peuple hors d'Egypte, pour fuit l'esclavage, était capable de soulever l'enthousiasme des marcheurs de Montgomery. La pensée de Martin Luther King va se structurer dans le combat et sa foi se nourrir de l'action pour la justice sociale."

Dans Combat pour la liberté, pour caractériser sa non-violence dans cette période, nous pouvons lire une exposition en 6 aspects :

- La résistance non-violente n'est pas destinée aux peureux ; c'est une véritable résistance.

- La  non-violence ne cherche pas à vaincre ou humilier l'adversaire, mais à conquérir sa compréhension et son amitié.

- C'est une méthode qui s'attaque aux forces du mal, et non aux personnes qui se trouvent  être les instruments du mal.

- La résistance non-violente implique la volonté de savoir accepter la souffrance sans esprit de représailles, de savoir recevoir les coups sans les rendre. Le non-violent ne cherchera pas à éviter la prison.

- La non-violence refuse non seulement la violence extérieure, physique, mais aussi la violence intérieure.

- La résistance non-violente se fonde sur la conviction que la loi qui régit l'univers est une loi de justice.

   Si l'on suit David L LEWIS, Martin Luther King est l'une des figures les plus étudiées de l'histoire des Etats-Unis. "Comme pour Georges Washington, Thomas Jefferson et Abraham Lincoln, les évaluations de son action et de son héritage sont très contrastés et évoluent encore actuellement. L'extraordinaire influence de King n'a pratiquement pas diminué depuis sa mort. Sa vie, sa pensée et son caractère sont plus complexes que les biographes ne les ont initialement dépeints. Certains ont regretté que l'exaltation de son action ait en réalité rejeté dans l'ombre tous les efforts de la base du mouvement pour les droits civiques, qui ont joué un rôle essentiel dans le changement social. La présentation de King en sauveur, voire en messie, aurait découragé l'initiative et l'autonomie et incité beaucoup de Noirs à se cantonner dans l'attente de l'homme providentiel. D'après le théologien Michael Eric Dyson, cette "canonisation" de King aurait même dilué son message, adouci ses critiques et fait de lui un "bon nègre". Ces critiques indiquent clairement que l'héritage de King n'a pas fini d'être discuté.

Il reste que Martin Luther King fut une figure majeure durant l'une des périodes les plus troublées de l'histoire des Etats-Unis. Sa contribution au mouvement pour les droits civiques fut celle d'un chef capable de transformer une manifestation en croisade et les conflits sociaux en questions morales concernant toute une nation, voire le monde entier. Par la force de sa volonté et sa personnalité charismatique, il réveilla la conscience des Blancs américains et en utilisant un levier politique capable de faire pression sur le gouvernement fédéral inapte pour venir à bout des inégalités sociales et économiques continuant d'entretenir la discrimination raciale dans l'ensemble des Etats-Unis".

   Alain NISUS, pour conclure son étude sur la pensée de Martin Luther King conclu dans ces termes, qui indiquent que ses interpellations ont un écho plus large que sur la seule lutte des Noirs aux Etats-Unis. "En quoi le message de Martin Luther King nous interpelle-t-il aujourd'hui? Il y aurait de nombreuses pistes à arpenter. Nous nous en tiendrons à quelques-unes.

On pourrait commencer par poser la question du problème Noir en France. Y-a-t-il un problème Noir en France? On tend à éluder cette question. Mais on pourrait se demander si l'égalitarisme français n'est pas devenu le paravent de nouvelles discriminations. On ne peut certes pas comparer la France et les Etats-Unis. Mais les émeutes des banlieues de 2005 ont décillé les bonnes consciences en mettant en évidence le mal-être de certains jeunes Noirs de banlieue. Le message de King gagnerait à être connu dans les banlieues. La non-violence active, telle qu'incarnée par Martin luther King mériterait d'être enseignées dans les cours d'éducation civique. On pourrait plus largement faire une éducation à la non-violence active.

King interpelle aussi les chrétiens évangélistes à propos d'une des grandes difficultés qu'ils connaissent au moins depuis le début du XXème siècle : articuler orthodoxie doctrinale, spiritualité revitalise, prédication de la conversion et engagement social, souci de la justice sociale. Peut-être manque t-il dans le courant évangéliste une réflexion en profondeur sur une théologie de l'action. Dans un de ses discours datant de 1967, King affirmait : "L'heure n'est pas aux illusions romantiques ni à de creux débats philosophiques sur la liberté. Elle est à l'action. Ce qu'il nous faut, c'est une stratégie qui nous permette d'obtenir le changement, un programme tactique qui permette de ramener le Noir dans le courant principal de la vie américaine le plus vite possible." Il y a un temps pour débattre et pour réfléchir, mais il y aussi un temps pour agir. peut-être que l'on prolonge les débats parce qu'on a peur de passer à l'action.

King nous interpelle aussi sur la question de la "réussite" de l'Eglise. Quand l'Eglise est-elle fidèle à l'Évangile? Sait-elle discerner véritablement les signes des temps? Les évangélistes n'ont-ils pas trop tendance à jauger le succès d'une Eglise à l'aune de sa croissance numérique? Dans un de ses sermons, King constatait la croissance numérique de l'Eglise, mais il prévenait : "Il ne faudrait pas exagérer l'importance de cet accroissement numérique. Nous ne devons pas succomber à la tentation de confondre puissance spirituelle et importance numérique (...). Un accroissement en quantité ne donne pas automatiquement un accroissement en qualité. Une communauté plus nombreuse ne représente pas nécessairement un engagement accru envers le Christ. Presque toujours, c'est une minorité, créatrice et engagée, qui a rendu le monde meilleur." (La force d'aimer). Les évangélistes français, qui ont tellement envie de croître numériquement, ne devraient-ils pas être attentifs à ces avertissements?

King nous interpelle encore sur le rôle du prédicateur de l'Evangile et sur sa fonction prophétique. Quand on lit ses prédications, on est admiratif, car il s'agit de sermons qui nourrissent véritablement l'âme, tout en étant fortement ancrés dans la vie réelle. King aborde toujours d'une manière ou d'une autre, la réalité de la souffrance noire. Mais il avait véritablement une parole pour ses auditeurs. Une parole de foi, d'espérance, qui ouvre vers la réalité du Dieu d'amour qui est auprès de ceux qui ont le coeur brisé. Bref, King a toujours rêvé de cette communauté bien-aimée. Communauté prophétique. Communauté qui est engagée dans la suivante radicale de son maître. C'est probablement l'interpellation la plus forte que l'on doit garder de lui."

   Si l'on reproduit cette conclusion, c'est bien pour garder à l'esprit que l'influence la plus importante de KING s'exerce encore sur le monde chrétien, même si son message demeure beaucoup plus universel.

 

Martin Luther KING, La force d'aimer, Casterman, 1964, réédition aux éditions Empreintes temps présent, 2013 ; Combats pour la liberté, Payot, 1968 ; Révolution non violente, Payot, 1965 ; Où allons-nous? la dernière chance de la démocratie américaine, Payot, 1968 ; La seule révolution, Casterman, 1968 ; Je fais un rêve, Bayard, 2ème édition, 1998 ; Minuit, quelqu'un frappe à la porte, Bayard, 2000. Il existe également des recueils de texte, non traduits en français, The Papers of Martin Luther King édités par University of California (de 1992 à 2005). 

Alain NISUS, La pensée de Martin Luther KING, ThEv Volume 8.1 & 2, 2009. Gandhi et Martin Luther King, des combats non-violentes, Les éditions du Cerf, 1983. Vincent ROUSSEL, Martin luther King, combats pour la liberté, Alternatives non violentes, 119-120, Eté-automne 2001. David L LEWIS, King (Martin Luther), dans Encyclopédia Universalis, 2015.

 

 

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11 février 2017 6 11 /02 /février /2017 13:46

   Alain VANIER expose les réflexions, qui, à la suite de l'oeuvre de Jacques LACAN, des auteurs, venant d'ailleurs de différents horizons, à travers à la fois la psychanalyse et la philosophie. Il rappelle que refusant de penser psychanalyse et philosophie sous la forme d'une relation de lapsus, le psychanalyste français s'empare dans ses écrits comme dans ses séminaires, de concepts issus de ces deux domaines, pour renouveler la pensée sur l'inconscient. Constatant que le freudisme a tout affecté à notre époque, y compris la métaphysique, Jacques LACAN entend faire un nouvel usage et de la psychanalyse et de la philosophie pour penser les relations humaines. Nombreux sont les philosophes en France qui pensent avec la psychanalyse, et qui remettent en question par exemple ce qui dans la psychanalyse (et notamment dans le volet de la métapsychologie) relève d'un corpus de "discours vrai" et ce qui relève de la pratique du "dire-vrai", comme le fait Frédéric GROS. De nombreux psychanalystes qui viennent de la philosophie continuent de se préoccuper du hiatus entre sa théorie et sa pratique, ainsi P-L ASSOUN, F BALMÈS, F BENSLAMA ou V MICHELI-RECHTMANN... Alain VANIER préfère retenir seulement quelques philosophes contemporains non psychanalystes qui travaillent avec le corpus psychanalytique, comme Alain JURANVILLE ou Rudolf BERNET.

   Alain JURANVILLE (né en 1948), agrégé de philosophie et maitre de conférences de philosophie à l'Université de Rennes I, entreprend de repenser la philosophie avec la psychanalyse. Prenant acte du fait qu'on ne peut plus penser l'une sans l'autre, auteur dans ce sens d'un ouvrage en 3 volumes La philosophie comme savoir de l'existence (2000-2010, PUF), après avoir débuté par l'écriture de Lacan et la philosophie (1984) (édité aux PUF), il entreprend également de repenser l'histoire contemporaine. Son livre inconscient, capitalisme et fin de l'histoire, de lecture au premier abord difficile, mobilise les philosophes et leur philosophie de l'existence (Kierkegaard, Nietzsche, Lésinas...) de même que la philosophie politique, Carl SCHMITT et Karl MARX y prenant une très grande place.

   Rudolf BERNET, professeur émérite de philosophie à l'Université du Louvain et président des archives Husserl, forme le projet "sinon d'inscrire la psychanalyse dans l'histoire de la philosophie occidentale, du moins de mettre en lumière la manière dont, tour à tour, elle prolonge cette histoire et rompt avec elle". Dans Force - Pulsion - Désir, une autre philosophie de la psychanalyse (Vrin, 2013), il repose la question : Qu'est-ce qui, chez l'homme, retient ou empêche la fuite en avant d'une pulsion spécifique? Une autre pulsion complémentaire ou antagoniste? L'instance subjective d'un moi se pliant aux commandements du surmoi? L'ordre du corps vivant, de la raison ou du signifiant? Ou est-il pensable qu'une pulsion humaine se gouverne d'elle-même en canalisant son énergie excessive et en veillant à sa transformation ou sa sublimation plutôt que de se livrer à l'ivresse d'une répétition stérile?

   D'autres travaux reprennent le débat de LACAN avec les principaux "grands philosophes" qu'il interrogeait, comme les phénoménologues (par exemple G-F DUPORTAIL, Les institutions du monde de la vie : Merleau-Ponty et Lacan, Jérôme Million (Grenoble), 2008). 

De nombreuses publications s'attachent, pour leur part, à l'élucidation d'un concept emprunté et détourné du champ philosophique : sujet, objet, être, désir, etc, voire à lui donner une portée, un développement inédit dans l'enseignement de LACAN. Le terme d'Antiphilosophie, avancé par LACAN, qui, bien que n'étant pas sa création, prend un relief particulier dans le moment de sa production : la psychanalyse à l'université (LACAN, "Peut-être à Vincennes?" dans Ornicar? n°1, 1975).

Alain BADIOU (né en 1937), philosophe, romancier et dramaturge français connu politiquement pour son engagement dans l'extrême-gauche, pour sa défense du communisme et des travailleurs étrangers en situation irrégulière, donne ce titre "antiphilosophie" à quatre années de son séminaire. Il situe LACAN dans une lignée où il place également PASCAL, ROUSSEAU et KIERKEGAARD, et l'intègre donc dans une histoire de la philosophie. l'antiphilosophie est définie par "une destitution de la philosophie dans sa prétention théorique" sous la forme d'un "discrédit" plutôt que d'une "réfutation", une "mise à jour de la vraie nature de l'opération philosophique" masquée par le philosophe à laquelle l'antiphilosophie oppose "un acte d'un type nouveau" qui "parachève la destitution de la philosophie à être une théorie du réel, quel que soit ce réel supposé" (Lacan, L'antiphilosophie 3, Fayard, 2013). Si cet acte, pour BADIOU, est "archipolitique" chez WITTGENSTEIN, il est "archiscientifique" chez LACAN, c'est-à-dire sous le signe du "mathème". 

Bernard BAAS, professeur honoraire de philosophie en change au Lycée Fustel-de-Coulanges à Strasbourg, dont le travail porte principalement sur l'intersection philosophie-psychanalyse, reprend cette référence de la lignée philosophique à PASCAL, pour aborder des questions qui sont aussi théologico-philosophiques. Il ne s'agit pas pour lui d'opposer le Dieu de la foi au Dieu de la raison, alors que généralement on occulte sequin lui le Dieu de la foi au profit du Dieu des philosophes... Sur la situation du corpus analytique (voir par exemple Y-a-t-il des psychanalystes sans culottes?, aux Editions Eres (Toulouse), 2012), Bernard BAAS situe la psychanalyse comme "faculté critique" qui doit nourrir un "conflit légitime" face aux "facultés dogmatiques" que sont la psychiatrie et la psychologie de l'adaptation sociale.

De son côté, Barbara CASSIN (née en 1947), philologue, helléniste et germaniste, philosophe spécialiste de la rhétorique de la modernité, directrice du Centre Léon-Robin (2006) et présidente du Collège International de Philosophie (2010), aborde le rapport à la philosophie par un autre biais. Elle, écrit-elle, entreprend de libérer un Lacan "prisonnier (...) de l'étiquette platonicienne quand même il la prend à rebours" (Jacques le Sophiste. Lacan, logos et psychanalyse, Epel, 2012). Elle élabore, entre autres à partir de deux citations du psychanalyste français, une "logologie" à distinguer de l'ontologie aristotélicienne, suivant un axe qui va des Sophistes à Lacan, en passant par Novalis et Freud. 

Slavoj ZIZEK (né en 1949), philosophe slovène de tradition continentale, chercheur en 2012 à l'Institut de sociologie de l'université de Ljubljana, régulièrement invité dans des universités étrangères, travaille LACAN avec MARX. Auteur de nombreux ouvrages (entre autres Bienvenue dans le désert du réel, Flammarion, 2005, réédité à La Parallaxe en 2008), il travaille sur de nombreux thèmes (fondamentalisme, tolérance, mondialisation, politiquement correct, postmodernisme) en dehors de l'interprétation de la psychanalyse lancinante. 

Paul AUDI (né en 1963), philosophe français, membre statutaire de l'équipe de recherches PHILéPOL à l'Université de Paris Descartes, entreprend de lire LACAN à la lumière de JARRY (Le théorème du Surale, Lacan selon Jarry, Verdict, 2011). il s'agit de discuter de l'amour, moins celui de la vérité du philosophe, comme écran à l'amour de la castration, comme le fait BADIUO, que de l'amour à l'épreuve de la sexualité dans une perspective qui est aussi politique. 

   A la périphérie de la philosophie, le corpus analytique est discuté dans des discours connexes : gender studies (Judith BUTLER est influencée par LACAN), postcolonial studies (Paul GIROY, entre autres). L'imprégnation par la psychanalyse des discours de ce début du XXIème siècle est considérable, selon Alain VANIER. 

A l'inverse, la psychanalyse est tout autant influencée par la philosophie, à qui elle emprunte des concepts pour parfois les détourner de leur sens. Il n'a échappé à personne que la théorie de la psychanalyse ressemble à un "coucou" puisant dans les réflexions antérieures, mais n'est-ce pas le destin des "sciences" nouvelles... Toujours est-il que des auteurs comme Bernard BAAS ne se contente pas de le constater, mais interroge le soubassement, l'impensé fondateur de la philosophie. A mesure que la théorie de la psychanalyse diffuse, elle produit elle-même ses résistances. Pour Alain VANIER, "si la psychanalyse avec Lacan aura été, un temps, interprétation de la philosophie, alors il faut évoquer l'effet de surprise de l'interprétation dans la cure, ce qui échappe au savoir, pour être très vite, comme le lapsus, repris par le sens, car à porter attention à cette vérité qui a pu émerger dans le temps de l'interprétation, "je rate". En effet, "il n'y a pas de vérité qui, à passer par l'attention, ne mente" (Jacques Lacan, Préface à l'édition anglaise du Séminaire XI), ce qui se saisit en un éclair est aussitôt repris par la résistance, bien que ce ne soit pas sans effet. (...) Il y a donc le "dire-vrai" de l'expérience unique, celle qui ne peut se connaitre que par "ouï-dire", et il y a la théorie, le "discours-vrai" qui peut se prendre comme philosophie, qui universalise quoi qu'il en soit. Ainsi la théorie psychanalytique est-elle toujours en porte-à-faux par rapport à son objet. Mais cette dimension de l'expérience n'a rien d'ineffable. Ce qui est en question, c'est un impossible, un impossible à dire, c'est pourquoi il y a un enjeu éthique quant à l'existence de la psychanalyse dans le monde d'aujourd'hui, dans un monde où "le cours de l'expérience a chuté, comme pouvait le dire Benjamin, dans un monde où le savoir référentiel recouvre le savoir textuel et le dévalorise. Pourtant cet effort théorique n'est que le témoignage, un dépôt, de cette expérience qu'on voudrait transmissible mais qui ne l'est pas, témoignage de cette "réinvention" à laquelle chaque analyste est conduit. Lacan, dès le début de son enseignement, a pu dire que son projet était de lire Freud avec les outils que Freud avait lui-même forgés, à savoir l'interprétation, pour analyser ce que, dans Freud, n'a pas été analysé et s'est transmis, et plus précisément,ce qui touche à la question du père. En ce sens, l'articulation entre psychanalyse, philosophie et théologie est cruciale. la cure analytique au un par un n'a-t-elle pas pour enjeu de démasquer la "métaphysique clandestine" (au sens qu'en donne Marc Krasner, dans La pluralité et l'infini en philosophie et en mathématique de l'ancienne Grèce, inédit) qui a cours aussi bien dans la psychanalyse, comme enjeu pour chacun, que dans la philosophie et dans la science?"

Alain VANIER, Après Lacan, psychanalyse et philosophie aujourd'hui, dans La philosophie en France aujourd'hui, Sous la direction de Yves Charles ZARKA, PUF, 2015.

 

PHILUS

 

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9 février 2017 4 09 /02 /février /2017 13:55

    Dans l'histoire du monde ouvrier comme dans celui des luttes antimilitaristes (grève dans les arsenaux...), la grève est très souvent utilisée comme moyen de lutte pour faire aboutir des revendications plus ou moins générales. Dans l'Angleterre du XIXème siècle comme dans d'autres contrées qui connaissent alors l'industrialisation, de nombreux mouvements de lutte contre la mécanisation s'accompagnent de grèves plus ou moins reliées à des destructions d'outils de production. La révolte contre les machines alors s'exprime par leur destruction pour empêcher qu'elles ne remplacent les bras des ouvriers. L'histoire du mouvement syndical montre le perpétuel balancement entre méthodes violentes et non-violentes de lutte, la violence étant dans l'esprit des dirigeants syndicaux de plus en plus un problème qui empêche de faire aboutir les revendications, car attirant très vite d'impitoyables répressions, et souvent sert de prétexte pour les pouvoirs en place pour les ignorer. De grands débats, notamment dans le mouvement anarcho-syndicaliste, ont pour objet les avantages et les inconvénients de l'usage de la violence dans les luttes ouvrières. Faut-il coupler la grève avec des moyens "plus musclés", notamment d'ailleurs pour empêcher l'emploi d'ouvriers (jaunes) de remplacement par le patronat dans certaines régions (on pense à ces tentatives systématiques aux Etats-Unis)? La problématique d'une grève est parfois étroitement liée à la possibilité par le patronat de puiser dans le vivier des chômeurs pour remplacer les ouvriers et employés grévistes. Des piquets de grèves sont alors organisés pour les empêcher de pénétrer sur les lieux de travail et cela est parfois l'occasion (cela l'a été souvent par le passé...) d'affrontements directs avec les forces de l'ordre (du désordre social...). 

   C'est en ayant en tête cette histoire de la grève que certains théoriciens (et praticiens) de la nonviolence ont dû agir lors de grèves qu'ils planifiaient et qu'ils organisaient.

   "La grève est le type même de l'action directe de non-coopération, écrit par exemple Jean-Marie MULLER. Une entreprise ou une administration ne peuvent fonctionner que grâce à la coopération des ouvriers ou des employés. Dès lors que ceux-ci décident de cesser le travail afin de faire aboutir telle ou telle revendication, ils exercent une réelle force de contrainte économique et sociale sur leurs dirigeants ou leurs directeurs. Ceux-ci ne peuvent ignorer longtemps les requêtes qui leurs sont adressées.

Dans le secteur de la production industrielle, le temps risque de jouer contre eux car ils ne peuvent s'accommoder longtemps de la paralysie de leur entreprise. Chaque jour de grève supplémentaire vient alourdir les pertes entrainées par l'arrêt de travail. Cependant, la détermination des grévistes n'est pas non plus à l'abri de l'épreuve de la durée : le manque à gagner que leur inflige la grève peut les inciter à la longue à reprendre le travail sans avoir obtenu satisfaction. Le risque est que la grève "pourrisse" d'elle-même.

La "bataille de l'opinion publique" est souvent décisive. Le rapport de forces entre les deux camps s'établit généralement en faveur de celui qui bénéficie de l'appui de l'opinion publique, c'est pourquoi les grévistes doivent entreprendre des campagnes d'information et d'explication auprès du public, afin que celui-ci comprenne clairement les enjeux du conflit en cours. C'est seulement si la justesse de la cause des grévistes est clairement perçue par les clients ou les usagers qu'ils peuvent se solidariser avec elle. Sinon, surtout lorsque la grève a lieu dans un secteur particulièrement "sensible", notamment les services publics, les inconvénients qui résultent de la grève peuvent indisposer fortement ceux qui les subissent quotidiennement. Le mécontentement qui se développe alors au sein de la population peut constituer un obstacle majeur à la poursuite de la grève et, par conséquent, à sa réussite. D'autant que les dirigeants de l'entreprise ou de l'administrations ne manquant pas d'exacerber ce mécontentement pour en tirer le plus grand profit.

Dans les entreprises de service, au-delà du "service minimum" qui peut leur être imposé par la loi, les grévistes ont tout intérêts, lorsque cela est possible, à offrir gratuitement leurs services aux clients ou aux usagers. Ceux-ci peuvent alors mieux comprendre les enjeux de la grève et affirmer leur solidarité avec les grévistes."

   Gene SHARP situe la grève dans les actions destinées à suspendre les relations économiques et la voit dans des situations très diverses, plus ou moins conflictuelles, et dans des secteurs très divers également. Aux côtés des boycotts économiques, les grèves des travailleurs sont définies comme "des arrêts de travail collectifs, délibérés et normalement temporaires, pour faire pression sur des tiers. La grève concerne en général une unité de production industrielle, mais elle peut être aussi politique, sociale, agricole ou culturelle, selon la nature des revendications." Il dresse une liste de 23 types de grèves classées en 7 sous-catégories :

- Grèves symboliques : grèves de protestation (pour une courte période, avec préavis) et grèves éclair (walkout surprise : grève de protestation courte, spontanée) ;

- Grèves dans l'agriculture : grèves des paysans et grèves des ouvriers agricoles ;

- Grèves de groupes particuliers : refus du travail forcé, grèves des prisonniers, grèves des artisans, grèves des professions libérales. Il ne mentionne pas les grèves dans le monde de l'enseignement... ;

- Grèves industrielles ordinaires : grèves d'établissement (dans une ou plusieurs usines sous la même direction), grèves industrielles (arrêt de travail dans les tous les établissements d'une industrie); grèves de sympathisants (grèves de solidarité pour soutenir les revendications d'autres travailleurs) ;

- Grèves restreintes : grèves au détail (travailleur par travailleur ou secteur par secteur ; arrêts peu à peu), grèves tampon (le syndicats fait grève dans une seule branche d'industrie à la fois), grèves au ralenti (grèves perlées), grèves du zèle (on applique les règlements à la lettre pour retarder la production), sik-in (on se déclare en "arrêt-maladie"), grèves par démission (un nombre significatif de travailleurs démissionnent à titre individuel), grèves limitées (refus d'effectuer des travaux annexes ou de travailler certains jours), grèves sélectives (refus d'effectuer certains types de travaux) ;

- Grèves de plusieurs industries : grèves généralisées (plusieurs industries entrent en grève simultanément), grèves générales (toutes les industries entrent en grève simultanément) ;

- Combinaison de grèves et de fermetures économiques : Hartals (hindi, de l'anglais "halt all" = "stopper tout", l'activité économique est suspendue volontairement), Fermetures économiques (les travailleurs entrent en grève tandis que les employeurs stoppent leurs activités économiques).

  Dans le cadre d'une stratégie, ces grèves sont employées simultanément d'autres moyens de pression de divers caractères. Notamment dans le cadre de la lutte contre un coup d'Etat ou une occupation militaire. Gene SHARP en évoque plusieurs exemples, que ce soit entre 1940 et 1945 dans plusieurs pays d'Europe sous occupation allemande ou en 1968-1969 après l'invasion de la Tchécoslovaquie par les forces du Pacte de Varosvie, ou encore en juillet et août 1988 dans la protestation des démocrates birmans contre la dictature militaire....

Jean-Marie MULLER, Lexique de la non-violence, ANV/IRNC, 2ème trimestre 1988. Gene SHARP, La lutte nonviolente, écosociété, 2015.

 

PAXUS

 

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8 février 2017 3 08 /02 /février /2017 14:07

  Jacques LACAN aborde la question de l'agressivité dans son Rapport théorique présenté au XIème congrès des psychanalystes de langue française à Bruxelles en mai 1948. Il tente, au-delà de la clinique (notamment en criminologie) et de la thérapie, d'en former un concept "tel qu'il puisse prétendre à un usage scientifique, c'est-à-dire propre à objectiver des faits d'un ordre comparable dans la réalité, plus catégoriquement à établir une dimension de l'expérience dont les faits objectifs puissent être considérés comme des variables."

  Il insiste tout d'abord sur le fait "qu'à l'opposé du dogmatisme qu'on nous impute, nous savons que ce (celui de la psychanalyse) système (de concepts) reste ouvert non seulement dans son achèvement, mais dans plusieurs de ses jointures." Cette précaution provient du fait que pour le fondateur de la psychanalyse l'agressivité est très liée à ce qu'il nomme l'instinct de mort dans sa métapsychologie. A la signification parfois énigmatique, il s'agit pour Jacques LACAN d'une aporie de la théorie qu'il entend revisiter, critiquer et remplacer par plusieurs thèses qu'il pense plus correspondre à la réalité, en tout cas de ce qu'il peut constater dans l'évolution à son époque de l'évolution de la psychologie de laboratoire et de cure. Il a alors en tête les travaux des béhavioristes (dont les conclusions lui semblent bien minces en regard des moyens employés) et des praticiens de la cure psychodramatique, qu'elle s'adresse aux enfants ou aux adultes.

Il propose ainsi 5 thèses dont il développe la logique :

- L'agressivité se manifeste dans une expérience qui est subjective par sa constitution même.

- L'agressivité, dans l'expérience, nous est donnée comme intention d'agression et comme image de dislocation corporelle, et c'est sous de tels modes qu'elle se montre efficiente.

- Les ressorts d'agressivité décident des raisons qui motivent la technique de l'analyse.

- L'agressivité est la tendance corrélative d'un mode d'identification que nous appelons narcissique et qui détermine la structure formelle du moi de l'homme et du registre d'entités caractéristiques de son monde.

- Une telle notion de l'agressivité comme d'une des coordonnées intentionnelles du moi humain, et spécialement relative à la catégorie de l'espace, fait concevoir son rôle dans la névrose moderne et le malaise de la civilisation.

    Sur la subjectivité de l'expérience et du coup de l'agressivité elle-même, Jacques LACAN estime pour bien la percevoir qu'il faut revenir sur le phénomène de l'expérience psychanalytique. Chose qui est parfois omise pour "viser des données premières". L'action psychanalytique "se développer dans et par la communication verbale, c'est-à-dire dans une saisie dialectique du sens. Elle suppose donc un sujet qui se manifeste comme tel à l'intention de l'autre."

"Cette subjectivité, poursuit-il, ne peut nous être objectée comme devant être caduque, selon l'idéal auquel satisfait la physique, en l'éliminant par l'appareil enregistreur, sans pouvoir éviter pourtant la caution de l'erreur personnelle dans la lecture du résultat." A noter que même en physique, du fait même que l'appareil enregistreur est conçu pour enregistrer certains résultats et pas d'autres (tous les phénomènes ne peuvent être enregistrés par un seul dispositif ou même un ensemble de dispositifs), et qu'il y a donc toujours en sciences physiques et c'est encore plus vrai en sciences humaines une part de subjectivité dans la lecture des résultats. C'est d'ailleurs ce que la phénoménologie (et pas qu'elle...) veut indiquer depuis longtemps. Mais comme on peut le constater, ce n'est qu'à la condition de rechercher un résultat que celui-ci est opérationnel pour les observateurs. Dans l'analyse, il faut assumer, rappelle LACAN, les risques d'erreurs, sous peine de ne rien analyser du tout... Il s'agit de dominer ces risques par une technique rigoureuse.

Les résultats d'une analyse peuvent-ils fonder une science positive, se demande LACAN. "Oui, si l'expérience est contrôlable par tous. Or, constituée entre deux sujets dont l'un joue dans le dialogue un rôle d'idéale impersonnalité (point qui requerra plus loin note attention), l'expérience, une fois achevée et sous les seules conditions de capacité exigible pour toute recherche spéciale, peut être reprise par l'autre sujet avec un troisième. Cette voie apparemment initiatique n'est qu'une transmission par récurrence, dont il n'y a pas lieu de s'étonner puisqu'elle tient à la structure même, bipolaire, de toute subjectivité. Seule la vitesse de diffusion de l'expérience en est affectée et si sa restriction à l'aire d'une culture peut être discutée, outre qu'aucune saine anthropologie n'en peut tirer objection, tout indique que ses résultats peuvent être relativisés assez pour une généralisation qui satisfasse au postulat humanitaire, inséparable de l'esprit de la science."

  L'agressivité est donnée comme intention d'agression et comme image de dislocation corporelle.

"L'expérience analytique nous permet d'éprouver la pression intentionnelle. Nous la lisons dans le sens symbolique des symptômes, dès que je sujet dépouille les défenses par où il les déconnecte de leurs relations avec sa vie quotidienne et avec son histoire - dans la finalité implicite de ses conduites et de ses refus - dans les ratés de son action - dans l'aveu de ses fantasmes privilégiés, - dans les rébus de la vie onirique. Nous pouvons quasiment la mesurer dans la modulation revendicatrice qui soutient parfois tout le discours, dans ses suspensions, ses hésitations, ses inflexions et ses lapsus, dans les inexactitudes du récit, les irrégularités dans l'application de la règle, les retards aux séances, les absences calculées, souvent dans les récriminations, les reproches, les craintes fantasmatiques, les réactions émotionnelles de colère, les démonstrations à fin intimidante ; les violences proprement dites étant aussi rares que l'impliquent la conjoncture de recours au a mené au médecin le malade, et sa transformations, acceptée par ce dernier, en une convention de dialogue." Cette agressivité qui s'exprime dans des contraintes réelles ne doit pas masquer le fait que la voie de l'expressivité est aussi forte que la manifestation physique. Par exemple, un parent sévère intimide par sa seule présence et l'image du Punisseur a à peine besoin d'être brandie pour que l'enfance la forme.

Elle retentit, rappelle LACAN, "plus loin qu'aucun sévice". La psychanalyse révèle ces phénomènes mentaux qu'on appelle les images ; elles forment le sujet et la cure doit révéler leurs inflexions. Entre les divers imago, il en est "qui représentent les vecteurs électifs des intentions agressives, qu'elles pourvoient d'une efficacité qu'on pourrait dire magique. ce sont les images de castration, d'éviction, de mutilation, de démembrement, de dislocation, d'événement, de décoration, d'éclatement du corps, bref les imagos que personnellement j'ai groupées sous la rubrique qui parait bien structurale, d'imago du corps morcelé." L'expression des imagos regroupés ainsi vont des rites de tatouage au raffinement cruel des armes que l'homme fabrique.

Pour Jean-Pierre CLÉRO, la notion de corps morcelé "ouvre une perspective originale et constructive à la conjugaison de deux idées essentielles dans la philosophie classique et moderne. On trouve, en effet, chez Hume et chez Nietzsche, l'idée que l'esprit est divisé et qu'il ne réussit que fictivement à s'unifier ; on lit aussi, chez l'un et chez l'autre, qu'il n'y a pas lieu de distinguer l'esprit du corps. Or il semble que cette division n'ai jamais été pensée, dans cette veine, que comme étant celle de l'esprit. Lacan prend les choses par l'autre bout. Certes, il ne s'agit pas de contester l'éclatement de l'esprit, comme si on pouvait lui porter remède ; au contraire, une cure peut même consister, au moins durant l'un de ses moments, à désintégrer la rigide unité de l'ego. Est en jeu, à travers le concept du stade du miroir, la contradiction ressentie par le sujet entre l'éclatement vécu de son corps divisé et sans aucune coordination avec l'image unitaire et ordonnée que livre ce même corps dans le miroir. L'image est à la fois l'occasion de la prise de conscience de ce morcèlement et du désir mêlé de l'angoisse de lui mettre fin. L'angoisse est liée à l'impossibilité de la tâche et elle se saisit dans les rêve mêmes des analysants, à des moments privilégiés de leur travail, à travers les images" décrites ci-avant.

   Sur les ressorts d'agressivité qui décident des raisons qui motivent la technique de l'analyse, l'essentiel réside dans le dialogue.

Même si le dialogue semble en lui-même constituer une renonciation à l'agressivité, ce qui est au fondement de la recherche d'une voie rationnelle en philosophie, l'analyste pendant la cure doit pourtant "mettre en jeu l'agressivité du sujet à notre endroit, puisque ces intentions, on le sait, forment le transfert négatif qu'est le noeud inaugural du drame analytique." "Ce phénomène, explique Jacques LACAN, représente chez le patient le transfert imaginaire sur notre personne d'une des imagos plus ou moins archaïques, qui, par un effet de subduction symbolique, dégrade, dérive ou inhibe le cycle de telle conduite, qui, par un accident du refoulement, a exclu du contrôle du moi telle fonction ou tel segment corporel, qui par une action d'identification, a donné sa forme à telle instance de la personnalité.

On peut voir que le plus hasardeux prétexte suffit à provoquer l'intention agressive, qui réactualise l'imago, demeurée permanente dans le plan de surdétermination symbolique que nous appelons l'inconscient du sujet, avec sa corrélation intentionnelle." Si dans l'hystérie, un tel mécanisme s'avère extrêmement simple, dans la névrose obsessionnelle, cela apparait bien plus difficile, le tout dans un rôle important de la phobie. Jacques précise que ce qu'il entend par le moi : non pas l'instance du système perception-conscience, dans la métapsychologie de FREUD, mais l'essence phénoménologique qu'il a reconnue pour être le plus constamment la sienne dans l'expérience. Le moi est "ce noyau donné à la conscience, mais opaque à la réflexion, marqué de toutes les ambiguïtés que, de la complaisance à la mauvaise foi, structurent dans le sujet le vécu passionnel ; ce "je" qui, pour avoir avouer sa facilité à la critique existentielle, oppose son irréductible inertie de prétentions et de méconnaissance à la problématique concrète de la réalisation du sujet."

Lors de la cure, "la maïeutique analytique adopte un détour qui revient en somme à induire dans le sujet une paranoïa dirigée. C'est bien en effet l'un des aspects de l'action analytique que d'opérer la projection de ce que Mélanie Klein appelle les mauvais objets internes, mécanisme paranoïaque certes, mais ici bien systématisé, filtré en quelque sorte et étanché à mesure." Le psychanalyste français conçoit le déploiement de ces imagos dans l'espace (imaginaire où se développe cette dimension des symptômes) espace plus ou moins délimité et dans le temps, où s'exprime l'angoisse et son incidente, "soit patente dans le phénomène de la fuite ou de l'inhibition, soit latente quand elle n'apparait qu'avec l'imago motivante." L'apparition de cette imago pendant la cure, car c'est dans ce cadre que Jacques LACAN raisonne, dépend de l'attitude de l'analyste : elle peut provoquer un excès de tension agressive qui peut faire obstacle à la manifestation du transfert tel que son effet utile ne pourrait se produire qu'avec lenteur.

   L'agressivité est la tendance corrélative d'un mode d'identification que LACAN appelle narcissique et qui détermine la structure formelle du moi de l'homme et du registre d'entités caractéristique de son monde. 

"Passer maintenant de la subjectivité de l'intention à la notion d'une tendance à l'agression, écrit-il, c'est faire le saut de la phénoménologie de notre expérience à la métapsychologie." Cette tendance à l'agression "se révèle fondamentalement dans une série d'états significatifs de la personnalité, qui sont les psychoses paranoïdes et paranoïaques." Faute de les sérier en variation quantitative, on peut effectuer une sériation qualitative : ainsi on va depuis l'explosion brutale autant qu'immotivée de l'acte à travers toute la gamme des formes de belligérances jusqu'à la guerre froide des démonstrations interprétatives, parallèlement aux imputations de nocivité qui, sans parler du kakon obscur à quoi le paranoïde réfère sa discordance de tout contact vital, s'étagent depuis la motivation, empruntée au registre d'un organicisme très primitif, du poison, à celle, magique, du maléfice, télépathique, de l'influence, lésionnelle, de l'intrusion physique, abusive, du détournement de l'intention, dépressive, du vol du secret, profanation, du viol de l'intimité, juridique, du préjudice, persécution, de l'espionnage et de l'intimidation prestigieuse, de la diffamation et de l'atteinte à l'honneur, revendicative, du dommage et de l'exploitation. Cette série où nous retrouvons toutes les enveloppes successives du statut biologique et social de la personne, j'ai montré qu'elle tenait dans chaque cas à une organisation originale des formes du moi et de l'objet qui en sont également affectés dans leur structure, et jusque dans les catégories spatiales et temporelles où ils se constituent, vécus comme événements dans une perspective de mirages, comme affections avec un accent de stéréotypie qui en suspend la dialectique."

Il fait référence aux travaux de JANET sur la signification des sentiments de persécution, à ceux de Charlotte BÜHLER, d'Elsa KÖLLER et de l'Ecole de Chicago sur les étapes du développement de l'enfant et également à ceux de Mélanie KLEIN sur l'enfant, pour expliciter sa conception de l'imago et de ses transformations, qui influent, provoquent, induisent, sont à leur tour influencées dans les expressions de l'agressivité. Elle est chez le jeune enfant, dans les retraitions de tapes et de coups, non seulement une manifestation ludique mais également comme un ordre de coordination plus ample, qui subordonnera les fonctions de postures toniques et de tension végétative à une relativité sociale (WALLON en a souligné les implications). Le stade du miroir tel qu'il le conçoit, "a l'intérêt de manifester le dynamisme affectif par où le sujet s'identifie primordialement à la Gestalt visuelle de son propre corps ; elle est, par rapport à l'incoordination encore très profonde de sa propre motricité, unité idéale, imago salutaire ; elle est valorisée de toute la détresse originelle, liée à la discordance intra-organique et relationnelle du petit d'homme, durant les six premiers mois, où il porte les signes, neurologiques et humoraux, d'une prématuration natale physiologique.

C'est cette captation par l'imago de la forme humaine plus qu'une Einfühlung dont tout démontre l'absence dans la prime enfance, qui entre six mois et deux ans et demi domine toute la dialectique du comportement de l'enfant en présence de son semblable. Durant toute cette période on enregistrera les réactions émotionnelles et les témoignages articulés d'un transitivisme normal. L'enfant qui bat dit avoir été battu, celui qui voit tomber pleure. De même c'est dans une identification à l'autre qu'il vit toute la gamme des réactions de prestance et de parade, dont ses conduites révèlent avec évidence l'ambivalence structurale, esclave identifié au despote, acteur au spectateur, séduit au séducteur. Il y a là une sorte de carrefour structural, où nous devons accommoder notre pensée pour comprendre la nature de l'agressivité chez l'homme et sa relation avec le formalisme de son moi et de ses objets. Ce rapport érotique où l'individu humain se fixe à une image qui l'aliène à lui-même, c'est là l'énergie et c'est là la forme d'où prend origine cette organisation passionnelle qu'il appellera son moi. Cette forme se cristallisera en effet dans la tension conflictuelle interne au sujet, qui détermine l'éveil de son désir pour l'objet du désir de l'autre : ici le concours primordial se précipite en concurrence agressive, et c'est d'elle que naît la triade de l'autrui, du moi et de l'objet, qui, en étoilant l'espace de la communion spectaculaire, s'y inscrit selon un formalisme qui lui est propre, et qui domine telle l'Einfühlung affective que l'enfant à cet âge peut méconnaitre l'identité des personnes à lui les plus familières, si elles apparaissent dans un entourage entièrement renouvelé. Mais si déjà le moi apparait dès l'origine marqué par cette relativité agressive, où les esprits en mal d'objectivité pourrait reconnaitre les érections émotionnelles provoquées chez l'animal qu'un désir vient solliciter latéralement dans l'exercice de son conditionnement expérimental, comment ne pas concevoir que chaque grande métamorphose instinctuelle, scandant la vie de l'individu, remettra en cause sa délimitation, faite de la conjonction de l'histoire du sujet avec l'impensable innéité de son désir?

C'est pourquoi jamais, sinon à une limite que les génies les plus grands n'ont jamais pu approcher, le moi de l'homme n'est réductible à son identité vécue; et dans les disruptions dépressives des revers vécus de l'infériorité, engendre-t-il essentiellement les négations mortelles qui le figent dans son formalisme. (...) Aussi bien les deux moments se confondent-ils où le sujet se nie lui-même et où il charge l'autre, et l'on y découvre cette structure paranoïaque du moi qui trouve son analogue dans les négations fondamentales, mises en valeur par Freud dans les trois délires de jalousie, d'érotomanie et d'interprétation. C'est le délire même de la belle âme misanthrope, rejetant sur le monde le désordre qui fait son être. L'expérience subjective doit être habilitée de plein droit à reconnaitre le noeud central de l'agressivité ambivalente, que notre moment culturel nous donne sous l'espèce dominante du ressentiment, jusque dans ses plus archaïques aspects chez l'enfant.

Ainsi, pour avoir vécu à un moment semblable et n'avoir par eu à souffrir de cette résistance béhavioriste au sens qui nous est propre, saint Augustin devance-t-il la psychanalyse en nous donnant une image exemplaire d'un tel comportement (...) : "J'ai vu de mes yeux et j'ai bien connu un tout petit en proie à la jalousie. Il ne parlait pas encore, et déjà il contemplait, tout pâle et d'un regard empoisonné, son frère de lait". Ainsi noue-t-il impérialement, avec l'étape infants (d'avant la parole) du premier âge, la situation d'absorption spectaculaire : il contemplait, la réaction émotionnelle : tout pâle, et cette réactivation des images de la frustration primordiale : et d'un regard empoisonné, qui sont les coordonnées psychiques et somatiques de l'agressivité originelle." LACAN  écrit, plus loin, dans la foulée des conceptions de Mélanie KLEIN, que "la notion d'une agressivité comme tension corrélative de la structure narcissique dans le devenir du sujet permet de comprendre dans une fonction très simplement formulée toutes sortes d'accidents et d'atypies de ce devenir". Le développement autour du complexe d'Oedipe qui suit montre le déploiement de cette agressivité, d'une libido indifférenciée à une libido génitale. 

   Cette notion de l'agressivité comme d'une des coordonnées intentionnelles du moi humain fait concevoir son rôle dans la névrose moderne et le malaise de la civilisation.

Ne voulant ouvrir qu'une perspective sur les verdicts que dans l'ordre social lui permet son expérience, Jacques LACAN écrit que "la prédominance de l'agressivité dans notre civilisation serait déjà suffisamment démontrée par le fait qu'elle est habituellement confondre dans la morale moyenne avec la vertu de la force. Très justement comprise comme significative d'un développement du moi, elle est tenue pour d'un usage social indispensable et si communément reçue dans les moeurs qu'il faut, pour en mesurer la particularité culturelle, se pénétrer du sens et des vertus efficaces d'une pratique comme celle du jang dans la morale publique et privée des Chinois." Jusqu'aux succès dans la littérature scientifique d'un DARWIN, qui projette en quelque sorte  les prédations de l'époque victorienne à la dynamique des espèces...

Revenant de ces considérations qui engagent le devenir de l'espèce humaine, le psychanalyste français incite sur quelques "vérités psychologiques" : "à savoir combien le prétendu "instinct de conservation" du moi fléchit volontiers dans le vertige de la domination de l'espace, et surtout combien la criante de la mort, du "Maitre absolu", supposé dans la conscience par toute une tradition philosophique depuis Hegel, est psychologiquement subordonnée à la crainte narcissique de la lésion du corps propre. Nous ne croyons pas vain d'avoir souligné le rapport que soutien avec la dimension de l'espace une tension subjective, qui dans le malaise de la civilisation vient recouper celle de l'angoisse, si humainement abordée par Freud et qui se développe dans la dimension temporelle. Celle-ci aussi nous l'éclairions volontiers des significations contemporaines de deux philosophies qui répondraient à celles que nous venons d'évoquer : celle de Bergson pour son insuffisance naturaliste et celle de Kierkegaard pour sa signification dialectique. 

A la croisée seulement de ces deux tensions, devrait être envisagée cette assomption par l'homme de son déchirement originel, par quoi l'on peut dire qu'à chaque instant il constitue son monde par son suicide, et dont Freud eut l'audace de formuler l'expérience psychologique si paradoxale qu'en soit l'expression en termes biologiques, soit comme "instinct de mort".

Chez l'homme "affranchi" de la société moderne, voici ce que le déchirement révèle jusqu'au fond de l'être sa formidable lézarde. C'est la névrose d'auto-punition, avec les symptômes hystérico-hypocondriaques de ses inhibitions fonctionnelles, avec les formes psychasthéniques de ses déréalisations de l'autrui et du monde, avec ses séquences sociales d'échec et de crime. C'est cette victime émouvante, évadée d'ailleurs irresponsable en rupture de ban qui voue l'homme moderne à la plus formidable galère sociale, que nous recueillons quand elle vient à nous, c'est à cet être de néant que notre tâche quotidienne est d'ouvrir à nouveau la voie de son sens dans une fraternité discrète à la mesure de laquelle nous sommes toujours inégaux."

 

Jacques LACAN, Ecrits I, Editions du Seuil, 1999. Jean-Pierre CLÉO, Lacan, dans Le Vocabulaire des Pjilosophes, Ellipses, 2002.

 

PSYCHUS

 

 

 

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Published by GIL - dans PSYCHANALYSE
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8 février 2017 3 08 /02 /février /2017 13:16

    Une des forces des grandes campagnes de désobéissance civile non-violente demeure dans la mobilisation des masses ou de groupements importants. Ce qui ne peut se faire que dans des campagnes publiques d'information sur à la fois l'injustice combattue et l'objectif de cette mobilisation. Mais tout mouvement de résistance quel qu'il soit, et d'ailleurs qu'il soit non-violent ou non, provoque inévitablement une répression, douce ou brutale, du pouvoir contesté.

   Jean-Marie MULLER estime que "dans une société démocratique, (le mouvement de résistance) peut s'exprimer ouvertement et organiser des manifestations publiques en toute légalité. la répression ne frappe alors que ceux qui défient directement les pouvoirs publics par une action de désobéissance civile. Les poursuites, les procès et les condamnations qu'ils encourent viennent donner un surcroît de publicité à la cause qu'ils défendent en interpellant l'opinion publique davantage que l'action elle-même. Dans de telles circonstances, la clandestinité peut présenter un intérêt tactique temporaire mais ne constitue pas une nécessité stratégique.

En revanche, dans une société où le pouvoir fait fi des exigences de la démocratie et où l'expression même d'opinions dissidentes est un délit justiciable d'une lourde condamnation, un mouvement d'opposition ne peut se développer qu'en organisant une part de ses activités dans la clandestinité.

Il est vrai que Gandhi a établi une incompatibilité de nature entre la non-violence et la clandestinité. "Aucune organisation secrète, a-t-il prétendu, aussi grande soit-elle, ne peut faire aucun bien. La clandestinité vise à construire un mur de protection autour de soi. La non-violence dédaigne une telle protection. Elle fonctionne au grand jour et en face des obstacles, si importants soient-ils."

Cette appréciation, comme il arrive parfois chez Gandhi, transpose abusivement un principe moral en principe d'action politique. Face à un pouvoir très répressif, les membres d'un mouvement de dissidence ou de résistance doivent se protéger au maximum contre la répression en la déjouant par la clandestinité. La non-violence, dès lors qu'elle prétend être le fondement d'une stratégie de lutte, ne doit pas dédaigner cette protection.

Certes, il n'est pas souhaitable qu'un mouvement de résistance devienne une organisation totalement clandestine. Il lui appartient d'apprécier, en fonction des circonstances, elle est la meilleur articulation entre actions politiques et activités clandestines. En règle générale, la proportion entre la partie visible de l'iceberg et sa partie cachée est fonction du degré de démocratie dans la société."

     De son côté, Gene SHARP estime que "le secret, le mensonge et la conspiration posent de vrais problèmes à un mouvement qui utilise la lutte non-violente. Sous une dictature politique, la clandestinité sera parfois nécessaire. Elle peut poser un risque sérieux dans d'autre cas.

On soutient souvent, poursuit-il, que les luttes non-violentes doivent choisir la clandestinité pour surprendre l'adversaire avant qu'il ait pu se préparer à contrer les actions de résistance. Cet argument est sujet à caution. D'une part, les organisations de résistance ont de tout temps été infiltrées avec succès par des espions et informateurs. D'autre part, la technologie actuelle des communications rend très difficile le maintient du secret. De plus, un adversaire qui sait à l'avance qu'une manifestation se prépare, par exemple, aura plus de temps pour étudier la manière de'y répondre. Cela réduira le risque de brutalités et de meurtres commis par la police et l'armée si elles n'ont pas reçu d'instructions précises sur leur ligne d'action. Enfin, et c'est le plus important, ce n'est pas la surprise mais l'utilisation par un mouvement de la lutte non-violente qui contribue aux difficultés qu'aura l'adversaire à gérer ce type de résistance, par rapport à une résistance violente.

L'efficacité de la lutte non-violente dépend de la nature même de cette technique, du choix des stratégies de résistance, de l'habileté des résistants, de leur courage et de leur discipline.

Un autre risque que comporte la clandestinité est la raison de son utilisation. On entre souvent en clandestinité par peur - ce qui contribue à la peur, que l'on doit justement oublier ou maitriser pour que la lutte non-violente puisse opérer efficacement."

Gene SHARP envisage ce problème ensuite dans le contexte d'un système politique qui respecte la plupart des libertés civiles. "Si ce n'est pas le cas, il faudra déterminer avec précision quelles connaissances et activités doivent rester secrètes ou peut être révélées."

"La lutte nonviolente s'appuie sur la bravoure et sur la discipline. La franchise - dire la vérité à l'adversaire et au public au sujet de ses intentions et de ses plans - peut être corollaire des impératifs de l'audace et de la discipline nonviolente.

La franchise permet de se libérer de la crainte d'être arrêté, de voir les secrets divulgués et la résistance se désintégrer, ou d'être soit-même emprisonné. Un mouvement de masse doit être visible. Un mouvement de résistance qui reste clandestin ne peut impliquer un grand nombre de participants, car le secret exige que les plans ne soient connus que de quelques personnes de confiance. De plus, la discipline non-violente sera plus réelle au grand jour qu'en secret. La clandestinité restreint la taille du mouvement, lequel risque de recourir à la violence pour réduire au silence ceux qu'il suspecte de révéler des secrets à l'adversaire.

La clandestinité contribue aussi à la paranoïa au sein du mouvement, une paranoïa qui aura tendance à s'accentuer avec le temps. Elle a souvent des conséquences désastreuses lorsque des différends éclatent sous prétexte que quelqu'un aurait dévoilé des secrets. Une faction paranoïaque ne peut opérer efficacement comme mouvement de résistance.

Dans une lutte pour gagner la liberté, il est nécessaire de se comporter en hommes libres." Gene SHARP donne l'exemple du futur premier ministre de l'Inde, Jawaharlal NEHRU, qui prônait auparavant la rébellion violente, et qui décrit la libération psychologique ressentie lorsqu'on agit ouvertement et sans secrets, d'après son expérience des luttes indiennes pour l'indépendance. 

Notre auteur insiste que les effets de la transparence sur l'adversaire. "Agir au grand jour aidera (mais pas à coup sûr) l'adversaire à comprendre les motivations, les objectifs, les intentions et les plans du groupe de lutte non-violente. On pourra multiplier les contacts directs avec l'adversaire afin d'éviter ou de dissiper les malentendus qui affecteraient gravement le déroulement du conflit. Dans certaines situations, en informant à l'avance les officiels du camp adverse d'une manifestations, par exemple, non seulement on peut diminuer les risques de brutalités policières ou militaires, mais ce geste pourra en plus être interprété comme fait-play et chevaleresque. Révéler des informations normalement tenues secrètes peut être interprété de deux façons par d'adversaire : il peut penser qu'on lui cache quelque chose de plus important ou son respect peut augmenter devant la sincérité du groupe. L'adversaire peut estimer qu'en révélant leurs plans, les résistants montrent leur faiblesse et leur incompétence ou au contraire que c'est le signe d'un mouvement exceptionnellement puissant, capable de triompher sans entrer en clandestinité."

   La problématique de la clandestinité change  du tout au tout selon que l'on agit dans le cadre d'un Etat aux institutions démocratiques ou dans le cadre d'une occupation étrangère. Durant la Seconde Guerre mondiale, on trouve plusieurs cas dans les pays occupés par l'armée allemande. Tout dépend fortement des attentes (ce qu'il attend de l'occupation) de l'adversaire et les actions de non-coopération peuvent être multiples et se partager entre moyens d'actions non-violents et armés. Dans le contexte où des activités militaires se déroulent dans le pays, l'action non-violente ne peut pas consister en de grandes ou petites manifestations annoncées à l'avance...    

     Dans la dynamique de la lutte non-violente, Gene SHARP situe ce débat à un moment précis : entre l'organisation d'un mouvement et des négociations. Lorsque ces négociations échouent, et que la répression parfois féroce s'abat sur les résistants, les formes de solidarité et de discipline varient fortement suivant le degré de brutalité du pouvoir. L'inefficacité de la répression dépend alors beaucoup plus d'actions de paralysie de l'ennemi, que ce soit par exemple sur le plan de la production et de l'infrastructure du pays. Tout dépend aussi du degré de participation à l'occupation de l'administration du pays occupé....

 

Gene SHARP, La lutte nonviolente, écosociété, 2015. Jean-Marie MULLER, Lexique de la non-violence, ANV/IRNC, n°68, 2ème trimestre 1988.

 

PAXUS

 

 

 

 

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6 février 2017 1 06 /02 /février /2017 14:56

      Les problématiques de refus de l'impôt s'inscrivent historiquement dans les activités de désobéissance civile à l'Etat (David Henri THOREAU...) et sont fortement liées à la contestation des activités militaires, notamment par la conscription. Elles n'ont rien à voir formellement avec l'évitement de l'impôt, assimilé plus ou moins à la fraude fiscale, pratiqué massivement par de grandes entreprises de par le monde. Le refus de l'impôt est d'abord un acte individuel ou collectif s'inscrivant dans une démarche de contestation sociale ou sociétale. Ceux qui y ont recours le font non pas pour gagner de l'argent - assimilables à des délinquants purs et simples - mais, très souvent temporairement, pour appuyer leur refus de contribuer à une injustice.

  Comme l'écrit Jean-Marie MULLER, "dans une démocratie, le refus de l'impôt ne peut se justifier qu'exceptionnellement. On ne peut en effet s'opposer au principe même de l'impôt : lorsqu'il est ordonné au bien commun, le paiement de l'impôt est l'exercice pratique de la solidarité qui doit lier les membres d'une même communauté politique. Mais c'est une exigence de la démocratie que chaque citoyen soit responsable de l'utilisation faite par le gouvernement de l'argent qui provient de son travail quotidien. Chaque citoyen a donc non seulement le droit mais le devoir d'exercer un contrôle sur les dépenses publiques de manière plus effective qu'en votant tous les cinq ou sept ans pour l'un des candidats qui se proposent de diriger le pays. Il est donc légitime de refuser de payer la part de l'impôt qui alimente une grave injustice dont on refuse d'être complice et que l'on entend dénoncer et combattre publiquement.

Le refus de payer, poursuit-il, tout ou partie de l'impôt peut se concevoir dans deux perspectives différentes. Il peut s'agir, tout d'abord, de faire cesser une injustice dont on est soi-même la victime. Lorsque, par exemple, des impôts frappent de manière particulièrement injuste telle catégorie sociale ou telle activité professionnelle, il devient légitime pour ceux qui sont victimes de cet abus de refuser de payer ces impôts afin d'obliger le gouvernement à rendre justice.

En second lieu, il peut s'agir de s'opposer à une décision injuste du gouvernement en n'acceptant pas que le financement de cette injustice soit assuré par ses propres deniers et en mettant en oeuvre tout ce qui est possible pour contraindre les pouvoirs publics à revenir sur cette décision. Lorsque les moyens de contrôle prévus par l'exercice légal de la démocratie s'avèrent insuffisants et inopérants, ce moyen illégal permet aux citoyens d'exercer un contrôle effectif sur l'action du gouvernement. Dans ce cas, il convient de de ne pas garder pour soi l'argent "économisé" sur les impôts mais de le verser à des organismes ou des associations qui participent directement à la lutte contre l'injustice mise en cause.

Certes, le gouvernement est généralement bien pourvu en moyens de répression lui permettant, par des saisies opérées sur les salaires et les biens, de récupérer les sommes refusées, sans compter les amendes, voire les peines de prison, qui peuvent venir frapper les contribuables récalcitrants. Mais l'impact recherché n'étant pas d'abord financier mais politique, cette répression doit venir l'accroître. Là encore, c'est le nombre des acteurs qui confère à l'action tout son efficacité".

  Action très voisine de ce refus de l'impôts, l'autoréduction des factures envoyées par telle administration que l'on estime mener une politique injuste ou abusive, a elle aussi une histoire, dans le cadre souvent de luttes collectives urbaines contre des compagnies d'électricité ou d'eau, de gaz ou de téléphone... d'habitants de quartier s'estimant lésés.

Jean-Marie MULLER écrit que l'"ont également organiser une autoréduction collective des loyers, soit pour lutter contre leur augmentation excessive, soit pour exiger des propriétaires qu'ils consentent à faire tel ou tel investissement qui permette l'amélioration des conditions de logement des locataires." Cette autoréduction revient à une grève partielle des loyers.

"L'autoréduction peut être organisée pour obtenir l'annulation ou, du moins, la réduction de l'augmentation du prix des transports en commun. Mais ici, il n'est pas possible de réduire soit-même le prix du son billet. IL faut donc que les comités de lutte des usagers ou les syndicats impriment de vrais-faux titres de transport, assurent leur distribution et leur vente sur les lieux de travail et restituent l'argent ainsi récolté à l'entreprise incriminée."

"Pour réussir, écrit encore notre auteur, une campagne d'autoréduction exige d'être mise en oeuvre avec rigueur ; elle peut rarement aboutir si elle n'est pas directement prise en charge par une organisation de masse".

   Il s'agit ici - refus de l'impôt ou autoréductions - de mettre en oeuvre des actions destinées à suspendre les relations économiques, dans lesquelles entrent d'une part les boycotts économiques (dont ils font partie) et les grèves de travailleurs (Gene SHARP). Dans cette catégorie des boycotts économiques figurent plusieurs actions par les détenteurs de richesses:

- Retrait des dépôts bancaires.

- Refus de payer les honoraires, des droits et devis.

- Refus de payer des dettes ou intérêts.

- Cessation des financements ou crédits.

- Grève des impôts (refus de payer volontairement ses impôts au gouvernement).

- Refus d'accepter l'argent du gouvernement (exiger des modes de paiement alternatif).

Il s'agit alors d'actions non-violentes rentrant dans une stratégie, faite de popularisation de ces actions et de participation à celles-ci du plus grand nombre possible des détenteurs de richesses.

  Alors que généralement et historiquement, les grèves de l'impôt et les diverses autoréductions sont le fait (ponctuel et ciblé) de citoyens en vue de combattre une/des lois injustes (de lois ponctuelles ou plus générales concernant par exemple des différences institutionnalisées entre personnes de couleurs différentes), on est en droit de se demander, dans un climat général favorisant de multiples manières la fraude fiscale massive d'acteurs parmi les plus riches et les plus influents, si ces actions ne sont pas en quelque sorte aujourd'hui encore plus légitimes. Comment imposer aux citoyens des obligations fiscales alors que nombre de lois ou règlements facilitent les refus d'impôts d'entreprises officiant au-delà des frontières des Etats? Si les fraudes fiscales sont légitimées au nom de l'emploi ou de la croissance économique dans certaines thèses néo-libérales qui régissent encore de nombreuses parties du monde, comment combattre avec justice ceux qui refusent l'impôt?

Plus, on peut se demander si la grève de l'impôt, demain, au cas où cette situation perdure au point de devenir caricaturale, ne sera pas un moyen généralisé d'action, non contre des législations ou dispositions réglementaires précises, mais contre le système socio-économique de manière globale... De plus, devant les menaces de rétorsion étatique, des citoyens et des groupes sont incités à garder secrets ou discrets leurs refus, ce qui d'ailleurs s'oppose à une règle générale en matière de désobéissance civile, d'être popularisée ouvertement et massivement. Il s'ensuit que, loin des projecteurs et des médias et de services des impôts globalement impuissants (par faiblesse de moyens humains et matériels que ne peut compenser une informatisation à outrance), s'ensuit une déperdition globale de ressources pour les Etats, sous l'action conjuguée d'une fraude fiscale à l'échelle mondiale et d'une révolte généralisée mais rampante, sans efficacité malheureusement sur le plan politique. 

Gene SHARP, La lutte nonviolente, écosociété, 2015. Jean-Marie MULLER, Lexique de la non-violence, ANV/IRNC, n°68, 2ème trimestre 1988.

 

PAXUS

 

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2 février 2017 4 02 /02 /février /2017 13:35

       Il existe toute une tradition de désobéissance civile dans le monde et dans l'histoire. Assimilée souvent à de la délinquance par les puissances officielles qui régissent la "justice", qu'elles qu'en soient le domaine, la désobéissance civile a pourtant ceci de très différent d'avec des délits et crimes divers : elle est orientée vers l'obtention collective de droits de diverses sortes et elle est organisée généralement collectivement et sur un plus ou grand long terme ; de plus, elle est dotée d'un corpus théorique qui suppose le minimum de conscience politique ou sociale, ce que n'ont pas les délinquants ordinaires, tout occupés à satisfaire leur situation personnelle sans égard pour la collectivité.

   Comme l'écrit Jean-Marie MULLER, il est là "pour combattre une injustice du désordre établi." Stratégie de l'action non-violente, elle consiste à mettre en oeuvre d'abord tous les moyens prévus ou permis par la loi. "Mais lorsque ceux-ci s'avèrent inopérants, alors il peut devenir nécessaire de passer outre aux obligations et/ou interdits de la loi", d'autant plus que ceux qui l'ont établie relèvent d'intérêts minoritaires dans la société, même si ces intérêts ont tendance à se travestir en intérêt général.

"Certes, poursuit-il, il serait vain, au nom d'un idéal de non-violence absolue, de concevoir une société où la justice et l'ordre pourraient être assurés par le libre concours de chacun sans qu'il soit besoin de recourir aux obligations imposées par la loi. Celle-ci remplit une fonction sociale qu'on ne saurait nier. La fonction de la loi est d'obliger les citoyens à un comportement raisonnable, en sorte que l'arbitraire ni la violence ne puissent se donner libre cours. Il ne serait donc pas juste de considérer les contraintes exercées par la loi seulement comme des entraves à la liberté, elles sont aussi des garanties pour elle.

Pour autant que le loi remplit sa fonction au service de la justice, elle mérite notre obéissance. Mais lorsqu'elle couvre, cautionne ou engendre elle-même des injustices, elle mérite notre désobéissance. car l'obéissance à la loi ne dégage pas le citoyen de sa responsabilité : celui qui se soumet à une loi injuste porte une part de responsabilité de cette injustice. Ce qui fait l'injustice, ce n'est pas tant la loi injuste que l'obéissance à la loi injuste. Dès lors, pour lutter contre l'injustice, il peut être nécessaire de désobéir à la loi.

Selon la doctrine officielle des Etats qui se disent démocratiques, chaque citoyen, par le fait qu'il a la possibilité de voter en toute liberté, devrait ensuite se soumettre en tout à la décision du suffrage universel. Pourtant "la loi de la majorité n'a rien à dire là où la conscience doit se prononce" (Gandhi). Ce serait démissionner de nos propres responsabilités que de nous en remettre passivement à la loi de la majorité. Celui qui refuse d'obéir ne se désolidarise pas de la collectivité politique à laquelle il appartient : il ne refuse pas d'être solidaire, il refuse d'être complice.

Ce n'est pas la loi qui doit dicter ce qui est juste mais ce qui est juste doit dicter la loi. Aussi bien, lorsque nous estimons qu'il y a conflit entre la loi et la justice, devons-nous choisir la justice et désobéir à la loi. Car ce qui doit dicter le comportement du citoyen ce n'est pas ce qui est légal mais ce qui est légitime.

L'histoire nous apprend que la démocratie est beaucoup plus souvent menacée par l'obéissance aveugle des citoyens que pas leur désobéissance. Si l'obéissance des citoyens fait la force des régimes totalitaires, leur désobéissance peut devenir le fondement de la résistance à ces mêmes régimes. La démocratie exige des citoyens responsables et non pas des citoyens disciplinés. La désobéissance civile apparait comme l'une des garanties de la démocratie, même si celle-ci, forcément, ne peut pas l'inclure dans sa propre loi. Mais pour que sa légitimité démocratique puisse apparaitre clairement aux yeux de l'opinion publique, il est essentiel que la désobéissance reste civile, c'est-à-dire qu'elle respecte les règles de la "civilité" et soit donc non-violente."  

Il faut ici souligner que cette opinion n'est pas forcément partagée par tous les activistes et tous les théoriciens de la désobéissance civile. Non pas qu'ils veuillent entrer forcément dans un cycle de violences et de contre-violences, mais, compte tenu de nombreux facteurs, ils ne désirent pas théoriser ainsi leurs actions. Aussi les divers mouvements de désobéissance civile de par le monde - même si parfois il y a réellement une volonté de stratégie non-violente stricto-sensu - s'en tiennent à une pratique collective, sans se limiter par une quelconque théorisation. Mais on remarque, a contrario, que souvent les organisateurs de ces mouvements, surtout lorsqu'ils peuvent amener à des ripostes très dures, ont à coeur - notamment par ce qu'ils appellent leurs services d'ordre - de prévenir tous "débordements" qui pourraient nuire aux objectifs poursuivis.

"Il ne suffit pas que l'action de désobéissance civile, poursuit notre auteur, soit justifiée, elle doit être efficace. Elle ne doit pas seulement permettre au citoyen d'agir selon sa conscience, elle doit aussi permettre d'agir efficacement contre l'injustice. C'est pourquoi elle ne doit pas rester une protestation individuelle ) une simple "objection de conscience" - mais elle doit devenir une action collective et organisée visant à exercer sur les pouvoirs publics une pression qui les oblige à rétablir le droit. Pour cela, il faudra souvent obtenir, non seulement la suppression de la loi injuste, mais la promulgation d'une nouvelle loi qui impose la justice.

Par sa propre logique, la loi prévoit des sanctions contre le citoyen qui se dérobe à ses prescriptions. Toute action de désobéissance civile risque donc de se heurter à la répression de l'Etat, qui doit veiller à ce que "force reste à la loi". Mais, dans la mesure où la loi transgressée est véritablement injuste, les sanctions qui sont infligées aux citoyens désobéissants sont également injustes. Celui qui désobéit à une loi qu'il juge injuste est donc fondé à "désobéir" également aux sanctions que l'Etat lui impose. Mais on ne saurait définir ici une règle absolue. Il s'agit plutôt de rechercher quelle est la conduite la plus opportune en fonction de la situation concrète dans laquelle on se trouve. Les critères qui doivent être retenus ne sont pas d'ordre moral, mais politique et stratégique. Il s'agit de discerner quelle est l'attitude qui donnera à l'action sa plus grande efficacité. Il se peut qu'il soit préférable de ne pas échapper aux sanctions prévues par la loi : l'injustice de la condamnation frappant les citoyens récalcitrants peut être de nature à révéler aux yeux de l'opinion publique l'injustice de la loi transgressée et à discréditer les pouvoirs publics. Dans d'autres circonstances, il peut être préférable d'échapper aux sanctions afin d'amplifier le défi lancé aux autorités et de mieux mettre en évidence le caractère illégitime de la peine prononcée. On peut alors envisager d'entrer dans la clandestinité pour un temps plus ou moins long. Il est possible de choisir soit-même la date de son arrestation en lui donnant l'impact médiatique le plus fort possible. L'essentiel est de chercher à toujours garder l'initiative.

Ce qui donne à une action de désobéissance civile toute sa force, c'est le nombre de ceux qui s'y engagent. La multiplication des arrestations et des procès peut être le meilleur moyen d'embarrasser les pouvoirs publics et de les obliger, en fin de compte, à satisfaire les revendications du mouvement de résistance."

  Le même auteur, dans un ouvrage portant sur la désobéissance civile, constate que les développement sur la notion de désobéissance civile dans la philosophie contemporaine (on pourrait écrire sur la philosophie en général) sont rares, ce qui n'est pas en soi très étonnant. "A ce titre, la philosophie se montre la plus entreprenante, explique t-il, faisant référence à toute la lignée de philosophes depuis David Henri THOREAU jusqu'à John RAWLS.

Ce dernier élabore sa théorie à une époque où la société américaine est fortement ébranlée par la guerre du VietNam et la lutte pour les droits civiques. Tandis que nombre de théoriciens du droit pensent que la désobéissance civile, contrairement d'ailleurs aux pratiques constatées aux Etats-Unis depuis la guerre d'indépendance au XVIIIe siècle, n'a de pertinence que dans les sociétés totalitaires, RAWLS insiste sur le bien-fondé de la transgression des lois injustes dans les Etats dits démocratiques. En effet, dans une société à forte conflictualité, les mouvements de désobéissance civile, notamment sur des sujets de société (on pense à l'avortement par exemple) sont relativement nombreux. Témoin de la prégnance de ce thème dans les débats sur les doctrines juridiques et politiques qui ont lieu aux Etats-Unis dans les années 1970, l'Américain Ronald DWORKIN (Taking Rights Seriously, 1977) philosophe et théoricien du droit et acteur centrale de l'espace public américain, mène à la même époque une réflexion sur la pertinence de la désobéissance civile en démocratie. De nos jours, lorsque les institutions politiques se prêtent à des activités contraires aux grandes traditions américaines (sur l'immigration par exemple), divers mouvements de désobéissance civile, rampante ou généralisée, parcellaire ou générale, peuvent surgir dans de nombreux secteurs de la société.

En Europe, c'est surtout Jurgen HABERMAS (Le droit et la force, 1983) qui réfléchit à la question. Il analyse dans cet ouvrage l'opposition organisée en République fédérale contre l'implantation de missiles nucléaires américains. Il observe que "la pratique massive de la désobéissance civile dans l'Etat de droit constitue une coupure" dans la culture politique de la RFA. Il se réfère d'ailleurs aux réflexions de John RAWLS (notamment dans Théorie de la justice). Pour eux, écrit Jean-Marie MULLER, "l'acte de transgression non-violente des règles qu'est la désobéissance civile doit être compris comme l'expression d'une protestation contre des décisions qui, malgré leur genèse légale, sont illégitimes compte tenu des principes supérieurs de la morale." 

En France, comme le rappelle notre auteur, la tradition républicaine repose sur le lieu commun selon lequel l'obéissance à la loi est le strict devoir de tout citoyen en démocratie. Toute une lignée de philosophes, ayant parfois à l'esprit les dangers toujours présents dans les moments de tension de guerre civile, depuis MONTESQUIEU (L'esprit des lois), fait de l'obéissance à la loi le fondement de la République "une et indivisble". Dans cette perspective, la désobéissance civile apparait comme une atteinte portée à l'unité républicaine. Mais, à des périodes où les citoyens portent une défiance de plus en plus grande au système politique et économique, les actions, dispersées la plupart du temps, de désobéissance civile peuvent éclore et prospérer, souvent sous la forme de refus rampant de certaines lois, notamment fiscales et sociales. Il existe tout de même un arrière-fond à ces mouvements qui peuvent apparaitre périodiquement (on pense notamment aux révoltes poujadistes...) : dans la déclaration des droits, Maximilien ROBESPIERRE, et avec lui d'autres ténors de la Révolution française ont proclamé la légitimité dans certains cas de la désobéissance civile. Si les intellectuels français, d'une manière générale, se défient de la non-violence, nombre de catégories professionnelles, de franges de l'opinion, se sont exprimées parfois ouvertement de manière illégales. Même si les syndicats se défient eux aussi de toute action de désobéissance civile, préférant agir parfois par des méthodes de... grèves illégales... tout en regrettant d'avoir été acculés à le faire.  Dans la gauche alternative, comme d'ailleurs à l'extrême droite, on ne répugne pas à ce point d'agir illégalement, parfois en ne prenant pas garde aux conséquences qu'impliquent certaines formes violentes d'actions.

   La désobéissance civile fait partie des multiples méthodes de lutte non-violente, aux côtés des rassemblements de masse, des veilles, des tracts, des piquets de grève, des boycotts sociaux et économiques, des grèves du travail, du refus de la légitimité, du boycott d'élections truquées, des grèves de fonctionnaires, des mutineries, des sit-in, des grèves de la faim, des sit-down, de la mise en place d'institutions alternatives, de l'occupation de bureaux et de la création de gouvernements parallèles. Elle fait partie également d'une graduation dans les alternatives citoyennes à l'obéissance. Celles-ci peuvent être classées suivant cette manière :

- Consentement lent et à contrecoeur ;

- Non-exécution des ordres sans supervision directe ;

- Non-obéissance populaire (non publique, discrète) ;

- Désobéissance déguisée (prétendre obéir) ;

- Refus de se disperser lors d'une réunion ou d'un rassemblement ;

- Grève sur le tas ;

- Non-coopération avec la conscription et la déportation ;

- Disparition, évasion, fausses identités ;

- Désobéissance civile aux lois "illégitimes". (Gene SHARP)

Gene SHARP définit la désobéissance civile proprement dite comme la "violation pacifique délibérée de certaines lois ou ordonnances, décrets ou règlements, ordres de la police ou de l'armée, etc. Il s'agit en général de lois que l'on considère comme foncièrement immorales, iniques ou abusives. Il arrive aussi qu'on désobéisse à des lois relativement neutres pour marquer symboliquement une opposition aux méthodes générales du gouvernement."

       Marianne DEBOUZY, professeur honoraire de l'université Paris-8, spécialiste de l'histoire sociale des Etats-Unis, détaille des débats sur l'usage ou non de la violence dans les actions de désobéissance civile. "Le choix, écrit-elle, du recours à la violence ou à la non-violence a été au coeur des débats dans les mouvements qui ont pratiqué la désobéissance civile des deux côtés de l'Atlantique. La désobéissance civile non-violente a une longue tradition aux Etats-Unis. Elle a été portée par les Quakers, le mouvement pacifiste, les objecteurs de conscience et le mouvement pour les droits civiques. La non-violence est pour certains (Quakers) une croyance religieuse. C'est une stratégie qu'emploient ceux qui ont conscience qu'ils vivent dans une société où le rapport de forces n'est pas en leur faveur. Ils savent de quelles armes disposent les forces de l'ordre et avec quelle brutalité elles peuvent s'en servir contre ceux qui n'obéissent pas à la loi. Le mouvement pour les droits civiques en avait la conscience et l'expérience. C'est aussi une position morale, le refus de perdre sa dignité d'homme (ou de femme), et c'est l'expression d'une conviction profonde." Il faut souligner que l'ensemble du mouvement ouvrier aux Etats-Unis a fait l'expérience de cette violence dès ses origines et que les membres des mouvements de désobéissance civile avaient une parfaite connaissance de cette expérience.

"En France, cette tradition n'existe pas et le recours à la violence s'est souvent manifesté dans les luttes sociales et politiques. La désobéissance civile non-violente s'est-elle acclimatée dans notre pays? Dans les luttes sociales, la situation n'est pas toujours simple ou tranchée, aux Etat-Unis comme en France. On a vu en plusieurs occasions que la définition même de la violence était sujette à débat."

Elle évoque les débats qui ont eu lieu au sein du mouvement Occupy qui a pratique la désobéissance civile non-violente pour des raisons à la fois stratégiques et morales, malgré les répressions particulièrement brutales, particulièrement en mars 2012, quand le mouvement a repris. En outre, parmi les contestataires qui se réclament de la désobéissance civile, nombreux sont ceux qui pratiquent une extrême violence, dont les fondamentalistes, quelle que soit leur confession. Beaucoup d'Américains ne supportent pas que l'Etat intervienne dans la vie privée des citoyens/citoyennes, d'où leur opposition à la légalisation de l'avortement. 

Le mouvement anti-nucléaire français s'est divisé sur la question de la violence et une frange radicale l'a pratiquée. D'ailleurs,  ce mouvement anti-nucléaire est globalement plus violent en France qu'aux Etats-Unis, sans doute, avance Marianne DEBOUZY, "en raison du pouvoir des "nucléocrates" au sommet de l'Etat, qui ont refusé tout débat." 

Nombre de débats ont eu également au sein du mouvement OGM en France, où l'opposition à l'implantation de ce type de cultures rencontre toujours une vive opposition, alors qu'aux Etats-Unis, la question n'a pas suscité autant de levées de boucliers.

A chaque type de résistance, correspondra encore sans doute d'aussi vifs débats.

Gene SHARP, La lutte nonviolente, Pratiques pour le XXIème siècle, écosociété, 2015. Jean-Marie mULLER, L'impératif de désobéissance, Fondements philosophiques et stratégiques de la désobéissance civile, Editions Le passager clandestin, 2011. Jean-Marie MULLER, Lexique de la non-violence, Alternatives non violentes/IRNC, 2ème trimestre 1988. Marianne DEBOUZY, La désobéissance civile aux Etats-Unis et en France, 1970-2014, Presses Universitaires de Rennes, 2016.

 

Complété le 20 février 2017

 

 

 

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1 février 2017 3 01 /02 /février /2017 10:01

    Jacques-Marie Émile LACAN, psychiatre et psychanalyste français, dont l'oeuvre penche nettement vers la philosophie, fréquente lors de sa longue carrière (dès ses études de médecine menées dans les années 1920) les milieux littéraires, notamment d'avant-garde surréaliste. De son texte sur le stade du miroir à ses Séminaires, ses interventions veulent refonder en quelque sorte le freudisme, notamment en reprenant les premières études du fondateur de la psychanalyse sur l'inconscient. Il le fait dans une approche structurale (mais pas à la manière de Claude LÉVY-STRAUSS, inventant son propre langage), très influencée (mais là encore en réinventant autre chose) par la linguistique de SAUSURRE. Il entend en même temps redéfinir les positions de l'analyste et de l'analysé pendant la cure psychanalytique, dans un contexte de luttes politico-professionnelles des milieux de la psychanalyse française. Notamment vers la fin de sa carrière, il est victime de ce que nous appellerions le complexe du gourou, sourcilleux sur sa propre position et gardien d'un nouvelle orthodoxie que peut avoir quelque peine à définir.

 

Jacques LACAN domine pendant trente ans la psychanalyse en France. Il la marque de son style ; il y laisse une trace ineffaçable. Aimé et haï, adoré et rejeté, il suit sa voie sans s'en écarter, ne laissant personne indifférent, s'imposant même à ceux qui ne voulaient pas de lui. Pour les psychanalystes, son oeuvre et sa pensée sont incontournables, quelles qu'en soient les contraintes, les difficultés, voire les limites. Il n'a pas seulement, comme les élèves de FREUD puis les analystes de la seconde génération tels que Mélanie KLEIN, Donald WINNICOTT et Wilfred BION, enrichi l psychanalyse d'un apport original et personnel. Il a été le seul à prendre et refondre dans son ensemble l'oeuvre du fondateur, et à lui rendre l'hommage de la cohérence des voies et des rigueurs auxquelles elle dut se plier pour produire et imposer l'existence de l'inconscient. Il fut le seul à se donner la double ambition de faire revivre une parole à ses yeux oubliée et trahie, et de tenter d'y égaler la sienne. (Patrick GUYOMARD)

  On peut discerner plusieurs étapes dans sa réflexion psychanalytique et philosophique sur l'inconscient. 

  Sa thèse de psychiatrie De la psychose paranoïaque dans ses rapport avec la personnalité réalisée en 1932, puis dans la foulée son article de 1933 dans le Minotaure "Motifs du crime paranoïaque" (article sur le crime des soeurs Papin), le rendent déjà célèbre, notamment dans les milieux surréalistes (René CREVEL, Salvador DALI). La première grande étape de sa réflexion est sa présentation lors du XIVème Congrès international de psychanalyse en 1936, du stade du miroir, communication reprise au XVIe Congrès en 1949. "Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je, telle qu'elle nous est révélée dans l'expérience psychanalytique (expérience qui nous oppose à toute philosophie issue directement du "Cogito"). Le Moi dans cette perspective n'est pas le sujet global ni le sujet de la connaissance, mais l'imago narcissique primaire. Le Moi témoigne de cette "furieuse passion, qui spécifie l'homme d'imprimer dans la réalité son image" et il "représente le centre de toutes les résistances à la cure des symptômes". Le Moi est donc, dans les premières formulations lancinantes, ce qui, loin de se former à partir de la réalité, s'oppose à elle. De ce premier texte naît l'opposition entre réalité psychique, réalité extérieure et réel. Il n'est pas question de retrouver la seconde topique freudienne (Ca, Moi et SurMoi), qui mène d'ailleurs tout droit, dans la cure à la mise en conformité du sujet avec la réalité extérieur, au conformisme personnel et social. Son article sur la "famille" paru dans l'Encyclopédie française, a une formulation dans une reprise de la théorie freudienne, toute personnelle.

Ce n'est qu'après-guerre, après un premier texte de 1945, Le temps logique et l'assertion de certitude anticipée, qu'il poursuit le déploiement de l'imaginaire inauguré en 1936. Ce texte souligne que le temps logique (qui s'oppose au "temps vécu" d'Eugène MINKOWSKI) manifeste la limite du temps de comprendre pour le sujet, et qu'il s'assure d'une certitude anticipée de lui-même par le moment de conclure, c'est-à-dire par un acte. Ce texte préfigure sans doute le maniement de la temporalité et de la durée des séances qui est, au début des années 1950, source de controverse au sein de la SEP, puis de l'API. Tout un débat avec la psychiatrie s'instaure, souvent à propos de l'analyse des troubles psychiques liés à la guerre. De multiples crises éclatent au sein des organisations de psychanalyse et Jean LACAN en est souvent un des acteurs essentiels.

Une deuxième étape de son oeuvre débute avec en 1953 avec la conférence à Rome sur la "Fonction de la parole dans l'expérience psychanalytique et relation du champ psychanalytique au langage". L'opposition langage-parole et l'écoute d'une parole anhistorique qui dépasse le sujet rejoint les conceptions de HEIDEGGER dont il vient de traduire Logos. De sa thèse en 1932 jusqu'en 1953, LACAN lit les textes de FREUD de façon non systématique, et il se détache de lui en dégageant le Moi du système perception-conscience pour le constituer comme imaginaire avec le stade du miroir. A l'automne 1953, son séminaire porte sur une réévaluation de l'oeuvre de FREUD dont de nombreux livres et articles ne sont alors accessibles qu'en anglais ou en allemand. Constatant que la pensée de FREUD est la plus perpétuellement ouverte à la révision (ne contredisant pas en cela ce qu'en disait le fondateur de la psychanalyse), il commence par les "Ecrits techniques" qui concernent la cure. Durant dix ans (jusqu'en 1963 où il est exclu définitivement de l'API), il s'y attache. 

Le changement de lieu (à l'Ecole Normale Supérieure) s'allie avec un changement de style et de contenu. Le public des séminaires étant plus nombreux et plus intellectuel, il abandonne son retour à FREUD pour développer davantage sa propre pensée. De 1963 à 1969, avec notamment le Sénimaire, Livre XI, "Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse" (Inconscient, répétition, transfert et pulsion). Il formalise ses propres concepts : le sujet barré, l'objet a et l'Autre, l'Autre du langage et aussi l'Autre scène, la scène du rêve et de l'Inconscient. Il fonde seul en 1964 l'Ecole freudienne de Paris (EFP) dont le nombre de membres explose (de 100 à 600).

En 1966, après son premier voyage aux Etats-Unis, parait Ecrits, livre volumineux de 924 pages dans laquelle il rassemble l'essentiel de ses articles, qui lui permet de conquérir le grand public.

En novembre 1969, Jacques LACAN ouvre son Séminaire sur "l'envers de la psychanalyse", marqué par la contestation universitaire de Mai 68, par la production de quatre discours : discours du maitre, discours de l'universitaire, discours de l'hystérique, discours de l'analyste. Ces quatre discours anticipent son concept du anathème de 1971 (série de conférences sur le "Savoir du psychanalyste" à l'hôpital Saint-Anne). Il y revient en 1972 dans le Séminaire "Encore", avec le graphe de la sexuation. Cette écriture de mode algébrique qu'il invente et fait fructifier, permet selon lui, la transmission de la psychanalyse et lève l'incompatibilité marquée dans les 4 discours entre le discours de l'universitaire et le discours de l'analyste. Cela permet de cautionner le développement de la psychanalyse à l'université. La dernière orientation soutien l'équivalence des trois coordonnées : Symbolique, Imaginaire et Réel, dans le Séminaire "RSI" Livre XXII, en 1973-1974, à partir du "noeud borroméen", figure topologique de trois anneaux où chacun tient les deux autres dans une circularité réciproque. 

Pris dans les conflits théoriques et politiques au sein de l'EFP, qu'il dissout d'ailleurs abruptement en 1980, son travail perd de sa consistance en même temps qu'il est de plus en plus isolé dans le monde académique. 

  Jacques LACAN, pour Patrick GUYOMARD, "fut un homme de parole, - la parole de l'analyste, qu'il souhaitait rompu à son exercice et dont elle est l'unique ressort, lui qui "se distingue en ce qu'il fait d'une fonction commune à tous les hommes un usage qui n'est pas à la portée de tout le monde, quand il porte la parole". Contre toutes les objectivations et réductions de la parole à un pur usage d'information, il n'a cessé d'en rappeler la valeur constituante pour le sujet et pour toute vérité définissable dans le champ de l'inconscient. Sa parole fut aussi celle de l'enseignant du "séminaire", où, semaine après semaine, il sut avec génie donner vie - parfois redonner vie - à la psychanalyse. Plusieurs générations d'analystes s'y formèrent, suivant le maitre au long de ses déplacements. Son audience dépassa largement le cercle de ses auditeurs. On doit à cet enseignement - tout autant qu'à la publication, somme toute tardive, des Ecrits - que, pour beaucoup, il soit impossible de penser sans la psychanalyse."

Est-ce l'effet d'un complexe de gourou ou l'effet de la substance même de la pensée, mais en tout cas son oeuvre est de lecture difficile. Il faut sans doute d'abord se pénétrer de son vocabulaire pour la comprendre et en comprendre la portée. Il n'est pas certain que cette oeuvre soit restituable aujourd'hui dans le sens exact que l'aurait voulu Jacques LACAN, mais y en avait-il un figé? Une des grandes difficultés est que son "parler" dans les Séminaires est difficile à retranscrire dans un écrit, lui-même avant cette réalité pour qualifier parfois ses Ecrits d'"illisibles"... Ce style de causerie le rapproche de celui utilisé par les philosophes, notamment dans l'Antiquité : comment retranscrire en langage théorique une causerie où entrent parfois des considérations agressives entre maitre et participants aux Séminaires...

  Jean-Pierre CLÉRO estime que la pensée de Jacques LACAN s'insère dans la réciprocité "qui fait que la philosophie est autant et peut-être davantage travaillée par la psychanalyse qu'elle ne la travaille." Son originalité "se marque mieux dans l'empreinte qu'il impose, sous le masque de la "lecture", à plusieurs notions déjà existantes, qu'elles soient essentiellement philosophiques ou que la philosophie les partage avec la psychiatrie." Contrairement à HUSSERL qui entendait assigner aux sciences de l'homme des limites à la définition des valeurs,qui resterait selon lui du domaine de la philosophie, LACAN, bien plus que FREUD, passe outre et c'est sans doute lorsqu'il le fait qu'il écrit les pages les plus intéressantes et les plus saisissantes pour le philosophe.

Chaque concept, chaque méthode, chaque mot introduit par FREUD est repensé et, notamment dans la conception de l'inconscient, par la psychanalyse comme la philosophie lacaniennes, l'oeuvre de pensée sur l'homme en général s'en trouve renouvelée, enrichie, et parfois bouleversée. En tout cas, avec LACAN on n'est plus dans une problématique de mise en conformité de l'inconscient, voulant frayer un chemin au principe de plaisir, au principe de réalité que la société veut imposé à ses membres. On est bien plus dans une conflictualité où la perception de la réalité et la réalité elle-même constitue eux-mêmes des enjeux. 

Jacques LACAN, De la psychose paranoiaque dans ses rapports avec la personnalité, Le Seuil, 1932, réédition 1975 ; Ecrits, Le Seuil, 1966, réédition 1999. Toujours aux Editions Le Seuil : Télévision, 1973 ; Le Séminaire, Livre I : Les Ecrits techniques de Freud, 1975 ; Livre II : Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, 1978 ; Livre III : Les psychoses, 1981 ; Livre IV : L'Ethique de la psychanalyse, 1986 ; Livre VIII : Le Transfert, 1991 ; Livre XI : Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, 1973 ; Livre XVII : L'Envers de la psychanalyse, 1991 ; Livre XX : Encore, 1975 ; Autres Ecrits, Le Seuil, 2001. Voir aussi les inédits sur le site www.aelf.fr. 

A noter que les Ecrits sont la partie la plus aboutie et condensée de la pensée de LACAN, tandis que les séminaires montrent la pensée en action, avec des avancées, des reculs et des hésitations. La pire manière sans doute pour étudier la pensée de Jacques LACAN est de commencer par les Séminaires : cela peut embrouiller l'esprit, mais en même temps, c'est la partie la plus fructueuse pour philosopher soi-même... Enfin, des versions différences peuvent apparaitre dans les différents sites Internet, car elles sont souvent tirées d'enregistrements ou de notes de cours...

Patrick GUYOMARD, Jacques Lacan, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Jean-Pierre CLÉRO, Lacan, dans Vocabulaire des Philosophes, tome IV, philosophie contemporaine, Ellipses, 2002. Jacques SÉDAT, Lacan, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Tome 1, Hachette littératures, collection Grand Pluriel, 2005.

 

 

 

 

 

 

 

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30 janvier 2017 1 30 /01 /janvier /2017 15:18

   Dans le moments où le doute s'installe sur la fiabilité des institutions politiques et leur capacité à corriger les injustices économiques et sociales, la tentation est forte du repli sur les proches ou sur soi-même dans l'ignorance des multiples possibilités d'action qui ne font pas appel à l'usage de la violence. Répugnant à utiliser des moyens violents (pour toutes sortes de raisons) et pourtant frustrés du système social dans lesquelles ils vivent, individus et populations s'enferment souvent dans la passivité et la résignation. Or, même dans les périodes où les injustices sont plus rampantes que criantes, maints peuples ont montré des capacités d'action qui ont fait amplement leurs preuves. Il est facile d'assimiler les actions non-violentes à de la passivité, quand on croit que les seules instruments efficaces sont obligatoirement violents. 

   Comme l'écrit Jean-Marie MULLER dans le lexique de la non-violence, l'action directe "consiste à intervenir directement dans la vie de la société, sans passer par l'intermédiaire des institutions sociales ou politiques. Ainsi misera-t-on, pour changer la société, davantage sur l'action de rue que sur le bulletin de vote. La théorie de l'action directe se fonde sur une critique du fonctionnement habituel de la démocratie "formelle" qui permet rarement au citoyen de faire vraiment entendre sa voix et d'avoir prise sur la réalité. Par le vote, le citoyen délègue son pouvoir, il ne l'essence pas. Les démocraties parlementaires sont davantage des démocraties de représentation que de participation."

L'auteur n'en dénigre pas pour autant la démocratie. "Le suffrage universel ne saurait être dénoncé en tant que tel : en démocratie, il est le mode d'expression normal de la majorité. Pourtant, il convient d'en reconnaitre les limites et les insuffisances. il n'y a pas de démocratie sans élections libres ; mais les élections ne suffisent pas à garantir la démocratie. Ce n'est pas parce qu'il est majoritaire qu'un choix est forcément juste. Ceux qui le contestent n'ont donc pas à s'y rallier pour la seule raison qu'ils se trouvent minoritaires. Certes, il leur appartient d'oeuvrer pour un changement de majorité mais, précisément pour cela, ils ne sauraient se cantonner dans l'attente inactive des prochaines élections. Il leur fait agir directement pour interpeller l'opinion publique en dénonçant les injustices du désordre établi et en exigeant que justice soit rendue à ceux qui en sont les victimes.

Les plaidoyers, continue-t-il, en faveur de l'action directe se sont souvent identifiés à une apologie de l'action violente. Divers groupes d'action directe ont recours à la violence armée non seulement pour combattre la "démocratie bourgeoise" mais pour l'abattre. Ce qu'ils ne pouvaient attendre des élections, ils voulaient l'accomplir par la révolution ; et celle-ci exigeait de recourir à la violence. Mais la violence isole la révolution. Son efficacité est surtout de renforcer les systèmes répressifs des pouvoirs établis. De fait, elle s'avère incapable de changer le désordre établi. Au-delà des impasses auxquelles on abouti si on agit seulement dans le cadre des institutions de la démocratie parlementaire et au-delà des contradictions dans lesquelles on s'enfermerait si on agissait par la violence, l'action directe non-violente, dès lors qu'elle est organisée collectivement, peut permettre de s'opposer efficacement aux abus des pouvoirs établis, de combattre les injustices sociales et de réaliser les changements nécessaires.

L'action directe non-violente peut être légale ou illégale, selon les dispositions de la loi en vigueur qui au demeurant sont changeantes par nature. Ainsi le simple fait de distribuer un tract sur la place publique peut se faire soit en conformité avec la loi, soit en violation de celle-ci. Mais l'exigence de la justice doit être plus forte que la contrainte de la loi."

   De son côté, Gene SHARP entend clarifier les interprétations erronées quant à l'action non-violente, expression qu'il préfère à "résistance non-violence", "résistance civile", "résistance passive" ou "action positive".

Il entend rectifier ces interprétations erronées en 11 points :

- L'action non-violente n'a rien à avoir avec la passivité, la soumission ou la lâcheté. Comme pour l'action violente, il faut d'emblée les refuser et les surmonter avant d'entamer la lutte non-violente.

- L'action non-violente est un moyen potentiellement très puissant de mener des conflits, mais c'est un phénomène extrêmement différent de la violence sous toutes ses formes.

- L'action non-violente ne doit pas être assimilée à la persuasion verbale ou à des influences purement psychologiques, bien que cette technique fasse parfois appel à des manoeuvres de pression psychologique pour forcer des changements d'attitude. Elle est une technique de lutte ayant recours au pouvoir psychologique, social, économique et politique dans la confrontation des forces en présence.

- L'action non-violente ne repose pas sur le postulat voulant que les gens soient naturellement "bons". On connait le potentiel des gens à être "bons" ou "mauvais", y compris les extrêmes de cruauté et d'inhumanité.

- Pour utiliser efficacement l'action non-violente, les gens n'ont pas besoin d'être des pacifistes ou des saints. L'action non-violente a été pratiquée avec succès principalement par des gens "ordinaires".

- Le succès de l'action non-violente ne dépend pas de normes et de principes partagés (même si c'est utile) ou d'un grand nombre d'intérêts communs ou de sentiments de proximité psychologique entre les deux camps. Si l'adversaire n'est pas ému par la résistance nonviolente à une répression violente, et qu'il n'est donc pas enclin à accepter les objectifs du groupe de lutte non-violente, les résistants peuvent appliquer des mesures coercitives non-violentes. Quel besoin du consentement de l'adversaire pour faire ressentir des problèmes légaux, des pertes économiques ou une paralysie politique.

- L'action non-violente est au moins autant un phénomène occidental qu'oriental. En fait, elle est sans doute plus occidentale, si l'on tient compte de l'utilisation généralisée des grèves et boycotts économiques par les mouvements de travailleurs, des luttes de non-coopération des nations européennes asservies et des luttes contre les dictatures.

- Dans l'action non-violente, on ne présume pas que l'adversaire hésitera à employer la violence contre des résistants non-violents. En fait, cette technique est capable de fonctionner contre la violence.

- Rien n'empêche l'action non-violente d'être utilisée aussi bien pour des causes "bonnes" que "mauvaises". Cependant, les conséquences sociales de son utilisation pour une "mauvaise" cause diffèrent beaucoup des conséquences si l'on recourt à la violence pour cette même "mauvaise" cause.

- L'action non-violente ne se limite pas aux conflits internes dans un système démocratique. Pour avoir une chance de réussir, il n'est pas nécessaire que la lutte affronte des adversaires relativement pacifiques et modérés. La lutte non-violente a été largement utilisée contre des gouvernements puissants, des occupants étrangers, des régimes despotiques, des gouvernements tyranniques, des empires, des dictateurs impitoyables et des systèmes totalitaires. Ces luttes non-violentes difficiles contre des adversaires violents ont parfois été couronnées de succès.

- L'un des mythes très répandus sur les conflits est que la violence opère rapidement, tandis que la lutte non-violente prend longtemps avant d'obtenir des résultats. Cela n'est pas vrai. Certaines guerres et autres luttes violentes ont duré des années, voire des décennies. A l'inverse, certaines luttes non-violentes ont obtenu des victoires très rapidement, parfois en quelques jours ou semaines. Le temps pour arriver à la victoire avec cette technique dépend de diverse facteurs - dont la force des résistants nonviolents et l'habileté de leurs actions.

   Gene SHARP s'élève également contre des objectifs touchant à la nature humaine. "Bien que ce type de conflit est répandu, beaucoup croient encore que la lutte non-violente est contraire à la "nature humaine". On croit souvent qu'il faudrait, pour l'appliquer à grande échelle, soit changer fondamentalement l'être humain, soit accepter un nouveau système religieux ou idéologique fort. Ces idées ne tiennent pas face à la réalité des conflits qui furent menés grâce à l'utilisation de cette technique.

En fait, continue-t-il, la pratique de ce type de lutte ne s'appuie pas sur la conviction qu'il faut "tendre l'autre joue" ou aimer ses ennemis. La pratique répandue de cette technique est plus souvent fondée sur l'indéniable capacité des humains à être obstinés, à agir comme ils l'entendent ou à refuser de faire ce qu'on leur impose, quelles que soient leurs convictions sur l'utilisation de la non-utilisation de la violence. L'obstination massive peut avoir des conséquences politiques puissantes. En tout cas, l'idée que la lutte non-violente est impossible excepté dans de rares conditions est contredite par les faits. Ce qui est arrivé par le passé peut également survenir dans l'avenir.

La pratique extrêmement répandue de la lutte non-violente est possible parce que le fonctionnement de cette technique est compatible avec la nature du pouvoir politique et les vulnérabilités de tous les systèmes hiérarchiques. Ces systèmes, et tous les gouvernements, dépendent des populations, groupes et institutions dociles qui leur fournissent les sources nécessaires à leur pouvoir. (...)."

 

Gene SHARP, La lutte nonviolente, Pratiques pour le XXIème siècle, Les éditions ecosociété, Montréal, 2015. Jean-Marie MULLER, Lexique de la non-violence, Alternatives non violentes/IRNC, n°68, 1988.

 

PAXUS   

 

 

 

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30 janvier 2017 1 30 /01 /janvier /2017 10:08

  L'écrivain russe Lev Nikolaïevitch TOLSTOÏ, célèbre surtout pour ses romans et nouvelles, est aussi tout au long de sa vie un rédacteur prolifique d'essais où il prend position sur les pouvoirs civils, militaires et religieux, avec la volonté d'apporter son éclairage général sur les grands enjeux de civilisation. Avec Guerre et Paix (1867-1869), Anna Karénine (1877), La mort d'Ivan Illitch (1886) et Résurrection (1899) il acquiert une notoriété nationale et internationale, mais il est aussi connu, de manière moins générale de nos jours, pour ses critiques des Eglises nationales et du militarisme.

Dans une correspondance brève avec le Mahatma GANDHI, il l'inspire pour la "non-résistance au mal par la violence" dans la mise en avant de sa doctrine de la non-violence. Dans le sens inverse, le jeune GANDHI est impressionné par la conjonction d'un mysticisme et d'un anarchisme...

 Divers courants philosophiques se réclament de l'héritage de TOLSTOÏ, pour sa critique des Eglises, du patriotisme et des injustices économiques, critique chrétienne restée en marge des grandes Eglises. 

  Léon TOLSTOÏ se situe dans tout un courant anarchiste et pré-révolutionnaire qui met en ébullition de la fin des "épopées napoléoniennes" jusqu'au début du XXème siècle l'ensemble de l'intelligentsia russe. Influencé par les écrits de PROUDHON et de KROPOTKINE, il se centre surtout sur des problématiques morales, avec des activités sociales et éducatives tout au long de sa vie.

   Nourri par un vitalisme instinctif, son génie créateur est dominé par le besoin d'une règle de conduite absolue. Il se tourne dans la seconde moitié de sa vie vers la prédication d'un christianisme renouvelé, ramené à l'observance de la loi d'amour, au nom de laquelle il condamne les structures économiques, sociales et politiques du monde moderne et les formes d'art qui en sont le fruit. Cette intransigeance rigoureuse de l'exigence morale appliquée à tous les domaines de la vie individuelle et collective fait de lui l'un des maitres spirituels du XXème siècle qui le suit. (Michel AUCOUTURIER)

     On peut diviser ses oeuvres littéraires suivant le temps, car ses intérêts évoluent fortement d'une époque à l'autre.

     Si ses débuts littéraires (1850-1855)  sont marqués par sa participation comme cosaque dans l'armée du Caucase (lui donnant l'occasion de vivre la réalité de la guerre), où ses oeuvres sont avant tout des instruments d'auto-analyse et d'autodétermination, ses véritables oeuvres de jeunesse (1856-1862) sont marquées - à l'époque de tentatives de réforme du pouvoir impérial, notamment sur la question du servage) - par une attitude critique envers l'Occident individualiste et une défense d'une spécificité russe, font place ensuite à la rédaction de ses grands romans (1863-1877). Vers 1877 jusqu'à sa mort en 1910, le tolstoïsme s'affirme notamment dans ses dernières oeuvres : constat de la misère urbaine, condamnation sans appel des principes sur lesquels est fondée la société moderne en Russie et dans le monde entier (propriété, Etat, progrès technique ne profitant qu'aux riches, mise en service de l'art et de la science au service de privilégiés...), dénonciation du mensonge social, critique virulente de la violence militaire...

      Au Caucase, dans la première période, TOLSTOÏ se consacre aux projets littéraires ébauchés peu avant son abandon en 1847 de la faculté de droit, notamment le roman Les Quatre Âges du développement, d'où sort ensuite une trilogie autobiographique, formée de récits : Enfance, Adolescence (1854), Jeunesse (1857). Encouragé par le succès de l'Enfance paru en septembre 1852 dans la revue Le Contemporain, il écrit, tout en poursuivant sa trilogie, une série de récits fondés sur des épisodes vécus de la guerre du Caucase et de celle de Crimée : Le Raid (1852), L'Abattage de la forêt (1855), Sébastopol en décembre (1855), Sébastopol en mai (1855), Sébastopol en août (1856), qui lui apportent la célébrité.

Son penchant pour l'introspection et pour l'examen de conscience s'exprime dans ses premières oeuvres par la lucidité avec laquelle il perce, jusque chez l'enfant, le masque des convenances pour atteindre aux nuances contradictoires du sentiment et au flux imprévisible de la vie psychologique ("la dialectique de l'âme", pour TCHERNYCHEVSKI, l'un de ses premiers critiques). Son don plastique lui permet de reconstituer fidèlement la sensation à travers laquelle est instinctivement perçu ce qui se cache sous le mensonge des mots et des attitudes : d'où ce découpage de l'action en scènes discontinues, organisées autour de la valeur affective globale d'un instant donné, qui donne leur sens véritable aux détails physiques précis servant à reconstituer. Fidèle à l'esthétique du réalisme, TOLSTOÏ s'applique à définir et à peindre des types : types de soldats, types d'officiers... Chez son héros autobiographique de la trilogie, il cherche moins à mettre en évidence les particularités d'un type social ou d'un caractère que les lois générales du développement de la personnalités et du fonctionnement du psychisme. D'autre part, les études de caractère que contiennent les "récits militaires" servent surtout, en saisissant les personnages au moment du danger, à définir un critère d"'évaluation de la personnalité : en faisant apparaitre sous le masque du courage les motivations de la vanité. TOLSTOÏ substitue en fait aux critères moraux habituels le critère, plus esthétique que moral, de l'authenticité, de la spontanéité, du naturel, en vertu duquel les soldats et les officiers subalternes issus de la petite noblesse provinciale se montrent supérieurs aux aristocrates venus de la capitale. (Michel AUCOUTURIER)

    Dans son oeuvre de jeunesse, l'écrivain russe prend ses distances vis-à-vis de l'intelligentsia progressiste. Que ce soit dans la nouvelle Deux hussards (1856), dans son récit autobiographique Lucerne (1857), il dénonce avec un mélange d'orgueil aristocratique et d'égalitarisme démocratique l'égoïsme individualiste ainsi que la mesquinerie bourgeoise de l'Occident. Dans l'opposition au sein du monde littéraire, et notamment au Contemporain dans lequel il travaille, s'opposent radicaux et révolutionnaires aux libéraux modérés. Prenant le parti de ces derniers, notamment dans la nouvelle Albert (1858), il se place dans la minorité. Mais, loin de rester indifférent aux problèmes posés par l'abolition du servage - lui-même fait des propositions dans ce sens dans des fonctions de juge de pais (1861-1862), il met au point une méthode et des principes d'éducation populaire (revue pédagogique Iasnaïa Poilana (1862-1863). Il soutient que c'est l'élite cultivée qui doit s'instruire auprès du peuple et non l'inverse, s'opposant ainsi aux tentatives d'imposer aux paysans une instruction étrangère à leur mode de vie et à leurs besoins matériels et spirituels. 

Les rapports entre paysans et gentilhomme occupent une place importante dans son oeuvre littéraire de ces années-là, où ils apparaissent sous un jour à la fois social et moral. Il fait en outre ressortir le fossé qui sépare l'univers du paysan et celui du propriétaire, et qui condamne à l'inefficacité les efforts les plus désintéressés du second (La Matinée d'un propriétaire, 1863). D'autre part, le mode de vie paysan représente, face à celui du gentilhomme, un principe d'authenticité (Trois morts, 1859). La dénonciation de l'artifice et des conventions qui régissent la vie des classes privilégiées est aussi le thème du récit Le Cheval (1862). 

TOLSTOÏ contenue cependant à chercher surtout dans la création littéraire un moyen de s'analyser en transposant une expérience vécue (Roman d'un propriétaire russe, 1852, Le Bonheur familial, 1859). Mais c'est surtout avec Les Cosaques, roman achevé en 1863 (l'écrivain prend l'habitude de reprendre plus tard des oeuvres commencées auparavant) après être resté dix ans sur le métier, qu'il a écrit le roman de sa jeunesse tout en dressant le bilan de son oeuvre et de sa pensée des dix dernières années. Le conflit entre nature et civilisation y est vécu comme un conflit entre la spontanéité vitale et la réflexion morale par le gentilhomme Olénine, que sa jeunesse et son appétit de vivre rendent particulièrement sensible à l'attrait du mode de vie des Cosaques du Tarek, accordé à la nature luxuriante du Caucase et à la majesté de ses cimes nuageuses, tel qu'il est justifié par le vieux chasseur Erachka, vécu par le jeune guerrier Loukachka et incarné par la financée de celui-ci, la jeune Cosaque Marianne, dont la beauté sculpturale, sereine et majestueuse, domine le récit. L'échec d'Oléine, rejeté par l'univers des Cosaques auquel il aspire à se fondre, traduit la difficulté que TOLTOÏ éprouve à assumer la morale vitaliste que parait impliquer le critère de l'authenticité. (Michel AUCOUTURIER).

    La période entre 1863 et 1877 est celle de ses grands romans, Guerre et Paix (1863-1869), Abécédaire (terminé en 1872, quatre livres de lecture, poésie), Anna Karénine (1873-1877).

   C'est surtout dans la dernière période que se révèle ce qu'on appelle le tolstoïsme, avec ses dernières oeuvres (1877-1910). Tentant de s'affranchir lui-même du mode de vie parasitaire des classe privilégiée, il s'adonne à une pratique religieuse pendant deux ans (1877-1879) qui le persuade que le message biblique a été altéré par la tradition juive et l'enseignement de l'Eglise, orthodoxe dans son pays. Il apprend l'hébreu et entreprend un travail critique (Critique de la théologie dogmatique, 1879-1881) et d'exégèse (Réunion et traduction des quatre Evangiles, 1881) qui aboutit à une version nouvelle du Nouveau Testament qui se veut plus fidèle aux enseignements originaux (Abrégé de l'Evangile, 1883). Rejetant le surnaturel, et par conséquent la divinité de Jésus, il ramène le message du nazaréen à un règle de vie fondée sur deux principes, l'amour de Dieu et celui du prochain, et se résumant aux 5 commandements du Sermon sur la Montagne : ne te mets pas en colère, ne commets pas l'adultère, ne prête pas serment, ne résiste pas au mal par le mal, ne sois l'ennemi de personne.

Après le spectacle de la misère urbaine découvert en 1882, il en tire dans Que devons-nous faire? (1883), une condamnation sans appel des principes sur lesquels est fondée la société moderne en Russie et dans le monde entier : la propriété, moyen d'exploitation de l'homme par l'homme et source d'inégalité ; l'Etat, instrument de contrainte perpétuant la domination des riches sur les pauvres ; l'Eglise asservie à l'Etat ; le progrès technique ne bénéficiant qu'aux privilégiés ; l'art et la science modernes placés à leur service. Cependant, il réprouve le recours à la violence révolutionnaire et se contente de prêcher et de pratiquer l'action philanthropique et la propagande de la vérité religieuse. Il prend part en 1891, 1893 et 1898 à la lutte contre la famine, défend la société persécutée des Doukhobors et aide financièrement (n'oublions pas qu'il fait partie de la petite noblesse rurale) à s'installer au Canada, crée avec son principal disciple, TCHERKOV, la maison d'éditions Posrednik (L'"intermédiaire"), qui se propose de fournir au peuple les lectures dont il a besoin.

La condamnation d'une civilisation fondée sur la recherche du superflu s'étend aussi à l'art moderne que TOLSTOÏ, dans un traité paru en 1898, Qu'est-ce que l'art?, accuse de solliciter les émotions artificielles des classes privilégiées et auquel il oppose un art populaire accessible à tous par sa clarté et sa simplicité propre à unir les hommes, et non à les diviser, en exprimant les aspirations profondes communes au plus grand nombre, soit leurs aspirations religieuses ; il en trouve le modèle dans "l'épopée de la Genèse, les paraboles des évangiles, les légendes, les contes, les chansons populaires". C'est dans cet esprit qu'est rédigé en 1872 et 1874, les courts récits des Quatre livres de lecture et que, après 1885, il écrit une série de récits et de drames populaires, où la langue se simplifie à l'extrême, et où l'analyse psychologique est sacrifiée à la démonstration d'un principe moral. La puissance des ténèbres (1886) fait exception : le pouvoir maléfique de l'argent est ici suggéré avec une vérité psychologique et une puissance dramatique qui font de ce "drame populaire", selon beaucoup, l'un des chefs-d'oeuvre de la scène russe.

Ces qualités se retrouvent dans une série de grands récits, qui, à partir de 1886, révèlent chez l'écrivain russe un sens plastique et une pénétration psychologique intacts, joints à une lucidité corrosive servie par un style qui gagne en vigueur et en sobriété.

La condamnation du mensonge social s'accompagne d'une mise à nu de la condition humaine dont l'accent pessimiste est tempéré par le thème constant de la conversion spirituelle. Ainsi dans La Mort d'Ivan Illich de 1886 comme dans Maitre et serviteur de 1895. Dans la Sonate à Kreutzer (1889), son impitoyable lucidité atteint, par-delà l'institution sociale du mariage, la condition humaine même, sous la forme de la sexualité qu'il n'hésite pas à condamner même au prix de la fin de l'espèce humaine. Suivent Le Diable (1889), une lutte de l'esprit contre la chair, Les notes posthumes du starets Théodore Kouzmitch (1905), contre la tentation de la gloire et Le Père Serge de 1895-1898... Les deux derniers récits illustrent surtout le thème de la rupture avec le monde, comme le drame Le cadavre vivant (1890) dont le héros est un noble déclassé parce qu'il a pris conscience du mensonge qui l'entoure et ne peut plus le supporter.

Tous ces thèmes se retrouvent dans le troisième grand roman de TOLTOÏ, Résurrection commencé en 1889 et achevé seulement dix ans plus tard. Mis sur la voie de la conversion spirituelle par le sentiment de culpabilité qu'il éprouve en reconnaissant dans la prostituée qu'il doit juger la jeune paysanne qu'il a jadis séduite et abandonnée, le prince Nekhliodouv découvre progressivement l'hypocrisie et la cruauté d'un système judiciaire, pénitentiaire, politico-administratif, ecclésiastique, dont la véritable fonction est de défendre les privilèges économiques et sociaux d'une classe de parasites. Dénonciation violente d'une société et d'une civilisation, Résurrection laisse cependant entrevoir çà et là la qualité poétique du réalisme de l'auteur. Celle-ci éclate dans sa dernière oeuvre, la nouvelle Hadji-Mourad (1896-1904), où il se sert de la figure d'un rebelle caucasien rallié aux Russes pour faire apparaitre la froide brutalité de la machine politique du tsarisme et de son chef Nicolas 1er. Mais les souvenirs de jeunesse qui ont fourni les matériaux de ce récit lui confèrent une remarquable fraicheur poétique qui s'incarne dans la personnalité du héros, en qui la noblesse et la délicatesse des sentiments se combine à la vigueur spontanée d'une nature primitive. (Michel AUCOUTURIER)

Son oeuvre gêne les pouvoirs politiques et religieux, et TOLSTOÏ ne doit qu'à sa notoriété et autorité morale dans le monde entier qu'il ne  soit qu'excommunié par l'Eglise en 1901. 

Par cette oeuvre, TOLSTOÏ est souvent rattaché à l'anarchisme chrétien (Jean MAITRON, Henri ARVON...), variante de l'anarchisme avec des justifications spirituelles. Il figure en tête d'une longue lignée, qui, avec des influences très différentes, diffuse un certain état d'esprit par rapport à la société et aux autorités religieuses, comme par rapport à des lectures officielles des Evangiles : Teilhard de CHARDIN, Emmanuel MOUNIER, Jacques ELLUL, Ivan ILLICH, Félix ORTT... Il faut remarquer toutefois que lui-même ne se dit pas opposé à toute forme de gouvernement et écrit souvent que "les doctrines socialistes, communistes et anarchistes ne sont rien d'autre que des expressions partielles de la conscience chrétienne." (voir Le salut est en vous par exemple)..

La presque totalité des oeuvres de Léon TOLSTOÏ est disponible sur Internet en combinant plusieurs sources (notamment ActaLittre), chacune ayant un programme précis de numérisation. Longtemps, on trouvait les éditions françaises de ses oeuvres aux Editions Rencontre de Lausanne dans les années 1960. Alors que les maisons d'éditions privilégiaient les grands romans, désormais on peut avoir accès à ses nombreux essais théoriques. La quasi-totalité de ses ouvrages sont tombés dans le domaine public.

Michel AUCOUTURIER, Léon TOLSTOÏ, D-dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

           

 

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