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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 08:27

       Le film documentaire fleuve de Claude LANZMANN (né en 1925), réalisé en 1974-1981 et sorti sur les écrans en 1985, marque une étape importante dans la représentation cinématographique du génocide des Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Le cinéaste, journaliste et écrivain français, engagé dans la Résistance, compagnon de Simone de BEAUVOIR entre 1952 et 1959, directeur à partir de 1986 de la revue Temps Modernes, réalise 350 heures de prise de vue, sur les lieux du génocide, d'entretiens avec des témoins de la Shoah, pour n'en retenu que 613 minutes (les longueurs sont différentes selon les pays de diffusion). Ce montage de 9 heures 30 constitue un objet nouveau du point de vue du cinéma, entre documentaire et fiction. La quasi totalité des rushes exploitables (220 heures environ) sont disponibles à l'USHMM. Les archivistes de cet organisme montent en 2011 un film pour témoigner de la richesse de ces archives en compilant trois témoignages non montrés par le réalisateur (Shoah : The Unseen Interviews, 55 minutes). Par ailleurs, Claude LAUZMANN continue d'exploiter la masse de ses documents. Il effectue successivement quatre montages : Un vivant qui passe (1997, 65 minutes), Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (2001, 95 minutes), Le Rapport Karski (210, 49 minutes) et Le dernier des injustes (pour 2013). 

    Malgré la longueur du métrage - que nous conseillons d'ailleurs de visionner par tranches nombreuses sous peine de lassitude, et de devenir déprimé! - Shoah constitue sans doute une des meilleures visions de ce qu'a été l'entreprise d'extermination. Les principales personnes interviewées ont fait partie soit de l'organisation des camps de concentration, de l'entourage immédiat de ces camps, ou sont des survivants de ceux-ci. Sont enregistrées autant des victimes que des bourreaux, des paysans alentours ou des cheminots. Le texte intégral du film, paroles et sous-titres, est paru en livre, avec une préface de Simone de Beauvoir (Claude LANZAMANN, Shoah, Editions Fayard, 1985, 254 pages, réédité en poche chez Gallimard en 1997. 

 

    Ce long document est à resituer dans un ensemble dense de documentaires et de films de fiction concernant le génocide. Dans la présentation d'un ouvrage sur les représentations cinématographiques et théâtrales de la Shoah, tout au début, Alain KLEINBERGER et Philippe MESNARD écrivent : "Malgré le discrédit dont ils sont l'objet, au moins en France depuis le célèbre article de Jacques Rivette sur le travelling de Kapo ('De l'abjection", 1960) et en dépit des avertissements réitérés d'une grande partie de la critique et des intellectuels depuis Shoah (Claude Lanzmann, 1985), les film de fiction évoquant le sort des Juifs durant la Seconde guerre mondiale ou mettant en scène les épisodes du génocide se sont multipliés.

En effet, pour la seule décennie 1985-1995, le département cinéma de Yad Vashem à Jérusalem a recensé plus de 1 100 films sur le sujet, tout genres confondus, et le rythme n'a pas baissé. La plupart du temps, les vagues filmiques arrivent des Etats-Unis, mais elles proviennent aussi du Royaume-Uni, d'Allemagne, d'Israël, d'Europe de l'Est. Et la France n'est pas en reste. Sans présumer de la constitution éventuelle d'un nouveau "genre cinématographique", à n'en pas douter la Shoah est un véritable sujet de représentation." Ils s'interrogent : "Mais à quoi les fictions sur la Shoah viennent-elles répondre? On ne peut pas se limiter à des raisons de type économique et invoquer simplement l'audimat. Arguer de la emande de connaissance d'un public ignorant paraît nettement insuffisant ; comme serait insuffisant la recherche d'une émotion par sympathie, voire d'une catharsis. Si aucun de ces arguments ne résiste à l'analyse, c'est peut-être que chacun méconnaît à la fois la nature de l'événement et celle du cinéma ou du théâtre, car la Shoah est cet événement singulier qu'on ne peut pas objectiver, qu'on ne parvient pas à avoir sous les yeux."

Lisons aussi la conclusion de l'analyse de ce film en particulier par Eric MARTY : "Présenté comme une "fiction du réel" par l'équipe du film, reçu comme une "oeuvre d'art" en France, comme un "documentaire" aux Etats-Unis, le premier temps de la réception de Shoah (1985-1987) a principalement vu ces trois termes s'imposer. Claude Lanzmann et Ziva Postec ont argumenté leur choix d'une nouvelle catégorie, l'usage des termes "d'oeuvre" et de documentaire n'est jamais expliqué. Ces mots relèvent - et à ce titre révèlent - un impensé. Suite à la polémique autour de la Liste de Schindler, le terme de "fiction du réel" a perdu de sa lisibilité, le film étant alors plus souvent qualifié de documentaire. Ce terme a également eu tendance à s'imposer chez certains chercheurs, alors que celui de "chef-d'oeuvre" prenait une place centrale chez la plupart des critiques de cinéma. De nouveau, les éléments expliquant ces choix restent incertains. le plus souvent, l'usage d'un de ces mots est lié aux présupposés de chacun des auteurs et au contexte historiographique contemporain de l'article. On notera que si le terme documentaire est rarement dépréciatif, l'usage constant de termes hagiographiques conduit à un refus du terme "documentaire", comme si les auteurs voulaient signifier qu'il s'agit d'un film plus important qu'un "simple" documentaire.

En définitive, pas plus qu'une étude de la forme, l'appréhension des discours portant sur le film ne permet d'apporter une réponse nette à la question initiale. Cela permet de cmieux comprendre l'explicite laissé dans le titre de cet article : Shoah, documentare, oeuvre d'art et fiction. Il ressort de cette étude de cas qu'en fonction de la période et des auteurs considérés, le film de Claude Lanzmann peut être perçu comme un documentaire, un chef d'oeuvre, une fiction du réel, dénominations le plus souvent exclusives les unes des autres, donc chaque occurence propose une articlation indéite entre fiction et documentaire. Déterminer à quelle catégorie le film appartient a finalement moins d'intérêt et de sens que de comprendre à travers l'usage de ces différents termes comment il a été conçu, puis perçu. Fiction de réel, il est présenté comme résultant à la fois de dispositifs filmiques construits et d'un montage élaborés. Documentaire, il est le plus souvent rapproché de la pratique du témoignage ou d'une fonction commémorative. L'accent est alors mis sur le contenu du film au détriment de la forme. Oeuvre, il est interprété comme relevant du domaine de la création. le contenu est alors souvent moins mis en avant que les choix formels. la disctinction entre oeuvre et documentaire rend ainsi compte d'une difficulté à penser ensemble dimension documentaire et artistique. Cet article aura simplement essayé de désabsolutiser l'usage de chacun de ces termes. Il se veut enfin, au-delà du seul cas de Shoah, un appel à penser la porosité et la continuité entre les genres et à refuser tout a priori dans l'isage ds termes pour désigner un production culturelle."

   En tout cas, nous pensons que la forme choisie par Claude LANZMANN, faire parler les témoins plutôt que de montrer comment cela s'est passé, est propice à la réflexion. Le visionnage par tranche renforce la nécessité de se questionner davantage sur le fait et la signification de la Shoah. En montrant en pointillé le cadre de cette politique d'extermination, par le montage focalisé sur le rôle des acteurs de ce drame et de cette catastrophe, le réalisateur accentue la tension vers une compréhension des événements et, sans doute, contribue mieux à en prévenir le retour. La forme choisie renforce la nécessité d'une attention constante de la part du spectateur et du coup lui refuse la distanciation que permettent nombre d'autres films de fiction ou de documentaires.

 

Shoah, film français de Claude LANZMANN, Montage de Ziva POSTEC et d'Anna RUIZ (pour une des séquences de Treblinka), langues : anglais, allemand, hébreu, polonais, yiddish, français, ce qui requiert un sous-titrage pratiquement constant, 613 minutes  (Etats-Unis : 503 minutes), sortie le 30 avril 1985. 

Sous la direction d'Alain KLEINBERGER et de Philippe MESNARD, La shoah, Théâtre et cinéma aux limites de la représentation, Editions KIMÉ, collection Entre histoire et mémoire, 2013.

 

FILMUS

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2 avril 2013 2 02 /04 /avril /2013 15:06

      L'opinion publique, les autorités politiques, religieuses et judiciaires, depuis les hécatombes des deux guerres mondiales, se montrent, en occident, très sensibilisés à la question de la prévention et de la répression des responsanles des massacres. Bien plus qu'aux périodes antérieures, la valeur de la vie humaine est considérée en soi, dans une sacralité laïcisée, et pas seulement en théories, dans des textes religieux peu appliqués, même par les autorités religieuses normalement chargées de le faire, mais également en pratique, dans un ensemble judiciaire de plus en plus touffu, lui-même enjeu dans de nombreux conflits.

 

     Le droit pénal contemporain montre un investissement marqué dans la répression des grands massacres, tant à l'échelle internationale qu'au niveau interne à plusieurs Etats. Le maître de conférences en histoire du droit à l'Université d'Avignon et des pays du Vaucluse Eric WENZEL survole l'histoire du droit en la matière. "Si le massacre est un phénomène consubstantiel à l'humanité, qui le pratique depuis le paléolithique pour le moins, le droit et les juristes ont été bien longs à punir les "massacreurs. (...) Aux massacres perpétrés, principalement dans l'Antiquité première, comme privilège des vainqueurs ou acte des pouvoirs souverains en construction, succèdent les premi§res exigences morales apportées par les droits religieux médiévaux, sans que le massacre punitif trouve, alors, un reliquat de légitimité. La naissance du droit international à l'âge de la modernité, puis l'élaboration ultérieure des grandes conventions planétaires, fournit la matière première juridique et intellectuelle qui aboutit aux définitions et au cadre procédural contemporain, lesquels sont loin d'épuiser les difficultés. Le massacre ne doit, et ne devra, cependant son "avènement" juridique que par l'exigence du châtiment des bourreaux et celle à peine abordées de prise en compte des vicitimes toujours plus nombreuses."

Conçu d'abord dans l'Antiquité, notamment en Grèce, comme un châtiment collectif, le massacre, est considéré par le droit canonique et de l'Eglise à l'époque médiévale comme devant être évité et réfréné, dans le fil droit des efforts pour limiter le recours aux guerres et leurs conséquences. Ensuite, c'est une "longue marche" vers la reconnaissance juridique dans un droit international en gestation. Après la shoah, après le procès de Nuremberg et la reconnaissance des crimes conte l'humanité, dont le génocide, et des crimes de guerre dans certaines législations nationales, il faut attendre 1993 pour que le Conseil de Sécurité de l'ONU adopte la résolution 827 portant création d'un Tribunal pénal international (TPI) pour le jugement des crimes commis dans l'ex-Yougloslavie. Avec le TPI, on assiste à la naissance de véritables "juristes sans frontière". Depuis, les choses semblent s'accélérer, "sil l'on s'en tient à l'institution d'un second tribunal compétent pour l'affaire rwandaise (1994) et la "récupération" récente de l'ex-président Milosevic en 2001. Certains Etats règlent leurs problèmes internes, à l'exemple de la France et des condamnations de Barbie, Touvier et Papon au milieu des années 1990. L'institution de la Cour pénale internationale, prévue par le traité de Rome de 1998, prolonge les moyens mis en oeuvre depuis un large demi-sicècle pour désormais éviter l'impunité de fait des massacreurs. Ainsi, une certaine "mondialisation" du droit semble avoir permis une reconnaissance pleine et entière du massacre comme notion et comme fait juridique à part entière." 

   Le même auteur précise la portée de l'arsenal juridique actuel contre les massacres : "Le massacre est à l'heure actuelle pleinement pris en compte par le droit international pénal et son "bras séculier" qu'est la Cour Pénale Internationale, dont la compétence s'étend, officiellement depuis juillet 2002, aux génocides, aux crimes contre l'humanité et aux crimes de guerre, plus tard, peut-être aux agressions militaires injustifiées. Mais ces trois crimes énormes ne sont pas des massacres en soi. Ils renferment d'autres formes de crimes (violences sexuelles, apartheid, esclavage, prise d'otage...). Le massacre est cependant bien présent dans le statut de la CPI tel qu'il est adoptée en 1998 :

- dans le génocide (article 6), par le "meurtre de emebres du groupe" (ethnique, national...) et la "soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraïner sa destruction physique totale ou partielle" ;

- dans le crime contre l'humanité (article 7), par le "meurtre" et l'"extermination" de populations civiles ;

- dans le crime de guerre (article 8), par l'"homicide intentionnel" (à condition de s'exercer collectivement), "le fait de diriger intentionnellement des attaques contre la population civile (...)", "le fait de lancer intentionnellement une attaque en sachant qu'elle causera incidemment des pertes en vies humaines dans la population civile", "le fait d'attaquer ou de bombarder (...) des villes, villages, habitations ou bâtiments qui ne sont pas défendus et qui ne sont pas des objectifs militaires", "le fait de tuer ou de blesser un combattant qui, ayant déposé les armes ou n'ayant plus de moyens de se défendre, s'est rendu à discrétion", "le fait de tuer ou de blesser par traîtrise des individus appartenant à la nation ou à l'armée ennemie", voire "le fait de tier (...) par traîtrise des individus appartenant à la nation ou à l'armée ennemie.".

   Cet ensemble macabre renvoir à la définition classique proposée à l'époque moderne, mais il pore également les traces de préoccupations plus contemporaines (soucis de la guerre dite propre, terroristes de type 11 septembre...). La CPI est un organe complémentaire, non supérieur, des juridictions nationales et son intervention n'a lieu qu'en cas d'incompétence de celles-ci ou d'absence de volonté de poursuite. Les peines prévues contre les auteurs des meurtres collectifs sont lourdes, pouvant aller jusqu'à la détention à perpétuité en cas de circonstances aggravantes (article 77). Si l'année 2003 a surtout été celle de la mise en place administrative de l'institution, celle-ci a reçu récemment son grand dossier avec l'affaire portée par le président ougandais Museveni en décembre 2003 contre l'Armée de résistance du Seigneur (ARS), accusée de maintes atrocités, notamment une foule d'exécutions sommaires, en plus du recours systèmatique  et forcée à des enfants-soldats. Les meurtres collectifs étant commis principalement dans le cadre d'actions de guerre, il est loisible de se demander si, à terme, la guerre ne va pas être reconnue comme un crime contre l'humanité à part entière et les militaires des "massacreurs" en puissance. L'action réussie (en 2002) des Etats-Unis d'assurer l'immunité pendant une année à leurs soldats à la suite d'opérations menées sous l'égide de l'ONU n'entre-t-elle pas dans cette logique? Les manifestations contre la récente (le texte date de 2005) intervention américaine en Irak semble avoir été menées dans un esprit d'anti-guerre généralisée, un rien surprenant au regard de l'histoire du XXe siècle. Tout ceci est loin d'épuiser les difficultés et lacunes du droit."  Eric WENZEL pointe ensuite ces difficultés, la moindre n'étant pas la distinction entre victimes et bourreaux, comme au Rwanda.

 

      Dans l'étude sur la responsabilité internationale des Etats, Eduardo Jiménez de ARÉCHAGA, docteur uruguyen en droit, un temps président de la Commission du droit international des Nations Unies et Attila TANZI, dipômé italien d'études supérieures d'affaires internationales de l'Université de Florence, ils constatent que "les crimes internationaux ont tous la particularité de conférer à tous les Etats membres de la communauté internationale, même si la violation ne les lèse pas directement, le droit de réclamer qu'il y soit mis un terme. Or ce droit ne peut être exercé que par des moyens pacifiques, et en particulier par la voie judiciaire lorsqu'il existe un lieu juridictionnel entre l'Etat indirectement lésé et l'Etat auteur du crime. Il ne s'agit pas là d'"actio popularis", mais d'un moyen pour la Cour Internationale de Justice de jouer un rôle en faveur de l'application volontaire de sa juridiction. L'idée a dureste été émise au sein de l'Assemblée générake que "la Cour Internationale de Justice devrait jouer un rôle important à cet égard." Dans ce texte de 1991, ils expriment le voeu assez partagé dans la communauté juridique internationale qui aboutit une dizaine d'années plus tard au renforcement des attributions de la CIJ.

 

     Le vrai début de ce droit international pénal, même si auparavant de grandes initiatives et procès pour crimes de masse ont lieu (comme la première mention de "crimes contre l'humanité" en droit international dans la déclaration russo-franco-britannique de 1915 condamnant les massacres des populations arméniennes de l'Empire Ottoman), se situe juste après la seconde guerre mondiale, avec le procès de Nuremberg de novembre 1945 à octobre 1946. Ce procès des responsables allemands du génocide des Juifs est suivi lors de la première cession de l'Assemblée générale de l'ONU, janvier 1946, de l'approbation à l'unanimité des principes de droit international reconnus par la cour de Nuremberg et par le statut de cette court. Dans la première partie de cette même session, l'Assemblée générale explicite ce qu'il entend par "génocide". Cette explication est devenue ensuite loi, en vertu de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide du 9 décembre 1948 :

"Les parties contractantes,

Considérant que l'Assemblée générale de l'Organisation des Nations Unies, par sa résolution 98 (I) en date du 11 décemnre 1946, a déclaré que le génocide est un crime du droit des gens, en contradiction avec l'esprit et les fins des Nations Unies et que le monde civilisé a condamné ;

Reconnaissant qu'à toutes les périodes de l'histoire le génocide a infligé de grandes pertes à l'humanité ;

Convaincus que pour libérer l'humanité d'un fléau aussi odieux la coopération internationale est nécessaire,

Conviennent ce qui suit :

Article Ier. Les parties contractantes confirment que le génocide, qu'il soit commis en temps de paix ou en temps de guerre, est un crime du droit des gens, qu'elles s'engagent à prévenir et à punir.

Article II. Dans la présente Convention, le génocide s'entend de l'un quelconque des actes ci-après, commis dans l'intention de détruire, en tout ou partie, un groupe national, ethnique, racial et religieux comme tel :

- meurtre de membres du groupe ;

- atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;

- soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence  devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;

- mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;

- transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe.

Article III. Seront punis les actes suivants : le génocide ; l'entente en vue de commettre le génocide ; l'incitation directe et publique à commettre le génocide ; la tentative de génocide ; la complicité dans le génocide.

Article IV. Le personnes ayant commis le génocide ou l'un quelconque des actes énumérés à l'article III seonr punies, qu'elles soient des gouvernements, des fonctionnaires ou des particuliers.

Les 15 articles suivants déterminent l'instrumentalisation juridique du contenu du préambule et des quatre premiers articles de la Convention.

 

    L'organisation des Nations Unies est, sous divers avatars, le mécène de la "Renaissance" des juridictions pénales internationales au cours des années 1990. C'est ainsi que présentent Luigi CONDORELLI, professeur à l'Université de Florence et Santiago VILLALPANDO, docteur en droit international, la contribution de l'ONU à la sortie d'un long sommeil des dispositions de la Convention de 1948. 

"Les faits qui ont marqué cette Renaissance sont bien connus, écrivent-ils. Face aux  exactions massives commises sur le territoire de l'ex-Yougoslavie depuis 1991 et sous la pression de l'opinion publique mondiale, le Conseil de sécurité mit en place une procédure d'enquête au bout de laquelle, constatant que les violations généralisées du droit international humanitaire sur ce territoire constituaient une menace à la paix et à la sécurité internationales, il décida en 1993 la création d'un tribunal international chargé de juger les personnes présumées responsables de génocide, crimes de guerre et crimes contre l'humanité dans ce conflit. Quelques mois plus tard, le Conseil de sécurité décidait la création d'une autre juridiction pénale internationale, dont la compétence portait sur les actes de génocide et les autres violations graves du droit international humanitaire commis dans le cadre du conflit qui avait éclaté au Rwanda en 1994. Naissait ainsi une espèce nouvelle dans la faune (encore essentiellement mythologique à l'époque) des juridictions pénales internationales : celle des tribunaux pénaux internationaux ad hoc. Ces derniers étaient instaurés par le Conseil de sécurité sous le couvert du Chapitre VII de la Charte ; ils avaient compétence limitée et une vocation temporaire, et leur but était de permettre le rétablissement de la paix et de la sécurité internationales dans une situation déterminée. Le Conseil de sécurité reconnaissait ainsi l'existence d'un lien étroit entre, d'une part, la mise en oeuvre de la justice pénale et, d'autre part, les buts de l'Organisation et sa propre responsabilité principale en vertu de l'article 24 de la Charte ; il proposait également une interprétation progressiste de ses pouvoirs découlant du Chapitre VII.

Les tribunaux pénaux internationaux ad hoc vécurent des débuts difficiles, confrontés à des difficultés d'ordre pratique (liées à leur instauration, à la conduite des enquêtes, à l'obtention d'informations des autorités compétentes, ainsi qu'à l'arrestation et au transfert des accusés) et à certaines perplexités, exprimées par la doctrine et quelques gouvernements, quant à la légalité de leur création. Au fil du temps, leur activité recueillit un succès croissant, comme le montre un aperçu des poursuites qu'ils ont engagées à l'encontre des personnes responsables de crimes du droit international (y compris des dirigeants politiques et militaires) (...). De plus, la jurisprudence de ces tribunaux a permis de préciser les règles du droit international pénal et de consacrer les développements plus récents du droit international humanitaire. Cette réussite reste pourtant obscurcie par un écher cuisant : l'institution du TPIY - première juridiction pénale internationale de l'histoire ayant compétence pour connaitre des crimes perpétrés lors d'un conflit armé en cours - n'a pas réussit à prévenir la continuation des massacres en Bosnie-Herzégovine jusqu'en 1995 (...) et, plus tard au Kosovo. L'idée la plus souvent avancée d'après laquelle l'existence d'un tribunal pénal international contribuerait à la prévention des crimes soumis à la compétence de celui-ci, c'est-à-dire constituerait un instrument décisif pour combattre la "culture de l'impunité", se révélait ainsi entachée d'un optimisme bien naïf...

Le Conseil de sécurité ayant désormais, dans les faits, franchi le Rubicon par l'établissement de tribunaux pénaux internationaux ad hoc, la question de la création d'une Cour pénale internationale à caractère permanent allait reprednre un nouveau souffle au sein de l'Organisation. A vrais dire, la Commission du Droit International s'était auparavant déjà penchée sur la question, toujours dans le cadre de ses travaux sur le projet de code des crimes contre la paix et la sécurité, qu'elle avait repris en 1982 ; ayant reçu mandat explicite de l'Assemblée Générale qui l'invitait à examiner plus avant les problèmes liés à la création d'une telle cour, la commission s'y était en effet attelée dès 1990. Sous la pression des événements, la mise en place d'une cour pénale internationale devint désormais une question urgente, à traiter de façon prioritaire en la détachant du dossier relatif au code : l'Assemblée générale se fit l'interprète de telles exigences et décida en 1992 de demander à la commission d'adopter cette nouvelle approche. La CDI réagit avec beaucoup de dynamisme : en 1994 (...) ses travaux sur le sujet (...) purent aboutir à un projet de statut d'une cour criminelle internationale. Le projet prévoyait une participation importante de l'ONU dans le fonctionnement de la Cour, notamment, le Président de celle-ci, avec l'agrément des Etats parties, était habilité à "conclure un accord établissant un lien approprié entre la Cour et l'ONU" et le Conseil de sécurité était appelé à intervenir au stade de l'engagement des poursuites. Faisant suite au projet soumis par la CDI, l'Assemblée décida en 1994 de créer un comité ad hoc chargé d'examiner les principales questions de fond et d'ordre administratif soulevés par ce projet et d'envisager les dispositions à prendre en vue de la convocation d'une conférence sur la création d'une cour criminelle internationale. Compte tenu des divergences de vues exprimées à ce sujet au sein dudit comité, l'Assemblée créa en 1995 un comité préparatoire, dont les travaux devaient aboutir à "l'établissement d'un texte de synthèse largement acceptable pour une convention portant création d'une cour criminelle internationale". C'est le texte élaboré par ce drnier comité qui fut examiné par la conférence de plénipotentiaires tenue à Rome, sous les auspices de l'ONU, du 15 juin au 17 juillet 1998 et à laquelle participèrent 160 Etats, 33 prganisations non-gouvernementales et une coalition de 236 organisations non-gouvernementales. Le Statut de Rome de la Cour pénale internationale fut adoptés le 17 juillet 1998, avec 120 voix favorables, sept contraires et 21 abtentions. Le Statut entra en vigueur le 1er Juillet 2002, à la suite du dépôt du soixantième instrument de ratification ; au 3 mai 2004, 94 Etats étaient parties au Statut. Les Juges et le Procureur ayant été élus et ayant prêtés serment au cours de l'année 2004, le procureur a décidé d'ouvrir deux enquêtes : la première, faisant suite à un renvoi de la part de la République démocratique du Congo en mars 2004, porte sur la situation qui se déroule dans l'ensemble de ce pays (...) depuis la date d'entrée en vigueur du statut de Rome : la deuxième, suivant un renvoi par l'Ouganda en décembre 2003, concerne la situation au nord de ce pays. 

En dépit du fait que la Cour pénale internationale était ainsi constituée en tant qu'organisation internationale indépendante, les Nations Unies continuèrent à participer à sa mise en place, facilitant notamment les travaux de la Commission préparatoire chargée de présenter de propositions pratiques à prendre pour que la Cour puisse être instituée et commence à fonctioner. (...), l'Organisation garde des liens étroits avec la Cour, et ses organes interviennent à diverses étapes de la procédure judiciaire. 

Cet aperçu historique de la participation de l'Organisation dans la création de juridictions pénales internationales serait incomplet sans un rappel de l'institution récente, depuis 1999, d'un nouveau type d'organes judiciaires répressifs, à savoir les tribunaux pénaux "internationalisés" ou "hybrides" (...). Sont à classer dans cette catégorie, en premier lieu, des juridictions pénales aménagées par les missions d'administrations intérimaire établies par le Conseil de sécurité au Timor oriental et au Kosovo (ATNUTO et MINUK), afin de s'acquitter, dans le cadre de leurs vastes mandats respectifs, de la tâche de restaurer le système judiciaire dans les territoires concernés.  (...) Toujours à la catégorie des tribunaux pénaux "internationalisés" (...) appartient le Tribunal spécial pour le Sierra Leone, créé en vertu d'un accord entre l'ONU et le gouvernement sierra-léonais, conclu à Freetown le 16 janvier 2002. (...) Des initiatives visant à la création d'autres organes judiciaires "internationalisés" sont aujourdh'ui en préparation (le texte date de 2005). Ainsi à la suite de n'égociations mouvementées, les Nations Unies et le gouvernement royal cambodgien ont conclu un accord concernant la poursuite des auteurs de crimes commis pendant la période du Kampuchea démocratique : en vertu de cet accord, des "chambres extraordinaires", composées de juges locaux et internationaux, seront créées conformément à la loi cambodgienne afin de juger les principaux responsables des crimes et graves violations du droit pénal cambodgien, des règles et courumes du droit international humanitaire et des conventions internationales auxquelles adhère le Cambodge, commis entre le 17 avril 1975 et le 6 janvier 1979. 

Au-delà des particularités que présente chacun des cas cités, notamment pour ce qui est du dosage des composantes du "coktail" de ces juridictions ont cela de commun que - tout en exprimant l'engagement des Nations Unies en faveur de la répression des crimes internationaux les lus graves - elles se trouvent au carrefour entre le droit intrnational et les droits internes : la plupart d'entre elles sont créées par des instruments juridiques internationaux de souche onusienne (...) et intégrées au système judiciaire national ; elles sont composées de personnel à la fois local et international (...) ; le droit et la procédure qu'elles appliquent résultent d'une combinaisons des lois internes et de principes et règles du droit international.

Le modèle des tribunaux pénaux hybrides a également été employés par d'autres administrations internationales de territoires, en marge de l'ONU. Ainsi, le Haut Représentant en Bosnie-herzégovine, chargé, au sein de la Cour d'Etat de ce pays, des chambres spéciales pour les affaires concernant le crime organisé, les crimes économiques et la corruption, auxquelles participent des juges internationaux ; dans une initiative commune avec le TPIY (et donc d'un organe de l'ONU), le Haut Représentant a également proposé la création, dans ce même contexte, d'une "chambre des crimes de guerre", composée de juges nationaux et internationaux, a laquelle seraient renvoyés les accusés de rang intermédiaire ou sulbalterne. 

Pour compléter cet aperçu historique (que nous compléterons nous-mêmes au-delà plus tard), l'on signalera enfin qu'en décembre 2003, l'Administraturs de l'Autorité provisoire de la Coalition en Iraq a autorisé le Conseil de gouvernement irakien à établir un tribunal spécial, ayant une composant internationale, chargé de poursuivre les auteurs de génocide, crimes contre l'humanité, crimes de guerre et certaines infractions sous la loi irakienne, perpétrés sous le régime de Saddam Hussein. (...)".

 

Luigi CONDORELLI et Santiago VILLALPANDO, Les Nations Unies et les juridictions pénales internationales, dans La Charte des Nations Unies, Commentaire article par article, Economica, 2005 ; Eduardo jiménez de ARÉCHAGA et Attila TANZI, La responsabilité internationale des Etats, dans Sous la direction de Mohammed BEDJAOUI, Droit international et perspectives, Tome 1, Editions A Pedone/UNESCO, 1991 ; Eric WENZEL, Le massacre dans les méandres de l'histoire du droit, dans Le massacre, objet d'histoire, Sous la direction de David EL KENZ, Gallimard, 2005.

 

JURIDICUS

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31 mars 2013 7 31 /03 /mars /2013 10:40

      L'un des deux ouvrages de référence sur les camps de concentration nazis (avec Les Jours de notre mort, roman de 800 pages publié en 1947) de David ROUSSET (1912-1997), écrivain et militant politique français, auparavant un des secrétaire de Léon TROTSKY, écrit en août 1945 et publié l'année suivante, suscite dès sa parution un profond retentissement. Malgré les années passées, le texte est toujours aussi vivant et poignant, malgré les années passées mêlant le témoignage cru et les considérations les plus générales que lui inspirent ses seize mois de camp.

       Relativement petit livre de 121 pages de 18 courts chapitres, il s'ouvre sur l'arrivée au sinistre camp de Buchenwald et se clôt sur un aperçu de bilan de l'expérience concentrationnaire. Il décrit à la fois l'organisation de ces camps, avec sa hiérarchie et son chaos, et l'impact des conditions de vie imposées sur les corps et les esprits, surtout sur les esprits. 

 

       Les chapitres s'organisent chacun autour de deux ou trois aspects fortement mis en valeur :

1 - Les portes s'ouvrent et se ferment. Nous pouvons lire entre autres : "Des hommes rencontrés de tous les peuples, de toutes les convictions, lorsque vents et neige claquaient sur les épaule, glaçaient les ventres aux rythmes militaires, stridents comme un blasphème cassé et moqueur, sous les phares aveugles, sur la Grand-Place des nuits gelées de Buchenwald ; des hommes sans convictions, hâves et violents ; des hommes porteurs de croyances détruites, de dignités défaites ; tout un peuple nu, intérieurement nu, dévêtu de toute culture, de toute civilisation, armé de pelles et de pioches, de pics et de marteaux, enchaîné aux Loren rouillés, perceur de sel, déblayeur de neige, faiseur de béton ; un peuple mordu de coups, obsédé des paradis de nourritures oubliées ; morsure intime des déchéances - tout ce peuple le long du temps."

2 - Les premiers-né de la mort.

3 - Dieu dit qu'il y aurait un soir et un matin.

4 - D'étranges hantises travaillent leurs corps.

5 - Il existe plusieurs chambres dans la maison du Seigneur. Ce chapitre débute par les phrases suivantes : "Cette vie intense des camps a des lois et des raisons d'être. Ce peuple de concentrationnaires connaît des mobiles qui lui sont propres et qui ont peu de commun avec l'existence d'un homme de Paris ou de Toulouse, de New York ou de Tiflis. Mais que cet univers concentrationnaire existe n'est pas sans importante pour la signification de l'univers des gens ordinaires, des hommes tout court. Il ne peut suffire de prendre une sorte de contact physique avec cette vie, si totalement séparée des structures courantes du XXe siècle. Mais faut-il encore en saisir les règles et en pénétrer le sens. Et tout d'abord, des erreurs naïves à éviter comme des poteaux indicateurs sur les nouvelles routes." Il décrit les différents catégories de camps.

6 - Il n'est pas d'embouchure où les fleuves se mêlent. l'auteur y précise la composition sociologique des prisonniers : les droits communs et les politiques, les différentes nationalités...

7 - Les ubuesques. "Dans ce dénuement sordide, une des plus surprenantes conséquences est la destruction de toute hiérarchie de l'âge. Toutes les conventions qui maintiennent une certaine civilité à l'égard du vieillard sont anéanties." "les positions sociales occupées dans la vie civile étaient sans équivalence dans les camps. Elles cessaient d'être et même paraissaient comme des caricatures ridicules sans commune mesure avec l'être concentrationnaire." 

8 - J'étends mon lit dans les ténèbres.

9 - Les esclaves ne donnent que leur corps.

10 - A quoi sert à un homme de conquérir le monde. A la fin de ce chapitre, nous lisons : "L'intimité du camp est faite de cette bureaucratie dirigeante, des passions qui la traversent, des intrigues pour le pouvoir, des aventures de son personnel supérieur dans le réseau compliqué des combinaisons SS. Il en résulte corruptions et violences pour le commun des concentrationnaires, exaspération des appétits et des haines, approfondissement des dissensions nationales et personnelles, aggravation sinistre des conditions de vie."

11 - Les dieux ne font pas leur demeure sur la Terre. David ROUSSET décrit l'organisation même du camp. "Ce système libère les SS de la plupart des contraintes et leur permet de s'occuper plus librement de leur propre bureaucratie et de leurs affaires. Mais les raisons en sont plus profondes et plus lourdes de conséquences. L'existence d'une aristocratie de détenus, jouissant de pouvoirs et de privilèges, exerçant l'autorité, rend impossible toute unification des mécontentements et la formation d'une opposition homogène. Elle est enfin  (et c'est dans l'univers concentrationnaire sa raison suffisante et définitive d'être) un merveilleux instrument de corruption. La métaphysique du châtiment propre aux SS impose comme une nécessité absolue l'existence de cette aristocratie."

12 - Les heures silencieuses. Il explique la philosophie des camps. "Cette philosophie seule explique le génial agencement des tortures, leur raffinement complexe les prolongeant dans la durée, leur industrialisation, et toutes les composantes des camps". 

13 - La théorie des pouvoirs. Cette théorie des pouvoirs s'analyse dans la structure bureaucratique des camps, selon trois secteurs distincts : "administration municipale", "Ministère de l'intérieur", imposante administration du travail. Un ouvrage presque ignoré, écrit en 1974, de Charles LIBLAU, décrit également bien cette organisation des pouvoirs qui octroient à une partie des déportés des tâches de gestion et de contrôle des camps (Charles LIBLAU, Les kapos d'Auschwitz, Editions Syllepse, 2005).

14 - Les hommes ne vivent pas que de politique. 

15 - Le désir même s'est corrompu.

16 - Un nouveau visage de la lutte des classes.

17 - Les eaux de la mer se sont retirées.

18 - Les astres morts poursuivent leur course. Nous reproduisons ici une grande partie de ce chapitre : "L'univers concentrationnaire se referme sur lui-même. Il continue à vivre dans le monde comme un astre mort chargé de cadavres. Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible. Même si les témoignages forcent leur intelligence à admettre, leurs muscles ne croient pas. Les concentrationnaires savent. Le combattant qui a été des mois durant dans la zone de feu a fait connaissance de la mort. La mort habitait parmi les concentrationnaires toutes les heures de leur existence. Elle leur a montré tous ses visages. Ils ont touché tous ses dépouillements. Ils ont vécu l'inquiétude comme une obsession partout présente. Ils ont su l'humiliation des coups, la faiblesse du corps sous les fouets. Ils ont jugé les ravages de la faim. Ils ont cheminé des années durant dans le fantastique décor de toutes les dignités ruinées. Ils sont séparés des autres par une expérience impossible à transmettre. La décomposition d'une société, de touts les classes, dans la puanteur des valeurs détruites, leur est devenue sensible, réalité immédiate comme une ombre menaçante profilée sur toute la planète solidaire. Le mal est incommensurable aux triomphes militaires. Il est la gangrène de tout un système économique et social. Il contamine encore par-delà des décombres. Peu de concentrationnaires sont revenus, et moins encore sains. Combien sont des cadavres vivants qui ne peuvent plus que le repos et le sommeil!".

"Il est encore trop tôt encore pour dresser le bilan positif de l'expérience concentrationnaire, mais, dès maintenant, il s'avère riche. Prise de conscience dynamique de la puissance et de la beauté du fait de vivre, en soi, brutal, entièrement dépouillé de toutes les superstructures, de vivre même au travers des pires effondrements ou des plus graves reculs. Une fraîcheur sensuelle de la joie construite sur la science la plus complète des décombres et, en conséquence, un durcissement dans l'action, une opiniâtreté dans les décisions, en bref, une santé plus large et intensément créatrice. Pour quelques-uns, confirmation, pour le plus grand nombre, découverte, et saisissante ; les ressorts de l'idéalisme démontés ; la mystification crevée fait apparaître dans le dénuement de l'univers concentrationnaire, la dépendance de la condition d'homme d'échafaudages économiques et sociaux, les rapports matériels vrais qui fondent le comportement. Dans son expression ultérieure, cette connaissance tend à développer action précise sachant où porter les coups, que détruire et comment fabriquer. Enfin, la découverte passionnante de l'humour, non en tant que projection personnelle, mais comme structure objective de l'univers. Ubu et Kafka perdent les traits d'origine liés à leur histoire pour devenir des composants matériels du monde. La découverte de cet humour a permis à beaucoup de survivre. Il est clair qu'elle commandera de nouveaux horizons dans la reconstruction des thèmes de vie et de leur interprétation.

L'existence des camps est un avertissement. La société allemande, en raison à la fois de la puissance de sa structure économique et de l'âpreté de la crise qui l'a défaite, a connu une décomposition encore exceptionnelle dans la conjoncture actuelle du monde. Mais il serait facile de montrer que les traits les plus caractéristiques et de la mentalité SS, et de soubassements sociaux se retrouvent dans bien d'autres secteurs de la société mondiale. Toutefois moins accusés et, certes, sans commune mesure avec les développements connus dans le grand Reich. Mais ce n'est qu'une question de circonstances. Ce serait une duperie, et criminelle, que de prétendre qu'il est impossible aux autres peuples de faire une expérience analogue pour des raisons d'opposition de nature. L'Allemagne a interprété avec l'originalité propre à son histoire la crise qui l'a conduite à l'univers concentrationnaire. Mais l'existence et le mécanisme de cette crise tiennent aux fondements économiques et sociaux du capitalisme et de l'impérialisme. Sous une figuration nouvelle, des effets analogues peuvent demain encore apparaître. Il s'agit, en conséquence, d'une bataille très précise à mener. Le bilan concentrationnaire est à cet égard un merveilleux arsenal de guerre. Les antifascistes allemands internés depuis plus de dix ans doivent être de précieux compagnons de lutte."

 

David ROUSSET, L'univers concentrationnaire, 10/18, Union Générale d'Editions, 1971, 125 pages. Il s'agit de la réédition de l'oeuvre publiée aux Editions de Minuit en 1965, elle-même réédition du livre publié en 1946 aux Editions du Pavois (Prix Renaudot 1946). 

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27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 18:21

      Bernard BRUNNETEAU exprime bien l'ambiguïté et du mot et de l'important déploiement intellectuel qui continue autour du Génocide. Parti, après quelques études isolées, de l'examen des massacres commis en Europe sous la Seconde guerre mondiale, et de sa condamnation par la communauté internationale via le Tribunal de Nuremberg, ce déploiement induit des notions et des représentations qui ne sont pas toutes de nature à éclaircir leurs causes, leurs mises en oeuvre et leurs conséquences. "Officialisé dans le vocabulaire international depuis sa définition par la Convention de 1948, écrit le professeur d'histoire contemporaine à l'Université Pierre Mendès France-Grenoble II, le terme de génocide fait l'objet d'une utilisation inflationniste. Confusément associé à toute tuerie ou oppression d'importance, il sert ainsi à qualifier des pratiques observables dans les crises et les conflits les plus divers de ces cinquante dernières années, comme à donner une clé explicative à des événements du plus lointain passé aussi différents que la destruction de Carthage au IIe siècle avant Jésus-Christ, la conquête des Amériques, la guerre de Vendée ou l'exploitation coloniale du Congo. Son emploi apparaît par ailleurs malaisé en raison des multiples enjeux auxquels il est soumis : enjeux de mémoire (l'identification génocidaire de la violence subie dans le passé par un groupe en quête d'identité), enjeux politiques (l'invocation génocidaire pour prévenir ou réduire la menace pesant sur une population), enjeux judiciaires (l'incrimination génocidaire pour faire condamner des responsables et obtenir des réparations). Le risque est donc grand de voir le concept non seulement vidé de sa substance originelle mais aussi de priver le chercheur qui l'utilise de toute autonomie scientifique. Ecrasée entre la norme et l'analyse, le droit et l'histoire, la notion de génocide semble peu opératoire au sein des sciences sociales pour certains qui lui préfèrent les catégories plus neutres de "violence de masse" ou "crime de masse". Mais on peut aussi considérer que le terme de génocide est trop massivement accepté dans l'opinion pour être remplacé et qu'il s'agit d'abord de réintroduire du sens dans le phénomène qu'il entend nommer, à savoir la destruction de masse planifiée de groupes sans défenses, ciblés sur des critères définis unilatéralement par une autorité politique et idéologique. Ce sens peut être retrouvé en rappelant que le concept de génocide, comme celui de crime contre l'humanité dont il est une composante originelle, est né dans l'histoire et de l'histoire, celle du premier XXe siècle. Il peut s'illustrer dans la recherche des facteurs communs qui éclairent le déclenchement des grands événements génocidaires tout en préservant la singularité des méthodes et du degré de destruction. Il doit enfin permettre d'identifier les frontières entres massacres de masse de nature différente."

 

      Nous pensons qu'il n'est jamais vain d'indiquer, avant de poursuivre plus avant, qu'admettre certains termes ou certaines conceptions, comme l'existence de plusieurs races humaines, ou de pool génétiques différents et identifiables à partir de déterminations sociales (en l'occurrence pour les Juifs, la circoncision et un gêne ou ensemble génétique juif...), qu'admettre des termes tels que la race dans des énoncés scientifiques, recèlent bien des dangers de dérives sémantiques. De même qu'il est établi scientifiquement qu'il n'existe qu'une race ou espèce humaine qui peuple actuellement la planète, il est difficile admissible de parler de génocide, sans préciser qu'il s'agit là d'une terminologie juridique de recherche de responsabilités de massacres commis au nom précisément de la race... Pour en terminer avec cette mise en garde, discuter du génocide, comme d'homicide ou de régicide, c'est discuter de la mort d'un ensemble génétique, comme de la mort d'un être humain ou d'un roi. Or, s'il y a bien eu, de la part de leurs ordonnateurs, tentative de génocide, de leur point de vue même, il a largement échoué, donc il n'a pas eu lieu en tant que tel, à l'instar d'un être humain sauvé in extrémis ou d'un roi ayant échappé à l'attentat. La politique d'extermination repose largement sur le mythe et la croyance de l'existence de plusieurs races distinctes dans l'humanité. Elle est bien spécifique d'une période et d'une idéologie. Elle a contribué à la chute même de ceux qui l'ont promue, en ce sens qu'elle a provoqué l'exode ou la mort d'une grande partie de son élite politique, sociale, scientifique, artistique...sans laquelle l'Allemagne n'aurait jamais été ce qu'elle est devenue au XIXe siècle et au début du XXe...

En fin de compte, l'usage sans explicitation, courante, du mot génocide tend à accréditer l'idée de la possibilité d'élimination génétique d'une partie seulement de l'humanité. Ceci dit, il appartient à l'histoire des idées et à l'histoire tout court, devenu par ce fait incontournable.

 

    Le terme génocide est un néologisme formé en 1944 par Raphaël LEMKIN (1900-1959), professeur de droit américain d'origine juive polonaise, à partir de la racine grecque genos, "naissance", "genre, "espèce", et du suffixe cide, du latin caedere, "tuer", "massacrer". Le terme est appru pour la première fois dans son étude Axis Rule in Occupied Europe (au chapitre IX, Génocide), publiée par la Fondation Carnegie pour la paix internationale, pour tenter de définir les crimes perpétrés par les nazis à l'encontre des peuples juifs, slaves et tziganes durant la seconde guerre mondiale, ceux commis également par le gouvernement des Jeunes-Turcs de l'Empire ottoman à l'encontre des Arméniens pendant la première guerre mondiale et ceux dont furent victimes les Assyriens en Irak en 1933. Pour lui, "de nouveaux concepts nécessitent de nouveaux mots. Par génocide, nous entendons la destruction d'une nation ou d'un groupe ethnique."

Ses premiers travaux remontent à 1933, alors qu'il est procureur à Varsovie. Il participe aux efforts de la Société Des Nations pour développer un droit international humanitaire. Il établit un lien entre deux pratiques qu'il propose d'introduire dans le droit international : celle de "barbarie" et de "vandalisme". Il poursuit ensuite ses travaux lors de l'invasion de son pays en s'exilant aux Etats-Unis, dans le cadre de la nouvelle Organisation des Nations Unies où il forge en 1943 le terme de génocide. Ce néologisme entre directement dans le droit positif lors du jugement de Nuremberg pour qualifier la tentative d'extermination menée contre les Juifs et s'impose dans le droit international avec le vote le 9 décembre 1948, la veille de la déclaration universelle des droits de l'homme, par les 58 Etats membres qui constituent alors l'Assemblée générale de l'ONU, réunis à Paris, de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, dont Raphaël LEMKIN est le principal rédacteur. 

  A partir de là, est qualifié de génocide un ensemble de massacres de masse, qualification qui ouvre la voie judiciaire pour la condamnation des coupables et l'indemnisation des victimes. "On peut ainsi voir, écrit Bernard BRUNETEAU, le concept de génocide (et celui de crime contre l'humanité qui l'englobe), comme résultant d'une double conscience développée à partir de la fin du XIXe siècle et au cours du premier XXe siècle : celle que l'humanité est confrontée à un nouveau type de crime et qu'un nouveau qualificatif s'impose ; celle qu'une incrimination nouvelle doit être un instrument des droits internationaux de l'homme, même face à des crimes de type ancien. Et cette conscience conflue déjà sur une avancée conceptuelle juridique polymorphe : le droit des minorités, le droit humain, l'intervention d'humanité, la criminalité des Etats, la justice pénale internationale. Si elle est contrariée et niée par les événements de l'entre-deux-guerres, elle est à la base de l'institutionnalisation des années 1944-1948 et des textes de l'Organisation des Nations unies (ONU). De façon très caractéristique, René Cassin a une fois qualifié la Convention sur la prévention et la répression du crime de génocide d'application spécifique de la Déclaration universelle des droits de l'homme. La sociogenèse du concept de génocide est indissociable de l'histoire de l'idéalisme juridique accoucheur d'un droit international pacificateur, de celle des pratiques émergentes de l'"intervention d'humanité", du mouvement en faveur d'un tribunal pénal international (évoqué dès 1919), des aspirations à une protection internationale des minorités, ainsi que des massacres et exterminations de la "seconde guerre de trente ans"."

   Mais une fois qu'il a rappelé cela, le même auteur questionne : "Comment faire coïncider la définition juridique avec la réalité, c'est-à-dire fonder une définition historique et sociologique du génocide? " Comme toujours le droit a sa dynamique propre et partir d'un concept juridique n'est pas la meilleure manière de bâtir une sociologie. Jacques SÉMELIN le constate bien : "On sait bien les difficultés épineuses que pose l'adoption de cette notion juridique en sciences sociales. C'est pourquoi j'ai préféré prendre (dans son étude sur les massacres et génocides) comme unité de référence celle de "massacre", sans préjuger de ce qu'est ou n'est pas un génocide. Mais dans la mesure où la notion de massacre renvoie encore à une multiplicité de cas hétérogènes, la recherche s'est limitée à examiner une même classe d'événements : ceux relevant d'une dynamique d'éradication. reste alors le plus délicat et le plus périlleux : construire la procédure concrète de leur comparaison". Il fait alors réérence aux études du politiste Robert MELSON (Revolution and Genocide. on the Origins of the Armenian Genocide and the Holocaust, Chicago, University of Chicago Press, 1992), dans la comparaison des génocides juif et arménien, à ceux de Norman NAIMARK (Fires of Hatred,) et d'Eric WEITZ (a century of Genocide,), dans des monographies historiques qu'ils soumettent ensuite à un examen comparé.

 

      Rudolph J RUMMEL (), en réfléchissant sur les sens différents de génocide (il en distingue trois), invente un autre terme, celui de Démocide pour disposer d'un concept plus large que la seule définition légale de génocide. Même s'il permet d'étendre sa réflexion à toutes les victimes (directes et collatérales, incluant les morts par épidémies par exemple), et du coup de ne pas se limiter aux décomptes stricts officiels et ainsi de mesurer l'impact global de politique de destruction, il n'est pas sûr qu'on y gagne en clarté. Il définit le démocide comme "le meurtre d'une personne ou d'une population par un gouvernement, y compris le génocide, le politicide, et les exécutions des masse." Il utilise la définition civile du meurtre, "qui dit que quelqu'un peut être coupable de meurtre s'il est responsable de la perte d'une vie à cause d'un irrespect conscient pour cette vie, comme lors de l'enfermement de gens dans des camps où ils meurent rapidement de malnutrition, de maladies non soignées, et d'épuisement dans des travaux forcés, ou par la déportation vers des terres désolées où ils risquent de mourir rapidement d'exposition aux intempéries et de maladie". Ce qui l'amène à évoquer pratiquement tous les grands massacres et toutes les grandes conséquences (notamment les épidémies) de guerres, avant ou pendant le XXe siècle. La famine est classée comme démocide si elle remplit la définition ci-dessus. Cette définition est tellement large que l'on peut se demander, outre à établir des listes de guerres et d'exactions, parfois reposant sur des évaluations pas forcément fiables du nombre de victimes, si la notion de démocide est réellement opératoire. La recherche de Rudoph RUMMEL montre toutefois, mais il n'est pas le seul auteur à le faire, que le nombre de morts par démocide est bien plus important que le nombre de morts dues aux guerres. Après avoir analysé 8 000 rapports de morts causées par des gouvernements, il estime qu'il y a eu 262 millions de victimes de démocide au cours du XXe siècle. D'après ces chiffre, six fois plus de gens sont morts de causes dues aux actions des personnes travaillant pour un gouvernement que n'en sont morts lors des batailles... Les exemples récents de démocide (le Grand bond en avant chinois sous MAO, les Grandes Purges perpétrées par Joseph STALINE et les morts dues aux politiques coloniales dans l'Etat indépendant du Congo)  renforcent pour lui la conclusion  que les démocraties libérales ont causé moins de démocides que les régimes autoritaires. La concentration des pouvoirs politiques est la plus grande cause de meurtre sur Terre. (Death by government, 1997, lire dans le site www.hawaii.edu, lire aussi dans le site freedomsnest.com)

Nous ne sommes pas certains qu'il n'ai pas oublié certaines démocides causés tout simplement par l'existence de systèmes économiques conduisant à la faim et à la misère de populations entières. Nous ne sommes pas certains non plus que ses travaux sont exonérés du soupçon de s'inspirer de l'air idéologique libéral du temps, cette vaste offensive idéologique rendant responsables les pouvoirs publics de tant de malheurs, laissant croire que les pouvoirs privés n'y participent pas...

 

    En dépit de la difficulté de s'appuyer sur le droit international pour élaborer une sociologie du génocide, plusieurs générations d'auteurs s'y sont essayer. Ben KIERNAN, d'une part, professeur à l'Université Yale, fondateur du Programme international sur le génocide du Cambodge et Bernard BRUNETEAU (Le siècle des génocides, Armand Colin, 2004) d'autre part, indiquent certaines des études les plus fructueuses ou les plus marquantes, souvent le fait d'auteurs dérireux de soutenir l'effort de dénonciation des responsables de grands massacres.

- L'intentionalité a mobilisé historiens et sociologues qui tentent d'en définir la nature dans le cadre de typologies élaborées. Helen FEIN (Genocide, a sociological perspective, dans Current Sociology, n°38, 1990) différencie "génocide de développement" (destruction des groupes faisant obstacle à un projet économique), "génocide despotique" (élémination d'une opposition réelle ou potentielle) et "génocide idéologique" (destruction d'un groupe diabolisé et présenté comme ennemi total). Les auteurs du Livre noir de l'humanité, réunis autour d'Israël CHARNY, distinguent le "génocide utilitaire" (les massacres de conquête) du "génocide idéologique" (extermination pour imposer une croyance ou pour satisfaire une idéologie). Ben KIERNAN (Blood and Soil, A world History of Genocide and Extermination from Sparta to Darfur, New Haven-Londres, Yale University Press, 2007) balaie, parfois avec des anachronismes presque toute l'histoire du monde, de manière parfois douteuse. Nous recommandons, face à ces études, celle de Jacques SÉMELIN, aux arguments plus simples et plus rigoureux où apparaît la différenciation entre une logique meurtrière et terroriste visant à soumettre une population (l'échelle du massacre "ordinaire") et une logique d'exermination visant à éradiquer une population d'un territoire (le "vrai" génocide). 

- La possibilité d'un génocide relevant d'une destruction "partielle" et pas seulement totale est vue à traveers deux tendances de réflexions : celle qui vise à regrouper dans un même continuum, politiques de destruction partielle et politiques de destruction totale, au risque de considérer tout massacre comme un génocide (CHARNY). Leo KUPER introduisant un correctif en discutant de "massacres génocidaires" (tueries à grande échelle non planifiées) ; celle qui différencie un premier type de criminalité (le génocide) qui entend réaliser un massacre de masse sélectif, à des fins de dénationalisations ou de mises en esclavage et un deuxième type qui cherche à mettre en pratique une annihilation physique planifée de tous les membres d'un groupe (Yehuda BAUER, Rethinking the Holocaust, Yale University Press, 2001). 

LEo KUPER établit des catégories distinctes selon que les génocides sont religieux, raciaux et ethniques - les génocides des conquêtes coloniales - ou commandés par une idéologie politique. 

- Roger SMITH suggère une typologie qui inclut le génocide "par vengeance", au cours duquel les massacres de masse sont perpétrés au titre de la revanche ; le génocide "institutionnel" qui accompagne la conquête militaire au cours de l'histoire avant l'époque contemporaine ; le génocide "utilitaire" lié à l'expansion coloniale et à l'exploitation économique ; le génocide " monopoliestique" visant à transformer les sociétés plurielles ; enfin le génocide "idéologique". Frank CHALK et Kurt JONASSEN distinguent pour leur part les génocides selon les motivations des perpétrateurs : "éliminer une menace réelle ou potentielle", "répandre la terreur parmi des ennemis réels ou potentiels", "acquérir la richesse économique" et "imposer une croyance, une théorie ou une idéologie". Ces deux derniers auteurs plaident pour une "archéologie du génocide", car ils suspectent que c'était "un événement relativement commun", même dans l'Antiquité. 

- La tendance la plus récente des Genocide Studies tente de mettre en valeur des facteurs unifiants dans une perspective globale visant à dépasser le débat sans issue entre incomparabilité et mise en équivalence de la Shoah avec d'autres génocides. Des auteurs comme Manus I MIDLARSKY (The Killing Trap : Genocide in the Twentieth Century, Cambridge University Press, 2005), Marc LEVENE (Genocide in the Age of the Nation-State, 2 volumes, B Tauris, 2005) et Eric WEITZ (A Century of Genocide. Utopias of Race and Nation, Princeton University Press, 2003) sont représentatifs de cette tendance.

Intégrée dans tous les travaux présents, la notion de processus génocidaire a l'avantage de prendre en compte la phase d'incubation dans ses dimensions sociales, culturelles et idéologiques, tout en gardant une place centrale à la pahse d'accélération où jouent les incitations du pouvoir et le poids du contexte.

 

Ben KIERNAN, Sur la notion de génocide, Le Débat, mars-avril 1999 (www.yal.edu) ; Bernard BRUNETTEAU, Génocide, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011 ; Jacques SÉMELIN, Purifier et détruire, Seuil, 2005.

 

STRATEGUS

 

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27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 14:10

    Contrairement à la politique d'extermination de tout ce qui n'était pas, selon leurs organisateurs, aryens et de race pure, des Tsiganes aux Juifs, en passant par les Handicapés et les Homosexuels, politique d'extermination pure et simple, les stratégies de massacres, dans l'Histoire, obéissent souvent à des ressorts qui se font pas des massacres pour des massacres, mais qui insèrent dans un ensemble bien plus vaste, soit comme méthode de "pacification", soit comme élément de terreur d'Etat ou d'Empire, soit encore comme passage obligé pour l'obtention de victoires militaires.

     Si c'est par le génocide sous la Seconde guerre mondiale que le massacre devient objet d'histoire et de sociologie, les massacres, pour les historiens de l'Europe médiévale et moderne se déroulent à des moments d'affaiblissement étatique. Mais leurs collègues spécialistes du XXe siècle constatent, au contraire, que les Etats-nations, contemporains sont les auteurs pleinement responsables des massacres les plus importants. Dans une synthèse sur les violences d'Etat au XXe siècle, Mark MAZOVER (né en 1958) (par exemple dans La violence et l'Etat au XXe siècle, ouvrage sous la direction de Pietro CAUSARANO et de ses collaborateurs, Le XXe siècle des guerres), met en cause toutefois la pertinence du paradigme de la destruction des Juifs quand il s'agit d'étudier les génocides arménien et rwandais, ceux des régimes communistes et a fortuori les massacres réduits. Ce qui renforce la spécificité des entreprises nazies, même si celles-ci se situent dans le prolongement de politiques d'exclusions et de persécutions des Juifs dans toute l'Europe. Pour les génocides arméniens arménien et rwandais, par exemple, l'Etat est particulièrement fragile alors que, dans l'Allemagne nazie, il est à l'apogée de sa puissance. Pour les génocides et les massacres communistes, la violence étatique demeure discontinue et non pas systématique ; elle est fortement liée à la peur et/ou aux réalités d'une guerre civile ou internationale. Pour les massacres non génocidaires, les tueries résultent souvent de groupes autonomes militaires et paramilitaires, comme en Indonésie en 1965, en Amérique Latine dans les années de guerre froide ou en Algérie dans les années 1990. Bien qu'instrumentalisés par les autorités officielles, les auteurs des massacres bénéficient d'une large autonomie, propre à entretenir un climat de terreur. En contrepoint, le terrorisme révolutionnaire et religieux, dirigé par nature contre l'Etat, est également l'expression d'une violence qui cible expressément les civils.

En outre, le modèle de la violence d'extermination demeure insuffisant pour expliquer les déportations et les épurations ethniques, phénomène pourtant plus fréquents que le génocide, au XXe siècle. Il s'agit d'une violence de moyenne amplitude, caractérisée par un mélange de massacres et d'expulsion, d'actes délibérés de terreur et de pillage, d'humiliations sociales et de viols collectifs. Elles appartiennent à l'arsenal classique des moyens de domination territoriale. (David El KENZ)

  Il s'agit, si l'on veut comprendre les ressorts et les enchaînements des massacre, de ne pas tomber dans les pièges de l'anachronisme, dont peuvent être victimes de nombreux auteurs, par ailleurs bien intentionnés (De contributeurs de l'Histoire inhumaine : massacres et génocides des origines à nos jours, Armand Colin, 1992, Sous la direction de Guy RICHARD à ceux du Livre noir de l'humanité, Encyclopédie mondiale des génocides, Privat, 2001, Sous la direction de Israël W CHARNY).

 

    Parmi les nombreux auteurs qui étudient actuellement les stratégies de massacres, citons-en un certain nombre :

 

    Pascal BUTTERLI, maître de conférences en histoire et archéologie des mondes anciens à l'Université de Versailles Sant-Quentin-en-Yvelines, auteur notamment des Proto-urbains de Mésopotamie (CNRS Editions, 2003) étudie l'usage du massacre dans le royaume assyrien, abondamment illustré sur des monuments. Pour l'historiographie occidentale, cette exposition des massacres fut longtemps une preuve de la cruauté des civilisations occidentales. Il écrit notamment que les scènes de massacre "participent toutes d'une rhétorique commune. (...). On distinguera trois étapes majeures du développement de l'art néo-assyrien : une phase héroïque (IXe siècle), une phase d'intégration (deuxième moiti du VIIIe siècle), la phase universaliste (VIe siècle). Les scènes de massacre proprement dites sont surtout présentes dans les deux premières phases, elles ne disparaissent pas, loin s'en faut, au cours de la troisième phase, mais elles évoluent dans une grammaire complètement nouvelle." Dans la première phase, le massacre est d'abord et avant tout une tactique de terreur - il s'agit de faire payer les Etats araméens ; dans la deuxième, les scènes de massacre se multiplient et se systématisent de concert avec des scènes de déportation - il s'agit d'éliminer les élites de Samarie et le massacre est l'expression de l'intégration territoriale (l'ordre assyrien) ou de l'échec ; dans la troisième, où les massacres occupent une place marginale, les représentations mettent en scène un roi maître du monde qui reçoit la soumission des vaincus. 

 

     Bernard ECK, maître de conférence en histoire ancienne à l'Université de Bourgogne, dresse une typologie des massacres en Grèce classique et souligne que le meurtre de masse demeure un procédé exceptionnel utilisé pour asseoir une domination politique. il distingue successivement les conflits de voisinage entre Grecs, les guerres entre Grecs et Barbares, l'utilisation du massacre comme arme politique, les guerres civiles et les cas pathologiques. "le massacre, qui est presque toujours un fait lié à la guerre, n'est pas une norme ; l'art militaire, la morale respectueuse de certaines règles ou l'intérêt du vainqueur font que le massacre demeure une pratique exceptionnelle. Quand il y a massacre, le responsable est à chaque fois un Etat, une partie d'une communauté ou un individu représentant à lui seul l'autorité (tyran, Lysandre) ; en ce sens, le massacre, comme la guerre, est une forme particulièrement dépravée de l'action politique." 

 

    Agnès BÉRENGER-BADEL, maître de conférences en histoire romaine à l'Université de Paris IV-Sorbonne, étudie la fonction du massacre à travers la dénonciation de l'empereur Caracalla (211-217) par les historiens latins. Elle signale que les massacres dans le monde rmain n'ont pas fait jusqu'ici l'objet d'un ouvrage de synthèse. Sur les causes elle questionne des motivations mesquines selon les auteurs antiques, ou la réponse à une émeute. Sur le déroulement des faits, les données demeurent contradictoire, leur localisation est imprécise et leur chronologie flottante. S'agit-il de roman ou d'histoire? Elle conclut à une grande relativisation de l'ampleur des massacres.

 

    François BÉRENGER, auteur d'une thèse sur l'économie en Campanie sous les premiers rois angevins (1266-1343), présente l'historiographie sicilienne et examine comment le massacre des Vêpres de Sicile du 30 mars 1282 a ordonné un lieu de mémoire fondateur de cette communauté. Il s'agit d'un soulèvement antifrançais, un acte de libération où les Siciliens ont tué tous les agents de l'Etat et tous ceux qui parlaient la même langue, qui incarnaient d'une certaine façon l'autorité.

 

    Elena BENZONI, auteure d'une thèse sur la cruauté en Italie au XVIe siècle,  s'interroge sur la pertinence de la césure académique de la Renaissance. Les témoignages des guerres d'Italie font du massacre commis par les armées étrangères le symbole d'une rupture irrémédiable entre un âge d'or, celui des cités-Etats du Qauttrocento, et l'ère des hégémonies française et espagnole au XVIe siècle. Durant les guerres d'Italie, il semble selon l'auteur qu'il y ait une progression de la violence, depuis les premiers massacres ponctuels dans des villages et dans des bourgs, puis des sacs meurtriers dans les grandes cités jusqu'à l'interminable occupation de Rome. Le viol et le sacrilège surtout semblent la clé du seuil de tolérance face au massacre. "On remarque en effet que souvent même les massacreurs, dans leurs récits de prise de ville, assument les tueries de civils, regardées comme une continuation du combat mais, en revanche, cachent les viols et les sacrilèges, ou alors, ils les renvoient à quelques soudards promptement sanctionnés par l'autorité.". "En ce qui concerne les explications des massacres, si le sac de Rome semble demander aux yeux des contemporains une explication d'ordre transcendant, les autres sacs s'expliquent par des causes contingentes, tel un accident qui provoque la colère des soldats, et par des causes générales, telle la mauvaise nature des soldats, notamment étrangers, qui "sont payés pour faire le mal et font le pire". Mais si l'avidité et la cruauté des soldats sont inhérentes au métier des armes, elles sont aussi le résultat des nouvelles façons de guerroyer : des campagnes interminables menées sur un sol étranger par des armées immenses et mal payées. Le regard que les contemporains portent sur les massacres et les violences des guerres hésite alors entre la reconnaissance d'un élément constant dans les guerres de tout temps et la dénonciation d'une cruauté nouvelle et inouïe".

 

     Benjamin LELLOUCH, maître de conférence en histoire moderne à l'Université Paris VIII, auteur des Ottomans en Egypte. Historiens et conquérants au XVIe siècle (le Caire, IFAO) analyse, à partir de l'exemple du massacre des Mamlouks et des Têtes-Rouges par les armées ottomanes, au début du XVIe siècle, la place des massacres dans l'historiographie d'un Empire alors en pleine expansion. Il montre comment l'exécution en chaîne des prisonniers de guerre constitue une cérémonie d'Etat où le sultan peut exercer sa justice retenue. cette violence d'Etat fait écho, sans continuité historique pour autant, à celle de l'Etat assyrien d'antant. Nous pouvons lire à un moment que les massacres des prisonniers représentent la réalisation d'un idéal politique : "Les chroniqueurs ottomans unanimes présentent les campagnes contre les Têtes-Rouges et les Mamelouks comme des guerres d'extermination. Quand ils donnent la parole à Selim, celui-ci ne parle jamais de conquêtes territoriales, mais dit à peu près toujours sont intention d'"éradiquer" ou d'"exterminer" les Têtes-Rouges et les Mamlouks, sans perdre de temps à mentionner les Bédouins, collection inhérente de troupes sans Etat. A en croire l'historiographie ottomane, la politique extérieure du sultan est donc guidée par l'impérieuse nécessité de massacrer l'ennemi.." le massacre est ainsi un acte de puissance souveraine, un acte de justice aussi, exactement au même titre que son contraire, la clémence envers la population des villes. 

    Il est intéressant d'analyser, dans un propos plus large que celui de Benjamin LELLOUCH, certaines composantes de la stratégie de l'Empire ottoman à cet égard.

 

    David EL KENZ, maître de conférences en histoire ancienne à l'Université de Bourgogne, auteur des Bûchers du roi. La culture protestante des martyrs (1523-1572) (Champ Vallon, 1997), discute de la pertinence du modèle historiographique de la civilisation des moeurs, établi par Norbert ELIAS, pour traiter des réactions des contemporains devant les massacres des guerres de Religion. Il montre comment la promotion d'un espace public centré sur l'autorité royale aboutit à la formation d'un seuil de tolérance face aux violences extrêmes. La répulsion à l'égard des massacres religieux, selon lui "ne peut être réduite au seul processus de la civilisation des moeurs".

 

      Claire GANTET, maître de conférences en histoire moderne à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne, auteure entre autres de La paix de Westphalie (1648). Une histoire sociale (XVIIe-XVIIIe siècle (Belin, 2001), à partir des massacres de la guerre de Trente Ans (1618-1648) analyse l'élaboration historique allemande de la "catastrophe nationale" d'un pays divisé et impuissant. 

 

      Hervé GUINERET, maître de conférences en philosophie politique et sociale à l'IUFM de Bourgogne, auteur de livre sur les oeuvres de Clausewitz, de Machiavel et de Rousseau, examine l'histoire des idées pour observer la rationalisation de la guerre chez le polémologue Adam Von BÜLOW, qui dénonça l'idée, chère à Carl Von CLAUSEWITZ, selon laquelle guerre et violence extrême irait de pair. Pour lui, les violences extrêmes ne relèvent pas à proprement parler d'une logique militaire. L'étude critique de ces liens l'amène à dresser un bilan et des souligner des limites :

"Le massacre est un objet ambigu qui outrepasse le fait guerrier, même s'il peut en faire partie. Un individu peut se livrer à un massacre,un gouvernement peut massacrer son propre peuple, à plus forte raison quand il se sait à l'abri de toute mesure de rétorsion. Von Bülow tente de montrer que ce même massacre se retire progressivement de l'activité où on l'attend le plus, en raison même des progrès de la science de la guerre. Nous comprenons que la question essentielle de la politique moderne est celle de la puissance ; cette dernière va au-delà de la stratégie et de la guerre. Or le rapport de puissance est objet de comparaisons et de mesures, définit les actions possibles ainsi que celles qui ne peuvent aboutir.

- Les conditions de la stratégie sont celles de la visibilité et de la surveillance. Une armée moderne se caractérise par sa capacité à voir, en temps réel, avant toute décision. Il s'agit de voir pour mieux agir mais tous les terrains ne permettent pas la même visibilité. Plus "crûment", on peut dire que le massacre est également le résultat d'une action qui échappe à la visibilité, d'une impulsion due à la peur, telle qu'on en rencontre souvent dans les conflits entre une armée et des partisans.

- Ces remarques valent de plein droit pour les stratégies entre Etats, ce qui n'est plus le cas lorsque nous essayons d'analyser le terrorisme. ce dernier est comme le symbole récent du massacre, si ce n'est son principe même. Cette idée apparaît lorsque nous affirmons que cette logique terroriste s'attaque souvent à des victimes innocentes, ce qui est d'ailleurs tout à fait exact. Cependant, la difficulté majeure est ailleurs : le terrorisme est un combat sans champ de bataille déterminé, sans unique Etat dans lequel il trouverait refuge. Il ne se cartographie pas si facilement et ne connaît nulle frontière. Il déploie pourtant un plan et une stratégie avec des terrains et des objectifs presque infinis. D'où les difficultés réelles qui se posent à une stratégie antiterroriste."

 

      Thomas BOUCHET, maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université de bourgogne, auteur de Le roi et les barricades (Seli Arslan, 2000), pointe les difficultés à s'imaginer le massacre dans la culture romantique, issue du traumatisme de l'ère révolutionnaire.

 

      Olivier LE COUR GRANDMAISON, maître de conférences en sciences politiques à l'Université d'Evry-Val-d'Essonne, auteur de Haine(s), Philosophie et politique (PUF, 2002), montre comment, au XIXe siècle, les massacres de la guerre d'Algérie ont été occultés au nom de l'exaltation de l'expansion coloniales et des impératifs militaires.

 

     Elise MARIENSTRAS, professeur émérite d'histoire américaine à l'Université Paris VII-Denis Diderot, questionne la validité du concept de génocide dans les massacres des Amérindiens en Amérique du Nord. Elle récuse une histoire génocidaire dans la mesure où les massacres coloniaux ont obéi à une volonté délibérée de destruction des populations, mais de manière locale, sans préparation d'ensemble à l'échelle fédérale.

 

    Taline TER MILNASSIAN, maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université Jean Monnet-Saint-Etinenne, auteur de Copolteurs du Kominitern. L'union soviétique et les minorités au moyen-Orient (Presses de Science-Po, 1997),  expose comment le massacre peut être une notion centrale chez des historiens qui, paradoxalement, nient le génocide arménien. Alors que la comparaison historique entre les génocides devrait souligner leur singularité, elle met en lumière la forte charge polémique historiographique et politique qui a poussé à une surenchère entre les victimes.

 

     Nicolas BEAUPRÉ, membre du Centre interdisciplinaire de recherches sur l'Allemagne, observe les difficultés de monter l'horreur de la Grande Guerre de la part des auteurs participants, même si ceux-ci adoptent des stratégies pour dévoiler les atrocités militaires.

 

     Alain DELISSEN, maitre de conférences à l'EHESS, auteur de L'Asie orientale aux XIXe et XXe siècles (PUF, 1999),  examine le récit du massacre dans les cultures du Japon et de la Corée, à partir de la turie des émigrés coréens au Japon, lors du tremblement de terre de Kantô, en 1923. Il établit un lien entre le massacre et l'historiographie néo-orientaliste, laquelle reproduit paradoxalement une vision de la cruauté asiatique, propre aux Occidentaux.

 

   Christian INGRAO, chercheur associé à l'Institut d'histoire du temps présent et au Hamburger Stiftung zur Förderung von Wisenscaft und Kultur,  fait appel à l'anthropologie historique pour deiscerner l'intention massacreuse des Eisatzgruppen, unités de l'armée allenades, en 1941. Il présent la manière dont les victimes sont animalisées, de l'image de la proie du chasseur à celle de la bête. 

 

    Fabrice d'ALMEIDA, maître de conférrences en histoire contemporaine à l'Université de Paris X-Nanterre, auteur d'Images et propagande (Casterman, 1995), insiste sur les déformations de la perception chronologique et géographique du massacre, à partir des sources iconographiques répertoriées par les agences de presse sur Internet.

 

 

      Jacques SÉMELIN, (né en 1951), professeur à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris et directeur de recherches au CNRS, affecté au Centre d'Etudes sur les Relations Internationales (CERI), dans sa "somme" sur les usages politiques des massacres et des génocides, analyse à un moment les dynamiques repérables du meurtre de masse, par-delà les différences dans le temps et dans l'espace, en restant toutefois dans le cadre de l'époque contemporaine. 

"Ainsi le massacre, écrit-il, résulte-t-il à la fois de l'évlution interne d'un pays et d'un contexte régional et international. Mais comment concrètement peut-il prendre de l'ampleur? Comment devient-il un véritable meurtre de masse, constitué de dizaines, de centaines, voire de milliers de massacres plus ou moins importants? Le doute n'est plus possible : une véritable politique de destruction organisée d'un groupe particulier s'est mise en place. ce processus de destruction, notons-le, est souvent associé au mouvement concomitant d'appropriation des richesses de ce groupe : meurtre de masse et vol de masse vont souvent de pair. Nous entrons alors dans l'oeil du cyclone qui est en train de ravager un pays, sinon de toute une région. Nous sommes dans cette période, plus ou moins brève, qui à travers le passage à l'acte collectif, évolue vers le massacre de masse. Les dynamiques collectives de ce processus d'extrême violence sont assurément multiples : chacune possède une histoire particulière, selon les pays. A priori, tout sépare la grande Allemagne déjà fortement industrialisée du petit Rwanda largement rural. La diversité des parcours historiques n'empêche pourtant pas de repérer des problématiques communes très éclairantes, qui permettent de construire une sociologie politique du meurtre de masse. (...) :

- L'impulsion centrale : dans les cas étudiés, on remarque que la multiplication des massacres ne procède évidemment pas du hasard, d'on ne sait quelle haine tribale ou ethnique ancestrale, mais bien d'une volonté délibérée de mettre en oeuvre une politique de destruction. Se pose donc la question de l'identification de cette volonté centrale, qui produit un changement d'échelle dans le massacre : d'épisodique il devient systématique. Dans les cas étudiés, cette impulsion provient de ceux-là mêmes qui sont au sommet du pouvoir.

- Les acteurs étatiques et paraétatiques : de là provient la mobilisation des principaux opérateurs de la violence de l'Etat (armée et police), voire la constitution d'acteurs spécifiques, créés pour impulser et perpétrer les massacres (milices et autres groupes de tueurs spécialisés). Les premiers se trouvent détournés de leurs fonctions premières, les seconds sont spécialement formés pour ce genre de missions. Les unes et les autres vont avoir en charge d'organiser et d'exécuter l'essentiel des massacres.

- L'opinion publique et la participation populaire : les massacres sont-ils connus du public? Obtiennent-ils son adhésion? (...). Dans la période d'exécution des massacres, il est essentiel d'y revenir pour savoir dans quelle mesure cette opinion y adhère ou non, ferme les yeux, ou bien montre des signes de désapprobation. car une chose est d'initier au meutre de masse, une autre est de parvenir à susciter l'adhésion de la société à ce processus de violence.

- Les morphologies de la violence extrême : la convergence de ces trois facteurs aboutit à des formes d'extrême violence. Ces "morphologies" du massacre prennent des formes diverses (tuerie sur place ou après déportation) et varient selon les procédés de meurtre utilisés (feu, fusillade, gaz, etc.); D'autres variables sont encore à prendre en compte; telle que la géographie des territoires où les masscres sont commis, les initatives que peuvent prendre des acteurs locaux, l'ampleur de la guerre, etc. 

Ces scénarios ne sont pas écrits à l'avance. Au niveau de l'impulsion donnée par ceux qui décident et organisent le massacre, il peut y avoir du "jeu" - répits ou soudaines accélérations - en fonction de l'évolution de la guerre et du contexte international. Il peut y avoir encore du "jeu" chez les acteurs désignés, certains pouvant refuser de participer aux tueries ou au contraire anticiper les ordres, du "jeu" aussi du côté de l'opinion publique qui peut finir par manifester sa réprobation, du "jeu" encore sur le terrain parce que rien ne se passe comme prévu et que les réactions des victimes ne sont pas celles qui étaient attendues. Bref, si le processus de destruction monte en puissance, il n'est pas totalement détermin. Il n'est véritablement achevé qu'au moment de la mort des victimes désignées. Mais plus ce processus progresse sans rencontrer de freins, plus il devient difficile de l'enrayer."

 

Jacques SÉMELIN, Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides, Editions du Seuil, 2005 ; Sous la direction de David EL KENZ, Le massacre, objet d'histoire, Gallimard, 2005.

 

STRATEGUS

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23 mars 2013 6 23 /03 /mars /2013 14:42

        Les massacres - définis à l'heure actuelle par beaucoup comme destruction brutale et délibérée de civils sans défense en grand nombre, ce qui laisse de côté les destruction d'homme de guerre sur les champs de bataille comme les erreurs ou les dommages collatéraux résultant d'actes de guerre - constituent un objet relativement nouveau de la recherche historique et sociologique. 

Le terme de massacre forgé en français vers 1100, ne devient courant qu'au XVIe siècle en Occident. Il remonte à l'ancien picard machecler qui désigne la massue ou masse, un mot dérivé du latin populaire matteuca. Lié à la technique d'un instrument grossier, il signifie une opération maladroite, caractérisée par sa nature dévastatrice.

Le sens de ce mot connaît deux évolutions : d'une part, il désigne un "abattoir" (et la boucherie) et, au XIVe siècle, il entre dans le vocabulaire de la vénerie pour définir par métonymie la tête du cerf que l'on conserve comme trophée ; d'autre part dès le XIIe siècle (dans le Roman de Thèbes, marçacre signifie la mise à mort de nombreux individus), il prend le sens de "mise à mort d'un grand nombre d'individus". La banalisation du terme au XVIe isècle, liée aux guerres de religions entre protestants et catholiques, infléchit le sens vers l'acception moderne. En 1556, il apparaît dans le pamphlet Histoire mémorable de la persécution et saccagement du peuple de Mérindol et Cabrières et autres circonvoisins appelez Vaudois, qui relate les tueries en 1545, des vaudois de Provence, chrétiens issus d'une hérésie médiévale et ralliés à la réforme calvaniste. Il signifie alors le meurtre en grand nombre de personnes sans défense. Il implique une dissymétrie entre des bourreaux et des victimes. Durant la Saint-Barthélémy, en août 1572, les pamphlets hugunots contre la reine Catherine de Médicis, dénoncée comme une nouvelle Jézabel, responsable de l'assassinat de ses sujets, popularisent le terme : les néologismes massacreur et massacrement apparaissent dans son sillage. Son succès s'explique donc par l'émergence du combat religieux. Cette acception empirique est retenue aujourd'hui : en effet, si les techniques de destruction à distance ne cessent d'être de plus en plus sophistiquées, les massacres en "face à face" restent des pratiques courantes dans les guerres actuelles, interétatiques ou civiles (David EL KENZ, Claudine VIDAL). 

 

    Avant même la formulation de ce terme, et le jugement porté qui rend son expression courante, le massacre, comme le rappelle Pierre VIDAL-NAQUET, est tristement banal. De l'époque du mésolithique à l'Antiquité, en passant par des passages célèbres de la Bible hébraïque ou des textes fondateurs hindous, le massacre peut être décliné en types, comme le fait Jacques SÉMELIN (Du massacre au processus génocidaire, dans Revue internationale des sciences sociales, n°174, 2002) :

- massacre de proximité (corps à corps) ;

- massacre à distance (armes de jet, armes à feu, bombes...) ;

- massacre bilatéral (guerre civile) ;

- massacre unilatéral (un Etat contre son peuple) ;

- massacre de masse, contraire au massacre réduit ;

- génocide qui vise à l'éradication totale d'une collectivité selon des critères définis par le persécuteur ;

On peut compléter cette typologie en distinguant massacre exhibé et massacre occulté. A partir du XIXe siècle, les progrès technologiques de la guerre transforment les soldats en masse à détruire, par la recherche des points de concentration des troupes (des guerres de Napoléon à la guerre de Sécession, puis aux deux guerres mondiales). Il y a bien alors massacre de soldats pris dans des bombardements contre lesquelles ils n'ont aucune possibilité de se défendre. Ces progrès ramènent d'une certaine façon aux pratiques avant et pendant l'Antiquité, où des villes entières se déplacent (notamment dans l'empire perse) avec les combattants, et constituent les "cibles" de chaque armée : dans ces cas-là, il n'y a pas de distinctions entre les guerriers et leurs soutiens : tout ce qui ne peut pas être utilisé à court terme par l'armée en marche est détruit, même après la victoire.

 

     C'est surtout depuis la fin du XIXe siècle que le massacre acquiert une dimension juridique, avant d'être, en 1944, intégré par l'avocat polonais Raphael LEMKIN dans une définition du génocide, entérinée par la suite par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide et adoptée par l'ONU en 1948. 

 

     Le regard diachronique sur une série de massacres n'induit pas, insiste David EL KENZ, un sens de l'histoire, du moindre massacre à l'époque des Grecs, au XXe siècle génocidaire. Avec de nombreux auteurs, il veut distinguer chaque massacre en mettant en oeuvre trois problématiques communes :

- "Le massacre est un évènement qui suscite différentes méthodes historiques et surperposent diverses traditions historiographiques et mémorielles. L'occultation des violences extrêmes dans le camp des bourreaux et la demande de reconnaissance dans celi des victimes renforcent la complexité de son appréhension. Le régionalisme sicilien, la guerre de Trente Anas dans le prisme de l'historiographie nationaliste allemande, la conquête de l'Algérie ou la controverse historiographique sur la conquête de l'Amérique du Nord et le négationisme du génocide arménien offrent des exemples d'instrumentalisation de l'événement du massacre." Nous pouvons ajouter que la grande instrumentalisation de la Shoah par l'Etat d'Irsaël, pour justifier d'autres exactions, introduit une difficulté supplémentaire dans l'appréciation du phénomène. 

- "La condamnation des massacres religieux au XIVe siècle, l'utopie d'une guerre civilisée au XVIIIe siècle, les massacres orientaux, de l'Assyrie à l'Empire ottoma et au Japon contemporain, agissant comme repoussoirs pour les Européens, constituent des exemples significatifs de la croyance en un progrès propre à ladite modernité occidentale. Cependant, le massacre demeure un fait récurrent dans l'histoire de l'humanité. Le recours à l'anthropologie historique, à condition qu'elle soit fortement contextualisée, semble préserver de tout paradoxe entre modernité civilisée et retour des crimes de masse."

- "La question des sources est, enfin, au coeur de l'étude sur les massacres. Bien que le travail de l'historien ne se réduise pas à un recensement et un classement des sources, celles-ci guident cependant l'appréhension première d'un civilisation confrontée à ses massacres. Chaque discours révèle une sensibilité à la cruauté. S'il est construit chez les historiens grecs et latins, les critères politiques et religieux sont décelables dans le témoignages des guerres d'Italie ou des guerres de Religion. Les littératures du romantisme et de l'après-Première guerre mondiale présentent des témoignages autocensurés sur les horreurs de la guerre, tandis que les sites Internet, au contraire, sont prolixes en images brutales, mais déforment la réalité chronologique du massacre."

 

     Loin de certains décomptes qui foisonnent précisément sur internet, sans références aux contextes ni aux jeux des acteurs concernés, seule la recherche de la logique des massacres (en tant que enchaînements de faits dans des contextes) peut permettre ce qu'ils veulent éviter. La reconnaissance juridique du massacre est une chose, notamment envers la mémoire des victimes et l'indemnisation des survivants. La compréhension de la manière d'où il se déroule est une autre chose, qui exige autant, sinon plus d'efforts. La recherche de la justice, car c'est cela qui est mis souvent en avant comme moteurs des entreprises juridiques, ne peut se résumer dans l'examen d'une comptabilité, de l'action de bourreaux et des torts faits aux victimes. Les premiers pas, qui permettent que des massacres ne se reproduisent plus, résident dans l'établissement des logiques qui les ont permis.

Aussi faut-il distinguer différentes logiques à l'oeuvre :

- logique d'extermination ;

- logique de punition (représailles) ;

- logique de terreur.

Ces trois logiques peuvent se retrouver dans des guerres ou des gestions d'Empire. Si les massacres sont sans doute perpétrés le plus souvent dans le cadre de guerres, sans que celles-ci soient à proprement parler des guerres d'anéantissement, et notamment lorsqu'ils ne rentrent pas forcément dans le cadre d'une stratégie (cas de débordement des armées après une victoire, comme dans le cas du pillage des villes dans les guerres d'Italie), ils existent également dans le cadre de la gestion d'un Empire (déplacements de populations jugées menaçantes ou surnuméraires, obtention d'un exploitation des ressources du pays). Ce qui amène à proposer d'examiner successivement différentes formes de massacres :

- Massacres d'intention stratégique, qu'ils soient à objectifs économiques, politiques, ou religieux ;

- Massacres dûs à la dynamique même de la guerre, avec ses aspects irrationnels ;

- Massacres induits par les haines religieuses, présents souvent dans les guerres civiles longues, mais n'entrant pas dans le cadre d'une stratégie.

    Pour l'examen de ces différents massacres, il importe de ce concentrer successivement sur leurs causes, sur leurs déroulements, mais également sur leurs conséquences. Dans l'étude de ces massacres - les études de cas se prêtant mieux aux décorticages des faits - il convient également de distinguer les massacres directs et les massacres indirects (qui obéissent à des logiques bien différentes) . Il faut qu'on s'en explique : le décompte des victimes d'une guerre n'est pas seulement celui des corps retrouvés sur les champs de bataille et qui servent souvent de référent unique ; il faut inclure également les victimes sur une durée plus longue (questions de démographie) et les victimes strictement collatérales, dues aux diverses épidémies qui suivent souvent les guerres (la première guerre mondiale a fait moins de mort que les différentes épidémies qui la suivirent). 

   Enfin, les comparaisons entre massacres contemporains et massacres anciens sont faussées au moins sur deux plans : d'une part, l'évaluation des victimes est beaucoup sûre pour la période récente, et d'autre part la valeur de la vie n'est pas considérée de la même façon. Quoi de commun entre le technicien qui manipule des commandes électriques à des centaines des kilomètres du champ de bataille, le technocrate aveugle obéissant aux ordres, le fanatique soldat aux premières lignes, et le guerrier - à la durée de vie courte - soucieux de la victoire et de sa récompense (matérielle et/ou spirituelle) ignorant de toutes notions d'économie ou de stratégie ?  Quoi de commun entre un stratège militaire soucieux surtout de ses troupes qui doit avancer coûte que coûte dans un pays qui résiste et un politique fanatique croyant à la supériorité de sa race (et partant à l'existence même d'une race...) ?

 

    Les massacres sont à considérer en définitive comme éléments des conflits, à la fois résultats et aliments dans une série de causes et de conséquences de nouveaux enchaînements dont le caractère violent peut parfois s'atténuer mais redevenir massif. Entrant dans des cycles de vengeances très souvent, visant des populations pas forcément à l'origine des torts causés (massif bouc émissaire), les massacres ne peuvent s'arrêter justement qu'à l'extinction de ses causes. Les efforts mémoriels sont nécessaires pour supporter les études historiques, mais le risque de contamination (l'origine de cet effort de mémoire étant très souvent partisan) est toujours là. Plus que ces efforts mémoriels, c'est la compréhension des événements qui peut couper les racines de ces cycles, à la condition que la valeur de la vie en soi soit partagée (et que les conditions de ce partage soient réunies). On ne peut en rester à une attitude morale ou juridique, il faut plonger au coeur des conditions sociales et économiques qui alimentent des politiques d'extermination plus ou moins avouées. On ne le répétera ensuite sans doute jamais assez : si la conscience de ces massacres, en tant que atteinte à la vie et injustices radicales, est partagée - relativement - en Occident, il n'en est pas de même partout. Cela va de pair avec une certaine inconscience politique qui croit et fait croire que l'ensemble des valeurs occidentales, y compris l'aspiration démocratique, est partagé dans le monde avec la même appréciation. On commence à entendre ici et là d'ailleurs des voix - pas toujours bien intentionnées, faisant sauter le pas d'une certaine délégitimation de l'effort mémoriel, sur le génocide des Juifs par exemple mais pas seulement - qui pointent le fait que la dénonciation des massacres soit le fait d'une petite partie seulement de l'humanité. A sein des institutions internationales (notamment à l'UNESCO), on est bien conscient de ce fait, la vigilance ne devant jamais se relâcher pour promouvoir un droit international qui bannisse les massacres de la pratique hélas répandue.

 

    Claudine VIDAL, évoquant tour à tour les études pour la période contemporaine, sur les massacres sous la Seconde Guerre mondiale, d'Indonésie, du VietNam, du Rwanda, résume bien l'état actuel des recherches : "Il existe une série de massacres célèbres. Leur mémorisation est souvent liée à la volonté de dénonciation rétrospective et au désir d'honorer les victimes. Ces massacres sont alors représentés comme des événements à part, isolés, exceptionnels. Il est vrai qu'il s'agit de massacres restés longtemps stupéfiants et qui le furent aussi pour certains de leurs contemporains. Aujourd'hui, les organisations internationales, des journalistes mettent en lumière et relatent une multiplicité de massacres perpétrés sur tous les continents, des chercheurs les analysent dans leur spécificité. Tous relèvent des continuités entre ces épisodes de massacres et les formes ordinaires de la violence, les historiens actuels de massacres anciens le font aussi."

 

Claudine VIDAL, Massacre, dans Dictionnaire de la violence, Sous la direction de Michela MARZANO, PUF, 2011 ; Sous la direction de David El KENZ, Le massacre, objet d'histoire, Gallimard, 2005.

 

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21 mars 2013 4 21 /03 /mars /2013 07:52

    Dans l'ensemble de la production éditoriale sur la résistance et la collaboration, se dessine une évolution certaine d'une vision plutôt militaire des processus à l'oeuvre à une vision plus globale, sociale et économique, d'une vision de sociétés plutôt résistantes à une vision de sociétés plutôt collaboratrices face à une invasion. Ceci étant, l'intérêt pour la seconde guerre mondiale ne faiblit pas, sur tous ses aspects, sans doute au détriment d'une réflexion réelle de fond en matière de défense sur la collaboration et la résistance. En France, longtemps la recherche et l'édition est dominée par les circuits officiels, même si depuis longtemps la mouvance du Parti Communiste produit de grandes contributions. Ainsi le Comité d'histoire de la Seconde Guerre mondiale, institution fondée en 1951, devenu en élargissant son propos Institut d'histoire des conflits contemporains (IHCC), domine la production dans ce domaine. Sans que l'Institut Maurice Thorez (depuis 1966), puis Institut de Recherches et d'Etudes Marxistes, puis, rompant les attaches structurelles avec le Parti Communiste Français, les Cahiers d'Histoire-Revue d'Histoire critique, morde réellement sur cette hégémonie. Plus récemment, le Centre d'histoire et de recherches sur la Résistance (CH2R), créé en 2009, se donne pour objectif d'encourager et de développer les recherches sur le phénomène de Résistance et son histoire - et plus généralement sur l'Occupation.  Sans compter de nombreuses initiatives, en provenance, entre autres, de médias audio-visuels, qui mettent à jour les connaissances et les réflexions sur la seconde guerre mondiale, alimentées par l'ouverture (après cinquante ans) de nombreuses archives publiques.

 

    Le Comité d'histoire de la Seconde Guerre mondiale résulte lui-même de la fusion de la Commission d'histoire de l'occupation et de la libération de la France (CHOLF) créé en 1944 et du Comité d'histoire de la guerre, créé en 1945, donnant du coup une connotation très orientée vers les domaines militaires et (résistance militaire et combats armés) et favorisant une lecture d'une France globalement résistance, en soutien d'une politique de "cohésion nationale". Après une première ouverture avec le Comité international d'histoire de la Deuxième guerre mondiale regroupant des historiens de 37 pays, il se transforme en 1979 en Institut d'histoire des conflits contemporains (IHCC) dépendant de la Fondation pour les études de défense nationale. En 1993, l'IHCC est transformé en association loi 1901. Après la dissolution de la Fondation pour les études de défense nationale, il devient d'institut d'Histoire de la Défense et reprend les activités de l'IHCC. En 1995, le président Guy PERDONCINI est remplacé par le professeur Claude CARTIER.

La Revue d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale, avec à sa fondation pour rédacteur en chef Henri MICHEL, publication trimestrielle, parait en novembre 1950 aux Presses Universitaires de France. Elle élargit son spectre de rédaction en janvier 1982, devenant Revue d'histoire de la Deuxième guerre mondiale et des conflits contemporains, avant en 1987, de s'appeler Guerres mondiales et conflits contemporains. A l'origine publication du Comité d'histoire de la guerre (Cahiers d'histoire de la guerre, de janviers 1949 à mai 1950, avec quatre numéros), la Revue d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale a publié 144 numéros de 1950 à 1986. Sur les origines du conflit, les politiques, les stratégies, les combats, menés par les Etats, seuls ou alliés, et par les peuples en guerre. Avec des études et des témoignages provenant d'auteurs de tous les pays. Cette dimension internationale est confirmée avec l'extension, depuis 1987, en amont et en aval de la Deuxième guerre mondiale, du champ de recherche couvert par la revue sous son nouveau titre Guerre mondiales et conflits contemporains. De 1992 à 1996, un numéro par an a été consacré entièrement à la Première Guerre mondiale, en accord avec le Centre de recherche de l'Historial de la Grande Guerre. Chaque numéro comprend un dossier thématique, suivi d'une série d'articles et de comptes rendus biographiques.

 

   Non centré sur la Deuxième guerre mondiale, Les Cahiers d'histoire, Revue d'histoire critique, qui a rompu en 1996 tout lien organique avec le PCF, a adopté depuis cette date une ligne éditoriale indépendante, marquée par l'élargissement des champs de réflexion à toutes les périodes et par une volonté de concilier rigueur scientifique et regard critique sur les contenus et les méthodes des disciplines de l'Histoire. Si la première série (avril 1966-1972) traité de problématiques proprement communistes (Front populaire, Marx et la France, La défense soviétique, le PCF et la lutte anti-coloniale), la quatrième série (depuis avril 1996) traite autant des Changements de société, des origines de la chrétienté, du pouvoir colonial, des enjeux de la mémoire, des gauches en Egypte, ou des relations entre architecture et politique au XXe siècle...

Revue trimestrielle, organisée pour chaque numéro autour d'un dossier thématique, sous la responsabilité de la rédactrice en chef Anne JOLLET.

De nombreux articles sont disponibles sur revues.org

 

   Le Centre d'histoire et de recherches sur la Résistance (CH2R), fondée avec le soutien de l'association des amis du musée de la Résistance et de la déportation de Besançon, et en liaison avec le Laboratoire des Sciences historiques (EA 2273) de l'Université de France-Comté, propose pour l'étude des événements de la seconde guerre mondiale, mais aussi au-delà, un lieu de travail, de rencontres et de débats. Orienté vers les jeunes chercheurs isolés et l'échange, comme de la diffusion de leurs travaux, le CH2R regroupe plusieurs générations d'historiens français et étrangers (doctorants, docteurs et chercheurs confirmés), dont les travaux portent pour l'essentiel sur la période de la Seconde et de l'occupation allemande (France, Europe, 1939-1945). Ces dernières années, dans le prolongement des six colloques "La Résistance et les Français" organisés dans le cadre de l'Institut d'histoire du temps présent (IHTP-CNRS), puis du Dictionnaire historique de la Résistance publié en 2006 avec l'aide de la Fondation de la Résistance, un certain nombre de thèses, achevées ou en voie d'achèvement, témoignent d'un dynamisme et d'un renouvellement historiographique. Dans une perspective comparative, selon le CH2R lui-même, tant géographique que chronologique, et en mêlant les approches culturelles, politiques et sociales, les chercheurs du CH2R travaillent notamment sur les thématiques suivantes :

- Formes de résistances et pluralité des formes de réactivités sociales, de la lutte armée aux sociétés de non-consentement ;

- Approche socio-culturelle et anthropologique des groupes et organisations de résistance ;

- Construction identitaire, écritures et héritages de la Résistance intérieure et de la France libre ;

- Systèmes d'occupation et d'oppression ;

- Formes de la répression (dispositifs répressifs, déportations, représailles) ;

- Comportements collectifs dans les systèmes, les régimes et les situations d'oppression ;

- Mémoires sociales de l'Occupation et de la Résistance.

  Le directeur scientifique Laurent DOUZOU, le Président François MARCOT et le Secrétariat scientifique (Sébastien ABERTELLI, Julien BLANC, Cécile VAST) travaillent avec une Direction scientifique et un Conseil scientifique fournis. Ils animent un carnet, Résistances et société, disponible sur le site www.revues.org, qui a pour objet de faire connaître et de rendre compte des activités de recherches du CH2R, et qui est conçu comme un lieu de vulgarisation scientifique.

 

Résistance et société, www.revues.org ; Cahiers d'histoire, Revue d'histoire critique, 6 avenue Mathurin Moreau, 75167 PARIS CEDEX 19 ; Guerres mondiales et conflits contemporains, institut d'Histoire des Conflits contemporains, Tour des salves, Château de Vincennes, 1 avenue de Paris, 94300 VINCENNES.

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Published by GIL - dans REVUES
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17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 14:41

    Très distante d'une vision nationaliste qui prévaut dans de nombreux territoires à l'issue d'une libération, comme sous la seconde guerre mondiale dans l'Europe sous occupation nazie, l'ensemble des conflits sociaux existe avant, pendant et après cette occupation. Les conflits nationaux - au sens que ce sont des nations qui se combattent par soldats ou citoyens interposés se mêlent d'une manière souvent dramatique aux conflits sociaux, lesquels peuvent prendre une acuité particulière à l'heure des rationnements et des pénuries.

La position de fonctionnaires loyaux à qui la loyauté se colore très différemment selon qu'il s'agit de la République ou de l'Etat, en France sous l'occupation, est cruciale pour l'envahisseur dans le bon déroulement de l'exploitation économique, politique, idéologique et stratégique d'un territoire. Elle n'en est pas moins cruciale, lorsque la fortune des armes change et plus encore lors d'une libération, qui constitue dans certains cas un nouveau changement de régime politique. La volonté de l'épuration - qui mêle désirs de vengeances et poursuite de combats bien antérieurs - se heurte bien souvent alors à la volonté de réconciliation nationale prônée, au nom de la nation restaurée.

C'est tout cet ensemble qu'illustre bien les situations en Europe pendant cinq longues années, et c'est aussi cet ensemble, qui, plus ou moins, influe sur le déroulement des événements, dans un conflit entre Etats, qui se solde par une occupation, puis par une libération, et cela dans beaucoup de lieux et de temps.

A partir du moment où l'envahisseur n'est pas seulement mû par la volonté de rapines et de pillages, où l'existence et la pérennité d'un empire (petit ou grand) entre dans les plans des dirigeants de cet envahisseur, la situation devient complexe, et souvent, la densité culturelle et technique d'une population finit par s'imposer dans le temps, parfois à l'inverse des objectifs antérieurs de domination...

Cette tendance ne se vérifie évidemment pas dans le cas d'application de stratégie de destructions massives (exterminations ou destructions matérielles), et dans le cas de période d'occupation courte, comme sous la seconde guerre mondiale. Cependant, les éléments de cette occupation, résistance et collaboration, y sont bien présents et ont été jusqu'ici les plus étudiés, alors que ces situations se retrouvent maintes fois dans l'histoire. Ce sont des aspects de ces études - l'historiographie est assez impressionante, celle-ci étant un enjeu mémoriel au sens fort à grandes implications politiques - qui nous permettent, avec un certain recul, de penser la dynamique du conflit entre deux ensembles politiques, qui sont souvent aussi deux ensembles culturels différents. 

 

      Dans son étude de l'histoire politique et sociale de Marseille et des Bouches-du-Rhônes, de 1930 à 1950, en quatre volumes, dont trois déjà parus, Robert MENCHERINI traite de la partie centrale de cette histoire - celle qui va de 1940 à 1945 - en mettant en relief beaucoup d'éléments déjà apparus dans les études antérieures sur l'Occupation, la Résistance, la Collaboration et la Libération, mais aussi d'autres qui replacent sans doute plus justement les places respectives qu'occupent les conflits nationaux et sociaux. Ainsi, les luttes ouvrières ne s'arrêtent pas, ni non plus la lutte des classes sociales, même si celle-ci se trouvent alors soumises aux conjonctures de la guerre. 

L'un des objectifs de son étude (volume 2), "était de proposer une vision d'ensemble de Marseille et des Bouches-du-Rhône sous vichy, de 1940 à 1942, de mettre en relation divers ordres de phénomènes et de s'interroger sur les effets de la Révolution nationale, les caractéristiques et les modalités d'organisation du pouvoir, le rôle et l'influence des autorités allemandes et italiennes." il dégage plusieurs grandes étapes dans l'attitude des autorités économiques, politiques et religieuses et plusieurs idées-forces :

- L'ampleur des changements opérés en deux ans par le régime en Révolution nationale ;

- La présence importante des vainqueurs, dans ce département de zone libre, bien avant l'Occupation ;

- L'évolution d'une opinion dont les caractéristiques ne correspondent pas toujours aux idées reçues. 

Il confirme ce que d'autres travaux, avant lui, ont établis (notamment ceux de Robert PAXTON (La France sous Vichy) ou de Pierre LABORIE (L'opinion française sous Vichy), sauf qu'il insiste sur le poids important des autorités vainqueurs.

"On constate, d'abord, que la Révolution nationale relève bien, dans le département, d'une chirurgie lourde et non du simple pansement selon le mot de Robert Paxton. La "dictature pluraliste", selon l'expression de Stanley Hoffmann (La droite à Vichy), s'exerce en extension, dans l'ensemble du département, mais aussi en profondeur, et pénètre les groupes sociaux. Elle mobilise, pour ce projet, l'appareil d'Etat, les institutions religieuses, les courants de la droite extrême, crée de nouvelles organisations. Au ras du département, on voit finalement que, tandis que les "traditionnalistes" président au cérémonial, les dispositifs modernistes prônés par les "jeunes cyclistes" se mettent en place. La contradiction entre les réalisations et les déclarations ultraconservatrices et réactionnaires est balayée par l'invocation des nécessités de l'heure. Ainsi, au sein de l'appareil d'Etat, en dépit des proclamations régionalistes, parfois provençalistes (...), la centralisation est renforcée avec la mise en place de la préfecture régionale de Marseille et de ses intendances de police et économique. La création d'une province est toujours présentée comme un objectif, mais renvoyée à une avenir meilleur. L'ensemble des services est épuré, la police est réorganisée (...). Les pouvoirs départementaux et communaux sont pris en mains. (...) La grande majorité de la population est concernée : non seulement tous les conseils municipaux des villes les plus importantes ont été modifiés, pour la plupart remplacés par de nouvelles assemblées, mais un grand nombre de petites communes rurales sont également touchées. Dans le même temps, les organisations nouvelles quadrillent le département. La Légion française des combattants (LFC) participe activement à l'encadrement de la population et à l'épuration de l'administration et des assemblées élues. On assiste ainsi à une véritable "révolution municipale" à la mode de l'Action française qui s'en réjouit. Si l'on ajoute à ce contrôle territorial celui des divers secteurs économiques et groupes sociaux, par les comités d'organisation, corporations, Charte du Travail et Corporation paysanne, et l'ensemble des nombreuses mesures d'exclusion et de répression, on perçoit l'ampleur des bouleversements. La Révolution nationale a sans doute, à ce niveaux, plus d'effets en zone libre qu'en zone occupée : Vichy peut y déployer plus facilement tous ses objectifs, en utilisant, en particulier la LFC, interdite dans les territoires occupés, alors que les Allemands maintiennent, lorsqu'ils ne sont pas menacés, d'anciennes élites qui leur assurent l'ordre. Pour mener à bien cette contre-révolution (par rapport à la révolution que constituait l'action du Front Populaire et même de manière plus lointaine, rappelons-le, celle de la Première République française) en zone libre, Vichy n'a pas pu s'ppuyer sur une organisation unique. cette absence ainsi que l'incapacité à véritablement contrôler les populations et à emporter leur adhésion à son programme distingue ce régime très autoritaire du fascisme."

C'est le Parti Populaire français qui icarne le mieux ctte contre-révolution, ses dirigeants et membres s'engageant par ailleurs dans la voie de la collaboration militaire pour soutenir sa lutte anticommuniste et antisémite. Son influence réelle, malgré la reconnaissance de Vichy est difficile à apprécier, mais son collaborationnisme débridé, construit sur l'acceptation de la défaite, le discrédite auprès des Provençaux. Robert MENCHERINI souligne l'importance de la présence militaire des Allemands et des Italiens, avant même l'invasion de la zone libre, notamment dans le domaine économique. Marseille, par sa situation stratégique, par son rôle d'interface avec l'Empire français et son trafic maritime, reçoit dès le début l'attention importante de l'ennemi.

"Enfin, l'opinion. Elle dénonce, par exemple, le pillage par les Allemands des ressources françaises. peut-être en exagère t-elle la portée. Certes, celui-ci n'est qu'un élément d'un ensemble lié à la situation de guerre qui a entraîné aussi la désorganisation des transports à l'échelle internationale. Mais c'est un fait - important - qui ne relève pas de la simple représentation. Il en est de même des effets des pénuries dans la région. (...) Les pénuries de toutes sortes (...) constituent le coeur des préoccupations des Provençaux. Les divers épisodes de la guerre ne les laissent pas indifférents, sans toutefois toujours les mobiliser fortement. Globalement, on constate, dès le départ, une forte anglophilie, parfois ternie (...) mais jamais démentie. Ce sentiment va de pair avec de fortes réticences par rapport à la Collaboration. Si le maréchalisme, sorte de ferveur envers la personne de Philippe Pétain, demeure vivace, Pierre Laval est assez unanimement rejeté. Le "pétainisme", cette adhésion à l'entièreté de la politique gouvernementale est beaucoup moins répandu que la confiance envers le Maréchal. (...)" Le plus important événement parmi toute une série qui renforcent peu à peu, de manière non linéaire mais cumulative, la défiance envers le régime, est "l'aggravation des restrictions et des pénuries dont le gouvernement et les vainqueurs sont tenus pour responsables." Nous touchons, selon nous, ici, un des éléments capitaux pour un occupant pour obtenir l'adhésion au moins passive des populations sur les territoires conquis, élément qui est aussi, au coeur de l'attitude de défiance ou de confiance d'une population envers le pouvoir politique. "D'autres faits, d'apparence mineure, peuvent laisser des traces (symbolique ou culturel). Il en est de même, évidemment à un niveau incomparablement dramatique, pour les rafles de juifs étrangers de l'été 1942. leur brutalité suscite des désapprobations, des prélats catholiques prennent parti pour la première fois contre une action gouvernementale. Il n'y a pas pour autant de mouvements massifs d'opposition. Mais la suspicion envers le régime s'accroît. Plutôt que de ruptures brutales, nous assistons, je crois, à l'addition de ressentiments et de craintes qui élargissent des failles qui existent dès le départ. (...)". 

    Dans le troisième volume de son étude (Résistance et Occupation (1940-1944)), Robert MENCHERINI constate, qu'en contraste avec la zone occupée, la question des rapports avec l'Etat français se pose de manière différence en zone libre. "C'est d'ailleurs ce dernier qui réprime directement les activités dissidentes. (...) (et face à cela) la Résistance telle qu'elle s'affirme et se coordonne en 1943-1944, en opposition à la fois à Vichy et aux occupants, est le résultat d'un processus complexe et différencié. De l'été 1940 à l'automne 1942, les mouvements de Résistance se constituent par deux mouvements complémentaires mais différents : l'engagement d'individus et l'enracinement des organisations. Ces deux notions renvoient à des stades différents de construction de la Résistance. Elles décrivent aussi des démarches distinctes. la première, plus intérieure, est celle par laquelle des individus évoluent, prennent conscience, établissent des projets. Elle est à l'oeuvre pendant toute la période mais domine dans les premiers temps. La seconde, celle pour simplifier, du recrutement et de l'implantation, entraîne inévitablement, au-delà de contacts aléatoires, des rapports, à la fois, avec des milieux sociaux plus favorables, et avec des organisations ou groupes déjà existants. Ces deux mouvements ne peuvent s'analyser sans référence à l'entourage social et politique qui les facilite et parfois les nourrit. Nous avons souligné dans ce cadre, le rôle de la franc-maçonnerie. L'action des confédérations syndicales et des partis politiques reconstitués clandestinement relève aussi de cette logique. Il s'agit principalement à Marseille et dans le département de la CGT et des partis socialiste et communistes qui, avant-guerre, dominaient la vie politique." L'auteur souligne la spécificité du département : la forte affluence des réfugiés qui tentent dans un premiers temps de quitter l'Europe par le grand port.  Le repli dans le Midi, de nombreux organismes d'Etat, civils ou militaires, suscite également un climat très particulier. Il regrette que l'histoire de la Résistance soit trop souvent vue (en tout cas en France) à partir des territoires occupés, ce qui fait négliger la précocité, la spécificité et l'importance de la Résistance à Marseille, qui avant Lyon, est véritablement le centre de la Résistance jusqu'en novembre 1942. C'est à ce moment d'ailleurs que les organisations sont directement confrontées aux occupants et à l'appareil répressif très efficace du SIPO-SD et de ses auxiliaires français. "Beaucoup de responsables des organisations d'aide et de sauvetage, particulier juives, passent définitivement dans la clandestinité. La Résistance multiplie, à partir de ce moments-là, des actions de lutte armée contre les occupants et les collaborationnistes, menées par de petits groupes liés à des réseaux d'action, français ou anglo-saxons. (...) Ils accueillent les jeunes requis en rupture avec le STO, mais ce recrutement est loin d'être exclusif et tous les réfractaires ne deviennent pas des maquisards. Parallèlement, les organisations syndicales reconstituées clandestinement animent, sous couvert des syndicats officiels, d'importants mouvements de grève en mars et mai 1944." Cette montée en puissance est suivie par une répression féroce, notamment celle des maquis qui se forment dans le nord du département. "Ainsi, dans le département, alors que la Résistance a su, au cours de ces quatre annéesn acquérir une réelle influence, tisser des liens avec la population et coordonner ses efforts, elle apparaît singulièrement affaiblie au moment où s'engagent les combats décisifs."

 

   Grégoire MADJARIAN, dans son étude sur la Libération de la France, explique que "les événements militaires dont la signification est immédiatement perceptible occultent souvent les réalités politiques, plus complexes. En 1944, on l'oublie trop, ce qui se joue directement en France, ce n'est pas seulement la libération du territoire, mais aussi l'existence d'un régime, la nature du pouvoir politique et la direction de ce pouvoir. L'insurrection de l'été 1944 n'a pas seulement un caractère national : elle provoque l'effondrement de l'"Etat français" et elle est l'instrument d'une prise de pouvoir." Le conflit politique, vieux de plusieurs années, interne aux force du pays, est prêt de virer à la guerre civile, comme cela a été le cas par exemple en Grêce. Derrière le mot Résistance, auquel on ne peut s'arrêter en la considérant comme toute orientée vers l'ennemi national, il y a des questions essentielles : Résistance de qui? Résistance à qui?, Résistance à quoi? 

"Entre 1940 et 1944, poursuit-il, la société française est divisée en profondeur selon plusieurs lignes de clivage qui ne se superposent jamais que partiellement.

En premier lieu, le clivage vis-à-vis de l'occupant et de l'attitude à adopter à son égard. Bien que dans les premiers temps l'attitude - habile - des armées du Reich contrastait avec celle que lui avaient prêtée les services de propagande, la grande majorité de la population eut instinctivement envers celle-ci les dispositions d'esprit qui sont celles d'un peuple subissant le poids d'une occupation. Méfiance, position sentimentale anti-allemande, sentiments germanophobes, "antipathie marquée à l'égard des troupes d'occupation plus que sentiments gaullistes proprement dits", "sentiments non "pro-alliés" mais "anti-occupants", "hostilité latente contre l'occupant" telles sont les seules formes de réaction qu'enregistrent les préfets à ce propos et dont ils soulignent le caractère spontané. Ni la crainte du bolchevisme, ni les bombardements alliés, qui provoquèrent des mouvements de colère, ne réussirent à retourner réellement cet état d'esprit de la majorité de la population chez qui prévalurent les effets de l'occupation. Il est caractéristique, au contraire, qu'un mouvement de sympathie à l'égard de la Résistance, puis de l'offensive des armées soviétiques se développa même dans de nombreux milieux hostiles au régime de l'URSS, simplement parce que celles-ci véhiculaient l'espoir d'une défaite de l'Axe

Une autre réaction, vive et silencieuse, est symptomatique : la presse et la radio françaises considérées comme contrôlées étroitement par les autorités d'occupation connurent un discrédit grandissant et furent des moins en moins suivies,tandis que le public se passionnait pour les nouvelles en provenance de Londres. Les contraintes de plus en plus lourdes, les arrestations de plus en plus nombreuses et dans toutes les couches de la population, les condamnations qui s'ensuivaient, le passage dans les campagnes des formations de SS ne firent que creuser le fossé existant entre la population et l'occupant dont la présence devint de plus en plus insupportable. Cet état d'esprit existe que les partis de la collaboration, coalition hétéroclique d'affairistes, de pro-nazis fanatiques, d'anciens nationalistes et de pacifistes, ne purent, malgré les efforts de propagande et le soutien officiel, rassembler et gagner à leurs vues qu'une minorité de la population. La collaboration, acceptée à contrecoeur tant qu'elle apparut la seule attitude possible devant un adversaire qui, aux dires de l'état-major français, allait gagner la guerre sous peu, suscita très tôt des critiques sévères, dès que s'ancra la conviction que rien n'était joué (...).

un clivage de nature différente se produisit face à la réaction politique qu'incarnait le régime de Vichy, cette sorte de monarchie militaire qui allait s'identifier, sous de nombreux aspects, à son modèle fasciste. (...) Ce qui caractérise le mouvement de l'opinion entre 1940 et 1944, c'est l'inégalité des appréciations et de la contestation des différents aspects de la politique du régime, la relative lenteur de la mise en cause des structures politiques par rapport à celle de l'attitude extérieure de l'Etat." L'adhésion au régime ou le prestige du Maréchal semblent avoir été deux éléments bien distincts. La ferveur en un Sauveur ne va pas de pair avec l'adhésion à la politique pétainiste, surtout que beaucoup estimaient que son attitude était une stratégie de duperie de l'ennemi, sentiment qui s'étiole dans le temps. "Les formes de division sociale traditionnelle entre ouvriers, classes moyennes et grande bourgeoisie, comme entre la ville et la campagne n'ont pas disparu sous l'effet de la guerre et de l'occupation. Au contraire, les conditions matérielles d'existence qui en résultent donnent aliment à leur aggravation. La pénurie rend plus importantes, plus sensibles, plus vitales les différences de situations. le fossé va se creuser entre les groupes sociaux de par l'amenuisement des biens de consommation, le marché noir et les inégalités grandissantes dans le domaine du ravitaillement. Des haines et des rancunes tenaces se créent sur ce terrain, qui, pour les autorités, laissaient présager des troubles : un "climat de méfiance" et de "sourde hostilité" entre démunis et privilégiés se développe, relevait l'administration vichyste."

Grégoire MADJARIAN évoque ensuite les répressions contre les militants ouvriers et communistes comme contre l'ensemble de la dissidence, notamment les camps de concentration, en contraste avec l'opinion, recueillie là aussi par les services préfectoraux de l'époque, de milieux bourgeois, industriels, commerçants, notables et ruraux dont la situation matérielle demeure privilégiée et qui souffrent moins des restrictions. Ceux-ci "fournirent au régime de Vichy les appuis principaux les plus solides, les sentiments gaullistes étant en règle générale le fait d'une minorité, le souci de la sécurité et la crainte des bouleversements sociaux restant les ressorts essentiels de leur attitude." C'est, affirme t-il, "la grande bourgeoisie qui s'était développée à travers une série de régimes (qui) en était venue peu à peu à rêver d'un pouvoir autoritaire fonctionnant sous son seul contrôle, qui se trouvait la véritable classe bénéficiaire du régime de Pétain. Rejoignant là plusieurs des conclusions de Werner RINGS ou de Robert PAXTON, il constate que "l'Etat corporatif de Vichy réalisait une intégration politico-financière de type fasciste sous des formes immédiates moins onéreuses pour le grand  capital qu'en Italie ou en Allemagne. L'occupation nazie suppléait à l'immaturité des conditions internes et permettait de se passer, du moins provisoirement, d'un parti unique de masse. Si la suppression de toute représentation politique élue calmait les frayeurs sociales, elle dépossédait les classes moyennes de l'influence institutionnelle qu'elles exerçaient sur l'Etat à partir du Parlement. Dans le même temps, l'ensemble de l'économie, aussi bien pour la répartition des matières premières que pour la distribution des produits, passait sous la coupe de l'armature étatique des comités d'organisation, eux-mêmes presque entièrement contrôlés par la grande bourgeoisie capitaliste. Cette hégémonie instituée donnait à cette dernière la possibilité de mener à sa guise et à son profit les mesures de concentration et de restructuration du capitalisme français." La grande bourgeoisie capitaliste, à part quelques exceptions, fut portée à la collaboration politique et économique et en constitua l'ossature sociale (Henri MICHEL, Aspects politiques et sociaux de la Résistance française, conférence de Milan, 1963). Dans cette situation, un des facteurs de 'isolement social de la grande bourgeoisie en 1944 fut l'attitude des petites et moyennes entreprises qui se considéraient comme sacrifiées dans la répartition des matières premières et les mesures de concentration. "L'itinéraire de la masse bourgeoise s'accomplit à reculons. L'attitude de celle-ci peut être caractérisée selon la formule par laquelle D'Astier de la VIGERIE la résumera plus tard : plutôt Vichy que de Gaulle, de Gaulle plutôt que la Résistance, la Résistance plutôt que les communistes." L'hostilité de la classe ouvrière devint manifeste après l'instauration du Service du Travail Obligatoire, rendu nécessaire pour les autorités après l'échec de la relève (échange des prisonniers contre des ouvriers allant travailler en Allemagne) et son silence est interprété par les autorités comme le "signe d'une animosité tacite", très loin de l'enthousiasme voulu envers la Révolution Nationale. Au fur et à mesure des revers subis par l'occupant, en l'absence d'organisations représentatives qui auraient pu servir de tampons, les préfectures observent l'infiltration en milieu ouvrier d'éléments de la Résistance, et sur le tard, en 1944, la classe ouvrière devint la force vive des insurrections urbaines. Et à la libération, de nombreux espoirs de renouveau social s'exprimèrent fortement. Le jeu des forces politiques fut toutefois décevant pour elle. "La classe ouvrière (...) dont la place nouvelle des représentants à la tête de l'Etat apparaissait comme l'indice et le prélude d'un changement de sa position sociale se retrouve en 1947 brutalement rejetée à l'arrière-ban de la société, acculée à défendre des conditions matérielles d'existence guère plus enviables qu'aux temps de l'Occupation. L'automne 1947 où s'achève le cycle de la libération est l'antithèse de l'été 1944. La grande bourgeoisie qui avait ligué contre elle trop de forces, avait dû subir une défaite (qui s'est traduite par des nationalisations et la mise en oeuvre d'une planification dirigée par l'Etat, en autres) ; lors des grèves "insurrectionnelles" de 1947, les plus violentes avec celles de 1948 de tout l'après-guerre, c'est le prolétariat qui est quasiment isolé face à toutes les autres classes et qui subit la défaite". 

 

    Dans un grand dossier sur les Fonctionnaires dans la tourmente, soit les épurations administratives et transitions politiques à l'époque contemporaine, Marc BERGÈRE et Jean LE BIHAN mettent en valeur le passage d'une lecture exclusivement ou principalement politique à une lecture progressivement substituée beaucoup plus sociale et culturelle. ils entendent par là surtout une histoire des représentations sociales, mais cela met en lumière un processus central dans les dynamiques de collaboration et de résistance. Ils veulent étudier le phénomène de l'épuration et par là explore des aspects peu visités sur le comportement des fonctionnaires envers les situations changeantes et le comportement des autres acteurs envers eux.

Au XIXe et XXe siècle, on est passé "de la désignation de l'élimination du fonctionnaire à celle de mesures moins sévères (sanction professionnelle, suspensions, déplacement, mutation, dégagement, renouvellement, recrutement...), lesquelles n'en sont pas moins parfois d'authentiques mesures d'épuration, même si elles taisent leur nom". Ils envisagent cette réflexion sous trois axes :

- dresser un état, sinon exhaustif du moins synthétique, des différentes épurations administratives en France aux XIXe et XXe siècles, cela sans focaliser l'analyse sur la Libération, comme le veut l'habitude ;

- appréhender l'impact de ces cycles d'épuration sur les différents corps, en particulier sur les hommes, les carrières et les pratiques administratives, sachant que dans ce cadre, le recours à l'épuration constitue un mode privilégié, et majeur sans doute, mais non exclusif, de régulation ;

- revisiter ces processus à l'aune d'un champ de recherches aux contours encore incertains, mais riches de perspectives, celui des transitions politiques.

"Au fond,et quelle que soit l'approche, on voit bien que l'enjeu (...) est de réfléchir à la façon dont le lien entre l'Etat et ses agents se décompose et se recompose en période d'exception politique. Alors que l'historiographie, victime, peut-etre, d'une certaine "illusion héroïque", a eu tendance à survaloriser les ruptures en ce domaine, un bilan serein, aujourd'hui possible, devrait faire la part des continuités, tout du moins se montrer attentif à la grande diversité des situations de fait, aussi bien sur le plan sectoriel que hiérarchique. En tout état de cause, il apparaissait urgent de revisiter les cycles transition-épurations ou exception-normalisation et de les considérer comme autant d'éléments constitutifs de la construction de l'Etat contemporain, au point de rencontre entre la conjoncture et la structure."

  Au XXe siècle, et cela ne vaut pas seulement pour la France, le corps des fonctionnaires, souvent nourri des notions d'impartialité et d'obéissance hiérarchique, fait face au moins dans deux grandes phases à un changement de système de loyautés : loyauté envers un Etat démocratique ou une République et loyauté envers un Etat ouvertement fasciste ou réactionnaire, dans la période qui va de la défaite à l'occupation, et dans la période qui va de la résistance à la libération. Pour la France, l'étude de l'attitude de la Haute fonction publique comme de la chaîne qui descend vers le fonctionnaire de base, s'avère fournir des clefs de compréhension, de l'Armistice à l'Occupation comme de la Victoire à la réinstauration de la République, sur les processus à l'oeuvre dans la prise de pouvoir par un ennemi, qu'il soit de classe ou national. De même, les vainqueurs font face à une administration qu'ils utilisent et épurent, tant en gardant les aspects techniques indispensables à la cohérence d'un Etat. Et cela les amène souvent à privilégier d'abord ces aspects, quitte à fermer les yeux sur les appartenances et les activités politiques passées, par un processus cette fois inverse, de réintégration. Remplacer des fonctionnaires gagnés à l'idéal républicain, comme remplacer des fonctionnaires gagnés à l'idéal fasciste ne doit pas faire oublier que pour la grande majorité d'entre eux, qui se disent "apolitiques", les enjeux principaux sont souvent immédiats, dans la pénurie, et carriéristes si la situation perdure. Nous aurons l'occasion bien entendu d'y revenir.

 

Sous la direction de Marc BERGÈRE et de Jean LE BIHAN, Fonctionnaires dans la tourmente, Epurations administratives et transitions politiques à l'époque contemporaine, L'Equinoxe, Collection de sciences humaines, Georg Editeur, 2009 ; Grégoire MADJARIAN, Conflits, pouvoirs et société à la libération, 10/18 Union Gérénale d'Editions, 1980 ; Robert MENCHERINI, Midi rouge, ombres et lumières, volume 2, Vichy en Provence, 2009, volume 3, Résistance et Occupation (1940-1944), 2011, Editions Syllepses.

 

STRATEGUS

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 mars 2013 4 14 /03 /mars /2013 15:14

   Un des termes qui se rapproche le plus de notre démarche est la conflictualité, du moins dans la définition qu'en apporte Anne CARODET. Lisons ce qu'en dit la Maître de conférences à l'université d'Aix-Marseille :

La conflictualité fait référence aux caractéristiques et au processus d'un ensemble de situations conflictuelles sur un espace (les acteurs des conflits, les types de manifestations, la durée, l'intensité, la résonance médiatique, la fréquence spatiale). L'étude de la conflictualité en géographie renvoie à l'analyse des dynamiques sociales, spatiales et temporelles des oppositions où l'espace est objet, support, enjeu, ou impacté par des oppositions. Le programme Observatoire en Réseau des Conflits Littoraux et Maritimes propose un indicateur de mesure en degré de conflictualité d'un territoire en prenant en compte la complexité des situations d'opposition (liée notamment à la multiplicité des types d'acteurs des conflits, des ressources en jeu dans les oppositions, des types d'espaces concernés, de la multiplicité des échelles de "concernement" des acteurs et des modes de régulation, ainsi que des enjeux géopolitiques) et l'intensité des conflits (liée notamment au degré de violence des manifestations, au nombre d'acteurs impliqués et au vécu des parties prenantes). Complexité et intensité des conflits servent alors à estimer le degré de conflictualité plus ou moins fort d'un territoire."

    Au-delà du continuum Causes/Déroulements/Conséquences, il s'agit de comprendre comme le couple coopération/conflit fonctionne réellement. Suivant le type de conflit, une logique du comportement des acteurs face à face ou côte à côte parait se déployer de bout en bout (à moins d'avoir affaire à un chaos, ce qui reste une hypothèse...), mais de manière parfois discontinue. C'est l'étude de cette logique-là que nous entendons par conflictologie, y compris dans les effets de la compréhension du conflit sur le conflit lui-même. Cela ne recouvre pas forcément ce que l'on entend par conflictualité, même si de nombreux éléments sont communs, tels qu'ils émergent de pratiques et de théories dans certaines disciplines. Mais encore une fois, la conflictologie apparaît encore - sous ce nom en tout cas, mais pas beaucoup de ces éléments - plutôt  "à la marge" des circuits académiques. Ainsi en Médecine, en Sociologie et en Géopolitique se forgent des visions plus globales.

 

    En médecine, apparait, en partie sous l'impulsion de Christian FLÈCHE (Décodage biologique des maladies, Editions Le Soufle d'or), tout de même assez loin semble t-il des réflexions d'Henri LABORIT sue l'Agressologie, des études de conflictologie. Ainsi sur le Décodage biologique des problèmes de peau, sont étudiées les questions d'équilibre, de lésions organiques et de leurs signes fonctionnels. des séminaires sont organisés (Pierre-Olivier GÉLY) sur le bio-décodage à Aix en provence (voir le site biodecodage.com)...

 

     Nicolas LANDRU, journaliste au Caucase, examine le rôle des macroperspectives appliquées aux conflits de Géorgie (http://nicolas.blogspot.fr). Il s'agit de comprendre comment interfèrent  dans des rivalités régionales, les acteurs transitionnels dans l'espace post-soviétique, l'interférence des avancées de l'OTAN dans la région, la "guerre des hydrocarbures". "Très majoritairement, écrit-il, les journalistes, analystes, experts régionaux, spécialiste des conflits ou de disciplines des sciences humaines (...) voire responsables politiques occidentaux cherchant à expliquer la genèse de la guerre d'août 2008 et des conflits séparatistes ont jusqu'çà présent opté pour des approches s'appuyant sur une macroperspective issue d'une de ces catégories. En revanche, ils ont largement laissé pour compte des analyses plus "localistes", "autochtonistes", basées sur une observation du jeu des acteurs politiques, économiques et sociaux locaux, de leurs stratégies  et appropriations de la situation de conflit. Encore, l'étude des structures de construction des identités collectives et de leur interrelation avec les comportements et décisions des nombreux protagonistes locaux est jusqu'à présent loin d'avoir été privilégiée. Enfin la vision du "grand échiquier" tend également à occulter la part de "l'incontrôlable", de l'"imprévisible" et du "réversible" dans la genèse du mécanisme de confli à l'oeuvre en Ossétie du Sud ou en Abkhasie." Il s'appuie par ailleurs sur les travauc de Valery TISHKOV (Ethnic Conflicts in the Former USSR : The Une and Misuse of Typologies and Data, Tishkov Journal and Peace Research, volume 36, 1999). "L'utilisation du terme "conflictologie" a été déplacée du champ sociologique vers le champ géopolitique dans les années 1990 pour désigner un domaine particulier des sciences politiques doté d'un corpus spécifique, visant à formuler une analyse performante des différents conflits séparatistes du monde post-communistes (Caucase, Asie Centrale, Moldavie, Balkans) qui avaient des origines communes ou des parallélismes flagrants."

 

       En Espagne, animé par plsieurs spécialistes et professeurs, entre autres, sont organisés des Congrès de Conflictologie (le 2ème en octobre 2008). Des spécialistes en conflictologie utilisent Internet pour organiser des programmes (uniquement sur la Toile) pour et par des organisations non lucratives (plateforme Ab-core, voir le site iwith.org). Ils proposent d'utiliser Internet pour ouvrir un travail d'un Campus pour la paix de la Université Ouverte de Catalogne, avec pour objectifs :

- Etablir et rédiger une proposition d'approche à la détection et l'analyse du conflit public en soulignant les avantages et les inconvénients des actions des agents qui interviennent, et en proposant des améliorations de la gestion et la résolutions des conflits publics.

- Créer un programme d'idées, d'expériences et des propositions, pour développer la réflexion, la recherche, la promotion, l'impulsion, la formation, l'intervention sur les conflits publics désormais et en établissant des priorités.

- Analyser le rôle des technologies de l'information et de la communication dans la résolution des conflits publics.

- Définir les destinataires potentiels der chacun de ces objectifs et des propositions, et projeter une action collective (à court terme) des participants du groupe pour la promotion et l'impulsion de la Résolution Alternative des Conflits.

     L'Institut Français de Géopolitique pilote la constitution d'un consortium de 8 universités pour créer un Institut Méditerranéen de conflictologie Géopolotique, plate forme universitaire de coopération pour le développement d'une formation transdisciplinaire au niveau du doctorat sur l'étude des conflits en Méditerranée. Les universités de ce consortium sont également engagées dans un programme de développement de l'encadrement en cotutelle pour le développement d'une formation transdisciplinaire sur l'étude des conflits en Europe. (voir www.geopolitique.net).

   Plusieurs initiatives de la société civile (dans plusieurs pays, et parfois en coordination) s'appuient, dans le domaine de la Résolution et prévention des conflits, sur le rapport de juin 2001 sur la prévention du Conflit Armé à l'Assemblée Générale des Nations Unies, qui appelle à une interaction étroite entre l'ONU et les organisation de la société civile et sur la résolution 1625 du Conseil de Sécurité. Ainsi des organisations régionales telles que l'Union Africaine (UA) et la communauté des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) ont engagé les acteurs de la société civile dans leurs efforts visant à promouvoir la paix et la sécurité dans la région.  (Forum international des Plateformes Nationales d'ONG FIP). Cela est sans doute une bonne illustration de ce que nous entendons par conflictologie, à la fois analyse et pratique, en vue de la compréhension et de la résolution des conflits.

 

     A suivre...

 

 

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13 mars 2013 3 13 /03 /mars /2013 13:22

      Discuter des films et documentaires sur la collaboration et la résistance, à part quelques autres films qui traitent ce sujet pour d'autres époques, c'est essentiellement discuter des films sur la résistance ou la collaboration pendant la Seconde guerre mondiale, notamment sous l'occupation allemande de nombreux territoires (on y voit rarement l'occupation italienne...) européens. Plus importante est la filmogaphie sur l'occupation japonaise en Asie, mais ici nous ne traiterons pas ce sujet. 

 

     Jusqu'à une époque relativement récente, l'essentiel des films et documentaires portaient plus sur la résistance que sur la collaboration. Olivier WIEVIORKA montre bien la contribution du cinéma - et de la télévision dans la foulée - à l'entreprise presque systématique de glorification de la résistance en France. Pays où la collaboration fut la plus fructueuse en fin de compte pour l'occupant nazi, pays aussi où la Résistance intérieure et les Forces Françaises libres participèrent pleinement à la libération, la France subit une véritable perte ou réorientation de la mémoire en ce qui concerne les événements de la seconde guerre mondiale qui la touche plus directement. Une partie de cette amnésie subsiste, notamment en ce qui concerne la partie alliée, pour les destructions (dont certaines auraient pu être évitées) qu'elle a fait subir, directement par des bombardements de villes et en conséquence de la période de libération, des exactions commises par des soldats américains sur son territoire... 

"Les films, surtout (écrit l'historien), contribuèrent à forger la légende. Sorti en 1946, La bataille du rail, oeuvre de René Clément, symbolisa le compromis trouvé entre la mouvance gaulliste - qu'incarnaient le mouvement Résistance-Fer et la direction de la SNCF - et le camp communiste - représenté par le Comité de libération du cinéma français et la Coopérative générale du cinéma français. Le projet devait initialement "s'inscrire dans une logique de classe et rendre gloire aux exploits de la Résistance intérieure". Mais l'élargissement du groupe de production à la société nationale et à Résistance-Fer imposa une "vision unanimiste" de la communauté cheminote. "L'apport de nouveaux personnages tels que l'ingénieur ou les deux retraités contribue en effet à imposer l'image idyllique d'une famille du rail solidaire de la base au sommet, à laquelle les cheminots de tous âges et de tous temps se trouvent attachés par d'indéfectibles liens", observe l'historienne Sylvie Linpederg (Les écrans de l'ombre. La Seconde guerre mondiale dans le cinéma français, 1944-1969, CNRS Editions, 1997). Palme d'or au festival de Cannes, La bataille du rail connut une fortune singulière. Outre qu'elle fut, à maintes reprises, considérée comme un ensemble d'archives, au point d'être exploitée comme tel dans de nombreux documentaires, elle forma la matrice d'une pléthore de films se déroulant durant les années sombres. rares sont les fictions qui ne commencent pas par une scène de sabotage ferroviaire, qu'il s'agisse de Lucie Aubrac (1977) ou des Femmes de l'ombre (2008) (...). Paris brûle-t-il?, réalisé par le même René Clément (1966) afficha les mêmes partis pris, en prétendant que les gaullistes et les communistes avaient seuls et avec une belle unanimité libéré la ville lumières en août 1944. (avec l'aide des alliés vers la fin du film, toutefois, précisons-nous nous-mêmes, l'instant décisif étant tout de même de convaincre les américains de ne pas contourner Paris). (...) Le réalisateur avait poussé la complaisance assez loin, éliminant de l'écran Georges Bidault - coupable d'avoir embrassé la cause de l'Algérie française - et Maurice Kreigel-Valrimont - victime de la purge déclenché par l'appareil du Parti (communiste) en 1960 afin de satisfaire les exigences des frères ennemis gaullistes et communistes.

Cette vision héroïque du peuple français présentait un double travers. Elle travestissait, tout d'abord, la réalité historique. En effet, elle réduisait la résistance à ses seuls composantes gaullistes et communistes, en excluant les sensibilités hétérodoxes que représentaient les vichysto-résistants. En outre, elle occultait l'impact du pétainisme, délibérément oublié. Le primat accordé aux héros, ensuite, ignorait les victimes - juifs, requis du Service du Travail Obligatoire ou prisonniers de guerre. Si ces catégories reçurent, au fil du temps, droits et réparations, leur destinée inégalement tragique ne fut pas incorporée au roman national que domina, non sans ambiguïtés, la haute figure du combattant de l'ombre. Car si la collectivité nationale s'inclinait devant ces hommes d'exception, elle diluait en même temps leurs mérites : la France dans son ensemble avait, disait-on, participé au combat. 

La légende, toutefois, se brisa à l'orée des années 1970. La démission puis la disparition de Charles de Gaulle (1970), tout d'abord fragilisa l'évangile, puisque disparaissait son principal apôtre. Son successeur, Georges Pompidou, mena alors une politique de "réconciliation nationale" d'autant plus contestable qu'elle aboutit à dissoudre le Commissariat général aux monuments commémoratifs des guerres mondiales (1969), à gracier le milicien Paul Touvier (...) et à interdire la diffusion du documentaire Le Chagrin et la Pitié que la télévision française avait pourtant commandé. (...) Tous ces éléments ne pouvaient qu'aiguillonner la curiosité d'une société française devenue soupçonneuse. Si le pouvoir pompidolien censurait Le Chagrin et la Pitié, c'est qu'il portait, se disaient-ils, des vérités dérangeantes. (...) Le réveil d'une mémoire juive, frappée par la guerre des Six-jours (...) contribua également à ébranler les colonnes du temple (...). 

Ansi le pays changeait progressivement de paradigme mémoriel. Alors que les Français avaient été tenus pour résistants dans leur ensemble, ils devenaient non moins uniquement vichystes ou collaborateurs. La figure du héros dominait la conscience nationale ; l'image de la victime, essentiellement juive, l'emporta désormais. (...). Ces mutations affectèrent le statut dont la résistance jouissait dans la conscience nationale. Des voix discordantes, tout d'abord, s'élevèrent pour rappeler que ni les gaullistes ni les communistes n'avaient eu le monopole de l'action clandestine. En publiant leurs Mémoires, les grands chefs des mouvements, Henry Frenay et Claude Bourdet pour ne citer qu'eux (H FRENAY, La nuit finira ; Claude BOURDET, L'Aventure incertaine), soulignaient qu'ils avaient refusé l'inféodation tant à Londres qu'à Moscou. Leur voix rompait avec deux images convenues, à défaut d'être conformes. (...).

Jadis vénérée, la résistance entra donc dans l'ère du soupçon, ce que reflète la production cinématographique. car si les films, jusqu'aux années 1970, exaltaient l'héroïsme des anciens clandestins, ils portèrent à partir de Lacombe Lucien un regard plus critique. Papy fait de la résistance, de Jean-Marie Poiré (1982), tourna en ridicule la mythologie gaulliste ; Uranus (1990), tourné par Claude Berri, décrivit de façon particulièrement sévère une petite ville de province en proie à de sordides règlements de compte orchestrés par des résistants communistes. Un héros très discret (1996) suggéra que la postérité avait peut-être consacré de fausses gloires. Reflets ou vecteurs de la mémoire collective, ces productions témoignaient que les temps avaient changé. La résistance, attaquée, devait dorénavant, se placer sur la défensive."

 

       On peut suivre chronologiquement cette évolution avec un certain nombre de films :

- Rome ville ouverte (Roberto ROSSELINI, 1945) ;

- La bataille du rail (René CLÉMENT, 1945) ;

- Le père tranquille (René CLÉMENT, 1946) ;

- Le silence de la mer (Jean-Pierre MELVILLE, 1949) ;

- La traversée de Paris (Claude AUTANT-LARA, 1956) ;

- Babette s'en va t-en guerre (CHISTIAN-JAQUE, 1959) ;

- Paris brûle t-il? (René CLÉMENT, 1966 ; A noter que le DVD est accompagné de bonus qui resituent et recadrent un certain nombre d'éléments du film) ;

- La Grande Vadrouille (Gérard OURY, 1966) ;

- Le Chagrin et la Pitié (Marcel OPHULS, 1969) ;

- L'armée des ombres (Jean-pierre MELVILLE, 1969) ;

- Le Mur de l'Atlantique (Marcel CAMUS, 1970) ;

- Opération Lady Marlène (Robert LAMOUREUX, 1974) ;

- Lacombe Lucien (Louis MALLE, 1974) ;

- Section spéciale (COSTA-GAVRAS, 1974) ;

- Le Vieux fusil (Robert ENRICO, 1975) ;

- L'Affiche rouge (Frank CASSENTI, 1976) ;

- Monsieur Klein (Joseph LOSEY, 1976) ;

- Lili Marleen (Rainer Werner FASSINDER, 1981) ;

- Papy fait de la résistance (Jean-Marie POIRÉ, 1983) ;

- Blanche et Marie (Jacques RENARD, 1984) ;

- Au revoir les enfants (Louis MALLE, 1987) ;

- Lucie Aubrac (Claude BERRI, 1996) ;

- Laissez-passer (Bertrand TAVERNIER, 2001) ;

- Amen (COSTA-GAVRAS, 2001) ;

- Monsieur Batignole (2001) ;

- Effroyables jardins (jean BECKER, 2002) ;

- Bon voyage (Jean-Paul RAPPENEAU, 2003) ;

- 93, rue Lauriston (Denys GRANIER-DEFERRE, 2004) ;

- Sophie Scholl, les derniers jours (Marc ROTHEMUND, 2005) ;

- René Bousquet ou le grand arrangement (Laurent HEYNEMANN, 2006) ;

- Black book (Paul VERHOEVEN, 2006) ;

- Les soldats de l'ombre (Ole Christian MADSEN, 2008) ;

- Les femmes de l'ombre (Jean-Paul SALOMÉ, 2008) ;

- Réfractaire (Nicolas STEIL, 2008) ;

- Nos résistances (Romain COGITORE, 2010) ;

- Les hommes libres (ismaël FERROUKHI, 2010) ;

- La rafle (Rosé BOSCH, 2010 ; A noter que le DVD est accompagné de l'intégralité de l'émission diffusée à propos du film sur Antenne 2, en mars 2010)

- Marthe Richard (Thierry BINISTI, 2011) ;

- Dans la brume (Sergueï LOZNITSA, 2012) ;

- Faire quelque chose (2013).

 

    Attardons-nous sur le documentaire-charnière en matière de mémoire collective sur la résistance et la collaboration, Le Chagrin et la Pitié. Documentaire franco-suisse de Marcel OPHÜLS tourné surtout au printemps 1969 et sorti au cinéma en 1971, faute de l'être par l'ORTF, pourtant commanditaire du film. En partant de l'étude de cas de Clermont-Ferrand, le film dresse la chronique, tout au long de 251 minutes de sa durée, de la vie d'une ville de province entre 1940 et 1944. Tourné en noir et blanc, constitué d'entretiens et d'images d'actualité de l'époque présentées sans commentaire et réalisées sous le contrôle du gouvernement de Vichy, le documentaire met en avant surtout le témoignage de personnalités ayant joué un rôle important pendant la guerre (militaires, hommes d'Etat, témoins-clés) ou ayant participé activement à celle-ci, pas forcément à Clermont-Ferrand ni même en Auvergne. La plupart des intervenants (36 au total) sont interviewés pendant la campagne référendaire d'avril 1969, puis de la campagne présidentielle qui la suivit. Parmi les anciens soldats allemands en garnison à Clermont-Ferrand, un seul était officier et aucun ne semble avoir été nazi, même si leur perception de la résistance (le maquis, les terroristes) est forcément très négative. Le film se situe fortement dans le courant intellectuel de remise en cause de l'historiographie officielle, ce même courant se nourrissant du livre de Robert PAXTON (La France de Vichy, publié aux Etats-Unis en 1972 et traduit en France en 1973). Ce documentaire n'est diffusé à la télévision qu'en 1981 (avec une audience de 15 millions de téléspectateurs). 

    Plutôt que de détruire directement la mythologie de de Gaulle, le réalisateur insiste sur le sacrifice et l'héroïsme de simples travailleurs et paysans qui se battirent contre l'armée allemande et le régime de Vichy. De Gaulle n'apparait que brièvement  dans des extraits de films d'actualités et aucun des résistants interviewés n'a de lien avec lui ni avec la France Libre. Le film contient des commentaires cinglants de résistants contre des membres de la bourgeoisie qui prétendirent après-coup avoir combattu des fascistes. Le réalisateur se désintéresse ou s'intéresse peu aux aspects politiques et effectue notamment de graves omissions sur le rôle du stalinisme. Bien qu'il n'analyse rien directement et laisse (habilement, car dans ce documentaire, c'est le montage des images qui importe le plus) de côté des questions essentielles, qui seront d'ailleurs abordées en ricochet après la sortie du film, en deux vagues, celle de sa sortie au cinéma et celle de sa présentation à la télévision, il fournit un compte-rendu précieux de la vie sous l'occupation allemande en France et un point de départ utile pour des réalisateurs de documentaires à l'avenir qui tenteront, eux, d'analyser cette période cruciale. (Richard PHILLIPS, à qui nous empruntons un certain nombre d'éléments dans ce dernier paragraphe, a analysé ce film en août 2001, lors du Festival du film de Sydney de cette année-là, où il fut présenté de nouveau. Voir le site www.wsws.org, du World Socialist Web Site. ).

 

    Une série documentaire de Bernard GEORGE, diffusée sur la chaine de télévision ARTE en 2011 et disponible en DVD, Les combattants de l'ombre, donne une vision de la résistance européenne entre 1939 et 1945. En 3 DVD, avec chacun deux épisodes de 52 minutes et deux témoignages, en une durée totale de cinq heures douze minutes, en deux versions, française et allemande, cette série, produite par Fabienne SERVAN-SCHREIBER, dans un partenariat assez étendu, donne un bon aperçu de l'évolution de la résistance dans plusieurs pays d'Europe occidentale et orientale. Elle montre, en restant très près de ces combattants de l'ombre, simples citoyens s'engageant à leur risques et périls, largement minoritaires en milieu hostile, les difficiles débuts de la résistance, sa progressive organisation, ses développements face au génocide, sa radicalisation, ses tourments face aux manoeuvres des deux futures super-puissances et ses illusions comme ses désillusions à la Libération. "Après avoir recueilli aux quatre coins de l'Europe, écrit le réalisateur Bernard GEORGE, la parole de ces hommes et de ces femmes qui ont lutté contre le nazisme, j'ai été conforté dans l'idée que c'est la somme des destins individuels qui constitue la grande Histoire. Poussé par la formidable dimension humaine de ces entretiens, et devant la rareté des images d'archives, j'ai voulu redonner vie à ces personnages à travers des reconstitutions. Au plus près de leurs souvenirs, les séquences sont parfois violentes, le plus souvent bouleversantes, et redonnent chair, à travers l'image, à un souvenir indélébile imprimé dans la mémoire du témoin". Un livret de 32 pages décrivant surtout le parcours de ces combattants est présenté dans le coffret de cette édition. Un site dédié permet d'en savoir plus et de participer à cette oeuvre de mémoire, qui n'est pas simplement commémorative : http://lescombattantsdelombre.arte.tv/.

 

     Nous ne pouvons pas ne pas mentionner, surtout maintenant qu'il est disponible en DVD, le film britannique en noir et blanc de 1964, It Happened Here, traduit en français par En Angleterre occupée, produit et réalisé par Kevin BROWNLOW et Andrew MOLLO. Uchronie où les Allemands ont envahi l'Angleterre en 1940 et l'occupent en sucitant collaborations et provoquant résistances, le film se centre sur l'aventure de Pauline, infirmière, fuyant son petit village pour arriver à Londres, prit dans les filets de l'armée d'occupation. Sa collaboration avec l'ennemi va progressivement lui devenir insupportable, notamment lorsqu'elle en vient à travailler dans un hopital à la campagne, "traitant" de manière définitive des malades devenus inutiles pour la société nazie. Cette réécriture de l'histoire frappe par l'aspect quasi documentaire du film. Tout semble authentique, les costumes, les voix de la BBC, Londres après le Blitz, les troupes allemandes paradant devant la Tour de Londres... On y voit - brièvement - mis en scène des résistants armés et des résistants plus discrets, mais surtout le discours nazi, d'autant plus "fort" qu'il est ici énoncé non seulement par la voix officielle mais par les exécutants de base, dans le monde médical notamment. Ce film à petit budget, diffusé en France par Doriane Films, d'à peu près 20 000 dollars, de 97 minutes, constitue une illustration saisissante des problèmes de survie rencontré par la population obligée pour cela de collaborer avec l'occupant, jusqu'à la libération de l'Angleterre par les Américains en 1943. 

 

  Signalons deux documentaires plus récents diffusés en DVD en 2014 qui témoignent du récent travail de recontextualisation concernant la résistance et la collaboration.

    D'une part, le documentaire d'une heure quarante, de Gabriel Le BONIN, Collaborations, qui retrace l'histoire de la collaboration français à l'occupant nazi. Des collaborations plus précisément, qui montrent le dynamisme des différents groupes très différents les uns des autres ayant opté pour la collaboration avec l'ennemi.

En deux parties : De juin 1940 à Août 1941, où les hommes qui ont pris le pouvoir à Vichy mettent en place une politique de "collaboration" avec l'Allemagne nazie. Notamment la rivalité entre Philippe PÉTAIN qui impose son idéologie réactionnaire (Famille, Travail, Patrie) et sa "Révolution nationale" et Pierre LAVAL, vice-président du Conseil qui cherche à revenit au premier plan ; A partir de l'Hiver 1941 où la collaboration entre la France et l'Allemagne s'intensifie, où le Service du Travail Obligatoire est mis en place, où les hommes de la collaboration font de la France un Etat antisémite et milicien qui peu à peu se synchronise avec la logique de l'occupant et se fait complice de la mort de 78 000 Juifs et le meilleur pays contributeur à l'effort de guerre allemand...

  D'autre part, le documentaire d'une heure trente et un, de Catherine MONFAJON, Emmanuel BLANCHARD et Fabrice SALINIÉ, La France sous les bombes alliées, 1940-1945. Les bombardements alliés, peu efficaces pourtant en précision sur les cibles, ont fait près de 60 000 morts en France et des centaines de villes sinistrées, certaines complètement détruites. Le film montre les motivations de ces bombardements (des divergences éclatèrent entre Anglais et Américains, sans compter les suppliques des mouvements de résistance), les erreurs tactiques (sur le plan matériel mais aussi psychologiques, la propagande de Vichy et des Nazis s'y alimentant principalement...), l'écart entre les intentions et les résultats sur le terrain, les souffrances des populations (nombreux témoignages), les destructions causées (nombreux documents filmés)... Il le fait en relativisant par rapport aux pertes alliées dans leur ensemble, mais en montrant combien il faut difficile à certains habitants de passer de la colère à la reconnaissance... Le documentaire illustre combien il est illusoire, à l'heure de telles densités de population et de proximité d'installations militaires de vouloir cibler les unes en épargnant les autres... Il met en parallèle également la politique de bombardement des territoires allemands et celle de bombardement des territoires à libérer...

 

 

 

 

 

Olivier WIEVIORKA, Histoire de la résistance, Perrin, 1940-1945. Jacques LOURCELLES, dictionnaire du cinéma, Robert Laffont, collection Bouquins, 1992.

 

Complété le 7 novembre 2013

Complété le 12 avril 2014

Complété le 8 janvier 2016

 

FILMUS

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