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23 novembre 2013 6 23 /11 /novembre /2013 13:13

               Dans les sociétés où la laÏcité n'est ni dominante ni ne possède une place importante, la religion exerce un contrôle sur la sexualité, de manière globale et avec des moyens plus ou moins inquisitoriaux. On pourrait même écrire que toute religion qui se respecte se doit, pour demeurer ancrée dans les esprits, exercer une emprise sur les corps et, notamment aux endroits où s'expriment les plus importaux flux d'énergie corporelle : l'alimentation et la sexualité par exemple. Toute la littérature religieuse, de n'importe quelle religion, quel que soit son degré d'institutionnalisation, abonde d'interdits alimentaires et sexuels, prescrivent ce qui est bien et ce qui est mal en matière notamment de relations sexuelles. A l'inverse pas de religion qui vaille, qui dure sans un contrôle de la sexualité, soit un regard distant, soit une approche plus insistante, jusqu'à des formes de surveillance institutionnalisée (police des moeurs par exemple). De nombreuses interprétations des textes fondateurs des religions se centrent sur une liaison de la sexualité à une culpabilité qui peut même, pour certaines d'entre elles, être originelle et consubtantielle à la nature humaine. A l'avènement de la psychanalyse, les premières autorités à s'élever contre un examen approfondi de la sexualité humaine sont souvent religieuses. Dans les sciences sociales, examiner la sexualité constitue presque une routine, comme d'examiner les religions. Mais lorsque les sciences sociales se mêlent de questionner les relations entre sexualité et religion, au coeur de certaines problématiques essentielles des religions, elles s'attaquent à un des ressorts essentiels du pouvoir religieux.

Ce n'est que dans les sociétés laïcisées que peuvent se construire de telles études, et encore, souvent, les sociologues et même les psychologues veulent être prudents, sous le prétexte de ne pas s'immiscer trop dans les consciences ou plus prosaïquement parce les religions n'ont pas encore perdu tout leur pouvoir de stigmatisation et de culpabilisation. C'est pourquoi, en dehors de certaines problématiques féministes, par lesquelles entrent heureusement en fin de compte les prises en compte essentielles à ce propos, ces études-là n'ont cours que pour les religions autrefois dominantes dans les sociétés devenues laïques, le chritianisme dans ses déclinaisons anciennes, le judaïsme, ou dans une très moindre mesure l'Islam. 

Non que les religions elles-mêmes s'interdisent de diffuser des livres descriptifs ou prescriptifs à propos de la sexualité, bien au contraire finalement, mais elles surveillent tout ce qui pourrait s'apparenter à des déviances morales ou à des remises en cause de perceptions positives de l'ascèse, de la chasteté, du célibat.... Et cela encore plus s'il s'agit de déceler dans certaines manifestations religieuses regardées depuis des siècles comme positives et confortant parfois les croyances diffusées, de véritables pathologies sociales... Ainsi, prolongeant les premières approches psychanalytiques, parfois féroces (voir les études de Wilhelm REICH...), tout un corpus de connaissances se développe dans les sciences sociales et psycho-sociales, des études sur quelques maladies mentales, soit chroniques, soit explosives, considérées auparavant comme des attitudes inspirées divinement... Beaucoup d'institutions religieuses laissent en définitive, selon des retraites idéologiques bien ordonnées, s'exprimer, dans des champs culturels qui d'ailleurs leur échappent, des théories sur l'interdiction de l'inceste ou sur les interdits sexuels. Des variations interprétatives sur le péché peuvent même se développer, pour en tenir compte, mais souvent à reculons... Mais dès qu'il s'agit de propager le soupçon sur les motivations psychologiques de vocations religieuses (au moment même où ces vocations chutent...), une certaine difficulté "intellectuelle" semble se manifester... Bon an, mal an, on peut dire qu'aujourd'hui, dans les contrées laïcisées, aucune théorie ne peut être interdite de diffusion (fini le temps des autodafés religieux, mais pas partout!...), quel que soit l'angle d'attaque des réflexions sur les liens entre religion et sexualité. Mais cela n'est pas une situation définitive et dans de nombreux pays, il est encore interdit d'élever la moindre opinion sur les prescriptions religieuse en matière de relations sexuelles.

 

     Jacques MAITRE et Guy MICHELAT indiquent que "vue sous l'angle de la théorie anthropologique, la construction de la culture s'ancre dans le langage et dans la prohibition de l'inceste. En amont d'une sécularisation radicale, cette prohibition se légitime d'une façon fondamentale en termes religieux, le plus souvent accrochés à des mythes d'origine ; la symbolisation langagière se donne dès lors comme fondée sur les transactions avec "l'autre monde". Ainsi enracinée, l'institutionnalisation de la sexualité s'intrique avec celle des religions et ne se borne pas à des interdits ; elle construit notamment les systèmes de parenté. Presque toutes les sociétés ont ainsi recours aux références religieuses pour contrôler la sexualité et pour lui conférer des sens symboliques. Mais les instances religieuses jouent leur logique spécifique, mettant en oeuvre des sanctions positives et négatives proprement religieuses, voire sociales. (...) Avec les grandes religions du Livre, la dimension religieuse de la sexualité se trouve au coeur des mythes fondateurs. Elle est plus largement considérée comme un des piliers centraux de l'éthique. Dans le grand charroi de la modernité qui secoue la planète, la maintenance des valeurs régulatrices en ce domaine constitue, pour les pouvoirs religieux, un terrain d'affrontement avec les pôles d'innovation. Nous voyons se moduler à l'extrême les tensions et compromis de ces pouvoirs avec les instances politiques et avec maintes pratiques sociales que les avancées de la science rendent possibles.

Le discours religieux ne rencontre pas seulement les idéologies concurrentes ; leur emprise trouve déjà sa limite avec la façon dont les populations "font avec" les normes qu'édictent les appareils. Les appartenances religieuses ne fonctionnent d'ailleurs pas par "tout ou rien" ; elle comporte des degrés, échelonnés par rapport à un noyau central. Enfin, la diversité des religions se complique de différenciations internes entre traditions ou entre segments de l'institution à l'intérieur de chaque religion. (....)

Dans les doctrines longtemps dominantes au sein de notre société, des clivages très marqués apparaissent au surplus entre trois dimensions de la sexualité :

- la procréaction (qui constitue souvent le pôle religieusement valorisé, à la base de la filiation et de l'alliance),

- la passion amoureuse ;

- et le plaisir (posé comme porte d'entrée favorite du mal).

Mais le monopole attribué à la famille reproductrice est loin de représenter une constante dans le champ religieux. Alors que toutes les grandes religions prétendent tenir sur la sexualité un système de normes dont la validité serait universelle et pérenne, de tels clivages sont traités fort différemment selon les traditions et les époques. (Dans les trois grandes religions monothéistes, ayant en commun la Bible hébraïque), cet ancrage n'empêche pas des divergences radicales ; par exemple, les "patriarches", héros fondateurs du monothéisme vétéro-testamentaire, étaient polygames et n'éprouvaient encune vergogne à utiliser les corps d'esclaves pour leurs plaisirs. Réprouvés ultérieurement par le judaïsme, a fortiori par les christianismes, ce système a conservé longrtemps sa légitimité dans une grande partie des sociétés islamiques. La variabilité des doctrines et des pratiques conformes se trouvent également dans la diversification interne de chaque "religion". Le catholicisme, extrêmement centralisé et qui occupe tant de place dans notre culture, donc dans notre horizon, n'y échappe pas lui non plus.

Il faut pourtant souligner que la principale influence religieuse exercée sur la sexualité française vient d'une tradition multiséculaire orchestrée par l'Eglise et très éloignée des pratiques sociales effectivement dominantes au sein de la population. Depuis le IVe siècle, dans le sillage des anachorètes et d'Augustin, une position constamment réaffirmée soutient la supériorité du célibat sur le mariage ; elle accepte ce dernier seulement pour un motif démographique (assurer la survie de l'espèce.) et un motif sotériologique (contenir l'activité sexuelle dans les limites du mariage diminue les risques du péché en ce domaine). Encore l'exercice de la sexualité conjugale est-il bridé sévèrement en raison de la dangerosité du plaisir. Le sentiment amoureux n'est pris en considération qu'au titre de l'entre-aide et des dispositions favorables à la fidélité. Au milieu du XVIe siècle, le concile de Trente codifiera d'une façon convergente la doctrine ecclésiastique de la sexualité. De nos jours, cette rigidité prend un relief croissant à mesure que les pratiques sociales et les valeurs consensuelles s'en écartent de plus en plus." 

     Après s'être penché surtout sur la situation du catholicisme français, les auteurs, respectivement sociologue et spécialiste du champ médical et sociologue également pour l'un et spécialiste de la vie politique française pour l'autre, indiquent, élément qui n'est pas particulier à cette religion ou à cette région de l'Europe, que la religiosité n'est pas définitivement hors jeu et que les autorités religieuses pèsent, soit directement, soit indirectement sur les décisions en matière d'éthique sexuelle, au niveau de l'Etat mais aussi au niveau de la société elle-même. 

 

     Un des leviers de cette influence réside dans les conceptions répandues, quelle que soit la religion ou la contrée, sur l'âme et le corps, avec souvent à la clé, de manière franche ou de lanière ambigüe, une valorisation de l'âme et une dévalorisation du corps, et du coup une suspicion au moins, sur le rôle de la sexualité dans la vie de l'individu. Stéphane GUMPPER, montre, pour l'Occident, l'évolution des conceptions en la matière, sur l'association et l'opposition entre corps (matériel, créé, mortel) et âme (immatérielle, créée, immortelle) "qui fonde l'unité de la personne humaine. Notamment en regard de la tradition hellénique basée sur un "homme intérieur" et un "homme extérieur" qui inspire la distinction opéré par l'un des plus grands propagateurs du christianisme, Paul, dans la tradition occidentale. "...les débats entre philosophes, sectateurs, historiens, médecins et théologiens chrétiens sont innombrables : l'âme est postulée comme une substance distincte et hétérogène du corps par certains (saint Augustin), alors que d'autres (saint Thomas) avanceront une unité substantielle de l'âme et du corps, sans même parler des conceptions issues des sectes gnostiques (Simon le Magicien, Saturninus, Basilide, Valentin) rejetées tant par l'hellénisme que par le christianisme orthodoxe."  

Les développements de la réflexion dans ce domaine sont très liés aux écrits sur la possession et/ou la démonologie, disciplines considérées très longtemps en haute estime même parmi l'élite scientifique de certaines époques. "De fait, le corps, considéré comme expression ou image visible de l'âme, est à la fois objet de pratiques ascétiques se généralisant dans les monastères, à partir du XIIe siècle (d'où partent, rappelons-le une très grande partie de la réflexion intellectuelle postérieure), et sujet à des "maladies" comme la possession démoniaque s'emparant du corps et isolant l'âme."  Des sciences médicales aux théories théologiques, la vie intellectuelle est emplie de ces conceptions, sans parler de la philosophie morale. Même aujourd'hui, "cette antique question de la disctinction corps/âme et de ses modalités d'union, déclinées ultérieurement en esprit/matière ou cerveau/psychisme dans le domaine des neurosciences, persiste à faire énigme. Cette mise en tension de ces deux occurences, sorte de faille féconde dans le savoir, ou point de fuite mystique (...) n'a pas fini d'être probématisée au carrefour de nombreuses disciplines inscrites dans la modernité." Cette mise en tension, palpable dans le monde occidental, demeure souvent, au sein des sociétés des pays dits en développement, un ancrage persistant pour toutes les morales puritaines et tous les préceptes réprimant la sexualité, notamment chez les femmes.

 

    D'après Marie-Madeleine DAVY  (Encyclopedia Universalis, 1980), citée par Stéphane GUMPPER, l'homme est constitué d'un corps, d'un âme et d'un esprit : "l'ascétisme désigne l'art d'introduire un ordre à ces différents plans. Au niveau physique, il est discipline. Au point de vue moral, il apparait comme rectitude. Dans le domaine spirituel l'ascétisme éveille et développe des énergies subtiles".

     Selon le christianisme, poursuit notre auteur "l'ascétisme peut être défini comme "l'idée d'effort méthodique, d'exercice, portant aussi bien sur le développement des activités vertueuses que sur la répression des tendances désordonnées" (Joseph de Guibert, Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique, Bauchesne, 21 volumes, 1932-1995), pratiqué diversement au cours de l'histoire : idéal des martyr aux IIe et IIIe siècles, monachisme et pères du désert se retirant du monde (érémitisme), dès le IVe siècle avec les modèles de saint Antoine et de saint Pacôme, vie des saints et dévotion médiévale, sectes de flagellants émergeant dans un contexte apocalyptique, ascèses des mystiques... Un des buts de l'ascétisme est d'être conduit à Dieu pour s'unir à lui, par l'intelligence et la volonté (facultés de l'âme), nécessitant une "guerre" entre le corps, traversé par des appétits et des désirs charnels, et l'âme, du domaine de la raison. Sous le joug du péché originel, il s'agit pour le pénitent de s'adonner à l'abstinence sexuelle, aux jeûnes, aux veilles, aux mortifications corporelles (qui se matérialisent de plus en plus à la fin du Moyen-Age), au silence, à la prière, car les sens sont des obstacles. (...) De fait, si des extases mystiques, des stigmates ou des illuminations d'une part, mais aussi des visions démoniaques ou des apparitions sataniques d'autre part, guettent l'ascète chrétien, les dimensions du corps et du spirituel sont intimements liées. (...) Cependant, cet idéal chrétien (suivre l'enseignement du Christ et trouver le chemin du Salut) sera dénoncé ou disqualifié par au moins trois mouvements "anti-ascétiques" : les humanistes de la Renaissance (réaction poursuivie ultérieurement par les libertins, les philosophes, les libres penseurs et autres positivistes), la Réforme protestante, les courants quiétistes. D'ailleurs, dès le lendemain de la Révolution française, avec Philippe Pinel, ("mélancolie dévote", 1790), et tout au long du XIXe siècle, depuis Antoine Royer-Collard ("mélancolie ascétique", 1812), Jacques Joseph Moreau de Tours ("dévotion pathologique", 1926) et François Leuret (qui parle des "aberrations de l'intelligence des ascétiques", 1834), jusqu'à Théodule Ribot, Ernest Murisier et Pierre Janet, de nombreux auteurs stigmatiseront ces pratiques comme morbides et destructives!"

Face à ce dénigrement (aux allures scientifiques) qui se rythme avec un laïcisme de plus en plus vigoureux, la hiérarchie catholique "monte au créneau dès la fin du XIXe siècle pour réfuter ces thèses pathologiques à l'égard de la perfection chrétienne." écrit encore Stéphane GUMPPER qui signale que ce "serait vrs le milieu du XVIIIe siècle qu'il fut pour la première fois question de "théologie ascétique" (...). Toutefois ce sont les "controverses quiétistes" qui ont établi la distinction entre ascétique et mystique (ce dernier terme étant réservé aux états de contemplation infuse). Cette division a continué d'être opérante  jusqu'au XXe siècle non sans susciter de nombreux désaccords, jusqu'à l'avènement consensuel d'une théologie spirituelle unifiant ces deux "sciences" complémentaires : "l'ascétisme s'attache au côté actif de la vie spirituelle, à la part de coopération que Dieu y exige de nous, au travail de la grâce en nous, aux initiatives de Dieu que nous devons suivre seulement et qui n'appartiennent qu'à lui (Guibert). Ajoutons que les pratiques ascétiques exercées par des religieux, s'imposant des mortifications, censées dompter la chair et préparer à l'union avec Dieu, étaient axées sur le corporel. De ce fait, philosophes, médecins, psychologues, psychanalystes ont diversement tenté de rendre compte des effets de ces pratiques dévotionnelles sur l'organisme physique et psychologique, passant souvent trop vite sur les aspects s'apparentant à la purification et à la rencontre éventuelle du mystique avec Dieu, au centre de son âme." Cette conclusion somme toute favorable aux exercices spirituels dévalorisant en fin de compte la sexualité, constitue une sorte de retraite morale en comparaisaon de l'atmosphère déiste et inquisitoriale qui dominait une société aux pouvoirs religieux sinon dominants, au moins hégémoniques...

       Ces considérations, restreintes au christianisme, voire au catholicisme, ne doivent pas cacher le fait que dans les régions dominées par l'Islam, l'Indouisme, voire le Bouddhisme, l'attitude envers la sexualité est au minimum soumise à l'expectative, la prudence, la surveillance parfois sourcilleuse, notamment dans les actes publics quotidiens. L'attitude vis-à-vis de la sexualité constitue d'ailleurs qu'un élément d'un attitude générale sur le corps tout entier, ce que d'anciennes habitudes vestimentaires perpétuent de manière très fortes. 

 

Stéphane GUMPPER, articles Ascétisme et Ame et corps, dans Dictionnaire de psychologie et de psychopathologie des religions, Bayard, 2013. Sous la direction de Jacques MAITRE et Guy MICHELAT, Religion et sexualité, L'Harmattan, 2002.

 

RELIGIUS

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Published by GIL - dans RELIGION
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19 novembre 2013 2 19 /11 /novembre /2013 08:56

   Si nous prenons le terme publicité, au lieu de communication économique ou politique, c'est qu'ici nous voulons examiner surtout la communication commerciale, avec le sens de publicité pris par les acteurs de cette forme de communication bien particulière. La publicité, qui n'a jamais, au dire même des publicitaires eux-mêmes (voir Luc CHOMARAT, La publicité, PUF, collection Que sais-je? 2013), été considérée comme une activité moralement neutre, à l'inverse du commerce par exemple, constitue une sorte de noeud dans le fonctionnement de l'économie capitaliste moderne.

Il s'agit, pour comprendre son influence sur les diverses coopérations et conflits, d'analyser celle-ci comme un phénomène social bien particulier - elle n'apparait véritablement qu'avec l'économie industrielle. Il s'agit d'analyser la logique discursive de la publicité - et non son fonctionnement du point de vue des publicitaires, dont certains acteurs se targuent de faire oeuvre de sociologie (c'est comme si l'on confiait à des militaires (en guerre) la sociologie des armées, ou aux leaders de la mafia la sociologie de la délinquance...), et d'éclairer les liens existant entre celle-ci et les individus, la consommation d'objet et la société moderne. 

 

    Dans cette logique, Valérie SACRISTE, du Laboratoire Communication et Politique (CNRS), fait le point sur les recherches portant sur cette communication de masse et sur son insertion dans le corps social. La publicité suscite des interrogations qui débordent la seule sociologie, vers la politique et la philosophie politique. 

"Ignorée par les penseurs sociaux (bien qu'émergeant au XVIIe et s'imposant au XIXe siècle), la publicité ne devient véritablement objet d'interrogation qu'entre 1930 et 1940. L'intérêt est contextualisé, lié à l'extension de la réclame, des médias et au développement, en Europe, des propagandes totalitaires. Dans ce climat, la recherche se centralise naturellement sur les effets de la publicité sur le public. L'évidence étant, pour tous, que les techniques de la communication publicitaire ont forcément des effets et qu'elles peuvent manipuler à loisir la masse."

 

    Le premier ouvrage à marquer cette période est Le viol des foules, du socialiste allemand Serge Tchakhotine (1883-1973). Etudiant le rôle de la propagande hitlérienne à la radio, il en tire la conclusion que celle-ci a permis le contrôle des esprits en diffusant des slogans usant des techniques publicitaires. La thèse s'inspire de la psychologie sommaire du réflexe conditionné. Elle part du postulat que "par certaines pratiques, on peut affaiblir la faculté de résistance des mécanismes nerveux supérieurs" et d'autant "chez la masse dont le niveau intellectuel, c'est-à-dire la faculté critique est bien basse" (Le viol des foules, Gallimard, 1952, ouvrage traduit de l'original paru en 1939). Le public est ainsi considéré comme une totalité passive et ignorante, les techniques de persuasion douées d'un pouvoir omnipotent. Le contexte sociopolitique de l'Allemagne n'est absolument pas pris en compte. Ce faisant, Tchakhotine voit, logiquement, dans les pratiques publicitaires des instruments capables de manipuler les foules : "Par la répétition incessante et massive des slogans", leurs "sonorités rythmées obsédantes", "elles créent un état de fatigue mentale, qui est propice à l'assujettisement à la volonté de celui qui exerce cette publicité tapageuse".

La thèse est radicale. Elle ravira les publicitaires.

 

   Contrepoint de cette omnipotence supposée de la publicité se développe un peu plus tard la sociocologie d'enquête. Les premièrs études dans les années 1940 par Paul Lazarsfeld (1901-1978) et ses collèges du Bureau of Appleid Social Research. Robert Merton (1910-2003) en résume la filiation : "La compétition sévère dans la publicité a provoqué une demande pour connaître la dimension, la composition et les réactions du public (...). Et, pour la propagande comme pour la publicité, les responsables veulent savoir si leur investissement est rentable..." (Eléments de théories et de méthode sociologique, Plon, 1965). Seulement, les résultats des enquêtes démontrent que le consommateur n'est pas un halluciné. Il est actif, son comportement dépendant des processus eux-mêmes déterminés plutôt par l'inscription de l'individu dans ses divers groupes d'appartenance (famille, amis, quartier, religion...) que par les injonctions des fabriquants d'images et de slogans. Autrement dit, le grand vainqueur n'est ni la publicité, ni les médias, mais les groupes primaires et les leaders d'opinion, les techniques de persuasion n'ayant que des effets limités.

    Or, ces résultats auraient pu décevoir les professionnels puisqu'ils se retrouvaient devant la conclusion que les campagnes publicitaires étaient incapables (sinon dans les marges) d'induire des comportements massifs d'opinions, d'attitudes et d'actions. Nonobstant, il serait dirimant de croire que leur conclusion changea les opinions. Comme l'a souligné Dominique Wolton (né en 1947), on demande au chercheur d'être libre, d'explorer et de vérifier des hypothèses mais "en même temps, s'il dit quelque chose de différent du discours des acteurs, des hommes politiques ou des journalistes, il perçoit immédiatement une forte résistance... C'est un peu le double lien, "Aidez-nous à mieux comprendre ce qui se passe, mais surtout ne dites pas autre chose que ce que nous voulons entendre" (Penser la communication, Flammarion, 1997)".

Ainsi, l'omnipotente publicitaire est un mythe, mais l'opinion y croit, et les publicitaires l'entretiennent pour légitimer et développer leur profession.

 

   Ces enquêtes positives ont le mérite, quoi qu'il en soit, par leur recueil des faits validés, de s'imposer comme principe de réalité, contre-pied de l'ivresse spéculative. Et, derechef, on ne peut les ignorer. Seulement on ne saurait en rester à la mesure des effets de la publicité, elle-même réduite à la transmission linéaire d'un message, compris comme porteur de seules informations économique. Ainsi on occulte la dimension macrosociologique et l'aspect symbolique de la communication publicitaire.

 

    Prenant en compte cet aspect, la sociologie critique (de l'Ecole de Francfort) appréhende la communication en insistant sur le fait qu'elle ne se déroule pas dans un espace social aseptisé mais dans un espace social précis qui la transcende : espace social lui-même composé d'individus socialement situés et socialement contraints dont les rapports sont de domination et de subordination. Elle démontre ainsi que la publicité est fille de la société capitaliste et qu'elle est moins un discours informatif qu'un discours idéologique, agent du contrôle social qui contribue à acculturer les masses en homogénéisant les comportements. Ainsi Herbert Marcuse (1898-1979), dans L'homme unidimensionnel, écrit-il : "Les produits endoctrinent et conditionnent ; ils façonnent une fause conscience insensible à ce ce qu'elle a de faux. Et quand ces produits avantageux deviennent accessibles à un plus grand nombre d'individus dans des classes sociales plus nombreuses, les valeurs de la publicité créent un manière de vivre" (L'homme unidimensionnel, Minuit, 1968, première édition en 1964). Car "son langage va dans le sens de l'identification et l'unification". En somme, c'est une des techniques de l'avilissement de l'homme et de son aliénation.

 

   Dans cette voie, il y a bien des successeurs. Stuart Ewen (Consciences sous influence, Aubier, 1983, traduction de l'ouvrage paru en 1977), en particulier, qui se livrant, quelques années plus tard, à l'étude sociohistorique du développement de la publicité moderne aux Etats-Unis, souligne sa connivence avec l'idéologie "consommatrice" des entrepreneurs. Selon lui, la consommation de masse se serait développée parce qu'elle se présentait comme un système qui permet à la fois de fournir de nouveaux débouchés à l'industrie, d'instaurer une culture nationale cimentée par l'usage généralisé de certains produits et de détourner les ouvriers de la lutte des classes. La publicité aurait ainsi fonctionné comme agent du contrôle social, incitant les individus à acheter, en développant une idéologie où la consommation était présenté comme un progrès social, une totalité intégrée et universalisante.

 

   Dans le même sens, Jurgen Habermas (né en 1929), alors à ses débuts et s'inscrivant dans le courant critique, développe le thème de l'Espace public (L'espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Payot, 1978, traduction de l'ouvrage paru en 1962). Il montre comment les médias ont d'abord actualisé le principe de la "publicité" (au sens étymologique et premier de rendre public) des débats en promulgant l'usage public du raisonnement. Créée par la bourgesoisie au XVIIe siècle pour ériger la société civile contre l'Etat et sa pratique du secret, ce principe de publicité est lié à l'avènement de la démocratie et à la constitution d'un nouveau vecteur sociologique : l'opinion publique. Seulement, l'espace public bourgeois, avec sa logique du capitalisme (ses lois du marché, sa recherche du profit, avec son intrusion dans l'espace de la production culturelle), devait mettre fin au principe de la publicité des débats en transformant la fonction critique de celle-ci en une fonction d'intégration par la publicité commerciale. Confinée à l'espace des produits, la publicité commerciale a pour Habrmas contaminé la sphère publique, la faisant passer du raisonnement critique et du monde des idées à celui des affects et à des adhésions irrationnelles. Ainsi, l'espace public né contre le pouvoir politique, pour le juger et le contrôler, serait devenu un espace de séduction publicitaire.

 

   Evoquons enfin le courant des technicistes, à travers Marshall McLuhan (1911-1980) qui, loin de se réduire à cette tradition, est néanmoins l'un des premier à tenir compte, dans l'action sociale des médias, de la nature médiatique des techniques. "Dans la formation des sociétés, les moyens de communication, les médias ont toujours été plus importants que le contenu de ces communications - le moyen est en lui-même un message - le message est un massage." (Pour comprendre les médias, Point-Le Seuil, 1977, traduction du livre paru en 1964). Et c'est dans cette perspective qu'il verra dans la publicité un médium de l'information collective. Il écrit : "On a longtemps considéré la publicité en tant qu'information, d'abord comme moyen de promouvoir des produits. On n'a pas suffisamment remarqué que la publicité est en elle-même un bien d'information beaucoup plus important que tout ce qu'elle promeut. C'est pourquoi il n'est plus possible de la classer comme un simple moyen de vendre des biens et services." (Culture is our Busibness, New York, Ballandine Books, 1972). De là sa conclusion devenue citation célèbre : "Les historiens et les archéologues découvriront un jour que les annonces de notre époque constituent le reflet quotidien le plus riche et le plus fidèle qu'une société n'ait jamais donné de toutes les gammes de ses activités. Les hiéroglyphes égyptiens viennent loin derrière à cet égard." (Pour comprendre les médias). Seulement, si pour McLuhan, la publicité est un traducteur de la réalité sociale, c'est parce qu'en tant que médium, elle a modifié les comportements des individus dans la société. C'est une technique, et comme toutes les techniques, elle a, pour le chercheur canadien, le pouvoir de transformer le monde. 

Après quoi, on n'est guère étonner de voir McLuhan érigé en gourou chez les publicitaires, publicitaires, qui, par ailleurs, depuis les années 1970-1980, ont profité du désinvestissement intellectuel à l'égard de la publicité, pour promouvoir leurs études sur le besoin et l'art de communiquer dans la société.

 

   Au terme de ce parcours, force est de constater que les analyses sociologiques de la publicité sont parties de la question de ses effets, et donc de son pouvoir, implicite dans la société, insistant sur le message mais sans jamais envisager le rapport d'interaction entre le manifeste publicitaire et la réception, entre le manifeste publicitaire sur les produits et la relation qu'on peut avoir aux objets et aux images dans un cerain type de société. Seules les analyses critiques et technicistes ont tenu compte de ce paradigme. Seulement, l'approche critique a considéré que la "course à l'avoir" était le résultat de la logique capitaliste et que cette même course avait été rendue possible par la capacité manipulatoire de la publicité. L'axe techniciste diffère dans sa position mais n'en demeure pas moins proche dans sa conception, car si ce n'est pas la logique économique qui assujettit les médias, ce sont les techniques qui ont le pouvoir de transformer les modèles d'installation. ce qui, dans les deux cas suppose :

a) l'omnipotence des médias ;

b) la capacité passive du public et son abêtissement.

Ce que la sociologie positive, nous l'avons vu, est loin d'entériner. 

A partir de quoi, la question n'est pas de se demander quel est le pouvoir de la publicité, mais bien plutôt quel sens a-t-elle dans notre société? Pourquoi si les individus sont critiques et actifs continuent-ils d'acheter des objets dont ils n'ont pas besoin? Pourquoi, conscients que la publicité cherche à les persuader, ne fuient-ils pas le langage et les images de se rhétorique? "

  Valérie SACRISTE estime que la publicité agit comme "prothésiste identitaire" dans une société où les inégalités et les injustices demeurent importantes et où l'individu pourrait se sentir écraser dans la masse. Notamment, "cette société de l'individualisme est traversée par le paradoxe qu'autrui est à la fois mon semblable, mon frère et par ailleurs mon rival, celui par qui ma liberté rencontre sa limite. Concurrent dont le désir me menace et à cause de qui mon espace de puissance est menacé, il est, dans le même mouvement celui qui suscite le mimétisme spéculaire et donc source de modèles et de rejet."

La publicité, dans cette situation, peut sembler contourner cela par une "dialectique du particulier et de l'universel. Le sujet se conçoit dans un clivage entre un Moi différent des autres, jaloux de sa spécificité et un Je universel, le Je citoyen source de la loi commune ; autrement dit, un espace privé et un espace public, l'espace des égotismes et des égoïsmes, et l'espace civique."  Le malaise identitaire n'est en fait que très partiellement levé, car la société postindustrielle dévalorise peu à peu la chose publique, rend flous les statuts, l'ordre social. Dans ce cadre, les individus cherchent à quérir des signes et des valeurs distinctives dans des discours, des pratiques, des objets, des techniques, qu'ils imposent comme de nouvelles déités.

Et c'est en vertu de ce principe sociopolitique qu'elle justifie son hypothèse "selon laquelle la publicité fonctionne (et de façon importante) comme l'imaginaire d'une société qui n'en finit pas de se donner des signes perpétuellement annulés et perpétuellement recommencés, faute de ne plus s'électriser dans l'espace public."

 

 

       Edgar MORIN, héritier de toute cette littérature sociologique se livre à une analyse de la publicité, dans le cadre de sa réflexion s'ensemble sur l'évolution contemporaine. "Aux grandes peurs packardistes (il fait référence à la réflexion de Vance PACKARD, dans La Persuasion clandestine, Calmann-Lévy), aux grands mépris de l'intelligentsia, les plaidoyers pro domo des publicitaires et manager s'enchaînent dans la même ronde vertueuse ; tous parlent au nom de l'homme, menacé par le conditionnement sournois, la persuasion clandestine, l'abrutissement médiocre, ou, au contraire, accédant à la démocratie de la consommation, à l'intelligence économique."

Le sociologue français constate d'abord que la publicité relève de la science (comme système d'action, avec les techniques matérielles mises en oeuvre et comme système de connaissances, notamment psychologiques). Il estime ensuite que le chercheur qui tente de développer à la fois les études de la publicité et l'étude sur la publicité se heurte à une double occultation : "d'une part (...) la publicité vise à connaitre son marché et sa marche, non pas à se connaitre ; d'autre part, elle maintient le secret sur ses propres enquêtes, qui échappent par là même au jeu normal de la circulation scientifique."

"La publicité, explique t-il, n'est qu'un élément dans les systèmes de production-distribution-consommation, et elle ne peut se définir que par rapport à ces systèmes, où elle joue un rôle essentiellement médiateur. Dans un autre sens, nous voyons qu'elle peut constituer un système propre : les agences de publicité peuvent être douées d'autonomie économique et sociologique, étendre leurs pseudopodes conquérants, voire vassaliser des médias. Ainsi, par une dialectique du serviteur-maitre dont est coutumière la vie sociale, on a pu voir que la publicité est devenue le support de certains de ses "supports" (...). Plus largement, la publicité, médiatrice universelle de la consommation, étend son champ à tous les horizons et baigne littéralement toute la vie sociale. (...) Ainsi donc, le champ publicitaire  tantôt s'étend sur la société à l'infini, tantôt se réduit jusqu'à se fondre dans les rouages commerciaux des entreprises, tantôt apparait comme médiateur universel de la consommation, tantôt encore comme système autonome. C'est dans toutes ces directions qu'il faudrait prospecter avant de définir trop strictement la publicité. Il faut comprendre celle-ci à la fois en tant que système d'action propre et phénomène carrefour, lieu stratégique pour l'étude clinique du monde contemporain." 

    Son analyse prend en compte de nombreux aspects, socio-psychologique, économique, artistique. Elle fait appel à des études entreprises dès les années 1950, de Charles TAYLOR (né en 1937) sur le plan des gestes du travail industriel, d'Elton MAYO (1880-1940) sur le plan de la vie du travailleur et de Ernest DITCHER (1907-1991) sur le plan de l'incitation publicitaire à la consommation. Ces auteurs étudient donc trois étapes décisives dans l'évolution du capitalisme industriel moderne. Edgar MORIN indique que la publicité "inocule à des produits, dont la fonction est autre, une fonction mythologique de caractère individuels et/ou libidinal."

Il conclue en faisant appel aux multiples réflexions de Karl MARX :

"Marx fut le premier, de façon à la fois géniale et utile, à redécouvrir la magie au coeur de la vie économique (la notion de fétiche) et, du même coup, à découvrir que l'apparente rationnalisation de l'économique politique classique était une mythologie. Freud fut le second, à sa manière également géniale, à découvrir l'érotique asservi sous l'économique. De fait, l'intelligence qui nous procure l'étude de la publicité contribue à nous faire concevoir notre société non pas comme guidée par une rationnalité économique, mais comme poussée somnanbuliquement par une dialectique des besoins errants et des forces aveugles. La technique, qui semblait matérialiser le monde, qui semblait devoir tout réduire à l'efficacité pratique, le capitalisme qui semblait devoir tout réduire au taux d'intérêt, brouillent et mêlent le réel et l'imaginaire dans l'acte le plus terre à terre qui soit : l'achat. L'homo magicus émerge sous l'homo economicus, son masque moderne.

Dans ce jeu où s'est développé l'univers consommationnaire, avec ses délires, ses délices et ses vices, l'individu est à la fois sujet et objet : la marchandise humanisée, imbibée de ses rêves et de son affectivité, est l'esclave de l'homme-roi, mais lui-même est l'étrange marchandise, produite en série, et devient dépendant d'objets à peine doués de réalité objective. Ici encore, dénonçons la vision unilatérale, aussi bien celle qui élit l'image de l'homme-roi triomphant que celle qui élit l'image de l'homme-marchandise. Dénonçons l'idée qui prétend que la société moderne a quitté le stade de la magie et dénonçons l'idée qui prétend qu'elle y est retombée. Dénonçons l'idée qui prétend que l'homme a enfin son destin en main et l'idée qui prétend que celui-ci a été arraché. A vrai dire, nous sommes entrés dans un nouvel épisode de la marche à demi somnambulique de l'homme, être à demi imaginaire. Il est possible que la libération de nouvelles forces libidinales, que la névrose de l'individu consommationnaire provoquent un cataclysme destructeur? purificateur? salvateur? De toute façon, il nous semble que la publicité, comme la société consommationnaire, met en oeuvre des forces d'intégration et des forces de désintégration. C'est évidemment cette dialectique d'intégration-désintégration qu'il faudra suivre et étudier.

Finalement, les grandes peurs suscitées par la publicité nous semblent à la fois futiles et profondes. Il est utile en effet d'attribuer à la publicité une sorte d'existence démiurgique et une responsabilité quasi-pénale. Il est futile d'imaginer que la publicité puisse conditionner une civilisation alors qu'il est beaucoup plus probable que la publicité soit conditionnée par une civilisation. Toutefois, il est profond de sentir, tapis, cachés sous la publicité, quelques redoutables problèmes de civilisation."

 

 

    Un cran plus loin dans l'analyse de la publicité est réalisé par les jeunes sociologues, économistes, philosophes, historiens, psychologues et médecins, du groupe MARCUSE (Mouvement Autonome de Réflexion Critique à l'Usage des Survivants de l'Economie). Il ne s'agit plus pour les auteurs de nombreux Manifestes contre la publicité de dénoncer seulement les excès (violence et sexe) de la publicité, ni même de se limiter à une analyse psycho-sociale des agressions publicitaires. En effet, se livrant à une recherche historique, prenant des éléments de réflexions souvent dans les propos (non rendus publics...) des publicitaires eux-mêmes, dont nombre d'acteurs, anciens publicitaires, écoeurés par les pratiques du milieu de cette communication, font ressortir le caractère souvent insultant, condescendant vis-à-vis des publics (et même des clients!), intégrant leur analyse dans une approche très critique de l'économie actuelle, ils expliquent le fonctionnement intime de la machine publicitaire, ses objectifs, ses motivations, ses résultats, ses conséquences sur la société toute entière. 

"La publicité, écrivent-ils, est une arme de marketing, l'art de vendre n'importe quoi à n'importe qui par n'importe quel moyen. Précisément, c'est le marketing dans sa dimension communicationnelle. Passant notamment par le biais des médias, elle constitue l'archétype de la "com'". La critique de la publicité doit donc se prolonger dans la critique du marketing et de la com' - ces trois fléaux composent ensemble le système publicitaire. Mais ce système a été engendré par le capitalisme industriel, et il finance les médias de masse dont il oriente le contenu. Le problème ne se réduit donc pas à l'abrutissement publicitaire, il inclut aussi la désinformation médiatique et la dévastation industrielle. Il ne faut pas se leurer : la publicité n'est que la partie émergée de cet iceberg qu'est le système publicitaire et, plus largement, de l'océan glacé dans lequel il évolue : la société marchande et sa croissance dévastatrice. Et si nous critiquons ce système et cette société, c'est parce que le monde se meurt de notre monde de vie. 

La publicité a ssentiellement pour effet de propager le consumérisme. Axé sur l'hyperconsommation, ce mode de vie repose sur le productivisme, et implique donc l'exploitation croissante des hommes et des ressources naturelles. Tout ce que nous consommons, c'est autant de ressources en moins et autant de déchets, de nuisances et de travail appauvrissant en plus. Le consumérisme aboutit ainsi à la dévastation du monde, sa transformation en désert matériel et spirituel - en un milieu où il sera de plus en plus difficile de vivre humainement, et même de survivre. Dans ce désert prospère la misère humaine, à la fois physique et psychique, sociale et morale. Les imaginaires tendent à s'atrophier, les relations à se déshumaniser, les solidarités à se décomposer, les compétences personnelles à décliner, l'autonomie à disparaitre, les esprits et les corps à se standardiser. ." Ces auteurs conçoivent donc le système publicitaire comme à la fois un symptôme de la dévastation du monde et un de ses moteurs.

 

      Même en n'adoptant pas les prémisses de leur étude, les explications qu'ils donnent sur les processus mises en oeuvre - parfois manuels de la profession en main -, les informations sur l'histoire des développements de la publicité depuis les débuts de l'ère industrielle, les données économiques sur les grandes concentrations financières dans le secteur de la publicité, les analyses contextualisées sur les dynamismes psychologiques et sociopsychologiques qui permettent son fonctionnement, les données encore sur les différents gaspillages induit par la publicité (gaspillage des prospectus en papier glacé dont la quasi totalité part directement de la boite aux lettres à la poubelle, débauche d'énergie pour les messages audio-visuels, surproduction des objets eux-mêmes à cause des promesses, souvent non tenues, de ventes probables revendiquées par les publicitaires...), toute cette masse d'informations sans laquelle une sociologie réelle de la publicité n'est guère possible, ne peut au minimum qu'interroger le lecteur. 

 En tout cas, leurs études montrent qu'une sociologie de la publicité ne peut guère partir du point de vue des publicitaires eux-mêmes. Si les responsables des sociétés et leur staff d'ingénierie de communication connaissent bien les ressorts de leur métier - nous ne parlons pas des employés qui pourraient indifféremment passer d'un secteur de la communication à un autre, suivant des plans de carrière souvent peu évolutifs - il semble bien que la désinformation ne se limite pas au public, mais à toutes les autres parties prenantes du système. Si la prise de conscience - même en mettant de côté le manque de courage évident de bien des acteurs - de ce fonctionnement n'entraine pas plus de publicitaires dans l'envie de sortir de ce système, c'est que beaucoup ne considèrent en définitive que leur intérêt personnel, dans le fil droit de l'idéologie consumériste qu'il déploie. Dans les conversations que l'on peut avoir avec des professionnels de la publicité, on se rend bien compte qu'ils sont les premières victimes de cette idéologie. Cela va très loin : en persévérant dans le métier, certains disent garantir l'exercice par les citoyens de la démocratie.  

 Refusée massivement par les citoyens des pays à vieille tradition industrielle (qui utilisent de multiples tactiques d'évitement de la publicité, avec d'ailleurs de plus en plus d'efficacité), la publicité conserve un fort attrait - à la manière de la propagande nazie dans l'Allemagne des années 1930 - dans les pays dit en développement, parmi des populations dont la société de consommation est seulement encore un horizon ou constitue un ensemble de nouvelles habitudes d'actions et de pensées. Le paradis promis par la publicité, devenu cauchemard pour beaucoup, n'est souvent vu que d'un véritable purgatoire par maintes populations. Autant dire que le système publicitaire a encore de beau jour devant lui. Même s'il est reconnu inefficace (ce qui l'entretient encore plus, plus de moyens étant engagés pour maintenir un semblant d'efficacité...) par les professionnels et les "usagers" dans les pays occidentaux, il possède, alors qu'il n'a pas déployé encore tous ses moyens, un attrait certain dans les pays dits émergents, comme la Chine et l'Inde, pour ne nommer que ceux-là.

    C'est dire aussi que la sociologie de la publicité a encore des choses à nous dire sur les sociétés humaines....

 

Groupe Marcuse, De la misère humaine en milieu publicitaire, La Découverte/poche, 2010. Edgard MORIN, Sociologie, Fayard, 1984. Valérie SACRISTE, Sociologie de la communication publicitaire, L'année sociologique, 487-198, www.cairn.info.

 

SOCIUS

 

Corrigé le 16 décembre 2014.

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17 novembre 2013 7 17 /11 /novembre /2013 08:28

    Le Grand Robert 2014 donne quatre acceptions du mot Agression, dont l'étymologie proprement dite remonte à 1395, du latin agressio, attaque.

- En droit pénal, il s'agit de l'attaque contre les personnes ou les biens protégés par la loi pénale. En droit international, d'une attaque armée d'un Etat contre un autre, non justifiée par la légitime défense. l'agression hitlérienne contre la Pologne. Condamnation des guerres d'agression. Politique d'agression et de violence, ou politique défensive.

- Attaque violente contre une personne. Agrssion nocturne. Agression à main armée (voir Attentat, hold-up). Agression suivie de violences, de viol.

- Par extension, Proles, comportement qui visent à blesser moralement. Cette critique est une véritable agression. En psychologie : Les agressions de la vie urbaine (voir Stress). La publicité est pour lui une agression insupportable.

- Tiré de l'anglais aggression, en psychophysiologie, c'est l'attaque de l'intégrité des fonctions physiques ou mentales de l'individu, par un agent externe générateur de maladie (voir Agresser, voir Stress). En psychanalyse, instinct, pulsion d'agression (tiré cette fois de l'allemand). Instinct fondamental de l'être vivant, lié (selon les uns) à la destruction (pulsion de mort) ou (selon les autres) à l'affirmation de soi. Egalement, agression tournée contre soi-même (voir Masochisme). Agression exercée contre autrui (voir Sadisme). 

Entre êtres vivants, en général : Interaction entre animaux qui s'affrontent, attitude d'un animal qui chercher à attaquer, repousser et à détruire un autre animal (de même espèce ou d'espèce différente). Instinct (ou "sous-instincts") d'agression. L'étude de l'agression est un des sujets essentiels de l'éthologie (voir aussi Agressivité).

- Sur les choses (là c'est une acception récente...). Action violemment nuisible (contre le milieu naturel) (voir Nuisance, pollution). L'agression du milieu par les altéragènes. En Technologie, action physique observée lors d'une collision entre véhicules (écrasements, torsions...). Agression de rigidité, agression de structure.

 

   De son côté, le Larousse encyclopédique en couleurs de 1977, indique, à partir de la même étymologie, attaque non provoquée et subite, prenant déjà L'agression de la Pologne par Hitler. Il décline les dérivés du mot en plusieurs points :

- Agresser, soit attaquer sans avoir été provoquer ;

- Agresseur : celui qui attaque en premier : L'agresseur a presque toujours le bénéfice de la surprise ;

- Agressif, agressive : qui a un caractère d'agression. Par exemple Un discours agressif. Porté à attaquer ; querelleur : Un voisin agressif. Provoquant : Toilette agressive ;

- Agressivement : De façon agressive ;

- Agressivité ; Caractère agressif d'une personne, d'un animal ou d'une chose : Les rebelles font preuve d'agressivité.

Dernier développement, tiré de la psychanalyse : Selon l'hypothèse de Freud, très généralement acceptée (là, le dictionnaire simplifie un peu...) : l'agressivité est fonction de la frustration :

1) sa force dépend surtout de la motivation frustrée ;

2) plus l'inhobition de l'agression est forte, plus la tendance au déplacement est nette ;

3) la forme de l'agressivité est modifiée par la culture de l'individu.

 

   Xavier PIN, Juriste et agrégé de droit privé et sciences criminelles, enseignant du droit à la Faculté de droit de l'Université Jean Moulin Lyon III, décrit l'évolution de l'usage du mot Agression. 

"Une agression, écrit-il notamment, est dans un sens courant, une forme de violence physique ou morale, brutale et soudaine. Dans un sens plus juridique, l'agression peut être définie comme une atteinte à la liberté ou à l'intégrité, réalisée au moyen de la contrainte, de la menace, la surprise, la répétition ou l'insistance. Tel est du moins ce qui ressort de l'analyse de quelques "agressions" qualifiées expressément ainsi par la loi. Ces agressions légalement définies ne sont pas nombreuses et leur apparition dans la loi est relativement récente. En effet, le mot "agression" ou l'adjectif "agressif" n'ont véritablement fait leur apparition en droit interne qu'à partir des années 1990. Plus exactement, c'est avec la réforme du Code pénal de 1992 que l'emploi de ces termes s'est généralisé sous la plume du législateur. Auparavant, une "agression" désignait presque exclusivement une atteinte contre l'autorité ou la Nation, et le mot, issu des relations internationales, était d'inspiration militaire ou guerrière. En ce sens, le Code de la défense dispose toujours que la politique de défense a pour objet d'assurer l'intégrité du territoire et la protection de la population contre les "agressions armées" (...), ou encore que le ministre de la Défense établit les directives générales relatives à la préparation et à la mise en oeuvre des mesures de défense opérationnelle du territoire à prendre "en cas de menace extérieure, d'agression ou d'invasion" (...). Mais aujourd'hui, les occurences non militaires du terme "agression" se sont multipliées. Par exemple, le Code de l'éducation indique que le règlement intérieur des établissements scolaires détermine les modalités selon lesquelles sont mises en application "les garanties de protection contre toute agression physique ou morale et le devoir qui en découle pour chacun de n'user d'aucune violence" (...). Et dans la loi pénale, le mot "agression" apparait de plus en plus pour désigner certains actes de violence entre particuliers. (...).

Cette évolution sémantique, poursuit le dirigeant de l'Institut de sciences criminelles de Grenoble, est intéressante en ce qu'elle consacre une certaine banalisation de l'agression, qui traduit sans doute un abaissement du seuil de la violence tolérée dans notre société. Et le phénomène est d'autant plus remarquable que, d'un point de vue juridique, la consécration légale de ces différentes formes d'agression n'avait rien de nécessaire. En effet, le mot n'est pas suffisamment précis pour répondre à lui seul au principe de la légalité criminelle qui veut que chaque citoyen connaisse à l'avance les incriminations prévues par la loi pénale et les sanctions que celui-ci fulmine, afin de pouvoir y conformer sa conduite. D'ailleurs, toutes les agressions ressenties, individuellement ou collectivement comme telles, ne sont pas systématiquement nommées par la loi. On songe notamment aux "agressions verbales". Sous forme d'expressions outrageantes, de propos méprisants ou d'invectives, ces agressions sont fréquentes là où la politesse recule. Pour autant, le législateur n'a pas éprouvé le besoin de les condamner formellement en les désignant comme telles : les termes d'"injures", d'"outrage" ou de "tapage" suffisent aisément à désigner le comportement réprouvé. Bien plus, au regard du principe de la légalité criminelle évoqué plus haut, ces derniers termes méritent d'être préférés à l'expression "agression verbale" car ils sont, à certains égards, plus précis et constituent par conséquent, de meilleurs remparts contre l'arbitraire du juge.

Cela dit, l'émergence du mot "agression" dans le domaine du droit pénal est aujourd'hui une réalité. Et la lecture des circonstances qui la caractérisent permet de mieux comprendre la notion, tout au moins en ce qui concerne les agressions contre les particuliers. En effet, pour les traditionnelles agressions entre Etats ou contre la Nation, qui constituent des cas de rupture de la paix, la question de leur définition juridique se double de considérations de haute politique qui suscitent encore des controverses." (...)

 

Xavier PIN, Agression, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011.

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16 novembre 2013 6 16 /11 /novembre /2013 09:09

             Les opinions publiques se sont construites contre l'Etat et Internet démultiplie et l'espression et le nombre des opinions visibles. Vu le développement de l'individualisme accéléré par l'existence de ces nouveaux moyens de communication, les opinions publiques se voient même doublées d'opinions privées, dans la mesure où l'individu, sur la Toile, acquiert un statut d'acteur "qui compte" dans la formation des opinions, sur n'importe quel thème. Conçues par certains de ses initiateurs, Internet - mais pas le cyberespace en entier, lequel dérive précisément de recherches étatiques, et même d'ordre militaire - devait être un espace de liberté, où les frontières n'existent plus, un réseau de communication où circulent sans entraves toutes les idées et toutes les informations sur les faits. Internet devait être le terreau de cette vaste communauté que devrait être l'humanité, tout simplement. La transformation révée des différentes parties des activités humaines en véritable "village planétaire" n'a pas eut lieu.

Si des éléments techniques rendent difficiles des entraves à la circulation des informations sur Internet, les recherches intensives et l'imagination des autorités étatiques permettent l'introduction dans ce réseau de multiples barrières : linguistiques, religieuses, politiques... Sont réintroduits dans Internet les éléments des conflits de toujours, des éléments de contrôle social et politique, et religieux, et la question qui se pose est de comprendre la véritable interaction qui se joue entre le monde virtuel qu'est Internet et le monde "réel" (mais internet est réel, lui aussi), physique plus précisément. Si le cyberespace constitue seulement un nouveau terrain de conflits où sont reproduits les conflits anciens sous des formes plus subtiles, plus rapides, plus évanescentes, les conflits - comme les coopérations d'ailleurs, ne sont qu'amplifiés, avec des résonnances ramifiées partout dans le monde. Mais si Internet n'est pas que cela, mais un vecteur contagieux de représentation du monde, alors les acteurs - en voulant bien lui conférer un de véridité supérieure (une véracité plus "entraînante" avec couleurs, sons, musique graphismes et tout le reste), son utilisation intensive, dans le temps et dans l'espace, pourrait avoir un effet de changement de perspectives sur de nombreux conflits, sans pour autant, sans doute, en changer la nature. Le va-et-vient entre monde virtuel et monde "physique" pourrait être un object d'observation important pour la compréhension des événements futurs.

     Et ceci singulièrement dans les relations entre citoyens et Etats. Car après une période euphorique qui a suivi une pré-histoire militaire, Internet constitue un instrument de plus en plus important de contrôle social, moral, un outil de police des Etats chargés des bonnes affaires, des bonnes moeurs, des bonnes moralités, des bons usages... Une des grandes difficultés de cet exercice par les Etats - outre des aspects techniques dont la maitrise n'est pas entièrement en leurs mains - est la constitution même d'acteurs "virtuels", où plutôt de multiples identités par chaque situation lorsqu'il évolue sur Internet. A l'extême limite, le situationniste exerce des essais de déstabilisation en adoptant, en singeant en quelque sorte les objectifs des différents acteurs capitalistes ou l'athée prend des éléments religieux pour combattre d'autres éléments religieux, en se faisant passer pour une autorité religieuse, fort de son érudition, voire de sa pratique, dans ce domaine, ou l'agent de renseignement adopte l'habit du terroriste afin de favoriser le déploiement même d'un appareils policier... Les signes sur internet peuvent avoir autant de faux visages que de vrais (les différentes facettes d'un individu s'exprimant différement lorsqu'il surfe sur le Net), qu'il peut être difficile pour un Etat de mener une politique de prévention ou/et de répression de la délinquance (ce qu'il estime être de la délinquance). Nul doute que les Etats vont de jour en jour inventer de nouvelles procédures pour tenter de faire le rapprochement entre ces identités multiples et l'identité physique de l'internaute, mais cela constituera toujours sans doute un problème. Le contrôle des opinions publiques, bien au-delà de la prévention/répression contre les délinquances, constitue un objectif majeur pour des Etats qui, constitutionnellement ou pas, considèrent l'expression démocratique comme un danger. Orienter des opinions publiques, par des procédés divers, constitue au minimum - même sans intention particulière - dans les hautes sphères des Etats, une tentation à laquelle il est très facile - corruption inhérente au pouvoir oblige, surtout s'il se prolonge sur la grande durée - de céder. Les techniques sont là, déployées depuis longtemps dans le monde "physique", publicités commerciales ou propagandes politiques et religieuses,et il suffit parfois de les "adapter" au cyberespace. Ensuite, selon les degrés (très très divers) de crédulités, de naïvetés ou de niaiseries des internautes, ces techniques font leur oeuvre, démultipliant leurs effets, notamment lorsqu'elles sont enveloppées d'une aura artistique et qu'elles sont formées de vecteurs visuels et sonores, peut-être demain olfactifs - adéquats. Le pouvoir hypnotique des images mouvantes fait le reste, démultipliant celui qu'avait autrefois le cinéma et la télévision. 

 

   C'est précisément en partie cet aspect séducteur qu'analyse entre autres Joanne LALONDE. "Tribune ouverte et populaire, l'Internet, écrit-elle, l'Internet regorge de formes culturelles polymorphes : textes journalistiques ou d'opinion, archives et documentations institutionnelles, nouvelles en diffusion continue, encyclopédies, vitrines et journaux personnels, extraits de spectacles, bases de données, sans cesse des formes inédites émergent. Dans ce contexte, nous examinerons la création artistique destinée à une diffusion sur Internet, ce qu'on nomme l'art hypermédiatique, et plus spécifiquement, au sein de cette pratique, les oeuvres dont le moteur narratif se construit à partir de figures de violence soit par des reconfigurations testimoniales d'un élément traumatique, par des représentations allégoriques de la guerre et de la terreur, ou encore par des manifestes d'opposition aux formes contemporaines de l'oppression. Ces stratégies de représentation s'inscrivent dans unetendance générake qu'on appelle l'activisme web. Ces oeuvres s'offrent comme tribune, voir comme action, pour dénoncer différents modèles de domination et de contrôle exercés par les formes de pouvoir propres à nos sociétés hypermodernes. Le panorama de l'activisme web est vaste, et les supjets d'opposition plus ou moins variés : guerre, sexisme, racisme, hétérocentrisme, néolibéralisme, exploitation sexuelle des enfants, abus policiers et militaires... Ces résistances peuvent autant dénoncer au niveau micro, en s'adressant par exemple à une communauté spécifique, c'est ce que privilégie souvent le témoignage, qu'au niveau macro, en déplaçant de leur contexte des conventions et codes pour forcer un réexamen de leur puissance significative, ce que fait notamment l'allégorie.

Rappelons quelques grands enjeux de l'art hypermédiatique. Art de la communication, il compte sur l'ouverture contributive du réseau. L'interactivité directe en est la base essentielle, un dispositif quelconque doit être activé par le spectateur. L'oeuvre ne se présente quasiment jamais comme une séquence autonome et fermée. L'essentiel de l'oeuvre en réseau sera alors de construire un lien esthétique avec le spectateur sous le modèle de l'échange et de la rétroaction. Art de l'écriture hétérogène, la création web fait appel à des langages différents, qui ne sont plus pensés comme des disciplines fermées mais comme des catégories poreuses. Les images fixes et animées, les sons et les textes cohabitent et jouent sur les frontières indistinctes des grandes traditions de la photographie, de la littérature, de la vidéographie, du cinéma et de la création sonore. Art de la citation, l'hypermédia est enfin en résonance constante avec l'histoire culturelle. Loin de se penser en rupture complète avec la tradition, il interprète et réinvente les formes, les thèmes et les genres qui ont depuis toujours fasciné les artistes : portraits, carnets, paysages, tableaux d'histoire, représentations de la vie quotidienne, manifestes politiques en sont les formes les plus courantes. 

Interactives et dynamiques, les oeuvre web visent donc à créer des effets et à susciter des affects. Dans cette logique, (il s'agit) d'interroger la puissance subversive de trois modalités de représentation de la violence, le témoignage, l'allégorie et le manifeste, de même que les rapports qu'elles entretiennent avec les instances de pouvoir."

    La professeur d'histoire de l'art et vice-doyenne à la recherche et à la création à la Faculté des arts de l'UQAM, au Canada, termine cet examen par l'évocation d'une des formes les plus subversives de l'activisme web : le piratage. "Les anglophones distinguent entre les termes "hacking" et "cracking", c'est-à-dire entre le piratage qui s'introduit simplement dans les sites et les bases de données et celui qui en détruit les constituantes. Certains auteurs froncophone, comme Jean-Paul FOURMENTRAUX (Art et Activisme : l'alternative Internet, dans Critique, 2008), parleront d'un "hacktivisme" artistique pour désigner les oeuvres qui visent à contaminer ou faire dévier le dispositif informatique. Certains artistes, précise (t-il), "mettent en effet en oeuvre une efficace de l'infection et de la contamination : leur démarche a pour objet l'incident, le bug, l'inconfort technologique et la perte de repères". Encore ici, le registre des actions sera très vaste, de l'infiltration anodine dans une base de onnées, au clonage de sites commerciaux jusqu'à la création de "virus artistiques" qui mettent temporairement hors fonction le dispositif technique par lequel les oeuvres sont diffusées. 

Il est tentant de voir dans la figure subversive du "cracker", celle qi choisit de déconstruire jusqu'à la dysfonction les codes et les élémens du web, l'ultime manifeste contre les formes invisibles de l'oppression informatique, celle d'un dispositif de contrôle et de régulation sociale assujetti à une conception marchande de la technologie. Ces oeuvres de piratage radical sont violentes par elle-même. Elles ne se contentent plus de dénoncer ou de critiquer, elles détruisent l'accès même à Internet en supprimant leur propre support, pour proposer la disparition de l'objet et dénoncer une forme invisible d'aliénation, celle de la prolifération technique que nous sommes si enthousiastes à accepter. La violence rejoint ici l'acte même de création. L'ultime forme de l'activisme est cette oeuvre kamikaze, pourrions-nous conclure, qui forcera par sa disparition, une reconsidération de nos habitudes et de nos certitudes."

 

    Cet activisme, et bien d'autres, se déroulent dans une évolution où Internet constitue un des outils de plus en plus privilégié d'un maillage de plus en plus serré et de plus en plus massif de contrôle de la circulation des citoyens dans les Etats qui peuvent se le permettre (financièrement parlant). Si depuis le 11 septembre 2001, date des attentats aux Etats-Unis, la presse se fait de plus en plus écho d'une système sécuritaire (les "affaires" des écoutes de la NSA en 2013 n'étant que la plus grosse dernière), celui-ci commence à se mettre en place bien auparavant, au plus fort temps de la guerre froide, en un temps où, aux yeux de nombreuses autorités étatiques, l'ennemi intérieur existait bien. Dans les années 1950 aux Etats-Unis et dans les années 1960 en Europe pour ne citer que des Etats qui se disent "démocratiques", se met en place, par petites touches, tout un système de surveillance des citoyens, prenant la suite de tendances encore bien antérieures, les mêmes qui instaurent l'obligation pour chaque citoyen d'avoir des "papiers d'identité".

Jean-Claude VITRAN décrit bien cette obsession de la sécurité, pour ce qui concerne la France, qui s'exprime par une frénésie législatives et réglementaires tous azimuts, couvrant des secteurs variés (de la prévention contre le terrorisme à la surveillance des chiens dangereux). Fichés, suivis à la trace, profilés, les Français le sont à plusieurs moments de leur vie, depuis leur première scolarité jusqu'à la mort, sous les prétextes les plus divers et les plus inattendus.

"L'abondance des lois sur la sécurité, écrit le membre de la direction de la Ligue des Droits de l'Homme, l'omniprésence de ce mot dans le débat politique, l'hétérogénéité des problèmes à propos desquels toutes sortes de personnes étrangères au maitien de l'ordre public croient pouvoir l'invoquer, montrent bien que ce terme est sorti du regestre judiciaire, et depuis longtemps déjà. Cessant d'être subordonné à la question sociale, la sécurité est devenue, pour beaucoup, un moyen de la comprendre, et pour certains de la résoudre. Le processus par lequel nous en sommes arrivés là est complexe, nous nous en tiendrons à constater, ou à déplorer, le consensus amenant, depuis 1997 au moins, la droite et la gauche de gouvernement à considérer la sécurité comme "la première des libertés". Or, introduire ainsi en contrebande la sécurité dans la devise de la République est bien éloigné de la pensée des révolutionnaires de 1789 qui ne la mentionnent pas dans la déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789 ; l'article ii affrimant seulement que la sûreté est un droit naturel et imprescriptible. A cette époque là, comme le dit Robert Badinter "la sûreté est précisément l'assurance pour le cityen, que le pouvoir de l'Etat ne s'exercera pas sur lui de façon arbitraire et excessive". Cette phrase souligne l'inversion politique et intellectuelle du concept sécuritaire qui restraint les libertés individuelles au nom d'une sécurité absolue et inatteignable.(...) Après avoir relégué les libertés individuelles au magasin des accessoires, cette "révolution sécuritaire" n'a pas tardé à s'imposer, au rythme des faits divers médiatisés saisis comme des aubaines pour forcer le pas, les mesures et les moyens lui permettant de réaliser son utopie. La répression y occupe bien sûr une large place mais, comme il ne suffit pas de guérir, l'on s'est de plus en plus orienté vers une police dite "proactive" : entendre par là un ensemble de dispositions et de dispositifs plus ou moins appropriés aux diverses formes d'insécurité qu'ils entendent prévenir. La difficulté à prévoire un passage à l'acte (attentat, crime sexuel, vol, etc.) a conduit à développe des moyens d'évaluation, de détection, et d'identification des individus potentiellement dangereux, bref des suspects. C'est pourquoi, sous toutes les formes renouvelées que lui procurent les nouvelles technologies, la surveillance a connu un développement fulgurant  ; qu'il s'agisse de la videosurveillance, du fichage, du traçage ou du profilage. Les barrières juridiques protégeant la vie privée, pourtant établies dans nos textes constitutionnels, semblent avoir cédé sous la pression de l'impératif sécurité."  

 

      Nous pouvons trouver, sur le site InternetActu.net par exemple, quantités d'informations et de réflexions dans ce sens, qui concernent non seulement la France, mais le monde entier. L'usage quotidien d'Internet est surveillé de multiples façons, par de multiples acteurs commerciaux, politiques et institutionnels ou non, suivant des algorithmes permettant de capter des millions d'adresses IP d'ordinateurs "utilisateurs" dans un temps de plus en plus court. De véritables logiciels comportementaux peuvent traquer sur la Toile, en liaison ou non avec d'autres fichiers en provenance de multiples sources de surveillance (caméras urbaines, dans les magasins, aux alentours de certains bâtimes administratifs ou financiers, dans les transports - le fameux pass Navigo est très intéressant à cet égard - en attendant la nouvelle carte vitale des soins de chaque français...) éventuels ou actuels délinquants, que cette délinquance soit mineure ou criminelle. Tant et si bien que le problème principal maintenant, dans les masses d'information accumulées et souvent stockées, est de les traiter intelligemment, sous peine de n'avoir capté que du bruit incessant. Et l'on retombe, de manière significative, sur la problématique de la qualité des informations recueillies bien connue de tous les services de renseignement de la planète. 

 

   Pour autant, on aurait tort de penser que s'oppose seulement face à face opinions publiques et autorités étatiques, actuels ou futurs délinquants et polices de toute sorte. Il y a réellement sur Internet une confrontation continue des opinions qui, pour une partie d'entre eux, le considèrent comme un véritable champ de bataille. On pourrait à peine paraphraser une formule célèbre en parlant d'une guerre de tous contre tous sur Internet. Heureusement, pour l'instant, les hackers et cracker ne constituent qu'une infime minorité - même si leurs dégâts peuvent dantesques - d'acteurs internautes. Plus insidieusement, ce sont des batailles des idées, auxquelles participent aussi organismes étatiques et sociétés commerciales, qui s'y livrent. En réaction ou non à des événements dans le monde "réel", quitte à parfois faire des événements uniquement "virtuels", sur la Toile, se joue des tendances d'opinions, qui sur le très court terment ressemble furieusement à une cour de récréation à la maternelle (sans surveillant(e)), mais qui, peu à peu, dessinent, des hiérarchies à partir de sites d'intervention, autour d'un pseudo, à partir de blogs... Ce phénomène est bien perçu par les mass médias qui tentent, tant bien que mal, de se "numériser" ou de s'agglomérer des blogs faisant plus ou moins autorité, dans le temps, sur des domaines très souvent très spécialisés... Se livrent notamment des batailles pour l'accélération ou le freinage d'évolutions espérées ou craintes dans la "vie réelle", et ce, à l'échelle planétaire. On connait les efforts, presque désespérés, des monarchies pétrolières arabes pour s'opposer au grignotage par la "modernité" (sur le statut de la femme, sur la place du religieux dans la société) de positions ancestrales. Mais aussi, les efforts, tout aussi difficiles, de multiples ligues de vertu contre les effets ravageurs d'une pornographie déferlante, quitte à promener à longueur d'heures leurs morales pudibondes dans n'importe quelle partie d'Internet.... Le phénomène est très perceptible dans les sociétés qui ont fait depuis des siècles, du contrôle des images (dans les sociétés musulmanes et hindoues, mais aussi chrétienne, que l'on pense à l'orthodoxie, par exemple) un pilier du maintien de l'ordre religieux, politique et économique.

 

    Anne-Laure WIBRIN, dans une analyse sur l'image et la violence, utilise le concept de "panique morale" pour décrire les polémiques autour de l'influence des images violentes sur les jeunes. Ce concept "met en évidence à la fois la situation de panique que peut provoquer l'arrivée de nouveaux médias de masse et l'ampleur de la dimentsion morale dans les débats. En général, les auteurs (elle cite SPRINGHALL, CRITCHER, FERGUSON, MURDOCK, DROTNER...) considèrent que ces paniques détournent d'enjeux plus fondamentaux ou qu'elles sont révélatrices de changements sociaux plus profonds. Ainsi, par exemple, Ferguson, qui explique que se focaliser sur l'influence des jeux videos permet d'éluder la question des causes réelles de la délinquance juvénile et permet aux politiciens de faire croire qu'ils prennent le problème de la délinquance en main en proposant des solutions.

Les débats sur les peurs des images ne se comprennent que si on les replace dans leur contexte historique. Dans des climats de changements sociaux, ils renvoient à de nombreuses peurs qui s'entrecroisent. La peur de la perte de moralité pour les entrepreneurs de morale, mais aussi la peur de perdre une partie de leur statut de privilégié pour certains d'entre eux. La peur de la jeunesse populaire suivie de la peur de la jeunesse en général, y compris la nôtre qui nous échappe en consommant des loisirs que les adultes maitrisent moins bien. La peur de l'évolution de la place de la jeunesse dans la société. La peur de l'industrialisation, de la société de consommation, des loisirs qui détourneraient des "bonnes" valeurs. La peur du pouvoir des images, présente depuis des siècles. La peur tantôt de la massification, de l'endoctrinement des individus qui regardent tous la même chose, tantôt de l'individualisation des spectateurs qui s'enferment chez eux devant leurs écrans ou des plus jeunes qui préfèrent l'"isolement" devant leurs consoles de jeux video qu'une rencontre "réelle" pour jouer avec leurs pairs. Peur parfois bien différentes donc, mais néanmoins liées par l'association "images"-"jeunesse"-"violence".

 

    Mais Internet ne véhicule pas seulement des images qui peuvent être interprétées de bien des manières par des cultures différentes, mais aussi des idées, des principes de vie, des manières de considérer les peuples et les dirigeants. Une des forces de nombre de pouvoirs conservateurs ou psudo-populaires" est de faire croire qu'il n'existe pas d'autres manières de gouverner. L'absence de comparaison, l'absence de débats sur les mode de vie ou sur les mode de gouvernement conforte tout pouvoir. A partir du moment où les idées pénètrent dans n'importe quel foyer par ordinateur fixe ou mobile interposé, que s'instaurent des échanges entre citoyens, qui disparait le seul face à face du monarque et du sujet, toutes les évolutions sont possibles, sous la pression des effets d'organisations sociales injustes ou de frustrations longtemps contenues (qu'elles soient matérielles ou morales)... L'effet de la circulation des écrits sous le manteau pour échapper à la censure ou à la répression de n'importe quelle police est démultiplié par cette technologie. Les droits de l'homme, les droits de la femme, les droits de l'enfant se placent à l'intérieur des débats essentiels qui traversent de toute façon les sociétés, même les plus fermées. Et cela soit de manière argumentée, conquérant les esprits, soit par des images, conquérant les coeurs...

   Si Internet est perçu parfois de manière bien différente par des fractions de populations qui se sentent contrôlées ou espionnées par les Etats et par d'autres fractions de population dans d'autres contrées qui l'utilisent à des fins libératrices, les conflits prennent avec lui d'autres tonalités, d'autres ampleurs...

 

Anne-Laure WIBRIN, article image ; Joanne LALONDE, article Internet, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011. Jean-Claude VITRAN, Surveillance généralisée? dans Filmer, ficher, enfermer, Vers une société de surveillance, Sous la direction de Évelyne SIRE-MARIN, Fondation Copernic, Editions Syllepse, 2011. 

 

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14 novembre 2013 4 14 /11 /novembre /2013 13:28

   Un malaise, voire une crise de confiance entre milieux militaires et pouvoir politique s'exprime dans le retard inhabituel des commentaires venant des responsables de la défense sur le dernier Livre Blanc (2013). Ainsi la Revue Défense Nationale ne fait part des réflexions venant de ces milieux militaires qu'en novembre, et elle le fait dans la vision d'ensemble de la Planification de défense. En France, comme dans de nombreux autres pays existent d'une part un ensemble de textes qui fixent la doctrine officielle de défense (Livre blanc) et d'autres textes de référence, qui définissent la Programmation Militaire. Normalement ces Lois de Programmation Militaires suivent les orientations, en termes de matériels, d'effectifs et de budgets, définies dans le Livre Blanc. Mais il semble bien que les impératifs financiers prennent le pas sur les orientations stratégiques. Alors quauparavant, on pointait, dans les Rapports d'informations, notamment parlementaires, les insuffisances en matière de moyens pour atteindre les objectifs, il semble bien qu'on dérive actuellement, faute sans doute de menaces réelles sur le plan militaire à strictement parler, vers une adaptation des objectifs aux moyens. Ce que l'on constate - douleureusement - dans beaucoup d'autres domaines (Santé, Education, voire Police...), où les objectifs fixés ne sont plus atteints ou le sont partiellement faute de budgets adéquats, les milieux militaires - qui ont déjà dû accepter la réforme au niveau des effectifs (suppression, suspension du service militaire et suppression de bases militaires) - commencent à trouver un peu douloureuses les restrictions auxquelles les soumettent les autorités politiques, même si par ailleurs, elles continuent de place la barre des ambitions d'objectifs assez haut. Ce qui peut être lancinant, même si on accepte, ou approuve les réductions de dépenses militaires, c'est l'absence de débat réelle sur les objectifs et le recentrage des préoccupations sur les moyens financiers.

 

   Alain GOLDEFY, Président du Comité d'études de défense nationale, directeur de la Revue Défense Nationale, constate le fait de "la séquence accélérée que nous venons de vivre en un peu plus d'un l'an, de l'élection présidentielle, au Livre Blanc et à la Loi de programmation, met en réalité en musique la juxtaposition complece de temps naguère séparés : celui de la démocratie, désormais fixé à cinq ans pour le chef des armées, celui du Livre Blanc, recueil de l'analyse stratégique et des enjeux induits pour la France, celui de la Loi de programmation sur six ans qui doit s'inscrire dans la durée bien plus longue des équipements et des personnes, celui enfin de l'annualité budgétaire. Nos alliés n'échappent pas à cette horloge infernale. Le Quadriennal Defence Review (QDR) américaine se fait au rythme de l'élection présidentielle, la Strategic Defense Review (SDR) britannique dans le tempo politique moins formel de nos voisins anglais. C'est un exercice de plus en plus difficile. Au fil du temps la France a programmé ses équipements, puis ses effectifs, puis l'ensemble de ses moyens humains et matériels. La guerre froide, la chute du mur, la mondialisation, la crise en ont donné successivement le ton."

Il pointe les éléments qui rendent précisément pénibles cet exercice :

- l'économie. "L'itération du souhaitable vers le possible était naguère filtré au tamis de plus en plus serré des finances publiques. En 2013, à cause de la crise financière mondiale de 2008 et de ses conséquences dans tous les domaines, l'économie au sens large entre enfin (mais on soupçonne-là de l'ironie...) dans le Livre Blanc. Seule une économie positive pourra faire sortir du cercle infernal de la dette, de la dépense publique et du déficit d'exploitation alors que l'inflation ne peut plus servir de remède dans un monde ouvert. (...) C'est un grand pas vers la modernité qu'il faut accompagner." Les observateurs militaires, dont certains s'expriment dans le même numéro de la Revue semblent moins tenus par une certaine réserve à ce sujet...

- le risque nouveau de la faiblesse. "Les armées toujours dédiées à l'intervention continueront d'être esposées au jugement des observateurs, c'est leur gloire mais aussi leur talon d'Achille. Trop affaiblies dans leurs capacités militaires, elles donneraient une image de faiblesse, certes relative (toujours cette réserve...), mais aux effets destructeurs à terme quant à notre capacité à intervenir politiquement dans les affaires du monde qui touchent à notre sécurité." Il recommande d'écouter à cet égard les doléances de plus en plus pressantes des echefs militaires...

- les capacités de la défense (sur tous les plans : dissuasion, renseignement, cyberguerre, espace, forces spéciales...) suivent de plus en plus difficilement les objectifs fixés, notamment pour l'Armée de Terre. "Comme le contrat capacitaire de l'intervention de l'intervention extérieure est celui qui fixe les bornes physiques des moyens conventionnels, c'est ce contrat qui est réduit par l'économie, et à l'intérieur, ce sont les forces peu versatiles ou à usage unique qui sont réduites et les effectifs associés qui sont supprimés."

- le nucléaire constitue le point sans doute le plus sensible :"Toutes les opérations militaires se sont déroulées depuis (l'opération de Suez de 1956) sous cette ombrelle, et nos adversaires le savent et le respectent. Croire en outre que la réduction - mais laquelle? - du format permettrait de transférer vers d'autres systèmes de force les crédits dégagés est irréaliste pour ne pas dire irresponsable." 

- les hommes et les femmes de la défense "constituent la vraie richesse de notre armée". Il souligne leur adaptabilité, leur esprit de combat, leur soumission aux réformes, mais il met en garde contre des "toilettages" "indispensables", mais... Il n'en dit vraiment pas beauocup à ce sujet, semblant réserver aux autres auteurs une teneur des propos très critiques à cet égard. 

 

   Jacques TOURNIER, Conseiller maître à la Cour des comptes, Rapporteur général de la Commission du Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2013, indique, que, contrairement aux processus d'élaboration du Livre blanc des éditions précédentes (1972, 1994, 2008) qui faisaient suite à des évolutions majeures (constitution de force de frappe, chute du mur de berlin, attentats du 11 septembre 2001), celui pour 2013, s'inscrit dans une perspective d'adaptation à la situation financière, "le modèle d'armée projeté par le précédent Livre Blanc n'étant plus atteignable". Le monde bouge tellement vite qu'un document comme le Livre Blanc, document qui "définit" une doctrine, remplit difficilement son office. Et son articulation avec la Loi de Programmation Militaire, du coup doit changer. Jacques TOURNIER semble souhaiter l'élaboration d'un outil qui lie d'un seul tenant "une vision stratégique, un modèle d'armée et la déclinaison des conditions physico-financiers à sa réalisation".

 

   Jacques LAUXADE, Amiral (cadre de réserve) et Ancien chef d'état-major des armées de 1991 à 1995 constate que, dans un irdre international et économique perturbé, "l'impératif budgétaire (...) commande désormais le processus qui détermine le rythme (des Livres Blancs). Il espère, entre les lignes, que cela ne  va pas aggraver (pardon, fragiliser)  la situation de l'appareil de défense et compte sur la future Loi de Programmation Militaire pour ne pas modifier plus encore la proportion du personnel civil dans les activités de soutien, ce qui risque "de mettre gravement en en cause la disponibilité opérationnelle des forces". Il redoute "qu'aujourd'hui que tant les contraintes budgétaires que les changements inappropriés d'organisation qui sont envisagés et qui amplifient dangereusement la marginalisation des armées ne viennent gravement remettre en cause l'efficace à terme de nos force et faire disparaitre l'atout essentiel que celles-ci représentent pour notre pays."

 

    C'est précisément sur les disposition encore en débat de la Loi de Programmation Militaire 2014-2019 que Robert CARMONA, Général, et Vincent DESPORTES, Général (cadre de réserve) expriment leurs inquiétudes.

Devant être votée fin décembre 2013, cette Loi est régie, pour l'instant, de quatre principes :

- La préservation de l'autonomie stratégique en matière nucléaire : livraison du missile M51.2, mise en service du laser Mégajoule, lancement des travaux d'élaboration du futur sous-marin nucléaire lanceur d'engins (SNLE) de 3e génération, développement pour le renseignement du satellite Ceres (lancement en 2019)... Outre le renforcement des capacités actuelles, il s'agit de consolider la capacité de la France à intervenir au sein d'une coalition, en développant des moyens de frappes précises dans la profondeur, avec la livraison de 250 missiles de croisière ou la révision du missile Scalp à mi-parcours ;

- Le maintien de la cohérence du modèle par rapport aux situations dans lesquelles la France est susceptible de s'engager. Avec la livraison de matériels conventionnels : frégates, sous-marins d'attaque... et la prolongation des Mirage 2000. A noter des investissements dans le domaine nucléaire, biologique et chimique, pour renforcer des capacités de protection du pays ;

- La distinction des forces et de leur entrainement en fonction des missions : dissuasion, protection, gestion de crise, coercition ;

- L'affectation d'un noyau de capacités polyvalentes et rares à plusieurs missions, mutualisation inter-armées et dans le cadre de l'Europe de la défense.

Jusqu'à quel point les dépenses de défense sont-elles réellement sanctuarisées? Sans compter les habituels retards constatés les décennies précédentes sur un matériel ou un autre, les reports déjà effectués (pour le Rafale par exemple) risquent de devenir la règle. Les mesures de restructuration, toujours dans le sens de la réduction des effectifs et des bases militaires, font craindre par les observateurs en fait une réduction claire des capacités d'intervention.

Pour Robert CARMONA, "la dégradation de l'outil de défense est constante depuis une bonne dizaine d'années. Si elle était attendie, l'annonce des nouvelles restructurations faite par le ministre de la défense fait ressurgir le spectre du "déclassement" de l'institution militaire. En dix ans, une fois qu'auront été appliquées jusqu'au bout les deux dernières réformes, celle-ci aura vu diminuer de moitié ses forces conventionnelles. Proportionnellement, le ministère de la Défense, dont le budget a été officiellement sanctuarisé par François Hollande, aura davantage contribué que les autres à l'effort budgétaire. C'est ainsi que la Défense va assumer 60% des suppressions de postes prévus au budget 2014, alors qu'elle représente 10% des emplois publics de l'Etat!"  Selon Camille GRAND, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique, "parmi les puuissances européennes, la France est (...) l'un des rares qui tentent de maintenir un effort de défense cohérents avec un environnement stratégique incertain et un certain niveau d'ambition militaire." Mais en dépit d'une ambition affichée d'être toujours une puissance de premier rang (en favorisant, dans une formule décidément passe-partout, la qualité à la quantité), "sur le plan géostratégique, selon Robert CARMONA, "ce nouveau modèle d'armée est centré sur la périphérie de l'Europe et peut fonctionner à peu près pour des opérations ponctuelles dans le bassin méditerranéen et en Afrique de l'Ouest. Il risque, en revanche, de rencontrer ses limites pour des opérations plus lointaines, surtout si elles sont ambitieuses en volume et en durée. De même, le risque de ne plus être demain en mesure de mener simultanément plusieurs opérations exigeantes." Pointe donc le risque de déclassement stratégique, non par rapport à d'autres pays européens, dont les armées subissent parfois des réductions plus drastiques encore, mais par rapport aux Etats-Unis, à la Chine, à la Russie...

Pour Vincent DESPORTES, au ton encore plus critique, "malgré les discours rassurants, la défense n'a pas été préservée". Pour lui, la LPM "va aggraver les trois défauts majeurs de notre défense militaire : son "manque d'épaisseur stratégique", ses "discontinuités capacitaires" et son "définicit d'autonomie stratégique"."

 

        A l'antienne de ces voix, Jacques PERGET, Contrôleur général des armées, et Guillaume FONOUNI-FARDE, Membre de la chaire "Economie des Partenariats Public-privé et enseignant à l'Université Paris I et à Csciences Po Paris, plaident pour le retour de l'"Etat stratège" dans le domaine de l'industrie de défense. Gilles LELONG, Chef du bureau du droit européen au ministère de la défense, de son côté, montre des progrès, qui apparaissent finalement très lents, du côté de la mutualisation des doctrines et des moyens de défense en Europe, dans le cadre de l'Union Européenne.

Eric de LA MAISONNEUVE présente, quant-à-lui, un portrait plutôt pessimiste et met l'accent sur un désintérêt des Européens (entendre des Etats de l'UE) pour la défense. On peut lire sous sa plume : "Les choix politiques qui ont été faits depuis vingt ans ont eu constamment pour objet de faire des formes armées un corps professionnel de haute qualité, équipé et entrainé pour des actions opérationnelles, en clair, "pour faire la guerre", au détriment de toutes les activités connexes qu'elles exerçaient auparavant en raison d'effectifs pléthoriques dus à la conscription. Ayant hérité des structures et des installations - vieilles comme la République - d'une armée nationale nombreuse répartie sur la quasi-totalité du territoire pour un coût d'occupation des garnisans devenus aberrant, l'armée professionnelle actuelle éprouve de grandes difficultés à changer de posture, pour des raisons qui lui sont propres et aussi à cause de considérations politiques qui lui échappent et que gênent considérablement sa refondation". 

 

Revue Défense Nationale, Novembre 2013, Dossier Planification de défense.

 

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14 novembre 2013 4 14 /11 /novembre /2013 13:14

      Selon le Grand Robert de 2014, l'étymologie d'agressivité a pour origine agressif, mot émis par GONCOURT en 1873.

Il retient quatre acceptions :

- Caractère agressif (voir Combativité, malveillance, violence. On a discuté ses propositions et il a aussitôt fait preuve d'agressivité. Pour les Animaux, tendance aux comportement, aux conduites d'agression. L'agressivité d'un animal. Agressivité et comportement d'apaisement.

- Tiré de l'anglicisme Agressif : l'agressivité d'un vendeur, d'un candiadat aux élections, comportement combatif.

- En psychologie et psychanalyse, Manifestation de l'instinct d'agression. Agressivité anormale relevant d'un traitement psychanalytique ou psychothérapeutique. Agressivité chez l'enfant : réaction d'opposition à l'autorité ou à la tyrannie de l'entourage. Il y a un lien entre agressivité et frustration. Sublimation, compensation de l'agressivité.

- Sur le choses, Pouvoir d'agression contre le milieu ; spécialement, pouvoir corrosif.

 

    Dans le Petit Robert de 1973, on trouve déjà : Caractère agressif (voir Violence).

En psychologie, Manifestation de l'instinct d'agression. Agressivité de l'enfant (réactions d'opposition à l'entourage). Agressivité constitutionnelle ou accidentelle chez l'adulte.

 

   Philippe CASTETS, Psychanalyste et membre de l'Association psychanalyste de France, donne de nombreuses précisions sur les sens utilisés du mot Agressivité :

"Face au caractère répétitif et énigmatique de nombreuses manifestations de violence, la référence à la psychanalyse peut prétendre, sinon en rendre compte, du moins y apporter quelque éclairage. La place qu'y tient l'agressivité engage à une telle démarche. Toutefois, l'usage du terme et l'extension que nous lui donnons ne vont pas sans difficulté. L'une de celles-ci est indiquée par la différence entre français et allemand, langue dans laquelle agression signifie à la fous "agression" et "agressivité". En les distinguant, nous séparons acte et disposition psychique, le premier aisé à définir, la seconde risquant d'être hypostasiée en une sorte d'entité faussement explicative. Cependant, nous ne pouvons pas ignirer le concept.

Nous pouvons considérer comme agression tout acte qui porte atteinte physique ou psychique à un être vivant, et rien n'interdit de parler d'agression par un animal. En revanche, parlerons-nous si aisément d'agressivité dans ce cas? Ou, du moins, ne percevons-nous pas un écart irréductible entre le sens qu'elle prend chez l'homme et celui que nous pourrions lui attribuer chez l'animal? Avec, ici, des comportements très stéréotypés, réglés de manière largement innée, assurant l'auto-conservation, et, là, des conduites où, si simples soient-elles d'un point de vue factuel, sont perceptibles des motivations qui renvoient à la vie psychique, c'est-à-dire à l'activité de l'inconscient. Non pas que l'instinct soit absent chez l'homme, mais il est "dépassé" au sens hégélien par la pulsion. On ne peut parler d'agressivité sans upposer une intention, une représentation ou, pour mieux dire du point de vue analytique, un fantasme. Autrement dit, tenter de la penser impose de s'interroger sur les fondements de la vie psychique.

Cette interrogation comporte deux dimensions corrélatives : celle d'une recherche des ressorts derniers qui animent la psyché (avec cette question : l'agressivité est-elle l'un de ceux-ci?) ; et celle d'une théorisation de la genèse de l'appareil psychique (lequel est enté dans la relation à autrui, marquée d'une conflictualité essentielle). Son abord sous l'angle de la seule agressivité est inévitablement réducteur, et il appelleraoit par ailleurs des développements relatifs à la haine, au désir de meurtre et d'emprise, au sodomasochisme ou encore à l'ambivalence." (...).

 

Philippe CASTETS, Agressivité, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011

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12 novembre 2013 2 12 /11 /novembre /2013 09:03

         Comunication et Société constitue un livre-clé dans la compréhension contemporaine de la communication. Publié en 1951, cet ouvrage maintes fois réédité est considéré aujourd'hui comme une sorte de manifeste de l'approche systémique et interactionniste. Auparavant, il n'existait aucune théorie générale ou unifiée représentant l'individu, le groupe et la société dans un même système. Début de l'Ecole de Palo Alto et dernier ouvrage de la collaboration entre les deux auteurs, l'anthropologue Gregory BATESON et le psychiatre Jurgen RUESCH , le livre fait converger théorie des jeux, psychologie expérimentale, cybernétique, théorie des systèmes et théorie des types logiques. Les deux auteurs théorise ainsi le fait que la communication est devenue la matrice sociale de la vie moderne. Quoique ce livre n'eût pas la possibilité de décrire ni la vitesse de l'évolution technologique ni l'extension des engagements sociaux actuels, il anticipe correctement la tendance des événements à venir : le rôle de plus en plus important des mass media, des ordinateurs et des instruments à pilotage automatique dans notre civilisation, l'importance croissante de la communication sociale sur le plan théorique et pratique. Bien entendu, toute société est un ensemble de communications, et l'expression "société de communication" ne signifie pas autre chose qu'une sorte de focalisation intellectuelle, l'ensemble des conflits et coopérations étant toujours là.

 

    Le livre est composé de11 chapitres écrits par l'un ou l'autre auteur ou pour deux d'entre eux, par les deux. Ainsi, les deux auteurs se partagent ces chapitres, le livre conservant une bonne unité de ton :

- Valeurs, communication et culture, par Jurgen RUESCH, qui décrit les prémisses fondamentales de leur étude commune ;

- Communication et relations humaines, de RUESCH, qui aborde les canaux de communication de la vie quotidienne, le contexte dans lequel la communication se produit, les sytèmes de communication relativement simples et ceux plus complexes, le réseau culturel? Et donne la Prémisse de valeur et communication ;

- Communication et maladie mentale, de RUESCH, qui détaille la situation de la psychiatrie contemporaine, la situation de la théorie psychiatrique et l'état des connaissance en troubles de la communication et de leur psychothérapie.

- La communication et les valeurs américaines, de RUESCH, entre philosophie politique et description de la communication : La morale des puritains et des pionniers, les question d'Egalité, de Socialité, de Réussite, de Xhangement, avant de revenir sur la psychiatrie dans ce système de valeurs américain ;

- Perspectives américaines, du même auteur encore : Perspectives spatiales, temporelles, Gestalten, Processus Intégration, avec une perspective de la thérapie américaine ;

- La communication et le système de contrôle et régulation, des deux auteurs, RUESCH et BATESON. Ils entrent dans l'analyse de la scène américaine, des systèmes internes de contrôle et régulation (amércain), des systèmes externes de contrôle par opposition (européen), de la Communication et contrôle systèmique. Ils abordent L'autorité fouvernementale dans la perspective de contrôle et de régulation systémiques, le façonnement de personnalités dans un système de régulation, la structure familiale de réfulation et la psychiatrie dans un univers d'équilibres et de régulation ;

- Information et Codage, de Gregory BATESON, qui entre dans le détail du codage, du codage et de la valeur, de l'éintégration sélective et de l'intégration progressive et continue. La diversité des codages est également abordé : Contradictions internes du "codage-évaluation", Communication à sens unique (observateur non observé), Communication intrapersonnelle (auto-observation), Communication entre deux personnes et létacommunication.

- Communication et Conventions, de BATESON ;

- La pensée psychiatrique où BATESON abordent la pathologie, la réalité, les "substances" en psychiatrie, l'Energie et la Quantification. Il expose enfin sa conception de la psychiatrie comme sience réflexive ;

- La convergence de la science et la la psychiatrie,par BATESON ;

- Individu, groupe et culture, sorte de conclusion par Gregory BATESON et Jurgen RUESCH.

 

     Les prémisses fondamentales sont annoncées par Jurgen RUESCH dans le premier chapitre :

- Délimitation du champ. L'unité considérée est la situation sociale.

- Situation sociale. Une situation sociale s'établit quand des personnes entrent en communication interpersonnelle.

- Communication interpersonnelle. Un événement interpersonnels se caractérise par :

a) l'existence d'actes expressifs d'une ou de plusieurs personnes ;

b) la perception consciente ou inconsciente de tels actes expressifs par d'autres personnes ;

c) l'observation en retour que ces actions expressives ont été perçues par d'autres ; percevoir que l'on a été perçu influence profondément et change le comportement humain.

- Communication intrapersonelle. "L'étude des événements intrapersonnels devient un cas particulier de la communication interpersonnelle. Une entité imaginaire, constituée de traces condensées d'expériences passées, représente à l'intérieur d'un individu la personne qui manque à l'extérieur. Cependant, il existe une différence capitale entre la communication interpersonnelle et la communication intrapersonnelle en ce qui concerne le traitement des erreurs. Dans la situation interpersonnelle, on peut évaluer et, si nécessaire, corriger l'effet des actions intentionnelles ou expressives. Dans la communication intrapersonnelle ou fantasmatique, percevoir que l'on interprète mal ses propres messages est extrêmement difficile, sinon impossible, et la correction ne se produite jamais ou rarement" ;

- Communication de masse. "Un événement social peut être rapporté par les moyens de communication de masse : radio, télévision, cinéma et presse. Quand il est exposé à des systèmes de communication, un individu peut sentir, d'une part, qu'il participe à un système suprapersonnel de grande ampleur et, d'autre part, qu'il est incapable de décrire clairement le système. Cette contradiction provient du fait, que, dans les communications de masse, les récepteurs et les émetteurs de messages sont si nombreux qu'ils demeurent en général anonymes. Dans de telles conditions, l'individu n'est donc pas capables d'observer l'effet de ses propres messages sur les autres ; il ne peut pas non plus communiquer ses réactions personnelles face à un message émanant de comités, d'organisations ou d'institutions. Cause et effet deviennent indiscernables. La correction et l'autocorrection des messages sont différées dans le temps et déplacées dans l'espace : si la correction finit par se produire, elle n'est souvent plus opportune" ;

- Appareils de communication. "L'appareil de communication humain doit être considéré comme une entité fonctionnelle, sans localisation anatomique. (...) il existe plusieurs ensembles d'expressions parallèles qui désignent les phénomènes de communication. Alors que le centre de communication de l'ingénieur correspond au concept de pysché pour le "mentaliste", l'organiciste, lui, parle du système nerveux central. L'un des changements les plus importants qui pourrait résulter des échanges théoriques entre les ingénieurs et les psychiatres devrait être une précision accrue dans l'emploi des formulations qui concernent le psychisme. Les ingénieurs et les physiologistes n'ont pas encore réussi à nous fournir une base organique sur laquelle on puisse édifier des théories psychiques (autrement dit, devons-nous préciser, des liens précis entre les acquis de la psychanalyse et les acquis de la neurologie, entre autres), mais ils nous ont déjà donné certaine notions générales sur les caractéristiques des réseaux et des relais. Ces notions générales doivent nous aider à limiter l'imprécision des abstractions que nous utilisons en parlant du psychisme. (...)" ;

- Limitations de la communication. "Les communications de l'homme sont déterminées par la capacité de son réseau intra-personnel, par la sélectivité de ses récepteurs et par le fonctionnement de ses organes effecteurs. Le nombre de signaux qui entrent et qui sortent, aussi bien que le nombre des signaux peuvent être transmis à l'intérieur de l'organisme, est limité. Au-delà d'une certain maximum, toute augmentation du nombre des messages qui transitent conduit à un embouteillage du réseau et ainsi à une diminution du nombre des messages qui arrivent convenablement à la bonne destination" Autrement, deviennent purement et simplement, du "bruit". La capacité de recevoir et de traiter ces informations varient selon les individus et cette difficulté est importante en psychiatrie "où le patient et le thérapeute doivent parvenir à communiquer sur la compréhension de leurs propres propos. La même difficulté surgit également dans toutes les tentatives de communication entre des personnes de culture différentes."

- Fonction de la communication. "L'homme se sert de son système de communication :

a) pour recevoir et transmettre des messages et pour stocker de l'information ;

b) pour exécuter des opérations sur l'information à sa disposition afin de tirer de nouvelles conclusions qui n'avaients pas été directement perçues ; ainsi que pour reconstituer des événements passés et pour anticiper des événements futurs ;

c) pour amorcer et modifier des processus physiologiques à l'intérieur de son corps ;

d) pour influencer et diriger d'autres personnes et des événements extérieurs.

- Effet de la communication. "La communication facilite la spécialisation, la différenciation et la maturation de l'individu. Au cours du processus de maturation, l'enfant qui dépendait des autres pour la protection, puis pour les actions correctives, va progressivement entrer, grâce à la communication, dans l'interdépendance avec ses congenères. Au lieu de se laisser prendre en charge par ses aînés, l'adulte cherche auprès de ses semblables des informations sur les façons de répondre au mieux ses problèmes. L'échange se substitue à la protection et l'activité autonome remplace les actions des autres."

interférence et communication. "Si un comportement orienté vers un but est contrarié, cela suscite une réaction d'alarme. Si l'on peut réussir à se débarrasser de l'obstacle ou à l'éviter complètement, la réaction d'alarme s'estompera. Cependant, fréquemment, la source d'interférence ne peut être évitée ou éliminée. Dans ce cas, partager l'angoisse avec des individus qui ne sont ni anxieux ni menaçants, par le truchement de la communication, constitue un moyen efficace d'amoindrir l'impact de l'interférence.

- Ajustement. Une communication fructueuse avec soi-même et avec les autres implique l'autocorrection et les corrections d'autrui. Au cours de ce processus continu, des informations actualisées sur soi, sur le monde et la relation entre soi et le monde conduisent à acquérir des techniques appropriées et augmentent finalement les chances qu'a l'individu de maitriser sa vie. La réussite de la communication devient donc synonyme d'adaptation à la vie.

- Perturbations de la communication. "Certaines anomalies de comportement sont décrites en termes de troubles de la communication. Dans le passé, ces troubles étaient du domaine de la psychopathologie. (...). Une description exhaustive  des perturbations de la communication comporte (...) :

a) à un niveau technique, des indications sur l'appareil de communication, les dimensions du réseau et les implications fonctionnelles aussi bien que les aspects physiques de la transmission et de la réception ;

b) à un niveau sémantique, des indications sur la précision avec laquelle une série de symboles transmettent la signification que l'on souhaite donner à un message, y compris les distorsions sémantiques ;

c) à un niveau d'interaction, des indications sur l'efficacité de la transmission de l'information quand on essaie d'obtenir une orientation du comportement d'autrui."

- Thérapie psychiatrique. "La thérapie psychiatrique vise à améliorer le système de communication du patient. Le neurophysiologiste, le neurologue et le neurochirurgien s'efforcent de perfectionner l'appareil interne de communication de l'intéressé à un niveau technique, tandis que le psychothérapeute cherche à restaurer un système de communication interpersonnel défectueux à un niveau sémantique ou interactionnel. On y parvient soit en réduisant le nombre de messages entrant et en prévenant l'embouteillage ; soit en augmentant le nombre de messages en transit et en évitant l'isolement et la "carence". Une fois que la communication du patient avec lui-même et avec les autres s'est améliorée, la correction et l'autocorrection de l'information apportent un changement dans la conduite du patient."

- Nature de la psychothérapie. "Quelle que soit l'école de pensée à laquelle on appartient, ou les termes techniques dont on se sert, les interventions du thérapeute ont toujours lieu dans un contexte social. Implicitement, tous les thérapeutes utilisent donc la communication comme méthode pour influencer le patient. Les différences entre le thérapeute et le patient sont des différences entre leurs systèmes de valeurs, qui peuvent être rapportées à des différences dans le codage ou dans l'évaluation des événements perçus.

- Le système des valeurs du psychiatre. "Pour comprendre les différnces entre le système de communication du patient et celui des membres de son groupe, le psychiatre doit disposer d'information sur ces deux systèmes. Si son propre système de communication était analogue à celui du patient, le psychiatre serait incapble d'aider son patient. Si le système de communication du psychiatre est identique à celui de l'entourage du patient, il remarquera que le patient est différent,  mais il ne sera pas non plus en mesure de l'aider. C'est pourquoi le psychiatre doit intégrer des valeurs sensiblement différentes de celles du patient mais aussi de celles du noyau du groupe."

- Le psychiatre et le changement culturel. "Les différences entre le système de valeurs du psychiatre et celui du noyau groupal proviennent d'expérience vécues spécifiques. Pour l'essentiel, elles sont liées aux expériences de contacts culturels et à la rencontre fréquente de systèmes de valeurs divergents au cours des années de formation. Ces circonstances affinent la perception sociale du futur psychiatre et lui font prendre conscience que les valeurs sont différentes d'un groupe à l'autre. Il est forcé de réinterpréter sa position personnelle chaque fous qu'il rencontre un nouveau groupe et il développe les moyens nécessaires pour percevoir et évaluer les divers systèmes de communication des autres. Ces expériences fondamentales sont nécessaires dans la vie d'un homme qui désire être un thérapeute efficace. La formation ne fournit qu'une méthode de classement de ces expériences fondamentales de la vie."

- Distorsion de la communication et statut marginal du patient. "Les valeurs qui distinguent les patients des autres personnes et du thérapeute proviennent des situations sociales particulières dans lesquelles ces patients ont été élevés. Incapables d'assimiler des influences contradictoires à l'intérieur même du milieu familial ou entre ce milieu et l'environnement, ces patients n'ont jamais élaboré de moyens de communication satisfaisants. Ils se trouvent dans une situation marginale, par rapport aux gens qui constituent le noyau du groupe dans lequel ils vivent."

- Hygiène mentale. "Le psychiatre cherche à aider le patient à acquérir un système de communication semblable à celui du noyau groupal ; et, tel un interprète, il tente d'apprendre au noyau groupal à se familiariser avec les particularités de l'homme marginal. Le Mouvement d'hygiène mentale et d'autres initiatives ont pour but de prévenir le développement de troubles de la communication qui, à leur tour, sont directement ou indirectement responsables de troubles du comportement."

 

       C'est l'ensemble de ces prémisses que les deux auteurs développent dans leur livre. La plupart des problématiques envisagées ici influencent par la suite non seulement nombre de psychiatres ou de psychologues, mais également des sociologues, spécialistes ou non de la communication. La force de l'ouvrage est de mêler, dans une démarche rigoureuses, approche psyhiatrique et approche sociologique, et même approche de philosophie politique, notamment en ce qui concerne l'étude des habitudes de comportements de chaque côté de l'Atlantique, entre systèmes politiques américain et européen.

         The Social Matrix of Psychiatry marque, si nous suivons Dominique PICARD et Edmond MARC, "l'émergence d'une orientation et d'un questionnement totalement nouveaux dans les sciences humaines en analysant comment la communication modèle en profondeur les comportements. Il part de la relativité des normes socioculturelles en matière de normalité et de pathologie, et de l'importance du contexte et des interactions dans les comportements humains. Le patient n'est plus un individu isolé, atteint d'une "maladie" mentale, selon le modèle médical ; il est le produit d'un système relationnel perturbé et perturbant.". Le lien entre la personne et le groupe permet "de comprendre comment la personne est le produit du contexte culturel et social dans lequel elle se trouve placée. L'ouvrage cherche ainsi à construire une théorie de la communication applicable à la psychiatrie (dans le contexte américain psychiatrie, psychanalyse et psychothérapeutent coÏncident, car les praticiens sont essentiellement des médecins psychiatriques (aujourd'hui comme hier d'ailleurs) et la psychanalyse est à leur époque la référence dominiante (et qui ne l'est plus actuellement)). Il tente aussi de cerner les processus par lesquels la culture d'une société façonne en même temps sur une critique de la psychiatrie existante. (...)  A partir d'une démarche d'enquête et d'observations (entretiens avec des psychiatres, discussions entre psychiatres, enregistrement de scéances de thérapie, etc.), les auteurs s'efforcent de dégager les prémissies qui sous-tendent la psychiatrie américaine de l'époque avant d'ouvrir une voie nouvelle fondée sur l'interaction et la communication."  Il s'agit d'agir sur la communication par la communication, ce qui amène l'émergence d'une nouvelle psychiatrie.

 

   Dans le dernier chapitre du livre, écrit en commun, les deux auteurs expose une théorie de la communication humaine. 

"La tradition, en théorie des sciences, est de faire une distinction entre ce qui est supposé exister dans la réalité et ce qui est effectivement perçu par un observateur humain. La différence entre la réalité perçue et la réalité supposée serait due aux particularités et aux limitations de l'observateur humain. Quand on étudie la communication chez l'homme, il est difficile, sinon impossible, de distinguer réalité perçue et réalité supposée. En psychiatrie et dans les sciences humaines, ce qui nous intéresse de toute façon, c'est de rechercher de quelle manière un observateur perçoit le monde plutôt que ce que ce monde est réellement, parce que le seul moyen dont nous disposons pour déduire quelque chose quant à l'existence du monde réel, c'est de comparer les vues d'un observateur avec celles d'autres observateurs. Ce sont les divergences de leurs visions qui nous permettent de faire certaines inférences sur les processus psychologiques des intéressés, et, en combinant les diverses observations, d'obtenir une image de ce que l'on pourrait appeler la vérité supposée. Cette réalité supposée est-elle une image exacte de ce qui se passe effectivement? Personne n'est en position d'en décider. 

Il n'en reste pas moins que supposer une réalité est généralement utile. Dans le domaine de la communication, on peut obtenir l'approximation la plus voisine de ce que le physicien appelle la "réalité" en supposant qu'un observateur supra-humain considère la communication humaine à partir d'une position située à l'extérieur des systèmes sociaux qu'il étudie ; de cette façon, lui-même, en tant qu'observateur, n'influence vraisemblablement pas les phénomènes qu'il va observer. (...) Selon que (l'observateur) s'orientera vers des unités petites et grandes (les auteurs utilisent l'analogie du microscope), il verra les différentes fonctions avec plus ou moins de détails. Il s'ensuit que les processus de réception, d'évaluation et de transmission peuvent être observées aux niveaux d'organisation intrapersonnel, interpersonnel, groupal et culturel."  Après avoir détailler ces différents niveaux, les auteurs écrivent : Pour traiter de l'information et des échanges d'information, il est nécessaire de souligner qu'il y a une relation duelle entre l'information et l'action. A un certain niveau, il est exact que le comportement dirigé vers un but se corrige par des processus de rétroaction. A un autre niveau, il faut reconnaitre que de l'action émerge de l'information codée qui n'est pas disponible jusqu'à ce que l'action soit pleinement engagée. Cette relation entre pratique et connaissance existe non seulement au niveau intrapersonnel mais également à tous les autres niveaux.

L'interaction destructrice, par laquelle des individus vont au-devant de leur autodestruction, ou de la rupture du système dont ils font parties, peut être due à de nombreux facteurs. Tout d'abord, ce genre d'action peut résulter d'une information incomplète sur le Soi, sur les autres personnes ou sur le système. Ensuite, il y a les différences dans l'évaluation des buts et des moyens ; par exemple une tendance à l'auto-optimalisation du sujet peut conduire à la destruction d'un système plus grand qui était utile et nécessaire à l'existence de ce sujet. Dans des cas spéciaux, l'autodestruction de l'entité plus petite est un moyen pourr que survive le système plus grand. On ne peut, jusqu'à ce jour, discuter de la finalité d'une action qu'après avoir délimité le système au maintien duquel cette action contribue. Pour une telle démilitation, il est nécessaire qu'il y ait un observateur. Quant aux problèmes de finalité des systèmes cosmiques et biologiques, ils ne sont à la portée ni de notre observateur, ni de notre compréhension. Nous ne pouvons donc pas en discuter sérieusement."

 

Gregory BATESON et Jurgen RUESCH, Communication et Société, Editions du Seuil, 1988, 350 pages. Traduction de l'américain de l'ouvrage Communication. The Social Matrix of Psychiatry, W.W. Norton & Company, New York, 1951, par Gérard DUPUIS. Préface de Paul WATZLAWICK.

Dominique PICARD et Edmond MARC, L'Ecole de Palo Alto, PUF, collection Que-sais-je?, 2013.

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8 novembre 2013 5 08 /11 /novembre /2013 12:31

    Peut-on discuter de géopolitique du cyberespace - en dehors d'une mode qui semble bien française d'accoler le mot géopolitique partout - alors que par sa nature même, il semble d'avoir ni centre, ni périphéries et ne dépendre que faiblement du relief ou du climat. Outre le fait que le cyberespace possède une couche matérielle bien tangible, nécessaire pour fonctionner et ne pas pouvoir le faire uniquement - pour le moment? - qu'à partir de satellites géostationnaires, la possession de la technologie, l'appartenance ou la relation forte des sociétés-clés à des Etats, sans compter sans doute la spécificité de minéraux entrant dans la composition des matériaux qui composent son infrastructure - d'où une géopolitique des minerais sous-jaçente, font bien à certains égards du cyberespace un enjeu géopolitique.

 

    Olivier KEMPF détaille les caractéristiques de cyber-puissances qui entrent dans le jeu géopolotique :

- la numérisation de la plus grande partie de la société (taux d'équipement d'ordinateur individuel, de téléphonie mobile, d'ordiphone, d'accès à Internet, chiffre d'affaire généré par le commerce électronique...) ;

- l'existence d'entreprises numériques capables d'agir aussi bien dans la production de matériel, de logiciels ou de télécommunication, afin de constituer une base industrielle et technologique de cyberdéfense (BITCD) :

- la mise en place par l'Etat d'un dispositif cohérent de cyberdéfense, avec des budgets et des agents en nombre conséquent, et l'établissement de liaisons avec les principaux acteurs de la société (BITCD, opérateurs d'infrastructures sociétales...) ainsi qu'un dispositif d'intelleigence économique ;

- l'adoption d'une posture stratégique (rendue ou non publique au travers de documents de politique générale, de concepts ou de doctrines) définissant l'action générale aussi bien au sein du pays que dans ses relations avec l'extérieur, mais aussi la volonté d'agir dans les trois couches du cyberespace ;

- la possibilité de coopérations précises avec d'autres acteurs soit égaux (développement ou mutualisation) soit d'une gamme inférieure (vente et aide au développement).

Au vu de ces critères, il perçoit un premier groupe comprenant les Etats-Unis, la Russie, la Chine, Israël, le royaume Uni, la France, l'Inde, le Japon : autant de pays qui disposent de moyens développés dans les cinq domaines proposés (en tenant compte de celui du rang détenu selon les critères d'une puissance classique). Dans un deuxième groupe, il voit la Corée du Sud, Taïwan, l'Australie, le Canada, le brésil, l'Italie, la Suède, l'Afrique du Sud... Dans cette classification, chaque pays se place dans une situation symétrique ou asymétrique par rapport à ses concurrents ou adversaires, et l'auteur, parmi d'autres, perçoit des analogies entre la cyber-stratégie et la stratégie nucléaire (voir la discussion de Alain ESTERLE, dans Le cyberespace, Nouveau domaine de la pensée stratégique, Economica, 2013).

     Les Etats-Unis développe depuis le début des années 2000, l'engouement de la sphère stratégique datant des années 1990, une stratégie militaire de lutte informatique, avec un Cyber-commandement.

La Chine, depuis l'opuscule des deux colonels Qiao LIANG et Wang XINGSSUI  de 1998 (La guerre hors limite, Payot, 2003), adopte une stratégie de "guerre électronique intégrée" qui consiste à prendre le contrôle du flux d'information de l'adversaire et de maintenir sa domination sur le flux d'information sur le théâtre d'opérations. Les deux grands documents stratégiques de l'APL, La science de la stratégie militaire et La science des campagnes, précisent la supériorité informatique comme un moyen décisif de contrôler les milieux aériens et maritimes. 

Les armées européennes s'organisent surtout depuis les attaques en Estonie de 2007. Elles le font de manière dispersée, avec un débat interne sur les cyber-conflits qui peut faire douter de la portée réelle des menaces informatiques.

La Russie, un temps soupçonnée d'implication dans les attaques de 2007, s'emploi à développer des capacités dans ce domaine, considérant surtout nu champ informationnel et de guerre informationnelle, étant donné un certain retard technologique qu'elle tente de compenser par une politique de coopération avec d'autres Etats. Elle se présente comme un acteur puissant alternatif à la domination américaine et fournissant à des acteurs tiers le moyen de diversifier leurs approvisionnements stratégiques, donc d'assurer leur autonomie.

 

       Il est évident que sur le plan des doctrines et sur le plan opérationnel, ces puissances cherchent encore leurs marques. D'autant que pour ce qui concerne la gouvernance d'Internet, ils sont loin d'être au premier plan : les entreprises et les organisations internationales leur oppose leurs propres conceptions, qui s'oppose précisément à la transformation du cyberespace en un enjeu géopolotique. A la tentative de créer (passée, présente et à venir) un cyberespace militaire régit uniquement par des objectifs d'acquisition ou de préservation de puissance politico-militaire distinct d'un cyberespace commercial et "libre", des contraintes techniques et le fonctionnement même du cyberespace continuent de constitution un obstacle quasi insurmontable. Les partisans de l'auto-régulation, et ils sont encore nombreux dans les instances décisionnels des Etats, estiment qu'il est inutile de réguler un dispositif qui marche très bien sous l'action des forces libres du marché, qu'il est vain de réguler la technique informatique, cette dernière étant plus rapide que la loi, que les lois nationales peuvent au plus freiner l'efficacité d'ensemble du système. De plus, la légitimité du contrôle de l'ensemble ou d'une partie du cyberespace est contestée par toutes les instances de gouvernance actuelles (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers - ICANN, par exemple) dont les appuis disposent précisément de la majeure partie de la connaissance et de la maitrise technologique de celui-ci. Par contre, et ce jeu-là semble plus important pour le moment qu'un jeu réellement géopolitique des Etats, s'opposent aux partisans de la gouvernance "libre", des instances régulatrices (parlements, Commission Européenne...) qui veulent en priorité contrecarrer toutes les formes de criminalité qui s'y expriment. 

 

     David FAYON pointe toutefois les éléments forts qui peuvent faire d'Internet un enjeu géopolitique :

- La couche matérielle du cyberespace repose sur des matières premières rares, sources de tensions géopolitiques. "En matière de terres rares (lanthanides), précise-t-il, les réserves sont détenues pour moitié par la Chine (Mongolie intérieure). Suivent ensuite les Etats-Unis et l'ex URSS et à un degré moindre le Canada et l'Amérique du Sud. Elles représentent un enjeu considérable quant à la fabrication du matériel technologique qui constitue le préalable au réseau Internet, par exemple pour les écrans. D'autres matières sont précieuses comme le coltan (utilisé dans la fabrication des condensateurs pour les équipements électroniques, en particulier les téléphones portables et les PC) dont la République démocratique du Congo détient plus de 70% des réserves mondiales. Outre l'extraction minière polluante et consommatrice de ressources naturelles, le recyclage des déchets électroniques est un axe de développement, pas seulement pour le volet écologique, mais aussi pour s'assurer une indépendance géopolitique vis-à-vis de la Chine. Les découvertes de gisements influent sur les répartitions ainsi que les coûts d'exploitation différenciés selon les pays."

- L'impact environnemental provenant de la consommation croissante d'énergie pour les serveurs de stockages des données, de la durée de vie très courte du matériel même, de la nécessité de climatiser (de refroidir) les datacenters qui concentrent de nombreux serveurs informatiques, dans une période de prise en compte, même si elle est très lente, de cet impact, joue de manière différenciée suivant les lieux de production et de fourniture des différents éléments informatiques.

- Internet est constitué d'infrastructures, de transports et de services. "Pour la couche infrastructure, Internet s'appuie sur treize serveurs de noms de domaine (DNS), (les serveurs racines). La majorité des serveurs racines (10) est localisée aux Etats-Unis (dont 6 sur la côte Ouest, 4 sur la côte Est), l'Europe en dénombre deux (Royaume-Uni et Suède), le Japon un et l'Afrique en est dépourvue. Aujourd'hui, les serveurs racines assurent leur rôle d'exploitation de manière indépendante, sans relation formelle d'allégeance à une quelconque autorité. Or la répartition géographique des serveurs racine ne permet pas d'assurer une qualité de service semblable en divers points du globe. En cas de panne par exemple d'un serveur racine, les temps de réponse seraient augmenté en particulier pour les clients situés en dehors des Etats-Unis." 

Pour les transports, "l'infrastructure d'Internet est composée de différents réseaux. Les fournisseurs d'accès à Internet proposent des moyens de connexion dans plusieurs villes et sont eux-mêmes interconnectés au niveau de points d'échange Internet. (...). Au backbone, réseau fédérateur offrant des débits très élevés, sont interconnectés de multiples tronçons aux débits plus faibles, en particulier des réseaux locaux. Un réseau local est typiquement un réseau d'ordinateurs interne à un bâtiment. Son architecture, contrairement à Internet, peut être en bus, en anneau, en étoile, etc. Il existe plusieurs moyens de transmettre les données sur le réseau : fibre optique, câble, réseau téléphonique..." Concernant la fibre optique, "la mise en place de connexions Internet, outre les satellites de communication qui permettent des débits très élevés, suppose aussi l'installation de câbles sous-marins reliant les côtes. Cela nécessite la connaissance des fonds sous-marins, la trajectoire des navires câbliers devant être optimales pour déposer les cânbles sur des fonds les plus stables possibles et les moins enclins aux séismes par exemple. Ainsi France Télécom Marine, Nexans et Alcatel-Lucent sont des entreprises assurant des missions de câbliers. La formule "Pas d'Internet sans bâteaux" prend tout son sens. En effet, la fabrication et la pose des câbles, leur maintenance, l'allocation des serveurs autonomes et le commerce peering-transport en trois niveaux sont des sujets incontournables qui montrent que les acteurs d'Internet sont plus nombreux qu'il n'y parait. Cette dimension stratégique pousse des acteurs comme Google et Comstat à investir dans le réseau pour conserver leur suprématie en s'affranchissant de toute dépendance."

Pour s'assurer une "puissance cyber", chaque pays doit effectuer des choix politiques d'infrastructures, entre câbles et satellites. "Après les routes terrestres, qui ont participé à assurer la suprématie de l'Empire romain, et les routes maritimes qui ont constituer l'ossature de l'Empire britannique aux XVIIIe et XIXe siècles, les routes numériques ont pris une importance géopolitique croissante. Dans ce cadre, les câbles sous-marins jouent un rôle majeur. Une large majorité des câbles transatlantiques et surtout transpacifiques convergent vers les Etats-Unis, qui jouent un rôle central. En Amérique, seuls le Canada et le brésil ne sont pas uniquement tributaires des Etats-Unis. En Asie, la Chine, le Japon et Singapour sont des noeuds. Les noeuds sont essentiels pour couper (ou non) les flux. L'Afrique et le Moyen-Orient sont dépendants de l'Inde, de l'Egypte, de la France et de l'Espagne. En Europe, le Royaume-Uni joue un rôle essentiel de noeud depuis et vers les Etats-Unis. En Océanie, l'Australie est le noeud. La Russie jouit d'une situation particulière. Bien qu'à l'écart des câbles sous-marins, elle constitue un point numérique terrestre de l'Europe vers l'Asie. On peut affirmer qu'il existe une géopolitique des câbles Internet. Le Venezuela, par exemple, a inauguré en février 2011 le premier câble sous-marin vers Cuba du fait de l'embargo des Etats-Unis qui remonte à 1962. Notons que 99% du trafic intercontinental de données numériques transite par les câbles sous-marins. La carte interactive www.submarinecablemap.com illustre les principaux axes de transit.

En cas de coupure de câbles sous-marins (par exemple, séisme ou acte malveillant), les flux peuvent transiter par satellite. Il est intéressant de noter que près de 90% des charges satellitaires en orbite sont assurées par les Etats-Unis et ses alliés comme le Japon, la Corée du Sud, l'Europe, l'Australie et en ajoignant la Russie.

Pour la téléphonie mobile, qui fonctionne par pays, des accords d'itinérance entre opérateurs sont conclus afin d'utiliser les services de son mobile depuis des pays étrangers. Le passage à la LTE, des coeurs de réseaux qui s'appuient sur Internet, l'accès sra national via les balises mais le coeur du réseau sera internationalisé. L'extérieur va pouvoir influer sur les communications intérieures."

- Pour l'instant, "les ressources critiques (adresses IP, extensions, noms de domaines) sont contrôlées par les Etats-Unis. Ils execent d'une certaine manière une surveillance et un pouvoir d'investigation et même de coupure. Les Etats-Unis cultivent d'une certaine façon l'art de lever l'impôt. La missions technique même de l'ICANN, comme le souligne Luis Pouzin, inventeur du datagramme et concepteur du réseau Cyclades, est minime. Elle consiste à enregistrer les noms de domaine, rédiger des publications, ce qui coûte peu. Cela permet d'alimenter toute la chaîne de distribution : registre, registreurs, et bien sûr l'ICANN. Louis Pouzin ajoute que la principale fonction de l'ICANN est la collecte d'argent et son utilisation pour l'extension de son influence. L'ICANN, société privée mandatée par le Département du Commerce des Etats-Unis, a été imposée, sans légitimité internationale. Une constante demeure, l'espace virtuel est infini, nécessite peu de frais d'entretien et permet de générer des profits.

En outre, poursuit l'administrateur des postes et télécommunications, membre de plusieurs associations pour le développement du numérique, les Etats-Unis endossent le rôle du cow-boy. La philosophie qui prévaut et que l'on retrouve pour la réservation des noms de domaine est celle du "premier arrivé, seul servi". C'est un rapport de force, une position du fait accompli. Cette doctrine "America's first" a prérequis que les Américains sont les meilleurs avec les règles qui s'imposent. Lawrence Lessig, fondateur et président du conseil d'administration de l'organisation Creative Commons, défend la liberté sur Internet et s'oppose à une interprétation extensive du droit d'auteur qui porterait atteinte au potentiel de création et aux échanges sur internet. Il montre les pouvoirs du Code et la capacité qu'ont les Américains de changer les règles de façon à conserver leur suprématie. leur code façonne le royaume Internet et ils prennent ainsi de court toutes les législations existantes. Avec le .com, (ils) ont structuré le marché des noms de domaine à leur guise. Les techniques sont multiples : diviser pour mieux régner, numériser sans l'aval des éditeurs et des ayants droit l'ensemble des oeuvres (Google) et ensuite proposer un contrat aux éditeurs du monde entier et aux bibliothèques. La Cour suprême des Etats-Unis estime que Google a été trop loin. Cette stratégie cognitive permet de désorienter et de gagner du temps. (...) Le temps que les autres Etats et les entreprises déchiffrent la stratégie inhérente et le temps qu'ils mettent pour résister ou contre-attaquer jouent en faveur de l'acteur dominant." Mais, estime l'auteur, après la montée de cette suprématie américaine, issue de l'Etat californien, et prcisément de la Silicom Valley, "on assiste à une montée de la Chine et à la percée d'acteurs asiatiques notamment dans le domaine du matériel alors que les Etats-Unis restent leader en matière d'application Web même si des nations comme la Chine et à un degré moinde la Russie, s'mancipent en développant leurs propres outils qui sont souvent des clones d'applications américaines (le graphisme des sites chinois s'inspire des sites occidentaux : Renren imite Facebook, Baidu rappelle Google et Youku esrt calqué sur YouTube, Vtontakte est le clone russe de Facebook)."

Les sociétés commerciales dominantes sur Internet, dont les noms précèdent, qu'elles soient ou non américaines, font pièce dans cette géopolitique du cyberesapce, aux Etats, même lorsqu'elles prennent appui sur eux ou même lorsqu'elles sont issue d'eux. 

"Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud souhaitent en effet une houvernance d'Internet plus neutre et située moins sous l'emprise des Etats-Unis. L'Europe se situe sur la même longueur d'onde. Entre autres, les Etats désirent privilégier des institutions internationales existantes (Nations Unies et en particulier l'UIT). Se mêlent également dans une mêlée juridico-politique, considérations économiques et politiques (notamment sur le jeu d'acteurs ayant des conceptions très différentes de la démocratie...).

 

David FAYON, Géopolitique d'Internet, Qui gouverne le monde?, Economica, 2013. Olivier KEMPF, Introduction à la cyberstratégie, Economica, 2012.

 

 

STRATEGUS

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7 novembre 2013 4 07 /11 /novembre /2013 16:05

   Cette revue trimestrielle sur les technologies de l'information et de la communication, fondée en 1980, se présente comme une revue de réflexion critique sur les mutations de la société à partir de la question des nouvelles technologies de l'information. Autour d'informaticiens, de sociologues, de syndicalistes et de praticiens, la revue, dirigée par Jacques VÉTOIS, s'attache à une réflexion pluridisciplinaire et transversale sur les enjeux culturels et sociaux de l'information.

Depuis sa création, la revue est préoccupée par plusieurs questions, comme l'indique l'article Forum, du 2 décembre 2005, faisant le tour de 25 ans d'informatisation (n° d'Hiver 2005-2006) :

- L'informatique est passée d'un modèle centralisé à l'informatique en réseau (big brother à little sister) ;

- Nombre de rapports ou de grands projets sont issus de désirs de remodelage de la société par la technique. Entre technique vecteur de changement et peur de la technique, la notion de progrès technique a-t-elle changé?

- Comment comprendre l'informatisation du travail alors que d'une emprise physique du travail, il semble que l'on soit passé à une emprise sur la subjectivité du travailleur, sur l'intellect, sur le mental?

- Enfin, où sont les informatiques alternatives? Qu'a t-on fait des alternatives il y a vingt ans et que sont-elles maintenant?

Les participants de ce Forum revienne sur le contexte politique de la création de c3I et de Terminal (Emmanuel VIDECOQ). "On était à la fin du septennat de Giscard d'Estaing et le pouvoir avait impulsé un débat sur l'informatisation de la société. Ce fut le rapport Nora-Minc avec un grand colloque au Palais des Congrès. Parallèlement, certaines critiques de l'informatisation s'étaient développés dans des milieux comme à la CFDT par exemple, avec la publication du livre Les Dégâts du Progrès (Le Seuil, 1977), ainsi que divers travaux de sociologues, dont Philippe Lemoine. Le CIII s'est constitué suite au colloque L'informatisation contre la société, qui était une forme de réponse politique au rapport Nora-Minc et au colloque sur L'informatisation de la société. Ce fut une rencontre (...) organisée par un collectif de revues féministes, gauchistes et de diverses émanations marxistes. A la suite de ce colloque, la décision a été prise de créer un centre d'Information et d'Initiative sur l'Informatisation (...). Le premier numéro de Terminal (...) est une espèce de bulletin ronéoté qui faisait écho aux débats (...). Ensuite, le sommaire des numéros 2 et 3 qui avaient comme thématique le contrôle social et la carte d'identité informatisée était à mettre en relation avec les "autonomes" qui écrivaient dans un mensuel qui s'appelait Gueule qui faisait suite à La Gueule Ouverte.(...)." Si les luttes économiques tiennent une grande place, Jacques VÉTOIS rappelle que "nous étions obnubilé par le problème de l'Etat" et actuellement, la revue, alors que les problèmes d'informatique et liberté reprennent le devant de la scène, poursuit son activité critique.

 

     D'abord bimensuelle à ses origines, elle est trimestrielle à partir de 1993 et est alors dorénavant co-éditée par les Editions L'Harmattan et actuellement par l'Association CREIS-Terminal créée en 2010, par fusion des associations Creis (créée en 1984) et CIII-Terminal (créée en 1979).

Cette association a pour objectifs principaux de :

- réaliser et diffuser des recherches concernant les multiples interactions entre les Technologies de l'information et de la Communication (TIC) et la Société ;

- confronter les expériences pédagogiques et faciliter les échanges autour du thème "Informatique et Société" ;

- organiser des actions de sensibilisation aux conséquences sociales, économiques, politiques, juridiques, culturelles de l'informatisation de la société, auprès des publics variés (colloques, journées d'étude, rencontres-débats) ;

- agir auprès des organismes publics ou privés ;

- faire savoir à travers ses publications, et notamment son bulletin trimestriel, ses journées d'études, ses colloques, son site Internet (www.lecreis.org) et sa revue Terminal.

Enseignants à l'Université, dans les IUT ou les lycées, les membres de CREIS-Terminal ont pour objectif de former les futurs informaticiens, les usagers de l'informatique et les formateurs eux-mêmes, aux enjeux liés à l'informatisation de la société. L'association travaille avec de nombreuses associations, au niveau national et international.

 

    Depuis le numéro 87 (printemps/été 2002), chaque numéro de la revue comporte un dossier thématique. Les dossiers sont ouverts à la collaboration avec des associations, des laboratoires universitaires et des chercheurs indépendants. La revue a déjà abordé de nombreux thèmes comme La communication entre libéralisme et démocratie (novembre 2001), les biotechnologies (mars 2004), la fracture numérique (avril 2006) et l'administration électronique (juillet 2007). Son numéro de Juin 2013 aborde le transmedia storytelling (n°112, hiver 2013).

 

   Chaque numéro de la revue, en outre, aborde de manière permanente, dans la rubrique Réseaux, le problème de la gestion politique de l'extension et de la mondialisation des flux d'informations véhiculées par ceux-ci et de leur intégration à la sphère des rapports marchands et dans la rubrique Technologie-travail, les grands débats sur la place de informatique dans l'entreprise... Des rubriques Multimédias, Technosciences, Identités Pouvoirs sont également régulièrement alimentées.

 

     Son Comité de rédaction, où l'on retrouve, entre autres,  les noms de Dominique DESBOIS, Mélanie Dulong de ROSNAY, Julien NICOLAS, Daniel NAULLEAU et Jean-Benoit ZIMMERMANN, est épaulé par un Comité scientifique, pour avoir un regard extérieur et un retour sur l'évolution de celle-ci comme pour permettre  de mieux appréhender la réalité sociale des nouvelles technologies à travers le prisme de la réflexion scientifique ou de la pratique sociale. 

 

Terminal, 24 rue de la Chine, 75020 PARIS. Site www.revue-terminal.org

 

Complété le 9 novembre 2013 (en fait la première diffusion était incomplète, par rapport à ce qui avait été préparé!)

 

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5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 08:00

              L'accent a sans doute été trop mis sur la globalisation et sur l'universalité du cyberespace, laissant penser à une abolition des frontières de toute sorte, et d'abord culturelles.

     Or, l'analyse des différents aspects du cyberespace indique que, malgré son apparence d'extraterritorialité, il est en fait territorialisé, et tout d'abord, insiste Olivier KEMPF dans sa couche physique. "En effet, le cyberespace dépend des infrastructures qui le supportent (réseaux de transit, serveurs, fermes de données, etc) qui se situent dans des espaces nationaux. La carte des câbles sous-marins transportant l'internet l'illustre (...) On appelle ces "routes" des "dorsales Internet" car ce sont de véritables autoroutes à haut-débit." C'est d'ailleurs sur ces cables que se branchent souvent les différents réseaux mondiaux d'écoutes des services de renseignement de tout pays. Dans chaque pays, des fournisseurs d'accès (FAI) communiquent avec ces réseaux mondiaux pour mettre, par des points d'accès (locaux techniques d'interconnexion), à disposition des internautes, l'ensemble des connexions. Tout dépend alors du nombre et de la qualité de ces fournisseurs d'accès, très surveillés par les services administratifs des pays en question. Le cybespace connait bien des frontières, plus ou moins étanches, qui suscitent l'attention des Etats qui y voient un attribut de souveraineté. Des organismes et chefs d'Etat, comme le président états-unien Barak OBAMA (Maison Blanche, 2009), décrivent Internet comme "bien stratégique national". Chaque Etat a donc la potentialité de contrôler les frontières du cyberespace qui correspond à leur territoire physique. "Toutefois, ce contrôle est difficile, et surtout ne peut être absolument étanche car de multiples possibilités de contournement existent. En effet, le cyberespace est globalement résilient et localement vulnérable : ces notions de résilience et de vulnérabilité touchent à la fois la dimension spatiale et la dimension temporelle. En Etat peut contrôler temporairement ses frontièrs, mais il ne peut instaurer un blocus durable de l'accès à ses réseaux", explique le spécialiste en cyber-stratégie.

    Les frontières existent également dans la couche logicielle et ce, de façon subtile. Si les codes sont soient standards (permettant les échanges entre ordinateurs), soit privés (appartenant à des sociétés commerciales), le contrôle des noms de domaine (.fr, .com, .ru), hiérarchisé en cascades (sous-domaines) est assuré par douze organisations différentes (9 américaines, 2 européennes et 1 japonaise), et l'Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (ICANN) qui gère les les adresses "internet protocole" (adresses IP, qui identifie les ordinateurs). Or cette société est régulièrement contestée par plusieurs pays au motif que c'est une société sans but lucratif de droit californien, et qu'elle relève, en cas de litiges, du tribunal du commerce américain. Du coup, le gouvernement américain disposerait indirectment d'une souveraineté étendue. Les Etat peuvent par ailleurs désirer contrôler certaines fonctiones logicielles, afin d'assurer leur sécurité. Ils peuvent suspendre certains services du téléphone multimédia à cause des cryptages qui empêchent les autorités de surveiller les communications sur leur territoire. Un autre biais est le contrôle des programmes d'exploitation des ordinateurs (Windows, MacOs...), aux mains de sociétés privées. Il y a conflit entre société privée désireuse de protéger ses secrets de fabrication et Etat empêché de contrôler les activités de communication. Tout se joue souvent sur une sorte de guerilla technique entre informaticiens employés par l'un ou par l'autre, avec des péripéties juridiques en nombre et parfois, si la situation s'envenime, des modalités politiques. 

     Dans la couche sémantique, les frontières sont plus évidentes : frontières lingustiques (les langues les plus répandues étendant leur hégémonie), ce qui est éclatant dans la grande rivalité planétaire entre la Chine et les Etats-Unis. "De façon moins visible, poursuit Olivier KEMPF, l'acculturation de l'internet contribue à (une) souveraineté sémantique : ainsi, le fait de rendre les noms de domaines accessibles aux caractères cyrilliques ou au mandarin permet l'accès des populations russes ou chinoises à l'Internet, mais favorise également la constitution d'espaces autonomes, et territorialisés." La prétention à la "souveraineté numérique" de certains Etats, en l'absence d'une véritable autorité internationale dans de nombreux domaines, se justifie aussi par des motifs de lutte contre la criminalité. Ainsi se crée une dynamique de réappropriation territoriale. 

 

       Par sa nouveauté, le cyberespace oblige à des représentations. Se heurtent notamment des représentations du bien commun et des représentation d'intérêt d'Etat d'une part, et de représentation d'intérêt d'entreprise d'autre part. Nous retrouvons en fait sur la scène du cyberespace, le jeu complexe entre Etats, entreprises et organisations internationales. En ce sens, le cyberespace est un théâtre où jouent différents acteurs aux forces dissymétriques et aux objectifs très différents. Dynamiquement se forgent les notions de cubersécurité, de cyberdéfense et de cyberstratégie. Les confusions entretenues entre défense et sécurité (retrouvée par exemple dans le Livre Blanc français de la Défense), se retrouvent pour le cyberespace, avec, selon Olivier KEMPF, trois facteurs qui accentuent ces confusions :

- Concernant l'ordre public, la première exigence formulée entre autres par les initiateurs de l'utilisation civile du cyberespace, est de garantir les libertés individuelles, et d'assurer la "sécurité" des donnes privées qui y circulent. Cette protection, pensée d'abord contre l'Etat, doit être garantie par... l'Etat, garant de la sécurité. La réaction des internautes est polarisée par cette double perception de l'Etat. "Il reste, note notre auteur, que cette préoccupation sollicita d'abord les spécialistes de cet ordre public, chargé de le mettre en oeuvre : au fond, il s'agit de "policier" le cyberespace, d'où l'intérêt des services de souveraineté "intérieure" que sont la police (et la gendarmerie) et la justice (avec une dimension pénale). La cybersécurité se comprend alors comme la lutte contre la cybercriminalité." Criminalité qui n'est pas forcément perçue de la même manière par l'Etat, les entreprises et les internautes. L"affaire" du téléchargement illégal en est une bonne illustration.Alors que l'escroquerie financière est considérée comme une cyber-criminalité très répandue et préjudiciable, la diffusion d'informations à la limite de la légalité n'est pas considérée de la même façon par tous les acteurs...

- La seconde confusion tient aux usages économiques du cyberespace : les sociétés veulent également bénéficier des avantages des réseaux, pour leur organisation interne ou pour les relations avec les tiers (partenaires ou clients). Elles rencontrent rapidement depuis le début le besoin de se protéger. Les menaces diffèrent légèrement. Les intrus ne cherchent pas à voler directement de l'argent, mais plutôt à espionner et à connaitre à l'avance tous les prototypes et axes de recherche et de développement de la société civile. Ces pratiques toucgent directement à l'intelligence économique, dans son sens le plus large.

- Troisième facteur, celui-là technologique. Les directeurs informatiques des entreprises et des administrations voient émerger une tâche supplémentaire. Non seulement ils doivent gérer le parc informatique de leur société, mais aussi assurer la sécurité des systèmes informatiques. Ce qui favorise le développement de la sécurité des systèmes d'information (SSI). Toutefois, si la SSI apparatient à la cybersécurité, on ne peut réduire cette dernière à la SSI, ni même à une SSI de niveau étatique. 

  Nous sommes d'accord avec l'auteur pour considérer que plutôt que de parler de cybersécurité, de cyberdéfense, de cyberguerre, aux contours changeants dans le temps et dans l'espace, il vaut mieux considérer les cuberconflits, les conflits qui se déroulent déjà dans le cyberespace.

   Du point de vue stratégique, le cyberespace est un des lieux de contournement de la conflictualité classique. Dans la conflictualité latente, des actions doublement indirectes se multiplient : piraterie, mafias économiques, criminalité internationale, guerre économique, guerre médiatique sont autant de modalités nouvelles des conflits à l'oeuvre. Le cyberespace permet d'éviter de se mesurer dans les autres sphères : dans la sphère nucléaire bien entendu (entre super-puissances), dans la sphère des actions armées classiques, et même dans la sphère du terrorisme et du contre-terrorisme. Le temps cyberstratégique, auquel très peu d'études sont jusque là consacrées. Si l'on pense d'abord au temps "comprimé" du fait de la quasi-instantanéité de la circulation de l'information, de nombreuses activités ont pour but de freiner des activités dans la vie "réelle", freinage de programmes nucléaires par exemple par mise en circulation de virus, freinage de certaines activités économiques en parasitant certains systèmes informatiques de fonctionnement de multiples types d'installations... Comme la stratégie suppose, implicitement, la projection dans un temps long, l'utilisation de réseaux hyper-rapides, dans un sens ou dans un autre, contribue à brouiller les perceptions, à rendre les conflits moins maitrisables. Et cela dans des domaines où l'on ne s'y attend pas forcément : placer les transactions boursières sur Internet favorise l'activité économique, mais rende difficile toute maitrise d'emballement, dans un sens baissier ou dans un sens haussier. En un certain sens, l'informatisation du monde financier introduit un brouillard plus épais dans les conflits économiques, brouillard qui ne dépend pas d'un acteur mais du système utilisé lui-même... 

 

     En stratégie, il est vital de connaitre ses ennemis comme ses amis. Il est difficile en cyberstratégie de le faire, tant le "brouillard" évoqué précédemment peut-être épais. Non seulement les alliés peuvent faire croire qu'ils sont vous quand ils pénétrent votre système, mais les ennemis également. Le flou est encore plus grand lorsqu'ils s'agit d'identifier l'origine des activités d'un cyber-acteur... Repérer techniquement des cyberattaques constitue le premier souci de la cybersécurité, comme de la cyberdéfense. C'est ce que détaille, entre autres, Jean-Loup SAMAAN qui distingue deux différents types de mobilisations : le cyberpiraterie et les cyberconflits. "En quoi sont-ils différents? Leur forme est similaire : le déni d'acès, le phishing (e-mail à identité usurpée), le spaming (message non sollicité) peuvent être utilisés pour les deux. La seule façon de les différencier est la motivation de l'attaquant." Il en distingue trois types :

- la motivation franduleuse qui caractérise la cyberpiraterie classique à des fins de vol (attaque sur les sites bancaires, le vol d'indentité...) ;

- la recherche clandestine d'acquisition de données, qui renvoie au cyberespionnage, que ce soit dans la sphère politique ou commerciale ;

- la volonté de détruire l'ennemi de telle façon qu'il soit affecté au-delà du cyberespace : la cyberguerre.

Si elle apporte de la clarté, cette typologie conduit à plusieurs questions fondamentales sur l'attribution des attaques, leur intentionnalité, leur rationnalité et enfin les moyens requis :

- l'attribution des actes : les moyens de lutte informatique empêchent le défenseur de retracer leur origine. L'utilisation de botnets (vaste réseaux d'ordinateurs infectés et commandés à distance pour opérer) consiste en un détournement d'ordinateurs qui peuvent se trouver dans d'autres pays, voire d'autres continents. par conséquent, les experts techniques déployés après une attaque ne peuvent pas déterminer une signature précise de celle-ci, tout au plus peuvent-ils rassembler un faisceau d'indices pointant vers une zone géographique. Excepté si une organisation terroriste ou un Etat terrotiste revendique l'attaque, ce qui, à ce jour, n'est jamais arrivé. Ce qui de toute façon que ferait n'embrouiller les choses, les organisations terroristes prenant l'habitude de revendiquer des attentats... des autres.

- l'intentionalité des attaquants. La typologie des motivations derrière les cyberattaques ne peut être exploitée que rétrospectivement, lorsque le sens des actes a été établi. Au cours d'une attaque dans le cyberspace, il est extrêmement difficile de déterminer, via le mode opératoire, les intentions de l'attaquant.

- la rationnalité des cyberattaques est encore plus difficile à établir : s'agit-il de hackers indépendants (irrationnels) désireux de se venger d'une organisation ou d'un Etat ou d'une milice (rationnel) travaillant clandestinement pour un Etat?

- le coût des cyberattaques est un élément capital dans le cyberspace : les cyberconflits bouleversent le sens commun qui pense que la course aux armements est couteuse. La contrainte financière pèse peu et par rapport aux coûts de développement des armements classiques ou nucléaires, le développement de capacité de lutte informatique s'avère extrêmement avantageux. Ce qui explique son développement exponentiel. Elle devient l'arme du pauvre, bien plus que les armements chimiques ou bactériologiques. Cela pose des problèmes crucieux pour les armées désireuses de protéger leurs installations. Le décalage est criant au sein des armées, entre d'un côté des technologies de l'information qui innovent de manière radicale en moins de cinq ans et des équipements militaires dont les cycles d'exploitation restent programmés sur une trentaine d'années. 

  Dans l'articulation d'une pensée stratégique des cyber-conflits entre des considérations très diverses : l'analyse des menaces propre au cyber-espace n'en est qu'à ses tout débuts, l'intensité des cyberattaques est problématique, quant à leurs effets sur l'ensemble des systèmes... La plupart des stratégistes s'accorde à penser qu'il est fort improbable de voir un jour une véritable cyberguerre, même si les effets futurs de ces attaques ne sont guère mesurable. Les cyber-attaques entrent plutôt dans un jeu global de conflits. La question d'une stratégie militaire dans le cyberespace reste très problématique. On y voit plutôt généralement une extension du rôle de l'information dans les guerres.

 

 

 

     Décrire ce quoi peut ressembler un cyber-conflit dans toute sa plénitude, dirions-nous, à un moment où nous en sommes seulement au tout début d'une "nouvelle" ère, passe d'abord par l'identification des acteurs stratégiques, sans pour autent avoir l'assurance que cette identification (globale) se transforme, dans le feu de l'action dans le cyberespace, en une identification de la source d'émissions de mesures et de contre-mesures électroniques... Olivier KEMPF effectue une revue de ces acteurs :

        - Acteurs individuels. L'utilisation au clavier ou au toucher du doigt de l'ordinateur fixe ou mobile fait de n'importe quel individul alphabète un acteur du cyberespace. Ce nouvel espace des activités humaines donne un rôle prééminent à l'individu, qu'on en peut plus collectiviser comme autrefois sous le terme de masse. l'extrême facilité avec laquelle les individus s'assemblent dans des groupes qui se font et se défend (parfois très rapidement, s'agissant de groupes virtuels) constitue un premier trait de cette évolution. Chacun peut émettre plusieurs types d'informations avec plusieurs attitudes simultanées. Ces attitudes peuvent être sériées et décrites. Avant cela, il convient - ce que cet auteur ne fait pas à nos yeux suffisamment - de mentionner le caractère aléatoire de ces regroupements, la rationnalité parfois difficile à discerner du comportement de l'acteur (au grand dam des maitres ès publicité...), la courte durée de vie d'un comportement (ce qui rend aléatoire l'action judiciaire à partir uniquement des activités dans le cyberespace), sa courte portée également, le caractère extrêmement distancié de ce comportement, entre l'amusement (faire n'importe quoi du moment que ça se présente et que ça fait passer le temps), l'expériementation souvent infantile, une certaine autoidentification éphémère à une caratéristique piochée dans la vie couranre qui frise l'imposture et le mensonge, bref tout ce qui donne un caractère virtuel, entendu comme non réel, dans un espace ressentit comme virtuel. Et parfois, les activités menées de cet espace "irréel" a des conséquences non anticipées dans la vie "réelle", mais cela ne confère même pas à l'acteur une morale ni ne lui donne une véritable opinion politique, ni même encore un statut économique tangible.

Parmi ces acteurs, Olivier KEMPF distingue :

- l'internaute, défini comme l'utilisateur lambda, dont l'activité entre dans le processus d'individualisation dont le cyberespace est un résultat, et que le cyberespace stimule ;

- le consommateur, qui utilise l'Internet de plus en plus dans ses achats et ses recherches de produits ou de services, de préférence à une relation concrète avec un commerçant ou un commerce ;

- le travailleur, relié de manière plus ou moins permanente par l'ordinateur à son lieu de travail, voire se passe de lieu fixe de travail

- l'opineur, qui distribue, à l'aide de signaux mis à sa disposition (sondages parfois simplistes, bouton "j'aime"...), ses opinions, parfois de manière assez aléatoire, lorsqu'il ne dépasse pas le stade de disperser ses distributions dans plusieurs sites. Les multiples blogueurs dépassent ce stade en distribuant de manière continue et persévérante ses choix en matière économique, sociale et politique sur le web, soit à partir d'un site propre, d'un blog propre, soit en participant aux multiples forums disponibles. Les hommes politiques ou les administrations n'ont pas encore compris le rôle de ces individus dans la fabrique des opinions, rôle qui n'existe en définitive que parce qu'on retrouve ces opinions dans des lieux déiés ou dans la presse extérieure au cyberespace. L'indice de cette incompréhension se trouve dans leur pratique de délivrance de messages unidirectionnels, sans utiliser les capacités réelles dans le cyberespace de dialogue long et poussé...

- le citoyen, qui utilise le cyberespace pour défendre des points de vue, s'opposer à un projet bureaucratique, dénoncer des injustices, proposer des alternatives.

- le fraudeur, dans une version, aléatoire encore, d'une forme de criminalité, soit qui prend le relais ou complète une criminalité menée dans la vie "réelle", soit qui se manifeste uniquement dans le cyberespace, perçu comme un espace de liberté qui nie les droits d'auteur.

- le caporal stratégique, le soldat qui participe, en dépit ou en violation des ordres de sa hiérarchie à la circulation d'informations, soit en voulant renforcer ou en voulant lui nuire, des opérations discrètes ou secrètes, d'ordre militaire ou civil, notamment dans le domaine du renseignement. Le terme caporal est sans doute mal choisi, mais il entend bien signifier l'acteur individuel qui tend à déformer voire détruire un certain ordre politique qu'il juge immoral, contraire aux règles d'une société démocratique, portant atteintes aux droits de l'homme... ou de la femme... ou de l'enfant...

      - Acteurs collectifs. Si les individus constituent les premiers acteurs du cyberespace, ils peuvent s'assembler en groupes qui ont des objectifs propres, et généralement plus faciles à identifier, voire se donnant dans le cyberespace une identité reconnue et reconnaissable :

- Sociétés commerciales, premières actrices collectives dans le cyberespace ;

- Sociétés de technologies de l'information ;

- Médias, qui ont changé radicalement de nature depuis l'apparition du cyberespace, et qui réagissent jusque là souvent maladroitement à la nouvelle donne de circulation des informations, prises entre leur tradition de presse sur papier et volonté de rester dans la compétition éditoriale et économique. La multiplication des ordinateurs mobiles augmente encore plus cette difficulté. Mais il ne faut pas penser pour autant que toutes leurs difficultés viennent de là : entre enfure de la publicité et perte de sens des valeurs ou absence d'utopie (ou simplement de vision) sociale, économique et/ou politique mobilisatrice, elles tendent à donner trop souvent le pas à l'émotion plutôt qu'à la réflexion, à privilégier le court terme au détriment du long terme, tout cela dans un environnement de cours après un lectorat qu'ils ont de plus en plus peine à fidéliser.

- Partis politiques. L'apparition de l'Internet s'effectue en pleine crise de militantisme. Le cyberspace, de plus, permet plus facile l'expression de ses opinions, sans avoir à faire partie d'une organisation

- Eglises, syndicats, écoles, associations, dans le cadre du développement de l'information ou de la communication à distance. Mais qui surfe régulièrement sur Internet ne peut s'empêcher de remarquer la sous-utilisation des potentialités en la matière : sites faiblement ou trop épisodiquement actualisés, manques de précision dans les informations communiquées (on ne s'improvise pas petit journaliste de son secteur), faible réactivité et faibles dialogues... Le cyberespace n'est pas encore conçu comme espace important d'intermédiation.

- Mafias, groupes criminels, pirates, sans doute les acteurs les plus minutieux, expérience de la clandestinité oblige et qui cherchent à constituer de véritables réseaux sécurité dans le grand réseau...

    - Acteurs étatiques, gouvernements, administrations, collectivités territoriales... D'un point de vue stratégique, un certain nombre de services de l'Etat ont une sensibilité particulière au cyberespace : police, armée, services spéciaux. Plus ou moins, ces derniers portent une grande attention à l'identification et à l'activité d'ennemis qu'ils sont chargés de contrôler, de poursuivre ou d'arrêter... Olivier KEMPF fait plusieurs remarques ici :

- Un Etat, chargé de défendre la souveraineté de son pays, est par nature un acteur stratégique ;

- Peu importe qui prend l'initiative : même en "voulant" être pacifique, on peut être la cible d'autres acteurs stratégiques et donc devenir soit-même un acteur stratégique - sans le savoir.

- L'opacité du cyberspace rend difficile la désignation des ennemis : cela ne les rend pas pour autant moins actifs.

- On peut se tromper d'ennemi, en désignant un ennemi qui n'en est celui qui a lancé les hostilités. 

La désignation de l'ennemi constitue un acte, avec le cyberespace, plus que jamais stratégique.

 

Olivier KEMPF, introduction à la cyberstratégie, Economica, 2012. jean-Loup SAMAAN, Le cyberespace, nouveau territoire de conflits? dans Géographie des conflits, SEDES/CNED, 2011

 

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