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18 juillet 2013 4 18 /07 /juillet /2013 10:25

    Adaptation d'un roman de l'écrivain belge de science-fiction Joseph-Henri ROSNY (de son vrai nom BOEX) aîné (1856-1940) paru pour la première fois en France en 1911, lui-même ayant déjà fait l'objet d'une première adaptation en 1914 (réalisateur et acteur Georges DENOLA), le film de fiction du réalisateur français Jean-Jacqies ANNAUD relance en 1981 l'intérêt pour la période préhistorique de la vie de l'humanité. 

     Le roman situe l'action au coeur de la Préhistoire, soit environ cent mille dans le passé et relate l'histoire d'une tribu (Oulhamers) organisée autour du feu. Lorsque les cages dans lesquelles le feu est entretenu (ils ne savant pas l'allumer) sont détruites au cours de l'affrontement avec une tribu ennemie, c'est la catastrophe. Le clan fuit, en proie à la faim et au froid, et envoie un des siens rapporter du feu. Le roman suit l'aventure de ce volontaire, qui, avec ses deux compagnons doivent affronter les multiples dangers d'un monde hostile : Mammouths, Aurochs, Dévoreurs d'Hommes, avant de rapporter finalement le feu à leur peuple. Cette oeuvre, remarquable par son scénario, comme les films qui s'en inspirent, puise ses sources dans les connaissances de leur temps. Avec les découvertes archéologiques effectuées de 1980 à 2010, nous comprenons mieux les modes de vie des hommes préhistoriques. Nous savons que les comportements décirts dans le roman et les films ne correspondent pas à la réalité préhistorique, pour autant qu'on puisse le... savoir! outre une postérité filmique, le roman, est également adapté en bande dessinée, entre autres dans les années 1950 dans le Journal de Mickey, journal de prédilection dans la jeunesse de l'auteur de ces lignes,et à partir de 2012 dans un album réalisé par Emmanuel ROUDIER.

 

    Le film franco canadien de 96 minutes de Jean-Jacques ANNAUD, met en scène une tribu du Paléolithique (les Ulam) qui subit la même mésaventure que dans le roman. le trio explorateur à la recherche du feu perdu rencontre deux autres tribus, trois types d'humains aux caractéristiques très éloignées étant présentés dans le film. Ainsi, ils entrent dans le territoire des Kzamn, une tribu qui ne dédaigne pas capturer des menbres de la tribu des Ivaka pour les manger, mais qui sont passé maitre dans l'art de produire le feu. Toute une histoire (d'amour) se noue entre un des membre du trio (Naoh) et une femelle Ivaka prisonnière (Ika) , lorsque le "héros" est capturé. Naoh réussit à leur voler le feu, s'enfuit avec elle, est fait prisonnier cette fois par les Ivaka. Ceux-ci lui font subir toutes sortes de bimades avant de l'accepter et de lui montrer leurs techniques, cette tribu étant la plus avancée dans le domaine de la maitrise du feu et de l'art, le prisonnier étant adopté par cette tribu et participe même à leurs activités... capturant ses compagnons et leur faisant subir des épreuves... Ces derniers s'évadent en enmenant par force Naoh, Ika les aidant. Sur le chemin du retour, le quator doit se battre contre un ours et un groupe de renégats qui faisaient partie autrefois de la tribu des Ulma. Ils mettent en fuite ceux-ci en utilisant plusieurs propulseurs de sagaies volés aux Ivaka et mettent en fuie leurs ennemis. Lorsqu'ils sont sur le point de rejoindre la tribu des Ulam, le compagnon  qui était chargé de porter le feu tombe à l'eau et Noah tente de l'allumer. N'y parvenant pas, il laisse Ika prendre les choses en main. Parvenu enfin à destination, dans sa tribu, Naoh découvre qu'Ika est enceinte de leur enfant, départ d'une postérité grâce à la science et la technologie...

   Le film tient le pari d'intéresser le spectateur à une histoire qui si elle ne concentrait pas en une courte poignée d'années des événements distants sans doute de plusieurs millénaires, le réduisait au même ennui qui se dégage parfois des films animaliers qui se concentrent sur une seule espèce pendant plus d'une heure... Ils suscitent même, comme le roman à son époque des vocations scientifiques...

Aussi s'accumulent des anachronismes, en regard de ce que nous connaissons de la réalité (des espèces aussi différentes ont-elles pu se rencontrer?) et des anatopismes (anachronismes géographique) (ces hommes ont-ils pu passer réellement aussi rapidement des montagnes enneigées à la savane exhubérante?). Par ailleurs, si ces espèces sont telle différentes, leurs membres peuvent-ils réellement s'accoupler et engendrer?)

 L'attention du réalisateur s'est concentrée sur la question du langage (avec ses sonorités inventées) et des difficultés de communication entre tribus différentes (entre partiquement espèces différentes). Un travail soucieux de s'approcher de la réalité tel qu'on peut la concevoir, malgré les remarques précédentes, qui transparait fortement à l'écran, est remarqué par la critique et c'est précisément ce qui permet à nombre de futurs passionés et à des naturalistes de discuter des représentations du film, très loin tout de même de nombreuses autres présentations caricaturales de la préhistoire. Notamment la lenteur de l'évolution des personnages est marquée dans le tempo du film, ce qui est un paradoxe quand on voit l'accumulation d'événements représentés : la modification des rapports hommes/femmes, dans la manière de s'accoupler, le passage d'un relief à un autre, le refus du cannaibalisme, la découverte d ela médecine (avec une mixture d'herbes), la problématique de la transmission et de la production du feu... Ce qui fait la force du film tient précisément à ce tempo qui marque bien la dépendance de l'homme face à la nature et sa fragilité face aux éléments. 

  L'élément le plus important est évidemment le rôle, la place du feu dans la civilisation de cette période. L'importance du feu comme agent de survie du groupe, censé protéger du froid et éloigner les bêtes féroce obéit sans doute plus à un cliché et à l'imaginattion qu'à la réalité. Le genre Homo a survecut, sans le feu, de - 3 millions d'années à - 400 000 ans en Europe. L'étape de la connaissance du feu sans maitrise de sa production est théorique et peu probable dans la mesure où les techniques de production du feu par percution ou par friction sont extrêmement simples et compatibles avec les connaissances techniques dont témoignent les outils de pierre. Mais précisément, en retour pourrait-on dire, pourquoi avoir attendu si longtemps avant de le découvrir, surtout en regard des bénéfices qu'il procure? C'est que, sans doute, le processus de l'homonisation, avec le surdéveloppement des capacités cognitives, est-il très lié à la découverte et à la pratique du feu... En tout cas, si le genre Homo ne dépendait pas du feu pour sa survie, sans doute lui permit-il de se développer, au détriment d'autres lignées. Guerre? Certains auteurs estiment que la notion de guerre est un anachronisme pour le Paléolithique (Laurence KEELEY, dans Les guerres préhistoriques, Editions du rocher, estime au contraire que les conflits de chasseurs cueilleurs étaient plus meurtriers que nos guerres modernes), la guerre ne naissant qu'au Néolithique et singulièrement avec l'apparition de l'Etat. De plus, le feu, dans un monde où les hiérarchies ne sont pas pérennes (et où la durée de vie des individus est très courte...), est facilement partagé, que ce soit à l'intérieur même de la tribu ou entre tribus différentes. Dans cette dernière conception, dans le mode de production communautaire, le feu est très répandu, partagé, mis en commun, sans référence à une spécialisation... 

 

     En fin de colmpte, si le film peut propager une image peu avantageuse des hommes préhistoriques, il est à prendre uniquement pour ce qu'il est : une oeuvre de fiction, un film d'aventures. Le fait qu'il suscite tant de débats lui donne toutefois une dimension supplémentaire, en dehors de '"l'entertainement" général de la production cinématographique contemporaine (phénomène qui comporte de notables exceptions tout de même, même si les publicités racoleuses parfois dénaturent la portée de certains films...). Ce film est un point de départ, en aucun cas un documentaire de vulgarisation scientique qui doit comporter un certain nombre de caractéristiques de présentation de la réalité. Même si l'équipe réalisatrice, par un certain souci du détail et sur le tempo et le rendu visuel, veut communiquer un peu de l'atmosphère de cette période. Si la musique de Philippe SARDE couvre presque entièrement le film, elle se fait souvent discrète, même si des sonorités épiques parsément le métrage...

 

Jean-Jaques ANNAUD, La guerre du feu, 1981, scénario de Gérard BRACH, avec Everett MCGILL, Nameer EL-KADI, Ro PERLMAN et Rae Dawn CHONG, Producteurs : Stéphan Films/Famous Players, International Cinemedia Centre Ldt, Royal Bank of Canada et Ciné Trail, distribué par AMLF. Disponible en DVD.

 

FILMUS

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Published by GIL - dans FILMS UTILES
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17 juillet 2013 3 17 /07 /juillet /2013 09:31

    La première source d'énergie, pour le chauffage, l'éclairage, la cuisson des aliments, le durcissement des outils en bois, la métallurgie... le feu, n'est pas encore beaucoup l'objet d'une recherche scientifique, que ce soit en archéologie, en anthropologie, en sociologie ou en économie. Si les aspects techniques du feu font l'objet de nombreux ouvrages, les manuels, dictionnaires, encyclopédies, qui portent sur les disciplines citées n'abordent pas ou très peu la question du feu, comme source de nombreuses techniques. Il faut dire que l'histoire des techniques elle-même, à part leur aspect... technique, ne commence a être réellement développée dans les sciences sociales qu'avec la montée des débats sur la "transtition énergétique", pour revenir en quelque sorte aux sources des relations entre technique, société et nature. 

 

      Si la domestication du feu par Homo erectus fait partie des études archéologiques, celle-ci marquant un tournant dans la Pérhistoire, les aspects politiques, religions, sociaux autour de cette domestication sont difficiles à établir. Attestée à partir d'environ 350 000 ans av JC, notamment dans certains sites de fouilles (Bretagne, Allemagne, Hongrie...). La maitrise du feu a inspiré de nombreux mythes (dont celui grac de Prométhée) et à l'époque contemporaine, plusieurs oeuvres de fiction dépeignent l'importance du feu pour les groupes préhistoriques (La guerre du feu, de J-H ROSNY). Dans la philosophie chinoise, il fait partie des cinq éléments de base avec le métal, l'eau, le bois et la terre. Le feu est associé à divers cults, souvent étudiés pour eux-mêmes, mais aucune étude n'envisage de construire une sociologie autour du feu, comme énergie physique mystérieuse, source de pouvoirs sur la nature, et partant sur les hommes,  domptable ou indomptable suivant les circonstances. Si une psychanalyse du feu est entreprise par Gaston BACHELARD (en 1938), elle demeure en définitive peu poursuivie...

Pourtant qui maitrise le feu, élément dangereux, possède un certain pouvoir. Dans une longue période (De la Préhistoire à une partie de l'Antquité...), où pouvoirs politique, militaire et religieux sont confondus, la maitrise du feu (personnelle ou déléguée) fait partie des attributs essentiels. 

 

    Alain MACÉ étudie le feu comm pont entre les hommes et dieux en Afrique. "Les études, écrit-il, ayant trait à la religion ancestrale sur l'ancienne Côte des Esclaves n'ont guère retenu la présence d'un facteur énergétique, dont useraient les puissances surnaturelles. Le feu y joue pourtant un rôle central, comme dans la sphère du profane. Les Ewé, par exemple, voient à travers le feu (dzo) une clef de lecture du monde et de divers aspects du social. Naît ainsi un discours dont la visée éthique est nette, s'il reste difficile de repérer les éventuels archaïsmes de son volet religieux." Dans son hypothèse, "le feu occupe le centre du dispositif symbolique à cause justement du rôle fondamental qu'il semble jouer de manière constante - et peut-être même en dehors d'une quelconque considération métaphysique initiale. Cette aire culturelle prête effectivement aux esprits (...), la faculté d'intervenir grâce à son emploi (sous forme magique), dont, comme la matière, ils seraient dotés eux aussi. En d'autres termes, sans cet élément censé conférer à toute chose son existence, le surnaturel serait privé de la source d'énergie indispensable à ses manifestations. Corollaire immédiat de cet axiome fondamental, la nature n'est pas une discursivité des esprits en dépit du fait que le pouvoir de l'investir leur soit reconnu."

 

     Alain GRAS, dans une "Archéologie de l'imaginaire du feu", évoquant le principe de précaution des origines, étudie l'image du feu : "Evoquer l'image du feu, c'est d'abord constater l'ambiguïté profonde avec laquelle nous appréhendonc cet élément. Il est célébré comme une innovation décisive dans l'histoire de l'humanité et sa chaleur ne laisse pas d'être équivoque si l'on évoque sa flamme. Moyen de cuire les aliments, il représente une étape importante dans l'hominisation, mais son pouvoir est destructeur et réduit aussi la vie à néant. Instrument de purification rituelle dans la plupart des religieux, il est aussi le grand sacrificateur dans l'holocauste (de holos, tout, kaulein, brûler), terme qui aujourdh'hui désigne spécifiquement le plus grand drame connu de l'humanité historique, une tragédie contemporaine de l'âge thermo-industriel. On retrouve aussi là l'ambivalence première des origines : il est ambigu mais aussi ambivalent. En effet lorsque le feu vient du ciel, l'association avec le soleil se fait aisément, mais il sort aussi des profondeurs de la terre et les éruptions volcaniques confirment spectaculairement sa présence au-dessous de nous. C'est pourquoi les deux formes du feu se retrouve stylisées dans l'espace indo-européen dans deux récits fondamentaux, celui de Prométhée dans l'antiquité grecque et celui de l'embrasement final du Ragnarök dans la mythologie scandinave et plus largement dans la tradition indo-européenne des quatre âges de l'humanité. 

Lorsque l'homme l'approvoisa, il n'est par conséquent sans doute pas totalement ridicule de penser que l'innovation "feu" suscita des interrogations dès le début, c'est-à-dire il y a quelques centaines de milliers d'années. On découvre (la métaphore de transformation du monde) dans les récits collectés par le célèbre éthnologue anglais Frazer dans le tome Mythes sur l'origine du feu de son grand ouvrage Le rameau d'or.  Aujourd'hui, le feu a gagné toute la planète (...)"

 

   Bernard JUILLERAT, dans sa réflexion, "A l'origine des techniques, l'interdit? Escales océaniennes", réfléchit à la place du feu. Sur la base d'une distinction entre les mythes qui relatent l'origine d'un matériau ou d'une élément naturel et ceux rapportant l'invention d'une technique, il traite de deux thèmes mythologiqus : la conquête du feu en Nouvelle-Guinée et en Polynésie et la naissance de la Lune (chasse). Les hommes ayant tendance à ne pas s'accorder une aptitude à la création, et à se sentir dépendants des forces de la nature, l'invention est laissé aux ancêtres semi-humains ou aux dieux. Dans les religions mélanésiennes, sans panthéon spécifique, l'interdit à l'origine d'une technique est dû au sentiment de culpabilité face à un abus sur la fertilité maternelle/naturelle ; dans les cultures polynésiennes précoloniales, au contraire, dotées d'un panthéon complexe et de hiérarchies sociales, l'interdit renvoie à une soumission au pouvoir divin. 

"Origine des techniques, écrit-il, ou acquisition des matérieux et éléments nécessaires à l'acitivité technique? Le mythe fait la différence. En effet, l'invention d'une technique de production du feu est autre chose que la conquête du feu, la création de la chasse ou d'une technique de pêche distincte de l'origine du gibier ou du poisson ; inversement, le feu est nécessaire à la poterie, la forge ou la cuisie. Il s'agit dans un cas de l'introduction d'un savoir-faire, dans l'autre de l'appropriation par l'homme d'une chose existant déjà ailleurs. La technique est souvent solidaire d'un outil ou d'une arme : ainsi l'origine mythique de l'arc ou de la sarbacane équivaudrait à celle d'une technique de chasse ; l'outil est alors inséparablke de son usage. Parfois, le mythe ne porte que sur une améliration de la technique. Enfin, il peut raconter comment une technique déjà pratiquée fut rendue efficace. Ces distinctions fournissant les matérieux et les éléments nécessaires, la culture les utilisant et les transformant. 

Les techniques autant que les matériaux ou éléments naturels sont rarement donnés comme le produit de l'intelligence humaine : ils sont soit livrés par les dieux ou les ancêtres, soit dérobés à ceux-ci par la ruse. Le plus souvent, le mythe décrit l'homme domme incapable de créer par lui-même. S'interroger sur cette démission spontanée des hommes peut conduire à y voir l'effet psychique d'un sentiment d'abandon doublé d'une projection dans l'espace et le temps, mécanisme que Freud associait, dans L'Avenir d'une illusion, à l'origine de la religion. Enfant éternel, l'homme aime à se mettre en position de dépendance par rapport à des entités parentales transcendantes. Se sentant à la fois impuissant et coupable, il fesra de ces divinités des agents tantôt généreux, tantôt répresseurs. Il attend que les dieux ou les ancêtres, pourtant égoïstes, lui fassent des dons qu'il s'efforce par ailleurs de solliciter. Si le don n'a pas lieu, alors l'homme peut s'accorer l'initiative du vol, mais là encore par la médiation d'un démiurge. C'est dans cet esprit qu'il semble avoir inventé le trickster.

En ce qui concerne la mythologie mélanésienne, il faut se rendre à l'évidence : les récits parlent beaucoup plus souvent de l'appropriation d'un élément ou d'ne substance naturelle que de l'acquisition d'un savoir-faire. L'origine du procès technique proprement dit est pour ainsi dire passée sous silence ; ou alors celui-ci est livré aux hommes "clés en mai" par un héros et, dans ce cas, il n'y a pas non plus de processus inventif strictement humain. Il en va ainsi du feu, dont les techniques de production autrefois utilisées en Nouvelle-Guinée - par friction ou par sciage - ne sont presque jamais décrites dans les mythes, qui se bornent à raconter comme la communauté humaine obtint le feu d'une autre région où il régnait à l'état naturel, d'un animal ou, le plus souvent, d'une vieille femme qui le gardait dans son vagin. (....) combien est différente (...) sur ce point la myhtologie polynésienne. Cela est valable pour d'autres techniques : par exemple, l'introduction de l'horticulture se réduit à l'acquisition des espèces cultivées souvent données aux hommes par une héroïne.

On pourrait attribuer une telle sous-estimation de la capacité humaine d'invention au faible niveau technique de cette région. Cette exploication n'est cependant pas convaincante, car les Mélanésiens sont parfaitement conscients de leurs connaissance et de leur expérience dans différents domaines, bien que,pour les sociétés récemment contactées, ils tendent à mettre l'accent sur le savoir rituel plutôt que sur la connaissance technique. (...) A son tour, le savoir-faire magique ne découle que de l'acquisition des plantes odoriférantes cultivées que les esprits laissèrent aux hommes.

Mais à ce non-dit des mythes sur les techniques, on peut chercher une autre raison. La somologie mélanésienne mettrait-elle l'accent sur l'origine des choses plutôt que sur celle des savoirs, d'une part par l'effet d'un sentiment de dépendance face à l nature, d'autre part par un besoin de réduire la fertilité à une substance concrète? Se formerait ainsi une pensée foncièrement substantialiste. Gaston Bachelard a désigné "l'obstacle substantialiste" comme l'une des plus importantes épreuves épistémologiques de l'esprit préscientifique ; il consiste à voir la cause unique d'un ensemble de phénomènes dans ne substance cachée ou occulte. L'exemple le plus connu est la médecine du temps de Molière, fondée sur une théorie des humeurs. Bachelard parle d'un "mythe de l'intérieur" et insiste sur le caractère "intime" de l'objet ainsi retenu au plus profond de la matière ou de l'être : "Ce qui est occulte est enfermé", à tel point que le contenant n'est plus qu'un déchet. La matière véritable est celle qui se trouve au coeur des choses. Or le mythe sert bien souvent à scénariser la quête, puis la perte de cette richesse primordiale jusqu'alors enfouie."

 

   Pierre PÉTREQUIN et Anne-Marie PÉTREQUIN mettent en évidence les "rythmes du feu" à l'ère du Néolithique. "Le Néolithique qui a vu la mise en place des premières communautés agricoles, a préfiguré par bien des aspects les organisations sociales qui nous connaissons aujourd'hui, notamment pour ce qui concerne l'évolution des techniques propres à résoudre les problèmes posés par la croissance démographique et les transformations radicales de l'environnement, toutes choses qui ont eu de puissants effets rétroactifs sur l'histoire des communautés humaines. Parler du feu au Néolithique nous situe d'emblée beaucoup plus près de la modernité que de traiter des sociétés de chasseurs-cueilleurs qui, sur le territoire de la France, ont été rapidement assimilées ou acculturées dès la fin du VIe millénaire av JC. Pour tenter d'échapper aux poncifs sur le feu pendant la préhistoire, nous proposons de nous tourner vers les habitats néolithiques les mieux conservés sous nos climats : les villages lacustres du nord-ouest des Alpes. Par cette adaptation architecturale originale, des petites communautés agricoles ont cherché à résoudre le problème de la défense en s'appuyant au rivage et en utilisant comme protection la large bande de sols détrempés et marécageux qui sépare les maisons et les terroirs cultivés. Dans cet environnement amphibie, fossilisation rapide et accumulation des sédiments ont souvent favorisé la conservations des restes archéologiques végétaux ; elles permettent de restituer la vie quotidienne avec une précision inégalée (...) et de suivre le rythme des activités de ces cultivateurs pendant les IVe et IIIe millénaires av JC. (...)". 

 

    Pour concevoir la place du feu, énergie essentielle, dans les sociétés de la Préhistoire au début de l'Antiquité, nous sommes souvent obligés de procéder à rebours, faute de vestiges suffisants (archéologie), en nous appuyant sur une analyse de la mythologie de différents peuples ou sur les témoignages de sociétés qui ont gardé le même rythme de vie depuis des siècles, voire des millémaires (ethnologie). Ces études permettent d'imaginer le rôle de la maitrise du feu dans les différents aspects de la vie des villages ou des cités. Même dans les univers mentaux où n'existe pas une divination du feu, les autorités responsables de l'entretien des feux, que ce soit pour guider aux larges des côtes ou pour garder la présence divine dans les temples, devaient jouir d'une prestige et d'un respect, prestige et respect mis vite au service de la direction du groupe humain, que ces hommes et ces femmes coyent réellement ou non à l'existence d'un lien divin entre ces maîtres du feu et les dieux eux-mêmes. il n'est pas jusqu'aux religions révélées de considérer avec un certain respect l'entretien des flammes (chandeliers, bougies, cierges), symbole de la présence de Dieu. Si dans l'Antiquité, la maitrise du feu s'est répandue au point de finir par être considérée, avec toutes les précautions d'usage, comme d'un usage banal, les difficultés techniques même d'entretien du feu dans la Préhistoire, avec toute la connaissance magique et réelle qui est derrière son apprivoisement et son entretien, devait faire des hommes et des femmes capables de le faire, un statut particulier, voire dominant. De plus sans doute avec le temps, cet usage devient-il réservé, protégé par un tabou, à ces hommes et à ces femmes-là ou à leurs descendants. Le caractère magique du feu, qui transparait dans tous les mythes, fait de la connaissance du feu un atout social majeur pour ceux qui l'ont. En l'état actuel des recherches, difficile de pousser plus loin. Mais l'importance des forgerons en Afrique (souvent médiateurs dans de nombreux conflits), leur statut même en Europe antique, au Moyen-Age également, eux qui sont à la confluence d'une connaissance du feu et d'une connaissance des métaux, nous donnent un indice de leur importance dans les périodes plus reculées. Techniques de paix et de guerre, l'utilisation du feu est longtemps réservée, à des spécialistes, auxilliaires des cuisines et des ateliers de poterie d'un côté, auxilliaires militaires de l'autre. Techniques mais aussi objets de secrets jaloux entre professionnels et profanes, de suspicion sociale envers ceux qui connaitraient (comme les alchimistes du Moyen-Age) des usages aux pouvoirs redoutables (fabriquer de l'or, par la manipulation des éléments...). 

   Si en remontant par déduction l'ensemble des mythes qui se rattachent au feu, si par déduction toujours, en faisant appel à une logique qui n'était peut-être pas celle des hommes de la préhistoire, nous pouvons suppputer une puissance sociale émanant de la connaissance technique, même si la plupart des auteurs mettent en avant soit un mode de production communauté (voir une sorte de communisme primitif), soit le fait que le feu, au moins juste avant le néolithique et la création de l'Etat, soit relativement facile à transporter, en entretenir ou même à amorcer et que la connaissance soit largement partagée, l'ensemble de la recherche archéologique ne permet que de formuler des hypothèses.

C'est ce que rappelle Catherine PERLÈS : "Les mythes traditionnels des contrées les plus éloignées affirment tous combien est profondément vécue la relation entre l'homme et le feu : sans maîtrise du feu, il n'y a pas d'humanité véritable. Mais le feu, sortant l'homme de l'animalité, le conduit aussi au divin ; et jamais le feu n'est simplement découvert, il est toujours volé et l'humanité entière doit payer le prix de ce vol. Domestiqué, compagnon des moindres gestes, il reste instale, fugace, prompt à la révolte. L'extrême dépendance dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui vis-à-vis de l'"énergie" n'est-elle pas un echo de ce lien fondamental entre le feu et l'homme?

Au delà du mythe, que sait-on réellement de cette longue histoire commune, qui prend ses racines dans les périodes les plus reculées de la préhistoire? Plus de cent ans après le début des recherches en préhistoire, que sait-on aujourdhui de la découverte du feu, de la façon dont il était produit et utilisé par les chasseurs du Paléolithique?

Sans être néglogeable (...) le résultat reste décevant. certains problèmes ne connaitront sans doute jamais de solution (à commencer par celui des origines de la production même du feu), tandis que, dans la plupart des cas, incertitudes et hypothèses prennent le pas sur les faits acquis. Deux ordres de raison l'expliquent ; l'une tient à la nature du sujet lui-même, l'autre à la nature de l'enquête archéologique."

Elle résume par ailleurs ce que l'on sait du feu en tant qu'énergie, à la préhistoire : 

"L'usage du feu, attesté par la présence de foyers ou de vestiges carbonisés dans les sites archéologiques, est l'un des éléments qui différencient l'homme de l'animal. Mais la date à laquelle s'est produite cette transformation reste encore problèmatique, et soumise à d'éventuelles découvertes futures.

Quelques indices ont été avancés, suggérant l'usage du feu par les Australopithèques ou Homo habilis : fragments de terre cuite, ossements noircis. Mais ils restent excessivement rares et très contestables. En revanche, il est certains que quelques-uns au moins des Homo erectus avaient bien maitrisé l'usage du feu, à une époque que l'on peut situer au Pléistocène moyen, peut-être au-delà de 500 000 ans (les datations absolues sont rares à cette période). Il est impossible de savoir si Homoerectus savait déjà produire du feu à volonté, ou s'il se contentait de l'entretenir à partir de braises naturelles. En tout état de cause, l'étape importante est bien l'usage du feu, quelle que soit son origine, car c'est lui qui dénote un changement de comportement vis-à-vis du feu : la peur du feu est maitrisée, il est "domestiqué" et intégré à l'univers quotidien. Sa production à volonté n'est-elle qu'un problème technique assez aisé à résoudre, et dont la solution était à portée d'Homo erectus : friction de deux bâtons de bois, percussion de deux éclats de silex, ou, mieux, d'un éclat de silex contre de la pyrite de fer.

Dès l'origine, le feu a été utilisé pour la cuisson des aliments, dans des foyers diversement aménagés, autour desquels vont se structurer les activités domestiques de groupes humains. Divers usages techniques apparaissent progressivement : fracturation des matériaux durs (pierre, bois de cervidés), sand oute au Paléolithique inférieur ou moye, durcissement au feu des armes de bois (Paléolithique moyen). mais c'est au Pélolithique supérieur que les usages du feu se multiplient : oxydation des colontans, cuisson de statuettes en pâtes malléables, chauffe du silex pour faciliter la taille, redressement à chaud des baguettes de bois de cervidé... Sans oublier bien sûr l'utilisation du feu dans l'éclairage, avec les lampes de pierre et les torches, pour le chauffage également, et peut-être aussi la chasse. Cette maitrise des propriétés du feu ouvre la voie aux véritables "arts du feu", la céramique, la verrerie et la métallurgie, qui apparaitront au Néolithique et à l'Age de Bronze."

 

 

Pierre PÉTREQUIN et Anne-Marie PÉTRQUIN, Les rythmes du feu, Néolitihique, 3700-2400 av JC, dans Terrain, revue d'ethnologie en Europe, n°19, Le Feu, 1992 ; Alain GRAS, Archéologie de l'imaginaire du feu, le principe de précaution des origines ou de la machine de Marly à la centrale nucléaire, dans Revue européenne des sciences sociales, n°XLIV-134, 2006 ; Alain MACÉ, Propos sur le feu au pays du vodu. Un pont entre hommes et dieux en Afrique, dans Revue de l'histoire des religions, n°2, 2005 ; Bernard JUILLERAT, A l'origine des techniques, l'interdit? Escales océaniennes, dans Techniques et Cultures, Revue semestrielle d'anthropologie des techniques, n°43-44, 2004.

Catherine PERLÈS, L'homme et le feu, dans Encyclopedia Universalis, 2004 ; Feu, dans Dictionnaire de la Préhistoire, Sous la direction de André LEROI-GOURHAN, PUF, collection Quadrige, 2012.

 

SOCIUS

 

Complété le 28 juillet 2013

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15 juillet 2013 1 15 /07 /juillet /2013 14:41

   Il n'existe d'abord pas de revue indépendante, suivant les critères de la presse courante, sur l'énergie (sur toutes les sources d'énergie) dans ses aspects stratégiques, sociaux, économiques et politiques.

     Pas de revue généraliste sur l'énergie qui puisse nous donner des analyses de fond sur tous ces aspects. Par contre il y a pléthore de sources d'information sur toutes les formes d'énergie, pour chaque type d'énergie. Les bulletins sur l'énergie solaire, sur l'énergie électrique, les lettres d'informations sur l'énergie nucléaire ou issue du pétrole ou encore du charbon, sur les énergies renouvelables et toutes les alternatives possibles... émises principalement par les entreprises du secteur, et surtout distribuées aux... abonnés du gaz et de l'électricité ou d'autres formes d'énergie, aux dirigeants d'entreprise, aux ingénieurs et techniciens (une grosse majorité concerne des aspects purement techniques), ou encore aux actionnaires des entreprises pétrolières, nucléaires, solaires, ect... Analyses partielles, et souvent... partiales (notamment celles destinées aux... abonnés) sur une souvent une seule ou deux formes d'énergie.

On retrouve le même phénomène sur Internet, surtout depuis que les enjeux énergétiques se retrouvent au centre de nombreux débats de tous ordres. Par exemple, l'Observatoire du gaz, gasinfocus.com lancé par GRTgaz, Nucléaire et énergies patronée par la SFEN, Société Française de l'Energie Nucléaire, L'Observatoire de l'industeie électrique, lancée par l'Union Française de l'Electricité.

   Plusieurs grands groupes de l'énergie lancent donc des sites ou publient des bulletins et lettres d'information sur l'ensemble des questions énergétiques souvent liées à leur secteur propre d'activité, même si ils se targuent parfois d'une "vision globale". Ils constituent, si l'on met de côté certaines analyses bien orientées et peu objectives, des mines d'information sur des aspects de leurs métiers, sur leur évolution, qui ne sont pas pour autant négligeables. Il existe de plus de la part de ceux qui rédigent ces écrits sur papier ou sur Internet un réel souci de pédagogie et d'exposé des faits, (qui frisent parfois l'adresse à des analphabètes scientifiques ou politiques...) même si leur présentation ne peut aller à l'encontre des intérêts de leurs entreprises. Des enseignants ou des étudiants peuvent y puiser de nombreuses données, qui d'ailleurs d'une feuille ou d'un site à l'autre, dans une même période, présentent une certaine redondance...

   On signalera en tant que source intéressante d'informations le site de l'Association des Economistes de l'Energie (AEE), laquelle créée en 1986, affiliée à l'International Association fo Energy Economics (IAEE), réunit des économieste de l'énergie, qu'ils appartiennent aux entreprises du secteur, à l'Administration et aux institutions publiques, au milieu de l'enseignement et de la recherche ou aux sociétés de conseil. L'AEE se veut un forum d'échanges, intégrant également des dimensions sociales, environnementales et politiques. Il anime un réseau de 400 participants et membres sélectionnés dans les milieux académiques et industriels, avec une forte représentation des grandes sociétés du secteur. L'AEE fait publier de nombreuses contributions aux Editions Technip.

 

    Le milieu universitaire ne s'est saisi qu'assez récemment de la question de l'énergie (depuis le milieu des années 1990, grosso modo, à part des disciplines qui la traitaient de manière intégrée à un ensemble plus vaste, comme l'économie ou la géographie, selon une assez ancienne tradition...), et cela de manière macro-économique ou géopolitique.  Ainsi l'ISMEA dans sa section Economie de l'Energie (série EN), dirigée par Jean-Marie CHEVALIER, de l'Université Paris IX-Dauphine propose des numéros qui datent tout de même de Décembre 1983 (Les prix de l'énergie), le plus récent (n°12) de Février 2013 traitant de l'Union Européenne et de l'Energie. 

Le Centre de géopolitique de l'énergie et des matières premières, fondé en 1982 au sein de l'université Paris Dauphine, à l'initiative d'André GIRAUD, ancien ministre de l'industrie et fondateur du Département d'économétrie de l'Ecole Polytechnique, dirigée depuis 2010 par Patrice GEOFFRON (succédant à Jean-Marie CHEVALIER), émet des analyses globales sur l'énergie.

Le CREDEN, autre exemple, Centre de Recherche en Economie et Droit de l'Energie, propose depuis près de 20 ans une expertise économique dans les domaines de l'énergie, de l'environnement et des indsutries de réseaux. Interlocuteur des pouvoirs publics et des grandes entreprises, partie prenant de l'enseignement technique du secteur, elle veut contribuer, par ses recherches théoriques et ses formations, à "l'un des plus grands défis de cemillénaire qu'est le développement énergétique durable". 

 

    Depuis les années 1970, des analyses globales sont produites par un ensemble d'associations, pour la plupart contestant les choix en énergie effectués par les dirigeants de l'Etat ou des entreprises. Une myriade d'associations écologiques ont publiés et publient encore de nombreuses revues d'informations sur l'énergie, avec une attention particulière accordées aux implications politiques des décisions prises, parfois centrée sur un haut lieu de contestation, notamment de construction de centrales nucléaires, mais aussi de grands projets de barrage hydro-électrique.

Par exemple, le Groupement des scientifiques pour l'information sur l'énergie nucléaire (notamment par La Gazette nucléaire, aux plus de 200 dossiers), association antinucléaire fançaise, diffuse des nformations sur un secteur encore opaque (notamment sur les liens entre activités civiles et activités militaires). Sur son site (www.gazettenucleaire.org) se rassemblent de nombreuses informations et analyses, beaucoup demandées d'ailleurs dans les milieux scolaires et journalistiques.

 

    Autrement, des numéros de revues se centrent sur l'Energie de temps à autre.

Citons, La revue française de géopolitique, animée un temps (nous ne connaissons que 5 numéros, de 2004 à 2009) par Aymeric CHAUPRADE et ses collaborateurs, consacre sur numéro 2, à la Géopolitique de l'Energie. Citons égalementles revues cousines Diplomatie et Moyen Orient qui abordent souvent sur les questions de l'énergie, abordant plusieurs aspects, dans des dossiers de haute tenue comme ceux, pour Diplomatie, de Mai-Juin 2013, sur la Géopolitique du Gaz de schiste (La nouvelle révolution énergétique?) et pour Moyen-orient, d'Octobre-Novembre 2012, sur les ambitions mondiales d'un petit émirat arabe, le Qatar. 

 

     Enfin, il faut mentionner une source très diverse et variée d'informations sur l'énergie à travers le portail www.revues.org. Plusieurs publications proposent des analyses, souvent sectorielles mais souvent aussi, approfondies, sur une forme ou une autre d'énergie. Ainsi régulièrement, on pourra consulter avec profit le site du Collège de France, comme ceux de VertigO, revue électronique en science de l'environnement, la Revue géographique de l'Est, les Preses Universitaires du Louvain, la Revue internationale de politique de développement, la Revue de géographie alpine, Tréma, La Revue par l'histoire du CNRS, Développement durable et Territoires, EchoGéo, Communication (mentionné ici car la dimension de la communication en énergie est très importante), Etudes caribéennes, Veille énergie clime (Alerte d'EDDEN, Economie du Développement Durable de l'Energie), Geocarrefour, la Revue d'économie industrielle, Regard sur l'économie allemande.... Sans oublier Calenda, le calendrier électronique des lettres et sciences humaines et sociales qui renseignent sur les appels à contribution, les projets, les colloques...

 

 

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12 juillet 2013 5 12 /07 /juillet /2013 15:14

                Jean-Marie CHEVALIER, professeur d'économie à l'Université Paris-Dauphine au Centre géopolitique de l'énergie et des matières premières (CGEMP) explique que les batailles autour du pétrole est permanente : "batailles pour l'appropriation des ressources, pour l'acheminement du pétrole, pour les parts de marchés sur les produits finis. Batailles aussi pour le partage du surplus pétrolier et l'accaparement de l'argent du pétrole" 

"Si le pétrole, poursuit-il, occupe une place prépondérante dans les grandes batailles de l'énergie, c'est pour trois raisons principales :

- la concentration de la production et des réserves dans la zone du Moyen-Orient,

- la très grande dépendance de l'économie mondiale vis-à-vis du pétrole ;

- et enfin le fait que les enjeux économiques et financiers de l'économie pétrolière sont d'une ampleur sans commune mesure avec l'économie politique des autres sources d'énergie.

En effet, le pétrole est à la fois caractérisé par un coût de production extrêmement bas, avec cependant des différences régionales, et un prix de vente, toutes taxes comprises, qui peut être très élevé du fait de ses usages captifs, notamment dans les transports. 

Dans un tel contexte, l'accès aux ressources et la sécurité des approvisionnements pétroliers pour les grands pays industriels importateurs - les Etats-Unis notamment - sont une priorité absolue. Un siècle d'histoire a montré que nul ne pouvait se permettre de perturber les flux d'approvisionnement." 

     Après avoir fait état des réserves abondates concentrées géographiquement mais élastiques, aux prévisions très fluctuantes (sans compter les mobilisations médiatiques pour influer sur les cours du pétrole..), de l'importance en volume du surplus pétroler (à peu près le PIB de la France), de la dépendance structurelle vis-à-vis de l'or noir, l'auteur mentionne l'évolution de cette dépendance. 

"La dépendance d'un pays vis-à-vis du pétrole est une notion complexe qui demande quelques explications. On peut d'abord identifier deux types de pays : les pays exportateurs qui dépendent des ressources financières que leur procure l'or noir ; les pays importateurs qui ont au contraire à régler leur facture pétrolière. Les recettes et les factures dépendent de trois variables : les volumes concernés et leur poids par rapport à la richesse nationale, le prix du pétrole et le taux de change avec le dollar. La dépendance recouvre aussi un aspect qualitatif lié aux activités économiques les plus dépendantes du pétrole.

Après le premier choc pétrolier, on peut dire que la grande majorité des pays exportateurs de pétrole ont accentué leur dépendance vis-à-vis du pétrole ou, plus largement vis-à-vis de leurs exportations d'hydrocarbures. Dans la plupart des cas, ces exportations constituent de loin la principale source de devises et la première contribution aux budgets des Etats. Après la conquête de leur "indépendance" pétrolière, les gouvernements des principaux pays exportateurs se son confrotablement installés dans leur position rentière. Leurs ressources en hydrocarbures leur permettent d'abord de s'affranchir, au moins en partie, d'une dépendance fiscale vis-à-vis de la population. Cette manne pétrolière peut être très facilement tenue à l'écart de tout contrôle démocratique et distribuée de la façon la plus profitable pour les détenteurs du pouvoir : distribution "massive" sous forme de bas prix des produits énergétiques (carburants, gaz naturel, électricité) et des services sociaux, distribution plus "sélective" pour servir les intérêts plus personnels." Cela veut dire en clair, dans une région réputée auparavant pour ses luttes intestines, l'achat de la paix sociale, des compensations matérielles larges aux pouvoir politique confisqué par des dynasties assises auparavant par les anciens pays colonisateurs (notamment à la fin de l'Empire ottoman), la possibilité d'empêcher toute libéralisation politique (notamment envers les travailleurs immigrés souvent présents en masse, envers les femmes, et envers les tribus "minorisées"), dans un contexte religieux déjà défavorable à la démocratie (islam sunnite intégriste, wahhabisme notamment), et cela même si les moyens d'information y font pénétrer des valeurs "occidentales".  "En termes budgétaires, les dépenses improductives ont créé des besoins en partie irréversibles sur le plan social. toute modification des exportations, en prix ou en volume, peut être source de vives tensions sociales internes. (...) Cette situation est d'autant plus malsaine que, dans la plupart des cas, le développement des hydrocarbures a empêché toute diversification industrielle, selon le modèle du Duch disease." A savoir que la manne pétrolière permet  d'acheter à l'extérieur des biens manufacturés sans que cela nuise sur le moment aux finances des Etats concernés... Jusqu'à tout récemment (voir l'exemple du Qatar par exemple, qui changent maintenant de plus en plus l'orientation de ses investissements), les gouvernements de ces pays orientaient prioritairement leurs excédents pétroliers dans la construction de monuments grandioses (à la gloire de la religion), dans le déploiement d'une propagande qui fait de la religion musulmane arabe la seule représentée dans les médias, au détriment de la majorité des autres observances de l'Islam,  dans l'acquisition d'un parc immobilier ou touristique mondial...

"Les grands pays industrialisés importateurs de pétrole, qui ont réalisé en 1973 à quel point ils en étaient dépendants, on au contraire cherché à diminuer leur dépendance. La part du pétrole dans la production de valeur ajoutée a beaucoup diminué depuis le premier choc pétrolier. ceci s'explique par une transformation strcturelle de la valeur ajoutée, par une meilleure efficacité énergétique et par une politique de diversification des bilans énergétiques. de ce fait, la facture énergétique extérieure, qui était comprise entre 2 et 5% du PIB après le premier choc pétrolier, est tombée  à moins de 1% (en 1999, année de prix pétroliers relativement élevés) chez les grands pays industrialisés. L'économie de ces pays est ainsi moins vulnérable aux chocs pétroliers. En revanche, le secteur des transports, dont le poids dans le PIB a augmenté, reste très dépendant des importations pétrolières. Cette dépendance varie toutefois d'un pays à l'autre si l'on prend en compte le niveau des prélèvements fiscaux et la structure mondiale du secteur des transports. Ainsi, en Europe, compte tenu des taux élevés des taxes sur les carburants, un automobiliste est moins sensible à une augmentation du prix du pétrole brut que ne l'est sont homologue américain moins taxé. Par ailleurs, l'importance du trasport ferroviaire réduit encore la sensibilités de la dépendance.

Cette évolution inverse des pays exportateurs et des pays importateurs de pétrole a modifier quelque peu le rapports de forces (par rapport à 1973) (...). "(...) face à leur dépendance pétrolière, les pays importateurs peuvent, dans le cadre de leurs politiques énergétiques, utiliser différents instruments pour réduire leur dépendance et maitriser leurs consommations. Le premier outil stratégique est la constitution de stocks de sécurité pour pouvoir répondre immédiatement à une crise relativement courte. Sur ce plan, un système multilatéral de coordination des stocks stratégiques a été mise en place sous l'égide de l'Agence Internationale de l'Energie. Les autres outils sont : la diversification des bilans énergétiques et des sources d'approvisionnement, la fiscalité, l'accroissement de l'efficacité énergétique (équipements mixtes fuel-gaz-charbon). En matière de diversification, il faut citer le cas françis où la construction d'un parc nucléaire important au lendemain du premier choc pétrolier a eu pour effet de porter de 25 à 50% la part de l'énergie produite sur le territoire national.

La situation est toutefois plus difficile chez les pays en développement importateurs de pétrole. la croissance de leur consommation d'énergie est le plus souvent supérieure à leur taux de croissance économique, leur système énergétique peu efficace et la facture énergétique pèse très lourdement sur leur équilibre commercial et financier. Par ailleurs, ils disposent d'une moindre lattitude pour utiliser les instruments qui sont à la disposition des pays industrialisés."

Jean-Marie CHEVALIER détaille la situation des Etats-Unis (dépendance croissante vis-à-vis des importations, qui explique l'actuelle flambée vers les énergies non conventionnelles comme le gaz de schiste), du Moyen Orient (poudrière où se concentre tous les éléments de conflits armés : contrebande massive, inégalité des conditions de vie, antagonisme israélo arabe et israélo-palestinien, importance des transferts d'armement et des budgets militaires, antagonismes entre les différentes monarchies, volonté d'acquisition d'armes de destruction massive, vivier d'activités terroristes, intégrismes religieux, absence de démocratie, oppression des travailleurs immigrés et des femmes...) et de la Russie (potentiel immense de ressources énergétiques, accès difficile aux ressources de la mer Caspienne), avant de faire le point sur les marchés du pétrole.

"Jusqu'au deuxième choc pétrolier, en 1979-1980, on pouvait parler du "marché du pétrole" comme d'un marché international, avec un prix de référence, fixé par les compagnies, puis, à partir de 1973, par l'OPEP. Ces prix de référence était celui de l'Arabian light, un pétrole brut standard produit en Arabie Saoudite. Après le deuxième chox pétrolier (...) les marchés pétroliers se sont beaucoup complexifiés, avec notamment l'apparition de contrats à terme sur les bourses de New York (NYMEX) et de Londres (IPE). Depuis cette période, les marchés du pétrole sont à la fois des marchés physiques et financiers.

Sur les marchés physiques, l'achat de pétrole brut ou de produits pétroliers se fait par transaction spot ou par contrat de gré à gré. La transcation porte sur le volume, le prix, le lieu et la date d'enlèvement. Quant aux contrats, ils peuvent prendre les formes les plus diverses quant à la durée, aux volumes et aux formules d'indexation des prix.

Sur les marchés financiers, marchés organisés, le pétrole brut et les produits pétroliers ont donné naissance à des contrats à terme et à des produits dérivés de couverture de risques. des milliers d'opérateurs interviennent sur ces marchés du "pétrole papier" dont le montant des transactions représente environ quatre fois le volume des consommations physiques. Les compagnies pétrolières opèrent sur ces marchés pour couvrir leurs risques prix, mais on y trouve aussi des grands cnsommateurs (les compagnies aériennes par exemple), les baques d'affaires qui utilisent ces marchés pour proposer à leurs clients des contrats de couverture de risque et se présentent comme des "raffineurs de risques", mais aussi des spéculateurs, des fonds de placement, et bien sûr toute la communauté des traders.

Entre les marchés physiques et les marchés financieers s'établit chaque jour un équilibre instable fondé sur un grand nombre de facteurs. la demande instantanée de pétrole brut et de produits raffinés dépend de la vigueur de la croissance économique, des variations de température, des anticipations de la demande.L'offre, quant à elle, dépend des quotas, plus ou moins respectés, décidés par l'OPEP. Elle peut être durablement perturbée par des événements politiques ou sociaux. Entre l'offre et la demande, il y a enfin de multiples formes de stockage qui sont de nature à tendre ou à détendre les flux." Les formes de stockage qui influe les cours sont, tout à fait en dehors de stockages stratégiques ou des stockage de précautions décidés par les Etats, les stockages industriels qui correspondent aux besoins de régulation de la filière pour que les installation puissent normalement fonctionner, de l'amont à l'aval et les stockages spéculatifs qui répondent à des arbitrages en fonction des anticipations d'évolution des prix.

Nous voyons là à l'oeuvre pour une matière première clé de l'économie mondiale, le fonctionnement du capitalisme moderne, dont la financiarisation donne encore plus de poids au marchés du pétrole.

Notre auteur, vu la complexité et l'entechevêtrement des "impératifs" énergétiques et financiers, directement branchés sur la spéculation financière, se demande "quel est le degré de concurrence réelle qui prévaut sur ces marchés et s'ils offrent ou non des opportunités de manipulation des prix". Une élément qu'il a certainement en tête mais qu'il n'énonce pas réside dans la vaste bataille de l'information autour non seulement de la production proprement dite, mais surtout sur l'estimation des réserves. Or les découvertes pétrolières constituent autant d'enjeux autour desquels gravitent "dans des propositions inquiétantes", pour reprendre une des formules de notre auteur, "le népotisme, la corruption, les affrontements ethniques, les achats d'armes et les dépenses improductives". Il parle de "véritable malédiction pétrolière" qui "s'abat sur de très nombreux pays pétroliers, en Afrique, au Moyen Orient, dans les républiques d'Asie Centrale, en Amérique latine, en Asie et peut-être aussi en Russie."

Loin de réduire le tableau des marchés pétroliers à un ensemble, même relativement instables, d'équilibres ou de recherches d'équilibres entre offres et demandes physiques et financières, Jean-Marie CHEVALIER inclut dans la problématique économique les réalités politiques et géopolitiques. Les jolis tableaux avec leurs courbes colorées d'évolution des prix camouflent tout un ensemble de conflits où l'argent du pétrole sert des manoeuvres de puissance politique, et parfois militaire, à financer des guerres ou des entreprises de subservion ou de déstabilisation et où ces guerres et multiples entreprises agressives servent à s'assurer le contrôle des réserves et des productions de pétrole. L'argent du pétrole, encore plus lorsqu'il provient de manipulations financières qui souvent en camouflent l'origine (qui peut tracer les négociations financières aujourd'hui?), alimente des guerres civiles parfois très longues (Angola, Soudan, Tchad) (voir Philippe COPINSHI. Rente pétrolière, géopolitique ds conflits, dans Questions internationales, n°2, juillet-août 2003).

 

           Ce qui caractérise globalement le commerce du pétrole, c'est l'absence de relation directe entre les différents coûts d'extraction, de raffinages, de transports et de distribution et les prix finaux demandés aux consommateurs, qu'ils soient publics ou privés. C'est la dépendance directe de ces prix par rapport aux fluctuations des périodes calmes et des crises dans les zones d'exploitation, notamment au Moyen-Orient. Nonobstant l'existence des stocks de différentes natures, nonobstant les coûts réels, les prix fluctuent, dans une ambiance de médiatisation qui s'apparente souvent à de la désinformation. Il suffit qu'une crise éclate - faible, moyenne ou forte, parfois peu importe, pour que les distributeurs demandent un prix plus élevé aux consommateurs, notamment individuels qui, constatant cela, orientent leurs critiques vers des distributeurs (finaux), les pompistes individuels, qu'ils soient indépendants ou appartenant à une grande société. Les Etats, devant une certaine colère de la population s'efforce alors d'exercer un contrôle sur ces prix, les catégories les plus mensacées dans leur niveau de vie étant alors, non les membres des compagnies pétrolières ou les gouvernements exportateurs, mais la myriade de ces distributeurs, souvent sans défense sociale réelle (absence de syndicalisme puissant, comportements économiques individualistes d'artisans...), sans compter qu'en fin de compte les consommateurs individuels paient une grande partie de la note. Si dans les pays développés, cette colère reste restreintte dans le cade dre débats circonscrits à la politique économique du gouvernement, il n'en est pas de même dans les pays en voie de développement (anciennement appelés pays du Tiers-Monde), cette colère peut, attisée par des conflits préexistants à caractère social ou plus souvent ethnique, voire religieux, dégénérer en révoltes violentes, voire en combats armés, souvent en massacres de populations, restreints ou étendus. La précarité des conditions de vie dans certains régions du Sud entraine d'ailleurs l'existence de véritables marchés clandestins de pétrole (souvent à l'échelle très localisée, rarement à l'échelle d'une région) où les trafiquants de tout genre s'approvisionnent aux pipe-lines ou aux tankers (avec tous les risques d'accident que cela suppose...). Hormis la question du coût des transports (automobiles particulières) ou de chauffage dans les pays occidentaux, la question de l'énergie secondaire (électricité notamment) n'étant que peu reliée dans les esprist au pétrole, l'attention se focalise sur les causes les plus directes et les plus visibles des surcoûts de consommation - les médias ne faisant pas beaucoup d'efforts pour relier la macro-économie à la micro-économie... - reléguant à un horizon indéfinissable la problématique des véritables ressorts des crises pétrolières. Accuser les Etats du Golfe Persique est bien commode pour les société pétrolières qui profitent ainsi de ce détournement d'attention. En matière d'énergie, le sommet de l'escroquerie intellectuelle et de l'escroquerie tout court est atteint quand, un acte de terrorisme (qui en lui-même est suffisamment horrible...) sert de prétexte à une intervention militaire (les guerres du Golfe...) afin d'influencer sur les équilibres géopolitiques d'une région. L'élimination de l'Irak comme acteur majeur a effectivement changé la donne, en premier lieu pour les acteurs économiques majeurs du secteur pétrolier... 

 

      La limitation, sans cesse reculée, de l'offre pétrolière, l'évaluation toujours renouvelée des réserves, soit avec de nouvelles découvertes, soit avec des perfectionnement techniques qui permettent d'exploiter de manière plus performante les puits existants, jointe aux perspectives de plus en plus dramatiques des changements climatiques, changent les perspectives économiques et stratégiques. Si la relance de l'exploitation d'énergies fossiles (par exemple par l'exploitation de gaz de schiste, elle-même prétexte à des mouvements spéculatifs) prolonge l'ère de ces énergies fossiles, la prise de conscience de plus en plus importante de l'incidence de cette exploitation sur l'environnement, amène à développer des énergies alternatives de manière accrue. Energies non fossiles ou assimilées comme telle (on y inclut souvent l'énergie nucléaire), énergies renouvelables (énergie hydrauélectrique, solaire, éolien...) constituent d eplus en plus les secteurs à investissement croissant, quoique le rythme de leurs développements restent freinés par des intérêts convergents puissants : Etats exportateurs de pétrole, sociétés pétrolières, industries de raffinage, financiers de tout genre opérant dans le secteur des énergies fossiles se liguent d'une certaine manière, après avoir nier les incidences de l'activité humaine sur le climat, pour que, dans cette course aux énergies, le secteur des énergies fossiles dure le plus longtemps possible.

 

   Dans cette évolution en profondeur du secteur de l'énergie, les sciences sociales prennent de plus en plus en compte ces problématiques. Dernières nées des sciences sociales ou des géopolitiques, les sociologies et géopolitiques des énergies sont appelées à prendre une place de plus en plus grande, reliant comme beaucoup savent maintenant le faire, des apports de l'ethnologie, de l'anthropologie, de l'histoire des religions, de la stratégie, de le géopolitique, de l'économie et d'autres branches des sciences sociales... C'est pourtant depuis longtemps qu'une partie de la classe politique et du monde associatif, en France, en Europe et aux Etats-Unis a relié les problématiques de l'énergie et les problématiques politiques. Les réflexions actuelles ne reprennent pas toutes ces préoccupations, notamment le lien entre démocratie et énergie, et l'absence d'alternatives économiques au capitalisme actuel (en tant que forces politiques majeures sur le plan des idées et sur le plan du pouvoir) laisse craindre que l'on se dirige plutôt vers un nouveau capitalisme "vert", qui reprenne les mauvaises habitudes de spéculation financières, cette fois branchées sur les nouvelles énergies. Bien qu'il existe une certaine difficulté de compatibilité entre gestion raisonnée des énergies et spéculation capitaliste, de nombreuses voix s'expriment pour un tel nouveau capitalisme. A contrario, si nous voulons parvenir à une économie d'énergies renouvelables se substituant aux énergies fossiles, il est difficile de faire l'impasse sur une véritable refondation de l'économie qui réduise drastiquement les marges de manoeuvres du secteur financier. L'enjeu énergétique est aussi un enjeu politique : seules des entités politiques représentatives, à quelque niveau que ce soit, mais l'action des Etats et des organisations internationales inter-étatiques, et des organisations Non-Gouvernementales constitue le plus sûr moyen d'y parvenir encore aujourdh'ui, sont à même de mener une transition écologique au sens plein du terme.

Le secteur de l'énergie, comme celui de la finance, constitue un des secteurs où les conflits entre Etats et sociétés privées risque d'être le plus déterminant dans l'avenir. Pourquoi représentatives, car seuls des entitées représentatives auront la confiance suffisante des populations pour la mener, cette transition, et seules des entités qui possèdent le sens collectif peuvent avoir une vision des choses globales, bien plus que les sociétés privées, par essence recherchant d'abord les profits immédiats ou futurs, pour eux-mêmes (directions, actionnaires et employés compris). Même si, comme aux Etats-Unis, certaines fondattions privées, dont certaines dépassent en masse financière des Etats, vu l'absence d'initiatives de ces Etats, tentent de peser sur les choix techniques et politiques.

 

Géoéconomie n°38, Eté 2006, Les guerres du pétrole ; Jean-Marie CHEVALIER, Les grandes batailles de l'énergie, Gallimard, 2012.

 

ECONOMIUS

 

 

 

 

 

 

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9 juillet 2013 2 09 /07 /juillet /2013 14:19

   L'économie des énergies fossiles constitue un bon exemple de l'entrechevêtrement et de l'étagement des conflits et coopérations de tous types. Des acteurs sociaux sont mis en relation directement ou indirectement, du producteur au consommateur, de l'extracteur au distributeur, des pays hôtes aux pays exploitants de ces énergies, des sociétés privées à des sociétés d'Etat, tout cela dans une dynamique où un événement à un bout de la planète dans les gisements d'énergie (de pétrole ou de gaz naturel par exemple) s'ensuit un autre événement à l'extrémité du réseau de distribution, qui met aux prises pompistes et automobilistes, distributeur local et consommateur final. De plus, comme l'automobile et l'électricité constituent des secteurs directement dépendant du pétrole, les Etats exercent leur droit régalien de l'impôt pour alimenter leurs budgets. Il se peut même, dans le cas français par exemple, que le prix payé par l'automobiliste soit constitué en grande majorité de taxes. Comme l'économie mondiale toute entière dépend de l'énergie, extraite ou produite de manière centralisée, les modèles sociaux de tous les pays, qu'ils soient importateurs ou exportateurs, en subissent l'influence directe. La société industrielle est aussi une industrie de l'énergie fossile. Elle est encore plus lorsque se développent les applications généralisées de l'électricité. Energie secondaire, elle dépend, dans une proportion variable suivant les pays, des énergies primaires, notamment fossiles. Toutefois, à côté de ces énergies fossiles que sont le charbon, le pétrole et le gaz naturel se développe parallèlement l'utilisation de l'énergie hydraulique (barrages hydro-électriques) et, après la seconde guerre mondiale, de l'énergie nucléaire, dont l'importance, dans certains pays comme la France, dépasse, pour cette utilisation, les énergies fossiles. C'est surtout à cause de l'utilisation des énergies fossiles dans les transports qui font de celles-ci un véritable nerf de l'économie. Les maitres de l'énergie font jeu égal ou presque avec les maitres de la finance...

 

   Ceci d'autant plus, comme le rappelle Jean-Pierre FAVENNEC que "la création et le développement des capacités de production, des réseaux de transport et de distribution d'énergie ont souvent été le fait de sociétés privées. Ainsi, en Europe la production charbonnière a longtemps été aux mains de quelques grandes familles. Dans le secteur du pétrole, les noms des fondateurs des grandes sociétés sont restés célèbres : John Rockefeller (Standard Oil), Henri Deterding (Royal Dutc, puis Royal Deuch Shell), marcus Samuel (Shell). Néanmoins, l'Etat a rapidement pris conscience de l'importance stratégique des industries de l'énergie et décidé de jouer un rôle prépondérant dans leur développement."

    Pour cet auteur, "le développement de nombreuses industries s'appuie sur les avantages évidents du monopole naturel, fondé sur l'existence d'économies d'échelle. (...) Quoi de plus natuel (...) de confier à une société unique la distribution du gaz et de l'électricité sur un territoire donné? Si (...) en France  avant la Seonde Guerre mondiale, plusieurs sociétés se paratageaient la distribution du gaz et de l'électricité, sur une zone donnée une seule société opérait : chaque société avait son territoire. Cette notion de monopole naturel s'étend au transport ferroviaire, mais aussi aux télécommunications, à la distribution d'eau et plus généralement à toutes les activités "en réseau"." Si cela peut paraitre naturel ce monopole est le résultat tout de même de nombreux conflits, du conflit entre normes différentes techniques, chaque société avançant "sa" norme au conflit entre les différentes sociétés initiales, au début du dévelopement de ces techniques, toutes désireuses précisément d'être la société qui va monopoliser la meaximum d'activités sur le maximum de territoires... 

  Toujours est-il, "que le développement de la Standard Oil, première société pétrolière, illustre bien l'effet de taille, pour notre auteur. "En l'espace de dix ans (1870-1880), John Rockefeller crée une société qui s'assure le quasi-monopole du raffinage et de la distribution des produits pétroliers aux Etats-Unis. L'effet de taille va lui permettre de négocier au mieux le prix du brut qu'il achète à une myriade de petits producteurs, de peu de poids dans la négociation. De même, il obtient des transporteurs encore indépendants des coûts de transfert extrêmement avantageux, beaucoup plus intéressants que les prix concédés à ses concurrents. Dans un premier temps, Rockfeller n'intervient pas dans la production de brut, préférant jouer sur la concurrence entre producteurs, alors très nombreux et dont le marché est encore restreint. A la fin du siècle, et du fait du développement important de la consommation de produits pétroliers, il devient cependant nécessaire pour la Standard Oil de s'assurer un certain contrôle des fournitures de brut pour garantir la fabrication de ces produits. Rockefeller intègre donc la production dans les activités de sa société.

Cependant, dès le début du XXe siècle, le poids et la taille de la Standard Oil sont l'objet de critiques de plus en plus virulentes de la part des médias."  Ces critiques visent à la fois la pression sur les prix aux consommateurs qu'exercent cet géant industriel et les possibilités, en fait l'existence parfois, de ramifications politiques de l'intérêt de cette méga-entreprise, via les partis, dans les Assemblées (étatiques et fédérales) déjà soumises à l'époque aux activités des lobbies (que l'on songe aux entreprises de chemin de fer faisant pression sur le pouvoir fédéral pour protéger la construction des voies de communication vers l'Ouets...). "En 1911, la société est scindée en 34 sociétés au nom du Sherman Act (loi anti-trust) adopté en 1890. Parmi les nouvelles compagnies, on trouve la Standard Oil du New Jersey (devenu Esso puis Exxon), la Standard Oil de New York (devenue après fusion avec Vacuum, mobil) (...). Toutes ces nouvelles entreprises restent présentes dans la production, le raffinage et la distribution des produits pétroliers." 

A la fin du XXe siècle et au début du XXIe, une nouvelle vague de concentration se réalise : BP-Aomoco-Arco, Exxon Mobil, Total-Fina-Elf, Chevron-Texaco, Conco-Philipes... Vaste mouvement de rachats et de fusion qui peut reprednre après une chute de prix... Si nous détaillons ici cette histoire, c'est parce que celle-ci, malheureusement très peu présentes à l'esprit des citoyens, pèse autant et parfois plus que les relations entre Etats, dans le développement de nombreux conflits. Cette histoire est celle de l'influence qu'exerce les membres des conseils d'administrations de ces entreprises sur leurs "amis", leurs "connaissances", leurs "contacts professionnels" qui travaillent dans les différentes administrations étatiques des différents pays partie prenantes de la géopolitique mondiale du pétrole.

Mouvements de dislocation de monopole et mouvement de concentrations  s'effectuent ainsi dans un contexte de quasi-guerre entre différentes compagnies, même si les "armes" de ces guerres, ce qui n'exlue pas les coups toruds diplomatiques, sont surtout économiques... jusqu'à un certain point. Le point où précisément le déploiement du jeu inter-étatique va à l'encontre de leurs intérêts. Si l'Etat britannique, qui prend très tôt des participations dans l'Anglo-Persian peut considérer que ses intérêts se confondent dans certaines régions du monde avec ceux de cette entreprise, l'Etat français peut prendre le même raisonnement après avoir créé en 1924 la compagnie Française du Pétrole (CFP).

Mais au milieu de ces confrontations d'intérêts, sept grandes sociétés se partagent l'industrie pétrolière dans le monde entier. Et pour éviter la concurrence "excessive", elles se concertent dès 1928 pour s'accorder sur une réparation des marchés et des limites dans cette concurrence pour les nouveaux marchés. On peut retrouver l'histoire de ces Sept "soeurs" et de ses prolongements dans le livre de Pierre PÉAN qui considère la guerre du pétrole comme une véritable Troisième Guerre mondiale. 

         Les interventions des Etats qui visent après la Seconde guerre mondiale à garantir les approvisionnements perturbés précisément dans cette guerre-là. En Europe, dans certains pays comme la France et le Pays-Bas, le gouvernement choisit pour un monopole le statut d'entreprise publique. Aus Etats-Unis, en revanche, le gouvernement préfère confier le monopole à des entreprises privées. Dans tous les cas, l'entreprise monopolistique, acheteur unique, a le contrôle de l'"équilibre" entre l'offre et la demande. Cela conduit à de vraies réussite comme Gaz de France ou Electricité de France (GDF, EDF) en France ou Gasunie aux Pays-Bas, donnant à ces entreprises un grand poids dans le développement économique de ces pays. L'intégration verticale qui assure une vision centralisée des capacités de production et donc une optimisation des investissements entre base et points, est majoritairement retenue en Europe, mais pas Etats-Unis.

       Dans la chronologie qu'il propose, Jean-Pierre FAVENNEC distingue plusieurs périodes, d'une histoire qui continue de nos jours :

- Montée de l'interventionnaisme après la Seconde guerre mondiale, pour des raisons économiques (les sociétés nationales qui disposent d'un monopole sont considérées comme seules capables de réduire les coûts), politiques (en Europe, il s'agit de sanctionner la participation massive de l'industrie pétrolière et de l'industrie de l'électricité au nazisme, pendant l'Occupation), sociales (les compagnies nationales semblent les plus aptes à faire face aux obligations de service public, d'approvisionner tous les consommateurs quel que soit le coût et dans les conditions de prix comparables. 

 - Jusqu'à la fin des années 1960, la période de croissance économique, avec l'augmentation exponentielle de la consommation, fait perdurer cet interventionnisme ;

- Plusieurs éléments mettent fin à cette période d'"optimisme" : des experts (Club de Rome par exemple) s'inquiètent de l'épuisement prochain des matières premières ; une partie de la population ne se reconnait plus dans l'idéalisation d'une société de consommation ; le mécontentement des pays producteurs face aux réductions de prix décidées par les Sept Soeurs (Arabie Saoudite, Irak, iran, Koweit, Venezuela crée en 1960 l'Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP)) s'exprime ouvertement, stoppant cette baisse...

Le prix du pétrole reste alors stable de 1969 à 1972, dans le nouveau jeu compagnies pétrolières/pays exportateurs, à travers de différents accords. Mais en 1973, l'OPEP décide unilatéralement de multiplier par trois son prix (premier choc pétrolier), puis à nouveau par 3 entre 1979 et 1981 (deuxième chos pétrolier).

- Dans les pays du Tiers-monde, à l'image de ce qui s'est passé dans le monde occidental, le monopole d'Etat est repris largement. Une vague de nationalisations, progressive entre 1950 et 1970, aboutit à de radicalement nouvelles règles du jeu. C'est surtout dans la foulée des mouvements d'indépendance et d'affirmation des années 1960 que ce mouvement de réappropriation des ressources nationales, que dans les années 1970, l'industrie pétrolière (champs et installations) est nationalisée dans de nombreux pays exportateurs.

- Dans les années 1980-1990, l'OPEP perd de son pouvoir, suite à des divergences en son sein et à un fort développement de la production hors-OPEP. Cette perte d'influence sur les cours du marché se traduit par une nouvelle baisse des prix, car en même temps, la demande diminue en occident (crise économique). Et à partir de 1982, l'OPEP accepte de jouer seulement un rôle d'appoint : les autres pays produisent au maximum et l'OPEP ajuste sa production à la demande. Cette situation dure jusqu'en 2003 environ, où la quasi-disparition des capacités excédentaires (montée de la consommation dans les anciens pays du tiers-mode, dont la Chine et l'Inde), qui permet à l'OPEP d'engranger le bénéfice de prix très élevés du pétrole sans avoir à toucher à ses niveaux de production.

   Par ailleurs, dans les pays occidentaux, depuis les années 1970, un mouvement de libéralisation, de privatisation et de nouvelles réglementations change la donne entre exploitants, Etats et consommateurs. Selon les théories économiques libérales, qui tendent alors à dominer jusque dans les administrations étatiques, le déréglementation vise à éliminer les barrières à la concurrence, seule capable de garder les prix à des niveaux "raisonnables". Les monopoles naturels peuvent, avec le progrès technologique, peuvent être concurrencés par des unités de production plus légères, plus souples et plus performantes. davantage de concurrence entre les acteurs économiques est supposée favoriser le progrès et bénéficier au consommateur. Les privatisations répondent en priorité à un objectif de plus grande efficacité : des sociétés privées soumises au contrôle de leurs actionnaires sont sensées être plus performantes que les monopoles d'Etat et les Etats, de leur côté, pour pallier à l'accroissement de leurs charges, comptent sur les rentrées d'argent sans recourir aux impôts.

Les systèmes de production énergétique britannique, américain et européen, sans compter celui de la Russie évoluent alors de manière sensiblement différentes. La déréglementation la plus importante se produisant en Grande-Bretagne, la réglementtion américain revine tà déléguer surtout aux Etats (dans la fédération) la fixation des prix (mais la situation est assez complexe) et l'Union Européenne, avec le Marché Unique, tend d'abord à établir dans son territoire un marché concurrentiel pour les différents types d'énergie, avec des difficultés importantes de transcriptions dans les législations nationales des directives communautaires. 

Dans un bilan de ces différents mouvements de libéralisation, jean-Pierre  FAVENNEC dresse un résultat plutôt mitigé qui tranche avec une certaine représentation médiatique :

- dans le secteur pétrolier, la privatisation des sociétés opérant dans le secteur aval (extraction, commerce) est un fait quasiment acquis ; la non-privatisation dans le secteur amont (distribution) est souvent une question d'idéologie plus que d'efficacité économique.

- dans le secteur gazier où le concept de monopole naturel s'adapte bien à cette industrie de réseau où il apparait peu raisonnable de créer plusieurs réseaux pour alimenter la même clientèle, la solution est plutôt d'introduire le concept d'"accès des tiers au réseau", sur le modèle des télécoms, pour permettre à tout fournisseur d'approvisionner un client en utilisant les réseaux existants sans avoir à construire de nouvelles infrastructures.

- dans le secteur électrique, les résultats des politiques restent mitigés. Il n'est pas évident (litote!) que les baisses de prix promises se soient réalisées. Dans nombre de pays en développement, la privatisation des sociétés électriques est apparue comme une répose à la double incapacité de l'Etat, d'une part, d'obtenir que les clients paient leur facture, d'autre part, de financer le développement ou tout simplement le remplacement des installations existantes. 

   Revenant sur la situation dans le secteur des hydrocarbures, où se manifeste une concurrence accrue, le directeur-expert à l'Institut Français du Pétrole insiste sur le fait que les "relations entre les grandes entreprises du secteur pétrolier sont plus complexes qu'il n'y parait. Derrière la lutte féroce qu'elles mènent pour accéder aux ressources et trouver des débouchés, elles sont aussi capables de coopérer dans la mise en place de grands projets. Face à l'intensité capitalistiques de certains d'entre eux, elles forment des alliances sous forme de joint-ventures et de création de filiales communes. Cette coopération peut également prendre la forme de cessoins/échanges d'actifs dans un but d'optimisation fiscale (nous préférons parler plus net : d'évasion fiscale) ou de créations de synergies régionales." notammant depuis la fin des années 1990. Il s'agit, entre sociétés privées, ou propriétés de dynasties royales régnantes, de s'accaparer une grande part de la rente pétrolière sans que celle-ci reviennent, même parfois en petite partie, aux Etats proprement dits. On assiste alors à un retour de situations dominantes de marché, mais cette fois camouflés par un brouillage idéologique. Souvent, lorsque dans les statistiques, apparaissent les mouvements de matières et de capitaux, ce ne sont pas les Etats qui en sont véritablement bénéficiaires. A l'instar des contrats d'armements, les contrats de marchés à moyen terme (ceux qui veulent fixer des prix constants malgré certaines fluctuations du marché à court terme) sont pratiquement secrets. 

      Le jeu économique se jouerait entre un nombre d'acteurs relativement restreint d'acteurs, même s'ils peuvent entrer parfois en contradictions féroces, s'il n'entrait pas dans la lutte un certains nombre d'autres acteurs, souvent oubliés selon Jean-Pierre FAVENNEC :

- les organisations internationales, comme l'ONU, qui intervient notammant sous la forme de sanctions économiques (pour l'Irak programme "pétrole contre nourriture") ou comme le Fonds Monétaire International et la Banque mondiale en jouant sur la structure des économies de nombreux pays en développement qui les sollicitent pour obtenir des financements. Ces deux dernières institutions ont contribué à déclencher des processus de libéralisation et de déréglementation dans de nombreuses parties du monde.

- les lobbies qui tentent d'orienter au niveau politique les différents programmes de développement économique. tentatives de modification des règles fiscales, mise en place de réglementations avantageuses, appui du pouvoir politique pour obtenir les grands contrats à l'étranger. Si aux Etats-Unis, ces lobbies sont approuvés, organisés ouvertement auprès des grandes instances de décision économiques (Congrès, Présidence, Commissions sur l'énergie...), en France aucune réglementation n'existe, incitant les responsables des grandes compagnies à participer directement aux jeux de pouvoir, dans une quasi-clendestinité.

- la société civile : Organisations Non Gouvernementales comme Greenpeace ou Human Rights Watch, relais très écoutés dans l'opinion public, notamment dans les scandales économiques ou environnementa-ux (Marée noire par exemple). Notre auteur semble oublier le vaste mouvement de consumering, développé d'abord aux Etats-Unis, puis en Europe, qui pèse, au nom de l'intérêt des consommateurs, à coup d'enquête sur les prix et les services pratiqués sur les lieux de distribution d'essence par exemple, sur la réglementation par les pouvoirs publics des activités pétrolières. Leur influence, lente et profonde, agit jusqu'aux mentalités des consommateurs, que ce soit sur les modes de consommations (attitude plus ou moins critique vis-à-vis de la société de consommation) et sur leur confiance (parfois excessive) auprès des distributeurs. A un point tel sans doute, lorsque comme de nos jours aux risques écologiques amplifiés, que la tendance s'est inversée : peut régner une méfiance généralisée par rapport aux agents économiques qui régissent l'industrie du pétrole. Sans pour autant toutefois, sauf à l'occasion de contestations précises sur des lieux de stockage ou d'installation de circulation, cette attitude se traduise directement sur le marché. Une des raisons en est que, généralement, l'ensemble des informations sur la profession est aux mains des... professionnels!

- les instituts de recherche et de formation produisent à côté des centres de recherche des groupes groupes énergétiques, de la tchnologie alternative. Parfois soutenu par les pouvoirs publics pour permettre le développement d'une technologie nationale en concurrence avec une technologie américaine, par exemple. Nombre de ces Instituts aujourdh'ui constituent autant de source de promotion d'énergies alternatives à l'énergie fossile. Leur influence s'étend aux Instituts de recherches de l'industrie pétrolière même, consciente de l'épuisement futur des gisements. A noter que souvent, derrière ces activités de recherche, existe une véritable guerre des brevets, non seulement entre Instituts "nationaux" mais également entre puissances économiques voulant promouvoir d'autres modes énergétiques et puissances économiques dérireuses de "neutraliser" toute percée possible en la matière. Sans doute existe-t-il une myriade de projets possibles emprisonnés par les compagnies pétrolières elles-mêmes, sans qu'il faille céder au complotisme en la matière.

- les mouvements criminels : par l'argent que genère l'industrie d el'énergie et les dégâts potentiels qu'elle peut provoquer, intéresse un certain nombre d'activités illégales, voire criminelles : camouflage de pollution, minoration d'accidents techniques, détournement de redevances versées par les compagnies pétrolières, sabotage d'oléoducs ou chantage aux sabotages, piraterie maritime, usage guerrier d'un supertanker ou d'un méthanier (lancement contre un objectif civil ou militaire...)...

  Lisons encore la conclusion de notre auteur, "prudent" et "diplomate" : 

"A travers le temps, il y a constamment eu un jeu entre opérateurs privés et Etats avec, en toile de fond, un souci permanent d'intégration du secteur énergétique afin de répondre aux contraintes d'économie d'échelle et de monopole naturel.

L'industrie du pétrole, à l'origine une simple matière première, s'est d'abord structurée autour d'entrepreneurs privés. Puis, sous l'action des idéologies dominantes de l'époque et, pour répondre à la montée de son importance stratégique et aux questions de sécurité d'approvisionnements, les Etats se sont impliqués directement dans le jeu industriel pour contrôler ce secteur d'activité. Enfin, accompagnant une évolution des idéologies économiques, les Etats se sont résignés à déréglementer et à laisser autant que possible jouer le marché, comme aux premières heures de l'industrie. Au fil du temps, le marché pétrolier a donc vu émerger un marché spot, puis des marchés à terme, qui déterminent de manière automatique, dégagés des rapports de forces politiques, un prix du pétrole connu de tous et qui peut servir de base aux trasactions financières ou industrielles. Ces évolutions se sont faites pour répondre à des problèmes opérationnels et avec la participation plus ou moins active des acteurs industriels et commerciaux.

L'organisation du secteur pétrolier a suivi des évolutions historiques : domination du secteur privé à l'origine, intervention des Etats lorsque le caractère stratégique du pétrole a été avéré, privatisation et déréglementation à la fin du XXe siècle, retour à un certain interventionnisme depuis quelques années.

Dans le cas du gaz et de l'électricité, une logique avant tout politique est à l'oeuvre : l'objectif de la lmibéralisation commandée de ces marchés est de leur appliquer les règles du marché du pétrole. Il s'agit d'applications volontaristes de théories économiques et d'un processus émanant de gouvernements convaincus que le libéralisme et la concurrence sont les conditions du progrès économique."

 

Jean-Pierre FAVENNEC, Géopolitique de l'énergie, Editions Technip, 2009 ; Pierre PÉAN, Pétrole,  La Troisième Guerre Mondiale, Calmann-Lévy, 1974.

 

ECONOMIUS

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7 juillet 2013 7 07 /07 /juillet /2013 09:12

         Sources les plus utilisées dans le monde contemporain, les énergies fossiles constituent l'enjeu d'une grande partie des conflits armés. La prépondérance récente  à l'échelle historique des énergies fossiles dans le fonctionnement de l'économie mondiale, produite en liaison avec la révolution industrielle, née en Grande Bretagne vers la fin du XVIIIe siècle, et étendue en Europe occidentale et aux Etats-Unis au cours de la première moitié du XIXe siècle avant de se généraliser dans la seconde moitié du XXe, ne doit pas masquer le fait qu'elle s'est effectuée et s'effectue encore avec de nombreux heurts. Il ne s'agit pas seulement de processus techniques complexes de détection, d'extraction, de transport et de distribution, mais aussi d'une lutte constante entre plusieurs forces économiques (qu'elle soient d'acteurs étatiques ou non) pour se les approprier, se les réserver, se les monopoliser. Les énergies fossiles sont souvent au coeur de certains processus de colonisation et de décolonisation. Plusieurs guerres, aux buts souvent masqués, ont pour enjeux uniques la course aux ressources fossiles.

  Elles possèdent en effet plusieurs caractéristiques qui favorisent le mélange (complexe) de conflits et de contraintes techniques. Certains pourraient même envisager de concevoir les difficultés liées à l'utilisation de ces ressources fossiles comme un double combat entre l'humanité et la nature, et entre plusieurs parties de l'humanité. 

       - Charbon, pétrole et gaz naturel proviennent de processus complexes de transformation de différentes matières organiques qui se sont produits au cours de longues périodes géologiques. La vie reposant sur la chimie du carbone, toutes les sources d'énergie fossile renferment une proportion plus ou moins forte de cet élément. Lors de leur combustion, elles sont pas conséquent susceptibles de produire du gaz carbonique. Aucune importance n'a été pendant très longtemps attachée à ce phénomène, qui de nos jours, est devenu le principal inconvénient de ces sources d'énergie.

On croyait que le combat contre la nature se résumait à extraire cet élément du sous-sol, or ce combat se prolonge aujourd'hui avec un nouveau visage : les multiples pollutions causées, les changements climatiques provoqués, à cause d'une certaine ignorance (voulue ou non) du fonctionnement des écosystèmes naturels, menace la vie même sur terre, sous la forme que nous connaissons.

       - Les processus géologiques qui ont donné naissance à ces énergies ont permis la constitution de gisements qui sont des accumulations parfois très considérables. C'est ce qui a constitué le principal attrait de ces sources d'énergie. Elles offraient la possibilité d'accéder d'un seul coup à des quantités d'énergie sans commune mesure avec ce dont l'homme avait pu disposer auparavant. Pour une même source on rencontre des gisements ayant des réserves et des conditions d'extraction extrêmement différentes. Cela a beaucoup d'importance au moment de la mondialisation du marché des énergies. Leur prix sera celui nécessaire pour assurer la survie du gisement le plus coûteux à exploiter dont la production est quand même nécessaire pour répondre à la demande. Cela signifie que la rentabilité des gisements les plus faciles à exploiter est très élevée. L'exploitation des sources d'énergie fossile est susceptible d'engendrer des "rentes" très considérables pour certains territoires d'autant que l'existence de cartels publics ou privés, d'ententes regroupant la majorité des producteurs peut faire monter très fortement les cours de ces produits.

     - Ces gisements sont géographiquement inégalement répartis. La plus ou moins grande facilité de transport de ces énergies sur des distances parfois très importantes devient un des principaux élément de leur compétitivité.

      - Identifier un gisement, le mettre en exploitation et produire des quantités suffisantes pour avoir un impact sur le marché mondial est un processus nécessairement lent. Ce manque d'élasticité de l'offre vis-à-vis de la demande est classique dans le cas des matières premières minérales. Ce fait à lui seul contribue déjà à créer un contexte favorable à la volatilité des cours si ceux-ci sont fixés librement par un marché et non pas déterminé de manière autoritaire par un pouvoir politique ou un cartel d'entreprises.

     - Les effets de l'inégalité de la répartition géographiques des gisements sont accentués par le découpage du monde en territoires, les Etats, de taille extrêmement variées. La grande majorité d'entre eux est déficitaire ou excédentaire. L'équilibre entre les besoins et les ressources est une situation assez rare, mais là, l'écart important entre les deux fait des sources fossiles un enjeu de première grandeur pour les sociétés qu'ils abritent, que ce soient les sociétés qui vivent sur le sol de ces ressources, ou les sociétés qui en vivent tout en étant dépourvues de celles-ci. Comment gérer pour reprendre une approche libérale le manque ou la surabondance des sources d'énergie fossile? Des réponses très variées (et plus ou moins violemment imposées!) ont été apportées. Les Etats excédentaires, tirent parti de leur abondance énergétique pour essayer d'améliorer leur place sur l'échiquier international. Ceux qui sont déficitaires essaient de sécuriser leurs approvisionnements en exerçant un "ascendant" plus ou moins indirect sur leurs fournisseurs par le biais d'investissements, d'accords exclusifs de coopération, d'un contrôle direct de leurs ressources, d'accords de sécurité et de défense, de présences plus ou moins armées, d'une stratégie qui manie tour à tour la coopération et l'antagonisme des acteurs sur place... Tout cela revient à dire que les interactions entre l'inégalité de la répartition des gisements et de la fragmentation politique croissante du monde ont fait que les énergies fossiles sont devenues un facteur géopolitique de premier plan à travers lequel s'expriment les rapports de domination entre les différents pays. Plus la répartition géographique est inégale, plus la quantité de pays utilisateurs de cette source est importante et plus la probabilité de voir surgir des tensions géopolitiques est vive.

     - A l'intérieur même des Etats, les énergies fossiles sont génératrices de déséquilibre spatial car, sauf dans le cas de pays de très faible superficie, les gisements sont très inégalement répartis à travers leur territoire. Leur mise en valeur crée des foyers de fixation de population et d'infrastructures dont la durée de vie est conditionnée par celle du gisement. Elle peut certes durer assez longtemps, plusieurs générations comme dans le cas de bassins houillers mais à terme la question de leur reconversion finit toujours par se poser. Là encore ce sont les spécificités des territoires qui obligent les sociétés à faire face avec leurs caractéristiques propres à un problème inéluctable, une source d'énergie en chassant une autre, dans l'évolution du système économique. (Michel BATTIAU)

 

      Le pétrole, rappelle, s'il est besoin de le rappeler, Jean-Pierre FAVENNEC est l'énergie de référence parce qu'il présente plusieurs caractéristiques essentielles :

-C'est une matière première stratégique, car "notre civilisation repose en grande partie sur le transports d'individus ou des marchandises. Or, les voitures automobiles fonctionnent essentiellement avec de l'essence ou du gazole, les camions avec du gazole, les avions avec du carboréacteur. D'autres carburants existent : le gaz, les carburants issus de la biomasse, voire l'hydrogène, mais aucun de ces produits n'est actuellement compétitif face aux produits pétroliers. Les produits pétroliers couvrent 97% des besoins de carburant (l'auteur écrit en 2009). le pétrole est donc indispensable dans le secteur du transport et sans lui aucune activité économique n'est possible.

Le pétrole sert aussi à faire la guerre. L'importance du pétrole est apparue avant et pendant la Première Guerre mondiale. (...) Si au début de (cette guerre) le cheval est encore la force de trait la plus importante, le rôle des tanks et véhicules automobiles va bientôt s'avérer prépondérant. Les avions de combat font même leur apparition dans les derniers mois du conflit."

- Le pétrole est liquide, "... cette caractéristique fait du pétrole une énergie facile à produire, facile à transporter, facile à utiliser. De plus, le pétrole est une énergie concentrée : le gaz est beaucoup plus coûteux à transporter et à distribuer, le charbon est un solide qui se prête plus difficilement aux manipulations. L'électricité est elle aussi une énergie coûteuse à produire et impossible à stocker (sous forme de courant alternatif, devons-nous préciser). Cette facilité de production fait du commerce du pétrole le commerce mondial le plus important en volume et en valeur. (...) Le marché du pétrole est mondial car le pétrole se transporte facilement d'un bout à l'autre de la planète."

- Le pétrole est la seule matière première dont le prix peut être très supérieur au coût de production. "Le pétrole ne coûte que quelques dollars à produire au Moyen-Orient et au maximum quelques dizaines de dollars dans les conditions les plus difficiles. Est-ce une conséquence de son caractère stratégique? L'effet d'une rareté réelle ou organisée? Toujours est-il que le prix du pétrole en ce début du XXIe siècle est en moyenne très supérieur à son coût d'extraction. On parle d'une économie de rendre : la rente est l'écart entre le prix (supposé refléter une juste valeur pour le consommateur) et le coût de production. (...)" Cette rente revient à l'Etat en Arabie Saoudite qui en rétrocède une partie à la compagnie nationale, la Saudi Aramco, qui dispose du monopole de l'exploitation des ressources en hydrocarbures du royaume, pour financer les opérations d'exploration, de production, de traitement. "Dans les pays où les sociétés internationales privées (IOC : Exxon, BP, Shell, Total, Chevron...) opèrent seules ou en association avec une société nationale (cas du Nigeria, de l'Angola, voire sur une échelle plus limitée du Venezuela ou de l'Iran), la rente est partagés entre l'Etat et la compagnie pétrolière. En principe lorsque le prix varie fortement, la part de la rente restant à la société pétrolière augmente plus modérément, la règle implicite étant la suivante : l'Etat est le propriétaire des gisements". A noter qu'il n'en a pas toujours été ainsi et que seul le mouvement de décolonisation a permis cette répartition.

  Jean-Pierre FAVENNEC cite deux exemples sur ce rôle fondamental qui fait de la sécurité des approvisionnements et des politiques énergétiques, les pierres angulaires des politiques stratégiques et économiques.

- "Pendant la Seconde Guerre mondiale, la disponibilité de carburants, donc de pétrole brut, est au coeur des décisions stratégiques allemandes : après avoir pris le contrôle des gisements roumains, l'Allemagne nazie, en déclarant la guerre à l'Union Soviétique et en envahissant la Russie, cherche entre autres à mettre la main sur les gisements de pétrole de Bakou et de la Volfa. Les troupes allemandes sont défaites à Stalingrad et échoueront à prendre le contrôle du pétrole russe. Un peu plus tard, Rommel se dirige vers le Moyen-Orient où les gisements géants viennent d'être découverts, mais les troupes britanniques et le manque de carburants l'empêchent de parvenir à ses fins. Les armées allemandes ont alors recours à des carburants obtenus par liquéfaction du charbon." On pourrait multiplier les exemples sur les front européens et asiatiques que l'on peut retrouve par exemple dans le livre de Antony BEEVOR, La Seconde Guerre Mondiale.

- "Dans les pays du tiers-monde une disponibilité insuffisante en produits pétrolier signifie des récoltes plus difficiles et surtout l'impossibilité de les transporter jusqu'à la ville et donc d'alimenter les populations urbaines. Dans les années 1970, l'augmentation du prix du pétrole a eu des conséquences particulièrement néfastes pour de nombreux pays africains : incapables de payer leur facture pétrolière, ils laissent sécher les récoltes sur place faute de moyens de transport pour les acheminer". 

   Pour assurer la sécurité d'approvisionnement, suite aux chocs pétroliers dans les années 1970 et 1980, les responsables économiques occidentaux misent surtout sur la recherche de l'efficacité énergétique (économies d'énergie, mise en place de technologies plus performantes...), comme l'Unnion Européenne en 2005, avec son Livre Vert sur l'efficacité énergétique. Ils comptent également sur la diversification des sources d'énergie, chaque pays utilisant dans des proportions différentes le pétrole, le gaz naturel, le charbon, le nucléaire et les énergies renouvelables, mais c'est surtout dans une politique de diversification géographique des sources d'approvisionnement que leurs efforts a jusque là porté, avant que la prise de conscience des dangers liés aux changements climatiques leur parvienne. 

   Pour le pétrole, l'acheminent de l'énergie se fait soit par transport maritime (pour sa grande majorité) soit par oléoducs (le cas du gaz naturel est différent). Dans les deux cas, la protection des circuits d'approvisionnement nécessite aux yeux des responsables politiques des mesures de protection, parfois militaires. Il s'agit de protéger des zones géographique charnières (détroits, canaux) à la fois d'entreprises politiques qui menaceraient la stabilité de ces zones comme d'ailleurs des zones d'extraction et des actes de piraterie, soit terrestres, soit maritimes.

Les Etats-Unis, seule actuelle super-puissance, assure la sécurisation des approvisionnements en hydrocarbure, à la fois pour eux-mêmes et (parfois) pour leurs alliés. Par des accords de défense, souvent bilatéraux, des bases américaines sont installées un peu partout dans le monde, et s'assurent la libre circulation (même parfois dans les zones territoriales des pays) de leur marine de guerre, présente sur tous les océans et mers du monde. Le dispositif proprement militaire est complété par des mesures "indirectes" (financement de marines d'alliés, surveillance des zones "déstabilisées" ou en voie de l'être).

  Il s'agit pour tous les pays consommateurs, non seulement d'assurer leur consommation courante, mais aussi de mettre en place des stocks de sécurité, pour des besoins civils ou militaires. 

   Jean-Pierre FAVENNEC met l'accent sur l'existence de deux approches distinctes du problème :

- Celle des Etats-Unis qui met l'accent sur l'offre et cherche à assurer la stabilité ds zones productrices, notamment dans la région du Moyen-Orient. l'objectif principal est de permettre un approvisionnement abondant du marché américain, les problématiques environnementales passant au seconde plan. Aujourd'hui, les Etats-Unis sont asses puissants pour se permettre de résister aux appels d'une communauté internationale globalement plus sensible aux problèmes de pollution. De plus, la recherche sur les sources d'énergie a toujours été, depuis leur fondation, un des grands soucis des entreprises pétrolières, et actuellement (mais les choses peuvent vite changer...), les percées technologique sur le gaz de schiste pourrait lui assurer une certaine indépendance dans l'approvisionnement, rendant moins "pesantes" "l'obligation" de sa présence au Moyen Orient, prélude sans doute à d'autres bouleversements géopolitiques...

- L'approche choisie par l'Union européenne procède de la logique inverse, à savoir une diminution de la demande d'énergie. Cette politique a l'avantage de présenter une certaine complémentarité avec les politiques mises en place pour apporter une réponse aux risques environnementaux. Cependant, il apparaît que l'Union européenne abandonne aux Etats-Unis le soin d'assurer la sécurité physique des approvisionnements. De plus entre les proclamations intergouvernementales ou les directives européennes de diminution de consommation d'énergie et les réalisations de cette politique, notamment dans une période où l'on mesure (trop sans doute) les financements correspondants, un délai assez long peut se produire...

 

Jean-Pierre FAVENNEC, Géopolitique de l'énergie, Besoins, ressources, échanges mondiaux, Editions Technip, 2009 ; Michel BATTIAU, L'énergie, Un enjeu pour les sociétés et les territoires, Ellipses, 2008.

 

STRATEGUS

 

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Published by GIL - dans GEOPOLITIQUE
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3 juillet 2013 3 03 /07 /juillet /2013 12:30

     La géopolitique de l'énergie ne traite, au vu des manuels et des traités quand ils la mentionnent et l'analysent, ce qui n'est pas le cas partout, encore que de géopolitique des énergies fossiles, surtout du pétrole et du gaz naturel, et à propos de la production, de la circulation et de la distribution de l'électricité, surtout de l'énergie nucléaire. Or la production d'énergie, à partir du XIXe siècle, n'est pas du tout la même que celle des siècles antérieurs et, sans doute, faut-il l'espérer, la même que dans le courant du IIIe millénaire. Analyser une géopolitique de l'énergie revient donc, suivant l'énergie en question - animale, humaine, mécanique, électrique, combustible (du feu au pétrole) - à étudier certaines composantes qui apparaissent dans tous les cas ou dans les cas les plus fréquents, à travers les siècles.

   Parmi ces invariants,  nous pouvons énoncer :

- une présence massive des sources d'énergie sur des espaces restreints ;

- une utilisation d'énergie pour l'extraction même de ces énergies ;

- une circulation (transport) de ces énergies ;

- une demande de cette énergie inégale également suivant les territoires ;

- une présence de "maîtres de l'énergie", fraction ou partie des populations productrices ou contribuant à leur distribution voire contrôlant les circuits de consommation, qui en tire un pouvoir, suivant les civilisations, principalement religieux, politique, économique et/ou social. Ces parties de la la pupolation participent à la structure du pouvoir dans leurs sociétés respectives et influent sur l'ensemble de la géopolitique, y compris celle qui ne concernent pas directement l'énergie.

   Nous sommes tellement centrés sur les difficultés d'approvisionnement contemporaine en énergie que nous en oublions tout le reste, dans le temps et dans l'espace.

Alors même que les types d'énergie eux-mêmes - en concurrence ou en complémentarité - influent sur la géopolitique globale. Pour prendre un exemple, au XIXe siècles, coexistent dans des conflits permanents, plusieurs formes d'énergie, parfois très distantes les unes des autres, par les pratiques sociales mises en oeuvre. En Europe émerge une véritable économie du charbon de terre alors qu'en Inde domine encore largement l'utilisation de l'énergie animale et humaine, et cela dans de nombreux secteurs d'activités...

 

     Une géopolitique de l'énergie, très différente d'une période de dominance énergétique à une autre, doit tenir compte de caractéristiques propres à l'énergie. Il existe en effet une différence entre énergie primaire et énergie secondaire dont nous devons tenir compte.

On parle d'énergie primaire pour désigner l'énergie directement issue de l'exploitation d'une ressource disponible dans la nature : bois, charbon, pétrole, gaz naturel, vent, rayonnement solaire, énergie hydraulique ou géothermique. On peut considérer, avant le XIXe siècle, en outre, l'énergie humaine et l'énergie animale comme des énergies primaires. Néanmoins, certaines énergies ne sont pas toujours directement utilisables : il faut d'abord les transformer (raffinage du pétrole pour obtenir de l'essence).

L'énergie secondaire est le résultat d'une transformation d'une énergie primaire au moyen d'un système de conversion : l'électricité (énergie secondaire) est par exmeple produite à partir de l'exploitation du charbon (énergie primaire) ou de gaz (énergie primaire) dans une centrale thermique, d'uranium (énergie primaire) dans une centrale nucléaire.

le passage d'une énergie primaire à une énergie secondaire se fait avec des pertes de transformation ou de conversion. 

    Dans l'Antiquité, et auparavant, les seules ressources sont la force humaine (à partir du travail des esclaves notamment), la traction animale (pour le transport) et la biomasse, en particulier le bois pour la cuisson, le chauffage et l'éclairage. Toutefois, dans l'Antiquité existe déjà de l'énergie mécanique, notamment à partir de l'utilisation de l'eau. Au Moyen Age européen, viennent d'Orient les moulins à vent qui fournissent une énergie plus efficace, en particulier pour l'industrie alimentaire et l'industrie textile. Le moulin à eau, plus puissant, redécouvert parfois, permet le développement des moulins à papier et des moulins à battre le fer.    

    Ce n'est que il y a peu de temps, vers le XIXe siècle, que est mise en oeuvre une énergie mécanique massive, notamment à partir de l'utilisation du charbon pour faire mouvoir des machines à vapeur.

    La découverte de l'énergie électrique, énergie secondaire par excellence, fabriquée d'abord par détente de vapeur produite par la combustion du charbon, enclenche une révolution de grande ampleur. L'utilisation du pétrole dans les centrales thermiques dynamise l'évolution de la société industrielle. L'invention du moteur à explosion modifie ensuite son visage ; le pétrole devient la source d'énergie la plus importante du point de vue géopolitique. L'éloignement, la rareté de cette source d'énergie des lieux d'utilisation la rend proprement stratégique, au même titre que les minerais de fer, de cuivre,.

  L'utilisation au siècle dernier de l'électricité produite par l'énergie nucléaire et par des centrales à cycle combiné, alimenté au gaz naturel provoque un développement accéléré de la société industrielle.

 

    Ainsi, une géopolitique de l'énergie humaine est envisageable, même si cela est bien sûr anachronique par rapport à l'apparition de la géopolitique dans l'histoire des idées, en considérant des sources géographiquement située d'esclaves, dans la mesure même où l'esclavage pour dettes et l'esclavage par faits de guerre ne suffit plus à alimenter un système esclavagiste comme celui de la civilisation gréco-romaine. Un commerce d'esclave s'organise pour alimenter le système économique romain, le fournir en énergie romaine, ceci d'autant plus que le travail est considéré par les élites comme une activité dégradante et qu'il n'est plus question à partir d'une certaine période d'alimenter les marchés d'esclaves à partir du vivier des populations conquises. De véritables sources d'esclaves, bien délimitées, une circulation d'esclaves, l'activité d'une puissante classe de commerçants d'esclave, des points de concentration de la demande d'esclaves, tout cela peut fournir matière à une géopolitique.

    Il en est de même pour l'eau, les sources où l'eau est suffisamment puissantes pour faire mouvoir des moulins constituent autant de points stratégiques. 

    Dans tous les cas, existent des maîtres de l'énergie, que ce soit du feu dans la préhistoire ou du pétrole dans le monde moderne, qui occupent dans les sociétés en question des places centrales. Et de leur point de vue, s'il n'existe évidemment pas de pensée géopolitique (mais il existe une certaine pensée stratégique en revanche...), il existe des zones à surveiller et à défendre, non seulement contre des forces qui menaceraient l'approvisionnement en énergie, mais également contre les concurrents. La défense des points de concentration en énergie primaire est incluse dans la défense des voies commerciales d'approvisionnement en énergie. Les zones de guerre sont souvent, de ce fait, des zones récurrentes suivant les civilisations, précisément parce qu'elles constituent des points de concentration ou de circulation de l'énergie indispensable à leur fonctionnement. C'est aussi vrai dans l'Antiquité, au Moye-Age... que de nos jours, même s'il faut attendre le surdéveloppement des transports qui rapetissent dans l'imaginaire l'espace global d'activité, pour voir naître une géopolitique qui analyse les constantes et les variables des mouvements sociaux, politiques, économiques, militaires, en fonction des caractéristiques du climat, du relief, de la forme et de la masse des mers et des océans comme des terres, et de leur rapport entre eux; 

 

   De nos jours, qui dit géopolitique de l'énergie dit géopolitique du pétrole. Car le pétrole reste l'énergie de référence, matière première stratégique, seule matière première dont le prix peut être très supérieur au coût de production, matière première également facile à transporter et facile à utiliser. De manière proche, le gaz naturel, également hydrocarbure est englobé dans cette géopolitique-là.

  L'utilisation du pétrole est multiple, dans les transports et dans la production d'électricité, mais également dans la fabrication de biens manufacturés (plastiques...), ce qui en est fait la matière la plus susceptible de provoquer et de faire perdurer les conflits armés dans le monde. Les entreprise pétrolières et les Etats défendent les sources de pétrole avec une férocité qui rappelle celle des Romains pour protéger les voies d'approvisionnement en esclaves. 

 

Jean-Pierre FAVENNEC, Géopolitique de l'énergie, Besoins, ressources, échanges mondiaux, Editions Technip, 2009.

 

STRATEGUS

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3 juillet 2013 3 03 /07 /juillet /2013 09:16

            La question de la relation entre l'énergie utilisée par une société, et plus largement d'une civilisation, et la nature de cette société ou de cette civilisation est relativement peu posée dans l'histoire des idées et même dans l'histoire politique. Longtemps "protégée" par un statut de neutralité cette question, comme celle de la technique en générale, n'est posée que dans la grande période de contestation des années 1960 et 1970 en Occident, notamment par les mouvances écologiques. Elle l'est à nouveau aujourd'hui sous la menace, non de pénuries énergétiques principalement, car là les débats techniques (sur l'extraction de l'énergie fossile) sont loin d'être tranchés, mais de changements climatiques majeurs dont les effets se font ressentir surtout depuis la fin des années 1990.

Plus loin que la question de savoir si les sociétés occidentales peuvent survivre à une pénurie généralisée des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz naturel...) et même des minerais indispensables au fonctionnement des installations nucléaires, émerge la remise en cause d'un système énergétique, "énergivore" et centralisé, qui influe, par l'intermédiaire des sociétés exploitatrices de ces énergies-là,  la sphère politique dans ses choix, jusqu'à dénaturer le caractère démocratique des institutions politiques.

 

        Marie-Jo MENOZZI, Fabrice FLIPO, et Dominique PÉCAUD, spécialistes de l'énergie à des égards différents, posent bien cette question des relations entre types d'énergie et types de société.

"Notre manière de vivre dans les société occidentales, organisée autour de l'abondance énergétique issue de l'exploitation des ressources fossiles est remise en cause. Depuis les révolutions industrielles du dix-neuvième siècle, et de manière accrue depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le mode de vie des sociétés occidentales impose une consommation énergétique importante. Cette "dépendance" énergétique n'est pas sans effet sur l'organisation sociale, mais réciproquement, celle-ci influence les formes de production et de consommation énergétiques. Par exemple, certaines de ces modalités d'organisation seraient probablement différentes si le courant continu à basse tension avait été préféré au courant alternatif de haute tensions. En effet, ce dernier, non stockable, favorise une production centralisée et l'existence d'un réseau unifié pour faciliter sa diffusion, alors que le courant continu à basse tension, stockable s'accommode mieux d'une production délocalisée dans de petites unités spécialisées. Le choix technique en faveur du courant alternatif fut aussi un choix d'organisation sociale (A GRAS et S POIROT-DELPECH, Grandeur et dépendance. Sociologie des macro-systèmes techniques, PUF, 1993). Nous pouvons également remarquer qu'à un niveau microsocial, la gestion et l'utilisation de l'électricité structure et est structurée par l'organisation de la cellule familiale (D DESJEUX et collaborateurs, Anthropologie de l'électricité. Les objets électriques dans la vie quotidienne en France, L'Harmattan, Collection Logiques sociales, 1996), ou bien encore que l'organisation de l'espace social, la distance entre nos lieux de vie et de travail sont pour partie conditionnée par la disponibilité d'une énergie peu onéreuse."

"La définition actuelle de l'énergie res l'héritage du développement de la société industrielle du XIXe siècle, plus précisément d'une société "thermo-industrielle" (A GRAS, Fragilité de la puissance. Se libérer de l'emprise technologique, Fayard, 2002) s'appuyant, grâce à la maîtrise "du feu" sur l'usage d'une énergie produite par la vapeur issue de la combustion d'énergies fossiles comme le charbon, puis, plus tard, le pétrole, le gaz ou l'uranium. L'usage de ces énergies est concomitant de l'émergence de modes de vie, de production et de consommation organisés à partir de méga-machines qui modifient en même temps nos représentations de l'espace, du temps. C'est donc, de manière plus générale la relation homme-nature qui se trouve ainsi bouleversée. Jusque là, l'énergie utilisée provenait le plus souvent de sources renouvelables, telles la biomasse animale, l'énergie humaine, le vent ou l'eau. L'utilisation de l'énergie fossile entraîne une nouvelle manière de "gérer" l'énergie, en la distribuant et en la stockant pour différer son usage. L'énergie devient, non plus une chose à réguler la plupart du temps de manière collective, mais plus une chose qu'ils s'agit d'emprisonner, de s'approprier en grands quantités pour ensuite la redistribuer. Elle alimente un imaginaire nouveau portant sur la légimité d'une prédation généralisée de la nature. De plus, la consommation énergétique constitue une manifestation du "progrès". Par exemple, Gras et al. (1993) affirment que le projet d'exploiter des stocks de charbon ne pouvait provenir de sociétés fondées sur un rapport avec la nature d'équilibre et de prise en compte de renouvellement des ressources. L'énergie telle qu'elle est pensée par la société et la science occidentale du XIXe siècle n'induit pourtant pas que les sociétés non occidentales ou les sociétés historiquement antérieures ne se représentaient pas l'énergie. Toutes concevaient le monde comme un échange incessant de transformations.

L'énergie comme ressource et comme usage reste le plus souvent présentée comme une condition technique de l'organisation des groupements humains et non pas comme l'un des éléments de cette organisation et de sa stabilité. Depuis l'avènement de la thermodynamique, s'est imposée l'image d'une énergie comprise comme une réalité purement physique pouvant être maîtrisée grâce à des procédés techniques teintés d'une rationalité réputée "naturelle" et universelle : le calcul économique. l'énergie devient alors un facteur de production parmi d'autres, et pas le plus important, puisque son coût, dans la comptabilité des entreprises et des nations, est allé en diminuant au fur et à mesure du développement industriel. Seules quelques "crises énergétiques" secouent épisodiquement cette vision des choses, mais, le marché étant réputé révéler la valeur que les acteurs attribuent aux choses, l'énergie, jusqu'à des temps récents, a progressivement perdu sa valeur au fur et à mesure que son prix baissait.

Le primat de la lecture économique des sociétés humaines a conduit à une tendance à dépeindre un développement universel caractérisé par une succession de "phases" déclenchées les unes après les autres par des événements particuliers. Les sociétés auraient donc connu une vie agricole pendant des millénaires, puis elles auraient découvert une rationalité particulières leur permettant de développer leur industrie, puis elles se seraient tertialisées, le secteur économique dit "primaire", dont fait partie le secteur de "l'énergie", étant peu à peu réduit à la portion congrue. Enfin, les machines grossières vont faire un usage de plus en plus fin et précis de l'énergie (G SIMONDON, Du mode d'existence des objets techniques, Aubier, 2001), ce mouvement culminant dans les technologie de l'information et de la communication. Cette vision économique des sociétés humaines a joué un rôle prépondérant, reléguant le plus souvent d'autres approches anthropologiques et ethnologiques, à la marge de la réflexion. De plus, celles-là se sont souvent appuyées sur cette vision dominante, la tenant pour un résultat acquis de la recherche.

Debeir et al. (Les servitudes de la puissance : une histoire de l'énergie, Flammarion, 1986) constatent qu'une telle approche conduit à l'étude de plus en plus spécialisée des procédés techniques et du rapport machines-capitaux, de l'organisation du travail mais aussi des réseaux d'échange comme éléments dominants de la réflexion sur l'énergie. Cette tendance est visible dans les pays occidentaux aussi bien que dans les pays dits en développement. Baudy et al (Energie et société, quelle légitimité pour les sustèmes énergétiques du XXIe siècle?, Symposium international, 1995) soulignent le manque de prise en compte des facteurs sociaux et culturels dans l'élaboration de stratégies ou de politiques énergétiques.

Pourtant l'énergie reste un fait social. Les conditions techniques de sa production et de son utilisation sont étroitement enchâssés dans l'organisation de toute action collective, à la fois à travers les pratiques et les systèmes de représentations. La réflexion sur l'énergie fossile et sur son usage dans la société industrielle peut développer un regard critique à propos du rapport que nous entretenons avec la nature, à propos des rapports sociaux agressifs ou déséquilibrés que ce usage impose, à propos d'une légitimation implicite d'une dégradation de la nature qu'il induit. "

 

     La question du type de société et de l'énergie revêt une grande acuité avec l'énergie nucléaire. Les liens dans l'histoire entre l'énergie nucléaire civile et l'armement atomique, les relations fortes dans l'ingénierie nucléaire entre des éléments des complexes militaro-industriels et ceux de l'industrie nucléaire, la culture enfin du secret qui entoure tout ce qui est des développements civils et militaires de l'énergie nucléaire (qui se retrouve dans le fonctionnement d'organismes tentaculaires aux Etats-Unis comme en France - faisant par exemple d'EDF (Electricité De France) un véritable Etat dans l'Etat, tout cela alimente la suspicion légitime des citoyens sur la qualité de la démocratie. 

    C'est ce que rend compte par exemple Louis PUISEUX dans son étude sur Energie et Développement :

"Bref, le développement de l'électronucléaire met en jeu de plusieurs façons l'organisation même de la société. C'est une décision qui déborde par tous les bouts la compétence de l'économiste et du technicien."

Il cite longuement Francis FAGNANI (Acceptabilité des risques et enjeux sociaux : le cas des normes radiologiques, CORDES-CNRS, 1977) qui souligne le fait que la controverse nucléaire met en question "un certain "régime de vérité" régnant depuis le XIXe siècle dans la société occidentale. Sur le segment du champ de connaissance dont il a la spécialité, le prestige et l'autorité du scientifique sont indiscutables : il est inventeur de vérité. la difficulté commence lorsqu'il glisse de l'indicatif : "ceci est faisable" (par exemple : la fission contrôlée de l'atome) à l'impératif : "il faut le faire", ou bien "il ne fait pas le faire" - ce qui déborde à l'évidence le champ de sa compétence scientifique propre : "le fait significatif qu'il faut noter dans les controverses "para-scientifiques" qui ont éclaté à propos du développement de l'énergie nucléaire est précisément que les scientifiques qui sont intervenus ont joué et se sont donné un rôle tout à fait nouveau et différent par rapport aux traditions antérieures de leur déontologie professionnelle. Ils se sont servi à cette occasion d'une certaine légitimité liée à leur position sociale de notables exprimant la voix de la science, avec tout le poids idéologique que leur confère ce rôle dans les sociétés occidentales développés, pour exprimer des positions et des arguments relevant en fait de leur propre représentation du monde et des jugements de valeur qui en découlent". "Ce ne sont pas tant des désaccords intellectuels sur l'interprétation des faits et des théories qui entrent en jeu, que des conflits de pouvoir et de compétence portant sur le statut même de celui qui parle. Dans la mesure même où le débat ne porte pas sur les données scientifiques elles-mêmes, mais plutôt sur leurs limites et la façon de les dépasser en vue de l'action, ces problèmes de statut prennent une importance considérable. Au-delà des arguments, c'est donc au nom de la "compétence" et du pouvoir que celui-ci confère à ceux qui expriment leur avis, que le choix tendra à se situer. (...) Contrairement au vaste domaine de la praxis où la compétence peut au moins s'apprécier en fonction des conséquences effectives qui résultent de sa mise en pratique, les controverses para-scientifiques du type de celles qui sont apparues dans le domaine nucléaire ne peuvent être que difficilement tranchées de cette façon. Les décisions qu'elles impliquent ne possèdent en effet que des effets à relativement long terme difficilement isolables d'effets parasites ou concomitants liés à d'autres décisions". "Le consensus (accordé à l'expert scientifique) s'est vu ébranlé sous l'action de certains groupes sociaux et de certains représentants scientifiques, avec la prise de conscience progressive liée aux développement l'armement nucléaire d'abord, puis de l'industrie électro-nucléaire, des enjeux économiques et sociaux considérables qui sont apparus liés aux choix en matière de protection. "Le thème de la défense de l'environnement et de la sécurité a émergé et s'est largement substitué à d'autres thèmes unificateurs antérieurs : l'effort d'armement au cours de la période de la guerre froide, puis l'effort d'industrialisation et de croissance économique. Cette évolution s'est accompagnée, essentiellement d'ailleurs  dans le cadre des USA, d'une dévalorisation progressive des fonctions de l'expertise technique et scientifique, résultant des nombreuses controverses publiques qui ont divisé la communauté scientifique des années 50. Une telle dévalorisation, qu'il conviendrait d'appeler plus justement une démystification du scientifique, est encore très peu sensible au niveau des pays européens".

  Pour reprendre le cours de la réflexion de Louis PUISEUX, après cette longue citation, nous pouvons constater avec lui que "le pouvoir politique  s'est constamment dérobé devant sa responsabilité.", si ce n'est encore plus de connivence qui s'est affirmée entre des scienfiques, des militaires, des politiques et des industriels partageant la même vision de la société. "Il y a là une anomalie qui mérite d'être regardée de près, et qui ne se limite pas à la banale opposition du long terme (que maîtriserait le technicien constructeurs d'équipements à longue durée de vie) et du court terme (qui intéresserait seul le politicien attentif à sa prochaine réélection). Rien dans la tradition n'incite le pouvoir politique à s'intéresser à la technique (...). L'apparition d'outils prodigieusement puissants perturbe les moeurs de la classe politique. Entre les déclarations idéologiques d'un côté, la polémique quotidienne (inflation, chômage, croissance, salaire) de l'autre, les ministres et les chefs de partis voient émerger un monstre bizarre, qu'ils ne savent par quel bout prendre, ni comment maîtriser. (...). Dans la hiérarchie sociale, le statut du technicien demeurait subordonné.

L'ésotérisme du nucléaire vient encore compliquer la situation : les seuls experts vraiment compétents se trouvent en effet dans les laboratoires militaires et civils, chez les fabricants de matériels électronucléaires et chez les producteurs d'électricité, - qui se trouvent défendre tous à peu près la même solution du fait de filiation militaire-civil, et de la domination américaine sur le monde industriel tout entier. or ces experts sont tous plus ou moins des vendeurs, dont la réussite professionnelles dépend de la promotion du produit qu'ils ont sous la main. (...). Quiconque a travaillé des années sur un dossier technique sait combien il est facile, dans la mouvance et la complexité des paramètres, de choisir les valeurs qu'il faut, de donner l'éclairage du côté qu'il faut pour emporter la décision et débloquer les crédit.

Mais il y a beaucoup à dire sur la flagrante inadaptation des mécanismes politiques traditionnels face au cancer de la toute-puissance technicienne : le nucléaire est bel et bien spécifique par son extrême dissymétrie : technique très étroite d'un côté, quant au nombre de personnes capables de la comprendre et de la maîtriser, très large de l'autre, quant à l'étendue et la profondeur des retombées sociales de son emploi à grande échelle. Il y a beaucoup à dire sur "un Etat qui recrute ses contrôleurs parmi les contrôlés" comme l'écrit Léon Kowarski."

 

Louis PUISEUX, La babel nucléaire, Editions Galilée, 1977 ; Sous la direction de M-J MENOZZI, F FLIPO et J PECAUD, Energie et Société, Science , gouvernances et usages, Editions Edisud, 2013. 

 

SOCIUS

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28 juin 2013 5 28 /06 /juin /2013 10:12

  Loin de se réduire comme voudrait l'accréditer toute une fraction "technicienne" de la société - de certains économistes à certains ingénieurs, de certaines entreprises à certaines administrations politiques - la question de l'énergie se trouve au centre d'enjeux économiques, géopolitiques, stratégiques, sociaux et politiques. Et cela, pas seulement, comme on peut le lire dans certains ouvrages, depuis la révolution industrielle. De tout temps, l'utilisation du feu, de l'eau, de l'air, des minerais, à des fins de chauffage, d'éclairage, de traction, de mise en mouvements d'objets (transports) et d'animaux et d'hommes, d'extraction de ces minerais, d'irrigation ou de creusage des sols dans l'agriculture, de construction ou de destruction, a constitué un enjeu de conflits multiples. Conflits liés à la répartition inégale des sources d'énergie et particulièrement des lieux où ils peuvent être les plus facilement utilisables, conflits liés à la monopolisation par des groupes sociaux ou des tribus, ou des Etats ou des particuliers de la propriété de ces sources d'énergie, conflits également dûs à la concurrence entre les utilisateurs de différentes formes d'énergie... Si ces conflits se sont multipliés avec l'industrialisation et la généralisation de transports d'énergie (électricité, gaz, pétrole, matières radioactive) et de points de concentration de production de ces énergies, ils ne sont pas nouveaux en soi. 

    Pour mettre en oeuvre ces énergies, les forces humaines et animales ont été longtemps les plus utilisées. C'est beaucoup autour de ces forces de mises en oeuvre des énergies que se structurent les communautés, les Etats, les Empires... Quel que soit le mode de production dominant (esclavagisme, servage puis capitalisme), les conflits sociaux engendrés par les questions de propriété, d'usage, de mise en oeuvre des énergies mobilisent beaucoup de forces socio-politiques. Notamment parce que l'on retrouve dans ces modes de production une division du travail qui séparent socialement ceux qui tirent profit de ces énergies et ceux qui travaillent à leur mise en oeuvre. Avec la complexification des sociétés industrielles, le transport des énergies, le fait que leur production soit centralisée en de multiples points parfois vulnérables, la multiplication des acteurs qui interviennent dans sa production et sa distribution, la longueur des distances de circulation et l'importance du temps nécessaire à leur production et distribution, la multiplication également des acteurs qui en bénéficient, des conflits originaux se déclarent. C'est dans la période de l'industrialisation notamment que les forces politiques prennent conscience des enjeux stratégiques liés à l'énergie, de manière constante et souvent agressive, alors qu'auparavant, à l'instar de tout ce qui touche les questions du travail et de l'économie en général, ils ne leur accordaient d'importance que seulement lorsque la pénurie en main-d'oeuvre ou en matériaux de base devient insupportable pour les sociétés. Cela ne veut pas dire que, dans l'Antiquité par exemple, les gouvernants n'ont pas conscience de l'importance des positionnements des sources d'énergie ou des moyens (humains, animaux notamment) de mise en oeuvre, mais que leurs objectifs ne touchent pas principalement ceux-ci : ils ont d'autres priorités, celles de maintenir l'ordre social, de défendre leur territoire, de préserver leur statut social... Si l'économie- et singulièrement l'énergie - les concerne et les affecte autant que nous, ils ne formulent pas de théorie d'ensemble qui guide leurs pratiques, souvent aléatoires, intermittentes, voire contre-productives. 

 

    Comme l'écrit Claude MANDIL, ancien directeur exécutif de l'Agence Internationale de l'Energie (AIE), "les problèmes énergétiques sont horriblement compliqués. Se mêlent et s'opposent des considérations techniques, économiques, politiques, éthiques, stratégiques. Le court terme contredit le long terme, le local s'oppose au global, l'infiniment petit côtoie l'infiniment grand." De plus, dans les sociétés industrialisées ou pseudo post-industrielles, "le progrès technologique, intense, brouille les cartes à plaisir". A l'incertitude technologique s'ajoute l'incertitude géologique (la question lancinante et brouillée des réserves en gaz et pétrole...), et l'incertitude politique (rôle des Etats et des firmes...)...

 "Depuis la révolution industrielle, les grandes énergies fossiles, écrit Jean-Marie CHEVALIER, professeur d'économie à l'université Paris-Dauphine au centre géopolitique de l'énergie et des matières premières (CGEMP), - le charbon, puis le pétrole et le gaz naturel - se sont imposés progressivement comme les ingrédients indispensable au bon fonctionnement de l'économie mondiale. La multiplication des produits industriels, le développement des transports et la course à la vitesse ont mobilisé une quantité croissante d'énergies fossiles. (...) Le XXe siècle a été marqué par le développement des moteurs - moteurs à explosion, moteurs électriques, turbines, turboréacteurs - qui prennent le relai de la machine à vapeur pour la lus forte puissance, tandis que les petits moteurs électriques se multiplient dans les foyers domestiques, les usines, les bureaux, les transports. Dans les trente dernières années du xxe siècle, l'électricité est devenu un bien essentiel tant elle est omniprésente dans les modalités techniques de satisfaction de nos besoins quotidiens. 

L'accès aux sources d'énergie est ainsi devenu en un siècle un enjeu stratégique pour le fonctionnement de l'économie, et par voie de conséquence, un élément majeur dans les politiques nationales, les relations internationales, la conduite des guerres. Le développement des industries automobile, aéronautique, de la construction navale, des matériaux ferroviaires et électriques est très directement lié à la croissance des consommations d'énergie. Le secteur de l'énergie recouvre des champs de bataille pour le contrôle des ressources mondiales, des technologies et des équipements qui y sont associés. Sur les champs de bataille s'affrontent les Etats - producteurs, exportateurs ou importateurs d'énergie -, les entreprises publiques et privées qui interviennent directement ou indirectement dans le secteur. Les enjeux économiques, politiques et financiers de ces bataille sont proprement colossaux."

En l'espace de seulement deux ou trois siècles, l'humanité à l'histoire pluri-millénaire est passée des énergies humaines et animales aux énergies fossiles...

   Non seulement la consommation de l'énergie a explosé, mais la complexification des réseaux de production et de distribution, sans parler des multiples modes de consommation, s'est effectuée à l'échelle de la planète, alors qu'auparavant les incidences des batailles pour l'énergie ne dépassait pas le niveau local ou régional... De plus, le système énergétique s'est rigidifié, avec sa forme tentaculaire et unifiée, et du coup il est de plus en plus difficile de passer d'un mode de production de l'énergie à un autre. Alors que précisément, les modalités de l'exploitation des sources d'énergie et de la consommation même de l'énergie dominante actuelle (les sources fossiles), provoquent un changement climatique de plus en plus sévère. La problématique de l'énergie ne concerne plus, comme il y a plusieurs millénaires ou quelques centaines d'années, une tribu, un ensemble régional, un Empire borné, mais la planète entière. La vie et la survie de l'espèce humaine même est en jeu, alors que les comportements et les structures technologiques changent très lentement...

 

   La question du mode de production de l'énergie est au premier plan du mode de production global d'une civilisation. Le concept moteur de l'analyse marxiste que constitue le Mode de Production permet de comprendre l'imbrication des formations sociales concrètes dans les processus de production, y compris dans les processus de production d'énergie. 

Le Mode de Production fait l'objet dans la littérature marxiste de quantités de définition qui parfois en brouillent le sens. il s'agit pour Karl MARX et Friedrich ENGELS, dès 1845, comment, dans l'histoire réelle, loin d'une philosophie allemande qui tend à l'occulter, la production des moyens d'existence en tant que production de la vie matérielle des hommes. Sa première définition, "un mode déterminé de l'activité de ces individus, une façon déterminée de manifester leur vie, un mode de vie déterminé", se trouve développée dans L'idéologie allemande. Dans cet ouvrage, les auteurs proposent un repérage de l'évolution du mode de vivre, constitutive de l'histoire humaine. Au degré de développement de forces productives correspondent les différents stades de la division du travail qui eux-mêmes "représentent autant de formes différentes de la propriété" : de la tribu à la société bourgeoise en passant par le stade antique et le stade féodal. Le concept de mode de production prend dès 1845 appui sur le couple rapports sociaux/forces productives. De même est déjà présente l'idée d'une possible contradiction entre "commerce" et "forces de production" de nature à susciter une révolution par laquelle "on remplace la forme de commerce antérieure, devenue une entrave, par une autre forme qui correspond aux forces productives".

Il faut entendre le "commerce" comme l'ensemble des techniques de production, y compris de production d'énergie, lesquelles possèdent une grande importance dans l'évolution économique. "Forces productives" sont précisément ces forces qui permettent d'utiliser l'énergie, sous toutes ses formes, énergie indispensable pour la production des biens et services, mais pas seulement... Il y a dans "forces productives" pas seulement celles qui peinent directement au travail, mais aussi celles qui permettent de le faire, administration, direction... 

   Comme l'explique Marc ABELES, "le concept de mode de production se construit ainsi dans une perspective évolutionniste linéaire qui influera fortement sur les conceptions futures du monde ouvrier : à un stade succède l'autre sous la pression des forces productives, et le passage d'un mode de production à un autre est l'effet d'un type invariant de contradiction. "un mode de production ou un stade industriel déterminé sont constamment lié à un mode de coopération ou à un stade social déterminé. Ce mode de coopération est lui-même une "force productive". Il s'ensuit que le mode de production est toujours aussi un mode de production historiquement situé. On constatera cependant que le concept de MP fonctionne à nouveau selon ce double usage dans le texte canonique de la Préface de 59, d'une part en tant que mode de production de la vie matérielle, d'autre part en tant que modes de production ou époques progressives de la formation sociale économique. Le matérialisme historique se fonde sur la prémisse selon laquelle le MP "conditionne le processus de vie social, politique, intellectuel en général". Le MP est ici la base économique dont la connaissance procure "l'anatomie de la société civile". Mais le MP apparaît également comme le concept d'un état donné de la société globale présentée alternativement comme "formation sociale" ou "formation sociale économique". Le MP  n'est donc pas seulement le concept de la détermination du tout social par l'articulation forces productives/rapports de production ; il suffit en outre à définir chacune des configurations socio-économiques historiquement observables."

Ce rappel ne vise pas seulement à fixer les idées, mais aussi à montrer combien maints penseurs ont fait mine de redécouvrir les liens entre société et technique après avoir nié, déformé, parfois même interprété sciemment de manière partisane les réflexions qui lient conflits sociaux et changements techniques, dont de sources d'énergie, des idées pourtant vieilles de plus d'un siècle. 

L'anthropologue cite précédemment les deux usages du MP car ils alimentent deux interprétations distinctes :

- l'une fait du MP la structure économique de la société ;

- l'autre le considère comme une configuration de déterminations hétérogènes, incluant les aspects politiques et idéologiques qui caractérisent une époque historiquement donnée.

Karl MARX indique dans l'Introduction de 1857 que ces deux interprétations ne sont nullement contradictoires. Une lecture attentive de son oeuvre montre d'ailleurs, notamment dans le Capital, qu'il ne pense pas que l'économie surdétermine l'ensemble de l'évolution sociale. IL est vrai qu'en dernier ressort le développement des forces productives joue un rôle moteur, les rapports de production anciens étant voués à disparaître, mais c'est l'ensemble des contradictions entre rapports de production et forces productives qui provoque l'évolution. Penser la technique économique, puis ensuite penser les rapports sociaux de production n'est absolument pas dans sa démarche. On ne peut penser des outils sans les hommes qui en tirent leur mode de vie...

Dans l'esprit des fondateurs du marxisme, le mode de production capitaliste, qui constitue l'objet central de Le Capital, là où transformation de la nature et extorsion du surtravail coïncident, constitue à la fois l'aboutissement de l'évolution de modes de production antérieurs aux caractéristiques différentes et le début possibles, parfois par sa dynamique propre, vers d'autres modes de production. Le mode de produire inclut un ensemble complexe de relations : "en effet si à l'époque du capitalisme l'appropriation du surtravail s'opère dans des formes directement économiques, explique toujours Marc ABELES, à d'autres périodes de l'histoire les rapports de parenté, la religion, les formes de pouvoir traditionnelles fonctionnent comme rapports de production. L'élément superstructurel est investi dans la forme même de la production. Construire le concept du MP n'implique pas seulement qu'on décrive des "régions" ou qu'on additionne des "instances" ou des "fonctions. Il s'agit de restituer les conditions et les effets de cette articulation complexe : ne pas demeurer sous la fascination d'une relation. (...)."

ENGELS écrit à BLOCH en septembre 1890 : "Le facteur déterminant de l'histoire est en dernière instance la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx, ni moi n'avons affirmé davantage. Si ensuite quelqu'un torture cela jusqu'à dire que le facteur économique est le seul déterminant, il transforme cette proposition en une phrase vide, abstraite, absurde". Cette réflexion, écrit encore Marc ABELES, "en forme de dénégation était aussi un avertissement contre toute simplification abusive. Dans le traitement qu'a subi par la suite le MP, on observe deux grandes tendances. D'une part ce concept est utilisé pour l'analyse des formations sociales : la double articulation base/superstructure, rapports de production/forces productives est retravaillée et affinée pour les besoins de l'analyse (DCR de Lénine, La question agraire de Kautsky). D'autre part, le MP est traité comme catégorie fondamentale du matérialisme historique dans le cadre d'exposés thématiques ou d'ouvrages de vulgarisation. De cette seconde tendance, l'illustration la plus frappante est Matérialisme historique et matérialisme dialectique de Staline. Le marxisme devient la théorie générale des modes de production, ceux-ci s'identifiant aux étapes de développement historique (les fameux cinq stades)." Il s'ensuit alors une déformation et une simplification qui nie l'hétérogénéité du MP au sein d'une formation sociale, hétérogénéité redécouverte en Union Soviétique après le XXe Congrès du PCUS et la recherche de voies originales de passage au socialisme. 

Il ne s'agit plus seulement, et la problématique est encore celle-là, dans la phase actuelle de repli de la pensée socialiste en général, "de récuser le schématisme historique des interprétations mécanistes, mais de repenser le système des causalités qui se déploient sous le concept de MP. Le double problème des rapports entre les composantes infra et superstructurelle d'une part, de l'interrelation contradictoire des MP dans une formation dominée par l'un d'entre eux d'autre part". C'est cela qui est au centre des recherches empiriques et théoriques de certains auteurs (BETTELHEIM, FOSSAERT...), qui préfèrent, en vue de mieux la cerner, limiter l'extension du concept de MP aux structures de production et d'échange (l'articulation complexe et à dominante des MP définit alors l'économie d'une société) ou pour d'autres (ALTHUSSER, BALIBAR, POULANTZAS...) d'étudier, à travers cette extension, les interactions de l'ensemble des phénomènes sociaux et économiques, quitte à rejeter tout projet d'une théorie générale.

Au-delà de ce dernier débat, la deuxième option nous semblant d'ailleurs préférable, car restituant mieux la complexité du réel, il s'agit pour les auteurs marxistes ou marxisant de bien mettre en évidence ce qui est ici essentiel, à savoir les interactions multiples et contrastées entre les éléments techniques de la production d'énergie et les relations socio-politiques, très loin de l'idée d'une quelconque autonomie de la technique dans la société. Nous retrouvons la les possibilités pour les forces productives de dépasser ces structures techniques, en dépit d'idéologies de "progrès" qui voudraient nous faire croire en l'impossibilité de revenir sur un modèle économique à bout de souffle.

Ce concept permet de comprendre comment s'articulent les différents modes de production d'énergie et des relations politico-sociales. 

 

     Aujourd'hui, alors que plus que jamais, les problèmes énergétiques préoccupent les esprits, un nouveau champ de recherche "Science, technologie et société" est ouvert par des chercheurs pour comprendre l'enchevêtrement complexe du social, de la nature, de la technique, du savoir et du pouvoir. Car les théories et approches dominantes de l'économie, de la sociologie, de l'histoire ou de la science politique ont souvent ignoré ou mal saisi ces liens. (Christophe BONNEUIL et PierrE-Benoit JOLY).

Ces deux auteurs, l'un historien et sociologue des sciences et l'autre économiste et sociologue exposent les étapes de la constitution de ce champ de recherche, à l'écart ou contre, souvent, l'influence marxiste :

- Robert K MERTON identifie en 1942 un ensemble de normes, qui forment ce qu'il appelle l'ethos de la science, encadrant les conduites de ces praticiens : communalisme, universalisme, désintéressement, scepticisme organisé. Ecrit face à la "science" nazie et stalinienne, il effectue une double opération : il arrime une certaine idée de la science à la démocratie occidentale, seule propice à son épanouissement et formalise des normes du fonctionnement de la communauté scientifique qui se distingue de celle des autres champs et assurent à la science son autonomie.

- Dans La structure des révolutions scientifiques, KHUN marque en 1962 une inflexion par rapport à cette première théorisation et ouvre la voie à la sociologie constructiviste des contenus scientifiques des années 1960. Sa notion de paradigme parvient en effet à articuler les dimensions cognitives (les théories), technique (les systèmes expérimentaux partagés et le type de phénomènes et problèmes que l'on pense pertinent d'étudier avec eux) et sociale (les sociabilités et instituions au sein d'une communauté, les croyances partagées et transmises par l'enseignement). Mais la dimension de la sociale de la science reste limitée. Et les conflits sociaux restent à la porte de son raisonnement.

- Précisément, John BERNAL, théoricien marxiste s'intéresse à ces interactions entre les savoirs scientifiques, la culture et l'organisation sociale. Mais prenant la place causale du développement des forces de production dans la théorie marxiste, la science lui apparaît comme force de progrès, qui s'épanouirait mieux dans un régime socialiste. 

- Invoquant la science comme source du "développement", comme modèle, comme mère et comme enfant, tantôt de la démocratie libérale, tantôt du socialisme, les auteurs de l'époque, marxistes (BERNAL) ou libéraux (MERTON, POLYNYI, POPPER), convergent vers une conception de la science qui s'accorde sur trois postulats :

a) la science est une activité supérieure, une activité à part, une activité première vis-à-vis du social ;

b) elle est régie par ses propres normes et obéit à ses lois propres de développement : les facteurs "externes" influencent les rythms et les thèmes de recherches, mais pas le contenu des découvertes ni les "méthodes" et normes de preuve ;

c) la société est un système à gérer et la science constitue l'outil et le modèle de sa conduite rationnelle.

Dans ce cadre, la question des rapports entre science et société se résume à la définition des arrangements institutionnels qui stimulent ou contraignent les activités scientifiques, ainsi qu'à la définition des bons et mauvais usages d'une science dont le noyau serait neutre. On imagine bien que dans l'esprit de ces auteurs, seules les utilisations des découvertes concernant l'électricité ou le moteur à explosion subissent l'influence sociale ; les théories de l'électricité et de la combustion lui échappe... Mais alors, comment viennent ces découvertes scientifiques dans une société donnée? Comment ces idées viennent-elles aux savants qui ne seraient donc pas sensibles aux problèmes d'éclairage et de transport?

- Justement, dans les années 1960 et 1970, plusieurs auteurs (MUMFORD, ELLUL, MARCUSE, HABERMAS, FOUCAULT...) et divers militants (issus de la contre-culture, de l'antimilitarisme, du féminisme, du gauchisme, d'un tiers-mondisme critique de la révolution verte, du mouvement écologiste et antinucléaire naissant...) questionnent fortement les postulats de neutralité et d'universalité des sciences et des techniques. Pour eux, savoirs et techniques cristallisent les dispositions culturelles et les rapports sociaux dominants des sociétés où ils émergent, et façonnent le monde dans lequel nous évoluons. Les choix scientifiques et les systèmes techniques sont des structures politiques en ce sens qu'ils ouvrent et contraignent les choix qu'une société peut en donner. C'est particulièrement vrai de choix lourds pour l'ensemble de la société de développer l'exploitation des énergies fossiles ou de l'énergie nucléaire. Mais comment analyser la fabrique sociale des savoirs? Comment penser la performativité des sciences et des techniques? Comment les réinscrire dans une perspective d'émancipation et dans le fonctionnement démocratique? Telles sont les questions clés qui stimulent la naissance du domaine "Science, technologie et société (STS).

Lewis MUMFORD, après son Technics and Civilization de 1934, publie un article "Authoritarian and democratic technics (1964) dans lequel il positionne la question démocratique comme traversé par la tension entre organisation à taille humaine et organisation à grande échelle, et situe la technique au coeur de cette tension. On pourrait multiplier les exemples où la question de l'énergie développée dans une société influe sur sa structure politique : charbon, pétrole, nucléaire et avant eux énergie de la vapeur, énergies mécaniques moulins...)... Il oppose une technologie démocratique, où chaque dispositif/objet technique est "humain-centré", peu puissant mais propice à l'autonomie, et une technologie autoritaire, "système-centrée", puissante et vectrice de hiérarchies. Le système des techniques démocratiques est décrit comme évolutif et résilient donc durable, tandis que le système de techniques autoritaires parait plus sujet aux catastrophes par sa centralisation et sa complexité systémiques qui semble parfois échapper mêmes aux élites techniciennes supposées le diriger. Analysant le développement technologique contemporain comme une menace systémique sur la démocratie, il plaide pour un réensemencement démocratique des choix techniques (il donne l'exemple de l'inflexion des choix urbains vers le piéton plutôt que la congestion automobile et de la démédicalisation de la naissance). 

Herbert MARCUSE développe en 1964 une semblable problématique dans L'Homme unidimensionnel.

Michel FOUCAULT, à partir de son ouvrage Surveiller et punir (1975) analyse la fonction du savoir-pouvoir dans la société.

- A leur suite, l'étude conjointe de l'ordre des savoirs et de l'ordre social s'ancre dans la culture universitaire avec maints auteurs comme l'anthropologue Paul RABINOW ou l'historien Simon SHAFFER, le philosophe Bruno LATOUR ou Michel CALLON. Sont mises en symbiose des apports souvent pluridisciplinaires pour comprendre l'ensemble des relation entre nature, société et techniques. Des travaux comme ceux d'Alain DESROSIÈRES et de Christian HOOD, font entrer cette problématique dans les programmes des administrations publiques et même privées, de manière souvent contradictoires avec l'activité des grandes technocraties dominantes encore favorables à l'utilisation des énergies fossiles et de l'énergie nucléaire...

 

    Robert FOSSAERT, dans un effort de systématisation et très conscient de la flottabilité du concept de mode de production, après avoir repéré quatre interprétations principales de celui-ci, que nous exposons tout d'abord, définit quinze modes de production, lesquels correspondent avec l'utilisation d'une forme d'énergie bien précise.

On peut distinguer quatre interprétations (marxistes) du mode de production :

- Le mode de production représente théoriquement la société toute entière. C'est la conception développée par Etienne BALIBAR (Sur les concepts su matérialisme historique, Maspéro, 1971), Henri LEFEBVRE (De l'Etat, 2 volumes, UGE 10/18, 1975-1976), Jean CHESNEAUX (Du passé, faisons table rase?, Maspéro, 1976) et Pierre VILAR (Histoire marxiste, histoire en construction, dans Faire de l'Histoire, tome 1, Gallimard, 1974).

- Le mode de production représente théoriquement la structure économique d'une société, conception peu développée, en dehors de l'austro-marxisme. 

- La société toute entière se représente théoriquement comme un système complexe de modes de production : Louis ALTHUSSER (pour Marx, Maspéro, 1965),Emmanuel TERRAY (Le Marxisme devant les sociétés primitives, Maspéro, 1969), Etienne BALIBAR (Cinq Etudes du matérialisme historique, Maspéro, 1974), Nicos POULANTZAS (pouvoirs politiques et classes sociales, Maspero, 1968), Samir AMIN (Le développement inégal, Minuit, 1973), Yves BAREL (La Reproduction sociale, Anthropos, 1973), Christian PALLOIX (Les Firmes multinationales et le procès d'internationalisation, Maspero, 1973), Alain LIPIETZ (Le tribut foncier urbains, Maspero, 1974).

- La structure économique d'une société donnée se représente théoriquement comme un système complexe de modes des production : Etienne BALIBAR (Cinq études...), Maxime RODINSON (Islam et capitalisme, Seuil, 1966), Yves BAREL, idem), Guy DHOQUOIS (Pour l'histoire, Antrhopos, 1971), Charles BETTELHEIM (La transition vers l'économie socialiste, Maspéro, 1968), Pierre-Philippe REY (Les Alliances de classe, Maspero, 1973).

L'auteur a une préférence pour la conception de BALIBAR, pour lequel le mode de production se compose de plusieurs éléments : - travailleur ; - moyens de production, à la fois objet de valeur et moyen de travail ; - non-travailleur ; liés par des éléments de propriété et des relations d'appropriation réelle. Il en sort quinze modes de production, et nous en retiendrons quelques uns pour les mettre en relation avec une forme d'énergie dominante.

Ces quinze modes de production sont :

- modes de production communautaires, groupe hétérogène de MP plus ou moins primitifs, dans lesquels nous pouvons faire entrer les utilisations primitives du feu et de l'eau ;

- mode de production tributaire, le plus ancien et le plus durable des MP identifiables, où les relations sont réglées par la circulation de tributs et où les formes juridiques, religieuses ou coutumières, selon lesquelles la propriété des moyens de production est rationalisée, peuvent être des plus diverse. Parfois, l'Etat est le propriétaire effectif. Parfois il exerce la plénitude des pouvoirs de direction et de contrôle qu'il tire de cette propriété, si bien que la production peut prendre une forme communautaire très poussée et que le statut des travailleurs s'apparente à une sorte d'esclavage généralisé. Parfois enfin, l'autonomie des communautés est plus grande. Le tribut, l'unité rente-impôt, est le levier principal d'une puissance extraordinaire, qui permet à l'Etat de mener des grands travaux d'irrigation ou de construction. Les énergies utilisées est principalement humaine et animale (lorsqu'il y a des troupeaux rassemblables).

- mode de production antique, définit comme celui de la communauté de paysans libres qui participent, plus ou moins, au gouvernement de la Cité - selon la forme du régime politique - et qui exploitent privément leur terre, avec le concours éventuels d'esclaves domestiques. ce n'est ni encore un mode de production esclavagiste (mais il y tend) et ce n'est plus seulement un mode de production paysan, parce que l'emprise de la communauté demeure forte et que les obligations civiques et militaires multiplient les rôles assignés aux hommes.

- mode de production paysan, lequel se définit surtout par soustraction d'une tendance esclavagiste et de l'organisation citoyenne.

- mode de production artisanal, dont on trouve des traces dans toutes les sociétés, et où les produits du tavail artisanal sont effectivement destinés à l'échange marchand. Le maître-artisan est avant tout homme de métier, homme d'un métier, avec des règles coutumières renforcées par de vigilantes corporations professionnelles, qui lui interdisent tout débordement vers d'autres activités, mêmes nouvelles, et a fortuori toute évolution vers un capitalisme.

- mode de production capitaliste-marchand où l'artisan s'émancipe de règles communautaires pour entrer dans un cycle d'investissement-production-capitalisation.

- mode de production esclavagiste, dont les différentes formes vont du système patriarcal orienté avant tout vers la consommation personnelle, aux plantations proprement dites, travaillant pour le marché mondial ou régional; Ses formes sont très diverses mais sa caractéristique omniprésente est l'utilisation de l'énergie humaine captive, à toutes sortes de travaux, qu'il soient manuels ou intellectuels.

- mode de production servagiste, dérivé du système esclavagiste, parfois issu du système tributaire, et caractérisé par l'assujettissement à la corvée, qui intéresse surtout l'agriculture, où les moyens énergétiques se résument à l'utilisation de l'homme, de l'animal, avec très peu d'outils mécaniques.

- mode de production latifundiaire ou domanial, dominant dans l'agriculture où la rente capitaliste est une relation originale et complexe (loyer du sol).

- mode de production capitaliste, où domine la circulation du capital-argent et du capital-marchandise. C'est  dans ce mode de production qu'à lieu l'exploitation systématique des énergies fossiles et plus tard l'usage de l'électricité, elle-même issue de l'énergie hydraulique, thermique ou nucléaire. Si l'exploitation des mines est présent déjà sous d'autres modes de production, elle se systématique et s'effectue sur le critère non des valeurs d'usage (construction, chanuffage, armement...) mais des valeurs d'échange. N'est utilisée par des acteurs économiques dirigeants que la forme d'énergie qui apparaît la plus rentable.

- mode de production coopératif, surtout prospectif.

- mode de production étatique-capitaliste, qui se caractérise par l'intervention de l'Etat dans l'économie, comme dirigeants de grands travaux et d'entreprises. On peut trouver des traces de ce mode de production dans les autres, mais ce qui le caractérise, c'est la dominance de l'Etat exploitant suivant les critères du capitalisme.

- mode de production "colonial", dans le contexte de relations entre une métropole et ses colonies, qui va de l'exploitation socio-économique (avec des caractéristiques militaires et stratégiques parfois marquées) de territoires et de populations, lesquelles peuvent entrer dans un mode de production communautaire offrant une résistance à cette exploitation, où dans un système esclavagiste-concentrationnaire, non limité à l'agriculture (mines et travaux publics). Le travail forcé des composantes indésirables de la population en métrople peut en faire partie.

- mode de production étatique-socialiste, selon les représentation usuelles du système dominant avant sa chute en URSS.

    La schématisation nous importe peu ici, même si Robert FOSSAERT effectue des excès en la matière... C'est qui nous intéresse, c'est la relation entre le mode de production et la forme d'énergie principalement utilisée, avec les relations sociales qui le caractérisent et avec le types de conflits eux aussi bien délimités...

 

Robert FOSSAERT, La société, tome 2, Les structures économiques, Seuil, 1977 ; Jean-Claude CHEVALIER, Les grandes batailles de l'énergie, préface de Claude MANDIL, Gallimard, 2012 ; Christophe BONNEUIL et Pierre-Benoît JOLY, Science, techniques et société, La Découverte, collection Repères, 2013, Marc ABELES, Mode de production, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, Qudrige, 1999.

 

ECONOMIUS

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Published by GIL - dans ECONOMIE
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24 juin 2013 1 24 /06 /juin /2013 12:45

       Les débats sur l'ordre et le désordre, en philosophie comme en politique, sont revivifiés par les points de vue des philosophies de l'anarchie, mais avant le XIXe siècle, au moment où elle se constituent pour longtemps dans le paysage de la pensée occidentale, ils animent une grande part de la réflexion en philosophie, en philosophie politique. Ce n'est qu'avec les découvertes scientifiques du réel état de la matière (tout est mouvement dans une apparence d'ordre) qu'ils revêtent une autre dimension. Ce n'est qu'avec la critique sociale - dont celle du marxisme mais pas seulement - que ces débats revêtent une autre tonalité, un autre sens pour ce qui concerne le fonctionnement et la structure de la société.

 

      Comme le rappelle Bernard PIETTRE, professeur en philosophie, "nous craignons le désordre et désirons l'ordre". Et même dans les théories anarchistes les plus abouties, l'anarchie est présentée comme l'ordre le plus supérieur, à l'encontre de ses détracteurs qui - l'assimilant souvent avec la criminalité - qui la dénigrent comme facteur de désordres. "Nous pourchassons, continue cet auteur, dans la vie social, les fauteurs de désordre. (...) Nous aimons, de façon générale, nous repérer dans un ordre social, historique, naturel, cosmique. Les notions d'ordre et de désordre relèvent du discours pratique, éthique, politique, voire mythique et religieux. Elles semblent plus normatives que descriptives ; et avoir plus de valeur que de réalité."

    Il existe une vraie homothétie entre la conception d'ordre pour le monde physique et la conception d'ordre pour le monde social, et souvent dans l'histoire des idées, un jeu de ping pong s'effectue entre l'une et l'autre...

 "Or, est-ton en mesure de donner aux notions d'ordre et de désordre un contenu objectif, une valeur de vérité descriptive, "scientifique", indépendamment de toute la connotation pratique éthique, esthétique, politique... qu'elles possèdent par ailleurs? Certes, connaître les choses, pour mieux agir éventuellement sur elles, c'est mettre de l'ordre en elles". Plus, sans doute, notre perception de la réalité dépend de son efficacité pour notre vie et notre survie. "A cet égard le désir de connaissance relève aussi d'un désir de l'ordre. cependant on en est en droit de dire que la science nous donne des moyens de distinguer objectivement des phénomènes ordonnés de phénomènes désordonnés. Quel sens précis prennent alors les termes d'ordre et de désordre dans le champ de la pensée scientifique.

Mais on aurait tort d'imaginer que cette question puisse avoir une réponse simple, comme si la pensée scientifique détenait l'objectivité d'un savoir clos et définitif. Répondre à cette question  c'est interroger l'histoire des science, et s'intéresser à certains de ses développements récents ou actuels qui ne sont pas sans susciter des débats philosophiques profonds.

Au regard de l'histoire des science - et de la philosophie dont elle est inséparable - (l'auteur pense sûrement après les mythologies religieuses...) - le terme ordre est entendu au moins dans deux sens contradictoires :

- ou bien l'ordre est pensé comme finalisé, comme réalisant un dessein, poursuivant une direction et faisant ainsi sens. A cet égard le moindre organisme apparait plus ordonné qu'une gigantesque étoile, dans la mesure où il est à la fois organisé et s'organisant lui-même pour se maintenir en vue, alors que l'étoile ne fait que brûler son hydrogène. Le désordre se définit alors par l'absence d'un dessein intelligent. (...).

- ou bien l'ordre est pensé comme structure stable ou récurrente et, par là, reconnaissable et repérable, comme disposition constante et nécessaire : mais, comme tel, il peut apparaître totalement dépourvu de finalité et de dessein. Ainsi, de la révolution régulière des planètes autour du soleil, ou d'une suite ordonnée de nombre. Son en revanche désordonnées, ou apparemment désordonnées, des taches noires dans le soleil ou des turbulences dans l'atmosphère par exemple (...). Le désordre alors n'est pas pensé comme ce qui est dépourvu d'une finalité, mais comme ce qui apparaît dépourvu de nécessité.

  Ces deux sens renvoient à deux visions philosophiquement différentes du monde : finaliste ou mécaniste. Les développements récents de la science contemporaine font apparaître un troisième sens possible du mot ordre, dégagé davantage, peut-être, d'une empreinte métaphysique : un ordre que nous appellerons contingent et qui se constitue, non pas à l'encontre ou en dépit du désordre, mais par et avec lui, non en triomphant d'un désordre, mais en se servant de lui.

  Ordre finalisé, ordre nécessaire, ordre contingent : telles sont, à notre avis, trois façons différents de penser l'ordre, qui correspondent aussi aux trois étapes - ancienne, moderne, contemporaine - de l'histoire de la philosophie et des sciences. Précisons cependant que l'idée d'un ordre nécessaire non finalisé est déjà présente dès l'Antiquité, et que l'idée d'un ordre finalisé du monde est à nouveau au goût du jour."

Dans la conclusion de sa réflexion, Bernard PIETTRE écrit :

" Une conception mécaniste d'un déterminisme intégral a succédé, avec la science moderne, à une conception finaliste du monde, quelque peu anthropomorphique, hérité de l'Antiquité. En réalité, la croyance en une nécessité ordonnée de toute éternité par une intelligence supérieure suppose une perspective de la nature tout aussi négatrice du temps qu'une croyance en une finalité poursuivie par la nature (car la fin serait comme préétablie). Le finalisme d'Aristote comme le déterminisme d'un Laplace suppose la position d'une intelligence intemporelle (d'un Dieu, cause finale du monde, chez Aristote, d'un démon, certes fictif, chez Laplace).

L'ordre - et par exemple l'organisation des êtres vivants - ne saurait s'expliquer par des causes exclusivement mécaniques ; les organismes ne sont pas des machines décomposables en états simples, comme le pensait Descartes (inventeur du concept d'"animaux-machines"). Mais il n'est pas non plus besoin d'imaginer des desseins déjà établis de la nature qui orienteraient l'organisation du monde vivant vers un progrès de ses structures à travers l'évolution par exemple. Il suffit de reconnaître que des systèmes dynamiques s'organisent dans le temps grâce à un jeu de contingence à l'intérieur de processus nécessaires ; d'où un "bricolage de l'évolution", selon une expression de François Jacob.

Il n'y a d'ordre qu'en train de se réaliser, lequel ordre se constitue sans cesse aux confins du désordre. Les systèmes dynamiques ne peuvent fait apparaître de structures organisées qu'en dépensant une énergie qui se dégrade par ailleurs, conformément au seconde principe de la thermodynamique. Au niveau des activités humaines la mise en place d'un ordre exige une dépense d'énergie qui provoque un désordre...

Ordre et désordre sont donc des notions intimement mêlées et complémentaires l'une de l'autre. Leur combinaison, dans un jeu de contingence et de nécessité, produit la diversité du monde matériel et vivant que nous connaissons. La référence ontologique à un ordre absolu par un Dieu, finalisé ou parfaitement nécessaire, ou même à un ordre réalisé mystérieusement pas l'Histoire (pensons à Hegel, à Marx, voire à la main invisible d'Adam Smith...) obscurcit la notion d'ordre, laquelle s'avère d'une riche complexité, et totalement relative à son contraire, le désordre.

Mais paradoxalement la démystification des notions d'ordre et de désordre (réelle dans le monde occidental, rappelons-nous, très relative dans d'autres régions du monde...), qui nous conduit à leur dénier toute validité ontologique absolue, vient de ce qu'il est possible de leur donner une signification objective. L'ordre et le désordre des phénomènes ne sont pas le simple résultat d'une mise en ordre, ou d'un échec de la mise en ordre de la connaissance ; ils résistent à l'approche de l'homme de science ; l'ordre se présente dans des structures complexes, apparemment finalisées, comme les organismes vivants, voire toute sortes de configurations étonnantes observables dans le monde inerte, géologique, astronomique... ; et le désordre dans des labyrinthe inextricables mais aussi dans des systèmes simples (comme celui d'un gaz en équilibre dont les particules s'entrechoquent en tout sens).

La science en mettant en ordre le réel ne se contente pas de retrouver l'ordre qu'elle y a mis ; elle le découvre là où elle ne l'attendait pas, au sein du désordre, du chaos et de imprédictible... Tout en ne se prétendant pas percer, comme le mythe, les secrets du réel, ou tout en n'ayant pas à la prétendre, la science  nous dit cependant quelque chose du réel, et, comme le mythe, elle est capable de nous faire rêver du monde."

Si nous mettrions plus que de la nuance sur cette conclusion (il existe une réelle prétention... qui va au-delà de la recherche de l'opératoire et de l'efficacité...), cette réflexion introduit utilement à la notion d'ordre social, qui a longtemps été conçu comme la reproduction de l'ordre naturel, physique et cosmique.

 

      Cet ordre social, qui se traduit par l'axiome selon lequel chacun est à sa place( et doit le rester) tout au long de sa vie (dans l'échelle des dominances sociales notamment, mais aussi de son rôle "technique"...), qui se traduit par l'existence d'ordres sociaux, de castes, de rangs maintenus (au besoin par la violence) de manière immuables dans le temps, est remis en cause, voire partiellement détruit par les Lumières et par la Révolution française. Partiellement, car s'il l'est sur le plan juridique, il faut attendre le moment où la critique sociale s'attaque aux structures économiques, pour réellement mettre en cause la hiérarchisation en continu de la société. Cette critique sociale, si elle est fille des bouleversements dus à la Révolution, va plus loin qu'elle, jusqu'à, au XIXe siècle, établir le primat de l'individu sur le social. Il ne s'agit pas d'un seul mouvement lent de la société. Cette évolution se situerait plutôt aux carrefours de tendances socio-économiques profondes et de contradictions politiques, dans un mouvement perpétuel de désordres apparents (et sanglants, en tout cas) et de remise en ordre. Cette oscillation de désordres et d'ordres donne toujours naissance à des situations instables, conditions nécessaires d'ailleurs à une mobilité des savoirs et des pouvoirs, sans que l'on puisse baptiser de manière définitive, ce qui à un moment donné pourtant apparaît comme tel, cette évolution comme un progrès ou une régression, à l'échelle de l'espèce...

    Comme toujours, il faut éviter de prendre la précédente schématisation comme une description affinée de la réalité historique. Si la société à ordres apparaît, dans une grande partie de l'historiographie en tout cas, comme une société figée, réglée surtout sur des cycles ruraux répétitifs, aux inégalités persistantes, aux rigidités politiques et morales fortes, ces ordres ne sont absolument pas comparables aux castes comme on peut les rencontrer dans le sous-continent indien ou ailleurs ou de rangs comme dans la Chine ancienne, au même aux hiérarchies de l'Islam pourtant proche de l'Occident. L'historiographie plus récente offre un tableau beaucoup plus nuancé, notamment sur la mobilité sociale. Dans l'univers chrétien et dans le creuset européen naissent des processus originaux où, à maints égards, la mise à vif des conflits provoque, bien plus qu'ailleurs, des changements fréquents au niveau social et politique. Si les situations de la masse paysanne progresse peu, il n'en pas du tout de même des populations urbanisées. 

 

     C'est ce qu'explique Robert DESCIMON à propos du rôle des Lumières dans la société française du XVIIIe siècle. "Les Lumières et l'apparition d'une "sphère publique", où s'est forgée la conscience révolutionnaire sont aujourd'hui pensées comme des "inventions discursives" absolument pures de toute détermination sociale. On ne saurait imaginer disqualification plus complète de la problématique des ordres et des classes et du conflit entre "noblesse" et "bourgeoisie". S'il n'est pas question de renouer avec les problématiques dominantes dans les années 1970, on peut proposer une histoire sociale qui s'interroge sur les rapports entre normes juridiques, changement social et représentations qu'avaient d'elles-mêmes les élites du pouvoir dans la France ancienne. 

Alors qu'il existe une multitude de "corps et collèges", communautés ecclésiastiques, professionnelles ou territoriales, le seul "ordre" juridiquement constitué en tant que tel était le clergé. Le Tiers état, défini par "ce dont il était exclu", ne fut jamais qu'un ordre négatif" (D Richet, Autour des origines idéologiques lointaines de la Révolution française : élites et despotisme (1969), dans De la réforme à la Révolution, Etudes sur la France moderne, Aubier, 1991). Quant à la noblesse, "second ordre", sa définition juridique avait connu une profonde mutation au début du règne personnel de Louis XIV". Nous noterons pour mémoire, que le petit peuple rural, paysans et autres, ne font partie d'aucun "ordre", et que tout se joue sur une minorité de la population. Ce n'est qu'entré dans l'industrialisation et avec le gonflement de la population urbaine qu'apparaissent les réflexions sur une "démocratie" qui les intègre. Il faut tout le mouvement socialiste du XIXe siècle pour que puisse parler réellement d'une participation du peuple (là non pris au sens du XVIIIe siècle).

"Durant tout l'Ancien régime, les expériences particulières des corps et des ordres, mais aussi de groupes sociaux plus informels fondés sur l'usage, comme la cour et la ville, la haute noblesse (...) et la noblese de province, etc, donnaient naissance à diverses cultures du privilège. Ces expériences sociales étaient susceptibles d'être manipulées parles individus dans leur vie quotidienne et transcendées par la pensée des hommes de lettres. Les cultures particulières n'empêchaient donc pas les élites de communier dans l'idéologie des Lumières, elles-mêmes très diversifiées,et dans une sociabilité qui faisait mine d'ignorer les distinctions de rang et d'état, comme celle des académies de province. Mais l'on hésitera pas à considérer que la société française du XVIIIe siècle reste pluri-segmentaire, pour reprendre la terminologie durkheimienne, et se caractérise largement par la compétition culturelle qui opposait entre eux ordres et corps. C'est ainsi qu'à travers un champ non unifié naissent différentes herméneutiques sociales qui furent à l'origine de conflits récurrents. On peut opposer les certitudes herméneutiques nobiliaires aux incertitudes des herméneutiques bourgeoises. (...)

L'herméneutique nobiliaire était cependant (malgré les conflits entre les ducs et les pairs d'une part et la bonne noblesse titrée d'autre part) cependant largement commune à toutes les catégories de nobles, à l'exception, sans doute, des nobles récents", qui tient à la mythologie du sang, laquelle, contrairement à ce qui se passe dans les pays germaniques, est traversée elle-même par un conflit qui en fragilise la portée, malgré les idées tout de même très répandues de transmission des caractères sociaux à travers les générations. Notre auteur précise ce point. "Cette mythologie nobiliaire française souffrait tout particulièrement de ses conceptions patrilinéaires dans une société où la parenté était "indifférenciée" (ne mettant pas de différence entre les parents oar le père et les parents par la mère), et dans une Europe où la noblesse se définissait par quartiers et exigeait autant de "preuves" du côté maternel que du côté paternel." Pour ceux qui doutent de la prégnance de telles conceptions dans l'ensemble des sociétés européennes, conceptions qui déteignent ensuite sur des populations pourtant dénuées de la qualité d'appartenance à un ordre, souvenons-nous des critères demandés par l'administration allemande pour prouver l'aryanité de son arbre généalogique... "Aussi la presque totalité de la noblesse française, y compris bien des ducs et des pairs, aurait-elle été considérée comme roturière en Allemagne. Mais les inconséquences de l'herméneutique nobiliaire avaient aussi pour fonction de couvrir, sous une doctrine intransigeante, la pratique indulgente en France de l'anoblissement. Elle contribuait donc paradoxalement à faire de la noblesse une "élite ouverte". La noblesse pouvait se permettre contradictions et ouverture dans la mesure où l'hégémonie des modèles culturels qu'elle proposait n'était pas remise en cause.

Face à cette confiance en soi, l'herméneutique bourgeoise apparaît désarticulée au XVIIIe siècle. Naturellement, la bourgeoisie d'Ancien Régime n'avait rien d'une classe sociale, elle constituait une catégorie juridique. (...) La bourgeoisie était (...) une et diverse et avait perdu la conscience de soi, ne reconnaissant plus son identité dans la participation économique et politique aux privilèges urbains. Est-ce là les orgines de "la formation d'une grande classe sociale, de la bourgeoisie", comme l'avançait Guizot? il faut souligner une différence essentielle entre les Etats généraux de 1614 et ceux de 1789. En 1614, les privilégiés urbains siégeaient tous dans les rangs du Tiers état ; en 1789, l'élite citadine, magistrats des cours souveraines ou secrétaires de chancellerie, siège au sein de la noblesse. La bourgeoise (dans sa triple composition, officiers royaux, hommes de lois et "bons" marchands), qui dominaient le Tiers état depuis les origines (avant 1484, seuls des représentants des "bonnes villes" siégeaient), se trouvait ainsi décapitée. En contrepartie, la culture négociante, y compris comme modèle éthique et esthétique, avait affirmé son indépendance avec les Lumières et, surtout, le relais avait été pris par certaines catégories majoritairement bourgeoises, comme les avocats : s'étant émancipés grâce à leur organisation en "ordre" qui leur permettait d'échapper à la fois au contrôle des magistrats de parquet et du siège et à la tutelle royale pesamment exercée sur les corps et collèges, les avocats développèrent une idéologie d'une grande efficacité dans les champs littéraire et politique. La liberté des avocats fut l'un des terreaux institutionnels de l'opposition janséniste, d'abord, et ensuite, du développement d'une opinion publique contestataire. On sait le rôle essentiel que tinrent les avocats dans les premiers développements de la Révolution.

Ainsi on ne saurait parler d'une aristocratie déclinante et d'une bourgeoisie poussée en avant par le vent de l'histoire, mais on doit considérer une multiplicité de situations et de solidarités qui favorisaient des prises de conscience plus corporatives que générales. Le fameux pamphlet de l'abbé Sieyès Qu'est-ce que le Tiers état? en 1788 joua un extraordinaire rôle de catalyseur en inventant pour ainsi dire de toute pièce une herméneutique bourgeoise de la société. (...).

La Révolution mit à bas l'édifice des ordres qui constituaient l'armature d'un Standestaat totalement discrédité par la poussée de l'absolutisme. Elle mit à bas également la structure complexe des corps dont l'autogestion oligarchique traditionnelle avait été une incontestable école de liberté. Elle instaura en sa place le dialogue direct entre l'individu et la nation, seule corporation (universitas) reconnue désormais légitime. La Révolution amena ainsi une séparation profonde des sphères politiques et sociales. La théorie et la pratique des corps intermédiaires s'écroulèrent en conséquence. La roue était libre pour l'installation d'un pouvoir des notables issus des élites anciennes. C'est une question encore ouverte, mais qui doit sans doute recevoir une réponse positive, de savoir si alors se fonda une société de classes."

 

    La problématique de l'ordre social, exprimée à travers le débat sur le contrat social de Jean-Jacques ROUSSEAU et de John LOCKE (contre Thomas HOBBES), donc dans l'éclosion des Lumières, est reprise bien après la (les) Révolution du XVIIIe siècle, par toute la mouvance socialiste, au XIXe siècle,  et dans celle-ci par les tendances anarchistes. La critique sociale, qui avec PROUDHON oppose l'inauthenticité du politique à la vérité économique, est poussée jusqu'au bout, jusqu'à la critique de l'Etat - alors garant précisément de l'ordre social injuste - qui est menée également par les marxistes qui tentent d'en théoriser le dépérisssement. Plus tard encore Robert NOZICK propose une critique du pouvoir au nom de la liberté, dans quatre étapes d'un raisonnement minimaliste.

Pierre BOURETZ décrit ce raisonnement : "Une première fois, c'est à partir de leur liberté naturelle que les individus activent un paradigme de l'utilité marginale pour déposer dans des agences privées les tâches de police et de justice qu'ils assumaient eux-mêmes. Puis se forment sur chaque territoire des agences de protections qui tendent au quasi-monopole par les mécanismes du marché. D'où l'émergence d'un Etat "ultra-minimal", qui interdit aux individus la violence privée. Reste enfin une utilme étape, celle par laquelle des clients-administrés financent par l'impôt des services qui seront accessibles à tous. On aura compris que c'est ici partiellement contre la hantise anarchiste de l'Etat que Nozick mobilise le schéma proudhonien de la propriété et de la guerre : d'un mal que l'on déteste il faut préserver cette part minimale qui protège le bien le plus cher, à savoir la liberté individuelle. Il semblerait alors qu'après l'échec politique de Rousseau et les fourvoiements économiques de Proudhon, Nozick réalise cette quadrature du cercle de la pensée sociale moderne : penser la stabilité du lien interindividuel sans l'emprise du pouvoir ; assurer l'harmonie des relations humaines à l'écart de tout principe d'autorité. Resterait toutefois à savoir comment cette alchimie s'opère, ou si l'on veut à déterminer dans quelle mesure elle réalise le programme proudhonien de l'ordre maximal dans la contrainte minimale. 

Il semblerait, poursuit notre auteur, en effet, que ce soit bien cette jonction-là qu'opèrent les théories contemporaines d'une liberté individuelle radicale, garantie par le marché contre la politique. La chose apparaît sans doute plus clairement chez Hayek et chez Nozick. Mais de Droit, législation et liberté à Anarchie, Etat et utopie, la discussion ne concerne que l'éventuelle connivence de l'Etat veilleur de nuit avec la doctrine honnie de la justice sociale sous le couvert du même ordre spontané du marché. Or, qu'en est-il de cet ordre, sinon d'un principe d'autant plus puissant qu'il est invisible, d'une force quasi naturelle qui relie d'autant plus sûrement les intérêts divergents qu'elle le fait à l'écart de toute volonté, et donc de toute incertitude, voire de toute contestation? Le paradoxe dont partait Proudhon se dévoilerait ainsi sous une forme nouvelle : la forme la plus efficace du pouvoir est celle qui le place en deçà de toute action humaine, dans les mécanismes inhérents aux structures des échanges. Par un jeu qui laisse donc toute apparence d'exercice indéfini à la liberté des acteurs sociaux et qui renvoie la présence d'institutions politiques ou juridiques dans les ténèbres d'une grossière aliénation. Mais dans un système qui ne fait peut-être qu'arracher l'intuition de Marx à la lourdeur d'une histoire déterministe, en préservant toutefois l'idée selon laquelle seule la composante économique de l'existence est déterminante quant à la liberté, puis à la cohésion sociale. 

Il se pourrait alors que l'anarchisme, par les variantes formalisées de son projet, partage pour le pire le destin des doctrines hyperréalistes de la société. Celles qui opposent la facticité du politique et le caractère périlleux de la volonté humaine à l'authenticité de l'économique puis à la puissance du besoin. Celles qui partagent une vision organiciste du lien humain, au risque de toujours rencontrer à un moment ou à un autre le sentiment qui veut que seule la violence soit la vérité des choses, qu'il s'agisse de la violence apparente des antagonismes individuels chez Proudhon et de la guerre des classes pour Marx, ou de cette violence plus discrète de l'ordre invisible du marché qui fonctionne chez Hayek ou Nozick comme un principe de réalité plus puissant que les lois. Pour le meilleur en revanche, resterait à l'anarchisme cette part de son programme qu'il refoule parfois par son propre système et sous les coups de ses adversaires : celle si l'on veut de l'utopie. Une utopie en l'espèce de la liberté intégrale et de l'harmonie sociale qui renvoie inlassablement les formes médiatisées du pouvoir et les expressions institutionnelles de l'autonomie au statut de pâles approximations de l'idéal moderne d'un individu sans tutelle. Une utopie qu'il ne faudrait alors plus traiter à la manière de Marx, comme le rêve qui aliène d'autant plus qu'il empêche de combattre. (...)".

 

     Cette problématique de l'ordre social n'est bien entendu pas la même en Europe et aux Etats-Unis. Si dans l'une de ces zones l'anarcho-syndicalisme, dominent l'anarchisme socialisant ou le socialisme anarchisme, ou si l'on préfère encore un anarchisme de gauche qui discute plutôt de l'articulation entre le social et l'individu dans une perspective de progrès social qui prend soin de ne pas occulter la question des classes sociales et des inégalités économiques, dans l'autre, les traditions socialistes ayant été laminées par la violence, dominent un anarchisme parfois oublieux de la question sociale, et focalisé bien plus sur la question des relations entre l'individu et l'Etat, du point de vue de couches de la population - qui n'ont par ailleurs pas beaucoup de soucis sociaux pour eux-mêmes - qui s'inquiètent d'une emprise de l'Etat sur leurs vies quotidiennes et sur la vie économique. On parlerait volontiers dans ce deuxième cas d'une dominance d'anarcho-capitalisme. Les idées de Robert NOZICK (1938-2002), philosophe américain à l'Université d'Harward, penseur libertarien proche du courant minarchiste (reconnaissant et limitant le minimum de prérogative de l'Etat), sont bien plus connues aux Etats-Unis qu'en Europe. La lecture du texte de Pierre BOURETZ est donc à prendre avec précaution. On ne mélange pas - intellectuellement parlant - impunément des problèmes européennes et américaines, même à l'heure de la mondialisation. Opposant à John RAWLS, son collègue dans la même Université, avec son ouvrage Anarchie, Etat et utopie (1974) publié directement contre la Théorie de la Justice (1971), il s'est toujours affirmé, même avec des nuances importantes vers la fin de sa vie, libertarien. Malgré cette réserve sur le paragraphe précédent, il existe bien un écheveau de considérations sur l'ordre social qui mêle éléments économiques, sociaux, politiques. Écheveau qui n'est jamais sans correspondance avec des définitions - changeantes - de l'ordre (voir plus haut). 

 

     Ce qui frappe chez les critiques les plus virulents de l'ordre politique, c'est une certaine illusion sur le fonctionnement réel de l'économie. A vouloir abaisser constamment le garant en dernier de cet ordre politique, l'Etat, et à vouloir instaurer très souvent le primat de l'économie, en y voyant seulement des mécanismes vierges de toute intervention humaine, en espérant que l'économie libérée (NOVICK) ou régulée par des institutions très proches des individus (PROUDHON) parvienne à faire ce que le politique jusque là n'a jamais réussit à faire (si même cela faisait partie de ses objectifs...) : l'harmonie et la paix, ils en viennent à oublier la réalité des conflits économiques (et partant socio-économiques), économique en elle-même. Face à ces théories, celles qui ne les oublient pas rappellent souvent que l'ordre économique aussi existe et qu'il est parfois même plus contraignant que l'ordre politique. 

La distinction des sociétés divisées en états, ordres ou castes fermés et des sociétés économiques "ouvertes" par la division du travail, la concurrence et l'égalité formelle entre les individus fait partie des lieux communs de l'évolutionnisme sociologique du XIXe siècle (MAINE, TÖNNIES, DURKHEIM, Max WEBER). Lieux communs opposés et opposables à d'autres lieux communs sur la nature de l'individu, ceux-là même qui occultent la réalité des classes sociales et leurs actions décisives sur le fonctionnement de l'économie. Le marxisme se développe avec l'idée d'antagonismes entre les classes sociales, celles qui possèdent et celles qui ne possèdent pas, que ce soit la terre ou les usines. Ces lieux communs s'imposent par la réalité d'une confrontation de plus en plus violente entre la classe capitaliste et la classe ouvrière, pour reprendre la vulgate marxiste. Si au XVIIIe siècle, ceux qui ne comptent même pas dans la société, absents des ordres deviennent au XIXe siècle des acteurs à part entière, toutes les réflexions sur l'ordre et le désordre social changent de tonalité, de registre, de niveau...

 

    Au XXe siècle, définitivement, on ne peut plus penser l'ordre et le désordre de la même façon, sauf pour les nostalgiques de l'Ancien Régime (Charles MAURRAS...) et pour les tenants des régimes totalitaires. Les lieux communs ne peuvent qu'intégrer les découvertes scientifiques sur la nature de l'ordre. Mais l'histoire des idées n'en est pas terminée pour autant.

Il est toujours loisible pour chaque classe sociale comme pour chaque individu de se représenter l'ordre comme l'état des choses et des relations qui lui convient le mieux, et parfois de faire admettre que ce sont leurs conceptions qui doivent s'imposer à toute la société. Mais on ne peut le faire (du moins en Occident) sans prendre en compte les nouvelles perceptions de la réalité. 

Évidemment, à méconnaître beaucoup d'aspects de la réalité physique et sociale, des théories peuvent voir le jour pour revivifier les anciennes conceptions. Évidemment, la présence persistance de croyances religieuses qui diffusent des conceptions de l'ordre et du désordre (le Paradis et l'Enfer) (le Bien et le Mal), en dehors de ces progrès de la connaissance, peuvent (et elles le font) perpétuer ces anciennes conceptions. (Nous ne pensons pas que toutes les croyances religieuses diffusent de telles conceptions, cela va sans dire).

Il est patent qu'une idée des Lumières, celle de l'éducation qui seul permet le progrès scientifique et la connaissance des choses et des êtres, demeure importante. Car c'est précisément parce que cette idée force du XVIIIe siècle qui n'est pas assimilée - pour de très importantes parties de la population sur cette planète - qu'au XXIe siècle des conceptions de l'ordre et du désordre en reste comme si nous n'avions pas progressé dans la connaissance des choses et des êtres... La connaissance, comme souvent dissout la croyance...

   C'est précisément pour cela que des idées sur les ordres, les castes, les états demeurent et influent sur la marche du monde. Le désir d'ordre et la peur du désordre persiste sur des représentations dépassées pour beaucoup, immuables pour d'autres. L'idée même d'un ordre qui fonctionne grâce à un sub-désordre peut sembler tout simplement impossible, voire hérétique...

    Pour autant, il ne faut pas croire que les progrès scientifiques soient réellement assimilés par la majeure partie de la population et on peut même constater par endroits une certaine régression de l'éducation... C'est sur le terreau de l'ignorance, et pardonnez-nous de reprendre des accents de ROUSSEAU ou de PROUDHON, que se développent les pires injustices et les pires inégalités. C'est sur le terreau de l'ignorance que l'ordre et le désordre peuvent être conçus comme séparés, appartenant à des mondes physiques et moraux différents. On peut croire que derrière l'ordre imposé dans les actes de tous les jours, dans des rites immuables (qu'ils soient religieux ou non), dans la répétition des comportements, et souvent dans l'obéissance et la soumission, se trouve la justice (au sens où chacun est rétribué justement parce qu'il tient sa place et qu'il n'en déborde ni par le haut ni par le bas). 

 

 

Pierre BOURTEZ, Anarchisme dans Dictionnaire de pjilosophie politique, PUF, 2005 ; Robert DESCIMON, Ordres et classes dans Dictionnaire européen des Lumières, PUF, 2010.

 

PHILIUS

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