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23 août 2020 7 23 /08 /août /2020 17:33

    Beaucoup de grands documentaires, à l'issue de leur récit de la Seconde Guerre mondiale, veulent consacrer un temps de réflexion sur la manière dont ils la racontent. Que ce soit pour De Nuremberg à Nuremberg, 39-45, Le monde en guerre ou Apocalypse, il s'agit de se livrer à une sorte d'inventaire de ce qu'ils ont pu montrer et de qu'ils n'ont pas pu montrer, l'historiographie étant constamment en mouvement, soit par développement de thèmes de réflexion (la Shoah par exemple) ou par découvertes d'archives inédites. Car l'histoire de la seconde guerre mondiale, par écrit ou par l'image, n'est jamais définitivement écrite : elle est source d'interrogations continues sur notre propre histoire. A ce titre, les reportages "de clôture" des séries The Pacific et Band of brothers sont en quelque sorte incontournables....

 

- 39-45, Le monde en guerre. Sans doute le "bonus" le plus remarquable, qui perpétue la réputation de sérieux de la BBC, parmi tous les bonus consacrés à la manière dont les auteurs construise un documentaire sur la seconde guerre mondiale. Les longs interviews des auteurs portent sur la guerre elle-même et le découpage de la série en différents pôles d'intérêts, dont le plus marquant et le plus important concerne l'holocauste des Juifs, la Shoah. Toutes ces parties sont construites autour des entretiens avec des participants au conflit mondial, quel que soit son camp, et les tensions entre les commentaires et les images sont bien expliquées par les auteurs. Avec la volonté de partir surtout du vécu des participants à cette guerre, actifs ou victimes passives, les auteurs, à commencer par Jeremy ISAACS, participe à l'éclosion et à la diffusion d'une manière de parler de la seconde guerre mondiale, autrement que par le sommet, par les états-majors et leurs décisions, autrement que par un récit géopolitique et de batailles, c'est toute une équipe qui porte le lourd projet, serrant de près la recherche historique du moment - car depuis d'autres faits ont été mis en évidence, comme le rôle des services de renseignements et d'écoute - de parcourir l'ensemble des événements de la seconde guerre mondiale. Effort récompensé par une notoriété encore intacte, dont l'importance accordée à l'Holocauste, n'est pas le moindre effet de leur travail. Que ce soit pour rechercher des archives qui couvrent tous les événements ou pour faire intervenir des personnes qui n'ont pas spécialement envie de faire état de leur "expérience" (on pense à certains responsables nazis encore en vie à l'époque ou à des victimes traumatisées par la guerre), ces interviews montrent bien le travail important qu'il a fallu fournir. Le produit de ce travail est aujourd'hui le prototype du documentaire sur la seconde guerre mondiale, et par extension sur la guerre.

 

- De Numremberg à Nuremberg

- Apocalypse

 

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22 août 2020 6 22 /08 /août /2020 12:13

 Les objets de la vie sociale

  Comme pour se distinguer d'une théorie strictement économique, voire économiste, nombre d'auteurs se consacrent à définir par le menu les objets environnant l'homme comme n'ayant pas qu'une nature marchande. Ils possèdent bien d'autres attributs que d'être au centre de l'échange marchand. Ainsi le cadre de l'échange marchand devient, chez les conventionnalistes, un cadre d'action parmi d'autres et non un cadre général. Dans ces autres cadres de l'action, les individus ont des motivations qui ne relèvent pas de calculs d'optimisation relevant de la rationalité économique.Doués de raison et agissant avec les autres, ils commettent des actions dont ils doivent rendre compte. Ce sont des êtres raisonnables et leur action est justifiable. Nos auteurs se réfèrent là aux fameuses agrégations des comportements individuels.

Dans l'échange marchand, le principe de justification est la rationalité. Mais il serait faux d'étendre cette forme de rationalité à tous les cadres de l'action comme on peut le constater à travers les arguments  que donnent les individus pour justifier leur conduite. En effet, il y a une pluralité de cadres d'action dans la complexité de l'univers. Comme il y a une multitude de subjectivités liées à la multitude des argumentations des individus, le recours à des objets extérieurs constitue le noyau tangible de leur justification. ces objets peuvent être matériels ou symboliques. Dans l'univers marchand, les objets sont des biens avec les caractéristiques définies par la théorie économique.  : ils sont anonymes, construits pour l'échange, différenciés par un prix. Dans d'autres monde, ils prennent d'autres formes, par exemple dans l'univers domestique, ils ont une "valeur d'usage". (BOLTANSKI et THÉVENOT, 1987).

Chaque monde a ses objets et "lorsque des objets ou leur combinaison dans des dispositifs plus compliqués sont agencés avec des personnes, dans des situations qui se tiennent, on peut dire qu'ils contribuent à objectiver la grandeur des personnes". (Idem). Dans chaque monde il y a donc une cohérence entre les objets et les personnes. En ce sens, le conventionnalisme propose un modèle universel (THÉVENOT et collaborateurs, 1989) qui s'énonce, sous des contraintes de même type, en trois concepts : justification (versus rationalité économique), mode de coordination (versus marché) et objectivité (versus biens). A partir e l'action des hommes, fondée sur le fonctionnement de ces concepts, se construit la réalité sociale qui n'est plus une donnée naturelle, mais un résultat des interactions humaines mobilisant la raison, les univers où s'expérimente la réalité humaine plurielle et les objets. Ceux-ci sont le résultat de l'activité mentale des hommes. : ils peuvent être des objets physiques (ou symboliques) qui sont alors des biens marchands (dans le monde ou l'univers marchand, leur nature est alors marchande) ou des biens domestiques (dans le monde domestique) : les objets peuvent être aussi des règles ou des normes sociales. Dans tous les cas, il s'agit de "construits sociaux" nés d'un accord entre les hommes, lequel qualifie l'objet, c'est-à-dire lui attribue une nature, autrement dit une "fonction" sociale dans un univers donné. Les objets sont donc fruit de conventions et non des données de toujours, extérieures à la négociation entre les hommes.

Il y a bien pour le conventionnalisme une ambition à se présenter comme une conception philosophique de la société et un cadre général d'analyse à partir de l'action des individus autour des trois concepts cités ci-dessus. (DURAND et WEIL). Même si ceci est une présentation très globale, on ne peut s'empêcher de penser, en regard des avancées de l'économie et de la sociologie à leur époque, que les auteurs ne font pas preuve d'une trop forte économie de moyens pour articuler les choses. Ils ne parviennent d'ailleurs pas au niveau des élaborations qui les précèdent des notions de valeur d'usage et de valeur d'échange. On pourrait penser que les auteurs abordent la question de contradictions entre ces deux valeurs dans de nombreux objets accaparés par les échanges économiques, mais ils évitent soigneusement toute analyse de ces conflits. Il est vrai que s'ils le faisaient, cela rappellerait aux destinataires directs et commanditaires (ou financeurs) de leurs études des notions marxistes ou marxisantes absolument à éviter!

 

La logique de l'action : la justification

   Le conventionnalisme repose sur des postulats. Par conséquent, la forme privilégiée en est la modélisation. Ce qui lui donne une apparence formelle rigoureuse, qui rappelle furieusement la frénésie pour les représentations mathématiques des théories économiques dans les différents manuels officiels en vigueur dans nombre d'universités.

Ainsi, il construit un cadre général des logiques d'action en donnant des hypothèses sur ce qui correspondrait au concept sociologique de motivation. S'inspirant des sciences morales et politiques, cette théorie affirme que le lien qui unit l'être particulier qu'est l'homme à ses semblables (la communauté), c'est l'impératif de justification. "Cet impératif de justification est même un attribut caractérisant ce en quoi les personnes sont humaines... Comment une science de la société peut-elle espérer aboutir en ignorant délibérément une propriété fondamentale de son objet, et en négligeant que les gens sont confrontés à l'exigence d'avoir à répondre de leurs conduites, preuves à l'appui, auprès d'autres personnes avec qui elles agissent?" (THÉVENOT et collaborateurs, 1989) ; BOLTANSKY et THÉVENOT, 1991). Cette théorie commence par sa propre justification, c'est-à-dire, la preuve expérimentale, la négation de l'affirmation arbitraire. Chacun d'entre nous peut en vérifier le bien-fondé : il suffit d'être attentif aux justifications que développent les personnes en paroles et en actes, et qui "comme des savants, ne cessent de suspecter, de soumettre le monde à des épreuves". (Idem).

Les actions de l'individu sont donc justifiables. Elles sont raisonnables en ce qu'elles s'appuient sur les raisons qui motivent sa décision et qu'elles sont compréhensibles par tous. On dira que "l'exigence de bonne raison se confond avec celle d'acceptabilité par les autres et d'objectivité pour constituer une même catégorie du raisonnable (THÉVENOT et collaborateurs, 1989). La construction d'un modèle d'action raisonnable suppose de transcender la contingence de la situation où se déroule l'action, car ayant une portée générale, elle repose sur une mise en équivalence avec d'autres situations. Cette exigence de généralité demande un mode de rapprochement fondé. Il faut donc concilier deux hypothèses : la possibilité de fonder des actions coordonnées sur un principe commun et la disponibilité d'une pluralité de ces principes. Ce sont ces propositions que présentent les Économies de la grandeur, à travers le "modèle d'action raisonnable compatible avec ces deux hypothèses" (Idem). ( DURAND et WEIL)

L'insistance sur la justification provient directement du fait que ces auteurs refusent d'admettre que dans bien des cas, les comportements sont imposés par les institutions (par exemple éducatives), sans que les individus ne se posent la moindre question sur la justification de ces impositions... Par ailleurs, on ne peut s'empêcher de faire le rapprochement entre l'obsession de la conformité (conformisme et apparence extérieure) dans certaines sociétés et cette justification individuelle des comportements.

 

L'essence de l'homme définie par six axiomes

   Une sociologie si centrée sur l'individu ne peut faire l'économie d'une définition de l'essence de l'homme. Si la logique de l'action est la justification de l'action vis-à-vis d'autrui, les ressort de l'action dépendent de cette essence, de ce qui le qualifie en tant qu'homme.

Si axiomes définissent ce que sont les individus vivant dans les société habituées à la négociation et non aux rapports de force. C'est ainsi que le conventionnalisme voit les sociétés modernes (industrielles), excluant de son champ de réflexion celles où règne la violence politique ouverte. Ce sont les sociétés ou "cités marquées par la philosophie politique moderne" (BOLTANSKI et THÉVENOT, 1991).

Dans ces sociétés où "la rationalité des conduites peut être mise à l'épreuve" (BOLTANSKI et THÉVENOT, 1987), on aboutit toujours à "la maitrise pratique des justices fondées en principe" (Idem).

Pour pouvoir négocier, il faut donc que les hommes soient tous dotés d'une commune humanité (axiome 1) qui les prédispose à agir pour le bien commun par voie d'accords et non de violence. Ils ne sont pas condamnés à un seul état et peuvent en trouver au moins un équivalent à un autre (axiome 2), sans cela ils ne seraient pas motivés à l'action. Ils peuvent accéder à un même état de richesses ou une commune dignité (axiome 3). Il y a un ordre relatif aux états qui qualifient les personnes, ce qui peut les rendre insatisfaits, et leur donne le désir d'en changer (axiome 4), mais elles savent qu'il y a un coût (axiome 5). Le dernier axiome, le 6ème, est l'existence du bien commun, lequel permet de parvenir à un accord (clôturer l'accord).

   Des commentateurs désobligeants (...) pourraient considérer que cette description de l'homme moderne est bien maigre et se demandent ce qu'il en est des multiples conflits sociaux qui agitent ces sociétés "marquées par la philosophie politique moderne". Quelles sont donc ces sociétés non mues par des rapports de force? Lesquels sont sans doute un peu vite assimilés à de la violence... Cet homme gentillet semble bien celui souhaité par nombre de dirigeants politiques et économiques...

 

Modes de coordination de l'action entre individus

   La conventionnalisme se distinguant par la recherche des ressorts de la coopération (exclusivement) entre les individus, il est logique que ses chercheurs explorent divers modes de coordination de l'action ente individus. Il s'agit donc de comprendre comment les personnes conduisent des actions raisonnables compatibles avec les hypothèses de la nécessité de rendre compte de leurs actions de façon acceptable pour autrui : il faut définit le cadre de telles actions.

Trois autres axiomes sont alors énoncés :

- Multiplicité des mondes : l'action se déroule dans un monde ou dans un univers à plusieurs natures (axiome 1) (THÉVENOT et collaborateurs, 1989-. L'action, pour être justifiable, doit pouvoir transcender la particularité et la subjectivité de celui qui la justifie. L'introduction de phénomènes de preuve apparaît nécessaire. L'objectivité est ce qui sert d'appui à une action justifiable ; elle est caractéristique d'une nature. La présence d'objets dans l'action sert de ressources aux individus.

- Les objets n'ont qu'une nature et une seule référée au monde qui les caractérise dans une situation donnée (axiome 2). Ainsi, "l'objectivité industrielle de l'ingénieur, celle des appareils de mesure et des lois statistiques qui suppose stabilité et standardisation, trouve sa place parmi d'autres (...) L'objectivité marchande du bien n'est pas moins objective et déterminante pour l'action intéressée" (Idem). L'importance de cette nature de l'objet apparaît lorsqu'elle fait défaut, insinuant le doute sur la qualité de l'objet dans l'action et mine les fondements de la forme de coordination, c'est-à-dire, du cadre de l'action des hommes.

- Les hommes ont plusieurs natures. Tout comme les objets, les hommes doivent être qualifiés, c'est-à-dire, identifiés, dans le cadre d'une action raisonnable. Mais à la différence des objets, les hommes peuvent être qualifiés dans toutes les natures (axiome 3). Si l'économie néo-classique n'envisageait qu'une rationalité, le conventionnalisme considère que l'homme en possède plusieurs : l'homme est raisonnable, il peut argumenter ; il peut changer de nature mais il devra justifier son action selon le monde concerné. (DURAND et WEIL)

On sent là l'expression de l'impérieuse nécessité de sortir d'un économisme qui attribuait à l'homme qu'une seule nature (homo oeconomicus) et ne se situait que sur un seul plan d'existence (l'économie...), condition pour qu'émerge une véritable sociologie qui aborde des domaines particuliers et divers de la vie sociale...

 

Modèle commun et relation d'équivalence

   L'existence d'un bien commun (axiome 6) qui dépasse les singularités de individus conduit à la reconnaissance d'un modèle commun à tous les mondes de l'action en général. En même temps, à l'intérieur de chaque monde, une relation d'équivalence organise la cohérence de la rationalité du monde concerné entre la nature des objets, la nature des hommes, la logique de négociation (et l'accord), etc.

Dans le modèle commun à tous les cadres de l'action présentant un forme de généralité, à toute forme de coordination correspond un ordre, rendant compte de "la possibilité de clôture d'un équilibre sur l'une ou l'autre des différentes natures". Chaque nature repose sur une forme de généralité que l'on peut considérer comme une relation d'équivalence (THÉVENOT et collaborateurs, 1989). La relation d'équivalence dote des mêmes propriétés les êtres, que ce soient  des humains et/ou des objets. Cette notion permet d'exprimer la coïncidence/non coïncidence de nature des objets ou des êtres humains dans une même cité. A l'intérieur de chaque cité (ou nature ou monde) il y a une relation d'ordre qui définit l'importance des individus, importance dont ils peuvent contester l'attribution. Ils peuvent ainsi soumettre à l'épreuve l'ordre de la cité et l'allocation des grandeurs. Mais la construction d'une équivalence entre des personnes permet aussi de faire émerger un intérêt commun. En effet, "cette relation fondamentale est un principe d'identification des êtres, considéré dans chaque nature, comme plus général que toutes les autres formes de rapprochement jugées plus contingentes, et tenu pour commun à tous" (idem). C'est le "principe supérieur commun" qui permet de dire que a équivaut à b, c'est-à-dire de "constituer l'équivalence des états de grandeur, (de) faire la mesure des choses" (BOLTANSKI et THÉVENOT, 1987).

Dans chaque nature définie ainsi, un "principe supérieur commun" définit donc la structure mais produit des hiérarchies en même temps, car il donne un ordre sur l'importance des être d'où le terme de grandeur donnée à cette qualité. Dans chaque nature (ou monde), objets et personnes sont donc ordonnés selon leur grandeur, suivant leur importance en regard du principe supérieur commun qui les qualifie. Tenu pour commun à tous, le principe supérieur est aussi le bien commun dans l'action justifiable. Cette hypothèse d'ordre est considérée comme un élément permettant de passer de la perspective d'une nature unique (la rationalité marchande de l'économie néo-classique) à celle d'un univers à plusieurs natures, car "l'ordre construit, autour de chaque forme de justification, la possibilité de réduire la tension inhérente à la disponibilité d'autres principes généraux de qualification, sans éliminer totalement la trace de ces autres monde possibles et leur fermer tout accès" (THÉVENOT et al., 1989). (DURAND et WEIL)

  Cette présentation de nos deux auteurs-guide nous a laissé un peu perplexe, mais vérification faite - lecture de deux ouvrages clés de THÉVENOT et BOLTANSKI), elle correpond effectivement à ce qu'on en tirer, en en restant aux principes - effectivement assez abrupts - qui rappellent certaines docte définitions en économie. Mais en y regardant bien, on s'aperçoit - outre cette insistance à mettre sur le même plan hommes et objets - qu'il s'agit bien d'une mise en forme d'un principe d'intérêt commun (général) qui tout en s'imposant aux individus qui justifient leur action, se trouve pris dans des considérations d'ordre social, lequel se trouve bien mis en avant pour guider toutes les collaborations et tous les accords. L'ordre social, l'intérêt commun, l'équivalence des états de grandeur, tout cela conduit à ces nécessaires coopérations, qui font la société. On pourra toujours contester sa place dans l'ordre, mais en fonction même de cet ordre. Tout en faisant mine d'ouvrir cette nouvelle sociologie à des mondes multiples, il semble bien qu'on la ferme finalement dans une sorte d'obligation du respect du bien commun. Mais il faut en savoir plus sur ces mondes pour se faire une idée juste de cette théorie et il faut l'écrire, de cette théorisation, qui, en regard de tout le savoir sociologique accumulé jusque-là, apparait bien pauvre... Comme si on tentait d'élaborer un nouveau vocabulaire et une nouvelle grammaire pour en définitive retomber sur des notions néo-libérales...

 

Les six mondes ou cités

    La relation d'équivalence peut définir un nombre indéterminé de natures. Mais le repérage effectué dans les grands ouvrages de philosophie politique et morale (BOLTANSKI et THÉVENOT, 1987) permet d'en dénombrer six grands types caractérisant le cadre de l'action, soit six grands types de cités : la cité marchande, le cité de Dieu, celle du renom (ou de l'opinion), la cité domestique, la cité civique, la cité industrielle.

- La cité marchande : Adam SMITH a formalisé, le premier, dans les relations marchandes un principe universel de justification permettant de fonder une cité sur ce principe. La cité marchande garantit la paix et est telle que les hommes, confrontés à une dispute permanente à la mesure de leurs passions, arrivent à reconnaître leur intérêt particulier dans une forme de bien commun, la marchandise. le commerce permet de brider les passions. En effet, il établit le lien social entre vendeurs et acheteurs dans un juste équilibre puisque l'un et l'autre mûs par le profit marchand, y entendent raison et y soumettent leur cupidité au lieu de la transformer en agressivité.

- La cité de Dieu ou la cité inspirée : la cité de Saint AUGUSTIN, quant à elle, définit le modèle de cité dans laquelle les relations harmonieuses assurent la concorde entre les êtres. Le fondement de cette cité reposerait sur l'inspiration conçue sous la forme de la grâce. Abstraction de la cité des hommes, ce modèle s'est réalisé dans "les nations", "les républiques", "les peuples".

- Dans la cité de renom (ou de l'opinion), la grandeur d'une personne repose sur l'opinion des autres et est indépendante de l'estime que la personne a d'elle-même. Les litiges surgissent lorsque l'écart se creuses entre cette estime  et celle que les autres lui portent et qui est seule, dans la réalité. L'exemple de cette cité est celle de la cour : si le grand est grand par les faveurs qu'il y trouve, il est aussi petit car, serviteur lui-même, il est mis en équivalence avec son propre domestique. La tension de la grandeur du renom et de la grandeur domestique entraine l'ébranlement de l'ordre des personnes, donc de la cour et libère un espace pour d'autres cités (la cité industrielle notamment).

- Dans la cité domestique (qu'aurait décrite BOSSUET), l'individu se soumet au prince car celui-ci "fait , pour le bonheur commun, le sacrifice de ses satisfactions personnelles". "Dans cette conception sacrificielle de la grandeur du Prince, la célébration de ses vertus consiste à faire voir, dans toutes ses dimensions, l'ampleur du sacrifice auquel il consent pour le bonheur commun, auquel il subordonne la totalité de ses satisfactions personnelles" (BOLTANSKI et THÉVENOT, 1991).

- Dans la cité civique, le souverain qui n'est plus roi, est constitué "par la convergence des volontés humaines quand les citoyens renoncent à leur singularité et se détachent de leurs intérêts particuliers pour ne regarder que le bien commun" (Idem).

- Le modèle de cité industrielle prend sa source dans les écrits de SAINT-SIMON. Cette cité est fondée sur l'objectivité des choses. C'est un corps organisé dont toutes les parties contribuent d'une manière différente à la marche de l'ensemble. L'objet de la cité industrielle c'est la "société". Tout doit concourir à sa gestion : calculs des coûts, règles comptables, sciences de la production auxquels s'ajouteront au XXe siècle l'organisation du travail, les instruments de contrôle et de mesure, la standardisation, etc.

   Bref, dans chaque type de cité, l'individu trouve la forme universelle de son intérêt particulier. La sociologie et l'économie qui semblent s'opposer par le traitement qu'elles font de l'homme, l'un valorisant le collectif, l'autre l'individuel, ont, en fait, d'après les conventionnalistes, une structure originelle identique, reposant sur une même transformation, celle du supérieur commun en loi positive, (la volonté générale ou le marché). Cette démarche, estiment-ils, est de nature métaphysique, destinée à demeurer abstraite tant qu'on n'aura pas pris en compte la diversité des accords qui font la trame de la réalité sociale? La constitution permanente de ces accords, est, selon eux, au coeur de la confrontation des individus en tant qu'êtres vivant ensemble. En effet, à tout instant, il faut qu'un principe ayant valeur d'équivalence puisse être reconnu comme ayant une valeur universelle et permettent l'établissement d'accords qui réalisent le lieu de fusion des intérêts particuliers en un intérêt collectif. La construction du modèle repose donc sur des transmutations de trois sortes : collectif/individuel, nature humaine plurielle/modalités de l'action, types de cités/types d'accords. (DURAND/WEIL)

 

La transformation du monde : le passage d'un monde à l'autre

    Les individus, toujours selon les conventionnalistes, sont définis par la capacité de posséder au moins deux états, par conséquent de changer leur état existant. L'axiome de commune dignité les dote d'une puissance identique d'accès à tous les états tandis qu'un ordre relatif aux états qualifie les personnes. Ce sont là autant d'attributs qui vont créer des sentiments d'insatisfaction et de contestation sur leur situation, modifier l'équilibre général et en générer d'autres. la dynamique du système est ainsi en germe dans la caractérisation même des individus. De la même façon, la caractérisation d'un monde n'est jamais définitive, car celui-ci contient toujours la trace d'autres natures, même réduites à l'état de contingences. Mais la diversité de ces contingences se tient aux confins des mondes (ou des natures) et bruissent jusqu'à devenir des tohu-bohus remettant alors en cause la distribution harmonieuse des grandeurs et les états des personnes. (DURAND et WEIL).

Parvenus à ce stade de réflexions, les conventionnalistes, dans leur réflexion sur ces mondes et les relations entre eux, sont obligés de tenir compte des conflits et d'une certaine manière de constater, au-delà de statuts des personnes définis de manière plus ou moins stables dans chaque monde, que la dynamique des changements résident en ces conflits. Mais ils refusent précisément d'aller là, malgré l'observation de la survenance du litige et du procès qui conduit à l'épreuve et à la démonstration des preuves... Car admettre que les dynamiques de changements proviennent de ces conflits qui ne sont pas forcément induits intégralement par les personnes, serait admettre deux choses qui n'entrent pas dans leur système : que le conflits sont au coeur de la dynamique des changements et que ces conflits proviennent de l'existence des structures dans lesquelles les individus sont placés, qu'ils le veuillent ou non. Ils constatent que les personnes contestent la distribution des grandeurs qui leur est attribué dans un monde donné. Mais les situations pour eux, ne sont que "troubles" et remplies "d'incertitude" sur les grandeurs qu'il faut épurer. Cette épuration, pour eux, ce n'est que le retour à une cohérence, à un accord. Comme par postulat, les personnes sont des êtres raisonnables, la contestation se fera autour des jugements, autour des principes supérieurs communs, propres à chaque nature, jusqu'à ce qu'un accord soit trouvé. Il est évident toutefois que pour juger de la qualité des arguments, on ne peut tout de même pas s'en tenir aux propos des contractants éventuels, car il peut s'y loger d'importances subjectivités irréductibles. Ainsi "pour régler la dispute, lever l'incertitude sur les états de grandeur et les rendre prouvables, il est nécessaire que le modèle de la cité puisse s'étendre à des êtres qui ne sont pas des personnes" (Idem). Lors des disputes, pour contrecarrer la subjectivité des personnes, les choses vont servir de preuve à la définition des éléments de contestation dans l'épreuve de réalité. On peut comprendre que ces choses sont économiques - malgré que certaines des cités décrites soient régies par d'autres principes qu'économiques - vu le contexte dans lequel ce développe cette sorte de sociologie morale. Le modèle de cité qui caractérise les conduites humaines contient des êtres que les personnes (ce que permet l'usage de la notion d'équivalence).

    La justice des accords entre les personnes est conforté par la justesse des accords entre les choses."Avec le concours des objets que nous définirons par leur appartenance exclusive à une nature, les personnes peuvent établir des états de grandeur. L'épreuve de grandeur ne se réduit pas à un débat d'idées, elle engage des personnes avec leur corporéité, dans un monde de choses qui servent d'appui" (idem). Comment évalue-t-on les grandeurs des choses? Cela dépend. On peut "selon le monde considéré, donner des épreuves en se réclamant du témoignage d'un grand dont le jugement fait foi, en invoquant la volonté générale ; en payant le prix ; ou encore en s'appuyant sur une expertise compétente. Les formes de connaissance sont adaptées à l'évaluation des grandeurs". Cette insistance sur la quantification des grandeurs nous mènent toujours irrésistiblement, que les auteurs le veuillent ou non, vers des réalités économiques.

   La sortie de l'épreuve de réalité donnant lieu à un différend se résout dans le compromis. le compromis est fragile s'il ne parvient pas à être rapporté à une forme de bien commun constitutive d'une cité. Il ne permet pas d'ordonner les personnes selon une grandeur propre à cette cité. Il faut par conséquent doter les objets mis au service commun d'une identité propre, reconstruire une cité fonctionnant suivant les modalités exprimées ci-dessus. Sans cela les êtres continuent à maintenir leur appartenance d'origine et la dispute peut être relancée. (DURAND et WEIL).

Et c'est précisément ce qui arrive tout le temps, les accords n'étant toujours que temporaires, constitutifs même des conflits, ces fameuses "disputes" comme les appellent les conventionnalistes comme pour en atténuer la virulence et la permanence. Ils sont convaincus que les personnes raisonnables se réfèrent en fin de compte au bien commun (ce qui reste à démontrer...), mais comment cela s'exprime-t-il? Dans l'élaboration de structures sociales dans lesquelles les individus s'insèrent et pas entièrement consciemment. Mais pour les conventionnalistes, parvenir à cette conclusion serait reconnaître la société comme s'imposant à l'individu. Pour eux, il s'agit d'élaborer une sociologie de l'accord et non une sociologie du conflit.

 

SOCIUS

 

 

 

 

 

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22 août 2020 6 22 /08 /août /2020 07:03

   Maints férus de technologie militaire alignent des listes sur les matériels militaires utilisés pendant la seconde guerre mondiale. Cela a son utilité dans la présentation technique et par leur utilisation sur le terrain, mais il faut savoir que comparer par exemple les chars allemands ou italiens aux chars anglais, français ou américains a des limites. En effet, presque jamais, les armements les meilleurs sont opposés les uns aux autres et on a affaire au contraire à toutes sortes de chevauchement où se mêlent recherche de nouveautés technologique (la percée qui donnera l'avantage majeur) et amélioration du matériel existant, comme me montre d'ailleurs le documentaire, parmi d'autres disponible sur filmsdocumentaires.com. De plus, énormément de matériels d'armements surclassés, selon les experts, furent utilisés sur les champs de bataille, dont certains dataient directement de la première guerre mondiale. Et par ailleurs nombre de matériels supérieurs ne furent produits qu'à l'état de prototype, et cela quel que soit la catégorie de l'armement (air, terre, mer). Enfin, énormément de matériels furent conçus sur les planches à dessins ou en restèrent au plan d'essais restreints, l'imagination de techniciens et des ingénieurs pouvant d'ailleurs faire l'objet de documentaires (parfois amusants). Enfin des matériels considérés comme nouveaux ont été élaborés et utilisés pendant la seconde guerre mondiale, mais leur conception date des années antérieures : avions à réaction, hélicoptères, arme atomique...  

Les documentaires et films de fiction et séries sont émaillés de considérations techniques et parfois l'action met en valeur certaines armes, même si celles-ci ne constituent par le sujet principal. Hormis tout ce qu'on peut trouver sur Internet (à foison là-dessus, mais il faut quand même chercher car les moteurs de recherche sont vraiment à la peine!), quelques documentaires se centrent sur les armements, chars et avions surtout. Des films sur l'arme atomique ont déjà été cités (voir dans la série sur ce blog Comment voir la seconde guerre mondiale).

 

Côté documentaires :

- un documentaire sur les différentes aviations

 

- Champs de bataille 2 : les bunkers oubliés d'Hitler (TIGNÈRES)

 

Côté films :

- Tanks for Stalin (Kim DRUZININE). Il s'agit d'une partie de  l'histoire du fameux char T-34 soviétique, celle de son inspection par l'état-major de l'armée, qui exige son déplacement sur plusieurs centaines de kilomètre pour parvenir à Moscou. Ce film russe de 95 minutes sorti en 2018, raconte donc des péripéties de ce voyage (entre difficultés techniques et tentative de destruction par les renseignements allemands). Très romancée, l'histoire, qui se déroule en 1940, est véridique et les qualités de ce char, remarquable équilibre entre les trois composantes fondamentales que sont la puissance de feu, la protection blindée et la mobilité, qui joua un rôle essentiel sur le front de l'Est au cours de la seconde guerre mondiale. Le T-34 est alors considéré comme le meilleur blindé des Forces Alliées et l'un des meilleurs chars de la guerre, supérieur même au Panzer. Il n'est pleinement opérationnel en nombre que lors des batailles de Moscou et de Stalingrad en 1942, et joue un rôle décisif dans la bataille de Koursk à l'été 1943, où furent apportées des améliorations importantes. Pour ceux qui se demandent comment les Allemands étaient au courant du développement de ce char dès ses débuts, et ait pu tenté de le contrecarrer si précisément, il suffit de rappeler que la coopération - y compris dans le domaine de l'armement - germano-soviétique ne stoppa que le premier jour de l'invasion allemande du territoire soviétique! Présenté comme un film à grand spectacle, le métrage souffre tout de même visiblement d'un manque de moyens...

 

- Les héros de Télémark (MANN). Rappelons qu'il s'agit de l'histoire du sabotage en Norvège de la production d'eau lourde pouvant servir à fabriquer la bombe atomique (même si en définitive l'état-major allemand n'est intéressé que sur la forme de production d'énergie - réacteur nucléaire...). Là aussi, le film intervient au niveau du développement d'une arme (potentielle)...

 

FILMUS

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21 août 2020 5 21 /08 /août /2020 13:11

     La grande tradition de la biographie en littérature a déteint depuis longtemps sur les plans cinématographiques. Singulièrement concernant l'histoire de la seconde guerre mondiale, prolongeant ainsi la plus ou moins mauvaise habitude de voir l'Histoire à travers des individualités, à qui l'on attribuent souvent plus d'influences qu'ils n'en ont eu réellement.

 

Côté documentaire :

- Dans la série Apocalypse, Hitler (CLARKE-COSTELLE). C'est un des plus récents documentaires sur le parcours d'HITLER (diffusé sur France 2 en octobre 2011) et il bénéficie donc des plus récentes recherches historiographiques. Condenser en deux heures environ (en deux parties) cela est d'autant plus compliqué qu'il faut non seulement montrer mais aussi expliquer, et tenir compte du contexte, notamment de la première à la seconde guerre mondiale. Il regroupe des documents d'époque connus ou inédits, officiels ou amateurs, sur les grands événements l'ayant amené à la prise de pouvoir. Les images d'archives ont été restaurées et colorisées. Réalisée par Isabelle CLARKE et Daniel COSTELLE (déjà dans la direction de la grande série Les grandes batailles), narrée par Mathieu KASSOVITZ, cette série de deux films est remarquable par son rythme et par la prise en compte de nombreux événements. On y montre notamment que l'ascension d'HITLER fut bien plus compliquée que voulurent le dire la propagande nazie et qu'à plusieurs reprises, elle aurait pu se terminer, soit sous le coup d'issues incertaines des élections, soit sous le coup de ses aventures personnelles. L'exploitation des données de la presse de l'époque montre bien que sans la crise économique de 1929, HITLER ne serait sans doute pas parvenu au pouvoir. Des critiques, que les auteurs balaient d'ailleurs, ont été émises, soit sur la forme - la colorisation (mais, au fait, la vie était en couleur à l'époque!) menée de nos jours de manière très fine, soit sur le fond. L'historien Édouard HUSSON, tout en soulignant l'intérêt du documentaire pour ses images inédites, lui fait trois reproches majeurs : "l'absurde insistance sur la possible ascendance juive de Hitler, une thèse bien éculée, et dont on se demande pourquoi les auteurs la réhabilitent", mais c'est que HITLER aurait bien été incapable de satisfaire à l'exigence nazie elle-même de prouver son ascendance "aryenne" sur quatre générations..., "la thèse historiquement fausse qu'il y aurait eu un danger communiste en Allemagne fin 1918", ce qui n'est pas l'avis ni de la population à l'époque ni d'autres historiens qui insistent sur l'atmosphère révolutionnaire et pas seulement en Allemagne de 1918-1919; et enfin "la quasi-absence des crises économiques dans l'énumération des facteurs qui amenèrent Hitler au pouvoir", ce qui montre seulement une chose, c'est qu'il n'a pas "vu le film!"... Le bonus - chose à ne jamais négliger, les bonus, lorsqu'on a le DVD - où interviennent nombre des fabricants du documentaire (des monteurs aux chercheurs d'archives), nous informe que la série à l'origine devait comporter quatre parties allant jusqu'à 1939, alors qu'elle s'arrête, de manière un peu abrupte il faut le dire, à 1935. De nombreuses images n'ont pas été exploitées et certains souhaitent un second volet (Hitler 2).

 

- Speer et Hitler, L'architecte du diable, en 3 parties

 

- La série de documentaire 1914-1945. Ils ont fait le monde, The World Wars, 3 DVD en 6 parties. Où les deux conflits armés mondiaux sont vus (à juste titre) dans un même ensemble de problématiques. Mais également, et là c'est tous les dangers de l'histoire vue à travers le parcours des personnages historiques, centrés sur eux.

 

- Adolf Hitler. Du charisme au chaos (REES)

 

- Nazis, Un avertissement de l'histoire (REES)

 

- Mussolini et Hitler, L'opéra des assassins (ROSÉ)

 

 

Côté films :

- Patton (SCHNAPPNER)

 

- Mac Arthur (SARGENT)

 

- Ike, Opération Overlord (HARMON)

 

- Amiral Canaris (WEIDENMANN)

 

 

 

FILMUS

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21 août 2020 5 21 /08 /août /2020 09:03

   Sophie de MIJOLLA MELLOR développe dans Psychanalyse le travail du trait d'esprit et de l'humour.

  La production du trait d'esprit répond au même type de travail psychique que celui de l'élaboration onirique et FREUD pour mieux souligner qu'il s'agit d'un travail, même s'il est préconscient, parle de la "technique" du mot d'esprit. On trouve la meilleure élaboration du sens de ce travail-là dans son livre Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient, Gallimard, 1930.

Cette technique recouvre une grande diversité de moyens consistant par exemple à former des mots composites en en condensant plusieurs ou, avec l'emploi du même matériel verbal, à établir des interventions et des modifications ou encore à jouer sur le double sens des mots, équivoque, métaphore, etc. Mais, comme le dit FREUD : "La condensation demeure la catégorie à laquelle sont subordonnées toutes les autres. Une tendance à la compression ou mieux à l'épargne domine toutes ces techniques".

Le procédé majeur de l'élaboration du rêve, le déplacement, se retrouve aussi dans la technique du trait d'esprit. Notamment, lorsque l'histoire drôle consiste dans l'erreur de compréhension de l'un des personnages de l'histoire, celui-ci apparaît comme ayant déplacé le sens sur un élément de la phrase aux dépens de celui qui était vraiment significatif. Ce contretemps est un ressort très général de l'effet comique et consiste en une espèce de déplacement de l'accent psychique, tel qu'en produit, pour d'autres raisons, le rêve. De manière plus large, les fautes de raisonnement ou les raisonnements tendancieux spéciaux utilisent le déplacement et le contresens. On pourrait cependant arguer du fait que ce type d'erreur peut ne pas être du tout comique et, en effet, il convient de considérer que la technique du trait d'esprit, pas plus que celle du rêve ne sont des fins en soi mais des moyens pour exprimer et laisser libre court à des tendances qui seraient réprimées, si elles ne se présentaient sous ces travestissements. "L'esprit permet la satisfaction d'un instinct (le lubrique et l'hostile) en dépit d'un obstacle qui lui barre la route : il tourne cet obstacle et tire ainsi du plaisir de cette source de plaisir, source que l'obstacle lui avait rendue inaccessible" (FREUD).

   L'esprit élude donc les restrictions et restitue ainsi les sources du plaisir d'antan qui étaient devenues inaccessibles du fait du refoulement. Cependant l'esprit dispose aussi d'une technique spécifique pour poser l'inhibition consistant à conserver intact le jeu avec les mots ou avec le non-sens, tout en choisissant les cas où ce dernier se présente sous des dehors admissibles ou ingénieux. Le but du travail psychique s'avère donc, outre la satisfaction pulsionnelle, un gain de plaisir lié à la forme, gain de plaisir qui s'apparente à une satisfaction narcissique de se découvrir maître de jouer avec les mots ou avec le sens.

  Cette dimension érotique narcissique du travail de l'esprit se retrouve encore plus nettement dans l'humour. FREUD le définit comme un mécanisme de défense consistant à mettre à l'écart les exigences de la réalité au bénéfice de la suprématie assurée au principe du plaisir, ce en quoi il s'apparente à la névrose, à la folie, à l'ivresse et à l'extase. Mais l'humour, contrairement à la pathologie mentale, loin de constituer un abandon du Moi est une forme de triomphe.

  Le travail psychique qui peut mener à cette étonnante performance a un explication métapsychologique qui consiste à considérer que la personne de l'humoriste retire l'accent psychique de son Moi et la déplace sur son SurMoi. Grâce à ce déplacement, la personne peut faire une sorte de deuil des investissements qui la mettent en danger de souffrir par frustration et se place vis-à-vis de ceux-ci comme une instance parentale qui consolerait un enfant en ces termes : "Regarde, voilà donc le monde qui paraît si dangereux. Un jeu d'enfant, tout juste bon à faire l'objet d'une plaisanterie". (FREUD).

   Cette présentation classique de MIJOLLA-MELLOR est une sorte de socle sur lequel s'élaborent d'autres réflexions, dont celles d'Oliver DOUVILLE, Max KOHN et de bien d'autres qui se retrouvent dans le numéro 30 de la revue Che VUOI? consacré au Rire en psychanalyse (Éditions Lharmattan).

  Olivier DOUVILLE (sites.google.com/site/olivierdouvilleofficiel) se réfère plutôt à Jacques LACAN pour qui l'aptitude à l'humour est un des critères de distinction entre des sujets normaux et des malades mentaux. Le clinicien qui fréquente un peu les hôpitaux psychiatriques, dans le cadre de sa profession, est témoin et parfois acteur, de tours de force langagiers qui pourraient évoquer l'humour à l'état nu, sorte de "non-sens" accéléré où le signifiant des mots se détache de leur pesanteur de signe et fulgure. La réflexion d'Olivier DOUVILLE ouvre sur le social et le culturel : l'humour n'engage pas seulement son auteur par rapport à ses problématiques intérieures, il débouche sur les relations avec les autres et fait bouger en quelque sorte les lignes d'interdépendance, de domination et de subordination.... Du moment où ces mots d'esprit sont prononcés aux interprétations qu'en donnent les "psy" en général, l'humour intervient subtilement et fortement dans les relations sociales. Les adeptes et les militants de la désobéissance civile et de la non-violence savent très bien la force de l'humour dans les confrontations.

      Le psychanalyste membre d'Espace analytique et de la fondation européenne de la psychanalyne Max KOHN, discute dans Champ psy n°67, 2015/1, de la place de l'humour pour la psychanalyse. Reprenant lui aussi la conception de FREUD pour analyser certaines différences suivant les cultures. Il aborde notamment l'humour juif ainsi que la place du mot d'esprit yiddish qui pose le problème des liens entre la linguistique et la psychanalyse.

 

Sophie de MIJOLA-MELLOR, Le travail du trait d'esprit et de l'humour, dans Psychanalyse, PUF, 1999.

 

PSYCHUS

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12 août 2020 3 12 /08 /août /2020 14:13

  Bien que la filmographie se concentre sur le grand procès des criminels chefs de l'État nazi, à Nuremberg ou ailleurs eurent lieu d'autres procès concernant les crimes commis dans diverses parties du monde pendant la seconde guerre mondiale (notamment de la part de responsables japonais), qui marquent pour longtemps la tradition juridique dans le monde entier, poursuivie notamment par le la Cour de Justice Internationale (crimes en ex-Yougoslavie par exemple).

 

Côté documentaires :

- Dans la série Les grandes batailles, le procès de 1945-1946

 

- De Nuremberg à Nuremberg, dans la partie 2 (ROSSIF) et Avant l'oubli? (GIROD)

 

Côté films :

- Eichmann Show, Le procès d'un responsable nazi

 

- Jugement à Nuremberg (KRAMER)

 

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10 août 2020 1 10 /08 /août /2020 09:15

  On n'insistera pas suffisamment sur la distinction entre le guerrier - aimant ou faisant de son activité principale la guerre et le soldat - obligé de participer à ou volontaire pour une guerre précise. Des documentaires et films rendent bien cette distinction. Bien entendu, avec la présence - quasi technique - des principaux personnages à l'écran dans les films de fiction, pratiquement tous les métrages se centrent plus ou moins du début à la fin sur un homme ou un groupe d'hommes. Sinon sans doute, le film ne "fonctionne" pas, le spectateur devant pour soutenir son attention s'identifier à un personnage dans l'action.

 

Côté documentaires :

- 39-45, Le monde en guerre, Le guerrier, dans le DVD 2, volume 4

 

- L'Asie en flammes, Saïpan. Le 15 juin 1944, les troupes américaines entreprennent la conquête des iles Marianne et en particulier de l'île de Saïpan où 30 000 japonais, militaires et civils, sont allés jusqu'au dernier sacrifice pour protéger cette terre. Le réalisateur Serge VIALLET revient sur cette tragédie et tente d'expliquer comment les japonais ont été endoctrinés afin de tous donner leur vie ôur empêcher les américains de prendre ces îles stratégiques qui mettaient le Japon à portée des bombardiers alliés. Ce documentaire utilise de nombreuses images en noir et blanc et en couleur prises durant la bataille complétée par de passionnants témoignages de survivants des deux camps. Exemplaire, ce montage nous montre jusqu'où peut aller l'horreur de la guerre quand les militaires sont également des fanatiques obnubilés par leur empereur...

 

Côté séries :

- Frères d'armes, Les hommes avant tout dans le DVD 5

 

- The Pacific, dans plusieurs parties (Partie 3, partie 4, partie 10...)

 

- Generation War, série télévisée allemande de 2013 en trois épisodes, relate le parcours hétéroclite de cinq amis, ayant 20 ans en 1941, qui vivent différemment les heures de gloire et de misère de l'armée allemande et du IIIe Reich. Elle permet d'aborder des thèmes clefs de cette période sombre - et occultée dans l'esprit de beaucoup d'Allemands. Multiplicité des positionnements, à cent lieues de la propagande nazie, prise de conscience de l'absurdité de la guerre sont bien rendues par la qualité de la reconstitution, tant dans les scènes intimistes que dans les scènes de bataille. Ce réalisme est en partie gâché par la présentation de la résistance polonaise comme antisémite, autant que les nazis eux-mêmes. Même si des pogroms eurent lieu en Pologne, avant, pendant et après la seconde guerre mondiale, on ne peut pas dire que cette résistance, qui se composait aussi d'organisations armées ou humanitaires juives était globalement antisémite. Le fait même d'ailleurs qu'une polémique à cet égard eut lieu en Pologne à la sortie du métrage dans ce pays montre une réalité, là encore, plus complexe. Cette série fait partie d'un ensemble d'oeuvres qui ravive en Allemagne les débats sur les événements de la seconde guerre mondiale.

 

Côté films :

- Bataillon du ciel (ESWAY)

 

- La bataille de Tobrouk (film tchèque)

 

- Bastogne (WELMANN)

 

- Mémoires de nos pères (EASTWOOD)

 

- Indigènes ( BOUCHAREB)

 

- Nom de code : Overlord (COOPER)

 

- Le général du diable  (KAUTNER)

 

- Le pont (WICKI)

 

- Far away  (KANG JI KUJ)

 

- The captain , l'usurpateur (SCHWENTKE)

 

- Kokoda, le 39e bataillon

 

- Attack! (ALDRICH)

 

On oubliera sans doute sans peine Les douze salopards, de même qu'un certain film de TARENTINO... tant les personnages frisent la caricature (mais il est parfait pour les âmes simples de brut décoffrage)

 

 

FILMUS

 

 

 

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10 août 2020 1 10 /08 /août /2020 07:21

  Le sociologue et économiste français Laurent THÉVENOT est l'initiateur avec Luc BOLTANSKI du courant pragmatique à partir des "économies de la grandeur" étendues aux "régimes d'engagement". Il est en outre le fondateur de l'économie des conventions, avec Jean-Pierre DUPUY, François EYMARD-DUVERNAY, Olivier FAVEREAU, André ORLÉAN et Robert SALAIS.

 

    Sorti diplômé de l'École polytechnique (1968) et de l'ENSAE (1973), il prend d'abord part avec Alain DESROSIÈRES; en tant qu'administrateur de l'INSEE, à la création de la nouvelle classification des professions et catégories professionnelles (PCS). Ses travaux sur les classifications et le codage social conduisent à la publication de l'ouvrage Les catégories professionnelles, avec Alain DESROSIÈRES, et le rapprochent de Pierre BOURDIEU, puis de Luc BOLTANSKI. L'analyse de la production statistique devient alors un axe de recherche sur la "politique des statistiques".

  A partir d'enquêtes sur le travail et les organisations - certaines menées en collaboration avec l'économiste François EYMARD-DUVERNAY - il propose une notion d'"investissement de forme" qui rend compte de l'établissement de formes d'équivalence (codes, standards, coutumes, etc.) dotées d'un pouvoir de coordination. C'est une des origines, avec le travail de BOLTANSKI sur les dénonciations dans la presse, des "économies de la grandeur" qui inaugure un nouveau courant de sociologie pragmatique. Avec BOLTANSKI, il fonde le Groupe de Sociologie Politique et Morale, en se séparant du groupe et de la sociologie de BOURDIEU, pour développer une sociologie qui traite des capacités critiques des acteurs et de leurs limites. De la Justification. Les économies de la grandeur, écrit avec BOLTANSKI, distingue et analyse les répertoires d'évaluation visant la légitimité du bien commun dans la vie politique, qu'il s'agisse des relations de pouvoir politique, des relations sociales ou de la vie économique.

   Laurent THÉVENOT étend ensuite ce cadre d'analyse dans deux directions :

- En complément des critiques et justifications prétendant à une légitimité publique à partir du modèle des grandeurs, le modèle des régimes d'engagement et de leurs pouvoirs associés élargit la perspective en deçà du public, jusqu'à atteindre l'intime familier ;

- D'autre part, il propose d'analyser la construction politique des communautés selon des grammaires de la mise en commun - incluant le traitement des différends - qui ne passent pas seulement par des justifications publiques ; à la faveur de programmes comparatifs internationaux qu'il a codirigés avec des sociologues américains puis russes, ont été mises en évidence une "grammaire libérale du public" et une "grammaire d'affinités personnelles à des lieux communs pluriels".

   Cette sociologie pragmatique de la justification et des engagements est mise en oeuvre  dans des domaines très divers : action politique, critique, mouvements sociaux, participation et reconnaissance : mise en valeur et évaluation : quantification, information, cognition et émotions : travail et organisations ; agro-environnements ; droit et gouvernement par els standards ; art et littérature.

    Laurent THÉVENOT participe au comité de rédaction de la revue Annales,. Histoire, Sciences sociales.

 

Laurent THÉVENOT, Sous sa direction, Conventions économiques, Paris, Centre d'études de l'emploi, PUF, 1966 ; Avec Robert SALAIS, Jean-Jacques SILVESTRE, Le Travail, Marchés, règles, conventions, Economica, 1986 ; Avec Luc BOLTANSKI, Les économies de la grandeur, Centre d'études et d'emploi, PUF, 1987 ; Avec A. DESROSIÈRES, Les catégories socioprofessionnelles, La Découverte, 1988, réédition 2002 ; Sous sa direction et celle de Luc BOLTANSKI, Justesse et justice dans le travail, Centre d'études de l'emploi, PUF, 1989 ; Avec Luc BOLTANSKI, De la justification. Les économies de la grandeur, Gallimard; 1991 ; Avec Bernard CONEIN, Cognition et information en société, EHESS, 1997 ; L'action au pluriel. Réflexions sur les régimes d'action, La Découverte, 2006 ; La participation en actes, Entreprise, ville, association, avec Julien CHARLES, Desclée de Brouwer; 2016

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8 août 2020 6 08 /08 /août /2020 08:10

   L'histoire de la seconde guerre mondiale se clôt généralement par les deux explosions atomiques sur le Japon en 1945, et nombre de documents filmiques lui sont consacrés, soit dans la genèse de l'existence de ces deux bombes, soit dans les conditions politiques de leur utilisation, soit encore dans les conséquences de leur usage pour l'après Seconde guerre mondiale.

 

Côté documentaires :

- 39-45, Le monde en guerre, La bombe, février-septembre 1945

 

- L'Asie en flammes, Nagasaki. Le 9 août 1945, un bombardier américain largue la seconde bombe atomique sur la ville japonaise de Nagasaki. A l'aide des témoignages des survivants, des équipes de secours et d'images d'archives, le réalisateur Serge VIALLET nous dépeint l'horreur qui a suivi l'emploi de l'arme la plus terrible jamais fabriquée par l'homme. Une grande partie des victimes étaient des prisonniers de guerre coréens ou même européens. A travers ces témoignages, on comprend l'impact psychologique de cette arme sur la population alors que la guerre était de toute façon déjà perdue pour le Japon mais que les militaires qui dirigeaient le pays ne voulaient pas de la paix. Le documentaire s'attarde aussi sur la façon dont les Japonais ont vécu la défaite dans un pays dévasté par tant d'années de guerre et alors que les radiations continuent à tuer à Hiroshima et Nagasaki.

 

Côté films :

- USS Undianapolis

 

- Day one (SARGENT)

 

- La bataille de l'eau lourde (DRÉVILLE)

 

- Les héros de Télémark

 

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7 août 2020 5 07 /08 /août /2020 08:43

     Initiateur avec Laurent THÉVENOT d'un courant "pragmatique", appelé aussi "économies de la grandeur" ou "sociologie des régimes d'action, ou encore conventionnalisme, il mène une carrière de sociologue, tout en se déclarant proches des "communistes libertaires". En 2009, il participe à la société Louise Michel, proche du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA).

      Son engagement politique s'inscrit dans une tradition familiale (originaire de Russie), d'un père médecin juif (se cachant pendant l'occupation) et d'une mère chrétienne, qui devient écrivain après la guerre et adopte les idées du Parti Communiste. Pendant la guerre d'Algérie, Luc BOLTANSKI est militant anti-colonialiste. Il soutient ensuite pendant un an ou deux l'Union de la gauche socialiste, un groupe de militants de gauche qui tente une première expérience d'unité entre chrétiens et marxistes.

 

Une carrière universitaire et des objets éclectiques d'études....

     Ses première recherches sociologiques sont menées dans le cadre du Centre de sociologie européenne, dirigé par Raymond ARON, puis Pierre BOURDIEU. Ses premiers travaux sont orientés par l'influence du cadre théorique bourdieusien, étant dans le premier cercle du "maître".

Au début des années 1970, BOLTANSKI devient maitre-assistant à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales. Il participe à la création de la revues Actes de la recherche en sciences sociales. Au milieu des années 1980, il se désengage des Actes et se désinvestit de l'équipe de Pierre BOURDIEU. Parallèlement à son travail en sciences sociales, il écrit et publie des ouvrages de poésie et, plus récemment de pièces de théâtre. Nuits, ouvrage édité à ENS Éditions, regroupe les deux pièces La nuit de Mantagnac et La nuit de Bellelande.

    Il publie en 2004 La condition foetale, ouvrage qui ouvre un débat autour de l'usage de la notion de contradiction dans les sciences sociale et de la possibilité d'articuler structuralisme et phénoménologie dans une approche historique, rejoignant ce que de nombreux collègues développement depuis plusieurs années dans des champs aussi différents que la sociologie des sciences, la sociologie des crises ou celle de la construction des problèmes publics.

Ses recherches s'orientent ensuite sur le lien entre le roman policier et l'émergence de l'État, qui fait l'objet d'un livre paru en 2012 : Énigmes et complots : Une enquête à propos d'enquêtes. En 2017, il publie avec Arnaud ESQUERRE Enrichissement. Une critique de la marchandise, représentant le troisième volet de l'enquête menées pour tenter de décrire les nouvelles formes du capitalisme contemporain après Les cadres : La formation d'un groupe social (1982) et Le nouvel esprit du capitalisme (avec Ève CHIAPELLO, 1999).

 

Le déplacement de la critique, face à BOURDIEU, position centrale dans ses études...

    Il se détache de la sociologie du "dévoilement", issue de la tradition marxiste, qui enquête sur les "vraies" contraintes pesant sur les agents, pour se pencher davantage sur les éléments communicationnels, relationnels et pratiques qui rendent possible un accord perçu et voulu consciemment comme tel. Bref, il passe d'une sociologie des conflits à une sociologie des coopérations.

Voir quels sont les éléments qui rapprochent (surtout) ou divisent les personnes autour d'un même objet, et l'analyse des processus par lesquels celles-ci arrivent in fine à un accord perçu, reconnu et voulu consciemment comme tel, voilà une des caractéristiques de l'approche de BOLTANSKI (voir l'article sur le conventionnalisme). Contrairement à la méthode bourdieusienne, qui accorde une place importante à la trajectoire, la méthode de l'auteur ne s'intéresse pas au passé des acteurs, encore moins à leurs habitudes ou à leurs caractéristiques socioculturelles. Au contraire, chaque acteur possède un libre arbitre qui lui permet, lors des épreuves, de faire valoir ses arguments et ses "justifications". Pour BOLTANSKI, à l'inverse de BOURDIEU, les personnes sont parfaitement à même de comprendre leurs motivations.

Ces enjeux intellectuels sont prolongés par des enjeux institutionnels lorsque BOLTANSKI fonde avec Laurent THÉVENOT le Groupe de sociologie politique et morale (GSPM) en 1984. Il devient alors l'un des principaux représentants de la sociologie pragmatique française; considérant que l'homme fait la "société" et que les acteurs sont compétents pour prendre position, juger, dénoncer, critiquer, en rendre compte. Il écrit avec Laurent THÉVENET De la justification (1991) ouvrage qui prolonge le grand article paru dans Actes de la recherche en sciences sociales de mars 1984 (volume 51), avec Y. DARRÉ et M-A. SCHILTZ, puisqu'il y montre qu'il n'existe non pas une seul façon d'être "grand" dans le monde social, mais bien différents moyens de devenir grand (Des économies de la grandeur).

     La rencontre de BOLTANSKI avec Ève CHIAPELLO et leur collaboration pour Le nouvel esprit du capitalisme (1999) permet d'élargir le cercle autour de la sociologie de "l'économie de la grandeur". En effet cet ouvrage apparait comme une configuration illustrative, à portée générale et pratique, de la typologie des "cités" déjà établie dans La justification : les économies de la grandeur (1991). Luc BOLTANSKI et Ève CHIAPELLO y ajoutent la "cité des projets". Ce terme est historiquement la récupération par les consultants en management et les dirigeants d'entreprise des thèmes de la critique de l'artiste du capitalisme dénonçant l'inauthenticité de la société marchande et l'étouffement des capacités créatrices de l'individu. Le cadre traditionnel devient un manager ou un coach chargé, dans des structures légères et innovantes, de tirer le meilleur parti des capacités créatrices de chaque employé. Mobilisé par des projets successifs, le salarié se doit d'être mobile, enthousiaste, flexible et convivial. L'écho qu'a eu ce livre dans les médias, notamment dans le champ des gestionnaires eux-mêmes, tend à prouver l'importance de sa portée. C'est aussi un premier passage de la sociologie pragmatique les années 1980 et 1990, au sein des sciences sociales en France, c'est la publication du Nouvel esprit du capitalisme qui a constitué le point de départ d'une nouvelle vigueur critique vis-à-vis de cette configuration socio-historique, avec toute son ambiguïté. Est-ce une nouvelle critique du capitalisme et un constat de sa capacité de se renouveler?  Est-ce réellement une critique ou une valorisation d'un éternel esprit du capitalisme, sans toucher à ses fondements?

   Les partisans de Luc BOLTANSKI estiment qu'il a, dans le sillage du Nouvel esprit du capitalisme, radicalisé son positionnement critique, en s'efforçant de dessiner en sciences sociales associant sociologie pragmatique et sociologie critique (passant par une lecture de l'École de Francfort...), dans la perspective d'une nouvelle théorie critique radicale originale associée à la notion d'émancipation. C'est la publication en 2009 de l'ouvrage De la critique. Précis de sociologie de l'émancipation... D'autres chercheurs issus de la sociologie pragmatique ont emprunté une réorientation critique convergente vers une "critique pragmatiste" tels que Philippe CORCUFF dans Où est passée la critique sociale? en 2012.

Son ouvrage Vers l'extrême, extension des domaines de la droite, écrit avec Arnaud ESQUERRE; s'inquiète de la reprise des idées de l'extrême droite dans l'espace politique, y compris à gauche, dans les médias voire dans les milieux dits "intellectuels", comme si elles allaient de soi.

A partir de 2014, Luc BOLTANSKI entreprend, toujours avec Arnaud ESQUERRE, une réflexion sur les changements du capitalisme liés au développement de ce que les deux auteurs nommes une "économie de l'enrichissement" et qui regroupe des activités en apparence disjointes telles que le tourisme, la patrimonialisation, le luxe et la culture, mais dont ils montrent la cohérence. Ils placent notamment au coeur de ce changement une forme de mise en valeur des marchandises nommé la "forme collection", proposant de considérer la valeur comme une justification de prix.

 

    Même si les différents ouvrages, écrits seul ou en collaboration - de Luc BOLTANSKI ont un retentissement médiatique, à l'aune sans doute d'une certaine mise en valeur - paradoxalement - du système capitaliste, précisément parce que son évolution va dans le sens de la valorisation de l'individu comme acteur, il n'est pas certain qu'il soit suivi par ses contemporains sociologues. Non seulement parce qu'il est un des rares à proposer encore une vision globale du social - ce qui fait d'ailleurs tout l'intérêt de son oeuvre, en face par exemple d'un Edgar MORIN, et que la plupart des autres auteurs se cantonnent dans un domaine particulier, se spécialisant sur une sociologie de secteurs, éducation, industrie, rural, urbain... sans chercher de généralisation, seul moyen pourtant de dépasser le niveau descriptif, et seul moyen aussi de pallier à l'impact limité des prescriptions proposées.

 

Luc BOLTANSKI, avec Pierre BOURDIEU, Robert CASTEL et Jean-Claude CHAMBOREDON, Un art moyen : Essai sur les usages sociaux de la photographie, Minuit, 1965 ; Prime éducation et morale de classe, EHESS, 1969 ; Les cadres - La formation d'un groupe social, éditions de Minuit, 1982 ; L'Amour et la justice comme compétences. Trois essais de sociologie de l'action, Métaillé, 1990 ; De la justification. Les économies de la grandeur, avec Laurent THÉVENOT, Cahiers du Centre d'études de l'emploi, PUF, 1989 ; Le Nouvel esprit du capitalisme, avec Ève CHIAPELLO, Gallimard, 1999 ; La Condition foetale. Une sociologie de l'avortement et de l'engendrement, Gallimard, 2004 ; La production de l'idéologie dominante, avec Pierre BOURDIEU, Demopolis, 2008 (réédition d'un article publié en 1976 dans Actes de la recherche en sciences sociales) ; Rendre la réalité inacceptable, Demopolis, 2008 ; De la critique. Précis de sociologie de l'émancipation, Gallimard, 2009 ; Un individualisme sans liberté?" Vers une approche pragmatique de la domination, avec Philippe CORCUFF, dans L'individu aujourd'hui, Sous la direction de P. CORCUFF, C. LE BART et F. de SINGLY, Presses Universitaires de Rennes ; Énigmes et complots. Une enquête à propos d'enquêtes, Gallimard, 2012 ; Domination et émancipation. Pour un renouveau de la critique sociale, dialogue avec Nancy FRASER, présenté par Philippe CORCUFF, Presses Universitaires de Lyon, 2014.

A noter qu'il existe des films de présentation de ses réflexions : Ulysse clandestin (Thomas LACOSTE, 2010), Penser critique, kit de survie éthique et politique pour situations de crise(s) (Thomas LACOSTE, 2012), Notre monde (Thomas LACOSTE, 2013)

 

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