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31 juillet 2017 1 31 /07 /juillet /2017 13:40

        L'esthétique, dont le terme est assez récent (1904) et les premières chaires d'université (française, 1921 pour Victor BASCH) tout aussi récentes, a une histoire déjà très ancienne. L'étymologie renvoie d'ailleurs à la vieille source grecque et les débats dans les oeuvres de PLATON et d'ARISTOTE sont présentes dans bien des esprits. 

      Mikel DUFRESNE, conscient de ce l'esthétique est revendiquée par beaucoup d'auteurs (sans compter les praticiens...), tente de classer cette notion. "Dans la philosophie ou dans la science? On a résolu (ce problème) en ménageant les susceptibilités. La revue allemande s'appelle "Revue d'esthétique et de science générale de l'art" (où Etats-Unis, où les critiques d'art sont plus puissants que les philosophes, la revue homologue s'appelle "Revue d'esthétique et de critique d'art"). Au vrai, ce problème nous paraît aujourd'hui aussi faux que sa solution. Il était posé par l'avènement de la pensée positiviste, qui se croyait tenue de discréditer la philosophie pour célébrer la science. Mais le positivisme ne concevait que deux modèles de la science : les sciences formelles et les sciences de la nature. Aujourd'hui on est moins intransigeant : on accorde la dignité de science à tout discours rigoureux et fécond. ET ce que l'on oppose à la science, c'est le bavardage ou la rhétorique - par exemple de cette critique d'art qui sévit fans les journaux, alors que la véritable critique est une esthétique appliquée -, ce n'est pas de la philosophie. Car celle-ci est partout, et peu importe qu'on la discrédite en l'appelant idéologie : au commencement, sous la forme d'options et de présupposés méthodologiques qui font démarrer la recherche ; à la fin, parce que la réflexion veut approfondir, pour le fonder, ce qui a été entrepris." L'auteur se place surtout du point de vue philosophique et au lieu de "faire" de l'esthétique, entend tenter plutôt de dire ce qu'elle est. Ce faisant, il plonge dans les méandres de l'objet de l'esthétique et de ce qu'on appelle esthétique subjectiviste et esthétique objectiviste.

    Daniel CHARLES, pour répondre à la question de la définition de l'esthétique, ce qu'elle est, ce qu'elle n'est pas... invoque de son côté l'Histoire. Il est obligé de passer si l'on peut dire du simple au complexe, de l'Antiquité à l'époque contemporaine, ne serait-ce que parce que chaque époque est influencée par la précédente (ne serait-ce qu'en s'y opposant...) dans les critères de l'esthétique. Et que, même si on ne l'écrit pas assez, plus on se rapproche du temps présent, avec les progrès de la diffusion des connaissances et des moyens techniques pour faire savoir ce qu'on pense, les périodes apparaissent de plus en plus bavardes, à défaut d'être claires... Bien entendu, tout est compliqué par les réceptions successives des pensées précédentes, soit qu'on les exhume archéologiquement ou mentalement, soit que divers mouvements de censure et de redécouverte ne cessent d'agiter les populations, les savants et les autorités...

    L'objet de l'esthétique, rappelle Mikel DUFRESNE, étant donné que ce qui détermine l'objet, c'est la méthode qui se propose de le saisir, c'est le beau, l'idée du beau, dans le cadre d'une philosophie platonicienne ; mais depuis au moins KANT, cette idée est soit creuse, soit inaccessible, beau  est alors un prédicat qui qualifie les objets offerts à la perception... "D'où le piège tendu à l'esthétique ; car la sensibilité est subjective, rebelle au discours logique, impuissante à se justifier : l'esthétique doit toujours se défendre contre la tentation du pathos dans lequel sombre trop souvent une certaine critique". Il n'est pas difficile de voir ici qui l'auteur vise... 

Dans cette perspective une théorie de l'art est problématique, et il y a autant de théories pratiquement que de théoriciens, sans compter celles des praticiens, dont beaucoup refusent la théorisation de leur propre pratique... L'esthétique est le plutôt souvent une théorie de l'art. Elle vise les objets qui visent expressément à plaire, ou en tant cas à provoquer une réaction de plaisir ou de déplaisir. Là Mikel DUFRESNE, après avoir cité plusieurs points de vue, constate que "une première question nous arrête icic : si l'esthétique porte préférentiellement son attention sur l'art, puisque l'art est une praxis, ne va-t-elle pas être tentée de contrôler cette praxis? Si elle parvient à définir le beau, ne va-t-elle pas imposer sa définition aux artistes? Ne va-t-elle pas être normative autant que descriptive? (surtout pensons-nous si elle est enseignée dans des écoles d'art qui dressent des critères...) De fait elle l'a souvent été. Pour de mauvaises raisons parfois, si le dogmatique procède de l'esprit d'autorité des critiques, de la docilité du public qui s'en remet aux experts, ou de l'inertie des artistes qui restent fidèles aux valeurs sûres et rentables d'une tradition. Pour de meilleures raisons aussi, s'il est vrai que, comme l'a dit Kant, le jugement du goût ne peut être qu'il ne revendique l'universalité. Pourtant cette revendication n'implique nullement un dogmatique, puisque le jugement ne porte que sur un objet, et non sur un concept ou une règle. Affirmer la beauté, chaque fois unique, d'un objet singulier, ce n'est pas se recommander d'un canon, ni en commander un. De fait, l'esthétique aujourd'hui a renoncé à être normative ; en quoi elle s'est séparée de la critique, et surtout de celle qui ne cherche pas au moins à justifier son jugement. Cela n'implique point que l'esthéticien renonce à exercer son jugement ou ignore celui des autres ; bien au contraire, la normativité spontanée du goût devient un objet de sa réflexion. Mais l'esthétique fait la théorie de la normativité sans être elle-même normative. Elle est descriptive."  

Cette présentation amène quelques réflexions : à chaque civilisation et à chaque époque existe un conformisme esthétique érigé souvent en normativité. La civilisation égyptienne n'admet que les représentations en sculpture que de profit. Est-ce dû à la nature des matériaux et des outils employés? Ou n'existe-il pas toutefois une théorie de l'art de la sculpture approuvée par le Palais ou les religieux, contre laquelle déroger peut sans doute s'attirer quelques désagréments professionnels ou plus... De fait, le conflit s'exprime bien dans le passage par exemple d'une architecture médiévale romane à une architecture gothique, ne serait-ce que par l'entremise des rivalités entre sociétés de compagnons, chevilles ouvrières des églises et des cathédrales de l'époque... Les théories de l'art sont bien des expressions de conflits qui ont peu affaire finalement avec le goût? Qui trouve la Tour Eiffel belle, alors même que ses constructeurs ne visaient pas l'esthétique mais l'expression de puissance de la civilisation mécanique alors en pleine course? Les conflits nés de l'activité des voisinages d'une entreprise culturelle d'ampleur (regardez ce qui se passe avec la Bibliothèque Georges Pompidou, avec la Pyramide du Louvre...) lesquels n'hésitent pas à faire valoir un art pour défendre l'esthétique de leur quartier, le montrent bien. Les théories de l'art ne sont pas une aimable confrontation de points de vue élégamment exposés, ils sont aussi au centre de luttes aux aspects multiples, ce qui indique assez bien que l'appréhension du beau ne se situe pas uniquement au niveau de l'individu contemplant un objet, mais est affaire collective, culturelle, sociale, économique, politique... On dira aussi que les temps de contestations de ce qui parait beau à certaines classes sociales correspondent aussi à des temps de contestations de l'ordre social, les prémisses des critiques de l'art officiel étant souvent des signes avant-coureurs... De nos jours, s'il n'existe plus précisément de théorie normative de l'art, c'est bien parce l'ordre social n'est plus aussi stable ni aussi consensuel qu'auparavant, dans les périodes pré-modernes...

C'est ce qui en arrière-fond amène notre auteur, vus les divers changements historiques de l'esthétique, à faire appel plutôt qu'à une théorie qui serait vraie, à l'expérience esthétique, qui est, beaucoup de philosophes l'écrivent bien, affaire personnelle, individuelle autant que collective. Du coup exit une théorie admise de l'art. Place à l'esthétique subjectiviste.

     L'esthétique subjectiviste est d'abord, rappelle toujours Mikel DUFRESNE, "une réflexion sur la perception esthétique". Placée au début du XXème siècle sous l'égide de la psychologie, cherchant à spécifier l'attitude esthétique (Victor BASCH, Theodor LIPPS...), l'esthétique subjectiviste opère toujours un retour à l'être sauvage où le sujet et l'objet ne sont pas encore séparés, pour plus tard, avec BACHELARD par exemple se comprendre sous l'angle de la phénoménologie. Sous cet angle encore, "la conscience n'est pas souverainement donatrice de sens, elle reconnait un sens immanent à l'objet ; et du même coup l'analyse intentionnelle des fils qui se tissent entre la conscience et son corrélât doit être double : noétique nématique selon l'expression de Husserl ; et cette double analyse tend à cerner un état d'indistinction première entre le visible et le voyant, entre le réel et l'imaginaire." Notre auteur souligne le fait que cette esthétique là rencontre les même problèmes que les esthétiques objectivistes qui s'affirment par la suite. "D'une part, parce que le sujet qu'elle décrit est un sujet concret, donc historique : elle ne peut ignorer que toute perception, tout usage de l'objet esthétique sont orientés par une certaine culture qu'il appartient à la sociologie de l'art d'explorer. D'autre part, même si cette esthétique se vouait à décrire un regard d'avant l'histoire, encore anonyme et général, elle ne peut ignorer ce que ce regard vise (...)." 

L'esthétique subjectiviste peut entreprendre de décrire une autre attitude esthétique, celle du créateur, et sans doute la littérature est bien plus emplie de considérations qui proviennent des artistes eux-mêmes (qu'ils soient confirmés ou... ratés), que d'analyse sociologiques... Les titres qui auto-définissent le génie, avec un zeste certain d'autosatisfaction et d'égocentrisme, rédigées par les "génies" eux-mêmes attirent bien plus l'attention du public (des publics...) que des oeuvres un peu plus austères qui s'efforcent de cerner les tenants et aboutissants de la perception des oeuvres... Par ailleurs, toutefois, la psychologie de la création est souvent, de nos jours une psychanalyse de l'artiste, réalisée par d'autres que des artistes. FREUD en donne plusieurs exemples frappants dans son oeuvre (Sur Léonard de Vinci par exemple). Dans le cadre de l'esthétique subjectiviste toujours, plusieurs auteurs abordent l'étude de la perception conjointement avec l'étude de la création... Ce domaine d'analyse permet plus de cerner sans doute où peuvent se trouver les multiples conflits d'interprétation d'une oeuvre et comment s'organisent les les coopérations et les conflits de perception entre eux et avec ceux des créateurs. Dans la lignée de L'esthétique comme science de l'expression et linguistique générale de B CROCE (1904), plusieurs auteurs veulent souligner, en phase avec une certaine évolution de l'art lui-même, les interactions des perceptions des créateurs et des spectateurs, notamment dans l'architecture, l'urbanisme, la hi-fi, la peinture, avec une certaine tentative de renouer avec un esprit perdu (plus ou moins mythique) de fête où le spectateur est aussi un acteur...

       C'est à un autre ordre d'idées que se rattache ce qu'on appelle l'esthétique objectiviste. Objectiviste en ce sens où l'on met l'accent sur une objectivité propre aux sciences positives. A l'univers intellectuel du positivisme du début du XXème siècle se substitue, s'oppose, se complète... également celui du structuralisme. Même si des approches ne se soucient guère d'acquérir le titre de science (sauf à se prévaloir d'une discipline universitaire), elles forment un faisceau convergeant de considérations.

Les premières oeuvres, rappelle toujours Mikel DUFRESNE, qui se réclament de la science de l'art (UTITZ, DESSOIR), sont bien plus philosophiques que scientifiques ; "elles reprennent d'ailleurs très largement les thèmes et les problèmes de l'Asthetik, et ne s'en distinguent que par la part plus grande qu'elles font à l'étude de l'objet." "Dessoir, poursuit-il, pourtant accuse la spécificité de la science de l'art en reprenant, après bien d'autres depuis Fechner, l'étude expérimentale de l'expérience esthétique. Aujourd'hui encore l'esthétique expérimentale ne cesse de solliciter les chercheurs, tel Robeert Franès, qui était vice-président d'une Association internationale d'esthétique expériementale fondée en 1965, implantée dans de très nombreux pays. Mais cette esthétique, comme déjà Lipps l'objectait à K¨lpe, semble n'étudier que ce qui est pré-esthétique : les conditions psychophysiologiques ou sociologiques de l'expérience esthétique plutôt que cette expérience elle-même. Sans doute d'ailleurs le reconnait-elle : elle se veut "psychologie de l'esthétique" (Francès, 1968), et non point esthétique à part entière. L'esthétique positive peut aussi se vouloir histoire, ou sociologie : là encore, plutôt que de l'objet même, elle est tentée de se vouer à l'étude des circonstances qui déterminent sa production ou sa consommation. Son approche de l'objet, si légitime et féconde qu'elle soit, reste alors une démarche indirecte : le souci de l'objectivité, s'il suscite le recours à des concepts et des procédures qui ont fait leurs preuves ailleurs, ne recommande pas autant l'abord direct de l'objet, qui impose d'élaborer une science ad hoc plutôt qu'une "science générale" ou des sciences de l'art." Ce qu'on appelle avec un peu de facilité le formalisme, soit l'analyse formelle des oeuvres, est composée par des auteurs et des écoles bien divers. Il s'agit alors, laissant de côté les conditions d'émergence des oeuvres, d'étudier comment les oeuvres produisent tels effets. 

  Il s'agit alors de comprendre l'oeuvre, sa structure, son sens même : de nombreux esthéticiens comme VIOLLET-LE-DUC, LALO, Etienne SOURIAU ou encore RIEGI, WOLFFLIN, PANOFSKY ou FRANCASTEL, s'y attachent tout au long d'écrits, qui, par ailleurs, se répondent   souvent sans se recouvrir complètement. Il s'agit de cerner, et ce n'est guère facile car la création artistique n'est ni figée ni friande de frontières, comment un bas-relief, un film, une peinture, par une distribution des couleurs, par une organisation de l'espace provoquent un effet. Interviennent alors la phénoménologie et la sémiologie comme moyen d'atteindre la manière dont ces oeuvrent agissent. Cerner la valeur d'une oeuvre apparait en filigramme des préoccupations des auteurs, d'une manière qui se veut scientifique, c'est-à-dire prenant en compte toutes ses caractéristiques agissantes. Si une oeuvre, de quelques disciplines artistique qu'elle soit, possède un impact propre, comme appartenant aussi à un ensemble d'oeuvres (souvent définies ainsi par l'artiste), l'esthétique ne renonce jamais au jugement de goût, même si l'auteur avertit qu'il s'efforce de ne pas le faire. Et d'ailleurs, s'il n'y avait pas expression du jugement de goût, sans doute l'intérêt d'étudier ce que l'un ou l'autre appelle oeuvre perdrait-il beaucoup... La réflexion amène à aborder des points fondamentaux, qui ne sont souvent observés que très partiellement, tant les considérations technico-artistiques l'emportent : d'où vient que l'homme soit capable du jugement de goût? D'où vient que la nature même lui offre de la beauté? Impossible si l'on pousse plus loin la réflexion d'éviter des questions philosophiques premières. Du coup, l'on tombe également sur le pourquoi des différents accords et désaccords sur une oeuvre. Sur la combinaison des conflits et coopérations qui font considérer oeuvre comme oeuvre. Comme souvent, l'effet de perspective aide beaucoup : les codes perspectifs varient d'une civilisation à l'autre, et cela se voit seulement lorsqu'il y a contact entre elles.... Quelque chose de beau peu être considéré comme laid par ailleurs. Si vous trouvez belle l'architecture antique, sans doute réviseriez-vous cette considération si vous saviez que ces bâtiments étaient systématiquement recouvertes d'une couleur rouge foncée (ocre)... Et la musique écossaise (biniou..) apparait-elle harmonieuse aux oreilles latines? On pourrait multiplier les exemples...

Comme l'écrit Mikel DUFRESNE, quand il s'interroge philosophiquement sur l'esthétique, "l'expérience esthétique, parce qu'elle est une perception comblée et heureuse jusqu'à l'aliénation du sujet dans l'objet, nous invite à concevoir une indifférenciation originaire de l'homme et du monde, une présence antérieure à toute représentation, un état sauvage de l'être du sens, avant que la conscience ne se sépare pour le recueillir. Ensuite, l'art, qui nous reconduit à l'origine de la perception, nous parle peut-être aussi de l'origine du monde. (...). SI le plaisir que nous prenons aux beautés naturelles vient de ce qu'elles attestent la complaisance de la nature à l'égard de notre pouvoir de connaitre, comme di Kant, le plaisir que nous prenons à l'art, lorsqu'il ressuscite les vieux mythes, comme Freud le montre de Shakespeare, vient de ce qu'il libère en nous des images immémoriales ; et ce retour au fondement est peut-être aussi, comme à notre insu, une leçon de sagesse."

L'auteur semble bien conclure sur l'impossibilité d'une science de l'art qui permette de comprendre les tenants et aboutissants des oeuvres artistiques. Pas sûr que ce soit une bonne manière de conclure. Comprendre comment se font les oeuvres et comment elles agissent sur nos perceptions constituent, à travers les divergences constatées en chemin parmi les hommes, constitue tout de même un apport, ne serait-ce que sous la forme d'avertissement à ne pas se laisser systématiquement éblouir (surtout dans un monde où la manipulation marchande semble constituer un alpha et un oméga existentiels...) par les oeuvres, pour comprendre maints conflits, pour éviter certaines perceptions, et pour renforcer au contraire les coopérations indispensables... Quoi qu'il en soit, on continue d'écrire sur les oeuvres, sur leur sens, sur leur impact et c'est tout mieux, tant que la recherche esthétique n'est pas trop obérée par des considérations purement commerciales ou idéologiques (n'oubliez pas les écrits nationaux-socialistes sur l'art...). Les points de vue dans l'histoire aident beaucoup dans ce sens et le regard sur ce qu'en écrit Daniel CHARLES n'est pas dénué d'intérêt. 

 

ARTUS

 

 

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10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 08:35

  Chaque année, les armées de nombreux pays se livrent, notamment à l'occasion de leur fête nationale, à l'exhibition de (certaines) de leurs troupes et de (certains) de leur matériel. Surtout pour l'aspect tape-à-l'oeil et spectaculaire, avec une certain a-propos stratégique et tactique diplomatique, des défilés rappellent aux peuples la valeur de la violence armée pour la défense de leur pays, en même temps que l'événement souvent fondateur du régime politique en vigueur. Pour la France, évidemment, il s'agit du 14 juillet de chaque année, afin de rappeler que la révolution est mère de toutes les républiques qui ont suivis l'année 1789. Mais pas de tous les régimes politiques qui s'y sont succédés, car des restaurations royales eurent lieu entre temps et des remises en cause de la République notamment. C'est dire que ces commémorations, plus que les autres (car il y en a une floppée...), ont une forte charge idéologique dans l'ensemble du pays.

    Défilés militaires, rassemblements autour de monuments, allocutions très officielles, festivités redondantes mais toujours appréciées des publics (mais pas de tous...) constituent le lot principal des commémorations, dont on peut se demander ce qu'elles remémorent. A part le souvenir douloureux de souffrances ou de joies passées, peu de choses, hormis quelques films ou émissions télévisées, ou encore éditions ou rééditions de livres... rappellent ce qui s'est réellement passé, avec souvent quelques bonnes orientations nationalistes et une dose plus ou moins grande d'informations fallacieuses ou de déformations historiques (la fête de la Jeanne d'Arc en France constitue là une perle brillante...). Peu de vraies réflexions incluant causes et conséquences des événements célébrés, orientations idéologiques fortes (qui peuvent parfois diviser plus que rassembler) en fonction de l'actualité du moment, effervescence médiatique jusqu'à la logorrhée, voilà ce qui caractérisent ces commémorations en tout genre. Il ne suffit pas en effet de rappeler des faits bruts, des dates clés, des relations "éternelles", il faut encore comprendre ce qui s'est réellement passé. Or entre dénégations de massacres et de profits (notamment des industries d'armement...) et glorification de personnages ou d'entités politiques, et parfois des polémiques où le négationnisme se taille la part du lion, il ne reste plus grande place pour la réflexion et éventuellement le changement ou l'affermissement des comportements envers bien des aspects de la vie politique, économique ou/et sociale. 

    Ce qui devrait être l'occasion d'une réflexion sur les causes et les effets des événements célébrés devient simplement l'affirmation de postures et de réaffirmation d'allégeance ou encore - on peut se demander si c'est pire ou c'est meilleur - de rappel pour beaucoup de citoyens oublieux de leur propre histoire. 

   Les critiques précédentes découlent en fait de l'inscription des commémorations diverses et variées dans un roman tribal, national, fédéral...entre interprétation historique plus proche de la falsification que de la simplification et manipulation idéologique plus ou moins cohérente et plus ou moins constante, lequel vise très souvent à faire entrer ou à maintenir des populations parfois relativement variées dans une même communauté. Suite souvent à un conflit majeur dont beaucoup d'acteurs participants veulent clore les conséquences sur l'histoire de leur pays ainsi "unifié" dans une même ferveur collective. Il s'agit pour eux et pour maints observateurs extérieurs d'indiquer un nouvel avenir à partir d'un événement fondateur plus ou moins fabriqué à une époque où la "vérité historique" est la moindre des préoccupations. Il s'agit de construire une histoire tribale, nationale ou fédérale qui fasse le moins possible de place à l'expression de conflits souvent sanglants et difficiles à résoudre réellement, qui, même s'ils perdurent, sont ainsi mis "en perspective" par rapport aux bienfaits et aux nécessités d'un "vivre ensemble". Ce faisant, les esprits tendent à faire de ces mêmes conflits des repères parfois magnifiés pour tourner la page d'une histoire parfois sombre même si beaucoup y avaient placés de grands espoirs. Ces repères permettent à la fois de se rappeler plus ou moins clairement (de moins en moins clairement vus les sédiments festifs et commerciaux qui s'y rapportent) des conflits et souvent la "fin" de ceux-ci et d'opérer dans des manifestations rituelles le rapprochement qui scelle un destin commun. Jusqu'à faire de ces manifestations régulières dans le temps et dans l'espace des jalons de cette vie commune qui apparait comme quelque chose d'irrémédiable, d'acquis plus ou moins définitivement, d'obligatoire et porteur de bienfaits. Même si en définitive, il s'agit là de mythes et de rites, ceux-ci permettent de faire d'agir, plus ou moins consciemment, plus ou moins volontairement sur certains aspects de ces conflits, au moins dans leur représentation. Ces dates, annuelles ou plus éloignées, constituent comme des repères dans ce "vivre ensemble", sortes d'exorcisme de leurs causes, effets et conséquences, en faveur de quelque chose d'autre que ce qu'ils ont accompagnés de douleurs et de séparations. Même si ce quelque chose d'autre n'est pas évoqué, il est pourtant nommé dans ce roman, dans ce mythe... dans les nominations mêmes de ces fêtes : royales, républicaines, fédérales, même si les uns et les autres ne mettent pas dans ces appellations la même chose...

  De ce fait même, de cette célébration, les conflits souvent non résolus sont mis en perspective des coopérations nécessaires entre les membres de populations plus ou moins étendues. Ces fêtes même donnent à ces conflits et à ces coopérations des "couleurs" des tonalités, des "sons" qui, d'une certaine manière, contribuent à les rendre moins dramatiques, plus banals, et surtout moins importants en regard des coopérations qui apportent aux communautés ainsi "soudées" en coeur et en esprit, les moyens de rendre leur vie possible, agréable et parfois, paisible. 

 

RAGUS

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1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 11:25

         Le dernier et inachevé ouvrage de Maurice MERLEAU-PONTY, publié en 1965, avec les bons soins de Claude LEFORT, ne comporte que 150 pages manuscrites. Il s'agissait pour le philosophe français de guider le lecteur dans l'ensemble de son oeuvre. Il voulait également faciliter la connaissance de ce qu'il pensait être une autre  philosophie. il devait s'agir d'un ouvrage d'une grande ampleur, dans lequel il devait soumettre les résultats de la Phénoménologie de la perception à une réélaboration ontologique. C'est la partie introductive de cet ouvrage qui est publiée, ainsi qu'une petite moitié des notes de travail qui est ainsi publiée sous le titre Le visible et l'invisible.

          Doté d'une partie en quelque sorte préliminaire de préliminaire intitulée L'interrogation philosophique, après l'avertissement de Claude LEFORT, Le visible et l'invisible comporte quatre parties - Réflexion et interrogation ; Interrogation et dialectique ; Interrogation et intuition ; L'entrelac, le chiasme, et augmentée d'une annexe, L'être préobjectal : le monde solipsiste et des Notes de travail. 

        Parce qu'il tient compte constamment des derniers résultats de la recherche scientifique de son époque en matière de psychologie notamment, cet ouvrage est sans doute l'un de ceux que l'on peut conseiller, malgré la présentation parfois un peu sèche de la phénoménologie qui est parfois faite, à tout curieux en philosophie, de lire parmi les premiers ouvrages d'un corpus décidément très vaste. Non par parce que la lecture est absolument plus facile, mais l'ouvrage baigne bien plus que certains autres dans un univers mental et culturel contemporain.  Pour commencer car ensuite, s'il veut aller plus loin que les interrogations de MERLEAU-PONTY, il lui faudra plonger dans les chapitres un peu moins faciles de ses autres ouvrages, puis dans ceux encore plus difficile de ses prédécesseurs (HUSSERL, par exemple) et de ses continuateurs. La phénoménologie française, qui doit tant à MERLEAU-PONTY n'est qu'une branche d'un vaste ensemble de réflexions philosophiques sur le monde, où le conflit n'est jamais très loin, bien qu'il en ferme parfois les termes (car discrédité par la science), soit qu'il en ouvre au contraire (de par les limites de cette même science) les perspectives. 

    Pour Renaud BARBARAS, dans "les longs chapitres critiques visant la philosophie réflexive aussi bien que la pensée dialectique et la phénoménologie, il s'agit de faire une description, libre de tout présupposé, de la présence brute du monde telle qu'elle nous est donnée dans ce qu'il appelle la "foi perceptive", de restituer cet être perçu en tant précisément qu'il fait l'objet de nos interrogations, de définir une "présence interrogative" en-deçà de l'affirmation et de la négation." "Ce qui revient, poursuit le Maitre de Conférence à l'Université de Paris-Sorbonne, à accueillir la présence du monde sans présupposé, c'est-à-dire sans l'horizon implicite d'un point de vue absolu m'arrachant de mon inscription dans le monde, me permettant de le dominer intégralement et, partant, de le déterminer en l'enlevant sur fond de non-être. Il faut prendre la mesure du fait qu'"il y a" quelque chose. Or, la découverte de ce qui fait l'unité de la pensée objective permet de progresser dans cette voie."  A l'inverse d'une philosophie toute centrée sur l'Etre et la transcendance, MERLEAU-PONTY insiste sur l'inscription du sujet dans le monde, à partir de son corps. Alors que la tradition a construit toute une pensée centrée sur une métaphysique de la connaissance, il entend développer une analyse du toucher, dans ce qu'il appelle entrelacs ou chiasme.

"Pour l'essentiel de la tradition philosophique, poursuit notre auteur, l'incarnation est une dimension contingente et non pas constitutive du sujet, lointaine (disgression voyons-nous en fait d'une dichotomie/symbiose entre une âme et un corps). S'il est vrai qu'elle nous sépare qu'elle nous sépare de l'Etre-vrai, si l'inscription dans le monde qu'elle entraine nous empêche de faire le tour de l'objet, le principe d'une possession adéquate du vrai ,d'une détermination exhaustive de la chose n'est pas remis en question. La finitude est pensée de manière négative est pense de manière négative; comme ce qui vient limiter une connaissance parfaite, en droit possible ; de là une série de distinctions qui structurent la pensée classique, telles l'opinion et la vérité, l'apparence et l'essence, l'inauthenticité et l'authenticité. Le geste fondateur de l'ontologie de Marleau-Ponty consiste tout simplement à renverser le droit au nom du fait, c'est-à-dire à conférer au fait force de droit. Autrement dit, le fait de notre incarnation définit l'essence de notre rapport à l'Etre ; l'incarnation n'est plus ce qui vient compromettre une rapport à l'Etre normé par l'idéal de l'adéquation, elle est ce qui le fonde. L'inscription du sujet dans un monde par son corps et l'apparaitre du monde comme tel, loin de faire alternative, sont deux expressions de la même situation ontologique, si bien que l'idée même d'un mode de connaissance plus accompli, où le monde serait en quelque sorte délivré de son vêtement d'apparence parce que la conscience le serait de son corps, est dépourvue de sens. Ce n'est pas parce que nous avons un corps que l'Etre est de se donner à distance, c'est au contraire parce que le propre de l'Etre est de se donner à distance (c'est-à-dire comme monde) que le sujet est incarné. Notre finitude a un sens positif : elle n'est pas  cette condition sans laquelle nous accèderions à l'Etre-vrai mais la condition à laquelle il y a quelque chose. Ainsi, il y a bien une distance constitutive de ce qui parait, une négativité du quelque chose - il n'accède jamais à la netteté adamantine de l'objet - mais elle ne fait pas alternative avec sa positivité phénoménale, avec sa présence. le propre de ce qui parait est de se donner dans une Profondeur irréductible, dans une sorte de Distance qui n'est pas l'envers d'une proximité possible. La chose paraissante est transcendante, non pas au sens d'un objet situé dans l'extériorité, à une distance en droit réductible, mais en ceci que la transcendance fait son être. La distance du perçu n'en est pas un trait extrinsèque. Le perçu ne peut être posé hors de sa distance car elle est pour ainsi dire la forme de son apparaitre : la chose n'est pas là-bas parce qu'elle est à distance de moi, elle est au contraire à distance de moi parce qu'elle est là, parce qu'elle apparait. C'est pourquoi Merleau-Ponty en vient à caractériser le visible par son invisibilité intrinsèque, invisibilité qui n'est pas négation mais synonyme de la visibilité : voir, c'est toujours voir plus qu'on ne voit. Merleau-Ponty est certainement le premier philosophe qui soit parvenu à penser le sensible comme tel, c'est-à-dire à en saisir le sens d'être propre et à en déduire une ontologie, au lieu de le concevoir comme cette réalité à la fois évidente et impénétrable dont il n'y aurait finalement rien à dire. (...)". "L'ontologie du sensible, chez Merleau-Ponty, ne consiste pas à décrire l'être du sensible mais à saisir le Sensible comme le sens même de l'Etre, comme la "forme universelle de l'être brut". Autant dire qu'il n'y a pas d'être qui ne doive, pour être, se donner sur le monde sensible, y compris l'intelligible lui-même. En tant qu'il est synonyme de l'Etre, le Sensible englobe la différence phénoménale du senti et du pensé. En effet, Merleau-Ponty refuse de conférer la moindre positivité à l'existence idéale ; l'idéalité ne peut signifier au chose que ce qui se donne en filigrane dans le sensible, comme une unité voilée dans les différences qu'elle articule, un invisible présentant sa propre absence dans le visible. La théorie de la dimension est ipso facto une théorie de la signification." (...). 

    L'inachèvement du livre est sans doute un problème pour l'étayage d'une telle conception, même si ce que l'auteur laisse, une Introduction très significative de qu'il aurait pu devenir, assis tout-à-fait, jointe à toutes ses oeuvres antérieures, une phénoménologie originale. 

 

Maurice MERLOT-PONTY, Le visible et l'invisible, suivi de Notes de travail, Avertissement et postface de Claude LEFORT, Gallimard, 1964, réédition 2006, 360 pages.

Renaud BARBARAS, Merleau-Ponty, Ellipses, 1997.

 

 

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27 juin 2017 2 27 /06 /juin /2017 10:24

    Antonio Manuel de Oliveira GUTERRES (né en 1949), homme d'Etat portugais socialiste et fervent catholique, est le neuvième secrétaire général de l'ONU. Elu par l'assemblée général en octobre 2016, il entre en fonction le 1er janvier 2017, après plusieurs tours (de nombreux Etats souhaitaient voir une femme à ce poste). Recentrant le parti socialiste vers la droite, Premier ministre du Portugal de 1995 à 2002, il est connu pour ses positions morales conservatrices. Il possède une grande expérience de Haut Commissaire aux réfugiés (2005-1015), expérience importante de nos jours où de nombreuses guerres, notamment au Moyen-Orient, provoque des mouvements de population très importants. La planète fait face en effet à la plus grande crise de réfugiés depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. 

   Le nouveau secrétaire général se donne pour mission de réaliser les "Objectifs du développement durable" (ODD) adoptés en 2015, dans le contexte d'une omniprésence du thème du développement durable devenu un slogan mondial, dans le contexte également d'un changement climatique aux effets de plus en plus graves. Il entend également rendre, comme maints prédécesseurs, l'ONU plus efficace mais aussi plus démocratique. Ceci à double tire, au niveau de la représentation des Etats devenus parmi les plus importants bloquée notamment par la pratique du veto et au niveau du recrutement du personnel, trop encore inégal. 

   Il se déclare lors de son élection "pleinement conscient des défis auxquels est confronté l'ONU et des limites entourant le Secrétaire général" ll reconnait que "le Secrétaire général à lui seul ne possède pas toutes les réponses, et ne cherche pas non plus à imposer son point de vue." Son rôle est d'être un "rassembleur, un médiateur, quelqu'un qui établit des ponts et un intermédiaire honnête" dans le but d'aider à trouver des solutions qui profitent à toutes les personnes impliquées. Il exprime son engagement envers les personnes les plus vulnérables de la planète, la protection et l'autodétermination des femmes et des filles, la diversité sous toutes ses formes, le développement durable, les droits de l'homme, ainsi que pour une diplomatie capable d'apaiser les tensions et d'apporter des solutions pacifiques. Même si cela apparait comme un discours de langue de bois, il s'inscrit dans la ligne suivant laquelle pour la première fois dans l'histoire de l'ONU, le choix du secrétaire général s'est effectué publiquement, avec des débats particulièrement suivis. Le nouveau secrétaire général parait très soucieux de la transparence qui doit caractériser le fonctionnement des Nations Unies, notamment dans la phase actuelle d'un certain repli des activités et de l'importance au niveau mondial de l'organisation internationale.

Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017.

 

PAXUS

   

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22 juin 2017 4 22 /06 /juin /2017 07:28

    Ban KI-MOON (né en 1944), diplomate et homme politique sud-coréen, est le huitième secrétaire général de l'ONU, pour deux mandats, pendant 10 ans ou presque (9 ans, 11 mois et 30 jours...). Précédemment ministre des affaires étrangères et du commerce de son pays de 2004 à 2006, il débute sa carrière diplomatique avec un premier poste à New Delhi en Inde. En 1978, nommé premier secrétaire de la mission sud-coréenne auprès de l'ONU, il devient en 1980 directeur du bureau des Nations unies au ministère des affaires étrangères sur-coréen (jusqu'en 1983). En 1996, il devient conseiller à la sécurité nationale du président sud-coréen Kim YOUNG-SAN. En 2001-2002, il est président de l'Assemblée générale des Nations unies.

   Elu par acclamation secrétaire général de l'ONU, il se caractérise par sa discrétion et son manque de charisme. Très diplomate, il brille surtout par sa capacité à éluder les questions sensibles. Après des décennies d'hostilité des Etats-Unis, avec un secrétaire général d'un pays allié, la super-puissance retrouve une certaine considération pour une organisation internationale qui devient discrète, à un point qu'on a pu qualifier Ban KI-MOON de promoteur d'une "diplomatie discrète".... Mais sa "diplomatie" se révèle dans l'ensemble aux yeux de beaucoup d'observateurs et de pays membres beaucoup trop favorable aux Etats-Unis (ménagement dans l'affaire de l'Irak, mansuétude sur la peine d mort en vigueur dans de nombreux Etats...). Cependant, d'autres aspects sont plus positifs, dès le premier mandat : beaucoup de femmes ont été nommées à des postes importants à l'ONU, il a joué un rôle majeur pour convaincre le Soudan de permettre aux Casques bleus de pénétrer au Darfour. 

Mais le secrétaire général est pris dans la tendance au népotisme et au favoritisme (beaucoup de Sud-coréens sont nommés à l'ONU) qui caractérisent bien des pays du Sud. Par ailleurs, pris dans le mouvement de diminution des dépenses qui caractérise le libéralisme ambiant, le recrutement des Casques bleus se dégrade en qualité : la majorité des casques bleu déployés par l'ONU vient de pays du Sud, vu le peu d'attractivité des salaires et traitements. Ils ne sont pas toujours bien formés et encadrés, donnant aux forces armées déployées des défauts caractéristiques des armées sans réels codes moraux (corruptions, abus sexuels) prêtant le flan à des soupçons d'inefficacités sur le terrain. 

Des efforts importants sont réalisés dans le domaine du climat, domaine probablement crucial pour le devenir de l'humanité. Le réchauffement climatique est identifié par Ban KI-MOON comme un enjeu majeur de son mandat. Les sommets de Rio en 2012 et de Paris en 2015 (COP 21) apparaissent comme des avancées importantes dans la mobilisation des Etats et des entreprises. Beaucoup ont pointé en revanche l'organisation peu regardante sur le plan social des conférences sur le climat, indication certaine du peu de tonalité sociale de ses mandats.

Dès le début de son mandat, le secrétaire général poursuit les réformes de l'ONU, par exemple la division du département des opérations de maintien de la paix (DOMP) en deux départements et fusion des affaires politiques et du désarmement.

Il stagne, comme son prédécesseur, sur la réforme du Conseil de sécurité, malgré les travaux d'un groupe de travail interne à l'ONU créé en 1993, qui propose en 1996 d'ajouter cinq sièges de membres permanents, dont l'Allemagne et le Japon, et quatre sièges de membres non-permanents, afin d'accroitre sa représentativité. La situation reste bloquée, mais certains observent qu'à son époque la SDN s'était heurtée au même problème. Sans doute conviendrait-il d'abord de renforcer les moyens de l'ONU, ses capacités en termes de maintien de la paix et d'avancée dans maints domaines, plutôt que de s'affairer sur des affaires de structures internes qui mobilisent par trop certains départements de certaines chancelleries. Se focaliser sur le conseil de sécurité fait oublier que dans l'équilibre des pouvoirs entre le secrétariat permanent, l'assemblée générale et le conseil de sécurité, c'est l'assemblée générale qui apparait la plus consistante et la plus productive. 

    Même s'il est trop tôt pour tirer un bilan de ses deux mandats et encore plus sur l'ensemble de l'activité des Nations Unies, certains constats sont sévères. Ainsi Chloé MAUREL parle d'une paralysie de l'ONU. "En outre, dans les faits, l'ONU a échoué à imposer son arbitrage dans la plupart des conflits qui ont éclaté sur la scène internationale depuis 1945.Paralysée pendant 45 ans par la guerre froide (dont la fin, pensons-nous, permet d'ailleurs une analyse sur plusieurs décennies), elle a, à partir du début des années 1990, été court-circuitée ou instrumentalisé par les Etats-Unis devenus la seule hyper-puissance planétaire, "gendarme du monde" (ou sans doute, préférons-nous, en suivant les analyses par exemple de Alain JOXE, de "semeur de chaos"). Elle s'est révélée impuissante à faire appliquer des sanctions, et ses textes, déclarations, recommandations, conventions, résolutions, restent souvent lettre morte". Ce qui fait résonner encore plus cette critique d'ensemble, c'est l'incapacité de l'ONU de saisir l'occasion historique de la fin de la guerre froide pour organiser l'état du monde,tant au niveau politique qu'au niveau économique, mais est-ce imputable uniquement aux secrétaires généraux? 

   Dans un entretien accordé à Romuald SCIORA en 2008, Ban KI-MOON déclare qu'il est entré en fonctions "déterminé à rendre cette organisation plus efficace et plus transparente, donnant davantage confiance à la communauté internationale. L'humanité est confrontée à de nombreux défis auxquels il nous faut répondre à l'échelle globale, tels le changement climatique ou la crise alimentaire mondiale, et nous devons poursuivre nos efforts en vue d'atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement. Je me suis engagé à réaliser ces objectifs et à faire face à ces défis en étroite coordination avec les Etats membres. Les Nations unie ont besoin d'un puissant soutien des Etats". Pour répondre à ces défis, sur lesquels il s'étend le plus dans cet entretien, il est essentiel pour lui de changer le fonctionnement de l'Organisation : "Au cours des soixante-deux dernières années, les Nations unies ont mis en place un vaste ensemble de systèmes et de structures. Certains, pourtant,se sont révélés inefficaces et contre-productifs. Je fais donc une priorité de les réformer, de sorte que l'ONU puisse réellement répondre aux besoins et aux attentes. Elle doit travailler de manière plus efficace, productive, responsable, flexible et transparente. J'ai déjà effectué certains changements, mineurs mais nécessaires. J'ai par exemple signé individuellement avec tous les directeurs une sorte d'engagement écrit afin qu'ils identifient leurs propres priorités et en soient rendus responsables à la fin de leur affectation. Cela servira à fonder une décision de renouveler leur contrat, ou non. De plus, un Bureau de la déontologie a été établi et il inclut désormais tous les fonds et programmes des Nations unies. J'ai également commencé à promouvoir la mobilité du personnel afin de la rendre plus polyvalent, multifonctionnel et efficace." Sur la fonction du secrétaire général, Ban KI-MOON précise également son point de vue : "La charte des nations unies dit que le secrétaire général est le plus haut fonctionnaire de l'Organisation, celui qui dirige l'administration, mais quand vous y regardez de plus près, vous voyez qu'il y a beaucoup de programmes qui nécessitent en réalité l'intervention directe et les capacités de commandement du secrétaire général. C'est pourquoi je pense que tout secrétaire général doit allier les qualités de secrétaire et de général. Il faut donc agir comme un PDG, ce qui ne signifie pas seulement donner des ordres. Vous devez être constamment engagé dans des négociations et faire preuve de diplomatie avec les Etats membres. J'essaie donc constamment de combiner ces divers aspects du travail de secrétaire général."

 

    Victor-Yves GHEBALI écrit que "la nomination de Ban Ki-Moon, dont la nationalité prêtait au soupçon de proaméricanisme inconditionnel ) - la Corée du Sud est en effet protège par quelques 40 000 soldats américains -, et dont le profil bas contrastait avec le charisme de Kofi Annan, fut généralement accueillie avec réserve, pour ne pas dire avec scepticisme, par la presse internationale. Le huitième en date des secrétaires généraux de l'ONU inaugura d'ailleurs son mandat par une bévue de taille : le jour de son entrée en fonction, il déclara (au sujet de la pendaison du dictateur irakien Saddam Hussein) que la peine capitale relevait de la volonté de chaque Etat souverain, oblitérant ainsi - par maladresse, conviction ou réflexe conformiste d'un haut fonctionnaire dont le pays appliquait la peine de mort - la position doctrinale de l'ONU en la matière. Depuis lors, Ban-Ki-moon s'est évertué à dissiper les doutes concernant sa personnalité par une activité diplomatique débordante, ainsi que par des prises de position tranchées au sujet, entre autres, de la fermeture de la prison américaine de Guantanamo, du déploiement au Kosovo d'une mission de l'Union Européenne, de la réélection frauduleuse du dictateur Robert Mugabe au Zimbabwe en juin 2008, ou de l'opération Aube de l'Odyssée en Libye en mars 2011.

Dans le cadre d'une feuille de route pour 2015 sans grande originalité (renforcement de la capacité de l'ONU à gérer les conflits affectant la sécurité internationale, concrétisation des "objectifs du millénaire pour le développement" et amélioration de la protection des droits de l'homme), Ban Ki-moon a assigné à son action en tant que secrétaire général trois priorités majeures respectivement liés à la réforme du secrétariat, au réchauffement climatique et au conflit du Darfour. Sur la base de normes déontologiques privilégiant "la transparence, l'efficacité et la responsabilité" (et, parallèlement, l'accroissement de la mobilité et de la polyvalence du personnel onusien), la première priorité vise à "restaurer la confiance des gouvernements" éprouvée par le scandale du programme irakien Pétrole contre nourriture - objectif louable, mais qui fait abstraction de l'élément essentiel du problème : la responsabilité des Etats, grands comme petits, dans la crise de crédibilité de l'ONU. S'agissant de la deuxième priorité, Ban Ki-moon n'hésite pas à qualifier le réchauffement de la planète de "plus grand défi du XXIème siècle" et de considérer qu'un tel défi place le monde "au bord de la catastrophe". En conséquence, il plaide en faveur de l'ouverture de négociations, comportant un calendrier ainsi qu'une date butoir, destinées à réactualiser et renforcer les engagements du Protocole de Kyoto de 1997 sur les changements climatiques - instrument devant expirer en 2012. Malheureusement, au stade actuel, peu de pays paraissent disposés à accepter des réductions significatives de leurs émissions de gaz à effet de serre, ce qu'a bien montré la XVème conférence sur les changements climatiques tenue à Copenhague en décembre 2009. Quant au règlement du conflit du Darfour qui a causé près de 300 000 morts et déplacé 2,7 millions de personnes, cette priorité est non moins problématique que les précédentes en raison de la multitude des factions en présence, des difficultés rencontrées par les 20 000 casques bleus de la Minuad pour faire respecter un ces-le-feu, enfin de la mauvaise volonté du gouvernement soudanais qui bénéficie du soutien diplomatique de certains pays comme la Chine.

Il convient de rappeler que le secrétaire général de l'ONU est bien davantage que le chef d'une administration internationale. L'article 99 de la Charte des Nations Unies l'autorise à attirer l'attention du Conseil de sécurité sur toute affaire susceptible de compromettre la paix et la sécurité internationales. Autrement dit, il est habilité à se manifester comme un "général" (aussi bien que comme simple "secrétaire") censé pouvoir exprimer une vision oecuménique de l'ONU et même résister aux pressions des Etats. Pour espérer voir renouveler son mandat en 2012, Bean Ki-moon doit ainsi démontrer qu'il est à la hauteur de ce que le premier détenteur de la fonction, Trygve Lie (1946-1952), avait crument estimé être le métier le plus difficile du monde, "the world's most impossible job"."

Entretien de Romuald SCIORA avec Ban KI-MOON, dans l'ONU dans le nouveau désordre mondial, Les éditions de l'atelier/Les éditions ouvrières, 2015. Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Victor-Yves GHEBALI, Ban Ki-moon, dans Encyclopedia Universalis.

 

PAXUS

 

Complété le 5 Août 2017.

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18 juin 2017 7 18 /06 /juin /2017 08:24

  Le philosophe français Maurice MERLEAU-PONTY, depuis son doctorat en lettres en 1945 (La structure du comportement en 1942 et Phénoménologie de la perception en 1945) poursuit toute une réflexion sur la phénoménologie, en prise directe avec les perceptions de l'individu, très inspirée par l'oeuvre d'Edmund HUSSERL. Parallèlement, tout en menant une activité littéraire importante, notamment à la Revue des Temps Modernes jusqu'à sa rupture en 1952 avec Jean-Paul SARTRE, s'engage politiquement, faisant partie du bureau national du cartel des forces démocratiques (UFD), mis sur pied rappelons-le pour les élections législatives de 1958 et qui rassemblait la gauche non communiste et anti-gaulliste.

    Sa philosophie se développe d'abord dans La structure du comportement et dans la Phénoménologie de la perception (1944), Sens et non sens (1948) et Les Aventures de la dialectique (1955) ensuite, se poursuit avec Eloge de la philosophie (1953), sa leçon inaugurale faite au Collège de France, Signes (1960), Le visible et l'invisible (1964), présenté par Claude LEFORT qui sera son exécuteur testamentaire intellectuel, L'OEil et l'esprit (1960), La prose du monde (1969), le reste de cette oeuvre interrompue brutalement assez tôt consistant surtout en cours donnés au Collège de France. Dans sa volonté de rester au plus près des réalités scientifiques et politiques s'expriment notamment par ses ouvrages Humanisme et terreur (1947), Les sciences de l'homme et la phénoménologie (réédité en 1975), Les relations avec autrui chez l'enfants (réédité également en 1975), sans compter ses écrits à la Revue Temps Modernes et, là aussi, certains de ses cours. La sociologie et l'anthropologie n'ont cessé de donner des points de repères pour sa philosophie, ainsi qu'en témoigne ses articles Le philosophe et la sociologie et De Mauss à Claude Lévi-Strauss.

     Comme l'écrit Alphonse DE WAELHENS (1911-1981), philosophe belge et professeur des sections francophone et néerlandophone à l'Université de Louvain, son oeuvre "représente un moment essentiel dans le développement de la phénoménologie. Husserlien, il n'a pourtant jamais accepté le moi transcendantal et a exprimé toujours davantage sa méfiance à l'égard d'une conscience conçue comme absolument transparente à elle-même. C'est un point sur lequel, dès ses premiers ouvrages, il s'oppose avec une discrète mais ferme résolution au Sartre de L'Etre et le Néant. Attentif à Heidegger et se rapprochant de lui au long de ses années, il n'a jamais renoncé à un anthropocentrisme philosophique que les notions de chair et de chiasma, si importantes dans son oeuvre posthume, n'ébranlent en rien.

Philosophe du sens, comme tout phénoménologue, Merleau-Ponty, (qui fut aussi l'un des premiers penseurs de notre époque à se tourner vers la linguistique positive) met constamment en lumière la dialectique mouvante qui se joue entre le sens proféré et celui qui, par notre comportement, s'installe en nous et se révèle dans les choses. Il ouvre ainsi à la phénoménologie des voies nouvelles où, dans ses dernières années, il fit bien plus que s'engager."

       

      Phénoménologie de la perception, de même que La Structure du comportement semblent concerner en premier lieu la psychologie, mais ce n'en est même pas le souci principal. Non seulement ils traitent de tous les problèmes philosophiques classiques mais ils tracent déjà plus que l'esquisse d'une philosophie profondément rigoureuse et originale. Il s'agit en fait, les données de la psychologie étant ce qu'elles sont, de savoir quel statut conférer à la subjectivité qui les anime, comme à la réalité à laquelle cette subjectivité permet d'accéder. Cette enquête mène à la découverte d'un cercle : il consiste en ce que ces données n'ont été recueillies et élaborées, par le savant, que sous l'horizon d'une conception implicite et préalable tant de la subjectivité que de l'objectivité, laquelle aboutit à déformer ces mêmes données bien plus que celles-ci ne réussissent à vérifier celle-là. Il faut donc restituer leur sens exact et repenser un horizon ontologique qui favorise les progrès de la découverte et leur fournisse un cadre adéquat. Apparait désormais l'obligation de renoncer à l'une et à l'autre des deux grandes options philosophiques, apparemment antithétiques et foncièrement solidaires, le rationalisme et l'empirisme, qui, depuis le début de la science et sans en excepter la psychologie, se partagent les faveurs des savants en mal de bonder leurs recherches. Celles-ci trouveront désormais un sol ou un horizon plus propices dans la conception dite phénoménologique de l'étant, de l'homme et du monde. (Alphonse DE WAELHENS)

  Rappelons que ce projet philosophique, qui en même temps veut définir son propre champ face aux raisonnements scientifiques du moment, n'intéresse pas intrinsèquement le savant qui ne recherche souvent pas la vérité du monde ou de l'homme, mais des moyens opérationnels d'agir sur la matière ou sur l'homme. Le savant ne se préoccupe pas sur le moment de savoir s'il n'est pas trompé par ses propres facultés ou son propre être. Même si plus tard, il est obligé de se poser des questions philosophiques pour progresser davantage. Ce qui l'intéresse, aiguillonné par la recherche de richesses, de connaissances ou simplement par les exigences d'une techno-structure dans quelque domaine que ce soit, c'est l'effectivité d'une action sur l'environnement avec des objectifs qui sont souvent urgents ou immédiats (combattre la maladie par exemple...). Même si on a pu interpréter une partie de l'oeuvre de MERLEAU-PONTY comme un désaveu de la science, il n'a jamais écrit contre la science - au profit par exemple d'une philosophie ou d'une religion, mais au contraire pour favoriser des développements plus importants de celle-ci, qui doit tenir compte pour progresser réellement, des limites des instruments naturels ou artificiels forgés pour découvrir les secrets de la nature ou du fonctionnement humain. 

 

   Phénoménologie de la perception, qui fait suite à La structure du comportement, qui renouvelle le problème ancien du dualisme de l'âme et du corps.  Le comportement échappe à la fois au réductionnisme mécaniste (fondée sur une physiologie des réflexes) et au volontarisme de la conscience. 

L'ouvrage est divisé en 3 parties : Le Corps, Le Monde perçu, L'Être-pour-soi et l'être-au-monde, après une Introduction qui marque l'importance de la notion de "champ phénoménal". C'est par elle, en effet, que le dualisme traditionnel a une chance d'être dépassé ; c'est en elle que la "perception" refait l'unité des théories contraires de la "sensation" et du "jugement". Largement, la psychologie dite scientifique est "réaliste", et la critique qu'on en fait "intellectualiste". Il s'agit donc, à partir de la formulation des éléments implicites dans le travail scientifique, de reprendre l'opposition du sujet et de l'objet : en substituant au premier le "corps", entendu comme "corps propre" (copropriété) c'est-à-dire non comme corps au sens de la mécanique classique, mais, bien au contraire, comme part éprouvée de l'extériorité, ou part objectivés de l'intériorité ; en préférant au second le "monde", c'est-à-dire non pas l'étendue abstraite de la géométrie, mais un lieu habité, vécu. C'est un "être au monde" qu'il faut décrire : l'analyse du corps s'achève par celle de la parole et du langage ; l'analyse du monde, par "autrui et le monde humain". Le cogito est repensé comme "projet du monde" et le monde comme "lieu des significations" ; le rapport de l'un à l'autre se traduit, en référence explicite à HEIDEGGER, dans la notion de "temporalité".

La démarche philosophique ne peut-elle être que seconde, à la fois par rapport aux sciences, et dans son obsession d'un dualisme qu'elle prétend dépasser? En quoi peut-elle même s'instituer comme discours de vérité? La Phénoménologie de la perception repoussait devant soi la question de "l'origine de la vérité". Revenant sur la "foi primordiale" qui est toujours en amont de toute "croyance" philosophique (que ce soit celle en un "modèle en soi" ou celle en un "esprit absolu"), MERLEAU-PONTY en vient à se demander si la spécificité de la philosophie, plutôt que d'élaborer une phénoménologie qui maintiendrait le primat du sujet, ne serait pas de maintenir une puissance d'étonnement. Dans ses notes posthumes (Le visible et l'invisible), l'espace et le temps apparaissent comme des "êtres à interroger", inépuisablement, et "l'interrogation comme rapport ultime à l'Être et comme organe ontologique". Dans l'oeuvre en cours, la discussion s'engage non plus seulement avec les sciences mais aussi avec d'autres modèles de rationalité tels que la dialectique (à travers HEGEL et surtout SARTRE), la phénoménologie elle-même et les pensées de l'intuition (à travers BERGSON).

Il s'agit moins de dépasser la dualité corps-modèle que de décrire "l'entrelacs - le chiasme" : une "dimension" que cherchent à traduire les notions de "visible" (de préférence à "monde") et de "chair" (de préférence à "corps"), ou encore de "parole", nouveau lieu d'une recherche que son auteur n'a pu continuer, mais que d'autres reprennent après lui, dans la même postérité critique de HUSSERL : Michel HENRY, Françoise DASTUR ou, à sa façon, Jacques DERRIDA dans La Voix et le phénomène (1967). (François TRÉMOLIÈRES, professeur de littérature française du XVIIème siècle à l'Université de Rennes 2).

 

    Le primat de l'inspiration phénoménologique dans l'oeuvre de MERLEAU-PONTY ne veut point dire que celui-ci ne prenne vis-à-vis de HUSSERL aucune distance. Il s'en faut même de beaucoup puisqu'on ne trouve chez lui ni le moi transcendant, auquel il reproche de rendre le philosophe et la philosophie oublieux de leurs origines, ni le célèbre "spectateur impartial" qui métamorphose indûment le phénoménologue en une pur regard désincarné, tourné vers la saisie des essences. Le philosophe français adhérera donc absolument au remaniement que la notion d'intentionnalité subit dans l'oeuvre de HEIDEGGER, lorsque, cessant d'être appliquée à la seule conscience, elle va devenir souci et désigner l'être même de l'être-au-monde. Cela comporte, entre autres conséquences, celle de l'inhérence radicale du cogito à une facticité dont il est et a "toujours été" inséparable, absolument. Bien plus, l'être-au-monde, substitué à la conscience, se trouve désormais investi d'une compréhension implicite de l'être, en laquelle consiste ultimement l'humanité de l'expérience, et dont cet être-au-monde est le porteur originaire. Cela revient donc à destituer définitivement la pensée théorique du monopole, voire du primat, de cette compréhension. Il est vrai que chez MERLEAU-PONTY, ces thèses n'aboutiront jamais au rejet pur et simple de la notion de sujet. C'est ce maintien du sujet, dont le statut sera pourtant profondément remanié lorsqu'on le compare à celui du sujet de l'ère classique, qui va porter MERLEAU-PONTY à une minutieuse analyse intentionnelle de la copropriété et, plus tard, de la chair ; analyse dont HEIDEGGER s'est toujours largement dispensé. (Alphonse DE WALDHENS).

Même si le philosophe français se rapproche vers la fin de son oeuvre de celle de HEIDEGGER, il reste bien loin pourtant. De la même manière, s'il s'intéresse à MARX, il ne croit pas à une philosophie qui ne tient que d'elle-même. il croit encore moins à une philosophie qui se laisserait simplement guider par les enseignements de la science, de l'économie ou de la sociologie. Politiquement, il ne croit pas que la reconnaissance de l'homme par l'homme suffit à surmonter toute aliénation et toute problématicité de l'existence. Même avec l'avènement d'une société communiste, l'histoire ne prendra pas fin : l'homme continuera toujours de se mettre en question et de mettre en question la vérité de ses perceptions et de ses réalisations. MARX du Capital ne le pensait vraisemblablement pas non plus, au contraire peut-être de ses tentations hégéliennes de jeunesse. 

     Introduisant son Vocabulaire, Pascal DUPOND, professeur de première supérieure au lycée Lakanal de Sceaux, indique que l'écrivain MERLEAU-PONTY était bien conscient lui-même de la difficulté de son oeuvre. "Car cette oeuvre, écrit-il, s'élabore en une parole "parlante" qui déconcerte son lecteur en déplaçant les écarts réglés de signification déposés dans l'univers de la culture ou dans la "parole parlée" et en l'invitant à une initiation qui est invisiblement de langue et de pensée. Cette parole neuve, dit-on parfois, substitue l'éclat de la métaphore à la rigueur austère du concept. Un tel jugement reste dans l'extériorité. Pour qui accepte d'entrer dans le travail du sens qu'elle propose, cette parole dessine avec sûreté les essences qui s'esquissent dans le recoupement de l'expérience par elle-même et elle répond à toutes les exigences de la rationalité philosophique.

Il s'agit d'une rationalité historique : elle met en oeuvre des significations héritées du passé et appelle à de nouvelles créations de sens dans le travail infini de la culture. Rationalité historique au sens où elle puise sa vitalité dans une tradition, qui ne dépasse jamais qu'en conservant : malgré la distance qui nous sépare des Grecs, Platon est "vivant parmi nous". Rationalité historique au sens où elle tente en même temps de s'égaler à la vie du présent et de faire naître la "philosophie d'aujourd'hui". Maillot-Ponty ne s'est pas dérobé à cette situation. Il intègre à son vocabulaire les notions fondamentales de l'histoire de la philosophie, comme dialectique, nature, esprit, liberté, mais il les infléchit pour en réactiver les ressources de sens et les rendre parlantes ; en outre, écrivant en français, il traduit en sa propre langue et intègre à son vocabulaire des concepts forgés dans la langue allemande de Husserl et de Heidegger ; enfin pensant que la philosophie s'appauvrit ou se répète si elle ignore le mouvement des sciences, il soumet à la réflexion leurs concepts opératoires pour clarifier leur contribution à l'ontologie aujourd'hui. La tradition, la traduction, la communication latérale des savoirs forment le métier où se tisse la langue de Merleau-Ponty."

Maurice MERLEAU-PONTY, La structure du comportement, PUF, collection quadrige, 2006 ; Le visible et l'invisible, Gallimard, 2006 ; Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945 ; Sens et non sens, Nagel, 1948 ; Les aventures de la dialectique, Gallimard, 1955 ; Eloge de la philosophie et autres essais, Gallimard, 2011 ; Humanisme et terreur, Gallimard, 1972 ; Le primat de la perception et ses conséquences philosophiques, Cynara, 1989 ; L'union de l'âme et du corps chez Malebranche, Biran et Bergson, Vrin, 1979. 

Pascal DUPOND, Merleau-Ponty, dans Vocabulaire des philosophes, Ellipses,,2002. Alphonse DE WAELHENS, Merleau-Ponty, dans Encyclopedia Universalis, 2014 ; Une philosophie de l'ambiguité. L'existentialisme de Merleau-Ponty, Louvain, 1978. François TRÉMOLIÈRES, Phénoménologie de la perception, dans Encyclopédia Universalis, 2014. 

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17 juin 2017 6 17 /06 /juin /2017 08:01

     Kofi Atta ANNAN (né en 1938), septième secrétaire général de l'organisation internationale, commence à travailler pour l'Organisation mondiale de la santé à partir de 1962, puis après plusieurs postes successifs à l'ONU, il devient sous-secrétaire général de Boutres BOUTROS-GHALI en 1993. Gestionnaire de formation, cet originaire du Ghana est notamment sous-secrétaire général à la planification des programmes au budget et à la comptabilité, puis contrôleur de 1990 à 1992. En 1990, après l'invasion du Koweit par l'Irak, il reçoit du secrétaire général la mission spéciale d'organiser le rapatriement de l'Irak de plus de 900 fonctionnaires internationaux et ressortissants des pays occidentaux.

    Elu secrétaire général pour un premier mandat en janvier 1997, il a le plein soutien des Etats membres. Il tente dès le début de son mandat d'agir, dans la foulée de son prédécesseur, pour un renouveau de l'ONU. Dès son discours d'investiture du 17 décembre 1996, il annonce que son mandat a pour objectif d'"assainir les Nations Unies, les rendre plus présentes et plus efficaces, plus sensibles aux souhaits et aux besoins de ses membres et plus réalistes dans leurs buts et engagements". Il ne reprend pas les trois agendas de son prédécesseur, mais entend poursuivre son oeuvre de réformes internes. Mais ses objectifs sont contrecarrés à la longue notamment par les Etats-Unis, qui ne sont pas près d'entrer réellement dans un multilatéralisme. Vers la fin de son second mandat, l'hostilité de la seule superpuissance est évident, avec toujours la ferme intention de ne pas contribuer à l'organisation si celle-ci ne se plie pas aux impératifs de ses stratégies...

    Malgré les oppositions, et avec malgré tout avec le soutien d'une grande majorité à l'Assemblée générale, qui est rappelons-le, le lieu d'un véritable pouvoir face au conseil de sécurité, surtout si celui-ci est paralysé sur une question ou une autre, par le veto d'un membre permanent; le secrétaire général, durant ses deux mandats, mène des actions importantes et amène des innovations.

Il contribue à la création de la Commission pour la consolidation de la paix (Peacebuilding Commission, créée en 2005) et du Conseil des droits de l'homme en 2006. Ce dernier remplace l'ancienne Commission sur les droits de l'homme, discréditée à cause de la politisation de ses sessions et de la partialité de son travail. Divers Etats, peu scrupuleux à vrai dire à propos des droits fondamentaux, cherchaient à s'y faire élire pour se soustraire aux critiques sur le non-respect des droits de l'homme.

Il soutient également la mise en place de la Cour pénale internationale (CPI), juridiction universelle permanente chargée de juger les personnes accusées de génocide, de crime contre l'humanité, de crime d'agression et de crime de guerre. La CPI est créée en 1998 et commence ses travaux en 2002, malgré la réticence des Etats-Unis. 

Il met en place des groupes d'experts informels comprenant des représentants de gouvernements, d'ONG et de personnalités pour faire mûrir des idées.

En 1998, alors que les Etats-Unis veulent bombarder l'Irak qui refuse de laisser les inspecteurs de l'AIEI visiter certains sites, Kofi ANNAN se rend en personne à Bagdad, et amène, grâce à sa médiation, Saddam HUSSEIN à consentir à ce que les inspections reprennent.

Les Etats-Unis, sous la présidence de CLINTON, restent réservés à l'égard de l'ONU après l'arrivée de Kofi ANNAN : tout en commençant à payer une partie de sa dette à l'Organisation, l'administration Clinton négocie ardemment une réduction de la part américaine du budget total de l'ONU, ce qui affaibli l'organisation internationale. 

En avril 2000, le secrétaire général publie un Rapport sur le millénaire intitulé Nous les peuples : le rôle des Nations Unies au XXIème siècle, écho entre autres au Nous le peuple de la Constitution des Etats-Unis. S'en inspirent la Déclaration du millénaire et les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD). Ce rapport appelle les chefs d'Etat et de gouvernement à faire de la lutte contre la pauvreté et contre les inégalités la priorité du début du nouveau millénaire. Réélu par acclamation par l'Assemblée générale pour un second mandat en juin 2001, il reçoit dans la foulée, quelques mois plus tard, en décembre, le prix Nobel de paix.

En 2003, il cherche par tous les moyens à éviter la guerre en Irak, exhortant les Etats-Unis et le Royaume-Uni à ne pas envahir l'Irak sans le soutien de l'ONU. Il déclare illégale en septembre 2004 la guerre des Etats-Unis en Irak. Ses prises de position, qui seront avalisées par les événements et les révélations sur les mensonges (sur l'existence d'armes bactériologiques en Irak) par la suite lui valent l'estime de nombreux pays, et même de nombreux citoyens des Etats-Unis. 

Lors du sommet mondial organisé par l'ONU en 2005, Kofi ANNAN fait reconnaitre le principe de la "responsabilité de protéger" (R2P) aux chefs d'Etats et de gouvernement.

   Tout au long de ses deux mandats, Kofi ANNAN oeuvre pour la diplomatie préventive, rédigeant trois rapport sur cette question (2001, 2003 et 2006). Sans doute a-t-il plus en tête la nécessité de construire cette diplomatie, plus que la réforme qu'il juge pourtant nécessaire, du Conseil de sécurité. Cette question est irrésolue, vue les différentes luttes internes d'influence à l'ONU entre les prétendants, les conservateurs et les nombreux pays observateurs qui s'y impliquent... Soutien de cette diplomatie préventive, une force de réaction rapide placée en permanence à la disposition du Conseil de sécurité, proposée déjà dans les années 1990 par certains Etats comme le Canada et les Pays-Bas est remise sur le chantier. Mais cette idée est "torpillée non seulement par les grandes puissances, mais aussi par un grand nombre de petits et moyens pays qui la considérèrent comme le cheval de Troie d'un dangereux droit d'ingérence" (Victor-Yves GHEBALI, L'ONU face à la mondialisation : le problème du passage du multi latéralisée au système-monde, dans Relations internationale, 2005/4, n°124). La Déclaration finale du sommet de 2005, laisse ouvert le débat, appelant à "la constitution d'une force de police permanente", mais sans prendre de décision concrète.

  Dans le fil droit de l'idéologie libérale qui tend à vouloir à tout prix externaliser les fonctions non régaliennes (et en partie régaliennes, d'ailleurs aussi...) des Etats, Kofi ANNAN propose aux Etats membres en 2006, dans un rapport à l'Assemblée Générale, une vaste réforme de l'administration de l'ONU. Il présente une série de mesures prévoyant notamment l'externalisation de certains services, qu'ils soient sous-traités à des entreprises privées. Dans son rapport Investir dans l'ONU pour lui donner les moyens de sa vocation mondiale, il affirme l'inadaptation des structures administratives actuelles aux défis qu'elle doit relever. Il propose une réforme de grande ampleur du fonctionnement de l'ONU, s'inspirant du courant du new public management, qui préconise d'appliquer à la fonction publique les méthodes managériales du secteur privé. Observant que les procédures budgétaires et financières des Nations Unies manquent de flexibilité et de transparence, et soucieux de les améliorer, il développe l'idée de "bonne gestion", de "bonne gouvernance", estimant que les Nations Unies devraient en cela largement s'inspirer des principes et méthodes de l'économie privée. Mais cette tendance, comme l'écrit si justement Chloé MAUREL, "sur une pente dangereuse, l'ONU n'étant pas une entreprise privée cherchant à être "rentable" mais un service public international. Elle consiste à recevoir de plus en plus d'argent du secteur privé, et à externaliser (donc à privatiser) une part croissante de son activité. L'ONU serait ainsi en passe de "se vendre au monde des affaires"(voir Gilles GRIN, Les crises financières des Nations Unies, dans Relations internationale, 2006/4, n°128), ce qui est préoccupant."

   Ce qui sans doute va influencer l'activité future de l'ONU, est la mise sur pied de panels de haut niveau de spécialistes sur une question ou sur une autre, spécialistes issus suivant leurs compétences des Etats ou des sociétés civiles. C'est ainsi qu'en 2006, un groupe de quinze espères internationaux, originaires quasiment à parité de pays du Nord et du Sud, co-présidé par les premiers ministres du Pakistan, du Mozambique et de la Norvège, réfléchissent aux problèmes de l'ONU et à la manière de réformer cette institution. Ils soulignent l'"incohérence opérationnelle" des Nations Unies, les chevauchements entre structures - générateurs entre autres de conflits de compétences - les doublons sur le terrain. Le panel retient l'idée de l'établissement d'un Conseil pour le développement durable. Il suggère aussi la nomination de l'administrateur du Programme des Nations Unies pour le développement comme coordinateur pour le développement des Nations unies ; l'idée étant d'en faire un alter ego du président de la Banque mondiale et de diminuer l'impression de dispersion des activités des Nations Unies.

Le panel avance aussi l'hypothèse d'une réforme partielle du financement des agences, fonds et programmes des Nations unies, avec la mise en place d'un fonds central (le millenium Development Goals funding messianisme). Les débats sont intenses sur cette question du financement : les états-Unis plaident avec vigueur pour le maintien du caractère volontaire du financement du système onusien (et donc la préservation pour les pays donateurs d'une "ONU à la carte"). La dichotomie entre contributions volontaires (données volontairement par des Etats, sur fonds extra-budgétaires, pour des actions que ces Etats eux-mêmes décident, ou ne décident pas, de financer) et contributions obligatoires (constituant le budget régulier de l'ONU, contributions qui sont réparties entre les Etats en fonction de leur richesse, et qui financent le programme officiel de l'ONU, voté par tous les Etats membres) amènent à un fossé de plus en plus grand, les contributions extra-budgétaires représentant aujourd'hui plus du double du montant du budget régulier. Cela pose problème car ce sont ainsi de plus en plus les états donateurs de contributions extra-budgétaires qui ont le pouvoir de décision sur les actions de l'ONU. Cela confère à certains membres de l'ONU le statut pratiquement de membres "supérieurs" aux autres, avec la possibilité d'instrumentaliser pour leur stratégie propre toute l'organisation.

Par ailleurs, le panel propose aussi la constitution d'un forum mondial des "chefs" (Global Leaders Forum), dont le fonctionnement s'inspirerait du G7. Cela traduit la volonté de donner plus de pouvoir de décision, de leadership à l'ONU, en resserrant toutefois le nombre d'acteurs chargés de prendre des décisions.

Sans doute heureusement, mais ce ne sera pas certainement la seule proposition de ce genre, la plupart des recommandations contenues dans son rapport en 2006 sont restées lettre morte...

     Dans un entretien accordé en 2005 à Romuald SCIORA, Kofi ANNAN répond d'abord sur l'évolution de la fonction de secrétaire général : "Quand j'ai été élu, on s'intéressait surtout à la dimension politique de la fonction du secrétaire général, à son rôle de médiation et de bons offices. Il restait cependant des domaines où l'Organisation souffrait d'un réel déficit de communication ; je pense notamment à l'action déployée pour le développement économique, pour la lutte contre les maladies et, plus généralement, à nos relations avec le public. Le chef de l'ONU doit donc renforcer la confiance de l'opinion publique dans l'Organisation. (...)". Il estime que "dans un monde en profonde mutation, l'ONU devait nécessairement d'adapter pour pouvoir apporter des réponses efficaces aux problèmes de la planète. Il m'est apparu nécessaire non seulement de modifier nos structures, mais aussi de revoir nos objectifs afin de renforcer la cohérence du système onusien. Je crois que nous avons aussi amélioré l'interaction entre le siège central de New York, les cinq missions économiques régionales et les nombreux programmes et fonds mis en place par l'ONU. J'a également voulu mettre en avant la vocation des Nations unies de servir les intérêts des peuples. Nous ne devions pas être une bureaucratie installée dans notre Palais de verre. Il nous fallait aller au-devant des gens pour mieux percevoir leurs besoins et pour qu'ils saisissent, à leur tour, ce donc nous étions capables. Cela a engendré un travail en partenariat, non seulement avec les gouvernements, mais aussi avec la société civile, les organisations non gouvernementales, le secteur privé, les universités, les fondations, etc. Nous animons aujourd'hui un réseau très dense en vue d'atteindre un objectif commun."

Parmi les plus grands succès de l'ONU depuis son élection, il cite "les Objectifs du millénaire pour le développement, adoptés en 2000 et remarquablement accueillis par tous les gouvernements, les institutions internationales et les ONG. C'est à ma connaissance la première fois que nous définissons un tel cadre commun pour enrayer la pauvreté." Et parmi les échecs les plus importants, il cite "l'Irak, bien sûr... J'avais pourtant gardé l'espoir que les Nations unies pouvaient éviter la guerre en contrôlant la crise de façon pacifique. Hélas, cela n'a pas été le cas et de profondes divisions entre les Etats sont apparues. Elles se résorbent lentement, mais l'épisode irakien a incontestablement rompu l'harmonie qui prévalait auparavant entre les Etats membres. L'autre échec est représenté par l'incapacité d'intervenir dans des situations désespérées. Après la tragédie au Rwanda on a dit "plus jamais ça". Pourtant, l'histoire se répète aujourd'hui au Darfour, où nous avons tant tardé à agir."

Sur l'épidémie du SIDA, où il est beaucoup intervenu, il dit que "la pandémie du sida est l'une des crises les plus importantes qui menace l'humanité, ou du moins notre génération. Les pays développés offrent des traitements à la plupart des malades. Or, en Afrique, ce virus paralyse l'action des gouvernements, emportant les enseignants, les infirmiers, les fonctionnaires, les agriculteurs et laissant derrière lui des millions d'orphelins. Sans une politique ambitieuse pour stopper cette épidémie, nous allons au-devant de problèmes très graves, non seulement en Afrique, où elle cause le plus de dommages, mais aussi en Asie et en Europe de l'Est. Il est urgent d'établir un fonds mondial contre le sida, la malaria et la tuberculose pour venir en aide aux victimes et développer les politiques de prévention. Il faut promouvoir l'utilisation des préservatifs, intensifier les campagnes de vaccination et s'assurer que les femmes enceintes reçoivent les médicaments qui leur sont nécessaires. Des êtres innocents viennent au monde avec ce fardeau du sida alors que nous pourrions l'éviter."

Au reproche - d'ailleurs un peu paradoxal - d'une partie de l'opinion publique d'inféodation de l'ONU aux Etats-Unis, et d'un autre qu'elle ne prend en compte que les intérêts des pays en développement, également paradoxal d'ailleurs, Kofi ANNAN répond que "du fait de leur poids politique, les Etats-Unis jouent un rôle très important au sein des Nations Unies, mais ils ne sont qu'un pays sur 190. Ils doivent souvent aller plaider leur cause auprès des autres nations ; cela est particulièrement vérifié dans l'affaire irakienne, où Washington n'a pas réussi à convaincre certains des autres membres du Conseil de sécurité de soutenir la guerre en Irak. Quant à la perception selon laquelle l'ONU servirait avant tout les intérêts des pays du tiers-monde, il faut rappeler que grand ou petit, riche ou pauvre, chaque Etat dispose d'une voix, à la différence de ce qui se passe à la Banque mondiale et au FMI, où les pays votent selon leur pourcentage de contribution. Les Etats-Unis, qui contribuent à hauteur de 22% du budget de l'ONU environ, ont un vote égal aux pays qui contribuent à 0,1% de ce même budget. Il peut arriver que des groupes de pays s'allient pour faire barrage aux Etats-Unis, mais, d'une façon générale, je crois pouvoir affirmer que les Etats membres parviennent à travailler ensemble en bonne intelligence. Certes, les négociations sont souvent longues.(...)" Pour lui, le secrétaire général doit agir dans un cadre où "chacun a pris conscience que nous habitons un village global et que le monde n'a jamais été aussi interconnecté, au vu également des menaces planétaires, comme le terrorisme. Face à de tels défis, les Nations unies sont un gage d'efficacité, car elles peuvent mettre en réseau tous les gouvernements du monde pour qu'ils s'attellent ensemble à ces problèmes communs. Il s'agit de questions qu'aucun pays, quelle que soit sa puissance, ne peut affronter seul."

 

    Philippe MOREAU-DEFARGES décrit l'activité de Kofi ANNAN comme secrétaire général de l'ONU : "En 1997, (il) hérite d'une ONU en désarroi, en plein reflux. Aucune des grandes opérations, lancées à grand fracas dans la première moitié des années 1990, n'a été un plein succès. En Somalie, l'affaire s'est terminée en 1995 par un repli discret et piteux. En ex-Yougoslavie, à la suite des accords de Dayton (décembre 1995) sur la Bosnie-Herzégovine, et devant l'insistance des Etats-Unis qui éprouvent une méfiance viscérale vis-à-vis de l'ONU, celle-ci doit laisser la place à l'Alliance Atlantique. Par ailleurs, l'organisation vit dans la hantise permanente de la faillite, nombre d'Etats du Tiers Monde et, surtout, les Etats-Unis, dont la contribution représente un quart du budget de l'ONU, accumulant des retards de paiement.

La démarche de Kofi Annan est guidée par deux priorités. La première vise à rétablir un lien de confiance - ou au moins de moindre méfiance - avec les Etats-Unis. Dans cette perspective, le secrétaire général soumet l'ONU aux contraintes de la gestion privée : suppression de couches bureaucratiques, mesure stricte des coûts, notamment des actions extérieures... De plus, il se montre attentif à ne pas prendre d'initiative qui froisse l'ombrageuse Amérique.

La deuxième priorité de Kofi Annan est plus ambitieuse : il s'agit, par touches discrètes, de restaurer l'image de l'ONU, de marquer qu'elle n'est pas seulement un instrument au service des grandes puissances mais qu'elle est porteuse d'un ordre mondial plus juste, garantissant la dignité des hommes. En 1999, au lendemain de la guerre menée par l'OTAN contre la Yougoslavie, c'est à l'ONU qu'est confiée l'administration du Kosovo, réaffirmant la mission centrale de l'organisation mondiale dans la construction de la paix. En Afrique, le continent abandonné, et, plus précisément, face à l'atroce guerre civile de Sierra Leone, Kofi Annan essaie d'amener le Conseil de sécurité à être moins indifférent, plus responsable. Il se fait le porte-parole d'une transformation de la souveraineté de l'Etat : selon lui, celle-ci n'a pas pour objet de laisser l'Etat libre de faire ce qu'il veut chez lui, au nom de la sacro-sainte non-ingérence dans les affaires intérieures ; l'Etat est désormais comptable de sa souveraineté tant devant sa propre population que devant la communauté internationale.

Kofi Annan apparait comme un Africain, un homme du Tiers Monde qui, avec doigté, a bousculé la rhétorique établie. En outre, il est parvenu à un règlement du très difficile dossier de la contribution budgétaire des Etats-Unis. Ce secrétaire général, dit de transition, se révèle être un de ces sages qui, sans trop de vacarme, rendent le monde moins dangereux, moins violent. C'est sans doute la raison pour laquelle il est réélu à l'unanimité par le Conseil de sécurité dès juin 2001, alors que son mandat ne venait à échéance qu'en décembre et qu'il reçoit le prix Nobel de la paix, avec l'ONU, la même année. Après les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, Kofi Annan fait de la sécurité mondiale et de la lutte contre le terrorisme deux de ses priorités. En 2003, il critique la décision des Etats-Unis de déclarer la guerre à l'Irak sans l'approbation du Conseil de sécurité, marquant ainsi le début d'une période de relations tendues avec la Maison-Blanche. Quelques mois plus tard, il crée un groupe de personnalités de haut niveau sur les menaces, les défis et le changement afin d'étudier la réponse apportées par l'ONU à diverses questions planétaires. Nombre des recommandations formulées par ce groupe seront intégrées dans le grand projet de réforme que Kofi Annan présente à l'Assemble générale en 2005. Certaines de ces mesures seront adoptées par la suite, d'autres, comme la proposition d'élargir le Conseil de sécurité de 15 à 24 membres, seront abandonnées. En 2005, le secrétaire général se trouve au centre d'une controverse à la suite d'une enquête sur le programme "pétrole contre nourriture" autorisant l'Irak à vendre, sous contrôle de l'ONU, une quantité limitée de pétrole afin d'importer de la nourriture, des médicaments et d'autres produits de première nécessité. Un rapport révèle en effet que le programme est entaché de corruption et que le fils du secrétaire général travaille dans une société suisse qui vient d'obtenir l'un des contrats liés au programme. Bien que Kofi Annan soit lavé de tout soupçon, il est critiqué pour son incapacité à superviser efficacement le programme. A la fin de son mandat, en 2006, il est remplacé par le Sud-Coréen Ban Ki-moon."

Après son mandat à l'ONU, Kofi Annan continue de travailler pour les mêmes objectifs : président de l'Alliance pour une révolution verte en Afrique, acteur dans la résolution de la crise qui éclate au Kenya après les élections présidentielles et législatives contestées du 27 décembre 2007, envoyé spécial conjoint de l'ONU et de la Ligue arabe pour tenter de mettre fin à la crise syrienne (il en démissionne six mois plus tard, n'ayant pu imposer son plan de médiation)...

 

 

 

Entretien de Romuald SCIORA avec Kofi ANANA, dans L'ONU dans le nouveau désordre mondial, Les éditions de l'atelier/Les éditions ouvrières, 2015. Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Philippe MOREAU-DEFARGES, Kofi Annan, dans Encyclopedia Universalis.

 

PAXUS

 

Complète le 5 Août 2017.

 

 

 

   

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14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 07:48

  Sixième secrétaire général des Nations Unies, Boutros BOUTROS-GHALI (1922-2016), juriste, politologue, homme d'Etat et diplomate égyptien, par ailleurs francophone, suit d'abord une carrière en droit international, professeur d'Université au Caire de 1949 à 1977. Membre de la commission du droit international de 1979 à 1981, il se pose en défenseur du tiers-monde, étant ministre d'Etat égyptien des Affaires étrangère à partir de 1977 et vice-premier ministre égyptien chargé des affaires étrangères en 1991. Il prend les fonctions de secrétaire général de l'organisation internationale le 1er janvier 1992 pour un mandat de cinq ans, gr^ce notamment au soutien de l'Organisation de l'unité africaine (OUA).

  Boutros BOUTROS-GHALI propose dès son arrivée à la tête de l'ONU l'idée de "peace enforcement", soit que l'ONU devrait pouvoir imposer la paix par la force dans un pays donné au besoin en affrontant militairement ses combattants. Il crée au sein de l'organisation internationale deux nouveaux départements : le Département des opérations de maintien de la paix (DOMP) et le Département des affaires politiques. Il augmente dès 1993 le nombre des troupes de l'ONU, le faisant passer à 80 000. Dès son arrivée également, il fait publier l'Agenda pour la paix, contribution importante à la doctrine de la diplomatie préventive. Ce rapport novateur vise à mieux organiser les opérations de maintien de la paix, qui en cette période de fin de guerre froide augmentent de manière exponentielle et font s'envoler le budget. Le coût des opérations de maintien de la paix passe de 320 millions de dollars en 1988 à 3,6 milliards de dollars en 1993. Cet agenda pour la paix résulte des réflexions d'une session exceptionnelle du Conseil de sécurité tenue fin janvier 1992 avec la participation des présidents BUSH, ELTSINE, MITTERRAND et du premier ministre John MAJOR, qui réfléchissent aux moyens d'utiliser le conseil e sécurité et l'ONU pour assurer la paix et la sécurité dans le monde. Parmi les propositions originales contenues dans ce rapport, il y a la collecte permanente d'informations sur la situations politique, économique et sociale des Etats membres ; un système d'alerte rapide sur les menaces contre la paix ; le déploiement préventif d'observateurs ou de forces de maintien de la paix en cas de vives tensions. Le rapport recommande que le Conseil de sécurité utilise l'article 42 de la Charte et puisse décider d'entreprendre des actions militaires en cas de besoin : cela suppose que les Etats membres mettent à disposition de l'ONU des forces armées à titre permanent. Il recommande aussi que les Etats membres fournissent des "unités d'imposition de la paix" composées de volontaires biens entrainés et placées sous l'autorité du secrétaire général. 

L'Agenda pour la paix introduit aussi le concept nouveau de "consolidation de la paix" (peacebuilding). Par un ensemble de mesures économiques et politiques, il faut apporter la possibilité d'un avenir décent à toutes les parties en présence à la fin de conflits intérieurs. C'est dire que l'ONU ne doit pas se contenter de rétablir la paix dans un pays, sur le plan militaire, mais doit ensuite accompagner ce pays, sur le long terme, vers la démocratie, en formant sa population, l'aidant à acquérir les valeurs démocratiques, à organiser des élections, etc.

Tous ces aspects novateurs, qui en fait ne font que de vouloir transposer dans la réalité ce qui existe déjà dans la Charte en vertu des chapitres VII et VIII, reviendraient à doter l'ONU d'un service de renseignement autonome, d'une armée complète, d'une force de police, de services économiques et sociaux considérables à l'échelle des pays concernés par des conflits. Mais bien vite, la reapolitik prend le dessus après l'enthousiasme immédiat d'un après guerre froide où se réconcilieraient Etats-Unis et Russie, pour plusieurs raisons : les pays du Sud craignent pour leur souveraineté, sans compter que la Chine, pourtant membre du conseil de sécurité, n'a pas été suffisamment pris en compte. Certains craignent aussi que par là, l'Occident, ne cherche à imposer ses valeurs "démocratiques". Les grandes puissances craignent que le secrétariat général, nantis de ces capacités d'action, ne prennent trop de pouvoir, face au conseil de sécurité et surtout face à l'assemblée générale. Finalement, ces deux dernières instances ont longuement discuté de l'Agenda pour la paix, mais ne l'ont pas adopté dans son ensemble. Comme à chaque fois que les pouvoirs régaliens des Etats sont en danger d'être pris en charge par une organisation internationale, les efforts pour coordonner les activités de l'ONU sur un plan militaire ou policier sont souvent mis en échec, soit théoriquement comme pour l'Agenda pour la paix, soit ou plus grave, sur le terrain comme dans certains conflits où il intervient de manière plus ou moins massive.

  En cela les échecs de la force onusienne dans la crise somalienne est exemplaire. Dans les opérations mettant en cause des milliers d'hommes (là au plus fort de l'intervention, 44 000 hommes dont 24 000 soldats américains) dans ce pays, l'ONU est confrontée aux multiples problèmes de base d'une armée en campagne : l'armée américaine se comporte comme une armée d'occupation et non de libération. Elle prend position dans le conflit en faveur de l'une des parties. Au lieu de calmer le jeu, son activité accroit le chaos et le désordre. On observe le même problème en campagne. Faute d'une autorité forte et unifiée, l'ONU se trouve confronté à des problèmes très classiques : le désordre engendre le pillage et le pillage est le fait en définitive de tous, surtout si les corps d'armée sont composés d'éléments hétéroclites. Faute d'une logistique forte, les pratiques de corruption peuvent se multiplier, de l'anodin au sordide. Dans les deux cas en Somalie et au Rwanda, l'ONU doit se retirer devant l'intensification de la guerre civile.

  En réponse aux critiques contre l'ONU générées par cette impuissance répétée, le secrétaire général gèle le budget de l'ONU et effectue une réorganisation de l'organisation. Il crée en 1995, la "Lessons Learned Unit" (unité des leçons apprises) pour répondre aux critiques des Etats-Unis. Mais cela n'empêche par la superpuissance de mettre en veto à ce qu'il ne soit pas réélu.

   Le bilan de Boutros BOUTROS-GHALI ne se mesure pas uniquement à cet échec. Car son mandat est marqué par la publication de plusieurs rapports importants. La commission sur la gouvernance mondiale publie en 1995 le rapport Our Global Neighbourhood, qui souligne l'interdépendance des Etats et appelle au renforcement de l'ONU. La "Commission sur l'intervention humanitaire et la souveraineté des Etats", établie par le Canada en 2000 dont les travaux ont été préparés bien en amont, publie en 2001 le rapport The Responsabilité to Protect. La "responsabilité de protéger" est une notion qui sera ensuite communément désignée par le sigle R2P. Cette idée recouvre l'idée que les Etats, et plus encore la communauté internationale, ont le devoir de protéger les populations et d'éviter les massacres, et que la communauté internationale a le devoir d'intervenir dans des situations de crise sir l'Etat concerné s'avère incapable de le faire (voir Chloé MAUREL, Histoire des idées des NATIONS unies, L'ONU en 20 notions, L'Harmattan, 2015).  La commission sur la sécurité humaine publie de son côté le rapport Human Security Now, qui introduit en 1994 la notion de "sécurité humaine", une conception de la sécurité : économique, alimentaire, sanitaire, environnementale, personnelle, communautaire, politique. Le secrétaire général publie sous sa propre responsabilité deux autres rapports importants l'Agenda pour le développement (1995) et l'Agenda pour la démocratisation (1996) qui complète son Agenda pour la paix de 1992.

    Dans la foulée de la fin de la guerre froide, l'ONU s'est engagée dans un rôle de superviseur pour la transition politique en Europe de l'Est. Mais ses avis n'ont pas été écouté et le niveau de vie a chuté dans maints pays, comme en Russie. L'ONU a donc échoué (certains disent a été fait échouer), dans ce rôle. la transition n'a pas été réellement "démocratique", de nombreux pays d'Europe de l'Est échouant à des régimes autoritaires et parfois xénophobes. Sa seule réussite est dans un rôle de coordination technique, d'harmonisation des normes techniques entre Est et Ouest de l'Europe. 

  Sous la responsabilité du secrétaire général se tient durant son mandat, une vague de grandes conférences de l'ONU. Dans les années 1990, beaucoup place leur espoir dans une revitalisation du multilatéralisme face aux grands problèmes du monde. Ces conférences rencontrent du succès et redonnent de la visibilité à l'organisation internationale : Conférence sur les enfants (1990, New York), sur l'environnement (Rio, 1992), les droits de l'homme (Vienne, 1993), la population (Le Caire, 1994), les femmes (pékin, 1995), le développement social (Copenhague, 1995), l'habitat (Istanbul, 1996), l'alimentation (Rome, 1996). Beaucoup de ces conférences accueillent des chefs d'Etat et de gouvernement, et en marge d'elles, se déroulent souvent des forums d'ONG très importants. 

  S'interrogeant sur l'efficacité de ces grandes conférences, Chloé MAUREL écrit : "Plusieurs avancées conceptuelles y sont obtenues et des engagements officiels pris. Ainsi, à la conférence de Vienne sur les droits de l'homme, les pays du Nord doivent accepter la notion de  "droit au développement". A la conférence du Caire sur la population, l'expression de "santé reproductrice" est forgée pour faire accepter au Vatican et aux pays musulmans que l'avortement soit traité comme une question relevant de la santé. Les gouvernements y reconnaissent le droit des femmes à déterminer le nombre de leurs enfants et celui des couples à utiliser les méthodes de planning familial (avec toutefois la limite qu'elles ne sont pas "contraires à la loi" de leur pays). A la conférence de Copenhague sur le développement social, les pays du Nord ont dû reconnaitre, sous la pression des pays du Sud, que les programmes d'ajustement structurel imposés par les institutions financières internationales aux pays en difficulté ne prennent pas assez en compte l'éducation, la santé et les questions sociales."

  Mais, la réforme de l'ONU voulue par le secrétaire général s'est révélé beaucoup plus difficile que prévu, chose prévisible tant l'organisation est devenue une énorme bureaucratie. Le personnel lui-même relève les défauts de l'ONU, une certaine auto-censure camouflant un décalage entre des discours officiels et des réalités sur le terrain. Il se communique à l'ONU une culture étatique dans le mauvais versant, culture qui n'épargne d'ailleurs pas les grandes organisations privées internationales, qu'elles soient commerciales ou caritatives. Malgré toutes les difficultés de mises en oeuvre, Boutros BOUTROS-GHALI dirige plusieurs initiatives de réorganisation : création en 1992 du Département des affaires politiques, qui regroupe six anciens départements (affaires du Conseil de sécurité, les questions de politique spéciale, affaires de l'Assemblée générale, le désarmement et la recherche, le centre anti-apartheid), suppression de 18 postes de haut niveau. Mais ces initiatives ne sont pas perçues de la même façon par les pays membres : si aux Etats-Unis, on peut se féliciter de ces cures d'amaigrissement et on pousse à en faire davantage, maints pays pauvres du Sud considèrent que tout cela constitue un prétexte pour réduire l'activité des Nations Unies en leur faveur. C'est d'ailleurs pour cette raison que le secrétaire général se voit freiner dans ses initiatives : échec de la fermeture du l'Institut international de recherche et de formation pour l'avancement des femmes, tentative de revitalisation de la conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED)... 

  L'impopularité aux Etats-Unis de l'ONU est pour beaucoup dans l'échec de Boutros BOUTROS-GHALI à se faire réélire en 1996. Du fait de cette hostilité, relayée plus ou moins par les critiques sur la situation financière de l'organisation internationale, en Europe notamment, il est l'un des seuls secrétaires généraux de l'ONU à ne pas avoir été réélu pour un second mandat. Pour lui, les Etats-Unis voyaient d'un mauvais oeil ses réticences à approuver les bombardement de l'OTAN en Bosnie, alors que dix Etats membres du Conseil de sécurité, menés par des pays d'Afrique, promouvaient une résolution soutenant sa réélection. il évoque plus tard avec regret l'abandon de ses trois plans d'action, l'Agenda pour la paix, l'Agenda pour le développement et l'Agenda pour la démocratisation, une semaine après son départ. 

Dans deux entretiens accordés en 2005 et 2007, à Romuald SCIORA, l'ancien secrétaire général, sur le bilan à tirer des cinq ans de mandat, dit : "Je retiens que rien n'est possible si les protagonistes d'un conflit n'ont pas de volonté réelle de trouver une solution. Cela étant, nous avons réussi au Salvador ce qui était pourtant une opération difficile, ainsi qu'au Mozambique et au Cambodge. Nous avons pu mettre fin à l'apartheid en Afrique du Sud. En revanche, notre bilan est nettement plus contrasté en ex-Yougoslavie, et le Rwanda a été un échec, particulièrement sévère, qui s'est soldé par un génocide. (...) Nous avons également échoué en Angola, en Sierra Leone, ou en Somalie, où toutes les troupes se sont retirée." Sur la perception américaine d'un acte fondateur du 11 septembre, il répond qu'à ses yeux, "l'acte fondateur, c'est l'effondrement de l'Union Soviétique ; à partir de ce moment, les Etats-Unis se sont sentis porteurs d'une mission à l'échelle planétaire - un peu comme les marxistes en 1917. Selon les Américains, la paix dans le monde est liée à l'exportation du modèle de démocratie occidentale et l'écart entre le Nord et le Sud ne peut se combler qu'avec la généralisation de l'économie de marché." Sur son maitre-mot, la fracture Nord-Sud, "ce n'est pas sans raison que le fossé entre le Nord et le Sud continue de se creuser. Les Nations-Unies restent dominées par un certain européocentrisme. Beaucoup plus d'efforts ont été déployés pour la Yougoslavie que pour le Liberia par exemple. Encore aujourd'hui, des tragédies se déroulent dans l'indifférence la plus totale... Il suffit d'observer ce qui se passe au Darfour! (...) Nous vivons encore à l'échelle de l'Etat-nation où chaque pays veut défendre son pré carré et refuse de partager sa richesse avec des populations lointaines. Or, l'humanité s'est engagée dans l'ère de la mondialisation et la seule certitude aujourd'hui, c'est que les problèmes ne peuvent plus être résolus qu'à l'échelle planétaire." Sur sa vision de l'avenir de l'ONU, il pense que "les Nations Unies traversent une crise très grave, qui a commencé avec la fin de la guerre froide. Tant que durait le rideau de fer, les deux superpuissances avaient intérêt à limiter tout conflit pour qu'il ne dégénère pas en guerre mondiale. Quand l'Union Soviétique s'est retirée, il n'est resté qu'une seule super-puissance, et l'ONU s'est trouvée confrontée à une multitude de conflits sans avoir ni la capacité, ni les infrastructures nécessaires pour les gérer. Aucune conférence internationale n'a eu lieu après 1989, comme il est toujours arrivé à la suite d'un conflit. (...). Dès lors, les Etats-Unis ont utilisé les Nations Unies à la carte, dans le cadre d'une politique particulièrement unilatéraliste et le scandale du programme "Pétrole contre nourriture" n'a rien arrangé. Pour autant, je trouve très exagéré de dire que l'Organisation ne fonctionne pas. Nous ne pourrons cependant pas plus longtemps faire l'économie d'une réforme en profondeur. (...)". Il rappelle les grandes lignes de plusieurs plans de réforme : "Avec la mondialisation, les Etats perdront une partie de leur autorité mais continueront néanmoins à être les principaux sujets de la politique internationale. Après, c'est à nous de trouver des méthodes pour engager tous les acteurs dans l'élaboration des normes qui doivent réguler la globalisation. Je pense notamment aux parlementaires, aux partis politiques, aux entités régionales et aux ONG. Dans cet esprit, j'avais d'ailleurs conclu un accord avec l'Union parlementaire internationale et j'ai tenu pour la première fois des réunions avec les représentants des différentes organisations régionales." Pour en revenir aux réformes essentielles de l'ONU, sur le Conseil de sécurité, il estime "qu'aujourd'hui la conjoncture internationale est très différente de celle de 1945 et de nouvelles grandes puissances mériteraient un siège au Conseil de sécurité, tels la Chine, l'Inde, l'Union européenne, le Brésil. (...) Des réformes secondaires aussi pourraient être conçues, envisageant par exemple un Conseil, une Assemblée générale, qui ne soient pas représentatifs uniquement des Etats mais aussi d'acteurs non étatiques." Pour lui, la réforme essentielle est à penser dans le cadre "d'une troisième génération d'organisation (la première étant la Société des Nations, la deuxième les Nations Unies) au sein de laquelle les Etats seraient amenés à consacrer la même volonté politique aux affaires internationales qu'aux préoccupations internes. Pour atteindre cette mobilisation étatique il faut faire appel aussi aux acteurs non étatiques, issus de la société civile, plus proches de l'opinion publique. (...) Nous avons le devoir, en ce début du XXIème siècle, d'ouvrir nos fenêtres sur le monde et nos esprits au dialogue et au partage que nous impose notre destin commun."

      Philippe Moreau DESFARGES décrit le mandat de Boutres BOUTROS-GHALI comme celui d'un mandat démarré avec ambition mais se passant "plutôt mal". "Boutres-Ghali veut être un grand secrétaire général, non un simple exécutant du Conseil de sécurité, mais le porte-parole de la majorité des Etats membres, et d'abord des pays du Tiers Monde, ces ignorés des grandes puissances. Cette ambition est formulée dans le célèbre Agenda pour la paix (janvier 1982). Ce document vise à clarifier et à évaluer les possibilités d'intervention de l'Organisation : développement de la diplomatie préventive afin de stopper les engrenages faisant basculer les différents dans la guerre ; promotion d'accords mettant en permanence à la disposition de l'ONU des forces nationales mobilisables très rapidement ; enfin expérimentation de processus de construction de la paix (peace-building), transformant progressivement des zones traditionnelles d'affrontement en zones de paix et de coopération. (Son) mandat se passe plutôt mal. (Il) critique, en Africain, l'excessif engagement de l'ONU en Europe (ex-Yougoslavie- et pousse à sa réorientation vers le Sud. En 1992-1995 se déroule l'opération de Somalie : le contingent onusien avec, pendant quelque temps pour fer de lance des marines américains, s'y enlise, échouant à dompter les seigneurs de la guerre qui se partagent le pays. L'échec majeur du mandat reste, en 1994, l'incapacité de l'ONU à prévenir, puis à arrêter le génocide au Rwanda, malgré la présence sur place d'une mission (la Minuar) depuis l'année précédente. Boutros-Ghaili réclame une ONU allant au-delà du maintien de la paix, et promouvant une action économique et sociale en profondeur. Sa démarche exaspè re les Etats-Unis, qui se méfient de l'ONU. C'est pourtant leur enfant, mais celui-ci s'est à leurs yeux dévoyé, l'Assemblée générale ayant manifesté, en particulier dans les années 1970, un tiers-mondisme anti-américain virulent. Pour les Etats-Unis, qui paraissent souvent au bord de quitter l'Organisation, le secrétaire général n'a pas à être un personnage politique. La Maison-Blanche, qui n'ignore pas la nécessité de l'ONU, doit sans cesse négocier la contribution financière américaine à l'Organisation avec les parlementaires de Washington, pour lesquels les invectives contre la bureaucratie onusienne sont électoralement très payantes. Dans ces conditions, le secrétaire général, au lieu de se poser en conscience universelle, doit se concentrer sur la remise en ordre de la maison (maîtrise du budget, réduction des effectifs...). En 1996, le renouvellement du mandat de Boutres-Ghali déclenche un bras de fer, principalement entre les Etats-Unis, qui ne veulent plus de l'Egyptien, et la France, très attachée à l'occupation du poste de secrétaire général par un francophone, francophile de surcroit. Les Etats-Unis ne pouvaient que l'emporter. Boutro-Ghali, amer, n'obtient pas de second mandat. Il est le premier secrétaire général de l'Organisation internationale de la francophonie de 1997 à 2002."

 

Entretien de Boutros BOUTROS-GHALI par Romuald SCIORA, dans L'ONU dans le désordre mondial, Les éditions de l'atelier, /Les éditions ouvrières, 2015. Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Philippe MOREAU DESFARGES, Boutros Boutros-Ghali, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

PAXUS

 

Complété le 1 Août 2017.

 

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7 juin 2017 3 07 /06 /juin /2017 09:24

   Cinquième secrétaire général de l'ONU, Javier Pérez de CUÉLAR GUERRA (né en 1920), diplomate et homme politique péruvien, est depuis longtemps dans la mouvance des Nations Unies puisqu'il est membre déjà en 1946 de la délégation péruvienne à l'Assemblée générale de l'organisation internationale. En 1971, représentant permanent du Pérou, il est à la tête de la délégation de son pays jusqu'en 1975. Cette même année, il est nommé représentant spécial du secrétaire général à Chypre jusqu'en 1977 où il retourne dans son pays au sein du ministère des Relations extérieure du Pérou. Deux ans plus tard, il revient dans les instances de l'ONU où il est nommé secrétaire général adjoint aux affaires politiques spéciales de l'organisation internationale. A partir d'avril 1981, alors qu'il est toujours à ce poste, il exerce les fonctions de représentant personnel du secrétaire général pour les questions relatives à la situation en Afghanistan, et en mai poursuit conjointement cette activité et réintègre le ministère péruvien des Relations extérieures. Il est élu le 1er janvier 1982 secrétaire général des Nations unies, après que plusieurs autres candidats se soient heurtés à un veto. Réélu en 1986 pour un second mandat qui débute l'année suivante. A la demande des membres du Conseil de sécurité, il commence même un troisième mandat jusqu'à ce qu'un accord soit trouvé sur son successeur.

   Il s'efforce de mettre entre parenthèses ses appartenances nationales et pendant ses deux mandats, il exerce avec impartialité les médiations entre le Royaume Uni et l'Argentine dans le cadre de la guerre des Malouines en 1982 et encourage les efforts du Groupe de Contadora pour ramener la paix et la stabilité en Amérique Centrale (mais un projet de résolution condamnant l'invasion de Panama par les Etats-Unis se heurte au veto des Etats-Unis, de la France et du Royaume-Uni). Il intervient également dans les négociations pour l'indépendance de la Namibie, dans le conflit au Sahara occidental entre le Maroc et le Front Polisario et dans le conflit à Chypre. Il mène également des efforts de médiation dans la guerre Iran-Irak (qu'il contribue à terminer), et dans le retrait de l'URSS d'Afghanistan, où les troupes de moscou sont empêtrées. La mission de bons offices des Nations Unies en Afghanistan et au Pakistan (UNGOMAP) surveille, de 1988 à 1990, le retrait des forces soviétiques et facilite le retur volontaire des réfugiés. 

Pour augmenter l'efficacité de l'ONU dans le règlement des conflits, le secrétaire général établit une unité consacrée à collecter et analyser l'information pour alerter le Conseil de sécurité sur les situations qui menacent la paix et la sécurité. 

  Sous son mandat, un boycott des institutions onusiennes par les Etats-Unis continue. Ainsi, ils se retirent de l'UNESCO en décembre 1984, institution qu'ils critiquent, accusant le Directeur Général Amadou MAHTAR M'BOW de tiers-mondisme, de gaspillages et de corruption. Ce retrait américain cause une grosse perte financière pour l'UNESCO. L'année suivante en 1985, le Royaume Uni et Singapour imitent les Etats-Unis et se retirent eux aussi (le Royaume Uni n'y retourne qu'en 1996, les Etats-Unis en 2003). Auparavant, en 1982, parce que l'AIEA adopte une résolution hostile à Israël, les Etats-Unis boycotte cet organisme, bloquant le versement de leur contribution financière jusqu'à ce qu'il se montre plus conciliant envers ce pays (stratégie qui fonctionne). De manière générale, et de la part d'un Etat qui se réarme alors moralement et militairement cela se comprend, notamment parce que l'ONU mène des diplomaties qui contrecarrent de plus en plus ouvertement et efficacement la sienne, en 1985-1986, les Etats-Unis, critiquant la "politisation" de l'organisation, qu'ils jugent pencher de plus en plus pour le camp pro-communiste et tiers-mondiste, refusent de payer leur contribution budgétaire, plongeant l'ONU dans une crise budgétaire et politique.

Pour résoudre cette crise, en décembre 1985, un groupe de 18 experts est créé pour enquêter sur le fonctionnement de l'ONU, pour introduire des réformes et améliorer l'efficacité de l'institution. Le groupe émet 71 recommandations en août 1986, que l'Assemblée générale approuve en décembre. Cela aboutit à des réformes pour des raisons financières. Les Etats-Unis se montrent satisfaits des résultats et reprennent leurs versements. 

La focalisation sur les Etats-Unis ne doit pas faire oublier, qu'à leur exemple, l'URSS bloque des fonds destinés à l'organisation internationale au gré de certains désaccords sur tel ou tel point. 

     Si le conflit ONU-Etats-Unis se dénoue, c'est à la détente de la fin des années 1980 plus qu'à un réel rapprochement des points de vue : le multilatéralisme onusien rencontre depuis toujours  et encore aux Etats-Unis soit un isolationnisme soit un hégémonisme partagés l'un et l'autre par une partie de la classe politique et des électeurs.

De même le différent ONU-URSS est amoindrit en 1987 lorsque GORBATCHEV décide de régler les dettes soviétiques. Car, devant une certaine décomposition interne et externe de l'URSS, il veut utiliser le conseil de sécurité pour régler certains conflits. La réconciliation de l'URSS avec les Nations Unies influence l'attitude des Etats-Unis. De même que GORBATCHEV, REAGAN abandonne publiquement son attitude jusqu'alors extrêmement critique et exprime à l'Assemblée générale son appréciation pour le travail de l'organisation, son secrétaire général et ses forces de maintien de la paix. Selon lui, les Nations Unies ont maintenant l'occasion de fonctionner comme jamais auparavant. Cependant, il reste opposé à l'accroissement des actions et du budget de l'ONU, à l'inverse de ce que souhaite Pérez de CUÉLLAR. Cette chance à saisir, les Etats espère t-ils réellement, que l'ONU va le faire? 

   Commentant le bilan de Perez de CUÉLLAR à la tête de l'organisation, Chloé MAUREL souligne le souvenir mitigé qu'il laisse tout compte fait aux anciens fonctionnaires de l'organisation internationale. Son manque d'énergie est pointé par certains anciens du Secrétariat. "Perez de Cuéllar lui-même, poursuit-elle, lui-même conserve des regrets à la suite de son mandat, celui de n'avoir pas prêté assez d'attention aux problèmes économiques et sociaux, et de n'avoir pas pris pour numéro deux un homme du tiers-monde (le numéro deux était un Français)." Toutefois, c'est sous son mandat que se tient la Conférence internationale des droits de l'enfant en 1989 ainsi que la consolidation, malgré les crises financières, de la majorité des activités de l'ONU. 

  Dans un entretien accordé à Romuald SCIORA en décembre 2004, Javier Pérez de CUÉLLAR, expose son point de vue, entre autres sur le conflit israélo-palestinien : "Aucune négociation n'aboutirait sans des concessions, de part et d'autre. Or, dans ce cas, je n'ai jamais eu l'impression que les parties étaient vraiment décidées à trouver une solution. Certes, Arafat disposait d'une marge de manoeuvre étroite, le soutien des pays arabes n'étant pas suffisamment puissant pour contrer l'appuie américain à Israël. De plus, le leader palestinien était un homme sympathique et chaleureux mais le charme qu'il exerçait au début sur tout le monde s'est peu à peu dissipé. On l'a traité de terroriste alors qu'en réalité il défendait une cause noble, ce qui l'a conduit parfois à autoriser des actes de violence. Mais quelle guerre de libération n'a pas engendré des violences irréparables?" A propos de la chute du mur de berlin et la désintégration progressive de l'URSS, il estime que "la fin de la guerre froide a ouvert des horizons nouveaux en faisant tomber les barrières idéologiques. Cette nouvelle donnée changea profondément le climat aux Nations Unies, surtout au sein du Conseil de sécurité. Mon second mandat comme secrétaire général fut en effet beaucoup plus productif que le premier. Ce fut comme si des chemins s'ouvraient vers une résolution pacifique des problèmes de la planète : l'indépendance de la Namibie et l'abolition des lois de l'apartheid en constituent des exemples." Sur son rôle précisément sur ces deux événements importants, pour lui "les deux affaires sont indirectement liées car la Namibie, ancien territoire allemand, se trouvait sous domination sud-africaine. (...) Le dialogue devint plus facile lorsque le premier ministre Pieter Botha, archétype du raciste, fut remplacé par Frederik de Klerk. Nous avons également bénéficié de l'inestimable coopération de Martii Ahtisaari, un diplomate finlandais hors classe qui travailla des années sous le Secrétariat général de Waldheim et le mien d'une manière remarquable. Je dois également saluer le soutien des Etats-Unis, qui avaient désigné un émissaire spécial avec lequel je prenais contact pour qu'il exerce à ma place une pression sur l'Afrique du Sud. Du côté namibien, en revanche, nous devions négocier avec le leader rebelle Sam Nujoma. Cet homme avait été un guérillero, mais il écoutait. Je lui donnais des conseils, en tant qu'originaire d'une ex-colonie. Nous avons ainsi poursuivi les négociations et sommes allés jusqu'à rédiger la Constitution du futur Etat. L'Union soviétique et cuba, à leur tour, ont apporté une aide précieuse à la conclusion des négociations (...). La déclaration d'indépendance permit l'assermentait d'un président élu, Sam Nujoma, en présence de Frederik de Klerk, alors devenu président sud-africain (...). L'indépendance de la Namibie apaisa le climat en vue de la fin de l'Apartheid. Frederik de Klerk engagea par la suite un processus qui porta au pouvoir Nelson Mandela, un homme que j'admire sans réserve." Sur sa vision de l'ONU face aux enjeux de ce début du XXIème siècle, il déclare que "les Nations Unies sont certes une "instance internationale supérieure pour la solution pacifique des problèmes, mais si les pays membres ne font pas appel à l'ONU, ou ne savent pas s'en servir, à qui la faute? Certes, j'admets des déficiences, qu'il est urgent de corriger ; c'est aux pays membres de le faire. (...). On parle également d'une réforme de la Charte. J'ai la conviction qu'il faut repenser le traité avec des critères beaucoup plus ouverts. Réaffirmer certains principes et en inclure d'autres, comme la démocratie (non mentionnée dans la Charte), les droits de l'homme, l'environnement. (...). Aujourd'hui, il faut surtout réfléchir à l'évolution de l'ONU face aux changements du monde. Je pense aux mutations visibles en Inde ou en Chine, deux pays à la démographie effrénée, et au potentiel économique et scientifique considérable. (...). Et puis, il y a l'Afrique - notamment subsaharienne - qui aurait besoin d'un effort coordonné des grands pays industrialisés pour enfin sortir du sous-développement. (...). De plus, nombreux sont les régimes politique, généralement corrompus, qui abusent de l'ignorance des peuples. Hélas, la communauté internationale reste indifférente face à ces sujets. Or la pauvreté est le terreau du terrorisme, une rébellion insensée qui surgit du sous-développement, du désespoir, de l'ignorance."

 

Entretien de Romuald SCIORA avec Javez Pérez de Cuéllar, dans L'ONU dans le désordre mondiale, Sous la direction de Romual SCIORA, Les éditions de l'atelier/Les éditions ouvrières, 2015. Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017.

 

PAXUS

 

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6 juin 2017 2 06 /06 /juin /2017 09:37

   Rédigé au moment où la bataille fait encore rage entre les tenants du néo-libéralisme et les partisans du multilatéralisme, entre les défenseurs des fonctions protectrices des Etats et ceux du libre-échangisme sans contraintes, notamment sociales, ce plaidoyer pour l'ONU, organisation internationale d'Etats, est plutôt le bienvenu. S'il ne fait pas du tout l'impasse sur les faiblesses et les insuffisances des Nations Unies, il montre qu'a contrario, son absence serait encore plus préjudiciable à l'état des relations internationales. Autant sur la paix et la sécurité internatlonales que pour les droits de l'homme, l'action humanitaire, le développement et la lutte contre les changements climatiques, l'ONU et ses organismes spécialisés s'avèrent indispensables.

   Jean-Marc de LA SABLIÈRE est aux premières loges dans l'organisation dont il décrit le fonctionnement, les réussites et les échecs, car représentant permanent de la France auprès des Nations Unies de 2002 à 2005. Sans complaisance, il nous invite à un voyage à l'intérieur des Nations Unies, de ces assemblées générales aux discours particulièrement soporifiques et particulièrement décevants pour tout observateur extérieur, à ces réunions du conseil de sécurité où, de temps en temps, des paroles fortes résonnent dans la marche du monde. Mais aussi dans certaines méandres où avancent - et parfois stagnent ou reculent - l'élaboration de traités, d'accords, de conventions qui marquent, bon an mal an, la planète entière. 

  Le relativement court voyage que nous propose l'auteur, actuellement en charge à Science Po (PSIA) du séminaire sur le Conseil de sécurité, conduit, historiquement d'ailleurs, aux tentatives de réforme de l'organisation internationale. Conscient des difficultés de poursuite de sa mission, il ne cesse au fil de ces pages, ne nous faire comprendre en quoi l'ONU est indispensable. Seul forum mondial permanent, seul lieu de rencontre de responsables de tout genre, de toutes les nationalités, de toutes les religions, de toutes les idéologies aussi, l'ONU s'est heureusement ouverte à la société civile, notamment dans tous ses organisme spécialisés, et cela se révèle une force certaine ) l'heure du déclin - réversible sans doute mais bien présent - des Etats. Même si les tentatives de réforme de cet organisme tentaculaire, procédurier, terriblement bavard, sont pour l'instant de résultat limité, Jean-Marc de LA SABLIÈRE pointe celles qui lui paraissent, comme aux yeux de nombreux acteurs ou observateurs, nécessaires. Que ce soit sur les méthodes de travail, où les choses progressent petit à petit, sur la question du veto pour rendre l'exercice de ce droit plus difficile ou pour l'exclure dans certains cas, cher veto que les puissance permanente du Conseil de sécurité veulent conserver à leur discrétion, sur la composition du Conseil de sécurité où ni l'Afrique, ni l'Amérique Latine ne sont présents, où voudraient enter Japon, Allemagne et bien d'autres, les choses évoluent très lentement. De toute manière, la crédibilité du Conseil de sécurité, comme de l'organisation toute entière dépend beaucoup pour l'avenir du devenir de ces réformes... La capacité de l'ONU à rassembler se révèlent souvent, celle de s'assurer que ses recommandations deviennent opérationnelles beaucoup moins. "Finalement, les Nations unies n'ont certainement pas rendu le monde parfait, loin de là, mais c'est un bien commun trop précieux pour que nous n'ayons pas l'ambition de le défendre et de le réformer", conclut-il.

 

Jean-Marc de La Sablière, Indispensable ONU, Plon, collection Tribune du monde, 2017, 200 pages environ.

 

 

 

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