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6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 13:52

   C'est essentiellement autour de la figure de Rosa LUXEMBOURG (1871-1919) que s'établit une praxis révolutionnaire qui fait appel à la spontanéité populaire, ouvrière comme paysanne. Théorie pas forcément aboutie, ceci de manière forcée par les événements, pratique basée sur l'existence du plus grand mouvement ouvrier d'Europe d'avant la Première guerre mondiale, en Allemagne. Le luxembourgisme perpétue une tradition de luttes sociales tout en se détachant plus ou moins des théories de la militante qui s'oppose tout au long de sa vie au développement d'un socialisme autoritaire. En cela elle constitue une alternative "libertaire" au léninisme ou au stalinisme, mais plus profondément au bolchevisme dans son entier.

 

   Daniel GUÉRIN, dans l'avant-propos de l'ouvrage qu'il lui consacre, écrit que "dans une révolution, deux sortes de forces se côtoient ou s'associent qui ne sont pas de même essence, qui ne parlent pas le même langage. Toute révolution repose sur un quiproquo. Les uns se mettent en marche vers tel objectif exclusivement politique - dans la Russie de 1905 et de 1917, par exemple, contre le despotisme tsariste ; les autres partent en lutte pour des mobiles sensiblement différents : à la ville, contre la cherté de la vie, les bas salaires, la fiscalité, voire la disette ; à la campagne, contre le servage et les redevances féodales, etc. Il arrive que les seconds, par suite d'une association d'idées toute naturelle, adoptent momentanément la terminologie des premiers, qu'ils lui prêtent le concours de leurs bras et qu'ils versent pour eux leur sang. Mais le mouvement des masses n'en suit pas moins sa marche particulière. (...)."

Dans les écrits de la révolutionnaire allemande, la spontanéité se trouve justifiée par une constante référence aux écrits des fondateurs du marxisme : MARX, lorsqu'il fait allusion aux première tentatives de créer une organisation communiste internationale, écrit qu'elle "surgit tout naturellement du sol de la société moderne" (Manifeste communiste, 1848). "Autonomie" ou "indépendance" ou "autoactivité" du mouvement des masses vis-à-vis d'abord des formation politiques bourgeoises, mais aussi vis-à-vis des formations politiques socialistes ou communistes. Certes pour MARX et ENGELS les communistes n'ont "pas d'intérêts séparés de ceux du prolétariat tout entier. Ils n'établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement prolétarien (...). Ils représentent constamment l'intérêt du mouvement total", mais parce que leurs conceptions théoriques "ne reposent nullement sur des idées, sur des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde, elles ne sont que l'expression générale (...) d'un mouvement historique qui s'opère sous nos yeux". Pour les rédacteurs du Manifeste communiste, le mouvement de la masse prolétarienne possède une "existence propre", une "auto-activité" élémentaire par rapport à son expression politique consciente. La même notion d'activité autonome se retrouve dans le mouvement anarchiste (PROUDHON, ni Dieu ni maître).

Cette notion d'auto-activité est obscurcie par la suite par KAUTSKY et LÉNINE. KAUTSKY estime que la conscience socialiste soit le résultat nécessaire, direct du mouvement de la masse prolétaire et LÉNINE (notamment dans Que faire?) estime que les ouvriers, plongés dans le système oppressif capitaliste ne peuvent pas encore, sans une avant-garde éclairée qui le guide, posséder une conscience de classe socialiste. 

Rosa LUXEMBOURG entende revenir aux sources authentiques du marxisme et bien qu'elle s'en défende, de l'anarchisme. Pour elle, le mouvement socialiste est dans l'histoire des sociétés, des classes et dans toute sa marche, sur l'organisation et sur l'action directe ayant son existence propre de la masse. Certes, elle veut croire que l'organisation centraliste du parti est une condition préalable de sa capacité de lutte. Mais bien plus importante que des "exigences formelles", lui parait être la spontanéité. Centralisation, mais centralisation qui ne "saurait se fondre ni dans l'obéissance aveugle, ni sur une subordination mécanique des militants à un pouvoir central. Spontanéité et conscience ne sont pas des processus séparés, à la fois mécaniquement et dans le temps, mais un développement dialectique. C'est au cours même de la lutte que l'armée du prolétariat prend toujours davantage conscience des devoirs de cette lutte. L'avant-garde prolétarienne conscience est en état permanent de devenir. Plus le prolétariat augmente en nombre et en conscience, moins "l'avant-garde" instruite est fondée à ses substituer à lui. Au fur et à mesure que la cécité de la masse recole devant son éducation, la base sociale sur laquelle reposaient les "chefs" est détruite. C'est la masse qui devient la dirigeante et ses "chefs" ne sont plus que ses exécutants. Le seul sujet auquel incombe aujourd'hui le rôle de dirigeant est le moi collectif de la classe ouvrière. Ce processus n'est pas instantané et linéaire. Aussi la transformation de la masse en dirigeante, la fusion rêvée par LASSALE (La science et les travailleurs, 1863) de la science avec la classe ouvrière, n'est-elle et ne peut être qu'un processus dialectique, puisque le mouvement ouvrier absorbe de manière ininterrompue des éléments prolétariens nouveaux ainsi que des transfuges d'autres couches sociales. Toutefois, telle est et demeure la tendance dominante du mouvement socialiste : l'abolition des "dirigeants" et de la masse "dirigée" au sens bourgeois, l'abolition de ce fondement historique de toute domination de classe. 

    Suivant encore Daniel GUÉRIN : Malgré toutes ses prises de position au vif des combats, Rosa LUXEMBOURG demeure longtemps incertaine et parfois inconséquente sur le thème central de la grève générale de masse. Car elle a peine à se libérer totalement de l'emprise du milieu social-démocrate allemand où elle avait choisi de militer, lequel milieu prône surtout le légalisme et la progressivité de la lutte, et où elle entend se maintenir, presque jusqu'à la fin, malgré les désaccords qui l'en séparent et les déceptions. Malgré beaucoup de malentendus et de contradictions qui handicapent l'oeuvre de Rosa LUXEMBOURG, son immense mérite est d'avoir à la fois contesté les conceptions d'organisation autoritaires de LÉNINE et tenté d'arracher la social-démocratie allemande de ce légalisme réformiste en insistant, comme aucune marxiste ne l'avait fait avant elle, sur la priorité déterminante de l'auto-activité des masses. TROTSKY, sur ce dernier point, lui rend plus tard un éclatant hommage et c'est sans doute sous son inspiration qu'il écrit les ouvrages consacrés au mouvement des masses dans les deux révolutions russes de 1905 et de 1917.

Le problème qu'elle pose n'a jamais pu trouver de solution, et des mouvements comme celui du Mai 1968 français sont traversés encore par lui. 

 

     Parmi les textes de Rosa LUXEMBOURG, Question d'organisation de la social-démocratie russe, publié en 1904, étude d'une vingtaine de pages, concentre une grande part de sa pensée. Les arguments de la militante socialiste y sont nombreux, et répondent surtout aux thèses de LÉNINE, exposées entre autrs, dans Que faire? (1902). Ils se déploient en deux séries :

- critique du centralisme à partir des fondements généraux de la social-démocratie et de la situation actuelle en Russie ;

- analyse-caractérisation de la théorie léniniste comme opportuniste.

Elle cherche d'abord à montrer que l'"ultra-centralisme" de LÉNINE est stérilisateur puisque dans les conditions de la Russie contemporaine, ce centralisme "rigide et despotique est la forme organisationnelle adéquate de l'intellectuel opportuniste". Rosa LUXEMBOURG est dans une opposition complète à ce qui fait la pierre angulaire du léninisme, du stalinisme, du système soviétique : la théorie du Parti. L'erreur de LÉNINE est d'avoir une conception "jacobine blanquiste', le prolétariat organisé et pénétré d'une conscience de classe se substituant à la poignée de conjurés, mais toujours dans une perspective centraliste conspiratrice ; d'où la soumission de tout le Parti au Comité Central, sur un mode "mécanique", qui est celui de la "caserne" et qui est directement emprunté à l'organisation de l'usine en régime capitaliste le plus pur. Pour elle, ce mouvement de masse, que veut créer ce Parti, ne peut se réaliser en Russie car, faute de liberté politique, il n'existe pas suffisamment d'ouvriers éduqués par la lutte politique. Organisation et progrès de la conscience sont des phases non pas séparées et venant l'une après l'autre, mais unies dialectiquement, engendrant un "autocentralisme" qui seul peut faire naitre une société communiste de la révolution. 

En fait, condamnée par LÉNINE, injuriée par STALINE, reniée par TROTSKI, la tradition qui la suit en matière d'organisation ne peut survivre qu'obscurément. Isolée et directement confrontée à tout l'appareil répressif de la classe capitaliste, Rosa LUXEMBOURG ne peut donner une vraie postérité à ses thèses, qui sont marginalisées et occultées, dans tout le mouvement marxiste jusqu'à la fin de l'URSS. 

  Ce n'est que dans de petits groupes, comme l'équipe de Spartacus autour de René LEFEUVRE, influençant les révolutionnaires de la SFIO (Jean-Paul JOUBERT, auteur de Révolutionnaires de la SFIO. Marceau Pivert et le pivertisme, PFNSP, 1977) comme la critique de "gauche", de l'URSS, la tradition luxembourgiste connaît une rémanence spectaculaire en 1968 et apparaît comme une des sources de l'intelligence moderne du totalitarisme, chez Claude LEFORT (Le prolétariat et sa direction, dans éléments d'une critique de la bureaucratie, Gallimard, 1979) et aussi chez Hannah ARENDT qui a beaucoup lu L'accumulation du capital pour écrire L'impérialisme et qui dresse de cette femme juive, persécutée et assassinée au moment où se trament les catastrophes majeures de notre temps dont elle semble condeser les drames, un portrait fasciné (Rosa Luxemburg, 1871-1919, dans Vies politiques, Gallimard, 1974). (Dominique COLAS)

 

   Gilbert BADIA indique que le terme luxemburgisme désigne les thèories de Rosa LUEMBOURG présentées comme constituant un système. On l'oppose la plupart du temps à léninisme ou à bolchevisme. Le mot lui-même apparaît pour la première fois vers 1925. La IIIe Internationale avait décidé à son Ve Congrès d'accélérer la "bolchevisation" de tous les partis communistes, et dans la bataille des mots, STALINE, afin de renforcer ces dispositions, en 1931, insiste de nouveau sur les parentés idéologiques entre le luxembourgisme, le trotskisme et le menchevisme. A partir de cette date, pour plus de vingt ans, Rosa LEXEMBOURG sera officiellement tenue dans les pays dits socialistes pour une déviationniste. A l'inverse, ses idées sont utilisées à partir des années 1960, par toute une série de courants "gauchistes" contre LÉNINE et le léninisme.

  En réalité, il n'y a pas véritablement de luxemburgisme en ce sens que Rosa LUXEMBURG n'a pas édifié un système élaboré. On ne le trouvera dans aucune de ses oeuvres que ce soit dans Réforme sociale ou Révolution?, de 1898, dans Masses et chefs de 1904, dans L'Etat-nation et le prolétariat de 1908 ou dans La crise de la social-démocratie, de 1915... Sur beaucoup de points, elle est en accord avec LÉNINE, sur les aspects programmatiques comme dans la lutte contre la contre-révolution. Les points de désaccord, qui influent tout le reste, portent sur la cohésion doctrinale, la discipline, le droit des peuples de disposer d'eux-mêmes, sur la paysannerie également, dont elle se méfie des moeurs rétrogrades (notamment vis-à-vis des femmes). 

  Certains ont voulu fonder le luxemburgisme sur la théorie de l'accumulation (1913), mais même si ce texte est finalement beaucoup copié et beaucoup repris, trop de ses prises de positions s'expliquent uniquement par le contexte historique et il est difficile de faire une généralisation de ses mots d'ordre. Elle privilégie la prise de parole à la capacité d'organisation, insiste sur la nécessité de la démocratie la plus large, mais semble avoir entrevu, au cours de la révolution de nombre 1918 en Allemagne, l'importance de l'organisation et de la discipline. 

De novembre 1918 à son assassinat, elle revendique tout le pouvoir pour les Conseils d'ouvriers contre les sociaux-démocrates qui voulaient convoquer au plus vite l'Assemblée nationale. Mais elle n'a pas théorisé la fonction ni le pouvoir de ces conseils (qui sont d'ailleurs en décembre 1918 sous l'influence majoritaire des sociaux-démocrates). 

 

Gilbert BADIA, Luxemburgisme, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1999 ; Daniel GUÉRIN, Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire, Flammarion, collection questions d'histoire, 1971 ; Dominique COLAS, Rosa Luxemburg, Questions d'organisation de la social-démocratie russe, 1904, dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986.

Rosa LUXEMBOURG, Marxisme contre dictature, 1904, édition électronique à www.uqac.ca, qui regroupe Centralisme et démocratie (1904), Masses et chefs. Espoirs déçus (1903-0904), Liberté de la critique et de la science (1899). D'autres textes sont disponibles sur ce même site et d'autres sites mettent à disposition certaines de ses oeuvres, comme www.marxists.org.

 

PHILIUS

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3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 17:35

       Dans sa propre préface à l'édition française de son livre, rédigée en mars 1930, Léon TROTSKY (1879-1940), écrit que "la composition de ce livre, complexe et imparfait en son architecture, est l'image même des circonstances dans lesquelles il est né : l'auteur s'efforçait d'imposer une conception déterminée de la dialectique propre au processus révolutionnaire ; au cours de cette tentative, il complétait son ouvrage. Quiconque ne s'intéresse qu'aux aspects dramatiques d'une révolution fera mieux de laisser ce livre de côté. Mais celui qui, dans la révolution, voit autre chose et plus qu'un spectacle grandiose, celui qui la considère comme une crise sociale objectivement déterminée, régie par ses lois internes, trouvera peut-être à tirer quelque profit à lire les pages que nous lui soumettons. (...)".

      Ce livre, sans doute l'un des plus importants du courant marxiste dénommé trotskisme, constitue une étude fondamentale de la révolution en même temps qu'un élément du combat même des révolutionnaires. Au centre de la pensée de Léon TROTSY, la révolution permanente est l'objet central de trois ouvrages, Bilan et Perspectives, de 1905, notamment en son chapitre La révolution et le prolétariat, La révolution permanente, de 1928-1931 et La Révolution Trahie, de 1936. Le premier se situe dans la lutte pour la prise du pouvoir par les bolcheviks, le deuxième dans la lutte à l'intérieur du Parti communiste de l'URSS, d'où l'auteur sort vaincu et pourchassé, et le troisième dans la dénonciation de l'évolution du pouvoir soviétique.

 

    Après une introduction, le livre est subdivisé en 10 parties, plutôt que chapitres, portant chacune sur une problématique déterminée. Ainsi :

- Le caractère forcé et le but de cet ouvrage ;

- La Révolution permanente n'est pas un "bond" du prolétariat, mais la transformation de la nation sous la direction du prolétariat ;

- Trois éléments de la "dictature démocratique" : les classes, les tâches et le mécanisme politique ;

- Comment la théorie de la révolution permanene s'est-elle présentée en pratique?

- La "dictature démocratique" s'est-elle réalisée chez nous, et comment?

- A propos du saut par-dessus les étapes historiques ;

- Que signifie aujourd'hui pour l'Orient le mot d'ordre de la dictature démocratique?

- Du marxisme au pacifisme ;

- Qu'est-ce que la révolution permanente? (Thèses)

- Épilogue.

 

  Dans l'Introduction l'auteur indique que l'ouvrage ne traite pas la question sous tous ses aspects et reconstitue tout d'abord la théorie de la révolution permanente formulée en 1905. il veut montrer en quoi sa façon de poser la question différait de celle de Lénine et comment et pourquoi, aux moments décisifs, elle coïncida avec la sienne. Il veut répondre aux accusations qui se répètent à travers les "innombrables écrits et discours" de ZINOVIEV, STALINE, BOUKHARINE et d'autres. Il explique dans la première partie, qui intéresse aujourd'hui  plus les historiens que les théoriciens, dans le détail, pourquoi il est amené à écrire cet ouvrage. Il insiste sur l'aspect fondamental de processus progressif , de transformation de la nation sous la direction du parti, de la révolution permanente (deuxième partie).

   Dans la troisième partie, il écrit que "la différence entre ma conception du "permanent" et celle de Lénine consistait dans l'opposition entre le mot d'ordre de la dictature du prolétariat qui s'appuie sur la paysannerie, et celui de la "dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie". La discussion ne portait pas sur la possibilité de sauter par-dessus le stade bourgeois démocratique ou sur la nécessité de l'union des ouvriers et des paysans, mais sur le mécanisme politique de la collaboration du prolétariat et de la paysannerie dans la révolution démocratique".

    Les parties suivantes s'entendent sur le contenu de cette divergence et dans l'avant-dernière partie, rédigée fin 1929, il expose en 14 points ce qu'est selon lui cette révolution permanente :

- 1. ”La théorie de la révolution permanente exige actuellement la plus grande attention de la part de tout marxiste, car le développement de la lutte idéologique et de la lutte des classes a définitivement fait sortir cette question du domaine des souvenirs des vieilles divergences entre marxistes russes et l'a posée comme la question du caractère, des liens internes et des méthodes de la révolution internationale en général.

- 2. Pour les pays à développement bourgeois retardataire et, en particulier pour les pays coloniaux et semi-coloniaux, (cette) théorie signifie que la solution véritable et complète de leurs tâches démocratiques et de libération nationale ne peut être que la dictature du prolétariat, qui prend la tête de la nation opprimée, avant tout de ses masses paysannes.

- 3. Non seulement la question agraire mais aussi la question nationale assignent à la paysannerie (...) un rôle primordial dans la révolution démocratique. (...).

- 4. Quelles que soient les premières étapes épisodiques de la révolution dans les différents pays, l'alliance révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie n'est concevable que sous la direction politique de l'avant-garde prolétarienne organisée en parti communiste.(...).

- 5. Envisagé du point de vue historique, l'ancien mot d'ordre bolchevique, la "dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie", exprimait exactement les rapports (...) entre le prolétariat, la paysannerie et la bourgeoisie libérale. Cela fut démontré par l'expérience d'Octobre. Mais l'ancienne formule de Lénine ne préjugeait pas quels seraient les rapports politiques réciproques du prolétariat et de la paysannerie à l'intérieur du bloc révolutionnaire. En d'autres termes, la formule admettait consciemment un certain nombre d'inconnues algébriques qui, au cours de l'expérience historique, devaient céder la place à des éléments arithmétiques précis. Cette expérience a prouvé, dans des circonstances qui éliminent toute autre interprétation, que le rôle de la paysannerie, quel que soit son importance révolutionnaire, ne peut pas être un rôle indépendant et encore moins un rôle dirigeant. Le paysan suit ou l'ouvrier ou le bourgeois. Cela signifie que la "dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie" n'est concevable que comme dictature du prolétariat entraînant derrière lui les masses paysannes.

- 6. Une dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie, en tant que régime se distinguant, par son contenu de classe, de la dictature du prolétariat, ne serait réalisable que dans le cas où pourrait être mis sur pied un parti révolutionnaire indépendant, qui exprimerait les intérêts de la démocratie paysanne et petite-bourgeoise en général, un parti capable, avec l'aide du prolétariat, de conquérir le pouvoir et d'en déterminer le programme révolutionnaire. L'histoire moderne, notamment l'histoire de la Russie au cours de vingt-cinq dernières années, nous montre que l'obstacle infranchissable qui s'oppose à la formation d'un parti paysan est le manque d'indépendance économique et politique de la petite bourgeoisie (paysannerie) et sa profonde différenciation interne qui permet à ses couches supérieures de s'allier à la grande bourgeoisie lors d'événements décisifs, surtout lors de guerre et de révolution,tandis que ses couches inférieures s'allient au prolétariat, ce qui oblige ces couches paysanne à choisir entre ces deux forces. (...).

- 7. La tentative faite par l'Internationale communiste pour imposer aujourdh'ui aux pays d'Orient le mot d'ordre de la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie, depuis longtemps dépassé par l'histoire, ne peut avoir qu'un sens réactionnaire. Dans la mesure où l'on oppose ce mot d'ordre à celui de la dictature du prolétariat, il contribue politiquement à la dissolution et à de la décomposition du prolétariat dans les masses petites-bourgeoises et crée ainsi des conditions favorables à l'hégémonie de la bourgeoisie nationale, donc à la faillite et à l'effondrement de la révolution démocratique. (...).

- 8. La dictature du prolétariat qui a pris le pouvoir comme force dirigeante de la révolution démocratique est inévitablement et très rapidement placée devant des tâches qui la forceront à faire des incursions profondes dans le droit de propriété bourgeois. La révolution démocratique, au cours de son développement, se transforme directement en révolution socialiste et devient ainsi une révolution permanente.

- 9. La conquête du pouvoir par le prolétariat ne met pas un terme à la révolution, elle ne fait que l'inaugurer. La construction socialiste n'est concevable que sur la base de la lutte de classe à l'échelle nationale et internationale. Cette lutte, étant donné la domination décisive des rapports capitalistes sur l'arène mondiale, amènera inévitablement des éruptions violentes, c'est-à-dire à l'intérieur des guerres civiles et à l'extérieur des guerres révolutionnaires. C'est en cela que consiste le caractère permanent de la révolution socialiste elle-même (...).

- 10. La révolution socialiste ne peut être  achevée dans les limites nationales. Une des causes essentielles de la crise de la société bourgeoise vient de ce que les forces productives qu'elle a créées tendent à sortir du cadre de l'Etat national. D'où les guerres impérialistes d'une part, et l'utopie des Etats-Unis bourgeois d'Europe d'autre part. La révolution socialiste commence sur le terrain national, se développe  sur l'arène internationale et s'achève sur l'arène mondiale. Ainsi la révolution socialiste devient permanente au sens nouveau et le plus large du terme : elle ne s'achève que dans le triomphe définitif de la nouvelle société sur toute notre planète.

- 11. Le schéma du développement de la révolution mondiale (...) élimine la question des pays "mûrs" ou "non mûrs" pour le socialisme, selon cette classification pédante et figée que le programme actuels de l'Internationale communiste a établie. Dans la mesure où le capitalisme a créé le marché mondiale, la division mondiale du travail et les forces productives mondiales, il a préparé l'ensemble de l'économie mondiale à la reconstruction socialiste. Les différents pays y arriveront avec des rythmes différents. (...).

- 12. La théorie du socialisme dans un seul pays, qui a germé sur le fumier de la réaction contre Octobre, est la seule théorie qui s'oppose de manière profonde et conséquente à la théorie de la révolution permanente. (...).

- 13. La théorie de Staline-Boukahrine oppose non seulement d'une façon mécanique la révolution démocratique à la révolution socialiste, en dépit des expériences des révolutions russes, mais elle détache aussi la révolution nationale de la révolution intrnationale. Elle place les révolutions des pays arriérés devant la tâche d'instaurer le régime irréalisable de la dictature démocratique, qu'elle oppose à la dictature du prolétariat. Ainsi, elle introduit en politique des illusions et des fictions, elle paralyse la lutte du prolétariat pour le pouvoir en Orient et elle freine la victoires des révolutions coloniales. (...).

- 14. Le programme de l'internationale communiste, oeuvre de Boukharine, est éclectique d'un bout à l'autre. C'est une tentative désespérée pour unir la théorie du socialisme dans un seul pays à l'internationalisme marxiste, qui est cependant inséparable du caractère permanent de la révolution mondiale. (...).

 

    Dans une étude sur le troisième livre de TROTSKI sur la révolution permanente, Thierry MACLET pense que lire les oeuvres du leader marxiste possède encore un sens de nos jours, non seulement sur le projet lui-même, sur la critique du système totalitaire soviétique mais aussi sur le devenir même de la pensée marxiste sur la révolution. "Lire Trotski donc, tant pour la réflexion sur l'URSS que plus largement sur le léninisme et le destin du mouvement ouvrier socialiste. La Révolution trahie (De la révolution, Editions de Minuit, 1967) s'impose comme la somme la plus ample des analyses de l'auteur sur l'ensemble de ces problèmes. Publié en un temps (1936) de tournants et de radicalisation des affrontements, l'ouvrage reflète les modifications qui en résultent dans la théorie de Trotski qui revêt alors sa forme à peu près définitive.".

     L'analyse de la situation mondiale et de la politique du Komintern conduit TROTSKI depuis quelques années (en 1935) à une évolution dans son interprétation de la nature du stalinisme et dans son attitude pratique envers le mouvement communiste, dont La Révolution trahie et les autres écrits de le période vont formuler les acquis. C'est surtout l'analyse de la bureaucratie qui connaît une inflexion, car sur la situation internationale, il pointe depuis un certain temps les contradictions dans la démarche soviétique. "En 1929, résume Thierry MACLET, Trotski la caractérise comme un appareil "centriste" oscillant entre bourgeoisie et prolétariat ; mais il précise que la Russie est toujours un Etat ouvrier et que "Thermidor" n'a pas eu lieu : il n'y a pas eu restauration du capitalisme. Après 1933, la bureaucratie va apparaître comme une couche porteuse d'intérêts spécifiques. Sa politique internationale semble avoir constitué pour Trotski un symptôme décisif à ce sujet : elle va être interprétée désormais comme une démarche positivement contre-révolutionnaire, évidemment nécessaire à la bureaucratie pour se maintenir puisque son existence et son pouvoir sont un effet du retard de la révolution en Europe. Si elle acquiert ainsi une sorte de de spécificité, de "consistance" sociologique, la bureaucratie n'en conserve pas moins une nature fondamentalement transitoire et contradictoire, puisque, tout en défendant son pouvoir politique contre le prolétariat, elle doit défendre contre l'impérialisme les acquis sociaux de 1917 (l'économie étatisée et planifiée)." L'auteur de l'étude pointe la difficulté pour TROTSKI de critiquer l'ensemble de l'évolution soviétique, alors même que le virage stalinien (de 1928-1929) est la reprise de son propre programme : la collectivisation de l'agriculture et la priorité à l'industrialisation. Mais ce qu'il critique avant tout, c'est la manière dont est conduit ce virage. Improvisé et trop rapide, ce virage s'opère dans un déchaînement de violence faisant des millions de victimes et a des conséquences économiques désastreuses. Par sa critique, très près des données économiques, le leader marxiste vise deux objectifs : battre en brèche l'apologétique stalinienne et introduire le lecteur au problème central de la nature de l'URSS. L'ampleur du développement (permise par la nationalisation et la planification n'empêche pas d'être loin du niveau de productivité et de consommation des pays capitalistes ; et ce développement est conflictuel et contradictoire. Peut-on considéré alors que le socialisme, comme STALINE le déclare, est réalisé en URSS? En fait, on ne peut considérer, en reprenant les critères de MARX lui-même, l'URSS que comme en transition entre capitalisme et socialisme. L'Etat en URSS revêt une double nature : socialiste en tant qu'il défend la propriété collective, bourgeois en tant qu'il maintient des normes capitalistes de répartition (accroissement des inégalités sociales). Cette dualité inévitable de tout Etat ouvrier s'exerce d'autant plus durement qu'il s'agit d'une société pauvre. De là que l'Etat ne dépérit nullement, que la bureaucratie accroit son pouvoir. 

Au terme de son analyse, se maintient un certain nombre de contradictions :

- ce régime est issu d'une véritable révolution sociale, il porte en lui les bases du socialisme/mais il n'est pas le socialisme et ne pouvait pas l'être ;

- le prolétariat est la classe dominante/bien qu'elle soit exploitée ;

- la bureaucratie est le fruit de causes qui la rendaient inévitable/ elle n'est pas pour autant justifiée et doit être combattue ;

- elle n'est pas une classe dominante et elle défend contre l'impérialisme les acquis d'Octobre/mais elle est porteuse à terme d'une restauration capitaliste ;

- il faut donc défendre l'URSS/mais oeuvrer au renversement du régime stalinien.

     Sur chacun des termes de ces contradictions, de nombreux auteurs marxistes et non marxistes, et trotskistes ou pas, vont se combattre et défendre des positions antagonistes. L'histoire de la IVe Internationale est ainsi traversée de débats qui font évoluer les positions très vers la droite (le socialisme n'avait aucune chance...ou tout simplement il ne fallait pas faire la révolution...) ou très vers la gauche (le socialisme avait des potentialités gâchées par le développement de la bureaucratie, voire du stalinisme, voire du léninisme, voire de l'action de LÉNINE lui-même...), encore que les terme gauche/droite peuvent évoluereux aussi.

Citons simplement ici les analyses de Jean-Jacques MARIE (Le trotskysme, Flammarion, 1972), Michel PABLO (1951), Jean-Paul SARTRE (Les communistes et la paix, dans Les temps modernes, juillet 1952, repris dans Situations VI), Claude LEFORT, MERLEAU-PONTY (Les aventures de la dialectique, Gallimard, 1955), CASTORIADIS (Socialisme ou barbarie), Ernest MANDEL (La longue marche de la Révolution, Galilée, 1976)...

Le développement de ces débats débouchent jusque dans les années 1980, sur des critiques sur la bureaucratie ou la démocratie elle-même dans leurs rapports avec la révolution. Thierry MACLET cite les analyses de CASTORIADIS (La société bureaucratique, 10/18, 1973) et de Claude LEFORT (L'invention démocratique, Fayard, 1981).

 

 

 

 

Léon TROTSKI, La révolution permanente, Gallimard, nrf, 1963, 377 pages. Le texte de La révolution permanente est suivi dans cette édition, d'appendices, d'autres textes de TROTSKI : La révolution étranglée (février 1931), De la révolution étranglée et de ses étrangleurs, Réponse à M André Malraux (juin 1931), La révolution espagnole et les tâches communistes (janvier 1931), La révolution espagnole et les dangers qui la menacent (mai 1931), Les problèmes de la révolution espagnole au jour le jour (1930-1931).

Thierry MACLET, Trotski, La révolution trahie dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986.

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Published by GIL - dans OEUVRES
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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 16:26

         Si de nos jours, le léninisme et le stalinisme sont estimés responsables d'une grande partie de l'échec d'une tentative d'instaurer durablement un système économique autre que capitalisme, le jeu des polémiques venant de leurs adversaires (capitalistes) déclarés et de leurs différents détracteurs (politiques ou idéologiques, que ce soit à leur gauche ou à leur droite, et que ce soit venant d'autres tendances du marxisme, tel que le luxembourgisme ou le trotskisme...) brouille souvent ce qu'ils recouvrent en tant qu'idéologies et en tant de théories politiques. L'analyse des philosophies marxistes ne peut faire l'impasse, sous le prétexte de quelque procès que ce soit, sur eux. Aussi, nous nous efforçons de comprendre plutôt que de juger, à l'inverse d'une tendance littéraire et politique de mettre l'échec de cette tentative sur le dos de seulement quelques protagonistes, oublieuse du fait que dans une guerre ou un conflit, il y a au moins deux parties (nous visons par exemple un livre d'un collectif d'intellectuel surfant sur cet échec, Le livre noir du communisme). 

 

     Si nous suivons André et Francine DEMICHEL, la première définition synthétique et positive du terme léninisme, après maintes acceptions péjoratives à l'encontre des écrits de LÉNINE (dès 1903), est proposé par STALINE en 1924, dans ses conférences à l'Université Sverdlov :

"Le léninisme est le marxisme de l'époque de l'impérialisme et de la révolution prolétarienne. Plus exactement : le léninisme est la théorie et la tactique de la révolution prolétarienne en général, la théorie et la tactique de la dictature du prolétariat, en particulier" (Des principes du léninisme, dans Les questions du léninisme, tome 1, Editions sociales, 1946).

Il l'oppose deux ans plus tard à la définition avancée par ZINOVIEV : "Le léninisme est le marxisme de l'époque des guerres impérialistes et de la révolution mondiale qui a commencé directement dans un pays où prédomine la paysannerie". Il prend prétexte de ce que ce dernier souligne la localisation à la Russie pour, comme à son accoutumée l'attaquer et le réduire au silence. En tout cas, dans la définition officielle (via STALINE), l'accent est mis sur la nature internationale du léninisme. Déjà dans cette définition officielle, STALINE donne un sens au léninisme que LÉNINE ne voulait pas faire du marxisme, "un schéma obligatoire pour tous de la philosophie de l'histoire". LÉNINE recommande, au contraire, aux communistes non russes : "Il ne s'agit pas de copier notre tactique, mais de réfléchir vous-mêmes en quoi consistent sa particularité, ses conditions et ses résultats ; d'appliquer chez vous non la lettre, mais l'esprit, le sens, les enseignements de l'expérience de 1917-1921" (Oeuvres, Moscou-Paris). Sous couvert de l'expression marxisme-léninisme, les partisans de STALINE, veulent imposer un "modèle soviétique".

   Toutefois, il n'est pas illégitime, mais il faut sans doute l'écrire avec prudence, de voir, selon les mêmes auteurs, juristes de formation et de profession, "de voir dans le léninisme un ensemble de thèses correspondant au développement du marxisme dans le cadre d'une nouvelle période historique." LÉNINE n'est pas le seul protagoniste d'un tel ensemble théorique et nombreux de ses amis se réclament d'abord du bolchevisme, nom sans doute plus adéquat que léninisme. Menchevicks et Bolchévicks (avec d'autres) se partagent le pouvoir après la révolution de février 1917, et le bolchevisme représente réellement une alternative politique à un "menchevisme" alors majoritaire. La constellation "léniniste" englobe alors PLEKHANOV, MARTOV, TROTSKI, GORKI, BOGDANOV, LOUNATCHARSKI, PREOBRAJENSKI, BOUKHARINE, STALINE, ZINOVIEV, KAMENEV, les Partis communistes de la IIIe Internationale, soit tous ceux qui jouent un rôle dans l'activité révolutionnaire du premier quart de siècle et au-delà. 

    Le concept central de ce léninisme ou plutôt bolchevisme, est celui de la pratique politique. Ses thèses peuvent être rangées ainsi :

- Théorie du mode de production : capitalisme et agriculture ou "question agraire" : rente foncière, types d'exploitation paysanne, agricultre industrielle, prolétarisation des paysans, marché intérieur, concurrence métropoles-colonies ; l'impérialisme comme dernière étape du capitalisme : fusion entre capital bancaire et capital financier, nouveau partage du monde, monopolisme, marchés intérieurs, militarisme, socialisation accélérée des rapports de production ; le mode de production socialiste/communiste, ses conditions et les premières structures de la nouvelle société. Apparaissent comme essentiels les concepts de transition et d'inégal développement.

- Théorie de la révolution : caractère central des concepts de conjoncture et d'alliances ; thèses concernant le parti, le danger bureaucratique, l'internationalisme prolétarien, les relations parti-syndicat, lutte politique et lutte économique, thèses sur les questions nationale et coloniale, la révolution permanente, le socialisme et la guerre.

- Théorie de l'Etat : un concept domine et gouverne l'ensemble des analyses, celui de dictatures du prolétariat ; classe ouvrière et pouvoir, démocratie prolétarienne, les soviets, Etat de la transition et dépérissement de l'Etat, compétition économique entre les système socialiste et capitaliste, le socialisme dans un seul pays.

- Théorie des superstructures : la "philosophie marxiste" : concepts et catégories, les deux camps matérialiste et idéalise, le reflet, matérialisme et dialectique, la lutte idéologique, contre le populisme, l'anarchisme, les opportunistes de droite et de gauche, contre le mécanisme ; littérature et politique ; thèses sur la révolution culturelle.

  Cela constitue autant de thèmes autour desquels tournent tous les écrits de cette constellation "léniniste", avec dans le temps, des clivages entre pratiquement tous ses membres sur un et plusieurs points, clivages dont la réalité est constamment brouillée par les procès d'intention systématiques entre eux... Tout cela, rappelons dans un contexte de guerre civile... qui ne dure qu'avant 1921 mais qui donne le tonalité aux antagonismes après l'instauration de l'Union Soviétique.

   Les deux auteurs, décidément prudents (prudence que nous partageons d'ailleurs) concluent leur texte qui date de 1982 (sa dernière édition étant 1999) : "La référence au léninisme, dans une partie du mouvement ouvrier, semble aujourd'hui remise en question. D'importants partis communistes,tels le français et l'espagnol, renoncent explicitement à la faire figurer dans leurs statuts. Pour certains théoriciens, l'eurocommunisme devrait être au moins pour les pays "occidentaux" substitué au léninisme, dont quelques thèses constitutives seraient à répudier,  ainsi la dictature du prolétariat, ou l'internationalisme prolétarien, ou le centralisme démocratique. La question est ouverte et d'amples débats sont en cours. On se gardera toutefois des fétichisme théoriques, en se refusant à traiter le "léninisme", comme Lénine ne voulait par que l'on traitât les "marxisme" en s'en tenant à la norme qui le définit, "analyse concrète d'une situation concrète"." 

 

    L'historienne Lilly MARCOU indique que même si l'on ne peut dissocier complètement la personnalité de STALINE et le stalinisme, ce dernier, en tant que phénomène social, dépasse le cadre national russe, pour se propager au monde entier. il se propage en premier par le gigantesque et tentaculaire appareil de l'Internationale communiste dans chaque parti national, il se popularise au-delà de l'univers communiste, lors de la guerre guerre mondiale, grâce aux victoires de l'Armée Rouge. Depuis le XXe Congrès du Parti Communiste de l'Union Soviétique et surtout comme une des conséquences du rapport secret de Nikita KHROUTCHEV, le stalinisme acquiert une connotation péjorative, désignant couramment plusieurs figures : soit un type de comportement politique rigide et sectaire propre au fonctionnement des partis communistes du vivant de STALINE ; soit une pensée dogmatique et réductrice (qu'elle soit d'ailleurs de droite ou de gauche...) ; soit une psychologie imprégnée de foi sectaire. 

"Pour saisir la complexité du stalinisme, écrit l'historienne, il faudrait tout d'abord le dater, le resituer sur la toile de fond historique sur laquelle il évolua. Il faudrait retrouver l'histoire, celle de la Révolution d'Octobre et de la guerre civile, qui  devait marquer pour longtemps d'Etat soviétique par un complexe d'encerclement et d'autarcie. Il faudrait aussi, sinon surtout cerner la coupure entre la pensée de Lénine et celle de Staline. Il faudrait dégager la nature de l'héritage pour situer l'action initiale qui engendra le dérapage qui aboutira à la tragédie des années 30 en URSS (...). Faut-il éventuellement reculer la date et chercher dans la scission du parti social-démocrate russe, en 1903, les causes de cette absence de démocratie qui devaient caractériser la démarche bolchevique dès ses débuts? Ou aller encore plus loin, et chercher dans la dimension jacobine russe apportée par Lénine au marxisme occidental la cause des déformations pratiquées par le stalinisme?"

ALTHUSSER, de son côté,  effectue une lecture ontologique du stalinisme. Sa lecture du stalinisme en tant que pensée philosophique génératrice d'une idéologie, comme codification du marxisme. Le stalinisme "traduit le matérialisme en une ontologie de la matière dont la dialectique énoncerait des "lois" (...), qui s'interdit de reconnaître que toute la fécondité du matérialisme comme de la dialectique tient à ce qu'ils énoncent non pas des "lois", mais des "thèses", marqua pour de longues années la théorie et l'idéologie du mouvement communisme international dans sa globalité" (Louis ALTHUSSER, Pour Marx, Maspéro, 1965).

Le stalinisme canonisa la pensée de Lénine en créant le léninisme à partir d'un texte devenu classique : Les principes du léninisme (1924). Plus tard, dans son Précis d'histoire du PC (b) de l'URSS (1938), rédiger sous son contrôle direct, STALINE écrit le chapitre philosophique "Matérialisme dialectique et matérialisme historique". Ces deux textes constituent pour Lilly MARCOU l'essentiel des fondements d'une nouvelle discipline, le marxisme-léninisme, que sera enseignée à travers le monde comme un dogme, avec une force de diffusion et de popularité sans précédent, atteinte seulement plus tard par le Petit livre rouge de Mao TSE-TOUNG. Selon ce dogme, tout soit être transformé, non seulement la société, mais l'homme et la nature. L'homme nouveau, c'est l'objectif de toute la politique de l'URSS sous STALINE, non seulement comme philosophie de l'action, mais également comme mythe. Mythe d'une religion toute construite d'abord autour de l'iconographie dégoulinante de STALINE. Ce mythe doit opérer la fusion parti/Etat, parti/secrétaire général, URSS/Armée Rouge/Staline... Comme tout mythe, il possède une force bien concrète : "la myhtologie stalinienne, écrit encore Lilly MARCOU, a engendré des exploits et déployé de grandes énergies, qui se sont concrétisées par les gigantesque chantiers de l'industrialisation de l'URSS et par le courage des combattants de l'Armée Rouge durant la seconde guerre mondiale. Le phénomène fut si profond que, de nos jours encore, le mythe de Staline, qu'on pourra appeler contre-mythe, dans la mesure où il prenait la figure de l'effacement et de la simplicité, continue de fasciner l'imagerie populaire. Une sorte de piété entoure le souvenir de Staline, de l'homme qui navigua avec adresse entre les écueils de l'édification de l'Etat soviétique et qui fut surtout le grand rassembleur des temps de guerre". Le stalinisme est aussi ce qui permet l'industrialisation massive et l'alphabétisation de masse...

  Le stalinisme est aussi une pratique politique avec de larges répercussions sur l'économie et la vie sociale de l'URSS, Le modèle stalinien est celui du règne tout-puissant du parti unique monolithique et replié sur lui-même en caste privilégiée. Derrière la dictature du prolétariat, brandie comme un mort d'ordre et une nécessité, se trouvait la dictature d'un part organisé de manière militaire, parti qui rassemble toutes les têtes des bureaucraties soviétiques.

 Le pouvoir stalinien inscrit dans l'histoire l'une de ses pages les plus sanglantes, dékoulaquisation, départotations massives, élimination systématique et massive de tous les opposants - économiques, idéologiques, politiques..., étant donné qu'une fois des opposants éliminés, d'autres, autrefois alliés, semblent menacer le pouvoir despotique.

 

   Les critiques les plus anciennes et les plus pertinentes envers le léninisme et le stalinisme ne proviennent pas, contrairement à ce beaucoup peuvent croire, des adversaires direct du marxisme. Sans parler de la dénonciation du bureaucratisme d'Etat de Léon TROTSKI ou  du système concentrationnaire par David ROUSSET, toute une poignée d'intellectuels marxistes ou marxisants l'ont fait, mais leurs voix sont longtemps restées inaudibles, car rejetés dans l'ombre par la force écrasante du marxisme officiel qu'était devenu, au fil des ans, ces léninisme et stalinisme. A l'exception de GRAMSCI, ces intellectuels sont longtemps politiquement marginaux et ne pèsent jamais sur la politique du ou des partis communistes. Ils n'acquièrent, ces marxistes ultra-minoritaires, une audience importante qu'après, et parfois bien après, la seconde guerre mondiale. Le postulat de la nécessité de la dictature du prolétariat est souvent le point central de cette opposition ou de cette critique. Andrei TOSEL, dans une étude dur le marxisme du XXe siècle montre bien ce qu'est, très longtemps, cette pluralité divergente d'interprétation en vue d'une même fin : le rétablissement d'une vraie praxis marxisme (de leur point de vue...). 

"Comment alors, écrit-il, les philosophies "communistes" définissent-elles leur identité théorique? ici le problème se complique en ce que la thèse de la double appartenance de la philosophie à la pratique politique (avec son inscription partidaire) et à la pratique cognitive doit se confronter surtout après 1930 à la version qu'elle reçoit dans l'orthodoxie marxiste-léniniste ; le marxisme soviétique tel qu'il se fixe en dogme d'Etat, consigné dans l'opuscule de Staline, Matérialisme dialectique et historique, chapitre vite autonomisé de l'histoire du parti communiste blochevlk (1938). Les hérésies philosophiques communistes qui entendent définir la rationalité propre à la philosophie marxiste doivent s'expliquer avec la vulgate stalinienne du dia-mat. Cette vulgate (déjà formée d'ailleurs dans le marxisme d'appariels du parti social-démocrate allemand d'avant 1914) repose sur le postulat de la réalisation de la "raison" dans des institutions objectives sur la base d'une croyance métaphysique dans la transformation de la nécessité en liberté. Comme l'ont montré des études trop peu connues du philosophe italien Costento Preve (1984), ce postulat, en effet, peut être considéré comme le noyau d'une métaphysique qui a accompagné, porté et recouvert de sa forme théorique tous les éléments constitutifs de la pensée polymorphe de Marx, théorie matérialiste de l'histoire, critique de la politique, critique de l'économie politique.

Cette métaphysique, poursuit l'auteur, peut se formuler ainsi : l'histoire est le procès, le développement d'un sujet rempli de potentialités d'accomplissement (autonomie et émancipation) qui s'actualise dans une série d'événements plus ou moins dramatiques et qui réalise à la fin son projet initial dans l'avènement de la communauté humaine réconciliée, celle d'un "nous" formé de "libres individualités" accédant à la maîtrise totale de la production et des conditions économiques, politiques, idéologiques de cette dernière. Les étapes ou stades de ce procès sont d'abord régis par les figures de la nécessité au sens d'un destin initial et durable de servitude et d'assujettissement. Mais, désormais il n'est plus nécessaire que la nécessité impose sa contrainte dans la mesure où par l'invention d'une économie inédite, le mode de production capitaliste, elle produit tout à la fois les bases matérielles d'une production riche et les possibilités d'une cessation de la servitude économique, politique, culturelle. La pratique sociale-historique est l'unité en devenir de la nécessité et de la liberté, d'une nécessité se faisant liberté, d'une réalité se faisant raison, d'une raison se faisant réalité. Les grands philosophes de l'idéalisme trouvent dans la matière historique des rapports sociaux et dans leurs conflits antagonistes le corps qui permet de dépasser les dualismes de la "pensée" et de "l'être", chers à la tradition métaphysique qui survit encore en eux. L'automouvement des forces productives sociales en se socialisant par et dans les luttes produit la conscience "énorme" de masse qui rend pratiquement intolérables des formes des rapports sociaux et qui s'objective dans les luttes de la pratique devenue révolutionnaire, c'est-à-dire se révolutionnant par le moyen de son appareil matériel, le parti. C'est l'organisation politique qui devient le représentant de la raison : en lutte pour la conquête du vieil appareil d'Etat de classes et pour sa transformation en institution de la liberté-raison de tous, le parti devient acteur philosophique ; c'est par l'action productive de l'organisation que la substance devient sujet."

Ce postulat, auquel buttent des philosophes de LUCKAS (1932) à ALTHUSSER (1982), se caractérise par trois traits : sa fonction initiale, sa plasticité équivoque, sa stérilité finale.

"La fonction initale inaugurale est indéniable. Ce postulat a, en effet, eu un double mérite. D'une part, il a permis de définir la raison philosophique sans la séparer de l'histoire, de ses conflits, sans l'hypostasier en raison pure, service public d'une Humanité abstraite qui déléguerait à ses serviteurs étatiques le soin de vaquer en son nom aux affaires politiques. La raison existe d'abord dans les revendications des masses modernes travailleuses, luttant pour des conditions de vie adéquates à la richesse sociale produites par leur labeur, faisans entendre leur volonté d'avoir part à la chose publique dont elles sont exclues. Le postulat a donné une figure concrète à la rationalité philosophique appelée à se situer par rapport au devenir des multitudes. Même si cette institutionnalisation a très vite révélé ses apories, le postulat a même permis de lier la rationalité de la transformation historique et l'organisation politique. (...) Ce postulat a réactualisé la tâche spinozienne d'un traité moderne des autorités logico-politiques. Le prix à payer fut cependant très lourds (...) mais sur ce point les philosophes hérétiques du communisme n'ont jamais cédé, et leurs adversaires "orthodoxes" ne le leur ont jamais pardonné. Ne se sont-ils pas hâtés de revenir à leur travail de purification qui implique l'élimination des masses hors de la scène de l'histoire? Au fond, ce qui unit les philosophiques hérétiques à la rationalité communiste, c'est la découverte du fait que le prince communiste finissait lui aussi en ses pratiques par rendre subalternes ces multitudes dont il tenait son autorité. Le dia-mat soviétique était bien la forme théorique de cette subalternation contradictoire et mortelle à terme. Voilà pourquoi il fut l'adversaire de l'intérieur que toutes les élaborations philosophiques conceernées eurent à combattre, ouvrant ainsi un front interne permanent de lutte à côté d'un front extérieur, qui impliquait la confrontation avec les grandes philosophies de l'époque (phénoménologies, idéalismes, ontologie existentiale, épistémologies néopositives) et donc aussi leur assimilation."

"La plasticité de se postulat est équivoque et recèle de graves dérives qui ont conduit à la stérilité finale. Sa structure est celle d'une forme susceptible de recevoir des contenus très différents. Elle peut abriter (...) des analyses fortes relatives à des processus économiques, politiques, culturels déterminés, à des conjonctures concrètes. Mais ce postulat peut être utilisé pour justifier n'importe quelle interprétation des phénomènes, elle-même nécessaire pour légitimer une politique d'organisation, soustraite du même coup à tout contrôle démocratiques. Les nombreux changements d'orientation stratégique des partis communistes, issus de conflits de factions autonomisées et rivales, se sont tous opérés au nom de la science de l'histoire et ils ont été présentés comme autant d'insertions dans le procès d'émancipation du sujet historique. (...) Le postulat peut ainsi couvrir et légitimer toutes les sinuosités des choix politiques et faire de la violence totalitaire un moyen présenté comme rationnel. Cette fonction de légitimation empêcha la nécessaire autoréflexion de la théorie sur ses propres objets et la rectification de sa propre structure logique en fonction des démentis de la conjoncture. En ces conditions, surimposé à l'expérience historique qu'il finit par interdire de déchiffrer en sa complexité concrète, ce postulat devint non seulement un obstacle épistémologique au développement d'une politique fondée sur l'activation du bon sens populaire et sur ses rectifications, mais aussi il devint un moyen d'imposition d'une autorité dictatoriale par laquelle les organisations politiques (parti/etat) représentent le peuple en ses diverses composantes se sont substituées irréversiblement à lui. (...)".

"Ce postulat finit ainsi par annuler ses propres mérites en induisant une stérilisation de la recherche dans la mesure où, invoqué surtout pour servir de métathéories légitimante aux analyses et aux pratiques de l'autorité (théo)logico-politique, il perd tout lien avec les efforts de théorisation de la complexité sociale et avec l'élaboration catégorielle vivante. Il interdit même de penser dans quelles limites il est lui-même encore adéquat pour subsumer les champs de l'histoire et ceux de l'économie politique, à la lumière des difficultés issues de la construction communiste effective. Or, ce sont ces difficultés, ces apories, ces erreurs, ces crimes d'une terreur contre-productive aussi qui demeurent impensés en raison même de la logique d'occultation immanente à ce postulat. 

Tout l'effort des philosophes hérétiques du communisme sera de porter au concept ces difficultés, ces apories et de procéder à une opération de réflexion critique de ce postulat jusqu'à la limite de rupture, après diverses tentatives de réforme, de rectification, de refondation ou de reformulation. Il n'est pas étonnant que ce soit le dernier grand hérétique communiste, Louis Althusser, qui soit parvenu à identifier nettement en ses dernières réflexions autocritiques la métaphysique qui a imposé aux divers éléments de la pensée marxienne une forme de soumission réelle, en se sulbalternant la productivité des potentiels critiques et analytiques."

 

  Si nous reproduisons ici ce passage, c'est parce qu'il nous semble caractéristique d'une attitude qui reste marxiste, de dénonciation des dérives théoriques et pratiques provenant de ce léninisme et de ce stalinisme.

 

André TOSEL, le marxisme du 20e siècle, Syllepse, 2009 ; Lilly MARCOU, article Stalinisme - André et Francine DEMICHEL, article léninisme, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1999.

 

PHILIUS

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1 novembre 2012 4 01 /11 /novembre /2012 13:55

         De son vrai nom Vladimir illich OULIANOV, le dirigeant révolutionnaire de Parti et d'Etat - il est reconnu comme le fondateur de l'Union Soviétique - est l'auteur d'ouvrages clés sur la théorie et la pratique marxistes, non seulement sur le plan économique et politique, mais aussi sur le plan de la stratégie. Si ses écrits - notamment philosophiques - ne sont pas à la hauteur de ses références - Karl MARX et HEGEL surtout, mais aussi SPINOZA, FICHTE, KANT, SCHELLING pour la philosophie et R HILFERDING et J A HOBSON pour l'économie - toute son activité est orientée vers la pratique et l'action. Constamment, ce sont les possibilités pratiques de faire triompher les idées marxistes en Russie qui le guident. C'est donc surtout en regard de l'action révolutionnaire qu'il fait lire aujourd'hui ses écrits, même si certains dégagent des principes qui servent de modèles ensuite, malgré les édulcorations et les déviations, pour d'autres dirigeants révolutionnaires. 

 

      Nous pouvons distinguer parmi ses écrits des oeuvres proprement économiques, d'autres plutôt directement liés à la politique, des oeuvres philosophiques et des écrits stratégiques qui mêlent souvent considérations politiques et militaires.

Ses premiers écrits sont plutôt économiques - même s'il n'est pas un économiste - avec une analyse très claire du Capital dans l'Encyclopédie Granat (1914), de brefs textes, publiés parfois longtemps après sa mort, comme La Soit-disant Question du marché (), Le développement du capitalisme en Russie (1899). Plus connu et oeuvre de référence, L'impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916), cohabite avec des écrits de circonstances comme en 1894 : "Amis du peuple" ou Comment ils luttent contre les sociaux-démocrates. Plus tard, après l'instauration de l'Union Soviétique et après l'échec de l'entreprise de révolution économique menée pendant la guerre civile, il plaide pour une Nouvelle Politique Economique

Des oeuvres philosophiques, retenons surtout Matérialisme et empiriocriticisme (1909) et Cahiers philosophiques (1914-1916). 

De nombreux écrits sont consacrés à l'organisation du parti et à la lutte politico-militaire, surtout après la révolution avortée de 1905. Mais déjà en 1902, Que faire? a un impact décisif sur le IIe Congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie. Deux Tactique de la social-démocratie dans la révolution démocratique (1905) tire les leçons de cette révolution ratée. L'Etat et la Révolution (1916) est une brochure qui insiste, face aux hésitations de Marx et d'Engels, qui campent sur des thèses sur le dépérissement de l'Etat, sur le rôle dirigeant de l'Etat. Après la révolution d'octobre 1917, La Maladie infantile du communiste insiste lui sur la nécessité de la dictature du prolétariat. Parallèlement aux efforts menés à l'intérieur de l'Union Soviétique, des écrits traitent des éléments pour exporter la révolution hors de Russie, tels ce Manifeste aux ouvriers du monde (1919) ou les Thèses sur le front unique prolétarien (1921). La liste est évidemment longue de ses articles et diverses contributions, de A propos des grèves de 1899, Anarchisme et Socialisme de 1901, Un pas en avant, deux pas en arrière (1904), Boycottage (1906), Les enseignements de l'insurrection de Moscou (1906), Marxisme et révisionnisme (1908), Les divergences dans le mouvement ouvrier européen (1910), La guerre et la social-démocratie russe (1914), La faillite de la IIe Internationale (1915), A propos du mot d'ordre de désarmement (1916), Thèses d'Avril (1917), Lettre aux ouvriers américains (1918), Les tâches de la IIIe Internationale (1919) sans oublier des textes longtemps restés secrets ou cachés comme Mieux vaut moins mais mieux ou Testament politique (1923) rédigés au moment de l'ascension politique de STALINE...

Sur le plan de la stratégie, citons La révolution de 1905, Les taches des détachements de l'armée révolutionnaires (1905) et lettres de loin (octobre 1917)...

 

      C'est, comme l'écrit en 1924 le philosophe marxiste hongrois Georgy LUKACS (1885-1971), l'actualité de la révolution qui est l'idée fondamentale de LÉNINE et le point décisif qui l'unit à Karl MARX. Sa praxis n'est pas la copie servile de celle de MARX, écrit-il : "Pour les socialistes russes, (elle) est une élaboration indépendante de la théorie de Marx (...) particulièrement nécessaire" "Lénine seul a fait le pas vers la concrétisation du marxisme devenu désormais tout à fait pratique. C'est pourquoi il est, à l'échelle mondiale, le seul théoricien à la hauteur de Marx que la lutte pour l'émancipation du prolétariat ait produit jusque-là" (Lénine, 1924, traduction et préface de J M BROHM, EDI, 1965). Le corpus construit par le fondateur de l'Etat soviétique est différent du marxisme-léninisme tissé après lui par différents mouvements révolutionnaires ou par ses épigones soviétiques ou chinois. Une certaine ombre est portée sur son oeuvre par ce marxisme-léninisme qui a surtout servi de justifications de politiques qu'il n'approuvait pas, du moins si l'on en croit les différents documents exhumés à ce jour et les travaux des historiens (notamment  H ARVON, L FISCHER, J LALOY, H LEFEBVRE... ). Quoi qu'il en soit, l'utilisation abusive de la "vérité" comme arme idéologique, ce qui permet de la travestir indéfiniment  au gré des circonstances, finit par brouiller, au fil de réinterprétations à l'infini que nous rencontrons souvent pour les religions, la perception des réalités. Surtout si l'on ajoute à cela une certaine "manie" de détruire en autodafés multipliés, les oeuvres de ceux que l'on considère comme des "dissidents", leur enlevant par la même occasion la possibilité d'exprimer des facettes bien utiles de cette même vérité...

 

     Sur le plan économique, LÉNINE s'attache tout au long de ses oeuvres à utiliser les études de Karl MARX en tenant compte des spécifités de la Russie. Ainsi dans La Soi-Disant Question du marché, il propose une nouvelle présentation des schémas de la reproduction du capital.

 

Dirigé contre les thèses de N F DANIELSON (Nicolaï-On), de V S VORONTSOV et de P STRUVE, Le développement du capitalisme en Russie étudie comment se forme le marché intérieur capitaliste russe en se limitant aux "gouvernements" spécifiquement européens. Il s'oppose aux "populistes" dont l'erreur principale est de croire que la production a pour but la consommation. En fait, ce n'est qu'une fraction  limitée de la plus-value qui alimente le fonds de consommation de la société. La majeure partie sert à la reproduction et à l'accroissement de la formation du capital. Sa conclusion, développée plus tard dans L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, est que "le capitalisme ne peut exister et se développer sans étendre constamment la sphère de sa domination, sans coloniser de nouveaux pays et entraîner les vieux pays non capitalistes dans le tourbillon de l'économie mondiale Le processus de formation d'un marché pour le capitalisme comporte deux aspects : le développement en profondeur du capitalisme, c'est-à-dire le développement cumulatif de l'agriculture capitaliste et de l'industrie capitaliste sur un territoire précis, bien délimité et clos, et son développement en étendue, c'est-à-dire l'extension de la sphère de domination du capitalisme sur de nouveaux territoires." La Russie "se trouve par rapport à d'autres pays dans des conditions particulièrement favorables en raison de l'abondance des terres libres et accessibles à la colonisation dans ses provinces frontières". Le développement du capitalisme y est inéluctable et aux yeux de LÉNINE, ce n'est pas un mal pour la future révolution, bien au contraire. 

L'essai L'impérialisme, stade suprême du capitalisme développe les positions de R HILFERDIN (Das Finanzkapital, 1910) et les analyses antérieures de J A HOBSON (L'impérialisme, 1902). Ce qui caractérise l'impérialisme, c'est le fait que les monopoles capitalistes font tout pour s'assurer des "profits supplémentaires gigantesques". Sous sa forme monopolistique et financière, le capitalisme moderne est devenu une puissance mondiale, internationale, qui a barre sur les Etats divisés en deux groupes "les riches et les puissants qui pillent le monde" et les autres, la majorité, pratiquement passé sous la dépendance non avouée des premiers. LÉNINE constate comme une caractéristique de l'époque le jeu du développement économique inégal des différentes nations à l'intérieur du capitalisme moderne. C'est un phénomène particulièrement complexe qui résulte de "la fusion du capital de quelques grandes banques monopoleuses avec celui de groupements industriels monopoleurs" étendant leur réseau sur les peuples du monde entier. Le régime capitaliste passe alors du stade du capitalisme stricto sensu analysé et critiqué par Karl MARX à une "structure économique supérieure" où s'effectue la "socialisation de la production" et où les rapports de propriété privée individuelle des moyens de production ne correspondent plus à la réalité observable. Ils voilent la réalité des monopoles. LÉNINE reprend la conception de formation économique développée par Karl MARX dans la "Préface" à la contribution à la critique de l'économie politique. Un tel régime, qui vise à la domination économique et politique d'aires géographiques attardées, mais riches en ressources naturelles et en main-d'oeuvre grâce à l'utilisation des réseaux de communication, ne peut qu'être source de conflits violents, en particulier de guerres internationales pour s'assurer matières premières et débouchés. L'existence de l'impérialisme annonce l'approche de la révolution mondiale. Il prend position contre la thèse de N BUKHARIN selon laquelle l'impérialisme pourrait être suivi d'une autre phase, le surimpérialisme.  En fait cette analyse reste relativement générale et L'accumulation du capital écrit en 1913 par Rosa LUXEMBOURG lui est nettement supérieur. Il la présente d'ailleurs comme un "tableau d'ensemble" et un "essai de vulgarisation". (Henri CHAMBRE).

Ses oeuvres économiques forment une doctrine : Lénine fonde un régime économique, dans lequel l'Etat possède le premier rôle. Après la révolution de 1917, les entreprises sont nationalisées, la monnaie supprimée, l'économie rurale mise au service du communisme de guerre (réquisitions, essentiellement, dans le désordre de la guerre civile). Les résultats catastrophiques de cette phase du communisme de guerre (qui perdure jusqu'à 1921), conduisent au repli stratégique connu sous le nom de Nouvelle Politique Economique (NEP). A travers le communisme de guerre, LÉNINE et ses collaborateurs, du sommet de l'Etat, mettent en place une économie socialiste ultra-centralisée, dont le schéma se multiplie bien après. Avec la NEP, il fonde le pragmatisme économique soviétique, mais diminué dès décembre 1922, la réalité du pouvoir lui échappe et cette NEP ne voit pas véritablement le jour. Un grand nombre de ses réflexions sur le changement économique et politique  à opérer se trouve dans La maladie infantile du communisme (1921).

 

Dans la foulée des conceptions philosophiques de Karl MARX, LÉNINE rédige plusieurs écrits, qui ne sont pas à la hauteur de son modèle et encore moins de ceux de HEGEL par exemple. Matérialisme et empiriocriticisme et Cahiers philosophiques, assez faibles, sont surtout dirigé conte une forme d'idéalisme kantien qui menace selon lui les rangs du Parti. Contre par exemple A BOGDANOV (MANILOVSKIJ) (Empiriomonisme, 1906), qui épouse les idées du physicien et philosophe autrichien E MACH, qui reviennent à nier la réalité objective donnée dans la sensation ou à en douter. LÉNINE présente une théorie de la connaissance-reflet (présente déjà chez MARX et ENGELS), mais de manière inconsistante, même dans Cahiers philosophiques, qui en formule une élaboration plus poussée. Encore une fois, ces deux écrits ne peuvent se lire seulement pour eux-mêmes, dans une sorte de lecture purement philosophique. Il s'agit pour l'auteur, en renvoyant dos à dos les marxistes qui s'inspirent de la philosophie kantienne et les idéalistes, de doter le monde ouvrier d'une philosophie scientifique, ni idéaliste, ni matérialiste. Il défend la primauté de la matière, en distinguant nettement la définition que la philosophie en donne de celle que proposent les sciences exactes. "La matière est une catégorie philosophique servant à désigner la réalité objective donnée à l'homme dans ses sensations." Il ne va pas jusqu'à subordonner la philosophie aux sciences naturelles, mais il estime qu'elle est à l'école de ces dernières. Il en résulte un déplacement d'accent dans la philosophie de la praxis de MARX à LÉNINE, dû, selon G LUKÀCS, à "l'évolution historique qui conduit du capitalisme libéral du milieu du XIX°siècle au stade impérialiste du capitalisme du XX°". La réflexion philosophique de LÉNINE, et on le comprend au contexte historique, n'a pas vraiment abouti à devenir une philosophie à part entière. Son insistance sur la méthode dialectique - à l'inverse d'une dialectique métaphysique - de HEGEL constitue sans doute la seule marque de cette philosophie. Dans les Cahiers philosophiques, nous pouvons lire :

"La définition du concept par lui-même (la chose elle-même doit se considérer dans ses relations et son développement) ; la contradiction dans la chose elle-même, les forces et les tendances dans chaque phénomène ; l'unité de l'analyse et de la synthèse (...) : tels sont les éléments de la dialectique". 

A sa suite, les différents philosophes officiels et à commencer par STALINE, auto-promu comme tel, s'essaient à l'élaboration de cette dialectique, mais Matérialisme dialectique et matérialisme historique, de ce dernier, est loin de faire avancer la réflexion... (Henri CHAMBRE)

 

LÉNINE, créateur de l'instrument qui assure la victoire de la révolution d'octobre 1917, en fournit à la fois la doctrine et l'organisation. Avant même l'échec de la révolution de 1905, trois thèmes principaux dominent sa réflexion :

- l'importance accordée à l'idéologie entendue d'une manière positive et non plus affectée du coefficient péjoratif qu'on retrouve dans la majeure partie des cas où Karl MARX en traite ;

- la dictature du prolétariat - retour à MARX contre les "révisionnistes", qu'il fait inscrire dans le programme du Parti adopté en 1903, comme  "condition nécessaire" à la révolution ; et la formation d'un noyau solide, agissant effectivement, constitué d'hommes peu nombreux, les "révolutionnaires professionnels" qui doivent être sur la brèche aujourd'hui comme demain lors de la prise du pouvoir par la voie révolutionnaire :

- la prise de conscience révolutionnaire par des masses de plus en plus nombreuses, faute de quoi la révolution n'aura pas de lendemain. 

La conscience de classe ne peut être apportée à l'ouvrier que de l'extérieur de la lutte économique, de l'extérieur de la nature économique, du contenu politique et social des différentes classes sociales. Une éducation politique active où la presse joue un rôle important doit pouvoir alimenter une agitation politique clandestine, puis plus tard la consolidation du nouveau régime. Dans Les tâches immédiates du pouvoir des soviets (1918), il ressort que le processus de formation de la révolution prolétarienne en Russie et de son développement repose sur ce facteur. Un véritable révolution culturelle doit accompagner le développement du pouvoir soviétique : l'école, les soviets locaux sont les lieux privilégiés pour cette mutation des mentalités. Constamment, LÉNINE milite pour la "dictature révolutionnaire des ouvriers et des paysans", surtout après l'échec de 1905 (Deux Tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique). Ses Thèses d'Avril, après son retour en Russie après la révolution de février 1917, présente les conditions de la prise du pouvoir par les bolcheviks.

     C'est surtout dans L'Etat et la révolution, à partir de notes écrites en 1916, que LÉNINE esquisse ce que sera la dictature du prolétariat dès la prise du pouvoir. Tout tourne autour du problème de la liberté : liberté formelle des démocraties bourgeoises, des "possesseurs de marchandises" ou liberté réelle des ouvriers et des paysans. Cette dernière exige l'abolition des classes au cours d'une lutte de classe portée à son paroxysme : aussi la dictature du prolétariat doit être coercitive. C'est ce qu'il répète dans La maladie infantile du communisme. Toutefois, LÉNINE avance peu de choses concrètes en disant que l'Etat prolétarien est un demi-Etat qui dépérit avec la consolidation de la victoire sur les classes bourgeoises. C'est une dictature politique. " La politique ne peut manquer d'avoir la primauté sur l'économie,  répète-t-il en 1921. Raisonner autrement, c'est oublier l'abc du marxisme". Il participe à la rédaction de la Constitution de 1918 de la République soviétique fédérative socialiste de Russie (RSFSR), notamment le "Préambule". Cette Constitution crée un Etat socialiste souverain, multinational, ouvert à tous les peuples qui opèrent la révolution socialiste contre les régimes bourgeois, au delà de la conception "bourgeoise" des frontières étatiques. Ce double caractère de l'Etat soviétique demeure au fil des années et se trouve à l'origine de l'ambiguïté permanente de la politique étrangère de l'URSS. (Henri CHAMBRE). 

      L'Etat et la révolution est un ouvrage institué et instituant du mouvement communiste, comme le rappelle Dominique COLAS. Sa lecture et son étude font partie du cursus de formation des militants et des cadres. Son audience ne tient pas seulement à la puissance des appareils communistes. L'Etat et la révolution est pédagogiquement construit et expose, avec insistance et sans peur des répétitions quelques thèses, facilement condensables en formules, selon un ordre linéaire qui permet de ne pas être arrêté par des difficultés conceptuelles ou historiques. Prétendant rectifier la "déviation" opportuniste, dont serait frappée la théorie marxiste de l'Etat, il bénéficie de la séduction des polémiques qui luttent pour la juste interprétation des dogmes. Brutal, voire injurieux, dans son ton d'hostilité aux réformistes et aux hésitants, il prône la violence révolutionnaire qui doit "briser" l'Etat bourgeois, instaurer un nouveau type de pouvoir d'Etat, la dictature du prolétariat, dont le modèle le plus proche est la Communes de Paris, qui conduira au-delà du socialisme au dépérissement de l'Etat et à la société communiste. Bien qu'il soit emploi d'attaques véhémentes contre les socialistes russes (socialistes-révolutionnaires et menchevicks) et qu'il renvoie clairement ou implicitement aux problèmes politique de l'été 1917 pour lesquels il se présente comme une solution, L'Etat et la révolution avance la plupart de ses propositions comme si elles étaient déduites des principes de la théorie et s'adressait à un sujet révolutionnaire universel. La plupart des questions abordées par ce livre sont posées comme des problèmes chronologiques : origine et fin de l'Etat, qui est spécialement étudié ; destruction de l'Etat bourgeois, puis dictature du prolétariat comme quasi-Etat correspondant à la première phase du communisme, le socialisme qui s'échève avec la disparition simultanée des classes et de l'Etat : transition, disparition, suppression, démolition, extinction.

"En règle générale", l'Etat bourgeois ne peut céder la place à l'Etat prolétarien que par une révolution violente. Pour LÉNINE, la nécessité de la révolution violente est à la base de toute la doctrine de MARX et d'ENGELS. L'essentiel de la destruction léniniste n'est toutefois pas la violence armée, mais "la destruction du mur qui sépare les classes laborieuses du pouvoir". L'ensemble des critiques ultérieures, dans la mouvance marxiste ou ailleurs, part souvent de l'énoncé de l'Etat et la révolution, considéré comme la construction théorique de la pratique réalisée pour la constitution et pour l'organisation de l'Etat soviétique. Ainsi Karl KAUTSKY (Le bolchevisme dans l'impasse, PUF, 1982) trouve  dans le fond même de l'utopie politique et sociale du leader bolchevique - faire passer la Russie au socialisme sans souci des étapes -  l'origine même du déchaînement de la violence qui aurait selon lui sa racine dans la violation des lois du marxisme. Pour se maintenir au pouvoir les bolchevicks ne peuvent que jeter par-dessus bord leurs convictions démocratiques, puis socialistes (selon  Henri WEBER qui préface ce dernier livre). Le despotisme engendré par la Révolution d'octobre ne connait qu'une méthode politique pour s'affirmer : le terrorisme. Il est plus banal d'expliquer que le programme de l'Etat et la révolution n'a pas été respecté car la contre-révolution et la guerre civile restreignent la base sociale de la dictature et imposèrent la construction  "d'un puissant appareil militaire, policier et bureaucratique (Otto BAUER, cité par Yvon BOURDET dans Otto Bauer et la révolution, EDI, 1968), analyse justificatrice, mais nénamoins partiellement juste de ce qui s'est passé. Mais c'est oublier, si on se restreint à cette explication, la nature de l'idéologie ou la logique de l'organisation bolchevique et du programme léniniste, terroriste avant 1917 (Dominique COLAS, Le léninisme, philosophie et sociologie politique du léninisme, PUF, 1982). L'Etat et la révolutiion peut paraître en définitive moins "violent" que bien d'autres ouvrages d'écrivains marxistes russes, voulant exclure seulement de la démocratie, une minorité d'oppresseurs qui faisaient couler des "mers de sang". En fin de compte, L'Etat et la révolution parle plus de briser l'appareils d'Etat que d'éliminer les classes exploiteuses, parce qu'il présente la révolution comme un processus relativement aisé et rapide, il est en retrait du ton et des mots d'ordre qui s'imposent immédiatement après octobre 1917 et qui se maintiennent même après le tournant de la NEP, qui si elle a modifié la politique économique n'a pas diminué l'intensité de la répression (Jacques BÉNAC, La terreur sous Lénine, Sagittaire, 1975). "En un mot, écrit Dominique COLAS, on dira que l'écart entre la réalité de la révolution russe et l'utopie de Lénine de l'été 1917 est manifesté par l'absence dans sa vision de toute institution policière spécialisée comme le sera la Tchéka, créée alors même que L'Etat et la révolution n'est pas encore imprimé. Il est vrai que l'Etat léniniste est généralement sans institutions, ni médiations : le quasi-Etat est quasiment sans appareils. Mais comment Lénine peut-il ignorer qu'au moment où il glose sur le dépérissement de l'Etat, il travaille au renforcement du Parti?". (Dominique COLAS).

 

  Edward Mead EARLE rappelle le rôle stratégique de LÉNINE au début du XXe siècle, le considérant comme un maître de la stratégie, aux côtés de STALINE et de TROTSKI. Pour le leader bolchevique, la paix n'est pas - ce qu'atteste ses nombreux écrits où il aborde les aspects militaires de la révolution - une fin en soi : elle est comme la guerre, un instrument de politique. Il garde longtemps en tête le double objectif de la défense de la Russie révolutionnaire et de la transformation de la guerre internationale en une guerre civile européenne. Devant l'échec du second objectif, LÉNINE change sa stratégie pour se concentrer sur le premier. Les bolcheviks sortirent des dures expériences de la guerre civile avec une conception presque unique du rôle de la guerre dans la société. LÉNINE, notamment, élabore un système philosophique compliqué sur ce sujet. L'attitude des classes laborieuses vis-à-vis de la guerre ne peut être catégorique : le pacifisme, la soumission, l'opposition au service militaire, la grève générale contre la mobilisation et autres principes du socialisme d'Europe occidentale sont des démonstrations en elles-mêmes vide de sens. Ce sont le type de guerre en jeu et les objectifs qu'elle se propose qui doivent déterminer la réaction des peuples. 

 

 

 

 

LÉNINE, Oeuvres, Paris-Moscou, Editions Sociales, éditions en langues étrangères, 1958-1976, 47 volumes. Le texte de l'Etat et la révolution se trouve sans le tome 25. Des textes sur les aspects stratégico-militaires se trouvent par exemple aux tomes 7 (La révolution de 1905), 8 (Les tâches des détachements de l'armée révolutionnaire, octobre 1905) et 2 (Lettres de loin, octobre 1917) (Editions de 1941). 

Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990 ; Edward Mead EARLE, Les maitres de la stratégie, Bibliothèque Berger-Levrault, 1982 ; Dominique COLAS, article Lénine L'Etat et la révolution, dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986 ; Henri CHAMBRE, article Lénine et Léninisme, dans Encyclopedia Universalis, 2004. 

 

 

 

 

 

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Published by GIL - dans AUTEURS
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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 15:52

                La critique intégrale du capitalisme par les fondateurs du marxisme débouche sur des propositions de révolution. Afin de remplacer le système capitaliste par le communisme (après maintes étapes) les premiers théoriciens-militants du marxisme ne voient guère que la révolution nécessaire menée par le prolétariat. A un point tel que la révolution selon la conception marxiste s'identifie souvent à la révolution tout court, et qu'il n'est pas dans les usages de discuter d'une voie réformiste, au sens strict des fondateurs du marxisme toujours. Pourtant dans l'histoire, vont s'affronter plusieurs théories et pratiques qualifiées de réformistes, de révisionnistes, théories et pratiques qui s'opposent à une vision révolutionnaire des transformations de la société. 

       La notion de révolution chez Marx et Engels, comme le rappelle justement le germaniste Jean-Pierre LEFEBVRE, n'a pas de signification très différente de l'usage courant. "On la trouve associée à divers contextes et épithètes dont l'extension déborde largement la seule période capitaliste, pré- ou post-capitaliste. Cependant, employé seul, le terme désigne le plus souvent le projet politique des communistes, qui sont des révolutionnaires organisés dans un parti révolutionnaire : il suit alors les différents projets politiques auxquels les communistes se sont identifiés, tout en maintenant l'accent sur la première phase de réalisation de ce projet, le renversement de la classe capitaliste et des institutions politiques générales dans et par lesquelles s'exerçait un pouvoir." Fortement déterminée par la référence historique à la Révolution française de 1789, la révolution au sens marxiste, prend des colorations néanmoins diverses. "A partir de 1857, c'est l'expression révolution prolétarienne qui domine, mais on rencontre aussi (jusqu'en 1850) révolution communiste, plus rarement révolution socialiste (à partir de 1875), parfois aussi la forme révolution du prolétariat". De nombreux courants insistent sur le fait qu'une véritable révolution ne peut être seulement une révolution politique : elle doit être aussi une révolution sociale.

 

      Sur la problématique Réforme/Révolution, la théorie marxiste que les fondateurs mettent en place, à travers de nombreuses ouvrages, tranche de manière cohérente : 

- Si l'émancipation politique est un grand progrès (Karl MARX, La question juive, 1843), elle n'est pas l'émancipation humaine en général, mais simplement la forme ultime de l'émancipation humaine, à l'intérieur de l'ordre du monde qui a existé jusqu'ici ;

- Les révolutions antérieures se sont contentées de déplacer l'exploitation, de déplacer l'antagonisme de classe ; la révolution communiste doit supprimer tout antagonisme et toute exploitation. D'où l'impossibilité totale d'un quelconque compromis entre le mouvement ouvrier et la bourgeoisie. Celle-ci a en effet besoin, pour exister, que se perpétue la séparation bourgeoisie/prolétariat, contre laquelle doit se battre le mouvement ouvrier ;

- L'impossibilité de tout réformiste provient de la nature même du capitalisme qu'il s'agit de remplacer. Karl MARX, même si ses positions sont plus nuancées dans certains textes, décrit clairement la manière unique de sortir du conflit entre capitalistes et ouvriers.

Si dans La lutte des classes, on peut lire que "Seule la défaite le convainquit (le prolétariat) que la plus infime amélioration de sa situation reste une utopie a sein de la République bourgeoise, utopie qui se change en crime dès qu'elle veut se réaliser", dans le livre Salaire, Prix et Profit édité en 1869, il définit clairement les limites du réformisme : "Si la classe ouvrière lâchait pied dans son conflit quotidien avec le capital, elle se priverait certainement elle-même de la possibilité d'entreprendre tel ou tel mouvement de plus grande ampleur. En même temps, et tout à fait en dehors de l'asservissement général qu'implique le régime du salariat, les ouvriers ne doivent pas s'exagérer le résultat final de cette lutte quotidienne. Ils ne doivent pas oublier qu'ils luttent contre les effets et non contre les causes de ce effets (...). Il faut qu'ils comprennent que le régime actuel, avec toutes les misères dont il les accable, engendre en même temps les conditions matérielles et les formes sociales nécessaires pour la transformation économique de la société. Au lieu du mot d'ordre conservateur : "Un salaire équitable pour une journée de travail équitable, ils doivent inscrire sur leurs drapeaux le mot d'ordre révolutionnaire : Abolition du salariat"."

Pour le philosophe Jean-François CORALLO, ce dernier passage résume la façon dont est pensé, dans la tradition marxiste, le couple réforme/révolution : la lutte pour les réformes, notamment économiques, fait partie de la lutte révolutionnaire ; il reste que toute réforme de fond est impossible, du fait de l'antagonisme irréductible entre les intérêts de la bourgeoisie et ceux du prolétariat."  Cet ensemble de thèses est repris et développé par LÉNINE (1870-1924), en tant que dirigeant, à la lumière de sa lutte contre le réformisme. Ce dernier élabore un concept spécifique de réforme : "Une réforme diffère d'une révolution par le fait que la classe des oppresseurs reste au pouvoir et réprime le soulèvement des opprimés au moyen de concessions acceptables pour les oppresseurs, sans que leur pouvoir soit détruit". (Oeuvres, Editions Moscou-Paris, 12, 209). Sans réelle lutte des classes, pas de réformes réelles. Inversement, toute lutte révolutionnaire produit des réformes. Mais ces réformes ne sont qu'un "produit accessoire" de la lutte des classes révolutionnaires. 

Jean-François CORALLO rappelle le mode d'exposition politique que LÉNINE utilise souvent, pour définir la "ligne juste" face aux "déviations" : "Les marxistes, à la différence des anarchistes, reconnaissent la lutte pour les réformes, c'est-à-dire pour telles améliorations de la situation des travailleurs qui laissent comme par le passé le pouvoir aux mains de la classe dominante. Mais, en même temps, les marxistes mènent la lutte la plus énergique contre les réformistes, qui limitent directement ou indirectement aux réformes les aspirations et l'activité de la classe ouvrière. Le réformisme est une duperie bourgeoise à l'intention des salariés" (Oeuvres, 19, 399)

 

    Tant qu'il s'agit de mener la lutte révolutionnaire contre des pouvoirs résolus et dominants, cette conception change peu. Mais, lorsque les bolcheviks arrivent au pouvoir en octobre 1917 en Russie, le problème "évolue". Ainsi, LÉNINE est amené à construire un tout nouveau rapport entre les deux concepts de révolution et de réforme. Dans Sur le rôle de l'or aujourd'hui, il écrit (en 1921) : "Le fait nouveau, à l'heure présente, c'est la nécessité pour notre révolution de recourir, pour les problèmes de la construction économique, aux méthodes d'action "réformistes", graduelles, faites de prudence et de détours. Cette "nouveauté" suscite des questions, de la perplexité, des doutes aussi bien sur le plan théorique que sur le plan pratique" (Oeuvres, 33, 104). Plus encore, sur la base d'une expérience politique vielle de quatre ans, comme le rappelle toujours Jean-François CORALLO, LÉNINE propose de "compléter" la réflexion marxiste sur le couple révolution/réforme : "Seul le marxisme définit de façon précise et juste le rapport entre les réformes et la révolution : et Marx n'a pu voir ce rapport que sous un seul aspect, savoir : dans les conditions précédent la première victoire tant soit peu solide, tant soit peu durable du prolétariat. ce rapport juste reposait alors sur le principe suivant : les réformes sont un produit accessoire de la lutte de classe révolutionnaire du prolétariat (...) Avant la victoire (...) elles constituent en outre pour le pays où la victoire a été remportée, une trêve indispensable et légitime dans le cas où, àla suie d'une tension extrême, les forces manquent notoirement pour franchir en suivant la voie révolutionnaire, telle ou telle étape".

Le philosophe marxiste s'interroge sur ce "complément", selon lequel une révolution ne peut pas toujours et continuement adopter une voie révolutionnaire : "Quelle leçon tirer de cette faille qui, au terme de la première révolution prolétarienne de l'histoire, fracture l'unité du concept trop poli de révolution : 

- L'insuffisance d'une théorie qui réduit à un fossé, à une incommunicabilité, à une "révolution", le passage d'une structure sociale à une autre? Ou plutôt, l'erreur qu'il y a à vouloir établir un rapport d'application technique entre une telle théorie et la politique?

- La nécessité que Lénine commence à mettre en oeuvre de compléter cette théorie par une problématique élaborée de la transition?"

 

     Ce débat est si aigu dans le courant marxiste, que ceux qui sont tentés d'élaborer une construction réformiste sont qualifiés de révisionnistes, même si par ailleurs, les gardiens d'un temple de la vérité historique sont eux-mêmes pris, lorsqu'ils arrivent au pouvoir surtout, dans des problématiques... réformistes. Le précipité entre une manière d'argumenter, hérité d'une certaine dialectique hégélienne, et la lutte concrète pour le pouvoir, au sein des partis comme au sein de l'Etat, accentue les clivages. 

C'est ce que montre en partie Patrick SÉVERAC : une figure comme Eduard BERNSTEIN (1850-1932), au sein d'un parti puissant et légal, implanté solidement en Allemagne, avec une pratique réformiste et une théorie toujours révolutionnaire, se livre à une critique du corpus marxiste en plusieurs aspects :

- l'influence de la dialectique hégélienne sur le marxiste induit des constructions spéculatives qui provoquent des erreurs de pronostic ou de stratégie ;

- l'évolution économique de la société moderne contredit certaines thèses de Karl MARX, notamment sur la polarisation des classes sociales et sur les conséquences de la concentration du capital, la situation se complexifiant davantage ;

- les crises économiques du capitalisme ne s'aggravent pas ;

- la stratégie la plus apte à améliorer la situation de la classe ouvrière repose sur l'utilisation du suffrage universel, ayant pour objectif le passage graduel au socialisme par l'élargissement du secteur économique coopératif et l'approfondissement de la démocratie.

Les thèses d'Eduard BERNSTEIN sont combattues par Karl KAUTSKY (1854-1938), secrétaire d'ENGELS, de Rosa LUXEMBOURG (1871- 1919) et de Gueorgui PLEKHANOV (1856-1918), ainsi que par LÉNINE. Ces critiques peuvent être rassemblées sous trois ordres, idéologique, économique et politique :

- Idéologique : le marxisme est une conception du monde, un système.En prétendant ne vouloir critiquer que tel ou tel point du marxisme, Eduard BERNSTEIN vise en réalité à saper l'ensemble de l'édifice théorique. Or, le marxisme se pense comme l'arme du prolétariat. Attaquer un point de doctrine, c'est émousser cette arme ;

- Economique : d'une manière générale, il se voit accusé de confondre le court terme et le long terme. La concentration du capital et la polarisation sociale sont des tendances fondamentales du capitalisme, que ne doivent pas masquer des aspects conjoncturels ;

- Politique : le révisionnisme se situe à l'aile droite de la socioal-démocratie. Cette aile est disqualifiée en 1914, par les courants révolutionnaire et le marxisme orthodoxe, au moment où les sociaux-démocrates, sous couvert d'union sacrée, votent les crédits de guerre. 

 

    DIrigeants tous deux de la social-démocratie allemande (SPD), Karl KAUTSKY et Edward BERNSTEIN s'opposent, le premier en tant qu'exécuteur testamentaire sur bien des plans des fondateurs du marxisme, gardien rigoureux du dogme et le deuxième en tant tenant d'un socialisme réformiste de moins en moins marxiste...

Karl KAUTSKY s'oppose tout autant à ce qu'il considère la dérive droitière de BERNSTEIN qu'à la dérive gauchiste de LÉNINE et des bolchevik en général. Tout en s'alignant en 1914 sur la majorité du SPD qui vote les crédits de guerre, il défend une conception orthodoxe de la révolution. Son activité politique et diplomatique l'emporte sur l'apport strictement théorique dans sa lutte contre ces deux dérives. Promoteur d'un programme socialiste en 1892. Tout de même pendant près de quarante ans le théoricien officiel du plus important parti ouvrier au monde, ses écrits témoigne de sa défense des conceptions révolutionnaires, alors  que l'ensemble de son activité politique se compose en une lutte contre le bolchévisme. Il reproche à LÉNINE d'avoir tenté une révolution prolétarienne dans un pays sous-développé industriellement et de d'avoir établi une dictature plus blanquiste que marxiste. Son ouvrage majeur, La conception matérialiste de l'histoire (1927), défend une conception "classique" (finalement différente de celle des fondateurs) du marxisme tout en posant les jalons d'un... socialisme réformiste. 

Eduard BERNSTEIN, qui assure la direction de Die Sozialdemakrat (1881-1888), participe activement à la rédaction du programme d'Erfurt (1889-1891), qui reprend la plupart des grands thèmes du Capital et du Programme minimaliste dans sa première partie, mais qui, dans sa seconde, moins ouvertement marxiste, contient des revendications concrètes partielles comme la protection des plus démunis, la laïcité, l'égalité entre les hommes et les femmes. A un point tel que beaucoup d'auteurs considèrent ce programme comme contradiction, entre un appel à la destruction du capitalisme et un aménagement social de celui-ci... En fait, suivant un mouvement général du mouvement ouvrier, il développe ensuite une conception socialiste hétérodoxe. L'Etat socialiste, selon lui, ne peut être le produit d'un soulèvement des classes prolétariennes. Il ne peut advenir que progressivement, à travers un révision graduelle de l'Etat bourgeois. C'est ce qui ressort de son ouvrage Socialisme théorique et socialdémocratie pratique (1898, édité en France sous le titre Les présupposés du socialisme, Seuil, 1974). Même s'il est mis en minorité politiquement au sein du SPD, ses thèses progressent, à tel point que, avec le temps, ce parti se fait de plus en plus réformiste, notamment sous le leadership pragmatique de Friedrich EBERT. Officiellement marxiste à la veille de la Première guerre mondiale, le parti renonce définitivement à toute référence au marxisme et à la lutte des classes après la Seconde guerre mondiale. (Manfred STEGER, The Quest for Evolutionary Socialism : Eduard Bernstein  and Social Democracy, Cambridge University Press, 1997).

 

         Pour Patrick SÉVERAC, le paradoxe "est que cette critique s'avère juste pour le court terme (notamment avant 1914 et octobre 1917) mais démentie par le long terme : le capitalisme surmonte ses crises successives, quelle que soit leur gravité, et la polarisation sociale se trouve nuancée par la formation récurrente de nouvelles couches sociales, dites "moyennes". En sorte que la querelle du révisionnisme se reproduira presque périodiquement dans l'histoire du mouvement ouvrier (par exemple avec Boukharine et Khrouchtchev, en URSS, avec Garaudy et le courant eurocommuniste en Europe de l'Ouest). Par contre, la constitution du révisionnisme en doctrine et en courant politique aboutit à la formation durable d'un courant réformiste du mouvement ouvrier assurant le renouveau du capitalisme des années 1930 aux années 1980 : la social-démocratie."

Le problème de fond n'est pas tranché : la révolution est-elle nécessaire pour la transformation du système économique? le réformisme est-il suffisant pour assurer à la classe ouvrière l'ouverture vers le communisme? La révolution est-elle possible? Le réformisme ne sert-elle finalement que la reproduction sans fin du capitalisme?....

 

 

 

 

 

Patrick SÉVERAC, article Révisionnisme ; Jean-François CORALLO, article Réforme/Révolution ; Jean-Pierre LEFEBVRE, article Révolution, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1999.

Karl KORSCH, L'Anti-Kautsky. La conception matérialiste de l'Histoire, traduit de l'Allemand par Alphé MARCHADIER, Champ libre, 1973.

De nombreux textes de KAUTSKY et de BERNSTEIN sont disponibles sur le site Internet : www.marxists.org.

 

PHILIUS

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25 octobre 2012 4 25 /10 /octobre /2012 14:46

        Depuis longtemps les sons peuvent être utilisés comme arme, que ce soit sur le camp de bataille ou dans des opérations contre les "troubles publics". Des trompettes de Jéricho aux tambours menaçants, des chants guerriers aux musiques insupportables, les utilisations des sons sont multiples et variées. Si aujourd'hui se développent dans les armées et dans les dispositifs policiers des armes qualifiées de non létales, il n'est pas certain que les effets des armes soniques futures s'y limitent. Les rêves, illustrés par des récits ou des films de science-fiction, sur l'utilisation des vibrations pour détruire ou pour tuer, sont là pour nous montrer que l'imagination dans ce domaine est au pouvoir. La connaissance de la nature des sons, des qualités de vibrations, constitue un enjeu pour les recherches militaires. 

Longtemps utilisées surtout pour ses effets psychologiques sur l'adversaire, le bruit ou/et la musique sont maintenant recherchés pour des effets physiologiques, voire physiques. Et ceci dans le cadre du développement des armements non létaux...

 

    Dans son survol de la panoplie des armes létales, François-Bernard HUYGHE décrit des éléments pouvant agir sur le sens auditif. "L'ouïe peut également être affectée : des dispositifs acoustiques tantôt à longue portée (comme les "canons à sons" dits Long Range Acoustic Device employés en Irak et qui projettent des ondes sonores insupportables), ou les système qui émettent des ultrasons qui contraignent à quitter une zone. le projet Medusa (Mob Excess Deterrent Using Silent Audio) utilise des micro-ondes à haute fréquences pour obtenir des niveaux acoustiques difficiles à supporter par l'oreille humaine. La combinaison son plus lumière forme le principe de certaines grenades, mais cette fois pour un effet de choc de quelques secondes. Significativement, certaines sont appelées Stun grenade (grenade paralysante) ou Flashbang. L'attaque contre les sens vise ici à un effet de pétrification ou de désorientation temporaire qui permettra, par exemple, aux policiers d'intervenir sur un individu dangereux, comme tétanisé quelques secondes. 

Il faut ici faire une place particulière au Mosquito, nommé Beethoven en France ou Swiss-Mosquito en Suisse, qui est à proprement parler un dispositif répulsif : la machine ne sert pas à appréhender ou à assommer quelqu'un mais plutôt à disperser des groupes ou à les convaincre d'aller plus loin. Ce boîtier a la particularité d'émettre des sons très aigus qui frapperaient douloureusement les oreilles des adolescents mais ne seraient pas normalement perçus par les adultes. D'où la réputation d'arme "antijeune" qui a vite accompagné le Mosquito."

 

   Dans un dossier que nous recommandons, Juliette VOLCLER (Article 11 - www.article11.info) fait le tour de l'utilisation du son comme arme. "Considérée d'une point de vue guerrier, l'oreille est une cible vulnérable : on ne peut la fermer, on ne choisit pas ce qu'elle entend, et les sons qui lui arrivent peuvent modifier profondément notre état psychologique ou physique. Les premières recherches militaires et scientifiques sur l'impact du son sur l'organisme remontent à la seconde guerre mondiale, à une époque où les Etats-unis s'inquiètent de l'avance de l'URSS dans le domaine du lavage du cerveau (Suzanne CUSIK, www.sibetrans.com, Music as torture/Music as weapon), et de l'inventivité nazie dans celui de l'armement (peu d'informations sont disponibles sur ce sujet). La CIA, conjointement avec les services secrets canadiens et britanniques, se lance alors dans de savantes expérimentations sur les manipulations sensorielles, notamment auditives (Alfred McCOY - A Question of torture, cité par CUSIK). C'est surtout à partir des années 1960 que la recherche se structure - et dans les années 1970, les russes développent des techniques de "psychocorrection", autrement dit de manipulation mentale, qui s'appuient sur les propriétés de l'audition afin de contrôler les dissidents, de les démoraliser, et de briser les émeutes. Dans les années 1990, les premières armes deviennent publiques, puis certaines d'entre elles, notamment dans les années 2000, trouvent une application dans le domaine civil."

Les propriétés des sons sur les organes auditifs, selon leur fréquence ou/et leur intensité, leur domaine d'audibilité... font l'objet d'études de plus en plus soutenues dans les laboratoires civils ou militaires.

"Même si le développement est aujourd'hui majoritairement orienté vers les armes à très hautes fréquences, c'est le domaine des infrasons et des basses fréquences qui a d'abord intéressé chercheurs et militaires. Et pour cause, : les fréquences infrasoniques sont susceptibles d'entrer en résonance avec les fréquences propres du corps humains (...). Les infrasons sont présents partout dans la nature, à une intensité qui ne nous est pas dangereuse : les vagues de l'océan, les chutes d'eau, les volcans, les tremblements de terre, émettent ainsi des fréquences infrasonique que les oreilles animales perçoivent d'ailleurs mieux que les nôtres (...). L'industrialisation, avec son cortège de machines et de moteurs, a ensuite multiplié le nombre d'infrasons présents dans la vie quotidienne - et les nuisances liées (...) (à) la "pollution sonore"."

Les découvertes du potentiel nocif des infrasons sont dues souvent au hasard (par le docteur Vladimir GAVREAU, au Laboratoire d'électro-acoustique de Maseille, en 1967 ou par les chercheurs britanniques de l'Université de Coventry, comme Vic TANDY et Tony R LAWRENCE, en 1998). Les expériences diverses sont ensuite rassemblées, grâce à la veille scientifique militaire entre autres, dans des rapports comme celui du DEFRA britannique (équivalent du Ministère de l'environnement français) en 2003. Ce rapport sur les basses fréquences mentionne parmi les effets sur le corps humains : le vertige, le déséquilibre, un sentiment de gêne extrême, la désorientation, l'incapacité d'agir, la nausée, les spasmes gastriques, la vibration de l'abdomen ou du coeur, plusieurs effets sur les systèmes cardiovasculaire et respiratoire...

"Les infrasons, poursuit, Juliette VOLCLER, sont actuellement utilisés par les militaires comme outils de détection, mais comme armes à proprement parler, ils ne sont pas forcément pratiques, pour plusieurs raisons : les ondes infrasoniques sont logues, peu directionnelles, demandent beaucoup d'énergie pour avoir une certaine intensité et elles traversent les matériaux (...). Comme armes anti-matériel, les infrasons peuvent être efficaces, puisqu'ils ont la capacité, à forte intensité, de détruire un bâtiment  en revanche, ils ne sont pour l'instant pas utilisés (du moins publiquement) comme armes anti-personnel (...)." Ce qui n'entame pas l'enthousiasme de certaines chercheurs, au vu de certains brevets déposés aux Etats-Unis (voir le site du Department of defense). 

Les hautes fréquences, utilisées dans des dispositifs appelés LRAD (Long Range Acoustic Device) pour émettre par haut parleur de la musique ou une voix grave, les très hautes fréquences utilisées dans ces mêmes dispositifs constituent une voie de recherche actuellement privilégiée. Elles furent utilisées en Somalie et en Irak. Le LRAD est utilisable également en hyperfréquence, comme arme "pré-létale" (Rapport sur l'activité de la 361e Unité d'Opérations Psychologiques en Irak sur le site www.psywarrior.com). Selon Jürgen ALTMANN (Acoustic weapons - A Prospective Assessment : Sources, Propagation and Effects of Strong Song, Cornelle University Peace Studies program, 1999 : voir le site www.princeton.edu), dans les très hautes fréquences, c'est surtout l'intensité du son qui joue :  des perturbations de l'équilibre voire des étourdissements ont pu être relevés, même avec une protection, des pertes d'audition, ainsi que des nausées ou des maux de tête, mais ces effets restent mal documentés pour l'instant. 

     Le LRAD portable serait maintenant couramment utilisé pour briser les "rassemblements illégaux" lors des sommets mondiaux, comme au sommet  G20 de Pittsburg en 2009, selon Paul Joseph WATSON (Prison Planet.com, septembre 2012) : "Le LRAD est cent fois résistant aux intempéries, peut être clairement entendu à une distance de 600 mètres, et de 20 à 30 décibels plus fortement qu'un mégaphone standard. (...) Le Department of Homeland Security a acheté plus de 1,4 milliards de munitions au cours des derniers six mois seulement."....

    De multiples utilisations, relevées dans la presse, constituent un bon stade d'expérimentation pour de futurs développements ultérieurs. Même si les effets constatés restent parcellaires, cela n'empêche pas un certain commerce de déjà se développer. Ainsi une version moins puissante, de "moyenne portée", est commercialisée en Grande Bretagne sous le nom de MRAD (Medium Range Acoustic Device). Les hautes fréquences sont utilisées également dans le MOSQUITO, commercialisé par la société britannique Compound Security Systems (CSS), en direction spécifiquement orientée vers les adolescents qui "encombrent" certains lieux publics ou sensibles (comme les entrées d'établissements bancaires)...

 

     Les applications de ces nouvelles armes soniques dans la vie quotidienne ou sur les champs de bataille, caractérisent, selon Georges-Henri Bricet des VALLONS, une "dualité civile-militaire qui siège au coeur du concept de non-létalité". Dans son article L'arme létale dans la stratégie militaire des Etats-Unis : imaginaire stratégique et genèse de l'armement (http://conflits.revues.org), il évoque l'apparition de ce concept dans les années 1960 et 1970 aux Etats-Unis, "dans un contexte marqué par l'émergence des masses contestataires et des mouvements de défense des droits civiques". Reprenant l'histoire de l'apparition de ces armes, il évoque cette plasticité d'usage qui ne demande qu'à se développer. Sous couvert d'une présentation qui les rendent acceptables, ces armes non létales, à la non-létalité sans doute relative, étant donné la multiplication des insuffisances respiratoires et cardiovasculaires dues entre autres à des pollutions de différents ordres, peuvent dans l'avenir devenir le pivot de l'équipement des forces de "maintien de l'ordre".  En même temps, vu le développement de conflits armés multiformes qui ne confrontent pas face à face des armées organisées, la tentation est grande de placer des armements soniques entre les mains des combattants. Les diverses utilisations, notamment en milieu urbain, déjà constatées vont dans ce sens. Même si leurs effets ne sont pas encore complètement probants, les efforts commerciaux des firmes fabricantes peuvent certainement aider à leur dissémination... 

 

Juliette VOLCLER, Le son comme arme, www.article11.info, 2011 ; François-Bernard HUYGHE, Les armes non létales, PUF, collection Que sais-je?, 2009.

 

ARMUS

 

 

 

 

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24 octobre 2012 3 24 /10 /octobre /2012 11:03

                  Le drone, avion sans pilote pouvant effectuer plusieurs types de mission, commence à entrer de manière importante dans la capacité opérationnelle des armées. La dynamique de son développement date déjà de la guerre du VietNam dans les années 1960, mais elle connaît une accélération depuis ces dernières années. Son utilisation intensive par Israël (tout autour de son territoire, comme lors du conflit du Liban dès les années 1980) et les Etats-Unis (sur les théâtres irakien et afghan) pousse d'autres pays (au Moyen-Orient, mais aussi en Europe) à se doter d'un outil industriel et d'une stratégie, prélude à une autre course aux armements. 

           Il n'existe pas de classification des systèmes de drone à l'heure actuelle, mais plusieurs catégories commencent à se dessiner, au fur et à mesure de sa fabrication et de son déploiement, suivant leurs capacités aériennes (hauteur d'altitude, endurance), leurs capacités d'emport (armes et munitions, système électronique de détection...) et de leurs tailles (drone tactiques, minidrones, microdrone d'aide au fantassin ou au petit groupe de combat). Il s'agit en tout cas d'un marché émergeant à forts enjeux politiques et industriels. Regroupant encore peu d'acteurs, l'univers des drones est nettement dominé par les industriels israéliens et américains (IAI, Albit, Aeronautics, General Atomics, Boeing, Northrop Grumman et Aerovironement). Leurs utilisations peuvent être de plus mixtes, civiles et militaires et leur coût est compétitif, comparé à ceux des avions pilotés par des humains. On estime par exemple (état-major français des armées) que le coût d'un avion de combat varie entre 8 100 et 20 000 euros de l'heure de vol, celui d'un avion d'alerte avancé de 37 000 à 40 000 euros d'heure de vol, tandis que celui d'un drone, de 10 000 à 15 000 euros de l'heure de vol. Mais ces chiffres sont publiés avec toutes réserves dans un environnement industriel et militaire très évolutif. 

Leur mission peuvent être de surveillance (renseignement militaire), de combat (forte tendance du moment) ou/et de transport logistique (aerolargage, héliportage, évacuation des blessés...). 

 

          Les Etats-Unis possèdent aujourd'hui la flotte la plus importante et son armée est la seule à disposer de tous les types de drones et en grande quantité. Ils cherchent à constituer une flotte de drones capables d'assurer simultanément plus de 50 missions permanentes.

          Si les pays européens tendent à vouloir faire un "rattrapage" technologique et de mise en opération, l'intégration des drones dans les armées soulève toutefois certaines interrogations. Ainsi le Rapport d'information de l'Assemblée Nationale qui date déjà de 2009, pointe plusieurs aspects. Sur le plan financier, la crainte de certains responsables militaires et politiques (c'est un peu une habitude dans le développement concurrentiel de systèmes d'armes nouveaux) est que l'équipement en drones se fasse au détriment d'autres programmes. "S'il est vrai que le drone est une nouvelle technologie, peut-on y lire, qui se substitue à des moyens existants, il doit permettre de les réaffecter à d'autres tâches aussi indispensables et aujourd'hui difficilement satisfaites. Il convient par conséquent de conserver la cohérence des ressources affectées aux différents programmes opérationnels. Au-delà et sur un plan plus organisationnel, les rapporteurs ont pu constater certaines divergences d'analyse sur l'autorité devant gérer les drones. En Israël, c'est la composante aérienne de Tshahal qui les déploie depuis 1999. Ils représentent actuellement 30% de son activité. Aus Etats-Unis, chaque armée dispose de son propre parc et le met en oeuvre, ce qui fait l'objet d'un vif débat, les Américains recherchant plus de flexibilité pour optimiser les moyens. En France comme au Royaume-Uni, l'armée de terre opère les drones tactiques, l'armée de l'air les drones MALE, comme à l'avenir la marine opérera les siens. Cette répartition fonctionne bien aujourd'hui même si elle n'est pas immuable. En revanche, les rapporteurs considèrent que le service industriel de l'aéronautique (SIAé) devrait être en charge de la maintenance de l'ensemble des systèmes de drones, y compris tactiques, en cohérence avec l'effort de mutualisation du soutien engagé dans le cadre de la réforme du ministère de la défense. Enfin, et sur le plan de la doctrine, l'arrivée encore récente des drones dans les forces pose un certain nombre de questions sur l'organisation de la boucle décisionnelle et la répartition des responsabilités". Ces remarques n'empêchent pas les rapporteurs de plaider pour une stratégie française en matière de drones : "L'Etat a la double responsabilité d'équiper au mieux nos armées et de soutenir notre tissu industriel. S'agissant des drones, il doit à la fois fixer les besoins étatiques et favoriser le développement de compétences industrielles pour les satisfaire." En conclusion, ils sont favorables, refusant un "simple achat sur étagères", avec toutes ses conséquences, "à toute solution de coopération, si elle s'appuie sur la mobilisation de nos domaines d'excellence. De ce point de vue, la dimension européenne est bien entendu majeure et structurante pour l'avenir."

 

        La mesure d'une utilisation de plus en plus grande des drones militaires, appelés UCAV (Unmanned Combat Aerial Vehicle) jusqu'à devenir éléments à part entière de l'aviation de chasse à l'horizon 2030 est bien prise par de nombreux personnels et analystes, voire stratégistes... Pour eux, "malgré les réticences longtemps affichée par les pilotes, il ne s'agit là que d'une évolution logique, d'un changement prévisible autorisé par les constantes améliorations techniques permettant en particulier de ne plus risquer systématiquement la vie du combattant et de s'affranchir des limites physiologiques humaines. A moyen terme, il conviendra donc de gérer la cohabitation de l'UCAV avec l'avion habité, sans chercher à opposer l'un à l'autre. La question n'est donc plus d'être pour ou contre mais plutôt de préparer cette arrivée en anticipant les défis qu'elle annonce pour mieux les relever." Les convictions des auteurs (Revue Défense Nationale), pilotes de chasse, médecin et ergonome, ingénieur architecte système et ingénieur études prospectives, de ces lignes peuvent être (selon eux-mêmes) résumées en 8 points :

- L'homme est et restera au centre du combat aéronautique ;

- Seul l'homme est en mesure d'apporter la flexibilité nécessaire à la conduite d'un système complexe ;

- La prise en compte du facteur humain dans la conception d'un système, quel qu'il soit, reste fondamentale ;

- Quel que soit le cadre d'emploi, quel que soit le système utilisé, quel que soit le niveau d'engagement, l'homme doit pouvoir intervenir en permanence dans la boucle de décision;

- Plus un conflit gagne en intensité, plus la complexité et le temps de la manoeuvre exigent une très grande autonomie dans l'action ;

- A un horizon de trente ans, l'UCAV sera un complément à l'aviation de combat et non un substitut ;

- La mise en oeuvre d'un UCAV repose sur la maîtrise de deux fonctions majeures, la conduite de la machine et la conduite de la mission : l'homme sera à terme déchargé de la fonction "conduite de la machine" mais restera incontournable dans la fonction "conduite de la mission" ;

- Du fait de son éloignement du lieu de l'action, l'opérateur d'UCAV doit bénéficier d'une préparation psychologique.

 

       Dans le cadre d'une réflexion sur une future guerre robotisée, Noël SHARKEY, tenant compte de l'expérience récente en Irak, en Afghanistan et dans la bande Gaza, à l'heure où plus de cinquante pays acquièrent et mettent au point cette technologie, indique qu' "il apparaît que c'est aux drones armés que pourraient bien échoir les tout premiers rôles dans les conflits futurs". "Bien que l'homme conserve encore aujourd'hui sa place dans le circuit décisionnel de toutes les opérations de ciblage létal, le rôle qu'il y joue est condamné à rapidement se réduire avec la disponibilité croissante de modes opératoires plus autonomes. Les robots autonomes actuellement en service sont incapables d'opérer une distinction entre les cibles combattantes et celles qui ne le sont pas, ne maîtrisent pas les connaissances tactiques du champ de bataille et ne sauraient raisonner convenablement ou prendre des décisions conformes au principe de proportionnalité de l'usage de la force." Il souligne le danger d'une démarche qui consisterait à s'en remettre à des expédients technologiques encore à venir, et entend examiner les implications d'une telle démarche sur le droit humanitaire international, "la notion d'impératifs militaires étant perçue comme un moyen possible de donner le feu vert au déploiement de ces armes d'emploi aveugle". 

Reprenant les déclarations telles que celles du paragraphe qui précède, il rappelle que "l'histoire regorge d'exemples de situations où l'impératif de la protection des soldats, bien plus que celui de la survie de l'Etat au bord de l'effondrement, l'a emporté sur les considérations humanitaires." 

Lisons la conclusion du professor of Artificial Intelligence and Robotics of Public Engagement à l'Université de Sheffield : "A l'issue de près d'un siècle de mise au point, le véhicule aérien sans pilote constitue peut-être aujourd'hui le matériel le plus convoité par les armées modernes à travers le monde. Les succès militaires que ces véhicules ont rencontrés dans les conflits de l'après-11 septembre a conduit à une prolifération rapide de leur technologie. Bien que les opérations de ciblage létal ne se fassent pas actuellement sans présence humaine dans la boucle décisionnelle, ce rôle jouée par l'intervenant humain est appelé à se réduire progressivement, jusqu'au jour où les opérations en autonomie complète feront partie des capacités disponibles. Les fonctions d'autonomie  seront vraisemblablement au point bien avant que les robots ne soient capables d'opérer le type de distinction entre les combattants et les non combattants que seule permet la maîtrise des connaissances tactiques du champ de bataille. Sauf à imaginer des avancées technologiques imprévisibles et qui suscitent aujourd'hui l'incrédulité, les robots ne seront pas capables de raisonner convenablement ou de prendre des décisions conformes au principe de proportionnalité. (...) Si on ne porte pas un coup d'arrêt (à leur prolifération), les drones autonomes constitueront probablement dans les futurs conflits l'outil de prédilection. Et bien que l'on entende très souvent dire que les êtres humains demeureront partie prenante du processus décisionnel lié au ciblage létal aussi longtemps que l'on ne pourra pas démontrer que les robots sont capables de se conformer au principe de discrimination, il est probable que les considérations de nécessité militaire finissent pas imposer l'abandon de cette contrainte, et ce, que les robots soient ou non en totale conformité avec le droit humanitaire international. Le leitmotiv pourrait alors se muer en "Ne vous en faites pas, car les solutions technologiques adéquates ne sont qu'une question de temps", soit à peu de choses près ce que les Etats-Unis ont déclaré pour justifier leur décision de ne pas signer la convention sur les armes à sous-munitions.

La prolifération résultante de robots armés soulève de nombreuses questions qui sont source d'inquiétude. Que se passera-t-il lorsqu'un affrontement armé mettra aux prises deux algorithmes complexes? (Nous rappelons ici nous-mêmes que pour l'instant l'utilisation des drones est asymétrique, drones contre non-robots...) L'utilisation des drones conduira t-elle à moins considérer la guerre comme une option de dernier recours au motif que ces derniers semblent en faire une entreprise "sans risque"? Les premiers signaux envoyés par le gouvernement américain actuel indiquent que le recours aux drones est d'ores et déjà considérés comme non-constitutif d'un acte de guerre. Quelles dangereuses jurisprudences les nombreuses opérations d'élimination ciblées actuellement par la CIA sont-elles en train de mettre en place... et à disposition d'autres pays qui disposeront un jour de technologies équivalentes? Les changements qu'il faudra apporter au droit humanitaire international dans son état actuel n'apparaissent pas encore clairement. Celui-ci répond sans conteste aux impératifs des principes de distinction et de proportionnalité. Cependant, il peut être difficile de le mettre en adéquation avec les nouvelles technologies dès lors que les modalités opérationnelles de ces technologies ne sont pas transparentes et fluctuent en permanence. Peut-être faut-il apporter au droit humanitaire international des clarifications ou des ajouts, mais il sera bien difficile de formuler ces modifications de telle sorte qu'elles restent pertinentes face aux évolutions futures. (...)".

 

Noël SHARKEY, L'avenir de la guerre par drones interposés (traduction Florent LOUVET), dans La guerre robotisée, Sous la direction de Didier DANET, Jean-Paul HANON, Gérard de BOISBOISSEL, Economica, 2012 ; Luc PENET, William GUESSARD, Gilles PERRONE, Jean-Louis GUÉNEAU, Emmanuel VIALLE et Pierre HÉLIE, L'homme est l'avenir de l'UCAV, dans Revue Défense Nationale, Octobre 2012, n°753 ; Assemblée Nationale, Rapport d'information déposé par la Commission de la Défense Nationale et des Forces Armées sur les drones et présenté pas MM Yves VANDEWALLLE et Jean-Claude VIOLLET, 1 décembre 2009.

 

ARMUS

 

 

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23 octobre 2012 2 23 /10 /octobre /2012 11:19

              Présenté pour la première fois en 2006 par la délégation du Royaume-Uni, un projet de résolution "Vers un traité sur le commerce des armes" prévoit l'établissement de normes internationales communes pour l'importation, l'exportation et le transfert d'armes classiques. Il est appuyé par 145 pays tandis que les Etats-Unis et le Zimbabwe s'y opposent et que 18 autres pays s'abstiennent. La résolution de l'Assemblée Générale du 6 décembre 2006 (résolution RES/61/89) lance le processus vers la formation d'un "instrument global et juridiquement contraignant établissant les normes internationale communes pour l'importation, l'exportation et le transfert d'armes classiques" (TCA).

 

                   En 2007, le Secrétaire général présente à la 62ème session de l'Assemblée Général le résultat de sa consultation avec les Etats membres sur la "viabilité, le champ et les paramètres généraux" d'un tel Traité.

 

                     En 2008, un groupe d'experts gouvernementaux (GEG) de 28 membres chargés par le Secrétaire général des Nations unies "d'examiner la faisabilité, le champ d'application et les paramètres généraux" du futur instrument se réunit à trois reprises. Les conclusions du rapport du GEG permettent alors d'engager la suite du processus et sur cette base, l'Assemblée Générale adopte à une très large majorité la résolution A/RES/63/240 qui décide la constitution d'un groupe de travail ouvert à l'ensemble des Etats, chargé de travailler sur les éléments d'un texte "en vue de leur inclusion dans un traité à venir". 

 

Le Rapport du Secrétaire général au Conseil de sécurité (S/2008/258), du 17 avril 2008, met l'accent sur plusieurs éléments :

- Encourager la formulation d'objectifs mesurables pour la réduction de la violence armée ;

- Promouvoir une plus grande coopération entre les autorités nationales ;

- Favoriser les synergies entre les différents organes s'intéressant à la question, notamment le Conseil de sécurité, l'Assemblée générale et la Commission de consolidation de la paix ;

- Explorer les possibilités d'amélioration de la surveillance des embargos sur les armes imposés par le Conseil de sécurité ;

- Oeuvrer à la normalisation des certificats d'utilisateur final ;

- Se pencher de toute urgence sur la question de la destruction des stocks de munitions en excédent et de la gestion des stocks ;

- Renforcer les capacités. 

"Au sein du système des nations Unies, écrit-il, l'on s'emploiera à renforcer davantage la coordination en ce qui concerne la question des armes légères."

Dans ce rapport, le secrétaire général estime que "les progrès dans la mise en oeuvre du Programme d'action (...) ont été entravés par les facteurs suivants :

- Il ne s'agit pas d'un instrument juridiquement contraignant, ce qui pourrait impliquer qu'on lui accorde un rang de priorité plus faible qu'il ne faudrait ;

- Les Etats membres ont tendance à considérer l'instrument sous un angle spécifique. Bien que son titre insiste sur "tous les aspects" de la question, cet instrument n'aborde pas explicitement de larges volets de la question des armes légères tels que le lien entre sécurité et développement, que les Etats Membres ont reconnu au Sommet mondial de 2005. Cette omission a nui à l'intégration de la question des armes légères dans les stratégies nationales de développement ;

- Le Programme d'action ne couvre pas spécifiquement la question de la prolifération incontrôlée des munitions. La plupart des Etats Membres considèrent que les munitions font partie intégrante de la question des armes légères, comme l'a indiqué le premier groupe d'experts gouvernementaux en 1997. Le Conseil de sécurité a également associé le problème des munitions à celui des armes légères en ce qui concerne les embargos sur les armes. Toutefois, certains Etats Membres estiment que les munitions sont hors du champ d'application du programme d'action ;

- A part une observation préliminaire sur les enfants, les femmes et les personnes âgées, le Programme d'action n'insiste pas explicitement sur la nécessité de tenir compte de la situation particulière des femmes dans les interventions concernant les armes légères ;

- L'instrument présente des lacunes en matière de quantification et ne fixe pas de cibles numériques. Alors que d'autres documents historiques, tels que les objectifs du Millénaire pour le développement, s'appuient sur des cibles et échéances concrets, le Programme d'action ne propose ni points de référence ni dates butoirs ;

- L'instrument n'énonce pas de procédures concrètes pour un échange d'informations opérationnelles entre les autorités nationales chargées de la détection et de la répression des infractions ;

- L'instrument n'offre pas un cadre spécifique pour faciliter l'assistance et la coopération internationale entre Etats. Ceux-ci ont donc du mal à trouver des structures de coopération et à établir un lien entre les besoins et les ressources. 

Le Secrétaire général fait à la fin de son rapport 13 recommandations pour remédier à cette situation.

 

        Les deux sessions du groupe de travail de 2009 conduisent à l'adoption d'un rapport intermédiaire, le 17 juillet, qui permet d'avancer sur les points les plus consensuels et d'ancrer le processus au sein des Nations Unies. Elles sont marquées par une évolution favorable de la position des Etats-Unis et par un début d'acceptation du processus par les pays sceptiques. Fin octobre, la résolution A/RES/64/48 est votée par la première Commission de l'Assemblée générale. Elle s'intitule "Traité sur le Commerce des Armes".

 

        Les travaux de la première session du Comité préparatoire de la Conférence sur le Traité sur le Commerce des Armes se tiennent à New York, les 12 au 26 juillet 2010. De nombreux points restent à expliciter et à clarifier, mais les discussion permettent une avancée significative pour l'adoption d'un TCA.

 

        Les discussions de la deuxième (28 février au 4 mars 2011) et de la troisième session (11 au 15 juillet 2011) du Comité préparatoire portent sur les dispositions du traité : champ d'application, critères régissant les transferts ainsi que la coopération internationale, mise en oeuvre et dispositions finales dans le cadre d'un traité sur le commerce des armes.

 

       A la sixième séance de la Conférence sur les armes légères, en juillet 2012, alors que des délais ont été impartis pour la finaliser du texte du traité (27 juillet), le pessimisme est de mise. L'absence de consensus pour aboutir semble patent. 

La Fédération de Russie regrette alors qu'à l'issue de ses différentes sessions, le Comité préparatoire ne soit pas en mesure de s'acquitter complètement de son mandat en fournissant à la Conférence des recommandations : "Au lieu de recommandations, les Etats Membres ont un document de travail dont le principal problème est qu'il reprend l'ensemble des divergences". La Conférence, qui a commencé son débat général avec deux jours de retard, négocie, depuis le 6 juillet, un "document de discussion" qui réunit la somme des avis sur ce que doit être le traité. Il parle de la portée du traité qui devrait, selon de nombreuses délégations, couvrir tous les types d'armes classiques, y compris les armes légères et de petit calibre (ALPC) mais pas, comme insiste le représentant de l'Italie, les armes de sport et la chasse. S'agissant des critères d'interdiction, le "document de discussion", dans son état actuel, ne parle que "des violations potentielles du droit international" et des "conséquences potentielles des exportations" des armes classiques, définies comme les armes qui n'ont pas une capacité de destruction massive, contrairement aux armes nucléaires, biologiques ou chimiques. Ces armes constituent le type d'armement le plus courant sur le globe et de nombreux pays, comme l'Irlande et l'Allemagne plaident pour des normes très élevées en matière de transfert, d'exportation, de réexportation et de transit qui, selon "le document de discussion", doivent être interdits s'ils risquent de violer le droit international humanitaire, les droits de l'homme et le développement socioéconomique. Des divergences fortes sur les conceptions des droits de l'homme, précisément, se font jour, par exemple par l'intervention du représentant de la République arabe syrienne. Les différentes interventions permettent de constater que de fortes préventions existent pour certains pays, sur les différentes contraintes d'un traité, qui pourraient menacer le droit pour les Etats d'acquérir des armes et du coup le droit d'assurer leur légitime défense. 

 

   Le texte du projet de traité présenté, le 26 juillet 2012, devrait être, selon la France, être considéré "comme la base de négociation dont les acquis devront être préservés". Les Etats-Unis ont exigé sur ce texte un regain de temps, position officielle, qui se révèle finalement plus constructive que celles de nombreux pays qui ont tenté d'y faire obstruction depuis le depuis début des trois dernières semaines des négociations. 

Ce texte, salué par exemple par Amnesty International, fournit une base solide pour le contrôle des armes, notamment sur le plan des normes communes. Il instaure par exemple un plancher pour les armes couvertes par le traité et non un plafond.

 

   Pour l'Oxfam, qui rassemble un certain nombre d'ONG en campagne pour un Traité exhaustif, un groupe de pays "sceptiques" (l'Iran, la Corée du Nord, Cuba, le Venezuela, l'Egypte et l'Algérie) a systématiquement tenté de ralentir - voire de torpiller - la négociation à coup de questions procédurières. Alors que la totalité des discussions devaient se dérouler dans la transparence, dans les faits, les ONG ont été exclues de nombreuses sessions de travail, notamment dans la dernière semaine cruciale. Des Etats "clés" (du fait de leur influence et/ou de leur position dominante sur le marché des armes) comme la Chine, la Russie et les Etats-Unis, pas ou peu favorables à un traité exhaustif et contraignant, ont concentré leurs efforts diplomatiques sur des négociations de couloir, dans le plus grand secret. Mais ces quatre semaines ont vu aussi un groupe de plus en plus large d'Etat favorable à un traité ambitieux se renforcer. Initialement composé des pays scandinaves, des Caraïbes, de quelques pays d'Amérique centrale ainsi que de l'Afrique de l'Ouest, ce groupe a été rejoint par l'ensemble de l'Union Européenne et la grande majorité de l'Afrique subsaharienne. Des Etats qui ont affirmé vouloir finaliser aussi vite que possible les négociations sur le TCA.

 

      Aucun consensus sur un Traité sur le commerce des armes (TCA) ne se dégage après plusieurs mois de négociations sur un texte qui vise à réglementer au niveau international les transferts d'armes entre Etats. 

 

      Une conférence d'évaluation du Programme d'action en vue de prévenir, combattre et éliminer le commerce illicite des armes légères sous tous ses aspects est toutefois prévue du 27 août au 7 décembre 2012. A l'occasion de la tenue de cette Conférence, Jihan SENORIA, pour le Groupe de Recherche et d'Information sur la Paix et la Sécurité (GRIP) fait le point. 

Le Programme d'action (PoA) reste, après l'échec de la Conférence, un processus pertinent et essentiel. il demeure le seul outil international de lutte contre le commerce des armes légères et de petit calibre (ALPC), et ce depuis 2001. Sans doute parce que des négociateurs ont fait preuve de manoeuvres dilatoires efficaces, il se trouve oblige de répondre à la question d'une antinomie ou d'une complémentarité entre ce Programme et un Traité.

 Le Programme d'action sur les ALPC est politiquement contraignant tandis que le Traité ne serait que potentiellement juridiquement contraignant. Son objectif est de lutter uniquement contre le commerce des armes légères et de petit calibre alors que le traité réglementerait l'ensemble du commerce international d'armement. Il ne concerne que ces Armes légères et de Petit calibre alors que le Traité concernerait aussi 7 autres catégories d'armements conventionnels (tous les gros matériels) et couvrirait également pour les ALPC, les munitions et les pièces détachées et composants. Alors que dans les activités couvertes par le Programme figurent les Transferts internationaux stricto-sensu (exportations, importations, transit, réexpédition), le courtage, le marquage, la gestion des stocks... le Traité reprendrait toutes ces activités de tous les armements, y compris les transbordements. 

C'est au niveau du Mécanisme de suivi que le Programme d'action peut renforcer le contrôle du commerce des ALPC. Jusqu'à présent, le cycle de suivi du PoA s'est développé sur la base de réunions ad hoc et de décisions à court terme. Aussi la conférence d'évaluation doit instituer un mécanisme de suivi clair pour 2012-2018 :

- En identifiant le rôle, le mandat et des objectifs de chaque réunion. Au vu du succès de la réunion des experts gouvernementaux de mai 2011, il serait utile de réfléchir à un équilibre entre des réunions à portée plus générale, réunissant un plus grand nombre d'Etats, et des réunions "techniques" permettant le partage d'expérience et l'identification des défis sur un aspect spécifique du PoA et de l'ITI ;

- En définissant des questions de fond qui seront discutées lors du prochain cycle de suivi et en mettant en place un calendrier de travail clair pour les 6 prochaines années afin de prévenir l'apparition d'une certaine "lassitude liée aux réunions". A cet égard, il est important de garantir une cohérence et une complémentarité entre les différentes réunions ;

- En clarifiant et en renforçant les liens entre le PoA et d'autres processus onusiens et régionaux afin d'améliorer la coordination et la complémentarité des efforts et éviter les doublons ;

- En réfléchissant à utiliser le format des réunions d'experts gouvernementaux pour discuter de l'introduction dans le PoA d'enjeux plus problématiques comme les munitions ou d'autres sujets souvent relégués dans les "questions diverses" dans les documents finaux des récentes BMS. Un niveau poussé et technique de discussions sur des sujets sensibles, voire "tabous", pourrait permettre, d'une part, de mettre en lumière et de comprendre les sensibilités de chacun et, d'autre part, de travailler de manière pragmatique et progressive vers l'inclusion de ces questions dans le cadre général du PoA. 

Après avoir énoncé ces propositions, le spécialiste du GRIP estime que le bilan des activités du PoA semble être en bonne voie. 

 

    Pour Aymeric ELLUIN, "(...) les points d'achoppement les plus forts se sont cristallisés sur le coeur du traité. Sur la question des critères d'évaluation que les Etats devront prendre en compte lors de leur décision d'autoriser ou non le transfert, le traité vient opposer frontalement principaux Etats producteurs/exportateurs et grands importateurs d'armes. Ces derniers craignent d'être limités dans leurs achats d'armes et de voir remises en cause leur souveraineté et leur indépendance politique. Ils s'opposent ainsi à la règle proposée d'une interdiction de tout transfert, dès lors qu'il existe un risque substantiel de violations graves des droits de l'homme et du DIH (Droit International Humanitaire). Ces critères d'évaluation sont selon eux subjectifs et dès lors renferment un risque de politisation à des fins de sécurité ou géostratégiques. Face à ce mur de contestation, le CICR, notamment a rappelé que les violations graves du DIH n'ont rien de subjectif. Ici on peut noter l'évolution inattendue de la position de la Chine qui est revenue sur son opposition formelle à toute intégration dans le traités de critères contraignants sur les droits de l'Homme et le DIH, certes en la conditionnant à une référence au respect du principe de non-ingérence. Les Etats-Unis sont, eux, restés fidèles à leur position : ils ne sauraient accepter une interdiction absolue de transférer des armes en dépit de l'existence d'un risque substantiel de violations graves des droits de l'Homme et du DIH, invoquant des motifs de sécurité nationale. La discussion a été particulièrement mouvementée également, lorsqu'il s'est agi du champ d'application du traité, c'est-à-dire du type d'armes qu'il devrait couvrir. Le débat a essentiellement porté sur l'inclusion ou non des munitions et des ALPC. Fer de lance du refus de toute inclusions des munitions : les Etats-Unis. Mais comme l'ont rappelé la majorité des Etats, un traité sur les armes qui n'incluerait pas les munitions n'aurait pas de sens. (...) Cette dernière catégorie (ALPC) a fait l'objet d'une attention particulière par certains Etats comme l'Italie et par le lobby pro-armes américain incarné par la National Rifle Association - ennemi juré du traité - qui ont exprimé une opposition farouche à la prise en compte des armes à feu civiles. A l'inverse, d'autres pays, comme le Mexique, ont insisté fortement pourqu'elles soient visées par le traité. Des discussions importantes ont aussi eu lieu concernant un TCA couvrant les sept catégories du Registre des armes classiques des Nations Unies, certains réclamant une approche extensive de ce dernier dans le cadre du traité, car il laisse de nombreux types d'armes de côté (il date des années 1990). Quant aux technologies, elles ont été évacuées face à l'opposition de pays comme l'Inde, craignant une remise en cause de leur capacité à développer leur industrie de défense nationale. Il fut enfin très peu question des équipements de maintien de l'ordre. Pour faire chorus à ces interminables tentatives d'affaiblissement du traité, 74 pays ont, à la fin de la troisième semaine, fait une déclaration conjointe plaidant pour l'inclusion de critères d'évaluation contraignants et un champ d'application extensif. (...)" 

 

 

Aymeric ELLUIN, Traité sur le commerce des armes : un processus toujours en devenir, dans Diplomatie n°58, septembre-Octobre 2012 ; www.oxfamfrance.org ; www.diplomatie.gouv.fr ; www.un.org ; Jihan SENIORA, note d'analyse sur la Conférence d'évaluation d'action sur les armes légères, 17 Août 2012 ; 

 

ARMUS

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20 octobre 2012 6 20 /10 /octobre /2012 13:54

     Les principales négociations sur le contrôle des armes classiques se déroulent principalement dans l'enceinte des Nations Unies (ONU). D'autres négociations ont lieu, pour des ensembles régionaux ou même des relations bilatérales, en dehors, bien que, souvent, l'appareil diplomatique qui y est déployé est similaire (parfois même, ce peuvent être les mêmes équipes diplomatiques, selon les pays, qui mènent les négociations bilatérales, régionales et internationales...). Dans le cadre du Bureau des affaires du désarmement des Nations Unis, un ensemble de dispositifs s'est d'abord constitué pour permettre de rendre efficaces de telles négociations, même si sur le moment, il ne s'agit pas d'objectifs prioritaires.

 

   Ainsi, pour renforcer la confiance et la sécurité entre les Etats, l'Assemblée générale a créé en 1992 le Registre des armes classiques. Cet arrangement de notification volontaire prévoit que les gouvernements communiquent des informations sur les exportations et importations d'armes majeures, telles que les navires de guerre, y compris les sous-marins, les chars d'assaut, les véhicules blindés de combat, les avions de combat, les hélicoptères d'attaque, les pièces d'artillerie de gros calibres et les missiles et lanceurs de missiles, y compris les systèmes portables de défense aérienne à courte portée. Ces données sont compilées et publiées annuellement comme documents officiels, accessibles au public. A ce jour (septembre 2012), plus de 160 Etats ont communiqué des données à inclure dans le Registre une ou plusieurs fois.

   Par ailleurs un autre mécanisme mondial est conçu pour promouvoir la transparence dans le domaine militaire : le système des Nations Unis pour l'établissement de rapports normalisés sur les dépenses militaires, créé en 1980. Cet arrangement de notification volontaire porte sur les dépenses nationales consacrées au personnel, aux opérations, à l'entretien, aux achats, à la construction et à la recherche-développement dans le domaine militaire. A ce jour (toujours en septembre 2012), plus de 110 Etats ont communiqué des informations à ce titre au moins une fois. 

 

    Le Bureau des affaires du désarmement des Nations Unies a considéré les armes classiques comme une priorité lorsque la guerre froide ayant pris fin, les conflits armés internes se sont multipliés. Dans ces conflits, l'essentiel des armements utilisés est constitué d'armes légères et de petit calibre. La constatation est faite que 40 à 60% du commerce des armes légères dans le monde est illicite à un moment ou à un autre (à une vente licite peut succéder plusieurs ventes illicites). La lutte contre la prolifération de ce trafic est considéré comme un élément clef de l'action menée pour mieux maîtriser, aux niveaux international, régional ou national, tous les aspects de la question des armes légères.

 

     Les Etats membres se sont attaqués au problème de l'accumulation excessive et des transferts illicites de ces armes en demandant la réalisation de deux études consacrées pour la première fois à ces questions par des experts en 1997 et en 1999. A la suite de ces travaux, la première Conférence des Nations Unies sur le commerce illicite des armes légères sous tous ses aspects s'est tenue au siège de l'ONU en 2001. Cette Conférence adopte alors un programme d'action assorti de recommandations d'action aux niveau national, régional et mondial. A la réunion de suivi de la mise en oeuvre de ce programme, tenue en 2003, les Etats Membres ont conclu que le Programme commençait à avoir des effets. L'un d'entre eux était l'ouverture en 2004 de négociations sur un instrument international devant permettre l'identification et le traçage rapide et fiable par les Etats des armes de petit calibre et légères illicites.

 

     De plus, en 1996, l'Assemblée générale de l'ONU a invité les Etats intéressés à se regrouper pour aider les Etats en difficulté après un conflit. Par la suite, un groupe fut constitué pour examiner et appuyer des projets concrets de désarmement, en particulier ceux conçus et exécutés par les pays touchés. Sur sa recommandation, le Secrétariat Général a créé en 1998 un Fonds d'affectation spéciale qui a appuyé plusieurs projets de ce type, notamment en Albanie, où la population civile a été encouragée à restituer volontairement des armes en échange de mesures favorisant le développement de la communauté.

 

   Enfin, étant donné que la prolifération des armes illicites de petit calibre a des répercussions sur de nombreux domaines d'activité des Nations Unies - de l'action en faveur de l'enfance à la santé en passant par les réfugiés et le développement - un mécanisme appelé "Mécanisme de coordination de l'action concernant les armes légères" a été créé en 1998 pour que les organismes des Nations Unies s'attaquent de manière coordonnée aux nombreux problèmes que pose la maîtrise des armes légères. Une campagne mondiale d'action contre les armes légères a également été lancée et menée par la société civile par le biais de la recherche, de la promotion de mesures coordonnées au niveau national et de pressions mondiales en faveur de l'adoption d'une convention internationale sur le commerce des armes.

 

   Le Rapport de la Conférence des Nations Unies sur le commerce illicite des armes légères sous tous les aspects, à New York, les 9-20 juillet 2001, constitue la base des orientations de l'Organisation dans sa lutte contre la prolifération des armes légères. Convoquée par la résolution 54/54 V de l'Assemblée Générale du 15 décembre 1999, préparée en trois cessions en 2000 et 2001, elle est fixée par la même Assemblée Générale (résolution 55/415, du 20 novembre 2000) aux 9 au 20 juillet 2001.

Le préambule de ce rapport resitue l'ensemble des négociations futures dans un certain nombre de cadres habituels dans les relations internationales du moment, à savoir une certaine contradiction entre des droits des Etats de se défendre (donc de s'approvisionner sur des marchés d'armements) et des droits humanitaires (donc de ne pas subir les effets de l'utilisation de ces mêmes armements), comme si la nature légale ou illégale de ces armements constituaient une réelle différence. Ce préambule, en 21 points, expose les principes de ces futures négociations et ses objectifs. Les Etats sont :

- "Gravement préoccupé par la fabrication, le transfert et la circulation illicites d'armes légères ainsi que par leur accumulation excessive et leur prolifération incontrôlée dans de nombreuses régions du monde, qui ont toute une série de conséquences d'ordre humanitaire et socioéconomique et constituant une grave menace pour la paix, la réconciliation, la sûreté, la sécurité, la stabilité et le développement durable aux niveaux individuel, local, national, régional et international."

- "Egalement préoccupés par les répercussions potentielles de la pauvreté et du sous-développement sur le commerce illicite des armes légères sous tous ses aspects." 

- "Déterminés à atténuer les souffrances provoquées par le commerce illicite des armes légères sous tous ses aspects et à renforcer le respect de la vie et la dignité de la personne en encourageant une culture de la paix."

- "Considérant que le commerce illicite des armes légères sous tous ses aspects prolonge les conflits, exacerbe la violence, contribue au déplacement de civils, entrave le respect du droit international humanitaire aux victimes de conflits armés, et facilite la criminalité et le terrorisme."

- "Gravement préoccupés par les conséquences désastreuses qu'il a pour les enfants, dont beaucoup sont victimes de conflits armés ou sont contraints à s'enrôler, ainsi que par ses répercussions négatives sur les femmes et les personnes âgées et, dans ce contexte, tenant compte de la session extraordinaire de l'Assemblée Générale consacrée aux enfants."

- "Préoccupés également pas le lien étroit qui existe entre le terrorisme, la criminalité organisée, le trafic de drogues et de minéraux précieux et le commerce illicite des armes légères, et soulignant la nécessité impérieuse d'une action et d'une coopération internationales en vue de combattre du côté de l'offre comme du côté de la demande simultanément."

- "Réaffirmant que nous respectons et honorons les normes fondamentales du droit international et les buts et principes énoncés dans la Charte des Nations Unies, y compris l'égalité souveraine des Etats, l'intégrité territoriale, le règlement pacifique des différends internationaux, la non-intervention et la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats."

- "Réaffirmant le droit naturel de légitime défense individuelle ou collective, reconnu à l'article 51 de la Charte des Nations unies."

- "Réaffirmant également que tous les Etats ont le droit de fabriquer, d'importer et de détenir des armes légères pour les besoins de leur défense et de leur sécurité, ainsi que pour être en mesure de participer aux opérations de maintien de la paix, conformément à la Charte des Nations Unies."

- "Réaffirmant le droit de tous les peuples à l'autodétermination, en tenant compte de la situation particulière des peuples sous domination coloniale ou autres formes de domination ou d'occupation étrangères, et reconnaissant le droit des peuples à prendre des mesures légitimes (...) pour réaliser leur droit inaliénable à l'autodétermination. Cela ne doit pas être interprété comme autorisant ou encourageant toute action qui aurait pour effet de briser ou de remettre en cause, totalement ou partiellement, l'intégrité territoriale ou l'unité politique d'Etats souverains et indépendants respectant les principes d'égalité des droits et d'autodétermination des peuples".

- "Rappelant que les Etats ont l'obligation de respecter scrupuleusement les embargos sur les armes décrétés par le Conseil de sécurité de l'ONU (...)."

- "Considérant qu'il appartient au premier chef aux gouvernements de prévenir, de combattre et d'éliminer le commerce illicite des armes légères, et que, en conséquence, ils devraient intensifier les efforts qu'ils font pour définir les problèmes liés à ce commerce et leur trouver des solutions."

- "Soulignant qu'une coopération et une assistance internationales, y compris une aide financière et technique, selon qu'il convient, sont nécessaires d'urgence pour appuyer et faciliter les efforts déployés aux niveaux local, national, régional et mondial, en vue de prévenir, combattre et éliminer le commerce illicite des armes légères sous tous ses aspects."

- "Considérant que la communauté internationale a le devoir de s'attaquer à cette question et reconnaissant que le problème que pose le commerce illicite des armes légères sous tous ses aspects est multidimensionnel et a, notamment, des composantes qui touchent à la sécurité, à la prévention de la criminalité, au secteur humanitaires, à la santé et au développement."

- "Considérant aussi le rôle important que joue la société civile, y compris les ONG et le secteur industriel, notamment en aidant les gouvernements à prévenir, à combattre et à éliminer le trafic illicite des armes légères sous tous ses aspects."

- "Considérant en outre que l'action envisagée ne porte pas atteinte aux priorités accordées au désarmement nucléaire, aux armes de destruction massive et au désarmement classique ;

- "Se félicitant de l'action entreprise (....) pour lutter contre le commerce illicite des armes légères sous tous ses aspects, et désireux d'aller plus loin, en tenant compte des particularités, de l'ampleur et de la gravité du problème dans chaque Etat ou région."

- "Rappelant la Déclaration du Millénaire (...)."

- "Considérant que le Protocole contre la fabrication et le trafic illicites d'armes à feu, de leurs pièces, éléments et munitions, additionnel à la Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée, institue des normes et des procédures qui complètent et renforcent l'action menée (...)."

- "Convaincus de la nécessité d'une adhésion de la Communauté internationale à une approche globale pour promouvoir (...) la prévention, la réduction et la suppression du commerce illicite des armes légères (...)."

- "Décidons, par conséquent, de prévenir, maîtriser et supprimer le commerce illicite des armes légères sous tous ses aspects par les moyens suivants :

a) Renforcer ou élaborer des normes et des mesures convenues aux niveaux mondial, régional et national permettant de soutenir et de mieux coordonner les efforts menés pour prévenir, maîtriser et supprimer le commerce illicite des armes légères (...)" ;

b) Elaborer et appliquer des mesures acceptées sur le plan international visant à prévenir, à maitriser et à supprimer la fabrication et le trafic illicites d'armes légères ;

c) Mettre particulièrement l'accent sur les régions du monde où des conflits s'achèvent et où il convient de résoudre d'urgence les graves problèmes que posent l'accumulation excessive et déstabilisatrice des armes légères ;

d) mobiliser la volonté politique de la communauté internationale tout entière en vue de prévenir et de maîtriser les transferts et la fabrication illicite d'armes légères sous touts leurs aspects, de coopérer à ces fins et de faire mieux connaître la nature et la gravité des problèmes connexes associés à la fabrication et au trafic illicites de ces armes ;

e) Encourager une action responsable de la part des Etats en vue d'éviter les exportations, les importations, le transit et la revente illicites d'armes légères."

 

    Les Etats participants à la Conférence décident notamment de convoquer, au plus tard en 2006, une conférence dont la date et le lieu seront fixés lors de la 58e session de l'Assemblée Générale "afin d'évaluer les progrès réalisés dans l'exécution du Programme d'action", de convoquer une réunion des Etats tous les deux ans pour examiner l'exécution du Programme d'action aux niveaux national, régional et mondial, d'entreprendre une étude afin d'étudier la possibilité d'élaborer un instrument international qui permette aux Etats d'identifier et de suivre rapidement et de manière fiable les armes légères illicites.

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18 octobre 2012 4 18 /10 /octobre /2012 10:48

        Concept clé de toute stratégie, de toute défense et de nombreux conflits, l'ennemi, (tiré de Enemi, de 1080, de inimi au Xe siècle et du latin inimicus) est le nom employé pour désigner la personne qui déteste quelqu'un et qui cherche à lui nuire. Et par extension, la personne qui a de l'aversion, de l'éloignement pour quelqu'un. Il s'agit d'un concept focal de la pensée stratégique, comme le rappelle David CUMIN, "au sens où toute stratégie présuppose une relation d'hostilité (du latin hostis) - une relation ami-ennemi - au moins potentielle, gérée par l'autorité politique. La notion d'ennemi, qui recouvre plusieurs types concrets, est à la fois dialectique, objective et décisionnelle. Sa définition passe par l'examen des rapports qu'elle entretien avec la politique, la guerre, la paix, l'Etat ou le droit." Le maître de conférences à l'université Jean-Moulin à Lyon (Lyon III, CLESID) aborde tour à tour ces aspects dialectique, objectif et décisionnel.

 

      Comme notion dialectique, la notion d'ennemi  permet d'identifier, de percevoir et de désigner soi et le monde et les relations entre soi et le monde, dans les deux sens : ce que nous percevons du monde et de l'autre et ce que l'autre perçoit de nous et de lui-même. "L'identification n'est pas univoque : on peut désigner l'ennemi, mais on peut aussi être désigné par l'ennemi et être contraint à l'hostilité. L'ennemi, puissance concrète, implique ainsi une interrelation, qui permet de reconnaître son identité propre, puisqu'on se définit par rapport à l'ennemi, celui qui menace notre forme d'existence, et puisque l'ennemi se définit par rapport à nous. D'où les questions clés de toute réflexion sur la défense. Qu'ets-ce que notre forme d'existence? Qui la menace? Que devons-nous et voulons-nous protéger? Qui est l'ennemi?

     Comme notion objective, la notion d'ennemi recouvre une perception publique et non privée. "L'ennemi politique, ce n'est pas l'inimicus, c'est l'hostis, c'est-à-dire l'ennemi public, par l'ennemi privé ; en cela il n'implique aucune haine personnelle, car l'ennemi est un ennemi de la communauté. Il est l'étranger hostile, l'antagoniste, celui qui unit l'intention hostile et capacité de nuisance, militaire ou autre. La distinction ami-ennemi exprime ainsi un degré extrême de dissociation, dont les motifs, causes ou enjeux peuvent être de tous ordres, religieux, économique, social ou idéologique, lorsque ces oppositions religieuses, économiques, sociales ou idéologiques atteingent l'état polémique, c'est-à-dire le degré d'intensité qui provoque le regroupement ami-ennemi. Celui-ci fait survenir la perspective de l'épreuve de force, dont la possibilité ultime est la guerre. En cela, l'ennemi n'est ni le concurrent, ni l'adversaire, ni le rival, car il tire sa signification de sa relation permanente à l'éventualité réelle, mais non inéluctable de l'affrontement mortel."

     Comme notion décisionnelle, la notion d'ennemi résulte de l'altérité des protagonistes. "L'hostilité résulte de l'altérité des protagonistes dans le concret de tel conflit et de telle menace, et de la décision politique qui désigne l'ennemi. la relation ami-ennemi suppose en effet une décision des gouvernants, c'est-à-dire le choix de la confrontation - la volonté de ne pas céder à la menace ou à la volonté d'autrui. Ce choix s'accompagne le plus souvent d'une construction de l'"image de l'ennemi" à des fins de mobilisation des gouvernés (tenus de participer à la mise en oeuvre de l'hostilité) et de justification du conflit (avec les risques et sacrifices qu'il comporte nécessairement)."

    David CUMIN ajoute, entre autres, que "par rapport à la guerre, l'ennemi est le concept premier car l'hostilité est le présupposé de la guerre, acte de violence destiné à contraindre l'ennemi à exécuter notre volonté. L'hostilité n'implique pas la guerre, mais l'éventualité effective du combat ; la guerre, elle, ainsi que les autres moyens de coercition non militaires, impliquent l'hostilité puisque, si l'on s'en tient à la logique clausewitzienne, c'est elle qui donne sons sens à la belligérance ou à la coercition, non l'inverse. La guerre procède d'un degré extrême d'hostilité, dû à un conflit non dissuadé et non soluble pacifiquement (juridiquement ou arbitralement), portant sur des ressources, des territoires ou des valeurs, avec le plus souvent l'invocation d'un "droit" ou la contestation d'une "injustice". L'hostilité, elle, procès de l'opposition des intérêts, des institutions ou des valeurs entre les acteurs, donc d'un dissensus aigu, intérieur ou extérieur, transnational ou inter-étatique. Celui-ci peut porter sur l'ordre socio-politique interne, c'est-à-dire sur la légitimité de l'Etat, du régime ou du gouvernement ; dans ce cas, la relation ami-ennemi, propice à une situation de guerre civile avec ou sans interférences étrangères, procède du refus des gouvernés d'obéir aux gouvernants et/ou de l'incapacité des gouvernants à se faire obéir des gouvernés, du fait de la contestation du triple monopole de l'Etat (au sens général et non spécifique d'unité politique), celui du droit, de la force et de l'allégeance. Il peut porter sur l'ordre politico-territorial inter-étatique, c'est-à-dire sur la légitimité du statut des souverainetés ou des frontières ; dans ce cas, la relation ami-ennemi, propice à une situation de guerre étrangère avec ou sans divisions intestines, procède de l'échec des mécanismes internationaux - l'interdépendance économique, les coalitions politiques ou la dissuasion militaire - qui restreignent les intentions et/ou les capacités des puissances visant à modifier, le statut quo par la force et qui facilitent le règlement pacifique des conflits et/ou le changement pacifique des souverainetés ou des frontières. Il peut porter sur l'ordre économique international, c'est-à-dire sur la légitimité de l'appropriation, de la répartition et de l'exploitation des ressources au sens ke plus large ; dans ce cas la relation ami-ennemi, propice à une situation de conflit inter-étatique voire transnational, procède de l'insuffisance des mécanismes de coopération, de régulation et de compromis entre les Etats et les entreprises au sein des marchés. (...)".

 

 

    A un moment de mondialisation caractérisée entre autres comme circulation accélérée des informations et des opinions sur toute la planète, quelle peut-être la possibilité de désignation d'un ennemi? Au moment où l'Union Européenne est prise dans une logique d'approfondissement, discuter des ennemis héréditaires qu'ont connu pendant quelques siècles Espagnols, Français ou Allemands ne semble plus avoir aucun sens. Le débat est particulièrement vif (et sans doute angoissant d'une certaine manière) dans les instances chargées de politique de défense nationale, au moins chez les Européens et sans doute aussi chez les Américains du Nord (La Chine, les pays islamiques, comme ennemis?). L'époque est plutôt à des caractérisations d'adversaires loyaux dans des domaines très localisés, de partenaires-concurrents aux contours bien définis, au moment de la baisse d'influence (au moins au niveau symbolique) des Etats en ce qui concerne l'usage de la violence ou de la coercition. Bien entendu, il ne s'agit que d'une tendance générale, car en Afrique, en Asie ou en Amérique Latine, le qualificatif d'ennemi, apposé à des pays aux frontières parfois communes, a encore un sens profond.

   En tout cas, comme le demande Eric POURCEL, la France a-t-elle un ennemi? "Participer à une coalition militaire dans le cadre d'une opération de rétablissement ou de maintien de la paix (...) et, parfois, aussi au titre de la "responsabilité de protéger" incombant à la communauté international en raison de la violation répétée des droits de l'homme et du droit humanitaire (...) sous mandat, préalable ou non de l'ONU (...) est une chose ; c'est le respect de nos engagements. Porter assistance humanitaire en cas de catastrophe naturelle (...) ou technologique (...) en est encore une autre ; c'est un devoir d'assistance. Mais dans les deux cas, ces opérations extérieures ou de secours ne désignent pas un ennemi de la France. Pas même un ennemi de la communauté internationale, les résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU ignorant volontairement ce mot pour constater des faits et qualifier juridiquement les atteintes à la paix et à la sécurité internationale (...). Aussi, depuis 1945, et si l'on fait abstraction subjectivement des ennemis atypiques, le Vietminh et le front de Libération national algérien qui se sont inscrits dans le cadre de guerres de décolonisation, la France n'a eu politiquement qu'un seul ennemi idéologique, qui a disparu avec l'effondrement de l'empire soviétique. La guerre d'Indochine et la guerre d'Algérie ne furent pas considérés par la France, au moment des faits, comme des guerres internationales mais comme respectivement des "opérations de pacification" et "de maintien de l'ordre", l'ennemi n'était pas en soi constitué en Etat.  En ces temps de contraintes budgétaires (nous rappelons que le format de l'armée de terre est réduit actuellement environ à 100 000 hommes...), d'augmentation du coût des équipements et de choix géostratégiques, il peut apparaître opportun de s'interroger sur une question fondamentale : la France a-t-elle un ennemi?  

En France, poursuit le docteur en droit, aspirant commissaire de la Marine, "la tradition politico-diplomatique évite soigneusement l'utilisation de ce mot honni afin de ne pas insulter l'avenir. D'autres Etats comme les Etats-Unis n'hésitent pas à montrer du doigt l'ennemi, qu'il s'agisse de l'"Empire du mal" ou des Etats "voyous ou parias. Si, depuis l'attentat du 11 septembre 2001, les démocraties occidentales, à la suite des Etats-Unis, ont identifié une ennemi commun, le terrorisme islamique, on notera qu'il s'agit d'un ennemi générique, transnational et non étatique. (...)"

 L'auteur, comme beaucoup d'autres, se refèrent toujours, en matière de réflexion sur la défense, à un sens très rattaché à l'existence des Etats et à leur mode d'agir. Il considère d'ailleurs, comme de plus en plus d'analystes, que le terrorisme ne relève pas de la défense nationale, mais de la sécurité au sens policier du mot.

"Pourquoi se poser une telle question? Les raisons sont multiples mais on peut les classer en deux groupes : identifier l'ennemi, c'est le connaître et c'est finalement se connaître afin d'être "cent fois victorieux" ; identifier l'ennemi, c'est pouvoir faire objectivement des choix capacitaires en adéquation avec la dynamique de politique étrangère et de défense et le respect de nos engagements internationaux (...). Identifier l'ennemi, c'est finalement, faire sien l'adage "Si vis pacem para bellum" qui suppose d'analyser les rapports de force du moment afin, ultima ratio, de pouvoir vaincre l'ennemi si la guerre s'impose à la France comme une réalité présente ou comme un futur inéluctable (imminent et inévitable) au sens d'une guerre préemptive. (...)"  En l'absence d'ennemi déclaré, peut-on identifier des ennemis potentiels? Selon quels critères? Les différents Livre BLanc de la défense insistent sans entrer dans des détails délicats pour identifier les Etats qui récusent le système de valeurs qui porte la France ou pour identifier les Etats qui sont susceptibles de porter atteintes aux intérêts vitaux de la France... Mais ici, vu l'état perturbé de la géopolitique d'en ce moment, difficile de faire des claires désignations. L'auteur passe en revue des critères qui, il n'y a pas si longtemps pouvait servir à désigner un ennemi :

- le critère géographique ;

- le critère historique ;

- le critère démographique ;

- le critère religieux ;

- le critère économique ;

- le critère financier ;

- le critère militaire... pour conclure que "aucun des critères examinés ne suffit isolément à identifier un ennemi de la France mais leur recoupement permet de faire émerger deux tendances : la montée en puissance de la Chine et la politisation croissante de l'islam...

  Reste des ennemis de nos amis (dans le cadre des alliances et des traités de sécurité) et des ennemis non chois (dans le cas où la France est désignée comme l'ennemi, même si cela n'est pas forcément réciproque...). Il termine par une allusion à l'ennemi intérieur, tant il est vrai que dans ce monde aux inégalités sociales croissantes, c'est plutôt entre "communautés de pauvres" et "communautés de riches" que la notion d'ennemi pourrait se voir renouvelée...

 

   Pierre CONESA s'essaie à comprendre les mécanismes de la fabrication de l'ennemi et tente une typologie de l'ennemi. Lorsque l'on discute de cette manière, à la construction mentale de l'ennemi, vient immédiatement la conception de procédures de déconstruction de la notion d'ennemi. A moins, à l'inverse dans la réalité du déroulement des choses, que la force des destructions occasionnées par des conflits armés parfois très longs n'oblige à penser aux conséquences de la désignation d'un ennemi et à envisager d'autres relations avec ceux que l'on désigne ainsi...

  Faisant référence (à rebours) souvent à Carl SCHMITT, pour lequel la première fonction du politique est la désignation d'un ennemi, l'ancien directeur adjoint de la délégation aux Affaires stratégiques du ministère de la défense, analyse "comment se crée le rapport d'hostilité, comment se construit l'imaginaire avant d'aller guerroyer". Pour lui, qui puise dans l'histore de nombreux exemples de construction de l'ennemi, dénoncées d'ailleurs de nos jours, "la belligérance trouve ses racines dans les réalités, mais aussi beaucoup dans des constructions idéologiques, des perceptions ou des incompréhensions.(...) La relation stratégique, quand elle aboutit à la guerre, est un processus dialectique dans lequel l'action et l'image de l'un influencent l'image et l'action de l'autre". Le départ de beaucoup de ses réflexions se situe dans la situation dramatique dans laquelle se sont trouvés de nombreux thinks tank stratégiques dans la décennie 1990, lors de l'effondrement du "bloc soviétique". Ces strategists déboussolés et quasiment en chômage technique (chômage technique dont était menacé une grande partie des complexes militaro-industriels...)  ont produit tout au long de cette décennie du concept et de l'ennemi qui, analysés avec le recul du temps, se révèlent étonnamment artificiels et circonstanciels. "Fabriquer de l'ennemi, écrit-il toujours, suppose diverses étapes : une idéologie stratégique donnée, un discours, des faiseurs d'opinion que nous appellerons des "marqueurs" et enfin des mécanismes de montée de la violence. Les "marqueurs d'ennemi" qu'il faudrait ajouter à la catégorie des marqueurs identitaires des sociologues, sont multiples et différents selon les types de conflits. Ce ne sont pas les plus fins analyses de la situation, mais les plus influents. Déroulède en France a plus pesé que Jaurès dans le premier conflit mondial ; Kipling et Pierre Loti ont largement convaincu l'opinion de la culture de l'impérialisme. Hollywood a produit quantité de westerns sur la conquête de l'Ouest, qui, longtemps a été vécue par les spectateurs comme une grandiose épopée fondatrice, alors qu'il s'agissait de l'extermination systématique des tribus indiennes. Ailleurs, on aurait parlé de propagande génocidaire, dans ce cas, on parle de genre cinématographique..." Pierre CONESA dresse une typologie, qu'il faudrait d'ailleurs peaufiner et approfondir :

- l'ennemi proche, le voisin avec lequel un différend frontalier crée le conflit qui se joue traditionnellement à deux. L'enjeu est un morceau de terre et la guerre une expropriation violente ;

- le rival planétaire, le concurrent dans la rivalité de deux puissances mondiale, comme pendant la Guerre froide ou la rivalité des impérialisme dans la course à la colonisation. La guerre est une manifestation de puissance et un acte cynique d'autorité sur une carte ;

- l'ennemi intime, l'Autre sur son territoire. commencée par des écrits et jamais déclaré, la guerre civile finit par le meurtre par anticipation : tuer avant d'être tuer ;

- le barbare, l'occupant qui considère la population occupée comme étant composée de sous-développés qui ne comprennent que la force. La répression est appelée pacification ;

- l'ennemi caché, la puissance occulte censée tirer les ficelles et maîtriser le sort de populations entières. Une psychose collective engendré par la "théorie du complot", base de l'antisémitisme, des coups d'Etats militaires en Amérique Latine contre les "communistes" ;

- le Mal, le Malin, que la guerre doit éradiquer. Les idéologies comme les religieux ont souvent recours à cette imagerie. La guerre est un vaste exorcisme ;

- l'ennemi conceptuel, construit par une hyperpuissance. C'est le seul à la mesure de l'unilatéralisme (américain). Le dominant n'a pas d'ennemi à sa mesure, il ne peut se battre que contre des concepts dans une lutte globale... et sans fin. C'est la "guerre globale contre la prolifération et le terrorisme", prophylaxie grandiose ;

- l'ennemi médiatique, qui fleurit dans le vide idéologique et stratégique de l'après-guerre Guerre froide, envahi par la médiatisation où l'image l'emporte sur le texte. Cette menace non stratégique est définie non par les institutions, mais essentiellement par des intellectuels médiatiques, des diasporas et/ou des humanitaires. Elle donne lieu à des actions militaires sans ennemi, avec l'envoi de casques bleus, qualifiée par Pierre CONESA, sans doute avec une grande exagération de "seconde armée de la planète après celle des Etats-Unis.

  Même si cette typologie nous semble à grandement travailler, elle a le mérite de pointer un certain nombre d'éléments sociologiques, dont la manipulation de l'opinion n'est pas le moindre, et surtout d'amener à réfléchir sur les déconstructions de l'ennemi. "La plus importante originalité de notre époque est probablement la réconciliation de la France et de l'Allemagne après trois guerres dévastatrices entre deux ennemis qualifiés d'"héréditaires, elle n'a jamais été imitée par le Japon ni par aucun autre pays à la conscience lourde de massacres de masse. Le modèle de la réconciliation de deux ennemis traditionnels, malgré de nombreuses tentatives, n'a jamais été copié! La construction de l'Union européenne, qui progresse par la négociation, en abandonnant certaines des compétences les plus régaliennes qui soient, n'était possible qu'à ce prix et reste, elle aussi, encore largement unique. Entité sans ennemi, l'UE tente difficilement de construire une défense commune".

De même que l'on peut établir une typologie de l'ennemi, peut se concevoir une typologie de la déconstruction de l'ennemi : expiation, amnistie, aveu, mémoire commune, justice internationale, autant d'éléments dont des exemples historiques commencent à abonder, de l'Afrique du Sud, à l'Irlande du nord, en Espagne comme en Amérique Latine...

Construction et déconstruction de l'ennemi constituent proprement des enjeux stratégiques ; ces entreprises mènent à la guerre ou à la paix, selon des modalités complexes.

 

 

   Tzvetan TODOROV réfléchit d'une certaine manière à la notion d'ennemi, dans ses écrits sur la peur des barbares. A défaut de pouvoir passer par la désignation nationale de l'ennemi, et à cause également  de sa véritable dévalorisation culturelle (à causes des ravages de la Seconde Guerre Mondiale, surtout en Europe), des esprits se rabattent sur la notion de barbare. Revenant en quelque sorte aux divisions mentales de l'Antiquité, où des peuples (surtout Grecs et Romains, mais aussi Perses...) stigmatisaient d'autres peuples comme transgressant les lois les plus fondamentales de la vie commune (sur le plus des moeurs familiales notamment), ayant des usages étranges, des écrits, officiels ou non, font de peuples présentant certaines différentes, les nouveaux barbares de notre temps. L'historien et essayiste analyse avec une certaine inquiétude un possible choc de civilisations entre l'Occident et l'Islam. Dans l'esprit de certaines minorités religieuses ou politiques, il existerait bien deux mondes, figés dans leurs différences historiques, culturelles, religieuses, voués à considérer l'autre comme le barbare. Pour Tzvetan TODOROV, le dialogue est nécessaire entre membres d'aires de civilisations différentes, sinon l'on retourne directement à la peur des barbares. "Toute société (...)  est pluriculturelle. Il n'en r"este pas moins que de nos jours les contacts entre populations d'origine différente (en particulier dans les grandes villes), les migrations et les voyages, les échanges internationaux d'information sont plus intenses que jamais auparavant ; et il n'y a aucune raison que la tendance s'inverse. La bonne gestion de cette pluralité croissante impliquerait non d'assimiler les autres à la culture majoritaire mais de respecter les minorités et de les intégrer dans un cadre de lois et de valeurs civiques communes à tous. cet objectif-là est à la fois important, car il a trait à la vie de toute la collectivité, et accessible, dans la mesure où il ne touche pas à des coutumes adoptées dans la petite enfance, constitutives d'une identité de base, mais concerne des règles de vie dont on admet facilement qu'elles peuvent varier d'un pays à l'autre. Il ne s'agit pas d'enfermer les musulmans (car c'est cela finalement le sujet central de son livre sur les barbares) dans leur identité religieuse, mais de les traiter avec autant de respect que tous les autres membres de la communauté (...)". 


     S'il n'est plus possible au plus difficile, dans le monde occidental (car beaucoup ailleurs, les vieux schémas résistent fortement) de désigner un ennemi, il est encore confortablement loisible de désigner des barbares. Avec ce que cela implique de potentiels comportements à la hauteur, même si la manipulation psychologique doit être plus sophistiquée. 

 

     

 

Tzvetan TODOROV, La peur des barbares, Au-delà du choc des civilisations, Robert Laffont, 2008 ; Eric POURCEL, La France at-elle un ennemi?, dans Revue Défense Nationale, n° 753, Octobre 2012 ; David CUMIN, article Ennemi, dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000 ; Pierre CONESA, La fabrication de l'ennemi ou comment tuer avec sa conscience pour soi, Robert Laffont, 2011.

 

STRATEGUS

 

 

Complété le 13 novembre 2012

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Published by GIL - dans DEFENSE
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