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17 avril 2012 2 17 /04 /avril /2012 13:48

         Féministe avant la lettre, cette femme de lettres française, femme politique et polémiste se distingue à plus d'un titre des femmes de son rang (elle figure dès 1774 dans l'Almanach de Paris ou annuaire des femmes de condition) avant et pendant la Révolution Française. Elle ne fait pas partie à proprement parler du mouvement révolutionnaire, des nombreuses femmes, en particulier du peuple, qui s'engagent activement dans les manifestations ou dans les clubs. Elle ne fait pas partie non plus de cette catégorie de femmes qui tiennent salon littéraire, au côté et en soutien de leur mari, et entre dans la lutte politique au temps des lumières.

Auteure de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791), et de nombreux écrits politiques et pièces de théâtre (politique), elle est devenue, très tard, emblématique des mouvements de libération des femmes et pour l'humanisme en général. Elle peut être classée, elle qui est restée très longtemps en faveur d'une monarchie constitutionnelle, parmi les féministes libérales qui demandent l'égalité des droits entre les hommes et les femmes. Très active, elle est bien connue des intellectuels des Lumières et des débuts de la Révolution. Ses initiatives sont souvent encouragées et participent du bouillonnement des idées d'alors, même si elles sont ... diversement ressenties. Elle bénéficie de l'amitié de MIRABEAU, LA FAYETTE et NECKER qu'elle admire particulièrement.

Elle fait tellement figure d'avant-garde qu'elle est oubliée quasiment jusqu'à la moitié du XXème siècle. Pourtant elle inspire, sans qu'elle en soit créditée, avant d'être reconnue, nombre d'écrivains, notamment ceux qui prônent et combattent pour l'abolition de l'esclavage (Abbé GRÉGOIRE....). Favorable aux Girondins, qu'elle défendit même après leur défaite politique (ce qui lui vaut d'être guillotinée), elle produit jusqu'au bout des textes en faveur des droits des femmes.

 

       Son engagement et son franc parler comme son style direct d'écriture lui valent, alors qu'elle s'active sur le devant de la scène (de théâtre comme sur les murs, qu'elle couvre facilement de ses pamphlets) en tant que femme libre, la réprobation à la fois des femmes en lutte de son époque, qui restent dans le giron masculin et des hommes qui contestent sa vision de la femme (qui doit quand même selon eux s'occuper principalement du foyer) combattante. Comme elle s'adresse indifféremment le long de sa vie publique aux détenteurs du pouvoir politique, que ce soit le Roi, la Reine ou les personnages du Parlement, elle s'attire les soupçons politiques les plus divers. Quitte à ce que ses adversaires en rajoutent, jusqu'à en faire une caricature, une femme qui perd la raison. Pourtant, elle ne croit pas en l'égalité totale des hommes et des femmes, estimant qu'ils et elles ont été dotées de qualités différentes. Elle réclame sauver la protection envers "son sexe".

 

       Ses pièces de théâtre (itinérant) (support privilégié des idées nouvelles), jouées à Paris et/ou en province, dont au moins une quinzaine nous sont parvenues, traitent de la démocratie et de l'aristocratie, de l'esclavage, de la condition de la femme... Nous pouvons citer ainsi L'Homme généreux (1786), le Philosophe corrigé ou le cocu supposé (1787), Le Marché des Noirs (1790), Les Démocrates et les aristocrates, ou les curieux du champ de Mars (1790), La Nécessité du divorce (1790), Le Couvent, ou les voeux forcés (1790), l'Esclavage des Noirs, ou l'heureux naufrage (Zamore et Mirza, 1785) (1792), La France sauvée, ou le tyran détrôné (1792)...

         Ses écrits politiques, très nombreux, se répartissent entre brochures, affiches, articles ou textes plus longs. Prolifique (et énervante pour beaucoup), elle lutte notamment auprès des parlementaires pour le divorce (seul droit finalement accordé aux femmes spécifiquement par la Révolution) et l'abolition du mariage religieux, en faveur du mariage civil. Mais surtout, elle étend sa réflexion à l'ensemble des débats de son temps, de la Lettre au Peuple ou projet d'un caisse patriotique, par une citoyenne (1788) à Olympe de Gouges au Tribunal révolutionnaire (1793), en passant par Réflexions sur les hommes nègres (1788), Dialogue allégorique entre la France et la Vérité, dédié aux Etats Généraux (1789), Pour sauver la patrie, il faut respecter les trois ordres, c'est le seul moyen de conciliation qui nous reste (1789), Les droits de la femme. A la Reine, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791), Le Bon Sens français, ou L'apologie des vrais nobles, dédié aux Jacobins (1792), Pacte National (1792), Les Fantômes de l'opinion publique. L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a (1792), Pronostic sur Maximilien de Robespierre, par un animal  amphibie (signé "Polyne", 1792), Testament politique d'Olympe de Gouges (1793). Elle dénonce notamment la tournure des événements violents de la Révolution et les tendances dictatoriales des factions qui prennent le contrôle du pouvoir politique (La Montagne).

 

        La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, présentée pour être débattue à l'Assemblée Nationale (pour le 28 octobre 1791, rejetée par la Convention) défend la cause des femmes. Elle est précédée d'un préambule qui indique, plus que le texte lui-même, qui pastiche la Déclaration des Droits et de l'Homme et du Citoyenprocaléme le 27 Août 1789, l'orientation de sa pensée. Un postambule le complète.

Car cette Déclaration des Droits de l'Homme ne prend pas en compte la condition féminine et ne s'intéresse pas réellement aux femmes, Olympe de GOUGES, y défend, avec une certaine ironie à l'égard des préjugés masculins, la liberté et l'égalité de la femme par rapport à l'homme.

Nous pouvons lire dans ce Préambule ou plutôt dans le texte qui précède le Préambule : "Homme, es-tu capable d'être juste? C'est une femme qui t'en fais la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce doit. Dis-moi? Qui t'a donné le souverain empire d'opprimer mon sexe? Ta force? Tes talents? Observe le créateur dans sa sagesse ; parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vouloir te rapprocher, et donne-moi, si tu l'oses, l'exemple de cet empire tyrannique. Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie les végétaux, jette enfin un coup d'oeil sur toutes les modifications de la matière organisé ; et rends-toi à l'évidence quand je t'en offre les moyens ; cherche, fouille et distingue, si tu peux, les sexes dans l'administration de la nature. Partout tu les trouveras confondus, partout ils coopèrent avec un ensemble harmonieux à ce chef-d'oeuvre immortel. L'homme seul s'est fagoté un principe de cette exception. Bizarre, aveugle, boursouflé de sciences et dégénéré, dans ce siècle de lumières et de sagacité, dans l'ignorance la plus crasse, il veut recommander en despote sur un sexe qui a reçu toutes les facultés intellectuelles ; il prétend jouir de la Révolution, et réclamer ses droits à égalité, pour ne rien dire de plus."

Le préambule est à la hauteur du texte de la Déclaration des Droits et du Citoyen : "Les mères, les filles, les soeurs, représentantes de la nation, demandent d'être constituées en assemblée nationale. Considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer dans une déclaration solennelle, les droits naturels inaliénables et sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesses leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution, des bonnes moeurs, et au bonheur de tous. En conséquence, le sexe supérieur en beauté et en courage, dans les souffrances maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Etre Suprême, les Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne."

le Postambule est surtout un appel au combat des femmes, dans la conscience de leur rôle actif et obscur durant des siècles. Il s'agit de combattre "tout ce qui caractérise la sottise des hommes, profane et sacré, tout a été soumis à la cupidité et à l'ambition de ce sexe autrefois méprisable et respecté, et depuis la révolution, respectable et méprisé."

  La postérité de ce texte est difficile à évaluer : paru d'abord seulement en cinq exemplaires et cependant salué même à l'étranger, sans doute de manière très partielle. Quelques extraits sont redécouverts et publiés en 1840, mais son intégralité ne l'est qu'en 1986 (par Benoîte GROULT, selon Nicole PELLEGRIN, dans un article de Le monde diplomatique, Les disparues de l'histoire, novembre 2008). Son importance historique réside dans son statut de première déclaration universelle des droits humains exigés autant pour les femmes que pour les hommes. 

 

       Ce n'est qu'à la fin de la Seconde Guerre Mondiale que cette auteure sort d'une certaine caricature et de l'anecdote. Elle est étudiée particulièrement aux Etats-Unis, au Japon et en Allemagne, où elle est présentée comme une des figures humanistes de la fin du XVIIIème siècle. 

 

Olympe de GOUGES, Ecrits politiques, présentés par Olivier BLANC, 2 volumes, Côté Femmes Editions, 2003 ; Théâtre Politique, avec une préface de Gisela THIELE-KNOBLOCH, Côté Femmes Editions, 2 volumes, 1991 ;

Olympe de GOUGES, Oeuvres complètes Tome 1, Théâtre et Tome 2, Philosophie,  présentées par Félix-Marcel CASTAN, Editions Cocagne ; 

Olympe de GOUGES, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, Éditions Mille et une nuits, 2003.

Léopold LACOUR, Les Origines du féminisme contemporain. Trois femmes de la Révolution : Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose Lacombe, Plon, Nourrit et Cie, 1900.

Olivier BLANC, Olympes de Gouges, Editions Syros, 1981.

On peut trouver de nombreux textes sur Internet, notamment sur le site de la BNF (Gallica). 

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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 08:34

         Une tendance récente de la littérature scientifique veut se distinguer de la pensée des relations entre hommes et femmes sous l'angle de la différence biologique des sexes pour développer des analyses faisant appel plutôt à une différence sociale des genres. Même si dans l'un et l'autre cas, il s'agit bien de comprendre des conflits entre êtres humains différenciés biologiquement et même - notamment dans les études féministes ou d'inspiration féministes -  de proposer d'autres modes de relations. L'anthropologie permet de réaliser que les relations sociales entre hommes et femmes ne proviennent pas directement de leurs différences biologiques, et une grande part de la sociologie actuelle veut délibérément marquer la différence entre ce qui relève de la biologie et ce qui relève du social, même si la plupart des auteurs (comme Françoise HÉRITIER, Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Odile Jacob, 1996) admettent que dans la différence anatomique des sexes réside un "butoir ultime de la pensée" fondant l'opposition identique/différence à l'origine des systèmes conceptuels binaires. Indiquons que la psychanalyse, qui met en évidence les conflits entre êtres de sexes différents, jusqu'à faire parfois du conflit sexuel l'archétype de tous les conflits, constitue depuis sa fondation un moteur important des réflexions sur les relations entre hommes et femmes, que ce soit dans le prolongement ou dans sa contestation.

 

      La différence entre sexe et genre, telle qu'elle s'établit dans la plupart des oeuvres récentes (fin XXème, début XXIème siècle) est bien expliquée par Nicole-Claude MATHIEU. "L'humanité, écrit la maître de conférences à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, fait partie des espèces à reproduction sexuée, elle a donc deux "sexes" anatomo-physiologiques qui ont pour seule fonction sa perpétuation physique : la production de nouveaux individus. Toutefois, sa caractéristique, déjà décelables chez les primates supérieurs, est la perte de l'oestrus (coïncidence chez les femelles animales entre excitation sexuelle et période féconde). D'où, pour les femmes, la possibilité de désir et coït hors risque de grossesse, mais aussi de grossesse hors désir sexuel (le viol, acte social, semble le propre de l'homme). Les sociétés humaines, avec une remarquable monotonie, surdéterminent la différenciation biologique en assignant aux deux sexes des fonctions différentes (divisées, séparées et généralement hiérarchisées) dans le corps social en son entier. Elles leur appliquent une "grammaire" : un genre (un type) "féminin" est imposé culturellement à la femelle pour en faire une femme sociale, et un genre "masculin" au mâle pour en faire un homme social. Le genre s'exerce matériellement dans deux champs fondamentaux : &) la division sociosexuée du travail et des moyens de production ; 2) l'organisation sociale du travail de procréation, où les capacités reproductrices des femmes sont transformées et le plus souvent exacerbées par diverses interventions sociales (Paola TABET, La construction sociale de l'inégalité des sexes. Des outils et des corps,  textes 1979-1985, L'Harmattan, 1998). Les autres aspects du genre - différenciation du vêtement, des comportements et attitudes physiques et psychologiques, inégalité d'accès aux ressources matérielles (TABET, 1979) et mentales (Nicole-Claude MATHIEU, L'anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, 1991), etc - sont des marques ou des conséquences de cette différenciation sociale de base. Ainsi l'extension à la quasi-totalité de l'expérience humaine de ce qui n'est qu'une différenciation fonctionnelle dans un domaine amène la majorité des êtres humains à penser en termes de différence des sexes, comme division ontologique irréductible où sexe et genre coïncident, chaque sexe-genre étant exclusif de l'autre. Mais la grammaire du genre, idéelle et factuelle, outrepasse parfois l'"évidence" biologique de la bicatégorisation - elle-même d'ailleurs problématique, comme en témoignent la complexité même des mécanismes de la détermination du sexe (PEYRE et WIELS, 1997) et les états intersexuels. Certaines sociétés autres qu'occidentales modernes et certains phénomènes marginaux de nos sociétés montrent que ni les définitions du sexe et du genre ni les frontières entre sexes et/ou genres ne sont aussi claires."

 

       En dépit d'une certaine tendance de la mouvance féministe à minorer les avancées de la réflexion et même de la diffusion dans le public des notions de genre, il faut situer des étapes dans la constitution de cette réflexion qui remonte finalement assez loin : ENGELS (1884), Margaret MEAD (1948), Viriginia WOOLF (1929) ou Simone de BEAUVOIR (1949)... contribuent, chacun dans des domaines différents à imposer des nouvelles manière de penser la division entre les sexes. Le mouvement s'est accéléré dans les années 1960, mais, il faut le préciser avec force, seulement dans les pays d'Europe et de l'Amérique du Nord, car les différenciations culturelles d'avec des sociétés dominées par d'autres forces socio-religieuses (Chine, Inde, Pays arabes...), parfois vivement exprimées, indiquent que chez elles, la pensée n'opère pas selon les mêmes chemins. Même si, du fait de l'occidentalisation, même des élites qui dans ces régions-là, bénéficient pourtant encore des fruits d'une ségrégation importante, sont atteintes par les critiques féministes (par des voies détournées souvent) de l'oppression subie par les femmes. Comme l'écrit encore Nicole-Claude MATHIEU, "les critiques féministes s'attaquèrent (dans les années 1980 et 1990), entre autres, à la naturalisation de la catégorie "femme". Face à l'amalgame bio-physio-psychologique qui la définissait et à l'occultation des rapports de pouvoir qui la constituent, il était nécessaire d'introduire des analyses, et donc des termes, montrant clairement le fonctionnement social de la catégorisation par sexe. D'où, en France, les notions de "sexe social" (MATHIEU, 1971) ; de "sexage" (Colette GUILLAUMIN, 1978) pour désigner, en référence à certaines formes d'esclavage et de servage, un système d'appropriation des femmes ("sexisme", plus restreint, référait plutôt à des attitudes) ; et l'expression, rapidement généralisée dans les pays francophones, de "rapports sociaux de sexe" correspondant à l'anglais gender relations (rapports de genre). Aux Etats-Unis, le terme genre, jusqu'alors utilisé dans des études psychologiques sur l'identité personnelle (par exemple, les travaux de John MONEY, et de STOLLER, 1968), prit une acception sociologique (par exemple OAKLEY, 1972). Et l'anthropologue Gayle RUBIN (1975) proposa l'expression sex/gender systems pour souligner l'interdépendance systémique entre les régimes matrimoniaux qui oppriment les femmes (où elles n'ont pas, sur elles-mêmes, les autres femmes et les hommes, les "droits" - privilèges de genre - que ces dernier ont sur elles et leur sexualité) et des processus économiques et politiques globaux."

La même auteure estime que se manifeste plus récemment, "depuis les années 1980", des dérives dans l'utilisation de la notion de genre :

- Le terme isolé de "genre" tend à masquer que le "sexe" fonctionne effectivement comme paramètre dans la variabilité des rapports sociaux concrets et des élaborations symboliques ;

- Même si les analyses féministes indiquent le fonctionnement du genre dans les structures sociologiques comme hiérarchique, le terme continue d'être ressenti comme anodin. Parler de gender studies fait moins trivial que women's studies ou gay and lesbian studies, plus tranquille que feminist studies. Ce qui permet de poursuivre des études sur les aspects symboliques et idéologiques du maculin et du féminin, sans référence à l'oppression du sexe féminin ;

- Les termes gender, sex, suxuality, dans les universités anglo-saxonnes notamment, ont tendance à être utilisés indifféremment ;

- A partir des années 1990, aux Etats-Unis, sur le plan culturel et des spectacles notamment, le mouvement queer tant à regrouper des comportements différents de l'hétérosexualité normative et à considérer que les catégories binaires (hommes/femmes, homos/hétéros) sont dépassées, voire "essentialistes", ce qui brouille les catégories de sexe et de sexualité . On s'intéresse uniquement aux genres en tant que représentations quasi théâtrale de chaque individu, gommant tous les aspects sociaux de la différenciation sexuelle.

Nicole-Claude MATHIEU pointe trois grands débats actuels autour des catégories de genre et de sexe :

- La "féminisation" du langage ;

- La "parité" entre femmes et hommes dans la représentation politique ;

- La contestation de la prééminence de la différence des sexes dans la famille, remettant sur le chantier la question de la filiation et de la parentalité.

 

     Erika APFELBAUM indique les ressorts de la domination de genre et les relations complexes entre domination et consentement. La domination, notion apparue dans le champ des sciences sociales avec Max WEBER (1921, étude des éléments de sa légitimité), approfondie par les économistes marxistes, est identifiée et dénoncée d'abord au sein des mouvements d'émancipation dans les années 1960. "Au-delà de la diversité des formes que prend la mise en oeuvre de chaque oppression particulière, on observe une analogie structurelle commune : les rapports de domination et les inégalités de statut sont au coeur de toute relation sociale." L'analyse de la domination coloniale, notamment chez Aimé CÉSAIRE, Franz FANON et Albert MEMMI (qui en décrit les mécanismes à travers les figures du Juif, du Noir, de la Femme, du Colonisé, du Prolétaire, du Domestique), les analyses du pouvoir de Michel FOUCAULT (1976) qui en dévoile les effets dans la sexualité, fournissent les éléments d'une problématique de la domination de genre. Ces études convergent avec les approches en anthropologie de MATHIEU (1978), de TABET (1979)..., en sociologie de GUILLAUMIN (1978)..., en psychologie sociale, d'APFELBAUM (1979)..., en psychologie, de WEINSTEIN (1968)...

Maurice GODELIER (1978) fait du consentement des dominés à la vision masculine des rapports entre les sexes, plutôt que de la violence qu'elles subissent, la composante décisive de la domination. Cette position est critiquée parce qu'elle laisse entendre (mais il n'est pas sûr que ce soit l'intention de l'auteur) une relation symétrique entre opprimée et oppresseur. Pierre BOURDIEU (1998) souligne de son côté la complicité, l'adhésion, que le, la dominée) ne peut pas ne pas accorder au dominant dans la mesure où il(elle) ne dispose pas d'autres schèmes de pensée que ceux qu'il(elle) a en commun avec le dominant, qui sont le produit de l'incorporation des modalités de la relation de la domination. La violence symbolique s'institue et s'inscrit de manière durable dans le corps sous forme de dispositions, de sorte que les interdits sociaux sont naturalisés et résistent à la prise de conscience. 

   La psychosociologue, directrice de recherche émérite au CNRS (Genre et rapports sociaux), à l'Université de Paris VIII, estime que l'accent mis sur ces relations entre domination et consentement participe des rapports même de cette domination. "L'entrée des dominés et dominées (dans les sciences sociales) a battu en brèche la fiction d'une science qui traite d'un sujet abstrait, anhistorique, représentant de la totalité de l'humanité, qui admet donc l'identité de tous, et n'analyse par conséquent que des relations symétriques. Cela explique pour une part la réticence persistante de la communauté scientifique à reconnaître aux mécanisme de domination le statut épistémologique qui leur revient dans le champ des sciences sociales."

 

      La notion de genre est soumise à de multiples analyses depuis les années 1980 après avoir été définie depuis les années 1930 comme "sexe social". Ces analyses constituent autant de critiques et de révisions des premières définitions. Comme l'écrivent Laure BÉRINI, Sébastien CHAUVIN, Alexandre JAUNAIT et Anne REVILLARD, l'histoire de la notion du genre, "du concept moderne de genre prend la forme d'une succession d'analyses s'amendant les unes des autres et le sédimentant graduellement, à partir de l'opération initiale qui a consisté à le distinguer du "sexe". Dans les années 1930, l'anthropologie américaine Margaret MEAD est la première à parler de "rôles sexuels". (Moeurs et Sexualité en Océanie) (...) Si la publication du premier tome du Deuxième Sexe par Simone de BEAUVOIR en 1949 portait déjà sur le plan théorique la distinction entre la femelle et la femme (...), ce n'est qu'à la fin des années 1960 que la psychanalyste Robert STOLLER (Sex and Gender. On the Development of Masculinity and Feminity, New Yok, Science House, 1968) introduit la distinction terminologique entre "sexe" et "genre" en séparant clairement dans ses études portant sur la transsexualité, le sexe biologique de l'identification psychologique. Dans les années 1970, les sexologues John MONEY et Anke EHRARDT insistent eux aussi sur la nécessité de différencier  strictement entre le sexe, anatomiquement et physiologiquement déterminé, et le genre, qui renvoie à l'expérience contingente de soi comme homme ou femme. (Ils) considèrent en outre qu'il faut distinguer le "rôle de genre" (gender role) - qui désigne les comportements "publics" d'une personne - et "l'identité de genre" (gender identity) qui renvoie à l'expérience "privée" que celle-ci a d'elle-même (Man and Woman, Boy and Girl, Baltimore, Johns Hopkins university Press, 1972)." Sexe et genre chez les psychanalystes et sexologues sont distingués de manière descriptive, tout-à-fait parallèlement au développement des mouvements féministes. "Avec la sociologue britannique Ann OAKLEY (Sex, Gender and Society, 1972), elle prend une charge résolument critique et s'inscrit cette fois explicitement dans le mouvement féministe. (...). Le "sexe" renvoie à la distinction biologique entre mâles et femelles, tandis que le "genre" renvoie à la distinction culturelle entre les rôles sociaux. (...)".

  Cette étape est commune à la plupart des féministes car "elle correspond à un cheminement liant l'analyse descriptive à la critique politique." La redéfinition théorique des relations entre hommes et femmes se situe à l'intérieur d'un vaste ensemble de conflits divers et variés (du droit de vote au droit de disposer de son corps) et ces conflits obligent l'ensemble du monde intellectuel à repenser théoriquement les relations entre hommes et femmes.

   Dans un second temps, la critique de la division inégale de l'humanité se trouve prise, comme l'écrit Christine DELPHY (L'ennemi principal, tome 2, Penser le genre), cette critique se trouve prise dans une seconde : la question est de savoir si quand on met en correspondance le genre et le sexe, on compare du social à du naturel ; ou est-ce qu'on compare du social avec encore du social. La philosophe Judith BUTLER (Gender Trouble, 1990) reformule l'articulation sexe/genre, en montrant comment l'opération par laquelle le "genre" est arraché à l'idée de nature contribue en retour à reformuler la division mâle/femelle comme réalité naturelle. "En effet, rapportent les mêmes auteurs, poser que le genre est la "part sociale" du sexe risque d'alimenter l'illusion qu'une fois le genre isolé du sexe, il laisse à voir un sexe biologique "vrai", "purement" naturel et donc pré ou non-social. Pour Butler, la première critique sur laquelle le concept de genre s'est construite reste ainsi empêtrée dans l'idéologie biologique : postuler la construction sociale d'un phénomène implique, comme prémisse cachée, qu'il existe une nature stable et antérieure à construire socialement."

Pour Philippe DESCOLA (Par delà nature et culture, Gallimard, 2005), "pour construire la nature en culture, il faut une nature pré-culturelle susceptible de se plier à cette construction, il faut un donné brut envisageable indépendamment des significations ou des lois qui le convertissent en une réalité sociale, il faut une précondition vouée à resurgir avec obstination chaque fois que l'on croyait, en inversant les valeurs du schème dualiste, la réduire à une représentation conventionnelle. Car si la nature était devenue intégralement culturelle, elle n'aurait plus de raison d'exister, ni la culture au moyen de laquelle ce processus est censé s'accomplir, la disparition de l'objet à médiatiser supposant l'inutilité d'un agent médiateur. Qu'elle soit naturante ou naturée, la nature réaffirme ainsi a contrario sa dominance, et la culture sa subordination." Les premières conceptualisations du genre, opposant le sexe (biologique) au genre (social) échouent donc à s'affranchir de la nature.

Thomas LAQUEUR (La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Gallimard, 1990) va dans le même sens critique. L'historien américain analyse le passage d'un modèle antique et médiéval dans lequel les organes génitaux masculins et féminins sont considérés comme les deux pôles opposés d'un continuum à une seule dimension, à un modèle de la différence des sexes qui ne s'inventent qu'au XVIIIème siècle et dans lequel les organes génitaux des deux sexes sont perçus comme ayant chacun une nature distincte et incommesurable. Il s'agit en fait d'un débat sur la représentation d'une hiérarchisation considérée comme légitime ou illégitime, sur la permanence naturelle ou la relativité culturelle de la différence des statuts sociaux, entre dominants et dominés. Ses travaux ébranlent un pré-supposé majeur, celui d'une nase naturelle et biologique des sexes sur laquelle le genre ne pourrait que venir se surajouter.

 

  Derrière ce débat se prolonge une interrogation sur les valeurs rattachées à l'un ou l'autre sexe. Il amène à s'interroger sur le sens de la masculinité et de la féminité. Si le féminisme matérialiste situe ce débat à l'intérieur de l'ensemble social global, dans une critique de la société capitaliste par exemple et veut lier les questionnements sociaux aux questionnement sur l'identité individuelle, il semble bien qu'à travers l'institutionnalisation universitaire des réflexions, un conflit idéologique persiste sur la problématique la plus importante : problématique des rôles sociaux, problématique de l'identité individuelle. Par reprendre le point de vue de ce féminisme matérialiste, la critique du patriarcat peut être oubliée au profit d'une critique du sens de l'identité individuelle. Les féministes libéraux peuvent sembler trancher dans le sens de l'homogénéisation des droits et des devoirs des hommes et des femmes, en deça et par-delà la question de la forme politico-économique de la société ; les féministes radicaux peuvent placer, notamment à travers les luttes pour le droit des homosexuels (des deux sexes) la question individuelle avant la question sociale, quitte à ne pas se poser du tout la question sociale, il n'en demeure pas moins que le conflit intellectuel sur la définition du genre oblige à redéfinir l'ensemble des relations entre hommes et femmes.

Il ne s'agit pas d'un conflit désincarné des réalités sociales : ce débat n'a pas lieu partout et toujours et prend une tonalité plus ou moins brutale suivant les sociétés.

Il a lieu aussi sous la poussée des découvertes scientifiques et de leurs applications sociales, qui dissocient toujours plus reproduction de l'espèce et relations amoureuses entre individus. Il a lieu aussi parce que l'appareil social est en mesure d'agir directement et très vite sur la nature, qu'elle qu'en a été jusqu'ici ses transformations lentes et séculaires sous l'action humaine... La nature est une construction sociale, mais les soubassements biologiques de la vie existent bel et bien ; ils ont simplement changé aussi par la simple existence d'une humanité qui entend dominer son milieu de vie. Aujourd'hui, cette humanité se sent en mesure de manipuler - mais sans vision globale des conséquences de ses actions - jusqu'à sa propre reproduction...

La nouvelle intersexualité entrevue ne se limite pas à une possible inversion des rapports de force entre les genres.

On reprend ici nos quatre auteurs : 'La distinction entre le sexe et le genre ne saurait rendre simplement compte d'une distinction entre du "physique" et du "social". Le genre peut être défini comme le rapport social divisant l'humanité en deux sexes distincts et hiérarchiquement articulés en dehors desquels il semble que rien ne puisse exister. En vertu de cette définition, le sexe apparait comme le "produit" du genre, comme le résultat d'un système de division qui renforce continuellement sa pertinence en donnant à voir les sexes comme les éléments naturels et pré-sociaux constitutifs du monde dans lequel nous vivons. En contrepoint, on a montré le fonctionnement de cette perception "naturelle" en décrivant comment la biologie elle-même contribue à la naturalisation de ce qu'elle prétend décrire, masquant par là même l'acte d'unification de nombreux marqueurs physiques par lequel le sexe est constitué et rendu pertinent dans nos sociétés. Le genre peut être décrit comme une idéologie, une "fausse conscience" dont la critique amène nécessairement à des positionnements politiques particulier : faut-il abolir le genre? Faut-il le subvertir? Peut-on le transformer? Les questions historiquement posées par les groupes dominés et les minorités sexuelles sont aujourdh'ui des questions posées à l'ensemble de la société et dont le législateur se saisit de plus en plus fréquemment."

 

Laure BERENI, Sébastien CHAUVIN, Alexandre JAUNAIT et Anne REVILLARD, Introduction aux Gender Studies, Manuel des études sur le genre, De boeck, 2008 ; Erika APFELBAUM, article Domination, Nicole-Claude MATHIEU, article Sexe et Genre, dans Dictionnaire critique du féminisme, Sous la direction d'Hélena HIRATA, Françoise LABORIE, Hélène Le Doaré et de Dénaièle SENOTIER, PUF, 2007.

 

SOCIUS

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11 avril 2012 3 11 /04 /avril /2012 16:58

                   Ce livre en deux volumes rassemble un grand nombre de textes théoriques écrits par Christine DELPHY (chercheuse au CNRS depuis 1966) au sujet de la "condition féminine" ou "question des femmes", et qu'avec la deuxième vague du féminisme du 20ème siècle, elle appelle "l'oppression des femmes et la question du patriarcat". Le premier volume contient des textes de 1970 à 1978, le second de cette date aux années 1990. L'auteure participe dès 1968 à la construction des groupes fondateurs du Mouvement de Libération des Femmes et co-fonde avec Simone de BEAUVOIR les revues Questions féministes et Nouvelles Questions féministes. 

        Le premier volume, sous-titré Economie politique du patriarcat, reprend les problématiques fondatrices du féminisme matérialiste. Qui est l'ennemi principal?. Pour Christine DELPHY, il ne s'identifie ni à l'Homme, ni aux hommes en général. Ce n'est en effet ni une essence ni un groupe naturel : c'est un système. Or ce n'est pas non plus, ou plutôt pas principalement, pour elle, qui s'inspire de Karl MARX dans un parfait esprit hétérodoxe, le système capitaliste. L'Ennemi principal, c'est ce qu'elle a choisi d'appeler le patriarcat : à savoir un système autonome d'exploitation et de domination. Elle entreprend depuis plus de 20 ans d'en constituer la théorie. L'ennemi principal est le titre également de l'article de Christine DELPHY publié en 1970, la première année du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) qui marque le début d'une révolution dans la réflexion féministe. Elle introduit l'idée totalement nouvelle du patriarcat défini comme structure sociale hiérarchique et inégalitaire, en refusant toute explication de la subordination en termes idéalistes - que ce soit sur des bases biologiques, naturalistes ou essentialistes, ou bien encore fondées sur l'idéologie ou le "discours". Que ce féminisme soit un matérialisme signifie que ce sont les pratiques sociales matérielles qui rendent compte de la domination patriarcale sur les femmes.

        Le second volume, sous-titré Penser le genre, présente la suite de son analyse matérialiste de la société, une analyse en termes de rapports sociaux et donc politiques, fondamentale pour la compréhension de toutes les oppressions, fondamentale à tout projet d'émancipation. Dans sa préface, "Critique de la raison naturelle", elle s'attache à "faire entendre des propos logiques", ce qui est moins facile qu'on ne l'imagine. Elle sait renverser les perspectives, contredire ce que l'on tient pour des évidences, cherchant à substituer une démarche scientifique aux discours quasi mystiques qu'on entend généralement sur ce sujet. Et constamment, elle demande à son lecteur d'essayer de penser au lieu d'être dans une passive empathie et d''adhérer par sympathie pour la cause. 

 

   Nous pouvons donc lire dans le premier tome, L'ennemi principal, publié dans Partisans, numéro spécial "Libération des femmes", de novembre 1970 ; Travail ménager ou travail domestique? (paru en 1978, aux PUF, dans Les femmes dans la société marchande) ; Famille et consommation (La famille et la fonction de la consommation, Cahiers internationaux de sociologie, 1975) ; La transmission héréditaire (inédit, 1977) ; Mariage et divorce (dans Mariage et divorce, l'impasse à double face, Les Temps Modernes, mai 1974) ; Les femmes dans les études de stratification (dans Femmes, sexisme et sociétés, sous la coordination d'Andrée MICHEL, PUF, 1977) ; Nos amis et nous, Fondements cachés de quelques discours pseudo-féministes (dans Questions Féministes, novembre 1977, éditions Tierce) ; Protoféminisme et antiféminisme (Les Temps Modernes, mai 1976).

L'éditeur présente ce premier volume de la manière suivante : "Qui est l'ennemi principal? Pour la féministe matérialiste qu'est Christine DELPHY, il ne s'identifie ni à l'Homme - avec une majuscule -, ni aux hommes en génarl. Ce n'est en effet ni une essence ni un groupe naturel : c'est un système. Or ce n'est pas non plus, ou plutôt pas principalement, pour cette théoricienne qui s'inspire de Marx mais dans un esprit parfait d'hétérodoxie, le système cpitaliste. L'Ennemi principal, c'est ce quelle a choisi d'appeler le patriarcat ; à savoir un système autonome d'exploitation et de domination. Elle a entrepris depuis plus de vingt ans d'en constituer la théorie, très exactement l'économie politique du patriarcat.

"L'Ennemi principal", c'est aussi le titre de l'article de Christine Delphy qui, publié en 1970, marque le début d'une révolution dans la réflexion féministe. Delphy introduit l'idée totalement nouvelle du patriarcat défini comme structure sociale hiérarchique et inégalitaire, en refusant toute explication de la subordination es femmes en termes idéalistes - que ce soit sur des bases biologiques, naturalistes ou essentialistes, ou bien encore fondées sur l'idéologie ou le "discours". Que ce féminisme soit un matérialisme signifie que ce sont les pratiques sociales matérielles qui rendent compte de la domination patriarcale sur les femmes. Traduits en anglais, en italien, en espagnol, en allemand, en grec ainsi qu'en turc et en japonais, les textes de ce recueil son désormais accessibles dans leur ensemble au public français.

La sociologie critique de Christine Delphy dévoile le parti pris andocentrique de la science sociale dominante et met en question sa prétention à l'objectivité. (Michael LÖWY)

 

Dans le deuxième tome, nous retrouvons, après la préface, Critique de la raison naturelle, Le patriarcat : une oppression spécifique (le féminisme et ses enjeux, FEN, Edilig, 1988) ; Libération des femmes ou droits corporatistes des mères? (Nouvelles Questions Féministes, n°16-17-18, 1991) ; Un féminisme matérialiste est possible (Nouvelles Questions Féministes, n°4, Août 1982) ; Agriculture et travail domestique : la réponse de la bergère à Engels (NQF, n°5, 1985) ; L'état d'exception : la dérogation au droit commun comme fondement de la sphère privée (NQF, n°4, 1995) ; Le patriarcat, le féminisme et leurs intellectuelles (NQF, n°2, octobre 1981) ; Penser le genre : problèmes et résistances (Sexe et genre, Presses du CNRS, Sous la direction de M C HURTIG, 1991) ; Egalité, équivalence et équité (Version abrégée de Egalité, équivalence et équité : la position de l'Etat français au regard du droit international, NQF, n°1, 1995) ; Genre et classe en Europe (version abrégée de Marxisme, féminisme et enjeux actuels des luttes en France, Colloque Marx International, PUF, 1996) ; L'invention du "French Feminism" : une démarche essentielle (NQF, n°1, 1996) ; Les femmes et l'Etat (NQF, n°6-7, printemps 1984). 

L'éditeur présente ce deuxième volume de la manière suivante : ""J'étudie l'oppression des femmes. Mais l'oppression des femmes est spécifique non pas parce que les femmes seraient spécifiques, mais parce que c'est un type d'oppression unique"." Après Economie politique du patriarcat (1998), Penser le genre constitue le tome 2 de L'Ennemi principal. L'auteure nous présente la suite de son analyse matérialiste de la société, une analyse en termes de rapports sociaux et donc politiques, fondamentale pour la compréhension de toutes les oppressions, fondamentale à tout projet d'émancipation.

"Voici un travail qui rompt avec le lyrisme, la religiosité, les proclamations à propos de la "différence des sexes" auxquels on est habitué depuis quelques années. Avec Christine Delphy, qui, dans sa méthode de sociologie, privilégie "la lenteur et la précaution", on n'est pas sommé de prendre position avant d'avoir observé, enquêté, étudié. Dans sa préface, "Critique de la raison naturelle", à elle seule un court essai problématisant l'ensemble du livre - composé d'interventions (entretien, études) sur des questions spécifiques -, elle s'attache à "faire entendre des propos logiques", ce qui est moins facile qu'on ne l'imagine. Elle sait renverser les perspectives, contredire ce que l'on tient pour des évidences, cherchant à substituer une démarche scientifique aux discours quasi mystiques qu'on entend généralement sur ce sujet. Et constamment, elle demande à son lecteur d'essayer de penser au lieu d'être dans une passive empathie et d'""adhérer". Autant dire qu'elle a du courage et qu'elle prend des risques en un temps où, comme elle le relève, "tout se passe comme si la différence des sexes était ce qui donne sens au monde"." (Josyane SAVIGNEAU)

 

   Les deux volumes présentent chacun une bibliographie de référence. 

 

 

      Pour comprendre la position et les analyses du féminisme matérialiste, la réunion de ces articles est bienvenue. Loin d'être un ouvrage "dédié" seulement (ce qui serait déjà bien) à une militante et une théoricienne, il fournit des informations rarement présentées en provenance d'un ensemble assez grand d'actrices et d'acteurs du féminisme. il indique comment des analyses produites dans les années 1970 éclairent les débats récents concernant les relations entre les hommes et les femmes.

 

    Christine DELPHY(née en 1941), chercheuse au CNRS depuis 1966 dans le domaine des études féministes ou "études genre) cofondatrice de Quastions féministes (1977) et de Nouvelles Questions Féministes (1980), est aussi l'auteure d'autres ouvrages : Close to Home, (London, Hutchinson & The University of Massachisetts Press, 1984), Classer, dominer : qui sont les autres (La Fabrique, 2008), Un universalisme si particulier, Féminisme et exception française (Syllepse, 2010). Elle est co-auteure de Cinquantenaire du Deuxième sexe (Direction avec Sylvie CHAPERON, Syllepse, 2001), Le foulard islamique en question (Amsterdam, 2004), Un troussage de domestique (Direction, Syllepse, 2001)...

 

 Christine DELPHY, L'ennemi principal, tomes 1 et 2, Editions Syllepse, collection Nouvelles Questions Féministes, 1998 (réédition en 2002), 293 et 389 pages.

 

Complété le 17 janvier 2013

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5 avril 2012 4 05 /04 /avril /2012 11:13

      Oeuvre féministe majeure présentée souvent comme existentialiste, Le deuxième sexe, publiée en 1949, écrite par Simone de BEAUVOIR (1908-1986), est à la fois philosophique (en tant que promouvant une philosophie propre), historique, littéraire, sociologique et politique. Son long compagnonnage (sur beaucoup de plans) avec Jean Paul SARTRE ( un travail intellectuel très souvent commun) incite encore de nombreux auteurs à présenter cet essai comme illustration de l'existentialisme, alors qu'il est bien difficile de faire la part de l'apport de l'un et de l'autre dans leurs écrits. Sa dénonciation de la domination masculine, de la soumission féminine reprend à la base les arguments essentialistes et, entre autres, la lecture marxiste du moment de la condition féminine. L'auteure estime que l'émancipation féminine se fera grâce à la volonté solidaire des hommes et des femmes. Le deuxième sexe est toujours la référence de beaucoup de mouvements féministes : traduit dans de nombreuses langues, réédité souvent (avec des variations dans la présentation comme dans la densité en texte), le livre constitue une référence non seulement de la philosophie féministe, mais de la philosophie politique tout court.

  Le compagnonnage intellectuel intense avec Jean-Paul SARTRE, même si finalement il est difficile de disjoindre son apport de celui de Simone de BEAUVOIR, dans tous leurs ouvrages publiés séparément, ne doit pas faire oublier des différences philosophiques importantes entre l'existentialisme et la philosophie exposée ici. Cette philosophie est centrée sur le problème de la réconciliation entre le désir de liberté et le désir d'amour (Karen VINTGES). Les influences philosophiques sont constituées, avec en arrière fond puissants, la psychanalyse et le marxisme, de l'apport d'Henri BERGSON (sur le concept des possibles et du devenir), LEIBNIZ (compatibilité entre la liberté et le déterminisme), Maurice MERLEAU-PONTY (avec lequel elle dialogue fortement).

Également, les concepts d'appel chez JASPERS et HEIDEGGER : "Lorsque Beauvoir emploie le concept d'appel, elle le fait dans une tradition existentialiste où des philosophes comme Heidegger et Jasper ont développé ce concept en relation avec des thèmes comme celui de l'authenticité et celui de la communication. Que le concept de Beauvoir semble être plus proche de celui de Japsers que de celui de Heidegger, telle est la conclusion la plus probable que nous pouvons formuler". (Margaret A SIMONS).

Certains parlent plutôt d'une phénoménologie féministe que d'un existentialisme (Linda FISHER)

 

     Le deuxième sexe est divisé en deux tomes composés de trois et quatre parties (trois parties pour le tome 1, quatre parties pour le tome 2, dans l'édition de 1976 ; quatre parties pour le tome 1, trois parties pour le tome 2, dans l'édition de 1968). Chaque tome comporte une Introduction. Le deuxième tome comporte une assez longue conclusion. on retrouve toujours dans le tome 1, les titres des parties Destin, Histoire et Mythes (avec Formation dans l'édition de 1968) et dans le tome 2, les titres des parties (Formation dans l'édition 1976), Situation, Justifications et Vers la libération.  La pagination varie d'une édition à l'autre, comme d'ailleurs le volume des ouvrages. Nous découpons suivant l'édition de 1968.

 

    Dans l'Introduction du Tome 1 se trouve d'emblée posée la question ; Qu'est-ce qu'une femme? Et le livre s'articule tout entier sur son passé (ou plutôt la représentation de son passé), son présent et son avenir. "il est significatif que je (la) pose. Un homme n'aurait pas l'idée d'écrire un livre sur la situation singulière qu'occupent dans l'humanité les mâles". "La femme apparaît comme le négatif si bien que toute détermination lui est imputée comme limitation, sans réciprocité." De nombreux auteurs reprennent à leur compter, plus ou moins consciemment le mot d'ARISTOTE : "La femelle est femelle en vertu d'un certain manque de qualités". "Or, ce qui définit d'une manière singulière la situation de la femme, c'est que, étant comme tout être humain, une liberté autonome, elle se découvre et se choisit dans un monde où les hommes lui imposent de s'assumer comme l'Autre : on prétend la figer en objet et la vouer à l'immanence puisque la transcendance sera perpétuellement transcendée par une autre conscience essentielle et souveraine. Le drame de la femme, c'est ce conflit entre la revendication fondamentale de tout sujet qui se pose toujours comme l'essentiel et les exigences d'une situation qui la constitue comme inessentielle. Comment dans la condition féminine peut s'accomplir un être humain? Quelles voies lui sont ouvertes? Lesquelles aboutissent à des impasses? Comment retrouver l'indépendance au sein de la dépendance? Quelles circonstances limitent la liberté de la femme et peut-elle les dépasser? Ce sont là les questions fondamentales que nous voudrions élucider."

 

     Première partie : Destin.

             Simone de BEAUVOIR s'intéresse à trois axes de réflexion concernant la femme, qui fausse les perspectives : les données de la biologie, le point de vue psychanalytique, comme le point de vue du matérialisme historique, empêchent cette libération féminine. 

Au Chapitre premier sur les données de la biologie, elle établit, à partir des connaissances dans le monde animal, que l'homme et la femme sont égaux et symétriques. Mais surtout, l'humanité n'est pas seulement une espèce, c'est aussi une civilisation au seuil de laquelle la biologie soit s'arrêter. Toutes les explications biologiques sont trop partielles pour fonder une définition de la femme.

Au chapitre II, elle reproche aux descriptions de Sigmund FREUD de calquer une vision de la femme sur celle de l'homme. Il suppose "que la femme se sent un homme mutilé ; mais l'idée de mutilation implique une comparaison et une valorisation ; beaucoup de psychanalystes admettent aujourd'hui que la fillette regrette le pénis sans supposer cependant qu'elle en a été dépouillée ; ce regret même n'est pas si général; et il ne saurait naître d'une simple confrontation anatomique ; quantité de petites filles ne découvrent que tardivement la constitution masculine ; et, si elles le découvrent, c'est seulement par la vue ; le garçon a de son pénis une expérience vivante qui lui permet d'en tirer de l'orgueil, mais cet orgueil n'a pas un corrélatif immédiat dans l'humiliation de ses soeurs car celles-ci ne connaissent l'organe masculin que dans son extrémité (...)". Ce qu'elle reproche aux psychanalystes, c'est "qu'il y a chez (eux) un refus systématique de l'idée de choix et de la notion de valeur qui en est corrélative ; c'est là ce qui constitue la faiblesse intrinsèque du système." 

Au chapitre III, elle analyse le point de vue du matérialisme historique, surtout à partir de l'ouvrage de Friedrich ENGELS, L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat. Un long développement revient sur les phases de développement de l'humanité. Elle estime que l'exposé marxiste est brillant, mais pas tout à fait satisfaisant, car la femme y est vue à partir d'un point de vue strictement économique. 

 

     Deuxième partie : Histoire.

  Elle commence le premier des quatre chapitres (non titrés), par le fait que "Ce monde a toujours appartenu aux mâles : aucune des raisons qu'on a proposées ne nous a paru suffisante. C'est en reprenant à la lumière de la philosophie existentielle les données de la préhistoire et de l'ethnographie que nous pourrons comprendre comment la hiérarchie des sexes s'est établie. Nous avons posé déjà que lorsque deux catégories humaines se trouvent en présence, chaque catégorie veut imposer à l'autre sa souveraineté ; si toutes deux sont à même de soutenir cette revendication, il se crée entre elles, soit dans l'hostilité, soit dans l'amitié, toujours dans la tension, une relation de réciprocité : si une des deux est privilégiée, elle l'emporte sur l'autre et s'emploie à la maintenir dans l'oppression. On comprend donc que l'homme ait eu la volonté de dominer la femme : mais quel privilège lui a permis d'accomplir cette volonté?" A la fin du développement du premier chapitre, nous pouvons lire : "Il n'y a pas dans les temps primitifs de révolution idéologique plus importante que celle qui substitue l'agnation à la filiation utérine ; désormais la mère est ravalée au rang de nourrice, de servante et la souveraineté du père est exaltée : c'est lui qui détient les droits et les transmet." 

   "Détrônée par l'avènement de la propriété privée, c'est à la propriété privée que le sort de la femme est lié à travers les siècles : pour une grande partie son histoire se confond avec l'histoire de l'héritage" écrit l'auteure au début du second chapitre. La femme ne possède pas, elle est possédée. Nombreuses sont les lois (dans le monde romain par exemple) qui assujettissent la femme. Dans les mondes grec et égyptien de l'Antiquité, la femme est "réduite à un demi-esclavage", mais la femme romaine est plus émancipée, mais victime de misogynie et privée de l'éducation qui lui permettrait d'exercer sa liberté. 

   Elle souligne au début du chapitre III, que "l'évolution de la condition féminine ne s'est pas poursuivie continûment. Avec les grandes invasions, toute la civilisation est remise en question. Le droit romain lui-même subit l'influence d'une idéologie neuve : le christianisme ; et dans les siècles qui suivent, les barbares font triompher leurs lois. (...). L'idéologie chrétienne n'a pas peu contribué à l'oppression de la femme. Sans doute y-a-t-il dans l'Evangile un souffle de charité qui s'étend aussi bien aux femmes qu'aux lépreux ; ce sont les petites gens, les esclaves et les femmes qui s'attachent le plus passionnément à la loi nouvelle. Dans les tout premiers temps du christianisme, les femmes, quand elles se soumettaient au joug de l'Eglise, étaient relativement honorées (...)", mais ensuite les Saints Pères ont rabaissé la femme. Le rattachement du sexe féminin au péché et à la tentation. La littérature n'est pas tendre avec elle. Durant la Renaissance, les choses s'améliorent, mais dans des circonstances très diverses. C'est surtout dans la haute société (la noblesse) du XVIIème et du XVIIIème siècles que des femmes brillent intellectuellement et que dans l'ensemble l'instruction se diffuse.

  Au chapitre IV : "On pourrait s'attendre que la Révolution eût changé le sort de la femme. Il n'en fut rien. Cette révolution bourgeoise fut respectueuse des institutions et des valeurs bourgeoises ; et elle fut faite à peu près exclusivement par les hommes." Alors que les revendications féministes comme la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d'Olympe de GOUGES (1789) fleurissent pendant la Révolution, le code impérial napoléonien établit plus strictement une "hiérarchie des sexes". Si la condition féminine s'améliore, ce qu'elle montre à travers l'histoire de la contraception et de l'avortement, la tradition de soumission et de résignation perdure longtemps. Le noeud de l'émancipation de la femme réside dans la convergence de deux facteurs : participation à la production, affranchissement de l'esclavage de la reproduction. Suivant les situations différentes des pays, c'est surtout du début du XXème siècle au lendemain de la seconde guerre mondiale, que les femmes conquièrent les droits politiques (droit de vote, droit de rassemblement...). Mais malgré cela (le texte est écrit en 1949), les femmes restent soumises  psychologiquement aux hommes.

 

    Troisième partie : Mythes.  

  Au début de cette partie d'un seul tenant dans l'édition de 1968, qui comporte trois chapitres dans celle de 1976, Simone de BEAUVOIR écrit : "L'histoire nous a montré que les hommes ont toujours détenu tous les pouvoirs concrets : depuis les premiers temps du patriarcat ils ont jugé utile de maintenir la femme dans un état de dépendance ; leurs codes se sont établis contre elle ; et c'est ainsi qu'elle a été concrètement constituée comme l'Autre. Cette condition servait les intérêts économiques des mâles ; mais elle convenait aussi à leurs prétentions ontologiques et morales. Dès que le sujet cherche à s'affirmer, l'Autre qui le limite et le nie lui est cependant nécessaire : il ne s'atteint qu'à travers cette réalité qu'il n'est pas. C'est pourquoi la vie de l'homme n'est jamais plénitude et repos, elle est manque et mouvement, elle est lutte. En face de soi, l'homme rencontre la Nature ; il a prise sur elle, il tente de se l'approprier. Mais elle ne saurait le combler. Ou bien elle ne se réalise que comme une opposition purement abstraite, elle est obstacle et demeure étrangère ; ou bien, elle subit passivement le désir de l'homme et se laisse assimiler par lui ; il ne la possède qu'en la consommant, c'est-à-dire en la détruisant." En en faisant une sorte d'étrangère, il fait naître le mythe féminin, englobant le dégoût de son corps  et de ses menstrues, l'obsession de la virginité, les exigences d'une beauté nécessairement intériorisée : physiquement d'abord, puisqu'elle est possédée, symboliquement ensuite, en rappelant à l'homme son animalité, sa mort, en adossant donc un rôle négatif. Ce que le christianisme a renforcé (la sainte chrétienne...). Dans tous les cas, la femme valorise l'homme, le reconnaît comme essentiel. Figure sensible de l'altérité, la femme est partout, symbolisant avec gloire des valeurs telles la liberté ou la victoire ; elle est associée à la terre et à la fertilité, à la douceur et à la protection. Elle est, totalement, au service de l'homme. Sinon, elle est fausse et infidèle. La femme en arrive à être étrangère à elle-même, hantée par sa propre essence forgée par les hommes et entretenue par elle-même.

  Le deuxième chapitre constitue une vaste illustration de ce qui précède. Sont examinés les oeuvres d'Henry de MONTHERLANT (Le pain du dégoût), de D H LAWRENCE (L'orgueil phallique, de l'auteur de Lady Chatterley), de Paul CLAUDEL (et son catholicisme de la servante du Seigneur), d'André BRETON (La poésie où la femme arrache l'homme au sommeil de l'immanence), de STENDHAL (Le romanesque du vrai). Tous ces auteurs cherchent, selon Simone de BEAUVOIR, en la femme, à l'exception de STENDHAL, un autre par lequel ils pourront se révéler à eux-mêmes.

   Un dernier petit chapitre clos cette partie (dans l'édition de 1976), où l'auteure se demande si le mythe féminin, si présent dans la littérature, est important dans la vie quotidienne, ce qui introduit directement le deuxième livre (dans cette édition). Dans l'édition de 1968, la partie Formation constitue la dernière partie du Tome 1. Dans l'édition de 1976, cette partie ouvre le tome 2.

 

     Quatrième partie : Formation.

  Dans l'introduction de cette partie, nous pouvons lire : "Les femmes d'aujourd'hui sont en train de détrôner le mythe de la féminité ; elles commencent à affirmer concrètement leur indépendance ; mais ce n'est pas sans peine qu'elles réussissent à vivre intégralement leur condition d'être humain. Elevées par des femmes, au sein d'un monde féminin, leur destinée normale est le mariage qui les subordonne encore pratiquement à l'homme ; le prestige viril est bien loin de s'être effacé : il repose encore sur de solides bases économiques et sociales. il est donc nécessaire d'étudier avec soin le destin traditionnel de la femme. Comment la femme fait-elle l'apprentissage de sa condition, comment l'éprouve t-elle, dans quel univers se trouve t-elle enfermée, quelles évasions lui sont permises, voilà ce que je chercherai à décrire. Alors seulement nous pourrons comprendre quels problèmes se posent aux femmes qui, héritant d'un lourd passé, s'efforcent de forger un avenir nouveau. Quand j'emploie les mots "femme" ou "féminin" je ne me réfère évidemment à aucun archétype, à aucune immuable essence ; après la plupart de mes affirmations il faut sous-entendre "dans l'état actuel de l'éducation et des moeurs". Il ne s'agit pas ici d'énoncer des vérités éternelles mais de décrire le fond commun sur lequel s'élève toute existence féminine singulière." 

   Le premier chapitre sur l'Enfance commence par cette phrase : "On ne devient pas femme : on le devient". Pour comprendre comment une fille devient une femme, il faut considérer deux grands facteurs qui conduisent à une rapide infériorisation de la petite fille : la valorisation du pénis, lié à l'éducation et non à la biologie, et la préparation au rôle de mère. "C'est une étrange expérience pour un individu qui s'éprouve comme sujet, autonomie, transcendance, comme un absolu, de découvrir en soi à titre d'essence donnée l'infériorité : c'est une étrange expérience pour celui qui se pose pour soi comme l'Un d'être révélé à soi-même comme altérité. C'est là qu'il arrive à la petite fille quand faisant l'apprentissage du monde elle s'y saisit comme une femme. La sphère à laquelle elle appartient est de partout enfermée, limitée, dominée par l'univers mâle : si haut qu'elle se hisse, si loin qu'elle s'aventure, il y aura toujours un plafond au-dessus de sa tête, des murs qui barreront son chemin. Les dieux de l'homme sont dans un ciel si lointain qu'en vérité, pour lui, il n'y a pas de dieux : la petite fille vit parmi des dieux à face humaine." L'auteure expose des vécus à travers des exemples puisés dans la littérature où d'autres auteures expriment leur expérience personnelle, dans souvent des autobiographies camouflées ou des relations de "confessions" (par exemple dans le livre de SKETEL, La femme frigide).

      Le chapitre II sur La jeune fille poursuit sur la même lancée : "Pendant toute son enfance, la fillette a été brimée et mutilée ; mais cependant, elle se saisissait comme un individu autonome ; dans ses relations avec ses parents, ses amis, dans ses études et ses jeux, elle se découvrait au présent comme une transcendance : elle ne faisait que rêver sa future passivité. Une fois pubère, l'avenir non seulement se rapproche : il s'installe dans son corps ; il devient la plus concrète réalité. il garde le caractère fatal qu'il a toujours eu ; tandis que l'adolescent s'achemine activement vers l'âge adulte, la jeune fille guette l'ouverture de cette période neuve, imprévisible, dont la trame est d'ores et déjà ourdie et vers laquelle le temps l'entraîne. Détachée déjà de son passé d'enfant, le présent ne lui apparaît que comme une transition : elle n'y découvre aucune fin valable mais seulement des occupations. D'une manière plus ou moins déguisée, sa jeunesse se consume dans l'attente. Elle attend l'Homme." L'auteure montre le contraste entre le garçon et la fillette dans leur chemin vers l'âge adulte. Et surtout dans la manière dont chaque sexe de projette dans l'avenir. "Le caractère et les conduites de la jeune fille expriment sa situation : si celle-ci se modifie, la figure de l'adolescente apparaît aussi comme différente." A l'époque de la parution de son livre, les femmes sont plus ambitieuses, mais, accaparées par le mariage, elles abandonnent souvent leurs projets pour accomplir leurs "devoirs".

      Le chapitre III porte sur L'initiation sexuelle. "En un sens, l'initiation sexuelle de la femme, comme celle de l'homme, commence dès la plus tendre enfance. Il y a un apprentissage théorique et pratique qui se poursuit de manière continue depuis les phases orale, anale, génitale, jusqu'à l'âge adulte. Mais les expériences érotiques de la jeune fille ne sont pas un simple prolongement de ses activités sexuelles antérieures ; elles ont très souvent un caractère imprévu et brutal ; elles constituent toujours un événement neuf qui crée une rupture avec le passé. dans le moment où elle les traverse, tous les problèmes qui se posent à la jeune fille se trouvent résumés sous une forme urgente et aiguë. En certains cas, la crise se résout avec aisance ; il y a des conjectures tragiques où elle ne se liquide que par le suicide ou la folie. De toute manière, la femme, par la manière dont elle y réagit, engage une grande partie de sa destinée."  C'est sur la situation particulière de la femme que Simone de BEAUVOIR insiste, sur le caractère traumatisant, où l'amant est souvent perçu comme violent. Catégorique, elle écrit : "la première pénétration est toujours un viol". La jeune femme est aliénée dans son corps, par la pénétration et la douleur, car elle connaît mal son vagin, donc ses désirs, alors que l'homme impétueux est dans le contrôle. L'idéal serait au contraire un apprentissage progressif de la sexualité, car le problème crucial de sa sexualité est l'absence de plaisir, et entraîne une frigidité permanente, Une sorte de masochisme anime le caractère de la femme et ce masochisme est lié chez certaines femmes au narcissisme qui aliène l'ego, pose le moi hors du plaisir, fait fuir la femme. "L'expérience érotique est une de celles qui découvrent aux êtres humains de la façon la plus poignante l'ambiguïté de leur condition ; ils s'y éprouvent comme chair et comme esprit, comme l'autre et comme sujet. C'est pour la femme que ce conflit revêt le caractère le plus dramatique parce qu'elle se saisit d'abord comme objet, qu'elle ne trouve pas tout de suite dans le plaisir une sûre autonomie ; il lui faut reconquérir sa dignité de sujet transcendant et libre tout en assumant sa condition charnelle : c'est une entreprise malaisée et pleine de risque ; elle sombre souvent." La plupart des femmes s'adaptent plus ou moins exactement à un rôle passif, mais certaines refusent cette soumission et emprunte d'autres voies, condamnées par la société.

         C'est une de ces voies que l'auteure explore dans ce chapitre IV sur La lesbienne. Etudier la lesbienne permet de mieux comprendre les rapports de la femme avec les hommes et avec la féminité. Réservée sur les analyses de Sigmund FREUD et d'Alfred ADLER, elle considère que l'homosexualité constitue un choix, qui peut d'ailleurs être une étape vers l'hétérosexualité. Il est difficile de comprendre une lesbienne car une comédie sociale se superpose souvent à des rapports sincères. Mais "en vérité, l'homosexualité n'est pas plus une perversion délibérée qu'une malédiction fatale. C'est une attitude choisie en situation, c'est-à-dire à la fois motivée et librement adoptée. Aucun des facteurs que le sujet assume par choix - données physiologiques, histoire psychologique, circonstances sociales - n'est déterminant encore que tous contribuent à l'expliquer. C'est pour la femme une manière parmi d'autres de résoudre les problèmes posés par sa condition en général, par sa situation érotique en particulier. Comme toutes les conduites humaines, elle entraînera comédies, déséquilibre, échec, mensonge ou, au contraire, elle sera source d'expériences fécondes, selon qu'elle sera vécue dans la mauvaise foi, la paresse et l'inauthenticité ou dans la lucidité, la générosité et la liberté.

 

   Le Tome II (toujours dans l'édition de 1968) débute par la partie Situation, qui entre dans la condition féminine connue en 1949.

      Le premier chapitre de cette première partie étudie La femme mariée. "La destinée que la société propose traditionnellement à la femme, c'est le mariage. La plupart des femmes, aujourd'hui encore, sont mariées, l'ont été, se préparent à l'être ou souffrent de ne l'être pas. C'est par rapport au mariage que se définit la célibataire, qu'elle soit frustrée, révoltée ou même indifférente à l'égard de cette institution." L'homme est producteur et transcendant ; la femme est une reproduction figée dans l'immanence, sans prise sur le monde. Cette situation séculaire est mise en question au XIXème siècle, avec la montée de l'individualisme qui fait naître le droit à l'amour, mais à son époque encore, l'auteure constate que des tabous entravent dès le début le mariage. Dans ce chapitre, le plus long de son ouvrage, Simone de BEAUVOIR aborde dynamiquement le processus qui, de la nuit de noces au quotidien du couple, emprisonne la femme dans un réseau d'obligations, au foyer (ménage, cuisine, enfants) qu'elle doit considérer comme être le centre de sa vie. Elle critique cette vie au foyer qui l'empêche d'acquérir expérience et instruction, dans un manque d'autonomie financière.

        Elle commence le chapitre II, consacré à La Mère par ces phrases : "C'est par la maternité que la femme accomplit intégralement son destin physiologique ; c'est là sa vocation "naturelle", puisque tout son organisme est orienté vers la perpétuation de l'espèce. Mais on a dit déjà que la société humaine n'est jamais abandonnée à la nature. Et en particulier depuis environ un siècle, la fonction reproductrice n'est plus commandées par le seul hasard biologique, elles est contrôlée par des volontés". La société, l'Etat interviennent de manière directe sur les naissances, dans les soins comme dans leur fréquence. La société, à travers notamment son appareil médical, intervient dans la régulation des naissances, mais refuse d'accorder à l'avortement un statut de normalité. C'est autour de thème que se révèle  à la fois l'inégalité sociale et la moralité (hypocrite) sociale. De manière plus globale, les situations où l'amour maternel, loin d'être un instinct, est absent ou inauthentique, ce qui entraîne une éducation difficile où les rapports mère/filles notamment sont très conflictuels. Par là, l'auteure veut démonter deux préjugés : la maternité rend toute femme heureuse et tout enfant est heureux grâce à sa mère. Celle-ci ne doit pas précisément limiter son identité au fait d'être mère, se cantonner à la relation aux enfants. Elle doit travailler - le travail et la maternité ne sont pas incompatibles, à condition que l'Etat l'aide. 

     Le chapitre suivant, La vie de société, indique une manière pour la femme de se montrer, la vie mondaine. La femme se fait coquette, s'aliène dans ses toilettes, joue le personnage accueillant, dans ces réceptions à la maison. Mais en fait, ces réceptions mondaines sont des institutions creuses où l'homme s'ennuie et où la femme se montre. Seules les amitiés féminine peuvent permettre aux femme de constituer un "contre univers", dans lequel elles peuvent se réfugier et se lier dans une complicité immanente. L'homme garde le prestige, et avec lui, la femme est en représentation. Les occasions de sortir à l'extérieur sont des occasions d'infidélité, due à la déception ou à la rancune. Ce sont ces occasions que la société surveille le plus, le danger d'adultère étant particulièrement craint. La morale sociale confond d'ailleurs femme libre et femme facile. Mais ni la vie mondaine, ni l'adultère, ni les amitiés ne constitue une vie authentique pour la femme. Tout juste peuvent-elles aider à supporter les contraintes. 

      Au chapitre IV, Simone de BEAUVOIR, qui considère que Prostituées et hétaïres prolifèrent dans une société fondée sur le mariage. Pour elle, la prostitution est en partie une conséquence du mariage puisque le mari impose la chasteté à sa femme. Mais le vrai problème des prostituées, lesquelles commencent à l'être souvent de manière occasionnelle, souvent homosexuelles, aux rapports très variables avec la clientèle et leur souteneur, n'est pas tant d'ordre moral ou psychologique, mais de pauvreté et de mauvaise santé. Supprimer la prostitution revient à supprimer un besoin et à instaurer l'amour libre et consenti entre les hommes et les femmes.

     Le chapitre V est consacré à De la maturité à la vieillesse. Plus que l'homme,la femme dépend de son destin physiologique, du fait même qu'elle est enfermée dans ses fonctions de femelle. La ménopause lui enlève son attrait érotique. La vieillesse donc lui fait horreur, bien avant qu'elle n'arrive, car elle doit toujours plaire. Lorsqu'elle est acceptée, elle devient un être nouveau, mais que peut-elle faire de sa nouvelle liberté? Quelle que soit leur postérité et les relations qu'elle noue avec sa progéniture - conflits-jalousies avec la bru, difficultés avec les enfants, qui prennent leur autonomie - la femme doit trouver des ersatz d'actions (oeuvres, associations...). C'est un âge de tristesse car peu de femmes agissent vraiment. 

       Au chapitre VI , Situation et caractère de la femme, elle constate qu'on peut comprendre pourquoi, le long des siècles, dans les réquisitoires dressés contre la femme, "se retrouvent tant de traits communs ; sa condition est demeurée la même à travers de superficiels changements, et c'est elle qui définit ce qu'on appelle le "caractère" de la femme : elle "se vautre dans l'immanence", elle a l'esprit de contradiction, elle est prudente et mesquine, elle n'a pas le sens de la vérité, ni de l'exactitude, elle manque de moralité, elle est bassement utilitaire, elle est menteuse, comédienne, intéressée...". Elle dénonce la situation qui la pousse à ces défauts. Deux problèmes sont une entrave à son émancipation : sa résignation et son absence de solidarité avec les autres femmes, due à son intégration parmi les hommes. Sans formations, admiratrices des hommes, qui ne leur donnent pas les moyens de se libérer, les femmes se plaignent tout en restant "librement esclaves". Pour compenser son impuissance, la femme se crée son propre monde, avec ses grands événements (accouchements, baptêmes, communions), encouragée par la religion qui lui promet la "transcendance". En fait, il n'y a pour la femme aucune autre issue que de travailler à sa libération. "Cette libération ne saurait être que collective, et elle exige avant tout que s'achève l'évolution économique de la condition féminine." 

 

    Deuxième partie : Justifications. Simone de BEAUVOIR analyse dans cette partie les attitudes que les femmes adoptent souvent pour fuir leur liberté.

      Le chapitre I examine Le narcissisme, prétendument attitude fondamentale de toute femme. Dans le narcissisme, "le moi posé comme fin absolue et le sujet se fuit en lui". Ce narcissisme a deux raisons : la frustration de ne pas avoir de pénis contractée dans l'enfance et la frustration sexuelle survenant à l'âge adulte. Sans projet, donc sans réelle possibilité d'agir, cette femme narcissique se met en scène fantasmatiquement. L'apothéose du narcissisme est le fantasme de l'amant exceptionnel dans les yeux duquel la femme se sent supérieure, attendu tout sa vie.

     Dans les chapitres II et III, elle développe l'explication de L'amoureuse, puis de La mystique. Elle considère que la première s'enferme dans une vaine attitude de passion, s'aidant de la description de la coquette par Jean-Paul SARTRE, dans l'Etre et le Néant et que la seconde qui veut développé une relation affective avec Dieu qui s'enferme également dans une vaine attitude de passion, prêchant des doctrines incertaines et fondant des sectes.

 

  Troisième partie : Vers la libération, composé d'un seul chapitre : La femme indépendante.

     Les libertés civiques ne suffisent pas à l'émancipation féminine quand elles ne s'accompagnent pas d'une autonomie économique. A l'objectif de l'avènement de la femme indépendante, s'oppose bien des obstacles dans un monde qui reste masculin. La femme n'a pas encore de liberté morale : elle reste affranchie à l'image et aux désirs de l'homme. L'égalité fait son chemin, notamment dans la France de 1949. Une fonction féminine reste lourde à accepter : la maternité, mais l'auteure espère qu'un jour la contraception sera libre. la femme reste tenaillée par des doutes, des angoisses, par un sentiment d'infériorité et elle accepte trop souvent la médiocrité, déjà heureuse de gagner sa vie seule et de contribuer aux dépenses du couple. La femme libre est seulement en train de naître.

 

     Dans l'édition de 1968 toujours, elle termine sa Conclusion par l'évocation par Karl MARX du rapport entre l'homme et la femme : "Le rapport immédiat, naturel, nécessaire, de l' homme à l'homme est le rapport de l'homme à la femme". "Du caractère de ce rapport, écrit MARX, il suit jusqu'à quel point l'homme s'est compris lui-même comme être générique, comme homme ; le rapport de l'homme à la femme est le rapport le plus naturel de l'être humain à l'être humain. Il s'y montre donc jusqu'à quel point le comportement naturel de l'homme est devenu humain ou jusqu'à quel point sa nature humaine est devenue sa nature." "On ne sarait mieux dire, enchaine Simone de BEAUVOIR. C'est au sein di monde donnée qu'il appartient à l'homme de faire triompher le règne de la liberté ; pour remporter cette suprêùe victoire il est entre autres nécessaire que par-delà leurs différenciations naturelles, hommes et femmes affirment sans équivoque leur fraternité." 

 

 

   Dès sa parution, le Deuxième sexe connaît un grand retentissement : immédiatement traduit dans plusieurs langues, il bouleverse de nombreuses lectrices issues de milieux intellectuellement favorisés pour la plupart, qui le ressente comme un vibrant appel à la libération. Par ailleurs, il suscite des vives réactions hostiles d'écrivains scandalisés par son ton comme par sa forme. L'évocation de la sexualité féminine, de manière crue, mais si finalement les références psychanalytiques dominent, constitue l'élément qui focalise les réactions; et qui alimente les campagnes en faveur de la libéralisation de l'avortement. L'ouvrage est attaqué aussi parce qu'il est perçu comme faisant partie de l'existentialisme, combattu par de nombreuses autres tendances philosophiques. 

  L'ouvrage influence fortement les mouvements féministes des années 1950 et 1960. Cette influence s'atténue dans les années 1970. Dans les années 1980, la publication de correspondances et la découverte de la vie privée de Simone de BEAUVOIR suscitent des critiques. Depuis la fin des années 1990, Le deuxième sexe redevient une source d'inspiration, l'ouvrage étant même plus étudié dans les pays anglophones qu'en France.

   Oeuvre philosophique et militante, Le Deuxième sexe est également considéré comme sociologique, au sans où sa réception sucite la naissance de thèmes majeurs en sociologie. Dans une étude sur cette réception par la sociologie française entre 1949 et 1999, Laurence ELLENA, Ludovic GAUSSOT et Laurence TARRIN (Cinquantenaire du deuxième sexe) ont dégagé plusieurs problématiques :

- La construction sociale du genre ;

- Les mythes de la femme ;

- Femme-maternité ;

- Femmes et Travail ;

- Différence et égalité.

Le deuxième sexe est utilisé comme référence intellectuelle en dehors de la distinction traditionnelle entre le "théorique" et le "politique". Colette GUILLAUMIN (Femmes et théories de la société : remarques sur les effets théoriques de la colère des opprimées, dans Sociologie et sociétés, vol 13, 1981) tente de démontrer l'importance déterminante de l'analyse "militante" dans la construction de l'analyse "savante", analyses militantes de groupes minoritaires (sur le plan du pouvoir) disqualifiées à leur apparition sur le plan théorique et présentées comme des produits politiques. 

 

Simone de BEAUVOIR, Le deuxième sexe, Tomes 1 et 2, Gallimard, nrf, 1968 (1949), 511 et 505 pages.

Cinquantenaire du deuxième sexe, Colloque international Simone de Beauvoir, sous la direction de Christine DELPHY et de Sylvie CHAPERON, Editions Syllepse, 2002.

 

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3 avril 2012 2 03 /04 /avril /2012 14:20

        Nouvelles Questions Féministes, revue francophone fondé en 1981 par Simone de BEAUVOIR, Christine DELPHY, Claude HENNEQUIN et Emmanuèle de LESSEPS, fait suite à Questions Féministes, fondée en 1977. Issue du courant féministe matérialiste, elle constitue une ressource importante pour la réflexion des militantes, des chercheuses et des enseignantes féministes. Consacrée au développement et à la diffusion de réflexions théoriques et politiques ancrées dans les mouvements et les actions féministes, elle se donne également pour objectif de renforcer la légitimité scientifique des Etudes Genre dans le monde académique et de contribuer à leur reconnaissance.

 

           Semestrielle, entre 144 et 168 pages, elle est maintenant éditée à Lausanne, aux Editions Antipodes, et son secrétariat de rédaction, comme la gestion, de la revue sont rattachés au Centre Etudes Genre LIEGE. Avec un comité de 40 membres, elle se veut "carrefour d'expériences multiples : par les ancrages disciplinaires de ses membres (anthropologie, droit, géographie, histoire, linguistique, littérature, philosophie, science politique, sociologie), par sa composante intergénérationnelle, par la diversité des formes d'engagement de ses membres". Un comité de rédaction franco-suisse, sous la responsabilité de Christine DELPHY (CNRS France) et Patricia ROUX (Université de Lausanne, Suisse) coordonne les activités de la revue. 

 

        Les analyses de NQF d'hier et d'aujourd'hui, selon leur propre présentation, "se fondent sur le refus d'expliquer la subordination des femmes aux hommes et leur discrimination par la nature et la biologie. Les "femmes" et les "hommes" sont des catégories sociales produites par et dans des rapports de pouvoir organisés en système, le système de genre. Malgré tous les discours actuels sur l'égalité entre les sexes, les positions sociales des femmes et des hommes continuent à être hiérarchisées et contraignent les premières à entretenir une relation de dépendance matérielle et symbolique avec les seconds. NQF continue de déconstruire la division arbitraire et essentialiste qui structure l'ensemble de l'organisation sociale et légitime l'ordre patriarcal, partout dans le monde et sous des formes diverses. A ce titre, la revue diffuse des articles et des témoignages provenant des sociétés occidentales, mais accorde un large espace aux article qui décrivent et analysent la construction du genre et sa production d'inégalités dans d'autres régions et sociétés. Les oppressions vécues par les femmes étant multiples, elle s'intéresse aussi à toute étude où le genre s'articule avec d'autres systèmes de catégorisation, de hiérarchisation et de pouvoir qui organisent les rapports sociaux - la classe, la race ou la nationalité et la sexualité." Sont traités donc autant la question de Sexisme et racisme : le cas français (n°1, 2006), la question des Perspectives féministes en sciences économiques (n°2, 2007), Le droit à l'épreuve du genre (n°2, 2009) que les Nouvelles perspectives de la recherche féministe en éducation (n°2, 2010). 

 

    Le Réseau Liège (Laboratoire Interuniversitaire en Etudes Genre), créé en 2000, est un espace collectif qui a étendu son activité en 2006, jusqu'alors centrée sur les universités, à la Haute Ecole Spécialisée de Suisse Occidentale (HES-SO). Ses objectifs sont poursuivis, depuis 2007, par le Centre en Etudes Genre LIEGE de l'Unil et par l'antenne romande de la plate-forme d'informations Gender Campus/LIEGE (www.gendercampus.ch).

 

     Les Editions Syllepse rééditent cette année, Questions Féministes (1977-1980). Les 8 numéros de cette revue présentent un intérêt historique, vu leur impact sur le mouvement féministe et bien au-delà. Les articles de QF sont devenus, "soit dès leur publication, soit au fil du temps, des classiques sur lesquels s'appuie en grande partie la formation théorique des étudiant(e)s d'aujourd'hui dans ce domaine, en France, mais aussi en Suisse, en Belgique et au Québec. Or si certains de ces articles ont été republiés dans des recueils réunis par leurs auteures, d'autres restent difficilement trouvables, bien qu'ils jouissent d'une grande réputation". Ce sont plus de 1000 pages de textes qui sont ici rassemblés. Préface de Sabine LAMBERT.

 

Nouvelles Questions Féministes, Editions Antipodes, Anthropole - CH-1015 LAUSSANNE - SUISSE

Editions Syllepse : www.syllepse.net

 

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29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 14:44

   Avant même la construction d'une véritable pensée féministe courant le XVIIIème siècle occidental et d'une philosophie politique en tant que tel au cours du XIXème, la réflexion sur la place des femmes dans la société est abordée dès l'Antiquité. Il est difficile d'établir, en dehors du miroir lointain que constitue l'existence de sociétés dites primitives, et qui peut faire croire et approcher petitement la possible existence à un moment donné d'une société matriarcale, d'une société dominée par les femmes, vu les importantes destructions de documents de toute sorte sur de possibles pensées très développées sur la place des femmes dans les sociétés, la réalité d'un féminisme en tant que tel, avant le XVIIIème siècle occidental. Cela ne veut pas dire que les femmes soient sans pouvoir dans les sociétés où manifestement les hommes occupent toutes les positions dominantes, qu'elles soient religieuses, politiques ou économiques. Mais c'est réellement une prise de conscience politique de la spécificité féminine, de leur oppression, qui, vers ces moments-là, mettent en mouvements une partie de la société et que l'on peut parler de formation de différents féminismes, libéral, socialiste ou radical. Ces féminismes s'expriment à la fois dans les domaines politiques et philosophiques, même si, de manières structurées, les philosophies politiques féministes viennent plutôt tardivement.

 

     C'est ce qu'indique bien Claude HABIB dans son survol du féminisme. "Avec l'anti-racisme, le féminisme est une des valeurs les plus incontestées de notre temps : c'est une des normes pour juger les autres civilisations ainsi que les mondes qui ont précédé le nôtre. Toujours et partout, la place des femmes dans une société nous apparaît comme déterminante pour l'avenir de cette société. Avant que nous ne lui reconnaissions cette importance, elle l'était pour des raisons démographiques." "La subordination des femmes semble avoir été le moyen universel de garantir leur collaboration aux destinées de sociétés où elles étaient à la fois protégées et contraintes. Cette subordination fut généralement assurée par la limitation de leur droit d'héritage ou de propriété, et par leur exclusion des fonctions dominantes, en particulier militaires et sacerdotales. La solidarité des femmes au groupe social passe par la soumission de la fille au père et celle de l'épouse au mari ; celle-ci peut prendre des formes extrêmes, comme l'immolation traditionnelle des veuves, dans certaines castes indiennes, sur le bûcher de leur mari. Le contrôle de la sexualité féminine est général et peut prendre des formes extrêmes. Des rites traditionnels, comme l'excision ou l'infibulation des petites filles, révoltent la conscience moderne. Même si des ethnologues invitent à suspendre le jugement spontané afin de comprendre les sociétés où ces pratiques existent, il faut avouer que nous ne sommes guère en mesure de leur rendre justice tant que ces mutilations continuent d'exister. On peut admettre qu'un rite ou une coutume, détachée du contexte, ne renseigne pas sur des types de liens qui existent entre hommes et femmes dans une société donnée. Mais dans le cas des mutilations génitales, le relativisme culturel atteint une limite : l'urgence d'éradiquer la coutume l'emporte sur la compréhension et le respect des traditions." Sans doute l'auteur ne fait-il pas la différence entre comprendre et accepter/justifier de telles pratiques, mais cette présentation est caractéristique d'une manière de concevoir le relativisme culturel, lequel n'est absolument pas le même quand il vient d'anthropologues tout-à-fait occidentalisés que quand il provient de prédicateurs religieux ou politiques désireux de préserver une part de leur pouvoir. 

  "La préférence pour la masculin ne prend pas couramment une forme dramatique. Les anthropologues affirment que toutes les sociétés humaines formulent la différence des sexes ; selon Françoise Héritier, on y repère toujours une "valence différentielle" et celle-ci se laisse mieux appréhender dans le rapport entre le frère et la soeur que dans celui de la femme et du mari, le premier n'étant pas affecté par les différences liées à la reproduction : lorsque la sexualité et la parturition ne jouent pas, la hiérarchisation est plus lisible. Elle s'effectue régulièrement au bénéfice du masculin. De nombreuses féministes ont dénoncé la persistance de cette valence jusque dans les représentations occidentales contemporaines qui passent pour neutres, contestant par exemple l'emploi du terme "humanité" ou celui du mot "homme", employé dans un sens général, par exemple dans l'expression "droits de l'homme" : L'humanité est une prérogative masculine" (Robert Baker). 

   En dépit de cela, "il serait erroné de se représenter l'histoire humaine comme une affaire purement masculine". Le professeur à l'Université Lille III le pense pour deux grandes raisons:

- Les formes familiales sont diverses et évoluent lentement. Les mutations par exemple qui affectent la famille lorsqu'elle passe d'une filiation matrilinéaire à une filiation patrilinéaire, de la polygamie à la monogamie, de l'endogamie traditionnelle à l'exogamie, se produisent graduellement et surtout par altération des formes anciennes. Ceci affecte la répartition des rôles entre hommes et femmes de manière très graduelle ;

- Si les femmes sont tenues pour inférieures aux hommes, ce préjugé ne les écarte pas systématiquement des positions dominantes. En matière de succession politique par exemple, la légitimité dynastique permet à de nombreuses femmes de monter sur le trône royal, que ce soit dans l'Antiquité ou à d'autres époques. Dans le jeu croisé des prétentions anglaises et françaises de régner sur les terres de la grande île ou du continent, les impératifs politiques priment souvent sur les questions de sexe. Au XXème siècle, c'est net en Inde et dans d'autres régions asiatiques.

  Des multiples exemples historiques, il ressort "qu'on ne peut guère dégager un intérêt qui soit commun aux femmes dans une société ordonnée par la différence de conditions." C'est pourquoi les historiens et les historiennes choisissent souvent la période du XVIIIème siècle "pour marquer l'émergence du féminisme moderne : en excluant les femmes de la vie publique, la Révolution française eut le mérite paradoxal de rendre lisible leur intérêt commun.". Le mot lui-même, féminisme, n'apparaît en français qu'en 1837, sous la plume de FOURIER, et son emploi ne se répand qu'au XIXème siècle. Bien entendu, les thèmes féministes sont présents bien avant. Claude HABIB cite les cas de Christine de PISAN (Le livre de la Cité des Dames, 1405), qui ouvre la "Querelle des femmes" qui rebondit sans cesse après, de Cornelius AGRIPPA (Aggripa de Nettescheim), de Marie de GOURNAY, qui est la seule à évoquer l'égalité des sexes. "De la Renaissance à l'âge classique, même chez les auteurs qui prennent le parti des femmes (dans la Querelle des femmes), l'inversion des préjugés n'est jamais liée à l'espoir de réformes sociales, mais au jeu de l'esprit, au désir d'être agréable aux dames, au plaisir de la flatterie. Un même caractère d'instabilité marque les revendications de la préciosité au XVIIème siècle, et celles des courants  néo-précieux du XVIIIème siècle, dans le cercle de madame de Lambert. De nouveau, leur audience est de fait limitée aux cercles fermés. (...) L'accueil masculin, quand il n'est pas franchement goguenard, à la manière de Molière, reconduit le jeu, voire le double jeu, spirituel et galant qu'on observe au XVIème." Se distinguent, en contraste, de rares auteurs (parmi ceux passés à la postérité), comme Poulain de la BARRE (De l'égalité des deux sexes, 1673), disciple de DESCARTES.  "Les choses changent avec la Déclaration des droits de l'homme : la promotion de l'égalité comme valeur collective fournit la base d'une contestation du nouvel ordre politique masculin. Cette contestation fut précoce, même si elle a pu passer inaperçue dans la tourmente des événements". Ainsi Mme de GAMBIS (Du sort actuel des femmes, 1791) ouvre la voie, comme Olympe de GOUGES (Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791). Le plaidoyer le plus cohérent en faveur de l'éducation des femmes provient de CONDORCET (Cinq mémoires sur l'instruction publique, 1791 - Lettres d'un habitant de New Haven à un citoyen de Virginie, 1788 - Sur l'admission des femmes au droit de cité, 1790), alors que les autres auteurs des Lumières se montrent indifférents ou même négatifs en la matière, comme ROUSSEAU. En Angleterre, Mary WOLLSTONECRAFT publie en 1792 A vindication of the Rights of Woman, sans beaucoup d'écho. 

   L'exigence  de participation à la vie politique et de l'éducation des filles dominent le débat au XIXème siècle, dans la première vague du féminisme. "Chez certaines féministes anglaises, la revendication à l'éducation supérieure prend le pas sur les autres thèmes, mais le suffragisme est, pour l'essentiel, la vocation du premier féminisme, qu'on s'accorde à faire durer jusqu'aux années trente du XXème siècle. Ce mouvement va de pair avec les luttes pour l'amélioration des conditions de vie de la femme ouvrière, et des mouvements pour l'abolition de la prostitution." Dès le départ, dans ce féminisme, cohabitent des mouvances libérales, socialistes et radicales. Pierre ROSANVALLON met le doigt (Le sacre du citoyen, Gallimard, 1992) sur l'opposition fondamentale au sein du féminisme, au XXème siècle : tandis que les unes s'appuient sur une différence de nature, les autrs s'en tiennent strictement à la revendication d'égalité entre les individus, refusant de s'intéresser à une spécificité féminine. Les premières s'expriment inlassablement en terme d'indentité, les secondes, qui se situent dans la lignée de Simone de BEAUVOIR, parlent plus volontiers de condition féminine, évitant le terme de nature qui leur parait un piège : puisqu'elle fut l'essentiel et est encore l'éternel prétexte des discriminations sexistes, il est au mieux inutile, au pire dangereux de s'y intéresser.

  Les féminismes différentialistes conduisent fréquemment à des options séparatistes, favorisant la formation - parfois nécessaire dans des environnements sociaux plutôt hostiles - de groupements entièrement féminins, composés de femmes, agissant pour elles exclusivement. On en trouve l'expression récente dans l'homosocialité militante, allant jusqu'à conférer à l'homosexualité féminine un privilège. 

  Egalitarisme et différentialisme, universalisme et essentialisme, dans cette seconde vague du féminisme, au dernier tiers du XXème siècle, constituent deux formes qui se combattent avec au moins autant de force que contre la domination masculine qu'elles dénoncent. Les périodisations restent encore incertaines, tant manque le recul nécessaire, et tant les emballements médiatiques bombardent facilement les tendances d'adjectifs qui mettront du temps à se vérifier. "La caractéristique du second féminisme fut de déplacer la critique vers le corps, la sexualité et l'oppression au sein de la famille. L'autonomie revendiquée ne concerne plus les droits civils et politiques, déjà acquis, et qui n'ont pas fait disparaître la subordination des femmes. Si les inégalités économiques restent un terrain majeur de protestation, le phénomène le plus frappant est le recentrement sur la question du corps (...). L'exaspération contre le statut de "femme-objet" se traduit par des actions spectaculaires (...). Plus sérieusement, les luttes se polarisent sur l'accès aux nouvelles méthodes contraceptives et la légalisation de l'avortement. Elles concernent aussi le viol" (...) Les féministes radicales ne s'en tiennent pas à la dénonciation des crimes (et à la relative mansuétude des tribunaux eux) : elles prétendent remonter à leur principe. Les abus ou les crimes ne sont pas des transgressions de l'ordre patriarcal, mais son expression la plus claire. Ils sont inhérents à la phallocratie dans laquelle les femmes sont prises, auxquelles elles collaborent par les liens qu'lles nouent avec leurs oppresseurs. Shulamith FIRESTONE (The dialectic of sex, 1970), Catherine MAC KINNON, Andrea DWORKIN (Pornography and grief, dans Take Back the night, L Lederer, New York, Morrow, 1980)  sont les représentantes les plus en pointe de ce féminisme radical. "A l'encontre des Françaises, dont la mobilisation s'affaiblit au cours de la décennie 1980, les Américaines luttent toujours activement contre la pornographie, jusqu'à prôner son interdiction, ce qui ne vas pas sans dissensions : certaines estiment possible de produire une pornographie non attentatoire à l'égalité des sexes ni à la dignité de la femme (Anne Garry)." Ces dissensions peuvent d'ailleurs s'aggraver, disons-le lorsque certaines organisations radicales, s'allient avec une extrême droite puritaine, qui possède une grande influence aux Etats-Unis

Claude HABIBI met en relief les évolutions divergentes en France et dans le monde anglo-saxon, les femmes ayant du mal à se faire réellement une place dans la vie politique hexagonale. Mona OUZOUF (Les mots des femmes, 1995) propose une explication subtile : dans les salons d'Ancien Régime, elle voit l'origine d'une expérience particulière qui donne aux femmes de ce pays l'impression d'avoir voix au chapitre, indépendamment du contexte institutionnel. La mixité sociale maintenue et l'universalisme, diffusé dans l'enseignement républicain, et par conséquent dans l'enseignement féminin expliquerait les aspects d'un féminisme à la française qui relève moins de la timidité que de la résistance au radicalisme. 

   Très justement, le même auteur explique la contestation spectaculaire des rôles sexuels dans le second féminisme par l'expérience historique de la seconde guerre mondiale, où le nombre des victimes civiles dépassent de loin celui des combattants. "L'antique fonction virile de protection du groupe en ressort ébranlé. L'agresseur lui-même tend à se désincarner. L'ennemi ne vient plus "jusque dans nos bras égorger nos fils et nos caompagnes" : les bombes tombent du ciel. C'est sur fond d'indifférence aux vertus guerrières que s'est joué la délégitimation de l'agressivité masculine. La demande d'égalité fait partie de la logique démocratique : elle constitue une tendance de fond et n'est pas susceptible de s'inverser. En revanche, les conditions qui ont permis la contestation des identités appartiennent au contexte historique de l'après-guerre, et nul ne peut prévoir si elles seront durables."

 

      Pour Françoise COLLIN, qui rejoint la périodisation précédente, "la question du statut de la différence des sexes est présente dès les origines de la philosophie occidentale. En réalité, le questionnement des philosophes porte sur les femmes, attestant de ce qu'elles sont les "autres" du sujet parlant et pensant mais aussi du sujet désirant, et il bute sur leur rôle prééminent dans le phénomène de la génération." 

      Pendant l'Antiquité et ses prolongements, deux grandes "réponses" se dessinent : la première incarnée par ARISTOTE, qui affirme la double nature de l'homme et de la femme, la seconde par PLATON, qui soutient l'unicité de la nature et des rôles de l'un et l'autre. Mais la distinction de ces deux positions s'évanouit dans une commune affirmation de la hiérarchie entre les sexes (Giulia SISSA, Philosophies du genre, 1991, sous la direction de Georges DUBY). La défense des droits privés, plutôt d'ailleurs que celle de droits publics, se fait soit par l'accentuation de l'importance de leur rôle spécifique (ROUSSEAU), soit par la revendication de leur assimilation aux hommes (STUART MILL). La psychanalyse fait de la différence des sexes le motif central de sa réflexion, ce qui influence longuement l'ensemble des philosophies féministes.

La philosophe et professeure au Centre parisien d'études critiques, fondatrice et rédactrice de la revue Les Cahiers du GRIF, compte tenu de l'histoire au XXème siècle du féminisme, distingue trois positions différentes sur la différence des sexe :

- Une position universaliste, qui repose sur l'affirmation selon laquelle tous les êtres humains sont des individus au même titre, indépendamment de différences secondaires touchant aux traits physique, à la "race", au sexe, à la langue... Il y a, comme le soutien Simone de BEAUVOIR, pas de sexes, mais des "classes de sexes" vouées à disparaître. L'égalité est couplée à l'identité, dans la vie politique comme dans la vie économique. L'exigence d'égalité comporte pour les filles comme pour les garçons l'accès identique, et dans des conditions identiques, à toutes les formes d'exercice de la vie humaine et citoyenne. La démocratie se doit de traduire dans les faits ces principes. L'importance prépondérante de ce courant dans le féminisme français est liée à la tradition culturelle, philosophique et politique nationale, hérité du rationalisme des Lumières, et à une conception des rapports de sexes inspirée par le modèle marxiste des rapports de classe. Il est principalement soutenu et développé par des théoriciennes formées à la sociologie ou à l'ethnologie ;

- Une position différentialiste (esentialiste), qui soutient qu'il y a "deux sexes" au sein de la même humanité : l'accès à l'égalité n'est pas l'accès à l'identité. La disparition de la domination doit donner lieu à un monde commun composite, enrichi des apports de l'une et l'autre forme sexuée de l'humanité. La domination masculine a en effet approprié l'universel en le tronquant. La libération des femmes n'est pas que le dépassement d'une injustice : c'est aussi la manifestation d'une dimension du rapport au monde occultée jusqu'ici. Ce féminisme résiste à l'Un, figuré par le phallique, qui structure indûment le monde dit commun (IRIGARAY, 1974). Les expériences respectives de la maternité et de la paternité sont irréductibles (KRISTEVA, 1980 - KNIBIELHER, 1997). L'avènement des femmes serait l'avènement d'une alternative à l'organisation des rapports humains. Les théoriciennes de ce courant vont parfois jusqu'à penser que les deux registres sexués de l'humanité devraient pouvoir constituer deux formes d'organisation non plus hiérarchisées mais égales et parallèles au sein d'un même monde. Cette position, qualifiée parfois par ses adversaires de "naturaliste" ou "substantialiste" est soutenue au départ par des théoriciennes confrontées à la psychanalyse, sous sans forme lacanienne, dont elles se démarquent de manière critique. Elles se retrouve aussi chez des théoriciennes de l'écriture et de la création (CIXOUS, 1975 - KRISTEVA, 1980) ;

- Une position postmoderne qui se formule plus tardivement, bien après l'explosion féministe des années 1970. Elle n'a pas d'impact en France, mais est devenue un élément fécond des recherches ailleurs et surtout aux Etats-Unis où elle est qualifiée... de french feminism (à tort). Cette confusion provient des réceptions biaisées des oeuvres de philosophes français tels de DELEUZE, LYOTARD et DERRIDA. Ce postmodernisme ou déconstructionnisme est issu de la "critique de la métaphysique" introduite par HEIDEGGER. Il marque une rupture avec les formes de la modernité occidentale, aux sources grecques, définies par la catégorie de la maîtrise : maîtrise du sujet sur l'objet, mais aussi de l'homme sur la femme, obéissant à une logique binaire des oppositions. Le logocentrisme est un phallocentrisme (DERRIDA, 1992). La pensée postmoderne (Nos lecteurs connaissent tout le mal que nous pensons de cette catégorisation pré, pro, anti, post... moderne) est en ce sens un "devenir femme" ou un devenir féminin de la pensée et de la pratique. Le sexe n'est pas substantifiable : il n'est ni un ni deux mais un mouvement de différer qui se traduit par le vocable de "différance" (DERRIDA, 1992). Le "féminin" comme catégorie et non comme marque d'un des deux sexes, est attachement à la logique binaire des oppositions, émergence d'une "vérité de troisième genre" qui récuse l'alternative du "ou bien, ou bien" au profit de celle de "et, et". Un tel féminisme peut être assumé indifféremment par hommes et femmes : il transcende l'alternative duelle du sex et du gendex. Cette position induit une politique des contournements et de la déstabilisation, une politique des déplacements plutôt que des affrontements, liée à la "pensée nomade" (BRAIDOTTI, 1985). La vraie vie est toujours minoritaire et la subversion est dans le "devenir minoritaire" (DELEUZE) des hommes et des femmes. Cette pensée donne lieu au développement ultérieur de la théorie queer qui s'attache à la subversion des identités sexuelles. Il ne s'agit pas seulement de revendiquer le droit à l'homosexualité, mais d'indiquer la porosité des frontières entre hétéro et homosexualités. Le sexe identifié socialement ou morphologiquement n'est pas déterminant. Le sexe est "trouble" ou "innombrable" (BUTLER, 1990).

 

      Perdure, à travers ces évolutions, une différence essentielle entre diverses formes du féminisme qui coexistent toujours, et qui peuvent - malgré les intenses luttes idéologiques à l'intérieur d'un même courant, lesquelles peuvent très bien se mêler à des querelles personnelles vivaces - être ramenées à trois principales : un féminisme libéral, un féminisme socialiste et un féminisme radical. 

    Le féminisme libéral, appelé ainsi bien après ses débuts, adhère aux principes du libéralisme politique. Il réclame l'application aux femmes, au même titre qu'à tous les hommes, l'application des droits politiques acquis par ces derniers. Réformiste à la fois par sa pensée et par ses méthodes, ce féminisme cherche à obtenir une modification des lois par la voie législative, le lobbying ou l'action militante à destination de l'opinion publique. Confiant dans les valeurs du progrès et les vertus de l'éducation, il entend également agir sur les mentalités existantes, sans développer comme le féminisme marxiste ou radical, une analyse développée du système politique, économique ou même du patriarcat. C'est dans la seconde moitié du XIXème siècle qu'il se structure, toujours en Occident (car ailleurs les problématiques sont différentes), dans des groupes organisés, militants pour l'égalité civile et politique ainsi que l'égalité des droits dans les domaines de l'éducation et du travail. Chris BEALEY, dans son What is feminism? An introduction to feminist theory, (SAGE, 1999) donne une bonne description de ce féminisme.

   Le féminisme socialiste, d'abord marxiste, puise ses sources dans L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat (1884) de Griedrich ENGELS et dans La femme dans le passé, le présent et l'avenir (1879) d'August BEBEL. Clara ZETKIN et Alexandra KOLLONTAÏ sont des représentantes les plus marquantes du début de cette traduction marxiste. Les féministes de la fin du XIXème siècle militent pour l'accès des femmes au marché du travail : leur entrée dans la sphère productive doit permettre l'éveil d'une conscience de classe et la participation des femmes à la lutte des classes. Les mobilisations des femmes doivent rester subordonnéees à la lutte des classes pour une grande partie des auteurs, leaders, dirigeants marxistes. Seul, pour eux, le renversement du capitalisme peut mettre en effet un terme définitif à l'oppression des femmes (Françoise NAVAILH, Le modèle soviétique, dans Histoire des femmes, tome 5, sous la direction de Françoise THÉBAUD, 1992). Des organisations fminines, rattachées aux structures socialistes nationales s'organisent dans la majorité des pays d'Europe (regroupées en 1907, dans l'Internationale socialiste des femmes, à l'occasion de la première Conférence internationale des femmes socialistes, de Stuttgart). Longtemps, sous l'impulsion des organisations proches de la ligne du Parti Communiste de l'Union Soviétique, l'ensemble du féminisme marxiste refuse toute alliance avec le "féminisme bourgeois" et réformiste. Mais depuis la fin des années 1960, la réflexion marxiets sur l'oppression des femmes se renouvelle profondément, notamment en ce qui concerne l'articulation entre patriarcat et capitalisme (sous l'impulsion d'auteure comme Christine DELPHY).

   Le féminisme radical apparaît à la fin des années 1960. Il voit dans l'oppression des femmes au bénéfice des hommes, le fondement du système de pouvoir sur lesquel les relations humaines dans la société sont organisés. Ce féminisme se démarque des mouvements féministes qui visent surtout à l'amélioration de la condition féminine, sur les plans politique et économique, même si beaucoup de ses composantes l'ont fait et continuent de le faire. La différence, exprimée par exemple par Catherine MACKINNON et Andrea DWORKIN, est la contestation des rôles sexuels imposés par la société. Il critique l'essentialisme et le naturalisme et entend impulser une lutte pour la libération sexuelle, marquant les mouvements féministes aux Etats-Unis, en Angleterre, au Canada et en France. Diffus, ce féminisme se rencontre, par capillarité, dans les deux féminisme précédents, une fois que les luttes légales ont fait entrer l'égalité des hommes et des femmes dans la loi, dans pratiquement tous les domaines. Divisé et très éclaté, il rencontre et prend à son compte nombre d'ordre de lutte des groupes homosexuels : usage de la technologie moderne de conception in vitro, séparatisme plus ou moins radical entre actions des femmes et actions des hommes, théorisation plus ou moins radicale également de la différence entre sexes, jusqu'au séparatisme social. Critiqué (Elisabeth BADINTER, Jean-Pierre TROTTIER, Hélène VECCHIALI) car trop centré sur le genre et oublieux des autres conditions de l'amélioration de la condition féminine. Informel, car présent dans beaucoup de revues et mouvements, sans constituer un féminisme réellement autonome et structuré. Concentré en Occident, car ailleurs, les femmes doivent obtenir d'abord l'abolition des pratiques les plus répressives.

 

Claude HABIB, article Femmes, Féminisme, dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 2005 ; Françoise COLLIN, article Théories de la différence des sexes, dans Dictionnaire critique du féminisme, PUF, 2007.

 

PHILIUS

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26 mars 2012 1 26 /03 /mars /2012 16:30

   Entre sociologie et politique, entre analyses et prescriptions, les approches marxistes de la famille et du patriarcat évoluent au gré de la position des penseurs marxistes (au pouvoir ou non) avec notamment une longue période soviétique. Riches en contradictions, selon le courant (orthodoxe ou non, anarcho-libertaire ou non), ces approches sont de nos jours très influencées par le féminisme qui renouvelle le regard porté sur la famille. Toutes les approches marxistes de la famille restent marquées par l'approche initiale d'ENGELS, qui, à la suite d'HEGEL, qui pense que la famille structure la "société civile" (Principe de la philosophie du droit), notamment dans son oeuvre L'origine de la famille, de la propriété et de l'Etat, rédigé en 1884. 

 

 

   Les fondateurs du marxisme affirment que la famille constitue l'un des premiers liens sociaux et figure au principe de la division du travail (L'idéologie allemande). La famille a une histoire, dépendante des conditions économiques. Le développement économique, la transformation des modes de production, en particulier le passage à la société communiste, doit transformer radicalement les mentalités. Sur les rapports hommes-femmes, parents-enfants, ce passage doit faire disparaître, selon certains auteurs comme Alexandra KOLLONTAÏ (1872-1952) (Marxisme et révolution sexuelle, 1909-1927) la famille "créatrice indépendante de richesse" et gardienne des relations d'oppressions dans le système capitaliste.

 

      Dans le livre phare, L'origine de la famille..., ENGELS affirme élucider, scientifiquement, le rapport entre les deux instances, production et famille.

Reprenant la périodisation de l'histoire précapitaliste de MORGAN (1818-1881), en état sauvage, barbarie et civilisation, ENGELS montre comment à chacune de ces périodes s'est imposé un type de famille particulier, adapté aux impératifs de la production : au temps de la société gentilice, c'est la famille punaluenne (un certain nombre de soeurs sont les femmes communes de leurs maris communs ; les soeurs et frères sont exclus du commerce sexuel ; la filiation est féminine ; l'économie est domestique) ; la famille "appariée" (un homme vit avec une femme, mais l'infidélité reste le droit de l'homme ; les enfants sont à la mère seule) ; de cette famille "appariée" devait naître, avec le développement de la production pour l'échange et de la propriété privée, la famille conjugale monogame (le père est sûr de sa descendance, à laquelle il transmet son héritage). ENGELS insiste sur le fait que "l'amour sexuel individuel..a peu de chose à voir avec l'établissement du mariage conjugal" (Marx/Engels Werke, Berlin, Detz Verlag, 39 volumes). La famille, dans l'analyse marxiste, a une origine purement économique et elle se caractérise alors par la suprématie totale de l'homme sur la femme. Karl MARX et Friedrich Engels affirment, dans La Manifeste du Parti communiste : "La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent". La véritable famille conjugale, celle qui repose sur des rapports d'estime et d'affectivité n'existe que dans le prolétariat, car "il ne s'y trouve aucune propriété... il manque tout stimulant pour fair valoir la suprématie masculine... (M/E W).

La question qui se pose est celle de l'évolution de la famille dans une société libérée du capitalisme et de la propriété privée. Pour ENGELS, la famille monogame n'a pas à disparaitre en tant que telle ; elle doit simplement cesser d'être l'unité économique de la société, car c'est ce statut qui pervertit le mariage conjugal et le rend insupportable surtout pour les femmes. Si ENGELS a cru que la famille monogame fondée sur l'inclination et non l'argent se maintiendrait dans une humanité libérée du capitalisme, d'autres marxistes, comme Alexandra KOLLONTAÏ, ont cru à sa dissolution, d'une part, parce que la famille n'aurait plus alors pour fonction la conservation des richesses familiales et, d'autre part, parce que, lentement mais irrévocablement, les obligations familiales passeraient l'une après l'autre à la charge de la société et de l'Etat. Pour elle, "la famille telle qu'elle existe encore vit ses derniers jours et elle est irrémédiablement condamnée à périr avec la société de classes antagonistes" . Ainsi, "les influences sociales sont si complexes, leur action si diversifiée, qu'il est actuellement impossible d'imaginer avec précision ce que sera la forme dans laquelle se mouleront, après un changement radical de toute la structure de la société, les rapports conjugaux de l'avenir". Pensée qui lui est reprochée par les dirigeants et idéologues du Parti. Ainsi David RIAZONOV (1870-1938), à la question : "Quelle forme d'union remplacera l'ancienne famille bourgeoise? répond qu'il n'y a aucune raison de poser la question... En dehors de la famille traditionnelle, il ne voit que "des rapports sexuels désordonnés" ou "le communisme sexuel" incompatibles avec la société communiste (La doctrine communiste du mariage). Lors des débats passionnés autour des problèmes relatifs à la famille en 1926, pour la plupart des participants, la préoccupation principale était de préserver "la morale" et la famille. Mais quelle morale? La morale bourgeoise? Et quelle famille? La famille fermée et contraignante, tant décriée et condamnée par Alexandra KOLLONTAÏ? Depuis, les différents codes de la famille qui se succéderont visent à la conservation de la cellule familiale. En 1936, on en arrive, en URSS, à la suppression de la liberté de l'avortement pour "le renforcement de la famille soviétique" (éditorial de la Pravda, cité par R SCHLESINGER, Changing attitude in Soviet Russia. The family, London, Routledge & Kegan Paul, 1949) et tous ceux qui avaient préconisé la disparition de la famille, comme S WOLFSON, dans la Sociologie du mariage et de la famille, font leur autocritique en se référant à MARX, ENGELS et LÉNINE. C'est en tout cas ce que Françoise BALIBAR, et Nadya LABICA expose dans le Dictionnaire critique du marxisme.

 

 

     Leur périodisation des approches marxistes est précédemment trop centrée sur l'histoire de l'URSS, mais l'ensemble de positions marxistes jusqu'à la fin de celle-ci, s'en inspirent, au minimum, ou s'y alignent carrément. Surtout après la Seconde Guerre Mondiale.

Les points de référence des réflexions actuelles, hormis les changements radicaux de perspectives introduits par les féminismes proches du marxisme, restent dans les oeuvres d'ENGELS, de KOLLONTAÏ, de RAZIONOV ou de WOLFSSON. Compte-tenu de l'évolution du marxisme dans son ensemble, surtout celles d'ENGELS (dans un retour aux sources, souvent critique) et celles de KOLLONTAÏ, là encore sous l'impulsion du mouvement féminisme en général, mais aussi sous la poussée des nouvelles connaissances en ethnologie.

Les autres oeuvres, notamment celles d'auteurs qui sont également rédacteurs de codes de la famille dans les pays dits communistes, reviennent à des conceptions plus "classiques" de la famille, et en tout cas refusent toutes les innovations qui changent les rapports de force à l'intérieur de la parenté, avec des arguments moraux mêlés à des considérations démographiques.

 

     ENGELS est le premier en littérature marxiste à avoir décrit l'évolution de la famille à partir des positions du matérialisme historique. Il envisage la famille comme une catégorie historique et dévoile la liaison organique entre ses formes et les étapes du développement de la société, la dépendance de ces formes du monde matériel de production. Il montre comment, à mesure du progrès des forces productives, on voit diminuer l'influence des liens de parenté sur la formation sociale et comment avec la victoire de la propriété privée est apparue une société où "le règne de la famille est complètement dominé par le régime de la propriété". Il soumet à une vive critique la famille bourgeoise. Il révèle le fondement économique de l'inégalité entre femmes et hommes, alors que règne la propriété privée et montre que la vraie émancipation des femmes passe par l'abolition du mode de production capitaliste. Ce n'est qu'en société socialiste, notre t-il, alors que les femmes seront largement associées à la production sociale, qu'une véritable égalité avec les hommes sera instaurée dans tous les domaines de la vie sociale et que les femmes seront affranchies des soucis du ménage que la société assumera à un degré croissant, c'est alors seulement que s'affirmera un type de famille nouveau, supérieur, basé sur l'entière égalité des sexes, le respect mutuel et l'amour.

"Jusqu'en 1860 environ, il ne saurait être question d'une histoire de la famille, lisons-nous dans L'origine de la famille, de la propriété et de l'Etat. Dans ce domaine, la science historique était encore sous l'influence du Pentateuque. La forme patriarcale de la famille, qui s'y trouve décrite avec plus de détails que partout ailleurs, n'était pas seulement admise comme la plus ancienne, mais ) déduction faite de la polygamie - on l'identifiait avec la famille bourgeoise actuelle, si bien qu'à proprement parler la famille n'avait absolument pas subi d'évolution historique ; on concédait tout au plus que dans les temps primitifs pouvait avoir existé une période de rapports sexuels exempts de toute règle." Pour ENGELS, "l'histoire de la famille date de 1861, de la parution du Droit maternel de (Johan Jakob) BACHOFEN (1815-1887). L'auteur y énonce les affirmations suivantes :

- L'humanité a d'abord vécu dans des rapports sexuels dépourvus de toute règle, qu'il désigne par le terme malencontreux d'hétaïrisme ;

- Comme de tels rapports excluent toute paternité certaine, la filiation ne pouvait être comptée qu'en lignée féminine - selon le droit maternel -, ce qui fut originairement le cas chez tous les peuples de l'antiquité ;

- En conséquence, on accordait aux femmes, en tant que mères, seuls parents certains de la jeune génération, un haut degré de respect et de prestige qui, selon la conception de Bachofen, alla jusqu'à la parfaite gynécocratie ;

- Le passage au mariage conjugal, où la femme n'appartenait qu'à un seul homme, comportait la violation d'un antique commandement religieux (autrement dit, en fait, une violation du droit traditionnel des autres hommes à la même femme), violation qui devait être expiée, ou dont la tolérance devait être achetée. Par la femme en se donnant à d'autres pour un temps limité. 

Bachofen trouve les preuves de ces assertions dans d'innombrables passages de la littérature classique de l'Antiquité."

Cette conception d'un matriarcat originel trouve tout un pan de littérature marxiste, parallèle à la référence à un temps de communisme primitif. Mais celle-ci est abandonnée par la suite, et même ENGELS préfère de beaucoup se référer aux travaux du successeur de BACHOFEN, J F MAC LENNANN (1827-1881) et à ceux de Lewis Henry MORGAN, dont les conclusions sont, estime-t-il, universellement admises chez les préhistoriens. Ce dernier, considéré comme un des fondateurs de la science anthropologique, établit une séquence évolutive des systèmes de parenté, qui sert souvent sinon de référence, au moins de point de départ dans la réflexion au long court  sur la famille.

"Il y a donc trois formes principales du mariage qui correspondent en gros aux trois stades principaux du développement de l'humanité. (...). Comme l'a démontré tout notre exposé, le progrès qui se manifeste dans cette succession chronologique est lié à cette particularité que la liberté sexuelle du mariage par groupe est de plus en plus retirée aux femmes, mais non aux hommes. En réalité, le mariage par groupe subsiste effectivement pour les hommes jusqu'à nos jours. Ce qui est crime chez la femme et entraîne de graves conséquences légales et sociales passe chez l'homme pour fort honorable, ou n'est considéré, au pis aller, que comme une légère tâche morale qu'on porte avec plaisir. Mais plus l'hétaïrisme traditionnel se modifie, à notre époque, par la production capitaliste, plus il s'y adapte, plus il se transforme en prostitution avouée, et plus son action est démoralisatrice. Ce sont les hommes qu'il démoralise, beaucoup plus encore que les femmes. La prostitution ne dégrade, parmi les femmes, que les malheureuses qui y tombent, et celles-là même dans une bien moindre mesure qu'on ne le croit communément. Par contre, elle avilit le caractère du monde masculin tout entier. C'est ainsi en particulier qu'un état de fiançailles prolongé est, neuf fois sur dix, une véritable école de préparation à l'infidélité conjugale. Nous marchons maintenant à une révolution sociale dans laquelle les fondements économiques actuels de la monogamie disparaîtront tout aussi sûrement que ceux de son complément, la prostitution. La monogamie est née de la concentration des richesses importantes dans une même main - la main d'un homme - et du désir de léguer ces richesses aux enfants de cet homme, et d'aucun autre. Il fallait pour cela la monogamie de la femme, non celle de l'homme, si bien que cette monogamie de la première ne gênait nullement la polygamie avouée ou cachée du second. Mais la révolution sociale imminente, en transformant en propriété sociale à tout le moins la partie de beaucoup la plus considérable des richesses permanentes qui se peuvent léguer : les moyens de production, réduira à leur minimum tous ces soucis de transmission héréditaire. La monogamie, étant née de causes économiques, disparaîtra-t-elle si ces causes disparaissent?" ENGELS répond à cette question de manière longue et non définitive, argumentant sur la nature de l'amour sexuel et de l'économie domestique privée, et finalement, dès le départ de sa réponse, estime que la prostitution disparaît, mais que la monogamie, elle, devient une réalité même pour les hommes. "Ce qui disparaîtra très certainement de la monogamie, ce sont tous les caractères qui lui ont imprimé les conditions de propriété auxquelles elle doit sa naissance ; et ces caractères sont, d'une part, la prépondérance de l'homme, et, en second lieu, l'indissolubilité du mariage." C'est à partir de cette conclusion, d'ailleurs, que dans le jeune Etat soviétique, toute la législation sur le divorce - et sur le mariage lui-même - est profondément modifiée, ouvrant la porte à de nombreuses expérimentations sociales... surtout dans les classes ayant accès au savoir nécessaire pour le faire, à commencer par la capacité de lire et d'écrire, qui rappelons tout de même ici, n'était, sous le tsarisme, que l'apanage d'une minorité, même si des éléments de la classe ouvrière y avaient progressivement accès...  

   Dans une des dernières rééditions de L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat  (Editions Le temps des cerises), Christophe DARMANGEAT fait une sorte d'état des lieux de ce qu'il reste de cette oeuvre, 130 ans après sa parution : "Bien peu de marxistes (...) soutiendraient aujourdh'ui l'idée que l'intralité des faits et des rasonnements soutenus dans L'origine de la famille devraient toujours être tenus pour avérés. Comment pourrait-il en être autrement? Le livre tirait sa matière d'une science alors balbutiante. (...). Engels , répondant à l'avance à tous ceux qui auraient voulu figer ses écrits dans l'éternité du marbre, il ajoutait que "mainte hypothèse de détail, établie par Morgan, est devenue (...) chancelante ou même caduqye", (...).". Les connaissances ont bien évolués depuis 1891 et on peut se demander ce qu'il reste de valable dans cette oeuvre. Son vocabulaire est très vieilli et l'hypothèse des familles "consanguines" ou "punaluenne" est depuis longtemps abandonnée par les anthropologues. Les formes familiales se révèlent beaucoup plus diverses et déroutantes que MORGAN ne pouvait le supposer, et ne sont pas reliées de manière simple ni aux systèmes techno-économiques, ni aux terminologies de parenté. Du coup, ce la remet en cause les visions sur les lignées masculines et féminines et toute la conception du passage d'une filiation féminine à une filiation masculine, suite au développement de la propriété privée, censée être un événement universel. La conception aussi de sociétés égalitaires où régnait une domination masculine plus ou moins intense provient aussi de biais d'observation largement critiqués. Ceci dit, ENGELS pose historiquement le problème de l'émancipation féminine au sein de la société capitaliste, qui finalement, n'a pas besoin de présupposés sur l'histoire de la famille. Le sujet de l'Etat, qui occupe la majeure partie de l'ouvrage, exige aussi à reconsidérer de larges pans du texte. On reste de nos jours fort prudent sur les structures politiques des siècles postérieurs, et l'exemple de la gens iroquoise est trop restreint pour fonder une vision d'ensemble de l'évolution vers l'Etat des sociétés premières... Sur la propriété privée, son rôle central sur l'évolution des inégalités sociales s'avère plus complexe qu'exposé par ENGELS. "Il est en tout cas un point, et non des moindres, sur lequel les conclusions d'Engels n'ont pas pris une ride : il s'agit de la caractérisation de l'Etat comme une force armée distincte de la population, oragnisée séparément d'elle et capable ainsi de la contraindre par la violence. Engels cerne là avec une vigueur toute particulière la spécificité de l'Etat."  L'outil armé fonctionne de manière si spécifique qu'il ne suffit pas à la classe ouvrière d'en prendre le contrôle pour son propre compte. 

 

     Les idées d'Alexandra KOLLLONTAÏ, nous rappelle une des introductrices de son oeuvre en France, Judith STORA-SANDOR, notamment celles exprimées dans Les Bases sociales de la famille (1909), sont inspirées d'ENGELS et d'Auguste BEBEL (La Femme et le Socialisme) qu'elle cite abondamment. Son analyse de la désagrégation de la famille s'enrichit d'une description de la vie de certaines couches de la population en Russie. Ses réflexions sur la lutte à mener posent un certain nombre des problèmes qui sont actuellement loin d'être résolus et qui constituent toujours le point central de l'idéologie de nombreux mouvements féministes actuels.

Elle participe à l'élaboration de la législation du jeune Etat sovétique, et théorise dans son oeuvre, la fin du mariage monogamique. Pour autant, sur L'union libre, elle met l'accent sur le fait que "si l'on veut lutter pour libérer la femme du joug familial, il faut diriger ses flèches non contre les formes même des rapports conjugaux, mais contre les causes qui les ont engendrées." Contre l'attitude de féministes favorables à l'union libre, elle présente les propositions "du parti ouvrier comme mesures immédiates aux femmes travailleuses accablées par un double fardeau - les obligations domestiques et le travail à l'atelier. (...) il sait que par une série de mesures sociales et politiques, il est possible d'alléger la situation pénible des femmes et des mères, de protéger la santé et même la vie de la génération future. Ces mesures doivent, en premier lieu, favoriser l'accélération du processus économique qui détruit la petite unité économique familiale et qui, ôtant les soucis du ménage des épaules accablées des femmes travailleuses, les transmet à des collectivités spécialement adaptées ; en second lei, elles sont pour tâche de défendre les intérêt de l'enfant et de la mère, de promouvoir une large législation protectrice, incluant l'assurance maternelle ; en troisième lieu enfin, ces mesures doivent tendre à transmettre le soin de la jeune génération de la famille à l'Etat ou à une administration locale, bien entendu à la condition expresse que l'un et l'autre soient pleinement démocratisés.(...)".

Dans Femmes célibataires (1918) et dans Anne Akhmatova : chantre de la femme nouvelle (1923), dans Lutte de classe et sexualité (1918) et dans L'amour-jeu ou l'amitié érotique (1923), comme dans de nombreux autres textes, elle se place au coeur de nombreuses polémiques sur la place des femmes dans la société soviétique, d'autant plus qu'elle fait partie de la minorité anti-léniniste (sur l'étatisation de la production au lieu de la collectivisation et sur les libertés politiques), intégrée à la tendance "communiste de gauche" (revue Kommunist). Lors du passage à la NEP, elle estime que LÉNINE trahit la révolution et elle subit un exil diplomatique comme ambassadrice de l'URSS en Norvège en 1923 et ailleurs ensuite... Ceci rappelé pour comprendre qu'une partie de son oeuvre est construite de l'extérieur, et se situe de manière critique face à une évolution qui s'inverse progressivement en Union Soviétique, STALINE et LÉNINE estimant le couple fidèle comme la forme naturelle de famille. Quoi qu'il en soit, les conflits sur la conception de la famille perdurent tout au long de la vie de l'URSS, dans la période de libéralisation des années 1910 à 1930 comme dans la période de retour à la tradition de 190 à 1950, comme encore la nouvelle période de libéralisation à partir des années 1960. L'attitude officielle envers la famille varie beaucoup au cours de près d'un siècle, comme en témoigne la législation sur la divorce (Hélène YVERT-JALU)

Elle se livre à une critique féroce qui mêle considérations économiques et considérations morales. La classe dominante impose sa conception de l'amour à l'ensemble de la société et l'amour est une notion idéologique qui doit être clairement définie, au même titre que les problèmes relatifs à l'économie et à la politique. Précisément, c'est parce que le Parti, majoritairement, estime qu'avant tout les problèmes économiques doivent être réglés avant de penser à des "choses morales", ses écrits mettent en relief - surtout dans L'amour-jeu, le fossé grandissant qui se creuse entre le marxisme orthodoxe, influencé par le puritanisme ambiant, et sa conception de l'évolution nécessaire du rapport entre les sexes. 

 

      Représentant de cette attitude puritaine, David RIAZANOV combat longtemps pour justifier l'enregistrement obligatoire des mariages, contre les partisans du mariage de facto. Lors de la préparation en 1925-1926 d'un nouveau code de la famille, ce dernier s'alarme du relâchement des moeurs et de la vague de divorces qui ont suivi les premières années de la révolution. La question se pose alors de la reconnaissance ou non de ce que l'on appelait le "mariage de facto" dans le code civil, c'est-à-dire d'étendre les mêmes droits aux concubins qu'aux mariés enregistrés. Il attaque constamment la "bestialité" de "soit-disant communistes" qui prônent l'amour libre (tout en reconnaissant qu'ENGELS le pratiquait!) qu'il assimile à la "polygamie". Dans la période transitoire de la société soviétique, la bataille ne cesses de faire rage, à coups d'argument bien plus moraux qu'économiques, même si en arrière plan, pèsent le problème des milliers d'enfants abandonnés et des effets démographiques de la guerre civile.

 

 

      C'est précisément sur l'économie politique du patriarcat, revenant donc aux principes de l'attitude du marxisme envers la famille, qu'une partie du féminisme renouvelle la problématique marxiste.

Ainsi Christine DELPHY (1969) analyse l'aspect économique du non-marchand, à partir de trois hypothèses :

- Le patriarcat est le système de subordination des femmes aux hommes dans les sociétés industrielles contemporaines ;

- Ce système a une base économique ;

- Cette base est le mode de production domestique.

Dans son interrogation sur le système économique, elle refuse de se "laisser piéger" par l'opposition classique entre valeur d'échange et valeur d'usage et isole les caractéristiques formelles de la circulation des biens qu'on appelle "patrimoine", mis en opposition au marché :

- Il n'est pas caractérisé par l'échange, mais par le don ;

- Les acteurs ne sont pas interchangeables mais définis étroitement par les règles de la parenté ;

- Cette circulation ne dépend pas du bon vouloir des acteurs, ni des donateurs, ni des bénéficiaires.

Estimant que cette partie de l'économie n'est pas traitée par les auteurs d'économie politique, qu'ils soient marxistes ou non, elle recherche le mode de fonctionnement de la production domestique et les fondements économiques du patriarcat. Elle présente elle-même les quatre axes les plus importants de son apport épistémologique :

- La critique de l'a-historicisme de la plupart des théories traitant du "statut des femmes" ou de la "division du travail" ;

- La critique de la recherche de la "globalité", recherche qui s'appuie sur la confusion entre la spécificité d'une situation, en particulier d'une oppression sociale, et la spécificité de ses causes ou de ses mécanismes ;

- La critique du naturalisme : du recours à des phénomènes non-sociaux pour expliquer des phénomènes sociaux ;

- La critique des sciences constituées et le développement d'un point de vue féminin.

 Elle appelle à une révolution féministe dans les sciences sociales qui aboutit au développement d'une nouvelle sociologie, la sociologie du genre (1976), empruntée au monde anglophone. La constitution de cette sociologie est nécessaire car même la sociologie marxiste qui ne rend pas compte de l'oppression commune des femmes, et est centrée non sur l'oppression des femmes mais sur les conséquences de cette oppression pour le prolétariat. Contrairement à des textes américains et cubains sur l'oppression économique des femmes (BESNTON, 1969, 1979 - LARGUIA, 1970) qui tendent à penser les femmes structurellement non responsables de la production des marchandises et cantonnées à des activités ne produisant que des valeurs d'usage et non des valeur d'échange, ne créant pas de surproduit, Christine DELPHY propose une analyse économique novatrice :

- Les rapports de production (non-rémunération...) s'appliquant au travail domestique ne sont pas limités aux productions consommées dans la famille (élevage des enfants, services domestiques) mais s'appliquent aussi aux productions destinées au marché quand elles sont produites dans la famille ;

- Il n'y a pas de différence entre les services domestiques produits par les femmes et les autres biens et services dits productifs produits et consommés dans la famille ;

- De même qu'il y a continuité et non rupture entre les activités ayant pour but l'autoconsommation et appelés productives et les activités ayant pour but l'autoconsommation et appelés non productives (les activités ménagères), il y a continuité entre les services fournis gratuitement par les femmes et les services commercialisés ;

- Aujourd'hui, l'appropriation de la force de travail des femmes tend à se limiter à l'exploitation (la formation gratuite par elles) du travail domestique et d'élevage des enfants ;

- A partir de ces données, il est maintenant possible d'ébaucher les principes d'une analyse de classes. on constate l'existence de deux modes de production dans notre société : la plupart des marchandises sont produites sur le mode industriel ; les services domestiques, l'élevage des enfants et un certain nombre de marchandises sont produites sur le mode familial. Le premier mode de production donne lieu à l'exploitation capitaliste. Le second donne lieu à l'exploitation familiale, ou plus exactement à l'exploitation patriarcale ;

- la fourniture gratuite de travail dans le cadre d'une relation globale et personnelle (le mariage), constitue précisément un rapport d'esclavage. 

En conclusion, pour tracer une perspective politique, l'exploitation patriarcale constitue l'oppression commune, spécifique et principale des femmes :

- commune, parce qu'elle touche  toutes les femmes mariées ;

- spécifique, parce que l'obligation de fournir des services domestiques gratuits n'est subie que par les femmes ;

- principale, parce que même quand les femmes travaillent "au dehors", l'appartenance de classe qu'elles en dérivent est conditionnée par leur exploitation en tant que femmes.

Du coup, la mobilisation doit se faire sur la base de l'oppression patriarcale, et non pas d'abord sur la base de l'oppression capitaliste comme le disent la plupart des auteurs marxistes, donc inclure tous les individus opprimés par le patriarcat et à ce titre intéressés à sa destruction, soit toutes les femmes. Ce travail de mobilisation doit mettre l'accent sur la solidarité de tous les individus opprimés par un même système et pour ce faire :

- s'attaquer aux problèmes de fausse conscience, à la conscience de classe déterminée par l'appartenance aux classes capitalistes plutôt qu'aux classes patriarcales et à l'identification sous ce prétexte à la classe patriarcale antagonique ;

- montrer comment cette fausse conscience sert les intérêt du patriarcat et nuit à la lutte.

 

Christine DELPHY, L'ennemi principal, tome 1 et 2,  Syllepse, collection Nouvelles questions féministes, 2002 ; Alexandra KOLLONTAÏ, Marxisme & Révolution sexuelle, François Maspéro, petite collection maspero, 1973 ; Friedrich ENGELS, l'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, 1884, www.uqac.ca - Editions Le temps des cerises, 2012 ; Notes de lecture, David RIAZANOV, www.pcint.org ; Hélène YVERT-JALU, L'histoire du divorce en Union Soviétique. Ses rapports avec la politique familiale et les réalités sociales, dans Population, n°1, 1981, Portail Persee ; François BALIBAR et Nadya LABICA, article Famille, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999.

 

SOCIUS

 

 

 

 

 

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 10:18

        Le sociologue Pierre BOURDIEU, éditeur et acteur engagé dans la vie politique, est considéré comme un des penseurs les plus influents de la seconde moitié du XXème siècle. Il modifie la sociologie française d'après guerre, faisant une grande place au dévoilement de processus culturels profonds. Les conflits sociaux ne se réduisent pas, comme il le reproche de le faire aux marxistes, aux conflits économiques entre classes sociales. le monde social plutôt qu'entre classes lui apparaît divisé, entre champs (du champ artistique au champ politique) où s'exercent la domination ou l'influence de classes sociales. Animé par une vision déterministe du social, il insiste beaucoup plus sur les habitus, sur les stratégies développées par les acteurs sociaux, qui ancrent les rapports de force, que sur les facteurs de changements sociaux. La violence symbolique est le mécanisme premier pour lui, de l'imposition des rapports de domination. 

 

        Son oeuvre reflète des filiations complexes entre plusieurs courants intellectuels, philosophique ou politique. Max WEBER (qui retient la domination symbolique de la légitimité de toute domination dans la vie sociale, Karl MARX (dont il reprend le concept de capital, généralisé à toutes les activités), Emile DURKEIM (dont il hérite le principe de causalité, donnant à son oeuvre une coloration déterministe), Marcel MAUSS et Claude LÉVI-STRAUSS (pour le structuralisme), et plus en amont la pensée scolastique de Thomas D'AQUIN (habitus, traduisant le terme d'ARISTOTE, hexis). Les influences philosophiques de Maurice MERLEAU-PONTY, pour la phénoménologie de HUSSERL qui joue un rôle essentiel dans la réflexion de Pierre BOURDIEU sur le corps propre, les dispositions à l'action, le sens pratique, l'activité athéorique (concept central d'habitus), de WITTGENSTEIN pour la réflexion sur la nature des règles suivies par les agents sociaux, et de PASCAL, qu'il mentionne vers la fin de sa vie de préférence à Karl MARX, mais surtout par provocation.

Sans oublier Raymond ARON, dont il se détache pendant les événements de mai 68, dont il est l'assistant à l'Université de Paris, et son voisinage avec le philosophe Eric WEIL, André MIQUEL, l'historien Pierre VIDAL-NAQUET et le philologue et germaniste Jean BOLLACK.

Une grande partie de son activité se déroule à l'EHESS (et auparavant à l'EPHE - Ecole Pratique des Hautes Etudes), pépinière d'une grande partie du monde intellectuel français. Il crée en 1975, avec le soutien de Fernand BRAUDEL, la revue Actes de la recherche en sciences sociales, qu'il dirige jusqu'à sa mort.

    Son engagement politique, depuis 1980 (soutien avec Gilles DELEUZE du principe de la candidature de COLUCHE à l'élection présidentielle), et surtout depuis 1990 (dans le mouvement altermondialiste) marque un tournant dans son oeuvre, plus marquée par les développements néfastes d'un capitalisme financier et d'un système néo-libéral.

 

     Mais même si vers les années 1990, nombre de ses ouvrages sont consacrés à la dénonciation et à la lutte contre une forme de capitalisme destructeur - La Misère du monde (1993), Raisons pratiques. Sur la théorie de l'action (1994) Contre-feux 1. Propos pour servir à la résistance contre l'invasion néo-libérale (1998), Les structures sociales de l'économie (2000), propos sur le champ politique (2000), Contre-feux 2. Pour un mouvement social européen (2001) - il garde dans ces écrits-là une volonté de s'inscrire dans une longue durée sociologique et il a toujours dans les autres ouvrages, une volonté d'agir sur la société contre les injustices et les inégalités. 

   Tout au long de son oeuvre, se manifeste une volonté de changer la manière sociologique d'analyser, dès sa Sociologie de l'Algérie (1958), contrée de laquelle il tire nombre de ses réflexions, ceci est particulièrement visible dans son Esquisse d'une théorie de la pratique. Précédé de Trois études d'ethnologie kabyle, de 1972. Avec Les Héritiers. Les étudiants et la culture (rédigé avec Jean-Claude PASSERON) de 1964, Le Métier de sociologue. Préalables épistémologiques (avec Jean-Claude PASSERON et Jean-Claude CHAMBORÉDON) de 1967, Le Sens pratique, de 1980, Questions de sociologie, de 1982, Leçon sur la leçon, de 1982, L'Ontologie politique de Martin Heddegger, de 1988, Réponses. Pour une anthropologie réflexive, entretien avec Loïc J.D. WACQUANT, de 1992, Libre-échange (avec Hans HAACK), de 1993, Méditations pascaliennes, de 1997, Les Usages sociaux de la science. Pour une sociologie clinique du champ scientifique, de 1997,  Science de la science et réflexibilité, de 2001, Langage et pouvoir symbolique, de 2001, il trace les sillons d'une sociologie et d'une philosophie propres.

De nombreux ouvrages traitant de l'éducation (La Reproduction. Eléments pour une théorie du système d'enseignement (avec Jean-Pierre PASSERON), 1970) , La Noblesse d'Etat. Grandes écoles et esprit de corps, 1989...), de l'art et de la communication au sens très large (Un art moyen. essai sur les usages sociaux de la photographie (avec Luc BOLTANSKI, Robert CASTEL et Jean-Claude CHAMBOREDON), 1965 ; L'amour de l'art. Les musées d'art européens et leur public, 1966 ; La Distinction. Critique sociale du jugement, 1979 ; Ce que parler veut dire. L'économie des échanges linguistiques, de 1982 ; Les règles de l'art. genèse et structure du champ littéraire, 1992 ; Sur la télévision et l'Emprise du journalisme, 1996...), il applique et forge en même temps ses notions clés de champ et d'habitus. Un ensemble de textes est publié en 2002 sous le titre "interventions politiques 1961-2001. Textes et contextes d'intervention politique.

Il faut ajouter à tous ces ouvrages les innombrables articles publiés, entre autres, dans Actes de la recherche en sciences sociales.

 

    Les Héritiers, Les étudiants et la culture, de 1964, met en relief les stratégies de pouvoir dans le fonctionnement de l'institution universitaire française. "L'expérience de l'avenir scolaire ne peut être le même pour un fils de cadre supérieur qui, ayant plus d'une chance sur deux d'aller en faculté, rencontre nécessairement autour de lui, et même dans sa famille, les études supérieures comme un destin banal et quotidien, et pour le fils d'ouvrier qui, ayant moins de deux chances sur cent d'y accéder, ne connait les études et les étudiants que par personnes ou par milieux interposés". Le constat de départ des auteurs fait état de l'inégale représentation des différentes classes sociales dans l'enseignement supérieur, à un moment où l'on discute de la massification de l'enseignement. "Le système scolaire opère, objectivement, une élimination d'autant plus totale que l'on va vers les classes les plus défavorisées". Pour mettre au jour les mécanismes par lesquels se produit cette élimination, les auteurs s'appuient sur un corpus détaillé d'enquêtes, de statistiques et d'études monographiques. Les thèmes développés dans ce livre sont depuis devenus partie intégrante de la culture sociologique, bien que l'on ignore souvent que le terme d'"héritage culturel" y trouve son origine. La théorie sociologique des Héritiers est développée ensuite dans La Reproduction (1970), en voulant démontrer de façon scientifique le caractère de classe de la culture, a touché la sensibilité des marxistes et suscité les critiques de ses opposants (notamment Raymond BOUDON, dans L'inégalité des chances. la mobilité sociale dans les sociétés industrielles, Colin, 1973). Pierre BOURDIEU, dans ses Propositions pour l'enseignement de l'avenir (, Rapport au Président de la République, Collège de France, 1985) alimente une grande partie de la rénovation pédagogique du système éducatif. Cependant, les études statistiques récentes montrent que, si la durée de la scolarité s'est (encore) allongée pour tous, les écarts entre les catégories socioprofessionnelles demeurent très importantes. Jean-Claude PASSERON affirme (Hegel ou le passager clandestin, la reproduction sociale et l'histoire, Esprit n°115, 1986), que même si en une vingtaine d'années la conjoncture avait changé, la "force du système" pouvait opérer sur les innovations pédagogiques ou institutionnelles mises en place, une "neutralisation" capable de désamorcer les réformes, réaffirmant par là même "la fonction de légitimation symbolique de l'ordre sociale" de l'école. (Martine FOURNIER)

   La Reproduction, de 1970, présente la synthèse théorique des recherches menées dans Les Héritiers. A partir de travaux empiriques sur le rapport pédagogique, sur l"usage lettré ou mondain de la langue et de la culture universitaires et sur les effets économiques et symboliques de l'examen ou du diplôme se construit une théorie générale des actions de violence symbolique et des conditions sociales de la dissimulation de cette violence. En explicitant les conditions sociales du rapport d'imposition symbolique, cette théorie définit les limites méthodologiques des analyses, qui, sous l'influence cumulée de la linguistique, de la cybernétique et de la psychanalyse, tendent à réduire les rapports sociaux à de purs rapports symboliques. L'Ecole produit des illusions dont les effets sont loin d'être illusoires : ainsi, l'illusion de l'indépendance et de la neutralité scolaires est au principe de la contribution la plus spécifique que l'Ecole apporte à la reproduction de l'ordre établi. Par suite, essayer de mettre au jour les lois selon lesquelles elle reproduit la structure de la distribution du capital culturel, c'est non seulement se donner le moyen de comprendre complètement les contradictions qui affectent aujourd'hui les systèmes d'enseignement, mais encore contribuer à une théorie de la pratique qui, constituant les agents comme produits des structures, reproducteurs des structures, échappe aussi bien au subjectivisme de la liberté créatrice qu'à l'objectivisme pan-structuraliste. 

 

     La Distinction; critique sociale du jugement, de 1979, oppose à la vision courante, qui tient les goûts pour un don de la nature, l'observation scientifique qui montre que ceux-là sont déterminés et organisés entre eux par notre position dans la société. Il peut paraître évident que ceux qui boivent du champagne ont plus de chance que les buveurs de gros rouge d'avoir des meubles anciens, de pratiquer le golf, de fréquenter musées et théâtres. L'auteur montre qu'au-delà des simples effets de revenu, toutes ces pratiques révèlent des systèmes de représentations propres à des groupes sociaux, de leur position relative et de leur volonté de se situer dans une échelle de pouvoir. C'est à une vaste entreprise de déconstruction de l'évidence des goûts, perpétuer par exemple dans de multiples manuels de savoir-vivre et de savoir-manger ou encore de savoir-boire, que se livre Pierre BOURDIEU. L'accès à certaines pratiques culturelles est inégal selon les classes sociale et le sociologue veut montrer l'opposition entre d'une part, une esthétique populaire fondée sur la continuité de l'art et de la vie (en matière de cinéma, le public préfère le vraisemblable, le happy end) et d'autre part, le rapport à l'art des classes supérieures qui s'opère sur le mode de la distanciation, de l'aisance, de la lecture au second degré. Derrière la disposition esthétique distanciée du bourgeois, il y a tout un ensemble de codes et de discours qu'il maitrise grâce à la familiarisation insensible au sein du milieu social et que l'école renforce. De leur côté, les plus démunis de compétences et de codes, appliquent à l'art les schémas qui structurent leur perception de l'existence ordinaire. Cette analyse des goût s'étend à pratiquement tous les domaines, l'habitat, l'alimentation, les loisirs (voir les différences entre les classes dans l'appréciation des différents sports, foot et golf...).

L'interprétation de toutes ces observations s'inscrit dans une théorie générale du social. A l'image d'une pyramide, c'est plutôt l'image d'espace social où chaque individu se situe. La place et les évolutions de chaque individu dans cet espace s'organisent autour de trois dimensions :

- le volume global de capital détenu pas l'individu ;

- sa répartition entre capital économique et capital culturel ;

- l'évolution dans le temps de ces deux propriétés : les agents se déplacent dans cet espace et développement des stratégies de reproduction et de reconversion. 

Cet espace social est partagé en différents champs (religieux, politique, artistique, intellectuel...), chaque champ étant structuré par des rapports de domination et de lutte.

L'ouvrage met en évidence des univers, des "styles de vie" (l'artiste, l'intellectuel, le bourgeois, l'employé...). C'est une critique de la conception kantienne de l'esthétique, mais plus que cela. Pour Pierre BOURDIEU, derrière l'idée du jugement arbitraire d'un individu libre et compétent, il y a une idéologie du don qui masque les déterminants sociaux du goût et consacre les rapports de domination. Ces normes sont d'autant plus puissantes qu'elles sont intériorisées. Au travers de l'habitus, nous avons un monde de sens commun, un monde social qui nous parait évident. Il prolonge sa réflexion par l'analyse du champ politique. On observe en effet que les catégories sociales défavorisées se désintéressent de la politique. Le champ politique fonctionne selon l'idéologie du spontanéisme démocratique : tout le monde aurait un droit égal d'opinion, d'expression et d'action. En fait, le système est censitaire. Mais le cens n'est plus basé comme pendant longtemps sur la fortune. Les dominés ont intériorisé un sentiment d'incompétence statutaire et vont donc renoncer, en le déléguant, à leur pouvoir de jugement et de décision. Au-delà des critiques sur une vision structuraliste et déterministe - qui existe peu dans le livre en fait - l'auteur rappelle tout simplement le poids des déterminants sociaux. En définitive, "les agents ont une appréhension active du monde, ils construisent leur vision du monde. Mais cette construction est opérée sous contraintes structurelles." (Philippe CABIN)

 

        Les règles de l'art, Genèse et structure du champ littéraire, de 1992, débute - longuement - sur une étude minutieuse et assez convaincante de l'Education sentimentale de FLAUBERT. Pierre BOURDIEU veut démontrer que cet auteur est le meilleur des sociologues, car il se livre à une formidable entreprise d'objectivation de soi, d'autoanalyse et de "socio-analyse".Son hypothèse centrale est l'existence d'une "homologie structurale" entre la production intellectuelle et l'espace social (le champ) dans lequel elle s'inscrit. Ensuite, il explique le processus historique d'autonomisation du champ littéraire au XIXème siècle, comment les écrivains tentent de conquérir cette autonomie de pensée face aux pouvoirs politique et économique, qui, auparavant, par le jeu des protections et des gratifications, se les inféodaient. Très longtemps, et presque à toutes les époques, les écrivains sont d'abord les écrivains du roi, du prince, (en politique ou en économie, ou en religion), depuis les temps où elles inscrivaient les mots et les chiffres à la manière des très anciens scribes égyptiens. Cette émancipation en champ autonome de biens symboliques est longue et non linéaire. Ce champ littéraire est décrit comme "marché des biens symboliques" : discours des critiques, politiques des maisons d'édition, stratégies des uns et des autour du pouvoir. Pierre BOURDIEU en fait le principe même de son histoire : "Ce n'est pas assez dire que l'histoire du champ est l'histoire de la lutte pour le monopole de l'imposition des catégories de perception et d'appréciation légitimes : c'est la lutte même qui fait l'histoire du champ, c'est par la lutte qu'il se temporalise." C'est une vision très conflictuelle qu'il propose. La partie centrale de son livre est encore davantage théorique, elle constitue le prolongement de la réflexion que l'auteur poursuit alors depuis près de 25 ans, réflexion qui vise à constituer une "science des oeuvres", une sociologie de la production culturelle. le chapitre "Quelques propriétés générales des champs de production culturelle" nous livre ainsi un état de cette réflexion à ce moment, avec ces concepts de champ, d'habitus, de dialectique des positions. Une troisième partie rassemble des articles publiés sur ce thème d'une sociologie de la culture. (Laurent MUCCHIELLI)

 

        La Misère du monde, de 1993 est en fait un ouvrage très collectif, puisqu'il rapporte les travaux d'une équipe de 23 sociologues, qui ont procédé à de longs entretiens avec toute un kaléidoscope de personnages : travailleurs immigrés, habitants de Zup, couple de clochards, petits agriculteurs, policiers, infirmières, étudiants... Cette enquête collective est destinée à mettre au jour l'expérience du monde social, que peuvent avoir, chacun à leur manière, tous ceux qui occupent "une position inférieure et obscure à l'intérieur d'un univers prestigieux et privilégié"... Ce n'est pas forcément et seulement une "misère de condition" que veut décrire Pierre BOURDIEU en dirigeant cette vaste enquête, qui serait liée à l'insuffisance de ressources et à la pauvreté matérielle. Il s'agit plutôt de dévoiler une forme plus moderne de misère, une "misère de position", dans laquelle les aspirations légitimes de tout individu au bonheur et à l'épanouissement personnel, se heurtent sans cesse à des contraintes et des lois qui lui échappent : cette violence cachée qui est produite à travers "les verdicts du marché du travail ou du logement", "les agressions insidieuses de la vie professionnelle". Le livre donne la parole à ceux qui vivent cette misère. Selon Pierre BOURDIEU, "Porter à la conscience des mécanismes qui rendent la vie douloureuse, voir invivable, ce n'est pas les neutraliser ; porter au jour les contradictions, ce n'est pas les résoudre. Mais, pour si sceptique que l'on puisse être sur l'efficacité du message sociologique, on ne peut tenir pour nul l'effet qu'il peut exercer en permettant à ceux qui souffrent de découvrir la possibilité d'imputer leur souffrance à des causes sociales et de se sentir ainsi disculpés ; en faisant connaître largement l'origine sociale, collectivement occultée, du malheur sous toutes ses formes, y compris les plus intimes et les plus secrètes (...) Constant qui malgré les apparences, n'a rien de désespérant : ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire." (Martine FOURNIER) Immense succès de librairie, La misère du monde, se situe aux antipodes d'une idéologie qui veut faire croire que c'est à l'individu seul de prendre sur lui pour s'en sortir, à l'image (fictive) de ces "entrepreneurs qui réussissent à partir de rien"...

 

      Méditations pascaliennes, de 1997, traite du lien entre la formation des idées et leurs conditions de production, et très peu... de la pensée de PASCAL! Ce livre présente une mise au point sur des concepts centraux de l'oeuvre de Pierre BOURDIEU : habitus, sens pratique, rite d'institution, capital symbolique. Il met au jour les soubassements de sa pensée et l'idée qu'il a engagée dans ses choix scientifiques. L'ouvrage débute par une "critique de la raison scolastique". C'est une dérive de la pensée académique qui consiste à s'illusionner sur l'autonomie du sujet et de ses idées. "L'illusion scolastique" consiste à croire qu'il peut exister un art pour l'art, une philosophie comme pur travail du concept, un travail scientifique désincarné. En fait, les idées ont une histoire, un passé, un inconscient, un lourd héritage, elles s'inscrivent dans des stratégies liées à une trajectoire; à un jeu de position au sein d'un univers social donné. Est-ce à dire que, pour le sociologue, il n'existe pas d'autonomie et que chaque pensée est définitivement engoncée dans ses conditions de production? Oui et non. Oui, car les idées comme les productions artistiques ont une histoire, un inconscient social, un héritage que la raison scolastique a tendance à oublier. Mais, à partir d'un point de vue singulier, l'artiste comme le penseur peut conquérir une certaine autonomie de création et une certaine universalité. Cette autonomie tient à plusieurs conditions : d'abord à l'autonomie du champ (scientifique, artistique...) lui-même vis-à-vis des autres sphères sociales ; ensuite à des conditions sociales précises qui favorisent ou non telle ou telle forme de création - ainsi, la compétition entre laboratoires est une des conditions du progrès scientifique tout comme l'usage de la confrontation critique contraint à la rigueur de ses énoncés - ; enfin, par un long et patient travail d'analyse d'autoélucidation des présupposés propres à une science, une théorie peut permettre aussi aux penseurs de dévoiler leurs propres préjugés. En fait, pour atteindre l'universalité des idées, il est nécessaire de "rechercher l'universalité des stratégies d'universalisation". Pierre BOURDIEU se livre ensuite à l'analyse des "fondements historiques de la raison", soit une critique de toute prétention à une raison universelle et abstraite. Ainsi, les théories du contrat social qui prétendent justifier un ordre social du seul point de vue de la raison universellement partagée sont "des véritables mythes d'origine des religions démocratiques". Il critique ainsi durement à la fois John RAWLS et sa Théorie de la justice (1971) et Jurgen HARBERMAS et sa Théorie de l'agir communicationnel (1983), car tous deux voudraient, chacun à leur manière, dessiner les fondations d'une société à partir de r§gles de la raison ou de l'argumentation rationnelle. Or, tous deux, selon l'auteur, pèchent par idéalisme et tombent dans l'illusion rationaliste. La critique s'adresse aussi à toutes les formes d'individualisme méthodologique ou à la théorie du choix rationnel, qui envisagent l'individu comme une sorte d'être asocialisé qui guiderait sa vie par les seules ressources de la raison. Mais, à l'inverse, Pierre BOURDIEU écarte tout autant la conception d'un déterminisme implacable qui ferait de l'individu une sorte d'automate social, un "agent social" prisonnier de ses déterminismes. (Jean-François DORTIER)

 

    Dans le Sens pratique (1980) comme dans Choses dites (1987), Pierre BOURDIEU aborde l'anthropologie - comme il le fait dans de nombreux ouvrages, à commencer par sa Sociologie de l'Algérie et les trois études d'ethnologie kabyle qui précédent Esquisse d'un théorie de la pratique ) - mais là particulièrement, il se situe par rapport au structuralisme de Claude-Lévi STRAUSS sur la famille et sur la parenté.

Après avoir fulminé contre les cloisonnements universitaires (sociologie et anthropologie) qui empêchent une vision d'ensemble des systèmes de parenté, il note que ce que l'on présente comme le mariage typique des sociétés arabaro-berbères - la règle - ne représente en pratique que 5% des unions matrimoniales (1987). Cette observation le conduit à reconsidérer les présupposés structuralistes, notamment en "réintroduisant les agents". De surcroit, il note que ceux qui pratiquent effectivement le mariage préférentiel invoquent des raisons très différentes pour le justifier. D'où l'idée de stratégies matrimoniales : "Là où tout le monde parlait de 'règles', de 'modèle", de 'structure', un peu indifféremment, en se plaçant d'un point de vue objectiviste, celui de Dieu le père regardant les acteurs sociaux comme des marionnettes dont les structures seraient les fils", il considère que les "agents sociaux" ne sont pas des "automates réglés comme des horloges" selon des lois mécaniques qui leur échappent. La notion de stratégie marque une certaine rupture par rapport au structuralisme car elle suppose une invention permanente pour s'adapter à des situations infiniment variées. Ainsi, les stratégies matrimoniales résultent, elles aussi; du sens du jeu visant à choisir le meilleur parti possible. La notion d'habitus consiste justement en la mise en oeuvre de "conduites réglées et régulières en dehors de toute référence à des règles". 

Déjà, en 1980, Pierre BOURDIEU écrit que le mariage d'un enfant doit s'entendre comme l'équivalent d'un coup dans une partie de cartes ; le chef de famille a toujours la liberté de jouer avec les règles et ce sens du jeu apparaît nettement dans les négociations du mariage. Les premières étapes sont laissées aux soins de personnages peu qualifiés pour représenter le groupe. Les étapes ultérieures voient l'entrée en jeu de parents de plus en plus proches jusqu'à ce que les deux pères scellent finalement l'accord. (Robert DELIÈGE).

Alban BENSA rejoint cette présentation. Il écrit notamment, dans une communication présentée au Colloque Pierre Bourdieu de juin 2003 (Collège de France, sous la coordination de Jacques BOUVERESSE et Daniel ROCHE) : "Si deux mariages entre cousins parallèles peuvent n'avoir rien de commun, c'est parce que chacun répond à une orientation stratégique particulière de l'alliance matrimoniale. La signification du mariage se lit dans la stratégie qui le porte au moment où elle est déployée. Le choix du conjoint n'est pas déterminé par la contrainte interne d'une "structure de parenté" mais par le poids social relatif de la lignée (...). On peut ainsi épouser la fille du frère de son père, soit pour conserver le patrimoine à l'intérieur du groupe, soit, au contraire, en quelque sorte par défaut, si l'on manque du statut économique élevé nécessaire à toute alliance avec une étrangèrere prestigieuse. Le choix de la cousine parallèle, dans tous les cas, qu'ils s'agisse d'un mariage de riche ou de pauvre, est aussi l'expression de la volonté des hommes du lignage de ne pas y faire entrer une femme d'une autre origine. (...) Bourdieu fait de sa compréhension du mariage arabe le tremplin d'une réflexion critique d'ensemble sur les études de parenté. Dans le sillage des interprétations qui, avant la sienne, "ont en commun de faire intervenir des fonctions que la théorie structuraliste ignore ou met entre parenthèses", il part du constat que "le mariage avec la cousine parallèle ne peut s'expliquer dans la logique pure des échanges matrimoniaux et renvoie nécessairement à des fonctions externes, économiques ou politique". Se voit ainsi contesté tout raisonnement qui ferait de la parenté un objet en soi et pour soi. " L'objectivisme structuraliste" non seulement marque la polysémie et l'ambiguïté des réalités sociales mais aussi manque leurs significations. Celles-ci ne sont accessibles, selon Bourdieu, qu'à condition de se centrer sur les pratiques et leurs variations, sans chercher à les rapporter à une logique interne, celle de "l'univers pur parce que infiniment appauvri des "règles de mariage" et "des structures élémentaires de la parenté". Le mariage avec la cousine parallèle n'est ni une norme, ni une règle ; il a pourtant été construit par les ethnologues comme un comportement référentiel très singulier et, à ce titre, pouvant constituer un type. Toute l'analyse de Bourdieu vise à critiquer l'idéalisme qui accorde aux systèmes formels un pouvoir de détermination qu'ils n'ont pas ; il soutient à l'inverse que la parenté n'est pas un ordre d'où procéderaient les pratiques mais l'un des outils possibles de la pratique : "les relations de parenté sont quelque chose que l'on fait et dont on fait quelque chose" ; construites selon des principes pratiques où l'intérêt à la règle se mêle à l'intérêt tout court, elles puisent leur signification à l'extérieur d'elles-mêmes. En fabriquant l'illusion de systèmes de parenté clos qui obéiraient à leurs propres lois, on oublie qu'au fond l'anthropologie de la parenté n'est qu'un sous-ensemble de l'anthropologie politique. Bourdieu invite ainsi à interpréter les attitudes de parenté (...) à la lumière de la "connaissance complète de l'état des transactions entre tous les individus que la généalogie recense, c'est-à-dire toute l'histoire des échanges matériels et symboliques, fondement des solidarités inévitables, dans le déshonneur comme dans le prestige, dans la richesse comme dans la calamité" (Esquisse d'une théorie de la pratique). Force est de constater que cette invitation pressante à reconsidérer de fond en comble la parenté n'a guère été discutée par les anthropologues français. Les propositions de Bourdieu font douter de l'homogénéité du domaine et des principes constitutifs de sa spécificité et de son autonomie. Si les rapports de parenté participent de l'ensemble des rapports sociaux et si l'alliance et la filiation sont les instruments de stratégies économiques, politiques et idéologiques qui les englobent, faut-il alors renoncer à isoler des contraintes logiques propres aux "structures de parentés"? La plupart des travaux sur le mariage arabe postérieurs au texte de Bourdieu n'ont eu de cesse de s'extirper de cette difficulté en défendant coûte que coûte le pré-carré de la parenté."

Dans Le Bal des Célibataires. Crise de la société paysanne en Béarn (2002), Pierre BOURDIEU tente de discerner le système des stratégies de reproduction sociale. Notamment en fonction des problèmes démographiques (aléas de la fécondité) et des processus de renforcement des positions sociales acquises, Il y poursuit son travail précédent de démantèlement  de l'hypothèse d'une structure interne logique "des structures de parenté".

 

            En 1998, parait La domination masculine, très diversement accueilli. Pour l'auteur, la domination masculine est tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne l'apercevons plus, tellement accordée à nos attentes que nous avons du mal à la remettre en question. La description ethnographique de la société kabyle, véritable conservatoire selon lui de l'inconscient méditerranéen, fournit un instrument extrêmement puissant pour dissoudre les évidences et explorer les structures symboliques de cet inconscient androcentrique qui survit chez les hommes comme chez les femmes. La découverte de permanence oblige à renverser la manière habituelle de poser le problème : comment s'opère le travail historique de déhistorisation? Quels sont les mécanismes et les institutions, Famille, Eglise, Ecole, Etat, qui accomplissent le travail de reproduction? Est-il possible de les neutraliser pour libérer les forces de changement qu'ils parviennent à entraver.

Matine FOURNIER estime que produit il y a trente ans, ce travail aurait eu un grand succès, mais il n'a plus l'attrait de la nouveauté et apparaît décalé, dans les sociétés où le statut des femmes évolue de façon spectaculaire. Sa lecture peut apparaître comme déconcertante aujourd'hui. A maintes reprises, le propos semble caricatural, l'auteur ne reculant pas devant certains amalgames et accentuant sans doute trop le sexisme ambiant. Lequel, dans les habitus de sexe qui ont la vie dure, offre un visage bien moins évident et ouvert. Ce qui est valables pour nos sociétés ne l'est sans doute pas, néanmoins, pour d'autres, où le combat féministe se heurtent de front à la répression violente.

 

   L'oeuvre de Pierre BOURDIEU continue d'influencer la sociologie, bien au-delà des frontières francophones, mais elle le fait de manière contrastée, entre la reconnaissance de la nécessité de penser le jeu social... des sociologues, une critique d'aspects un peu trop déterministes conférés à la réalité sociale et la nécessité de refuser l'injustice du monde, sous prétexte que celle-ci serait inhérente à son existence. 

 

Pierre BOURDIEU, Esquisse d'une théorie de la pratique, précédé de trois études d'ethnologie kabyle, Librairie Droz, 1972 ; La reproduction, éléments pour une théorie du système d'enseignement (en collaboration avec Jean-Claude PASSERON), Les Editions de Minuit,  collection Le sens commun, 2005 ; La distinction, critique sociale du jugement, Les Editions de minuit, 1979 ; La misère du monde, Seuil, collection "Points essais", 2007 ; la domination masculine, Seuil, 2002.

Robert DELIÈGE, Anthropologie de la famille et de la parenté, Armand Colin, 2011 ; Martine FOURNIER, Philippe CABIN, Jean-François DORTIER, Laurent MUCCHIELI, articles dans le numéro hors série de la revue Sciences humaines, Février-mars 2012 ; Alban BENSA, L'exclu de la famille, La parenté selon Pierre BOURDIEU, dans Actes de la recherche en sciences sociales, "Regards croisés sur l'anthropologie de Pierre Bourdieu", Seuil, n°150, Décembre 2003.

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Published by GIL - dans AUTEURS
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19 mars 2012 1 19 /03 /mars /2012 15:42

       Oeuvre majeure, incontournable et également très critiquée, qui marque l'avènement du structuralisme, courant intellectuel dont l'auteur Claude LEVI-STRAUSS (1908-2009) se démarque ensuite partiellement, Les structures élémentaires de la parenté, publié en 1948, aborde les nombreux éléments de débats de l'anthropologie depuis ses débuts ; elle renouvelle la perception des structures de la parenté, de la place de la famille, de l'interdiction de l'inceste, des échanges entre groupes sociaux... D'abord Thèse d'Etat à l'Université de la Sorbonne, mais rédigée lors de l'exil de l'auteur aux Etats-Unis (dès 1943), l'ouvrage s'inspire des travaux de l'anthropologie anglo-saxonne et de certains écrits de l'école de L'année sociologique (Essai sur le don, de Marcel MAUSS ; Catégories matrimoniales de Marcel GRANET), plutôt que de l'abondante tradition ethnographique et muséographique française. Réflexion sur les rapports entre Nature et Culture, loin des théories physiologiques ou psychologiques de l'époque, ancrant l'anthropologie dans une sociologie, cet ouvrage original et ample est d'abord une réflexion générale sur la genèse du lien social et constitue un passage instructif sur la compréhension de nombreux conflits.

     A travers le problème de la parenté, Claude LEVI-STRAUSS, recherche une formulation plus nette de la célèbre opposition entre nature et culture. La première se défini par l'universalité ; la culture, au contraire, est propre à chaque groupe social. Or, de toutes les normes qui expriment le pouvoir contraignant de ces divers groupes, la prohibition de l'inceste présente un caractère universel. L'ouvrage s'ouvre sur une discussion des principales thèses sur l'inceste. L'auteur rejette l'hypothèse selon laquelle l'inceste serait prohibé parce que l'expérience aurait montré de façon évidente qu'il entraînait de fâcheuses conséquences pour la postérité. Il critique également l'explication de la répugnance (de Havelock ELLIS) à prendre pour partenaires sexuels des individus avec lesquels nous avons longuement cohabité et s'en prend à la thèse d'Emile  DURKHEIM sur l'organisation totémique. Sa thèse, thème central de tout son livre, est que la prohibition de l'inceste apparaît comme une espèce particulière d'un genre : l'Intervention. A tout moment, une société ne peut mettre à la disposition des individus qui la composent qu'un nombre limité de ressources. S'il s'agit d'une société où la pénurie menace - et tel est bien le cas de tous les peuples dits primitifs - une intervention des organes dirigeants (qui peuvent très variés suivant les cultures), par la voie de décrets individuels ou de règles générales, est nécessaire pour maintenir ou rétablir un équilibre, ou des situations approchant de la situation d'équilibre. Tout échange apparaît inséparable d'une intervention et tout échange est réglé.

Reprenant les études de Marcel MAUSS, l'auteur introduit deux observations :

- D'abord l'échange, qui dans les sociétés archaïque, est essentiellement un don (et contre don), n'est point seulement économique : il est synthétique, c'est-à-dire que le transfert consenti d'une valeur d'un individu à un autre change ceux-ci en partenaires et ajoute une qualité nouvelle à la valeur transférée ;

- L'échange apparaît comme un système de "prestations totales", et les femmes, par conséquent, peuvent être des objets d'échange. La prohibition de l'inceste signifie simplement que la société entend empêcher que des monopoles se constituent, par lesquels les pères et les frères confisqueraient à leur usage exclusif leurs filles et leurs soeurs, plongeant ainsi dans la déplorable condition de célibataire un certain nombre d'individus appartenant au même groupe qu'eux, et avec lesquels ils sont, par ailleurs, en relation d'échange. 

   Les structures de parentés sont liées très fortement aux formes de l'échange. Et il se demande avec qui cet échange est licite. la détermination d'un groupe à l'intérieur duquel le mariage est interdit implique l'existence d'un groupe au sein duquel le mariage est possible et même inévitable. La règle de prohibition de l'inceste ne se laisse pas pleinement saisir, si derrière l'interdit on n'entrevoit pas sa contre-partie positive. D'autre part, la réciprocité introduit dans chacun des groupes qui sont parties prenantes à l'échange un déséquilibre dynamique. Dans chaque groupe, l'opposition apparaît entre deux types de femmes, ou plutôt entre deux types de rapports dans lesquels on peu être, vis-à-vis d'une femme, ou bien soeur ou fille, c'est-à-dire femme cédée, ou bien épouse, c'est-à-dire femme acquise ; ou bien femme parente, ou bien femme alliée. L'auteur justifie ses thèses par le long examen de quelques cas dans les civilisations de l'Australie, de la Chine et de l'Inde (François BOURRICAUD).

    Claude LEVI-STRAUSS oppose à la théorie fonctionnaliste défendue entre autres par RADCLIFFE-BROWN, une thèorie structuraliste. 

 

      Les structures élémentaires de la parente se présente en une Introduction (deux chapitres), deux parties (L'échange restreint, puis L'échange généralisé) et une Conclusion (deux chapitres). Dans chaque partie, sont regroupés deux ou trois grandes parties, la première exposant le système d'échange, la deuxième ou deuxième et troisième appuyant cet exposé par des exemples très détaillés qui peuvent paraître très longs et compliqués à ceux qui ne maîtrisent pas l'ensemble de la littérature à ce sujet. Lors d'une deuxième édition en 1966, l'auteur développe un certain nombre de points (après les critiques) dans une seconde préface, et explique pourquoi il n'a pas modifié son texte de 1948. Il argumente longtemps sur les mariages prescriptifs et les mariages préférentiels, mettant l'accent sur le fait qu'il s'agit d'un même phénomène. En effet, les sociétés qui préconisent le mariage prescriptif ne parviennent pas à s'y conformer, dans la pratique, sauf dans un petit nombre de cas. Le modèle théorique est bien prescriptif mais, dans la réalité, le mariage n'est plus que préférentiel car, pour diverses raisons, tout le monde ne parvient pas à se soumettre à cette règle. Prescriptif dans sa représentation et dans sa justification, le système est préférentiel dans la pratique.  

Claude LEVI-STRAUSS envisageait d'écrire un second ouvrage sur Les structures complexes de la parenté, maisce projet n'a pas aboutit. Le passage des structures élémentaires aux structures complexes est évoqué au premier chapitre de la Conclusion. 

      Dans le deuxième chapitre de cette conclusion, intitulée Les principes de la parenté, nous pouvons lire notamment que "tout mariage est donc une rencontre dramatique entre la nature et la culture, entre l'alliance et la parenté. "Qui a donné la fiancée?" chante l'hymne hindou du mariage. "A qui donc l'a-t-il donnée? C'est l'amour qui l'a donnée ; c'est à l'amour qu'elle a été donnée. L'amour a donné ; l'amour a reçu. L'amour a rempli l'océan. Avec amour je l'accepte. Amour! que celle-ci t'appartienne." Ainsi le mariage est un arbitrage entre deux amours : l'amour parental et l'amour conjugal ; mais tous deux sont amour, et dans l'instant du mariage, si l'on considère cet instant isolé de tous les autres,  tous deux se rencontrent et se confondent, l'"amour a rempli l'océan" Sans doute ne se rencontrent-ils que pour se substituer l'un à l'autre, et accomplir une sorte de chassé-croisé. Mais ce qui, pour toute pensée sociale, fait du mariage un mystère sacré, est que, pour se croiser, il faut, au moins pour cet instant, qu'ils se joignent. A ce moment, tout mariage frise l'inceste, au moins l'inceste social : s'il est vrai que l'inceste, entendu au sens le plus large, consiste à obtenir par soi-même, et pour soi-même, au lieu d'obtenir par autrui, et pour autrui. Mais, puisqu'on doit céder à la nature pour que l'espèce se perpétue, et, avec elle, l'alliance sociale, il faut au moins qu'on la démente en même temps qu'on lui cède, et que le geste qu'on accomplit vers elle s'accompagne toujours d'un geste qui la restreint. Ce compromis entre nature et culture s'établit de deux façons, puisque deux cas se présentent, l'un où la nature doit être introduite puisque la société peut tout, l'autre où la nature doit être exclue puisque c'est elle cette fois qui règne : devant la filiation, par l'affirmation du principe unilinéaire, devant l'alliance, par l'instauration des degrés prohibés. Les multiples règles interdisant ou prescrivant certains types de conjoints, et la prohibition de l'inceste qui les résume tous, s'éclairent à partir du moment où l'on pose qu'il faut que la société soit. Mais la société aurait pu ne pas l'être."

Plus loin  : "Les règles de la parenté et du mariage nous sont apparues comme épuisant, dans la diversité de leurs modalités historiques et géographiques, toutes les méthodes possibles pour assurer l'intégration des familles biologiques au sein du groupe social. Nous avons ainsi constaté que des règles, en apparence compliquées et arbitraires, pouvaient être ramenées à un petit nombre : il n'y a que trois structures élémentaires de parenté possibles ; ces trois structures se construisant à l'aide de deux formes d'échange et ces deux formes d'échange dépendent elles-mêmes d'un seul caractère différentiel, à savoir le caractère harmonique ou dysharmonique du système considéré. Tout l'appareil imposant des prescriptions et des prohibitions pourrait être, à la limite, reconstruit a priori en fonction d'une question, et d'une seule : quel est, dans la société en cause, le rapport entre la règle de résidence et la règle de filiation? Car tout régime dysharmonique conduit à l'échange restreint, comme tout régime harmonique annonce l'échange généralisé. "

 

    A l'époque de la parution de son livre, Claude LEVI-STRAUSS espérait poser les jalons d'une théorie formelle, mathématique (ces fameux arbres généalogiques qui permettent de se représenter le système de parenté dans toute sa complexité), de la vie sociale. Mais les difficultés liées aux sources et la complexité de telles représentations fait abandonner (pas par tous les anthropologiques ni les sociologues de la famille ou de la parenté...) un tel projet. Au profit sans doute d'une vision plus précise des ressorts fondamentaux des systèmes de parenté. Ainsi, quand l'auteur repend l'idée d'Emile DURKHEIM, malgré ses dures critiques, selon laquelle la prohibition de l'inceste peut être vue comme la face négative de l'exogamie qui oblige à prendre femme en dehors du groupe et, dès lors, conduit les groupes à échanger des femmes ; comme l'exogamie, la prohibition de l'inceste est bien une application du principe de réciprocité. Le mariage est une forme d'échange et ce caractère est particulièrement apparent dans les "organisations dualistes", ces systèmes dans lequel les membres de la communauté sont répartis en deux divisions qui entretiennent des relations complexes.

Souvent ces moitiés sont exogamiques et l'on peut dire que le système dualiste repose, lui aussi, sur le principe de réciprocité. Le point de départ adopté pour comprendre l'exercice de ce principe est le mariage entre cousins croisés, comme l'explique Robert DELIÈGE : "Dans l'organisation dualiste, en effet, les cousins croisés sont souvent désignés comme époux préférentiels : les enfants issus des frères du père ou des soeurs de la mère, c'est-à-dire les cousins parallèles, appartiennent à ma propre moitié et, en conséquence, sont considérés comme mes frères et mes soeurs ; il m'est, dès lors, impossible d'épouser ces dernières. Par contre, les filles de la soeur de mon père et les filles du frère de ma mère appartiennent à l'autre moitié et me sont, en principe, accessibles. Le mariage préférentiel est une institution beaucoup plus fréquente que l'organisation dualiste et il peut s'observer dans toutes les parties du monde ; il détermine, d'une manière assez stricte, la/le partenaire qu'il faut épouser. Contrairement à la prohibition de l'inceste qui défini qui l'on ne peut pas épouser, la règle du mariage avec la cousine croisée détermine à qui l'on doit, au moins en principe, se marier. Alors que toutes les sociétés ont une "règle négative" de mariage, celle qui pratiquent l'union préférentielle ont une "règle positive". De telles sociétés, affirme Léo Strauss, sont des "systèmes élémentaires de parenté". Il faut rappeler ici que la règle du mariage avec la cousine croisée ne s'encombre d'aucune considération d'ordre biologique puisque, d'un point de vue strictement génétique, les cousins croisés d'une personnage sont aussi proches de cette dernière que ses cousins parallèles. Or le mariage entre cousins parallèles (enfants issus de germains du même sexe) est souvent interdit car il unirait des personnes appartenant au même groupe de filiation et, partant, contredirait la règle d'échange. Par contre, le mariage entre cousins croisés (enfants issus de germains de sexe opposé) est très fréquent ; ce type de mariage s'explique par l'échange." "Le mariage préférentiel avec la cousine croisée définit deux sortes d'échange : l'échange restreint et l'échange généralisé. L'échange restreint est un système dans lequel la relation d'échange entre deux groupes est directe et réciproque : soient les groupes A et B qui, par exemple, pourraient être les deux moitié d'une organisation dualiste : un homme A épouse une femme B et un homme B épouse une femme A ; il y a là réciprocité directe (...) ... le système de moitié exogames aboutit presque automatiquement à la dichotomie des cousins et le conjoint préféré se trouve nécessairement dans l'autre classe ; en d'autres termes, il n'est pas malaisé de comprendre que, dans ce cas, l'échange est la règle. Dans l'échange généralisé, au contraire, la réciprocité n'est pas immédiate, mais différée ; cependant, ici aussi lorsque l'on donne on est toujours sûr de recevoir. Le système est, encore et toujours, basé sur l'échange, même s'il arrive que celui-ci ne soit pas directement apparent. La forme la plus simple d'échange restreint est, bien entendu, le système de moitiés exogamiques (...) il existe une parfaite harmonie entre le mariage avec la cousine croisée et l'organisation dualiste." "L'échange généralisé peut, en outre, offrir une formule privilégiée pour l'intégration, dans une même structure sociale, de groupes ethniquement et géographiquement éloignés. Dans le mariage avec la cousine patrllatérale, la réciprocité est plus apparente (...) Dans ce système, un homme ne fait pas le même mariage que son père mais, par contre, il reproduit l'union matrimoniale de son grand-père. En fait, il y a alternance des générations et une femme donnée de B à A dans une génération est rendue de A à B dans la génération suivante. L'échange est donc présent mais il est différé. Le mouvement des femmes se retourne à chaque génération. Il n'y a, ici, pas non plus, nécessité d'arrangements général de la société puisque les unités échangistes sont associées deux à deux." Une grande partie de ces montages (des schémas facilitent beaucoup la compréhension du texte dans le livre de Claude LÉVI-STRAUSS) constitue des modèles théoriques et il n'est pas sûr que dans la pratique, il y est toujours coïncidence (les aléas de l'histoire...). De plus, la conscience qu'ont les membres de ces sociétés de ces liens ou non liens familiaux diffère peut-être de la réalité. Sans compter qu'ils racontent leurs systèmes de parenté aux anthropologues qui prennent peutêtre trop leurs dires pour argent comptant... en tout cas, pour l'auteur, l'institution de mariage avec la cousine croisée s'explique bien par l'échange : celui-ci fournit le moyen de lier les hommes entre eux et superpose aux liens naturels de la parenté des liens désormais artificiels de l'alliance. Le mariage préférentiel, en reproduisant les mariages antérieurs, scelle, en effet, l'alliance entre les groupes. On appelle souvent la théorie de l'auteur, la "théorie de l'alliance". 

 

     L'influence de cette oeuvre sur la pensée contemporaine se manifeste dans les développements du structuralisme, mais aussi dans la vision globale de la parenté. Des critiques sont émises dès le début par des auteurs comme R NEEDHAM (Structure and Sentiment : a test case in social anthropology, Chicago, Unuiversity Press, 1960), du fait que les mariages prescriptifs sont rares, qui estiment que cette oeuvre ne discute finalement que sur une infime partie des systèmes de parenté présents dans le monde. De toute manière, la diversité des systèmes de parenté dans les différentes sociétés étudiées empêche selon lui l'idée d'une théorie générale de la parenté. L'africaniste L De SOUSBERGHE (Unions consécutives entre apparentés : une comparaison de systèmes du Bas-Congo et de la région des Grands Lacs, Leuven, Desclée de Brouwer, 1969), qui le critique durement, pointe la notion même "d'échange de femmes". HERITIER, qui estime au contraire de NEEDHAM qu'il existe une logique générale des systèmes de parenté (L'essence de la parenté, 1981) critique également cette notion et substitue l'identité à l'échange pour expliquer le mariage préférentiel. La critique porte également sur l'universalité du système élémentaire de parenté présenté par l'anthropologue français. La thèse de l'alliance semble difficilement applicable à la société occidentale. Surtout, cette théorie de l'alliance est très tôt perçue comme une critique de la théorie des systèmes de filiation unilinéaire. Pierre BOURDIEU entreprend de son côté également la critique de la théorie présentée par l'auteur en préférant à la notion de règles celle de stratégies matrimoniales. 

 

       Pour Michel IZARD et Gérard LENCLUD estiment que le structuralisme comme doctrine, voire idéologie, supposée être dominante dans les années 1960 dans diverses disciplines des sciences sociales, ne recouvre pas réellement ce que les commentateurs voulaient y trouver. "On crut pouvoir établir, en France et aux Etats-Unis notamment, l'existence d'un structuralisme généralisé par rapport auquel Lévi-Strauss, qui est l'introducteur du mot en anthropologie, a entendu d'emblée prendre ses distances. Le structuralisme en anthropologie est un ensemble de recherches qui trouverait son unité, selon Lévi-Strauss lui-même, dans l'application à des ordres de faits délimités et selon des modalités strictement définies d'une méthode de connaissance ; l'analyse structurale. Pour certains anthropologues (SPERBER, 1968), cette unité résiderait dans l'expression d'un point de vue théorique sur la nature du social et, par là même, sur l'objet de l'anthropologie". Le structuralisme, même si le projet de Claude LEVI-STRAUSS, qui apparait bien dans Les systèmes élémentaires de la parenté, est de donner un cadre de référence,à partir de la linguistique structurale, à la réflexion sur les sociétés, est difficile à définir précisément et surtout, sans doute, ne doit-il pas être conçu comme un point d'arrivée ou un point de départ dans la recherche, même dans le domaine restreint de la parenté, mais comme une étape dans la compréhension du réel. "E R LEACH (1970) a dit de Lévi-Strauss qu'il emportait la conviction du lecteur par la séduction qu'il exerçait sur ce dernier. Le trait avait paru sévère à l'époque : il ne l'est plus aujourd'hui si l'on donne au terme de séduction son sens plein. Plutôt qu'une théorie globale, dont on a voulu faire conjoncturellement une théorie dominatrice, le structuralisme lévi-straussien peut être considéré comme l'expression d'une entreprise radicalement singulière vis-à-vis de laquelle aucun projet anthropologique ne peut manquer désormais de se situer. Tel est le paradoxe d'une oeuvre qui, pour être "atypique" dans le contexte de la discipline, n'en sert pas moins de modèle de référence. S'il en est ainsi, c'est peut-être qu'au contraire des "théories" d'antan, dont certaines ont la vie dure, le structuralisme a entendu réconcilier, selon le mot de Lévi-Strauss lui-même, "le sensible et l'intelligible", l'art et la logique".

 

Claude LEVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, Mouton & Cie/Maison des sciences de l'homme, 1971, 580 pages. Réédition de l'ouvrage de 1967, lui-même réédition, avec seconde préface de l'auteur, de l'ouvrage de 1948.

 

Michel IZARD et Gérard LENCLUD, article Structuralisme, dans Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, PUF, 2002 ; Robert DELIÈGE, Anthropologie de la famille et de la parenté, Armand Colin, 2011 ;  François BOURRICAUD, article sur Les structures élémentaires de la parenté, dans Journal de la Société des océanistes, volume 6, n°6, 1950, www.persée.fr.

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17 mars 2012 6 17 /03 /mars /2012 09:47

 

   Trouver une ou plusieurs revues centrées sur la sociologie de la famille semble difficile, à l'envers de la floraison de revues plus ou moins orientées idéologiquement à destination du grand public, la plupart du temps des hebdomadaires ou des mensuels, donnant des conseils plus ou moins bien avisés aux parents... ou pire doué d'un sens de la "connivence" tout à fait commercial... Aussi, nous avons choisi deux revues à diffusion faible et assez méconnue, même du public étudiant, qui présentent toutes deux la volonté de sortir d'un certain cloisonnement des disciplines en ce qui concerne l'étude de la famille et de la parenté. N'oublions pas non plus bien entendu, quelques revues de sociologie qui traitent aussi de cette question et que nous avons/nous allons présenté.

 

 

         Créée en 1970 par Pierre de BIE, Clio PRESVELOU et Claire LEPLACE, professeurs à l'Université catholique de Louvain, en Belgique, Recherches sociologiques devient en 2005, en rapprochement avec l'anthropologie, Recherche sociologiques et anthropologiques (RS&A). Son objectif est de publier les résultats de travaux portant sur des thématiques variées (éducation, urbain et rural, religion, politiques sociales, famille...), des cadres théoriques et des approches méthodologiques. Elle est ouverte aux disciplines connexes : science politique, histoire, philosophie, socio-économie, psychosociologie. Publication internationale de référence dans l'espace francophone, elle accepte des articles en anglais. Dotée notamment d'un comité de rédaction (F DASSETTO, J De MUNCK, B FUSULIER, J-C LAURENT, J MARQUET...) et d'un comité scientifique international, la revue parait deux fois par an, à chaque sur un thème précis (Islam : entre local et global, en 2006 ; penser la pluriparentalité et la pluriparenté, en 2010...), avec de nombreuses recensions de livres. 

 

       Se situant entre "renouveau et continuité", RS&A a fêté en 2006 ses 35 ans et l'équipe éditoriale fait à cette occasion le point sur le champ qu'elle couvre. Bernard FUSULIER écrit à propos d'un lieu nécessaire de rencontre entre la sociologie et l'anthropologie (nous pensons là surtout à la famille et à la parenté) : "Nombre de sociologues et d'anthropologues ne lisent pas clairement les différences entre les deux disciplines, si ce n'est en termes de catégorisation institutionnelle. Certes, la sociologie et l'anthropologie se sont historiquement et tendanciellement partagé deux territoires distincts : celui de l'Occident moderne et industrialisé pour la première ; celui des peuples "pré-modernes" pour la seconde. Ce faisant, elles ont chacune développé leur propre champ disciplinaire. Cependant, force est aujourd'hui de constater que cette séparation perd de sa pertinence à divers égards. Ainsi, au plan des terrains de recherche, la spatialisation de la modernité et de la pré-modernité devient particulièrement délicate, voire impossible à établir face aux forces structurelles et culturelles de la globalisation. Il demeure sans doute des traditions de recherche qui amèneraient la sociologie à davantage s'intéresser aux transformations sociales dans les pays économiquement avancés tandis que l'anthropologie se consacrerait plus volontiers aux résistances et marginalité principalement étudiées dans les régions éloignées des centres de pouvoir. Au niveau des approches et méthodes, les différences ne sont pas des plus limpides. Si l'usage des chiffres est probablement plus présent en sociologie qu'en anthropologie, le positivisme quantitatif appliqué à la première ne fait plus guère d'émules. D'autre, si l'anthropologie pratique l'observation particulière et l'imprégnation longue d'un terrain, la sociologie ne la refuse certainement pas. Il est manifeste que l'anthropologie rencontre aisément la sociologie compréhensive et les grounded theories. Une distance se manifeste-t-elle lorsque le sociologue exprime une volonté de prendre en compte des paradigmes et des théories générales ou de produire des théories générales intégrant les transformations structurelles? Comment alors considérer le dernier ouvrage de Maurice Godelier sur la parenté ou celui de Philippe Descola : Par delà nature et culture? Les frontières entre ces deux disciplines sont pour le moins poreuses, pour ne pas dire vaporeuses. La distinction s'appuie essentiellement sur une attribution institutionnelle d'identités, ce qui n'est toutefois pas négligeable (...)" (RS&A n°37-1, 2006).

 

    Les articles des revues sont disponibles pour les numéros à partir de 2006 sur le portail Revues.org et pour les numéros antérieurs (payant) sur le site www.i6doc.com. La revue entend mener de front les éditions sur papier et électronique. 

 

    Recherches sociologiques et anthropologiques, Place Montesquieu 1/10, B 1348, LOUVAIN-LA-NEUVE, BELGIQUE.

 

 

 

 

 

     Enfance Familles Générations est une revue scientifique internationale diffusée uniquement par voie électronique en accès libre sur les portails d'Erudit et de Synergies. Deux fois par an, la revue présente des articles et des manuscrits destinés au transfert des connaissances issues de la recherche. Elle se donne pour mission d'éclairer les dynamiques sociales complexes que suscitent les transformations profondes de la famille et les rapports de générations partout dans le monde. Elle vise à documenter autant les dynamiques interindividuelles au sein de la famille, que les liens qu'elle entretien avec son environnement économique, social, politique, juridique et culturel. Chaque numéro contient, en moyenne, un article d'introduction substantiel, 6 à 9 articles portant sur le thème du numéro et 2 ou 3 articles hors thème. Un résumé est disponible pour chaque article, en français, en anglais et en espagnol.

   Fondée en 2004 et dirigée par Gilles PRONOVOST, professeur à l'université du Québec à Trois-rivières et directeur du Centre de développement de la recherche sur la famille au Québec (CDRFQ), la revue a été dirigée par Alain ROY et Hélène BELLEAU de 2007 à 2009. En 2009, EFG a été formellement affiliée au Centre Urbanisation Culture Société de l'Institut national de la recherche scientifique. Depuis 2010, elle est dirigée par Hélène BELLEAU et Eric GAGNON.

   Dans sa présentation de politique éditoriale, nous pouvons lire "Bien qu'il existe de nombreuses revues spécialisées autour des questions familiales, à notre connaissance, aucune d'entre elles n'est à la fois de portée internationale, publié en français et diffusée gratuitement par voie électronique. Dans le contexte où la recherche sur la famille et l'enfance s'est développée considérablement au cours des dernières décennies tant au plan national qu'au plan international, la revue Enfance, Familles, Générations, rejoint désormais un vaste réseau de chercheurs et d'intervenants travaillant dans ces domaines."

 

  Enfances Familles Générations, Centre-Urbanisation Culture Société de l'INRS, 385, rue Sherbrooke Est, Montréal (Québec), H2X 1E3, CANADA.

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