Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
2 juillet 2012 1 02 /07 /juillet /2012 09:03

    Après six siècles d'implantation, parsemés de heurts nombreux, le bouddhisme, désormais solidement implanté dans la société et dans les mentalités, parvient à sa pleine maturité sous le règne des Tang (618-907). Sur le plan intellectuel, la littérature déjà traduite permet une véritable assimilation qui donne lieu à l'éclosion et au développement d'écoles bouddhiques spécifiquement chinoises. Au moment où le bouddhisme commence, en Inde même, à céder la place à l'hindouisme, les pèlerins voyageurs (de la Chine à l'Inde et/ou inversement) la diffusent dans tout le monde sinisé. La dynastie Tang marque une période de véritable éclosion religieuse qui voit aussi s'introduire en Chine de multiples influences en provenance de l'Asie Centrale et de l'Iran (Islam, Nestorianisme, Manichéisme, Mazdéisme...). Les souverains Tang semblent toutefois moins ardents que leurs prédecesseurs des dynasties du Sud à embrasser le bouddhisme. Pendant toute la dynastie, taoisme et boudhisme se disputent le patronage impérial. Et malgré le processus de bouddhisation de l'ensemble de la société, la culture traditionnelle, confucéenne, en particulier, continue d'exister. En fin de compte, l'ambition des empereurs est d'unifier non seulement l'érudition confucéenne, mais le monde intellectuel dans son ensemble. Tâche facilitée par l'absence de compartimentation idéologique entre les lettrés ou les moines, qui partagent le même sens de la continuité des traditions textuelles et sont souvent issus des mêmes classes sociales. Toutefois, le clergé bouddhique, qui représente au VIIIe siècle le double du clergé taoïste, constitue une force avec laquelle il faut trouver un modus vivendi. La volonté des Tang de contrôler les institutions bouddhiques, tout en les patronnant (et sans doute le patronage est-il utilisé pour les contrôler), s'affirme dès le début de la dynastie et finit par contraindre la communauté monastique à intégrer les structures étatiques. Les monastères, par l'afflux des donations, sont une puissance économique de premier plan ; ils deviennent les plus grands propriétaires fonciers de l'Empire. (Anne CHENG)

Ce mouvement de rapprochement du pouvoir politique et des moines et lettrés bouddhistes s'accompagne d'un abandon plus ou moins affiché de la règle de la pauvreté, pourtant fondamentale pour la vie monastique. 

 

     L'accélération de la sinisation du bouddhisme sous les Tang se manifeste notamment par l'apparition de fondateurs d'écoles chinoises qui ne se contentent plus de tenter de rester fidèles à la lettre des traductions des textes venus de l'inde, et qui interprètent ces textes en fonction de leur propre expérience religieuse, suivant en cela finalement certaines indications de Bouddha sur la recherche intérieure du salut, de l'illumination et des voies pour y parvenir. Le monde des lettrés sent la nécessité, devant toute cette littérature foisonnante (textes et interprétations des textes...), d'opérer une sorte de synthèse. Chaque école tente de hiérarchiser les écritures autour d'une doctrine centrale, selon des schémas qui permettent de différencier les phases de l'enseignement du Bouddha. Il ne s'agit pas de la formation d'une théologie quelconque, ou d'une doctrine systématique et tenue comme seule vraie, mais de clarifier souvent le sens des textes parvenus jusqu'en Chine. Ainsi l'école Tiantai, l'école Huayan, l'école de la Terre pure, l'école Chan, pour citer les plus importantes, tentent-elles des élaborations particulières.

 

  L'école Tiantai, fondée par ZHIYI (538-897), qui accorde le statut de patriarche aux prédécesseurs HUIWEN (actif vers 550) et HAISI (515-577), est représentative de la volonté chinoise de synthèse et de sinisation du bouddhisme. ZHIYI élabore, dans le cadre d'une importante réflexion sur le panjao, un schéma complexe de "cinq périodes et de huit enseignements", qui concilient les priorités données au Sûtra de la Guirlande (des bouddhistes du Nord) au Sûtra du Nirvâna (des bouddhistes du Sud), tout en faisant culminer l'édifice dans le Sûtra du Lotus.

 Selon ce dernier sûtra, devenu l'un des textes religieux les plus populaires de toute l'Asie orientale, le Bouddha n'est venu en ce monde que pour apporter le salut, l'éveil égal au sien et destiné à tous les vivants sans discrimination. L'univers tout entier devient ainsi Bouddha en puissance, et tout ce qui se produit n'est que la manifestation de cette nature-de-Bouddha : c'est ce qui permet de parler de "matrice" ou d'"embryon" de Bouddha. L'école va si loin dns cette conception d'inclusion qu'avec le neuvième patriarche, ZHANRAN (711-782), elle est amenée à reconnaître que la nature-de-Bouddha n'est pas seulement présente en tout être vivant, mais aussi dans les choses inanimées, jusqu'à la moindre poussière. Sous les Tang, il n'y a que l'école Faxiang pour aller à l'encontre de cette universalité en distinguant une catégorie d'êtres constitutionnellement incapables d'atteindre l'éveil. ZHIYI pousse la lecture du Sûtra du Lotus dans un sens encore plus spécifiquement chinois en soulignant que la bouddhéité est accessible, non seulement à tous, mais aussi dans cette vie, rompant complètement avec la tradition du bouddhisme indien où seuls quelques arhats peuvent espérer atteindre l'éveil, en encore avec beaucoup d'efforts. Il reconnait même la possibilité de prendre des raccourcis, afin qu'ici et maintenant on voie le fruit des efforts d'ici et de maintenant. 

Dans sa dimension philosophique, cette école est l'héritière de la dialectique du Mâdhyamika. Pour éviter de penser en termes de dichotomie, elle introduit la vérité ternaire : vacuité, impermanence et voie moyenne. Toute chose étant sans réalité indépendante, sans existence en soi, peut être considérée comme vide. Mais en tant que phénomène, la chose jouit d'une existence temporaire et perceptible par les sens. Le fait qu'une chose est à la fois vide et temporaire, constitue la vérité moyenne, qui n'est pas entre les deux, mais un dépassement des deux, et qui revient à souligner l'idée de totalité et d'identité : le tout et ses parties sont une seule et même chose. L'école met l'accent sur la culture de l'esprit : la cessation-concentration, qui amène à prendre conscience de la vacuité de toute chose, et la visualisation qui, par-delà la vacuité, perçoit les choses dans leur réalité temporaire. (Anne CHENG)

 

    L'école Huayan connaît son apogée sous les Tang, grâce au patronage de l'impératrice WU ZHAO (ou WU ZETIAN). Alors que le pouvoir impérial est interdit aux femmes, elle déniche une source de légitimité politique dans le Sûtra du Grand Nuage. Elle protège personnellement le plus grand théoricien de cette école, FAZANG (643-712), qui met ses compétences au service de la traduction du Sûtra de la Guirlande. Il élabore ainsi une autre synthèse, caractérisée par l'acceptation totale du monde pourtant perçu comme le lieu d'un salut supra-mondain. CHENG-GUAN (737-838) et son successeur ZONGMI (780-841) combinent le Sûtra de la Guirlande avec d'autres textes comme le Traité de l'éveil de la foi dans le Mahâyâna, le Sûtra de Vimalakirti, le sûtra du diamant et le sûtra du Nirvâna.

Comme l'école Tiantai, cette école est amenée à reconnaître la possibilité d'un éveil subit, conséquence directe de l'idée que la nature-du-Bouddha est présente en tout être. Le sûtra de la Guirlande est un ouvrage plus complexe sur le plan philosophique que le sûtra du Lotus. L'une des idées les plus spécifiques de ce sûtra est que l'univers n'est pas constitué d'éléments discontinus, mais qu'il constitue un tout parfaitement intégré dont chaque partie est organiquement reliée aux autres. Tous les dharma de l'univers apparurent simultanément et cette idée impliquant l'autocréation de l'univers évoque la "création spontanée" et l'"autotransformation" dont parle GUO XIANG au IVe siècle. Les dharma sont vides, mais cette vacuité comporte deux aspects : en tant que principe ou noumène, elle est statique, mais en tant que phénomène, elle est dynamique. De ces deux aspects de la vacuité, cette école dérive ces deux conceptions fondamentales : d'une part, principe et phénomène sont intimement mêlés, mais, en même temps, tous les phénomènes ne forment qu'un seul et même tout (FAZANG, Essai sur le lion d'or). L'école, très liée au pouvoir, vise à réintroduire l'immanence et l'harmonie dans la pensée bouddhique ; elle propose du coup une vision totalisante et centralisée où tout se ramène au centre qu'est le Bouddha. Une telle vision ne peut qu'être du goût de monarques autoritaires comme l'impératrice, qui va jusqu'à se considérer comme l'incarnation du Bouddha. (Anne CHENG)

 

    L'école de la Terre pure, du nom de la sûtra qu'elle privilégie, se fait une idée très sombre de la condition humaine. L'important n'est pas l'effort personnel, mais la foi placée dans la puissance salvatrice d'Amitâbba qui, dans son infinie compassion pour l'océan des êtres, a créé la terre pure du Paradis de l'Ouest afin que ceux qui croient en lui puissent y renaître. D'où le crédit accordé à la répétition à l'infinie d'une formule. HUIYUAN est considéré en Chine comme le patriarche fondateur. Le Bouddha Amitâbba est le plus souvent assisté dans sa tâche par le Bodhisattva Avolokitesvara. Ce nom désignait le "seigneur que l'on voit (ou qui baisse les yeux par compassion?)", curieusement traduit en "celui qui perçoit les sons" (les prières du monde). Celui-ci apparaît dans les sûtra de la Terre pure et du Lotus. (Anne CHENG)

    Cette école est la plus populaire auprès des laïcs. Après le patriarche fondateur, T'AN-LUAN (476-542) est le premier à donner au groupe de méditation de la Terre pure la  forme d'une école. Le deuxième patriarche, TAO-CH'O (562-645) appuie que, depuis l'an 549 (selon la chronologie chrétienne) le monde est entré dans l'époque dégénérée du "Dharma de la fin des temps". Les Chinois de cette école pensaient qu'en 549 mille cinq cent ans s'étaient écoulés depuis la mort du Bouddha, ce qui correspondait au commencement d'un âge de déclin du bouddhisme et de la morale prédit dans le sûtra du Lotus. Dans de telles circonstances, la plupart des gens ne pouvaient pas suivre le difficile "chemin des saints", fondé sur leurs propres vertus et sur la méditation, mais devaient s'en remettre au "chemin facile" de la dévotion à Amitâbba. Le "pouvoir de soi" devait être remplacé par le "pouvoir de l'autre". Le troisième patriarche, SHAN-TAIO (613-681) est le dernier car l'école s'est tellement répandue, notamment parmi le peuple, qu'elle n'eut plus besoin d'être dirigée par des patriarches spécifiques. (Peter HARVEY)

 

 

    L'école Chan se réclame d'une filiation directe et continue qui remonterait jusqu'au Bouddha lui-même. La perception chinoise du bouddhisme s'est très tôt tournée vers le dhyâna (chan en chinois, zen en japonais), discipline spirituelle préparatoire à la prajnâ qui tend à pacifier l'esprit pour permettre une introspection en toute quiétude dans l'intériorité de la conscience, et à révéler une réalité indépendante des sens et l'existence d'une capacité de l'esprit à franchir le fossé entre fini et infini, relatif et absolu. Le véritable fondateur de cette école serait le moine HONGREN (602-674), dont l'enseignement se fonde sur le Sûtra du Diamant. Des conflits de succession amènent sous les Tang à la prédominance de deux branches principales, celle de LINJI (mort en 866) et celle de CAO DONG qui imposent le "nouveau Chan", lui-même élaboré par MAZU (709-788) (en japonais BASO). 

Pour le "nouveau Chan", l'absolu ou "nature-de-Bouddha", c'est voir la nature-de-Bouddha. Nous n'entrons pas ici dans les dénominations différentes. Il suffit de savoir que l'idée centrale de l'illumination subite remonte loin mais que le Chan du Nord et le Chan du Sud (qui impose sa "nouveauté") semblent avoir eu des conceptions très différentes sur la notion d'esprit. De plus, une grande controverse existe longtemps autour du gradualisme ou du subitisme de cette illumination. De toute façon, de manière constante et générale, selon le Chan, atteindre l'état de l'illumination n'est pas parvenir à quelque chose de supérieur ou transcendant, c'est au contraire avoir la révélation de quelque chose qui est présent en nous de tout temps. 

En même temps que l'apogée du bouddhisme en Chine, le Chan représente la fine fleur de l'esprit chinois tel qu'il se manifeste dans le taoïsme ancien revu par l'"étude du Mystère". Cependant, loin de pouvoir être réduit à un simple avatar du taoïsme philosophique, le chan cristallise la notion de spontanéité et lui donne un sens dans la spiritualité bouddhique  dont il retrouve le coeur en allant droit à son but premier : le salut par l'illumination. En cela, le Chan est bien représentatif de la superbe liberté d'esprit qui caractérise la culture des Tang pendant un siècle où il marque bon nombre de poètes. Tout en étant la forme la plus originale du boudhisme en Chine, le Chan est aussi la plus durable, étant ressenti comme proprement chinois et ne présentant, à la différence des autres écoles, aucune caractère proprement religieux. De plus, les moines Chan étant réellement tenus aux tâches manuelles pour subvenir à leurs besoins, ils échappent à l'accusation traditionnelle de parasitisme. C'est pourquoi c'est la seule qui survit à la grande persécution anti-bouddhique de 845 et aussi qu'elle prospère encore sous les Song jusqu'à devenir la référence bouddhique principale pour les chefs de file du "néoconfucianisme". La réussite du bouddhisme tient à son universalisme, n'imposant rien sur les plans culturels et sociaux, ne prescrivant rien pour la vie familiale ou politique. C'est une spiritualité universelle dans sa dimension introspective. Cependant, l'esprit qui en est le centre est conçu comme vide, notamment de toutes notions ou vertus morales, ce qui va à l'encontre de l'idée confucéenne et surtout mencienne.  (Anne CHENG)

  Progressivement, le Chan devient l'école la plus populaire parmi les moines, les artistes et les intellectuels. Le but des méthodes développées par le Chan est de permettre à une personne d'avoir la perception intuitive directe de sa nature authentique. Pour cela, l'esprit doit être libre de tout processus mental restrictif, les vieilles habitudes, des préventions et même de la pensée conceptuelle ordinaire. La base pour atteindre cet état d'esprit, spécialement dans les monastères, est de mener une vie disciplinée, limitant l'expression des désirs de l'ego afin de pouvoir cultiver un naturel et une spontanéité nés du plus profond de soi-même : des profondeurs pures de la conscience-réceptacle. Un laïc peut pratiquer le Chan, qui ne requière pas de longues études, mais la vie monastique semble procurer une atmosphère plus propice à la méditation et permet de rencontrer plus facilement le maître de méditation, dont le rôle est essentiel. (Peter HARVEY)

 

      Deux aspects doivent être évoqués pour donner une idée approchant la réalité socio-historique et le mouvement des idées :

- L'étendue de la pratique du tantrisme, qui puise dans les mythologies indiennes où la symbolique sexuelle prend une place prépondérante. Le bouddhisme magique s'est imposé, à travers des textes ésotériques notamment, dans son aspect essentiellement pratique, surtout dans la Chine du Nord, pour exercer encore quelques influences sur le bouddhisme chinois  au VIIIe siècle sous les Tang ;

- L'universalisme mahâyâniste est favorisé par le développement de l'imprimerie. Le prosélytisme bouddhique profite pleinement de la diffusion facilitée des Sûtra dans de nombreuses couches de la population, alors que la vie des laïcs se conforme simplement à la récitation des "trois joyaux" et à l'application des "cinq préceptes" renforcés par les "dix bonnes oeuvres". L'expression de l'altruisme total et de la compassion était déjà très populaire dès le début du Ve siècle chez les moines comme chez les laîcs. Ils voient leur moyen de diffusion se démultiplier dans le courant du VIIIe siècle avec les progrès de la lithographie. (Anne CHENG)

 

    La détérioration de l'ordre Tang au VIIIe-IXe siècle favorise un "retour à l'antique". Ceci est très perceptible chez HAN YU, l'un des plus grands prosateurs de la Chine classique. Toute la clarté et la vigueur de son style sont mises au service de quelques articles de foi : tandis que le bouddhisme et le taoïsme, et plus généralement toute doctrine étrangère, sont rejetés comme subversifs pour la moralité publique, l'éthique confucéenne est réaffirmée comme essentielle à la stabilité politique et au bien-être social, même si cela va à l'encontre de la volonté impériale et de l'opinion des lettrés. Il réaffirme le Dao authentique, à contre-courant du confucianisme institutionnel. Dans L'origine du Dao, il veut renouer avec la pensée originaire de CONFUCIUS. Plus spéculatif, avec son Livre sur le retour à la nature foncière, son cadet LI AO (772-836), ouvre la voie à une réponse globale aux défis lancés par les interrogations bouddhiques. Ce dernier remet à l'honneur la tradition sur les Mutations qui illustre le thème cosmologique de l'union de l'Homme avec le Ciel-Terre, ainsi que La Grande Etude et L'invariable Milieu où l'"authenticité" occupe une place centrale. Cette notion, comprise comme aboutissement du "retour à la nature foncière" apparaît comme l'équivalent confucéen de l'illumination des bouddhistes ou des taoistes, lesquels n'en détiennent du coup pas le monopole. Sa pensée annonce un certain déclin intellectuel du bouddisme, qui, joint à la défaillance des nombreux soutiens politiques et une certaine impopularité rattachée aux agissements des monastères-propriétaires, précipite la fin d'une sorte d'âge d'or du bouddhisme en Chine.

 

Anne CHENG, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 2002 ; Peter HARVEY, Le bouddhisme, Seuil, 1993.

 

PHILIUS

Repost 0
Published by GIL - dans PHILOSOPHIE
commenter cet article
29 juin 2012 5 29 /06 /juin /2012 09:49

         Pour Anne CHENG, l'arrivée de KUMARAJUVA en Chine, "inaugure une nouvelle période où la spécificité de l'apport bouddhique indien se trouve pleinement reconnue en Chine. Dès lors, on ne cherche plus à transposer la pensée venue d'ailleurs en termes familiers, mais on se lance dans de grands travayx d'exégèse et de traduction directement du sanscrit pour lesquels on fait appel à des moines venus d'Inde ou de Sérinde." A travers d'abord la Sûtra de la terre pure, puis de la Sûtra du Lotus et de la Sûtra de Vimalakîri, le public chinois s'initie directement à la littérature bouddhique Mahâyâna, surtout celle de l'école Mâdhyamika. Le disciple de KUMARAJUVA, SENGZHAO (374-414), contribue à la diffusion de cette école dans la Chine du Nord.

Cette école insiste sur une conception des dharma comme vacuité. "Du fait que les choses sont toutes produites par des causes et des conditions, elles n'ont pas de réalité indépendante, pas de nature propre. Or, la prajna, définie comme "contemplation méthode des dharma", (soit des éléments d'existence dont le flot incessant compose la réalité) consiste à les voir dans leur vraie nature qui est ultimement vide. Cette conception conduit à la notion de non-dualité, que les Chinois traduisent par "non-deux" : il n'existerait pas de dualité irréductible entre sujet et objet, pas plus  qu'il n'y en a entre affirmation et négation, ou entre le flux des existences (samsarâ) et leur extinction (nirvâna), les deux termes de la dualité se rejoignant et se confondant finalement dans la vacuité (sunyatâ). Guy BUGAULT (La notion du prajna ou de sapience selon les perspective de Mhâyana - part de la connaissance et de l'inconnaissance dans l'analogie bouddhique, Publications de l'Institut de civilisation indienne, 1968) écrit que "d'une manière générale, les concepts, quels qu'ils soient, sont comme des béquilles pour notre esprit. Or, la règle d'or du Bodhissattva est de ne prendre appui sur rien, à l'image de son nirvâna qui est lui-même sans appui". Pour NÂGÂJUNA, il convient de distinguer deux niveaux de vérité. La vérité relative est celle dans laquelle nous vivons et existons ; elle reste cohérente tant qu'elle n'est pas réduite à néant par l'irruption de la vérité absolue, tel un rêve qui a sa cohérence tant que l'on ne se réveille pas. Le monde n'existe pas au sens absolu du mot, mais le fait que nous le percevons nous conduit à lui accorder une réalité empirique dont nous nous accommodons. Quant à la vérité absolue, elle est de l'ordre de la prajnâ, qui est par-delà toute notion ou concept, inconditionnée, indéterminée et indicible. La dialectique des Mâdhyamika trouve un écho puissant dans l'école taoïste dite du "Double Mystère" (CHONGXUAN) qui met en balance l'affirmation (le you) et la négation (le wu), la "voie positive" et la "voie négative" des mystiques, pour les rejeter successivement comme n'étant que les moyens et non des fins. LAOZI transcende les deux voies : l'approfondissement mystique passe par le jeu de la didactique de ces deux voies, puis par leur coïncidence qui est en même temps celle de tous les contraires : en ce qui concerne la Vérité suprême, toute négation doit disparaître comme n'existant que par rapport à l'affirmation , et inversement. (Isabelle ROBINET, Bernard FAURE, cités par Anne CHENG).

Tout au long des Ve et VIe siècle, la pensée chinoise, tant au Nord qu'au Sud est traversée par les polémiques/luttes/conflits intellectuels et... matériels entre adeptes du bouddhisme et ceux du confucianisme et du taoïsme.

 

        Au Sud, dominent les polémiques entre ces trois grands courants de pensée. Les dynasties chinoises continuent en règle générale à patronner un bouddhisme étroitement associé à l'élite sociale et intellectuelle, avec un apogée sous le règne de l'empereur WU (502-549), fondateur de la dynastie Liang. Cependant, c'est aussi sous ce règne que s'amorce un projet de réforme sociale visant à restaurer le rôle des lettrés confucéens. De nombreux textes mettent en scène des polémiques largement fictives (Traité de Blanc et Noir, composé autour de 434 par le moine HUILIN...) afin d'attaquer l'ensemble des croyances mises en place pour inciter les gens du commun à placer leur foi dans le bouddhisme. 

Une des grandes controverses portent sur le corps et l'esprit. Par exemple le moine HUIYUAN livre une réflexion sur le sujet dans un essai La forme corporelle s'épuise, mais l'esprit est indestructible. Sa position se retrouve dans l'essai d'un contemporain, le laïc ZHENG XIANZHI (363-427), De l'indestructiblité de l'esprit. Elle est contrée par celui du lettré confucéen FAN ZHEN (450-515), De la destructibilité de l'esprit. Ce dernier essai est réfuté par l'empereur WU lui-même (L'esprit est indestructible), partisan du point de vue de l'école du Nirvâna, suivi en cela par bon nombre de ses conseillers. Cette réfutation intellectuelle parait bien indulgente en regard de l'écrit du confucéen XUN JU, auteur d'un Mémoire sur le bouddhisme, pamphlet qui s'en prend avec virulence aux moines, accusés d'insoumission, d'immoralité, de parasitisme et d'hypocrisie. Comme l'écrit Anne CHENG, "le grief majeur reste que cette communauté, qui forme un "Etat dans l'Etat", est source de sédition et de subversion puisqu'elle ne reconnaît pas l'autorité de l'empereur. XUN JI pousse le réquisitoire jusqu'à mettre tous les désordres de la période de désunion sur le compte du bouddhisme qui, selon lui, a pulvérisé les "cinq relations" fondamentales de la communauté humaine telle que le conçoivent les confucéens." Ces critiques acerbes déchaîne la colère de l'empereur et le confucéen est exécuté. 

 

   Au Nord, les premiers souverains des Tuoba Wei adoptent le bouddhisme comme religion officielle, réduisant les moines au statut de fonctionnaires d'Etat. Se met en place une véritable bureaucratie préposée aux affaires religieuses. Face à ce processus officiel se forme une coalition menée par le taoiste de la secte des Maitre célestes KOU QIANZHI (373-448) et le confucianiste CUI HAO (381-450), pour des motifs bien entendus différents pour les deux tendances philosophico-religieuses. Leur action conjuguée finit par déclencher l'une des premières persécutions anti-bouddhiques. L'édit impérial de 446 ordonne de détruire tous les sûtra, stapa (tours religieuses) et peintures bouddhiques et l'exécution de tous les moines sans distinction d'âge. Cette réaction brève et brutale, laisse place ensuite à un développement sans précédent du bouddhisme, manifeste dans la prolifération de la statuaire. La ferveur religieuse atteste de la popularisation du bouddhisme, encore confiné au cours de la période précédente dans des cercles privilégiés, et de son infléchissement dans un sens mahâyâniste. L'accent est mis sur la compassion et la charité. L'iconographie (un important élément d'information sur cette période) des Wei du Nord illustre l'acclimatation du bouddhisme à la culture chinoise, à travers le thèmes de Vimalakîrt conversant avec Manjusi, Bodhisattva de la Sagesse suprême. Vimalakîrti, tout à la fois incarnation du saint laïc et modèle de la piété filiale, apparaît comme une figure centrale du Mahâyâna qui cherche précisément à étendre la bouddhéité hors des limites trop restrictives du rigorisme monastique, tout en étant présenté comme un idéal confucéen susceptible de parler directement à la mentalité chinoise.

 

    La réunification de la Chine, en 589, sous l'égide des Sui, provoque une refonte du bouddhisme. A partir de ce moment, puis surtout sous les Tang, la communauté monastique chinoise semble reconnaître tacitement la suprématie de l'Etat.

Les division et réunification influent sur l'importance respective des différentes écoles du bouddhisme. "Au cours des Ve et VIe siècles, écrit Anne CHENG, on a vu le bouddhisme s'indianiser en Chine en important telles quelles des écoles typiquement indiennes. Avec l'arrivée de KUMARAJIVA, qui inaugure cette deuxième période, c'est l'école Mâdhyamika qui s'implante solidement en terrain chinois. Quelque peu tombée en déclin après SENGZHAO, elle connaît un dernier regain de vitalité sous les Sui avec JIZANG (549-623). Une autre grande école indienne s'impose brièvement en Chine à l'extrême fin de la période , celle du Yogâcâra (connue en Chine sous le nom de Faxiang), qui ne pouvait pas trouver de meilleur représentant que XUANZANG (602-664) (...) l'école indienne du Yogâcâra ne correspond en rien à l'esprit des écoles bouddhisques chinoises apparues au VII-VIIIe siècle, mais marque bien plutôt le paroxysme de la volonté d'indianisation qui caractérise les V et VIe siècles."

 Ces deux grandes écoles Mâdhyamika et Yogâcâra représentent les deux versants du Mahâyâna : la première, le versant négatif de la vacuité, du survâna, anéantissement dans lequel on s'abîme par un processus dialectique ; la seconde, le versant positif de l'illumination, de la vijnapti-mâtratâ, absolu auquel on parvient par une démarche "phénoménologique". Alors que le Mâdhyamika s'acharne à évacuer tout contenu, à éliminer tout appui, le Yogâcâra professe une intuition de l'absolu comme vacuité, Loi par excellence, ainsité. A telle enseigne que le contenu de l'illumination tend à être conçu comme une réalité, voire comme un corps transposé. D'où l'importance des spéculations  sur les trois corps (trikâya) du Bouddha dans le développement du bouddhisme religieux et populaire dont l'influence fut déterminante en Chine du Nord, en Corée et au Japon. Pour le Mâdhyamika, dont l'influence prédomine dans la culture bouddhique de la Chine du sud, l'illumination est "la dissolution de toutes les significations. Loin d'attendre une réponse à toutes les questions ou un contenu de révélation, on compare l'irruption de la compréhension à un seau qui craque et perd son fond. Dans ce sens, le Mâdhyamika préfigure le Chan. Quant au Yogâcâr, il trouve précisément son point de rupture dans le glissement de la pure non-dualité vers une sorte de monisme idéaliste, dans lequel le dynamisme psychique culmine dans la connaissance absolue de la réalité ultime qui transcende tous les "caractères spécifiques des dharma".

 Cette présentation d'Anne CHENG, par des mots "occidentaux" d'une pensée très différente ne conduit pas à une compréhension très fine de cette pensée-là, et les philosophies dominantes en Occident au moment même de l'introduction de la connaissance du bouddhisme, influent fortement sur la compréhension. Mais ceci ne peut être évité lorsque deux cultures aussi différentes se rencontrent.

 

     Sur les différentes écoles du bouddhisme chinois, à partir du Ve siècle, Peter HARVEY indique que chacune est formée d'un lignage remontant jusqu'au fondateur ou patriarche précis et se spécialise dans un aspect de l'enseignement ou de la pratique bouddhiques. Souvent, moines et nonnes étudient ou pratiquent plusieurs écoles différentes. "Deux écoles importantes nées en Chine, et stimulées par l'amour de l'harmonie propre à l'âme chinoise, produisirent une synthèse philosophiques des enseignements contenus dans différents textes. Elles soulignaient ce que le Bouddha avait enseigné en employant les moyens habiles, et rangeaient les différents sütra du Srävakayâna et du Mahâyâna selon plusieurs niveaux d'enseignements, donnés par le Bouddha à diverses périodes de sa vie. Au plus haut niveau, chaque école plaçait le sutra qui représentait pour elle la vérité suprême. L'école T'ien-t'ai tient son nom du Mont "Terrasse Céleste", où était situé son siège principal. Fondée par Chih-i (539-597), elle mettait le Sutra du Lotus et le Parinirvâna Sûtra mayaniste au pinacle de son enseignement : elle prônait à la fois l'étude et la méditation. L'immanence de la nature-de-Bouddha en tout chose et l'absence de différence entre le monde, l'esprit absolu, l'ainséité, la vacuité ou la Nirvâna étaient des notions essentielles. L'école Hua-yen, fondée par le maitre de méditation Tu-shûn (557-640), donnait la plus haute place à l'Avatamsaka-Sûtra. Sa philosophie fut systématisée par son troisième patriarche Fa-tsang (643-712), et elle influença l'école Ch'an.

Ces deux écoles de synthèse s'épanouirent sous la dynastie des T'ang (618-907). Influencées par la pensée chinoise, elles mirent l'accent sur l'immanence de la réalité ultime dans le monde, comme le Tao, et sur la possibilité de l'appréhender en pénétrant l'ainséité de tout phénomène naturel. Cherchant à tout embrasser, les écoles T'ien-t'ai et Hua-yen répartissaient une énergie considérable entre de longues heures d'étude et une grande diversité de pratiques. Les autres écoles n'étudiaient que quelques textes choisis et concentraient leur énergie sur un nombre de pratiques assez limité. La plus petite était l'école Lu, "du Vinaya", apparue vers 650. Fondée sur l'école Dharmagupta du Srâvakayâna, elle insistait sur la discipline monastique ; ses critères d'ordination et de vie monastique étaient très élevés. A cet égard, elle influença la pratique d'autres écoles, spécialement le Ch'an. Les deux autres écoles centrées sur la pratique, le Ch'ing-tu et le Ch'an se répandirent avec le plus de succès."

 

Peter HARVEY, Le bouddhisme, Seuil, 1993 ; Anne CHENG, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 2002.

 

PHILIUS

 

Repost 0
Published by GIL - dans PHILOSOPHIE
commenter cet article
27 juin 2012 3 27 /06 /juin /2012 09:14

          Dans la période d'effondrement, autour des IIIe et IVe siècles, de toute une vision du monde et d'un système de valeurs forgés pendant quatre siècles auparavant pendant la dynastie Han, et de la réaffirmation des aspirations individuelles, le bouddhisme venu de l'Inde apporte une nouvelle façon de concevoir l'existence. Le bouddhisme bouleverse de fond en comble les perceptions chinoises, suivant un long processus qui s'achève dans son assimilation sous les Tang à partir du VIIIe siècle. Anne CHENG présente les origines indiennes du bouddhisme, son ancrage en Chine au lendemain de l'écroulement des Han et la formation d'un bouddhisme du Nord et d'un bouddhisme du Sud, bien différents politiquement et sociologiquement parlant. 

 

      C'est la tendance la plus "libérale" que le bouddhisme, dans sa forme mahâyâniste, connaît une expansion vers la Chine et tout le monde "sinisé" (Japon, Corée, VietNam, Tibet). "Lorsque se manifestent, écrit-elle, dès le Ier siècle après JC, les premiers signes d'une présence bouddhique en terrain chinois, on est au début d'un long et immense processus d'assimilation du bouddhisme indien par la culture chinoise, processus qui devait durer plusieurs siècles et avoir des répercussions profondes (...)." "C'est à la faveur d'un désarroi à la fois physique et moral du monde chinois au lendemain de l'écroulement des Han, suivi de trois siècles de division, que le bouddhisme prend un ancrage profond en Chine, intervenant là où la mentalité confucéenne s'est révélée déficiente : par-delà toutes les distinctions hiérarchiques, c'est à tous les hommes que s'adressent le folklore de l'au-delà - paradis ou enfer -, la doctrine du karma qui met tout un chacun à la même enseigne, et surtout l'idéal de la bouddhéité dont nous possédons chacun les germes en nous et que nous pouvons faire éclore avec l'intercession des Bodhisattva."

  Sous les Han, "l'intérêt pour le bouddhisme se concentre de prime abord sur l'immortalité de l'âme ainsi que sur le cycle de renaissance et le karma. Ces notion sont d'abord comprises dans le contexte de la mentalité religieuse taoïste en termes de "transmission du fardeau" : le bien et le mal commis par les ancêtres étant susceptibles d'influencer la destinée des descendants, l'individu est passible de sanctions pour des fautes commises par ses ascendants. Mais alors que les taoïstes s'attachent au caractère collectif de la sanction, la responsabilité individuelle introduite par la conception bouddhique du karma apparaît comme une nouveauté. Les Chinois éprouvent d'abord quelque difficulté à concevoir des réincarnations successives sans supposer l'existence d'une entité permanente pour les sous-tendre. D'où l'idée d'une "âme spirituelle" et immortelle qui transmigre à travers le cycle des renaissances, alors que le corps matériel se désintègre à la mort. Cette idée ne fait que reprendre la croyance taoïste en un au-delà spirituel - voire physique - du corps." Comme en témoigne un texte probablement composé vers la fin du IVe siècle, sous la dynastie Jin, Geng sheng lun (De la réincarnation), de LUO HAN (300-380)).

   Lors de la scission de la Chine en dynasties du Nord et du Sud, les progrès du bouddhisme prennent des formes différentes. Un bouddhisme du Nord se forme sur un territoire conquis par les Huns qui le contrôle pendant trois siècles (316-589). Ces dirigeants non chinois font du bouddhisme une religion d'Etat. "Moins portés sur la littérature et les philosophie, les moines y sont utilisés comme conseillers politiques, voire militaires, et appréciés pour leurs pouvoirs occultes. Dans cette Chine du Nord prédomine un bouddhisme dévotionnel, surtout préoccupé de moralité, de méditation et de pratique religieuse. Un bouddhisme du Sud se forme  dans les territoires où se réfugie le pouvoir impérial. Sous les Jin orientaux se forme un bouddhisme intellectuel propre à la classe lettrée. Y sont privilégiés les aspects matériels, intellectuels et spirituels et le bouddhisme y hérite de l'esprit blasé et désabusé des "causeries pures", désormais dégénéré en hédonisme décadent. "La classe lettrée, qui se mobilisait traditionnellement autour de sa mission morale et politique de sauvegarde du Dao, se laisse désormais gagner par un scepticisme qui trouve des échos dans le thème bouddhique du "tout est transitoire"".

  Avant de décrire les évolutions différentes du bouddhisme au Nord et au Sud de la Chine, Anne CHENG indique les deux principaux centres d'intérêts au lendemain de la chute des Han. Ils correspondent aux deux grands volets de la doctrine bouddhique : dhyâna (concentration) et prajnâ (sagesse). Le moine parthe AN SHIGAO, actif dès la seconde moitié du IIe siècle, met l'accent sur les textes du dhyâna, qui traitent essentiellement des techniques de contrôle mental, de respiration et de suppression des passions. Les premiers textes traduits en Chine mettent peu l'accent sur les vérités fondamentales du bouddhisme et beaucoup sur ses pratiques, et bien des traductions sont faites dans la terminologie taoïste. "Le boudhisme des Han s'était adressé d'abord à un public populaire en mettant l'accent sur les pratiques de méditation, mais aussi sur le thème de la compassion et de l'accumulation de karma qui se traduisait notamment par des dons à la communauté monastique. Aux yeux d'un public déjà formé aux exigences du taoïsme religieux pour qui le bouddhisme n'était au fond qu'une variante ouvrant une nouvelle voie vers l'immortalité, il devait inévitablement se produire entre les deux un amalgame, assorti d'une tentation de "récupération" réciproque." L'idée que le bouddha ne serait autre que LAOZI, disparu à l'Ouest de la Chine gagne même les esprits  (Sutra sur la conversion des barbares). Cette idée est au centre d'une querelle qui rebondit au IVe, puis au VI-VIIe siècle, élément des relations complexes entre bouddhisme et taoïsme. Au-delà du dhyâna, la doctrine bouddhique fait culminer le cheminement de l'adepte vers la sagesse, notamment sous l'impulsion du Scythe LOKAKSEMA (ou ZHI LOUJIACHAN, ou encore ZHICHAN, traducteur des textes de la Prajnâ-pâramita (perfection de la sagesse), caractéristique du bouddhisme Mahâyâna de l'Inde dès le IIe siècle avant JC. Cette doctrine s'enracine surtout au Sud par la suite, vers le milieu du IIIe siècle.

 

      Au Sud de la Chine, "c'est à travers des échanges d'idées sur la vacuité que le bouddhisme atteint les milieux lettrés (...) alors occupés à spéculer sur les rapports entre le "fondement constitutif" et sa "mise en oeuvre", le premier étant perçu comme l'il-n'y-a-pas (wu) assimilé à la vacuité bouddhique, et le second comme l'il-y-a (you) ou la réalité relative telle que nous la percevons." Les 7 premières écoles du bouddhisme, qui se constituent  en grande partie au Sud se départagent entre adeptes du wu qui se réclament de WANG BI, et ceux du you, plus proche de GUO XIANG. Toute une littérature s'efforce de faire coïncider les notions bouddhiques aux concepts principalement taoïstes, mais cette méthode tombe en désuétude après le travail de KUMÂRAJIVA, dès 402. Avant cela, les entreprises des moines bouddhistes, qui frayent avec l'élite lettrée, réussissent à faire dès 381 (où règne l'empereur XIAOWU (373-396), du bouddhisme la religion de référence. Mais l'engouement impérial suscite des réactions contre l'extravagance des dépenses et l'interventionnisme clérical dans les affaires de l'Etat. La conception confucéenne traditionnelle du pouvoir impérial, suprême car venant du Ciel s'accommode mal de l'intrusion de l'"Etat dans l'Etat" que constitue la communauté monastique bouddhiste. Dans le grand débat qui s'instaure vers 340 à la cour des Jin sur la question de savoir si les moines doivent ou non se prosterner devant l'empereur (en Inde, ils forment un corps autonome gouverné par ses propres lois...), c'est leur autonomie qui, dans un premier temps, remporte gain de cause, défendue notamment par le célèbre HUIYUAN (334-416) (Anne CHENG).

 

       Au Nord de la Chine, dans un contexte d'instabilité et d'insécurité (rivalités entre chefs non chinois), les moines préfèrent se mettre au service des souverains comme conseillers, se prévalant parfois de pouvoirs occultes pour inciter les conversions à la Loi Bouddhique. FOTUDENG, un moine originaire d'Asie centrale arrivé à Luyoyang vers 310 au milieu de ces troubles, met à la disposition du fondateur "barbare" des Zhao postérieurs (319-352) son expertise et sa magie. Toutes les dynasties non chinoises qui se succèdent encouragent puissamment le développement du bouddhisme qui, étant comme elles d'origine étrangère, leur procure un fondement spirituel et une légitimité politique hors des valeurs chinoises traditionnelles. (Anne CHENG)

 

     Peter HARVEY décrit dans des termes semblables l'irruption du bouddhisme dans l'univers chinois. Cette irruption même jette un pont entre le monde indien et le monde chinois, qui jusque là ont des histoires séparées, avec des pratiques et des pensées totalement disjointes. "La transmission du bouddhisme en Chine fut confrontée à quelques problèmes liés à son monachisme. Aux yeux des Chinois, le célibat sapait une valeur fondamentale : la continuité de la lignée familiale, si importante pour ne pas priver les ancêtres de leur culte. Egalement, les moines dénués de piété filiale" menaient une vie non fondée sur le foyer et la famille, qui représentait le centre de la vie chinoise. En plus, les Chinois attendaient de tout homme, excepté l'humaniste lettré, qu'il soit engagé dans un travail productif, or les moines vivaient d'aumônes." Lorsque les monastères deviennent riches grâce aux donations multiples, le bouddhisme suscite une réaction qui mêle considérations religieuses et considérations socio-économiques. Malgré cela, le bouddhisme devient la religion principale de toutes les classes en Chine pendant des siècles tandis que le taoisme passe à la deuxième place et que le confucianisme garde son influence prédominante sur l'éthique sociale. C'est l'échec du confucianisme (surtout sous l'angle politique), avec le déclin et la chute de la dynastie Han, qui entraine la crise des valeurs qui permet à d'autres sagesses d'émerger.

 

      Le bouddhisme s'adresse de plus indifféremment à tous les hommes, tranchant avec le sens sacré des hiérarchies. C'est surtout cet aspect, vivement ressenti dans les couches les plus nombreuses de la population chinoise, qui l'emporte dans la diffusion de la nouvelle sagesse, beaucoup plus sans doute que les divers débats qui agitent les élites littéraires taoïstes et bouddhistes. C'est une toute nouvelle façon de concevoir le monde et les rapports entre les hommes qui se fait une place de plus en plus grande. 

 

 John FAIRBANK et Merle GOLDMAN éclairent sur des aspects politiques de la montée du bouddhisme en Chine. "Dans leur tentative pour "traduire" leurs idées nouvelles et étrangères en des termes qui fussent porteurs de sens pour le public chinois, les premiers missionnaires bouddhistes allaient au-devant de difficultés que connurent en tout temps les pourvoyeurs d'idées étrangères en Chine.Sur quelle base fallait-il choisir certains termes ou caractères chinois, porteurs d'un sens déjà établi, pour leur en substituer un nouveau sans que les idées ainsi véhiculées fussent subtilement modifiées et sinisées au cours de ce processus? Par exemple, le caractère chinois dao ("la Voie"), dont se servait déjà abondamment dans le taoïsme et le confucianisme, pouvait servir diversement à la transposition des notions indiennes de dharma ou yoga, ou encore de l'idée d'éveil ou d'illumination, pouvait accueillir le sens du concent du nirvana. Il ne pouvait en résulter qu'une ambigüité, voire même une dilution de l'idée originale.

Exprimés en caractères chinois, les idées abstraites venues de l'étranger pouvaient difficilement éviter un certain degré de sinisation. En outre, des valeurs exotiques et socialement dérangeantes ne pouvaient que rencontrer de la résistance. Comme Arthur Wright le remarque, "la position relativement élevée que les bouddhistes accordaient aux femmes et aux mères fut modifiée dans ces premières traductions. Par exemple, la phrase "Le mari soutient son épouse" devenait "le mari contrôle son épouse" et "l'épouse réconforte son mari" devenait "l'épouse vénère son mari".

A partir du IVe siècle, les envahisseurs non chinois du nord de la Chine acceptèrent le bouddhisme en partie parce qu'il était, comme eux, étranger à l'ordre ancien qu'ils étaient en train de remplacer. Les prêtres bouddhistes faisaient figure d'alliés portentiels dans leur effort pour obtenir l'obéissance du peuple. Quant aux élites chinoises qui avaient fui vers le Sud, le bouddhisme offrait également une explication et une consolation, intellectuellement sophistiquée et esthétiquement satisfaisantes, qui leur permettaient de faire face à l'effondrement de leur ancienne société. A l'heure des bouleversements sociaux, les empereurs comme les roturiers recherchaient le salut dans la religion. De grandes réalisations artistiques - sculptures et temples gravés dans la roche - datent de cette période. On pourrait établir avec profit des comparaisons et des contrastes entre la propagation de la foi bouddhiste en Chine et son équivalent chrétien dans l'Europe médiévale, notamment pour ce qui concerne le rôle des clergés ou du monachisme, l'essor des sectes ou les rapports entre l'Eglise et l'Etat. Les monastères bouddhiques, par exemple, servaient d'auberges et de refuges pour les voyageurs. Ils étaient aussi des lieux de charité. Avec le temps, ils accumulèrent de vastes domaines territoriaux et ils finirent par occuper des positions quasiment officielles dans l'administration.
Une période d'acceptation et d'expansion autonome succéda à une première période d'emprunt et d'acculturation. A un degré qui fait encore aujourd'hui l'objet de débats, le bouddhisme chinois subit l'influence du taoïsme et exerça en retour une influence sur lui. De nouvelles sectes, qui répondaient à des besoins proprement chinois, émergèrent dans le pays. L'une des plus connues de nos jours, à travers son influence sur l'art d'Extrême-Orient, est la secte Chan - ou, dans sa prononciation japonaise, Zen. Elle cherchait l'illumination au moyen de pratiques méditatives."


 

 

Peter Harvey, Le bouddhisme, Enseignements, histoire, pratiques, Seuil, 1993 ; Anne CHENG, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 2002. John King FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Texto, Editions Tallandier, 2013.

 

PHILIUS

 

Complété le 18 novembre 2015.

Repost 0
Published by GIL - dans PHILOSOPHIE
commenter cet article
22 juin 2012 5 22 /06 /juin /2012 14:20

                 Revue scientifique, bilingue, semestrielle, créée en 1997, issue de l'International Association for the History of Crime and Criminal Justice, elle-même fondée en 1978, Crime, histoire et sociétés veut accueillir les contributions des sciences humaines et sociales à l'approche socio-historique de la criminalité et de la justice pénale, et plus largement de la déviance et du contrôle social. Publiée en français et en anglais sous forme électronique (www.revues.org), elle s'inscrit dans l'actuel renouveau des études dans ces domaines. 

         Avec à sa tête, Anja JOHANSON (Department of History, University of Dundee, Nethergate, United Kingdom - Dundee DD1 4HN), un comité de rédaction international (Allemagne, France, Grande Bretagne, Belgique...), soutenu par un comité scientifique très étoffé, et avec comme directeur de publication René LEVY, la revue contribue fortement à la sociologie criminelle actuelle, par de nouvelles approches historiques.

 

           Dans l'éditorial du n¨1 de 1997, nous pouvons lire sous la plume collective du comité de rédaction : "La question du crime révèle un ensemble de problèmes communs aux sociétés contemporaines, tels que la définition socialement acceptée de l'ordre et du désordre, la légitimité des structures et des moyens du maintien de l'ordre, la capacité à intégrer de nouveaux groupes sociaux ou les attentes des populations face à la justice... Dans cette perspective, l'enquête sur des sociétés ayant un rapport au crime fort différent des sociétés contemporaines, comme les sociétés anciennes, médiévales ou modernes, ou les sociétés non européennes permet de repenser les rapports actuels entre crime, régulation et société. Dans les années soixante, les historiens ont rencontré "par accident" les archives judiciaires, voie d'accès aux muets de l'histoire. Ils ont donc privilégié l'étude des constantes et des variations dans les comportements criminels. Très vite, cependant, la notion même de "criminalité" est apparue anachronique et floue aux yeux des chercheurs et le positivisme "criminologique" par trop limité. Inspirés par des travaux plus critiques des sociologues de la déviance, d'autres chercheurs ont déplacé l'attention vers les instances de contrôle du crime, et ont mis en valeur les fonctions complexes des institutions juridiques et leur place dans les sociétés aux prises avec la violence. Dans un troisième temps, les historiens ont intégré le problème du crime dans l'histoire sociale du phénomène juridique et des processus de domination politique. De sorte que faire l'histoire du crime désormais c'est faire l'histoire des désordres et de l'ordre, un des lieux essentiels où, à propos du contrôle monopolistique de la violence, se joue l'évolution de la société moderne. Le développement de travaux portant sur les institutions pénales, la justice, les peines, la police, la criminalité, est ainsi liée aux intérêts conjoints des historiens et historiens du droit pour les méthodes des sciences sociales et des sociologues, anthropologues, politologues et juristes pour une approche diachronique. Ces intérêts réciproques témoignent de l'importance de la fertilisation croisée entre disciplines pour le développement des connaissances. (...) Ce champ de recherche arrive aujourd'hui à maturité, comme en témoignent les multiples bilans, ouvrages de synthèse, thèses et mémoires, le foisonnement de séminaires et de colloques ; la création de centres et d'équipes de recherche spécialisés. Néanmoins, on observe un décalage certaine dans le domaine des publications scientifiques. Domaine connexe à plusieurs disciplines, l'histoire pénale s'écrit tant dans les revues d'histoire que celles de sciences sociales (...) ou de droit. La quasi absence de revues spécialisées aboutit ainsi à une extrême dispersion des publications et nuit à la visibilité de nombreux travaux."

C'est pourquoi un certain nombre de spécialistes ont pris l'initiative, avec le soutien de la Fondation des Maisons des Sciences de l'Homme, de créer cette nouvelle revue, qui succède au IAHCCJ Bulletin, dont 21 numéros ont été publiés depuis 1978. Avec un triple objectif :

- Diffuser des articles originaux de qualité ;

- Etre un lieu de débat critique et de dialogue ;

- Présenter des instruments de recherche.

 

       Chaque numéro, pas toujours avec un thème central, propose des articles diversifiés sur des points précis d'histoire, parfois en écho à une actualité médiatisée. Avec d'abondants comptes-rendus de travaux. Tous les numéros sont en consultation libre trois ans après leur parution.

 

Crime, histoire & sociétés, Librairie Droz, 11 rue Firmin-Massot, CH - 1211 GENEVE 12, SUISSE.

 

Repost 0
Published by GIL - dans REVUES
commenter cet article
21 juin 2012 4 21 /06 /juin /2012 09:04

         Ce livre, constitué de quinze études différentes, du professeur d'histoire moderne à l'Université de Dijon n'est pas seulement une contribution à l'histoire criminelle, mais également une leçon d'historiographie, maintenant bien prise en compte, sur la manière d'utiliser et d'interpréter des sources d'informations. Rappelant la difficulté bien contemporaine de constitution et d'usage des statistiques criminelles, l'auteur commence par mettre en évidence une illusion historiographique sur la justice et la criminalité au XVIIIè siècle. Pour n'avoir utilisé que des sources judiciaires, et souvent au plu haut de la hiérarchie des tribunaux compétents, beaucoup d'historiens ont cultivé l'illusion d'une évolution globale des moeurs dans le sens d'un adoucissement. Confondant finalement par là, les positions des magistrats et des avocats, des gens de robe en général, avec celles de l'ensemble de la société, qui elle, semble bien n'avoir pas suivi cette "civilisation des moeurs" décrite par Norbert ELIAS. Il est nécessaire pour approcher, de manière qualitative et quantitative, l'évolution de la criminalité, de recourir à des sources judiciaires au plus près des populations concernées et à des sources "infra-judiciaires", entendre les archives notariales, communales, seigneuriales... Et encore, insiste beaucoup l'auteur, il faut se garder de tirer des conclusions très précises, notamment en quantité, et faire preuve de la plus grande prudence. Recherche des tendances plutôt que des chiffrages précis. 

 

          Aux XVIIe et XVIIIe siècles, l'histoire de la justice connaît un important  tournant : plus qu'aux siècles précédents, le pouvoir grandissant de l'Etat - "le roi est lieutenant de Dieu sur la terre" - impose à la population des villes, puis des campagnes, mais là de manière très diverses et bien plus lâches, des institutions judiciaires efficaces et structurées. Inventant la "police", s'appuyant sur des spectacles de supplices et un usage plus prononcé de l'incarcération, l'époque moderne voit s'affirmer la criminalisation de l'individu, ainsi encadré et contrôlé. L'influence croissante de la justice a, cependant, des limites et se heurte le plus souvent aux comportements des communautés urbaines et rurales. Ces dernières, en effet, continuent à régler elles-mêmes leurs différends et préfèrent écarter les tribunaux royaux jugés trop sévères (pour les gens du peuples, petits brigands bien connus du voisinage) ou pas assez (pour les gens de passage ou les populations marginales), suivant les régions. Le magistrat est davantage là pour dire le droit que pour le faire appliquer. Benoît GARNOT insiste beaucoup sur la véritable évaporation du nombre des crimes et délites, à partir du moment où ils sont constatés par les autorités locales, lorsque les affaires remontent dans la hiérarchie judiciaire. Si, dans les milieux de robe, on s'efforce d'adoucir les moeurs et d'orienter la justice beaucoup plus sur les atteintes aux biens (développement de l'esprit de la propriété privée) plutôt que sur les atteintes aux moeurs, les milieux populaires, elles, préfèrent souvent régler, de manière parfois violente et cruelle, les atteintes aux moeurs et aux personnes. 

         A travers plusieurs affaires - meurtres, incendies volontaires, blasphèmes, petite délinquance - l'auteur, s'aidant de travaux d'équipe dont il souhaite la multiplication, propose de nouveaux moyens d'investigation dans l'histoire de la criminalité et brosse un tableau vivant et nuancé des mentalités d'Ancien Régime face au crime et à la justice.

 

        Etendant son étude au XVIème siècle, l'auteur constate que "les trois siècles de la période moderne apparaissent bien comme un tournant dans l'histoire de la justice en France : le pouvoir grandissant de l'Etat réussit à imposer à la population des villes d'abord, des campagnes ensuite, des institutions judiciaires plus efficaces que pendant la période précédente. Dans cette évolution d'ensemble, le XVIème siècle est un temps de définitions, de tâtonnements, de début d'expérimentation, où la monarchie cherche à imposer ses tribunaux, des supplices aggravés et une procédure unique, dite inquisitoire, laquelle est écrite, secrète, utilise la torture, et est vouée à la punition des délinquants ; l'invention de la police (...) constitue la plus grande nouveauté (...). C'est à partir du XVIIe siècle que la justice criminelle prend une nouvelle dimension en France, comme dans d'autres pays européens, dans la mesure où elle cherche à assurer le contrôle social : la justice du roi est directement reliée à l'absolutisme et à la religion, dont elle véhicule les valeurs en punissant des coupables, tout en offrant aux innocents des spectacles de supplices exemplaires destinés à les détourner des voies dangereuses du crime et du péché, et cette évolution se trouve théoriquement uniformisée par la grande ordonnance criminelle d'août 1670 (...). Le XVIIIe siècle voit s'accentuer la légalisation continue de la procédure inquisitoire, la rationalisation et la centralisation des sources de la loi, ainsi que la puissance du ministère public sur le pénal, et s'affirmer la laïcisation du contentieux, le fléchissement de l'expiation corporelle et de l'infamie morale comme peine,l'usage plus prononcé de l'incarcération, ainsi que le développement de l'enquête judiciaire et des "preuves objectives" fondées sur l'alliance entre le juge et le médecin par le biais des expertises." Le traitement des déviances continue toutefois de passer d'abord par les communautés elles-mêmes et l'intervention de la justice, reste limité.

 

           La fameuse "civilisation des moeurs" semble ne toucher que l'élite des villes, voire des campagnes, et la persistance du goût pour le spectaculaire et le sanglant se révèle pendant la Révolution française. Il convient donc de nuancer les conclusions tirées auparavant des études sur les procès en Cours d'Appels du Royaume, de montrer des évolutions bien différentes de ces moeurs parmi les différentes couches de la population. Les hiérarchies restent fortes et il n'est décidément pas possible confondre les comportements des "gens de qualité" avec ceux des "gens du commun". La diffusion des idées nouvelles, celle qui conduisent aux Lumières, se fait surtout de manière lettrée et une grande partie de la population résiste aux nouvelles conceptions sur la punition des crimes et des délits.

Ce livre figure parmi les ouvrages importants de la nouvelle manière d'étudier la criminalité dans l'histoire.

 

        L'auteur, historien français (né en 1951), directeur de la revue Annales de Bourgogne, a également écrit aux mêmes Editions Imago Le peuple au siècle des Lumières (1990), Un crime conjugal au XVIIIe siècle, L'Affaire Boiveau (1993) et Le Diable au couvent, Les Possédées d'Auxonne (1995). Il est aussi l'auteur de C'est la faute à Voltaire...Une imposture intellectuelle? (Belin, 2009), Histoire de la justice. France XVIe-XXIe siècle (Gallimard, 2009) et de Histoire de la Bourgogne (Gisserot, 2011) en collaboration avec A RAUWEL. Il assure la direction de nombreux autres ouvrages qui contribuent au renouvellement de l'histoire de la justice et de la criminalité sous l'Ancien Régime.

 

Benoît GARNOT, Crime et Justice aux XVIIe et XVIIIe siècles, Imago, 2000, 208 pages.

 

Complété le 12 décembre 2012

Repost 0
19 juin 2012 2 19 /06 /juin /2012 08:19

               Le sociologue américain est considéré comme le rénovateur du fonctionnalisme. Il intègre dans son oeuvre l'hétérogénéité des cultures réelles, par rapport aux postulats selon lequel tout élément ou partie du tout est fonction de l'ensemble d'un système social ou culturel. Elève de George SARTON en histoire des sciences, de Talcott PARSONS et Pitrim SOROKIN en sociologie, il s'inspire de la sociologie d'Emile DURKHEIM (dont il contribue à diffuser l'oeuvre aux Etats-Unis). Il contribue à faire, à partir de 1914, avec Paul LAZARSFELD, de l'Université de Columbia (New York) un des hauts lieux de la recherche américaine en sociologie et à faire de celle-ci une discipline appliquée, et pas seulement théorique.

Ses travaux portent ainsi sur les prophéties auto-réalisatrices (suivant les traces du sociologue William I THOMAS), sur la construction typologique (Eléments de théorie et de méthode sociologique), sur les normes et valeurs scientifiques (The Normative Structure of Science, dans The sociology of Science) et sur la déviance et la criminalité.

Sa thèse de 1936 sur les origine sociales et culturelles de la science moderne dans l'Angleterre du XVIIème siècle insiste, écartant les raisons économiques ou politiques, sur le contexte religieux et culturel de cette période de l'histoire (protestantisme et puritanisme). Ce travail comporte, si nous suivons Olivier MARTIN, des traits "qui caractérisent la totalité de son oeuvre : un souci aigu de validité empirique par la collecte de données précises et de rigoureuses analyses statistiques ; un schéma théorique, qualifié de structuro-fonctionnalisme, plus modéré que le fonctionnalisme de Parsons ; la volonté de proposer des modèles explicatifs dits de "moyenne portée"- c'est-à-dire limitée à une problématique -, en complète rupture avec les théories globales du système social ; l'ambition enfin de faire de la science et de la technique des objets d'analyse sociologique. Ce dernier dessein, effectivement réalisé, fera de lui le premier sociologue des sciences et des techniques (...)."

Au délà de la sociologie des sciences, Robert King MERTON propose des études innovantes sur l'anomie, la bureaucratie, la déviance, la communication de masse, les professions des intellectuels. Il élabore les notions de "prophétie réalisatrice", de "groupe de référence", de "fonction latente et fonction manifeste"... Le sociologue américain est un des sociologues les plus cités dans la littérature anglo-saxonne.

 

      Ses oeuvres majeures, parmi des centaines de contributions, sont The Normative Structure of Science (1942), Social Theory and Social Structure (1949), Mass Persuasion (1949), Continuities in Social Research (1950), The sociology of Science (1957), Social Theory and functional Analysis (1969), The Sociology of Science (1973),  Sociological Ambivalence (1976) et On the Shoulders of Giants : A Shandean Poscript (1965). 

 

    Sur les prophéties auto-réalisatrices, notion importante de nos jours en économie financière, il avance la définition suivante : "La prophétie auto-réalisatrice est une définition d'abord fausse d'une situation, mais cette définition erronée suscite un nouveau comportement, qui la rend vraie". Il analyse également des phénomènes inverses : lorsque la prédiction d'un événement empêche celui-ci de se réaliser. (chapitre 4 d'Eléments de théorie et de méthode sociologique, entre autres)

 

    Dans Eléments de théorie et de méthode sociologique, un recueil d'articles écrits entre 1936 et 1950, le sociologue américain établit une typologie d'adaptation individuelle à la société : le conformisme, l'innovation, le ritualisme, l'évasion, la rébellion...

Ce recueil de 1953, traduit en France en 1965 sous l'impulsion du sociologue français Henri MENDRAS, se compose d'une dizaine de chapitres. Les deux premiers sont consacrés aux apports mutuels et féconds de la théorie et de la recherche empirique, le troisième présente l'analyse fonctionnelle, le chapitre 10 la théorie de la connaissance.

Pour R K MERTON, la sociologie doit être cumulative, doit progresser comme les "sciences dures", et pour cela , il faut naviguer sans cesse entre les schémas théoriques et les recherches particulières. Il faut lier la théorie et la recherche, les deux se fécondant mutuellement : les élaborations théoriques donnent des directions de recherche et les recherches permettent de donner un nouvel élan à la théorie en mettant en avant des observations auparavant inconnues ou délaissées, en accumulant les données statistiques dans un domaine - ce qui la rend propice à de nouvelles théorisations -et, enfin, en clarifiant les concepts qui ne pourront plus être utilisés de manière floue dans l'élaboration des théories. Le professeur de l'Université de Columbia se montre favorable à des paradigmes formels dont le mérite est d'expliquer des hypothèses utilisées et surtout de fournir une base de codification ultérieure. Il donne un exemple de ce type de démarche dans le chapitre 3 consacré à l'analyse fonctionnelles (un fonctionnalisme relatif souvent opposé au fonctionnalisme absolu de MALINOWSKI. Après avoir clairement exposé ce qu'il appelle fonction et "équivalent fonctionnel", il propose un "programme" d'analyse où on doit d'abord dégager la fonction des motivations individuelles, distinguer les fonctions manifestes des fonctions latentes, enfin chercher à mettre en lumière les éléments dysfonctionnels qui sont souvent des facteurs de changement du système. Il appuie concrètement sa proposition par une description de la machine politique américaine.

A travers cette étude, réside la volonté de connaître les moyens de stabiliser le système, en tenant compte précisément des éléments dysfonctionnels présents en son sein, de trouver les mécanismes qui permettent de diminuer sans les éliminer les tensions et conflits de rôles. Dans une société, les individus ont divers statuts et à chaque statut (ensemble de devoirs et de droits associés à une position sociale) correspond plusieurs rôles particuliers (mise en oeuvre des droits et devoir attachés au statut). La vie sociale ne se réduit pas à un champ de bataille étant donné cette diversité de statuts et de rôle parce que l'intensité et l'engagement des individus dans leur rôle est variable, parce que les différents partenaires ont des pouvoirs différents, et parce qu'il y existe une prise de conscience d'attentes contradictoires et le soutien mutuel entre ceux qui ont des positions analogues... Les sociétés à forte mobilité se caractérisent par une multiplication des groupes de référence. 

 

    Dans The Normative Structure of Science, article dans the sociology of Science (Chicago University Press), il fonde une tradition d'analyse des normes et valeurs qui régissent le comportement social des scientifiques. Il y distingue deux types de normes interdépendantes qui régissent les comportements scientifiques : les normes méthodologiques relatives aux techniques et les normes éthiques. Ces dernières sont selon lui au nombre de quatre : l'universalisme, le communisme, le désintéressement et le scepticisme organisé. 

 

     Sur la Déviance et de la criminalité, il insiste sur le fait que les individus d'une société agissent en fonction d'objectifs grâce à des moyens. Tout dépend de la concordance de ces objectifs et de ces moyens. Les individus utilisent des moyens illégaux pour atteindre le but de l'enrichissement personnel (innovateur) s'ils n'ont pas à leur disposition les moyens légaux. Il refuse toute connotation morale et en valorisant le mode d'action de ces individus, il déplace le problème de la criminalité. L'origine du problème se trouve dans la vie sociale et économique même d'un société. D'où sa notion de dysfonction sociale, lorsque les conséquences d'un fait social empêchent le système de s'adapter et risquent de rendre difficile ou impossible son maintien en l'état. 

Cette manière de voir est devenue classique. Raymond BOUDON indique pour résumer sa pensée que "si la société met essentiellement l'accent sur la réalisation des fins, sans assurer aux représentants des différentes couches sociales des chances réalistes de les atteindre par les moyens légitimes, on risque d'avoir - comme c'est le cas aux Etats-Unis - un fort degré d'innovation, surtout dans les groupes les moins favorisés : c'est-à-dire que les modèles prescrits seront abandonnés au profit de moyens techniquement plus efficaces pour parvenir aux fins culturellement valorisées. On sera alors en présence d'un cas d'anomie, du moins au sens littéral du terme, dans la mesure où les normes tendront à être rejetées et parfois oubliées (mais non pas au sens original, puis Emile Durkheim avait tenu compte, dans son analyse de l'anomie, du manque de clartés des fins de l'action propre aux "crises de prospérité" comme aux périodes de dépression). Si, au contraire, la société privilégie les règles normatives, le modèle dominant sera celui du ritualisme, dans lequel le respect de la conformité devient la règle essentielle et les fins culturelles sont tôt ou tard négligées : cette combinaison - caractéristique de sociétés traditionnelles et donc néophobes, se rencontrerait cependant dans nos sociétés, notamment sous la forme de bureaucratie de rang moyen qui accomplit ses tâches sans sortir de ce cadre étroit. (...)".

 

Robert K MERTON, Eléments de théorie et de méthode sociologique, Armand Colin, 1997.

Olivier MARTIN, Article MERTON ; Raymond BOUDON, Article Fonction et fonctionnalisme, dans Encyclopédia Universalis 2004.

 

 

 

Repost 0
Published by GIL - dans AUTEURS
commenter cet article
15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 17:10

                La recherche sociologique sur la délinquance se développe de manière considérable depuis les années 1980, non seulement  aux Etats-Unis, mais dans maints pays européens. Elle s'intéresse à des domaines de plus en plus varié, faisant appel notamment à des apports anthropologiques. Vu le caractère récent de ce développement, le manque de recul empêche d'avoir une vision d'ensemble des conceptions en présence. Jacques FAGET en dénombre quelques uns, parmi celles qui connaissent leur essor en Europe. C'est ainsi qu'il dégage une sociologie des politiques pénales, une sociologie des transgressions et une sociologie des institutions pénales.

 

       L'idéologie juridique, écrit-il, fait fréquemment référence à un Législateur impersonnel qui serait à la source de toutes les lois. Cette conception abstraite ne résiste pas à un regard sociologique. Il n'est qu'un mythe dont la fonction est de légitimer l'action judiciaire. On ne parle de politique pénale que depuis les années 1980, ce qui prouve que ce mythe, qui est surtout une représentation légitimante à destination des justiciables, a la vie dure... 

  Cette politique pénale peut être définie comme l'élaboration par les instances étatiques en interaction avec les forces sociales concernée, d'une stratégie destinée à prévenir et réprimer le phénomène criminel. Les moyens de cette stratégie sont multiples. Jacques FAGET en cite quelques unes : l'incrimination, dont l'étude ramifiante forme une véritable sociologie de la norme pénale ; une politique de régulation sociale, dont l'étude forme une sociologie de la régulation sociale.

   On peut distinguer trois perspectives dans la façon de concevoir le processus d'incrimination :

- Dans une perspective formaliste la loi est l'expression de la volonté collective des membres d'une société, la norme pénale exprime les états forts de la conscience collective. Cette posture positiviste est battue en brèche par une perspective instrumentaliste ;

- Dans cette perspective, le droit est considéré comme un enjeu dans la lutte entre classes sociales, le droit étant un instrument de domination ;

- Une troisième perspective souligne la complexité des rapports dialectiques entre les différents groupes sociaux. Le champ juridique étudié par Pierre BOURDIEU (La force du droit, éléments pour une sociologie du champ juridique, dans Actes de la recherche en sciences sociales, n°64, 1986), est "le lieu d'une concurrence pour le monopole du droit de dire le droit qui contribue... à faire que le système des normes juridiques apparaisse à ceux qui l'imposent, et même, dans une plus ou moins grande mesure, à ceux qui le subissent, comme totalement indépendant des rapports de force qu'il sanctionne et consacre". 

Même si la politique pénale est marquée du sceau de l'Etat, détenteur du monopole de la violence, elle est la résultante de l'interaction de forces qui s'affrontent tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'appareil judiciaire. Jacques FAGET explique dans La médiation, Essai de politique pénale (Toulouse, Erès, 1997) que l'on peut distinguer cinq scènes sur lesquelles jouent des acteurs animés de visions du monde différentes et qui participent de façon inégale suivant le type de problème concerné à la construction des politiques pénales :

- La scène politique, soit le rôle des politiques dans la mise sur agenda et l'adoption des textes ;

- La scène technocratique, soit le rôle des techniciens dans la construction des textes ;

- La scène juridique, soit l'influence des professions judiciaires sur le contenu des textes ;

- La scène sociale, soit l'influence des groupes d'intérêts sociaux ou économiques dans l'émergence et le contenu des textes ;

- La scène médiatique, soit l'influence des lobbies médiatiques dans la mise sur agenda et la nature du débat public.

Après le survol du fonctionnement de chaque scène, le sociologue français distinguent quatre cas de figures :

- Dans certains cas, comme la répression pénale de la criminalité violence à l'égard de personnes, effets instrumentaux et symboliques semblent coexister et se renforcer mutuellement. L'effet instrumental est d'assurer la protection de la vie et de l'intégrité physique des victimes potentielles, l'effet symbolique est de rappeler sans cesses la valeur fondamentale de la vie humain et de resserrer les liens sociaux autour de cette valeur. Pus la certitude du châtiment est grande, plus s'accroît la fonction symbolique. Plus l'exigence de protection de la vie des individus est sacralisée, plus la loi sera intrinsèquement appliquée.

- Dans le cas de figures de fonctions symboliques réelles et de fonction instrumentales nébuleuses, le pouvoir se préoccupe de répondre à un stimulus social, le plus souvent de rassurer le public face à un danger réel ou supposé révélé par un incident  spectaculaire et mis en scène par les médias. L'action législative répond à un sentiment d'insécurité, que le danger soit réel ou imaginaire. On rencontre ce type de stratégie politicienne à court terme chez des gouvernements surtout désireux de répondre aux inquiétudes de l'opinion publique.

- l'existence d'une dissociation entre fonctions symboliques et instrumentales de la norme pénale est caractéristique des normes à caractère technique. Le droit s'adapte à des évolutions technologiques, économiques et sociales, dans le domaines de l'informatique, des communications, des finances, des transports, de l'environnement... par des dispositions obéissant à une certaine fonctionnalité. Ces normes ont une valeur instrumentale certaine, mais une visibilité publique réduite.

- La perte de la valeur symbolique et de la portée instrumentale d'une loi est la marque de sa désuétude. Sans application effective, déconnectée des préoccupations sociales dominantes, elle devient sans objet.

    La politique pénale ne se résume pas, poursuit Jacques FAGET, à édicter des lois, mais aussi à mettre en oeuvre des stratégies de prévention de la délinquance ou à imaginer des modes de régulation des conflits judiciaires. Il distingue quatre logiques non exclusives l'une de l'autre dans les lieux et le temps :

- Le modèle punitif, qui correspond à la réponse pénale traditionnelle, de répression des transgressions à l'ordre social où la responsabilité pénale est avant tout conçue comme une responsabilité individuelle ;

- Les modèles réhabilitatif et thérapeutique, qui considèrent que le délinquant est victime de ses conditions de vie ou de troubles pathologiques et qu'il doit être soutenu et aidé. La réhabilitation par le travail dans des work houses pour la délinquance juvénile en est le cas-type du premier, les différents lieux de traitement des conduites toxicomanes celui du deuxième ;

- Le modèle restitutif orienté vers la réparation du préjudice causé à la victime, modèle bureaucratique qui se caractérise par une monétarisation de la réaction pénale et par le recours massif à des techniques de transactions dans des domaines très variés. 

- Le modèle restauratif théorisé à partir des expériences néo-zélandaises et australiennes dont le propos est principalement de solutionner le conflit opposant des personnes ou des groupes. La mise en oeuvre de programmes de médiation entre dans ce modèle.

 

 Dans cette sociologie des politiques pénales, René LÉVY s'intéresse particulièrement à la création de la loi pénale. L'intérêt pour la recherche sociologique ou socio-historique, écrit-il, sur la création de la norme juridique est une conséquence de la remise en cause - à la fin des années soixante - du paradigme étiologiste de la criminologie, qui mettait l'accent sur la recherche des causes de la délinquance.Dès lors que cette dernière n'était plus considérée que comme une déviance parmi d'autres, se posait la question de sa norme de référence. De ce point de vue, le moment de l'édiction des normes pénales constitue le seul point commun identifiable à la myriade de comportements incriminés. La force du droit consiste à réunir dans une catégorie juridiquement homogène des comportements par ailleurs absolument hétérogène. 

Dans le domaine de la sociologie législative, la recherche s'est, dans un premier temps, développée dans différentes directions, en fonction de l'évolution des différents courants théoriques qui ont marqué la sociologie de la déviance depuis ces années 1960, et en particulier les diverses variantes de l'interactionnisme, des théories du conflit et des théories marxisantes. 

P HEBERECHT classe en 1985 (Les processus de criminalisation primaire, dans Déviance et Société, volume 9, n°1) les recherches existantes en quatre groupes :

- La perspective du consensus, pour laquelle le droit pénal est le reflet de l'expression des principales valeurs et normes collectives d'une société ;

-  La perspective pluraliste, pour laquelle le droit est une instance neutre qui est au-dessus des parties en conflit et qui recherche l'intérêt commun de la société, proche de la fiction juridique ;

- La perspective du conflit, selon laquelle le droit est, au contraire de la précédente, un instrument au service des plus puissants, ce qui leur permet de défendre leurs intérêts ;

- La perspective néo-marxiste qui connaît dans les années 1970 une grande faveur, ses différentes variantes (instrumentale, structuraliste ou gramscienne) se distinguant essentiellement sur le degré d'autonomie dont jouirait le droit, et par conséquent la criminalité primaire, par rapport aux développements des forces productives et de la lutte des classes.

Une autre problématique est apparue au cours des années 1980 qui ne se satisfait pas de ces modèles jugés simplistes, reprend le directeur de recherches au CNRS/CESDIP, ou du moins ne croit pas à leur universalité. Elle s'inspire des recherches sur l'analyse de la décision politique, qui ont connu un grand développement et s'efforce de mettre en oeuvre, selon les termes de P LASCOUMES (Normes juridiques et mise en oeuvre des politiques publiques, dans L'année sociologique, 1991, n°40) une approche praxéologique et séquentielle de la prise de décision politique, dont les processus d'incrimination sont une des modalités. Il s'agit alors de restituer toute la complexité du processus, en prenant en considération la multiplicité des acteurs et la diversité de leurs actions et de leurs intérêt, les entrecroisements, les interférences, les rivalités à l'oeuvre, aux différents stades du processus décisionnel. Rompant d'une part avec l'idéologie juridique, de l'autre avec les théories de la "socialisation absolue", cette approche accorde une grande importance au concept d'acteur social. En France, trois domaines ont bénéficié particulièrement de ce développement : le droit pénal, le droit de l'environnement et certains aspects du droit civil. Ces diverses recherches se répartissent selon deux approches, qui sans être contradictoires dans leurs résultats, conduisent néanmoins à aborder la création du droit selon des démarches assez différentes (LANDREVILLE) :

- La première s'intéresse plutôt au contenu des textes, aux valeurs et aux intérêts qu'ils prennent en considération et qui, à partir d'une analyse de leur contenu et d'une classification des dispositions en fonction de l'intérêt protégé, décèlent les évolutions qui se produisent dans la hiérarchie de ces intérêt. dans cette approche, qui se réclame à la fois de Michel FOUCAULT et de Max WEBER, on s'intéresse davantage aux "mouvements de la législation pénale", et aux débats auxquels ils donnent lieu, qu'aux acteurs et au processus de production. En revanche, cette démarche permet d'embrasser un corpus quantitativement important et sur longue période, et de détecter ainsi des évolutions significatives des incriminations, en les rapprochant des mutations macrosociales.

- L'autre approche est plus monographique, et s'intéresse à des dispositions particulières afin d'analyser les conditions socio-historiques de leur émergence : le rôle des acteurs impliqués dans ce processus ; les ressources, variables selon leur position sociale, qu'ils sont susceptibles d'engager dans le processus de création de la loi ; les intérêts qui les meuvent, tant symboliques que matériels et les stratégies qu'ils déploient. Pour cette approche, le phénomène de la création du droit est fondamentalement politique, et c'est pourquoi il est parfois question, à son propos, de construire une "sociologie politique du droit"  (J COMMAILLE, L'esprit sociologique des lois. Essais de sociologie politique du droit, PUF, 1994). Ceci signifie avant tout que la création du droit doit être comprise comme un aspect de la lutte pour la conquête ou la conservation du pouvoir politique et s'inscrit par conséquent dans le court terme de la vie politique. Faire une loi est un des moyens les plus économiques (surtout si l'on se soucie finalement peu de son application à long terme) d'affirmer que l'on s'occupe d'un problème, encore que les effets d'annonce de ce type peuvent avoir un coût politique imprévu. 

 

 

       Une sociologie des transgressions place les problèmes sociaux au centre de sa réflexion. Les recherches se développement dans de multiples directions, les thèmes allant de l'immigration, au genre, au système scolaire... Elle peut se concevoir comme une sociologie de la violence et de l'insécurité, qui se penche surtout sur les perceptions de la recrudescence réelle ou supposée de la délinquance sanglante ou de la violence contre les personnes (des incivilités aux agressions physiques...) ou encore sur la délinquance sexuelle sans oublier le développement de multiples travaux sociologiques sur le crime organisé, y compris à l'échelon international. 

 

      Christian DEBUYST, dans le cadre d'une réflexion sur la sociologie ds transgressions, souligne qu'une analyse qui porte sur la délinquance comme interaction oblige d'envisager simultanément comportements de transgression et réaction sociale. En fait, cette réaction sociale se situe presque exclusivement, selon lui, dans la ligne d'un mode de rattachement axé sur la défense, ce qui d'ailleurs se comprend du fait même que l'optique pénale s'affirme au départ comme punitive. Par contre, l'étude des comportements de transgression ouvre au contraire un champ plus large et oblige à faire appel à un plus grand nombre de mécanismes psychologiques. Elle suppose également que l'on situe plus nettement  les interactions entre les individus dans une durée plus longue, puisque l'accent est mis sur les modifications d'attitudes dont le terme serait la transgression ou le dépassement des limites imposées.

Il y a là un processus dans l'attitude d'un individu par rapport à un interdit, que toute une littérature, entre psychologie et sociologie, tente de cerner, et le professeur émérite à l'université de Louvain-la-Neuve (Belgique), apporte des éléments pour préciser cette notion de processus. DE GREEF l'introduit dans l'étude du fait criminel, discute de la modification de la vie intérieure d'un sujet (Le devenir, élément du processus criminogène ;la durée, condition de son étude, dans L'homme criminel. Etudes d'aujourdh'ui, Nauwelaerts, Louvain-Paris, 1958). J C PASSERON parle d'une analyse d'itinéraire (Biographies, flux, trajectoires : questions de l'extérieur, dans Revue française de sociologie, n°1, 1990). CASTEL parle lui de trajectoire (Les sorties de la toxicomanie, Editions universitaires, Fribour, 1998). Pour simplifier les choses, il distingue trois types de processus dans lesquels jouent différents modes d'interaction, non exclusifs les uns des autres :

- Acceptation progressive de considérer un tiers comme obstacle à la réalisation d'un projet ou d'un désir ;

- Apprentissage des techniques nécessaires à une "activité professionnelle" délinquante : intériorisation des valeurs et des buts poursuivis pour réaliser ceux-ci et se faire reconnaître comme individu compétent ; acceptation progressive d'une moralité de rentabilité avec mise entre parenthèses d'obligations liées à des droits élémentaires ; insensibilisation progressive à certaines valeurs (la vie humaine) ;

- Perte progressive des liens affectifs et sociaux, et éventuellement, mise à distance du monde extérieur.

  Face à la diversité des transgressions et des mécanismes psychologiques qui jouent à leurs propos, le modèle de la réaction défensive parait particulièrement schématique : il ne se déroule que dans le cadre d'une relation axée sur la défense avec ce qui en résulte au niveau de la reconstruction de l'autre, de l'infracteur. Depuis plus de trente ans, un grand nombre d'études montrent que la création des lois est liée au jeu de différents acteurs ou groupes d'acteurs qui interviennent dans ce qu'ils considèrent comme la mise en place des valeurs et des intérêts qu'ils défendent : ils y réussissent ou n'y réussissent pas. Aussi, entendue dans ce sens, la loi pénale est l'enjeu de processus au cours desquels se déroulent de nombreuses interactions. Est-elle l'expression d'un pouvoir qui s'impose, et le fait différemment selon les types d'infractions et les catégories sociales ? (ROBERT, FAUGERON, La justice et son public, Masson, Médecine et Hygiène, Paris-Genève, 1978). Pourquoi? Ce fait n'est pas sans importance, conclue Christian DEBUYST, car la connaissance qu'on ont les citoyens détermine la maîtrise dont ils vivent, par rapport au pouvoir qu'a la loi, cette relation "contrainte-soumission" et qu'un tel fait détermine l'ensemble des processus qui interviennent dans le cadre des transgressions.

 

       Une sociologie des institutions pénales croît d'importance en fonction de la disparition du culte du secret qui existaient auparavant dans les institutions répressives, en dépit des résistances des acteurs de ces institutions. Ainsi naît un corpus de connaissance suivant les différentes institutions : une sociologie de la police, une sociologie de la justice pénale, une sociologie de la prison et du milieu ouvert.... Frédéric OCQUETEAU analyse le développement des agents privés de protection envers lesquels l'attitude des pouvoirs publics évoluent notablement. Aux côtés des policiers, des avocats, des magistrats, des personnels pénitentiaires, des éducateurs...

ils prennent, semble-t-il, une place de plus en plus grande dans l'ensemble des professions chargées de préparer ou de réaliser les sanctions contre les délinquants dont la définition, au fur et à mesure du développement des difficultés économiques, devient elle-même enjeu de luttes sociales, que celles-ci soient souterraines ou déclaratoires.

 

Frédéric OCQUETEAU, Christian DEBUYST, René LÉVY, dans Crime et Sécurité, L'état des savoirs, sous la direction de Laurent MUCCHIELLI et Philippe ROBERT, Editions La Découverte, textes à l'appui, 2002 ; Jacques FAGET, Sociologie de la délinquance et de la justice pénale, Erès, 2007.

 

SOCIUS

Repost 0
Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
commenter cet article
14 juin 2012 4 14 /06 /juin /2012 13:37

            Parmi les théories non causalistes, les théories de la réaction sociale s'efforcent d'introduire ce que les auteurs de ce courant considèrent comme le chaînon manquant de la réflexion criminologique, évoqué par quelques chercheurs depuis le XIXème siècle, mais non investi comme objet spécifique d'études. Cette démarche, dont l'apogée se situe dans les années 1960, si nous continuons de suivre Jacques FAGET, considère qu'il est peu scientifique de se demander qui est le criminel, comme l'ont fait les premiers criminologues, sans prendre la précaution d'analyser la façon dont une société définit le crime. La criminologie est ensuite profondément marquée par ce changement (peut-être pas partout, nous semble t-il...) de paradigme nécessitant de nouveaux outils d'analyse qui sont cherchés dans des discipline connexes comme le droit ou l'anthropologie. Le courant interactionniste commence cette révolution conceptuelle, poursuivie ensuite par des approches macrosociales aux appelations multiples, constructivisme, criminologie critique ou sociologie pénale.

           De nombreux auteurs, dans les universités californiennes et du Middle West des Etats-Unis, hostiles à la domination de la sociologie fonctionnaliste et des méthodes quantitatives, plaident pour un retour à la tradition du field work de l'Ecole de Chicago. Pour eux, seule l'expérience immédiate est susceptible de conférer une authenticité à la connaissance sociologique qui ne saurait se réduire à la mise en équation abstraite du réel. Il s'agit de prendre le point de vue des acteurs et non des institutions.

Trois séries de critiques sont adressées par les interactionnistes aux analyses précédentes :

- Elles passent sous silence le rôle du droit pénal et des institutions répressives dans la définition du processus criminel ;

- Elles tentent de rechercher une différence entre délinquants et non-délinquants. Or, il n'y en as pas, pour deux raisons : l'existence d'un chiffre noir de la délinquance, la statistique criminelle portant seulement sur les crimes déclarés (écart plus ou moins important entre criminalité déclarée et criminalité réelle) et l'existence de celui-ci entrave la mesure scientifique entre eux ;

- Elles ont une conception déterministe de la délinquance, négligeant le processus dynamique d'interaction qui produit la délinquance.

Edwin LEMERT (1912-1996) propose en 1951 (Social pathology, New York, Mac Graw Hill) une théorie du comportement déviant basée sur la réaction social. La déviance primaire provient du fait que tout individu peut à un moment de sa vie transgresser une norme du groupe dans lequel il vit. C'est la réaction sociale, d'abord diffuse puis institutionnalisée qui transforme le comportement déviant en un axe central dans la trajectoire des personnes et contribue à le renforcer. La déviance secondaire est sanctionnée par les appareils de contrôle social, effectuant ce que l'auteur américain appelle l'amplification secondaire de la délinquance. Comme ces appareils de contrôle donnent par leur intervention un statut à ce qui n'est le plus souvent qu'accidentel, le phénomène fondateur de la déviance est constitué par "les réactions de la société qui tendent à désapprouver, dégrader et isoler l'individu".

Franck TANNEBAUM (1893-1969) évoque dès 1938 (Crime and the community, New York, Columbia University Press) le rôle de la communauté dans le déclenchement de la carrière délinquante, par l'étiquetage de l'individu.

Howard BECKER (né en 1928) met en forme (Outsiders, Etudes de sociologie de la déviance, A M Métailié, 1985, traduction de l'écrit de 1963) cette théorie de l'étiquetage. Il dépend d'un processus interactif, mais non synchronique, formée d'étapes successives. Le sociologue en décrit quatre :

- La transgression, souvent sans intention délibérée, intentionnelle, de violer les règles sociales ;

- L'impulsion fortuite peut devenir un goût durable, voire un mode de vie. C'est un enchaînement d'apprentissage et d'interaction avec des déviants ;

- La désignation publique, après avoir été pris, comme déviant. C'est l'étiquetage proprement dit. Il est alors difficile pour un individu de participer à la vie de groupes respectueux de la normativité sociale ;

- L'entrée dans un groupe déviant organisé. 

Le sociologue formé à l'université de Chicago s'attache à démystifier la déviance. Les gens ne deviennent pas délinquants pour des raisons mystérieuses mais pour des raisons identiques à celles qui motivent les activités les plus ordinaires (position proche de celle de SUTHERLAND). D'autre part,la déviance est une activité collective dans laquelle un individu apprend à tenir un rôle en obéissant aux normes d'une sous-culture. Ensuite, la déviance est l'aboutissement d'un processus d'attribution de statut dans lequel interviennent des entrepreneurs moraux (lobbies, groupes d'intérêts) capables d'influer sur le contenu des normes sociales mais aussi les acteurs qui à leur niveau rendent effective ou non la mise en oeuvre de ces normes. Enfin, le fait d'être étiqueté a des conséquences considérables sur la carrière des individus. Des auteurs reprochent, signale Jacques FAGET toujours, à cette analyse de ne fournir aucune explication sur la propension qu'ont certains individus de transgresser les normes alors que d'autres s'en abstiennent. 

Erwing GOFFMAN (1922-1982) se situent dans la même perspective (Stigmates, Les usages sociaux des handicaps, Editions de Minuit, 1975, traduite de l'écrit de 1963). Il analyse les processus de fabrication de l'identité sociale tels qu'ils opèrent dans les relations de face-à-face ou dans les logiques institutionnelles. L'identité sociale résulte de signes extérieurs qui déterminent la façon dont on entre en relation avec autrui. Cette identité possède deux dimensions, une dimension virtuelle (qu'autrui nous impute) et une dimension réelle constituée par des éléments de statut social. Toute incongruité entre de ceux dimensions peut aboutir à l'imposition d'une stigmate (au sens grec du terme). Ce processus de stigmatisation n'est pas suffisant pour engendrer la déviance. C'est le type de conséquence que ce jugement induit sur les relations sociales d'un individu qui définit sa déviance. Le sociologue analyse également le processus d'altération de l'identité des individus dans un cadre institutionnel (Asiles, études sur la condition sociale des malades mentaux, Editions de Minuit, 1968, traduction de l'écrit de 1961). Transposé au plan de la délinquance, le rôle du stigmate est double. Il possède un impact sur la genèse initiale de la délinquance lorsque les individus sont rejetés par leur environnement proche. Il implique également la reproduction des activités criminelles. Ce processus n'a pas un caractère automatique et des individus, même si ces institutions tendent finalement à fabriquer la délinquance qu'elles sont censées combattre, en fonction des interactions dynamiques, intériorisent plus ou moins cet étiquetage.

        Des ethnométhodogues comme Aaron CICOUREL (né en 1928) et Harold GARFINKEL(1917-2011) sont proches du point de vue interactionniste. Mais ils abordent le processus de désignation de façon moins conceptuelle en se focalisant sur sa dimension pratique. ils réfléchissent sur la construction sociale de la délinquance.

Selon Harold GARFINKEL (Studies in ethnométhodologie, Englewood Cliffs, Prentice Hall, 1967 ; voir A COULON, L'ethnométhodologie, PUF, Que sais-je?, 1987), le postulat de la sociologie n'est pas comme le disait Emile DURKHEIM de "traiter les faits sociaux comme des choses" mais de les considérer "comme des accomplissements pratiques", produits de l'activité continuelles des humains. La réalité sociale étant créée par les acteurs, il faut prêter attention à la façon dont ils prennent leurs décisions, dont ils interprètent cette réalité dans un bricolage permanent. 

Aaron CICOUREL (The social Organisation of Juvenile Justice, New York, Wiley, 1968), à partir d'une étude réalisée dans deux villes californiennes durant quatre ans, dégage les caractéristiques des méthodes utilisées par les professionnels. ceux-ci raisonnent et agissent avec des "attente d'arrière-plan" qui leur permettent de décider ce qui est normal et de ce qui ne l'est pas. 

Jerome SKOLNICK illustre ce processus de construction sociale en analysant le travail policier (Justice without Trial, New York, Wiley, 1966).

Jacques FAGET indique qu'il est reproché à ce courant un subjectivisme excessif évacuant toute référence conceptuelle et théorique, mais il s'agit d'un option claire de ces auteurs. Ils éludent effectivement la dimension politique, idéologique et institutionnelle des jeux de pouvoir qui déterminent les accomplissements pratiques et les initiatives individuelles observés. Mais cela fait partie de leur option de départ également : c'est parce que les institutions ne sont pas considérées comme un univers stable et prédéterminé de règles ayant un effet prédictif et contraignant sur les conditions sociales mais comme la résultante d'un processus permanent de construction et d'ajustement entre les différents acteurs et logique en présence.

 

          Par opposition aux perspectives interactionnistes et constructionnistes, différents courants criminologiques veulent montrer que l'analyse du crime ne peut se concevoir indépendamment de celle du système économique et politique dans lequel il s'inscrit. Ils s'inspirent de plusieurs courants sociologiques différents, aussi différents que la sociologie du conflit, la sociologie marxiste ou néo-marxiste ou les sociologies marquées par les perspectives radicales, telles que les luttes raciales, féministes, antimilitaristes ou pacifistes, libertaires. Il s'agit là d'une criminologie militante qui conçoit le crime et la délinquance comme la résultante d'un rapport politique ou économique de domination ou d'exploitation et poursuit un objectif de transformation des rapports sociaux et politiques. Jacques FAGET en décrit certains, mais il y en a d'autres...

Les théories du conflit considèrent que la société est divisée entre groupes en compétition, chacun poursuivant ses propres intérêts et luttant pour sxercer un contrôle sur la société. Ces conflits peuvent être de richesses, de culture, d'idéologie, de moralité, de religion ou de race. Austin TURK (Criminality and the Legal Order, Chicago, Rand mc Nally, 1969), par exemple, estime que le contenu de la loi pénale ne représente pas la volonté générale, ne s'appuie pas, comme l'affirment les juristes positivistes, sur un consensus social, mais reflète les intérêts et les valeurs de groupes qui ont le pouvoir d'influer sur les processus d'incrimination. Le contrôle social, qui soutien un ordre économique et politique existant, est assuré par des institutions établies et administrée par une élite dirigeante qui représente les intérêts de la classe dominante. la criminalité a une nature politique.

Les criminologues marxistes mettent l'accent sur la nature fondamentalement économique du conflit social. I TAYLOR, p WALTON, J YOUNG (The New Criminology. For a Social Theory of Deviance, London, Routledge and Kegan Paul, 1973) estiment et veulent démontrer que, dans nos sociétés, une petite part de la population (la bourgeoisie) détient et profite de la plus grande part de la richesse tandis que le prolétariat doit se contenter des maigres fruits (qui lui restent) de son travail. Les inégalités dans la distribution de la richesse constituent les racines du crime. La criminalité doit être abordée comme effet logique d'un système de production. Le lien entre sphères politiques et économiques, étudié par exemple par W J CHAMBLISS (Vice, corruption, bureaucracy and power, dans Wisconsin Law Review, n°4), est attesté par une observation participante dans les milieux du crime organisé de Seatle. pour lui, la corruption ne repose pas comme on le dit souvent sur des mafias, mais sur un système de relations interdépendantes associant délinquants, élus, fonctionnaires et hommes d'affaires.

Une approche radicale partie du campus de Berkeley en 1966, diffusée en Europe dans les années 1970, réalise ce qu'il faut bien appeler un bricole synthétique de l'interactionnisme, du constructivisme et du néomarxisme.En s'inspirant de l'oeuvre de Michel FOUCAULT sur la folie ou la prison et des travaux de Robert CASTEL sur la psychanalyse, cette pensée radicale multiforme déborde largement l'emprise de l'institution judiciaire ou de la criminalité en col blanc pour se consacrer à l'analyse de toutes les procédures de gestion de la déviance. Cette vision extensive se développe particulièrement en France et se transforme progressivement en une analyse des politiques publiques.

 

          Par ailleurs, de nombreux auteurs considèrent la complémentarité de ces théories déjà citées de sociologie de la délinquance, des théories du choix rationnel, du lien social, de l'association différentielle qui mettent au premier plan les processus individuels, des théories interactionnistes, de la construction sociale, de la désorganisation sociale, des conflits de structure qui considèrent plutôt les processus microsociaux, aux théories de la tension ou faisant partie de la criminologie critique qui mettent l'accent sur les processus macrosociaux. Ces sont souvent des constructions théoriques qui ne reposent pas directement sur des investigations empiriques mais sur des matériaux de seconde main.

Ainsi le psychologue belge Christian DEBUYST considère que la criminologie clinique doit inclure la problématique de la réaction sociale et que l'analyse du construit social qu'est la délinquance ne doit pas oublier qu'existent des comportements nuisibles au groupe social (Acteur social et délinquance, Liège-Bruxelles, Mardaga, 1990). 

Alvaro PIRÈS (La criminologie et ses objets paradoxaux : réflexions épistémologiques sur un nouveau paradigme, dans Déviance et société, 1993, volume 17, n°2) se montre lui aussi insatisfait des deux paradigmes traditionnels qu'il nomme paradigme du fait social et paradigme de la définition social.

   En définitive, estime Jacques FAGET, compte tenu du caractère hétéroclite et a-scientifique de la catégorie délinquance, il faut renoncer à l'existence d'une théorie intégrative qui pourrait capitaliser et articuler tous les savoirs. On peut tout au plus envisager de rassembler kes diverses perspectives à propos soit d'un type de population déterminé, soit d'un type de conduite précis (délinquance juvénile ou délinquance d'affaires par exemple).

 

    Côté criminologie générale, l'apport de l'interactionnisme est présenté par Jean PINATEL. La criminologie interactionniste attire l'attention sur les phénomènes du chiffre noir et sur les concepts d'étiquetage, de stéréotype du criminel et de stigmatisation sociale. 

Classiquement, écrit-il, la criminalité est comparée à un iceberg, dont la partie immergée n'est pas visible. Cette criminalité invisible, donc inconnue, c'est le chiffre noir. De même que l'on ne connait de l'iceberg que la partie émergée, de même l'on ne connait de la criminalité que la partie apparente, soit les infractions portées à la connaissance de la police. Dès lors, les interactionnistes avancent que la criminologie clinique ne peut qu'aboutir à des conclusions relatives à un échantillon particulier et non à l'ensemble des criminels. L'abandon de l'approche clinique est compensé par l'étude des interactions existant entre l'individu et la société. Le poids de cette dernière dans le comportement des sujets est décisif. De fait, il existe des processus de sélection policière et judiciaire, dans la mise en oeuvre de la réaction sociale. De ces processus procède l'étiquetage. Or, certaines catégories de sujets sont plus facilement étiquetés que d'autres. Ici intervient le concept de stéréotype du criminel. L'image la plus répandue du délinquant est celle d'un être d'intelligence inférieure, appartenant aux classes déshéritées. La fonction sociale de ce stéréotype est de faire un bouc émissaire de l'inadapté psychique, culturel et économique (D CHAPMAN, Sociology and the stereotype of the criminel, Tavistock, Londres, 1968).

Enfin, la réaction sociale stigmatise. le système d'administration de la justice pénale est générateur de stigmatisation sociale (casier judiciaire, interdiction de séjour). La police, la justice, les prisons sont des agences de stigmatisation sociale (S SHOHAM, The mark of crime, Oceans publications, 1970). Le rejet du délinquant par la société enclenche la recherche par celui-ci d'un rôle qui s'y attache "comme un moyen de défense, d'attaque ou d'adaptation aux problèmes latents et manifestes créés par les conséquences de la réaction sociale à son encontre" (Edwin LEMERT). 

Comme dans toute théorie, il y a dans la criminologie interactionniste un mélange de faits exacts (les processus de sélection, la stigmatisation sociale) et d'interprétations discutables (l'importance donnée au chiffre noir, la conception dévalorisante du stéréotype  du criminel qui oublie la finalité valorisante du traitement en criminologie clinique).Surtout,la criminologie interactionniste a fait l'objet de présentations abusives. Il est aisé, en effet, d'en déduire que le crime n'existe pas en soi, mais n'existe que par l'étiquetage. Edwin LEMERT a dû finalement déclarer qu'il ne reconnaissait plus son propre enfant et s'est désolidarisé des tendances qui essaient de faire de la criminologie interactionniste une tribune de critique sociale, agissant à sens unique contre les agences de contrôle. Du point de vue scientifique, les études par cohortes ont démontré la nécessité de ne pas réduire la criminologie à la seule analyse de la réaction sociale, étant donné qu'il existe une réalité "conduite" qui ne lui est pas réductibl.

Jean PINATEL propose de lire à cet effet l'intervention de G KELLENS, Interactionnisme versus personnalité criminelle, produite lors du VIIème Congrès international de criminologie à Belgrade en 1973 (publiés par l'Union des Associations yougoslaves de droit pénal et de criminologie et l'Institut de recherches criminologiques et sociales de Belgrade en 1980).

   Ces études par cohortes comportent deux approches essentielles : l'approche transversale et différentielle, qui étudient des groupes de délinquants à une époque donnée et l'approche longitudinale, qui les envisage dans le temps, à des moments successifs.

 

Jean PINATEL, Le phénomène criminel, MA Editions, Le monde de..., 1987 ; Jacques FAGET, Sociologie de la délinquance et de la justice pénale, Erès, 2007.

 

SOCIUS

Repost 0
Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
commenter cet article
13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 14:51

        Les premières approches globales de la délinquance, théories de la désorganisation sociale, des conflits de culture et de la tension, encourent le reproche d'être factorielle, c'est)-dire de réduire, parfois outrancièrement (ceci arrive lorsque après une ou plusieurs monographies, le sociologue tente de généraliser ses constatations... un peu trop vite), la complexité à l'influence d'un seul facteur ou d'un seul facteur principal. Cela conduit, constate Jacques FAGET, plusieurs chercheurs à proposer une vision intégrative de ces trois théories susceptible de mieux rendre compte de leur complémentarité. Mais cette combinaison de facteurs est jugée insuffisante pour une nouvelle génération de chercheurs désireux de faire rupture avec des approches trop axées, selon eux, sur le passage à l'acte et donnant l'image d'un délinquant-objet, simple produit de ses conditions de socialisation et d'existence.

Parmi les nouvelles théories qui émergent dans les années 1960, des théories rationalistes qui s'inspirent des théories utilitaristes de BENTHAN et des théories de la réaction sociale qui veulent analyser la façon dont une société définit le crime, reprenant cette précaution préalable d'Emile DURKHEIM.

 

        Nombre de sociologues portent alors l'attention au rôle de l'acteur dans des théories rationalistes différentes. Sans doute la rationalité de cet acteur n'est-elle que relative (notamment en ce qui concerne la délinquance juvénile), mais , dans le cadre des contraintes inhérentes à toute action humaine et au contexte social dans lequel il évolue, il possède une marge de manoeuvre suffisante pour engager sa responsabilité.

Jacques FAGET distingue trois courants théoriques qui partagent cette préoccupation : celui des techniques de neutralisation, celui du lien social et celles du choix rationnel.

    David MATZA et Greshem SYKES réfutent la notion de sous-culture délinquante, estimant que les valeurs des délinquants ne sont pas sensiblement différentes de celles des autres membres de la société. Le passage à l'acte délinquant peut s'expliquer selon eux (Techniques of neutralization, a theory of delinquency, American Sociology Review, 1957, volume 22) de deux manières différentes :

- par les situations particulières dans lesquels les jeunes sont plongés. Ils insistent sur les "situations de compagnie" qui rassemblent les jeunes et ont pour fonction de dissiper l'angoisse statutaire que connaissent les adolescents. Certaines de ces situations peuvent par suite d'un malentendu, d'une "comédie des erreurs", où chacun croit que les autres sont engagés dans la délinquance, engendrer des actes délinquants. Ces situations sont très souvent temporaires car les individus trouvent une activité valorisante, un travail, mais tel n'est pas le cas alors son angoisse de statut se maintient et "il continue à dériver dans l'âge adulte"...

- par l'usage de techniques de neutralisation qui sont des techniques de justification, qui suspendent provisoirement la validité d'une norme morale ou légale. Cela va du refus de la responsabilité de ses actes, la minimisation du mal causé à autrui, la négation de la victime, la condamnation des censeurs (politiciens corrompus, enseignants dédaigneux, policiers racistes...), à la soumission à des loyautés supérieure (relations d'amitié, solidarité de quartier ou de clan). 

Si leur approche peut être qualifié de rationaliste, c'est parce qu'elle souligne que l'apprentissage de la délinquance exige l'acquisition et la maîtrise de techniques de neutralisation permettant à des individus de violer des règles sociales pourtant globalement acceptées. Ils mettent l'accent non sur les causes de l'acte mais sur l'action délinquant, sur la rationalité du délinquant qui ne doit pas être de ce point de vue considéré comme un être singulier ou atypique. 

Jacques FAGET s'interroge toutefois sur cette rationalité d'individus qui répètent inlassablement des transgressions dangereuses, peu lucratives et répétitives. La répétition compulsive peut relever d'une problématique pathologique et le raisonnement sociologique devient alors impuissant. Mais David MATZA expose le fait que la fréquence des contacts avec l'institution judiciaire provoque chez le délinquant une minimisation de la force morale de la loi ou que l'intervention pénal ait pas sa nature des effets criminogènes assignant une identité délinquante aux individus qu'elle connaît. Cette dernière assertion permet de rattacher ce dernier auteur au courant interactionniste et aux théories de la réaction sociale.

 Par ailleurs, la lecture de celui-ci permet de constater que ces individus ne répètent pas forcément les mêmes transgressions dangereuses, modulant parfois leur actif délinquant à leurs expériences passées, que parfois leur action est lucrative (ce qui génère un certain professionnalisme) et n'est pas forcément si répétitive que cela, même si certains habitudes permettent aux services judiciaires d'établir des portraits-robots qui les aident (?) dans leurs recherches...

     Travis HIRSHI (Causes of Delinquency, Berkeley, University of California Press, 1969) rejette toute analyse causale et considère que le crime n'est pas un dysfonctionnement social mais au contraire un comportement moral. Il inverse toute la perspective en considérant que le caractère déviant et anticonformiste de l'humain est la règle. C'est la conformité, et encore plus le conformisme, qui posent question, car la violation des règles sociales est selon lui attrayante, profitable et source de plaisir. Il faut donc plutôt rechercher pourquoi ce penchant naturel s'exprime peu. Les liens sociaux conventionnels jouent un rôle essentiel de contrôle et d'inhibition des motivations déviantes ; déviance et délinquance résultent de la fragilité, de l'affaiblissement ou de la rupture des liens avec la société conventionnelle. Il s'appuie surtout sur une enquête de délinquance autorévélée, organisée auprès de 4 000 adolescents scolarisés. Son analyse concerne donc surtout la délinquance juvénile. 

Le lien social se compose de quatre éléments agissant cumulativement :

- L'attachement, c'est-à-dire la tendance qu'a le sujet de s'identifier à des personnes de références et à la sensibilité qu'il manifeste aux attentes et aux opinions que celles-ci ont à son égard ;

- L'engagement ou le sentiment d'être tenu par ses engagements antérieurs, et cela d'autant plus que le sujet a investi du temps et de l'énergie dans un milieu ;

- L'implication ou le fait d'être empêtré dans quelque chose, le sujet étant absorbé par ses activités ;

- La croyance en la valeur des normes communes.

   La critique souvent formulée et qui pour nous coule un peu de source, adressée à Travis HIRSHI, et formulée par Jacques FAGET est d'occulter la dimension du conflit dans la formation des comportements. Car une personnalité se forge le plus souvent dans l'opposition, voire l'adversité, et les relations sociales se construisent rarement sans heurts. Sa théorie est nettement en contradiction avec les perspectives culturalistes.

          Les théories du choix rationnel poussent le modèle de l'agent rationnel à son point le plus fort. Le délinquant est présenté comme un calculateur, recherchant un maximum de satisfaction pour un minimum d'effort ; ces théories entrent tout-à-fait dans l'ambiance de l'individualisme possessif. Elles peuvent être classées en théorie du life style model et en théorie de l'activité routinière.

   M J HINDELANG, M R GOTTFREDSON et J GARAFALO (Victims of Personal Crime : an Empirical Foundation for a Theory of Personal Victimization, Cambridge, Massasuchets, Ballinger, 1978) pensent que la probabilité d'être victime d'une infraction est corrélée au style de vie que l'on mène selon ses activités professionnelles ou de loisir et au nombre et à la qualité des personnes que l'on rencontre. Le risque d'être victime est plus fort pour les personnes côtoyant des délinquants ou fréquentant des lieux dans lesquels vivent les délinquants. Le fait de vivre dans de grandes métropoles, d'utiliser des transports en commun, d'habiter dans des ghettos, de passer beaucoup de temps dans des bars, discothèques ou boîtes de nuit, d'être marginal ou délinquant soi-même représentent des facteurs de risque conséquents. La théorie souligne que le profil type des victimes d'infractions contre les personnes est le même que celui des délinquants, des hommes jeunes, célibataires, urbains ou n'ayant que de faibles revenus. outre que leur étude entre dans le cadre de recherches de meilleurs moyens de combattre la délinquance, par une stratégie d'anticipation des risques, elle a le mérite selon nous de jeter un regard plus appuyé sur une réalité non médiatisée : la violence des délinquants se manifeste sans doute moins contre leurs "cibles" qu'entre eux. Les problématiques de la délinquance ne se résument pas à un face à face entre la justice et les repris de justice, mais - réalité bien connue des services de police - s'expriment en des conflits multiformes où les différentes sortes de délinquants (et entre délinquant de même "profession") se livrent à des luttes féroces.

    Lawrence COHEN et Marcus FELSON (Social change and crime rate trends : a routine activity approach, dans American Sociological Review, 1979, volume 44) s'inscrivent dans la même démarche que la théorie du life style model. Ils la complètent, non pas en cherchant à savoir pourquoi des individus sont enclins à commettre des infractions, mais en examinant les facteurs qui en favorisent la réalisation. Les théories factoriales ont souvent corrélé le développement de la délinquance avec la pauvreté, les inégalités, le chômage, les mauvaises conditions d'habitat. Or, selon eux, la délinquance américaine connaît une explosion depuis les années 1960 alors même que, pendant cette période, la situation économique fut florissante et les tensions sociales moins vives. La délinquance aurait dû diminuer, mais c'est le contraire qui s'est produit. Il faut proposer donc une autre explication. Ils s'intéressent aux infractions prédatrices comme les atteintes aux biens et observent que les conditions de réalisation d'une infraction sont au nombre de trois :

- un individu résolu à commettre une infraction ;

- la rencontre d'une cible attrayante ;

- une cible mal protégée.

Les deux auteurs tentent de démontrer que les évolutions sociologiques et économiques des Etats-Unis depuis les années 1950 ont transformé la nature des activités routinières (au sens d'activité de la vie quotidienne, régulière) de la population. Cette transformation favorise la convergence criminogène des trois facteurs cités. Les citoyens américains passent une part de plus en plus importante de leur temps en dehors de leur domicile. Les habitations sans surveillance pendant la journée donnent de bonnes occasions aux délinquants de faire du cambriolage une activité planifiée et régulière. En définitive, ils nous apprennent que la délinquance prédatrice n'est pas la résultante d'un certain nombre de dysfonctionnements sociaux mais au contraire peut être considérée comme l'effet d'un affaiblissement du contrôle social, "comme un sous-produit de la liberté et de la prospérité telles qu'elles se manifestent dans les activités routinières de la vie de tous les jours. Cette théorie connaît alors un grand succès et participe indirectement à l'élaboration d'une nouvelle stratégie de prévention de la délinquance, appelée prévention situationnelle. Au lieu de se concentrer sur la prévention sociale, il s'agit de sécuriser les espaces fragiles et de surveiller l'état des immeubles comme l'emplacement des véhicules. Elle considère, cette nouvelle manière de voir les choses, que "les comportements d'abandon mènent à l'effondrement des contrôles sociaux". Il s'agit de prévenir la dégradation des quartiers afin d'empêcher la désagrégation des solidarités. Le rôle du contrôle social informel serait donc fondamental et le renoncement à la lutte collective contre les désordres induirait une désagrégation du lien social.

Jacques FAGET estime que si l'accent porté sur l'influence structurante du contrôle social informel parait frappé du bon sens, par contre les théories rationalistes souffrent de quelques limites. Elles donnent une explication probablement (certainement, selon nous) trop instrumentale de la délinquance et font l'impasse à la fois sur le contexte politique et social et sur les dimensions subjectives de l'acte délinquant. Elles postulent que la logique d'action des délinquants est réfléchie, clairvoyante et organisée. Or l'examen des conditions de réalisation des infractions, conclue le sociologue français, montre que bon nombre d'entre elles relèvent davantage de facteurs moins rationnels. Car l'acte délinquant peut avoir des significations expressives, relever de problématiques psychologiques ou situationnelles, qui ne relèvent pas, loin s'en faut, d'un calcul savamment élaboré. Nous pouvons ajouter que ces théories rationalistes vont tout-à-fait dans le sens des théories économiques dominantes qui accordent au consommateur un caractère calculateur, qui pèse les prix et les quantités, voire les qualités, sans réelles aspirations autres que... consommatrices. De plus, ces théories permettent de faire l'impasse sur les conflits sociaux où  participe aussi les délinquances.

 

Jacques FAGET, Sociologie de la délinquance et de la justice pénale, Érès, 2007.

 

 

 

SOCIUS

Repost 0
Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
commenter cet article
12 juin 2012 2 12 /06 /juin /2012 14:38

             Opposée aux théories culturalistes, la perspective fonctionnaliste développée par Robert Henry MERTON (1910-2003) (strain theory) est rattachée à d'autres travaux, plus ou moins indûment sans doute, d'Albert K COHEN (né en 1918), de Richard CLOWARD (1926-2001) et de Lloyd OHLIN (1918-2008), qui se situent eux-mêmes plutôt entre les théories culturalistes et la théorie de la tension. Car Albert COHEN s'est montré très critique à l'égard de la théorie de l'anomie et Lloyd OHLIN est très influencé par les travaux de SUTHERLAND, de SHAW et de Mac KAY. Il entre certainement dans cette volonté de définir les contours de l'influence des théories de la tension une grande part de stratégie universitaire, entre querelles professionnelles et luttes théoriques. 

 

       Robert MERTON reprend la notion d'anomie d'Emile DURKHEIM (La division du travail social, 1893), mais lui donne un autre statut. Pour lui (Structure sociale et anomie, 1938, dans Eléments de théorie et méthode sociologique, Plon, 1965), l'anomie n'est pas la conséquence d'un état morbide ou anormal de la société mais le produit de la structure sociale. Le recours à cette notion lui permet d'affirmer deux propositions :

- La structure sociale est plus importante que la pauvreté dans l'étiologie de la délinquance. La meilleure preuve en est que la délinquance est parfois moins élevée dans des pays très pauvres que dans les pays riches :

- Des conduites sociales en apparence très différentes comme la délinquance d'affaires ou celle des pauvres peuvent relever d'un même modèle explicatif. 

Le sociologue américain par de la question suivante : comment des structures sociales peuvent-elles, dans des cas déterminés, pousser des individus à adopter un comportement déviant? Il convient pour répondre à cette question de distinguer :

- les buts, les intentions et les intérêts définis par la société ;

- les moyens légitimes pour atteindre ces buts. 

L'anomie est une des formes de la tension globale entre ces buts et ces moyens. Ainsi, dans la civilisation américaine, l'un des buts sacralisés dans l'échelle des valeurs est l'argent, symbole de confort, de prestige, de pouvoir. Or, les mécanismes économiques ne permettent pas à tous d'accéder légalement à la richesse. Il s'ensuit des phénomènes de déviance. Chacune tente à se façon de résoudre cette tension, de s'adapter à ce phénomène économique collectif. Robert MERTON dégage cinq types d'adaptation individuels, qui prennent en considération non pas la personnalité mais le rôle des individus dans l'activité économique. Un individu peut passer successivement dans sa carrière d'un mode d'adaptation à un autre :

- Conformisme : dans la mesure où la société est stable, ce type d'adaptation est le plus répandu et assure la continuité de la société ;

- Innovation : l'importance que la civilisation accorde au succès incite les individus à utiliser des moyens interdits mais souvent efficaces pour atteindre la richesse et le pouvoir. L'histoire des grandes fortunes américaines est celle d'individus tendus vers des innovations d'une légitimité douteuse (habileté commerciale ou malhonnêteté). On y trouve l'essentiel de la criminalité en col blanc ;

- Ritualisme : tout en abandonnant le sublime idéal de la réussite financière et de l'ascension sociale, on continue à obéir, presque sans le vouloir, aux normes sociales. Ce comportement n'est pas considéré comme problématique même s'il s'écarte du modèle culturel selon lequel les hommes doivent s'élever dans la hiérarchie. C'est un type de comportement le plus répandu dans la classe moyenne inférieure ;

- Evasion : Plus rarement, les individus ne partagent pas l'ensemble des valeurs communes, abandonnent les buts prescrits et n'agissent pas selon les normes. Ce sont les "malades mentaux, hallucinés, parias, exilés, errants, vagabonds, clochards, ivrognes, drogués..." Ce genre de comportements déviants est condamné par les tenants de la société et des traditions. L'évadé est improductif et remet les valeurs en question, refusant la compétition et trouvant des compensations dans un monde onirique. Même s'il est plus individuel que collectif, ce mode peut aboutir à la création d'une sous-culture ;

- Rébellion : ce type d'adaptation rejette les individus hors de la structure sociale et les pousse à en créer une nouvelle. ils sont étrangers et hostiles aux buts et moyens qu'ils considèrent comme arbitraires, sans autorité ni légitimité. L'origine des frustrations collectives étant située dans la structure sociale, un projet politique de transformation de la cette structure peut en découler. Ce sont le plus souvent les membres des classes montantes qui unissent les mécontents et les rebelles dans des groupes à caractère révolutionnaire. 

    Cette théorie connaît un très grand succès, surtout à la fin des années 1950. En fait , c'est l'imprécision, pour Jacques FAGET, qui fait sa fascination sur des générations de sociologues, malgré beaucoup de critiques. On lui reproche notamment d'affirmer que tous les membres des sociétés occidentales partagent le même but alors que seuls les individus très motivés par la réussite financière, ayant pleinement intégré les valeurs de la société de consommation, qui se tournent vers le crime. Du coup, cette théorie explique bien plus la criminalité financière que celle des classes inférieures. Elle est notamment inapte, pour Albert COHEN, à rendre compte de la délinquance juvénile. Laquelle n'a la majeure partie du temps pas pour objectif la poursuite des buts fixés par la société...

    Les travaux d'Albert K COHEN (Delinquents Boys, The Free Press of Glencoe, 1955) peuvent se situer dans la même lignée dans la mesure où ils soulignent que la délinquance juvénile est une réponse aux frustrations sociales qu'éprouvent les enfants des classes populaires dans un monde dominé par les valeurs de réussite édictées par la bourgeoisie. La valorisation par le système scolaire de l'ambition, la capacité de contrôle, le respect des biens matériels, l'acquisition d'une forme de culture provoque une forte tension chez ceux qui ne répondent qu'imparfaitement à ses attentes. Mais pour le reste, il se range davantage du côté des théories culturalistes quand il considère qu'une des solutions à ce problème de statut, à ce conflit de culture, consiste pour les jeunes du monde ouvrier à se réfugier dans une sous-culture délinquante. Les standards de cette sous-culture répondent plus à leur capacité. Tout une série de conduites ou d'attitudes : caractère non utilitaire (par le vol valorisé en tant que tel), malice (plaisir de défier les tabous), négativisme (inversion des valeurs de la culture dominante) et hédoniste à court terme. 

     Richard CLOWARD et Lloyd OHLIN (Delinquency and Opportunity, The Free Press, 1960) proposent une extension de la théorie de l'anomie,  qui synthétise la théorie de MERTON avec celle des associations différentielles de SUTHERLAND et celle de la désorganisation sociale de SHAW et Mac KAY. "L'expérience du désespoir né de la certitude que leur position dans la structure économique est à peu près fixe et immuable" pousse les individus à chercher une réponse collective à la tension qu'ils éprouvent. La délinquance est une des réponses. Mais ne devient pas délinquant qui veut car les opportunités illégitimes sont elles aussi restreintes. La délinquance est un ensemble de pratiques organisées exigeant certaines conditions. la probabilité de les réunir diffère selon la position occupée par les individus dans la structure sociale. La combinaison des possibilités de délinquance peut produire trois types de sous-culture :

- Une sous-culture criminelle, qui prend naissance dans des quartiers relativement organisés où les jeunes se socialisent au contact de pairs plus âgés, dotés d'une expérience et modèle d'une certaine réussite sociale manifestée par des signes extérieurs souvent clinquants ;

- Une sous-culture conflictuelle, qui prend naissance dans les zones de désorganisation sociale. Les jeunes développent des comportements inadaptés et réfractaires qui les exposent au contrôle répressif, sans le bénéfice de protections particulières ;

- Une sous-culture de l'évasion (qui rejoint le 4ème type de MERTON) qui rassemble les individus qui se trouvent dans une situation de double échec : échec dans l'intégration avec des moyens légitimes, échec dans l'intégration avec des moyens illégitimes.

Cette théorie des opportunités différentielles affine celle de MERTON et met en lumière le fait que l'engagement dans la délinquance dépend des capacités plus ou moins avérées des individus à participer à l'univers de la criminalité organisée.

  Cette notion de sous-culture est contesté radicalement par des auteurs comme David MATZA (Delinquency and Drift, New York, Wiley, 1964). Il reproche à cette théorie de reposer sur deux postulats erronés :

- Les valeurs délinquantes sont différentes des valeurs non-délinquantes ;

- Le délinquant agit toujours en accord avec ces valeurs.

Or, pour lui, les délinquants ne sont pas en conflit permanent avec la société. Ils glissent ou dérivent dans la délinquance par une séquence de mouvements graduels, non perçus par l'acteur comme tels, "le délinquant existe, de façon transitoire dans les limbes entre la convention et le crime, répondant à tour de rôle à la demande de chacun, flirtant tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, mais repoussant à plus tard l'engagement, évitant la décision. Ainsi le délinquant dérive entre l'action criminelle et l'action conventionnelle". La culture dominante imprègne tout leur système de valeurs car ils sont encerclés par les membres de la société adulte : "Le délinquant n'est pas un étranger à la société dans laquelle il vit mais il en est le reflet dérangeant, une caricature." Il reconnaît ou connaît la légalité ou l'illégalité d'un acte, classe les infractions comme tout autre citoyen, et parfois dénonce (plus que lui souvent) l'immoralité ou l'injustice d'une agression (violeurs, assassins d'enfants et délateurs)...

   Il nous semble en effet que le délinquant juvénile soit parfois bien plus conformiste que d'autres citoyens et en tout cas se différencie nettement par son comportement d'autres enfants ou adolescents qui pourraient contester certaines valeurs de la société et devenir plus tard des militants politiques. C'est faire fausse route que de lui accorder la constance et la rationalité face aux situations qu'il endure. 

 

       L'explication fonctionnaliste se place, si nous suivons Jean-Michel BESSETTE, dans la recherche des sources sociales et culturelles de la déviance. Il s'agit de montrer, pour Robert MERTON (notamment dans son étude classique : Structure sociale, Anomie et Déviance, de 1949). Il s'agit de montrer comment, dans certaines circonstances, l'organisation de la structure sociale peut favoriser chez certains individus, l'adoption de comportements qui seront qualifiés de déviants, plutôt que l'adoption d'une conduite conformiste. En se plaçant dans une perspective sociologique, on peut comprendre que certains comportements dits déviants soient le fait de certains individus, non pas à cause de vagues "tendances" biologiques qui leur seraient particulières mais, plus simplement, parce que ces formes de comportements découleraient, en quelque sorte "naturellement" de la situation sociale dans laquelle ils se trouvent. Ainsi, "il apparaît que certaines formes de comportement déviant sont aussi normales psychologiquement que le comportement conformiste, ce qui remet en question l'identité entre déviance et anormalité."

Il est clair, estime Robert MERTON à la fin de son raisonnement, qu'aussi longtemps que les individus peuvent obtenir des satisfactions provenant de la réalisation des buts par le biais de moyens socialement acceptés, l'équilibre entre ces deux aspects complémentaires de la structure sociale est maintenu (objectifs et moyens). Mais, lorsqu'il y a inadéquation entre ces buts et ces moyens, si aucun frein, moral ou idéologique, n'est à même de tempérer les aspirations des individus; ceux qui se trouvent en mauvaise position, socialement parlant, auront tendance à recourir à des moyens illégitimes pour la réalisation de ces aspirations. De fait, dans des sociétés où les aspirations sont exacerbées (en particulier par le bombardement publicitaire ou le spectacle des devantures des magasins), les membres des classes défavorisées auront tendance à s'en prendre directement aux règles du jeu. Cette tendance, écrit le sociologue américain, va en se généralisant dans nos sociétés hypermédiatisées; où ne compte plus que la compétition pour la consommation. Et lorsque ce type de situation tend à se généraliser, il est probable que la société engendre des phénomènes toujours plus nombreux de déviance et de transgression.

 

Jean-Michel BESSETTE, Sociologie criminelle, dans Sociologie contemporaine, VIGOT, 2002 ; Jacques FAGET, Sociologie de la délinquance et de la justice pénale, Érès, 2007.

 

SOCIUS

Repost 0
Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
commenter cet article