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7 mai 2016 6 07 /05 /mai /2016 13:00

  Loin d'être d'une conception moderne, le char n'est que la tentative de réalisation d'un vieux rêve militaire ; celui du retour du chevalier invincible, comme variante de l'arme absolue. Depuis que la chevalerie a disparu, faute de pouvoir conférer à la cuirasse du cavalier toute sa glorieuse puissance invincible (à cause d'ailleurs des armes de jet, qui soit conduisent à l'anéantissement du chevalier, soit à le transformer en défense statique figée). C'est principalement pour rompre la logique des tranchées et des retranchements, comme celui des rafales de balles ininterrompues, que pendant la première guerre mondiale, est mise en oeuvre un engin blindé armé capable de franchir en une vitesse raisonnable une certaine longueur de terrain, devant les fantassins qu'il protège, avant les manoeuvres de "déblaiements". 

   Pour comprendre l'invention des véhicules blindés, il faut revenir à la période préindustrielle de l'Europe, au cours du XVIIIe siècle, marqué en sa fin par de grandes inventions, comme la machine à vapeur de Watt, les ballons des frères Montgolfier, le télégraphe de Chappe, inventions à applications militaires (du moins sur le papier dans un premier temps) immédiates. Reposant sur le principe inventé par l'ingénieur français Nicolas Joseph Cugnot en 1770, les premiers véhicules automobiles performants ne voient régulièrement le jour qu'au lendemain de la guerre de 1870. En Allemagne, la société Otto et Langen développe un moteur à essence et bientôt les commandements sont séduits par les potentialités d'un véhicule militaire. Les premiers véhicules automobiles suscitent de grands intérêts en France et aux Etats-Unis, mais leur lenteur (dix kilomètres par heure) en réserve l'usage aux missions de liaison. Plus tard, lors de la guerre de Boers (1899-1902) en Afrique du Sud, l'armée britannique étudie un système mis au point par le colonel Dundonald consistant en une mitrailleuse Maxim montée sur une bouclier blondé sur un chariot à deux roues tracté par un cheval. De nombreuses tentatives couplent un peu partout le cheval et la mitrailleuse... (Patrice VENTURA)

    La conception du char n'est pas vraiment nouvelle et la fonction qu'en donne Léonard de Vinci en 1482 reste valable : "Je fabriquerao des chars couverts et inattaquables qui entreront dans les lignes ennemies avec leur artillerie et enfonceront toutes formations de troupes, si nombreuses soient-elles. L'infanterie pourra suivre, sans pertes et sans obstacles." Trois paramètres du char de combat apparaissent dans ce texte : la mobilité, la puissance de feu et la protection. Le projet, comme tant d'autres, restera dans les titoirs, parce que, jusqu'à la découverte du moteur à explosion, le problème du rapport poids-puissance reste sans solution. (Hervé de WECK)

   En France, vers 1902, l'armée crée un détachement d'automobilistes militaires, commandé par le capitaine Genty, chargé de prendre en compte tous les problèmes liés aux automobiles militaires, tant dans l'instruction de conduite que dans l'entretien, la maintenance et l'emploi. Lorsque la société Panhar et Levassor produit une automobile de 24 chevaux atteingnant 70 kilomètres par heure, le capitaine Genty en achète une pour le compte du détachement d'automobilistes et y adapte, à l'arrière, une mitrailleuse Hotchkiss : c'est la première automitrailleuse légère française. Très peu de temps après, en 1906, poursuivant des études dans le domaine du blindage, la société Charron, Girardot et Voigt (CGV) propose un véhicule entièrement blindé, surmonté d'une tourelle fermée et armée d'une mitrailleuse. Peu adapté aux déplacements en tout terrain, inconfortablement pour l'équipage confiné, ce véhicule a un coût près de huit fois supérieur à celui d'une automobile normale. La Russie en acquiert une douzaine, dont deux sont saisis par l'Allemagne sous couvert des douanes. (Patrice VENTURA)

  L'emploi des automitrailleuses est important dès le début de la première guerre mondiale et très rapidement les équipages recouvrent leurs voitures de plaques de blindage afin de se protéger des tirs ennemis.

   Afin que les fantassins puissent progresser, sans trop de pertes, dans le terrain bouleversé qui s'étend entre les tranchées de départ et l'objectif de l'attaque, sur un front figé dans une guerre de position, Anglais et Français, chacun de leur côté, étudient un véhicule blindé et chenillé, capable de combattre à courte distance les positions ennemies qui auraient résisté à la préparation d'artillerie. C'est l'artillerie d'assaut, complémentaire de l'artillerie de l'arrière. 

La Royal Navy dirige les premières recherches en Angleterre, ce qui explique d'ailleurs la trminologie utilisée dans les formations blindées (tourelle, équipage...). Grâce à l'appui de Winston Churchill, premier Lord de l'Amirauté, les prototypes, testés à partir de septembre 1915, débouchent sur la construction du premier tank dont 30 exemplaires se trouvent sur la Somme en septembre 1916. Entre la mise au point des premiers plans et l'utilisation par la troupe, il ne s'est écoulé que quatorze mois, ce qui explique les lacunes des chars et des équipages. En France, il faut toute l'énergie du Colonel Estienne, l'appui du Général Joffre pour que 130 "canons d'assaut" combattent au Chamin des Dames en avril 1917. Pourquoi faut-il des appuis si puissants pour aboutir, alors que l'urgence dure depuis au moins deux ans sur le terrain. C'est que le corps de cavalerie, dans toutes les armées du monde, ainsi que toute l'organisation derrière, s'oppose à la mise en oeuvre de ces "chevaux avec essence". Tant et si bien que celle-ci déploie elle aussi des efforts pour proposer ses propres chars tirés par des chevaux et que ses réalisations font l'objet de démonstrations qui accaparent beaucoup de temps dans les états-majors. Ce mélange de mépris à moitié aristocratique et la volonté de sauvegarder bien des situations sociales et économiques constituent les plus forts remparts contre l'évolution technique des armées. C'est le même schéma des mentalités qui s'opposèrent auparavant à l'abandon de la chevalerie malgré les progrès foudroyants des armes de jet et des armes à feu. Plus tard, on voudra, décidémment les schémas mentaux ont la vie dure, discuter de la place de ces chevaliers de métal dans l'armée...

   Les engins anglais ou français, en nombre insuffisant, subissent des pertes terrifiantes, ce qui les empêche de créer la surprise stratégique. Ces échecs rendent les Allemands sceptiques : en 1918, ils ne disposent que d'une soixantaine de blindés. L'industrie française lance tout de même un engin plus léger, le Renault FT, le premier à comporter une tourelle à révolution complète. Jusqu'à la fin du conflit, elle ne produit plusieurs milliers. Pourtant, la défaite de l'Allemagne ne s'explique pas par l'apparition des chars d'assaut qui restent encore peu fiables (trouables et peu manoeuvrables...).

   Après 1918, l'Angleterre opte pour des blindés qui reprennent les missions traditionnelles de la cavalerie. Les faveurs du commandement vont à des chars adaptés à la guerre coloniale, mais peu crédibles face à des armes modernes. En mai 1940, l'armée anglaise, n'aligne qu'une division blindée et 300 chars. Estienne et Fuller, qui insistent alors sur le rôle stratégique de la nouvelle arme sont oubliés. En France, les blondés servent surtout d'appuis à l'infanterie. Le colonel De Gaulle critique cette doctrine, mais n'est pas suivi, bien qu'en 1938, les autorités décident la constitution de divisions cuirassées. En mai 1940, elles sont au nombre de trois. Les chars sont très nombreux (et d'ailleurs l'Armée allemande n'en aligne qu'un nombre tout à fait voisin, soit  3 000 environ), mais dispersés dans les unités alors que les Allemands les concentrent dans des divisions blindées en bonne et due forme qu'ils lancent profondément en territoire adverse, devant attendre souvent plusieurs jours pour que l'infanterie les rejoigne. Ces chars allemands ont été testés en secret en Union Soviétique malgré les dispositions du Traité de Versailles. L'URSS a donc obligeamment (comme ses fournitures en matérieux et minerais d'ailleurs) permis à l'armée allemande d'acquérir la technicité et les tactiques nécessaires à sa propre invasion plusieurs années plus tard. Chose qui devrait tout de même inspirer les divers gouvernements qui livrent, pour des raisons économiques exclusivement, des armements à tout va qui se retrouvent dans les mains ennemies plus tard...

   La concentration des forces de choc, le binôme char-avion, la souplesse du commandement sont les raions des triomphes initiaux de la Wehrmacht. Ensuite ses adversaires s'adaptent : en 1942 le combat mécanisé change. Avant de lancer les chars en rupture, une coordination entre artillerie et aviation s'organise et rend plus compliquée - et plus sanglante - les victoires allemandes. Les progrès des armes anti-chars provoquent un resserrement de l'infanterie portée sur l'échelon blindé. Le rapport défavorable des forces oblige la Wehrmacht à adopter une stratégie défensive. Ses formations mécanisées apprennent à déclencher des ripostes ou des contre-attaques destinées à rétablir la situation dans les secteurs tenus par l'infanterie, ce qui devient de plus en plus aléatoire, à mesure que l'adversaire renforce sa supériorité aérienne.

   Les belligérants mettent au point des engins plus performants et mieux armés. La pièce de 88 mm du Tiger tire des munitions dont la vitesse initiale dépasse 1 100 m par seconde. Son poids atteint 57 tonnes, 22 de plus que le Sherman dont 49 000 exemplaires sortent des chaînes de production pendant la guerre. Les Américains, champions de la standardisation, monte ce char en trente minutes, à partir des éléments préfabriqués, compensant par le nombre la relative faiblesse de son canon et de son blindage. D'autre part, les blindés se diversifient pour mieux remplir leurs missions : chars de combat destinés au duel mécanisé, chasseurs de chars, en fait des pièces antichars mobiles, véhicules transporteurs de troupe chenillés ou semi-chenillés, engins de reconnaissance utilisant la roue ou la chenille, chars de dépannage, chars du génie. Les rapports poids-puissance, les blindages s'améliorent ; la pièce du Sherman est stabilisée ; des chars amphibies ou équipés de schnorchel peuvent franchir un cours d'eau dans la foulée. Le char moderne date du deuxième conflit mondial. Malgré son coût, il reste vulnérable, parce que résultat d'un compromis entre la protection, l'armement, la vitesse, l'autonomie et le coût.

   L'avènement des moyens de destruction massive, en particulier des armes nucléaires tactiques, susceptibles d'être engagés sur le champ de bataille, valorise toutes les catégories de blindés qui fournissent une bonne protection contre le douffle, l'effet thermique et le rayonnement gamma. Les équipages, dans leur compartiment de combats étanche, se trouvent aussi à l'abri des toxiques de combat. En revanche, le blindage traditionnel n'est pas efficace contre les neutrons de la même du même nom, qui sont mieux arrêtés par des atomes légers contenus dans les céramiques ou les plastiques des blindages multiples. A cause de leur mobilité les formations blindées peuvent rester dispersées jusqu'au moment où elles passent à l'action, ce qui leur évite de "justifier" un feu nucléaire. Enfin, seuls les véhicules chenillés conservent la possibilité de faire mouvement dans des terrains bouleversés par l'arme atomique. 

   C'est pourquoi l'ensemble des formations, sur les théâtres européens du moins, devant collaborer avec les chars de combat disposent d'engins qui assurent la protection nucléaire-bactériologique-chimique : véhicules transporteurs de troupes ou véhicules de combat d'infanterie le plus souvent amphibies, obusiers blindés, chars de DCA, cgars poseurs de point, chars de sapeur, blindés porteurs de missiles nucléaires tactiques. Il faut dire, qu'à travers manoeuvres inter-armées et simulations électroniques, les ingénieurs-concepteurs de véhicules blindés sont mis à forte contribution pour imaginer ce que peut être une bataille en "ambiance" nucléaire... sans que, heureusement, cela ait été expérimenté à échelle et situation réelles...

   C'est d'ailleurs les réelles batailles, comme pendant la guerre du Kippour en 1973, au cours de laquelle les belligérants subissent d'énormes pertes en blindés, qui remettent les spécialistes dans la réalité. Les missiles antiaériens ou antichars dominent alors les champs de bataille, remettant en cause le rôle prépondérant du char et de l'avion et même toutes les constructions tactiques autour du couple char-avion. L'armée israélienne, qui croit encore trop aux vertus de la guerre éclair, se fait alors surprendre par l'engagement massif de ces moyens. Leur généralisation rend indispensable la collaboration interarmes. Avec l'appui de l'artillerie et de l'aviation, l'infanterie mécanisée peut encore détruire ces missiles qui restent peu mobiles, avant que les chars de combat n'opèrent leur poussée... du moment que ces missiles ne deviennent pas mobiles, tirables simplement à partir d'un ou deux fantassins, bien plus légers et surtout... moins coûteux!

   Le char de combat continue - c'est son rôle depuis 1916 - à garantir sur le champ de bataille la mobilité tactique d'une arme lourde et de ses servants.

Quatre facteurs expliquent que le canon reste son arme principale, dont le calibre oscille entre 105 et 120 mm :

- Seul un chasseur de chars peut tirer un missile qui met plusieurs secondes pour atteindre sa cible et doit être guidé pendant son vol ;

- Le missile coûte beaucoup plus cher qu'un obus ;

- Le canon convient bien aux combats entre 2 000 et 2 500 mètres, distances d'engagement habituelles en Europe ;

- L'obus-flèche lui donne une efficacité encore plus grande.

   Si le blindage multiple augmente la protection, des appareils de conduite de tir (des micro-ordinateurs), des télémètres à laser assurent un touché au premier coup, que le char roule ou fasse un arrêt de feu. De nuit, des dispositifs infrarouges, des amplificateurs de lumière ambiante permettent d'y voir comme en plein jour. Sur route, le char de combat atteint une vitesse proche des 70 kilomètres à l'heure. Son autonmie est de 500 kilomètres. Bien qu'il nécessite toujours plus d'équipements électroniques et informatiques sophistiqués, son équipage n'est pas en voie de se faire remplacer par la machine, mais des projets existent dans ce sens. (H de WECK)

   Dans l'ensemble des recherches concernant l'armement terrestre, le char se taille la part du lion, mais une véritable course technologique est encore en cours entre le char de plus en plus coûteux et le missile de plus en plus performant. Nous sommes toujours dans la course entre l'épée et le bouclier, mais avec la différence que le char veut concentrer à la fois les capacités défensives et offensives. 

  Depuis la fin de la guerre froide et la chute de l'empire soviétique, l'affrontement des divisions blindées dans les grandes plaine d'Europe centrale et orientale est dépassé. La question de la pertinence des engins blindés dans une armée moderne se trouve de plus en plus posée. D'une forme de combat où s'affrontent face à face des unités blindées, on est plutôt passé à une forme de combat en zone urbaine, dans un style proche de la guérilla où l'ennemi est mobile, polyvalent et de mieux en mieux doté en armement. Mais le véhicule blindé reste une arme d'une puissance de feu redoutable encore indispensable, l'expérience dans plusieurs récents combats l'indiquent. (Patrice VENTURA)

    Mais surtout sans doute, le véhicule blindé est un excellent outil d'occupation d'une zone que l'on veut "sécuriser". Il protège un certain espace, de manière mobile, ses instruments à vord pouvant être modulé soit pour des situations de combat, soit pour des situations de surveillance. Et de plus, le char garde un impact psychologique certain, auprès de populations des zones occupées, comme le montre son usage dans des territoires au Moyen-Orient. 

 

Patrice VENTURA, Blindés (matériels) dans Encyclopedia Universalis, 2014. Hervé de WECK, Blindés, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

 

ARMUS

   

   

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5 mai 2016 4 05 /05 /mai /2016 14:45

   L'intolérance constitue une caractéristique de maints groupes politiques dans leur mode de fonctionnement et de maintes révolutions dans leur déroulement. Le prototype de l'intolérance politique est souvent identifié dans les modalités de la révolution française, elle-même considérée comme prototype de nombreuses révolutions politiques postérieures. 

    Comment, se posent la question nombre d'auteurs, analystes, politologues, sociologues, philosophes, la philosophie des Lumières, qui mettait la tolérance au centre de ses réflexions, a-t-elle pu engendré une révolution qui manifeste dans son déroulement une intolérance de plus en plus grande, avec des effets sanglants de plus en plus étendus ? Comment les mêmes exigences de la raison peuvent-elles inspirer à la fois VOLTAIRE et ROBESPIERRE? Comment a-t-on pu si véhémentement critiquer la religion au nom de la raison et instituer trente ans après une religion de la raison? Comment la raison a-t-elle pu en 1763 inspirer à Voltaire son Traité de la tolérance et justifier en 1793 l'intolérance de la loi des suspects? 

"S'agit-il, demande Nicolas GRIMALDI, professeur émérite à l'Université de Paris-Sorbonne, de circonstances malheureuses, de déviations? Ou n'avons-nous pas plutôt affaire à une aussi inévitable qu'insourmontable amphibologie de la raison? Tantôt l'humble raison implore de l'erreur le droit pour la vérité de prendre place dans le cortège public des autres opinions : elle revendique la tolérance. Tantôt la raison triomphante interdit tout droit à l'injustice et à l'erreur : c'est l'intolérance de la vérité."  

    L'auteur qui refuse les historiographies des générations spontanées de tyrans décrites souvent par des auteurs exempts de sympathie pour les idées révolutionnaires, tente d'apporter à cette question une réponse philosophique. Il est important également de se livrer à une fine recherche des parcours des chefs de la révolution et la manière dont ceux-ci pensent la morale, la religion et la politique. Il est important également de ne pas décontextualiser. Il est vrai que l'excuse de la citadelle assiégée (affirmée pendant la IIIe République par exemple à propos de la Révolution française) est facile et pas forcément étayée chronologiquement. Encore que les émotions populaires qui gouvernent tant de révolutions ont souvent du retard (ou de l'avance) sur les événements militaires. L'histoire des mentalités peut aussi être d'un grand secours pour comprendre cela. Des hommes et des femmes combattantes d'une révolution ne sont pas nés avec, ils emportent souvent dans leurs activités des modes de pensée et d'action importées des sociétés mêmes qu'ils combattent. Et dans une France catholique, où même dans les établissements d'enseignement se situant dans un climat intellectuel plus libéral que la dogmatique des Eglises dont ils dépendent, où la majeure partie de l'élite protestante tolérante est partie en exil, il n'est pas aisé de rechercher des modes de pensée et d'agir différents. Qui restent de manière parcellaire sur place toutefois (grâce à une circulation clandestine intense des écrits).

   Ce qui rassemble les auteurs des Lumières, et en fait un véritable réseau de solidarités, ne sont ni leurs philosophies propres, ni leur attitude envers l'existence d'une religion ou de Dieu, ni leurs opinions politiques ou leurs projets sociaux ou/et économiques, mais leur attitude par rapport à la religion (plus ou moins grand rejet) et leur combat contre l'intolérance religieuse.

"Ainsi le tout premier problème que se pose la philosophie des lumières fut-il celui de comprendre comment les Eglises chrétiennes avaient pu ordonner, organiser, institutionnaliser des persécutions aussi contraires aux commandements de Dieu qu'aux plus rudimentaires devoirs d'humanité. Comment avait-il été possible que la religion de la douceur et de l'amour eût inspiré l'impitoyable cruauté des Eglises? Ainsi posée, cette question va susciter d'interminables enquêtes sur les textes, l'histoire, les traditions. Se développèrent alors toutes sortes de recherches philologiques et généalogiques qui toutes avaient pour but d'élucider comment la doctrine s'était refroidie en dogmes, comment les dogmes s'étaient durcis en lois, et ces lois en contraintes."

En considérant toutes les oeuvres de la philosophie des lumières comme un corpus, Nicolas GRIMALDI  y décèle quatre théorèmes :

- L'intolérance n'est pas le propre des religions, mais seulement du christianisme.

- C'est cette intolérance qui déchire la société. Comme elle est la pire des pathologies sociales, l'Eglise qui l'entretien est un danger pour l'Etat.

- L'intolérance est la principale cause des malheurs de la société. La superstition est la principale cause de l'intolérance.

- Il y a une vraie religion. C'est celle que fonde la raison, et dont la tolérance est le premier commandement.

 C'est ce quatrième point qui forme l'articulation entre l'intolérance religieuse et l'intolérance politique. 

"Doctrinalement distincts, diversement ingénieux et subtils, plus ou moins incompatibles entre eux, occasion de tous les antagonismes et de toutes les excommunications quand ce n'est pas de toutes les exterminations, les dogmes font les sectes et les sectes déchirent l'humanité. Tout autre est pourtant l'enseignement de toutes les religions quand il s'agit des principes fondamentaux de la morale. Sur ce qui est bien et ce qui est mal, sur ce qu'il convient de faire ou d'interdire, toutes sont en effet d'accord. Leurs prescriptions sont même identiques là-dessus à celles de la raison. Aucune religion ne commande à ses fidèles autre chose que ce que sa raison prescrit également à tout homme (Jean-Jacques Rousseau). 

Si généralement et si constamment observé, un fait aussi patent suffit à prouver l'existence d'une vraie religion, indépendamment d'aucun dogme et d'aucun culte particuliers, mais d'une religion morale (l'expression et son commentaire est encore de ROUSSEAU, qui est, rappelons-le l'auteur de référence, bien plus que Voltaire, pendant la révolution française). Puisque tous reconnaissent ses commandements, elle est universelle. Puisque la raison l'impose à chacun sans qu'aucun ne s'y puisse soustraire, elle est vraie (la notion est celle de KANT). Puisqu'elle rassemble tous les hommes, les fait communier dans une même exigence de justice et de paix, garantit leur concorde et fonde leur confiance, elle est bonne. Puisqu'elle est si inhérente à la nature de l'esprit qu'il lui suffit de s'interroger pour se reconnaitre, indépendamment de toute situation et de toute circonstance, elle est naturelle. Puisque tous ses commandements se rapportent à la vie en société, il s'agit d'une religion civile. Telle est cette religion dans les limites de la simple raison que recouvre la philosophie des lumières, et que reconnaissent aussi bien Voltaire, De Jaucourt, Diderot, Rousseau ou Kant. 

S'il n'y a qu'une religion naturelle et universelle, alors qu'on observe tant de religions positives et particulières, c'est qu'il doit y avoir deux sources de la religion." L'ensemble des philosophes s'évertuent pendant ce siècle des lumières à distinguer ces deux sources. Ce qui caractérise l'une, c'est la paix et l'accueil de l'Evangile ; ce qui caractérise l'autre, c'est l'inquisition et la persécution. Ce qui caractérise l'une, c'est la tolérance et l'ouverture d'esprit, ce qui caractérise l'autre, c'est l'intolérance et l'esprit de dogme. En fin de compte, au-delà des nuances, "ne reconnaissant la dignité que morale, ni d'obligation que strictement éthique, en même temps que cette religion des lumières reconnait la liberté comme sa condition (Kant, la religion), c'est la tolérance qu'elle pose donc comme le plus essentiel des droits (Kant encore Sur le lieu commun) et le plus imprescriptible des devoirs (Rousseau, Sur la religion civile)."

"Or, poursuit notre auteur, cette religion des Lumières allait avoir son catéchisme : ce serait la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789, la même qui servirait de préambule à la Constitution de 1791. Garantissant la liberté de conscience et d'expression, elle interdit toute forme d'intolérance. Qu'il s'agisse effectivement d'une religion civile, cette Déclaration le rendait manifeste en déclarant ces droits non seulement "naturels" et "inaliénables", mais aussi "sacrés". Une nouvelle ère allait enfin commencer, affranchie du pouvoir coercitif des Eglises, sans superstition, sans fanatisme, sans privilèges, sans persécution, sans massacres. Ce devait être la religion de la liberté. Ce fut la Terreur. Deux siècles plus tard, et parfois sur des continents presque entiers, elle n'a toujours pas cessé."

   Cette Constitution de 1791, d'emblée, pose deux problèmes :

- Comme DIDEROT (Encyclopédie, article Intolérance) tous avaient fait une observation qui était aussi une dénonciation. C'est que la religion se passe aussi aisément de toute vertu que la vertu de toute religion. Pourquoi dans ces conditions, nommer "religion" et non pas simplement "morale" cet ensemble de principes éthiques que prescrit à chacun la lumière naturelle? En quel sens est-ce alors une véritable religion que tendait à fonder la philosophie des Lumières?

- D'où vient qu'aussitôt instituée cette religion des Lumières et de la tolérance se changea en la plus intolérante des religions? Quel est ce subreptice renversement?

  Trois raisons sont dégagées par Nicolas GRIMALDI pour lesquelles une telle "religion de la vérité" a pu se prétendre une véritable religion :

- Une raison éthique. Les droits de l'homme sont si originaires que le devoir de les respecter est aussi universel qu'absolu. Il ne peut y avoir contre eux intérêts ou circonstances qui vaillent. Qui se dressent contre ces droits sont "impies", Or à ce moment historique, existe un grand conflit de valeurs et de fidélités. Par une sorte de corollaire, cette transcendance, cette religion de la tolérance proclame une nouvelle intolérance religieuse. Soucieux de "ne point tolérer de dogmes opposés à la société civile", ROMILLY proscrit toute tolérance envers les athées "qui enlèvent aux puissants le seul frein qui les retienne, et aux faibles leur unique espoir" (Encylopédie, article Tolérance). Pas de liberté civile sans un strict respect des lois d'autrui ; pas de respect sans liberté morale ; pas de liberté morale si ce n'est pour une âme affranchie de tous les déterminismes de la nature. Mais quelle obligation y aurait-il pour une telle liberté si elle ne lui était pas imposée par un Législateur suprême et si son exécution ne devait être sanctionnée par un suprême Justicier, c'est-à-dire par Dieu même?

- Une raison psychologique. Il ne peut pas plus y avoir de devoir sans volonté que de volonté sans finalité. Du point de vue strictement moral, il va de soi que, l'impératif étant catégorique, l'intention doit être aussi insoucieuse de tout résultat que pure de tout intérêt. Mais il n'en va pas de même d'un point de vue psychologique.

"En effet il ne peut y avoir dans l'homme aucune détermination de la volonté qui puisse faire abstraction de sa relation à une fin" (Kant, La religion). Aussi ne peut-elle rien entreprendre sans s'interroger sur le résultat qui s'ensuivra, et, sur la part de bonheur qui lui en reviendra. Par ce fait, toute bonne volonté, c'est-à-dire toute volonté morale, si intéressée qu'elle soit à l'accomplissement du souverain bien dans le monde, ne peut que s'en remettre à une justice suprême de procurer à chaque homme autant de bonheur qu'en a mérité sa vertu. Or l'exercice d'une telle justice suppose l'existence d'un Etre Suprême, aussi omniscient qu'omnipotent. Cette idée d'un Souverain Législateur qui serait en même temps le Souverain Juge "surgit de la morale" (Kant toujours). Elle est, pour notre raison morale, un véritable besoin. Ce qui était une possibilité théorique devient alors une nécessité pratique. Voilà comment l'idée d'un Législateur suprême dont nos devoirs seraient les commandements devient inséparable de celle d'un monde moral. Si on admet que "l'accomplissement de tous les devoirs humains en tant que commandements divins constitue l'essentiel de toute religion", il s'ensuit que toute vie objectivement morale ne peut qu'être en même temps subjectivement religieuse. Sans cette foi en l'existence de l'Etre Suprême, la morale ne pourrait en effet qu'être désespérance (Rousseau). Pour ROBESPIERRE, "l'idée de l'Etre Suprême et de l'immortalité de l'âme est un rappel continuel à la justice ; elle est donc sociale et républicaine" (Discours du 18 floréal an II à la Convention). 

- Une raison liée à la nécessité de croire, car l'existence de Dieu ou d'un Etre Suprême ne peut être prouvée. Si notre espérance en l'existence et en la justice de Dieu n'autorise donc qu'une foi doctrinale, elle suffit toutefois à rendre cette foi morale aussi inébranlable que cependant subjective (Kant, Critique de la raison pure).

 

      On peut ajouter à cette argumentation de notre auteur, qu'une foi non partagée ne peut se suffire à elle-même. Il faut pour que cette foi existe et se conforte qu'elle soit confirmée par tout un cortège de manifestations collectives. Du coup, toute contestation de cette foi la menace dans son fondement, puisqu'il n'y a pas de possibilité de la faire reposer sur une preuve. C'est pourquoi le loi dite du 18 floréal qui institue la religion civile reconnait l'existence de l'Etre Suprême et de l'immortalité de l'âme, que le culte digne de l'Etre Suprême est la pratique des devoirs de l'homme, qu'il faut détester la mauvaise foi et la tyrannie, punir les tyrans et les traîtres, défendre les opprimés, et qu'il est institué des fêtes pour rappeler l'homme à la pensée de la Divinité et à la dignité de son être... Et dans la foulée de la Constitution civile du clergé, sont interdites toutes sortes de voeux religieux et supprimés les ordres contemplatifs. Ce qui permet de désaisir l'Eglise catholique de tout pouvoir temporel, et qui permet par la suite de se saisir de ses possessions matérielles.

C'est peut-être pour en rester seulement au niveau philosophique que l'argumentation exposée par l'auteur apparait seulement partiellement convaincante. Toutes les opportunités économiques provoquées par la Révolution ont une grande part dans l'adhésion de la majorité de la population parisienne à la Constitution civile du clergé.

Par ailleurs, si la philosophie des Lumières est réellement hégémonique durant tous ces événements, tous ses philosophes ne sont pas pour autant unanime pour l'établissement d'une religion civile, d'une institutionnalisation d'un déisme, et une fraction d'entre eux refusent de considérer ce déisme même comme une nécessité sur quelque plan que ce soit. Les philosophes matérialistes sont d'ailleurs rapidement visés par l'arsenal répressif de la Révolution.

   Les opportunés économiques évoquées ci-dessus, les mécanismes psychologiques mêmes du pouvoir politique sont pour beaucoup dans le "succès" de la Terreur. L'invocation constante de la République en danger, même quand les événements tournent presque définitivement en sa faveur à l'intérieur comme à l'extérieur, sous réserves du rôle des rumeurs populaires (la presse est florissante à l'époque, la très mauvaise surtout...), ne peut masquer ce que l'auteur nomme fort justement comme une vaste entreprise idéologique de regénération et de purification, suscitée par le fanatisme d'une nouvelle religion, qui a son calendrier, ses fêtes, ses cérémonies, ses saints, ses martyrs. Toutes manifestations collectives qui dérivent presque comme un décalque des manifestations antérieures de la religion catholique, de l'univers mental catholique dont sont imprégnés, qu'ils le veuillent ou non, les principaux acteurs de la Révolution française. 

 

   TOCQUEVILLE remarque qu'un des traits les plus caractéristiques de la philosophie des Lumières en avait été la frénésie réformatrice, frénésie qui s'amplifie sous la Révolution. Cela compte dans cette amphibologie de la raison décrite par notre auteur. Mais, là encore on ne peut s'en tenir au niveau philosophique pour comprendre comment une religion civile remplace une religion catholique : la précarité économique de nombreuses couches de la population, notamment urbaine, les incertitudes dues à la non-maitrise des cycles agricole, les ressentiments face aux injustices passées et les réglements de compte personnels ou collectifs comptent également dans le renversement idéologique.

De la tolérance on passe à l'intolérance, pour une raison qu'on ne peut aussi ignorer : la tolérance ne peut exister que si elle est partagée. Or, une des caractéristiques de cette période, c'est l'exacerbation de conflits socio-économico-politiques qui ne s'expriment plus que par la violence des armes. Il n'y a pas d'accord minimal pour un périmètre de tolérance, d'autant que le régicide signe définitivement l'antagonisme entre la République et la Monarchie. 

  Nicolas GRIMALDI conclue : "Parce que toute réalité sublunaire est un composé, unissant en lui la nécessité d'une forme à la contingence d'une matière, on se rappelle qu'Aristote avait développé, par réalisme, une philosophie de la précarité et une sagesse de l'opportunité. Toujours quelque infracassable noyau de contingence compromet ce que nous dispensent jamais de ce difficile équilibre entre trop exiger et trop consentir. C'est pourquoi, pour que l'action politique accomplisse la justice qu'elle s'assigne, il ne lui suffit pas de viser juste ; il lui faut encore quelque accointance avec les circonstances, l'art de mettre à profit le bon moment, du discernement, de l'à-propos, un heureux tour de main, la subtilité du doigté. Sans ce consentement et cette adaptation à la substantielle précarité du réel, la (prétendue) vérité est une bileversée, et la (prétendue) vertu une folie. Car quelle vertu y-a-t-il à n'être incorruptible qu'en étant criminel?

Comme si pouvait s'appliquer à Robespierre la critique qu'Aristote avait faite de Platon, les historiens interprètent le 9 thermidor comme une "revanche du social sur l'idéologie" (là, l'auteur rejoint FURET, La révolution française), comme une redécouverte de "l'indépendance et de l'inertie du social" par rapport à "l'idéologie terroriste". La force des choses aurait un peu brutalement rappelé aux idéologues qu'ils peuvent la méconnaitre mais non la supprimer. Du même coup, c'est le suvnolon, le mataxuv, qui reprennent le dessus : "l'à-peu-près des moyens et des fins", "la pesanteur prosaïque" des petites manigances et des grands profits ; en un mot "le Révolution des intérêts". Disparus les incorruptibles, finie la terreur, était venue l'heure des Ouvrard, des Barras, des Colot, des Tallien. Le pouvoir, le vol et l'impunité : enfin la liberté! Les lecteurs de Balzac, de Stendhal, de Tocqueville, et des petits journaux, savent que nous n'avons cessé de défendre, de restaurer, et surtout de célébrer cette précieuse liberté. Et voici la politique du rouet."

    Cette faible adéquation des fins et des moyens, comme le dit l'auteur, et aussi cette résurgence dans les creusets d'une religion et d'un pouvoir défunts, d'une autre religion et d'un autre pouvoir plus intolérants encore, l'oubli des aspirations premières d'une philosophie politique, que ce soit la philosophie des Lumières ou plus tard la philosophie politique marxiste des origines, pour la fabrication d'une autre philosophie politique répressive et sourcilleuse, on les retrouvent dans maintes révolutions politiques aux prémisses généreuses mais aux réalisations ténébreuses. Ce n'est pas pour rien qu'on a comparé à de nombreuses reprises les révolutions française et russe, parce que semble s'enchainer les mêmes logiques.

Il serait intéressant de faire le travail réalisé par Nicolas GRIMALDI pour les Lumières et la révolution française sur la philosophie politique marxiste et la révolution russe.

De même que les pires résultats de la révolution française ne font pas oublier les aspirations de la philosophie des lumières, les pires résultats de décennies soviétiques et pseudo-communistes ne peuvent faire oublier la philosophie marxiste. Mais comment ne pas voir l'intérêt d'un travail sur le personnel de la révolution russe, leur parcours, des séminaires à la révolution, pour préciser davantage encore les liens émotionnels et psychologiques que ces révolutionnaires russes entretiennent avec les habitudes de leur passé, transmis dans le cas d'institutions religieuses dont l'intolérance et les méthodes éducatives n'ont rien à envier aux institutions catholiques. On pourrait faire le même travail sur la révolution chinoise comme sur les révolutions d'Amérique Latine, qui permet de prendre en compte de nombreux contextes.

Là aussi, on ne pourra pas se contenter, pour comprendre les ressorts de l'intolérance politique, d'une analyse philosophique. L'intolérance religieuse ne constitue en définitive qu'une facette de l'intolérance en société, qui touche tous les domaines. Il est intéressant de comprendre les ressorts communs de ces deux formes d'intolérance religieuse et politique. Il n'est possible de le faire que dans une étude comparative et pluridisciplinaire de diverses révolutions aux idéaux d'origine généreux mais dont l'histoire nous indique à la fois l'échec et l'héritage, héritage qui interdit souvent de revenir aux anciennes formes politiques et religieuses, même si certaines forces le voudraient bien... Car il importe de s'intéresser à certaines permanences mentales et philosophiques comme aux modifications introduites par l'expérience politique. 

 

Nicolas GRIMALDI, Tolérance et intolérance de la raison à l'âge des lumières : la politique au rouet, Archive de philosophie du droit n°44, 2000. 

 

PHILIUS

 

 

 

 

 

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5 mai 2016 4 05 /05 /mai /2016 11:50

Mitraillettes et mitrailleuses constituent des armements qui tournent définitivement la page par rapport à l'aspect décisif que de tout temps avait l'engagement au corps à corps dans une bataille. En mettant l'accent sur l'arrosage sans volonté de précision fine des ennemis sur le champ de bataille, mieux, en démultipliant le tir sur des cibles bien définies, on entre dans une ère où la guerre ne peut plus être une affaire d'honneur, comme l'aimerait le croire encore, quand ces armes apparaissent, surtout à l'orée de la première guerre mondiale (mais beaucoup "oublient" l'expérience de la guerre de Sécession américaine), nombre d'officiers ou de sous-officiers de toutes les armes. Il s'agit là de détruire l'ennemi avant même, si possible, celui-ci ait vu le combattant. L'apparition de cette arme va de pair avec l'apparition des canons à grande distance ou des obusiers de toute sorte. Une guerre avec de telles armes exigent beaucoup de combattants car les taux de pertes immédiates s'accroissent dans de grandes proportions, alors qu'auparavant les blessés pouvaient encore nuire, même s'ils mourraient en nombre ensuite d'infections. 

 

  Le pistolet-mitrailleur ou mitraillette, arme à feu individuelle utilisant une cartouche de pistolet, possède une morphologie variée, allant de l'arme d'épaule à l'arme de poing avec actuellement bien souvent des crosses pliantes pour s'adapter à tous les usages. Apparaissant pour la première fois pendant la première guerre mondiale, elle est d'abord de faible puissance et dotée de munitions elles-mêmes de faible poids. La faible puissance des munitions permet de développer ces armes légères automatiques à la portée du fantassin ordinaire. Elle s'impose lors des assauts face à la mitrailleuse trop lourde pour être transportée.

   La mitrailleuse apparait bien avant sous une forme primitive, dès le XIVe siècle, où de nombreux ingénieurs tentent de créer une arme de défense tirant à haute cadence des projectiles légers. Si les premiers brevets sont déposés au XVIe siècle, elle n'est réellement utilisée qu'au XIXe siècle dans l'armée américaine. Elle est déployée loin des mouvements de l'infanterie, mais est utilisée surtout comme un canon tirant de la mitraille. Elle est utilisée de manière semblable lors de la guerre franco-prussinne de 1870-1871. Ce n'est qu'au début du XXe siècle que l'infanterie l'emploie, dans des compagnies de mitrailleuses créées au sein des régiments. Durant la première guerre mondiale, l'apparition des mitrailleuses modifie complètement le déroulement des opérations militaires, d'autant que les commandements s'assurent que lorsqu'elles sont employées, elles fournissent un feu continu pendant un certain temps. 

 

    La première mitrailleuse digne de ce nom est la Maxim de 1883, adoptée par les Britanniques, alimentée par bandes et pouvant tirer 500 à 600 coups par minute. Peu après, les autres armées l'adoptent, les Japonais l'utilisant contre les Russes, avec grande efficacité lors de la guerre de 1904-1905. On améliore à la fois sa cadence de tir (jusqu'à 1 000 coups par minute) et son calibre (le 12,7 se répandant dans l'armée américaine pendant la seconde guerre mondiale).

  Les mitrailleuses, à cause de leur poids, ne pouvaient se déplacer au rythme de l'infanterie, aussi en complément de celles-ci on produsit des armes plus légères ayant les mêmes qualités tactiques, mais portée par un seul combattant  qui peut tirer en se déplaçant.

La nature des cartouches fait l'objet de maintes recherches car la cartouche tronconique utilisée dans les armes à feu portative convient mal aux armes à chargeurs et notamment aux armes automatiques.

  Dans les années 1920, une nouvelle cartouche est mise au point avec plusieurs modifications suivant les armées, notamment l'armée allemande qui utilise alors une arme automatique fonctionnant avec emprunt de gaz en unpoint du canon, tirant coup sur coup ou par rafales, alimentée par des boites-charges de 25 cartouches. La vitesse pratique de tir de cette arme est de 200 coups par minute et elle pèse 8,930 kg. D'une grande robustesse et d'une sûreté de fonctionnement remarquable (l'enraillement étant un problème chronique de la mitrailleuse, qui chauffe vite), elle es supérieure aux armes de ce type en usage dans les autres armées.

  Les armes à tir courbe connaissent un regain d'intérêt dans les tranchées au cours de la Grande Guerre. Les crapouillots improvisés par les combattants sont par la suite remplacés par des mortiers, de même aux grenades de fortune bricolés par les poilus en raison de l'insuffisance des stocks de grenade sont substitués des projectiles produits de façon industrielle. C'est dans la recherche tous azimuts de projectiles que se situent ces improvisations, improvisations qui touchent également les mitrailleuses. Au rythme affolant des tirs et des victimes concomitentes, les mitrailleuses sont parfois abandonnées sur place par l'un ou l'autre camp qui n'a pas eu le temps de les déplacer, plus par absence de munitions correspondances qu'autre chose... 

  Dans l'entre deux-guerres, en dehors de l'apparition du pistolet-mitrailleur (mitraillette), il n'y a aucun progrès sensible dans le domaine des armes à feu légères. En 1936 est mis en service le fusil du capitaine MONTEIL (MAS 36, de la Manifacture de Saint-Etienne). il comporte un magasin de cinq cartouches alimentés par lame chargeur dans la boite de culasse, pèse 3,75 kg avec sa baïonnette cruciforme et mesure 1,02 mètres. cette arme est robuste, simple et très précise. Mais les autres armes françaises sont médiocres et le meilleur pistolet-mitrailleur est italien (Vilar Perosa de 1915). Ce PM est l'objet de modifications qui touchent surtout, dans toutes les armées, la cadence de tir, sa longueur et sa robustesse. Le compromis est difficile à trouver entre une arme robuste mais lourde et sa maniabilité par le maximum de combattant.

  Le PM, tirant par rafales, est bien adapté au combat rapproché, qu'il soit utilisé par un combattant de ligne ou par un membre des multiples guerillas existantes pendant les occupations lors de la seconde guerre mondiale.

     En 1944, la Wehrmacht se dote d'une arme révolutionnaire, le fusil d'assaut (Sturmgewehr ou STG), malheureusement un peu tard pour influencer sur le cours de la guerre (comme d'ailleurs une multitude de leurs armes "secrètes"). A chargement automatique, il combine les avantages du fusil et du pistolet-mitrailleur et peut tirer coup par coup ou par rafales à la vitesse de 800 coups/minute. Ensuite, après guerre, l'Allemagne, l'Espagne, le Portugal et la Suisse se dotent d'une arme de calibre OTAN 7,62 mm, dérivé du Mauser STG 45 M. L'Automat Kalachnikov soviétique de 1947, dit AK 47, s'inspire des STG 43 et 44. Adoptépar les démocraties populaires et de nombreux autres pays, c'est avec 35 millions d'exemplaires l'arme la plus répandue dans le monde. Le CAL belge de 1969, de calibre OTAN 5,56 mm, a été acheté dans 30 pays. Il existe aussi une version fusil-mitrailleur de cette arme. Le M 16 américain de 1951, adopté pendant la guerre du VietNam est la première arme à utiliser un petit calibre (5,56 mm). Il est alimenté par un chargeur de 20 cartouches et utilise une munition légère de 11,6 grammes. L'arme pèse seulement 3 kilogrammes. Depuis les années 1980 il y a une tendance générale à réduire le calibre et en même temps le poids de l'arme. L'AKS soviétique a un calibre de 5,45 et l'IW britannique de 4,85 mm. 

  L'armée française prend après 1945 beaucoup de retard sur les principales puissances militaires dans le domaine des armes à feu légères. Le rythme de dotation des armées d'armes légères (PM, fusil-mitrailleur...) est relativement lent, et ce n'est qu'en 1979 que la France se dote d'un fusil d'assaut. Le FAMAS modèle Clairon a un calibre de 5,56 mm, sa longueur est de 0,757 mètre et son poids de 3,7 kilogrammes, sa cadence de tir de 950 coups par minute. Il est doté d'un baïonnette et d'un manchon lance-grenades. Il utilise l'action directe des gaz sur une culasse non calée dont le recul est ralenti par un système amplificateur d'inertie.

   Pour lutter contre les chards, on utilisé longtemps les armes classiques, en employant des balles perforantes, mais celles-ci sont le plus souvent incapables de percer les blindages. La découverte de la charge creuse, également utilisée dans les mines, transforme complètement le combatantichar. Ces charges sont en effet capables de percer plusieurs dizaines de centimètres d'acier et encore davantage de béton et sont aussi également utilisées avec profit contre les blaukaus.

    Les roquettes autopropulsées par un carburant solide, puis les missiles remplacent avantageusement les mitraillettes ou les mitrailleuses pour percer les blindages. Les progrès dans ces blindages rendent d'ailleurs ces dernières obsolettes et déjà sur les champs de bataille  de la seconde guerre mondiale les combattants préfèrent de loin utiliser des bazookas. Ils réservent les mitraillettes pour l'assaut contre des fantassins (les grenades sont assez prisées également...) et les mitrailleuses placées en arrière pour la préparation de cet assaut...

   Les multiples perfectionnement des pistolets mitrailleurs en font des armes très maniables à portée de presque tout le monde, qu'il soit militaire ou civil, avec un entrainement réduit. Ce sont ces armes-là qui font le plus de dégâts parmi les civils lors des attentats ou des guérillas urbaines. L'ingéniosité ne s'arrête pas, car non seulement l'arme elle-même peut encore se perfectionner (notamment sur la question du refroidissement), mais l'utilisation de balles composites rend le PM très attractif, dixit la publicité des différentes firmes qui font de la communication à-tout-va le concernant. 

 

Gilbert BODINIER, armes à feu, dans Dictionnaire d'art et d'histoires militaires, PUF, 1988.

 

ARMUS

   

 

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4 mai 2016 3 04 /05 /mai /2016 07:31

  Les sous-marins et porte-avions sont conçus bien avant leur possibilité de mise en action  militaire opérationnelle. La conception d'un engin sous-marin remonte à l'Antiquité et beaucoup de ses principes sont énoncés dès le XVIIe siècle. Celle d'une plate-forme pour avions l'est depuis la naissance de l'aviation militaire.

    

   Le sous-marin, navire submersible capable de se déplacer en surface et sous l'eau, est déjà décrit par John WILKINS (Mathematicall Magick) en 1648 selon ses avantages stratégiques :

- la discrétion, une personne pouvant se rendre sur toutes les côtes de façon invisible sans être découverte ou en être empêchée pendant son voyage ;

- la sûreté, par rapport aux marées et à la violence des tempêtes. Par rapport aussi aux pirates et brigands qui écument les mers, à la glace et aux grands froids, qui mettent en danger les passagers aux voisinages des pôles ;

- l'avantage sur les flottes ennemies, qui peut être minée par ce moyen sous l'eau, gravement endommagée, voire coulée (c'est le procédé mis en scène par Jules Verne dans Vingt mille lieues sous les mers) ;

- le dégagement par voie maritime d'une place assiégée, pour transporter au dessous de l'eau de façon invisible des ravitaillements et des munitions, et aussi par l'attaque surprise de toute place accessible par l'eau ;

- la possibilité d'un bénéfice important bien qu'inévaluable pour les expériemntations sous-marines.

Mais si les procédés de conservation d'air sous l'eau pour permettre aux passagers de respirer sont déjà bien au point, le problème demeure quant à la propulsion, qui n'est qu'humaine. le premier sous-marin, le Turtle, est une machine en forme d'oeuf propulsé manuellement par une seule personne. Durant la guerre de Sécession, plusieurs sous-marins, de la forme d'un navire de surface, sont construits mais ne peuvent devenir opérationnels.

La propulsion mécanique n'apparait qu'à la fin du XIXe siècle, avec un moteir à air comprimé, avec le plongeur de la marine nationale française  lancé en 1863. Ce n'est qu'avec la propulsion électrique, mis au point par le Polonais Stefan DRZEWIECKI en 1884, que les commandements militaires commencent à envisager son utilisation sur les champs de bataille maritimes.

  Pendant la première guerre mondiale, des tactiques adaptées et un grand nombre d'appareils qui fonctionnent encore en grande partie plus en surface que sous l'eau sont mis en activité par notamment l'Allemagne dans la bataille de l'Atlantique.

  

     Le porte-avion, navire de guerre permettant le lancement et la réception d'aéronefs (d'abord des avions de combat puis des hélicoptères) à partir de son pont, constitue une véritable base aérienne flottante. En 1909, le Français Clément ADER publie dans son ouvrage L'aviation militaire, la description de "navires porte-avion" servant à l'observation, au torpillage des navires ennemis et à la protection du territoire national.

Un pont le plus large possible permet l'installation et le décollage et la réception de nombreux avions, un îlot placé sur tribord du pont d'envol servant entre autres de tour de contrôle. Des ascenseurs permettent les mouvements des aéronefs entre le pont d'envol et les hangars. Sous le pont d'envol se trouvent les hangars où sont garés les avions et où s'effectuent leur entretien, les soutes à carburant et à munitions, les logements du personnel et les machines fournissant l'énergie et assurant la propulsion. Sur le pont d'envol se trouvent les catapultent permettant de raccourcir la distance nécessaire au décollage ainsi que les brins d'arrêt pour le freinage à l'appontage. Puissant élément d'une flotte, l'expérience montre dès la première guerre mondiale, qu'il faut l'escorter d'un grand  nombre et/ou de navires puissants capables de parer aux attaques aériennes et sous-marines.

 

    C'est surtout pendant la seconde guerre mondiale que porte-avions et sous-marins sont utilisés de manière décisives par tous les camps. Les tactiques et l'intégration de ces engins dans des stratégies se font à la lumière de l'expérience souvent meurtrières des batailles navales. 

Si les sous-marins allemands constituent la pièce maitresse pour casser l'approvisionnement des troupes et des populations dans les océans, avec leur tactique de meute (mettant en jeu des dizaines d'engins en même temps) permettant de détruire le maximum de bâtiments en escadre, les porte-avions américains représentent l'enjeu majeur des batailles du pacifique, permettant une réelle projection de puissance sur de très longues puissances. D'un côté les Allemands ne peuvent pas détruire plus de navires que les Américains en produit (objectif de l'état-major) étant notamment contrés par les destroyers et les croiseurs qui accompagnent à terme les convois, de l'autre les Japonais échouent à détruire ces plate-formes d'avions (même à Pearl Harbor), qui apportent la supériorité aérienne sur tous les fronts.

   On distingue aujourd'hui les porte-aéronefs, disposant d'hélicoptères et d'avions à décollage court, et les porte-avions qui utilisent des avions de combat ou de surveillance spécialisés. Trois types d'avion équipent les porte-avions modernes : les avions de guet aérien assurant la surveillance de la zone ; les avions de supériorité aérienne protégeant le porte-avions ; les avions d'assaut. La mise en oeuvre de l'aviation exige une plate-forme très stable et une vitesse suffisante (supérieure à 25 noeuds) pour créer un vent de face permettant l'appontage dans la plupart des conditions météorologiques. La propulsion du bâtiment est assurée soit par des turbines à vapeur (chadières à gazole ou nucléaires), soit par des turbines à gaz. Le porte-avion est équipé de radars puissants lui permettant d'assurer la veille aérienne. Il dispose d'importances réserves de munitions pour les avions. Lorsqu'il se déplace, il est généralement accompagné d'autres navires (dont un sous-marin) qui assurent sa protection et sa logistique. (Régis BEAUGRAND)

 

   C'est d'ailleurs surtout à partir de l'expérience de la seconde guerre mondiale qu'encore aujourd'hui les commandements conçoivent la défense marine. Toutes les parades et toutes les améliorations techniques (y compris les instruments de détection) viennent encore de là. L'irruption de la force nucléaire, tant de propulsion que de destruction, qui dotent des navires de plus en plus dotés d'électronique de défense, s'intègrent à toutes les améliorations techniques précédentes, avec plus ou moins de retard selon les puissances. 

 

    Jusqu'au début des années 1950, le sous-marin souffre d'une faiblesse congénitale et ne mérite que le nom de submersible. S'il dispose de la possibilité inappréciable de pouvoir se dérober dans les profondeurs, il rste tributaire de deux systèmes de propulsion et des performances en plongée liées à la capacité de ses batteries sont singulièrement limitées et lui font perdre la plus grande partie de son caractère offensif. C'est ce qu'avaient constaté les différents états-majors comme les capitaines des sous-marins lors des grandes campagnes de destruction des bâtiments ennemis. Autant, en l'absence d'escorteurs protégeant les convoies, ils pouvaient envoyer par le fond des centaines de milliers de tonnes,  autant ils devaient, même en l'absence de bâtiments ennemis, retournés à un moment ou à un autre à leur base. L'amiral DÖNITZ avait inauguré, au cours de cette seconde guerre mondiale, l'attaque de nuit, en meute et en surface (pour économiser carburant et batterie). Le sous-marin devenait un torpilleur rapide et peu visible (jusqu'à la généralisation des radars et sonars). En dépit de l'apparition (trop tardive en fait) en Allemagne, en 1944, de bâtiments à hautes performances dotés du Schnorchel, il fait attendre 1955 et l'entrée en service du sous-marin américain Nautilus doté d'un réacteur atomique pour assister à l'apparition de ce que les spécialistes appelle (avec quelque fierté...) le sous-marin intégral.

   L'apparition du sous-marin à moteur unique est à la mesure de la nouvelle mutation subie par les flottes de combat depuis 1945. Cette mutation, sous le signe d nucléaire, du missile et de l'électronique, s'effectue parallèlement à celle du porte-avions. Les grands bâtiments américains de 90 000 tonnes à propulsion nucléaire, type Nimitz, Eisenhower, Vinson et Enterprise, affichent une exceptionnelle capacité offensive.

   Ces nouveaux porte-avions disposent d'une centaine d'appareils : intercepteurs, avions d'assault, appareil d'exploration et de veille, avion de guerre électronique, hélicoptères. Ils peuvent intervenir dans des conflits limités ou lancer en profondeur sur le territoire adverse des appareils d'assaut dotés de missiles à tête nucléaire ou des bombes atomiques, dans une "ambiance" extrêmement complexe de guerre électronique.

  Ils possèdent, outre les armements, un ensemble d'équipements de navigation en surface et sous l'eau. Leur forme fusiforme allongée (acquise relativement tôt une fois les sous-marins rendus opérationnels dans l'Histoire), comme la présence d'une coque très résistante, l'existence d'un massif utilisé pour l'accès en surface qui sert à la tenue des mâts hissables (périscopes, etc), la répartion des locaux opérationnels, des locaux habités, de la propulsion, de manière à faciliter la circulation de l'équipage, d'assurer le maximum de sécurité même en cas d'atteinte par des tirs ennemis, des installations de contrôle et de régénération de l'atmosphère, tout cela fait de ces bâtiments les plus complexes conçus dans la marine jusqu'à nos jours. Il s'agit d'assurer l'équilibre du bâtiment, sa bonne tenue en plongée, une propulsion sûre et malléable au niveau de la vitesse et de la direction, une sécurité en plongée, une furtivité en mission...  (Jean LE TALLEC)

    Pour leur protection, et cela est aussi un enseignement de la seconde guerre mondiale, ces bâtiments, tout comme des navires d'approvisionnement, car ils ne peuvent emporter à bord une capacité de défense (DCA notamment) telle qu'elle pourrait nuire à leur capacité d'emport d'appareils, exigent toujours un environnement de navires de soutien, croiseurs destroyers, frégates et même parfois sous-marins. L'avion reste toujours, comme l'a montré l'affaire des Malouines, un des pires ennemis du navire de surface, surtout s'il emporte avec lui une certaine quantité de missiles. Il peut opérer en vol rasant, ou au moyen de missiles à tête chercheuse, dotés ou non de têtes nucléaires, et détruire tout un ensemble de bâtiments. Depuis la destruction spectaculaire, en 1967, du destroyer usraélien Elath par un missile soviétique Styx lancé d'une simple vedette, la plupart des bâtiments sont dotés d'engins surface-surface. 

    Mais la menace la plus grave concerne le sous-marin. Si la construction de bâtiments conventionnels, à propulsion diesel-électrique n'est pas abandonnée, ces navires ne soutiennent nullement la comparaison avec le sous-marin à moteur nucléaire. Ces navires sont totalement affranchis de la surface et bénéficient d'une vitesse élevée bien souvent supérieure à celle des bâteaux de surface et d'un rayon d'action pratiquement illimité, soumis à la seule résistance des équipages.

  Les grandes marines aujourd'hui entre"tiennent deux types de bâtiments à propulsion nucléaire:

- les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) qui constituent par leur discrétion les instruments majeurs de la dissuasion. Dotés de missiles à têtes nucléaires, leur puissance et leur portée, comme leur vitesse et leur précision ne cessent de s'accroitre.

- les sous-marins nucléaires d'attaque (SNA), d'un tonnage plus réduit que les SNLE, qui disposent d'un ensemble de torpilles filoguidées ou autoguidées. La qualité de leurs missiles en font les adversaires privilégiés des SNLE. 

Le seul obstacle à la course aux armements en mer est leur... coût. A chaque génération de SNLE et de SNA, il est parfois difficile d'en produire plus de quelques dizaines d'unités, et encore... 

  L'évolution des capacités opérationnelles font que le sous-marin nucléaire, bien plus que le porte-avions, devient le centre de la stratégie navale, chose rendue possible en fait par l'existence d'une multitude de variétés des missiles emportés par ces navires. Cette lutte contre les missiles débouche en fait sur un aspect entièrement nouveau de la guerre sur mer. La recherche et la destruction du vecteur, navire, aéronef ou sous-marin constituent toujours un impératif majeur. A cet aspect "traditionnel", s'en ajoute un autre franchement révolutionnaire. Alors que dans le passé il n'a jamais été question de détruire le boulet, l'obus ou la torpille, les nouveaux systèmes d'armes, à base de missiles à courte portée ou de canons multitubes à tir rapides, visent la neutralisation du missile lui-même.

  La variété des système d'arme, la richesse des informations, l'évolution extrêmement rapide des situations exigent une centralisation poussée de toutes les données et impliquent des appareils qui donnent en permanence une vue générale de la situation tactique et indiquent les moyens propre à parer à une menace. 

   Seules les grandes puissances (USA, Russie, et à un très moindre degré Grande Bretagne et France) peuvent se permettre d'avoir tout cet ensemble de défense, qui place sur un même plan stratégique ce qui se passe sur mer, sur terre et dans l'air, et même dans l'espace extra-atmosphérique proche de la planète (en attendant plus...). La plupart des marines secondaires se contentent de porte-aéronefs simplifiés, de navires de surface ou de sous-marins de technologie moindre. 

 

Philippe MASSON, Navires, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Antony BEEVOR, La seconde guerre mondiale, Calmann-Lévy, 2012. Jean LE TALLEC, Régis BEAUGRAND, Navires, Encyclopedia Universalis, 2014.

 

ARMUS

 

 

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3 mai 2016 2 03 /05 /mai /2016 07:36

  De même que le modèle chez de nombreux auteurs du XVIIe siècle de l'autorité politique est encore l'autorité religieuse, la réflexion sur la tolérance religieuse s'étend à la tolérance politique. Tous les débats sur la tolérance et l'intolérance religieuses ont alors au XVIIIe siècle une traduction dans des débats sur la tolérance et l'intolérance politiques. Il n'est pas indifférent dans l'histoire que les hommes formés dans les institutions religieuses et s'orientant ensuite dans une activité politique de premier plan aient tendance à reproduire des schémas de pensée du domaine religieux au domaine politique. Il faut se méfier des historiographies qui introduisent des coupures dans la trame des événements, et ceci particulièrement de la Révolution française. A l'intolérance religieuse d'un BOSSUET correspond très bien alors à l'intolérance politique d'un SAINT-JUST. 

   Mais dans l'enchainement des débats philosophico-politico-religieux, c'est d'abord de la sphère religieuse que la tolérance constitue une valeur nouvelle, pour ne plus s'arrêter dans les domaines où elle peut s'appliquer.

  Comme l'écrit Barbara DE NEGRONI, "l'aspect polémique (des) arguments (du XVIIe siècle) est encore largement développé pendant tout le XVIIIe siècle. Voltaire explique que de toutes les religions, la religion chrétienne est celle qui devrait nous inspirer le plus de tolérance, que la charité et l'amour du prochain sont incompatibles avec les persécutions ; en soulignant qu'il n'y a jamais eu d'unité dans l'Eglise chrétienne, il fait de la dissidence religieuse une composante habituelle de la foi et non un écart par rapport à une unique vérité. Diderot montre comment toute religion qui prétend détenir une vérité universelle et incompréhensible se transforme nécessairement en fanatisme : les terribles ravages produits par le catholicisme ne sont pas un accident évitable mais un abus constitutif de la structure même de l'Eglise ; en racontant à la Maréchale la fable d'un jeune Mexicain que Dieu ne punit pas des erreurs qu'il a commises de bonne foi, il se fait le champion ds droits de la conscience errante. Cette défense de la tolérance ecclésiastique n'a pas seulement une dimension religieuse ; elle s'articule également à un ensemble de questions sociales et politiques. Aux problèmes de la foi et du salut s'ajoutent ceux de l'organisation de la vie en société, d'une définition rigoureuse de la loi politique.

De très nombreux textes philosophiques polémiquent au siècle des Lumières contre l'absurdité de l'intolérance civile : non seulement elle n'a aucune justification religieuse, mais elle conduit politiquement à ds injustices et à des aberrations. Voltaire multiplie tout au long de son oeuvre les exemples de telles aberrations de façon à montrer que l'intolérance civile est incompatible avec une organisation cohérente de la vie sociale. En analysant l'affaire Calas dans le Traité sur la tolérance, Voltaire met en évidence tous les dysfonctionnements d'un procès qui a été mal instruit et qui a conduit à exécuter une meurtre judiciaire particulièrement atroce. C'est bien parce que les magistrats du parlement de Toulouse étaient animés par tous les préjugés de l'intolérance, parce qu'ils ont pu confondre es rumeurs et des présomptions, forger des preuves dénuées de toute valeur et condamner un vieillard innocent à mourir sur la roue. De plus, Voltaire montre comment les princes, pour réussir à gouverner leurs Etats doivent nécessairement transgresser les principes officiels de l'intolérance civile et sont conduits à pratiqueer une politique totalement contradictoire : "François 1er donnera de l'argent aux luthériens d'Allemagne pour les soutenir dans leur révolte contre l'Empereur ; mais il commencera selon l'usage, par faire brûler les luthériens chez lui" (Tolérance, Dictionnaire philosophique). L'emploi du futur sert à souligner le caractère inévitable de cette contradiction et à montrer qu'un price, quelles que soient sa piété et les appellations officielles qu'il a pu recevoir de l'Eglise, ne peut pas respecter en pratique les règles de l'intolérance civile.

Il reste que les problèmes posés par la liberté de la religion ne sont pas uniquement de l'ordre de la liberté de penser. Polémiquer contre des formes d'intolérances pratiquées dans bien des monarchies absolues du XVIIIe siècle ne signifie pas autoriser  l'instauration de n'importe quel culte dans un Etat. Les philosophes du siècle des Lumières connaissent bien le traité théologico-politique ; Spinoza y montre que si les opinions ne sont jamais dangereuses dans un Etat, les actions doivent être limitées par les lois ; que la véritable religion consiste en une foi intérieure qui ne peut jamais être interdite et non dans les manifestations d'un cule extérieur qui ne peuvent être autorisées lorsqu'elles troublent la société. le rédacteur de l'article "Tolérance" dans l'Encyclopédie explique à la fois que le droit du souverain "expire où règne celui de la conscience" et que les souverains ne doivent tolérer ni les dogmes opposés à la société civile, ni les entreprises de ceux qui couvrent leur avidité du prétexte de la religion.

On aboutit ainsi à un renversement total de perspective par rapport à Bossuet : alors que d'un point de vue catholique la pratique de l'intolérance civile était une simple conséquence de l'intolérance théologique, des philosophes comme Rousseau, tout en défendant la tolérance théologique et les droits de la conscience, ne réprouvent pas toutes les formes d'intolérance civile. La problématique est ici à la fois culturelle et politique. Si, en droit, un Etat doit admettre toute forme de religion qui ne prône pas le fanatisme, en fait dans certains pays la mise en place trop rapide d'une liberté religieuse peut produire des explosions sociales. En travaillant sur la réforme de la constitution polonaise, Rousseau montre comment les partisans d'une plus grande tolérance religieuse en Pologne font en réalité le jeu de Frédéric II et de Catherine II : la guerre civile qui se développe en Pologne ne peut que faciliter l'invasion et le démenbrement du pays. Le combat pour la tolérance peut également être ambigu : les despotes éclairés réussissent à masquer une conquête inique sous l'apparence d'une défense de la liberté religieuse et faire passer les meilleurs patriotes polonais pour des fanatiques obscurantistes.

A cela s'ajoute un problème spécifiquement politique posé dans Du contrat social à propos de la religion civile : si Rousseau ne veut pas réinstaurer un Etat théocratique, il montre comment la religion civile est la garante de la sainteté du contrat social. Polémiquant contre Bayle, considérant qu'une société d'athées ne saurait subsister, Rousseau fait d'une croyance religieuse minimale la base même d'une organisation sociale. L'intolérable - en l'occurence l'athéisme - est ici ce qui empêche l'Etat de se maintenir ; lorsque Robespierre fait succéder à la phase de déchristianisation de la Révolution le culte de l'Etre Suprême, il s'inspire manifestement de principes rousseauistes.

De valeur religieuse, la tolérance accède ainsi progressivement au rang de valeur politique, mais elle suppose alors la définition d'un champ autonome du politique qui peut lui assigner certaines limites."

   Catherine KINTZLER traite aussi de ce retournement de la réponse à la question de la consubstantialité ente le lien politique et le forme du lien religieux, "qui aboutit à la disjonction complète entre le modèle de la foi et la constitution de l'association politique (qui) est préparé par une forme élargie de la tolérance, notamment développé par Pierre Bayle". Disons tout de suite que cette disjonction ne se fait pas complètement partout et/ou ne se fait pas au même rythme, même en Occident. On pense notamment à la situation des Etats-Unis, où, suivant les Etats, la délimitation entre le domaine religieux et le domaine politique n'est pas, loin s'en faut, aussi tranchée dans le pays de la laïcité qu'est la France.

   "Cette forme, poursuit-elle, récuse l'exclusion des athées, mais elle ne modifie pas le problème posé par Locke : elle lui apporte une réponse de fait. Selon Bayle, on peut admettre les athées dans l'association politique parce qu'ils sont plus sensibles que d'autres à la loi civile, n'eyant pas de recours à une autorité transcendante qui les exempterait moralement de l'obéissance. Les incroyants ne peuvent alléguer la clause de conscience pour refuser d'obéir à la loi.

Mais la réponse ne remet pas en cause la relation ente le lien religieux comme forme modélisante et le lien politique : les incroyants sont contraints par le lien, qui se présente à eux comme purement extérieur. Non seulement la question de la forme du lien n'est pas abordée, non seulement cette tolérance - comme celle de Locke - est compatible avec une religion d'Etat, mais l'ensemble repose également sur la psychologisation de l'attitude religieuse ou non religieuse. Nous sommes donc en présence d'un énorme progrès du point de vue de la liberté, puisque les incroyants ne sont plus considérés comme indignes de confiance et qu'on les laisse libres de penser comme ils veulent sans les soupçonner de dissolution. Mais philosophiquement, on n'atteint ici qu'un concept subjectif dans le traitement du rapport entre les manifestations d'appartenance et la violence : toutes les croyances et incroyances sont admissibles, il y a liberté de conscience sur le plan subjectif. En revanche, cela n'affecte pas la représentation même qu'on se fait de la loi, ni la représentation même qu'on se fait du phénomène religieux : la radicalité de l'étrangeté entre foi et loi du point de vue de la constitution d'une association politique n'est pas conceptualisée de manière distincte.

Le retournement complet de la réponse à la question lockienne, avant d'être installé institutionnellement par la IIIème République en France, est philosophiquement effectué par un courant de la révolution française, notamment porté par Condorcet, alors même que le mot laïcité n'existait pas encore. Le régime de laïcité considère en effet que, non seulement le pouvoir civil et le pouvoir religieux sont disjoints dans leurs propriétés mais qu'ils sont entièrement disjoints dans leur forme et dans leurs motifs. Les positions professées par les individus et les groupes s'inscrivent dans un espace qui rend possible leur coexistence et, pour construire cet espace, il faut supposer que le lien politique est étranger à tout autre lien, qu'il n'a pas besoin d'un modèle préalable de type religieux. En conséquence les deux fonctionnements avec un système de numération, on pourrait dire que la tolérance commence par 1 et la laïcité par zéro.

Commencer par 1, c'est considérer qu eles libertés doivent se régler sur les personnes et les communautés existantes, ce qui conduit à penser que le lien politique s'inspire du lien religieux, que la loi peut avoir la foi comme modèle ou même préalable. En revanche, commencer par zéro c'est avoir pour principe qu'aucun lien préalable ne peut inspirer le lien politique ; c'est penser que, dans la perspective laïque, la liberté est pensée de manière plus large : toutes les positions, croyances et incroyances, sont licites dans le cadre du droit commun, y compris celles qui n'existent pas.

L'exemple de la distinction entre liberté religieuse et liberté de conscience permet de souligner la différence. La loi de 1905 sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat installe un régime laïque, non pas parce qu'elle garantit la liberté des cultes, mais parce qu'elle fait de cette liberté des cultes un cas particulier d'une liberté plus large : la liberté de conscience, la liberté de croire ou de ne pas croire et de le dire, la liberté de suivre un culte, de changer de culte, ou de n'en suivre aucun et de le dire, de l'afficher."  

Dans cette argumentation, il semble manquer un élément, et de taille. De même que partir le lien religieux revient à la référence à Dieu en dernier ressort, de même le lien politique fait référence à autre chose, aspect révolutionnaire bien compris comme tel. Il fait référence au peuple et à sa souveraineté. La substitution plus tard des obligations religieuses par des obligations civiques repose sur cette nouvelle notion. Le lien politique qui ne s'inspire pas du lien religieux part d'une autre source de légitimité, pas de zéro. Comme l'écrit ensuite Catherine KINTZLER, "La laïcité n'est pas contraire aux religions ni aux formations communautaires : elle s'oppose seulement aux religions et aux communautés lorsqu'elles veulent faire la loi." La laïcité est un système qui repose sur la légitimité du peuple et non de la légitimité de Dieu. Ce n'est plus aux "représentants" de Dieu sur terre qu'est dévolue la tâche de faire la loi. C'est aux représentants du peuple. Et ces représentants du peuple peuvent a leur tour se prévaloir ou non d'une autorité divine. Nous ne sommes plus alors dans le régime de la laïcité, mais dans une zone intermédiaire entre la foi et la loi, conçues toutefois comme distinctes.

La laïcité est contraire également à la religion civile (religion d'Etat ou religion de la loi), à toute substition simple de la religion civile à une religion instituée par une communauté religieuse. 

  Elle pose ensuite la question de savoir "en quoi les exigences et les contraintes d'un régime laïque - plus fortes que celles qui pratique un régime de tolérance - sont-elles plus efficaces face à la violence issue des appartenances particulières, notamment religieuses?"

"Le coeur politique de la différence, tente-t-elle de répondre, est la question de l'accès des communautés en tant que telles à l'autorité politique. Le régime de laïcité accorde des droits étendus à toutes les communautés, pourvu que cela ne contrarie pas le droit commun, mais ces droits sont civils : aucune communauté en tant que telle ne peut se voir reconnaitre un statut politique.

Le coeur philosophique de la différence entre les deux régimes nous intéresse davantage ici. On a vu que la question de la forme du lien politique (a-t-il besoin du modèle du lien religieux?) y est centrale, et qu'elle s'accompagne d'un élément pilosophique fondamental, la psychologisation du régime des "vérités" d'opinion, notamment religieuses. On a vu que la tolérance, sous ces deux formes, suppose que les religions soient pensées comme convictions, ce qui les qualifie comme croyances.

Le régime de tolérance fonctionne à condition qu'existe un consensus socio-politique dans lequel les communautés acceptent de ne pas imposer leur loi comme exclusive et accepetent de laisser leurs prétendus membres libres de dire et de faire ce qui est réprouvé par la communauté mais permis par la loi (...). Cette acceptation suppose qu'un changement philosophique soit effectué préalablement sous la forme d'un travail critique : que chaque religion, chaque appartenance, accepte de se penser elle-même comme une position parmi d'autres, et que d'autres puissent avoir une vision différente (contingence des religions), et que la critique puisse se déployer pourvu qu'elle ne ni pas les droits d'autrui. C'est à cette condition philosophique que la tolérance abolit la violence.

Un dogmatisme traversé par les Lumières, prises au sens de ce travail critique, est compatible avec le régime de tolérance. En revanche, un dogmatisme intégriste ne l'est pas : c'est-à-dire un dogmatisme qui refuse d'entrer sous le régime psychologique de la conviction intérieure et qui persiste à présenter sa "vérité" sous régime ontologique. Un tel dogmatisme non seulement entend s'imposer comme vérité exclusive mais aussi comme loi civile et politique : placé en position de pouvoir, il éradique toute autre position ; déssaisi du pouvoir, il s'évertue à le conquérir sous forme de guerre sainte. Sa relation à la violence est constitutive.

De ce point de vue, un régime de laïcité sera mieux armé du fait même de son indifférence politique aux religieons et de son indifférence philosophique au régime sous lequel elles se pensent : il ne propose à aucun groupe d'avoir accès à l'autorité politique, il n'en sacralise aucun ; il impose à toutes les communautés l'amputation de leurs prétentions à faire la loi, à diriger les moeurs, sans préjuger de la façon dont elles se perçoivent elles-mêmes. Le travail critique lui est cependant nécessaire mais ce travail n'est pas l'objet d'un consensus implicite et préalable, il est inclus dans le concept même de laïcité qu, du fait même de son immanence, requiert un rapport réflexif de la pensée avec elle-même. C'est une des raisons qui expliquent la forte relation entre la laïcité et les savoirs, au travers notamment de l'institution scolaire qui l'accompagne.

On peut penser que l'expérience historique joue un rôle non négligeable ici. La France de la fin du XIXe et du début du XXe siècle a dû réfléchir à la question de la violence religieuse et à la nécessité du travail critique susceptible de la traiter face, non pas à un fort pluralisme religieux comme dans les pays anglo-saxons, mais à une religion hégémonique. (...)"

 

     Brian LEITER, dans sa réflexion sur le sens de la tolérance, après avoir examiné les arguments moraux, rattachés au droit de la liberté religieuse, abordent ce qu'il appelle les arguments épistémologiques. La liaison forte entre développement de l'esprit scientifique et déclin du dogmatisme religieux constitue la base des arguments tels qu'ils sont exposés par exemple par John Stuart MILL. Ces arguments épistémologiques en faveur de la tolérance mettent l'accent sur la contribution qu'elle apporte à la connaissance. Pour l'auteur de De la liberté, la tolérance est nécessaire

1 - parce que découvrir la vérité (ou croire ce qui est vrai de la bonne façon)contribue à l'utilité globale et

2 - parce que nous ne pouvons découvrir la vérité (ou croire ce qui est vrai de la bonne façon également) que dans des circonstances grâce auxquelles différentes croyances et pratiques peuvent prospérer. 

Le premier argument est une prémisse morale : nous devons nous soucier de la vérité parce que cela profite à la partie morale de l'utilité. Friedrich NIETZSCHE, entre autres, rejette cette prémisse morale, car pour lui la vérité est terrible, parfois incompatible avec la vie, et, a fortiori, avec l'utilité (laquelle n'est pas il est vrai sa préoccupation particulière...).

Le second argument est clairement épistémologique car la tolérance de croyances et de pratiques divergentes contribue à la connaissance de la vérité (les faits comme les valeurs). "(...) les vérités factuelles et morales ont plusieurs caractéristiques en commun. Tout d'abord, dans aucun cas nous n'avons raison de supposer que nous sommes infaillibles", élément que retiendtd'ailleurs une certaine mouvance catholique, notamment celle de la Curie Romaine, qui, pour parer à la déliquescence religieuse, déclare au XIXe siècle que le Pape ... est infaillible! "Deuxièmement, même si nos croyances sont partiellement vraies, il est plus probable que nous nous rendions compte de toute la vérité si nous sommes exposés à des croyances différentes, qui, du reste, peuvent elles-mêmes contenir d'autres parties de la vérité. Troisièmement et finalement, même dans la mesure où nos croyances actuelles sont totalement vraies, il est plus probable que nous les ayons pour de bonnes raisons - et donc de manière plus fiable - si nous devons nous confronter à d'autres opinions, même fausses. Pour toutes ces raisons épistémologiques, la tolérance de l'expression d'un large éventail de croyances différentes se justifie selon Mill."

   La tolérance des pratiques religieuses différentes, publiquement et ouvertement, est à cet égard (sur l'extension des connaissances, donc sur l'utilité) plus importante que la tolérance des croyances proprement dites. Mais pas seulement de pratiques ou de croyances religieuses différentes, mais aussi de pratiques et de croyances tout court. Par ailleurs, il existe toujours des limites à la tolérance dans n'importe quelle société, et ses limites sont fixées par les intérêts à la liberté ou le bien-être des autres membres de la communauté. La liberté de conscience est affirmée le plus souvent de manière catégorie, mais la pratique ne doit pas nuire aux autres membres de la société. Et c'est là justement qu'un débat peut avoir lieu, même dans des sociétés qui s'affirment démocratiques et soucieuses du respect de la liberté de chacun et de tous. Car des pratiques peuvent être contradictoire et du coup provoqués des troubles à l'ordre public, ou être représentées comme telles. Si l'ensemble des auteurs (Rawls, Mill...) ne se contredisent pas quand des nuisances immédiates sont constatées, il n'en est pas de même de pratiques qui pourraient, selon certaines fractions ou l'ensemble de la communauté, s'avérer nuisibles.

Et ici Brian LEITER fait une distinction entre le type de croyances et de pratiques concernées, qui n'entrainent pas les mêmes conséquences : religieuses ou politiques, qui l'amène dans les deux sortes à ce poser les questions des limites de la tolérance envers les religions, la religion. Il le fait en allant au "fond des choses", sur les contradictions qui peuvent exister entre la tolérance et le bien public, notamment en ce qui concerne les religions. Philosophiquement et juridiquement parlant, pourquoi tolérer la religion? Pourquoi, aussi, question corrolaire obligée, tolérer des pratiques politiques qui historiquement ont prouvé leur nuisance? 

 

Brian LEITER, Pourquoi tolérer la religion?, éditions markus haller, 2014. Catherine KINTZLER, Tolérance, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011. Barbara DE NEGRONI, Tolérance, dans Dictionnaire européen des Lumières, PUF, 2010.

 

PHILIUS

    

 

 

 

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2 mai 2016 1 02 /05 /mai /2016 06:45

La guerre de Crimée consacre la supériorité des nouveaux projectiles sur les navires de bois qui n'y résistent pas, dans une période où précisément l'essentiel des buts d'une bataille navale est de couler le maximum de navires ennemis. Au lendemain du conflit, en 1856, le vaisseau de ligne, après deux siècles d'existence cède la place au navire-cuirassé, dont la frégate française Gloire et les anglais Warrior et Black Prince constituent les premiers échantillons.

Trois caractéristiques affirment la suprématie du nouveau type de bâtiment :

- la propulsion à la vapeur, associée à l'hélice ;

- une artillerie composée de canons rayés se chargeant par la culasse et tirant des obus explosif ;

- une ceinture cuirassé protégeant les oeuvres vives du navire.

Au cours des années suivantes, la rivalité entre le canon et la cuirasse se traduit par une croissance constante du tonnage. L'alourdissement des pièces avec l'augmentation énorme des calibres et la nécessité de protéger les servants obligent à limiter le nombre des canons, à renoncer au dispositif en batterie, au profit de système en casemate ou en réduit, avant que ne s'impose une répartition de l'artillerie lourde en tourelles disposant de larges champs de tir rendus possibles par la disparition complète de la mâture.

  Vers 1890, le cuirassé semble trouver son équilibre, difficilement en raison des multiples "pesanteurs" économiques et bureaucratiques, malgré des expériences militaires pourtant claires. Il déplace 15 000 tonnes, file 15 noeuds. Avec l'utilisation d'acier au nickel offrant une grande résistance pour une épaisseur relativement faible, le blindage comprend une ceinture latérale et un pont blindé assurant la protection des machines et des soutes à munition. Blokhaus, tourelles bénéficient d'une protection renforcée. Avec les progrès de la métallurgie et l'adoption de poudres lentes, on peut renoncer aux canons monstres des années 1880, réduire les calibres et obtenir des pièces à grande portée et grande vitesse initiale. L'artillerie principale comprend 4 pièces de 305 en deux tourelles tirant des obus perforants et 10 à 12 pièces de 150 mm dotées de projectiles à haute capacité d'explosifs.

L'armement comprend également des canons légers à tir rapide destinés à la lutte contre les torpilleurs. De fait, les cuirassés de la fin du XIXe siècle s'intègrent dans une nouvelle hierarchie avec des croiseurs de 4 000 à 10 000 tonnes rapides, bien armés, peu protégés, destinés à l'éclairage des escadres, à la guerre de course et à la protection des convois, ainsi que des torpilleurs et contre-torpilleurs. Dans le dernier quart du siècle, le torpilleur de 100 à 200 tonnes connaît, en effet, une vogue extraordinaire dans un certain nombre de pays, Russie, Etats scandinaves et surtout France où il se trouve à l'origine de la Jeune Ecole (navale). 

   Mettant en jeu la torpille automobile de l'ingénieur WHITEHEAD, mise au point à partir de 1876 et dont les performances s'améliorent rapidement, le torpilleur apparait comme l'ennemi mortel du cuirassé, à la faveur de la nuit et en bordure des côtes, au cours d'opérations de blocus en particulier. L'"engin venineux", le "fuseau d'acier" semble condamner le "mastodonte". Avec ce vocabulaire très utilisé dans la gens militaire, on se croirait revenu au temps de la chevalerie où le panache du chevalier/cuirassé est démoli par les traits/obus de l'archer/destroyé, avec des connotations morales par-dessus le marché, le nombre des victimes des engagements bavals se multipliant... En réalité, le cuirassé s'adapte à la menace. Il reçoit un armement défensif à base de projecteurs, de canons à tir rapide ou e filets d'acier. Il bénéficie aussi de la protection de destroyers ou de contre-torpilleurs de 800 à 1000 tonnes, armés de pièces légères et également de torpilles.

  Toutes les marines continuent à construire des torpilleurs ou des destroyers jusqu'au lendemain de la seconde guerre mondiale. Ces bâtiments n'échappent pas à la course au tonnage. En 1939, un torpilleur déplace 1 500 tonnes et certains destroyers frôlent les  3 000. L'emploi de la torpille devient d eplus en plus rare. Devenus les Maîtres Jacques des forces navales, ces navires sont essentiellement affectés à la protection des escadres et des convois contre l'adversaire aérien ou sous-marin.

   Auparavant, le cuirassé trouve son visage définitif en 1907, avec le Dreadnought anglais. A la veille de la première guerre mondiale, le tonnage réalise un nouveau bond et progresse de 17 000 à 24 000 tonnes. Avec l'adoptation de systèmes de direction de tir centralisés, l'artillerie principale obéit à un seul calibre, qui oscille du 280 au 380 mm. Avec des pièces de 76 à 150, l'artillerie secondaire a pour tâche essentielle de briser des attaques de torpilleurs. La Royal Navy et la marine allemande jouent encore la carte du croiseur de bataille, de même tonnage et de même armement que le cuirassé. Mais une protection inférieure donne à ce type de navire une vitesse élevée, lui accorde un rôle d'éclairage et de destruction des croiseurs légers ou cuirassés.

   Entre les deux guerres, le navire de ligne ne connait pas de mutation fondamentale ou plutôt on assiste à une fusion entre le cuirassé et le croiseur de bataille. Les progrès concernent le perfectionnement de la direction de tir avec l'adoption de la télécommande, le renforcement de la direction de l'armement (Défense Contre les Avions - DCA) contre l'ennemi aérien ou sous-marin. Avec l'amélioration des performances - les vitesses sont de l'ordre de 30 noeuds au lieu de 22 pour les cuirassés de 1914 - ces progrès se traduisent par une augmentation du tonnage, qui oscille de 35 000 à 45 000 tonnes... et des coûts. Les grandes marines se contentent de séries limitées ou de navires surpuissants comme les Bismark allemands, les New-Jersey américains ou les Yamato japonais.

On a bien entendu remarqué qu'au fur et à mesure que les siècles passent, le nombre d'unités engagées dans les combats navals baissent et même dans les derniers temps, chutent. Si dans les batailles entre galères, les bâtiments peuvent se compter par centaines, dans les batailles entre  frégates, par dizaines, celles qui engagent des cuirassés pendant la seconde guerre mondiale se comptent parfois tout juste en une dizaine d'unités. Ce qui explique que dans leurs comptes-rendus, les militaires puis la presse et ensuite encore le cinéma montrent des engagements épiques qui concernent... au plus 5 navires - en excluant bien sûr les grandes opérations de débarquement... On a remarqué aussi qu'il n'est plus question d'abordage et que la tendance à vouloir couler le maximum des vaisseaux adversaires s'est amplifiée, jusqu'à considérer comme un inconvénient majeur d'avoir à récupérer un vaisseau ennemi - il faut le remorquer, affaire compliquée - et même l'équipage ennemi...

   Au moment où le cuirassé atteint un remarquable point de perfection - dixit les commendaments militaires... et les compagnies d'armement - il se trouve ravalé - le "preux chevalier" - au rang de brilland second vis-à-vis du porte-avions auquel il apporte, sans parler de l'appui-feu des opérations amphibies, le soutien d'une artillerie antiaérienne considérablement renforcée. 

De fait, dès ses débuts, la seconde guerre mondiale - qui devient ensuite réellement la référence en termes de combats militaires dans beaucoup d'armées du monde - révèle la suprématie de l'avion sur toutes les autres armes. La recherche et l'exploitation de la supériorité aérienne devient le primat de la guerre moderne. Que ce soit sur terre ou sur mer, les armes et les armements ont alors tendance à se centrer sur l'acquisition et le maintien de cette supériorité. Dans cette guerre mondiale, pour l'instant, la faiblesse du rayon d'action des avions limite leur emploi à partir des côtes, à l'exception très notable des mers étroites et fermées. Cette faiblesse rend nécessaire l'utilisation de plate formes mobiles, à la fois d'opérations d'entretien et de ravitaillement, de porte-avions. A partir de 1941-1942, ce type de bâtiment devient le capital-ship des flottes modernes avec des unités de 27 000 tonnes type Essey ou de 14 000 tonnes, type Independance, mettant en oeuvre de 50 à 100 appareils.

     Les porte-avions constituent le sommet d'une nouvelle hiérarchie. Dans le cadre de Task-force et en liaison avec un train d'escadre composé de bâtiments-ateliers et de navires ravitailleurs, ils bénéficient d'un "environnement" de cuirassés rapides, de croiseurs et de destroyers, destinés à assurer leur protection contre des bâteaux de surface, des avions et en particulier des sous-marins. Depuis la seconde guerre mondiale, les flottes doivent, en effet, de plus en plus tenir compte du sous-marin qui permet de valoriser au maximum l'emploi de la torpille. Au cours des deux conflits mondiaux, ce navire s'est révélé comme un remarquable outil de la guerre de course et un instrument de combat redoutable. Si on veut faire une comparaison avec les combats sur terre, le sous-marin constitue un outil de guérilla - avec tout de même une technologie complexe - contre des flottes militaires et marchandes... 

 

     Les cuirassés constituent longtemps une des représentations de la puissance navale des pays. Les auteurs militaires, notamment Alfred MAHAN, ont beaucoup d'influence dans cette perception. La question de la maitrise des mers, avant d'être détrônée par celle de la maitrise des airs, est centrale au XIXe siècle. L'opinion de MAHAN influence beaucoup les responsables des flottes des principaux pays et du coup sur la course aux armements ainsi que les traités visant à limiter les cuirassés entre l'entre deux-guerres. Pour lui il faut créer une grande flotte constitué de cuirassés aussi puissants que possible ; sa réflexion s'oriente vers l'hypothèse de la "bataille décisive" dans la marine japonaise, tandis que la guerre de course (développée par la Jeune Ecole) ne peut aboutir. L'idée qu'une flotte de cuirassé puisse, par sa seule présence, décourager une ennemi même s'il possède de grandes ressources, amène même de petites puissances à désirer un impact stratégique notable.  En fait, comme c'est le cas souvent, le rôle des armements navals est surestimé. Dans les faits, le déploiement des cuirassés est plus complexe. Contrairement aux anciens navires de ligne, les cuirassés du XXe siècle sont plus vulnérables aux torpilles et aux mines, armes pouvant être utilisées même par de petits bâteaux. La Jeune Ecole des années 1870 et 1880 recommande de placer les torpilleurs aux côtés des cuirassés, se cachant derrière eux et ne sortant que protégés par la fumée des canons afin de lancer leurs toripilles. Mais ce concept est mis à mal par le développement d'obus sans fumée, la menace des torpilleurs et plus tard des sous-marins reste présente. Dans les années 1890, la Royal Navy développe les premiers destroyers, conçus pour intervepter les torpilleurs, ils deviennent les escorteurs des cuirassés.

La doctrine d'emploi des cuirassés attache beaucoup d'importance au groupe de combat. Afin que ce groupe de combat puisse engager un ennemi qui fuit le combat (ou pour pouvoir éviter la confrontation avec une flotte plus puissance), les cuirassés ont besoin de meilleurs moyens de localiser l'ennemi au-delà de l'horizon. Des navires de reconnaissance, ces navires essentiels pour l'éclairage de la flotte, sont utilisés pour cela, comme les croiseurs de bataille, des croisuers, destroyers, puis des sous-marins, ballons et avions. La radio permet de localiser l'ennemi en interceptant et en triangulant les communications. Ainsi, la plupart du temps, les cuirassé ne sortent que protégés par des destroyers et des crpoiseurs. Les campagnes en mer du Nord pendant la première guerre mondiale illustrent la menace des mines et des torpilles, malgré ces protections.

 La bataille navale change définitivement de forme avec ces cuirassés, mais aussi la stratégie, la manière de comprendre et d'utiliser ces mastodontes. Leur coût, la sophistication technique qu'ils représentent, l'entrainement des équipages que représentent leur capacité de manoeuvres, tout cela prend de plus en plus en plus d'importance dans les calculs d'états-majors. Une défaite ou une victoire en mer - même un navire qui revient au port ou un navire coulé - a bien plus d'importance qu'auparavant, autant sur le plan matériel que psychologique. Et cela va s'accroitre avec les porte-avions et les sous-marins, et encore plus avec l'irruption de l'armement et de la propulsion nucléaires. D'autant que sur le plan économique, le poids du secteur militaire s'accroit avec la complexification de ces armements. Pour les armements navals, l'enjeu, tant en paix qu'en guerre est d'assurer la sécurité des voies d'approvisionnement de toutes les armées (en minéraux, en matériels, en pièces détachée, en carburants...).

 

Philippe MASSON, Navires, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

 

ARMUS

 

 

 

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1 mai 2016 7 01 /05 /mai /2016 08:34

 Philosophe et écrivain français, Pierre BAYLE est sans doute l'un des auteurs les plus lus à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle. Très peu d'auteurs bien plus rénommés que lui aujourd'hui ne possèdent pas alors dans sa bilbiothèque son Dictionnaire historique et critique (1696), qui donne à DIDEROT et d'ALEMBERT l'idée de l'Encyclopédie. Il y développe comme dans la plupart de ses oeuvres un scepticisme ravageur qui tend à séparer de manière définitive le raisonnement scientifique et la croyance religieuse. Il développe sans ses écrits des idées de tolérance non seulement religieuse mais politique. 

     Fils de pasteur claviniste, converti au catholicisme en 1669, revenu au protestantisme en 1670, grand voyageur en Europe (comme la plupart des encyclopédistes après lui), étudiant, professeur de philosophie et d'histoire à l'Académie de Sedan (en 1675, grâce notamment à Pierre JURIEU, qui le déteste encore plus par la suite...), exilé plusieurs fois, devant signer avec un pseudonyme (Bêle) dans les années 1670, professeur ensuite à l'École illustre de Rotterdam (1681), il publie en 1682 sa célèbre Lettre sur la Comète, et fonde en 1684 les Nouvelles de la République des lettres qui rencontre dans toute l'Europe un rapide succès.

En 1682 toujours, sa Critique générale de l'Histoire du calvinisme de Maimbourg, par le biais de considérations sur la méthode historique, réfute un ouvrage qui dépeint les hugunots comme des rebelles en puissance. En 1685, après la révocation de l'édit de Nantes par Louis XIV, il commence à rédiger son Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ : "contrains-les d'entrer, dans lequel il dénonce l'intolérance au sens large (1686-1688).

En 1686, le véhément pamphlet Ce qu'est la France toute catholique sous le règne de Louis Le Grand lui attire, sans doute plus que tout autre ouvrage, l'ire de tous les monarchistes absolus de France. En 1690, il fait paraitre son Avis important aux réfugiés exhortant les protestants au calme et à la soumission politique (selon une argumentation bien plus politique que religieuse), ce qui provoque la colère de Pierre JURIEU.

Il rédige ensuite plusieurs textes rendus publics : Réponse aux questions d'un provincial (en 6 volumes, 1704-1706), Entretiens de Maxime et de Thémiste (1706), sans compter des Oeuvres diverses en 4 volumes publiées en 1727 par la Société d'Éditeurs à La Haye.

 

     Avec Pensées diverses sur la comète (1682), Pierre BAYLE profite de l'émoi populaire suscité par la comète de 1680 pour dénoncer la superstition. En affirmant la constance de l'ordre de la nature, il convient aux cartésiens. En dénonçant le rôle des princes et des prêtres dans le maintien des superstitions, il convient aux gassendistes. Par l'affirmation de la vertu du société athée, il renverse l'idée du Dieu-gendarme. Il ne réfute pas le chrstianisme, mais le dépouille de son rôle moralisateur.

Que l'opinion courante de soit pas gage de vérité est déjà un lieu commun à son époque. Plus originale est la conjugaison de l'examen de l'expérience, héritage humaniste et de l'épreuve du doute, héritage cartésien. "Il paraît de là, écrit-il, alors qu'il vient de rapporter des opinions absurdes soutenues par des savants, qu(ils) font quelquefois une aussi méchante caution que le peuple, et qu'une tradition fortifiée de leur témoignage n'est pas pour cela exempte de fausseté. il ne faut donc pas que le nom et le titre de savant nous en imposent. Que savons-nous si ce grand docteur qui avance quelque doctrine a apportée de façon à s'en convaincre, qu'un ignorant qui l'a crue sans l'examiner. Si le docteur en a fait autant, sa voix n'a pas plus d'autorité que celle d'un autre, puisqu'il est certain que le témoignage d'un homme ne doit avoir de force, qu'à proportion du degré de certitude qu'il s'est acquis en s'instruisant pleinement du fait.

Je vous l'ai déjà dit, et je le répète encore : un sentiment ne peut devenir probable par la multitude de ceux qui le suivent, qu'autant qu'il a paru vrai à plusieurs indépendamment de toute prévention, et par la seule force d'un examen judicieux, accompagné d'exactitude, et d'une grande intelligence des choses : et comme on a fort bien dit qu'un témoin qui a vu est plus croyable que dix qui parlent par ouï-dire, on peut assurer qu'un habile homme qui ne débite que ce qu'il a extrêmement médité, et qu'il a trouvé à l'épreuve de tous ses doutes, donne plus de poids à son sentiment, que cent mille esprits vulgaires qui se suivent comme des moutons, et se reposent de tout sur la bonne foi d'autrui."

La religion n'empêche pas les crimes et la moralité ne découle pas d'elle. Pierre BAYLE rejette a contrario l'accusation d'immoralité couramment portée conte les athées. Il ne dit pas d'où vient le sens moral uniersel, mais à cette époque de "crise de la conscience européenne" (Paul HAZARD), il ouvre la voie à des réflexions sur la vertu laïque et civique. "(...) Qui voudra se convaincre pleinement qu'un peuple destitué de la connaissance de Dieu se ferait des règles d'honneur et une grande délicatesse pour les observer, n'a qu'à prendre garde, qu'il y a parmi les chrétiens un certain honneur du monde, qui est directement contraire à l'esprit de l'Evangile. (...)".

      Avec le Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ : "contrains les d'entrer" (1686-1688), Pierre BAYLE réagit violemment dans ce pamphlet à la fois à la révocation de l'édit de Nantes et à la mort de son frère jeté en prison. La violence physique peut plier par peur des tortionnaires. elle ne tourne pas l'esprit vers Dieu, ce qui serait la voie foi.

On peut reconnaître ici un écho de la psychologie cartésienne. L'appel à la persuasion est un manifeste contre l'intolérance. Il pose la moralité non pas dans les effets de nos actes, mais dans la règle de conscience qu'ils ont ou non suivie. Le moraliste protestant inspiré ROUSSEAU et KANT. La comparaison de la faute au péché montre le maintien de l'emprise de la réligion sur la conception de la morale.

"La conscience erronée, écrit-il, doit procurer à l'erreur les mêmes prérogatives, secours et caresses que la conscience orthodoxe procure à la vérité. Cela parait amené de loin, mais, voici comment je fais voir la dépendance ou la liaison de ces doctrines.

Mes principes avoués de tout le monde, ou qui viennent d'être prouvés, sont:

1 - Que la volonter de désobéir à Dieu est un péché.

2 - Que la volonté de désobéir au jugement arrêté et déterminé de sa conscience est la même chose que vouloir transgresser la loi de Dieu.

3 - Par conséauent, que tout ce qui est fait contre le dictamen (la règle dictée) de la conscience est un péché.

4 - Que la plus grande turpitude du péché, toutes choses étant égales d'ailleurs, vient de la plus grande connaissance que l'on a fait un péché.

5 - Qu'une action, que serait incontestablement très bonne (donner l'aumônne, par exemple), si elle se faisait par la direction de la conscience, devient plus mauvaise, quand elle se fait contre cette direction, que ne l'est un acte qui serait incontestablement très criminel (injurier un mendiant, par exemple), s'il ne se faisait pas selon cette direction.

6 - Que se conformer à une conscience qui se trompe dans le fond (le droit de la conscience errante), pour faire une chose que nous appelons mauvaise, rend l'action beacoup moins mauvaise que ne l'est une action faite contre la direction d'une conscience conforme à la vérité, laquelle ection est de celles que nous appelons très bonnes.

  Je conclus légitimement de tous ces principes, que la première et la plus indispensable de toutes nos obligations, est celle de ne point agir contre l'inspiration de la conscience, et que toute action qui est faite contre les lumières de la conscience, est essentiellement mauvaise : de sorte que, comme la loi d'aimer Dieu ne souffre jamais de dispense, à cause que la haine de Dieu est un acte mauvais essentiellement ; ainsi la loi de ne pas choquer les lumières de la conscience est telle que Dieu ne peut jamais nous en dispenser ; vu que ce serait réellement nous permettre de le mépriser ou de le haïr : acte criminel intrinsèque et par sa nature. Donc il y a une loi éternelle et immuable qui oblige l'homme à peine du plus grand péché mortel qu'il puisse commettre, de ne rien faire au mépris et malgré le dictamen de sa conscience."

 

   On retrouve le même plaidoyer passionné pour les droits sacrés de la conscience dans le Dictionnaire historique et critique (1696), derrière l'ironie feutrée ou vengeresse qui stigmatise les fanatiques et les persécuteurs. De longs articles y sont consacrés aux minoritaires, calomniés de l'histoire, aux pauliciens, aux manichens et autres hérétiques. C'est à leur propos qu'il entame la question de l'origine du mal - insoluble énigme dans la création d'un Dieu supposé à la fois tout-puissant et tout-bon - ce qui incite plus tard LEIBNIZ à tenter de lui répondre dans sa Théodicée ; Pierre BAYLE poursuit la discussion jusqu'à sa mort dans sa Réponse aux questions d'un provincial, où il défend les thèses fidéistes du Dictionnaire contre l'optimisme déiste.

L'ouvrage, dont l'entrée fut interdite en France, soulève un scandale : on reproche à BAYLE son scepticisme, sa bienveillance pour les hérétiques, son manque de respect pour l'Ecriture, en la personne du roi David dont il souligne impassiblement les crimes. Mais les réponses qu'il donne au Consistoire de l'Eglise wallonne de Rotterdam, semblent le satisfaire.

  Le débat reste ouvert sur l'interprétation à donner aux oeuvres de Pierre BAYLE. Pour les uns, sa pensée apparait comme influencée par le calvinisme, son souci d'objectivité et de tolérance n'implique aucune mécréance, et le fidéisme abrupt qui l'oppose aux premiers déistes n'est pas une feinte précautionneuse. Selon eux, quand les écrivains des Lumières ont salué en BAYLE un précurseur, c'est qu'ils se sont attachés à certaines de ses thèses favorites - l'incompatibilité de la foi et de la raison, par exemple - mais qu'ils en ont négligé d'autres : la philosophie de l'histoire pessimiste et statique, le moralisme rigoriste. une autre interprétation, traditionnelle, rapproche BAYLE de FONTENELLE et de VOLTAIRE : il aurait masqué de formules orthodoxes ironiquement outrées et parfaitement insincères un scepticisme religieux radical. Les uns et les autres voient cependant en lui un chaînon essenstiel entre le XVIIe et le XVIIIe siècle et le représentant le plus significatif de la "crise de la conscience européenne". (Elisabeth LABROUSSE)

 

   Pour Friedrich-Albert LANGE, l'influence de Pierre BAYLE fut bien plus considérable que celles de La Mothe le VAYER sur le penchant vers le matérialisme. "Né de parents calvinistes, il se laissa convertir dans sa jeunesse par les jésuites, mais il ne tarda pas à revenir au protestantisme. Les mesures rigoureuses prises par Louis XIV contre les protestants le forcèrent à se réfugier en Hollande, où les libres penseurs de toutes les nations cherchaient de préférence un asile. Bayle était cartésien, mais il tira du système de Descartes des conséquences que Descartes n'avait point déduites. Tandis que Descartes se donnaient toujours l'air de concilier la science avec la religion, Bayle s'efforça d'en faire ressortir les différences. Dans son célèbre Dictionnaire historique et critique, comme le fait remarquer Voltaire, il n'inséra pas une seule ligne qui attaquât ouvertement le christianisme ; en revanche, il n'écrivit pas une seule ligne qui n'eût pour but d'éveiller des douter. Quand la raison et la révélation étaient en désaccord, il paraissait se déclarer en faveur de cette dernière, mais la phrase était tournée de façon à laisser au lecteur une impression toute contraire. Peu de livres ont fait sensation autant que celui de Bayle. Si d'un côté, la masse des connaissances les plus variées, que l'auteur savait rendre accessibles à tous, pouvait attirer même le savant, d'un autre côté la foule des lecteurs superficiels était capitvée par la manière piquante, agréable, dont il traitait les questions scientifiques et cherchait en même temps les occasions de scandale"Son style, dit Hettner (Literaturgesch.des 18.jh), a une vivacité éminemment dramatique, une fraicheur, un naturel, une hardiesse et une témérité provocatrice ; malgré cela, il est toujours clair et court droit au but : en faignant de jouer spirituellement avec son sujet, il le sonde et l'analyse jusque dans ses profondeurs les plus secrètes" - "On trouve chez Bayle le germe de la tactique employée par Voltaire et par les encyclopédistes ; il est même à remarquer que le style de Bayle influa sur celui de Lessing qui dans sa jeunesse, avait étudié avec ardeur les écrits du philosophe français."

Dans le même esprit, Pascal CHARBONNAT joint Gabriel NAUDÉ (1600-1653) et Pierre BAYLE dans le même effort "pour rendre la raison hermétique à la transcendance. Dans ses Pensées diverses sur la comète (1683), Bayle répond aux interrogations soulevées par le passage d'une comète au mois de décembre 1680. Il critique ceux qui attribuent des propriétés surnaturelles à ces objets célestes. Son idée principale est simple "(...) Ce sont des corps (les comètes) sujets aux lois ordinaires de la nature et non pas des prodiges, qui ne suivent aucune règle (...)" Tour à tour, les superstitions populaires, l'astrologie, l'intervention divine, les manipulations politiques sont démasquées dans leur entreprise de tromperie. L'idôlatrie et l'athéisme, que l'on rencontre dans ces cryances, sont renvoyées dos à dos. Ils proviennent des habitudes, des tempéraments et des inclinaisons, en somme des moeurs au sens large, non d'un esprit malfaisant.". Pierre BAYLE contribue à ce que "à la fin du XVIIe siècle, le combat engagé par les premiers matérialistes méthodologiques est en partie gagnée".

 

Pierre BAYLE, Dictionnaire historique et critique, Editions Emmanuel Laumonnier, Dijon, Les Presse du réel, 2003 ; Pensées diverses sur la comète, GF, 2007 ; Oeuvres diverses en 4 volumes, Hildesheim, 1964 ; Ce que c'est que la france toute catholique, sous le règne de Louis Le Grand, Vrin, 1973.

 

Pascal CHARBONNAT, Histoire des philosophies matérialistes, Editions Syllepse, 2007. Friedrich-Albert LANGE, Histoire du Matérialisme, Coda, 2004, réédition. Bernard MICHAUX, Pierre Bayle, dans Philosophes et Philosophie, Des origines à Leibniz, tome 1, Nathan, 1992. Elisabeth LABROUSSE, Pierre Bayle, dans Encyclopedia Universalis (auteure de Pierre Bayle, en deux volumes, La Haye, 1964-1965 et de Notes sur Bayle, Vrin, 1987).

     

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29 avril 2016 5 29 /04 /avril /2016 09:53

   Les premières polémiques et les premières répressions des différents protestantismes continentaux, le cas de l'Eglise anglicane, d'abord sorte d'Eglise catholique à la convenance de la monarchie anglaise étant un cas à part (de très grand poids bien entendu) constituent les manifestations d'intolérances originelles de part et d'autre de la Chrétienté. Au XVIIe siècle, aux diatribes de BOSSUET répondent les arguments de JURIEU. 

   Pierre JURIEU (1637-1713), théologien calviniste français, dont les écrits se heurtent très tôt à la censure (synode de Saintonge), est connu à la fois pour ses dénonciations des exactions catholiques (Histoire du calvinisme et celle du papisme mises en parallèle, 1682, par exemple) et pour son Traité de la dévotion (1674) ou La Pratique de la dévotion ou Traité de l'amour divin (1700) qui préfigure le piétisme. Luttant contre l'absolutisme, pour le rétablissement de l'édit de Nantes supprimé par Louis XIV, pour le rapprochement entre luthériens et calvinistes, il s'oppose à la fois à BOSSUET et à BAYLE (Des droits des deux souverains en matière de religion, la conscience et le prince, 1687 où il traite des limites des pouvoirs et du droit de résistance, il n'est pas le plus intolérant penseur du camp calviniste. Mais l'hostilité dont il souffre de la part de certains protestants et des catholiques est à la mesure de sa notoriété et de son influence dans les synodes et sur les esprits (Bernard ROUSSEL).

Pour Debora SPINI, la figure de Pierre JURIEU est celle d'une intolérance modérée. Compte tenu du contexte historique, "il s'agirait de résumer une querelle bien connue : celle qui voit les polémistes catholiques, premièrement Pierre Nicole, fait face à leurs opposants protestants. La thèse catholique pourrait être résumée dans ces termes : si vraiment on veut soutenir l'examen individuel de l'Ecriture, il faudra bien en exclure les simples ; jamais ils ne pourront atteindre la nécessaire préparation, il y a trop à connaitre, trop à savoir ; c'est pour ça qu'ils devraient se confier à l'autorité et au magistère de l'Eglise" Rappelons ici qu'une des thèses des protestants est l'accès direct des Ecritures à tout chrétien, sans passer par des autorités dont la valeur des arguments se résument à celle des arguments d'autorité!. "La réponse protestante est très bien exemplifiée par Jurieu, qui soutient qu'il y a en effet deux voies pour arriver à la foi ; soit par la voie d'examen que par voie du sentiment. Selon Jurieu, le seigneur a donné même aux derniers, aux plus petits du monde, la possibilité d'entendre l'Ecriture, en leur baillant ce que Jurieu appelle, avec une expression pleine de charme, le "gout de la vérité". Le Seigneur n'abandonne pas les simples qui lisent l'Ecriture avec un esprit humble, et les laisse arriver à la vérité à travers le sentiment. La foi est compréhensible, pour tous, même pour les plus simples et - dans certaines limites, bien entendu - même aux femmes. Conception qui a évidemment des conséquences de grande importance au niveau ecclésiologique et même politique, en justifiant une structure de l'Église qu'on peut, à juste titre, définir comme démocratique."

Debora SPINI se fonde sur la lecture du traité du second Les prétendus Réformés convaincu de Schisme, pour servir de réponse tant à un écrit intitulé Considérations sur les lettres circulaires de la Réforme contre les Préjugés légitimes, de M Claude ministre de Charenton, Paris, 1684. L'oeuvre avec laquelle Jurieu répond à Nicole est aussi celle où il explique plus clairement sa théorie sur la connaissance ouverte aux simples : Le vrai système de l'Eglise, et la véritable analyse de la foi. Où sont dissipés toutes les illusions que les controverses modernes, prétendus catholiques, ont voulu faire au public sur la nature de l'Eglise, son infaillibilité et le juge des controverses, pour servir principalement de response au livre de M Nicole intitulé etc, Dordrecht, 1686. Le thème de la compréhension de la foi par les humbles est centrale dans le Vrai système de l'Eglise, mais présente aussi dans beaucoup d'oeuvres. On la retrouve par exemple dans les Lettres pastorales, octobre 1687. Dix ans plus tard, Pierre Jurieu garde la même position (Le Philosophe de Rotterdam atteint et convaincu. Sur les aspects "démocratiques", l'auteure s'explique dans son ouvrage Diritti di Dio Dirriti dei Popoli, Pierre Jurieu e il problema della Sovranità, Torino, Claudiana, 1997.

"Jurieu est aussi très prêt à souligner le rôle de la grâce efficace qui dirige l'analyse du croyant. Mais si la grâce nous assiste dans l'examen d'attention et dans la connaissance par sentiment, donc la vérité est connaissable ; et c'est pour cette raison que l'erreur n'est pas tolérable. c'est pour ça que la conscience errante n'a plus de droits.

S'il a été nécessaire d'identifier la racine théologique de l'intolérance chez Jurieu dans sa conception de la compréhensibilité de la foi, il nous reste à considérer quelles sont en effet ses vues sur les problèmes de la liberté de conscience, de la tolérance en tant qu'attitude d'abord intellectuelle et finalement politique. Un des problèmes fondamentaux  qui se posent au sein du débat du XVIIe siècle est d'établir si l'intolérance peut se pousser jusqu'au coeur - l'intériorité - ou bien si l'uniformité religieuse se borne aux mains et à la langue - l'espace public. (...)". 

Pierre JURIEU, même s'il clame qu'il n'y a pas de sujets plus fidèles à la monarchie que les Huguenots, s'il écrit que en fin de compte le calvinisme l'emportera à terme en tant que religion en France, n'est, selon Debora SPINI, l'intolérant protestant que ses ennemis et une partie de la postérité ont décrit. Il a beaucoup plus argumenté sur la compatibilité entre pouvoir absolu et la présence de plusieiurs religions parmi ses sujet. Il se positionne même contre HOBBES et SPINOZA sur le pouvoir absolu en matière de religion du Souverain. Sa position sur les hérétiques et les autres religieux est que tant qu'ils en restent à la sphère privée, sans faire de prosélytisme, il n'est pas constructif de les persécuter. Par contre il condamne l'idée d'une tolérance universelle, du point de vue de la recherche intellectuelle et spirituelle : le Magistrat a devoir/droit de conserver la paix de l'Eglise et donc il prohibera à l'hérétique de "dogmatiser", c'est-à-dire de proclamer publiquement ses idées. Même s'il y a parfois de l'opportunisme dans ses écrits - et comment faire autrement dans cette période de persécutions? - il y a chez  lui l'ouverture vers la liberté de conscience. Mais contrairement à son ancien disciple Pierre BAYLE - avec lequel les relations sont devenues orageuses - il reste que JURIEU préserve les droits de la conscience errante, mais refuse l'indifférence aux religions.

 

   Pour que la tolérance, écrit Barbara DE NEGRONI, "puisse apparaitre comme une valeur, il faut que soit radicalement remise en cause cette conception catholique de la religion - dont on retrouve certains aspects dans le calvinisme - et qu'ils n'apparaisse plus nécessaire d'adhérer à une certaine vérité pour être sauvé. Un tel travail est effectué au tout début du XVIIIe siècle par des auteurs comme Bayle (1647-1706), ou Henri (1657-1710) et Jacques Basnage de Beauval !1653-1723), qui, du sein de la Régorme, sont amenés à définir une toute autre conception de l'Eglise. Ils soulignent d'abord la cruauté des persécutions opérées au nom de l'intolérance civile : on traite les hommes d'une autre religion comme des meurtriers alors qu'ils n'ont commis aucun crime temporel. En décrivant ce qu'est la France toute catholique sous le signe de Louis Le Grand, Bayle montre ironiquement qu'un honnête homme devrait regarder comme une injure d'être appelé catholique, que "ce devrait être désormais la même chose que de dire la religion catholique et de dire la religion des malhonnêtes gens" (Ce que c'est que la France toute catholique sous le règne de Louis Le Grand, 1686). Comment peut-on prétendre défendre la vérité lorsqu'on utilise comme armes la fourberie et la violence? Comment peut-on prétendre également que des gens à qui l'éclat de l'or ou la crainte de perdre un emploi ont fait ouvrir les yeux sur la religion romaine, l'aient embrassée avec une piété et une sincérité chrétienne? On est conduit en réalité à une conception purement extérieure de la religion : "Pourvu qu'on signe et qu'on aille à la messe, vous laissez croire à vos convertis tout ce qu'il leur plaît, et vous vous consolez sur ce qu'au moins leurs petits enfants seront par l'instruction machinale dans l'état où vous souhaitez les gens." (Ibid) 

Ce que les catholiques appellent vérité est ici défini comme une pure croyance extérieure, comme des gestes machinaux, qui réduisent l'homme à des pratiques d'imitateur, de marionnette, de singe, autant de métaphores montrant qu'il a perdu ses capacités rationnelles. Il faut donc déplacer le critère de la religion : il ne consiste pas à répéter automatiquement un catéchisme mais à croire sincèrement en ce qui nous semble être vrai : contre l'autorité de l'Eglise apparait le rôle de la subjectivité de l'individu : "Sil ne faut pas demeurer dans l'incertitude il ne faut pas se faire de sa certitude un principe d'injustice et tout ce qu'on peut faire de plus sûr dans quelque parti que l'on se trouve engagé par l'amour et par l'intérêt de la vérité, c'est de garder l'équité à l'égard de tous les autres, et ne pas leur faire de violence parce qu'ils ne peuvent pas penser les choses ni les envisager comme nous" (Tolérance des religions, 1684). Au péché d'orgueil et d'insoumission est substituée une divergence d'opinions dont l'homme ne peut être tenu pour responsable : si l'hérétique est pour Bossuet un rebelle qui ne veut pas se soumettre à l'Eglise, il devient pour Basnage un coryant sincère qui ne peut pas penser les choses comme nous.

Et cela conduit Jacques Basnage dans son Histoire des Juifs à donner une nouvelle analyse des renégats : alors qu'ils sont considérés à l'époque comme des pécheurs invétérés qui retournent à la crasse de leur fausse religion comme les chiens retournent à leur vomi, ils apparaissent comme des croyants sincères qui mettent la pureté de leur foi au-dessus des avantages matériels, qui refusent de sacrifier leurs idées ou de pratiquer la dissimulation et l'hypocrysie. Cette nouvelle conception de la foi repose sur deux arguments : Dieu a donné la raison à l'homme pour qu'il puisse se sauver par la connaissance et il est possible de connaitre les vérités les plus importantes du christianisme par la méditation de la parole de Dieu sans qu'il soit nécessaire de passer par la médiation d'une Eglise ; la conscience a des droits inviolables, même lorsqu'elle se trompe et s'agare c'est un crime de l'outrager, et Dieu punira plus sévèrement l'injustice que l'erreur. L'Eglise romaine cesse alors d'être perçue comme la gardienne nécessaire de l'orthodoxie qui doit conserver la pureté des traditions contre les fantaisies des novateurs ; elle devient au contraire l'instagatrice de l'ignorance et de l'aveuglement, un instrument politique pour maintenir les peuples dans la crainte et l'esclavage et s'assurer impunément le pouvoir en monopolisant l'inpterprétation des textes. Ce ne sont pas la charité et l'amour du prochain qui animent les persécuteurs, mais l'orgueil et l'amour du pouvoir ; la religion fournit un alibi à la cruauté et à l'ambition. C'est donc seulement l'intérêt qui encourage l'Eglise romaine à décrier la voie d'examen : elle craint qu'on ne s'aperçoive de ses erreurs et de ses superstitions en les examinant de près." De SPINOZA à HUME, en passant par BAYLE et FONTENELLE, on trouve alors d'innombrables descriptions de machinations et d'illusions religieuses : les prêtres se jouent avec fourberie de l'imagination terrifiée des peuples, flattent la paresse de l'homme et de son amour des dévotions sensibles et fabriquent de faux miracles pour mieux assurerleur domination. Jean BASNAGE, comme ERASME et les remontrants voient dans l'Eglise un système de moeurs sociales et non comme un système de pouvoir. Ils montrent la nécessité de reconnaitre un pluralisme religieux, même s'il y a une structure institutionnelle dont peu contestent en fin de compte la légitimité. 

   De multiples auteurs, grands et petits, dénoncent l'emprise de l'Eglise catholique, en insistant plus souvent sur les moeurs d'une hiérarchie ecclésistique à la fois trop proche du pouvoir politique et trop peu soucieuse de suivre les enseignements du Seigneur, en passant plus de temps à gérer des "affaires" qu'à servir une véritable prédication chrétienne. Cest la conjonction de critiques radicales et de critiques plus conjoncturelles qui met en danger le pouvoir spirituel romain. Certains mettent sur le compte d'une certaine corruption morale et intellectuelle de l'Eglise les manifestations d'indépendance de multiples fidèles. D'autres mettent plutôt l'accent sur la vraie foi qui ne peut être recherchée que par le libre examen des textes sacrés. Si peu d'auteurs mettent en avant l'accaparemment des richesses par l'Eglise, ce qui est plutôt l'apanage de la génération suivante, DIDEROT, VOLTAIRE, ROUSSEAU et surtout après les futurs acteurs de la Révolution française, c'est parce qu'au sein de tous ceux qui appellent à la tolérance religieuse, beaucoup entendent s'appuyer sur des puissances économiques et politiques. A l'intérieur du calvinisme et du luthéranisme se font jour des forces qui s'expriment par des intolérance religieuses, dans maints pays qui en font leur religion officielle. Ces forces-là  reproduisent au sein des nouvelles Églises officielles protestantes les mêmes mécanismes sociaux, économiques et politiques qui ont fait la puissance pendant longtemps de l'Eglise catholique. L'obligation de l'observance religieuse - aller au temple plutôt qu'à l'église - l'accomplissement de devoirs civiques envers des institutions religieuses - plutôt l'impôt que les indulgences - la surveillance des moeurs des fidèles - on ne change pas les fonctions, mais les classes qui en bénéficient - tout cela permet l'émergence, à côté d'Etats qui se réaffirment - et parfois s'y crispent - comme catholiques (Espagne, France, Italie), d'Etats protestants (parmi la poussière de principaux germaniques, aux Pays-Bas, et cas encore plus typique, la Grande Bretagne avec l'anglicanisme).

   L'intolérance se trouve du coup des alliés objectifs dans tous les camps. N'empêche que dans le monde intellectuel, celui qui va tisser le siècle des Lumières, la tolérance commence à être une valeur en soi, étendue aux agnostiques et aux athées pour certains. Tout un faisceau de réflexions, de textes, de revendications s'appuie sur une sorte d'acquis moral de ces hommes du XVIIe siècle pour ouvrir la voie à des contestations de plus en plus radicales, elles-mêmes s'alimentant de politiques religieuses agressives arc-boutées sur la défense des privilèges. Si c'est dans le monde protestant que viennent les attaques,  dans le monde catholique (et pas seulement, que l'on songe à l'effervescence intellectuelle dans le monde juif) lui aussi émergent des réflexions politiques décisives. 

 

Barbara DE NEGRONI, Tolérance, dans Dictionnaire européen des Lumière, PUF, 2010. Debora SPINI, Jurieu ou l'intolérance modérée, www.academia.edu. 

 

PHILIUS

 

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28 avril 2016 4 28 /04 /avril /2016 06:44

  L'histoire de la tolérance et de l'intolérance dans le catholocisme revient à visiter l'histoire de l'Eglise chrétienne depuis les Pères Fondateurs jusqu'à la Réforme. Il s'agit d'ailleurs plus d'une histoire de l'intolérance, de ses arguments comme de ses pratiques. Ce n'est qu'en plein XVIIe siècle européen que s'élève le débat sur les vertus de la tolérance chez les Catholiques, suite aux guerres de religion, mais reprenant aussi les arguments d'un certain nombre de figures chrétiennes dans l'histoire qui refusent  cette intolérance. Le nombre de schismes, d'hérésies générées dans le sillage ou à l'intérieur même de la Chrétienté témoigne de l'importance des dissenssions sur le fond du message de l'Evangile. L'Eglise de Rome, toujours étroitement liée à des pouvoirs temporels (l'Eglise est d'ailleurs dans la majeure partie de l'histoire une puissance temporelle), doit faire face de manière pratiquement ininterrompue à des dissidences multiples, bien plus d'ailleurs (et bien plus radicales) que dans maintes autres religions. Cela explique sans doute l'aspect de citadelle assiégée donnée par cette Eglise, cause et effet sans doute de son intolérance doctrinale. Passé le siècle des Lumières, et sans doute parce que l'Eglise catholique n'a plus les moyens de coercition d'autrefois pas plus que l'adhésion de toutes les masses chrétiennes, de nouvelles doctrines de tolérance s'affirment, jusqu'à l'oecuménisme d'aujourd'hui, dans un monde où toute la Chrétienté justement fait figure de citadelle assiégée, entre, ceci cité sans souci de chronologie, les nouvelles influences des spiritualités orientales, la poussée socio-politique de l'Islam, l'existence d'un fort courant areligieux ou antireligieux. Il reste sur le plan des moeurs beaucoup de rigidités doctrinales dans l'Eglise catholique, bien plus que dans le monde des religions réformées, des intolérances qui apparaissent, en regard des connaissances de la réalité terrestre, assez incompréhensibles à la majorité même des fidèles... 

   Il faut remonter, et d'ailleurs beaucoup de théologiens catholiques y remontent, à Saint Augustin pour trouver les racines de l'intolérance de l'Eglise de Rome. Les premières doctrines de l'intolérance datent de la fin de l'Empire Romain d'Occident, où se mêlent les conflits entre danotiens, catholiques et païens, entre anciennes et nouvelles classes dominantes dans l'aristocratie terrienne, entre pouvoirs politiques émergents qui mènent plus tard au système féodal, ces derniers jouant tantôt les uns contre les autres, tantôt tentant de faire prévaloir des idées de tolérance. Si l'Eglise catholique vainc, ce n'est pas vraiment dû à la force de conviction de ses prêcheurs, mais plus à des conjonctures politiques, économiques et sociales. Il faut écouter les vainqueurs catholiques se vanter d'interventions divines en leur faveur pour croire que de tels arguments avaient plutôt bien cours tout au long du Moyen-Age, de la Renaissance, et même dans les temps Modernes. 

   Augustin, auteur sans doute le plus cité dans la littérature catholique en général et sur l'intolérance catholique en particulier. Les arguments dont Augustin se sert pour défendre sa cause sont de deux sortes : des arguments à contingences historique, valables essentiellement à l'égard des Donatistes et des arguments doctrinaux.

Comme le rapporte Robert JOLY, Augustin reproche aux Donatistes d'avoir fait appel à l'empereur Constantin contre Cécilien. "Il y a cependant quelque difféence à demande l'arbitrage impérial et à justifier des mesures répressives qui ne viennent qu'ensuie. Dans le même ordre d'idées, Augustin leur reproche aussi d'avoir provoqué et admis les mesures de Julien l'Apostat. Quel scandale de protester contre les décrets d'empereurs chrétiens et d'applaudir à ceux d'un païen! Mais Athanase lui-même était revenu d'exil en bénéficiant de la tolérance de l'Apostat. P Monceaux écrit que les Donatistes obtinrent de Julien toutes les libertés, "y compris celle de persécuter les catholiques". On ne voit aucunement que ce bout de phrase corresponde à la réalité. La restitution aux Donatistes des églises confisquées auparavant au profit des catholiques n'alla certes pas sans escès, ni sans meurtres. C'est le contraire qui serait étonnant en Afrique. Que l'on pense surtout que depuis très longtemps à cette époque, le donatisme est brimé, qu'il a souffert deux persécutions sanglantes, l'une sous Constantin, l'autre au temps de Macaire. Il dénie aussi aux Donatistes le droit de protester contre les persécutions, puisqu'ils ont eux aussi persécuté les Maximianistes. (...) L'argument historique le plus répandu dans les oeuvres d'Augustin concerne les crimes des Circoncellions. Les mesures répressives ne sont de la part des catholiques qu'une réaction de légitime défense devant les horreurs perpétrées par les Circoncellions. Loin de nous la pensée de minimiser ces dernières. Il suffit de remarquer que les doctrinaires donatistes rejetaient la responsabilité de ces violences, que les Circoncellions formaient plutôt à à-côté du donatisme, réprouvé par une majorité de modérés et enfin, que les empereurs catholiques avaient eu l'initiative des mesures violentes. D'ailleurs, l'évêque d'Hippone lui-même sait qu'il entre beaucoup de rhétorique dans ses développements sur ce sujet. (...).

Ce n'est pas sur des considérations historiques que saint Augustin fondait véritablement la légitimité de la coercition, mais bien sur des affirmations doctrinales. Son idée essentielle me parait être la suivante : il faut forcer les schismatiques et les hérétiques à rejoindre l'unité catholique parce que c'est objectivement leur seul salut possible. C'est par amour, par charité qu'il faut les faire souffrir : les souffrances qu'on leur impose de la sorte sont des bagatelles à côté des châtiments éternels qui les attendent infailliblement dans la vie future s'ils ne se convertissent pas. La même charité qui le pousse à exhorter, à harceler les non-catholiques, à leur proposer des discussions le pousse également, si l'apostolat ne réussit pas, à recourir à des méthodes plus fortes. Augustin ne fait ainsi qu'exprimer le raisonnement même de Dieu : "Si donc, dans sa miséricorde, Dieu nous avertit maintenant par l'organe des puissances humaines, c'est afin de n'avoir pas à nous frapper au dernier jour, et de ne pas laisser aux orgueilleux (la triste ressource) de se vanter de leur condamnation" (Contra ef Parmen). Bien entendu, puisque les catholiques sont seuls à détenir la vérité, seuls ils ont droit de recourir à une certaine violence. C'est la charité qui s'oppose invinciblement à ce qu'Augustin accepte la mort comme châtiment de l'hérésie ou du schisme : faire périr des gens non convertis, c'est les précipiter en Enfer, c'est donc obtenir le résultat opposé à celui qu'on souhaitait. Une charité plus humaine lui fait rejeter aussi la torture : Augustin se contente d'amende, de flagellations, de confiscation, d'exil. (...) Il ne s'agit pas de punir, mais de corriger. Ce n'est pas la personne humaine que l'on attaque par ces méthodes, c'est le vice qui est en elle et Augustin insiste lourdement (...). 

Quand on lui demande ce qu'il fait du libre arbitre, Augustin proteste. On ne force personne à la foi. Seulement, la tribulation fait réfléchir celui qui souffre, elle fait disparaitre la perfidia ; après quoi, l'adhésion à la vraie foi devient sincère, spontanée." Augustin réfute par des arguments scripturaires la thèses que les hommes ne doivent pas être amenés malgré eux à la vérité.

"Un second thème de la pensée augustinienne a un aspects plus juridique. L'hérésie est un crime contre Dieu, contre la vraie Eglise ; c'est au fond le pire crime qui soit. Il est donc absolument naturel que les lois l'interdisent et prévoient le châtiment des coupables. Et le schisme est un crime parce que dans ce monde il ne faut pas séparer les méchants des bons (les Donatistes prétendaient être obligés en conscience de se séparer des infâmes traditores). Cette séparation n'aura lieu que dans l'au-delà. L'Eglise ici-bas est forcément mélangée, sans que se sainteté en souffre. Chez saint Augustin, cette doctrine est un véritable leit-motiv, mais il la devait au donatiste schismatique Tyconius. (...)" Les empereurs chrétiens ont raison de recourir à la force et notamment celle d'invalider leurs testaments. Ce crime contre l'Eglise fait de l'Eglise la vraie persécutée, la vraie martyre. 

Les arguments scripturaires d'Augustin sont repris très souvent et Pierre BAYLE part d'eux pour réfuter les arguments doctrinaux en faveur de l'intolérance. 

Augustin lui-même a décrit l'évolution qui l'a conduit de la tolérance à l'intolérance (Lettres, XCIII, 17) : deux faits essentiellement, les crimes des Donatistes et les effets heureux de la contrainte, qui en peu de temps amène les anciens hérétiques à la plus grande reconnaissance à l'égard de ceux qui les ont d'abord forcés au catholicisme. Il y revient souvent et s'en extasie. Mais selon lui, la contrainte seule ne suffit pas, l'enseignement doit la suivre. Plus tard, les leaders de l'Inquisition se prévalent de ses écrits,  de même que les responsables des multiples dragonades durant les guerres de religion. Mais c'est le trahir en partie, car il limite toujours la nature des sévices permis. Cette limitation est dans l'histoire de l'Eglise catholique largement ignorée, et on ajoute à la liste d'Augustin des châtiments autrement plus durs. 

  Pourquoi donc Augustin, qui n'ignore pas que de leur côté les Donatistes obtiennent des conversions par les mêmes moyens, pense-t-il que ses efforts donnent des fruits si "exaltants". Il y a comme des non-dits dans ses écrits, des non-dits qui deviennent ceux de l'Eglise catholique toute entière et qui sont d'ailleurs une des causes de sa chute au XVIIe siècle. C'est que la preuve de cette conversion réside non seulement dans l'observance des rites chrétiens par les anciens hérétiques mais aussi dans la scrupule obéissance matérielle : paiement d'un impôt à l'Eglise, participation à la construction des édifices religieux, acceptation de recevoir cet enseignement qu'Augustin juge si nécessiare... Plus tard, l'Eglise augmente ses exigences fiscales, s'appuie sur le système féodal pour en obtenir le paiement régulier, et multiplie les sources de revenus directement liées à la pratique religieuse. C'est ainsi que la pénitence est accordée contre, notamment pour les classes les plus riches, espèces sonnantes et trébuchantes. C'est cette fameuse question des indulgences qui est le prétexte pour les premiers protestants de remettre en cause les prérogatives religieuse de l'Eglise catholique, indulgences qui sont liées à toute une collection de ressources et d'agents séculiers chargés de les recouvrir... A l'époque d'Augustin, même si les voeux de pauvreté restent courants, il est nécessaire, tout de même, pour subvenir aux besoins des prêcheurs, de leur assurer des minimum assez larges pour vivre... Ainsi les dépenses à la gloire de Dieu constituent de tout temps les meilleures preuve de foi.

   L'accroissement de la richesse matérielle de l'Eglise au Moyen-Age, parallèle d'ailleurs à un affaiblissement des compétences spirituelles (et parfois tout simplement, intellectuelle...) constitue une des causes du développement, avec les guerres incessantes, du monachisme. La multiplication des monastères est contenue alors par l'Eglise, forcée de se réformer et de se ressourcer sur le plan théologique, en accordant des statuts d'ordres religieux. On voit se déployer alors plusieurs ordres monastiques concurrents, caractérisés par une plus ou moins grande tolérance. Si l'intolérance reste très valorisée dans la hiérarchie catholique, gardienne de la foi, qui peut parfois déléguer des tâches d'Inquisiton (Ordre des dominicains...), les débats sur la tolérance et l'intolérance, surtout par rapport à l'Islam - les croisades sonnant une certaine défaite de la première, mais aussi par rapport à certaines hérésies, traversent l'Eglise à sa "marge" (qui constitue tout de même une grande proportion des "savants"). C'est surtout dans ces ordres, dont beaucoup mettent en avant des valeurs de pauvreté, des voeux de charité et des approches de paix, que se développent (Saint François, et certains Ordres franciscains à sa suite) une certaine tolérance au sein de l'Eglise catholique. Avec difficulté tant les représentants de la hiérarchie veillent au sein même de ces Ordres. Ces représentants veillent également sur tout le système d'enseignement et à la conformité de toute la scolastique qui s'élabore et s'affine dans des Universités pourtant jalouses de leur indépendance (1200-1500). Tant les Universités que les Ordres religions sont bon an mal an les réceptacles et les moteurs de réfléxions théologiques et philosophiques de plus en plus diverses, sous le coup de redécouvertes d'ouvrages longtemps disparus (de Platon et d'Aristote) et sous le coup de découvertes de nouvelles contrées et d'autres moeurs... Des penseurs comme Thomas d'AQUIN (1225-1274), Siger de BRABANT (1240-1284), Dietrich de FREIBERG (1250), Dante ALIGHERI  (1265-1321), Maitre ECKART (1260-1328), Jean Duns SCOT (1265-1308), Guillaume d'OCKHAM (1285-1349), Grégore de RIMINI, Jean BURIDAN, Albert de SAXE, Nicolas de CUES (1401-1464), par l'effervescence intellictuelle et politique que leurs réflexions et leurs textes suscitent, malgré le contrôle intellectuel que l'Eglise tente d'exercer, permettent à d'autres à la Renaissance d'approfondir des questionnments philosophiques, moraux et politiques qui mettent de plus en plus à vif les vérités sur lesquelles toute une classe religieuse assoit à la fois sa prospérité spirituelle et sa réussite matérielle. 

     Les liaisons de plus en plus fortes entre les monarchies (absolues) et l'Eglise ont raison de ces vélléités de tolérance, et domine alors jusqu'au XVIIe siècle les figures des grands prêcheurs comme BOSSUET. C'est au sein même de l'Eglise que naissent les plus grands schismes dont l'Eglise ne se relèvera pas : anglicanisme, calvinisme et luthérianisme creusent les divergences et les destins politiques des nations dans lequelles ils naissent. L'intolérance nourrit d'abord l'intolérance : ce n'est pas avec la répression de la justice écclésiastique que les nouvelles figures religieuses peuvent faire preuve de tolérance. Même se elles le voulaient, elles ne seraient même pas entendues de leurs partisans religieux et politiques. A l'intolérance de BOSSUET répond celle de JURIEU et, faute de s'éclore en milieu catholique, les théories politiques et philosophique sur lesquelles peuvent se fonder la tolérance se développent surtout en milieu protestant. 

     Même au XIXe et au XXe siècle, les figures de l'intolérance dominent encore l'Eglise catholique où le dialogue interreligieux se fait freiner ou se révèle sélectif (d'abord avec les religions non chrétiennes, plus difficilement avec le protestantisme et avec les Orthodoxes). Et où l'oecuménisme, même en plein milieu de la participation de nombreuses organisations catholiques dans le domaine de la paix, de la coopération économique et de la justice sociale, fait débat.

    La Papauté et la Curie romaine sont encore longtemps des gardiens intolérants de la "vérité chrétienne". Encore en 1841, le cardinal Pie peut écrire une défense de l'intolérance religieuse, sur le thème qu'il n'y a qu'un seul Dieu, un seul Seigneur, une seule foi et un seul baptême.

 

Cardinal Pie, Sermon prêché à la cathédrale de Chartres : sur l'intolérance doctrinale, 1841 et 1847, dans Oeuvres sacerdotales du Cardinal Pie, Librairie religieuse H Oudin, 1901. Robert JOLY, Saint Augustin et l'intolérance religieuse, dans Revue belge de philologie et d'histoire, tome 33, fascicule 2, 1955 ; L'intolérance catholique, Origine, développement, évolution, Espace de libertés, 1995.

 

PHILIUS

 

 

 

 

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27 avril 2016 3 27 /04 /avril /2016 09:36

   Ce n'est que vers le XVIIe siècle que s'installe durablement dans les marines de guerre un véritable bâtiment de combat.

Indépendamment de remarquables navires de raid, les Viking ne possèdent pas de bateaux de guerre et ignorent la tactique navale. Le situation n'est guère différente dans tout le Moyen-Age. Au cours des conflits qui opposent la Hanse ou l'Angleterre à la France, les batailles ne mettent aux prises que des bateaux improvisés dérivés de navires de charge, de viasseaux ronds ou Cogghes dotés provisoirement pour la circonstance de deux plate-formes de bois dominant la poupe et la proue. A partir de la fin du XIVe siècle, ces châteaux devenus permanents, intégrés à la coque, reçoivent des ouleuvrines, pièces d'artillerie légère de fer forgé se chanrgeant par la culasse et donnent naissance aux énormes caraques portugaises encore utilisées dans l'Océan Indien au XVIIe siècle. 

Car il est très coûteux d'armer des navires de guerre quand les moyens matériels restent dispersés durant la période féodale et encore au début des grandes monarchies européennes. De plus, la navigation se limite longtemps au cabotage le long des côtes et à l'habitude, même en pleine Méditerrannée de ne jamais perdre de vue la terre, pour y retourner le plus facilement possible. Ce n'est qu'au moment de l'établissement de cartes fiables de ce qui existe au-delà des colonnes d'Hercule (détroit de Gibraltar) sont mises au point, méthodiquement, voyages après voyages, dans lesquelles on mentionne soigneusement les différents courants rencontrés, qu'on s'éloigne de plus en plus et de plus en plus durablement des côtes. Ce n'est aussi qu'après la découverte d'un certain nombre de matériels pour gouverner de grands navires (qu'ils soient marchands ou de guerre), qu'on songe à s'aventurer beaucoup plus loin, tentant de gagner des îles d'attaches, qui parfois... n'existent pas! 

A ce siècle donc, le vaisseau de ligne constitue l'épine dorsale des grandes flottes européennes. Ce navire est l'association du galion, bâtiment marchand d'origine anglaise, aux formes de coque bien étudiées, aux lignes élancées, amputé des énormes châteaux des caraques, et de l'artillerie moderne composée de grosses pièces de bronze ou de fonte se chargeant par la bouche. Au lieu d'une étonnante collection de pièces légères hérissant les châteaux, l'artillerie se répartit sur les flancs en deux ou trois batteries percées de sabords. Avec la standardisation générale des calibres, on utilise au XVIIIe siècle des pièces de 8 à 36, les plus lourdes garnissant la batterie basse. Mis au point de 1635 à 1638, le Sovereign of the Saes de 104 canons, copié en France avec la Couronne de 70 canons, constitue le prototype de ce nouveau type de bâtiment qui inaugure son efficacité lors de la première guerre anglo-hollandaise de 1652-1654. C'est le point de départ d'un course aux armements qui concerne tous les grands Etats. Avant en ampleur peut-être que les canons terrestres, cette course aux armements met ne branle toute une chaîne  spécialisée militaro-industrielle (le nombre de composants d'un navire est proprement gigantesque...), qui préfigure les grandes courses aux armements modernes, de mer, de terre ou aériens...

  Ce qui ne veut absolument pas dire que les galères aient disparu de la circulation des mers. En effet, c'est précisément des engagements en mer opposant ce nouveau genre de navire à des galères (même nombreuses) qui ont montré l'efficacité des nouveaux gros bâteaux, que dépérit peu à peu le modèle de la galère, du fait de sa faiblesse de feu et qui garde sa faible maniabilité. Elle ne joue plus que le rôle de bâtiment auxiliaire. Il faut compter aussi, car même des commandants de navire trouvent plutôt embarrassantes ces "petites" embarcations armées, avec les solides intérêts économiques...

Tout au long du moyen Age, toute un écheveau d'intérêts économiques s'organise autour de la construction et de la mise en oeuvre de ces galères, dont certaines de dimensions respectacles. Les moindres ne sont pas les personnels attachés au fonctionnement de ces galères. Le métier de marinier de rame, qui est appelé à de grandes transformations (en marinieer de voile notamment) est celui d'un très grand nombre de personnels, qui ne suffisent plus à partir du moment où s'installe un commerce régulier de marchandises. Plus de rameurs sont requis, plus la pénurie commence à se faire sentir, et plus ces rameurs sont coûteux. Aussi, vers le XVe siècle prélève t-on des condamnés dans les prisons pour ramer sur les navires. Progressivement s'institue une peine de justice, et dès le XVe siècle, on condamne directement aux galères. Les galériens sont enchaînés, même sur les navires de guerre. Plus tard, la littérature transcrira leurs conditions sur celles des anciens esclaves alloués sur des galères (notamment sous l'Empire romain), qui eux bénéficiaient de bien plus d'attention, d'autant plus que leurs maîtres tenaient à les récupérer ensuite (espoir souvent déçu...). On en vient à ancrer dans l'imaginaire, des galériens condamnés dans toute l'Antiquité, alors que même la condition des esclaves est bien plus complexe que celle de leurs "collègue" postérieurs qui eux vivent dans des conditions épouvantables... Ce qui est réellement celle de ces galériens des XVe-XVIIIe siècles... qui gardent cette appelation même dans les temps de navires de ligne qui font beaucoup plus appel à la force du vent.

  En marge de quelques opérations amphibies ou de défense de places fortes littorales, les galères ne servent bientôt plus qu'à remorquer des vaisseaux à l'entrée ou à la sortie des ports, quand on ne les utilise pas tout simplement comme navires d'apparat pour le transport des hautes personnalités. La France supprime son corps de galères en 1748. Venise s'obstine à en conserver jusqu'la fin de son indépendance, et le dernier combat de galères oppose Russes et Suédois en Baltique en... 1808. 

      Jusqu'à sa disparition au milieu du XIXe siècle, le vaisseau ne cesse de se perfectionner. Tendance générale, on recherche l'augmentation de sa puissance, donc de son tonnage, tout en améliorant le tracé des formes et la répartition de la voilure. Comme pour l'armée de terre, toute une réglementation se met en place, harmonisant les calibres des canons et la vitesse du navire, fixant des classes de vaisseaux dont la puissance oscille de 50 à 100 canons, voire même 118 canons. Un des plus célèbres des trois-ponts français, les Etats de bourgogne, est lancé en 1780, devenu Océan en 1842 et n'est détruit qu'en 1855. 

   Indépendamment de ces mastodontes dont le Victory de Nelson est un des exemples les plus célèbres, la préférence des grandes marines concerne des navires de dimension plus modestes. A la fin du XVIIIe siècle, les vaisseaux les plus répandus sont des deux-ponts de 70 à 80 canons. Les navires français comptent parmi les plus réussis, encore que les bâtiments britanniques inaugurent des coques doublées de cuivre qui donnent de meilleures qualités nautiques dans les mers tropicales.

L'artillerie à bord ne cesse de s'améliorer dans le même temps. Elle gagne en précision et en portée, de l'ordre de 500 mètres, encore que les pièces ne soient réellement efficaces qu'à des distances dix fois plus courtes. Il est plus difficile d'atteindre le but qu'à terre, aussi dans les courses entre frégates par exemple, il faut trouver un compromis entre la vitesse et la portée des canons, faute de quoi, on risque de couler avant l'adversaire. Car si on recherche l'abordage finale pour récupérer le navire final, la préférence va à la bonne canonade précédente, surtout dans les combats impliquant de nombreux navires de part et d'autres. Les vaisseaux en général s'allongent et les flottes s'homogénéisent, pour les grandes puissances.

  A une flotte d'échantillons construits par des "maitres de hache" - praticiens, agissant par savoir-faire héréditaire et par expérience, à coup de secrets de famille jaloureusement et parfois violemment gardés -, succèdent des escadres de demi-séries imposées d'en haut, d'ingénieurs-constructeurs de la marine sortis des écoles de marine. L'administration voudrait des navires "standardisés" mais la série s'avère impossible à atteindre vus les multiples perfectionnements d'une année sur l'autre. Par contre dans la fabrication d'un certain nombre de composants comme les poulies fabriquées par la machine à vapeur dans les années 1770-1790, et comme les canons de bronze plein, l'industrie fonctionne de plus en plus en fonction de normes de production qui permet de les fabrication très vite.

  Les performances de ces grands voiliers progressent sensiblement. Au milieu du XVIIIe siècle, la vitesse ne dépasse que rarement 3-4 noeuds. Vers 1790, celle de 9-10 noeuds est devenue l'objectif. Parallèlement, la capacité d'emport en munitions et vivres passe d'une autonomie de 5 à 6 mois, mais beaucoup moins pour l'eau, ce qui met à portée des escadres des grandes puissances européennes l'ensemble des océans. 

   Mais le grand problème de ces navires est leur bois, surtout lorsqu'ils voguent à grande vitesse. Son usure est telle, conjuguée avec les effets des combats et des gros de tempête, que peu atteignent les 15 ans de service que l'on attend d'eux. De plus, si la production tourne ente les XVIIe et XVIIIe siècle à pleine régime, le nombre de navire complètement ratés reste important. Le problème dans ces cas-là, c'est que l'on en s'en "aperçoit" qu'assez tard, le pire l'étant évidemment en pleine mer! Apercevoir est mis entre guillemets car entre les armateurs, l'ingénieur, les possibles contrôleurs de la marine, le capitaine... les échanges courtois sont légions, si on n'ose pas parler de connivences coupables. Disons qu'entre gens de la marine, à ces époques-là, quantités d'arrangements peuvent avoir lieu, mais les problèmes n'interviennent pas seulement dans la marine. Dans toutes les armées, un certain nombre de dysfonctionnements est le résultat direct de malfaçons qui peuvent avoir de très graves conséquences, et parfois, seulement parfois, des sanctions en découlent. Le service du contrôle technique des armées se met en place très lentement, en fonction de la vitesse de fonctionnement des arsenaux et de la volonté politique de les doter de moyens suffisants... Très souvent, une grande partie des ateliers travaillent pour des radoutes, refontes et même reconstructions. Les prix grimpent vite, ce que les politiques  et les financiers (Choiseul notamment, dont les rapports sont très critiqués par les armateurs) voient souvent surtout. Mais c'est à ce prix que des navires conçus pour 15 ans de service peuvent aller jusqu'aux quarante ou cinquante ans... Mais sont-ce les mêmes navires? 

   Les navires de combat, au nombre important sur mer et sur les chantiers, se subdivisent, à la fin de l'Ancien Régime, en trois catégories principales :

- les vaisseaux de ligne, destinés au grands combats ;

- les frégates rapides, d'abord essentiellement destinés à l'éclairage et aux relations isolées, mais qui, grâce à un armement de plus en plus lourd, en arrivent à jouer un rôle très important, à dominer même tous les autres navires ;

- les corvettes et assimilés (chébeks en Méditerranée), plus légères, destinées aux convois côtiers et tâches annexes.

   On constate d'ailleur l'abandon des vaisseaux de 50 et de 64 remplacés par les puissances frégates. Cette puissance de base est entourée d'une "poussière navale" : brigs et avisos, chaloupes, cannonières (mais les brûlots deviennent rares), et aussi d'une flotte de service et de maintenance importante, flûte de transport (spéciales pour les mâts), anciens vaisseaux de ligne plus ou moins désarmés pour faire office de transport de troupes ou rasés en pontons portuaires, gabarres et chasse-marées, paquebots... Ainsi la flotte française de 1790 comporte 241 bâtiments à flot.

   La marine anglaise, beaucoup plus puissante, porte l'accent sur la supériorité numérique de ses vaisseaux sans négliger un "acccompagnement" de frégates, de plus en plus fourni. Alors que dans les trois grandes marines rivales (Angleterre, France et Espagne) les grands navires représentent de 30 à un tiers des unités, les autres marines importantes (Russie, Danemark, Hollande, Suède) réduisent la part de "poussière navale". D'ailleurs, ce n'est pas parce que les commandements les trouvent peu utiles, mais cette "poussière" est très chère. Les marines de troisième rang (dont celle des Deux-Siciles jusqu'en 1860 l'une des plus modernes) combinent quelques unités lourdes avec des bâtiments rapides, destinés à lutter surtout contre la piraterie. 

   A ces flottes de guerre permanente, édifiées en même temps que les autres corps permanents des armées, s'ajoutent des flottes "paraétatiques" dont les principales sont celles des trois compagnies des Indes orientales. Nécessairement armés, ces navires sont souvent conçus selon un compromis entre le bâtiment de guerre et bâtiment de commerce, combinant souvent leurs inconvénients. Après quelques naufrages, la compagnie française des indes se met à les construire dans ses propres arsenaux, avant après la guerre de Sept ans que le Contrôle général ne les intègre purement et simplement dans la Marine Royale. D'ailleurs, l'obligaton de construire une flotte de combat constitue la raison majeure de l'échec financier de la Compagnie française. seule la Compagnie anglaise, en adoptant de nouveaux matériaux (bois de teck) et certaines méthodes asiatiques (bords droits) fait bonne figure. Il faut encore ajouter à ces flottes des flottes, beaucoup plus réduites, pirates ou corsaires, dotées la plupart du temps de navires construits dans des chantiers navals officiels (concédés de gré ou de force..) qui écument les mers jusqu'à l'orée du XXe siècle...

   Les multiples transformations impliquent le recours constant à l'innovation. Arme technique par excellence, la marine stimule la recherche scientifique, suscite invention et innovation, qui, à leur tour, se heurtent parfois à des résistances mentales... et sociales car bousculant des situations établies. Les grandes marines sont, de ce fait, avant la révolution industrielle, l'un des domaines les plus dynamiques de l'Ancien Régime, l'un des secteurs de pointe, tant par leurs méthodes que par une partie de leur personnel.

Le bâtiment de combat représente un compromis d'une extraordinaire complexité entre les contraintes techniques, les tâtonnements des innovations scientifiques et techniques, les coûts de construction et d'entretien, les choix d'indépendance et de dépendance des marchés des matières premières comme des produits finis... Le navire reste à la fin du XVIIIe siècle fondé sur le couple du bois-moteur/voile-hommes : théoriquement l'on reste à l"intérieur d'un même "système technique". Sous ces apparences se cache pourtant une énorme dénivellation - plus encore intellectuelle que matérielle. Un "80" repréente un énorme progrès par rapport à un vaisseau du milieu du XVIIe siècle. Cette mutation s'est faite par acumulation de micro-innovations souvent imperceptibles.

     

      Les navires de ligne, de même que les galères d'avant, bataillent en groupe. Ce n'est que dans les opérations de corsaires et de pirates que l'on peut voir un combat avec peu de navires, voire deux seulement, et de manière totalement disproportionnée le plus souvent, sauf mission de couler un gros navire pour le compte d'une puissance étatique, entre un navire de guerre et un navire de commerce. Ces navires voyagent et combattent en escadre opérant sous un même chef (installé dans un navire-amiral). La flotte de guerre, comme sur terre, est ordonnée alors en avant-garde, corps de bataille et arrière-garde. Une escadre est généralement subdivisée en divisions. Fréquemment, en fonction du nombre de vaisseaux, la division comporte trois ou un multiple de trois vaisseaux (pour des questions de manoeuvres contre une flotte ennemie). A côté des vaisseaux de ligne formant la ligne de bataille, on trouve des frégates, chargées de diverses missions (liaison, reconnaissance, répétition des signaux ou aide au remorquage...), d'autres navires aux fonctions diverses (brûlots, transports, navires-hôpital...)...

 La tactique navale n'émerge en tant que discipline adoptée par toutes les grandes marines que dans les dernières années du XVIIIe siècle. Alors que du temps des galères, on peut chercher à mener une sorte de bataille terrestre sur bâteaux : préparation d'artillerie, abordage, bataille rangée (plus ou moins..° dans le navire ennemi... du temps des vaisseaux de ligne, la bataille a toujours pour but d'envoyer par le fond l'adversaire ou de le désemparer suffisamment pour pouvoir l'aborder, et obtenir rapidement sa reddition. Les vaisseaux voyagent souvent en ligne de file, mais dans la batille, pour pouvoir utiliser au maximum les bouches à feu, tous les vaisseaux se mettent en boucle deux par deux, chacun des adversaires tentant de mettre l'autre sous des feux croisés tout en évitant de l'être. La canonade constitue l'essentiel du combat entre les deux lignes, avec des résultats tantôt spectaculaires, tantôt décevants, une fois placées à des distances allant de quelques centaines à quelques dizaines de mètres. La forme de combat s'homogénéise tellement dans l'ensemble des grandes marines, qu'on en vient, comme sur terre avec ces agencements géométriques où chaque adversaire fait l'honneur de tirer chacun son tour, lorsqu'elles sont en confrontation à adopter les mêmes manoeuvres, les mêmes règles de combat, les mêmes scénarios de bataille tout à fait prévisibles... et qu'entre marins on se met en honneur de respecter... même si cela se solde par des engagements assez vains et pas du tout concluant. Même comme toujours, pour échapper au danger de ce fétichisme, apparaissent des marins et des officiers hardis et indisciplinés qui utilisent de belles combinaisons pour anéantir plus sûrement l'adversaire. C'est ainsi que le français SUFFREN et l'anglais NELSON réalisent des manoeuvres en T, disloquant leur propre formation pour lancer des navires par le travers de la ligne ennemis, la perçant de plusieurs points et la trançonnant pour isolér des éléments plus faciles à "réduire". (Général Pierre GOUBARD, site de l'ASAME (www.asame.org)

 

    Au milieu du XIXe siècle, le vaisseau de ligne atteint son apogée et les grandes marines néchappent pas à la tentation du gigantisme avec d'énormes trois-ponts de 4 000 tonnes, comme le français Valmy de 120 canons. Une remise en cause est cependant à la veille de s'imposer avec l'apparition de la vapeur et du "boulet creux". Les expériences menés dès 1817 sur le Triomphant, la réduction des forts de Saint-Jean-d'Ulloa en 1838 par l'escadre de Baudin soulignent les effets destructeurs des obus explosifs sur les coques et sur les murailles.

La guerre de Crimée, le premier grand conflit de l'ère industrielle, constitue le début d'une révolution dans le domaine de la marine de guerre, avec ces nouveaux boulets, dont l'usage signe le début d'une nouvelle course aux armements maritimes fondées sur des cuirasses, la proplusion à vapeur, l'hélice, une artillerie composée de canons rayés se chargeant par la culasse tirant des obus explosifs...

 

André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

 

ARMUS

 

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