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2 mai 2011 1 02 /05 /mai /2011 16:26

                    Plus que tout autre forme de guerre, la guérilla possède un caractère politique immédiat ; en effet, soit elle résulte de la condensation du mécontentement local et/ou de la fusion d'organisations politiques autochtones armées ou non, ou bien que, implantée à partir de l'extérieur, elle cherche à provoquer cette condensation et cette fusion autour d'elle, la guérilla ne peut dépasser un seuil d'activité assez bas que si elle jouit de la complicité d'abord, puis du soutien et finalement de la participation active des populations parmi lesquelles le partisan doit vivre "comme un poisson dans l'eau" (pour reprendre une expression de Mao ZEDONG) (Jorge CASTANEDA). 

Quand elle prend l'ampleur d'une guerre, la guérilla est donc toujours une guerre populaire, bien que ce fait ne préjuge pas de son signe politique global : aussi ancienne que les formes les plus anciennes de la guerre et tout aussi répandue, elle a, de tous temps et en tous lieux, été utilisée par des mouvements populaires de signes contraires : aussi bien que par les Chouans et par les Christeros (Mexique), autant aussi par les Espagnols opposés à l'importation des valeurs révolutionnaires, forces authentiquement populaires mais également contre-révolutionnaires dans leur contexte global, que par les patriotes et les révolutionnaires des cinq continents. 

Tant les stratégistes occidentaux que les stratèges des pays dits socialistes s'accordent généralement à voir dans la généralisation des mouvements guérilleros après la deuxième guerre mondiales l'expression des luttes de libération nationale, mais également, à partir de 1965, si l'on suit toujours Jorge CASTANEDAS, une tentative pour contourner la coexistence pacifique - tournant à partir duquel, la guérilla deviendra de plus en plus la stratégie privilégiée des forces anti-impérialistes et socialisantes en Asie, en Afrique et en Amérique Latine. Cette stratégie qui s'étaie sur une conception inédite de la révolution mondiale affirme le primat révolutionnaire des pays pauvres en élevant la stratégie typique à la guérilla - de l'encerclement des villes par les campagnes - au niveau d'une vision de l'Histoire. A la lutte du "CHE GUEVARA" qui se propose d'étendre une guérilla à l'échelle continentale fait écho la thèse de LIN PIAO qui assimile les pays pauvres aux campagnes des puissances impérialistes et préconise l'encerclement de ces dernières par les révolutions réalisées dans les premiers. Aussi, cette lutte menée au plus près du peuple s'accompagnera-t-elle de plus en plus d'une dimension internationale : intense activité diplomatique d'une part, et, d'autre part, essais de coordonner les luttes continentales et mondiales, avec pour point culminant, resté pour l'essentiel sans effet réel (autre qu'idéologique dans les pays capitalistes occidentaux), la Conférence tricontinentale de La Havane (décembre 1964-janvier 1965), qui réunissait les représentants des mouvements révolutionnaires des trois continents (Afrique, Asie, Amérique Latine), qui avaient vu des mouvements guérilleros se développer de façon importante et remporter des succès. Cette stratégie reflète un trait fondamental : elle a été victorieuse dans les formations sociales  dont le caractère distinctif semble être plus que tout autre (misère des masses, population essentiellement rurale, faiblesse relative de la classe ouvrière et de ses organisations) une situation d'oppression nationale provoquée soit par un pays étranger soit par cette combinaison d'une dictature locale associée aux puissances impérialistes, qui peut marquer les premières phases d'un pays nouvellement indépendant et qui semble relativement consolidée dans certaines régions du globe et notamment en Amérique centrale (par exemple au Nicaragua) et aux Caraïbes.

Lutte de longue haleine, qui exige des populations impliquées des sacrifices importants, la guérilla n'est politiquement viable que lorsque, selon l'expression d'une de ses représentants les plus éminents - le commandant GUEVARA -, "toutes les voies légales ont été épuisées", et cela même si, comme il le fait lui-même très justement remarquer, une des tâches essentielles de la guérilla consiste à rendre cet état des choses évident aux yeux de tous. Une fois implantée, la guérilla cherche à élargir son territoire et à en conquérir d'autres. Ainsi, dès avant la victoire, elle installe un pouvoir nouveau à l'intérieur des zones libérées ou, quand cela n'est pas possible, crée un réseau diffus de pouvoirs populaires qui tend à se substituer à celui de l'Etat qu'elle combat. Cela veut non seulement, contrôler en partie un certain territoire et son infrastructure économique, mais aussi organiser une vraie vie collective, comme aux Chiapas, avec écoles, hôpitaux et maisons du peuple. 

Car deux issues sont possibles : soit la guérilla - quitte à transformer ses effectifs en "armée régulière" - recherche la victoire militaire par la destruction des forces armées ennemies, dans une logique toute clausewitzienne, soit misant sur l'usure militaire et l'isolement politique de l'adversaire, elle tente de l'obliger à rechercher une solution politique négociée. Dans les deux cas, l'objectif reste le même : la conquête du pouvoir d'Etat. Lutte essentiellement politique, c'est la politique qui est au coeur de ses succès comme de ses échecs et non pas tel ou tel facteur militaire - la réussite éclatante des partisans vietnamines en témoigne.

                        La guérilla anti-impérialiste et socialisante connaît deux variantes :

- MAO ZEDONG, premier théoricien moderne de la guérilla, maintient le primat du parti (le parti communiste aux fusils) ont la théorie marxiste-léniniste garantit le caractère de classe du mouvement. Pour les communistes chinois, la guérilla constitue un complètement permanent en même temps que la source de recrutement d'une armée régulière et les guérilleros vietnamiens auront une large autonomie (MAO ZEDONG, Ecrits militaires, Pékin, 1964 ; VO NGUYEN GIAP, Guerre du peuple, armée du peuple, Paris, 1966) ;

- Pour les théoriciens et praticiens cubains, la distinction entre le commandement militaire et le commandement politique doit être abolie. La guérilla elle-même est une organisation politique qui emprunte une stratégie armée dont elle reste, à tous moments, le noyau immergé au centre des luttes. Seule une liaison étroite avec les masses assure le caractère révolutionnaire du combat ; c'est donc à elle que doit revenir le commandement. (Fidel CASTRO, Oeuvres, Maspéro ; E CHE GUEVARA, Oeuvres, Maspéro ; Régis DEBRAY, La critique des armes, Seuil, 1974 et Révolution dans la Révolution, Maspéro, 1967)

 

         Hervé COUTEAU-BEGARIE se concentre, tout comme Jorge CASTANEDA, sur les dernières périodes de la théorie et de la pratique marxistes de la guérilla et passe très rapidement sur les réflexions des fondateurs du marxisme eux-mêmes, MARX et ENGELS, comme sur celles de LENINE, de TROTSKY et de STALINE, sur lesquelles nous reviendrons plus tard. Il est vrai que la figure du partisan prend une nouvelle dimension lors des guerres de décolonisation après la Seconde Guerre Mondiale. La dimension idéologique, déjà présente pendant cette dernière guerre dans les pays occupés (en France comme en Yougoslavie ou en Grèce). Nous passons réellement de la guérilla à la guerre révolutionnaire, théorisée et mise en pratique par MAO ZEDONG et le général GIAP. 

MAO ZEDONG construit la théorie de la stratégie de guerre prolongée articulée en trois phases : défense stratégique, équilibre des forces, offensive stratégique. Le général GIAP plaide pour une "triple synthèse" : adaptation au terrain, adaptation au climat et adaptation aux hommes. Ceci pour "attaquer les points faibles avant les points forts. Encercler l'ensemble, passer à l'action sur des points sélectionnés. Attaquer d'abord la ligne extérieure, ouvrir une brèche et percer en profondeur." 

Après eux, un grand nombre d'auteurs marxistes s'emploient à théoriser l'insurrection et la guerre révolutionnaire sous toutes ses formes (LIN PIAO, CHE GUEVARA, Kwame NKRUMAH...) y compris la guérilla urbaine (Carlos MARIGHELLA, URBANO...), suscitant en retour, mais avec un retard considérable et décisif, une non moins abondante littérature sur la contre-insurrection (général Frank KITSON, colonel Roger TRINQUIER, John MCGUEN... ). Vu la difficulté des armées coloniales de réellement s'adapter aux stratégies de guérilla, elles font la preuve de leur efficacité en Chine et en Indochine (sous le protectorat français comme sous l'intervention américaine...). Ces stratégies peuvent être mises aussi en échec comme en Grèce et en Malaisie, par absence de soutien populaire dans un cas et par habileté politique et militaire de l'ennemi dans l'autre.

        La guerre révolutionnaire peut donc remporter de grands succès si elle conjugue quatre conditions :

- tirer parti du terrain. La guerre révolutionnaire a obtenu ses plus grands succès dans des régions de montagne ou de forêts denses qui se prêtent très mal à l'exercice du modèle occidental de la guerre ;

- établir une osmose entre les combattants et la population. Sans soutien de celle-ci, ou au moins sa neutralité bienveillante, un maquis ne peut se maintenir longtemps ;

- disposer du soutien d'une tierce puissance, qui lui assure une résonance politique, par la mise en accusation de l'adversaire dans les enceintes internationales, le lancement de campagnes de propagandes et, chose essentielle, qui lui apporte un soutien logistique, en lui livrant des armes et de l'argent, en hébergeant une représentation politique, des camps d'entrainement... Faute de quoi, on l'a vu après l'effondrement de l'Union Soviétique et le désengagement progressif de la Chine communiste, les partisans doivent rechercher d'autres ressources et d'autres alliés. Souvent, le marché de la drogue et l'alliance avec des bandes armées dépourvues d'impératifs politiques ou idéologiques peuvent seuls les soutenir...

- avoir une idéologie forte, seule capable de mobiliser les masses et de les encadrer pour qu'elles ne retombent pas dans la simple révolte populaire.

 

Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, 2002 ; Jorge CASTANEDA, article Guérilla, Dictionnaire critique du marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999. 

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1 mai 2011 7 01 /05 /mai /2011 15:38

             C'est surtout depuis le XVIIIème, plus précisément dans la foulée des guerres de la République française et de l'Empire français que les études sur la petite guerre reprennent après une longue éclipse (ce qui ne veut pas dire qu'elle s'était arrêtée d'exister). Bernard PESCHOT (La notion de petite guerre en France (XVIIIème siècle), Les Cahiers de Montpellier, n°28, 1983) rend compte qu'en ce siècle, on discute de petite guerre et de guerre de partisans, sans que ces deux notions soient clairement distinguées : la petite guerre recouvre plutôt l'emploi autonome de petits détachements, tandis que la guerre des partisans "désigne, à la fois, les méthodes de combat des soldats détachés dans des partis de guerre qui courent la campagne en avant des armées, et les formes spéciales des guerres civiles dans lesquelles la population est impliquée. Le partisan d'Ancien Régime est donc, suivant le cas, le franc-tireur incorporé aux troupes régulières ou la maquisard sans formation militaire." Cette forme de guerre, selon Bernard PESCHOT, à la croisée de deux "écoles" :

- la tradition cavalière héritière des fronts orientaux européens ;

- l'expérience montagnarde issue des combats contre des partisans civils."

 

              Le chevalier Jean-Charles de FOLARD (1669-1752)  commence sa carrière d'écrivain avec un essai sur L'art des partis à la guerre, non publié. Le chevalier de LA CROIX publie un Traité de la petite guerre pour les compagnies franches (1752). Le capitaine LE ROY DE GRAND MAISON (1715-1801)  publie en 1756, un gros livre intitulé La Petite guerre ou traité des troupes légères en campagne, premier ouvrage à connaître une large et durable diffusion. A sa suite plusieurs ouvrages traitent des même thèmes, comme le comte de la ROCHE en 1770 (Essai sur la petit guerre) dans lequel il tente de dégager des principes. Si la production s'arrête en France dans les années 1790, elle se poursuit dans d'autres pays, en Allemagne notamment, marquée par les campagnes napoléoniennes.

CLAUSEWITZ professe un cours sur la petite guerre en 1810 et intègre les leçons de la guérilla dans son De la guerre. 

Le général Guillaume Philibert DUHESNE (1766-1815) tire les enseignement de la "révolution tactique" des années 1790, dès 1814, dans un Essai historique sur l'infanterie légère qui sera réédité pendant un demi-siècle.

Jean-Frédéric-Auguste LE MIERE DE CORVEY (1770-1832), qui a participé aux guerres de Vendée et d'Espagne, est le premier, dans Des partisans et des corps irréguliers (1823) à ne pas faire de la guérilla un accessoire de la grande guerre et à proclamer que "le but principal de ce genre de guerre est d'obtenir la destruction insensible de l'ennemi". Le partisan doit avoir trois qualités, être sobre, bien marcher et savoir tirer un coup de fusil, leçon que retiennent bien ensuite de nombreux guerilleros modernes.

           Le général russe Denis DAVIDOFF (1784-1839), qui a commandé un corps de cosaques durant la campagne contre Napoléon de 1812, tire de son expérience un Essai sur la guerre des partisans écrit en 1821, dans un grand effort de théorisation. Il lie le développement de la guerre des partisans à l'augmentation des effectifs des armées qui a "introduit dans l'art militaire l'obligation d'entretenir une ligne non interrompue entre l'armée agissante et le point central de ses ressources et approvisionnements". La guerre des partisans consiste à "occuper tout l'espace qui sépare l'ennemi de sa base d'opérations, couper toutes ses lignes de communication, anéantir tous les détachements et convois qui cherchent à le rejoindre, le livrer aux coups de l'ennemi sans vivres, sans cartouches, et lui barrer en même temps le chemin de la retraite". Il se propose d'établir les "principes fondamentaux sur la manière de diriger un parti" qui "ne se trouvent encore nulle part. Son système, fondé sur une base d'opérations, de ravitaillement et de bataille, rappelle fortement celui de JOMINI. Même certains écrits de révolutionnaires marxistes y font référence.

                  La Suisse, avec sa tradition de milices, n'est pas restée indifférente à la guérilla. Citons, entre autres, Aymon de GINGINS-LA-SARRAZ (la guerre défensive en suisse, 1860 et Les partisans et la défense de la Suisse, 1861). Il prône une défense populaire, mais en demandant que l'envahisseur respecte les lois de la guerre qui protègent les populations civiles, mais il passe pour un original dans son propre pays.

 

           Toutes ces réflexions n'en restent pas au niveau théorique sans application pratique. En France, l'ordonnance de 1823 sur le service des armées en campagne, rédigée par des officiers dont certains avaient participé à la guerre d'Espagne, comporte de nombreux article relatifs à la mise en oeuvre des partisans et aux moyens de les combattre. Mais la charge subversive de cette forme de guerre va entraîner son élimination progressive, sous l'effet combiné de la suspicion du pouvoir politique (royaliste) et du mépris des militaires (corporatisme). (Hervé COUTEAU-BEGARIE)

 

           Ce sont surtout ensuite des auteurs italiens, impressionnés par l'exemple espagnol, qui considèrent la guérilla comme une stratégie utile pour la réalisation de l'unité italienne. le comte Cesare BALBO (1789-1853) publie en 1821 Della Guerra di Parteggiani, dans une une revue napolitaine. Il se prononce pour la guerre des partisans. En écho, le général napolitain Guglielmo PEPE 1783-1855) publie en 1833, un Mémoire sur les moyens qui peuvent conduire à l'indépendance italienne, et en 1836, L'italia militare e la guerra di sollevazione. Il insiste sur le soutien que les bandes de partisans peuvent apporter à l'armée régulière. De même, Carlo Bianco di Saint JORIOZ (1795-1843) écrit en exil à Malte en 1830, le volumineux Della guerra nazionale d'insurrezione per bande qui inspire l'action militaire de MAZZINI. En relation avec les Italiens, d'autres insurgés, polonais, rédigent de semblables essais. Tant dans le camp des partisans que dans le camp de leurs adversaires officiers, prolifèrent les écrits, tous mettant en avant la valeur certaine des actions de guérillas, avant souvent, que les organismes officiels, lesdites guérillas passées et réprimées, mettent ces écrits à l'index. Mais, à l'inverse, Hervé COUTEAU-BEGARIE s'étonne de l'extrême rareté des écrits sur la lutte anti-guérilla.

 

            Pour la période 1870-1939, l'auteur du copieux Traité de stratégie estime que les guérillas retournent à la marginalité, en tant sur le plan littéraire. Citons comme lui tout de même certains auteurs qui y voient un élément important sur le plan stratégique :

- Anne-Albert DEVAUREIX, De la guerre de partisans, son passé, son avenir, 1881 ;

- V CHARETON, Les corps francs dans la guerre moderne. Les moyens à leur opposer, 1900 ;

- Thomas Miller MAGUIRE, Small war, 1899 et Guerilla or Partisan Warfare, 1904 ;

- Charles Edward CALLWELL (1859-1928), avec sa référence historique majeure, Small wars, 1896. Dans cet ouvrage, il y énonce la loi, souvent reprise ensuite, de supériorité tactique et d'infériorité stratégique des armées régulières face à des combattants irréguliers plus mobiles, qui n'ont pas à se soucier de leurs communications. (Petites guerres, ISC-Economica, Bibliothèque stratégique, 1998).

- T E LAWRENCE (1888-1935), acteur de la révolte arabe contre les Turcs, Les sept piliers de la sagesse, plusieurs fois remanié (1919-1926).

 

       Mais c'est surtout l'école marxiste ou marxiste-léniniste qui produit les analyses les plus prolifiques sur les guérilla. A noter que les positions d'origine de nombreuses des réflexions de ses auteurs se situant de manière globale à l'opposé de nombreux autres précédemment cités. La guérilla est souvent, au début, menée contre une armée régulière en l'absence d'appui ou de soutien à une armée du camp des révoltés. MARX et ENGELS, bon connaisseurs de problématiques militaires sont convaincus que à l'image de la bourgeoisie qui a créé, avec la nation armée, son propre mode de combat, l'émancipation du prolétariat trouvera sa propre expression en ce domaines. Levé en masse et guérilla, explique Karl MARX, sont les méthodes par lesquelles une force relativement faible résistera aux coups d'une armée plus forte et mieux préparée. LENINE et TROTSKI reprennent leurs analyses et donnent aux facteurs idéologiques et populaires une part majeure, en insistant sur les conditions préparatoires, à travers le parti, aux opérations militaires. Si l'historiographie soviétique suit les mêmes idées jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale, nourries de la guerre civile russe d'ailleurs entre les Blancs et les Rouges, une rupture nette intervient en 1941, lorsque STALINE revient à des conceptions plus classiques, tout en n'abandonnant pas la guerre des partisans.

      Les réflexions au sein de l'Armée populaire yougoslave, dans un pays qui s'est libéré en grande partie grâce à des actions de guérillas, demeure marquée par cette expérience, qui transparait dans le thème de la défense populaire généralisée, malgré un retour là aussi à des conceptions plus classiques.

        La synthèse entre guérilla et actions militaires régulières est surtout effectuée par l'école chinoise, dans le concept de guerre révolutionnaire. MAO ZEDONG voit dans le prolétariat industriel la force dirigeante révolutionnaire, qui met en oeuvre, à partir d'une infrastructure clandestine, une guérilla moderne, union intime entre le peuple et l'armée.

         Partant de l'expérience chinoise, les stratèges marxistes vietnamiens - HO CHI MINH, PHAN VAN DONG et VO GNUYEN GIAP, développent méthodiquement une résistance, puis une défense populaire. 

         Dans le même schéma, le FLM algérien entreprend une lutte de libération nationale contre la France, en alliant terrorisme sélectif et opérations militaires complexes.

        Les expériences cubaine, malaise, somalienne, nicaraguayenne, colombienne...constituent autant de modèles ou de variantes sur le thème de l'organisation systématique d'une guérilla. Sans oublier bien entendu la figure emblématique de CHE GUEVARA (1928-1967), dont l'action après son expérience cubaine eut bien plus d'effets idéologiques (notamment en Occident) que pratiques en Amérique Latine.

 

      La multiplication des conflits de basses intensités multiplient les situations où la guérilla est largement employée, sans que l'on distingue souvent les objectifs véritables de leurs acteurs. Le soutien de certaines populations en leur faveur ne sont pas le gage forcément du caractère véritablement populaire (en terme d'objectifs) de leur lutte... La phraséologie idéologique n'éclairci pas la situation, tant le camouflage devient une seconde nature. En Afghanistan et dans de nombreux pays d'Afrique, des actions de guérillas sont menées par souvent tous les camps en présence. Une certaine théorisation de l'ensemble des guérillas est menée par différents auteurs, notamment de géopolitique, tel Gérard CHALIAND. Il semble que nous soyons entrés dans une période d'analyse plus que dans une période d'instrumentalisation de l'expérience de la guérilla, excepté sans doute d'un tout autre phénomène, de l'organisation de forces de maintien de l'ordre en prévision de guérilla urbaine. L'absence de réflexions de l'institution militaire en général sur la guérilla depuis le XVIIIème siècle l'a conduite à de nombreux mécomptes dans les colonies de l'Occident. Il semble que de nombreuses institutions policières ne veulent pas commettre la même erreur, dans de nombreux pays, tant en Orient qu'en Occident.

 

Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, 2002 ; Bernard PESCHOT, La Guerre buissonnière, CFHM/Economica, 2002.

 

 

STRATEGUS

 

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30 avril 2011 6 30 /04 /avril /2011 09:46

       Les stratégies de guérilla font partie, en regard du modèle occidental de la guerre, des stratégies alternatives. Depuis très longtemps, la petite guerre fait partie du paysage stratégique. Dans l'Antiquité, de nombreux auteurs y font allusion et SALUSTRE (Guerre de Jugurtha, considéré comme le premier traité de guérilla) la range dans le domaine d'exercice courant de la guerre. Elle n'est pas seulement la stratégie du camp le plus faible en nombre ou en puissance technologique ou d'organisations considérées par des régimes plus ou moins autoritaires comme illégitimes (ils se revendiquent illégaux bien entendu). Elle n'est pas seulement la stratégie qui commence à se former des hommes et des femmes en révolte contre l'oppression. Elle constitue un ensemble de moyens et d'objectifs qui peut être utilisée par un Empire. L'Empire byzantin doit une partie de sa longévité à la stratégie de Nicéphore PHOCAS au Xème siècle, utilisée face aux Barbares. (Hervé COUTEAU-BEGARIE) Si la petite guerre n'est connue à part ces deux grands exemples qu'à travers les mémoires de chefs de partisans ou d'écrits historiques qui privilégient l'anecdote, elle correspond à la volonté d'éviter les combats décisifs et d'empêcher précisément un adversaire supérieur au niveau militaire de stabiliser la situation à son avantage. Sous ce terme générique de guérilla existe une sorte d'univers stratégique qui va de la petite guerre, escarmouches répétées et distantes dans le temps et dans l'espace à la guerre révolutionnaire organisée pour renverser l'ordre établi.

 

        Ce mode de combat, qui répond à des logiques historiques différentes, correspond à plusieurs motivations et contenus. Pierre DABEZIES distingue :

- le soulèvement d'ordre sociologique de populations, plus ou moins minoritaires et opprimées, défendant leur intégrité, leurs biens, ou se battant pour une cause sociale, religieuse et ethnique ; il s'agit là de violences souvent spontanées, voire primitives, que l'on retrouve dans les affrontements de clans propres aux sociétés pré-étatiques ou aux sociétés marquées par la désagrégation du cadre collectif ;

- la révolte à dominante idéologique et politique de partisans, cherchant, en s'appuyant sur le peuple, à liquider un régime ou des dirigeants honnis ;

- la réaction nationale contre un envahisseur ou un occupant, que celle-ci se présente sous la forme d'une "résistance" oeuvrant au côté ou en complément d'une armée régulière chargée de la défense du pays ou bien qu'elle soit le fait, au contraire, de francs-tireurs ou de maquisards livrés à eux-mêmes. La Seconde Guerre Mondiale fourmille d'exemples de ce type de combats.

"De l'une à l'autre de ces hypothèses diffèrent non seulement les motivations, mais un certain nombre d'éléments, comme la structuration du mouvement, l'encadrement idéologique ou la formation des combattants. En revanche, sous réserve de l'évolution des matériels, les techniques ne varient guère, tandis que s'imposent deux facteurs communs essentiels : l'un est le temps, puisqu'il s'agit non pas de détruire l'ennemi à l'emporte-pièce, comme dans le combat classique, mais de le miner ou de le grignoter sous l'angle moral comme sous l'angle physique dans une lutte par essence prolongée ; l'autre facteur est le soutien populaire, atout majeur pour les insurgés, trame de la bataille et, de part et d'autre, enjeu véritable. C'est là que les choses ont sans doute le plus changé. Vieille comme le monde, en effet, la guérilla a très souvent reflété des velléités diffuses, une effervescence anarchique, des pulsions antagonistes qu'épisodiquement quelques personnalités exceptionnelles réussissaient à contrôler et à transcender. Or, prolongeant l'analyse de CLAUSEWITZ, les écoles marxistes russe, puis asiatique ont systématisé et rationalisé le phénomène, non point jusqu'à le rendre irrésistible comme certains esprits simplistes l'ont affirmé, du moins en lui donnant une dimension nouvelle et, de là, de plus grandes chances de succès. Le concept de guérilla n'en est pas pour autant limpide. D'une part, il se situe entre le combat classique et, à l'opposé, certaines formes de violences fragmentaires ou englobantes comme le terrorisme ou la guerre subversive ; d'autre part, il se présente différemment selon le cadre spatial et chronologique où on l'appréhende."

 

    Dans tous les cas, selon Richard TABER (The War of the Flea : guerilla Warfare, Theory and Practice, Paladin, Londres, 1977), la guérilla a pour objectif politique de renverser une autorité contestée par de faibles moyens militaires très mobiles utilisant les effets de surprise et avec une forte capacité de concentration et de dispersion. La tactique des commandos britanniques durant la Seconde Guerre Mondiale est proche de celle de la guérilla, mais diffère dans le but qui est militaire pour les commandos et politique pour la guérilla. Les "forces spéciales" d'aujourd'hui sont les héritières directes de ces commandos britanniques. Souvent, il y a confusion entre guérilla et commando dont la similarité est dans la tactique et la différence dans la stratégie à la fois militaire et psychologique pour atteindre le but de renverser le gouvernement. 

 

     Dans son Introduction à la stratégie, André BEAUFRE, termine son analyse de la stratégie indirecte est la plaçant dans une perspective historique, comme le fait plus tard d'ailleurs Gérard CHALIAND : "La stratégie indirecte qui est un "mode" mineur de la guerre totale a été de toutes les époques (tout comme la stratégie directe d'ailleurs). Ses aspects modernes et sa grande vogue tiennent à ce qu'aujourd'hui la grande guerre est devenue raisonnablement impraticable. Son rôle est donc en réalité complémentaire de celui de la stratégie nucléaire directe : la stratégie indirecte est le complément et en quelque sorte l'antidote de la stratégie nucléaire. Plus la stratégie nucléaire se développera et aboutira par ses équilibres précaires à renforcer la dissuasion globale, plus la stratégie indirecte sera employée. La paix sera de moins en moins pacifique et prendra la forme de ce que j'avais appelé en 1939 la "Paix-guerre" et que nous connaissons bien depuis sous le vocable de guerre froide." "Bien que ses aspects soient très particuliers et parfois déroutants, la stratégie indirecte n'es pas une stratégie spéciale, intrinsèquement distincte de la stratégie directe. La clef, comme dans toute stratégie, est la liberté d'action. C'est la façon d'obtenir, par l'initiative et la sûreté, qui est différente, parce que la marge de liberté d'action (donc la sûreté- dépend de la manoeuvre extérieure et non de la manoeuvre intérieure. C'est cette particularité qui lui donne la caractère indirect. "

Gérard CHALIAND considère qu'un nouvel art de la guerre est né de la situation présente. En parallèle à la baisse progressive du nombre de guerres interétatiques depuis 1945, il s'interroge sur la difficulté des troupes occidentales à l'emporter dans un contexte de guerres irrégulières. Alors que la supériorité de l'armement est systématiquement du côté des troupes régulières, ces dernières essuient des défaites cinglantes lorsqu'elles se voient confrontées à des guérillas. Il fait deux constats :

- les populations sont aujourd'hui partie prenante des guerres asymétriques ;

- un conflit ne peut être gagné que grâce à une volonté politique supérieure à celle de l'adversaire. 

"Si la guérilla est une technique d'irréguliers, fondée sur la surprise et le harcèlement, destinée à affaiblir une armée régulière, la guerre révolutionnaire cherche pour sa part, par les mêmes moyens politiques et militaires, à encadrer une population afin de s'emparer du pouvoir. Les idées émancipatrices, le nationalisme moderne et les techniques organisationnelles ont permis aux colonisés et semi-colonisés de se libérer par la violence - ou par d'autres moyens - de la mainmise de l'Occident." (Anthologie mondiale de la stratégie).

 

       La guerre révolutionnaire peut être considérée comme un synthèse entre la grande guerre et la petite guerre (Hervé COUTEAU-BEGARIE). Ceci reflète l'opinion dominante des stratèges actuels qui raisonnent souvent encore par le primat de la violence armée, laquelle peut se décliner également (notamment par la guérilla) dans la stratégie navale et dans la stratégie aérienne. 

 

        L'emploi parfois indifférent ou simplement le rapprochement des termes guérilla, terrorisme, guerre révolutionnaire, produit des amalgames contre lesquels met en garde par exemple Pierre DABEZIES. "La guerre, comme l'écrit Clausewitz, étant un "caméléon", il ne faut pas s'étonner que la guérilla - elle-même hybride - ne soit pas toujours facile à individualiser, que ce soit au regard de la guerre classique, du terrorisme, de la guerre révolutionnaire ou des insurrections citadines." Mais "dégagent, en définitive, trois idées : la guérilla, technique opérationnelle tournée exclusivement vers le combat ; la guérilla élargie aux domaines politiques et psychologiques, le partisans étant un militant qui s'adosse à une mystique et ne peut se passer pour vaincre de l'appui populaire ; enfin la guérilla confondue avec la révolution, elle-même, sous le nom de guerre de partisans, de guerre prolongée, de guerre du peuple ou de guerre révolutionnaire. Le mot prend, dans ce cas, une extension outrée." Bien entendu, ces propos ne proviennent pas d'un auteur particulièrement favorable aux guérillas en question ; toutefois, elles possèdent le mérite de clarifier un peu la question.

 

      De même que les populations civiles sont de plus en plus entraînées, lorsque une guerre ravage leur territoire, à y participer (s'ils elles ne fuient pas), de même les techniques de harcèlement et de désobéissance civile se diffusent, en milieu rural ou en milieu urbain, lorsque ces populations considèrent comme injustes les politiques socio-économiques des pouvoirs politiques en place. Nous pouvons parler de véritables guérillas civiles et souvent nonviolentes (n'utilisant en tout cas pas des armes pour s'exprimer), qui traversent de nombreux champs sociaux, de l'éducation aux transports publics, guérillas devant lesquelles les Etats, à moins d'user de répressions systématiques (mais elles n'en ont parfois pas les moyens ni la volonté), doivent composer. Même lorsque leurs participants ne l'évoquent pas, il s'agit d'une lutte socio-politique qui rejoint certaines des préoccupations marxistes quant à l'organisation de la lutte des classes.

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, 2002 ; Pierre DABEZIES, article Guérilla, dans Encyclopedia Universalis, 2002, article guérilla dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000 ; Gérard CHALIAND, Le Nouvel art de la guerre, Editions de l'Archipel, 2008 ; André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette Littératures, 1998.

 

 

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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 16:36

                         Le regard premier du spectateur sur des westerns bien réalisés ne peut être que de pur plaisir (à condition d'aimer le genre, bien sûr!), mais rien n'empêche, qu'après avoir vu un film dans le conditions idéales (en salle, avec le bon écran et en bonne position...), rien n'empêche le regard critique et citoyen de le revoir en DVD dans des conditions de maîtrise minimum de l'image perçue. Le regard sur la forme et sur le fond peut alors s'exercer pleinement et il peut même s'avérer de se rendre compte d'un piège tendu au niveau idéologique (et pictural, cela va sans dire...) pour le film au spectateur. Derrière la beauté du diable, dit-on... Loin d'une critique uniquement et purement cinéphilique (qui s'exerce surtout sur la forme, ou pire sur le chassé-croisé des éléments du show-business, c'est plutôt une critique sur les ressorts d'une histoire racontée qui nous guide ici pour proposer un certain nombre de films et de documentaires sur ce genre.

 

                    Nous empruntons volontiers à Yves PEDRONO, la chronologie des proto-western (1903-1946), western (1946-1964) et post-western (1964 à nos jours) qu'il propose pour une vision critique du genre.

 

       Le proto-western rassemble une série de films entre Le vol du rapide (1903) et La poursuite infernale (1946) où s'écoule "une quarantaine d'années au cours desquelles les réalisateurs prendront progressivement conscience de la place qu'il convient d'accorder au western dans la culture américaine. Il faudra même le cataclysme du conflit mondial pour que le véritable processus de "l'écriture" de l'épopée démarre. Cet éveil sera donc assez lent, ne serait-ce que parce qu'on devra attendre l'acquisition de la maîtrise de certaines techniques cinématographiques, telles l'usage d'une bande sonore, de la couleur ou du cinémascope. Il ne faudrait pas s'imaginer que la transformation a été brutale. On voit, dès les années trente, des metteurs en scène comme (Raoul) Walsh et (John) Ford pressentir l'importance du genre. A l'inverse, tous les cinéastes ne s'inscrivent pas d'emblée dans la perspective qui prévaudra après la Seconde Guerre mondiale. Il n'est pas rare en effet, que des réalisateurs se refusent dans les années cinquante à adopter tout ou partie des codes westerniens. Ce qui caractérise le proto-western tient en deux traits essentiels : d'une part ses oeuvres initiales hésitent souvent entre plusieurs genres cinématographiques ; d'autre part la codification propre au western (...) n'est pas vraiment en place."

Dans cette période peuvent figurer des oeuvres comme :

- Le vol du rapide (1903), d'Edwin S PORTER, considéré comme le premier des westerns où des bandits attaquent un train et où des habitants des villages voisins se mobilisent et mettent la bande hors d'état de nuire. A travers ce vol, tout s'y préfigure, le cadre, les revolvers, le train... sauf une chose essentielle qui est bien martelée plus tard : il n'y a pas de héros solitaire!

- Panique à Yucca City (1934), dont le thème romanesque consiste en l'expulsion de tous les habitants d'une ville parce que leurs terres sont installées sur un riche filon d'or, est totalement étranger au western, bien que se déroulant à l'Ouest.

- La cité de la peur (1948), de Stanley LANDFIELD, raconte l'enquête d'un agent des services du renseignements de l'armée sur le meurtre de deux soldats convoyeurs d'or, et ressort, bien que se passant dans l'ouest, du genre policier...

- Texas (1941), de George MARSHALL est émaillé de scènes burlesques.

- La loi de prairie (1956), de Robert WISE reconstitue un triangle oedipien et est bien trop subtil pour figurer comme un western bien codé. Le jeune héros est recueilli par un riche propriétaire de ranch, lui-même vivant avec une femme qu'il va convoiter...

- La ruée sanglante (1943), d'Albert ROGELL, qui met en scène un cow-boy aimé des fermiers et apprécié des indiens!

- Le premier rebelle (1939), de William A SEITER se déroule très tôt, en 1759, à l'époque où la Pennsylvanie est toujours une colonie anglaise. La conquête de l'Ouest n'y est même pas abordée.

- La chevauchée fantastique (1939), de John FORD est considéré habituellement comme l'archétype du western. Or l'oeuvre est construite tel un véritable jeu de quilles car l'auteur s'évertue à révéler, au fil de l'intrigue, que les personnages sont à l'opposé de l'apparence qui était initialement la leur. Le héros ne s'inscrit pas réellement dans une réelle typologie telle que la voit exposée plus tard. On y trouve déjà des éléments qui vont nourrir le classicisme westernien. Jacques LOURCELLES, de son côté, l'estime comme la quintessence du western, écrivant en pur cinéphile, citant "l'équilibre entre d'une part, les scènes d'action, le climat de menace, de danger mortel qui pèse sur les voyageurs, et d'autre part la description fouillée, drue, laconique de chacun des personnages (...)" Précisément c'est surtout la forme qui est ici analysée et non le fond  de la vérité des personnages...

- Le maître de la prairie (1946), d'Elia KAZAN, offre un personnage féminin qui n'incarne pas du tout la stabilité qu'ils ont plus tard. Les personnages féminins ne pas encore sacralisés et la réalisateur fait montrer d'une misogynie qui disparaît entre 1946 et 1964. 

- Les conquérants (1939), de Michael CURTIZ, offre quelques scènes d'auto-dérision.

 

     Le western, fruit d'une évolution lente (qui n'est d'ailleurs pas limitée au grand écran, le petit écran et la littérature y contribue fortement), présente des caractéristiques propres et entre dans un certain nombre de codes relativement stricts. Un profil de héros bien défini, solitaire, errant, moral, déterminé, sans reproches, en fait véritablement exemplaire ; la présence de quelques femmes bien typées ; la mise en évidence de la nécessité de la loi ; la conquête légitime du territoire sauvage à civiliser (à christianiser également)  ; une vision raciste qui touche tout ce qui n'est pas blanc, protestant et anglo-saxon ; un règlement obligatoire du conflit par la violence au face à face (le duel magnifié) ; la présence des armes, symbole de virilité et de légitimité... 

Dans cette période peuvent figurer les oeuvres suivantes :

- La Poursuite infernale (1946), de John FORD, contribue selon Jacques LOURCELLES, à donner ses noblesses au genre, "en particulier par cette recherche, cette solennité plastique qui installent des personnages déjà très célèbres une aura mythique supplémentaire : chacun de leurs gestes, de leurs déplacements dans l'espace du plan acquiert une importance infinie (...)". L'auteur d'un Dictionnaire du cinéma que nous recommandons fait référence à SHAKESPEARE et estime que John FORD rend bien les contrastes nombreux : "action dure et violente parsemée de scènes lyriques et paisibles, vision mythique des personnages basée autant sur leurs hauts faits que sur le détail familier et pittoresque de leur comportement."

- La charge des Tuniques bleues (1955),  The Last Frontier en titre original,  d'Antony MANN qui examine comment l'indépendance semi-sauvage du trappeur ses transforme peu à peu en une soumission à l'ordre, à la nouvelle forme de société qu'incarnent les soldats du fort.

- La cible humaine (1950), d'Henry KING.

- Le jardin du diable (1954), d'Henry HATHAWAY.

- Fort Massacre (1958), de Joseph NEWMAN.

- Rio Bravo (1959), d'Howard HAWKS, approfondit tous les aspect du western pur et dur. Avec l'acteur John WAYNE en qui se rattache les figures des héros de l'Ouest des trois périodes...

- Les conquérants d'un nouveau monde (1946), de Cecil B DeMILLE, gigantesque superproduction, que l'on peut rapprocher d'ailleurs de La conquête de l'Ouest, de 1962, d'henry HATHAWAY, lequel montre un tableau assez différent et bien plus consensuel concernant les diverses ethnies en présence dans ces histoires.

- Les Implacables (1955),

- L'Homme de l'Ouest (1958), d'Antony MANN, est selon Jacques LOURCELLES, "l'un des plus beaux westerns et l'un des très grands films américains, témoignage de la gloire du cinéma hollywoodien dans les dernières heures de sa suprématie."

- Le Salaire de la violence (1958), de PHIL KARLSON.

- Le Train sifflera trois fois (1952), de Fred ZINNERMANN, constitue un film archétypique du western, avec son héros solitaire abandonné de tous qui règle "quand même" pour le bien de tous un problème de la manière définitive habituelle...

- L'Homme des vallées perdues (1952), de Georges STEVENS.

- La rivière rouge (1948), de Howard HAWKS.

 

     Le post-western apparaît avec le conflit vietnamien, et à travers la mise en cause des codes précédemment mis en place, s'opère une plus ou moins grande violence critique de la société américaine. Avant la dévalorisation complète du héros et la naissance même d'un anti-héros type, viennent d'abord la mise en scène des difficultés réelles de faire valoir la loi, de définir la bonne ou la mauvaise morale, de définir la frontière entre les bons et les méchants (dont les comportements se ressemblent de plus en plus), l'introduction de nombreux éléments importés de la psychanalyse, du cinéma comique (pour la dérision de certaines valeurs ou de certains comportements). Ensuite, au fur et à mesure du temps qui passe, viennent des films qui mettent en scène une histoire non romancée, où les minorités ethniques se voient valorisées, où le religieux est ridiculisé, où la femme dotée d'un statut à l'égale de l'homme vient bouleverser l'amalgame virilité-violence, où les rôles sont inversés (le blanc devient le méchant, l'Indien le gentil)... En même temps que le fonds, c'est une certaine forme qui s'exacerbe, notamment avec l'arrivée des westerns-spaghettis. La violence n'est plus présenté comme indispensable, même si elle est encore plus présente. Le nombre des combats s'élève notablement, et les batailles rangées sont les plus jouissives possibles... En fait, c'est d'abord surtout le fond de l'épopée qui est contesté à petites touches et c'est ensuite sur la forme que le genre évolue, jusqu'à faire d'un film une succession pure et simple de coups de feu.

Peuvent entrer dans cette catégorie :

- Tom Horn (1978), de William WIARD, western démythifiant sur la fin de l'Ouest.

- Open Range (2003), de Kevin COSTNER.

- Le Reptile (1970), de Joseph L MANKIEWICZ, qualifié parfois de faux western, tant il passe à la moulinette nombre de codes.

- La Horde Sauvage (1969), de Sam PECKINPAH, qui se situe en 1914. Un renouvellement du cinéma italien qui marque selon Jacques LOURCELLES "la seconde et dernière étape de la disparition" du western. Il considère même que ce film est une borne après laquelle le western cesse d'exister en tant que genre fondamental.

- Le Soldat bleu (1970), de Ralph HAUSER, qui met en scène le massacre des indiens à Sand Creek en 1864 par les tuniques bleues.

- Les Cheyennes (1964), de John FORD, qui semble clore lui-même un cycle qu'il a contribuer à porter au firmament de la production cinématographique. Il s'intéresse aux victimes de la conquête de l'Ouest avec la même force qu'il la magnifie auparavant.

- Jeremiah Johnson (1972), de Sidney POLLACK qui, tout en renouvelant le genre, notamment sur le plan plastique, raconte l'histoire d'un homme qui renie la société organisée et qui s'élève jusqu'à des montagnes vierges pour se modeler une vie à sa mesure, libérée des contraintes imposées par la civilisation.

- Les cordes de la potence (1973), d'Andrew McLAGLEN, qui semblent reprendre une éternelle formule mais qui se distingue par une certaine... brutalité.

- Le dernier des géants (1976), de Don SIEGEL, où joue pour la dernière fois John WAYNE, est un véritable crépuscule du genre.

 

     Au spectateur de se faire une opinion et de vérifier par lui-même cette chronologie. sans doute serait-il instructif de faire une comparaison à partir des westerns télévisés, notamment des séries...

 

     Nous ne proposons ici que deux documentaires sur le western en général, en dehors de l'océan des productions panégyriques promues par les studios de production :

- L'épopée du western (Golden Saddles, Silver Spurs), un film de Robert J EMERY, de 2000. Pendant 95 minutes, c'est toute l'épopée qui est visitée, du style au scénario où il s'agit le plus souvent de montrer l'héroïsme des cow-boys, la violence et la cruauté des Indiens. Nombreux extraits de films.

- Le western, l'histoire américaine réécrite, de Laurent PREYALE, de 2004. D'une durée courte - sans doute trop courte - de 27 minutes, il entend bien montrer l'essence du western, ce genre où le duel est essentiel et où le cadre est immuable. Produit par TPS Cinéma et Striana Productions.

 

Yves PEDRONO, Et Dieu créa l'Amérique, De la bible au western, L'histoire de la naissance des USA, Editions KIMÉ, 2010 ; Jacques LOURCELLES, Dictionnaire du cinéma, Les films, Robert Laffont, Collection Bouquins, 1992.

 

 

 

 

 

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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 14:05

                       La fortification ne disparait pas dans les Temps Modernes, même sous la poussée des progrès de l'artillerie à poudre. De la Ligne Maginot ou du Mur de l'Atlantique pendant la deuxième guerre mondiale ou du Mur de Berlin pendant la guerre froide ou du Mur en Palestine encore de nos jours, les exemples existent d'une permanence de techniques que nous pourrions penser faire partie définitivement du passé. C'est que la fortification n'est pas seulement une technique de défense, même si peu d'auteurs y font allusion. Que ce soit dans toute la période du Moyen Age ou de la prétendue Renaissance, le passage aux portes est contrôlé non seulement pour ne pas laissé entrer des ennemis potentiels, mais également pour surveiller les populations protégées. Avec certains Murs, comme celui du Mur de Berlin, c'est même cette fonction de contrôle qui prédomine, bien plus que de s'opposer à une hypothèse offensive de blindés. La double fonction de contrôle social et de défense militaire est assez peu soulignée par les auteurs qui traitent des fortifications, et a fortiori des questions d'urbanisme (sauf d'auteurs comme Lewis MUMFORD). Il faut attendre le développement des passeports individuels pour que disparaisse la nécessité de compter et de contrôler au passage des portes de fortifications qui disparaissent alors peu à peu du paysage urbain, sauf comme objet touristique ou d'embellissement. Même lorsque les murailles entourant les cités disparaissent, à l'orée des Temps modernes, le passage obligé par les anciennes portes est longtemps maintenu.

 

                     Même ceux qui se posent les questions pourquoi fortifier, que fortifier ou comment fortifier de nos jours n'y font pas allusion. Ainsi Jean-François PERNOT expose diverses réponses à ces trois questions sans évoquer le contrôle social et se concentre sur précisément les fortification de défense. "Après la Seconde Guerre mondiale, seule le mouvement primait ; même la prise en compte de cas particuliers comme celui de la séparation des deux Corée était jugée inutile. Avec la nouvelle donne stratégique des années 1990, toute réflexion  sur le fait fortifié est considérée par certains comme dépassé, sans réel intérêt stratégique, appartenant à l'histoire, et d'un rapport coût/efficacité inintéressant pour l'économie d'un pays. Seule la guerre de mouvement et les affrontements entre grandes formations blindées participeraient de la guerre moderne. Que faire de positions fixes, de fronts, alors que tout est redevenu mobile, que l'ennemi n'est pas désigné." En fait, pour cet auteur, les événements de l'ex Yougoslavie rappellent les nécessités de positionnements et des protections en campagne, et ces trois questions restent d'actualité. 

Que fortifier? Même de nos jours, les contraintes logistiques imposent le contrôle de points de passage obligés sur de nombreux théâtres d'opérations, comme l'illustrent les deux guerres du Golfe ou la guerre actuelle de l'Afghanistan. 

Comment fortifier? Cette question se pose avec acuité encore pour les responsables militaires de certaines lignes de démarcation et de zones "neutres", celle contrôlées par les forces de l'ONU (Liban, Chypre...)  par exemple. Il ne s'agit plus d'établir des fortifications permanentes de béton la plupart du temps, mais d'édifier tout de même des constructions de défense que ne l'exclue pas, notamment en sous-sol. C'est d'ailleurs ce genre de fortifications qui prévaut face à la puissance des explosifs, joint à la discrétion de leurs emplacements.

    L'objectif de ces fortifications est toujours de fixer les combattants de part et d'autre d'une muraille, aujourd'hui "symbolique", "infranchissable". Il se situe sans doute à une autre aspect de la stratégie, que celui des grandes manoeuvres d'autrefois : celle de la guérilla urbaine ou semi-urbaine, où il n'est pas question pour les assaillants de prendre une place, mais d'effectuer un "coup de main" à vocation psychologique ou de maintenir un état d'insécurité permanente.

 

           Par ailleurs, juste après la Seconde Guerre mondiale, pour faire face aux effets des explosions nucléaires en cas de conflit généralisé, de complexes techniques d'abris souterrains ont été élaborées, soit pour installer des quartiers généraux "inatteignables" situés en grande profondeur, avec renforts de plusieurs épaisseurs de béton et/ou de métaux. Il s'agit non plus de défendre des positions, mais de permettre la défense de positions et de possibilités de manoeuvres.

De plus, dans une économie friande de solutions individuelles aux problèmes collectifs, le marché des abris anti-atomiques, très florissant dans les années 1950 aux Etats-Unis, reste en certains endroits "attractif". 

                 Dans un autre domaine, par la multiplication de résidences fortifiées, ou d'ensembles pavillonnaires clôturés, dans un milieu urbain où la ségrégation gagne du terrain, on voit s'édifier à nouveau des forteresses qui allient électronique avancée et vieilles techniques de terrassement, soit en sous-dol, soit en hauteur (sous forme parfois de véritables miradors). Si cette recherche de protection est laissée au soin du secteur privé et semble se situer en dehors des domaines régaliens des Etats, si la protection recherchée ne concerne pas une cité, mais un ensemble bien plus petit, il convient d'être attentif à de telles évolutions qui remettent au goût du jour les anciens objectifs des fortifications.

 

Jean-François PERNOT, article Fortification, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000.

 

STRATEGUS

 

 

 

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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 09:26

                      L'ingénieur, architecte militaire, urbaniste et essayiste français sous le règne de louis XIV, se trouve très présent dans l'historiographie officielle. Connu par le grand public surtout pour ses fortifications aux frontières, figurant parfois parmi les grands maîtres de la stratégie, il a participé à la plupart des campagnes militaires de son Roi, mais aussi, il a rédigé, instruit par ses incessants voyages sur la situation réelle du pays, des essais de réforme, notamment fiscale. Il est à l'origine de l'aménagement de plus d'une centaine de places fortes situées aux frontières du royaume et de la construction d'une trentaine d'enceintes nouvelles et de citadelles. Par certains côtés, il préfigure le mouvement des philosophes des Lumières (même s'il est ignoré en grande partie par les Encyclopédistes). Rédacteur de plusieurs traités et essais sur la défense et l'attaque des villes, par exemple de Le Traité de l'attaque des places et de Le traité de défense des places, publiés tout deux en 1706, il s'intéresse également au développement de l'économie française (agriculture) afin de prévenir les disettes - très présentes en ces temps de guerres incessantes - et à la réforme de la fiscalité. Sensible au sort des paysans écrasés d'impôts, il cherche des solutions avec lucidité. Il consigne, comme beaucoup de ses contemporains, ses observations. Elles couvrent une douzaine de volumes, consacrés à des thèmes très divers. Rassemblées plus tard sous le titre global Mes oisivetés ou Pensées d'un homme qui n'avait pas grand-chose à faire, ces observations témoignent d'une volonté de s'attaquer aux inégalités fiscales. Un Projet de capitation (1694) et un Projet d'une dîme royale (1986, publié en 1706), très discutés et mal appliqués, autre autres sont remarqués par FONTENELLE.

 

               VAUBAN se situe dans une lignée de grands planificateurs au service de la royauté, tels RICHELIEU, LE TELLIER et LOUVOIS. Dans ses multiples traités successifs, tenant compte à chaque de l'expérience des diverses campagnes militaires, le noble (mais très à l'écart de ses pairs, attachés aux intrigues de la Cour) français, s'inspire du fondateur de l'école française de fortification, ERRARD, et surtout de Blaise de PAGAN (1604-1665), théoricien de la construction militaire. Son "premier système" est en fait le modèle de PAGAN, enrichi de perfectionnements mineurs et adapté souplement aux différences de terrain.

Henri GUERLAC évoque différentes polémiques sur le génie créateur de VAUBAN, des auteurs n'y voyant qu'un exécutant remarquable, les autres un véritable stratège des places forte. Même si effectivement, ses "deuxième système" et "troisième système" gardent la trace de ses prédécesseurs, sa capacité descriptive et prescriptive sur les fortifications, visible dans ses Traités, la diffusion de ceux-ci ont font une autorité dans le domaine le plus important à l'époque de l'art militaire. Les guerres sont effectivement une succession interminables de sièges, toujours préludes à l'invasion d'un pays. Ayant toujours l'oreille du Roi, lui-même très grand spécialiste des fortifications, il diffuse sa philosophie de la guerre et ses conceptions technologiques avec beaucoup d'efficacité (bien plus d'efficacité que ses autres écrits...). Il montre une grande répugnance à verser inutilement le sang, et le nouvel esprit de modération qui commençait à prédominer à son époque en matière de guerre, expliquent que ses innovations aient visé à régularisé la prise des forteresses et surtout à réduire les pertes des forces assiégeantes. Avant la mise en oeuvre du "premier système", les attaques de fortifications permanentes bien défendues coûtaient très cher aux attaquants. Les tranchées et les bastions étaient utilisées sans méthode, l'infanterie lancée au jugé, les capitaines se fournissant alors aisément en hommes, leurs armées devenant relativement importante. Dans le Traité des sièges de 1705, VAUBAN propose un système de construction des places fortifiées, un "premier système" : le contour de ces forts était, dans la mesure du possible, un polygone régulier : octogonal, quadrangulaire et même grossièrement rectangulaire. Les bastions formaient la clé du système de défense bien qu'ils sont plus petits que ceux de ses prédécesseurs. Il améliore le détail et recoure de façon plus importante aux défenses extérieures détachées. Son "second système", utilisé pour la première fois à Belfort et à Besançon est le corollaire du système précédent. La structure polygonale est conservée mais les courtines (murs entre bastions) sont allongées et les bastions eux-mêmes sont remplacés par de petits ouvrages ou tours, aux angles protégés par des bastions détachés élevés dans le fossé. Son "troisième système" est une adaptation du second et ne fut utilisé qu'une fois. La forme de la courtine est modifiée pour permettre un plus grand usage du canon en défense, et les tours, bastions détachés et demi-lunes sont agrandis. Loin d'être des éléments tactiques séparés, ils sont conçus en fait comme éléments d'une défense en profondeur du pays. Adaptant la construction de chaque forteresse au terrain sans mettre en péril une ligne principale qui lie les forteresses, VAUBAN préconise une disposition stratégique et entre même dans les considérations diplomatiques. En effet, certains traités signés par le Roi désorganise cette défense en profondeur, et diminue l'efficacité de l'ensemble des fortifications. LOUVOIS, en charge précisément de la diplomate royale le rappelle (gentiment mais clairement) plusieurs fois à l'ordre. Les résistances au systèmes de VAUBAN, parmi les grands architectes royaux (CORMONTAINE, l'Ecole de MÉZIÈRES...) font qu'ils ne seront la règle qu'à la fin du XVIIIIème siècle.

Dans un mémoire de 1678, qui conclu que la frontière serait correctement fortifiée si les places fortes étaient limitées à deux lignes, chacun composée de treize place environ, réparties sur la frontière septentrionale, à l'imitation d'une ligne d'infanterie en ordre de bataille. Son projet réclamait de nouvelles constructions, mais il préconisait également la destruction d'un grand nombre d'anciennes places ce qui assure une bonne économie et libère 30 000 soldats que l'on peut employer ailleurs. Mémoire célèbre très discuté, il influence fortement (de toute façon il reprenait déjà certaines dispositions existantes) les conceptions du Génie français sur la défense en profondeur en vigueur plus tard. 

       Difficile de ne pas évoquer à propos de l'oeuvre de VAUBAN, la notion de pré carré. L'habitude de considérer la France comme dotée de frontières naturelles prend naissance ou au moins prend une portée effective (car sans doute loin dans l'histoire de France, il faudrait rechercher l'origine d'une telle idée) lors du règne de Louis XIV. Il s'agit concrètement d'une double ligne de villes fortifiées qui protège les nouvelles frontières du Royaume contre les Pays-Bas espagnols. Selon David BITTERLING (l'invention du pré carré. Construction de l'espace français sous l'ancien régime, Albin Michel, 2009), le pré carré a bien été conçu par VAUBAN après la conquête du Nord de l'actuelle France.

Nous pouvons lire dans l'ouvrage de Bernard PUJO consacré à VAUBAN, un extrait de lettre adressée à LOUVOIS qui serait à l'origine de cette expression : "Sérieusement, Monseigneur, le roi devrait un peu songer à faire son pré carré. Cette confusion de places amies et ennemies ne me plait point. Vous êtes obligé d'en entretenir trois pour une. Vos peuples en sont tourmentés, vos dépenses de beaucoup augmentées et vos forces de beaucoup diminuées, et j'ajoute qu'il est presque impossible que vous les puissiez toutes mettre en état et les munir. Je dis de plus que si, dans les démêlés que nous avons si souvent avec nos voisins, nous venions à jouer un peu de malheur, ou (ce que Dieu ne veuille) à tomber dans une minorité, la plupart s'en irait comme elles sont venues. C'est pourquoi, soit par traité ou par une bonne guerre, Monseigneur, prêchez toujours la quadrature, non pas du cercle, mais pu pré. C'est une belle et bonne chose que de pouvoir tenir son fait des deux mains."

 

        Dans ses constructions de place comme dans certains de ses écrits (notamment les deux Traités de 1706), il défend la mise en oeuvre d'un urbanisme militaire qui inclut les fonctions proprement civiles de la ville. VAUBAN applique des principes urbanistiques simples et normalisés. Une enceinte la plus régulière possible, en tenant compte toujours des accidents de terrains : le tracé octogonal de Neufbrisach, de 1698, en est l'application la mieux réussie. Une organisation urbanistique qui réponde aux exigences militaires : ce qui implique un plan en damier et une distribution fonctionnelle des bâtiments publics et des habitations groupés autour d'une place centrale carrée destinée aux manoeuvres et aux parades. Les lieux du commandement militaire se combinent "harmonieusement" avec les lieux voués aux activités civiles hôtel de ville, halles de commerce) et religieuses (église). Les casernes, dont les pavillons situés aux extrémités sont réservées aux officiers, et les magasins à poudre sont construits sur les remparts. La superficie de ces places est délimitée par une enceinte, dont l'extension n'est pas prévue (ce qui occasionne de gros problèmes d'entassement des habitations par la suite...). La construction des bâtiments  militaires, qu'il s'agisse des arsenaux ou surtout des casernes, suit des normes strictes, où seuls les matériaux employés changent suivant les régions. Il en est de même pour les constructions civiles. Seules les portes de ville échappent à cette rigueur constructive car VAUBAN tient à leur conserver un décor sculpté à la gloire du roi. (Catherine BRISAC).

 

        Caractéristique de ses écrits, qui ne font souvent des textes réservés à des spécialistes, sont ces extraits des deux traités de 1706 : Règles ou maximes générales qui peuvent servir à l'attaque d'une place, où il expose sa conception en 28 points.

1. Etre toujous bien informé de la force des garnisons, avant de déterminer les attaques.

2. Attaquer toujours par le plus faible des places, et jamais par le plus fort ; à moins que l'on n'y soit contraint par des raisons supérieures qui, comparées aux particulières, font que ce qui est le plus fort dans les cas ordinaires, se trouve le plus faible dans les extraordinaires : ce qui se prend des lieux, des temps, et des raisons que le places sont attaquées, et les différentes situations où l'on se trouve.

Quand le roi assiégea Valenciennes, Sa Majesté n'ignorait pas que le front de la porte d'Aujain ne fût le plus fort de la place ; cependant il fit attaquer par là :

1° A cause de la facilité des approches par la chaussée de Rhume, qui, étant pavée, amenait toutes les munitions depuis Dunkerque, Ypres, Lille, Douai et Tourcoing jusqu'à la queue des tranchées : ce qui ne se pouvait pas partout ailleurs ;

2° A cause des facilités d'avoir des fascines, y ayant de grands bois près de là, qui pouvaient abondamment fournir toutes celles dont on avait besoin ;

3° Pour pouvoir contrevaller, comme on fit, par la tranchée, toute cette partie qui s'étend depuis l'inondation au-dessous de la place, jusqu'à celle au-dessus : ce qui étant répété par deux places d'armes, l'une devant l'autre, et par tous les plis ou rplis de la tranchée, l'ennemi fut enfermé dans la place, et réduit à ne pas sortir quatre hommes hors de son chemin couvert depuis la porte de Tournai jusqu'à la porte de Notre-Dame, de sort que s'il se fût présenté un grand secours, le roi, en renforçant la tranchée de deux bataillons et de trois ou quatre escadrons, aurait pu lever tous les quartiers de ce côté-là, qui faisaient les deux cinquièmes du circuit des lignes, pour en renforcer son armée, et se présenter aux ennemis, sans que les attaques eussent cessé de faire leur chemin. (...) ;

  De pareilles raisons ont déterminé le prince Eugène à attaquer Lille par où il l'a attaquée, qui est certainement un des plus forts côtés de la place.

3. Ne point ouvrir la tranchée que les lignes ne soient bien avancées, et les munitions et matériaux nécessaires en place, prêts et à portée ; car il ne faut pas languir pour ce manquement, mais avoir toujours les choses nécessaires sous la main.

4. Embrasser toujours le front des attaques afin d'avoir l'espace nécessaire aux batteries et places d'armes.

5. De faire toujours trois grandes lignes parallèles aux places d'armes, les bien situer et établir, leur donnant toute l'étendue nécessaire.

6. Les attaques liées sont préférables aux toutes les autres.

(....)

27. Tout siège de quelque considération demande un homme d'expérience, de tête et de caractère, qui ait la principale disposition des attaques, sous l'autorité du général ; que cet homme dirige la tranchée et tout ce qui en dépend ; place les batteries de toute espèce et montre aux officiers de l'artillerie ce qu'ils ont à faire ; à qui ceux-ci doivent obéir ponctuellement, sans y ajouter ni diminuer.

28. Par la même raison, ce directeur des attaques doit commander aux ingénieurs, mineurs, sapeurs, et à tout ce qui a rapport aux attaques, dont l est comptable au général seul : car, quand il y a plusieurs têtes à qui il faut rendre compte, il est impossible que la confusion ne s'y mette, après quoi tout, ou la plus grande partie, va de travers, au grand désavantage du siège et des troupes. (VAUBAN, De l'attaque et de la défense des places dans l'Anthologie des classiques militaires français, textes choisis et présentés par le général L.-M. CHASSIN, Editions Charles-Lavauzelle, 1950).

 

        Son oeuvre réformatrice couvre des aspects économiques et fiscaux mus par la volonté de soulager le fardeau de la masse des paysans. Ainsi, il écrit un mémoire intitulé Cochonnerie, ou le calcul estimatif pour connaître jusqu'où peut aller la production d'une truie pendant dis années de temps. Dans ce texte, d'abord appelé Chronologie des cochons, traité économique et arithmétique, non daté, VAUBAN veut prouver statistiques à l'appui sur dix-sept pages, qu'une truie, âgée de deux ans, peut avoir une première portée de six cochons. Au terme de dix générations, compte tenu des maladies, des accidents et des prédateurs (loup), le total est de six millions de descendants. Sur douze générations, il 'y en aurait autant que l'Europe peut en nourrir, et si on continuait seulement à la pousser jusqu'à la seizième, il est certain qu'il y aurait de quoi en peupler toute la terre abondamment." Si pauvre qu'il fut, il n'est pas un travailleur sur terre "qui ne puisse élever un cochon de son cru par an afin de manger à sa faim". Plusieurs titres de Mes Oisivetés relèvent de ces préoccupations. Observateur lucide du royaume réel, il propose des réformes fiscales : dans ses Projet de capitation (1694) et surtout Projet de Dîme royale (1706) propose de mieux répartir la charge fiscale. Dans ce dernier ouvrage, à l'intitulé long (ce qui est courant pour l'époque) de "Projet d'un dixme royale qui, supprimant la taille, les aydes, les dollanes d'une province à l'autre, les décimes du Clergé, les affaires extraordinaires et tous autres impôts onéreux et non volontaires et diminuant le prix du sel de moitié et plus, produirait au Roy un revenu certain et suffisant, sans frais, et sans être à charge à l'un de ses sujets plus qu'à l'autre, qui s'augmenterait considérablement par la meilleure culture des terres.", il propose une segmentation en classes fiscales en fonction des revenus, soumises à un impôt progressif de 5 à 10%. Cette proposition, qui n'est pas révolutionnaire, car elle fait partie de l'air du temps, qui traverse toutes les classes sociales du moment, et n'est pas ignorée par la pouvoir puisque le Roi en débat avec ses conseillers. Une partie est même appliquée, mais le pouvoir royale ne supprime pas les impôt, se contente de rajouter cet impôt progressif. En outre, il ne met pas en place une véritable administration efficace de recouvrement qui toucherait toutes les classes sociales, les plus riches trouvant toujours les moyens de s'y soustraire. 

 

Ce qui caractérise l'oeuvre de VAUBAN, sur ses écrits les plus polémiques, même en ce qui concerne les fortifications, et ce qui fait écrire qu'il présage des Lumières, c'est la liberté qu'il prend de les publier publiquement et de ne pas en réserver la lecture à une notabilité qui pourrait facilement les mettre en veilleuse. Son Mémoire sur les huguenots, dans lequel il tire les conséquences, très négatives, de la révocation de l'Edit de Nantes en 1685, et il souligne que l'intérêt général est préférable à l'unité du royaume quand les deux ne sont pas compatibles, en est une bonne illustration. A choisir en sa fidélité au Roy et la nécessité du bien public, ses écrits tendent à montrer qu'il préfère le bien public, même si cela l'emplit d'une douleur morale.

 

VAUBAN, Les Oisivetés de Monsieur de Vauban, textes établis sous la direction de Michèle VIROL, Champ-vallon, Seyssel, collection les classiques, 2007 (voir le site www.champ-vallon.com). Ce recueil, présenté comme un document exceptionnel sur la France de Louis XIV, comprend en 10 tomes, 28 textes dont nous donnons la liste :

- Mémoire pour le rappel des Huguenots, 1689-1693 ;

- L'importance dont Paris est à la France, 1689 ;

- Le canal du Languedoc, 1691 ;

- Plusieurs maximes sur les bâtiments ;

- Idée d'une excellente noblesse ;

- Les ennemis de la France ;

- Projet d'ordre contre les effets des bombes ;

- Projet de capitation, 1695 ;

- Mémoire qui prouve la nécessité de mieux fortifier les côtes du Goulet de Brest, 1695 ;

- Mémoire concernant la course ;

- Mémoire sur les sièges que l'ennemi peut entreprendre dans la campagne prochaine, 1696 ;

- Dissertation sur les projets de la campagne du Piémont, 1696 ;

- Description géographique de l'élection de Vézelay, 1696 ;

- Fragment d'un mémoire au roi, 1696 ;

- Places dont le Roi pourrait se défaire en faveur d'un traité de paix, 1694 ;

- Mémoire des dépenses de la guerre sur lesquelles le Roi pourrait faire quelque réduction, 1693 ;

- Moyen de rétablir nos colonies d'Amérique et de les accroître en peu de temps ;

- Etat raisonné des provisions les plus nécessaires quand il s'agit de donner commencement à des colonies étrangères ;

- Traité de la culture des forêts, 1701 ;

- La cochonnerie, ou calcul estimatif pour connaître jusqu'où peut aller la production d'une truie pendant dix années de temps ;

- Navigation des rivières, 1689-1699 ;

- Projet de vingtième et de taille royale, 1700, 1707 ;

- Mémoires et instructions sur les munitions des places, l'artillerie et les armements en course faits en divers temps, (inclus dans la Défense des places) ;

- Moyen d'améliorer nos troupes et d'en faire une infanterie perpétuelle et très excellente, 1703 ;

- Attaque des places, 1704 ;

- Défense des places, 1705 ;

- Traité de la fortification de campagne, autrement des camps retranchés, 1705 ;

- Instruction pour servir au règlement des transports et remuement des terres ;

- Projet de navigation d'une partie des places de Flandres à la mer, 1705 ;

En annexe de ce recueil figure "intérêt présent des Etats de la Chrétienté" et "Projet de paix assez raisonnable".

Tous ces textes bénéficient de commentaires de spécialistes.

Dans l'Anthologie Mondiale de la Stratégie, sous la direction de Gérard CHALIAND, Editions Robert Laffont, collection Bouquins, 1990, nous pouvons lire plusieurs extraits de textes de VAUBAN : Précaution d'un gouverneur, tiré de Instruction pour la défense des places ; Règles ou Maximes générales qui peuvent servir à l'attaque d'une place,  tiré de De l'attaque et de la défense des places ; "Traité de l'attaque et de la défense des places" (extrait) ; Définition des sièges, tiré de Instruction pour la conduite des sièges.

 

Henri GUERLAC, Vauban : l'impact de la science sur la guerre, dans Les Maitres de la Stratégie, sous la direction d'Edward Mead EARLE, Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1980 ; Catherine BRISAC, VAUBAN, dans Encyclopedia Universalis, 2004.

 

 

 

 

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21 avril 2011 4 21 /04 /avril /2011 10:08

      Disons tout de suite, pour ce survol de la poliorcétique, commencée auparavant avec la Grèce, qu'il s'agit de cet ensemble de techniques et des causes et des conséquences de leur utilisation, qui se prolonge jusqu'à l'aube des Temps Modernes. Le terme de Renaissance ne nous plaît pas, mais son utilisation trop courante nous oblige à en tenir compte. De la même manière, une certaine périodisation du Moyen-Age empêche de bien comprendre l'évolution historique, car il existe une réelle continuité entre le Bas Empire Romain et l'émergence des royaumes dits barbares en Europe.

 

     La guerre médiévale est faite d'une succession de sièges, accompagnés d'une multitude d'escarmouches et de dévastations, à quoi venaient se surajouter quelques combats majeurs, quelques rencontres solennelles, relativement rares et très sanglantes, dont le caractère décisif n'est pas évident. Philippe CONTAMINE décrit cette guerre de siège : "... les villes présentaient, en définitives, des obstacles plus coriaces que les châteaux isolés. Certes l'histoire mentionne, pour les XIIème et XIIIème siècles, des sièges de châteaux fort longs. (...). Cependant, les sièges des villes, quelle qu'en soit l'issue, constituent des épisodes militaires encore plus marquants. (...) Ce n'est pas que les villes fussent techniquement mieux protégées que les châteaux : au contraire, leurs fortifications étaient souvent assez sommaires et rares étaient celles dont l'enceinte ne comportait pas quelques points faibles ; mais d'une part, elles offraient un espace, des ressources matérielles et morales favorables à une résistance prolongée et, d'autre part, un conquérant pouvait négliger facilement tel château inaccessible, tel nid d'aigle inexpugnable, alors qu'il lui fallait absolument contrôler les centres économiques, administratifs et humains que constituaient les villes. L'importance des villes dans la stratégie du temps s'explique moins par des raisons militaires que par le fait que les centres urbains, et non les châteaux, sont au XII-XIIIème siècles les véritables maîtres de l'espace. Par un processus dialectique qu'on retrouve à toutes les époques, aux progrès dans l'art des sièges répondirent les progrès dans l'art des fortifications, et réciproquement."

Côté des procédés d'attaque, "il apparaît (...) que les engins et les machines devinrent aux XII-XIIIèmes siècles d'usage plus fréquents et que divers perfectionnements techniques permirent un tir plus rapide, plus précis, de projectiles plus lourds. De même les travaux de sape gagnèrent en habileté et en efficacité. Tout cela rend compte de la présence, plus fréquemment attestées par nos sources, d'un personnels de techniciens : mineurs, pionniers et gens de métier. Parmi ce personnel, un petit groupe se détache, surtout à partir de la fin du XIIIème siècle : celui des maîtres des engins, ou ingénieurs, bénéficiant d'avantages financiers qui viennent souligner le prix qu'on accorde à leurs services. On sait quel avenir était réservé à ce type de professionnel, dont les origines militaires ont été insuffisamment remarquées."

Côté des procédés de défense, "de par leurs multiples fonctions, parmi lesquelles la fonction militaire était en général subalterne ou surajoutée, les villes possédaient un système de fortifications présentant souvent maints éléments de faiblesse. A côté de quelques cités qui utilisaient au mieux les potentialités militaires de leur site (éperon, plateau, marécage, cours d'eau), combien d'autres s'étaient étalées attentives seulement aux commodités de la circulation et de la construction. La croissance urbaine des XII et XIIIèmes siècles, la paix relative dont bénéficia la période ne purent qu'accentuer cette tendance. Même quand elles existaient (...), les enceintes urbaines étaient souvent très sommaires, affaiblies de surcroît par les brèches et les poternes qui peu à peu se multipliaient ; là l'extérieur des murailles, des maisons, des granges, des moulins, des vergers rendaient la défense plus difficile en permettant à d'éventuels assaillants de s'approcher à couvert. Le premier soin d'une ville menacée était donc de clore le maximum d'ouvertures, de dégager le terrain autour de l'enceinte, de permettre une circulation rapide des défenseurs soit au pied des murailles, soit sur les chemins de ronde. En même temps, on remettait en état ou l'on édifiait les terre-pleins, les palissades, les coursières, les couloirs voûtés. Les portes étaient l'objet de soins spécialement attentifs (...)." On pourrait penser que fortifier une ville était de longue haleine, mais en fait "en cas d'urgence, les villes, grâce à leurs ressources en hommes, étaient capables, en quelques mois, de se protéger sommairement mais efficacement. (...). " Les plus grands progrès dans l'art des fortifications, les expériences les plus novatrices et les plus calculées concernent les châteaux, c'est-à-dire des constructions qui, en dépit de leurs fonctions résidentielles, présentaient une signification militaire." Malgré les destructions et le nombre très grands des sièges, "les créations furent un peu partout supérieures aux suppressions : d'où une densité toujours plus forte de châteaux révélée tant par l'archéologie que par les sources écrites, encore qu'il faille tenir compte du fait que la rareté de la documentation, à l'époque antérieure, nous laisse ignorer bien des fortifications déjà existantes". "l'époque vit encore une prolifération des maisons fortes (...°, des manoirs seigneuriaux vaguement fortifiés, dont les princes autorisaient d'autant plus volontiers la construction que leur présence était un signe tangible de l'encadrement toujours renforcé des populations, offrait un obstacle sérieux aux formes élémentaires du banditisme et de la violence mais ne présentaient nullement un danger pour leur propre pouvoir." D'ailleurs, "à la construction des forteresses majeures, les seules militairement valables, les pouvoirs n'hésitaient pas à consacrer des sommes importantes." Philippe CONTAMINE indique que "parmi les points d'évolution qui se manifestent après 1150, vient d'abord l'usage de plus en plus fréquent et systématique de la pierre au détriment du bois, même dans les régions où ce dernier matériau demeurait prépondérant dans les constructions rurales et urbaines ordinaires." Dans le même temps, "les merlons, les hourds (bientôt remplacés par des mâchicoulis), les coursières, les bretèches, les barbacanes, les pont-levis connaissent une diffusion croissante ; autant de petits détails facilitant la défense rapprochée. Les archères deviennent plus nombreuses, moins disposées, le recours à l'arbalète permettant un flanquement se fait systématiquement (...)." "La modification peut-être la plus importante, en tout cas la plus visible, porte sur le plan lui-même, où l'on assiste à un resserrement, à une concentration des différents éléments. On aboutit à une structure géométrique simple, rationnelle, de type octogonal, triangulaire, plus souvent quadrangulaire. (...) Certains châteaux enfin se caractérisent par l'ampleur des dimensions."

En conclusion, l'auteur de La guerre au Moyen Age, écrit qu'entre 1150 et 1300, la guerre s'est "inévitablement transformées en même temps que l'ensemble de la société, mais non point toujours au même rythme, en raison de possibles décalages et déphasages. La guerre a profité du perfectionnement des rouages dans le gouvernement et l'administration des hommes. (...) Recensement, convocation, ravitaillement, paiement : autant de tâches confiées à des gestionnaires dont la haut capacité technique s'appuie sur le recours constant à l'écrit." (...) "A côté des progrès administratifs, les améliorations techniques furent rendues possibles par la présence d'un artisanat plus nombreux et sans doute de meilleure qualité : d'où les mutations de l'armement, l'apparition ou la diffusion d'engins de mort plus raffinés, les perfectionnement de la castellologie et de la poliorcétique." Il rappelle qu'à cette époque, la guerre n'est pas seulement le fait de grands Etats à gros budgets. Un peu partout subsistent des petites opérations de razzias menées par des pasteurs guerriers, soulèvements populaires (très fréquents), entreprises "privées" proches du banditisme, à l'initiative de chevaliers. Nous pouvons ajouter, à l'initiative également de villes contre d'autres villes rivales. 

        Philippe CONTAMINE toujours, indique que "la stratégie médiévale parait bien avoir été dominée par deux principes généraux : la crainte de la bataille rangée, de l'affrontement en rase campagne, et ce qu'on a pu appelé le "réflexe obisidinal", autrement dit "une réaction automatique qui consistait à répondre à une attaque en allant s'enfermer dans les points forts du pays en état de résister" (formule empruntée à C GAIER, Art et organisation militaires dans la principauté de Liège). D'où l'aspect que prennent la grande majorité des conflits médiévaux : progression très lente des attaquants, défense obstinée des attaqués, opérations limitées dans le temps et dans l'espace, "guerre d'usure", "stratégie des accessoires" où chaque combattant ou groupe de combattants, souvent de façon incohérente et discontinue, cherche d'abord un profit matériel immédiat." C'est la "guerre guerroyante". Contrairement à d'autres sociétés politiques comme en Chine, dans l'Empire Romain , l'Occident médiéval "ignora très largement (leur) solution (de retranchements successifs, multiplication de fortins et de forts, muraille longue principale...), et cela pour plusieurs raisons : structures étatiques longtemps médiocres, d'où précarité de financement et de la réquisition de la main-d'oeuvre, multitude et morcellement des cellules politiques, pour lesquelles, au surplus, le danger peut venir tout autant de l'intérieur que de l'extérieur, conception de la fortification privilégiant, de façon sans doute judicieuse, les points de résistance isolés."

 

        Jean-Paul CHARNAY, dans un rapide exposé sur les sièges, indique plusieurs étapes dans l'évolution de la poliorcétique, dont le pivot est l'introduction de l'artillerie à poudre. Après des siècles d'artillerie névrobalistique, cette introduction modifie fondamentalement la nature de l'obstacle, mais comme l'introduction est d'abord très modeste et très lente, elle ne joue guère au début qu'un rôle mineur dans les opérations militaires. Cette artillerie, d'abord de portée réduite, exige d'être portée près des murailles à détruire et de ce fait reste vulnérable longtemps aux coups des défenseurs. Toutefois, lentement mais sûrement, un bouleversement s'opère : "Restant vertical, (l'obstacle) n'émerge plus du terrain naturel, n'est plus dominant, si ce n'est à l'égard du fossé qui le précède et l'entoure. En effet le boulet métallique brise la pierre et renverse les murailles. Aussi l'enfouissement de la muraille adossée à un massif de terre lui confère une meilleure résistance au détriment des vues et actions lointaines. le défenseur exploite les flanquements par le tracé bastionné." Il souligne le rôle essentiel des mines pour faire progresser d'abord l'artillerie et l'amener à portée de tir. "La poudre a permis de perfectionner la technique et l'efficacité des mines, utilisées sous cette forme dès l'extrême fin du XVIème siècle. Le tir à "ricochet" donne le moyen de démonter par un tir d'enfilade les canons de la défense qui sont alors abrités par des "traverses". Tous ces procédés sont perfectionnés par (Sébastien Le Prestre de) VAUBAN (1633-1707)."

Au XVIIème siècle, "le siège s'est ritualisé, les journaux de siège que doivent établir les commandants de place tablent sur un délai de l'ordre de 50 jours, de nuits plutôt, dans cet ensemble d'opérations. Il est admis que la place peut être rendue avec honneur dès que la que la brèche est praticable. la reddition pure et simple n'est guère pratiquée, le sort des prisonniers de guerre n'ayant rien d'enviable. Des compositions peuvent se pratiquer : retrait dans la citadelle (...), reddition si non secouru dans un certain délai. Les circonvallations ont pratiquement disparu, il y a un camp, et le réseau des parallèles et tranchées se déploie dans la seule zone choisie pour l'attaque, trois ou quatre fronts. Il n'y a plus de contravellations ; qui attaque tient la campagne, une armée annexe de protection couvre l'armée de siège, c'est elle qui sera battue à Denain. Aussi estime-t-on que les effectifs de l'attaquant doivent être cinq fois supérieurs à ceux de l'assiégé."

Au XVIIIème siècle, "on sait mieux exploiter le tir courbe, et les progrès de l'artillerie permettent le tir à démolir jusqu'à 2 à 300 mètres (c'est-à-dire beaucoup plus loin qu'au début), ce sans modification sensible du rituel."

Au XIXème, l'obus explosif modifie radicalement les conditions des sièges. L'explosif brisant met en cause toute forme de protection, avant l'introduction du béton armé. La poliorcétique fait alors partie depuis longtemps du passé.

 

        Confirmant la lenteur des évolutions dans les guerres de siège et singulièrement du fait de l'introduction de l'artillerie à poudre, Lewis MUMFORD écrit que "il n'est pas exact, ainsi qu'on ne cesse de le répéter (en dehors du cercle des spécialistes de questions militaires surtout, pensons-nous), que l'invention de la poudre à canon ait porté un coup fatal à la féodalité. Les petits seigneurs indépendants ne pouvaient certes lutter à mains égales contre les forces du monarque et son autorité centralisée, et l'invention de la poudre à canon vint alors leur offrir une chance nouvelle. En augmentant la puissance, l'efficacité et la mobilité d'une troupe de soldats de profession, elles libérait les féodaux d'un complexe, celui de la citadelle imprenable ; et depuis toujours les seigneurs étaient avant tout des spécialistes du métier des armes. Il est bien certain, en revanche, que, dès le début du XIVème siècle, l'usage de la poudre à canon allait s'avérer fatal à diverses institutions, et entre autres aux cités franches de la période médiévale. Une muraille entourée d'un fossé constituait auparavant une garantie efficace de sécurité, à l'encontre de troupes qui ne disposaient pas d'un important dispositif d'assaut. Une place forte, solidement protégée, était à peu près imprenable. (...)"

Jusqu'au XVème siècle, le défenseur gardait l'avantage sur l'attaquant. (Léon Batista) ALBERTI (1404-1472), dans son ouvrage précurseur de l'urbanisme de 1485 (De re aedificatorum, disponible en français sous le titre L'Art d'édifier, 2004), ne se préoccupe pas de l'emplacement des pièces d'artillerie et ne consacre que peu de pages sur les fortifications. C'est pendant les guerres d'italie menées par le roi de France Charles VIII que cet était de fait change : son armée, nombreuse, utilise pour la première fois des boulets de métal au lieu de boulets de pierre. Du coup, à la fin du même siècle, il n'existe plus de cités imprenables. Alors, "essayant d'égaliser les chances, les cités étaient contraintes d'imaginer d'autres systèmes de défense que celui des hautes murailles où les milices de citoyens montaient la garde. Elles engageaient des troupes mercenaires, capables d'effectuer des sorties et de livrer des batailles rangées" de façon surtout de détruire l'artillerie ennemie et de le décourager de revenir. Elles édifièrent aussi de nouvelles fortifications plus complexes que les précédentes. "Elles comportaient de redans et des bastions, qui permettaient à l'artillerie et à l'infanterie de contre-attaque de tronçonner les troupes d'une armée assaillante. Ces positions défensives avancées devaient mettre le centre de l'agglomération hors de portée du tir des canons ennemis. Pendant près de deux siècles, les citadins, à l'abri de ces lignes de défense, allaient à nouveau connaître une relative sécurité : mais toutes les formes d'équipement militaire sont coûteuses et les travaux qu'exigeaient celle-ci devaient peser lourdement sur le niveau de vie des populations ; il faut voir là, pour de nombreuses villes, la cause directe des déplorables conditions d'habitat qui sont si souvent (à mauvais escient, explique l'auteur auparavant) reprochées à la cité médiévale. Pour remplacer les enceintes, ouvrage de maçonnerie simple, un système complexe de défenses était donc nécessaire. Il devrait être conçu par des ingénieurs qualifiés et sa construction aussi bien que ses transformations étaient particulièrement onéreuses. Il était facile, pour englober un faubourg, de prolonger les anciennes murailles ; elles n'empêchaient ni la croissance de la population ni les adaptations. Mais les fortifications nouvelles interdisaient toute extension territoriale. De tels travaux pesaient aussi lourdement sur les budgets des cités du XVIème et du XVIIème siècle que les construction d'autoroutes et l'organisation des transports en commun sur ceux des grandes villes modernes : les municipalités devaient s'endetter lourdement, pour le plus grand profit des banquiers".

Une des conséquences de cette innovation dans le domaine militaire, est la dégradation des conditions de vie dans les villes. Pour se protéger des attaques, les habitants de l'extérieur affluent vers le centre, augmentant sa densité de manière importante. Les nouvelles constructions, outre que les maisons doivent gagner en hauteur, détruisent les jardins intérieurs et  emplissent les espace laissés auparavant volontairement vides, jusqu'aux nouveaux remparts. Plus la ville est importante, comme dans les capitales des différentes monarchies et des provinces, plus l'espace libre se restreint, et comme l'habitude est aux rues étroites et non pavées (rappelons-le), la luminosité et l'aération diminuent, et plus les risques d'incendies et d'épidémies augmentent. De plus, la construction des ouvrages défensifs devaient suivre l'augmentation de l'efficacité des artilleries déployées par l'ennemi, devenir de plus en plus coûteuses, entraîner toute une économie vers cette construction. Une fois certaines murailles construites, elles pouvaient devenir obsolètes dès leur inauguration...Selon Lewis MUMFORD, ces "progrès" militaires rendent "manifestes deux tendances caractéristiques de l'époque : la propension au gaspillage et l'ignorance des plus élémentaires conditions d'hygiène."

 

Lewis MUMFORD, La cité à travers l'histoire, Agone, 2011 ; Jean-Paul CHARNAY, article sièges, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988 ; Philippe CONTAMINE, La guerre au Moyen Age, PUF, 1999.

 

STRATEGUS

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18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 14:35

                       Parmi les genres cinématographiques, peu d'entre eux peuvent se ramener à l'expression d'un territoire et d'une histoire précises. Si des films - notamment les films historiques, reflètent, représentent, veulent se placer... dans une période et un cadre... historique précis, un ensemble important de films nombreux est plutôt rares. Ils existent bien entendu, mais de façon nettement moins typée et cadrée que le western, genre américain par excellence (enfin, d'une certaine Amérique...), pensons au genre des films de samouraï ou de manière un peu plus relâchée au genre des films de cape et d'épée qui couvre une très large période (de la fin du moyen-Age à l'aube des Temps Modernes) et qui peut caractériser une Europe occidentale. Le western constitue un cas-type de genre, pratiquement un cas limite, qui le distancie nettement, avec ceux mais d'une façon moindre que nous avons également cité, de genres thématiques ceux-là, comme le genre fantastique, le genre catastrophe ou le genre policier. Une telle symbiose, rappelle Yves PEDRONO, entre le western et les Etats-Unis, c'est-à-dire entre un pays et une forme d'art, est à peu près unanimement reconnue. Ce fait joint à la popularité du genre hors des Etats-Unis, fait du western un véhicule culturel privilégié d'une culture, d'une certaine culture américaine, et partant d'un certain nombre de valeurs et d'une certaine perception de la violence et du conflit, lequel disparaît d'ailleurs souvent derrière la violence.

 

                  Bien entendu, ce genre n'est pas pur, lui pas plus qu'un autre (le fantastique ne se pimente-t-il pas parfois d'une bonne dose de policier...) ; certains de ses codes s'exportent vers d''autres genres comme il en importe lui-même, vu la longévité du genre, qui perdure au-delà de sa version spaghetti à des renouvellements proprement européens. Précisément, l'effort de nombreux auteurs consiste à dégager de la quantité énorme de films qualifiés (parfois commercialement un peu vite... ) de westerns, une typologie de ce genre. L'observation de l'histoire du genre permet de distinguer trois périodes : celle du proto-western, du western proprement dit, et celle du post-western. Jean-Luc GODARD, André BAZIN et bien d'autres s'y attachent, mais surtout en cinéphiles qui s'attachent à la forme des westerns. 

Yves PEDRONO, dans une étude très récente, dégage un certains nombre d'éléments qui codent le western :

- l'apologie de la conquête ;

- la place de l'aventure individuelle dans cette conquête ;

- une période très déterminée, de 1840 à 1890 à laquelle les auteurs (des romans comme des scénarios) et les réalisateurs s'intéressent en priorité : cette période commence avec une marche vers l'Ouest, se poursuit avec la question de la répartition des terres, continue avec la narration plus ou moins directe de la Guerre de Sécession, et se clôt juste avant la modernisation de l'Ouest, quand se développent les villes et s'instaure l'état de droit ; 

- le retour plus ou moins heureux vers le présent, surtout dans les films de série B ;

- une période de réalisation des films de 1946 à 1964, période précise de la production cinématographique américaine au cours de laquelle le western est devenu un genre à part entière, en acquérant une dimension épique. Le western élabore un récit fondateur de la Nation, à l'époque où les Etats-Unis a le statut de superpuissance.

 Reprenons ce qu'en dit le docteur en sciences de l'éducation : "Nul n'ignore que l'histoire américaine souffrait de la comparaison avec ses homologues contemporains, riches de plusieurs millénaires de vécu. Consciemment ou non, il importait que la nation se dotât d'un fondement, même partiellement imaginaire. La métamorphose du western doit sans aucun doute beaucoup à cet état d'esprit qui se forgea au cours de la Seconde Guerre mondiale. Pendant environ vingt ans l'impact de la politique américaine ne va cesser de croître sur la planète, le temps de la doctrine isolationniste de Monroe étant définitivement révolu. Toutes les occasions sont bonnes pour affronter le génie du mal, en la circonstance l'Union Soviétique. Le western apportera sa contribution à la validation idéologique, morale même, de la légitimité américaine. C'est donc entre 1946 et 1964 que les conventions, les codes, auxquels celui-ci obéit, trouveront une forme stable. personne ne nous tiendra rigueur de voir en Ford son chantre le plus éminent. Or en 1946 est projeté La Poursuite infernale, un modèle de classicisme, tandis qu'en 1964 sortira Les Cheyennes, oeuvre annonciatrice de la fin du genre."  Ce discours westernien s'est construit, selon le même auteur, entre 1903 et 1946, entre Le Vol du rapide et La Poursuite infernale, et après sa période active, de 1964 à nos jours (car on réalise encore des westerns... ) il se "détériore", et se métamorphose, tandis que le le nombre de films du genre chute. 

   Le western raconte une épopée, celle de la conquête de l'Ouest, et comme toute épopée, constitue un discours idéologique mystificateur.

Mystificateur, il l'est, en plusieurs sens :

- il ne met pratiquement en scène que des héros blancs, protestants et anglais (les personnages secondaires peuvent se répartir évidemment autrement...lorsqu'ils apparaissent différemment!), alors que les pionniers furent aussi français, hollandais, allemands, chinois, catholiques et noirs ;

- il ne met en scène que la Conquête allant de l'Atlantique au Pacifique, alors qu'elle eut lieu également dans l'autre sens ;

- il effectue un certain nombre de falsifications proprement historique : les relations entre indiens et blancs sont réduites à celles qu'elles furent à la fin de cette période de conquêtes ; les caractères hostiles des premiers occupants de la terre américaine n'existaient pas, bien au contraire ; de véritables - et misérables -  bandits sont présentés comme des héros civilisateurs ; 

- à l'inverse de nombreux écrits où l'on vante le souci de l'exactitude historique dans la description des lieux et des armes, il faut noter la magnification de ce qu'était réellement une ville de l'Ouest (sale et avec un saloon très petit!), de même qu'une présentation proprement comique du révolver (sans compter le fait qu'elles semblent inépuisables en munition, leur précision et leur portée sont réellement exagérées...).

- enfin par omission, il oblitère toute mémoire du massacre des Indiens (par les maladies apportées par les colons, par l'alcool notamment).

D'une certaine manière, les films du sur-western constituent une critique - parfois crue - de la thématique du western classique. Ils correspondent à une critique de la vie et de la société américaines, de même que le western se voulait glorification de l'american way of life.

    A propos de l'aspect idéologique du western, Yves PEDRONO effectue une comparaison très éclairante avec des éléments tirés de la Bible. Et très pertinente, parce que la plupart des auteurs et des réalisateurs adhéraient à certaines perceptions de ses enseignements. Se retrouve alors un premier mythe fondateur, et même un combat fondateur entre le bien et le mal, la malédiction du fils prodigue, le thème de la Terre Promise, le temps de la vengeance, la recherche d'une existence conforme à la loi divine... 

 

                Gérard MAIRET, Professeur des Universités en Philosophie au département de science politique de l'Université Paris 8, estime également que le western "classique", qu'il situe lui dans une période un peu plus large (1940-1970), énonce l'esprit politique de l'Amérique, "tel qu'il est reconstruit près d'un siècle après la fin de la guerre de Sécession et jusqu'à la période de la guerre du Vietnam." Le western, selon lui, est "l'expression d'une "american mind", un fonds de valeurs, croyances et convictions, sur lequel s'élève un corps de doctrines réglant l'action, une morale où coïncident intérêt personnel et bien public. Dans le western - ses chevauchées, ses règlements de compte, ses paysages, ses Indiens - l'Amérique manifeste radicalement sa spécificité, son originalité irréductible aux valeurs du vieux continent."

Il cerne quatre registres fondamentaux repérables, ce qu'il appelle les quatre ingrédients du western, associés à une thématique philosophico-politique :

- violence et beauté de la wilderness (l'état de nature) ;

- une soit-disan "virgin land" (la conquête de l'étendue) ;

- sauvage et civilisé (la loi et l'ordre) ;

- l'union d'une nation une (la fondation républicaine).

Attaché à l'élucidation des fondements de l'Etat moderne, et singulièrement des Etats-Unis, il attire l'attention que dans une nation qui ne reprend pas en compte, en tout cas pas directement, les idées ni de HOBBES ni de LOCKE, ni de ROUSSEAU, le western peut se lire comme un "texte philosophique", "qui montre l'appropriation et la transfiguration de la philosophie européenne au contact de la wilderness (contrée sauvage, milieu de l'existence humaine à l'état de nature), notion capitale, car fondatrice de la dépossession des Indiens au nom du droit naturel de civilisation. Au contraire des Américains, les Européens n'ont jamais eu d'Indiens à exterminer ni d'esclaves noirs à affranchir sur leur territoire. C'est pourquoi, alors qu'en Europe l'état de nature (philosophiquement conçu) est une fiction épistémologique, en Amérique la vie humaine à l'état de nature est une situation historique : double création de l'identité et de l'entité américaines." Le western met en scène la destinée manifeste de l'Amérique.

 

                 Nicole GOTTERI, dans son ouvrage plutôt favorable aux valeurs promues par ce genre dans sa période classique, pousse l'investigation sur les thèmes principaux du western et leur lieu avec l'histoire, Elle reprend un certain nombre de remarques d'Alexis de TOCQUEVILLE sur les fondations de la nation américaine, qui détourné de leurs sens originaux, peuvent illustrer le comportement des Américains dans le vieil Ouest mythique. Cet Ouest, lié à la notion de Frontière toujours à repousser plus loin, permet l'expression de la liberté et de l'individualisme. "Le western évoque, en fresque souvent grandioses, l'époque où des hommes purent se choisir un territoire, l'organiser selon leurs voeux et y régner en maîtres. L'histoire de ces féodaux et de leurs vassaux débute avec la phase de conquête. Il s'agit de dominer l'espace immense qui permet d'asseoir fortune et pouvoir, et ce, au prix d'une lutte impitoyable contre les obstacles, la nature et les bêtes sauvages, les Indiens, les éventuels concurrents. Les énormes troupeaux de long horns peuvent ainsi profiter d'inépuisables ressources en herbe le long de parcours jalonnés de libres points d'eau et les chevaux, absolument indispensables aux activités de l'élevage et au contrôle du territoire ne sont pas difficile à trouver pour le dressage dans un environnement encore vierge de toute exploitation.

 

                    Jean-Louis LETRAT et Suzanne LIANDRAT-GUIGUES, indique qu'assimiler l'histoire de l'ouest et celle des Etats-Unis tout entiers est devenu possible parce que l'histoire et l'espace américains ont été intimement liés à une théorie qui se diffuse très rapidement dans les années 1890. En 1793, l'historien Frederick Jason TURNER, dans son texte maintenant fameux, L'importance de la Frontière dans l'histoire américaine, lu devant ses collègues, en congrès à l'occasion de l'Exposition de Chicago (World's Columbian Exposition), indique que si l'on veut vraiment comprendre l'Histoire des Etats-Unis, il faut abandonner le point de vue traditionnel qui consiste à tout envisager en fonction de la côte atlantique (côte Est), de la Nouvelle -Angleterre. C'est l'Ouest, la Conquête de l'Ouest qui explique l'Amérique de la manière la plus convaincante. C'est un changement radical de perspective qui dépossède bien entendu la Révolution et la guerre d'Indépendance de leur fonction traditionnelle de rupture totale pour un nouveau départ. Auparavant, déjà St-John CREVECOEUR et Thomas PAINE s'opposaient. le premier (Letters from an American Farmer) montre que la singularité de la nation américaine consiste en ce qu'elle est toute tournée vers l'avenir, sans liens avec le passé, et cela provient des vagues périodiques de l'immigration dans leur mouvement perpétuel vers l'Ouest. Thomas PAINE (Common Sense) considère au contraire l'Indépendance comme étant à l'origine du recommencement. A leur époque, la réputation de l'Ouest est très peu flatteuse. Frederick Jason TURNER renoue avec St-John CREVECOEUR et contribue à faire déplacer vers l'Ouest le principe majeur d'explication du développement de la nation. L'essor de la démocratie commence avec la prépondérance de l'Ouest à l'époque de Jackson et de William Henry Harrison, selon lui. Et cela cadre tout-à-fait avec l'idée diffuse avant la première guerre mondiale dans l'opinion occidentale que la race blanche est bien une race supérieure. Nul besoin d'élaborer une théorie raciste, il suffit de voir comment les WASP, White Anglo-Saxon Protestants ont installé à l'Ouest toute une civilisation. Théodore ROOSEVELT, qui reconnaît sa dette avec le texte fondateur de TURNER, dans l'idée que la démocratie américaine ne peut être préservée que par une politique extérieure d'expansion, se qualifie lui-même de "bon impérialiste" (1910, Voyages en Europe et en Afrique). Le président des Etats-Unis, dans son ouvrage The winning of the West favorise la diffusion de cette idée dans le public. 

Les deux auteurs de l'ouvrage en forme de questions-réponses que nous recommandons écrivent que "Cet environnement idéologique n'a pas été sans retentissement sur le western. le culte de l'énergie et de la virilité débouche sur une exaltation des valeurs militaires, comme c'est le cas, par exemple, dans l'oeuvre du général Charles KING (1844-1933), un militaire qui écrivit divers romans sur l'ouest dont plusieurs durent adaptés au cinéma durant les années 1920."

 

Jean-Louis LEUTRAT et Suzanne LIANDRAT-GUIGUES, Western(s), Klincksieck, 2010 (A noter une très abondante bibliographie) ; Nicole GOTTERI, Le western et ses mythes, Les sources d'une passion, Bernard Giovanangeli Editeur, 2005 ; Yves PEDRONO, Et Dieu créa l'Amérique, De la Bible au western, L'histoire de la naissance des USA, Editions Kimé, 2010 ; Gérard MAIRET, site www2.univ-Paris8.fr.

 

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15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 14:16

                 La guerre de siège est l'art de prendre et défendre les forteresses, que celles-ci fasse partie ou non d'une ville. Les auteurs anciens l'appellent poliorcétique, la distinguant par rapport à d'autres parties de l'art militaire : la stratégie, la tactique, la fortification... (Jean-Marie GOENAGA). La fortification crée ou utilise un obstacle artificiel ou naturel, que l'assaillant s'efforce de surmonter. La guerre de siège était primordiale à l'époque des cités-Etats car la prise de la ville entraîne la soumission, l'esclavage, voire l'élimination du vaincu, physiquement (on ne compte plus le nombre des villes détruites au cours des guerres) ou seulement politiquement, dans le cadre de prise de contrôle ou de neutralisation de territoires. Un monde sépare l'Antiquité et le Moyen-Age des époques ultérieures par l'existence de moyens très différents d'anéantissement des fortifications. Si dans le monde antique, les armées ne disposent que de l'artillerie névrobalistique à l'appui des techniques ordinaires utilisées de tout temps, elles peuvent compter à partir de la fin du moyen Age sur l'artillerie à poudre. 

 

                Emile WANTY montre bien l'évolution de la poliorcétique, surtout d'un point de vue technique. "Dès les premiers âges, l'homme chercha une relative sécurité dans des lieux difficilement accessible, variant avec l'époque, la nature du danger, l'aire d'habitat : cavernes, cités lacustres, points dominants, grottes dans la paroi d'une falaise, nids d'aigle. (...). La préhistoire a laissé, surtout dans le bassin méditerranéen, les vestiges d'enceintes de pierres sèches atteignant une épaisseur de deux mètres et se pliant aux formes du terrain. (...) dès le lointain des âges, le génie inventif de l'homme, sous l'éperon d'une nécessité vitale, avait découvert les principes généraux de la fortification. Aux époque historiques, la nature de ces points forts continua à se différencier en fonction des matériaux disponibles à pied d'oeuvre. Dans le Moyen-Orient, la brique constitua tout d'abord l'élément essentiel de la construction. Les forteresses furent initialement, en Egypte notamment, de vastes quadrilatères à murs épais, dont les seuls points faibles étaient les portes. Les assaillant affrontaient cette enceinte avec leur seul armement : arcs, lances, glaives, et devaient résoudre le problème par la force, à corps d'hommes. La couverture des attaques étaient assurées par les archers, neutralisant les défenseurs de la muraille ; les troupes de choc se protégeaient au moyen de levées de terre, et des détachements essayaient de faire brèche dans les portes à coups de haches ; d'autres, au moyen de grandes échelles, et se couvrant de leurs boucliers, tentaient l'escalade."

Nous retrouvons toujours la même technique de part et d'autre dans la majeure partie de l'Antiquité. Autant les murailles augmentent de dureté, par les matériaux dont elles sont faites (de terre, de brique cuite, de bois, de pierre...) et en épaisseur, autant le point faible de ces forteresses résident toujours dans les portes. Les défenseurs des cités s'efforcent alors par divers moyens de les renforcer en construisant de part et d'autres de ces orifices des petites tours rondes ou carrées. Par ailleurs, les assaillants tentent par divers moyens de saper les murailles, en creusant des galeries ou en tapant sur les murailles à leur endroit les plus faibles (à condition bien entendu d'avoir des espions dans la place pour découvrir ceux-ci...). Les nombreux sièges sont autant de moment d'expériences pour des ingénieurs afin d'améliorer la défense des cités. En fait, ces sièges sont souvent forts longs et ne se terminent souvent que par la lassitude d'un camp ou d'un autre, la trahison parmi les défenseur ou leur famine.

Afin de réduire justement le temps de sièges, des machines sont élaborées, assez tardivement car il faut pour cela un nombre important d'hommes et la cristallisation de savoir-faire. "Les armes étaient approximativement égales. Dans la lutte contre la muraille, il fallait un nouveau facteur, la possibilité d'agir hors des réactions directes du défenseur. Au IVème siècle av JC, un progrès marquant fut réalisé dans ce sens par des machines opérant à distance, la première "artillerie". Dès cette époque, on distingue quatre catégories d'engins de siège : de jet, de percussion, d'approche et d'assaut, qui déterminent également les phases logiques de l'attaque."

"Une fois réalisé les progrès décisifs des derniers siècles av JC, ceux des grandes épopées militaires macédoniennes et romaines, les procédés de la guerre de siège ne cesseront de se répéter au cours de plus d'un millénaire." "Les invasions barbares, germaniques et asiatiques, ruinèrent les villes et leurs enceintes (Il faut se souvenir qu'à l'abri de la Pax Romana, les villes ne conservaient parfois - ou pas du tout - des enceintes minimum...), plongèrent dans les ténèbres l'art militaire comme tout le reste. Les murailles ne furent relevées, d'une façon empirique, que sous le coup de la menace normande.(...) Mais partout ailleurs, dans les campagnes, on vit apparaître la petite place-refuge étriquée, le château de bois du Haut Moyen Age ; le plat-pays en fut couvert. On dut en revenir aux procédés primitifs de l'attaque par escalade. Ces guerre de siège des origines devint plus difficile encore lorsqu'au bois se substitua définitivement la pierre, lorsque le château s'élargit, se haussa, s'accrocha aux points élevés, se compléta d'un réduit. La féodalité allait, après les Croisades, surtout pendant la guerre de Cent Ans, perdre pied sur le terrain politique, social et économique, mais elle conserva des points d'appui contre les tendances centralisatrices d'une Monarchie revigorée. Il était malaisé, même pour une armée royale, réduite encore au service de l'ost, de faire tomber ces remparts. La poudre à canon, l'artillerie nouvelle, seront un facteur capital de l'évolution, car elles permettront de jeter bas les murailles trop arrogantes et sonneront le glas de la société féodale."

Face à de ces places fortes qui émaillent les territoires, depuis l'Antiquité, Emile WANTY se pose la question de l'évolution de la pensée militaire. "Nous avons rencontré deux catégories de campagnes : une première de caractère localisé, étriqué ; une seconde que nous qualifierons volontiers "des grands espaces" :

- Dans la première catégorie, il classe les guerres de la Grèce archaique et classique, celles de Rome à ses débuts, de Byzance contre l'Islam, des Croisades, la Guerre de Cent ans. Indécises et de longues durées, ces guerres se comprennent par le morcellement politique en Cités-Etats, qui étaient autant de forteresses, la transformation de la frontière montagneuse en une zone défensive profonde pour Byzance, le dispositif articulé des castels francs et sarrasins pour la Syrie et la Palestine, le hérissement de châteaux forts pour la France du XIVème siècle... Il était impossible aux armées de réellement manoeuvrer efficacement à l'intérieur d'un tel échiquier et d'en enlever rapidement de vive force, certaines pièces. Dans ces différents cas, la pensée militaire, pour autant qu'elle existe, est neutralisés dans ses dessins par l'insuffisance de la technique des sièges.

- Dans la seconde, il classe les grands empires dont la défense repose presque uniquement sur une ceinture périphérique, "muraille de Chine", mur d'Adrien pour Rome. Les campagnes d'Alexandre le Grand, les conquêtes musulmanes entrent dans cette catégorie.

Pour conclure, Emile WANTI écrit que "les méthodes ont varié suivant les grands capitaines et leur conception propre de la guerre. Mais l'Histoire ne cite guère de cas où des dessins stratégiques bien conçus et bien préparés aient été déjoués par la fortification. Les places les mieux défendues furent prises par les procédés les plus différents : les murailles continues, forcées ; les "limei, enjambés ; les obstacles, emportés ou contournés. Si les murailles de pierres du château fort féodal nous donnent un démenti, il s'explique par le déclin total d'un Art Militaire basé sur la manoeuvre, et par l'absence de grands capitaines."

 

       Yvon GARLAN, qui concentre son attention sur l'Antiquité, indique, qu'après les débuts grecs, la poliorcétique, par la puissance des moyens mis en oeuvre, atteint son apogée, en tant qu'Art militaire, sous l'Empire romain. Les Romains ont tiré les leçons des maitres grecs et d'ailleurs souvent leurs mécaniciens, leur tacticiens... étaient d'origine grecque. "Ce qui caractérise la poliorcétique des Romains, ce fut moins l'ingéniosité que la puissance des moyens mis en oeuvre. Cette puissance résultait pour une part de l'abondance de leurs ressources et de la qualité de leurs services logistiques, qui leur donnaient, le cas échéant, la possibilité d'accroître autant que nécessaire le nombre de leurs machines. Mais ils devaient surtout à leur talent de terrassiers, qui leur permettaient éventuellement de venir à bout par un blocus systématique de leurs adversaires les plus obstinés et les mieux retranchés. Ils avaient enfin pour eux leur entraînement au combat individuel, et leur sens du devoir." Pour cet auteur, "la guerre de siège contribua enfin à valoriser l'usage de la surprise, de la ruse et de la trahison au détriment de l'affrontement ouvert, ainsi que la bravoure individuelle, plus ou moins artificiellement suscités par l'appât des récompenses, au détriment du dévouement collectif. Ainsi le perfectionnement de la poliorcétique favorisa en Grèce (et de façon moins visible à Rome, où comptaient davantage des impératifs de nature stratégique) la déchéance du soldat-citoyen et le développement du professionnalisme militaire, aggravant du même coup la crise sociale et politique qui avait été à son origine : et ce, d'autant plus qu'il s'accompagna de l'époque de Denys l'Ancien (début du IVème siècle) à celle de Démétrios Poliorcète (début du IIIème siècle) d'un essor considérable de la technologie militaire, qui exigeait une mobilisation accrue de moyens matériels et humains". Les aspects techniques de l'art militaire sont indissociables de ses aspects politiques. La diversification des armes incendiaires, la complexification des ouvrages de charpente, le développement des machines de jet, l'accroissement de l'importance des travaux de terrassement, le développement en réaction d'anti-machines (fossés, trappes, retranchements divers, matelas et écrans anti-projectiles, tout cela marque profondément l'art même des fortifications et fut surtout sensible pendant toute la période hellénistique. "Après une phase de dégénérescence correspondant à la paix romaine du Haut Empire - durant laquelle on se soucia surtout d'embellir les portes urbaines - l'architecture militaire ne devait recouvrer de son importance qu'avec les invasions barbares du IIIème siècle de notre ère. Les fortifications de cette époque furent édifiées à la hâte, et sont encore d'une technique rudimentaire. Puis l'on commença de nouveau à recourir aux procédés de l'époque hellénistique. Le mur d'Aurélien à Rome, avec ses modernisations du début du IVème siècle, et l'enceinte théodosienne de Constantinople annoncent le nouvel apogée atteint par l'art des fortifications au temps de Justinien - quand furent pleinement remis en application les principes édictés plusieurs siècles auparavant, au temps de Philippe, de Byzance, par les architectes grecs." 

      Le même auteur, co-rédacteur d'un ouvrage incontournable pour qui s'intéresse aux problèmes militaires de l'Antiquité, écrit dans les années 1960 et partiellement remanié dans les années 1980, donne un tableau de l'ensemble des informations disponibles sur les fortifications dans l'histoire grecque. Rappelons que les deux sources principales, la littérature et l'archéologie demeure relativement maigres : "Notre principale source littéraire est constituée par un abrégé des livres VII et VIII (Paraskeuastika et Poliorkètika) de la Méchaniké Syntaxis de Philon de Byzance, qui fut composée vraisemblablement à la fin du IIIème ou au début du IIème siècle avant notre ère", qui est d'un riche enseignement pour la période hellénistique. "Pour les siècles antérieurs, on en est réduit à glaner dans des oeuvres de genres très différents (par exemple le traité d'Enée le Tacticien sur la défense des places fortifiées, Les Oiseaux d'Aristophane et certains passages de Thucydide) des allusions qui deviennent de moins en moins fréquentes et de plus en plus banales quand on remonte le cours du temps (...)." Du côté de l'archéologie, "les recherches ont relativement peu progressé (...) et cela essentiellement pour des raisons de méthode" (recherche d'objets spectaculaires et exigence de rentabilité). 

"Près d'un demi-millénaire sépare les forteresses mycéniennes des plus anciennes fortifications grecques actuellement connues (et) (...) "on ne peut qu'être frappé par un grand nombre de correspondances essentielles : simplicité du tracé, rareté des tours qui sont toutes situées à proximité des portes qui est dessiné par le chevauchement des courtines, forte épaisseur des murailles. (...) Cette tradition semble pour l'essentiel se maintenir aux VIème et Vèmes siècles", et là l'auteur insiste de nouveau sur la maigreur des sources. "Quelques perfectionnement techniques doivent cependant dater de cette époque : la fréquence des tours s'accroît, tandis qu'augmente leur capacité de flanquement, avec l'apparition, au temps de Périclès, du plan demi-circulaire ; la disposition des portes se modifie (...) le tracé de l'enceinte acquiert plus de souplesse." 

"A partir du IVème siècle, la technique des ouvrages défensifs évolue à un rythme plus rapide, s'engage dans des voies nouvelles et manifeste un esprit plus systématique. Les tours pleines cèdent souvent la place à des tours évidées (...) en même temps qu'elles acquièrent une plus grande autonomie architecturale par rapport aux courtines." "Mais c'est seulement dans les deux siècles postérieurs que s'épanouiront les idées nouvelles qui étaient parfois déjà en germe à la fin de l'époque classique." "Les principes essentiels de l'art des fortifications à l'époque hellénistique résident dans la diversification et l'articulation des moyens de défense en surface et en hauteur. L'ouvrage défensif n'est plus un obstacle en soi, qui s'impose en fonction de sa masse : il vaut ce que vaut la tactique qu'il matérialise. On est passé d'une architecture statique, pondérale, à une architecture du mouvement qui reflète une certaine dynamique des forces opposées."  "Pendant (la période de l'époque classique), le caractère relativement primitif de la technique des fortifications et la lenteur de son évolution doivent être mis en rapport avec une conception passive de la poliorcétique, fondée sur la pratique de l'investissement. Tout se passe alors comme si le moindre obstacle matériel avait suffi à mettre un terme aux vélléités offensives des soldats-citoyens qui, revêtus de la lourde armure de l'hoplite et attachés à une conception agonistique de la guerre, répugnaient aux combats meurtriers en terrain inégal : il est significatif que même pendant la guerre - si acharnée - du Péloponnèse, l'assaut contre les murailles n'ait été que rarement tenté et plus rarement encore victorieux (...). Comme les assiégés, en contrepartie, se fiaient à l'imperméabilité de leurs murailles, le siège se transformait  volontiers en une épreuve d'endurance entre deux camps respectueux d'une règle du jeu qui excluait la teichomachie. (...) Les exigences crûrent avec les sollicitations : les innovations techniques introduites dans l'art des fortifications à partir du IVème siècle impliquent l'adoption d'une tactique nouvelle par les combattants. l'amélioration du flanquement, l'étagement de la défense en profondeur et en hauteur, ainsi que la diversification des ouvrages de protection, signifient que le rempart tend à devenir l'enjeu direct des combats. De fait, au même moment, (...), les attaquants commencent à manifester (...) une agressivité croissante servie par des moyens matériels de plus en plus imposants. (...) "S'il n'est pas douteux que les assiégés aient cherché alors à alléger la charge nouvelle que leur imposait la tactique adverse, en améliorant leurs moyens de protection et aussi en se ménageant des possibilités de contre-attaque, il n'en reste pas moins difficile d'établir un parallélisme étroit entre les modifications imposées aux ouvrages défensifs et l'apparition de tel ou tel procédé d'attaque."  Yvon GARLAN insiste pour ne pas surestimer les conséquences du développement de l'artillerie, au détriment d'autres machines de siège, plus traditionnelles mais aussi efficaces et plus répandues, telles que béliers et tours de siège, car "tous (les) aménagements architecturaux semblent être postérieurs d'au moins un siècle à l'invention des catapultes, que l'on attribue généralement aux ingénieurs réunis à Syracuse par Denys l'Ancien dans les premières années du IVème siècle." Il indique que ce décalage dans le temps provient surtout de la lenteur de la diffusion des techniques.

Il est impossible de comprendre l'évolution des choses, si l'on en reste à une vision technique, aussi il est particulièrement intéressant qu'Yvon GARLAN aborde, après s'étre étendu sur ces aspects des fortifications, aborde des questions directement politiques.

De plus, "il importe (...) de ne pas dissocier de l'étude de la ville fortifiée, celle de la ville-forteresse : la fonction défensive dans une ville, au lieu d'être pour ainsi dire concentrée dans un ouvrage architecturalement indépendant a pu, à un stade moins avancé de différenciation, être inhérente à l'organisation urbaine elle-même. Dans un tel système, qu'Aristote (dans Politique) qualifie d'"ancien", le rôle de l'enceinte était tenu par le mur extérieur des maisons disposées sur le pourtour de l'agglomération, tandis que le réseau des rues était d'une médiocrité et d'une complexité telle qu'"il était difficile aux étrangers de sortir de la ville et aux assaillants de l'explorer". De fait, le plan de certaines villes archaïques (...) manifeste une prédominance des soucis défensifs. Encore à l'époque classique, on relève des survivances du système "ancien" non seulement chez Platon, mais aussi dans certaines fondations de la deuxième moitié du Vème siècle (...). Yvon GARLAN indique que "le fait que l'agglomération primitive ait pu assurer son autodéfense sans avoir recours à des ouvrages architecturaux autonomes, soit se couler dans le cadre préexistant des acropoles fortifiées, nous interdit d'imaginer un parallélisme trop étroit entre l'essor de la cité et le développement des enceintes urbaines". Il existe toutefois un lien, que des fouilles plus importantes devraient établir, entre ces deux faits, en découvrant des vestiges antérieurs à la menace perse. En creusant sous les vestiges des murailles de l'époque classique peuvent apparaître des vestiges, parfois monumentaux, de l'époque archaique. "A l'époque classique, en tout cas, la notion d'enceinte urbaine est inséparable du concept de cité", même si nous ne savons pas comment cette notion s'est ancrée dans la mentalité collective, et même si des exceptions (Sparte) existent.

Il faut relire alors Thucidyde, dans son Archéologie, où il essaie de retracer le développement de la civilisation en Grèce. "L'absence de fortifications ne peut, selon lui, se concevoir, sauf circonstances exceptionnelles comme celle de l'Ionie, que dans une société primitive qu'il situe dans le temps aux origines de l'humanité, mais dont il relève encore des traces dans certaines régions continentales de la Grèce contemporaine qui vivent "à la manière ancienne". Ce type de société qui, par ignorance du commerce, limite ses capacités productives aux nécessités de la consommation immédiate et ne possède pas de réserves d'argent, n'a pas les moyens, et surtout n'éprouve pas le besoin, d'élever des fortifications. ce n'est qu'au temps de la thalassocratie. Ce n'est qu'au temps de la thalassocratie (entendre par là un impérialisme maritime, précisions-nous) de Minos que "les habitants des côtes, se mettant davantage à acquérir de l'argent, adoptèrent une vie plus stable : certains même, se sentant devenir riches, s'entouraient de remparts" (toujours selon Thucidyde). Pour l'auteur grec, comme pour la plupart de ses contemporains, au premier rang desquels Périclès, le rempart urbain, premier et principal signe extérieur de richesse pour une cité, caractérise donc un stade particulier du développement de la civilisation en Grèce. Le fait de choisir telle ou telle fortification reflète l'ambition d'une cité. Thucidyde clame qu'il existe un rapport étroit entre le renforcement des défenses de la ville et l'affirmation de la démocratie. Selon Yvon GARLAN, cette opinion liant le sort de la démocratie aux Longs Murs, était assez répandie pour devenir un leitmotiv dans la bouche des orateurs. Ils identifient l'intérêt commun, laissant prévoir le sacrifice du territoire en cas de guerre, à celui des classes sociales attachées au développement de l'artisanat et du commerce, et, en écartant la menace spartiate, Athènes peut en même temps constituer un empire maritime et épanouir le régime démocratique. Cette opinion pose la question du rôle joué dans le développement des cités grecques par les fortifications urbaines. Mais, en fait, nous sommes obligés d'en rester aux hypothèses et aux interrogations. Yvon GARLAN évoque le phénomène des villas fortifiées, qui prolifère surtout dans les régions marginales au Vème siècle, où prédominent encore l'agriculture et la concentration de la propriété, où l'aristocratie foncière détient le pouvoir politique. "La villa fortifiée, quand elle représente l'ouvrage militaire le plus répandu et le plus évolué, pourrait donc être considérée comme un moyen de protection parfaitement adapté à la sauvegarde des intérêts particuliers d'une classe sociale, dont la puissance repose sur la mise en valeur des terres environnantes et sur l'exploitation des populations qui y sont attachées." Dans la littérature, les adversaires des fortifications urbaines, comme Xénophon, sont également adversaires du régime démocratique. Ce dernier auteur déplore leur effet délétère sur l'esprit combatif des citadins, marins ou artisans : "La ville est-elle attaquée par un ennemi supérieur, les citoyens inférieurs en nombre peuvent bien se sentir en dager hors des remparts, mais quand ils sont rentrés dans leurs fortifications, ils se croient ne sûreté (Hiéron, Economique)." La précellence pour une cité des remparts moraux sur les remparts matériels est au même moment un thème également banal dans la bouche des orateurs. C'est Platon qui critique le plus explicitement les remparts urbains (Lois). Le rempart, pour lui, qui n'a aucune utilité pour la santé publique, dispose les citoyens à la mollesse, et est ainsi source d'immoralité sociale, parce qu'il offre un moyen de défense artificiel et impersonnel, fallacieux parce qu'il ôte à chacun en particulier le devoir de repousser l'envahisseur les armes à la main. Il faut combattre où l'on vit. Il faut souffrir sur les lieux mêmes de la joie. La maison doit être à la fois foyer et refuge et Platon accepterait que l'on revienne au système archaïque de la ville-forteresse. Mais à partir de la fin de l'époque classique, il n'est plus possible de remettre en cause le principe des fortifications. Aristote (Politique) réfute sur ce point les thèses de Platon : "A l'égard des murailles, ceux qui disent que les cités qui prétendent à la vertu ne doivent pas en avoir, pensent un peu trop à l'antique... on cherchait un pays facile à envahir et si on supprimait les endroits montagneux, comme si on n'entourait pas les habitations des particuliers de murs dans la pensée que les habitants deviendraient lâches."  Le rempart n'est plus un pis-aller honteux, c'est le blason de noblesse dont l'éclat rejaillit sur la cité. Cette évolution s'achève à l'époque hellénistique et romaine quand la couronne murale en vient à constituer l'attribut principal des villes personnifiées. En citant cette évolution possible, Yvon GARLAN l'établit comme un programme de recherches aux nombreuses questions.

 

        Pour un ensemble d'auteurs sur l'Antiquité rédigeant une sorte de manuel universitaire (plus récent) sur les guerres et les sociétés des mondes grecs des Vème-IVème siècles av JC, "avec les progrès de la guerre de siège, on vit peu à peu se dessiner, au travers d'hommes d'Etat puissants, l'image du preneur de ville, du poliorcète ; image dans les contours se fixèrent de façon définitive au sein non pas de la polis grecque classique, mais d'une autre forme d'organisation étatique caractérisée par un pouvoir monarchique suffisamment développé pour permettre une concentration importante de moyens militaires."

    Ils font le point sur les  relations entre le pouvoir politique et le programme de fortification. "Il faut noter l'ambivalence de la fortification, en particulier de l'enceinte urbaine qui, composé d'éléments tactiques destinés à la défense de ville, répondait aussi à une finalité plus vaste, d'ordre politique."

Aristote a défini des modèles propres à chaque type d'organisation politique : "Quant aux lieux fortifiés, la bonne solution n'est n'est pas la même pour tous les régimes politiques ; ainsi une citadelle (acropole) convient à une oligarchie et à une monarchie, le plat-pays à une démocratie ; ni l'une ni l'autre ne conviennent à une aristocratie, mais plutôt à un certain nombre de points fortifiés" (Politique). La topographie des systèmes de défense est susceptible de révéler les fondements de l'ordre social, mais elle nous renseigne surtout sur les rapports  d'une communauté politique à son espace.

Thucidyde, dont Yvon GARLAN a déjà parlé, argumente que le renforcement des défenses de la ville par la construction des Longs Murs correspond à "une volonté d'affirmation de la démocratie".

Les Etats monarchiques étaient-ils davantage prédisposés à la construction et à l'entretien de fortifications? C'est la question que Pierre DUCREY s'est posé et à laquelle il apporte la réponse suivante : "On pourrait imaginer en effet qu'un dirigeant autoritaire impose à la population l'effort supplémentaire que représente l'édification d'un système défensif puissant. Mais un examen des murs effectivement réalisés, même rapidement, montre bien qu'une corrélation entre leur construction et un régime particulier ne peut être établi de manière systématique. Tout au plus peut-on évoquer le cas de Syracuse et de l'Euryale, oeuvre de Denys l'Ancien (décidément, pensons-nous, nous tournons autour des mêmes rares auteurs... ), en partie du moins (...)". Il est certain que ces fortifications n'auraient pas été aussi rapidement édifiées, avec autant de moyens matériels et humains, si elles n'avaient été commandées par un tyran dont les assises du pouvoir reposaient sur la force et la contrainte militaires et qui, de fait, était en mesure de mettre sa puissance au service d'un vaste programme de construction. Il n'en reste pas moins que la nécessité d'assurer la défense par la mise en place de fortifications s'était imposée dans la plupart des cités du monde grec, quel que fût leur régime politique. pour pouvoir mettre en chantier un programme de fortifications, il fallait que les citoyens en aient pris publiquement la décision lors d'une séance de l'assemblée par un vote ; une fois la décision prise un nouveau cote avait lieu afin de statuer sur la direction générale des travaux et leur financement. Sur la question, nous sommes bien renseignés pour les cités démocratiques et en particulier sur Athènes. Sparte, qui ne fut fortifié qu'au IIIème siècle faisait figure d'exception. 

 

Collectif, Guerres et sociétés, Atlande, collection Clefs concours, Histoire ancienne,  2000 ; Yvon Garlan, dans Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, EHESS, 1999 (Premières éditions, 1968, 1985) ; Yvon GARLAN, La guerre dans l'Antiquité, Nathan Université, 1999 ; Emile WANTY, L'art de la guerre, Marabout Université, 1967 ; Jean-Marie GOENAGA, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

 

STRATEGUS

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13 avril 2011 3 13 /04 /avril /2011 16:36

              Nous ne connaissons Enée le Tacticien que par son oeuvre, elle-même rapportée en partie par POLYBE (200-118 av JC) et SUIDAS (ou Souda, nom d'une encyclopédie grecque de la fin du IXème siècle, très utilisée dans les travaux consacrés à l'Antiquité). Théoricien militaire grec de la première moitié du IVème siècle, il est l'auteur de travaux uniquement militaires. Parmi ceux-ci, le traité sur la Poliorcétique (soit l'art des sièges des villes), est un document particulièrement révélateur d'un moment de l'évolution militaire grecque. Peut-être était-il l'un de ces chefs de mercenaires qui louaient à cette époque leurs services sur les champs de bataille du Péloponnèse et d'Asie Mineure. Il appartient à la génération des pionniers qui, à la fin du Vème et au début du IVème siècle, mirent en vogue la réflexion sur l'art militaire. Anne-Marie BON, en 1967, pense qu'il était le célèbre stratège de la Ligue arcadienne, Enée de Stymphale.

La Poliorcétique voisine d'autres fragments d'ouvrage : Sur les préparatifs de guerre, Sur l'intendance et Sur la Castramétation.

Il faut dire que de l'Antiquité grecque, il ne nous reste que des débris, qui ne sont que partiellement accessibles en français (beaucoup de traductions anglaises). La Poliorcétique nous est accessible grâce à la société d'émulation du Doubs de 1870, par Albert De Rochas D''AIGLUN (1837-1914), sous le titre d'Extrait du traité sur la défense des places.

Hervé COUTEAU-BEGARIE écrit que, néanmoins, avec un degré de probabilité élevé, on peut penser que les Grecs de l'époque classique ont composé des traités de tactique et de stratégie. il se référe à VEGECE (Flavius VEGECE, L'Art militaire, Ulysse, 1998) qui mentionne un traité des combats rédigé par des Spartiates. Enée Le Tacticien composa en fait une encyclopédie militaire en plusieurs volumes dont seul le traité sur la poliorcétique nous est parvenu. Après Enée Le Tacticien, il faut sauter trois siècles pour trouver un traité conservé (celui de ASCLÉPIODOTE, du 1er siècle av JC, Traité de tactique, Les belles lettres, 2002).

 

          La Poliorcétique daterait des années 360 av JC. Dans son traité, il s'intéresse à toutes les questions relatives au siège, matérielles (les gardes, les mots de passe, les armes, les incendies...) et politiques (les risques de discorde parmi les assiégés, surtout durant les sièges assez longs, les conspirations, les alliés...). Un certain nombre de ses conseils et observations, qui sans doute formait un fond commun d'idées qu'il partageait avec des tacticiens ou des stratèges dont nous avons perdu la trace, sont restés en crédit jusqu'à l'époque moderne. Pour Michel DEBIDOUR, habitué à la confrontation des textes grecs entre eux (notamment ceux de XENOPHON), cette oeuvre, qui ne fait jamais allusion à Philippe de Macédoine, est celle d'un homme cultivé qui connaît les grands historiens qui l'ont précédé.Mais ce n'est pas vraiment un lettré, et son texte, souvent technique, est en général clair et dépourvu de qualités littéraires. "Visiblement, il a une grande expérience pratique qu'il veut faire partager à ses lecteurs. Enée semble bien ne pas avoir été un Athénien, et il songe d'abords à des cités de petite taille, que les guerres mettent aux prises avec des voisins, comme dans le Poléponnèse. Pour nous, modernes, qui sommes souvent tentés, grandes oeuvres obligent, de voir l'histoire grecque à travers le prisme athénien, ce texte est un document neuf et différent, qui nous contraint à élargir notre vision du monde grec."

 

                 La Poliorcétique, malgré son titre, est plutôt un traité de défense des villes. Au point que l'on se demande si ce texte avait deux grandes parties. Il n'y fait pas mention et parfois, dans le texte; plusieurs fois, l'auteur, sans prévenir, donne des conseils du point de vue de l'attaquant.... Michel DEBIDOUR pense à une maladresse dans la composition de l'ouvrage.

D'une soixantaine de pages, il comprend 40 chapitres de longueur très inégale (parfois de quelques lignes!). On peut tenter d'en établir le plan, mais cela est tout à fait indicatif :

- Comment mettre la ville sur le pied de guerre, former la milice et reconnaître les siens (chapitres 2 à 7),

- Comment préparer le territoire à la guerre, et désamorcer conspirations et mécontentement (chapitres 8 à 17),

- Comment organiser pratiquement la ville, face à une attaque, par des rondes, des sorties et des ruses diverses (chapitres 18 à 31, dont les premiers traitent des sabotages des serrures et des portes),

- Comment résister aux machines, aux mines aux incursions (chapitres 32 à 40). Il laisse dans l'ombre la façon dont la cité engageait ses mercenaires.

Outre les détails techniques, l'ouvrage permet de se donner une bonne idées de la manière dont fonctionne les armées au IVème siècle av JC. 

Le chapitre qui traite des conspirations (chapitre 11) indique un certain nombre de moyens de les prévenir et de les contrecarrer. "il faut également faire très attention à ceux des citoyens qui sont dans l'opposition et ne jamais leur accorder immédiatement créance en rien, pour les motifs qui suivent. Je vais raconter l'une après l'autres, en citant mon propre livre, et à titre d'exemples, les diverses conspirations ourdies contre des Etats par des magistrats ou par des particuliers, et comment parmi elles quelques unes ont été réprimées et ont échoué."  

Chef sans faiblesse, tatillon et sévère, Enée sait que pour être efficace, outre les mesures purement techniques des fortifications et des emplacements des troupes, il faut surtout déranger le moins possible (chapitre 12) la vie des populations, surtout en temps de paix, quand la menace n'est pas directe. Il est conscient que pour éviter le risque d'une explosion sociale, il faut savoir faire droit à des revendications justifiées, "surtout en soulageant les débiteurs par des intérêts peu élevés, voire en les supprimant complètement; et lorsque les temps sont trop dangereux, il faut même supprimer une partie des dettes, ou leur totalité s'il le faut, car des hommes endettés de cette façon sont bien plus redoutables à avoir près de soi. Il faut aussi donner des ressources à ceux qui sont privés du nécessaire (chapitre 14)." Il semble particulièrement conscient que la défense de la cité dépend de l'humeur des habitants qui peuvent être enclins à "trahir" leurs maîtres, surtout si dans les temps "normaux" leur situation leur parait déjà injuste. 

Le plus long chapitre, le chapitre 31, traite de l'art de transmettre des messages. Une large place est donnée à la stéganographie (procédé de dissimulation d'un message dans un autre message) parmi 24 procédés. 

 

ENEEE LE TACTICIEN, Poliorcétique, texte établi et traduit par A DAIN et A-M. BON, Editions Les belles lettres, 1967. Introduction par Anne-Marie BON.

On peut trouver les chapitres 11 et 38 de Poliorcétique dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Michel DEBIDOUR, Enée le tacticien, dans Ruses, secrets et mensonges chez les Historiens grecs et latins, De Boccard (Lyon), 2006.

Michel DEBIDOUR, Les Grecs et la guerre, VÈme-IVème siècle, Editions du Rocher, 2002 ; Collectif, Guerres et sociétés, Monde grecs Vème-IVème siècles, Atlande, 2000 ;  Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, 2002 ; Raoul LONIS, article Enée Le Tacticien, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, Sous la direction d'André CORVISIER, PUF, 1988.

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