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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 14:50

   Dans les grandes tendances de l'armement de l'infanterie de nos jours, se chevauchent et se contredisent (au sein des armées, mais pas dans les complexes militaro-industriels) deux orientations, deux options, deux voies : doter le fantassion de tous les équipements, des pieds à la tête, lui permettant de combiner à la fois repérage de l'ennemi, protection individuelle et efficacité dans le combat rapproché ou moins proche, faisant de son corps le réceptable de multiples outils plus ou moins complexes et autonomes à manier sur le terrain ou/et encore construire un combattant entièrement mécanique, sorte de drône terrestre qui prolongerait avec tous leurs avantages sans en avoir leurs inconvénients des véhicules tous-terrains de toutes sortes, de chars avec des manoeuvrabilités bien plus grandes, des précisions plus fortes aussi.  

      Les deux options existent et l'une prendra sans doute le pas de l'autre suivant les coûts des matériels développés et... de l'expérience sur le terrain. A moins qu'elles ne soient développées en parallèle, pour peu qu'augmentent les capacités budgétaires des armées.

    

    Des projets de ses promoteurs eux-mêmes, le fantassin à équipements à équipements et liaisons intégrés" est un fantassin (du XXIème siècle) doté d'un système de combat individuel. Aux noms différents selon les pays, programme FÉLIN en France, développé par la Sagem Défense Sécurité, programme FIST (Future Integrated Soldier technology) en Grande Bretagne, il s'agit d'un système de combat permettant d'améliorer cinq fonctions :

- communication

- observation

- létalité

- protection

- mobilité et soutien.

Par ailleurs, le système doit présenter une compatibilité améliorée avec les systèmes d'arme, les équipement, véhicules et aéronefs tels que lance-roquettes, postes de missiles, véhicules de transports blindés, véhicule de combat d'infanterie, hélicoptères... Il s'agit d'un système différent du système de protection contre les armes NBC qui transforme déjà l'allure du fantassin moderne. 

   Ces programmes répondent plus ou moins au futur standard OTAN Future Soldier lancé au cours des années 1990. L'évolution de la situation économique des Etats fait que les ressources accordées au développement de tels programmes sont très variables, et c'est parfois seulement depuis le début des années 2010 que s'accélèrent dans les armées la dotation d'équipements qui s'en rapprochent, souvent par petit bout, sans que l'on perçoive une révolution dans l'art de se mouvoir et de combattre du combattant. 

   En France, c'est entre 1995 et 2000 qu'un programme d'étude amont de la Direction Générale de l'Armement menée par le GECAD (Groupement d'Etude du CombAttant Débarqué), permet la réalisation d'un démonstrateur d'étude (démonstrateur de faisabilité), principalement centré sur les communications, l'observation (en conditions diurnes et nocturnes), la protection (dont la discrétion visuelle et acoustique), l'autonomie en énergie et la mobilité (poids de l'équipemement , ergonomie, mobilité). Celui-ci, toujours selon les promoteurs de tels programmes, grâce à des essais sélectifs en laboratoire et sur le terrain, apporte la preuve qu'à l'horizon 2000-2005, les technologies choisies seraient effectivement matures pour envisager le développement d'un véritable système-combattant individuel. C'est à l'issue de telles études qu'en mars 2004, la société française Sagem Défense Sécurité est désignée pour réalisé le programme "Félin". L'armée française passe en 2009 une première commande globale de 22 588 systèmes, mais le projet de loi de programmation militaire 2014-2020 n'en prévoit que 18 552 exemples. Les premiers systèmes "Félin" sont livrés à l'armée de terre en mai et septembre 2010. En décembre 2014, 17 régiments d'infanterie sont équipés. 

Le "Félin" est bassé sur une architecture combinant deux réseaux, l'un transmettant les flux de données et l'autre permettant l'alimentation en énergie. Il est constitué d'un ensemble d'équipements organisés en sous-systèmes :

- l'armement

- les équipement textiles de comouflage et de protection

- l'équipement de tête

- les équipements électroniques individuels

- les lunettes de tir et jumelles d'observation

- le système d'information tactique

- et le kit d'intégration dans les véhicules.

Avec le temps, des variantes sont introduites dans les équipements, avec les mêmes objectifs. Une tenue NBC notamment permet au combattant de poursuivre sa mission. Quasiment tous les éléments de l'équipement sont appelés à suivre des évolutions technologiques, parfois importantes, qui rendent le fantassin plus efficient. 

   Si en Italie se développe le Soldato Futuro, en Allemagne l'IdZ-ES, en Espagne le COMFUT (COMnatiente FUTuro) et au Royaume-Uni le FIST, l'armée américaine suit et parfois précède le même processus, avec la très forte attention de l'armée russe qui se s'est doté de son propre programme. En effet, le Ratnik, nom de son système de combat individuel, commence à équiper des régiments depuis au moins 2015. D'ailleurs, dans les différents salons d'armement terrestre et aéroterrestre, ces équipements sont présentés, façades médiatiques d'une course aux armements qui est autant technologique qu'idéologique. 

  Le rythme d'équipement des armées est très vairable et si on lit bien les différents rapports de programmations militaires des différents pays, on peut voir que cet équipement du futur est d'abord dévolu à des parties précises des armées, sans volonté pour l'instant de dotation généralisée.

 

   Ainsi la Grande Bretagne a repoussé jusqu'à 2010 dans un premier temps la mise en service de la première génération de FIST, tout en étudiant déjà des variantes. Thalès UK se voit d'ailleurs attribuer le développement du programme en 2003 et de nombreux essais sont menés depuis. La date d'achèvement de ce programme est encore actuellement portée à 2020 et à tous les niveaux, on ne veut rien laissé au hasard, tant l'enjeu est important. En 2009, le projet est en phase de démontration, à l'issue de laquelle est envisagé l'équipement de 29 000 soldats, les premières troupes étant dotées depuis 2010.

En premier lieu, il convient, précise Emmanuel VIVENOT "de retenir que cet équipement n'est pas destiné à doter chaque soldat britannique. Il sera distribué aux unités en fonction des besoins de la mission, à la fois aux troupes de mêlée et aux unités de soutien logistique au combat. le contrat final, d'un montant de deux milliards de Livres Sterling, porte sur 35 000 kits qui devraient être attribués à la British Army, au RAF Regiment et aux Royal Marine Commandos entre 2015 et 2020.

Au début de 2004, un accrod de partage des compétences et de connaissances fut mis en place entre le Royaume-Uni et les USA concernant les systèmes d'alimentation en énergie, la gestion de cette dernière et une nouvelle technologie de batteries à essence.

En novembre 2006, une série d'essais concernant une extension du FIST 2.0 mit quatre équipes en concurrence pour les radios du système C41 : Selex Communications (radio SSR), Thalès Iradio Vector Teral, et Cobham (radio ITT ou Raytheon MicroLight). ce fut finalement le tandem Cobham/Raytheon qui fut retenu."

 

   Cet exemple montre que les évolutions technologiques de l'équipement du fantassin, et pas seulement pour son armement, se poursuivent à grande vitesse. Dans un environnement de plus en plus hostile parsemé de pièges de toutes sortes, notamment en milieu surburbain ou urbain, le soldat se voit doté d'outils de plus en plus complexes aux coûts croissants. Il y a certainement un seuil de possibilités de le doter de tels outils, sa capacité d'attention restant limitée. Dans l'esprit de nombreux responsables militaires, se distanciant de l'enthousiasme des entreprises d'armements, ces capacités n'ont de sens que si la situation d'asymétrie recherchée dans le combat moderne se maintient. L'un des motifs psychologiques qui poussent à la recherche d'outils de plus en plus performants réside notamment dans la recherche du zéro mort, les pertes dans les rangs, occidentaux notamment, étant jugés par les populations nanties comme de plus en plus inacceptables. 

 

Emmanuel VIVENOT, Le programme FIST, dans Défense & Sécurité internationale Technologies, numéro 19, Septembre-Octobre 2009. 

 

ARMUS

 

 

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Published by GIL - dans ARMEMENT
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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 10:12

   Au Moyen-Age et à la Renaissance occidentales (périodisation commode à défaut de montrer les vraies étapes historiques...), la question de l'Etat et de la société civile n'est pas réellement encore posée ni historiquement ni théoriquement. Pour l'essentiel, les penseurs reprennent la synonymie antique de la polis et de la koinônia politiké, et ce jusqu'aux Temps Modernes.

On la retrouve chez :

- Thomas d'AQUIN, malgré les modifications notables induites dans l'interprétation des communautés humaines par l'opposition, reçue d'AUGUSTIN, entre la Cité de Dieu et la Cité terrestre. A noter que en terre chrétienne, c'est d'abord des milieux religieux qu'émergent, lorsqu'ils ne les soutiennent plus totalement (querelle des Investitures notamment), qu'émerge une "société civile" - et là du coup c'est contre les guerres et les déprédations seigneurales qu'elle le fait en grande partie - faite de pouvoirs qui invoquent la foi commune, qui par ailleurs favorisent la renaissance d'une agriculture digne de ce nom, ainsi que de nombre de service (santé, éducation) tombés en déshérence avec la longue chute de l'Empire Romain. 

- BODIN, dans notamment De Republica, livre III, chapitre 7, Quarta, 1601.

- HOBBES dans son ouvrage De Cive de 1642, chapitre V.

- LOCKE dans son Second Treaty of Civil Government, chapitre 7.

- Christian WOLFF, avec son Philosophia rationalis sive Logica de 1740.  Cet auteur des "lumières allemandes" tente de construire une philosophie rationnelle extrèmement liée à un ordonnancement géométrique. Malgré une lecture au moins dans la traduction française très aride et parfois lassante, ses contemporains européens (qui y trouvaient au contraire beaucoup de clarté) se sont beaucoup inspirés de ses réflexions. Sa doctrine s'inspire énormément de l'oeuvre de LEIBNIZ, même s'il s'en démarque sur plusieurs points. On trouve son Discours Préliminaire aux éditions Vrin.

- et KANT par sa Doctrine du droit. Pour lui, un Etat est l'unification d'une multitude d'hommes sous des lois juridiques et les membres d'une telle société civile forment l'Etat. Cette société est l'objet de la politique, à côté de laquelle il n'y a pas de place pour une science du social.

      C'est surtout à partir du XVIe siècle cependant que l'émergence de l'Etat moderne induit dans la théorie politique des innovations et des déplacements progressifs qui, s'écartant des prémisses sur lesquelles reposait l'identité de la société civile et de l'Etat chez ARISTOTE, en minent la cohérence.

Cette érosion s'esquisse chez BODIN, lorsqu'il fait de l'attribut de la puissance souveraine le critère distinctif de la république : "La famille est une communauté naturelle, le collège est une communauté civile. La République a cela davantage que c'est une communauté gouvernée par puissance souveraine." Elle se confirme chez HOBBES, qui omet significativement l'expression société civile dans la définition donnée de la civitas dans le Léviathan (1651). Bien que la société civile des théories contractualistes s'établisse toujours entre hommes libres, et conserve par conséquent aux activités économiques le statut d'une réalité à la fois présociale et prépolitique, elle se distingue nénamoins de la cité de la philosophie grecque par deux caractères.

D'abord, elle est artificielle : l'état civil se constitue par une rupture avec l'état de nature, même s'il faut bien introduire dans l'état de nature le minimum de conditions nécessaires pour pouvoir penser la nécessité de son abolition. La société civile n'est plus un "fait de nature", mais une personna civilis, comme HOBBES le souligne avec insistance, c'est-à-dire une instance produite par le renoncement concerté des individus à leur condition naturelle.

Ensuite, tandis que la polis ou koinônia politiké des Anciens était une relation horizontale entre des hommes libres et égaux, aptes à obéir aussi bien qu'à commander, la civitas sive societas civilis des théoriciens contractualistes est au contraire organisée verticalement par la différence qui s'établit en son sein entre l'autorité souveraine et les citoyens-sujets. Points de départ de l'engendrement idéal de la société civile et principes de sa légitimité, les individus éprouvent celle-ci, une fois constituée, comme un pouvoir distinct d'eux-mêmes, auquel ils sont en définitive assujettis.

 

    Pour comprendre le véritable glissement de conception et de vocabulaire, il peut être utile de comparer par exemple Ethique de Nicomaque et De Republica de Jean BODIN. On peut lire dans le chapitre 7 du livre III de cet ouvrage que "la différence de la famille aux corps et Collèges, et de ceux-ci à la République, est telle que (le) tout à ses parties; car la communauté de plusieurs chefs de famille ou d'un village, ou d'une ville, ou d'une contrée, peut être sans République, aussi bien que la famille sans Collège. Et tout ainsi que plusieurs familles, alliées par amitié, sont membres d'un corps et communauté, (de même) aussi plusieurs corps et (...) communautés, alliés par puissance souveraine, font une République. La famille est une communauté naturelle, le Collège est une communauté civile. La République a cela davantage, que c'est une communauté gouvernée par puissance souveraine, et qui peut être si étroite, qu'elle n'aura ni corps ni Collège, (mais) seulement plusieurs familles. Et par ainsi, le mot de Communauté est commun à la famille, au collège, et à la République ; et proprement le corps s'entend, ou de plusieurs familles, ou de plusieurs collèges, ou de plusieurs familles et collèges."

Concernant l'Origine des collèges : "Et l'origine des corps et collèges est venue de la famille (...), il fut nécessaire de bâtir maisons, puis hameaux et villages, et voisiner en sorte qu'il semblât que ce ne fût qu'une famille, jusqu'à ce que la multitude ne se pouvant plus loger, ni vivre en même lieu, fût contrainte (de) s'écarter plus loin ; et peu à peu les villages s'étant faits bourgs, et séparés de biens et de voisinage, sans lois, sans Magistrats, sans Principauté souveraine, entraient aisément en querelles et débats, qui pour une fontaine, qui pour un puits (...) où les plus forts l'emportaient, et chassaient les plus faibles de leurs maisons et villages. (Ce) qui fut cause d'environner les bourgs, de fossés, et puis de murailles telles qu'on pouvait ; et s'allier ensemble par sociétés, les uns pour défendre leurs maisons, biens et familles de l'invasion de plus forts ; les autres pour assaillir, et chasser ceux qui s'étaient accomodés, piller, voler ; car le plus grand point d'honneur et de vertu qui fût entre les premiers hommes, dit Plutarque, était de massacrer, tuer, ruiner les hommes, ou les rendre esclaves."

Sur la puissance des Collèges : "L'origine et définition des collèges et communautés éclaircies, il faut parler de leur puissance en général, et de ce qui n'est point déterminé par leur fondation, statuts et privilèges particuliers, qui sont divers pour la diversité des communautés (...). Car en toutes communautés, quand il est question de ce qui est commun à tous en particulier et divisement, le consentement exprès d'un chaque est requis ; mais s'il est question de ce qui est commun à tous par indivis, et conjointement, il suffit que la plupart soit d'une opinion pour obliger le surplus, pourvu qu'il ne soit rien ordonné contre les statuts du collège établis par le souverain, ou bien par le fondateur du corps et collège, autorisé par le souverain. Demeurent donc les ordonnances de la République, et les statuts en leur entier, le collège peut faire ordonnance, qui oblige la moindre partie en nom collectif, et tous les collèges en particulier, pourvu que les deux tiers aient assisté à l'assemblée, (encore) qu'ils n'aient pas été tous d'un avis ès choses qui concernent la communauté. Mais la plupart de tous assemblés en corps ne sont point tenus à leurs statuts, et beaucoup moins tout le collège non plus que le Prince à sa loi, ou le testateur à son testament, ou les particuliers à leurs conventions, desquelles ils ne peuvent départir d'un commun consentement ; et (il) suffit des deux tiers du collège pour casser l'ordonnance faite de tout le collège, ce qui est en général à toutes sortes de communautés, états, corps et collèges, s'il n'est question de choses communes à tous en nom collectif. Mais si les états sont assemblés de plus en corps, comme les états de l'Empire, et toutes les Républiques composées des trois ordres, à savoir l'odre Ecclésiastique, de la Noblesse, et du peuple, les deux ne peuvent rien faire au préjudice du tiers (...)."

BODIN s'étend longuement à forces exemples sur cette question avant d'examiner la "Forme de punir les corps et communautés", en cas de rebellion, sédition et autres. La référence demeure l'avis de la communauté elle-même. Il met ensuite en garde contre toute punition qui se réfère à autre chose, car ce serait encore plus la ruine d'un "vivre ensemble" où l'amitié est absolument nécessaire. Toute punition en dehors de cette référence, et notamment au nom d'une souveraineté qui se situerait ailleurs que dans la communauté, conduit à un désastre encore plus grand.

 

Jean BODIN, Les Six livres de la République, abrégé du texte de l'édition de Paris de 1583, édition et présentation de Gérard MAIRET, 1993, Les classiques en sciences sociales (uqac.ca). 

Catherine COLLIOT-THÉLÈNE, Etat et société civile, dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 2005.

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13 septembre 2016 2 13 /09 /septembre /2016 14:39

   Dans son explication de la philosophie politique marxiste, Henri LEFEBVRE rappelle que la moitié de l'ouvrage L'idéologie allemande est consacrée à la réfutation (souvent laborieuse et parsemée de considérations polémiques) des thèses de Max STIRNER sur l'individualisme. C'est plutôt dans la partie consacrée à FEUERBACH qu'est exposée le matérialisme historique.

"Les hommes sont les producteurs de leurs représentations, de leurs idées, y lit-on, les hommes réels, agissant, conditionnés par le développement déterminé des puissances productives... La conscience, c'est l'être conscient : l'être des hommes, c'est leur processus vital. Si les hommes et leurs conditions apparaissent renversés dans les idéologies, comme dans une chambre noire, ce phnéomène découle du processus historique vital, exactement comme le renversement des objets sur la rétine découle d'un processus physique". Les idées, écrit Henri LEFEBVRE, et c'est un thème qu'il développe de manière ample dans La conscience mystifiée, "les représentations idéalistes ne sont donc pas tellement fausses qu'inversées. Le matérialisme historique comprend les idées ; il en tient compte comme de documents et les explique, en cherchant leurs conditions. Ainsi, à l'opposé de l'idéalisme germanique qui prétend descendre du ciel, le matérialisme historique part des hommes réellement actifs ; et c'est à partir du processus de leur vie (sociale) que l'on comprendra leurs réflexions et leurs idées. La morale, la religion, la métaphysique n'ont pas d'histoire indépendante, la seule histoire étant celle de l'homme, c'est-à-dire celle des hommes dans l'ensemble de leurs rapports. "Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, c'est la vie qui détermine la conscience."

Il explique également qu'il n'est pas besoin de partir de principes abstraits, transcendentaux, dont la recherche est finalement sans fin et relativement vaine. Il faut partir des présuppositions réelles, des conditions réelles, les plus simples et les plus générales, de l'histoire réelle.

"Pour pouvoir "faire de l'histoire", il faut que les hommes puissent vivre, satisfaire leurs besoins élémentaires. "Le premier fait historique est donc la production des moyens permettant de satisfaire ces besoins, la production de la vie matérielle ; et c'est là véritablement et un fait historique et une condition fondamentale de toute histoire, qui doit s'accompagner aujourd'hui comme il y a des milliers d'années, et à toute heure du jour, simplement pour que des hommes puissent continuer à vivre." (L'idéologie allemande). (...)

En second lieu, poursuit-il, le besoin satisfait et le moyen de sa satisfaction suscitent de nouveaux besoins. A partir de sa première condition, on voit déjà devenir plus complexe l'activité sociale des êtres humains. La production de nouveaux besoins est le premier acte historique de l'homme social engagé dans les rapports sociaux. Cet "acte" sépare l'homme de l'animalité, et cela concrètement, et non selon une définition abstraite.

En troisième lieu, les rapports des êtres humains ne sont pas simplement ceux de leur coopération dans la satisfaction des besoins et l'usage des instruments : "ce sont les rapports entre l'homme et la femme, entre les parents et les enfants, c'est la famille". En d'autres termes, les rapports de reproduction sociale se mêlent aux rapports de production sociale. La famille ne doit pas être étudiée selon la "notion" abstraite ou morale, mais dans les faits.

Ces trois conditions ne se séparent pas. Ce sont trois aspects, trois "éléments" simultanés de la vie humaine.

Leur ensemble a lui-même un double côté : rapport d'une part, de l'homme avec la nature (physique, physiologique, biologique) ; d'autre part, rapport social, rapport de l'homme avec l'homme, c'est-à-dire des individus entre eux. il en résulte qu'un mode de production déterminé - c'est-à-dire l'action technique sur la nature - est toujours inséparable d'un mode de coopération sociale, l'organisation du travail étant elle-même une "force productive". La quantité de forces productives, la puissance sur la nature conditionnent concrètement toute société ; l'étude de toute société suppose par conséquent l'étude de ses rapports avec la nature (physique, géographique, biologique, etc.); de ses instruments (techniques); de l'usage des instruments (organisation et division du travail), c'est-à-dire l'étude des forces productives et des rapports sociaux de production.(...).

Cette introduction au matérialisme historique, décalque de ce qu'écrit Karl MARX, permet à Henri LEFEBVRE de situer la conscience, la pensée, l'esprit. Il s'agit pour les marxistes de les voir naitre, d'en suivre la formation à partir de leurs conditions, dans le mouvement et le processus historiques. 

"L'Esprit ne peut s'affranchir de ce qui lui apparait comme une malédiction ; il est affligé d'une matérialité "qui se manifeste sous forme de sens, bref du langage. Le langage est aussi vieux que la conscience". Le langage, c'est pratiquement "la conscience existante pour d'autres humains, donc existante aussi pour moi". (...).

La conscience de l'homme n'est d'abord qu'un instinct conscient, "une conscience simplement sensible, relative à l'entourage immédiat, conscience de connexions bornées avec d'autres personnes ou d'autres choses." Ce n'est encore qu'une conscience animale de la nature, et cela tant que la nature n'est pas modifiée par l'action humaine. La conscience ne se développe qu'avec l'accroissement du pouvoir pratique sur la nature, avec la productivité croissante du travail, avec la complexité et le nombre des besoins, des activités, des rapports. La division du travail intervient ici non seulement comme condition du développement de la conscience mais comme déterminant en tant que telle la forme que prend le développement :

"La division du travail ne devient réelle qu'à partir du moment où s'institue une division du travail matériel et du travail intellectuel. A partir de ce moment, la conscience est à même de s'émanciper et de se lancer dans la formation de la théorie pure... Mais, si cette théorie (théologie, morale, philosophie, etc.) entre en contradiction avec les conditions existantes, cela ne peut se produire que parce que les conditions sociales existantes sont entrées en contradiction avec les forces productives existantes.

"Ce que la conscience fait toute seule n'a pas le moindre intérêt. Retenons du fatras des idéologies ce fait que les trois éléments (forces productives, rapports sociaux, conscience) peuvent et doivent entrer en contradiction parce que la division du travail rend possible et même nécessaire que l'activité matérielle et l'activité spirituelle, le travail et la jouissance, la production et la consommation échoient à des individus différents..."

"Division du travail et propriété privée sont des expressions équivalentes, l'une exprimant par rappoort à l'activité ce que l'autre exprime par rapport au produit de l'activité.

"Dans la contradiction de l'intérêt individuel et de l'intérêt commun, ce dernier prend, en tant qu'Etat, une forme indépendante, distincte des véritables intérêts individuels ou généraux, et devient ainsi communauté illusoire, mais toujours sur la base des liens réels existants - famille, race, langue, division élargie du travail et autres intérêts - et en particulier classes... Il s'ensuit que les luttes à l'intérieur de l'Etat pour le droit, la lutte pour l'universel ne sont que formes illusoires de la communauté, les formes sous lesquels se déroulent les luttes réelles des classes...

"Les idées de la classe dominante sont, à toute époque, les idées dominantes, c'est-à-dire que la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est également la puissance spirituelle dominante... Les pensées dominantes ne sont que l'expression idéologique des rapports réels dominants - ces rapports conçus sous forme de pensées, - donc des conditions qui précisément font de cette classe une classe dominante, donc enfin les pensées de sa domination...

"Dans cette classe, les uns deviennent les penseurs (les iéologues actifs, qui font leur industrie principale de la fabrication des illusions que cette classe se fait sur elle-même), tandis que les autres se comportent plus passivement, plus réceptivement, vis-à-vis de ces illusions ; mais en réalité, ces derniers sont les membres actifs de la classe en question, et ils n'ont que peu de temps à consacrer à la fabrication des illusions et des idées sur eux-mêmes! Cette division du travail peut aboutir à une certaine hostilité de ces deux groupes, qui disparait lorsque la classe est en danger..."

       Si Henri LEFEBVRE prend la peine de reproduire de larges extraits de L'idéologie allemande, c'est pour indiquer que la question de l'idéologie mérite bien mieux que le pauvre concept de "reflet" et que de là aurait pu, dans la littérature marxiste, se développer de manière plus ample et plus profonde la question de l'idéologie. Certains auteurs l'ont fait, mais très vite ceux-ci ont fait l'objet de sérieuses attaques (...idéologiques et tout à fait matérielles!) lorsqu'ils ont atteint un certain nombre de réalités extrêmement enfouies dans la conscience même des opprimés comme des oppresseurs : la sexualité, les manières de se situer dans une hiérarchie des choses et des êtres, par exemple... 

    Dans sa présentation de la pensée marxiste, Henri LEFEBVRE indique que "toute classe ascendante présente ses intérêts comme l'intérêt de la société", c'est-à-dire les exprime idéalement, donne à ses pensées la forme de l'universalité, cherche à les présenter comme rationnelles... Elle le peut, et cette forme a un contenu réel, tant que l'intérêt de la classe ascendante (révolutionaire) coïncide réellement avec celui de toutes les classes, sauf de la classe dominante périmée. Il en fut ainsi de la bourgeoisie, lorsqu'elle triomphait de la féodalité.

Lorsque les pensées dominante ont réussi à se présenter dans "l'universel" en dehors et au-dessus des intérêts dominants, on en vient à croire que dans l'histoire ce sont toujours les idées qui dominent. Et c'est à ce moment que l'on abstrait l'Idée, ou l'Homme, ou l'Esprit, ou la Conscience, pour les présenter comme auteurs de l'histoire. On a écarté de l'histoire tous les éléments matériels et l'ont peut "lâcher la bride au coursier spéculatif".

L'Illusion idéologique a une autre aspect. La conscience retarde. Elle se représente le présent au moyen des formes ultérieures. Ce retard de la conscience s'explique par le fait que des rapports et des intérêts déjà dépassés par les forces productives restent longtemps en possession d'une puissance traditionnelle, figée, "chosifiée", par rapport aux individus et cela dans le droit, dans l'Etat, dans la structure des classes. La contradiction entre l'illusion idéologique et la réalité correspond donc à une contradiction dans la réalité!

"Cette contradiction entre les forces productives et la forme des relations s'est manifestée plusieurs fois dans l'histoire - sans jusqu'ici en bouleverser les fondements - par une révolution, prenant diverses formes subordonnées : luttes de classes, collusions d'idées, contradictions dans la conscience, luttes politiques, etc. En se plaçant à un point de vue borné, on peut prendre l'une de ces formes pour le fondement de ces révolutions ; cela est d'autant plus facile que les individus qui ont déclenché les révolutions se sont (d'après leur degré de culture et selon le degré de développement historique) fait eux-mêmes des illusions sur leur propre activité.

"Toutes les luttes de l'histoire ont leur fondement profond dans la contradiction entre les forces productives et la forme des relations...".

Henri LEFEBVRE, désirant aller plus loin qu'une certaine obscurité des textes des fondateurs du marxisme, ceux de L'idéologie allemande par exemple, veut avec Norbert GUTERMAN, effectuer dans leur livre La conscience mystifiée, "une critique radicale, qui ne se laisse ni motiver ni arrêter par des considérations politiques ; il faut entendre par ces mots une critique qui ne se borne pas à un aspect limité des situations, par exemple, à l'économie ou à l'idéologie (...)". Cet ouvrage de 1936, écrit en grande partie à l'écart des conflits intra-européens, réédité récemment, contient des développements sur l'idéologie et l'aliénation qui dépassent largement un certain marxisme vulgarisé, dogmatisé et... idéologisé.

Dans leur Introduction, les deux auteurs écrivent que "contrairement aux philosophies, le matérialisme n'est pas un "système" achevé et mort. Non seulement il n'est pas un dogme, mais il arrache au dogmatisme la région du comportement pratique de l'homme. 

Le matérialisme dialectique n'apparait pas comme la vision propre à un seul homme, mais comme une conception du monde qui vient à son heure, dans le développement de la pensée, et avec une classe : le prolétariat. Cette classe a besoin d'une expression et d'une arme. Elle les trouve dans le matérialisme dialectique ; il part donc du prolétariat comme fait, il est une science du prolétariat, c'est-à-dire à la fois sortant du prolétariat et portant d'abord sur le prolétariat, son devenir et ses intérêts vitaux (qui, d'ailleurs, coïncident avec ceux de l'humanité prise dans son ensemble).
La philosophie a mis au premier plan l'humain. mais le sujet, la raison, l'objet, ect, restent des notions extérieures, des notions "aliénées" - c'est-à-dire abstraites et traduisant une oppression et un état de non-réalisation de l'humain. Puisque la philosophie n'a jamais compris le rôle de la production réelle, du Travail, l'homme reste pour elle un être biologique revêtu d'abstractions. Par exemple, le sexe et l'amour sont des "thèmes" abstraits et cérébraux qui recouvrent pudiquement la satisfaction physiologique et l'insatisfaction humaine réelle. En voulant "comprendre" d'une certaine manière qui impliquait une immense passivité envers la praxis existante, la philosophie s'est interdite de créer l'humain. Et c'est un de ses conflits internes. L'humanisation de la nature est restée purement "sur le papier".".

Plus loin, les deux auteurs cernent ce qu'ils nomment "conscience". Ils y distinguent deux éléments fondamentaux : "la conscience du forum, c'est-à-dire la conscience sociale, les "représentations collectives" ; et la conscience individuelle, la conscience privée. Dès le début de la philosophie bourgeoise la séparation entre ces deux formes de conscience est nettement marquée. L'une est progressive, poussant vers l'abstraction la plus haute, vers l'invention de la Raison organisatrice et libératrice des liens féodaux. Ici, les nécessités historiques ont poussé la philisophie à jouer un rôle anticipateur et prophétique au début, et un rôle réactionnaire et servile à la fin. L'autre conscience - la conscience de l'homme individuel, est dès le début très fortement imprégnée par la théologie, le christianisme. Cette contradiction entre les postulats chrétiens et moraux de l'individu et la pratique sociale a joué un rôle de premier ordre dans la formation des systèmes, partiellement déterminés par la volonté de conciliation et de compromis.

Tout en étant un effort vers une synthèse, la philosophie non seulement n'a pas réussi à trouver l'unité de la conscience publique et de la conscience individuelle, mais elle a accentué encore la séparation. L'homme d'aujourd'hui comprend moins que jamais, spontanément et immédiatement, sa relation avec la société et ses forces productives ; au lieu de dominer ce rapport, il est dominé par lui, il est trop souvent le jouet inconscient des forces économiques et sociales. Un des accomplissement de la dialectique est précisément de retrouver théoriquement l'unité de la conscience privée et de la conscience sociale." Pour les deux auteurs, il s'agit  de "soumettre à l'analyse l'aspect public de la conscience contemporaine - la conscience du forum", ce "forum criard et bigarré, où s'affrontent théories, solutions et attitudes de partis, où se heurtent dans la confusion mots d'ordre politiques et désirs de succès individuels, où tournent les derviches fascistes et l'irrationnel, où des idées se vendent, s'achètent et se trouvent faites sur mesure ou fabriquées en masse..." et "d'aller aussi loin et aussi concrètement que possible dans l'analyse de ces zones obscures, de cet inconscient social".  

 

Henri LEFEBVRE, Pour connaitre la pensée de Karl Marx, Bordas, 1966. Norbert GUTERMAN et Henri LEFEBVRE, La conscience mystifiée, suivi de La conscience privée par Henri LEFEBVRE, Syllepse, 1999.

 

PHILIUS

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4 septembre 2016 7 04 /09 /septembre /2016 09:37

   Les visions de l'Antiquité de la société civile restent encore ancrées en arrière-plan (mais seulement en arrière-plan, tant le temps déforme les perspectives...) dans les conceptions modernes. Tout droit venu de la reprise par l'Eglise chrétienne de nombre de concepts d'ARISTOTE, les descriptions de la société présentes dans Ethique de Nicomaque ou dans les Politique, sont celles d'une communauté supérieure qui achève l'ordonnance hiérarchisée des communautés naturelles, et englobe celles qui la précèdent : communauté de l'homme et de la femme, du maître et de l'esclave. Sa supériorité est liée à celle de la fin qu'elle vise, qui n'est pas le simple vivre, déjà assuré dans le cadre de la sphère domestique, mais le bien-être. A noter que cette conception tranche déjà avec des visions antérieures où une place beaucoup plus grande étaient faites à des puissances extérieures : dieux, démons, héros. De plus, il faut garder à l'esprit que ces conception aristotéliciennes sont celles de classes supérieures, et que la masse de la population en reste bien éloignée, le culte de ces dieux et de ces démons prenant encore souvent une place envahissante. La polarisation qu'ARISTOTE et l'ensemble des philosophes de l'Antiquité opère sur la société des hommes n'est pas partagée par l'ensemble des Grecs et encore moins par les populations proches, même dans l'ensemble de l'élite dirigeante et par capillarité, leurs relations et leurs "clients". 

   En tout cas, en suivant Catherine COLLIOT-THÉLÈNE, "la distinction entre le vivre et le bien-vivre, c'est-à-dire la vie vertueuse et bonne, est liée chez Aristote à deux systèmes d'oppositions solidaires : entre la sphère privée de l'oikos/olcoc, ou communauté domestique, et la société civile identifiée à la cité d'une part, entre les hommes libres, qui participent à la gestion des affaires publiques en qualité de citoyens, et tous ceux qui, à des titres divers, sont incapables de liberté (esclaves, enfants, femmes, et avec quelque hésitation, artisans) d'autre part.

L'administration de l'oikos est une relation inégale, une forme d'autorité non réversible : le chef de famille commande unilatéralement à ceux qui sont destinés à obéir, tandis que la société civile ou cité est une communauté d'hommes libres et égaux. dans laquelle chacun est appelé tour à tour à commander et à obéir. La formule célèbre de Politique : "La cité est au nombre des réalités qui existent naturellement, et (...) l'homme est par nature un animal politique" ne se comprend  qu'en référence au concept de nature qu'établissent les livres d'Aristote sur la physique et le vivant. Si la socialité de l'homme n'est pas simplement grégaire, comparable à celle de certains animaux, abeilles ou autres, c'est parce que l'homme possède en propre, et par nature, le logos, langue et raison tout à la fois, c'est-à-dire la capacité de distinguer le bien et le mal, le juste et l'injuste. L'aptitude naturelle de l'homme à la rationnalité supporte la hiérarchie des communautés auxquelles il appartient : la cité ne se constitue pas contre la nature, mais elle est au contraire inscrite dans sa téléologie sans faille et sans lacune, comme sa fin dernière."

   Les conceptions antiques de la société ne font pas de distinction de nature entre affaires civiles et affaires militaires ; ce qui vaut pour les activités politiques vaut aussi pour les activités de temps de guerre. Ce sont les hommes libres qui font la guerre, ce sont les hommes libres qui agissent réellement dans la cité.

     La pensée d'ARISTOTE est celle qui pèse le plus dans la postérité, mais de nombreux philosophes, tels PLATON ou les "pré-socratiques" ont d'autres conceptions qui ne se modèlent pas sur la réalité politique des petites cités indépendantes d'alors. D'ailleurs la pensée politique d'ARISTOTE elle-même se fonde sur le fonctionnement de cités en voie de disparition car absorbées progressivement par l'Empire macédonien. Les "penseurs grecs", tels qu'ARISTORE n'ont d'ailleurs plus d'autres choix que de se faire précepteurs des princes de cet Empire (ou  de disparaitre) ou/et de les accompagner dans leurs conquêtes. ARISTOTE lui-même se fait précepteur d'ALEXANDRE LE GRAND, le constructeur de l'Empire le plus vaste de son époque. 

 

     Toujours est-il que la conception de l'indépendance de la cité, comme l'écrivent les collaborateurs de Monique CANTO-SPERBER, est largement empruntée au modèle familial et si l'esclavage constitue un élement nécessaire (mais bien moins que dans l'Empire Romain) de l'organisation économique, il n'est qu'outil vivant qui ne peut participer à la vertu.

 L'homme n'accède à son véritable statut moral que par le biais de la citoyenneté, dans une organisation politique réelle, qui dans l'esprit des Grecs classiques ne se dissocie pas en Etat et société civile. La Cité n'est pas une alliance établie à partir des besoins et soumis à des fins économiques ou militaires. Son but n'est pas la simple vie en commun. Elle est au contraire fondée sur un ensemble de liens qui unissent les citoyens, parmi lesquels l'amitié joue un rôle essentiel. C'est dans l'espace de la cité et à partir du choix délibéré de vivre ensemble que les citoyens accèdent à une vie morale. Dans la mesure où le fait que les citoyens partagent activement cette finalité propre à toute communauté politique est en partie induit par les lois de la cité, oeuvre d'un législateur. Un débat s'est ouvert entre les spécialistes d'ARISTOTE pour savoir la destination qu'il donnait aux écrits qui forment le Politique. Il semble bien que le philosophe grec, comme sans doute nombre de ses homologues d'autres écoles, voulait faire oeuvre de pédagogie et de conseil au législateur et à l'home politique. Il s'agit, suivant la diversité des conditions matérielles et humaines d'étudier la meilleure forme de gouvernement - sa préférence allant à la monarchie - afin que la vertu et le bonheur gouverne la Cité et que la Cité reste vertueuse et bienheureuse. Une des idées maitresse qui guident la critique d'ARISTOTE face aux thèse de PLATON (la République) a trait à l'unité de l'Etat. il considère que l'Etat est une entité réelle (la Cité-Etat), mais formée d'élément dissemblables : un Etat trop unifié (par l'égalisation des citoyens par exemple, par la mise en commun des biens, des femmes et des esclaves...) ne permet pas d'organiser la différenciation nécessaire à l'aménagement de la vie morale. Il n'est pas possible par ailleurs de supprimer par des moyens politiques et législatifs des maux qui ne sont pas de nature politique mais qui ressortissent de la nature humaine (l'égoïsme, l'intérêt privé...). En ce sens, les dispositions platoniciennes qui tendent à légiférer sur de nombreux domaines privés conduisent à dépouiller la cité des véritables biens politiques qui la rende capable d'exercer sa vertu selon la décision délibérée de vivre ensemble.

    La tension qui se manifeste dans la pensée politique grecque, même si on ne doit pas exagérer l'opposition d'ARISTOTE à PLATON, le premier étant bien aussi autoritaire que le second dans l'intervention de l'Etat dans la vie des citoyens et tous les deux se faisant une très haute idée de l'action des philosophes (ce qui tend à mettre à l'écart toute spéculation religieuse), n'est jamais réellement expliquée dans la littérature. Cette littérature se fait entre gens d'un même monde riche où les écarts de condition sont considérés comme ressortissant de la nature. La vertu qu'ils prônent doit surtout servir au maintien de ce monde inégalitaire sous peine de sombrer à leur avis dans l'anarchie violente. ARISTOTE comme PLATON conseillent, avec des degrés divers d'emprise de l'Etat sur la vie quotidienne et la vie politique, les citoyens, leurs législateurs et leurs chefs civils et militaires, afin de préserver la Cité des effets de ses divisions internes et des antagonismes avec les autres cités.

  L'idée qui meut tout le système politique de PLATON est que la richesse pervertit l'exercice du pouvoir. Le risque est toujours là que des gouvernants, d'alliés bienveillants, ne se transforment en despotes sauvages. D'où cette volonté de réaliser le partage entre tous les citoyens de toutes les richesses, afin de prévenir leur concentration "naturelle". Peu importe la signification réelle de l'activité philosophique de PLATON à son époque, la postérité de ses écrits est beaucoup plus importante et nombre de politiques socio-économiques s'en inspirent. Pour parvenir à prévenir cette concentration des richesses, il faut une législation complète la plus précise possible.

Mais malgré tout ce déploiement rationnel, tout le dialogue des Lois est marqué par un certain pessimisme, pessimisme vérifié dans les faits par l'échec des expériences qui vont dans le sens préconisé par PLATON, plus conscient des contraintes humaines, comme s'il avait en partie renoncé à l'idée qu'on puisse partir de rien en politique, ou que l'intelligence puisse empêcher toute décadence. Echec d'emprise de l'Etat sur les coeurs et les esprits, échec d'imposition des lois aux individus, aux familles, quelque que soient leurs bien-fondés. 

  La problématique philosophique antique ne fait guère de place à un regard sur la coopération et du conflit entre Etat et société civile. L'intabilité des cités, entre famines, guerres et crises politiques, la discontinuité de l'action publique (faite surtout de "coups" législatifs ou socio-économiques et non de plans d'ensemble à moyen ou long terme), la brièveté relative (on a tendance à l'oublier) de la durée de la vie humaine à cette époque (entre accidents, maladies et usures précoces des corps), font que les conflits et les coopérations s'exercent entre diverses familles élargies (aux esclaves et endettés) qui ont pour elles la chance de perdurer. Et que précisément la vie de la cité est pensée sur le modèle de la vie familiale, comme en témoigne d'ailleurs le vocabulaire même. Si l'Etat est appelé à prendre de l'importance ou est combattu dans certaines circonstances, c'est parce qu'il est issu au de l'activité de familles. Des philosophes ont bien tenté d'élaborer des systèmes stables de gouvernement et d'organisation de la cité, mais dans la réalité, il semble bien qu'ils aient été emportés, s'ils ont réussi à s'établir, par les soubresauts de l'Histoire. Dans ces conditions, une société civile serait bien en peine d'émerger, faute d'Etat qui persiste dans la durée. Sans compter que l'économie est très souvent bien plus une économie de pillages et de vols qu'autre chose, les richesses ne croissant que très peu. Or, ce qui est à l'origine de bien de sociétés civiles, c'est la concentration de richesses accrues hors des lieux des pouvoirs politiques, qu'ils soient civils ou militaires. La seule possibilité de constitution d'une société qui serait distinguée de l'Etat dans l'Antiquité semble bien l'existence de pouvoirs religieux ayant autorité sur des parcelles de temps et d'espace. Or, précisément, la pensée politique grecque, celle qui domine ensuite tout l'Occident, par et malgré le Christianisme, se construit précisément contre la spéculation religieuse ou en dehors d'elle.

 

Sous la direction de Monique CANTO-SPERBER, Philosophie grecque, PUF, 1998. Catherine COLLIOT-THÉLÈNE, Etat et société civile, PUF, 2005.

 

PHILIUS

 

 

 

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1 septembre 2016 4 01 /09 /septembre /2016 08:46

  L'Etat et la société civile, par-delà les définitions juridiques, constituent des catégories de philosophie politique dont la conception a changé depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, en fonction de ce que les acteurs qui pensent la société en ont perçu et en perçoivent. Depuis Ethique à Nicomaque d'ARISTOTE jusqu'à Principes de la philosophie du droit de HEGEL, des conceptions d'AUGUSTIN, de THOMAS D'AQUIN, de BODIN, de HOBBES et de LOCKE, des philosophes anglo-écossais aux philosophes des Lumières, de FICHTE, de KANT, de HEGEL, et contradictoirement, de BURKE, de Karl Ludwig von HALLER (1768-1854) ou de Heinrich von TREITSCHKE (1834-1896), des libéraux aux marxistes, société civile et Etat font l'objet de réflexions qui concernent la société, la civilisation toute entière.

  Malgré une opposition souvent des termes (civil et militaire),  il s'agit moins de philosophies qui évoluent en fonction des progrès des Etats ; la société civile n'est généralement pas conçue comme dérivée ou antagonique des éléments des armées.

Si aujourd'hui Etat et société civile sont clairement distingués, sans doute vu l'affaiblissement de l'importance des questions militaires dans l'esprit de beaucoup, et en tout cas du prisme de la violence armée comme facteur explicatif de la société, il n'en a pas toujours été ainsi, dans l'Antiquité et jusqu'à l'orée des Temps modernes. En éclairant l'évolution de ces deux concepts, on éclaire beaucoup la direction que prend en général l'ensemble des sociétés à travers le monde, même si les visions hiérarchiques, les dominations de toutes sortes (entre sexes, entre religions, entre ethnies, entre catégories sociales) paraissent parfois prendre le dessus. La modernité même, à travers notamment la circulation de plus de plus intense de représentations diverses du monde - qui relativisent nombre de certitudes qui ancrent tant de pouvoirs - est partie prenante de ces changements de perception. 

 

   Pas plus que l'Etat, la société civile ne peut faire l'objet d'une définition qui traverserait les siècles et les territoires. Non seulement parce que l'Etat est en grande partie une construction idéologique, mais aussi parce que les contours de la puissance publique varie dans la réalité d'une population à une autre. La société civile ne constitue une catégorie qui en vient à certains moments à se construire et à se développer contre l'Etat que pour autant l'un et l'autre nourissent des projets et des pratiques politiques, sociaux, économiques... de manière coopérative. Sans Etat aujourd'hui, on peut craindre que la société civile ne survive pas dans sa forme pacifique, pacifiée et surtout de manière pérenne ; sans le soutien de la société civile de nos jours, l'Etat se réduit à une coquille presque vide ou alors se limite à être une entité autoritaire autant dirigée contre l'extérieur que contre ses propres citoyens devenus alors sujets passifs relativement rétifs à en assurer, l'efficacité, la fiabilité et la puissance. 

 

   Après les grandes construction intellectuelles et les grands projets nourissant Etat et société civile, et à cause de leurs déclins relatifs, diverses théories à partir des années 1970, dessinent de nouvelles formes de coopérations et de conflits entre ces deux formes d'organisation collective. Surtout orientées vers la description d'un "troisième secteur" qui ne serait ni l'Etat ni la société économique, divers auteurs comme Amitai ETZIONI (né en1929), Theodore LEVITT (1928-2006), RUFFOLO analysent la société civile dans une logique "communautariste". Au cours des années 1980, des études sur la société civile tentent de répondre à la question de savoir pourquoi les sociétés complexes produisent et reproduisent un secteur "sans but lucratif" indépendant du marché et de l'Etat. On observe alors plusieurs autres clivages théoriques qui dépassent sans les nier les modèles antérieures des auteurs anglo-écossais, libéraux, conservateurs et marxistes. Elmut WILLKE (né en 1945) et Wolfgand SEIBEL (né en 1953) développent par exemple des théories plus ou moins systémiques influentes. Adalbert EVERS produit de son côté une analyse relationnelle de la société civile entre Marché, Etat, comme sphère informelle. Son "triangle du bien-être" ne se départit sans doute pas suffisamment d'un certain "angélisme" qui met en avant bien plus les coopérations que les conflits.

On peut observer que beaucoup d'analyses, inspirées d'une vulgate libérale plus ou moins mise en avant, ne donnent pas beaucoup d'outils pertinents que d'autres analyses, marxistes celle-là, notamment celles d'Antonio GRAMSCI. 

 

Daniel MOUCHARD fait observer deux difficultés de tenter une approche systémique de la société civile.

Cette notion est d'un usage et d'un contenu particulièrement fluctuants : "quoi de commun entre la conceptualisation hautement technique qui en fut donnée par Hegel et ses usages sociaux et politiques les plus communs? A cette fluctuation s'ajoute une oscillation constante entre l'analytique et le nromatif : dans ses divers contextes, l'idée de "société civile peut, certes, se concevoir comme un outil scientifique, mais aussi, et c'est le cas le plus fréquent, comme un concept politique connoté positivement ou négativement, le positif l'emportant d'ailleurs largement la plupart du temps (l'auteur veut dire de nos jours).

En fait, continue-t-il, ces deux difficultés ont la même racine : pour reprendre la formule de Dominique Colas (Le Glaive et fléau, Généalogie du fanatims et de la société civile, Grasset, 1992) la société civile est un "concept différentiel". Autrement dit, le terme fait le plus souvent partie - dans les différents systèmes de pensée qui en font usage -, d'un couple d'oppositions et se définit par rapport ce à quoi il s'oppose. Le plus célèbre de ces couples est le fameux "Etat/société civile", lieu commn à la philosophie et à la science politiques (occidentales, convient-il de préciser selon nous). Mais il existe des oppositions plus anciennes dont il importe de démêler l'écheveau. Retracer le parcours historique de ce que l'on appelle "société civile" (permet) de mieux l'appréhender, et de comprendre mieux certains de ces usages contemporains."

 

Catherine COLLIOT-THÉLÈNE, Etat et société civile, dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 1996. Rocco VITALI, Etat et société civile : une coopération conflictuelle, Pyramides, n°6, 2002. Daniel MOUCHARD, Société civile, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

PHILIUS

 

Complété le 3 octobre 2016.

 

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12 août 2016 5 12 /08 /août /2016 10:01

L'oeuvre du philologue, philosophe et poète allemand Friedrich Wilhelm NIETZSCHE, peu reconnue de son vivant, apparait essentiellement comme une critique de la culture occidentale moderne et de l'ensemble de ses valeurs morales (issues de la dévaluation chrétienne du monde), politiques (la démocratie, l'égalitarisme), philosophiques (le platonisme, mais surtout le socratisme, et toutes les formes de dualisme métaphysique) et religieuses (le christianisme et le boudhisme). Cette oeuvre est sujette à interprétations multiples, ses livres permettant d'y voir plus la critique de la religion et de la métaphysique que la critique politique proprement dite. Ces interprétations sont d'autant plus possibles que l'auteur a effectué parfois, à des années de distance, une critique de l'un ou l'autre de ses écrits publiés. Il écrit de 1880 à 1890 l'essentiel de ses oeuvres majeures, son travail écriture s'arrêtant avec sa maladie mentale (état végétatif). Une des difficultés de lecture de son oeuvre est sa récupération (et l'édition sélective qui en découle) par la propagande nazie.

A cause de cette récupération et de sa maladie, on refusa longtemps à NIETZSCHE la qualité de philosophe, vu son style poétique et aphoristique. Et de nos jours, l'unanimité ne règne pas sur la qualité de son oeuvre. Pourtant, parce qu'il est en fin de compte bien plus lisible que d'autres philosophes "classiques" - mais là sans doute des pièges attendent le lecteur... - son succès éditorial ne se dément pas.

 Jean GRANIER écrit que "Certes, celle-ci est un chantier d'idées plus qu'un système. La beauté et la clarté du style nietzschéen dissimulent, en l'absence d'un vocabulaire techniquement rigoureux, la profondeur redoutable de sa pensée. Ose-t-on s'aventurer dans cette profondeur, on se trouve engagé dans un labyrinthe aux multiples détours. C'est dire que la philosophie nietzschéenne n'autorise pas une explication univoque et définitive. Sa vérité ultime réside dans l'impulsion qu'elle donne pour aller plus loin.

Il n'empêche qu'embrassée dans son ensemble cette oeuvre offre une cohérence réelle, à condition que l'on respecte les subtiles distinctions qui surdéterminent les mots clés du vocabulaire nietzschéen et que l'on démêle soigneusement, à propos de chaque texte, les divers thèmes qui s'enchevêtrent. Car le même mot peut revêtir des significations divergentes, voire antagonistes. Il est donc également indispensable de prêter la plus minutieuse attention aux plans de réflexion où se déploient la problématique.

Une fois dissipées les contradictions artificielles, les difficultés se nouent autour de quelques questions centrales. D'abord on peut, avec Karl Jaspers, se demander si Nietzsche n'est pas un penseur essentiellement critique, dont l'effort pour dissoudre les déterminations fixes de la pensée viserait à purifier une intuition de l'Être qui, par principe (puisqu'il s'agit de l'"Englobant"), ne devrait s'appuyer que sur ce que Jaspers nomme des "chiffres", si bien que ce serait le tort de Nietzsche de vouloir l'atteindre par la seule destruction inlassable du savoir objectif. Voici une manière de lire Nietzsche qui a l'avantage de conserver la tension de la méditation nietzschéenne. Mais ne risque-t-elle pas d'exténuer facheusement le sens positif des catégories de Nietzsche? Plus récemment on a, avec raison, insisté sur l'opposition de Nietzsche et de Hegel. Mais alors, il importe  de situer cette opposition là où elle est radicale : donc au niveau du refus intransigeant que Nietzsche formule contre la réduction opérée par Hegel entre l'être et la logique, et non point, comme on l'a cru hâtivement, au niveau de la théorie du négatif. Car, c'est au contraire par le rôle qu'elles accordent à la négativité et au devenir que les philosophies de Hegel et de Nietzsche se découvrent quelque affinité, attestée par les déclarations de Nietzsche lui-même. Enfin la méditation de Martin Heidegger (prolongée par celle d'Engen Fink) a permis de cerner la question majeure : quelle place Niezsche occupe-t-il par rapport à l'ensemble de la philosophie depuis les Grecs? Une telle question oblige à préciser notre compréhension de l'essence de la métaphysique, et c'est justement à ce titre qu'elle détermine la radicalité du commentaire.

Tandis que Nietzsche s'affirme l'initiateur d'un commencement réellement nouveau en philosophie, Heidegger voit en lui, au contraire, l'achèvement grandiose et inquiétant de la métaphysique occidentale. Par le primat que s'arroge ici la notion de valeur, par l'effacement complet de l'idée de l'Etre, par le concept de la volonté de puissance où culmine la prétention du sujet à "arraisonner" l'étant selon les normes planifiées de la technique, par l'apologie du surhomme (qui confirme les ambitions mortelles du sujet), enfin par tous les préjugés dans lesquels se véhicule l'impensé de la tradition métaphysique, la philosophie nietzschéenne, selon Heidegger, appartiendrait à l'histoire de "l'oubli de l'être" qui, à ses yeux, définit l'essence de cette métaphysique. L'examen des écrits de Nietzsche cautionne malaisément une telle lecture, dont, toutefois, on peut admirer l'envergure et la richesse.

Peut-être alors est-ce un commentaire axé sur le thème de l'interprétation et de la vérité qui se révélerait apte à protéger le dynamisme constructeur de la pensée nietzschéenne, spécialement contre les tentatives répétées d'annexer Nietzsche à des formations dogmatiques dont il a pourtant lui-même donné, par anticipation, la réfutation magistrale."

 

Patrick WOTLING revient surtout sur le souci philologique de NIETZSCHE qui donne une clé pour comprendre son oeuvre. Non seulement "les mots nous barrent la route" (Aurore), mais pour NIETZSCHE, il est nécessaire de modifier profondément la langue de la philosophie pour exprimer la pensée bien plus loin. Il s'agit d'exprimer avec précision, dans leurs nuances des pensées neuves et plus encore des pensées dont il considère qu'elles ne peuvent s'exprimer dans l'usage ordinaire du langage. "Le second but concerne les effets de réception : le style de l'écriture nietzschéenne répond à une volonté de sélectionner le lecteur, et pour cela, de le mettre constamment à l'épreuve : d'où le caractère déroutant du texte, faussement simple parfois, souvent trompeur, et ce d'autant plus que la technicité conceptuelle est le plus souvent masquée sous une utilisation de la langue qui peut sembler, extérieurement, parfaitement usuelle. La nécessité d'une réforme de la langue philosophique est ainsi patente, et l'on comprend dans ces conditions pourquoi l'analyse du langue de Nietzsche constitue un préalable à tout accès au contenu de sa réflexion. Si l'on restreint l'examen de cette vaste entreprise qu'est la construction d'un nouveau langage au seul champ du vocabulaire, trois traits essentiels caractérisent l'originalité du lexique nietzschéen :

- Ses éléments constitutifs ne sont pas seulement des mots - parmi lesquels de nombreux néologismes -, mais aussi, en abondance, des formules et des périphrases (volonté de puissance, moralité des moeurs, sens historique, pathos de la distance...), créations originales également pour la plupart d'entre elles.

- Source de difficultés de lectures plus accusées encore, le second procédé qui caractérise ce lexique tient à la reprise de termes philosophiques anciens, vidés de leur signification classique et réinvestis d'un sens nouveau (volonté par exemple, ou encore vérité).

- Enfin, on ne saurait négligé l'usage surabondant de signes nuançant constamment l'usage des termes : guillemets, italiques, mais aussi recours à des mots étrangers, notamment français (ressentiment, décadence), etc. Ces procédés ne relèvent en rien de l'ornementation ou de la préciosité et font sens philosophiquement : on prêtera ainsi attention au fait qu'un même mot, selon qu'il est utilisé avec ou sans guillemets, peut désigner alternativement deux situations parfaitement opposées. Le cas le plus fréquent dans le corpus nietzschien est celui du jeu sur les termes Cultur et "Cultur".

Le caractère atypique de l'usage linguistique propre à Nietzsche l'amène à définir assez fréquemment, particulièrement dans ses textes posthumes, le sens des notions mises en jeu par les différents modes de désignation auxquels il recourt. Mais il faut préciser que ce travail définitionnel change lui-même de nature : au sein de sa pensée de l'interprétation, la définition ne peut plus se comprendre comme expression d'une essence, mais comme résultat d'une investigation généalogique. Recherche des origines productrices d'une interprétation, la généalogie travaille par nature dans l'élément du multiples. On se s'étonnera donc pas de constater, presque systématiquement, le caractère fortement synthétique des formules et expressions de Nietzsche (...)."

 

     Ensuite, suivant Dorian ASTOR, il est difficile de comprendre NIETZSCHE si l'on n'a pas connaissance de son habitude de la musique, de son écoute et de sa composition. La musique de WAGNER représente l'élément le plus immédiat de sa vision mystérique. Le mystère qu'il tente de transcrire dans Naissance de la tragédie, à partir de ses recherches sur la Gèce archaïque - la problématique de Dionysos et d'Apollon, provient directement de son expérience de la musique. "Dès le début des années 1860, ses talents d'improvisateur et de compositeur lui permettent, non sans résistances techniques, d'exprimer ses sentiments adolescents au plus proche de leur décharge affective - ce n'est qu'ultérieurement qu'il est capable de leur donner une forme plus "objective" dans un poème ou une réflexion théorique." Dans la Naissance de la tragédie dédiée à Richard WAGNER, il écrit ces lignes d'avertissement : "Je ne m'adresserai qu'à ceux qui ont une parenté immédiate avec la musique, ceux dont la musique est pour ainsi dire le giron maternel et qu'ils n'entretiennent presque avec les choses que des relations musicales inconscientes.".

 

 Friedrich NIETSZSCHE poursuit, surtout tout au long de ses dix années les plus productives de sa vie, sa recherche naturaliste, suivant trois périodes plus ou moins bien définies, car il revient plusieurs fois sur les mêmes thèmes, suivant la prééminence de tel ou tel thème :

- une période comprenant La Naissance de la tragédie (1871-1872) et les Considérations inactuelles (1873-1876), où il s'engage, sous l'influence de SCHOPENHAUER et de WAGNER, en faveur d'une renaissance culturelle de la civilisation allemande. Entre ces deux ouvrages s'insère Vérité et mensonge au sens extra-moral (1873) ;

- une période dite positiviste, de Humain, trop humain (1878-1880) au Gai savoir (1882 et 1887), où il rompt avec le wagnérisme et développe une pensée historique et psychologique influencée par les moralistes français. S'insère Aurore, de 1881.

- une période qui va de Ainsi parlait Zarathousta (1885) à ses derniers textes, période de maturité teintée d'un mysticisme symbolisé par l'Éternel Retour. Il écrit à la suite Par-delà le bien et le mal (1886), Généalogie de la morale (1887), Le cas Wagner (1888), Le crépuscule des idoles (1888, publié en 1889), Nietzsche contre Wagner, publié en février 1889 et L'Antéchrist (1888), publié en novembre 1894, Ecce homo (1888), publié en avril 1908.

Mais cette périodisation est contestée chez des spécialistes et le mieux est sans doute de considérer chaque livre à part entière, quitte à en faire le lien, après lecture, avec d'autres, quelqu'en soit la date d'écriture ou d'édition. De plus, l'écrivain laisse de nombreux cahiers de notes, représentant quelques milliers de pages, toutes publiées maintenant en français, que HEIDEGGER, Pierre MONTEBELLO et Barbara STIEGLER, par exemple étudient pour présenter "leur" propre lecture de la pensée de NIETZSCHE.  

La forme "poétique" de nombreux de ses écrits se prêtent parfois mal à une restitution synthétique de sa pensée, si tant est qu'il y ait eu une (selon certains auteurs qui le contestent). On peut se laisser entrainer par la "musique" de certains de ses textes, chose que l'on se doit de corriger parfois pour comprendre ce qu'il a réellement voulu dire. 

 

Friedrich NIETZSCHE, Oeuvres philosophiques complètes, Gallimard, 1968-1997, 18 volumes. Il s'agit de la traduction des textes établis par Giorgio COLLI et Mazzino MONTINARI : Friedrich NIETZSCHE, Werke Kritische Gesamtausgabe, Berlin-New-York, Walter de Gruyter, 1967. Autrement, les titres ont été publiés séparément, notamment par Flammarion et Le livre de poche. 

Dorian ASTOR, Nietzsche, La détresse du présent, Gallimard, 2014. Jean GRANIER, Nietzsche (Friedrich), Encyclopedia Universalis, 2014. Patrick WOTLING, Le vocabulaire de Nietzsche, Ellipses, 2001. 

  

 

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7 août 2016 7 07 /08 /août /2016 13:37

  Assemblage de textes choisis du théoricien marxiste italien et présentés par Razmig KEUCHEYAN, maitre de conférences en sociologie à l'université de Paris-Sorbonne (Paris IV), autour des plusieurs thèmes, qui se caractérisent par un forte tonalité idéologique, écrits en prison, cet ouvrage permet de se faire une opinion précise de son oeuvre. Sa réflexion stratégique, dans la compréhension des crises du capitalisme, dans l'adaptation du marxisme à la crise du mouvement ouvrier et aux luttes anticoloniales, antiracistes, féministes et même écologiques, alors que sa pensée reste très "productiviste", nous est encore utile aujourd'huI.      

    Trier parmi les Cahiers de prison rédigés depuis février 1929, parmi les 32 cahiers de 2 848 pages n'est pas oeuvre facile, même si Antonio GRAMSCI y revient souvent sur les mêmes thèmes, donnant à ceux-ci une circularité et une unité certaines, mais le présentateur de ces textes s'en sort plutôt bien pour nous proposer une vision du parcours politique et intellectuel de l'intellectuel marxiste. Ces Cahiers de prison nous donne en effet une version bien plus abouties de ses réflexions que n'en donnent ses articles de presse, même dans l'Ordine Nuovo, journal de gauche où il s'exprime souvent mais où s'y mêlent pensées stratégiques et intentions tactiques de la cuisine politique interne du PCI et de l'Internationale. 

   Après une introduction éclairante des "vies" de GRAMSCI, sont présentés des extraits des Cahiers sur Etats, société civile, stratégie ; Le moment de l'hégémonie ; L'unité de la théorie et de la pratique ; Les intellectuels ; Machiavel, la politique, le prince moderne et les classes subalternes ; Production et sexualité ; Culture et politique... A chaque fois, il s'agit de repérer dans les Cahiers les textes épars et de les regrouper suivant ces thèmes, afin d'en livrer le sens, compte tenu du contexte et de leur liaison avec d'autres thèmes. De nombreuses notes complètent cette tentative fructueuse de livrer un état  non pas définitif, car la réflexion de GRAMSCI a été interrompue assez tôt, mais relativement synthétique de sa pensée. L'auteur est aidé dans sa (re)construction car l'écrivain italien revient très souvent sur les mêmes thèmes selon des facettes différentes tout au long de ces deux milliers de page.

Les texte sont choisis également suivant leur pertinence pour notre époque contemporaine, notre propre actualité. Nous continuons de penser souvent suivant ses catégories sans en approfondir le sens et nous interroger sur la cohérence de notre vision de la société. Ce livre est bienvenu pour nous obliger à penser plus avant, sans pour autant nous imposer une orthodoxie qui ne serait absolument pas dans le style de GRAMSCI.

 Posant la question Pourquoi lire Gramsci Aaujourd'hui?, l'auteur de ce recueil répond longuement dans son chapitre sur Vies de Gramsci (vies littéraires et politiques s'entend) : "Il arrive que les éléments saillants d'un conjoncture politique soient plus faciles à appréhender par l'entremise de penseurs disparus. Leurs analyses regagnent soudain en actualité, parfois après avoir subi une longue éclipse, car elles mettent en lumière certains déterminants essentiels à la nouvelle période. (...) Gramsci lui-même n'a cessé de prendre appui sur des auteurs passés pour rendre son époque intelligible. En témoigne son rapport à Machiavel, dont il a mis à contribution la figure du "prince" ou la dialectique de la "force" et du "consentement" pour comprendre la nature de l'Etat au XXe siècle. Notre relation à Grmasci ne saurait bien entendu être du même ordre que celle de Gramsci à Machiavel (...). La raison en est que nous vivons dans le même monde que Gramsci, le monde de l'accumulation du capital, alors que Machiavel appartient à un univers historique révolu. Les concepts gramsciens n'en entrent que plus facilement en résonance avec le contexte actuel.

Le marxisme de Gramsci est un marxisme politique, qui place la question stratégique au coeur de ses préoccupations. Tous les problèmes soulevés dans les Cahiers de prison sont au service de la pensée stratégique. Ainsi, on ne comprend rien à la distinction entre l'Etat et la société civile si l'on ne voit pas qu'elle doit permettre en dernière instance de déterminer la stratégie adaptée à une situation donnée. Compte tenu du rapport qu'entretiennent l'Etat et la société civile dans un pays, tel mélange de "guerre de mouvement" et de "guerre de position" doit s'imposer. Dans le cas de la révolution russe, la première a pris le dessus sur la seconde, car comme dit Gramsci, la société civile russe était "primitive" et "gélatineuse". En Europe de l'Ouest, elle est dense et robuste, ce qui implique de subordonner la guerre de mouvement à la guerre de position. Gramsci interroge dès la fin des années 1920 l'universalité du modèle russe de la "prise du palais d'Hiver". La centralité de la question stratégique dans sa pensée vient de loin. L'expression de "révolution contre le Capital" qu'il emploie fin 1917 pour qualifier la révolution bolchévique signifie que rien n'est entièrement déterminé dans l'histoire, que la révolution peut surgir là même où ne l'attendent pas ses plus fervents apôtres, à savoir les lecteurs du grand oeuvre de Marx.

Une caractéristique des pensées critiques actuelles est la grande faiblesse, pour ne pas dire l'absence totale, de réflexion stratégique en leur sein. Les modèles stratégiques du passé ont disparu, et ceux qui les remplaceront n'ont pas encore eu le temps d'éclore. Or, Gramsci est un excellent point de départ pour renouer le fil de la pensée stratégique. Les Cahiers de prison ne fournissent certes pas des solutions toutes faites pour le siècle qui s'ouvre, et il ne saurait être question de rejouer telle quelle la distinction entre la guerre de mouvement et la guerre de position. A certains égards, la seconde moitié du XXe siècle a donné tort à Gramsci sur ce point, puisque la prolifération des guerres "asymétriques" - de types guerillas - illustre la recrudescence des guerres de mouvement. Dès la Seconde Guerre mondiale, l'arrivée sur le devant de la scène de nouveaux armements - le char d'assaut et l'avion de combat notamment - allait modifier le rapport entre guerre de mouvement et guerre de position tel que l'avait connu et théorisé Gramsci à la suite de la Première Guerre." (Pour nous faire le raccourci entre conflits interétatiques et conflits sociaux dépassant les frontières est une entreprise risquée, mais bon...).

"Ce que fournit Gramsci, c'est un cadre d'analyse qui permet de placer le réel contemporain sous condition de la stratégie. Entre autres problèmes, celui de l'Etat n'a pas reçu l'attention qu'il mérite dans les pensées critiques actuelles. Sans doute l'attention s'est-elle par trop portée, au cours des dernières décennies, sur les formes non étatiques du pouvoir, la "microphysique du pouvoir" de Michel Foucault étant exemplaire à cet égard. Or, quelle est la nature de l'Etat néolibéral, par rapport aux formes d'Etat qui se sont succédées depuis les origines de l'époque moderne? Quel est son degré d'interpénétration avec la société civile, avec les organisations économiques, les médias ou encore les partis politiques? Comment les nouveaux liens entre l'Etat et la société civile affectent-ils les conditions de la transformation de l'un et de l'autre, et l'émergence de ce que Gramsci appelle la "société régulée", c'est-àdire le communisme? (...)."

 

Antonio GRAMSCI, Guerre de mouvement et guerre de position, Textes choisis et présentés par Razmig KEUCHEYAN, La fabrique éditions, 2011, 340 pages.

 

 

    

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3 août 2016 3 03 /08 /août /2016 13:17

Antonio GRAMSCI, écrivain et théoricien politique italien, membre fondateur du Parti Communiste Italien, dont il est un temps en tête (1924-1926) avant d'en devenir minoritaire, emprisonné de 1927 à sa mort par le régime fasciste mussolinien, rédige depuis surtout depuis 1918 (son article de journal La Révolution contre le Capital) un certain nombre d'écrits - dont les plus importants le sont en prison. Ils portent sur le concept d'hégémonie culturelle, les partis politiques, une "philosophie de la praxis", la littérature, l'époque de la Renaissance et de la Réforme (une grande référence : Machiavel), le matérialisme historique... Par ses écrits et son action politique, il tente de promouvoir le conseillisme des usines, notamment à Turin où son influence y reste souvent concentrée.

  "Parmi les dirigeants et théoriciens de la IIIeme Internationale, écrit Hugues PORTELLI, (il) occupe une place originale. Ses profondes divergences avec le communisme soviétique dès 1926 le situent en marge de l'état-major et des idéologues officiels du mouvement communisme de l'entre-deux-guerres. Mais, pour autant, il ne peut pas être assimilé aux "communistes critiques" (Korch, Lukàs) qui rompent avec l'Internationale Communiste ou seront désavoués par elle. Marxiste à part, Gramsci continue à être considéré comme un grand léniniste par les uns, comme un "révisionniste" par d'autres, tandis que personne ne se hasarde sérieusement à évaluer ses positions ultimes. Cette ambiguité est renforcée par de profondes ruptures politiques (successives) qui caractérisent son action et ses analyses - alimentant un débat permanent sur l'unité de sa réflexion et son orthodoxie marxiste, d'une période à l'autre. De surcroît, les conditions dans lesquelles son oeuvre a été "découverte" dans le second après-guerre n'ont pas peu contribué à l'élaboration d'un véritable mythe politique et intellectuel : la publication - tronquée - par Palmiro Togliatto des Ecrits de prison permet au marxisme italien d'échapper à la stalinisation complète, mais cela se fait au prix d'une instrumentalisation de l'oeuvre de Gramsci qui sert les fins du PCI. L'anti-fasciste, l'intellectuel interprète du Risorgimento, sera historicisé comme étant le théoricien de la voie italienne vers le socialisme, notamment après le XXe Congrès du PCUS (Parti Communiste de l'Union Soviétique). Puis, à la fin des années soixante, on le verra revendiqué aussi par bien des adeptes du socialisme des conseils que par ceux du compromis historique, avant qu'il ne soit le dernier à être atteint par la crise du marxisme et par le débat italien sur la "fin des idéologies".

Progressivement, un "gramcisme" composite et contradictoire s'est substitué à l'oeuvre même du communiste sarde, tout en suscitant un essor considérable de la recherche - théorique et historique - sur son itinéaire, qui dépasse largement l'Italie et concerne l'ensemble de l'Europe et de l'Amérique Latine."

  Les influences sur la pensée de GRAMSCI sont bien plus littéraires et politiques qu'économiques. Le philosophe italien Benedetto CROCE (1866-1952), dont les oeuvres sont de nos jours peu lues, qui se place dans la lignée de HEGEL pour élaborer un système philosophique néo-idéaliste, communique au penseur marxiste l'idée de l'histoire comme progrès de liberté, manifestant la perfectibilité de l'homme, loin du déterminisme de la plupart des auteurs et leaders communistes. Si l'admiration de GRAMSCI ne s'éteint jamais, la pensée de CROCE est l'une de ses cibles privilégiée. A l'historicisme idéaliste et spéculatif, il veut substituer une philosophie pleinement "terrestre" (l'historicisme absolu qu'il veut théoriser), projet que CROCE, après la seconde guerre mondiale, ironiquement, fait favorablement la recension. Très loin d'un économisme courant dans les milieux communistes, économisme que GRAMSCI rapproche souvent d'un "matérialisme vulgaire", il puise son inspiration chez Honoré de BALZAC, Alexandre DUMAS, Walter SCOTT, dont il détourne parfois les intentions au profit d'une critique sociale et politique, et y voit même le terreau d'une littérature authentiquement révolutionnaire. Mais sa référence la plus importante est peut-être l'oeuvre de MACHIAVEL (en particulier Le Prince), qui lui inspire une manière de présenter l'histoire sociale, économique et politique. Bien entendu, le voisinage de toute l'élite marxiste de son époque, des Soviétiques aux Italiens fait plus qu'aiguiser son sens du combat révolutionnaire.

Ces influences éclectiques permettent à GRAMSCI de forger des concepts et des perceptions de la réalité d'une société (Etat, société civile, société politique...) bien plus complexe que les simples oppositions binaires peuple-bourgeoisie ou monde ouvrier/monde des capitalistes. Tout en gardant à l'économie toute sa place dans les dynamismes de pouvoirs, il développe une conception de la culture qui doit beaucoup à sa formation de critique de théâtre. Sur la culture et l'idéologie, il va bien plus loin qu'une simple théorie du reflet, répandue parmi ses camarades de lutte. Au contraire de nombre d'auteurs marxistes, il n'est pas d'extraction universitaire.

 

  C'est surtout dans ses Cahiers de prison (Editions Gallimard en français) que se trouvent développées de manière extensive ses idées sur l'hégémonie culturelle, le besoin d'encourager le développement d'intellectuels provenant de la classe ouvrière, pour former un "intellectuel organique", l'éducation des travailleurs, la distinction entre société politique et société civile, l'historicisme (ou humanisme) absolu, la critique du déterminisme économique (l'économisme marxiste), et la critique du matérialisme "vulgaire" ou "métaphysique". Ses Ecrits politiques, publiés durant sa vie de manière éparse (dans les journaux ou les manifestes) sont regroupés en français par Robert PARIS, grand spécialiste de GRAMSCI, aux éditions Gallimard.

  Les Cahiers s'orientent dans trois directions essentielles :

- D'une part, ils contiennent une réflexion historique sur la société italienne. Il analyse les conditions de l'unité comme caractérisant une "révolution passive" qui maintient le peuple hors du politique. Cette révolution passive, qui traduit le refus des classes dirigeantes d'agir en classe nationale, s'insère dans une tradition, qui, depuis la Renaissance (rappelons que MACHIAVEL faisait déjà de la faiblesse des princes italiens son objet principal d'études), perpétue la mise à l'écart de l'Italie par rapport aux grands mouvements "nationaux-populaires" européens (réformes religieuses, révolutions libérales). Les Quaderni s'attachent à l'étude des facteurs explicatifs de cette situation : le poids énorme de l'Eglise catholique et du Vatican, qui sont à la recherche permanente d'une solution théocratique (jusque dans le rapprochement avec le fascisme et les accords de Latran) et qui contrôlent les masses paysannes ; la faiblesse de la bourgeoisie ; l'attitude aristocratique des intellectuels (CROCE entre autres...).

- D'autre part, les Quaderni comportent une réflexion sur le marxisme comme "conception du monde" propre à la classe ouvrière. Reprenant ses premiers écrits, GRAMSCI définit celui-ci comme la "philosophie de la praxis", comme une conception du monde intégrale et autonome se traduisant en des normes de conduite pratique et créant une nouvelle histoire. A travers un retour à Antonio LABRIOLA et une double polémique contre l'idéalisme traditionnel (CROCE) et le vieux matérialisme mécaniste (chez BOUKHARINE), la fonction du marxisme est envisagée sous l'angle des rapports entre les intellectuels et les masses, la "philosophie" et le "sens commun". L'exemple négatif de la religion permet de s'interroger sur la nécessité de maintenir une unité non artificielle de la "philosophie de la praxis", de lutteer contre sa double dégénérescence.

- Par ailleurs, GRAMSCI s'interroge longuement sur le cadre et les intruments de la révolution à venir. L'échec des révolutions ouvrières dans les années 1917-1923 en Europe Occidentale (en écho à l'échec du mouvement popualaire de l'époque de MACHIAVEL en italie) l'avait convaincu de la nécessité d'adapter la stratégie bolchévique aux réalités italiennes (stratégie qu'il connaissait bien par ses séjours en Union Soviétique). Mettant l'accent sur le rôle spécifique des superstructures culturelles et politiques, il souligne la configuration particulière de l'Etat en Occident ; la société civile y joue un rôle décisif par rapport à la société politique : l'hégémonie idéologique et sociale l'emporte, en temps normal, sur la domination politique et militaire. La lutte pour le renversement du bloc social dominant passe donc par une difficile "guerre de mouvement" comme en Orient (Russie) où la société politique (administration, armée, police) constitue l'essentiel de l'Etat. Cette complexité des superstructures en Occident, si elle accroit l'autonomie du politique, ne remet nullement en cause la nécessité d'une concentration des forces des "classes subalternes". Le parti léniniste et sa tratégie jacobine, que GRAMSCI  dans les Cahiers de prison maintient contre ses positions des années 1914-1920, sont plus que jamais nécessaires. Mais ce jacobinisme est adapté à la réflexion sur l'opposition Orient-Occident : comparant les révolutions française et russe (chose qui devient une vraie tradition d'histoire), prenant pour modèle l'hégémonie bourgeoise dans la société française, il place ses Cahiers sous le signe de MACHIAVEL. Ses Notes sur Machiavel proposent au parti communiste de travailler à devenir le "Prince moderne" qui fondera le "nouveau type d'Etat" qui n'a pu permettre le Risorgimento. (Hugues PORTELLI)

   

   Les concepts d'hégémonie, de société civile, de société politique... sont maintenant si répandus que même des penseurs libéraux les utilisent couramment (il est vrai que pour ce qui est de la société civile, GRAMSCI n'en est pas tout à fait l'inventeur...) quitte à démarxiser l'auteur italien pour les besoins de leurs démonstrations. La réception aléatoire de GRAMSCI en France par exemple contribue à une certaine "souplesse" d'usage de ces notions. De plus, à des fins de manoeuvres politiques, les premières éditions des Cahiers de prison furent partielles (Palmiro Togliatto), même si ce sont des éditions qui ont fait percevoir très vite après guerre GRAMSCI comme un sommet de la culture nationale italienne. Ce n'est qu'en 1975 avec l'édition complète des Quaderni del carcere sous les auspices de Valentino GERATTENA, reprise en France par Robert PARIS que la parution dans l'ordre chronologique de ces Cahiers permettent de se faire un idée non déformée de la pensée de GRAMSCI. Bien avant BOURDIEU ou FOUCAULT, les notions élaborées par GRAMSCI constituent un héritage culturel et politique de premier plan en Europe.

Domenico LOSURDO écrit que pour comprendre Antonio GRAMSCI, "(...) il semble plus fécond d'utiliser l'approche basée sur le couple de concepts communisme messianique/communisme accomplissement de la modernité, ou encore marxisme tabula rasa/marxisme héritage critique. Cette dichotomie ne correspond pas en fait à celle qui oppose marxisme occidental et marxisme oriental. S'il se manifeste avec force en Russie, le messianisme n'est certes pas absent en Allemagne : sur un plan objectif, il s'agit de deux pays dans lesquels s'est révélé ruineux l'impact de la guerre et des bouleversements qui l'ont suivie. Un autre couple fécond de concepts est celui de mécanisme/antimécanisme. Et pourtant cette dichotomie se montre étroitement intriquée et subordonnée à celle que nous venons d'indiquer. Est mécanique une vision du progrès historique qui fait découler immédiatement la culture de l'économie et qui fait correspondre, sans déphasages et sans résidus, culture bourgeoise à révolution et société bourgeoises, ou bien culture prolétarienne à révolutions et société prolétariennes. Il est évident que, dans cette perspective, on ne peut pas poser le problème de l'héritage et du bilan critique de la modernité. L'antimécanisme, qui stimule la compréhension et la justification de la révolution, survenue malgré et contre Le capital interprété à la sauce positiviste, aide ensuite à repousser la lecture de l'événement sous un jeu eschatologique, comme début d'une politique et d'une culture sans aucun rapport avec la précédente phase de développement "bourgeois", et même sans aucun rapport avec l'histoire universelle qui s'est développée jusqu'à ce moment.

Dans l'ambiance de la tradition marxiste, Gramsci est celui qui se pose de la manière la plus radicale le problème de l'héritage, de la critique du mécanisme et du refus de toute forme de messianisme. l'antimécanisme continue à agir dans l'histoire même de la fortune de Gramsci, qui est parfois aujourd'hui, et ce n'est pas un hasard, élevé à la dignité de "classique". Cette définition frappe juste si elle entend mettre en évidence le fait que la leçon des Quaderni del carcere et, en partie, des écrits de jeunesse, traverse les frontières du mouvement communiste (et même de la gauche) : des catégories comme celles d'"hégémonie", de "société civile", de "bloc historique", de "révolution passive" ne peuvent désormais être éludée par qui veut comprendre de façon adéquate les mécanismes du pouvoir et la dialectique historique ; nous sommes en présence d'une oeuvre qui a enrichi et réinterprété le lexique, a reformulé la grammaire et la syntaxe du discours politique et historique. Mais on peut en dire autant de Marx (et de tout grand auteur) ; et de toute façon cela ne signifie pas que Gramsci soit à l'abri du conflit politique. Pour donner un exemple, Platon et Hegel sont sans aucun doute des "classiques", mais ils restent pour toujours, selon Popper, le grand-père et le père du totalitarisme! Rousseau est sans doute un classique, mais le débat historiographique et politique qui porte sur sa figure s'intrique étroitement avec le débat qui fait rage sur la Révolution française et même sur l'histoire du 20ème siècle.

Les tentatives de neutraliser politiquement Gramsci en l'élevant à la dignité de classique sont elles aussi un moment de la lutte politique. D'une lutte politique qui n'est pas nouvelle et qui date au moins du moment où Benedetto Croce qui, juste après la publication des Quaderni del carcere, écrit de leur auteur : "Comme homme de pensée, il faut des nôtres". Ni l'utilisation de catégories empruntées aux Quaderni del carcere par des milieux assez éloignés du monde cher à Gramsci sur le plan culturel et politique, ni la tentative d'élever celui-ci dans une prétendue sphère de classicisme métapolitique, ne peuvent signifier la fin de la lutte politique autour de cette figure extraordinaire du 20ème siècle, en plus de la lutte culturelle. C'est une lutte dont peut-être Gramsci lui-même fournit la clé de lecture, quand il met en évidence les efforts répétés de la classe dominante pour incorporer et utiliser dans un rôle subalterne, comme elixir et reconstituant de son pouvoir et de son hégémonie, les défis même qui sont lancés au fur et à mesure contre ce pouvoir et cette hégémonie".

 

Antonio GRAMSCI, Ecrits politiques, 3 volumes, Gallimard, 1974-1980 ; Cahiers de prison, 4 volumes, Gallimard, 1978-1992.

Des textes sont également disponibles sur le site uqac.ca : recueil de textes sous la direction de François RICCI en collaboration avec Jean BRAMANT, Editions sociales, 1975. Lettres de prison, traduit par Hélène ALBANI, Christian DEPUYPER et Georges SARO, Gallimard, 1971. Lettres de prison, traduction par Jean NOARO, 1953, avec la préface de palmiro TOGLIATTI. Ces textes sont antérieurs aux dernières traductions. On y trouve également Ecrits politiques, présentés et annotés par Robert PARIS, en trois parties. Ou encore Textes (1917-1934), édition réalisée par André TOSEL, Editions sociales, 1983.

Domenico LOSURDO, Gramsci, Du libéralisme au "communisme critique", Syllepse, 2006. George HOARE et Natan SPERBER, introduction à Antonio Gramsci, La Découverte, 2013. Hugues PORTELLI, Gramsci, Encyclopedia Universalis, 2014. Maria-Antonietta MACCIOCCHI, Pour Gramsci, Ediitions du Seuil, 1974.

 

 

 

 

 

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2 août 2016 2 02 /08 /août /2016 09:48

Friedrich NIETZSCHE a écrit un lot d'ouvrages consacré, selon lui, à une critique toute entière au service de la vie, valeur suprême. Avec une virulence égale à celle de Karl MARX, il critique toute religion, avec une différence essentielle par rapport au fondateur du marxisme : chez lui nul projet politique, nulle analyse économique. Il est bien plus porté sur une critique de l'esthétique que sur l'engagement public. Il s'en prend toutefois à la religion avec une violence directe rare, dans le cadre d'un travail dont la forme aphoristique et dispersée cache une pensée systématique concernant celle-ci, qui apparait autant dans L'Antéchrist, dans Humain, trop humain, La généalogie de la morale que dans Par-delà le bien et le mal et La volonté de puissance. 

  Yvon QUINIOU estime que cette critique "doit s'entendre de deux manières que l'on a tendance à confondre sous le terme faussement unifiant de "généalogie" emprunté à sa réflexion sur la morale. Car avant de dénoncer le rôle néfaste joué par la religion dans le déploiement de la vie, celle-ci intervenant alors en tant que valeur et donc en tant que principe d'une critique normative qui définit la généalogie proprement dite, il commence par expliquer la religion (comme Marx) sur le terrain des faits à partir de cette même vie et il procède alors à sa genèse factuelle qui est aussi, (...) (comme) il l'indique explicitement avec une grande rigueur, une forme spécifique, parce que proprement théorique, de sa critique."

C'est pourquoi notre auteur examine d'abord la genèse théorique de la religion à partir de la vie, puis la critique généalogique de la religion à partir également de la vie, pour en dégager l'hozizon d'émancipation qui en résultent. 

    Sur la genèse théorique de la religion à partir de la vie, l'auteur veut mettre en garde le lecteur contre le nietzschéisme "idéologiquement dominant" en France, "qui en fait un penseur éloigné de la science et un nouveau métaphysicien athée obsédé par l'Eternel Retour... En fait NIETSZCHE pense avec la science, ce qui se vérifie amplement à la lecture d'Humain trop humain et du Le gai savoir. Soucieux de son origine positive, le philosophe allemand s'attache à montrer "la passion, l'erreur, l'art de se tromper soit-même" des religions et "découvrir dans ces méthodes le fondement de toutes les religions et métaphysiques existantes, c'est les réfuter du même coup" (Humain, trop humain, Gallimard, 1981). Pour lui la réfutation historique constitue leur réfutation définitive (Aurore), et cela dispense de leur examen interne (contrairement à HUME qui affirmait la nécessité de la critique de l'origine comme celle du fondement de la religion). L'explication historique entraine un diagnostic implacable de fausseté qu'il n'est même pas besoin de démontrer. Autrefois, un auteur critique cherchait à prouver qu'il n'y a pas de Dieu, mais les conditions mêmes de l'existence de cette interrogation, de leur naissance invalide la question. Il s'agit de faire table rase de la religion, comme de la métaphysique qu'elle véhicule. L'idée de l'existence de Dieu n'est même pas intéressante, et la manière dont la religion la véhicule ne fait même pas avancer d'un pouce sur la possible existence d'un monde métaphysique.

L'explication du philosophe allemand  est plus complexe que l'on pourrait le croire, si l'on suit toujours Yvon QUINIOU. Elle comporte plusieurs moments successifs :

- une explication d'abord rationaliste (Humain, trop humain), la philosophie devant combattre contre les erreurs religieuses, qui s'incrustent parfois dans la philosophie même ;

- une explication qui part du concept d'interprétation, dans laquelle le religion se réfigie lorsqu'elle est menacée. L'existence humaine ne peut se suffire à elle-même : il lui faut un but, une finalité et la religion est là pour aider l'humanité à trouver le sens de cette existence, vers une surnature chargée de significations. Cette interprétation du monde, à fonction consolatrice devant la réalité de la mort, se double d'une aspiration, dans la religion chrétienne, à la rédemption.

- la vision morale (le bien et le mal) erronée de l'existence induite par la religion, négatrice à bien des égards à la vie, a sa source dans la vie elle-même, mais dans une certain état de celle-ci, celui de la  vie faible et maladive. Il en apporte la démonstration dans La généalogie de la morale. Comme Yvon QUINIOU l'écrit, "cherchant d'abord l'origine des catégories du bon et du mauvais comme celle du bien et du mal et multipliant les angles d'approche (philologie, histoire mais surtout psychologie), il affirme que la morale chrétienne, avec son opposition bien/mal, n'aurait été qu'une révolte des "faibles", ceux qu'il appelle les esclaves, liés à la classe sacerdotale, contre l'éthique des "forts", ceux qu'il appelle les maitres et qui sont les aristocrates, révolte basée essentiellement sur le ressentiment : faute d'avoir la force de dominer comme les "forts" en assumant une vie prodigue et violente, les prêtres auraient inversé les valeurs préconisées par ceux-ci, affecté d'un indice normatif positif la faiblesse vitale elle-même, sous ses différentes formes, et pris le pouvoir grâce à la masse largement majoritaire des "faibles" auxquels ils apportaient un système de valeurs adapté à leur impuissance fondamentale."

  Pour NIETZSCHE, fondamentalement, le christianisme est interprété comme une idéologie qui interprète l'essence de l'homme en lui conférant un libre arbitre, condition absolue de la vertu morale. Or, ce libre arbitre, cette liberté n'existe pas pour cet auteur. L'homme est inséré dans un déterminisme, dans le temps et dans l'espace, sur lequel il n'a aucune prise. Du coup, il faut déconstruire les sentiments moraux liés au christianisme, y compris l'idéal ascétique, on pourrait même écrire surtout l'idéal ascétique. Avec une interprétation fausse de la vie humaine, s'allie une invention des valeurs du bien et du mal (le concept de péché est présent de façon lancinante dans cette religion...), dont la source est la vie faible (une véritable névrose morale). La volonté de puissance qu'il expose est bridée par cette idéologie. Avec un vocabulaire explicitement psycho-pathologique, il stigmatise le christianisme comme facteur de névrose sociale. L'Antéchrist, dernier livre édité de son vivant, change d'approche, pour condamner encore davantage le christianisme à travers sa généalogie.

 Pour comprendre cette critique généalogique de la religion à partir de la vie, il faut pour Yvon QUINIOU partir de la transvaluation, "c'est-à-dire le dépassement et la transformatoion des valeurs (religieuses), à laquelle il procède et qui érige la vie, donc l'existence naturelle de l'homme, en valeur suprême située en ce monde, loin de tout "arrière-monde", idéal dont la supposition n'a d'autre effet que de dénigrer ce monde-ci, le seul dont nous soyons sûr de l'existence (voir Ainsi parlait Zarathoustra)."

Dans Le crépuscule des idoles, NIETZSCHE précise les quatre points importants de cette "psychologie de l'erreur" que constitue le christianisme :

- la confusion de l'effet et de la cause qui nous fait croire que telle action "vertueuse" est la cause de notre bien-être physiologique ;

- l'erreur de la fausse causalité qui se résume en celle de la volonté et qui nous fait croire en une causalité purement spirituelle, appuyée sur des motifs intérieurs clairs, alors que tout cela est fiction, habillage de processus physiologiques ;

- l'erreur des causes imaginaires : un état physiollogique est interprété en lui donnant une signification rassurante ou connue qui devient, par renversement facile, la pseudo-cause de celui-ci ;

- la croyance erronée au libre arbitre.

Ce qu'il faut bien comprendre, écrit toujours notre auteur, "c'est que la critique implacable de ces idées, fondée sur leur explication physiologique et dont on ne trouve pas d'équivalent chez les penseurs antérieurs, ne les vise pas seulement théoriquement en tant qu'idées ; elle dénonce tout autant leur fonction pratique au service de la vie faible dont elles viennent, le fait qu'elles alimentent les diverses formes de malheur liées à celle-ci." Ce qu'il dénonce, c'est la souffrance spécifiquement religieuse, produite par la religion, toute cette culpabilité, tout ce sentiment de péché. Il s'agit de sauver le monde, sauver la nature et la vie de cette névrose et promouvoir axiologiquement la nature de la vie ou la vie comme valeur suprême. NIETZSCHE montre la dévalorisation simultanée par le christianisme de l'intelligence, des sens, des honneurs, du bien-être et de la science.

Pour Yvon QUINIOU, "toutes ces critiques, et spécialement le rapport négatif à la vie ordonne toutes les autres, l'entrainent à promulguer à la fin de L'Antéchrist, une "Loi contre le christianisme", d'une virulence exceptionnelle dans l'histoire de la pensée antireligieuse, dont le titre est "Guerre à outrance au vice : le vice est le christianisme" et qui se conclut par ce mot allusif mais superbe, article 7 : "Tout le reste en découle.". Sauf que d'autres discours théoriques et critiques sur la religion sont aussi possibles, qui n'excluent pas le sien (comme celui de Marx) et qui surtout offriraient une ou des possibilités de dépassement de celle-ci plus crédible(s) et moins sujette(s) à contestation politique".

Il faut bien comprendre que la critique contre la religion s'adresse chez NIETZSCHE principalement, et parfois en oubliant d'autres anthropologies religieuses, au christinanisme. Mais il est impossible, à la lecture de l'oeuvre de ce philosophe allemand, de s'en tenir à cette critique vigoureuse au nom de la vie, de la sexualité et de tout ce qui peut se réaliser sur le seul monde concret que nous connaissons. La répétition constante dans beaucoup de ses ouvrages de l'existence des faibles et des forts, intrinséquement (puisque le libre arbitre pour lui n'existe pas), rend difficile la caractérisation de son oeuvre comme progressiste et émancipatrice, même s'il ouvre un horizon d'émancipation. Parce qu'il s'attaque au christianisme qui dans son pays revêt il est vrai un caractère austère, ascétique et particulièrement hostile à l'expression de la sexualité, à l'anthropologie fondamentalement égalitaire et en recherche de la justice par certains de ses plus forts aspects, on ne peut qu'avec notre auteur, se poser des questions sur la réalité d'un "nietzschisme de gauche". La plupart des auteurs marxistes ont au minimum du mal à reconnaitre la pertinence de son projet d'émancipation (à quelques exception près, tel Henri LEFEBVRE) : sa recherche du surhomme, du surhumain ressemble un peu trop à la promotion d'une élite soucieuse au premier plan de ses intérêts et de ses plaisirs. 

Son exigence fondamentale, qui peut être jugée moralement inacceptable d'un triomphe des forts sur les faibles, d'une domination politique des premiers sur les seconds, donne pour nous comme pour Yvon QUINIOU à son oeuvre l'aspect d'un "paradoxe existentiel autant que politique de son éthique : sous couvert d'appeler à l'épanouissement de la vie en tant que telle et, ici, contre les religions qui la mutilent, c'est à l'épanouissement de la vie d'une minorité qu'il appelle sans la moindre réticence, sans l'ombre d'un remords, avec cynisme même" au point d'affirmer bonne une organisation sociale en castes, souhaitable et nécessaire la sélection des meilleurs par l'éducation, appréciable les bienfaits de l'eugénisme, absolument nécessaire l'élimination des faibles afin de déjouer l'arrivée d'une civilisation de masse dans laquelle il ne voit que la décadence.

Si le christianisme est si critiqué chez NIETZSCHE, c'est bien aussi parce qu'il est porteur, à l'inverse des religions polythéistes de l'Antiquité, de valeurs universalistes et égalitaires. Si son diagnostic du rapport négatif de la religion, christianisme compris, à la vie est pleinement recevable, sa conception de cette vie ne peut se réaliser qu'au détriment de l'épanouissement vital de la grande majorité des hommes. Négligeant le polymorphisme fondamental du christianisme (qui véhicule bien des valeurs et des oppressions à la fois), exempt de toute conscience réellement politique ou sociale, baignant en cela toujours dans l'idéologie de son époque et de son pays, NIETZSCHE, tout entier obnubilé par le caractère oppressif de la vie morale de la religion (faisant appel au sentiment envahissant du péché), ne fait pas en définitive l'analyse complète des apports de la religion à la vie sociale, politique et morale. Il n'offre du coup pas un projet d'émancipation valide dans nos sociétés "démocratiques". Sa critique de la religion, dont on retiendra l'antinomie par rapport à la vie, conçue comme vitalité matérielle, est souvent bien plus retenue - à tort - que le refus d'un ensemble de valeurs qui fondent de toute façon l'identité commune de plus en plus d'hommes et de femmes.

 

Yvon QUINIOU, Critique de la religion, La ville brûle, 2014.

 

PHILIUS

 

 

 

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1 août 2016 1 01 /08 /août /2016 10:33

     D'une pertinence stratégique en question, d'un coût bien supérieur à celui de tous les types d'aéronefs existants, non seulement en termes de matériels mais également en terme de formation de leurs servants, de mise en oeuvre et d'entretien, le porte-avion est toutefois toujours porteur à la fois d'une esthétique de la puissance - quand des porte-avions se déploient, c'est le signe marquant d'une montée en puissance, quel que soit la mer considérée - et... tout à fait matériellement, des vecteurs aériens nécessaires à des opérations orientées vers la terre plus ou moins proche, au moment où les bases en territoire allié (notamment au Moyen-Orient) font l'objet de dures négociations diplomatiques et financières. 

    Le porte-avions a supplanté depuis la Deuxième Guerre mondiale le cuirassé en tant que navire constituant le bâtiment principal de la marine (capital ship) parmi les forces de combat de surface. En plus des porte-avions classiques, sont apparus les porte-aéronefs (hélicoptères ou avions de taille petite ou moyenne). Ils constituent de "véritables bases aériennes mobiles capables de défendre une zone comme d'exercer une menace allant jusqu'à frapper dans la profondeur des terres" comme l'écrit Franck MAIRE. "Les programmes ou projets qui fleurissent, poursuit-il, sur tous les océans du globe révèlent l'intérêt croissant porté à ces navires hors du commun, par les puissances qui ont des ambitions navales." Le porte-avions, in fine, est un instrument clé de la maitrise des airs. 

  Notre auteur, du pôle Etudes du CESM, indiquent deux événements récents caractéristiques dans l'histoire récente des "ponts-plats" : les premières sorties en mer du porte-avions chinois Liaoning qui marquent l'entrée de la Chine dans le club fermé des puissances navales dotées de porte-aéronefs, et le lancement de l'USS Gerald R Ford, "supercarrier" américain de nouvelle génération. Cette unité concrétise à lui seul l'évolution des armes majeures : c'est le plus important navire de combat jamais construit (100 000 tonnes) et le plus cher (14 milliards de dollars à ce jour). 

  L'arrivée d'aéronefs à décollage et appontage courts ou verticaux (Short Take-Off Vertical Landing ou STOVL) a engendré la construction et la mise en service d'un type hybride de bâtiments qui n'existait pas auparavant, les porte-aéronefs. C'est un élément de diversification de la flotte d'un Etat, très prisé des puissances moyennes qui ne peuvent se payer de mastodontes porte-avions modernes. 

Le porte-avions reste l'instrument de puissance ; peu de pays peuvent en assumer les frais : la Chine s'y lance, les Etats-Unis en possède dix à propulsion nucléaire, la France a le Charles de Gaulle et la Grande-Bretagne y fait un retour avec le Queen Elizabeth pour 2017, puis le Prince of Whales. La Russie s'appuie toujours sur son unique porte-avions, le Kuznetsov, dont la disponibilité et le niveau opérationnel restent incertains et l'Inde remplace ses deux plate-formes datant de 1957 (de facture britannique) avec l'INS Vikramaditya acheté à Moscou et son programme local pour fabriquer l'INS Vikrant (pour 2018). Le Brésil, avec des visées régionales, met toujours en oeuvre le vénérable Sao Paulo. 

Le porte-aéronefs est préféré non seulement par les puissances moyennes, mais également par les autorités militaires maritimes des différents grands pays qui ne veulent pas dépendre seulement d'un ou de deux porte-avions. Conçu pour des missions multiples, il permet l'emploi d'hélicoptères de combat ou d'avions de taille moyenne à des fins de défense aérienne et de projection de puissance, sans avoir à recourir pour les mêmes missions au déploiement des lourds porte-avions. Suivent notamment ce chemin l'Espagne et l'Italie en Europe, la Thaïlande, l'Australie, le Japon...

  De nombreux analystes, rapporte toujours Franck MAIRE, américains en particulier, s'interrogent sur le bien-fondé du concept de porte-avion géant choisi pour l'USS Gerald Ford. Ils craignent que ce type de navire soit devenu caduc face à d'autres systèmes et d'autres stratégies.

Cela renvoie au grand débat outre-Atlantique sur la guerre moderne navale qui oppose deux stratégies. L'une de la supériorité navale de théâtre pour favoriser la projection de forces (Sea Control américain) et l'autre du déni d'accès/interdiction de zone que les Chinois voudraient appliquer dans les mers de Chine face aux groupes de porte-avions adverses. Comme d'habitude les tenants des deux stratégies et les entreprises d'armement qui les soutiennent (ou les suscitent...) poussent au développement d'armements différents, qualifiés de complémentaires, mais aux coûts qui ne cessent de grimper. Des missiles balistiques anti-navires de très longue portée de types très divers aux capacités de dominer les spectres électromagnétiques, optiques et acoustiques... Tout l'arsenal de guerre électronique est étudié avec attention, car un saut technologique dans ce domaine risque de rendre inopérants tous ces mastodontes militaires. Certains experts proposent que le format de l'US Navy de 2065 (date théorique du retrait du service du Gerald Ford) privilégie plus des porte-avions plus légers, plus nombreux et par conséquent plus présents dans les toutes les "zones chaudes". Et même de développer des "petits" porte-avions à propulsion conventionnelle (46 000 tonnes environ), employables de concert avec des sous-marins nucléaires pour la gestion "discrète" et "non diplomatiquement visible" de crises dans le monde entier. 

  L'aura du porte-avions géant semble encore fasciner les grandes puissances navales comme celles qui voudraient le devenir (Russie, Chine). Mais la tendance serait plutôt de favoriser des programmes moins coûteux - encore que les complexes militaro-industriels s'y opposent en définitive - avec des unités navales plus abondantes aux équipement plus diversifiés, vu notamment l'imprévisibilité de plus en plus grandes de l'évolution stratégique. 

Franck MAIRE illustre cela par les exemples différents du Royaume- Uni et de la France. "Leurs passés sont riches d'expérience opérationnelle dans la mise en oeuvre d'un GAN et leurs ambitions navales océaniques assez proches. La Marine nationale a privilégié l'option d'un porte-avions de taille moyenne (42 000 tonnes) à propulsion nucléaire, équipé de catapultes et accueillant 40 appareils. Depuis plus de dix ans, le Charles de Gaulle a accumulé une forte expérience opérationnelle et déploie un groupe homogène de Rafale (chasseurs, bombardiers, reconnaissance, ravitailleurs) et de Hawkeye. La Royal Navy a opté pour deux porte-avions conventionnels plus lourd (65 000 tonnes), dont le premier, le Queen Elisabeth, n'est pas gréé de catapultes. Ces unités avec tremplin mettront en oeuvre un groupe aérien de 40 aéronefs dont des STOVL F-35B et des hélicoptères d'alerte avancée Merlin. La problématique de la Marine nationale est la gestion d'une seule plate-forme qui nécessite - en raison de sa propulsion nucléaire - des arrêts techniques majeurs programmés qui excèdent un an. Or, les crises ne se programment pas. Les difficultés britanniques sont d'un autre ordre, Londres ne disposera que d'un nombre de F-35B réduit qui ne permettra même pas d'armer un groupe aérien complet pour les deux navires en même temps. La coopération transmanche aurait pu être une solution mais, contrairement aux unités américaines, le Queen Elizabeth ne peut catapulter de Rafale ou accueillir d'Hawkeye... Dans le monde incertain qui est le nôtre, le poids du fait aérien est confirmé, mais la capacité à le mettre en oeuvre, quand et où le pouvoir politique le souhaite, prend de plus en plus d'importance. En conséquence, le concept actuel du porte-avions garde de beaux jours devant lui."

 

Franck MAIRE, Quel avenir pour les porte-avions?, Diplomatie Les grands dossiers n°33, Juin-juillet 2016.

 

ARMUS

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Published by GIL - dans ARMEMENT
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