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2 juillet 2020 4 02 /07 /juillet /2020 11:33

   A une époque qui se dit rationnelle, les épidémies comme celle du COVID-19 son l'occasion de vérifier que persistent nombre de superstitions, entretenues par certaines religions (évangélistes américaines pour ne pas les nommer) et alimentées par une méconnaissance profonde du fonctionnement de la nature, corps humain compris... Ainsi a t-on pu voir aux États-Unis mais aussi un peu ailleurs, des manifestations religieuses - et sur les réseaux sociaux d'Internet en particulier, des élucubrations angoissées, fleurir pour exorciser les forces de l'univers qui font abattre sur l'humanité des fléaux invisibles ou pour pardonner des fautes et des péchés qui auraient attirer sur les peuples la colère de Dieu... Pourtant, maintes études d'anthropologies et de sociologies démontrent que la maladie est un fait social, qui s'inscrit dans l'évolution des sociétés depuis des millénaires.

 

Pendant les épidémies, les exhortations religieuses...

    Jean-Pierre DEDET, professeur de parasitologie à la Faculté de médecine de Montpellier, rappelle que, malgré les quelques mentions anciennes que nous pouvons retrouver dans l'Histoire sur les caractéristiques et les effets des maladies infectieuses (choléra, peste, rage) et éruptives (lèpre, variole, rougeole), la notion même de maladie infectieuse était méconnue des médecins antiques. Elles n'étaient pas distinguées des autres maladies, dont les causes étaient expliquées suivant les théories en cours dans les époques et les civilisations correspondantes. Elles étaient généralement attribuées à la volonté des dieux ou de génies châtiant les coupables (Mésopotamie, IIe siècle av. J.C.). En Égypte ancienne, les maladies étaient causées par des démons subtils véhiculés dans l'air, particulièrement les jours néfastes. A Rome, Fébris, la déesse de la fièvre, possédait trois temples. Cette conception du châtiment divin traverse les âges, relayées avec une belle constances par les trois grandes religions révélées : Judaïsme, Christianisme et Islam, qui ne pouvaient se priver de cet aiguillon de la Foi... Elle reste fichée dans l'inconscient collectif des populations les plus développées. Dans la Bible, depuis le Pentateuque jusqu'au nouveau Testament, la lèpre est de nombreuses fois citée, et toujours associée au surnaturel, à l'impureté, au péché.

Ailleurs, les maladies étaient et sont encore parfois rapportées à l'action de facteurs internes, comme un déséquilibre entre les trois dosas, éléments constitutifs du corps (vent, bile et phlegme) dans l'Ayurveda de l'Inde ancienne, ou entre le souffle (K'i) et le sang (hine) dans la médecine chinoise depuis les Han. En France, on parlait encore, au XVIIe siècle, "d'humeurs peccantes". Les maladies furent ailleurs attribuées à des causes externes : miasmes contenus dans l'air (Hippocrate), dans le brouillard (Jean de Mésué, 776-855) ou encore dans l'air et l'eau (Avicenne, 980-1037).

      En Occident, le Moyen Âge se caractérisa par une longue période d'obscurantisme médiéval avec une domination de la médecine par l'Église qui imposait le respect inconditionnel de certains dogmes hérités de l'Antiquité et compatibles avec le monothéisme.

Même si le Moyen Âge n'est pas totalement la période noire et obscure décrite parfois, il faut bien reconnaître que le poids de l'Église fut lourd dans bien des domaines pour empêcher toute réflexion. Heureusement que, en son sein, et notamment dans plusieurs monastères d'ordre religieux (qui se situaient souvent hors du temps...), maints esprits observateurs consignèrent des réflexions, conservées et ensuite enseignées, qui fit évoluer bien des esprits...

Malgré certains espaces de liberté - souvent chèrement acquis - tout essai de révision ou de discussion était considéré comme hérétique. Jusqu'au XVIIe siècle, la maladie était considérée comme voulue par Dieu, à la fois châtiment individuel (collectif en cas d'épidémie) pour les péchés des hommes et injonction se faire pénitence et de se préparer à mourir. La grande peste était un fléau envoyé par Dieu pour châtier les hommes d'avoir péché. Les artistes de l'époque figuraient souvent sur leurs toiles des flèches envoyées par Dieu du haut du ciel et frappant les corps aux lieux de prédilection des bubons pesteux. Cette relation avec le ciel dura jusqu'à la fin de la troisième pandémie et joua un rôle essentiel dans la lutte contre la maladie. La syphilis de même demeura longtemps considérée par certains comme une punition divine du péché de luxure.

Intéressant à la fois l'âme et le corps, la maladie relevait du magistère de l'Église, plus du prêtre en tout cas que du médecin, qui très longtemps n'était pas seulement connu pour des capacités à guérir, mais à préparer des potions, à conseiller sur des sujets qui relève de l'astrologie (dressant des calendriers), et de manière générale faisait partie d'une cercle d'érudit plus porté sur l'examen des vieux textes qu'à servir au chevet des malades et des blessés. S'ils distribuaient potions et remèdes divers, ne s'approchaient jamais du sang, tâche réservée aux barbiers... D'ailleurs, qui cherche réellement à étudier les maladies - souvent à l'occasion des épidémies d'ailleurs - s'adresse plutôt aux moines. De toute manière, la maladie se combat d'abord par la prière et la pénitence et si quelques préparateurs de mixture avaient quelques succès auprès de malades, ils s'attiraient plutôt la méfiance des autorités que leur reconnaissance. On s'adresse donc plutôt à Dieu ou plutôt à ses saints, dont certains sont très spécialisés, on fait confiance en la piété qu'en la science...

La conception surnaturelle de la maladie s'est maintenue dans mes civilisations traditionnelles. Dans les sociétés africaines, les maladies sont souvent la signature d'une faute, la conséquence de la transgression d'un interdit, le résultat d'un sort jeté. Elles sont déclenchées par les dieux ou les mauvais sorciers. Ceux-ci, qui ont le pouvoir d'envoûter, sont aussi les guérisseurs. Le traitement consiste à rechercher d'où vient la faute, qui est le responsable, voire le coupable. C'est une facette du mécanisme du bouc émissaire tant étudié par René GIRARD.

Même de nos jours, dans des sociétés modernes et rationnelles, un fond de superstition demeure sur la cause et le traitement des maladies, infectieuses ou non, prêt à ressurgir à l'occasion, comme ce fut le cas lors de l'irruption du Sida, au début des années 1980. Cette maladie, ne touchant au départ apparemment (car l'historiographie a montré que c'était plus complexe que cela) que des homosexuels et des drogués, fut assimilée par certains ecclésiastiques et certains groupes religieux à un châtiment divin provoqué par les moeurs dissolues du temps. Bonne occasion d'ailleurs de prôner le rigorisme moral et sexuel.

 

L'essor de la médecine, contrarié...

    A l'époque de la Renaissance, la médecine connut un essor remarquable dans divers domaines, y compris celui des maladies infectieuses. L'histoire des maladies infectieuses est dominé à cette époque par Girolamo FRASCATOR (1485-1553). Celui-ci fit, dans un poème de 1530, une description précise de la syphilis, mal communiqué en punition par les dieux au berger Syphile. Il est surtout l'auteur d'un ouvrage sur la contagion (1546) dans lequel il distingue deux modes de transmission des maladies : la contagion directe d'un individu à un autre (phtisie ou lèpre) et la contagion indirecte due à des sortes de germes, les "seminaria", transportés par l'air, les vêtements ou les objets usuels, et spécifiques pour une maladie donnée. Si le concept était abstrait, puisque les "seminaria" étaient composées, selon FRASCATOR, d'une combinaison forte et visqueuse ayant pour l'organisme une antipathie à la fois matérielle et spirituelle, la notion de leur spécificité pour chaque maladie constitue alors une intuition intéressante... qui intéresse plusieurs médecins. Cette hypothèse suscite un mouvement de recherche et d'observation qui ne cesse plus et revisite la notion de contagion. Toute une recherche s'éloigne définitivement des considérations spirituelles pour accorder à l'expérimentation toute sa place. Par tâtonnements successifs et souvent sous la surveillance tatillonne des autorités religieuses et politiques, les différents chercheurs profitent des conflits de plus en plus fréquents entre plusieurs d'entre elles pour effectuer leurs observations, elles-mêmes facilitées par l'élaboration d'instruments optiques permettant de voir des choses jusqu'alors invisibles. Ainsi Antoine van LEEUWENHOEK (1632-1723), drapier de son état, en qui l'on s'accorde généralement à voir l'inventeur du microscope, accède au monde des êtres minuscules et décrit de multiples observations, même si, parmi tant d'autres, il n'eut pas réellement dans ce domaine de postérité immédiate.

    Une succession impressionnante de chercheurs, dans des domaines multiples, livrent des observations cumulatives (grâce à l'imprimerie), qui aboutissent à la formation d'une véritable science, la microbiologie, même si bien entendu, le nom n'existe que bien plus tard. C'est grâce à tout un mouvement séculaire d'idées, reposant sur la science, indépendantes des idées religieuses et souvent contre elles, que naissent alors au XIXe siècle les deux grandes écoles complémentaires et antagonistes initiées par Louis PASTEUR (1822-1895) en France et par Robert KOCH (1843-1910) en Allemagne.

 

Types de sociétés, types de morbidités, socio-genèse des maladies....

  Jean-François CHANLAT, professeur en sciences de la gestion à l'Université Paris IX Dauphine, se situant dans la logique de la perception de la maladie comme fait social et non seulement comme fait biologique ou fait psychologique, entend, comme tout un courant actuel de chercheurs en sciences sociales, ne pas faire impasse sur le social et ceci de manière dynamique : la maladie est située comme généré par la société, et la maladie génère elle-même des conséquences qui ne sont pas seulement médicales. Plus, à des types de sociétés correspondent des types de maladies et tel type de maladie engendre tel type de conséquence sociale... Dans cette perspective, l'activité économique qui tire de la cueillette et de la chasse ses ressources ne "produit" pas les mêmes maladies que celle qui tire de l'agriculture ses produits.

     Les recherches en paléonthologie sont riches en enseignement à cet égard. La période paléolithique est marquée par de nombreux changements climatiques. De quatre glaciations différentes, c'est surtout la dernière, au paléolithique supérieur, qui nous livre le plus d'informations. Cette période, qui correspond par ailleurs à l'émergence de notre ancêtre direct, l'homo sapiens, est marquée par la prédominance des accidents traumatiques et par la présence quasi générale d'osthéarthrose chronique. Ces lésions frappent des personnes jeunes. L'espérance de vie à cette époque ne doit pas dépasser la trentaine. En revanche, on ne remarque aucune carie, aucune trace de tuberculose, de syphilis ou de rachitisme. Au néolithique, période marquée par la fin du nomadisme général, de la chasse, de la cueillette et de la pêche comme activités principales, est la période d'explosion démographique, de sédentarisation des populations, d'exploitation de la terre, du défrichement des forêts, de la domestication des animaux. Et on constate de profondes modifications dans le tableau de la morbidité. Certaines pathologies, absentes dans les sociétés paléolithiques, apparaissent. C'est le cas de maladies de carence (caries, scorbut, rachitisme) en raison de changements observés dans le régime alimentaire. C'est le cas également de certaines maladies transmissibles comme la tuberculose et le paludisme qui semblent désormais fréquentes dans les villes et villages surpeuplés de l'Antiquité. Selon l'historien V.P. COMITI (Mes maladies d'autrefois, dans La Recherche, n°115, octobre 1980), trois grands groupes de maladies ont émergé à cette époque :

- les affections à transmission inter-humaine sans possibilité de survivance en dehors d'importantes concentrations humaines (poliomyétile, rougeole, rubéole, variole...) ;

- les affections dues aux rapports de plus en plus étroits entre l'homme et les rongeurs (peste, melloïdiose, tularémie)....

- les maladies diarrhétiques du fait d'un besoin de plus en plus grand d'eau.

   A partir de l'Antiquité  jusqu'au siècle des Lumières, les sociétés affrontent non seulement les épidémies périodiques d'origine diverses, dont la plus meurtrière reste la Peste Noire du XIVe siècle, mais aussi des maladies infectieuses qui sévissent de manière endémique (grippe, lèpre, typhus, diphtérie, variole...). Certains populations indigènes, à la suite de l'élargissement de l'espace mondial aux XVe et XVIe siècles, voient leur population s'effondrer dramatiquement, et parfois sont anéanties sous l'assaut des microbes importés (comme en Amérique Centrale avec l'arrivée des conquistadores européens).

La surmortalité observée dans les sociétés agricoles a des origines sociales. Contrairement à l'image bucolique que certains peuvent avoir de la vie quotidienne à cette époque, les villes et les campagnes européennes, en particulier aux XVIIe et XVIIIe siècles sur lesquels on a beaucoup de données, sont de véritables foyers d'infections (hygiène inexistante, pollution des eaux, absence de canalisation, entassement humain...) auxquels de nombreuses guerres, la soldatesque errante, les famines périodiques prêtent leurs concours pour décimer régulièrement les populations. Les taux de mortalité infantile et juvénile sont très élevés. Il faut remonter aux grandes villes de l'Antiquité pour rencontrer de tels phénomènes, lesquelles pour certaines ont réussit avec plus ou moins de bonheur et avec pas mal de brutalités à endiguer ces maux (destruction de quartiers entiers, établissement de canalisations d'eau potable, sans cesse d'ailleurs à entretenir et à étendre...).

     C'est sur cet arrière-plan socio-sanitaire peu reluisant que les premiers éléments de la Révolution industrielle se mettent en place.

Commencée en Angleterre, à la fin du XVIIIe siècle, la Révolution industrielle gagne peu à peu, au cours du XIXe siècle, tous les pays occidentaux. Et l'on peut commencer à suivre, suivant ces progrès de l'industrie, le cheminement, villes après villes importantes, des affections nouvelles. Dans la première moitié du XIXe siècle, la sous-alimentation chronique, l'absence d'hygiène, l'entassement humain, les longues heures de travail et les dures conditions de travail, affaiblissant les organismes, maintiennent ou accentuent les taux de mortalité infantile et juvénile de la période précédente. L'espérance de vie reste peu élevée. Les épidémies de typhus, l'apparition du choléra et la chronicité de la tuberculose provoquent, par ailleurs, des coupes sombres dans les populations. Ce n'est qu'à partir du milieu du XIXe siècle, grâce aux luttes du mouvement ouvrier, à l'augmentation de la production agricole, à l'amélioration des conditions de vie, que les statistiques de mortalité se mettent peu à peu à présenter des régressions et un déclin des maladies infectieuses.

  Puis, au fur et à mesure que l'impact du développement économique se fait sentir, on observe ensuite un retournement en matière de santé. Les maladies infectieuses, qui constituaient encore au début du XXe siècle les premières causes de mortalité, cèdent la place, après la seconde guerre mondiale, aux maladies chroniques, au cancer, aux accidents et à la maladie mentale. La baisse considérable de la mortalité infantile entraîne une augmentation des espérances de vie. Tout comme l'émergence des maladies infectieuses après la révolution néolithique est en partie le produit de changements sociaux, la montée des maladies chroniques est attribuable à un nouveau mode de vie. La suralimentation, la consommation de tabac et d'alcool, les stresseurs propres aux sociétés industrielles avancées (crise économique, chômage, rythme du changement, mobilité (automobile), déqualification du travail, éclatement des liens sociaux, pollution de l'air, des eaux, de l'alimentation...) en sont les principaux responsables.

On observe même, au début du XXIe siècle, une inversion des courbes de la longévité humaine, une dégradation de la santé de la majeure partie des habitants, due à une fragilisation intense des organismes soumis à de multiples pollutions et stress sociaux, à commencer par les sociétés les plus industrialisées (États-Unis, Chine). Cette fragilisation offre un terreau favorable à de nouvelles épidémies (comme celle en cours du COVID-19).

   Jamais, malgré les adages de l'égalité de tous devant la mort (comme issue inéluctable il est vrai...), la maladie ne frappe pas avec la même vigueur toutes les catégories socio-professionnelle d'une même société. C'est un phénomène observé depuis qu'il existe des documents pour le rappeler. Des auteurs comme HIPPOCRATE, LUCRÈCE l'évoquent. Mais au cours des épidémies de peste au Moyen-Age, on ne semble pas observer de mortalité sociale différentielle, tellement elles rapides. Mais l'absence de documents est peut-être la cause essentielle de la non-observation du phénomène, même dans ces cas extrêmes. En effet, dès que l'on a accès à de nombreuses données, comme c'est le cas à partir du XVIIe siècle, la mortalité sociale différentielle est observée régulièrement aussi bien en temps d'épidémie qu'en temps normal. Au XVIIe et XVIIIe siècles, on meurt ainsi plus dans les paroisses rurales pauvres que dans les paroisses rurales riches, plus dans les quartiers misérables des cités que dans les quartiers aisés. Cette surmortalité des classes pauvres est attribuable principalement à la sous-alimentation chronique et à l'absence totale d'hygiène qui les affectent plus que toute autre catégorie sociale.

Si la situation s'améliore au XXe siècle, des écarts importants subsistent dans tous les pays industrialisés qui possèdent des statistiques régulières. A en croire certaines recherches, cet écart serait d'ailleurs demeuré le même depuis la fin du XIXe siècle, contrairement à ce que pourrait laisser croire le vaste déploiement de système de santé (mais il faut remarquer que ce système varie énormément d'un pays à l'autre, singulièrement aux États-Unis...).

   C'est en partie d'ailleurs cette différenciation qui fait dire par maints représentants des élites que pauvreté, faible moralité et maladie sont liées et que Dieu frappe fort justement les plus coupables des hommes et des femmes. C'est en partie à cause du même phénomène social que de nombreuses mesures de prévention puis de combat contre les épidémies sont prises avec parcimonie (avant qu'il ne soit trop tard...) par une grande partie des classes aisées, notamment commerçantes... Souvent, dans un premier temps, les élites mieux protégées contre les effets des épidémies pensent y échapper et ne pas devoir donc prendre les mesures indispensables pour tous...

 

Jean-François CHANLAT, Types de sociétés, types de morbidités : la socio-genèse des maladies", dans Traité d'anthropologie médicale. L'institution de la santé et de la maladie, Sous la direction de Jacques DUFRESNE, Fernand DUMONT et Yves MARTIN, Québec, Les Presses de l'Université du Québec, Institut québécois de recherche sur la culture (IQRC), Presses de l'Université de Lyon, 1985, www.uqac.ca. Jean-Pierre DEDET, La microbiologie, de ses origines aux maladies émergentes, Dunod, 2007.

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1 juillet 2020 3 01 /07 /juillet /2020 13:35

  Points critiques, revue de l'Union des Progressifs Juifs de Belgique (UPJB), veut défendre un point de vue à la fois Juif et progressiste, de gauche, sur les valeurs fondatrices communes de la gauche - justice sociale, antiracisme, égalité des sexes, défense des services publics, anti-autoritarisme... 

  Vis-à-vis de l'ensemble de la communauté juive organisée, l'UPJB est, en Belgique, la seule association juive qui ne fonde pas son identité sur une allégeance à l'État d'Israël, et encore moins à ses gouvernements successifs. Elle ne siège donc pas au sein du Comité de coordination des organisations juives de Belgique. Sur le conflit israélo-arabe, d'ailleurs, l'UPJB prône la justice et l'égalité pour les deux parties et la fin de l'occupation et de la colonisation par Israël des territoires palestiniens. Combattant à la fois l'islamophobie et l'antisémitisme, la revue comme l'association, dans le fil droit de l'histoire de Solidarité juive né en 1939, créée elle-même en 1969 à partir également d'autres associations, organisent des débats et défendent une pratique judaïque laïque, notamment à l'occasion des principales fêtes juives.

   La revue points Critiques, bimestriel sous forme papier et plus fréquemment sur Internet, propose pour chaque numéro un dossier, avec des articles liés à l'actualité. Ainsi dans le n°385, de mars-avril 2020, elle consacre un dossier à la lutte contre le racisme et un article à un nouvel épisode du récit illustré concernant un voyage en territoire palestinien. Dans le numéro suivant, après un éditorial de Anne GRAUWELLS, elle propose un Focus - entre autres, controverses sur Le Pardon est-il possible? ; Kazerne Dossin, un musée au bord du burn-out.

    Les débats de la revue sont surtout le reflet de ce qui agite une partie de la diaspora juive et sont ainsi instructifs des controverses multiples qui agitent les Juifs aujourd'hui. Même si son influence reste minoritaire, elle montre à quel point la politique d'Israël ne fait pas consensus au sein de la communauté juive internationale. Pour autant, il n'y a pas de rupture entre les débats à l'intérieur d'Israël, bien plus conflictuels que les quelques échos qui parviennent dans les médias occidentaux européens (échos nettement plus forts aux États-Unis), et ceux dans l'importante diaspora juive.

 

Points Critique, Union des Progressistes Juifs de Belgique, Rue de la Victoire 61, 1060 Bruxelles. Site Internet upjb.be

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27 juin 2020 6 27 /06 /juin /2020 07:05

  Anciennement Tout est à nous!, L'Anticapitaliste est le nom de deux publications du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), dont le système de presse est composé d'un hebdomadaire et d'un mensuel. Le NPA, issu de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) et de plusieurs organisations (en février 2009), auxquelles se sont joints de nombreux militants, toutes situées à l'extrême gauche de l'échiquier politique français, défend la marche vers une organisation véritablement socialiste de la société en général. L'Anticapitaliste diffuse les positions du NPA sur l'actualité sociale et politique nationale et internationale, ses interventions... C'est également aussi un outil de formation, où l'on peut trouver des arguments (notamment dans des dossiers très documentés) sur des questions aussi variées qu'Antiracisme, Éducation, Logement, Féminisme, LGBTI, Culture, Écologie, International, Jeunesse, Antifascisme, Santé, ainsi que des comptes rendus des mobilisations. Ce qui explique que le lectorat dépasse largement l'audience des thèses centrales du NPA.

   Diffusé surtout de façon militante (libraire La Brèche, par exemple) ou par abonnement, L'Anticapitaliste hebdomadaire, tiré à 6 500 exemplaires, comporte 12 pages, le premier numéro étant sorti le 25 mars 2009. Le mensuel, lui tiré à 4 000 exemplaires, de 36 pages, a commencé à paraitre en mai 2009. Les comités de rédaction et les orientations des deux organes de presse sont bien entendu soumis aux votes des instances dirigeantes du NPA, et notamment de son Congrès annuel. Les débats concernant ces deux organes sont d'ailleurs souvent vifs, notamment sur la forme... et sur le nom... mais aussi sur le contenu, jugé parfois orienté surtout vers les membres actifs très au fait des débats internes du NPA... La force de ce parti et ce qui explique une certaine diffusion de L'Anticapitaliste, est qu'il s'appuie sur de très nombreux groupes locaux.

 

 

 

L'Anticapitaliste, NPA, 2, rue Richard Lenoir, 93100 Montreuil. Site Internet : npa2009.org.

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26 juin 2020 5 26 /06 /juin /2020 12:29

   Dans une vision anhistorique, beaucoup peuvent penser que la santé et la recherche du bien-être en général n'a vraiment rien à voir avec le conflit. A une époque où l'individualisme domine (idéologiquement) ou, de manière plus positive, l'individu est le centre des préoccupations, on pourrait penser aussi que la santé est le domaine qui recueille le plus de collaborations et de convergences dans nos sociétés comme dans celles qui nous ont précédé (même si l'individu n'est pas au centre des préoccupations)...

  Or, il n'en est malheureusement rien. De tout temps et en tout lieu, la santé constitue un enjeu de pouvoir, l'expression n'est pas trop forte. Que ce soit d'une manière "amoindrie" sous la forme d'un pouvoir médical somme toute bienveillant envers l'ensemble de la population, ou sous la forme d'un savoir ésotérique transmit seulement à l'intérieur de familles précises, de père en fils, au bénéfice surtout des puissants (politiques ou économiques), la santé est à la fois l'objet et le moyen de conflits qui opposent riches et pauvres, hommes libres et esclaves, hommes publics et populaces, voire catégorie de peuples contre une autre...

La préoccupation de la santé n'est toutefois sans doute dans l'Histoire de l'humanité que récente dans la mesure où il faut sans doute une certaine longévité de la vie pour se doter de moyens de la prolonger. C'est probablement par l'évolution des mentalités face à la mort - des mentalités qui refusent soit sa fatalité soit ses conséquences sur l'existence - qu'émergent un domaine d'activité qui prend de plus de en plus de temps, de plus en plus d'énergie...

Loin d'être une simple activité de recherche de bien-être, et c'est ce qui explique son fort enjeu et les conflits qu'elle recèle, la recherche de la santé, d'une vie longue et saine (et bien entendu, cela va de soi, prospère), est aussi une recherche de maintien de la vie face à la mort, et singulièrement une recherche (du maintien) d'une certaine prépondérance de classe ou d'ethnie dans les sociétés. Elle fait partie d'un ensemble de moyens de créer et de maintenir des hiérarchies sociales. Rien ne vaut dans la lutte des classes qu'une classe saine et robuste ; rien ne vaut une armée saine formée de corps sains face aux autres armées.... Formules lapidaires... Certainement. Mais derrière lesquelles se terrent bien des stratégies...

La recherche de cette santé peut prendre bien entendu bien des voies, magiques et rituelles, rationnelles enfin mais pas toujours complètement. L'histoire de la sociologie de la santé est révélatrice de cette recherche. Et c'est par la mise en évidence des thèmes, et des frontières aussi, de cette recherche que l'on peut voir l'étendue de bien des conflits et des coopérations.

 

La santé comme fait social

  Dans un parcours des aspects de la sociologie de la santé telle qu'elle s'élabore, pratiquement depuis les débuts de la sociologie, de DURKHEIM notamment, Patrick VANTOMME, de l'Institut d'Enseignement et de promotion social de la Communauté Française de Belgique (UF1), dessine le contenu de celle spécialisation de la sociologie qui se focalise sur la santé ou la maladie, parfois sans faire de liens avec la société un une analyse globale. Cette sociologie s'intéresse à la médecine, aux soins, aux pratiques de soins, aux malades, aux professionnels de santé, aux entreprises de production de soins...

Malgré l'ancienneté des conceptions sur lesquelles elle s'appuie, l'étude du champ de la santé s'est développé parallèlement, a supporté et s'est nourrie des différentes politiques de santé, par exemple en France surtout à partir de la fin de la seconde guerre mondiale avec la Sécurité sociale, institutionnalisation. La santé s'analyse alors comme fait social. Dans les études sociologiques autour de la santé, très vite la question de la santé mentale, avec le développement des institutions psychiatriques, prend une grosse importance. Les questionnements issus des études en sociologie de santé mentale déteigne souvent sur celles relatives à la santé tout cours : qu'est-ce que la santé? Qu'est-ce que le normal et le pathologique?

   La sociologie de la santé apparait alors comme un sous-champ disciplinaire de la sociologie qui s'intéresse aux interactions entre la société et la santé. Un des principaux objets d'étude de la sociologie de la santé est l'impact de la vie sociale sur le taux de mortalité et vice versa. La sociologie de la santé diffère de la sociologie de la médecine car elle s'intéresse particulièrement à la santé dans sa relations avec des institutions comme l'hôpital, l'école, la famille... La sociologie de la santé etst plus récente que la sociologie de la médecine, les sociologues s'intéressant d'abord à l'institution hospitalière avant de peu à peu construire une sociologie générale et plus génériques, celle de la santé. La sociologie de la santé émerge surtout autour des années 1970 et progressivement supplante la sociologie de la médecine, moins large, dans les années 1990 (voir notamment Danièle CARRICABURU, Sociologie de la santé : institutions, professions et maladies, Armand Colin, 2004).

   Patrice PINELL, docteur de recherche émérite, prend l'évolution de cette branche de sociologie au niveau de tous les pays développé, préoccupés par les questions de prévention et de préservation de la santé, du traitement et de prise en charge des maladies chroniques et dégénératives, ainsi que par le fonctionnement, l'efficacité, le coût et la gestion des institutions médicales. La forte croissance du nombre des travaux, loin d'être seulement le fait des institutions universitaires et de recherche, doit beaucoup au financement d'études commandées par les pouvoirs publics, le secteur associatif et les grands organismes en charge de diriger des actions sanitaires au plan national et international (Commission Européenne, UNICEF, OMS). Coexistent, de ce fait, deux grandes catégories de recherche. L'une, à caractère "académique", vise à la production de connaissances sociologiques sur la médecine, les pratiques de santé et les politiques publiques. L'autre  a pour objectif de mettre les outils de la sociologie au service des institutions de santé et de répondre ainsi à la demande des organismes financeurs. Ces dernières études, où la démarche sociologique est subordonnée aux problématiques médicales ou administratives, possèdent des caractéristiques "techniques" beaucoup plus quantitatives que qualitatives.

  L'éventail des recherches en sociologie de la première catégorie, de la médecine, de la maladie et de la santé est d'autant plus large que les articulations avec l'anthropologie, l'histoire et la psychologie sociale sont nombreuses. Maintes études sociologiques revêtent un caractère "politique" dans la mesure où elles sont articulées sur des programmes politiques à plus ou moins long termes. Un certain nombre se situe dans des perspectives de changements sociaux importants et beaucoup reposent sur les expériences pratiques des personnels de santé, à une époque où, dans les politiques nationales, les impératifs de santé sont soumus à des impératifs économiques de plus en plus contestés.

 

Des objets de recherche multiformes et variés

   Au centre des différentes formes d'analyse et d'interprétation de la dimension sociale de la santé se trouve le questionnement philosophique et éthique de la santé. Une des définitions proposées par les différents manuels de soins infirmiers ou d'éducation à la santé est celle de l'homme conçu comme un être psycho-social. Ainsi, la santé est à considérer comme une norme définie par la société. Il est donc question de pouvoir, d'autorité, d'(in)égalités et de distribution. Cette norme qu'est la santé est évolutive et fait évolueer la société dans laquelle elle s'inscrit. Si le droit à la santé pour tous et chacun(e) est reconnu officiellement, les individus des différents classes sociales - non seulement ne considèrent pas tous la santé sous le même angle - ont un accès différenciés aux moyens de santé en général.

   La sociologie de la santé s'intéresse ainsi à l'analyse des conceptions et des significations de la maladie en particulier à travers la notion de représentations sociales. Ainsi Patrick VANTOMME propose quelques rubriques, qui sont autant pour nous en tout cas l'occasion de préciser nombre de coopérations et de conflits :

- l'histoire : malades et maladies d'hier et d'aujourd'hui ;

- le discours et les représentations de la maladie, de la santé, du handicap ;

- les facteurs sociaux de la santé ;

- les indicateurs socio-culturels de la santé ;

- les systèmes de santé, leurs réformes et leur avenir ;

- des profanes et professionnels : le rôle de malade, les métiers de la santé ;

- l'hôpital comme organisation productrice et comme entreprise ;

- des recompositions sociales autour de la maladie, de la maldie chronique ;

- d'autres médecines et d'autres médecins : notion d'itinéraire thérapeutique ;

- le droit à la santé, de la santé, d'accès aux soins de santé ;

- l'accessibilité aux services sociaux et sanitaires ;

- des problèmes sociaux ou sanitaires spécifiques : les femmes, l'obésité, les conduites à risque et autres assuétudes...

- la consommation des biens et services de santé, le problème des médicaments.

  Notre auteur trace aussi quelques pistes :

- l'historicisme : L'expérience de la maladie n'est pas seulement individuelle. Chaque société a ses maladies, mais elle a aussi ses malades. A chaque époque, et en tous lieux, l'individu est malade en fonction de la société où il vit, et selon des modalités qu'elle fixe. La ligne du temps nous a montré les victimes anonymes de l'épidémie, considérée comme fléau collectif envoyé par Dieu. Puis sont apparus les patients aliénés et passifs devant la technique et le savoir du médecin. Enfin aujourd'hui et l'Histoire continue, prennent leur place dans le système les groupes de malades chroniques capables de prendre en charge leur traitement. Le malade a un statut social, changeant suivant les époques. Et les médecins font aussi l'objet de représentations différentes, entre eux et de la part des "patients"...

- l'interactionnisme : Suivant certaines sociologies, les individus qui interagissent entre eux déterminent la forme de la société, et c'est vrai aussi dans le domaine de la santé. Aussi bien l'état de santé des individus que l'organisation des soins de santé. L'état de santé des individus, des communautés et des populations modifie l'équilibre de la société, et l'archétype de cet état de santé, même s'il n'existe pas à proprement parler de sociologie des épidémies/pandémies, est l'épidémie. La contagion reste un modèle bien installé dans l'inconscient collectif, y compris en regard des pathologies psychiatriques. Et l'évolution des soins de santé a une influence dans tous les secteurs (l'économie par exemple) de la société.

- le perspectivisme : la médecine est partagée actuellement entre deux objectifs : restaurer la santé ou modifier l'homme. Lorsqu'elle restaure la santé, elle oublie l'homme qu'elle place derrière l'atteinte organique et dont elle occulte trop souvent la souffrance. Lorsqu'elle modifie l'homme, elle ne fait que combler des désirs : de performances et d'apparence. Elle se soumet aux phénomènes de modes et à la société moderne qui exige de nos contemporains de toujours se surpasser. Médecine des remèdes ou médecine des désirs : laquelle des doit doit-elle être privilégié, et notamment financée? Divers secteurs de la société optent ou ont opté pour des voies différentes et c'est l'expression de conflits multiformes...

- l'hospitalisme : l'hôpital est aussi et a toujours été une entreprise de socialisation... et de contrôle social. En outre, l'institution hospitalière est devenue une entreprise... industrielle. L'hôpital est l'objet central de la majorité des études actuelles, et il est conçu souvent comme un bouillon de cultures ou de logiques, les plus souvent vécues ou pressenties comme contradictoires... et conflictuelles. Modèle de bureaucratie et lieu de déploiement de stratégies, l'hôpital est l'objet d'études au même titre que la prison, la caserne, l'école...

- le professionnalisme : Métier ou profession, le médecin, de base ou mandarin, participe d'un exercice et d'une conception de la médecine. Le parcours professionnel du médecin est le lieu, le noeud, de nombreux exercices de pouvoir.

- le corporatisme : la mise en perspective par l'histoire a mené l'analyse de la profession de soignant, en général, et d'infirmière en particulier. L'évolution de son rôle ou de ses missions est mise en lien avec le développement sanitaire, culturel et technologique de nos sociétés. L'interprétation est double (en fait bien plus...) car elle s'appuie sur la division sexuelle du travail, instituant un double régime de domination-subordination. Les convergences s'inscrivent entre la mutation professionnelle, et pourtant paramédicale, de l'infirmères-soignante et l'image social de la femme...

- le chronicisme : les maladies et affections chroniques sont la raison d'être et de vivre des professions de santé (comme la délinquance est la raison de vivre de magistrats, d'avocats et de gardiens de prison...). Malade chroniques est quasiment devenu une "nouvelle" catégorie socio-professionnelle, se normalisant sous les effets socialisants de la médecine et des soins. Le cas de la vieillesse est le terme de compliance sont des plus révélateurs de cette emprise. Le malade a un statut, un parcours, une carrière...

 

La santé et la maladie : des enjeux sociaux jusque dans leur définition...

  Jean-Yves NAU et Henri PÉQUIGNOT indiquent des évolutions importantes dans la conception de la santé. SI, écrivent-ils "depuis le développement de la pathologie, on n'emploie plus le mot maladie (s) qu'au pluriel, la notion de santé (au singulier) a survécu trop longtemps, car c'est un concept vide pour lequel on s'efforce de trouver une espèce de contenu dans l'existence d'une force biologique intérieure à l'individu, qui serait la résistance à "la maladie"." C'est pour eux un "fâcheux archaïsme", basé sur une mauvaise perception-conception de la vie biologique elle-même. On en est malheureusement encore à comparer la maladie à une attaque extérieure contre laquelle le corps doit être munis de défense, à l'image d'un pays en guerre contre des ennemis extérieurs (et même intérieurs!". Il y a dans le vocabulaire employé par les profanes comme par les spécialistes (à destination du "grand public") des aspects militaires qui brouillent (à tout le moins) la compréhension de la réalité de la vie des organismes biologiques.

  "Les concepts globaux unitaires, poursuivent-ils, ont été ébranlés par la bactériologie, c'est-à-dire grâce à l'école pasteurienne, soulignant la nécessité de toujours définir santés et maladies les unes par rapport aux autres : il y avait non pas une force de résistance à la maladie, mais des immunités spécifiques naturelles ou acquises (spontanées ou provoquées) à un certain nombre de maladies. Par contraste on découvrait peu à peu qu'un très petit nombre de maladies répondaient aux thèmes simplistes où l'hérédité est tout et l'environnement rien (hémophilie, maladies de Tay-Sachs), et aussi qu'un nombre à peine plus grand d'affections répondaient aux schémas simples où tout est dans l'environnement (la peste, la variole, ou l'intoxication oxycarbonée), alors que, dans la plupart des cas, la maladie naissait, sur des terrains génétiques définis avec une extrême précision, par l'action d'un certain nombre de facteurs extérieurs à l'individu, uniques ou associées, dont les actions étaient très étroitement spécifiques."

"Chacun de nous a des maladies successives ou simultanées et chacun de nous a des prédispositions très variées et très spécifiques ou des protections plus ou moins efficaces, mais toujours très définies, vis-à-vis de facteurs multiples de l'environnement, facteurs qui ont d'ailleurs leur histoire propre dans le monde naturel. Enfin, il y a actuellement d'innombrables exemples de sujets porteurs de maladies indiscutables, mais contrôlées, et qui sont en état de santé thérapeutique, parce qu'ils se soignent, et tant qu'ils se soignent. Pour tous ces sujets, cela a encore un sens de "tomber malade". Ils peuvent être atteints d'una affection aigüe, intercurrente, voire d'une autre affection chronique, subir des interventions chirurgicales... Subjectivement et objectivement, une fois admise, comme une toile de fond, leur santé thérapeutique, ils passent, comme nous tous, de l'état de santé à l'état de maladie puis reviennent à l'état de santé. Contrairement à ce qu'insinuerait un mauvais emploie de la définition de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), considérant la santé "non seulement comme l'absence de maladie mais comme un état de complet bien-être physique et moral", ils sont en état de santé, bien que malades, et parce que traités."

"Dans les pays développés, de tels sujets représentent même la majorité de la population adulte, car il devient exceptionnel à un certain âge de ne pas avoir, par exemple, un trouble de la réfraction oculaire ou une carie dentaire. La méthode des examens systématiques a bien montré la fréquence des anomalies de l'électrocardiogramme, les anomalies tensionnelles, les élévations considérées comme pathologiques du taux de glucose ou des lipides sanguins, la fréquence avec laquelle se développent (selon le sexe) des adénomes de la prostate ou des fibrome utérins. Est-ce que ces dépistages systématiques, comme l'ont dit certains, transforment des bien-portants en malades? On pourrait dire tout aussi bien qu'ils transforment des malades méconnus en bien portants conscients, s'ils acceptent le contrôle des anomalies dont ils sont porteurs." Mais sans doute les auteurs sous-estiment-ils les effets de fixations de normes biologiques influencées par les entreprises et laboratoires au niveau des organismes chargés de la santé publique?

  "C'est donc bien une notion de pluralisme de santés qu'il faut retenir. Si la mortalité maternelle, en deux siècles, a été divisée par 100 et la moralité infantile par 25, n'est-ce pas parce que la femme enceinte a conquis le statut médico-social de malade, l'accouchement le statut médico-social d'intervention chirurgicale ; et les premiers soins aux nouveaux-nés, le statut de réanimation médico-chirurgicale de pointe? Grâce à quoi ces actes sont devenus "normaux", autrement dit sans risque ou presque?"

   Pratiquement chaque phrase de cette introduction à un (très) long article de nos deux auteurs, ouvre une perspective de recherche en ce qui concerne les conflits et coopérations autour des santés...

 

Jean-Yves NAU et Henri PÉQUIGNOT, Santé - Santé et maladies ; Patrice PINELL, Sociologie de la santé, dans Encyclopédia Universalis, 2014, 2020. Patrick VANTOMME, sociologie de la santé, Institut d'Eseignement et de Promotion Sociale de la Communauté Franaçse, Tourna, Belgique.

 

SOCIUS

 

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23 juin 2020 2 23 /06 /juin /2020 13:12

   Pour tous ceux qui pensent que l'humanité puisse revenir à ses habitudes antérieures après l'épidémie de covid-19 de 2019-2020, que beaucoup qualifient d'errements, il leur suffit de relire l'histoire des différentes épidémies, souvent laborieusement et partiellement reconstituée par nombre d'auteurs, pour constater qu'il n'en est rien.

Non seulement les énormes saignées dans les sociétés affectent toute l'organisation hiérarchique antérieure, mais les cadres de pensée et des mentalités eux-mêmes se recomposent pour former un nouveau paysage moral, social, économique et politique. Certainement, l'issue de ce conflit inter-spécifique, entre "l'ennemi invisible" largement inconnu au début de l'épidémie et l'humanité,  va déboucher sur des nouveaux rapports de force entre les différents groupes et classes sociales, bref changer la nature et l'importance des différents conflits sociaux. On peut écrire que, considérant les pandémies et épidémies, ils font partie des rares phénomènes qui indiquent l'interdépendance, au sein d'un écosystème dans lequel vivent des sociétés humaines, la cascade des relations de cause à effet qui lient - en boucles rétro-actives d'ailleurs - et cela se voit fortement à l'époque de l'anthropocène actuel, des conflits entre espèces et des conflits entre les hommes, à l'intérieur de l'espèce humaine, qu'ils soient sociaux, économiques ou stratégiques. On a tellement l'habitude de considérer l'épidémiologie - cette science des épidémies - surtout suivant les logiques contaminations-effets-maladies-combats contre le propagation-immunisation naturelle ou traitements ou encore vaccination - que l'on en oublie les conséquences de tout ordre de la manifestation de l'épidémie. Un peu comme ces autorités militaires qui estiment qu'une fois la guerre gagnée, les problèmes sont réglés, les autorités sanitaires, même si elles prennent en compte pour lutter contre l'épidémie les zones et les modalités de propagation des agents infectieux, estiment gagnée la guerre contre ce dernier une fois l'épidémie "sous contrôle", ceux-ci étant "éradiqués". Personne ou presque ne se soucie ensuite, dans un grand et lâche soulagement, des causes et des conséquences sociales de l'épidémie comme pour les causes et les conséquences sociales des guerres (affaires de spécialistes aux maigres moyens...). Or, l'impact des épidémies a des conséquences sur l'évolution de l"humanité à des niveaux considérables, si considérables sans doute, que bien des phénomènes sociologiques et des habitus restent considérés comme relevant des constantes des sociétés humaines. Les mentalités concernant l'hygiène, pour ne prendre qu'un domaine très proche des préoccupations de épidémiologistes, ne sont que rarement étudiées sous l'angle de variations très importantes, qui touchent (citées dans le désordre) aux pratiques du corps (individuellement et collectivement), aux conceptions envers les animaux, aux pratiques sexuelles, aux caractérisations des différentes catégories de populations les unes par rapport aux autres (des riches envers les pauvres notamment ou entre fractions de conceptions religieuses différentes ou d'origines différentes)...

C'est ce qu'on va s'efforcer d'illustrer ici en prenant comme exemple un certain nombre de pandémies historiques, sans rechercher une exhaustivité difficile de toute façon à réaliser. Car il manque encore une grille de lecture, une sociologie des épidémies (à côté d'une sociologie de la santé et d'une sociologie de la médecine déjà abondantes).

Il faut noter que ces pandémies et épidémies forment des sortes de ruptures, difficiles à vivre et surtout difficiles à combattre pour nombre de sociétés, et même difficile d'une certaine manière à mémoriser, dans tous leurs effets. C'est ce qui provoque ce risque historiographique dont nous parlons parfois dans ce blog, d'interpréter les situations antérieures à partir des situations post-épidémies.

Un des exemple sans doute réside dans les mentalités collectives et les idéologies. Il est difficile d'imaginer des époques exemptes de ce sentiment univoque d'appartenance, de ce nationalisme et de cet étatisme qui sont les marques de notre époque. Les manuels d'histoire insistent encore sur ces Anglais, ces Français, ces Italiens (même si l'unification italienne est fort récente...) et ces Espagnols d'avant les monarchies du XVIIe siècle, alors que ni les élites ni les fonctionnaires des princes et encore moins les peuples ne se considéraient comme tels... Mais n'insistons pas, nous non plus à l'inverse, car ce n'est sans doute pas le principal changement dans l'évolution des sociétés occidentales...

Il faut sans doute remonter aux prémisses de l'agriculture, de cette grande cohabitation-exploitation des espèces animales, pour découvrir les traces de grandes épidémies, les immunités contre les agents dont son porteurs les animaux étant particulièrement lentes à acquérir pour les humains. Contentons-nous de débuter ce survol par la Grande Peste.

 

La Grande Peste

  Rappelons simplement ici que la Peste Noire, nom donné par les historiens modernes à une pandémie de peste, principalement la peste bubonique, a ravagé au Moyen Âge, au milieu du XIVe siècle l'Eurasie, l'Afrique du Nord et peut-être l'Afrique subsaharienne. Ni première ni dernière pandémie de peste, elle est la seule à porter ce nom. C'est la première pandémie à avoir été bien décrite par les chroniqueurs contemporains. Elle a tué entre 30 à 50% des européens en 5 ans (1347-1352), faisant environ 25 millions de victimes. Ses conséquences sur la civilisation européenne sont sévères, longues et parfois définitives; d'autant qu'il s'agit l) d'une première vague, début explosif de la deuxième pandémie de peste qui dura de façon sporadique jusqu'au début du XIXe siècle.

L'examen de cette Grande Peste est l'occasion de poser un certain nombre de questions qui reviennent sur chaque pandémie.

- D'abord, et c'est assez important pour l'histoire de l'humanité, même si on peut avoir l'impression de procéder à l'envers, quelle mémoire conserve-t-elle de cette Peste Noire? Si les contemporains désignent cette épidémie sous de nombreux termes, "grande pestilence", "grande mortalité, "maladie des bosses", "maladie des aines, en référence aux effets de l'épidémie, ce n'est qu'au XVIe siècle qu'apparait le terme "peste noire" ou "mort noire" (au sens d'affreux, de terrible) (sans qu'il soit adopté partout). La popularité de l'expression serait due à la publication en 1832, de l'ouvrage d'un historien allemand Justus HECKER (1795-1850), La Mort noire au XIVe siècle, et elle devient courante dans toute l'Europe. Au début du XXIe siècle, Black Death, qui est popularisé dans la littérature, le cinéma, les jeux videos..., reste le nom habituel de cette peste médiévale pour les historiens anglais et américains. En France, le terme "peste noire" est le plus souvent utilisé.

Le tournant décisif, après bien des chroniques contemporaines de la pandémie, est pris en 1832 par Justus HECKER qui insiste sur l'importance radicale de la peste noire comme facteur de transformation de la société médiévale. L'école allemande place la peste noire au centre des publications médico-historiques avec Heinrich HAESER (1811-1885) et August HIRSH (1817-1894). Ces travaux influencent directement l'école britannique, aboutissant au classique The Black Death (1969) de Philip ZIEGLER. Le modèle initial de HECKER, représentatif d'une "histoire-catastrophe", quasi apocalyptique, est depuis corrigé et nuancé. La Peste noire n'est plus un séparateur radical ou une rupture totale dans l'histoire européenne, laquelle conserve bien entendu ses caractéristiques et constantes stratégiques, ses acquis techniques majeurs et ses marqueurs religieux et moraux, comme les principaux habitus  (mais sur ce dernier aspect, on évolue plus...). Nombre de ses effets et de ses conséquences étaient déjà en cours dès le début du XIVe siècle ; des tendances lourdes sont exacerbées et précipitées par l'arrivée de l'épidémie ; des lignes de force d'évolutions sociales et économiques sont favorisées au détriment d'autres ; des rapports de force sont influencés de manière importante.... On situe mieux aujourd'hui le phénomène "peste noire" dans un contexte historique plus large à l'échelle séculaire d'un ou plusieurs cycles socio-économiques et démographiques. Il a fallu pour cela à la fois le temps pour se distancier des effets immédiats des différentes horreurs et des différentes peurs et les progrès d'investigation scientifique dans de nombreuses disciplines. Pour chaque pandémie, cet effet s'observe, même pour les plus récentes (la médiatisation à outrance n'arrange rien...), et il faut aussi une distanciation par rapport aux conflits en cours, comme le montre l'exemple de l'épidémie de choléra au XIXe siècle. Les émotions collectives, les intérêts de tout ordre (idéologiques, économiques, politiques...) freinent la prise de la mesure réelle de la pandémie... et son éradication. Sans compter bien entendu les déformations qu'ils apportent à la mémoire collective.

- La naissance et le développement de l'épidémie se font selon des processus qui sans doute se répète d'un événement à l'autre. Avant de se rencontrer l'agent pathogène (bactérie, virus...) et l'humanité existent l'un et l'autre dans le temps et dans l'espace, dans des niches écologiques séparées. Ainsi pour la Peste (bubonique ou pneumonique), il faut des conditions bien spéciales pour que les populations de bacille Yersinia pestis, que l'on pense être (depuis seulement 1894) à l'origine de cette épidémie, rencontrent des populations humaines. La découverte de cette bactérie, parasite des rats et des puces elles-mêmes présentes chez ces rats, permet de déterminer un modèle médical de la peste moderne dans la première moitié du XXe siècle. Les études statistiques, démographiques et épidémiologiques se conjuguent dans la deuxième moitié du XXe siècle, permettent de situer cette Grande Peste dans l'ensemble des épidémies de peste qui se succèdent jusqu'au XVIIIe siècle, englobant l'Europe de l'Est et le Moyen-Orient (Jean-Noël BIRABEN, Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, 1975). Les études multidisciplinaires ne suffisent toutefois pas à ce jour pour comprendre complètement l'épidémie, et nombre d'aspects suscitent des débats contradictoires et des... disputes et controverses au sein des milieux universitaires et des chercheurs. Les facteurs de cette rencontre, avec la multiplication des rats dans les habitats humains, mettent souvent en jeu l'urbanisation et l'exploitation de terres autrefois exemptes de présence humaine. Les études de Lewis MUNFORD ont bien montré l'état d'insalubrité chronique qui caractérise les villes à diverses époques, et le développement des épidémies vont souvent de pair avec des évolutions démographiques rapides, des concentrations de population et des dégradations des conditions alimentaires.

- En l'absence de connaissances précises pour les contemporains de ces épidémies, la recherche de coupables - pour des mentalités encore habituées à côtoyer le "surnaturel", des populations superstitieuses, insérées dans des croyances religieuses entretenues quotidiennement par des rites et entretenues par des mythes constamment racontés, commentés....-  constitue une sorte de défense pour éloigner tous ses maux. Mais les réactions ne s'arrêtent pas là, car l'épidémie, malgré les poursuites des Juifs et la multiplication des processions religieuses et des messes (qui elles-mêmes ajoutent à la propagation de l'épidémie), continue... Se mêlant aux effets mêmes de l'épidémie - décimation de population, désertion des villes, disparition ici des élites, là des travailleurs essentiels - les effets de ces réactions. Cette combinaison des effets provoquent des conséquences sur pratiquement tous les aspects de la vie sociale, politique et économique des populations concernées, mais aussi sur celles qui sont épargnées, par la modification de tous les rapports de force (de production diraient les marxistes...) dans des ensembles géo-politiques transformés.

Ainsi pour la Peste Noire se conjuguent l'extension à toute l'Europe du sud au nord, y rencontrant un terrain favorable : les populations n'avaient pas d'anticorps contre cette variante du bacille de la peste (différent de celui rencontré 500 ans auparavant, cause de la fameuse peste de Justinien (541-767)), et elles étaient déjà affaiblies par des famines répétées, d'autres épidémies, un refroidissement climatique sévissant depuis la fin du XIIIe siècle, et des guerres, et la multiplication des réactions sociales face à elle.

- Causes et conséquences de la guerre de Cent Ans sur l'épidémie de la Peste Noire se mêlent : la peste frappe Anglais et Français, assiégeants et assiégés, militaires et civils, sans distinction. Cette mortalité par peste est sans commune mesure avec les pertes militaires. La guerre tue par milliers et la peste par millions. La peste est l'occasion d'interrompre la guerre de Cent Ans (prolongation de la trêve de Calais en 1348), mais elle n'en change guère le cours en profondeur. Car si des bandes armées ont pu disséminer la peste, aucune armée n'a été décimé par la peste durant cette longue guerre. Ce qu'il faut sans doute encourager, en dehors d'un certain comptabilité macabre tant chez les hommes de troupes que dans le commandement, c'est tout de même l'analyse de ce qui se serait passé avec des armées intactes et sans trêves. L'allongement de cette guerre, la perception des victoires et des défaites en fonction des pertes causées par la peste, l'attribution des interventions divines dans un sens ou dans l'autre, qui joue un rôle certaine dans le moral des troupes, les conséquences dans les relations entre populations civiles et armées, l'état de villes désertes ou épargnées, tout cela doit être évalué...

Il n'y a d'ailleurs pas que la Guerre de Cent ans... Des historiens insistent sur l'influence de la peste sur le déroulement des opérations militaires, surtout en Méditerranée : la fin du siège de Caffa, la mort d'Alphonse XI lors du siège de Gibraltar, la réduction des flottes de guerre de Venise et de Gênes, l'ouverture de la frontière nord de l'empire byzantin, la dispersion de l'armée de Abu Al-Hasan après la bataille de Kairouan (1348), l'arrêt de la Reconquista pour plus d'un siècle...

- Les conséquences économiques ont été bien étudiées depuis bien deux siècles. Il existait déjà une récession économique depuis le début du XIVe siècle, à cause des famines et de la surpopulation, et notamment une grande famine en 1315-1317 qui fragilisa les organismes et, tout en stoppant l'expansion démographique, prépara le terrain à l'épidémie. Cette récession se transforme en chute brutale et profonde avec la peste noire et les guerres. La mai-d'oeuvre manque et son coût augmente, en particulier dans l'agriculture. De nombreux villages sont abandonnés, les moins bonnes terres retournent en friche et les forêts se re-développent. Les propriétaires terrains sont contraints de faire des concessions pour conserver ou obtenir de la main-d'oeuvre, ce qui se solde par la disparition du servage, disparition en elle-même source d'une cascade de changements brusques : modification radicale des situations entre propriétaires et travailleurs de la terre, profond remaniement des structures villageoises.

Les villes se désertifient les unes après les villes, concentrant la mortalité là où il y a concentration des populations, car les autorités n'ont ni la capacité de "penser" l'épidémie ni les moyens de la juguler. Cette désertification provoque une autre répartition de la population, à la périphérie des villes et des gros bourgs. La mortalité forte provoque des modifications dans les successions des biens de toute sorte et des remaniements dans les types et les grandeurs des propriétés. Les "transferts de propriété" ne se font pas seulement "en douceur" par enregistrement des nouveaux propriétaires chez les notaires (vivants...), l'épidémie est l'occasion de changements brutaux de patrimoines...

- Face à la peste et à la peur de la peste, les populations réagissent par la fuite, l'agressivité ou la projection. La fuite est générale pour ceux qui en ont les moyens (de transport... et des proches pouvant les accueillir ailleurs). Les populations se tournent d'abord vers la religion, les médecins, les charlatans et illuminés, qui, les uns après les autres, "prouvent' leur impuissance face à l'épidémie. L'agressivité se porte alors contre les Juifs et autres prétendus semeurs de peste (lépreux, sorcières, mendiants...), ou contre soi-même, la culpabilité de l'épidémie étant reportée sur le non-accomplissement des devoirs envers Dieu ou de trop grands péchés commis (notamment de chair, chose facile à imaginer encore aujourd'hui...). C'est l'occasion de prolifération de toutes sortes de croyances (danses macabres, processions massives, cultes à la Vierge), avant que celles-ci ne se révèlent à leur tour impuissantes... Et que l'Église doit canaliser pour sauvegarder ce qu'il reste de son pouvoir moral...

- Les violences contre les Juifs, les divers pogrom dans certaines villes (mais le phénomène fut plus restreints qu'on ne le pensait auparavant) : médecins (impuissants) et riches sont particulièrement visés.

D'une part parce que les communautés médicales juives, en Provence notamment, favorisées par le mépris de la Chrétienté pour le corps, se révèlent elles-aussi impuissantes devant l'épidémie, ce qui provoque par la suite une modification profonde de la répartition du savoir médical entre types de classes sociales, selon leur provenance religieuse... Le savoir médical, un certain savoir médical, plus centré sur la connaissance du corps (que sur l'expérience des potions et des remèdes) émerge en milieu catholique.

D'autre part, parce que la richesse financière se concentrent chez des classes sociales précises dans certaines régions, du fait même du développement du crédit de manière concentrée entre les mains de non-chrétiens (interdiction du prêt à intérêt chez les Chrétiens). C'est l'occasion de mettre fin "physiquement" à des dettes. C'est aussi le développement de chasses aux trésors cachés par des familles juives (en Allemagne notamment)

- Au début du XIVe siècle, les règlements d'hygiène publique dans les villes sont pratiquement inexistant. Ils s'imposeront difficilement d'ailleurs plus tard. La peste noire prend la population au dépourvu et est le point de départ des administrations de santé en Europe, et aussi du contrôle des circulations (entrées et sorties dans les villes). Si les premières mesures (efficaces) sont surtout les mies en quarantaine des villes, qui s'imitent vite en cela les unes aux autres. Les premiers isolements préventifs apparaissent à Raguse en 1377, à Marseille en 1383. Le système est adopté par la plupart des villes et surtout des ports européens durant le XVe siècle. Ce qui change la physionomie des villes elle-même, les remparts se développant non plus comme système de défense contre les invasions, mais comme permettant de définir les points d'entrée et de sortie, avec contrôle militaire. Les règlements de peste de plus en plus élaborés touchent pratiquement par capillarité tous les domaines de la vie quotidienne, de l'alimentation à la gestion de l'eau, du traitement des ordures à la délimitation des zones d'interdiction des rassemblements d'animaux et de végétaux. Alors qu'auparavant la continuité entre la ville et la campagne se manifeste souvent par une inter-pénétration des activités urbaines et rurales, une séparation de plus en plus nette s'opère. Mais cela reste variable suivant les régions et surtout n'entame pas la question-clé de pratiquement tout l'espace urbain, les moyens de circulation en charrettes et chevaux, avec présence en de nombreux endroits de fourrage, de concentration de montures,  et de tous les métiers autour du cheval... C'est, par l'entremise d'une nouvelle organisation de la ville, une nouvelle répartition du pouvoir. Durant le XVIe siècle, ces règlements sont codifiés par les parlements provinciaux, ajustés et précisés à chaque épidémie au cours du XVIIe siècle. Ils relèvent du niveau gouvernemental au début du XVIIIe siècle. Le passeport sanitaire (billet de santé) apparait déjà en 1501 à Carpentras, en 1494 à Brignolles...), ancêtre sur le continent du fameux passeport d'identité... Concentration de pouvoir et contrôle des populations, éléments de ce que nous appelons souvent dans ce blog l'Empire, se développent alors rapidement, au rythme des rappels de la peste, qui revient périodiquement jusqu'à l'orée du XIXe siècle...

- Les attitudes face à la religion changent également. Car si dans un premier temps la panique précipite la majeure partie de la population vers les autorités religieuses, leur incapacité à attirer l'attention de Dieu sur la misère humaine (que c'est écrit charitablement!), provoque une multitude de questionnements. C'est sans doute à travers l'évolution de l'art à cette époque, notamment sur la représentation de la mort, que l'on perçoit une évolution des mentalités... Non que les diverses hérésies et contestations religieuses proviennent directement de l'épidémie, car elles ont existé de tout temps, mais l'impuissance devant les hécatombes n'a pas manqué de frappé les esprits, devant les obligations religieuses qui, avant la Peste noire, encadraient sans réelle opposition la vie des fidèles... Peu d'études ont été réalisées sur l'impact de l'épidémie sur le développement des nouvelles chrétientés qui émergent au XIVe siècle et qui ne finissent de s'élaborer au coeur de la Renaissance...

  Chacun de ces aspects sont l'objet d'une recherche dont nous allons tenté de nous faire l'écho dans ce blog... Non seulement pour la Peste noire, sorte d'archétype de l'influence des épidémies, mais pour d'autres, nombreuses, qui influent plus ou moins sur le cours des civilisations, donc sur la tonalité, la nature et l'intensité des conflits qui les traversent...

 

SOCIUS

 

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23 juin 2020 2 23 /06 /juin /2020 11:39

      Cet ouvrage collectif de 2015, réalisé en plein boom éditorial sur la question du climat, sous la direction d'un conseiller spécial de l'IFRI et senior fellow de la Brooking Institution, membre du Cercle des économistes, articule la réponse aux changements climatiques autour de propositions autour du "prix du carbone", question centrale encore pour beaucoup (voir les débats actuels autour de la taxe carbone) pour un réorientation, toujours capitaliste, de l'économie. Convaincu que, après la crise financière de 2008 que tout est à reprendre pour ouvrir une nécessaire ère nouvelle, une ère d'économie bas-carbone, Jacques MISTRAL a regroupé les contributions d'une quinzaine de spécialistes, surtout des économistes.

   Les auteurs condensent dans cet ouvrage pour contribuer à la grande mutation du XXIe siècle, leurs analyses et propositions, Jacques MISTRAL l'introduisant - par entretien interposé de Geoffrey PARKER, par un rappel du précédent historique du "petit âge glaciaire" du XVIIe siècle. Fort de l'irruption des études scientifiques sur le climat dans le débat public, malgré les dénégations de climato-sceptiques pas très objectifs (et bourrés de conflits d'intérêts), dénonçant d'ailleurs "un lobbyisme éhonté", les auteurs se situent maintenant dans la perspective d'une nécessité historique, même si tous ne partagent pas leur conception du futur. Sachant qu'une évolution du climat peut transformer une crise en catastrophe et conscient aujourd'hui que le climat n'est pas une variable mineure de l'évolution des sociétés, ces auteurs présentent chacun une facette de ce qu'ils espèrent être une solution à ce problème (existentiel).

   

     Jean TIROLE, par exemple, (Économie politique du réchauffement climatique) tirant les leçons du processus du Kyoto (amorcé par le protocole de 1997), déplore les lacunes des accords passés (surtout absence d'engagements fermes pour 2020 et promesses généreuses pour 2050) et propose, outre le renforcement d'institutions internationales de soutien des accords (entraide et contrôle), une feuille de route - définir une politique de lutte contre la pollution, tenir compte de la prépondérance des intérêts nationaux - et un processus qui comprendrait :

- un accord sur une bonne gouvernance : un chemin pour les émissions de CO2, globales, un marché mondial de CO2, un schéma de gouvernance internationale comprenant un mécanisme exécutoire, des carottes et des bâtons, l'abandon des politiques inefficaces comme les MDP.

- le lancement d'un système de suivi des émissions par satellite permettant de mesurer précisément l'évolution des émissions au niveau de chaque pays ;

- un processus de négociation pour la conception des compensations et les problèmes restants.

"Cette feuille de route laisse un certain nombre de questions ouvertes. Nous en avons évoqué quelques unes, mais d'autres viennent à l'esprit. Par exemple, puisque des négociations impliquant près de 200 pays sont assez improductives, il semblerait souhaitable de parvenir d'abord à un accord entre les grands émetteurs (actuels et futurs), qui exerceraient ensuite une pression délicate sur les autres pays. Dans ce processus en deux étapes, on pourrait commencer par un accord entre par exemple, les États-Unis, l'Union Européenne, la Chine, la Russie, le brésil, le Canada, le japon, l'Australie, l'Inde, etc. (...)"  Ces lignes ont été écrites avant l'élection de Donald TRUMP à la présidence des États-Unis et un tel schéma est bien entendu difficile à réaliser avec les États-Unis en ce moment...

   Si la contribution de Jean TIROLE reste globale, on entre vite dans le détail d'un sujet (le marché carbone) qui prend en compte des données économiques très diverses. De Christian de PERTHUIS et Pierre-André JOUVET (Négociation climatique et prix du carbone), à Jean-Marie CHEVALIER (transitions énergétiques, transitions économiques, de Pierre-Noël GIRAUD (Ressources naturelles et croissance verte : au-delà des illusions) à Anton BRENDER et Pierre JACQUET (Comment "financer le climat"?), de Jean-Paul BETBÈZE (Ambition politique et lucidité économique : pourquoi est-il si difficile d'agir pour le climat?) à Katheline SCUBERT et Akika SUWA-EISENMANN (Les pays du Sud face au changement climatique), de Bruno FULDA (Le leadership américain à l'épreuve du climat) à Patrick ARTUS (La Chine : plus une menace pour le climat?), sans oublier une postface de Michel ROCARD sur Le réchauffement climatique et l'évolution de l'Arctique, tous abordent un aspect bien précis d'une question d'ensemble. Ce qui fait de ce livre, malgré l'accélération de l'Histoire et la pandémie du COVID-19, un ouvrage intéressant.

Même si aucun ne remet véritablement en cause le capitalisme d'aujourd'hui, sauf à des aménagements qui peuvent être considérables, et tente en définitive de faire changer celui-ci sans changer de système économique. Le Cercle des économistes est bien connu pour son attachement au capitalisme de manière générale, même si la crise financière de 2008 a rebattu les cartes des positionnements. Mais par-delà son attachement au capitalisme, que ne partagent pas tous les auteurs cités d'ailleurs, il faut noter en cette moitié de la décennie 2010 que le vent a changé par rapport au problème climatique. Il n'est plus possible de le nier. Il s'agit de changer les choses pour que le système perdure. Si les considérations économiques abondent, au mot sur les conflits sociaux, même causés par des politiques plus fermes en matière de climat ou de pollution. Les considérations sont surtout géopolitiques et macro-économiques, même si les entreprises (et les entreprises privées s'entend) ne sont pas du tout oubliées dans les processus analysés et les propositions émises.

 

Sous la direction de Jacques MISTRAL, Le climat va-t-il changer le capitalisme? La grande mutation du XXIe siècle, Eyrolles, 2015, 270 pages.

 

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21 juin 2020 7 21 /06 /juin /2020 06:35

  La très jeune revue française semestrielle Panthère première est une revue indépendante de critique sociale, avec un premier numéro en septembre 2017, publiant des textes (enquêtes, réflexions, récits poésie) et des images "qui interrogent l'existence d'une "sphère privée" et d'une "sphère publique", partant du principe que le phénomènes politiques sont traversants et qu'ils ne s'arrêtent donc pas aux portes d'une catégorie."  Elle interpelle d'une certaine manière tous ceux qui clament 'Moi, je ne fais pas de politique", et qui oublient que la politique s'occupent très bien d'eux (et même mieux d'eux que les autres).

   Cette publication de 100 pages par numéro, distribuée en librairies et dans les lieux "amis" (collectifs, militants, festivals), au titre qui se veit l'écho de la langue vulgaire dont parle DANTE, une langue parlée, se situe à l'intersection entre ce qui est renvoyé à l'intime (au privatif au sens fort) - famille, enfance, habitat, corps, maladie, sexualités - et les phénomènes qui cherchent ) faire système - État, industrie, travail, colonialisme, rapports de genre. "Si l'on regarde bien dans ces entrecroisements, si l'on regarde dans le détail beaucoup d'aspects sont entièrement laissés de côté par la critique ou l'analyse, ou difficilement regardés comme des objets politiques du fait de leur relégation, bien arrangeante somme toute, dans les tréfonds de l'intime (on peut citer en exemple la violence conjugale ou les maladies professionnelles).

   Les articles sur papier sont progressivement republiés sur son site Internet. Financée par son lectorat, la revue bénéficie pour son lancement d'une aide de la fondation Un monde par tous, et depuis son quatrième numéro - chose que l'on rencontre de manière courante dans l'édition de publications non commerciales - bénéficie également d'une aide du Centre national du livre.

   La revue est constituée d'un collectif d'une dizaine de personnes investies dans des activités de recherche, d'écriture, de création, accompagnées pour l'occasion par une équipe 3 graphistes. Le comité éditorial est constitué uniquement de femmes (qui viennent de Jeff Klak, CQFD ou Article 11), choix qui "nous semble favoriser l'invention de formes de travail et de coopération plus égalitaires, et d'une prise de décision plus horizontale amenant davantage de femmes et/ou de personnes minorisées à être publiées", même si par ailleurs, les textes proviennent autant de contributeurs que de contributrices. Pour ce qui concerne l'île de France, on trouve Panthère noire plus facilement dans quelques librairies comme Les cahiers de Colette, la Librairie Violette and Co, la Librairie des femmes (Paris) et à la Librairie Michèle Firk (dans le 93).

   Cette revue, qui veut entre autres fabriquer de la poésie politique, aborde dans son numéro 4 de printemps-été 2019, les thèmes du travail domestique, du service civique (le travail gratuit au coeur du capitalisme contemporain), revient sur la mobilisation de Greenham (Royaume Uni) en 1981, quand 30 000 femmes encerclaient la base militaire pour protester contre le stockage de missiles nucléaires.

Panthère première, 36 rue Bernard, 13003 Marseille, Site : pantherepremiere.org

 

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20 juin 2020 6 20 /06 /juin /2020 11:05

  Il est de ces petits livres, comme celui-ci, d'à peine une soixantaine de pages très éclaircies, aux accents (involontaires) de Nous sommes le peuple, écrits dans des moments charnières de l'histoire de l'humanité - ce moment d'un changement climatique global - qu'il ne faut pas négliger. Autant dans notre histoire intellectuelle et culturelle que dans notre histoire tout court, cette "lettre à tous" n'est ni unique ni la dernière à faire office de déclaration-appel. Rédigée par les fondatrices (de 17 et 19 ans) du mouvement Youth for Climate, ce court texte, texte néerlandais à l'origine, éclaté lui-même en très courts chapitres, cette lettre se situe dans un contexte d'actions-rassemblements de milliers de personne dans les rues de Bruxelles. En quelques mois en 2019, elles sont devenues le visage d'une génération qui refuse de se laisser endormir par les discours rassurants des politiques. Ses rédactrices la considèrent comme une main tendue aux gouvernements, aux jeunes et au moins jeunes, avec l'objectif d'agir tous ensemble avant qu'il ne soit trop tard.

   "Ceci est une lettre, écrivent-elles, qui n'exclut personne. Nous voulons nous adresser à tous, car le climat nous concerne tous, sans exception. Cette lettre est destinée aux politiques, à la génération de nos parents et de nos grands-parents, et à notre génération. C'est une lettre à tous et nous espérons que tous la liront. Oui, nous vous entendons venir. Cet espoir est naïf : mais que cette naïveté soit justement notre force! Nous ne nous lasserons pas distraire par tout ce qui est dit à propos du climat, par ce qu'on promet ou ce qu'on élude. Nous nous en tenons aux faits. Naïf est l'enfant du conte de fées qui dit que l'empereur est nu. La politique climatique actuelle n'a pas grand chose sur elle non plus. Voilà ce que nous dénonçons.

Mais nous croyons aussi en la croissance. Dans cette lettre, nous expliquerons pourquoi et ce que cette croissance recouvre pour nous."

Malgré la multiplication des annonces, suite à une mobilisation mondiale pour le climat, le mouvement organise des actions dans tout le pays pour protester notamment contre la lenteur des prises de décisions du monde politique, et là, notamment, de l'Union Européenne.

Par cet appel, elles (ils) désirent, comme des milliers d'entre elles et d'entre eux, qu'ensemble, autorités et citoyens, l'ensemble de la société relève les défis - et s'il le faut avec le soutien d'actions massives de désobéissance civile - posés par ce changement climatique, déjà depuis si longtemps annoncé. La fraicheur et la candeur de leur discours ne doit pas camoufler leur détermination.

   

 

Anuna de WEVER, Kyra GANTOIS, avec Jeroen OLYSLAEGERS, Nous sommes le climat, Lettre à tous, Éditions Stock, 2019. Traduction du texte néerlandais (Belgique), publié à l'origine la même année aux éditions De Bezige Bij à Amsterdam.

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18 juin 2020 4 18 /06 /juin /2020 11:34

   XÉNOPHON, historien, philosophe et chef militaire de la Grèce antique, citoyen d'Athènes mais ami de Sparte, partisan de l'oligarchie et proche du roi Agésilas II, est l'auteur d'une oeuvre monumentale - monumentale parce que c'est une des plus abondante qui nous soit parvenue, dans plusieurs domaines. Outre l'Anabase et la Cyropédie, il a écrit une suite à l'Histoire de la guerre du Péloponnèse de THUCYDIDE, intitulée Les Hélléniques.

   XÉNOPHON, sans le savoir, ouvre la voie aux futures conquêtes d'ALEXANDRE LE GRAND : dans l'Anabase, outre une description détaillée de son trajet en Asie - pièce essentielle en géographie disponible -, il montre qu'un corps expéditionnaire de soldats grecs peut traverser l'Empire perse invaincu. La campagne d'Agésilas en Asie Mineure, où il combat, confirme la fragilité de l'Empire perse.

    Les sources d'information sur XÉNOPHON sont relativement maigres : des propos de Diogène LAERCE ( entre 430 et 423), des passages de diverses oeuvres sur sa propre vie, et sans doute surtout Les Mémorables de Socrate, 4 livres, recueil de souvenirs consignés par le plus affectueux de ses disciples.

 

    XÉNOPHON est l'élève de SOCRATE à Athènes où il sert la cavalerie. Il choisit de s'exiler après la victoire finale de Sparte dans la guerre du Péloponnèse (404). Trois ans plus tard, il combat en Perse avec les mercenaires grecs aux côtés de CYRUS LE JEUNE. Celui-ci est tué alors qu'il briguait le trône de son père, ARTAXERSÈS II. Les soldats grecs sont obligés de prendre la fuite après avoir perdu leur chef dans un guet-apens. XÉNOPHON est élu chef de l'expédition et dirige pendant 8 mois une retraite difficile au cours de laquelle il est lui-même souvent au coeur des combats. Il relate cet épisode plus tard dans l'Anabase ou La retraite des dix mille.

Après son retour en Grèce, il entre au service de Sparte avec laquelle il participe à plusieurs campagnes militaires en Asie Mineure. En 394, il participe à la bataille de Coronée au cours de laquelle il combat auprès des Spartiates contre Athènes, ce qui lui vaut d'être banni, pendant de longues années, de sa propre cité. Installé à Scillonte, près d'Olympie, il met cet exil à profit en composant la plupart de ses ouvrages historiques. De retour à Athènes à l'âge de 60 ans, il rédige un remarquable traité sur l'art de la guerre, L'Hipparque, ou le commandant de cavalerie, ainsi que plusieurs biographies, Agésilas, Hiéron, et la Cyropédie.

   L'Anabase est riche d'enseignement sur la manière de conduire une retraite avec une armée importante, face au harcèlement continuel de l'ennemi, et sur un terrain défavorable. Ce récit met aussi en lumière la dimension psychologique d'une telle entreprise ainsi que les obstacles imprévisibles auxquels les soldats sont perpétuellement affrontés. XÉNOPHON insiste sur la nécessité de posséder un bon commandant, thème central de L'Hipparque, ou le commandant de cavalerie, traité de stratégie beaucoup plus ambitieux que ne l'indique le titre choisi par son auteur. Il y expose son point de vue sur la plupart des thèmes fondamentaux de la stratégie et de la tactique : marches, reconnaissances, espionnage, coups de main, stratagèmes, coopération interarmes, entrainement des hommes et des chevaux, intelligence des rapports de force. (BLIN et CHALIAND)

 

Les thèmes de l'oeuvre de XÉNOPHON

   On peut distinguer chez XÉNOPHON, sur la base bien entendu des textes connus, et également en écartant d'autres, que l'on range sous la plume d'un Pseudo-Xénophon (avec beaucoup de conditionnel...) :

- la philosophie politique : Hiéron, Agésilas, La Cyropédie, Des revenus, Constitution des Lacédémoniens (Spartiates) ;

- l'art du commandement et du leadership : L'Anabase, L'Hipparque, Agésilas ;

- l'art de la gestion des choses et des hommes : L'Économique ;

- les chevaux : De l'Équitation, Le Commandant de Cavalerie ;

- d'autres thèmes également comme l'Amour (Le Banquet), Entre philosophie et souvenirs (Mémorables)....

 

L'Anabase

Sans doute la plus célèbre des oeuvres de XENOPHON, elle raconte le périple des Dix-Mille, un corps expéditionnaire de 10 000 mercenaires grecs (spartiates principalement) (faut-il y ajouter ou y inclure tout "l'environnement" - ravitailleurs, auxiliaires s'occupant de l'entretien des montures et divers "spécialistes" s'occupant des repas, des tentes?...) engagés par CYRUS LE JEUNE dans sa lutte contre son frère ARTAXERXÈS II, roi de Perse, puis leur retraite vers l'Hellespont, en rejoignant le Pont-Euxin à travers le haut pays d'Arménie (d'une altitude moyenne de 1 000 mètres avec des cols à plus de 2 000 m) qu'ils atteignent à Trapezous (Trébizonde) dans la région du Pont.

Les Dix-Mille, malgré des rivalités internes, conservent leur cohésion jusqu'à leur retour à Perganus au terme d'une marche vers Babylone, de 1 300 kilomètres, de Sardesà Cunaxa, lieu de la bataille de Counaxa, d'une retrait de 1 000 kilomètres vers le nord jusqu'à Trapezous, puis d'une autre marche de 1 000 kilomètres le long du Pont-Euxin pour rejoindre l'Hellespont. Ces parcours nécessitaient une connaissance du terrain et une connaissance à l'aide de cartes des "routes" à emprunter. Cette cartographie fut bien utile par la suite à ALEXANDRE LE GRAND.

 

L'Hipparque

  Ce traité de XENOPHON est destiné à un jeune officier devant prendre le commandement d'un corps de cavalerie athénienne, l'hipparchie. Il est organisé en 9 chapitres, le premier étant consacré aux devoirs du commandant de cavalerie, l'Éducation des cavaliers, le second à l'ordonnance de chaque tribu : dizainiers et serre-files... Notons également que le chapitre 6 est consacré aux moyens de s'assurer le respect et l'obéissance des hommes.

 

Apologie de Socrate

   Dans cet Opuscule écrit en 395, à propos de son procès et de son exécution, XENOPHON décrit en particulier son point de vue selon lequel il vaut mieux mourir avant que la sénilité ne le gagne plutôt que d'échapper à l'exécution en s'humiliant face à la persécution injuste dont il est l'objet. Rédigé, comme beaucoup de textes sur la vie politique à Athènes, en réaction aux prises de position sur tel ou tel sujet, ici en réaction aux personnalités qui utilisent le procès de SOCRATE pour faire valoir leur point de vue sur sa culpabilité, Apologie de Socrate porte le même nom qu'un autre texte, rédigé lui par PLATON. Les deux textes fournissent d'ailleurs la plupart des informations utilisées par les auteurs modernes sur la fin de SOCRATE (même si les deux textes divergent sur certains points). Le dernier chapitre des Mémorables contient quelques morceaux du même récit que les premières sections de l'Apologie de Socrate.

 

L'Économique

   Traitant de la gestion d'un grand domaine foncier, sur le plan humain et technique, cet écrit composé vers la fin de sa vie par XÉNOPHON, constitue l'un des plus anciens textes traitant d'économie et une importante source de l'histoire sociale et intellectuelle d'Athènes à l'époque classique, le premier traité d'agronomie également.

 

 

XÉNOPHON, Oeuvres complètes, traduction de Pierre CHAMBRY, Garnier-Flammarion, 3 volumes, 1967. Tome 2, Garnier-Flammarion, 1996 ; L'Anabase ou l'Expédition des Dix-Mille, traduction et édition critique de Denis ROUSSEL et Roland Étienne, Classiques, Garnier, 2016. Le Commandant de la Cavalerie, Les Belles Lettres, 2015 ; De l'art équestre, Les Belles Lettres, 2015 ; L'intégrale de l'oeuvre équestre, Arles, Actes Syd, 2011.

XÉNOPHON, L'Anabase, livres III et IV, Traduction de La Luzerne dans Liskenne et Sauvan, Bibliothèque historique et militaire, tome 1, Paris, 1835 ; La Cyropédie, livre III, chapitre 1, Traduction de La Luzerne, Ibid. Dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Voir notamment le site remacle.org.

Yvon GARLAN, La guerre dans l'Antiquité, Paris, 1972. Sous la direction de Jean-Pierre VERNANT, problèmes de la guerre en Grèce ancienne, Paris, 1968.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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16 juin 2020 2 16 /06 /juin /2020 16:43

    America, revue trimestrielle française consacrée aux États-Unis, lancée en 2017, en grande partie en réaction contre la présidence de Donald TRUMP, ambitionne de montrer "l'Amérique comme vous ne l'avez jamais lue".

     Ses fondateurs François BUSNEL et Éric FOTTORINO, respectivement directeur de la rédaction et directeur de publication, envisagent de publier en tout 16 numéros, un par trimestre, pendant toute la durée du mandat présidentiel de Donald TRUMP (soit 4 ans).

    Déjà, les numéros parus abordent autour d'un thème central par numéro, des sujets de société les plus divers, très en phase avec une certaine actualité littéraire aux États-Unis. Au printemps 2019, la revue avait abordé l'Amérique indienn, la situation des Amérindiens, avec la participation de Louise ERDRICH, Tommy ORANGE, Jim FERGUS et Joseph BROYDEN. Le premier numéro avait donné le ton avec Face à Trump : portrait d'un pays éclaté où America sondait les États-Unis à travers le regard des écrivains américains : Toni MORRISON, Jay MCLNEMEY, Colum McCANN.. A chaque numéro, un grand entretien avec un écrivain, comme pour ce numéro de l'Hiver 2020, avec Margaret ATWOOD.

    Présente sous forme papier, la revue publie aussi nombre d'articles sur son site, et notamment dans sa newsletter, qui entend suivre également "le meilleur de la presse américaine et française". La revue suit de manière égale l'actualité littéraire critique sur l'ensemble du territoire des États-Unis, autant de la côte Est que de la côte Ouest comme également d'État dont on entend peu parler en Europe. On ne peut que conseiller de prendre connaissance de cette revue de 200 pages par numéro, très riche, qui se situe d'ailleurs très loin des différents mag que l'on a pu connaitre dans la presse française sur la situation aux États-Unis, qui se résumaient un peu trop à des reportages photos...

 

 

America, Les éditions America - 24, rue Saint-Lazare, 75009 Paris, Site Internet : America-mag.com

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