Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
7 janvier 2015 3 07 /01 /janvier /2015 14:12

    L'homme de télévision Jean-Louis MISSIKA (né en 1951), rédacteur en chef de la revue MédiasPouvoirs et enseignant de la sociologie des médias à l'Institut d'Etudes Politique de Paris, traite dans ce petit livre de la fin des chaïnes de télévision, et de la télévision telle que nous l'avons connue jusqu'ici. Le flot d'images et de sons va s'accroitre mais les télévisions n'en seront plus les principaux producteurs, et même pourraient-elles disparaitre tout à fait. Dans une époque (le livre date de 2006) où Internet bouleverse tout le paysage audio-visuel en France, dans une direction déjà prise aux Etats-Unis, le sociologue français décrit d'abord les étapes de l'histoire de la télévision, s'inscrivant dans la même démarche que Umberto ECCO (La Guerre du faux, Grasset, 1985). Pour ensuite se livre à une réflexion assez profonde, reliée à celle sur l'évolution de la société en général, pour indiquer des lignes de force qui préfigurent l'univers sonore et vosuel de demain. Il réfléchit également sur l'évolution concomittente - tant la télévision et la politique paraissent liées - du système politique, via la représentation que se fait l'opinion publique, les citoyens, de la politique telle qu'elle se présente dans les médias. Il sort de cette manière d'un débat qui oppose les analyses de la diffusion des analyses de la réception qui dominent encore la sociologie des médias. Il opère en tout cas, sans trancher, une mise en perspective très intéressante. La perception des conflits véhiculée par la télévision change et celle des "téléspectateurs" aussi, qui eux-mêmes changent de mentalité (vers un individualisme marqué entre autres. Son analyse se situe bien entendu dans le cadre d'une société où les aspirations à des changements radicaux, voire révolutionnaires, sont plus que jamais éloignées, où la véritable chute des idéologies "communistes" et socialistes induit une certaine vacuité politique. Il n'y a plus de débats fondamentaux mobilisateurs et porteurs, pour la très grande majorité des citoyens.

 

  On retient de ce livre à la fois une rare analyse historique de l'histoire de la télévision en général, entre paléo-télévision, néo-télévision et post-télévision qui tient à la fois des éléments de la production des émissions et de leur programmation par les chaînes de télévision et de la réception, changeante, de ces émissions. Le téléspectateur comme le producteur d'émission change d'une époque à l'autre, dans le choix des oeuvres comme dans leur visualisation. La disparition de la télévision, au sens d'émissions de toutes sortes programmées, avec leurs horaires et leur habillage, par des chaînes bien personnalisées pour faire place à des flots d'images, éclatés entre des producteurs et distributeurs toujours plus nombreux et plus spécialisés, et répartis sur quantité de supports, du plus grand au plus petit format. La consommation télévisuelle devient éclatée, défidélisée dans beaucoup de sens du teme, individualisée au sens où sont prévélégiés de plus en plus la proximité psychologique, l'empathie affective, l'immédiateté et l'éphémère, tout cela dans une parcellisation croissante des centres d'intérêts, dans le temps comme dans l'espace. A des périodes où la télévision pouvait être source de savoirs et d'éveil au monde succèdent des périodes sans doute au contraire de rétrécissement des intérêts. l'auteur se livre à une analyse sociale de l'audiovisuel, parallèlement à son évolution économique, dans une présentation assez fine du destin des chaînes d'une époque à l'autre. Internet prend une place centrale dans cette évolution, le nouveau paysage audiovisuel étant économiquement celui des diffuseurs des télécommunications. Les nouveaux assoiffé d'images (plus nombreux et plus "éparpillés" niveau attention qu'avant) se veulent souvent eux-mêmes producteurs, inondant l'espace des images de leur image et de leurs images, dans une convivialité qui vire souvent à la banalité ennuyeuse...

 

   C'est surtout sur le volet politique, de l'évolution de la télévision par rapport aux luttes politiques et de l'évolution des luttes politiques sous l'effet de l'omniprésence de la télévision, et aujourd'hui, de l'omniprésence d'un flot d'images, très redondantes par ailleurs, que ce petit livre nous donne des clés pour comprendre ses évolutions, notamment institutionnelles, entendons ici les scènes électorales et les présentations publiques. C'est d'ailleurs sur l'évolution de nos démocraties que l'auteur termine son ouvrage. 

"Un jour ou l'autre, écrit-il, Internet deviendra le média dominant, celui auquel la télévision sera asservie en termes de ressources politiques, comme la presse a été asservie par la télévision à la fin du XXe siècle. 

Alors, on pourra mesurer les conséquences de la marginalisation de cet outil de synchronisation et de condensation du débat, pour l'espace public et la vie politique. Pour le moment, nons vivons une sorte de période de transition où les initiatives se multiplient sur Internet et ailleurs pour expérimenter les possibilités nouvelles d'organisation du débat politique et de production d'une information d'intérêt général. Des idées intéressantes, originales, sont mises en oeuvre et explorées. Aucune pensée conceptuelle, semblable, à l'invention de la penny press au début du XIXe siècle, ne pointe à l'horizon - mais quel visionnaire aurait pu percevoir, lors de la parution du premier numéro du New York Sun, en 1830, le potentiel révolutionnaire qu'il véhiculait?

On sent bien que ces nouveaux mégamédias mondiaux qui s'appelles MSM, Google ou Yahoo devraient jouer un rôle éminent ; mais lequel? Sommes-nous face à des institutions politiques privées dont la mission sera de fournir l'information politique de base et d'organiser la délibération dans tous les pays? Auront-elles la légitimité pour le faire? Comment seront-elles régulées? Comment s'articuleront le global et le local? Quelle forme prendra le repréofessionnalisation de l'information dans le nouvel espace public? Comment se construiront les réputations? Toutes ces questions sont encore en gestation parce que la deuxième révolution Internet est en cours, et qu'elle n'a pas encore connu son événement fondateur, révélant sa puissance politique, comme le face-à-face Kennedy-Nixon a révélé, en 1960, celle de la télévision. Dans cet océan d'incertitudes, quelques intuitions semblent tenir à titre provisoire : la télévision, telle que nous l'avons connue, s'éteint doucement, l'information d'intérêt général n'est plus rentable, et de jeunes entrepreneurs s'emparent des technologies pour expérimenter de nouveaux services. On doit espérer que les citoyens auront encore assez de ressources et de vertu pour reconstruire l'espace public dont ils auront besoin. Un espace public décloisonné où information, délibération et mobilisation politiques pourront à nouveau nourrir la vie démocratique.

 

Jean-Louis MISSIKA, La fin de la télévision, Seuil, Collection La République des idées, 2006, 110 pages.

 

 

Partager cet article

Repost0
25 décembre 2014 4 25 /12 /décembre /2014 09:56

   Associer le brave barbu blanc Père Noël et le conflit pourrait relever de l'attaque malhonnête et un brin d'une acrimonie mal placée si précisément la question du Père Noël n'était pas l'objet de... conflits de représentations! Entre les diatribes provenant plus ou moins des millieux religieux chrétiens et les irritations d'une logorrhée commerciale un peu dégoütante survenant tous les ans à la même époque, il y a bien des occasions de mésententes, très loin de l'image un peu lénifiante du Père Noël, prodige du bonheur des enfants. En effet, il y a depuis bien longtemps que le refrain de la paganisation de ce jour est chanté, de la part même des autorités qui ont tout fait pour faire du jour dit de la Nativité, une référence dans les fêtes chrétiennes obligatoires. Il y a un certain temps également que ce jour n'est plus tant à connotation religieuse que commerciale, le Père Noël étant mis à toutes les sauces... de biens et de services!

 

      Fait qui remonte bien avant l'industrialisation, bien avant l'installation de la Chrétienté de l'éternel rite de passage de fin d'année, ce jour de Noël constitue une vraie journée rituelle comme le rappelle Claude LÉVI-STRAUSS, qi indique bien au passage combien ce fait est enraciné dans la chaïne des conflits interpersonnels et intergénérationnels, et au coeur de la conflictualité sociale.

   Dans un article paru en 1952, l'anthropologue français, intervenant dans une polémique qui mêle une "paganisation" à une "américanisation", rappelle, au-delà de la banalité ou de la banalisation de cette fête, qu'elle constutie bel et bien un fait social de première importance, et pour nous un événement annuel majeur dans la trame des conflits-ccopérations sociaux. 

  "Le Père Noël est vêtu d'écarlate : c'est un roi. sa barbe blanche, ses fourrures et ses bottes, le traîneau dans lequel il voyage, évoquent l'hiver. On l'appelle "Père" et c'est un vieillard, donc il incarne la forme bienveillante de l'autorité des anciens. Tout cela est assez clair, mais dans quelle catégorie convient-il de le ranger, du point de vue de la typologie religieuse? Ce n'est pas un être mythique car il n'y a pas de mythe qui rende compte de son origine et de ses fonctions, et ce n'est pas non plus un personnage de légende puisqu'aucun récit semi-historique ne lui est attaché. En fait, cet être surnaturel et immuable, éternellement fixé dans sa forme et défini par une fonction exclusive et un retour périodique, relève plutôt de la famille des divinités ; il reçoit d'ailleurs un culte de la part des enfants, à certaines époques de l'année, sous forme de lettres et de prières ; il récompense les bons et prive les méchants. C'est la divinité d'une classe d'âge de notre société (classe d'âge que la croyance au Père Noël suffit d'ailleurs à caractériser), et la seule différence entre le Père Noël et une divinité véritable est que les adultes ne croient pas en lui, bien qu'ils encouragent leurs enfants à y croire et qu'ils entretiennent cette croyance par un grand nombre de mystifications.

Le Père Noël est donc, d'abord, l'expression d'un statut différentiel entre les petits enfants d'une part, les adolescents et les adultes de l'autre. A cet égard, il se rattache à un vaste ensemble de croyances et de pratiques que les ethnologues ont étudiées dans la plupart des sociétés, à savoir les rites de passage et d'initiation. Il y a peu de groupement humains, en effet, où, sous une forme ou une autre, les enfants (parfois aussi les femmes) ne soient exclus de la société des hommes par l'ignorance de certains mystères ou la croyance  - soigneusement entretenue - en quelque illusion que les adultes se réservent de dévoiler au moment opportun, consacrant ainsi l'agrégation des jeunes générations à la leur. Parfois, ces rites ressemblent de façon surprenante à ceux que nous examinons en ce moment. Comment, par exemple, ne pas être frappé de l'analogie qui existe entre le Père Noël et les katchina des Indiens du Sud-Ouest des Etats-Unis? Ces personnages costumés et masqués incarnent des dieux et des ancêtres, ils reviennent périodiquement visiter leur village pour y danser, et pour punir ou récompenser les enfants, car on s'arrange pour que ceux-ci ne reconnaissent pas leurs parents ou familiers sous le déguisement traditionnel. Le Père Noël appartient certainement à la même famille, avec d'autres comparses maintenant rejetés à l'arrière-plan : Croquemitaine, Père Fouettard, etc. Il est extrêmement significatif que les mêmes tendances éducationnelles qui proscrivent aujourd'hui l'appel à des "katchina" punitives aient abouti à exalter le personnage bienveillant du Père Noël, au lieu - comme le développement de l'esprit positif et rationaliste aurait pu le faire supposer - de l'englober dans la même condamnation. il n'y a pas eu à cet égard de rationalisation des méthodes d'éducation, car le Père Noël n'est pas plus "rationel" que le Père Fouettard (l'Eglise a raison sur ce point) : nous assistons plutôt à un déplacement mythique, et c'est celui-ci qu'il s'agit d'expliquer.

Il est bien certain que rites et mythes d'initiation ont, dans les sociétés humaines, une fonction pratique : ils aident les aînés à maintenir leurs cadets dans l'ordre et l'obéissance. Pendant toute l'année, nous invoquons la visite du Père Noël pour rappeler à nos enfants que sa générosité se mesurera à leur sagesse; et le caractère périodique de la distribution des cadeaux sert utilement à discipliner les renvendications enfantines, à réduire à une courte période le moment où ils ont vraiment droit à exiger des cadeaux. Mais ce simple énoncé suffit à faire éclater les cadres de l'explication utilitaire. Car d'où vient que les enfants aient des droits, et que ces droits s'imposent si impérieusement aux adultes que ceux-ci soient obligés d'élaborer une mythologie et un rituel coûteux et compliqué pour parvenir à les contenir et à les limiter? On voit tout de suite que la croyance au Père Noël n'est pas seulement une mystification infligée plaisamment par les adultes aux enfants, c'est, dans une très large mesure, le résultat d'une transaction fort onéreuse entre les deux générations. Il en est du rituel entier comme des plantes vertes - sapin, houx, lierre, gui - dont nous décorons nos maisons. Aujourd'hui luxe gratuit, elles furent jadis, dans quelques régions au moins, l'objet d'un échange entre deux classes de la population : à la veille de Noël, en Angleterre, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle encore, les femmes allaient a gooding c'est-à-dire quêtaient de maison en maison, et elles fournissaient les donateurs de rameuax verts en retour. Nous retrouvons les enfants dans la même position de marchandage, et il est bon de noter ici que pour quêter à la Saint Nicolas, les enfants se déguisaient parfois en femmes : femmes, enfants, c'est-à-dire, dans les deux cas, non-initiés.

Or, il est un aspect fort important des rituels d'initiation auquel on n'a pas toujours prêté une attention suffisante, mais qui éclaire plus profondéement leur nature que les considérations utilitaires évoquées au paragraphe précédent. Prenons pas exemple le rituel des katchina propre aux Indiens Pueblo (...). Si les enfants sont tenus dans l'ignorance de la nature humaine des personnages incarnant les katchina, est-ce seulement pour qu'ils les craignent ou les respectent, et se conduisent en conséquence? Oui, sans doute, mais cela n'est que la fonction secondaire du rituel ; car il y a une autre explication, que le mythe d'origine met parfaitement en lumière. Ce mythe explique que les katchina sont les âmes des premiers enfants indigènes, dramatiquement noyés dans une rivière à l'époque des migrations ancestrales. Les katchina sont donc, à la fois, preuve de la mort et témoignage de la vie après la mort. Mais il y a plus : quand les ancêtres des Indiens actuels se furent enfin fixés dans leur village, le mythe rapporte que les katchina venaient chaque années leur rendre visite et qu'en partant elles emportaient les enfants. Les indigènes, désespérés de perdre leur progéniture, obtinrent des katchina qu'elles restassent dans l'au-delà, en échange de la promesse de les représenter chaque année au moyen de masques et de danses. Si les enfants sont exclus du mystère des katchina, ce n'est donc pas, d'abord ni surtout, pour les intimider. Je dirais volontiers que c'est pour la raison inverse : c'est parce qu'ils sont les katchina. Ils sont tenus en dehors de la mystification, parce qu'ils représentent la réalité avec laquelle la mystification consiste en une sorte de compromis. Leur place est ailleurs : non pas avec les masques et avec les vivants, mais avec les Dieux et avec les morts ; avec les Dieux qui sont morts. Et les morts sont les enfants.

Nous croyons que cette interprétation peut être étendue à tous les rites d'initiation et même à toutes les occasions iù la société se divise en deux groupes. La "non-initiation" n'est pas purement un état de privation, défini par l'ignorance, l'illusion, ou autres connotations négatives. Le rapport entre initiés et non-initiés a un contenu posifit. C'est un rapports complémentaire entre deux groupes dont l'un représente les morts et l'autre les vivants. Au cours même di rituel, les rôles sont d'ailleurs souvent intervertis, et à plusieurs reprises, car la dualité engendre la réciprocité de perspectives qui, comme dans le cas de miroirs se faisant face, peut se répéter à l'infini : si les non-initiés sont les morts, ce sont aussi des super-initiés ; et si, comme cela arrive souvent aussi, ce sont les initiés qui personnifient les fantômes des morts pour épouvanter les novices, c'est à ceux-ci qu'il appartiendra, dans un stade ultérieur du rituel, de les disperser et de prévenir leur retour. Sans pousser plus avant ces considérations (...) il suffira de se rappeler que, dans la mesure où les rites et les croyances liés au Père Noël relèvent d'une sociologie initiatique (et cela n'est pas douteux), ils mettent en évidence, derrière l'opposition entre enfants et adultes, une opposition plus profonde entre morts et vivants."

"Quand on analyse les faits de plus près, certaines analogies de structure également frappantes apparaissent. Comme les Saturnales romaines, la Noël médiévale offre deux caractères syncrétiques et opposés : c'est d'abord un rassemblement et une communion : la distinction entre les classes et les états est temporairement abolie, esclaves ou serviteurs, s'asseyent à la table des maîtres et ceux-ci deviennent leurs domestiques ; les tables, richement garnies, sont ouvertes à tous ; les sexes échangent les vêtements. Mais, en même temps, le groupe social se scinde en deux : la jeunesse se constitue en corps autonome, elle élit son souverain, abbé de la jeunesse, ou, comme en Ecosse, abbot of unreason ; et, comme ce titre l'indique, elle se livre à une conduite déraisonnable se traduisant par des abus commis au préjudice du reste de la populations et dont nous savons que, jusqu'à la Renaissance, ils prenaient les formes les plus extrêmes : blasphème, vol, viol et même meurtre. Pendant la Noël comme pendant les saturnales, la société fonctionne selon un ddouble rythme de solidarité accrue et d'antagonisme exacerbé et ces deux caractères sont donnés comme un couple d'oppositions corrélatives. Le personnage de l'Abbé de Liesse effectue une sorte de médiation entre ces deux aspects. Il est reconnu et même intronisé par les autorité régulières ; sa mission est de commander les excès tout en les contenant dans certaines limites."  Claude LÉVI-STRAUSS examine ensuite le rapport entre ce personnage et cette fonction et le personnage et la fonction du Père Noël, "son lointain descendant".  Ce Père Noël est l'héritier et l'antithèse de l'Abbé de Déraison. Il s'est opéré une transformation, indice de l'évolution de la civilisation. C'est d'abord l'indice d'une amélioration de nos rapports avec la mort. Alors que nous lui permettions périodiquement de subvertir l'ordre et les lois, nous en restons à un esprit de bienveillance un peu dédaigneuse. Les cadeaux de noël restent un sacrifice véritable à la douceur de vivre, laquelle consiste... d'abord à ne pas mourir!

 

  Comme on le voit le gentillet et débonnaire Père Noël demeure le lointain souvenir d'un état social traversé par des antagonismes et des craintes bien plus importants qu'aujourd'hui. Nonobstant les demandes pressantes de certaines prélats catholiques de garder à l'esprit que Noël, c'est d'abord, pour faire court, mais c'est présenté encore comme cela, la venue du Christ sur Terre, la filiation est bien plus profonde entre les traditions ancestrales et aujourd'hui (malgré toutes les manipulations lithurgiques et toutes les récupérations...). Et derrière cette tradition gît une réalité qui n'est pas très souriante, car il s'agit ni plus ni moins que la gestion de la crainte de la mort, et d'abord, faut-il rappeler que la mortalité infantile était il y a seulement deux siècles, la première cause de mortalité, de la mort des enfants... En fin de compte, même si la formulation de ces prélats est imbibée de la crainte du paganisme, ceux-ci, de manière paradoxale, sont poussés pour s'exprimer ainsi, par tout ce poids-là... Après tout, cette venue du Seigneur, n'est-elle pas la promesse de la vie éternelle? Et le Père noël, malgré toutes leurs inquiétudes sur le détournement de sens d'une fête religieuse (instituée d'ailleurs sur les vestiges de la fête païenne, quitte à déplacer pour cela la date de la venue du Sauveur...) est le lointain souvenir de leurs propres préoccupations de pasteurs....

 

Claude LÉVI-STRAUSS, "Le Père Noël supplicié", Les Temps modernes, n°77, 1952. Ce texte est disponible sur le site Uqac, sans lequel, rappelons-le se trouve de nombreux textes sur les classiques en sciences sociales en libre accès.

 

ETHNUS

 

Partager cet article

Repost0
18 décembre 2014 4 18 /12 /décembre /2014 13:16

   Au delà de l'analyse du contenu des séries, réalisées fort complètement par des ouvrages souvent très illustrés, même si elles ne vont pas parfois très au-delà du mode descriptif et... ludique, le mode de production de la série, forme marchande particulière, fait l'objet d'approches qui visent un niveau d'analyse - économique et idéologique - applicable à toutes les séries. C'est en tout cas ce que tente par exemple David BUXTON. Le projet n'est pas sans possibilités d'aboutir. Il existe une véritable capillarité entre intentions des différentes séries et cela va jusqu'à l'emprunt réciproque de morceaux de scénarios d'une série à l'autre, et parfois cela en transcendant les genres.

 

    Il part de leur aspect marchand, à leur origine d'ailleurs, pour parvenir à un niveau d'interprétation de la série, prise comme objet générique, tant dans la forme que dans le contenu, dans ses motivations que dans ses effets. Dépassant les comparaisons entre séries françaises et séries américaines (les deux types de série, avec les séries anglaises, qui comptent longtemps seules et qui servent ensuite de modèles à d'autres séries nationales, chinoises et indiennes par exemple), le professeur en science de l'information et de la communication à l'université de Paris-Ouest Nanterre-La Défense , écrit que "pour les besions de l'analyse, on peut distinguer entre le projet idéologique d'une série (le soubassement largement inconscient de valeurs qui permet aux introgues de faire sens dans un contexte historique donné) et son assemblage (les éléments concrets, notamment les personnages récurrents, qui "traduisent" ce projet. Plus l'assemblage matérialise directement son projet (Le Prisonnier), plus la série est statique, convaincant en ses propres termes mais ne disposant pas de marge de manoeuvre narrative ; dans les meilleures séries, il existe une tension intéressante entre projet idéologique et assemblage qui permet l'exploitation des zones grises du premier. En tant que forme, la série classique se différencie alors de son concurrent, le feuilleton, en ce que son assemblage est toujours immanent et que rien (idéalement) ne se passe dans un épisode qui pourrait le modifier. Le troisième élément formel de la série classique est le récit généré par l'assemblage sous forme d'pisodes autonomes et reconductibles." David BUXTON fait beaucoup appel aux analyses de Pierre MACHEREY (Pour une théorie de la production littéraire, Maspéro, 1966). 

   Sur la forme et la production industrielle des séries, il s'inspire de Karl MARX pour la distinction entre subsomption formelle et subsomption réelle du travail au capital, "l'intégration marchande de la dernière n'intervient plus lors de la vente d'un travail recourant aux méthodes de production artisanales, donc après coup, mais dès la conception du produit tout entier tourné vers le marché dans ses méthodes d'organisation et de l'élaboration." La soumission de la marchandise culturelle, écrit-il, "à la logique du capital comprend aussi la production de l'audience (même si cela se solde souvent par un échec) en même temps que le produit." (Karl MARX, Un chapitre inédit du Capital, 10/18, 1971). 

   La sérialité constitue, poursuit-il, "une des formes de marquage essentielles à la production culturelle à des fins marchandes." Historiquement, le déplacement du centre de gravité de la télévision américaine de New York à Hollywood vers la fin des années 1950 accélère l'emprise de la forme série qui peut utiliser et réutiliser l'infrastructure des studis, à la différences des pièces dramatiques qui exigent la construction de décor ad hoc. Cette forme série permet de résoudre le problème de la régularité de l'audience mise à mal par les spots publicitaires envahissants. Crénaux horaires réguliers, annonces spécifiques au public visé, personnages récurrents à figure paternelle ou maternelle constituent autant de dispositifs qui permet à la fois de marquer le produit et d'assurer un certain niveau de qualité artistique. Dans tout le développement historique jusqu'à nos jours, David BUXTON montre la conception pulsionnelle de la société à l'oeuvre dans les séries télévisées. L'influence puritaine reste longtemps prédominante, avec cette propension à penser les désordres sociaux, non comme le résultat de conflits d'intérêt réels entre catégories sociales, mais comme la résultante de l'incapacité des gens à se maitriser, à se dégager du sexe et de la violence, eux-mêmes de plus en plus complaisamment soulignés. Absence de profondeur psychologique au début dans des épisodes parfois très courts, puis à l'inverse approfondissement des typologies de personnages dans des séries fleuves, le système des séries s'adapte à l'évolution même de la société.    Au delà des stratégies de marketing visant à fidéliser telle ou telle tranche de la population, quelles idéologies sont véhiculées par ces séries? Au lieu de se référer principalement à l'intention des auteurs, souvent en fait porteurs de projets idéologico-culturels, ce que font très bien d'ailleurs les critiques des séries (avec parfois un peu d'emphase...), il est plus intéressant de se pencher sur leur réception. Car il existe bel et bien plusieurs publics plus ou moins critiques, au-delà même des fans, qui, parfois orientent même le propos des séries quand ils n'exercent pas une pression efficace sur les studios pour poursuivre des séries stoppées pour raison économique. L'assujetissement idéologique peut sans doute s'analyser, non comme la simple absorption de ce qui est proposé sur les chaïnes, mais comme une dynamique à la quelle participe des publics spécifiques. Il existe des dynamiques de domination et de résistance bien particulières.

David BUXTON, voulant aller au-delà de l'analyse des Culturals studies, d'ADORNO et d'HORCKHEIMER et de Walter BENJAMIN qui insistent sur l'existence de deux forts pôles au sein de la pensée critique. La détermination de la série par le statut marchand et l'appropriation culturelle de leurs contenus font partie d'un jeu social complexe, avec des conflits non seulement internes à la profession de téléastes et de leurs collaborateurs mais aussi entre elle et les publics qu'elle est censé atteindre, ces conflits - mais sans doute manque t-on d'études suffisamment fines - faisant parfois de luttes idéologiques plus générales. Que ce soit sur la morale sexuelle, les tendances racistes ou l'expression de la violence, les thèmes socio-culturels ne manquent pas. Sans doute, plus une société est conflictuelle, plus cela se reflète-til au niveau des séries, au niveau de leur production comme au niveau de la réception (laquelle, avec l'internationalisation du commerce des séries, peut se trouver aux antipodes des intentions des auteurs...). On pourra se référer aux études de David BUXTON sur des séries tel que X-Files, Les Experts ou 24 heures chrono pour apercevoir divers éléments, qui ne s'y retrouvent pas tous partout, de ces conflits-là.

 

   Sur la quantité d'analyses (sociologiques ou non) sur les séries, assez peu se caractérisent par une approche critique les rendant en fin de compte centrales dans les sociétés et même dans le paysage audiovisuel (Internet compris, car les séries s'y nichent aussi et en quantité...) mondial. Cela tient certes au poids des intérêts commerciaux, mais longtemps, la série télé n'était même pas considérée comme un objet digne d'attention... Pourtant, là où la télévision est émise, les séries constituent le secteur de production le plus prisé, et où en tout cas les réceptions sont les plus effectives. Au-delà en tout cas des émissions politiques et sportives qui s'avèrent bien plus intermittentes qu'elles. Les séries occupent une place centrale dans les programmations (et cela est réalisé par les stratèges publicitaires eux-mêmes depuis les soap opera américaines...) et opèrent sans doute les empreintes idéologiques les plus fortes (ou les moins faibles, c'est selon...).

     Beaucoup plus d'analystes, surtout hors de l'éventail marxiste, même s'ils ont connaissance des approches critiques voire contestataires, émettent des avis plutôt favorables à la série télévisée, surtout depuis que l'intelligentsia intellectuelle dans son ensemble s'est départie de son mépris envers elle. Ainsi Vincent COLONNA, représentatif de ce point de vue, même s'il n'appartient pas au monde des sociologues (étant plutôt romancier), émet t-il l'idée (émise en son temps déjà pour le cinéma) que "la série télé nous rend meilleur". Se référant à William SCHLEGEL (Cours de littérature dramatique, Lacroix, 1865) et étendant son propos sur la poésie à la télévision, il retient le principe, qui fait le succès des séries, du "mélange des choses apparemment incompatibles pour produire du nouveau, l'inférieur avec le supérieur, un contenu et une forme, deux contenus ensemble, un genre avec tous les genres." Les séries effectuant effectivement assez souvent le mélange des genres policier, sentimental, familial, aventure, médical, fantastique..., elles ouvrent de nouveaux territoires à l'imagination. Transcendant une certaine pauvreté du média lui-même (n'oublions que le grand écran plat n'a qu'une quinzaine d'années..), vu les conditions de réception (brouhaha domestique, publicité intempestive), la série offre, à l'intérieur d'un schéma finalement assez répétitif, un accès à un monde impossible à toucher pour le commun des télespectateurs.

"Le temps me manque, écrit-il, pour trouver les phrases qui permettraient de décrire en détail le plaisir unique des bonnes séries télé, qui ont des saisons assez longues pour produire tous les effets évoqués par Proust (voir Contre Sainte-Beuve, Gallimard, 1957). Pour dire le compagnonage qui s'installe entre l'auditeur et les personnages, la richesse de transfert des percepts et des affects que cela autorisé. Il n'y a pas que le remuement de l'existence que la série télé densifie, ce sont tous les contenus et les formes qui prennent une gravité nouvelle. La répétition permet une densification des éléments narratifs dans l'affectivité et l'intelligence de l'auditeur. Cette densification a des conséquences psychique et éthique bénéfiques, nous rend "meilleurs". Mais pour expliquer ce point, je dois faire un détour par l'état mental dans lequel nous place une fiction efficace, un état qui ressemble à l'hypnose.(...). Du fait de son caractère itératif (...), la série télé intensifie les personnages et les actions, leur donne une présence obsédante qu'ils n'auront ni dans un film ni dans un roman." Ces séries ont un fond moral qui rapproche l'esthétique de l'éthique, "comme si un monde magique, réconcilié, pacifié était enfin possible."

  L'ensemble des opinions favorables envers les séries-télé se retrouvent d'ailleurs pour la télévision elle-même (voir l'ouvrage dirigé par Dominique WOLTON, La télévision au pouvoir, Omniprésente, irritante, irremplaçable, Encyclopedia Universalis, 2004).

 

Vincent COLONNA, L'art des séries télé ou comment surpasser les Américains, Payot, 2010. David BUXTON, Les séries télévisées. Forme, idéologie et mode de production, L'Harmattan, 2010.

 

ARTUS

 

Partager cet article

Repost0
17 décembre 2014 3 17 /12 /décembre /2014 09:18

    Les séries télévisées, types d'émissions de fiction ancrée dans le paysage culturel des sociétés "modernes", sont analysées, en dehors de la "critique" artistico-commerciale courante des supports médiatiques (papier, internet, télévision...) tantôt en tant qu'élément important de la machine économique capitaliste, tantôt en tant que vecteur de valeurs. Rares sont les analyses qui tiennent les deux bouts, économiques et culturels de leur rôle. Quel que soit leur genre - familial, science fiction, dramatique, comique et même politique - les séries constituent un noeud privilégié dans les politiques de fidélisation du public des châines de télévision. Qu'elles soient consensuelles ou (parfois faussement) critiques, elles figurent parmi les émissions en définitive les plus citées que ce soit dans la presse générale, la presse-télé ou les études sociologiques. A côté de la téléréalité et des émissions politiques (journaux télévisés) et des émissions sportives, les séries offrent un éventail varié des conflits culturels qui traversent les sociétés : conflits de génération, conflits sur la place de la justice et de la vengeance (que l'on songe aux séries policières), conflits sur le rôle de la violence et de la sexualité. S'entemêlent bien entendu des logiques de représentation de la société et des logiques de conflits socio-économiques réels, ne serait-ce que par la prédominance des personnages et des situations représentés : plus le policier que l'ouvrier, plus l'ingénieur que le technicien, plus le patron que l'ouvrier, plus les classes riches que les classes pauvres. Tout semble parfois circuler entre le sexe, l'argent,le pouvoir et la violence, avec des regard tantôt conformistes faussement ironiques ou des regards critiques limités par les courses à l'audience (plaire au plus grand nombre limite les marges de manoeuvre de représentation critique...). La prédominance forte des séries américaines donnent une image parfois très orientée des Etats-Unis, elle-même génératrice de perceptions, en Europe notamment, qui rend parfois difficile une compréhension de la réalité de cet immense pays. On pourra faire la même remarque par la place des séries chinoises dans le monde asiatique ou des séries indiennes dans une vaste région du monde... Leur force réside tout simplement en la dramatisation fictionnelle (avec des préférences marquées pour les décalages d'espace et de temps) de nombres de problèmes bien actuels. Elles introduisent une prise de distance par rapport au monde où le spectateur se regarde comme dans un miroir (très) déformé, en même temps que, tout simplement par le tour de passe pase habituel de l'entertainment (force de la passion et des affects), elles peuvent faire adhérer bien plus facilement à des valeurs que d'autres émissions - culturelles, politiques ou mêmes sportives, qui obligent (un peu plus et pas toujours) à faire appel au raisonnement.

 

   Christian BOSSENO, sur les séries télévisées écrit que "boudées naguère par l'intelligentsia, considérées à l'origine comme un genre mineur, un sous-produit culturel voué au seul divertissement, (elles) ont aujourd'hui conquis leurs lettres de noblesse. Certaines d'entre elles sont analysées dans les grandes revues de cinéma et bénéficient d'une légitimité académique, au point de constituer des thèmes de cours, séminaires et colloques universitaires. La télévision est désormais regardée comme l'égal du cinéma et nombreux sont les grands cinéastes (Steven Spielberg, Martin Scrocese) qui travaillent sur les séries, reconnues comme génératrices de nouvelles formes esthétiques et narratives. Consubstantielle à la télévision pour laquelle la notion de rendez-vous est essentielle, la série télévisée est ainsi devenue un genre universel aux thématiques multiples. Elle est aussi l'héritière des feuilletons publiés dans la presse quotidienne depuis le milieu du XIXe siècle et des feuilletons radiophoniques. Le cinéma de son côté, avait montré le chemin avec les serials, au début du XXe siècle. Déjà, ces films à épisodes avaient mis en place ce qui est devenu un dispositif clé des séries télévisées, le cliffhanging ("suspendu à la falaise"), créant à la fin de chaque épisode un suspence tellement puissant qu'il suscite l'impérieux besoin de revenir, la semaine suivante, pour connaitre la suite de l'histoire". Même si, entre paranthèses, rares sont les spectateurs qui suivent réellement d'un bout à l'autre ces épisodes (qui peuvent être très nombreux...). Les spectateurs de DVD qui les rassemblent pour une lecture suivie sont sans doute les seuls à le faire, à des années de distance des raisons pour lesquels ces sérials ont été conçus. On peut noter en passant que le marché des DVD consacrent la place éminente, loin devant les sports et les documentaires, des séries télévisées.

   "La télévision, termine-t-il, est devenue un des principaux vecteurs culturels dans le monde. les séries en constituent une composante majeure. Facteur de lien social et d'identification (notons nous-mêmes que le jeune spectateur voit plus souvent les acteurs des séries télévisées que ses parents!), répondant à un besoin universel d'"histoires" et d'imaginaire (que ne racontent plus précisément, notons-nous encore, les parents...), une série tisse, grâce à sa durée, un lien profond, fait d'empathie et de connivence, avec le télésepctateur qui s'identifie volontiers avec un personnage qui lui ressemble ou réalise ses rêves d'évasion. Cet attachement peut concerner aussi des personnages asociaux, comme le médecin boiteux dans Dr House (2004-2012). La série devient alors le miroir et l'expression de la société qui la produit. Dans une économie planétaire des médias, il importe que chaque culture, sans subir la déferlante d'une culture dominante, puisse exprimer son identité propre à travers des séries capables de prendre en compte ses particularités. D'où l'impérieuse nécessité de développer une production nationale ambitieuse."

 

   C'est souvent par rapport au cinéma, dont ils tirent nombre d'enseignement techniques et dramaturgiques, que sont analysées les séries télévisées. Ainsi Pascal LOUGARRE écrit qu'elles sont "l'avenir ou la mort du cinéma."

"Depuis qu'elles occupent le devant de la scène critique et scientifique, les fictions télévisuelles semblent ne pouvoir tenir que l'un ou l'autre de ces rôles à l'égard de leur aîné cinématographique. Salvateur ou destructeur, leur dialogue avec le cinéma est toujours radical. En France, il est alimenté par la conception dominante d'une culture hiérarchisée et une cinématographie auteuriste dubitative devant ces productions audiovisuelles aux multiples scénaristes et aux réalisateurs interchangeables. Aus Etats-Unis où les séries sont reines, elles assument pourtant sereinement leur position d'infériorité par rapport au septième art dont l'imaginaire reste la glaise à partir de laquelle elles remodèlent sans cesse leur formule immuable. Modèle à subvertir ou à parodier, mais modèle. Le pullulement des citations cinématographiques dans les séries contemporaines les plus populaires impliquent qu'un "sériphile" se doit en premier lieu d'être un cinéphile. L'inverse n'est pas vrai. Le cinéma complexe la télévision qui, en retour, le cannibalise sans complexe pour s'en émanciper tout en rêvant de lui ressembler. Rusée, la chaîne pionnière du câble HBO, développa une stratégie de communication visant à se définir comme autre chose que de la télévision et valorisa l'identité autoriale des créacteurs de série (...). Afin de conquérir un public cinéphile méfiant, l'industrie des séries télévisées lorgna du côté de la politique des auteurs et du cinéma européen des années soixante.

Qu'on le veuille ou non, le cinéma reste donc l'étalon suprême à partir duquel les séries se calculent. Les discours qui les opposent, louant la préciosité du film unique contre la standardisation des épisodes multiples ou le savoir-faire et l'audace narrative des séries qu'Hollywood aurait perdues masquent à peine l'embarras de ceux qui les proclament. Une gêne occasionnée par les trop nombreuses similitudes entre séries et cinéma : moyens de production, genres, grammaire audiovisuelle, que différencie vraiment une grande série d'un mauvais film, un chef d'oeuvre du cinéma d'un soap opera de carton-pâte? Piègée en plusieurs points, la comparaison nécessite un peu de hauteur et de simplicité. La confrontation entre séries et cinéma doit aborder les oeuvres pa leurs différences les plus évidentes : les spectateurs qui les regardent et les écrans qui les portent."

 

     Des différences majeures existent entre les conditions du spectacle cinématographique (dans une salle, avec d'autres nombreux spectateurs, dans le noir, la lumière indirecte...) et du visionnage télévisuel (dans un cadre familier, au milieu des habitudes domestiques, avec ses proches, dans une pièce éclairée et souvent encombré, la lumière directe, scintillante et hypnotique...), sans compter la taille respective des écrans (ce qui tend à s'amenuiser avec les DVD-Home cinéma). Comme pour les conditions de projection-diffusion eux-mêmes (absence ou présence de publicité. A cet égard, le public français est plutôt "gâté" par rapport au public anglo-saxon, qui est gratifié depuis plus longtemps et plus souvent de coupures publicitaires, à tel point que ce que l'un perçoit comme effet dramatique (suspens dans l'épisode) n'est souvent que la relance de l'attention détournée par la publicité insérée pour l'autre... Ces différences interdisent que l'on parle sur le même plan cinéma et séries télévisées, car s'il y a homogénéisation dans les conditions de production (à tel point qu'on se partagent les mêmes studios), les conditions de réception sont radicalement différentes. Il y a bien une spécificité des séries télévisées, bien plus étroitement liées au système publicitaire, dont en grande partie elles doivent leur naisssance, par rapport au films de cinéma. De nombreuses études affinent leur approche en tenant compte des conditions bien spéciales de la réception, même si celles-ci évoluent avec la montée de la domination du marché des DVD. Ces conditions, à la fois plus hâchées dans le temps et dans l'espace et plus intimes pour le spectateur font l'objet d'analyses pour concevoir en quoi ces séries télévisées influencent ou modèlent la culture, notamment ce que l'on appelle la culture populaire. Quelles valeurs y sont ainsi véhiculées, absorbées, déviées à la réception? Quelle est la distance entre les intentions du/des réalisateurs d'une série et la réception de leurs oeuvres qui appartiennent, qu'on le veuille ou non, à un huitième art? Sans compter que ni les intentions des uns ni la réception des autres ne ressortent complètement de comportements conscients. C'est la répétition de la mise en scène de ces valeurs qui sans doute, nonobstant les attentions plus que lâches des téléspectateurs devant leur récepteur - qui interdisent d'ailleurs de confondre audience et intérêt de l'émission - qui exercent sans doute une influence plus ou moins profonde sur la société. Sur des thèmes bien concrets : sexualité, liens familiaux, occupations professionnelles, représentation de l'autorité, place de la violence, intensité du racisme... C'est pourquoi la recherche sociologique de presque tous les domaines de la vie sociale est intéressée par ces séries télévisées. On pourrait pousser d'ores et déjà le questionnement sur l'influence de ces séries sur les différents conflits, qu'ils soient interpersonnels ou sociaux, leur perception, leur représentation : les fictions orientent ces perceptions, certainement. Dans quels sens? De manière complexe assurément...

 

Pascal LOUGARRE, Séries américaines, dans Dictionnaire de la pensée du cinéma, Sous la direction de Antoine de BAECQUE et de Philippe CHEVALLIER, PUF, collection Quadrige, 2012. Christian BOSSENO, Séries télévisées, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

ARTUS

 

 

 

Partager cet article

Repost0
15 décembre 2014 1 15 /12 /décembre /2014 09:13

   Livre qui retranscrit le contenu de deux émissions de télévision de Gilles l'HÔTES (Sur la télévision et Le champ journalistique, Collège de France, 1996), Sur la télévision se compose aussi d'un texte plus théorique, L'emprise du journalisme. Cet ouvrage, composé de deux parties, Le plateau et ses coulisses et La structure invisible et ses effets, constitue encore aujourd'hui une référence dans un champ sociologique qui aborde peu de front la question de la télévision, après un grand succès de librairie (plus de 100 000 exemplaires, traduction en 26 langues). Pierre BOURDIEU aborde surtout les facettes de  l'information à la télévision.

 

Trois axes parcourent l'ouvrage :

- la tension au sein du journalisme entre "professionnalisme pur" et "activité commerciale ;

- l'effet d'homogénéisation lié à la concurrence ;

- l'emprise du journalisme sur les autres champs du fait de la médiatisation et des stratégies de communication.

 

   Sur la tension entre "journalisme professionnel" et "journalisme commercial", Pierre BOURDIEU décrit la télévision comme un média très hétéronome, fortement soumis à la loi du marché, à travers les études d'audimat. Elle tend à favoriser l'aspect commercial contre l'autonomie individuelle ou collective au sein des rédactions. Par son pouvoir de déformation du champ médiation, cet aspect commercial pousse les autres médias (la presse papier) à l'imiter. 

La logique du commercial pousse à favoriser les aspects "scandaleux" ou "spectaculaires" de l'actualité au détriment de la réflexion de fond. Le fait que la télévision touche un nombre immense de personnes, malgré l'émergence d'Internet qui complexifie la situation, multiple son impact. Celui-ci serait une dépolitisation, nécessaire pour toucher tout le monde sans vexer personne. Cette dépolitisation représente un danger pour la démocratie.

 

  Sur l'homogénéisation des médias, le champ journalistique finit par proposer une production uniforme, qui enlève beaucoup aux arguments du plurialisme de la presse. A quoi bon finalement de nombreux médias s'ils parlent de la même chose à peu près dans les mêmes termes. Une véritable circulation circulaire s'effectue dans le champ journalistique, amplifiant des événements même s'ils sont mineurs (événement artistique, sportif ou mondain) au détriment d'une vision d'ensemble du monde. le battage médiatique peut provoquer chez les politiques des réactions "obligatoires" en fonction de cette actualité surtraitée au détriment de leur activité publique, notamment à long terme. 

 

   Sur l'influence du journalisme, celui-ci a un pouvoir sur les autres champs (politique, économique, sociaux...), mais c'est lui même un champ soumis, à la loi du marché. Au niveau de l'évaluation des professionnels et de leurs oeuvres se pose la question de leur légitimité et de leur valeur tout court. Les perceptions des qualités du journaliste, de l'écrivain (notamment à travers les émissions littéraires) sont brouillées. La légitimité parfois difficile à trouver à l'intérieur du champ de leur discipline est recherchée à l'extérieur, via les médias.

Par ailleurs, Pierre BOURDIEU pointe l'écart entre les conditions nécessaires pour produire un ouvrage "pur", "autonome", et les conditions de diffusion, liées au marché. 

 

  L'ouvrage tire sa force d'une présentation polémique et générale du monde des médias. Sans perdre de sa force, est ensuite soumis à la critique sociologique. 

 

    L'auteur dénonce l'emprise, via la domination des logiques commerciles des grandes chaînes de télévision, des catégories du marché sur l'ensemble des autres sphères de production des représentations culturelles de la réalité (scientifiques, politiques, artistiques). Cette emprise a pour effet de réduire la perception de la complexité du monde, en produits de consommation culturelle à grand spectacle, dont "l'audimat" est l'opérateur central en raison des liens particuliers qu'il entretient avec le "grand public" populaire de la télévision. Selon Pierre BOURDIEU, le principe de l'audimat, véritable "dieu caché de cet univers qui règne sur les consciences", c'est de plaisre aux "plus démunis culturellement", qui n'ayant d'autres ressources culturelles que la télévision en son dépendantes : "Il y a une proportion très importante de gens qui ne lisent aucun quotidien ; qui sont voués corps et âmes à la télévision comme sources d'information. La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d'une partie très importante de la population." Il lui suffit pour cela de ne proposer que ce qui est déjà connu, attendu, reçu ; rien qui ne s'éloigne du conformisme, du consensis ; d'accompagneer le sens commun du public populaire dans ce qu'il a de plus conservateur, "en flattant les pulsions et les passions les plus élémentaires" : les émotions, l'intolérance identitaire, avec poue effet pricipal de dépolitiser le rapport au monde en véhiculant "une morale typiquement petite bourgeoise", celle des "valeurs établies, le conformisme, l'académisme, ou les valeurs du marché". Consommateur de la télévision telle qu'elle est, réceptacle de toutes les "démagogies", de toutes les "idées reçues" et de toutes les passions les plus primaires, ce public de la télévision a ainsi les mêmes caractéristiques que celui des "journaux à grand tirage, à grand public, à sensation, qui ont toujours suscité la peur ou le dégoût chez les lecteurs cultivés". Très faiblement conscient "des manipulations qu'il subit", ce public est au fond le meilleur allié du conservatisme dépolitisé de la télévision marchande, pour autant que "la télévision est parfaitement ajustée aux structures mentales de son public". Ainsi se présente une situation historique sans précédents où un champ du production culturelle, asservi au champ économique et légitimé par le conformisme d'un public de masse, menace directement l'autonomie des autres champs, que ce soit ceux de la culture savante et de son accès à l'universel comme celui de la politique et de la pratique démocratique, faisant ainsi de la télévision un "formidable instrument de maintien de l'ordre symbolique". 

 

    Eric MACÉ estime qu'l y a "un paradoxe à voir un sociologue attentif, dans toute son oeuvre, aux différenciations de point de vue en fonction de l'habitus social des individus, reconduire ainsi une théorie de la mystification des masses fondée sur la thèse jamais vérifiée de la liquidation de cette différenciation par l'unidimensionnalité de la culture de masse, comme le soutenait Marcuse". Il effectue la comparaison entre Sur la télévision et un ouvrage écrit dans les années 1960 par Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON, dénonçant les envolées prophétiques d'une "anthropologie massmédiatique", en souligant que celui-ci était beaucoupl plus nuancé dans le propos. Ainsi, il semble que le sociologue pourtant très vigilant, se soit laissé prendre par une sorte de sentiment entretenue par les médias eux-mêmes, de surimportance sur l'ensemble de la société. Ce sentiment de domination se retrouve actuellement d'ailleurs dans les analyses sur le "pouvoir" d'Internet sur les évolutions sociales. On peut légitimement se poser des questions par exemple sur les analyses de la presse qui se fondaient surtout sur les réseaux d'Internet lors des "révolutions du printemps arabe", ces anayses peinant en ce moment à faire comprendre les soubresauts politiques et culturels dans ces pays. La cicrcularité dénoncée par Pierre BOURDIEU continue de jouer et d'obscurcir les percpetions de la réalité.

Eric MACÉ revient sur cette théorie de la domination des médias, contestable pour au moins trois raisons. "D'abord (...) parce que le "public" de la télévision ainsi mystifié n'existe pas. Ensuite (...) parce que "l'audimat" n'est pas l'expression des "goûts" de ce public mystifié, mais l'indicateur conventionnel de l'artefact abstrait qu'est "l'audience". Enfin parce que ce n'est pas "l'audimat" qui commande la programmation de la télévision, mais un ensemble de "théories" élaborées par les professionnels de la télévision et dont la source se trouve au sein de l'espace public."

Il introduit une complexité de la réalité qui indique que ""la réalité sociale" vécue par les individus et observée par les sociologues n'est que le produit d'une somme de médiations (institutionnelles, culturelles, techniques, médiatiques) qui sont la traduction de l'état, à un moment donné, des rapports de pouvoir politico-financier, des rapports de domination idéologique et du niveau de conflictualité entre groupes sociaux dominants et groupes sociaux dominés." Il s'agit, plutôt que de "maintien d'un ordre symbolique" d'un comproms instable, d'un consensus mou entretenu autour de valeurs d'ailleurs mal définies ou définies contradictoirement, d'un conformisme plutôt molasson dans les représentations sociales, ce conformisme pouvant être déplacé au gré d'événements extérieurs aux médias, même si l'influence des différents "récits télévisuels (d'information comme de fiction)", par ailleurs plus ou moins conflictuels, se fait sentir constamment.

 

Pierre BOURDIEU, Sur la télévision, Liber-Raisons d'agir, 1996. 

Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON, Sociologie des mythologies et mythologies des sociologues, Les Temps modernes, n°211, décembre 1963

Eric MACÉ, Qu'est-ce qu'une sociologie de la télévision? Esquisse d'une théorie des rapports sociaux médiatisés, 1 La configuration médiatique de la réalité, Réseaux, volume 18, n°104, 2000.

Partager cet article

Repost0
3 décembre 2014 3 03 /12 /décembre /2014 13:54

    Les approches sociologiques de la télévision, ou encore auparavant de la radio-télévision, se caractérisent par soit une recherche utilitaire (au sens professionnel) de l'impact (à des fins souvent de captation de la publicité commerciale) de l'audience des émissions et des chaînes ou des réseaux, ou soit, plus largement, une recherche sur les conflits et coopérations au sein de la société dans lesquels sont impliqués toutes les circulation d'informations par les ondes, étant entendu qu'il existe une véritable continuité dans la réflexion entre un monde sonore limité à la radio et un monde audio-visuel où trône de plus en plus Internet. La télévision fait l'objet de travaux sociologiques spécifiques depuis ses débuts jusqu'à aujourd'hui, et un véritable corpus, non homogène, car traversé par des préoccupations (contradictoires parfois) et avec des éléments spécifiques aux sociétés (on songe aux très grandes différences entre les approches qui dominent en France ou aux Etats-Unis) dans lesquelles elle prend une place très grande.

 

    Georges FRIEDMANN considère la sociologie de la Radio et de la Télévision comme une étude des interactions entre, d'une part la société et les collectivités dont elle est composée et, d'autre part, les grandes techniques de communication. Le même auteur indique que dans les sciences sociales (dans Sociologie des communications, CERT n°5, 1956), "toute transmission de message entre un émetteur, d'une part, et un récepteur de l'autre, est une communication, que l'émetteur soit un homme ou qu'il soit un quelconque dispositif mécanique", la Radio et la Télévision étant des émetteurs collectifs de masses (ou mass-media). Il y a bien interaction, ce qu'oublient parfois certains auteurs de certaines études univoques qui tendent à analyser uniquement l'impact massif de ces émissions sur la société, la réduisant parfois à un récepteur passif ou complètement enregimenté dans les discours diffusés. Les éléments à examaner sont si nombreux et si importants que l'on a parfois affaire à des sociologies partielles de la télévision. Ainsi Bernard BLIN suggère une sociologie des producteurs alors que d'autres, comme A MOLES, sont désireux de replacer la télévision dans l'ensemble des courants artistiques et cognitifs qui traversent une société. Janpeter KOB (Ruder und Hoerer, juillet-août 1954) pense qu'une sociologie de la télévision doit étudier cette réalité (de circulation des messages) comme une organisation autonome résumant, conformémeent à ses lois, les données culturelles et artistiques de la société dans l'universalité typique du programme télévisé, ce qui conduirait à des révélations fondamentales quant à l'orientation culturelle de la civilisation.

Jean CAZENEUSE (1915-2005), sociologue et acteur important de la télévision (successivement président de l'ORTF et de TF1) estime qu'il faut à la fois tenir compte de la complexité de l'objet, "c'est-à-dire de l'élaboration du message diffusé, et du rayonnement de celui-ci dans la masse qui constitue le récepteurs." C'est précisément ce que fait LAZARSFELD dans son étude des Tendances actuelles de la sociologie des communications (CERT n°23, 1956).

 

   LAZARSFELD constate et avec lui plus tard Eric MACÉ, même si selon des modalités un peu différentes, deux attitudes différentes dominent les études en France d'une part et aux Etats-Unis d'autre part (plus largement en Europe d'une part et dans le monde anglo-saxon d'autre part) :

- Aux Etats-Unis, les études s'inscrivent dans une "sociologie de l'action" qui envisage le problème sous sa forme la plus simple et la plus directement saisissable, en posant des questions qui limitent la complexité de l'objet et portent sur un rayonnement à courte échéance. Cette approche est très appréciée des sociétés industrielles directement intéressées à la communication.

- En France, elles attirent (dans une sociologie de l'évolution) plus l'attention sur les phénomènes complexes et sur le rayonnement à longue échéance. Elles conduisent à rechercher si la télévision a des effets importants sur les loisirs des travailleurs français.

Le sociologue belge Roger CLAUSSE (Réflexions sur le schéma bidimensionnel, dans TDC n°3, août 1960) préfère distinguer différentes manières d'aborder les problèmes par rapport à deux coordonnées, la première étant la complexité des fonctions sociales (allant de l'utilité sociologique d'observation à la globalité d'une fonction à partir de plusieurs sources, puis à l'ensemble de diverses fonctions) et la seconde celle du rayonnement de l'effet à la fois dans le temps et dans les paliers de la réalité sociale. 

  Ces perceptions datent des années 1960 et depuis le tableau d'ensemble s'est bien diversifié, même si subsiste une cohabitation entre des études "professionnelles" pour des professionnels de la télévision ( des directeurs de programmes aux publicitaires...) et des études, non homogènes elles-mêmes, à portée plus globale et plus critique. 

 

   C'est autour de ces derniers types d'études - critiques -  que Eric MACÉ (né en 1964) dessinent les contours d'une sociologie de la télévision. Ce sont d'ailleurs les seules qui retiennent l'attention, car toutes les autres, des études pseudo-sociologiques des audiances des programmes aux études axés sur le marché publicitaire audio-visuel, restent très partielles et orientées par un utilitarisme à court terme. 

  La majeure partie de la production sociologique sur la télévision est influencée par les théories de la communication de masses, qui pointent surtout l'influence déterminante des médias sur les opinions ou les goûts des masses. La culture de masse est en fait, si l'on prend les recherches des cinquante dernière années, quelque chose de "flexible" : "non pas un pouvoir, écrit le sociologue français , professeur des universités, un des dirigeants du Centre Emile Durkheim (science politique et sociologie comparative), chercheur associé au CADIS (EHESS), mais la mise en scène des pouvoirs ; non pas les normes, mais le jeu des normativités ; non pas "l'imposition du sens", mais le "mou" des conformismes instables et des ambiguïtés réversibles ; non pas la domination idéologique, mais le théâtre d'ombre de conflits, d'instrumentalisation et de technicisation des corps et de l'environnement, de discrimination et de ségrégation sociale." Influencé par les problématiques des Cultural studies sur les questions de la production et de la réception des médias de masse, Eric MACÉ dresse un tableau d'ensemble bien plus nuancé que la simple reproduction à travers eux des normes et des comportements, qu'ils soient sociaux, économiques ou politiques. Adoptant une problématique très liée à la sociologie de l'action et du mouvement social d'Alain TOURAINE, il s'appuie également sur les dernières recherches sur la télévision, comme celle d'Antoine HENNION et de Richard HOGGART. Même si l'on adopte pas son analyse, il décrit une utile description d'une sorte de paysage de la sociologie de la télévision, laquelle bien entendu est traversée d'approches assez antagonistes, notamment dans leurs intentions, que ce soit précisément pour accentuer le caractère dominant d'une culture des médias ou que ce soit pour la combattre. Les efforts de toute la machinerie publicitaire pour cerner ses "cibles" - efforts très peu couronnés de succès et en tout cas extrêmement éphémères, semble t-il - s'opposent bien évidemment à une approche critique de l'activité des médias et de leur place dans la société.

 

  Pour Eric MACÉ, qui entend dépasser certains discours qu'il estime réducteurs, "il semble bien que la télévision ne soit pas que le flux toujours grandissant des marchés de la consommation culturelle et des techniques de télécommunications. Sous les flux marchands, nous pouvons montrer les rapports sociaux ; sous les logiques de marché, accéder aux visions du monde, aux rapports de pouvoir et aux conflits culturels." La "médiation de la télévision de masse ne reflète ni le monde "tel qu'il est" ni l'idéologie des groupes sociaux dominants, mais des ambivalences et des compromis produits par le conflit des représentations qui oppose dans l'espace public des acteurs inscrits dans des rapports sociaux de pouvoir et de dominations. Autrement dit, les récits informatifs, fictionnels et divertissants que fait la télévision de la réalité sociales sont la traduction médiatisée des constructions et des déplacements conflictuels des catégories de définition de la réalité sociale que produisent les acteurs sociaux, culturels et politiques au sein de l'espace public."

L'auteur voit trois ruptures nécessaires : 

- se départir de la croyance naïve en la réalité du monde "tel qu'il est", tâche première des sciences sociales depuis un siècle. La télévision n'est pas le reflet de la réalité, malgré tous les discours sur l'objectivité et la transparence de l'image et du direct, mais une forme spécifique de représentation sociale ;

- rompre avec une vision, entretenue par les "professionnels" qui participent à l'univers des mass-médias, qui fait de ces médias, un déterminant central du cours du monde et des pratiques des individus. L'auteur a bien conscience des influences des différentes modes promus par la télévision entre autres mais la réception opère des discrimination envers l'émission, discriminations qui se rattachent directement aux rapports sociaux. la télévision n'est qu'une des médiations par et sur lesquelles les individus et les groupes expriment leurs visions du monde ;

- relativiser les théories critiques de la "mystification des masses" qui postulent une totale emprise idéologique du capitalisme marchand sur les esprits des individus, et par là leur totale domination culturelle et leur impuissance politique. En fait on observe le développement simultané d'une télévision de masse de plus en plus marchandes et de plus en plus globalisée et des mouvements sociaux et politiques particulièrement actifs et souvent efficaces, à un point que c'est parfois cette télévision de masse qui s'ajuste aux réalités que ces mouvements installent...

    L'auteur observe lui aussi la tension entre la tradition britannique des Cultural studies et le courant français de sociologie critique: "tandis que les Cultural studies tentent  dès les années 1970 de dépasser la théorie critique de l'école de Francfort par la définition d'une nouvelle articulation entre rapports sociaux et culture de masse, la sociologie critique française ne s'intéresse que tardivement à la culture de masse et à la télévision, et pour en reconduire les thèses "critiques" devenues irrecevables au regard des connaissances produites par la sociologie des médias et de leurs usages. Plusieurs étapes scandent les études sur les médias :

- les philosophies de l'école de Francfort (Marx HORKHEIMER, Théodor ADORNO, Herbert MARCUSE) énonçaient une théorie dont la force est de relier la logique apitaliste des médias de masse et la subordination des individus au monde de la consommation, du divertissement et de l'ordre social ;

- une sociologie des médias met plutôt ensuite l'accent pour l'essentiel sur la "réception" des médias par les individus, montrant les diverses manières dont cette "masse mystifiée" reçoit leurs messages. Les cultural studies britanniques animées par Stuart HALL à la fin des années 1970 formulent les analyses les plus abouties . Le Center for Contemporary Cultural Studies de Birmingham fait l'hypothèse, à la suite de GRAMSCI qui met déjà en avant l'aspect conflictuel des combats pour l'hégémonie toujours contestée, que cette "masse mystifiée" n'existe pas, et que les groupes sociaux effectuent leur décodage propre des informations qui circulent. Il y a une continuité théorique entre l'économie politique des médias de masse et l'analyse de leurs modes sociaux de réception et discontinuité empirique entre l'encodage et le décodage des contenus des médias de masse, décodage différencié suivant les groupes sociaux. 

- les études de réception se multiplient ensuite, qui rendent plus incertaines les relations entre encodage et décodage. L'appartenance de classe laisse la place aux catégories professionnelles dans ces études. Un relativisme interprétatif dans les années 1980 conduit à confondre les compétences culturelles critiques mises en oeuvre en situation de réception avec un "pouvoir populaire" résistant à la domination idéologiques des messages et au pouvoir des groupes sociaux dominant, confondant ainsi les tactiques populaires de "bricolage" de marges d'autonomie décrites par Michel de CERTEAU, avec le pouvoir de modification des conditions d'existence. 

- En réaction avec ce relativisme, des études entendent inscrire à nouveau les pratiques de réception des médias dans le contexte social plus large des identités personnelles et collectives (sexuelles, générationnelles, ethniques, de classe, nationale...).

- A ce concentrer sur la réception, ces études en oublient les conditions de la production de la culture de masse. Aussi le succès des thèses de Pierre BOURDIEU et sa dénonciation d'une télévision commandée par la seule logique commerciale de production d'audience, relance cette liaision entre production de culture de masse et réception de celle-ci.

   Mais pour l'auteur, le court essai Sur la télévision de Pierre BOURDIEU doit être dépassé à son tour, car les termes de l'analyse sont encore trop manichéens.

 

Eric MACÉ, Qu'est-ce qu'une sociologie de la télévision? Esquise d'une théorie des rapports sociaux médiatisés, Réseaux, volume 18, n°104, 2000. Jean CAZENEUVE, Sociologie de la Radio-télévision, PUF, collection Que sais-Je?, 1962 (un peu révisé en 1974).

 

SOCIUS

 

Partager cet article

Repost0
21 novembre 2014 5 21 /11 /novembre /2014 12:26

     Les mécanismes de défense font partie du paysage théorique et clinique de la psychologie à la psychanalyse, en passant par la psychiatrie. En milieu de recherche en soins infirmiers, volet psychopathologie comme en cabinet de psychanalyse, leur compréhension évolue avec le temps et depuis que Sigmund et Anna FREUD les ont définies, la pratique permet de mieux sérier les problèmes. Même si les recherches en psychanalyse et celles en psychopathologie sont loin de se rejoindre, les... conflits s'étant plutôt creusés avec les D S M, les praticiens manient sur le terrain ces perceptions de la réalité psychique avec souplesse et pragmatisme. Il y a un certain éloignement parfois par rapport à la théorie, quelque soit la discipline, et encore plus par rapport à certains manuels perçus décidemment comme assez prétentieux. Henri CHABROL, professeur de psychopathologie à l'Université du Mirail à Toulouse d'une part, Steve ABADIE-ROSIER psychanalyste clinicien et psychothérapeute d'autre part, témoignent de cette attitude jusqu'à leurs formalisations théoriques des mécanismes de défense. La plupart des auteurs discutent soit du coping (en gros mécanismes conscients), soit de mécanismes de défense (en gros processus inconscients)...

 

    Pour Henri CHABROL, la résilence de chacun des humains, sa capacité à faire face à des tensions ou des conflits psychologiques, aux dangers perçus à l'intérieur de soi ou dans le monde extérieur, "mobilise deux types d'opérations mentales, les mécanismes de défense et les processus de coping."  "Les mécanismes de défense, poursuit-il, sont des processus mentaux automatiques, qui s'activent en dehors du contrôle de la volonté et dont l'action demeure inconsciente, le sujet pouvant au mieux percevoir le résultat de leurs interventions et s'en étonner éventuellement. Au contraire, les processus de coping, mot traduit en français par stratégies d'adaptation ou processus de coping, sont des opérations mentales volontaires par lesquelles le sujet choisi délibérément une réponse à un problème interne et/ou externe. Les mécanismes de défense ont été découverts par la psychanalyse et occupent une place importante dans les théories et les thérapies psychanalytiques. Les processus de coping ont été étudiés par les méthodes de la psychologie scientifique et font actuellement l'objet principalement de l'intérêt des psychologues de la santé et des thérapeutes cognitivo-comportementalistes qui leur accordent une place importante dans leurs théories et leurs thérapies. Le peu de communication ou les conflits entre les approches psychanalytique et cognitivo-omportementale ont conduit à des réflexions et à des études parallèles de la défense et du cpong. Très peu de publications abordent l'étude des relations entre défenses et coping. 

Tout pousse au contraire à reconnaitre l'intérêt et la nécessité de ces études conjointes (l'auteur renvoie à l'ouvrage de 2004 écrit par lui même et son collègue S CALLAHANS, Mécanismes de défense et coping, paru aux éditions Dunod).  D'abord, l'opposition entre les mécanismes de défense, automatiques et inconscients, et les processus de coping mis en jeu volontairement et consciemment, dichotomise assez artificiellement les opérations mentales et ne rend pas compte de leur complexité qui laisse la place à des processus mentaux intermédiaires, dont les degrés de conscience et d'intentionnalité sont variables. Ensuite, défense et coping coexistent en chacun de nous. L'opposition entre les défenses qui seraient pathologiques et le coping qui serait adaptatif est maintenant dépassée. Défense et coping  peuvent être des processus adaptatifs ou mal adaptés. Ce caractère fonctionnel ou dysfonctionnel dépend à la fois du type de défense ou de coping, de l'intensité et de la durée de sa mise en jeu, mais aussi du contexte interne et externe de leur mobilisation et des interactions éventuelles entre défense et coping. Enfin, défense et coping s'activent habituellement conjointement ou successivement et contribuent ensemble à notre adaptation aux difficultés de la vie quotidienne, comme aux situations difficiles de la vie ou aux traumatismes majeurs.

Défense et coping constituent donc deux dimensions entremêlées de nos moyens de faire face aux problèmes intérieurs et extérieurs qu'il est important de prendre en compte simultanément pour la compréhension du sujet en souffrance comme pour la compréhension des facteurs contribuant à la santé. Il parait également évident que les interventions thérapeutiques pour les sujets en souffrance peuvent bénéficier d'une approche intégratives visant à l'amélioration conjointe du système de défense et de coping du sujet." 

  Le professeur CHABROL s'attaque ensuite au problème de la classification des mécanismes de défense, remettant sur le chantier à son tour, mais de manière pragmatique, cette question débattue depuis que les FREUD en ont fait une pierre de touche de leur système d'explication des comportements. 

"Deux principales classifications ont été proposées. la première classe les mécanismes de défense en fonction de leurs effets plus ou moins adaptatifs. La seconde les classe en fonction de leur cible principale, les émotions ou les pensées."

  Pour ce qui concerne la classification en fonction du caractère adaptatif, "la classification la plus habituelle distingue les défenses matures, les défenses névrotiques et les défenses immatures en fonction de leur niveau adaptatif. Les défenses matures contribuent à la santé psychique et physique. Les défenses névrotiques d'abord liées aux névroses où elles sont prédominantes sont maintenant plutôt appelées défenses intermédiaires cas elles sont utilisées par chacun d'entre nous. Les défenses immatures, quand elles prédominent, sont liées aux troubles de la personnalité, aux troubles psychiatriques, comme les dépressions graves ou les psychoses. Le DSM-IV propose (en 1994) une clasification en 7 niveaux avec un niveau mature et intermédiaire et une subdivision des défenses immatures en 5 niveaux. 

Ces classifications en niveaux ont été critiquées. D'abord, certaines études ont suggéré que les défenses pouvaient se classer sur une seule dimension, allant du plus dysfonctionnel au plus fonctionnel, selon une continuité, sans distinction claire de niveaux. Ensuite, certains auteurs ont insisté sur le fait que tous les mécanismes de défense pouvaient servir l'adaptation et aider à surmonter l'adversité. L'efficacité adaptative d'un mécanisme de défense dépend de sa nature, mais aussi de l'intensité et de la souplesse de sa mise en jeu, et des circonstances. Pour chaque mécanisme de défense, les modes d'activation légère tendent à être fonctionnelles, et les variantes plus entenses tendent à être dysfonctionnelles. Le niveau de stress subi intervient aussi dans l'adaptation. Dans le stress majeurs, les mécanismes de défense réputés les plus immatures, dysfonctionnels ou pathologiques peuvent avoir une fonction protectrice. Les stress légers peuvent ne nécessiter que les mécanismes intermédiaires névrotiques pour la plupart des sujets et les stress intenses réclament au moins l'activation brève des défenses immatures. Dans les situations extrêmes, même les mécanismes habituellement considérés comme les plus pathologiques peuvent servir à surmonter l'adversité."

   Pour ce qui concerne la classification en fonction de la cible, "certaines auteurs ont distingué les défenses dirigées contre les pensées ou cognitions et celles dirigées directement contre l'émotion. L'humour est un exemple des mécanismes modifiant les cognitions. La somatisation, définie comme le déplacement d'un affect douloureux sur une partie du corps, est un exemple d'une défense centrée sur l'émotion.

Cette classification est largement artificielle : les défense centrées sur les cognitions agissent indirectement sur les émotions puisque les cognitions déterminent ou tout au moins influencent fortement les émotions. D'autre part, les défenses centrées sur l'émotion peuvent recourir à des processus cognitifs. La cible ultime des mécanismes est les émotions (Anna FREUD). (...)."

     Ces deux classifications ne doivent donc pas faire sous-estimer la relative unité des mécanismes de défense.

   Abordant la question du nombre des mécanismes de défense, Henri CHABROL constate qu'il n'existe pas de consensus sur celui-ci. Il reprend l'affirmation de R SCHAFER, de 1954, dans son Psychanalytic interpretation in Rorschach testing (New York, Grune & Straton) : "il ne peut y avoir de listes "exactes" ou "complètes" de mécanismes de défense, mais seulement des listes variant dans leur exhaustivité, dans leur consistance théorique interne, et dans leur utilité pour ordonner l'observation clinique et les données de la recherche.".

Il reprend la classification du DSM IV en 7 niveaux défensifs :

- le niveau dadptatif élevé (défenses matures), qui assure une adaptation optimale aux facteurs de stress. Les défenses habituellement impliquées autorisent la perception consciente des sentiments, des idées et de leurs conséquence. T sont décrits l'anticipation, l'affiliation, l'affirmation de soi, l'atruisme, l'auto-observation, l'humour, la sublimation, la répression. Ce niveau inclut des mécanismes qui se rapprochent des processus de coping les plus fonctionnels.

- le niveau des inhibitions mentales ou de la formation de compromis, constitué de défenses maintenant hors de la conscience idées, sentiments, souvenirs, désirs ou craintes potentiellement menaçants (déplacement, dissociation, intellectualisation, isolation de l'affect, formation réactionnelles, refoulement, annulation).

- le niveau de distorsion mineure de l'aimage de soi, du corps ou des autres, représenté par des mécanismes utilisés pour réguler l'estime de sou. Défenses narcissiques : dépreciation, idéalisation, omnipotence...

- le niveau du désaveu, constitué de défense maintenant hors de la conscience des facteurs de stress, des impulsions, idées, affects ou des sentiments de responsabilité en les attribuant ou non à une cause extérieure (déni, projection, rationnalisation...).

- le niveau de distorsion majeure de l'image de soi et des autres regroupe des défenses produisant une distorsion majeure ou une confusion de l'image de soi et des autres (clivage, identification projective, rêverie autistique...).

- le niveau de l'agir constitué de défense par l'agir ou le retrait (passage à l'acte, retrait apathique, plainte associant demande d'aide et son rejet, agression passive...).

- le niveau de la dysrégulation défensive, constitué de défense caractérisées par l'échec de la régulation défensive provoquant une rupture marquée avec la réalité objective (projection délirante, déni psychotique, distorsion psychotique...).

 

    Steve ABADIE-ROSIER propose une classification des mécanismes de défense qui ne prétend pas à l'exaustivité non plus. Schématique, "elle ne cherche qu'à faciliter la compréhension en retenant 5 familles de mécanismes :

- les mécanismes pulsionnels, dans lesquel se retrouvent le refoulement, la sublimation, la compensation, les formations réactionnelles ;

- les mécanismes d'orientation de l'objet : déplacement, substitution, clivage...

- les mécanismes de dénégation de la réalité : fantasme, dénégation, déni, annulation...

- les mécanismes d'orientation du moi : projection, identification, dissociation, régression, conversion...

- l'abréaction, qui occupe une place à part, libération d'affects acompagnant la survenue de l'évocation d'un événement traumatique. 

N'ont de signication théorique et thérapeutique ces mécanismes de défenses que prit dans l'ensemble de la cure psychanalytique. En effet, c'est dans cette cure que les résistances se trouvent en analyse, la résistance étant la clef de toute psychanalyse. C'est dans les manifestations de résistances que se trouvent décelées les aspects de la personnalité du "patient", lesquelles mettent elles-mêmes en relief les résistances habituellement développées dans sa vie courante ou lors d'événements dramatiques. Analysé et analyste ne peuvent rester dans le déroulement de la cure dans une attitude d'écoute de la part de l'analyste, il y a un dynamisme indispensable de la cure, dynamisme qui ne peut - l'auteur insiste beaucoup là-dessus - exister que par une participation active de celui-ci par rapport au patient. Pas question d'écoute "neutre" pour lui, indice d'une certaine incompétence professionnelle qu'il stigmatise d'ailleurs chez beaucoup de ses confrères... Les réactions mêmes de l'analyste face aux résistances constituent des moteurs à ce dynamisme. Il s'agit de questionner la nature des résistances, de démontrer leur existence, d'éclaircir avec lui les motifs de ces résistances, de les mettre à jour, de les interpréter et d'aider au changement indispensable par rapport à une situation qui constitue la cause même de la démarche de l'analysé vers l'analyse. Se manifestent alors des résistances au changement, attitudes de passivité, attitudes de peur et d'angoisse, de rivalité et/ou de supériorité, indécises et/ou erronées, sur lesquelles l'analyste doit intervenir activement.

 

Steve ABADIE-ROSIER, Les processus psychiques, Editions Les neurones moteurs, 2009. Henri CHABROL, Les mécanismes de défense, dans Recherches en soins infirmiers, La résilience, n°82, 3/2005.

 

PSYCHUS

 

Partager cet article

Repost0
17 novembre 2014 1 17 /11 /novembre /2014 21:01

    Le travail et le monde du travail en général ne sont guère cinématographique au sens où il y existe peu de spectaculaire. Tout est dans le quotidien aux violences plutôt souterraines et une dynamique lente. Même les actions des ouvriers en grève, à l'inverse de scènes d'émeutes dont sont plutôt friandes les agences de presse, sont marquées par une progressivité toute tactique, un arrêt de la production guère plus spectaculaire, par un face à face dans les bureaux ou dans la rue, finalement très rarement marquées par des événements visibles dont on pourrait aisément construire autour une dramaturgie.

     Pourtant, le travail fait depuis longtemps l'objet de représentations filmiques (des Temps modernes de Charles CHAPLIN à Humain trop humain de Louis MALLE). Mais ces films et ces documentaires ne font ni - ou rarement - la une des devantures de cinéma ou des périodiques de critiques. Un genre "travail" n'existe pas et même dans certains dictionnaires il n' en est même pas question, au point que les commentaires, des Temps Modernes par exemple, portent plus sur la forme que sur le fond, sur les évènements dramatiques qui peuvent se dérouler sur le lieu ou à propos du travail et non à partir ou sur le travail lui-même. Sa mise en scène filmique procède d'un paradoxe puisqu'il s'agit, pour les auteurs et réalisateurs qui s'y frottent, de rendre visible l'invisible. L'essentiel de "travailler" est en effet "invisible pour les yeux" du fait de l'engagement subjectif qu'il suppose. Filmer les gestes, le poste de travail, enregistrer le bruit assourdissant des machines, contribuent à révéler des aspects du travail, à les rendre tanfibles, mais ne suffisent probablement pas à rendre compte du réel du travail, qui se fait d'abord connaitre sous la forme de la résistance à la maîtrise...

  C'est ce que constatent Isabelle GERNET et Aurélie JEANTET : "Rendre visible le travail ne peut se limiter à l'activiter de "représentation" du travail et de sa réalité, même si elle en constitue une forme cardinale. Les conditions de révélation du travail, par la fiction, mais aussi par le documentaire, par le romain, ou encore par la mise en scène du théâtre, requièrent également une mise en forme par le filtre de la subjectivité du réalisateur, du metteur en scène, ou de l'écrivain. (...) La mise en scène, qui résulte elle-même d'un travailspécifique, consiste en effet à inventer une forme de rhétorique pour rendre visible une partie de la dimension énigmatique du travail. Ce processus contribue à susciter, chez le réalisateur, comme chez le spéectateur, un mouvement d'élaboration pour penser ce qui résiste de l'expérience du travail, qui, sinon, risque toujours d'être occulté.

Les productions artistiques et culturelles, qui se distinguent des productions scientifiques, interrogent donc les conditions et les modalités de la circulation des idées portant sur les rapports entre subjectivité, travail et action. L'inflation du discours sur les risques psychosociaux contribue à renouveler le débats sur les formes de l'action dans le champ de la critique du travail, mais ne suffit pas à l'épuiser, loin de là. En psychodynamique du travail, traiter de la question de l'action suppose de pouvoir favoriser l'émergence d'une vision critique du travail et de son organisation, à partir de la transformation du rapport subjectif au travil, en tant que condition préalable et sine qua non à la transformtion de l'organisation du travail."

 

 

    Catherine Pozzo di BORGO, professeur associé à la faculté de philosophie et Sciences humaines et Sociales, Université Picardie Jules-Verne à Amiens, proposait pour l'année universitaire 2006-2007, une filmographie Cinéma et Travail, suivant 11 thèmes :

 

     - Filmer le travail, illustré par Le Tonnelier de Georges ROUQUIER et Portrait de la série d'Alain CAVALIER consacré aux petits métiers en disparition. Figurent Humain, trop humain, de Louis MALLE (1972), immersion sans parole dans la chaîne de montage des usines Citroen, Le sang des autres (1975) du cinéaste militant Bruno MUE (la chaîne chez Peugeot) avec paroles d'ouvriers et d'ouvrières.

L'universitaire pose la question : Comment filmer le travail? Certes, on peut filmer les machines et les gestes des ouvriers. Cela donne lieu à de belles images, mais cela ne rend pas tellement compte des poussières, des odences, des cadences infernales, de la souffrance ni des relations sociales et mentales tissées d'invisible.

Si filmer le travail industriel est difficile, c'est encore plus de traiter du secteur tertiaire. On le voir bien avec le film de Jean-Louis COMOLLI, La vraie vie dans les bureaux (1993).

    - Les luttes ouvrières. Une des raisons pour lesquelles il n'est pas facile de filmer le travail est que les entreprises laissent rarement les cinéastes pénétrer sur les lieux de production. Ce n'est en définitive que dans les moments de conflits, comme les grèves qu'ils ont l'occasion d'y pénétrer. De nombreux films prennent donc pour thème les conflits du travail, notamment lorsqu'ils parviennent au niveau visible . Elle cite Sochaux, 11 juin 68 (1970) du groupe Medvedkine, qui évoque ce dur conflit qui se solde par un affrontement sanglant avec les "forces de l'ordre" ; Chers camarades (2006), de Gérard VIDAL qui a filmé de l'intérieur les grandes grèves dans les usines Chausson de 1975 et de 1983 ; Maryflo (1997), d'Olivier LAMOUR (dans une usine textile) ; Dockers de Liverpool (1996), de Ken LOACH ; Paroles de grève (1996), de Sabrina MALEK et Arnaud SOULIER ; On n'est pas des steaks hachés (2002), de Alima AROUALI  et Anne GALLAND ; L'épreuve de la solidarité, de Jean-Luc COHEN (quelque mois de travail d'un délégué syndical d'une petite entreprise de travaux publics). 

      - Les fermetures d'usine, où sont illustrées ces situations traumatiques, et les réactions diverses des ouvrier(e)s. Comme dans 300 jours de colère (2002) de Marcel TRILLAT (les dix mois de résistance des 123 salariés de la filature de Mosley) ; Métaleurop (2003), de Jean-Michel VENNEMANI ; Mon travail, c'est capital (2000) qui suit cinq ouvriers de l'usine Moulinex.

      - Le chômage, avec les films Le chomage a une histoire, de Gilles BALBASTRE (historique du développement du chômage massif à partir de la fin des Trente Glorieuses) ; Sans travail fixe (1993), de Françoise DAVISSE ; Chômage et précarité, l'Europe vue d'en bas (2004), de l'auteure, sur les mécanismes du chômage à travers l'étude comparée de quatre pays européens...

       - La mondialisation, comme le film Le cauchemar de Darwin, de Hubert SAUPER, Ouvrière du monde, de Marie-France COLLARD ; Le Business des fleurs, de Jean-Michel ROGRIGO ; L'emploi du temps, de Carole POLIQUIN.

          - La souffrance au travail dans par exemple Managers, encore un effort, de Bernard BLOCH ; La chaîne du silence, d'Agnès LEJEUNE, Pression(s), d'Elodie BOULONNAIS...

        - Les maladies professionnelles, avec Les Vaches bleues, de l'auteure, sur la mine d'or de Salsigne, dans l'Aude ; Mourir d'amiante, de Brigitte CHEVRET ; Porto Marghena, de Paolo BONALDI...

          - Le cas du nucléaire, avec Radiactive Days, du suédois Torgny SCHUNESSON ; Arrêt de tranche, les trimardeurs du nucléaire ; Le travail, la santé, l'action, trois petits films de René BARATTA, réalisé pour le Comité central d'Entreprise d'EDF...

          - Les mutations du travail vues par la télévision. Elle distingue trois grandes périodes : les années 1960, qui coïncident avec les débuts de la télévision où l'on voit de jeunes réalisateurs communistes aller à la rencontre d'une classe ouvrière méconnue ; les années 1970-1980, où le documentaire sur le travail laisse la place à des magazines et à des reportages qui ne traitent plus tant du travail lui-même que de son contexte de délocalisations, de fermetures d'entreprises, de chômage et de flexibilité ; les années 1990 où les documentaires réapparaissent sous l'impulsion du ministère du travail, en collaboration avec la chaîne 5. Elle cite 200 à l'heure, des années 1950 ; Ouvriers, de Claude MASSOT, des années 1960-1970 ; Sommes-nous condamnés aux cadences ; Les prolos, de Marcel TRILLAT...

          - Le film d'entreprise où l'objectif est dinformer, de former, de promouvoir ou de sensibiliser. Elle cite entre autres Le chant du styrène, d'Alain RESNAIS ; Hôtel des invalides, de Georges FRANJU et L'Ordre, de Jean-Daniel POLLET.

          - La fiction et le monde du travail. Après avoir évoqué surtout des documentaires, Catherine Pozzo di BORGO évoque les peu nombreux films de fiction. Souvent, ils magnifient l'image du héros ouvrier et approchent de façon romanesque la dure réalité du travail. Quelques réalisateurs ont évité toutefois ces écueils : par exemple Ken LOACH avec Riff Raff et Laurent CANTET avec Ressources humaines.

 

    ici et là, notamment sur Internet, sont cités (par exemple là sur le site JeJournalduNet) quelques films de fiction qui ont émergé dans l'actualité cinématographique et disponible actuellement en DVD : Le couperet (2004), de Costa GAVRAS ; Stupeur et trenblements (2003), d'Alain CORNEAU ; Violence des échanges en milieu tempéré (2003), de Jean-Michel MOUTOUT ; Ressources humaines (1999), de Laurent CANTET ; La firme (1993), de Sydney POLLACK ; Les grandes familles (1958), de Denys de La PATTELIÈRE ; Mon oncle d'Amérique (1980), d'Alain RESNAIS ; Les temps Modernes (1936), de Charles CHAPLIN...

   On peut citer également J'ai (très) mal au travail (2007) de Jean-Michel CARRÉ ; Le placard (2001), de Francis WEBER ; La Méthode (2006), de Marcelo PINEYRO ; Trois huit (2001), de Philippe Le GUAY, comme le fait la médiathèque Elie Chamard à Cholet...

 

   Pour notre part, citons les films suivants, qui mettent en relief à la fois les coopérations et les conflits, très loin du ton et des objectifs des très nombreux documentaires d'entreprise sur le travail, parfois entre la technique et la propagande commerciale.

- Metropolis (1927) d'Abel GANCE, film expressionniste de science fiction allemand produit pendant la courte période de la République de Weimar, avant donc que la censure nazie ne déferle sur toute la culture. Adaptation du roman du même nom de Thea von HARBOU, ce métrage de 145 minutes (selon la version restaurée de 2010), malgré une fin en forme de happy end de réconciliation, montre bien l'opposition entre une caste dirigeante riche et une masse ouvrière laborieuse. C'est l'un des rares films muets qui représente aujourd'hui encore quelque chose d'important pour les cinéphiles comme pour le public. Vision très pessimiste à peine tempérée par la fin...

- La Grève (1925), de Sergueï EISENSTEIN, premier film du réalisateur soviétique, montre dans l'Empire russe de 1912 la lutte des ouvriers d'une usine, réprimée de manière sanglante. Ce film de 78 minutes (selon cerraines versions), muet et en noir et blanc, est malgré tout un film de propagande, même si avec le recul, son message apparait assez universaliste. Fresque épique et polémique où la masse des grévistes est le véritable héros. La Grève est constituée d'une seule et unique et très longue scène d'action collective avec six "mouvements" symphoniques...

- Les Temps modernes (1936) de Charles CHAPLING, dernier film muet de son auteur, présente le personnage de Cahrlot qui lutte pour survivre dans le monde industrialisé, aux prises avec les cadences infernales de l'usine. D'une durée de 87 minutes, cette comédie dramatique étatsunienne constitue un des films les plus populaires qui traverse les époques. Grande fresque contre le machinisme attaqué au nom de la dignité humaine...

- Germinal, au moins dans ses trois versions de 1913, 1963 et 1993, adaptation du roman du même nom d'Emile ZOLA représente la vie laborieuse du mécanicien Etienne LANTIER. La version de 1913, de Albert CAPELLANI est une suite de tableaux d'une durée totale de 140 minutes. Le film de 1963, réalisé par Yves ALLÉGRET met bien en relief la situation dans les mines du Nord, traversés par les idées révolutionnaires. Ce drame historique d'une heure 52 minutes est une co-production franco-italo-hongroise. Le film franco-belge de 1993, réalisé par Claude BERRI, de 170 minutes, montre le conflit croisé entre patrons, ouvriers "modérés" et anarchistes révolutionnaires.

- Blue Collar, film américain réalisé par Paul SCHRADER, sorti en 1978, est un drame de 114 minutes.

- De la belle ouvrage, téléfilm de Maurice FAILEVIC, de 1970, est une chronique d'un milieu ouvrier dans le Paris et la banlieue populaires, où un ouvrier se révolte à la suite d'un changement technique. De 80 minutes, ce film dramatique, disponible en DVD, est édité par l'INA.

- En gagnant mon pain, film soviétique de 1939, réalisé par Marc DONSKOÏ,inspiré de l'oeuvre de Maxime GORKI, présente les tribulations d'un jeune prolétaire, Aliocha, entre apprentissage raté et recherches laborieuses de travail. DE 97 minutes, ce drame a reçu de nombreux prix internationaux.

- Fair play, film français de 2006 réalisé par Lionel BAILLIU, pose la question de la violence dans les rapports d'entreprises. Il montre bien les rapports de soumission et de domination.

- F I S T, film américain de Norman JEWISON sorti en 1978 présente les aventures de deux manutentionnaires injustement licenciés qui deviennent membres de la Fédération des Commionneurs. Au cours d'une grève longue et difficile, pour faire face aux milices patronales, l'un d'eux, interprété par Sylvester STALLONE, fait alliance avec la maffia. Réalisé d'après l'oeuvre de Joe ESZTERHAS, s'inspirant de la vie réelle de Jimmy HOFFA, le métrage de 145 minutes montre bien l'ambiance des luttes syndicales aux Etats-Unis. 

- L'Eté des Lip, téléfilm français réalisé par Dominique LADOGE, diffusé en 2012, met en scène l'affaire Lip des années 1970. En 110 minutes, sont relatés les initiatives des ouvriers pour faire échouer la fermeture de leur usine, optant pour une appropriation collective et autogestionnaire des outils de production et de commercialisation d'horlogeries. 

- Norma Rae, film américain de 1979 réalisé par Martin RITT, basé sur le livre du journaliste Henry "Hank" LEIFERMAN, raconte l'histoire vraie de la militante syndicaliste Crystal Lee SUTTON et de son combat, aux côtés du syndicaliste Eli ZIVHOVICH pour affilier les employés d'une usine en Caroline du Nord au syndicat des employés de l'industrie du vêtement et du textile. Film de 110 minutes spécifique du cinéma social américain des années 1970, il montre bien les difficultés de la vie syndicale aux Etats-Unis.

- The Navigators, film britannique de 2001 réalisé par Ken LOACH montre les réactions des cheminots en Angleterre à la privatisation de British Rail sous le gouvernement de JoHN MAJOR. Inspiré de l'échec de la Connex South Central et de la Connex South Eastern, qui perdirent leur franchise à cause de leur mauvains fonctionnement et de la piètre qualité de leur service, ce film de 96 minutes se situe dans la lignée d'une (longue) liste de film consacré par le réalisateur aux problèmes sociaux.

- 35 heures, c'est déjà trop, film américain de Mike JUDGE de 1999, montre la vie d'un cadre informatique dans une grande société de développement logiciel. Ce drame de 89 minutes montre l'organisation d'une arnaque à virus informatique pour voler l'entreprise. A noter que ce film indique combien les entreprises sont fragilisées par le tout informatique, surtout si elles licencient à un moment leur employés spécialistes, bien que le traitement spectaculaire de la situation mette plus l'accent sur l'aspect policier (le vol) que sur l'aspect social.

- A nous la liberté, film français de René CLAIR, de 1931, raconte les aventures de deux amis détenus dont l'un se lance dans le commerce des disques, son entreprise prospérant jusqu'à devenir conglomérat gigantesque. D'une durée de 100 minutes, ce film culte est devenu ensuite un slogan pour la jeunesse lettrée des années 1930, dans une époque où le danger réside plus dans l'américanisme, la suproduction que dans la grève ou la misère. En tout cas, avec le temps, le film est bien surfait, sec laborieux, d'un burlesque bien timide, et l'absence de réelle intrigue n'arrange rien. La courte séquence du travail à la chaîne inspire plus tard Charles CHAPLIN pour Les Temps Modernes...

- Antitrust (Conspiracy), film américain de 2001, réalisé par Peter HOWIT, met en scène de jeunes programmeurs idéalistes et une grande entreprise qui attire des talents avec des salaires importants et un environnement de travail plaisant et favorisant la créativité. Pendant 108 minutes, le film montre les tourments d'un jeune prodigue de l'informatique découvrant des pratiques douteuses dans l'entreprise... Qualifié de techno-thriller, ce film est bien représentatif d'une tendance à monter beaucoup moins le monde ouvrier et beaucoup plus le monde des services, dont l'ambiance apparait moins violente.

 

   On consultera avec profit le livre Filmer le travail, film et travail - Cinéma et sciences sociales (avec un DVD), Université de Provence, de Corine EYRAUD et Gut LAMBERT.

  Par ailleurs, l'association Filmer le travail, fruit d'un partenariat entre l'Université de Poitiers et l'Association Régionale pour l'Amélioration des Conditions de Travail (ARACT), se donne pour objectif de faire connaitre à un public large la production cinématographique sur le thème du travail, à un moment où l'on assiste à un retour du travail dans le cinéma, d'analyser et de dynamiser l'usage de l'image (fixe ou animée) en Science Sociales et d'ouvrir un espace de réflexion et de débats sur l'évolution et l'avenir du travail aux citoyens. L'association organisation un festival annuel pour la présentation de la production cinématographique sur ce thème.

  Ciné-travail (voir cine-travail.org) s'est constitué depuis quelques années pour permettre des rencontres entre représentants du monde du travail et de l'entreprise, des consultants, des syndicalistes, des chercheurs en sciences humaines et sociales, des universitaires, des étudiants, des professionnels de l'audiovisuel. 

 

Jacques LOURCELLES, Dictionnaire du cinéma, Les films, Robert Laffont, collection Bouquins, 1992. Jean-Pierre DURAND, Cinéma et travail : la rubrique Champs et contrechamps, La nouvelle revue du travail, thème santé au travail : regards sociologiques, n°4, 2014. Isabelle GERNET et Aurélie JEANTET, Editorial du numéro 27, 2012/1, revue Travailler. Catherine Pozzo di BORGO, Cinéma et travail, une filmographie, programme de 36 heures de cours, année universitaire 2006-2007, Faculté de Philosophie et Sciences humaines et Sociales, Université Picadie Jules-Verne (Amiens).

 

FILMUS

Partager cet article

Repost0
11 novembre 2014 2 11 /11 /novembre /2014 19:02

   Que ce soit vu sous l'angle minima du fonctionnement d'une entreprise ou sous la vision globale de la société toute entière, la division du travail constitue un noeud de nombre de coopérations et de conflits. C'est que la notion de division du travail renvoie à la question de l'organisation de l'ordre social : comment une société peut-elle tenir à travers la diversité de ses métiers et de ses professions? Comment un principe de devision peut-il être le soubassement de la cohésion sociale? Comment à travers les réseaux de coopérations s'expriment les conflits qui constituent la trame de la vie collective? Comment les conflits parviennent-ils à être maitriser alors que les entreprises sont des lieux d'antagonismes sociaux parfois redoutables, afin que les coopérations produisent richesses et liens sociaux?

 

     Comme l'écrivent Thierry PILLON et François VATIN, la division du travail est analysée sous deux angles de vue complémentaire, sans que parfois ces deux angles soient abordés simultanément et souvent ils ne le sont que séparément. "Le premier est économique et vise la division technique des tâches dans l'industrie, il a souvent été rattaché à l'oeuvre d'Adam Smith ; le second visa la complémentarité des occupations professionnelles comme principe d'ordre, c'est l'oeuvre d'Emile Durkheim qui fait ici référence. Mais la notion de division du travail renvoie également aux valeurs respectives qu'une société, à un moment de son histoire, accorde aux différents métiers, activités professionnelles, ainsi qu'à ceux qui les assument. En plus de ses versants économiques et sociaux, la division du travail a une dimension morale sur laquelle de nombreux auteurs ont insisté."

 

   C'est dans de semblables considérations que Michel LALLEMENT rappelle que "le travail est une invention historique, propre à certaines sociétés données", celles précisément qui entrent dans une révolution industrielle, laquel fait rompre avec des siècles d'économies de simple subsistance, avec de notables accroissement de productions de toutes sortes par rapport à la simple évolution démographique. Il considère, à la suite de nombreux auteurs (André GORZ, Max WEBER, Robert CASTEL...) "que la notion et la forme contemporaine de travail n'apparaissent pas avant le XVIIIe siècle, au moment où la manufacture commence à imposer sa loi et où, précisément, l'esprit d'un nouveau capitalisme transforme la façon de produire ainsi que l'ensemble des liens que tissent les hommes entre eux. (...) En Grèce comme au Moyen Age, les esclaves et les laborantes ne bénéficient pas de la reconnaissance politique mais ils peinent, ils souffrent. Le travail (selon Robert Castel, notamment dans Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Fayard, 1995) ne prend forme que par l'entremise d'un ensemble de régulations qui assurent un minimum de droits. il serait plus juste encore d'affirmer que les hommes ont inventé le travail le jour où ils ont pris ce dernier dans les rets de la rationalistion : rationalisation juridiques comme le suggère R Castel, mais rationalisations économiques, politique, religieuse... également. (....) Rationaliser le travauk signifie abstraire ce dernier d'un ensemble d'espaces et de pratiques (les activités domestiques au premier chef) pour mieux le modeler selon les canons de la raison instrumentale. A ce compte, le travail s'impose dans la conscience occidentale moderne au titre d'un double procès : procès qui met aux prise l'homme avec la nature afin d'en extraire de façon la plus efficace possible des moyens de subsistance et de confort de vie, procès interpersonnel qui place les hommes en situation de concurrence et de coopération (par le biais d'un statut comme celui de salarié par exemple)."

 

   J.P. SÉRIS (Qu'est-ce que la division du travail? Vrin, 1994) explique que la division du travail doit être rattachée à l'économie politique et à la philosophie morale anglaise du XVIIIe siècle, dans les écrits de William PETTY, inventeur probable d el'expression à ceux d'Adam SMITH. Le mécanisme de division du travail est d'abord rapportée à sa fonction économique, mais ne s'y réduit pas. Cette notion s'inscrit également dans le cadre d'une philosophie morale pour laquelle l'ordre social ne cherche plus de garantie en dehors de lui-même, dans un artifice religieux par exemple ou dans une raison souveraine, mais dans le jeu même des intérêts et des passions humaines. . Adam SMITH, que l'on présente souvent comme fondateur en la matière s'inscrit en fait dans une longue tradition. Dans sa Richesse des Nations (1776), il développe la thèse selon laquelle l'augmentation de la productivité du travail résulte de trois mécanismes combinés :

- l'augmentation de l'habileté individuelle ;

- l'épargne du tamps qui se perd auparavant chez les artisans par exemple en passant d'une sorte d'ouvrage à une autre ;

- l'invention de machines. 

Adam SMITH pense le travail à la fois dans sa dimension économique et anthropologique, et le principe premier de la division du travail se trouve dans une "disposition à trafiquer" résultant des capacités langagières de l'homme.

    Ce qui le caractérise, c'est le pouvoir de mettre en regard son intérêt avec celui des autres, et ainsi, de passer marché. Si ses commentateurs, et ses critiques, dont Karl MARX, centrent leurs analyses sur les aspects techno-économiques de la division du travail, la base du lien sociai qu'il représente est toujours là.

 

    La critique de la division du travail sous la forme d'une parcellisation des tâches dans l'industrie traverse tout le XIXe siècle. Chez Pierre-Joseph PROUDHON qui s'inspire de Pierre-Edouard LEMONTEY, une des proufendeurs de l'"ouvrier-machine" comme chez Karl MARX, c'est cette facette technique qui focalise l'attention. Sauf que dans Misère de la philosophie (1847), Karl MARX élabore sa propre analyse de la division du travail. Il insiste sur un point négligé par les auteurs avant lui : la différence entre la division du travail dans et hors de l'atelier. Sa critique, nourrie par la lecture entre autres des technologues anglais Andrew URE et Charles BABBAGE, dévouche sur l'analyse du machinisme comme entrainant, en détruisant les métiers, l'avènement du "travailleur universel". Si la tradition critique en sociologie retient surtout l'appauvrissement du travail et des qualifications dû à la division poussée des tâches dans l'industrie (Georges FRIEDMANN, Le travail en miettes, 1956 ; Sous la direction d'André GORZ, La critique de la division du travail, 1973), de nombreux travaux s'orientent vers une mise en cause plus radicale du système socio-économique : parcellisation de la société, parcellisation de l'homme lui-même (Harry BRAVERMAN, Labor and Monopolt Capital : The degradation of Work in the Twientieh Century, New York, Monthly Review Press, 1974, traduit chez Maspéro en 1976 : La dégradation du travail au XXe siècle ; Michel FREYSSENET, La division capitliste du travail, 1977).

 

   A la suite d'Emile DURKHEIM (la division du travail social, 1893 ; Le Suicide, 1897), d'autres auteurs étudient les différentes pathologies du travail, ouvrant la voie à une discipline à part entière : la psycho-sociologie du travail. Célestin BOUGLÉ (1939, Qu'est-ce que la sociologie?), puisant dans la tradition de la biologie française (Henri Milne EDWARDS, Edmond PERRIER) refuse cette conception de la "lutte pour la vie", très répandue dans le monde anglo-saxon, pour avancer celle de "solidarité" au niveau d'organicité des animaux supérieurs (voir l'étude de François VATIN, A quoi rêvent les polypes?, dans Trois essais sur la genèse de la pensée sociologique, La Découverte, 2005). Une grande partie de la sociologie française est traversée par l'étude des différentes solidarités générées par la société industrielle, sous l'angle parfois de l'intervention de l'Etat, acteur de "régulation sociale". (C DIDRY, Denis SEGRESTIN...). 

Pierre NAVILLE insiste sur la dimension globale de la division sociale du travail, l'organisation du travail dans l'industrie et l'organisation globale de la société s'influençant l'une l'autre. Des relations de subordinations, des inégalités entre âges et entre sexes, le croisement des intérêts contradictoires font partie d'un dynamique sociale, tant dans l'industrie que dans la société globale, et il est difficile de séparer les deux, et encore plus de la cerner à travers l'étude de trajuctoires individuelles, de l'ouvier au patron...  Pierre BOURDIEU insiste pour sa part sur les évaluations des individus par rapport aux pratiques du travail, sur les reprétations des acteurs sociaux, ces évaluations et ces représentations influant fortement, par de-delà les réalités de la division du travail pris au sens technique, sur cette dynamique sociale. 

 

  Le concept de division du travail est pris entre des interprétations économiques, centrées sur l'organisation technique du travail, et des considérations macro-sociologiques centrées sur l'équilibre des groupes sociaux. Il est également à la frontière des évaluations objectives et subjectives du monde social, entre une sociologie descriptive (qui sert souvent de boite à outils pour le management d'entreprise) et une approche plus critique orientée vers des objectifs de transformation sociale. (PiLLON et VATIN)

La distance est relativement grande entre les discours des entreprises elle-même sur l'organisation du travail et les discours sociologiques, même ceux qui ont tendance à se plier aux exigences managériales, à la source, qui renseignent sur l'état global du travail.

Les questions fondamentales sont toujours posées, en dépit de discours souvent lénifiants des entreprises : quel est en premier lieu la nature de ce procès qui ne cesse, toujours aujourd'hui, de transformer l'homme en travailleur? De quelle manière le travail concourt-il à l'extérisation du sujet et à son érection au rang de prétendant à la maîtrise et à la possession de la nature? Comment en second lieu le travail contribue-til à la production du travailleurs comme être social? Autrement dit, comment le travail participe-t-il de l'intériorisation du social dans les corps et les esprix besogneux? (Michel LALLEMENT)

 

Thierry PILLON et François VATIN, Division du travail, dans Dictionnaire du travail, PUF, 2012. Michel LALLEMENT, Le travail, une sociologie contemporaine, Gallimard, 2007.

 

SOCIUS

Partager cet article

Repost0
8 novembre 2014 6 08 /11 /novembre /2014 09:22

   Le livre de Georges FRIEDMANN (1902-1977), philosophe de formation, écrit en 1950 et réédité plusieurs fois depuis (notamment en 1953 et 1963) marque la pensée sociologique au début de la formation de cette discipline nouvelle centré sur le travail. Classique de la sociologie du travail, son édition et ses rééditions, dans la préface notamment, indique bien l'état d'esprit envers la technique.

    D'abord optimiste, voire euphorique dans les années 1950, la sociologie du travail devient très pessimiste et l'édition de 1967 de Où va le traval humain? est frappante à cet égard. L'automation d'abord synonyme de multiplication de nouveaux emplois moins pénibles et d'extension des loisirs hautement culturels, devient une des raisons d'une dépréciation du travail humain : l'angoisse remplace l'euphorie. Mais le livre de Georges FRIEDMANN, auteur plus de Le travail en miettes (1956) est toujours resté dans le registre de l'anxiété et lui-même écrit dans son avant-propos de la troisième édition, qu'il aurait souhaité que les volumes présentés en librairie soient assortis d'une bande publiciscitaire complétant le titre : ...à sa perte.

 

   Le livre est divisé en quatre parties : Milieu naturel et milieu technique ; Aspects du milieu technique aux Etats-Unis, celle-ci étant subdivisée en L'individu et le milieu technique et L'insdustrie américaine et le facteur humain ; Témoignages sur le milieu technique ; Où va le travail humain. Dans la réédition de 1967, figurent également deux appendices : Marx et la revalorisation du travail dans la société socialiste et Une thérapeutique des tensions industrielles?

 

    La première partie, Milieu naturel et milieu technique, situe brièvement l'opposition du milieu naturel et du milieu technique, vue sous l'angle des problèmes qui l' occupe ici, et esquisse une théorie de la présence humaines que l'auteur compte développer dans des recherches ultérieures.

   La deuxième partie, Aspects du milieu technique aux Etats-Unis, la plus longue du livre, découle du voyage du sociologue français aux Etats-Unis. Elle est spécialement orientée vers les problèmes psychologiques de l'industrie et du "facteur humain", dans le pays le plus dense et le plus évolué.

    La troisième partie, Témoignage sur le milieu technique, réunit plusieurs témoignages essentiels par leurs implications et prolongements. La marche à l'inconscient, dont s'acccompagne l'incomplète automatisation d'un nombre croissant de tâches "répétitives et parcellaires", va t-elle se poursuivre? Et jusqu'où? Comment apparaisent, vus sous l'angle psycho-sociologique, les récents développement du travail à la chaïne? Quels sont les retentissements de ces formes d'activité, de plus en plus répandues, sur la mentalité des opérateurs? Doit-on craindre pour eux une oblitération croisssante, fatale (en l'absence de réformes et de contre-mesures adéquates) de la pensée critique, unerestriction de la personnalité?

    L'auteur dégage dans la quatrième partie certaines tendances de l'ensemble de ses enquêtes et se risque, sur la base de l'observation concrète, à indiquer les "possibles" d'une civilisation où s'harmoniseraient le progrès continu et l'épanouissement de l'individu dans le loisir actif.

  "Une étude, écrit-il dans son Avant-propos, plus approfondie du milieu technique devrait inclure un examen de ses relations avec les structures sociales et de son extension en fonction de leurs différences. Pour la plupart des théoriciens marxistes actuels, qui font du marxisme bien davantage un dogme qu'une méthode applicable à l'observation des faits contemporains, la technique, dans les cadres du capitalisme, entraîne une aliénation de l'homme destinée à s'avanouir avec l'abolition de la société de classes. Désintégrateurs et inhumains, les effets concrets des techniques modernes, aussi bien que les tourments abstraits des intellectuels, dépendent entièrement du régime économico-social : les uns et les autres seront  (ils le sont déjà en URSS) automatiquement dépassés dans une structure nouvelle où les puissances d'aliénation sont détruites, où la société, à tous ses niveaux, se pénètre d'une finalité humaine. En d'autres termes, le milieu technique s'arrêterait aux frontières du monde capitaliste. Mais n'observe-t-on pas en URSS des faits, des types humaines dont il ressort que le milieu technique y constitue, là aussi, mutadis mutandis, une réalité avec quoi la construction d'un socialisme respectueux de la pesonne devra compter? 

Bien que nous nous gardions de méconnaitre l'incidence considérable des structures sociales sur les idéologies du machinisme et ses modes d'utilisation, tout nous convainc, pour notre part, que le milieu technique tend à l'universalité et pénètre des régime très différents. L'organisation, au-delà du désordre capitaliste, d'un système r tionnel de production et de distribution est une condition nécessaire à l'avenir de la civilisation : pour qui s'en tient à l'observation des réalités contemporaines, et non à la mystique, ce n'en parait nullement une condition suffisante. Même dans une économiqe collectiviste et planifiée, la prise de conscience individuelles des techniques est indispensable. Leur domination exige de l'homme de ce temps, pour rétablir l'équilibre rompu par la trop brutale éclosion de sa puissance, non par un "supplément d'âme" au sens du spiritualisme beergsonienn, mais en tout cas un supplément de conscience et de forces morales. Les sciences humaines, en amorçant l'étude psycho-sociologique du milieu technique, en y intéressant de jeunes chercheurs et un public croissant, en aiguisant ainsi chez nos contemporains la conscience de dangers secrets et quotidiens, n'apportent-elles pas, en ce sens, leur contribution? S'il en est ainsi, notre application ne sera pas jugée entièrement vaine."

 

   Dans sa conclusion, notre auteur distingue deux courants principaux :

- sous l'influence de la division du travail, l'un des courants entraine un éclatement progressif des anciens métiers unitaires, tels qu'ils avaient été traditionnellement pratiqués et peerfectionnés au cours des civilisations pré-machinistes. Cet éclatement a pour corollaire la dégradation de l'habileté professionnelles ;

- les progrès de la technique et de la rationalisation exigent et multiplient dans l'industrie des machines de plus en plus parfaites. Ce qui entraine l'émergence de nouvelles compétences professionnelles, adaptées aux nouvelles manières de fabriquer, une repolarisation des savoirs et des savoir-faire, selon de nouvelles organisations du travail. 

L'évolution technique ouvre un "magnifique possible", notamment sous la forme du développement des loisirs, qui exige de nouveaux efforts notamment sur le plan de l'organisation sociale globale. En tout cas ce "magnifique possible" reste une promesse, tandis que les effets négatifs du développement de la techniques sont déjà là. 

La technique donne congé à l'homme : Où le reloger? Telle est la question parmi d'autres sur laquelles réfléchissent alors les responsables lucides aux Etats-Unis.

"Mais les projets les mieux pensés, écrit-il dans sa conclusion, ne pourront prendre corps sans de nombreuses mutations dans les institutions et les valeurs qui les sous-tendent, sans une nouvelle "logique interne" de l'économie américaine."

 

Georges FRIEDMANN, Où va le travail humain?, Gallimard, 1967, 385 pages

 

Partager cet article

Repost0

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens