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6 décembre 2010 1 06 /12 /décembre /2010 14:17

                        L'idée de reconversion est apparue au moment du boom économique des années 1950-1960 et se plaçait dans la perspective d'une plus grande efficacité du système économique, mais sans bouleversements structurels. sachant que la reconversion était techniquement possible - elle avait été expérimentée amplement pour l'industrie automobile après la première guerre mondiale - et conscientes des problèmes posés par l'existence des complexes militaro-industriels, des économistes comme Seymour MELMAN (University of Colombia) avaient avancé le principe de l'economic conversion. Pour l'école d'économistes libéraux comme l'auteur de L'économie de guerre permanente, le militarisme est malsain dans le système capitaliste, car il détourne des ressources énormes à des fins non productives. Aberration économique, facteur "anti-économique" par essence selon eux, le militarisme devait être évacué du capitalisme, moyennant l'adaptation de celui-ci.

Malgré ses limites, cette conception permit de franchir plusieurs pas importants aux Etats-Unis, notamment avec la création de l'OEA, les propositions de loi du sénateur Mc Govern en faveur de la reconversion, les prises de positions de certains syndicats, dont la puissante United automobile and Aerospace Workers et l'International Association of Machinistes.

            Pourtant, cette position parait difficile à soutenir, selon plusieurs auteurs radicaux, sans une critique radicale du système capitaliste. Elle reposerait sur une sorte de rêve : le capitalisme serait disposé à accepter une transformation radicale d'un outil industriel source d'énormes profits, qui lui permet, selon eux, en même temps de défendre les sources d'approvisionnement en énergie de par la monde, dont il tire une partie considérable de sa puissance et d'autres profits tout aussi considérables. D'ailleurs, une résistance farouche d'entreprises du complexe militaro-industriel américain montre que plutôt que d'opérer une reconversion pour percevoir "les dividendes de la paix", il met en avant la nécessaire disposition d'un potentiel prêt à fonctionner en cas de nouvelle guerre. C'est d'ailleurs ce qui s'est passé dans les années 1970, lors du processus de préparation à la guerre du VietNam

              L'idée de "Peace Reconversion" apparut dans les années 1970 et fut développée principalement par Paula GEISE, un militante du "New American Movement". Il ne s'agit plus de réorienter l'économie de guerre permanente - pour reprendre la phraséologie des mouvements pacifistes ou de paix - vers une économie civile, de transférer les capacités de production militaire vers des objectifs civils, mais d'opérer un transfert de pouvoir des élites dirigeantes vers les travailleurs. L'idée de transférer le pouvoir a été également développée en France par les recherches théoriques d'André GORZ, écrivain d'inspiration marxiste, qui insiste sur les finalités de la production. (Nos armes, la crise et le mal-développement).

                 Par la suite, de nombreuses institutions nationales et internationales ont repris à leur compte la notion de reconversion, suivant des fortunes assez diverses. Par exemple, juste après la guerre froide, le ministère de la défense français augmenta ses efforts dans le sens de la reconversion, suite aux baisses programmées du budget militaire, surtout sous l'angle du retour à la vie civile de professionnels de l'armement et de l'armée, à cause des dégonflements importants des effectifs. L'UNIDIR, organe de l'ONU multiplia les études et les propositions, appuyant de nombreux programmes de reconversion (Russie, Europe de l'Ouest). Tous ces efforts semblent marquer le pas depuis le début des années 2000, où l'on assiste au contraire à un accroissement de dépenses militaires et du commerce des armements.(UNIDIR, 2001).

 

                             On peut définir la reconversion, en reprenant les propos d'un syndicaliste français de l'armement (Jo DJEVELEKIAN), comme "la transformation des activités industrielles touchant aux armement en des activités civiles." Il constate tout d'abord que le transfert à l'inverse "s'effectue presque "naturellement" lorsqu'un pays entre en guerre : c'est la mobilisation industrielle". "Ce transfert industriel du civil vers le militaire s'effectue sous la pression des événements ; le peuple et les travailleurs ne trouvent rien à redire. Mais lorsque l'on examine la question du transfert du militaire vers le civil, le problème est bien évidemment différent. On se place dans une situation de non-guerre, dans un contexte socio-économique classique. Il faut examiner les conséquences sur l'emploi, quantitativement (compression des effectifs) et qualitativement (déqualification, sous-traitance, production accrue, etc)." Les syndicats français (CFDT, CGT), vu l'importance du complexe militaro-industriel dans leur pays, font preuve d'une grande prudence lorsqu'ils abordent la question de la reconversion, les uns préférant discuter de diversification des activités (réorientation de certaines capacités vers l'économie civile), les autres plus offensifs sans doute, mettent l'accent sur la faisabilité de la reconversion de pans entiers de l'économie militaire. Dans les deux cas, il importe que les travailleurs ne soient pas les perdants d'une restructuration économique, comme ils l'ont été avec les industries sidérurgiques. Toute reconversion qui s'effectue sans les travailleurs se réalise en fait contre eux.

                                         Cette prudence n'est pas du tout partagée par les composante du Peace Movement, comme Bruce BIRCHARD qui entendent placer le processus de reconversion sous une planification concertée et non pas aux mains des mêmes gouvernements et corps constitués qui gèrent l'économie de guerre. 

                                              A un niveau plus global, les institutions internationales comme l'ONU placent toute perspective de reconversion dans le cadre d'une réorientation du développement au niveau mondial. La lutte contre les dépenses militaires et les proliférations d'armements passent par la mise en place, au niveau gouvernemental et au niveau régional, de véritables plans de conversion à moyen et long terme. 

 

                             Richard PETRIE, faisant le point au début des années 1990 sur les reconversions, note 6 réponses des entreprises confrontées à la réduction des budgets militaires :

- le développement des exportations d'armes, même si c'est au prix d'un accroissement considérable de l'offre, à des prix très bas ;

- la restructuration, qui implique de réduire le volume de la production par la mise à pied des salariés, la vente ou la fermeture d'usines ;

- la spécialisation, qui conduit à resserrer l'éventail des produits fabriqués, à identifier des niches à l'abri des coupures budgétaires ou des créneaux à forts potentiel de profits. Cette démarche, utilisés par les petites et moyennes entreprises, ne va pas sans licenciement et fermetures de sites ;

- le développement de technologie génériques, susceptibles de donner lieu à des applications civiles. Il suppose la recherche d'une "dualité" civile des produits militaires, notamment en termes de coûts et de marché ;

- la diversification. Multiple (militaire-civil, militaire-militaire), cette approche a souvent abouti à des échecs. Elle n'en conserve pas moins un intérêt certain à moyen et long terme ;

- la conversion fondée sur le transfert d'activités du militaire vers le civil. Elle pose de nombreux problèmes culturels et économiques. En effet, ni le management, ni la recherche-développement, nu même les infrastructures ne correspondent aux impératifs commerciaux et technologique des produits civiles.

  Les deux processus qui nous intéressent ici, la diversification et la conversion, s'opèrent avec de grandes difficultés et de manière plus ou moins bien planifiée suivant les régions et les secteurs concernés.

 

     Richard PETRIE, la conversion des industries d'armement, Les Amis d'une école de paix à Grenoble, 1993 ; Bruce BIRCHARD, Qu'est-ce que la reconversion? dans Le droit au travail utile, Concertation Paix et Développement, 1980 ; Jo DJEVELEKIAN, Les travailleurs et la reconversion, dans Alternatives non violentes n°41, Eté 1981 ; Gilbert GIRONDEAU et Jean-Louis MAISONNEUVE, Nos armes, la crise et le mal-développement, 1985.

 

 

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5 décembre 2010 7 05 /12 /décembre /2010 12:09

                     La médecine militaire, en tant que discipline organisée et même si par la passé il a existe des services de santé dans les armées, est une institution récente. Les motivations de l'essor de cette médecine sont diverses mais rarement est posé la question-clé : quelle relation existe t-il entre la létalité des guerres (le taux d'attrition si l'on préfère, c'est-à-dire les pertes rapportées aux effectifs engagés) et le développement de cette médecine?. Ou parce que la question fait facilement retomber sur les motivations habituellement avancées par les historiens ou les sociologues. En matière de stratégie militaire, les mauvaises conditions de santé des soldats ont-ils une influence sur l'issue, victorieuse ou non, des batailles? Et notamment dans le cas des guerres longues, comme les guerres grecques de l'Antiquité ou la guerre de Cent ans dans le Moyen-Age occidental ou encore la guerre de Sécession américaine. La description des batailles se concentrent sur les tactiques militaires perdantes ou gagnantes, mais ne fait presque jamais état de l'influence des mauvaises conditions d'hygiène, voire des épidémies sur leur dénouement. Dans l'explication des campagnes militaires, la question de la santé n'est que très subalterne alors qu'elle constitue tout de même une question qui la lie directement à la combativité des troupes. Certes les marches épuisantes sont considérables, suite à des attaques surprises de l'adversaire, comme une cause parfois directe d'un échec. Mais il n'existe que de rares traces dans toute la littérature immense consacrée aux guerres, de l'impact des maladies sur la stratégie. Les écrits sur l'état de santé des soldats se concentrent souvent sur le traitement des blessés et de manière indirecte sur le traitement des morts au combat (pratiques de cérémonial militaire, conditions du retrait des cadavres des champs de bataille...). C'est surtout le versant de la souffrance des soldats que les ouvrages sur la médecine des armées évoquent. 

 

                   Yvon GARLAN, dans un passage sur les services sanitaires dans les armées antiques, indique que le bien-être des soldats se trouve mieux assuré que leur santé, car ils y firent tardivement leur apparition "ou du moins tardèrent à s'y constituer en services autonomes, échappant à l'initiative privée."

"Jusqu'à la fin de l'époque classique en Grêce, aussi bien que sous la République romaine, l'Etat - tout en accordant sa protection aux victimes de la guerre (orphelins et mutilés) - se souciait assez peu, au cours des opérations, de la guérison des malades et des blessés : il s'en déchargeait sur les combattants eux-mêmes, sur les cités amies du voisinage, ainsi que sur les médecins personnels des chefs ou les médecins errants (souvent de médiocre réputation) qui suivaient les armées dans leurs déplacements. Les mercenaires de l'époque hellénistique, moins disposés que les citoyens à payer l'impôt du sang, commencèrent cependant à exiger de leurs employeurs davantage d'égards et de garanties.(...). Les services sanitaires s'améliorèrent progressivement à Rome au 1er siècle, mais ce n'est que sous l'Empire que des médecins firent officiellement partie des forces armées." Nous nous demandons si d'ailleurs l'existence au sein des légions romaines de ces services sanitaires ne sont pas une des raisons de leur efficacité d'instrument de conquête et d'occupation. La préoccupation sur l'hygiène des troupes explique en partie l'existence d'une rude discipline militaire et l'organisation même du camp romain (avec un agencement réglementaire des tentes, des clôtures et des règlements stricts de circulation des hommes et des victuailles à l'intérieur du camp..). 

 

                    André CORVISIER confirme qu'"on ne trouve aucun indice de soins particuliers donnés aux militaires avant les allusions faites par HOMERE (Iliade) aux deux médecins de l'armée des Grecs (...) et la représentation scythe de l'application par un soldat d'un pansement à son camarade blessé (...). Cependant dans la Bible (Nombre et Deutéronome), sont énoncées des prescriptions destinées à lutter contre la contagion dans les camps (éviction des lépreux et dysentriques, enfouissement des excréments à l'extérieur). En Grèce les militaires figures parmi les gens soignés parmi les Asclépiades, mais les médecins d'armée apparaissent surtout avec l'emploi des mercenaires. Des médecins suivaient l'Armée d'Alexandre. Les armées de la Rome républicaine semblent avoir confié leurs blessés et malades aux soins des villes amies ou vaincues. Par contre, les armées impériales comptent des medici legiones (10 par légion) et les medici castrorum, ainsi que des miles medici. Au total, l'armée romaine aurait compté un millier de médecins (un pour 450 hommes). Elle aurait également disposé d'hôpitaux fixes ou valetudinaria."

                L'historien militaire  explique que quatre facteurs, plus ou moins liés entre eux, semblent avoir influé sur la formation d'une médecine militaire - très visible surtout au milieu du XIXème siècle, après les premières hécatombes de la guerre moderne : 

- le développement de l'art militaire : la manière de se battre conditionne la fréquence et la nature des blessures ;

- les progrès de la science médicale : ces progrès "offrent comme repères essentiels la pratique des amputations, un moment réduite par l'interdiction religieuse des opérations sanglantes, l'invention au XVIème siècle du garrot qui arrête l'hémorragie, la dextérité croissante des chirurgiens et les lents efforts pour lutter contre l'infection des plaies, de l'application du fer rouge à la pratique de l'asepsie par PASTEUR (XVIeme-XXème siècle). Dans de nombreux domaines, chirurgiens et médecins militaires ont le plus souvent été à la pointe du progrès, car ils ont dû faire face à des demandes inattendues, massives, et sauf le cas d'épidémies, hors de proportion avec celles des populations. Enfin l'urgence a toujours commandé, d'autant que pendant longtemps la rapidité d'intervention a été le plus efficace moyen de lutte contre la gangrène." ;

- le développement de l'Etat et des administrations : dès que le souverain prend en charge l'entretien de ses armées (et ne les laisse pas au mercenariat plus ou moins organisé), comme sous l'Empire romain ou lors des monarchies européennes affermies, se mettent en place de nombreux moyens. Ce mouvement est renforcé avec l'instauration de la conscription. Ainsi la Prusse du XVIIIème siècle fut un modèle d'organisation des services d'hygiène au sens large. ;

- l'évolution des mentalités : la sensibilité et le prix accordé à la vie s'accroissent dans le temps, notamment en Occident. "Pendant de nombreux siècles, le militaire qui a choisi son état et dont la mort sanglante est moins fréquente que la mort par maladie (la mort de tout le monde) n'attire aucune attention particulière, alors que les épidémies ravagent les populations". Notons qu'elles peuvent ravager les armées mal organisées et désorganisées par des services d'intendance inefficaces ou rendus inefficaces par l'ennemi. "Les danses macabres ne lui accordent qu'une place limitée. C'est seulement trois quart de siècle après que la peste a été vaincue en Europe que le sort des militaires commence à émouvoir la sensibilité des hommes des Lumières. Fontenoy (1745) est le premier champ de bataille décrit comme un charnier, alors que Malplaquet (1709) et bien d'autres rencontres avaient été beaucoup plus sanglantes. La passion révolutionnaire oblitère un instant cette sensibilité naissante, qui se réveille en Europe avec la guerre d'Italie. Les pertes de Solgerino, moins importantes proportionnellement aux effectifs, malgré les progrès de l'armement, émeuvent beaucoup plus l'opinion que celles du Premier Empire et suscite un mouvement d'opinion qu'exprime Henry DUNANT en fondant la Croix Rouge. Ce mouvement est renforcé lorsque les armées ne sont plus seulement composées de professionnels, mais d'hommes pour la plupart tirés de la population, comme c'est le cas avec la guerre de Sécession, la première "guerre de civils". Le soin aux blessés n'apparaît plus seulement comme une économie d'Etat, mais plus que jamais comme un devoir d'humanité. "

      Après avoir évoqué l'évolution historique des services de santé, François CHATELET résume la situation au XXème siècle : "l'organisation des services de santé dans les différentes armées est devenu de plus en plus semblable sous l'influence des praticiens et des impératifs de la médecine. Le bilan de l'activité de la médecine et de la chirurgie militaires depuis la guerre de Sécession est considérable, malgré l'augmentation des effectifs et l'inventions d'armes nouvelles. Pendant la première guerre mondiale, le nombre des morts de maladies tombe bien au-dessous de celui des morts sanglantes et celui des morts par suite de blessures ne représente plus que les deux cinquièmes des morts sur le coup. Avec la seconde guerre mondiale le nombre des mutilés graves handicapés pour la vie se réduit également."

 

        Son propos n'est pas de faire le récit ou l'analyse des relations entre guerre et développement des épidémies, même sans l'usage d'armes biologiques de quelque nature que ce soit, et s'il ne mentionne pas l'épidémie qui suivit la première guerre mondiale et qui fit largement plus de victimes qu'elle, c'est parce qu'il concentre son propos au développement des services de santé. Mais il faut noter que dans tout son Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, il n'est pas fait mention de l'influence de l'état de santé des troupes sur le déroulement et de dénouement des batailles, sauf au détour de la description de certaines batailles. Une modélisation serait toutefois intéressante car elle est susceptible de modifier quelque peu notre compréhension de la défaite ou de la victoire de certaines armées. Les reconstitutions après-coup des tactiques militaires - surtout celles qui réussissent en fait...- n'intègrent pas cette variable de santé, alors que tous les historiens militaires expliquent que le hasard (qu'il n'explicitent pas assez toutefois selon nous) prend une part plus ou moins grande dans l'explication du succès ou de l'échec des campagnes militaires. Revisiter certaines batailles en se questionnant là-dessus serait sans doute très instructif.

 

 

     André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988 ; Yvon GARLAN, La guerre dans l'Antiquité, Nathan Université, 1999.

 

                                                                                                                                                      STRATEGUS

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3 décembre 2010 5 03 /12 /décembre /2010 12:55

               Le protocole de Genève de 1925 interdit l'emploi des armes biologiques au même titre que les armes chimiques. Ce protocole n'interdit pas les recherches. Le 10 avril 1972 est signée la Convention sur l'interdiction (entré en vigueur le 26 mars 1975) de la mise au point, de la fabrication et du stockage d'armes bactériologiques ou à toxines et sur leur destruction. Depuis se tiennent des conférences en vue de l'examen de la convention et du renforcement du régime de vérification originel où l'on se préoccupe surtout des implications militaires des progrès scientifiques et techniques en matière de biotechnologie et de génie génétique. Un groupe ad hoc se constitue en septembre 1994 pour élaborer des mesures de confiance et de vérification. Toutefois, peu de progrès sont accomplis dans cette voie en raison de la complexité du contrôle de l'interdiction des armes biologiques et de la "répugnance" des organisations professionnelles (notamment les industries pharmaceutiques) à souscrire à des procédures de vérification trop intrusives, qui se réfugient bien facilement derrière le secret industriel. Malgré tout, les experts internationaux estiment que la résolution 1540 adoptée en 2004 par le conseil de sécurité de l'ONU marque une étape importante. Contraignante pour tous les Etats membres de l'ONU, elle réaffirme que ces derniers doivent s'acquitter de leurs obligations en matière de maîtrise des armements et de désarmement et prévenir la prolifération, sous tous ses aspects, de toutes les armes de destruction massive. 

 

                  Pendant que des efforts se déploient sur la constitution d'armes biologiques dans les unités militaires, les recherches se sont poursuivies et se poursuivent toujours, avec de temps à autres des velléités d'usage et surtout des "expérimentations" ponctuelles. La France crée un commission de bactériologie dès 1921 pour établir une politique de guerre biologique, et sous diverses appellation, il y a toujours un département du ministère de la défense qui y travaille. Le Royaume Uni se dote d'une unité spéciale sur les armes biologiques à Porton Down en 1940, unité qui réalise des testes sur l'ile Gruinard en Ecosse. Laquelle est contaminé en 1942 par la maladie du charbon (5 millions de tourteaux comprenant de l'anthrax produits), contamination qui perdure au moins jusqu'en 1990. Les Etats-Unis créent un centre de recherche en 1943 et dès l'année suivante, une installation d'essai sur site est opérationnelle. En Union Soviétique, un programme d'armement biologique débute dès 1927. Il fournit toute une série d'agents pathogènes capables de provoquer la tularémie, le typhus ou la fièvre Q, mais qui ne sont pas utilisés pendant la Seconde Guerre Mondiale. Lors de l'expansion de l'empire japonais pendant la guerre sino-japonaise (1937-1945), l'empereur du Japon autorise la création d'une unité de recherche bactériologique qui pratique des expérimentations sur des milliers de cobayes humains. Ces armes sont employées à maintes reprises en Extrême-Orient par l'armée impériale jusqu'à la fin de la guerre. L'Allemagne crée en 1943 un petit centre de recherche d'armement biologique à Posen, centre qui est repris par les Soviétiques en 1945. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, la faisabilité des armes biologiques est clairement établie, même si aucun pays, pour autant qu'on le sache, n'a fait de découverte considérable. 

                 Durant les premières décennies de la guerre froide, les grandes puissances continuent leurs recherches dans ce domaine jusqu'à l'arrêt unilatéral des Etats-unis en 1968 et la signature de la Convention de 1972. Cependant, des programmes d'armes biologiques se poursuivent toujours. De temps à autre, des "accidents" nous le rappellent. Ainsi l'usine de production d'armes bactériologiques de Sverdlowsk (rebaptisé Ekaterinbourg), en Union Soviétique, laisse échapper de l'anthrax le 30 mars 1979. Bilan, entre 66 et 600 morts selon les sources. Les soviétique ont lancé dès les années 1970 un immense programme de recherche et d'essai en armes biologique appelé Biopreparat (révélé par Ken ALIBEK, Biohazard, Random House, 1999 ; La guerre des germes, Presses de la cité, 2000). Egalement, entre 1975 et 1983, des cas d'intoxication causée par la "pluie jaune" sont constatés en Asie du Sud-Est, au Laos et au Cambodge. Nous n'avons su que dans les années 1990 que l'Afrique du Sud avait mené un projet d'Etat (Coast) dans les années 1980. Des inspections internationales en Irak, menées dans le cadre de l'accord de cessez-le-feu ayant mis fin à la seconde guerre du Golfe, ont révélé un programme biologique d'envergure à un stade assez avancé, quoique bien en-deçà des allégations de l'administration américaine.. 

 

                    D'une manière générale, la plupart des pays occidentaux ont renoncé aux armes biologiques dans les années 1960. Les principaux possesseurs de programmes militaires biologiques se situent au Moyen-Orient et en Asie. Le risque de prolifération provient surtout de pays qui, ne pouvant se doter d'armes nucléaires pour des raisons techniques et industrielles, se tournent vers des armes plus faciles à concevoir et dotées de propriétés voisines sur le plan stratégique.

     Il existe une grande différence entre la prolifération biologique et la prolifération chimique : sur les dizaines de milliers d'agents chimiques sur lesquels les scientifiques militaires (et civils, mais ils l'ignorent la plupart du temps...) travaillent depuis plusieurs décennies, la liste des agents à usage militaire s'est stabilisée autour d'une soixantaine de produits ; au contraire, les formidables progrès de la génétique ouvrent à la biologie militaire des perspectives aussi vastes d'inquiétantes. Les techniques biotechnologiques peuvent être utilisées pour produire des agents biologiques à des fins militaires en quantité importante et il se dit même que l'ingénierie génétique est susceptible d'améliorer leur stabilité - longtemps l'un des principaux obstacles posés aux programmes biologiques militaires - et leur résistance aux vaccins ou aux traitements existants. Les travaux des spécialistes sont incessants à cet égard.

Si l'on prend en exemple le système soviétique, les armes biologiques faisaient l'objet d'un classement stratégique au regard de leurs effets létaux :

- les armes stratégiques, dont les taux de contagion et de mortalité sont très élevés (type peste ou variole) ;

- les armes opérationnelles, destinées à donner un avantage militaire sur un théâtre d'opération (type tuléramie, brucellose, morve) ;

- les armes stratégico-opérationnelle, qui mêlent les deux effets (type anthrax, Marburg, fièvre Q).

   Une centaine d'Etat dispose de la technologie nécessaire, mais depuis l'arrêt des activités dans ce domaine aux Etats-Unis, en Union Soviétique et en Afrique du Sud, il ne reste qu'une douzaine de pays à avoir réellement franchi  le pas : Egypte, Irak (mais depuis l'occupation américaine, cela n'est plus le cas), l'Iran (qui suscite actuellement les plus vives inquiétudes), Israël, Lybie, Syrie au Moyen-Orient ; Chine, Corée du Nord, Taïwan, Birmanie, VietNam en Asie. La quasi totalité de ces pays développent également des armes chimiques. Dans certains Etats-majors circulent l'idée d'une complémentarité entre armes chimiques (tactiques) et biologiques (stratégiques).

En 1999, le centre de Monterey recensait dix-neuf pays concernés par l'arme biologique, dont treize seraient encore actifs : l'Algérie, la Chine, l'Inde, l'Egypte, l'Iran, l'Irak, Israël, la Lybie, la Corée du Nord, la Russie, la Syrie, Taiwan et les Etats-Unis... Mais cette liste inclut des pays au statut très divers :

- les pays qui, tout à fait officiellement et dans le cadre de la Convention internationale, conduisent un programme de recherche à des fins défensives : Inde et Etats-Unis ;

- les Etats qui mènent un effort de recherche, plus ou moins avancé : Corée du Nord, Tawan, Egypte, Iran, Irak, Syrie, Algérie, Libye ;

- la Russie doit être traitée à part dans la mesure où, bien qu'elle conduise tout aussi officiellement que l'inde et les Etats-Unis un programme de recherche défensif, des soupçons pèsent sur la réalité de ses activités ;

- la Chine est considérée comme le pays au risque le plus élevé en termes de prolifération biologique, avec vraisemblablement un programme offensif.

     Encore une fois, disons que la prolifération biologique est celle où les données sont les plus imprécises.

 

     Hauman YAAKOUBI, Armes chimiques et biologiques, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000 ; Olivier LEPICK, Armes chimiques et biologiques, Encyclopedia Universalis, 2004 ; Commission sur les armes de destruction massive, Armes de terreur, L'Harmattan, 2010 ; Rapport d'information sur la prolifération des armes de destruction massive, Assemblée Nationale, 2000.

 

                                                                                         ARMUS

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2 décembre 2010 4 02 /12 /décembre /2010 09:14

                       Les armes biologiques, très anciennes dans l'histoire, comme les armes chimiques, forment un arsenal très diversifié dont la caractéristique commune est d'être formé de pratiquement toute la gamme des micro-organismes vivants ou des matières qui en dérivent. Elles sont utilisées pour provoquer des épidémies, sous forme d'aérosol ou de fines particules liquides ou solides en suspension dans un gaz (ou dans l'air pour sa forme moderne), une fois le mode d'action de ces micro-organismes élucidé. Mais également depuis l'Antiquité, tout simplement sous forme de cadavres d'hommes ou d'animaux. 

  La classification des armes biologiques suit tout simplement la classification des sciences naturelles. On distingue généralement (Bureau des affaires du désarmement des Nations Unies) 5 catégories :

- Les bactéries, cultivées dans des milieux artificiels de culture liquide ou solide. Différentes bactéries peuvent être utilisées dans des armes biologiques, comme le bacillus anthracis, la brucella suisi, le Yersinia pertis, le Vibrio cholerae, le pasteurella tularensis et la Salmonella typhi. On reconnait là facilement les agents infectieux permettant de provoquer des épidémies de grippe, de peste, de choléra, de fièvre jaune ou de typhus...

- Les virus, nettement plus petits que les bactéries, qui abondent dans la nature. Leurs effets peuvent être amplifiés par une mutation naturelle ou par une modification génétique. Différents virus peuvent être utilisés : celui de l'encéphalite équine du Venezuela, le virus d'Ebola, celui de Hantaa, le virus de la fièvre de la vallée du Rift ou le virus de la fièvre jaune...

- Les rickettsies, analogues aux bactéries, plus grandes qu'elles mais plus petites que les virus, comme le Coxiella burnetti, le Bartonnella quintana, le Rickettsia prowasecki ou le Rickettsia rickettsii...

- Les champignons, micro-organismes qui produisent des spores et se nourrissent de matière organique, surtout nuisibles pour les végétaux. Différents agents fongiques peuvent être utilisés : Colletotrichum kahawae, l'Helminthosporium oryzae ou le Mircocyclus ulei....

- Les toxines, produits ou dérivés d'animaux, de plantes ou de micro-organismes, qui, à la différence des autres agents biologiques ne peuvent se reproduire. Différentes toxines peuvent être utilisées : aflatoxines, toxines butoliques, ricine, entérotoxines ou saxitoxines...

  Tous ces micro-organismes possèdent le mérite d'avoir une action lente et indécelable au départ, obligeant pour s'en prémunir d'effectuer des vaccinations massives plus ou moins efficaces. Par contre, de nombreuses contraintes limitent le nombre d'agents biologiques susceptibles d'être utilisés comme arme. De ce fait peu d'entre eux retiennent l'attention des militaires. Cependant les progrès de la microbiologie peuvent étendre les possibilités. 

 

                  Très tôt dans l'histoire, des agents biologiques ont servi dans les guerres, notamment sous forme de cadavres pestiférés. En effet, les différentes conditions des batailles, surtout si elles sont longues, sont propices à la propagation d'épidémies très diverses, surtout aux époques où l'hygiène n'est pas forcément une caractéristique très répandue des troupes. Ainsi de temps à autre, diverses parties, lors des sièges des villes, expédient les cadavres (par catapultage par exemple), par-dessus les murailles ou polluent sciemment (par les excréments) les sources d'eau... Nous ne connaissons pas bien les conséquences de ces actions, sauf à partir du Moyen Age, pour la raison bien simple qu'une de celles-ci a provoqué la sinistre peste noire qui décima près de la moitié des Européens à partir de 1347. Pendant le siège de la ville génoise de Caffa (l'actuelle Théodosie en Crimée) en 1346 par le général tatare Kiptchäk khän Jamberg, une épidémie grave se déclara dans les rangs des assaillants et le général tatare utilisa cela à son avantage en décidant de catapulter derrière les murs de la ville les cadavres pestiférés de ses soldats, provoquant ainsi rapidement la mort de la plupart des assiégés.

Toute une histoire de l'utilisation des cadavres dans les batailles (et de leurs conséquences...) ou d'empoisonnement des eaux reste à écrire et sans doute cette tactique était-elle courante à certaines époques, tant en Occident qu'en Orient. L'usage des armes, entre parenthèses, s'inscrit aussi dans une histoire des mouvements des agents infectueux sur notre planète. Par exemple, les conquistadores espagnols apportèrent, dans leur conquête des empires qu'ils rencontrèrent sur le sol de l'Amérique du Sud, de manière inconsciente, les germes qui leur permirent une si rapide victoire. Sans doute les agents infectueux ont un rôle très important dans la montée et le déclin des civilisations.

      On trouve là les paramètres de l'utilisation de l'arme biologique : propagation mortelle ou incapacitante, impossibilité de maîtrise de cette propagation, effets non discriminatoires sur les troupes amies et sur les troupes ennemies...

 Un agent biologique incapacitant ou mortel doit avoir plusieurs avantages pour réellement intéresser les stratèges et les planificateurs militaires :

- moindre coût que les armes classiques, chimiques ou nucléaires ;

- grande flexibilité tactique due à l'existence d'une grande variété d'agents ;

- capacité de frappe de grandes cibles sur de longues périodes en raison de leur possibilité de multiplication et de contamination à long terme des zones ciblées ;

- capacité forte de létalité obligeant l'adversaire à déployer beaucoup d'efforts pour s'en prémunir ;

- impact psychologique dévastateur en suscitant la crainte d'une contamination non détectée et d'une mort imminente ;

- discrétion relative pour la dispersion des agents dans l'atmosphère.

Mais, revers de la médaille, un agent biologique est généralement peu fiable et peut générer des effets imprévisibles, sauf si la recherche permet de programmer son cycle de vie. Les effets notamment des armes biologiques modernes ne sont jamais immédiats en raison de leur période d'incubation qui peut durer plusieurs jours après la contamination, surtout depuis que les conditions d'hygiène dans les armées sont très surveillées. Il n'est plus possible d'utiliser maintenant des cadavres d'animaux ou d'hommes sans que immédiatement le génie militaire ou civil interviennent. Mais surtout, elles peuvent aussi contaminer l'utilisateur. Elles compliquent toutes les autres opérations militaires dans les zones contaminées et dans d'autres dont on ne sait pas réellement si elles ne le sont pas aussi, en obligeant les soldats à porter des équipements spéciaux de protection contre les infections. Bien plus que les armes chimiques, les armes biologiques nécessitent pour leur emploi de très grandes précautions. 

       Olivier LEPICK, compte tenu de tous ces paramètres, estime que la menace de guerre biologique est finalement mal définie. "Les armes biologiques peuvent apparaître peu fiables en raison de la faible prévisibilité des épidémies, mais elles pourraient plus sûrement s'attaquer directement à chaque individu, principalement par ses voies respiratoires. Les agents biologiques seraient alors dispersés comme des agents chimiques. Des insectes familiers des théâtres d'opérations choisis pourraient aussi être contaminés pour infecter les individus. L'épidémicité serait alors considérée par l'agresseur comme un facteur secondaire, sinon gênant, en raison des risques en retour qu'elle ferait courir. Si des possibilités d'immunisation et de thérapeutique lui donnaient une sécurité plus grande, le secret de vaccinations de masse devrait être bien gardé pour que l'adversaire ne s'immunise pas, réduisant considérablement l'efficacité des attaques."

      C'est une des raisons de leur interdiction, au début du XXème siècle, lorsque la connaissance de la dynamique de propagation des agents infectieux fait craindre toutes les conséquences possibles. 

 

  Bureau des affaires du désarmement des Nations unies, La science des armes biochimiques ; Olivier LEPICK, Armes chimiques et biologiques, Encyclopedia Universalis, 2004 ; Hauman YAAKOUBI, Armes chimiques et biologiques, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000.

 

                                                                                                                                                                       ARMUS

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30 novembre 2010 2 30 /11 /novembre /2010 14:36

                         L'organisation socialiste de la France, sous-titre de L'armée nouvelle, constitue une référence dans la classes politique française et au-delà (des frontières et des fonctions), sur la question de la conscription, et partant de l'armée en général. Cette oeuvre qui entend appuyer une proposition de loi sur le service national est une condamnation non seulement de l'armée de métier, mais aussi d'une armée de classe, à l'heure (le livre est publié en 1910) où la hiérarchie militaire formée à partir du niveau des officiers de professionnels hostiles à la république et encore plus au socialisme. Elle se situe dans le cadre du débat parlementaire récurrent sur le service militaire. Oeuvre-testament sur sa conception de l'armée, dont on ne peut savoir si elle aurait inspiré véritablement une politique de défense, vu que son auteur est assassiné en 1914, L'armée nouvelle continue de constituer un repère dans les conceptions politiques de l'armée. Elle est aussi considérée comme une oeuvre d'histoire et de sociologie militaires, par sa précision et son souci de rester toujours sur la réalité et non pas dans le débat idéologique, même si elle y participe. 

 

              Constitué de 13 chapitres au texte serré, abondamment situé dans les débats de l'époque, souvent polémique, le livre de Jean JAURÈS se termine sur l'énoncé de la proposition de loi sur le service national. 

 

                 Le premier chapitre Force militaire et force morale pose la question : "Comment porter au plus haut, pour la France et pour le monde incertain dont elle est enveloppée, les chances de la paix? Et si, malgré son effort et sa volonté de paix, elle est attaquée, comment porter au plus haut les chances de salut, les moyens de victoire ?" "Ce qui importe au socialisme, c'est donc de traduire en actes, par une application quotidienne, les résolutions essentielles de ses congrès nationaux et internationaux ; c'est de rendre visible et tangible sa pensée tout entière, sans mutilation, sans dénaturation. Que le socialisme lie sans cesse la libération des prolétaires à la paix de l'humanité et à la liberté des patries (...) Il faut qu'il démontre donc par son activité allègre que s'il combat le militarisme et la guerre, ce n'est point par égoïsme peureux, lâcheté servile ou paresse bourgeoise, mais qu'il est aussi prêt à assurer le plein fonctionnement d'un système d'armée vraiment populaire et défensif qu'à abattre les fauteurs de conflit ; alors, il pourra défier les calomnies, car il portera en lui, avec la force accumulée de la patrie historique, la force idéale de la patrie nouvelle, l'humanité du travail et du droit." Ce les ouvriers demandent, "c'est que la nation organise sa force militaire sans aucune préoccupation de classe ou de caste, sans autre souci que celui de la défense nationale elle-même." Il faut que les officiers reconnaissent l'admirable trésor de force morale que contient le socialisme ouvrier, sans avoir à souscrire à telle ou telle formule d'organisation sociale... L'auteur ne cesse de répéter, et pas seulement dans ce chapitre que "l'organisation de la défense nationale et l'organisation de la paix internationale sont solidaires."

 

            D'emblée c'est la par la question de l'active et de la réserve de l'armée que Jean JAURÈS débute ses critiques et ses propositions. "Le vice essentiel de notre organisation militaire, c'est qu'elle a l"apparence d'être la nation armée et qu'en effet elle ne l'est point ou qu'elle l'est à peine. Elle impose à la nation une lourde charge, mais elle n'obtient pas de la nation toutes les ressources défensives que la nation vraiment armée et éduquée pourrait fournir avec une moindre dépense de temps et de force". Par là, il critique une organisation de la défense qui place le citoyen deux ans dans l'armée active, onze dans la réserve de l'armée active, 6 ans dans l'armée territoriale, et 6 ans encore dans la réserve de l'armée territoriale. En fait, tous les citoyens passent deux ans à la caserne et ensuite, la réserve reste sur le papier et non dans les faits. Ce long service de caserne est la conséquence d'une idée fausse, les réserves étant tenue pour inférieures dans l'organisation de la défense. "Un des pires effets de l'encasernement prolongé c'est de donner au pays l'illusion que là est l'essentiel de l'éducation militaire, et de le détourner, de la dégoûter de l'effort viril et permanent qui doit assurer le niveau constant et normal de puissance défensive." Ce n'est que le jour où la France "voudra faire pour l'éducation de ses réserves et pour la constitution de leurs cadres un effort sérieux" que ce séjour dans la caserne ne sera plus une parenthèse inefficace et ennuyeuse, voire nuisible. C'est la même problématique que Jean JAURÈS traite, dans le détail dans les chapitres suivants.

 

            Ainsi dans Défense mutilée et défense complète, le leader socialiste, une véritable défense, "contre l'Allemagne militariste et absolutiste", est une défense qui mobilise dès les premiers temps de la guerre, l'ensemble de ses réserves, dont l'éducation se fait dans d'autres lieux que dans la caserne. Il reprend finalement à son compte une organisation en milices : "De fortes milices démocratiques réduisant la caserne à n'être qu'une école et faisant de toute la nation une immense et vigoureuse armée au service de l'autonomie nationale et de la paix ; voilà, dans l'ordre militaire, la vraie libération de la France". 

 

             Tout le milieu de son ouvrage, entre les chapitres 4 (Dangereuses formules napoléoniennes), 5 (Demain - Offensive et défensive) et 6 (La tradition révolutionnaire française)  constitue une véritable histoire sociologique de l'armée française. Prenant le contre-pied d'idées qui se propagent, des états-majors à l'école de guerre, en faveur d'un "servile émulation du militarisme allemand", Jean JAURÈS bataille contre une mauvaise compréhension des grands auteurs militaires (CLAUSEWITZ entre autres) et des grands stratèges français (NAPOLEON...), mauvaise compréhension induite par un esprit revanchard (de la défaite de 1870...). En fait, c'est l'organisation, la discipline qui doivent constituer les références des chefs-d'oeuvre de l'idée révolutionnaire. Il insiste sur le fait que CLAUSEWITZ, le meilleur interprète de la stratégie napoléonienne,  prône une défensive active, toute prête à se transformer en offensive ardente. Précisément, c'est par la mobilisation rapide de ses réserves que cette stratégie peut se déployer. "En effet, la France, par la mobilisation simultanée et par la concentration des douze classes qui correspondent aujourd'hui à la réserve, mettra en ligne, pour les premiers grands combats, une masse formidable de deux millions d'hommes, soutenue en arrière par les forces de la territoriale et pouvant se permettre par conséquent, même après un premier et grave échec, un nouvel effort, un vigoureux recommencement."  Il tire la leçon de l'amalgame réalisé pendant la révolution française entre les anciennes troupes royales et les régiments révolutionnaires, une des énergies indispensables à une telle stratégie : une véritable symbiose entre troupe et corps des officiers, un dépassement de la véritable ségrégation sociale qui règne dans l'armée. Une véritable éducation, qui donne une part moins large à l'encasernement à la française du moment et qui s'inspire, en le centralisant davantage du modèle des milices suisses, doit permettre la discipline et le sens de l'organisation nécessaires. 

 

           Dans les chapitres suivants (7, 8 et 9), Jean JAURÈS précise sa pensée. Il propose une idée de l'organisation nouvelle : Des troupes de couverture, France et Suisse à propos du problème des cadres ; Formation et éducation des cadres De la prétendue unité d'origine ; Les officiers et les organisations ouvrières. Les officiers à l'université.

Sur les troupes de couverture, il entre dans le détail de l'organisation de la défense de la Suisse et la compare aux dispositions des dernières lois d'organisation de la défense française. Observant les différentes propositions qui circulent dans le monde militaire de son époque, il note certaines idées sur l'agencement des troupes suivant les zones du territoire plus ou moins proches de la frontière allemande et sur leur entraînement militaire avant d'insister sur une réforme du recrutement des cadres. Derrière son examen du système d'écoles préparatoires d'officiers de la Suisse, se comprend bien son combat contre la méfiance d'une grande partie du corps des officiers de l'armée française de donner une véritable instruction militaire à des ouvriers. Il souligne qu'en Suisse, les nominations d'officiers relèvent des cantons et comment l'instance fédérale fait le tri entre les propositions qui lui parviennent. "Il est donc à présumer non seulement que les officiers suisses sont les meilleurs que la Suisse peut avoir dans l'état présent de sa démocratie, mais qu'ils peuvent dans l'ensemble, comme l'attestent le travail d'esprit qui s'est produit en eux et le progrès de l'armée suisse elle-même, soutenir la comparaison avec les officiers professionnels." La cohésion (renforcée par un système d'élection) dans cette armée peut être une référence pour la France, sans proposer de transposer simplement cette organisation à un grand pays comme elle.

Il s'attaque à la prétendue unité d'origine qui dicterait le choix du recrutement des officiers, formule qui masque mal un principe élitaire. Le degré de connaissances intellectuelles requis pour l'officier dans les écoles militaires, la forme de la culture générale obligatoire nécessaire pour l'avancement (de soldat à sous-officier, puis à officier) ne résout pas la question. Il faut que les officiers spécialistes soient éduqués dans des conditions contraires à tout esprit de caste et de classe. Or l'esprit de caste (entre catégories d'officiers) égale au moins l'esprit de classe dans l'armée de son époque.

Dans le chapitre sur les officiers et les organisations ouvrières, l'auteur indique qu'"en premier lieu il importe qu'ils soient recrutés le plus largement possible dans tous les milieux sociaux : ou, pour parler plus exactement le langage qui convient à une société où le monopole de la propriété crée des classes, il faut, et pour l'armée, et pour le prolétariat, que l'élite des officiers puisse se recruter et se recrute parmi les fils de bourgeois, mais aussi parmi les fils de prolétaires, et qui gardent le souvenir vivant et la marque de leur origine." Il faut pour cela qu'interviennent les organisations ouvrières de tout ordre...

 

         Le ressort moral et social, les relations entre l'armée, la patrie et le prolétariat constitue le thème du chapitre 10. Ce chapitre, divisé en trois parties - Les répressions intérieures, La préparation d'un ordre supérieur,  Internationalisme et patriotisme - concentre de manière claire tout le propos politique et idéologique de Jean JAURÈS. Au lecteur moderne, nous dirions que s'il ne veut lire qu'une partie de L'armée nouvelle, que ce soit celle-là. Ici, toute une partie du socialisme français se défend à la fois contre la bourgeoisie jalouse de son armée, contre l'armée instrument de l'oppression capitaliste et contre tous les mouvements antimilitaristes qui considèrent l'armée présente comme intrinsèquement liée à l'impérialisme et au capitalisme, irréformable en tant que telle, instrument obligatoirement au service de la guerre. 

Dans la partie consacrée aux répressions intérieures, il commence, alors qu'il a déjà proposé une organisation de l'armée qui soit au service au prolétariat par se questionner : "Mais à mesure que nous recherchons de façon plus précise les conditions d'organisation d'une armée vraiment populaire, une question vitale se dresse plus pressante devant nous. Est-ce que le peuple ouvrier et paysan est disposé à assurer le fonctionnement de l'armée? Tous les mécanismes ne seront rien s'ils ne sont pas animés par l'énergie, par la passion du prolétariat lui-même. Tous les systèmes de recrutement des cadres, si démocratiques ou populaires qu'on le suppose, seront inefficaces si le peuple ouvrier et paysan se désintéresse de cette grande oeuvre, s'il ne se préoccupe pas de soumettre le commandement à son influence et de le pénétrer de son esprit, et il ne le pourra que s'il intervient lui-même passionnément dans le fonctionnement de l'organisation militaire. S'il a une attitude hostile, ou même s'il boude et s'abstient, tout changement de forme dans l'institution militaire aboutira, ou à dissoudre la défense nationale et à livrer la France à toutes les surprises du dehors, ou à reconstituer une oligarchie armée, d'autant plus dangereuse qu'une apparence d'organisation démocratique couvrira la puissance persistante et le privilège de fait des classes possédantes, seules maîtresses, par l'ineptie indifférence du peuple, de l'appareil de combat et de répression. Mais pourquoi le prolétariat n'assumerait-il pas, de son point de vue à lui, dans son esprit à lui, et selon la mesure de sa force grandissante, la grande tâche de l'organisation militaire et de la défense nationale? J'entends bien qu'une prédication souvent confuse d'antimilitarisme, ou même d'antipatriotisme, a accumulé sur ce problème des obscurités et des malentendus, mais cela même est une raison de plus de poser la question, et je suis convaincu qu'une analyse exacte du problème fera apparaître aux travailleurs la nécessité sociale et prolétarienne aussi bien que nationale, la nécessité révolutionnaire aussi bien que française, de constituer une armée nouvelle par l'intervention du prolétariat." Jean JAURÈS préfère laisser "la bourgeoisie conservatrice et réactionnaire à ses contradictions et à ses misérables intrigues" qui exploite entre autre la propagande antimilitariste qu'il combat. Et analyser la situation réelle : puisque les socialistes reprochent à l'armée d'être aux mains de la bourgeoisie, l'instrument des répressions intérieures et des aventures extérieures, il faut qu'ils prennent en main, en mettant en place et en profitant d'un rapport de forces favorable, toute la défense nationale. Le risque que l'armée demeure ce qu'elle est diminuera lorsque le conflit brutal entre le peuple et la bourgeoisie, mû par les ressorts de l'exploitation capitaliste que, invoquant Karl MARX et ses continuateurs, l'auteur ne mégote pas de rappeler et de dénoncer, s'atténuera et fera place à une coopération dans le cadre de la mise en place progressive du socialisme. 

C'est sur cette préparation d'un ordre supérieur que l'auteur insiste, préparation dans les déchirements de la lutte des classes et l'exaspération des conflits. "Capitalisme et prolétariat, dans l'ordre de la production aussi et du progrès technique, en se heurtant et se combattant, ont concouru, à travers les douleurs et les haines, à un commun progrès, dont les deux classes bénéficient inégalement aujourd'hui, dont bénéficieront un jour également les individus des deux classes, dans une société où il n'y aura plus de classes, et où les longs frissons de la guerre terrible et bienfaisante à la fois ne se survivront plus, parmi les hommes égaux et réconciliés, qu'en une vaste émulation de travail et de justice."  "La démocratie (parlementaire, rappelons-le) donne des garanties aux deux classes et tout en se prêtant, en aidant à l'action du prolétariat vers un ordre nouveau, elle est dans le grand conflit social une force modératrice. Elle protège la classe possédante contre les surprises de la violence, contre le hasard des mouvements désordonnés. A mesure que le régime d'une nation est plus démocratique, plus efficace, les coups de main, les révolutions d'accident (ici l'auteur pense entre autres au boulangisme...) et d'aventure deviennent plus difficile. D'abord le recours à la force brutale apparaît moins excusable à la conscience commune, à l'ensemble des citoyens, quand tous peuvent traduire librement leurs griefs et contribuer pour une égale part à la marche des affaires publiques." 

Internationalisme et patriotisme sont entièrement liés dans l'esprit de l'écrivain socialiste. Confiant dans le caractère favorable au prolétariat de l'évolution de la société démocratique bourgeoise, il pense qu'il n'y a pas entre les peuples, entre nations, les mêmes garanties qu'entre classes sociales différentes à l'intérieur des nations. Une analyse dense et courte indique que la force du militarisme n'est pas la même dans tous les pays, que les rapports de force entre prolétariat et bourgeoisie diffèrent d'un pays à l'autre.  Mais "qu'on ne dise point que les patries, ayant été créées, façonnées par la force, n'ont aucun titre à être des organes de l'humanité nouvelle fondée sur le droit et façonnée par l'idée, qu'elles ne peuvent être les éléments d'un ordre supérieur, les pierres vivantes de la cité nouvelle instituée par l'esprit, par la volonté consciente des hommes." Optimiste, lyrique parfois, volontariste en tout cas pour forger cet ordre social nouveau, Jean JAURÈS estiment qu'"il n'y a aucune contradiction pour les prolétaires socialistes et internationalistes à participer, de façon active, à l'organisation populaire de la défense nationale.". Il n'a pas vécu suffisamment longtemps pour que l'on connaisse son attitude concrète devant les unions sacrées de la première guerre mondiale.

 

             Les chapitres 11 et 12 reviennent simplement sur la question du recrutement des cadres - Encore les cadres - les promotions et ce Mouvement des faits et des idées qui, selon lui doit véritablement faire du service militaire - seulement théoriquement obligatoire et universel - la pièce centrale de l'armée nouvelle. Les besoins massifs en hommes et en compétences requis par l'évolution de la guerre place la question des réserves au centre du débat. 

 

             Le dernier chapitre, le treizième, introduit directement la proposition de loi. Il propose :

- "Qu'on revienne au recrutement régional, qu'on le précise même en recrutement subdivisionnaire jusqu'à confondre le plus possible l'organisation de l'armée et l'organisation de la vie civile ;

- Qu'on mette dans l'éducation de caserne plus de vie, de liberté que l'on multiplie les exercices en terrains variés, avec liaison des armes ;

- Qu'on double et triple le nombre des camps d'instruction, qu'on rapproche et solidarise le plus possible dans les manoeuvres les quatorze classes de l'active et de la réserve ;

- Qu'on étudie sans routine, sans prévention, en tenant compte seulement des faits, quel doit être le volume de chacune des unités de combat, de façon qu'elles soient proportionnées à la faculté réelle de commandement des chefs ;

- Qu'on se demande, par exemple, s'il ne conviendrait pas, maintenant que les hommes doivent s'éparpiller dans le combat et que les unités occupent une plus large quantité de terrain, de ramener à 150 hommes les compagnies, pour que chaque capitaine ait sa compagnie dans la main et dans le regard ;

- Qu'on se préoccupe, pour ces études, non pas de traditions peut-être surannées, mais des nécessités vivantes de la guerre d'aujourd'hui, comme le demandent à ma connaissance beaucoup d'officiers. Qu'on rende par là même le commandement des compagnies plus accessibles ;

- Que dans toutes les manoeuvres, manoeuvres d'unité ou de groupes d'unités, les chefs se proposent un but intelligible, de telle sorte que, selon la recommandation célèbre de Souvorov, tous les mouvements puissent être expliqués aux soldats et compris par eux ;

- Que les grandes écoles militaires soient mises le plus possible en communication avec tout le mouvement intellectuel du monde moderne ;

- Que les groupes d'officiers d'état-major, dégagés de l'immense et souvent stérile besogne administrative qui les accable, puissent se livrer vraiment à l'étude de la science militaire, de l'art militaire, et deviennent dans toute l'armée des forces de pensée, de travail et de progrès ;

- Que les sinécures dorées des grands chefs soient abolies et que partout il y ait à la fois travail et responsabilité ;

- Qu'un effort systématique soit fait pour développer la valeur des officiers de réserve, qu'un diplôme d'études militaires soit exigé à l'entrée non seulement de toutes les fonctions publiques, mais de toutes les fonctions dirigeantes de la vie civile ;

- Qu'un effort immense soit fait aussi pour développer l'éducation physique de la jeunesse, non point par l'apprentissage puéril et l'anticipation mécanique des gestes militaires, mais par une gymnastique rationnelle s'adressant à tous et se proportionnant à tous, aux faibles comme aux forts, et élevant le niveau de la race."

   On le voit, ces appels voient large et certaines propositions sont reprises même jusqu'à la récente suspension du service militaire obligatoire...

Le texte de la proposition de loi, déposée le 14 novembre 1910, figure juste à la fin de ce chapitre intitulé simplement La réalisation.

 

          Louis BAILLOT et Jean-Noel JEANNENEY, dans leurs préfaces respectives, écrivent que bien sûr l'armée de 1910 n'est pas celle de 1975 ou de 1992, mais tous les deux mettent en évidence de nombreuses problématiques similaires entre le projet d'armée nouvelle de Jean JAURES et les diverses propositions, notamment et surtout à gauche de l'échiquier politique français aux dates encore proches. La question des réserves, le problème du contenu de l'éducation militaire, l'organisation de la vie de la caserne, les conditions réelles de préparation à la guerre des soldats, les liens entre la vie civile et la vie militaire, le problème de la responsabilité citoyenne du soldats, tout cela est déjà traité dans L'armée nouvelle. Jusqu'en 1997, la presse se faisait l'écho régulièrement du "malaise de l'armée"... La question qui brûle toutes les lèvres, de savoir ce qu'aurait fait réellement l'auteur s'il n'avait pas été assassiné en 1914 : aurait plongé dans l'union sacrée, aurait-il accentué jusqu'au bout sa critique des politiques internationales française et russe? En tout cas, ce qui frappe par exemple Madeleine REBÉRIOUX, est le réformisme foncier du leader socialiste. Non marxiste, même s'il défend la thèse marxiste de la valeur et adhère à la théorie de la lutte des classes et si sa pratique politique fut souvent très proche du mouvement ouvrier, il se caractérise sans doute dans une grande sous-estimation du caractère de classe de la démocratie bourgeoise, et partout du caractère de classe de l'appareil militaire. Louis BAILLOT le souligne en tirant de l'oeuvre cette phrase clé : "En fait l'Etat ne réprime pas une classe, il réprime le rapport de classes, je veux dire le rapport de leurs forces."  Toujours est-il que l'engagement internationaliste de Jean JAURÈS a toujours été net et persévérant et sans doute est-il directement lié à sa disparition.

Cette oeuvre s'inscrit pas seulement dans une défense d'une proposition de loi. Elle fait partie d'un ensemble ample, historique et sociologique, sur la guerre franco-allemande et la Révolution française. Son Histoire socialiste de la Révolution française (7 volumes, Editions sociales, 1972-1985) est quasiment incontournable pour comprendre cette période essentielle.

 

    Jean JAURES, L'armée nouvelle, L'organisation socialiste de la France, Introduction de Louis BAILLOT, Editions sociales, 1977 ; Préface de Jean-Noël JEANNENEY, Imprimerie Nationale, 1992.

 Madeleine REBERIOUX, Jean JAURES, Encyclopedia universalis, 2004.

     A noter que la première trace probante que nous trouvons du projet de l'ouvrage se trouve dans un contrat, en date du 25 novembre 2007, passé avec la maison Rouff, éditrice de la première édition. L'ouvrage devait s'appeler ; La défense Nationale et la Paix Internationale. En 1910 seulement, Jean JAURÈS terminait son ouvrage et c'est le 14 novembre 1910 que l'édition parlementaire, aujourd'hui introuvable, de l'oeuvre, présentée comme proposition de loi, était publiée, suivant la formule, en "Annexe au procès-verbal de la séance du 14 nombre 1910" et sous le titre : Proposition de loi sur l'organisation de l'armée. L'édition de librairie paraissait peu de temps après, sous le titre L'armée nouvelle, et comme un fragment de l'ouvrage plus vaste que Jean JAURES voulait écrire sous le titre général : L'organisation socialiste de la France" (L'Humanité, en Avertissement de l'édition électronique par Wikisource de l'ouvrage - non encore complète).

 

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29 novembre 2010 1 29 /11 /novembre /2010 12:32

                                  Beaucoup d'observateurs comme Olivier LEPICK estiment que "depuis plusieurs décennies, de nombreux experts prédisaient, sans toutefois être entendus, que des groupes terroristes pourraient avoir recours à des armes chimiques ou biologiques contre des populations civiles" sans être vraiment écoutés. Ils pensent que le 20 mars 1995, jour d'un attentat meurtrier (12 morts et 5 500 blessés) perpétré dans le métro de Tokyo à l'aide d'un gaz neurotoxique par une secte religieuse, qui constitue la première attaque d'envergure contre des populations civiles, marque l'avènement d'une nouvelle ère du terrorisme. Rappelons qu'une des conditions de la réussite d'une attaque terroriste est sa médiatisation, du fait même qu'elle est toujours locale et localisée et il est vrai que depuis cette date, les médias distillent ici ou là, créant un état d'inquiétude ou de peur dans la population, des informations plus ou moins vérifiées sur l'éventualité d'une attaque terroriste à l'arme chimique ou biologique. 

         La même secte avait procédé auparavant à plusieurs essais très infructueux (toxine butolique à proximité du Parlement japonais, bacillus anthraciis...).

       Au cours de l'automne 2001, dans la foulée des attentats du 11 septembre, un groupe de terroriste avait disséminé par voie postale sur la côte Est des Etats-Unis, des spores de la maladie du charbon dans des enveloppes, faisant 5 victimes et provoquant une "psychose" importante au sein des opinions publiques internationales.

      Aussi, malgré le faible nombre de victimes observé à la suite d'attentats biologiques et sans doute un nombre élevé de tentatives avortées, la menace du "bioterrorisme" est considérée comme un risque majeur.

 

       Selon le Rapport de 2006 de la Commission indépendante sur les armes de destruction massive, "les acteurs non étatiques tels que les groupes terroristes disposent d'un grand choix quant à la cible d'un attentat, ainsi qu'au moment où il se produira et à la forme qu'il prendra. En revanche, l'approvisionnement en produits de la pureté requise et en quantité suffisante est techniquement très difficile, de même que le transport et l'utilisation efficace d'armes chimiques contre une cible donnée." La secte Aum Shinrikyo, responsable de l'attentat au métro de Tokyo, "disposait de ressources financières considérables, d'équipements modernes et d'au moins un laboratoire où elle a pu mener des recherches et organiser la production pendant une durée assez longue ; elle possédait également du personnel doté des connaissances et des compétences requises. Pourtant, elle n'a réussi à produire que des quantités modestes d'agents chimiques : leur niveau d'impureté était élevé et ils étaient impropres à un stockage de longue durée. C'est grâce à cela que les attentats ont fait moins de victimes que cela aurait pu être le cas."

En fait, indique la Commission, les attentats terroristes contre l'industrie chimique sont bien plus faciles à entreprendre (provocation de fuites ou de déversements importants...). Plusieurs accidents ont montré (Bhopal, Inde, 1984 par exemple) que leurs effets peuvent être dévastateurs et durables. 

 

       Olivier LEPICK indique les caractéristiques propres qui rendent les agents biologiques particulièrement "attractifs" à des fins terroristes :

- absence de systèmes de détection fiable ;

- impact psychologique lié au caractère invisible des agents après leur dispersion initiale ;

- facilité relative (très relative cependant) avec laquelle il est possible de fabriquer de telles substances, surtout si l'on compare avec le processus de fabrication d'une arme chimique, radiologique ou nucléaire. 

Mais un certain nombre de raisons permettent d'expliquer la faible récurrence de ce type d'attentat :

- caractère finalement peu spectaculaire ;

- conséquences immédiates et à long terme de la dispersion d'un micro-organisme dans l'atmosphère très aléatoires ;

- perte facile du contrôle par le groupe terroriste de son acte, par la difficulté d'évaluer à l'avance ses conséquences, sur la cible ou même sur lui-même ;

- difficultés de manipulation des agents biologiques par des personnes inexpérimentées. 

 

     Les Etats ont axés leurs efforts contre la prolifération des armes chimiques et biologiques, surtout à cause de leur possible utilisation par des acteurs non-étatiques. De nombreuses coopérations bilatérales et multilatérales sont en cours actuellement pour empêcher tout attentat terroriste. En même temps, une certaine instrumentalisation d'une menace de cette nature revient souvent dans les médias, permettant de détourner l'attention de conflits socio-économiques dans une période de tension ou de crise (ou simplement à l'approche d'échéances électorales...). Un certain fantasme à l'attaque chimique et biologique vient remplacer le fantasme de l'apocalypse nucléaire. Ce fantasme peut être alimenté par des "informations" bien précises distillées par des services officiels, répétées et étalées dans le temps. 

         Une analyse précise de ce phénomène psychosocial serait intéressante, non seulement pour évaluer quelle est sa véritable importance, mais aussi pour savoir s'il n'y aurait pas parfois une alliance objective entre terroristes et instances étatiques, pour entretenir dans les esprits la possibilité, la probabilité plus ou moins forte, de tels attentats. Ceci d'autant plus que l'arme de la médiatisation de l'attentat chimique ou biologique est absolument nécessaire, étant donné le caractère peu spectaculaire de leurs effets (Voir par exemple les analyses dans les rapports Ramsès).

Ajoutons aussi qu'il serait parfois difficile de distinguer l'origine de catastrophes chimiques ou biologiques, entre attentats véritables ou accidents industriels dont la fréquence a tendance à augmenter dans le temps.

 

   Ramsès Edition 2000 ; Olivier LEPICK, Armes chimiques et biologiques, Encyclopedia Universalis, 2004 ; Commission sur les armes de destruction massive, Armes de terreur, Débarrasser le monde des armes nucléaires, biologiques et chimiques, L'Harmattan, 2010.

 

                                                                                                                                                                 ARMUS

 

 

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26 novembre 2010 5 26 /11 /novembre /2010 07:35

                Avec un sous-titre évidemment racoleur L'horrible visage de la 3ème guerre mondiale, ce livre préfacé par Ricardo FRAILE, publié en plein regain de la guerre froide en 1982, permet au lecteur non spécialiste et pas forcément féru d'ouvrages sur les relations internationales de se faire une bonne idée de l'ampleur des courses aux armements chimiques et biologiques. Bien et parce qu'il date un peu, il permet de prendre connaissance de l'histoire des armes chimiques et biologiques sous de nombreux aspects.

 

               Plongeant d'abord le lecteur dans un scénario catastrophe (Paris atteint par une attaque biologique), l'auteur fait prendre vite de la distance par la description de l'abc de la guerre biologique et chimique (BC). Il reprend la définition de l'ONU et la commente en mettant l'accent sur la difficulté à tracer une frontière précise entre les différentes sortes d'agents, létaux, incapacitants et neutralisants. Il prend son temps pour décrire cette "alchimie belliciste" avec pour bon point de départ ce que l'on pouvait lire dans la Gazette médicale de France du 1 juin 1964 : "La guerre chimique présente, du point de vue militaire pur, d'incontestables avantages : - très grande polyvalence et souplesse d'emploi, allant de l'interdiction temporaire ou de très longue durée des terrains, de l'attaque massive visant à détruire les ennemis (avec les toxiques létaux) à la possibilité de les neutraliser temporairement, sans lésions graves des hommes (avec les incapacitants) ; - possibilités de doser les effets dans l'espace, dans le temps, et suivant les conditions d'emploi (terrains découverts, agglomérations, forêts, grottes, etc.) ; - non-destructivité du matériel ; - prix de revient comparable à celui des armements classiques, hors de proportion avec celui des armes atomiques ; - enfin possibilité de fabrication en quantité massive à portée de toute nation possédant un potentiel industriel chimique moyen. En outre, les progrès de la chimie moderne diversifient sans cesse les indications et les possibilités des différents agressifs de guerre. Il faut d'ailleurs noter que la guerre chimique ne vise pas uniquement l'homme, mais offre des moyens d'action stratégiques vastes par l'attaque des végétaux et des cultures. Cette dernière forme d'emploi est déjà entrée dans la pratique militaire effective."

     Daniel RICHE entre ensuite dans l'histoire de l'utilisation de ces armes. Avec l'accroche de l'usage bien connu d'avril 1915 à Ypres par les armées allemandes, il indique de nombreuses références d'utilisation depuis 600 av JC (Solon Le Sage utilisait comme d'une arme les vertus purgatives d'ellébore en en faisant jeter dans les eaux du Pleistos) sans trop s'attarder non plus sur les utilisations sporadiques d'avant la première guerre mondiale (sporadiques mais foudroyantes et amples...). C'est surtout l'histoire d'une partie de l'industrie chimique allemande qui se révèle passionnante dans la mise au point et la commercialisation des premières armes chimiques de manière massive. C'est également pendant la première guerre mondiale qu'aurait eu lieu, selon un rapport de 1946 au secrétaire de la guerre des Etats-Unis, les premières utilisations d'armes biologiques de manière massive également (tentative d'inoculation de bactéries pathogènes à du bétail destiné à l'Angleterre). Le SIPRI fait état (the Rise of CB Weapons, 1962) d'une tentative de répandre la peste à Saint-Petersbourg en 1915. Suivant toujours l'ordre chronologique, l'auteur présente les efforts de la diplomatie internationale qui aboutissent par exemple au Protocole de Genève de 1925, efforts poursuivis et.. pratiquement stoppés par l'utilisation d'armes chimiques par l'Italie en Ethiopie lors de l'invasion de ce pays en 1935. Pratiquement en parallèle au déploiement de la protestation diplomatique  et de l'activité des mouvements pacifistes dans les années 1930, se préparaient en secret (le projet Tomka germano-soviétique de 1928) de nouvelles armes chimiques (recherche, conditionnement, production). "La supériorité de l'Allemagne vers la fin des années 30 ne devait pas tout aux neurotoxiques, d'autant que ceux-ci n'avaient pas encore commencé à être produits industriellement. Dans leur délire belliciste, les nazis jouèrent sur plusieurs tableaux. Ils reprirent les travaux effectués dans un nouveau centre d'essais situé à Lüneburg Heath et les moyens mis à la disposition des chercheurs travaillant dans ce centre n'avaient plus rien de comparable avec ceux dont avaient dû se contenter leurs prédécesseurs.(...). A cette époque (1938), l'armée allemande comptait des bataillons de spécialistes de ces méthodes de combat (de la guerre chimique). Deux ans plus tard, elle en comptait une vingtaine et, lors du déclenchement des hostilités, en 1939, ses arsenaux renfermaient 12 000 tonnes d'agents chimiques de guerre dont 80% d'hyperite. Cependant, seule une faible quantité de ces agents était prête à être utilisée. Le reste attendait sagement dans des récipients d'aller remplir des armes appropriées. Si les Allemands avaient décidé de donner un tel coup d'accélérateur à leur programme chimique militaire, c'est parce qu'ils se croyaient très inférieurs aux autres nations dans ce domaine.(...)". Or, bien que malgré le Protocole de Genève, les Américains, les Anglais et les Français par exemple, n'ont déployés de vraies capacités chimiques, renforçant seulement leurs moyens de protection (combinaisons, masques...). Personne, en fait, durant la seconde guerre mondiale ne prit l'initiative d'une véritable guerre chimique, par peur de représailles autant que par réticences des états-majors à utiliser une arme à laquelle ils n'accordaient que peu d'efficacité. C'est surtout dans la guerre sino-japonaise que furent employés contre les Chinois (10% des pertes chinoises, 30% des bombes déversées par l'aviation) du phosgène et du disphosgène, à titre d'ailleurs plus d'expérimentation que de recherche d'effets véritablement opérationnels. L'histoire des recherches japonaises sur la guerre biologique reste à faire...

    Les différentes menaces de guerre chimique et bactériologique au début de la guerre froide semblent plutôt une des plus grandes falsifications collectives de ce temps, même si des indices troublants existent. Les armes dont tout le monde a peur alors sont plutôt les armes atomiques, même si juste après la seconde guerre mondiale Américains et Soviétiques mirent chacun la main sur les secrets et les procédés allemands de fabrication (tabun, sarin, neurotoxiques...). "L'arrivée des gaz supertoxiques modifia considérablement les données de la guerre chimique. Les états-majors ne pouvaient désormais plus faire la fine bouche devant une arme aussi puissante. Ses effets permettaient, au contraire, de s'intégrer parfaitement aux nouvelles doctrines stratégiques nées de l'apparition de la bombe atomique. Si bien que l'on assista à un complet revirement d'attitude qui toucha à la fois la communauté scientifique et la communauté politico-militaire." L'auteur se réfère aux travaux de Robin CLARKE  (La guerre biologique est-elle pour demain?, Fayard, 1972) : "Au XIXème siècle, écrit ce dernier, c'étaient les scientifiques qui (...) conseillaient (la guerre chimique) et les généraux qui la rejetaient sous prétexte d'inefficacité. (...) Et après la guerre, ce furent (...) les politiciens qui manigancèrent la Convention de Genève de 1925, tandis que les scientifique n'y jouèrent qu'un rôle effacé. (...). Or, dans le courant des années 1950, les rôles furent inversés. La communauté scientifique, peut-être parce qu'elle souffrait d'un sentiment de culpabilité collective d'avoir été le promoteur de l'ère atomique, commença à protester pour de bon." La stratégie américaine de la destruction mutuelle assurée intégrait parfaitement l'utilisation de neurotoxiques dont la production fut décidée par l'administration Eisenhower. L'abandon de cette stratégie dans les années 1960, et son remplacement par la stratégie de réponse flexible donnait un autre rôle, tout aussi actif, aux armes B et C (Biologiques et Chimiques). 

    Avant la guerre du VietNam, dans plusieurs guerres civiles ou luttes de libération fut dénoncée l'utilisation d'agents toxiques, dans une certaine indifférence. Daniel RICHE nous apprend que dès l'ouverture des hostilités, le Département d'Etat américaine reprend le concept présenté en 1926 par le secrétaire de l'American Chemical Society (lors de son opposition à la ratification du Protocole de Genève), de la "guerre humaine". Cette "guerre humaine" étant l'emploi de gaz "inoffensifs". La production de tels gaz, lancés depuis 1964 selon la Fédération des savants américains, sur des zones du FNL, n'arrête pas de s'accélérer de mois en mois. En mars 1965, "la situation connut une brusque évolution. outre les lacrymogènes, des gaz vomitifs et aveuglants (...) furent lancés à partir d'hélicoptères et d'avions". L'escalade continue pratiquement jusqu'en 1971, où elle est stoppée sous l'effet des protestations du monde scientifique et de l'opinion publique. Les bombardements - notamment de défoliants - reviennent de fait à un véritable "écocide", puisque l'objectif était bien de priver les forces nord-vietnamiennes de ravitaillement. D'après le SIPRI, dans Ecological consequences of the second indochina war de 1976, 72 354 mètres cube de défoliants ont été déversés entre 1961 et 1971 en Asie du Sud-Est et à partir de 164, les Américains ont utilisé 9 052 tonnes de gaz lacrymogènes."  2 200 000 hectares de terrain ont été "désherbés"...Ce n'est qu'en 1970 que le gouvernement américain décide l'arrêt de fabrication des gaz toxiques... 

           Des études ont été effectuées sur le nombre d'accidents liés à des armes toxiques et sur les incidents au fond des mers comme sur les sites d'enfouissage, des cas étranges de maladies soudaines ont été relevés dans le monde entier, des rapports ont fait état d'opérations de "vulnérabilité" des populations civiles aux toxines... ce qui n'est peut-être que la face émergée d'un iceberg particulièrement menaçant. Selon l'auteur, si l'on connaît bien des cas en Occident, c'est la "faute" de la tendance à la franchise des Américains, même si cette franchise est un peu forcée par des enquêtes de journalistes d'investigation. Ainsi des projets aux noms aussi poétiques que WHITECOAT, CHATTER ou MKULTRA sont détaillés dans le livre, nous montrant que les recherches sur les armes BC n'ont jamais cessé et sans doute continuent-elles encore, dans le sillage du regain officiel de la production suite à la résurgence dans les années 1980 de la guerre froide. L'armée soviétique se livre à une utilisation de telles armes en Afghanistan. Pour l'auteur, aucun doute : il se prépare les armes de l'apocalypse d'une troisième guerre mondiale.

 

           Dans sa conclusion, Daniel RICHE écrit qu'"Au cours de l'entre-deux-guerres, les nations ont déployé beaucoup d'efforts et moderniser leur capacité de guerre chimique tant sur le plan offensif que défensif. Mais cette course aux armements toxiques s'est soldée par un non-lieu car la crainte de représailles a fini par l'emporter sur toute autre considération. Il est tentant, aujourd'hui, d'établir un parallèle entre la situation que nous connaissons actuellement et celle que le monde a traversée jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale. Et de se dire que, "demain comme hier", "ils" n'oseront pas."

Il laisse ouverte la question de savoir si "ils" le feront. Mais il insiste sur le fait que les armes chimiques et biologiques ne relèvent pas de la science-fiction, et notamment sur le fait qu'il n'existe pas de système d'alerte d'une attaque par ces armes. Il fait sienne l'opinion, qui n'est pas loin de la nôtre, de Gaston BOUTHOUL, fondateur de la polémologie : "Jusqu'à aujourd'hui, l'expérience a toujours démenti cette prédiction (que la guerre tuera la guerre selon l'expression de PASTEUR). Aussitôt l'effet de surprise passé, les hommes se sont toujours familiarisés avec les armes nouvelles et ils ont toujours inventé des parades qui, si elles ne les protègent pas entièrement, les rassurent suffisamment."... Effectivement depuis la publication de cet ouvrage, des nombreux théâtres d'opérations militaires ont vu l'usage de ces armes, la plus massive étant celle de la guerre entre l'Iran et l'Irak.

 

         Une grande réactualisation de ce livre est publiée en 2011, par Daniel RICHE et Patrice BINDER, sous un titre beaucoup moins racoleur, avec un développement important sur les "microbes de guerre" et le bioterrorisme, en tant qu'armes biologiques du futur. Cette actualisation tient compte de nombreux rapports des organisations chargées de la lutte contre la prolifération de ces armes de destruction massive, réalisés depuis 1982. Très complet, ce livre indique notamment les différentes doctrines actuelles en vigueur dans les armées des principaux pays, dont la France (pour autant qu'elle puisse être encore qualifiée de principale...). En annexe figure l'article de Daniel RICHE sur "L'état de la réflexion et des négociations sur la Convention pour l'interdiction des armes chimiques et la vérification de la Convention biologique de 1972 aux début des années 1980". 

 

    Daniel RICHE (1949-2005), journaliste et écrivain, surtout connu comme spécialiste de la science-fiction et du fantastique (Tout l'Univers, Fiction, Orbites, Science et Fiction, Fleuve noir...) et scénariste de nombreuses séries télévisées, est aussi l'auteur de Les Armes biologiques (avec Olivier LEPICK, PUF, Que sais-je?, 2001), Vers la guerre chimique et bactériologique (avec Patrice BINDER, Archipel, 2011).

 

 

 

     Daniel RICHE, La guerre chimique et biologique, L'horrible visage de la 3ème guerre mondiale, Préface de Ricardo FRAILÉ, Pierre Belfond, 1982.

     Daniel RICHE et Patrice BINDER, Les armes chimiques et biologiques, Guerre, terrorisme et défense, Préfaces de Henri KORN et de Ricardo FRAILÉ, L'Archipel, 2011.

 

 

Complété le 18 Octobre 2012

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25 novembre 2010 4 25 /11 /novembre /2010 12:56

                        Tous les forces de police, qu'elles soient militaires et civiles, possèdent dans leur arsenal de maintien de l'ordre, notamment en milieu urbain, des armes chimiques, même si elles ne sont pas toujours qualifiées comme telles. Ce sont principalement des gaz lacrymogènes (provoquant une incapacité temporaire, par irritation des yeux et/ou du système respiratoire, plus ou moins importante), le plus couramment des irritants oculaires (CS, CN, CR) ou des irritants respiratoires (piment OC). 

 

                       C'est surtout au début du XXème siècle que ces armes chimiques furent utilisées, même si leur élaboration date du siècle d'avant, au départ pour neutraliser des forcenés et des individus barricadés, dans le cadre de la lutte contre le grand banditisme. Dans le monde, leur usage se généralise à partir des années 1920 et elles furent utilisées pour disperser les manifestations à partir des années 1930. Considérés comme des armes d'anti-guérilla urbaine, notamment en Amérique du Sud, elles servent maintenant régulièrement en cas de "débordement" des grandes manifestations, celles organisées notamment par les syndicats ouvriers.  Notons que pour la France, le génie militaire utilise fin Août 1914 des grenades suffocantes contre l'armée allemande en Alsace, sans succès d'ailleurs, mais déclenchant une controverse avec l'Allemagne au sujet du déclenchement de la guerre chimique (selon une thèse présentée sur le site www.guerredesgaz.fr, Prélude à la guerre chimique).

 

                        Le gaz, utilisé sous forme de grenades par les forces de police, connaît un grand succès pour la dispersion des manifestations de tout genre, et constitue souvent le seul moyen chimique utilisé. Avec le canon à eu, il est considéré comme un moyen d'ultime recours lorsque les négociations pour le faire ont échoué, dans la plupart des pays occidentaux. Mais il peut être considéré dans d'autres pays en Afrique, en Asie et en Amérique Latine, comme faisant partie de la panoplie ordinaire, utilisée avant des tirs meurtriers.

En France notamment, les conditions sont très strictes sur l'utilisation des grenades lacrymogènes et requièrent l'autorisation du commandement. Mais de toute façon, utilisé dans des espaces clos, elle peut être mortelle. 

Il existe des guides du manifestant qui donnent des conseils pour se protéger contre celui-ci lors des manifestation (Jacky DURAND et Gilles WALLON, Face aux lacrymos; sortez couvert, 2006 ou Guide du militant, 1970).

 

                           La Convention sur les armes chimiques de 1993 évoque la question de l'emploi des agents de lutte anti-émeutes. L'article I/5 interdit expressément l'emploi en tant que moyens de guerre d'une variété de produits chimiques toxiques destinés principalement à un éventuel emploi national et dont l'effet sur les êtres humains ne dure en général pas longtemps. Or, le principe que de tels agents de lutte anti-émeute ne doivent pas être employés dans les conflits internationaux n'est pas maintenu de manière catégorique tout au long de la Convention. En effet, l'Article II/9d permet leur emploi à "des fins de maintien de l'ordre public, y compris de lutte anti-émeute sur le plan intérieur". A ce stade, rappellent Winfred LANG et Walter GEHR, il faut savoir que lors des négociations sur la Convention, "la délégation des Etats-Unis avait empêché l'insertion du mot "interne" après les mots "ordre public".  Ainsi, elle s'était opposée à ce que l'emploi d'agents de lutte anti-émeute puisse être justifié uniquement par des raisons de "domestic law enforcement" et obtint le retrait du qualificatif "domestic" ("interne"). De là, un tel emploi se trouve permis par la convention pour toute mesure de "law enforcement", terme dont l'interprétation demeure donc ambiguë. De ce fait, il est envisageable que l'emploi d'agents de lutte anti-émeute dans des conflits militaires internationaux se trouve justifié par la Convention, à condition qu'une telle pratique puisse trouver son fondement dans une norme internationale, voire même nationale. Or, force est de constater que la Convention garantit à tous les Etats parties le droit de demander une assistance et une protection contre l'emploi ou la menace d'emploi d'agents anti-émeute en tant que moyen de guerre (article X/8). Quoiqu'il en soit, l'on peut s'attendre à ce que certains Etats formulent une déclaration d'interprétations pour se défendre contre une possible justification d'un emploi exterritorial d'agents de lutte anti-émente."

 

 

            Winfred LANG et Walter GEHR, Convention sur les armes chimiques et droit international, Annuaire français de droit international, n°38, 1992 (disponible sur www.persée.fr).

 

 

                                                                                                                                                         ARMUS

 

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Published by GIL - dans ARMEMENT
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24 novembre 2010 3 24 /11 /novembre /2010 10:02

                 Obnubilées pendant un demi-siècle par la menace nucléaire et l'équilibre de la terreur, les élites politiques et militaires occidentales redécouvrent les armes chimiques, avec la guerre Iran-Irak et la guerre du Golfe (Pierre LELLOUCHE). C'est nouvelle actualité de l'arme chimique au début des années 1990 entraîne une activité diplomatique intense et l'adoption de la Convention internationale sur les armes chimiques, de caractère très intrusif.

 

          En fait, l'avènement du système bipolaire après la Deuxième Guerre Mondiale se traduit par des conséquences importantes sur les armes chimiques dont le volume et l'implantation dans les armées connaissent une croissance très importante, et différente au Nord et au Sud.

 

                Au Nord, la quasi-totalité des Etats choisissent de ne pas se lancer dans la course à l'arme chimique, pour des raisons à la fois politiques et militaires, à la seule exception très importance de l'Union Soviétique. Si un bon tiers des système d'armes de l'armée rouge est équipé de composantes d'armement chimique, l'OTAN ne prévoit aucune rôle dans ses stratégies successives pour les armes chimiques. C'est seulement au renouveau de la tension Est-Ouest au débit des années 1980 que les inquiétudes suscitées par l'existence d'un gigantesque arsenal chimique soviétique provoquent l'installation dans certaines unités américaines d'armes binaires (classiques/chimiques), la France envisageant de se constituer un stock de sécurité en 1987. Mais avec la détente sous la présidence soviétique de Gorbatchev et la prise de conscience des risques de prolifération chimique dans le tiers-monde (guerre Iran-Irak, Massacres de populations kurdes par l'armée irakienne...), les négociations pour l'élimination des armes chimiques sont relancées. Au Nord, sauf en Union Soviétique, les armes chimiques sont considérées comme difficiles à justifier devant l'opinion publique et jugées peu efficaces sur le champ de bataille, gênant toute manoeuvre rapide. Cette opinion des états-majors occidentaux fut renforcée dans l'analyse de la guerre Iran-Irak où malgré leur usage massif, l'arme chimique s'est montré peu efficace pour modifier la donne militaire. Leurs analyses, globalement, indiquent que les facteurs à prendre en compte pour utiliser l'arme chimique rendent son usage aussi complexe qu'aléatoire : configuration du terrain favorable à la persistance des gaz, conditions d'évaporation dans l'atmosphère, conditions météorologiques, nécessité de doter les unités d'équipements de protection gênant leurs mouvements, présence de ces mêmes équipements un peu partout dans les armées (ennemies)...

 

                  Au Sud, la situation est inverses : une véritable course aux armements chimiques débute dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale. La difficulté de certains Etats d'entrer dans le club des puissances nucléaires, les efforts déployés par les puissances nucléaires pour empêcher la prolifération amènent ceux-ci à se reporter sur le caractère dissuasif des armes chimiques. Une prolifération chimique se trouve favorisée par la relative facilité avec laquelle une arme chimique peut être fabriquée (comparativement par exemple aux processus complexes nécessaires  à l'obtention d'une arme atomique). En fait, on peut constater que la technologie des armes chimiques n'a guère évolué depuis la première guerre mondiale. Les agents militairement efficaces, comme les principes de fabrication, de conservation et de militarisation de ces agents sont depuis longtemps dans le domaine public. A cause du peu d'attention accordé aux armes chimiques par les grandes puissances, les Etats du Sud ont pu constituer, avec l'aide des firmes occidentales, leurs manufactures et leurs arsenaux chimiques. Et cela d'autant plus facilement, que cette nouvelle industrie militaire offre de nombreux débouchés aux pays du Nord dotés d'une solide industrie pharmaceutique et chimique. Parfois, une simple conversion du produit civil suffit pour son emploi militaire.

Pour les autorités militaires des pays du Sud, la détention d'armement chimique pourrait permettre de résister aux pressions d'une puissance nucléaire. Elle constitue une facette très importante d'une sorte de dissuasion du faible au fort, d'une dissuasion du pauvre.

L'utilisation de cette arme de terreur contre des populations civiles peu préparées constitue certes un moyen de maintenir un régime dictatorial au pouvoir. Son utilisation sur un véritable champ de bataille montre en revanche que sa principale efficacité (sur l'évolution de la guerre) est surtout psychologique.

"La guerre du Golfe est venu confirmer la leçon stratégique apprise depuis Ypres en 1915, qui est que l'arme chimique est d'abord une arme de terreur qui s'emploie contre un adversaire non protégé et qui ne dispose pas de moyens de représailles. A l'inverse, sur le champ de bataille, surtout face à un adversaire résolu, lui-même protégé et préparé à ce type de combat, et disposant de surcroît de moyens de riposte, l'emploi de l'arme chimique se révèle d'une piètre utilité militaire. C'est pour cette raison par exemple que l'Allemagne nazie se garda d'employer ces armes, sauf pour le génocide de populations juives sans défense. C'est pour cette même raison que l'emploi du chimique par l'Irak n'a eu qu'un modeste impact militaire contre l'Iran (45 000 morts au total sur 1 million des deux côtés), tandis que son impact psychologique sur les populations civiles iraniennes puis kurdes (après Halabja) a été immense. Les précédents de recours aux armes chimiques par l'Irak - lors de la guerre Iran-Irak et, selon toute vraisemblance, contre la minorité kurde - ont pu rendre crédible l'hypothèse d'une escalade de tout conflit futur vers l'usage d'armes chimiques. La première "zone" d'emploi probable pour l'avenir concernera donc, comme par le passé, des actions de guerre contre les populations civiles dans le tiers-monde, ou même des actions de terroristes contre le Nord, l'histoire récente prouvant que tous les pays n'ont pas (...) les mêmes réticences morales ou politiques quant à l'emploi de telles armes. Le second type d'utilisation possible concerne l'emploi du chimique comme instrument de frappe stratégique contre un Etat puissant, voire nucléaire. L'arme chimique devenant alors non pas (...) l'arme de dissuasion du pauvre, mais bien l'arme d'emploi du faible contre le fort. Les cas envisageables ici concernent d'abord Israël (dont 80% de la population est concentrée sur une zone côtière extrêmement exiguë autour de Tel-Aviv), ou bien encore des villes européennes qui demain seront à portée des missiles tirés de l'autre côté de la Méditerranée, ou du Moyen-Orient. Cela étant, les effets militaires de telles actions - à moins d'imaginer des salves composées de très nombreux missiles ou des raids aériens très intenses ) seraient relativement limités.(...). Tout autre, cependant, seraient les conséquences psychologiques (terreur) et stratégiques (représailles nucléaires ou non) d'une telle attaque. Au Moyen-Orient, le risque de voir le couple chimique-nucléaire dégénérer dans une escalade nucléaire ne peut donc pas être exclu, même si (...) les effets militaires d'une frappe chimique sont beaucoup plus modestes que les déclarations d'un Saddam Hussein ne le laisseraient penser." (Rapport parlementaire d'information, Assemblée Nationale, 2000).

 

                     D'une logique de production massive dans les pays du Sud, la question se pose si l'on passe progressivement à une logique de gestion des stocks, après la Convention Internationale de 1993, qui représente un véritable succès dans la lutte contre la prolifération de ces armes (Leslie-Anne LEVY). L'enthousiasme des diplomates doit être tempéré par le fait que les arsenaux chimiques sont, à l'inverse des arsenaux nucléaires, assez mal connus. La diversité des agents chimiques considérés, leur polyvalence d'utilisation, la dissémination relative des stocks sur les territoires se joignent à la réticence "naturelle" des Etats à livrer toutes les informations - même aux organismes chargés de la vérification des accords - pour rendre relativement opaque les qualités et les quantités détenues.

    Toutefois, un classement est régulièrement effectué par les responsables internationaux chargés de superviser la destruction des stocks d'armes chimiques.

Cinq Etats possèdent les plus grosses quantités et la plus grande diversité d'armes chimiques : Etats-Unis, Russie, ancienne République Fédérale de Yougoslavie, Irak et Inde.

La Russie possède de loin le plus gros arsenal et a même été qualifié d'archipel toxique. De 40 000 tonnes d'agents chimiques au départ (les 2/3 des stocks mondiaux), un grand effort de destruction et de démantèlement l'aurait réduit d'à peu près 25% aujourd'hui (Green Cross, 2010). Il ne resterait plus qu'un site en Russie qui fait l'objet d'une action accélérée.

Les Etats-Unis, qui avaient arrêté leur production en 1969, possédaient également d'énormes stocks (31 500 tonnes) en cours de destruction à la signature de la Convention Internationale. Mais dès 1991, l'administration Bush - dont les déclarations sont à prendre avec beaucoup de précautions - avait annoncé que les stocks d'armes binaires et unitaires seraient détruits dès l'entrée en vigueur de la convention. En 1998, 12,2% de son arsenal avait été détruit. 

Les différents Etats issus de la dislocation de la République Fédérale de Yougoslavie posséderaient de manière disséminées des armes chimiques (trois usines certaines en Serbie).

En Irak, la situation n'est pas très claire, vu les accusations mensongères (déformation et amplification) de l'administration américaine à ce sujet, mais les forces de la coalition semblent avoir détruits la plus grande partie des stocks à l'heure actuelle.

L'Inde a déclaré son arsenal en 1997, après avoir ratifié la convention en 1996.

Douze Etats posséderaient probablement des armes chimiques : Chine, Egypte, Ethiopie, Iran, Israël, Libye, Birmanie, Corée du Nord, Corée du Sud, Pakistan, Syrie, Taïwan. Ces armes chimiques se retrouvent systématiquement dans les zones bilatérales ou multilatérales de tension, dans des quantités et dans des déploiements gardés secrets par les Etats possesseurs.

D'autres Etats sont réputés - par les instituts de recherche américains - posséder des armes chimiques : Algérie, Cuba, Soudan, VietNam.

 

                 L'analyse des armes chimiques comme armes de destruction massive est souvent effectuée selon un regard stratégique Est-Ouest ou entre grandes puissances, et passe à côté des conséquences à terme de leur emploi sur de vastes zones. Car si une des fonctions dévolues par le militaire à ces armes est bien de rendre impraticable une partie du territoire à l'ennemi, les conséquences écologiques de leur utilisation sur les sols montrent que cela va plus loin qu'un simple effet tactique. Les populations civiles, parfois longtemps après la guerre, subissent l'effet de ces armes chimiques sur la terre et l'eau de manière dramatique. C'est ce que rappelle par exemple Claude-Marie VADROT (Guerres et environnement, 2005) : "L'élimination de la protection arborée par le pilonnage, en 14-18 et pendant la Seconde guerre mondiale, en Europe, sur les îles japonaises, ou au cours des affrontements de la guerre de Corée représentait manifestement du point de vue des effets sur le milieu naturel et la forêt, un véritable "gaspillage" énergétique. Il fallait beaucoup d'obus pour hacher menu les arbres. Les militaires, toujours imaginatifs, finirent par trouver un "remède" à cette erreur manifeste : la défiolation par des produits chimiques. Les militaires et leurs commanditaires politiques réalisèrent que la méthode était en plus un superbe gisement d'économies. Ils y pensaient fortement depuis la deuxième moitié de la Seconde Guerre mondiale, le Japon n'échappant, après quelques essais sur des petites îles en 1944, à cette attaque chimique programmée qu'en raison du succès du largage des deux premières bombes atomiques (...). Les Américains, qui n'avaient alors que théorisé la méthode, utilisèrent aussi comme référence d'efficacité sur les zones boisées abritant des combattants les petites expériences faites par les Britanniques en 1954 et 1955. L'armée anglaise avait répandu divers herbicides sur quelques régions de Malaisie pour effacer les zones forestières où se réfugiaient des rebelles à leur domination coloniale. Les essais se révélèrent plus que concluants pour le repérage des groupes clandestins et de leurs caches. Après quelques tentatives grandeur nature à la fin du conflit coréen, puis en 1961, à la frontière du Cambodge et du Vietnam, les Américains utilisèrent cette méthode à grande échelle au VietNam à partir de 1962.(...). En neuf ans entre 2,5 et 3 millions d'hectares ont été traités aux défoliants ou aux herbicides au moins une fois. (...). Cette aspersion toucha un peu plus de 20 000 villages, provoquant entre 2 et 4 millions de victimes vietnamiennes, auxquelles il faut ajouter les très nombreux Américains, civils ou militaires, qui furent contaminés et dont la descendance fut affectée. Des années plus tard, nombre de vétérans du Vietnam touchés ont pu obtenir des indemnités de leur gouvernement. Depuis 2003, suite à une décision du Congrès, de nouveaux procès sont en cours, y compris ceux intentés, depuis le début de 2005, par des Vietnamiens n'ayant comme recours que de mettre en cause les sociétés qui ont fabriqué les produits utilisés par l'aviation américaine." L'auteur détaille les conséquences sur le milieu naturel et sur la faune de l'exposition à des produits. L'érosion des sols, les bouleversements des équilibres écologiques, l'appauvrissement pour de nombreuses décennies de près de 200 000 hectares de cultures, la contamination à long terme de certaines zones, sans compter une déforestation massive, figurent parmi les conséquences d'une utilisation des armes chimiques au Vietnam.

Ces conséquences devraient désormais entrer dans les paramètres des planificateurs de futures utilisations (d'ailleurs dans certains milieux militaires, elles renforcent la mauvaise réputation des agents chimiques militarisés) et il faut même espérer qu'elles auront un effet dissuasif sur toute utilisation massive future. 

 

              Ratifiée par 121 Etats en mars 1999, la Convention sur les armes chimiques (entrée en vigueur en 1997) bénéfice d'un véritable déploiement de moyens. Le SIPRI Yearbook de 2009 faisait état de l'extension des mesures de prévention et de réponse aux menaces de guerre chimique. Cette extension, guidée surtout par la préoccupation d'attaques bio-terroristes sur les sols des pays occidentaux, s'effectue notamment dans l'identification des activités des acteurs non-étatiques.

            Un certain retard dans la destruction des stocks mondiaux est signalé toutefois par les autorités officielles ou par les organismes indépendants. La convention fixait la date d'avril 2012 pour la destruction des stocks. La Russie et les Etats-Unis ont obtenu une prolongation de 5 ans à l'expiration du délai initial. Ces retards sont surtout dûs au manque de capacités suffisantes de destruction et aux précautions rendues nécessaires par la virulence de certains agents. Global Green USA lui-même, organisme indépendant pour l'interdiction des armes chimiques, estime que "ce délai ne doit toutefois pas mettre en péril la sécurité et la protection de la santé publique, et nous exhortons la Russie à se montrer extrêmement prudente et transparente à mesure de son avancement dans ce processus dangereux". (Green Cross France, 2010).

 

          La Convention des armes chimiques est ratifiée en 2011 par 188 pays. Chaque année, l'OIAC, chargée d'assurer les inspections de vérification sur place et de contrôler son application, fait un rapport sur les progrès accomplis. (voir dans la catégorie Rapport un compte-rendu régulier).

 

      Assemblée Nationale, Rapport d'information déposé par la Commission de la Défense Nationale et des Force Armées sur la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs, présenté par MM Pierre LELLOUCHE, Guy-Michel CHAUVEAU et Aloyse WARHOUVER, 7 décembre 2000 ; SIPRI Yearbook 2009 ; Leslie-Anne LEVY, la Convention sur les armes chimiques : une structure unique pour les inspections sur place, 1999, UNIDIR ; Calude-Marie VADROT, Guerres et environnement, Panorama des paysages et des écosystèmes bouleversés, Delachaux et Niestlé, 2005.

    On consultera avec profit les sites de l'UNIDIR, du SIPRI, de l'IISS, du CICR et de Green Cross.

 

                                                                                                                  ARMUS

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22 novembre 2010 1 22 /11 /novembre /2010 14:01

                     Les armes chimiques, très anciennes dans l'histoire, d'abord rudimentaires puis très sophistiquées notamment depuis le début de l'ère industrielle, forment un arsenal très diversifié dont la caractéristique commune est d'être constituées justement de produits chimiques toxiques, sans compter les dispositifs utilisés pour les transporter jusqu'à la cible qui ont sont de tout ordre. Ils peuvent tuer, blesser ou entraîner une incapacité temporaire. Le classement de ces substances demeure varié suivant les sources, même si celle des Nations Unies fut choisie pour permettre une vérification du contrôle actuel des armements chimiques avec le maximum d'efficacité. HumanYAAKOUBI en présente une autre, qui a le mérite de couvrir toutes les substances et toutes les gammes d'utilisation de manière plus claire. Ces classifications ne doivent pas faire oublier que les armes biologiques sont souvent envisagées de manière conjointes aux armes chimiques, même si les conditions de production et d'utilisation de ces deux types d'armes sont très différentes. 

    La classification de Human YAAKOUBI distingue :

- les agents létaux ou ceux qui provoquent la mort : les suffocants (sous forme gazeuse, qui attaquent les voies respiratoires - phosgène, chlore,chloropicrine...), les vésicants (liquides huileux qui provoquent des brûlures et peuvent avoir une action endotoxique - gaz moutarde ou ypérite, lewisite...) , les neurotoxiques (composés organochlorés semblables aux insecticides qui bloquent la transmission de l'influx nerveux, les respiratoires comme le tabun, le sarin ou le soman ou les percutanés), les hémotoxiques (acide cyanhydrique et chlorure de cyanogène qui provoquent un empoisonnement du sang) et les toxines inventoriées comme armes chimiques mais d'origine biologique ou chimique très variée. Cette dernière catégorie s'apparente à une arme par destination, car on les trouve absolument partout de manière plus ou moins concentrée ;

- les agents incapacitants destinés à mettre l'ennemi hors de combat pour une durée plus ou moins longue. Ce sont soit des agents qui agissent sur le psychisme (mescaline, LSD, BZ...), soit des agents qui agissent sur le physique, provoquant hypertension artérielle et démangeaisons démentes (urticants notamment) ;

- les agents neutralisants, généralement utilisés pour le "maintien de l'ordre" : lacrymogènes (CN, CS, CR....), sternutatoires (DM) ou urticants ;

- les défoliants, substances chimiques toujours, qui détruisent directement la végétation et qui peuvent avoir des effets mortels (l'agent orange en est le plus célèbre) ;

- de nouveaux composés organisés, inodores, incolores et assez stables, peuvent être intégrés à diverses munitions lancées par air, terre ou mer. Aux missiles à la composition classique peuvent être adjoints ces toxiques, devenant de véritables munitions binaires. Autant dire que l'imagination des laboratoires de chimie est ici sans grandes limites. 

    Le bureau des affaires de désarmement des Nations Unies classe ces produits chimiques toxiques employés à des fins militaires en :

- agents hémotoxiques ;

- agents vésicants ; 

- suffocants ;

- neurotoxiques, qualifiés comme étant les produits chimiques les plus puissants, généralement incolores, inodores et insipides, pouvant être facilement absorbés par les organismes vivants sans la moindre irritation annonciatrice de leurs dégâts.

- incapacitants ;

- neutralisants ;

- toxines.

 

         Toutes ces substances sont plus ou moins coûteuses à fabriquer et certains armements qui en intègrent certaines ont pu être qualifiés d'arme de destruction massive du pauvre. Les agents hémotoxiques et les suffocants peuvent être relativement simples à produire et ne nécessitent pas des installations très complexes ; les agents vésicants sont plus difficiles à produire car ils nécessitent des précautions supplémentaires de manipulation et de transport, mais leurs procédés de fabrication sont bien connus depuis la première guerre mondiale. Les agents neurotoxiques, en revanche, sont nettement plus difficiles à produire et nécessitent un équipement spécialisé, très résistant à la corrosion, donc coûteux. Si les agents toxiques en général peuvent être facilement extraits de très nombreuses substances ou corps vivants, leur production à très grande échelle présente des difficultés techniques (liés à une certaine instabilité).

        En fait, toutes les grandes armées du monde ont mis au point trois types de munitions d'armes chimiques :

- Les munitions explosives brisants pour diffuser la substance chimique sur une cible, pas très efficaces mais très faciles à produire ;

- Les munitions thermiques qui utilisent des moyens pyrotechniques pour diffuser la substance toxique sous forme d'aérosol, qui restent très sensibles à la chaleur et se dégradent assez rapidement, ce qui pose de gros problèmes de sécurité de stockage ;

- Les munitions de pulvérisation qui diffusent le produit chimique sous forme d'aérosol, à utilisation plus facile à contrôler.

         Mais le grande défaut des armes chimiques en général, sauf à les utiliser comme armes de destruction massive, dans le cadre par exemple d'une stratégie de dissuasion ou d'une guerre de destruction totale d'un territoire, est que si elles mettent hors de combat, de manière variable suivant les conditions atmosphériques et le relief, les armées ennemies, toute utilisation ultérieure du territoire de combat devient problématique.

        Elles coûtent moins cher généralement que les armes classiques, surtout depuis l'ère industrielle où elles peuvent être tirées directement, suivant quelques aménagement de production, de toute industrie chimique, même moyenne. Elles peuvent être utilisées contre des cibles dispersées ou fortifiées, contre des cibles dont la position exacte est inconnue. Elles interdisent bien entendu l'accès à l'ennemi, mais aussi à soi-même, attaquent les personnes et laissent intacts les équipements et les infrastructures, sous condition bien entendu de procéder à leur décontamination. Elles peuvent servir, notamment les neurotoxiques, à lancer des opérations terroristes ou des attaques surprises. 

         Mais, et c'est une raison pour laquelle elles ont été généralement utilisées en dernier recours dans l'histoire ou pour laquelle la plupart des armées jugent leur utilisation de manière tactique aléatoire, elles nécessitent des capacités opérationnelles complexes, possèdent des effets imprévisibles qui peuvent s'étendre au-delà des zones visées. Sur le champ de bataille, elles peuvent avoir des effets externes négatifs, leur utilisation compliquant la conduite des autres opérations militaires. 

          L'arme chimique se caractérise par sa capacité de destruction, la soudaineté de l'attaque, la possibilité de contamination et surtout par son effet psychologique considérable. Ce dernier effet s'opère non seulement sur les forces ennemies - du soldat au stratège, mais également sur les forces propres, qui en constatent les dégâts, avec une certaine horreur, lorsqu'elles traversent le territoire conquis. C'est d'ailleurs cet effet, finalement, joint à l'effroi ou la désapprobation de l'opinion publique, qui conduit à éviter d'intégrer l'armement chimique aux plans de bataille.

Les courses aux armements chimiques ne sont pas guidées la plupart du temps sur le calcul de l'efficacité, mais sur un effet (mimétique) de crainte de dépassement par l'adversaire. Elles obligent les forces armées non seulement à se doter de l'arsenal le plus divers possible mais également de moyens de protection massifs. Après l'expérience de la première guerre mondiale, où ils furent abondamment utilisés, les armées se dotèrent de matériels de protection de manière si massive que les états-majors les exclurent de leurs plans de guerre, même pour s'opposer à des débarquements stratégiques. Durant la seconde guerre mondiale, c'est surtout l'utilisation de substances chimiques dans les camps de concentration nazis qui retient l'attention.

 

     C'est dans l'emploi à distance que ces armements chimiques continuent d'être préconisés (sous forme de missiles à portées diverses). La dernière utilisation massive, durant la guerre du VietNam se fit à distance, les bombardiers déversant les défoliants sur des territoires à rendre interdits d'accès.  D'autres utilisations massives ont eu lieu pendant la guerre Iran-Irak, dans des conditions différentes qui révèlent des visions différentes des armes chimiques et d'ailleurs de la guerre en général. Ici et là, des rapports et des enquêtes de journalistes font état d'utilisations sporadiques d'armes chimiques. 

 

       Aujourd'hui, l'ensemble des Etats s'efforce de réduire la menace découlant de la prolifération des armes chimiques, surtout depuis la fin de la guerre froide, s'efforçant de mener à bien les programmes de destruction de ces armes de leurs propres arsenaux, conformément à des accords internationaux. Il s'agit d'ailleurs de la catégorie d'armement où les effets de ces programmes sont les plus réels et consistants. Mais les succès de la diplomatie mondiale ne doivent pas cacher l'existence encore de très importants arsenaux, et surtout une vision très différente au Nord et au Sud sur les armements chimiques. C'est dans le détail de ce que nous pouvons connaître des arsenaux et des stratégies des pays possesseurs d'armes chimiques que se mesure réellement l'effort de désarmement chimique presque unanimement affiché.

 

         La menace d'utilisation d'armes chimiques vient, selon les Etats, d'un nouveau terrorisme, nommé justement bio-terrorisme, aux contours très mal définis, entre idéologie, peurs médiatiques, éléments non contrôlés présents sur la planète... et utilisation effective (sarin dans le métro de Tokyo en 1995...)

 

         Enfin, concrètement, dans les pays à fortes densités urbaines, c'est surtout dans les opérations de "maintien de l'ordre" que les armes chimiques sont utilisées de nos jours, avec des vecteurs et des tactiques qui n'ont rien à voir avec celles précédemment évoquées. Il s'agit là de "combats" rapprochés, avec parfois des effets ricochets particulièrement désagréables pour les forces de l'ordre qui les utilisent... Ces effets non maîtrisés sont d'ailleurs directement à l'origine de la recherche d'autres armements, dits non létaux, de nature très différentes.

 

      Bureau des affaires du désarmement des Nations Unies, La science des armes chimiques, 2010 ; Hauman YAAKOUBI, Armes chimiques et biologiques, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000.

 

 

                                                                                                                                                          ARMUS

 

 

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