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15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 14:16

                  L'évaluation des résultats de l'activité du mercenariat en général reste à faire, mais il n'est pas interdit de commencer à poser les jalons (notamment les critères et les débuts d'une histoire revisitée). Une évaluation a bien été entreprise, de manière critique et historique, sur les impacts de l'adoption de la conscription à travers le monde, il est légitime de tenter d'en dresser une sur les autres compositions des armées, et notamment à travers leur mode de recrutement, comme les armées professionnelles ou le mercenariat.

                     Comme le mercenariat constitue la forme la plus répandue dans l'histoire, des auteurs se sont exprimés sur cette forme d'armée, notamment dans les moments de crise et singulièrement en Occident au moment de l'émergence des Etats modernes sous la Renaissance.

 

                En Italie divisée en principautés de tailles très diverses, le mercenariat est couramment utilisé par les différentes forces en présence. L'auteur sans doute le plus marquant à s'être exprimé sur cette question, comme sur la question du pouvoir en général, Nicolas MACHIAVEL, critique l'action des mercenaires. Dans Le prince, en passant en revue les différents types de régime politique et les différentes armées qui les servent, le florentin s'exprime longuement : "Ayant examiné en particulier toutes les variétés de ces monarchies (...) il me reste à présent à exposer de façon générale ce qui peut arriver à chacune de celles qu'on a nommées en ce qui concerne l'attaque et la défense. (...) Les principaux fondements qu'aient tous les Etats, tant nouveaux qu'anciens ou mixtes, sont les bonnes lois et les bonnes armes : et comme il ne peut y avoir de bonnes lois là où il y a point de bonnes armes, et que là où il y a de bonnes armes, il y a nécessairement de bonnes lois, je m'abstiendrais de traiter des lois et parlerai des armes. Je dis donc que les armes avec lesquelles un prince défend son Etat, ou lui sont propres, ou sont mercenaires, ou auxiliaires, ou mixtes. Les mercenaires et auxiliaires sont inutiles et dangereuses : et qui tient son Etat fondé sur les troupes mercenaires, n'aura jamais stabilité ni sécurité : car elles sont sans unité, ambitieuses, indisciplinées, infidèles ; vaillantes avec les amis ; avec les ennemis, lâches ; point de crainte de Dieu, point de foi avec les hommes ; et l'on ne diffère la défaite qu'autant qu'on diffère l'assaut ; dans la paix on est dépouillé par eux, dans la guerre par les ennemis. La raison en est qu'ils n'ont d'autre amour ni d'autre raison qui les retienne au camp qu'un peu de solde, ce qui n'est pas suffisant à faire qu'ils veuillent mourir pour toi. ils veulent bien être tes soldats tant que tu ne fais pas la guerre, mais la guerre venue, ou s'enfuir ou s'en aller.(...) (L'auteur fait référence aux pratiques courantes de la guerre des sièges qui durent sans se terminer et des fréquentes manoeuvres inabouties qui sont le lot des guerres d'Italie de son époque...).  Je veux démontrer mieux la disgrâce de ces armes. Les capitaines mercenaires, ou sont d'excellents hommes de guerre, ou non ; s'ils le sont, tu ne peux te fier à eux, car toujours ils aspireront à leur propre grandeur, ou en t'opprimant toi qui es leur patron, ou en opprimant d'autres contre ton intention ; mais si le capitaine n'est pas habile homme, il te mène à ta perte, pour l'ordinaire. Et si l'on répond que quinconque aura les armes en main en fera autant, mercenaire ou non, je répliquerai que les armes doivent être utilisées ou par un prince ou par une république : le prince doit aller à l'armée en personne, et faire lui-même office de capitaine ; la république doit envoyer ses citoyens, et quand elle en envoie un qui n'apparaisse pas habile homme, elle doit le changer ; et quand il l'est, le tenir en bride par les lois, pour qu'il ne s'écarte pas du droit chemin. Et par expérience on voit les seuls princes et républiques armés faire de très grands progrès ; et les armes mercenaires ne faire jamais que du mal ; et il est plus difficile d'amener à obéir à un de ses citoyens une république armée de ces propres armes, qu'une qui est armée d'armes étrangères. (...).

Les troupes auxiliaires, qui sont l'autre sorte de troupes inutiles, c'est quand on fait appel à quelque potentat qui avec ses troupes te vienne aider et défendre (...) Ces troupes peuvent être utiles et bonnes pour elles-mêmes, mais sont, pour qui les appelle, presque toujours nuisibles ; car en cas de défaite tu restes battu, en cas de victoire tu demeures leur prisonnier. (....) Les armées de France se sont donc trouvées mixtes, partie troupes mercenaires et partie troupes propres ; et ces troupes toutes ensemble sont bien meilleures que les pures auxiliaires ou les purs mercenaires, et bien inférieures aux troupes propres.(...)".

 

         Beaucoup d'historiens considèrent que le mercenariat, parce qu'il allie absence de stratégie globale, absence de but de guerre bien défini et masses d'hommes et de troupes très inégalement pourvues en armement et en équipement, constitue un véritable facteur de désordres de tout ordre. Et cela d'autant plus que les troupes mercenaires sont mobiles. Sans aller juqu'à la Perse antique où les conquêtes sont le fait de troupes bigarrées se déplaçant, pratiquement comme des villes entières, sur de grandes distances, mélangeant pillages et prises réelles de territoires - Il serait en passant intéressant de faire une étude sur le passage du nomadisme au sédentarisme en relation avec les modes de constitution des empires - plusieurs périodes historiques de guerres interminables peuvent être analysées comme résultant de l'activité de troupes mercenaires. Ce qui ne veut pas dire que toutes les guerres interminables sont le fait de troupes mercenaires. Aussi, c'est véritablement dans le détail historique qu'il faut rechercher les implications - en amont et en aval - de mercenaires dans les armées. Cela dit, il faut prendre garde à un effet paradigme qui fait considérer la conscription comme le seul mode de recrutement et d'organisation des armées comme le seul moralement, militairement ou politiquement acceptable, que ce soit à court, moyen ou long terme. Non que ce paradigme de la conscription en soit un trompeur, mais parce que la réalité sociale et politique est toujours compliquée.

 

          Yvon GARLAN, à la suite d'autres historiens, constate que "l'avènement de la cité et la constitution des royaumes mirent fin à la pratique des guerres "privées" : du moins dans des secteurs limités du monde antique, d'extension variable selon la puissance d'expansion de ces structures étatiques. Car dans leurs interstices et sur leur périphérie se maintinrent longtemps des formes d'hostilité ouvertes ou larvées qui continuaient à échapper, en fait ou en droit, au nouveau institutionnel : en premier lieu, la piraterie et le brigandage". Cette piraterie et ce brigandage antiques "sont des phénomènes d'une irréductible ambiguïté : alimentés à la fois par la révolte individuelle, le malaise social et les résistances à l'hellénisation ou à la romanisation : parfois versant dans l'anarchie, parfois tendant à se couler dans un cadre étatique ; assimilés à des manifestations soit de guerre civile, soit de guerre étrangère. le seul point qui fût commun à toutes ces formes d'insubordination était le refus des institutions et des valeurs établies, qu'elles affrontaient de l'intérieur ou de l'extérieur, dans leurs zones de moindres résistance et dans leurs périodes de crise." Ce phénomène se distingue fortement du mercenariat qui s'inscrit, dans l'évolution du monde gréco-romain, à l'intérieur des nouvelles structures, et des nouvelles formes de recrutement propres aux cités et aux royaumes. Même si les mercenaires, faute d'avoir été payés, ne disparaissent que rarement et peuvent être amener à verser dans la piraterie ou le brigandage, leur apparition se fait dans le cadre des liens forts entre activité militaire et statut de citoyen. Si l'essor du mercenariat dans le monde grec à partir du IVème av JC siècle aboutit à dissocier le pouvoir politique du pouvoir militaire, "les soldats ne cessèrent pas pour autant de vouloir se constituer en puissance politique, de la même façon que les citoyens restèrent attachés à certaines apparences de la vie militaire (...). Même dans le cadre des royaumes hellénistiques où la réalité du pouvoir, en temps normal, leur échappait totalement, les mercenaires tinrent à conserver une activité "politique" formellement comparable à celle des citoyens (qui se réduisaient elle-même, le plus souvent, à peu de choses...)", se regroupant en associations de nature extrêmement diverses. 

"Tant que la cité réussit à contrôler, à l'intérieur, le jeu des forces économiques et sociales, et à limiter, à l'extérieur, le champ et l'enjeu de ses activités militaires, elle réussit à préserver l'adéquation originelle de la fonction politique et de la fonction guerrière qui assurait l'homogénéité théorique du corps civique. Telle était la condition fondamentale de sa survie ; là se trouvait le point névralgique de son organisation. Ce qui le prouve à l'évidence, c'est que la crise de la cité se fit d'abord sentir à ce niveau : en Grèce, de façon brutale, sous forme d'un essor du mercenariat, tandis que parmi les citoyens romains se propageait , de façon plus insidieuse, la gangrène du professionnalisme militaire." Après ce jugement plutôt sec de l'effet sociétal de l'expansion du mercenariat, l'historien de l'Antiquité nous montre les ressorts de sa présence.

"Le mercenaire est un soldat professionnel dont la conduite est avant tout dictée, non pas par son appartenance à une communauté politique, mais par l'appât du gain : c'est la conjonction de ces trois aspects, de spécialiste, d'apatride et de stipendié, qui fait l'originalité de ce type humain dans le monde antique, comme dans le monde moderne. Il est rare que le mercenaire ait été totalement absent des armées antiques : parce que toute société comporte normalement un certain pourcentage de baroudeurs et d'aventuriers prédisposés à ce genre de métier, et surtout parce qu'à cette époque on assurait volontiers de cette manière le service de telle ou telle arme qui exigeait un long entraînement. C'est ainsi que les grecs recrutèrent de tout temps leurs meilleurs archers de préférence en Crète, à défaut en Perse et chez les Scythes, tandis que les archers romains, sous l'empire proviendront fréquemment de Numidie ou d'Arabie." "l'usage de mercenaires est donc une constante du monde antique, mais non le recours au mercenariat - mot construit sur le modèle de salariat - qui implique que les mercenaires sont devenus proportionnellement assez nombreux pour influer de façon sensible, voire de façon déterminante, sur la vie militaire et, plus généralement, sur la vie tout court d'une société : nous sommes alors confrontés à un problème de pathologie sociale, et non plus individuelle." Yvon GARLAN suit les périodes de faible ou d'importante activité des mercenaires et les moments de leur emploi le plus important se situent lors des périodes de colonisation ou de guerre prolongée (comme la guerre du Péloponnèse), avec un accroissement qui ne se termine pas, des monarchies hellénistiques (l'essentiel des forces armées...) à l'empire éphémère d'Alexandre le Grand. "Avec l'accroissement de l'offre et de la demande, le recrutement des mercenaires tendit à s'organiser, à se structurer : les Etats l'assurèrent de leur mieux, soit en concluant entre eux des contrats d'exclusivité ou de préemption, soit en prenant à leur service des chefs de bande, soit en dépêchant des émissaires sur mes "marches" (...) où se concentraient les soldats en chômage. Peu à peu se dessinèrent de la sorte des voies privilégiées de migration militaire (...). Ces voies de migration étaient cependant soumises à de fortes fluctuations, fluctuations de longue durée déterminée par l'épuisement graduel des disponibilités humaines : c'est pour cette dernière raison que le degré d'hellénisation des mercenaires se mit rapidement à baisser au cours du IIIème siècle, quand, à défaut de Grecs et de Macédoniens trop longtemps sollicités, il fallut se rabattre sur les peuples à demi-barbares des Balkans et d'Asie (...).

Les mercenaires marquèrent les sociétés hellénistiques, d'abord par leurs interventions directes dans la vie politique, à l'instigation de leurs employeurs, suppôts de la tyrannie qui refleurit en Grèce et sur les marges des grands empires, ou, à l'intérieur de ceux-ci, garants du pouvoir monarchique, concentrés dans les citadelles urbaines, postés aux frontières ou disséminés dans les campagnes, tour à tour oppresseurs et protecteurs, et plus durablement au niveau culturel, lorsqu'ils furent employés par Alexandre Le Grand, diffusant la culture grecque (dans ses aspects cultuels et d'organisation des lieux d'entraînement physique de divertissement et d'étude, les gymnases) dans pratiquement tout le monde antique. Facteurs de désordre, les mercenaires furent aussi vecteurs de formes précises de civilisation. Mais avant d'influer sur l'évolution des sociétés antiques, les mercenaires en furent les produits. L'expansion du recours au mercenaire n'est pas seulement dû à l'évolution des techniques militaires, car cette évolution favorise surtout la professionnalisation, quel que soit le mode de recrutement de soldats (service militaire très long par exemple).

Yvon GARLAN estime que le mercenariat est issu d'une crise interne à la Cité, qui produit des éléments sociaux en état de disponibilité de devenir des mercenaires. "Ce qui le prouve tout d'abord, c'est que le mercenariat s'est développé en Grèce, à l'époque archaïque et à partir du IVème siècle, en même temps que la colonisation et la tyrannie : ce sont là trois symptômes essentiels de crise sociale. Les deux premiers fonctionnent comme des soupapes de sécurité : l'une d'elles se bloque-t-elle, l'autre joue un rôle accru (...). La tyrannie  (manifeste) en dernier ressort, sur le plan politique, les antinomies insurmontables de la cité." "L'importance relative de la pression démographique, de l'inadaptation sociale, des difficultés économiques, des accidents politiques et des sollicitations extérieures est (....) difficle à déterminer (...) mais la régularité et la généralité du phénomène (le mercenariat) ne trompent pas sur la profondeur de la crise qui lui avait donné naissance." "Le mercenariat ne fut donc pas essentiellement en Grèce un facteur externe de désintégration sociale et politique : bien plutôt le résultat d'une crise de naissance ou de dégenerescence de la cité, dont le cadre étroit ne pouvait résister à la poussée de antagonismes internes. Il va de soi, cependant, qu'à certaines époques, et surtout sur les marges barbares moins fortement structurées, ces rapports de la demande et de l'offre purent occasionnellement s'inverser, l'essor du mercenariat s'accentuant alors par un simple effet de la vitesse acquise, et contribuant à aggraver  la crise de la formation sociale qui l'avait engendré."

 

       La longueur exceptionnelle de la durée de l'Empire Romain s'explique sans doute en partie par la persistance (les nombreuses réformes militaires voulurent aller dans ce sens) d'une tradition du soldat-citoyen. Si nous suivons encore Yvon GARLAN, "le mercenariat (...) ne connut dans le monde romain - affronté deux siècles plus tard environ à des problèmes identiques de recrutement - qu'un développement limité : on y eut recours seulement pour l'embauche de spécialistes (...) Car les progrès de l'impérialisme, réalisés avec le concours volontaire ou obligatoire des peuples vaincus, et accompagnés par la diffusion d'un droit de cité qui assura longtemps à ses bénéficiaires un statut privilégié tout en se vidant rapidement de toute fonction politique importante, donnèrent ici naissance à une armée professionnelle formée de citoyens autant que d'étrangers (pérégrins) assujettis à Rome et progressant par ce biais vers la citoyenneté. Cette évolution fut déclenchée au IIème siècle par une crise du recrutement militaire traditionnel, qui n'est qu'un aspect - essentiel il est vrai - d'une crise sociale d'une plus vaste ampleur directement ou indirectement provoquée par la multiplication et l'aggravation des opérations guerrières."  C'est un double mouvement de prolétarisation (les classes aisées échappant aux obligations militaires) et de régionalisation du recrutement qui fait de la légion romaine un assemblage de de plus en plus formés de barbares et de moins en moins de citoyens romains s'identifiant à Rome.

Ce double mouvement contribue à la désagrégation de l'Empire, comme le montre également de son côté Philippe CONTAMINE. "(Les) sources de recrutement aurait dû suffire : en fait, dans de nombreuses régions de l'Empire, les citoyens romains n'éprouvaient aucun attrait pour le métier des armes, ses risques, ses fatigues, le déracinement durable, voire définitif, qu'il entraînait souvent. Seuls les plus mal lotis acceptaient, faute de mieux, les rigueurs de la discipline. Aussi le recours aux Barbares dut être largement pratiqué, accentuant le divorce entre les populations de la romania et son armée." Aux forces régulières des provinces romaines s'ajoutent de plus en plus celles fournies par les fédérés, les peuples barbares, "principalement germaniques, qui se battaient sous leurs chefs traditionnels et recevaient de l'Etat romain, lorsqu'il les prenait à son service, une somme globale pour leur solde et leur entretien. Or il apparaît que bien souvent ces fédérés formèrent la partie essentielle des armées qui tentèrent de s'opposer à la poussée des envahisseurs." Nous pouvons très bien concevoir comment, notamment dans le Bas Empire, plusieurs armées romaines pouvaient se combattre, mercenarisée à défaut d'être composée uniquement de mercenaires, à travers le système de l'evergétisme si bien décrit par Paul VERNE. N'oublions pas non plus qu'aux premiers temps de l'Empire romain, dès les entreprises de Jules César, des armées romaines purent se combattre déjà l'une l'autre, les forces en présence étant composée de manière bien diverses... Le monde d'installation des armées romaines, s'installant dans le Bas Empire plutôt dans des forteresses-cités qu'aux frontières, la légion romaine pu être perçue comme instrument d'oppression par les populations. Il existe toute une continuité entre la fin de l'Empire romain et le début des royaumes barbares, continuité qui trouve une part de sa réalité dans le mode de recrutement des armées. 

 

              Philippe CONTAMINE explique qu'au Moyen-Age et à la Renaissance, distinguant bien les cas anglais, français et italien que "le recours aux différents types de mercenariat peut s'expliquer de la part des Etats par plusieurs causes. La première cause d'ordre purement militaire se trouve dans la valeur et la réputation d'un groupe de combattants dont il est impossible de trouver l'équivalent que place, parmi les vassaux, les sujets, les concitoyens. "Il faut également tenir compte de la désaffection, temporaire ou prolongée, due à des circonstances politiques ou à une évolution du mode de vie, de telle catégorie de dépendants auxquels les princes, s'ils le pouvaient, accorderaient la préférence" D'un autre côté, "les pouvoirs purent utiliser des mercenaires parce qu'il existait, à titre au moins potentiel, un marché, ou une offre, la présence de ce marché s'expliquant à son tour par l'évolution démographique, ou même le jeu des pratiques successorales. Ajoutons qu'entre les employeurs et les employés, entre les recruteurs et les recrutés, l'interaction était constante : l'offre stimulait la demande en même temps que la demande suscitait l'offre." Les compagnies d'aventure, plus ou moins spécialisées, aux effectifs très variables opèrent sur tout le sous-continent européen. De composition parfois homogène au niveau de la provenance du recrutement, suivant la spécialité souvent (archers, frondeurs, spécialistes des sièges, manoeuvriers des balistes...), les grandes compagnies se mettent au service des rois et des princes ayant des moyens de financement tout le long du Moyen-Age, leurs entreprises alimentant la ruine et la ruine grossissant leurs effectifs des gens ayant tout perdu. Plus tard, sous la Renaissance, celles-ci se retrouvent employées de manière différenciée suivant l'importance prise par les monarchies européennes. Plus les Etats possèdent de moyens propres de se fournir en armées et moins ils font appel aux mercenaires, d'autant qu'à l'argument de supériorité de soldats spécialisés voit son importance se relativiser devant l'argument de l'absolue nécessité de contrôle sur ces armées. La formation d'armées permanentes, même si elles emploient de temps à autres des mercenaires, s'effectuent surtout à partir des ressources propres en hommes. "L'apparition des armées permanentes renforça des tendances et des traits, certes visibles et lisibles auparavant, mais de façon nettement moins accentuée : elle suscita l'élaboration de codes militaires de plus en plus complexes, elles permit l'entraînement collectiftf tant des cavaliers que des fantassins (marche au pas), elle rendit plus fréquent le recours aux uniformes et aux signes distinctifs, témoins et supports de la hiérarchie militaire (...) elle développa toute une civilisation du camp, avec ses rites, ses distractions, ses spectacles, ses servitudes et ses grandeurs. Cependant, vers 1500, on n'en était encore qu'au début d'un phénomène que l'Europe moderne, du moins sur son versant absolutiste, devait considérablement développer : pas encore de véritable caserne à cette date ; nulle part de régiments d'infanterie ni d'artillerie permanente; et surtout un grand nombre de peuples résistent obstinément à la mise en place des nouvelles structures militaires (...) Fait plus important encore : au combat, ces peuples ne s'estiment et ne sont estimés nullement inférieurs aux armées de métier qui leur sont éventuellement opposées".   Philippe CONTAMINE évoque les périodes où les Etats furent relativement impuissants (pour la France aux 3 ou 4 derniers siècles du Moyen-Age) face aux grandes compagnies qui dévastent tout le pays, soit parce qu'elles sont en rupture de contrats, soit encore parce qu'elles sont manipulées par d'autres puissances. Là où les monarchies deviennent fortes, on assiste à une marginalisation de la société militaire, d'une part grâce à l'apparition des armées permanentes, d'autre part à cause de la place quantitativement plus grande de l'infanterie.

 

          L'expansion du colonialisme européen est très liée à l'activité de compagnies de gouvernement (chartered companies) nés de la réunion de capitaux de plusieurs marchands qui reçoivent de leur gouvernement l'autorisation d'exercer un monopole sur les routes commerciales et les territoires coloniaux qu'ils parviendront à prendre et à garder, en usant de la force s'il le faut. Ainsi la Compagnie (anglaise) des Indes orientales, la Compagnie hollandaise des Indes orientales, la Compagnie française des Indes orientales, la compagnie du Nord (pour le Canada) se développent parallèlement aux formes traditionnelles du mercenariat. Xavier RENOU pointe ainsi le rôle souvent méconnu du capitalisme privé et d'un colonialisme privé, avant d'être "nationalisé" par les autorités par le suite. Notamment, la colonisation privée de l'Afrique du Sud, que le gouvernement protecteur britannique aura le plus grand mal à revendiquer, ouvrant ainsi une des pages les plus sombres de notre histoire et débouchant entre outre sur le régime d'apartheid aujourd'hui disparu. Toute une histoire est sans doute à écrire sur les conflits entre les Etats et ces Compagnies, au tournant du XXème siècle. 

Plusieurs arguments soutenaient l'activité de ces compagnies : les entreprises privées sont directement mobilisées au service de politiques coloniales, pour découvrir et conquérir de nouveaux territoires "vierges", tout en n'engageant pas directement la responsabilité des Etats ; elles permettent de contourner les contre-pouvoirs institutionnels susceptibles de s'opposer au colonialisme, évitant d'entrer dans les débats parlementaires entre partisans et adversaires de la politique coloniale ; elles représentent des instruments beaucoup plus souples que les bureaucraties d'Etat dans la gestion de territoires reculés. Pour Xavier RENOU, "les faits devaient démentir pour partie ces arguments. Si elles permirent toujours de contourner les opinions publiques autant que les institutions parlementaires - au moins tant qu'elles ne provoquaient pas d'incidents majeurs -, elles entraînèrent parfois leurs autorités de tutelle dans des conflits diplomatiques sérieux. (...) Souples, certaines compagnies l'étaient effectivement, mais pas toutes. A tel point que l'on vit un certain nombre d'entre elles renoncer à leur statut de compagnie de gouvernement, ou le refuser. Finalement, les opérations effectivement peu coûteuses des firmes privées appelèrent dans un grand nombre de cas des interventions militaires de leurs gouvernements de tutelle, et dans la plupart des cas les gouvernements furent contraints de prendre beaucoup plus rapidement que prévu le relais des entreprises pour assumer l'administration et la mise en valeur des régions soumises. Aussi la charge financière rendue nécessaire par l'ouverture de nouveaux territoires revinrent-elle dans la majorité des cas aux contribuables. Au passage, certaines compagnies parvinrent à extorquer des sommes considérables à leurs gouvernements." 

 

              Le développement des Sociétés Militaires Privées est important surtout depuis la fin de la guerre froide et les suspensions un peu partout du service militaire. C'est surtout dans le dernier conflit majeur, les deux guerres du Golfe que leur importance explose.

          Xavier RENOU s'interroge sur l'efficacité des sociétés mercenaires. Il évoque surtout celles qui entend proposer de défaire une guérilla ou de libérer des zones d'exploitation minière. S'appuyant sur l'expérience de l'activité de ces sociétés en Afrique (Angola, Sierra Leone), il met en relief un certain nombre de difficultés mise en avant parfois par leurs responsables. Tout d'abord, il n'est pas question pour elles d'affronter des armées importantes et elles se vantent d'être surtout utiles dans les guerres de basse intensité, c'est-à-dire dans les guerres de harcèlements et de positions, prolongées et parfois interminables qui rendent non sécurisées des régions parfois importantes. Des opérations contre des guérilleros peu structurés et mal équipés peuvent les priver des ressources nécessaires pour continuer leurs ravages. Des coups de mains peuvent se révéler efficaces mais l'activité à plus long terme sur un territoire apparaît aléatoire, vu que les mercenaires les plus qualifiés sont issus de pays industrialisés, de cultures occidentales, sans véritable connaissance de ceux qu'ils combattent, voire du terrain sur lesquels ils opèrent. Les mercenaires augmentent par ailleurs la probabilité et l'intensité du conflit en n'offrant que des solutions militaires et retardent le retour de la paix, dans la mesure même où ils ont un intérêt direct à ce que la guerre dure. Une contradiction importante existe sur l'enjeu commercial de l'intervention militaire privée : "les firmes sont souvent rémunérées au moyen de concessions sur les zones minéralières. Les zones en question représentent souvent l'enjeu principal du conflit de basse intensité. Par conséquent, en abandonnant aux mercenaires une partie significative de la richesse nationale, les autorités du pays agressé renoncent à un élément essentiel de négociation. Si toutefois les rebelles étaient en mesure d'imposer des négociations, quelle monnaie d'échange resterait-il au gouvernement? Dépourvu de moyens de négocier un compromis, les autorités n'ont d'autre choix que de "vaincre ou mourir", en tout état de cause de continuer la guerre jusqu'au bout." Sur l'argument parfois avancé de la supériorité militaire du mercenaire sur le conscrit ou même le professionnel de l'armée de métier étatique, il faut savoir que "les sociétés mercenaires, comme les agences d'intérim dans les autres secteurs d'activité, souffrent d'un problème récurrent. Il faut trouver des techniciens déjà formés. Ces techniciens sont parfois rares, selon les compétences, et, par définition, peuvent ne pas être disponibles, ou cesser (sauf lorsqu'ils sont à la retraite) de faire de l'intérim. La firme mercenaire peut les attirer, en proposant des salaires élevés, mais en aucun cas les retenir, puisqu'il s'agit de travailleurs temporaires. Elle ne peut pas non plus les former, au contraire des entreprises classiques et des corps d'armée. Certains firmes de grande taille, comme MPRI, assurent à l'occasion à leurs personnels des formations spécialisées de court durée. Celles-ci s'adressent bien entendu à des personnel dotés déjà d'une formation initiale pointue, celle-là même que les firmes n'ont pas les moyens d'assurer. Il arrive donc que les firmes ne trouvent pas la main-d'oeuvre adéquate. Or elles ne peuvent se permettre de renoncer pour autant aux exigences d'un client : il leur faut montrer qu'on peut justement compter sur leur savoir-faire et leur efficacité à tout moment et pour toute tâche relevant de leur champ d'intervention. Il est donc probable que les firmes recourent à une main-d'oeuvre qui n'est pas toujours la plus qualifiée pour la tâche à accomplir, ce que le client, bien sûr, ignore. C'est exactement ce qui se produit en Irak, où les recrutements massifs et le turn-over considérable contraignent les firmes à sous-traiter une partie des contrats à de simples sociétés de gardiennage, dont les personnels ne sont pourtant nullement préparés à affronter des situations de guerre."

          L'Irak, selon Georges-Henri Bricet des VALLONS a "constitué un formidable laboratoire pour le développement de l'interopérabilité entre l'armée américaine et les SMP. On est passé en moins de 6 ans d'une coopération had hoc, improvisée et chaotique - qui a nourri, en partie, la dégradation du conflit -, à un processus d'hybridation et d'intégration hiérarchique totale des SMP à la chaîne de commandement américaine, ce qui a engendré des problèmes opérationnels entièrement nouveaux. Les security contractors sont aujourdh'ui totalement intégrés au corpus doctrinal, juridique et politique de la Défense. Les législations spécifiques du DoD et du DoS sont également en train de connaître une harmonisation (...)" Il s'agit d'institutionnalier l'externalisation de certaines fonctions militaires, pour rendre opérationnelle et efficace sur le terrain l'activité des SMP. Sans doute faut-il traduire aussi, rendre moins gênante les interactions entre les forces armées américaines et ces SMP. De multiples incidents meurtriers ont obligés le commandement américain et les opérateurs privés à une intégration opérationnelle. Le système de supervision mis en place semble donner de bons résultats (taux d'incidents qui chutent...), "Reste, rappelle des VALLONS, que ce qui est une mission régalienne de première importance et qui devrait être géré en priorité par le militaire est délégué à un acteur non étatique", pour des motifs dirions-nous où se mêlent des considérations idéologiques marquées (le privé est plus efficace et moins coûteux que le privé), l'expression d'intérêts économiques privés en dehors de toute considération stratégique et la foi en une révolution des affaires militaires marquée par une technologisation poussée de la résolution de problèmes militaires, voire carrément politiques. Quels réels avantages militaires le recours au SMP peuvent-ils apporter? Aucune réponse claire n'est apportée par les acteurs mêmes à cette question. Les arguments avancés sont de nature purement financières.

En tout cas, l'expérience montre que la logique de la violence et du pouvoir qu'elle permet ne peut être simplement se réduire à des questions économiques. Le mercenariat dans l'histoire est souvent une solution de pis-aller utilisée pour le recrutement des armées. Jusqu'ici, les effets à long terme du mercenariat sur les sociétés font plutôt figures de mécomptes, même du point de vue strictement politico-militaire.

 

(Il reste à écrire un grand chapitre à écrire sur le rôle des éléments mercenaires dans les batailles. Nous sommes preneurs de toute information à ce sujet... Sur les difficultés de maniement de telles troupes sur les champs de bataille, voire des retournements de dernière minute au moment de l'engagement...Ou à l'inverse, des effets décisifs de leur présence lors des manoeuvres contre l'ennemi...Bref, tout ce qui pourrait ressembler à une évaluation systématique de l'élément mercenaire dans les armées au combat, avant le combat et juste après le combat...)

 

     Georges-Henri Bricet des VALLONS, Défense et Sécurité Internationale, Numéro 60, Juin 2010 ; Xavier RENOU, La privatisation de la violence, Agone, 2005 ; Philippe CONTAMINE, La guerre au Moyen-Age, PUF, 1999 ; Yvon GARLAN, La guerre dans l'Antiquité, Nathan Université, 1999 ; Nicolas MACHIAVEL, Le prince, GF-Flammarion, 1980.

 

                                                                                                                                              STRATEGUS

 

 

 

 

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Published by GIL - dans DEFENSE
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12 novembre 2010 5 12 /11 /novembre /2010 13:06

                      Quand nous discutons de la forme des armées, nous le faisons souvent en calquant les catégories modernes d'armées étatiques sur le passé, en oubliant que la place du mercenariat, notamment dans les grands Empires, est prépondérante. Si nous essayons de faire une classification (qualitative et quantitative) des unités militaires à travers les siècles, sans doute, aurions-nous la surprise de constater que l'armée professionnelle réglée directement par l'Etat ou la conscription ne sont pas les principales manières retenues pour constituer des armées. Dans l'Antiquité notamment, le mercenariat est plutôt la règle... A plusieurs moments de l'histoire, à l'ère des Cités-Etats ou des Etats nationaux homogénéisés (au sens de populations se reconnaissant une identité nationale), effectivement, la conscription ou les engagements (plus ou moins) volontaires marquent les faits militaires décisifs. Mais même aujourd'hui, à l'heure de la mondialisation (de la énième mondialisation, devrait-on écrire), la place des diverses sociétés militaires s'accroît, au point de devenir indispensables aux opérations des soldats. Les deux guerres du Golfe sont remarquables par l'importance qu'elles ont prises.

      Georges-Henri Bricet des VALLONS, auteur d'Irak, terre mercenaire (Favre Eds, 2010), appuie ce genre de constatation : "Le concept de "monopole de la violence" prête trop souvent à une essentialisation et à une interprétation désubstantialisée. L'émergence de l'Etat aurait correspondu à un effacement progressif du mercenariat. Or, c'est une vision totalement anhistorique : l'affirmation de l'Etat au temps des monarchies européennes n'a nullement coïncidé avec un recul des acteurs non étatiques (...). Le mercenaire a toujours été un acteur central de la construction politique de l'Etat. Ce n'est pas l'Etat lui-même qui l'a "tué" (au sens symbolique puisque dans les faits il n'a jamais disparu), mais l'émergence de la forme spécifique de l'Etat-nation, c'est-à-dire de la guerre comme expression de la souveraineté du peuple. Or, contrairement à la charnière historique des XVIII-XIXèmes siècles - l'armée de masse citoyenne née de la Révolution française - où la consolidation du pouvoir étatique central et la monopolisation de la violence, par l'instauration de la conscription, puis du service militaire obligatoire, par la nationalisation des valeurs guerrière, ont mené progressivement à l'extinction ds acteurs privés de la guerre, l'époque actuelle correspond à une déconstruction et à une désagrégation du stato-national et à un renversement des valeurs fondatrices de la force militaire : fin de la conscription, fin du service citoyen, fin de l'intérêt "national" sacrifié sur l'autel d'une nécessaire mais chimérique Europe de la défense (condamné de facto par le statu quo avec l'OTAN) ou dans le cas américain sur l'autel des intérêts du complexe militaro-industriel, avènement des armées professionnelles, débouchant sur une allocation mixte des moyens d'exercice de la violence entre Etats et acteurs paraétatiques ou non étatiques - les sociétés militaires privées aujourd'hui dans le monde anglo-saxon. En ce sens, la professionnalisation des armées américaines dans les années 1970 ou française dans les années 1990, a ainsi constitué le préalable nécessaire à ce doubles processus de privations/dénationalisation. Le monopole de la violence ne meurt pas, il mute, pour le pire peut-être, mais c'est un autre débat." (Défense et Sécurité internationale).

 

                André CORVISIER indique, dans une analyse (un brin rempli de mansuétude...) des Mercenaires que "d'une manière générale, le terme de mercenaire qui, à l'origine définit un homme travaillant pour de l'argent, soit un salarié, depuis la fin du XVIIIème siècle ne s'applique plus guère qu'à certains soldats. Le mercenariat militaire existe depuis la constitution d'Etats de quelque importance. Il a pour but de compléter ou remplacer les forces armées issues des obligations militaires des citoyens ou des sujets. Par le moyen de contrats passés entre le souverain et les hommes, il peut amener l'engagement de professionnels recherchés pour leurs aptitudes ou seulement leur bonne volonté à exercer une activité dangereuse, peu prisée des "civils". Ainsi le mercenaire peut servir une cause étrangère à sa nation. L'exercice des armes figurant parmi les activités les plus nobles, le terme de mercenaires n'a eu de sens péjoratif que dans la mesure où il se trouvait des hommes servant leur cité, leur souverain ou leur pays par devoir, sans recevoir autre chose que l'entretien. Une définition assez communément admise fait du mercenaire "un homme qui pour de l'argent se bat pour une cause qui ne le concerne pas". Elle semble s'appliquer parfaitement aux soldats professionnels qui vendent leurs services au plus offrant, changeant d'armées et de camp, même en pleine guerre suivant les circonstances et ainsi paraît justifier le caractère péjoratif attaché aux oeuvres vénales."

 Le même auteur nous rappelle, à contrario d'une idée toute moderne de l'engagement militaire, qu'avant le XVIIIème siècle, "le terme de mercenaire n'est pas chargé d'opprobe et qu'il n'est pas employé quand il s'agit de nobles, d'officiers ou d'ingénieurs contractant directement avec le souverain et non pas l'intermédiaire d'un "entrepreneur de guerre". Tous les mercenaires ne sont pas étrangers à la cause qu'ils servent, même pour de l'argent. C'est le cas de nationaux dans la misère ou de réfugiés des persécutions religieuses, politiques ou idéologiques." 

Il évoque les pratiques d'Orient ancien et de Chine, les habitudes des grands empires égyptiens, perses et grecs, les recours de l'Empire romain dès qu'il dépasse une certaine taille.

André CORVISIER semble faire une différence entre la rémunération en argent des mercenaires et l'octroi aux engagés de ce type, de terres ou de fiefs, évoquant  un recul du mercenariat lors des invasions germaniques, vers la fin de l'Empire Romain d'Occident. Mais que ce soit par argent ou par leur installation comme colon, il s'agit bien de mercenaires qui sont employés dans les différentes légions romaines. A noter que l'infanterie est bien plus propice à ce genre de pratiques que la cavalerie, vu le coût de l'équipement et de l'équipage requis pour l'armement et l'engagement de cette dernière arme. Tant et si bien, dans la féodalité comme sous la Renaissance, que la cavalerie reste une arme réservée aux nobles ou aux chevaliers de fortune. Durant la guerre de Cent Ans, entre les maisons "anglaises" et "françaises" et leurs alliés respectifs, les grandes compagnies formaient pratiquement l'essentiel des armées engagées, quand les souverains trop faibles ne pouvaient se payer une armée permanente.  

"Le mercenariat connut un développement considérable aux XVIème et XVIIème siècles avec l'augmentation considérables des effectifs (de fantassins), auquel ne pouvaient que difficilement faire face les systèmes fiscaux de l'époque. Cependant les Etats modernes tentèrent d'imposer un contrôle au mercenariat", difficilement, comme le montre MACHIAVEL (dans Le prince entre autres), là où le pouvoir central est fable : les condottieri (entrepreneur de guerre) mènent pratiquement la guerre pour leur propre compte (à court terme), vivant sur le pillage des villes lorsque les finances royales ou princières ne suivent pas. D'ailleurs, "le mercenariat devient une industrie pour certains pays pauvres ou surpeuplés. Une sorte de cours international s'était établi au XVIIème sicèle suivant la valeur ou les exigences des mercenaires."

Au XVIIIème siècle, le mercenariat "est dénoncé un peu partout et la Révolution française le condamne. Cependant peu à peu, l'idéal national vient justifier l'engagement volontaire. Au XIXème siècle, le mercenariat s'ennoblit même en France de l'affirmation d'un idéal fait du respect du contrat et de sacrifice, avec la création de la Légion étrangère en 1832, corps qui se veut école de vertu militaire à une époque où s'est répandu le service militaire obligatoire."

Peut-être un peu vite, André CORVISIER constate que plus tard, "le mercenariat recule en Europe" et qu'il "se restreint aux services de soldats européens au fait des techniques les plus récentes de la guerre", à l'image des Russes blancs employés pour instruire et encadrer dans les années 1920 les armées chinoises. Il ne mentionne pas le très grand développement du mercenariat qui s'étend de la période des Grandes Découvertes (du point de vue des Européens) à la fin du XVIIIème siècle qui soutient les divers impérialismes maritimes et terrestres.

Xavier RENOU rappelle à juste titre le rôle et l'importance des corsaires (qui deviennent pirates à l'occasion...) dans la guerre maritime, des Compagnies de gouvernement Britanniques, Américaines, Françaises... notamment dans la conquête, l'expansion et l'administration de vastes étendues de territoires et de populations "indigènes".  Il existe une véritable continuité, sinon généalogique et familiale, mais au moins dans les pratiques entre ces Grandes Compagnies et les modernes Sociétés Militaires Privées. Une très grande partie de la Conquête de l'Ouest fut gérée (déportation des tribus indiennes) par des sous-traitants privés du gouvernement américain, et lors de la guerre de Sécession, les intermédiaires se multiplient à tous les niveaux, que ce soient pour le recrutement des armées, les fournitures militaires (équipements et armements) et la sécurité des dirigeants. Il cite des sociétés comme l'Agence Pinkerton utilisée autant pour la sécurité des dirigeants que dans de graves conflits sociaux en appui à l'armée, ou  Wackenhutt et Kroll ou encore Securitas (qui possède aujourd'hui Pinkerton) qui bénéficient d'une très grande tradition en la matière.

 

        Il existe plusieurs accords internationaux où est défini le mercenariat. Trois d'entre eux (1977, 1977, 1989) donnent la mesure des difficultés qu'à la communauté internationale, prise entre les intérêts des prestataires et ceux des bénéficiaires de leurs services, même s'il existe une certaine volonté politique de contrôle du phénomène. 

L'accord du 8 juin 1977 (protocole additionnel I ajouté aux conventions de Genève du 12 août 1949, relatifs à la protection des victimes des conflits armés internationaux est celui qui recueille le plus large consensus (ratification par 160 Etats).

Le protocole propose une définition restrictive, qui repose sur 6 critères cumulatifs : Doit être désignée comme mercenaire "toute personne :

- qui est spécialement recrutée pour se battre dans un conflit armé ;

- qui prend part aux hostilités essentiellement en vue d'obtenir un avantage personnel et à laquelle est effectivement promise, par une partie au conflit ou en son nom, une rémunération matérielle nettement supérieure à celle promise ou payée à des combattants ayant un rang et une fonction analogues dans les forces armées de cette partie ;

- qui n'est pas ressortissant d'une partie au conflit, ni résident d'une territoire contrôlé par une partie au conflit ;

- qui n'est pas membre des forces armées d'une partie au conflit ;

- et qui n'a pas été envoyée par un Etat autre qu'une partie au conflit en mission officielle en tant que membre des forces armées du-dit Etat.

 Xavier RENOU soulève un certain nombre de questions sur cette définition : sur la notion de conflit prise en référence, sur la motivation et la rémunération du mercenaire, sur sa nationalité et sur sa résidence,, sur sa non-appartenance aux forces armées en conflit comme sur sa non-appartenance aux forces armées d'un pays tiers en mission officielle.

La même année 1977, deux textes législatifs africains (ratification par 22 Etats, entrés en vigueur en 1985) conçus après de nombreux faits de violence  ("abus") dûs à des mercenaires, confirment cette définition. L'accent est mis sur les actes commis par ces mercenaires, mais à l'usage, ces deux textes sont encore trop restrictifs, surtout dès qu'il s'agit de prendre en compte les activités des employés des firmes militaires. 

La troisième convention internationale de 1989, entrée en vigueur en 2001,  adoptée par consensus par l'Assemblée générale des Nations Unies (4 décembre 1989), vise à prohiber "le recrutement, l'utilisation, le financement et l'instruction de mercenaires" en encourageant fortement les Etats signataires à adopter les instruments législatifs appropriés. La définition du mercenaire est reprise de celle du protocole de 1977, mais attache une plus grande importance à l'acte mercenaire, "acte concerté de violence visant à renverser les institutions ou porter atteinte à l'intégrité territoriale d'un Etat". Elle n'exige pas de participation directe aux hostilités. Conformément au souhait de l'Assemblée Générale de l'ONU, la France adopte une loi le 3 avril 2003. Elle ne fait que contrôler, rendre discret, plus présentable, le mercenariat.

Xavier RENOU propose une définition plus large du mercenaire qui permettrait d'effectuer un véritable contrôle internationale sur les nouvelles sociétés militaires privées qui se multiplient dans le monde : "une personne (physique ou morale) qui propose son assistance à l'activité militaire d'un client, toujours liées à la proximité d'un conflit, sous la forme d'une prestation commerciale."

 

      Reste à étudier les motifs et les enjeux que peuvent représenter le développement des sociétés militaires privées. Elles constituent en Irak des partenaires privilégiés de l'armée américaine dans les opérations de maintien de l'ordre ou même les opérations militaires proprement dites. Au moment de l'"irakisation" des forces légitimes dans ce pays à reconstruire, il est intéressant de voir comment le partage de l'exercice de la violence légale se fait entre l'armée irakienne et ces sociétés militaires privées dont les activités, après bien des "déboires" les premières années, ont dû être coordonnées (et souvent c'est le secteur privé qui coordonne..) avec les forces d'occupation américaines. Est-il possible que que nous assistions, dans d'autres guerres majeures ou sur des théâtres d'opérations plus ou plus étendus, selon l'expression de Georges-Henri Bricet des Vallons, à une "mercenarisation et à une privatisation du champ de bataille" ?

   Dans la longue histoire de l'exercice de la violence armée par des Etats ou des empires, le mercenaire, sous de multiples formes,  est peut-être la figure majeure des guerres.

 

      Georges-Henri Bricet des VALLONS, entretien dans Défense et Sécurité Internationale, numéro 60, juin 2010 ; Xavier RENOU, La privatisation de la violence, Agone, 2005 ; André CORVISIER, Dictionnaire d'Art et d'histoire militaires, PUF, 1988. 

 

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Published by GIL - dans DEFENSE
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10 novembre 2010 3 10 /11 /novembre /2010 10:38

                    Jacques de GUIBERT, général de l'armée royale française, écrivain prolifique par ailleurs de très nombreuses oeuvres dramatiques très moyennes et de journaux de voyage, est l'auteur de deux oeuvres marquantes dans le domaine de la stratégie et de l'organisation des armées : Essai général de tactique (1770, 1772), suivi de Défense du système de guerre moderne (1779) et De la force publique considérées dans tous ses rapports (1790). Ces deux oeuvres préludent à une véritable révolution dans les armées, le passage d'une armée dynastique à une armée nationale. A l'époque de leur première diffusion, malgré la perception négative d'un officier militaire se mettant à écrire dans une société à ordres figée, du fait qu'ils constituent une analyse très partagée dans certains milieux pré-révolutionnaires et même au plus haut niveau de l'Etat royal (malgré encore les périodes alternées de pouvoir et de disgrâce pour la mise en oeuvre des réformes proposées), elles connurent un très grand succès et jusqu'aux années 1870, elles constituent des oeuvres de référence. Si Essai général de tactique ne possède plus qu'un intérêt historique, De la force publique constitue encore une source d'inspiration, car elle place le débat au niveau de la signification de l'engagement du citoyen dans la défense.

 

                 Selon le général Henri MENARD (1919-1989), préfacier de ses Ecrits militaires rassemblés pour la période 1772-1790, "Guibert ne peut sans doute être classé parmi les grands capitaines. Il n'a atteint qu'un grade modeste et, de 1763 à 1793, la France n'a participé à aucune guerre en Europe. Son mérite et sa valeur d'exemple, c'est d'avoir recherché dans l'histoire les constantes d'ordre psychologique et moral qui font la grandeur d'une nation, la force d'un Etat ; c'est d'avoir situé ses préoccupations d'ordre militaire dans le contexte général des institutions politiques et sociales ; c'est d'avoir, en dominant le passé et le présent, dégagé les lignes essentielles des réformes à entreprendre pour que la nation soit maîtresse de son avenir. A bien des égards son oeuvre est prophétique. la résonance qu'elle trouve encore en nous indique bien la permanence des thèmes abordés". Théoricien visionnaire, il se situe avec CLAUSEWITZ parmi les rares penseurs militaires à avoir une vision globale, alimentée d'ailleurs par sa fréquentation assidue des milieux philosophiques des Lumières. Non sans problème interne à son oeuvre : Robert Roswell PALMER (1909-2002), historien américain, dans l'ouvrage d'Eward Mead EARLE consacré aux maîtres de la stratégie, estime qu'entre Essai général de tactique et Défense du système de défense existe des contradictions : dans l'un il propose d'entrer dans la guerre de mouvement et une armée de citoyens, dans l'autre il justifie le système de guerre de son époque par opposition à la guerre de l'antiquité classique et réfute l'idée de citoyens-soldats. outre qu'entre 1770 et 1779 il y a la révolution américaine où une armée professionnelle combat des insurgés civils et qu'il ne croit pas possible de défaire une armée dans une insurrection civile, Robert Roswell PALMER explique surtout cela par le caractère même de l'auteur : "Guibert était un personnage instable, orgueilleux, imprévisible et brillant, un littérateur et philosophe, considéré par ses contemporains comme l'incarnation du génie. Il était inconséquent, passionné, emporté par l'enthousiasme du moment. Avant d'écrire son Essai, il avait servi comme officier en Allemagne et en Corse (contre l'insurrection anti-française). A l'instar d'autres philosophes, il admirait profondément Frédéric II qui, à leurs yeux, représentait la modernité et les lumières (pendant un temps seulement toutefois...)." Le fait qu'il rencontre l'empereur admiré après la publique des Essais n'a peut-être pas été pour rien de un changement d'attitude et d'opinion exprimé dans Défense du système de défense. Quoi qu'il en soit, la postérité retient surtout Essai général de tactique et De la force publique.

 

          C'est dans un contexte de stagnation de l'art de la guerre que Jacques de GUIBERT rédige Essai général de tactique. Une stagnation qui dure depuis bien deux siècles où les moyens de combat son relativement simples et ne nécessitent ni une technologie évoluée, ni une instruction individuelle très poussée, réduite à suivre les instructions données au cours du combat (au son des tambours et des trompettes) de manière automatique et où domine la discipline stricte. Les armées peuvent être très volumineuses mais la masse n'a qu'un rôle accessoire. Ce que l'auteur critique, c'est une façon de combattre. Les formations géométriques sont de rigueur, même si à partir du XVIIème siècle, les carrés massifs cèdent peut à peu la place à des rectangles de plus en plus allongés. Ces déformations sont imposées par le développement de la puissance de feu. Elles aboutissent à des lignes extrêmement minces qui ne peuvent plus se mouvoir sans désordre. Au XVIIIème siècle, l'excès de puissance de feu impose un remède que Jacques de GUIBERT propose et que BONAPARTE applique lors des guerres révolutionnaires et impériales. 

 Deux grands thèmes sont développés dans cet Essai : la nécessité d'une armée de patriotes ou de citoyens et la réponse aux nouvelles évolutions techniques par la guerre de mouvement. Sur le terme tactique, il faut simplement rappeler qu'à cette époque, il signifie l'évolution des troupes, englobant la "grande tactique, que nous appelons de nos jours stratégie et la "tactique élémentaire", pour nous la tactique. Pour l'auteur, la tactique inclue presque toute la science militaire. Elle comprenait la levée et l'entraînement des troupes et l'art du général. C'est ainsi que Jacques de GUIBERT aborde dans son livre, après un (long) discours préliminaire et une (longue) introduction, la tactique élémentaire : éducation des troupes, tactique de l'infanterie, tactique de la cavalerie, la question du volume des troupes, et surtout, la tactique de l'artillerie, promue là au rang d'une véritable arme. Ensuite, la grande tactique : marches de l'armée, ouverture des marches, disposition des ordres de marche, disposition des troupes et de l'artillerie dans les ordres de marches, ordres de bataille (ordre parallèle et ordre oblique), formation des armées (nécessité d'en rassembler en temps de paix dans des camps destinés à être les écoles de la grande tactique), manoeuvres, application de ces manoeuvres et de la tactique aux terrains et aux circonstances. Suivent des Rapport de la science des fortifications avec la tactique et avec la guerre en général, Rapport de la connaissance des terrains avec la tactique, Rapport de la science des subsistances avec la guerre et particulièrement avec la guerre de campagne. L'auteur attache une très grande importance à la question du ravitaillement des troupes en manoeuvre.

L'auteur met l'accent sur une conception de la discipline dans la formation du soldat très différente de celle alors en vigueur. Il ne s'agit pas seulement d'obéir aux ordres de manoeuvre comme l'automate militaire recherché alors, mais de trouver l'expression dans l'armée de l'homme de la vertu et de la raison. Il faut aux armées des soldats intelligents.

Dans sa conclusion, l'officier clame l'importance d'établir une véritable encyclopédie de la chose militaire.

    Nous pouvons lire dans le tableau de la guerre dressé en tête d'ouvrage : "La science de la guerre moderne, en se perfectionnant, en se rapprochant des véritables principes, pourrait donc devenir plus simple et moins difficile. Alors les armées, mieux constituées et plus manoeuvrières, seraient moins nombreuses. Les armes y seraient réparties, dans une proportion sagement combinée avec la nature du pays et l'espèce de guerre qu'on voudrait faire. Elles auraient des tactiques simples, analogues, susceptibles de se plier à tous les mouvements. De là, l'officier d'une arme saurait commander l'autre arme. On ne verrait que des officiers généraux, ignorant le détail des corps dans lesquels il n'ont pas servi, démentir le titre qu'ils portent, ce titre qui, en leur donnant le pouvoir de commander toutes les armes, leur suppose l'universalité des connaissances qui les dirigent. Les armées étant ainsi formées, elles seraient plus facile à remuer et à conduire. On quitterait cette manière étroite et routinière, qui entrave et rapetisse les opérations. On ferait de grandes expéditions. On ferait des marches forcées. On saurait engager et gagner des bataille par manoeuvres. On serait moins souvent sur la défensive. On ferait moins de cas de ce que l'on appelle des positions. Les détails topographiques n'auraient plus la même importance. Ils ne surchargeraient plus au même point la science militaire. Les embarras étant diminués, la sobriété ayant pris la place du luxe, les détails des subsistances deviendraient moins compliqués et moins gênants pour les opérations. La science du munitionnaire consisterait à traîner le moins d'attirails possible et à tâcher de vivre des moyens du pays. L'artillerie, les fortifications, s'éclaireraient de plus en plus. Elles suivraient, dans chaque siècle, les progrès des mathématiques qui leur servent de base. Mais elles n'élèveraient, ni l'une ni l'autre, des prétentions exclusives et dominantes, des systèmes qui multiplient les dépenses et les embarras. Elles ne tiendraient, dans les armées et dans les combinaisons militaires, que le rang qu'elles doivent avoir. Elles ne seraient, dans les mains des généraux, que des accessoires utilement employés à fortifier les troupes et à les appuyer. Enfin, toutes les branches de la science militaire formeraient un faisceaux de rayons. C'est ce concours de lumières qui, réuni dans l'esprit d'un seul homme, le constituerait général, c'est-à-dire capable de commander les armées (...)."

Dans la Formation des armées, il écrit  qu' "il faut que l'ennemi me voir marcher, quand il me croira enchaîné par des calculs de subsistances. Il faut que ce genre de guerre nouveau l'étonne, ne lui laisse le temps de respirer nulle part et fasse voir, à ses dépens, cette vérité constante, qu'il n'y a presque pas de position tenable devant une armée bien constituée, sobre, patiente et manoeuvrière." Jacques de GUIBERT règle en grande partie la question du ravitaillement en le faisant pratiquement sur les régions des manoeuvres. Il prend garde que règne une "discipline de fer" afin de réprimer les moindres désordres, souvent occasionnés précisément par cette habitude qu'ont les troupes, éparpillées sur un territoire, de se fournir chez l'habitant par le pillage. Le service d'intendance doit être le plus rigoureux possible.

 En résumé, cet Essai a pour but principal de réclamer un nouveau type d'armée, dans l'idéal une armée populaire, mais en tout cas une armée plus mobile parce qu'elle vivrait sur le pays, plus libre d'agir parce que indépendante des places fortes, plus facilement manoeuvrables du fait de son organisation en divisions. A la guerre de position succède la guerre de mouvement. C'est la Révolution française qui produit ensuite ce type d'armée. (R R PALMER).

 

            De la force publique considérée dans tous ses rapports se concentre sur l'institution militaire proprement dite. Cette institution repose alors sur un recrutement des troupes et des officiers soudés par des liens communautaires qui ont fait leurs preuves depuis Louis XIV. Mais la guerre de sept ans a mis en lumière l'effritement de ces mêmes liens, un appauvrissement du corps des troupes suite à des guerres ruineuses, une généralisation de la vénalité des charges qui se traduit par une baisse de la qualité du commandement, soucieux de se plier alors à des routines lui assurant le moins de risques possibles. La rénovation de cette armée est donc nécessaire à plusieurs titres. Jacques de GUIBERT veut faire prendre conscience de l'opposition entre la solution de l'armée de métier, plus apte à exploiter rationnellement des techniques évoluées mais dangereuses entre les mains d'un pouvoir mal contrôlé par le peuple, et la solution de la milice de conscription qui entraîne une charge personnelle pour tous les citoyens et dont le rendement technique est moindre, de la nécessité d'une intimité qui doit lier les institutions politiques et les institutions militaires. Loin de trancher, tout en exposant de nombreux éléments pour prendre une décision, le comte de GUIBERT hésite à opter pour le régime républicain, le seul dont soient dignes des hommes éclairés et vertueux. La milice nationale dans laquelle tout citoyen se retrouve soldat est pour lui la seule force capable de garantir l'indépendance d'un pays mais il prône tout de même l'armée de métier car une vision l'épouvante, celle de guerres de peuples inexpiables qui succéderont aux guerres limitées que se font les rois. Concrètement, dans ses fonctions intermittentes dans l'Etat, il s'efforce d'améliorer ce qui existe, toujours dans le cadre de la guerre limitée. 

Pour l'auteur, quatre grandes considérations composent ce problème de la constitution de la force publique qui "le compliquent au point d'en faire quatre problèmes inséparables qui se fondent et se réunissent en un seul :

- Envisagé du côté de la protection que la force publique doit donner aux lois, et du danger dont cette force publique peut devenir pour la liberté nationale, c'est un problème constitutionnel.

- Envisagé sous le rapport de la meilleure organisation et de la plus efficace quantité d'action et de puissance contre les ennemis du dehors, c'est un problème militaire.

- Calculé dans ses rapports avec les intérêts des nations étrangères et avec les combinaisons qui peuvent appartenir à notre état de paix, de guerre, ou d'alliance avec elles, c'est un problème politique.

- Enfin, considéré sous le rapport de la dépense, et en réfléchissant que c'est la plus forte charge publique de la nation, celle qui, de plusieurs manières, pèse le plus oréneusement sur elle, et que par conséquent il est le plus important de régler avec intelligence et avec économie, c'est un problème de finance et d'administration."

  Tous les termes de ces considérations sont pesés dans cet écrit. Il commence par s'efforcer de clarifier la différence, à l'intérieur de cette force publique en général, entre la force du dehors et la force du dedans, nécessairement distinctes. La force du dehors doit être constituée de manière permanente aux frontières et être capable de se projeter au-delà très rapidement, cette force du dehors étant soumise au pouvoir exécutif de manière stricte.

Et avant d'examiner ce que doit être la force de dedans, il examine la question des rapports de l'armée avec la nation. Deux questions sont déterminantes : les membres de l'armée doivent-ils avoir le droit de citoyen actif? (Il n'en est pas favorable, ne le donnant qu'aux soldats retirés de l'armée...). L'armée doit-elle prêter un serment? A qui doit-elle le prêter, et quelle doit être la nature de ce serment? (Le serment civique devrait être destiné à la loi, mais en tant que telle l'armée devrait  sans doute ne pas prêter serment, mais l'auteur reste au niveau... des doutes). Le premier objet de cette force du dedans doit être la conservation de la liberté publique et le second, le maintien des lois, "sous la protection desquelles les citoyens vivent, possèdent, travaillent ou jouissent." Il est nécessaire que soit constituée alors une milice nationale, universelle dans tout le royaume, auquel participe tout citoyen actif de 16 à 50 ans, inscrit dans un tableau. Cette milice est dotée d'une hiérarchie la plus simple possible et est strictement réservée au dedans. Il insiste de nombreuses fois sur cette séparation entre la milice et l'armée, qui ne doivent pas se gêner l'une l'autre.

En examinant la question du droit d'être armé, il opte, contrairement à la solution américaine, pour la limitation étroite de ce droit, en dehors des cadres de la milice et de l'armée. Chaque municipalité possède sa milice qui intervient dans un strict espace géographique. La garde citoyenne ainsi établie constitue le premier degré de la force de police, les maréchaussées capables d'agir sur des territoires plus étendus en étant le deuxième. Un troisième degré de police est constitué de troupes réglées et des milices nationales.

Tout cela est coiffé par des barrières constitutionnelles relatives à la force publique en général "qu'il convient d'opposer au monarque pour la conservation de la constitution et de la liberté". Il  examine à la fin de l'ouvrage le droit de faire la guerre. C'est l'Assemblée, expression de l'opinion publique, seule capable d'édicter des instructions populaires qui doit posséder ce droit : "Sous l'ancien gouvernement, la force publique tirait sa puissance d'une obéissance aveugle à l'autorité du roi. Dans la nouvelle constitution, la force publique doit tirer la sienne d'une obéissance éclairée à la loi."

C'est sur la loi que Jean de GUIBERT termine, dans un style propre aux encyclopédistes dont il est très proche (Dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert figure d'ailleurs une entrée Guibert...) : "Ce sont donc les lumières, mais des lumières à grands flots à qui, comme le soleil frappent les yeux de tous, qu'il faut appeler à l'appui de la nouvelle constitution, et de la force publique qui doit la maintenir. (...) C'est par ces lumières qu'il faut que le peuple apprenne :

- Ce que c'est que la liberté, afin de ne pas la confondre avec la licence.

- Ce que sont les droits de sûreté et de propriété.

Que ces droits ont été, par la nouvelle constitution, assurés à tous les citoyens et que c'est dans cette partie des droits de tous les citoyens, quels que ces citoyens puissent être, que consiste cette égalité annoncée sous le nom d'égalité des droits de l'homme.

- Que la loi a pour objet de maintenir ces droits et que la force publique est faite à son tour pour protéger la loi.

- Que chacun doit respecter la loi, même sans l'appui de la force publique.

Mais ce qu'il ne peut, sans crime, résister à la force publique, qui devient quand elle se montre, le signal extrême et la dernière sommation d'obéir à la loi, sous peine de rébellion.

- Qu'en désobéissant à la force publique, on obligerait à la constituer ou à la convoquer en plus grande quantité, ce qui ne ferait qu'augmenter d'autant le fardeau commun dont chacun porte ou paie sa part.

- Que, dans le pays où l'on aime la liberté et où les esprits sont ouverts à la fois aux idées d'ordre, de raison et de justice, on pousse la vénération pour la loi jusqu'à n'avoir pas besoin qu'elle se manifeste ou se fasse appuyer par une force armée ; que la force morale de la loi y suffit ; que le magistrat y procalme ou y réclame la loi et qu'à ce nom sacré, chacun se retire ou obéit en silence.

- Que cet empire de la loi, sans qu'il soit nécessaire d'invoquer la force publique à son appui, est un des plus beaux et des plus évidents caractères auxquels on puisse reconnaitre un peuple libre. En sorte que partout où la loi ne se montre jamais qu'environnée d'hommes armés, on n'est encore que chez des esclaves qui viennent de secouer leurs chaines, ou chez des peuples qui ne se sont pas élevés à ce que la liberté a de plus conséquent et de plus sublime.

- Que cette soumission à la loi ne peut jamais être, pour un peuple libre, ni humiliante ni oppressive ; ni humiliante, puisque c'est lui qui fait la loi ; ni oppressive, puisque, si la loi est injuste ou sujette à inconvénients, il est sûr d'en obtenir le redressement par les formes de la constitution (...)."

 

         Jacques de GUIBERT, Ecrits militaires, 1772-1790, Préface du Général Henri Ménard, Copernic, collection Nation armée, 1976. Cet assemblage comprend Essai général de tactique, précédé d'un discours sur l'état actuel de la politique et de la science militaire en Europe avec le plan d'un ouvrage intitulé "La France politique et militaire" et De la force publique, considéré dans tous ses rapports, ce deux textes presque dans leur intégralité. On peut trouver des extraits de ces deux textes dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, sous la direction de Gérard Chaliand, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

            Robert Roswell PALMER, article Frédéric le Grande, Guibert, Bülow : de la guerre dynastique à la guerre nationale, dans Les maitres de la stratégie, tome 1, sous la direction d'Edward Mead EARLE, Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1980

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8 novembre 2010 1 08 /11 /novembre /2010 14:13

                Le modèle d'armée des Etats-Unis fournit une autre illustration du rapport mythe/réalités militaires/clivages politiques qui aboutit au choix de la conscription ou de l'armée de métier. Comme en France, la question de la conscription ou plus généralement de l'enrôlement (parfois de force) dans l'armée suscite des débats et des combats autour du caractère de la citoyenneté. La forme que revêt l'armée suit plusieurs modèles au long de son histoire, depuis la proclamation d'indépendance de 1776. 

- Les Treize colonies utilisent chacune un système de défense locale sur lequel le pouvoir central, fédéral, n'a pas eu pendant longtemps beaucoup d'emprise. Ces milices, formées de volontaires; durent faire appel à une conscription sélective pour se fournir en un nombre suffisant de combattants. Le Congrès continental en 1778 recommande la conscription lorsque les bénévoles et les substituts payés ne sont pas suffisamment nombreux, pour les opérations à long terme. 

- C'est surtout pendant la guerre civile, en 1862 que les villes et les Etats sont priées de fournir des contingents par le Congrès confédéré (le Sud) et en 1863 de son côté par le Congrès. La première loi de conscription véritable date du 3 mars 1863, dans le cadre d'une mobilisation générale. La pratique de l'inscription, déjà ancienne, est étendue pour les hommes entre 20 et 45 ans. Jusqu'à la mi-1864, le remplacement, moyennant finances , est largement utilisé. Mais une corruption envahissante domine le système, l'enrôlement forcé d'hommes à moitié conscient de leur enregistrement provoque de nombreuses désertions et des émeutes (New-York, 1863, racontée dans le film Les gangs de New-York). La conscience nationale ne joue souvent au maximum qu'au niveau de l'Etat, et les vagues d'immigrants ne se considèrent souvent pas comme véritablement américains au sens où les élites le souhaiteraient...

- C'est véritablement en 1917 seulement que le Selective Service Act permet d'éviter les problèmes ayant surgit pendant la guerre civile. Sont concernés par l'appel, les hommes inscrits de 20 à 31 ans, avec des très nombreuses exemptions et les listes prioritaires (les célibataires étant appelés avant les hommes mariés, les membres de certaines religions et de certaines professions étant exclus du système). L'inscription est obligatoire pour tous, l'appel est individuel. Les remplacements et les substituts sont interdits et surtout les commissions d'enrôlement sont strictement contrôlés par les instances fédérales. Les Noirs comme les Blancs sont concernés et ce sera l'un des moteurs du processus d'assimilation et de déségrégation. Ce Selective Service Act prend fin en 1918, mais en 1926, l'armée met en place un système qui n'est adopté au Congrès qu'en 1934, sous le titre de projet. Le Congrès permet la continuité de l'inscription sur les listes afin de pallier à toute situation. Un major Lewis HERSHEY (qui restera en poste jusqu'en 1969!) est chargé de la codification de la conscription.

- Cette codification aboutit au Service Act of 1940 (SCTA) qui établit le Selective Service System (SSS), en temps de paix : enregistrement de tous les hommes entre 21 et 45 ans, avec sélection pour un service d'un an. En 1941, devant les nécessités de la guerre, il est prolongé d'un an, puis de 6 mois supplémentaire, avec extension de la période d'enregistrement (de 18 à 64 ans, puis à 65 ans). Mais en 1942, comptant sur les effets de la propagande, le SSS s'éloigne de la sélection administrative avec ses 4 000 conseils locaux pour un système de sélection de loterie. Les hommes ainsi choisis passent ensuite dans une sélection tenant compte de leurs capacités. C'est pendant la Seconde Guerre Mondiale que le nombre des enrôlement est le plus élevé (de 1940 à 1947) et c'est sur ce double système loterie/sélection qualitative tout en suivant des objectifs d'effectifs très importants que ce modèle de conscription repose.

- Le SSS reste intact après la guerre. Il est réactivé pendant la guerre de Corée, dès 1950. Sauf exemption ou sursis, les hommes de 18 à 26 ans peuvent être appelés pour un maximum de 21 mois de service et 5 années de service de réserve. L'armée, parallèlement à ce SSS, effectue toujours des recrutements volontaires dont le nombre peut être équivalent à ceux fournis par le SSS. Après 1953, le système d'appel reste en vigueur par mesure de prudence et est réactivé pendant la guerre de VietNam,  en 1965. Le Congrès adopte une loi sur les réserves en 1955 pour améliorer le recrutement de la Garde nationale et préparer la réserve fédérale.

- Pendant la guerre du VietNam, la conscription fournit à peu près le tiers des effectifs (1965-1969). La proportion s'effondre en faveur du volontariat au fur et à mesure qu'on se rapproche de 1975 (mois des 2/8ème finalement entre 1964 et 1975). Du coup, si la contestation massive, qui est le fait autant d'anciens volontaires que d'anciens conscrits, fait basculer la politique militaire en Asie, il reste un volant suffisamment grand d'hommes pour fournir les effectifs requis pour les combats. 

- Cette impopularité amène le Congrès a mettre fin au SSS en 1973, mais l'inscription reste obligatoire (loi de 1980) auprès du service du recrutement. Depuis cette année, l'armée des Etats-Unis est une armée professionnelle formée de volontaires s'engageant pour des durées extrêmement diverses.

 

              L'évaluation de l'efficacité de ce dernier système est le sujet de nombreuses polémiques. L'intérêt que l'opinion attache à la conscription est étroitement lié au degré d'implications des Etats-Unis dans des conflits armés et aux besoins en effectifs militaires que ceux-ci engendrent. Les grands moments de la conscription se situent durant la guerre de Sécession, au cours des deux conflits mondiaux et pendant une longue période de la guerre froide, époque à laquelle, comme la Grande Bretagne, le service militaire s'est normalisé et est entré dans les moeurs. (Métier militaire et enrôlement du citoyen). Il faut noter que l'attachement à la conscription, même après 1973, reste très différencié, selon qu'il s'agit de défendre les Etats-Unis ou d'engager des opérations extérieures, selon qu'il s'agit de la garde nationale locale ou de l'armée fédérale...  Chacun de la cinquantaine d'Etats qui forment les Etats-Unis d'Amérique possèdent de fortes spécificités. Autour de la conscription, du service militaire obligatoire et individuel, les libertariens se sont toujours opposés et s'opposent toujours aux communautariens. Il y a toujours selon James Ramsay BUTLER, "d'une part, ceux qui s'opposent à la conscription sous quelque forme que ce soit, la considérant comme une violation fondamentale des droits de l'homme dans une société libre. Il y a, de l'autre, ceux qui veulent maintenir en vigueur le principe de l'appel sous les drapeaux, moyen, selon eux, d'inculquer aux jeunes le sens du devoir et de la communauté nationale".

 

         Le bilan tiré de l'existence de l'armée sans conscription des Etats-Unis, à l'image des débats qu'il soulève, est très contrasté et révèle de grandes différences entre les objectifs, plus ou moins avoués des acteurs en présence.

   Selon Martin ANDERSON, ancien conseiller des présidents NIXON et REAGAN, professeur à l'Hoover Institution à Stanford, l'armée de métier, vue de 1973 à 1991, est un grand succès. La guerre du Golfe, selon lui, démontré sans contestation possible que l'armée de métier américaine est une redoutable machine de guerre et confirme l'avantage des engagés volontaires, hommes ou femmes, sur ces combattants malgré eux que sont les appelés. Par ailleurs, l'énorme investissement consenti depuis une décennie pour faire face aux besoins de la défense s'est révélé un excellent placement, notamment par sa panoplie incroyablement complexe qui permet une puissance de feu sans équivalent et un nombre très faible de perte dans les rangs de l'armée comme parmi les civils innocents (cette dernière chose étant d'ailleurs vivement contestée...). Politiquement, l'instauration de l'armée de métier est une des réussites de la présidence Nixon.

L'argument selon lequel l'armée de métier n'est pas représentative de la société ne tient pas et  Martin ANDERSON peut effectivement faire état de faibles différences dans la composition sociologique des armées entre la période de la conscription et la période de l'armée de métier. Par ailleurs, il signale que les cas d'exemption du service militaire concernaient beaucoup de citoyens. Que de plus le SSS obligeait à enrôler des non-qualifiés. Mais surtout, la fidélisation des volontaires est bien plus forte que celle des appelés. Il réfute l'argument selon lequel l'enrôlement obligatoire des fils des responsables politiques rendrait ces derniers plus sensibles au sort des soldats, sans étayer sa démonstration. Signalons simplement à ce propos que l'argument peut jouer dans beaucoup de sens différents et peu aborde la question de l'engagement de ces fils dans la guerre du Golfe par exemple... Il fait justice également de l'argument qu'avec la conscription, les responsables politiques seraient moins tentés de précipiter le pays dans un guerre. Effectivement, l'histoire donne raison : conscription et carnage sur les champs de bataille s'alimentent bien l'un l'autre.

     Selon Charles MOSKOS, professeur à l'université Northwestern à Evanston et président de l'inter-university seminar on armed forces and society, au contraire, l'armée de métier américaine constitue un coûteux échec. Après s'être attaqué à la philosophie qui sous-tend le rapport de la commission Gates de 1970, sur lequel s'appuya  l'administration Nixon - l'état militaire définit non pas comme un devoir ou une condition sans équivalent civil, mais comme un emploi que rien ne différencie des autres et qui relève des seules lois du marché - le sociologue détaille les résultats très mitigés en terme de nombre de recrutés, par rapport aux besoins exprimés, en terme de coût des personnels militaires, en terme de composition sociale des armées. 

       Un état des lieux de la sociologie militaire après 30 ans de mise en oeuvre de l'All-Volunteer Force aux Etats-Unis montre plusieurs éléments de réflexions de plusieurs ordres :

- C'est effectivement une vision économiste du problème de l'armée, au moment où au VietNam, l'administration Nixon veut diminuer les coûts de l'engagement, notamment en vietnamisant les forces engagées et en diminuant le volume des troupes au combat ou dans l'intendance, qui détermine en 1973 l'abandon du service militaire. il suffit de consulter le rapport de la commission Gates pour le comprendre ;

- Les difficultés de recrutement des années 1970 proviennent de l'érosion du pouvoir d'achat des militaires engagés : les incitations financières (notamment paiement des études...) possèdent une valeur amoindrie. Les objectifs de recrutement dans les trois armes ne sont pas atteints. La part des diplômés diminuent par rapport à ce qu'elle était avant 1973, et de plus les taux d'attrition sont alarmants (par taux d'attrition, entendre ici le taux de réengagement...). Ceci entraîne presque automatiquement la suppression de bureaux de recrutement et des financement des carrières (par mesures d'économie...)

- Le redressement du début des années 1980 est du aux circonstances économiques plus favorables et à un revirement dans la politique du recrutement : recours au contrat court, augmentation des postes réservés aux femmes, relèvement des salaires de militaires. Du coup, les effectifs remontent et tendent à atteindre les chiffres requis, les renouvellements de contrats augmentent. Mais des problèmes dans les réserves demeurent, ce qui provoque d'ailleurs des problèmes d'approvisionnement en troupes pendant la guerre du Golfe.

- Deux grands phénomènes sont mis en évidence : la féminisation forte de l'armée et une augmentation très forte du nombre de Noirs par rapport aux Blancs, jusqu'à une sur-représentation par rapport à la population américaine (la terminologie utilisée est américaine...).

- Côté préférences politiques, les sociologues constatent une "républicanisation" (au sens de favorable au Parti Républicain par rapport au Parti Démocrate) du corps des officiers. Un déséquilibre politique semble s'instaurer entre l'armée et la société, phénomène d'autant plus dommageables que l'expérience militaire des leaders politiques s'amenuise dangeureusement

- Côté technique, vu l'ampleur des connaissances requises pour faire fonctionner et surtout entretenir des matériels de plus en plus élaborés (informatique, électronique), le rôle de l'ennui, source de stress dans les combats s'accroit (Les militaires ont l'habitude de dire que les civils ignorent à quel point la vie du soldat est peu enthousiasmante si l'on considère...son emploi du temps!). Mais cette dernière considération est aussi valable pour un appelé que pour un engagé, en fin de compte. 

   Il serait vraiment très intéressant que soient réalisées pour l'armée française autant d'études sociologiques que pour l'armée américaine. La sociologie militaire américaine n'arrête pas de nous impressionner...

 

         Pascale COMBELLES-SIEGEL, Etat des lieux de la sociologie américaine, 30 ans après la mise en oeuvre de l'All Volunteer Force aux Etats-Unis, Les documents du C2SD (Centre d'études en sciences sociales de la défense), Décembre 2000 (à consulter avec profit le site www.c2sd.sga.defense.gouv.fr) ; Sous la direction de Jean CLUZEL et Françoise THIBAUT, Métier militaire et enrôlement du citoyen : les enjeux de la loi, PUF, Cahiers des sciences morales et politiques, 2004 ; James Ramsay BUTLER, "The all-volunteer armed force", dans Teacher's College Record, n°73, septembre 1971 ; Sous la direction de Bernard BOENES et mMchel Louis MARTIN, Conscription et armée de métier, Fondation pour les études de défense nationale, 1991. 

 

                                                                                                                                  STRATEGUS

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3 novembre 2010 3 03 /11 /novembre /2010 13:09

           Plusieurs variantes du modèle français vont être élaborées et plus ou moins mises en oeuvre, entre considérations de philosophie politique et contraintes militaires. N'oublions pas toutefois que la marine et l'armée terrestre ont toujours eu recours à des systèmes de recrutement différents, la navigation et le combat en mer requérant, surtout depuis la marine à voile, des compétences plus spécifiques:

- Avant la loi Jourdan de 1798 et après le système traditionnel de l'armée royale, fondée sur le volontariat et la milice, s'installe une conscription partielle. Les premières milices patriotiques, les premières gardes nationale des différentes villes sont unifiées dès 1790 et leur organisation est complétée (1791) par l'instauration d'un service obligatoire gratuit dans la garde nationale, dans un pays désorganisé dans la dynamique de la Révolution. Sous le coup des dangers extérieurs, malgré la défiance du Parlement, dès 1791 et les années suivantes se pratiquent des levées ponctuelles de réels volontaires. D'année et année, malgré l'afflux (désorganisé souvent) de volontaires qui rejoignent les armées de ligne déjà engagées, le nombre de soldats s'avère insuffisant.

Entre 1789 et 1798, le concept de la "nation armée" avait fonctionné sur l'assemblage conjoncturel et protéiforme de plusieurs modes de recrutement : le tirage au sort et les réquisitions étaient venus soutenir un principe du volontariat régulièrement insuffisant. Cette sorte d'improvisation ayant montré ses limites, le besoin d'un recrutement stable fut transformé en système de mise à contribution organisée des citoyens à l'initiative du général JOURDAN, député du Conseil des Cinq-Cents." (Métier militaire et enrôlement du citoyen). 

- La loi de 1798 est la première où le terme conscription apparaît. Fondatrice, elle énonce les formes d'enrôlement : d'abord volontaire et ensuite seulement par conscription. C'est-à-dire que l'inscription de tout citoyen non marié, âgé de 20 à 25 ans, devient obligatoire et universelle. Les citoyens inscrits sont répartis dans les registres en cinq classes d'âge et figurent parmi les appelés possibles d'un service de 5 ans, suivant les nécessités militaires. Fondatrice, elle affirme la primauté du pouvoir civil sur le pouvoir militaire jusqu'aux modalités de cette inscription. Cette loi dite de Jourdan-Delbrel oblige ces inscrits (pour l'armée de terre) à se munir pour tout déplacement d'un passeport faisant état de leur situation militaire. En fait, dès l'année suivante, en 1799, du fait que la patrie n'était plus en danger et qu'il s'agissait surtout de se battre pour des conquêtes extérieures (ou des répressions intérieures), le principe de la conscription fut adoucit par l'instauration de ce tirage au sort que l'on avait pourtant tenté de rejeter. 

- Malgré cela, la loi Jourdan-Delbrel fut le pilier du recrutement militaire pendant toute la période napoléonienne. Le régime légal du recrutement ne connut pas de modification, la conscription devenant le mode indispensable d'alimentation en hommes des troupes du Directoire et ensuite des troupes impériales. Tirage au sort et possible remplacement, étant donné que les remplacés étaient parfois appelés plusieurs fois, vu les hécatombes sur les champs de bataille, ce qui enclencha la prospérité de véritables compagnies de remplacement auxquels les familles des citoyens appelés qui souhaitaient garder leur progéniture faisaient régulièrement appel... La seule nouveauté législative fut la création de la conscription maritime à partir de 1805, pour combler l'insuffisante de l'inscription des marins.

- Si en 1814, sous la première Restauration, la Charte de cette année-là dispose que la conscription est abolie. Mais les volontaires ne s'étant pas présentés, peu attirés, malgré les primes promises, par une armée désorganisée et tiraillée entre anciens serviteurs du roi et anciens militaires révolutionnaires, elle est rétablie dès 1818 (loi Gouvion Saint-Cyr), sans toutefois être nommée en tant que telle. La loi comptait surtout sur une armée de métier de volontaires, mais prévoyait le recours au tirage au sort à hauteur d'effectifs fixés chaque année. Un service de 6 ans est prévu, mais faute d'atteindre l'objectif des effectifs, il passe à 8 ans en 1824... en inversant les termes des deux modes de recrutement. Désormais, le pli est pris : principalement, la conscription fait partie du paysage français et le demeure, avec tous les aspects du contrôle social nécessaire à son fonctionnement. Toutes les institutions militaires héritées de la révolution, y compris la garde nationale, sont conservées et développées par la suite. La loi Soult de 1832 ramène le service à 7 ans, mais conserve tout le dispositif, avec en plus la formation, très théorique à ses débuts, d'une réserve. Les exemptés doivent être également inscrits d'ailleurs pour l'alimenter en cas de besoin. 

Du fait même de l'existence d'une longue durée de service (de 5 à 8 ans...), les appelés se professionnalisent, pour le peu qu'ils y restent (n'étant ni blessés ni tués), et nombreux deviennent volontaires à la suite de leur service. Se forme ainsi un corps militaire permanent, sans qu'il entame réellement la classe des officiers proprement dite dans un premier temps.

- Une loi en 1855 modifie légèrement la loi Soult en substituant l'exonération au remplacement. Grâce à ce système, le tiré-au-sort pouvait racheter son service par une prestation versée à la Ciasse de dotation de l'armée, qui se chargeait ensuite de recruter directement les soldats qui lui manquaient. De fait, ce système fonde tout le recrutement sur la richesse. De plus, d'une part les sommes recueillies ne servaient pas toutes au recrutement et d'autre part sont apparues des sociétés mutuelles d'assurances pour l'exonération, dans le fil droit des anciennes compagnies de recrutement qui elles aussi continuaient leur commerce, qui proposaient, si possible à la naissance d'un fils, une souscription avec versement initial et annuités, afin de pouvoir libérer le jeune homme le jour où il serait tiré au sort. L'Etat recrute ainsi une armée de métier qui ne dit pas son nom. L'un des effets du système fut une grande difficulté d'atteindre les effectifs visés, sans compter les effets moraux quant au civisme des citoyens...

- La loi Niel de 1868 ramène le service actif à 5 ans et supprime l'exonération, laissant subsister le remplacement. Elle entend réactiver le principe de la réserve, instituer une garde mobile (très combattue par les républicains), afin de pallier aux effectifs insuffisants. En fait, cette garde mobile n'existe que sur le papier.

-  Alors que le processus d'enracinement de la conscription, élément du processus d'unification de la nation, malgré les effets pervers des marchés de remplacement et d'exonération, a duré plus d'un siècle, les rapports entre les Français avec l'institution militaire demeurent très contrastés. C'est notamment la guerre de 1870-1871 avec la Prusse, puis le début de guerre civile, qui accélèrent ce processus. Une fois la Commune écrasée, la réorganisation de l'armée est impulsée par la loi de 1872 (loi Cisey). Elle instaure, en s'inspirant du modèle prussien, le service militaire obligatoire et en principe universel pour une durée de 5 ans, ce service étant dûs par tous les citoyens valides de 20 à 40 ans. Avec de nombreuses dispenses à la clé, le système prévoit un système de tirage au sort pour un quart des effectifs qui ne doit servir qu'an an. Malgré les principes de service universel, l'instauration du tirage au sort partiel ruine l'aspect égalitaire.

C'est la loi de 1889 (loi Boulanger) qui instaure plus réellement le service obligatoire, en précisant personnel, éliminant quantité d'exemptions (instauration d'une révision qui n'écarte que les inaptitudes physiques et mentales), le service actif étant ramené à 3 ans. L'objectif militaire est de former de véritables réserves tout en réalisant effectivement l'idéal égalitaire. Un des aspects qu'il faut avoir en tête, c'est, en dehors du service actif, la possibilité d'appel suivant une durée assez longue des citoyens inscrits en cas de besoin. Si la loi Boulanger diminue ce service d'active, il augmente par contre la période (25 ans au total) pendant laquelle ils peuvent être appelés à servir dans les troupes au combat.

- La conscription universelle est réalisée dans la loi de 1905 (loi Berteaux), dans un premier temps sur le plan des intentions en attendant une réalisation qui n'est pleinement effective bien plus tard. Elle limite le service à deux ans, car l'opinion publique le réclamait, et cela se traduisit bien entendu par une chute des effectifs entre 1905 et 1910. La loi Barthou de 1913, l'augmente d'ailleurs à 3 ans, vu la montée des périls. A la conscription-sélection succède par cette loi la conscription-obligation. Les dispenses n'ont plus lieu d'être, puisque le service est plus court. En fait, c'est la mobilisation de 1914, avec les appels anticipés des classes qui met à l'épreuve tout le système de recrutement lentement mis en place depuis 1798 (en terme de contrôle des inscriptions et du déroulement matériel de l'appel) et également tout le sentiment patriotique permis par de longues années d'habitude de la chose militaire... et de propagande. Le service militaire est personnel, obligatoire, égalitaire et c'est cette conception, ce modèle qui perdure jusqu'à la suspension de 1997.

Cette loi n'aurait pas été possible, ni son respect,  sans la construction de tout un réseau de casernes entre 1875 et 1910. C'est ce maillage du territoire qui rend effectif ce service militaire. Il se déroule maintenant dans un cadre unifié, où le brassage social, de l'arrivée du bleu à la quille du bidasse, constitue un élément de l'identité nationale. La volonté de brassage social s'étend d'ailleurs aux conscrits des colonies. Elle sera adaptée, selon les besoins militaires (raccourcissement de la durée, organisation de la réserve) par plusieurs lois (1913, 1928, 1935...) sous la IIIèm République. 

Hormis l'intermède du régime de Vichy (1939-1945), ce caractère de service national est toujours réaffirmé, comme en 1946 (lors de sa réinstauration). Mais précisément, c'est au moment où l'ensemble des attentes concernant le rôle du service militaire semble se réaliser, que l'évolution stratégique, technique et politique met en cause la pertinence de ce modèle d'armée.

- La guerre d'Algérie, qui fait jouer les ressorts du service militaire obligatoire pour fournir des appelés sur les théâtres d'opérations, voit se mettre face à face des citoyens-soldats et des forces qui se prévalent du droit des peuples de disposer d'eux-mêmes, droit largement inspiré des idéaux de la Révolution. L'activisme militaire des auteurs du coup de mai 1958, le malaise diffus dans toute la société française sur les objectifs et les moyens de la "pacification", la crise politique qui aboutissent à la fin de la IVème République se traduisent dans la loi de 1959, en fait une ordonnance, des ordonnances, dans une redéfinition des composantes du recrutement de l'armée. Désormais, une armée de métier, avec la modernisation et l'adaptation à la primauté de l'armement nucléaire, mais aussi avec la nécessité de former de véritables techniciens d'armements modernes, entre dans les esprits comme une nécessité, tout en gardant la même notion de service militaire. 

- Les différentes lois de 1965, 1970, 1983 et 1991 précipitent un mouvement de professionnalisation : alors que le nombre des réformés augmente sans cesse, la durée du service militaire diminue constamment  (18 mois, un an, 6 mois...). L'engagement militaire (sous contrat directe ou à l'issue du service militaire) devient la source principale, en qualité et même en quantité utile vers la fin des années 1990, du recrutement de l'armée. La loi de 1983 instaure en même temps un service long de 24 mois pour des volontaires, vivier des futurs professionnels, et instaure plusieurs services civils mis sur le même plan que le service militaire . Le sentiment d'inégalité devant ce modèle militaire accélère son dépérissement.

- Si la loi de 1997 (loi Richard) est présentée comme une étape ordinaire dans une évolution permanente de la conscription, sa suspension, et notamment son corollaire matériel immédiat, la fin du système des casernes en tant que maillage du territoire national, signe la fin de toute une période, de tout un modèle d'armée. L'armée cesse d'être une institution incontournable dans la vie individuelle et collective. La conscription a participé à la construction d'une cohésion nationale, tant sociale que territoriale et beaucoup se demande aujourd'hui, si l'abandon précisément de la conscription, au sens matériel comme au sens idéologique ne favorise pas une certaine déconstruction des solidarités, ou plus modestement la dilution d'un esprit de défense nationale.

Avec cette dernière loi, les citoyens peuvent concourir au système de défense, peuvent être appelé sous les drapeaux si la situation l'exige (ce qui veut dure que l'inscription reste obligatoire, dès 16 ans), mais le service actif proprement n'existe plus. Pour tous les jeunes inscrits est institué un parcours de défense, la journée d'appel de préparation à la défense. 

La loi développe les modalités de participation au système de défense par la nouvelle forme d'engagement, le volontariat qui s'adresse à un public de jeunes âgés de 18 à 26 ans (engagement de douze mois renouvelables). Ce système côtoie un système traditionnel d'engagement militaire en direction de toutes les spécialités professionnelles nécessaires au fonctionnement des armées, afin de faire fonctionner les service d'intendance, d'armements et d'interventions. Dans les faits, c'est surtout une armée professionnelle qui se met en place. Ce dispositif correspond aux besoins actuels de l'armée, de format restreint, de capacité de mise en action rapide, de puissance de feu la plus performante.

- Le livre blanc sur la défense et la sécurité nationale paru en 2008 ne parle, comme priorité, de la mise en place d'un service civil sous une forme massive, qui aurait la vertu, selon ses nombreux partisans, de vivifier l'esprit de défense, entendue sous des jours nouveaux. Le service civique, s'il est mis en place serait effectué dans des structures tout-à-fait indépendantes des préoccupations de défense proprement dite.

   Il s'agit avant tout de fortifier la mise en place d'une armée professionnelle adaptée au nouvel équilibre de ses missions. Les personnels militaires doivent se concentrer sur les missions opérationnelles, les personnels civils sur les tâches administratives et de soutien, dès lors qu'elles ne sont pas l'objet d'une externalisation. Plus qu'une participation globale de la nation, il s'agit de trouver un niveau élevé de recrutement de jeunes militaire, dans une articulation entre contrats courts et contrats longs. Dans cette perspective, l'armée se considère comme un acteur dans un marché de l'emploi très concurrentiel. 

 

    Défense et Sécurité nationale, Le livre blanc, La documentation française/Odile Jacob, 2008 ; Anie CREPIN, histoire de la conscirption, Gallimard, 2009 ; Sous la direction de Jean CLUZEL et Françoise THIBAUT, Métier militaire et enrôlement du citoyen : les enjeux de la loi, PUF, 2004.

 

                                                                                                                                                                     STRATEGUS

 

 

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1 novembre 2010 1 01 /11 /novembre /2010 07:48

               Autour du mode d'enrôlement des armées (service militaire obligatoire, volontariat, enrôlement forcé), il importe de distinguer les positions (politiques ou idéologiques) pour ou contre la conscription ou l'armée de métier, positions touchant souvent au coeur des objectifs de la défense, de l'expérience concrète du service militaire et de la professionnalisation, en temps de paix, de guerre ou de crise. Loin d'un angélisme souvent simplificateur dans la présentation des représentations et des faits, il importe également de bien indiquer la nature de la condition de ceux qui sont enrôlés, par rapport à la nature de la condition de ceux qui enrôlent. Les uns et les autres n'appartiennent pas souvent aux mêmes classes sociales. 

 

                    Sur les représentations du service national et de l'armée de métier, nous pouvons repérer les différents acteurs des sociétés, dont nous ne pouvons pas évidemment faire l'économie de l'identification, lorsque sont énoncées, exposées, voire dénoncées ces représentations... Il est nécessaire à ce propos, compte tenu des différenciations sociales importantes, voire des spécialisations dans les sociétés complexes (industrielles et post-industrielles notamment), de bien discerner ce qui relève de représentations liées à l'appartenance à la société militaire (surtout dans les milieux des officiers), au pouvoir politique, aux intérêts économiques (complexes militaro-industriels) ou à la société civile et ce qui relève de sentiments d'appartenance à une même collectivité (nation par exemple). Il se peut que différents acteurs, même si enfin de compte ils effectuent des choix et s'identifient plus à certaines représentations, soient partagés entre différentes opinions, notamment dans les temps de crise.

Que ce soit dans les pays où est instituée la conscription ou dans les pays où dominent l'armée de métier, un triple écart se manifeste : entre la représentation mythique et les réalités de l'évolution de l'armée, entre le temps de la décision et le temps de la réalisation (parfois la décision n'est pas suivie de réalisation conforme aux textes...), entre les attentes vis-à-vis des réformes et les résultats réels de ceux-ci. Le cas français est typique car pendant près de deux cent ans, le choix de la conscription a été fait, mais le cas américain est tout aussi instructif, car il alterne les temps de volontariat et les temps de conscription. Plus généralement, un clivage semble bien exister entre les pays anglo-saxons (où domine le soldat de métier) et la majeure partie des autres pays qui ont précédé ou ont suivi le modèle français.

 

           Le modèle français de la conscription permet de voir en parallèle les évolutions des débats idéologiques, des mythologies et de ceux qui les portent et les évolutions des problématiques purement militaires, avec les sanctions qui découlent des choix opérés lors des guerres ou des crises, de manière souvent abruptes, avec les conséquences que ces évolutions ont sur l'ensemble de la société.

          La mythologie qui entoure les notions de peuple en armes, de citoyens-soldats et de soldats-citoyens, avec en arrière plan des représentations historiques sur les destinées de Sparte, d'Athènes, de Rome et de Carthage, soutient les nombreux débats partisans tels qu'ils s'expriment dans les deux chambres du Parlement ou originairement dans les cahiers de doléances annonciateurs de la Révolution française de 1789. La représentation de l'armée de métier comme liée à la monarchie puis plus tard à une conception autoritaire et militariste de la société et de la conscription comme expression de la volonté populaire et de la défense des libertés perdure tout au long des deux siècles, même si cette représentation change de camp, suivant l'évolution purement politique de la société (alternance fréquente République/Monarchie/voire Empire et droite/gauche). 

        Cette mythologie s'alimente de visions des événements, de la Révolution à nos jours, qui ne correspondent pas toujours à ce que les historiens peuvent maintenant reconstituer avec le recul. Les débats idéologiques se confrontent souvent avec une dure réalité, qui tient à la situation géopolitique du pays et des animosités réciproques en Europe. La nécessité de disposer de troupes nombreuses ou restreintes vers la toute fin de cette période, le débat strictement militaire entre primat de l'armée de choc ou de l'armée de feu, la fréquente crise des effectifs que connaît régulièrement l'armée française jusqu'à la guerre d'Algérie contraignent souvent les responsables politiques à bousculer leur propre agenda de discussion des lois et de mise en application de celles-ci. Les questions de durée du service militaire, de la réserve, du tirage au sort, des remplacements dans la procédure de recrutement, la mise en place des casernes, des amalgames effectués entre les différentes parties de l'armée... découlent de ces dures réalités stratégiques. Et cela même si les justifications idéologiques apportées par ces responsables politiques - parfois très alambiquées au regard de leurs convictions d'origine, camouflent en partie cette bousculade. 

       Les débats internes au milieux politiques - qu'ils soient en liaison ou au contraire en décalage avec le sentiment des différentes parties du peuple - mêlent ainsi souvent deux ordres de considérations lorsqu'ils s'agit de fixer les lois :

- des considérations militaires liées aux systèmes d'alliance et à la situation géopolitique ;

- des considérations sociétales liées à la vision de l'armée, en tant que corps agissant directement sur la société, considérations faisant de l'armée un corps strictement subordonné au pouvoir politique (crainte périodique du coup d'Etat militaire) ou/et faisant en même ce celle-ci un vecteur d'éducation, de civilisation dans l'ensemble de la population.

         Jamais ailleurs, les débats ne concernent autant de parties de la société qu'en France et jamais ailleurs sans doute rencontre-t-on autant de véhémences dans les débats. Ce qui fait qu'en France, les questions de l'armée sont l'un des questions les plus débattues (et cela de manière constante), même si le pouvoir politique, même si le corps militaire...n'en tient que peu compte...

 

            Depuis qu'est instaurée la conscription en 1798, depuis que dans les tout débuts de la première République... (et même avant dans les milieux de la Philosophie des lumières), le lien s'est établi entre le principe démocratique et le principe de participation du citoyen à la défense de ces premiers principes, "aucun régime politique ne veut rompre ce lieu au XIXème siècle. Signe et instrument des nouveaux rapports qui s'établissent entre l'Etat, la nation et les individus à la suite des bouleversements révolutionnaires, la conscription devient le bras armé de l'Etat centralisateur qui mène un processus d'unification nationale et d'acculturation. Ce faisant, elle focalise les passions qu'éprouvent les Français à la fois pour la liberté et pour l'égalité (ce qui déjà ne va pas sans contradiction) et, même elle intensifie le déchirement entre leur vieille hantise de la militarisation et de l'embrigadement et leur conviction que la défense est l'affaire de tous, et le devoir militaire, l'incarnation de la citoyenneté. ces contradictions apparaissent d'abord chez les dirigeants et les représentants de la nation. Elles expliquent un débat sans cesse recommencé et qui dure deux siècles. ce débat a lieu à l'occasion du vote des grandes lois militaires qui organisent l'institution. Au XIXème et XXème siècles, chaque régime veut avoir la sienne et quelquefois plusieurs. A chaque fois ou presque, la discussion parlementaire est un grand moment de confrontation idéologique entre des conceptions différentes de la citoyenneté puis de la démocratie et bientôt de la république, et non entre des projets techniques portant sur les effectifs et la formation de l'instrument de la guerre à préparer ou à venir ; ou plutôt, même quand le débat porte sur le nombre des soldats, la durée du service qu'ils doivent effectuer, question récurrente pendant deux siècles, c'est toujours une idée de la citoyenneté, de la démocratie, de la république qui est à l'arrière-plan de l'argumentation des uns et des autres." (Annie CREPIN)

          La mythologie de la conscription fait appel à la représentation de l'histoire d'une Sparte exclusivement guerrière, d'une Athènes mère des arts, des lettres et des lois, l'une mettant tous les citoyens dans une discipline rigide pour la défense de la Cité, l'autre voulant garder aux libertés une place essentielle. Athènes triomphe de Sparte, l'obéissance aveugle étant finalement vaincue, impuissante devant l'expression de la liberté. Rome, guerrière elle aussi, moins créatrice qu'Athènes, la copiant même, prend la place de Sparte dans l'antagonisme entre devoir et liberté, contre Carthage, république marchande dont l'analogie avec l'Angleterre est toute trouvée et qui fit pour être anéantie. L'évocation de ces "exemples" historiques se fait par allusions aux nations voisines dans les argumentaires déployés au Parlement.  Dès le début des débats sur l'armée, entre philosophes de la période des Lumières précédant la Révolution, cette mythologie sert de point de référence pour MONTESQUIEU (1742, L'esprit des lois), ROUSSEAU, Gabriel Bonnot de MABLY (1709-1785) et même le philosophe militaire (ou le militaire philosophe) Jacques-Antoine-Hippolyte de GUIBERT (1743-1790) (1790, De la force publique, Essai général de tactique). Mais ces débats ne sont pas les premiers à évoquer la conscription, même avant le mot : Maurice de SAXE (Les Rêveries, 1732 publié en 1752), évoque déjà la problématique du recrutement des soldats en regard des nécessités des champs de bataille. Et n'oublions pas non plus que déjà ces philosophes peuvent s'appuyer sur l'expérience de systèmes pré-conscriptionnels établis en Suède (dès le XVIème siècle), en Russie et en Prusse (1733, système des cantons). "L'interrogation des penseurs touchant au fait militaire, dèjà étroitement liées à un questionnement portant sur le fait national, débouche sur la mise en question beaucoup plus ample du fait guerrier et du phénomène de la guerre, couplée avec l'opposition de la civilisation et de la barbarie. Dans l'hésitation entre la mise hors-la-loi de toute guerre devenue rationnelle, la pensée des Lumières s'accompagne de paradoxes et de contradictions. Mais précisément celle-ci s'avèrent fondatrices du service militaire en France en même temps qu'elles expliquent la durée d'un débat qui sera sans cesse relancé pendant deux siècles". (Annie CREPIN). 

     Cette mythologie se renforce de la représentation de ce que fut la bataille de VALMY en 1792, qui doit plus aux réorganisations précédentes de l'armée royale qu'aux bataillons de volontaires. L'essentiel est qu'une armée définie comme nationale et révolutionnaire, au moment de l'abolition de la royauté, défait les forces de l'absolutisme et s'élance pour la libération des peuples d'Europe.

     De manière assez constante, parallèlement à la réflexion philosophique, la réflexion stratégique et militaire alimente ces débats, et souvent elle se trouve en porte à faux avec la première, dès les oeuvres de Joseph SERVAN (Le Soldat citoyen ou Vues patriotiques sur la manière la plus avantageuses de pourvoir à la défense du royaume, 1771, publié en 1780), même si elle s'y alimente. Celui-ci écrit par exemple que "la véritable constitution d'un royaume a toujours consisté dans l'obligation que chaque sijet contracte en naissant, de servir sa patrie (...). On croit que le meilleur et le plus juste des moyens pour suppléer à l'insuffisance des enrôlements libres serait l'obligation du service militaire pour tous les citoyens sans distinction d'état depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à l'âge de quarante ans". 

     Au fil des siècles, pèsent beaucoup sur les débats (parmi d'autres), avec des considérations tour à tour philosophiques et militaires, le chevalier d'ARCQ (ou Philippe Auguste de Sainte-Foix) (1756, La noblesse militaire ou le Patriote français), Jean-Christophe SANDRIER (Chevalier des Pommelles) (1790, Mémoire sur le mode de formation et de recrutement de l'armée auxiliaire), Jean Frédéric de la Tour du PIN GOUVERNET (1727-1794), Edmond Louis Alexis Dubois de CRANCÉ (1747-1814), Jean-Baptiste JOURDAN (1762-1833), Pierre DELBREL (1764-1846), Laurent de GOUVION SAINT-CYR (1764-1830), Elie DECAZES (1780-1860), le maréchal Nicolas Jean-de-Dieu SOULT (1769-1851), François GUIZOT (1787-1874) (De la souveraineté, 1822), le maréchal Adolphe NIEL (1802-1869), Jules LEWAL (La réforme de l'armée, 1871), Jean JAURES (1859-1914) (l'Armée nouvelle, 1910), Philippe PETAIN (1859-1951), Jean FABRY (1876-1968), le général Pierre Auguste  ROQUES (1856-1920) (l'armée française vivra, 1929), Raoul CASTEX (1878-1968) (1929-1935, Théories stratégiques), Charles De GAULLE (1890-1970) (Vers l'armée de métier), Emile MAYER (1851-1938) (La France et son armée, 1938), Léon BLUM 1872-1950), Jean De LATTRE de TASSIGNY   (1945, Il faut refaire l'armée française), Michel DEBRE (1912-1996), Pierre MESSMER (1916-2007), Charles HERNU (1923-1990), Pierre JOXE (NÉ EN 1934)... Dans des camps parfois opposés, ils contribuent à l'élaboration d'une bonne vingtaine de lois sur la conscription et le service national, celle de 1905, établissant véritablement l'obligation personnelle et généralisée du service. A chaque guerre importante (1870-1871, 1914-1918, 1939-1945), à chaque grande crise politique (Affaire Dreyfus, Guerre d'Algérie), des tournants sont pris dans le cadre de ces lois, pour définir les durée de service, les conditions de recrutement (tirage au sort, remplacements, réquisition...), la composition des unités militaires (garde nationale, garde mobile, réserve), les conditions de l'exercice du service (casernes, 1872). Mais entre les publications des lois, souvent des mesures d'urgence sont prises sous l'emprise des faits militaires, mesures qui parfois vont à l'encontre des philosophies affichées.

 

   Annie CREPIN, Histoire de la consciprion, Gallimard, collection folio histoire, 2009.

 

                                                                                                                                                                    STRATEGUS

 

 

 

 

 

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28 octobre 2010 4 28 /10 /octobre /2010 13:39

             Pour se limiter au cas français et du coup à la conscription, même sans se restreindre à la forme moderne du service national aujourd'hui suspendu, nous pouvons nous demander quels films illustrent, d'une manière ou d'une manière la condition militaire, que ce soit dans la fiction ou le documentaire. C'est relativement tôt que nous pouvons retrouver des traces, des scènes, des allusions souvent à cette condition militaire dans les oeuvres de fiction, dès avant 1914. L'armée, de son côté, s'est organisée pour filmer la guerre depuis 1915, pour rattraper le retard pris sur l'armée allemande et pour répondre aux souhaits des sociétés de cinéma Gaumont, Pathé, Eclair et Eclipse, notamment par la création d'une Section Cinématographique de l'armée (SCPA), lointain ancêtre de l'ECPA actuel. Enfin, il nous reste à trouver, en dehors de films familiaux tournés de manière strictement privée, des documentaires indépendants qui font état de films sur la condition militaire...

Si le phénomène guerre en soi a fait très tôt le sujet de films de fiction destinés au grand public, de films documentaires à des fins de propagande ou de commémoration... la condition militaire en soi n'est qu'évoquée à titre d'anecdote dans des films de tout genre, et n'intéresse surtout qu'entre deux-guerre et surtout sur le registre comique les sociétés de cinéma, et ne fait l'objet d'une succession de films documentaires dans les armées, de manière systématique, qu'après 1969.

 

           Sébastien DENIS pense que "entre antimilitarisme et patriotisme, le cinéma français a donné naissance à des stéréotypes qui ont survécu à l'épreuve du temps. Car si le rôle du militaire est avant tout de combattre, sa présence à l'écran est plus liée à la vie de l'arrière qu'au champ d'honneur : en dehors du temps de guerre, on s'intéresse plus dans les films à sa vie sentimentale et extra-guerrière qu'à ses hauts faits, sinon pour faire l'apologie du pacifisme. Ainsi se profile dans la production courante un soldat bien plus prosaïque qu'héroïque, une image plus "valorisante" étant à chercher dans un ailleurs fantasmé."

 Pour cet auteur, la fin du premier conflit mondial voit le personnage du militaire sortir de la propagande de guerre pour intégrer dans les années 1920, un flot de drames mondains impliquant le plus souvent la figure d'un officier noble. Il cite ainsi Calvaire d'amour, du réalisateur Tourjansky, de 1923 ; Celle qui domine, de Gallone, de 1927 ; Chignole, de Plaissetty, de 1927; La chateleine du Liban, de Gastyne, de 1926. La plupart des intrigues amoureuses, lorsqu'elles mettent en scène des officiers ou des sous-officiers, très rarement des soldats du rang, n'utilisent le militaire que comme adjuvant du mélodrame traditionnel. Comme Le bonheur perdu, de Fescourt, de 1912 ; Le rachat du passé, de Perret, de 1914 ; et plus tard, comme Les petites alliées, de Dréville, de 1936 ; La porte du large, de Marcel L'Herbier, de 1936 ; Des légions d'honneur, de Maurice Gleize, de 1938. Dans un autre registre, celui du comique ou de la comédie romantique, le cinéma intègre dans les scénarios les mêmes niveaux de grade, depuis le début du siècle. Ainsi Le buste du commandant, de 1909 ; Madame et son filleul, de 1919 ou Chouquette et son as, de 1920, tous les trois produits par Pathé. Ce genre, dans la mesure où il fait appel plus ou moins au militaire, le comique, supplante après les années 1930, celui de la comédie dramatique. Domine alors nettement, dans le genre comique, les films de caserne.

   "Les films de caserne, qui connaissent leur apogée entre les périodes de conflit, sont emblématiques de la vision de l'armée héritée du Mouézy-Eon de Tire-au-flanc (adapté par Renoir en 1928, par Wulschleger en 1937 et par Givray en 1961) ou du Courteline des Gaités de l'escadron (adapté par Tourneur en 1913 et en 1932). Brimades, réprimandes injustifiées sont alors le lot quotidien d'un soldat ne comprenant pas précisément son rôle - un Cabu arrivera aux mêmes conclusions. Ignace (Pierre Colombier, 1937) est un bon exemple de ces films de "tourlourous" : Fernandel - d'ailleurs issus du music-hall - aussi représentatif du militaire de comédie que Gabin l'est du colonial mythique, y campe un benêt parfait auquel la maladresse vaudra bien des malheurs - et pour finir le bonheur. C'est l'archétype du vaudeville militaire que les multiples Dégourdis de la 11ème (Christian-Jaque, 1937,...), Tampon du capistom (Francis et Toulout en 1930, Labro en 1950), et autres Cavalier Lafleur, Margoton du bataillon, Deux combinards ou Trois artilleurs au pensionnat propagent dans les années 30. Après les hautes années de l'entre-deux-guerres, la défaite de l'armée française en 1940 et la Libération font du militaire - en dehors des films de propagande - un personnage absent ou dont il n'est pas encore d'actualité de se moquer juste après 1945. Il faut attendre les années 1960-1970 pour voir réapparaitre les avatars des Dégourdis sous la forme de Charlots et autres 7ème compagnie. Encore faut-noter que les comédies de l'après-guerre-d'Algérie sont souvent en rapport avec la Seconde Guerre Mondiale, montrant une armée française en pleine déconfiture face aux Allemands, des prisonniers de guerre ou bien des Français venant en aide à des militaires étrangers (La Grande Vadrouille, de Gérard Oury, 1966). Quoiqu'il en soit, les comédies relatant l'Occupation s'évertuent à caricaturer les militaires nazis faute de glorifier les troupes françaises, absentes du territoire ou à la botte de l'envahisseur. Ainsi le comique du temps de paix permet-il de traiter par le cynisme un temps guerrier évincé." 

         Jacques LOURCELLES, dans son Dictionnaire du cinéma, commente Les gaités de l'escadron, réalisé par Maurice Tourneur en 1932, en le dissociant du courant du comique et du vaudeville troupiers cher au cinéma français des années 1930. "Son objet et son ambition sont tout autres. loin de nouer des intrigues sentimentales et burlesques, d'alimenter des quiproquos et des malentendus, Maurice Tourneur, fièle à la pièce de Courteline, livre, dans une unité de lieu absolue, une satire de la vie militaire basée sur une accumulation de vignettes et de saynettes." (...) (Il) tempère cependant le vitriol de Courteline par une ironie souriante. Il accentue encore, dans cette intention, l'importance (du capitaine) Hurluret (interprété par Raimu), génie tutélaire d'un univers souvent absurde et cruel.". Autre film commenté par Jacques LOURCELLES, Le train de 8h47, de 1934, réalisé par Henry Wulschleger, qui raconte l'équipée ferroviaire et nocturne de deux militaires chargés de récupérer quatre chevaux égarés dans un une caserne voisine:  "Si la mise en scène est rudimentaire, Courteline n'aurait pu rêver meilleur interprètes pour son épopée à rebours que le vieux routier Bach allant bras dessus, bras dessous avec le presque débutant Fernandel. (...) Ces deux caricatures vivantes, admirables de verve, de santé, de puérilité, se mettent mutuellement en valeur et rendent à l'univers courtelinesque sa saveur première, sa force comique venue du tréfonds de l'art français et proche, par exemple, d'un fabliau du Moyen-Age". Quant à Les dégourdis de la onzième, le même commentateur décrit ce film de 1937 réalisé par Christian-Jaque comme "l'une des meilleures (et chronologiquement l'une des dernières comédies militaires des années 30). Le genre est typique d'une époque où le but suprême était de divertir le public, non de l'impressionner ou de l'édifier. On hésite à appeler le film un vaudeville, car il n'est basé sur aucune des situations vaudevillesques traditionnelle."

        Raymond LEFEVRE s'étend sur ces "Rires de caserne" qui connurent de multiples rebondissements pendant toute la période où le service militaire est en vigueur. Il est difficile de se dégager des gaudrioles d'un cinéma de caserne quand on recherche des films traitant de la condition militaire... L'âge d'or du comique de garnison, c'est-à-dire de films qui prennent comme environnement et personnages principaux le cadre du service miliaire n'a duré pour cet auteur "qu'une douzaine d'années".

Nous pouvons retenir de la filmographie "récente" les films suivants, qui au début remplacent tout de même la farce par la fantaisie élégante mais qui devient de moins en moins élégante avec le temps... :

- Les grandes manoeuvres, René Clair, 1955 ;

- Tire-au-flan 62, Claude de Givray et François Truffaut, 1961 ;

- Les bidasses en folie, Zidi, 1971... Et toute la série des bidasses...

 Le film Allons z'enfants, d'Yves Boisset, de 1980, qui a pour cadre une école militaire, semble, avec sa peinture dramatique, donné une sorte de coup d'arrêt à la production de films troupiers ou de casernes.

  La série de films qui commence par Le gendarme de Saint-Tropez (1964) et se termine par Le gendarme et les gendarmettes (1982) dans le registre comique reprend les éléments des films de caserne. Pour certains (Jean Tulard dans son Guide des films) laids et vulgaires, pour d'autres divertissants et jouants sur la nostalgie (même de manière décalée vu le contexte), ces films sont fondés surtout sur une vision de l'autorité hiérarchique (caricaturale...).

 

         Violaine CHALEAT, retraçant l'histoire du cinéma au service de la défense, résume l'évolution de l'activité de l'Etablissement Cinématographique et Photographique des Armées (ECPA). Après 1968 et jusqu'à la suspension du service militaire, l'ECPA a pour tâche la production de tous les films pour les armées, la réalisation de reportages intéressant le ministère de la défense, la reproduction, la diffusion et la conservation des films et des photographies. Il conserve sa mission de productions de films d'instruction et d'information, consacrés autant à la politique de dissuasion qu'à la vie quotidienne des appelés. "Il ne s'agit plus seulement de filmer la guerre, mais aussi de documenter la vie de l'armée française en temps de paix, dans tous ses aspects. Le service national alimente l'établissement en jeunes talents prometteurs, dans tous ses domaines de la production : Claude Lelouch, Rémy Grumbach ou Alain Darchy feront ainsi leurs premières armes de cinéma ou de télévision à l'ECPA, dont la production témoigne d'une notable créativité dans la forme du discours et du point de vue technique. (...) A l'heure de la télévision, l'armée se donne également les moyens d'utiliser ce média de masse : elle dispose jusqu'à la suspension du service national de différentes émissions télévisées sur les chaînes hertziennes, les magazines Armée 2000, Magazine Horizon et Top Défense. La video est utilisée dans la production militaire à partir des années 1980, mais les films les plus prestigieux sont tournés en 35 mm jusqu'au début des années 1990".   Ensuite, c'est surtout la video qui domine, dans les différents services du SIRPA par exemple. Si la production des films d'instruction a disparu, des co-productions continuent, notamment avec la chaine parlementaire LCP, sur laquelle est diffusé chaque mois depuis 2006, le Journal de la défense. 

   Une vidéo DVD instructive de 165 minutes, Souviens-toi Bidasse, album souvenir du service militaire (témoignage de quatre générations d'appelés sur leur vie quotidienne, leur présence sur les fronts et scènes burlesques de vedettes en uniforme) est disponible auprès de l'ECPAD.

 

                                                                                                                                   FILMUS

 

          Violaine CHALEAT, le cinéma au service de la défense, 1915-2008, Revue historique des armées, n°252, 2008 (Dossier sur le cinéma) ; Sites ECPAD.fr et Recrutement.Terre.Défense.Gouv.fr pour des documents, surtout de propagande (parfois faite par des réalisateurs de publicité..., nous l'avons constaté, les pires, mais ils reprennent les mêmes ressorts habituels de la propagande du recrutement ) ;

              Sébastien DENIS (Le militaire français à l'écran : un chevalier inexistant?) et Raymond LEFEVRE (Rires de caserne), L'armée à l'écran, Ciném'Action n°113, 4ème trimestre 2004.

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27 octobre 2010 3 27 /10 /octobre /2010 13:57

        L'ouvrage de Xavier RENOU, responsable de la campagne "Désarmement nucléaire" de Greenpeace France, dépasse de très loin le simple plaidoyer pour se hisser au niveau d'une étude de fond sur les mercenaires et les sociétés militaires privées. L'importance de l'activité contemporaine de ces sociétés privées, montrée par leur chiffre d'affaires en hausse ou le nombre impressionnant de conflits où elles sont présentes se situe dans le fil droit, malgré des campagnes de relations publiques destinées à brouiller les pistes, non seulement du mercenariat relevé ici ou là depuis la Seconde Guerre Mondiale, mais également de l'histoire de toutes ces compagnies privées (du Moyen-Age à la colonisation) qui participent aux guerres depuis très longtemps. C'est une prise de conscience du véritable rôle tenu par ces sociétés, de la grande place qu'elles prennent dans la guerre moderne (des exemples récents en Irak en témoignent), d'une certaine dévitalisation de la notion de monopole de la violence dévolus officiellement aux Etats, que l'auteur, avec ses collaborateurs, veulent promouvoir. Loin d'être anecdotique, leurs activités constituent un obstacle très sérieux à l'émergence d'un monde pacifié et rendu plus juste. Ils posent d'ailleurs la question de l'abolition de ce mercenariat, y compris entrepreneurial (activités militaires et activités civiles autour des opérations militaires) et veulent ouvrir le débat "sur la possibilité d'une armée permanente des Nations Unies comme substitut aux mercenaires, au sein d'une communauté judiridico-politique internationale dans laquelle la notion de paix entre les peuples serait considérée comme un bien public international protégé de l'emprise du marché."

 

            Une première partie offre un éclairage sur l'histoire du mercenariat et des sociétés privées, rappelant notamment qu'une grande partie des guerres furent menées depuis le Moyen-Age par des mercenaires payés sur les conquêtes ou par des compagnies privées appuyées par les Etats et parfois (comme dans les colonies du XIXème siècle) ayant des prérogatives d'Etat, jusqu'aux possibilités de recrutement (notamment dans les marines). A une époque plus contemporaine, les multiples formes de la violence privatisée existent, supplétives ou principales, dans la politique des grandes puissances. Chiens de guerre, corsaires, barbouzes, miliciens, paramilitaires et membres des escadrons de la mort, mercenaires recrutés comme soldats réguliers, soldats réguliers employés comme mercenaires, employés de société de sécurité, nervis et employés de sociétés militaires privées, tout cela participe de la même logique : la mise en oeuvre d'une violence sous couvert d'Etat, au service d'un marché plus ou moins encadré...

             Dans une deuxième partie, les auteurs posent plusieurs questions qui émergent de temps en temps dans l'actualité pour être oubliées ensuite : les mercenaires peuvent-ils être utilisés pour ramener la paix? Les sociétés mercenaires sont-elles contrôlables, neutres, fiables, efficaces et moins coûteuses? A chacune de ces questions, nombreux faits à l'appui, les auteurs répondent négativement, en se fondant souvent sur des rapports officieux et officiels, et quand ils n'existent pas, sur de nombreuses enquêtes de journalistes qui n'ont pas perdu le sens des mots investigation et indépendance. Des fuites occasionnent parfois des procès qui permettent d'en savoir très long sur les méthodes employées par ces sociétés. On pourrait écrire que l'ensemble des défauts - dont l'instabilité des territoires où elles ont agi n'est pas le moindre - se retrouvent de manière condensée et extensive dans les guerres du Golfe. L'Irak constitue encore aujourd'hui le lieu de très bonnes affaires, où l'impunité et l'immunité garantissent des situations criminelles de haute volée. Philippe CHAPLEAU livre un tableau assez effrayant, avec force noms de sociétés et chiffres d'affaires.

          Les auteurs comptent aller beaucoup plus loin que la dénonciation de tels faits en indiquant comment selon eux, les sociétés militaires privées participent à la mondialisation néo-libérale. La domination du capital financier, le retour à un impérialisme sans frein, l'existence de nouveaux appétits autour de richesses de l'Afrique et d'autres parties du monde, la structuration d'un véritable secteur d'activité dessinent les contours d'une rentabilité de la guerre pour un marché en pleine expansion. Outre la dynamique économique qui se noue autour des sociétés militaires privées (lesquelles peuvent se permettre, tout comme des trafiquants de drogue, de diversifier leurs activités dans tout le secteur civil), elles constituent pour les services secrets ou officiels des Etats un instrument idéal d'intervention qui leur permettent de violer les principes de la démocraties (déjouer les contrôles parlementaires lorsqu'ils existent), d'agir en dépit de toutes les lois internationales et des droits de l'homme. Et à l'image des impérialismes français, anglais, allemand, hollandais des époques coloniales, rétablir les conditions du marché pour des firmes multinationales. Wayne MEDSEN détaille le cas du mercenariat américain qui rappelle combien le complexe militaro-industriel revêt de formes à notre époque. Celui du mercenariat français, s'il n'a pas les ampleurs de l'allié américaine constitue de son côté un modèle de structuration "politico-entrepreneurial" original, notamment en Afrique (La françafrique) avec une participation active des milieux d'extrême-droite. 

            Dans un dernier temps, les auteurs reviennent sur la définition du phénomène : sur la notion de conflit armé, sur la motivation et de la rémunération des "employés" et des dirigeants des sociétés militaires privées, sur la nationalité et la résidence des mercenaires. Ils distinguent les cas de non-appartenance aux forces armées en conflit de ceux de non-appartenance aux forces armées d'un pays tiers en mission officielle. Ils font le point sur la législation - insuffisante - internationale, puis française. Ils s'étendent d'ailleurs sur leur campagne pour la ratification de la Convention de l'ONU de 1989 et sur la loi française du 3 avril 2003.

          Un dernier court évoque les différents débats sur la démocratisation de l'ONU, et les différentes propositions qui permettraient de réactiver enfin les dispositions de la Charte concernant sa force armée. 

       Lucides, les auteurs, dans leur conclusion rappellent qu'ils sont régulièrement taxés d'angélisme par leurs "adversaires". "L'argument est empreint de condescendance : il consiste à reconnaître tout le mal que l'on veut des mercenaires, et à s'empresser d'ajouter que dans un monde parfait il n'y aurait pas besoin d'eux. Mais voilà, parce que l'on ne vit pas dans un monde parfait, il ne faudrait pas avoir d'états d'âme à leur sujet, et ne pas hésiter à faire appel à eux pour les opposer à plus dangereux qu'eux. L'argument est spécieux. C'est justement parce que le monde n'est pas parfait que vendre des prestations militaires ne saurait être considéré comme un travail ordinaire et anodin, dépourvu de conséquences néfastes. C'est parce que la répartition des richesses, et de la puissance, est bien davantage affaire de force que de justice que les mercenaires serait toujours au service de logiques dominantes, et de leurs bénéficiaires. Les SMP font bien davantage partie des problèmes du monde que de leur solution. Alors, bien sûr, il est toujours difficile de déterminer la limite exacte entre ce qui doit être inclus dans le mercenariat, et prohibé en tant que tel, et ce qui ne doit pas l'être. Nous retenons dans cette étude un certain nombre de critères, mais fondamentalement, nous espérons avoir montré que c'est le principe même de la sous-traitance en matière militaire (et sans doute aussi, plus généralement, en matière de sécurité comme de tout autre bien public) qui est source d'abus et doit être prohibé. En l'espèce, force est de constater que les SMP relèvent bien de la catégorie générale du mercenariat et, pour être plus exact, d'une sous-catégorie de celui-ci, l'activité corsaire. Elles sont pour la majorité d'entre elles, sinon pour toutes, l'instrument privé de la politique étrangère de leur Etat de tutelle, le prolongement commercial de ses appareils de sécurité, et le moyen de sa dissimulation. Il est bien d'autres pistes qui méritent d'être explorées, et ne nous semblent pas l'avoir été suffisamment jusque-là. Parce qu'elles ne laissaient pas entrevoir les mêmes profits? Comme les mercenaires modernes sont inséparables de la domination du capital financier, et de ses conséquences sur le monde, les conflits du monde ont également partie liée avec cette domination, et appellent d'abord et avant tout expédient militaires des réponses politiques globales. le problème du mercenariat et des conflits innombrables du Sud est d'abord celui des dépendances confisquées et du néocolonialisme, de l'échange inégal et du pillage des richesses naturelles par les firmes multinationales (...). Bref, du capitalisme d'aujourd'hui."

 

              Xavier RENOU, avec Philippe CHAPLEAU, Wayne MEDSEN et François-Xavier VERSCHAVE, La privatisation de la violence/ Mercenariat & sociétés militaires privées au service du marché, Agone, Dossiers noirs d'Agir ici/Survie n°21, 2005, 490 pages.

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22 octobre 2010 5 22 /10 /octobre /2010 14:00

                    Nous avons tendance à oublier que l'existence d'une armée permanente est relativement récente dans l'Histoire. Jusqu'à la fin du Moyen Age occidental et bien plus tard pour d'autres contrées, la règle était plutôt aux armées occasionnelles levées en cas de nécessité de défense ou par la volonté de conquêtes. Même pendant l'Empire Romain, l'existence d'armées permanentes ne fut pas toujours constante et ce n'est que par l'existence de la légion romaine en tant qu'outil de destruction et de construction (ingénieurs-soldats...) qu'une expérience dans le sens d'un enrôlement global (à défaut d'être généralisé) fut entrepris. Même dans ce dernier cas, ce n'était pas l'ensemble de la population qui était concerné par l'engagement dans une armée ou une autre. C'est à la fin des féodalités en Europe, au moment de l'affermissement des monarchies qu'un enrôlement de plus en plus étendu est constaté. L'existence d'une armée permanente elle-même n'a signifié une conscription généralisée qu'au milieu du XIXème siècle, au moment où l'existence de gros bataillons va de pair avec une très grande puissance de feu. Si de nos jours, pratiquement tous les Etats possèdent une armée permanente, différents moyens d'enrôlement sont utilisés, suivant les mentalités des populations et de leur plus ou moins grande réticence vis-à-vis de la chose militaire.

 

             Il est vrai que les débats les plus vifs sont observés en France où se mêlent les clivages partisans (monarchistes/républicains, puis droite/gauche), les conceptions des droits de l'individu face à l'Etat, l'esprit national, voire nationaliste, les réticences plus ou moins grandes des anciennes provinces, les clivages entre régions centrales et régions frontalières... Et ceci notamment depuis la Révolution Française, avec la loi Jourdan de 1798...  Cela ne doit pas nous empêcher de voir que dans les différents pays, d'autres débats ont lieu et d'autres solutions sont choisies pour assurer le fonctionnement de l'armée permanente. Si en Grande Bretagne, régie par l'habeas corpus, la règle est l'enrôlement volontaire avec recours à la conscription au cours de certaines guerres, aux Etats-Unis, dans la même tradition anglo-saxonne, est présente un autre rapport à l'armement (milices d'auto-défense locales...), qui mêle les périodes de conscription et les périodes d'armée entièrement professionnelle. Dans d'autres pays européens, le service national suit le modèle français avec de fortes variantes et le système mixte appel généralisé/armée de métier recueilli longtemps les faveurs des autorités civiles et des autorités militaires, avant les toutes récentes évolutions. Pour autant, ce n'est pas la France qui, en Europe, mis sur pied la première la conscription, mais la Prusse. Le service militaire obligatoire fut instauré par Frédéric-Guillaume 1er  (1713-1740), despote surnommé le Roi Sergent, qui constitua l'armée fondement de la puissance prussienne. Il n'existe donc pas de lien obligatoire entre le service militaire obligatoire et le caractère démocratique d'un régime, et encore moins avec un régime révolutionnaire.

 

          C'est sans doute en France que les débats sont les plus passionnés, plus parce que beaucoup plus de personnes et d'organismes sociaux se sentent concernés par les différentes problématiques en lutte, que par que ces débats sont véritablement organisés. Beaucoup classent d'ailleurs la manière dont les choses évoluent en France dans le cadre d'une réforme sans débat. En ce sens, que malgré les différentes opinions émises, il semble que ce soient les arguments internes à la sphère militaire qui l'emportent. Dans d'autres pays, l'opinion publique apparaît indifférente aux débats, exception faite des oppositions franches au système militaire ou militaro-industriel, partagée entre une indifférence hostile à l'enregimentement des individus par l'Etat (Etats-Unis, Angleterre) ou une indifférence méfiante vis-à-vis de tout ce qui touche à la guerre (autres pays européens). L'effet sur les populations civiles, les plus victimes des deux guerres mondiales, des destructions physiques, matérielles et morales causées par la guerre dans un système industriel et urbanisé entraînent une vision globalement négative envers les armées, même si le service militaire en tant que tel n'est pas majoritairement rejeté, étant conçu comme un passage inter-générationel, un rite obligé, un devoir routinier. 

 

          Le débat sur les formes d'engagement militaire d'une population tourne autour de plusieurs paramètres que l'on retrouve d'un pays à l'autre, de manière tranchée en France, de manière plus ambiguë (car ne relevant pas d'une attention majeure) dans les autres pays :

- temps de guerre/temps de paix : suivant la situation d'urgence ; avec des difficultés en cas de guerre prolongée, même sur le sol national ;

- positionnement partisan : les opinions varient suivant que la tendance n'est pas au pouvoir. Par exemple hostilité républicaine à une forte armée royale ou l'inverse ;

- engagement sur le territoire ou hors du territoire ;

- évolution technique des armées : plus l'équipement militaire requiert un apprentissage important, plus la tendance est vers la spécialisation, plus l'armée tend à devenir une affaire de professionnel; 

- position géographique de la région où l'enrôlement a lieu (régions frontalières ou régions éloignées des lieux de combat) ;

- degré d'adhésion à l'Etat : dans un pays à une seule langue, une seule tradition, une philosophie et une religion fortement dominante, le service national est plus facile à imposer ;

- implication des différentes classes sociales : dans un système de tirage au sort, avec possibilité de rachat du temps de service, la progéniture des plus riches peuvent échapper aux positions les plus exposées au combat rapproché, voire au service tout court.... Par ailleurs, une tradition familiale militaire existe encore de nos jours. 

- situation économique : les conditions d'enrôlement en milieu rural (nécessité de l'agriculture) et en milieu urbain ne sont pas les mêmes. 

- situation du soldat par rapport à son propre équipement militaire au niveau financier : variation selon la participation financière du soldat. Ce dernier point a énormément moins de poids aujourd'hui, par rapport à une époque où le grade, le choix de l'arme, la qualité de l'équipement, dans le cas de l'engagement volontaire, avait une très grande importance. Sans compter une époque où l'on pouvait acheter le titre et le rang de combattant... 

    A ces paramètres, il faut ajouter un élément que la caractérisation officielle des troupes armées fait souvent oublier (police et armée) : les objectifs du pouvoir politique de maintien de l'ordre à l'intérieur des frontières sont souvent distincts juridiquement des objectifs de garde des frontières ou de défense des "intérêts vitaux", alors que la latitude d'action des gens d'armes, notamment lorsque le pays vient de traverser une crise ou même une guerre dite civile, lorsque les classes sociales se livrent une lutte armée ouverte ou simplement une lutte dure (grèves massives, paralysie du pays, manifestations incessantes) s'étend à l'un et l'autre domaine... La pratique de répartition des combattants suivant leur origine géographique par rapport à la région des combats (par exemple dans la bataille de la Commune) et celle de l'amalgame des combattants ayant appartenus auparavant à deux camps différents (par exemple après la Révolution française ou la guerre de Sécession aux Etats-Unis) se conjugue dans la réalisation de ces objectifs.

 

 

     Céline HISCOCK-LAGEOT et Stéphanie PAVAGEAN indiquent que "les arguments conduisant à la suspension du service national obligatoire reposent (en France) sur des considérations d'ordre stratégique qui, pour une large partie d'entre elles, existaient dès les années 1960. Durant toute cette période, la question de l'utilité des appelés et, corrélativement , du service national obligatoire ne s'est pourtant pas posée alors que les impératifs de l'appareil défensif l'exigeaient. Le choix de réformer le service national n'est finalement intervenu que commandé par l'urgente nécessité d'accorder moyens budgétaires et réalités du terrain." C'est ainsi qu'un débat surtout interne aux armées s'instaure autour :

- de l'utilité d'une armée de masse en regard des besoin de la défense (surtout après la disparition de la bipolarité mondiale) ;

- de l'apport réel du contingent aux besoins de la défense (suivant le degré réel de préparation militaire des soldats...) ;

- de la pertinence de la forme du service militaire en regard des besoins de la défense.

  Les contraintes budgétaires constituent dans ce débat une donnée majeure qui balancent la perception de la conscription par la société française. l'étiolement progressif de l'adhésion nationale à son principe, qui va du désintérêt et du sentiment de perte de temps à la contestation de sa légitimité, notamment après la guerre d'Algérie. Même si finalement, la conscription est longtemps préservée, quitte à diminuer la durée du service ou à reconnaître officiellement l'objection de conscience, notamment sans doute par le poids des habitudes, sa suspension ou sa suppression est inéluctable, vu les nouvelles données politiques, militaires et géostratégiques (perte des colonies, fin de la guerre froide, technicité poussée des armées...), et cela dans la plupart des pays européens.

 

      Bernard BOENE et Michel Louis MARTIN introduisent en 1991, les contributions d'un Colloque sur la question Conscription et Armée de métier, en partant de 6 modèles à explorer face à l'évolution technique, politique et sociale, à savoir la baisse des effectifs imposée par les négociations FCE qui mettent un terme à la guerre froide et appuyée par l'opinion publique, la pression en faveur d'une réduction globale des dépenses militaires (les dividendes de la paix...), la poursuite de la tendance "à l'augmentation de la densité technologique et à la substitution capital/travail dans les armées", la nécessité de forces d'intervention illustrée par la guerre du golfe, la baisse de la ressource démographique en âge de faire le service militaire, la hausse graduelle du niveau d'éducation, donc de la durée des études et de la "tendance plus marquée que par le passé à l'autonomie des individus, à une plus forte revendication des multiples droits dont ils sont pourvus, une moindre tolérance à l'injustice (...) et sans doute à une moindre conscience de leurs devoirs de citoyen".

     Ces 6 modèles sont :

- Maintien du système actuel (armée mixte avec conscription universelle-égalitaire imparfaite ;

- Passage à l'armée de métier ;

- Armée mixte avec conscription sélective assortie de contreparties ;

- Armée à deux vitesses, plus exactement à deux composantes, l'une professionnelle et polyvalente, l'autre appelée et vouée à la seule défense du territoire ;

- Armée mixte avec conscription universelle différenciée et à contreparties modulées (suivant la longueur du service, leur contenu, leur localisation...) ;

- Service national universel, à composantes civile et militaire (prise en charge par la composante civile de problèmes sociaux et économiques, dévolution à la composante militaire des tâches proprement militaires.

 

   Sous la direction de Bernard BOENE et Michel Louis MARTIN, Conscription et Armée de métier, Fondation pour les études de défense nationale, 1991 ; Sous la direction de Jean CLUZEL et Françoise THIBAUT, Métier militaire  et enrôlement du citoyen ; PUF, Cahier des sciences morales et politiques, 2004.

 

                                                                                                                                       STRATEGUS

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21 octobre 2010 4 21 /10 /octobre /2010 10:06

        Sans aborder la question du statut (juridique ou moral), de l'arme (à pied ou à cheval...), de l'équipement ou du caractère strictement guerrier des combattants armées, la question du recrutement d'une force armée est inclue dans les objectifs (cachés ou non) du commandement. Lequel se confond ou dépend d'une autorité qui peut être civile, religieuse... Il dépend aussi de considérations très pratiques que le commandement met en valeur, beaucoup plus que les considérations politiques ou sociologiques qui sous-tendent ses décisions de recruter telle ou telle partie de la population. Ce sont surtout ces considérations-là qui importent pourtant le plus l'organisation même d'une société.

 

      Alain JOXE, dans Voyage aux sources de la guerre, reprend la classification des unités militaires de Jacques HARMAND (La guerre antique de Sumer à Rome, 1973) : trois grands types de recrutement existe dans toute l'histoire antique et encore de nos jours :

- les régnicoles, hommes libres natifs des républiques ou des royaumes recrutés gratuitement sur la base d'une légitimité de défense du groupe ;

- les dépendants, qui apparaissent dans les armées impériales et sont recrutés sur la base d'une légitimité de la domination, dans une forme d'impôt en nature que le peuple maître impose aux peuples soumis et donc alliés ;

- les mercenaires se recrutent sur un "marché", apparus surtout depuis l'apparition de l'économie monétaire.

   Régnicoles et dépendants sont tous deux recrutables par le devoir politique qui s'impose à eux du simple fait de leur statut civique personnel et sans qu'un contrat individuel soit nécessaire,tandis que les mercenaires offrent leur service suivant leur gré (en fait une nécessité de survie le plus souvent) et à des pouvoirs politiques dont les motivations leur sont étrangères.

       Cette classification met en "évidence les deux ruptures fondamentales que l'invention de la conquête et l'invention de la monnaie ont imposées à la forme de la violence organisée." Mais Alain JOXE estime que celle-ci n'a rien d'une typologie et tente d'en construire une qui rende compte des évolutions de la guerre. "Si on se place dans la configuration sociétale des cités sumériennes avant la construction du mur de la cité qui marque le début de la guerre, on se posera la question du recrutement d'une troupe hiérarchisée non productive à partir des critères existants : ceux de l'économique (stocks/flux) (des marchandises), pour le prélèvement du surplus nécessaire à l'entretien des soldats ; ceux du politique (ami/ennemi) qui (dedans/dehors) pour la zone sociétale de recrutement ; enfin le critère du religieux (salut/perdition) interviendra nécessairement dans un décision liée à la survie du groupe." L'intervention de ces critères fait apparaître quatre types de recrutement, mais Alain JOXE ne fait pas intervenir, comme il l'écrit lui-même, le critère militaire dessus/dessous, qui complexifierait certainement la présentation. Aussi, nous arrivons plutôt à cinq types de recrutement.

Ces cinq types de recrutement sont :

- la levée du citoyen-producteur (l'équivalent du régnicole), dans la zone de recrutement amie et comme prélèvement sur le flux ;

- le recrutement du barbare casé sur tenure militaire, à zone de recrutement externe (dépendant-régnicole), et comme prélèvement sur le flux ;

- le citoyen-soldat (mercenaire-régnicole), recruté dans la zone interne (amie), et prélevé sur le stock ;

- le barbare entretenu (mercenaire-dépendant), recruté dans la zone externe, et prélevé sur le stock ;

- le barbare soumis, alliés (dépendant), recruté en zone externe, prélevé sur l'économie externe.

     "Mais aucune de ces quatre méthodes méthodes de recrutement ne peut être appliquée au commencement de l'organisation de la guerre", car elles interviennent bien après, lorsque le pouvoir politique est affermi. "L'existence d'une lutte interne avec capacité d'embauche de mercenaires ou d'une lutte externe avec capacité de création de tenures militaires, implique que la disposition du surplus (en stocks ou en moyens de production, terre et eau) soit déjà entre les mains de la classe hégémonique et, pour que la classe hégémonique dispose du surplus, il faut que ce surplus soit défendu, à son profit". A la recherche de la première forme historique de recrutement, qui ne peut s'appuyer en fait que sur des fouilles archéologiques, Alain JOXE pense que "la seule action qui explique et éclaire la transition entre la mobilisation logistique des stocks (critère économique) au profit de la caste légitime des prêtres et la constitution d'un moyen militaire proprement dite (critère militaire), c'est la construction de la première fortification des temples par des corvées volontaires." "Au nom d'une protection des réserves contre la nature, les bêtes, les inondations, ou contre l'avidité humaine, en cas de sécheresse, les grands prêtres ont pu légitimement faire fortifier les temps. On peut donner, jusqu'à nos jours, la définition stratégique suivante de l'opération de construction d'une enceinte fortifiée : elle constitue, dans le temps long, une préemption défensive (...) et une machine à se passer de soldats." "La fortification première, celle du silo du temple, verrouille la communication et la transparence sociétale et elle se dresse comme une cicatrice sur la déchirure sociale qu'elle sert à nier. L'invention de l'Etat comme bureaucratie et comme armée commence donc par la construction unitaire d'un mur ou d'un guichet."

     Dès la constitution de la première unité militaire, les justifications pratiques camouflent les préoccupations socio-politiques de la classe dominante.

     C'est d'abord la servitude militaire qui fonde ensuite le service armé, qui s'étend de la défense des moyens de vie et de survie à la conquête des territoires et des richesses.

 

     Sans remonter à l'Antiquité, Jean-Marie GOENADA confirme dans le Dictionnaire d'art et d'histoire militaires que "les servitudes militaires découlent à l'origine des nécessités de défense des places fortes et en sont venues à s'appliquer à la stratégie et à la défense du territoire. ce dernier aspect a conduit à la législation des travaux mixtes, laquelle déborde le cadre militaire." Il décrit la progression et l'évolution de ces servitudes militaires en France à partir d'un édit de 1552 de portée limitée que suivront plusieurs ordonnances aux XVIIème et XVIIIeme siècles, jusqu'aux dispositions sous la Vème république qui déclasse les places de guerre. 

      André CORVISIER survole de son côté la condition militaire, des sociétés primitives à l'époque contemporaine. "Dans les sociétés primitives, tous les hommes sont plus ou moins guerriers. C'est la condition de la survie ou de la liberté du groupe. Les indoeuropéens ont généralement connu, sous des formes variables, une division ternaire de la société : prêtres, guerriers, travailleurs (reprise de la thèse de DUMEZIL). Le plus souvent la condition d'homme libre est liée à l'exercice des armes. Cela entraîne le primat des armes, soit que les guerriers constituent une caste parmi les plus considérés (Inde) ou que la condition d'homme libre implique l'exercice permanent des armes comme à Sparte ou par mobilisation en cas de danger dans les autres cités grecques. Dans les sociétés germaniques, la plus ou moins grande proximité des armes justifie la hiérarchie sociale. Les guerriers constituent une aristocratie, et, parmi les travailleurs, ceux qui fabriquent les armes sont les plus considérés. Les prêtres doivent être classés un peu en dehors, qu'ils exercent une magistrature comme à Rome ou jouissent d'un état particulier comme chez les germains. Le christianisme n'abolit pas ces distinctions sociales. Le sacerdoce d'élection divine et le célibat des prêtres faisant du clergé un ordre à part dans la société laissent face à face les guerriers qui tendent à devenir, par le biais de l'appropriation de la terre une aristocratie de naissance et les roturiers. Jusque pendant le cours du XVIIIème siècle, la noblesse reste généralement en Europe le groupe social vers lequel se tournent les désirs de promotion sociale et les armes gardent une place éminente parmi les valeurs sociales. Les nations marchandes (Angleterre, Hollande) abonneront (les premiers) dès le XVIIème siècle cette manière de voir."

 "L'organisation des monarchies administratives (...), la constitution d'armées permanentes faites de professionnels, l'évolution de l'art militaire exigeant un apprentissage de plus en plus sérieux, le casernement qui se répand au XVIIIème siècle font naitre au sein de la société une société militaire de plus en plus isolée. Alors que jusqu'au XVIIIème siècle on ne parlait que de troupes et de populations, dans la seconde moitié du siècle on oppose militaires et civils et la guerre devient affaire de professionnels. Dans le même temps, à l'imitation de ce qui s'est déjà passé dans les Etats marchands, l'échelle des valeurs sociales se modifie. La quête du bonheur terrestre, la recherche de l'utilité sociale fait accéder au premier rang le penseur, l'inventeur, le créateur de richesse, l'entrepreneur, le négociant, le fabricant. Le militaire devient le technicien de la sécurité et de la paix indispensable aux autre activités humaines. Il se voit d'ailleurs réhabilité comme tel, grâce à la meilleure tenue et à l'isolement progressif des troupes."

 

        L'évolution ainsi décrite à (très) grands traits laisse valide la classification ci-dessus établie et c'est dans les aspects politiques de la condition militaire qu'elle s'articule le mieux. Des Cités grecques à l'Empire romain, dans la féodalité, à la Renaissance, pendant les révolutions du XVIIIème siècle, sous les régimes libéraux, pendant les deux guerres mondiales et encore dans notre période contemporaine, les recrutements oscillent entre mercenariat et levée de citoyens, dans les zones dominées ou dans les zones amies. Si le mercenariat a décliné depuis la Renaissance, il renaît de manière très récente depuis la fin de la bipolarisation, par l'intermédiaire de l'activité militaire de très nombreuses sociétés privées. Et cette évolution ne doit pas être cachée par les grands débats qui agitent depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale les sociétés dites démocratiques qui obligent à choisir entre conscription (service militaire) et armée de métier (profession militaire) suivant des graduations diverses.

 

            Jean-Marie GOENADA (Servitudes militaires) et André CORVISIER (Condition militaire), Dictionnaire d'Art et d'Histoire militaires, PUF, 1988 ; Alain JOXE, Voyages aux sources de la guerre, PUF, 1991.

 

                                                                                                                                                            STRATEGUS

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