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11 juillet 2020 6 11 /07 /juillet /2020 08:02

    Le réformateur religieux et homme politique anglais William PENN est un des plus grands promoteurs du quakerisme en Amérique, fondateur de la ville de Philadelphie et de la province de Pennsylvanie, devenue l'État Pennsylvanie des États-Unis.

    Issu d'une famille de militaires et de commerçants aisés, élève brillant, William PENN dévie cependant de la voie qui lui semble promise en adhérant aux principes de la Société des Amis. Chassé de l'Université d'Oxford pour ses positions protestantes "trop radicales", il est expédié par son père (l'amiral Sir William PENN) en France "pour apprendre les bonnes manières" et "tenir son rang". Après un séjour à la Cour du Roi, il s'inscrit à l'Académie protestante de Saumur où il passe les années 1662-1663, logeant chez Moïse AMYRAUT. La gestation de sa conversion définitive au quakerisme est longue ; elle intervient finalement en Irlande (où son père l'a envoyé en 1667 pour s'occuper du domaine familial, et surtout pour l'éloigner de Londres).

William PENN est alors persécuté comme les autres quakers sur le sol britannique : de décembre 1668 à juillet 1669; il est notamment incarcéré à la Tour de Londres.

Il se rallie progressivement au projet de s'exiler dans les territoires d'Amérique du Nord pour y fonder une colonie où les Amis pourront y vivre selon leurs principes. Quelques quakers se sont déjà installés dans le New Jersey en 1667. Mais William PENN a désormais les moyens d'un projet plus ambitieux grâce à l'héritage à la mort de son père et négocie notamment une importance créance due par la Couronne contre des terres en Amérique du Nord. Le 14 mars 1681, Charles II lui octroie par charte un vaste territoire situé à l'Ouest du New Jersey.

William PENN y fonde en 1682 la ville de Philadelphie, en y appliquant les préceptes du gouvernement d'une société libérale idéale. La jeune colonie quaker devient rapidement prospère (commerce). Il souhaitait que cette cité serve de port et de centre politique. Même si Charles II lui en avait donné la propriété, il achète la terre aux Amérindiens afin d'établir avec eux des relations pacifiques (signature d'un traité d'amitié avec TAMANEND, chef de la nation Delaware, à Shackamaxon dans les environs de Philadelphie). Gouverneur de la province, William PENN veille à développement (1682-1684). 

Mais William ne reste pas en Amérique. De retour en Angleterre, son amitié avec le duc d'York, devenu Jacques II en 1685, l'incite à approuver les déclarations d'indulgence du souverain, en 1687 et 1688 ; il est l'un des rares non-conformistes qui acceptent alors une tolérance surtout favorable aux catholiques romains. Plusieurs fois mis en cause pour ses sympathies avouées envers les jacobites après la Glorieuse Révolution (1688), il se tire d'affaire, redevient prédicateur itinérant des quakers, avant de retourner en 1699 en Pennsylvanie, où il exerce difficilement son autorité jusqu'à sa mort.

La province de Pennsylvanie s'engage dans la lutte pour l'Indépendance : le texte original de la Déclaration d'Indépendance et de la Constitution est signé au Capitole de Philadelphie (aujourd'hui appelé Independance Hall). La colonie rachète également d'autres terres, dans l'Ouest du New Jersey à William BERKELEY en 1674. Les idéaux qui y furent mis en pratique ont alors une influence importante sur les futures institutions américaines.

 

   Comme quaker pacifiste, William PENN considère les problèmes de la guerre et de la paix de manière large, dans le temps et dans l'espace, dans toutes les implications économiques et sociales. C'est un des premiers penseurs à proposer le projet d'États-Unis d'Europe, à travers la création d'une assemblée européenne de députés discutant et tranchant les questions de tout ordre pacifiquement. Il est aussi le premier à suggérer la création d'un Parlement Européen. Homme de profondes convictions religieuses, il exhorte de revenir au "christianisme primitif", détaché de toute ambition temporelle partisane.

 

William PENN, A collection of the Works of William Penn, deux volumes, J. Sowle, 1726 ; Primitive Christianity Revived, 1696 ; My Irish Journal, 1669-1670, Isabel Grubb, Longmans, 1952

Hans FANTEL, William Penn, Apostle of Dissent, William Morrow and co, New York, 1974. William Dixon, William Penn, An Historical Biography, Philadelphia, Blanchard and Lea, 1851. Kohn MORETTA, William Penn and the quaker Legacy, 2006. Jeanne Henriette LOUIS et Kean-Olivier HÉRON, William Penn et les quakers : ils inventèrent le Nouveau Monde, Gallimard, 1990.

(Voir Oeuvres de et sur William PENN : site Internet : oriabs.oclc.org)

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8 juillet 2020 3 08 /07 /juillet /2020 16:27

     George FOX, théologien anglais, fondateur de la Société religieuse des Amis (Quakers), témoin de grands bouleversements sociaux, s'oppose au consensus religieux et politique, en proposant une nouvelle approche plus rigoureuse de la foi chrétienne. Son journal, qui contient une description très vivante des périples de son auteur, s'est imposé comme une oeuvre littéraire majeur. Grand voyageur, en Europe et aux Amériques, il influe nombre de communautés, qui ne reprennent pas tous tous les éléments de sa pensée.

   Toutes les particularités du quakerisme s'expliquent par les conditions ecclésiastiques de sa naissance. Son fondateur George FOX, anglican par sa famille, avait été choqué dès la fin du règne de Charles 1er, et encore plus pendant le Commonwealth cromwellien, par l'abondance des groupements, sectes et Églises qui prétendaient tous à la vérité et dont le formalisme et l'exclusivisme lui inspirent de l'aversion. Il devient alors un "chercheur" (seeker), c'est-à-dire un homme détaché de toute appartenance ecclésiastique, en quête d'une vérité à découvrir personnellement. La mystique de Jacob BOEHME, dont les écrits viennent alors d'être traduits en anglais, semble l'avoir beaucoup influencé. A cela il faut ajouter une introversion quasi maladive qui joue, chez lui, dans le sens de l'individualisme mystique. Comme beaucoup de seekers de son temps, le père de la Société des Amis participe à la fermentation antinomienne caractéristique des sectes du Commonwealth. Il n'hésite pas à interrompre les cultes de l'Église officielle pour proclamer son message, à braver les autorités ou à les apostropher durement. Ainsi, le sobriquet de quakers (c'est-à-dire trembleurs) attribué à ses disciples viendraient, selon certains, du conseil qu'il aurait donné à un juge qui l'interrogeait : "Fais ton salut avec crainte et tremblement." A moins que les "Amis" n'aient été dénommés trembleurs à cause des manifestations d'émotion frénétique qui se produisaient habituellement dans leur culte et leurs prédications. Parmi les premiers Amis, certaines donnèrent le spectacle de véritables déviances, tel James NAYLER, qui se prenait pour Jésus lui-même. Quoi qu'il en soit des liens possibles entre les quakers - pacifistes absolus et se refusant à tout serment - et certains mouvements révolutionnaires du Commonwealth, tels les diggers, les levellers et les ranters, le quakerisme se caractérise par une attitude de protestation radicale, sociale et religieuse. En rejetant le vouvoiement, les formules et les gestes de politesse, les appellations traditionnelle des jours de la semaine, en refusant même de donner aux églises d'autre nom que celui de "maisons à clocher" (steeple houses), les premiers quakers mettent en cause toutes les relations sociales et religieuses de l'époque et du lieu, de même qu'ils dénoncent, avec toutes les branches de la Réforme radicale, le lien entre la culture de la société globale et le christianisme (véritable). (Jean SÉGUY)

 

Une jeunesse rebelle à son milieu

   Dès l'enfance, George FOX, issu d'un père tisserand et d'une famille anglicane pratiquante, se montre enclin au sérieux et à une forte religiosité. Il ne connait aucune scolarité mais apprend néanmoins à lire et à écrire, étudiant la Bible avec assiduité. Selon lui-même, "lorsque j'atteignais l'âge de onze ans, je connaissais la pureté et la vertu car, au cours de mon enfance, on m'enseigna le chemin à suivre pour rester pur. Le Seigneur m'apprit à être fidèle en toutes choses, et à agir fidèlement de deux manières : intérieusement envers Dieu et extérieurement envers les hommes."

Malgré le désir de ses proches de faire de lui un prêtre, il devient apprenti auprès d'un cordonnier et d'un berger. Cette situation convient à son caractère contemplatif, et il est vite renommé pour sa compétence auprès des marchands de laine ayant affaire avec son maître. L'obsession constante de FOX est la poursuite de la simplicité dans la vie, c'est-à-dire la recherche de l'humilité et le refus du luxe (qu'il constate chez les prêtres anglicans), autant de valeurs qui lui ayant été inculquées par son expérience de berger. La Bible lui donne quantités de modèles de bergers dont il faut suivre l'exemple (Noé, Abraham, Jacob, Moïse...).

Cela ne l'empêche pas de cultiver l'amitié de personnes plus éduquées. Goerge FOX rend régulièrement visite à Nathaniel STEPHENS, le prêtre de son village, et engage avec lui de longues conservations théologiques, même s'ils se trouvent souvent en désaccords. Il compte également des amis parmi les professeurs anglicans, mais finit par les mépriser à la fin de son adolescence en raison de leur comportement, notamment de leur dépendance à l'alcool.

 

Premiers voyages et premières tentatives de "conversions"...

    Cette expérience du milieu des prêtres anglicans le pousse à quitter Drayton-in-the-Clay en septembre 1643 et à errer sans destination précise, dans un certain état de confusion mentale. Il trouve refuge dans le bourg de Barnet, à Londres, et peut s'enfermer dans sa chambre pendant des jours tout comme s'aventurer seul dans la campagne. Ses méditations tournent alors principalement autour de la tentation de Jésus par Satan dans le désert; épisode biblique qu'il compare à sa propre condition spirituelle. Notons qu'il n'est pas le seul dans ce cas à cette époque de l'histoire de l'Angleterre, peuplée de mystiques de tout ordre. George FOX attire parfois l'attention de quelques théologiens, mais il les rejette comme menant une vie indigne des doctrines qu'ils enseignent. Il recherche également la compagnie des membres du clergé mais n'y trouve aucune réconfort, car eux aussi semblent incapable de répondre aux maux qui le tourmente (fumer du tabac, réciter des psaumes, saignées sont fréquemment conseillés!). Après un retour auprès de sa famille (qui pousse à se marier ou au service militaire...), il recommence ses errances, mais avec plus de circonspection dans ses rencontres, et également avec plus de ténacité dans l'expression de ses désaccords, voie qui le conduit plus tard à provoquer les ecclésiastiques en plain sermon...

Dans les quelques années qui suivent, George FOX voyage plus loin, à travers le pays et raffermit ses convictions religieuses. A savoir :

- Les chrétiens, bien qu'ils pratiquent leur religion de diverses manières suivant les endroits, seront tous "sauvés" par leur foi. Les rites religieux n'ont donc aucune incidence pourvu que le croyant soit pur en son for intérieur.

- La capacité pour exercer la prêtrise est donnée à un homme par le Saint-Esprit, et non par des études religieuses. Cela implique que n'importe quelle personne, y compris une femme, a le droit de guider les fidèles.

- Dieu "habite le coeur de son peuple obéissant"  : l'expérience religieuse ne doit donc pas être confinée au seul bâtiment de l'église. FOX, de fait, refuse de qualifier un édifice d'"église". Il préfère pratiquer son culte au milieu des champs, dans l'idée que la présence de Dieu peut aussi se faire sentir au sein de la nature.

   il cultive des relations avec les "Dissidents anglais", des petits groupes de croyants ayant rompu avec les églises établies en raison de l'originalité de leurs idées. Il espère un temps que ces "Dissidents" soient en mesure de l'aider dans son accomplissement spirituel, mais ses attentes sont déçues et il doit quitter un de ces groupes parce qu'il s'évertue à maintenir que les femmes possèdent elles aussi une âme.

 

La fondation de la Société des Amis et les premiers emprisonnements...

   George FOX commence à exercer ce qu'il appelle son ministère en 1648. Prêches sur les marchés, dans les champs, dans les "maisons-clochers"... Prêches puissants, dits avec conviction, se basant sur les Saintes-Écritures, mais puisant dans son expérience personnelle, au milieu souvent de querelles entre de nombreux courants chrétiens aux vues très opposées... Probablement cette confusion est profitable au trublion, notamment parce que la justice sociale se situe souvent au milieu de son discours moralisant. Nombreux sont ceux qui adhèrent alors à ses vues... dans les années 1650 le mouvement s'accélère...

Il est d'ailleurs inculpé de blasphèmes, souvent, et passent de longues semaines en prison, où les geôliers se voient refuser par lui le paiement de ses séjours (en effet, les prisonniers devaient payer leur pitance et les soins à leurs chevaux...) et le traitent durement. Il connait plusieurs périodes d'emprisonnement et ne doit sûrement qu'à ses nouveaux amis de ne pas tomber dans les oubliettes : à Londres en 1654, à Launceston en 1656, à Lancaster en 1660 et 1663... à Woercester en 1674... Bien que les lois interdisant la pratique d'un culte non autorisé aient été peu appliquées dans la pratique en Angleterre, elles sont parfois soulevées contre les quakers, sans doute par la manière volontairement provocatrice de leurs interventions. En plus, nombre d'Amis refusent de prêter serment devant les tribunaux, refusant l'allégeance à la Couronne.

Même pendant ses séjours en prison, George FOX continue d'écrire et de prêcher. Il considère sa condition de prisonnier comme une bonne occasion d'entrer en contact avec les gens qui ont besoin de son aide, geôliers ou prisonniers.

Très tôt, George FOX est confronté à des "adeptes" exaltés, mystiques, qui dans leur élan "évangélisateur" se désignent eux-mêmes comme nouveaux prophètes délivrant la Parole. Notamment vers 1656, chez l'un de ses meilleurs collaborateurs du moment, James NAYLER. Il vit vite le danger de ces "Messies" et reconnût que lui-même pouvait avoir les mêmes élans et la même intransigeance morale et c'est en partie pour se sauvegarder de ce danger qu'il prône une organisation communautaire de la gestion de la vie religieuse des Amis comme surtout une expression collective des opinions des membres.

 

La Société des Amis prend de l'ampleur de l'importance... politique!

  Dans les années 1650, les réunions organisées par le Amis attirent déjà des fidèles par milliers. Le Commonwealth, craignant un complot monarchiste, redoute que la population voyageant en compagnie de George FOX n'ait pour but de renverser le gouvernement. En 1655, FOX est arrêté et conduit à Londres pour un entretien avec Olivier CROMWELL. Après avoir assuré le Lord Protecteur qu'il n'a aucune intention de prendre les armes, FOX peut discuter avec lui des différences existant entre les Amis et les Églises plus traditionnelles, avant de lui conseiller d'écouter la voix de Dieu et d'y obéir. Son Journal rapport qu'au moment où il prend congé, CROMWELL, les larmes aux yeux, lui proposant de revenir le voir. Ce qui se passe en 1656 pendant plusieurs jours. Si l'entrevue se passe bien sur un plan strictement personnel, de même qu'en 1658, il n'en résulte que peu de choses, car CROMWELL est déjà très affaibli (il meurt en septembre 1658). Les nombreuses persécutions ne cessent guère (environ un millier en prison en 1657), parallèlement d'ailleurs à un développement considérable de la Société des Amis à travers tout le pays.

La restauration de la monarchie anglaise, avec l'avènement de Charles II, laisse les quakers dans une position précaire, vu les relations avec CROMWELL. Toutefois, ils bénéficient de la recherche de l'apaisement tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de Charles II, lui-même à l'écoute des appels à la recherche de la paix (il met un terme aux prises de serment et aux jeux de hasard...). Des centaines de quakers sont libérés de prison, malgré l'incertitude du gouvernement sur leurs possibles liens avec d'autres mouvements violents.

C'est dans ce contexte que de nombreux Amis peuvent émigrer en Amérique, dans une relative quiétude, même si après un temps passé en Nouvelle-Angleterre, nombreux sont bannis par les colons. Charles II facilite leur retour en Angleterre tout en faisant publier un édit interdisant ce bannissement. Les allers-retours d'Amis aux deux rives de l'Atlantique suscitent alors un grand intérêts pour le Nouveau-Monde, et pas seulement dans les cercles quakers...

 

Voyages en Amérique et en Europe.

   George FOX part en voyage (marié en 1669) en 1671 à la Barbade, puis dans les colonies anglaises d'Amérique du Nord. Parvenu au Maryland, il participe à une grande réunion de quatre jours avec les quakers locaux. Tandis que ses compagnons de voyage parcourent les autres colonies, il préfère rester un certain temps pour rencontrer quelques Indiens qui se disent intéressés par le mode de vie des quakers. Très impressionné par leur caractère, qu'il qualifie d"affectueux" et "respectueux". En Caroline du nord, il a d'ailleurs l'occasion de s'opposer fermement à un homme qui déclare que "la lumière et l'esprit de Dieu ne sont pas dans les Indiens".

Ailleurs dans les colonies, FOX aide à structurer les communautés d'Amis selon les mêmes principes que ceux adoptés en Angleterre. Il prêche également auprès de non-quakers, dont certains se convertissent. D'autres, notamment les catholiques, restent sceptiques.

Après avoir longuement parcouru les colonies américaines, George FOX regagne l'Angleterre en 1673. Vite renvoyé en prison, sa santé commence à en souffrir. Sorti de prison grâce à une demande de sa femme au Roi, il est devenu trop faible pour reprendre tout de suite ses voyages. Occasion d'écrire davantage, se consacrant à la question du serment, convaincu de son caractère crucial pour les quakers. Il rend ensuite visite aux Amis des Pays-Bas (1677 et 1684), et brièvement à des Amis allemands. Pendant ce temps, FOX écrit régulièrement en Angleterre pour participer aux débats à propos notamment du rôle des femmes dans les réunions. Au cours des dernières annés de sa vie, il continue de participer aux réunions annuelles de la communauté anglaise, et se rend même au Parlement pour y dénoncer les souffrances subies par ses compagnons. L'Acte de Tolérance (Act of Toleration) de 1689 récompense ses efforts, et permet à de nombreux Amis de sortir de prison.

A sa mort en 1691, et malgré les persistantes persécutions, il y a 50 000 quakers en Angleterre et en Irlande, sur une population d'environ 5 millions d'habitants. Il y a des groupes également en Hollande, en Nouvelle-Angleterre, en Pennsylvanie, au Maryland, en Virginie et dans les Carolines, qui prospèrent ensuite dans des conditions diverses.

 

Une oeuvre religieuse et littéraire très diffusée

  Le Journal de George FOX est publié pour la première fois en 1694, après avoir été édité par Thomas ELLWOOD, un ami de John MILTON et de William PENN. L'oeuvre en tant qu'autobiographie à tonalité religieuse est souvent comparée aux Confessions de SAINT-AUGUSTIN ou aux écrits de John BUNYAN. Le Journal, malgré son caractère extrêmement personnel, réussi à captiver tant les lecteurs ordinaires que les historiens en raison de la richesse des détails concernant la vie au XVIIe siècle ou les villes et villages visités par l'auteur.

  Des centaines de lettres écrites par FOX, pour la plupart des épîtres destinés à tous mais aussi quelques missives personnelles, ont également été publiées. Composées à partir des années 1650 sous des titres tels que Amis, recherchez la paix de tous les hommes ou aux Amis pour se reconnaître dans la lumière, les lettres donnent un aperçu essentiel de la pensée de l'auteur, et montrent sa détermination à la répandre. Ces écrits ont trouvé un public au-delà de la communauté quaker, de nombreux autres courants chrétiens les utilisant pour illustrer les principes du christianisme.

  L'influence de FOX sur la Société des Amis fut naturellement considérable, et la plupart de ses idées ont été largement reprises par la communauté. Toutes cependant n'ont pas reçu l'approbation de l'ensemble des quakers : son rejet puritain de toute forme d'art et de la théologie n'ont empêché le développement de ces matières chez les quakers que pour quelque temps.

Il est considéré de manière générale comme un pionnier. Son attitude pour la justice sociale et pour la paix (contre le service militaire et tout enrôlement dans des armées) est reconnu bien au-delà des frontière idéologiques.

 

George FOX, Journal de Georg Fox, 1624-1690, fondateur de la Société des Amis, Éditions "Je sers", Paris, 1935 ; Pensées de George Fox, fondateur de la Société des Amis, Quakers, 1944. (voir le site de l'Université George Fox : www.georgefox.edu

Henry Van ETTEN, George Fox et les Quakers, Éditions du Seuil, collection "Maîtres spirituels", 1956.

 

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5 juillet 2020 7 05 /07 /juillet /2020 06:59

   Conrad GREBEL est le cofondadeur des Brethen de Suisse (ou "Frères suisses") et considéré comme le "Père des Anabaptistes". Sa pensée, concentrée dans quelques écrits, influence par la suite de nombreux croyants et notamment ceux qui font partie des courants pacifistes.

   Fils d'un important commerçant suisse de Zurich, il est surtout éduqué à Bâle, Vienne et Paris. Il se lie d'amitié vers la fin des années 1510 avec Joachim VADIAN à l'Université de Vienne, un éminent professeur humaniste suisse. Il passe finalement en 6 ans par 3 universités sans finir ses études.

En 1521, il s'associe au groupe d'Ulrich ZWINGLI dont il devient un fervent soutien. C'est dans ce groupe qu'il devient également l'ami de Félix MANZ. C'est surtout là qu'il acquiert une solide formation en Grec classique, en Bible latine, en Ancien Testament hébreu et en Nouveau Testament grec. Il se converti en été 1522 et devient un fervent prêcheur.

 Mais avec 15 autres personnes, en 1523, il finit par se séparer de ZWINGLI à cause d'une dispute sur l'opportunité d'abolir la Messe et ses "abus". Le second sujet qui accentue leur division est celui du baptême des enfants. ZINGLI s'oppose à MANZ et GREBEL sur cette question. Le conseil municipal vote en faveur de ZINGLI et du baptême des enfants, exige du groupe de GREBEL qu'il cesse ses activités et ordonne que tout enfant qui n'avait pas été baptisé lui soit présenté pour le baptême dans les 8 jours, faute de quoi l'exil du canton serait prononcé.

Conrad GREBEL réunit son groupe, malgré l'interdiction, à la maison Félix MANZ en Suisse, le 21 janvier 1525 et exerce le premier baptême du croyant du mouvement. Date qui est généralement considérée comme celle de la fondation de l'anabaptisme. Les participants quittent ensuite la réunion, durant laquelle il y eut plusieurs baptêmes (dont le "baptême de la foi" de Georges BLAUROCK), avec le sentiment d'avoir une nouvelle mission. En octobre 1525, après plusieurs mois d'évangélisation dans des villes comme St Gall et Grüningen, après que de nombreux anabaptistes aient été arrêtés et parfois assassinés, GREBEL lui-même est finalement arrêté et emprisonné. C'est durant ce séjour en prison, qu'il prépare la défense de la position anabaptiste sur la question du baptême. Avec l'aide de ses proches, il s'évade en mars 1526. Il parvient à faire publié son pamphlet rédigé en prison avant de mourir de la peste.

 

    Toute la production littéraire de GREBEL se résume à 69 lettres écrites de septembre 1517 à juillet 1525, trois poèmes, une pétition au conseil de Zurich et le pamphlet contre le baptême des enfants. Trois lettres écrites par lui en 1523, 1524 et 1525 ont été conservées. Ses correspondances avec Andreas KARLSTADT, Martin LUTHER et Thomas MÜNTZER (1524) sont parmi les plus marquantes.

Bien qu'il n'ait vécu que 30 ans, qu'il ne se soit consacré au christianisme que 4 ans et n'ai donné qu'un an et demi à l'anabaptisme, l'impact de son action lui vaut le titre de "Père des Anabaptistes" et de chef du groupe des anabaptistes de Zurich.

Ses croyances ont laissé une empreinte profonde dans l'existence et la pensée du mouvement anabaptiste. La liberté de conscience et la séparation de l'Église et de l'État sont parfois considérés comme deux héritages des anabaptistes de Zurich. (voir Sébastien FATH, Les baptistes, une Église professante et militante, sur clio.fr)

    Ses croyances ont une forte influence dans la vie et la pensée d'Amish, de Baptistes même, et aussi au sein des églises mennonites comme pour d'autres mouvements piétistes. Il est considéré, avec Petr CHELCICKY (1390-1460) de Bohême, comme un des premiers nonresistants chrétiens de la Réforme.

 

Harold S. BENDER, Conrad Grebel, the Founder of the Swiss Brethen, notamment dans Mennonite Encyclopedia (5 volumes). Voir notamment le Global Anabaptist Mennonite Encyclopedia Online (gameo.org)

 

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18 juin 2020 4 18 /06 /juin /2020 11:34

   XÉNOPHON, historien, philosophe et chef militaire de la Grèce antique, citoyen d'Athènes mais ami de Sparte, partisan de l'oligarchie et proche du roi Agésilas II, est l'auteur d'une oeuvre monumentale - monumentale parce que c'est une des plus abondante qui nous soit parvenue, dans plusieurs domaines. Outre l'Anabase et la Cyropédie, il a écrit une suite à l'Histoire de la guerre du Péloponnèse de THUCYDIDE, intitulée Les Hélléniques.

   XÉNOPHON, sans le savoir, ouvre la voie aux futures conquêtes d'ALEXANDRE LE GRAND : dans l'Anabase, outre une description détaillée de son trajet en Asie - pièce essentielle en géographie disponible -, il montre qu'un corps expéditionnaire de soldats grecs peut traverser l'Empire perse invaincu. La campagne d'Agésilas en Asie Mineure, où il combat, confirme la fragilité de l'Empire perse.

    Les sources d'information sur XÉNOPHON sont relativement maigres : des propos de Diogène LAERCE ( entre 430 et 423), des passages de diverses oeuvres sur sa propre vie, et sans doute surtout Les Mémorables de Socrate, 4 livres, recueil de souvenirs consignés par le plus affectueux de ses disciples.

 

    XÉNOPHON est l'élève de SOCRATE à Athènes où il sert la cavalerie. Il choisit de s'exiler après la victoire finale de Sparte dans la guerre du Péloponnèse (404). Trois ans plus tard, il combat en Perse avec les mercenaires grecs aux côtés de CYRUS LE JEUNE. Celui-ci est tué alors qu'il briguait le trône de son père, ARTAXERSÈS II. Les soldats grecs sont obligés de prendre la fuite après avoir perdu leur chef dans un guet-apens. XÉNOPHON est élu chef de l'expédition et dirige pendant 8 mois une retraite difficile au cours de laquelle il est lui-même souvent au coeur des combats. Il relate cet épisode plus tard dans l'Anabase ou La retraite des dix mille.

Après son retour en Grèce, il entre au service de Sparte avec laquelle il participe à plusieurs campagnes militaires en Asie Mineure. En 394, il participe à la bataille de Coronée au cours de laquelle il combat auprès des Spartiates contre Athènes, ce qui lui vaut d'être banni, pendant de longues années, de sa propre cité. Installé à Scillonte, près d'Olympie, il met cet exil à profit en composant la plupart de ses ouvrages historiques. De retour à Athènes à l'âge de 60 ans, il rédige un remarquable traité sur l'art de la guerre, L'Hipparque, ou le commandant de cavalerie, ainsi que plusieurs biographies, Agésilas, Hiéron, et la Cyropédie.

   L'Anabase est riche d'enseignement sur la manière de conduire une retraite avec une armée importante, face au harcèlement continuel de l'ennemi, et sur un terrain défavorable. Ce récit met aussi en lumière la dimension psychologique d'une telle entreprise ainsi que les obstacles imprévisibles auxquels les soldats sont perpétuellement affrontés. XÉNOPHON insiste sur la nécessité de posséder un bon commandant, thème central de L'Hipparque, ou le commandant de cavalerie, traité de stratégie beaucoup plus ambitieux que ne l'indique le titre choisi par son auteur. Il y expose son point de vue sur la plupart des thèmes fondamentaux de la stratégie et de la tactique : marches, reconnaissances, espionnage, coups de main, stratagèmes, coopération interarmes, entrainement des hommes et des chevaux, intelligence des rapports de force. (BLIN et CHALIAND)

 

Les thèmes de l'oeuvre de XÉNOPHON

   On peut distinguer chez XÉNOPHON, sur la base bien entendu des textes connus, et également en écartant d'autres, que l'on range sous la plume d'un Pseudo-Xénophon (avec beaucoup de conditionnel...) :

- la philosophie politique : Hiéron, Agésilas, La Cyropédie, Des revenus, Constitution des Lacédémoniens (Spartiates) ;

- l'art du commandement et du leadership : L'Anabase, L'Hipparque, Agésilas ;

- l'art de la gestion des choses et des hommes : L'Économique ;

- les chevaux : De l'Équitation, Le Commandant de Cavalerie ;

- d'autres thèmes également comme l'Amour (Le Banquet), Entre philosophie et souvenirs (Mémorables)....

 

L'Anabase

Sans doute la plus célèbre des oeuvres de XENOPHON, elle raconte le périple des Dix-Mille, un corps expéditionnaire de 10 000 mercenaires grecs (spartiates principalement) (faut-il y ajouter ou y inclure tout "l'environnement" - ravitailleurs, auxiliaires s'occupant de l'entretien des montures et divers "spécialistes" s'occupant des repas, des tentes?...) engagés par CYRUS LE JEUNE dans sa lutte contre son frère ARTAXERXÈS II, roi de Perse, puis leur retraite vers l'Hellespont, en rejoignant le Pont-Euxin à travers le haut pays d'Arménie (d'une altitude moyenne de 1 000 mètres avec des cols à plus de 2 000 m) qu'ils atteignent à Trapezous (Trébizonde) dans la région du Pont.

Les Dix-Mille, malgré des rivalités internes, conservent leur cohésion jusqu'à leur retour à Perganus au terme d'une marche vers Babylone, de 1 300 kilomètres, de Sardesà Cunaxa, lieu de la bataille de Counaxa, d'une retrait de 1 000 kilomètres vers le nord jusqu'à Trapezous, puis d'une autre marche de 1 000 kilomètres le long du Pont-Euxin pour rejoindre l'Hellespont. Ces parcours nécessitaient une connaissance du terrain et une connaissance à l'aide de cartes des "routes" à emprunter. Cette cartographie fut bien utile par la suite à ALEXANDRE LE GRAND.

 

L'Hipparque

  Ce traité de XENOPHON est destiné à un jeune officier devant prendre le commandement d'un corps de cavalerie athénienne, l'hipparchie. Il est organisé en 9 chapitres, le premier étant consacré aux devoirs du commandant de cavalerie, l'Éducation des cavaliers, le second à l'ordonnance de chaque tribu : dizainiers et serre-files... Notons également que le chapitre 6 est consacré aux moyens de s'assurer le respect et l'obéissance des hommes.

 

Apologie de Socrate

   Dans cet Opuscule écrit en 395, à propos de son procès et de son exécution, XENOPHON décrit en particulier son point de vue selon lequel il vaut mieux mourir avant que la sénilité ne le gagne plutôt que d'échapper à l'exécution en s'humiliant face à la persécution injuste dont il est l'objet. Rédigé, comme beaucoup de textes sur la vie politique à Athènes, en réaction aux prises de position sur tel ou tel sujet, ici en réaction aux personnalités qui utilisent le procès de SOCRATE pour faire valoir leur point de vue sur sa culpabilité, Apologie de Socrate porte le même nom qu'un autre texte, rédigé lui par PLATON. Les deux textes fournissent d'ailleurs la plupart des informations utilisées par les auteurs modernes sur la fin de SOCRATE (même si les deux textes divergent sur certains points). Le dernier chapitre des Mémorables contient quelques morceaux du même récit que les premières sections de l'Apologie de Socrate.

 

L'Économique

   Traitant de la gestion d'un grand domaine foncier, sur le plan humain et technique, cet écrit composé vers la fin de sa vie par XÉNOPHON, constitue l'un des plus anciens textes traitant d'économie et une importante source de l'histoire sociale et intellectuelle d'Athènes à l'époque classique, le premier traité d'agronomie également.

 

 

XÉNOPHON, Oeuvres complètes, traduction de Pierre CHAMBRY, Garnier-Flammarion, 3 volumes, 1967. Tome 2, Garnier-Flammarion, 1996 ; L'Anabase ou l'Expédition des Dix-Mille, traduction et édition critique de Denis ROUSSEL et Roland Étienne, Classiques, Garnier, 2016. Le Commandant de la Cavalerie, Les Belles Lettres, 2015 ; De l'art équestre, Les Belles Lettres, 2015 ; L'intégrale de l'oeuvre équestre, Arles, Actes Syd, 2011.

XÉNOPHON, L'Anabase, livres III et IV, Traduction de La Luzerne dans Liskenne et Sauvan, Bibliothèque historique et militaire, tome 1, Paris, 1835 ; La Cyropédie, livre III, chapitre 1, Traduction de La Luzerne, Ibid. Dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Voir notamment le site remacle.org.

Yvon GARLAN, La guerre dans l'Antiquité, Paris, 1972. Sous la direction de Jean-Pierre VERNANT, problèmes de la guerre en Grèce ancienne, Paris, 1968.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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16 juin 2020 2 16 /06 /juin /2020 15:30

    Le sociologue français François BOURRICAUD est un spécialiste en France de Talcott PARSONS et de l'Amérique Latine. D'obédience libérale, il est très critique à l'encontre des travaux de Pierre BOURDIEU. Il élabore tout au long de sa carrière le concept de l'acteur rationnel en collaboration avec Raymond BOUDON.

  

      Deux intérêts bien distincts donnent à l'oeuvre de François BOURRICAUD son orientation et son originalité. L'un se rapporte aux thèmes classiques de la philosophie morale et politique ; l'autre, aux problèmes nés du développement de l'Amérique latine, et plus particulièrement à ceux qui sont posés par le "cas péruvien". Ils sont présents dès l'élaboration de ses thèses pour le doctorat ès lettres. Soutenue en 1961; L'Esquisse d'une théorie de l'autorité envisage d'un point de vue synthétique une relation fondamentale - l'autorité étudiée par Maw WEBER et Theodor ADORNO ; la thèse complémentaire soutenue l'année suivante - Changements à Puno - est une étude de sociologie andine issue d'une enquête qui conduit son auteur chez les Indiens du lac Tilicaca. Ces intérêts se rejoignent dans une analyse sociologique, que François BOURRICAUD applique, en toute rigueur, aux différents aspects de la vie politique et sociale, à la société démocratique comme aux régimes totalitaires.

   Le sociologue, qui, par ces travaux, devient titulaire d'une chaire universitaire, est d'abord, comme la plupart de ses pairs, un agrégé de philosophie, enseignant dans le secondaire. Professeur au lycée d'Angoulème (1945-1947), il est ensuite assistant de sociologie à la faculté des lettres de Paris (1947-1950), puis Rockefeller fellow (1950-1952). Après avoir été chargé de mission par le CNRS et l'UNESCO au Pérou (1952-1954), il enseigne la sociologie jusqu'en 1966 à Bordeaux. Élu à l'université de Paris-Nanterre en 1966, il est l'année suivante - de mai 1967 à mai 1968 - conseiller technique au sein du cabinet d'Alain Peyrefitte, alors ministre de l'Éducation nationale. Finalement appelé, en 1969, à la sorbonne, où il donne ses dernier cours en 1991, François BOURRICAUD s'est très intéressé au destin de l'Université. L'évolution de l'enseignement supérieur après 1969 lui inspire un livre au titre significatif : Université à la dérive (1971). Celle des modes intellectuelles qui se sont succédé au cours des précédentes décennies est examinée dans un brillant essai "sur les intellectuels et les passions démocratiques". Le Bricolage idéologique (1980), Les vicissitudes de la vie politique, sont entre autres analyses, à l'origine d'un nouvel essai, Le Retour de la droite (1986), qu'une partie de la presse a mal accueilli : contrairement au souhait de son auteur, plusieurs commentateurs ne se sont pas avisés de ce que "l'opposition droite-gauche est susceptible de recevoir un autre sens que celui de l'affrontement partisan". Il faut noter que ses préférences idéologiques ne sont pas tout-à-fait les mêmes que celle de la plus grande partie des intellectuels d'alors...

   C'est cependant dans le domaine de la théorie sociologue que l'apport de François BOURRICAUD se révèle la plus remarquable. On lui doit ainsi le meilleur ouvrage sur la sociologie de Talcott PARSONS, L'individualisme institutionnel (1977), prolongement d'un choix de textes, paru en 1955, du grand sociologue américain. A l'oeuvre de ce dernier, son "présentateur" français demeure indéfectiblement fidèle ; lui aussi entend tenir conjointement compte des logiques de l'acteur et des conditions sociales de leur réalisation ; l'expression d'individualisme institutionnel" réconcilie selon lui précisément "deux inspirations parsoniennes, celle de l'objectivité de l'ordre social et celle de l'activité des individus".

    Son attachement à la sociologie de l'action explique son rejet du "sociologisme" et du "holisme". Il s'inspire notamment de travaux, peu connus en France, de Anthony DOWNS, Albert HIRSCHMAN et Mancur OLSON. Une défiance à l'endroit des interprétations globalisantes l'amène à s'intéresser au fonctionnement de l'ordre social selon Jacques RUEFF, auquel il rend hommage, avec Pascal SALIN, dans une anthologie richement documentée (1989).

    Son dernier ouvrage, publié dans Commentaires, a pour objet le "nouveau paysage idéologique", et tout particulièrement, dans les configurations molles qui le traversent, l'intérêt aujourd'hui témoigné à la morale. "Entendue tantôt comme la bonne vieille morale de nos pères", et tantôt comme une liste de droits "imprescriptibles et sacrés", elle devient une des figures obligées de la rhétorique politique". On voit bien là l'influence de l'ambiance "états-uniennes" des réflexions politiques et sociales, même si précisément l'utilisation ambigüe qu'il en perçoit et l'application disparate, rend la légitimité morale concentrée dans des noyaux durs, mais ne faisant pas système au niveau de la société toute entière. Sa connaissance des milieux politiques français de la IIIe République lui donne beaucoup d'éléments par ses conceptions politiques et sociologiques. (Bernard VALADE)

 

François BOURRICAUD, Éléments de sociologie de l'action, 1955 ; Esquisse pour une théorie de l'autorité, 1961 ; Changements à Puno. Étude de sociologie andine. Travaux et mémoires de l'Institut des Hautes Études de l'Amérique Latine, IX, 1962 ; pouvoir et société au Pérou, 1967 ; L'individualisme institutionnel, essai sur la sociologie de Talcott Parsons, 1977 ; Dictionnaire critique de la sociologie (avec Raymond BOUDON), PUF, 1982 ; Le retour de la droite, Calmann-Lévy, 1986.

Bernard VALADE, François Bourricaud, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

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16 juin 2020 2 16 /06 /juin /2020 10:38

       Le sociologue et philosophe français Raymond BOUDON est considéré comme le chef de file de l'individualisme méthodologique en France et comme l'un des plus importants sociologues français, même s'il est très contesté, de la seconde moitié du XXe siècle et du début du XXIe.

     Dans son maitre-ouvrage L'inégalité des chances (1973), il traite la question de la mobilité sociale, dont on s'étonne à l'époque quelle ne soit pas accélérée par la démocratisation scolaire, et veut montrer que le principal facteur d'explication de l'inégalité des chances scolaires est la demande d'éducation, c'est-à-dire l'ambition scolaire. Les résultats de son étude placent le facteur individuel devant celui de l'origine sociale, mis en avant par Pierre BOURDIEU comme facteur de reproduction sociale.

   Dans les débats qui agitent alors la sociologie française pendant plusieurs décennies, Raymond BOUDON se place en tête des "individualistes" qui s'opposent aux "structuralistes" menés mais pas seulement même s'il réserve à ce dernier ses principales attaques, par Pierre BOURDIEU, qui défend la liberté et la rationalité des choix des individus contre le déterminisme social, notamment marxiste.

Il enseigne pendant 35 ans à l'Université Paris-Sorbonne, et avec ses collaborateurs et fidèles fait la conquête de l'establishment de la sociologie française, appuyé par ses collègues de nombreuses universités étrangères, notamment Harvard aux États-Unis, Genève en Suisse ou Oxford en Angleterre. Parallèlement à ses activités d'enseignement, il fonde et dirige pendant près de 30 ans le centre de recherche GEMASS.

 

     Normalien agrégé de philosophie en 1958, nommé professeur de sociologie à la Sorbonne en 1967, membre de l'Institut en 1990, Raymond BOUDON a enseigne également régulièrement à l'université de Genève et connu une riche carrière internationale, enseignant aussi bien à Harvard, qu'à Chicago ou Oxford.

Il est demeuré très influencé par les études quantitativistes américaines et c'est d'ailleurs comme partisan d'une position "scientifique" en sociologie qu'il théorise l'approche quantitative, dans la foulée de Paul LAZARSFELD. Il s'en ainsi attaché à préciser des outils mathématiques dans l'analyse des faits sociaux. Raymond BOUDON s'est ensuite éloigné de cette position assez rigide pour défendre et illustrer un paradigme d'inspiration néopositiviste qu'il appelle, à la suite de Joseph SCHUMPETER, l'"individualisme méthodologique". Celui-ci repose sur l'ambition de "retrouver des structures générales à partir de l'analyse des phénomènes particuliers", au départ de ce qu'il appelle ensuite des "effets de composition" dans lesquels les individus investissent une rationalité incomplète, leur capacité d'information et de décision étant limités par les positions qu'ils occupent par rapport à d'autres individus. L'individualisme méthodologique s'oppose au holisme durkheimien (et aussi marxiste, en fait souvent la cible camouflée de ses attaques, souvent), pour lequel la totalité sociale rend compte de et détermine les comportements des parties, en l'occurrence les individus. Cette logique du social ne peut ignorer les conséquences non intentionnelles des actions agrégées, ce que Max WEBER avait appelé "paradoxe des conséquences" et que BOUDON rebaptise "effets pervers". Ce qui permet, en passant, nous le remarquons, de nommer tous ces conflits sociaux comme étant souvent des "effets pervers"... L'individualisme méthodologique postule que, pour les sociologues, étudier la société consiste non seulement à étudier les individus (ce qui est évident), mais aussi que l'explication des phénomènes qu'ils abordent - classes sociales, pouvoir, système éducatif, famine, etc. - réside dans des caractérisations individuelles, notamment psychologiques. Le débat au sujet de l'individualisme méthodologique reflète une certaine tension concernant la relations entre l'individu et la société. Actuellement, cette tension est fréquemment analysée en termes de "structure" et d'"agent" (agency), à l'exemple de la théorie de la structuration chez Anthony GIDDENS ou d'autres versions du constructivisme (théories de la construction sociale de la réalité).

  C'est contre le sociologisme et le culturalisme que se construit une sociologie d'instapiration libérale.

La position théorique de BOUDON, illustrée par de nombreux ouvrages, s'oppose notamment à ce qu'il appelle le sociologisme, illustré principalement par Pierre BOURDIEU, ainsi qu'au culturalisme, dont Clifford GEERTZ est le représentant dominant. Il dénonce dans le premier de ces travers le poids exagéré accordé au "social" investi du pouvoir de déterminer toutes les actions individuelles. Les individus seraient manipulés par les institutions et les structures au profit de la classe dominante, selon une vulgate marxisante qui a été largement répandue dans les années 1970. Dans le second travers, le déterminisme est accordé aux traits culturels transmis par des traditions, ce qui entraînerait une méconnaissance des phénomènes de pouvoir. Pour BOUDON, l'objet de la sociologie est d'élaborer des théories, qui, par l'analyse des systèmes d'interactions, doivent permettre de rendre compte des actions, tant logiques que non logiques, des individus. Cette sociologie est, dans la ligné de WEBER (selon BOUDON et ses collaborateurs), de nature compréhensive et donc reposer sur une prise en compte des motivations des individus observés, ce qui implique la possibilité pour l'observateur de se substituer à lui dans un contexte connu de ce dernier.

Raymond BOUDON est considéré généralement comme occupant une position assez marginale dans la sociologie française, celle d'un théoricien d'une position libérale, et ce malgré toutes les conquêtes institutionnelles qu'il a pu entreprendre, dans ce contexte de domination des pensées libérale et néo-libérale. Il insiste sur la notion d'homo sociologicus, agent intentionnel doté d'une certaine autonomie, à l'opposé de la conception de l'agent social comme sujet passif (selon son interprétation même de la tradition sociologique française...). Il combat aussi diverses formes de relativisme au nom de la possibilité de respecter une certaine objectivité dans les études sociologiques. Certains de ses critiques, de plus en plus nombreux d'ailleurs, n'ont toutefois jamais manqué de souligner que sa sociologie serait empreinte de déterminisme, et qu'elle est également teinté de structuralisme, ce qui le rapprocherait davantage, malgré ses dénégations, d'un Bourdieu  qu'il n'apparait à première vue. (Claude JAVEAU)

 

Raymond BOUDON, Les Méthodes en sociologie, PUF, 1969 ; Les mathématiques en sociologie, PUF, 1971 ; Effets pervers et ordre social, PUF, 1977 ; La logique du social, Hachette Littérature, 1979 ; La Place du désordre, PUF, 1984 ; L'inégalité des chances, Armand Colin, 1973 ; Le sens des valeurs, PUF, 1999 ; Pourquoi les intellectuels n'aiment pas la littérature, Odile Jacob, 2004 ; Tocqueville aujourd'hui, Odile Jacob, 2005.

Raymond BOUDON et François BOURRICAUD, Dictionnaire critique de la sociologie, PUF, 1982.

Collectif, Raymond Boudon, a life in sociology, essays in Honour of Raymond Boudon, 4 volumes, 1624 pages, édités par Mohamed CHARKAOUI et Peter HAMILTON, Oxford, The Bardwell Press, octobre 2009.

Yao ASSOGHA, La sociologie de Raymond Boudon, L'Harmattan, 2000, reproduit dans le site Internet classiques.uqac.ca

Claude JAVEAU, Raymond Boudon, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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12 juin 2020 5 12 /06 /juin /2020 08:33

   Albrecht  (ou Albert-Venceslas) Eusebius Wenzel Von WALLENSTEIN (ou WALDSTEIN) condottiere le plus célèbre de l'Histoire, est un homme de guerre de la noblesse bohémienne. Au service du Saint-Empire romain germanique pendant la guerre de Trente Ans, devenu généralissime des armées impériales, duc de Friedland, de Sagan et de Mecklembourg.

 

Une riche carrière militaire

    L'armée qu'il constitue lors de la guerre de Trente Ans et qui atteint jusqu'à 100 000 hommes (129 000 hommes et 18 000 cavaliers en janvier 1629, en Allemagne du Nord...) demeure la plus grande armée jamais réunie par un entrepreneur de guerre privé. Stratège de talent, il est aussi un très grand administrateur qui sait s'entourer d'hommes compétents. Soldat avant tout, WALLENSTEIN est aussi un habile politique qui comprend parfaitement la relation entre fins politiques et moyens militaires. A l'instar de son grand rival, GUSTAVE-ADOLPHE, WALLENSTEIN est un innovateur en matière d'organisation militaire, tant sur le plan du recrutement qu'au niveau des communications et de la discipline. Il parvient ainsi à limiter le nombre de désertions, à l'époque un obstacle sérieux pour tout commandant d'une armée.

   Originaire de Bohême, WALLENSTEIN combat pour le compte des Habsbourg, une fois converti au catholicisme en 1606. Après avoir hérité d'une fortune importante à la mort de sa femme, il rassemble une armée de mercenaires et propose ses services à l'empereur FERDINAND. Après la compagne de 1619-1620, il est récompensé par l'Empereur en devenant gouverneur de Bohême, puis en 1625, duc de Friedland. En 1626, il est chargé de repousser une attaque de l'armée danoise. C'est à ce moment qu'il commence à réunir une armée imposante dans son duché de Friedland, transformé en un gigantesque arsenal de guerre. En 1627, avec 70 000 hommes, il repousse les Danois hors de Silésie et, allié avec ILLY, conquiert les provinces du Schleswig, Holstein, Meklembourg et la péninsule danoise. Il est à nouveau récompensé par FERDINAND, mais son ascension et l'importance de son armée inquiètent les princes allemands et même l'Empereur. En 1630, il est écarté par ce dernier. Cependant, après la défaite de l'armée impériale de TILLY à Breitenfeld (1631), face à GUSTAVE ADOLPHE, FERDINAND décide de rappeler WALLENSTEIN, malgré les demandes exorbitantes de celui-ci.

Au printemps 1532, WALLENSTEIN ressemble une nouvelle fois son armée et parvient à repousser hors de Bohême les alliés de la Suède avant de reconquérir le territoire au sud de l'Allemagne, grâce à une tactique indirecte où il évite le choc frontal. Alors que GUSTAVE ADOLPHE avance vers le sud, WALLENSTEIN mène une offensive sur le nord, obligeant les Suédois à repartir dans l'autre sens. Le 19 novembre 1632, c'est le choc face aux troupes de GUSTAVE ADOLPHE à Lützen où WALLENSTEIN est surpris par l'attaque de son adversaire. Disputée dans un brouillard épais qui provoque une certaine confusion, la bataille débute par une attaque de la cavalerie suédoise contre l'artillerie impériale. WALLESTEIN réagit avec sa propre cavalerie et affaiblit le centre suédois. C'est à ce moment que GUSTAVE ADOLPHE, à la tête de sa cavalerie, est tué. Il est remplacé par Bernard de SAXE-WEIMAR, alors que PAPPENHEIM vient en renfort de WALLENSTEIN avant d'être lui-même tué au combat. SAXE-WEIMAR s'empare de l'artillerie adverse et oblige WALLENSTEIN à se retirer sur Leipzig. L'armée impériale perde 12 000 hommes alors que les Suédois comptent 10 000 victimes. Cette bataille tempère l'ardeur de WALLENSTEIN qui oeuvre alors pour une paix négociée où il tente de dessiner lui-même la nouvelle carte politique de l'Europe centrale. Après des négociations complexes mêlées d'intrigues, jalousé par l'empereur FERDINAND, et finalement abandonné par ses généraux, il meurt assassiné en février 1634. (BLIN et CHALIAND)

 

         Derrière une habileté militaire brillante et de réelles capacités d'administration et d'organisation, contribuant d'ailleurs à la militarisation d'une grande partie de l'économie de la Bohême (fabrique d'armements, casernes, contrôle militaire du territoire, prélèvements forcés et violences contre les populations afin d'alimenter le budget militaire...), se trouve une tendance superstitieuse (il n'est pas le seul de son époque dans ce cas) à se fier aux oracles, constamment accompagné de docteurs et d'astrologues.

 

    S'il ne laisse pas d'écrits - en dehors bien entendu de la supervision d'une grande bureaucratie - sa vie a suscité un foisonnement de travaux historiques et littéraires. C'est d'ailleurs peu après sa mort que paraissent les premières biographies et pièces de théâtre : après la trilogie théâtrale Wallestein de Friedrich von SCHILLER (1799), le mouvement se poursuit, au point qu'en 1910, plus de 2 500 études ont déjà paru sur le sujet. Des historiens se consacrent à sa biographie, tels Leopold von RANKE (1869), Hellmut DIWALD (1969) ou Golo MANN (1971).

 

Basil H. LIDDEL HART, Great Captains Unveiled, Londres, 1989. Golo MANN, Wallenstein, Francfort, 1978. Alfred DÖBLIN, Wallenstein, Marseille, Agone, 2012.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016.

 

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10 juin 2020 3 10 /06 /juin /2020 07:27

    Le révolutionnaire communiste et homme politique russe puis soviétique Léon TROTSKI (ou TROTSKY parmi d'autres variantes), de son réel nom Lev Davidovitch BRONSTEIN, fait partie des fondateurs de l'URSS, et est le dirigeant soviétique le plus cité avec LÉNINE et STALINE. Une grande part de sa vie ayant été clandestine, il existe de nombreuses versions de sa biographie (souvent à charge ou à décharge). Il est aussi sans doute le plus prolifique auteur des dirigeants soviétique, celui dont l'oeuvre est la plus diffusée et la plus connue, la plus commentée également.

 

      Une vie d'engagements politiques

   Issu d'une famille juive de propriétaires terriens dans le Sud de l'Empire russe, qui ont bénéficié des réformes de CATHERINE II et de ses successeurs donnant aux Juifs des terres pour les cultiver et qui leur permettent d'employer des chrétiens, après des études primaires à l'école Saint-Paul (tenue par des protestants allemands) d'Odessa (1889-1895), TROTSKI évolue dans un cercle de propagande révolutionnaire de NIKOLAÏEV. Il abandonne ses études, renonçant à devenir un mathématicien, sous l'influence d'un groupe populiste.

Un temps tenté par les idées populistes, qui voient dans la paysannerie russe et ses fréquentes jacqueries le ferment de la révolution future, il adhère aux positions sociales démocrates (1896). Sous le pseudonyme de LVOV, il participe à la création d'une organisation révolutionnaire, en particulier par la rédaction d'articles reproduits au moyen d'un hectographe distribués à la sortie des usines.

   En 1897, TROTSKI prend part à la création d'un "syndicat ouvrier du sud de la Russie". En 1898, la police procède à des arrestations de masse durant lesquelles il es arrêté. Transféré de prison en prison, un temps à Odessa où il commence à étudier, dans des conditions difficiles, les nombreux textes religieux de la bibliothèque, où se retrouve également des textes marxistes (il faut dire que nombreux sont les gardiens de prison analphabètes...), notamment ceux d'Antonio LABRIOLA. Ce rapprochement de TROTSKI avec le marxisme est en partie liée à la relation qu'il lie avec la jeune marxiste Alexandra Lvovna SOKOLOVSKAÏ, l'une des anciennes dirigeantes du syndicat, avec laquelle il se marie en 1900 (dans la prison de Moscou). En déportation, TROTSKI établit le contact avec les agents de l'"Étincelle". Il intègre le troupe et réussit à s'évader en 1902. C'est sur le passeport falsifié qu'il porte que le nom de TROTSKI apparait, d'après le nom d'un gardien de la prison d'Odessa, choisit pour dissimuler ses origines juives, et qu'il garde plus tard comme pseudonyme, pratique habituelle chez les révolutionnaire russe. Sous ce nom, il émigre alors en Angleterre.

    il rencontre LÉNINE à Londres, dont il connait déjà certains écrits, qui le fait entrer dans le comité de rédaction du journal Iskra (L'Étincelle). LÉNINE compte aplanir le conflit avec son entrée comme septième membre, entre les "anciens" (PLÉKHANOV, AKSELROD, ZASSOULITCH) et les "jeunes" (LÉNINE, MARTOV et POTRESSOV). Déjà commence la longue histoire des rivalités entre communistes russes, rivalités qui se poursuivent dans une grande partie de l'Histoire de l'URSS.

   En 1917, il est le principal acteur, avec LÉNINE, de la révolution d'Octobre qui permet aux bolcheviks d'arriver au pouvoir. Membre du gouvernement communiste, il n'est pas favorable à une paix immédiate avec les puissance de la quadruplice, mais en mars 1918 il accepte le point de vue de LÉNINE et la paix de Brest-Litovk, une capitulation en fait, avec d'importantes amputations de territoires. Durant la guerre civile russe qui s'ensuit, il fonde l'Armée rouge er se montre partisan de mesures de Terreur : son action contribue à la victoire des bolcheviks et à la survie du régime soviétique. Il est dès lors, et durant plusieurs années, l'un des plus importants dirigeants de l'Internationale communiste et de l'URSS naissante.

Il s'oppose ensuite à ce qu'il désigne comme la bureaucratisation du parti et du régime et à STALINE en prenant la tête de l'Opposition de gauche ; STALINE le fait finalement chasser du gouvernement (1924) et du parti communiste (1927), puis l'exile en Asie centrale avant de le bannir d'URSS (1929). TROTSKI entreprend alors d'organiser ses partisans qui se réunissent en 1938 au sein de la Quatrième Internationale. En 1940, installé au Mexique, il est assassiné sur ordre de STALINE par un agent du NKVD.

 

         Un grand poids sur la stratégie militaire soviétique

  Lorsque les bolcheviks, installés au pouvoir et ayant mis un terme à la guerre civile, décident d'adapter leur armée aux normes soviétiques, deux courants émergent. Le courant représenté par TOUKHATCHEVSKI et FROUNZÉ, qui prétend définir une nouvelle doctrine militaire incorporant à la fois les idées politiques révolutionnaires et les nouvelles théories sur la guerre offensive qui se propagent un peu partout en Europe. L'autre courant, représenté par TROTSKI qui, opposé aux deux premiers, adopte dans le domaine des affaires militaires une attitude beaucoup plus conservatrice, mais aussi plus pragmatique et moins soumise à l'idéologie. Lecteur de CLAUSEWITZ et admirateur de SOUVOROV, TROTSKI perçoit la stratégie comme un art qui n'obéit pas à des lois universelles. Allant à l'encontre de nombreux stratèges de l'époque, TROTSKI se refuse à croire que la stratégie est une science quasi exacte. Il refuse également de croire que l'idéologie marxiste peut transformer de manière radicale la façon dont sont conduites les guerres, bien qu'il soit persuadé que les guerres vont être amenées à disparaître. La stratégie est fonction de facteurs culturels, historiques et géopolitiques propres à chaque société. Existe-t-il une stratégie spécifiquement "révolutionnaire"? Sa réponse est négative car on ne peut comparer des sociétés fondamentalement différentes comme le sont la France de 1789 et la Russie de 1917. Selon TROTSKI, l'idéologie marxiste est un facteur moral positif dans une guerre, mais il faut se garder de fonder des principes stratégiques sur ses préceptes. L'expérience compte pour beaucoup dans un conflit armé, et ce serait une grave erreur que de dédaigner l'examen des guerres du passé pour mieux comprendre celles du présent.

Alors que les autres stratèges soviétiques prônent l'offensive, il se montre plus réticent à choisir une posture stratégique, qu'elle soit offensive ou défensive, définie selon des termes purement théoriques : la stratégie militaire est une activité pratique qui ne doit pas être érigé en système doctrinaire. 2tant donné la position géopolitique de l'Union Soviétique, la masse qui l'habite et le handicap technologique de son armée, il préfère adopter une attitude plutôt défensive. En ce qui concerne la guerre de mouvement, qui caractérise l'Armée rouge, il attribue son existence à des facteurs géopolitiques et humains plutôt qu'à des éléments purement révolutionnaires. Il défend également, face aux nombreux critiques, l'idée de la milice. Toutefois, et bien qu'il cite souvent la célèbre phrase de CLAUSEWITZ sur la guerre comme continuation de la politique, TROTSKI tente de distinguer deux sphères, la guerre et la politique, qui sont inséparables. Bien que son approche de la stratégie ait le mérite d'être pratique et intelligente, sa vision de la guerre dans l'avenir, à une époque de grands changements, est singulièrement dépourvue de perspicacité. IL n'a pas su percevoir les effets de la mécanisation et de l'aviation, contrairement à TOUKHATCHEVSKI et FROUNZÉ qui entrevoyaient dès les années 1920 le type de combat qui sera pratiqué pendant la Deuxième Guerre mondiale. (BLIN et CHALIAND)

 

         Une oeuvre stratégique de premier plan

La formation du militant social-démocrete

  Cette oeuvre stratégique, tant sur le plan politique que sur le plan "militaire", est inséparable de son action et ce même depuis le début de sa formation "classique" comme social-démocrate russe. Alors que l'essentiel et les plus importants de ses écrits politiques se situent entre les années 1920 et 1930, voire dès les années 1910, il commence à rédiger dès les années 1890, celles où le marxisme se répand en Russie comme un feu de brousse. A 17 ans, l'adolescent qui poursuit ses études à Nikolaïev, ne tarde pas à abandonner ses études de mathématiques pour plonger dans un univers intellectuel où populisme et marxisme se heurtent encore à égalité. Mais très vite, les tenants du populisme comme BRONSTEIN ne résistent pas longtemps au courant des idées nouvelles. Les grandes grèves de Petersbourg en 1896 ont leur écho dans la lointaine province. Les étudiants "vont aux ouvriers" qui les reçoivent avec une soif de savoir plus grande que la science de leurs initiateurs, lesquels ne disposent d'abord que d'une seule copie manuscrite (fautive) du Manifeste communiste. BRONSTEIN devient LVOV et participe à la création de l'Union ouvrière de la Russie méridionale, qui comptera plusieurs centaines de membres. Ce succès extraordinaire pour l'époque protège d'abord l'organisation de la police, laquelle ne peut croire que des gamins sont les véritables dirigeants de l'Union et les rédacteurs de feuilles si populaires dans les usines : elle cherche derrière eux, et ne procèdera à des arrestations qu'en janvier 1898. Et c'était déjà trop tard, l'Union n'est pas détruite pour autant.

C'est pour le futur TROTSKI, le commencement de ses véritables universités révolutionnaires : deux ans dans les prisons de Nikolaëv, de Kherson, d'Odessa où il découvre A. LABRIOLA et écrit sont premier ouvrage sur la franc-maçonnerie (perdu, mais qui lui servira plus tard au combat contre elle, en particulier dans le mouvement ouvrier français) ; puis, la première déportation, intense foyer de culture théorique, où il rencontre des hommes comme DJERZINSKI et OURITSKI, où il devient un critique littéraire réputé parmi les déportés, et découvre LÉNINE par son grand livre sur le développement du capitalisme en Russie, puis par le Que faire? qui lui est une révélation.

Il s'évade, et par Vienne et Zurich, atteint Londres, et LÉNINE, encore entouré des vétérans, PLEKHANOV, VERA et ZASSOULITCH... et de ceux qui vont devenir les mencheviks. A la fin de 1902, au IIe Congrès du Parti social-démocrate, après que LÉNINE ait imposé TROTSKI à la rédaction de l'Iskra (L'Étincelle), mencheviks et bolcheviks (majoritaire) se séparent. Bien que politiquement plus proche de LÉNINE, TROTSKI voit en lui le "scissionniste" (ce qui n'est pas faux...) et condamne son hypercentralisme (ce qui n'est pas faux non plus...) (Nos tâches politiques) et se range d'abord aux côtés des mencheviks.

Pour peu de temps, car dès septembre 1904, il rompt avec la minorité qui se refuse à rechercher la réunification. Pendant 13 ans, TROTSKI est un isolé, un hérétique, se dépensant avec acharnement pour l'impossible fusion des deux courants de la social-démocratie.

 

La révolution permanente

       Le coup de tonnerre du "Dimanche rouge" (9 (22) janvier 1905, selon le calendrier...) le précipite - clandestinement - en Russie, dès février, alors que les autres leaders socialistes ne vont y arriver qu'en octobre. Cet avantage fait de lui le premier praticien des théories élaborées en exil. Cela transforme son rapport aux anciens avec qui il vient de rompre. Sa période d'"universités" est terminée. ce jeune homme de 26 ans est maintenant le leader qu'il faut rallier (politiquement et physiquement...). TROTSKI se rend d'abord à Kiev, où ses feuilles d'agitation trouvent l'appui de l'ingénieur bolchevik KRASSINE qui dispose d'une imprimerie clandestine. C'est au long de 1905 que mûrit la théorie de la révolution permanente, aussi célèbre que méconnue.

Partant à la fois des conclusions théoriques tirées par MARX en 1850 des leçons de la révolution de 1848 (Adresse au comité central de la Ligue des communistes), et de l'analyse des forces sociales propres à la Russie que caractérisent à la fois le retard économique (développement inégal) et le court-circuitage de cette évolution par l'intervention l'intervention du capital des pays étrangers les plus avancés (développement combiné), TROTSKI parvient aux conclusions qui allaient se révéler la clé de la révolution russe avant de prendre valeur universelle. Cette conception est parfaitement résumée par ces lignes écrites pendant l'été 1905 : "La Russie se trouve dans une révolution bourgeoise démocratique. A la base de cette révolution, il y a le problème agraire. La classe ou le parti qui saura entrainer à sa suite les paysans contre le tsarisme et les propriétaires nobles s'emparera du pouvoir. NI le libéralisme ni les intellectuels démocrates ne peuvent parvenir à ce résultat : leur époque historique est finie. Le prolétariat occupe déjà l'avant-scène révolutionnaire. C'est seulement la social-démocratie qui peut entrainer, par l'intermédiaire des ouvriers, la classe paysanne. Ceci ouvre, devant la social-démocratie russe, des perspectives de conquête du pouvoir qui anticipent celles des États d'Occident. La tâche directe de la social-démocratie sera de parachever la révolution démocratique. Il sera forcé d'entrer dans la voie des mesures socialistes. Le trajet qu'il pourra faire dépendra non seulement des rapports internes de nos forces, mais aussi de toute la situation internationale."

Une telle conception s'opposait à celle des mencheviks pour lesquels la révolution devait nécessairement passer par la démocratie bourgeoise, et qui, par conséquent, préconisaient une alliance du prolétariat et de la bourgeoisie libérale, ce qui les amenait, dans les faits, à abdiquer entre les mains de cette dernière la charge de direction de la révolution et devait les vouer, à terme, à la pure et simple capitulation. Elle s'opposait aussi à la conception de LÉNINE et des bolcheviks qui croiront jusqu'en 1917 à la possibilité d'une "dictature démocratique" du prolétariat et de la paysannerie" conduisant le développement capitaliste de la Russie à des "rythmes américains" et dont l'instabilité sociale par rapport à ses tâches doit trouver sa protection dans l'essor de la révolution socialiste en Occident. Ces trois conceptions, sous des déguisement divers, continuent à s'opposer de nos jours.

Mais, en 1905, elles ne sont antagoniques que pour les leaders les plus clairvoyants, et elles se trouvent mises au second plan par le premier élan de la révolution où le tsarisme et la haute finance font contre eux la quasi-unanimité de toutes les classes sociales.

En octobre, les grèves multiples se transforment en grève générale. TROTSKI, venu à Pétersbourg au début de l'été, et qui a dû se cacher en Finlande, rentre dans la capitale impériale, lance la Russkaja Gazeta (Gazette russe) dont le tirage s'élève en quelques jours à 100 000 exemplaires, puis, avec les mencheviks; Naçalo (Le Commencement) dont le succès est foudroyant. Membre du premier Soviet, TROTSKI s'y inscrit très vite comme son principal dirigeant alors que son président est encore l'avocat libéral Georges NOSSAR-KHROUSTALEV, auquel il succède quand celui-ci est arrêté le 26 novembre (9 décembre). Le 3 (16) décembre, c'est le soviet tout entier qui est arrêté, mais pendant tout le reste du mois la révolution jette encore de hautes flammes. Non seulement TROTSKI en apparait comme le premier dirigeant, mais c'est sa ligne politique qui s'est imposée à toute la social-démocratie, aux bolcheviks comme aux mencheviks. Ce qui va changer après la défaite.

Le procès du soviet, un an plus tard, dure un mois. TROTSKI, avec 15 autres accusés, est condamné à la déportation perpétuelle. Le régime pénitentiaire est devenu plus dur. Il s'évade pendant le voyage vers la Sibérie et le 2 (15) mars 1907, il est de retour à Pétersbourg et passe en Finlande où commence son second exil. TROTSKI arrive à temps pour le congrès de Londres en 1907, de la social-démocratie russe réunifiée en avril 1906, et déjà la "fusion" présente une profonde fissure. Le reflux de la révolution continue, au rythme des arrestations entre autres mais aussi parce que les informations ne parviennent que mal aux ouvriers et aux paysans, vu l'efficacité nouvelle de la censure. A Londres, les mencheviks se repentaient des folies commises en 1905. Les bolcheviks ne se repentaient de rien (et d'ailleurs, nonobstant les diverses rectifications, ne se repentaient jamais de rien...) et persistaient à tendre vers une nouvelle révolution. LÉNINE approuve les travaux que TROTSKI avait "faits en prison, mais  lui reproche de n'en avoir pas tiré les déductions indispensables au point de vue de l'organisation, c'est-à-dire ne n'être pas encore venu du côté des bolcheviks" (Ma vie). TROTSKI l'admit plus tard, mais cette erreur l'aide à la maturation de son apport théorique propre, pendant les 10 ans qu'il passe pour l'essentiel à Vienne, publiant un journal intitulé la Pravda (1908)..

La forme ultime de la théorie de la révolution permanente peut se résumer ainsi (Michel LEQUENNE) :

- C'est à l'échelle du monde entier que dans les pays arriérés, les colonies, ou semi-colonies, la classe bourgeoise - y compris la petite-bougeoisie - est incapable d'assurer les tâches des révolutions démocratiques bourgeoises. Dans tous ces pays, le rôle révolutionnaire de la paysannerie est primordial, mais cette classe est également organiquement incapable de conduire la révolution. Seul le prolétariat, même numériquement faible, organisé en parti de classe, peut fournir le programme et la direction de la révolution, et doit entrainer la paysannerie dans une lutte implacable contre l'influence de la bourgeoisie nationale.

- De ce fait, la victoire de la révolution qui réalise les tâches démocratiques n'est concevable qu'au moyen de la dictature du prolétariat, et, en conséquence, cette révolution ne peut s'arrêter au stade démocratique et se transforme en révolution socialiste, devenant ainsi une révolution permanente.

- La révolution socialiste ne peut être achevée dans les limites nationales. Elle "commence sur le terrain national, se développe sur l'arène internationale et s'achève sur l'arène mondiale (...) dans le triomphe définitif de la nouvelle société sur toute notre planète.

- Il en résulte que "dans certaines circonstances, des pays arriérés peuvent arriver à la dictature du prolétariat plus rapidement que dans les pays avancés, mais ils parviendront au socialisme plus tard que ceux-ci  ; dernier aspect du caractère permanent de la révolution : elle continue au-delà même de l'instauration du pouvoir ouvrier.

 

Les débats théoriques et les pratiques de la direction de la révolution d'Octobre

    Au long des 10 années, presque toutes de réaction politique, qui précèdent la révolution d'Octobre 1917, les tendances russes apparaissent aux puissants partis sociaux-démocrates d'Occident comme autant de groupuscules, et leurs débats théoriques comme autant de querelles byzantines. La violence inconsidérée de ces polémiques - qui nourrira si tragiquement la période de réaction stalinienne - est la seule excuse à de tels jugements. Inversement, LÉNINE et TROTSKI purent, durant ces années, prendre la juste mesure des révolutionnaires en chambre et des socialistes ministrables que la Première guerre mondiale allait jeter dans l'"union sacrée" avec leur propre bourgeoisie? Pour un LIEBKNECHT et une Rosa LUXEMBURG; combien d'ADLER et d'HILFERDING, pour ne pas parler des BERNSTEIN, tous ces politiciens russes et européens prompts à jeter par-dessus bord toute question sociale au profit de la seule question nationale.

La première guerre mondiale sépare au couteau le mouvement ouvrier en deux camps : d'un côté les patriotes collaborateurs de classes, l'énorme majorité ; de l'autre les internationalistes défaitistes, une infime minorité. TROTSKI et LÉNINE sont de cette minorité.

Après un court séjour en Suisse, TROTSKI se fixe à Paris, dès nombre 1914, où il publie Mase Slovo (Notre Parole), petit quotidien à éclipse qui joue un grand rôle dans le rassemblement des internationalistes socialistes de France, d'Italie, d'Allemagne et des Balkans, qui finalement eurent des échos dans les milieux ouvriers comme dans les mouvements pacifiques. LÉNINE est en Suisse. Divisés encore sur des points secondaires à la conférence de Zimmerwald de septembre 1915, dont TROTSKI rédige le manifeste, il ne cessent de se rapprocher. A cette conférence, est proclamée la faillite de la IIe Internationale et sont jetés les bases de la IIIe. Au redressement du mouvement ouvrier qui s'esquisse répond l'expulsion de TROTSKI par le gouvernement français. Aucun pays allié ou neutre ne lui accorde un visa. Il est jeté en Espagne où il erre avant de devoir partir pour New York (janvier 1917), où il rencontre BOUKHARINE, expulsé de Scandinavie, et collabore au quotidien russe révolutionnaire Novyj Mir (Nouveau Monde). C'est là qu'il apprend la nouvelle de la révolution de février.

Retenu un mois dans un camp de concentration canadien, où il gagne à Liebknecht les prisonniers de guerre allemands, cette fois TROTSKI rejoint la Russie un mois après LÉNINE, qui s'est échappé d'Allemagne dans des conditions troubles (le gouvernement allemand tentant de neutraliser par tous les moyens le front à l'Est, y compris en utilisant les révolutionnaires marxistes). Celui-ci est alors en lutte pour le redressement de son propre parti, dont la direction, assurée avant son retour par KAMENEV et STALINE, tend à la conciliation avec les mencheviks, pour qui la chute de la monarchie constitue la fin de la révolution. Pour TROTSKI, comme pour LÉNINE qui vient de rédiger les fameuses "thèses d'avril", ce n'en est que le commencement. Aucun des problèmes qui ont causé l'explosion révolutionnaires n'est résolu ; le gouvernement KERENSKI prépare même une nouvelle offensive alors que le premier mot d'ordre des masses est : la paix. L'histoire balaie les formules théoriques inadaptées et impose la seule voie : la révolution permanente et son mot d'ordre : "Tout le pouvoir aux Soviets." même si derrière "soviets", peu de leaders mettent la même chose...

Comme dans ce qui apparait alors dans la "répétition" de 1905, TROTSKI est porté, de meeting en meeting, à la tête du mouvement. Dans la brève période de réaction de juillet, il se retrouve en prison, tandis que LÉNINE, menacé de mort par la calomnie majeure d'être un "agent de l'Allemagne", doit se cacher en Finlande. En septembre, TROTSKI est libre et président du soviet de Petrograd; En août, sont organisation des "internationalistes unifiés" a fusionné avec le parti bolchevik. Pour les dirigeants révolutionnaires, c'est le moment de prendre le pouvoir; TROTSKI est l'appui principal qui permet à LÉNINE, paralysé par la clandestinité, de vaincre les résistances sourdes ou ouvertes d'une partie de l'état-major bolchevik. C'est encore lui qui assure l'organisation et la direction suprême de l'insurrection du 25 octobre 1917 (7 novembre). La prise du pouvoir n'est qu'un moment - nodal, mais un moment - de la révolution. Les mois, les années qui suivent sont aussi torrentueuses que l'année 1917. Pendant 3 ans, TROTSKI est commissaire du peuple aux affaires étrangères, puis commissaire du peuple à la guerre. LÉNINE étant au poste de pilotage général, TROTSKI occupe les fonctions immédiatement les plus importantes.

La première tâche est d'accorder la paix aux masses qui ont fait la révolution et parmi elles, les soldats et les ouvriers sont au premier rang. TROTSKI tente alors d'inventer une nouvelle diplomatie, à Brest-Litovsk, de meeting en meeting de place publique, écho fort de l'adresse des révolutionnaires français des années 1790 aux peuples d'Europe pour se débarrasser des monarchies. Une diplomatie ouverte, proclamée, non secrète, ouvertement en faveur des peuples. Alors que l'armée russe se démobilise toute seule, grandement dans la débandade, et que les puissances de la Quadruple Alliance en conçoivent la possibilité de gigantesques annexions, il faut gagner du temps et faire la démonstration devant l'opinion ouvrière mondiale que la paix imposée au jeune État ouvrier n'a rien d'une capitulation lâche ou complice. Mais rien n'empêche des pays de la Triple Entente de penser le contraire, de surcroit avec la connaissance de l'effondrement de la monarchie et des pertes des entreprises capitalistes étrangères implantées sur le sol russe... Le Comité central bolchevik est divisé, une minorité préconise la guerre révolutionnaire ; LÉNINE, pratique, est partisan d'accepter le traité draconien ; TROTSKI fait l'accord provisoire sur une déclaration sans précédent de "ni paix ni guerre". Mais devant l'avancée allemande, et démonstration faire de la main forcée, la position de LÉNINE est acceptée, et la paix est signée le 3 mars 1918 : l'armée allemande occupe à ce moment la Pologne, la Lituanie, le Lettonie, l'Ukraine et une partie de la Grande Russie, bases d'ailleurs de la contre-révolution future.

Ce péril écarté, de nouveaux apparaissent à tous les bouts de l'immense empire russe en chaos : la guerre civile commence (elle va durer 4 ans). De tous les exploits de TROTSKI, la création et la direction de l'Armée rouge, déjà évoquée plus haut, paraissent les plus étonnants. En dehors de toute théorie et sans tenir compte des principes proprement marxistes, il faut rétablir le ravitaillement, l'économie, l'armée. TROTSKI n'a d'expérience militaire que livresque, mais il est surtout maitre dans l'art de concentrer l'énergie et la révolution en secrète à profusion. Surtout il bénéficie encore, mais il faut faire vite, d'un certain réseau solide de chemins de fer, tenus par ses partisans. Dans son train blindé qui sillonne le pays réduit à un fragment de la Russie blanche, il transforme les bandes anarchiques de partisans en armée disciplinée, retourne contre la vieille société de meilleurs spécialistes militaires, flanqués de commissaires qui veillent, révolver au poing, à leur fidélité, fait des héros avec des déserteurs, invente sur le terrain sur stratégie de la guerre révolutionnaire. En moins de 4 ans, 10 armées sont battues au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, malgré les trahisons, les incapacités, le gâchis. Le sabotage de STALINE détermine l'échec de la dernière campagne de libération de la Pologne. Presque tout l'empire des tsars a été regagné à la révolution, à l'exception de la Géorgie, de la Finlande, de la Pologne, des États baltes. Les puissances belligérantes épuisées (Allemands comme Alliés...), ayant à faire face de surcroit à l'épidémie qui ravage de nombreux territoires (et qui fait plus de mort que la Grande Guerre), menacées elles-mêmes par des mouvements intérieurs révolutionnaires, sont obligées de laisser l'État soviétique en paix.

TROTSKI se détermine sur la tâche de reconstruction mais il ne peut, pris dans les contradictions à l'intérieur du parti bolchevik, la mener à terme, malgré bien des plans élaborés.

 

L'opposition de gauche

     La victoire du bolchevisme n'est qu'incomplète. La révolution ne s'est pas étendue à toute l'Europe comme l'attendaient LÉNINE et TROTSKI. La révolution soviétique reste isolée dans un pays, certes immense, mais où les ravages de la guerre civile se sont ajoutés à ceux de la guerre mondiale. Successivement, les révolutions allemande et hongroise sont vaincues. Il faut que la jeune république des Soviets survive en attendant la fin du reflux et un nouveau flux. Cependant, les marxistes savent qu'il n'y a pas de socialisme de la misère possible. La disette crée l'inégalité. Le prolétariat est la classe sans culture, a fortiori en Russie où l'arriération culturelle est immense (à l'exception des très grandes villes) : celle-ci pèse de tout son poids sur le nouveau régime où "les héros sont fatigués", où d'innombrables militants d'élite sont morts et remplacés par des arrivistes et des ralliés de la dernière heure. Une bureaucratie, qui prend de profondes racines dans celle du régime précédent, se lèvre. Lénine, vigilant, entame son dernier combat contre elle (il se sait très malade). Dès le début de 1923, il reconnait l'aventurisme de STALINE, qui s'est élevé dans l'appareil. Ses dernières lettres sont pour rompre avec lui et pour engager TROTSKI à la lutte pour l'élimination de STALINE du poste de secrétaire général.

le danger que représente STALINE, TROTSKI le sous-estime, comme il le reconnait bien plus tard. Devant le reflux de la révolution, en Europe comme en Chine - où STALINE joue TCHANG KAI CHEIK contre MAO TSE TOUNG, dans un mouvement "menchevik" - et comme en Angleterre, TROTSKI tente de sauver ce qui reste à sauver. TROTSKI, refusant le mot d'ordre de STALINE de "socialisme dans un seul pays", est écarté du pouvoir et rassemble une Opposition de gauche. Mais STALINE, qui a couvert son action de l'autorité des "vieux bolcheviks", ZINOVIEV et KAMENEV, écarte ensuite ceux-ci, qui s'allient alors à TROTSKI dans une Opposition unifiée. Mais c'est encore une fois trop tard : le parti est déjà transformé, gonflé d'une mer d'adhérents obéissant à des cadres eux-mêmes sélectionnés sur leur docilité à l'appareil... dont STALINE tient tous les fils par l'intermédiaire d'un noyau qu'il contrôle seul. L'Opposition, par crainte d'un affaiblissement du pays devant l'ennemi, qui refuse à en appeler au peuple. Cependant, TROTSKI reste le leader le plus populaire et l'éliminer physiquement n'est pas possible. STALINE obtient son exclusion du Parti communiste, le fait exiler à Alma-Ata, en Asie centrale, puis expulser en Turquie (février 1929).

Entretemps, la politique d'appui sur les koulaks (paysans riches) ayant fait faillite, STALINE en rejette la responsabilité sur son coéquipier BOUKHARINE qu'il écarte à son tour du pouvoir, reprend à son compte le programme d'industrialisation de l'Opposition et s'engage dans son application brutale et à des rythmes démentiels. Ce tournant suffit pourtant à démanteler l'Opposition qui croit voir là sa propre victoire de facto, dans l'ombre. STALINE n'a alors plus de rivaux dans l'exercice du pouvoir.

 

Le dernier exil et la IVe Internationale

   TROTSKI voit s'ouvrir un nouveau exil, et quasi seul, mais craint pour tous les gouvernements dont aucun n'ose lui accorder un visa. Entre la Turquie, où il s'installe pour 4 ans en janvier 1929, et le Mexique, où il vit 3 ans et tombe en 1940, il connait deux haltes précaires, en France de 1933 à 1935, en Norvège en 1935 et 1936. Ce sont des années noires, marquées par la grande crise économique, le chômage massif, la montée des fascismes. En URSS, les cours droitiers, suivis de cours ultragauches, ont leurs prolongements en politique extérieure, par le canal de la IIIe Internationale soumise, elle aussi, au joug bureaucratique. Son ultragauchisme fraye la voie à HITLER en désignant la social-démocratie comme l'ennemi principal ; la politique du "front populaire" qui lui succède favorise la victoire de FRANCO en soumettant le prolétariat espagnol à sa bourgeoisie "démocratique" (politique mencheviste typique, terrorisme en plus). Quant à l'URSS, elle s'enfonce dans un cauchemar kafkaïen, surtout à partir de l'assassinat de Serge KIROV, que STALINE met à profit à l'heure où ses complices des premières heures, s'effrayant à la fois de ses erreurs et de ses méthodes, songent à le démettre.

TROTSKI, dans cette situation, ponctuée pour lui par les nouvelles des capitulations, par les déportations de ses partisans, puis, à partir de 1936, par les terribles procès de sorcières de Moscou, entreprend ce qu'il a jugé (à l'encontre de son principal biographe I. DEUTSCHER) "le travail le plus important de (sa) vie, plus important que 1917, plus important que l'époque de la guerre civile, etc." : "Munir d'une méthode révolutionnaire la nouvelle génération, par-dessus la tête des chefs de la Deuxième et de la Troisième Internationale, c'est une tâche qui n'a pas, hormis moi, d'homme capable de la remplir (...). Il me faut encore au moins cinq ans de travail ininterrompu pour assurer la transmission de l'héritage" (Journal d'exil). Il déborde alors d'activité. Ce sont les années de ses oeuvres les plus fortes, des dizaines de volumes, des centaines d'articles couvrant tous les domaines de la pensée marxiste, enrichissant celle-ci de trois nouveaux apports essentiels :

- la théorie de l'État ouvrier dégénéré et du "stalinisme" (la seule qui ait résisté à la critique de l'histoire et qui est reprise par les plus avancés des historiens soviétiques modernes, comme R. MEDVEDEV) en tant qu'excroissance bureaucratique s'élevant sur les fondements de l'économie collectiviste dans un État ouvrier isolé et arriéré, mais historiquement instable et qui ne pourra survivre au développement de la révolution ;

- la théorie du fascisme (qui s'est imposée à tous) en tant que solution politique bourgeoise ultime devant la révolution ;

- la stratégie du "programme de transition", dont la mise au point fournit son texte fondamental au congrès de fondation de la IVe Internationale.

   Mais la partie peut-être la plus grande de son temps, TROTSKI la consacre à rassembler patiemment les cadres humains de la nouvelle organisation révolutionnaire. Dans une période de réaction coupée seulement de la montée ouvrière de 1934-1937 en Europe occidentale, c'est une tâche de Sisyphe. Les groupes de l'Opposition de gauche internationale (jusqu'en 1934) puis, lorsque la victoire d'HITLER signe la faillite du Komintern, les comités "pour la IVe Internationale" (jusqu'à la proclamation de celle-ci en 1938) comptent rarement plus de quelques dizaines de membres, et sur les quelques milliers qu'ils rassemblent au total, à peine des centaines transmettent l'enseignement, décimés qu'ils sont, et sélectionnés au cours des débats où TROTSKI rompt impitoyablement avec tous ceux qui cèdent aux tentations des "raccourcis" ou à l'impressionnisme, et tendent à rejeter, avec le stalinisme, la défense de l'État ouvrier et la rigueur du bolchevisme. Mais TROTSKI connait trop l'atmosphère politique délétère des démocraties d'Occident pour céder à quelque complaisance que ce soit. Son aventure individuelle l'a armé pour regarder en face avec sévérité les pires conjonctures : il voit venir la guerre et regarde son au-delà qu'il sait avoir peu de chance de vivre, alors qu'autour de lui les hommes de main de STALINE frappent §secrétaires, agents du Komintern, son propre fils). Il garde jusqu'au foi en l'avenir et à la victoire de la IVe Internationale. (Michel LEQUENNE).

 

La postérité de TROTSKI : le trotkisme

    Même minoritaires en tant qu'organisations, les mouvements affiliés à la IVe Internationale font rayonner le trotkisme - au sens large - bien au-delà de leurs sphères politique dans de nombreux pays. Avec des poussées, comme en 1968, qui se traduisent par de nouveaux militants et de nouvelles analyses intellectuelles des oeuvres de TROTSKI. Souvent divisés, les mouvements, "groupuscules" souvent, se veulent aiguillon de syndicats et de partis accusés de faire trop souvent le jeu des forces "de la réaction". La production éditoriale, entre biographies (qui se contredisent souvent) et rééditions commentées de ses oeuvres, demeure, surtout parmi les anciennes "têtes" des révolutions marxistes (à part peut-être celles de tendances maoïstes), les plus prolifiques. Souvent les analyses de TROTSKI sur le destin de l'Union Soviétique sont reprises (même par des auteurs "bourgeois"), et nombre de ses adeptes directs ou indirects continuent leur destin littéraire, parfois avec quelques succès. Avec les crises actuelles du capitalisme, le courant trotkiste est un des plus importants courants marxistes à bénéficier du regain d'intérêt pour la théorie et la pratique révolutionnaires.

De nombreux mouvements membres de la Quatrième Internationale se réclament toujours de la pensée de Léon TROTSKI et expliquent en France la fracture entre extrême gauche et parti communiste.

   Entre la vision critique de Boris SOUVARINE, la biographie d'Isaac DEUTSCHER et celle de Robert SERVICE, cette dernière étant entachée de nombreuses erreurs factuelles, on attirera l'attention sur les travaux de la Commission DEWEY, de 1937, vaste contre-interrogatoire de TROTSKI, suite aux Procès de Moscou.

 

Léon TROTSKI, Oeuvres complètes, 12 volumes, Moscou, 1923-1927 ; Nos tâches politiques (1904), Paris, 1970 ; Écrits militaires, tome 1, Comment la révolution s'est armée (1922), Paris, 1969 ; Le  Mouvement communiste en France (1919-1939, éditions P. Broué, Paris, 1967 ; Terrorisme et communisme (1920), Paris, 1963 ; Entre l'impérialisme et la révolution (1922), 1970 ; De la révolution (Cours nouveau, 1923 La Révolution défigurée, 1927-1929, La Révolution permanente, 1928-1931, La Révolution trahie, 1936), Paris, 1963 ; Littérature et révolution (1924), UGE, Paris, 1974 ; Lénine (1924), Paris 1925, réédition Paris, 1970 ; Europe et Amérique (1924-1926), Paris, 1926, réimpression augmentée d'Où va l'Angleterre (1926), Paris, 1971 ; Écrits 1920-1940, 3 volumes parus, Paris, 1955-1959 : Ma vie (1929), 3 volumes, Paris, 1930, réédité en 1966 ; L'Internationale communiste d'après Lénine (1929), Paris, 1930, réédition en 1969 ; Histoire de la révolution russe (1931-1933), réédition en deux volumes, Paris, 1950 ; Journal d'exil (1935), Paris, 1960 ; Les crimes de Staline (1937), Paris 1937, réédition Paris en 1973 ; Leur morale et la nôtre (1938), Paris, 1939, réédition Paris, 1966 ; L'Agonie du capitalisme et les tâches de la IVe Internationale. Programme de transition (1938), Paris, 1968 ; Sur la Deuxième Guerre mondiale (1938-1940), Bruxelles, 1970 ; Staline (1940), UGE, 1948, réimpression en 1979 ; Défense du marxisme (1937-1940), Paris, 1972.

D. AVENAS, Économie et politique dans la pensée de Trotsky, Maspéro, 1970. Isaac DEUTSCHER, Trotsky. Le Prophète armé ; Le Prophète désarmé ; Le Prophète hors-la-loi, 3 volumes, Paris, 1962-1965. Mémoires d'un bolchevik léniniste (ouvrage du samizdat), Paris, 1970. Pierre NAVILLE, Trotski vivant, Laffont, nouvelle édition 1979. Victor SERGE, Vie et mort de Trotsky, Maspéro, 1947, nouvelle édition 1973. Ernest MANDEL, La Pensée politique de Léon TROTSKY, La Découverte, 2003. Pierre BROUÉ, Trotsky, Fayard, 1988. Michel RENOUARD, Trotsky, Gallimard, 2017. Léo FIGUÈRES, De Trotsky aux trotslysmes, éléments pour un débat, Le temps des cerises, 2012 ; Commission Dewey, Trotsky n'est pas coupable, contre-interrogatoire (1937), Syllepse/ Page2, 2018.

Michel LEQUENNE,  Trotski et trotskisme, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, Perrin, collection tempus, 2016.

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23 mai 2020 6 23 /05 /mai /2020 09:51

      Le philosophe et sociologue norvégien est l'un des principaux animateurs du marxisme analytique. Ses activités sont partagées entre la Norvège (université d'Oslo), la France (Collège de France) et les États-Unis (universités de Chicago et Columbia) et ses oeuvres sont connues assez largement, notamment sa théorie générale de l'action humaine.

       Après des études secondaires à la prestigieuse école de la cathédrale d'Oslo, il effectue une partie de ses études à l'École normale supérieure de Paris et obtient un doctorat en philosophie à la Sorbonne (sous la direction de Raymond ARON, en 1972). Il enseigne ensuite à l'Université d'Oslo et à l'université de Chicago. Actuellement, il est titulaire de la chaire Robert King Merton et professeur en sciences sociales à l'université Columbia. Élu au Collège de France en 2005, où il dispense pendant 5 ans son cours dans la chaire de Rationalité et sciences sociales, il poursuit en même temps une activité éditoriale importante.

     Une grande partie de son oeuvre se caractérise par des tentatives d'utiliser des théories analytiques, en particulier la théorie du choix rationnel, comme un tremplin (quitte à la critiquer fortement ensuite) pour l'analyse philosophique et éthique, avec de nombreux exemples de littérature et d'histoire. A une époque de spécialisation, il tente des analyses générales frappantes ; il est beaucoup lu et discuté par des politologues, des juristes, des économistes et des philosophes. Seule une petite partie de son oeuvre est pour l'instant traduite en français, mais l'édition s'accélère...

 

     Sa théorie générale de l'action humaine (telle que présentée dans son ouvrage Nuts and Bolts for the Social Sciences) est centrée que les actions humaines en tant que résultat de deux processus de filtrage :

- un ensemble de contraintes structurelles (échappant au contrôle immédiat de l'agent), qui réduisent l'ensemble des actions possibles d'un point e vue abstrait à l'ensemble des actions faisables ;

- le mécanisme qui sélectionne l'élément de l'ensemble des actions faisables qui est réalisé.

Il nomme "structuraliste" la position selon laquelle le premier filtre réduit l'ensemble des actions faisables à un seul élément ou, du moins, à un ensemble si restreint que le deuxième filtre en perd toute signification. Mais rejetant cette position structuraliste, il considère plutôt les contraintes culturelles comme une toile de fond et se concentre sur le fonctionnement du second filtre. Deux interprétations principales en sont alors possibles :

- la position qu'on pourrait appeler traditionaliste consiste à affirmer qu'une des actions faisables est choisi suite à l'application involontaire de normes traditionnelles ;

- l'approche en termes de choix rationnel affirme en revanche que le second processus de  filtrage consiste en un choix délibéré si intentionnel d'une option faisable, choix qui maximise une fonction-objectif tel que le profit ou l'utilité.

    Comme ses collègues du courant marxiste analytique il part dans son oeuvre d'une lecture des oeuvres de MARX à une position tendant à passer outre aux principes du matérialisme dialectique. Ainsi il passe de Logic and Society (1978), de Making Sense of Marx (1985), d'An Introduction to Karl Marx à Nuts and bolts for the Social Sciences (1989), à Political Psychology (1993), à Closing the Books : Transtional Justice in Historical Perspective (2004) et à Le désintéressement : traité critique de l'homme économique, en deux tomes (2009 et 2010, le deuxième étant intitulé L'irrationalité). Mais plus que ses collègues, il remet en cause les principes de la rationalité tant économique que politique.

     Dans Le désintéressement, il part du postulat fondamental de la rationalité des choix des agents sociaux. L'ambition de ce livre est de démontrer que les motivations désintéressées sont plus importantes dans la vie sociale que ne le conçoivent les modèles économiques aujourd'hui dominants. Théoriquement séduisants, ceux-ci s'avèrent selon lui empiriquement faibles pour expliquer les comportements réels. Mais Jon ELSTER ne se contente par de souligner la distance de la théorie à l'expérience observée. Dissipant les soupçons qui pèsent souvent sur elles, il distingue ainsi positivement les différentes formes de désintéressement qui façonnent nos choix, aussi bien dans la vie quotidienne ou dans les urnes que dans des situations extrêmes. Il emprunte, pour ce faire, autant aux moralistes français du XVIIe siècle et à la philosophie politique du XVIIIe qu'à la littérature, à la psychologie expérimentale ou à la théorie des jeux.

 

Jon ELSTER, Leibniz et la formation de l'esprit capitaliste, Aubier, 1975 ; Le Laboureur et ses enfants.. Deux essais sur les limites de la rationalité (avec Abel GERSCHENFELD), Les éditions de Minuit, 1987 ; Karl Marx, une interprétation analytique, PUF, 1989 ; Psychologie politique - Veyne, Zinoviev, Tocqueville, Les éditions de Minuit, 1990 ; Proverbes, maximes, émotions, PUF, 2003 ; Raison et raisons, Fayard, 2006 ; Agir contre soi : La faiblesse de volonté, Odile Jacob, 2007 ; Le désintéressement : Traité critique de l'homme économique, Tome I, Seuil, 2009 ; L'irrationalité - Traité critique de l'homme économique, tome 2, Seuil, 2010 ; Le marché et le forum dans La Démocratie délibérative. Anthologie de textes fondamentaux par Charles GIRARD et Alice Le GOFF, collection L'Avocat du diable, Éditions Hermann, 2010.

 

 

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21 mai 2020 4 21 /05 /mai /2020 08:09

    Le philosophe politique anglais d'origine canadienne Gerald Allan 'Jerry' COHEN est l'un des principaux représentants du marxisme analytique.

Sa pensée évolue sensiblement au fil du temps, partant d'une défense traditionnelle du matérialisme historique (1978), il parvient à une position plus proche du christianisme social (bien que non chrétien), pratiquement selon lui-même à l'opposé? Ses préoccupations majeures sont donc le matérialisme historique et la philosophie politique, où il s'est successivement confronté aux travaux de MARX, de NOZICK, de DWORKIN et de RAWLS.

 

     Étant issu d'une famille juive, athée et proche du Parti communiste, il fréquente à Montréal pour ses études primaires l'école Morris Winchewski, gérée comme l'Ordre du peuple juif uni, une organisation prosoviétique, antisioniste et antireligieuse. En 1958, il intègre l'université anglophone McGill, puis l'université d'Oxford de 1961 à 1963 où il étudie la philosophie sous la direction d'Isaiah BERLIN. Il enseigne ensuite à l'Université College de Londres de 1963 à 1954, avant d'obtenir la Chaire de théorie sociale et politique à l'Université d'Oxford, qu'il conserve jusqu'en 2008, lorsqu'il devient professeur de Jurisprudence à l'Université College London en remplacement de Ronald DWORKIN.

     Plusieurs de ses étudiants, tels que Christopher BERTRAM, Simon CANEY, Alan CARTER, Cécile FABRE, Will KYMLICKA, John MCMURTRY, David LEOPOLD, Michael OTSUKA, Seana SHIFFRIN et Jonathan WOLFF ont continué d'être d'importants philosophes moraux et politiques.

     Ses oeuvres suivent les changements entre marxisme et christianisme social, et cette évolution se situe dans l'ensemble de celle de nombreux marxisant en Grande Bretagne.

- Karl Marx's Theory of History : a defence, publié en 1978, et réédité en 2000, dans une version (que nous ne recommandons pas forcément...) qui prend ses distances avec la première publication, est à l'origine du "marxisme analytique". COHEN propose une défense de la théorie de l'histoire de MARX (matérialisme historique) en s'appuyant sur les critères de la philosophie analytique, en particulier en portant l'accent sir la précision des énoncés. Cette démarche se distingue de la version traditionnelle de la théorie, car elle rejette l'approche dialectique habituellement utilisée.

- History, Labour and Freedom : Themes from Marx, publié en 1988, marque une rupture dans la pensée de l'auteur, sur deux points. D'une part, figurent une série d'articles visant à réfuter le matérialisme historique tel qu'il le défendait initialement. D'autre part, apparaissent des articles de philosophie politique, qui constitue par la suite sa préoccupation majeure.

- Self Ownership, Freedom and Equality, publié en 1995, regroupe des articles publiés depuis une dizaine d'années et constitue une répose à l'ouvrage libertarien de Robert NOZICK, Anarchie, Etat et utopie (1974), qui lui -même répondait à Théorie de la justice (1971) de John RAWLS. COHEN propose une défense de la propriété de soi, en tirant des conclusions opposées à celles de NOZICK, et son ouvrage constitue une oeuvre centrale du libertarianisme de gauche. Par la suite, COHEN prend ses distances avec le conception de propriété de soi.

- If you're an Egalitarian, How Come You're So Rich? (Si vous être égalitarien, comment êtes-vous devenu si riche?), publié en 1999. COHEN entre en dialogue avec l'oeuvre de John RAWLS, avec ce livre fortement autobiographique. Il y raconte son enfance dans un milieu juif communiste. Cela l'amène à réfléchir sur ce qui nous fait croire fermement en nos convictions alors même que nous savons qu'elles sont largement héritées, du fait de notre milieu de naissance notamment. En ce qui le concerne, COHEN sait que sa carrière philosophique, et sa préoccupation pour le marxisme en particulier, ont été largement déterminés par son origine sociale.

Faisant le point sur cet héritage marxiste, il confronte trois courants de philosophie politique ayant l'égalité comme principal objectif : le marxisme, le libéralisme-égalitaire rawlsien et la branche sociale du christianisme. Tant le marxisme que l'approche rawlsienne, selon lui, ont négligé l'importance de l'éthique individuelle dans la visée de justice sociale. Le marxisme parce qu'il considérait l'avènement de la société communiste comme inévitable. La théorie rawlsienne parce qu'elle se focalise sur la "structure de base" de la société, sans se soucier des motivations véritables des individus. Ainsi, le principe de différence rawlsien (qui justifie des inégalités incitant certains à travailler plus et ainsi faire croître le produit social) est injustifiable du point de vue individuel, car un individu ne peut pas à la fois être favorable à l'idéal égalitaire et exiger des incitations financières pour apporter sa propre pierre à l'édifice social. Dès lors, COHEN parient à la conclusion que l'approche sociale-chrétienne, qui préconise la transformation intérieure en plus de l'action sur le monde extérieur, est la plus apte à porter l'objectif d'égalité. Ce constat est, écrit-il, à cent lieues de l'orthodoxie marxiste de sa jeunesse.

Ce livre a été publié en français en 2010 (Si tu es pour l'égalité, pourquoi es-tu si riche?), dans la collection L'avocat du diable des éditions Hermann.

- Rescuing Justice and Equality, paru en 2008, constitue un dialogue - plus approfondi que dans le précédent ouvrage - avec la théorie de la justice de John RAWLS. COHEN s'attaque d'une part au constructivisme qui caractérise la méthode rawslienne et d'autre part à son principe de différence.

La méthode constructiviste consiste à imaginer des individus dans une situation idéale de décision (impartiale), à leur faire sélectionner les principes d'organisation de la société les plus adéquates possibles. Du fait de l'impartialité de la situation imaginée, les principes choisis devraient être justes. Mais, explique COHEN, ceux qui utilisent cette méthode confondent ce qu'ils pensent être un idéal de justice avec des normes de régulation sociale. Or, ces dernières doivent tenir compte d'une série de faits sociaux et de difficultés pratiques qui importent dans l'idéal de justice. De ce fait, la justice, comme idéal philosophique, ressort amoindrie de la méthode constructiviste.

John RAWLS considère comme juste toute inégalité qui profite aux moins favorisés. Ce faisant, il tolère que des individus égoïstes, qui ont besoin d'incitations pour contribuer au produit social, bénéficient de salaires plus élevés que ceux qui n'ont pas besoin d'incitation parce qu'ils sont mus, par exemple, par un sens de la communauté. Sur cette base de la différence, COHEN reproche à RAWLS de restreindre la justice au cadre législatif de la société et propose que les comportement individuels doivent également être soumis à des critères de justice. L'idéal d'égalité n'en sera que mieux défendu.

- Why not socialism?, court ouvrage (92 pages) publié à titre posthume, livre une série d'arguments, sur le mode de la philosophie analytique, à propos de la désirabilité et de la faisabilité du socialisme. Pour ce faire, COHEN invoque le modèle du camping en groupe, où même les moins égalitaires d'entre nous préférerons une organisation de type socialiste à un fonctionnement de type capitaliste. Ensuite, il soumet à discussion plusieurs modèles de socialisme de marché (modèles idéaux à ce pas confondre avec le modèle chinois), permettant à la fois de conserver le précieux mécanisme d'incitation et la fonction d'information du marché et d'orienter ce dernier vers une distribution plus juste des ressources. Mais, rappelle COHEN, si le socialisme de marché est certainement un modèle aux nombreux avantages, incontestablement supérieur au statu quo, il ne faudrait pas oublier que tout marché mobilise des motivations mesquines, entraînant des effets indésirables. Ce pourquoi il conclut : "Tout marché, même socialiste, est un système prédateur". Publié en français sous le titre Pourquoi pas le socialisme?, par L'Herne.

      Reconnu comme partisans du marxisme analytique, COHEN est membre fondateur du Groupe Septembre. Il reste un ami proche, malgré les différences philosophiques, du philosophe politique marxiste Marshall BERMAN.

 

Gerald COHEN, Su tu es pour l'égalité, pourquoi es-tu si riche?, 2010 ; pourquoi pas le socialisme?; 2010. Il ne semble pas que les ouvrages majeurs de l'auteur aient été traduits en français.

Fabien TARRIT, Gerald A. Cohen et le marxisme : apports et prise de distance, dans Revue de philosophie économique, 2013 ; Le marxisme de G.A. Cohen, Genèse, fondements et limites, 2016.

 

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