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3 octobre 2017 2 03 /10 /octobre /2017 10:23

   PLOTIN ou PLOTINUS, philosophe gréco-romain de l'Antiquité tardive est le représentant du courant philosophique "néoplatonisme". Son oeuvre nous est connue surtout par un de ses disciples dans son école à Rome, PORPHYRE de Tyr, qui la regroupe dans les Ennéades. Sa relecture des oeuvres de PLATON est une source d'inspiration importante pour la pensée des fondateurs de l'Eglise chrétienne (les Pères, AUGUSTIN parmi les plus importants). L'originalité de sa pensée tient dans sa réflexion sur la nature de l'intelligence et de l'univers, conçus  comme provenant de l'Un, et destinés à revenir à l'Un, pensée qui séduit les promoteurs du monothéisme dans l'Empire romain. Fortement influencée par la philosophie indienne et l'ensemble des auteurs grecs anciens, il influence plusieurs lignées de philosophes, jusqu'à HEGEL, LÉVINAS ou JERPHAGNON. Sans doute pour bien comprendre la philosophie occidentale est-il indispensable de passer par l'étude des Ennéades, au même titre que les oeuvres de PLATON et d'ARISTOTE. 

   Les Ennéades se composent traditionnellement de neuf parties, mais la recherche actuelle (Pierre HADOT), permet de les restituer dans l'ordre chronologique. Il est possible que cette restitution facilite la compréhension de l'oeuvre, mais l'édition traditionnelle perdure encore.

   Maurice de GANDILLAC écrit que "reprenant la doctrine e Platon avec des éléments aristotéliciens et stoïciens, en même temps qu'elle subit l'influence de courants ultérieurs, la philosophie de Plotin représentent une recherche du salut autant que de la vérité, un épanouissement du platonisme autant qu'une véritable création. Elle s'impose surtout, à travers une interprétation originale du Parménide de Platon, par sa doctrine de l'Un et par sa conception du double - et unique - mouvement de la procession qui est effusion d'unité et de la conversion ou ascension purificatrice vers le Principe.

Après bien d'autres, Jaspers soulignait naguère toutes les contradictions du plotinisme, cet Un et cette matière qui sont parallèlement indétermination et puissance de tout déterminé, ce monde qui naît presque d'une faute et dans la beauté duquel on doit pourtant reconnaître un signe divin, ce mal qui n'est en principe qu'un moindre bien et qui le présente néanmoins comme séduction et même bourbier. Dans sa perspective éternise, Plotin ne saisit ni le tragique des "situations limites" ni le malheur des opprimés, "tourbe vile" dont il semble lier le sort à quelque immoralité antécédente (Ennéades III, IX, 9). S'il évoque en termes poétiques l'Un, qui est à la fois "aimable et amour même et amour de soi" (VI, VIII, 15), il ne traduit cet Eros sublimé ni dans une agapè fraternelle ni dans une compassion universelle, moins encore dans une volonté révolutionnaire de justice. Cependant, par des entremises comme celles de Proclus et d'Augustin, Plotin a marqué de son empreinte un vaste secteur de la spiritualité chrétienne : grâce à lui, les philosophes arabes et les soufis ont pénétré d'une dimension mystique le rationalisme aristotélicien et le fidéisme coranique. Depuis la Renaissance, de Ficin et de Bruno à Hartmann et à Bergson, diversement entendu et transposé, il a continué d'inspirer tout ensemble maintes expériences intimes et plus d'un rêve spéculatif."

    

     PLOTIN, connu avant tout pour sa compréhension du monde qui fait intervenir trois hypostases :

- l'Un ou le Bien ;

- L'Intelligence (ou l'Intellect) ;

- L'Âme du monde.

   Le terme d'hypostase est introduit tardivement par PORPHYRE. Les trois hypostases désignent les trois principes fondamentaux à l'origine du monde intelligible, bien que PLOTIN lui-même n'utilise le terme hypostase autrement que dans l'acception courante de son époque, l'Existence. Les trois hypostases fonctionnent comme trois niveaux distincts de réalité. 

La première hypostase, l'Un, est simple, infinie, illimitée en puissance et en perfection, supérieure à l'être, à la pensée, à l'essence, à la forme... Cette hypostase peut être définie comme puissance universelle.

La seconde hypostase, l'Intelligence, est l'Etre total. Elle possède en elle-même les formes intelligibles. De ce fait, elle contient le monde intelligible au sens strict du terme : les Idées, les Formes, les essences ou les êtres véritables. Les Idées sont conçues toutes à la fois par l'Intelligence, mais sont pourtant différentes les unes des autres. En tant qu'essences, elles sont, par rapport au monde sensible, des modèles ou encore les formes intelligibles des choses. En tant que puissances, elles sont les formes premières et créatrices, les raisons que l'Intelligence transmet à l'Âme universelle pour que la matière sensible puisse participer au monde intelligible.

La troisième hypostase a moins d'unité que l'Intelligence et est d'un niveau ontologique inférieur. Cette hypostase est double, à la fois éternelle et temporelle. L'Âme universelle contient toutes les âmes et les formes individuelles, c'est ce qui explique la sympathie par laquelle sont unies toutes les parties de l'univers sensible. Ainsi l'Âme a une fonction rationnelle, qui est de penser, et une fonction génératrice qui est de donner à la matière sensible l'existence tout en diversifiant les êtres mondains à l'aide des raisons séminales.

  Toute cette conception se rapproche de façon frappante d'une partie de la philosophie indienne, dont s'inspire d'ailleurs PLOTIN. Pour Olivier LACOMBE (1904-2001), indianiste et philosophe français, par exemple, il y a une "affinité profonde", "aux résonances multiples" entre des aspects importants des Ennéades et des Upanishad de la pensée indienne. (Notes sur Plotin et la pensée indienne, Annuaire de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, 1950-1951) D'ailleurs plusieurs auteurs grecs s'intéressent de près à la philosophie indienne, résultat sans doute (ou au moins cela l'accéléra-t-il) des expéditions d'Alexandre le Grand dans la vallée de l'Indus. Ce qui rapproche PLOTIN des Upanishads, c'est la volonté d'abolir les relations de l'ego avec le "cosmos", "les autres consciences" et "le principe suprême et universel". 

    Pour Agnès PIGLER, docteur en philosophie, enseignante au Lycée le Castel et à l'Université de Dijon, "la lecture des Énnéades de Plotin est complexe, elle implique au moins deux niveaux  : le premier est celui d'une lecture qui tend à comprendre le texte par et pour lui-même, en retenant la cohérence du discours et celle des images employées par l'Alexandrin ; le deuxième niveau est plus subtil, quittant l'immanence du texte il nous invite à repérer, à l'intérieur même de sa densité philosophique, les références constantes aux grands ancêtres, de l'emprunt, par Plotin, de leurs concepts.

C'est ainsi qu'apparaissent des concepts du pythagorisme, de l'orphisme, du platonisme, de l'aristotélisme, ou du stoïcisme. (...) Etudier un concept, c'est aussi bien le restituer au texte unique et prodigieusement dense de Plotin, qu'indiquer la présence constante de la référence au passé en montrant que (son) vocabulaire est tout entier nourri par la tradition philosophique. (...)" Il faut prendre en compte, pour la lecture de l'oeuvre de PLOTIN, "l'arsenal de notions qui ont leur sens plotinien propre, comme (ayant) ont aussi leur passé propre qui ajoute au sens philosophique précis que l'Alexandrin leur confère les stratifications sémantiques déposées par l'histoire de la philosophie. En bref, la présentation des notions employées par Plotin oblige à un effort d'interprétation, mais aussi à un effort d'approfondissement, de diversification et de précision."

    La postérité des Ennéades est une postérité éclatée. "Dans les deux siècles et demi qui ont suivi la mort de Plotin, écrit Emile BREHIER, dans son Histoire de la philosophie, le néoplatonisme a une histoire fort complexe non seulement par ses doctrines, souvent divergentes chez les très nombreux maîtres qui les enseignent, mais aux points de vue religieux et politique.

Au point de vue religieux, le néoplatonisme se fait peu à peu solidaire des religions païennes, qui finissent au milieu du triomphe croissant du christianisme. L'enseignement de Plotin contenait (...) une doctrine religieuse distincte de sa doctrine philosophique ; elle se distingue par deux traits : la divinité des êtres célestes, des astres ; un ensemble d'actes religieux, prières, évocations des âmes, incantations magiques, dont l'efficacité découle d'une manière en quelque sorte mécanique de l'observation exacte des rotes prescrits." PLOTIN se situe dans le courant des idées communes qu'il agrège à sa philosophie. Il participe, d'une certaine manière, aux luttes, mais c'est bien après sa mort que tout cela s'intensifie rapidement, entre religions orientales concurrentes et entre culte impérial et ces religions. Les néoplatoniciens "cherchent parfois à aller à la rencontre de ces croyances, en se faisant eux-mêmes plus populaires ; de là naissent des écrits comme le petit écrit de Sallustre, Des dieux et du monde, sorte de catéchisme néoplatonicien qui s'adresse aux gens du commun et sur les mythes connus de tous, avec un évident souci de clarté." 

 

PLOTIN, Ennéades, texte grec et traduction française d'Emile BRÉHIER, 7 volumes, Les Belles Lettres, 1924-1938. Rééditions nombreuses, souvent en morceaux, comme Du Beau, Ennéades I,6 et V, 8, Agora Pocket, 1991. Egalement Ecrits, sous la direction de Pierre HADOT, Cerf, 1988.

 

Emile BREHIER, Histoire de la philosophie, tome 1, Antiquité et Moyen-Âge, PUF, collection Quadrige, 1981 (voir aussi La philosophie de Plotin, 1928, réédition Vrin, 1982. Agnès PIGLER, Plotin, dans le Vocabulaire des Philosophes, ellipses, 2002. Maurice de GANDILLAC, Plotin, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

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26 septembre 2017 2 26 /09 /septembre /2017 09:19

   Bertrand Arthur William RUSSELL, mathématicien, logicien, philosophe britannique, est également un philosophe, homme politique et moraliste très engagé tout le long de sa vie à la fois dans la recherche scientifique et la lutte contre la guerre et les injustices. Il est considéré comme l'un des plus importants philosophes du XXème siècle, influencé par de multiples penseurs et influençant également de multiples chercheurs et de multiples hommes politiques. 

    On présente souvent sa pensées suivant trois axes :

- La logique, fondement des mathématiques ; avec FREGE, il est l'un des fondateurs de la logique contemporaine. Son Principia Mathematica (1903), écrit avec Alfred North WHITEHEAUD fait autorité dans le monde universitaire ;

- La philosophie scientifique ; il propose d'appliquer l'analyse logique aux problèmes traditionnels comme l'analyse de l'esprit, de la matière et de la relation entre l'esprit et la matière, de la connaissance et de l'existence du monde extérieur. Père de la philosophie analytique, il rejette l'idéalisme ;

- L'engagement dans le siècle, sa libre pensée : agnostique de coeur et d'esprit (proche de l'athéisme), il combat contre toutes formes de religion et par ailleurs toutes formes de guerre. Il défend des idées proches du socialisme tout en, à une étape de sa réflexion, condamnant le régime soviétique. Il s'appuie sur une philosophie rationaliste oeuvre pour la paix et l'amour et s'engage dans de nombreuses polémiques. Il est parfois considéré comme le "Voltaire anglais" ou le "Voltaire du XXème siècle". Son activité, notamment pour le désarmement nucléaire et contre la guerre du VietNam, se poursuit sous l'égide du Tribunal Russel (après avoir été le Tribunal Sartre-Russel). 

     Sa vie, longue, tumultueuse et féconde est toute entière gouvernée par trois passions : "le besoin d'aimer, la soif de connaitre et le sentiment presque intolérable des souffrances du genre humain" (A1, Prologue). Son oeuvre immense, multiple et décisive est encore en traduction et en publication (37 volumes en tout...). On y trouve des travaux théoriques relevant de la logique mathématique et de la philosophie, mais aussi des études de morale et de politique, et même des nouvelles et des romans. Le commentateur de cette oeuvre se trouve devant la difficulté particulière de la variation des thèses soutenues et à la transformation constante de son système. (Denis VERNANT). C'est ainsi que sur la croyance, le jugement et la vérité, il ne cesse de rechercher, passant par quatre conceptualisations successives : l'affirmation initiale de l'anti-psychologisme et du réalisme ; l'appréhension discursive du jugement (1910-1912) ; sa réinterprétation béhavioriste et moniste (1921) et l'approche langagière (1940). Demeure toutefois son rejet de l'idéalisme et l'affirmation constante d'une philosophie analytique. 

Il mène de front les trois axes de ses réflexions et actions, s'activant notablement dans les années 1940 et 1950. Sa première oeuvre porte sur la sociale démocratie allemande (1896) et ses premiers travaux mathématiques débutent sur la géométrie (1897). Il alterne alors publications scientifiques et publications politiques. Pour notre part, retenons Principle of Social Reconstruction (1916) republié en 2008 par Presses de l'Université de Laval, Justice in War-Time (Open Court, Chicago, 1916), Political Ideals (1917, New York), Roads to freedom : Socialism, Anarchisme, and Syndicalism (Londres, 1918), traduit en français sous le titre le monde qui pourrait être, The Problem of China (1922, Londres, Allen & Uniwin), The Prospects of Industrial Civilization (avec Dora RUSSELL, 1922, Londres), What I believe (1925), Selected Papers of Bertrand Russell (1927, New York), Sceptical Essays (1928, Londres), Mariage and Morals (1929), Education and the Social Orders (1932), Religion and Science (1935), Which Way to Peace? (1936), A History of Western Philosophy and Its connection with political and social circomstances from the earliest times to the present day (1946), The impact of science on Society (1952), Why I am not communist? (1956), Has Man a Future? (1961), Essay in Skepticism (1963), Unarmed Victory (1963), On the philosophy of science (1965); War crimes in VietNam (1967). A noter un The Autobiography of Bertrand Russell, en trois volumes, parus en 1967-1969. 

  Être philosophe pour RUSSELL ne saurait se limiter à élaborer une méthode d'analyse logique et à rendre compte des possibilités de connaissance. Homme politique (un temps député à la chambre des Lords en 1937), moraliste et militant anti-religieux et anti-guerre, il élabore une oeuvre politique au moins aussi importante que son apport en logique et en mathématique. Soucieux d'efficacité, aux essais abstraits et savants, il préfère délibérément les ouvrages (et les articles de journaux) destinés au grand public. 

Très tôt, la réforme de la morale sexuelle est pour lui une des nécessités vitales de son époque. Opposé à la "morale du tabou", qui puise sa sources dans des "superstitions" en partie religieuses; il prône la suppression de toute censure. A cette morale du tabou, il oppose une morale de libération, qui, sur le modèle de l'approche scientifique, se veut rationnelle et objective. Ce qui lui vaut des campagnes de presse, orientée par des autorités religieuses (protestantes) le faisant passer pour un "suppôt de Satan". Bertrand RUSSEL reste fidèle à lui-même en intervenant sur l'institution du mariage et sur les relations familiales.

C'est en héritier d'une grande famille de la noblesse anglaise que Bertrand RUSSELL entre en politique et n'en sort jamais. A ses débuts, tout en poursuivant sur les traces radicales et libre-penseuses de celle-ci, il défend d'abord un libéralisme aristocratique accordant une grande place à la liberté et à la justice, étranger à l'esprit démocratique et égalitaire des Temps . Modernes. Même lorsqu'il promeut des valeurs socialistes, il reste foncièrement aristocrate. C'est pendant la Grande Guerre que se concrétise ses nouvelles idées pacifistes et qu'il s'engage dans une action militante, abandonnant un certain patriotisme (et même... impérialisme...) qu'il avait affiché auparavant notamment pendant la guerre des Boers et juste avant la conflagration mondiale. Autant il défend dans ses écrits des idées socialistes et de justice social, autant, suite d'ailleurs à un voyage en URSS (en 1920) où il est frappé par le dogmatisme "communiste", il refuse le marxisme. Au terme d'une grande critique, RUSSELL considère que le socialisme russe est pire que le capitalisme lui-même dans la mesure où, nouvelle religion, il foule aux pieds ce qui à ses yeux fait toute la valeur de la "civilisation" : l'esprit scientifique, la tolérance et la démocratie. Dans Roads to Freedom (1918), déjà, il prône plutôt un socialisme de guilde ; il développe une augmentation en faveur de l'anarcho-syndicalisme, étant bien plus proche des thèses de BAKOUNINE et de KROPOTKINE que de LÉNINE...  

C'est après la deuxième guerre mondiale la menace atomique qui le mobilise le plus fortement, et cela dès 1945. La course aux armements nucléaires constitue la plus grande menace contre l'humanité ; son action (et ses écrits) se dirigent dans deux directions complémentaires : l'opinion publique et la communauté scientifique. Il plaide également, de manière alternative à cette course aux armements, pour un gouvernement mondial, seul capable à ses yeux de permettre d'apporter les solutions à tous les graves problèmes sur notre planète. 

Bertrand RUSSELL, Histoire de mes idées philosophiques, tel Gallimard, 2003 ; Le pouvoir, Editions Syllepse, 2003 ; Ma conception du monde, Gallimard, Idées, 1962 ; La connaissance humaine, sa portée et ses limites, Vrin, 2002 ; Science et religion, Gallimard, 1971 ; Le mariage et la morale, 10/18, 1970 ; Pratique et théorie du bolchevisme, Mercure de France, 1969 ; Le monde qu'il pourrait être, Denoël, 1973 ; 

Denis VERNANT, Bertrand Russell, GF Flammarion, 2003.

    

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19 septembre 2017 2 19 /09 /septembre /2017 07:55

   Jean-Claude CHESNAIS, de formation économiste et démographe est l'auteur de nombreux ouvrages et articles (notamment dans la revue Population) consacrés aux problèmes démographiques. Il est par ailleurs auteur d'une Histoire de la violence. Chercheur à l'institut national (français) d'études démographiques (INED) de 1975 à 1984, directeur de recherches de cet institut depuis 1985, enseignant à l'Ecole Nationale d'Administration, sa thèse de 1976 porte sur Les morts violentes.

   Ses ouvrages principaux portent sur la démographie et les différents dangers qui se rattachent à son évolution : La population du monde : enjeux et problèmes (co-directeur) en 1997, La démographie en 2002, La population du monde : géants démographiques et défis internationaux (2002), Le crépuscule de l'Occident (1995). On notera, en ce qui concerne ses articles, celui qui porte sur la Géopolitique de l'Eurasie : le point de vue du démographe, fresque des situations démographiques de la zone la plus peuplée du monde de l'Europe à l'Asie (sur diploweb). Il y aborde les problèmes démographiques qui tient compte des conditions dans lesquels se passent les mouvements migratoires (rôle des réseaux mafieux, des systèmes plus ou moins décentralisés, des niveaux différents d'évolution économique, des systèmes politiques plus ou moins autoritaires, des politiques de certains Etats pour attirer dans leur pays les élites, des situations de conflits...). Il s'y montre particulièrement critique par rapport aux données démographiques produites par certains Etats (notamment la Chine, "experte en falsification statistique")

   Dans Le crépuscule de l'Occident, réédité en 2005 (Laffont), Jean-Claude CHESNAIS veut à la fois exposer les tendances fortes démographiques et lancer un avertissement sur un déclin relatif de l'Occident. Il écrit que l'évolution de la population n'est pas exponentielle. Le mythe de sa croissance continue est donc pure illusion : elle s'est accéléré jusqu'en 1965, avec 2% de taux de croissance ; maintenant, celui-ci tend vers 1% au niveau mondial. Il tombera à 0% en 2040. Une diminution globale de la population humaine s'ensuivra.

Face à ce constat, l'ensemble des pays du globe ne se trouve pas logé à la même enseigne. En matière démographique, deux grandes zones planétaires peuvent être considérées : une première, en phase de croissance rapide, recouvre l'Afrique subsaharienne et le Moyen-Orient ; une seconde, l'Europe et l'Asie, entre en phase de maîtrise démographique plus ou moins forte. Dans cette dernière zone, la Corée a la plus basse fécondité du monde avec un niveau de remplacement des générations de l'ordre de 50%.

L'augmentation à venir de la population sera caractérisé par une croissance des populations âgées, voire très âgées. Les personnes de plus de 85 ans, à l'échelle du monde, seront multipliées par un facteur 10 à l'horizon 2050. Au contraire, l'augmentation globale de la population entre 2006 et 2050 sera de l'ordre de 40%. La pyramide des âge subira donc un retournement complet.

Par ailleurs, la carte du peuplement va se modifier de manière beaucoup plus importante en 50 ans qu'elle ne l'a fait en plusieurs millénaires. Ainsi, les déplacements humains entre la planète en expansion démographique et la planète en contraction démographique vont croître. Ce qui se passe actuellement en Amérique du nord le monde : son noyau de peuplement autour des WASP (White Anglo-Saxons Protestants) est minoritaire en Californie, dans les Etats de l'Ouest et du Sud. Des phénomènes similaires se produisent aussi en Europe : le sud de l'Espagne est en train de se peupler de migrants en provenance de l'Afrique. Ainsi, ces cinq dernières années la population espagnole a augmenté de 4 millions d'individus en raison de mouvements humains de l'Afrique vers l'Espagne alors même que ce pays est en situation de sous-fécondité.

Ces phénomènes de migration s'accompagneront également d'une reconfiguration des identités humaines à l'échelle des pays. Une déseuropéanisation du peuplement va se produire au profit d'une asiatisation, d'une africanisation et d'une islamisation (Notons qu'au passage l'auteur semble mélanger démographie et religion - rien ne dit que l'Islam ne va pas subir le sort de la Chrétienté en tant qu'entités identitaires...) des groupes de populations. Dans de grandes villes européennes, vers 2030, les habitants de type européen, au sens le plus varié, deviendront minoritaires. L'exemple de la Russie est pertinent : un scénario projette que son peuplement deviendrait à majorité musulmane. Sur 140 millions d'habitants, actuellement présents à l'intérieur des frontières russes, 25 millions sont déjà d'origine musulmane.

Enfin, autre conséquence : les tendances démographiques futures aggraveront certainement les tensions sur l'exploitation des matières premières. Parmi celles-ci, l'eau sera au centre des enjeux (notons que c'est déjà vrai...). Pénuries et stress hydriques évolueront de manière conjointe et importante à l'heure actuelle. Il est à craindre que la courbe de croissance de certains zones de peuplement sur Terre, et notamment en Afrique, n'accentue cette situation.

 

Jean Pierre CHESNAIS, Histoire de la violence en Occident, de 1800 à nos jours, Laffont, 1981 ; La démographie, PUF, collection Que sais-je?, 1990 ; La population du monde de l'Antiquité à 2050, Bordas, collection Atlas, 1991 ; Le Crépuscule de l'Occident, Démographie et politique, Laffont, 1995.

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14 septembre 2017 4 14 /09 /septembre /2017 16:07

    Le colonel et théoricien français Charles Jean Jacques Joseph Ardant du PICQ, d'une famille sans tradition militaire particulière, participant à plusieurs guerres (Crimée, Algérie, guerre franco-allemande où il est abattu) est l'auteur d'une doctrine qui va à l'encontre des courants dominants de l'époque. Théoricien militaire de grand talent, il est l'auteur d'un des livres les plus originaux du XIXème siècle.

    Fortement influencé par la pensée du Maréchal BUGEAUD, le militaire le plus en vue à l'époque où il commence sa carrière militaire et d'ailleurs protégé et conseillé par lui, Ardant du PICQ connait parfaitement le livre du général TROCHU, L'armée française en 1967, dont un important chapitre est consacré aux problèmes du combat et de la panique, et à la psychologie militaire en général. De plus, il conjugue souvent des apports du Maréchal de SAXE, de GUIBERT, du prince de Ligne et au Maréchal MARMONT. Ardant du PICQ navigue d'ailleurs dans un milieu aux tendances monarchistes ou/et aristocratiques, et considère qu'une société aristocratique est nécessaire pour aviver un véritable esprit militaire. Cet esprit traditionaliste explique que l'on ne mentionne que très peu dans les écoles militaires républicaines qui suivent  les années 1900... 

     L'essentiel de sa doctrine est exprimé dans Etudes sur le Combat, publié en 1880. Cet ouvrage compare "guerre ancienne" et "guerre moderne", commentent les feux d'infanterie et l'action des compagnies du centre (dans le dispositif adopté par l'armée française). Il se conclue par un ensemble de lettres et par le résultat des questionnaires qu'il a fait parvenir à des militaires. Il faut dire que le résultat de ce questionnaire n'est guère satisfaisant et c'est une des raisons pour lesquelles il se tourne surtout vers l'Antiquité et les expériences militaires des Grecs et des Romains. De fait, l'obsession de la légion romaine l'a atteint, comme il a atteint d'ailleurs nombre des théoriciens militaires avant lui. 

Son idée principale consiste à démontrer qu'alors que le combat ancien est fondé sur le duel face à face (hormis tout de même les divers tirs de traits...), le combat mode,e, à cause de la technologie employée, éloigne les belligérants qui ne se voient plus et qui agissent l'un sur l'autre à distance. Le fait de ne pas voir son adversaire induit que le combattant est livré à lui-même et que sa puissance repose sur sa force morale. Autrement dit, le combat repose avant tout sur l'être humain et notamment sur sa psychologie. En effet, pour lui, la défaite est avant tout une rupture psychologique due notamment à la peur et qui génère le désordre, la confusion et la panique. Pour lutter contre cette peur et prendre l'ascendant, il faut éduquer la force morale des soldats à travers la discipline, la confiance et la solidarité. La victoire se fonde donc sur une éducation du soldat qui doit être solidement commandé par des officiers convaincus de leur rôle. 

    De son vivant, Ardant du PICQ n'a publié que ses Etudes sur le combat antique, complétées après sa mort par les notes qu'il avait esquissées sur le combat moderne. Les Etudes sur le combat ont un impact important auprès des officiers français du premier entre-deux-guerres, dont la plupart sont animés d'un désir de revanche vivace. Rédigées avant la guerre franco-prussienne, les chapitres du livre soulignent de manière prophétique les points faibles de l'armée française - qui sont la cause militaire de la défaite face à la Prusse, au moins sur la tactique. 

Déçu par ce qu'il observait dans sa propre armée, Ardant du Picq se tourna vers le passé pour chercher les solutions aux problèmes contemporains, ainsi que le firent avant lui d'autres théoriciens de la guerre comme MACHIAVEL et FOLARD. Il ajoutait à cette réflexion théorique les leçons qu'il tirait de l'expérience en Crimée et en Afrique et qui l'avaient rendu profondément sceptique à l'égard des théories sur la supériorité du nombre. Conscient des limites de son expérience vécue, Ardant du PICQ fut l'auteur d'un questionnaire qu'il fit circuler parmi les officiers de l'armée française, à une époque où ce genre de sondages n'était guère courant. L'analyse de la guerre et le style littéraire qui caractérisent son oeuvre forment un contraste saisissant avec la plupart des écrits militaires produits à la même époque, où domine la pensée de CLAUSEWITZ et de JOMINI. Ardant du PICQ préfère citer BUGEAUD ou MACHIAVEL et se montre souvent critique envers NAPOLÉON, grand inspirateur des doctrines militaires du XIXème siècle. (Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND)

Ses remarques sur la nature des Etats démocratiques et leurs rapports ambigus avec la guerre auraient pu être écrits aujourd'hui, et son habileté à décrire la guerre dans toute son horreur, est digne des meilleurs ouvrages sur le sujet. Pour lui, toute théorie de la guerre doit prendre pour base l'être humain. Le progrès technique ou les particularités sociales et culturelles sont importantes, mais il reste que la guerre est toujours menée par des hommes, avec leurs faiblesses et leur appréhension de la mort. Le courage, bien qu'il existe chez certains, ne suffit guère à garantir la victoire, surtout face à une adversité prolongée. Le seul moyen de vaincre la peur naturelle du soldat reste la discipline, ce qu'avaient compris les Romains. Face à un adversaire dangereux, des hommes organisés et sachant compter les uns sur les autres ont un net avantage sur des individus plus courageux mais qui n'ont pas forcément confiance les uns dans les autres. La confiance et la solidarité doivent s'allier avec une discipline irréprochable et un commandement de premier ordre, l'ensemble constituant la force morale, composante essentielle de la victoire militaire. le combat n'est pas seulement une confrontation physique entre deux adversaires mais surtout un affrontement entre deux volontés opposées. C'est la supériorité morale qui décide de la victoire, même avec un handicap physique. La solidarité et la confiance ne s'improvisent pas, écrit Ardant du PICQ ; en revanche, elles peuvent être générées par un entraînement et une éducation militaires servant à créer une armée psychologiquement solidaire. Des troupes non préparée se retrouvant précipitamment au coeur d'un conflit peuvent combattre de manière héroïque mais rarement victorieuse. Cette insistance sur la psychologie collective et sur la qualité des troupes l'amène à critiquer les armées de masse de type napoléonien. Il leur préfère des armées de taille plus modeste,composées de troupes supérieurement entrainées et disciplinées qu'il oppose aux armées de masse "désordonnées".

Pour Ardant de PICQ, la force morale est encore plus importante à l'époque moderne que dans l'Antiquité. Il n'est pas seulement le critique prophétique de l'armée française de 1870 ou le précurseur de FOCH et de DE GAULLE. Ses propos ont une qualité de permanence que l'on ne retrouve pas chez les plus grands théoriciens de la guerre dont la lecture ne satisfait pas seulement notre curiosité historique mais nous aide efficacement à mieux comprendre les conflits de notre propre époque. (Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND)

      La postérité de la pensée d'Ardant du PICQ pose question : ni FOCH et le commandement militaire ne donnent, notamment pendant la première guerre mondiale, à l'armée française le primat de l'éducation militaire - il répugne même à utiliser les réserves plus entrainées que les soldats en ligne - sur les effets de masse et du nombre. Seules ses considérations sur la discipline sont intégrées dans l'organisation des troupes. Pourtant les pertes auraient été moins considérables si ses conseils avaient été suivis. Toutefois, la célèbre école française de l'offensive à outrance s'est inspirée d'Ardant du PICQ, et notamment de sa maxime : "Celui-là l'emporte qui sait par sa résolution marcher en avant". Elle a interprété cette phrase dans le sens que l'offensive, partout, à tout moment, quelques que soient les moyens de l'entreprendre, conduit obligatoirement à la victoire. Cette interprétation mécanique et étroite de sa doctrine est bien entendu erronée. En fait, celui-ci a plus à l'esprit la supériorité des manoeuvres en offensive comme en défense. Sur le long terme, sa volonté de mettre en lumière nombre de problèmes de la guerre moderne (notamment dans la conduite à distance de la guerre et sa mécanisation indéfinie...), et son éclairage sur la nécessité de l'éducation militaire d'une armée nombreuse, puissante et intégrée composée en grande majorité de civils inspire encore la problématique de la formation dans les armées occidentales. Il s'agit d'inculquer la résistance à la terreur du champ de bataille, trouver de nouvelles méthodes de discipline tenant compte du fait qu'"aujourd'hui il faut avaler en cinq minutes (la quantité de terreur) que sous Turenne on prenait en une heure". (Stefan T POSSONY)

Ardant du PISCQ, Etudes sur le combat, Combat antique et combat moderne, Champ libre, 1978. Accès libre sur Gallica.bnf.fr.. Extrait de Etudes sur le combat, chapitre VI, dans Anthologie des classiques militaires français, textes choisis et présentés par le général CHASSIN, édition Charles-Lavauzelle, Limoges-Paris-Nancy, 1950, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. 

Pierre LEHAUTCOURT, Le colonel Ardant du Picq, dans La revue de Paris (mai-jui 1904). Etienne MANTOUX et Stefan POSSONY, Du Picq et Foch : l'école française, sous la direction de Edward Mead EARLE, Les Maitres de la stratégie, volume 1, Berger-Levraut, 1980.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. 

 

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9 septembre 2017 6 09 /09 /septembre /2017 11:12

   Le philosophe et sociologue allemand Georg SIMMEL écrit une sociologie atypique et hétérodoxe, abordant de nombreux sujets, de manière souvent transversale et plurididisciplinaire, et ne se rattache à aucune école. A partir de nombreuses observations et discussions lors de séminaires publics et privés (Université de Berlin de 1885 à 1901), il écrit sur plusieurs thèmes : l'argent, la mode, la parure, l'art, la ville, l'étranger, les pauvres, la secte, la sociabilité, l'individu, la société, l'interaction, le lien social, le conflit, son principal ouvrage demeurant Philosophie de l'argent (1900). Peu reconnu par les autorités universitaires officielles, il suscite toutefois l'intérêt de l'élite intellectuelle berlinoise. Il n'est nommé professeur à l'université de Strasbourg, ville allemande, qu'en 1914. 

    Alors qu'il influence les intellectuels de son époque et continue d'avoir une influence aujourd'hui (Max WEBER, Karl MANNHEIM, Alfred SCHUTZ, Raymond ARON, Erving GOFFMAN, Howard BERCKER, Anselm STRAUSS, Isaac JOSEPH...), sa pensée, critiquée par Emile DURKHEIM et Georg LUKACS, n'est redécouverte dans le monde francophone qu'à partir des années 1980. Il constitue une référence importante pour l'école sociologique de Chicago. 

    Il est, avec Max WEBER, une des figures les plus importantes de la sociologie allemande classique. Georg SIMMEL est surtout reconnu comme le promoteur de la sociologie "formelle", notion souvent mal comprise bien qu'elle soit bien acceptée dans les sciences sociales contemporaines. Mais il est d'abord, et c'est une priorité qu'il partage avec Max WEBER, un des pionniers de la sociologie de l'action.    

 

    Georg SIMMEL expose dans une "Autoprésentation inachevée" un résumé de sa philosophie, à la demande de son éditeur : 

"Je suis parti d'études épistémologiques et kantiennes qui allaient de pair avec des études historiques et sociologiques. Le premier résultat en fut le thème fondamental (développé dans Les problèmes de la philosophie de l'histoire) : que l'"histoire" signifie la mise en forme de l'événement immédiat, qu'on ne peut que vivre, d'après les a priori de l'esprit scientifique, de même que la "nature" signifie la mise en forme par les catégories de l'entendement de l'ensemble du matériau donné par les sens. 

Cette séparation entre forme et contenu du tableau historique, qui m'est venue de façon purement épistémologique, se prolongea ensuite chez moi en principe méthodique au sein d'une science particulière : j'acquis une nouvelle conception de la sociologie en séparant les formes de l'association de ses contenus, c'est-à-dire les pulsions, les buts, les contenus objectifs qui ne deviennent sociaux que lorsqu'ils sont assumés dans les interactions entre les individus ; j'ai développé ces genres d'interaction comme objet d'une sociologie pure dans mon livre.

Mais partant de cette signification sociologique de l'interaction, celle-ci prit peu à peu l'ampleur d'un principe métaphysique absolument global. La dissolution temporelle de tout ce qui est substantiel, absolu, éternel dans le flux des choses, dans la mutabilité historique, dans la réalité qui n'est plus que psychologique, me semble ne pouvoir être garantie contre un subjectivisme et un scepticisme sans bornes que si, à la place de ces valeurs substantielles fixes, on place l'interaction vivante des éléments, lesquels sont à leur tour soumis au même processus de dissolution à l'infini. Les concepts centraux de vérité, de valeur, d'objectivité, etc, se révélèrent à moi comme des interactions, comme les contenus d'un relativisme qui ne signifiait plus la dissolution sceptique de tout point fixe, mais bien au contraire leur assurance contre celles-ci par le biais d'une nouvelle conception de point fixe (voir Philosophie de l'argent).

Ce principe cosmique et épistémologique du relativisme, qui substitue à l'unité substantielle et abstraite de la représentation du monde l'unité organique de l'interaction, est lié à mon notion personnelle de la métaphysique que expose dans les pages suivantes." (dans Sous la direction de GASSEN K. et LANDMANN M., Livre de remerciements pour Georg Simmel, Duncker & Hublot, Berlin, 1958)

   

     Il faut bien comprendre que les principes qu'il formule, et en cela nous nous démarquons un peu de sa pensée, sont peu compatibles avec les mouvements d'idées qui, comme le structuralisme et le néo-marxisme, ont exercé une influence importante en France entre 1960 et la fin des années 1970.

Mais en dehors de ce démarquage notamment avec une certaine phraséologie marxiste, le principal obstacle à la diffusion de sa pensée réside dans son caractère interdisciplinaire, réelle difficulté à une époque lorsque dans les universités françaises notamment, on opère entre disciplines des séparations tranchées doublées de rivalités professionnelles. Certains de ses livres comme les problèmes de philosophie  de l'histoire (1892) et une partie de Questions fondamentales de la sociologie (1908) concernent la philosophie des sciences sociales. D'autres, comme la Philosophie de l'argent, traitent de sujets microsociologiques, en ignorant d'ailleurs les frontières entre sociologie et économie. Plusieurs de ses ouvrages enfin, ceux qui sont les plus connus, tel!vent plutôt de ce qu'on appelle aujourd'hui la psychologie sociale. C'est essentiellement sur ces essais microsociologiques que l'influence de SIMMEL s'est appuyée aux Etats-Unis, alors que son succès dans la France dans l'entre-deux-guerres était surtout dû à ses travaux épistémologiques qui ont pour objet le problème de l'explication en histoire.

Mais la notion la plus marquante de l'oeuvre de SIMMEL est celle de sociologie "de la forme" ou de "sociologie formelle". Pour cerner cette notion, nous explique Raymond BOUDON, qui figure parmi les sociologues trop contents de trouver en lui un théoricien non suspect de marxisme, "il faut en premier lieu prendre conscience de son origine kantienne. De même que la connaissance des phénomènes naturels n'est possible, selon Kant, que parce que l'esprit y projette des formes (par exemple l'espace et le temps), de même la connaissance des phénomènes sociaux n'est possible, selon Simmel, qu'à partir du moment où le sociologue organise le réel à l'aide de systèmes de catégories ou de modèles. Sans ces modèles, les faits sociaux constituent un univers chaotique sans signification pour l'esprit, exactement comme pour Kant l'expérience du réel se réduirait à une "rhapsodie de sensations", si elle n'était organisée par les "formes" de la connaissance. Utilisant un autre vocabulaire, Simmel exprime ici une idée voisine de celle qui transparait dans une notion centrale de la pensée de Max Weber : un type idéal est en effet également une construction mentale, une catégorie, qui permet d'interroger la réalité sociale. 

Selon Simmel, cette conception néo-kantienne s'applique aussi bien à la recherche historique qu'à la sociologie. Ni l'historien ni le sociologue ne peuvent faire parler les faits auxquels ils s'intéressent sans projeter des "formes" dans la réalité. Mais cela ne signifie pas que la sociologie soit indistincte de l'histoire. Simmel est au contraire convaincu qu'il peut exister une connaissance du social intemporelle. Il soutient, plus exactement, qu'on peut émettre sur le social des propositions intéressantes et vérifiables - scientifiques en un mot - bien qu'elles ne se réfèrent à aucun contexte spatio-temporel déterminé. Ainsi, on observe que lorsqu'un groupe d'intérêt atteint une certaine taille, celui-ci est souvent "représenté" par une minorité, un groupe de faible dimension ayant davantage de liberté de mouvement, de facilité pour se réunir, d'efficacité et de précision dans ses actes. (...)." Il s'agit d'identifier et d'analyser des modèles susceptibles d'illustrations multiples. 

"En définitive, poursuit Raymond BOUDON, la notion simmelienne de sociologie "formelle" préfigure de manière explicite la notion moderne de modèle. Un modèle est une représentation idéalisée dont on présume qu'elle peut permettre de mieux comprendre certaines situations réelles, à condition de prendre conscience des simplifications que sa construction introduit. Il possède la double propriété d'être général - dans la mesure où il peut s'appliquer à des contextes spatio-temporels divers - et idéal - pour autant qu'il ne s'applique textuellement à aucune réalité concrète. Il faut donc bien prendre soin de distinguer la notion de modèle de celle de loi. Une loi est une proposition qui a l'ambition de représenter un énoncé empirique (alors que le modèle se veut idéal) et d'être de validité universelle (alors qu'un modèle prétend seulement s'appliquer à une pluralité de situations et avoir ainsi une valeur générale). Simmel est parfaitement conscient de la distinction entre ce que nous appelons "modèle" et ce qu'il appelle "forme", d'une part, et ce qu'on désigne communément par la notion de "loi" d'autre part : "la manie de vouloir absolument trouver des "lois" de la vie sociale, écrit-il, est simplement un retour au credo philosophique des anciens métaphysiciens : toute connaissance doit être absolument universelle et nécessaire."

La sociologie "formelle" de Simmel tourne ainsi complètement le dos à la sociologie durkheimienne, dont un des objectifs principaux est, au contraire, de déterminer des lois empiriques et universelles. Aussi n'est-il pas étonnant que la réaction de Durkheim (Texte, Minuit, tome 1 13 sqq.) à la notion simellienne  de sociologie "formelle" soit un chef-d'oeuvre de méconnaissance et d'incompréhension."

Il n'y a là dans le mot "modèle" aucune sens mathématique. SIMMEL ne facilite pas pour autant la tâche du lecteur, désignant indistinctement les constructions mentales, qui permettent au sociologue d'analyser la réalité sociale, et les constructions qui sont le produit de l'interaction sociale...

Il découle de ce qui précède que l'histoire est toujours une reconstruction par laquelle l'historien rend le réel compréhensible en y projetant des "formes". Le réalisme est une position intenable, celui-ci tend à vouloir reconstruire l'activité de milliers d'individus, comme dans le cas d'un champ de bataille, aussi bien que la volonté de découvrir des "lois", régularités macroscopiques. Il ne peut y avoir que des régularités microscopiques, psychologiques, et l'on voit là ce qui séduit Raymond BOUDON et beaucoup d'autres, plus ou moins partisans de l'individualisme méthodologique... Mais on voit bien dans les oeuvres de SIMMEL qu'il s'agit plus d'une attitude criticiste et relativiste face à l'explication historique. La connaissance historique peut être scientifique, à la condition de prendre toujours conscience de ses limites et de ne pas prétendre ni à la reproduction du réel, ni à une rationalisation du devenir historique par la mise en évidence d'introuvables régularités empiriques au niveau macroscopique.

Dans le détail toutefois, on voit bien des similitudes, dans La philosophie de l'argent par exemple, entre des développements de SIMMEL et ceux de DURKHEIM (avec La division du travail...). Mais SIMMEL reste au niveau d'une grande quantité de modèles partiels, mettant en évidence un nombre important de conséquences ou d'effets de l'apparition de l'argent, sans systématiser l'ensemble, à l'inverse de DURKHEIM qui recherche une loi dynamique de l'ensemble. Pour autant, contrairement à certaines lectures américaines, SIMMEL ne tombe pas dans un psychologisme ou même n'entend pas faire oeuvre de psychologie de la vie quotidienne. Il s'agit plus d'établir, comme Max WEBER, une sociologie de l'action, qui concurrence d'ailleurs la sociologie durkheimienne, la sociologie marxiste ou la sociologie structuraliste (Raymond BOUDON).

 

      Georg SIMMEL ne rencontre pas un grand écho en France, en bute aux reproches des partisans de DURKHEIM qui lui reprochent le caractère philosophique et psychologique de ses théories, tandis que sa sociologie connait une diffusion plus large en Italie, en Russie et surtout aux Etats-Unis.

        En 1917, SIMMEL publie Les Questions fondamentales de la sociologie, où il reformule ses thèses et une typologie distinguant sociologie générale et sociologie "pure" ou "formelle". La même année parait Le Traité de Sociologie générale de PARETO et le début des travaux de WEBER intitulés Economie et Société, consacrés aux concepts fondamentaux de la sociologie. C'est aussi l'année de la mort de DURKHEIM. SIMMEL reprend ses thèses du début de son oeuvre : l'étude des formes sociales est la conséquence d'une construction intellectuelle des objets de la science. C'est l'intention de connaissance, le point de vue, qui délimite l'objet. WEBER défend cette position perspectiviste dès son article sur l'Objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociale (1904).

On peut écrire sans danger que la première guerre mondiale, en regard du débat foisonnant autour du développement de la sociologie en Europe constitue bien le suicide de toute une intelligentsia et de toute une façon de penser le monde. Le coup d'arrêt au développement culturel et intellectuel que constitue la première guerre a d'ailleurs été bien pressenti par de nombreux auteurs de cette nouvelle discipline. Il faudra attendre longtemps (après la seconde guerre mondiale en fait) pour que renaissance un débat de cette ampleur et que l'Europe retrouve un rang occupé (en grande partie encore aujourd'hui) par les Etats-Unis. 

Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL présentent cette reformulation : "Georg Simmel affirme sa théorie des actions réciproques en montrant qu'il faut analyser non seulement celles qui sont objectivantes dans des figures uniformes comme l'Etat, la famille... mais aussi les formes de socialisation qui e glissent en-dessous, qui relient sans cesse d'heure en heure les individus et dont les premières ne sont que des consolidations.

Ansi la méthode sociologique inaugure une troisième voie, entre l'explication traditionnelle qui impute les formes sociales au génie d'individus particuliers et celle qui les attribue à des forces transcendantes (Dieu, héros, nature). Cette méthode génétique est d'ailleurs propre aux sciences de l'esprit (économie politique, histoire de la culture, éthique, théologie), thèse défendue par Simmel, dès 1908 (Sociologie).

Dans ce cadre il réinterprété également le matérialisme historique. Le conditionnement économique est seulement la "manifestation d'une orientation fondamentale qui aurait également trouvé son expression dans un certain art et dans une certaine pratique politique sans que l'une ait immédiatement conditionné l'autre (...). La forme économique n'est, elle aussi, qu'une "superstructure" par rapport aux relations et transformations de la structure purement sociologique, qui représentent la dernière instance historique et qui doit façonner les autres contenus de l'existence dans un certain parallélisme avec la structure économique". Cette démarche constitue le premier cercle de problèmes de la sociologie, à savoir le conditionnement social des diverses sphères de la vie : économique, politique, spirituelle, etc.

Cette vision est unilatérale et ne doit pas faire oublier d'autres dimensions possibles inhérentes à la nature des choses (il y a ne logique de l'art, de la science, de la religion, etc.). Ainsi se constitue un autre cercle d'analyse sociologique.

Par une abstraction supplémentaire on aboutit à la sociologie générale en étudiant les traits communs des réalités qui en découlent dans un groupe social, par exemple les étapes des évolutions historique : Simmel fait référence à la loi des trois états d'Auguste Comte mais aussi à F. Tannise et son thème du passage de la communauté organique à la coexistence mécanique.

Enfin, le dernier cercle est lié à une autre direction de l'abstraction, la description des formes que prennent les actions réciproques des individus. Cette sociologie pure ou normale, "science de la société", le plus étroit et le plus vrai du terme de "société" se donne pour objectif de décrire la production des formes de socialisation. Dans le flux du vécu opère comme un principe de différenciation et d'individuation". 

 

Georg SIMMEL, les problèmes de la philosophie de l'histoire (traduction Raymond BOUDON), PUF, 1984 ; Philosophie de l'argent, PUF, 1987 ; Sociologie et épistémologie, avec une introduction de FREUND, PUF, 1981 ; Les grandes villes et la vie de l'esprit, Petite Bibliothèque Payot, 2013 ; Philosophie de la mode, Allia, 2013 ; Le conflit, Circé, 1992.

F LÉGER, La pensée de Georges SIMMEL, Kimé, 1989 ; Frédéric VENDENBERGHE, La sociologie de Georg SIMMEL, La Découverte, Repères, 2009. Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Raymond BOUDON, Georg Simmel, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

Complété le 16 octobre 2017.

 

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4 septembre 2017 1 04 /09 /septembre /2017 13:04

   Le pionnier de l'aviation militaire russe Alexander Pokofieff de SERVESKY, naturalisé américain par la suite en 1931, est un fervent défenseur du bombardement stratégique et développe une approche que domine l'élément techno-économique. Ses vues annoncent déjà les doctrines de guerre américaines d'après 1945, en particulier les stratégies nucléaires dérivées des modèles économiques. 

   Suivant les traces de son père, un des premiers aviateurs russes, il entre à l'Ecole navale de la Russie impériale. Ingénieur diplômé en 1914, le lieutenant SERVESKY sert en mer dans une flottille de destroyer juste avant la Premier guerre mondiale. Transféré à l'Ecole militaire d'aéronautique de Sébaspotol, il sert comme pilote jusqu'à la révolution de 1917, malgré l'amputation d'une jambe. Pendant la révolution, il continue de rester sous uniforme, mais il quitte la Russie pour les Etats-Unis, refusant de participer à la guerre civile. Il passe alors directement en 1918 au service de l'armée américaine, et après l'armistice devient l'assistant du général Billy MITCHELL, qui l'aide dans ses efforts pour prouver que la force aérienne peut couler des cuirassés. Il dépose de très nombreux brevets de fabrication d'éléments d'avion militaire à partir de 1921. Il fonde une société, la Servesky Aero Corporation, qui exploite ces brevets, se spécialisant dans la fabrication de pièces et d'instruments d'avion (société qui ne survit pas à l'effondrement boursier de 1929).

   A partir de 1931, il produit ses avions dans une nouvelle société qui investit surtout également dans la recherche-développement de nouveaux appareils. Lorsque la seconde guerre mondiale éclate, il se met à écrire ce qui deviendra son ouvrage principal, Victory throught Air Power (1942), suivi plus tard d'Air Power : Key to Survival (1950). Avec les studios Disney et ces livres, Alexandre de SERVERSKI popularise l'aviation militaire auprès du grand public, devenant un phare dans cet ensemble militaro-industriel qui allie prospections militaires tout azimut et médiatisation de la force aérienne des Etats-Unis.

   Cet industriel "showman" est avant tout un disciple de William MITCHELL. Comme son maître, dont il enrichit l'oeuvre par de nombreux exemples, il souligne l'importance des aspects techniques de l'aéronautique. Son analyse de la défaite allemande face à l'Angleterre met en relief les limites du rayon d'action des avions allemands, cause principale du désastre de leur offensive aérienne selon lui. Il préconise la mise en place d'une politique industrielle et militaire favorisant le développement de l'aviation, véritable épine dorsale de toute stratégie victorieuse. Pays industrialisé et puissant, les Etats-unis doivent utiliser leur supériorité économique et technologique pour se doter d'une aviation supérieure à celle de ses adversaires principaux, Allemands et Japonais, et plus tard de ses alliés et de ses ennemis à la fois (URSS, Japon, Chine, Europe...). La guerre de l'avenir sera une guerre inter-hémisphérique où la victoire se décidera dans le combat aérien. La stratégie qui découle des nouvelles inventions technologiques, avions et chars, est fondée sur une capacité d'adaptation supérieure dictée par les transformations quasiment quotidiennes des nouvelles machines de guerre. Le pays qui prétend à la victoire doit savoir se remettre en question pour rester à la pointe du progrès et toujours devancer ses rivaux.

    Alexandre de SERVERSKI contribue, avec des universitaires (George T RENNER...) à faire de la géopolitique de l'air une véritable discipline aux Etats-Unis. Réaliste, il inscrit sa pensée stratégique dans les possibilités techniques des avions, insistant par exemple sur l'importance de l'usage de porte-avions ou de postes avancés partout dans le monde. 

 

Alexandre de SERVERSKI, Victory throught Air power, Simon and Schuster, New York, 1950. Extrait dans l'Anthologie mondiale de la stratégie (Le défi aérien), Sous la direction de Gérard CHALIAND, robert Laffont, Bouquins, 1990, avec une traduction de Catherine Te SARKISSIAN ; America : Too Young to Die!, McGraw-Hill, 1961 ; 

 

Edward WARNER, Douhet, Mitchell, Serverski : les théories de la guerre aérienne, dans Les Maitres de la stratégie, tome II, Sous la direction de Edward Mead EARLE, Berger-Levraut, 1980. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de la stratégie, Perrin, tempus, 2016. 

 

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2 septembre 2017 6 02 /09 /septembre /2017 14:23

   Parmi les auteurs nombreux mais de second plan qui commentent en France les thèse des trois pionniers de l'aviation militaire, Camille ROUGERON est une stratégiste peu connu, malgré une oeuvre considérable. Polytechnicien, ingénieur du génie maritime, d'une fureté abondante en ce qui concerne les découvertes scientifiques et techniques les plus récentes de son temps, doté d'un réel talent de vulgarisation (notamment par ses article parus entre 1927 et 1979 dans la presse quotidienne), il est sans doute le technocrate-type qui recherche constamment dans la technique la solution à tous les problèmes de l'humanité.  

Même s'il est marginalisé assez tôt par l'institution militaire, suite notamment à ses mises en garde à plusieurs reprises sur la vulnérabilité des flottes au mouillage face aux attaques aériennes de 1931 à 1938, il conserve à la foi sa foi en la technique et sa virulence quant aux certitudes stratégiques sur lesquelles se fondent les systèmes de défense de la France et de ses alliés à l'orée de la seconde guerre mondiale. 

  Sa pensée originale englobe tous les aspects de la guerre et ses ouvrages denses fourmillent de détails techniques et de récits de combats, tellement qu'il est parfois difficile de distinguer ce qui relève de la stratégie, de la tactique et du "monde d'emploi" des armes. Cet auteur refuse de se spécialiser dans un domaine précis et se pensée est un continuel va-et-vient entre les descriptions d'armement, la pratique du champ de bataille, la stratégie du théâtre d'opération, l'analyse politique et économique des nations en guerre, l'histoire et l'actualité. Son refus des doctrines, des conventions de pensée, du conservatisme sous toutes ses formes, le mettent à part, et c'est seulement parfois plusieurs décennies plus tard que ses vues s'avèrent exactes. 

    Il commence véritablement à écrire qu'à la fin des années 1930. Son premier livre, l'Aviation de bombardement, en deux tomes, (1936) est abondamment commenté à l'étranger. Suivent Les enseignements aériens de la guerre d'Espagne (1939), dont les conclusions sont discutées par l'amiral CASTEX dans la deuxième édition du tome II des Théories stratégiques (1939). 

Même s'il partage avec ses "confrères" la même foi en la technique, il est par contre exaspéré par l'esprit de caste des ingénieurs d'Etat. Ceux-ci trouvent tous les défauts possibles aux matériels conçus par leurs concurrents pour retarder leur sortie et leur adoption éventuelle, ce qui leur permet de gagner du temps pour mettre au point leur propre matériel dans les arsenaux d'Etat. Cette attitude - à la rigueur justifiée économiquement lorsqu'on table sur une longue période de paix - devient contestable lorsque la guerre menace, surtout lorsque l'ennemi potentiel possède un armement moderne et puissant. En tant que directeur du service technique du ministère d l'Air, il constate par ailleurs qu'une partie de l'armement est inutilisable, ce qui est vérifié lors dans premiers engagements dans les airs,. Ses recommandations suite à ses contrôles restent souvent sans effets et il demande sa retraite anticipée en 1938. Dans son ouvrage de 1939 il continue de mettre en garde contre les deux principaux dangers de la guerre qu'il prévoit imminente, la destruction des flottes au mouillage par bombardement aérien et l'attaque directe des colonnes d'infanterie par l'aviation d'assaut. Tout comme pour DE GAULLE pour les chars, ses recommandations pour la défense aérienne ne sont pas réellement pris en compte par une hiérarchie militaire cantonnée dans une stratégie défensive terrestre. 

    Après s'être réfugié en zone libre puis en Algérie pendant la seconde guerre mondiale, étant en relation avec DE GAULLE, par l'intermédiaire de leur éditeur commun, BERGER-LEVRAULT, et membre du groupe de réflexion du colonel Emile MAYER, il n'arrête pas de publier, soit dans la presse publique (Echo d'Alger, Journal de la Marine marchande, Science et Vie...), et, surtout après la Libération, dans la presse spécialisée militaire (Forces aériennes, Revue de la défense nationale). Ses idées sont surtout utilisées par les néo-douhétiens qui veulent une force aérienne autonome et une stratégie aérienne préliminaire à toutes autres opérations. Alors qu'il est énormément sollicité par le lobby militaro-industriel pour faire la promotion de l'avion, la publication en 1952 de Les enseignements de la guerre de Corée les déçoit, ainsi que la hiérarchie militaire d'ailleurs. Il estime dans ce livre que les enseignements de la seconde guerre mondiale ne sont pas transposables au théâtre d'opération en Corée, car les Nord-Coréens et leurs alliés font preuve d'une résistance importante (DCA efficace) face aux bombardements stratégiques. Pour lui tous les dogmes hérités de la Deuxième guerre mondiale sont remis en cause par ce conflit : la maitrise de l'air, le commandement stratégique, le rôle des intercepteurs, le bombardement pré-stratégique des moyens de transport, l'appui-feu et la défense anti-aérienne. Du coup, les dispositions pour la défense de l'Europe de l'Ouest lui semblent fortement inadaptées et il s'éloigne définitivement des positions officielles.

   Dans les années 1950 et 1960, son principal centre d'intérêt est la stratégie nucléaire. Dans La guerre nucléaire, armes et parades de 1962, il récuse la stratégie de dissuasion mis alors en oeuvre par le général DE GAULLE. Il se marginalise un peu plus, ne publiant plus que des articles techniques sans considérations doctrinales dans la Revue de défense nationale, tout en militant pour les utilisations civiles (dans les très grands travaux, type percement de canal) de l'explosif nucléaire. 

    Dans tous ses écrits, Camille ROUGERON ne propose pas de stratégie ou de tactique, il refuse de se prononcer sur les priorités à accorder, car pour lui l'outil militaire doit rester souple et adaptable, de manière à pouvoir changer rapidement une tactique qui a atteint son niveau de saturation, quitte à y revenir plus tard si les circonstances l'obligent. Si les commandements civils et militaires préfèrent les armements coûteux et lourds, c'est parce que selon lui dominent l'esprit du système, la concurrence interarmées et l'amour-propre des chefs militaires. Et parce que, pointant là le complexe militaro-industriel, les enjeux économiques et sociaux finissent par prendre la priorité sur les enjeux stratégiques. Toute reconversion importante de l'industrie d'armement en fonction des impératifs de défense est bloquée par des dirigeants politiques beaucoup plus soucieux des fermetures d'usines et de leurs répercussions locales que des enjeux globaux de défense, et même parfois des problèmes de financements.

     Pour Camille ROUGERON, c'est la notion de rendement qui est l'élément-clé qui rassemble tous les enjeux. L'armement et sa mise en  oeuvre ont un coût et leur rendement doit être proportionnel à ce coût. "Entre adversaire d'égale richesse, toute destruction est avantageuse qui coûte moins cher que l'objet détruit" écrit-il (L'aviation de bombardement). Il prône une forme de guerre économique dans lequel il faut privilégier un mode de combat peu coûteux, tout en imposant à son adversaire un mode de combat ruineux pour lui ; on entrevoit bien là la leçon qu'il tire du mode de guerre utilisé par les insurgés engagés dans des guerres de décolonisation...

   Dans Les applications de l'explosion thermonucléaire (1956) et La guerre nucléaire, armes et parades (1956) parus aux éditions Berger-Levraut, il développe des idées assez proches d'Herman KAHN, ne croyant pas du tout qu'un armement nouveau, même spécialement meurtrier, puisse produire un effet de dissuasion durable. Il critique la crédibilité de la stratégie de dissuasion, ne croyant pas aux effets psychologiques sur laquelle elle repose. Il préfère réfléchir à la guerre réelle plutôt qu'à la guerre potentielle. Ce n'est pas seulement parce qu'il prend systématiquement le contre-pied des stratégies officielles qu'il est marginalisé, c'est également parce qu'il mésestime les progrès de l'électronique dans les armements. Toutefois, si sa carrière militaire ne dépasse pas l'aube de la seconde guerre mondiale, un certain nombre de ses idées sont reprises, telle la notion de base stratégique autour de laquelle s'articule dans les années 1945-1950 la recherche opérationnelle. La possession d'un certain nombre de bases navales et aériennes fortement défendues, reliées entre elles par un réseau d'aviation de transport, peut servir de point d'appui à l'armée de terre pour l'occupation et le maintien de l'ordre dans vastes territoires. Cette politique est mise en oeuvre en Afrique et maintenue après la décolonisation. Il s'agit bien plus d'une "récupération" de la part de l'armée qui opère une "veille des idées stratégiques" notamment depuis la fin de la seconde guerre mondiale qu'une véritable influence s'appuyant sur un réseau de relations. En tout cas, l'activité et l'oeuvre de Camille ROUGERON permettent de poser la question de la capacité d'un très grand appareil de défense pour l'accueil des idées novatrices.

 

Camille ROUGERON, L'Aviation de bombardement, deux tomes, Berger-Levraut, 1936 ; La prochaine guerre, berger-Levraut, 1948 ; Les enseignements de la guerre de Corée, Berger-Levraut, 1952 ; Les applications de l'explosion thermonucléaire, Berger-Levrault, 1956 ;  L'aviation nouvelle, Larousse, 1957 ; La guerre nucléaire, armes et parades, Calmant-Lévy, 1962, préface de Raymond ARON. Voir aussi ses nombreux articles dans La Revue de défense nationale, Forcées aériennes françaises, l'Illustration et Science et Vie. 

 

Claude d'ABZAC-EPEZY, La pensée militaire de Camille Rougeron : innovations et marginalité, Revue française de science politique, volume 54, 2004/5, www.cairn.info. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

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1 septembre 2017 5 01 /09 /septembre /2017 10:18

  Le commandant du Royal Flying Corps en France en 1916-1917, Hugh Montague TRENCHARD, 1st Discount Trenchard, officier britannique cité comme fondateur de la Royal Air Force, est le troisième pionnier dans l'histoire de la théorie aérienne avec DOUHET et MITCHELL. Dans sa carrière militaire en Inde, en Afrique du Sud, au Nigeria puis en Europe, il milite pour la création d'une armée aérienne autonome. Contrairement à ses deux "collègues", il s'insère dans la hiérarchie militaire avec relativement beaucoup moins de heurts : il est nommé Chef d'état-major de la RAF et conserve son poste jusqu'en 1929. 

   Son oeuvre publiée se limite à trois brochures écrites durant la Seconde Guerre mondiale, alors qu'il n'y joue aucun rôle actif. Lui-même reconnait qu'il ne sait pas écrire et la plupart de ses discours ou de ses textes doctrinaux rédigés durant son commandement de la RAF le sont par des officiers de son état-major, notamment le futur général SLESSOR. Il est pourtant impossible de ne pas l'inclure dans le trio des fondateurs de la théorie stratégique tant son action est déterminante dans l'élaboration d'une doctrine qui inspire largement toutes  les imitations ultérieures. De plus, ses "confrères" américains lui accordent une influence non négligeable dans le débat interne aux Etats-Unis. 

Dans ses mémorandums rédigés pendant et après la guerre, il définit les caractéristiques de l'action aérienne : supériorité de l'offensive sur la défensive, bombardement stratégique combinant les effets matériels et moraux, avec prédominance de ces derniers. Sa fixation sur le bombardement est telle qu'il écarte l'idée d'une escorte de chasseurs pour les bombardiers, qui n'ont besoin d'aucun auxiliaire pour remplir leurs missions. Comme DOUHET, il s'appuie sur  son inspiration plus que sur l'observation, les principes abstraits l'emportant sur l'expérience. "Bomber Harris" est son fils spirituel. Une grande part de son prestige est dû à sa participation à la bataille d'Angleterre, si décisive dans le versant européen de la seconde guerre mondiale.

En fait, TRENCHARD envisage la guerre aérienne sans les prétentions qu'ont pu avoir à la même époque les autres grands stratèges de l'aéronautique. S'il défend les intérêts de la RAF, il croit aussi à la coopération interarmes entre l'aviation, la marine et l'armée de terre, elle-même en pleine effervescence avec le développement de la mécanisation. Contrairement à DOUHET, adepte du seul bombardement stratégique, il tente de développer simultanément les branches tactique et stratégique de sa doctrine de guerre aérienne. Il n'est pas convaincu que la seule puissance aérienne puisse décider de la victoire, l'objectif de l'aviation étant d'exercer contre l'ennemi une pression similaire à celle des troupes de surface tant en s'assurant la supériorité - plutôt que la maitrise - aérienne. 

Les bombardements aériens doivent être à la fois tactiques et stratégiques, pour assister les troupes de surface tout d'abord, pour détruire les réseaux de communications et les convois de ravitaillement ensuite, et, pour briser le moral et la volonté du peuple de l'adversaire. Plutôt que de séparer sa doctrine en deux composantes distinctes - bombardements tactiques et stratégiques -, le fondateur de la RAF préfère créer une force aérienne souple et mobile capable de répondre aux exigences du moment, selon les circonstances, et en accord avec l'action de toutes les forces armées. Pour lui, l'avion est l'instrument idéal de la guerre totale et de la stratégie d'anéantissement, compte tenu de sa capacité à pouvoir détruire des cibles militaires autant que des cibles civiles et industrielles. Persuadé que la dimension psychologique de la guerre dépasse toutes les autres en importance, TRENCHARD veut multiplier les actions contre les centres urbains et industriels par rapport aux offensives à objectif strictement militaire. Pour défendre ses positions concernant les commandements stratégiques de cibles non militaires, il avance l'argument qu'une telle stratégie doit pousser l'ennemi à capituler plus rapidement, en conséquence de quoi la guerre sera moins longue et moins sanglante qu'avec les moyens traditionnels du passé. 

Face à des autorités britanniques critiques envers une stratégie orientée contre les populations, TRENCHARD se défend de vouloir s'attaquer directement aux populations civiles en argumentant qu'il s'agit de briser leur volonté de résistance en détruisant leurs ressources matérielles et économiques. A cet égard, les positions respectives des trois pionniers de l'aviation militaire représentent chacune des variations d'attitude stratégique qui se reflètent dans les débats entre état-majors lors de la seconde guerre mondiale, notamment entre britanniques et américains, mais aussi avec l'ensemble des acteurs militaires, y compris les résistances dans les territoires occupés.

Dans son Mémorandum de 1928, Hugh TRENCHARD introduit une nouvelle définition de la supériorité aérienne. Alors que, auparavant, il préconisait une attaque directe contre l'aviation ennemie pour s'assurer la supériorité aérienne avant de commencer une offensive totale, il pense désormais que l'aviation doit accomplir une offensive générale visant à déséquilibrer l'adversaire en laissant à l'attaquant l'initiative et la supériorité aérienne. Il y examine la question en trois points : - Cette doctrine viole t-elle un véritable principe de la guerre?, - Une offensive aérienne de ce genre est-elle le contraire à la loi internationale ou aux impératifs humanitaires? - L'objectif poursuivi mènera-til à la victoire et, à cet égard, est-ce en conséquence un emploi convenable de la puissance aérienne?.

Hugh TRENCHARD, Mémorandum à la sous-commission des chefs d'état-major sur le rôle d'une force aérienne en temps de guerre, 2 mai 1928, Traduction de Catherine Ter SARKISSIAN, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, Bouquins, 1990. 

Andrew BOYLE, Trenchard, Man of vision, Londres, 1962. Malcolm SMITH, British Air Strategy between the Wars, Oxford, 1984.

Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Perrin,  tempus, 2016. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economisa/ISC, 2002. 

 

 

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30 août 2017 3 30 /08 /août /2017 14:43

  William (Billy) MITCHELL, général américain, pilote est un pionnier de l'aviation militaire, avec Giulio DOUHET et Hugh TRENCHARD. Partisan de la stratégie aérienne, il tente tout au long de sa carrière de faire de l'aviation une arme indépendante. Souvent en bute avec sa hiérarchie,  il finit par être condamné par une cours martiale pour insubordination en 1925, malgré ses hauts faits durant la première guerre mondiale. C'est qu'il se heurte (et heurte par son caractère - mais c'est le lot des pilotes de cette époque...) à l'opposition de l'armée de terre et de la marine au projet d'une troisième arme autonome. Il est considéré par beaucoup aux Etats-Unis comme le Père de l'US Air Force créée en 1947 et est d'ailleurs réhabilité après sa mort. 

   Il prédit dès 1906 que les futurs conflits se joueraient dans les airs et non seulement au sol ou en mer. Instructeur et directeur adjoint (car l'armée de terre préfère ensuite l'un des siens pour le plus haut poste...) de l'arme Service en 1919, il influence toute une génération de futurs officiers qui servent ensuite durant la seconde guerre mondiale. 

   Ses théories portent à la fois sur les transformations stratégiques provoquées par l'invention de l'aéroplane et sur des questions de tactique, domaine où son expérience pendant la première guerre mondiale lui est précieuse. Sa doctrine apparait dans de nombreux articles et dans plusieurs ouvrages consacrés à l'aéronautique, parmi lesquels On Air Force (1921), Winged Défense (1925) et America, Air Power and the Pacific. Comme DOUHET, MITCHELL fait une synthèse cohérente des nombreuses théories sur la guerre aérienne qui émergent à cette époque. S'il n'est pas considéré comme le meilleur stratégiste en la matière, son activisme et sa propagande est bien plus efficace que ceux de ses "collègues" en Europe. 

Visionnaire, il sait anticiper l'impact de l'aéronautique sur la société en général et est l'un des premiers à voir se profiler la menace japonaise. Sa passion exaltée pour l'aérien, compréhensible à une époque où le scepticisme ambiant et les intérêts des autres armes dominent, le pousse à affirmer que l'aviation devrait réduire les autres armes  à un rôle auxiliaire. Par certains côtés, c'est un idéaliste qui voit dans l'aéronautique une instrument du progrès technique, mais aussi un moyen de faire progresser l'humanité tout entière. Cet idéalisme est curieusement partagé (par myopie et par méconnaissance de la dynamique des progrès techniques...) par de nombreux initiateurs de nouvelles armes depuis le XVIIIème siècle, la figure de Alfred NOBEL étant emblématique à cet égard... 

Sa foi dans la technique, autre trait de ces inventeurs de génie myopes quant aux conséquences de leurs inventions, lui fait commettre l'erreur de croire que l'avion va transformer complètement toutes les données politico-stratégiques - au même moment, les pionniers de la mécanisation, comme l'Anglais FULLER, sont tout aussi persuadés que l'avenir de la guerre réside dans le char motorisé. 

    Adepte de l'offensive, convaincu de la nécessité du développement d'une nouvelle arme autonome, partisan des bombardements massifs démoralisants des populations entières,  il ne commet toutefois pas l'erreur de DOUHET de préconiser un seul type d'appareil. Plus à l'aise dans le domaine technique que dans la stratégie, William MITCHELL préconise une coopération plus complexe entre forces armées différentes, et opte pour trois sortes d'avion de combat : chasseur, bombardier et attaquant au sol ou avec les navires opérant eux-mêmes de concert. Comme pour les avions destinés à l'attaque, chaque bombardier doit être appuyer par deux chasseurs. 

     Nombre d'écrivains militaires américaines, partisans de la puissance aérienne comme premier élément de l'organisation militaire, ont considéré la défense de leur continent comme la préoccupation militaire primordiale de leur pays. MITCHELL n'accepta jamais de pareilles restrictions et il chercha avant tout à analyser en termes généraux l'application de la puissance aérienne, avec un soutien minimum des forces de surface. Inlassablement, il défendit les routes aériennes arctiques entre les continents qui ont récemment (au milieu des années 1940) éveillé un vif intérêt dans le public et qui ont contribué, dans une grande mesure, au remplacement des cartes Mercator par les cartes à projection polaire. Il insista sans relâche sur la valeur que représentait une route transatlantique par le Groenland et l'Islande et sur ses possibilités d'utilisation d'un point de vue militaire, de même qu'il défendit, pour les mêmes raisons, les routes aériennes entre les Etats-Unis et l'Asie passant par l'Alaska et la Sibérie ou la par la chaîne des îles Aléoutiennes et Kouriles (point de friction avec l'URSS...). Tout au début de sa carrière militaire, il considérait déjà l'Alaska comme la clé de la suprématie militaire dans le Pacifique ; l'apparition de l'avion et sa puissance toujours plus grande confirmèrent ses convictions sur ce point. C'est à l'époque où le général MITCHELL était chef-adjoint de l'aviation militaire qu'un escadron de trois appareils, lancé autour du monde, traversa le Pacifique et l'Atlantique par la route jalonnée d'îles qu'il avait préconisée parce qu'elle représentait un avantage pour les Etats-unis et une menace pour leur sécurité. La ligne aérienne via le Groenland et l'Islande est aujourd'hui en service. L'installation des Japonais dans les îles Aléoutiennes à l'été 1942, où aucune base n'avait été établie en temps de paix, est une remarquable confirmation des prévisions de MITTCHEL sur les événements à venir, quoique l'opération semble avoir nécessité la participation d'un grand nombre de navires et d'être moins attachée aux objectifs aériens qu'il ne l'avait imaginé.

Nombre de ses prédictions se sont révélées justes. D'autres se réaliseront dans les prochaines années (l'article date de 1943...). Mais une grande partie des progrès techniques qui lui semblaient poindre à l'horizon ou même imminents à l'époque où il écrivait, sont encore loin, vingt ans après et malgré les études intensives entreprises, de se concrétiser (les concurrences entre armes ont en fait une influence certaine sur la vitesse de développement des différentes techniques...). Le général MITCHELL était extrêmement imaginatif, du point de vue technique comme tactique. Ce fut un créateur et il supportait difficilement les obstacles, mêmes réels et tenaces. D'avantage encore que DOUHET, il sut prévoir l'orientation des transformations futures, amis son optimisme souvent excessif sur la rapidité de cette évolution le rendit vulnérable, et le priva de certains de ses partisans. (Edward WARNER).

Alfred HUXLEY, Billy Mitchell : Crusader for Air Power, New Tork, 1964. Edouard WARNER, Douhet, Mittchell, Seversky : les théoriciens de la guerre aérien, dans Les Maitres de la stratégie, tome 2, Sous la direction de Edward Mead EARLE, Bibliothèque Berger-Levraut, 1982. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, Perrin, tempus, 2016. Extrait de Winged Defence. The Development and Possibilities of Modern Air Power-economic and military, New York et Londres, GP Putnam's Sons, 1925, Traduction de Catherine Ten SARKISSIAN, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. Serge GADAL, Théories américaines du bombardement stratégique (1917-1945), Astrée, 2015.

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29 août 2017 2 29 /08 /août /2017 13:37

   Le général italien Giulio DOUHET est considéré comme l'un des principaux théoriciens de la guerre aérienne. Contemporain de l'Américain William MITCHELL et du Britannique Sir Hugh TRENCHARD, il se fait l'avocat du bombardement aérien à basse altitude. C'est l'un des premiers théoriciens de la guerre aérienne et l'un des plus influents jusqu'à encore aujourd'hui. Sa vision de la guerre aérienne a un impact important sur le développement de la stratégie de l'entre-deux-guerres et notamment l'état-major des Etats-Unis, durant la seconde guerre mondiale, s'inspire de ses travaux.

    Après des études à l'Académie militaire de Modène, il étudie les sciences à l'Ecole polytechnique de Turin, et est affecté à l'état-major où il poursuit des recherches dans divers domaines de la technologie de l'automobile, de la mécanique et de la chimie. Dès les premiers vols d'aéroplanes, il perçoit ses possibilités militaires et discute déjà en 1909 de la "maitrise de l'air".

Commandant le bataillon aéronautique de l'armée italienne en 1913, il publie son premier ouvrage sur la tactique de guerre aérienne, Règles sur l'utilisation de l'aéroplane en guerre, qui n'est pas pris au sérieux par le commandement ni par le gouvernement italiens. Ses appels à constituer une aviation militaire restent sans effets et de plus, ses critiques sur la conduite de la guerre du Gouvernement lui valent la cour martiale et la prison entre 1915 et 1917. Après le désastre de la bataille de Caporetto, il est libéré mais il est trop tard pour construire une armée de l'air. Il quitte l'armée en 1918, même s'il est réhabilité et qu'on reconnait la justesse de ses analyses. 

Plutôt que de poursuivre une carrière militaire, il préfère oeuvre pour ses idées, même s'il est affecté à la commission générale de l'Aéronautique. C'est ainsi qu'il écrit son oeuvre maitresse, La Maitrise de l'Air (Il domino dell'arte) en 1921, qu'il révise pour une seconde édition en 1926, et qui est traduit dans la plupart des langues européennes au début des années 1930. En France, il sort en 1932 et fait l'objet d'un certain nombre d'études, dont l'une d'entre elle, celle de Paul VAULTHIER (1935) est préfacée par le Maréchal PÉTAIN. 

      Sur le plan de la technique aéronautique, ainsi que dans le domaine de la tactique, Giulio DOUHET est moins original que d'autres théoriciens de la guerre aérienne de cette époque, en particulier en regard des travaux de l'Américain William MITCHELL. Mais il se montre supérieur à ses contemporains dans sa perception de l'enjeu stratégique créé par l'intention de l'aéroplane. Pour lui, la dimension psychologique de la guerre est une composante essentielle des conflits armés contemporains. Mieux que n'importe quel instrument, l'aviation permet de saper le moral et la volonté de défense et de résistance des populations civiles. C'est pourquoi la guerre aérienne devient l'élément principal de toute la stratégie. L'invention de l'aéroplane représente une percée militaire - on est beaucoup dans l'entre-deux-guerres à la recherche de l'arme absolue - dont l'impact dans toute l'histoire de la guerre surpasse toutes les autres innovations. L'avion transforme toutes les données stratégiques. Qui possède la maitrise du ciel acquiert la victoire. Cette maitrise est non seulement nécessaire mais suffisante pour s'assurer la sauvegarde de son territoire. Sans elle, la défaite menace. 

La stratégie de DOUHET comprend deux phases : la maitrise des airs, puis son exploitation, une fois celle-ci obtenue. Il se montre sceptique quant à l'efficacité des systèmes de défense anti-aériens et la seule défense réside dans la maitrise des airs. Il s'ensuit que la nature de la stratégie aérienne est exclusivement offensive et devient l'instrument principal de la stratégie globale d'anéantissement qu'il préconise. Sa vision de la stratégie confond défensive et offensive, la première devenant tributaire de la seconde. Le rôle défensif de l'armée est tenu par les forces de surface dont le but est d'empêcher l'ennemi d'avancer ; les forces aériennes assurent le reste. Dans le cadre de la notion de guerre "totale" à la mode dans l'entre-deux-guerres, il donne à sa stratégie offensive l'objectif de détruire rapidement à la fois les cibles militaires et civiles. Sa guerre offensive se résume à trois objectifs :

- la paralysie au sol de la force aérienne de l'adversaire ;

- la destruction de ses centres de production aéronautiques et industriels ;

- l'anéantissement de la volonté populaire de résistance par les bombardements massifs des populations civiles.

    Au cours de la Seconde guerre mondiale, le premier objectif fut atteint - destruction d'avions au sol. L'importance attribuée par DOUHET aux bombardements des cibles industrielles ne cesse de croitre tout au long de la guerre, des deux côtés à la fois. Et cet élément fait toujours partie de la stratégie contemporaine comme en témoignent les événements de la guerre du Golfe de 1991. En revanche, les bombardements stratégiques de populations civiles semblent avoir, en pratique, provoqué des réactions inverses  celles prévues par DOUHET, et d'autres après lui.

   La tactique du combat aérien développée par DOUHET reflète sa doctrine stratégique : étant donné le caractère offensif de la guerre moderne et de l'aviation, l'avion doit être conçu en priorité pour l'attaque. Pour économiser temps, argent et énergie (pour la formation des servants des avions par exemple), l'avion de combat doit être con!u en priorité pour l'attaque. Du coup, la construire de certains types d'avions est à proscrire. DOUHET préconise, mais il est beaucoup moins suivi de nos jours sur ce point, un seul appareil polyvalent, capable de se défendre contre une attaque aérienne, de prendre en chasse l'aviation adverse et principalement de bombarder les cibles ennemies. Cela donne lieu pendant la seconde guerre mondiale à la construire par les Etats-Unis de super-forteresses très armées. Mais après 1945, les états-majors tirent d'autres conclusions de leurs analyses, ces bombardiers étant encore trop vulnérables à la chasse adverse. Conscient de l'imprécision des bombardements, DOUHET préconise des lâchers imposants de bombes causant les plus grandes destructions au sol, pour avoir des chances d'atteindre les objectifs. Mais outre les erreurs d'appréciation des distances et des ventes, et d'orientations dans les airs, faisant bombarder des cibles amies, les destructions au sol touchent plus les populations civiles que les installations stratégiques. Du coup, et surtout au vu du développement de l'arme nucléaire, cette vision des choses est progressivement abandonnée au profit de la recherche de la précision des tirs.    

       DOUHET consacre beaucoup d'énergie à convaincre les autorités civiles et militaires de la nécessité doublement, d'avoir une aviation comme arme autonome, et d'avoir ce type type d'appareil. Il est entendu par son gouvernement, sous MUSSOLINI, qui voit là une voie pour compenser la faiblesse de son armée de terre et de sa marine, mais ce dernier n'a pas le temps  ni l'énergie de mettre en oeuvre la stratégie préconisée par DOUHET. 

     En fin de compte, en ce qui concerne sa contribution pérenne à la stratégie aérienne, la grande majorité des stratégistes lui reproche après le second conflit mondial son décalage par rapport aux potentialités techniques existantes, son évaluation toute théorique des effets des bombardements, sa sous-estimation de l'efficacité de la défense aérienne,etc. L'apparition de l'arme nucléaire pourtant réévalue la vision douhétienne d'une guerre intégrale, surtotale, ne distinguant plus entre espace militaire et espace civil, et faisant reposer la dissuasion sur la capacité de frappe ai coeur des forces vives de l'adversaire (ce que DOUHET avait déjà théorisé dans un roman paru en 1919, voir la revue Etudes polémologiques, n°25-26, 1982). Les livres de DOUHET ont été beaucoup et parfois mal lus. ses prévisions ont souvent échoué. Produit de la fascination technique et du traumatisme de la première guerre mondiale, il demeure partout l'une des figures les plus symboliques du siècle, l'un des plus impressionnants prophètes de la guerre moderne. (Dominique DAVID).

     

      Dans son livre La Maitrise de l'air, on peut lire :

   "Avoir la maitrise du ciel signifie être dans une position qui permet d'empêcher l'ennemi de voler tout en en gardant soi-même la possibilité. Il existe déjà des avions pouvant transporter des charges de bombes relativement lourdes, et la construction d'un nombre suffisant de ces appareils pour la défense nationale ne demanderait pas de moyens exceptionnels. On produit déjà les éléments actifs des bombes et des projectiles, explosifs, incendiaires et gaz toxiques. Il est aisé d'organiser une flotte aérienne capable de lâcher des centaines de bombes de ce type. De ce fait, la force de frappe et l'amplitude des offensives aériennes, considérées du point de vue de leur importance soit matérielle, soit morale, sont beaucoup plus efficaces que celles de toute autre offensive connue aujourd'hui.

Un pays qui a la maitrise du ciel est en mesure de protéger son propre territoire d'une attaque aérienne de l'ennemi et même de mettre un terme à ses actions annexes en appui de ses opérations sur mer et sur terre, le laissant dans l'incapacité de faire quoi que ce soit d'important. De telles actions offensives peuvent non seulement couper de leur base opérationnelle l'armée de terre et la marine d'un adversaire, mais elles peuvent également bombarder l'intérieur du pays ennemi en y faisant des ravages capables de ruiner la résistance physique et morale de la population.

Tout cela est possible, non pas dans un avenir lointain, mais d'ores et déjà. Et le fait que cette possibilité existe revient à faire savoir à qui veut l'entendre qu'avoir la maitrise du ciel, c'est avoir la victoire. Sans cette maitrise, c'est la défaite qui menace, et les termes qu'il plaira au vainqueur d'imposer.

Il y a douze ans, lorsque les premiers aéroplanes ont fait leurs premiers sauts de puce au-dessus des champs - c'est à peine si aujourd'hui on pourrait appeler cela voler -, j'ai commencé à souligner l'importance de la maîtrise du ciel. Depuis cette époque, j'ai fait ce que j'ai pu pour attirer l'attention sur cette nouvelle forme de guerre. j'ai annoncé que l'aéroplane serait le frère cadet de l'armée de terre et de la marine. J'ai annoncé qu'un jour viendrait où des milliers d'avions militaires sillonneraient les cieux sous l'autorité d'un ministère de l'Air. J'ai annoncé que le dirigeable et autres appareils plus légers que l'air disparaitraient devant la supériorité de l'avion. Et tout ce que j'ai prédit depuis 1909 s'est réalisé. (...)

Voici ce que j'ai à dire : dans les préparatifs de défense nationale, nous devons suivre une voie totalement nouvelle parce que la nature des guerres à venir sera entièrement différente de celle des guerres de jadis. S'accrocher au passé ne nous enseignera donc rien d'utile pour l'avenir, car cet avenir sera radicalement différent de tout ce qui s'est produit précédemment, et il faut l'aborder sous un nouvel angle." Traduction de Catherine Ter SARKISSIAN.

 

      Dans l'ouvrage du Général FORGET, Puissance aérienne et stratégies, on trouve une opinion nuancée de l'apport de Giulio DOUHET en stratégie.

"Douhet, écrit-il, beaucoup en parlent. Peu l'ont lu. Beaucoup se contentent des caricatures nées des exagérations de ses thèses. Celles-ci présentaient pourtant des aspects très intéressants. (...) La thèse (prédominance du bombardement lourd) était intéressante car elle mettait un évidence à la fois la spécificité de l'arme aérienne, le préalable de l'acquisition de la supériorité aérienne, le respect de concentration des forces, la recherche indispensable de la surprise, l'aptitude aux réactions immédiates, lointaines et rapides, ainsi que sa vocation offensive, notamment contre les voies de communication.

Douhet eu également le mérite de souligner le rôle éminent de l'aviation de reconnaissance, une aviation qui devait être dotée, selon lui, d'appareils très rapides, non armés, monoplaces équipés de moyens de transmissions élaborés. La vision sur ce point était remarquable. Elle ne saurait être démentie aujourd'hui.

Douhet a cependant affaibli sa thèse par ses exagérations et aussi ses erreurs. Il s'est en effet trompé à la fois sur le rôle de l'aviation de chasse et sur celui de la défense antiaérienne. Il a minimisé ces rôles au point de préconiser la suppression de ces deux subdivisions d'armes. Il a gravement surestimé en revanche les capacités de pénétration des bombardiers - ou, ce qui revient au même, sous-estimé l'efficacité des défenses aériennes - en niant la nécessité de disposer de chasseurs d'escorte. Il s'en enfin lourdement trompé, comme beaucoup de stratèges à l'époque, quant aux effets des bombardements stratégiques sur le moral et la volonté de résistance des populations et des combattants. Cette surestimation a été telle que Douhet en est venu à réduire le rôle des forces terrestres et navales à celui de simples forces supplétives en attendant que l'offensive aérienne produise ses effets. Dans la théorie de Douhet, notons aussi que l'aviation tactique n'avait pas sa place. Tout cela n'a pas évidemment facilité les relations entre les partisans d'armées de l'air "indépendantes" et les deux autres armées.

Finalement, pour Douhet, la puissance aérienne était le facteur clé "unique" de toute stratégie. Stratégie aérienne et stratégie militaire en venaient à se confondre. Douhet n'eut raison qu'une seule fois dans l'histoire. Ce fut en août 1945, Hiroshima et Nagasaki... (encore que, pour nous et presque toute l'historiographie sur l'événement, cela reste douteux pour l'issue de la guerre..., mais pas pour les états-majors des armées de l'air, désireux de faire "avancer leur cause"...). On ne saurait cependant justifier une théorie par ce cas d'exception.

Il convient certes de ne pas exagérer l'influence de Douhet sur la doctrine de l'époque. Il faut quand même constater que bien des stratégies aériennes appliquées pendant le deuxième conflit mondial relevaient d'idées "à la Douhet", même si leurs concepteurs ne se sont pas directement inspirés du général italien et ont oeuvré selon leurs idées et convictions propres."

 

Giulio DOUHET, La Maitrise de l'air, Rome, 1921. Edition française en 2007, traduction de Jean ROMEYER ; La guerre de l'air, Editions du Journal des Ailes, 1932 ; 

Extrait de La Maitrise de l'air, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Des origines au nucléaire, Sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990. Dominique DAVID, Giulio Douhet, dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de la stratégie, éditions Perrin, tempus, 2016. Edward WARNER, Douhet, Mitchell, Severski : les théories de la guerre aérienne, Sous la direction de Edward Mead Earle, dans Les Maitres de la stratégie, tome 2, Flammarion, 1980, 1987. Les thèses du Général Douhet et la doctrine française, Stratégique, 1996. Général FORGET, Puissance aérienne et stratégies, Economica, 2001.

 

Complété le 26 septembre 2017.

     

 

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