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13 août 2017 7 13 /08 /août /2017 08:44

    Edward Nicolae LUTTWAK, d'ascendance roumaine, historien et spécialiste en stratégie américain est un stratégiste des plus connus dans le monde. Membre du Centre d'études stratégiques et internationales de Washington DC, il construit une théorie générale de la stratégie tant au travers d'ouvrages généraux sur ce thème que d'études historiques sur des empires (Empire romain, Empire byzantin, Empire soviétique, Empire américain...). 

   Consultant de diverses institutions militaires des Etats-Unis, il élabore une réflexion originale sur la stratégie, non exempte d'aspects critiques envers une stratégie entièrement militaire. et la stratégie adoptée par son pays. Il fournit des services de consultation pour les gouvernements et les entreprises, y compris les diverses branches du gouvernement des Etats-Unis et de l'armée américaine. Il a été conseiller au Bureau du secrétariat de la défense, le Conseil de sécurité nationale, le Département d'Etat des Etats-Unis, la marine, l'armée et l'Air force. Ainsi que pour plusieurs secteurs de la défense de l'OTAN. Travaillant pour OSD/Assesment, il a co-développé le concept de guerre de manoeuvre actuelle. Au TRADOC, il introduit le "niveau opérationnel de la guerre" dans la doctrine de l'armée américaine et écrit le premier manuel pour l'organisme de service spécial, et co-développé le concept de Force de de déployement rapide (et plus tard celui de commandement central américain) pour le Bureau du secrétaire de la défense de la sécurité internationale.

   Conférencier très demandé et consultant, il est connu pour ses idées politiques novatrices, suggérant par exemple que les tentatives des grandes puissances pour réprimer les guerres régionales soient prolongées. Son livre Coup d'Etat (1979) est un guide pratique imprimé de nombreuses fois et traduit en 18 langues. Son livre Stratégie : la logique de la guerre et de la paix est utilisé comme un manuel dans les écoles de guerre et les universités.

       Contrairement à de nombreux confrères aux Etats-Unis, il prévoit par exemple la fin de l'Empire soviétique et adopte des attitudes critiques envers l'engagement américain en Irak (avec des arguments pas toujours vérifiés toutefois...). Il ne pense pas que la présidence de TRUMP soit l'accession de changements profonds dans la politique extérieure américaine. 

    Il existe pour lui cinq niveaux interdépendants de la stratégie, idée développée dans Le Paradoxe de la stratégie (1987) :

- niveau de la Grande stratégie

- niveau des stratégies de théâtre

- niveau des stratégies opératives

- niveau tactique

- niveau technique.

Dans ce livre, Edward LUTTWAK veut restaurer une "vraie stratégie", se situant dans une perspective culturaliste. Il s'agit pour lui, ainsi que pour la génération du moment de restaurer la pensée stratégique : Il faut : 

- surmonter la rupture nucléaire en réactualisant le concept de victoire ;

- réduire le flux de pensée de l'arme control ;

- restaurer une authenticité stratégique en ne s'appuyant plus sur la science économique, la gestion et les mathématiques, mais sur les disciplines qui ont toujours servi la pensée stratégique : l'histoire et la géographie. 

Tout dans la guerre est antinomie : dans le domaine technologique (le mieux est souvent l'ennemi du bien), au niveau de l'efficacité stratégique (qui contredit l'économie). La guerre est faite de paradoxes qui n'obéissent pas à une logique linéaire (à l'inverse de la rationalité économique ou de la vie courante). Cette logique paradoxale connait plusieurs phase : action-culmination - déclin-renversement. En effet, tel est la paradoxe de l'arme nucléaire, qui du fait de son excès de puissance, a très rapidement atteint un point culminant d'efficacité et donc entamé son "déclin". Elle ne peut servir aucune stratégie militaire, encore moins en constituer une par ses propres effets (concept de non-stratégie). Pour LUTTWAK, "l'affrontement dynamique des volontés opposées est la source unique de cette logique invariable mais les facteurs qu'elle conditionne varient selon le niveau de la rencontre". Il définit ainsi les 5 niveaux qui forment une hiérarchie, mais qui ont des interactions les uns avec les autres. La stratégie possède deux dimensions : la dimension verticale (superposition des différents niveaux) et la dimension horizontale qui est celle "de la logique dynamique qui déploie ses effets, concurremment, à chacun de ces niveaux" qui correspond au paradoxe de la stratégie. Le propos de LUTTWAK n'est pas de donner une définition abstraite de la stratégie, mais plutôt de montrer "les lignes de partage de la stratification naturelle des phénomènes conflictuels", car "les définitions abstraites ne peuvent nous livrer que les formes creuses de la stratégie et non son contenu changeant". Il n'a, en effet, que l'intention d'exprimer les réalités objectives qu'il a observées, notamment à travers un cas d'espèce : la défense de l'Europe occidentale face à l'armée soviétique et qu'il va comparer avec les doctrines normatives d'institutions ou d'observateurs intéressés. (Etienne de DURAND).

   Bien qu'il travaille souvent sur des ouvrages de seconde main (auteurs spécialisés sur l'un ou l'autre thème), il connait un succès critique tant dans les milieux universitaires que dans le grand public. La grande stratégie de l'empire romain (1976) est reconnu, bien que LUTTWAK ne soit pas un spécialiste de l'Antiquité comme apportant une lecture globale originale. Son livre a relancé l'étude de l'armée romaine et des frontières (défense en profondeur) de l'Empire romain. 

  Il fait partie des comités de rédaction de Géopolitique, de la revue des études stratégiques, de l'European Journal et du Washington Quaterly.

Si la plus grande partie de son travail porte sur les relations Est-Ouest, ses élaborations théoriques s'appuient aussi sur l'étude des grands empires dans l'Histoire.

On peut citer ainsi ses ouvrages principaux :

- A Dictionary of Modern War (1971), The Strategic Balance (1972), The Political Uses of sea power (1974) ; The US-USSR Nuclear Weapons Balance (1974), Strategic Power : Military capabilities and Political Utility (1976) ; Sea Power in the Mediterranean : Political utility and military constraints (1979) ; The rise of China, the logic of strategy (2012)...

- The Grand Strategy of the Roman Empire from the first century to the Third (1976) ; The Grand strategy of the Soviet Union (1983) ; The Israeli Army (1983) ; The Pentagon and Art of War (1984) ; Strategy and History (1985) ; Strategy : The logic of War and Peace (2002) ; The Grand strategy of byzantine Empire (2009)....

 

Edward LUTTWAK, Le Grand livre de la stratégie, Odile Jacob, 2002 ; La Grande Stratégie de l'empire romain, Economica, 2011 ; la grande stratégie de l'empire byzantin, Odile Jacob, 2010 ; le paradoxe de la stratégie, Odile Jacob, 1989.

Etienne de DURAND, Fiche de lecture de Le paradoxe de la stratégie, www.thomas.petit.gr.free.fr, 2002.

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9 août 2017 3 09 /08 /août /2017 13:46

      Le philosophe prussien, d'origine autrichienne, fondateur de la phénoménologie, a une influence majeure sur l'ensemble de la philosophie du XXème siècle. Certains le considère, comme Gérard GRANEL, comme le plus grand philosophe apparu depuis les Grecs, mais entre les partisans et les détracteurs de la philosophie qu'il fonde, les opinions demeurent "partagées". Son oeuvre va toutefois bien au-delà de son contenu propre, dotée d'une signification générale et d'une portée historique profondes. Sans doute parce qu'elle reprend en en tirant les conclusions des plus abouties, des philosophies qui des Grecs à DESCARTES, de KANT à HEGEL, recherchent le sens de l'histoire et la vérité du monde, du point de vue des sujets qui réalisent cette recherche. A cela s'ajoute que les pensées des philosophes les plus divers s'alimentent du produit de la transcription des archives de ses oeuvres, conservées à l'Institut supérieur de philosophie de l'Université catholique de Louvain, qui n'est toujours pas actuellement achevée. 

   Pour Gérard GRANEL, "ce projet husserlien en vue d'une capacité de l'humanité par rapport à la question de l'être a été repris, mais en dehors de la phénoménologie, par Heidegger. Et la postérité heideggérienne, dans l'entrecroisement habituel de l'incompréhension partenaire et de la fidélité parricide, bref cette succession elle-même "grecque", entièrement tragique, est sans doute la seule qui compte. Mais ce n'est certes pas la seule qui se soit manifestée dans la vie publique de l'esprit, c'est-à-dire dans la culture et dans l'Université. Nombreux, ou plutôt innombrables, sont les philosophes qui doivent à Husserl d'avoir trouvé le moyen et la forme, le chemin et le langage pour pouvoir être philosophe entre la Première Guerre mondiale et les dix années qui ont suivi la Seconde. Cela va de Max Scheler (Le Formalisme dans l'éthique, 1916) à Maurice Merleau-Ponty en passant par Engen Fink, Ludwig Langgrebe, Roman Ingarden, Emmanuel Levinas, le premier Sartre, sans parler des étudiants de philosophie qui ont lu Husserl tour à tour de 1930 à 1955, comme on a lu Hegel de 1805 à 1835. Puis Husserl a traversé cette sorte de purgatoire, ou plutôt d'imperceptible effacement, qui affecte comme on sait (mais à un moment et pour une durée qu'on ne sait pas) les plus grandes oeuvres. Ce temps de retombée et d'isolement relatif signifiait seulement que s'affûtait le tranchant d'une nouvelle lecture de la phénoménologie, loin de toute appartenance d'école et de toute réfutation militante, une lecture qui cherche maintenant, dans le démantèlement de son tombeau moderne, pieusement et exactement le contour de cette pensée "grecque". 

    Jacques ENGLISH explique que si HUSSERL a une réputation d'auteur difficile, c'est qu'il le mérite pleinement. "Non seulement parce que le vocabulaire souvent technique qu'il emploie, fondé sur les multiples possibilités de préfixations et de suffixations qui sont propres à l'allemand, et rendu très riche aussi par les nombreuses variétés étymologiques auxquelles il recourt, germaniques, mais presque autant, grecques, latines, et même françaises, est, dans la plupart des cas, impossible à rendre tel quel, avec toutes ses diverses nuances, dans une autres langue. Mais aussi parce que ce vocabulaire a beaucoup évolué au fil des années, car le fondateur de la phénoménologie n'a jamais renoncé tout au long de sa carrière, à employer des termes nouveaux pour mieux exprimer sa pensée à chaque fois qu'il lui faisait franchir un seuil, de sorte qu'il ne faut jamais oublier de prendre en considération, pour bien la comprendre, l'émergence de chacun de ces différents registres de vocables qui ont marqué à tant de reprises, dans sa manière même de s'exprimer, un réapprofondissement essentiel." Il déploie de plus en plus largement dans son oeuvre une problématique générale de fonctionnement de l'intentionnalité, qu'il rend par des strates d'écriture superposées, entrelacées, ceci avec l'aide de ses traducteurs, qui ont d'une certaine manière des responsabilités importantes dans la réception d'une oeuvre compliquée. L'évolution de la pensée de HUSSERL "s'est manifestée beaucoup moins par une suite saccadées de réarrangements inattendus sur des types d'attitude qu'il aurait d'abord entièrement rejetés que par des cycles réguliers de réinvolution dans les intervalle mêmes de ses propres séries d'analyses antérieures, trop peu ouvertes encore lorsqu'il les avait amorcées, et redescendues ainsi depuis, du dedans, pour être soumises à autant de réexamens, mais pour continuer aussi à mieux mettre par là en place un même modèle général d'ordonnance entre les deux groupes de facteurs, phénoménologiques et ontologiques, entrant ensemble, sur ses versant opposés, dans le fonctionnement de la corrélation que constitue l'intentionnalité, ainsi que la tâche lui en avait été léguée par ces deux oeuvres exemplaires que furent pour lui, dès le départ, et que restèrent jusqu'à la fin, la Psychologie du point de vue empirique de Brentano et la Théorie de la science de Bolzano, même si ni l'une ni l'autre, avec leurs vocabulaires si peu variés, par comparaison, et si peu évolutifs, n'avaient réussi à la mener à bien."

    HUSSERL appartient à un monde en constant développement scientifique et, en logicien qu'il  est, ne cesse, tout en assignant à sa philosophie des attentes bien plus larges que la science mondaine (arquée non sur la volonté de connaitre le monde mais sur l'efficacité d'action sur le monde), d'appliquer la dynamique extensive de ce monde à la constitution d'outils capables de rendre compte à la fois du réel et des conditions dans lesquels le sujet appréhende le réel. Ce qui rend essentielle son oeuvre, c'est la capacité qu'il offre de "précipiter" en quelque sorte les acquis des philosophies qui l'ont précédés tout en les dépassant à la fois dans leurs objectifs et dans leurs méthodes. Il faut opposer parfois HUSSERL à KANT, à HEGEL, à BRENTANO, à DESCARTES... pour le comprendre. Mais il faut surtout comprendre la manière dont il s'approprie leurs résultats pour aller beaucoup plus loin qu'eux, tout en ne niant absolument pas leurs apports. Si HUSSERL tente de refondre la philosophie comme science rigoureuse, son projet ne fait pas forcément l'unanimité, à commencer par son point de départ. Si le fait qu'il soit en premier mathématicien et logicien - le parallèle avec DESCARTES est intéressant à faire - le guide dans sa manière de faire et de renouveler profondément la philosophie, frappé par les rapports entre la logique et les mathématiques, le mathématicien Gottlob FREGE, le fondateur de la logique moderne (et l'un des pères de la philosophie analytique, critique âprement sa pensée et l'accuse de psychologisme. Mais à la manière de DESCARTES, HUSSERL cherche à refonder la totalité des sciences à partir d'une expérience indubitable. Sa réflexion l'amène à développer les trois grands principes de la phénoménologie transcendantale : l'intentionnalité, la réduction phénoménologique et le sujet transcendantal. 

      De la publication en 1896 de sa Philosophie de l'arithmétique, à les Recherches logiques (1900-1901), en deux tomes, Prolégomènes à la logique pure et Recherche pour la phénoménologie et la théorie de la connaissance, puis à celle de son ouvrage fondamental en 1913, Les Idées directrices pour une phénoménologie pure et une philosophie phénoménologique (Ideen I), il poursuit une carrière universitaire (Halle, Fribourg...), parfois contrariée, qui l'amène en France pour deux conférences à la Sorbonne, qui donneront les Méditations cartésiennes (1929). Il est en bute aux persécutions antisémites dès 1933 et lorsqu'il meurt en 1938, devant la menace de leur destruction, l'ensemble de ses manuscrits sont évacués à Louvain (Archives Husserl, dont 300 000 feuillets resteraient à dépouiller).

  Outre ses ouvrages principaux précédemment cités, il faut citer Logique formelle et transcendantale (1929) et surtout La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale (Krisis, 1936), et Expérience et jugement, édité par son élève LANDGREBE en 1939. C'est d'ailleurs, pour certains, comme Gérard GRANEL, à travers la lecture de Krisis que peut se découvrir l'ampleur de son projet et les motifs qui le poussent à cette réflexion radicale. 

 

Edmund HUSSERL, Recherches logiques, 4 tomes, PUF, collection Epiméthée, 2002 ; La philosophie comme science rigoureuse, PUF, 1954 ; l'idée de la phénoménologie, PUF, 1992 ; Idées directrices pour une phénoménologie (Ideen I), Gallimard, 1992 ; Méditations cartésiennes, Vrin, 1947, réédition en poche en 1992 ; la crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, Gallimard, 1992. 

On consultera avec profit le texte de Paul RICOEUR, A l'école de la phénoménologie, Vrin, 1986. 

Gérard GRANEL, Husserl, dans Encyclopedia Universalis, 2004 ; Jacques ENGLISH, Huserl, Le vocabulaire des philosophes, Tome IV, Ellipses, 2002.

 

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18 juin 2017 7 18 /06 /juin /2017 08:24

  Le philosophe français Maurice MERLEAU-PONTY, depuis son doctorat en lettres en 1945 (La structure du comportement en 1942 et Phénoménologie de la perception en 1945) poursuit toute une réflexion sur la phénoménologie, en prise directe avec les perceptions de l'individu, très inspirée par l'oeuvre d'Edmund HUSSERL. Parallèlement, tout en menant une activité littéraire importante, notamment à la Revue des Temps Modernes jusqu'à sa rupture en 1952 avec Jean-Paul SARTRE, s'engage politiquement, faisant partie du bureau national du cartel des forces démocratiques (UFD), mis sur pied rappelons-le pour les élections législatives de 1958 et qui rassemblait la gauche non communiste et anti-gaulliste.

    Sa philosophie se développe d'abord dans La structure du comportement et dans la Phénoménologie de la perception (1944), Sens et non sens (1948) et Les Aventures de la dialectique (1955) ensuite, se poursuit avec Eloge de la philosophie (1953), sa leçon inaugurale faite au Collège de France, Signes (1960), Le visible et l'invisible (1964), présenté par Claude LEFORT qui sera son exécuteur testamentaire intellectuel, L'OEil et l'esprit (1960), La prose du monde (1969), le reste de cette oeuvre interrompue brutalement assez tôt consistant surtout en cours donnés au Collège de France. Dans sa volonté de rester au plus près des réalités scientifiques et politiques s'expriment notamment par ses ouvrages Humanisme et terreur (1947), Les sciences de l'homme et la phénoménologie (réédité en 1975), Les relations avec autrui chez l'enfants (réédité également en 1975), sans compter ses écrits à la Revue Temps Modernes et, là aussi, certains de ses cours. La sociologie et l'anthropologie n'ont cessé de donner des points de repères pour sa philosophie, ainsi qu'en témoigne ses articles Le philosophe et la sociologie et De Mauss à Claude Lévi-Strauss.

     Comme l'écrit Alphonse DE WAELHENS (1911-1981), philosophe belge et professeur des sections francophone et néerlandophone à l'Université de Louvain, son oeuvre "représente un moment essentiel dans le développement de la phénoménologie. Husserlien, il n'a pourtant jamais accepté le moi transcendantal et a exprimé toujours davantage sa méfiance à l'égard d'une conscience conçue comme absolument transparente à elle-même. C'est un point sur lequel, dès ses premiers ouvrages, il s'oppose avec une discrète mais ferme résolution au Sartre de L'Etre et le Néant. Attentif à Heidegger et se rapprochant de lui au long de ses années, il n'a jamais renoncé à un anthropocentrisme philosophique que les notions de chair et de chiasma, si importantes dans son oeuvre posthume, n'ébranlent en rien.

Philosophe du sens, comme tout phénoménologue, Merleau-Ponty, (qui fut aussi l'un des premiers penseurs de notre époque à se tourner vers la linguistique positive) met constamment en lumière la dialectique mouvante qui se joue entre le sens proféré et celui qui, par notre comportement, s'installe en nous et se révèle dans les choses. Il ouvre ainsi à la phénoménologie des voies nouvelles où, dans ses dernières années, il fit bien plus que s'engager."

       

      Phénoménologie de la perception, de même que La Structure du comportement semblent concerner en premier lieu la psychologie, mais ce n'en est même pas le souci principal. Non seulement ils traitent de tous les problèmes philosophiques classiques mais ils tracent déjà plus que l'esquisse d'une philosophie profondément rigoureuse et originale. Il s'agit en fait, les données de la psychologie étant ce qu'elles sont, de savoir quel statut conférer à la subjectivité qui les anime, comme à la réalité à laquelle cette subjectivité permet d'accéder. Cette enquête mène à la découverte d'un cercle : il consiste en ce que ces données n'ont été recueillies et élaborées, par le savant, que sous l'horizon d'une conception implicite et préalable tant de la subjectivité que de l'objectivité, laquelle aboutit à déformer ces mêmes données bien plus que celles-ci ne réussissent à vérifier celle-là. Il faut donc restituer leur sens exact et repenser un horizon ontologique qui favorise les progrès de la découverte et leur fournisse un cadre adéquat. Apparait désormais l'obligation de renoncer à l'une et à l'autre des deux grandes options philosophiques, apparemment antithétiques et foncièrement solidaires, le rationalisme et l'empirisme, qui, depuis le début de la science et sans en excepter la psychologie, se partagent les faveurs des savants en mal de bonder leurs recherches. Celles-ci trouveront désormais un sol ou un horizon plus propices dans la conception dite phénoménologique de l'étant, de l'homme et du monde. (Alphonse DE WAELHENS)

  Rappelons que ce projet philosophique, qui en même temps veut définir son propre champ face aux raisonnements scientifiques du moment, n'intéresse pas intrinsèquement le savant qui ne recherche souvent pas la vérité du monde ou de l'homme, mais des moyens opérationnels d'agir sur la matière ou sur l'homme. Le savant ne se préoccupe pas sur le moment de savoir s'il n'est pas trompé par ses propres facultés ou son propre être. Même si plus tard, il est obligé de se poser des questions philosophiques pour progresser davantage. Ce qui l'intéresse, aiguillonné par la recherche de richesses, de connaissances ou simplement par les exigences d'une techno-structure dans quelque domaine que ce soit, c'est l'effectivité d'une action sur l'environnement avec des objectifs qui sont souvent urgents ou immédiats (combattre la maladie par exemple...). Même si on a pu interpréter une partie de l'oeuvre de MERLEAU-PONTY comme un désaveu de la science, il n'a jamais écrit contre la science - au profit par exemple d'une philosophie ou d'une religion, mais au contraire pour favoriser des développements plus importants de celle-ci, qui doit tenir compte pour progresser réellement, des limites des instruments naturels ou artificiels forgés pour découvrir les secrets de la nature ou du fonctionnement humain. 

 

   Phénoménologie de la perception, qui fait suite à La structure du comportement, qui renouvelle le problème ancien du dualisme de l'âme et du corps.  Le comportement échappe à la fois au réductionnisme mécaniste (fondée sur une physiologie des réflexes) et au volontarisme de la conscience. 

L'ouvrage est divisé en 3 parties : Le Corps, Le Monde perçu, L'Être-pour-soi et l'être-au-monde, après une Introduction qui marque l'importance de la notion de "champ phénoménal". C'est par elle, en effet, que le dualisme traditionnel a une chance d'être dépassé ; c'est en elle que la "perception" refait l'unité des théories contraires de la "sensation" et du "jugement". Largement, la psychologie dite scientifique est "réaliste", et la critique qu'on en fait "intellectualiste". Il s'agit donc, à partir de la formulation des éléments implicites dans le travail scientifique, de reprendre l'opposition du sujet et de l'objet : en substituant au premier le "corps", entendu comme "corps propre" (copropriété) c'est-à-dire non comme corps au sens de la mécanique classique, mais, bien au contraire, comme part éprouvée de l'extériorité, ou part objectivés de l'intériorité ; en préférant au second le "monde", c'est-à-dire non pas l'étendue abstraite de la géométrie, mais un lieu habité, vécu. C'est un "être au monde" qu'il faut décrire : l'analyse du corps s'achève par celle de la parole et du langage ; l'analyse du monde, par "autrui et le monde humain". Le cogito est repensé comme "projet du monde" et le monde comme "lieu des significations" ; le rapport de l'un à l'autre se traduit, en référence explicite à HEIDEGGER, dans la notion de "temporalité".

La démarche philosophique ne peut-elle être que seconde, à la fois par rapport aux sciences, et dans son obsession d'un dualisme qu'elle prétend dépasser? En quoi peut-elle même s'instituer comme discours de vérité? La Phénoménologie de la perception repoussait devant soi la question de "l'origine de la vérité". Revenant sur la "foi primordiale" qui est toujours en amont de toute "croyance" philosophique (que ce soit celle en un "modèle en soi" ou celle en un "esprit absolu"), MERLEAU-PONTY en vient à se demander si la spécificité de la philosophie, plutôt que d'élaborer une phénoménologie qui maintiendrait le primat du sujet, ne serait pas de maintenir une puissance d'étonnement. Dans ses notes posthumes (Le visible et l'invisible), l'espace et le temps apparaissent comme des "êtres à interroger", inépuisablement, et "l'interrogation comme rapport ultime à l'Être et comme organe ontologique". Dans l'oeuvre en cours, la discussion s'engage non plus seulement avec les sciences mais aussi avec d'autres modèles de rationalité tels que la dialectique (à travers HEGEL et surtout SARTRE), la phénoménologie elle-même et les pensées de l'intuition (à travers BERGSON).

Il s'agit moins de dépasser la dualité corps-modèle que de décrire "l'entrelacs - le chiasme" : une "dimension" que cherchent à traduire les notions de "visible" (de préférence à "monde") et de "chair" (de préférence à "corps"), ou encore de "parole", nouveau lieu d'une recherche que son auteur n'a pu continuer, mais que d'autres reprennent après lui, dans la même postérité critique de HUSSERL : Michel HENRY, Françoise DASTUR ou, à sa façon, Jacques DERRIDA dans La Voix et le phénomène (1967). (François TRÉMOLIÈRES, professeur de littérature française du XVIIème siècle à l'Université de Rennes 2).

 

    Le primat de l'inspiration phénoménologique dans l'oeuvre de MERLEAU-PONTY ne veut point dire que celui-ci ne prenne vis-à-vis de HUSSERL aucune distance. Il s'en faut même de beaucoup puisqu'on ne trouve chez lui ni le moi transcendant, auquel il reproche de rendre le philosophe et la philosophie oublieux de leurs origines, ni le célèbre "spectateur impartial" qui métamorphose indûment le phénoménologue en une pur regard désincarné, tourné vers la saisie des essences. Le philosophe français adhérera donc absolument au remaniement que la notion d'intentionnalité subit dans l'oeuvre de HEIDEGGER, lorsque, cessant d'être appliquée à la seule conscience, elle va devenir souci et désigner l'être même de l'être-au-monde. Cela comporte, entre autres conséquences, celle de l'inhérence radicale du cogito à une facticité dont il est et a "toujours été" inséparable, absolument. Bien plus, l'être-au-monde, substitué à la conscience, se trouve désormais investi d'une compréhension implicite de l'être, en laquelle consiste ultimement l'humanité de l'expérience, et dont cet être-au-monde est le porteur originaire. Cela revient donc à destituer définitivement la pensée théorique du monopole, voire du primat, de cette compréhension. Il est vrai que chez MERLEAU-PONTY, ces thèses n'aboutiront jamais au rejet pur et simple de la notion de sujet. C'est ce maintien du sujet, dont le statut sera pourtant profondément remanié lorsqu'on le compare à celui du sujet de l'ère classique, qui va porter MERLEAU-PONTY à une minutieuse analyse intentionnelle de la copropriété et, plus tard, de la chair ; analyse dont HEIDEGGER s'est toujours largement dispensé. (Alphonse DE WALDHENS).

Même si le philosophe français se rapproche vers la fin de son oeuvre de celle de HEIDEGGER, il reste bien loin pourtant. De la même manière, s'il s'intéresse à MARX, il ne croit pas à une philosophie qui ne tient que d'elle-même. il croit encore moins à une philosophie qui se laisserait simplement guider par les enseignements de la science, de l'économie ou de la sociologie. Politiquement, il ne croit pas que la reconnaissance de l'homme par l'homme suffit à surmonter toute aliénation et toute problématicité de l'existence. Même avec l'avènement d'une société communiste, l'histoire ne prendra pas fin : l'homme continuera toujours de se mettre en question et de mettre en question la vérité de ses perceptions et de ses réalisations. MARX du Capital ne le pensait vraisemblablement pas non plus, au contraire peut-être de ses tentations hégéliennes de jeunesse. 

     Introduisant son Vocabulaire, Pascal DUPOND, professeur de première supérieure au lycée Lakanal de Sceaux, indique que l'écrivain MERLEAU-PONTY était bien conscient lui-même de la difficulté de son oeuvre. "Car cette oeuvre, écrit-il, s'élabore en une parole "parlante" qui déconcerte son lecteur en déplaçant les écarts réglés de signification déposés dans l'univers de la culture ou dans la "parole parlée" et en l'invitant à une initiation qui est invisiblement de langue et de pensée. Cette parole neuve, dit-on parfois, substitue l'éclat de la métaphore à la rigueur austère du concept. Un tel jugement reste dans l'extériorité. Pour qui accepte d'entrer dans le travail du sens qu'elle propose, cette parole dessine avec sûreté les essences qui s'esquissent dans le recoupement de l'expérience par elle-même et elle répond à toutes les exigences de la rationalité philosophique.

Il s'agit d'une rationalité historique : elle met en oeuvre des significations héritées du passé et appelle à de nouvelles créations de sens dans le travail infini de la culture. Rationalité historique au sens où elle puise sa vitalité dans une tradition, qui ne dépasse jamais qu'en conservant : malgré la distance qui nous sépare des Grecs, Platon est "vivant parmi nous". Rationalité historique au sens où elle tente en même temps de s'égaler à la vie du présent et de faire naître la "philosophie d'aujourd'hui". Maillot-Ponty ne s'est pas dérobé à cette situation. Il intègre à son vocabulaire les notions fondamentales de l'histoire de la philosophie, comme dialectique, nature, esprit, liberté, mais il les infléchit pour en réactiver les ressources de sens et les rendre parlantes ; en outre, écrivant en français, il traduit en sa propre langue et intègre à son vocabulaire des concepts forgés dans la langue allemande de Husserl et de Heidegger ; enfin pensant que la philosophie s'appauvrit ou se répète si elle ignore le mouvement des sciences, il soumet à la réflexion leurs concepts opératoires pour clarifier leur contribution à l'ontologie aujourd'hui. La tradition, la traduction, la communication latérale des savoirs forment le métier où se tisse la langue de Merleau-Ponty."

Maurice MERLEAU-PONTY, La structure du comportement, PUF, collection quadrige, 2006 ; Le visible et l'invisible, Gallimard, 2006 ; Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945 ; Sens et non sens, Nagel, 1948 ; Les aventures de la dialectique, Gallimard, 1955 ; Eloge de la philosophie et autres essais, Gallimard, 2011 ; Humanisme et terreur, Gallimard, 1972 ; Le primat de la perception et ses conséquences philosophiques, Cynara, 1989 ; L'union de l'âme et du corps chez Malebranche, Biran et Bergson, Vrin, 1979. 

Pascal DUPOND, Merleau-Ponty, dans Vocabulaire des philosophes, Ellipses,,2002. Alphonse DE WAELHENS, Merleau-Ponty, dans Encyclopedia Universalis, 2014 ; Une philosophie de l'ambiguité. L'existentialisme de Merleau-Ponty, Louvain, 1978. François TRÉMOLIÈRES, Phénoménologie de la perception, dans Encyclopédia Universalis, 2014. 

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20 avril 2017 4 20 /04 /avril /2017 13:40

          Le philosophe français Jean-François LYOTARD, associé au post-structuralisme et connu pour son usage critique de la notion de postmoderne est un penseur qui a tout au long de son oeuvre le sens aigu du politique. Esprit profondément critique, il reste constamment proche des mouvements les plus importants de l'évolution de la société occidentale, européenne en particulier.  Communiste anti-autoritaire et fier de l'être, participant dans les années 1950 au groupe "Socialisme ou barbarie" (avec Pierre SOUYRI, Claude LEFORT et Cornelius CASTORIADIS...) qui dénonce alors le régime en vigueur en URSSE comme un capitalisme d'Etat, il le quitte en 1959 pour fonder une nouvelle organisation d'ultra-gauche, "Pouvoir ouvrier" et milite contre la guerre d'Algérie. 

        Après avoir fréquenté la Sorbonne de l'immédiat après-guerre, agrégé de philosophie en 1950, il enseigne  au lycée de Constantine en Algérie, où il fait l'expérience di colonialisme ainsi que du caractère d'emblée contradictoire de la guerre de libération algérienne, de sa totale légitimité et de ses impasses.

      Il s'inscrit dans le sillage de la phénoménologie de MERLEAU-PONTY avant de s'en éloigner (Discours, figure, 1971). Il participe en mai 68 et à la confluence de nombreux intellectuels à l'université de Vincenne, et partage avec DELEUZE, GUATTARI, LACAN une interrogation sur les institutions qui ne le quitte plus jamais. Dans Dérive à partir de Marx et de Freud (1972) et Economie libidinale (1974), il témoigne du détachement à l'égard du théoricienne et d'une pensée de l'énergétique du désir. Il participe tout au long de sa carrière universitaire à de multiples revues, L'Age nouveau, Les Temps modernes, Socialisme ou barbarie, Cahiers de philosophie, Esprit, Revue d'esthétique, Musique en jeu, L'Art vivant, Semiotexte, October, Art Press International, Critique, Flash Art, Art Forum, Po&sie... Ses écrits témoignent d'un éclectisme fort et il n'est pas facile de le faire entrer dans un courant ou une discipline académique. Tout à fait volontairement, il refuse de faire partie d'une catégorie de penseurs et se veut se distinguer de tous les courants auxquels il participe momentanément. 

Avec les années 1980, marquées par l'apparition de nouvelles philosophies du langage, Jean-François LYOTARD réalise, à partir d'une relecture de l'oeuvre de KANT Critique du jugement un nouveau criticisme et découvre ce qui sera la catégorie de sa pensée : le Différend (1983), cause de notre intérêt, dans ce blog sur le conflit, pour l'ensemble de sa pensée. Il y souligne ce qu'il y a d'impartageable entre les parties prenantes des différents rapports - social comme affectif - et le tort irréparable qui est commis lorsque le conflit qui les oppose se fait dans l'idiome d'une des parties. Il est d'une victime de ne pas pouvoir prouver qu'elle a subi un tort et du plaignant de trouver sa phrase. L'enjeu de la pensée est aussi bien d'inventer les négociations convenables que de témoigner de ce qui ne peut être dépassé ni tranché. Sa pensée le conduit à une reprise de la réflexion sur le sublime (Leçon sur l'analytique du sublime, 1991).

Jean-François LYOTARD prend acte des grands récits de l'émancipation, et à partir de la béance d'Auschwitz, de la course sans fin du développement ainsi que de l'idolâtrie du consensus. Reprenant à son compte le terme de postmodernité, il dresse le constat de l'étrangeté de notre temps (La condition postmoderne, 1979), en manifeste le sens dans l'exposition sur Les immatériaux présentés au Centre Beaubourg en 1985 et, dans les Moralités postmodernes (1993), élabore les formes de répondant qui sont celles de l'expérimentation lorsque celle-ci est de l'ordre de l'anamnèse et se joue dans une oscillation constante entre apparition et disparition (Que peindre?, 1987).

Il prend acte des formes nouvelles de différend, qui ne se fait plus entendre dans les luttes sociales et politiques, mais demeure dans le domaine de l'esthétique qui sait témoigner de ce qui ne trouve pas à se dire. Dans les dernières années, avec Signé Malraux (1996) et La Confession d'Augustin (1998), il se tourne vers une réinterrogation du spirituel depuis sa pensée du différend.

Tout en poursuivant une carrière universitaire en France (Université Paris VIII depuis 1972 jusqu'à 1987) et aux Etats-Unis (université d'Emory à Atlanta), il cherche à construire des institutions, en marge des circuits académiques, tel le Collège international de philosophie en 1981, pour dialoguer avec les philosophies de Kant ou de Wittgenstein, avec les pensées de Freud et de Marx, afin d'explorer de nouvelles formes de pensée sur le réel bien concret, constamment dans le mouvement. (Gérard SFEZ)

     Pour Michael KOZLOWSKI, "dire que Jean-François Lyotard est une penseur incontournable relève d'une banalité. Nous sommes d'habitude (et cela est sans doute une habitude moderne) tentés de chercher un secret derrière une telle biographie intellectuelle et créatrice. Il n'est justement plus possible de penser un événement théorique et une production intellectuelle comme Oeuvre, qui plus est d'un "grand homme", parce que les deux présupposent une version miniaturisée de la narration téléologique que Lyotard a aussi fortement récusée. Nous pouvons donc relire la richesse des écrits et des concepts lyotardiens selon une autre recette - plus fidèle à Lyotard lui-même - celle d'une lecture des symptômes insérés dans les divers registres synchroniques et diachroniques, de sensibilité, théoriques ou encore politiques. Une telle lecturene signifie nullement une réduction aux instances extérieures de ce qui est propre au discours lyotardien - tout au contraire elle permet d'en saisir la spécificité sans pourtant trouver à tout prix une intégrité structurelle, une cohésion politique ou une structure conceptuelle globalisante. Las but not least, Lyotard a eu l'audace d'embrasser l'identité postmoderne. Dans ce sens aussi, la figure d'un "penseur du siècle" mérite un point d'interrogation. Cela sous-entendrait qu'une époque, à la manière hégélienne, pourrait se laisser enfermer dans une pensée quelconque, que le synchronisme saurait se rendre univoque. Lyotard sans aucun doute objecte. Toutefois ses positions demeurent signifiantes pour les transformations historiques, sociales et morales, comme s'il les avait saisies plus tôt et mieux que les autres."

Jean-François LYOTARD, Le différend, Les éditions de Minuit, 1983 ; La condition postmoderne, Les éditions de Minuit, 1979 ; La phénoménologie, PUF, collection Que sais-je?, 1954 ; Discours, Figure, Klincksieck, 1971 (Thèse de doctorat, sous la direction de Mikel Dufresne) ; Dérive à partir de Marx et de Freud, Galilée, 1994 ; Des dispositifs pulsionnels, Galilée, 1994 ; Les Transformateurs DuChamp, Galilée, 1977 ; Heidegger et les Juifs, Galilée, 1988 ; Leçons sur l'analyse du sublime, Galilée, 1991 ; Questions au judaïsme, Desclée De Brower, 1996 ; La Confession d'Augustin, Galilée, 1998 ; Misère de la philosophie, Galilée, 2000.

Michel KOZLOWSKI, Lyotard - une penseur du siècle?, dans Critique d'art, Actualité internationale de la littérature critique sur l'art contemporain, n°40/2012. GéraLD SFEZ, Jean-François Lyotard, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

 

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10 mars 2017 5 10 /03 /mars /2017 14:52

   L'écrivain de langue latine Quintus Septimus Florens Tertullianus, de Carthage, convertit au christianisme à la fin du IIème siècle est considéré comm le premier auteur latin à construire un système cohérent qui fait école de multiples manières par la suite. Avec ORIGÈNE, il est l'un des auteurs à ne pas être canonisé par l'Eglise catholique, alors qu'il fait partie de ce que l'on peut appeler de manière (très) extensive des Pères de l'Eglise. Avec ORIGÈNE, il partage aussi mais plus que lui, des préoccupations sur le problème militaire et de sa comptabilité avec le christianisme, à un moment où les chrétiens ne sont encore que rares dans les armées et où les  persécutions contre eux dominent le paysage des luttes religieuses de l'Empire. Ce n'est que plus tard, une ou deux générations après lui, que se posent en terme nouveau ces préoccupations, et le "glissement" vers l'acceptation d'un Empire chrétien militarisé n'est pas encore à l'ordre du jour. On peut penser aussi que ce glissement n'est pas étranger avec les persécutions que TERTULLIEN endure vers la fin de sa vie, au moment où il adhère - mais dans l'Eglise, les "hérésies" sont encore nombreuses - au montanisme, tendance qui possède des "préventions" envers la chose militaire bien plus fortes que dans l'ensemble de la communauté chrétienne.

  TERTULLIEN inaugure à son époque, après qu'en orient déjà fleurissent beaucoup plus de réflexions "chrétiennes" en langue grecque, la littérature de langue latine. Commence avec lui une théologie dans cette langue, et cela explique en partie son audience dans le développement des communautés chrétiennes d'Occident. Il est à l'articulation exacte de deux mentalités qui s'affrontent encore, mais dont il est le premier à tenter la synthèse, la mentalité païenne avec, au haut du panier, la philosophie antique héritée des Grecs et la mentalité toute de spiritualité des communautés chrétienne. Né païen, d'éducation et de formation païenne, cultivé, curieux, inquiet de tempérament, il occupe une place particulièrement importante dans l'histoire du christianisme, mais aussi dans celle des lettres latines, ce qui explique que son oeuvre puisse être étudiée à la fois dans le domaine de l'histoire de l'Antiquité (païenne) et dans le domaine de la théologie chrétienne. Son oeuvre est presque entièrement polémique, donc emplie de considérations factuelles parfois difficile à comprendre pour nous et tendant à donner de l'homme sans doute une idée fausse de raideur. Alors que la littérature latine parait sur le déclin, il assure le relais, en lui communiquant une inspiration nouvelle. Ce converti, attiré sur le plan de l'éthique par l'ascétisme de l'hérésie montaniste, n'a jamais négligé l'esthétisme, par souci d'efficacité autant que par attachement réfléchi aux valeurs anciennes. (Jean-Claude FREDOUILLE).

   On peut distinguer dans l'oeuvre de TERTULLIEN, suivant les fonctions qu'il leur assignait les ouvrages apologétiques, les traités concernant la "discipline", les écrits de controverse doctrinale et des traités de théologie. Mais tous ses ouvrages sont toujours suscités ou provoqués par telle ou telle situation particulière et ont surtout pour but de combattre l'adversaire (païen ou hérétique), tout en instruisant les chrétiens.

On peut regrouper dans les ouvrages apologétiques, le triptyque commencé en 197 destiné aux païens, d'où se détache son chef-d'oeuvre littéraire, l'Apologétique, qui reprend certains thèmes déjà abordés dans Ad nationes (Aux païens) et qu'il poursuit dans De testimonio animae, traité spécial où il emprunte à la philosophie l'une de ses preuves de l'existence de Dieu (connaissance naturelle et "instinctive" du divin).

L'Apologétique, qui constitue son principal ouvrage (du moins celui qui nous est parvenu...), est une vigoureuse défense, au nom de la justice et de la liberté de pensée, d'un christianisme réputé "religion illicite" pour la grande majorité encore de ses concitoyens. Prenant aussi la forme d'un discours d'exhortation à se convertir, ce livre souligne l'originalité de la vérité chrétienne (par rapport au judaïsme, aux philosophies, aux hérésies...) et il en expose le contenu sous le triple aspect d'une "foi" (monothéisme, doctrine du Verbe et de son incarnation), d'une vie d'"amour" (pratique du culte et conduite morale), et d'une "espérance" (promesse eschatologique de la résurrection). Ce livre, qui assume l'héritage des apologistes grecs, en amplifie aussi les perspectives et s'en distingue par ses accents passionnés, son ton de défi. Ainsi, une des formules finales proclame : "C'est une semence que le sang des chrétiens". Un des thèmes les plus originaux, que résume l'exclamation "O, témoignage de l'âme naturellement chrétienne", est développé dans le De testimonio animae : interrogeant l'âme conaturelle à Dieu parce que faite à son image, avant qu'elle ait été pervertie par le monde et l'éducation reçue de lui. TERTULLIEN découvre dans des expressions du langage courant ("Dieu bon!", "Dieu est grand!"...) des intuitions authentiques sur la divinité, ses attributs, l'au-delà. Ce renouvellement de la preuve stoïcienne par le consensus omnium, avec la preuve cosmologique, lui permet de définir une voie naturelle d'accès à la connaissance de dieu, qui précède la voie surnaturelle par la révélation dans les Ecritures.(René BRAUN)

Les traités concernant la "discipline", soit l'ensemble des règles devant guider la vie morale du chrétien sont généralement divisés en deux groupes. Le premier (197-206 environ) comprend la consolation Aux martyrs (Ad martyras), le traité sur les spectacles (au caractère idôlatre), Sur la prière (De oratoire), premier commentaire connu du Pater Noster, Sur le baptême, qui influence toute l'histoire antérieure de la liturgie sacramentaire, Sur la patience (De patienta), profondément marqué par le stoïcisme, Sur la pénitence qui détaille ses conditions de validité, Sur la toilette des femmes (De culte feminarum), qui invite les chrétiennes à se vêtir simplement, jalon d'une répression multiséculaire de la coquetterie féminine, la lettre A sa femme qui porte sur la question très débattue des mariages "mixtes", entre chrétiens et non chrétiens. Il se manifeste dans ces ouvrages un rigorisme qui n'est pas exceptionnel mais qui s'accentue par la suite dans l'histoire du christianisme. Le second groupe, à partir de 207 environ, est écrit sous l'influence montaniste (mais en fait certains auteurs estiment que la tonalité des ouvrages précédents est déjà montaniste...). Il propose une discipline plus rigoriste encore, notamment sur le mariage (l'Exhortation à la chasteté ; La monogamie). Le Voile des vierges fait l'objet d'un ouvrage entier. Il se fait intransigeant face aux renoncements de chrétiens devant les persécutions, notamment dans La Fuite en cas de persécution (De fuma in persécution, 2013), mettant le doigt sur un grand problème de l'ensemble du christianisme d'alors. Sur le jeûne (De jejunio) est entièrement dirigé contre ce qu'il appelle les "psychiques", soit les catholiques présents de manière majoritaire dans les instances dirigeantes de la nouvelle religion. Il n'arrête pas de justifier les observances ascétiques de la discipline montaniste et élabore, le premier, la distinction entre péchés "rémissibles" et péchés "irrémissibles" (idolâtrie, meurtre, fornication). C'est dans cette distinction qu'il veut interdire aux chrétiens tous les métiers soupçonnés d'être entachés par l'idolâtrie, ainsi que le service militaire (Sur l'idolâtrie, Sur la couronne du soldat)...

Un troisième ensemble d'ouvrages porte essentiellement sur la règle de foi" : Contre les juifs d'abord (Adversus Judaeos, 198) et surtout contre les gnostiques et les marcionites. On peut citer Les "Prescriptions contre les hérésies" de 200, Sur l'âme de 210, Contre Marcion (5 livres échelonné de 200 à 210), La Chair du Christ (contre le docétisme) et La Résurrection des Morts (contre ceux qui nient la résurrection eschatologique), Contre les Valentiniens (210), Contre Hermogène (200-206), Contre Praxéas (213), qui au delà de ses aspects polémistes courant chez lui, est le premier ouvrage consacré à la trinité, dont un grand nombre d'éléments sont repris par la suite au Concile de Nicée de 325. 

 

  L'écrivain ne fait pas un saut dans sa conversion au christianisme, tant sont liées les philosophies stoïcienne et chrétienne. Il se convertit par dégoût pour les excès des païens et par admiration pour le courage des martyrs. Il faut s'imaginer le haut degré de corruption et de dégradation morale de la majeure partie de l'élite romaine d'alors, entre les fêtes tout à fait dévergondées, le mépris de la vie des "petites gens", l'abandon de toute vie civique et même la déshérence de l'évergétisme qui prenait pourtant depuis longtemps une grande place dans l'Empire romain, avec sa fonction non négligeable de redistribution des richesses... 

Plus profondément sans doute, son refus du paganisme est fondé sur l'opposition entre la révélation et la raison humaine. Pour TERTULLIEN, le fondement des mystères de la religion chrétienne n'est pas irrationnel, car Dieu est Raison ; de ce fait, sa bonté s'identifie avec sa rationalité. Le Verbe est Logos, c'est-à-dire manifestation en dehors de cette raison divine intérieure. Mais de même que le soleil est connu non pas directement, mais par l'intermédiaire des rayons qu'il diffuse sur terre, de même Dieu ne peut être connu par l'homme que de façon anthropomorphique, comme un Père qui a engendré un fils. Il y a donc une antinomie radicale entre le Christianisme et la sagesse humaine, et cette antinomie, TERTULLIEN la formule dans le De prescription haereticorum et dans l'Apologeticum. On comprend dès lors pourquoi "le Seigneur a traité de folie cette sagesse profane et a choisi ce qui était folie selon le monde pour confondre la philosophie. La philosophie qui entreprend témérairement de sonder la nature de la divinité et de ses décrets a fourni matière à cette sagesse profane. C'est elle, en un mot, qui a inspiré toutes les hérésies. Que je plains Aristote d'avoir inventé pour les hérétiques la dialectique, cet art de la dispute également propre à détruire et à édifier". Il faut donc rester constamment sur ses gardes. S'étant rendu à Athènes, il y a dénombré plusieurs sectes, qui selon lui étaient comme autant d'hérésies s'enracinant dans différentes doctrines philosophiques. La philosophie de Platon se trouve à l'origine des erreurs du Gnosticisme, et en particulier de celle de Valentin et de ses disciples ; le Stoïcisme (qui pourtant, précisions-le nous-mêmes a grandement inspiré la forme latine du christianisme...) entraine les erreurs de Marcion ; Epissure nie l'immortalité de l'âme ; Xénon identifie Dieu avec la matière, Héraclite avec le feu ; et toutes les Ecoles philosophiques rejettent l'idée de résurrection" (De anima), résurrection qui, il faut le dire, est tout de même à son époque une preuve de la vérité de l'enseignement de Jésus... Il n'y a finalement rien à chercher hors des Evangiles, rien à tirer des philosophes. Les quelques vérités fragmentaire dont les auteurs païens peuvent se glorifier, ils les ont tirées de l'Ancien Testament (Apologia), ce qui d'ailleurs est très exagéré... Socrate a sans doute été condamné pour avoir voulu renverser les dieux et s'être rapproché de la vérité. Mais sa sagesse ne pouvait aller bien loin, car elle ne se fondait pas sur la foi ; et cela, même si Socrate lui-même prétend n'avoir été inspiré que par un démon (De anima). (Luc BRISSON)

  En dépit de ce que l'orthodoxie catholique pense comme des anomalies de sa doctrine et de son fléchissement final dans le montanisme, qui valent à son oeuvre une condamnation dans le Decretum Gelasianum, (et peut-être même grâce à cela, mais c'est un autre ordre de réflexion sur l'influence des oeuvres en général...), TERTULLIEN joue un rôle essentiel dans l'histoire de la théologie de l'Occident - et pas seulement par la médiation de CYPRIEN qui l'appelle le "maître". Par plusieurs de ses intuitions - notamment dans le domaine de la réflexion trinitaire et christologie - il anticipe les formulation des grands conciles des Ive et Ve siècles. Il a su constituer un vocabulaire théologique ferme et précis en adaptant, en ajustant des matériaux latins à l'expression d'une pensée plongeant ses racines dans le Bible. Son oeuvre oriente cette théologie vers une forme religieuse plus morale que philosophique, plus volontariste que spéculative, moins portée à construire des synthèses rationnelles que soucieuse de respecter, en l'approfondissant, le donné révélé et d'insister sur les "réalités" historiques et eschatologiques du salut. Même si son oeuvre reste empreinte de l'attente du jugement dernier, de la parousie, TERTULLIEN se projette déjà dans une période où cette attente se fait moins pressante et où les chrétiens doivent se résigner à préparer beaucoup plus fermement et plus longtemps et autrement que par le martyre, même exemplaire, les conditions de l'avènement du Royaume de Dieu... Néanmoins, notamment à travers le montanisme, il reste dans une perspective conservatrice de la religion, et contribue à une certaine crispation des esprits, cette même crispation qui lui fait refuser la participation des chrétiens dans les institutions officielles où se pratiquent le serment à l'Empereur et l'idolâtrie, comme l'armée ou la magistrature.

TERTULLIEN, Traité du baptême, Le Cerf, 2002 ; Le Manteau, Le Cerf, 2007 ; La Pénitence, Le Cerf, 1984. La plupart des oeuvres connues de cet auteur est publiée aux Editions Le Cerf. Quelques textes sont disponibles sur Internet (domaine public), comme Contre Marcion, De la Résurrection de la chair ou De la couronne du soldat (www.tertullian.org).

Luc BRISSON, Le christianisme face à la philosophie, dans Philosophie grecque, PUF, 1997. René BRAUN, Tertullien, dans Dictionnaire critique de théologie, PUF, 2002. Jean-Claude FREDOUILLE, Tertullien, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

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6 mars 2017 1 06 /03 /mars /2017 09:56

    Le théologien de la période patristique (des Pères fondateurs) du christianisme ORIGÈNE est considéré par certains (comme Jean DANIÉLOU...) comme le plus important penseur chrétien avec saint AUGUSTIN. Exégèse biblique, théologien, rhétoricien, influencé entre autre par Ammonius SACCAS (qui est aussi le maitre de PLOTIN), il écrit sur le tard (la trentaine passée) une oeuvre considérable dont seulement une petite partie nous est parvenue. En contact avec de nombreux penseurs de son temps (païens, juifs...), il procède dans sa pensée beaucoup plus par propositions que par assertions. 

 Victime de persécutions et d'autodafés (pratique courante à l'époque), cette oeuvre influence pourtant la majeure partie du corpus chrétien jusqu'au Moyen Age (sans doute grâce aux multiples reprises et copies, pratique aussi courant à l'époque...). Après cette persécution, son oeuvre est réhabilitée rapidement, et par exemple Thomas d'AQUIN s'inspire de lui abondamment. L'origénisme est plus un ensemble de croyances et d'éruditions qui s'inspirent parfois de manière très lointaine de son oeuvre. 

    Figure dominante, avec AUGUSTIN, de la théologie chrétienne des cinq premiers siècles, ORIGÈNE est aussi de son vivant et plus tard, l'un des théologiens qui suscite les sentiments les plus vifs et les plus opposés (pour son oeuvre et aussi pour sa personnalité, ascétique et méprisant beaucoup le corps, car estimant que seule la vie spirituelle compte réellement). La dénonciation d'une courant de l'origénisme au IIème Concile de Constantinople de 553 entraine la condamnation d'Origine et la disparition d'une immense partie de son oeuvre. 

Il ne subsiste qu'un petit quart de cette oeuvre, et une bonne partie des textes conservés n'est accessible qu dans des versions latines composées par RUFIN et JÉRÔME autour des années 400. Si l'on met de côté la correspondance (presque entièrement perdue) son oeuvre se divise en deux groupes :

- les travaux sur l'Ecriture (commentaires, homélies, scolies). Sous la forme de commentaires, d'homélies ou plus rarement de notes, ORIGÈNE explique la quasi-totalité de l'Ecriture, revenant même plusieurs fois sur le même livre biblique. D'après les témoignages anciens, il compose tout au long de sa vie littéraire, quelque 260 "tomes" (livres) de commentaires et près de 500 homélies. Il ne subsiste plus aujourd'hui que 31 tomes de commentaires et 205 homélies. 

- les traités (théologiques, spirituels, apologétiques). La disparition de traités majeurs, controversés de son vivant (Des natures, Dialogue sur Candide, Stromales, De la résurrection) est plus grave que la perte de commentaires. Seuls l'ouvrage théologique principal d'ORIGINE, le traité Des principes, Peri Archon et sa vaste apologie du christianisme, le Contre Celse, nous sont parvenus. 

Cette oeuvre s'adresse surtout aux érudits de son temps, aux chrétiens épris d'un perfectionnement tout à la fois intellectuel, moral et spirituel. Seuls ses homélies veulent édifier l'ensemble de la communauté. Ses attaques les plus vives (nous sommes là dans une période de vives polémiques, d'élaboration du corpus qui fait ensuite autorité au Moyen Age) et les plus constantes visent la gnose et le marcionisme, même s'il n'arrête pas de dialoguer avec les partisans de ces systèmes de pensée, comme il prend soin d'entretenir des relations intellectuelles avec les juifs, les platoniciens (dont fait partie SACCAS).

Très attaché à un travail textuel et d'édition critique des Ecritures, notamment dans un constant repérage des différences entre le texte hébreu et la version grecque reçue par les chrétiens, ORIGÈNE, dans le prolongement de PHILON et de CLÉMENT D'ALEXANDRIE, défend et développe comme théologien et exégèse la conception d'un sens spirituel qui est son sens fondamental. Le lecteur, pour lui, doit recevoir l'esprit du Christ pour saisir, au-delà de la lettre du texte le sens que l'Esprit divin a déposé dans le texte. Il établit alors les règles permettant d'atteindre ce sens spirituel et toujours mystérieux qui se rapport au Dieu trinitaire, au monde intelligible et à la fin des temps. Il ne faut pas perdre de vue pour comprendre ORIGÈNE que le christianisme n'est pas encore sorti de sa perspective millénariste, apocalyptique, la venue du Messie préludant "presque" immédiat avec le jugement dernier... L'un de ces règles est l'interprétation de l'Ancien Testament par le Nouveau, lui-même rapporté à la personne et à la révélation du Christ. C'est d'ailleurs ce qui est enseigné dans les écoles catholiques jusqu'à récemment partout en matière d'éducation religieuse. Selon une autre règle, l'interprète doit mettre le passage qu'il étudie en relation avec l'ensemble de l'Ecriture : une méthode qui exige une attention rigoureuse aux mots du texte et à leurs emplois divers, pour en dégager le sens figuré ou allégorique, et qui repose sur le présupposé de l'unité de l'Ecriture - présupposé qui sera combattu pendant plus tard, des siècles plus tard... Bien qu'ORIGÈNE fasse de la découverte du sens spirituel l'objectif prioritaire de l'interprète, il ne néglige pourtant pas la quête du sens littéral ou historique : son exégèse se déploie le plus souvent sur le double niveau du sens littéral et du sens spirituel, même s'il arrive parfois de parler d'un troisième sens qu'il appelle "moral", et dont la spécificité n'est guère apparente. (Eric JUNON)

   Peri Achon est un programme théologique sans précédent ni correspondant à la période patristique, qui se projette un peu paradoxalement, vu l'ambiance de l'époque et même certaines options affichées par lui (importance exclusive de la vie spirituelle, au détriment même des besoins terrestres). Il s'agit en effet de développer, à partir du symbole et la fois de l'Eglise et sur la base de l'Ecriture, une doctrine cohérence sur Dieu, l'homme et le monde. C'est déjà entrer dans un possible conflit avec d'autres penseurs et même Pères de l'Eglise, tant les esprits sont dans l'incertitude encore ; c'est aussi reprendre au compte d'un domaine spirituel toute une pensée philosophique antérieure au christianisme, qui ce peut attirer bien des foudres, tant le combat contre le paganisme ne semble pas du tout gagné durant la vie d'ORIGÈNE. Cette exigence de cohérence conduit d'ailleurs vite le théologien à formuler des hypothèses sujettes pour beaucoup à caution, dont surtout la préexistence des âmes, la succession des mondes jusqu'à ce que tous les esprits aient librement accompli leur conversion vers Dieu, l'identité entre l'état initial et l'état final dans la réparation en quelque sorte de la chute du péché originel... Son goût de la recherche cadre mal avec l'habituelle volonté d'imposer des vues définitives. Le système ainsi bâti par ORIGÈNE confère à la bonté de Dieu et à la liberté de l'homme un rôle décisif. Si la chute est due au mauvais emploi de leur liberté par les esprits créés, cette même liberté, éduquée et assistée par la providence divine, ramènera les hommes vers la contemplation stable du Dieu trinitaire. 

Peri Archon constitue aussi une étape significative dans le développement de la doctrine trinitaire, notamment dans ses deux sections sur l'Esprit Saint, qui soulignent à la fois sa substance individuelle et se double fonction charismatique et gnoséologie. La christologie d'ORIGINE est complexe. A la fois subordonné et égal au Père, le Fils divin exerce une multitude de fonctions révélatrices et médiatrices qui sont indiquées par les diverses dénominations que l'Ecriture lui confère. D§s avant l'Incarnation, il a assumé une âme humaine qui n'a pas déchu. Son incarnation est salvatrice en ce sens qu'elle offre un modèle de volonté humaine parfaitement et librement soumise à Dieu. (Eric JUNON)

   Le système qu'élabore ORIGÈNE est conflictuel. La connaissance et la contemplation de Dieu s'acquièrent par la compréhension spirituelle de l'Ecriture et par l'imitation du Logos incarné. Composé d'un esprit, d'un âme et d'un corps, l'homme est en lutte avec lui-même. L'âme, siège du libre arbitre, subit des passions : d'une part, elle est comme attirée par le corps ; mais d'autre part l'esprit, qui participe à l'Esprit divin, l'incite à se diriger vers Dieu. Ce combat ne se joue pas seulement à l'intérieur de l'homme ; il est en relation avec la lutte qui oppose les anges aux démons et derrière eux le Christ à Satan. L'ascèse, la prière, la pratique des vertus sont les armes qui permettent )à l'homme de soutenir victorieusement son combat. Mais l'arme décisive est la puissance, la lumière et l'amour que le Christ, l'image du Dieu invisible, apporte aux hommes quand il vient habiter et croire en eux. Le Christ rend ainsi l'homme participant à sa propre qualité d'image ; et le croyant se transforme progressivement en un spirituel et un parfait qui parvient à la contemplation de Dieu par l'union au Christ. La vision parfaite, toutefois, n'est pas accessible en ce monde. Si l'idéal d'ORIGÈNE est de type mystique, on ne trouve pas dans son oeuvre - celle qui nous est parvenue - l'attestation claire d'une expérience mystique ou d'une extase. (Eric JUNON). 

C'est dans le fil-droit de ce système qu'il faut comprendre l'attitude d'ORIGÈNE concernant la présence des chrétiens dans les armées de l'Empire Romain, souvent invoquée par les auteurs pacifistes. C'est parce que l'insertion dans l'armée et la guerre conduit l'homme à se préoccuper plus de son corps que de son âme, que cette participation est plutôt dénoncée. Encore ne l'est-elle pas, sans doute par prudence, mais aussi parce que le combat contre le paganisme et la préservation de l'Empire chrétien constituent pour beaucoup une priorité, pas clairement défendue, du moins dans les écrits d'ORIGÈNE qui - encore une fois, nous reste...  

   Ce qui nous trouble également pour connaitre le fond de la pensée du théologien, c'est l'invasion que constitue l'origénisme dans la compréhension de son oeuvre. Cet origénisme s'éloigne parfois considérablement de ce que nous savons de son oeuvre. Si on considère que Peri Archon se trouve au centre des débats qui agitent le monde chrétien, c'est aussi par méconnaissance des autres oeuvres.

En tout cas, les mises en cause - et sans doute aussi sur ses opinions sur la participation des chrétiens à la défense de l'Empire Romain, qui n'est pas, rappelons-le, quand il vit, encore officiellement un Empire chrétien - les plus vives se déroulent selon Eric JUNON, entre le IVème et le VIème siècle, au moment où précisément existe l'Empire chrétien, après donc sa mort. 

Sont classés parmi les admirateurs nuancés au enthousiastes du théologien alexandrin, EUSÈBE DE CÉSARÉE, ATHANASE, HILAIRE, DIDYME, BASILE DE CÉSARÉE, GRÉGOIRE DE NAZIANCE, GRÉGOIRE DE NYSSE, EVAGRE, AMBROISE( qui lui demande de réagir contre CELSE), RUFIN et JÉRÔME (dans un premier temps). Du côté des adversaires, on positionne MÉTHODE D'OLYMPE, EUSTACHE D'ANTIOCHE, PIERRE D'ALEXANDRIE, ÉPIPHANE, THÉOPHILE D'ALEXANDRIE et JÉRÔME (dans un second temps).

En fait, comme le signale Eric JUNOD, les controverses de ces époques ne sont pas d'un accès facile. Elles mettent en cause des éléments du système d'ORIGÈNE mais aussi des éléments étrangers voire contraires. Le point culminant de cette controverse est la conversion spectaculaire de JÉRÔME à la cause de l'antiorigénisme (autour de 400) et en orient la double condamnation d'ORIGÈNE et des origénistes au milieu du VIème siècle. 

   La pensée d'ORIGÈNE ne fait pas que marquer le travail allégorique et la réflexion théologique des siècles ultérieurs. Elle s'est aussi développée à l'intérieur des cercles monastiques attirés par les aspects rigoristes de sa doctrine (monastères d'Egypte, de Nitrie et des Kellia). C'est dans le milieu des moines de de Nitrie et des Kellia que s'élabore sous la plume de EVAGRE DE PONTIQUE (346-199) un véritable système théologique (Centuries gnostiques), articulé sur des hypothèses relatives à la création des intelligences par Dieu et à la restauration finale de l'unité première. Dans la première moitié du VIème siècle, cet origénisme évagrien trouve des partisans parmi les moines de Palestine. JUSTINIEN sévit contre eux et condamne (543 et 553) cet origénisme qui doit plus à EVAGRE qu'à ORIGÈNE. Conséquence directe de cette condamnation : la perte de la plus grande partie de l'oeuvre du théologien alexandrin. 

Grâce à HILAIRE, AMBROISE DE MILAN et JÉRÔME, la méthode exégétique origénienne a été introduite en Occident et a marqué toute l'exégèse médiévale. Surtout, grâce aux nombreuses pages d'AMBROISE consacrées à commenter le Cantique des cantiques à l'aide d'ORIGÈNE, la piété médiévale est profondément influencée par la mystique orégénienne, jusqu'à BERNARD DE CLAIRVAUX ou THÉRÈSE D'AVILA.

Redécouvert à la Renaissance notamment par LORENZO VALLA et ERASME, son oeuvre suscite toutes les réserves de LUTHER. Plus récemment, au milieu du XXème siècle, l'oeuvre, la pensée, la méthode d'ORIGÈNE sont remis au premier plan par des théologiens (LUBAC, H. RAHNER, BALTHAZAR) appelés à jouer un rôle décisif dans le renouveau de la théologie catholique.

ORIGÈNE, Contre Celse, 5 tomes, Cerf, 1967-1976 ; Traité des principes, 5 tomes, Cerf, 1978-1984. Quantités d'homéies ont été traduites également aux éditions du Cerf, dans la collection "Source chrétiennes". 

Jean DANIÉLOU, Origène, 1948, réédition en 2012 aux éditions du Cerf. Eric JUNOD, Origène, dans Dictionnaire critique de théologie, sous la direction de Jean-Yves LACOSTE, PU, collection quadrige, 1998. Pierre HADOT, Origine et origénisme, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

 

 

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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 14:59

   L'homme d'Etat d'Afrique du Sud Nelson Rolihlahla MANDELA, l'un des dirigeants historiques de la lutte contre le système politique institutionnel de ségrégation raciale (apartheid), avant de devenir président de la République de 1994 à 1999, s'inspire tout au long de sa vie de principes de résistance non violente. Son influence dans la culture populaire et dans la vie politique de son pays comme à l'étranger provient surtout de son action, plus sans doute de ses écrits à proprement parler. 

   C'est surtout sur le tard que sont publiés ses écrits, à partir des années 1990, comme The Illustrated Long Walk to Freedom (Un long chemin vers la liberté) de 1996. De nombreux ouvrages sont composés de recueil de lettres écrites lorsqu'il était dans la clandestinité, de discours, d'articles et de retranscription des procès. Bien plus importante est la bibliographie portant sur l'action et la pensée de Nelson MANDELA, avec ou sans son aval ou son autorisation, en très grande partie favorable. La plupart de ses écrits, sauf après la prise du pouvoir à la présidence de la République, ont été rédigés en prison ou dans la clandestinité, comme les textes publiés dans son ouvrage le plus connu, Un long chemin vers la liberté, qui pour les premiers datent de 1974...

   On peut distinguer, dans cette vaste bibliographie, qu'elle se constitue de ses propres écrits ou non, trois grandes périodes qui sont celles de sa vie de combat, comme le fait Benoit DUPIN : 

- Du Transkei à l'African National Congress, où l'essentiel de ses écrits est consacré à la vie de cette organisation et des luttes entreprises ; en gros de 1941 à 1960. C'est en 1941 qu'il adhère à l'ANC fondée en 1912 et où il lutte dans un groupe (Ligue des jeunes...) rassemblant également W. SISULU, Olivier TAMBO, Anton LEMBEDE,  Ashby MDA... On se réfère souvent à la Charte de la liberté (document programme pour une nouvelle société sud-africaine démocratique et multiraciale), rédigée en 1955 par ce groupe ayant pris le pouvoir à l'ANC.

- La période du combat de l'ombre et de la prison, de trente ans, de 1960 à 1990, caractérisée par une double lutte, contre le pouvoir blanc de Prétoria et contre les partisans d'une lutte violente contre le régime de l'apartheid. Cette période est surtout connue en Occident par les émeutes de Soweto de 1976 et la révolte des tonwships de 1985-1986 qui renouvellent d'ailleurs, dans le sens voulu par les partisans de Nelson MANDELA, les méthodes de lutte.

- La période de la présidence de la République, de 1991 à 1999, où il exerce cette fonction. Son action est surtout caractérisée par une politique dite de réconciliation nationale, où à travers notamment une Commission Vérité et réconciliation, il s'agir de garder la mémoire de l'apartheid tout en se tournant vers l'avenir d'une nation multiraciale.

Il reste actif après sa présidence, notamment comme médiateur sur la scène internationale (conflit burundais notamment...).

    Jeune militant à la Ligue de la jeunesse, il est très impressionné   par la campagne non-violente menée de 1946 à 1948 par la communauté indienne, en réaction au Ghetto Act restreignant les libertés de déplacement des Indiens. Dans Un long chemin vers la liberté, il écrit notamment : "Cette campagne est devenue un modèle pour le genre de manifestations que nous défendions à la Ligue de la jeunesse. Elle avait donné un esprit de défi et de radicalisation aux gens, elle a supprimé la peur de la prison. Ils nous rappelaient que la lutte pour la liberté ne consistait pas seulement à faire des discours, à tenir des meetings, à faire passer des résolutions et à envoyer des délégations : il fallait aussi une organisation méticuleuse, des actions militantes de masse. (...) La campagne indienne faisait écho à la campagne de résistance passive de 1913 dans laquelle le Mahatma Gandhi, à la tête d'une foule d'Indiens, avait traversé la frontière entre le Natal et le Transvaal. (...) C'était l'histoire ; cette dernière campagne s'était déroulée sous mes yeux." 

Quand apparurent les lois interdisant les mariages mixtes et les relations sexuelles entre Blancs et Non-Blancs, l'ANC entreprend un effort décisif pour se transformer en une véritable organisation de masse. "A la ligue de la jeunesse nous avions vu l'échec des moyens légaux et constitutionnels de lutte contre l'oppression raciale. (...). Nous avons expliqué qu'à notre avis le temps était venu des actions de masse en prenant exemple sur les manifestations non-violentes de Gandhi, en Inde, et la campagne de résistance passive de 1946. (...) Les responsables de l'ANC, avions-nous dit, devaient accepter de violer la loi et, si nécessaire, d'aller en prison pour leurs convictions, comme l'avant fait Gandhi."

A la direction de l'ANC, en 1962, accède l'énergique Albert LUTHULI. "Le programme d'action approuvé à la conférence annuelle appelait à exiger des droits politiques par les boycotts, les grèves, la désobéissance civile et la non-coopération. En outre, il appelait à une journée de grève nationale pour protester contre une politique raciste et réactionnaire du gouvernement. Il marquait une rupture avec l'époque des manifestations convenables." 

Noirs et indiens organisent ensemble la grande campagne non-violente de 1952 pour l'abolition des "six lois d'apartheid". Cependant, et ce sera le cas tout au long de la lutte contre le racisme institutionnel, les opinions concernant la non-violence ne sont pas unanimes : "Certains défendaient la non-violence sur des bases purement morales, en affirmant qu'elle était moralement supérieure à toute autre méthode. Cette idée était fermement défendue pas Manilal Gandhi, le fils du Mahatma et directeur du journal Indian Opinion, qui était un membre éminent du SAIC (South African Indian Congress). Avec son comportement très doux, Manilal Gandhi semblait la personnification même de la non-violence, et il insistait pour que la campagne suive une voie identique à celle de son père en Inde. 

D'autres disaient que nous devions aborder la question non sous l'angle des principes, mais sous celui de la tactique, et que nous devions utiliser la méthode qu'exigeaient les conditions. Si une méthode particulière nous permettait de vaincre l'ennemi, alors il fallait l'employer. (...) La non-violence devenait plus une nécessité qu'un choix. Je partageais ce point de vue et je considérais la non-violence du modèle de Gandhi non comme un principe inviolable mais comme une tactique à utiliser quand la situation l'exigeait. La stratégie n'était pas à ce point importante qu'on dut l'employer même si elle menait à la défaite, comme le croyait Gandhi. C'est cette conception qui a prévalu malgré les objections obstinées de Manilal Gandhi".

C'est ainsi que Nelson MANDELA soutient pleinement, après le massacre de Sharpeville de 1960, l'engagement de l'ANC dans la voie de la violence organisée. Il se voit confier la tâche d'organiser une armée qui prend le nom de Umkhonto we Sizwe (MK - la lance du peuple). Cette organisation, sous son égide, exclut la guérilla et le terrorisme pour développer le sabotage. Qui a pour avantage, selon lui, d'épargner le sacrifice de vies humaines et de ne requérir à chaque fois qu'un tout petit nombre de personnes. "Notre stratégie, ecrit-il encore, consistait à faire des raids sélectifs contre des institutions militaires, des centrales électriques, des lignes téléphoniques, et des moyens de transport ; des cibles, qui non seulement entravaient l'efficacité militaire de l'Etat, mais qui en plus effraieraient les partisans du parti national, feraient fuir les capitaux étrangers et affaibliraient l'économie. Nous espérions ainsi amener le gouvernement à la table des négociations. On donna des instructions strictes aux membres de MK : nous n'acceptions aucune perte de vies humaines."

Ce sera toujours la ligne que défend Nelson MANDELA, avec bien d'autres, comme Steve BIKO, même dans le cycle de répression et de non-collaboration des années 1980. C'est l'action conjuguée de mouvements de non-collaboration et de boycott international, économique et politique, du pouvoir blanc, qui mène l'ANC à la victoire et à la tête du pays. Constamment Nelson MANDELA, qui connait bien les principes d'exercice du pouvoir, fils de chef qu'il est et militant rompu à la clandestinité qu'il est également, défend la tactique non-violente dans un combat non seulement contre le pouvoir raciste blanc mais également contre des partisans de l'insurrection armée présent autant dans des organisations noires que dans des organisations de métis, dans le centre de l'Afrique du Sud ou dans les bantoustans, ces Etats fantoches que le pouvoir blanc crée afin de juguler les résistances.

Il se considère d'ailleurs comme adepte de la philosophie d'ubuntu, avec laquelle il a été élevé. ce mot des langues bantoues non traduisibles directement exprime la conscience du rapport entre l'individu et la communauté et est souvent résumé par MANDELA avec le proverbe zoulou "qu'un individu est un individu à cause des autres individus". Cette notion de fraternité implique compassion et ouverture d'esprit et s'oppose au narcissisme et à l'individualisme. Il l'explique dans une video : "Respect. Serviabilité. Partage. Communauté. Générosité. Confiance. Désintéressement. Un mot peut avoir tant de significations". Ubuntu marque la constitution de 1993 et la loi fondamentale de 1995 sur la promotion de l'unité nationale et de la réconciliation. C'est à la fois une notion philosophique et une notion historique, l'invasion des colons blancs qui dépossèdent le peuple Xhosa de ses terres et de sa société démocratique coïncidant avec la perte de l'ubuntu ancestral (Anthony SAMPSON, Mandela, The Autorized Biography, New York Times)

Nelson MANDELA revient souvent à la fois sur ses convictions et sur son action dans plusieurs autres ouvrages, notamment dans Conversations avec moi-même, Préceptes de paix des Prix Nobel ou le temps est venu. Dans conversations avec moi-même, publié en 2010, il livre des lettres de prison, des notes et des carnets intimes.

 

Nelson MANDELA, Un long chemin vers la liberté, Fayard, 1995, réédité en 2003. 

Vincent ROUSSEL, La lutte contre l'apartheid en Afrique du Sud, dans Alternatives Non Violentes n°119,120, Été-automne 2001. Benoit DUPIN, Mandela Nelson, dans Encyclopedia Universalis. 

   

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20 février 2017 1 20 /02 /février /2017 07:51

      Le philosophe et historien du droit Michel VILLEY développe une conception du droit conservatrice, s'opposant par certains aspects à l'école de KELSEN, soucieuse surtout de faire redécouvrir le droit à travers une analyse historique de son évolution. Il défend ainsi une notion de droit très proche de celle théorisée par ARISTOTE dans l'Ethique à Nicomaque (livre V), qui distingue deux notions de justice :

- une justice générale, "somme de toutes les vertus", qui caractérise le bon citoyen en général : courageux, honnête, véridique, solidaire, etc

- une justice particulière, vertu à part entière, qui consiste à attribuer à chacun sa part.

Pour le philosophe français, c'est la justice particulière qui correspond au droit proprement dit. la justice générale se confond avec la morale, ce qui est visé par une bonne législation.

Pour lui, la notion aristotélicienne du droit est pleinement recueillie dans le droit roman, sa grande thèse historique étant qu'à l'ère chrétienne, la théologie a presque totalement absorbé le droit, en ramenant celui-ci à la morale. Au "juste" d'ARISTOTE, entendu comme partage, comme attribution, il oppose la "loi", au sens de la torah biblique, qui définit des règles de conduite. Le théologien qui a le plus influencé le droit, et cette  vision ne lui est pas propre, même si le jugement qu'il lui porte est particulier, est Saint AUGUSTIN (voir La Cité de Dieu). Au seuil de l'époque moderne, SUAREZ transmet cette conception à la modernité. Thomas d'AQUIN, en revanche, maintient parfaitement la distinction (Somme théologique) : lorsqu'il traite de la loi, il n'expose pas une théorie du droit, mais écrit michel VILLEY, "toute l'économie du salut, la manière dont Dieu dirige la "conduite" des hommes dans l'histoire, vers leurs fins dernières". En revanche, l'esprit d'ARISTOTE et du droit romain anime les questions consacrées au droit, au seuil du traité de la justice. C'est ce qu'il expose dans Critique de la pensée juridique moderne (1985). En fin de compte, c'est l'héritage de la pensée chrétienne de la loi qui a exercé la plus profonde influence sur les penseurs modernes du droit, de HOBBES à KELSEN. 

Face à cela, Michel VILLEY se pose en défenseur du droit naturel classique, même si sa pensée est parfois mal comprise. C'est qu'il ne donne pas à l'expression "droit naturel" le même sens que ses contemporains. Au-delà, beaucoup contestent son analyse historique de la  formation de la pensée juridique, sur une scission fondamentale entre le droit naturel classique et la pensée moderne, introduite dans la pensée de Guillaume d'OCCAM. Sa méthode d'analyse non plus ne recueille pas l'adhésion de la majorité des historiens. Son conservatisme est philosophique : il tient à la conviction que la justice ne peut se réaliser que dans des choix et des partages toujours particuliers, effectués dans le concret des circonstances. Du coup, il rejette touts les formes d'utopie prônant un système juste, se remettant à un ordonnancement général, global, autoritaire, censé garantir un justice universelle.

      Sa philosophie du droit, et notamment à propos des dartois de l'homme, peut s'énoncer suivant les points suivants :

- Le droit est un art qui prétend réaliser la justice particulière, laquelle suppose donner à chacun ce qui lui revient. Ce que l'on poursuit, c'est la répartition, non pas l'utilité ni la vérité ; mais la répartition des biens externes.

- Le droit est une relation sociale, non pas attribut d'une personne, non pas droit subjectif : c'est comme le dit ARISTOTE, "le bien d'un autre", c'est une proportion, une répartition entre deux personnes.

- La matière de l'art juridique, saint THOMAS en livre le profil, à partir d'ARISTOTE, à partir de l'idée de choses mesurables, extérieures, et susceptibles d'être réparties. Ainsi pour VILLEY, le droit procède selon deux opérations : la répartition, dont traite la justice distributive ; et les changements, fonction de la justice commutative. Ces actions nécessiteront un contexte politique, et ne peuvent se développer qu'imparfaitement dans le contexte familial ou international. Il n'est pas question pour lui d'appliquer l'idée juive de la Torah, qui conduira à identifier le droit à la loi, comme le fera HOBBES au XVIIIème siècle. De la même manière, va apparaître, dans la modernité, un concept ayant une racine individualiste, celui de droit subjectif, qui commence à se manifester déjà au XIVème siècle, et qui est synonyme de liberté.

- Les droits de l'homme sont un concept équivoque, propre à la modernité et qui favorise le passage du ius à la loi - qui est le droit objectif, formé d'un ensemble de de lois. La modernité, siège des droits de l'homme, contient un idée systématique du droit. (Gregorio Peces-Barba MARTINEZ, fondateur de l'institut des droits de l'homme de Madrid, auteur de la Théorie générale des droits fondamentaux, Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, 2004)

     On peut penser que nombre de conservateurs peuvent utiliser sa pensée pour refuser toute évolution de la société vers précisément la justice, notamment sociale, sous prétexte de sauvegarder les libertés individuelles...

  De ses Recherches sur la littérature didactique du droit romain (1945) et ses Leçons d'histoire de la philosophie du droit (1962), aux Questions de saint Thomas sur le droit et la politique (1987), en passant par La formation de la pensée juridique moderne (1975), Seize essais de philosophie du droit (1985), Michel VILLEY renouvelle l'histoire du droit, même si par la suite, ce renouvellement ne suit pas forcément sa ligne conservatrice. Par ses enseignements également à l'université de Strasbourg puis de Paris, son influence s'étend à des générations de romanistes et de philosophes du droit. Stéphane RIALS, Yan THOMAS, Chantal DELSOL, Vincent DESCOMBES, Henri LEPAGE, sont inspirés de manière diverse par sa pensée, parfois en en contestant les fondements.

 

Michel VILLEY, Leçons d'histoire de la philosophie du droit, 2ème édition, Dalloz, 1962 ; La formation de la pensée juridique moderne, Montchrétien, 1975, réédition PUF, collectif Quadrige, 2003 ; Seize essais de philosophie du droit, Dalloz, 1969 ; Critique de la pensée juridique moderne, Dalloz, 1985 ; Le droit romain, PUF, collection Que sais-je?; Questions de saint Thomas sur le droit et la politique, PUF, 1987.

Stéphane RIALS, Villey et ses idoles. Petite introduction à la philosophie du droit de Michel Villey. Gregorio Peces-Barba MARTINEZ, Michel Villey et les droits de l'homme, Cairn.Info.

 

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13 février 2017 1 13 /02 /février /2017 09:53

  Le pasteur baptiste afro-américain Martin Luther KING Jr, militant non-violent pour les droits civiques et contre la guerre du VietNam aux Etats-Unis consacre toute sa vie pour la paix et contre la pauvreté. S'il ne rédige pas beaucoup d'ouvrages à strictement parler, car entièrement pris par sa vie militante sur le terrain (et parce qu'il est assassiné avant d'avoir théorisé sa pensée...), il rédige de nombreux écrits et discours qui gardent encore aujourd'hui une grande influence dans le mouvement noir américain et même au-delà.

  Influencé par les oeuvres de Henry David THOREAU, HEGEL, TILLICH et GANDHI (qu'il rencontre plusieurs fois), il organise des actions telles que le boycott des bus de Montgomery pour défendre le droit de vote, la déségrégation et l'emploi des minorités ethniques, s'efforçant par là faire entrer dans les faits de nombreuses lois non appliquées (sur le plan électoral, sur le plan de la libre circulation des personnes, et sur le plan scolaire notamment), surtout dans les Etats du Sud. Il est très connu entre autres pour son discours du 28 août 1963 devant le Lincoln Mémorial à Washington durant la marche pour l'emploi et la liberté : "I have a dream" (Je fais un rêve). Dans le concret, il agit souvent de concert avec son mentor, le dirigeant des droits civiques, théologien et éducateur Howard THURMAN et le militant des droits civiques Bayard RUSTIN (qui eu comme professeur le Mahatma GANDHI).

 Outre ce discours célèbre, sa Lettre de la prison de Brimingham de 1963, ses livres Stride toward freedom : the Montgomery story (1958), The Measure of a Man, tentative de présentation d'une meilleure société aux Etats-Unis (1959), Strengh to Love (1963), Wy we can't Wait, de 1964 (La Révolution non violente, traduit en 1969), Where do we go from hère : Chaos or Community, de 1967 (Où allons-nous? traduit en 1968), The trumpet of conscience (1969), les divers recueils traduits diversement en plusieurs langues, dessinent une conception de la société et de la désobéissance civile à mettre en oeuvre pour y parvenir. Jusqu'à la fin de sa vie, il reste opposé à la radicalisation et à la violence prônée par le Black Power, dont les moyens sont souvent rapprochés de CHE GUEVARRA, "illusions romantiques" sans débouchés politiques réels. Egalité raciale, liberté et fierté, pacifisme, vie spirituelle contre confort matériel, Foi, amour et pouvoir partagé, usage de la science en complémentarité avec la religion et l'éthique dans le développement humain, sont les thèmes majeurs de son oeuvre et de son action. 

   Le choix de la non-violence dans ses activités s'est imposé par les faits, si l'on suit son cheminement. Alors qu'il entame l'action de 382 jours des bus de Montgomery en 1955, le boycott, l'information, la marche sont particulièrement approprié pour défendre le droit des Noirs à avoir le même système de transport que les Blancs. Dans la non-violence, il trouve une méthode d'action capable d'efficacité, en résonance avec son peuple et compatible avec ses aspirations morales et religieuses. "Le Christ, dit-il, donne son sens à notre action et Gandhi donne la méthode" (La force d'aimer). Vincent ROUSSEL rappelle que cependant il fait rarement référence à lui dans ses discours publics. "Il se réfère plutôt à de "grands" Américains comme Abraham Lincoln, mais surtout aux personnages de la Bible. La référence à Moïse qui a conduit son peuple hors d'Egypte, pour fuit l'esclavage, était capable de soulever l'enthousiasme des marcheurs de Montgomery. La pensée de Martin Luther King va se structurer dans le combat et sa foi se nourrir de l'action pour la justice sociale."

Dans Combat pour la liberté, pour caractériser sa non-violence dans cette période, nous pouvons lire une exposition en 6 aspects :

- La résistance non-violente n'est pas destinée aux peureux ; c'est une véritable résistance.

- La  non-violence ne cherche pas à vaincre ou humilier l'adversaire, mais à conquérir sa compréhension et son amitié.

- C'est une méthode qui s'attaque aux forces du mal, et non aux personnes qui se trouvent  être les instruments du mal.

- La résistance non-violente implique la volonté de savoir accepter la souffrance sans esprit de représailles, de savoir recevoir les coups sans les rendre. Le non-violent ne cherchera pas à éviter la prison.

- La non-violence refuse non seulement la violence extérieure, physique, mais aussi la violence intérieure.

- La résistance non-violente se fonde sur la conviction que la loi qui régit l'univers est une loi de justice.

   Si l'on suit David L LEWIS, Martin Luther King est l'une des figures les plus étudiées de l'histoire des Etats-Unis. "Comme pour Georges Washington, Thomas Jefferson et Abraham Lincoln, les évaluations de son action et de son héritage sont très contrastés et évoluent encore actuellement. L'extraordinaire influence de King n'a pratiquement pas diminué depuis sa mort. Sa vie, sa pensée et son caractère sont plus complexes que les biographes ne les ont initialement dépeints. Certains ont regretté que l'exaltation de son action ait en réalité rejeté dans l'ombre tous les efforts de la base du mouvement pour les droits civiques, qui ont joué un rôle essentiel dans le changement social. La présentation de King en sauveur, voire en messie, aurait découragé l'initiative et l'autonomie et incité beaucoup de Noirs à se cantonner dans l'attente de l'homme providentiel. D'après le théologien Michael Eric Dyson, cette "canonisation" de King aurait même dilué son message, adouci ses critiques et fait de lui un "bon nègre". Ces critiques indiquent clairement que l'héritage de King n'a pas fini d'être discuté.

Il reste que Martin Luther King fut une figure majeure durant l'une des périodes les plus troublées de l'histoire des Etats-Unis. Sa contribution au mouvement pour les droits civiques fut celle d'un chef capable de transformer une manifestation en croisade et les conflits sociaux en questions morales concernant toute une nation, voire le monde entier. Par la force de sa volonté et sa personnalité charismatique, il réveilla la conscience des Blancs américains et en utilisant un levier politique capable de faire pression sur le gouvernement fédéral inapte pour venir à bout des inégalités sociales et économiques continuant d'entretenir la discrimination raciale dans l'ensemble des Etats-Unis".

   Alain NISUS, pour conclure son étude sur la pensée de Martin Luther King conclu dans ces termes, qui indiquent que ses interpellations ont un écho plus large que sur la seule lutte des Noirs aux Etats-Unis. "En quoi le message de Martin Luther King nous interpelle-t-il aujourd'hui? Il y aurait de nombreuses pistes à arpenter. Nous nous en tiendrons à quelques-unes.

On pourrait commencer par poser la question du problème Noir en France. Y-a-t-il un problème Noir en France? On tend à éluder cette question. Mais on pourrait se demander si l'égalitarisme français n'est pas devenu le paravent de nouvelles discriminations. On ne peut certes pas comparer la France et les Etats-Unis. Mais les émeutes des banlieues de 2005 ont décillé les bonnes consciences en mettant en évidence le mal-être de certains jeunes Noirs de banlieue. Le message de King gagnerait à être connu dans les banlieues. La non-violence active, telle qu'incarnée par Martin luther King mériterait d'être enseignées dans les cours d'éducation civique. On pourrait plus largement faire une éducation à la non-violence active.

King interpelle aussi les chrétiens évangélistes à propos d'une des grandes difficultés qu'ils connaissent au moins depuis le début du XXème siècle : articuler orthodoxie doctrinale, spiritualité revitalise, prédication de la conversion et engagement social, souci de la justice sociale. Peut-être manque t-il dans le courant évangéliste une réflexion en profondeur sur une théologie de l'action. Dans un de ses discours datant de 1967, King affirmait : "L'heure n'est pas aux illusions romantiques ni à de creux débats philosophiques sur la liberté. Elle est à l'action. Ce qu'il nous faut, c'est une stratégie qui nous permette d'obtenir le changement, un programme tactique qui permette de ramener le Noir dans le courant principal de la vie américaine le plus vite possible." Il y a un temps pour débattre et pour réfléchir, mais il y aussi un temps pour agir. peut-être que l'on prolonge les débats parce qu'on a peur de passer à l'action.

King nous interpelle aussi sur la question de la "réussite" de l'Eglise. Quand l'Eglise est-elle fidèle à l'Évangile? Sait-elle discerner véritablement les signes des temps? Les évangélistes n'ont-ils pas trop tendance à jauger le succès d'une Eglise à l'aune de sa croissance numérique? Dans un de ses sermons, King constatait la croissance numérique de l'Eglise, mais il prévenait : "Il ne faudrait pas exagérer l'importance de cet accroissement numérique. Nous ne devons pas succomber à la tentation de confondre puissance spirituelle et importance numérique (...). Un accroissement en quantité ne donne pas automatiquement un accroissement en qualité. Une communauté plus nombreuse ne représente pas nécessairement un engagement accru envers le Christ. Presque toujours, c'est une minorité, créatrice et engagée, qui a rendu le monde meilleur." (La force d'aimer). Les évangélistes français, qui ont tellement envie de croître numériquement, ne devraient-ils pas être attentifs à ces avertissements?

King nous interpelle encore sur le rôle du prédicateur de l'Evangile et sur sa fonction prophétique. Quand on lit ses prédications, on est admiratif, car il s'agit de sermons qui nourrissent véritablement l'âme, tout en étant fortement ancrés dans la vie réelle. King aborde toujours d'une manière ou d'une autre, la réalité de la souffrance noire. Mais il avait véritablement une parole pour ses auditeurs. Une parole de foi, d'espérance, qui ouvre vers la réalité du Dieu d'amour qui est auprès de ceux qui ont le coeur brisé. Bref, King a toujours rêvé de cette communauté bien-aimée. Communauté prophétique. Communauté qui est engagée dans la suivante radicale de son maître. C'est probablement l'interpellation la plus forte que l'on doit garder de lui."

   Si l'on reproduit cette conclusion, c'est bien pour garder à l'esprit que l'influence la plus importante de KING s'exerce encore sur le monde chrétien, même si son message demeure beaucoup plus universel.

 

Martin Luther KING, La force d'aimer, Casterman, 1964, réédition aux éditions Empreintes temps présent, 2013 ; Combats pour la liberté, Payot, 1968 ; Révolution non violente, Payot, 1965 ; Où allons-nous? la dernière chance de la démocratie américaine, Payot, 1968 ; La seule révolution, Casterman, 1968 ; Je fais un rêve, Bayard, 2ème édition, 1998 ; Minuit, quelqu'un frappe à la porte, Bayard, 2000. Il existe également des recueils de texte, non traduits en français, The Papers of Martin Luther King édités par University of California (de 1992 à 2005). 

Alain NISUS, La pensée de Martin Luther KING, ThEv Volume 8.1 & 2, 2009. Gandhi et Martin Luther King, des combats non-violentes, Les éditions du Cerf, 1983. Vincent ROUSSEL, Martin luther King, combats pour la liberté, Alternatives non violentes, 119-120, Eté-automne 2001. David L LEWIS, King (Martin Luther), dans Encyclopédia Universalis, 2015.

 

 

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1 février 2017 3 01 /02 /février /2017 10:01

    Jacques-Marie Émile LACAN, psychiatre et psychanalyste français, dont l'oeuvre penche nettement vers la philosophie, fréquente lors de sa longue carrière (dès ses études de médecine menées dans les années 1920) les milieux littéraires, notamment d'avant-garde surréaliste. De son texte sur le stade du miroir à ses Séminaires, ses interventions veulent refonder en quelque sorte le freudisme, notamment en reprenant les premières études du fondateur de la psychanalyse sur l'inconscient. Il le fait dans une approche structurale (mais pas à la manière de Claude LÉVY-STRAUSS, inventant son propre langage), très influencée (mais là encore en réinventant autre chose) par la linguistique de SAUSURRE. Il entend en même temps redéfinir les positions de l'analyste et de l'analysé pendant la cure psychanalytique, dans un contexte de luttes politico-professionnelles des milieux de la psychanalyse française. Notamment vers la fin de sa carrière, il est victime de ce que nous appellerions le complexe du gourou, sourcilleux sur sa propre position et gardien d'un nouvelle orthodoxie que peut avoir quelque peine à définir.

 

Jacques LACAN domine pendant trente ans la psychanalyse en France. Il la marque de son style ; il y laisse une trace ineffaçable. Aimé et haï, adoré et rejeté, il suit sa voie sans s'en écarter, ne laissant personne indifférent, s'imposant même à ceux qui ne voulaient pas de lui. Pour les psychanalystes, son oeuvre et sa pensée sont incontournables, quelles qu'en soient les contraintes, les difficultés, voire les limites. Il n'a pas seulement, comme les élèves de FREUD puis les analystes de la seconde génération tels que Mélanie KLEIN, Donald WINNICOTT et Wilfred BION, enrichi l psychanalyse d'un apport original et personnel. Il a été le seul à prendre et refondre dans son ensemble l'oeuvre du fondateur, et à lui rendre l'hommage de la cohérence des voies et des rigueurs auxquelles elle dut se plier pour produire et imposer l'existence de l'inconscient. Il fut le seul à se donner la double ambition de faire revivre une parole à ses yeux oubliée et trahie, et de tenter d'y égaler la sienne. (Patrick GUYOMARD)

  On peut discerner plusieurs étapes dans sa réflexion psychanalytique et philosophique sur l'inconscient. 

  Sa thèse de psychiatrie De la psychose paranoïaque dans ses rapport avec la personnalité réalisée en 1932, puis dans la foulée son article de 1933 dans le Minotaure "Motifs du crime paranoïaque" (article sur le crime des soeurs Papin), le rendent déjà célèbre, notamment dans les milieux surréalistes (René CREVEL, Salvador DALI). La première grande étape de sa réflexion est sa présentation lors du XIVème Congrès international de psychanalyse en 1936, du stade du miroir, communication reprise au XVIe Congrès en 1949. "Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je, telle qu'elle nous est révélée dans l'expérience psychanalytique (expérience qui nous oppose à toute philosophie issue directement du "Cogito"). Le Moi dans cette perspective n'est pas le sujet global ni le sujet de la connaissance, mais l'imago narcissique primaire. Le Moi témoigne de cette "furieuse passion, qui spécifie l'homme d'imprimer dans la réalité son image" et il "représente le centre de toutes les résistances à la cure des symptômes". Le Moi est donc, dans les premières formulations lancinantes, ce qui, loin de se former à partir de la réalité, s'oppose à elle. De ce premier texte naît l'opposition entre réalité psychique, réalité extérieure et réel. Il n'est pas question de retrouver la seconde topique freudienne (Ca, Moi et SurMoi), qui mène d'ailleurs tout droit, dans la cure à la mise en conformité du sujet avec la réalité extérieur, au conformisme personnel et social. Son article sur la "famille" paru dans l'Encyclopédie française, a une formulation dans une reprise de la théorie freudienne, toute personnelle.

Ce n'est qu'après-guerre, après un premier texte de 1945, Le temps logique et l'assertion de certitude anticipée, qu'il poursuit le déploiement de l'imaginaire inauguré en 1936. Ce texte souligne que le temps logique (qui s'oppose au "temps vécu" d'Eugène MINKOWSKI) manifeste la limite du temps de comprendre pour le sujet, et qu'il s'assure d'une certitude anticipée de lui-même par le moment de conclure, c'est-à-dire par un acte. Ce texte préfigure sans doute le maniement de la temporalité et de la durée des séances qui est, au début des années 1950, source de controverse au sein de la SEP, puis de l'API. Tout un débat avec la psychiatrie s'instaure, souvent à propos de l'analyse des troubles psychiques liés à la guerre. De multiples crises éclatent au sein des organisations de psychanalyse et Jean LACAN en est souvent un des acteurs essentiels.

Une deuxième étape de son oeuvre débute avec en 1953 avec la conférence à Rome sur la "Fonction de la parole dans l'expérience psychanalytique et relation du champ psychanalytique au langage". L'opposition langage-parole et l'écoute d'une parole anhistorique qui dépasse le sujet rejoint les conceptions de HEIDEGGER dont il vient de traduire Logos. De sa thèse en 1932 jusqu'en 1953, LACAN lit les textes de FREUD de façon non systématique, et il se détache de lui en dégageant le Moi du système perception-conscience pour le constituer comme imaginaire avec le stade du miroir. A l'automne 1953, son séminaire porte sur une réévaluation de l'oeuvre de FREUD dont de nombreux livres et articles ne sont alors accessibles qu'en anglais ou en allemand. Constatant que la pensée de FREUD est la plus perpétuellement ouverte à la révision (ne contredisant pas en cela ce qu'en disait le fondateur de la psychanalyse), il commence par les "Ecrits techniques" qui concernent la cure. Durant dix ans (jusqu'en 1963 où il est exclu définitivement de l'API), il s'y attache. 

Le changement de lieu (à l'Ecole Normale Supérieure) s'allie avec un changement de style et de contenu. Le public des séminaires étant plus nombreux et plus intellectuel, il abandonne son retour à FREUD pour développer davantage sa propre pensée. De 1963 à 1969, avec notamment le Sénimaire, Livre XI, "Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse" (Inconscient, répétition, transfert et pulsion). Il formalise ses propres concepts : le sujet barré, l'objet a et l'Autre, l'Autre du langage et aussi l'Autre scène, la scène du rêve et de l'Inconscient. Il fonde seul en 1964 l'Ecole freudienne de Paris (EFP) dont le nombre de membres explose (de 100 à 600).

En 1966, après son premier voyage aux Etats-Unis, parait Ecrits, livre volumineux de 924 pages dans laquelle il rassemble l'essentiel de ses articles, qui lui permet de conquérir le grand public.

En novembre 1969, Jacques LACAN ouvre son Séminaire sur "l'envers de la psychanalyse", marqué par la contestation universitaire de Mai 68, par la production de quatre discours : discours du maitre, discours de l'universitaire, discours de l'hystérique, discours de l'analyste. Ces quatre discours anticipent son concept du anathème de 1971 (série de conférences sur le "Savoir du psychanalyste" à l'hôpital Saint-Anne). Il y revient en 1972 dans le Séminaire "Encore", avec le graphe de la sexuation. Cette écriture de mode algébrique qu'il invente et fait fructifier, permet selon lui, la transmission de la psychanalyse et lève l'incompatibilité marquée dans les 4 discours entre le discours de l'universitaire et le discours de l'analyste. Cela permet de cautionner le développement de la psychanalyse à l'université. La dernière orientation soutien l'équivalence des trois coordonnées : Symbolique, Imaginaire et Réel, dans le Séminaire "RSI" Livre XXII, en 1973-1974, à partir du "noeud borroméen", figure topologique de trois anneaux où chacun tient les deux autres dans une circularité réciproque. 

Pris dans les conflits théoriques et politiques au sein de l'EFP, qu'il dissout d'ailleurs abruptement en 1980, son travail perd de sa consistance en même temps qu'il est de plus en plus isolé dans le monde académique. 

  Jacques LACAN, pour Patrick GUYOMARD, "fut un homme de parole, - la parole de l'analyste, qu'il souhaitait rompu à son exercice et dont elle est l'unique ressort, lui qui "se distingue en ce qu'il fait d'une fonction commune à tous les hommes un usage qui n'est pas à la portée de tout le monde, quand il porte la parole". Contre toutes les objectivations et réductions de la parole à un pur usage d'information, il n'a cessé d'en rappeler la valeur constituante pour le sujet et pour toute vérité définissable dans le champ de l'inconscient. Sa parole fut aussi celle de l'enseignant du "séminaire", où, semaine après semaine, il sut avec génie donner vie - parfois redonner vie - à la psychanalyse. Plusieurs générations d'analystes s'y formèrent, suivant le maitre au long de ses déplacements. Son audience dépassa largement le cercle de ses auditeurs. On doit à cet enseignement - tout autant qu'à la publication, somme toute tardive, des Ecrits - que, pour beaucoup, il soit impossible de penser sans la psychanalyse."

Est-ce l'effet d'un complexe de gourou ou l'effet de la substance même de la pensée, mais en tout cas son oeuvre est de lecture difficile. Il faut sans doute d'abord se pénétrer de son vocabulaire pour la comprendre et en comprendre la portée. Il n'est pas certain que cette oeuvre soit restituable aujourd'hui dans le sens exact que l'aurait voulu Jacques LACAN, mais y en avait-il un figé? Une des grandes difficultés est que son "parler" dans les Séminaires est difficile à retranscrire dans un écrit, lui-même avant cette réalité pour qualifier parfois ses Ecrits d'"illisibles"... Ce style de causerie le rapproche de celui utilisé par les philosophes, notamment dans l'Antiquité : comment retranscrire en langage théorique une causerie où entrent parfois des considérations agressives entre maitre et participants aux Séminaires...

  Jean-Pierre CLÉRO estime que la pensée de Jacques LACAN s'insère dans la réciprocité "qui fait que la philosophie est autant et peut-être davantage travaillée par la psychanalyse qu'elle ne la travaille." Son originalité "se marque mieux dans l'empreinte qu'il impose, sous le masque de la "lecture", à plusieurs notions déjà existantes, qu'elles soient essentiellement philosophiques ou que la philosophie les partage avec la psychiatrie." Contrairement à HUSSERL qui entendait assigner aux sciences de l'homme des limites à la définition des valeurs,qui resterait selon lui du domaine de la philosophie, LACAN, bien plus que FREUD, passe outre et c'est sans doute lorsqu'il le fait qu'il écrit les pages les plus intéressantes et les plus saisissantes pour le philosophe.

Chaque concept, chaque méthode, chaque mot introduit par FREUD est repensé et, notamment dans la conception de l'inconscient, par la psychanalyse comme la philosophie lacaniennes, l'oeuvre de pensée sur l'homme en général s'en trouve renouvelée, enrichie, et parfois bouleversée. En tout cas, avec LACAN on n'est plus dans une problématique de mise en conformité de l'inconscient, voulant frayer un chemin au principe de plaisir, au principe de réalité que la société veut imposé à ses membres. On est bien plus dans une conflictualité où la perception de la réalité et la réalité elle-même constitue eux-mêmes des enjeux. 

Jacques LACAN, De la psychose paranoiaque dans ses rapports avec la personnalité, Le Seuil, 1932, réédition 1975 ; Ecrits, Le Seuil, 1966, réédition 1999. Toujours aux Editions Le Seuil : Télévision, 1973 ; Le Séminaire, Livre I : Les Ecrits techniques de Freud, 1975 ; Livre II : Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, 1978 ; Livre III : Les psychoses, 1981 ; Livre IV : L'Ethique de la psychanalyse, 1986 ; Livre VIII : Le Transfert, 1991 ; Livre XI : Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, 1973 ; Livre XVII : L'Envers de la psychanalyse, 1991 ; Livre XX : Encore, 1975 ; Autres Ecrits, Le Seuil, 2001. Voir aussi les inédits sur le site www.aelf.fr. 

A noter que les Ecrits sont la partie la plus aboutie et condensée de la pensée de LACAN, tandis que les séminaires montrent la pensée en action, avec des avancées, des reculs et des hésitations. La pire manière sans doute pour étudier la pensée de Jacques LACAN est de commencer par les Séminaires : cela peut embrouiller l'esprit, mais en même temps, c'est la partie la plus fructueuse pour philosopher soi-même... Enfin, des versions différences peuvent apparaitre dans les différents sites Internet, car elles sont souvent tirées d'enregistrements ou de notes de cours...

Patrick GUYOMARD, Jacques Lacan, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Jean-Pierre CLÉRO, Lacan, dans Vocabulaire des Philosophes, tome IV, philosophie contemporaine, Ellipses, 2002. Jacques SÉDAT, Lacan, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Tome 1, Hachette littératures, collection Grand Pluriel, 2005.

 

 

 

 

 

 

 

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