Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
7 février 2016 7 07 /02 /février /2016 08:39

   La presse se fait écho de temps à autre de l'évolution de dépenses militaires, de ventes d'armements ou de mouvements de structuration/restructuration des forces militaires. Elle le fait parfois en dressant des tableaux ou en présentant des graphiques censés refléter les dépenses d'armements ou l'ensemble des dépenses militaires. Mais ces présentations sont très souvent faussées, soit que les sources d'information elles-mêmes sont entâchées scientifiquement pour des impératifs politiques de toutes sortes, soit que les critères de prise en compte de dépenses changent, de manière ouverte ou plus souvent de manière cachée, soit encore que de nombreux fonds secrets plus ou moins officiels influent de manière camouflée sur les statistiques... Dans un domaine "hypersensible", tant pour les Etats que pour les firmes directement ou indirectement "concernés" par les dépenses militaires, il est bien difficile de comprendre les réalités. De plus, mêler des mouvements de fonds concernant à la fois des armes légères et des armes majeures, du matériel high tech ou des reventes de matériels obsolètes à des pays "pauvres" n'a pas grand sens. Ce qui fait qu'une présentation quantitative dans ce domaine n'a aucune... importance (sauf de manipulation idéologique...) sans une analyse qualitative intégrant la géopolitique ou les politiques de défense...

   Olivier de FRANCE, posant la question de l'usage rhétorique des statistiques de défense, en vient à demander s'il s'agit là de science exacte (les superbes mathématiques mises en oeuvres...) ou d'idéologie. Même des "études" menées conjointement entre le ministère français de la défense, CIDEF et Mc Kinsey & Company sur les exportations françaises d'armement (40 000 emplois dans les régions, septembre 2014) sont soumises à caution. Pour le directeur de recherches à l'IRIS, "l'usage idéologique des chiffres de dépense militaire est parfois inversement proportionnel à leur robustesse méthodologique", tout en réservant aux chiffres européens une meilleure appréciation que pour les chiffres américains ou chinois. "Aussi, les statistiques ne deviennet-elles fausses que lorsque s'efface le socle méthodologique sur lequel elles reposent. L'erreur survient lorsque l'on tente d'ériger en absolu des données que sont par nature relatives, c'est-à-dire qu'elles dépendent de conventions de calcul et d'outils de mesure qui sont construits. Les affirmations médiatique assénées (...) de manière péremptoire montrent bien que les statistiques de défense sont dénuées de sens, sans la conscience de ce qu'elles tentent de montrer."

La faiblesse des bases statistiques (la source des informations) oblige à une évaluation de leur fiabilité, en fonction de la cohérence, région par région, des statistiques elles-mêmes. Ainsi le même auteur évalue cette fiabilité à l'aune de la cohérence entre plusieurs séries statistiques, entre plusieurs émetteurs (Etats, Institutions...). "Un examen nourri des différentes sources tend à mettre en lumière la cohérence des chiffres de dépenses de défense en Europe depuis la crise. L'ensemble des sources confirment la baisse des dépenses de défense depuis 2010 pour l'ensemble composé par les pays européens de l'OTAN. Il en est de même pour ceux qui composent l'Union Européenne. Le volume de la baisse est ensuite plus ou moins important selon les indicateurs. Les estimations divergent en effet selon que l'on se rapport aux chiffres de l'OTAN, de l'Agence européenne de défense (AED), de l'International Institute for Strategic Studies (IISS), de Jane's (IHS), ou du Stockolm International Resarch Institute (SIPRI). Cependant, la base de données consolidée de l'Institt d'études de sécurité de l'Union Européenne (EUISS) permet de comparer les principales estimations (AED, OTAN, IISS et SIPRI) en utilisant une même base monétaire et méthodologique (euros, taux de variation, taux d'inflation notamment)." Il résulte de ces rapprochements que les indicateurs concordent plutôt pour y relativiser le déclin des budgets militaires. "Les dépenses de défense y résistent depuis le début de la crise, de même qu'en Europe centrale, avec de légères baisses en fonction du mode de calcul. La chute des budgets dans le Sud et dans l'Ouest de l'europe est beaucoup plus prononcée, notamment chez les pays qui ont souffert de la crise - à l'exception de la Guèce -, avec des baisses qui vont jusqu'à 20% en bulgarie et en Espagne." Olivier de FRANCE égratigne au passage l'engagement prix au sommet de Newport de l'OTAN par les pays membres de consacrer 2% de leur produit intérieur brut (PIB) à la défense, "voeu pieux" ne reposant que sur une stratégie de communication.

Pour les Etats-Unis, les indicateurs s'accordent à partir de 2011, faisant apparaitre une baisse avérée du budget de la défense, plus ou moins rapide selon les sources. Toutes sources comprise, on constate également une hausse combinée des dépenses en Asie et au Moyen-Orient. Mais la fiabilité des chiffres diminue considérablement, non seulement quand on remonte dans le temps, mais aussi quand on passe des Etats-Unis à la Russie ou à la Chine. Pour ce dernier pays, les estimations récentes vont du simple au double en volume, quoique les trajectoires soient comparables. Les estimations du budget russe sont comparables en volume, mais divergentes du point de vue des trajectoires. 

Au-delà de carences ponctuelles (séries de données incomplètes, manque de transparence selon les années et selon les pays... qui semble bien refléter à la fois des difficultés internes passagères de récoltes et d'assemblages de données plus ou moins mâtinées de stratégies de communication..), existent des lacunes structurelles qui font douter de la réalité exprimée par les statistiques de défense. L'exercice de comparaison des données militaires et de défense, bien connu des experts de l'ONU (UNIDIR en particulier), demeure difficile tant des écarts de méthodes de comptage existent : question du périmètre des dépenses prises en compte, écart entre budgets préparés, bugets approuvés et budhets réalisés. L'intervention de lois et réglements (sur les ventes d'armes, sur les spécifications d'engins militaires...) peut troubler les résultats de manière importante. Ce qui oblige à regarder davantage la qualité de ce qui est chiffré, l'état des armements produits et en usage, la qualité des troupes elles-mêmes... "Le niveau des dépenses est, en effet, loin d'être le noeud du problème : rappelons que l'Europe, toute dépense déclinante qu'elle soit, dépense encore davantage que la Russie et la Chine réunies en matière de défense - bien qu'environ 90% de ses capacités militaires soient inutilisables dans un conflit moderne hors de ses frontières.(...)".

Compter les dépenses, même si cela à un sens pour comprendre le poids de la défense dans chaque pays, s'avère de peu d'intérêt lorsqu'on passe à la comparaison entre pays. Outre les distorsions de périmètres et de méthodes de comptage, voulues ou non (plus voulues d'ailleurs souvent...), les différences de stratégie, de but de défense, la non-correspondance parfois entre l'efficacité d'une arme et de son coût. Mieux dépenser importe plus que dépenser plus, mais la dépense militaire n'est pas l'essentiel, même si l'on disposait de données fiables, ce qui compte, c'est l'utilisation qu'un pays compte faire de son armée et de son armement. Olivier de FRANCE met même en garde contre une croyance et une utilisation des statistiques : elles pourraient brouiller les perceptions des réalités, non seulement pour les populations plus ou moins directement concernées mais aussi pour les responsables de la défense eux-mêmes et pour les élus chargés d'examiner (lorsqu'ils veulent bien s'en donner la peine...) les dugets de la défense.

 

Dans la nomenclature de dépenses de défense du Ministère français de la défense, nous pouvons lire que les dépenses de défense comprennent la défense militaire, la défense civile, l'aide militaire et la recherche.

La défense militaire comprend l'administration des affaires et services de la défense militaire, le fonctionnement des forces de défense terrestres, navales, aériennes et spatiales ; génie, transports, transmissions, renseignement, personnel et forces diverses non combattantes ; fonctionnement ou soutien des forces de réserve et des forces auxiliaires de la défense nationale. Sont inclus les bureaux des attachés militaires stationnés à l'étranger et les hôpitaux de campagne. Sont exclus : missions d'aide militaire, hôpitaux des bases militaires, prytanées et écoles militaires dont les programmes d'enseignement sont analogues à ceux des établissements civils correspondants, même si seuls sont admis à en suivre les cours les militaires et les membres de leur famille ; régimes de retraite de militaires.

La défense civile comprend l'administration des affaires et services de la défense civile ; définition de plans d'urgence, organisation d'exercices faisant appel à la participation d'institutions civiles et des populations ; Fonctionnement ou soutien des forces de défense civile.

Sont exclaus : services de protection civile, achat et entreprosage de vivres, de matériel et d'autres fournitures d'urgence à utiliser en cas de catastrophe en temps de paix.

L'aide militaire comprend l'administration de l'aide militaire et fonctionnement des missions d'aide militaire accrédités auprès de gouvernements étrangers ou détachées auprès d'organisations ou d'alliances militaires internationales. Elle comprend aussi l'aide militaire sous forme de dons (en espèces ou en nature), de prêt (quel que soit le taux d'intérêt) ou de prêt de matériel ; contributions aux opérations internationales de maintien de la paix, y compris détachement de personnel.

La recherche comprend la recherche fondamental, la recherche appliquée et le développement expérimental.

Cette nomenclaure est à la base de toutes les statistiques produites par le ministère de défense. Les dépenses des administrations publiques en général sont ventilées suivant une nomenclature internationale définie dans le système de comptes nationaux de 1993 et révisée en 1999, la COFOG (Classification of the FOnctions of Government).

 

Dans la présentation de ses données statisitiques, le SIPRI indique que "les données sur les dépenses militaires du SIPRI sont dérivées de la définition de l'OTAN qui englobe toutes les dépenses courantes et en capital pour les forces armées, notamment les forces du maintien de la paix, les ministères de la défense et autres agences gouvernementales participant à des projets de défense, les forces paramilitaires si elles sont jugées comme étant formées et équipées pour assurer des opérations militaires et les activités dans l'espace militaire. De telles dépenses comprennent les dépenses engagées pour le personnel civil et militaire, notamment les pensions de retraite du personnel militaire et les services sociax pour le personnel, l'exploitation et la maintenance, l'approvisionnement, la recherche et le développement et l'aide militaire (dans les dépenses militaires du pays donateur). Sont exclues de ces dépenses, la défense civile et les dépenses attribuables à des activités militaires précédentes, telles que les prestations des vétérans, la démobilisation, la conversion et la destruction d'armes. Cette définition ne peut toutefois pas être appliquée à tous les pays étant donné qu'il faudrait que beaucoup plus d'information détaillée soit rendue disponible au sujet de ce qui est inclus dans les budgets militaires et dans les dépenses militaires hors budget (Par exemple, les budgets militaires peuvent couvrir ou non la défense civile, les réserves et forces militaires, la police et les forces paramilitaires, les forces à double mission comme la police militaireet civile, les subventions militaires en nature, les pensions pour le personnel militaire et les cotisations à la sécurité sociale versées par une partie du gouvernement à une autre)."

 

Olivier de FRANCE, Science exacte ou idéologie? De l'usage rhétorique des statistiques de défense, dans La revue Internationale et stratégique, n°96, Hiver 2014. SIPRI Yearbook, Armaments, Disarmament and International Security, Rapport annuel, 2015. Ministère de la défense, Annuaire statistique de la défense 2014-2015.

 

DEFENSUS

Repost 0
Published by GIL - dans DEFENSE
commenter cet article
14 novembre 2013 4 14 /11 /novembre /2013 13:28

   Un malaise, voire une crise de confiance entre milieux militaires et pouvoir politique s'exprime dans le retard inhabituel des commentaires venant des responsables de la défense sur le dernier Livre Blanc (2013). Ainsi la Revue Défense Nationale ne fait part des réflexions venant de ces milieux militaires qu'en novembre, et elle le fait dans la vision d'ensemble de la Planification de défense. En France, comme dans de nombreux autres pays existent d'une part un ensemble de textes qui fixent la doctrine officielle de défense (Livre blanc) et d'autres textes de référence, qui définissent la Programmation Militaire. Normalement ces Lois de Programmation Militaires suivent les orientations, en termes de matériels, d'effectifs et de budgets, définies dans le Livre Blanc. Mais il semble bien que les impératifs financiers prennent le pas sur les orientations stratégiques. Alors quauparavant, on pointait, dans les Rapports d'informations, notamment parlementaires, les insuffisances en matière de moyens pour atteindre les objectifs, il semble bien qu'on dérive actuellement, faute sans doute de menaces réelles sur le plan militaire à strictement parler, vers une adaptation des objectifs aux moyens. Ce que l'on constate - douleureusement - dans beaucoup d'autres domaines (Santé, Education, voire Police...), où les objectifs fixés ne sont plus atteints ou le sont partiellement faute de budgets adéquats, les milieux militaires - qui ont déjà dû accepter la réforme au niveau des effectifs (suppression, suspension du service militaire et suppression de bases militaires) - commencent à trouver un peu douloureuses les restrictions auxquelles les soumettent les autorités politiques, même si par ailleurs, elles continuent de place la barre des ambitions d'objectifs assez haut. Ce qui peut être lancinant, même si on accepte, ou approuve les réductions de dépenses militaires, c'est l'absence de débat réelle sur les objectifs et le recentrage des préoccupations sur les moyens financiers.

 

   Alain GOLDEFY, Président du Comité d'études de défense nationale, directeur de la Revue Défense Nationale, constate le fait de "la séquence accélérée que nous venons de vivre en un peu plus d'un l'an, de l'élection présidentielle, au Livre Blanc et à la Loi de programmation, met en réalité en musique la juxtaposition complece de temps naguère séparés : celui de la démocratie, désormais fixé à cinq ans pour le chef des armées, celui du Livre Blanc, recueil de l'analyse stratégique et des enjeux induits pour la France, celui de la Loi de programmation sur six ans qui doit s'inscrire dans la durée bien plus longue des équipements et des personnes, celui enfin de l'annualité budgétaire. Nos alliés n'échappent pas à cette horloge infernale. Le Quadriennal Defence Review (QDR) américaine se fait au rythme de l'élection présidentielle, la Strategic Defense Review (SDR) britannique dans le tempo politique moins formel de nos voisins anglais. C'est un exercice de plus en plus difficile. Au fil du temps la France a programmé ses équipements, puis ses effectifs, puis l'ensemble de ses moyens humains et matériels. La guerre froide, la chute du mur, la mondialisation, la crise en ont donné successivement le ton."

Il pointe les éléments qui rendent précisément pénibles cet exercice :

- l'économie. "L'itération du souhaitable vers le possible était naguère filtré au tamis de plus en plus serré des finances publiques. En 2013, à cause de la crise financière mondiale de 2008 et de ses conséquences dans tous les domaines, l'économie au sens large entre enfin (mais on soupçonne-là de l'ironie...) dans le Livre Blanc. Seule une économie positive pourra faire sortir du cercle infernal de la dette, de la dépense publique et du déficit d'exploitation alors que l'inflation ne peut plus servir de remède dans un monde ouvert. (...) C'est un grand pas vers la modernité qu'il faut accompagner." Les observateurs militaires, dont certains s'expriment dans le même numéro de la Revue semblent moins tenus par une certaine réserve à ce sujet...

- le risque nouveau de la faiblesse. "Les armées toujours dédiées à l'intervention continueront d'être esposées au jugement des observateurs, c'est leur gloire mais aussi leur talon d'Achille. Trop affaiblies dans leurs capacités militaires, elles donneraient une image de faiblesse, certes relative (toujours cette réserve...), mais aux effets destructeurs à terme quant à notre capacité à intervenir politiquement dans les affaires du monde qui touchent à notre sécurité." Il recommande d'écouter à cet égard les doléances de plus en plus pressantes des echefs militaires...

- les capacités de la défense (sur tous les plans : dissuasion, renseignement, cyberguerre, espace, forces spéciales...) suivent de plus en plus difficilement les objectifs fixés, notamment pour l'Armée de Terre. "Comme le contrat capacitaire de l'intervention de l'intervention extérieure est celui qui fixe les bornes physiques des moyens conventionnels, c'est ce contrat qui est réduit par l'économie, et à l'intérieur, ce sont les forces peu versatiles ou à usage unique qui sont réduites et les effectifs associés qui sont supprimés."

- le nucléaire constitue le point sans doute le plus sensible :"Toutes les opérations militaires se sont déroulées depuis (l'opération de Suez de 1956) sous cette ombrelle, et nos adversaires le savent et le respectent. Croire en outre que la réduction - mais laquelle? - du format permettrait de transférer vers d'autres systèmes de force les crédits dégagés est irréaliste pour ne pas dire irresponsable." 

- les hommes et les femmes de la défense "constituent la vraie richesse de notre armée". Il souligne leur adaptabilité, leur esprit de combat, leur soumission aux réformes, mais il met en garde contre des "toilettages" "indispensables", mais... Il n'en dit vraiment pas beauocup à ce sujet, semblant réserver aux autres auteurs une teneur des propos très critiques à cet égard. 

 

   Jacques TOURNIER, Conseiller maître à la Cour des comptes, Rapporteur général de la Commission du Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2013, indique, que, contrairement aux processus d'élaboration du Livre blanc des éditions précédentes (1972, 1994, 2008) qui faisaient suite à des évolutions majeures (constitution de force de frappe, chute du mur de berlin, attentats du 11 septembre 2001), celui pour 2013, s'inscrit dans une perspective d'adaptation à la situation financière, "le modèle d'armée projeté par le précédent Livre Blanc n'étant plus atteignable". Le monde bouge tellement vite qu'un document comme le Livre Blanc, document qui "définit" une doctrine, remplit difficilement son office. Et son articulation avec la Loi de Programmation Militaire, du coup doit changer. Jacques TOURNIER semble souhaiter l'élaboration d'un outil qui lie d'un seul tenant "une vision stratégique, un modèle d'armée et la déclinaison des conditions physico-financiers à sa réalisation".

 

   Jacques LAUXADE, Amiral (cadre de réserve) et Ancien chef d'état-major des armées de 1991 à 1995 constate que, dans un irdre international et économique perturbé, "l'impératif budgétaire (...) commande désormais le processus qui détermine le rythme (des Livres Blancs). Il espère, entre les lignes, que cela ne  va pas aggraver (pardon, fragiliser)  la situation de l'appareil de défense et compte sur la future Loi de Programmation Militaire pour ne pas modifier plus encore la proportion du personnel civil dans les activités de soutien, ce qui risque "de mettre gravement en en cause la disponibilité opérationnelle des forces". Il redoute "qu'aujourd'hui que tant les contraintes budgétaires que les changements inappropriés d'organisation qui sont envisagés et qui amplifient dangereusement la marginalisation des armées ne viennent gravement remettre en cause l'efficace à terme de nos force et faire disparaitre l'atout essentiel que celles-ci représentent pour notre pays."

 

    C'est précisément sur les disposition encore en débat de la Loi de Programmation Militaire 2014-2019 que Robert CARMONA, Général, et Vincent DESPORTES, Général (cadre de réserve) expriment leurs inquiétudes.

Devant être votée fin décembre 2013, cette Loi est régie, pour l'instant, de quatre principes :

- La préservation de l'autonomie stratégique en matière nucléaire : livraison du missile M51.2, mise en service du laser Mégajoule, lancement des travaux d'élaboration du futur sous-marin nucléaire lanceur d'engins (SNLE) de 3e génération, développement pour le renseignement du satellite Ceres (lancement en 2019)... Outre le renforcement des capacités actuelles, il s'agit de consolider la capacité de la France à intervenir au sein d'une coalition, en développant des moyens de frappes précises dans la profondeur, avec la livraison de 250 missiles de croisière ou la révision du missile Scalp à mi-parcours ;

- Le maintien de la cohérence du modèle par rapport aux situations dans lesquelles la France est susceptible de s'engager. Avec la livraison de matériels conventionnels : frégates, sous-marins d'attaque... et la prolongation des Mirage 2000. A noter des investissements dans le domaine nucléaire, biologique et chimique, pour renforcer des capacités de protection du pays ;

- La distinction des forces et de leur entrainement en fonction des missions : dissuasion, protection, gestion de crise, coercition ;

- L'affectation d'un noyau de capacités polyvalentes et rares à plusieurs missions, mutualisation inter-armées et dans le cadre de l'Europe de la défense.

Jusqu'à quel point les dépenses de défense sont-elles réellement sanctuarisées? Sans compter les habituels retards constatés les décennies précédentes sur un matériel ou un autre, les reports déjà effectués (pour le Rafale par exemple) risquent de devenir la règle. Les mesures de restructuration, toujours dans le sens de la réduction des effectifs et des bases militaires, font craindre par les observateurs en fait une réduction claire des capacités d'intervention.

Pour Robert CARMONA, "la dégradation de l'outil de défense est constante depuis une bonne dizaine d'années. Si elle était attendie, l'annonce des nouvelles restructurations faite par le ministre de la défense fait ressurgir le spectre du "déclassement" de l'institution militaire. En dix ans, une fois qu'auront été appliquées jusqu'au bout les deux dernières réformes, celle-ci aura vu diminuer de moitié ses forces conventionnelles. Proportionnellement, le ministère de la Défense, dont le budget a été officiellement sanctuarisé par François Hollande, aura davantage contribué que les autres à l'effort budgétaire. C'est ainsi que la Défense va assumer 60% des suppressions de postes prévus au budget 2014, alors qu'elle représente 10% des emplois publics de l'Etat!"  Selon Camille GRAND, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique, "parmi les puuissances européennes, la France est (...) l'un des rares qui tentent de maintenir un effort de défense cohérents avec un environnement stratégique incertain et un certain niveau d'ambition militaire." Mais en dépit d'une ambition affichée d'être toujours une puissance de premier rang (en favorisant, dans une formule décidément passe-partout, la qualité à la quantité), "sur le plan géostratégique, selon Robert CARMONA, "ce nouveau modèle d'armée est centré sur la périphérie de l'Europe et peut fonctionner à peu près pour des opérations ponctuelles dans le bassin méditerranéen et en Afrique de l'Ouest. Il risque, en revanche, de rencontrer ses limites pour des opérations plus lointaines, surtout si elles sont ambitieuses en volume et en durée. De même, le risque de ne plus être demain en mesure de mener simultanément plusieurs opérations exigeantes." Pointe donc le risque de déclassement stratégique, non par rapport à d'autres pays européens, dont les armées subissent parfois des réductions plus drastiques encore, mais par rapport aux Etats-Unis, à la Chine, à la Russie...

Pour Vincent DESPORTES, au ton encore plus critique, "malgré les discours rassurants, la défense n'a pas été préservée". Pour lui, la LPM "va aggraver les trois défauts majeurs de notre défense militaire : son "manque d'épaisseur stratégique", ses "discontinuités capacitaires" et son "définicit d'autonomie stratégique"."

 

        A l'antienne de ces voix, Jacques PERGET, Contrôleur général des armées, et Guillaume FONOUNI-FARDE, Membre de la chaire "Economie des Partenariats Public-privé et enseignant à l'Université Paris I et à Csciences Po Paris, plaident pour le retour de l'"Etat stratège" dans le domaine de l'industrie de défense. Gilles LELONG, Chef du bureau du droit européen au ministère de la défense, de son côté, montre des progrès, qui apparaissent finalement très lents, du côté de la mutualisation des doctrines et des moyens de défense en Europe, dans le cadre de l'Union Européenne.

Eric de LA MAISONNEUVE présente, quant-à-lui, un portrait plutôt pessimiste et met l'accent sur un désintérêt des Européens (entendre des Etats de l'UE) pour la défense. On peut lire sous sa plume : "Les choix politiques qui ont été faits depuis vingt ans ont eu constamment pour objet de faire des formes armées un corps professionnel de haute qualité, équipé et entrainé pour des actions opérationnelles, en clair, "pour faire la guerre", au détriment de toutes les activités connexes qu'elles exerçaient auparavant en raison d'effectifs pléthoriques dus à la conscription. Ayant hérité des structures et des installations - vieilles comme la République - d'une armée nationale nombreuse répartie sur la quasi-totalité du territoire pour un coût d'occupation des garnisans devenus aberrant, l'armée professionnelle actuelle éprouve de grandes difficultés à changer de posture, pour des raisons qui lui sont propres et aussi à cause de considérations politiques qui lui échappent et que gênent considérablement sa refondation". 

 

Revue Défense Nationale, Novembre 2013, Dossier Planification de défense.

 

STRATEGUS

Repost 0
Published by GIL - dans DEFENSE
commenter cet article
31 mai 2013 5 31 /05 /mai /2013 13:19

            Laurent GERBIER, Maître de conférences en histoire de la philosophie à l'Université François-Rabelais de Tours, dans la présentation d'actes d'une journée d'étude, examine l'idée d'empire à l'épreuve de la territorialité. Les travaux du Centre d'études supérieures de la Renaissance de Tours de mai 2010 permettent d'éclairer un aspect important sur l'existence et la sauvegarde d'un Empire. Sous l'angle de la domination territoriale, les participants, spécialistes venus de disciplines diverses (histoire, philosophie, géographie, études italiennes...), réfléchissent sur la difficulté de la domination au XVIe siècle dans le cas de l'Empire de Charles Quint, "confronté à la multiplicité éclatée de ses possessions continentales et, dans le même temps, à l'exigence inédite d'avoir à intégrer dans cette mosaïque la domination des territoires conquis dans le Nouveau Monde." Bien entendu, le dimension territoriale de la domination qu'implique l'idée d'empire n'attend pas le XVIe siècle pour manifester son caractère problématique. Au contraire, estime Laurent GERBIER, "on peut soutenir que l'idée d'empire comporte dès l'époque romaine un rapport complexe à la territorialité en général. 

   Cela pourrait être une problématique un peu dépassée au début du XXIe siècle, mais précisément, la possibilité pour un empire d'avoir des territoires éclatés sur la planète pose encore question, à l'heure où les moyens de communication n'apparaissent pas toujours suffisants pour maintenir un pouvoir impérial, même économique, sur de vastes étendues dispersées. L'exemple de l'empire américain apparaît bien, avec ses difficultés de plus en plus grande de se maintenir en tant que puissance réelle dans tous les domaines, même si sa nature diffère des empires qui l'ont précédé. L'exemple de morceaux d'empire comme ceux des empires français et britanniques est là aussi pour montrer la difficulté qu'il y a de sauvegarder des liens politiques, économiques, voire sociaux par delà de vastes étendues...

 

           Laurent GERBIER explique en plusieurs points cette problématique en plusieurs points :

- "Dans un premier temps, il faut rappeler que l'empire dans sa conception romaine est pris dans le cadre d'une distribution des pouvoirs (imperium, dominium, maiestas) qui correspond à une double distinction : distinction des formes de pouvoir, mais également distinction des instances qui les détiennent. Cependant l'imperium proprement dit connait lui-même deux formes, que distingue précisément leur dimension territoriale : l'imperium domi (exercé par le Sénat) s'oppose à l'imperium militae (sxercé par le chef de guerre), et tous deux son mutuellement exclusifs - d'où par exemple, le caractère si fort du symbole du franchissement du Rubicon par César. Le sens ultime de cette distinction est la protection des iura, qui ne doivent pas pouvoir être soumis au pouvoir de l'imperator en campagne, parce que ce dernier les transgresse nécessairement (on n'est pas étonné de voir une telle conception particulièrement bien mise en évidence par Tacite (Annales, III, 69 : "La justice perd tout ce que gane le pouvoir, et il ne faut pas recourir à l'imperium là où les lois peuvent agir"). 

- A partir du Ier siècle, c'est le repliement de la maeistas sur l'imperium qui forme le socle du concept médiéval d'Empire : la maiestas, dont la République considérait qu'elle était détenue par le peuple tout entier, se trouve désormais transférée au souverain, au point de permettre à l'empereur de s'appliquer une formule, "imperator maiestas" qui eût été contradictoire dans ces termes sous la République. Cependant, il faut noter que l'empire comporte toujours une dimension territoriale sous deux rapports :

a) d'un côté, l'imperium remplit une fonction de gestion de la politique extérieure, comme le montre Paul Veyne, qui souligne que l'empire exprime la volonté d'occuper tout l'horizon politique, de sorte que Rome ne connaisse ni rivaux ni menaces (L'empire romain, dans Le concept d'Empire, sous la direction de M Duverger, PUF, 1980) ;

b) d'un autre côté, l'imperium permet techniquement de définir la supervision d'une mutlplicité d'Etats.

C'est le sens hégémonique de l'idée d'empire, que l'on retrouve chez Isidore de Séville (Etymologies, IX, 3.2 : "l'empire est ce qui se rapporte à divers autres royaumes et à divers autres rois comme à des dépendances", Les Belles Lettres, 1984).

- Cependant, l'affirmation de cette signification hégémonique (et territoriale), que Pierre Grimal fait remonter au Ier siècle (L'empire romain, Livre de poche, 1993), correspond aussi à une forme de centrement territorial (...) qui finit par aboutir à une disparition de la territorialité réelle : il s'agit toujours de viser une monarchia mundi qui se veut sans dehors, de sorte qu'après la conquête l'empire devient, comme le dit Pierre Veyne, une machine destinée à "liquider une bonne fois le problème de la politique étrangère".

- Cette disparition de la territorialité réelle que l'on peut diagnostiquer comme telos de la notion romaine d'imperium se retrouve, différemment articulée, dans les formes médiévales de l'Empire. En effet, l'usage de l'idée d'empire dans les théories politiques qui accompagnent le grand conflit du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel au Moyen Äge a tendance à déterritorialiser l'empire pour deux raisons :

a) parce qu'il est saisi dans sa nature de pouvoir temporel (vis spirituel) et non spatial : c'est, au début du XIVe siècle, le sens de l'empire dans le De Monarchia de Dante, dans lequel l'empire est avant tout pensé comme une époque de l'histoire unierselle (La Monarchie, Belin, 1993) ;

b) parce que sa multiplicité est fonctionnelle et plus spatiale : c'est, à la même époque, le sens de l'empire chez Marsile de Padoue (Le Défenseur de la paix, Vrin, 1968), qui s'intéresse à une forme de gouvernement de la multitude dans lequel cette dernière n'est pas assignée spatialement mais fonctionnellemment, à partir des besoins, des habitus et des offices qui structurent le regnum (l'empire se définit comme rapport des volontés et de leurs expressions instituées)

- La reprise du thème impérial sous le point de vue de la "monarchie universelle", qui traverse du XIIIe au XVe siècle un vaste courant millénariste et prophétique auquel Dante lui-même n'est pas étranger, peut alors approfondir le mouvement dont Paul Veyne voit le point de départ dans le glacis des peuples fédérés par Rome entre le IIe et le IVe siècle, mouvement qui consiste au fond à annuler la territorialité de l'empire par le concept même de son universalité : l'empire est, politiquement comme spirituellement, une domination sans dehors.

- Dans un troisième temps, vient la renovatio imperii (qui est aussi une renovatio théorique) sous le règne de Charles Quint. Les empereurs que Dante ou Marsile de Padoue défendaient au début du XIVe siècle avaient toujours échoué à faire de la reconqu^te territoriale de leurs multiples possessions un fait politique (depuis le diplôme de Constance, arraché par les cités italiennes en 1183, les tentatives de mainmise impériale sur le regnum italiae ont toutes été sans lendemain).

- On peut alors considérer qu'avec Charles Quint, c'est d'une certaine façon la composante territoriale de la domination impériale qui revient au premier plan. Peut-être un des enjeux de la querelle historiographique qui a opposé, dans la première moitié du XXe siècle, les tenants d'un empire "médiéval-germanique" (Karl Brandi, Peter Rassow), et ceux d'un empire "espagnol-catholique" (au premier rang desquels Ramon Menendez Pidal) tient-il justement à l'appréciation de cette "reterritorialisation" de la domination impériale qu'illustre le règne de Charles Quint et, à travers lui, la pensée de l'imperium au XVIe siècle.

- Ainsi, parce que Charles règne sur 17 Etats et territoires différents, parce que la douloureuse rivalité avec François Ier et l'omniprésence de la question du contrôle de l'Italie contribue à accoucher de la "balance territoriale de l'Europe" comme problème central de la pensée politique du XVIe siècle, parce qu'enfin la découverte du Nouveau Monde destitue instantanément l'universalité spatiale de l'empire tout en lui imposant un nouveau problème territorial, la question de la domination territoriale constitue un enjeu crucial, en tant que cette conception et cette représentation sont dotées d'une efficacité politique."

 

Laurent GERBIER, L'idée d'empire à l'épreuve de la territorialité, Dossier sur Empire et domination territoriale, Astérion, 10/2012, en ligne http://asterion.revues.org.

 

STRATEGUS

Repost 0
Published by GIL - dans DEFENSE
commenter cet article
7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 15:13

       Le livre blanc de la défense, Défense et sécurité nationale, de 2013, le premier document de référence depuis un certain temps émanant d'un gouvernement situé à gauche et se disant de gauche... constitue un document très fidèle à celui livré en 2008 par le gouvernement de droite libérale sous la présidence de Monsieur SARKOZY. A plusieurs reprises, les auteurs, nonobstant ce changement d'orientation politique, se situent dans la continuité d'une conception globale de la défense, que beaucoup à gauche avaient critiqué. On y retrouve les orientations fondamentales, dans un climat économique proche de la récession, marqué par l'austérité budgétaire. Dans les semaines qui ont précédé sa publication, retardée par rapport à la date prévue, des polémiques éclatent, certains responsables civils ou militaires critiquant le rabaissement des ambitions françaises et une baisse de l'effort de défense. Le président de la république François HOLLANDE, dans une préface au Livre blanc, justifie ce document, par l'évolution accélérée de la situation stratégique : "L'Europe avance sur la voie d'une intégration économique et financière, mais au prix d'une maîtrise sévère des dépenses publiques des principaux membres. Les Etats-Unis s'apprêtent à mettre fin à une décennie d'engagements militaires et revoient leurs priorités, dans un contexte de remise en ordre de leurs finances publiques. Les puissances émergentes, et notamment la Chine, ont commencé un rééquilibrage de leur économie afin de répondre aux besoins de leur classe moyenne. Enfin, le monde arabe est entré dans une nouvelle phase, porteuse d'espoirs mais aussi de risques, comme nous le rappelle la tragédie syrienne. Dans le même temps, les menaces identifiées en 2008 - terrorisme, cybermenace, prolifération nucléaire, pandémies... - se sont amplifiées. La nécessité d'une coordination internationale, pour y répondre efficacement s'impose chaque jour davantage." Juste après le rappel de trois priorités de défense (protection, dissuasion, intervention) et des contraintes budgétaire, figurent la conviction que "cette mission n'est pas seulement l'affaire de l'Etat. C'est aussi celle pour partie des collectivités locales et, sur le plan de la protection de leurs intérêts, celle des entreprises. ce constat a conduit à la mise en place en 2008 du concept de sécurité nationale. (...)".

 

    L'introduction montre à quel point les contraintes budgétaires pèse lourdement sur tous les éléments du Livre blanc : "Un juste équilibre doit être trouvé entre ces deux priorités menaces auxquelles les forces sont appelées à répondre et risques qui pèsent sur l'indépendance économique), afin que l'effort consacré à la défense et à la sécurité soit cohérent avec le nécessaire assainissement des finances publiques et assure l'adéquation dans le temps de notre outils de défense et de sécurité nationale avec nos responsabilités internationales et l'évolution de notre environnement stratégique."  Il n'est pas certain que le dialogue approfondi, appelant une nouvelle ambition, pour une coordination européenne de défense, pour aller beaucoup plus loin qu'une certaine opérabilité commune des armées des différents pays, soit suivi d'effet, avant que les décisions budgétaire fassent subir une décrue au niveau des dépenses et des quantités d'hommes et matériels consacrés à la défense, qui pourrait être à la limite d'une absence de réel outil de défense capable d'assumer toutes les missions qui sont inscrites dans le Livre blanc...

 

    Celui-ci comporte 7 chapitres après la Préface et l'Introduction, suivis d'une conclusion récapitulative d'une douzaine de pages, l'ensemble en comportant un peu plus de 140. Cette conclusion récapitulative indique que la stratégie de défense et de sécurité nationale de la France repose sur deux fondements complémentaire :

- la préservation de sa souveraineté ;

- sa contribution à la sécurité internationale.

   Constatant que le niveau de risque et de violence dans le monde "ne régresse pas" et que les dépenses d'armement augmentent fortement dans de nombreuses régions, en particulier en Asie, les rédacteurs du Livre Blanc listent ces menaces, d'une manière un peu tous azimuts, mêlant beaucoup d'éléments de niveaux pourtant très différents :

- menaces de la force, en raison du caractère ambigu du développement de la puissance militaire de certains Etats ;

- risques de la faiblesse que font peser sur notre propre sécurité l'incapacité de certains Etats à exercer leurs responsabilités ;

- risques ou menaces amplifiées par la mondialisation : terrorisme, menaces sur nos ressortissants, cybermenaces, crime organisé, dissémination des armements conventionnelles, prolifération des armes de destruction massive ;

- risques de pandémies, de catastrophes technologiques ou naturelles. 

  Les auteurs du Livre Blanc estiment confirmée la pertinence du concept de sécurité nationale. Ce concept vise un "objectif plus large que la simple protection du territoire et de la population contre des agressions extérieures imputables à des acteurs étatiques." Il "traduit la nécessité de gérer l'ensemble des risques et des menaces, directs ou indirects, susceptibles d'affecter la vie de la Nation." Cette approche globale repose sur la combinaison de cinq fonctions stratégiques :

- la connaissance et l'anticipation ;

- la protection ;

- la prévention ;

- la dissuasion ;

- l'intervention.

   La défense de la France ne se conçoit pas en dehors du cadre de l'Alliance Atlantique et de l'engagement dans l'Union Européenne. D'où deux considérations qui traversent le Livre Blanc : la participation à l'organisation militaire intégrée de l'OTAN et la constitution d'un véritable espace de défense européenne, qui inclut la politique industrielle d'armement. 

    La protection du territoire national et de nos concitoyens ainsi que la préservation de la continuité des fonctions essentielles de la Nation sont, écrivent les rédacteurs du Livre Blanc, "au coeur de notre stratégie de défense et de sécurité nationale. Nous pouvons lire notamment qu'"en cas de crise majeure, les armées apportent en renfort des forces de sécurité intérieure et de sécurité civile un concours qui pourra impliquer jusqu'à 10 000 hommes des forces terrestres, ainsi que des moyens adaptés des forces navales et aériennes." Ceci s'appuyant sur un "contrat général interministériel" élaboré dès 2013. De plus d'ici 2016, "une démarche associant à l'objectif de résilience du pays les collectivités territoriales ainsi que les grands opérateurs d'importance vitale qui ont des responsabilités spécifiques dans la continuité des fonctions essentielles au pays."  Pour lutter contre le "terrorisme", des moyens de défense des systèmes d'information devraient être accru "significativement".

   La dissuasion reste défensive, protégeant "la France contre toute agression d'origine étatique contre ses intérêts vitauc, d'où qu'elle vienne et quelle qu'en soit la forme."

   L'intervention extérieure des forces s'inscrit dans un triple objectif :

- protection des ressortissants à l'étranger ;

- défense des intérêts stratégiques ;

- exercice des responsabilités internationale.

Des zones prioritaires d'intervention sont définies : périphérie européenne, bassin méditerranéen, une partie de l'Afrique (du Sahel à l'Afrique équatoriale), le Golfe Arabo-Persique, l'Océan Indien.

  Les armées doivent pouvoir répondre à la diversité de ces menaces et des situations de crise. Pour garantir la réactivité aux crises, "la France disposera en permanence d'un échelon national d'urgence de 5 000 hommes en alerte, permettant de constituer une force interarmées de réaction immédiate (FIRI) de 2 300 hommes, projetable à 3 000 km de l'hexagone, dans un délai de 7 jours." Les auteurs prévoient qu'"au titre des missions non permanentes, les armées seront capables d'être engagées simultanément, dans la durée, dans des opérations de gestion de crise sur deux ou trois théâtres distincts, dont un en tant que contributeur majeur." Le total des forces en attente devrait représenter 6 000 à 7 000 hommes des forces terrestres, avec les forces spéciales, les composantes maritimes et aériennes nécessaires ainsi que les moyen de commandement et de soutien associés. Il est prévu une montée en puissance jusqu'à deux brigades interarmes représentant environ 15 000 hommes.

  Juste avant d'aborder le modèle d'armée, les rédacteurs prévoient, "alors que la crise financière aui a frappé le monde auprait pu conduire à baisser la garde, la France continuera à consacrer à sa défense un effort financier majeur". Il est déjà chiffré, mais il y a certainement encore beaucoup d'arbitrages, à 364 Milliards d'Euros 2013 sur la période 2014-2015, dont 179 Milliards pour les années 2014 à 2019. De toute façon une loi de programmation militaire doit être encore débattue.

  Ce modèle d'armée s'articule autour de 4 principes directeurs :

- le maintien de l'autonomie stratégique, qui impose de disposer des capacités critiques permettant de prendre l'initiative des opérations les plus probables ;

- la cohérence avec les scénarios prévisibles d'engagement des forces dans les conflits et dans les crises ;

- la différenciation des forces en fonction des missions de dissuasion, de protection, de coercition ou de gestion de crise ;

- la mutualisation qui conduit à utiliser des capacités rares et critiques au bénéfice de plusieurs missions (protection des approches, dissuasion, intervention extérieure) ou à rechercher auprès des partenaires européens une mise en commun des capacités indispensables à l'action.

   "A l'horizon 2025, les armées françaises disposeront des capacités permettant d'assurer à tout moment, au niveau stratégique, le commandement opérationnel et le contrôle national des forces engagées ; de planifier et de conduire des opérations autonomes ou en tant que Nation-cadre d'une opération. Un effort particulier sera engagé pour développer notamment les capacités de renseignements et de ciblage, les forces spéciales, les capacités de frappes précises dans la profondeur et de combat au contact de l'adversaire, et une capacité autonome à 'entrer en premier" sur un théâtre d'opérations de guerre". Cette phrase mérite qu'on s'y arrête, tant elle semble ambigüe. A l'horizon 2025... Outre que le Livre Blanc malgré les éditions de plus en plus rapprochées semble pourtant fixer cette fois un objectif relativement lointain, elle tend à dire que pour l'instant peut-être qu'aucun des objectif cités ou en tout cas plusieurs d'entre eux, en même temps, n'est atteint, alors que les précédents Livre Blanc clament l'existence et le maintien de l'indépendance nationale. De plus, il semble qu'elle veut signifier une carence actuelle dans les domaines cités. Quoi qu'il en soit, suit la présentation du format d'armée :

- les forces spéciales qui s'imposent comme une capacité de premier plan dans toutes les opérations récentes ;

- les forces terrestres d'une capacité opérationnelle de l'ordre de 66 000 hommes projetables, comprenant 7 brigades interarmes, disposant d'environ 200 chars lourds, 250 chars médians, 2 700 véhicules blindés multi-rôles et de combat, 140 hélicoptères de reconnaissance et d'attaque, 115 hélicoptères de manoeuvre et d'une trentaine de drones tactiques ;

- les forces navales disposant  de 4 sous-marins lanceurs d'engins (nucléaires), de 6 sous-marins d'attaque, d'1 porte-avion, de 15 frégates de premier rang, d'une quinzaine de patrouilleurs, de 6 frégates de surveillance, de 3 bâtiments de projection et de commandement, d'avions de patrouille maritime, ainsi que d'une capacité de guerre des mines apte à la protection es approches et à la projection en opération extérieure ;

- les forces aériennes, qui s'appuient "sur un centre de commandement et de conduite permanent et interopérable avec nos alliés", comprenant 225 avions de combat (air et marine), ainsi qu'une cinquantaine d'avions de transport tactique, 7 avions de détection et de surveillance aérienne, 12 avions ravitailleurs multirôles, 12 drones de surveillance de théâtre, des avions légers de surveillance et de reconnaissance et 8 systèmes sol-air de moyenne portée.

   Sur ce modèle d'armée se pose évidemment la question du volume des troupes en permanence sous les drapeaux. étant donné qu'entre 2008 et 2012, les forces armées ont diminué d'environ 40 000 postes, sur les 54 900 prévus au Livre Blanc de 2008 (pour 2009-2015). Pour s'adapter "aux exigences de la modernisation de l'action publique", 34 000 autres postes environ seront supprimés durant la période 2014-2019. Ce qui reviendrait à un format d'armée avec moins de 100 000 hommes sous les drapeaux., mais là le Livre Blanc, en attendant la publication des Annexes, ne précise rien. Cela va en revanche dans le sens général de réduction des effectifs en Europe et aux Etats-Unis. 

 

       Ce contenu du Livre Blanc, vu les débats avant sa publication qui portent surtout (ce qui en montrent d'ailleurs une certaine médiocrité) sur les aspects budgétaires, était déjà prévisible par les experts, notamment en pleine guerre au Mali.

Parmi eux, Alain JOXE écrit dans Le débat stratégique que le Livre Blanc "pouvait marquer un tournant "à gauche" par rapport à celui de 2008. Après avoir mis fin, à juste titre, à "notre" guerre d'Afghanistan même sans remettre en cause l'OTAN et la bombe atomique, il aurait du cesser de traiter de la "sécurité globale", au sens où cette ambition se nourrit des pensées américaines, préconisant une stratégie militaire et policière, anti-insurrectionnelle en défense finale du système financier global. Quand surgit le double choc de l'opération DGSE de Somalie et de l'expédition de soutien d'urgence à Bamako, il est clair que ces deux actions posent militairement la question des prochains budgets de défense ; la commission de livre blanc semblait devoir traiter cette question comme "gestion d'un poste budgétaire servant de variable d'ajustement" dans un contexte d'austérité pacifique. Ce n'es plus le cas. On attend qu'il nous éclaire bientôt sur les objectifs et les principes nouveaux du gouvernement français, parti vivement en guerre sans explications démocratiques suffisantes." Appelant à distinguer défense et sécurité, le directeur de recherches à l'EHESS estime qu'il "s'agira (...), à court terme dans le nouveau calendrier, de bien poser les questions nécessaires à l'élaboration d'un livre blanc sur la défense plutôt qu'un livre blanc sur la défense et la sécurité ; la sécurité renvoie à des tâches de police, ce qui pourrait contaminer la doctrine militaire par l'intermédiaire de la construit du rhéostat unifié "police-gendarmerie-armée", qui entraîne l'unification des tâches de défense et de sécurité, interne et externe, et renvoie à la théorie américaine de la sécurité globale smart defense, soft power, etc, valable au dedans comme au dehors. Cette école stratégique devenue celle de l'OTAN, plus capacitaire que stratégique, est malheureusement animée en France par des partisans d'une confusion qui préconise, pour faire face au soulèvement des banlieues de type 2005, de constituer des gardiens de l'ordre privés de style garde nationale américaine, comme auxiliaires car on risque de manquer de gendarmes vu les réductions de crédits. L'autre tendance existe, elle vise après analyse des "retours d'expériences" à fonder une approche de l'intervention extérieure sur l'analyse critique des opérations sous commandement américain ou sans commandement chaotique de l'OTAN/ONU, et sur leur définition éthique - pour ne pas dire politique. Cette tendance s'oppose à tout traitement, purement répressif, policier, des soulèvements. Dans les projections de force de peace making, il s'agit bien, dans son principe, du souci de maintenir la relation clausewitzienne : pas d'opération sans but politique (Zwek) et but militaire (Ziel), définissant les missions, mais façonné par les buts politiques, - ce qui est une des conditions du compte-rendu démocratique de l'usage de la force. L'effacement de toutes ces distinctions est aussi un effacement de la souveraineté démocratique.(...)". 

 

Nous y reviendrons prochainement.

 

Livre blanc Défense et Sécurité nationale 2013, Direction de l'information légale et administrative, Edition électronique du 29 avril 2013 disponible sur le site du ministère de la Défense.

Alain JOXE, Vers quel livre blanc sur la défense avec guerre au Mali?, Le débat stratégique, Automne 2012/Hiver 2013. Cet article a déjà été publié auparavant dans Médiapart, le 22 janvier 2013. 

 

STRATEGUS

Repost 0
Published by GIL - dans DEFENSE
commenter cet article
17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 14:41

    Très distante d'une vision nationaliste qui prévaut dans de nombreux territoires à l'issue d'une libération, comme sous la seconde guerre mondiale dans l'Europe sous occupation nazie, l'ensemble des conflits sociaux existe avant, pendant et après cette occupation. Les conflits nationaux - au sens que ce sont des nations qui se combattent par soldats ou citoyens interposés se mêlent d'une manière souvent dramatique aux conflits sociaux, lesquels peuvent prendre une acuité particulière à l'heure des rationnements et des pénuries.

La position de fonctionnaires loyaux à qui la loyauté se colore très différemment selon qu'il s'agit de la République ou de l'Etat, en France sous l'occupation, est cruciale pour l'envahisseur dans le bon déroulement de l'exploitation économique, politique, idéologique et stratégique d'un territoire. Elle n'en est pas moins cruciale, lorsque la fortune des armes change et plus encore lors d'une libération, qui constitue dans certains cas un nouveau changement de régime politique. La volonté de l'épuration - qui mêle désirs de vengeances et poursuite de combats bien antérieurs - se heurte bien souvent alors à la volonté de réconciliation nationale prônée, au nom de la nation restaurée.

C'est tout cet ensemble qu'illustre bien les situations en Europe pendant cinq longues années, et c'est aussi cet ensemble, qui, plus ou moins, influe sur le déroulement des événements, dans un conflit entre Etats, qui se solde par une occupation, puis par une libération, et cela dans beaucoup de lieux et de temps.

A partir du moment où l'envahisseur n'est pas seulement mû par la volonté de rapines et de pillages, où l'existence et la pérennité d'un empire (petit ou grand) entre dans les plans des dirigeants de cet envahisseur, la situation devient complexe, et souvent, la densité culturelle et technique d'une population finit par s'imposer dans le temps, parfois à l'inverse des objectifs antérieurs de domination...

Cette tendance ne se vérifie évidemment pas dans le cas d'application de stratégie de destructions massives (exterminations ou destructions matérielles), et dans le cas de période d'occupation courte, comme sous la seconde guerre mondiale. Cependant, les éléments de cette occupation, résistance et collaboration, y sont bien présents et ont été jusqu'ici les plus étudiés, alors que ces situations se retrouvent maintes fois dans l'histoire. Ce sont des aspects de ces études - l'historiographie est assez impressionante, celle-ci étant un enjeu mémoriel au sens fort à grandes implications politiques - qui nous permettent, avec un certain recul, de penser la dynamique du conflit entre deux ensembles politiques, qui sont souvent aussi deux ensembles culturels différents. 

 

      Dans son étude de l'histoire politique et sociale de Marseille et des Bouches-du-Rhônes, de 1930 à 1950, en quatre volumes, dont trois déjà parus, Robert MENCHERINI traite de la partie centrale de cette histoire - celle qui va de 1940 à 1945 - en mettant en relief beaucoup d'éléments déjà apparus dans les études antérieures sur l'Occupation, la Résistance, la Collaboration et la Libération, mais aussi d'autres qui replacent sans doute plus justement les places respectives qu'occupent les conflits nationaux et sociaux. Ainsi, les luttes ouvrières ne s'arrêtent pas, ni non plus la lutte des classes sociales, même si celle-ci se trouvent alors soumises aux conjonctures de la guerre. 

L'un des objectifs de son étude (volume 2), "était de proposer une vision d'ensemble de Marseille et des Bouches-du-Rhône sous vichy, de 1940 à 1942, de mettre en relation divers ordres de phénomènes et de s'interroger sur les effets de la Révolution nationale, les caractéristiques et les modalités d'organisation du pouvoir, le rôle et l'influence des autorités allemandes et italiennes." il dégage plusieurs grandes étapes dans l'attitude des autorités économiques, politiques et religieuses et plusieurs idées-forces :

- L'ampleur des changements opérés en deux ans par le régime en Révolution nationale ;

- La présence importante des vainqueurs, dans ce département de zone libre, bien avant l'Occupation ;

- L'évolution d'une opinion dont les caractéristiques ne correspondent pas toujours aux idées reçues. 

Il confirme ce que d'autres travaux, avant lui, ont établis (notamment ceux de Robert PAXTON (La France sous Vichy) ou de Pierre LABORIE (L'opinion française sous Vichy), sauf qu'il insiste sur le poids important des autorités vainqueurs.

"On constate, d'abord, que la Révolution nationale relève bien, dans le département, d'une chirurgie lourde et non du simple pansement selon le mot de Robert Paxton. La "dictature pluraliste", selon l'expression de Stanley Hoffmann (La droite à Vichy), s'exerce en extension, dans l'ensemble du département, mais aussi en profondeur, et pénètre les groupes sociaux. Elle mobilise, pour ce projet, l'appareil d'Etat, les institutions religieuses, les courants de la droite extrême, crée de nouvelles organisations. Au ras du département, on voit finalement que, tandis que les "traditionnalistes" président au cérémonial, les dispositifs modernistes prônés par les "jeunes cyclistes" se mettent en place. La contradiction entre les réalisations et les déclarations ultraconservatrices et réactionnaires est balayée par l'invocation des nécessités de l'heure. Ainsi, au sein de l'appareil d'Etat, en dépit des proclamations régionalistes, parfois provençalistes (...), la centralisation est renforcée avec la mise en place de la préfecture régionale de Marseille et de ses intendances de police et économique. La création d'une province est toujours présentée comme un objectif, mais renvoyée à une avenir meilleur. L'ensemble des services est épuré, la police est réorganisée (...). Les pouvoirs départementaux et communaux sont pris en mains. (...) La grande majorité de la population est concernée : non seulement tous les conseils municipaux des villes les plus importantes ont été modifiés, pour la plupart remplacés par de nouvelles assemblées, mais un grand nombre de petites communes rurales sont également touchées. Dans le même temps, les organisations nouvelles quadrillent le département. La Légion française des combattants (LFC) participe activement à l'encadrement de la population et à l'épuration de l'administration et des assemblées élues. On assiste ainsi à une véritable "révolution municipale" à la mode de l'Action française qui s'en réjouit. Si l'on ajoute à ce contrôle territorial celui des divers secteurs économiques et groupes sociaux, par les comités d'organisation, corporations, Charte du Travail et Corporation paysanne, et l'ensemble des nombreuses mesures d'exclusion et de répression, on perçoit l'ampleur des bouleversements. La Révolution nationale a sans doute, à ce niveaux, plus d'effets en zone libre qu'en zone occupée : Vichy peut y déployer plus facilement tous ses objectifs, en utilisant, en particulier la LFC, interdite dans les territoires occupés, alors que les Allemands maintiennent, lorsqu'ils ne sont pas menacés, d'anciennes élites qui leur assurent l'ordre. Pour mener à bien cette contre-révolution (par rapport à la révolution que constituait l'action du Front Populaire et même de manière plus lointaine, rappelons-le, celle de la Première République française) en zone libre, Vichy n'a pas pu s'ppuyer sur une organisation unique. cette absence ainsi que l'incapacité à véritablement contrôler les populations et à emporter leur adhésion à son programme distingue ce régime très autoritaire du fascisme."

C'est le Parti Populaire français qui icarne le mieux ctte contre-révolution, ses dirigeants et membres s'engageant par ailleurs dans la voie de la collaboration militaire pour soutenir sa lutte anticommuniste et antisémite. Son influence réelle, malgré la reconnaissance de Vichy est difficile à apprécier, mais son collaborationnisme débridé, construit sur l'acceptation de la défaite, le discrédite auprès des Provençaux. Robert MENCHERINI souligne l'importance de la présence militaire des Allemands et des Italiens, avant même l'invasion de la zone libre, notamment dans le domaine économique. Marseille, par sa situation stratégique, par son rôle d'interface avec l'Empire français et son trafic maritime, reçoit dès le début l'attention importante de l'ennemi.

"Enfin, l'opinion. Elle dénonce, par exemple, le pillage par les Allemands des ressources françaises. peut-être en exagère t-elle la portée. Certes, celui-ci n'est qu'un élément d'un ensemble lié à la situation de guerre qui a entraîné aussi la désorganisation des transports à l'échelle internationale. Mais c'est un fait - important - qui ne relève pas de la simple représentation. Il en est de même des effets des pénuries dans la région. (...) Les pénuries de toutes sortes (...) constituent le coeur des préoccupations des Provençaux. Les divers épisodes de la guerre ne les laissent pas indifférents, sans toutefois toujours les mobiliser fortement. Globalement, on constate, dès le départ, une forte anglophilie, parfois ternie (...) mais jamais démentie. Ce sentiment va de pair avec de fortes réticences par rapport à la Collaboration. Si le maréchalisme, sorte de ferveur envers la personne de Philippe Pétain, demeure vivace, Pierre Laval est assez unanimement rejeté. Le "pétainisme", cette adhésion à l'entièreté de la politique gouvernementale est beaucoup moins répandu que la confiance envers le Maréchal. (...)" Le plus important événement parmi toute une série qui renforcent peu à peu, de manière non linéaire mais cumulative, la défiance envers le régime, est "l'aggravation des restrictions et des pénuries dont le gouvernement et les vainqueurs sont tenus pour responsables." Nous touchons, selon nous, ici, un des éléments capitaux pour un occupant pour obtenir l'adhésion au moins passive des populations sur les territoires conquis, élément qui est aussi, au coeur de l'attitude de défiance ou de confiance d'une population envers le pouvoir politique. "D'autres faits, d'apparence mineure, peuvent laisser des traces (symbolique ou culturel). Il en est de même, évidemment à un niveau incomparablement dramatique, pour les rafles de juifs étrangers de l'été 1942. leur brutalité suscite des désapprobations, des prélats catholiques prennent parti pour la première fois contre une action gouvernementale. Il n'y a pas pour autant de mouvements massifs d'opposition. Mais la suspicion envers le régime s'accroît. Plutôt que de ruptures brutales, nous assistons, je crois, à l'addition de ressentiments et de craintes qui élargissent des failles qui existent dès le départ. (...)". 

    Dans le troisième volume de son étude (Résistance et Occupation (1940-1944)), Robert MENCHERINI constate, qu'en contraste avec la zone occupée, la question des rapports avec l'Etat français se pose de manière différence en zone libre. "C'est d'ailleurs ce dernier qui réprime directement les activités dissidentes. (...) (et face à cela) la Résistance telle qu'elle s'affirme et se coordonne en 1943-1944, en opposition à la fois à Vichy et aux occupants, est le résultat d'un processus complexe et différencié. De l'été 1940 à l'automne 1942, les mouvements de Résistance se constituent par deux mouvements complémentaires mais différents : l'engagement d'individus et l'enracinement des organisations. Ces deux notions renvoient à des stades différents de construction de la Résistance. Elles décrivent aussi des démarches distinctes. la première, plus intérieure, est celle par laquelle des individus évoluent, prennent conscience, établissent des projets. Elle est à l'oeuvre pendant toute la période mais domine dans les premiers temps. La seconde, celle pour simplifier, du recrutement et de l'implantation, entraîne inévitablement, au-delà de contacts aléatoires, des rapports, à la fois, avec des milieux sociaux plus favorables, et avec des organisations ou groupes déjà existants. Ces deux mouvements ne peuvent s'analyser sans référence à l'entourage social et politique qui les facilite et parfois les nourrit. Nous avons souligné dans ce cadre, le rôle de la franc-maçonnerie. L'action des confédérations syndicales et des partis politiques reconstitués clandestinement relève aussi de cette logique. Il s'agit principalement à Marseille et dans le département de la CGT et des partis socialiste et communistes qui, avant-guerre, dominaient la vie politique." L'auteur souligne la spécificité du département : la forte affluence des réfugiés qui tentent dans un premiers temps de quitter l'Europe par le grand port.  Le repli dans le Midi, de nombreux organismes d'Etat, civils ou militaires, suscite également un climat très particulier. Il regrette que l'histoire de la Résistance soit trop souvent vue (en tout cas en France) à partir des territoires occupés, ce qui fait négliger la précocité, la spécificité et l'importance de la Résistance à Marseille, qui avant Lyon, est véritablement le centre de la Résistance jusqu'en novembre 1942. C'est à ce moment d'ailleurs que les organisations sont directement confrontées aux occupants et à l'appareil répressif très efficace du SIPO-SD et de ses auxiliaires français. "Beaucoup de responsables des organisations d'aide et de sauvetage, particulier juives, passent définitivement dans la clandestinité. La Résistance multiplie, à partir de ce moments-là, des actions de lutte armée contre les occupants et les collaborationnistes, menées par de petits groupes liés à des réseaux d'action, français ou anglo-saxons. (...) Ils accueillent les jeunes requis en rupture avec le STO, mais ce recrutement est loin d'être exclusif et tous les réfractaires ne deviennent pas des maquisards. Parallèlement, les organisations syndicales reconstituées clandestinement animent, sous couvert des syndicats officiels, d'importants mouvements de grève en mars et mai 1944." Cette montée en puissance est suivie par une répression féroce, notamment celle des maquis qui se forment dans le nord du département. "Ainsi, dans le département, alors que la Résistance a su, au cours de ces quatre annéesn acquérir une réelle influence, tisser des liens avec la population et coordonner ses efforts, elle apparaît singulièrement affaiblie au moment où s'engagent les combats décisifs."

 

   Grégoire MADJARIAN, dans son étude sur la Libération de la France, explique que "les événements militaires dont la signification est immédiatement perceptible occultent souvent les réalités politiques, plus complexes. En 1944, on l'oublie trop, ce qui se joue directement en France, ce n'est pas seulement la libération du territoire, mais aussi l'existence d'un régime, la nature du pouvoir politique et la direction de ce pouvoir. L'insurrection de l'été 1944 n'a pas seulement un caractère national : elle provoque l'effondrement de l'"Etat français" et elle est l'instrument d'une prise de pouvoir." Le conflit politique, vieux de plusieurs années, interne aux force du pays, est prêt de virer à la guerre civile, comme cela a été le cas par exemple en Grêce. Derrière le mot Résistance, auquel on ne peut s'arrêter en la considérant comme toute orientée vers l'ennemi national, il y a des questions essentielles : Résistance de qui? Résistance à qui?, Résistance à quoi? 

"Entre 1940 et 1944, poursuit-il, la société française est divisée en profondeur selon plusieurs lignes de clivage qui ne se superposent jamais que partiellement.

En premier lieu, le clivage vis-à-vis de l'occupant et de l'attitude à adopter à son égard. Bien que dans les premiers temps l'attitude - habile - des armées du Reich contrastait avec celle que lui avaient prêtée les services de propagande, la grande majorité de la population eut instinctivement envers celle-ci les dispositions d'esprit qui sont celles d'un peuple subissant le poids d'une occupation. Méfiance, position sentimentale anti-allemande, sentiments germanophobes, "antipathie marquée à l'égard des troupes d'occupation plus que sentiments gaullistes proprement dits", "sentiments non "pro-alliés" mais "anti-occupants", "hostilité latente contre l'occupant" telles sont les seules formes de réaction qu'enregistrent les préfets à ce propos et dont ils soulignent le caractère spontané. Ni la crainte du bolchevisme, ni les bombardements alliés, qui provoquèrent des mouvements de colère, ne réussirent à retourner réellement cet état d'esprit de la majorité de la population chez qui prévalurent les effets de l'occupation. Il est caractéristique, au contraire, qu'un mouvement de sympathie à l'égard de la Résistance, puis de l'offensive des armées soviétiques se développa même dans de nombreux milieux hostiles au régime de l'URSS, simplement parce que celles-ci véhiculaient l'espoir d'une défaite de l'Axe

Une autre réaction, vive et silencieuse, est symptomatique : la presse et la radio françaises considérées comme contrôlées étroitement par les autorités d'occupation connurent un discrédit grandissant et furent des moins en moins suivies,tandis que le public se passionnait pour les nouvelles en provenance de Londres. Les contraintes de plus en plus lourdes, les arrestations de plus en plus nombreuses et dans toutes les couches de la population, les condamnations qui s'ensuivaient, le passage dans les campagnes des formations de SS ne firent que creuser le fossé existant entre la population et l'occupant dont la présence devint de plus en plus insupportable. Cet état d'esprit existe que les partis de la collaboration, coalition hétéroclique d'affairistes, de pro-nazis fanatiques, d'anciens nationalistes et de pacifistes, ne purent, malgré les efforts de propagande et le soutien officiel, rassembler et gagner à leurs vues qu'une minorité de la population. La collaboration, acceptée à contrecoeur tant qu'elle apparut la seule attitude possible devant un adversaire qui, aux dires de l'état-major français, allait gagner la guerre sous peu, suscita très tôt des critiques sévères, dès que s'ancra la conviction que rien n'était joué (...).

un clivage de nature différente se produisit face à la réaction politique qu'incarnait le régime de Vichy, cette sorte de monarchie militaire qui allait s'identifier, sous de nombreux aspects, à son modèle fasciste. (...) Ce qui caractérise le mouvement de l'opinion entre 1940 et 1944, c'est l'inégalité des appréciations et de la contestation des différents aspects de la politique du régime, la relative lenteur de la mise en cause des structures politiques par rapport à celle de l'attitude extérieure de l'Etat." L'adhésion au régime ou le prestige du Maréchal semblent avoir été deux éléments bien distincts. La ferveur en un Sauveur ne va pas de pair avec l'adhésion à la politique pétainiste, surtout que beaucoup estimaient que son attitude était une stratégie de duperie de l'ennemi, sentiment qui s'étiole dans le temps. "Les formes de division sociale traditionnelle entre ouvriers, classes moyennes et grande bourgeoisie, comme entre la ville et la campagne n'ont pas disparu sous l'effet de la guerre et de l'occupation. Au contraire, les conditions matérielles d'existence qui en résultent donnent aliment à leur aggravation. La pénurie rend plus importantes, plus sensibles, plus vitales les différences de situations. le fossé va se creuser entre les groupes sociaux de par l'amenuisement des biens de consommation, le marché noir et les inégalités grandissantes dans le domaine du ravitaillement. Des haines et des rancunes tenaces se créent sur ce terrain, qui, pour les autorités, laissaient présager des troubles : un "climat de méfiance" et de "sourde hostilité" entre démunis et privilégiés se développe, relevait l'administration vichyste."

Grégoire MADJARIAN évoque ensuite les répressions contre les militants ouvriers et communistes comme contre l'ensemble de la dissidence, notamment les camps de concentration, en contraste avec l'opinion, recueillie là aussi par les services préfectoraux de l'époque, de milieux bourgeois, industriels, commerçants, notables et ruraux dont la situation matérielle demeure privilégiée et qui souffrent moins des restrictions. Ceux-ci "fournirent au régime de Vichy les appuis principaux les plus solides, les sentiments gaullistes étant en règle générale le fait d'une minorité, le souci de la sécurité et la crainte des bouleversements sociaux restant les ressorts essentiels de leur attitude." C'est, affirme t-il, "la grande bourgeoisie qui s'était développée à travers une série de régimes (qui) en était venue peu à peu à rêver d'un pouvoir autoritaire fonctionnant sous son seul contrôle, qui se trouvait la véritable classe bénéficiaire du régime de Pétain. Rejoignant là plusieurs des conclusions de Werner RINGS ou de Robert PAXTON, il constate que "l'Etat corporatif de Vichy réalisait une intégration politico-financière de type fasciste sous des formes immédiates moins onéreuses pour le grand  capital qu'en Italie ou en Allemagne. L'occupation nazie suppléait à l'immaturité des conditions internes et permettait de se passer, du moins provisoirement, d'un parti unique de masse. Si la suppression de toute représentation politique élue calmait les frayeurs sociales, elle dépossédait les classes moyennes de l'influence institutionnelle qu'elles exerçaient sur l'Etat à partir du Parlement. Dans le même temps, l'ensemble de l'économie, aussi bien pour la répartition des matières premières que pour la distribution des produits, passait sous la coupe de l'armature étatique des comités d'organisation, eux-mêmes presque entièrement contrôlés par la grande bourgeoisie capitaliste. Cette hégémonie instituée donnait à cette dernière la possibilité de mener à sa guise et à son profit les mesures de concentration et de restructuration du capitalisme français." La grande bourgeoisie capitaliste, à part quelques exceptions, fut portée à la collaboration politique et économique et en constitua l'ossature sociale (Henri MICHEL, Aspects politiques et sociaux de la Résistance française, conférence de Milan, 1963). Dans cette situation, un des facteurs de 'isolement social de la grande bourgeoisie en 1944 fut l'attitude des petites et moyennes entreprises qui se considéraient comme sacrifiées dans la répartition des matières premières et les mesures de concentration. "L'itinéraire de la masse bourgeoise s'accomplit à reculons. L'attitude de celle-ci peut être caractérisée selon la formule par laquelle D'Astier de la VIGERIE la résumera plus tard : plutôt Vichy que de Gaulle, de Gaulle plutôt que la Résistance, la Résistance plutôt que les communistes." L'hostilité de la classe ouvrière devint manifeste après l'instauration du Service du Travail Obligatoire, rendu nécessaire pour les autorités après l'échec de la relève (échange des prisonniers contre des ouvriers allant travailler en Allemagne) et son silence est interprété par les autorités comme le "signe d'une animosité tacite", très loin de l'enthousiasme voulu envers la Révolution Nationale. Au fur et à mesure des revers subis par l'occupant, en l'absence d'organisations représentatives qui auraient pu servir de tampons, les préfectures observent l'infiltration en milieu ouvrier d'éléments de la Résistance, et sur le tard, en 1944, la classe ouvrière devint la force vive des insurrections urbaines. Et à la libération, de nombreux espoirs de renouveau social s'exprimèrent fortement. Le jeu des forces politiques fut toutefois décevant pour elle. "La classe ouvrière (...) dont la place nouvelle des représentants à la tête de l'Etat apparaissait comme l'indice et le prélude d'un changement de sa position sociale se retrouve en 1947 brutalement rejetée à l'arrière-ban de la société, acculée à défendre des conditions matérielles d'existence guère plus enviables qu'aux temps de l'Occupation. L'automne 1947 où s'achève le cycle de la libération est l'antithèse de l'été 1944. La grande bourgeoisie qui avait ligué contre elle trop de forces, avait dû subir une défaite (qui s'est traduite par des nationalisations et la mise en oeuvre d'une planification dirigée par l'Etat, en autres) ; lors des grèves "insurrectionnelles" de 1947, les plus violentes avec celles de 1948 de tout l'après-guerre, c'est le prolétariat qui est quasiment isolé face à toutes les autres classes et qui subit la défaite". 

 

    Dans un grand dossier sur les Fonctionnaires dans la tourmente, soit les épurations administratives et transitions politiques à l'époque contemporaine, Marc BERGÈRE et Jean LE BIHAN mettent en valeur le passage d'une lecture exclusivement ou principalement politique à une lecture progressivement substituée beaucoup plus sociale et culturelle. ils entendent par là surtout une histoire des représentations sociales, mais cela met en lumière un processus central dans les dynamiques de collaboration et de résistance. Ils veulent étudier le phénomène de l'épuration et par là explore des aspects peu visités sur le comportement des fonctionnaires envers les situations changeantes et le comportement des autres acteurs envers eux.

Au XIXe et XXe siècle, on est passé "de la désignation de l'élimination du fonctionnaire à celle de mesures moins sévères (sanction professionnelle, suspensions, déplacement, mutation, dégagement, renouvellement, recrutement...), lesquelles n'en sont pas moins parfois d'authentiques mesures d'épuration, même si elles taisent leur nom". Ils envisagent cette réflexion sous trois axes :

- dresser un état, sinon exhaustif du moins synthétique, des différentes épurations administratives en France aux XIXe et XXe siècles, cela sans focaliser l'analyse sur la Libération, comme le veut l'habitude ;

- appréhender l'impact de ces cycles d'épuration sur les différents corps, en particulier sur les hommes, les carrières et les pratiques administratives, sachant que dans ce cadre, le recours à l'épuration constitue un mode privilégié, et majeur sans doute, mais non exclusif, de régulation ;

- revisiter ces processus à l'aune d'un champ de recherches aux contours encore incertains, mais riches de perspectives, celui des transitions politiques.

"Au fond,et quelle que soit l'approche, on voit bien que l'enjeu (...) est de réfléchir à la façon dont le lien entre l'Etat et ses agents se décompose et se recompose en période d'exception politique. Alors que l'historiographie, victime, peut-etre, d'une certaine "illusion héroïque", a eu tendance à survaloriser les ruptures en ce domaine, un bilan serein, aujourd'hui possible, devrait faire la part des continuités, tout du moins se montrer attentif à la grande diversité des situations de fait, aussi bien sur le plan sectoriel que hiérarchique. En tout état de cause, il apparaissait urgent de revisiter les cycles transition-épurations ou exception-normalisation et de les considérer comme autant d'éléments constitutifs de la construction de l'Etat contemporain, au point de rencontre entre la conjoncture et la structure."

  Au XXe siècle, et cela ne vaut pas seulement pour la France, le corps des fonctionnaires, souvent nourri des notions d'impartialité et d'obéissance hiérarchique, fait face au moins dans deux grandes phases à un changement de système de loyautés : loyauté envers un Etat démocratique ou une République et loyauté envers un Etat ouvertement fasciste ou réactionnaire, dans la période qui va de la défaite à l'occupation, et dans la période qui va de la résistance à la libération. Pour la France, l'étude de l'attitude de la Haute fonction publique comme de la chaîne qui descend vers le fonctionnaire de base, s'avère fournir des clefs de compréhension, de l'Armistice à l'Occupation comme de la Victoire à la réinstauration de la République, sur les processus à l'oeuvre dans la prise de pouvoir par un ennemi, qu'il soit de classe ou national. De même, les vainqueurs font face à une administration qu'ils utilisent et épurent, tant en gardant les aspects techniques indispensables à la cohérence d'un Etat. Et cela les amène souvent à privilégier d'abord ces aspects, quitte à fermer les yeux sur les appartenances et les activités politiques passées, par un processus cette fois inverse, de réintégration. Remplacer des fonctionnaires gagnés à l'idéal républicain, comme remplacer des fonctionnaires gagnés à l'idéal fasciste ne doit pas faire oublier que pour la grande majorité d'entre eux, qui se disent "apolitiques", les enjeux principaux sont souvent immédiats, dans la pénurie, et carriéristes si la situation perdure. Nous aurons l'occasion bien entendu d'y revenir.

 

Sous la direction de Marc BERGÈRE et de Jean LE BIHAN, Fonctionnaires dans la tourmente, Epurations administratives et transitions politiques à l'époque contemporaine, L'Equinoxe, Collection de sciences humaines, Georg Editeur, 2009 ; Grégoire MADJARIAN, Conflits, pouvoirs et société à la libération, 10/18 Union Gérénale d'Editions, 1980 ; Robert MENCHERINI, Midi rouge, ombres et lumières, volume 2, Vichy en Provence, 2009, volume 3, Résistance et Occupation (1940-1944), 2011, Editions Syllepses.

 

STRATEGUS

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by GIL - dans DEFENSE
commenter cet article
7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 16:04

    Les études sur les collaborations et résistances à l'occupant nazi pendant la seconde guerre mondiale ne sont guère suivies en générale par des considérations plus synthétiques et plus systématiques sur la notion de Résistance. Hormis de nombreuses études qui, mettant en avantt les apports des populations et moins des armées ou des groupements armés, en tirent des leçons sur la nécessité d'organiser une véritable défense civile (qui ne soit pas seulement une protection civile) des valeurs et des territoires (mais souvent plus des valeurs que des territoires, à savoir la démocratie, le respect des droits de l'homme...), il n'existe guère de regards sur l'histoire à propos des phénomènes qui se déroulent après une guerre (et avant la suivante...) sur un sol occupé par des forces étrangères. Les phénomènes de résistances et de collaborations si étudiés pour la seconde guerre mondiale, le sont très peu pour d'autres lieux et d'autres temps. Pourtant, au-delà de la mise en scène des victoires ou des pleurs-contritions sur les défaites, la "transformation" (dans le sens qu'il a en rugby...) de ces faits d'armes en exploitation des territoires ou en résultats stratégiques ou économiques est essentielle pour comprendre comment les conflictualités (plus ou moins violentes) se perpétuent. Car au-delà des chapitres de sièges de villes ou de batailles qui se terminent en massacres et en pillages, il existe bien ne logique de confrontation, au sein des populations et des élites, vaincus et vainqueurs, qui modifient souvent la structure socio-économique et politique. Il existe bien, après une guerre, des phénomènes qui mettent aux prises ces quatre grands types d'acteurs : résistants, collaborateurs, et les deux pouvoirs qui vienne d'en découdre. Avec des phénomènes d'assimilation et de répulsion à la clef. Bien entendu, ce qui précède demande études.

Commençons par les enseignements en matière de défense civile qui ont été tirés et poursuivons par le regard sur quelques phases historiques qui peuvent être analysées sous le prisme plus général Collaboration/Résistance. Bien entendons, il s'agit là de deux ordres de réflexions différents, qui ne sont pas toutefois sans liens entre eux.

 

      Adam ROBERTS (né en 1940), Professeur émérite de Relations internationales au St Antony's College d'Oxford, définit la résistance civile comme un "type d'action non-violente qui suppose une série d'activités continues, soutenues et coordonnées, dirigées contre une puissance ou une force adverse particulière (...). L'adjectif "civil" dans ce contexte implique ce qui est propre au citoyen ou à la société et aussi ce qui est typiquement pacifique, civilisé, non-militaire ou non-violent. Ces caractéristiques font que le terme "résistance civile" peut s'avérer plus précis que celui plus large "d'actions nonviolentes" en tant que description de certaines luttes pacifiques nationales ou sociales, comme celles menées contre un coup d'Etat militaire, une occupation militaire étrangère, ou encore contre un gouvernement oppressif. l'expression "résistance civile" a fréquemment été utilisée en relation avec certains types de campagnes nonviolentes, par exemple par Gandhi (...). L'expression "résistance civile" diffère de "désobéissance civil" (autre type d'action non-violente) notamment en en ce sens que la résistance civile peut parfois s'inspirer de l'obéissance consciente à l'autorité légitime par opposition à un pouvoir rival ou usurpateur. Elle peut parfois revêtir la forme non d'une désobéissance mais plutôt d'une résistance légale."  L'auteur admet que de problèmes de définitions demeurent non résolus, notamment parce que plusieurs conceptions de la résistance civile se distinguent : des actions apparemment similaires peuvent être considérées comme morales ou immorales, constructives, défensives ou agressives, selon le contexte. Qu'en est-il d'une résistance civile utilisant de manière extensive le sabotage, ou plus loin encore, de celle qui opère (comme en France sous la seconde guerre mondiale) une forme de terrorisme contre les agents nationaux de la force étrangère (collaborateurs actifs). Sans aller jusque là peut-on qualifier "d'entièrement non-violent" une grève générale qui peut avoir des conséquences dramatiques, de manière complètement indirecte, en termes de vie humaine... Tout dépend en fin de compte des définitions de la violence conçues et surtout de la perception en terme d'agressivité des moyens utilisés. Il n'y a pas, en dernier ressort, totale assimilation entre résistance civile et résistance nonviolente, bien que, par la force de choses (non accès à l'armement ou non formation à leur utilisation), beaucoup d'actes de résistance civile sont non armés.

L'auteur entre ensuite dans le détail des moyens : sabotages et dommages plus ou moins limités, jeunes de protestation et auto-immolation, chantage moral, tactiques de ralentissement et de désorganisation du travail des fonctionnaires, boycottages économiques internationaux, avant de dresser des tableaux  des cas de résistance civile, contre une domination étrangère, des coups d'état militaire...

      Theodor EBERT (né en 1937), Professeur de Sciences politiques à l'Université Libre de Berlin, entre dans la problématique de l'organisation et de la fonction de direction en défense civile qui s'inspire de nombreuses actions de résistance civile. la plupart des réflexions en Occident s'effectue parallèlement et en contre points d'une critique de la défense nucléaire. "Si l'on compare la Défense civile avec la "Défense préventive" de l'OTAN, les avantages et les inconvénients de chacune ne se présentent pas dans la même phase d'un conflit. Le point fort de la "Défense préventive" est théoriquement son effet de dissuasion, lequel, dit-on fonctionne depuis plus de vingt ans maintenant (le texte date de 1967). Ses points faibles sont clairement les conséquences catastrophiques de l'escalade qui en résulterait si la dissuasion ne marchait pas. A propos de la Défense Civile, l'on peut dire qu'elle peut encore produire des réalisations politiques quand, en fait, elle est employée. Même si elle échoue d'abord, la défaite n'est ni catastrophique, ni finale. D'aucauns voient généralement son désavantage dans le fait qu'étant basée sur un désarmement militaire unilatéral, elle présente un "invitation" à des agressions potentielles, une sorte de "provocation passive". Comme l'avantage de la stratégie militaire de dissuasion semble se trouver dans le temps présent, l'avantage de la Défense Civile semble se trouver cependant, seulement dans un avenir qui devrait être évitable. Mais si l'on peut s'attendre à un changement systématique d'une politique militaire de sécurité pour une Défense Civile à un stade où, d'une part le coût et l'instabilité d'un système international d'intimidation son devenus transparents et que d'autre part, lorsqu'on a démontré qu'un pays ayant transarmé vers la Défense Civile ne représente pas un vide de pouvoir, l'on doit montrer qu'au contraire cette forme de défense a une capacité de dissuasion que les agresseurs potentiels enregistrent au moins aussi clairement qu'une dissuasion militaire. Durant les années passées, des chercheurs internationaux pour la paix sont arrivés à d'impressionnants et indispensables résultats en analysant le système international d'intimidation et son instabilité (tel que Dieter SANHAAS,: Zur Pathologie des Rüstungswettlaufs. Beiträge zur Friedens- und Konfliktorschung, Freiburg, 1970). La prochaine étape dans la controverse avec le système actuel de défense militaire est d'examiner la capacité de dissuasion de la Défense Civile.

La capacité de dissuasion de la Défense Civile dépend de la crédibilité de l'entraînement à la défense, de sa manifestation et de la perception de ses effets. Il est difficile de prouver la présence d'une telle dissuasion par des exemples historiques. Dans les cas examinés jusqu'à présent, les actions nonviolentes furent improvisées, dans la résistance contre le putsch de Kapp, l'occupation française (franco-blege en fait) de la Ruhr, la résistance pendant la deuxième guerre mondiale et en Tchécoslovaquie en 1968. L'opposant fut surpris. Il est donc difficile d'apprécier si une résistance annoncée et préparée eut été dissuasive. La politique allemande d'occupation pendant la deuxième guerre mondiale offre tout au plus des exemples pour étayer le fait qu'un agresseur fut dissuadé d'étendre son intervention dans les affaires d'un pays déj) occupé, parce qu'on s'attendait à une résistance nonviolente."

 

     Ce que beaucoup d'études ne mentionnent pas, c'est que l'organisation d'une Défense Civile suppose une cohésion sociale forte, ne serait-ce que pour maintenir dans le temps une désobéissance massive aux ordres d'un occupant ou d'un gouvernement fantôche, pour sauvegarder l'essentiel des infrastructures socio-économiques (des écoles jusqu'à l'outil de production) et pour finalement décourager l'adversaire de poursuivre ses plans d'occupation et d'exploitation. Or cette cohésion sociale fait défaut à la plupart des pays, traversés parfois par des conflits sociaux très vifs, sinon également par des divisions d'ordre socio-religieuses. L'essentiel de "l'arsenal" de la résistance ou de la défense civile reste semble t-il l'apanage de groupes sociaux à cohésion forte, à l'intérieur d'un pays, quelque soit le domaine de cette cohésion, et en fonction des attaques opérées par l'ennemi.

 

     Pour ce qui est de l'aspect de la recherche sur les différents ressorts de la collaboration et de la résistance dans l'Histoire, il convient sans doute de repérer plusieurs éléments-phares :

- le degré admis de violence sociale, qui varie énormément d'un espace et d'un temps à l'autre ;

- l'objectif de l'agresseur : il est évident que si son objectif est la destruction globale d'une société et d'un peuple, étant donné sa continuité ou sa présence dans un temps et dans un l'espace limité et pleinement connu, la question ne se pose même pas. Ces cas de massacres organisés, ne serait-ce que pour occuper à sa place le territoire d'un ennemi sont relativement courants dans l'Histoire, même si cet objectif devient de plus en plus inenvisageable et possible au fur et à mesure que les sociétés se complexifient et s'interpénètrent. Si les Mongols pouvaient massacrer sans vergogne des territoires entiers (et même là ils connurent leurs limites) pour s'y installer, une politique d'extermination de populations, intégrés dans le pays visé (ce pouvait même être l'Allemagne sous la seconde guerre mondiale), et même si la tentative de génocide (on pense aux peuples tsigane et juif..) cause de très nombreuses victimes, des résistances se manifestent.

- le degré de cohésion sociale, à la fois dans le pays occupé et dans le pays occupant. Une vision strictement militaire de la situation n'offre là guère de possibilité de compréhension. Même dans un pays "victorieux", pour de multiples raisons, se manifestent des divisions, ne serait-ce que pour se partager les richesses du pays "vaincu". Il est relativement rare qu'une société fasse bloc, sans recours interne à la contraintes envers certaines populations, pendant longtemps lors d'un conflit armé. 

- les liens préexistants à l'invasion entre des parties des populations ou des classes sociales chez les protagonistes.

- les moyens que l'occupant (notamment si s'établit ou s'étend un Empire) déploie pour s'attirer les collaborations plus ou moins actives : système des otages, systèmes fiscaux, assimilation ou déportation...

- les moyens que l'occupé (suivant ses réticences culturelles notamment) met en oeuvre pour résister de manière ouverte (insurrections...) ou cachées (actions clandestines de toutes les formes ;

- les systèmes d'autorité respectifs établis chez les protagonistes, qui, par delà des divergences socio-économiques permettent la transmission plus ou moins solides (encore une fois dans l'espace - problèmes de communications et dans le temps - durée d'acceptation de nouvelles contraintes pour soutenir l'effort de guerre...) des ordres venant de sommets de l'édifice social. Dans les sociétés pyramidales (et encore...), les possibilités de soutenir une occupation ou une exploitation semblent plus constantes. Il ne faut pas sous-estimer la capacité d'obéissance des populations soumises depuis longtemps à de mêmes autorités (civiles ou religieuses).

- Enfin, la capacité pour les différents pouvoirs militaires de maitriser la violence de leurs propres troupes. Combien de villes furent laissées au pillage, au grand dam de commanditairs de guerres (rois ou princes...) car les capitaines n'avaient plus la maitrise (surtout en cas de longs sièges) de la colère ou de l'esprit de vengeance de leurs troupes?

 

   L'intérêt de telles considérations réside dans la lecture même des événements historiques, qui romp avec une vision strictement mlitaire ou guerrière (qui instaure souvent des coupures temporelles là où sans doute elles n'existent que pour des classes ou éléments bien précis de populations...) et qui réinstaure le sens de la continuité logique des conflits.

 

Theodor EBERT, organisation et Fonction de Direction en Défense Civile, Cahiers de la Réconciliation, Décembre 1978 ; Adam ROBERTS, Résistance civil et arsenal de la Défense Nonviolente, Les Monographies de la Défense Civile, XII, Mai 1980.

 

STRATEGUS

 

 

 

 

Repost 0
Published by GIL - dans DEFENSE
commenter cet article
5 mars 2013 2 05 /03 /mars /2013 08:49

         Werner RINGS dresse une typologie précise et circonstancié de différentes collaborations et résistances à l'occupation nazie pendant la seconde guerre mondiale. 

  En France comme dans les autres pays occupés, les gouvernements mis en place fournissent tout au long de la guerre davantage de biens et de services à l'Allemagne que celle-ci ne l'escompte ou l'exige et ce fait pèse lourdement dans la balance des collaborations et des résistances.

Il s'agit là du principal bénéfice que peut espérer un occupant sur un sol ennemi. Même s'il échoue en fin de compte sur le plan socio-culturel, qui est tout de même un élément essentiel du national-socialisme.

L'ensemble des collaborations, s'il forme un faisceau favorable à l'occupant, n'est pas pour autant homogène, et les différentes collaborations provoquent des effets à moyen terme différents, plus ou moins favorables à cet occupant. Le bémol que l'on peut introduire dans toute analyse de collaborations et de résistances de l'expérience de la seconde guerre mondiale, c'est que, malgré parfois une grande intensité, celle-ci fut pourtant, à l'échelle du continent relativement courte et qu'elle tourna assez vte, vers la moitié de cette durée, au désavantage de l'occupant nazi. On peut difficilement déduire de cette expérience, ce que serait le déroulement d'un rapport de forces pendant une occupation longue d'un occupant victorieux face à ses derniers ennemis. Les éléments que l'on peut voir dans l'Histoire conduisent à penser que les collaborations l'emportent en dernier ressort sur les résistances, au prix d'un évolution plus ou moins radicale de la formation politique vainqueur. C'est notamment par l'évolution de la fiscalité imposée par l'occupant, qui prend la place des réquisitions pures et simples, que nous pouvons étudier comment évoluent les relations entre l'occupé et l'occupant. Souvent, cela se traduit par une assimilation plus ou moins profonde ou superficielle. Évidemment, dans le cadre de la seconde guerre mondiale, cette problématique n'existe pas. 

     Reprenons ce qu'en dit Werner RINGS dans sa conclusion, à partir de la constatation que les gouvernements des pays occupés ont plus que facilité l'exploitation de leur propre pays : "Le sacro-saint égoïsme, quelle que fut sa nationalité, était le meilleur allié de Hitler. Ce n'est, certes, qu'un aspect de la collaboration avec l'ennemi. La collaboration tactique, elle, était en fait une des formes que prenait la Résistance. Elle se manifestait dans la vie quotidienne partout, ou presque, où la Résistance se préparait, voire était déjà active. Elle jouait en outre un rôle primordial là, où, comme au Danemark pendant les trois premières années et demie d'occupation, la Résistance ne pouvait être que le fil conducteur d'une politique contrainte de louvoyer habilement entre les diverses formes de collaboration. Dès avant la guerre, le gouvernement néerlandais s'était efforcé de poser les bases d'une telle politique, que les fonctionnaires de l'Etat devaient s'engager à respecter en cas d'occupation militaire du pays. Les instructions de mai 1937 se fondaient sur le droit des peuples et sur le droit de la guerre, tels qu'ils étaient notamment exposés dans les Conventions de La Haye. Ces instructions ne tenaient évidemment pas compte des réalités de la "guerre totale" qui s'abattit sur les Pays-Bas en mai 1940. Trois ans plus tard, le gouvernement néerlandais en exil donna de nouvelles instructions, qui tenaient compte de l'expérience de ces années de guerre, et en particulier des méthodes utilisées par l'occupant. Ces nouvelles instructions essayaient elles aussi de définir, avec un maximum de précision la collaboration administrative et ses limites, ainsi que les droits et les devoirs des fonctionnaires contraints de se mettre à la disposition de l'occupant. La disposition la plus importante et la plus neuve était qu'en toutes circonstances, tout fonctionnaire de l'Etat portait à l'égard de son gouvernement, où que ce dernier se trouve, l'entière responsabilité personnelle de ce qu'il faisait ou omettait de faire. Aux yeux de la loi, il était responsable de ses actes. Nous abordons une problématique qui dépasse le cadre de cet ouvrage. Par exemple : serait-il possible d'organiser la collaboration et la Résistance de sorte à les intégrer dans la défense globale du territoire national? La notion de Résistance civile non armée s'inscrit également dans ce contexte.

En ce qui concerne, enfin, la Résistance, de nombreux exemples ont montré combien il est difficile d'en donner une image cohérente. Il n'en est pas moins difficile de faire un bilan. Ses forces et ses faiblesses ne se laissent pas simplement additionner ou soustraire. Quelle était sa valeur, en quoi consistait son utilité? Certainement pas dans sa signification militaire ou stratégique. Celle-ci est généralement surestimée par ses défenseurs, et parfois sous-estimée par les militaires de carrière. Peut-être la Résistance européenne était-elle plus qu'un fait militaire, un phénomène politique et humain. (...)".

 

     Les différents types de collaboration étudiés par Werner RINGS se classifient ainsi :

           - Collaboration inconditionnelle par solidarité avec la puissance occupante et adhésion à ses idéaux et principes. Le prototype en est Vidkun QUISLING dans le symbole du traître et du collaborateur national-socialiste, en Norvège. Les figures des autres chefs nationaux-socialistes, aux Pays-Bas, Anton Adriian MUSSERT et, au Danemark, Fritz CLAUSEN ont moins d'importance, En fait, "le concept de "collaboration inconditionnelle" rassemble des personnages aussi curieux qui disparates : le socialiste et professeur de philosophie Marcel Déat et le général de brigade russe Kaminski, le médecin danois Fritz Clausen et l'ex-diplomate et officier d'état-major Vidkun Quisling, un ancien fonctionnaire du Komintern nommé Jacques Doriot et le fasciste catholique Léon Degrelle, et quelques autres - une troublante pluralité de caractères, de mobiles, d'ambitions et de naufrages politiques. Il est toutefois possible d'un tirer quelques conclusions générales :

- Dans aucun pays occupé, les collaborateurs radicaux n'obtinrent l'estime et le pouvoir sur lesquels ils avaient compté.

- En tant que figurants chargés de tâches administratives ou répressives, ou encore en tant que pions politiques dans la main de l'occupant, la minorité qu'ls constituaient resta toujours en marge des événements.

- Sous l'occupation allemande, ils ne furent jamais suivis par plus de deux pour cent de la population au maximum."

On peut ajouter que les autorités nazies ont fait preuve de méfiances fortes envers ces petits partis ultra-nationalistes ou fascistes.

        - Collaboration conditionnelle, par souscription sélective envers les enseignements du national-socialisme, afin de conforter les positions acquises et de modifier les circonstances qui dictent cette attitude. Le groupe socialement et politiquement important qui adopta cette attitude joua un rôle difficile à saisir. Les collaborateurs conditionnels se distinguent des collaborateurs neutres qui ne cherchent que leur profit personnel par la présence d'un élément politique. Rentre dans cette catégorie la collaboration française sous le Maréchal PÉTAIN. Le désir de satisfaire à l'avance les désirs de l'ennemi procède à la fois d'une volonté de préserver une autorité proprement française (quitte à agir à sa place et au-delà de ses desiderata), d'un désir de préserver l'avenir de la France (faire partie entièrement d'un nouvel ordre européen), et d'une volonté d'établissement d'une Révolution Nationale (les valeurs Famille, Travail, Patrie). Mais il n'y a pas réellement de doctrine politique précise de la part de l'Etat français. Cette forme de collaboration exista également à l'Est, dans le cas d'officiers supérieurs de l'Armée Rouge et de fonctionnaires du Parti Communiste, faits prisonniers de guerre (Andreï Andreïewicl VLASSOV).

            - Collaboration tactique par consentement, bien que dans l'adversité par rapport au nazisme pour servir à plusieurs fins : briser la domination étrangère afin de retrouver la liberté, empêcher dans la mesure du possible, l'assassinat massif d'hommes et de femmes innocents, diffuser une idée politique obstacle à la domination national-socialistes. Cette collaboration sert à camoufler une résistance. Courante au Danemark, pratiquée également en Europe de l'Est, dans le Protectorat de Bohême-Moravie, entité créée pour détruire la Tchécoslovaquie. On la retrouve dans la collaboration tactiques des communistes danois et norvégiens, et en Yougoslavie.

    "La collaboration inconditionnelle, neutre et tactique - quelles leçons peut-on tirer de (cela)? Il est tout d'abord manifeste que les hommes, les peuples et les autorités des pays occupés d'Europe avaient en règle générale un comportement assez incohérent. Parfois, ils collaboraient avec des réserves plus ou moins importantes, à d'autres occasions, ils le faisaient sans scrupules et parfois, ils ne collaboraient que pour des raisons tactiques, quand ils ne se livraient pas en même temps à une résistance active. Il n'en ressortait un attitude fondamentale que dans la mesure ou l'un de ces comportements était dominant et imposait ses valeurs. C'était particulièrement visible chez ces "grands collaborateurs" qu'étaient les dirigeants des partis nazis des pays occupés. Ensuite, il s'avère difficile de délimiter avec précision ces divers comportements. Les frontières sont imprécises et se confondent : il faudrait plutôt parler de larges zones d'ombre faites de transitions impalpables, zones dont l'importance est égale à celle des positions sans équivoque. Il semble, par exemple, que l'attitude fondamentale de Vichy se situait quelque part entre la collaboration conditionnelle et la collaboration inconditionnelle. Troisièmement, il apparait que, dans ces zones mal définies, il y avait amplement place pour des comportements irrationnels, qui n'étaient pas rares dans les difficiles circonstances créées par la guerre.(...)".

 

    Les différents types de résistance étudiés par le même auteur se classifient ainsi :

       - Résistance symbolique, dont les paroles ou actes personnels, en épousant la cause du peuple, de son individualité et de son droit à l'existence, donne une preuve de l'amour-propre intact. Il s'agit de faire sentir à l'occupant qu'il a affaire à une nation fière et consciente de sa valeur. Des nombreuses manifestations symboliques, à la faveur de commémorations ou de fêtes, éclosent dans les pays occupés, à l'Ouest notamment, en France, au Luxembourg ou en Norvège.

       - Résistance polémique dans laquelle des personnes ou organisations se rebellent contre des exigences de l'occupant, en manifestant ou en organisant des manifestations, même si cela peut paraître dangereux. Des paroles doivent convaincre les concitoyens de poursuivre le combat. Tant dans des Eglises que dans des organisations professionnelles, patronales ou syndicales (mais surtout syndicales...), jusqu'à des grèves de protestation (pour les Eglises, des non-participations à certaines cérémonies...). Elle trouve sa plus forte expression (notammant parce que se répression est plus compliquée) par des tracts illégaux, des journaux, revues et livres clandestins, tous rédigés, imprimés et diffusés par des hommes et des femmes qui risquent ainsi leur vie. La résistance polémique en tant que protestation publique ou en tant que conjuration clandestine : la différence est que l'une de ces actions est légale et l'autre illégale, que l'une est moins risquée que l'autre. Les dangers se trouvent surtout dans l'univers de la clandestinité, dans lesquels s'introduisent également des agents de l'occupant.

      - Résistance défensive, qui se place du côté des persécutés et de ceux qui sont en danger ; aide des hommes et des valeurs menacés par l'occupant, au besoin en utilisant la force. Dans la clandestinité, il s'agit d'aider les prisonniers de guerre réfractaires, les alliés perdus en territoire ennemi, les Juifs ou les minorités menacées de mort (sans parfois que les personnes engagées dans de telles occasions aient pleinement conscience de la nature des menaces). Le sauvetage des Juifs danois constitue probablement l'exemple le plus spectaculaire d'une véritable résistance défensive. 

      - Résistance offensive, lutte ouverte contre l'occupant avec tous les moyens disponibles. Attaque ou préparation d'attaque. Le résistant se considère comme un soldat ou comme un volontaire du maquis. Cette résistance croit avec l'avance des alliés, par la multiplication de sabotages de tous ordres. Puis se mue dans certains cas en assistance ou participation directe aux combats, malgré les réticences des forces alliées à totalement prendre en compte, en dehors du renseignement, les apports possibles de cette résistance.

      - Résistance enchaînée, dans les ghettos juifs notamment, mais aussi pour extraire des prisonniers de camps.

 

    Warner RINGS prend soin de ne pas mettre en scène seulement un face à face entre Résistants et Collaborateurs. Si les Résistants doivent composer avec des partenaires difficiles (Forces de la France libre du général de GAULLE par exemple, mais aussi Forces Alliées anglaises ou américaines) qui peuvent louvoyer entre les différentes composantes de la Résistance, si les Collaborateurs inconditionnels doivent aussi composer avec des forces d'occupation qui ne les prennent parfois pas réellement en compte dans leurs plans, le fait central est que le territoire est occupé. Et les forces d'occupations (qu'elles soient allemandes ou italiennes) mènent un double combat sur ce sol : contre les forces clandestines plus ou moins organisées et contre les parties réticentes des populations, en faisant régner la peur ou la terreur, menant une propagande parfois très efficace. 

  Dans le jeu Résistance/Occupation, nous avons affaire à au moins quatre grandes catégories d'acteurs : Résistants, Alliés, Occupants et Collaborateurs. Tant par leurs nuances réciproques que par leurs interactions, ils donnent une couleur plus ou moins dramatique aux conflits qui les opposent. 

   Pour ce qui concerne la Résistance (mais cela joue aussi à l'intérieur même de certaines Collaborations), deux éléments peuvent jouer :

- Le rapport personnel ou collectif à la légalité. Le degré de démocratie politique et sociale dans un pays donné avant l'invasion constitue un facteur essentiel. La confusion de la légalité et de la légitimité est souvent générale, mais la forte personnalité ou la forte conscience politique permette de ne pas la faire. Des groupes habitués à lutter (les protestants ou les communistes...) en faisant appel à leur sens de l'analyse et de manière souvent critique, qui se signalent généralement par leur turbulence dans un régime de paix, peuvent se révélés particulièrement pugnaces, suivant les circonstances, lors d'une occupation par des forces étrangères. En revanche, une idéologie qui met en avant la loyauté à l'autorité a peu de chance, en cas de main-mise sur les services légaux, de faire éclore une résistance.

- La question de l'usage des armes et de la violence constitue une autre facette de douloureux débats qui freinent ou orientent de manière différente les différentes résistances. De fortes valeurs chrétiennes (Tu ne tueras point)  peuvent inhiber des énergies, faute d'accès à des pratiques alternatives qui peuvent faire la preuve, elles aussi de leur efficacité, même si elles ne sont pas aussi spectaculaires que l'affrontement sanglant.

   Par ailleurs, les résistances peuvent ne pas peser sur un objectif essentiel, celui de priver un ennemi de l'utilisation économique et stratégique du sol conquis. Un décalage, dans les pays occupés, existe tout au long de ces quatre ans, entre une collaboration massive sur le plan économique et une résistance souvent axée sur le combat militaire (sabotages de lignes de communications, renseignement sur les objectifs militaires, participation à la libération armée). Ce décalage peut avoir une double raison : d'une part les leviers économiques peuvent être aux mains d'élites qui font passer leurs intérêts financiers avant leur esprit patriotique et d'autre part les structures idéologiques peuvent privilégier les moyens militaires de combat, survaloriser le recours à la force violente, voire exclure toute pensée de résistance qui ne soit pas violente. Cela exclu une très grande partie de la population, pourtant hostile à l'ennemi et rêvant d'en découdre, d'agir dans le sens de la résistance défensive ou offensive.

 

Werner RINGS, Vivre avec l'ennemi, Robert Laffont, 1981.

 

STRATEGUS

Repost 0
Published by GIL - dans DEFENSE
commenter cet article
28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 09:38

   Si ces termes font référence surtout à la seconde guerre mondiale, période historique propice à l'établissement d'une typologie des collaborations et des résistances, leur existence remontent à bien plus loin. On pourrait dire que de tout temps et de tout lieu, tout occupant a dû s'aménager des collaborations et vaincre des résistances, après sa victoire afin de réaliser pleinement ses buts de guerre. On pourrait écrire de la même manière, que de la part des peuples vaincus, s'expriment envers leurs vainqueurs, par des collaborations et des résistances deux attitudes diamétralement opposée (mais qui en fait les positions sont toujours beaucoup plus nuancées dans l'ensemble) : soit participer à la vie de la nouvelle entité géographique, aux nouvelles règles édictées par l'ennemi dans le but d'en tirer le moins de désagréments ou le plus d'avantages possibles, soit combattre toutes ou certaines manifestation du nouvel état des choses. 

   L'analyse des différentes collaborations et résistances pendant la deuxième guerre mondiale permet d'établir une telle typologie, autant parce que les buts de guerre nazis ont variés suivant les territoires et les peuples, que parce que les attitudes des peuples dans les territoires conquis ont elles aussi variés suivant leurs propres traditions socio-politiques. Par traditions socio-politiques, formule très rapide, nous entendons l'ensemble des coopérations et des conflits dans une société donnée, celle qui est envahie. Une autre perspective, qui indique que cela ne peut pas se résumer à une problématique géopolitique ou étatique (Etat contre Etat), est que l'ensemble des actes de guerre engendre chez le vainqueur, à l'intérieur de ses propres frontières, également des collaborations et des résistances, et ceci d'autant plus, pour des raisons économiques et/ou politiques, que ces actes perturbent ses propres traditions socio-politiques.

 

   L'étude de Werner RINGS sur le comportement des gouvernements et des peuples sous l'occupation nazie, de 1939 à 1945, se donne pour objectif précisément d'établir le tableau de ces différentes collaborations et résistances, suivant leur nature et leur intensité. Elle met en perspective les profits qu'ont tiré ou n'ont pas tiré le régime nazi à cette occupation. Dans son livre Vivre avec l'ennemi, il fait le point sur les différentes formes d'occupation allemande : il en dénombre 7 formes. "Et ces sept formes étaient elles-mêmes englobées dans un chaos administratif sans pareil. Dans les faits, l'Etat totalitaire devait échouer précisément là où on lui aurait donné certaines chances. Il est hors de question de parler d'une ligne droite, d'une rigide discipline étatique et administrative, ou d'une politique d'occupation homogène et clairement définie."

Il décrit ainsi :

- Dans le Nord de la France, en Belgique, en Serbie et en Grèce, de même que dans les territoires russes situés à l'Est des commissariats Généraux d'Ostland et d'Ukraine régnait la Wehrmacht. Dans ces régions d'importance stratégique, elle exerçait le pouvoir d'occupation civile et militaire. 

- Les territoires annexés en 1939-1940, soit Dantzig, Posen (Poznan), Eupen, Malmédy et Moresnet, devinrent des districts ou des Landër, directement englobés dans l'Allemagne, dépendant de son administration, et placés sous la "surveillance administrative" du ministère de l'Intérieur.

- L'Alsace, la Lorraine, le Luxembourg, la Styrie méridionale et la Carinthie yougoslave, territoires dont "l'annexion au Reich" était prévue, furent mis sous "administration civile spéciale", régime transitoire précedant l'intégration définitive.

- Le Danemark était le seul pays occupé relevant du ministère des Affaires étrangères et à partir de 1944, la hongrie fut soumise au même régime de contrôle administratif.

- Les Pays-Bas et la Norvège étaient placés sous le contrôle de Commissaires du Reich relevant directement de Hitler. Ils contrôlaient l'ensemble de l'administration de l'Etat.

- Le Gouvernement Général de la Pologne occupée était entre les mains d'un gouverneur général dépendant lui aussi directement de Hitler. Soumise à un contrôle rigoureux de la puissance occupante, l'administration ne conservait que des attributions mineures (administration gouvernementale).

- Les territoires occupés de l'Est - les Gouvernements Généraux d'Ostland et d'Ukraine - étaient soumis à une gestion de forme coloniale, dirigée par des commissaires généraux relevant directement de Hitler (administration coloniale).

- De plus, le gouvernement français de la zone libre conservait, par exemple, l'autorité administrative aux échelons inférieurs sur l'ensemble de la France occupée, y compris les départements du Nord et du Pas-de-Calais qui relevaient directement de l'administration militaire allemande.

  "En outre, précise Werner RINGS, les Allemands ne s'en tenaient pas une fois pour toutes à une politique d'occupation donnée. Des changements brusques survenaient, en général consécutifs à de soudaines et imprévisibles décisions de Hitler.(...) Dans ce mélange anarchique de sept formes d'occupation mal définies et souvent interverties, venaient de plus s'immiscer les divers ministères berlinois rivaux, essayant de se faire une place au sein même de l'administration existante, en y introduisant leurs agents, voire en établissant des services parallèles. Dans cette lutte pour le pouvoir remplie de contradictions, de jalousies et de conflits, chacun défendait ses intérêts sans trop hésiter sur le choix des moyens. En définitive, la politique d'occupation allemande était une constante improvisation. Selon les besoins, l'on prenait l'un de ces modèles d'administration et l'appliquait à la situation particulière du moment. Et comment aurait-il pu en être autrement? Ni Hitler ni les autres hauts responsables du Reich ne s'étaient jamais attaqués aux difficiles problèmes de l'administration et de l'organisation d'un territoire occupé. Au mieux, quelques services isolés s'occupaient de ces problèmes : des groupes de jeunes fonctionnaires ou bien un homme comme le spécialiste SS de la gestion Werner Best, qui devait devenir plénipotentiaire du Reich au Danemark. (...). L'improvisation et le chaos administratif, les conflits de compétences, demeurèrent dans l'ensemble cachés à l'opinion. De toute façon, c'eût été trop contraire à l'image que l'on se faisait généralement de la puissance d'occupation. Une propagande intensive avait depuis longtemps veillé à ce que la majorité des Européens considèrent le Reich comme un colosse fortement centralisé, qui exécutait exclusivement et toujours des ordres venus du sommet de la hiérarchie. Les contradictions et les absurdités apparentes paraissaient par conséqient intentionnelles, prévues, résultant d'ordres supérieurs. Les conséquences devaient être particulièrement vénéneuses, car l'impossibilité de conciler l'expérience quotidienne avec l'image d'un Reich monolithique prêtait à la force d'occupation des traits démoniaques. Derrière la confusion des ontérêts personnels et administratifs, derrière les ordres contradictoires et les mesures incompréhensibles, les victimes croyaient voir une intention maligne qui semblait faire partie d'un plan d'ensemble où tout était prévu - alors que la politique d'occupation allemande était tout simplement dénuée de plan. Non seulement, ce qu'était la politique d'occupation, mais aussi ce qu'elle n'était pas, devint une provocation permanente."

   Ces lignes qui décrivent l'état de l'organisation d'un système totalitaire, en temps de guerre toutefois, vont à l'opposé d'une conception de philosophie politique qui fait de la dictature, personnelle ou non, un système ordonné. Ce que nous savons d'un système totalitaire, en temps de paix, comme celui qu'à connu la Russie pendant plus d'un demi-siècle, corrobore l'impression de véritable supercherie idéologique, qui, malheureusement pour ses victimes, fonctionne très bien. Un appareil hiérarchisé sur plusieurs milliers de kilomètres carrés est-il vraiment réalisable en tant que tel?   En tout cas, pour ce qui concerne la dictature en temps de guerre, nous sommes assez édifiés...

 

   Face à ces types d'occupation, Werner RINGS, dresse une typologie fine des résistances et des collaborations. Mais dans sa conclusion, il entend, contrairement aux glorifications multiples des résistances après la guerre ou encore les mises en scènes de l'activité de Justes (citoyens ayant aidé des Juifs à échapper à la déportation et à la mort), et dans le prolongement d'une historiographie plutôt critique du comportement des classes dirigeantes dans tous les pays européens, inaugurée en France par les travaux de PAXTON sur le régime de Vichy, indiquer l'ampleur de la collaboration globale. "La résistance, qui était en premier lieu une réaction, devint elle-même (dans le processus d'occupations d'une occupation de plus en plus violente et inhumaine) un défi. L'occupant réagit par des représailles, qui poussèrent la Résistance à frapper encore plus fort. La spirale du terrorisme et du contre-terrorisme devenait une véritable comptabilité de la violence, pour reprendre la terrible expression utilisée par Gottlob BERGER, chef de l'office central des SS, c'était une guerre de l'"assassinat de clearing". La structure dialectique de la provocation  et de la surenchère sous-tend toute l'histoire de la Résistance - ainsi que de celle de la collaboration, conditionnelle ou inconditionnelle.

La collaboration avec l'occupant caractérisa pendant longtemps l'attitude fondamentale des 180 millions d'Européens adultes qui étaient condamnés à vivre avec l'ennemi. L'attitude largement répandue d'une collaboration "neutre", évitant dans la mesure du possible tout engagement politique et considérée par ceux qui la pratiquaient comme une simple adaptation à des circonstances adverses, a rendu d'inestimables services au Troisième Reich. Des millions de travailleurs européens allèrent travailler volontairement pour l'industrie de guerre nazie, de nombreux chefs d'entreprises, industriels, financiers, mirent leur potentiel au service du Troisième Reich bien avant d'y être contraints pas la violence : non pas parce qu'ils étaient nationaux-socialistes, mais simplement parce qu'ils voulaient survivre, et si possible, vivre mieux. La "collaboration avec réserve" d'un Maréchal Pétain et de son gouvernement fut particulièrement profitable à l'industrie de guerre de Hitler ; ils espéraient tirer de cet engagement politique un bénéfice sous la forme d'un avenir calme et protégé contre les remous sociaux, voire sous celle d'une association profitable avec le puissant Reich hitlérien." 

On ne peut pas comprendre cet état des faits si l'on a pas en mémoire des événements survenus auparavant où une grande partie des élites européennes se trouvaient pris dans une dialectique de choix entre une idéologie socialiste dont le gouvernement de l'URSS se disait le plus grand représentant et une idéologie fasciste-conservatrice, nimbée d'une nostalgie envers d'anciens régimes d'autorité où règnaient l'alliance de l'Eglise et de l'Etat...

 

Werner RINGS, Vivre avec l'ennemi, Robert Laffont, 1981.

 

STRATEGUS

 

 

Repost 0
Published by GIL - dans DEFENSE
commenter cet article
25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 18:26

   Une fois dépassé le stade du nomadisme ou du semi-nomadisme et au fur et à mesure que les civilisations se complexifient et que les buts de guerre ne sont plus seulement (même s'ils le demeurent en partie) de piller et de détruire, la problématique d'une conquête ne se résume plus à l'obtention d'une victoire militaire au bout de laquelle tout les territoires conquis deviennent automatiquement soumis et à la volonté du vainqueur. Depuis que le langage courant et même spécialisé a admis de remplacer le mot guerre par le mot défense (qui il est vrai dépasse le domaine de la guerre proprement dite), on a peut-être un peu facilement oublier que la problématique d'un conflit armé ne peut pas se focaliser seulement sur la défaite ou la victoire de l'un des deux camps. Comme si une fois la déclaration de défaite (quel qu'en soit le nom, traité, armistice...), les classes dominantes ou la population en général du pays vainqueur avait le champ libre, moyennant quelques parades militaires pour impressionner, pour occuper ou/et exploiter le pays vaincu. Même au temps des Empires (comme l'Empire Turc ou l'Empire Romain), la participation au moins des élites du pays conquis à l'exploitation de la contrée vaincue s'avère nécessaire. Cette problématique qui vise à vaincre les résistances post-victoire militaire pour la transformer en victoire sur tous les plans (ce qui ne figure pas forcément dans les buts de guerre) est d'ailleurs bien intégrée dans les grands Empires. Si la Résistance intervient dans les études de défense (ou de guerre) surtout à l'occasion de la Seconde guerre mondiale (résistances intérieures à l'occupant nazi), elle n'en existe pas moins longtemps auparavant dans les préoccupation des élites vainqueurs. Loin de s'illusionner sur le caractère définitif des victoires militaires, de nombreuses élites ont bien compris, s'il voulait faire perdurer l'état de leur prépondérance que la participation, voire l'assimilation d'une partie plus ou moins grande de la population vaincue est nécessaire. Faute de quoi, la victoire militaire peut très bien être suivie d'une défaite politique, prélude le plus souvent à une reprise des combats. L'imposition brutale d'une administration (soit idéologique, soit politique, soit économiques) dans le pays occupé se traduit souvent, (l'Empire français napoléonien l'a appris à ses dépens), soit volontairement (par accélérer l'exploitation économique ou stratégique d'une région), soit faute d'une participation-adhésion suffisante au sein de la population vaincue (encore faut-il qu'elle se considère comme telle...), par une déliquescence larvée et souvent progressive, une dégradation parfois pas très perceptible dans l'immédiat (aveuglement sur le fait militaire) des conditions de cette occupation. 

 

    C'est autour de ce couple Défense/Résistance que l'on peut élaborer une compréhension d'une partie du phénomène-guerre, et en passant, comprendre que se détruit plus ou moins dans les faits, dans la majeure partie des cas dans l'histoire, l'idée que l'on peut tirer globalement profit avec une guerre (ou des guerres), changer le cours des civilisations sans en subir à son tour des conséquences souvent désastreuses.

Il faut bien des destructions pour qu'arrive une soumission globale (et cela est arrivé dans bien des périodes, des populations entières disparaissant ou émigrant ailleurs), et lorsque ces destructions interviennent, une majeure partie des buts de guerre, précisément, s'avère jamais atteint.

Si effectivement le cours des choses change, ce n'est pas très souvent au profit des vainqueurs, ou ceci de manière bien éphémère. Sur un plan très général, la conquête par la guerre de territoires s'avère toujours fragile, et parfois très longtemps après leur constitution, les Royaumes (par exemple le Royaume Britannique, "Royaume Uni") s'avèrent, dans les profondeurs des phénomènes socio-culturels et économiques, des constructions politiques artificielles, et ceux-ci s'effritent lentement (dans cet exemple, l'irlande, puis l'Ecosse, puis demain le Pays de Galles...).

Si, pour paraphraser Carl Von CLAUSEWITZ, la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens, on se rend bien compte que l'utilisation de la force armée n'aboutit précisément que peu souvent au but poursuivi par la politique. D'une certaine manière, la politique se pervertit dans l'utilisation de la violence armée. 

 

        A contrario, l'usage de la violence par les peuples occupés ou vaincus constitue aussi une part majeure de la problématique Défense/Résistance.

Nombre de révoltes et de révolutions furent mâtées, ce qui revient souvent, vu les destructions observées, au cas précédent. Nombre de révoltes et de révolutions ont au contraire rétablis des peuples ou des parties de populations dans leur droit d'usage des terres qu'ils occupent avant l'invasion.

Dans cette problématique où nous observons cette fois les choses du côté du vaincu de guerre, l'usage des moyens - les contextes généraux pèsent aussi (Etat vainqueur encore en guerre contre d'autres Etats ou au contraire arrête de conflits armés...) - entraînent des conséquences directes sur les formes des régimes politiques adoptés par les populations en révolte et sur l'ampleur des nouvelles destructions. La répression constitue un élément majeur de cette problématique du côté de l'occupé, et cela est encore plus vrai dans des civilisations industrielles...

   Ces constations proviennent en partie au moins de deux considérations :

- Le phénomène-guerre n'est pas un phénomène rationnel à part entière. Malgré tous les traités stratégiques et des hommes de guerre, une part d'irrationnalité domine et souvent l'emporte sur la perception rationnelle des événements, transformant de courtes campagnes prévues en très longue guerre ; Souvent ce qui était au départ des buts de guerre définis et limités se trouvent dépassés, submerger par la dynamique même de la guerre. 

- Les populations assaillantes et les populations attaquées, comme les populations résistantes ne forment jamais des entités uniques. Les luttes entre différentes strates sociales deviennent plus aiguës en temps de guerre et une grande partie des haines installées en temps de conflit (avant et pendant la guerre) est souvent utilisée par le camp adverse. Combien d'armées (notamment impériales) furent constituées d'anciens ennemis choisis pour leur haine ou leur différence d'intérêts envers d'autres peuples à leur tour objet des convoitises du vainqueur? Sans verser dans la guerre civile (ce qui arrive néanmoins souvent), ces conflits (de classes souvent) constituent des éléments centraux dans l'évolution des royaumes ou des empires. Les événements montrent que dans une partie de la population vaincue les éléments propices à une collaboration avec l'ennemi se trouvent souvent suffisamment nombreux pour former l'armature d'une occupation. Plus loin encore, une partie de la classe dirigeante de la population vaincue peut très bien se retrouver dans les sommets même du pouvoir de l'envahisseur, de manière obligée ou sous la volonté de faire durer précisément une nouvelle entité politique.

 

   Tout ce qui précède vise uniquement à introduire une série Défense/Résistance dans le cadre de la thématique générale de la Défense. Il s'agit plus d'hypothèses de travail que de conclusions anticipées.

 

   Terminons cette introduction par une mise au point. Loin de limiter, comme le veulent de nombreux dictionnaires et encyclopédies, l'usage du mot Résistance aux événements de la seconde guerre mondiale, nous préférons analyser les conflits de nombreux temps et de nombreux espaces en nous servant précisément de l'analyse des phénomènes d'occupation, de résistance... très nombreux et variés durant cette guerre mondiale. Cela restaure la continuité dans l'analyse du conflit, où que celui-ci se déroule et dans n'importe quelle circonstance.

Pour cela, nous en revenons à l'étymologie du mot Résistance, notion d'abord issue de la Physique : la Résistance des matériaux est incluse dans l'étude des propriétés mécaniques des matériaux et des conditions dans lesquelles ils résistent et de déforment lors de leur emploi. Leur résistance à quelque chose comprend la résistance au choc, à la compression, au déchirement, à l'éclatement, à l'écrasement, au feu, à la flexion, au roulement, au tirage, à la traction, à l'usure (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales ; www.cnrtl.fr)...  La définition, suivant la même source, sur le plan physique et moral (des personnes) est la Défense, riposte par la force à un adversaire, à un ennemi qui a déclenché les hostilités ; c'est aussi le Refus d'accepter, de subir les contraintes, violences et/ou vexations, jugées insupportables, qui sont exercées par une autorité contre une personne, les libertés individuelles ou collectives, l'action qui en découle. La résistance est aussi définie comme le Combat mené contre un envahisseur  ou un occupant indésirable... Découle la définitions de nombreux autres expressions, lesquelles font l'objet des articles qui suivent : Résistance active, Résistance violente, Résistance passive, Résistance civile, Résistance militaire, Résistance non-violente, Résistance caritative, Résistance-Mouvement, Résistance-Organisation... 

 

 

STRATEGUS

Repost 0
Published by GIL - dans DEFENSE
commenter cet article
18 octobre 2012 4 18 /10 /octobre /2012 10:48

        Concept clé de toute stratégie, de toute défense et de nombreux conflits, l'ennemi, (tiré de Enemi, de 1080, de inimi au Xe siècle et du latin inimicus) est le nom employé pour désigner la personne qui déteste quelqu'un et qui cherche à lui nuire. Et par extension, la personne qui a de l'aversion, de l'éloignement pour quelqu'un. Il s'agit d'un concept focal de la pensée stratégique, comme le rappelle David CUMIN, "au sens où toute stratégie présuppose une relation d'hostilité (du latin hostis) - une relation ami-ennemi - au moins potentielle, gérée par l'autorité politique. La notion d'ennemi, qui recouvre plusieurs types concrets, est à la fois dialectique, objective et décisionnelle. Sa définition passe par l'examen des rapports qu'elle entretien avec la politique, la guerre, la paix, l'Etat ou le droit." Le maître de conférences à l'université Jean-Moulin à Lyon (Lyon III, CLESID) aborde tour à tour ces aspects dialectique, objectif et décisionnel.

 

      Comme notion dialectique, la notion d'ennemi  permet d'identifier, de percevoir et de désigner soi et le monde et les relations entre soi et le monde, dans les deux sens : ce que nous percevons du monde et de l'autre et ce que l'autre perçoit de nous et de lui-même. "L'identification n'est pas univoque : on peut désigner l'ennemi, mais on peut aussi être désigné par l'ennemi et être contraint à l'hostilité. L'ennemi, puissance concrète, implique ainsi une interrelation, qui permet de reconnaître son identité propre, puisqu'on se définit par rapport à l'ennemi, celui qui menace notre forme d'existence, et puisque l'ennemi se définit par rapport à nous. D'où les questions clés de toute réflexion sur la défense. Qu'ets-ce que notre forme d'existence? Qui la menace? Que devons-nous et voulons-nous protéger? Qui est l'ennemi?

     Comme notion objective, la notion d'ennemi recouvre une perception publique et non privée. "L'ennemi politique, ce n'est pas l'inimicus, c'est l'hostis, c'est-à-dire l'ennemi public, par l'ennemi privé ; en cela il n'implique aucune haine personnelle, car l'ennemi est un ennemi de la communauté. Il est l'étranger hostile, l'antagoniste, celui qui unit l'intention hostile et capacité de nuisance, militaire ou autre. La distinction ami-ennemi exprime ainsi un degré extrême de dissociation, dont les motifs, causes ou enjeux peuvent être de tous ordres, religieux, économique, social ou idéologique, lorsque ces oppositions religieuses, économiques, sociales ou idéologiques atteingent l'état polémique, c'est-à-dire le degré d'intensité qui provoque le regroupement ami-ennemi. Celui-ci fait survenir la perspective de l'épreuve de force, dont la possibilité ultime est la guerre. En cela, l'ennemi n'est ni le concurrent, ni l'adversaire, ni le rival, car il tire sa signification de sa relation permanente à l'éventualité réelle, mais non inéluctable de l'affrontement mortel."

     Comme notion décisionnelle, la notion d'ennemi résulte de l'altérité des protagonistes. "L'hostilité résulte de l'altérité des protagonistes dans le concret de tel conflit et de telle menace, et de la décision politique qui désigne l'ennemi. la relation ami-ennemi suppose en effet une décision des gouvernants, c'est-à-dire le choix de la confrontation - la volonté de ne pas céder à la menace ou à la volonté d'autrui. Ce choix s'accompagne le plus souvent d'une construction de l'"image de l'ennemi" à des fins de mobilisation des gouvernés (tenus de participer à la mise en oeuvre de l'hostilité) et de justification du conflit (avec les risques et sacrifices qu'il comporte nécessairement)."

    David CUMIN ajoute, entre autres, que "par rapport à la guerre, l'ennemi est le concept premier car l'hostilité est le présupposé de la guerre, acte de violence destiné à contraindre l'ennemi à exécuter notre volonté. L'hostilité n'implique pas la guerre, mais l'éventualité effective du combat ; la guerre, elle, ainsi que les autres moyens de coercition non militaires, impliquent l'hostilité puisque, si l'on s'en tient à la logique clausewitzienne, c'est elle qui donne sons sens à la belligérance ou à la coercition, non l'inverse. La guerre procède d'un degré extrême d'hostilité, dû à un conflit non dissuadé et non soluble pacifiquement (juridiquement ou arbitralement), portant sur des ressources, des territoires ou des valeurs, avec le plus souvent l'invocation d'un "droit" ou la contestation d'une "injustice". L'hostilité, elle, procès de l'opposition des intérêts, des institutions ou des valeurs entre les acteurs, donc d'un dissensus aigu, intérieur ou extérieur, transnational ou inter-étatique. Celui-ci peut porter sur l'ordre socio-politique interne, c'est-à-dire sur la légitimité de l'Etat, du régime ou du gouvernement ; dans ce cas, la relation ami-ennemi, propice à une situation de guerre civile avec ou sans interférences étrangères, procède du refus des gouvernés d'obéir aux gouvernants et/ou de l'incapacité des gouvernants à se faire obéir des gouvernés, du fait de la contestation du triple monopole de l'Etat (au sens général et non spécifique d'unité politique), celui du droit, de la force et de l'allégeance. Il peut porter sur l'ordre politico-territorial inter-étatique, c'est-à-dire sur la légitimité du statut des souverainetés ou des frontières ; dans ce cas, la relation ami-ennemi, propice à une situation de guerre étrangère avec ou sans divisions intestines, procède de l'échec des mécanismes internationaux - l'interdépendance économique, les coalitions politiques ou la dissuasion militaire - qui restreignent les intentions et/ou les capacités des puissances visant à modifier, le statut quo par la force et qui facilitent le règlement pacifique des conflits et/ou le changement pacifique des souverainetés ou des frontières. Il peut porter sur l'ordre économique international, c'est-à-dire sur la légitimité de l'appropriation, de la répartition et de l'exploitation des ressources au sens ke plus large ; dans ce cas la relation ami-ennemi, propice à une situation de conflit inter-étatique voire transnational, procède de l'insuffisance des mécanismes de coopération, de régulation et de compromis entre les Etats et les entreprises au sein des marchés. (...)".

 

 

    A un moment de mondialisation caractérisée entre autres comme circulation accélérée des informations et des opinions sur toute la planète, quelle peut-être la possibilité de désignation d'un ennemi? Au moment où l'Union Européenne est prise dans une logique d'approfondissement, discuter des ennemis héréditaires qu'ont connu pendant quelques siècles Espagnols, Français ou Allemands ne semble plus avoir aucun sens. Le débat est particulièrement vif (et sans doute angoissant d'une certaine manière) dans les instances chargées de politique de défense nationale, au moins chez les Européens et sans doute aussi chez les Américains du Nord (La Chine, les pays islamiques, comme ennemis?). L'époque est plutôt à des caractérisations d'adversaires loyaux dans des domaines très localisés, de partenaires-concurrents aux contours bien définis, au moment de la baisse d'influence (au moins au niveau symbolique) des Etats en ce qui concerne l'usage de la violence ou de la coercition. Bien entendu, il ne s'agit que d'une tendance générale, car en Afrique, en Asie ou en Amérique Latine, le qualificatif d'ennemi, apposé à des pays aux frontières parfois communes, a encore un sens profond.

   En tout cas, comme le demande Eric POURCEL, la France a-t-elle un ennemi? "Participer à une coalition militaire dans le cadre d'une opération de rétablissement ou de maintien de la paix (...) et, parfois, aussi au titre de la "responsabilité de protéger" incombant à la communauté international en raison de la violation répétée des droits de l'homme et du droit humanitaire (...) sous mandat, préalable ou non de l'ONU (...) est une chose ; c'est le respect de nos engagements. Porter assistance humanitaire en cas de catastrophe naturelle (...) ou technologique (...) en est encore une autre ; c'est un devoir d'assistance. Mais dans les deux cas, ces opérations extérieures ou de secours ne désignent pas un ennemi de la France. Pas même un ennemi de la communauté internationale, les résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU ignorant volontairement ce mot pour constater des faits et qualifier juridiquement les atteintes à la paix et à la sécurité internationale (...). Aussi, depuis 1945, et si l'on fait abstraction subjectivement des ennemis atypiques, le Vietminh et le front de Libération national algérien qui se sont inscrits dans le cadre de guerres de décolonisation, la France n'a eu politiquement qu'un seul ennemi idéologique, qui a disparu avec l'effondrement de l'empire soviétique. La guerre d'Indochine et la guerre d'Algérie ne furent pas considérés par la France, au moment des faits, comme des guerres internationales mais comme respectivement des "opérations de pacification" et "de maintien de l'ordre", l'ennemi n'était pas en soi constitué en Etat.  En ces temps de contraintes budgétaires (nous rappelons que le format de l'armée de terre est réduit actuellement environ à 100 000 hommes...), d'augmentation du coût des équipements et de choix géostratégiques, il peut apparaître opportun de s'interroger sur une question fondamentale : la France a-t-elle un ennemi?  

En France, poursuit le docteur en droit, aspirant commissaire de la Marine, "la tradition politico-diplomatique évite soigneusement l'utilisation de ce mot honni afin de ne pas insulter l'avenir. D'autres Etats comme les Etats-Unis n'hésitent pas à montrer du doigt l'ennemi, qu'il s'agisse de l'"Empire du mal" ou des Etats "voyous ou parias. Si, depuis l'attentat du 11 septembre 2001, les démocraties occidentales, à la suite des Etats-Unis, ont identifié une ennemi commun, le terrorisme islamique, on notera qu'il s'agit d'un ennemi générique, transnational et non étatique. (...)"

 L'auteur, comme beaucoup d'autres, se refèrent toujours, en matière de réflexion sur la défense, à un sens très rattaché à l'existence des Etats et à leur mode d'agir. Il considère d'ailleurs, comme de plus en plus d'analystes, que le terrorisme ne relève pas de la défense nationale, mais de la sécurité au sens policier du mot.

"Pourquoi se poser une telle question? Les raisons sont multiples mais on peut les classer en deux groupes : identifier l'ennemi, c'est le connaître et c'est finalement se connaître afin d'être "cent fois victorieux" ; identifier l'ennemi, c'est pouvoir faire objectivement des choix capacitaires en adéquation avec la dynamique de politique étrangère et de défense et le respect de nos engagements internationaux (...). Identifier l'ennemi, c'est finalement, faire sien l'adage "Si vis pacem para bellum" qui suppose d'analyser les rapports de force du moment afin, ultima ratio, de pouvoir vaincre l'ennemi si la guerre s'impose à la France comme une réalité présente ou comme un futur inéluctable (imminent et inévitable) au sens d'une guerre préemptive. (...)"  En l'absence d'ennemi déclaré, peut-on identifier des ennemis potentiels? Selon quels critères? Les différents Livre BLanc de la défense insistent sans entrer dans des détails délicats pour identifier les Etats qui récusent le système de valeurs qui porte la France ou pour identifier les Etats qui sont susceptibles de porter atteintes aux intérêts vitaux de la France... Mais ici, vu l'état perturbé de la géopolitique d'en ce moment, difficile de faire des claires désignations. L'auteur passe en revue des critères qui, il n'y a pas si longtemps pouvait servir à désigner un ennemi :

- le critère géographique ;

- le critère historique ;

- le critère démographique ;

- le critère religieux ;

- le critère économique ;

- le critère financier ;

- le critère militaire... pour conclure que "aucun des critères examinés ne suffit isolément à identifier un ennemi de la France mais leur recoupement permet de faire émerger deux tendances : la montée en puissance de la Chine et la politisation croissante de l'islam...

  Reste des ennemis de nos amis (dans le cadre des alliances et des traités de sécurité) et des ennemis non chois (dans le cas où la France est désignée comme l'ennemi, même si cela n'est pas forcément réciproque...). Il termine par une allusion à l'ennemi intérieur, tant il est vrai que dans ce monde aux inégalités sociales croissantes, c'est plutôt entre "communautés de pauvres" et "communautés de riches" que la notion d'ennemi pourrait se voir renouvelée...

 

   Pierre CONESA s'essaie à comprendre les mécanismes de la fabrication de l'ennemi et tente une typologie de l'ennemi. Lorsque l'on discute de cette manière, à la construction mentale de l'ennemi, vient immédiatement la conception de procédures de déconstruction de la notion d'ennemi. A moins, à l'inverse dans la réalité du déroulement des choses, que la force des destructions occasionnées par des conflits armés parfois très longs n'oblige à penser aux conséquences de la désignation d'un ennemi et à envisager d'autres relations avec ceux que l'on désigne ainsi...

  Faisant référence (à rebours) souvent à Carl SCHMITT, pour lequel la première fonction du politique est la désignation d'un ennemi, l'ancien directeur adjoint de la délégation aux Affaires stratégiques du ministère de la défense, analyse "comment se crée le rapport d'hostilité, comment se construit l'imaginaire avant d'aller guerroyer". Pour lui, qui puise dans l'histore de nombreux exemples de construction de l'ennemi, dénoncées d'ailleurs de nos jours, "la belligérance trouve ses racines dans les réalités, mais aussi beaucoup dans des constructions idéologiques, des perceptions ou des incompréhensions.(...) La relation stratégique, quand elle aboutit à la guerre, est un processus dialectique dans lequel l'action et l'image de l'un influencent l'image et l'action de l'autre". Le départ de beaucoup de ses réflexions se situe dans la situation dramatique dans laquelle se sont trouvés de nombreux thinks tank stratégiques dans la décennie 1990, lors de l'effondrement du "bloc soviétique". Ces strategists déboussolés et quasiment en chômage technique (chômage technique dont était menacé une grande partie des complexes militaro-industriels...)  ont produit tout au long de cette décennie du concept et de l'ennemi qui, analysés avec le recul du temps, se révèlent étonnamment artificiels et circonstanciels. "Fabriquer de l'ennemi, écrit-il toujours, suppose diverses étapes : une idéologie stratégique donnée, un discours, des faiseurs d'opinion que nous appellerons des "marqueurs" et enfin des mécanismes de montée de la violence. Les "marqueurs d'ennemi" qu'il faudrait ajouter à la catégorie des marqueurs identitaires des sociologues, sont multiples et différents selon les types de conflits. Ce ne sont pas les plus fins analyses de la situation, mais les plus influents. Déroulède en France a plus pesé que Jaurès dans le premier conflit mondial ; Kipling et Pierre Loti ont largement convaincu l'opinion de la culture de l'impérialisme. Hollywood a produit quantité de westerns sur la conquête de l'Ouest, qui, longtemps a été vécue par les spectateurs comme une grandiose épopée fondatrice, alors qu'il s'agissait de l'extermination systématique des tribus indiennes. Ailleurs, on aurait parlé de propagande génocidaire, dans ce cas, on parle de genre cinématographique..." Pierre CONESA dresse une typologie, qu'il faudrait d'ailleurs peaufiner et approfondir :

- l'ennemi proche, le voisin avec lequel un différend frontalier crée le conflit qui se joue traditionnellement à deux. L'enjeu est un morceau de terre et la guerre une expropriation violente ;

- le rival planétaire, le concurrent dans la rivalité de deux puissances mondiale, comme pendant la Guerre froide ou la rivalité des impérialisme dans la course à la colonisation. La guerre est une manifestation de puissance et un acte cynique d'autorité sur une carte ;

- l'ennemi intime, l'Autre sur son territoire. commencée par des écrits et jamais déclaré, la guerre civile finit par le meurtre par anticipation : tuer avant d'être tuer ;

- le barbare, l'occupant qui considère la population occupée comme étant composée de sous-développés qui ne comprennent que la force. La répression est appelée pacification ;

- l'ennemi caché, la puissance occulte censée tirer les ficelles et maîtriser le sort de populations entières. Une psychose collective engendré par la "théorie du complot", base de l'antisémitisme, des coups d'Etats militaires en Amérique Latine contre les "communistes" ;

- le Mal, le Malin, que la guerre doit éradiquer. Les idéologies comme les religieux ont souvent recours à cette imagerie. La guerre est un vaste exorcisme ;

- l'ennemi conceptuel, construit par une hyperpuissance. C'est le seul à la mesure de l'unilatéralisme (américain). Le dominant n'a pas d'ennemi à sa mesure, il ne peut se battre que contre des concepts dans une lutte globale... et sans fin. C'est la "guerre globale contre la prolifération et le terrorisme", prophylaxie grandiose ;

- l'ennemi médiatique, qui fleurit dans le vide idéologique et stratégique de l'après-guerre Guerre froide, envahi par la médiatisation où l'image l'emporte sur le texte. Cette menace non stratégique est définie non par les institutions, mais essentiellement par des intellectuels médiatiques, des diasporas et/ou des humanitaires. Elle donne lieu à des actions militaires sans ennemi, avec l'envoi de casques bleus, qualifiée par Pierre CONESA, sans doute avec une grande exagération de "seconde armée de la planète après celle des Etats-Unis.

  Même si cette typologie nous semble à grandement travailler, elle a le mérite de pointer un certain nombre d'éléments sociologiques, dont la manipulation de l'opinion n'est pas le moindre, et surtout d'amener à réfléchir sur les déconstructions de l'ennemi. "La plus importante originalité de notre époque est probablement la réconciliation de la France et de l'Allemagne après trois guerres dévastatrices entre deux ennemis qualifiés d'"héréditaires, elle n'a jamais été imitée par le Japon ni par aucun autre pays à la conscience lourde de massacres de masse. Le modèle de la réconciliation de deux ennemis traditionnels, malgré de nombreuses tentatives, n'a jamais été copié! La construction de l'Union européenne, qui progresse par la négociation, en abandonnant certaines des compétences les plus régaliennes qui soient, n'était possible qu'à ce prix et reste, elle aussi, encore largement unique. Entité sans ennemi, l'UE tente difficilement de construire une défense commune".

De même que l'on peut établir une typologie de l'ennemi, peut se concevoir une typologie de la déconstruction de l'ennemi : expiation, amnistie, aveu, mémoire commune, justice internationale, autant d'éléments dont des exemples historiques commencent à abonder, de l'Afrique du Sud, à l'Irlande du nord, en Espagne comme en Amérique Latine...

Construction et déconstruction de l'ennemi constituent proprement des enjeux stratégiques ; ces entreprises mènent à la guerre ou à la paix, selon des modalités complexes.

 

 

   Tzvetan TODOROV réfléchit d'une certaine manière à la notion d'ennemi, dans ses écrits sur la peur des barbares. A défaut de pouvoir passer par la désignation nationale de l'ennemi, et à cause également  de sa véritable dévalorisation culturelle (à causes des ravages de la Seconde Guerre Mondiale, surtout en Europe), des esprits se rabattent sur la notion de barbare. Revenant en quelque sorte aux divisions mentales de l'Antiquité, où des peuples (surtout Grecs et Romains, mais aussi Perses...) stigmatisaient d'autres peuples comme transgressant les lois les plus fondamentales de la vie commune (sur le plus des moeurs familiales notamment), ayant des usages étranges, des écrits, officiels ou non, font de peuples présentant certaines différentes, les nouveaux barbares de notre temps. L'historien et essayiste analyse avec une certaine inquiétude un possible choc de civilisations entre l'Occident et l'Islam. Dans l'esprit de certaines minorités religieuses ou politiques, il existerait bien deux mondes, figés dans leurs différences historiques, culturelles, religieuses, voués à considérer l'autre comme le barbare. Pour Tzvetan TODOROV, le dialogue est nécessaire entre membres d'aires de civilisations différentes, sinon l'on retourne directement à la peur des barbares. "Toute société (...)  est pluriculturelle. Il n'en r"este pas moins que de nos jours les contacts entre populations d'origine différente (en particulier dans les grandes villes), les migrations et les voyages, les échanges internationaux d'information sont plus intenses que jamais auparavant ; et il n'y a aucune raison que la tendance s'inverse. La bonne gestion de cette pluralité croissante impliquerait non d'assimiler les autres à la culture majoritaire mais de respecter les minorités et de les intégrer dans un cadre de lois et de valeurs civiques communes à tous. cet objectif-là est à la fois important, car il a trait à la vie de toute la collectivité, et accessible, dans la mesure où il ne touche pas à des coutumes adoptées dans la petite enfance, constitutives d'une identité de base, mais concerne des règles de vie dont on admet facilement qu'elles peuvent varier d'un pays à l'autre. Il ne s'agit pas d'enfermer les musulmans (car c'est cela finalement le sujet central de son livre sur les barbares) dans leur identité religieuse, mais de les traiter avec autant de respect que tous les autres membres de la communauté (...)". 


     S'il n'est plus possible au plus difficile, dans le monde occidental (car beaucoup ailleurs, les vieux schémas résistent fortement) de désigner un ennemi, il est encore confortablement loisible de désigner des barbares. Avec ce que cela implique de potentiels comportements à la hauteur, même si la manipulation psychologique doit être plus sophistiquée. 

 

     

 

Tzvetan TODOROV, La peur des barbares, Au-delà du choc des civilisations, Robert Laffont, 2008 ; Eric POURCEL, La France at-elle un ennemi?, dans Revue Défense Nationale, n° 753, Octobre 2012 ; David CUMIN, article Ennemi, dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000 ; Pierre CONESA, La fabrication de l'ennemi ou comment tuer avec sa conscience pour soi, Robert Laffont, 2011.

 

STRATEGUS

 

 

Complété le 13 novembre 2012

Repost 0
Published by GIL - dans DEFENSE
commenter cet article