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4 octobre 2011 2 04 /10 /octobre /2011 14:22

       Un des initiateurs en France de l'écologie politique dans les années 1970, René DUMONT ne cesse d'écrire, depuis ses ouvrages d'agronomie jusqu'à ses oeuvres politiques, en étroite relation avec la pratique professionnelle et la situation sur le terrain, que ce soit dans son pays ou dans le "tiers-monde".

D'abord pacifiste intégral et favorable à l'agriculture promue par le régime de Vichy, il s'engage progressivement en faveur du développement des peuples du tiers-monde, de la paix dans le monde et pour un développement contrôlé (démographie, énergie, protection des sols) et équitable.

      Ses oeuvres se répartissent en une multitude d'analyses et propositions en agriculture, des thèses écologiques et sur le développement, des écrits-prises de position sur les guerres en cours. Il étudie d'abord la culture du riz en Asie (La culture du ris dans le delta du Tonkin, 1935) et y découvre l'exploitation coloniale. Il s'enthousiasme ensuite pour l'agriculture moderne (Les leçons de l'agriculture américaine, 1949) et plus encore pour les révolutions agraires (Révolution dans les campagnes chinoises, 1957). Il est persuadé ensuite du double échec du développement à l'occidentale et de ses imitations socialistes (Développement et socialisme, 1969). il dénonce pendant longtemps dans le public et les instances internationales, les erreurs de développement, notamment dans les régions les plus pauvres (L'Afrique noire est mal partie, 1962) sans pour autant être bien entendu par les responsables politiques et économiques.

il conclue, à l'unité indissoluble qui fonde l'écologie politique - un rapport sain entre les hommes, un rapport sain entre l'humanité et la terre (Paysans écrasés, terres menacées, 1978) et rompt avec le socialisme étatiste et productiviste (Finis les lendemains qui chantent, 1983-1985, avec Charlotte PAQUET). Il mène toujours un combat incessant contre les crimes du néo-colonialisme en Afrique (Pour l'Afrique, j'accuse, 1986) et, en même temps, souligne les aspects positifs (réforme agraire, priorité aux petites entreprises) du développement de Taïwan (Taïwan, le prix de la réussite). Il garde dans tous ses écrits ultérieurs la même pensée écologique, bien exposée dans son premier livre pleinement écologique, l'Utopie et la mort, écrit en 1973. Sur un certain nombre de sujets, notamment la guerre, son ton se fait même plus véhément et imprécateur à l'approche de la fin du siècle (Cette guerre nous déshonore, 1992 ; Famine, le retour, 1997). 

 

    Toute une série d'ouvrages permet de suivre l'évolution de son travail d'agronome, de son approche novatrice, pluri-disiciplinaire, dans son premier ouvrage, La culture du riz dans le Delta du Tonkin, de tous ses textes lorsqu'il enseigne de 1935 à 1974 (Institut national agronomique Paris-Grognon, agriculture comparée), de sa défense du corporatisme agricole (1940-1945) aux travaux dans le cadre de la Reconstruction sur Le problème agricole français. Esquisse d'un plan d'orientation et d'équipement, jusqu'à ses études sur les différentes expériences et programmes agricoles aux États-Unis et dans le Tiers-Monde. Il part d'une approche très technique très vite empreinte de considérations politiques (prise de conscience précoce des méfaits du colonialisme) et indique par là, que jusqu'à des domaines où il semble surtout question de machines, d'engrais et de finances, les conflits sociaux sont toujours présents dont les processus de portée longue, économique.

 

L'Afrique noire est mal partie

     C'est la réalité sur le terrain qui le pousse à considérer la nécessité de changer radicalement la manière de cultiver, de se nourrir, de vivre. Les traits saillants d'une telle critique sont très présents dans L'Afrique noire est mal partie. 

Refusant une sorte de fatalisme et de malédiction induite par l'existence de climats et de sols contrastés, il défend l'idée que l'Afrique noire n'est pas maudite., que l'Occident possède une responsabilité directe dans ses difficultés économiques actuelles (esclavage et colonisation). Constatant que l'indépendance, ce n'est pas toujours la décolonisation, il dénonce la marche forcée vers un type de développement à l'occidentale, privant par exemple par la scolarisation massive, les terres de main d'oeuvre indispensable. Prenant appui sur beaucoup d'exemples concrets puisés dans différents pays, il indique les obstacles à de véritables progrès agricoles. Pour se développer, l'Afrique doit repenser son école, ses cadres, sa structure... et se mettre au travail. René DUMONT indique les deux grands écueils pour l'Afrique : la sud-américanisation et le socialisme aventuré pour aborder de manière ample le problème alimentaire mondial. Il prône la solidarité internationale, faute de quoi la famine mondiale pourrait intervenir vers 1980... Dans l'édition revue et corrigée de son livre en 1973, il écrit : "En 1973, il n'est plus possible de se leurrer. Sauf transformations fondamentales (aide étrangère à l'équipement fortement accrue, plus désintéressées ; et surtout efforts internes de bien plus grande ampleur...), il faudra peut-être un siècle pour vraiment venir à bout du sous-développement africain, qui sera sans doute le plus difficile à vaincre de tous. Car l'Afrique part de bien plus bas que l'Amérique Latine - sauf dans ses montagnes andines - et même que l'Asie. Si la situation de cette dernière est rendue plus diffcile par le surpeuplement, elle part d'un niveau de civilisation générale et agricole bien plus avancé. Elle se trouve donc, en Chine par exemple, en état d'aborder avec un certain succès la Révolution industrielle ; surtout parce qu'elle freine rapidement sa dangereuses explosion démographique. L'Afrique, elle, démarre à un niveau très inférieur. Mais si les plus pessimistes avaient raison (et les faits sont en train de leur donner raison), le Tiers monde courrait bientôt aux plus graves disettes, sinon aux famines généralisées. L'Humanité est donc parvenue à une véritable croisée des chemins. Si nous prolongeons les types d'interventions en cours, dont l'efficience est absolument insuffisante, le Tiers Monde, bientôt affamé, poserait à la génération qui nous suivra le plus redoutable des problèmes. Le fait que nous aurions eu alors raison, pour la seconde fois, ne serait pas pour nous une consolation suffisante. A Meister estime que l'aide internationale à l'Afrique "risque de diminuer dans le proche avenir" et il parle du "mythe de l'aide étrangère désintéressé". Nous nous sommes donc efforcés de montrer, dans l'étude  sur la menace de famine rappelée en introduction, que, pour la première fois dans l'histoire, les nations riches ont le plus strict intérêt à se montrer beaucoup plus généreuses. Cela ne réduirait nullement leur expansion, tout au contraire. Tandis que si la famine montait chez les pauvres, qui sont de plus en plus avertis, pendant que les gaspillages se multiplieraient dans le camp des nantis; les risques d'explosions, capables de mener à un suicide atomique mondial, augmenteraient dangereusement. Nous sommes tous acculés à revoir entièrement notre conception du monde, nos manières de penser et surtout d'agir, simplement si nous désirons la survie de l'espèce humaine. D'abord en limitant sa prolifération, à la mesure de ses subsistances. Même l'Afrique dépeuplée devra proportionner la multiplication de ses habitants à celle de ses ressources. Ces dernières doivent largement surpasser la première, si l'objectif d'une humanité heureuse reçoit enfin la priorité sur celui d'une humanité trop nombreuses. C'est pourquoi cette Afrique, dont il était inévitable que le départ hésite, non seulement peut mais doit partir très vite. Si elle mettait un siècle pour rattraper son retard, nous en pâtirions. Il nous faut donc, tous tant que nous sommes, chacun à notre poste, nous dépêcher de remplir toutes les conditions qui faciliteraient ce départ; car nous y avons le plus strict intérêt. Avis aux jeunes qui préfèrent vivre, suivant le titre de Tibo Mende, "Un monde possible". Il leur faudra le reconquérir."

 

    Dans tous ses ouvrages qui traitent des différentes voies de développement (Economies agricoles dans le monde, 1954 - Cuba, socialisme et développement, 1964 - Cuba est-il socialiste?, 1970 - Sovkhos, kolkhoz, ou la problématique communiste, 1964 - Chine, la révolution culturale, 1976...) se déploie toujours ce même souci d'analyse objective et de dénonciation des travers. Dans ce dernier ouvrage qui étudie les éléments "les plus neufs et les plus originaux" de la révolution chinoise; il met en relief, malgré de nombreux échecs, la réussite de la maîtrise de la démographie, maîtrise qui n'est sans doute pas pour rien dans l'actuelle position économique de la Chine. Il ne la présente pas comme un modèle pour tous - il en dénonce les retards et les inégalités (notamment les privilèges dont bénéficient toujours les collectivités urbaines par rapport aux communautés rurales), mais comme le long parcours depuis 1949, de politiques opiniâtres. 

 

Une attitude distante par rapport au monde politique

    Toujours à distance du monde politique, depuis ses déboires du fait de son attitude pendant le régime de Vichy, conscient des responsabilités provenant de sa grande connaissance de ce qu'il estime être les problèmes les plus importants du monde, il multiplie, dès 1974 (année de sa retraite professionnelle) les initiatives (dont la plus marquante est sa candidature à l'élection présidentielle, suivie de la fondation de la première organisation d'envergure nationale, le Mouvement écologique) et les écrits en faveur d'un autre développement : L'utopie ou la mort, 1973 - Seule une écologie socialiste, 1977 - Un monde intolérable : le libéralisme en question, 1988 - Mes combats. Dans quinze ans les dès seront jetés, 1989...

 Dans L'utopie ou la mort figure l'ensemble de sa problématique qu'il développe par la suite : l'annonce de la fin d'une civilisation, la dénonciation de la société de gaspillage, la responsabilité des pays riches, les révoltes inévitables dans les pays dominés, la mobilisation générale de survie dans les pays riches, le choix entre injustice et survie et la nécessité d'hommes et de pouvoirs nouveaux.  Ce sont de véritables transitions vers des socialismes de survie qu'il prône. Il lie la possibilité de cette survie de l'humanité à l'émergence du socialisme. 

 

   Même si ses ouvrages restent marqués par l'époque où ils sont écrits, il possèdent encore une force de conviction démonstrative qui influence de nos jours une grande partie du mouvement d'écologie politique. Mais bien plus, dans la foulée du Rapport du club de Rome de 1972, il fait partie de ces intellectuels et praticiens qui changent les données de la perception sur l'environnement : les cinq tendances fondamentales, industrialisation accélérée, croissance rapide de la population, très large étendue de la malnutrition, épuisement des ressources naturelles non renouvelables, dégradation de l'environnement constituent toujours les problèmes les plus dramatiques de l'humanité. C'est en tout cas ce que pense maintenant une très large part de la population des pays riches et de l'intelligentsia politique et scientifique, même si l'une des cinq tendances, la surpopulation, est en passe d'être maîtrisée. Les oeuvres de René DUMONT sont considérés comme faisant partie des bases de l'altermondialisme (membre fondateur d'Attac), et leurs influences dépassent largement les frontières politiques. 

 

René DUMONT, L'Afrique noire est mal partie, Seuil, 1962, 1973 ; Chine, la Révolution culturale, Seuil, 1976 ; L'utopie ou la mort, Seuil, 1974.

J-P. BESSET, René Dumont, une vie saisie par l'écologie, Stock, 1992.

 

Relu le 2 septembre 2020

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30 septembre 2011 5 30 /09 /septembre /2011 17:08

      Dans nombre d'études scientifiques ou plutôt surtout de vulgarisations scientifiques, dans maints documentaires sur la nature ou le monde animalier comme souvent dans la vie courante, nous entendons discuter de l'équilibre de la nature et des menées néfastes de l'humanité qui la déséquilibre de plus en plus. Or, comme en économie ou en politique, l'équilibre n'est jamais atteint, n'existe pas, et constitue soit un discours idéologiquement orienté, soit un objectif tout-à-fait théorique.

    La recherche de l'équilibre entre l'offre et la demande en économie, sans fin et sans doute impossible, comme celle de l'équilibre de quiétude de la nature semblent bien correspondre à la recherche d'un état utopique, d'ailleurs mal défini, parfois nostalgique dans le deuxième cas. Depuis l'élaboration des théories de l'évolution, pourtant, c'est bien l'instabilité qui semble être la règle et les mesures des déséquilibres dynamiques qui permettent comprendre comment les êtres vivants et la nature vivent. Un retour à un "équilibre naturel" semble bien impossible, puisque de toute manière, sans même l'intervention humaine (objet de tous les anathèmes), la terre tremble, bouge et se retourne, les volcans dénaturent à jamais les paysages, les eaux des océans et des lacs ravinent les reliefs, lentement ou brutalement, suivant les époques. La notion d'équilibre écologique revient pourtant sans cesse dans les discours et il importe de savoir ce qu'elle est réellement et comment celle-ci, en retour, oriente les diverses politiques d'aménagement des cadres de vie. Comment aussi, en se plaçant dans la perspective de continuels déséquilibres, naissent, vivent et meurent les constituants de la nature, comme on l'envisage de plus en plus.

 

      L'approche des questions écologiques restent marquées par un certain nombre de notions apparues tout au début de l'histoire des études scientifiques sur la nature. Lesquelles sont générées par des préoccupations économiques dans l'ensemble, mâtinées de considérations morales, voire moralisantes.

Comme l'écrit Jean-Paul DELÉAGE, qui fait partir cette approche des problèmes démographiques : "la démographie des populations animales intéresse depuis toujours les naturalistes, qui y ont souvent vu des modèles des dynamiques démographiques humaines." Cela remonte très loin, puisqu'il s'agit de tous les processus de domestication des animaux au service des hommes. "Le véritable initiateur de la démographie est Thomas R Malthus, qui développe dans son Essai sur le principe de population, la contradiction entre croissance géométrique du nombre des hommes et progression arithmétique des ressources. Plus d'un siècle durant, le paradigme malthusien restera le modèle indépassable de toutes les études de démographie animale. La première expression  mathématique de ce modèle est due à Pierre-François Verhulst, en 1838 sous la forme de la courbe logistique. Ignorée de ses contemporains, la courbe de Verhulst n'est redécouverte que vers 1920 par Raymond Pearl, à l'occasion d'études statistiques de la population américaine. Pearl est ainsi à l'origine des premiers travaux d'écologie mathématique de l'entre-deux-guerres, période qualifiée "d'âge d'or" de l'écologie théorique. Ce n'est pas le moindre paradoxe de l'abstraction mathématique que de tenter de répondre à des problèmes très concrets. Il s'agit pour W-R Thomson d'élucider les lois de pullulation des insectes et d'évolution de leurs prédateurs (1922). Alfred J. Lokta et Vito Volterra, ont eux aussi des préoccupations pratiques. Volterra, par exemple, cherche une interprétation analytique des variations de stocks de poissons de l'Adriatique nord pendant le Première Guerre mondiale. Le formalisme de ces représentations est directement inspiré de schémas conceptuels issus d'autres domaines scientifiques, en particulier ceux des oscillateurs couplés empruntés à la mécanique et ceux des équilibres, inspirés de la chimie. Ces modèles suscitent beaucoup de réticences chez les naturalistes qui examinent la réalité vivante trop complexe pour se plier à l'abstraction mathématique. Cette abstraction a pourtant permis de révéler des relations dans la nature que jamais la simple accumulation de faits empiriques n'aurait permis de découvrir. Elle a suscité, de proche en proche, de nouveaux modèles, comme ceux de A-J. Nicholson et V-A. Bailey, ou d'ingénieux protocoles expérimentaux, reproduisant au laboratoire des cas simples de compétition, comme ceux de G. F. Gause."   

   Plus tard, toujours en suivant Jean-Paul DELÉAGE, "la forme initiale des équations de Lokta-Volterra simplifiait à l'extrême les situations écologiques réelles. Confrontées à l'expérience, elles trouvent leur forme canonique dès les années trente. Ces modèles théoriques sont omniprésents dans les recherches de toute une génération d'écologistes. Ils offrent un cadre d'interprétation utile de leurs observations  jusqu'aux années soixante. C'est alors que la convergence des travaux d'un écologiste rompu aux mathématiques, Robert MacArthur, et de ceux d'un biogéographe et taxinomiste expérimenté, Edward O. Wilson, chantre de la sociobiologie, relance la recherche écologique dans le cadre d'un paradigme nouveau, la théorie de l'équilibre dynamique. L'âge d'or de l'écologie théorique correspondait à l'affirmation de l'autonomie de l'écologie par rapport à la biogéographie et à la théorie de l'évolution. L'écologie mathématique proclamait alors son indépendance dans le champ du savoir. Sous l'impulsion de Robert MacArthur, la nouvelle écologie affirme, tout au contraire, son ambition de réintégrer, à l'intérieur d'une nouvelle synthèse, les approches qui s'étaient naguère diversifiées. Les modèles anciens ne sont pas abandonnés, mais repris au sein d'une théorie englobant biogéographie, évolution et écologie. Les perceptions du temps et de l'espace sont réorganisées au sein d'une pensée qui met l'accent sur la diversité des organismes et sur la régulation de cette diversité dans des milieux hétérogènes et changeants ou, au contraire, stables. "D'un coup, commente le biogéographe Jacques Blondel, la théorie de l'équilibre dynamique constitue une nouvelle orthodoxie, conformant l'affirmation de Kuhn selon laquelle la science progresse davantage par étapes importantes suivies de pauses, que par accumulation progressive de petites trouvailles." (Biogéographie et écologie, Masson, 1979) Avec la nouvelle théorie sont élargies des notions anciennes comme celle de niche et de succession, ou identifiées, à l'intérieur d'une même communauté, diverses stratégies démographiques. Ces dernières interfèrent avec les mécanismes de sélection naturelle (...) selon les divers modes de reproduction et d'allocation de l'énergie disponible adoptés par chaque espèce. Cette nouvelle vague d'écologistes a reposé les grandes questions de l'évolution et de la répartition des êtres vivants à la surface de notre Terre. Son étoile pâlit déjà lorsque Robert May relance les discussions fondamentales à partir de considérations inespérées de la physique non linéaire et des mathématiques du chaos. Une des conséquences les plus marquantes de cette nouvelle révolution est l'émergence de descriptions de la nature qui ne séparent plus le vivant de l'inerte. La non-linéarité est à l'origine d'une étonnante diversité de comportements des modèles qui rapproche ces derniers des réalités vivantes qu'ils prétendent décrire."

 

    Cette théorie de l'équilibre dynamique présentée par Robert  MACARTHUR et Edward WILSON (1969) constitue un modèle qui suppose que la richesse spécifique instantanée sur une île est la résultante d'un équilibre entre un taux de colonisation et un taux d'extinction. La richesse en espèces d'une île sera élevée si le taux de colonisation est élevé et si le taux d'extinction est faible. Une ile sera pauvre en espèces si le taux de colonisation est faible et si le taux d'extinction est élevé. Cela bien entendu, avec toute la gamme de situations intermédiaires. Le taux de colonisation diffère du taux d'immigration dans la mesure où seule une partie des espèces arrive à s'installer. Les ressources étant limitées, plus le nombre d'espèces déjà présentes sur un île est élevé, plus le taux de colonisation diminue. Le fait que les niches écologiques disponibles deviennent de plus en plus rares ne favorise pas l'installation de nouveaux arrivants. Symétriquement, l'évolution du taux d'extinction devrait être une fonction croissante du nombre d'espèces total sur l'île. Plus les espèces sont nombreuses, plus les interactions compétitives augmentent et provoquent une augmentation des taux d'extinction. L'intersection des deux courbes obtenues (il s'agit bien entendu d'un modèle très mathématisé) défini la richesse en espèces à l'équilibre, c'est-à-dire l'équilibre entre taux de colonisation et taux d'extinction. Le modèle prédit que si deux îles sont soumises au même taux d'immigration, le taux d'extinction sera plus important sur la plus petite et qu'en conséquence, le nombre d'espèces sera moindre sur l'ile de petite taille. Le modèle prédit aussi que plus une île est éloignée, comme elle est soumise à un taux d'immigration moindre, le taux de colonisation sera inférieur. A surface égale, l'équilibre de ces taux de colonisation différentiels avec un taux d'extinction similaire implique une moindre richesses sur les îles éloignées. le modèle suppose donc que le taux d'extinction dépend de la surface de l'île et que le taux d'immigration est lié à l'isolement de l'île. Pour valider un tel modèle, il faut que les observations indiquent : 

- moins d'espèces sur une île (ou milieu assimilé, isolat favorisé par des frontières géographiques tels que montagnes ou grandes étendues d'eau) que sur un milieu similaire non-insularisé ;

- fréquentes extinctions ;

- fréquentes arrivées de nouveaux immigrants ;

- stabilité relative du nombre d'espèces ;

- phénomènes de sursaturation, c'est-à-dire un grand nombre d'espèces en fin de colonisation, suivi d'une diminution et d'un retour à l'équilibre.

  Ce modèle fait l'objet depuis sa diffusion d'une très abondante littérature et est à l'origine d'un nouvel élan de la biogéographie qui perdure de nos jours. Si ce modèle suscite tant de recherches et de discussion, c'est aussi parce qu'il présente des simplifications majeures. Comme pour tout modèle scientifique, c'est l'observation qui module sa validité, et des difficultés existent pour reproduire ses conditions de fonctionnement... Ce qui alimente bien entendu les controverses et amènent à se poser la question de la possibilité d'un tel équilibre, notamment :

- A surface égale, les îles sont loin d'être comparables les unes aux autres. Le gradient d'altitude, la diversité des habitants, leurs niveaux de complexité et de productivité, conditionnent aussi le nombre d'espèces qui peuvent occuper une île...

- Le modèle est fondé uniquement sur le nombre d'espèces, sans tenir compte des différences de densité. Il semble en effet logique que la résistance qu'une espèce offre à un nouvel immigrant doit être proportionnelle à sa densité et que le modèle devrait en tenir compte...

- Il place toutes les espèces sur le même pied alors que leur écologie, leur aptitude à la dispersion... sont différentes et qu'elles n'ont pas toutes les mêmes chances de réussir la colonisation, ni les mêmes risques d'extinction...

- Le modèle ne tient pas compte des possibilités d'adaptation (syndrome d'insularité...) des espèces qui tendent justement à s'opposer au renouvellement permanent des faunes et des flores...

Le grand point faible de la théorie réside dans la contradiction entre la dynamique supposée par la théorie de l'équilibre dynamique et la réaction des biocénoses traduites par les manifestations du syndrôme d'insularité. Gros point de difficultés également, si cette formule permet de calculer la richesse spécifique pour les années passées, le problème est qu'elle ne tient pas compte des processus évolutifs. 

 

     Les insuffisances et les lacunes de la théorie de l'équilibre dynamique laissent place à d'autres modélisations fondées, à l'inverse, sur la prédominance des déséquilibres. Ainsi, la théorie du Patch Dynamics Concepts, vers la fin des années 1970 et encore plus depuis les années 1990, est de plus en plus utilisée pour comprendre, décrire ou prévoir la dynamique des populations et des écosystèmes après une perturbation (naturelle ou non). Cette théorie éclaire en particulier les stratégies de reproduction, dispersion et compétition chez des espèces et des biocénoses. Historiquement apparue avec l'écologie du paysage issue elle-même de la biogéographie, elle met l'accent sur l'importance et la succession de stades ou de communautés d'espèces dans l'équilibre climatique théorique des communautés et des habitats, et se fonde sur trois notions de bases :

- Dans un paysage donné, chaque cadre spatial constitue une unité écologique fonctionnelle, plus ou moins stable ou isolée, pour un certain temps ;

- La perturbation écologique est la règle ;

- La perturbation écologique est permanente et chaque perturbation est suivie d'autres, provoquant des effets cumulatifs ou compensés, dans une succession écologique.

Cette théorie contribue au développement de l'écologie des perturbations naturelles, notamment dans le domaine de l'étude des réactions des écosystèmes aux incendies de forêt (de plus en plus amples de nos jours) et de leurs conséquences directes et indirectes sur les écosystèmes. Elle permet notamment une meilleure compréhension de l'importance de certains équilibres (prédateurs/proies, herbivores/carnivores, équilibres sylvocynégétiques en forêt cultivée...). Appliquée beaucoup dans les études sur le cycle de l'eau après les systèmes terrestres, cette théorie de dynamique écologique aide à comprendre les perturbations croissantes des écosystèmes. La littérature disponible sur cette théorie est surtout anglo-saxonne ; on peut consulter avec profit l'ouvrage de Nanako SHIGESADA et Kohkichi KAWASAKI : Biological invasions : theory and practice, Oxford University Press, 1997.

 

    La notion d'équilibre renvoie, en ce qui concerne l'équilibre adaptatif d'une population, au néo-darwinisme, sans oublier l'apport très importance de la réflexion sur l'équilibre fluctuant développée notamment par Sewall WRIGHT. Les diverses approches sur les équilibres naturels font appel de façon plus ou moins nette à la sélection naturelle (darwinienne). Il ne faut pas oublier le modèle de formation des espèces élaboré par des paléontologistes américains, N. ELREDGE et S. J. GOULD, à partir d'études sur les Tribolites (Arthropodes) du Primaire (Dévonien) de l'État de New York et appliqué ensuite à l'histoire d'autres groupes d'Invertébrés et de Vertébrés, connu sous le nom de Modèle des équilibres ponctués. Contesté, ce nouveau modèle ne constitue pas une "nouvelle théorie de l'évolution" car il ne propose pas de mécanisme du changement évolutif, mais décrit seulement une modalité possible du processus de spéciation (Charles DEVILLERS).

    Charles DEVILLERS et Yves GUY résument les éléments des modalités de la sélection naturelle, telle qu'elle est développée de nos jours par les auteurs modernes : "De la sélection naturelle (ils) reconnaîtront plusieurs modalités qui peuvent être expliquées en utilisant, pour représenter une espèce, la distribution statistique d'un de ses caractères. Cette distribution peut être résumée par deux paramètres : la moyenne des valeurs, et l'écart-type qui définit l'étalement des mesures, de part et d'autre de la moyenne. De part et d'autre de la moyenne, le nombre des valeurs mesurées va diminuant (courbe en cloche ou de Laplace-Gauss). Partant de cette représentation de la variabilité intraspécifique, quatre modes principaux de sélection peuvent être définis :

- Sélection stabilisante (Schmalhausen, Factors of evolution, Philadelphie, The Blackiston C°, 1949). Une population habitant un environnement uniforme manifeste une hémostase génétique, c'est-à-dire que la fréquence des allèles est stabilisée sous l'influence de la pression de sélection, des taux de mutation, des migrations (flux génique), etc. La valeur de la moyenne pour tel ou tel caractère correspond à ce qu'on peut désigner comme "optimum adaptatif". L'effet possible d'une rupture, légère, d'équilibre dans cette population est annulé par l'intervention de l'une de ces forces, dont la plus importante est la sélection. Celle-ci tend, au cours des générations, à éliminer les déviants extrêmes, à uniformiser la population autour des valeurs moyennes de certains caractères, et donc à contenir la variabilité. La sélection est, dans ce cas, une force conservatrice - la seule reconnue à la sélection naturelle par les opposants du darwinisme. Darwin connaissait ce type de sélection, mais ne lui attachait que peu d'importance, son attention étant tournée vers les processus générateurs du changement. C. H. Waddington (Organizers and genes, Londres, Combridge University Press, 1940) souligne que la stabilisation relève de deux types de sélection. Dans un environnement uniforme, la stabilisation dépend simplement de l'élimination de génotypes aberrants par une sélection normalisante. Comme le milieu n'est, en général, ni uniforme, ni stable, la sélection écartera ces génotypes qui déterminent des systèmes de développement à faible canalisation et qui, sensibles aux perturbations des conditions du développement, auraient tendance à engendrer des phénotypes anormaux. La sélection est alors stabilisante ou canalisante

- Sélection directionnelle (K. Mather, Polymorphism as an outcome of disruptive selection, Evolution, 1955). Si la moyenne de tel caractère ne coïncide pas avec son optimum adaptatif, la sélection éliminera celle des valeurs qui sont les plus éloignées de l'optimum, pour ne retenir que celles qui en sont les plus proches. Il en résultera un glissement progressif de la moyenne vers l'optimum déterminé par les conditions d'environnement. Ce type de sélection, reconnu par Darwin, est une force génératrice de changement et qui doit être l'une des composantes de l'anagenèse.

- Sélection équilibrante (ou balancée) par hétérosis (Dobzhansky, A review of some fundamental concepts and problems of population genetics, Cold Spring Harbor Symposium Quantitative Biology, 1955). Si, pour un couple d'allèles a1-a2, la valeur sélective de l'hétérozygote a1a2 est supérieure à celle des hétérozygotes a1a1-a2a2, la sélection conduit vers un équilibre génétique entre hétérozygotes, favorisés, et hétérozygotes défavorisés mais qui se maintiennent parce qu'à chaque cycle de reproduction de nouveaux homozygotes se forment à partir des parents hétérozygotes (...)

- Sélection diversifiante (Dobzhansky, 1968 ; Disruptive selection, Mather, 1955). Lorsqu'un même caractère présente deux ou plusieurs optimums adaptatifs, la sélection retient les valeurs groupées autour des optimums, éliminant les intermédiaires. La distribution des valeurs du caractère, initialement unimodale, se transforme, dans le temps, en une distribution plurimodale. La population initiale s'est diversifiée, et non pas démantelée comme le suggérait la dénomination de sélection disruptive, inappropriée. Selon Mather (1943, 1953), la sélection diversifiante conduit vers l'alternative polymorphisme ou isolement de sous-populations, le premier terme n'étant pas une étape nécessaire vers le second. Le polymorphisme peut s'établir et se maintenir entre populations (de la même espèce) qui échangent entre elles des gènes, par croisement ou par migration (...). L'isolement, c'est-à-dire la rupture totale du flux, est-il, comme l'admet Mather et comme le confirment les expériences de Gibson et Mather, une issue possible de la  sélection diversifiante? L'enjeu est d'importance car il signifierait qu'un processus d'isolement génétique pourrait s'enclencher sans séparation géographique des populations et se poursuivre dans une spéciation sympatrique de type cladogénétique. Mayr récuse une telle possibilité, puisqu'il n'accepte que la spéciation de type allopatrique. Le problème demeure.

Ces deux types de sélection, équilibrante et diversifiante, ont pour résultat, non point de réduire la diversité génétique, mais au contraire de l'entretenir, par avantage de l'hétérozygote, par partition écologique du milieu... en maintenant un équilibre entre des génotypes. Elles peuvent être qualifiées de sélections balancées (Dobzhansky).

 

   Yanni GUNNEL, dans la réflexion sur la nature comme processus, postulats d'équilibre mais avec des perturbations omniprésentes, se demande d'où provient cette idée d'ordre dans les systèmes naturels. Il voit s'imposer cette idée par la manière même dont les disciplines scientifiques s'établissent : "Dans le même temps que l'anthropologie a forgé le mythe de la société primitive, pour asseoir sa légitimité en tant que discipline et y bâtir en son centre la notion de culture (....) la nature a aussi, dans une certaine mesure, été réinventée par les sciences sociales pour la marginaliser. cela a permis de reléguer les milieux naturels au statut de toile de fond, de cadre, dont les fonctionnements sont censés être répertoriés et connus, et dont on n'a plus lieu de se soucier : l'histoire naturelle étant, postule-t-on, composée de cycles et non d'événements historiques, la nature n'a pas de passé ni de devenir car elle est à l'équilibre. Ce postulat permet de neutraliser la nature : la nature est une affaire classée. Cette vision d'une nature à l'équilibre n'avait d'ailleurs pas été remise en question par Darwin lui-même : malgré les accidents et les luttes incessantes entre espèces et entre individus, ce tumulte n'empêchait pas aux yeux de Darwin un règne de l'ordre et de l'harmonie". Même si l'auteur produit une citation de l'Origine des espèces, il faut tout de même souligner ici que la théorie de l'évolution est une théorie du changement, moins qu'une théorie de l'ordre... "Le progrès des connaissances, poursuit Yanni GUNNEL, en écologie au cours des 30 dernières années environ a débouché sur un renversement méthodologique et conceptuel qui repose sur la proposition suivante : la compréhension des écosystèmes ne gagne pas à graviter autour des notions de cycle, d'équilibre et d'homéostasie. Au contraire, c'est la notion en apparence antinomique de perturbation qui doit, non pas juste être conçue comme le poison inévitable de l'équilibre, mais au contraire se trouver au coeur de la pensée écologique. En effet, au moment de l'effervescence écologique de 1969-1972 (...), le combat semblait, à l'image du contexte de Guerre froide de l'époque, fort simple : la bataille devait se livrer entre une espèce humaine gournande et destructrice d'une part, et ce qui restait d'une nature vierge et innocente, dont les équilibres fragiles avaient été résumés de façon si rationnelle dans les organigrammes écosystémiques d'Eugène Odum (...), d'autre part. Pourtant, vingt ans plus tard, et curieusement dans un contexte de fin de Guerre froide et de retour  à une certaine turbulence politique sur la scène internationale, l'écologie scientifique avait perdu toute notion de ce que "nature vierge" pouvait bien vouloir dire. La nature paraissait soudain moins rationnelle, moins stable, moins harmonieuse (BOTKIN, Discordant Harmonies, Oxford university Press, 1990). Le monde avait-changé, ou bien n'était-ce que la perception du réel qui avait encore franchi une étape historique. Suite aux efforts d'Odum (voir entre autres Ecology and our Endangered Life-Support Systems, Sinauer Associates Inc., Suderland, 1993) pour faire entrer l'écologie dans le champ des systèmes et de la thermodynamique tout en lui conservant sa métaphysique holiste (...), une écologie des systèmes perturbés fait son apparition durant les années 1980. Son originalité vient en partie du fait que, contrairement à l'écologie des 100 années qui l'ont précédée, la recherche menée n'est au départ pas universitaire et donc inféodée à des études courtes suivant des protocoles directifs. Cette recherche n'est pas non plus le fait d'explorateurs, et donc d'observateurs de passage dont la compréhension des états du système observé ne correspond qu'à un arrêt sur image, à une perception instantanée. L'écologie des systèmes perturbés est une écologie appliquée qui émane surtout des retours d'expérience de gestionnaires d'aires naturelles protégées qui ont exercé un suivi à long terme de mosaïques de milieux sur des superficies qui dépassent largement les dimensions de la placette classique (comme Peter S. WHITE) (...). 

 Se définit alors un concept de perturbation, à partir de la formule de PICKETT et WHITE (1985) : Tout événement, relativement discret dans le temps, qui élimine des organismes vivants, modifie un stock de ressources, altère les disponibilités territoriales, ou transforme l'environnement biophysique." C'est une approche systémique qui est proposée. Tout système y est caractérisé par trois propriétés interne :

- une population d'éléments correspondants à des objets dénombrables : atomes, grains de sable, arbres, lapins, interfluves, humains...

- chaque élément possède des attributs, qui peuvent être décrits par les sens ou bien rendus sensibles par des mesures ou des expériences...

- si les attributs sont mesurables, on peut leur assigner une valeur et les soumettre à une analyse quantitative...

"L'état du système est défini lorsque toutes ces propriétés (ou variables d'état) ont une valeur définie. Certains éléments internes au système peuvent toutefois subir une modification de leurs attributs, ce qui affecte l'état du système dans son ensemble. la manière dont s'effectue un changement d'état dans un système thermodynamique s'appelle un processus. Si au cours d'un changement d'état, le processus a tendance à ramener le système à son état initial, alors le processus s'appelle un cycle. Les mécanismes d'homéostasie, cette capacité à maintenir une certaine organisation structurelle et à perdurer en dépit des entrées et des sorties de matière et d'énergie qui les traversent, constituaient une caractéristique majeure des systèmes naturels ouverts dans l'éconologie écosystémique d'Odum. L'homéostasie caractérise la plupart des organismes vivants individuels, mais on a l'occasion d'examiner les abus métaphoriques qui ont consisté à étendre cette vision organiciste à d'autres domaines. Les attributs d'une perturbation sont sa durée, son intensité, son instantanéité et la superficie de son empreinte. Un processus qui affecte le fonctionnement de l'écosystème mais pas sa structure est donc un stress plutôt qu'une perturbation. La notion de perturbation est fondamentale cas elle intègre explicitement la réalité du temps saggital, c'est-à-dire de l'histoire. En effet, s'il n'y a que des équilibres, il n'y a pas de temporalité ; il n'y a que des cycles, sans flèche te temps. Or, le temps réversible, par exemple, de la physique newtonienne, est une absurdité en ce qui concerne la trajectoire des écosystèmes. L'écologie n'est pas une science d'éprouvette. Par conséquent, penser les perturbations oblige à prendre en charge une réflexion sur la temporalité. Dans la mesure où il existe un champ toujours grandissant de techniques pour mesurer le temps et pour connaitre l'histoire longue des écosystèmes, un effort de compréhension des temporalités qui régissent les milieux physiques s'avère être du plus grand intérêt pour savoir comment agir sur les écosystèmes sans détraquer leurs fonctionnements naturels. Les travaux dans ce domaine révèlent que les perturbations ne sont pas des anomalies. Dans un très grand nombre, sinon la totalité, des milieux naturels, la perturbation est une composante normale, car récurrente bien que ne frappant pas nécessairement à chaque fois un même lieu, de la dynamique des systèmes. Évidemment, l'homme éprouve des difficultés à admettre que les écosystèmes puisent leur vitalité dans la perturbation, dans ce que nous percevons comme étant le signe d'un désordre. Mais ceci conduit à un réexamen des postulats d'équilibre dans la nature. ce réexamen est abordé (...) dans une perspective temporelle qui dépasse le pas de temps conventionnel de l'écologie (la décennie ou le siècle) et qui intègre les paléoenvironnements à l'échelle de la dizaine à la centaine de milliers d'années : donc les époques géologiques correspondant à l'Holocène et au Pléistocène."

 

 L'instabilité devient la condition de la diversité biologique : le comportement métastable des systèmes naturels, l'adaptabilité différentielle des espèces aux perturbations, les différentes trajectoires des différents écosystèmes, tout cela devient l'objet d'études d'une nouvelle écologie. Dès lors que la nature n'est plus conçue comme étant stable de toute manière, la tentation peut être grande de considérer les perturbations humaines comme faisant partie d'une histoire obligée de la nature, celle-ci retrouvant de toute façon, à plus ou moins long terme, un état qui peut être qualifié de moins instable. Mais outre le fait que les humains risquent de ne plus faire partie de cette nature retrouvant ses marques, une perception de ce genre possède l'inconvénient de faire apparaitre comme légitime l'exploitation effrénée de la nature, avant que celle-ci entre dans de grands bouleversements. L'activité humaine fait partie effectivement d'une longue lignée d'activités des êtres vivants, mais au lieu que les résultats de cette activité soit étalée sur de nombreux siècles, les effets de l'activité des humains se font ressentir dans des périodes de plus en plus courtes... C'est en prenant en compte à la fois l'évolution multiséculaire des écosystèmes et les changements induits par l'activité humaine que la gestion de l'environnement, en gardant cet environnement viable, que l'homme devient efficace. Le fait même que la nouvelle écologie provienne d'abord des acteurs en recherche de l'efficacité pratique sur de longs espaces-temps, permet un certain optimisme relatif.

 

 

 

Yanni GUNNELL, Écologie et société, Armand Colin, Collection U, sciences humaines et sociales, 2009. Charles DEVILLERS et Yves GUY, Dictionnaire du Darwinisme et de l'Évolution, PUF, 1996. Jean-Paul DELÉAGE, Une histoire de l'écologie, 1991.

 

ETHUS

 

Relu le 30 juillet 2020

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22 septembre 2011 4 22 /09 /septembre /2011 14:47

      La notion de conflit en Écologie recouvre plusieurs réalités qui vont des multiples luttes entre micro-organismes biologiques aux heurts entre populations à propos de la distribution de ressources-clés, dans un environnement changeant. Sérier les différents conflits liés à l'écologie est autre chose que de décrire l'écologie d'un conflit, si tant cela ait un sens. Avant d'aborder ce qui fait la spécificité d'un conflit écologique et pour ne pas céder à une mode ou à une dérive intellectuelle, il convient de comprendre la notion d'Écologie, dont la lente émergence dans le vocabulaire scientifique et dans le vocabulaire courant, dans les sciences naturelles, puis sociales, puis encore socio-politique... dans tout son aspect conflictuel. Au début, c'est dans le développement même des réflexions sur l'évolution qu'elle naît, avec d'abord la botanique géographique.

 

L'Écologie comme science...

     L'écologie, aux sens de Ernst HAECKEL (1834-1919) (1866, selon l'Atlas de biologie de Gunter VOGEL et d'Hartmunt AUGERMANN) est l'étude des interactions qui s'exercent entre êtres vivants et le milieu où ils vivent. Elle concerne toujours des systèmes supra-individuels. On peut l'appréhender sur 3 niveaux :

- Autoécologie : son objet est l'étude des relations entre l'individu et son environnement ; elle est en relation spécialement avec la physiologie et d'autres disciplines comme l'Écophysiologie et l'Écoéthologie.

- Démécologie : son objet est l'étude des relations entre l'environnement et les structures internes de la population, en relation avec la génétique des populations avec laquelle elle forme la biologie des populations, et a des liens étroits avec les sciences appliquées (dégâts dus aux parasites...).

- Synécologie : son objet est l'écosystème ; en passant du qualitatif au quantitatif, grâce à l'analyse systématique moderne, c'est la transition vers une écologie nouvelle, au sens d'Eugène ODUM (1913-2002). L'écosystème regroupe la communauté des êtres vivants (biocénose) et le lieu de vie (biotope) dans leurs dépendances réciproques.

L'action des facteurs abiotiques (lumière, température, eau, sol) est étudiée dans ces sciences naturelles, notamment pour les Végétaux. 

 

Pour les Végétaux comme pour les Animaux, trois effets écologiques sont distingués:

- l'effet directeur (Attirance, Répulsion) ; qui est plus important pour les formes libres, se déplaçant activement que pour les espèces fixées. Les organismes fixés ne réagissent à l'effet d'attirance/expulsion des facteurs écologiques que par les mouvements des cellules isolées (Tropismes positifs ou négatifs). Chez les organismes qui se déplacent librement, cela conduit à des mouvements réactionnels orientés (taxies) pour rechercher des conditions favorables ou éviter les défavorables.

- l'effet modificateur (Modification ou Transformation) ; Cet effet ne concernent que le phénotype mais peuvent avoir une grande importance écologique : la réponse de l'organisme aux conditions du milieu dépend beaucoup de la durée d'action de ces facteurs.

- l'effet limitant influe fortement sur la répartition et les manifestations vitales des individus, que ce soit à grande échelle ou à échelle plus restreinte. Les facteurs biotiques fixent en général seulement la limite des possibilités d'existence (maximale au niveau des prédateurs, minimale au niveau de la prioe-nourriture.

       Un écosystème constitue la base des interactions entre espèces, ces relations allant de la concurrence à la neutralité, en passant par le parasitisme, la prédation, la symbiose, la coopération, la fructification et le commensalisme. Toutes ces relations peuvent être considérées sous l'angle coopération/conflit, à condition expresse de ne pas verser dans un certain anthropomorphisme, et d'exclure, sauf pour une partie du monde animal et l'espèce humaine, toute forme de conscience, la plupart des comportement étant commandée par soit des taxies ou des tropismes.

 

Un manque de clarté persistant sur l'Écologie....

   La diversité des définitions données par HAECKEL n'a pas favorisé, selon Vincent LABEYRIE, la clarté des orientations ni la convergence des recherches.

"Ses premières définitions, étroites et voisines de celle de l'éthologie (...) concernaient le champ d'étude des relations entre les êtres vivants et leur environnement. Elles n'apportaient rien de nouveau, car depuis HIPPOCRATE (490-370 av J.C.), chaque naturaliste sait qu'aucune étude sérieuse des êtres vivants ne peut être efficace si elle néglige le cadre de vie, si elle ignore l'existence des interactions. Ainsi, tout biologiste ou tout naturaliste pouvait faire naturellement de l'écologie ou de l'éthologie. Dans ce contexte, il était possible d'affirmer très tôt : "L'écologie est pour la biologie la science du réel". La première définition de l'écologie par Haeckel ne provoquait aucune rupture conceptuelle avec la position des naturalistes français du XIXe siècle. Il n'y avait par ailleurs aucune contradiction, a priori, entre cette définition et le positivisme ambiant puis Comte lui-même avait recommandé en 1834 de ne pas dissocier l'organisme de son milieu.

Mais Ernst Haeckel  a donné de l'écologie une seconde définition beaucoup plus opérationnelle. Il a repris, dans une perspective évolutive, la notion finaliste de l'économie de la nature utilisée par Linné en 1749 dans la rédaction de la thèse de son élève Isaac J. BIBERG. (...) C. Limoges résume la pensée de Linné : "L'économie de la nature c'est, essentiellement, une conception de l'interaction finalisée des corps naturels ; en vertu de laquelle un équilibre intangible se maintient au cours des âges... Dans cette conception de l'économie de la nature, la proportion se dit de l'équilibre constamment maintenu entre les populations spécifiques. Cette proportion n'est pas vraiment un effet des interactions des phénomènes naturels, mais plutôt le principe qui les régit. (...) Une économie de la nature comprise comme autoreproduction exacte à l'infini implique comme postulat premier une téléologie que l'école linnéenne, loin de récuser, se donne pour tâche ultime d'exhiber." Il est possible que ce finalisme béât des partisans du holisme de l'économie de la nature ait détourné pendant la première moitié du XIXe siècle - et éloigne encore - des naturalistes soucieux de comprendre le fonctionnement de la nature, mais pour lesquels méthode analytique et rigueur scientifique sont indissociables. En effet, les notions de base nécessaires à une étude scientifique du fonctionnement de l'écosphère et des écosystèmes étaient déjà acquises pendant la première moitié du XIXe siècle. (...). H. Nicol trouve des raisons idéologiques à ce retard dans l'utilisation et la définition de la démarche holistique de l'écologie : "L'enseignement des relations de l'homme moderne avec la totalité de son environnement a été bâti sur des charpentes plus adaptées au XVIIIe siècle qu'au XIXe ou au XXe. C'est au contraire, en rupture avec le finalisme créationniste, et dans la perspective darwinienne d'un holisme matérialiste et évolutionniste, que Haeckel a introduit le concept d'écologie comme économie de la nature. Il en avait éprouvé le besoin pour expliquer l'origine des adaptations chez les êtres vivants. Haeckel précise sa position : "Cette science de l'écologie, souvent improprement considérée comme biologie dans un sens étroit, a longtemps formé le principal élément de ce qui est communément considéré comme l'histoire naturelle."".

      Vincent LABEYRIE indique que des remarques très importantes avaient été faites avant DARWIN, par exemple par J-B. LAMARCK, dans les Recherches sur les causes des principaux faits physiques (1793). Il y montrait l'importance des organismes vivants dans la formation des cycles biogéochimiques de circulation de la matière. Comme la définition de l'écologie comme économie de la nature n'a été suivie d'aucun réel travail marquant de Ernst HAECKEL, la confusion est entretenue par la suite. "Parallèlement, le divorce dans les relations entre économie de la nature (écologie) et économie humaine, n'est apparu qu'à la fin de la première moitié du XXe siècle, quand la puissance d'intervention humaine est devenue telle que l'inadéquation des stratégies d'aménagement et de production a atteint des proportions catastrophiques. (...). L'intérêt de la définition de l'écologie comme étude  de l'économie de la nature a été reconnu très lentement. Il a fallu attendre 1935, avec l'introduction du conception d'écosystème par  Arthur George Tansley (1871-1955), pour que l'insertion de la démarche écologique se traduise par l'apparition de concepts complémentaires opérationnels. A travers l'étude holistique de ces systèmes spatiaux naturels, l'unité fonctionnelle de la nature du XVIIIe siècle était retrouvée." Notamment par les travaux de R. L. LINDERMAN en 1941 et de E. ODUM (Fondamentals of ecology - 1953), pour expliquer le fonctionnement des écosystèmes, et en particulier étudier la circulation de l'énergie et de la matière entre les différents compartiments de l'écosphère." La forte demande sociale pour des études d'impact des activités humaines sur l'environnement se traduit par de grandes difficultés d'évaluation, dues précisément aux connaissances encore embryonnaire en écologie. 

La plupart des conflits sur l'utilisation de l'environnement, que l'on pourrait baptiser peut-être un peu rapidement conflits écologiques (cette fois strictement à l'intérieur de l'espèce humaine) se trouve aggravé par cette relative méconnaissance, malgré les progrès très importants réalisés ces derniers temps sous l'effet de l'urgence pour faire face aux changements climatiques accélérés. 

 

Par définition, en suivant toujours Vincent LABEYRIE, "l'approche écologique se situe aux interfaces. Elle se distingue des disciplines scientifiques traditionnelles qui se définissent en isolant l'objet de leur étude. Le fonctionnement (l'économie) de la nature implique des flux qui transcendent les interfaces ; ainsi toute étude écologique exige la mise en relation d'au moins deux entités du système. Étude de fonctionnement des ensembles spatiaux, l'écologie s'intéresse aux relations entre sous-ensembles. Ainsi, il y a une écologie forestière, une écologie lacustre, une écologie prairale..., mais il n'y a pas d'écologie végétale ou d'écologie animale. De telles expressions sont contraires au concept d'écologie comme économie de la nature, puisque l'animal ou le végétal ne peuvent constituer à eux seuls des ensembles isolés. La circulation de la matière implique au moins la présence dans un même système de végétaux pour stocker de l'énergie sous forme de molécules organiques, et de micro-organismes pour précéder à leur minéralisation. Il est même difficile d'envisager une écologie du sol, ce dernier ne constituant pas un écosystème ; en revanche, aucune étude écologique ne peut ignorer les échanges impliquant le sol."

 

L'Écologie comme discipline scientifique des relations entre les hommes et la nature et entre les hommes... Vers l'Écologie politique

      La position privilégiée de l'homme en tant qu'espèce dans l'écosphère, capable d'entreprendre l'exploitation de tous les écosystèmes sans connaissance réelle des conséquences, met en danger la base même de son existence, ce surtout depuis l'ère industrielle. Du coup, l'ensemble des acteurs des sociétés humaines conscient de ce fait (se considérant aussi de cette manière) veut s'opposer de manière de plus en plus ample à des entreprises humaines identifiées comme responsables de bouleversements environnementaux. Ils donnent à leur combat le nom d'écologie politique, dans le même temps où se développe de manière accélérée l'acquisition de connaissances sur l'écologie humaine, au sens d'interaction entre l'activité de l'espèce humaine et l'ensemble de l'environnement. A partir du moment où l'espèce humaine est considérée comme facteur écologique majeur, une philosophie issue de l'écologie se développe, l'écologisme. Ce terme, recouvre, à vrai dire, des courants idéologiquement divergents (sur les moyens d'action et/ou sur les objectifs), dont la plupart, la partie la plus combative en tout cas, refuse d'ailleurs d'être catalogué ainsi.

De toute manière, sous la poussée des effets de plus en plus dévastateurs de l'utilisation anarchique de l'écosystème, est né une écologie politique qui inclut la politique et la gestion de la cité. En ce sens le conflit écologique met aux prises des intérêts particuliers, toujours sur la lancée d'idées d'une époque où ces conséquences n'étaient pas encore perceptibles, à l'intérêt général qui commande une grande prudence dans l'exploitation de la nature et en même temps une refonte globale des relations humaines. 

 

      Jean-Paul DELÉAGE regrette la coupure persistante entre sciences de la nature et sciences humaines, "préjudiciable à la compréhension des nouveaux problèmes posés à nos sociétés." Mais la simple transposition, précise t-il "de concepts écologiques comme capacité de support, niche, stabilité, etc. à l'analyse sociale ne suffit pas à constituer une écologie humaine. Elle risque au contraire d'égarer les recherches dans les impasses d'une écologie gestionnaire qui s'accommoderait des injustices du monde". Nous pensons comme lui que "la rationalité écologique ne peut à elle seule ni fonder la décision politique ni se substituer au calcul économique. En effet, et nous le suivons toujours, "toutes les sociétés historiques ont exploité des ressources et ont entretenu des rapports déterminés avec le monde naturel. "Dans les sociétés contemporaines, poursuit-il, ces rapports sont entrés en crise profonde. L'écologie scientifique, maintenant relayée par l'écologie politique, a l'irremplaçable mérite d'avoir ouvert un large débat  sur cette crise. Ce débat met en cause les modèles de gigantisme et d'uniformisation sociale, les régulations par la valeur d'échange ou la planification autoritaire et finalement la place de l'économie elle-même dans toutes les formations sociales."

"L'écologie pose ainsi une question essentielle, sans y apporter de réponse unique, parce qu'elle-même ne constitue pas une approche unique et simple des énigmes de la nature, parce qu'elle est le produit d'une histoire extrêmement complexe, fécondée par de multiples controverses." Il n'y pas d'autorité définitive scientifique d'un point de vue écologique, et le message écologique est plutôt un message de prudence, comme peuvent le témoigner les multiples dispositions regroupées sous des politiques de précaution.

L'écologie est toujours travaillée par des forces contraires, de l'intérieur. "Ainsi perdure, écrit encore Jean-Paul DELÉAGE, à l'intérieur même de l'écologie le conflit majeur entre une conception réductrice de cette science et sa vocation originelle, animée de la grande idée humboldienne d'un souffle unique donnant vie aux plantes, aux animaux et aux humains. L'écologie nous incite à sortir des oppositions stériles entre réductionnisme et holisme, analyse et synthèse, conflit et coopération. Au-delà du remarquable progrès que constitue l'écologie opérationnelle rendue possible par l'ordinateur (Marcel BOUCHÉ, Écologie opérationnelle assistée par ordinateur, Masson, 1990), l'écologie doit se familiariser avec l'incertitude de l'aléa, que permettent de formaliser les mathématiques du chaos". En fin de compte le défi des problèmes mondiaux de surpopulation, de déficit énergétique, des dangers climatiques... est bien celui de l'émergence d'une nouvelle citoyenneté écologique et planétaire, qui renverse toutes les variantes identitaires connues depuis des millénaires. 

 

Faut-il se replier comme le font beaucoup sur l'Écologie comme discipline scientifique "neutre"?

    Yanni GUNNELL, qui exprime la peine à s'y retrouver dans le foisonnement d'études consacrées à l'écologie, et en se limitant à l'écologie en tant que discipline scientifique propose de distinguer :

- tantôt une science à partie entière, avec des ambitions réductionnistes que l'on retrouve dans toute science. Cette science s'est longtemps contentée d'étudier la nature sans l'homme, ou en tout cas une nature dans laquelle elle postule ne pas avoir détecté d'impacts humains, et donc "vierge". Dans les précis et manuels d'écologie scientifique, une part si large est consacrée aux concepts et à la théorie que parfois on peine à croire que l'écologie est une science naturaliste faite d'observations, d'études de cas et de retours d'expériences vécues au contact de la faune et de la flore. Ce n'est évidement pas dans ce genre de science que nous pouvons trouver trace d'un quelconque type de conflit....

- tantôt une discipline qui fait la synthèse des résultats sectoriels acquis par plusieurs disciplines ; auquel cas elle se confondrait partiellement avec cette autre discipline "carrefour", la géographie. Une géographie, oublieuse de ses origines de visées stratégiques, décidément bien paisible...

- tantôt non une science, mais un domaine informel de recherches pluridisciplinaires. Dans ce cas, l'écologie court le risque de n'être que l'objet de colloques pluridisciplinaires plutôt que de revues spécialisées ou de manuels didactiques, sans parvenir la plupart du temps à proposer un discours cohérent et une visibilité académique distincte ; et sans se forger une légitimité auprès du public. Cette approche renoue cependant avec la tradition de l'écologie anglo-américaine comme discipline extra-académique, incarnée par des sociétés savantes rassemblant elles-mêmes des individus émargeant à des disciiplines variées et à des intérêts socio-économiques, il faut bien le dire, tout aussi variés....

- tantôt une science de l'environnement, qui s'occuperait de recherches sur la nature et ses états multiples, mais aussi de développement humain (appelé aujourd'hui durable...). L'écologie se développe sous la pression d'une demande sociale et cela revient à placer l'écologie dans une position de science applicable, avec des attentes concrètes et des obligations de résultat. Cette science de l'environnement se trouve souvent au coeur des enjeux socio-politiques, donc au coeur de conflits sociaux et culturels.

 

 

 

 

Günter VOGEL et Hartmunt ANGERMANN, Atlas de biologie, La pochothèque, Le livre de poche, 1994. Vincent LABEYRIE, article Ecologie, dans Dictionnaire du Darwinisme et de l'Evolution, PUF, 1996. Jean-Paul DELÉAGE, Une histoire de l'écologie, Éditions La Découverte, Points Sciences, 1991. Yanni GUNNELL, Écologie et société, Armand Colin, 2009.

 

ECOLUS

 

Relu le 3 août 2020

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4 novembre 2009 3 04 /11 /novembre /2009 15:04
            Le livre du spécialiste de l'Europe de l'Est (au Figaro et au Quotidien de Paris entre autres), aujourd'hui rédacteur en chef d'un quotidien polonais, dresse un état de lieu terrifiant (ce n'est pas une exagération) de l'industrie nucléaire civile et militaire russe.
Héritiers de l'Union Soviétique, quatre républiques, la Russie, l'Ukraine, la Béliorussie et le Kazakhstan, ont aussi hérité "d'une quantité suffisante d'armes de destruction massive pour faire sauter plusieurs fois la planète". Mais immédiatement, c'est plutôt des territoires et des sites entiers livrés à une radioactivité intense que ces États doivent gérer, s'ils en ont la volonté politique, élément que soulève également l'auteur. Écrit en 1995, cet état des lieux est donc réalisé juste après l'effondrement du bloc de l'Est.
     
     Christophe URBANOWICZ commence son livre par "le mystère du mercure rouge", un de ces mystères autour de nombreuses matières à moitié fictives. Commencée dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale, une véritable course aux matériaux aux propriétés plus ou moins dithyrambiques a mis aux prises secrets secrets (CIA, KGB et bien d'autres...), trafiquants d'uranium ou de plutonium, vrais ou faux, sociétés de l'Est et de l'Ouest en chasse d'opportunités, pays "proliférateurs", parfois principaux perdants de vastes entreprises d'escroquerie, politiciens et militaires plus ou moins intéressés par des profits personnels. L'auteur n'hésite pas à dire que les principaux gagnants d'ailleurs de ces mystères sont le KGB et la nomenklatura soviétique qui ont amassé grâce à cela des profits considérables, et... les pays occidentaux qui ont pu ainsi, grâce à l'attention mobilisée à travers le monde pour écouler ces produits-là, mieux connaître les filières clandestines entre l'Est et l'Ouest.
     Faux et vrais produits radioactifs ont donc circulé, et la liste est assez longue des saisies effectuées par les polices et les douanes. Les trafiquants de l'atome ont profité jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au transfert de 20 000 armes nucléaires de l'ex-URSS à la Russie, mais ce n'est pas la possibilité de détourner ou de fabriquer une bombe nucléaire qui retient principalement l'attention de l'auteur, qui explique les difficultés techniques d'y parvenir, c'est plutôt la dissémination de nombreux produits radioactifs, dont certains circulent encore on ne sait où, non seulement à partir d'installations militaires ou lors des transports sur parfois de longues distances, mais surtout à partir des centrales nucléaires, des usines ou des instituts dont le système de sécurité ressemble parfois "à une passoire".  D'ailleurs toute cette circulation de produits nucléaires se double de polémiques politiques en Allemagne ou ailleurs, où certaines forces politiques profitent de la peur suscitée par cette circulation, quitte à mettre en épingle certaines affaires où il s'avère qu'il s'agit en fait de "faux" produits, pour accroître leur emprise idéologique sur certaines parties de la population.
   
      Le mérite de ce livre est aussi de mettre en relief la quasi destruction de l'industrie nucléaire russe, après le coup d'arrêt des dépenses militaires soviétiques et le démantèlement de tout le réseau de planification. Fuite de matériaux bien entendu, mais aussi chute du nombre d'emplois, de spécialistes de haut niveau, déshérence des 24 villes secrètes du ministère de la défense, de conception et de fabrication des armes nucléaires, fuite de cerveaux par départ de travailleurs du secteur nucléaire ou carrément hors de Russie. Christophe URBANOWICZ compare la véritable chasse aux savants soviétiques à celle des savants nazis après la chute du Reich, détaillant les politiques différentes suivies par les Américains d'une part et les Européens d'autre part (chasse non limitée au secteur nucléaire d'ailleurs). Il s'agit non seulement de l'installation d'une partie de l'élite scientifique, malgré les limitations effectuées dans cette fuite des cerveaux en ce qui concerne les spécialistes aux connaissances les plus pointues, mais également de la communication à l'extérieur de multiples secrets de fabrication ou de conception d'armes nucléaires, entre autre par le canal d'Internet.
  
       A l'heure où il écrivait les lignes de son livre, l'auteur estime que "la perestroïka écologique n'est pas encore à l'ordre du jour en Russie" ; pourtant "près de 15% du territoire de l'ex-territoire de l'URSS sont déclarés (Rapport de la sécurité de la commission écologique russe de 1994) "zones de désastre écologique" et quelques quatre millions de personnes vivent dans des zones à risque écologique", comme Tchernobyl (Ukraine), Semipalatinsk (Kazakhstan) ou, en Russie, à Tomsk et à Kranoiarsk, dans le bassin houiller du Kouzbas, dans la région du fleuve Amour, au nord de la Chine ou dans la presqu'île de Kola." Tous les anciens sites nucléaires, que ce soient les centres d'essai des armes nucléaire, ou les usines, ou les centre de recherche, sont autant "de bombes à retardement" écologique, vus les niveaux de radioactivité qu'on y trouve.
   Le lecteur pourra trouver en fin d'ouvrage de multiples notes et des indications bibliographiques précieuses.

   Comme ce livre fut écrit depuis un moment déjà, la situation a évolué dans le sens apparemment de l'amélioration, vu les outils, dont l'auteur en détaille certains, mis en place dès 1994-1995. Que ce soit dans le domaine de la collaboration dans l'industrie nucléaire entre la Russie et l'Occident, surtout l'Union Européenne d'ailleurs, ou dans le domaine du démantèlement de l'arsenal soviétique d'armes nucléaires prévu dans les traités de désarmement, où parfois seule l'aide financière et technique occidentale permet de le mener, des progrès notables sont enregistrés, et mis à la connaissance du public par différents canaux d'information. On pourra se référer notamment à la Revue Nucléaire de Russie (RNR), mensuel édité par le Service Nucléaire de l'Ambassade de France en Russie (ambafrance-ru.org). Sur son site figure de nombreuses informations utiles (une liste de liens entre autres). Autre source recommandée, celle de l'organisation non gouvernementale norvégienne, la fondation Bellona (bellona.org), disponible en anglais.
 
   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "L'atome était une religion pour l'URSS. C'est un cauchemar pour la Russie et les autres républiques ex-soviétiques. Une hantise pour les Occidentaux. Une aubaine pour les trafiquants du nucléaire. Depuis l'effondrement de l'Union Soviétique, les trafics de matières nucléaires se multiplient dangereusement. La mafia du nucléaire existe-elle? Qu'est-ce que le mercure rouge? Une arme révolutionnaire ou une gigantesque escroquerie organisée par le KGB? Comment les services de renseignements français ont-ils tendu un piège à des diplomates iraniens en poste à Paris? Pourquoi les services secrets allemands ont-ils monté l'opération "le dard de Munich", l'une des plus grosses saisies de plutonium militaire La pollution radioactive, voilà l'héritage le plus durable du régime communiste. En sacrifiant des milliers de vie humaines, le régime communiste a commis, en silence, un véritable crime nucléaire. Si Tchernobyl reste le symbole de la catastrophe, il n'est pas le seul cimetière de l'atome dans l'ex-URSS. Une centaine d'autres bombes à retardement sommeillent aux quatre coins de l'empire nucléaire éclaté. Une enquête rigoureuse qui révèle et démonte les mécanismes du trafic le plus effrayant de cette fin de siècle."

Christophe URBANOWICZ, L'empire nucléaire éclaté, document, Editions Michalon, 1995, 258 pages.
 
Complété le 9 octobre 2012
Relu le 17 Août 2019

    
 

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