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19 juillet 2010 1 19 /07 /juillet /2010 14:05

                            Les crises économiques du système capitaliste font partie depuis les écrits de Karl MARX d'un fonctionnement normal. La crise économique, rappelle Isaac JOSHUA, accompagne l'existence même du système capitaliste. "Elle est l'une des expressions de sa difficulté à vivre mais également, paradoxalement, une manifestation plus ou moins régulière de sa pérennité. Elle est tout à la fois preuve de faillibilité et de démonstration de viabilité." L'auteur d'Une trajectoire du capital décrit les deux mouvements de la crise : "Le premier est celui de la période descendante et peut aller jusqu'à menacer l'existence même du système", caractérisé par la contradiction entre le caractère toujours privé de la propriété et le caractère de plus en plus social de la production. Chaque agent prend des décisions en pensant assurer sa propre survie alors que l'ensemble des décisions de tous les agents menacent le système dans des circonstances déjà très souvent décrites par les économistes marxistes. Le deuxième moment est le moment d'une purge terrible : destruction de marchandises, destruction d'outils de production, destruction de capital financier, chômage. Il s'agit là d'un processus de redressement, de remplacement de productions par d'autres productions pour recommencer un nouveau cycle, une nouvelle croissance suivie une fois encore d'une nouvelle chute...

 

                   La plupart des traités d'économie marxiste refuse le ton faussement impartial adopté dans les manuels d'économie, celle de ce qu'ils appelleraient bien volontiers l'idéologie dominante. Alors que l'étudiant peut avoir l'illusion de se voir confier les clés réelles de l'économie à travers les manuels généralement diffusé, alors même qu'il s'agit bien entendu du point de vue de l'entreprise ou du gestionnaire d'une économie nationale, les économistes marxistes, tel Ernest MANDEL, disent clairement de quel point de vue ils veulent parler. "La crise, la réapparition du chômage massif, l'offensive universelle du capital contre la classe ouvrière, les menaces croissantes qui pèsent sur les libertés démocratiques et sur la paix en fonction même de la détérioration de la situation économique du capital, tout cela nous incite à redire avec force que le régime capitaliste est un régime condamné. En effet, il menace de plus en plus de détruire la substance même de la civilisation matérielle et de la culture humaine dont il avait jadis assuré l'essor, fût-ce sous une forme contradictoire, avec d'énormes tares et aliénations qui lui étaient inhérentes dès sa jeunesse. Il est urgent que l'humanité lui substitue un régime social adapté aux besoins contemporains de l'homme, à ses forces productives et à sa tendance émancipatrice : le régime socialiste, qui n'existe encore nulle part (le texte date de 1982). La seule force sociale capable de mener à bien pareille oeuvre de reconstruction gigantesque est la classe ouvrière, c'est-à-dire l'ensemble des salariés. La crise actuelle doit faciliter son dégagement de l'influence idéologique bourgeoise (...) Mais que cette prise de conscience soit scientifique, qu'elle ne charrie ni mensonges, ni légendes, ni mythes, mais s'appuie sur les faits réels et leur explication rigoureuse, telle est notre ambition. Telle devrait être l'ambition de tout marxiste, pour qui seule la vérité peut être révolutionnaire".

Il s'agit d'un écrit d'un économiste marxiste qui refuse d'assimiler l'économie soviétique par exemple, à une véritable alternative au système capitaliste. il existe bien entendu énormément d'économistes "officiels" (moins depuis la chute de l'Union Soviétique) qui, à longueur de manuels, exposent une vision - dont la mathématisation n'a rien à envier de ceux que nous pouvons trouver couramment. à l'Ouest.- de ce qu'ils considèrent une économie communiste ou marchant vers le communisme. Et autant d'explications des crises économiques. Mais ce qui nous intéresse maintenant, c'est comment les économistes, en quelque sorte enfin débarrassés de l'illusion soviétique (certains diraient pseudo-soviétique...), perçoivent ces crises.

Ce qu'il faut d'abord retenir des explications marxistes des crises économiques, c'est qu'elles se placent dans une optique de combat et qu'elles visent le remplacement d'un système par un autre, contrairement aux explications libérales (qui la traitent comme d'origine exogène) ou aux explications keynésiennes (qui voient dans ces crises des dysfonctionnements, mêmes endogènes) et qui visent à améliorer la situation tout en gardant un système dont ils vantent les mérites fondamentaux.

 

               "De même que la théorie académique, la théorie marxiste du cycle industriel a souffert du penchant d'auteurs influents pour une explication monocausale des crises périodes de surproduction. Dans la discussion actuelle (de 1982), deux grandes "écoles" se font face : celle qui explique les crises par la sous-consommation des masses (la surproduction des "biens de consommation") ; et celle qui les explique par la "suraccumulation" (l'insuffisance du profit pour poursuivre l'expansion de la production des biens d'équipement). Cette querelle n'est qu'une variante du vieux débat entre les partisans de l'explication des crises par "l'insuffisance de la demande globale" et ceux de l'explication par la "disproportionnalité". Les deux écoles apportent des éléments précieux pour une compréhension plus approfondie des crises. Mais elles commettent toutes les deux l'erreur de scinder arbitrairement ce qui est organiquement lié, au coeur même du mode de production capitaliste. C'est là l'origine de leur incapacité à élaborer une théorie marxiste globale et satisfaisante des crises, à partir des bribes que Marx nous a laissées dans ses oeuvres principales.", contrairement d'ailleurs aux opinions des fondateurs du marxisme qui considèrent le système comme un tout". C'est ainsi que Ernest MANDEL commence son exposé sur l'explication marxiste des crises de surproduction en général que nous suivons ici.

 

                      Quelles sont les causes des crises économiques?

- La suraccumulation des capitaux, non dans le sens mécaniste où où il aurait suffi que les salaires soient plus bas et les profits plus élevés pour que l'accumulation, et donc la croissance, continuent sans entraves ;

- La sous-consommation de masses, sans aucun doute, à cause d'une pauvreté relative, mais pas dans un sens vulgaire où la crise pourrait être évitée simplement en augmentant les salaires. Car les entrepreneurs capitalistes sont intéressés non à la simple vente des marchandises, mais surtout au profit qu'ils peuvent en tirer. Car toute augmentation des salaires au-delà d'un certain seuil doit réduire forcément d'abord le taux de profit et ensuite la masse même des profits, et donc entraver l'accumulation de capital ;

- L'anarchie de la production et la disproportionnalité entre les différentes branches de la production, mais il ne faut pas oublier que la disproportion entre production et consommation finale est un élément constitutif du système ;

- La chute du taux de profit, mais pas dans le sens mécaniste du terme, car il faut constater qu'à la veille de l'éclatement de la crise, il y a généralement accroissement et non réduction des salaires.

  Pour comprendre l'enchaînement des événements entre la chute du taux de profit, la crise de surproduction et l'éclatement de la crise, Ernest MANDEL distingue les phénomènes d'apparitions de la crise, les détonateurs de celle-ci, leur cause plus profonde, et leur fonction dans le cadre du mode de production capitaliste. la crise économique est toujours une crise de surproduction de marchandises (à l'inverse des crises pré-industrielles, agricoles). Crise de surproduction signifie qu'il y a plus de marchandises à vendre que de pouvoir d'achat disponible pour les acheter aux prix de production : le premier phénomène à comprendre, c'est bien celui d'une rupture brutale de l'équilibre instable qui existe en temps normal entre offre et demande de marchandises. 

  Brusquement, l'offre dépasse la demande au point de provoquer massivement un recul des commandes et une réduction importante de la production courante. Mévente, déstockage et reduction de la production courante entraînent le mouvement cumulatif de la crise : réduction de l'emploi, des revenus, des investissements, de la production..., et ceci dans les deux départements fondamentaux de la production, celui des biens de production et celui des biens de consommation. Peu importe le secteur par lequel la crise commence. Le plus souvent, cela vient du secteur des biens de consommation, mais pas toujours (souvent conjointement, plus rarement par celui des biens de production, mais là beaucoup d'auteurs marxistes divergent avec Ernest MANDEL). 

   L'événement détonateur qui précipite les crises de surproduction est à distinguer de leurs formes d'apparition : scandale financier, brusque panique bancaire, banqueroute d'une grande firme, retournement de conjoncture dans un secteur clé du marché mondial. Le détonateur peut être une brusque pénurie de matière première ou énergétique. Celui-ci n'est pas la cause de la crise et ne la précipite que dans la mesure où il déclenche le mouvement cumulatif. Pour qu'il puisse le déclencher, il faut la coïncidence de toute une série de préconditions, car le détonateur en lui-même; faille d'une grande entreprise par exemple, peut ne pas menacer le marché. 

   La fonction objective de la crise de surproduction est de constituer le mécanisme à travers lequel la loi de la valeur s'impose, malgré la concurrence ou l'action des monopoles.

   Ernest MANDEL, comme d'ailleurs l'ensemble des économistes marxistes centrent leur analyse des croissances et des crises sur les changements qui surviennent dans la composition organique du capital (laquelle fait entrer dans une fraction le capital fixe - investissements en machine grosso modo et capital variable - rémunérations en général des salariés). Lorsque le capital fixe croit fortement, par suite du progrès technique par exemple, cette composition organique augmente, et elle peut, pendant une certaine période, laisser intact le taux de profit, lorsqu'elle est accompagnée d'une forte augmentation du taux de plus-value (celui-ci étant défini comme le rapport entre l'ensemble des coûts et l'ensemble des recettes, grosso modo), d'une baisse relative des prix des matières premières et (ou) d'un investissement accru de capitaux dans des secteurs ou des pays dont la composition organique du capital est plus faible. Pour eux, la logique même de l'expansion sape les conditions de cette croissance : plus s'accélère l'expansion, plus se réduit ce qu'ils appellent l'armée de réserve industrielle (les salariés inactifs ou chômeurs) et plus il devient difficile d'accroître le taux de plus value, vu que le rapport de force sur le marché de la main-d'oeuvre se modifient en faveur des vendeurs de la force de travail, si celle-ci est bien organisée (forte pression syndicale par exemple) ; plus longue est la période d'expansion, et plus la baisse relative des prix des matières premières devient difficile à maintenir, vu les conditions de production moins élastiques ; plus l'expansion est longue et profonde, et plus rares deviennent les secteurs (et pays) où les capitaux productifs peuvent rencontrer des conditions de composition organique du capital structurellement plus basses que dans les secteurs essentiels des pays industriellement dirigeants. Il est impossible dans le cadre de cet article de détailler plus avant ce mécanisme (se reporter au Traité d'économie marxiste pour plus d'éclairages). L'essentiel est de comprendre que le dynamisme du capitalisme  ne peut exister sans ces crises répétitives, sans ces destructions périodes de capitaux et de forces de travail. L'erreur que veulent pointer les économistes marxistes chez les libéraux et les keynésiens, c'est de supposer possible une série d'ajustements mécaniques et généralisés se produisant dans des conditions bien précises. Un fonctionnement rationnel du point de vue de l'économie globale ne l'est absolument pas pour chaque firme ou cartel pris isolément. Ce qui empêche un fonctionnement "harmonieux", c'est précisément le fait que la propriété privée des moyens de production constitue la règle du système capitaliste. 

 

            La longue crise économique qui perdure depuis les années 1970 (surtout à partir de 1974) provoque chez pratiquement tous les économistes un retour sur les conditions de la crise de 1929, pour tenter de comprendre comment le système capitaliste fonctionne, après une longue période de croissance, de 1946 à 1974 (les trente glorieuses), elle-même faisant suite à une longue période de crises économiques et de guerres de 1914 à 1945. Isaac JOSHUA, profitant de cette maintenant possible mise en perspective avec le temps, explique comment le système capitaliste assure la reproduction élargie de sa matrice, de son foyer européen à l'ensemble du monde. Les tendances conjointes à l'homogénéisation, à la différenciation et à l'interconnexion permettent les transformations successives du capitalisme. Homogénéisation  par le déploiement du système qui élimine ou intègre les anciennes formes de production (artisanat par exemple). Ce système a tendance à résumer les sociétés au deux seuls pôles des sociétés et du salariat. Plus un milieu économique est homogène, plus ses crises se diffusent rapidement. La chute de la place de l'agriculture dans les sociétés (exploitations indépendantes) se repère facilement dans les statistiques. De plus, le capitalisme connaît une sorte de déploiement interne, par différenciation de fonctions, notamment de la fonction financière. En se ramifiant, en créant de nouvelles branches d'activités, le système modifie son agencement interne, devenant plus complexe, plus sophistiqué, et ainsi plus fragile. Une véritable architecture financière, autonome, ayant ses propres institutions, crée deux risques majeurs, qui viennent se rajouter à ceux de l'économie réelle ; ceux découlant du fonctionnement même des institutions financières, et ceux découlant des relations réciproques finance/économie réelles. Les crises se propagent d'autant plus vite que le système capitaliste a tendance à relier entre elles les unités qui le constituent. Le progrès technique accéléré permet cette interconnexion, mettant en rapport offres et demandes à l'échelle d'une planète. (Isaac JOSHUA).

 

         D'autres articles compléteront ensuite celui-ci sur les interprétations marxistes des crises économiques.

 

     Isaac JOSHUA, Une trajectoire du capital, De la crise de 1929 à celle de la nouvelle économie, Syllepse, 2006 ; La grande crise du XXIème siècle, une analyse marxiste, La découverte, 2009 ; Françoise CHESNAIS, Gérard DUMENIL, dominique LEVY, immanuel WALLERSTEIN, Une nouvelle phase du capitalisme, Syllepse, 2001 ; Ernest MANDEL, La crise 1974-1982, Les faits, leur interprétation marxiste, Flammarion, collection Champs, 1982 ; Traité d'économie marxiste, en 4 tomes, Union Générale d'Editions 10/18, 1969 ; Le troisième âge du capitalisme, en 3 tomes, Union Générale d'Editions 10/18, 1976.

 

 

 

 

 

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14 juillet 2010 3 14 /07 /juillet /2010 18:09

          Même les économistes libéraux, du reste assez absents, hors les cercles universitaires, des débats entre la dernière guerre mondiale et le début de la crise "moderne" des années 1970, doivent compter avec la nouvelle façon de penser l'économie après la grande période des crises et des guerres de 1914 à 1945. Car, comme l'écrit Georges DUPEUX, la croissance des trente glorieuses est née des deux guerres. Plus précisément "parce qu'elles ont été des guerres modernes, c'est-à-dire des guerres de masse en même temps que des guerres techniques, mécanisées, motorisées." "Déjà, la première guerre mondiale, qui s'est faite à la vitesse, encore modeste du camion militaire, avait sollicité l'esprit d'invention des savants et des techniciens ; la seconde, au rythme du char et de l'avion, mobilise et la science, et la technique, et l'imagination. Mais, plus encore que le progrès, pas toujours maîtrisé, d'une technique galopante, ce qui compte alors c'est la révélation stupéfiante que la production pouvait se hisser au rythme d'une consommation insensé des ressources économiques du monde entier. D'où l'idée révolutionnaire, qu'une croissance illimitée n'était pas utopique dans la paix puisqu'elle avait été assurée pendant la guerre. " "Les guerres modernes (...) ont marqué une étape décisive dans le mouvement d'amélioration du niveau de vie des masses populaires." L'avènement de la société de consommation, une sorte de "nouveau capitalisme" étroitement lié dès ses origines à la permissive society, découle directement des conditions économiques de la guerre. Celle-ci a entraîné, là où elle n'avait finalement pas lieu, aux Etats-Unis, la naissance d'une ère de prospérité sans précédent. "Si les guerres sont apparues, au-delà des immenses destructions qu'elles ont accumulées, comme le puissant moteur de l'amélioration de la condition matérielle des masses, elles ont, d'autre part, poussé à une gestion autoritaire des ressources par la nation ou, plus exactement par l'Etat. On a vu comment l'intervention de l'Etat dans l'économie n'avait été ni prévue, ni souhaitée (hors des pays à idéologie marxiste bien entendu, et hors des mouvements socialistes, on s'en doute), mais que les exigences de l'intérêt national avaient peu à peu lancé la machine interventionniste." 

Il est apparu que dans les cas d'urgence, en cas de guerres et en cas de crises, or ces trente ans enchainent les unes et les autres, l'on ne pouvait sans péril laisser fonctionner le libéralisme. "Comme les guerres, les crises économiques ont accumulé les ruines matérielles. Mais à longue échéance, l'aspect matériel importe moins que l'aspect psychologique. Les crises économiques, en effet, ont déclenché des pulsions affectives de grande portée. Non pas que les guerres n'aient pas, elles aussi, suscité de tels phénomènes : mais les passions, les terreurs, les espoirs, les illusions qu'elles ont fait naître ont été contrôlées par le sentiment patriotique et mis en ordre par l'instinct de survie. Les crises économiques, elles, par le spectacle d'une misère dont les causes apparaissent inexpliquées et les mécanismes incompréhensibles, développent en contrepartie des aspirations confuses, le plus souvent utopiques, mais d'une grande virulence, à un bonheur matériel qui prend communément la forme de la sécurité.Sécurité de l'emploi, d'abord. Thème qui a marqué si profondément la Grande-Bretagne, patrie du chômage, que la politique qu'elle a adoptée après 1945 apparaît entièrement tournée vers la résolution des problèmes des années trente : la vague du keynésianisme vient, à contretemps, au moment où le danger n'est plus le sous-emploi, mais l'inflation dans la sous-production, handicaper lourdement l'avenir. Sécurité en toutes circonstances, surtout. Aspiration généralisée au monde occidental, sur le modèle d'un système déjà ancien, le système néo-zélandais des premières années du siècle, complété dans son pays d'origine et dès 1938 par un social Security Act. La sécurité totale à laquelle aspirent les masses doit être une sécurité pour tous, et non individuelles, assurée par l'Etat, et non assumée par chacun. Elle est obtenue par le Welfare State, l'Etat providence, dont la généralisation aux pays les plus anciennement développés apparait comme le caractère fondamental des années cinquante. Protéger l'homme "du berceau à la tombe" contre tous les risques qu'il peut courir dans sa vie quotidienne, tel est l'idéal qui parait susciter le consensus le plus général de ce temps." (Histoire économique et sociale du monde).

 

         C'est ce consensus général qui commence à se briser dans les années 1960, et de manière franche avec l'apparition (la réapparition) des crises de grande ampleur. La pensée économique libérale ne s'est jamais éteinte et singulièrement, des économistes comme Friedrich HAYECK (1899-1992) contribuent à un renouveau de son interprétation des crises économiques comme des périodes de croissance. Considéré comme l'un des principaux artisans de la reconstruction du libéralisme du XXème siècocle, l'économiste autrichien propose toute une théorie, beaucoup plus riche que celle de ses prédécesseurs immédiats, qui se déploie aussi dans les domaines de la psychologie, de la philosophie, de la politique et du droit. 

   Friedrich HAYECK propose deux présentations successives des nouvelles interprétations libérales des fluctuations et crises économiques : une première version (effet accordéon) élaborée avant 1939, et une deuxième version (effet ricardo) proposée en réaction au raz--de-marée keynésien. Son analyse part d'une réflexion sur la valeur, et partage la vision marginaliste (JEVONS, WALRAS, MEGER), selon laquelle la valeur d'un bien est une dimension essentiellement subjective, liée à l'utilité procurée au consommateur, en dehors d'un travail accompli dans le passé (contrairement donc à ce pensent les économistes classiques comme chez RICARDO ou MARX). Il ne faut plus considérer que la relation entre l'utilité et la rareté des biens. Sa notion de l'équilibre met l'accent sur l'individu et non pas sur la coordination entre les agents. Jusque là, les économistes se sont préoccupés surtout des différences dans l'espace, alors que l'essentiel réside dans la dimension temporelle. Les prix évoluent dans le temps, ils reflètent les changements dans les conditions de production comme dans les préférences des agents. Si l'on cherche à modifier artificiellement cette configuration des "rapports d'échange pour l'échange intertemporel entre biens de tout genre disponibles à des moments différents du temps", par des politiques monétaires inappropriées, on désorganise les marchés et on crée des déséquilibres (Intertemporal Price Equilibirum and Movement in the value of money, traduction en 1999 d'écrit de 1928). La prise en compte du temps implique celle des anticipations comme de l'incertitude ; du coup, le marché n'est pas un modèle d'équilibre abstrait, c'est un processus relié à un réseau d'information. Ce sont les fluctuations monétaires, reliées à l'élasticité des systèmes modernes de crédit, qui sont responsables des fluctuations et des crises économiques. 

Dans sa première présentation des fluctuations et crises (effet accordéon), Friedrich HAYECK part d'une situation d'équilibre caractérisée par le plein emploi des ressources productives, humaines et physiques, et par une flexibilité parfaite des prix. La répartition entre la production des biens de consommation et celle des biens d'investissement correspond au rapport entre les dépenses de consommation et le niveau de l'épargne déterminé par les préférences intertemporelles des agents. Le taux d'intérêt est un prix réel qui établit l'équilibre entre l'épargne et l'investissement, garantissant de ce fait l'équilibre dans l'économie. Les grandeurs réelles qui la caractérisent sont les mêmes que celles qui existeraient en situation de troc. Mais pour des raisons qui ne sont jamais expliquées clairement par l'économiste autrichien, sinon pat la faiblesse de l'être humain ou encore par l'irresponsabilité des économistes et de ceux qu'ils conseillent, on observe, dans toutes les économies, une tendance à l'expansion du crédit au-delà de ce qui est nécessaire et souhaitable pour assurer le maintien de l'équilibre. Ce biais inflationniste est consubstantiel à toute économie monétaire et surtout à toute économie de crédit. Cette expansion du crédit, inévitable, a pour effet de faire baisser le taux d'intérêt effectif au-dessous du taux d'équilibre. Alors les fausses informations circulent. La baisse du taux d'intérêt rend plus rentables les processus de production plus éloignés de la consommation finale, ce qui constitue "une incitation excessive à l'accroissement de la production pour des dates plus lointaines aux dépens de la production destinée à des dates plus rapprochées" (Ibid). Ceci crée un état de déséquilibre dynamique et tôt ou tard, vient un moment où le mouvement amorcé par l'expansion du crédit s'inverse, provoquant une crise. Ce qui cause la crise, ce n'est pas l'insuffisance de la demande effective, mais au contraire le surinvestisssement qui se transforme en excès de demande de consommation par rapport aux moyens de la satisfaire. Toute tentative pour ensuite guérir la dépression par une expansion du crédit aggrave la dépression, par stimulation artificielle de la demande de consommation. Cette dynamique est inhérente au système économique : "les fluctuations économiques doivent probablement être acceptées comme le complément nécessaire du développement accéléré qu'ont connu les sociétés les plus avancée durant les dernières cent cinquante années" (Monetary policy in the United States after the Recovery from the Crisis of 1920, traduction de 1999, de l'ouvrage de 1925).  (Gilles DOSTALER)

Dans sa deuxième présentation des fluctuations et crises (effet ricardo), Freidrich HAYECK, devant les critiques très vives, choisit de faire jouer au taux de profit le rôle de ce qu'il appelait précédemment le taux d'intérêt d'équilibre (Profits, Interest and Investment : and Other Essays on the Theory of Industrial Fluctuations, 1939). "Une hausse du prix du produit (ou une baisse des salaires réels) mènera à une utilisation relativement moindre de machinerie et d'autre capital, et à une utilisation relativement plus considérable de travail direct dans la production de toute quantité donnée de biens". L'une des généralités les mieux établies sur les fluctuations industrielles est que, à peu près à mi chemin de la reprise, les prix des biens de consommation commencent à monter, et donc les salaires réels à descendre. Cette baisse de salaires réels a pour résultat de provoquer une substitution du travail au capital. Les profits montent dans les industries plus intensives en main-d'oeuvre et baissent dans les autres. Ces groupes correspondent en partie, respectivement, aux industries de biens de consommation et aux industries de biens d'investissement. La baisse des profits dans les industries de biens d'investissement provoque éventuellement la chute de l'emploi, d'abord dans les secteurs touchés par la baisse initiale des profits, puis dans tous les autres. (Gilles DOSTALER)

  Friedrich HAYECK estime démontrer "qu'une hausse de la demande pour les biens de consommation peut mener à une baisse de la demande pour les biens capitaux", or cela est absolument contraire aux thèse de John Maynard KEYNES. La politique monétaire envisagée, car dans son système l'intervention de l'Etat n'est pas entièrement négative, doit permettre de laisser les taux d'intérêts s'élever au même niveau que les taux de profit pour que se rétablisse l'équilibre dynamique. Il considère que les économistes qui prônent le contraire, pour stimuler artificiellement à court terme l'emploi par une baisse des taux d'intérêt, sont de véritables desperado de l'économie. Le duel des années 1930 entre partisans de KEYNES et partisans de HAYECK, oublié pendant les trente glorieuses, ressurgit, comme d'une mémoire enfouie (Jacques SAPIR). C'est une véritable croisade qui est menée contre l'interventionnisme de l'Etat et le Welfare State (dans un même élan de condamnation économique et morale) lorsque la crise éclate dans les années 1970.

 

         Cette croisade va bien au-delà des ressorts de la théorie économique de Friedrich HAYECK, qui estime que l'Etat doit se porter garant, par son pouvoir fiscal, d'un certain nombre de services collectifs, y compris au niveau de la circulation des bonnes informations en matière économique. Un certain nombre d'économistes, au plus fort de la vague libérale, dénoncent d'ailleurs le passage de la réflexion théorique au jeu de mécano. Où chacun, au poste de conseiller de grandes entreprises qu'il occupe, bricole des explications de conjonctures à partir d'éléments des différents modèles parfois difficilement conciliables de la concurrence, prenant au passage d'arguments médiatiques des bribes des systèmes élaborés par WALRAS, HAYECK, SCHUMPETER, KEYNES...C'est d'ailleurs contre cette tendance laxiste qui fait que l'on ne distingue pas vraiment une ou plusieurs théories libérales des crises économiques aujourd'hui, que s'élèvent des tentatives entre économistes, par ailleurs toujours conseillers de grandes entreprises (poste qui leur fait confondre des notions microéconomiques avec des notions macroéconomiques...), désireux de protéger...leur carrière et le capital théorique tout de même accumulé. Parmi celles-ci figurent le Cercle des économistes français.

 

       Ce cercle des économistes, conscient de faire partie d'une profession déconsidérée, notamment depuis les crises financières des années 1980, tente de faire revivre un véritable débat économique...entre eux. Posant la question, candidement, de savoir pourquoi les économistes se trompent sur les crises et donc sur les véritables fondements de la croissance, Bertrand JACQUILLAT, il invoque le fait qu'ils ont du mal à imaginer à quel point le respect des règles du marché (financier) peuvent être violées, alors même qu'il fait partie de ces économistes libéraux qui ont prôné longtemps la...dérégulation!  il se repose sur l'autorité d'un Paul SAMUELSON, prix Nobel d'économie en 1970, pour finalement écrire que les lois économiques triomphent puisqu'il est impossible de prévoir les prix futurs! Nous croyions naïvement que leur travail consistait à...faire des prévisions économiques opérationnelles!  Reconnaissons simplement que le libéralisme s'occupe surtout de l'intérêt des entreprises et des entrepreneurs (même s'ils ne sont pas les seuls à le faire...), que donc leur socle doctrinal reste micro-économique - les termes de l'échange dans un secteur ou dans un autre, avec d'extrêmes difficultés de faire de ces équilibres partiels une théorie de l'équilibre général qui sorte d'un certain simplisme. Comme leur véritable travail consiste à faire naviguer des entreprises et non pas des économies, il est facile de concevoir leur difficulté de cerner une macro-économie, celle des conditions générales de croissance et de crise. D'une série d'études portant sur les comparaisons entre les crises économiques de 1929 et de 2009, le même auteur met en évidence de "riches contributions" : la nécessité de réintégrer l'histoire économique dans la compréhension du fonctionnement des économies, la recherche d'un inventaire, d'une taxonomie des crises économiques et financières, d'une analyse de leur nature, de leurs similitudes et de leurs différences, à la fois de leurs causes et de leurs effets, l'analyse des erreurs de politique économique qui ont été faites ou qui ont pu être évitées et l'énoncé des prescriptions de politique économique que l'on peut faire aujourd'hui de manière normative à la lumière des crises du passé pour sortir de la crise actuelle. 

 Les crises sont certes, comme le rappelle Françoise BENHAMOU, des moments de repensée des modèles économiques. En tout cas, force est de constater que beaucoup de tenants du libéralisme d'antan lorgnent maintenant vers un régulationnisme dont ils recherchent les modalités les moins "préjudiciables" aux intérêts des entreprises. Revenir sur la crise de 1929, c'est aussi revenir sur le débat entre KEYNES et HAYECK, avec le recul de l'expérience du keynésianisme et du libéralisme. 

     Plusieurs paragraphes supplémentaires suivront plus tard pour préciser les éléments d'un tel débat, mais pas seulement. Aussi et surtout pour bien comprendre comment la compéhension de l'école libérale des crises évolue.

 

        Les cahiers de le cercle des économistes, 1929-2009, Récession(s)?, Rupture(s)?, Dépression(s)?, sous la direction de Bertrand JACQUILLAT, PUF, novembre 2009 ; Jacques SAPIR, Les trous noirs de la science économique, Essai sur l'impossibilité de penser le temps et l'argent, Albin Michel, collection Economie, 2003 ; Gilles DOSLATER, Le libéralisme de Hayek, La Découverte, collection Repères, 2001 ; Histoire économique et sociale du monde, Tome 5, Guerres et crises, 1914-1947, sous la direction de Georges DUPEUX, Armand Colin, 1977.

 

                                                                                                                                                                          ECONOMIUS

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9 juillet 2010 5 09 /07 /juillet /2010 09:15

            Les crises économiques existent depuis que l'histoire de l'humanité a commencé, mais leur ampleur et leurs caractéristiques évoluent avec le temps : produits de conflits et d'accidents, de conflits plus que d'accidents ou d'accident purs et simples, elles peuvent être le fonctionnement ordinaire d'un système économique. Le degré de complexité des sociétés influe beaucoup sur la gravité de ces crises dont les éléments sont souvent inséparables de l'existence de guerres larvées ou ouvertes. En tout cas, les groupes sociaux se combattent et coopèrent tous souvent sans connaître les conséquences souvent funestes de leurs activités. Les théories économiques qui tentent d'expliquer ces crises se partagent entre une explication fataliste et "naturelle" et une explication structurelle et "conflictuelle" ; elles peuvent être autant une justification de l'action de certains agents économiques qu'une véritable explication de la réalité. De plus, si l'ensemble des sociétés souffrent des crises économiques, de nombreux groupes sociaux tirent l'essentiel de leur subsistance et de leur pouvoir de leur existence. La spéculation semble avoir toujours exister depuis les activités d'entrepôt des grains des récoltes jusqu'aux mouvements financiers d'aujourd'hui.

 

            "Dérèglement qui dépasse le niveau local ou sectoriel pour gagner l'ensemble de l'économie ; phénomène brutal et de court terme qui se distingue d'une période durable de difficultés, à laquelle on donne plutôt le nom de dépression ; baisse de la production ou de la consommation nationales, extension du chômage... en dehors de ces quelques caractéristiques trop élémentaires pour être vraiment éclairantes, c'est la pluralité des crises qui semble l'emporter sur l'unicité : on peut y voir le résultat de la multiplication des structures économiques, sociales, qui se sont succédés dans le temps et juxtaposées dans l'espace et qui ont réagi différemment aux perturbations initiales. Plus que les causes du phénomène importent donc les processus de diffusion et d'amplification qui généralisent à l'ensemble d'une économie nationale et à l'ensemble de l'économie mondiale un déséquilibre jusqu'alors circonscrit." Cette présentation de Patrick VERLEY résume bien la tendance dominante actuellement d'examen des crises, portée beaucoup plus sur leur fonctionnement que sur leurs origines profondes. Elle possède néanmoins le mérite de rappeler que les crises agricoles ont précédé de très loin les crises industrielles et financières que nous vivons.

Selon Ernest LABROUSSE (1895-1988) (dans par exemple l'Esquisse du mouvement des prix et des revenus en france au XVIIIème sicèle, 1933), la crise de sous-production agricole serait une caractéristique permanente des économies pré-industrielles en France jusqu'au milieu du XIXème siècle. Mais cette hypothèse ne reçoit pas le consensus des historiens en économie (voir l'Histoire économique et sociale du monde, sous la direction de Pierre LEON), qui mettent en avant surtout l'habitude alimentaire centrée sur un seul type de cultures, l'insuffisance et le fort coût des transports et...la difficulté d'avoir des informations chiffrées à large échelle sur l'évolution des prix agricoles. C'est surtout à l'orée de l'ère industrielle que les économistes se penchent véritablement sur la questions, sur les liaisons entre crises industrielles et crises agricoles. Ils pointent surtout le fait que les crises commerciales, industrielles et financières des XVIIIème et XIXème siècles découlent souvent du contrecoup des guerres. En outre le défaut de circulation de l'information sur les quantités, la qualité et les prix des produits favorise l'existence d'écarts considérables, pour les mêmes productions, de prix d'une région à l'autre, de grands groupes commerciaux tirant leurs profits de l'existence de ces écarts. Ce sont ces mêmes familles commerciales et financières que l'on retrouve souvent aux origines du capitalisme industriel. "De la crise de 1857, considérée en général comme la première grande crise industrielle internationale, à celle de 1907, les épicentres économiques changèrent à la fois sectoriellement et géographiquement. Dans un cas, le foyer initial était une rupture des approvisionnements de coton, dans un autre, les embarras du commerce anglo-argentin, dans un autre encore, le surinvestissement dans les industries électriques et la spéculation sur le cuivre. Reflet des changements de hiérarchie entre puissances industrielles dans une économie mondiale de plus en plus intégrée, il tendait à se déplacer de l'Angleterre vers les Etats-Unis et l'Allemagne. Mais chaque crise particulière montrait les mêmes préalables boursiers et monétaires, les mêmes difficultés dans des secteurs industriels lourds et souvent nouveaux, les mêmes vagues de faillites dans le petit commerce et les secteurs industriels de consommation. Les économistes du XIXème sicèle s'ingénièrent à trouver la vraie cause de la crise : accident ou bien cause endogène faisant de la crise un moment nécessaire du cycle économique court, dit de "Juglar" (établi par Clément JUGLAR, 1819-1905), ainsi que son apparente périodicité le laissait penser? Crise de sous-consommation? de surproduction? Venait-elle du "cycle de l'investissement"? de l'irrégularité de la croissance de la masse monétaire. La multiplicité des théories (...) rend perplexe, d'autant qu'avec le recul du temps il peut sembler artificiel de faire LA théorie de la crise du capitalisme industriel à partir de moins de dix occurrences : on considère souvent, en effet, qu'avant le milieu du XIXème siècle les crises étaient différentes, plus complexes, "mixtes", et que, dans les années 1930, on a affaire à un phénomène nouveau de par son ampleur exceptionnelle".  Patrick VERLEY estime sur un ton que l'on pourrait qualifier de désabusé que "Sans aucun doute, la relative stabilité monétaire - du moins dans les pays industriels - et le relatif confinement des situations économiques conflictuelles entre les Etats jusqu'à l'explosion de 1914 allaient-ils dans le sens d'une atténuation des crises, l'idée d'une désintégration proche du capitalisme par l'aggravation constantes de ces dernières étaient de plus en plus abandonnées par les socialistes (...). On pensait, à la veille de la guerre, en connaitre suffisamment les symptômes pour pouvoir les prévoir, et donc en émousser les effets ; d'aucuns allaient jusqu'à espérer les contrôler, comme les dirigeants des cartels allemands, partisans d'un "capitalisme organisé" qui ne souffrirait plus des méfaits de la libre concurrence."

 

        L'analyse des crises économiques se centre souvent comme origine ou modèle sur la crise de 1929, qui "est longtemps demeurée un champ clos où s'affrontent les explications concurrentes" (Anne DEMARTINI). Si la compréhension de la grande dépression a progressé, grâce aux analyses convergentes qui insistent sur la dimension internationale des enchaînements (C KINDLEBERGER, 1973 - D ALCROFT, 1977 - P FEARON, 1978), l'explication des crises économiques est toujours aussi éclatée entre les approches libérales (HAYEK entre autres), marxistes (MANDEL entre autres) et keynésiennes (Alain BARRERE entre autres) sans compter ceux qui se qualifient de néo-libéraux, de marxisants ou de post-keynésiens. Entre ceux qui considèrent les crises comme des accidents (école libérale surtout) et l'expression de conflits (marxistes surtout), il existe encore de grandes divergences.

       Bernard ROSIER (1937-1991) expose un panorama des théories des crises économiques éclairant, même si il ne peut pas tenir compte des derniers fructueux développements effectués à l'occasion de la dernière grande crise que nous connaissons (crise de la bulle immobilière de 2008).

L'ensemble des processus de crises périodiques du XIXème et de la moitié du XXème siècle conduisent des économistes à établir une périodicité de ces crises, en fluctuations courtes ou en fluctuations longues, au début un peu à la manière des cycles naturels. Même si l'analogie avec la nature est abandonnée (et critiquée) par la suite, il est resté chez tous les économistes cette habitude d'examiner les évolutions du capitalisme sous forme de cycles.

   L'économiste français Clément JUGLAR décrit en 1860 la crise comme moment de cycles économiques classiques. Ces cycles se caractérisent par une phase ascendante des investissements et de la consommation des biens et des services de production ou de consommation, suivie par une phase décroissante plus ou moins forte qui laisse la place ensuite à une nouvelle phase ascendante. Cette oscillation s'effectue surtout à partir d'une nouvelle industrie dominante et se propage à partir d'une puissance économique dominante. C'est l'ampleur même de l'expansion, donc de l'élévation des investissements dans la production qui dès lors que la demande ne suit plus, crée les conditions d'une rupture plus ou moins brutale du processus expansionniste. Celle-ci se propage à partir des secteurs touchés et devient générale et provoque des réactions en chaîne. Mais la périodicité de ces cycles n'est pas rigoureuse, car beaucoup d'évènements interviennent et interfèrent les uns sur les autres et aussi parce que les informations statistiques sont souvent lacunaires et ne couvrent ni toutes les régions touchées par une crise ni toutes les périodes à considérer.

  Nikolaï KONDRATIEV (1892-1938) présente en Russie en 1922 la première grande synthèse sur l'existence de mouvements longs et concordants des prix et de la production industrielle et agricole. Joseph KITCHIN (1861-1952) et Simon KUZNETS (1901-1985) apportent ensuite des corrections et infléchissent les analyses de Nikolaï KONDRATIEV, avec des cycles qui portent aujourd'hui leur nom.

   Les premières interprétations de l'évolution du capitalisme viennent en réaction à l'économie politique dominante avec Jean de SISMONDI (1773-1842) et Karl MARX. Ce dernier confirme les intuitions de MALTHUS (qui décrit les phénomènes entre population et économie) et de SISMONDI : la crise classique (celle de Clément JUGLAR) est analysée comme un phénomène structurel et non pas seulement conjoncturel et la crise est saisie comme jouant le rôle de régulateur dans la période longue comme une solution temporaire et violente des contradictions sociales. Se développent à partir de l'analyse marxiste une théorie de la surcapitalisation et du mouvement des coûts.

Mikail TUGAN-BARANOVSKI (1865-1919) publie en 1894 Crises industrielles en Angleterre, sur la question priciplament de l'épargne et du crédit, où le système économique est incapable d'ajuster le flux d'épargne aux besoins de l'accumulation, croissants au cours d'une période. 

Albert AFTALION (1874-1956) aborde en 1908 et en 1913 la question de la sucapitalisation, en tant qu'ajustement des capacités productives. En période d'expansion, l'investissement est suscité par l'élévation de la demande finale. Par suite des hauts profits de l'essor, les commandes de ces biens croissent. Mais leur fabrication demande un délai (retard d'investissement), qui interdit un ajustement correct des capacités productives. Il tend donc à susciter une situation de surcapacité par rapport à la demande finale. La crise par surproduction surgit.

Jean LESCURE (1882-1947) souligne la question de l'élévation des coûts de l'expansion tout au long de celui-ci. Au terme d'une période d'essor, les coûts d'établissement et les prix de revient augmentent davantage que les prix de vente, ce qui entraîne une chute du taux de profit, moteur de l'accumulation.

       Chacun, KEYNES et SCHUMPETER apportent un éclairage sur les crises économiques, le premier avec la question du surinvestissement, de second sur le rôle de l'innovation et des entrepreneurs.

       1929 marque réellement une rupture dans la manière de comprendre les crises économiques, et rétrospectivement de nombreux auteurs analysent une grande période qui va de 1914 à 1945, suivie d'une autre longue période (les trente glorieuses) de 1945 à 1975 grosso modo, suivie d'une période, dans laquelle nous vivons encore depuis.

John GALBRAITH bâtit une explication à partir d'un ensemble de traits marquants du capitalisme américaine et de la conjoncture longue des années 1920. Le retournement de la conjoncture de 1929 tient essentiellement à l'écart qui s'est creusé entre l'élévation de la productivité du travail industriel et la quasi stagnation des salaires et des prix, qui entraîne l'accroissement des profit, qui soutient les dépenses des classes aisées, qui alimente la spéculation boursière et encourage l'investissement, alors que la consommation des classes populaires s'affaiblit. L'économie américaine, en plus, et cela est repris par tout en ensemble d'économistes radicaux aux Etats-Unis, est fondamentalement malsaine, par la répartition très inégalitaire des revenus, les effets pervers de la structure des holdings dans une conjoncture spéculative et par le caractère non pertinent des mesures de politique économique prises pour stopper la déflation. 

La crise de 1929 ne peut jouer le rôle régulateur de l'activité économique, elle devient géante, car elle se confond avec celle de la dépression longue classique.

        La période des "trente glorieuses" est l'occasion pour quantité d'économistes de vanter un capitalisme tranquille dans une période d'expansion technique, économique et sociale. La croissance économique, impulsée et orientée par des firmes qui connaissent un mouvement de concentration industrielle et financière et qui deviennent de véritables géants planétaires, semble ne pas s'arrêter. Une logique de division internationale entraîne une hiérarchisation accrue des économies des pays industrialisés du centre développé du Nord qui dominent les économies sous-développées du Sud. Un processus de régulation, maintenant parfaitement reconnu, keynésien disent certains, menés en tout cas par les Etats (planification ou subventionnements cachés à l'Ouest, étatisation à l'Est pour faire rapide), entravent les mécanismes des cycles classiques, les crises étant réduites à de simples et brèves récessions.

            Cette période s'interrompt de manière brutale dans le milieu des années 1970 (malgré quelques signes montrés notamment par les économistes marxistes présents dès les années 1960). La crise de l'énergie de 1973-1974 est le catalyseur d'une crise économique durable. Entre 1974 et 1982, les économistes, keynésiens surtout, analysent un recul en valeur absolue de la production dans les grands pays développés joint à une poussée de l'inflation, tout cela générateur de chômage : la fameuse stagflation. La presse regorge alors de mouvements d'importantes restructurations d'entreprises et de nouvelles concentrations industrielles. La mise au point de nouvelles technologies pour une nouvelle demande (informatique, électronique) tente en quelque sorte d'enrayer un processus de dépression.

                L'apparition de cette crise économique au long cours provoque de nouvelles divisions entre économistes : économistes libéraux détectent des facteurs exogènes au capitalisme pour l'expliquer tandis que les keynésiens "découvrent" une crise organique, pendant que les marxistes trouvent dans la situation une nouvelle justification de leur théorie de baisse tendantielle du taux de profit, complètement endogène au capitalisme.

        Pour les économistes libéraux, le reflux de l'expansion est déclenché par des facteurs exogènes (interventionnisme "forcené" des Etats), et amplifié par une série d'imperfections internes, notamment par les stratégies salariales des organisations syndicales (qui peuvent être considérées d'ailleurs comme des facteurs....exogènes). Ces économistes libéraux se divisent eux-mêmes : si les tenants de l'économie de l'offre (travaux de l'école du public Choice) désignent l'Etat comme envahissant et stérilisant, les monétaristes de l'école de Milton FRIEDMAN (1912-2006) critiquent les politiques monétaires d'inspiration keynésiennes et les économistes libéraux américains tel de Friedrich August von HAYECK (1899-1992) précisent leurs griefs à propos de l'inflation du crédit provoquée par la baisse des taux d'intérêt. Les gouvernements occidentaux et russe, sensibles à ces critiques, tendent alors à adopter des politiques prenant à contre-pied l'analyse keynésienne : ils réduisent la pression fiscale sur les entreprises, libère les marchés du travail, déréglemente les marchés jusqu'alors publics ou semi-publics et réduise l'expansion de la masse monétaire.

        Pour les économistes inspirés des travaux de John Maynard KEYNES, il s'agit d'une nouvelle ère requerrant de nouveaux outils d'analyse. Ainsi l'économiste français Alain BARRER, la crise actuelle est une crise organique, qui provient du déréglement du système de production et de répartition. Le revenu net disponible pour la consommation et l'investissement diminue, vers la fin de la période de croissance. Ce qui provoque un freinage de la demande effective, donc de l'emploi et de la rentabilité du capital, d'où le recul de la propension à investir, l'apparition du surinvestissement, le ralentissement de la croissance et la crise. Ils n'abandonnent pas du tout l'idée d'une nécessaire planification nationale.

        Pour les économistes marxistes, on peut citer les travaux du groupe de Bernis et les travaux d'Alain BARRERE (décidément mis dans une catégorie marxo-kéynésien...), de Gérard KEBADJAN et d'Olivier WEINSTEIN, parmi beaucoup d'autres. 

Pour le groupe de Bernis, le mode de régulation est constitué de la tendance à l'égalisation et du développement des contre-tendances à la baisse tendancielle du taux de profit. Chacune de ces lois (égalisation et baisse) s'incarnent dans des institutions régulatrices qui jouent le rôle de procédures sociales nécessaires au fonctionnement de l'économie et à son dynamisme. La crise éclate au moment où la loi d'égalisation est mise en cause. 

Les travaux du trio cité précédemment partent de deux constats : l'existence d'un régime d'accumulation particulier qu'est le régime intensif des régulationnistes et la mise en place  des rapports et des formes structurelles institutionnalisées portant négation des caractères capitalistes. La mise en cause de la régulation par les Etats conduit à la crise : l'économie marchande capitaliste rencontre des limites nouvelles et fortes, compte-tenu de la poussée des interdépendances économiques de plus en plus forte à l'échelon planétaire et des besoins en activités non-marchandes.

    Toutes ces théorisations interviennent à des moments très différents de la crise, ce qui rend difficile une comparaison entre elles. 

                   Mais, dans un climat où le socialisme ne semble plus considéré chez la grande majorité des économistes comme une option crédible, c'est surtout l'approche d'un courant composé de transfuges surtout keynésiens et marxistes, même si des éléments libéraux peuvent s'y adjoindre, appelé régulationniste qui tend de plus en plus à prévaloir, surtout après les années 1990 où les recettes libérales semblent avoir produit plutôt des aggravations des situations.

Ainsi le courant régulationniste met en évidence différents modes d'accumulation du capital, qui, dans une période longue, assurent la progression générale et cohérente de celle-ci : les formes monétaires, la configuration du rapport salarial, les formes de concurrence, les modalités d'adhésion au système international, les formes d'intervention de l'Etat. Tout cela doit être prit en compte globalement, sans considération de caractère endogène ou exogène, composant des situations où sont présents à la fois les accidents et les conflits. La crise contemporaine vient de l'épuisement du régime d'accumulation intensif à consommation de masse ou régime fordiste, lui-même remis en cause, lié à l'épuisement de l'efficacité des formes institutionnelles qui sont la base du régime d'accumulation. Tout est remis en cause : modalités du travail, rapports capital-travail, productivité, normes de consommation, coûts collectifs de la croissance.

               Dans le concert des économistes, où la voie libérale est encore prépondérante, au pays par excellence du capitalisme, aux Etats-Unis, s'exprime une approche radicale : la crise économique américaine est vue comme une crise de la grande entreprise par Samuel BOWLES, David GORDON ou Tom WEISSKOPF. Le système de la grande entreprise repose sur la pax americana arbitrant les conditions de l'échange international, laquelle est remise en cause de tout part, sur un accord keynésien/liberal, qui met en place un système très structuré entre les grandes entreprises et les travailleurs américains via des conventions collectives, lequel est remis en cause par les politiques libérales, sur un pacte citoyens-capitalismes qui gère le conflit entre les revendications populaires relatives aux responsabilités sociales de la grande entreprise et la pure logique de profit qui les anime, lequel est également abandonné.

               Actuellement, le monde des économistes apparaît de plus en plus éclaté avec la prolongation de la crise malgré (à cause de?) des politiques libérales adoptées par les différents gouvernements. En France nous pouvons voir d'une part une défense de ces politiques avec des aménagements proposés à travers par exemple l'activité du Cercle des économistes (une trentaine d'économistes à la réflexion animée par entre autres autres par Bertrand JACQUILLAT) et d'autre part une critique virulente de ces politiques par l'école marxiste française dite du Capitalisme Monopoliste d'Etat (avec Paul BOCCARA et Louis FONTVIEILLE). D'autres économistes mettent l'accent sur l'aspect universel et civilisationnel de la crise, comme le trio BOWLES-GORDON-WEISSKOPF. Les analyses d'Ernest MANDEL sont revisitées dans une perspectives à long terme pendant que Christopher FREEMAN examine les paradigmes techno-économiques en changements profonds. 

 

                  Dans deux articles suivants, nous examinons des approches marxistes et libérales de la crise.

 

    Patrick VERLAY et Anne DEMARTINI, article Crises économiques, Encyclopedia Universalis, 2004 ; Bernard ROSIER, Les théorie des crises économiques, La Découverte, 2003. 

 

                                                                                                                                                  ECONOMIUS

 

 

 

 

 

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Published by GIL - dans ECONOMIE
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6 juillet 2010 2 06 /07 /juillet /2010 18:59

            Les partisans et adversaires de la thèse des dépenses militaires, stimulant  de la croissance économique s'affrontent, notamment chez les économistes keynésiens. Si John Maynard KEYNES n'écrit pas directement sur le rôle structurel des dépenses militaires - comprises surtout comme dépenses d'armement, même si certains auteurs semblent faire y entrer l'intégralité des composantes des dépenses militaires - et s'intéresse surtout au rôle de l'épargne monétaire dans le soutien de la croissance, le débats entre keynésiens, jusque dans l'interprétation d'oeuvres du fondateur de leur école, fait rage depuis ses débuts. 

 

                   La littérature favorable à cette thèse commence dès 1941, avec l'ouvrage d' Alvin HANSEN (1887-1975), Fiscal Policy and Business Cycles (publié chez Norton and Cie à New York). Cet auteurs écrit notamment : "En plus de : a) la création de services publics, b) l'amélioration de l'efficience, les dépenses publiques peuvent également être génératrices de revenus dans la mesure où elles augmentent le revenu et l'emploi. En fait, de ce dernier point de vue, les dépenses publiques qui ne sont ni utiles ni efficientes (telles que les "dépenses" de guerre) peuvent néanmoins être tout à fait efficaces ("effective")... Ainsi, les guerres ne stimulent pas seulement l'emploi...N elles peuvent stimuler l'investissement privé après la fin de la guerre en provoquant des pénuries dans le secteur du logement ou dans d'autres secteurs". (cité par Claude SERFATI). En 1964, le même auteur reprend cette hypothèse (Business Cycles and National Income, publié chez Norton and Cie, New York) en dressant un bilan de la croissance américaine d'après-guerre. Dans une première période (1948-1956), la croissance repose selon lui sur "des facteurs spontanés du développement autonome", au premier rang desquels figurent les dépenses militaires. 

 Les dépenses militaires, comme toute dépense publique, exercent un effet multiplicateur sur le revenu national et l'emploi, et sans elles, le revenu national aurait été plus faible que constaté. Elles constituent un passage obligé pour mettre en place des mesures sociales qui constituent des "stabilisateurs incorporés" de la croissance économique, car au sortir de la guerre, les capacités de production américaines deviennent brutalement excédentaires. Il va sans dire que cet "expert" est très écouté des autorités militaires des Etats-Unis. 

 

                     Cette argumentation est reprise par la suite dans les années 1980 sur trois points :

- la réalisation du plein emploi ;

- le plein emploi des capacités de production ;

- la supériorité des dépenses militaires sur les dépenses publiques civiles.

              Des économistes comme G ADAMS et D GOLD (Depense Spending and the American Economy, in Defense economics, 1990), William DOMKE et C M EICHENBERG (The Illusions of choice, Defense and Welfare in Advanced Industrial Democraties, 1948-1978, in The American Political Science Review, 1983), James TOBIN... appuient cette vision des choses, sans dire que les dépenses militaires soient plus efficaces que d'autres dépenses publiques. D'autres auteurs considèrent, comme C L SHULTZE (Economics Effects of the Defense Budget, in The Brookings Bulletin, 1981), la supériorité des dépenses de défense comme réelle : la concentration de la demande sur un petit nombre de fournisseurs en armements est à mettre en relation avec l'équivalent civil qui concerne une grande variété d'industries. En conséquence, une hausse des dépenses militaires possède un effet multiplicateur plus important car les firmes concernées y réagissent favorablement par des programmes accélérés d'investissement dès leur annonce dans l'espoir de décrocher les contrats. Ils soutiennent donc le programme du Président Ronald REAGAN d'augmentation très forte des dépenses militaires (programme guerre des étoiles par exemple). Autre argument en faveur des dépenses militaires par rapport aux dépenses civiles publiques : un haut niveau de dépenses civiles est en règle générale accompagné d'un déficit budgétaire élevé. Cette situation entraine une accélération de l'inflation, et un effet d'éviction sur le marché financier. L'argument de défense nationale permet de faire appel à de nouveaux impôts ou à un appel à l'épargne privée qui permet de financer le déficit budgétaire. (Claude SERFATI).

 

                   Cette argumentation est vivement critiquée à l'intérieur du système keynésien par des auteurs comme K K KURIHARA et  M KALECKI. Ils nient cet effet stimulant sur l'économie. 

Ainsi K K KURIHARA (Applied Dynamics Economics, Allen, 1963), estime que les dépenses militaires servent à des productions qui n'entrent pas en concurrence avec les entreprises privées et sont donc parfaitement acceptées par elles, en raison de l'effet multiplicateur provoqué par les recettes des entreprises contractantes. De plus, ce sont des dépenses improductives (ne servant à alimenter ni le secteur de la consommation, ni le secteur de la production), qui ne viennent pas augmenter les capacités productives et de ce fait, ne diminuent pas l'efficacité marginale du capital. Elles induisent un climat de confiance indispensable. Mais il est illusoire par ailleurs de penser qu'un budget militaire massif puisse servir de support à une politique de croissance stable. La hausse de l'investissement public a un double effet : elle est génératrice de revenu via le multiplicateur. Mais elle contribue également à l'augmentation des capacités de production. Or, les dépenses militaires n'exercent que le premier effet. Une relance ou une politique de stabilisation de la croissance par une hausse des dépenses militaires provoque un déséquilibre entre la demande effective qui augmenter (effet revenu) et les capacités de production qui demeurent étales ou faiblement croissantes effet-capacités de production). 

Michal KALECKI (The last phase in the transformation of capitalism, Monthly Review Press, 1972, and The Baroque Arsenal, Abacus, 1983), considéré par M C SAWYER par exemple plus comme un "marxiste idiosyncratique" que comme un véritable keynésien, développe une argumentation qui fait des dépenses militaires une forme adéquate pour prévenir la crise du surinvestissement qui menace le capitalisme, mais au détriment de la consommation des travailleurs. L'effet stimulant sur la croissance économique dans ces conditions ne peut être durable.

 

                C'est surtout en fin de compte une évaluation critique qui existe chez les post-keynésien (Claude SERFATI), comme E E DOMAR (Essays in the Theory of Economic Growth) : "Les dépenses publiques sont la forme la plus difficile des trois (formes de dépenses, consommation, investissement, dépenses publiques) car nous n'avons aucune théorie des dépenses publiques. En son absence, nous pouvons nous contenter de les placer au-dessus des deux autres et en faire un facteur exogène, les fusionner avec les dépenses de consommation...ou les considérer en interrelation avec les autres types de dépenses". Comme tous les keynésiens adoptent une problématique de demande effective, ils considèrent que les dépenses militaires stimulent la demande effective et la croissance économique soit parce qu'elles sont génératrices de nouvelles capacités de production (HANSEN), soit parce qu'elles permettent l'utilisation de capacités de production potentiellement excédentaires (KALECKI). En dépit de tous les efforts de modélisation mathématique et l'apport de l'économétrique, il semble bien que nous soyons obligé de constater la pauvreté relative de toutes leurs études. 

Claude SERFATI, par ailleurs,  formule ou reprend deux critiques de la focalisation keynésienne sur la demande effective pour analyser l'impact des dépenses militaires :

- Une sous-estimation des problèmes de rentabilité et de mise en valeur du capital investi ;

- Un obscurcissement de l'impact des dépenses militaires sur l'accumulation du capital par une approche de celles-ci en tant que composante de la demande agrégée.

 

               La plupart des économistes qui se refèrent à une approche par l'accumulation du capital considèrent que les dépenses militaires jouent un rôle stimulant, même s'il est criticable, sur l'accumulation du capital. Paul  BARAN et Paul SWEEZY (notamment dans Le capitalisme monopolistique, Maspéro, 1968) soulignent l'aspect temporaire et partielle qu'elles apportent aux difficultés du capitalisme. Surtout chez les économistes proches du marxisme, même s'ils empruntent certaines de leurs catégories à KEYNES, nous retrouvons quelques idées communes (Claude SERFATI) :

- Le capitalisme connaît une contradiction croissante entre production et consommation. La production connait une gigantesque croissance grâce aux gains de productivité considérables, tandis que la consommation a pour limite le pouvoir d'achat disponible, constitué en grande partie par les revenus des salariés. Cette menace de surproduction peut être différée par une demande accrue de l'Etat, qui permet d'utiliser les capacités de production et d'accroître la rentabilité des capitaux investis.

- Les dépenses militaires constituent une forme "optimale" de réponse à cette demande insuffisante ;

- le rôle de parade des dépenses militaires peut aller jusqu'à freiner la chute du taux de profit (T RIDELL, Marxisme and Military Spending, Journal of Post-Keynesian Economics, 1986), et même contribuer à un élargissement de l'accumulation aussi longtemps qu'il existe des capacités de production inemployées (Ernest MANDEL).

    Claude SERFATY reprend ce type d'analyse qu'il qualifie de "keynésio-marxiste" en la critiquant sur trois angles, avant d'entreprendre une vaste étude sur ce qu'il appelle le "méso-système" de l'armement. Ainsi il pointe l'identification un peu rapide entre augmentation de la production et accumulation de capital, la confusion des niveaux micro et macro-économiques (si pour l'entreprise d'armement, les commandes d'Etat ouvrent la voie au profit, l'ensemble de l'économie se voit ponctionnée par les capitaux nécessaires à l'augmentation du budget de la défense) et l'approche un peu trop "instrumentale" de l'Etat, qui possède tout de même une capacité autonome d'action, sur la répartition du revenu national entre dépenses sociales et dépenses militaires, et "pense" les dépenses militaires d'abord en termes d'efficacité politico-militaire. 

 

          Dans son Rapport sur l'utilité des guerres, J K GALBRAITH développe une argumentation "jusqu'au-boutiste" sur le rôle des dépenses militaires dans l'économie.

"On a toujours associé la production d'engins destinés à la production de masse avec la notion de "gaspillage" économique. Le terme est péjoratif, puisqu'il implique un échec dans le fonctionnement de l'économie. Mais aucune activité humaine ne peut être considérée comme du gaspillage dans la mesure où elle remplit les objectifs qu'elle s'est fixées dans son propre contexte. Les mots de "gaspillage nécessaire", appliqués non seulement aux dépenses militaires mais à la plupart des activités commerciales "improductives" de notre société, constituent une contradiction dans les termes. (...) Or dans le cas du "gaspillage" militaire, il est évident que l'utilité sociale est manifeste. Cela provient du fait que le "gaspillage" de la production de guerre s'accomplit complètement en dehors des cadres de l'économie de l'offre et de la demande. En tant que tel, ce "gaspillage" constitue le seul secteur important de l'économie globale qui soit sujet à un contrôle complet et discrétionnaire de la part de l'autorité centrale. Si les sociétés industrielles modernes peuvent être définies comme celles qui ont acquis la possibilité de produire plus qu'il n'est indispensable à leur survie économique (sans tenir compte de l'équité dans la distribution des biens à l'intérieur de ces sociétés), les dépenses militaires peuvent être considérées comme le seul volant de sécurité pourvu d'une inertie suffisante pour stabiliser les progrès de leurs économies. Le fait que la guerre soit un "gaspillage" est précisément ce qui la rend susceptible de remplir ses propres fonctions. Et plus vite l'économie accomplit des progrès, plus lourd doit être ce volant de secours. Cette fonction est souvent considérée, d'une façon simpliste, comme un moyen d'écouler les surplus. (...) (L'auteur cite alors le rapport d'un groupe d'experts réunis par l'Agence de l'armée américaine pour le Désarmement et le Contrôle, en 1965 qui conclue que "l'extension considérable du secteur public, depuis la Seconde Guerre Mondiale, a fourni une protection supplémentaire contre la dépression, du fait que ce secteur n'est pas sensible aux contractions qui peuvent se produire dans le secteur privé, et qu'il a fourni une sorte de pare-choc ou de balancier de l'économie"). La fonction principale de la guerre en matière économique est bien, selon nous, qu'elle fournit un balancier de cette sorte. Il ne faut pas confondre cette fonction avec les formes variées du contrôle de l'économie qui peuvent s'exercer par la fiscalité, aucune de ces formes ne mettant en jeu un nombre important de personnes et d'unités de production. Il ne faut pas la confondre non plus avec les dépenses massives auxquelles peut se livrer un gouvernement en matière de programmes sociaux ; une fois mis en train, ces programmes deviennent normalement des parties intégrantes de l'économie et ne sont plus sujets à un contrôle discrétionnaire. Ce pendant, même dans le contexte d'une économie complètement civile, la guerre ne peut pas être seulement considérée comme un "gaspillage". Sans une économie de guerre datant de loin, et sans ses fréquents éclatements qui prennent la forme de guerres ouvertes et de grande ampleur, la plupart des plus importants progrès de l'industrie qu'a connu l'histoire n'auraient pas eu lieu, à commencer par le développement de l'industrie de l'acier. La technique des armes donne ses structures à l'économie. (...) Il faut aussi noter que la production de guerre comporte un effet stimulant absolument certain en dehors de son propre domaine. Loin de constituer une brèche de "gaspillage" dans l'économie, les dépenses de guerre, (...) ont été un facteur positif dans l'accroissement du produit national brut comme dans celui de la productivité individuelle. (...). 

J K GALBRAITH, dans un style provocateur reprend là en les principaux arguments de progrès économique en faveur de la production des armements, et a contrario, dans beaucoup d'endroits du texte s'attaque aux effets désastreux sur l'économie qu'aurait la reconversion des industries militaires en industries civiles...

 

       Jacques FONTANEL, résume les conceptions des économistes keynésiens de la manière suivante. Ils distinguent les économies de sous-emploi de celle de plein-emploi :

- En situation de sous-emploi, les dépenses militaires exercent un effet positif sur la croissance économique, car elles réduisent le chômage, elles relancent l'activité des entreprises d'armement et maintiennent le financement de la recherche-développement. Elles provoquent lorsqu'elles sont en hausse, le fameux "effet multiplicateur". Mais la relance par les dépenses publiques peut aussi s'exercer par les activités civiles (santé, éducation, etc) et les dépenses militaires peuvent accroître la demande de matériels d'armement sans que l'offre des secteurs industriels soit en mesure d'y faire face, provoquant ainsi un essor des importations et des tensions inflationnistes ; la crise économique peut alors s'aggraver car la balance des paiements se dégrade alors que s'exerce parallèlement une nouvelle poussée des prix.

- En situation de plein-emploi, le problème du choix entre différentes dépenses publiques ressurgit (sociales/militaires). Les dépenses publiques et privées sont en concurrence. Les dépenses militaires participent alors largement au développement de l'inflation (déficit budgétaire, création monétaire, augmentation de la demande sans offre correspondante - les industries de consommation ne pouvant suivre car des fonds sont soustraits des investissements qu'elles devraient faire, faible sensibilité à la réduction des coût, détournement de moyens financiers considérables). Si tous les experts s'accordent à considérer, selon Jacques FONTANEL, que les dépenses militaires jouent un rôle négatif sur l'économie d'un pays de plein emploi, cela n'indique pas pour autant que cet effort soit inutile. La population d'un pays peut accepter le risque de l'inflation pour sa défense et sa sécurité (rôle de l'Etat).

    Pour Christian SCHMIDT (Guerre et économie, Etudes polémologiques, 1974), l'augmentation des dépenses militaires ne coïncide pas nécessairement avec une accélération de l'inflation. Pour l'ONU, par contre (Etude des rapports entre désarmement et développement, 1981), les dépenses militaires possèdent une influence inflationniste sur les économies occidentales et sur les pays en voie de développement.

   En conclusion, Jacques FONTANEL pense qu'il est vain de penser que les dépenses militaires puissent servir d'instrument de régulation de l'activité économique, d'une part parce que leur action sur la conjoncture est souvent perverse, d'autre part parce qu'elles favorisent, à terme, le développement de conflits armés".

 

         Dans un Avis du Conseil économique et social français datant de 2007, nous pouvons lire le constat balancé entre un effet multiplicateur à optimiser d'une part et des effets d'éviction et des externalités, d'autre part.

  Au chapitre d'un effet multiplicateur à optimiser : La Défense mobilise des ressources publiques importantes pour rémunérer des emplois civils et militaires qui apportent des revenus aux ménages, acquérir des équipements qui sont les débouchés de groupes industriels, procéder à des achats et des dépenses de fonctionnement qui font le chiffre d'affaires d'entreprises. L'hypothèse d'une détermination de l'activité par la demande globale implique qu'un supplément de dépenses militaires exerce un effet multiplicateur, d'autant plus élevé que "la propension à consommer" est très élevée. Une série de facteurs peuvent toutefois limiter cet effet : il ne s'exerce que dans l'hypothèse de sous-emploi, il suppose que l'expansion de la dépense publique soit accompagnée au plan monétaire, sinon l'augmentation du taux d'intérêt induit une certaine "éviction" de l'investissement privé, le financement de ces dépenses par l'impôt réduit la valeur du multiplicateur et enfin celui-ci peut être réduit encore par des "fuites" résultant des importations additionnelles nécessaires qui peuvent résulter du supplément de la demande. A noter que cet effet multiplicateur est induit pour toute dépense publique, qu'elle soit civile ou militaire. Il s'avère, en réalité, que les retombées des dépenses de Défense sont de moindre ampleur que celles d'autres dépenses publiques (social, éducation).

  Au chapitre des effets d'éviction et des externalités : le long terme se caractérise à la fois par l'aboutissement des différents processus d'ajustement et le jeu des mécanismes d'accumulation du capital et des connaissances dont résulte la croissance. Les dépenses militaires apparaissent alors comme une sortie nette du circuit économique puisqu'elles ne contribuent ni à l'accumulation du capital ni au renouvellement de la force de travail. L'avis fait référence lui aussi aux études de Paul BARAN et de Paul SWEEZY qui voient dans la montée des dépenses militaires un moyen de pallier à l'insuffisance de la demande globale. Mais il s'agit d'une absorption improductive de ressources qui est plus ou moins importantes selon qu'elle s'exerce en réduction de l'investissement ou de la consommation et réduit le volume du capital - et donc celui du produit - par tête, soit la consommation par tête, sans pour autant influer - à l'équilibre de long terme - sur leur taux de croissance. Au contraire, l'adoption d'une perspective de croissance "endogène" depuis la fin des années 1980 a conduit à réhabiliter al dimension productive des dépenses publiques, tant en termes d'infrastructure que d'éducation ou de Recherche et Développement. la croissance est dite endogène si elle peut être auto-entretenue, du fait de l'existence de rendements non décroissants pour des facteurs accumulables. Le progrès technologiques étant au coeur de la croissance et les dépenses d'équipement de Défense ayant partie liée avec les hautes technologies, les dépenses militaires peuvent avoir un effet d'entraînement sur la croissance dans les pays producteurs. La réévaluation de l'impact de cette dépense va mettre en oeuvre principalement deux mécanismes opposés :

- d'un côté, l'existence d'effets d'externalité, de retombées positives pour la compétence technologique nationale et l'avancée des technologies génériques de la recherche et du développement liées à la Défense (laser, technologie des réseaux, etc) ;

- en sens inverse, l'effort de Défense peut se réaliser au détriment d'autres catégories de dépenses publiques si son augmentation est supérieure à celle des impôts ou de la dette, comme dans le cas de l'administration américaine actuelle. Il peut absorber des ressources, en particulier de chercheurs et de techniciens représentant un capital humain très qualifié, et exercer un effet d'éviction sur les activités de Recherche et Développement civiles ou génériques.

  Les auteurs sont assez divisés sur cette question.

 

 

 

 

           Des études économétriques ont été menées pour les différentes formes d'économie, pour l'économie américaine, pour les pays développés en général et pour les pays en voie de développement. Les dépenses d'armement possèdent des effets différents d'une zone économique à l'autre. Elles infirment et confirment certains arguments avancés (de manière très différenciées) dans un sens ou dans l'autre sur l'impact des dépenses militaires sur la croissance économique. Il convient à ce sujet de noter la rareté relative des études effectuées pour l'ensemble d'une économie et pour le long terme. Nous trouvons par contre à foison des études de cas et des suivis budgétaires, notamment dans l'administration américaine. Par ailleurs, les analystes se heurtent parfois à des difficultés soit conceptuelles : choix d'analyse micro-économique comme les études de "cas" d'industrie d'armements ou d'analyse macro-économique qui exige de manier des agrégats peu adaptés. Il existe toujours, en matière de défense, un vrai problème de disponibilité de sources d'information, ce qui est aggravé par des problèmes de correspondances des appareils statistiques nationaux lorsqu'on veut avoir une vision globale et mondiale.

          La validité des modèles macroéconomiques, pouvons-nous lire dans l'Avis précédemment cité de 2007, "a été souvent questionnée du fait des problèmes à surmonter au niveau de la sélection de l'information, des comparaisons internationales, du choix de l'horizon temporel, des variables étudiées et de la méthode économétrique utilisée : ainsi, l'effet favorable des dépenses militaires est-il renversé si l'investissement est évincé par des dépenses militaires mais conforté si ces dépenses, par l'effet de demande qu'elles exercent, contribuent à encourager l'investissement. Plusieurs économistes de renom se sont pourtant attachés à analyser les conséquences économiques d'un désarmement à partir de grands modèles macroéconomiques internationaux, comme le World Model de LEONTIEF et DUCHIN pour l'analyse de l'impact d'un désarmement des pays industrialisés, avec transfert des sommes épargnées vers les pays en développement."

 

    Claude SERFATI, Production d'armes, croissance et innovation, Economica, 1995 ; Jacques FONTANEl, L'économie des armes, La Découverte/Maspéro, collection Repères, 1983 ; J K GALBRAITH, la paix indésirable? Rapport sur l'utilité des guerres, Calmann-Lévy,  1968. République Française, Avis et Rapports du Conseil Economique et Social, L'impact économique de la défense, 2007, présenté par Henri FELTZ ( A noter la très large contribution à cet Avis de Jean-Paul HEBERT (EHESS) et de Jean-Pierre AUBERT, délégués intrministériel aux restructurations de défense.)

 

                                                                                                                                                                 ECONOMIUS

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1 juillet 2010 4 01 /07 /juillet /2010 18:00

         John Maynard KEYNES (1883-1946), à partir d'une critique des carences théoriques et pratiques des libéralismes reprend toute la réflexion sur l'économie, tant dans Les conséquences économiques de la paix (1929), le Traité de la monnaie (1930) que dans Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936) pour prendre ses trois ouvrages fondamentaux. Son analyse économique est d'abord une analyse macro-économique en terme de flux, le cadre préférentiel est l'économie nationale et elle intègre la monnaie dans toutes ses fonctions économiques. L'économie est décrite en heurts de pouvoirs et le marché n'est pas le régulateur de la vie économique. l'économiste britannique s'attaque directement aux causes des crises économiques, à commencer par celle de 1929, première crise industrielle capitaliste d'ampleur mondiale. Constatant que les dépenses publiques peuvent être un remède efficace contre le chomage, il construit un instrument d'analyse économique, le multiplicateur d'investissement, qui est adopté ensuite non seulement par ses continuateurs, mais pratiquement par tous les économistes après lui. Henri DENIS constate que sa théorie, très mal présentée et interprétation suscite toutes sortes de confusion théorique, notamment autour du revenu des entrepreneurs. Toujours est-il que l'essentiel pour nous en tout cas ici est que les dépenses d'Etat, notamment les dépenses militaires ne peuvent plus être ignorées, ou considérées comme extérieur à la marche normale de l'économie. 

 

            Il s'est même tissé, selon Claude SERFATI, une sorte de légende par l'utilisation abusive de l'expression "keynésianisme militaire" pour qualifier et justifier un rôle moteur des dépenses militaires dans la croissance des 30 années d'après la seconde guerre mondiale. En fait, John Maynard KEYNES n'est pas préoccupé par elles avant que la guerre n'éclate, l'essentiel du propos du premier ouvrage que nous venons de citer étant plutôt une critique radicale des accords du Traité de Versailles. Dans How to pay for the war? de 1939, il s'agit surtout de savoir comment financer les dépenses militaires et contrecarrer les menaces d'inflation. 

  Il affirme plus tard "que l'augmentation de la Demande publique en biens militaires résoudra dans un très bref délai le problème du chômage. D'abord par une création directe d'emplois destinés à la production de ces biens, ensuite par l'effet multiplicateur, dont il évalue le coefficient à 2/3. On se trouve bien dans le cadre conceptuel défini dans la théorie générale : une augmentation de l'investissement (suite à la demande de l'Etat en biens militaires) engendre une augmentation du niveau d'emploi (ainsi que du salaires des travailleurs, contrepartie de l'allongement de la durée de travail) qui engendre à son tour une augmentation du revenu monétaire des consommateurs. cependant, l'offre globale ne s'élèvera pas du même montant puisqu'une partie de celle-ci n'est pas destinée aux consommateurs mais à l'Etat. On a donc un écart entre la demande des consommateurs, déterminée par leur revenu monétaire et l'offre disponible : cet écart est porteur d'inflation dont Keynes donne une estimation chiffrée (de l'ordre de 20%). Pour empêcher cet écart, ou du moins sa trop grande amplitude, Keynes propose un plan d'épargne obligatoire - appelé ensuite revenu différé - portant intérêt à 2,5% et remboursable "en plusieurs mensualités à une certaine date après la guerre"  (Claude SERFATI).

         Ce que John Maynard KEYNES tente de définir, c'est un plan pour parer aux conséquences d'une augmentation brutale des dépenses militaires, et non utiliser cette augmentation dans un plan de relance. L'objet d'un débat entre keynésiens est justement de savoir à quelle utilisation économique peuvent être employées les dépenses militaires et tous ne partagent pas l'idée de dépenses militaires comme stimulant de la croissance économique. Si Alvin HANSEN (1887-1975) défend cette dernière idée, reprise ensuite par ADAMS et GOLD, d'autres comme K K KURIHARA et Michael KALECKI la critique à l'intérieur du système keynésien. Les économistes continuateurs, appelés néo-keynésiens, font une évaluation critique d'une théorie, jugée "incomplète" des dépenses publiques, y compris des dépenses militaires. Ainsi Evsey DOMAR (1914-1997) et Joan ROBINSON (1903-1983) regrettent que cette incomplétude nuise à une approche claire du rôle des dépenses militaires. J K GALBRAITH (1908-2006) cherche à mieux intégrer au système keynésien les rapports entre les groupes sociaux, dans une perspective institutionnaliste. Ce dernier auteur, dans ses ouvrages sur la crise de 1929 mais aussi sur "l'utilité des guerres", fait la jonction entre l'apport keynésien et l'apport de Joseph Aloys SCHUMPETER (1883-1950). 

 

       A la suite des travaux de John Maynard KEYNES, même des libéraux comme Paul SAMUELSON sont obligés d'avoir une analyse macro-économique et d'abandonner toute idée de recherche d'une équilibre "naturel" dans l'économie. De nos jours, même le plus libéral des économistes intègre certains apports keynésiens, notamment lorsqu'il s'agit d'aborder le rôle des dépenses militaires, mais sans doute à cause de la diffusion de ces apports partout, les interprétations sur les relations entre guerre et économie peuvent varier du tout au tout.

 

   Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM, Comprendre les théories économiques, Seuil, 2001 ; Claude SERFATI, Production d'armes, croissance et innovation, Economica, 1995 ; John Maynard KEYNES, Les conséquences économiques de la paix, Gallimard, 2002 (avec Jacques BAINVILLE, Les conséquences politiques de la paix) ; Henri DENIS, Histoire de la pensée économique, PUF, 1999 ; J.K. GALBRAITH, La paix indésirable?, Rapport sur l'utilité des guerres, Calmann-Lévy, 1968.

 

                                                                                                                      ECONOMIUS

 

 

 

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29 juin 2010 2 29 /06 /juin /2010 17:33

             Comme en réaction aux analyses marxistes qui placent les travailleurs-salariés comme véritables acteurs de la vie économique, une succession d'économistes poursuivent la réflexion du libéralisme en poussant encore plus loin l'élaboration d'un modèle d'équilibre fondé sur la rencontre entre une demande et une offre de biens et de services. Loin de tenter de contrer le marxisme sur le terrain socio-économique, les premières générations de ces économistes dits néo-classiques, il tente de "découvrir" des méthodes de calcul des quantités en jeu, voulant faire véritablement de l'économie politique la seule vraie science qui vaille. Dans cette tentative de mathématiser les relations économiques, beaucoup plus près donc de la micro-économie (très proche de l'entreprise) que de la macro-économiée (les évolutions d'ensemble), tout ce qui n'est pas de la "pure" économie est considéré comme externe. Externes sont donc les interventions de l'Etat, externes sont donc les dépenses militaires, externes sont les guerres. Il y a là quelque chose de paradoxal dans une époque où l'industrialisation va de pair avec un changement de nature des dépenses militaires, dans une période, du début du siècle jusqu'à 1945, où la guerre et l'économie de guerre prennent une place grandissante.

 

           Carl MENGER (1840-1921), le fondateur de la première école néo-classique ne pense pas pourtant que les mathématiques puissent faire avancer les sciences sociales et il se tourne plutôt vers la psychologie pour expliquer l'économie (valeur-utilité). Eugen von BOHM-BAWAERK (1851-1914) fait de son côté du capital du travail détourné (accumulé) et rejette même cette fameuse théorie des trois facteurs de production (la terre, le travail, le capital). Friedrich von WIESER (1851-1926) introduit la notion de valeur naturelle. En supprimant les inégalités des revenus, on retrouverait cette valeur naturelle des biens, les biens à forte utilité sociale auraient alors une valeur d'échange plus élevée, la production pourrait alors s'orienter vers les biens les plus nécessaires... 

Dans sa Théorie positive du capital de 1889, l'analyste autrichien Eugen von BOHM-BAWERK considère que l'intérêt du capital est rendu possible par le fait que les détours de production augmentent la productivité du travail, et il est rendu nécessaire par le fait de la dépréciation du futur. Il en arrive, comme l'explique Henri DENIS, à dire que la répartition est déterminée par la nécessité, en régime concurrentiel, de l'égalisation de l'offre et de la demande sur le marché du capital et sur le marché du travail. Même s'il s'efforce de ne pas présenter une vision naïve du processus de la concurrence, toutes ses analyses se focalisent sur les conditions d'égalisation de cette offre et de cette demande sur les deux marchés. Dans De l'origine et des lois de la valeur (1884) comme dans La valeur naturelle (1889), Freidrich von WEISER cherche à éliminer de l'analyse économique la notion même de coût de production en soutenant que le coût d'un bien se ramène toujours à la quantité d'un autre bien que l'on aurait pu produire à la place du premier. Portant un coup décisif à la pure doctrine libérale, il admet que l'Etat doit se donner pour but l'utilité sociale et prendre en main s'il le faut lui-même la production de certains biens, même si l'on suppose que la libre concurrence procure un "maximum de satisfactions" aux individus considérés isolément. Dans ses ouvrages ultérieurs (La théorie de l'économie sociale - 1913, La loi et la puissance - 1926), l'économiste formule une sévère critique du capitalisme libéral, soulignant l'importance prise par les monopoles, dénonçant les inégalités des revenus, critiquant jusqu'au libéralisme politique de se vider de sa substance par sa tolérance de ces inégalités. Il repousse le socialisme car il supprime le "suprême pouvoir de la concurrence".

    On sent bien, à travers tous ces écrits que les économistes ne sont pas insensibles aux critiques portées, notamment par les marxistes, au système capitaliste. Mais le refus de prendre en compte la lutte des classes et l'attachement à la libre concurrence, comme seule capable de "vraiment" créer des richesses orientent de plus en plus, surtout après eux, les économistes néo-classiques vers une vision de l'économie de moins en moins ancrée dans les réalités sociales.

 

          Ainsi William Stanley JEVONS veut renouveler l'économie politique en partant d'une nouvelle conception de la valeur d'échange, refusant de la lier au travail. "C'est un fait que le travail, une fois qu'il a été dépensé, n'a pas d'influence sur la valeur future d'un objet : il a disparu et est perdu pour toujours : nous devons toujours partir de zéro à chaque moment, et payer les valeurs des choses en considérant leur utilité future. L'industrie est essentiellement prospective et non rétrospective ; et il est rare que le résultat de quelque entreprise coïncide exactement avec les intentions premières de ses promoteurs". La nouvelle conception de la valeur d'échange est construite sur la notion d'utilité marginale. Il tire de ces considérations une loi de la proportionnalité des utilités marginales aux prix des produits, bardant sa démonstration de formules mathématiques. Les prix normaux des biens sont des prix qui satisfont à la condition de l'égalisation des utilités marginales pondérées. Il soutient alors qu'il n'y pas lieu à chercher ailleurs une explication des rapports d'échange ou des prix des marchandises (Henri DENIS). Malgré le caractère excessif de ses conclusions, le type d'argumentation qu'il utilise est couramment employé depuis. L'économiste anglais est tout entier préoccupé en fait par la recherche d'une interprétation du revenu du capital qui permette de réfuter les théories socialistes de l'exploitation. Il ramène le revenu du capital à un intérêt, le taux de l'intérêt étant tout entier déterminé par le rendement marginal du capital... L'historien de la pensée économique qu'est Henri DENIS est particulièrement sévère sur ce genre de théories : "...Jevons s'éloigne de la réalité dans un mesure importante. C'est malheureusement la même infidélité à l'égard du réel que l'on rencontre chez tous les auteurs néo-classiques de la fin du XIXème siècle, et chez la plupart de ceux d'aujourd'hui".

  Stanley JEVONS comme F Y EDGEWORTH (1845-1926) cherchent à introduire la valeur-utilité et le calcul en termes de plaisir et de déplaisir au centre de l'analyse économique. Contrairement à Carl MENGER, il font des mathématiques abstraites la base de l'économie. La théorie économique devenant pure mathématique, il n'est pas étonnant que la problématique de l'économie de guerre leur échappe totalement, tant les relations entre guerre et économie fait appel à l'introduction de facteurs sociaux dans la science économique. 

   Alfred MARSHALL (1842-1924) est le diffuseur de cette manière de comprendre l'économie. Ses Principes d'économie politique (1890)  remplacent peu à peu dans les universités anglo-saxonnes les manuels de John Stuart MILL. Il n'aborde pas la question de la guerre en économie. C'est seulement son disciple "révolté", John HOBSON,  qui se fait le premier théoricien de l'impérialisme. 

 

     Léon WALRAS (1834-1910) constitue une oeuvre qui est encore la bible du libéralisme et même du néo-libéralisme. Il établit l'interdépendance de tous les prix et de tous les revenus, les conditions et les mécanismes de l'équilibre général, le rôle de l'utilité dans la formation des prix et de la valeur d'échange et les modalités de la fixation du prix de la monnaie. Son successeur direct, Vilfredo PARETO, notamment à travers son Manuel d'économie politique de 1906, dégage une définition de l'optimum économique. Son système admet le plein emploi des forces de travail disponible ; on cherche en vain la place des dépenses d'armement ou des dépenses militaires dans un tel système. A C PIGOU (1877-1959), le successeur d'Alfred MARSHALL, fait intervenir dans son analyse l'utilité sociale à côté des utilités individuelles, et admet, et même recommande, l'intervention de l'Etat, mais dans L'économie du bien-être de 1924 par exemple, il écrit qu'élever artificiellement le taux moyen des salaires ne manquerait pas de créer du chômage ou d'aggraver le chômage existant. Autant dire que l'intervention de l'Etat ne constitue qu'un moindre mal, ce qui détonne dans une période d'extension tous azimut des interventions de ce dernier....

 

      L'ensemble des économistes de l'école néo-classique libérale s'entend pour éviter systématiquement toute référence aux dépenses de défense de l'Etat, tant chez J B CLARK (1847-1938), chez Edward H CHAMBERLAIN (1899-1967), et même chez une tendance socialisante représentée par Enrico BARONE 1859-1924) en Italie ou Albert AFTALLON (1874-1956) en France. Un courant important dans la tradition des ingénieurs économistes français participe au progrès de l'économétrie contemporaine. Même si ses principaux auteurs comme G DEBREU (Théorie de la valeur, une analyse axiomatique de l'équilibre économique - 1958) n'aborde pas les dépenses d'armement autrement qu'agrégés aux autres dépenses de l'Etat (et encore moins la guerre), plusieurs par la suite utilisent (comme Jacques FONTANEL) les outils ainsi élaborés pour tenter de cerner l'impact des dépenses militaires et leur place dans l'économie générale.

 

          Claude SERFATI, dans son étude sur les dépenses militaires et les théories de la croissance abouti au même constat : l'Etat a longtemps été absent des modèles de croissance néo-classique. "Le développement (récent) de la réflexion sur la notion de "bien public" (...) n'aboutit pas pour autant à leur prise en compte, encore moins à une tentative de mesurer leur impact dans le modèle de croissance néo-classique auquel Solow ouvre la voie. Les premiers travaux qui prennent en compte des dépenses publiques comme composante intégrée dans le modèle néo-classique, les théories de la croissance endogène sont récentes et visent à parer aux faiblesses fondamentales du modèles de Solow, l'une d'entre elles étant les conditions dans lesquelles la poursuite de la croissance à long terme état rendue possible (...).".

  Il suffit de rappeler la règle de base de la théorie néo-classique, l'hypothèse de productivité marginale décroissante du capital qui conduit, en l'absence de contre-facteurs, à un tarissement des sources de la croissance, pour s'en convaincre. "La croissance implique une accumulation de capital qui fait baisser sa productivité marginale, donc son rendement (...) jusqu'à l'annuler et mettre fin à l'incitation à investir. L'inclusion d'"externalités" dans les modèles de croissance permet de sauver les hypothèses du modèle néo-classique tout en étant capable de rendre compte de la croissance (et pas seulement de l'équilibre). En effet, l'existence d'externalités se situant par définition hors de la firme, est compatible avec l'hypothèse de productivité marginale décroissante des facteurs au niveau de la firme (...), clé de voûte du système. Or, parmi les externalités positives pouvant permettre une progression du Produit on trouve les biens collectifs (ou publics) produits par l'Etat." Claude SERFATI note au passage que cette notion de biens publics est assez imprécise. "En tout état de cause, la défense est traditionnellement considérée par les néo-classiques comme un des biens publics types et constitue l'exemple le plus fréquemment cité dans la littérature de ce courant. La défense est l'"output" et les dépenses militaires l'"input" qui fournit ce bien. Dans une représentation des biens publics selon leur "pureté" (la possibilité d'exclusion et l'importance du coût marginal figurent en abcisse et en ordonnée) un des manuels de base de l'économie publique (Stiglitz, 1986) présente la défense comme le plus pur des biens." 

     Dans l'ouvrage Economie  (1948) de Paul SAMUELSON et William NORHAUS, considéré comme deux économistes majeurs américains néo-classiques (quoique pour le premier les sources divergent un peu, le signalant parfois comme inspirer également par d'autres courants), les dépenses de défense possèdent un pouvoir stabilisateur ou déstabilisateur de l'économie, selon leurs évolutions en croissance ou en décroissance.

 

   Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM, Comprendre les théories économiques, Seuil, 2001 ; Henri DENIS, Histoire de la pensée économique, PUF, 1999 ; Claude SERFATI, Production d'armes, croissance et innovation, Economica, 1995 ; Paul SAMUELSON et William NORDHAUS, Economie, Economica, 2000 (seizième édition). 

 

                                                                                                                                                       ECONOMIUS

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25 juin 2010 5 25 /06 /juin /2010 17:20

         Les fondateurs du marxisme, Karl MARX (1818-1883) et Friedrich ENGELS (1820-1895) introduisent plusieurs révolutions dans la "science économique" par une critique en règle de l'économie politique, et cela au moins de deux manières : ils changent de point de vue, des entrepreneurs et des sociétés capitalistes aux travailleurs eu-mêmes et d'autre part introduisent la manière de penser de l'économie dans un système global, qui comprend tous les secteurs de la société. Ils assignent à toute guerre des causes économiques, voire exclusivement économiques, ces guerres provoquant eux-mêmes des phénomènes économiques. Friedrich ENGELS précise dans Le rôle de la violence dans l'histoire () qu'elle est déterminée par l'état économique. Karl MARX, dans Les luttes de classe en France () comme dans plusieurs endroits dans Le Capital () considère les guerres, non pas seulement dans leurs aspects inter-étatiques mais aussi dans leurs fondements dans l'infrastructure économique et sociale. Les antagonismes de classe sont à l'origine non seulement de la lutte des classes, qui peut être armée, des guerres dites civiles donc, mais également des guerres entre Etats. Le capitalisme, selon une formule maintenant célèbre porte la guerre, comme la nuée porte l'orage. Mais dans l'oeuvre de ces deux "pères fondateurs", il n'existe pas d'analyse complète des guerres en tant que facteur économique et de l'économie en tant que facteur des guerres. La guerre est beaucoup plus analysée dans ses aspects stratégiques et tactiques - problématique de guerres entre classes - que dans ses aspects économiques. Ces deux auteurs écrivent avant les deux guerres mondiales et avant que la guerre soit définitivement une affaire de production militaire. Les complexes militaro-industriels dont discutent leurs successeurs n'existent pas encore à proprement parler.

 

             Rosa LUXEMBOURG (1871-1919) insiste (Cours d'économie politique - 1906 ; L'accumulation de capital - 1911) par contre sur le besoin qu'a l'économie capitaliste de territoires qui sont étrangers au mode de production capitaliste, pour écouler ses produits "invendables" sur le marché intérieur, faute pour l'immense majorité des consommateurs potentiels, les prolétaires, d'avoir les moyens de les acheter. Les Etats capitalistes entrent donc en guerre pour la possession des colonies et le système capitaliste lui-même s'écroulera dans cette lutte sans merci. Sans cette extension, le capitalisme est condamné par la baisse de son taux de profit. l'impérialisme apparait donc comme un développement, quasiment un achèvement, du capitalisme.

                Karl KAUTSKY(1854-1938), dans par exemple Der imperialismus de 1914, va plus loin contre la tendance à ne voir dans les rivalités impérialistes, l'agressivité des grandes puissances et leur rivalité en matière d'armement que leur militarisme : il ne retient que le mouvement de concentration capitaliste en monopoles et plus encore la rationalisation mondiale de l'économie capitaliste soumise aux trusts industriels et bancaires et abouti à la notion d'ultra-impérialisme.

                BOUKHARINE (1888-1938), notamment dans L'économie mondiale et l'impérialisme, de 1915, analyse le capitalisme de guerre.

           Leurs thèmes sont repris beaucoup plus par les tendances libertaires et pacifistes que par la mouvance marxiste. Et dans la mouvance marxiste, c'est surtout la composante "austro-hongroise", qui donne naissance par ailleurs à l'Ecole de Francfort par la suite, qui donne des éléments plus développés sur les relations entre économie et guerre. Karl August WITTFOGEL (1896-1988), Fritz STERNBERG (1895-1963) et Henryk GROSSMANN (1881-1950) écrivent beaucoup sur ces aspects. Par exemple Fritz STERNBERG analyse des aspects économiques de l'impérialisme dans Der Imperialism de 1926, dans L'armée et la révolution industrielle de 1959 ou dans Le conflit du siècle et Socialisme à l'épreuve de l'histoire de 1960.

 

         LENINE (1870-1924) se concentre surtout sur la notion d'impérialisme et c'est son livre, L'impérialisme, stade suprême du capitalisme de 1916 qui est le point de départ de l'essentiel de la pensée marxiste sur la guerre. Il reprend les thèses exposées par l'essayiste anglais Johnson Atkinson HOBSON (1858-1940) dans son livre Imperialism de 1902. Ce dernier, à travers la description du mouvement impérialiste de la fin du XIXème siècle, montre comment des minorités cherchaient dans les conquêtes la possibilité de réaliser des suprofits. LENINE pense que ce ne sont pas seulement des minorités qui opèrent ainsi, mais le capitalisme tout entier lui-même. celui-ci parvient à son stade suprême, la phase monopolistique. L'exportation de capitaux implique la possession de zones d'influence d'impérialismes qui entent inévitablement en conflit armé. "L'impérialisme est le capitalisme arrivé à un stade développement où s'est affirmée la domination des monopoles et du capital financier, où l'exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan, où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s'est achevé le partage  de tout le territoire du globe entre les grands pays capitalistes."

           Ce concept d'impérialisme est ensuite à la base de la doctrine soviétique, notamment sous l'impulsion de JDANOV (1896-1948). Il est beaucoup plus question alors de concepts stratégiques que de problématiques économiques. 

 

          Le renouvellement théorique du marxisme initié dans les années 1950-1960, en Europe et aux Etats-Unis, est l'occasion de revenir à des analyses économiques de cet impérialisme. Ce renouvellement théorique, qui s'effectue contre le mouvement communiste officiel et en dehors également de la mouvance socialiste hostile à la notion d'impérialisme, prend pour point de départ la mondialisation du capital à travers la dépendance en inégal développement, la concentration oligopolistique de la production, la centralisation financière et l'hégémonie d'Etat. L'impulsion de cette réflexion vient d'ailleurs des Etats-Unis où des économistes comme Paul SEWEEZY (1910-2004), Paul A BARAN (1909-1964), Harry MAGDOFF (1913-2006) et d'autres tirent la leçon de la grande dépression trouvant une issue dans l'industrie d'armement et les destructions de la deuxième guerre mondiale. Les travaux notamment dans la revue Monthly Review fondée en 1949 s'illustrent par la tentation d'interpréter l'impérialisme comme consubstantiel au mode de production capitaliste. L'envolée des dépenses militaires américaines suscitent de très nombreuses études sur l'origine, le fonctionnement et les effets de l'existence du complexe militaro-industriel.

 

            Aujourd'hui, l'approche de l'impérialisme mêle les aspects stratégiques aux aspects économiques de l'impérialisme. Dans des travaux théoriques portant sur l'ensemble de l'évolution capitaliste, Ernest MANDEL (1923-1995), sans s'attacher à un catéchisme marxiste qu'il estime éloigné de la méthode de Karl MARX, décortique les différents éléments de la production des richesse comme de leur répartition, en tenant fortement compte de la place des dépenses militaires structurelles. A la suite des travaux de Samir AMIN (né en 1931) sur l'impérialisme (L'accumulation à l'échelle mondiale, 1970) ou de Charles Albert MICHALET (1938-2007) sur le capitalisme mondial (le capitalisme mondial, 1976), de nombreuses études insistent sur l'internationalisation des économies et la formation d'un système de l'économie mondiale, à l'intérieur duquel les rivalités étatiques s'expriment toujours. La militarisation de l'économie constitue un thème récurrent de ce genre d'études. 

 

        Gérard BENSUSSAN et Georges LABICA, Dictionnaire critique du marxisme, PUF collection Quadrige, 1999 ; Armelle LE BRAS-CHOPARD, La guerre, Théories et idéologies, Montchrestien, 1994.

 

                                                                                                                                             ECONOMIUS

 

 

 

 

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23 juin 2010 3 23 /06 /juin /2010 08:05

      Les bouleversements introduits par les guerres napoléoniennes en Europe modifient radicalement le climat intellectuel chez les "économistes". Il n'est plus question de lier une forme d'économie à la guerre ou à la paix ; le fait que l'Etat doit effectuer des dépenses militaires est intégré, quel que soit la forme d'économie que cela entraîne. Les économistes s'attachent à l'effet des dépenses militaires, via l'endettement, l'impôt et le crédit financier, mais n'en font pas un aspect central de leur système. Les uns et les autres, même s'ils profitent par ailleurs finalement de l'effort de guerre, se prononcent diversement sur les moyens les plus adaptés de financer les guerres : l'emprunt ou l'impôt. La mise en place dans de nombreux pays d'une économie de guerre ne fait pas l'objet d'études spécifiques. Ce qui retient principalement l'attention des héritiers d'Adam SMITH, c'est le développement considérable des activités industrielles, un révolution industrielle, qui s'accompagne de chômage, de misère des salariés, ce sont les conditions nécessaires à la poursuite de la croissance économique. 

        L'accumulation, sur une courte période, des conflits armés, terrestres et maritimes, la hausse verticale des dépenses militaires, le pompage des capitaux par les machines de guerre des Etats posent le problème des effets sur la croissance économique. Ces énormes dilapidations sont contemporaines, à la fois, de l'épanouissement d'une économie commerciale fondée sur les échanges transocéanique (colonies-métropoles) et de l'apparition des premières formes de l'industrialisation moderne. Les économistes se penchent sur l'accumulation des capitaux qui ont finalement suffi à l'expansion des besoins de tous ordres, compte tenu des techniques particulières du financement commercial et de la modestie initiale des exigences de l'investissement industriel. Financées, dans la monarchie française à son déclin, par le recours massif à l'emprunt (ce qui provoque d'ailleurs sa chute, faute de pouvoir les rembourser), ou bien, comme dans la France napoléonienne et les territoires qu'elle occupait, ou dans l'Angleterre par une pression fiscale accrue (ce qui provoque d'ailleurs la perte des colonies américaines), les guerres n'auraient pas entravé la croissance si ce n'est par les perturbations à court terme imposées à l'activité économique et compensées jusqu'à un certain point par la stimulation de certains secteurs industriels. La réflexion économique s'interroge de plus en plus sur la nature des liens unissant démarrage industriel et abondance des capitaux. (Histoire économique et sociale du monde).

 

       Thomas Robert MALTHUS (1766-1834), dans son Essai sur le principe de la population de 1798 et ses principes d'économie politique de 1820 trace une voie dans l'école classique anglaise, qualifiée parfois de "science lugubre" (Jean-Marie ALBERTINI) qui expose sans complexe une défense de l'ordre libéral. Son objectif : justifier la propriété et l'inégalité sociale. Il veut démontrer l'utilité de la misère, dans un contexte de renforcement de l'assistance aux pauvres. 

    Le pasteur MALTHUS, tout imprégné de morale puritaine, démontre que plus la population est nombreuse, moins il y a de consommateurs ; aux problèmes de l'explosion démographiques s'ajoutent ceux des crises économiques. Il montre que la population suit une progression géométrique (multiplication) alors que la production agricole suit une progression arithmétique (addition). La misère, très loin donc d'une problématique liée aux guerres, n'est pas le fruit des nouvelles institutions libérales, mais de l'intempérance des pauvres et de l'avarice de la terre. Il convient donc, à défaut d'une extension suffisamment rapide de la production agricole, de limiter la population. Individualiste, l'économiste refuse le contrôle des naissances et veut plutôt instaurer une morale d'abstinence sexuelle. Il pense que cela est possible, confiant comme l'ensemble des économistes classiques, en une tendance naturelle chez l'individu à améliorer par son activité sa situation matérielle. le succès de son Essai est considérable car le lectorat, bien entendu le "public" cultivé, et non les travailleurs eux-mêmes, à la très grande majorité illettré, y voit la réfutation définitive des attaques contre la propriété, et surtout de la propriété des terres.

Dans deux opuscules de 1815, il énonce une "loi de la rente différentielle" qui justifie selon lui le prix élevé du blé. La cause du prix élevé du blé est la conséquence de notre richesse, qui nous oblige à développer la culture. L'importation du blé pourrait freiner cette hausse (mais le problème de la guerre peut empêcher la libre importation...). Le moyen le plus sûr de l'en empêcher serait de diminuer les impôts qui pèsent sur l'agriculture, mais s'étendre là-dessus aboutit à aborder la question du poids de la guerre, ce que l'auteur ne fait jamais.

      Dans les Principes, il montre que la cause des crises de surproduction provient en fait de l'excès d'épargne des riches, et non pas des faibles revenus des pauvres, qu'il ne faut pas assister en aidant leur consommation, car ils en profiteraient pour accroître le nombre de leurs enfants...Il conteste les vues de Jean-Baptiste SAY et surtout sa  "la loi des débouchés" et met en avant le fait qu'il faut toujours qu'il existe une demande préalable à la production. Alors que les autres économistes affirment que pour assurer le développement de l'économie, il faut des terres, du travail et du capital, Thomas Robert MALTHUS pense que "la première chose dont on ait besoin.. avant même tout accroissement de capital et de population, c'est une demande effective de produits, c'est-à-dire une demande faite par ceux qui ont les moyens et la volonté d'en donner un prix suffisant". Dans la suite de son argumentation, il évoque les conditions de cette demande : mise en oeuvre de grands travaux publics, le développement du commerce extérieur, mais surtout ce qui nous intéresse ici, l'augmentation du nombre des improductifs. "il doit y avoir dans tout Etat un corps d'individus voués à différents genres de services personnels : car, outre les serviteurs à gages dont on a besoin, il faut qu'il y ait des hommes d'Etat pour gouverner, des soldats pour défendre le territoire, des juges et des avocats pour administrer la justice et protéger les droits des individus, des médecins et des chirurgiens pour traiter les maladies et panser les blessures, des prêtres pour instruire les ignorants et pour administrer les consolations de la religion." Toutes ces personnes consomment des biens matériels produits dans les entreprises capitalistes, mais n'en produisent pas elles-mêmes. Il est donc nécessaire qu'elles soient suffisamment nombreuses : "En somme l'utilité des consommateurs improductifs vient de ce qu'ils maintiennent entre les produits et la consommation un équilibre" (cité par Henri DENIS). C'est le seul économiste classique qui admet un problème de débouchés nécessaires à la croissance de l'économie capitaliste, note Henri DENIS dans son Histoire de la pensée économique : l'historien met cela sur le compte du pessimisme foncier du pasteur, mais en tout cas, sa thèse très diffusée pose des problèmes à tous les autres économistes. Il n'est donc pas étonnant que de RICARDO à MARX, MALTHUS soit beaucoup cité dans l'analyse des contradictions du système capitaliste... Même s'il n'évoque pas une des sources de ces contradictions : l'existence persistante du phénomène guerre.

 

         Jean-Baptiste SAY (1767-1832), à l'inverse montre dans son Traité d'économie politique de 1803, comme dans son Catéchisme d'économie politique de 1821 et son Cours complet d'économie politique de 1828, la voie d'un optimisme dans l'Ecole française. Il se présente comme le continuateur d'Adam SMITH, mais outre que sa théorie des débouchés s'écarte largement de lui, il ne dit presque rien des dépenses militaires ni de la qualité pacifique du libre-échange. En fait, il s'agit plus d'une justification de la société libérale telle qu'il la perçoit, une société où chacun reçoit la juste rémunération du concours qu'il apporte à l'oeuvre commune (Henri DENIS). Il ne veut pas seulement que le système soit efficace, il veut montrer qu'il est conforme à la justice sociale. Son analyse de la détermination du salaire, qui ne serait reprise aujourd'hui par aucun économiste libéral est associé à une théorie selon laquelle la valeur des biens est formée de la somme des profits et des salaires payés pour leur production. Le salaire, le profit et le loyer de la terre se fixent indépendamment les uns des autres. Il n'explique les revenus qu'en supposant réalisé le plein-emploi de tous les facteurs de production, puisque le prix d'équilibre de chaque service est celui pour lequel l'offre du service est égale à la demande. Sur les dépenses de défense, on peut relever quelques contradictions dans ses positions puisque dans le Cours complet d'économie politique, "le militaire qui se tient prêt à repousser une agression étrangère et qui la repousse au péril de ses jours" est productif, tandis que plus loin l'auteur soutient que la consommation des militaires est improductive. Il n'est pas étonnant qu'on ne peut trouver chez lui aucun élément d'analyse de l'effet des guerres dans la mesure même où son propos est d'offrir une vision harmonieuse de l'ordre social existant. On peut tout juste trouver ici et là dans le Cours à l'Athénée (1819) des passages, qui s'opposent surtout à la vision de MALTHUS, sur le résultat démographique des guerres, où il s'oppose vigoureusement à toute nécessité de réduire la population d'une France jugée trop peuplée.

 

         David RICARDO (1772-1823) approfondit réellement les travaux des physiocrates et d'Adam SMITH. Il s'attache à analyser la réalité économie, émettant une théorie de la rente différentielle, une théorie de la valeur-travail, une théorie de la baisse du taux de profit et de l'état stationnaire et une théorie des coûts comparatifs, en tant que représentant au Parlement des intérêts des propriétaires fonciers et des entrepreneurs capitalistes. Il fait partie de ces économistes qui entendent prendre en compte les oppositions économiques dans la société, et se situe en quelque sorte en rupture avec d'autres qui en restent à l'analyse des conditions de l'enrichissement d'une nation. Dans Des principes de l'économie politique et de l'impôt de 1817 (il y a des éditions remaniées ensuite, 1819 et 1821), il tente de présenter les lois naturelles qui régissent les relations économiques entre les hommes. Même s'il ne fait pas l'analyse des conséquences de la guerre sur l'économie, et encore moins des dépenses militaires dans le système capitaliste, il aborde le sujet très indirectement par le biais de l'analyse un des perturbateurs de ces lois naturelles, l'Etat, par le biais des impôts et des emprunts. 

       C'est d'abord en analysant comment se forment les prix des produits que l'économiste anglais veut expliquer le fonctionnement de l'économie. Il faut s'intéresser avant tout à l'accumulation du capital, et celle-ci dépend de l'importance des profits du capital. Il fait abstraction de la rente foncière qui n'est plus le moteur de la dynamique économique, centrée maintenant sur l'industrialisation, et le profit est la différence entre le prix de vente et le prix de revient. Pour expliquer ces profits, il faut connaître les lois qui déterminent les salaires et celles qui déterminent les prix de vente des produits. Il n'est pas question d'expliquer les prix par la loi simpliste de l'offre et de la demande. Pour aller au fond des choses, il faut manier dans le calcul les quantités et les types de marchandises, en prenant appui sur la quantité de travail fixée dans une chose. Il n'est pas question ici d'aller plus loin dans la théorie ricardienne ; il suffit de savoir qu'il décrit une sorte de dynamique grandiose (le fonctionnement à perte du capitalisme agraire entraîne la perte du capitalisme dans son ensemble)  qui prend en compte les théories de MALTHUS sur la rente et les modes réels de fixation par contrats des salaires et des prix qui inspire plus tard Karl MARX.

Partisan du jeu libre et impartial de la concurrence du marché, sans ingérence législative (référence aux lois sur les pauvres), le commerce extérieur et l'Etat perturbent cette dynamique, lui donnent un autre cours. En étudiant par exemple les effets de la libre importation de blé dans un pays accablé de dettes, à la suite des guerres napoléoniennes, David RICARDO indique comment pallier les effets de cette importation sur la libre concurrence des du marché. Les impôts sont, en règle générale, payés par les revenus et n'ont pas d'incidence, s'ils sont compensés par une augmentation de la production consécutive à l'accumulation du capital. Surtout, ils doivent frapper le consommateurs, mais veiller à ne pas aggraver les problèmes posés par la rente différentielle (et donc de la dynamique grandiose). Cette dynamique s'inscrit dans une logique de classes et crée une inéquité croissante. Ce mal sera aggravé par les impôts s'ils sont mal conçus : le peuple, les capitalistes seront taxés au profit des propriétaires fonciers. La dynamique grandiose sera ainsi renforcée si les impôts frappent le capital lui-même et son accumulation, en favorisant la rente et les propriétaires fonciers. L'impôt devient nocif quand il frappe les capitaux, par exemple en s'attaquant aux successions. (François-Régis MAHIEU).

   On s'aperçoit bien que même en n'abordant pas (et en citant encore moins) la guerre comme élément du nouveau capitalisme industriel, David ROCARDO est obligé de tenir compte de ses effets les plus directs, à savoir l'hypertrophie d'un appareil d'Etat et d'une machine militaire qui reste présente dans la société, bien après les guerres napoléoniennes...

 

            John Stuart MILL (1806-1873), considéré comme le dernier des grands classiques, qualifié parfois de libéral-socialiste, est à travers son principal ouvrage, Principes d'économie politique (1848), la référence des universités anglaises et américaines jusqu'à la fin du XIXème siècle. Il croit à l'état stationnaire, stade de développement qu'il faut préparer par l'éducation des hommes, afin qu'ils réduisent leur appétit de biens matériels et qu'ils assurent une stabilité de la population (Jean-Marie ALBERTINI).  

Son succès tient surtout à la manière pédagogique qu'il a de synthétiser les postulats de l'école classique et d'y adjoindre des idées réformatrices. Il adhère aux idées de MALTHUS sur le principe de la population et appelle à un contrôle des naissances et à l'égalité des hommes et des femmes pour réduire l'excès de population et favoriser "le progrès moral, social et même intellectuels" par l'instruction obligatoire et un système d'examen d'Etat. Partisan de la valeur-travail tel qu'il est exposé par RICARDO, il justifie son adhésion à la loi des débouchés de SAY, selon laquelle la valeur de l'offre globale est toujours égale à celle de la demande globale, avec des nuances sur des déséquilibres sectoriels pouvant apparaître avant qu'ils ne soient résorbés par la concurrence. En reprenant l'ensemble des travaux de l'école libérale, John Stuart MILL définit les bornes du progrès des sociétés industrielles. Comme il constate que les mobiles d'agressivité et de gain ne sont utilisés que, faute de mieux, pour accroître les richesses matérielles, il met en garde sur leur déchaînement qui dégrade les hommes. Il n'y a pas loin d'allusions, par delà les conflits sociaux aux guerres et à leurs effets sur l'économie. Mais tout comme ses prédécesseurs de l'école libérale, il n'analyse rien de ces effets. 

 

            C'est donc sur un constat en creux que l'on doit regarder les théories des libéraux en économie sur les questions que posent la guerre. Cette occultation des dépenses militaires en tant que telles dans leurs analyses se prolonge chez leurs continuateurs : Jacques RUEFF (1896-1978) en France (que l'on peut considérer également comme un néo-classique) se situe dans la perspective d'un ordre économique naturel, où l'Etat doit intervenir uniquement pour garantir la libre concurrence et Henri Charles CAREY (1793-1879) aux Etats-Unis mélange un libéralisme absolu à l'intérieur des frontières et un protectionnisme militant vers l'extérieur. En fin de compte, il n'existe que peu d'économistes aujourd'hui qui partagent purement et simplement les conceptions des libéraux cités dans ce texte. Non seulement ils sont influencés par d'autres courants de pensées, mais ils se rendent compte de l'aspect simplificateur de certaines théories qui ne bénéficiaient pas de certains appareils statistiques et conceptuels répandus aujourd'hui. Reste une certaine tendance à penser à l'existence possible ou originelle d'un état de l'économie naturel de justes prix et de justes salaires, perturbés par des interventions étatiques qui fausseraient les saines lois de la pure concurrence...La guerre, dans cette perspective, ne serait qu'une perturbation à éviter. 

 

      Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM, Comprendre les théories économiques, Seuil, 2001 ; Henri DENIS, Histoire de la pensée économique, PUF, collection Quadrige, 1999 ; Michel BEAUD, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, Seuil, 2000 ; Sous la direction de Pierre LEON, Histoire économique et sociale du monde, tome 3, Armand Colin, 1978 ; Armelle LE BRAS-CHOPARD, La guerre, Théories et idéologies, Montchrestien, 1994 ; David RICARDO, Des principes de l'économie politique et de l'impôt, GF-Flammarion, 1992 ; Jean-Baptiste SAY, Cours d'économie politique et autres essais, GF-Flammarion, 1996.

 

                                                                                                 ECONOMIUS

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18 juin 2010 5 18 /06 /juin /2010 14:25

        Avec les guerres dynastiques et de conquêtes incessantes du XVIIème siècle et les différentes politiques de préférence économique des Etats en Europe, émerge soit ouvertement (comme en Angleterre) soit de manière plus ou moins clandestine et polémique (en France), le libéralisme économique. D'abord pensée diffuse qui supporte les plaintes et les contestations, aux entraves mis au commerce comme aux conséquences des ravages causés par les guerres elles-mêmes, elle se constitue en corps de pensée, progressivement pour dominer ensuite tout le XVIIIème, dit siècle des Lumières. Libéralisme politique (contre les absolutismes monarchiques) et libéralisme économique (pour le libre-échange) s'alimentent mutuellement : ils sont en commun de réclamer de moins en moins d'interventions de l'Etat dans les affaires des personnes, même si on lui demande toujours d'assurer la sécurité...de la propriété. 

Il se développe une thèse du "doux commerce" qui s'oppose à l'exaltation de la violence guerrière. 

Il s'agit-là ce que les auteurs appellent le libéralisme classique, bien avant l'école autrichienne d'économie (MENGER, HAYEK) qui reprend les idées du libéralisme à partir de 1870. Ce libéralisme classique est directement issu d'une critique du mercantilisme comme entrave au commerce.

 

           Cette qualification du doux commerce apparaîtrait pour la première fois dans un manuel publié en 1675 par Jacques SAVARY (1622-1690), Le parfait négociant, mais c'est MONTESQUIEU (1689-1755), dans l'Esprit des lois de 1748 entre autres, que cette qualification s'assoie comme doctrine.(Armelle LEBRAS-CHOPARD). 

  Dans la quatrième partie de cette dernière oeuvre, Livre vingtième, sur Des lois dans le rapport qu'elles ont avec le commerce considéré dans sa nature et ses distinctions, au Chapitre premier Du commerce, nous pouvons lire : "Les matières qui suivent demanderaient d'être traitées avec plus d'étendue ; mais la nature de cet ouvrage ne le permet pas. (...). Le commerce guérit des préjugés destructeurs ; et c'est presque une règle générale, que partout où il y a des moeurs douces, il y a du commerce ; et que partout où il y a du commerce, il y a des moeurs douces. Qu'on ne s'étonne donc point si nos moeurs sont moins féroces qu'elles ne l'étaient autrefois. Le commerce a fait que la connaissance des moeurs de toutes les nations a pénétré partout : on les a comparées entre elles, et il en a résulté de grands biens. On peut dire que les lois du commerce perfectionnent les moeurs, par la même raison que ces lois perdent les moeurs. Le commerce corrompt les moeurs pures : c'était le sujet des plaintes de Platon ; il polit et adoucit les moeurs barbares, comme nous le voyons tous les jours." 

MONTESQUIEU poursuit dans le second chapitre De l'esprit du commerce : "L'effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes : si l'une a intérêt d'acheter, l'autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels. Mais, si l'esprit de commerce unit les nations, il n'unit pas de même les particuliers. Nous voyons que dans les pays où l'on est affecté que de l'esprit du commerce, on trafique de toutes les actions humaines, et de toutes les vertus morales : les plus petites choses, celles que l'humanité demande, s'y font ou s'y donnent pour de l'argent. L'esprit de commerce produit dans les hommes un certain sentiment de justice exacte, opposé d'un côté au brigandage, et de l'autre à ces vertus morales qui font qu'on ne discute pas toujours ses intérêts avec rigidité, et qu'on peut les négliger pour ceux des autres. La privation totale du commerce produit au contraire le brigandage qu'Aristote met au nombre des des manières d'acquérir. L'esprit n'en est point opposé à de certaines valeurs morales : par exemple l'hospitalité, très rare dans les pays de commerce, se trouve admirablement parmi les peuples brigands.(...)". Par la suite, c'est surtout sur le seul aspect du commerce facteur de paix que les propagateurs du libéralisme insistent ; ils laissent de côté toute une analyse bien plus nuancée chez MONTESQUIEU.

 

     Même au plus fort du mercantilisme, même parmi ceux qui en sont les propagateurs, comme Jean BODIN (1529-1591), existe parfois (pour ce dernier dans la Réponse à M. de Malestroit - 1578), cette perception du commerce comme ayant un effet pacificateurs, voire civilisateur. Liberté des échanges et fraternité des nations sont placés sur le même plan et sont présentés comme un devoir de la charité chrétienne, même si par ailleurs, (dans les Six Livres de la République par exemple) le ton est à la nécessaire expansion de l'Etat. Les auteurs proches du pouvoir royal ne manquent pas d'esprit d'opportuniste... BOISGUILBERT, parmi d'autres auteurs réclament, devant la misère paysanne et la baisses du revenu dans les campagnes, l'abaissement des barrières douanières. Il prend conscience de l'interdépendance des activités dans un système marchand généralisé (Le Détail de la France - 1695) et réclame la liberté des prix et la liberté du commerce extérieur (Testament politique de M de Vauban - 1712). 

 

      François QUESNAY (1694-1774) dans sa République commerciale universelle comme dans de nombreux autres écrits, plaide pour la liberté de commerce entière. Il veut démontrer que la puissance réelle de l'Etat ne croît pas en fonction directe des effets des dépenses de l'armée mais du volume des transactions. Ses Maximes générale du gouvernement économique d'un royaume agricole mettent l'accent, après avoir réaffirmer la nécessité d'un Etat qui garantisse la sûreté de la propriété, fondement essentiel de l'ordre économique de la société, sur la modération de l'impôt et sur la liberté de riches travailleurs de cultiver leur champ et de vendre librement le produit de ses récoltes. "Qu'on maintienne l'entière liberté du commerce, car la police du commerce intérieur et extérieur la plus sûre, la plus exacte, la plus profitable à la nation et à l'Etat, consiste dans la pleine liberté de la concurrence" (maxime 25). Le chef de l'école économiste, de ceux qui se nomment eux-mêmes "économistes", le fondateur de l'école physiocrate soutient que les principes de paix se déduisent de l'ordre naturel et immuable de l'univers, d'où la non nécessité de les organiser. De nombreux auteurs, propagandistes intéressés, comme Pierre Samuel Dupont de NEMOURS (1739-1817) et Pierre-Paul Le Mercier de la RIVIERE (1720-1793) (dans L'ordre naturel et essentiel des sociétés politiques - 1767) relaient cette perception des choses. Ils le font souvent dans les loges maçonniques qui fleurissent en Europe et ils appartiennent aux "Lumières" qui préparent politiquement la remise en cause de l'absolutisme royal.

Ils ne font pas l'impasse, intellectuellement, sur l'existence des guerres : François QUESNAY distingue bien le commerce aux effets pacificateurs des agissements des commerçants stériles (entendre voulant monopoliser, garder le "privilège" d' une activité). 

 

       Adam SMITH (1723-1770), considéré comme le fondateur de l'économie politique, en tient compte également, comme dans son livre-phare, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776). Il y montre l'harmonie possible entre l'intérêt général et les intérêts particuliers, dans le cadre de l'Etat avec ses nécessaires dépenses de défense. Disciple de HUME, il développe l'idée d'un ordre social fondé sur la recherche des intérêts individuels ; il souligne et approfondit la notion de sympathie ; il justifie la jouissance de la grandeur et des richesses dont bénéficient quelques-uns, et met en avant - nouvel avatar de Dieu, garant de l'harmonie universelle - la "main invisible".

Ce qu'il introduit surtout, c'est un changement de perspective en économie, en terme d'objectifs : il ne s'agit plus de faire une politique économique pour faire entrer l'argent nécessaire aux guerres dans les caisses de l'Etat, mais une économie politique, de faire une économie à l'intérieur d'une nation afin d'augmenter sa richesse. Il attaque le mercantilisme en tant que système qui se focalise sur la circulation monétaire et dénonce les entraves aux importations. Seule la liberté de commerce permet d'établir une balance commerciale saine. Le libéralisme d'Adam SMITH ne résout pas la difficulté de faire entrer la liberté de commerce dans un monde où les guerres sont encore monnaie courante. Il s'agit toujours d'établir une harmonie, une équilibre délicat entre de nécessaires dépenses militaires, qui s'accroissent énormément avec les progrès techniques et le libre exercice du commerce.

 

 

         Jeremy BENTHAN (1748-1832), notamment dans Principes de législation d'économie politique (réédition de 1888 par les éditions Guillaumin), tient compte également de cet équilibre, de cette adéquation entre les intérêts des nations à la paix, mais à l'inverse des physiocrates, il prévoit une organisation internationale et des institutions qui permettent de favoriser cette adéquation qui est loin pour lui d'être naturelle. 

 

             Face à ces difficultés de parvenir à établir la liberté du commerce dans un environnement encore guerrier, la thèse du doux commerce est pratiquement abandonnée dès la fin du XVIIIème siècle. Les pensées économiques s'orientent plutôt vers une réflexion sur les similitudes entre stratégies économiques et stratégies militaires. Toutefois, même en pleine tension internationale, comme pendant les pires moments de la guerre froide, des auteurs comme Samuel PISAR (Les armes de la paix -1970) mettent en avant les vertus pacifiques du commerce.

 

            Michel BEAUD, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, Seuil, 2000 ; Armelle LE BRAS-CHOPARD, La guerre, Théories et idéologies, Montchrestien, 1994 ; Adam SMITH, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Gallimard, 1976 ; François QUESNAY, Physiocratie, GF-Flammarion, 1991 ; MONTESQUIEU, De l'esprit des lois, Gallimard, 1970.

 

                                                                                                                                ECONOMIUS

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16 juin 2010 3 16 /06 /juin /2010 13:55

                Le mercantilisme est plutôt un terme global, et d'ailleurs polémique (employé par Adam SMITH pour stigmatiser une économie de marchand, comme le capitalisme par Karl MARX), et non le nom d'un courant de pensée en soi. Sont regroupées sous ce nom des pratiques et des théories économiques approximatives, qui dominent le XVIème et le XVIIème siècle européen, à un moment où s'affirment de façon définitive un certain nombre de royautés. Les questions économiques commencent à échapper à la théologie et aux théologiens en général (certains d'entre eux deviennent théoriciens du mercantilisme) dans une littérature très éclatée où apparaissent des noms aussi divers de Jean BODIN, Thomas MUM et William TEMPLE. L'économie politique se détache de la religion et de la morale. Ce mouvement intellectuel et de pratiques diffèrent tellement selon les nations que l'on peut parler de mercantilisme espagnol (bullionisme), français (colbertisme) et britannique (commercialisme). Au fil des siècles, lorsque le mercantilisme laisse la place au libéralisme, des tenants du mercantilisme s'expriment encore (comme Friedrich LIST) et aujourd'hui, on peut trouver des éléments de mercantilisme dans certaines approches protectionnistes, et même en pleine mondialisation, un néo-mercantilisme donne de la voix. Tous ces mercantilismes possèdent un objectif commun, se mettre au service d'une puissance d'Etat. Le mercantilisme alimente la guerre comme la guerre alimente le mercantilisme.

 

              Pour de nombreux historiens, le mercantilisme apparaît "comme l'expression d'une triple nécessité économique, politique et sociologique. Nécessité de contrôler les mouvements de métaux précieux, dans une économie où les règlements scripturaires devaient à un moment ou à un autre se solder en or et en argent, nécessité politique pour des Etats dont les trésoreries s'alimentaient aux circuits internationaux de la bonne monnaie, nécessité économique enfin pour des entrepreneurs et des marchands dont les initiatives ne pouvaient se passer, à l'intérieur ni à l'extérieur, de la protection ou des privilèges accordés par la puissance publique" (Histoire économique et sociale du monde). "Pour favoriser la production nationale, tous les auteurs recommandent la même politique douanière : allègement des taxes frappant les exportations de manufacturés et prohibition de droit ou de fait pour les importations concurrentes. Chaque royaume, chaque république cherche à réduire sa dépendance en diversifiant sa production, en valorisant ses exportations et en réduisant aux matières premières indispensables ses achats à l'étranger. Les progrès de la production nationale manufacturière, en augmentant dans les exportations la part de la valeur ajoutée, contribuent à l'équilibre commercial. L'activité de la marine complète ce dispositif stratégique de la "guerre d'argent". Les grandes compagnies de navigation et de colonisation doivent acheminer, au meilleur compte, les produits exotiques dont on ne pouvait se passer : bois de teinture, épices et ramener vers la métropole les métaux précieux qui continuent à fasciner marins, aventuriers et hommes d'Etat". 

         Le mercantilisme apparaît dans cette période d'affirmation de la souveraineté de l'Etat qui doit combattre à la fois les particularismes féodaux, l'universalisme de l'Eglise...et les autres Etats : il se trouve complémentaire et contemporain des doctrines politiques qui, dans le sillage de Nicolas MACHIAVEL, affirment la nécessité de la guerre pour l'Etat. (Arnelle LE BRAS-CHOPARD).

 

               Jean BODIN (1530-1596), dans les Six Livres de la République (1576), associe le premier théorie de la souveraineté de l'Etat et mercantilisme. Il reprend à son compte les idées exprimées par Nicolas MACHIAVEL (Discours sur la Décade de Tite-Live) et développées également par Giovanni BOTERO (1544-1617) dans Raison et gouvernement d'Etat (1589). Dans le chapitre V du Livre V des Six Livres de la République, intitulé "S'il est bon de s'armer et d'aguerrir les sujets, fortifier les villes et entretenir la guerre", il considère que la richesse de l'Etat est à la fois cause et conséquence de la guerre, celle-ci donnant à l'Etat les moyens de sa suprématie et constituant aussi un puissant antidote contre les guerres civiles qui pourraient ruiner son économie.Ce sont ces guerres civiles qui rendent les empires et les républiques mortelles et occasionnent infiniment plus de désastres que les guerres étrangères. Il s'agit donc de porter la guerre à l'étranger où les conflits s'exacerbent jusqu'à se transformer en guerre civile chez lui. Il est donc souhaitable à titre préventif de faire la guerre en se forgeant au besoin des ennemis s'il n'y en a pas (situation de toute façon plutôt rare...). Il prévoit le plan d'une armée nouvelle, peu différent de celui de Richelieu ou de Louvois d'ailleurs, composée si possible de sujets nationaux, entretenus par le prince mais qui ne correspond pas encore à la levée en masse (on en est très loin et composer une armée "nationale" demeure très difficile, mais l'idée est là...). 

 

                   Antoine de MONTCHRESTIEN (1576-1621), dans son Traité d'économie politique (1615), développe une théorie du mercantilisme français faisant de la guerre le meilleur moyen de consolider l'Etat, comme aussi le plus sûr dérivatif aux guerres civiles. Les guerres coloniales également peuvent jouer leur rôle dans la purgation des "humeurs peccantes" des sujets remuants. Pierre le Pesant de BOISGUIBERT (1646-1714), dans son Traité de la nature, culture, commerce et intérêt des grains (1707) théorise de la même manière. 

Ce mercantilisme français trouve son meilleur maitre-d'oeuvre dans le ministre de Louis XIV (pendant 22 ans, de 1665 à 1683), Jean-Baptiste COLBERT (1619-1683), allant jusqu'à donner à ce mercantilisme le nom de colbertisme. Des mesures protectionnistes se sont multipliées pour accroitre les exportations et diminuer les importations. Les droits de douane intérieurs (entre provinces) sont réduits et la circulation à l'intérieur du pays (construction de routes et de canaux) accrue. Il fait de la France une des premières puissances économiques européennes, par une politique commerciale, une politique industrielle et une politique agricole où l'Etat intervient de plus en plus. "L'originalité de Colbert et du colbertisme ne doit pas être cherchée dans les principes mêmes du régime économique qu'il préconise : elle apparaît en pleine lumière, semble t-il, dans deux directions. D'une part, alors que le mercantilisme se présente ailleurs comme "une philosophie de comptable hargneux" (tel Laffemas qui, sous Henri IV, souhaitait que tous les importateurs soient pendus et étranglés), Colbert a fait de ces pratiques de gagne-petit un système prestigieux de gouvernement, où apparaît un souci inégalé de puissance et de grandeur. D'autre part, jamais avant Colbert, un homme d'Etat n'a poussé aussi loin, ne s'est efforcé de réaliser avec autant d'efficacité, jusque dans les moindres détails, toutes les conséquences qu'entraînait logiquement le mercantilisme : si l'Espagne et la France sont toutes les deux mercantilistes, la première voit son économie sombrer au moment même où la seconde connait une expansion sans précédent, parce que Colbert n'a négligé aucune aspect du système mercantiliste." (Jean IMBERT). Sa politique permit d'alimenter le trésor royal de manière à soutenir les nombreuses guerres du roi soleil, de manière tellement régulière qu'elle a finit par épuiser de nombreuses ressources mêmes du royaume. 

 

                    Thomas MUM (1571--1641) soutient tant dans son Discours sur le commerce de l'Angleterre à destination des Indes orientales de 1621, que dans son England's Treasure by Forraign Trade de 1664, (publié à titre posthume), que pour mener à bien une guerre, il faut, outre l'argent, des forces humaines, des denrées, des munitions. Le meilleur représentant du mercantilisme anglais recherche également l'autarcie économique où le commerce, notamment le commerce maritime, soutenu par une marine militaire de haut niveau, assure les ressources à l'Etat...pour mener les guerres qui lui permettront d'augmenter le périmètre dans lequel s'affirme cette autarcie. 

Le bref mais populaire essai de William TEMPLE (1628-1699), Essay on the trade of Ireland de 1673, va dans le même sens. Il s'agit d'instaurer dans les colonies le même système commercial qu'en métropole, afin de garantir en priorité à celle-ci les marchandises et le numéraire dont elle a besoin. Cela fait de l'Angleterre le plus important commerçant du monde et une puissance internationale s'appuyant sur sa flotte de guerre. La volonté de puissance de la monarchie anglaise va de pair avec la "nécessité" d'en finir avec les révoltes et révolutions inspirées d'idées religieuses. Aussi, la fonction de purgation des "humeurs peccantes" trouve là une signification urgente. 

 

                            Même au-delà de la période faste des idées mercantilistes, les idées mercantiliste sont favorisé, voire alimenté les conflits armés des XVIIème et XVIIIème siècle. Comme il s'agit d'augmenter la richesse du pays, en considérant le stock de richesses comme fixe, la seule façon de le faire est de mener la guerre. Les rivalités coloniales se développent dans un tel climat d'idées. Même si la pensée du XIXÈme siècle est dominée par les écoles libérales, plutôt favorables au libre-échange, la pratique politique continue d'être influencée par une vision mercantile. Les diverses politiques protectionnistes menées depuis s'en inspirent. 

 

                               Friedrich LIST (1789-1846) développe dans la plupart de ses écrits (Das nationale system der politischen Okonomie, 1841) des idées qui doivent permettre à ses concitoyens allemands de bénéficier des progrès économiques, ce qui n'est possible que dans le cadre d'échanges équilibrés entre des nations à peu près du même développement industriel. "Toute nation en retard sur les autres pour l'industrie, le commerce ou la navigation, doit avant tout développer ses propres forces pour pouvoir ensuite entrer en libre concurrence avec des nations plus avancées.(...) Je sentais que l'Allemagne devait abolir ses tarifs intérieurs et, par l'adoption d'une politique commerciale uniforme vis-à-vis des étrangers, s'efforcer de rattraper le développement industriel et commercial qu'avaient réalisés d'autres nations au moyen de leur politique commerciale." Ces idées présentent une analogie évidente avec le mercantilisme. L'objet essentiel de ses théories, à la fois politiques et économiques, estt la puissance, même s'il l'associe au bien-être. Il se défend de revenir au mercantilisme, mais en fait, c'est le devoir de l'Etat de protéger ses intérêts économiques par une politique agressive. "A une époque où la science technique et mécanique exerce une si grande influence sur les méthodes militaires, où toutes les opérations de guerre dépendent, dans une si large mesure, du revenu national, où l'efficacité de la défense tient beaucoup au fait que la masse de la nation est riche ou pauvre, intelligente ou stupide, énergique ou noyée dans l'apathie ; que ses sympathies sont exclusivement tournées vers la patrie ou partiellement vers les pays étrangers, qu'elle peut rassembler une foule ou un petit nombre d'individus pour la défendre, il convient de mesurer la valeur des manufactures d'un point de vue politique." 

 

                             Alexander HAMILTON (1757-1804), le fondateur du parti fédéraliste, une génération avant, écrit des plaidoyers (Works, rassemblés en 1904, 12 volumes, Henry Cabot Lodge, Federal Edition, New York et Londres) en faveur d'une marine militaire et d'une flotte marchande américaine, où il mêle les arguments politiques et économiques. Convaincu, au contraire de MONTESQUIEU ou d'Adam SMITH, que le commerce peut être la cause de guerres, il pense qu'il faut que les jeunes Etats-Unis se préparent à développer leur industrie naissante, et elle ne peut le faire qu'en adoptant une politique protectionniste inspirée du mercantilisme. 

 

                                 Pour Edward Mead EARLE, "comme Hamilton, List fut l'un des principaux acteurs du renouveau mercantilisme dans le monde moderne. Qu'elles qu'aient pu être les vertus du mercantilisme au XVIIe et XVIIIe siècles, sa contrepartie moderne a été une force incendiaire dans un monde terriblement inflammable et explosif. Le néo-mercantilisme est d'autant plus dangereux qu'il opère dans notre société moderne hautement intégrée. Il a partie liée avec le système de guerre. A un degré qui aurait fait honte aux mercantilistes de jadis, il a utilisé le pouvoir de l'Etat pour rehausser le pouvoir d'Etat. Tous les vieux expédients ont été renforcés par une foule de nouvelles mesures sous forme de stocks et de subventions. Le nationalisme économique pratiqué dans le demi-siècle qui suivit 1870 a engendré l'économie, l'état et la guerre totalitaires, si inextricablement liés qu'il est devenu impossible de dire lequel en est la cause et lequel la conséquence. Au nom de la sécurité nationale, l'autorité politique s'est étendue à presque tous les domaines de l'activité humaine. Les explosions de 1914 et de 1939 furent la conséquence presque inévitable de tout ceci. On ne peut les comprendre que par rapport aux concepts de pouvoir de l'Europe du XIXème siècle. La pensée d'Adam SMITH, d'Alexander HAMILTON et de Friedrich LIST fut conditionnée par le fait qu'ils étaient respectivement britannique, américain et allemand. Mais ils s'accordaient sur certains principes de l'art de gouverner. Tous comprenaient que le pouvoir militaire se bâtit sur des fondements économiques et chacune prôna un système économique national qui répondit le mieux aux besoins de son pays. Que le monde fut accablé par le fait du néo-mercantilisme n'est pas forcément leur faute. Car tant que les nations continueront de croire en un nationalisme effréné et en la souveraineté absolue, elles continueront d'utiliser toutes les mesures qui, selon elles, garantissent le mieux leur indépendance et leur sécurité."

 

                        Dans sa recherche d'une nouvelle conceptualisation de la guerre économique, Fanny COULOMB fait état d'un néo-mercantilisme. "Le terme de "néo-mercantilisme" a parfois été utilisé pour qualifier certaines analyses contemporaines mettant en avant les rivalités économiques internationales et l'utilisation par les Etats des pays industrialisés d'une nouvelle forme d'interventionnisme économique. Les fondements théoriques de ces analyses restent flous, même s'ils peuvent être rattachés au courant "néo-réalistes" (JJ ROCHE, Théorie des relations internationales, Montchrestien, 1994), ainsi qu'à l'analyse mercantiliste, listienne et institutionnaliste. L'analyse néo-mercantiliste est empirique et descriptive ; elle revendique d'ailleurs son "réalisme", qui contraste avec l'irréalisme des hypothèses de la théorie orthodoxe. (...) Cependant, même si plusieurs auteurs inscrits dans cette perspective ont voulu développer un nouveau champ théorique, en marge des analyses libérale et marxiste des relations internationales, le débat est resté très dispersé, notamment du fait de la grande diversité des instruments d'études employés. Un trait distinctif réside dans la mise en évidence de l'imbrication des objectifs politiques et économiques des Etats sur la scène internationale ; en outre, ces analyses rejettent généralement l'idée d'une évolution progressive vers une économie sans frontières, et identifient de nouveaux champs d'affrontement interétatiques, non plus limités à un niveau national, mais régional." Elle cite Robert GILPIN (The political Economy of International Relations, Princeton university Press, 1987) qui présente une théorie structurelle comme alternative aux trois "idéologies classiques" des relations internationales, libérale, marxiste et nationaliste. Cet auteur se réfère directement à la théorie mercantile et insiste sur l'évolution des structures du système international et sur le jeu contradictoire des différentes ambitions nationales dans les négociations internationales en matière monétaire, commerciale... dans un contexte économique international marqué par le chômage et les inégalités de développement. Il pointe les dangers d'une résurgence du protectionnisme et de guerres commerciales entre grands blocs régionaux. D'autres économistes, au début des années 1990, comme L THUROW (La maison Europe, superpuissance du XXIème siècle, Calmann-Lévy, 1992) ont défendu la thèse d'une rivalité/confrontation entre les trois pôles de la Triade Europe-Japon-Etats-Unis, avant que la Chine occupe les esprits des géo-stratèges. Les firmes multinationales participent à ce processus de régionalisation économique, car elles restent attachées à leur pays d'origine. Dans ce système de quasi-blocs pratiquant entre eux un commerce "administré", la compétition n'est plus militaire mais économique. L'Etat est sollicité pour pallier la faible compétitivité de l'économie nationale, même si en retour les firmes bénéficiaires n'accordent pas à celui-ci la même bienveillance. Fanny COULOMB s'interroge, comme Jacques FONTANEL et F COULOMB (L'avenir de l'empire américain, dans Civilisation, globalisation, guerre, Discours d'économistes, Presses Universitaires de Grenoble, 2003) sur la pertinence du concept de guerre économique pour caractériser ce type de situation, mais le néo-mercantilisme anime bien l'esprit de bien des programmes économiques nationaux. 

Fanny COULOMB le reconnaît bien d'ailleurs plus loin : "La logique néo-mercantiliste développée ces dernières années a également conduit à élargir l'analyse de la sécurité nationale à la sphère économique". Des études en nombre comme celles de A O HIRSCHMANN de 1945 (Foreign Trade and national power, republiée en 1980 sous le titre National power and the structure of foreign trade, à Berkeley, University of California Press) montrent les politiques d'assistance technique et commerciale des Etats. Il existe encore un lien fort entre commerce extérieur et puissance d'une nation. Cet auteur a élaboré ce qu'on appelle le coefficient de Gini, qui mesure la dépendance d'un pays vis-à-vis de l'extérieur, et par là, sa vulnérabilité. Thomas SCHELLING (international Economics, Allyn and Bacon,1958), David BALDWIN (economic Statecraft, printon University, 1985), chacun à leur manière, indiquent comment les Etats utilisent certains instruments (protectionnisme, sanctions économiques, contrôle de produits stratégiques, actions diplomatiques diverses...) pour intervenir dans une économie certes mondialisée mais soumise encore à des logiques régionales. Une illustration de ce phénomène se trouve dans la politique économique allemande récente (2010), où l'essor des exportations de l'Allemagne se fait aux dépens de ses partenaires de l'Union Européenne, dans une perspective uniquement nationale.

 

  Fanny COULOMB, contribution Pour une nouvelle conceptualisation de la guerre économique, dans Guerre et Economie, sous la direction de Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT, Ellipses, collection référence Géopolotique, 2003 ; Michel BEAUD, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, Seuil, 2000 ; Pierre DEYON, tome 2 sur Les hésitations de la croissance, 1580-1740, d'Histoire économique et sociale du monde, sous la direction de Pierre LEON, Armand Colin, 1978 ; Edward Mead EARLE, Les maitres de la stratégie, tome 1, Berger-Levrault, collection Stratégies, 1980 ; Armelle LE BRAS-CHOPARD, La guerre, Théories et idéologies, Montchrestien, collection Clefs/Politique, 1994 ; Jean IMBERT, article Colbertisme dans Encyclopedia Universalis, 2004 ; Till Van TREECK, Victoire à la Pyrrhus  pour l'économie allemande, Le Monde diplomatique, Septembre 2010.

 

                                                                                                                                 ECONOMIUS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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