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5 novembre 2011 6 05 /11 /novembre /2011 07:09

                Revue d'économie politique et pas simplement d'économie, elle provient de l'Association d'économie politique née en 1980, dans un période où la mode est au libéralisme, rencontre d'abord informelle entre économistes d'Europe (de France) et d'Amérique du Nord (Quebec) désireux de mettre en commun "les analyses et leurs réflexions sur les problèmes contemporains, dans une perspective qui déborde le cadre tant de la science économique orthodoxe que des autres disciplines des sciences sociales refermées sur elles-mêmes.Il s'agissait d'ouvrir un dialogue susceptible, entre autres, de réponde aux besoins des organisations syndicales et populaires, dans un monde de plus en plus dominé par le discours néo-libéral."

Pour les responsables de l'association, puis de la revue Interventions économiques créée dès 1982, "les années soixante-dix marquent en effet le passage généralisé de l'interventionnisme keynésien qui a marqué les trois décennies de l'après-guerre, à un libéralisme de plus en plus radical qui remet en question tous les acquis sociaux des dernières décennies. Ce libéralisme est étayé par un discours monolithique, posant l'économie comme un organisme naturel mû par les lois du marché, au même titre que le système solaire par les lois de la gravitation."(Gilles DOSTALER). Cette revue s'intéresse aux débats théoriques en économie politique et en socio-économie, à l'évolution et aux transformations socio-économiques des sociétés actuelles et aux résultats de recherches menés dans ces divers domaines.

 

             Elle présente des analyses et des résultats de recherche, menées surtout à l'Université québécoise de l'UQAM et aux Université de Paris et de Grenoble, mais débordant bien entendu le cadre de ces deux pôles, pouvant provenir de l'ensemble des sciences sociale, mais qui privilégie les thèmes reliés à l'économie politique, à la sociologie économique, au travail et à l'emploi, à l'organisation du travail, au développement (local, régional, international), à la mondialisation et à l'économie politique internationale, ainsi qu'à l'analyse des écrits d'auteurs importants dans ces différents champs. Elle publie des numéros thématiques sur des auteurs comme Karl POLANYI (1886-1964), Thorstein VEBLEN (1857-1929), John Rogers COMMONS (1862-1945) et Joseph SCHUMPETER (1883-1950) et est très intéressée à recevoir des projets de numéros sur des auteurs hétérodoxes en économie politique et en sociologie notamment.

Animée par un comité de rédaction d'une quinzaine d'universitaires (où l'on retrouve entre autres Mehdi ABBAS, de l'Université Pierre-Mendes-France de Grenoble, Yves BÉLANGER, Eduardo DAVEL Benoït LÉVESQUE (UQAM) ou Bruno THÉRÊT, de l'Université Paris-Dauphine) sous la direction conjointe de Diane-Gabrielle TREMBLAY (Quebec, Montréal) et de Christian DEBLOCK (UQAM) et par un comité scientifique international, la revue aborde autant l'impérialisme, la question régionale, la filière canadienne, les politiques industrielles, l'Etat que le développement local ou les régions à l'heure de la métropolisation. Son dernier numéro, disponible sur Internet, comme elle l'est maintenant de manière générale depuis 2002 (portail revues.org), porte sur Pratiques, analyses et enjeux de la recherche partenariale.

 

       Semestrielle, au support imprimé de 1982 à 2001, présente surtout alors dans les universités au Quebec, puis depuis 2002 en accès libre sous forme numérique, la Revue Interventions Économiques convient très bien à un lectorat étudiant en économie et en sociologie comme au grand public, avec des articles, parfois longs, très accessibles. Elle constitue une excellente voie d'accès à des études d'économistes se situant en dehors de la sphère libérale comme de la sphère marxiste. Aujourd'hui, comme d'autres revues, elle se situe dans un courant critique qui tend à dominer la perception des réalités économiques. 

 

Revue Interventions Économiques, Télé-universités, UQAM, 100, rue Sherbrooke Ouest, H2X 3P2 Montréal (Québec). www.teluq.uquebec.ca ; www.revues.org.

 

Relu le 10 septembre 2020

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3 novembre 2011 4 03 /11 /novembre /2011 09:10

       Deux manières peuvent coexister dans une présentation du fonctionnement du capitalisme : une présentation qui met l'accent uniquement sur les mécanismes strictement économiques d'éléments qui fonctionneraient suivant des lois quasiment naturelles, en roue libre, automatiquement et une présentation qui met l'accent sur les acteurs du système économique, qui refuse cette désincarnation un peu trop favorable, du reste, à une partie seulement des acteurs en question.

Personne ne présente plus le capitalisme - à part quelques économistes perdus dans les calculs et graphiques - comme un système uniquement économique, mais il existe encore de façon dominante, dans la presse comme dans l'enseignement de présenter le capitalisme comme un ensemble de rouages, comme une méga-machine, ce qu'il n'est qu'en partie.

 

        François PERROUX donne une présentation positive du fonctionnement du capitalisme dont on peut faire le départ d'une discussion.

"La vie des hommes en société n'apparaît à l'observateur scientifique ni comme un pur conflit ou concours de libertés, ni comme un pur agencement d'automatismes et de mécanismes. le tort de nombreux interprètes de la vie économique a été de la concevoir soit tissée de choix libres et de contrats délibérément conclus, soit constitués par des ajustements mécaniques de quantités individuelles ou globales. Le fonctionnement d'un système économique réel et dynamique dépend à la fois de liaisons automatiques ou quasi automatiques et des libres choix, d'actes créateurs dont les conséquences sont largement imprévisibles pour les parties directement impliquées et imparfaitement prévisibles pour le tiers observateur qui enregistre les mouvements de masses. L'une des forces les plus certaines du régime capitaliste est de faire, en vue du rendement économique, sa part à chacun de ces aspects et à chacune de ces chances de la vie sociale. Le marché est issu de décisions et de choix, émanant des individus et des unités élémentaires : firmes et ménages. La rencontre des décisions et choix de tous formule une loi impérative pour chacun. Le prix de concurrence auquel nul n'échappe n'est l'oeuvre particulière de personne. Mais ce régime résiste par sa structure même à l'ossification et à la sclérose. La nouveauté y pénètre, non sans à-coups et fluctuations mais par des modifications susceptibles d'être amorties et absorbées avec un bénéfice net. Si tout va bien, l'inégalité est tenue dans les limites qui la rendent supportable ; la domination est précaire et transitoire."

Le fonctionnement du capitalisme s'inscrit dans des calculs des différents acteurs (rencontre entre désirs et pouvoir d'achat des individus et offre de marchandises et de services) calculs qui induisent un quasi-automatisme du marché, globalement, dans un modèle d'équilibre dynamique qui, en définitive sous l'influence d'un certain nombre de facteurs, est toujours instable. Parmi ces facteurs figurent les inadéquations entre emploi des ressources et attentes des consommateurs, dans l'espace, mais aussi surtout dans le temps. Ajustements et désajustements constituent la trame du fonctionnement normal du système, car le capitalisme "tire son dynamisme de la conjugaison d'innovation et des faits de domination." Ce dynamisme "repose, dans ses secteurs les plus caractéristiques, plus encore que sur le calcul, sur le pari". Que les marchandises et les services offerts trouveront preneurs et seront acquis à des prix adéquats. Les innovations en question peuvent être techniques (invention technique matérielle) ou purement monétaires. "Pour que le capitalisme soit largement accepté et pour que les principes de son fonctionnement déroulent sans a-coups insupportables leurs conséquences, il faut donc que le produit global soit assez élevé pour que les inégalités dans la répartition des richesses et des revenus aient au moins quelque apparence d'utilité et d'efficacité économiques. On en dira pas plus. Nul, en effet, n'a encore trouvé le secret de mesurer économiquement et statistiquement l'inégalité in-éliminable pour un niveau de produit donné ou l'inégalité la plus propre à porter au maximum le produit. (En plus, précisions-le, le produit prend un certain temps à naître et ne rencontre pas forcément son objectif.). Il est certain qu'aucun système économique ne peut maintenir et élever la productivité en organisant l'égalité des rémunérations, en contrepartie de l'inégalité des prestations et des capacités.

Le marché, en régime de concurrence praticable, maintient un certain (et François PERROUX souligne ce certain) contact entre les prestations productives et leurs rémunérations ; le régime de l'entreprise, par la liberté même qu'il octroie à l'entrepreneur ou à ses représentants, permet de rémunérer exceptionnellement les prestations exceptionnelles. de fortes présomptions militent donc en faveur de l'efficacité économique des inégalités présentes dans le système capitaliste. Encore faut-il que le produit global de ce système soit assez élevé pour que ses fluctuations soient supportables. Si elles sont très accusées, et surtout, si les dépressions se prolongent, accompagnées d'un chômage massif, il n'est pas de puissance au monde qui puisse protéger la foi dans les vertus de l'économie de marché et dans l'entreprise. Les oscillations sur un trend progressif sont acceptées, les oscillations dans la pénurie et la misère semblent à tous inutiles. (...)".

 

          Dans le petit ouvrage du même nom (le capitalisme), dans la même maison d'édition, Claude JESSUA adopte une toute autre présentation du fonctionnement du capitalisme. Pas de mention d'un progrès qui s'approche de l'intérêt général, et un dernier chapitre traite comme si ce système économique devait être défendu, des "ennemis du capitalisme", qui argumente sur le fait qu'il n'y a pas véritablement de crise du capitalisme, mais une crise, succédant à bien d'autres, dans le capitalisme. C'est bien le point de vue des capitaines de l'économie sur l'évolution du capitalisme qui est décrit. il met l'accent sur le fait majeur de la révolution industrielle, sans lequel nous ne pouvons pas comprendre ce système économique : "Nous devons (...) prendre en compte le fait que la nature même des mouvements économiques généraux, ainsi que les rythmes qui en scandent le déroulement se sont profondément modifiés. Avant la révolution industrielle, les nations européennes étaient essentiellement agricoles ; c'étaient donc les temps et contretemps de la production agricole qui marquaient la conjoncture. Désarmais, ce sont les mouvements de l'industrie et du crédit qui vont gouverner les rythmes de l'activité économique. Retenons en tout cas de l'esquisse historique qui précède (dans son ouvrage) que la naissance et le développement du capitalisme n'ont été possible que grâce à l'ouverture des régions et des nations (le fameux désenclavement du monde décrit entre autres par Fernand BRAUDEL) les uns aux autres, à l'émancipation des producteurs à l'égard des pouvoirs locaux, à l'émancipation des esprits à l'égard des Églises, à la substitution des opérations en monnaie aux opérations en nature."

Le professeur émérite à l'Université Panthéon-Assas (Paris II) indique que les rythmes de l'activité économique engendrent un contraste entre périodes dans lesquels le fonctionnement du capitalisme s'avère très différent d'une période à l'autre. Il n'est pas possible de décrire un fonctionnement uniforme qui soit entièrement valide du capitalisme des cinq phases distinctes qu'il expose, à la suite d'Angus MADDISON. Ces cinq phases distinctes comportent des traits spécifiques saillants :

- La première phase (1820-1870) correspond à l'industrialisation progressive, à la combinaison entre la révolution industrielle et la libéralisation des échanges extérieurs de chacun des zones considérées ;

- La deuxième (1870-1913), relativement calme, coïncide avec une grande prospérité et correspond à la diffusion planétaire des progrès techniques, à la grande mobilité des facteurs de production (les capitaux comme les hommes) et au progrès des communications et des transports. C'est un régime libéral qui prévaut dans la plupart des pays, en ce sens que les lois du libre échange continuent d'être appliquées, que les pays ont adopté l'étalon-or avec un régime de changes fixes. Les gouvernements n'interviennent pas ou peu dans les économies, les dépenses publiques restent réduites, l'État se contente d'exercer ses attributions régaliennes du maintien de l'ordre, de la défense et de l'instruction publique ;

- La troisième phase (1913-1950), tragique, est marquée par deux guerres mondiales et une crise majeure. Le libre-échange est remplacé par le protectionnisme, l'économie libérale, par l'économie de guerre, puis par l'économie dirigée. La guerre de 1939-1945 provoque non seulement un nombre énorme de victimes et de destructions matérielles massives, mais aussi une redistribution des cartes économiques amorcée après la première guerre mondiale. Cette redistribution des richesses et de la puissance économique s'effectue en faveur des États-Unis, au territoire épargné, qui avaient mis dans la bataille toutes les ressources de leurs appareils productifs et de leurs capacités d'innovation technique, tandis que les nations européennes étaient sorties très appauvries de ces deux conflagrations ;

- La quatrième phase (1950-1973), qui correspond à peu près aux "Trente glorieuses" décrites par Jean FOURASTIÉ, est une phase de rattrapage, pour les pays occidentaux, âge d'or de l'histoire économique. Cette période est dominée par l'élan déclenché par les besoin de la reconstruction, par le début de la guerre froide entre l'Est et l'Ouest et par la solidarité qui en a résulté entre les nations occidentales européennes et les États-Unis, solidarité notamment traduite par le plan Marschall et par la volonté des gouvernements américains successifs d'assumer des responsabilités mondiales, y compris dans le domaine économique. Pendant toute cette phase, les États-Unis servent constamment de modèle, aussi bien en matière d'investissements et de progrès techniques qu'en matière de méthodes de gestion et de politique économique. D'autre part, la période en question voit s'instaurer les politiques de protection sociale (l'État-providence) et des politiques de la demande globale d'inspiration keynésienne. Se mettent en place des "stabilisateurs automatiques" et des politiques de stabilisation conjoncturelle, au point que la notion de cycle semble devenir obsolète, les taux de croissance étant toujours positifs. S'amorce un grand mouvement d'ouverture des frontières économiques entre les pays, mouvement caractérisé par l'abandon progressif de pratiques telles que le contrôle des changes, s'affirme la tendance à la convertibilité générale des monnaies dans les pays occidentaux et en Extrême Orient, débuts vers la mondialisation de l'économie ;

- La cinquième phase (1973-1994), commencée par deux chocs pétroliers, se caractérise par un changement brutal du régime de croissance, engendrant une forte poussée de chômage et d'inflation. Une nouvelle politique conjoncturelle se met en place : abandon des politiques keynésiennes de relance, prélude à la politique d'unification monétaire européenne. 

Au lieu d'envisager une sixième phase, non achevée, l'auteur se tourne alors, pour expliquer cette succession de phase, vers les hypothèses de KONDRATIEFF et de SCHUMPETER de cycles longs. Ces cycles longs, de quarante ans environ, correspondent à des innovations majeures :

- Premier cycle  : 1785-1845, première révolution industrielle, marquée par l'énergie hydraulique, l'industrie textile et l'industrie du fer ;

- Deuxième cycle : 1845-1900, industrie de la vapeur, chemin de fer et acier ;

- Troisième cycle : 1900-1950, électricité, industrie chimique et moteur à combustion interne ;

- Quatrième cycle : 1950-1990, industrie pétrolière, électronique et aviation ;

- Cinquième cycle débutant en 1990, réseaux numériques, logiciels et nouveaux médias, qui pourrait se terminer aux environs de 2020...

L'auteur reprend une explication de l'accélération de l'histoire s'expliquant de trois manières : d'abord par une sorte d'effet d'apprentissage, les entreprises et même les consommateurs sont plus à l'affût des nouveautés et plus promptes à les adopter, ensuite parce les innovations les plus marquantes, celle du cinquième cycle, ont tendance à se développer de façon exponentielle, touchant toutes les branches de l'économie et engendrant un abaissement des coûts unitaires par économies d'échelle (effets de réseaux), et enfin par le fait que ces innovations, en raison de leur caractère largement immatériel (mais l'auteur néglige peut-être les dépenses nécessaires d'énergie...), se prêtent facilement aux forces de la concurrence, désormais mondiale. 

           Ces innovations, décrites par SCHUMPETER dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942) s'accompagnent d'une massive "destruction créatrice", sorte de tempête économique qui entraîne la disparition brutale de centaines de milliers d'emplois, tout en provoquant la création d'emplois nouveaux en nombre égal ou supérieur. Cela ne peut se faire que si l'économie a un haut degré de flexibilité, donc une capacité d'adaptation rapide, et que si les conditions de la concurrence y sont respectées. Et ceci dans une ouverture globale des économies, permise par le rôle croissant des marchés financiers. "Désormais, résume Claude JESSUA, en effet, c'est de plus en plus par un appel aux marchés (par augmentation de capital ou par émission d'obligations) que les grandes firmes se procurent les fonds dont elles ont besoin pour financer leurs investissements. Or, les marchés financiers sont interconnectés et ils ont la particularité d'être beaucoup plus instables que les marchés des biens et services. Ce sont en effet des marchés d'opinion : ils dépendent des prévisions des opérateurs sur l'évolution des valeurs négociées, prévisions qui ont nécessairement une fragilité intrinsèque. Les engagements et les dégagements des opérateurs sur telle ou telle valeur se font instantanément, à la différence des opérations industrielles, qui prennent du temps et qui présentent, une fois réalisées, un certain caractère d'irréversibilité, et donc d'inertie. Les transactions sur ces marchés sont affectées par le comportement moutonnier des opérateurs, comportement qui expliquent la formation de bulles financières ainsi d'ailleurs que les dégonflements. Les économies de marché acquièrent pour ces raisons une volatilité marquée : elles connaissent des fluctuations rapides, amplifiées par l'interdépendance internationale des économies. (...)".

 

   Même si, tout au long de l'histoire du capitalisme et s'il existe en définitive plusieurs types de capitalisme, ce qui le caractérise réside dans plusieurs éléments : 

- Dans la circulation des biens économiques (ou même de services) en vue de leur consommation ou de leur utilisation pour produire d'autres marchandises, l'intermédiaire-argent joue un rôle de premier plan. Il ne s'agit ni d'un échange de marchandise à marchandise (économie de troc pur et simple) ni d'échange pur (il y a au moins un référent de marchandise même si celui-ci est presque oublié, comme dans certaines variantes de capitalisme financier) entre monnaies ;

- Il existe une dissociation plus ou moins complète entre le capitaine de l'entreprise, le capitaliste et les travailleurs qui produisent les marchandises ou les services. Dissociation qui se traduit par un partage des rôles : au travailleur un salaire calculé par le propriétaire ou le gestionnaire de l'entreprise, au capitaine de l'entreprise la direction de toutes les opérations. Ceci peut paraître moins clair dans le cas de l'artisanat, cela l'est complètement dans le cas d'une grande entreprise. Il existe une hiérarchie et selon la variante de capitalisme dont il s'agit, cette hiérarchie et plus ou moins stricte, en terme de répartition de pouvoirs comme en termes de travail ou de type de travail effectif ;

- Même dans un système où le travailleur-salarié fait presque office d'esclave, ce dernier est considéré comme précieux, au moins tout le long d'un processus conçu comme continu (même si ce continu est bref), - il faut au moins renouveler sa force de travail - et possède toujours la capacité de discuter et de défendre, et d'améliorer son statut, soit en progressant lui-même dans la hiérarchie de l'entreprise, soit dans une action collective entre travailleurs ;

- La lutte économique la plus visible, la plus commentée, la plus codifiée a lieu entre capitaines d'entreprise, dans un système de concurrence évolutif, au gré des innovations et des événements strictement politiques. A un point que beaucoup d'économistes considèrent les combats livrés entre entreprises d'une même branche et entre différentes branches comme les seuls combats qui comptent réellement dans l'évolution du capitalisme ; les combats internes aux entreprises étant des éléments parasites de ces luttes économiques. De plus, les entreprises qui ne veulent pas obéir aux règles générales du capitalisme (par exemple frein dans la recherche du meilleur profit, ou à l'inverse recherche de profit sans contrepartie - piratages ou banditismes) sont combattues farouchement avec l'aide des systèmes politiques capables d'actionner la violence ou des systèmes judiciaires capables de les déclarer hors-la-loi. Le capitalisme agit comme un système nécrophage à l'égard de tout autre système, dont il amalgame et réagence les forces (d'ailleurs c'est sa préférence), à défaut de les détruire.

   Le capitalisme possède en commun avec un certain nombreux d'autres systèmes économiques, et surtout si celui-ci est étendu dans le temps et dans l'espace, de garder opaque, aux yeux des dirigeants comme aux yeux des subordonnés, son véritable fonctionnement. De fait, dans l'évolution du capitalisme, le système évolue dans des formes de plus en plus complexes, jusqu'au capitalisme financier où même un trader, noyé dans ses calculs quotidiens, ne perçoit même pas son fonctionnement global.

 

     Si l'analyse marxiste est si combattue par les acteurs principaux du capitalisme, c'est parce qu'à la fois elle lève une certaine opacité et qu'au lieu de proposer des instruments économiques pour le perfectionner, elle cherche tout simplement à le faire remplacer par un autre système, même si celui-ci - avec pour nom le communisme - n'est pas défini réellement dans ses contours. Les défenseurs du capitalisme - surtout parmi les économistes libéraux (nous pensons surtout ici à Raymond BARRE, un temps qualifié de meilleur économiste de France) - font parfois preuve d'un certain humour en déclarant qu'après avoir lu Le Capital, il n'y ont pas trouvé des instruments économiques.... Pourquoi pas, à ce compte, y chercher des instruments comptables! L'analyse marxiste met l'accent sur les rapports sociaux de production, donc sur les conflits à la fois entre capitalistes et à l'intérieur même du processus de production, entre propriétaires/gestionnaires des moyens de production et utilisateurs/travailleurs de ces moyens, entre patrons et salariés, entre dirigeants et ouvriers/employés...

   A l'inverse, l'analyse libérale met l'accent sur les automaticités du fonctionnement de l'économie, comme si ce fonctionnement dépendait bien plus des structures que des hommes. Elle met l'accent sur la concurrence entre entreprises et sur les habilités des entreprises à "jouer" avec les mécanismes du marché. Elle considère les interventions publiques comme autant de parasites dans ce fonctionnement. 

  Loin de se résumer à un face à face entre économistes libéraux et économistes marxistes, beaucoup d'économistes, qualifiés d'hétérodoxes, combinent les deux manières de voir, ou plutôt souvent les contournent en mettant en avant des fondements sociologiques du fonctionnement du capitalisme. C'est d'ailleurs de ces économistes hétérodoxes que nous vient une vision sans doute plus réaliste et plus globale du fonctionnement de l'économie. Il faut dire que beaucoup d'entre eux s'inspirent bien plus du marxisme que du libéralisme, (Joseph SCHUMPETER étant là une figure emblématique)...

 

      Plus fondamentalement, la divergence entre les analyses marxistes et les analyses libérales du capitalisme, outre le fait bien évidemment que les acteurs alors qui discutent de l'économie (ou s'y positionnent) ne sont pas du tout les mêmes, est que les premiers s'attachent à démontrer ses contradictions profondes et les moyens qu'il utilise pour les surmonter et rebondir dans de nouveaux dynamismes, et les impasses (obligatoires pour les premiers marxistes qui voient dans ces contradictions les éléments du dépérissement du capitalisme) qu'il peut rencontrer alors que les seconds veulent montrer que, même à travers (et parfois grâce à) ses crises les plus profondes, ses dynamismes toujours présents, aucun système ne semble pouvoir le remplacer dans son efficacité productive de progrès de tout ordre. Longtemps, le problème de la détermination de la valeur oppose les deux manières d'analyser le capitalisme, mais aujourd'hui cette question est plutôt seconde (mais pas secondaire) par rapport aux conséquences du fonctionnement du capitalisme, que celui-ci perdure ou dépérisse. Ces conséquences amènent d'ailleurs une revitalisation des approches marxistes sans que la question de l'alternative (un système alternatif au capitalisme) soit résolue pour autant : le socialisme reste encore à inventer et cela, très largement... 

     Nous pouvons dégager bien plus de manière de comprendre le capitalisme qu'entre ces deux grandes écoles économiques. Aux descendants des fondateurs du marxisme et aux descendants d'Adam SMITH, s'ajoutent ceux qui s'inspirent des travaux de KEYNES et ceux qui s'inspirent de ceux de SCHUMPETER. A ceux-là peuvent s'ajouter des approches dites néo-libérales comme celles de Friedrich HAYEK. Et bien entendu, des lectures très différentes des ouvrages fondateurs peuvent engendrer de nouvelles approches, que les étiquettes ne parviennent pas toujours à bien caractériser.

 

     Tous tournent autour de la relation dynamique entre les marchandises/services et la monnaie, les uns mettant l'accent sur les transformations de la monnaie (KEYNES, HAYEK), les autres recherchant les fondements de la circulation des marchandises (MARX, SMITH...).

Saisissant l'économie par un angle ou par un autre, chaque "école" tend à donner à différents acteurs le rôle prépondérant dans la création de valeur. En ricochet, les visions des uns et des autres influent sur les pratiques des différents acteurs, y compris des États, tant et si bien que le fonctionnement de l'économie capitaliste constitue un ensemble complexe de relations sociales diversifiées dans le temps et dans l'espace. Le capitalisme du XXe siècle ne ressemble pas à celui du XIXe siècle et celui du XXIe s'annonce lui aussi très différent, le seul dénominateur commun étant la recherche (privée) des moyens les plus efficaces d'augmenter les profits des entreprises (et des types d'entreprises là encore tout différents). Cette recherche du profit a des effets bien différents selon que l'on a affaire au capitalisme marchand, au capitalisme industriel ou au capitalisme financier qui mettent tour à tour en dominance des entreprises bien différentes...

C'est sur le plan des conséquences sociales globales de son fonctionnement que le capitalisme semble pourtant imposer sa marque : chômage massif et inflation galopante sont des éléments qui se retrouvent tout au long de l'histoire du capitalisme, ce qui amène la grande majorité des économistes à vouloir soit le réformer, soit le remplacer par un autre système... Sur le long terme, nous pouvons poser la question au coeur de sa légitimité : la création de richesses, constat dramatique aujourd'hui avec les modifications climatiques... Même sans cette perspective, les différentes analyses du capitalisme mettent bien en évidence - même chez les économistes libéraux - au minimum de "grands défauts" qui amènent à changer de beaucoup sa nature même. C'est pourquoi il semble que le capitalisme évolue entre la prépondérance des acteurs privées et celle des États, jusqu'à faire discuter d'un capitalisme d'État

 

Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM, Comprendre les théories économiques, Seuil, 2001. François PERROUX,  Le capitalisme, PUF, collection Que sais-je?, 1969. Claude JESSUA, Le capitalisme, PUF, collection Que sais-je?, 2011.

 

ECONOMIUS

 

Relu le 11 septembre 2020

 

 

 

 

 

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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 12:58

         Plusieurs types de capitalismes se succèdent depuis sa lente émergence dans le temps et dans l'espace, et coexistent de plus entre capitalismes dominants et capitalismes dominés. Si de nombreuses études historiques traitent du capitalisme marchand et financier, puis du capitalisme industriel, qui fournit le prototype de bien des définitions de ce système économique (qui n'est pas seulement d'ailleurs qu'un système économique...), indiquant comment, dans des régions différentes, on passe de l'un à l'autre selon des modalités de destruction/expansion, d'autres études tentent de montrer comment existent et coexistent dans le même temps, à l'époque contemporaine par exemple, différents types de capitalisme. Sans compter bien entendu les multiples classifications qui, à l'instar de certaines études marxistes ou libérales, classent ces capitalismes suivant les types de propriétés dominants dans l'un ou dans l'autre, le capitalisme d'État étant la forme la plus achevée d'une conduite étatique de l'économie (si tant elle ait existé...).

 

       D'ailleurs les discours concernant ces capitalismes fluctuent suivant le temps, suivant que la presse de masse, la presse spécialisée ou le monde des économistes, accordent à l'un ou à l'autre sa préférence ou sa perception dominante. Il semble que ces discours ne reflètent pas forcément la réalité du moment et surtout occultent au profit d'un type de capitalisme, l'évolution des autres.

Richard FREEMAN (Single Peaked Versus Diversified Capitalism : The Relation Between Economic Institutions and Outcomes, NBER, Working Paper, n°7556, 2000) rappelle à quel point le discours dominant connaît des évolutions cycliques. L'incitation à imiter une forme ou une autre n'est jamais absente des focalisations momentanées. Cet auteur cite la planification centrale du "New Deal" dans les années 1930, la planification indicative à la française dans les années 1960, la co-détermination à l'allemande dans les années 1970, le modèle japonais à base de kanban et d'implication dans le travail dans les années 1980 et le modèle anglo-saxon dans les années 1990-2000. En fait, depuis les crises financières des années 2000, il semble que le "débat" ait quelque peine à se formuler dans un sens ou dans un autre, tant les thèmes d'une faillite ou d'une inadéquation du capitalisme aux défis mondiaux se multiplient, que ce soit dans le domaine social, purement économique ou écologique.

Il faut donc se méfier, propose Bruno AMABLE (Les cinq capitalismes, Seuil, 2005), qui pense que ce discours repose sur deux erreurs :

- croire qu'il existe une et une seule façon de bien faire les choses en économie, ce qui appliqué aux modèles de capitalisme signifie que tous les pays devraient adopter les mêmes institutions pour être efficace ;

- croire que le changement institutionnel, et donc l'évolution des modèles de capitalisme, répond à une pression concurrentielle qui pousserait les pays à adopter les meilleurs pratiques. En fait, les relations entre institutions et performances économiques sont loin d'être aussi simples que le mythe des "meilleures pratiques" le laisse suppose et le changement institutionnel ne peut en général pas se déduire simplement des différences de performances économique.

Nous aimerions ajouter une troisième erreur, celle de croire que le système le meilleur, soit le meilleur du point de vue de n'importe quel acteur (objectif...) et surtout que celui-ci existe. Ce qui laisse tout de même la place à un autre débat que le choix entre capitalismes existants et la possibilité de penser d'autres systèmes économiques que le capitalisme.

Il est d'ailleurs tout-à-fait remarquable qu'après avoir applaudi la fin d'un système soit-disant socialiste, les commentateurs et les économistes libéraux soient mis devant la perspective d'une faillite possible bien plus cinglante du capitalisme. Et que précisément, cette faillite soit liée à l'absence d'intervention des États dans celui-ci...

 

    Que sont-ce ces différents types actuels de capitalisme? Nous reprenons ici la classification de Bruno AMABLE, en nous efforçons de caractériser les contenus de chacun d'entre eux. Ils diffèrent par les institutions présentes dans les domaines de la concurrence sur les marchés de produits, du marché du travail et la relation d'emploi, de la protection sociale, du système éducatif et du système financier : le capitalisme néolibéral, proche du modèle néo-américain de Michel ALBERT (Capitalisme contre capitalisme, Seuil, 1991) ; le capitalisme européen continental, que l'on peut assimiler au capitalisme rhénan ; le modèle social-démocrate (en vigueur dans certains pays du Nord de l'Europe) ; le capitalisme "méditerranée" ; le capitalisme asiatique...

- Le modèle néolibéral, où la concurrence jour un rôle majeur est devenu surtout depuis les années 1980, une référence pour les économistes, même si tous ne s'accordent pas sur ses conditions de fonctionnement optimum. Sur les marchés des produits, la concurrence rend les firmes plus sensibles aux chocs économiques, qui ne peuvent être entièrement absorbés par des ajustements de prix et impliquent donc des ajustements en quantité. Ce type d'ajustement concerne notamment l'emploi. le maintien de la profitabilité implique donc de pouvoir licencier facilement une main-d'oeuvre devenue excédentaire. La flexibilité de l'emploi permet des réactions rapides aux conditions changeantes du marché. Le développement des marchés financiers, c'est-à-dire un mode de financement plus "liquide" que la finance intermédiée (les banques) contribue aussi à cette exigence des firmes à s'adapter à un environnement compétitif changeant.

- Le modèle européen continental, proche du modèle social-démocrate, se caractérise par une protection de l'emploi plus forte et une protection sociale moins développée. Un système financier centralisé facilite l'élaboration de stratégies à long terme pour les entreprises. Les négociations salariales sont coordonnées et une politique de salaire fondée sur la solidarité est développée, mais à un degré moindre que dans les pays nordiques.

- Le modèle socio-démocrate fonctionne selon des principes qui ne sont pas tous économiques, entendre par là ne sont pas tous fondés sur les exigences des entrepreneurs-propriétaires. Les exigences de flexibilité sont satisfaites à l'aide de mécanismes qui ne reposent pas, ou pas entièrement, sur la régulation marchande. Une forte pression de la concurrence extérieure exige une certaine flexibilité de la main-d'oeuvre, mais celle-ci n'est pas obtenue par des licenciements. La protection des salariés est assurée par un mélange de protection légale de l'emploi modérée mais réelle, et par un haut niveau de protection sociale. Cette protection des travailleurs agit comme une incitation à investir dans la formation et plus généralement dans tous les éléments qui valorisent la relation d'emploi. La compétitivité des firmes repose  alors en partie sur cette relation stable. Par ailleurs, un système de négociations salariales coordonnées conduit à un faible écart des salaires et donc de faibles inégalités de revenu, ce qui baisse le coût relatif du travail qualifié et favorise l'innovation et la recherche de la productivité.

- Le modèle "méditerranée" se caractérise par une protection sociale sensiblement plus faible mais un plus haut niveau de réglementation des marchés du travail et des biens et services produits. 

- Le modèle asiatique repose sur une complémentarité entre des marchés relativement réglementés, une faible protection sociale et un système financier orienté vers les relations à long terme entre banques et entreprises. Ce modèle donne un rôle central à la grande firme, à la fois pour la formation de la main-d'oeuvre et pour la progression dans la carrière des individus. 

  Chaque modèle est un idéal-type, non une reproduction du "réel", mais plutôt une idée ou une orientation générale. (au sens de Max WEBER). Au cours des deux décennies passées, la plupart des économies ont subi des transformations substantielles qui ont modifié les formes institutionnelles dans des domaines importants (système financier, concurrence sur le marché des biens, systèmes éducatif et de santé, relation d'emploi...) et ont également de ce fait altéré les complémentarités entre les institutions. La majeure partie des changements institutionnels s'est faite dans un sens convergent, celui de la soumission aux mécanismes du marché. La plupart des économies développées se sont donc éloignées des modèles de capitalisme de référence autres que le modèle néo-libéral. Néanmoins, selon Bruno AMABLE, "il serait exagéré de parler de convergence vers un modèle unique car si les changements ont pu être significatifs dans certains domaines, ils n'ont pas en général remis en cause les compromis sociaux les plus fondamentaux ni les institutions hiérarchiquement les plus importantes, d'une manière telle que l'engagement vers un modèle de capitalisme néolibéral soit définit." Cela n'est pas dû à une quelconque prudence des entreprises, toujours mus elles-mêmes par les mêmes principes de recherche du profit maximum, mais plutôt à des résistance fortes dans chacun des pays concernés. Si la protection sociale s'est fortement érodée, si les relations d'emploi se sont déséquilibrées en défaveur des salariés, si la concurrence sur le marché des biens et services s'est étendue à des catégories de produits (l'énergie, les transports...) auparavant réglementées au niveau étatique, et cela même par des actions politiques, de la part des responsables étatiques, ce qui est patent dans le cadre de l'Union Européenne, moins ailleurs en Europe, il existe encore de multiples mécanismes propres au différents types de capitalisme, non encore démantelés. Mais c'est surtout dans les systèmes financiers que la convergence vers un modèle néo-libéral est la plus flagrante. La financiarisation de l'économie est d'ailleurs le symbole même de la généralisation du capitalisme néo-libéral à l'ensemble de la planète. "On peut apprécier, écrit toujours Bruno AMABLE, cette généralisation du modèle fondé sur la prédominance des marchés financiers, au détriment d'un système fondé sur les banques et les relations à long terme entre finance et industrie, à l'aide de nombreux indicateurs. On peut notamment remarquer l'importance croissante prise par les actionnaires (ou plutôt dirions-nous des "représentants des actionnaires"...) dans la gestion des firmes. la création de valeur pour l'actionnaire a été promue au rang de principe suprême de gestion des firmes, à travers la corporate governance. La conformité des systèmes financiers aux "bonnes" pratiques de corporate governance peut s'apprécier à l'aide de quelques critères (SHINN J, private or Public Purpose? Shallow Convergence on the Shareholder Model, Princeton University, 2001) : les règles de comptabilité (modifiée pour les grandes entreprises afin d'évaluer les actifs en fonction du marché...), l'exigence d'un audit externe (lesquels sont assez médiocres concernant les conflits internes dans les directions chargées des valorisations boursières, entre les instances chargées de réaliser directement ces valeurs et les instances chargées de contrôler les observances des cahiers des charges de sécurité financière...); la présence de membres indépendants dans le conseil d'administration (parfois des personnalités qui n'entendent rien aux finances...), l'existence d'obligations de la direction vis-à-vis des actionnaires, les règle de droits de vote, l'absence ou la présence de dispositions anti-OPA et l'existence d'incitations financières significatives pour la direction (stock options, entendre de très fortes rémunérations incitatives à la recherche perpétuelle des résultats les plus positifs, sans être trop regardants sur la sécurité... ces dernières parenthèses sont de nous...).

Tous les pays développés ou presque ont sensiblement augmenté le degré de conformité de leurs systèmes financiers à ces principes au cours des années 1990 et 2000. Cette transformation a été particulièrement sensible en France et dans les pays proches du modèle continental en général ; elle a été moins prononcée chez les pays proches du modèle socio-démocrate."

 

   Ces types de capitalisme diffèrent notablement des étapes du capitalisme décrites notamment par les auteurs marxistes : il ne s'agit pas du tout de la même chose. Tandis que les types de capitalisme permettent de comparer les réalités actuelles, les étapes du capitalisme indiquent la dynamique interne du capitalisme, et bien entendu, nous retrouvons dans les capitalismes actuels des éléments, commerciaux, agricoles, industriels, (des précédentes étapes, plus ou moins transformés) même s'ils sont dominés actuellement par la sphère financière. Ainsi dans le secteur industriel se retrouvent à la fois des sociétés "familiales", aux fameuses dynasties industrielles et des sociétés anonymes au sens littéral du terme en ce sens que ne dominent plus les propriétaires en titre mais les gestionnaires (parfois salariés) de ces sociétés. Par ailleurs, la description de ces types de capitalisme ne mentionne pas les relations de subordination géoéconomique. Si la coupure Nord/Sud entre économies liées par un échange inégal n'est plus la même aujourd'hui que dans les années 1970-1980 - et en cela il y a véritablement une accélération de l'histoire - des relations dominés/dominants persistent plus subtilement, d'une part à l'intérieur de chacune des zones - et même des pays, et d'autre part par le vaste mouvement de délocalisation industrielle qui ne déplace pas de la même manière le versant matériel (usines, emploi, savoirs techniques..) et le versant des pôles de décision économique. Du fait même de la prépondérance dans les prises de décisions et les mouvements de transfert de propriété de la sphère financière (où une certaine opacité technique existe...), même les institutions chargées de dresser les statistiques économiques peinent à comprendre exactement où se trouvent les véritables pôles de décisions. Étant donné de plus, que les États abandonnent dans les années 2000 l'essentiel de leurs outils à la fois d'analyse et d'intervention aux mécanismes des marchés, le caractère "national" des dirigeants des grandes entreprises perd de sa force, dans un cosmopolitisme dont le seul objectif est de gagner toujours plus. 

 

     Robert BOYER, président de l'Association Recherche et Régulation estime que ces "quatre ou cinq formes" de capitalisme, fondées sur des logiques différentes, "sont susceptibles de donner des réponses très contrastées à l'impératif écologique. Confiance (naïve, on l'a vu) dans l'efficacité ds signaux du marché, contrainte étatique et recours à la fiscalité, internalisation par les acteurs économiques de l'impératif écologique ou encore recherche de leur intérêt bien compris des entreprises constituent autant de réponses à ce même défi. Tout porte à penser qu'un futur modèle de croissance tirée par l'innovation technologique se déclinera encore selon des modalités aussi diverses que celles déjà observées dans le passé. Sans oublier que les capitalismes émergents (Brésil, Chine, inde) ont toute chance de converger vers une forme originale : ils apporteront sans doute une autre solution à la question des ressources naturelles et de l'écologie".

 

    De même, suivant les types de capitalisme, les salariés ne sont pas considérés de la même manière, dans une graduation entre un statut stable et inscrit dans la durée, pouvant déboucher sur une véritable participation aux objectifs et plus rarement aux décisions des entreprises et un statut d'objet interchangeable à un autre. Il existe un lien entre le caractère démocratique d'une société et la manière dont les citoyens participent à la vie économique. On peut dire que ce lien se traduit par une dégradation de ce caractère au fur et à mesure de la financiarisation de l'économie, et cela d'autant plus que les dirigeants des entreprises du secteur financier recourent de plus en plus à des relais publics pour faire prévaloir des intérêts très particuliers. Si dans le modèle social-démocrate, les citoyens et le bien public constituent très officiellement les objectifs des activités économiques, dans le modèle néo-libéral, ce n'est au maximum qu'en tant que retombées positives du fonctionnement de l'économie qu'ils constituent un objectif. Le bien être et le progrès clamés par François PERROUX n'est plus qu'un objectif lointain dans un système dominé par le secteur financier. 

 

    Enfin, suivant les types de capitalisme, les liens internes entre les secteurs producteurs de biens et services et les secteurs que l'on pourrait englober comme étant ceux de la monnaie ne sont pas du tout les mêmes. Dans la circulation du capital, qui va des marchandises ou services à l'argent pour retourner ensuite aux marchandises, dans un cycle sans fin, le pôle dirigeant se trouve du côté des entreprises productrices ou des entreprises financières. Suivant la profitabilité des différents secteurs, il peut varier d'un ensemble productif mû par une plus ou moins importante planification à un ensemble financier mû uniquement par la recherche d'une circulation monétaire (métal et papier, et influx électroniques). Nous retrouvons là les dynamismes décrits dans maints ouvrages, notamment marxistes (mais aussi de plus en plus au-delà), où le taux de profit des différentes branches du capitalisme joue un rôle... capital!

 

Robert BOYER, entretien paru dans le dossier "Capitalisme, crise et Développement", Contretemps, numéro 21, février 2008. Bruno AMABLE, dans Cahiers français n°349, 2009. François PERROUX, Le capitalisme, PUF, collection Que sais-je?, 1969.

ECONOMIUS

 

Relu le 12 septembre 2020

 

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1 novembre 2011 2 01 /11 /novembre /2011 13:41

          Étymologiquement , Capital et Capitalisme mettent l'accent sur les acteurs qui utilisent les richesses de manière économique, dans la sphère économique, même si par extension des sociologues comme Pierre BOURDIEU peuvent discuter du capital social ou du capital culturel.

En ce sens, l'apparition d'analyses du système économique, centrées sur les activités dirigeantes, a contrario des acteurs qui ne peuvent le faire, est en soi conflictuelle, fait partie de la conflictualité économique.

Capital, qui provient du mot latin capitalis - dérivé de caput - qui signifie "la tête", et Capitalisme qui désigne la doctrine de cette "tête", constituent des termes de combat, même s'ils sont utilisés dès la fin du XVIIIe siècle, de manière parcimonieuse d'ailleurs (le dernier par Etienne CLAVIER, 1788 ; David RICARDO, 1817 (Principles of Political Economy and Taxation), Jean-Baptiste Richard de RADONVILLIERS, 1842, Enrichissement de la langue française ; dictionnaire des mots nouveaux, Louis BLANC, 1850 et Pierre-Joseph PROUDHON, 1861...). Ils sont largement utilisés par Karl MARX et Friedrich ENGELS pour faire la critique d'un système économique d'exploitation de l'homme par l'homme, d'une classe par une autre, notamment dans les Livres du Capital, dont la publication de la première partie intervient en 1867... Même si par la suite, les auteurs d'ouvrage d'économie politique et/ou d'économie tentent d'en faire des dérivés techniques de termes auparavant utilisés (richesses, argent, fonds, biens, avoirs, terres ou propriétés pour le capital...), il reste que les analyses du capitalisme, des capitalismes, en tant que tels, à l'inverse des études dans le sens libéral de l'économie, gardent un aspect critique qu'elles ne risquent pas de perdre avec leurs évolutions récentes.

 

        Faire l'analyse et même effectuer la définition du capitalisme relèvent déjà de la conflictualité socio-économique, du fait même qu'une véritable analyse et d'une véritable définition passent par la prise en compte de l'existence dans ce système d'acteurs aux pouvoirs très inégaux sur le capital. Alors que dans les analyses précédentes des systèmes économiques, les travailleurs non propriétaires n'existent pratiquement pas, ils deviennent partie intégrante des mécanismes économiques.

 

        Guy CAIRE explique que "le capitalisme est tout à la fois un mode de production déterminé et, en cette qualité, un objet théorique relevant de l'analyse et une série de formations économiques et sociales, entités concrètes dont la compréhension, si elle n'est jamais dépourvue de référence à une problématique, relève cependant essentiellement de la description."

Comme mode de production, continue-t-il, "il doit être caractérisé par les forces productives qu'il mobilise et à l'essor desquelles il contribue puissamment au moins dans une première phase et par les rapports de production sur lesquels il repose : de ce point de vue, le rapport fondamental qui le constitue est le rapport capital/travail. En tant que formation économique et sociale, c'est-à-dire combinaison concrète et complexe de plusieurs modes de production dont l'un est dominant et les autres dominés, il ne peut être défini qu'en fonction des étapes de développement dans lesquels on se place (et on parlera alors de capitalisme marchand, manufacturier, monopoliste, etc) et des espaces dans lesquels on se place (on évoquera par exemple les capitalismes du centre et ceux de la périphérie, les capitalismes dominants et les capitalismes dépendants, les capitalismes anglais ou français...)."

        Longtemps, les théories économiques traitent de la valeur en se centrant sur de nombreux aspects "techniques", comme l'équilibre entre offre et demande, circulation de la monnaie, rapports entre la rente et la production... Pour les économistes marxistes, on dispose avec les trois livres du Capital des clés essentielles pour comprendre les relations entre valeur d'usage et valeur d'échange, entre le travail et le capital : Guy CLAIRE rapporte la lettre de Karl MARX à Friedrich ENGELS (1867) à ce propos : "Ce qu'il y a de meilleur dans mon livre c'est 1/ (...) la mise en relief, dès le premier chapitre, du caractère double du travail selon qu'il s'exprime en valeur d'usage ou en valeur d'échange ; 2/ l'analyse de la plus-value, indépendamment de ses formes particulières : profit, intérêt, rente foncière, etc" "Produire de la plus-value, écrit l'auteur dans Dictionnaire Critique du Marxisme, sous ses différentes formes (plus-value absolue, relative ou extra), telle est en effet la loi fondamentale du capitalisme à tous ses stades. cette plus-value, le capitaliste la rapporte à l'ensemble du capital engagé lorsqu'il cherche à évaluer le taux de profit de son affaire. A tort, puisque ce n'est que le capital variable (lequel achète la force de travail créatrice de valeur) qui la produit. Or, au fur et à mesure que l'accumulation, résultant de la transformation de la plus-value en capital se réalise, la composition organique du capital s'élève, provoquant une baisse tendancielle du taux de profit. Par ailleurs, et au moins tant que jouent les mécanismes de la concurrence, les capitaux quittent les branches où le taux de profit tombe au-dessous de la moyenne pour aller vers les branches où il est supérieur à la moyenne, ce mécanisme de péréquation des taux de profit n'est lui aussi qu'une tendance qui se heurte à des obstacles de plus en plus nombreux avec le passage au capitalisme des monopoles. Enfin, si le producteur de marchandises s'approprie le premier la plus-value, il n'en reste pas le dernier possesseur, devant la partager avec d'autres capitalistes qui accomplissent d'autres fonctions dans la production sociale : la plus-value se scindera ainsi en profit industriel, intérêt, gain commercial, rente foncière. Au fil des trois livres du Capital, on passe ainsi de l'analyse de la production des marchandises, qui est production de la plus-value, à l'étude des mécanismes de l'accumulation et de la circulation du capital et à la description de la réalisation des marchandises (qui doivent être vendues si le capitaliste veut récupérer le capital avancé, ce qui suppose l'existence d'une demande sociale solvable et l'existence d'un prix rémunérateur) par laquelle se clôt l'examen du procès d'ensemble de la production capitaliste."

 

     François PERROUX tente, sans y parvenir, de définir la notion de capitalisme de manière aussi acceptable pour un libéral extrême que pour un marxiste intransigeant. Dans sa définition, il examine le capitalisme sous l'angle du progrès économique et de l'accumulation du capital efficient, de l'entreprise, de l'entrepreneur dynamique, de l'économie d'entreprise et du progrès économique. il écrit dans une période où déjà les États sont intervenus de manière massive dans le fonctionnement du système économique, ce qui lui permet, dans un climat donc moins conflictuel (la première édition de son petit livre sur Le capitalisme date de 1949) de présenter le capitalisme sans choquer sous un jour plus technique (et dans une appréciation bien entendu plus favorable...).

Aujourd'hui, nous ne savons pas si une telle présentation serait acceptable... Il début de la manière suivante sa définition : "Le progrès économique s'exprime en termes de satisfaction et de coût. Soit, à un moment ou en cours d'une période ultérieure, nous pourrons dire qu'il y a progrès si nous constatons une plus grande satisfaction à coût égal, une égale satisfaction à moindre coût, ou une plus grande satisfaction à moindre coût. Ces propositions sont exactes pour un individu et pour un groupe d'individus ; elles le sont, que les satisfactions et les coûts soient exprimés en termes réels ou en termes monétaires. (...) Pour un groupe quelconque, pour une nation, par exemple, le progrès économique se manifeste par une plus grande quantité de biens et de services obtenus à coût de travail égal ou par une quantité égale de biens et de services obtenus à moindre coût de travail, ou par une plus grande quantité de biens et de services à coût de travail moindre.  (...) Tout progrès économique est lié à l'accumulation et à l'emploi efficient de biens de capital tels que l'équipement fixe, les matières premières et semi-produits, le fonds de subsistance des travailleurs. Ces biens de capital élèvent le rendement physique et en valeur de travail humain. Pour un groupe, pour une nation, on constate une corrélation entre l'accumulation et l'emploi efficients des biens du capital d'une part, l'élévation de la productivité réelle par homme et par heure de travail et l'élévation du revenu réel moyen d'autre part. Quant à l'individu, sans recourir aux raisonnements abstraits tristement célèbres sous le nom de "robinsonnades", il peut constater, par réflexion personnelle et en se référant à son expérience professionnelle, que l'élévation de son rendement est largement dépendante de la détention et de l'emploi ingénieux de biens de capital. On observera en passant que l'économiste contemporain n'a aucun souci, comme certains de ses prédécesseurs (BÖHM-BAWERK), de dresser l'acte de naissance du premier capital qui ait fait son apparition sur la terre. Il sait que nos connaissances historiques, si loin qu'elles remontent en amont, rencontrent l'homme armé d'outils et non l'homme aux mains vides lâché dans la nature. Il n'insistera donc pas sur la distinction des facteurs originaires (nature, travail) et des facteurs dits produits (capital) ; il se préoccupera d'analyser le rôle des biens de capital et du capital dans l'économie et de déterminer comment se forment opportunément les paris ou les calculs économiques relatifs au capital et au flux de services ou de biens de consommation qui en découlent (...)." C'est bien, dans cette vision du capitalisme, l'entreprise et l'entrepreneur dynamique qui constituent l'unité de base de toute l'activité économique. 

 

    Dans l'Introduction de son Histoire du capitalisme, Michel BEAUD décrit certaines conditions de compréhension du capitalisme : "Il m'a été enseigné (et c'est hélas, dirions-nous ce qui a encore cours dans les écoles d'économie), que le capitalisme était un système économique. J'ai assez vite compris qu'on ne pouvait le réduire (et l'auteur se réfère ici aux études de Fernand BRAUDEL) à la seule dimension économique et qu'il fallait prendre en compte les dimensions sociale, idéologique, politique et éthique. Fondamentalement, ce qu'on peut cerner comme "capitalisme" est indissociable de la (ou des ) société(s) et du (ou des) État(s) en relation avec qui il se développe. Cela m'a très tôt amené à me méfier de l'analyse en termes de mode de production, à quoi ne peut jamais se réduire l'étude du capitalisme.

Hollandais, britannique, américain, japonais, le capitalisme est le plus souvent saisi comme une réalité nationale, ce qui rend mal compte des transformations du monde que son développement a engendrées. A l'inverse, des auteurs contemporains, comme I. Wallerstein, l'ont présenté comme une réalité d'emblée mondiale - même si, à ses origines, ce fut "en pointillé". Le travail sur l'histoire m'a, dès la première édition de ce livre (en 1981), fait comprendre que ce fut toujours une réalité à base nationale, mais pour les capitalismes puissants et dynamiques, une réalité qui tend à déborder les frontières, jusqu'à contribuer, avec d'autres, à transformer la configuration du monde. Capitalisme marchand, capitalisme manufacturier, capitalisme industriel, capitalisme postindustriel en cours d'émergence (nous pourrions tout de même ajouter capitalisme financier), le "capitalisme a évolué dans l'histoire : il l'a fait par stratification, chaque strate se développant en détruisant partiellement les anciennes, en transformant ce qu'il en reste, et en se transformant lui-même dans un incessant processus. Une des difficultés est que nos lectures du capitalisme sont dominées par les analyses fondées au XIXe siècle et développés dans les deux premiers tiers du XXe ; ces analyses sont donc principalement marquées par les caractères du capitalisme industriel, ce qui risque de nous empêcher de comprendre et d'analyser les évolutions en cours. Une autre difficulté est que l'emploi du mot recèle des pièges : certains parlent du capitalisme comme d'un acteur, ce qu'il n'est pas - les acteurs sont les financiers, les banquiers, les dirigeants des très grands groupes,, mais aussi les petits et moyens entrepreneurs, les salariés, les producteurs indépendants, les épargnants, les consommateurs ; d'autres en parlent comme d'un système ; or outre que l'idée qu'il existerait une panoplie de systèmes entre lesquels on peut choisir me parait fallacieuse, je doute de plus en plus qu'on puise parler d'un système capitaliste en général : ce qui a trop longtemps été fait en prenant la schématisation du capitalisme industriel du XIXe siècle pour "le" système capitaliste. J'en arrive en effet à l'idée que le capitalisme est principalement une logique sociale complexe, porteuse de forces transformatrices et auto-transformatrices, qui a émergé d'une manière alors invisible aux XVe-XVIe siècles, s'est imposée au XIXe à travers l'industrialisation et tend aujourd'hui à dominer la plupart des sociétés et le monde."

 

Michel BEAUD, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, Seuil, 2000. François PERROUX, Le capitalisme, PUF, collection Que sais-je?, 1969. Guy CAIRE, article Capitalisme, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999.

 

ECONOMUS

 

Relu le 13 septembre 2020

 

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4 octobre 2011 2 04 /10 /octobre /2011 14:22

       Un des initiateurs en France de l'écologie politique dans les années 1970, René DUMONT ne cesse d'écrire, depuis ses ouvrages d'agronomie jusqu'à ses oeuvres politiques, en étroite relation avec la pratique professionnelle et la situation sur le terrain, que ce soit dans son pays ou dans le "tiers-monde".

D'abord pacifiste intégral et favorable à l'agriculture promue par le régime de Vichy, il s'engage progressivement en faveur du développement des peuples du tiers-monde, de la paix dans le monde et pour un développement contrôlé (démographie, énergie, protection des sols) et équitable.

      Ses oeuvres se répartissent en une multitude d'analyses et propositions en agriculture, des thèses écologiques et sur le développement, des écrits-prises de position sur les guerres en cours. Il étudie d'abord la culture du riz en Asie (La culture du ris dans le delta du Tonkin, 1935) et y découvre l'exploitation coloniale. Il s'enthousiasme ensuite pour l'agriculture moderne (Les leçons de l'agriculture américaine, 1949) et plus encore pour les révolutions agraires (Révolution dans les campagnes chinoises, 1957). Il est persuadé ensuite du double échec du développement à l'occidentale et de ses imitations socialistes (Développement et socialisme, 1969). il dénonce pendant longtemps dans le public et les instances internationales, les erreurs de développement, notamment dans les régions les plus pauvres (L'Afrique noire est mal partie, 1962) sans pour autant être bien entendu par les responsables politiques et économiques.

il conclue, à l'unité indissoluble qui fonde l'écologie politique - un rapport sain entre les hommes, un rapport sain entre l'humanité et la terre (Paysans écrasés, terres menacées, 1978) et rompt avec le socialisme étatiste et productiviste (Finis les lendemains qui chantent, 1983-1985, avec Charlotte PAQUET). Il mène toujours un combat incessant contre les crimes du néo-colonialisme en Afrique (Pour l'Afrique, j'accuse, 1986) et, en même temps, souligne les aspects positifs (réforme agraire, priorité aux petites entreprises) du développement de Taïwan (Taïwan, le prix de la réussite). Il garde dans tous ses écrits ultérieurs la même pensée écologique, bien exposée dans son premier livre pleinement écologique, l'Utopie et la mort, écrit en 1973. Sur un certain nombre de sujets, notamment la guerre, son ton se fait même plus véhément et imprécateur à l'approche de la fin du siècle (Cette guerre nous déshonore, 1992 ; Famine, le retour, 1997). 

 

    Toute une série d'ouvrages permet de suivre l'évolution de son travail d'agronome, de son approche novatrice, pluri-disiciplinaire, dans son premier ouvrage, La culture du riz dans le Delta du Tonkin, de tous ses textes lorsqu'il enseigne de 1935 à 1974 (Institut national agronomique Paris-Grognon, agriculture comparée), de sa défense du corporatisme agricole (1940-1945) aux travaux dans le cadre de la Reconstruction sur Le problème agricole français. Esquisse d'un plan d'orientation et d'équipement, jusqu'à ses études sur les différentes expériences et programmes agricoles aux États-Unis et dans le Tiers-Monde. Il part d'une approche très technique très vite empreinte de considérations politiques (prise de conscience précoce des méfaits du colonialisme) et indique par là, que jusqu'à des domaines où il semble surtout question de machines, d'engrais et de finances, les conflits sociaux sont toujours présents dont les processus de portée longue, économique.

 

L'Afrique noire est mal partie

     C'est la réalité sur le terrain qui le pousse à considérer la nécessité de changer radicalement la manière de cultiver, de se nourrir, de vivre. Les traits saillants d'une telle critique sont très présents dans L'Afrique noire est mal partie. 

Refusant une sorte de fatalisme et de malédiction induite par l'existence de climats et de sols contrastés, il défend l'idée que l'Afrique noire n'est pas maudite., que l'Occident possède une responsabilité directe dans ses difficultés économiques actuelles (esclavage et colonisation). Constatant que l'indépendance, ce n'est pas toujours la décolonisation, il dénonce la marche forcée vers un type de développement à l'occidentale, privant par exemple par la scolarisation massive, les terres de main d'oeuvre indispensable. Prenant appui sur beaucoup d'exemples concrets puisés dans différents pays, il indique les obstacles à de véritables progrès agricoles. Pour se développer, l'Afrique doit repenser son école, ses cadres, sa structure... et se mettre au travail. René DUMONT indique les deux grands écueils pour l'Afrique : la sud-américanisation et le socialisme aventuré pour aborder de manière ample le problème alimentaire mondial. Il prône la solidarité internationale, faute de quoi la famine mondiale pourrait intervenir vers 1980... Dans l'édition revue et corrigée de son livre en 1973, il écrit : "En 1973, il n'est plus possible de se leurrer. Sauf transformations fondamentales (aide étrangère à l'équipement fortement accrue, plus désintéressées ; et surtout efforts internes de bien plus grande ampleur...), il faudra peut-être un siècle pour vraiment venir à bout du sous-développement africain, qui sera sans doute le plus difficile à vaincre de tous. Car l'Afrique part de bien plus bas que l'Amérique Latine - sauf dans ses montagnes andines - et même que l'Asie. Si la situation de cette dernière est rendue plus diffcile par le surpeuplement, elle part d'un niveau de civilisation générale et agricole bien plus avancé. Elle se trouve donc, en Chine par exemple, en état d'aborder avec un certain succès la Révolution industrielle ; surtout parce qu'elle freine rapidement sa dangereuses explosion démographique. L'Afrique, elle, démarre à un niveau très inférieur. Mais si les plus pessimistes avaient raison (et les faits sont en train de leur donner raison), le Tiers monde courrait bientôt aux plus graves disettes, sinon aux famines généralisées. L'Humanité est donc parvenue à une véritable croisée des chemins. Si nous prolongeons les types d'interventions en cours, dont l'efficience est absolument insuffisante, le Tiers Monde, bientôt affamé, poserait à la génération qui nous suivra le plus redoutable des problèmes. Le fait que nous aurions eu alors raison, pour la seconde fois, ne serait pas pour nous une consolation suffisante. A Meister estime que l'aide internationale à l'Afrique "risque de diminuer dans le proche avenir" et il parle du "mythe de l'aide étrangère désintéressé". Nous nous sommes donc efforcés de montrer, dans l'étude  sur la menace de famine rappelée en introduction, que, pour la première fois dans l'histoire, les nations riches ont le plus strict intérêt à se montrer beaucoup plus généreuses. Cela ne réduirait nullement leur expansion, tout au contraire. Tandis que si la famine montait chez les pauvres, qui sont de plus en plus avertis, pendant que les gaspillages se multiplieraient dans le camp des nantis; les risques d'explosions, capables de mener à un suicide atomique mondial, augmenteraient dangereusement. Nous sommes tous acculés à revoir entièrement notre conception du monde, nos manières de penser et surtout d'agir, simplement si nous désirons la survie de l'espèce humaine. D'abord en limitant sa prolifération, à la mesure de ses subsistances. Même l'Afrique dépeuplée devra proportionner la multiplication de ses habitants à celle de ses ressources. Ces dernières doivent largement surpasser la première, si l'objectif d'une humanité heureuse reçoit enfin la priorité sur celui d'une humanité trop nombreuses. C'est pourquoi cette Afrique, dont il était inévitable que le départ hésite, non seulement peut mais doit partir très vite. Si elle mettait un siècle pour rattraper son retard, nous en pâtirions. Il nous faut donc, tous tant que nous sommes, chacun à notre poste, nous dépêcher de remplir toutes les conditions qui faciliteraient ce départ; car nous y avons le plus strict intérêt. Avis aux jeunes qui préfèrent vivre, suivant le titre de Tibo Mende, "Un monde possible". Il leur faudra le reconquérir."

 

    Dans tous ses ouvrages qui traitent des différentes voies de développement (Economies agricoles dans le monde, 1954 - Cuba, socialisme et développement, 1964 - Cuba est-il socialiste?, 1970 - Sovkhos, kolkhoz, ou la problématique communiste, 1964 - Chine, la révolution culturale, 1976...) se déploie toujours ce même souci d'analyse objective et de dénonciation des travers. Dans ce dernier ouvrage qui étudie les éléments "les plus neufs et les plus originaux" de la révolution chinoise; il met en relief, malgré de nombreux échecs, la réussite de la maîtrise de la démographie, maîtrise qui n'est sans doute pas pour rien dans l'actuelle position économique de la Chine. Il ne la présente pas comme un modèle pour tous - il en dénonce les retards et les inégalités (notamment les privilèges dont bénéficient toujours les collectivités urbaines par rapport aux communautés rurales), mais comme le long parcours depuis 1949, de politiques opiniâtres. 

 

Une attitude distante par rapport au monde politique

    Toujours à distance du monde politique, depuis ses déboires du fait de son attitude pendant le régime de Vichy, conscient des responsabilités provenant de sa grande connaissance de ce qu'il estime être les problèmes les plus importants du monde, il multiplie, dès 1974 (année de sa retraite professionnelle) les initiatives (dont la plus marquante est sa candidature à l'élection présidentielle, suivie de la fondation de la première organisation d'envergure nationale, le Mouvement écologique) et les écrits en faveur d'un autre développement : L'utopie ou la mort, 1973 - Seule une écologie socialiste, 1977 - Un monde intolérable : le libéralisme en question, 1988 - Mes combats. Dans quinze ans les dès seront jetés, 1989...

 Dans L'utopie ou la mort figure l'ensemble de sa problématique qu'il développe par la suite : l'annonce de la fin d'une civilisation, la dénonciation de la société de gaspillage, la responsabilité des pays riches, les révoltes inévitables dans les pays dominés, la mobilisation générale de survie dans les pays riches, le choix entre injustice et survie et la nécessité d'hommes et de pouvoirs nouveaux.  Ce sont de véritables transitions vers des socialismes de survie qu'il prône. Il lie la possibilité de cette survie de l'humanité à l'émergence du socialisme. 

 

   Même si ses ouvrages restent marqués par l'époque où ils sont écrits, il possèdent encore une force de conviction démonstrative qui influence de nos jours une grande partie du mouvement d'écologie politique. Mais bien plus, dans la foulée du Rapport du club de Rome de 1972, il fait partie de ces intellectuels et praticiens qui changent les données de la perception sur l'environnement : les cinq tendances fondamentales, industrialisation accélérée, croissance rapide de la population, très large étendue de la malnutrition, épuisement des ressources naturelles non renouvelables, dégradation de l'environnement constituent toujours les problèmes les plus dramatiques de l'humanité. C'est en tout cas ce que pense maintenant une très large part de la population des pays riches et de l'intelligentsia politique et scientifique, même si l'une des cinq tendances, la surpopulation, est en passe d'être maîtrisée. Les oeuvres de René DUMONT sont considérés comme faisant partie des bases de l'altermondialisme (membre fondateur d'Attac), et leurs influences dépassent largement les frontières politiques. 

 

René DUMONT, L'Afrique noire est mal partie, Seuil, 1962, 1973 ; Chine, la Révolution culturale, Seuil, 1976 ; L'utopie ou la mort, Seuil, 1974.

J-P. BESSET, René Dumont, une vie saisie par l'écologie, Stock, 1992.

 

Relu le 2 septembre 2020

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4 août 2011 4 04 /08 /août /2011 13:12

        Le Cercle Turgot, qui rassemble des experts universitaires, d'entreprises et d'institutions étatiques ou multilatérales, sous la coordination de Jean-pierre CHAMBON, et qui se signale par des vues favorables mais très critiques sur l'économie de marché et le libéralisme, livre là les contributions d'une bonne vingtaine d'auteurs sur ce qui s'annonce, en ce début de la deuxième décennie du XXIe siècle, comme le couple moteur, en tout cas le plus important, de la planète. Alors que beaucoup d'experts, notamment stratégiques, attendaient surtout l'expression tout azimut d'une superpuissance américaine, émerge un monde multipolaire - américain, chinois, arabo-musulman et européen - très évolutif. Comme en écho aux propos du Président des États-Unis sur les relations bilatérales des deux géants qui pourraient "façonner le XXIèe siècle", ces experts financiers dressent un tableau contrasté où la notion de puissance ne semble pas comprise de la même manière des deux côtés du Pacifique. Ils exposent et analysent les données des composantes d'un possible "pacte faustien" qui semble bien moins évident que médiatiquement proclamé. Au moment d'une crise générale de la Dette, il est bon de faire le point sur ce couple, l'un possédant la majeure partie des obligations (financières) de l'autre.

 

     Une première partie qui fait le "diagnostic des forces en présence" et éclaire les mythes et les réalités géopolitiques du moment, pose surtout en fait de nombreuses questions sur la nature de l'ordre mondial en train de se dessiner.

Claude REVEL écrit notamment que "les questions à régler par un éventuel nouvel ordre mondial sont toutes à multiples facettes, interdépendantes et en état dynamique. Dans l'ordre économique, par exemple, les investissements mondiaux incroyablement accrus au cours des vingt dernières années ont été menées dans des logiques financières, mais aussi souvent de puissance (cas des fonds souverains) et de sécurité (achats massifs de terres agricoles à l'étranger par certains États) ; les flux financiers qui les ont accompagnés les ont ensuite dépassés, dans des logiques de plus en plus parallèles, de moins en moins contrôlées par les États et parfois liées à des composantes mafieuses. La circulation accrue des hommes, des techniques, des informations, des cultures... s'est aussi accompagnée de son contraire, phénomènes de repliement religieux et communautaires. Les distinctions traditionnelles entre public et privé ont volé en éclats, avec une interconnexion voire une confusion des rôles entre États et acteurs privés dans la définition des quelques règles de gouvernance mondiales... Et face à ces dynamiques complexes, un grand nombre de problèmes mondiaux déjà soulevés au XXe siècle restent non résolus et de plus en plus lancinants : la pauvreté de certaines régions du monde (bien que l'on ait assisté à une enrichissement global de la planète, en termes financiers en tout cas), les déséquilibres démographiques qui, quels que soient leur sens, sont lourds de conséquences à terme, le caractère limité des ressources naturelles et énergétiques et les défis environnementaux, les risques sociaux au plan mondial, la nécessité de trouver un "terrain de jeu" commun entre "pays riches", émergents et en développement... liste non exhaustive". Pointe à travers ces contributions une véritable inquiétude car la formation d'une certaine gouvernance mondiale n'est absolument pas à la hauteur des enjeux. La Chine, qui a développé un véritable modèle alternatif, une économie de marché dirigée l'a fait en grande partie en faisant des États-Unis leur principal partenaire économique, dans une sorte de jeu très ouvert de confrontation-compétition-coopération, où, si les accents guerriers appartiennent à un passé proche, existent de nombreux éléments porteurs de conflits plus ou moins graves. L'un de ces conflits portent sur le modèle même de société, au sein d'une gouvernance mondiale en formation : modèle autoritaire de marché, modèle capitaliste libéral, modèle (européen) du rule of law et du public good, système de marché autorégulé par des puissances privées qui ne s'embarrassent pas trop de "règles rigides", système autoritaire... Même si l'espoir reste d'une évolution positive, même lente, de grands nuages pèsent sur le monde, qui, dixit Claude REVEL, "ne fera pas l'économie d'une confrontation sur les modèles."

Que de questions en effet : La Chine est-elle adaptée au nouvel ordre mondial (alors qu'elle ressemble parfois à un vaste atelier - 25% de la production mondiale - dirigé de l'extérieur)? Chinamérique, l'investissement transfrontalier est-il possible? Entre autres... La contribution de François MEUNIER (Go West, young (Chinese) man!) est très éclairante sur les difficultés, notamment migratoires, à l'intérieur de la Chine immense, avec ses acteurs locaux et centraux aux préoccupations très différentes.

         Une seconde partie sur la logique économique de la Chinamérique et les alternatives à celle qui existe actuellement permet un regard instructif sur l'énigme de "l'économie socialiste de marché" (Jean-Louis CHAMPION), sur les risques et bénéfices d'une stratégie de coopération (Philippe DESSERTINE) et sur la place de la Chine dans la nouvelle gouvernance mondiale (Nicolas BOUZON). La question lancinante que l'on retrouve pratiquement dans tout le livre est de savoir si va émerger une consommation de masse en République populaire de Chine (Jean-Pierre PETIT), tant le modèle économique chinois actuel semble reposer sur des bases financières et sur une production destinée à l'extérieur. Les aspects des relations entre Union Européenne, Chine et États-Unis (Hervé de CARMOY), sur les normes en vigueur en Chine (William NAHUM), sur la compétition sino-américaine en Afrique (Serge MICHEL) sont également, entre autres, abordés.

         La troisième partie, décidément d'actualité brûlante, porte sur les questions monétaires. Philippe JURGENSEN pose carrément la question de savoir si ce couple est un couple modèle ou un couple infernal, de nombreux autres auteurs apportant de nombreux éléments - plutôt inquiétants - pour répondre à cette question. Possibilité d'une Nouvelle monnaie de réserve,  Existence d'un dilemme du créancier, sorte de formule novatrice du dilemme du prisonnier (article très technique qui semble réservé à des professionnels de la finance), Positionnement des banques chinoises sur le financement de la croissance, place de l'euro dans ce couple... autant de grands sujets que s'efforce de résumer à la fin de l'ouvrage Bernard ESAMBERT.

Dans le déploiement des efforts du pouvoir central chinois dans de multiples domaines (démographie, énergie, éducation...), qui donne une image d'effervescence, se profile un ordre mondial qui commence "à se structurer sur une planète dont le centre de gravité se déplace vers l'Extrême-Orient." L'auteur de La guerre économique mondiale (Olivier Orban, 1991), président actuel de l'association Club des vigilants, ayant derrière lui une grande carrière économique et financière (Rothschild, COB, Lagardère Groupe Arjil...) conclue sur un monde interrogatif circonspect sur l'évolution interne, notamment sur le plan des valeurs, de la Chine.

    Ce livre est d'une tonalité plutôt "optimiste" du point de vue d'économistes plutôt libéraux (parfois critiques sur l'évolution actuelle) et se situe à l'opposé d'autres analystes qui penchent plutôt pour l'émergence d'une rivalité de plus en plus importante entre la Chine et les États-Unis. En tout cas, on ne peut que rejoindre une des conclusions de ce recueil de contributions : "Au-delà de cette effervescence canalisée par la primauté de l'économique, un ordre mondial a commencé à se structurer sur une planète dont le centre de gravité se déplace vers l'Extrême-Orient. Après la large domination de l'Occident, une plaque tectonique s'est remise en mouvement, négligeant le multilatéralisme et les bilatéralismes qui jalonnent notre quotidien." 

      Rappelons que le cercle Turgot qui rassemble de nombreux experts (auteurs, économistes, universitaires, chefs d'entreprises, banquiers...) a été créé en 2009, en lien avec l'Institut de Haute Finance (IHIFI), lui-même créé par le Président Pompidou en 1972. Son directeur actuel, Jean-Louis CHAMBON, directeur de publication également de Gestion est l'auteur ou co-auteur d'ouvrages économiques, dont Repenser la planète finance, regards croisés sur la crise financière, d'avril 2009. 

 

   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : ""Les relations entre la Chine et les États-Unis vont façonner le XXIe siècle" : par cette déclaration, Barack Obama annonçait-il un "pacte faustien", prix à payer pour sortir de la grande crise mondiale? 

La décennie qui vient de s'achever a mis au jour les liens puissants et apparemment contre-nature qu'ont tissés ces deux pays dans les domaines économiques, financiers et monétaires, créant de facto une forme de solidarité et d'interdépendance sans précédent. États-Unis et Chine sont-ils en passe, en vertu d'un principe de réalité, de construire durablement des logiques de coopération.? Au point de se partager un directoire mondial, sous la forme d'une nouvelle hyper-puissance : la Chinamérique

Dans cet ouvrage devenu une référence, aujourd'hui réédité en poche, les experts du Cercle Turgot passent au crible les aspects géopolitiques, les mythes et les réalités de la situation des deux partenaires. En analysant dans le détail cette hypothèse d'une Chinamérique, les alternatives possibles, les risques et les bénéfices dont elle est porteuse, ils dessinent les contours du "monde d'après".

 

Cercle Turgot, La Chinamérique, Un couple contre-nature? Eyrolles, Éditions d'organisation, 2011, 285 pages.

 

Complété le 19 janvier 2013. Relu le 28 juillet 2020

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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 14:20

          Un panel de 14 personnalités émettent à New York les 16-18 avril 1986 une Déclaration à l'ONU,  Disarmament and Development, qui résume bien l'ensemble des intentions de très nombreuses études produites à ce jour, surtout d'ailleurs avec le soutien du système des Nations Unies.

Il s'agit pour eux d'énoncer les principes qui guident leur volonté de promouvoir dans toute la communauté internationale et au niveau des États, la liaison entre le développement et le désarmement, alors que ces deux notions sont encore séparées dans l'esprit de beaucoup. Pour eux la paix est bien plus que l'absence de guerre. Il faut dire que dans un monde interdépendant, aucune nation développée ou non ne peut échapper aux conséquences des courses aux armements dans leurs aspects économiques.

Constatant que dans les années 1980, les dépenses militaires, les recherches en armement ont encore augmentées et possèdent une responsabilité directe dans les crises économiques, ces personnalités entendent démontrer les liaisons fortes entre désarmement, développement et sécurité qui constituent une véritable triade de la paix. Développement et désarmement sont liés dans une dimension complexe qui ne se résume pas à un simple transfert de ressources. Autant la relation est extrêmement "perverse" entre augmentation des dépenses militaires et accroissement de richesses globales dans un pays ou une période donnée, de manière limitée, à très court terme, autant la dynamique volontariste d'une économie de paix exige des efforts constants et importants de la part des gouvernements.

Ils terminent leur plaidoyer en douze points  d'un programme qui doit promouvoir ce nouveau dynamisme, ensemble d'actions dont la coordination au niveau mondial revient à l'ONU

 

          Il y a bien sûr un abîme entre leur souhait et ce qui se passe dans la réalité ; ce qui n'empêche pas des économistes de poursuivre leur réflexion sur les conditions de la réussite économique du désarmement.

Jacques FONTANEL, par exemple, dégage dix principes positifs pour la gestion économique du désarmement :

- Le premier dividende de la paix, c'est la paix elle-même, ce qu'on a tendance sans doute à oublier derrière des argumentations économiques parfois tendancieuses ; en ce qui concerne les armements nucléaires d'ailleurs, il s'agit parfois d'un simple impératif de survie ;

- Corrélât du premier principe, "si le désarmement peut conduire à la paix, les dividendes seront importants en termes de vies humaines épargnées, de menaces retirées, de tensions internationales réduites, de recherche collective de bien-être."

- Le désarmement sans développement n'est pas synonyme de paix durable ;

- D'un point de vue économique, le désarmement doit être conçu comme un investissement (de préférence) public ;

- Il faut estimer, pour tous les protagonistes, le coût réel de la paix consécutive à une procédure de désarmement ;

- Une réduction vérifiée des dépenses militaires des États doit être exigée comme mesure complémentaire obligatoire de tout processus de désarmement ;

- Une procédure de désarmement réduite à la seule limitation globale des dépenses militaires n'est pas souhaitable ;

- Les règles de progressivité (temporelle, sectorielle et spatiale), de prévisibilité et de transparence des désarmements nationaux ou régionaux doivent être clairement énoncées ;

- Revendiquer un contrôle des dépenses militaires de recherche-développement est nécessaire à toute procédure de désarmement ;

- Un contrôle des ventes internationales d'armes doit être établi comme mesure complémentaire d'un processus de désarmement.

     Le même auteur considère que le désarmement et le développement forment deux objectifs essentiels de notre temps. "La question est de savoir s'il est judicieux de les relier. Rappelons que les gouvernements français ont souvent demandé la création d'un Fonds international du Désarmement pour le Développement, qui permettrait, grâce aux sommes économisées dans l'armement, de développer des activités productives qui accéléreraient le développement économique et par une procédure d'aide aux pays en voie de développement, de le généraliser. Le désarmement pour le développement est habituellement analysé, d'une part, en l'absence de tout transfert international des ressources épargnées par le désarmement et, d'autre part, dans le cadre d'une aide accrue en faveur des pays les plus démunis."

L'économiste distingue les effets internes du désarmement des effets des transferts internationaux qu'il évoque. Par ailleurs, les conséquences économiques directes d'un désarmement dépendent du type de désarmement effectué. Elles sont assez différentes selon qu'il s'agit d'une destruction de matériels militaire, de réduction des dépenses militaires ou de l'interdiction de la production de certain type d'armes, même si les trois procédures peuvent être conduites simultanément. En outre, ces conséquences économiques diffèrent selon les types de société, celles d'une économie de marché et celles d'une économie centralisée. Dans tous les cas, Jacques FONTANEL estime que ces conséquences sont plutôt positives à long terme, même si des procédures de reconversion peuvent s'avérer coûteuses sur le court terme. 

 

             Si l'évolution de la situation internationale n'est pas celle d'un processus de désarmement - en tout cas pas contrôlé ni harmonisé, voire celle de nouvelles courses aux armements, la question économique demeure importante de manière localisée dans les contrées qui sortent d'un conflit armé.

Comme l'examine Philippe LOREC, "chaque conflit présente des particularités qui font que sa résolution nécessitera un montage politique et économique et un jeu d'acteurs différents. La reconstruction d'un pays est un processus général, dynamique et intermédiaire qui demande l'intervention de multiples catégories d'acteurs, ensemble ou séparément. Le haut fonctionnaire au ministère de l'Économie, des finances et de l'Industrie qui s'exprime à titre personnel, distingue quatre phénomènes qui "ont profondément modifié la gestion des sorties de conflits" :

- Le passage de l'unilatéralisme au multilatéralisme : Depuis la seconde Guerre Mondiale, la reconstruction des pays sortant de guerre était essentiellement un processus unilatéral ayant pour principal bailleur de fonds les États-Unis. Ces derniers ont assuré, du plan Marshall, destiné à l'Europe, aux négociations de camp David (Israël/Pays arabe/Palestiniens), la majeure partie des financements et des aides. Cet effort a permis d'assurer une certaine stabilité politique mondiale mais surtout d'asseoir l'influence et la suprématie économique et politique des États-Unis pendant plus de cinquante ans. Cependant, depuis 20 ans, on assiste à l'arrivée de nouveaux bailleurs de fonds, car aucun pays, même les États-Unis, ne peut plus actuellement assumer à lui seul un tel rôle, en raison du nombre de conflits et de la difficulté et de l'énormité croissante de la tâche. Elle se traduit par l'apparition d'alliances multilatérales diverses, larges et hétérogènes, composées de forces tantôt coopératives tantôt concurrentes.

- La complexité des mécanismes internationaux s'ajoute aux difficultés rencontrées au niveau local.

- La multiplication des acteurs locaux et internationaux, notamment la société civile, augmente les risques de dispersion et d'inefficacité des aides.

- L'élaboration d'une doctrine qui se construit et s'affine progressivement à la suite des expériences : la sortie de crise nécessite, de façon concomitante, le rétablissement d'une gouvernance locale et le soutien aux logiques classiques de reconstruction des infrastructures et de l'économie. Depuis moins de 10 ans, la gestion des conflits a beaucoup évolué sur le terrain et ne se cantonne plus aux traditionnelles opérations de maintien de la paix.

Il faut en effet prendre en compte dans les dispositifs des évolutions suivantes :

- la dimension civile des crises est devenue prépondérante.

- Les rapports de force sur le terrain sont de plus en plus affirmées entre les différentes grandes puissances et sont marquées par une forme d'asymétrie entre les logiques militaires des Occidentaux et les solutions civiles déployées sur le terrain.

- Les dimensions multinationales et multilatérales des opérations sont désormais pensées avec une architecture civile.

- Enfin les marchés à la clef, contrairement aux idées reçues, ne sont pas immédiatement "rentables", à l'exception des pays possédant des ressources naturelles importantes. Ils nécessitent des investissements préalables non négligeables et s'avèrent souvent risquées. La plupart des entreprises au regard des dernières opérations ne réfléchissent plus en "retour sur investissement", mais en "retour sur présence ou sur image".

   La problématique désarmement-développement devient alors une problématique de retour à la paix civile et constitue un point-clé de toutes les opérations de maintien ou de retour de la paix qui se sont multipliées ces dernières années. 

 

Philippe LOREC, Enjeux et opportunités économiques des sorties de conflits, dans Guerre et Économie, Sous la direction de Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT, Ellipses, 2003; Jacques FONTANEL, L'économie du désarmement, dans Stratégique n°47, Le désarmement, FEDN, 1990/La gestion économique du désarmement. Dix principes positifs, dans Économistes de la paix, Presses Universitaires de Grenoble, 1993. Disarmament and Development, Declaration by the panel of eminent personalities, New York, 16-18 April 1986, United Nations.

 

                                                                                    ECONOMUS

 

Relu le 1er avril 2020

 

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17 décembre 2010 5 17 /12 /décembre /2010 14:38

           Jusqu'à une période récente, indiquent en 1995, Jacques FONTANEL et Manas CHATTERJI, "le désarmement n'a pas vraiment inspiré les économistes, et s'il y a des analyses souvent contradictoires de l'économie de l'armement, il n'existe pas vraiment de théorie économique du désarmement."

Même si de nombreuses études sont réalisées depuis, il faut constater que soit parce que les économistes qui y travaillent sont très peu nombreux (déjà sur les relations entre armement et économie...), soit parce les organisations nationales et internationales qui financent en grande partie ces études sont focalisées sur des problèmes très précis (organisation de l'économie après une guerre civile, relation entre course aux armements et pollutions...) ou d'autres problématiques (développement durable...), soit encore parce que dominent dans les esprits les problèmes liés à la mondialisation et à la financiarisation de l'économie - même si précisément l'armement y a une part active... peu de progrès sont réalisés depuis cette constatation. 

"L'effort de défense produit des résultats ambigus, car s'il est souvent jugés très onéreux en terme de coûts d'opportunité dans le cadre d'une économie mondiale sans frontières (en créant des distorsions importantes, eu égard aux conditions d'une production efficiente), il n'en apparaît pas moins nécessaire pour protéger les richesses nationales des convoitises externes, sauf si cette fonction est assurée par les autres grandes puissances, comme ce fut le cas pour le Japon et la RFA après la dernière guerre mondiale. Un désarmement, souvent conçu comme une variable exogène dans les modèles macro-économiques, alors que l'influence des variables économiques sur sa réalisation n'est pas négligeable, conduit à une redistribution partielle des cartes de compétitivité internationale et il modifie certains équilibres fragiles, avec l'émergence de tensions parfois insupportables que supposent les périodes de mutation. Pour les partisans du nouvel ordre économique international, le désarmement apparait plutôt comme une conséquence du développement. Dans ces conditions, les processus de désarmement passent d'abord par le développement des pays les plus pauvres et par une redistribution plus équitable des ressources mondiales. Les conflits ne s'arrêtent pas à la production d'armes. Ils s'expriment aussi dans les dominations économiques, politiques ou culturelles.

Le désarmement conduit inéluctablement au déclin des industries d'armement, à la diminution des emplois dans l'armée et à une réduction des activités des secteurs directement ou indirectement concernés par les dépenses militaires (régions, industries, fournisseurs, etc.). Dès que l'on parle de conversion, on en vient à évoquer les précédents des charbonnages, de la sidérurgie, de la construction navale. Cependant, si certaines caractéristiques sont communes, on conçoit aisément que la crise des dépenses militaires, par nature improductives et par objet potentiellement destructrices, ne peut, en elle-même, susciter des regrets autres que ses incidences négatives sur l'économie et la réduction éventuelle du seuil satisfaisant de sécurité. Les dépenses d'armement conduisent à des effets d'éviction, mais leur réduction rencontre d'importants obstacles : pour faire face à ces difficultés, il est nécessaire de connaître à la fois les procédures ainsi que les propositions et principes de conversion des industries d'armement."

 

       Pour Jacques FONTANEL encore, le désarmement pose trois grands problèmes sur le plan économique :

- Au niveau macro-économique, le désarmement exerce-t-il sur les économies contemporaines des effets défavorables pour les pays développés, favorables pour les pays en voie de développement?

- Quels sont les problèmes de reconversion rencontrés?

- Toute reconversion conduit-elle au développement?

       Sur les économies nationales, le désarmement montre de leur part une grande souplesse : "Les États-Unis (dans l'immédiat après-guerre mondiale), par exemple, ont diminué leurs forces armées de 11,6 millions de personnes en 1945 à 1,5 million en 1948. Dans le même temps, le budget d'armement a été réduit de 81 milliards de dollars à 12 milliards de dollars. Les craintes exprimées quant au développement du chômage se sont révélées non fondées, puisque le nombre des chômeurs en 1948 était inférieur à celui d'avant-guerre. Pratiquement tous les pays développés ont réussi, sans grande crise, la reconversion de leurs activités.

Le dernier plan de reconversion des activités militaires en activités civiles a été l'oeuvre de Lyndon JOHNSON, EN 1965 (?). Dans le rapport économique du président, il prévoyait de nouvelles dépenses en capital du gouvernement fédéral, destinées à compenser la diminution des dépenses affectées à la guerre du Vietnam. Le plan devait commencer dès 1972 et il proposait une dépense annuelle de 39,7 milliards de dollars, consacrée à une longue liste d'activités civile placées directement sous la responsabilité du gouvernement (éducation, sécurité sociale, développement économique, fourniture d'eau, développement des ressources naturelles, transports, exploration spatiale et scientifique, aide économique étrangère, développement de l'urbanisme). Cette proposition, l'un des derniers actes du Président, définissait enfin le contenu des "dividendes de la paix", c'est-à-dire des bénéfices économiques que la société américaine recevrait de la fin de la guerre du Vietnam. Malheureusement, cette procédure n'a eu aucune suite et malgré les nombreuses propositions tendant à favoriser une législation sur la reconversion, aucune n'a débouché concrètement sur une loi.

Une procédure de désarmement peut avoir des effets fort différents sur les économies nationales. Ainsi, dans l'hypothèse d'un désarmement non accompagné de transfert vers les pays en voie de développement, l'économie française recevrait une impulsion favorable à la croissance et à l'équilibre des prix, alors que l'économie américaine aurait sans doute à faire face à de nouvelles tensions inflationnistes. S'il y avait transfert vers les pays en voie de développement, l'effet du désarmement pourrait avoir un effet déflationniste et récessionniste, qui dépendrait évidemment des modalités et du montant des transferts.

Pour les pays en voie de développement, les effets d'une procédure de désarmement, par exemple sur l'économie israélienne productrice d'une partie de ses armes ou sur l'économie marocaine importatrice de ses armes, seront très différents, sans doute négatifs dans le premier cas et positifs dans le second. D'autre part, les transferts de ressources vers les pays en voie de développement peuvent ne bénéficier qu'au groupe au pouvoir ou favoriser les importations, engendrant ainsi des effets inflationnistes graves et un développement des inégalités sociales."

        Concernant l'économie mondiale, Jacques FONTANEL fait état des scénarios élaborés par Wassily LEONTIEFF et Faye DUCHIN sur le modèle d'échanges inter-industriels de l'économie mondiale mis au point pour l'ONU. Un tableau met en évidence les résultats obtenus pour le produit intérieur brut par habitant selon trois scénarios de désarmement :

- le scénario de base représente une projection de la course aux armements actuelle pour l'année 2000. Elle aboutit à des dépenses militaires de 646 milliards de dollars (1970), des achats de matériels militaires de 266 milliards de dollars (1970) et un commerce des armes de 37 milliards de dollars (1970).

- le scénario suivant représente un effort substantiel de désarmement. Les États-Unis et l'URSS utilisent seulement les deux tiers de leurs dépenses militaires du scénario de base et ils sont à parité. Pour les autres pays, les dépenses militaires représentent 75% et 60% des valeurs correspondantes du scénario de base en 1990 et en 2000 :

- le troisième scénario reprend les chiffres du second, mais il considère le transfert de ressources des pays développés vers les pays en voie de développement, à concurrence respectivement de 15% en 1990 et 25% en 2000 des sommes épargnées par la réduction des dépenses militaires. L'aide s'adresserait aux pays d'Asie à faibles revenus (45%), les pays d'Afrique tropicale (30%), les pays d'Afrique aride (15%) et les pays d'Amérique Latine à moyens revenus (10%).

   Les simulations de ces calculs économétriques "mettent clairement en évidence le développement économique mondial, l'accroissement des ressources en capital et la forte augmentation de la consommation qui résulterait d'une procédure de désarmement. On peut constater que l'aide au développement liée à la réduction des dépenses militaires permettrait d'augmenter de 43% la consommation par habitant des pays d'Asie à faible revenu, de 60%, 120% et 20% respectivement celles des pays d'Afrique tropicale, de l'Afrique aride et d'Amérique latine à moyens revenus.

Dans tous les scénarios de désarmement, aucune région ne subit de réduction de sa consommation par habitant et seuls les pays du Moyen-Orient et d'Asie à économie planifiée connaissent une légère diminution de leur produit intérieur brut par habitant. Ces résultats sont intéressants, car ils soulignent l'intérêt économique d'une procédure de désarmement, même si la richesse produite dans le monde en l'an 2000 ne croitrait que de 3,7% dans l'hypothèse (du deuxième scénario) par rapport à la projection actuelle de la course aux armements.

    Ce genre d'études économétriques, qui ne remettent donc pas en cause le système économique en tant que tel, puisque essentiellement, il traite de transferts en ressources de secteurs économiques à d'autres, de flux monétaires et de mouvements de capitaux, constitue la majeure partie des études publiées, notamment celle qui le sont dans le cadre du système des Nations Unies. Leurs auteurs disent tous se heurter d'ailleurs à des difficultés importantes dans le fonctionnement de leurs modèles, provenant essentiellement de la fiabilité des données traitées, s'agissant de dépenses militaires et de transferts d'armement souvent entourées d'une certaine incertitude...

 

           Keith HARTLEY met en relief ce problème de traitement des données lorsqu'il aborde les aspects économiques du désarmement. Il tente toutefois de dégager des axes d'études comme le fait une étude de l'UNIDIR (Institut des Nations unies pour la recherche sur le désarmement)  de 1992 (Aspects économiques du désarmement, soumis à l'assemblée Générale des Nations Unies en septembre 1992). 

"Un des thèmes centraux du rapport a été d'analyser le désarmement comme un processus d'investissement. Dans cette perspective, les dividendes économiques de la paix sont supposés faibles dans le court terme et dominés par les ajustements des coûts associés au chômage ; une réallocation des ressources militaires vers des utilisations civiles implique des bénéfices à long terme sous la forme d'une production de biens et services plus importante. Cependant, tous les investissements ne sont pas couronnés de succès, car quelques uns échouent. par exemple, si d'une part le désarmement implique des coûts élevés de conversion et des périodes d'ajustement long associées à un haut niveau de chômage et si d'autre part il conduit à des bénéfices relativement faibles, alors le taux de rendement interne du désarmement sera peu élevé voire négatif. Réciproquement, si le désarmement intervient dans une économie en expansion avec des demandes croissantes d'emplois et des politiques publiques appropriées (comme la formation professionnelle ou l'amélioration de l'information sur le marché de l'emploi), de faibles coûts d'ajustement, une transition rapide et des bénéfices de conversion élevés résultant d'un très fort retour sur investissement seront vraisemblablement attendus. 

Une autre contribution du rapport a été l'identification de douze principes de désarmement, dont quelques uns peuvent être synthétisés ainsi :

- Le désarmement ressemble à un processus d'investissement impliquant des coûts à court terme et des bénéfices à long terme ;

- Les réductions des dépenses militaires doivent être graduelles et clairement prévues ;

- Résoudre le problème de la conversion requiert des engagements financiers, des innovations organisationnelles et directionnelles, le recyclage de la main-d'oeuvre, le ré-outillage du capital et de nombreuses initiatives en vue de minimiser les coûts et de maximiser les bénéfices du désarmement ;

- Les problèmes économiques actuels du désarmement sont sans précédent. le désarmement intervient alors qu'il n'y a pas eu de guerre majeure et, pour de nombreux pays, il se réalise en même temps qu'un processus de transition d'une économie planifiée du centre vers une économie de marché ;

- Les politiques publiques qui accompagnent les changements et les réallocations des ressources libérées par le désarmement peuvent aider à minimiser les coûts du désarmement ;

- Le désarmement requiert le contrôle de la technologie militaire et particulièrement de la recherche-développement militaire ;

- Une plus grande transparence de l'information sur les importations d'armes apparaît essentielle.

   Le rapport met en évidence les problèmes principaux des statistiques, du secteur de la défense dans le monde, des exportations d'armes, de la course aux armements et de la limitation des armes, du désarmement et du développement, des ajustements économiques et de la conversion, des dividendes de la paix et du rôle des politiques publiques."

 

        Chris SMITH, dans la lettre inaugurale de l'UNIDIR de mars 1988, fait le point sur la thématique désarmement-développement ; il constate qu'avant les années 1980, cette problématique a un aspect plus idéologique qu'efficace, que son intérêt varie beaucoup suivant les périodes de tension et de détente de la scène internationale. Après trente ans de déclamations,

Serge SUR, qui introduit ce même numéro de la lettre, souligne que voici venu le temps des chercheurs et de l'élaboration d'un concept économique viable. Chris SMITH indique que "le concept du désarmement-développement date des années 1950, où il s'argumente que la réduction des dépenses militaires au Nord permettrait de développer de nombreux projets dans le Tiers-Monde. La proposition initiale vient de l'Inde en 1950 quand elle appelle à l'établissement d'un fonds de la paix des Nations Unies. Pendant les années 1950 et 1960 très peu de peuples mentionne le désarmement-développement. C'est une période de conflit entre les superpuissances et de tension grandissante entre le Nord et le Sud. (...) Durant les années 1970, la situation change et un intérêt croit pour la coopération internationale. En 1970, l'Assemblée Générale des Nations Unies appelle à une Seconde Décennie du développement et à une Première Décennie du désarmement. Toutefois, une proposition de l'Union Soviétique d'une réduction globale de 10% des dépenses militaires est rejetée au Conseil de Sécurité. A la fin de la décade, en dépit d'un niveau d'intérêt élevé et d'une pléthore de propositions, très peu d'études sont réalisées. Les rapports de recherches affluent dans les années 1980, avec le célèbre Rapport Thorsson. En 1987, les Nations Unies préparent l'organisation d'une conférence spéciale sur les liens entre désarmement et développement."

Malheureusement, les auteurs, en 1988, constatent qu'il y a encore beaucoup de travail à faire sur les dynamismes à opérer et aujourd'hui encore, la problématique désarmement-développement sort difficilement des études et des intentions pour entrer dans les faits.

 

Keith HARTLEY, Aspects économiques du désarmement, dans Économistes de la paix, Sous la direction de Jacques FONTANEL, Presses Universitaires de Grenoble, 1993. Jacques FONTANEL, L'économie des armes, La Découverte/Maspéro, collection Repères, 1983. Jacques FONTANEL et Manas CHATTERJI, Désarmement, conversion et développement régional, dans  Reconversion des industries d'armement, sous la direction de Roland de PENANROS, Les études de la documentation française, 1995. Chris SMITH, Disarmament-Development : issues and research, Lettre de l'UNIDIR n°1, mars 1988.

 

                                           ECONOMUS

 

Relu le 2 avril 2020

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15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 14:57

        Quels modèles économiques pouvons-nous tirer de l'activité des Compagnies maritimes de la colonisation comme de celle des modernes sociétés militaires privées?

 

      Tout d'abord, il faut tenir compte d'un calcul des pertes effectuées par toutes les armées engagées dans des guerres. Ainsi des pertes importantes au cours du combat, que ce soit dans les grandes compagnies au Moyen-Age ou dans les modernes sociétés militaires privées (système d'assurance peu étendu) se soldent par un partage plus fructueux des bénéfices tirés de la guerre, en terme de butin ou en terme d'argent entre les survivants.

 

    La variable essentielle réside dans le coût de l'équipement du soldat. Or, tant que l'essentiel des armées est composé de chevaliers ou de cavaliers, seules des familles fortunées peuvent envoyer leurs progénitures en route ou sur les champs de bataille.

Comme Philippe CONTAMINE l'indique pour la situation au Moyen-Age, "en définitive, ce n'est pas du côté de la solde et de son montant journalier qu'on peut découvrir les raisons pour lesquelles le système des obligations militaires survécut à la disparition du service gratuit. Il y a aussi le problème de la mise de fonds, ou du capital; fournis par les guerriers. En effet, par le biais des semonces militaires, les pouvoirs se trouvaient disposer de combattants non seulement tout équipés et tout montés mais ayant subi dès leur jeunesse l'entraînement et l'apprentissage nécessaires au métier des armes (...)." Or c'est le fief qui permet à son possesseur et à ses fils de disposer des loisirs et des revenus nécessaires pour demeurer de plain-pied avec le monde de la guerre, par le truchement de la chasse, de la quintaine, du béhourd, de la joute, et surtout des tournois qui forment de 1150 à 1350 de quasi-combats où viennent s'affronter, non sans risques, deux groupes de combattants. Mais surtout les pouvoirs attendent des possesseurs de fiefs ou d'une certaine fortune, quelle qu'en soit la nature, mobilière ou immobilière, (des biens) qu'ils disposent, en permanence, des montures et de l'équipement chevaleresque. Or, bien que les données chiffrées soient rares avant la fin du XIIIe siècle, il est assuré qu'à lui seul l'équipement était fort cher (...)" D'un faisceau de données fragmentaires et parfois discordantes, "il est permis de conclure qu'au XIIIe siècle le capital représenté par l'équipement défensif et offensif et les montures d'un chevalier et de sa suite représentait, en moyenne, entre six et huit mois de gages journaliers (...)".

Philippe CONTAMINE, toujours dans l'apogée médiéval, continue, pour ce qui nous concerne ici, les finances" que "cependant, même à la fin du XIIIe siècle, la guerre n'était pas seulement le fait de grands États à gros budgets. Un peu partout, en Allemagne, en Écosse, en Irlande, dans une partie au moins de la péninsule ibérique, subsistaient des guerres au style différent (du face à face entre deux masses de chevaliers) : petites opérations de razzias menées par des pasteurs guerriers, soulèvements populaires, entreprises "privées" proches du banditisme, à l'initiative des chevaliers et des burgraves de la vallée du Rhin, de Souabe, de Franconie et de Bavière." Dans un monde où les armées ne sont pas permanentes, où les troupes se débandent parfois brusquement et se perdent dans la campagne, où les cavaliers démobilisés doivent trouver pour leur compte les moyens de subsistances, même lorsque leur camp est défait, de nombreuses opérations impliquent des bandes armées plus ou moins importantes, plus ou moins éphémères, plus ou mois solidaires... Ici, les combattants ne se soucient pas d'un modèle économique viable. Ils vivent au jour le jour de combats plus ou moins organisés, à la limite du banditisme (lequel n'est encore que faiblement désigné comme immoral ou "illégal"...)

      Les choses changent lorsqu'à la chevalerie ou à la cavalerie lourde succède le fantassin bien armé. "La situation se modifia vers le milieu du XVe siècle. Les chefs de guerre virent ou revirent l'intérêt de pouvoir disposer d'une infanterie nombreuse, économique (à cause précisément de l'absence de montures, de bagages plus légers et d'un équipement défensif deux ou trois fois moins coûteux que l'armure du cavalier), à condition que cette infanterie fût exercée, cohérente et bien encadrée."  A la fin du Moyen-Age, "l'opposition était loin d'être toujours nette entre les troupes qui servaient en vertu de leurs obligations militaires et celles qui combattaient en vertu de leur libre décision." Le recours généralisé à la solde, la réticence générale, même de familles nobles, de servir à leurs dépens, entraîne la nécessité pour les finances royales d'être capables de financer de manière propre les guerres que les souverains entendent mener.

 

         C'est un véritable modèle économique qui se met alors en place, mélange de financement de forces qui appartiennent véritablement au souverain et de financement de troupes mercenaires. De véritables circuits financiers se mettent en place pour ces financements, partie prenante de l'essor du capitalisme financier de ce siècle. Mais ce qui nous intéresse plus ici, c'est comment les grandes compagnies de la Renaissance, comme les Compagnies maritimes plus tard, constituent pour les monarchies des moyens moins coûteux de mener des entreprises de longue haleine, que d'entretenir des armées permanentes pour la totalité de leurs besoins. Mais le problème est peut-être mal posé : l'initiative des guerres et l'initiative de recherches maritimes puis des conquêtes ne part pas seulement de monarchies qui se représenteraient un intérêt général théorisé bien plus tard, mais de conglomérats de marchands, de sociétés d'armement et de propriétaires de navires qui possèdent leurs représentants dans les Parlements ou même au sein même des monarchies. La confusion (la notion de conflit d'intérêts n'existe pas...) des rôles, par noblesses de robe, par noblesses d'épée et par bourgeoisies qui naissent et se développent (du fait même de l'essor des villes) interposées, au sein du pouvoir politique est telle que le modèle économique central n'est pas celui de l'État, mais bien celui des commanditaires réels des opérations militaires. Ce n'est que tardivement vers le XVIIIe siècle que s'étend le paradigme du roi au service de la nation.

  Ce n'est que très tardivement que l'on peut parler de budgets militaires, au sens où peut l'entendre André CORVISIER, qui situe la naissance des finances militaires proprement dites en ce qui concerne la France que sous le Directoire. Le modèle économique que nous recherchons donc pour le mercenariat n'est pas un système unifié, mais est fait plutôt l'addition et la succession d'une multitude d'opérations économiques, même si l'État royal - avec les impôts militaires qui eux sont institués bien avant, en plein Moyen-Age (1357 pour la France) paie une grande partie de ces opérations. C'est d'ailleurs par un "bricolage" qui mêle opérations comptables douteuses, report des échéances de remboursement, levée de nouveaux impôts, appel à des banquiers habitués à ce genre de choses, que sont financées les guerres royales. Toujours est-il que dans l'esprit des décideurs des monarchies, faire appel au mercenariat constitue une source d'économie, même si leurs résultats ne sont pas précisément ceux qu'ils entendent promouvoir. C'est flagrant en ce qui concerne l'activité des grandes compagnies commerciales de la colonisation. Ce qui ne veut pas dire que le bilan soit celui d'une économie, puisqu'au bout du compte le résultat est plutôt ruineux pour toutes les monarchies européennes... .notamment pour celles qui perdent les guerres... La ruine de la monarchie française en tout cas provient bien, avec le déploiement du luxe des Cours, du financement des guerres (et en dernier des "guerres d'Amérique").

 

        L'établissement de la conscription dans les XIXe et XXe siècle rend marginal toute étude d'un modèle économique du mercenariat pour l'espace entre les première et deuxième guerres mondiales et pendant la grande confrontation Est-Ouest.

 

     Par contre, l'abandon de la conscription après la guerre froide, son remplacement par l'armée professionnelle, l'appel massif fait au mercenariat pour les guerres du Golfe, conduisent à rechercher un tel modèle économique.

      Ce modèle économique peut ne pas être un modèle viable, ni pour les entreprises mercenaires ni pour les commanditaires, car il n'est pas isolable d'autres activités connexes, ce qui est évident pour les États et ce qui est constaté pour les entreprises mercenaires dont les activités dépendent d'autres activités que celles régies par les contrats : trafics divers d'armement (car les Sociétés Militaires Privées ne peuvent se livrer directement sur les marchés officiels), trafics plus ou moins criminels (drogue, activités de "renseignement" par exemple). D'ailleurs la proportion de sociétés défaillantes chez les SMP est bien supérieure à celles constatées pour les entreprises en général, la rentabilité des opérations étant souvent limitées à celles des "coups" entrepris, les circuits financiers restant d'ailleurs assez opaques.

    

      Xavier RENOU pose la question du coût réel du mercenariat. "La première qualité des mercenaires d'après leurs partisans est leur faible coût. A l'évidence, il revient moins cher de louer à titre temporaire les services d'une compagnie privée que de mobiliser de façon permanente une armée qui ne sert que de manière très occasionnelle, mais qu'il faut payer tout le temps. La comparaison du rapport coût/bénéfice de l'intervention des Casques bleus en Angola, puis celle d'Executive Outcomes offre un argument de poids aux partisans de la privatisation de la violence. A quelques mois d'intervalle, la mission des soldats des Nations Unies, longue de deux années se solda par un échec cuisant, pour un coût qui s'élevait à plus d'un million de dollars par jour.  De son côté, l'offensive des mercenaires d'EO en 1993, d'une durée d'une vingtaine de mois, se traduisit par une série de victoires spectaculaires et le décès de près de six cents rebelles. Destinée à libérer plusieurs mines de diamants et champs pétrolifères détenus par l'UNITA, elle est parvenue à inverser le rapport de force entre les deux adversaires, pour un coût estimé entre 30 et 60 millions de dollars. Une somme modique qui remet également en cause les dépenses militaires ordinaires du gouvernement angolais, qui s'élevaient pour la période 1994-1995 à 678 millions de dollars, sans que la victoire semble se rapprocher pour autant."

Le chercheur en sciences politiques évoque également le cas de l'activité des Casques bleus et de la SMP en Sierra Leone et constate le même écart de coût et la même différence de résultats. Mais il s'agit là des coûts déclarés par les organisations, clients ou prestataires et ces évaluations ne tiennent pas compte de certains éléments, le coût de formation des mercenaires utilisés par exemple. Il s'agit toujours de soldats ou de personnels déjà formés par les armées des États. "Cette économie de dépenses publiques toujours mises en avant par les partisans des SMP est-elle démontrée? En l'absence de transparence dans les coûts des contrats, les critères de sélection de ceux-ci, la nature véritable des missions, en l'absence aussi d'évaluation des résultats de chaque mission, il n'est possible que de procéder par supputations. L'appartenance ou les liens de hauts responsables civils de la défense américaine avec des sociétés militaires privées induit des soupçons de favoritisme ou de corruption. Il ne s'agit pas en outre de simples sociétés commerciales ou industrielles utilisant des méthodes ordinaires d'un capitalisme agressif et tendant au monopole. Il s'agit de sociétés capables d'utiliser la violence à l'encontre de clients, États de pays aux moyens parfois très limités, si nous considérons les régions où elles agissent. "La formidable capacité de nuisance des firmes doit ainsi être comptée au nombre des coûts dissimulés du mercenariat commercial. On a dit que les firmes mercenaires avaient les moyens de créer un certain nombre de nuisances à l'encontre de ceux de leurs clients avec lesquels elles auraient des difficultés, ou à l'encontre de pays qui décideraient de les traduire en justice pour une raison ou pour une autre. En fait, elles représentent une force indéniable avec laquelle il faut désormais compter. Leurs moyens humains et matériels importants, les secrets en leur possession, dont la divulgation pourrait provoquer l'affaiblissement de tel ou tel ancien client, font d'eux des puissances à part entière, et donc, mécaniquement, des menaces nouvelles. Indépendantes, elles sont incontrôlables, et susceptibles de tenter toute aventure qui comporte la promesse de gains substantiels. Dépendantes de leurs pays d'origine, elles en deviennent les instruments dociles, espionnant, sabotant, menaçant de faire appel à leur puissance de tutelle en cas de difficulté."

          Georges-Henri Bricet des VALLONS tente de répondre à la question du réel avantage en termes financiers, vu l'expérience en Irak, de faire appel aux SMP. En fait, il constate également qu'il est tout simplement impossible "de répondre avec certitude à cette question, tout bonnement parce que la bureaucratie américaine et le DoD n'en ont eux-mêmes aucune idée précise!" Il faut de toute façon "dissocier deux plans : l'externalisation sur le territoire national dans un cadre de paix où les coûts peuvent facilement être maîtrisés (...) et l'externalisation dans un cadre expéditionnaire où la guerre crée sans cesse de nouveaux besoins et impose ses propres nécessités. Pour ce qui concerne le territoire national, l'avantage est réel : 6 à 10% d'économies peuvent être réalisées en moyenne. (...) Pour l'externalisation "expéditionnaire", les choses se compliquent. Si vous faites une comparaison à coût fixe, les dépenses ont tendance à s'équilibrer. Si l'on s'en tient à une comparaison soldat régulier/soldat privé, l'avantage économique va sans conteste au privé, puisque les pesanteurs financières liées aux retraites, à la sécurité sociale, aux frais d'hébergement, et de nourriture, et une partie des coûts d'assurance (...) passent à la trappe dans le cas des contractors. (...) En réalité, la plus-value ou la moins-value dépend de la nature de la mission externalisée." Pour des missions "sensibles" la rentabilité du privé peut être établie dans 4 cas sur 5, pour ce qui est de la protection rapprochée des diplomates, le rapport s'inverse.

L'auteur de Irak, terre mercenaire (Fane Eds, 2010) profite de cette comparaison pour mettre en lumière une caractéristique très importante du marché du mercenariat : "la colonne vertébrale du contingent privé est constitué des forces indigènes. L'analyste David ISENBERG a proposé d'instaurer la préférence nationale dans le recrutement de ces société, mais c'est une aberration! Si les SMP ne recrutaient que des Occidentaux, c'est tout leur modèle économique qui s'effondrerait". Mais pour saisir réellement tous les coûts de l'externalisation, "il faudrait convoquer une foule d'autres paramètres : d'une part, les pertes sèches liées au laxisme de la CPA (Coalition Provisional Authority), à l'opacité des pratiques contractuelles et à la nature même des contrats (les contrats cost plus fixed fee, dits de "remboursement", ont par exemple entrainé des surfacturations en série), à un système de sous-traitance en cascade qui a fini par brouiller toute vision claire des ramifications financières du marché de la reconstruction, enfin à la corruption pure et simple engendrée par l'incurie de la gestion gouvernementale ; d'autre part les coûts indirects : la formation initiale de soldats ou d'officiers dont le privé récupère l'expertise sans frais ; les revalorisaions salariales, primes de réengagement et autres bonus offerts par les armées pour contenir le phénomène de soldier drain ; enfin le coût du système de supervision des contractors eux-mêmes (...). Au niveau macro-économique, le bilan de la politique d'externalisation irakienne est nettement défavorable : 6,1 milliards de gabegie au bas mot selon la Commission on War Time Contractor (CWC). des VALLONS parle sans détours d'anarchie ultralibérale sans oublier la situation ubuesque de contrôle du privé par le privé. D'ailleurs un très important mouvement de réforme du système de contractualisation est engagé sous l'administration Obama depuis 2007. 

 

Georges-Henri Bricet des VALLONS (interviewé par Joseph HENROTIN, Défense et Sécurité Internationale, Numéro 40, Juin 2010. Xavier RENOU, La privatisation de la violence, Agone, 2005. Philippe CONTAMINE, La guerre au Moyen-Age, PUF, 1980. André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

 

                                                                                                    ECONOMIUS

 

Relu le 24 mars 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 juillet 2010 1 19 /07 /juillet /2010 13:05

             Les crises économiques du système capitaliste font partie, d'après les écrits de Karl MARX, d'un fonctionnement normal. La crise économique, rappelle Isaac JOSHUA, accompagne l'existence même du système capitaliste.

"Elle est l'une des expressions de sa difficulté à vivre mais également, paradoxalement, une manifestation plus ou moins régulière de sa pérennité. Elle est tout à la fois preuve de faillibilité et de démonstration de viabilité." L'auteur d'Une trajectoire du capital décrit les deux mouvements de la crise : "Le premier est celui de la période descendante et peut aller jusqu'à menacer l'existence même du système", caractérisé par la contradiction entre le caractère toujours privé de la propriété et le caractère de plus en plus social de la production. Chaque agent prend des décisions en pensant assurer sa propre survie alors que l'ensemble des décisions de tous les agents menacent le système dans des circonstances déjà très souvent décrites par les économistes marxistes. Le deuxième moment est le moment d'une purge terrible : destruction de marchandises, destruction d'outils de production, destruction de capital financier, chômage. Il s'agit là d'un processus de redressement, de remplacement de productions par d'autres productions pour recommencer un nouveau cycle, une nouvelle croissance suivie une fois encore d'une nouvelle chute...

 

         La plupart des traités d'économie marxiste refuse le ton faussement impartial adopté dans les manuels d'économie, celui de ce que les auteurs de ces traités appellent bien volontiers l'idéologie dominante. Alors que l'étudiant peut avoir l'illusion de se voir confier les clés réelles de l'économie à travers les manuels généralement diffusé, alors même qu'il s'agit bien entendu du point de vue de l'entreprise ou du gestionnaire d'une économie nationale, les économistes marxistes, tel Ernest MANDEL, disent clairement de quel point de vue ils veulent parler.

"La crise, la réapparition du chômage massif, l'offensive universelle du capital contre la classe ouvrière, les menaces croissantes qui pèsent sur les libertés démocratiques et sur la paix en fonction même de la détérioration de la situation économique du capital, tout cela nous incite à redire avec force que le régime capitaliste est un régime condamné. En effet, il menace de plus en plus de détruire la substance même de la civilisation matérielle et de la culture humaine dont il avait jadis assuré l'essor, fût-ce sous une forme contradictoire, avec d'énormes tares et aliénations qui lui étaient inhérentes dès sa jeunesse. Il est urgent que l'humanité lui substitue un régime social adapté aux besoins contemporains de l'homme, à ses forces productives et à sa tendance émancipatrice : le régime socialiste, qui n'existe encore nulle part (le texte date de 1982). La seule force sociale capable de mener à bien pareille oeuvre de reconstruction gigantesque est la classe ouvrière, c'est-à-dire l'ensemble des salariés. La crise actuelle doit faciliter son dégagement de l'influence idéologique bourgeoise (...) Mais que cette prise de conscience soit scientifique, qu'elle ne charrie ni mensonges, ni légendes, ni mythes, mais s'appuie sur les faits réels et leur explication rigoureuse, telle est notre ambition. Telle devrait être l'ambition de tout marxiste, pour qui seule la vérité peut être révolutionnaire".

Il s'agit d'un écrit d'un économiste marxiste qui refuse d'assimiler l'économie soviétique par exemple, à une véritable alternative au système capitaliste. Il existe bien entendu énormément d'économistes "officiels" (moins depuis la chute de l'Union Soviétique) qui, à longueur de manuels, exposent une vision - dont la mathématisation n'a rien à envier de ceux que nous pouvons trouver couramment. à l'Ouest.- de ce qu'ils considèrent une économie communiste ou marchant vers le communisme. Et autant d'explications des crises économiques. Mais ce qui nous intéresse maintenant, c'est comment les économistes, en quelque sorte enfin débarrassés de l'illusion soviétique (certains diraient pseudo-soviétique...), perçoivent ces crises.

Ce qu'il faut d'abord retenir des explications marxistes des crises économiques, c'est qu'elles se placent dans une optique de combat et qu'elles visent le remplacement d'un système par un autre, contrairement aux explications libérales (qui la traitent comme d'origine exogène) ou aux explications keynésiennes (qui voient dans ces crises des dysfonctionnements, mêmes endogènes) et qui visent à améliorer la situation tout en gardant un système dont ils vantent les mérites fondamentaux.

 

          "De même que la théorie académique, la théorie marxiste du cycle industriel a souffert du penchant d'auteurs influents pour une explication monocausale des crises, périodes de surproduction. Dans la discussion actuelle (de 1982), deux grandes "écoles" se font face : celle qui explique les crises par la sous-consommation des masses (la surproduction des "biens de consommation") ; et celle qui les explique par la "suraccumulation" (l'insuffisance du profit pour poursuivre l'expansion de la production des biens d'équipement). Cette querelle n'est qu'une variante du vieux débat entre les partisans de l'explication des crises par "l'insuffisance de la demande globale" et ceux de l'explication par la "disproportionnalité". Les deux écoles apportent des éléments précieux pour une compréhension plus approfondie des crises. Mais elles commettent toutes les deux l'erreur de scinder arbitrairement ce qui est organiquement lié, au coeur même du mode de production capitaliste. C'est là l'origine de leur incapacité à élaborer une théorie marxiste globale et satisfaisante des crises, à partir des bribes que Marx nous a laissées dans ses oeuvres principales.", contrairement d'ailleurs aux opinions des fondateurs du marxisme qui considèrent le système comme un tout. C'est ainsi que Ernest MANDEL commence son exposé sur l'explication marxiste des crises de surproduction en général que nous suivons ici.

 

         Quelles sont les causes des crises économiques?

- La suraccumulation des capitaux, non dans le sens mécaniste où il aurait suffi que les salaires soient plus bas et les profits plus élevés pour que l'accumulation, et donc la croissance, continuent sans entraves ;

- La sous-consommation de masses, sans aucun doute, à cause d'une pauvreté relative, mais pas dans un sens vulgaire où la crise pourrait être évitée simplement en augmentant les salaires. Car les entrepreneurs capitalistes sont intéressés non à la simple vente des marchandises, mais surtout au profit qu'ils peuvent en tirer. Car toute augmentation des salaires au-delà d'un certain seuil doit réduire forcément d'abord le taux de profit et ensuite la masse même des profits, et donc entraver l'accumulation de capital ;

- L'anarchie de la production et la disproportionnalité entre les différentes branches de la production, mais il ne faut pas oublier que la disproportion entre production et consommation finale est un élément constitutif du système ;

- La chute du taux de profit, mais pas dans le sens mécaniste du terme, car il faut constater qu'à la veille de l'éclatement de la crise, il y a généralement accroissement et non réduction des salaires.

  Pour comprendre l'enchaînement des événements entre la chute du taux de profit, la crise de surproduction et l'éclatement de la crise, Ernest MANDEL distingue les phénomènes d'apparition de la crise, les détonateurs de celle-ci, leur cause plus profonde, et leur fonction dans le cadre du mode de production capitaliste. La crise économique est toujours une crise de surproduction de marchandises (à l'inverse des crises pré-industrielles, agricoles). Crise de surproduction signifie qu'il y a plus de marchandises à vendre que de pouvoir d'achat disponible pour les acheter aux prix de production : le premier phénomène à comprendre, c'est bien celui d'une rupture brutale de l'équilibre instable qui existe en temps normal entre offre et demande de marchandises. 

  Brusquement, l'offre dépasse la demande au point de provoquer massivement un recul des commandes et une réduction importante de la production courante. Mévente, déstockage et réduction de la production courante entraînent le mouvement cumulatif de la crise : réduction de l'emploi, des revenus, des investissements, de la production..., et ceci dans les deux départements fondamentaux de la production, celui des biens de production et celui des biens de consommation. Peu importe le secteur par lequel la crise commence. Le plus souvent, cela vient du secteur des biens de consommation, mais pas toujours (souvent conjointement, plus rarement par celui des biens de production, mais là beaucoup d'auteurs marxistes divergent avec Ernest MANDEL). 

   L'événement détonateur qui précipite les crises de surproduction est à distinguer de leurs formes d'apparition : scandale financier, brusque panique bancaire, banqueroute d'une grande firme, retournement de conjoncture dans un secteur clé du marché mondial. Le détonateur peut être une brusque pénurie de matière première ou énergétique. Celui-ci n'est pas la cause de la crise et ne la précipite que dans la mesure où il déclenche le mouvement cumulatif. Pour qu'il puisse le déclencher, il faut la coïncidence de toute une série de préconditions, car le détonateur en lui-même ; faille d'une grande entreprise par exemple, peut ne pas menacer le marché. 

   La fonction objective de la crise de surproduction est de constituer le mécanisme à travers lequel la loi de la valeur s'impose, malgré la concurrence ou l'action des monopoles.

   Ernest MANDEL, comme d'ailleurs l'ensemble des économistes marxistes, centre son analyse des croissances et des crises sur les changements qui surviennent dans la composition organique du capital (laquelle fait entrer dans une fraction le capital fixe - investissements en machine grosso modo et capital variable - rémunérations en général des salariés). Lorsque le capital fixe croit fortement, par suite du progrès technique par exemple, cette composition organique augmente, et elle peut, pendant une certaine période, laisser intact le taux de profit, lorsqu'elle est accompagnée d'une forte augmentation du taux de plus-value (celui-ci étant défini comme le rapport entre l'ensemble des coûts et l'ensemble des recettes, grosso modo), d'une baisse relative des prix des matières premières et (ou) d'un investissement accru de capitaux dans des secteurs ou des pays dont la composition organique du capital est plus faible. Pour eux, la logique même de l'expansion sape les conditions de cette croissance : plus s'accélère l'expansion, plus se réduit ce qu'ils appellent l'armée de réserve industrielle (les salariés inactifs ou chômeurs) et plus il devient difficile d'accroître le taux de plus value, vu que le rapport de force sur le marché de la main-d'oeuvre se modifie en faveur des vendeurs de la force de travail, si celle-ci est bien organisée (forte pression syndicale par exemple) ; plus longue est la période d'expansion, et plus la baisse relative des prix des matières premières devient difficile à maintenir, vu les conditions de production moins élastiques ; plus l'expansion est longue et profonde, et plus rares deviennent les secteurs (et pays) où les capitaux productifs peuvent rencontrer des conditions de composition organique du capital structurellement plus basses que dans les secteurs essentiels des pays industriellement dirigeants. Il est impossible dans le cadre de cet article de détailler plus avant ce mécanisme (se reporter au Traité d'économie marxiste pour plus d'éclairages). L'essentiel est de comprendre que le dynamisme du capitalisme  ne peut exister sans ces crises répétitives, sans ces destructions périodiques de capitaux et de forces de travail. L'erreur que veulent pointer les économistes marxistes chez les libéraux et les keynésiens, c'est de supposer possible une série d'ajustements mécaniques et généralisés se produisant dans des conditions bien précises. Un fonctionnement rationnel du point de vue de l'économie globale ne l'est absolument pas pour chaque firme ou cartel pris isolément. Ce qui empêche un fonctionnement "harmonieux", c'est précisément le fait que la propriété privée des moyens de production constitue la règle du système capitaliste. 

 

            La longue crise économique qui perdure depuis les années 1970 (surtout à partir de 1974) provoque chez pratiquement tous les économistes un retour sur les conditions de la crise de 1929, pour tenter de comprendre comment le système capitaliste fonctionne, après une longue période de croissance, de 1946 à 1974 (les trente glorieuses), elle-même faisant suite à une longue période de crises économiques et de guerres de 1914 à 1945.

Isaac JOSHUA, profitant de cette maintenant possible mise en perspective avec le temps, explique comment le système capitaliste assure la reproduction élargie de sa matrice, de son foyer européen à l'ensemble du monde. Les tendances conjointes à l'homogénéisation, à la différenciation et à l'interconnexion permettent les transformations successives du capitalisme. Homogénéisation  par le déploiement du système qui élimine ou intègre les anciennes formes de production (artisanat par exemple). Ce système a tendance à résumer les sociétés au deux seuls pôles des sociétés et du salariat. Plus un milieu économique est homogène, plus ses crises se diffusent rapidement. La chute de la place de l'agriculture dans les sociétés (exploitations indépendantes) se repère facilement dans les statistiques. De plus, le capitalisme connaît une sorte de déploiement interne, par différenciation de fonctions, notamment de la fonction financière. En se ramifiant, en créant de nouvelles branches d'activités, le système modifie son agencement interne, devenant plus complexe, plus sophistiqué, et ainsi plus fragile. Une véritable architecture financière, autonome, ayant ses propres institutions, crée deux risques majeurs, qui viennent se rajouter à ceux de l'économie réelle ; ceux découlant du fonctionnement même des institutions financières, et ceux découlant des relations réciproques finance/économie réelles. Les crises se propagent d'autant plus vite que le système capitaliste a tendance à relier entre elles les unités qui le constituent. Le progrès technique accéléré permet cette interconnexion, mettant en rapport offres et demandes à l'échelle d'une planète. (Isaac JOSHUA).

 

    D'autres articles compléteront ensuite celui-ci sur les interprétations marxistes des crises économiques.

 

Isaac JOSHUA, Une trajectoire du capital, De la crise de 1929 à celle de la nouvelle économie, Syllepse, 2006. La grande crise du XXIe siècle, une analyse marxiste, La découverte, 2009. Françoise CHESNAIS, Gérard DUMENIL, Dominique LEVY, Immanuel WALLERSTEIN, Une nouvelle phase du capitalisme, Syllepse, 2001. Ernest MANDEL, La crise 1974-1982, Les faits, leur interprétation marxiste, Flammarion, collection Champs, 1982. Traité d'économie marxiste, en 4 tomes, Union Générale d'Editions 10/18, 1969. Le troisième âge du capitalisme, en 3 tomes, Union Générale d'Editions 10/18, 1976.

 

ECONOMIUS

 

Relu le 28 janvier 2020

 

 

 

 

 

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