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18 juin 2010 5 18 /06 /juin /2010 13:25

        Avec les guerres dynastiques et de conquêtes incessantes du XVIIe siècle et les différentes politiques de préférence économique des États en Europe, émerge soit ouvertement (comme en Angleterre) soit de manière plus ou moins clandestine et polémique (en France), le libéralisme économique. D'abord pensée diffuse qui supporte les plaintes et les contestations, aux entraves mis au commerce comme aux conséquences des ravages causés par les guerres elles-mêmes, elle se constitue en corps de pensée, progressivement pour dominer ensuite tout le XVIIIe, dit siècle des Lumières. Libéralisme politique (contre les absolutismes monarchiques) et libéralisme économique (pour le libre-échange) s'alimentent mutuellement : ils sont en commun de réclamer de moins en moins d'interventions de l'État dans les affaires des personnes, même si on lui demande toujours d'assurer la sécurité... de la propriété. 

Il se développe une thèse du "doux commerce" qui s'oppose à l'exaltation de la violence guerrière. 

Il s'agit-là ce que les auteurs appellent le libéralisme classique, bien avant l'école autrichienne d'économie (MENGER, HAYEK) qui reprend les idées du libéralisme à partir de 1870. Ce libéralisme classique est directement issu d'une critique du mercantilisme comme entrave au commerce.

 

           Cette qualification du doux commerce apparaîtrait pour la première fois dans un manuel publié en 1675 par Jacques SAVARY (1622-1690), Le parfait négociant, mais c'est MONTESQUIEU (1689-1755), dans l'Esprit des lois de 1748, entre autres, que cette qualification s'assoie comme doctrine.(Armelle LEBRAS-CHOPARD). 

  Dans la quatrième partie de cette dernière oeuvre, Livre vingtième, sur Des lois dans le rapport qu'elles ont avec le commerce considéré dans sa nature et ses distinctions, au Chapitre premier Du commerce, nous pouvons lire : "Les matières qui suivent demanderaient d'être traitées avec plus d'étendue ; mais la nature de cet ouvrage ne le permet pas. (...). Le commerce guérit des préjugés destructeurs ; et c'est presque une règle générale, que partout où il y a des moeurs douces, il y a du commerce ; et que partout où il y a du commerce, il y a des moeurs douces. Qu'on ne s'étonne donc point si nos moeurs sont moins féroces qu'elles ne l'étaient autrefois. Le commerce a fait que la connaissance des moeurs de toutes les nations a pénétré partout : on les a comparées entre elles, et il en a résulté de grands biens. On peut dire que les lois du commerce perfectionnent les moeurs, par la même raison que ces lois perdent les moeurs. Le commerce corrompt les moeurs pures : c'était le sujet des plaintes de Platon ; il polit et adoucit les moeurs barbares, comme nous le voyons tous les jours." 

MONTESQUIEU poursuit dans le second chapitre, De l'esprit du commerce : "L'effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes : si l'une a intérêt d'acheter, l'autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels. Mais, si l'esprit de commerce unit les nations, il n'unit pas de même les particuliers. Nous voyons que dans les pays où l'on est affecté que de l'esprit du commerce, on trafique de toutes les actions humaines, et de toutes les vertus morales : les plus petites choses, celles que l'humanité demande, s'y font ou s'y donnent pour de l'argent. L'esprit de commerce produit dans les hommes un certain sentiment de justice exacte, opposé d'un côté au brigandage, et de l'autre à ces vertus morales qui font qu'on ne discute pas toujours ses intérêts avec rigidité, et qu'on peut les négliger pour ceux des autres. La privation totale du commerce produit au contraire le brigandage qu'Aristote met au nombre des manières d'acquérir. L'esprit n'en est point opposé à de certaines valeurs morales : par exemple l'hospitalité, très rare dans les pays de commerce, se trouve admirablement parmi les peuples brigands.(...)". Par la suite, c'est surtout sur le seul aspect du commerce facteur de paix que les propagateurs du libéralisme insistent ; ils laissent de côté toute une analyse bien plus nuancée chez MONTESQUIEU.

 

     Même au plus fort du mercantilisme, même parmi ceux qui en sont les propagateurs, comme Jean BODIN (1529-1591), existe parfois (pour ce dernier dans la Réponse à M. de Malestroit - 1578), cette perception du commerce comme ayant un effet pacificateur, voire civilisateur. Liberté des échanges et fraternité des nations sont placés sur le même plan et sont présentés comme un devoir de la charité chrétienne, même si par ailleurs, (dans les Six Livres de la République par exemple) le ton est à la nécessaire expansion de l'État. Les auteurs proches du pouvoir royal ne manquent pas d'esprit d'opportuniste... BOISGUILBERT, parmi d'autres auteurs réclament, devant la misère paysanne et la baisse du revenu dans les campagnes, l'abaissement des barrières douanières. Il prend conscience de l'interdépendance des activités dans un système marchand généralisé (Le Détail de la France - 1695) et réclame la liberté des prix et la liberté du commerce extérieur (Testament politique de M de Vauban - 1712). 

 

      François QUESNAY (1694-1774) dans sa République commerciale universelle comme dans de nombreux autres écrits, plaide pour la liberté de commerce entière. Il veut démontrer que la puissance réelle de l'État ne croît pas en fonction directe des effets des dépenses de l'armée mais du volume des transactions. Ses Maximes générales du gouvernement économique d'un royaume agricole mettent l'accent, après avoir réaffirmer la nécessité d'un État qui garantisse la sûreté de la propriété, fondement essentiel de l'ordre économique de la société, sur la modération de l'impôt et sur la liberté de riches travailleurs de cultiver leur champ et de vendre librement le produit de ses récoltes. "Qu'on maintienne l'entière liberté du commerce, car la police du commerce intérieur et extérieur la plus sûre, la plus exacte, la plus profitable à la nation et à l'État, consiste dans la pleine liberté de la concurrence" (maxime 25). Le chef de l'école économiste, de ceux qui se nomment eux-mêmes "économistes", le fondateur de l'école physiocrate soutient que les principes de paix se déduisent de l'ordre naturel et immuable de l'univers, d'où la non nécessité de les organiser. De nombreux auteurs, propagandistes intéressés, comme Pierre Samuel Dupont de NEMOURS (1739-1817) et Pierre-Paul Le Mercier de la RIVIERE (1720-1793) (dans L'ordre naturel et essentiel des sociétés politiques - 1767) relaient cette perception des choses. Ils le font souvent dans les loges maçonniques qui fleurissent en Europe et ils appartiennent aux "Lumières" qui préparent politiquement la remise en cause de l'absolutisme royal.

Ils ne font pas l'impasse, intellectuellement, sur l'existence des guerres : François QUESNAY distingue bien le commerce aux effets pacificateurs des agissements des commerçants stériles (entendre voulant monopoliser, garder le "privilège" d' une activité). 

 

       Adam SMITH (1723-1770), considéré comme le fondateur de l'économie politique, en tient compte également, comme dans son livre-phare, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776). Il y montre l'harmonie possible entre l'intérêt général et les intérêts particuliers, dans le cadre de l'État avec ses nécessaires dépenses de défense. Disciple de HUME, il développe l'idée d'un ordre social fondé sur la recherche des intérêts individuels ; il souligne et approfondit la notion de sympathie ; il justifie la jouissance de la grandeur et des richesses dont bénéficient quelques-uns, et met en avant - nouvel avatar de Dieu, garant de l'harmonie universelle - la "main invisible".

Ce qu'il introduit surtout, c'est un changement de perspective en économie, en terme d'objectifs : il ne s'agit plus de faire une politique économique pour faire entrer l'argent nécessaire aux guerres dans les caisses de l'État, mais une économie politique, de faire une économie à l'intérieur d'une nation afin d'augmenter sa richesse. Il attaque le mercantilisme en tant que système qui se focalise sur la circulation monétaire et dénonce les entraves aux importations. Seule la liberté de commerce permet d'établir une balance commerciale saine. Le libéralisme d'Adam SMITH ne résout pas la difficulté de faire entrer la liberté de commerce dans un monde où les guerres sont encore monnaie courante. Il s'agit toujours d'établir une harmonie, une équilibre délicat entre de nécessaires dépenses militaires, qui s'accroissent énormément avec les progrès techniques et le libre exercice du commerce.

 

 

         Jeremy BENTHAN (1748-1832), notamment dans Principes de législation d'économie politique (réédition de 1888 par les éditions Guillaumin), tient compte également de cet équilibre, de cette adéquation entre les intérêts des nations à la paix, mais à l'inverse des physiocrates, il prévoit une organisation internationale et des institutions qui permettent de favoriser cette adéquation qui est loin pour lui d'être naturelle. 

 

             Face à ces difficultés de parvenir à établir la liberté du commerce dans un environnement encore guerrier, la thèse du doux commerce est pratiquement abandonnée dès la fin du XVIIIe siècle. Les pensées économiques s'orientent plutôt vers une réflexion sur les similitudes entre stratégies économiques et stratégies militaires. Toutefois, même en pleine tension internationale, comme pendant les pires moments de la guerre froide, des auteurs comme Samuel PISAR (Les armes de la paix -1970) mettent encore en avant les vertus pacifiques du commerce.

 

Michel BEAUD, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, Seuil, 2000. Armelle LE BRAS-CHOPARD, La guerre, Théories et idéologies, Montchrestien, 1994. Adam SMITH, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Gallimard, 1976. François QUESNAY, Physiocratie, GF-Flammarion, 1991. MONTESQUIEU, De l'esprit des lois, Gallimard, 1970.

 

                                                                                                                                ECONOMIUS

 

Relu le 6 janvier 2019

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17 juin 2010 4 17 /06 /juin /2010 16:35

       Film documentaire réalisé en 2009 par le prolifique réalisateur américain contestataire Michaël MOORE, Capitalism : A love story constitue un réquisitoire contre le capitalisme, et surtout contre le capitalisme financier. Axé sur la crise financière de 2007 à 2009, c'est un véritable acte d'accusation qui est dressé là, sur le plan autant économique que social et moral (des responsables religieux catholiques s'y expriment), mais aussi sur le plan politique. 

    Avec la dénonciation du capitalisme-casino de Wall Street, de l'influence de Goldman Sachs au plus haut niveau de l'exécutif et du système législatif à Washington, du niveau de pauvreté des pilotes de ligne (rappelons que sous la présidence Nixon, des milliers d'entre eux avait été licencié pour faits de grèves), de la vague de saisie immobilière et d'expulsions, c'est aussi la destruction de la démocratie par le capitalisme qui est mis en relief. Maniant la satire sociale et comique avec son habituel brio, se mettant en scène de manière quasiment constante, Michaël MOORE ne se contente pas de montrer les ravages du capitalisme aux États-Unis (à la fin, des images prises à la Nouvelle-Orléans suite à l'ouragan Katrina font plus que symboliser ceux-ci), il montre également les travailleurs licenciés des usines qui ferment lutter pour faire valoir leurs droits. Il cite des systèmes de cogestion à l'oeuvre en Amérique, et les indique comme modèles alternatifs au capitalisme.  

A de nombreuses reprises, il souligne le pouvoir potentiel du peuple américain (il salue d'ailleurs l'espoir né de l'élection à la Présidence de Barak OBAMA) et la crainte qui se devine à certains écrits des dirigeants financiers que celui-ci n'utilise "trop" ses droits politiques. Vers la fin du film, il évoque le New Deal entrepris par le Président Franklin Delano Roosevelt et son échec, et le contraste entre cet échec et les progrès politiques et sociaux accomplis en Europe et au Japon après la Seconde Guerre Mondiale. Nous avons éprouvé une certaine résonance entre l'évocation de cette seconde charte de droits, à inscrire dans la Constitution, et les acquis de la Libération de la France aujourd'hui menacés par la politique du président Sarkozy....

 

         Malgré quelques outrances ici ou là dans la dénonciation et certains raccourcis qui veulent frapper un peu trop les esprits à certains moments, ce film-documentaire d'un peu plus de deux heures, largement diffusé aux États-Unis, au Canada et en France (fin 2009) vaut le détour, rien que pour comprendre qu'il existe un cinéma de combat qui peut rivaliser avec certains productions lénifiantes. Ce cinéma reflète d'ailleurs un état des luttes sociales aux États-Unis que malheureusement beaucoup ne soupçonnent même pas dans notre pays... On ne s'y ennuie pas une seconde, même si l'on n'adhère pas à l'idéologie qui sous-tend ce film, tant l'humour reste ravageur du début jusqu'à la fin. Ce film est l'aboutissement de 20 ans de carrière cinématographique d'une véritable institution de gauche aux États-Unis. Le DVD d'ailleurs offre des bonus importants qui permettent de s'en rendre compte. 

            Michael MOORE a déjà réalisé de nombreux films contestataires auparavant, de Roger et moi en 1989 (dénonciation des mesures de restructuration des usines automobiles de Flint) à Canadian Bacon en 1995 (où le gouvernement américaine tente de monter les Américains contre les Canadiens pour relancer l'économie), sans oublier Bowling for Columbine en 2002 (la culture de peur véhiculée par les médias et les politiciens après le 11 septembre 2001), The Big One en 1999 (appauvrissement de certaines tranches de la population aux États-unis) ou encore Fahrenheit 9/11 en 2004 (attaque contre George BUSH et son administration et les liens de sa famille avec Ben Laden, contre l'entrée en guerre en Irak). Sa grande notoriété n'empêche pas des critiques contre le manque de transparence dans la manière dont il fait ses films.

Michael MOORE, Capitalism : A love Story, Paramount, États-Unis, 2009, 2heures 07minutes. 

 

FILMUS

 

Relu le 8 janvier 2020

 

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16 juin 2010 3 16 /06 /juin /2010 12:55

           Le mercantilisme est plutôt un terme global, et d'ailleurs polémique (employé par Adam SMITH pour stigmatiser une économie de marchand, comme le capitalisme par Karl MARX), et non le nom d'un courant de pensée en soi. Sont regroupées sous ce nom des pratiques et des théories économiques approximatives, qui dominent le XVIe et le XVIIe siècle européen, à un moment où s'affirment de façon définitive un certain nombre de royautés. Les questions économiques commencent à échapper à la théologie et aux théologiens en général (certains d'entre eux deviennent théoriciens du mercantilisme) dans une littérature très éclatée où apparaissent des noms aussi divers de Jean BODIN, Thomas MUM et William TEMPLE. L'économie politique se détache de la religion et de la morale. Ce mouvement intellectuel et de pratiques diffèrent tellement selon les nations que l'on peut parler de mercantilisme espagnol (bullionisme), français (colbertisme) et britannique (commercialisme).

Au fil des siècles, lorsque le mercantilisme laisse la place au libéralisme, des tenants du mercantilisme s'expriment encore (comme Friedrich LIST) et aujourd'hui, on peut trouver des éléments de mercantilisme dans certaines approches protectionnistes, et même en pleine mondialisation, un néo-mercantilisme donne de la voix. Tous ces mercantilismes possèdent un objectif commun, se mettre au service d'une puissance d'État. Le mercantilisme alimente la guerre comme la guerre alimente le mercantilisme.

 

         Pour de nombreux historiens, le mercantilisme apparaît "comme l'expression d'une triple nécessité économique, politique et sociologique. Nécessité de contrôler les mouvements de métaux précieux, dans une économie où les règlements scripturaires devaient à un moment ou à un autre se solder en or et en argent, nécessité politique pour des États dont les trésoreries s'alimentaient aux circuits internationaux de la bonne monnaie, nécessité économique enfin pour des entrepreneurs et des marchands dont les initiatives ne pouvaient se passer, ni à l'intérieur ni à l'extérieur, de la protection ou des privilèges accordés par la puissance publique" (Histoire économique et sociale du monde). "Pour favoriser la production nationale, tous les auteurs recommandent la même politique douanière : allègement des taxes frappant les exportations de manufacturés et prohibition de droit ou de fait pour les importations concurrentes. Chaque royaume, chaque république, cherche à réduire sa dépendance en diversifiant sa production, en valorisant ses exportations et en réduisant aux matières premières indispensables ses achats à l'étranger. Les progrès de la production nationale manufacturière, en augmentant dans les exportations la part de la valeur ajoutée, contribuent à l'équilibre commercial. L'activité de la marine complète ce dispositif stratégique de la "guerre d'argent". Les grandes compagnies de navigation et de colonisation doivent acheminer, au meilleur compte, les produits exotiques dont on ne pouvait se passer : bois de teinture, épices et ramener vers la métropole les métaux précieux qui continuent à fasciner marins, aventuriers et hommes d'État". 

         Le mercantilisme apparaît dans cette période d'affirmation de la souveraineté de l'État qui doit combattre à la fois les particularismes féodaux, l'universalisme de l'Église... et les autres États : il se trouve complémentaire et contemporain des doctrines politiques qui, dans le sillage de Nicolas MACHIAVEL, affirment la nécessité de la guerre pour l'État. (Arnelle LE BRAS-CHOPARD).

 

           Jean BODIN (1530-1596), dans les Six Livres de la République (1576), associe le premier théorie de la souveraineté de l'État et mercantilisme. Il reprend à son compte les idées exprimées par Nicolas MACHIAVEL (Discours sur la Décade de Tite-Live) et développées également par Giovanni BOTERO (1544-1617) dans Raison et gouvernement d'État (1589). Dans le chapitre V du Livre V des Six Livres de la République, intitulé "S'il est bon de s'armer et d'aguerrir les sujets, fortifier les villes et entretenir la guerre", il considère que la richesse de l'État est à la fois cause et conséquence de la guerre, celle-ci donnant à l'État les moyens de sa suprématie et constituant aussi un puissant antidote contre les guerres civiles qui pourraient ruiner son économie. Ce sont ces guerres civiles qui rendent les empires et les républiques mortelles et occasionnent infiniment plus de désastres que les guerres étrangères. Il s'agit donc de porter la guerre à l'étranger où les conflits s'exacerbent jusqu'à se transformer en guerre civile chez lui. Il est donc souhaitable à titre préventif de faire la guerre en se forgeant au besoin des ennemis s'il n'y en a pas (situation de toute façon plutôt rare...). Il prévoit le plan d'une armée nouvelle, peu différent de celui de RICHELIEU ou de LOUVOIS d'ailleurs, d'une armée composée si possible de sujets nationaux, entretenue par le prince mais qui ne correspond pas encore à la levée en masse (on en est très loin et composer une armée "nationale" demeure très difficile, mais l'idée est là... ). 

 

          Antoine de MONTCHRESTIEN (1576-1621), dans son Traité d'économie politique (1615), développe une théorie du mercantilisme français faisant de la guerre le meilleur moyen de consolider l'État, comme aussi le plus sûr dérivatif aux guerres civiles. Les guerres coloniales également peuvent jouer leur rôle dans la purgation des "humeurs peccantes" des sujets remuants. Pierre le Pesant de BOISGUIBERT (1646-1714), dans son Traité de la nature, culture, commerce et intérêt des grains (1707), théorise de la même manière. 

Ce mercantilisme français trouve son meilleur maître-d'oeuvre dans le ministre de Louis XIV (pendant 22 ans, de 1665 à 1683), Jean-Baptiste COLBERT (1619-1683), allant jusqu'à donner à ce mercantilisme le nom de colbertisme. Des mesures protectionnistes se sont multipliées pour accroitre les exportations et diminuer les importations. Les droits de douane intérieurs (entre provinces) sont réduits et la circulation à l'intérieur du pays (construction de routes et de canaux) accrue. Il fait de la France une des premières puissances économiques européennes, par une politique commerciale, une politique industrielle et une politique agricole où l'Etat intervient de plus en plus. "L'originalité de Colbert et du colbertisme ne doit pas être cherchée dans les principes mêmes du régime économique qu'il préconise : elle apparaît en pleine lumière, semble t-il, dans deux directions. D'une part, alors que le mercantilisme se présente ailleurs comme "une philosophie de comptable hargneux" (tel Laffemas qui, sous Henri IV, souhaitait que tous les importateurs soient pendus et étranglés), Colbert a fait de ces pratiques de gagne-petit un système prestigieux de gouvernement, où apparaît un souci inégalé de puissance et de grandeur. D'autre part, jamais avant Colbert, un homme d'État n'a poussé aussi loin, ne s'est efforcé de réaliser avec autant d'efficacité, jusque dans les moindres détails, toutes les conséquences qu'entraînait logiquement le mercantilisme : si l'Espagne et la France sont toutes les deux mercantilistes, la première voit son économie sombrer au moment même où la seconde connait une expansion sans précédent, parce que Colbert n'a négligé aucune aspect du système mercantiliste." (Jean IMBERT). Sa politique permit d'alimenter le trésor royal de manière à soutenir les nombreuses guerres du roi soleil, de manière tellement régulière qu'elle a finit par épuiser de nombreuses ressources mêmes du royaume. 

 

                Thomas MUM (1571--1641) soutient tant dans son Discours sur le commerce de l'Angleterre à destination des Indes orientales de 1621, que dans son England's Treasure by Forraign Trade de 1664, (publié à titre posthume), que pour mener à bien une guerre, il faut, outre l'argent, des forces humaines, des denrées, des munitions. Le meilleur représentant du mercantilisme anglais recherche également l'autarcie économique où le commerce, notamment le commerce maritime, soutenu par une marine militaire de haut niveau, assure les ressources à l'État... pour mener les guerres qui lui permettront d'augmenter le périmètre dans lequel s'affirme cette autarcie. 

Le bref mais populaire essai de William TEMPLE (1628-1699), Essay on the trade of Ireland de 1673, va dans le même sens. Il s'agit d'instaurer dans les colonies le même système commercial qu'en métropole, afin de garantir en priorité à celle-ci les marchandises et le numéraire dont elle a besoin. Cela fait de l'Angleterre le plus important commerçant du monde et une puissance internationale s'appuyant sur sa flotte de guerre. La volonté de puissance de la monarchie anglaise va de pair avec la "nécessité" d'en finir avec les révoltes et révolutions inspirées d'idées religieuses. Aussi, la fonction de purgation des "humeurs peccantes" trouve là une signification urgente. 

 

              Même au-delà de la période faste des idées mercantilistes, les idées mercantiliste sont favorisé, voire alimenté les conflits armés des XVIIe et XVIIIe siècle. Comme il s'agit d'augmenter la richesse du pays, en considérant le stock de richesses comme fixe, la seule façon de le faire est de mener la guerre. Les rivalités coloniales se développent dans un tel climat d'idées. Même si la pensée du XIXe siècle est dominée par les écoles libérales, plutôt favorables au libre-échange, la pratique politique continue d'être influencée par une vision mercantiliste. Les diverses politiques protectionnistes menées depuis s'en inspirent. 

 

              Friedrich LIST (1789-1846) développe dans la plupart de ses écrits (Das nationale system der politischen Okonomie, 1841) des idées qui doivent permettre à ses concitoyens allemands de bénéficier des progrès économiques, ce qui n'est possible que dans le cadre d'échanges équilibrés entre des nations à peu près du même développement industriel. "Toute nation en retard sur les autres pour l'industrie, le commerce ou la navigation, doit avant tout développer ses propres forces pour pouvoir ensuite entrer en libre concurrence avec des nations plus avancées.(...) Je sentais que l'Allemagne devait abolir ses tarifs intérieurs et, par l'adoption d'une politique commerciale uniforme vis-à-vis des étrangers, s'efforcer de rattraper le développement industriel et commercial qu'avaient réalisés d'autres nations au moyen de leur politique commerciale."

Ces idées présentent une analogie évidente avec le mercantilisme. L'objet essentiel de ses théories, à la fois politiques et économiques, est la puissance, même s'il l'associe au bien-être. Il se défend de revenir au mercantilisme, mais en fait, c'est le devoir de l'État de protéger ses intérêts économiques par une politique agressive. "A une époque où la science technique et mécanique exerce une si grande influence sur les méthodes militaires, où toutes les opérations de guerre dépendent, dans une si large mesure, du revenu national, où l'efficacité de la défense tient beaucoup au fait que la masse de la nation est riche ou pauvre, intelligente ou stupide, énergique ou noyée dans l'apathie ; que ses sympathies sont exclusivement tournées vers la patrie ou partiellement vers les pays étrangers, qu'elle peut rassembler une foule ou un petit nombre d'individus pour la défendre, il convient de mesurer la valeur des manufactures d'un point de vue politique." 

 

                  Alexander HAMILTON (1757-1804), le fondateur du parti fédéraliste, une génération avant, écrit des plaidoyers (Works, rassemblés en 1904, 12 volumes, Henry Cabot Lodge, Federal Edition, New York et Londres) en faveur d'une marine militaire et d'une flotte marchande américaines, où il mêle les arguments politiques et économiques. Convaincu, au contraire de MONTESQUIEU ou d'Adam SMITH, que le commerce peut être la cause de guerres, il pense qu'il faut que les jeunes États-Unis se préparent à développer leur industrie naissante, et elle ne peut le faire qu'en adoptant une politique protectionniste inspirée du mercantilisme. 

 

                   Pour Edward Mead EARLE, "comme Hamilton, List fut l'un des principaux acteurs du renouveau mercantilisme dans le monde moderne. Qu'elles qu'aient pu être les vertus du mercantilisme au XVIIe et XVIIIe siècles, sa contrepartie moderne a été une force incendiaire dans un monde terriblement inflammable et explosif. Le néo-mercantilisme est d'autant plus dangereux qu'il opère dans notre société moderne hautement intégrée. Il a partie liée avec le système de guerre. A un degré qui aurait fait honte aux mercantilistes de jadis, il a utilisé le pouvoir de l'État pour rehausser le pouvoir d'État. Tous les vieux expédients ont été renforcés par une foule de nouvelles mesures sous forme de stocks et de subventions. Le nationalisme économique pratiqué dans le demi-siècle qui suivit 1870 a engendré l'économie, l'état et la guerre totalitaires, si inextricablement liés qu'il est devenu impossible de dire lequel en est la cause et lequel la conséquence. Au nom de la sécurité nationale, l'autorité politique s'est étendue à presque tous les domaines de l'activité humaine. Les explosions de 1914 et de 1939 furent la conséquence presque inévitable de tout ceci. On ne peut les comprendre que par rapport aux concepts de pouvoir de l'Europe du XIXe siècle. La pensée d'Adam SMITH, d'Alexander HAMILTON et de Friedrich LIST fut conditionnée par le fait qu'ils étaient respectivement britannique, américain et allemand. Mais ils s'accordaient sur certains principes de l'art de gouverner. Tous comprenaient que le pouvoir militaire se bâtit sur des fondements économiques et chacune prôna un système économique national qui répondit le mieux aux besoins de son pays. Que le monde fut accablé par le fait du néo-mercantilisme n'est pas forcément leur faute. Car tant que les nations continueront de croire en un nationalisme effréné et en la souveraineté absolue, elles continueront d'utiliser toutes les mesures qui, selon elles, garantissent le mieux leur indépendance et leur sécurité."

 

              Dans sa recherche d'une nouvelle conceptualisation de la guerre économique, Fanny COULOMB fait état d'un néo-mercantilisme. "Le terme de "néo-mercantilisme" a parfois été utilisé pour qualifier certaines analyses contemporaines mettant en avant les rivalités économiques internationales et l'utilisation par les États des pays industrialisés d'une nouvelle forme d'interventionnisme économique. Les fondements théoriques de ces analyses restent flous, même s'ils peuvent être rattachés au courant "néo-réalistes" (J.J. ROCHE, Théorie des relations internationales, Montchrestien, 1994), ainsi qu'à l'analyse mercantiliste, listienne et institutionnaliste.

L'analyse néo-mercantiliste est empirique et descriptive ; elle revendique d'ailleurs son "réalisme", qui contraste avec l'irréalisme des hypothèses de la théorie orthodoxe. (...) Cependant, même si plusieurs auteurs inscrits dans cette perspective ont voulu développer un nouveau champ théorique, en marge des analyses libérale et marxiste des relations internationales, le débat est resté très dispersé, notamment du fait de la grande diversité des instruments d'études employés. Un trait distinctif réside dans la mise en évidence de l'imbrication des objectifs politiques et économiques des États sur la scène internationale ; en outre, ces analyses rejettent généralement l'idée d'une évolution progressive vers une économie sans frontières, et identifient de nouveaux champs d'affrontement interétatiques, non plus limités à un niveau national, mais régional."

Elle cite Robert GILPIN (The political Economy of International Relations, Princeton university Press, 1987) qui présente une théorie structurelle comme alternative aux trois "idéologies classiques" des relations internationales, libérale, marxiste et nationaliste. Cet auteur se réfère directement à la théorie mercantile et insiste sur l'évolution des structures du système international et sur le jeu contradictoire des différentes ambitions nationales dans les négociations internationales en matière monétaire, commerciale... dans un contexte économique international marqué par le chômage et les inégalités de développement. Il pointe les dangers d'une résurgence du protectionnisme et de guerres commerciales entre grands blocs régionaux. D'autres économistes, au début des années 1990, comme L. THUROW (La maison Europe, superpuissance du XXIe siècle, Calmann-Lévy, 1992) ont défendu la thèse d'une rivalité/confrontation entre les trois pôles de la Triade Europe-Japon-États-Unis, avant que la Chine occupe les esprits des géo-stratèges. Les firmes multinationales participent à ce processus de régionalisation économique, car elles restent attachées à leur pays d'origine. Dans ce système de quasi-blocs pratiquant entre eux un commerce "administré", la compétition n'est plus militaire mais économique. L'État est sollicité pour pallier la faible compétitivité de l'économie nationale, même si en retour les firmes bénéficiaires n'accordent pas à celui-ci la même bienveillance. Fanny COULOMB s'interroge, avec Jacques FONTANEL (L'avenir de l'empire américain, dans Civilisation, globalisation, guerre, Discours d'économistes, Presses Universitaires de Grenoble, 2003) sur la pertinence du concept de guerre économique pour caractériser ce type de situation, mais le néo-mercantilisme anime l'esprit de bien des programmes économiques nationaux. 

Fanny COULOMB le reconnaît bien d'ailleurs plus loin : "La logique néo-mercantiliste développée ces dernières années a également conduit à élargir l'analyse de la sécurité nationale à la sphère économique". Des études en nombre comme celles de A. O. HIRSCHMANN de 1945 (Foreign Trade and national power, republiée en 1980 sous le titre National power and the structure of foreign trade, à Berkeley, University of California Press) montrent les politiques d'assistance technique et commerciale des États. Il existe encore un lien fort entre commerce extérieur et puissance d'une nation. Cet auteur a élaboré ce qu'on appelle le coefficient de Gini, qui mesure la dépendance d'un pays vis-à-vis de l'extérieur, et par là, sa vulnérabilité. Thomas SCHELLING (international Economics, Allyn and Bacon,1958), David BALDWIN (economic Statecraft, printon University, 1985), chacun à leur manière, indiquent comment les États utilisent certains instruments (protectionnisme, sanctions économiques, contrôle de produits stratégiques, actions diplomatiques diverses, espionnages de tout genre...) pour intervenir dans une économie certes mondialisée mais soumise encore à des logiques régionales. Une illustration de ce phénomène se trouve dans la politique économique allemande récente (2010), où l'essor des exportations de l'Allemagne se fait aux dépens de ses partenaires de l'Union Européenne, dans une perspective uniquement nationale.

 

Fanny COULOMB, contribution Pour une nouvelle conceptualisation de la guerre économique, dans Guerre et Economie, sous la direction de Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT, Ellipses, collection référence Géopolotique, 2003.  Michel BEAUD, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, Seuil, 2000. Pierre DEYON, tome 2 sur Les hésitations de la croissance, 1580-1740, d'Histoire économique et sociale du monde, sous la direction de Pierre LEON, Armand Colin, 1978. Edward Mead EARLE, Les maitres de la stratégie, tome 1, Berger-Levrault, collection Stratégies, 1980. Armelle LE BRAS-CHOPARD, La guerre, Théories et idéologies, Montchrestien, collection Clefs/Politique, 1994. Jean IMBERT, article Colbertisme dans Encyclopedia Universalis, 2004. Till Van TREECK, Victoire à la Pyrrhus  pour l'économie allemande, Le Monde diplomatique, Septembre 2010.

 

                                                                                                                                 ECONOMIUS

 

Relu le 9 janvier 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 juin 2010 1 14 /06 /juin /2010 08:17

          Le Marché introuvable, Critique du mythe libéral, de l'essayiste et éditeur Michaël LAINE, veut réfuter le mythe du marché, tel qu'il est répandu dans les médias et dans l'opinion publique.

Dans l'introduction de ce livre plutôt agréable à lire et ne nécessitant pas beaucoup de connaissances en économie, l'auteur annonce la couleur : "le marché s'autorégule. Voilà le mythe libéral. Pourquoi l'adhésion à ce concept nocif est-elle aussi massive? existerait-il une démonstration théorique de l'efficacité de la libre entreprise? Non pas. Ou plutôt si, mais avec des hypothèses tellement absurdes que l'on se demande si elles décrivent une économie réelle. Qu'en est-il, alors, des preuves empiriques de sa supériorité? Elles n'ont pas beaucoup plus de consistance. Nous avons beau fouiller, livrer notre imagination à tous les exercices de contorsionniste, le marché demeure introuvable. Nous allons pourtant partir à se recherche, puisque la quasi-unanimité des gouvernements de la planète met en oeuvre les prescriptions de sa "dure et juste loi". "En recherchant le marché autorégulateur des libéraux (le sens dessus), c'est la justification de cet ensemble de politiques et des salaires de chacun que nous nous efforcerons de trouver, c'est cet écart béant entre le sentiment de justice et le cours inique du monde que nous prendrons la mesure (le sens dessous). On pourrait croire que la science économique a accompli des avancées significatives que, à mesure que le temps passe, notre compréhension du monde gagne en richesse et en profondeur. Il n'en est rien." 

 

          Plutôt que de présenter les diverses théories économiques qui circulent depuis Adam SMITH, l'auteur préfère s'attaquer aux références communes de la famille des "libéraux", dont il détaille simplement la complexité en annexe. Pour lui, "le magistère des libéraux, pour ne pas dire leur morgue, repose tout entier sur un modèle théorique dit d'équilibre général initié par Léon WALRAS et formalisé par deux "Prix Nobel", Kenneth ATTOW et Gérard DEBREU, dans les années 1950. Tout le reste de leur "science" n'en est que l'appendice. Les raisonnements par lesquels ils fustigent l'intervention étatique ont ce modèle pour base implicite. Dès lors qu'on le sape, c'est l'ensemble de l'édifice qui s'effondre."

C'est ce travail de sape que Michaël LAINÉ effectue en quelques chapitres sur l'Equilibre général, dont la théorie n'est qu'un déséquilibre de la pensée, sur les apories fondamentales du modèle d'Arrow-Debreu et sur l'impossible existence d'une loi de l'offre et de la demande. Terminant sur les modèles français et anglo-saxon, l'auteur se demande si l'on peut sortir du libéralisme. Il ne propose pas d'alternative et se contente de faire appel à "la mobilisation des énergies", son objectif étant surtout de montrer les fragilités des modèles économico-mathématiques sur lesquels reposent pratiquement toutes les politiques économiques officielles.

      Le lecteur désireux d'aller plus loin (et sans doute beaucoup plus loin) peut d'abord vérifier les aspects plutôt légers de ces modèles-là en reprenant les ouvrages de Kenneth ARROW (Social Choice and individuel Values, Yale University Press, 1963 - Collected Papers, Basil Blacwell, 1983) et de Gérard DEBREU (Théorie de la valeur, Dunod, 1984). 

 

     L'éditeur présente ce livre de la manière suivante (en quatrième de couverture) : "Ce livre se veut une réfutation du mythe du marché. Son pari est de pousser le libéralisme dans les retranchements logiques, afin de le faire imploser. Dans un premier temps, Michaël Lainé se fixe comme objectif de montrer que tout l'édifice théorique libéral repose, in fine, sur un seul modèle de référence. Dans un deuxième temps, il examine ce modèle en profondeur et en pointe les incohérences comme les impasses. Il en conclut que la théorie libérale est incapable de rendre compte de la réalité. Le troisième temps sert à démonter les "preuves" empiriques des prétendues réussites du marché libre et sans entraves. L'originalité de l'ouvrage consiste à prendre le libéralisme au mot. Il ne s'agit pas de se livrer à une critique externe qui manquerait (partiellement) son but, mais de suivre sa logique jusqu'au bout : ceci, afin de saper les bases du discours dominant, qui habille de science une véritable imposture. Le pari qui est ici tenté est de montrer qu'on ne peut, même en faisant preuve de la meilleure volonté, rien sauvegarder des conclusions comme des préconisations du libéralisme. Un véritable manuel de résistance au discours dominant."

    Denis CLERC, dans Alternatives Economiques n°283, de septembre 2009, écrit  : "(...) cette critique du fondement de l'analyse néoclassique est intéressante, même si elle n'est pas très originale (voir les travaux de Jacques Sapir ou de Bernard Guerrien). Mais l'auteur est allé y voir de près, il apporte des éléments novateurs, en soulignant par exemple l'écart croissant entre la vision des spécialistes de la gestion, plus proches de la réalité du terrain, et celles des économistes, qui construisent sur le sable une théorie sans consistance. Toutefois, sa critique porte davantage sur l'inconsistance de la théorie que sur l'inexistence du marché, contrairement à ce que suggère le titre. Et une partie non négligeable des économistes libéraux (le courant "autrichien", avec Hayek notamment) ne se rallie pas à Walras et à son approche de l'équilibre général. Certes, la fin du livre renoue avec l'analyse des faits (parfois d'une façon discutable, comme cette contestation du fait que, en France, la part du travail n'a pas décliné sur le long terme), mais sans que le lecteur voie bien le lien entre la critique des fondements de l'analyse néoclassique et celle des méfaits du néolibéralisme : cela fait longtemps que l'on sait que la concurrence parfaite n'existe pas, ce qui n'empêche pas le capitalisme de prospérer. L'auteur nous annonce une suite plus positive, sur les alternatives possibles à ce dernier. On l'attend avec impatience."

 

Michaël LAINÉ, essayiste et éditeur, est également l'auteur de 36 Mensonges du libéralisme (Albin Michel, 2002) et de Si Jean-Marie... (Prométhée, 2006).

 

Michaël LAINÉ, le marché introuvable, Critique du mythe libéral, Editions Syllepse, Collection Sens dessus dessous, 2009, 192 pages

 

 

Complété le 21 novembre 2012. Relu le 11 janvier 2020

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13 décembre 2008 6 13 /12 /décembre /2008 13:18
      Sociétés d'abondance et sociétés de rareté constituent des sociétés où les coopérations et les conflits diffèrent certainement en nature' et en intensité. Autour de la rareté et de l'abondance des ressources s'édifient des relations différentes entre les personnes.

      Dans la définition même de l'économie, beaucoup d'auteurs, comme Paul SAMUELSON et William NORDHAUS, prennent la rareté comme point de départ. "L'économie est l'étude de la façon dont les sociétés utilisent les ressources rares pour produire des biens ayant une valeur et les répartir entre les individus" (Économie). "Dans l'abondance, (...) il n'y aurait pas de biens économiques, c'est-à-dire des biens rares ou dont l'offre est limitée. Tous les biens seraient gratuits, comme le sable dans le désert ou l'eau de mer à la plage. Les prix et les marchés n'auraient aucune signification. De fait, l'économie ne serait plus une matière utile."  "Compte tenu de l'absence de limite des besoins, il importe qu'une économie fasse le meilleur usage de ses ressources disponibles en quantités limitées. (...) Le terme efficacité désigne l'utilisation la plus efficace possible des ressources d'une société pour satisfaire les souhaits et désirs des individus." Une bonne économie est donc une économie qui gère de façon efficace la rareté.
  
    Michel AGLIETTA et André ORLEAN posent bien (La monnaie entre violence et confiance) les termes d'un débat qui touche à la justification même d'un système économique, souvent promesse d'abondance de richesses.
  "Il faut bien comprendre que la rareté n'est aucunement une donnée naturelle qu'on pourrait mesurer à l'aide d'indicateurs objectifs (...). De même, on commettrait une méprise totale en disant que plus une société est prospère, moins la rareté y est présente. (...) La rareté désigne une forme d'organisation spécifique, institué par le marché, qui fait dépendre, dans des proportions inconnues des autres sociétés, l'existence de chacun de sa seule capacité à acquérir des objets sans qu'il puisse attendre un secours d'autrui. Apparait ici le fait que la liberté et l'indépendance par rapport aux autres qu'institue si puissamment la séparation marchande peut aussi bien prendre la forme de la solitude et de l'exclusion. Le manque, la pénurie ou la famine pour certains alors que d'autres bénéficient de plus qu'ils n'ont besoin, loin d'être considérés comme des scandales, y sont analysés comme l'expression de régulations sociales tout à fait légitimes. C'est une réalité profondément étonnante, et même scandaleuse, aux yeux des peuples antérieurs, habitués à valoriser l'identité sociale des êtres.
  
     Les auteurs de réflexions qui se situent beaucoup dans le prolongement des études de René GIRARD sur les relations entre violence et économie, cherchent du côté d'autres sociétés que les nôtres les meilleurs points de comparaisons possibles. Ainsi ils s'appuient sur les études de Marshall SAHLINS (Âge de pierre, âge d'abondance. L'économie des sociétés primitives, de 1972, chez Gallimard) qui décrit des peuples de chasseurs-cueilleurs, qui connaissent l'abondance. "Certes, le niveau de vie y est très modeste mais personne n'y meurt de faim, car la coutume du partage et de l'entraide y domine la vie sociale." Dans ces sociétés, aucune relation n'existe entre l'accumulation de biens matériels et le statut social. "On peut même dire que toute l'organisation communautaire vise à limiter la propriété des biens matériels. C'est dans nos société que la rareté s'impose comme une puissance autonome, sans appel, qui règle la vie des individus, sans considération pour leur dignité sociale. (....) La rareté est la sentence portée par notre économie, et c'est aussi l'axiome de notre économie politique... L'homo oeconomicus est une invention bourgeoise. (...) Les chasseurs-collecteurs n'ont pas bridé leurs instincts matérialistes ; ils n'en ont simplement pas fait une institution."
     Paul DUMOUCHEL et Jean-pierre DUPUY (L'enfer des choses) pensent qu'il "est aisé de comprendre comment la rareté peut engendrer des conflits. Si les biens et les ressources accessibles sont insuffisants pour satisfaire les besoins légitimes de chacun, il est inévitable qu'il en découle une certaine violence, soit une injustice, soit une violence ouverte, physique, ayant pour but d'éliminer ceux qui sont en trop. La rareté est une cause nécessaire de conflits. Il existe une véritable arithmétique de la violence. Les bonnes intentions n'y font rien. La rareté fait violence aux hommes et les force à s'affronter." Poursuivant leur réflexion sur "l'ambivalence de la rareté", et s'appuyant sur les prémisses de l'économie politique classique, ils écrivent : "L'explication de la violence que donne la tradition libérale enseigne que cette situation est grosse d'une double issue. Du partage des ressources rares entre des individus rationnels intéressés à satisfaire leurs besoins et leurs désirs, surgit l'ordre économique. La rareté pousse les hommes à travailler, les incite à échanger. Elle est la motivation  originale du commerce, qui porte la paix. De ce même partage des ressources rares, entre ces mêmes individus rationnels, proviennent les conflits, la guerre, la destruction des déjà  rares ressources, le cercle vicieux de la violence et de la misère."
Les deux auteurs appellent l'ambivalence de la rareté l'indécision originelle du partage des ressources rares. "La rareté est marquée d'une double valeur, à la fois cause de violence et fondement de l'économie." Cette ambivalence, pour eux, "habite au coeur du projet économique". Cette fondation de l'économie doit être, pour être efficace, une fondation cachée. L'invisibilité de l'ambivalence assure l'ordre fondé sur les évidences de la rareté.


      Au premier terme (mais c'est un hasard) du Dictionnaire Critique du Marxisme de Gérard BENSUSSAN et de Georges LABICA, "Abondance/Rareté", on peut lire : "La "Philosophie de la Misère" (Proudhon) parvient, (selon Karl MARX dans Misère de la Philosophie) à ce paradoxe que, la "valeur échangeable" du produit étant proportionnelle à sa rareté, d'une part, et les choses utiles produites en abondance, d'autre part, la valeur échangeable doit se trouver en raison inverse de la "valeur utile", voire devenir nulle, pour une chose indispensable mais en quantité infinie. Or, c'est là ne pas voir qu'il n'y a d'utilité que pour un consommateur et, par suite, abondance et rareté que relativement à une demande, dit MARX ; il n'y a ni abondance ni rareté en soi pas plus qu'il n'y a de choses utiles en soi."
  "Le discours de la rareté se révèle, chaque fois, selon MARX, être celui de l'idéologie bourgeoise ; dire que le manque de biens de consommation est imputable à une nature marâtre ou dire qu'il est l'effet d'une "loi de population", c'est vouloir justifier et éterniser un mode de production qui nécessite la pénurie pour le plus grand nombre, bien que n'en soient pas exclus, au contraire, des excès dans la production. Mais l'économie de la répartition fait abstraction de l'intérêt du capitaliste, et elle oublie que, pour celui-ci, les moyens de subsistance ne sont que des marchandises à convertir en argent. De là son ignorance de la surproduction, laquelle, n'est pas, effectivement, une surabondance de biens pour l'ensemble du pays, mais seulement l'impossibilité pour le propriétaire des moyens de production d'échanger ses produits avec d'autres capitalistes. C'est la demande du capitaliste pour la consommation productive qui fait défaut et non le besoin social effectif, deux choses fort différentes que les classiques semblent avoir confondues."

         La rareté constitue le concept qui prend chez SARTRE une importance, plus grande que pour le marxisme, qui joue un rôle central. Dans la "Critique de la Raison Dialectique", si l'on suit Philippe CABESTAN et Arnaud TOMES (Vocabulaire des philosophes), la rareté "permet le passage de la praxis individuelle et des relations de réciprocité entre hommes à leur coexistence sociale, - qui vient de ce qu'ils sont unis de l'extérieur par la nécessité de combattre la rareté. La rareté fonde en ce sens la possibilité de la société humaine telle qu'elle existe (comme coexistence d'antagonismes) mais aussi la possibilité de l'Histoire elle-même, comme vaste entreprise de lutte contre la rareté. Cette rareté est primitive : c'est seulement cette originalité qui permet d'expliquer la présence du négatif, du conflit, à l'intérieur de la société et de l'histoire."
Les auteurs reprennent le premier tome de la "Critique de la Raison Dialectique" : "la rareté désigne une structure fondamentale de notre rapport à l'environnement matériel et social : c'est le fait que telle substance naturelle ou tel produit n'existe pas en quantité suffisante pour tout le monde. Cette structure n'est pas dérivée (du mode de production par exemple) (et là sans doute existe une divergence d'avec Karl MARX et Friedrich ENGELS, et les auteurs précédemment cités), mais c'est une structure originelle de notre rapport au monde : nous vivons dans un monde caractérisé par la rareté. La rareté est donc à la fois un fait contingent, puisqu'il est possible d'imaginer un monde qui ne se caractériserait pas par la rareté, et une réalité absolument nécessaire, puisque l'homme ne peut pas faire d'expérience qui se situerait en dehors du cadre de la rareté."

Paul SAMUELSON et William NORDHAUS, Économie, Editions Economica, 2000. Paul DUMOUCHEL et Jean-Pierre DUPUY, L'enfer des choses, René GIRARD et la logique de l'économie, Editions du Seuil, 1979. Michel AGLIETTA et André ORLEAN, La monnaie entre violence et confiance, Editions Odile Jacob, 2002. Article SARTRE de Philippe CABESTAN et de Arnaud TOMES, dans le Vocabulaire des Philosophes, Philosophie contemporaine, Editions Ellipses, 2002. Article Abondance/Rareté de Jean Yves LE BEC dans Dictionnaire Critique du Marxisme, Sous la direction de Gérard BENSUSSAN et de Georges LABICA, PUF, collection Quadrige, 1999.

                                                                           ECONOMIUS
 
Relu le 23 novembre 2018

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6 décembre 2008 6 06 /12 /décembre /2008 10:35
      Issu de la géopolitique et de la stratégie, cette nouvelle discipline, enseignée à l'Université, est initiée dans les années 1990 par Edward LUTTWAK (né en 1942) aux Etats-Unis et par Pascal LORIOT en France, qui crée en 1997 la revue du même nom.
    Pour ce faire une idée précise de l'approche faite par cette nouvelle discipline, lisons d'abord son initiateur français, dans un article écrit dans les débuts de sa revue :
 "Avec la fin de la guerre froide, les capacités militaires des Etats développés ne constituent plus, de loin, le principal facteur de leur puissance sur la scène internationale. La période des conflits directs et frontaux, recourant à la puissance de feu et aux capacités militaires entre puissances industrielles est aujourd'hui révolue. La puissance s'exerce dorénavant de manière plus douce, sans recours à la coercition (...).
  A un niveau plus global, l'ouverture des frontières et la libération des échanges ont favorisé l'apparition de firmes multinationales dotées de stratégies véritablement planétaires. De leur côté, les États se sont engagés - aux côtés de leurs entreprises nationales - dans des politiques de conquête de marchés extérieurs et de prise de contrôle de secteurs d'activité considérés comme stratégiques. Au service des ambitions nationales, les diplomates doivent aujourd'hui avoir la double casquette, diplomatique et économique, ce qui n'est pas sans leur poser de problèmes. De fait, la santé économique d'une nation est l'aune à laquelle on juge désormais sa puissance. Dans ce monde en train de devenir global, les intérêts des nations se soumettent à leurs intérêts économiques. Ce glissement signe l'ouverture d'une ère nouvelle, celle de la géoéconomie." 
  Plus loin, Pascal LORIOT s'essaie à une définition : la géoéconomie est "l'analyse des stratégies d'ordre économique - notamment commerciales -, décidées par les États dans le cadre de politiques visant à protéger leur économie nationale ou certains pans bien identifiés de celle-ci, à acquérir la maîtrise de technologies clés et/ou à conquérir certains segments du marché mondial relatifs à la production ou la commercialisation d'un produit ou d'une gamme de produits sensibles en ce que leur possession ou leur contrôle confère à son détenteur - État ou entreprise "nationale" - un élément de puissance et de rayonnement international et concourt au renforcement de son potentiel économique et social.
  La géoéconomie s'interroge sur les relations entre puissance et espace, mais un espace "virtuel" ou fluidifié au sens où ses limites bougent sans cesse, c'est-à-dire dans un espace affranchi des frontières territoriales et physiques caractéristiques de la géopolitique. Corollaire de cette définition, un dispositif géoéconomique regroupera l'ensemble des instruments à la disposition d'un État, susceptibles d'être mobilisé par lui au service de la satisfaction de tout ou partie des objectifs sus-mentionnés qu'ils s'assignerait.
  Dernière précision, les stratégies géoéconomiques sont le fait, le plus souvent des États développés mais peuvent, le cas échéant, être initiés par des pays industrialisés non membres du "club occidental" pris au sens classique."

         Il faut saluer l'entrée de cette nouvelle discipline, car cela fait un certain temps que les relations planétaires ne sont plus le fait principal des États.
Toutefois, la perspective reste celle des États, ou représentants d'États, soucieux de sauvegarder ou d'accroître leur puissance, et c'est vrai qu'au sein des appareils d'États, les stratégies géoéconomiques jouissent d'une bonne popularité. En témoigne la floraison d'instituts prenant cette approche. Or, les stratégies d'entreprises sont souvent a-nationales, notamment celles des grandes entreprises multinationales de n'importe quel secteur économique. Les intérêts de ces entreprises ne sont pas toujours, loin de là, assimilés à ceux de la nation où elles ont pris naissance. Il existe de réelles contradictions entre les stratégies géoéconomiques des États et celles des grandes entreprises multinationales.
      L'approche marxiste a depuis longtemps assimilé ce fait et il faut craindre que dans le climat hégémonique de l'approche libérale, dérivée d'une certaine perspective mercantiliste, elle biaise les efforts de ceux qui veulent comprendre les phénomènes géoéconomiques.
      La difficulté supplémentaire des réflexions autour de la géoéconomie réside du coup dans l'opacité des finances des entreprises - sans compter l'enchevêtrement des dettes et des créances qui rend l'ensemble incompréhensible même aux experts internationaux - qui, contrairement aux États, ne livrent pas facilement l'ensemble des comptes de leurs activités. L'affaiblissement des différentes fiscalités nationales n'arrangent évidemment pas les choses dans ce domaine.

                                                                                        ECONOMIUS
 
Relu le 8 décembre 2018

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2 décembre 2008 2 02 /12 /décembre /2008 10:27
       Depuis l'étude de Marcel MAUSS (Essai sur le don, 1923), jusqu'à celle de Maurice GODELIER (l'énigme du don, 1996) et au-delà, les débats sur la nature, l'origine, le fonctionnement et la signification (économique, philosophique, sociologique...) de systèmes sociaux où le don occupe une place centrale ou importante ne finissent pas de diviser les économistes, les sociologues et les ethnologues pour ne parler que de ceux-là.
       Ce qui nous intéresse ici, c'est de discuter de la liaison entre systèmes de circulation des biens (pris au sens très large) et relations sociales (de façon globale et inter-individuelles) plus ou moins conflictuelles. Les relations agonistiques (du grec combat) entre individus ou groupes proviennent et alimentent des systèmes économiques parfois complexes. A l'inverse, il existe des populations qui entretiennent des relations non agonistiques fondées sur de subtiles circulations de biens. La multiplicité - pour ne pas dire l'émiettement parfois - des observations ethnologiques n'empêche pas les débats de se focaliser sur deux systèmes très différents d'échanges économiques et culturels, l'un agonistique, le potlatch, l'autre qualifié de non agonistique, le kula. Pour mémoire, rappelons que le potlatch (pratiqué tant dans les tribus du monde amérindien que dans de nombreuses ethnies de l'Océan Pacifique jusqu'aux Indes) est un système de don et de contre-don dans le cadre d'échanges non marchands où les groupes qui se rencontrent se livrent à une débauche de dons et de destructions de biens. Le kula, lui est un système d'échanges économiques (pratiqué à l'Est de la Nouvelle-Guinée entre une vingtaine d'iles - Trobriand notamment) où les groupes s'échangent de manière très cérémonielle des colliers et des bracelets de coquillages).
    
         L'un des premiers ethnologues à théoriser les échanges dans les sociétés dites primitives, Marcel MAUSS, qui s'est surtout intéressé au potlatch, pense qu'"il ne semble pas qu'il ait jamais existé, ni dans une époque assez rapprochée de nous, ni dans les sociétés qu'on confond fort mal sous le nom de primitives ou inférieures, rien qui ressemblât à ce qu'on appelle l'économie naturelle (...)".
   Dans les économies et dans les droits qui ont précédé les nôtres, on ne constate pour ainsi dire jamais de simples échanges de biens, de richesses et de produits au cours d'un marché passé entre les individus. D'abord, ce ne sont pas des individus, ce sont des collectivités qui s'obligent mutuellement, échangent et contractent. Les personnes présentes au contrat sont des personnes morales, clans, tribus, familles, qui s'affrontent et s'opposent soit en groupes se faisant face sur le terrain même, soit par l'intermédiaire de leurs chefs, soit de ces deux façons à la fois. De plus, ce qu'ils s'échangent, ce n'est pas exclusivement des biens et des richesses (...), des choses utiles économiquement. Ce sont avant tout des politesses, des festins, des rites, des services militaires, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes, des foires dont le marché n'est qu'un des moments et où la circulation des richesses n'est qu'un des termes d'un contrat beaucoup plus général et beaucoup plus permanent. Enfin, ces prestations et contre-prestations s'engagent sous une forme plutôt volontaire, par des présents, des cadeaux, bien qu'ils soient au fond rigoureusement obligatoires, à peine de guerre privée ou publique. Nous avons proposé d'appeler tout ceci le système des prestations totales.(...)" (Introduction d'Essai sur le don).
        Maurice GODELIER, dans ses études sur le don, précise cette conception : "C'est un acte qui instaure un double rapport entre celui qui donne et celui qui accepte, entre le donateur et le donataire. Donner, c'est partager volontairement ce que l'on a ou ce que l'on est. Un don forcé n'est pas un don. Le don volontaire rapproche celui qui donne de celui qui reçoit. Mais en même temps, le don crée, chez celui qui l'accepte, une dette, des obligations. Il rapproche autant qu'il met à distance les deux parties. Il instaure une dissymétrie, une hiérarchie entre celui qui donne et celui qui reçoit. Dès le départ, MAUSS posait donc comme principe d'analyse que le don n'est pas un acte susceptibles d'être étudié isolément, mais qu'il fait partie d'un ensemble de rapports qui se nouent entre les individus et les groupes du fait de l'enchaînement de trois obligations : celle de donner, celle d'accepter le don et celle de donner à son tour quand on l'a accepté." (Au fondement des sociétés humaines).
 
       Jacques GODBOUT et Alain CAILLE, de leur côté, insistent sur le fait qu'entre trois grandes interprétations du don dans les sociétés dites primitives, de type économique, "indigène" ou structuraliste-échangiste, l'anthropologie privilégie par trop l'interprétation économique. Le déterminisme économique des faits sociaux provient de conceptions propres à des "savants" plongés dans un environnement presque entièrement marchand. Or, comme Marcel MAUSS, ils préfèrent s'attarder sur l'interprétation "indigène". La question qui se pose est de savoir "comment une société primitive s'y prend pour faire en sorte que soient respectés es contrats purement tacites et implicites et pour que ceux-ci soient honorés, alors qu'il n'existe ni textes écrits, ni huissiers, ni agents de la force publique."(L'esprit du don). Ce qui oblige à rendre, c'est l'esprit de la chose donnée. En fait, lorsqu'un bien passe d'un groupe à l'autre, c'est une partie de l'esprit de ce groupe qui passe à l'autre. Le bien ne change pas de "propriétaire" ; il est investi de la personnalité de celui qui offre ; le bien reste inaliénable pour prendre un terme moderne, c'est son usage  par celui qui reçoit qui est rendu possible par celui qui donne. De plus, il ne s'agit pas d'une circulation bilatérale dans les deux sens, une circulation se fait entre plusieurs groupes, par ricochets en quelque sorte, les relations d'amitiés et de connaissances se font ainsi de fêtes en fête, de groupes en groupes, et peut-être très longtemps après, le premier groupe donateur reçoit-il quelque chose, de tangible ou de symbolique, de la part du premier groupe receveur...Il n'y a pas de réversibilité exacte, mais une surenchère dans les dons et contre dons, qui rend l'autre toujours débiteur, dans une relation où celui qui, plus puissant que l'autre, maintient une sorte de hiérarchie qu'il domine par des dons de plus en plus importants, jusqu'à détruire des biens, dans l'exaltation des fêtes, si ceux-ci ne sont plus assimilables par le receveur... L'essentiel est qu'il les accepte, qu'il scelle par cette acceptation une amitié qui se manifeste par des activités communes, guerrières ou d'explorations, d'échanges de connaissances ou de promesses... Ces échanges sont bien des échanges non marchands, et cela est d'autant plus observable qu'il existe souvent, en liaison mais de façon séparée, un véritable commerce entre les groupes qui se rencontrent...
  Dans leur analyse des liens sociaux, Jacques GODBOUT et Alain CAILLE résument eux-mêmes : " La société archaïque préserve son autonomie collective réelle en bridant l'autonomie des individus et en se soumettant à une hétéronomie symbolique absolue. Elle sauvegarde la prédominance du registre de la personnalisation et de la primarité en se subordonnant à celui de la secondarité. La condition du maintien de son équilibre est qu'elle n'ait pas de rapports réguliers permanents et structurés avec l'étranger, car  avec lui, par hypothèse, dès lors qu'elle ne sait pas en faire un allié, il n'est pas possible de nouer des relations de don concrètes et personnelles. En se soumettant à l'Autre symbolique, elles espèrent échapper à la soumission aux autres réels, aux multiples inconnus et ennemis potentiels."
 
    Le système de don est finalement plus un élément d'identification des amis et des ennemis, dans le cadre de populations restreintes et de zones géographiques limitées, qu'un système économique d'échange de biens et de services. La question de savoir s'il existe réellement des relations non agonistiques (kula) qui diffèrent profondément de relations agonistiques (potlatch), qui aille au-delà de la variété et de la quantité des biens qui circulent, et de la manière agressive de donner et de recevoir que l'on constate dans le potlatch, de la manière plutôt festive et bon enfant que l'on constate dans le kula, reste entière.
A la lecture des oeuvres récentes, on ne peut pas dire que les débats se sont très éclaircis, sans doute parce que ceux-ci se sont trop centrés sur des données ethnographiques ambiguës et pas assez nombreuses, sans doute aussi parce que au fur et à mesure que le capitalisme envahit le monde, le "matériel" observable s'amenuise considérablement.
   Plutôt qu'une distinction entre ces types de relation induites par diverses formes de don, plusieurs auteurs (dont GODBOUT et CAILLE) penchent plutôt sur une coupure radicale entre économies voisinant ces systèmes de dons qui les dominent et économies marchandes.
  "En simplifiant, l'économie de marché vise à produire des choses au moyen de choses. A la limite, elle produit les personnes elles-mêmes comme si elles étaient des choses. A l'inverse, la société archaïque donne le privilège aux rapports entre les personnes, en les faisant servir, à travers le don, à la production de personnes et à l'établissement de leurs liens sociaux. L'échange de marchandises, écrit C. GREGORY, est un échange d'objets aliénables entre des personnes qui se trouvent dans un état d'indépendance réciproque se traduisant par l'établissement d'une relation quantitative entre les objets échangés (...). L'échange par le don, à l'inverse, consiste en un échange d'objets inaliénables entre des personnes qui se trouvent dans un état de dépendance réciproque se traduisant par l'établissement d'une relation qualitative entre les protagonistes. Celle-ci découle du primat de la consommation et des méthodes de production par la consommation. En conséquence de quoi les principes qui gouvernent la production et la consommation de biens doivent être compris en référence au contrôle des naissances, des mariages et des morts".
 "La grande césure historique est celle qui oppose les sociétés claniques, qui fonctionnent sur la base du don et de la parenté, aux sociétés de classes, organisées à des degrés divers à partir du marché."
 
Marcel MAUSS, Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés primitives, 1923. Disponible sur Internet sur le site de l'UQAC. Jacques GODBOUT, avec la collaboration d'Alain CAILLÉ, L'esprit du don, La Découverte, collection Poche Sciences humaines et sociales, 2000. Maurice GODELIER, Au fondement des sociétés humaines, Ce que nous apprend l'anthropologie, Albin Michel, collection Bibliothèques Idées, 2007.
 
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Relu le 16 décembre 2018
 
 
 
     
  

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26 novembre 2008 3 26 /11 /novembre /2008 10:18
      Dans la production et l'utilisation des richesses de tout ordre - qu'il s'agissent de biens ou de services - il existe dans le temps et dans l'espace de multiples formes de coopérations et de conflits.
     L'étude des sociétés humaines, longtemps à l'écart des courants dominants des civilisations techniques occidentales, permet de mettre en évidence des formes de relations conflictuelles et coopératives où la circulation des biens joue un rôle considérable. De même, l'étude de l'évolution historique des sociétés occidentales et même des autres sociétés, montre des formes de relations entre les hommes où cette circulation a vu son rôle évoluer.
 
      Dons et échanges commerciaux sont des facettes de cette circulation des biens (et d'êtres humaines considérés comme des biens, enfants, femmes, esclaves...) étudiée tant par les éthnologues que par les économistes. Nous sommes passés de systèmes sociaux à circulation de biens à réciprocité non obligatoire à systèmes sociaux à circulation de biens à équivalences obligatoires, de systèmes sociaux à solidarité variable en fonction des statuts des personnes à des systèmes sociaux à solidarités calculées uniformément, de systèmes dominés par le don et le contre-don (parfois obligatoire mais conçu de façon très complexe) à des système dominés par l'échange, où tout bien est obligatoirement une marchandise.
 
     Une relecture de la pensée économique qui propose une approche plus large que l'analyse de la valeur - jusque là dominées par des conceptions libérales ou marxistes - au moment de la naissance de l'économie politique, est très utile pour comprendre l'évolution des solidarités humaines. Au lieu de chercher des doctrines économiques - qui s'enchaînent de façon logique et rigoureuse - élaborées souvent après-coup, colbertisme, mercantilisme, libéralisme, et en recherchant surtout la réalité des pratique, François FOURQUET jette des pistes de réflexions intéressantes sur la théorie et la pratique de la valeur.
   Il appelle d'ailleurs "légende bourgeoise ou légende libérale (ce) scénario historique selon lequel le capitalisme marchand est un "corps étranger" à la société féodale (considérée comme un système : "féodalisme" ou "mode de production féodal") ; il aurait surgi de soi-même au sein de cette société hostile à son développement, l'aurait détruite de l'intérieur et l'aurait remplacée, au tournant du XIXème siècle, par un "système" nouveau, le "capitalisme" industriel moderne (ou "mode de production capitaliste"). La bourgeoisie est le nom sociologique du capitalisme. Elle est censée se former au sein de la classe des paysans serfs (le rôle des marchands du roi est passé sous silence), occupe les villes où elle conquiert son autonomie politique, crée la richesse marchande, et finit par arracher le pouvoir politique à une autre substance sociologique, l'aristocratie féodale. Ce langage marxiste ne doit pas masquer que cette légende est d'abord celle des fondateurs du libéralisme (genèse du "marché" ou de l'"économie marchande"). La légende libérale est indispensable à la science économique. Elle lui offre un scénario historique sur mesure pour se penser elle-même en mettant en scène une génération spontanée du marché et de la sphère économique indépendamment du système des Etats et même contre eux."
François FOURQUET propose de revisiter la question de la nature et de la mesure de la richesse. Suivant le point de vue que l'on adopte - intérieur et mondial, mais aussi des rois et de leurs sujets, on abouti à des évaluations différentes. Maximiser la puissance ou satisfaire les besoins des sujets constituent des objectifs antagonistes.
 
    Pour penser la richesse et la puissance, il est nécessaire de dépasser les notions courantes de calcul, les cadres de pensée formés entre 1776 et 1874. En repensant la richesse et la puissance, on peut mieux comprendre les réalités de la circulation des marchandises et les types de relations humaines qu'elles engendrent. La "science économique" nous a tellement appris à quantifier l'utilité (valeur-marchandise, valeur-travail), à accorder aux outils mathématiques une place démesurée dans nos pratiques économiques et sociales, que nous avons du mal à imaginer d'autres formes de circulation des biens. La découverte et l'étude de sociétés qui ne fonctionnent pas ainsi indiquent que cela ne constitue pas une fatalité.
 
       Alain TESTART, par exemple, dans son étude sur le don, analyse "les trois modes de transfert" des biens : "Une donation, une paiement, un échange, un achat ou une vente constituent autant de modalités pratiques d'un phénomène général et fort simple par lequel un bien passe de l'un à l'autre par des voies, disons admises et reconnues comme légitimes par la société."
Il distingue le cas où aucun transfert n'est dû (qui entretient la gloire, l'honneur, la réputation) le cas où chacun des deux transferts est dû, mais dû absolument, et chacun indépendamment l'un de l'autre (coutumes de disposition du gibier, coutumes de consommation sexuelle, suivant des processus compliqués via les parentèles) et le cas où chacun des deux transferts est dû à titre de contrepartie (le réel échange). Il existe donc en fin de compte une réciprocité des dons et une réciprocité des échanges, qui engendrent l'une et l'autre des relations sociales différentes.
 Prenant appui sur l'analyse de la kula et du potlatch, Alain TESTART veut éclairer les différences entre échange marchand et échange non marchand. Au lieu de la bipartition traditionnelle entre don et échange, il établit une subdivision tripartite à l'intérieur de l'échange entre don, échange non marchand et échange marchand.
     
     La clarification du rôle de ces échanges permet de comprendre le rôle de la circulation des biens dans l'établissement et l'évolution des solidarités sociales.
Comme l'écrit Claude MEILLASSOUX, des peuples sont restés jusqu'à nos jours éloignés des échanges (à réciprocité obligatoires et calculées) : "Chez ces populations, où domine encore l'organisation lignagère, l'intrusion de l'économie de marché capitaliste provoque des crises sociales profondes. En effet, le système communautaire de circulation des biens par prestation-redistribution assure aussi la répartition du produit social entre les membres productifs et improductifs du groupe. L'échange n'assure la répartition du produit social qu'entre les producteurs ou les propriétaires de moyens de production. L'accès des improductifs aux revenus du produit social n'est pas réalisé par l'échange. Il n'est possible qu'à travers un mécanisme de redistribution toujours nécessaire. Ce mécanisme est offert par le cadre résiduel des rapports de parentés, tantôt par des institutions de protection ou de sécurité collective conçues à plus large échelle. La dissolution complète des communautés lignagères n'est possible que lorsque les fonctions sociales qu'elles remplissent par leur mode de répartition des biens sont prises en charge par la nouvelle société qui se constitue autour de l'économie de marché.
  Or ce passage est généralement retardé en régime capitaliste, car la recherche du profit engage les employeurs à laisser le plus longtemps possible l'entretien des improductifs à la charge des communautés familiales."
 
   On conçoit que le passage plus ou moins progressif d'un système à un autre d'échanges soit générateur de tensions sociales importantes. Le niveau de conflictualité s'accroît avec l'affalblissement de solidarités non directement liées aux activités de production. Repenser l'usage et l'échange des choses revient aujourd'hui à mettre en cause une marchandisation générale. Il doit être possible que des choses n'aient pas de valeur d'échange, si l'on veut combattre les effets de destruction de solidarités indispensables à la vie et à la survie des collectivités humaines.
 
François FOURQUET, Richesse et puissance, Une généalogie de la valeur (XVI-XVIIIèmes siècles), Editions La Découverte, collection (Re)découverte, 2002. Alain TESTART, Critique du don, Etudes sur la circulation non marchande, Editions Syllepse, 2007. Article Echange, de Claude MEILLASSOUX, Encyclopedia Universalis, 2004.
 
                                                                         ECONOMIUS
 
Relu le 19 octobre 2018

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26 novembre 2008 3 26 /11 /novembre /2008 08:30
       La théorie de la valeur d'une marchandise joue un rôle central ou majeur dans la plupart des grandes oeuvres économiques, essentiel pour justifier le point de vue de l'observation de l'économie (ALBERTINI-SILEM).
  C'est au moment de l'essor industriel et au moment des grandes contestations d'un ordre social établi sous le primat de la tradition royale et religieuse (l'Ancien Régime...) que la "science économique" s'affirme et elle s'affirme d'abord au nom de l'intérêt supposé d'une nation de propriétaires.
 
      Adam SMITH (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776) ne cherche pas directement à établir une théorie de la valeur rigoureuse, même si elle devient une pièce centrale de la théorie économique libérale. Il cherche à savoir pourquoi les prix entretiennent entre eux des rapports à peu près constants, évoluant lentement, même si par ailleurs, les prix exprimés en monnaie courante changent rapidement. Il recherche comment obtenir, pour le groupe social qui l'intéresse, les plus grandes richesses possibles. Contre les mercantilistes, axés sur la monnaie et l'or, contre les physiocrates qui ne jurent que par la production agricole, Adam SMITH prône le développement du travail industriel. 
   ll se désintéresse de la valeur d'usage car elle ne peut aider à comprendre ce que coûte réellement un bien. Pour comparer et pouvoir échanger, il faut un élément moins subjectif que l'utilité : "le prix réel de chaque chose est ce que chaque chose a réellement coûté à celui qui vient de l'acquérir", écrit-il, "Le travail est donc la mesure réelle de la valeur des choses".
La valeur-travail d'Adam SMITH est bien celle qu'il est nécessaire de dépenser, non pour produire un bien, mais pour l'acquérir.
Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM insistent  sur le fait que en renversant la proposition, on en vient à la "valeur-travail-commandé" : la valeur d'une marchandise est égale à la quantité de travail qui permet de l'acheter. On voit bien que l'argumentation du fondateur de l'économie politique se centre sur le commerce et non sur la production pour expliquer la formation des prix. Dans sa volonté de rationaliser cette formation des prix, de la justifier, il est évident que cela suppose que la valeur du travail soit mesurable, et il utilise souvent le prix du blé dans ses écrits. Son oeuvre est assez foisonnante, et il indique beaucoup de pistes de réflexions, n'hésitant pas à formuler des objections à ce qu'il vient de démontrer.
    L'essentiel pour les continuateurs d'Adam SMITH, est de montrer que la valeur des marchandises est la valeur d'échange, dans le jeu de l'offre et de la demande, et résulte d'une combinaison entre les coûts de production, la rareté et les conditions de production.
    On constate qu'il s'agit bien, et l'aspect polémique de nombreux écrits le montre bien, qu'à travers la théorie de la valeur, d'une lutte intellectuelle, relayée ensuite dans les institutions politiques à travers les votes des réglementations et des finances publiques. Cette lutte concerne d'abord plusieurs classes de propriétaires, notamment financiers, agricoles et industriels.
 
      David RICARDO (Des principes de l'économie politique et de l'impôt, 1821) fait de la théorie de la valeur un point central de sa théorie économique. Dans une période à la révolution industrielle bien avancée, marquée encore par les effets des guerres napoléoniennes, il entend fixer les bases rationnelles de l'économie politique.
     Dès le premier chapitre de son livre de 1821, il déclare que "la valeur d'une marchandise, ou la quantité de toute autre marchandise contre laquelle elle s'échange, dépend de la quantité relative de travail nécessaire à sa production, et non de la plus ou moins grande rétribution versée pour ce travail.".
Ennemi des propriétaires fonciers, ennemi de la rente, David RICARDO ne fait plus de confusion entre valeur et richesse, salaire et travail, et contrairement à Adam SMITH, il intègre dans sa théorie les fonctions de la monnaie. Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM montrent bien l'obsession des économistes libéraux à la recherche d'un étalon général de mesure des prix. "RICARDO a recherché désespérément un point fixe à partir duquel toutes les mesures de la valeur deviendraient possibles. Tout au long de l'histoire de l'économie, on retrouve cette quête ; il semble même que le point fixe soit devenu, pour certains, une idée fixe. STUART MILL l'a fort bien compris : "ce que recherchent les économistes, ce n'est pas la mesure de la valeur des biens aux mêmes lieu et place, mais une mesure de la valeur du même bien, à différents moments du temps et en des lieux différents."
    Toute fixation sur une théorie de la valeur d'échange constitue un détournement d'attention, et en centrant le débat de cette manière, les économistes libéraux évacuent et la question des valeurs d'usage et la question de la répartition juste des richesses.
 
      Karl MARX (Le Capital, 1867...) veut démontrer que la valeur-travail est fondée sur le prix de la force de travail, du travail transformé en marchandise. Dans toute la théorie marxiste, le raisonnement se fait en prix monétaires, et non en prix réels, ou encore en unités physiques de travail. La valeur-travail marxiste est liée aux rapports sociaux d'exploitation. Elle naît de la division du travail et de l'appropriation privée des biens de production, qui obligent les travailleurs à vendre leur force de travail au prix du marché. Karl MARX établit une relation étroite entre la valeur d'usage et la valeur d'échange. Elles apparaissent comme les deux aspects à la fois complémentaire et contradictoires du phénomène de la valeur.
     Selon le Dictionnaire Critique du Marxisme (LABICA-BENSUSSAN) la valeur est au fondement du rapport quantitatif d'échange entre les marchandises ; elle est déterminée par le temps de travail socialement nécessaire à leur production.
Par valeur d'usage, il faut entendre toute choses présentant une utilité socialement reconnue, toute chose qui, par ses propriétés, satisfait des besoins humains de n'importe quelle espèce, en entrant soit dans la consommation, soit dans la production. Le travail en général se définit comme production de valeurs d'usage, que son résultat prenne ou non la forme de marchandises.
La valeur d'échange apparaît d'abord comme le rapport quantitatif, comme la proportion dans laquelle les valeurs d'usage d'espèces différentes s'échangent l'une contre l'autre. La valeur d'échange désigne le rapport visible entre les marchandises. (Jacques BIDET)
       Avec l'analyse marxiste, même si par la suite apparaissent des limites techniques d'application pratique dans la fixation des prix, on entre réellement dans les véritables enjeux de la théorie de la valeur, qui mettent face à face, non seulement les propriétaires, mais également les propriétaires et les ouvriers au sens de création, par le travail, de richesses.
 
      John Maynard KEYNES (Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, 1936) semble ne pas beaucoup s'intéresser aux problèmes de la valeur : les biens, le travail, le capital, la monnaie n'ont pas de valeurs, mais des prix. Il appartient à un monde où l'Etat n'a pas besoin de théorie de la valeur qui affirme son point de vue. On pourrait même penser que l'autorité de l'Etat dépend d'une certaine manière de l'occultation des notions de valeur d'usage et de valeur d'échange, pour ce concentrer sur les questions des manipulations monétaires.
   Dans les théories néo-classiques, le taux d'intérêt est la récompense de la frugalité : c'est l'accroissement relatif de consommation dont les épargnants peuvent bénéficier dans le futur, lorsqu'ils acceptent de renoncer à une partie de leur consommation immédiate. Cette conception n'est pas acceptable pour John Meynard KEYNES selon lequel l'emploi et la production sont déterminés par la demande effective, par les anticipations des entrepreneurs concernant leurs recettes futures. Dans ce cas, le rendement des investissements n'est pas seulement une question technique, puisqu'il dépend aussi des débouchés futurs. La sphère réelle ne suffisant plus à déterminer le taux d'intérêt ; il propose une théorie monétaire de sa détermination (théorie de la préférence pour la liquidité). (Olivier BROSSARD)
 
       Joseph SCHUMPETER (Capitalisme, socialisme et Démocratie, 1942) ne fait pas, lui non plus, de la valeur le centre de son approche théorique, sans doute parce qu'il n'éprouve pas le désir de justifier le point de vue d'une classe économique ou d'une autre. La quête de la vérité économique se suffit à la elle-même (ALBERTINI-SILEM).
   Ce n'est que récemment, que des auteurs comme AGLIETTA et ORLEAN, s'inspirant des réflexions de René GIRARD, sont revenus sur cette valeur d'usage et cette valeur d'échange, ceci dans une période où la monnaie, par la prédominance du capitalisme financier, joue un rôle majeur dans l'économie. Cet outil - la monnaie - à l'usage délicat, laissé à l'initiative de milliers d'acteurs moutonniers, surdétermine la valeur des marchandises, la déconnecte des conditions de leur apparition.
 
      André ORLEAN revient sur la notion de la valeur, avec l'intention de "refonder l'économie" à une époque où les mouvements de capitaux ou plutôt devrait-on dire de monnaies et de titres financiers prennent une plus grande importance que les mouvements des biens et des services.
Il reprend les argumentations des économistes, tant libéraux que marxistes, sur leur approche de la valeur, valeur travail ou valeur utilité. Pour le directeur d'études à l'EHESS, déjà auteur de plusieurs ouvrages sur les mouvements financiers, les pensées économiques (en tout cas les dominantes) ont tous en commun  l'hypothèse substantielle sur la valeur. A travers l'insistance sur le troc, de l'exclusion de la monnaie, de la sous-estimation des relations d'échange et du caractère global du concept de valeur, ces théories économiques adoptent une approche qui substantifie la valeur. Après avoir insisté sur le fait qu'il entend traiter de l'économie marchande en général, et pas seulement du capitalisme, André ORLÉAN estime que ces théories ne rendent pas compte de la réalité et possèdent de ce fait une faible valeur explicative, à des degrés divers.
Tant Léon WALRAS (Eléments d'économie politique pure ou théorie de la richesse sociale, Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, 1952) que Karl MARX (premier chapitre du Capital) donnent une définition de la valeur qui ne rend pas compte de son caractère entièrement social. Il s'agit pour l'un comme pour l'autre de mettre au jour, une grandeur, le travail socialement nécessaire pour le second ; la rareté pour le premier, qui fonde la valeur et, ce faisant, l'échange. "La force de cette construction tient au fait que ces grandeurs peuvent être calculées sans référence aux échanges. Une fois l'économie marchande spécifiée par ses productions et ses consommations, il est possible de calculer la valeur de toutes les marchandises. Ces grandeurs peuvent être dites objectives. (...)". Malgré la notion de fétichisme présente chez les marxistes, la tendance est que, comme Cornélius CASTORIADIS (Les carrefours du labyrinthe, Seuil, 1978) le met en évidence, le texte de Karl MARX oscille entre "deux conceptions antagoniques".
Isaak ROUBINE (Essais sur la théorie de la valeur de Marx, Syllepse, 2009, présentation la plus fouillée de la théorie de Marx) "comprend que la théorie du fétichisme est une critique de l'approche substantielle", mais par ailleurs, le fondateur du marxisme suit la logique classique lorsqu'il détaille le travail abstrait comme la substance même de la valeur. "Comment concilier deux thèses contradictoires. D'une part l'échange révèle une valeur qui est produite antérieurement dans le procès de production et, d'autre part, la valeur est intrinsèquement liée à l'échange. Ces deux thèses, pourtant, coexistent chez Marx : la première, au nom de l'hypothèse substantielle et la seconde, au nom de l'historicité de la valeur marchande." 
      Ce que André ORLÉAN cherche à démontrer, c'est que "l'hypothèse substantielle est le concept adéquat permettant d'identifier ce qui fait la singularité du discours économique, par lequel se constitue une tradition de pensée originale en rupture avec les autres sciences sociales. Alors que d'ordinaire, les valeurs sont affaire de jugement, la valeur marchande telle que le pense la tradition économique se distingue radicalement des autres valeurs sociales, morales, esthétiques ou religieuses, par le fait qu'elle se présente comme une grandeur objective et calculable, en surplomb des acteurs et de leurs relations. C'est une conception sans équivalent dans les sciences sociales : pour comprendre les hommes, peu importent leurs opinions et leurs croyances, ce qui compte, c'est l'évolution quantifiable de la valeur des biens, ce qu'il faut nommer une "économie des grandeurs". Cette analyse nous a conduit à une conclusion quelque peu paradoxale : l'approche économique laisse peu de place aux échanges proprement dits.
Ce désintérêt à l'égard des transactions réelles se retrouve dans les quatre spécifications (...) : que l'on rejette les transactions monétaires pour leur préférer le troc, qu'on néglige l'influence propre aux circonstances de l'échange, ou qu'on considère l'économie marchande comme un système global, c'est toujours à une mise entre parenthèses du marché réel que l'on assiste." L'hypothèse substantielle ne saisit pas la réalité dans sa totalité, alors que c'est la question des échanges qui est centrale et, plus précisément, des échanges monétaires". 
     La "science économique" s'intéresse finalement moins aux faits qu'à ce qui devrait être (et de certains points de vues). La fixation de la valeur, et sa définition même, est finalement une fonction idéologique directement en prise avec les rapports de force en cours et de l'évolution de conflits qui dépassent pour une partie d'entre eux, la sphère économique.
  
 
Comprendre les théories économiques, Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM, Editions du Seuil, collection Points économie, 2001. Article Valeur par Jacques BIDET dans le Dictionnaire Critique du marxisme, sous la direction de Georges LABICA et de Gérard BENSUSSAN, PUF, collection Quadrige, 1999. David RICARDO, Des principes de l'économie politique et de l'impôt, Flammarion, 1992. Article Histoire de la pensée économique, Keynésianisme,  par Olivier BROSSARD, Encyclopedia Universalis, 2004. André ORLÉAN, L'empire de la valeur, Refonder l'économie, Seuil, 2011.
 
 
                                                                                           
 ECONOMIUS
 
Relu le 20 octobre 2018
 
      

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18 novembre 2008 2 18 /11 /novembre /2008 15:54
      Pour qui est allergique aux considérations théoriques avec force tableaux et statistiques à l'appui, mais désireux de connaître la véritable ambiance des relations entre les différents acteurs économiques, notamment dans la sphère des responsables d'entreprise, ce livre de Jean-Louis GOMBEAUD, journaliste, conseiller pour les questions économiques de la chaîne télévisée parlementaire "Public-Sénat" est tout-à-fait indiqué.
     Dans un style... journalistique et sans s'embarrasser beaucoup de références, cet auteur s'efforce de plonger le lecteur dans l'économie agressive et le marché conquérant. Tout semble un décalque de la guerre sur l'économie, notamment au niveau de la mentalité des grands entrepreneurs. Soumettre l'adversaire à sa volonté semble l'objectif de ces chefs d'entreprises avides de profits. Il faut lire le passage en milieu d'ouvrage presque truculent du résumé de la dynamique économique pour vraiment comprendre dans quel monde nous vivons réellement, au-delà des rapports ampoulés et des discours soporifiques.
 
        L'éditeur présente cet ouvrage de la manière suivante (en quatrième de couverture) : ""Voilà l'ennemi!" en qualifiant ainsi Microsoft, le PDG de Sony est explicite sur sa vision de la concurrence. En déclarant : "Je vais au bureau comme à la guerre" celui de Gucci l'est tout autant. "Lutter jusqu'à la mort"... par cette bravade dont il est coutumier, le patron de Danone décrit clairement son environnement... Nous sommes tous impliqués dans ce qui est le premier conflit économique mondial. Les terrains de bataille sont différents des guerres d'antan, mais les axes stratégiques enseignés par les grands maîtres demeurent : regroupement de forces, économie de moyens, persévérance, commandement, communication. Le but reste celui défini par Clausewitz : "soumettre l'adversaire à notre volonté". L'adversaire aujourd'hui, c'est le concurrent ; il est partout. Mais qui tiendra "le dernier quart d'heure" celui qui permet d'arracher la victoire? Dans ce monde ouvert, seules les entreprises américaines peuvent s'appuyer sur un Etat solide, déterminé à défendre exclusivement leurs intérêts. L'Europe est évanescente, la gouvernance balbutiante, la politique après des années d'échec d'étatisme, en voie de disparition. Ce déséquilibre est source d'instabilité, facteur d'incertitude. L'incertitude qui est la cause permanente des guerres de la préhistoire à nos jours. Si tu veux la paix, réhabilite la politique."
 
     Denis CLERC, dans Alternatives économiques n°222, en février 2004, se montre critique envers cet ouvrage : "l'auteur a entrepris de repérer, dans l'ensemble des faits et des réflexions de tous ordres, les liens qui existent entre la guerre et le marché. Sa quête est impressionnante. La guerre est rationnellement une folie : rares sont les vainqueurs qui peuvent dire que leur victoire paye les coûts de toutes sortes qu'il leur a fallu supporter. Tout le monde y perd, mais elle subsiste parce que chaque belligérant a peur que l'autre commence. Avec le marché, au contraire, tout le monde est censé gagner. Est-ce si sûr? En accumulant, on suscite chez les autres des désirs de guerre, parce qu'ils craignent que cette richesse ne serve à les attaquer. Les marchands ne sont pas une alternative à la guerre, ils contribuent à la préparer et, souvent, ils s'en servent pour pénétrer les pays qui, à défaut, leur resteraient fermés. Aujourd'hui, avec la mondialisation, les firmes deviennent plus agressives, parce qu'elles aussi craignent d'être attaquées par le concurrent : manger ou être mangé. Montesquieu et son "doux commerce" peuvent se rhabiller : la superpuissance utilise le commerce pour dominer, tandis que le commerce utilise l'agressivité pour triompher. Guerre et marché ne s'excluent pas, ils s'appellent, au service d'une même cause, faute de gouvernance politique du monde. Vision pessimiste en diable, appuyée sur une documentation et une culture éblouissantes, mais qui laisse cependant le lecteur dubitatif. Peut-être parce que l'auteur reconstruit l'histoire à sa façon (les gains de productivité comme facteur de guerre, par exemple), mais surtout parce qu'il ne part pas de l'histoire, mais y puise ponctuellement ce qui conforte sa thèse. Sans doute l'ampleur du sujet l'y contraignait-il. Mais cela enlève de la force de conviction à une approche qui demeure ad hoc."
 

 

    Jean-Louis CHOMBEAUD, éditorialiste économiste quotidien sur la radio Europe 1 et éditorialiste économique au quotidien "Nice Matin" (en 2000), chef du service économique de Radio France Internationale et éditorialiste économique à France Info (1989-1990), rédacteur en chef chroniqueur économique sur France Info (1990-1197) est aussi l'auteur d'autres ouvrages économiques. Ainsi Quel avenir pour la crise (Editions Sociales, 1981), Les Marchés mondiaux en 1984-95 (Economica, 1985), La Guerre du cacao, histoire d'un embargo (Calmann-Lévy, 1990), Le retour de la très grande dépression (Economica, 1999) et La crise de cent ans (Economica, 2011).

    Jean-Louis GOMBEAUD, Guerre dans le marché, Economica, 2003, 206 pages.
 
 
Complété le 30 Août 2012. Relu le 24 octobre 2018.

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