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20 février 2010 6 20 /02 /février /2010 11:10
          Un certain nombre d'ouvrages traitent de l'extinction des espèces et plus largement des processus de croissance et de décroissance des espèces ou parfois plus précisément des conditions d'existence d'espèces qui les mènent à l'extinction. Parmi ceux-ci, trois récents livres de Jared DIAMOND, qui interviennent et favorisent un moment de prise de conscience de la fragilité même de l'espèce humaine, traitent de l'évolution de l'espèce humaine et de sociétés humaines. Si les caractéristiques de l'évolution de l'humanité ne sont plus du tout les mêmes que celle des autres espèces, les interrogations sur ces caractéristiques, même posées sur un ton dramatique, demeurent. Leur compréhension permettent à l'humanité de se diriger consciemment vers une voie de civilisation ou une autre. Même si de nombreuses études, et celles de l'écrivain géographe et évolutionniste américain n'y échappent pas, mettent l'accent presque uniquement sur des aspects écologiques et ne discutent pas des modèles de développement socio-économiques existants (se privant sans doute là d'une réflexion plus approfondie...), elles possèdent le méritent de montrer l'évolution des différentes espèces humaines et la nôtre du coup. Notamment à travers l'histoire naturel des primates dont nous faisons partie et l'histoire de certaines civilisations aujourd'hui disparues. Les études de David RAUP, qui s'inscrivent dans une polémique qui opposent sans doute encore un peu les paléontologues au darwinisme scientifique, indiquent des éléments d'information incontournables sur l'extinction des espèces depuis que la Terre en porte. Enfin, il est nécessaire, une fois un tour d'horizon des thèmes qu'abordent ces études, d'indiquer les perspectives d'ensemble qui entourent les phénomènes d'extinction des espèces.

       Jared DIAMOND (né en 1937), professeur de géographie à l'Université de Los Angeles (UCLA), expose dans trois ouvrages maintenant célèbres, une situation actuelle qui serait le résultat de processus remontant à 13 000 ans, par lequel les civilisations successives se sont livrées à une sorte de lutte pour la vie, d'abord entre hominidés, puis entre sociétés à niveaux technologiques différents. Beaucoup de critiques relèvent avec raison l'influence persistante de l'oeuvre de MALTHUS sur ses considérations, et il ne s'en cache pas.
       Dans son "Essai sur l'évolution et l'avenir de l'animal humain", l'auteur aborde les facteurs clés de l'hominisation.A partir d'une observation de données paléontologiques, archéologiques et biochimiques (os fossiles, outils, gènes), il affirme que "nous partageons encore 98% de notre programme génétique avec les chimpanzés."  Au point de définir l'homme comme le "troisième chimpanzé". Il tente, avec les 2% restant, de définir le grand bond que cela représente pour notre espèce. Prenant acte de la rareté des traces de la manière dont ont évolué notre cerveau et notre bassin, il cerne le changement du cycle de vie que représente une naissance tardive, l'alimentation tardive des enfants, l'organisation des groupes humains autour d'individus aux âges très différents... Au delà de ces aspects biologiques, il envisage les caractéristiques culturelles des groupes humains et ce qui les distingue profondément des animaux, même des plus proches. Parmi les caractéristiques culturelles propres aux humains, "leur tendance à tuer, par xénophobie, les membres des autres groupes humains" et "la tendance grandissante à détériorer" l'environnement, possèdent des des précurseurs chez les animaux. Toute l'érudition de l'auteur est consacrée à montrer les moments, même s'ils sont difficilement situables dans le temps, où d'une manière définitive les hommes se détachent de l'ensemble des autres espèces. "Dès avant l'époque de Cro-Magnon, les inclinations de (notre) espèce au meurtre et au cannibalisme sont attestées par certains signes observables sur les crânes humains fossiles, telles des marques de coups infligés par des objets pointus sur la boite crânienne ou des traces de fractures de ces mêmes boites afin de récupérer de la matière cérébrale. La soudaineté de la disparition des néandertaliens après l'arrivée des hommes de Cro-Magnon laisse penser qu'ils ont été victimes d'une destruction massive, de type du génocide, et que notre espèce a témoigné de son efficacité meurtrière dès ce moment-là. Par ailleurs, l'extinction de presque tous les grands animaux australiens, après que l'homme ait colonisé l'Australie, il y a cinquante mille ans, puis celle de nombreux grands mammifères eurasiatiques et africains, à mesure que ses armes de chasse se sont perfectionnées, attestent que notre espèce est également, dès l'époque préhistorique, devenue capable de détruire la propre base de ses ressources alimentaires.
A la fin de l'ère glaciaire, il y a dix mille ans environ, le rythme de notre essor s'est accéléré. Nous avons occupé l'Amérique, ce qui s'est accompagné d'une extinction en masse des grands mammifères - il pourrait bien y avoir eu lieu de cause à effet. L'agriculture est apparue peut de temps après. Quelques milliers d'années plus tard, les premiers textes écrits commencent à attester du rythme de nos inventions dans le domaine technique. Ils révèlent également que nous avions, déjà dans l'Antiquité, tendance à nous livrer à la toxicomanie et que la pratique de l'extermination massive de nos congenères était alors devenue courante, admise, voire admirée. La destruction de l'environnement, de son côté, se faisait déjà sentir, promettant de ruiner les bases de nombreuses sociétés, et les premiers colons de la Polynésie et de Madagascar provoquèrent des extinctions d'espèces en masse. A partir de 1492, les témoignages écrits sur l'expansion mondiale des Européens nous permettent de retracer en détail tous les aspects de notre essor et de notre décadence." Car pour l'auteur, les destructions de l'environnement n'ont jamais cessé de s'accélérer depuis l'extension de l'humanité qui puisent dans celui-ci des ressources alimentaires et techniques de plus en plus massives : ces activités alimentent l'essor de l'humanité mais mine à terme sa propre existence. Maintes sociétés ont connu l'expérience de cet essor, de cette décadence et de leur extinction, dans des régions séparés du reste du monde (îles, plaines entourées de montagnes...), et c'est tout l'objet de son deuxième livre.

      L'"Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire" étudie comme s'articule cette destructivité et l'inégalité entre sociétés humaines. Notons simplement que le titre pourrait prêter à confusion. Jared DIAMOND n'examine jamais les structures internes des sociétés (et les système de domination entre les différentes strates, couches ou classes sociales) et corrélativement les modes de production de nourriture et des techniques,) mais plutôt les relations entre sociétés à structures différentes et à technologies différentes. 
   il y présente un survol de l'évolution de l'histoire humaine, depuis la divergence d'avec les singes, "voici environ 7 millions d'années, jusqu'à la fin de l'ère glaciaire, il y a environ 13 000 ans", et montre quels sont les conditions des divergences de développement dans les divers continents. Pénétrant les 13 000 ans de l'histoire proprement dite, il examine les effets des milieux insulaires sur des échelles de temps et de surface plus réduites (Polynésie) où s'établissent des sociétés très différentes, des tribus de chasseurs-cueilleurs aux proto-empires. Dans cette longue histoire, des collisions se sont opérées entre les populations de différents continents, et Jared DIAMOND tente de cerner les facteurs qui entrainent la domination et même l'extermination d'une société par une autre. Dans l'exemple de la conquête espagnole du dernier empire inca, il identifie parmi ces facteurs, les germes espagnols, les chevaux, l'alphabétisation, l'organisation politique et la technique (en particulier celle des navires et des armes. Dans un deuxième temps, il examine les grands traits de la production alimentaire, et comment certaines conditions précises d'organisation de l'agriculture mènent à l'écriture, invention finalement rare, compte tenu du temps de l'histoire examinée. Rares également sont l'émergence de certaines techniques agricoles, influencées et influençant les mouvements migratoires et favorisant plus ou moins des systèmes sociaux sédentaires, dotés d'une bureaucratie qui organise les cycles de cultures sur des échelles de temps et d'espace relativement stables. Dans cette histoire, de l'émergence des civilisations égyptiennes et mésopotamiennes à la rencontre entre Européens et indigènes d'Amérique, les facteurs environnementaux pèsent de tout leur poids. L'auteur, au bout du survol de cette histoire affirme clairement que les "différences frappantes concernant l'histoire à long terme des populations des divers continents n'est pas le fait de différences innées, mais de différences liées à l'environnement."  Parmi ces différences, il en identifie quatre :
                      - Les différences continentales concernant les espèces végétales et animales sauvages susceptibles de constituer le point de départ de la domestication. "La raison en est que la production alimentaire était décisive pour l'accumulation d'excédent alimentaires susceptibles de nourrir des spécialistes non producteurs de vivres et pour la formation de grandes populations jouissant d'un avantage militaire du simple fait de leurs effectifs, avant même d'avoir acquis quelques avantages technique ou politique." La plupart des espèces végétales et animales sont impropres à la domestication, et elle fut concentrée dans des foyers relativement restreints, privilégiant en cela les populations humaines qui s'y trouvaient.
                      - Les facteurs qui affectent les rythmes de diffusion ou de migration au sein des continents, qui diffèrent grandement suivant les continents. C'est en Eurasie qu'elles furent les plus rapides. Les accidents de terrains répartissent finalement les aires de civilisations, plus d'ailleurs les massifs montagneux que les mers ou les lacs.
                      - Les mêmes facteurs entre les continents contribuent à former les viviers locaux de domesticats et de technologie. "Au cours de 6 000 dernières années, ellle n'a été nulle part plus facile que de l'Eurasie vers l'Afrique subsaharienne, apportant la plupart des espèces de bétail en Afrique. En revanche, la diffusion interhémisphérique n'a en rien contribué aux sociétés complexes indigènes de l'Amérique, isolé de l'Eurasie par de vastes océans à de faibles latitudes, et à de hautes latitudes par la géographie et par un climat juste adapté à la chasse et à la cueillette. Pour l'Australie arborigène, isolée de l'Eurasie par les barrières aquatiques de l'archipel indonésien, le dingo est la seule contribution prouvée de l'Eurasie."
                       - Les différences de superficies et de population d'un continent à l'autre.
  La compréhension des relations complexes entre sociétés et environnement permettent à Jared DIAMOND de préciser les conditions dans lesquelles certaines sociétés humaines se développent tandis que d'autres s'éteignent.

       "Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie" est l'ouvrage qui a eut le plus grand succès et portant le titre recèle sans doute au moins une ambiguïté : les sociétés humaines ne décident pas de leur disparition ou de leur survie, d'une part parce que  (sauf à la rigueur la notre en terme de prospective, sur-informée de ce qui peut arriver) qu'elles ne savent pas qu'elles peuvent mourir, d'une certaine façon, et surtout parce que les individus qui les composent sont surtout occupés à tout simplement vivre... Quoiqu'il en soit, l'auteur part de la constatation de l'existence un peu partout dans le monde de vestiges plus ou moins impressionnent de sociétés disparues : "On a longtemps soupçonné que nombre (des abandons de monuments) avaient été causés par des problèmes écologiques : les habitants avaient détruit, sans le savoir, les ressources naturelles dont dépendait leur société. Cette hypothèse de suicide écologique - écocide - a été confirmée par des découvertes réalisées au cours des dernières décennies par des archéologues, des climatologues, des paléontologues et des palynologues (étudiant les pollens)."
Les processus, d'importances variables, par lesquels les sociétés anciennes ont causé leur propre perte, selon Diamond JARED, sont au nom de huit, auxquels il ajoute 4 concernant spécialement notre propre civilisation : 
     - la déforestation et la restructuration de l'habitat ;
     - les problèmes liés au sol (érosion, salinisation, perte de fertilité) ;
     - la gestion de l'eau ;
     - la chasse excessive ;
     - la pêche excessive ;
     - les conséquences de l'introduction d'espèces allogènes parmi les espèces autochtones ;
     - la croissance démographique ;
     - l'augmentation de l'impact humain par habitant ;
     - les changements climatiques causés par l'homme ;
     - l'émission de produits chimiques toxiques dans l'environnement ;
     - les pénuries d'énergie ;
     - l'utilisation humaine maximale de la capacité photosynthétique de la terre.
 L'auteur, coupant court à toutes les polémiques aux relents plus ou moins colonialistes, indique que "gérer les ressources naturelles de façon durable a toujours été difficile, depuis que l'Homo-sapiens, il y a environ 50 000 ans, a commencé à faire preuve d'une inventivité, d'une efficacité et de techniques de chasse nouvelles." La présence humaine signifie presque partout l'extinction de très nombreuses espèces, même de la part de sociétés, qui, nous le savons, place la nature au coeur de leurs représentations du monde et l'auteur rappelle à bon droitque "les peuples du passé n'étaient ni de mauvais gestionnaires incultes  qui ne méritaient que d'être exterminés ou dépossédés ni des écologistes omniscients et scrupuleux capables de résoudre des problèmes plus ou moins semblables au nôtres". L'auteur , dans son prologue, insiste sur le fait qu'il ne connaît aucun cas dans lequel l'effondrement d'une société "ne serait attribuable qu'aux seuls dommages écologiques". Il répertorie au moins 5 facteurs potentiellement à l'oeuvre à prendre en compte :
            - dommages environnementaux (entendre les accidents mutliples naturels) ;
            - changement climatique (cycle de climat, changement d'ère climatique) ;
            - voisins hostiles ;
            - partenaires commerciaux ;
            - réponses apportées par une société à ses problèmes environnementaux.
 L'intervention de ces différents facteurs est étudiée à travers l'histoire de civilisations telles que celles des îles de Pitcairn et d'Henderson, des Anasazis de l'Amérique Latine et de leurs voisins, des Mayas, des Vikings, des populations du Rwanda (objet de grandes polémiques), des habitants d'Haiti, de la Chine et de l'Australie contemporaines.... Il conclue pour les sociétés du passé à deux approches divergentes sur la manière dont elles assurent leur pérennité, soit une auto-limitation de la population par contraception ou pratique d'avortements, soit tout simplement un changement global de la vie de la population, par émigration massive par exemple. Les possibilités qu'elles ont de le faire dépendent énormément de la fragilité de leur environnement. Quant aux sociétés contemporaines, l'auteur veut rester optimiste en pensant à la quantité d'informations que nous possédons sur les phénomènes écologiques que les autres civilisations n'avaient pas. Il insiste peut-être un peu trop lourdement sur la maîtrise de la démographie et sur le mode de consommation du monde industrialisé (prise en compte pensons-nous nécessaire). D'une part - et l'auteur l'écrit d'ailleurs  - la démographie des pays les plus prolifiques il y a seulement un demi-siècle atteint un niveau semblable à celui des nations industrialisées (la bombe démographique semble désamorcée dans beaucoup de pays, du moins si l'on se fie aux statistiques officielles, qui constitue un vrai problème). D'autre part, la révision du mode de consommation ne peut se faire qu'au prix d'un radical changement socio-économique (qu'il n'aborde pas).

         David RAUP (né en 1933), paléontologiste réputé, fonde son explication de l'extinction des espèces sur ses études des fossiles. Enseignant la paléontologie statistique à l'Université de Chicago, il propose une théorie de l'extinction qui donne une grande place à la récurrence de l'extinction anarchique.
Il distingue trois modes d'extinction des espèces, en reprenant ses propres termes :
   - le champ de tir : il s'agit d'extinctions au hasard sans égard aux différences d'efficience darwinienne où les espèces survivront toujours par le simple effet de leur nombre.
   - le jeu normal : c'est l'extinction sélective en un sens darwinien, conduisant à la survie des espèces les plus efficients ou les moins adaptées ;
   - l'extinction anarchique : c'est une extinction sélective, au cours de laquelle certains organismes survivent préférentiellement, mais pas parce qu'ils sont mieux adaptés à leur environnement normal.
  "Les trois modes opèrent sans aucun doute à certains moments et à certaines échelles, mais j'estime que le troisième, l'extinction anarchique a joué le plus grand rôle dans la façon dont s'est déroulé l'histoire de la vie, telle que nous la voyons dans les archives fossiles."
  Ses conceptions sont soutenues entre autres par Stephen Jay GOULD. Il dit ne pas mettre en cause la théorie darwinienne de l'évolution. La sélection naturelle, écrit-il, reste la seule explication organique possible d'adaptations sophistiquées, mais son mécanisme ne peut expliquer à lui seul, "la diversité des êtres vivants actuels".

      Comme le rappelle Louis de BONIS, l'idée de l'extinction possible des espèces vivantes et celle de l'existence d'espèces originales aujourd'hui disparues ne s'est imposée que tardivement dans le monde scientifique. Pour Charles DARWIN, le processus de disparition s'engage lorsque les conditions deviennent de plus en plus défavorables à l'espèce ou au groupe. Dans ses voyages, le naturaliste signale avec émotion la découverte de vestiges d'espèces disparues.
    D'après le principe de la sélection naturelle, "une catégorie d'êtres vivants se maintient dans la nature grâce à certains avantages sur ses concurrents, l'extinction de formes moins favorisées étant inévitable. Il est probable  que la production d'espèces  nouvelles a dû correspondre à la disparition d'un nombre égal d'espèces anciennes. Il a pu également arriver que le nombre de formes nouvelles ait été supérieur à celui des formes archaïques disparues mais, dans ce cas, la concurrence entre les nouveaux venus a certainement contribué à maintenir l'équilibre par élimination de certains de ces derniers. Cette concurrence, qui s'exerce d'autant plus que les formes en cause sont plus proches les uns des autres, a fortement participé à l'élimination des espèces souches par leurs propres descendants."
Louis de BONIS note que la lente continuité de l'évolution et le caractère progressif des extinctions paraissent "quelquefois en contradiction avec les documents paléontologiques." Mais pour Charles DARWIN et les naturistes de manière générale aujourd'hui, l'explication la plus vraisemblable "est celle d'une lacune de nos connaissances : l'absence de dépôts sédimentaires pendant un laps de temps assez long aurait occulté à nos yeux une extinction importante mais lente".
    Il faut noter que si de nombreuses espèces disparaissent de nos jours, en mettant entre parenthèses les disparitions récentes dues à l'activité humaine, et l'ont toujours faits, les extinctions ne sont que relatives, les espèces s'éteignant dans un isolat "étant en règle générale toujours représentée sur le continent." La biogéographie moderne a permis de comprendre quels sont les principaux facteurs qui interviennent dans le déclin ou le maintien des espèces.
Les espèces particulièrement menacées sont : - des populations peu nombreuses dont les individus ou les couples sont dispersés ;
                                                                             - des espèces de grande taille ;
                                                                          - des formes très spécialisées, inféodées à un biotope étroit, à un type de nourriture particulier ;
                                                                            - les animaux occupant une position terminale dans les chaînes trophiques.
 Dans les temps géologiques, il faut distinguer les extinctions progressives et les extinctions de masse, ces dernières provenant des variations du niveau des océans, des variations de température, des événements d'origine extra-terrestre (comète...), du volcanisme et...du facteur humain. Alors qu'auparavant, dans les modèles d'extinction, les espèces éliminées étaient assez rapidement remplacées par d'autres espèces dans les mêmes niches écologiques, les formes exterminées par l'homme n'ont pas été remplacées. Plusieurs milliers d'espèces sont de nos jours menacées de disparition, et les cris d'alarme, dont certains sont étouffés au nom d'intérêts particuliers, comme les mesures de protection, souvent en deçà des besoins, arrivent trop tard pour qu'une action soit encore efficace.

      Louis de BONIN, article Extinction dans Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, PUF, 1996 ; David RAUP, De l'extinction des espèces, Gallimard, collection nrf.
      Jared DIAMOND, Le troisième chimpanzé, Essai sur l'évolution et l'avenir de l'animal humain, Gallimard, nrf essais, 2000 (The tird Chimpanzee. The evolution and future of the Human Animal, HarperCollins, 1992) ; De l'inégalité parmi les sociétés, Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire, Gallimard, nrf essais, 2000 (Guns, Germs, and Steel, The Fates of Human Societies, W.W. Norton, 1997) ; Effondrement, Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, nrf essais, 2006 (Collapse, How societies chose to fail or succeed, Viking Penguin, 2005).

                                                         ETHUS
                                             

       
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16 février 2010 2 16 /02 /février /2010 13:10
         Les découvertes sur la génétique confortent plutôt qu'elles ne bouleversent la théorie darwinienne de l'Evolution. Malgré diverses polémiques et théories alternatives, l'ensemble de la communauté scientifique, notamment à travers la théorie synthétique de l'évolution, admet pour acquis la très grande partie des analyses de Charles DARWIN.
         Les travaux de Ernst MAYR (1904-2005) (1967), de P R GRANT (1972), de M L CODY et Jared DIAMOND (1974), de E K COLWELL et de E R FUENTES (1975), DE J C MUNGER et de J H BROWN  (1981) permettent de se faire une idée précise de la place de la compétition dans l'évolution. Si ceux de Ernst MAYR et de Jared DIAMOND sont bien connus, même au-delà du public spécialisé, ceux des autres auteurs sont restés confinés dans des revues américaines telles de Science ou American Review Ecology.
   Klauss IMMELMANN, dans son Dictionnaire de l'ethologie les résument de la manière suivante : "...le terme compétition s'emploie quand deux individus au moins prétendent aux mêmes ressources naturelles. C'est entre congénères que la compétition est la plus intense puisqu'elle porte non seulement sur les possibilités de survie et de reproduction (par exemple ressources alimentaires, sites de nidification et de repos, matérieux de construction), mais également sur les "ressources sociales" (par exemple un partenaire sexuel). C'est la raison pour laquelle l'agression, qui contribue à réduire la compétition par l'éviction du compétiteur, est particulièrement véhémente entre individus conspécifiques. L'établissement de territoires, qui assurent la répartition plus ou moins homogènes des individus dans l'espace disponible, peut également atténuer la compétition directe. Il arrive toutefois que des espèces différentes, parfois étroitement apparentées, éprouvent des besoins physiologiques à ce point identiques qu'elles se fassent concurrence. Il s'ensuit des adaptations particulières, comme la mise en place d'une territorialité interspécifique. Si la compétition devient active (par exemple par la confrontation ou la menace), on parle de rivalité."

     Ernst MAYR, naturaliste allemand, un des fondateurs de la théorie synthétique de l'évolution, a surtout travaillé sur les oiseaux, la zoogéographie, l'histoire et la philosophie de la biologie. Une fois établie la validité de la théorie darwinienne de l'évolution, confirmée par les découvertes de la génétique, il restait à établir la véritable "cible" de l'évolution. Et de grands débats eurent lieu pour savoir s'il s'agissait du gène lui-même, de l'individu ou de l'espèce. Dans Systematics and the orgin of species de 1942 du naturaliste allemand, dans Genetics and the origin of species de 1937 de Theodosius DOBZHANSKY (1900-1975) et dans Tempo and modes in evolution de 1944 de George Gaylord SIMPSON (1902-1984), ouvrages fondateurs de la théorie synthétique de l'évolution, il est établi que c'est l'individu qui est cette "cible directe". 
    Dans la mesure même où c'est l'individu, porteur du patrimoine génétique, qui survit ou meurt avant d'avoir transmis à ses descendants son génotype. Si les conditions écologiques, prises dans un sens très global (de la nature du sol à la présence des autres individus, de la même espèce ou non) ne sont pas remplies, les individus porteurs d'un certain patrimoine génétique cessent tout simplement de le transmettre. Suivant l'importance de la population au sein de laquelle vivent ces individus, les changements dans la composition globale du patrimoine génétique sont plus ou moins importants. Ce qu'il faut comprendre en outre, c'est qu'un individu possède un pool de gène, son génotype, qu'il n'exprime jamais dans sa vie dans sa totalité, il n'en exprime qu'une partie, le phénotype, une partie apparente. Derrière celle-ci, pourrions-nous dire, se cache une partie non exprimée, récessive, qui peut le faire dans des conditions précises d'environnement. Ce qui explique que le changement d'espèce, ou spéciation, ne se produit que lentement dans les grandes populations, sauf accidents. Des informations très intéressantes se trouvent dans la présentation de Louis ALLANO et d'Alex CLAMENS qui permettent de suivre l'évolution à travers les transformations opérées au niveau génétique et les multiples influences de l'environnement (L'évolution, Ellipses, 2000).
   Charles DEVILLERS résume cette conception en deux bases de modèle :   - les petites populations manifestent une variabilité plus large que celle des grandes populations, et cela leur confère une forte aptitude à engendrer de nouvelles espèces, compte tenu des conditions nouvelles auxquelles leur pool génique est soumis ;
                      - l'isolement géographique de petites populations est une condition nécessaire pour la spéciation.
      Ernst MAYR lui-même, dans un texte repris par le Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, réfute les conceptions de saut dans l'évolution, tout comme celle de hasard ou de système aléatoire, ou encore de téléologie, de processus déterministe pré-orienté, tout en mettant en évidence divers éléments qui font encore partie de la recherche scientifique : Y-a-t-il plusieurs modèles de spéciation? Comment se maintient l'énorme quantité de variation génétique dans les populations? Comment interagissent les différents gènes de structure (il faudrait entrer dans les détail de la génétique pour poursuivre...), les gènes quasi neutres, les ADN codants et les ADN non codants ? Dans quelle mesure le génotype est-il un système organisé (la plupart des auteurs pensent à une forte cohésion et qu'il faut des conditions particulières pour la briser...)? La macro-évolution, c'est)à-dire l'origine des taxons supérieurs et des innovations évolutions majeures peut-elle s'expliquer comme la simple continuation de l'évolution graduelle des populations (la majeure partie de scientifiques pensent que oui...)? Existe-t-il ou non une sélection non seulement au niveau de l'individu, mais aussi des gènes, des groupes ou des espèces (ce qui reste à démontrer)? Plus profondément, le concept d'espèce est-il le seul concept légitime (ou ce concept est-il évolutif)? 
Il mentionne, parmi les nombreux développements apparus à l'intérieur de la théorie synthétique de l'évolution, l'intérêt accru pour trois aspects de l'évolution à considérer en même temps : la fréquence des contraintes présidant au changement évolutif, la forte imprécision de la sélection due aux nombreux processus stochastiques pendant le processus de la sélection naturelle et la fréquence du pluralisme, c'est-à-dire les multiples réponses données aux défis évolutifs. La sélection est processus si évolutif qu'elle est toujours distancée par les modifications de l'environnement. Autrement dit, le phénotype d'une population dans le temps varie constamment pour y faire face. La stabilité d'une espèce n'est pas, exprimé autrement, la réalité, bien au contraire, et tous les arguments racistes en faveur d'un "profil pur" sont encore une fois réduits à néant...

        Le principe de compétition-exclusion ou principe de Gause est exprimé par ce dernier auteur en 1934 (The struggle for existence, Baltimore) de la manière suivante : "On peut admettre que la conséquence d'une compétition est que deux espèces similaires ne peuvent occuper les mêmes niches mais doivent s'exclure l'une l'autre de telle façon que chacun prend possession de telles sortes de nourriture et modes de vie qui lui donnent un avantage sur sa compétitrice". Charles DEVILLERS veut l'exprimer plus simplement : "Deux espèces ayant les mêmes impératifs écocologiques ne peuvent coexister sur de longues durées. Ou bien l'une des formes est éliminée, ou bien elle modifie ses impératifs écologiques. Au centre de cette définition se trouve donc la notion de niche écologique, qui est un "hyper-volume" à n dimensions, chaque dimension étant l'une des composantes de la niche : conditions physiques et chimiques du milieu, ressources nutritives, habitats, lieux de reproduction...  Dans ces conditions, il est hautement improbable, impossible même, que toutes les utilisations des dimensions des niches de deux espèces soient strictement les mêmes. Finalement, il peut exister sur le même territoire deux espèces, car elles n'utilisent pas exactement les mêmes caractéristiques de ce territoire.
      Vincent LABEYRIE distingue les compétitions inter-spécifiques et les compétitions intra-spécifiques, dans le prolongement du principe de Gause. il indique que E R PIANKA, dans "competition and niche theory" dans Theorical ecology, publié en 1976, résume les différents aspects théoriques de la compétition interspécifique et modélise son influence sur la dynamique des populations à partir des équations de LOTKA-VOLTERRA.
E R PIANKA souligne que "les coefficients de compétition de ces équations peuvent être illusoires et obscurcir souvent les mécanismes réels des interactions compétitives." Il remarque que la compétition inter-specifique n'est jamais absolue, car "aucun organisme réel n'exploite entièrement sa niche fondamentale puisque ses activités sont de quelque façon limitées par ses compétiteurs autant que par ses prédateurs. Puisque les individus d'un même stade de développement d'une même espèce ont par définition des caractéristiques biologiques identiques, au polymorphisme près, la compétition intraspécifique doit être par nature plus sévère que la compétition interspécifique. Dans ces conditions, la compétition intraspécifique introduit une sélection active dès que K (dans l'équation) est limité. Cette sélection entraînant une modification qualitative de la population, c'est-à-dire pouvant induire son évolution, on peut en déduire que la limitation des ressources doit être un facteur d'évolution.

    Articles Compétitions intra- et interspécifiques (Vincent LABEYRIE), Compétition-exclusion, Ersnt MAYR (Charles DEVILLERS), Théorie synthétique de l'évolution (Ernst MAYR), dans Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, PUF, 1996 ; Klaus IMMELMANN, Dictionnaire de l'éthologie, Pierre Mardaga éditeur, 1990.

                                                                      ETHUS

     

 
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13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 17:32
                 Dans l'Origine des espèces, Charles DARWIN (dans le chapitre 3) décrit l'influence de la lutte pour l'existence sur la sélection naturelle. L'émergence d'espèces "vraies et disctinctes" à partir d'"espèces naissantes", dont des exemples sont d'abord pris dans le monde végétal, découle de la lutte pour la vie. Grâce à elle, les variations, mêmes les plus minimes, tendent à préserver les individus d'une espèce, "et se transmettent ordinairement à leur descendance, pourcu qu'elles soient utiles à ces individus dans leurs rapports infiniment complexes avec les autres êtres organisés et avec la nature extérieure."
   Quelle est cette lutte pour la vie? Tout de suite le naturaliste fait remarquer qu'il emploie le terme "dans le sens général et métaphorique, ce qui implique les relations mutuelles de dépendance des êtres organisés, et, ce qui est le plus important, non seulement de la vie de l'individu, mais son aptitude ou sa réussite à laisser des descendants." Il mentionne ensuite les animaux carnivores entre eux, mais également, il le souligne, les plantes qui au bord du désert luttent contre la sécheresse, les guis qui, poussant sur la même branche et produisant des graines, luttent l'un contre l'autre. "Comme ce sont les oiseaux qui disséminent les graines du gui, son existence dépend d'eux, et l'on pourra dire au figuré que le gui lutte avec d'autres plantes portant des fruits, car il importe à chaque plante d'amener les oiseaux à manger les fruits qu'elle produit, pour en disséminer la graine"...
                  Il indique la progression géométrique de l'augmentation du nombre des individus sur un territoire donné et la compétition universelle qui régit les relations entre toutes les espèces entre elles, mais aussi à l'intérieur de chacune des espèces, des individus entre eux, comme entre les espèces du même genre. La dépendance d'un être organisé vis-à-vis d'un autre, "telle que celle du parasite dans ses rapports avec sa proie" se manifeste entre êtres très éloignés les uns des autres dans l'échelle de la nature. "Mais la lutte est presque toujours plus acharnée entre les individus appartenant à la même espèce ; en effet, ils fréquentent les mêmes districts, recherchent la même nourriture, et sont exposés aux même dangers". Les changements des conditions d'existence - humidité, composition en espèces d'un territoire donné, avers présence de nouveaux compétiteurs ou absence des anciens compétiteurs par exemple - entraînent une modification des caractéristiques des espèces présentes sur ce territoire.
              Devant cette présentation de cette lutte universelle, l'auteur ne peut s'empêcher d'exprimer ses sentiments : "La pensée de cette lutte universelle provoque de tristes réflexions, mais nous pouvons nous consoler avec la certitude que la guerre n'est pas incessante dans la nature, que la peur y est inconnue, que la mort est généralement prompte, et que ce sont les êtres vigoureux, sains et heureux qui survivent et se multiplient."

            Patrick TORT, analysant la conception de Charles DARWIN sur ce "combat universel pour la survie que livrent les individus, les variétés et les espèces et qui résulte de la situation de tension adaptative et de concurrence vitale dans laquelle se trouvent les organismes au sein d'un milieu donné" reprend bien les caractéristiques de ce que lisons plus haut. Les dépendances écologiques entre espèces de tout genre, le caractère métaphorique de la notion de lutte pour l'existence, l'aspect global et systématique de cette lutte qui l'emporte sur la réalité immédiate, tout cela reflète trois données majeures, où l'on reconnaît bien l'influence de MALTHUS sur l'auteur :
                          - le taux élevé d'accroissement spontané de toute population d'organismes ;
                          - la limitation de l'espace disponible capable de la contenir ;
                          - les limites quantitatives des ressources qu'elle peut tirer de son environnement.

         Dans La filiation de l'homme, les considérations sur la lutte pour l'existence sont largement supplantées par l'accent mis sur le développement des instincts sociaux de l'homme, tant par rapport aux animaux inférieurs que par rapport aux animaux supérieurs. Au chapitre 4 par exemple, sur la comparaison des capacités mentales de l'homme et des animaux inférieurs, Charles DARWIN écrit qu'il souscrit "au jument des auteurs qui soutiennent que de toutes les différences existant entre l'homme et les animaux inférieurs, c'est le sens moral ou conscience qui est de loin la plus importante." "La proposition suivante me semble hautement probable : à savoir que tout animal, quel qu'il soit, doué d'instincts sociaux bien affirmés incluant les affections parentale et filiale, acquerrait inévitablement un sens moral ou conscience, dès que ses capacités intellectuelles se seraient développées au même point, ou presque, que l'homme."  Toute son argumentation reposent sur la sociabilité observée de certains animaux, et il pense que "chez les animaux qui tiraient les bénéfices de cette vie en étroite association, les individus qui prenaient le plus grand plaisir à cette vie sociale échappaient le mieux à divers dangers ; tandis que ceux qui étaient les mois attachés à leurs camarades, et qui vivaient seuls, périssaient en grand nombre."
Sur l'origine de ces sentiments d'affection, "qui sont apparemment à la base des instincts sociaux" le naturaliste prend acte de l'ignorance des étapes "par lesquelles ils ont été acquis ; mais nous pouvons inférer que cele s'est produit en grande partie par le jeu de la sélection naturelle."
        Il rappelle, dans certaines passages dans cet ouvrage sur la place de l'homme dans l'évolution, que la sélection naturelle "résulte de la lutte pour l'existence ; et celle-ci d'un taux d'accroissement rapide". Il insiste beaucoup sur cette rapidité, comparée à la lenteur de l'évolution constatée dans les autres espèces, à un point tel qu'on peut se demander si la vitesse de l'évolution dans ses dernières étapes qui a conduit à l'humanité ne constitue pas une des  données majeures qui expliquent la nécessité d'adaptation au milieu, étant donné la fragilité du corps humain, comparativement aux autres primates beaucoup plus naturellement outillé que lui.
Dans le chapitre 5 sur le développement des capacités intellectuelles et morales, nous pouvons lire que pour Charles DARWIN, les nations civilisées furent autrefois barbares, et qu'au fut et à mesure de son évolution les instincts sociaux prirent la place à l'évolution naturelle constatée chez les autres espèces. Dans le chapitre 6 sur les affinités et la généalogie de l"homme, il écrit que "L'homme est sujet à de nombreuses variations, légères et diversifiées, qui sont induites par les mêmes causes générales, et qui sont régies et transmises conformément aux mêmes lois générales que chez les animaux inférieurs. L'homme s'est multiplié si rapidement qu'il a nécessairement été exposé à la lutte pour l'existence, et conséquemment à la sélection naturelle. Il a donné naissance à de nombreuses races, dont certaines diffèrent tellement l'une de l'autre qu'elles sont souvent été rangées par les naturalistes comme des espèces distinctes. Son corps est construit sur le même plan d'homologie que celui des autres mammifères. Il traverse les mêmes pahses de développement embryonnaire. Il conserve de nombreuses structures rudimentaires et inutiles, qui sans nul doute remplirent autrefois un office. Des caractères font occasionnellement en lui leur réapparition, dont nous avons toute raison de croire qu'ils étaient possédés par ses premiers ancêtres. Si l'origine de l'homme avait été totalement différente de tous les autres animaux, ces différentes apparitions ne seraient simplement que de vides simulacres ; mais cela n'est pas recevable. Ces apparitions, au contraire, sont intelligibles, du moins dans une large mesure, si l'homme est avec d'autres mammifères le co-descendant de quelque forme inconnue et inférieure." 

  A bon droit, Patrick TORT analyse l'insistance de Charles DARWIN à plusieurs reprises de "l'articulation décisive de ce processus : les instincts sociaux (évoluant de pair avec l'accroissement des capacités rationnelles) qui abolissent évolutivement la prééminence de l'ancienne sélection éliminatoire, dont eux-mêmes des produits de cette même sélection". Pour lui, "l'action de la sélection naturelle (...) est donc entrée en régression sous son ancienne forme à mesure que sa propre opération a progressivement favorisé les instincts sociaux et les sentiments moraux qu'ils engendrent comme procurant à l'Homme, combinés avec la rationalité, des avantages supérieurs à ceux qui pourraient dériver de la lutte éliminatoire, ce qui implique qu'ils deviennent à leur tour les cibles primordiales d'une sélection autrement accentuée, celle des qualités sociales, intellectuelles et morales, laquelle, au lieu d'abolir la compétition, en retourne les effets au bénéfice de l'organisation des conduites solidaires." Cette hypothèse scientifique, exprimée avec force dans de nombreuses ouvrages, s'appuie sur une analyse détaillée des textes, avec des traductions bien plus précises qu'auparavant des livres originaux en anglais de Charles DARWIN. Elle reflète bien dans l'ensemble les opinions du naturaliste, même si parfois le trait est accusé.
    En tout état de cause, cette hypothèse effectue bien un pont entre d'une part la différence radicale de l'homme par rapport aux autres espèces animales et la filiation dans l'évolution des espèces. Elle permet d'en finir (même si le débat est bien entendu, et heureusement, sans fin, pour l'élucidation de la réalité) avec cette sorte de schizophrénie entre d'une part le sentiment d'une analogie (parfois sentimentale épidermique) avec les autres animaux et d'autre part ce sentiment inextinguible d'une coupure radicale. Il y a longtemps que les primates dont nous sommes issus a subordonné toutes les autres espèces dans la chaîne alimentaire et que l'homme s'est détaché du mode d'évolution de ses ancêtres.

    Pour terminer cette première partie de cet article, insistons encore sur le fait que toute la problématique de Charles DARWIN appartient à une époque qui ignore absolument tout de la génétique.

     Charles DARWIN, L'origine des espèces, GF Flammarion, 1992 ; La filiation de l'homme, Syllepse, 2000.
     Patrick TORT, article Lutte pour l'existence, Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, PUF, 1996.

                                                                ETHUS
      
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3 février 2010 3 03 /02 /février /2010 00:00
         La notion de race, et pas seulement parce que la vulgarisation de son utilisation a mené et mène encore aux racismes et aux tentatives de génocide, est aujourd'hui de moins en moins utilisée, au profit de la notion d'espèce, sans que le deuxième terme recouvre l'autre. C'est particulièrement clair par exemple dans l'ouvrage de Louis ALLANO et d'Alex CLAMENS consacré à l'évolution.
Même si la notion d'espèce reste soumise à certaines difficultés d'ordre scientifique, tout ce que notamment la littérature romantique a produit et produit malheureusement encore sous la notion de race repose sur des a-priori et des conceptions qui touchent à l'ordre social. Discours pseudo-scientifique et discours courant sur les "races" se promènent encore dans les écrits et sur les ondes, d'autant plus que la société repose sur des bases racistes. On peut même regretter que dans beaucoup de constitutions et dans maintes réglementation en matière d'identification des individus figurent encore la notion de race. Cela reflète l'état de nombreuses sociétés, où le racisme diffus ou déclaré constitue encore trop souvent  le vecteur de désignation des groupes sociaux. Randall KENNEDY, spécialiste de la question raciale aux Etats-Unis nous le rappelle régulièrement.
Pourtant, depuis plusieurs décennies, toute la recherche scientifique réserve à la notion de race une signification strictement dans le monde de la nature et l'exclut de tout ce qui touche les sociétés humaines.

      A travers les oeuvres de Claude LEVI-STRAUSS, de Joseph Arthur de GOBINEAU (1816-1882),  de Charles DARWIN (1809-1882), d'Hannah ARENDT 1906-1975), d'Herbert SPENCER (1820-1903), de Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778)...ici cités dans le désordre chronologique, comme bien d'autres, le discours, la recherche sur les inégalités entre hommes et entre sociétés ne cesse de parcourir les conflits qui prennent leur source dans les relations entre les hommes et la nature. Donner le statut de nature à l'inégalité revient à empêcher toute évolution de l'ordre social, et démêler les noeuds des évolutions des espèces constitue non seulement une tâche scientifique mais aussi une nécessité sociale.
Même si l'on opère des révisions avec le temps et les connaissances scientifiques absentes par le passé, notamment au sujet de l'oeuvre de GOBINEAU, même si l'on fait la part entre la vulgarisation scientifique intelligente et l'exploitation idéologique à des fins destructrices, il faut toujours s'interroger sur les raisons d'une certaine réception d'oeuvres considérées comme justifiant le racisme, comme sur les motivations de leur présentation et de leur diffusion dans l'ensemble de la société. Ceux qui se penchent, comme Patrick TORT (né en 1952) sur les répercussions idéologiques et sociales d'oeuvres disant reposer sur des connaissances scientifiques remarquent à juste de titre que souvent, dans le grand public mais aussi dans une majeure partie du monde scientifique, les auteurs comme GOBINEAU, DARWIN, SPENCER et même ROUSSEAU sont beaucoup cités mais peu lus. Revenir à leurs oeuvres permet justement de prendre la mesure de la distance entre ce qu'ils ont pensé réellement et les pensées qu'ont leur a attribuées. Comme de cerner davantage ce qui a permis une vulgarisation tendancieuse, souvent à leur propre corps défendant.
Par ailleurs, des études prenant en compte l'ensemble des facteurs écologiques, comme celles de Jared DIAMOND, permettent de mettre définitivement hors jeu certaines interprétations justificatrices d'inégalités sociales les fondant sur la nature.

  Même après la sécularisation achevée de la communauté scientifique, il reste des débats autour de l'évolution qui prennent en compte de manière obstinée des écrits religieux, de manière camouflée parfois. Même si l'abandon d'interprétations rapides et faciles de textes religieux fondamentaux laissent la place à des argumentations remplaçant Dieu par la Nature, des idées fausses et faussées circulent encore dans de nombreuses sociétés. Les débats sur l'évolution font encore rage dans des pays comme les Etats-Unis.

    Parmi les nombreux conflits qui traversent les sociétés humaines, beaucoup trouvent leur alimentation dans des croyances non seulement en la valeur absolue de textes écrits (qui désignent les ennemis par la couleur de leur peau)  il y a des centaines d'années, dans une littérature où la race possède encore un rôle important, dans des paroles, des écrits et des images (sur Internet par exemple) où les différences "s'expliquent" par les conditions de naissance des individus. Il ne faut pas même pas être homme de progrès pour s'apercevoir de l'existence d'arguments répétitifs qui justifient les inégalités sociales. Ces arguments répétitifs font partie de discours qui veulent camoufler de nombreux aspects de la question sociale, en mettant en relief une question raciale dépourvue de fondements scientifiques.

    L'évolution des espèces et des sociétés font appel à des éléments différents : les interrelations entre espèces différentes et les relations entre membres de mêmes espèces dans le monde animal rentrent dans le cadre de la nature, même s'il existe des sociétés animales dans de nombreuses espèces, alors que les interrelations de l'espèce humaine avec les autres espèces et les relations entre membres et groupes différents de l'espèce humaine relèvent de la culture, d'un ordre de relations autre, différent, même si des analogies peuvent exister entre les mondes animaux et humains. Des millénaires d'évolution ont séparés de manière quasiment définitive l'humanité de modes relationnels qui existaient auparavant entre le cadre naturel et les différentes espèces. La société humaine s'est construite souvent progressivement par un asservissement de la nature, qui, on l'oublie parfois, n'a rien d'une matrice protectrice pour les êtres fragiles que nous sommes. Comprendre à la fois cette évolution, l'état des relations actuelles dans le monde animal et l'état des relations actuelles dans le monde humain, c'est comprendre la véritable place des éléments naturels et des élements culturels de notre existence. C'est aussi comprendre du coup le véritable statut de multiples conflits qui traversent les sociétés humaines.

    Une manière de fixer les idées pour un début (qui laisse encore beaucoup de place aux débats) est de se reporter à la définition de la Race proposée dans le Dictionnaire du Darwinisme et de l'Evolution proposée par Charles DEVILLERS : "La notion de race pose, concernant l'animal ou le végétal, des problèmes uniquement taxonomiques ; concernant l'être humain, elle est liée à des investissements idéologiques profonds et complexes résultant de ses usages historico-politiques". Les races d'animaux domestiques constituent autant de sous-espèces spécifiques, étant donné que "l'espèce est biologiquement définie sur le critère, objectif, de l'interfécondité qui lie entre eux tous ses membres (critère d'inclusion) et les sépare des représentants d'espèces voisines (non-interfécondité, critère d'exclusion)." En définitive le terme race n'est finalement utilisé qu'en matière d'animaux domestiques, rarement en botanique, où l'on préfère les termes de variétés ou de cultivars, tandis que pour les animaux de manière générale la notion de race géographique a vu son objectivité contestée, surtout depuis l'avènement de la génétique.
   C'est précisément les recherches en matière génétique qui rendent définitivement caduques la notion de races blanche, noire, jaune, etc..."Il n'existe pas de gènes exclusivement européens ou africains...Tout au plus des gènes peuvent-ils être plus fréquents dans certaines populations que dans d'autres. Certains caractères physiques, étant en partie au moins, sous la dépendance des conditions d'environnement, sont de nature adaptative et ont pu évoluer rapidement. Les caractères strictement génétiques (immunologiques par exemple) sont en général neutre par rapport à l'adaptation et constituent alors des "marqueurs" qui peuvent renseigner sur l'histoire des populations, par migration, fusions, scissions, etc. Ces recherches affirment sans conteste l'unicité de l'espèce humaine. L'auteur écrit toutefois que remplacer race par sous-espèce n'entraînera pas l'éradication du racisme, qui fait appel  à des considérations d'origine sociale. Dans leur "somme" sur l'espèce, Philippe LHERMINIER et Michel SOLIGNAC, estiment qu'on pourrait à la rigueur le faire, d'un point de vue scientifique (mais du point de vue social, c'est autre chose, pensons-nous, car ne pas comprendre le racisme, l'ignorer, c'est lui offrir un pont d'or...). Mais, reprenant l'histoire des classifications des animaux, ils nous montrent que sans doute faut-il élever les sous-espèces au rang d'espèces, comme nous le verrons par la suite....

                                                             ETHUS

  Randall KENNEDY, Race, Crime and the law, Random House, 1998 (voir son interview dans le journal Le Monde du 2 février 2010) ; Louis ALLANO et Alex CLAMENS, L'évolution, Des faits aux mécanismes; Ellipses, 2000 ; Charles DEVILLERS, article Race dans Dictionnaire du Darwinisme et de l'Evolution, sous la direction de Patrick TORT, 1996 ; Philippe LHERMINIER et Michel SOLIGNAC, De l'espèce, Syllepse, 2005.

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29 mai 2009 5 29 /05 /mai /2009 14:37
         Même si certains auteurs (comme dans La recherche en ethnologie) estiment que le terme Instinct est "à peu près totalement abandonné aujourd'hui, qui désignait des composantes innées - supposées telles - de comportements", toujours est-il que cette notion est encore utilisée ça et là, sans compter le langage courant, et constitue un élément fondateur de l'éthologie.
Georges THINES estime qu'on peut admettre, en éthologie comparative, "que caque instinct comporte un mécanisme coordinateur au niveau des montages nerveux et qu'en l'absence de tout stimulus-clé, ce mécanisme emmagasine, un peu à la manière d'un condensateur, une énergie destinée à se libérer dans une activité utile à l'espèce. On voit immédiatement qu'une telle hypothèse permet un rapprochement fructueux entre les actes manifestes de l'instinct, d'une part, et les mécanismes neuro-endocriniens, d'autre part. De plus, l'exactitude de cette supposition peut être contrôlée, au niveau des actes mêmes, en étudiant les seuils de déclenchement, car il est logique de penser que le seuil aura tendance à s'abaisser lorsque l'énergie se sera accumulée sur une période prolongée." Le même auteur écrit encore : "Certes, la complexité très poussée des comportements instinctifs est loin d'être restituée dans "le modèle hydromécanique", mais il fournit une base générale pour l'analyse opérationnelle des comportements." (Encyclopedia Universalis).

       Beaucoup de références expliquant l'instinct tourne autour du schéma de Niko TINBERGEN (1907-1988) pourtant présenté par lui que comme une hypothèse de départ. Sa grande étude sur l'instinct, méticuleuse et très spécialisée, ne comporte d'ailleurs pas de conclusion et il insiste souvent sur la nécessité d'entreprendre des recherches sur les facteurs internes et externes du "comportement instinctif".
   Sans grand goût donc pour les grands systèmes explicatifs, l'éthologue imagine l'organisation hiérarchique, par groupes, des comportements instinctifs, depuis les mouvements les plus élémentaires jusqu'aux catégories plus générales que sont le comportement alimentaire, la défense territoriale, la sexualité, avec un jeu complexe de relations de stimulation et d'inhibition entre les unités de comportement. Dans L'étude de l'instinct, (1951) le premier ouvrage visant à une présentation d'ensemble des fondements et des buts de l'éthologie, il considère tout comportement selon :
          - les stimulations externes et les processus internes ;
          - les modalités de son développement chez l'individu animal, son "ontogenèse" ;
          - sa fonction adaptative ;
          - son histoire évolutive, sa "phylogenèse".
   Dans un chapitre intitulé Essai de synthèse, il écrit notamment : "Nous avons vu que les facteurs d'ordre causal qui contrôlent le comportement inné sont de deux sortes : externes et internes. Dans la plupart des cas, ils exercent, les uns et les autres, une influence et se complètent mutuellement. D'ordinaire, les facteurs internes ne donnent pas lieu à réponse manifeste ; ils déterminent simplement le seuil de la réponse aux stimuli sensoriels. C'est pourquoi les facteurs internes, comme les hormones, les stimuli internes et les influx intrinsèques, déterminent ce que les psychologues appellent la motivation. Pour moi, je les appelerai facteurs motivationnels. Il est grandement probable, nous l'avons vu que, dans bien des cas, les stimuli externes puissent aussi augmenter la motivation, et c'est pourquoi certains d'entre eux appartiennent également à la catégorie des facteurs motivationnels."

        Konrad LORENZ (1903-1989) qui préfère discuter de l'acte instinctif plutôt que de l'instinct critique "un point de vue très répandu et généralement adopté par les biologistes et plus encore par les psychologues, (qui) est celui selon lequel le comportement instinctif serait un antécédent aussi bien phylogénétique qu'ontogénétique de ces comportements moins rigides que nous désignons comme comportements "appris" ou "rationnels"(...)".(Essais sur le comportement animal et humain). C'est la conception d'Herbert SPENCER (1820-1903) et de Conwy LLOYD MORGAN (1852-1936), reprise par William MCDOUGALL (1871-1938) que le fondateur de l'éthologie met en cause et sur deux plans :
                   - le principe selon lequel l'acte instinctif serait susceptible d'être influencé par l'expérience individuelle ;
                  - le principe selon lequel il y aurait une transition imperceptible entre les actes instinctifs les plus différenciés et l'acte appris et rationnel.
 C'est une conception que d'aucuns ont rapproché de celle de Ivan Petrovitch PAVLOV (1849-1936) que Konrad LORENZ semble défendre.
   "Je me crois autorisé à affirmer que de toutes les observations faites jusqu'à ce jour, aucune n'est venue à l'appui de l'hypothèse selon laquelle l'acte instinctif serait susceptible de subir une modification adaptative du fait de l'expérience et de l'intelligence de l'individu isolé".
   "(...) l'étude de l'acte instinctif dans le système zoologique; l'étude de cette évolution nous montre que la coordination de mouvements instinctifs se comporte dans toutes ses modifications, au cours de l'histoire de la race, exactement comme un organe ; et c'est en le comparant à un organe qu'on peut et qu'on doit systématiquement concevoir l'acte instinctif. L'évolution de l'acte instinctif dans le système zoologique nous montre d'une manière pénétrante combien il est insensé de vouloir parler de l'"instinct" : nos constatations ne pourront jamais s'appliquer qu'à des mouvements innés, qu'à des actes instinctifs connus pour une fraction plus ou moins grande du système zoologique".
    Au-delà de la polémique sur l'anthropomorphisme des écrits les plus populaires de Konrad LORENZ, il faut reconnaître qu'il tente souvent de recentrer le débat, notamment sur l'instinct. Refusant toute conception finaliste qui assigne à toute fonction nécessaire un instinct ou un comportement inné, le fondateur de l'éthologie veut souvent s'en tenir aux observations. Le problème, c'est que malgré ces auto-mises en garde, l'auteur de L'agression ne peut s'empêcher d'effectuer des généralisations à partir de ses observations sur les poissons et les oiseaux.
  "Les analyses de la motivation ont trait, pour la plupart, à des modes de comportement dus à la participation de deux pulsions concurrentes seulement, le plus souvent deux des "quatre grands" : faim, amour, fuite et agression. Au stade actuel, assez modeste, de nos connaissances, il est tout à fait légitime de choisir consciemment les cas les plus simples pour étudier le conflit des pulsions. De même, ceux qui étudiaient le comportement à l'époque héroïque avaient raison de s'occuper d'une seule pulsion. Mais il faut se rendre compte qu'il est extrêmement rare en fait qu'un comportement soit déterminé par deux pulsions seulement ; le cas est à peine plus fréquent que celui d'un comportement qui obéit à un seul instinct, agissant seul et sans entrave." (Je ne sais pas s'il s'agit d'un problème de traduction pulsion pour instinct et sexualité pour amour, car ce sont les termes utilisés ailleurs). Dans un chapitre au titre ronflant (Le grand parlement des instincts), l'auteur se veut très modeste dans son approche, en même temps qu'il tente d'avoir une vue d'ensemble, que précisément l'étroitesse des recherches entreprises ne lui permet pas. Du coup, on peut retomber facilement dans l'opinion ambiante concernant l'instinct.

       Revenir aux oeuvres de Charles DARWIN, en tenant compte des récentes découvertes en éthologie  comme dans les sciences naturelles en général et surtout en lisant ce qu'il a réellement écrit, constitue une bonne voie pour clarifier les débats.
     Francesco STUDO, dans le Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution définit l'instinct, en prenant le latin instinctus comme point de départ, comme désignant "des aspects apparemment immuables dans l'activité des animaux et de l'homme, c'est-à-dire des aspects propres à leur "nature", et pouvant être clairement distingués des aspects variables, issus des conditions externes, de l'expérience individuelle ou collective, de l'intuition ou du caractère "raisonnable", qui peuvent être également propres aux êtres en question."
  Signalant que Charles DARWIN n'a pas laissé de traitement systématique du problème des instincts et de leur évolution, Francesco STUDO résume les études sur l'instinct :
    "Ces théories tournent toutes autour de la division des instincts en composantes motrices et en stimuli déclenchants - qu'elles regardent comme leurs principaux traits qualitatifs -, et de la caractérisation quantitative de l'appétence, ou de la propension, ou de la promptitude momentanée aux activités instinctives (que l'on peut traduire dans certains cas, d'une manière anthropomorphique, par des termes proches de "besoin", "urgence", "compulsion"). Par "instincts" donc, on entend des modalités de contrôle des comportements non purement passifs et mécaniques, lesquelles par ailleurs sont très différentes entre elles, même si l'on passe ordinairement par degrés de l'une à l'autre."
 Distinguant nettement la caractérisation des instincts chez les Insectes ou les Invertébrés en général et chez les Vertébrés supérieurs, il note que "pour la très grande majorité des comportements animaux, il n'est pas conceptiellement difficile (...) de vérifier s'il s'agit d'instincts plutôt que de réflexes, ou d'habitudes individuelles, ou de traditions sociales qui prennent naissance dans des "inventions intelligentes". Les mêmes distinctions (...) pourront être difficiles à établir pour certains Mammifères, en particulier pour les Primates supérieurs. (...) Une notable flexibilité dans la structure et, souvent, une encore plus notable a-spécificité dans l'usage des coordinations motrices chez les Mammifères supérieurs adultes, sont liées au fait de ne jamais présenter la structure simple d'une "chaîne de réflexes" caractéristiques de la plus grande partie des instincts chez les autres animaux."
  Il est difficile dans le cadre de ce petit article d'entrer dans les argumentations des différentes écoles (on y reviendra par ailleurs), mais signalons toutefois qu'on peut distinguer les théories motrices (qui donnent le primat avec de grandes nuances aux régulations physiologiques complexes face à la faim par exemple) des théories cognitives (qui donnent la priorité aux objets des instincts, considérant le plaisir et la douleur comme des entités dérivées de l'action).   
    Dans ses conclusions, le même auteur écrit : "Pour être concret, nous admettons que les circuits fonctionnels dans les comportements des Vertébrés supérieurs, Primates supérieurs inclus, ont des origines évolutives lointaines dans des instincts singuliers du type "chaîne de réflexes" des Invertébrés et des Vertébrés inférieurs. Nous admettrons, en outre, qu'aussi bien une interprétation instinctuelle strictement motrice qu'une interprétation sur des bases principalement non instinctuelles sont globalement inadéquates pour rendre compte des comportements des Primates Supérieurs.".

       Patrick TORT, dans deux articles distincts du même Dictionnaire détaille ce que l'on peut savoir sur les Instincts domestiques et sur les Instincts sociaux.
      Il fait référence à de nombreuses études sur la domestication des animaux  (sélection artificielle) et de leur lien avec la sélection naturelle.
"Il importe d'abord de comprendre que les "instincts domestiques" ne sont essentiellement ni originairement distincts ds instincts naturels, non plus que leur capacité de variation héréditaire n'est essentiellement ni originairement autre que celle qui existe à l'état sauvage." "Dans sa théorie de la variation instinctuelle sous l'influence de la domestication, Darwin est (...) exactement fidèle à ce qu'il a établi (...) à propos de la variation des organismes dans les conditions de la sélection artificielle : c'est la nature qui fournit les variations, l'homme ne fait que les retenir".  "Tout instinct domestique s'enracine donc dans un instinct naturel antérieur, ancestral, et qui se transmet par voie de descendance de la même manière qu'un caractère ou une variation organique."
       Sur les Instincts sociaux, "dont Darwin répète à plusieurs reprises dans La descendance de l'homme, qu'il n'est pas douteux qu'ils furent initialement développés par le propre jeu de la sélection naturelle" Patrick TORT indique qu'ils "s'opposent ultérieurement (...) à la poursuite du règne du triomphe exclusif des plus aptes dans la lutte pour la vie à l'intérieur des sociétés humaines : l'intrication évolutive des instincts sociaux et de la rationnalité assure dans l'humanité "civilisée" l'hégémonie des comportements d'altruisme et de solidarité, contrariant ainsi les effets antérieurs de la sélection naturelle (disqualification et élimination des moins aptes). A travers les instincts sociaux, la sélection naturelle, se divisant elle-même, a donc sélectionné un ordre de comportements (anti-sélectifs) qui entre en contradiction avec sa tendance antérieurement dominante à la préservation exclusive des individus biologiquement avantagés. En même temps se développe, en accord avec cette évolution, une éthique anti-éliminatoire, favorisée et transmise par l'éducation, supportée par des individus et des institutions qui s'opposent à l'extinction ou à la disqualification des faibles et oeuvrent pour leur survie et leur réhabilitation".  Le coordinateur du Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution insiste sur le fait que "le concept d'instincts sociaux" est un élément important de la pensée éthologique et anthropologique de Charles DARWIN.
  "Le concept d'instincts sociaux sert à désigner ce qui, dans le cours continu du devenir, ouvre le biologique sur le social en assurant au sein de l'humanité l'émergence et la victoire tendancielle des conduites altruistes et solidaires face à la loi antérieure de la concurrence éliminatoire. Les instincts sociaux sont ainsi le vecteur de ce renversement interne à l'histoire même de la sélection naturelle que nous avons nommé l'effet réversif de l'évolution."
  
       On est très loin, dans cette perspective, de l'approche de Konrad LORENZ qui transpose simplement les explications du comportement animal pris dans son ensemble à l'homme, en faisant appel à des notions de "ratage de la nature". Il est inutile de faire appel à des notions de ce genre pour expliquer l'exception humaine, parce qu'à l'intérieur même du monde animal avant l'homme, dans l'échelle des espèces, existent de nombreux instincts qui tournent à vide (comme d'ailleurs Konrad LORENZ et Niko TINBERGER l'ont constaté), de même qu'll existe - et les exemples abondent dans l'oeuvre de Charles DARWIN - des bribes de comportements ou des survivances d'organes qui ne servent visiblement plus à rien.  La sélection naturelle n'est pas un ensemble harmonieux menant à ce que nous connaissons, c'est un ensemble chaotique où alternent dans le plus grand désordre émergence de nouvelles espèces et disparition d'espèces qui auraient très bien pu survivre, avec tous leurs instincts correspondants.

         Articles Instincts, Francesco SCUDO, Patrick TORT, dans Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, sous la direction de Patrick TORT, PUF, 1996 (disponible au site www.darwinisme.org) ; Georges THINES, Article Instinct, Encyclopedia Universalis, 2004.
         Konrad LORENZ, L'agression, Editions Flammarion, collection Champs, 1983 ; Essais sur le comportement animal et humain, Editions du Seuil, 1970.
      Nicos TINBERGEN, L'étude de l'instinct, Payot, 1953 ; Jean-Luc RENCK et Véronique SERVAIS, L'éthologie, Histoire naturelle du comportement, Editions du Seuil, collection Points Sciences, 2002 ; La recherche en éthologie, Les comportements animaux et humains, recueil de textes choisis et présentés par jean-Pierre DESPORTES et Assomption VLOEBERG, Editions du Seuil/La recherche, 1979.


                                                                ETHUS




       

 
                   

      
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