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20 septembre 2014 6 20 /09 /septembre /2014 10:10

  L'insularité, carctéristique du morceau de terre bordé d'eau, à l'écart des continents, du Japon en fait le type même de géopolitique d'archipel. Le peuplement insulaire y nourrit un sentiment traditionnel d'isolement et d'unicité, comme pour la Grande Bretagne avec lequel il est souvent comparé. Mais la comparaison ne va pas loin, compte tenu de la disproportion entre les deux groupes d'îles dans le rapport continent/île. Le Japon, loin du contact en définitive permanent de la politique continentale de l'Europe et de celle des îles britanniques, est longtemps resté fermé au monde extra-insulaire avant de s'ouvrir à lui, à une époque où précisément les distances se sont raccourcies à cause des nouveaux moyens de transports. le Japon partage tout de même avec la Grande Bretagne la hantise d'être envahis, et une posture semblable par rapport au continent, sauf encore une fois que la grande île européenne est particulièrement "interventionniste" depuis très longtemps face aux puissances continentales, et que le japon ne pratique une politique impérialiste qu'après de longues incursions occidentales. la mer, en tout cas est une frontière sûre en même temps qu'elle ouvre au monde : venant de Corée ou de Chine, les influences n'ont jamais cessé. 

 

    Aymeric CHAUPRADE et François THUAL indiquent que "le territoire de l'Empire du Japon s'est formé par la conquête lente du nord de l'archipel à partir des villes du sud. L'orientation séculaire Sud-Nod, produit de l'histoire japonaise, continue d'apparaître, à l'époque moderne, comme l'une des constantes du déploiement géopolitique nippon. 

Au milieu du XIXe siècle, le Japon connut une mutation historique majeure : il sortit de son isolement en mettant un terme à la féodalité sociale, laquelle fut remplacée par un Etat centralisateur et une monarchie constitutionnelle - ère Meiji.

L'ouverture qui se fit en direction des Etats-Unis, tenait à une cause précise : la hantise croissante des dirigeants nippons face à une expansion russe venue du Pacifique Nord, et dirigée non seulement vers les zones du littoral de l'océan Pacifique, mais aussi vers l'archipel du Japon." C'est après cette "ouverture" que le japon se lance dans une politique de conquête hors de l'archipel : il se dote d'une armée et d'une flotte moderne organisée à l'européenne et c'est cet outil militaire qui de 1895 à 1945 fait du japon une puissance de premier plan. 

   Au sortir de la Première guerre mondiale se met en place la triangulation géopolitique du Japon : Chine-Russie-Etats-Unis constituent les puissances partenaires/adversaires/concurrentes. 

      C'est surtout à partir de 1930, pendant 15 ans, que le japon prend son essor territorial et se livre à des agressions continues contre les pays de la zone. Cette époque correspond à des débats très importants à la Cour impériale. Les cercles impérialistes nippons sont partagés alors en deux écoles : l'école sibérienne et l'école coloniale. L'école sibérienne, qui représente essentiellement l'armée de terre, souhaite s'emparer, outre de la Chine du Nord, de la Mandchourie, de la Mongolie, de la vaste Sibérie, abec comme principal ennemi l'Union Soviétique. L'école coloniale, qui représente les milieux de la Marine, voit l'avenir du Japon dans la conqûete des empires anglais, français et hollandais de l'Asie du Sud-Est, avec comme ennemi principal les Etats-Unis. 

"De 1930 à 1939, résument els deux auteurs, la première école l'emporta : la Mandchourie fut conquise ; puis la guerre fut déclenchée contre la Chine du Nord avec l'objectif, d'une part d'empêcher la réunification de la Chine par les troupes nationalistes de Tchang Kaï-Chek, d'autre part de préparer l'attaque de l'Union Soviétique à partir des territoires chinois nouvellement conquis.

La Mongolie, pays communiste indépendant fut à deux reprises, en 1938 et en 1939, attaqué par les forces japonaises, lesquelles, chaque fois, furent repoussés par l'Aréme rouge soviétique au prix d'accrochages importants.

De tels échec militaires eurent une conséquences importnte : surestimant la force militaire russe en Asie, ainsi que la victoire d'Hitler, au même moment en Europe, le Japon opta pour la conquête du Sud, donnant raison à l'école coloniale, en éclipsant du même coup les thèses de l'école sibérienne."

   Le rêve d'un grand empire japonais, s'appuyant sur une vaste zone de co-prospérité asiatique et pacifique, et regroupant la quasi-totalité des pays de l'Asie du Sud-Est s'achève avec la défaite de 1945. Ce rêve géopolitique s'est brisé au profit de la Russie, qui progresse considérablement en Asie du Nord et au Profit des Etats-Unis qui occupe la totalité du Japon jusqu'en 1952 (Traité de San Francisco). Le Japon lui-même est amputé de l'archipel des Riu-Kyu et de celui des Bonins rattachés directement à l'administration américaine. La guerre froide et ses séquelles ne bouleverse pas le problème géopolitique fondamental : le triangle Russie-Etats-Unis-Chine reste celui à travers lesquels se discute et se décide la stratégie du Japon. 

  "Le milieu des années 1990 fut marqué par une série de mutations qui inaugura un nouveau cycle géopolitique : la première des mutations fut la disparition de l'Union Soviétique et son remplacement par une Russie post-communiste, tout aussi peu désireuse de restituer les îles Kouriles ; la deuxième tient au développement économique foudroyant de la Chine sur son littoral, qui déboucha sur le renforcement de la puissance chinoise, et augmenta l'inquiétude de Tokyo ; la troisième dut l'évocation de la possibilité d'une réunification des deux Corées, ce qui équivalait à la création d'un rival direct du Japon, sur le plan économique avant de l'être sur le plan géopolitique ; la quatrième fut le rapprochement entre la Chine et la Russie dans le cadre d'un vaste affrontement géopolitique développé à l'échelle planétaire. Confronté à ces données géopolitiques nouvelles, le Japon renforça son potentiel militaire sur tous les plans - y compris, selon certains experts, sur le plan nucléaire -, et consolida l'alliance américaine en renouvelant ses traités ainsi que ses garanties de sécurité. 

Le japon est revenu à la position géopolitique des années 1950 : un axe Tokyo-Washington s'oppose à un axe Moscou-Pékin ; seul le motif des alliances a changé, ainsi d'ailleurs que les acteurs. Un Japon désormais riche est allié sur un plan de parité avec les Etats-Unis ; il ne s'agit plus d'un pays détruit et vaincu, allié à une super-puissance."

Dans ce jeu, se profile, selon l'optique japonaise, la recomposition discrète de deux blocs : un bloc continental opposé à un bloc maritime.

 

    Philippe PELLETIER, de l'institut d'Asie orientale à l'Université Lyon-II discute de ce qu'il appelle une géopolitique surinsulaire, après que Yves LACOSTE ait rappelé que les aspects géopolitiques et les évolutions politiques et sociales internes(système féodal, Etat-nation japonais existant, structures de propriétés et formes de colonialisme) sont toujours liés (pas d'automaticité lié à la position géographique).

"Poser la question du territoire japonais, de sa logique et de sa construction, revient à s'interroger sur l'insularité et, par conséquent, puisque île implique mer, sur sa "maritinité". On rencontre ici un premier obstacle, et un premier paradoxe : contrairement à ce qu'on pourrait penser, les travaux japonais et a fortiori étrangers sur l'insularité du Japon sont peu nombreux. Les géographes eux-mêmes ne se sont que très peu penchés sur la question, la laissant à quelques rares anthropologues, etnologues ou sociologues. Les traités de géographie sur le Japon, japonais ou étrangers, s'ouvrent pourtant invariablement, lorsqu'ils manquent d'imagination, sur le constat classique : le Japon est composé de quatre grandes îles..., mais ce sera tout! Pratiquement rien sur les autres îles, leur nombre, leur rôle, l'identité réelle qui est ainsi donnée à l'ensemble. Hormis quelques allusions rapides sur le fameux mais pas vraiment décrypté "sentiment insulaire", il n'y a pas grand chose d'autre à savoir, ou presque.

Car systématiquement, ce paradoxe en rencontre un autre, à savoir l'affirmation selon laquelle l'insularité est directement à l'origine de l'unité nationale japonaise, affirmation maintes et maintes fois répétée aussi bien au Japon qu'à l'étranger, mais jamais vraiment étayée ni même réellement décrite car apparemment pétrie d'évidence. Ainsi, dans son exposé préliminaire sur les "critères variés qui peuvent être utiliment appliqués au Japon pour saisir le développement de son nationalisme", l'historien britannique Jean-Pierre Lehman commence tout naturellement, dans sa logique, par évoquer le territoire qui est selon lui "clairement défini", quoique "fortement contracté ou étendu dans le temps" autour de ses îles centrales (The roots of Modern Japan, Macmillan Asian Series, 1982). De même, pour le sociologue japonais contemporain Nakano Hideichiro, le Japon a précocement acquis "un statut d'Etat-nation" grâce à sa "démarcation territoriale d'île-pays entièrement entourée par la mer" (Comment comprendre la société japonaise : une perspective culturelle, Kansai Gakuin, 1986).

On touche là directement au géopolitique. Un tel silence, une telle omission, d'un côté, un tel raccourcissement, de l'autre, sur la réalité de l'insularité ne peuvent qu'obéir à une sociodicée, pour reprendre la terminologie de Bourdieu. Autrement dit, ces deux affirmations, relativement opposées mais connexes dans leur caricature, unies dans un même mouvement de simplification, correspondent à une pression culturelle, idéologique et politique. Cette pression, qu'elle soit consciente ou inconsciente, est bien d'ordre géopolitique dans la mesure où elle renvoie à une équation spatiale, extrêmement forte. C'est ce rapport qu'il faut analyser, y compris dans ses implications de "géopolitique active" dans le sens oùn comme l'entend Michel Foucher lorsqu'il parle de la dimension "utilitariste" du "raisonnement géopolitique" parallèle à sa dimension "heuristique" (Fronts et frontières - un tour du monde géopolitique, Fayard, 1988), il s'agit pour le pouvoir étatique d'utiliser une connaissance géographique à des fins d'expansionnisme politico-territorial ou, à tout le moins, de contrôle spatial.

Analyser le processus de territorialisation du Japon permet non seulement d'appréhender en quoi l'espace géographique de ce pays a façonné la construction d'un Etat-nation réputé ancien et unitaire. la plongée dans le "temps long" tente de faire ressortir les tendances récurrentes du ces processus et de montrer quelles sont celles qui demeurent au cours du XXe siècle, notamment au moment de l'expansionnisme japonais, et ceux qui pourraient resurgir à l'avenir. (...)."

  L'auteur, dans cette perspective retarce, historiquement, la multiplicité insulaire japonaise. Il replace notamment l'archipel japonais dans son cadre géographique réaliste, celui d'un archipel bien plus ample, la grande guirlande qui s'étend du détroit de Béring à l'Australie. Est justifié du coup cette dénomination que l'on trouve surtout en archéologie et en anthropologie de l'espace entre cette guirlande et le continent euroasiatique, de "Mediterranée d'Asie orientale". L'étude du peuplement plurimillénaire de cette myriade d'îles, diverse et variée, des quatre points cardinaux ou presque, de l'histoire des diverses agricultures qui s'y sont implantées, bien différentes entre la riziculture "centralisulaire" et les différentes cultures de différentes îles, montrent que les frontières du "Japon" fluctuent. Les différentes sources historiques (chinoises, coréennes et japonaises) indiquent des frontières bien différentes, des délimitations et des désignations contrastées (notamment du point de vue de l'Empire chinois) dans l'Antiquité, au Moyen Age et au cours de la période moderne. Ainsi, des chroniques chinoises du Weizhi (Gishi en japonais), du IIIe siècle aux réformes dites de Taika (646) sur le modèle administratif de la Chine des T'ang, se dessinent des conceptions différentes des territoires. Îles principales, îles éloignées,  se situent dans un modèle centre-périphérie à l'échelle de l'archipel. Mais en fait, l'ancienne cartographie japonaise du XIIe au XIVe siècle, époque où elle est la plus complète à l'échelle de cet archipel, n'est pas plus précise que la chinoise, influencée qu'elle est par la cosmogonie bouddhiste. L'univers est imaginé comme un cercle au centre duquel se trouve la montagne sacrée de Sumeru, entourée par un océan puis par quatre continents. L'Inde et la Chine occupent la plus grande place tandis que l'archipel est relegué à un angle... Comme ailleurs, avec la première véritable unification politique de l'archipel au cours de la seconde moitié du XVIe siècle, avec les premiers arrivants européens et les visées expansionnistes de Toyotomi Hideyoshi qui veut conquérir la Corée puis la Chine, la géographie du Japon sert à faire la guerre. Du XVe au XVIIIe sicèle par exemple, l'attention est tellement focalisée vers le continent que dans la cartographie japonaise les îles du Nord, Hokkaidô et au-delà, sont absentes. 

"En près de deux mille ans d'histoire, explique Philippe PELLETIER, le pouvoir central japonais a progressivement délimité sa sphère de contrôle et d'influence en utilisant au mieux les conditions insulaires. Au nord, au contact de la Sibérie, à l'ouest au contact de la Corée et de la Chine, au sud-ouest, au contact de la Chine - encore - et du monde malayo-polynésien, il a mis en place de véritables marches. A la différence des deux dernières qui n'ont que peu d'espaces de manoeuvres, la première, la marche septentrionale, fait office de véritable front pionnier intérieur. C'est la marge frontière typique : les Japonais n'en connaissent pas les limites, le bout. Ces trois espaces offrent donc de véritables transitions historico-géographiques, riches d'un sulbitl dégradé de civilisations, qui rompent non seulement avec une vision uniformisante ou monolithique de l'espace japonais telle qu'elle est habituellement véhiculée, mais qui posent aussi la trame territoriale dans laquelle va s'engageer le Japon contemporain, avec leur poids, leurs inerties, leurs récurrences. Connaître ces transitions surinsulaires permet de comprendre l'un des facettes de la dynamique spatiale japonaise récente." Notre auteur décrit alors la topologie de Tsushima (civilisation des détroits), la géopolitique nippo-coréenne des Sô de Tsushima, la position des Ryûkyâ, entre Chine et Japon, la géopolitique sino-japonaise des Shimazu dans les Ryûkyû, la situation du sas surinsulaire (dans les îles éloignées), le contrôle administratif de ces dernières, et l'expansion surinsulaire de l'impérialisme moderne.

Il situe ainsi les discussions de géopolitique au Japon : "... dans les années trente et quarante, les discussions de géopolitique sont en vogue au sein de l'élite. Certains géographes japonais essaient de construire un soubassement théorique par des emprunts à l'école géopolitique allemande et introduisent le concept d'"espace vital". Mais ils n'obtiennent pas vraiment gain de cause. Leur échec n'est pas tant dû à la faillite intrinsèque de la théorie - bien reçue ailleurs - qu'au contexte japonais lui-même. Fondée sur une approche qui se veut rationaliste et déterministe, la géographie allemande heurte en effet le sentiment de nombreux géographes japonais. Ceux de la traditionnelle université de Kyôto ne peuvent admettre une conception organiciste de l'Etat qui va à l'encontre de la dimension volontariste, romantique et nationaliste du tennôisme. Héritant d'un sentiment animiste de la nature et du monde, ils refusent une vision de l'espace où l'homme ne serait que le jouet de processus mécaniques. L'empereut, l'empire et l'impérialisme sont liés à un milieu spécifique, celui du Japon, mais aussi à leur capacité de décision. Même certains de ceux qui font de l'analogie de l'Etat le présupposé scientifique d'un expansionnisme naturel pour le Japon, comme les géographes de la plus moderne université de Tôkyô, Ezawa en particulier, réfutent le déterminisme géographique comme explication de l'organisation de l'espace. 

Ce qui rapproche ces hommes tient à une vision farouchement intégratrice de l'Etat et de la nation, qui accorde au politique le pouvoir de suivre selon les uns ou de dépasser selon les autres le cours des choses. De fait, l'idée d'espace vital ou d'étroitesse du territoire disparait peu à peu des discours officiels. Le rescrit sur le kokutai de 1937, le texte idéologique de référence à l'époque, n'y fait aucune allusion. Il met l'accent sur la "propagation de la voie impériale dans le monde" et sur sa "manifestation de moralité". Lorsqu'il aborde comme à contrecoeur, des questions matérielles, les impératifs invoqués sont d'ordre externe : il s'agit moins de soulager une pression économique ou démographique interne que de trouver des débouchés, de poursuivre une croissance jugée naturelle, sans frontières, et d'apporter en Asie la bonne parole culturelle et morale contre la colonisation spirituelle et matérielle des Occidentaux. C'est ainsi que le peuplement de la Mandchourie n'est que tradivement intégré à une stratégie politico-militaire d'ensemble.

Le géographe Iimoto, qui est pourtant le secrétaire général de la Société japonaise de géographie, fondée en 1942 avec la bénédiction du régime, et son collègue Watanabe critiquent sévèrement la géopolitique. Ils la jugent "plus intuitive qu'analytique" et peu "cohérente" du point de vue scientifique. Si, contrairement à leurs collègues allemands, les géographes japonais ont fait après la guerre l'économie d'une rétrospection critique sur la géopolitique, c'est parce que l'adoption de celle-ci avait été contradictoire et que les structures culturelles et idéologiques qui avaient biaisé son adoption n'ont pas disparu avec l'effondrement de la politique expansionniste."

  L'existence étudiée de la richesse hallieutique de l'archipel (la pèche et les autres activités liées à l'eau), la conscience d'une certaine importance de  son espace réel et utile, qui dépasse de loin le sentiment qu'on a parfois à l'extérieur que le Japon en manque (vue perclue d'illusions perspectivistes), est bien intégré dans l'esprit des militaires japonais. "Ceux d'hier comme ceux d'aujourd'hui, et l'on enseigne la géopolitique de l'amiral Alfred Thayer Mahan (1840-1914) dans les écoles navales japonaises depuis 1897. L'ancienne marine impériale fut l'un des enfants chéris enfantés par le nouveau régime de Meiji sous la bannière de slogan "pays riche, armée forte". Elle a contribué au développement précoce d'une politique industrielle en faveur de la construction navale. Elle fut au demenrant financées par des fonds provenant directement de la famille impériale, même si le mystère est encore savamment entretenu à ce sujet. On sait la rivalité qui opposa cette marine à l'armée de terre japonaises, et qu'elle remporta, assumant le leadership final et fatal au cours de la guerre du Pacifique (1941-1945). Certains propos officiels récents (l'auteur écrit en 1995) confirment que la défense insularo-maritime est toujours d'actualité dans un Etat qui est, en principe, constitutionnellement dépourvu d'armée."

  La puissance économique japonaise contemporaine dépend largement de cet ensemnle insulaire et surinsulaire. Même si, en définitive, selon l'auteur, les scientifiques japonaus ont largement négligé d'étudier le rôle de cet espace surinsulaire (comprenant les îles éloignées). Ceci parce que cet espace est un peu en dehors, dans les marges ou la périphérie. Revendiquer son appartenance, dans une sorte de stratégie expansive ou défensive, n'implique pas en louer toutes les implications, notamment à propos des minorités qui y vivent. Lorsqu'interviennent les revendication territoriales, interviennent des éléments plutôt compremettant pour le pouvoir central : capacités moyennes de contrôle, "turbulances" de certaines populations, jusqu'à une certaine mouvance géologique permanente du fait de nombreuses activités sismiques dans cette région du monde qui interdit presque de dresser des états des lieux fixes des limites du Japon.

 

Philippe PELLETIER, La politique surinsulaire du Japon, dans Hérodote, Japon et Géopolitique, n°78-79, 4eme trimestre 1995. Aymeric CHAUPRADE et François THUEL, Dictionnaire de géopolitique, Ellipses, 1999.

 

STRATEGUS

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Published by GIL - dans GEOPOLITIQUE
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7 juillet 2013 7 07 /07 /juillet /2013 09:12

         Sources les plus utilisées dans le monde contemporain, les énergies fossiles constituent l'enjeu d'une grande partie des conflits armés. La prépondérance récente  à l'échelle historique des énergies fossiles dans le fonctionnement de l'économie mondiale, produite en liaison avec la révolution industrielle, née en Grande Bretagne vers la fin du XVIIIe siècle, et étendue en Europe occidentale et aux Etats-Unis au cours de la première moitié du XIXe siècle avant de se généraliser dans la seconde moitié du XXe, ne doit pas masquer le fait qu'elle s'est effectuée et s'effectue encore avec de nombreux heurts. Il ne s'agit pas seulement de processus techniques complexes de détection, d'extraction, de transport et de distribution, mais aussi d'une lutte constante entre plusieurs forces économiques (qu'elle soient d'acteurs étatiques ou non) pour se les approprier, se les réserver, se les monopoliser. Les énergies fossiles sont souvent au coeur de certains processus de colonisation et de décolonisation. Plusieurs guerres, aux buts souvent masqués, ont pour enjeux uniques la course aux ressources fossiles.

  Elles possèdent en effet plusieurs caractéristiques qui favorisent le mélange (complexe) de conflits et de contraintes techniques. Certains pourraient même envisager de concevoir les difficultés liées à l'utilisation de ces ressources fossiles comme un double combat entre l'humanité et la nature, et entre plusieurs parties de l'humanité. 

       - Charbon, pétrole et gaz naturel proviennent de processus complexes de transformation de différentes matières organiques qui se sont produits au cours de longues périodes géologiques. La vie reposant sur la chimie du carbone, toutes les sources d'énergie fossile renferment une proportion plus ou moins forte de cet élément. Lors de leur combustion, elles sont pas conséquent susceptibles de produire du gaz carbonique. Aucune importance n'a été pendant très longtemps attachée à ce phénomène, qui de nos jours, est devenu le principal inconvénient de ces sources d'énergie.

On croyait que le combat contre la nature se résumait à extraire cet élément du sous-sol, or ce combat se prolonge aujourd'hui avec un nouveau visage : les multiples pollutions causées, les changements climatiques provoqués, à cause d'une certaine ignorance (voulue ou non) du fonctionnement des écosystèmes naturels, menace la vie même sur terre, sous la forme que nous connaissons.

       - Les processus géologiques qui ont donné naissance à ces énergies ont permis la constitution de gisements qui sont des accumulations parfois très considérables. C'est ce qui a constitué le principal attrait de ces sources d'énergie. Elles offraient la possibilité d'accéder d'un seul coup à des quantités d'énergie sans commune mesure avec ce dont l'homme avait pu disposer auparavant. Pour une même source on rencontre des gisements ayant des réserves et des conditions d'extraction extrêmement différentes. Cela a beaucoup d'importance au moment de la mondialisation du marché des énergies. Leur prix sera celui nécessaire pour assurer la survie du gisement le plus coûteux à exploiter dont la production est quand même nécessaire pour répondre à la demande. Cela signifie que la rentabilité des gisements les plus faciles à exploiter est très élevée. L'exploitation des sources d'énergie fossile est susceptible d'engendrer des "rentes" très considérables pour certains territoires d'autant que l'existence de cartels publics ou privés, d'ententes regroupant la majorité des producteurs peut faire monter très fortement les cours de ces produits.

     - Ces gisements sont géographiquement inégalement répartis. La plus ou moins grande facilité de transport de ces énergies sur des distances parfois très importantes devient un des principaux élément de leur compétitivité.

      - Identifier un gisement, le mettre en exploitation et produire des quantités suffisantes pour avoir un impact sur le marché mondial est un processus nécessairement lent. Ce manque d'élasticité de l'offre vis-à-vis de la demande est classique dans le cas des matières premières minérales. Ce fait à lui seul contribue déjà à créer un contexte favorable à la volatilité des cours si ceux-ci sont fixés librement par un marché et non pas déterminé de manière autoritaire par un pouvoir politique ou un cartel d'entreprises.

     - Les effets de l'inégalité de la répartition géographiques des gisements sont accentués par le découpage du monde en territoires, les Etats, de taille extrêmement variées. La grande majorité d'entre eux est déficitaire ou excédentaire. L'équilibre entre les besoins et les ressources est une situation assez rare, mais là, l'écart important entre les deux fait des sources fossiles un enjeu de première grandeur pour les sociétés qu'ils abritent, que ce soient les sociétés qui vivent sur le sol de ces ressources, ou les sociétés qui en vivent tout en étant dépourvues de celles-ci. Comment gérer pour reprendre une approche libérale le manque ou la surabondance des sources d'énergie fossile? Des réponses très variées (et plus ou moins violemment imposées!) ont été apportées. Les Etats excédentaires, tirent parti de leur abondance énergétique pour essayer d'améliorer leur place sur l'échiquier international. Ceux qui sont déficitaires essaient de sécuriser leurs approvisionnements en exerçant un "ascendant" plus ou moins indirect sur leurs fournisseurs par le biais d'investissements, d'accords exclusifs de coopération, d'un contrôle direct de leurs ressources, d'accords de sécurité et de défense, de présences plus ou moins armées, d'une stratégie qui manie tour à tour la coopération et l'antagonisme des acteurs sur place... Tout cela revient à dire que les interactions entre l'inégalité de la répartition des gisements et de la fragmentation politique croissante du monde ont fait que les énergies fossiles sont devenues un facteur géopolitique de premier plan à travers lequel s'expriment les rapports de domination entre les différents pays. Plus la répartition géographique est inégale, plus la quantité de pays utilisateurs de cette source est importante et plus la probabilité de voir surgir des tensions géopolitiques est vive.

     - A l'intérieur même des Etats, les énergies fossiles sont génératrices de déséquilibre spatial car, sauf dans le cas de pays de très faible superficie, les gisements sont très inégalement répartis à travers leur territoire. Leur mise en valeur crée des foyers de fixation de population et d'infrastructures dont la durée de vie est conditionnée par celle du gisement. Elle peut certes durer assez longtemps, plusieurs générations comme dans le cas de bassins houillers mais à terme la question de leur reconversion finit toujours par se poser. Là encore ce sont les spécificités des territoires qui obligent les sociétés à faire face avec leurs caractéristiques propres à un problème inéluctable, une source d'énergie en chassant une autre, dans l'évolution du système économique. (Michel BATTIAU)

 

      Le pétrole, rappelle, s'il est besoin de le rappeler, Jean-Pierre FAVENNEC est l'énergie de référence parce qu'il présente plusieurs caractéristiques essentielles :

-C'est une matière première stratégique, car "notre civilisation repose en grande partie sur le transports d'individus ou des marchandises. Or, les voitures automobiles fonctionnent essentiellement avec de l'essence ou du gazole, les camions avec du gazole, les avions avec du carboréacteur. D'autres carburants existent : le gaz, les carburants issus de la biomasse, voire l'hydrogène, mais aucun de ces produits n'est actuellement compétitif face aux produits pétroliers. Les produits pétroliers couvrent 97% des besoins de carburant (l'auteur écrit en 2009). le pétrole est donc indispensable dans le secteur du transport et sans lui aucune activité économique n'est possible.

Le pétrole sert aussi à faire la guerre. L'importance du pétrole est apparue avant et pendant la Première Guerre mondiale. (...) Si au début de (cette guerre) le cheval est encore la force de trait la plus importante, le rôle des tanks et véhicules automobiles va bientôt s'avérer prépondérant. Les avions de combat font même leur apparition dans les derniers mois du conflit."

- Le pétrole est liquide, "... cette caractéristique fait du pétrole une énergie facile à produire, facile à transporter, facile à utiliser. De plus, le pétrole est une énergie concentrée : le gaz est beaucoup plus coûteux à transporter et à distribuer, le charbon est un solide qui se prête plus difficilement aux manipulations. L'électricité est elle aussi une énergie coûteuse à produire et impossible à stocker (sous forme de courant alternatif, devons-nous préciser). Cette facilité de production fait du commerce du pétrole le commerce mondial le plus important en volume et en valeur. (...) Le marché du pétrole est mondial car le pétrole se transporte facilement d'un bout à l'autre de la planète."

- Le pétrole est la seule matière première dont le prix peut être très supérieur au coût de production. "Le pétrole ne coûte que quelques dollars à produire au Moyen-Orient et au maximum quelques dizaines de dollars dans les conditions les plus difficiles. Est-ce une conséquence de son caractère stratégique? L'effet d'une rareté réelle ou organisée? Toujours est-il que le prix du pétrole en ce début du XXIe siècle est en moyenne très supérieur à son coût d'extraction. On parle d'une économie de rendre : la rente est l'écart entre le prix (supposé refléter une juste valeur pour le consommateur) et le coût de production. (...)" Cette rente revient à l'Etat en Arabie Saoudite qui en rétrocède une partie à la compagnie nationale, la Saudi Aramco, qui dispose du monopole de l'exploitation des ressources en hydrocarbures du royaume, pour financer les opérations d'exploration, de production, de traitement. "Dans les pays où les sociétés internationales privées (IOC : Exxon, BP, Shell, Total, Chevron...) opèrent seules ou en association avec une société nationale (cas du Nigeria, de l'Angola, voire sur une échelle plus limitée du Venezuela ou de l'Iran), la rente est partagés entre l'Etat et la compagnie pétrolière. En principe lorsque le prix varie fortement, la part de la rente restant à la société pétrolière augmente plus modérément, la règle implicite étant la suivante : l'Etat est le propriétaire des gisements". A noter qu'il n'en a pas toujours été ainsi et que seul le mouvement de décolonisation a permis cette répartition.

  Jean-Pierre FAVENNEC cite deux exemples sur ce rôle fondamental qui fait de la sécurité des approvisionnements et des politiques énergétiques, les pierres angulaires des politiques stratégiques et économiques.

- "Pendant la Seconde Guerre mondiale, la disponibilité de carburants, donc de pétrole brut, est au coeur des décisions stratégiques allemandes : après avoir pris le contrôle des gisements roumains, l'Allemagne nazie, en déclarant la guerre à l'Union Soviétique et en envahissant la Russie, cherche entre autres à mettre la main sur les gisements de pétrole de Bakou et de la Volfa. Les troupes allemandes sont défaites à Stalingrad et échoueront à prendre le contrôle du pétrole russe. Un peu plus tard, Rommel se dirige vers le Moyen-Orient où les gisements géants viennent d'être découverts, mais les troupes britanniques et le manque de carburants l'empêchent de parvenir à ses fins. Les armées allemandes ont alors recours à des carburants obtenus par liquéfaction du charbon." On pourrait multiplier les exemples sur les front européens et asiatiques que l'on peut retrouve par exemple dans le livre de Antony BEEVOR, La Seconde Guerre Mondiale.

- "Dans les pays du tiers-monde une disponibilité insuffisante en produits pétrolier signifie des récoltes plus difficiles et surtout l'impossibilité de les transporter jusqu'à la ville et donc d'alimenter les populations urbaines. Dans les années 1970, l'augmentation du prix du pétrole a eu des conséquences particulièrement néfastes pour de nombreux pays africains : incapables de payer leur facture pétrolière, ils laissent sécher les récoltes sur place faute de moyens de transport pour les acheminer". 

   Pour assurer la sécurité d'approvisionnement, suite aux chocs pétroliers dans les années 1970 et 1980, les responsables économiques occidentaux misent surtout sur la recherche de l'efficacité énergétique (économies d'énergie, mise en place de technologies plus performantes...), comme l'Unnion Européenne en 2005, avec son Livre Vert sur l'efficacité énergétique. Ils comptent également sur la diversification des sources d'énergie, chaque pays utilisant dans des proportions différentes le pétrole, le gaz naturel, le charbon, le nucléaire et les énergies renouvelables, mais c'est surtout dans une politique de diversification géographique des sources d'approvisionnement que leurs efforts a jusque là porté, avant que la prise de conscience des dangers liés aux changements climatiques leur parvienne. 

   Pour le pétrole, l'acheminent de l'énergie se fait soit par transport maritime (pour sa grande majorité) soit par oléoducs (le cas du gaz naturel est différent). Dans les deux cas, la protection des circuits d'approvisionnement nécessite aux yeux des responsables politiques des mesures de protection, parfois militaires. Il s'agit de protéger des zones géographique charnières (détroits, canaux) à la fois d'entreprises politiques qui menaceraient la stabilité de ces zones comme d'ailleurs des zones d'extraction et des actes de piraterie, soit terrestres, soit maritimes.

Les Etats-Unis, seule actuelle super-puissance, assure la sécurisation des approvisionnements en hydrocarbure, à la fois pour eux-mêmes et (parfois) pour leurs alliés. Par des accords de défense, souvent bilatéraux, des bases américaines sont installées un peu partout dans le monde, et s'assurent la libre circulation (même parfois dans les zones territoriales des pays) de leur marine de guerre, présente sur tous les océans et mers du monde. Le dispositif proprement militaire est complété par des mesures "indirectes" (financement de marines d'alliés, surveillance des zones "déstabilisées" ou en voie de l'être).

  Il s'agit pour tous les pays consommateurs, non seulement d'assurer leur consommation courante, mais aussi de mettre en place des stocks de sécurité, pour des besoins civils ou militaires. 

   Jean-Pierre FAVENNEC met l'accent sur l'existence de deux approches distinctes du problème :

- Celle des Etats-Unis qui met l'accent sur l'offre et cherche à assurer la stabilité ds zones productrices, notamment dans la région du Moyen-Orient. l'objectif principal est de permettre un approvisionnement abondant du marché américain, les problématiques environnementales passant au seconde plan. Aujourd'hui, les Etats-Unis sont asses puissants pour se permettre de résister aux appels d'une communauté internationale globalement plus sensible aux problèmes de pollution. De plus, la recherche sur les sources d'énergie a toujours été, depuis leur fondation, un des grands soucis des entreprises pétrolières, et actuellement (mais les choses peuvent vite changer...), les percées technologique sur le gaz de schiste pourrait lui assurer une certaine indépendance dans l'approvisionnement, rendant moins "pesantes" "l'obligation" de sa présence au Moyen Orient, prélude sans doute à d'autres bouleversements géopolitiques...

- L'approche choisie par l'Union européenne procède de la logique inverse, à savoir une diminution de la demande d'énergie. Cette politique a l'avantage de présenter une certaine complémentarité avec les politiques mises en place pour apporter une réponse aux risques environnementaux. Cependant, il apparaît que l'Union européenne abandonne aux Etats-Unis le soin d'assurer la sécurité physique des approvisionnements. De plus entre les proclamations intergouvernementales ou les directives européennes de diminution de consommation d'énergie et les réalisations de cette politique, notamment dans une période où l'on mesure (trop sans doute) les financements correspondants, un délai assez long peut se produire...

 

Jean-Pierre FAVENNEC, Géopolitique de l'énergie, Besoins, ressources, échanges mondiaux, Editions Technip, 2009 ; Michel BATTIAU, L'énergie, Un enjeu pour les sociétés et les territoires, Ellipses, 2008.

 

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3 juillet 2013 3 03 /07 /juillet /2013 12:30

     La géopolitique de l'énergie ne traite, au vu des manuels et des traités quand ils la mentionnent et l'analysent, ce qui n'est pas le cas partout, encore que de géopolitique des énergies fossiles, surtout du pétrole et du gaz naturel, et à propos de la production, de la circulation et de la distribution de l'électricité, surtout de l'énergie nucléaire. Or la production d'énergie, à partir du XIXe siècle, n'est pas du tout la même que celle des siècles antérieurs et, sans doute, faut-il l'espérer, la même que dans le courant du IIIe millénaire. Analyser une géopolitique de l'énergie revient donc, suivant l'énergie en question - animale, humaine, mécanique, électrique, combustible (du feu au pétrole) - à étudier certaines composantes qui apparaissent dans tous les cas ou dans les cas les plus fréquents, à travers les siècles.

   Parmi ces invariants,  nous pouvons énoncer :

- une présence massive des sources d'énergie sur des espaces restreints ;

- une utilisation d'énergie pour l'extraction même de ces énergies ;

- une circulation (transport) de ces énergies ;

- une demande de cette énergie inégale également suivant les territoires ;

- une présence de "maîtres de l'énergie", fraction ou partie des populations productrices ou contribuant à leur distribution voire contrôlant les circuits de consommation, qui en tire un pouvoir, suivant les civilisations, principalement religieux, politique, économique et/ou social. Ces parties de la la pupolation participent à la structure du pouvoir dans leurs sociétés respectives et influent sur l'ensemble de la géopolitique, y compris celle qui ne concernent pas directement l'énergie.

   Nous sommes tellement centrés sur les difficultés d'approvisionnement contemporaine en énergie que nous en oublions tout le reste, dans le temps et dans l'espace.

Alors même que les types d'énergie eux-mêmes - en concurrence ou en complémentarité - influent sur la géopolitique globale. Pour prendre un exemple, au XIXe siècles, coexistent dans des conflits permanents, plusieurs formes d'énergie, parfois très distantes les unes des autres, par les pratiques sociales mises en oeuvre. En Europe émerge une véritable économie du charbon de terre alors qu'en Inde domine encore largement l'utilisation de l'énergie animale et humaine, et cela dans de nombreux secteurs d'activités...

 

     Une géopolitique de l'énergie, très différente d'une période de dominance énergétique à une autre, doit tenir compte de caractéristiques propres à l'énergie. Il existe en effet une différence entre énergie primaire et énergie secondaire dont nous devons tenir compte.

On parle d'énergie primaire pour désigner l'énergie directement issue de l'exploitation d'une ressource disponible dans la nature : bois, charbon, pétrole, gaz naturel, vent, rayonnement solaire, énergie hydraulique ou géothermique. On peut considérer, avant le XIXe siècle, en outre, l'énergie humaine et l'énergie animale comme des énergies primaires. Néanmoins, certaines énergies ne sont pas toujours directement utilisables : il faut d'abord les transformer (raffinage du pétrole pour obtenir de l'essence).

L'énergie secondaire est le résultat d'une transformation d'une énergie primaire au moyen d'un système de conversion : l'électricité (énergie secondaire) est par exmeple produite à partir de l'exploitation du charbon (énergie primaire) ou de gaz (énergie primaire) dans une centrale thermique, d'uranium (énergie primaire) dans une centrale nucléaire.

le passage d'une énergie primaire à une énergie secondaire se fait avec des pertes de transformation ou de conversion. 

    Dans l'Antiquité, et auparavant, les seules ressources sont la force humaine (à partir du travail des esclaves notamment), la traction animale (pour le transport) et la biomasse, en particulier le bois pour la cuisson, le chauffage et l'éclairage. Toutefois, dans l'Antiquité existe déjà de l'énergie mécanique, notamment à partir de l'utilisation de l'eau. Au Moyen Age européen, viennent d'Orient les moulins à vent qui fournissent une énergie plus efficace, en particulier pour l'industrie alimentaire et l'industrie textile. Le moulin à eau, plus puissant, redécouvert parfois, permet le développement des moulins à papier et des moulins à battre le fer.    

    Ce n'est que il y a peu de temps, vers le XIXe siècle, que est mise en oeuvre une énergie mécanique massive, notamment à partir de l'utilisation du charbon pour faire mouvoir des machines à vapeur.

    La découverte de l'énergie électrique, énergie secondaire par excellence, fabriquée d'abord par détente de vapeur produite par la combustion du charbon, enclenche une révolution de grande ampleur. L'utilisation du pétrole dans les centrales thermiques dynamise l'évolution de la société industrielle. L'invention du moteur à explosion modifie ensuite son visage ; le pétrole devient la source d'énergie la plus importante du point de vue géopolitique. L'éloignement, la rareté de cette source d'énergie des lieux d'utilisation la rend proprement stratégique, au même titre que les minerais de fer, de cuivre,.

  L'utilisation au siècle dernier de l'électricité produite par l'énergie nucléaire et par des centrales à cycle combiné, alimenté au gaz naturel provoque un développement accéléré de la société industrielle.

 

    Ainsi, une géopolitique de l'énergie humaine est envisageable, même si cela est bien sûr anachronique par rapport à l'apparition de la géopolitique dans l'histoire des idées, en considérant des sources géographiquement située d'esclaves, dans la mesure même où l'esclavage pour dettes et l'esclavage par faits de guerre ne suffit plus à alimenter un système esclavagiste comme celui de la civilisation gréco-romaine. Un commerce d'esclave s'organise pour alimenter le système économique romain, le fournir en énergie romaine, ceci d'autant plus que le travail est considéré par les élites comme une activité dégradante et qu'il n'est plus question à partir d'une certaine période d'alimenter les marchés d'esclaves à partir du vivier des populations conquises. De véritables sources d'esclaves, bien délimitées, une circulation d'esclaves, l'activité d'une puissante classe de commerçants d'esclave, des points de concentration de la demande d'esclaves, tout cela peut fournir matière à une géopolitique.

    Il en est de même pour l'eau, les sources où l'eau est suffisamment puissantes pour faire mouvoir des moulins constituent autant de points stratégiques. 

    Dans tous les cas, existent des maîtres de l'énergie, que ce soit du feu dans la préhistoire ou du pétrole dans le monde moderne, qui occupent dans les sociétés en question des places centrales. Et de leur point de vue, s'il n'existe évidemment pas de pensée géopolitique (mais il existe une certaine pensée stratégique en revanche...), il existe des zones à surveiller et à défendre, non seulement contre des forces qui menaceraient l'approvisionnement en énergie, mais également contre les concurrents. La défense des points de concentration en énergie primaire est incluse dans la défense des voies commerciales d'approvisionnement en énergie. Les zones de guerre sont souvent, de ce fait, des zones récurrentes suivant les civilisations, précisément parce qu'elles constituent des points de concentration ou de circulation de l'énergie indispensable à leur fonctionnement. C'est aussi vrai dans l'Antiquité, au Moye-Age... que de nos jours, même s'il faut attendre le surdéveloppement des transports qui rapetissent dans l'imaginaire l'espace global d'activité, pour voir naître une géopolitique qui analyse les constantes et les variables des mouvements sociaux, politiques, économiques, militaires, en fonction des caractéristiques du climat, du relief, de la forme et de la masse des mers et des océans comme des terres, et de leur rapport entre eux; 

 

   De nos jours, qui dit géopolitique de l'énergie dit géopolitique du pétrole. Car le pétrole reste l'énergie de référence, matière première stratégique, seule matière première dont le prix peut être très supérieur au coût de production, matière première également facile à transporter et facile à utiliser. De manière proche, le gaz naturel, également hydrocarbure est englobé dans cette géopolitique-là.

  L'utilisation du pétrole est multiple, dans les transports et dans la production d'électricité, mais également dans la fabrication de biens manufacturés (plastiques...), ce qui en est fait la matière la plus susceptible de provoquer et de faire perdurer les conflits armés dans le monde. Les entreprise pétrolières et les Etats défendent les sources de pétrole avec une férocité qui rappelle celle des Romains pour protéger les voies d'approvisionnement en esclaves. 

 

Jean-Pierre FAVENNEC, Géopolitique de l'énergie, Besoins, ressources, échanges mondiaux, Editions Technip, 2009.

 

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29 janvier 2013 2 29 /01 /janvier /2013 15:26

   Un des avantages de prendre le mot géostratégie au lieu de géopolitique (mais ce n'est pas ce que l'Histoire a retenu), c'est qu'à l'inverse de géopolitique, terme qui peut être rendu impersonnel en se rattachant directement à un pays, une région, une religion, voire une activité (le tourisme, la santé...), le terme géostratégie dérive de stratégie, qui suppose des stratèges ou des stratégistes, et qui se trouve directement actif : un acteur mène une géostratégie, soit une stratégie sur un lieu, une région, un pays...  La discipline qui émerge au XIXe siècle aurait pu s'appeler "géostratégie", rappelle Hervé COUTEAU-BÉGARIE. "Si l'histoire du concept de géopolitique peut être reconstituée avec certitude, celle du concept de géostratégie est plus floue." Le chercheur italien, le colonel Ferruccio BOTTI identifie le général piémontais Giacomo DURANDO, avec son Della nazionalita italiana (1846), comme l'inventeur des concepts, simultanément, de géostratégie et de géotactique (voir Stratégique n°58, 1995-2).

 

    Alors que la géopolitique se suffit à elle-même, la géostratégie n'est, en règle générale, poursuit Hervé COUTEAU-BÉGARIE, définie que par référence à sa "soeur aînée". Pierre CÉLÉRIER (Géopolitique et géostratégie, PUF, 1955) affirme que "la géostratégie, soeur cadette de la géopolitique, forme avec elle un diptyque homogène qui offre ainsi au politique et au militaire une même méthode d'approche de problèmes nécessairement connexes dans le monde actuel". Mais il se garde de proposer une définition. Dans la recherche de cette définition, le rédacteur du Traité de stratégie écarte la distinction de Saül B COHEN (qui part des conceptions de région géostratégique et de région géopolitique...) et présente celles d'Yves LACOSTE, du groupe de géostratégie du Laboratoire de stratégie théorique de la Fondation pour les Etudes de Défense Nationale et du contre-amiral François CARON.

   Yves LACOSTE oppose le concept de géostratégie à celui de la géopolitique (L'Occident et la guerre des Arabes, Hérodote n°60-61, 1991 et Géospolitique et Géostratégie, Stratégique, 1991-2). Il propose de "réserver le terme de géopolitique aux discussions et controverses entre citoyens d'une même nation (ou habitants d'un même pays) et le terme de géostratégie aux rivalités et aux antagonismes entre des Etats ou entre des forces politiques qui se considèrent comme absolument adverses." Les exemples qu'il cite peut amener à réserver la géopolitique aux pays démocratiques, mais il nous semble que l'on se rapproche davantage pour la géostragie des acteurs de la stratégie. 

    Le groupe de géostratégie du Laboratoire de stratégie théorique de la FEDN propose un autre critère : la géopolitique raisonnerait en termes de zones d'influence alors que la géostratégie raisonnerait en termes de glacis (A quoi sert la géostratégie?, Stratégique, n°50, 1991-2). Cette conception peut apparaître trop réductrice. Elle se réfère par priorité, sinon exclusivement à une géostratégie du temps de paix, alors même que le conflit par excellence est et reste la guerre. Il faut donc trouver, observe toujours Hervé COUTREAU-BÉGARIE, "une définition qui témoigne de l'élargissement de la géostratégie au temps de paix, sans oublier qu'elle trouve d'abord et surtout son application dans le conflit."

    Le contre-amiral François CARON insiste sur la "parenté très intime qui unit à travers les mêmes données les deux mondes de la géopolitique et de la géostratégie... La géopolitque ne peut-être que l'étude des facteurs généraux dont la dimension est de nature à affecter, en profondeur, dans un sens ou dans l'autre, le projet politique ; (la géostratégie) analyse l'ensemble des données de toutes sorte, appartenant tant à l'économie qu'à la sociologie, à la démographie, mais aussi au domaine militaire, susceptibles d'affecter la stratégie générale mise en oeuvre par l'Etat" (Géopolitique et géostratégie, Stratégique n°58, 1995-2). Cette distinction a l'immense mérite, selon notre auteur, de la clarté et de la simplicité : à la géopolitique l'étude du projet, à la géostratégie celle de l'exécution. "Mais l'objet proprement dit de la géostratégie ainsi entendue est trop vaste pour être véritablement appréhendé : il a vocation à tout englober, sans que la spécificité "géo" apparaisse clairement."

     Dans les controverses et les interrogations sur le sens de la géostratégie émerge peut-être la proposition de Zbigniew BRZEZINSKI (Game Plan. A Gestrategic Framewaork for the Conduct of the US-Soviet Contest, New York, The Atlantic Monthly Press, 1986) : la géostratégie n'est-elle simplement que le produit de la fusion de considérations stratégiques et géopolitiques. Lucien POIRIER (postface aux Transformations de la guerre, du général Colin) s'interroge sur la pertinence du concept : "L'espace est l'une des catégories usuelles de la pensée stratégique, laquelle s'inscrit dans la dimension "géo". Dire géostratégie est tautologique." Mais la même objection pourrait être faire à la géopolitique. 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE conclue que la réflexion sur l'épistémologie de la géostratégie est très faible, contrairement à celle sur l'épistémologie de la géopolitique...

    Ce qui ne l'empêche pas, pour cerner sa signification, d'enclencher son propos sur la géographie militaire. Son historique montre son importance d'abord de premier plan puis déclinante, au profit d'un mouvement de géostratégistes qui mettent en avant  la nécessité pour le stratège d'élaborer en fonction du terrain, une géostratégie, une logique de la stratégie en fonction de la géographie rencontrée dans ses mouvements. Ce qui amène alors notre auteur à aborder la géostratégie en tant que stratégie des Etats, en tant que stratégie des grands espaces, que stratégie unifiée ensuite... La géostratégie s'organise alors en tant que stratégie de la complexité, par des actions de grande dimension comme l'est la stratégie contemporaine qui se réparti en ensembles terrestres, maritimes, aériens et spatiaux plus ou moins liés. Du coup, la géostratégie, tenant compte des évolutions modernes, est une stratégie fondée sur l'exploitation systématique des possibilités offertes par les grands espaces en terme d'étendue, de forme, de topographie, de ressources de tous ordres.          Une telle approche, conclue Hervé COUTEAU-BEGARIE, après avoir effectué l'histoire des choses que la géostratégie peut recouvrir, au-delà de définitions originelles, suggère bien l'idée centrale, celle d'une mondialisation et d'une complexification de la stratégie à l'époque contemporaine. "On pourrait dire, en simplifiant, que la géographie militaire raisonnait d'abord en termes de terrain et de fronts, alors que la géostratégie raisonne en termes d'espace et de réseaux (les fameux C4I américains : Command, Control, Communication, Computer and Intelligence) ; que la géographie militaire était descriptive et statique, alors que la géostratégie se veut prescriptive et dynamique. La géostratégie, finalement, est soeur de la stratégie nucléaire. Elle essaie de rendre compte de la mutation de la stratégie de l'action, tandis que la stratégie nucléaire analyse l'apparition de la stratégie de dissuasion."

 

    Martin MOTTE effectue le même constat des controverses et des flous qui entourent la définition de la géostratégie. Alors que celle-ci était encore inconnue du grand public jusque dans les années 1980, la géostratégie se décline dans un peu n'importe quel sens.

En fin de compte, "on peut risquer une définition de la géostratégie comme partie de la stratégie générale militaire qui traite des opérations à l'échelle macrogéographique, c'est-à-dire à une dimension spatiale suffisante pour exclure la constitution d'un théâtre uniques. Son objet propre est la coordination stratégique et logistique des différents théâtres, envisage dans sa relation aux divers milieux physiques comme aux configurations spatiales. La coordination stratégique envisage l'effet produit par les opérations d'un théâtre donné sur les autres théâtres ; la coordination logistique porte sur le transfert des forces entre théâtres."

Après un commentaire qui limite la portée d'une telle définition et en tenant compte des réflexions de Hervé COUTEAU-BÉGARIE, l'auteur, professeur agrégé d'histoire, écrit que "bien qu'il s'avère impossible de réduire la géopolitique à une définition univoque, on ne peut qu'être frappé de l'extraordinaire fécondité des réflexions développées autour de ce concept. Fort éclairant à cet égard est le constat, récemment formulé par Hervé COUTEAU-BÉGARIE, de la corrélation entre l'application d'une pensée explicitement géostratégique et la modestie des forces armées réellement disponibles (ainsi dans l'Espagne de 1900, en Amérique Latine, etc.) : tout se passe comme si la géostratégie, plus qu'une discipline universitaire ou une pratique militaire stricto sensu, constituait d'abord un imaginaire stratégique, poésie des grands espaces. En faisant la part des fantasmes auxquels peut prédisposer le mot "poésie", il ne faut pas oublier qu'il désigne étymologiquement une intuition créatrice (...), dans la mesure où la géostratégie ouvre l'esprit à l'intelligence des phénomènes spatiaux qui affectent un certain nombre de conflits contemporains, elle peut constituer à une merveilleuse conduite de l'action. 

Au reste, parce qu'elle concerne la guerre, "art tout d'exécution", selon l'heureuse formule de Napoléon, la géostratégie est plus concrète que la géopolitique, souvent prompte aux mirages des emballements de l'idéologie : c'est l'épreuve de force qui démontre de facto la pertinence de tel ou tel échaffaudage géopolitique. La distinction proposée par Franck Debié entre le traitement géopolitique de l'espace comme zone d'influence et l'usage militaire qu'en fait la géostratégie révèle ici toute sa portée, car l'influence, phénomène immatériel, est facilement mise à mal par la brutalité des armes. Les investissements massifs de la France en Russie tsariste, entre 1892 et 1914, n'ont pas survécu à l'impossibilité pratique d'appuyer directement l'allié oriental, géostratégiquement isolé par l'entrée en guerre de l'Empire Ottoman et la fermeture des détroits... L'objectivité géostratégique pourrait bien être, en fin de compte, le tribunal de la subjectivité géopolitique."

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de Stratégie Comparée, 2002 ; Martin MOTTE, Géostratégie, dans Dictionnaire de stratégie, sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et Jean KLEIN, PUF, 2000.

 

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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 14:45

        Revenant sur les analyses antérieurs des analystes, notamment marxistes ou marxisant, qui utilisaient la grille de lecture géopolitique Nord-Sud ou Centre/Périphérie, Yves LACOSTE constate avec beaucoup que la Chine est passée du statut de puissance située à l'extérieur à statut de puissance façonnant puissamment un nouveau centre.

"D'où des discours que l'on peut résumer en substance : Pourquoi le capitalisme s'était-il développé en Europe occidentale? Parce qu'elle était le centre. Pourquoi le centre est-il passé aux Etats-Unis? Parce que l'Europe est devenue leur périphérie. Mais pourquoi y-a-t-il des pays "sous-développés"? Parce qu'ils forment la périphérie. Mais comment différencier ces périphéries? C'est ce que n'explique pas le modèle. En termes de géo-histoire, il est, en vérité, mis en cause par l'existence même de la Chine.

L'empire chinois, l'"empire du Milieu", fut de toute évidence durant des siècles le centre du monde ou du moins de l'ancien monde, le centre de toute évidence tant par sa prépondérance démographique que par son avance technique et scientifique. Alors pourquoi la Chine est-elle tombée dans la périphérie? L'attaque occidentale, les trop fameuses "guerres de l'opium", cette politique de la canonnière, aurait, tout aussi bien,pu être repoussée, comme elle le sera un peu plus tard au Japon. Les forces de celui-ci étaient pourtant bien petites en regard de celles de l''empire chinois. On peut réfléchir sur les causes qui ont empêché que se constitue, dans cet empire bureaucratique, une vraie bourgeoisie, alors qu'elle a pu de former, dans les structures féodales du Japon, comme cela avait été le cas en Europe occidentale. Telles sont les questions qu'autrefois je me suis posées, et tout d'abord à propos du monde musulman, tout en ayant la chance de me trouver impliqué, en tant que géographe, dans un certain nombre de conflits qui se déroulaient dans le tiers-monde (Yves LACOSTE, Unité et diversité du tiers-monde - des représentations planétaires aux stratégies sur le terrain, Maspero, 1980). 

Mais aujourd'hui, ce sont d'autres problèmes qui se posent à nous, pour essayer de comprendre quelles sont les causes profondes du formidable développement de la Chine, en dépit mais aussi à cause des processus de mondialisation : développement formidable par sa rapidité et l'effectif énormes des populations qu'il mobilise. La Chine est véritablement en train de changer l'ordre du monde : si elle porte encore beaucoup de séquelles des phénomènes de sous-développement qu'elle a connus et de l'autarcie maoïste, l'essor de son capitalisme à direction communiste fait éclater le fameux modèle centre/périphérie. A moins que l'on considère que la Chine est en train de devenir un nouveau centre du monde, ce que les dirigeants de l'URSS n'avaient jamais envisagé en termes économiques, mais seulement au plan de la politique et de l'idéologie.(...)".

 

     Jean-Pierre CABESTAN, directeur de recherche au CNRS, rattaché à l'UMR de droit comparé de l'Université Paris 1, chercheur associé à l'Asia Centre, estime qu'en matière de politique étrangère, une Chine sans ennemis n'est pas forcément une Chine rassurante. "La monté en puissance de la Chine au cours des années 1990 a gonflé les ambitions régionales et mondiales de ce pays. Si ces ambitions restent aujourd'hui inchangées, néanmoins depuis, depuis 2001, et ceci avant le 11 septembre, le style comme les objectifs de la politique étrangère de la Chine populaire ont notablement évolué, adoptant des contours plus consensuels et modérés et surtout moins anti-américains. (...) Le Chine ne cesse d'insister sur le caractère "pacifique" de son développement et de son émergence mondiale. Il n'en demeure pas moins que cette modération trouve sa limite dans la question de Taïwan, abordée avec toujours autant d'intransigeance par la nouvelle direction du Parti communiste chinois, les relations sino-japonaises, encore à bien des égards passionnelles, et plus encore dans l'accélération de la modernisation de l'outil militaire appelé à soutenir et garantir cette "ascension pacifique" et la concurrence stratégiques avec les Etats-Unis." L'auteur aurait pu ajouter l'épineuse question du Tibet... "La dépendance extérieure croissante de l'économie chinoise et l'intégration progressive de ce pays dans la communauté mondiale pourront-elles tempérer les ardeurs et la fierté nationalistes que cette reconquête par la Chine de son statut de grande puissance a immanquablement sécrétées?."  Cet article, écrit en 2007, ne tient pas encore compte évidemment d'un certain essoufflement constaté de l'économie chinoise (depuis le début des années 2010), et de l'accumulation de problèmes environnementaux de plus en plus évidents. Bien entendu, le recul manque pour affirmer la réalisation de ces ambitions chinoises, le bruit médiatique et la propagande officielle précédant souvent son effectivité. 

   En tout cas, la Chine a une nouvelle priorité : sécuriser sa dépendance économique extérieure, car structurellement, l'essentiel de la croissance chinoise provient de ses activités économiques tournées vers l'extérieur du continent. "Parallèlement (à son développement militaire et politique), plutôt que de chercher à retrouver une autonomie énergétique et alimentaire illusoire, Pékin s'est au contraire efforcé de sécuriser sa dépendance économique extérieure croissante par la mise en place, à travers l'investissement et le commerce, d'un réseau toujours plus dense de liens de coopération avec les pays du Moyen-Orient, d'Afrique et d'Amérique Latine, dont les Etats-Unis et le monde développé dans son ensemble sont également, à des degrés divers, tributaires."

  Avec sa politique de sécurité tournée avant tout vers Taîwan et les Etats-Unis se pose la question d'une "émergence pacifique" :

- un développement dans un environnement pacifique ou le retour de Taïwan à la patrie ;

- la coexistence multipolaire y compris avec ses voisins les plus proches (Japon, Inde, Russie) ou la rivalité entre puissances pour la supémati en Asie-Pacifique et plus particulièrement en Asie orientale ;

- une meilleure sécurité et une plus grande influence régionale par le multilatéralisme ou un jeu bipolaire qui hisse la Chine au-dessus des autres grandes puissances pour en faire la quasi-égale des Etats-Unis et, demain, la véritable superpuissance mondiale.

"On peut penser que la Chine débattra encore longtemps (d'options) tout en tentant de les concilier. Cependant, plus que les rivalités internationales, ce seront les contraintes internes de l'interdépendance économique mondialisée qui continueront de peser sur les choix diplomatiques qu'elle fera à l'avenir. (...)".

 

   Par contraintes internes, il faut entendre les conflictualités politiques vives résultant du maintien du Parti Communiste comme centre politique officiel de la Chine, mais aussi les multiples problèmes environnementaux qui sont véritablement à la mesure de son immensité, et encore le jeu des dynamiques régionales propres à l'Empire du Milieu.

  Thierry SANJUAN cite les différentes analyses qu'on peu en faire, au delà des chiffres. Ces analyses doivent rendre compte à la fois de la dimension macroscopique et de la diversité,multiple et microscopique : "naviguer ainsi à diverses échelles et sur plusieurs lieux parfois distants les uns des autres de 3 000, 4 000 voire 5 000 km."

Des géographes proposent successivement depuis de nombreuses années différentes grilles de lecture pour comprendre cette diversité régionales. "D'Élisée RECLUS aux auteurs actuels, ce sont à la fois des lectures qui s'inscrivent dans le temps de la discipline géographique et dans les mutations propres à la Chine. Pour autant, chacune apporte des clés nouvelles, originales, de compréhension, sur lesquelles se fondent les suivantes, en les prolongeant ou en s'y opposant. En cela, l'histoire d'une lecture régionale de la Chine par la géographie française révèle aussi nos non-dits, nos grilles héritées d'interprétation, mais aussi les éléments structuraux d'une géographie de la Chine que les bouleversements spatiaux, économiques et sociaux en cours ne suppriment pas mais recomposent."

Trois types principaux de critères ont aidé à rendre compte des découpages régionaux :

- les critères identifiant les grands ensembles physiques (topographie, hydrométrie) et humains (densité et distribution démographiques, peuples han et non han) ;

- les critères liés au développement économique (industrialisation, degré d'ouverture en fonction des investissements directs étrangers et des exportations) ;

- les critères fonctionnels fondés sur les liens, les hiérarchies et les solidarités territoriales, les rapports centre-périphérie, les polarisations et les réseaux, les régionalisations et les conflits de pouvoirs.

"Trois temps de réflexion semblent également découler de ces critères : une géographie régionale qui découpe du nord au sud le territoire en fonction des bassins fluviaux jusqu'aux années 1970 ; une fragmentation est-ouest avec le développement économique du littoral dans les années 1980 et 1990 ; et enfin, une lecture où les polarités de l'espace chinois impulsent des degrés inégaux d'intégration à l'économie mondiale."

    Pierre GOUROU (La Terre et l'homme en Extrême-Orient, Flammarion, 1940, réédition en 1972) examine les contraintes topographiques. Elles tiennent dans une opposition entre les basses terres rizicoles, très anciennement et densément peuplées par le peuple chinois ou sinisés, et les montagnes, mal mises en valeur et le plus souvent abandonnées à des populations minoritaires qui y ont été refoulées.

     Élisée RECLUS (L'empire chinois, dans Nouvelle Géographie Universelle. La Terre et les hommes, tome 7 : L'Asie orientale, Hachette, 1882) est soucieux, à la suite des travaux de Ferdinand Freiherrn von RICHTHOFEN (1877-1912, 1898 et 1907)) et de George Babcock CRESSEY (1934), de lectures synthétiques qui ne soient pas seulement thématiques (topographie, climats, régions agricoles, régions industrielles, grandes régions administratives), ni de simples catalogues de provinces. Il opère une division régionale de la Chine des Han selon trois critères : une énumération latitudinale allant du nord au sud, une régionalisation par les principaux bassins hydrographiques et une subdivision secondaire en provinces. Deux axes de lecture s'imposent : une interprétation politico-historique qui part du coeur de l'Empire pour gagner ses marges et un rôle structurant accordé aux trois grands fleuves (fleuve Jaune, Yangzi, Xijiang).

    Jules SION (Géographie universelle, tome 9 : Asie des moussons, 1ère partie : Chine-Japon, Armand Colin, 1928) dégage trois entités, la Chine du Nord, une région médiane - celle du Yangzi, et la Chine du Sud, qui correspondent pour l'essentiel aux trois grandes régions fluviales. Cette lecture s'impose dans la géographie française de la Chine jusqu'au début des années 1990. 

    A partir des années 1990, les transformations rapides et profondes de l'espace chinois poussent les géographes à abandonner une perspective typologique et classique. Ils rompent complètement avec les lectures héritées d'Elisée RECLUS, Jules SION ou Pierre GOUROU. A noter que certaines analyses accordent sans doute trop de crédibilité aux statistiques à l'échelle provinciale parfois difficile à comparer entre elles...

A notre avis, nombre d'auteurs ne prennent pas assez de recul pour effectuer leurs raisonnements et peuvent être victimes des manipulations des sources au niveau chinois. L'opacité ne concerne pas seulement les aspects politiques en Chine... Toutefois, les efforts des géographes, notamment par leurs correspondances mutuelles peuvent permettre de rétablir (redresser) un certain nombre de données.

     Jean-Pierre LARIVIÈRE (avec Jean Pierre MARCHAND, Géographie de la Chine, Armand Colin, 1991) découpe l'espace chinois non plus en grandes régions Nord, centre et Sud, mais en trois vastes bandes longitudinales (littoral, intérieur et Ouest). Thierry SANJUAN (La Chine, Territoire et société, Hachette, 2000) nuance cette présentation en fonction du degré d'ouverture économique et, secondairement, des enjeux géopolitiques internes. 

     Pierre TROLLIET (Géographie de la Chine, 1993, réédition 1996) propose une nouvelle interprétation de l'organisation de l'espace chinois. Il distingue également trois grandes zones : les provinces littorales ouvertes, la Chine intérieure et la Chine périphérique. Les critères retenus permettent des discriminations internes en fonction des formes de développement et d'une chronologie de l'ouverture. 

     Pierre GENTELLE (Géographie universelle, tome Chine, Japon, Corée, sous la direction de Roger BRUNET, Belin-Reclus, 1994) accentue cette approche et décline la géographie chinoise, comme un projet global, parlant d'un polycentrisme littoral jusqu'aux périphéries, qui payent le "prix de la modernité".

     Guillaume GIROIR (Processus de développement et dynamiques régionales en Chine, dans La Chine et les Chinois de la diaspora, sous la direction de Jean-Pierre LARIVIÈRE, CNED-SEDES, 1999) propose une nouvelle lecture des disparités du territoire chinois. Il maintien une tripartition longitudinale en y intégrant les dynamiques urbaines. 

      Alain REYNAUD (La Chine ou le "grand dragon", dans L'espace Asie-Pacifique, avec Jean DOMINGO et Alain GAUTHIER, Bréal, 1997) propose une lecture régionale depuis les pôles littoraux et graduant l'espace chinois suivant leur niveau d'intégration à l'économie mondiale. 

  Pour Thierry SANJUAN, une lecture globale doit partir des vocations différentes des métropoles littorales, de leurs rôles dans les recompositions des pouvoirs au sein de l'Etat et de leurs combinaisons fonctionnelles avec les autres grandes villes chinoises. Les atouts et les difficultés de Pékin, Hong Kong, Shangaï... pèsent sur la dynamique économique.

"... Les grandes villes chinoises, littorales comme intérieures, sont également dans des logiques de spécialisation économique, de marketing urbain et de rivalités régionales. Elles jouent en cela de leur puissance économique ou de leur situation géographique pour s'aménager des marges de manoeuvre et recomposer à leur profit des aires de rayonnement. Elles ont toutes entamé dans les années 1990 d'ambitieuses politiques d'aménagement interne et de réformes structurelles qui doivent les poser comme les pôles de référence d'une nouvelle modernité chinoise dans leur région, en Chine, voire en Asie et dans le monde. Elles expriment en cela de nouveaux localismes régionaux, dont elles deviennent des porte-drapeau. le développement a ainsi réactivé, en leur donnant une nouvelle force, des localismes régionaux, où provinces, municipalités, districts, bourgs peuvent entrer en concurrence voire en opposition entre eux. L'essor économique aggrave le morcellement territorial, tout en créant de nouvelles solidarités productives, commerciales, financières entre les villes, pôles de réseaux d'échelle locale, régionale, nationale, parfois internationale. Aujourd'hui, les dynamiques régionales sont ainsi productrices de dislocations comme de liens recomposés entre les territoires de la chine. Trois types de pouvoirs principaux s'imposent désormais : l'Etat central, les autorités microlocales à l'origine de développements spectaculaires comme celui du delta de la rivière des Perles et surtout, depuis les années 1990, les pouvoirs des métropoles et des grandes villes. La Chine n'éclate pas dans la mesure où les dissensions, horizontales comme verticales, entre ces différents acteurs s'expriment au sein du Parti-Etat. Les négociations sont permanentes entre ces instances intra-étatiques, mais sans qu'une vraie menace de sécession soit envisageable."

 

Yves LACOSTE, Thierry SANJUAN, Jean-Pierre CABESTAN, dans Chine, Nouveaux enjeux géopolitiques, Hérodote, n°125, 2ème trimestre 2007.

 

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21 janvier 2013 1 21 /01 /janvier /2013 15:17

       Les études géopolitiques ont la vocation de faire comprendre les contraintes géographiques qui pèsent sur les politiques des Etats, tant dans leurs entreprises extérieures que dans leur capacité à maintenir la cohésion interne. Même si elles débordent - la lecture de nombres ouvrages de "géopolitique" le montre - sur l'histoire, l'économie, et même la culture, tout en prenant garde à ne pas perdre le fil conduction qui est la politique d'un grand acteur possédant (mais cela ne se vérifie pas toujours) des capacités d'exercer la force (qui peut être seulement morale), et singulièrement la violence, l'essentiel est de comprendre comment un Etat, un Empire peut naître, s'étendre et perdurer. Singulièrement pour la Chine, très grand ensemble géographique où des éléments de relief et de climat pèse. Pour laquelle il est important (pour elle-même et pour ses "partenaires" dans le monde) de comprendre comment se défendre en tant qu'ensemble unifié et cela sur au moins deux plans, face à ses voisins extérieurs, et face à d'autres acteurs présents à l'intérieur de son territoire. 

 

    Aymeric CHAUPRADE et François THUAL présentent dans leur Dictionnaire de Géopolitique, un article sur la chine qui est très caractéristique de ce que nous écrivons plus haut. Après une présentation proprement géopolitique, tout un développement présente l'histoire chinoise depuis l'époque moderne (fin du XVIIe siècle), et après la guerre du Pacifique en 1945, analyse l'évolution du "communisme chinois" notamment dans ses aspects économiques et stratégiques. S'il n'y avait quelque ancrage sur la géopolitique, nous pourrions retrouver cet article dans un atlas stratégique. Loin de nous de déplorer une pluridisciplinarité entre études sur la géopolitique, la stratégie ou l'économique, mais au bout du compte, nous n'en savons pas beaucoup plus sur les liaisons entre le relief et le climat de la Chine et ses positionnements stratégiques... N'exagérons pas, ce n'est pas tout à fait vrai, mais nous pourrions percevoir bien plus les contraintes proprement géographiques qui pèsent sur la définition d'une politique de défense... Pour la Chine par exemple.Sans doute, les obstacles géographiques ne pèsent-ils plus comme auparavant sur cette politique de défense. Si le relief peut-être contourné, le climat pose et va poser de plus en plus de poblèmes...

Quoi qu'il en soit, lisons ce qu'ils en disent :

"Depuis plus de deux mille ans, l'espace chinois n'a cessé de connaître des mouvements de désintégration et de réunification. La civilisation chinoise, l'une des plus anciennes du monde, put s'étendre de manière unifiée à partir de sa base de peuplement des Hans, grâce à la solidité de sa structure étatique : la diversité des dialectes de l'Empire chinoise trouva un cadre unificateur dans l'écriture idéographique, dont la connaissance donna aux mandarins un rôle déterminant dans la formation et la pérennité de l'Etat chinois. A l'époque moderne, sous la dynastie mandchoue des Qing, vers la fin du XVIIe siècle, une forte poussée démographique fut la cause d'une expansion territoriale importante. En quelques décennies, le territoire de la Chine doubla de superficie : les frontières de la Chine débordèrent jusqu'au coeur de l'Asie centrale ; le Tibet fut annexé, ainsi que la Sibérie méridionale. Au XVIIIe siècle, le territoire de la Chine avoisinait les 12 millions de km2, alors que sa superficie actuelle est de 9,6 millions de km2. Parallèlement à cet accroissement du territoire, la vassalisation de la périphérie de la Chine - Corée, Birmanie, Népal - fut renforcée. (...)" Suivent la description de l'inversion de ce mouvement d'épanchement territorial au début du XIXe siècle, lesTraités inégaux de 1842, l'expansion du Japon de la fin du XIXe siècle, l'affrontement majeur de la Chine nationaliste et de la Chine communiste après la capitulation du Japon en 1945, la confrontation avec l'Union Soviétique après la déstalinisation, la deuxième guerre d'Indochine, la sortie d'un certain isolationnisme à la fin des années 1970, pour sortir d'une situation entre l'Empire soviétique et le bloc impérialiste (Etats-Unis plus ses alliés), la période post-maoiste, au début des années 1980, le début du processus d'ouverture économique, dans un concept de "socialisme de marché", l'insertion dans le processus de mondialisation actuel... "A l'orée du XXIe siècle, c'est une Chine en cours de modernisation, forte de ses un milliard deux cent mille habitants, qui retrouve le chemin de la "tentation impériale" (François JOYAUX, La Tentation impériale, Imprimerie nationale, 1994), à avoir le retour à une position dominante en Asie, position qui fut d'ailleurs la sienne avant l'arrivée des Européens au XIXe siècle." Les auteurs se risquent ensuite à une prospective : "La chine d'aujourd'hui est certes une puissance mondiale, de par son étendue, sa démographie, sa forte diaspora planétaire ; pour autant son site et son horizon géopolitiques demeurent l'Asie, et en cela il est permis d'affirmer que la dimension mondiale de la Chine est bien moindre que celle des Etats-Unis. Mais, opérant un important retour à la maritimité alors qu'elle était jusqu'à présent limitée dans ses ambitions continentales par la Russie, la Chine connaîtra une présence régionale et mondiale accrue dans les années à venir, et ce d'autant que le régime ouvre l'économie chinoise au marché. Le retour d'une Chine sûre d'elle même, nationaliste et "dominatrice", décidée à parachever son unité au siècle prochain, est certainement, à l'échelle asiatique et mondiale, l'un des facteurs géopolitiques les plus importants pour le XIXe siècle et ce d'autant que, grâce à ses capacités nucléaires et balistiques, la chine est en mesure aujourd'hui de frapper les deux côtes des Etats-Unis et d'Europe occidentale."

 

   Denis LAMBERT présente une Géopolitique de la Chine qui juxtapose surtout des approches de la géographie, de l'histoire, de la sociologie chinoises, traitant des questions stratégiques comme... beaucoup d'ouvrages stratégiques, où la géopolitique apparaît souvent comme une synthèse à réaliser par... le lecteur!  

Toutefois, la présentation des fondamentaux physiques (la géographie, relief, hydrographie, diversité des climats, économie..) et celle des fondamentaux humains (démographie, diversité des ethnies, religions, éducation, emploi...) permet de dégager les caractéristiques géographiques qui sous-tendent la géopolitique chinoise.

Notamment, en ce qui concerne les fondamentaux physiques, la possibilité pour la Chine de contrôler les sources de presque tous les grands fleuves d'Asie, sauf du Gange et de l'Irrawaddy, fleuve birman. Malgré cela, la configuration des montagnes, des vallées et des fleuves pose le problème de l'accès à l'eau, aggravé par une industrialisation désertifiante et polluante. Malgré la présence d'une façade maritime continue de plusieurs milliers de kilomètres, la politique des princes et empereurs chinois, et plus tard du Parti communiste s'est longtemps orientée sur la terre. Devant cette façade, le Japon, avec ses nombreuses îles, a longtemps (et encore aujourd'hui...) fait figure de menace. 

Pour ce qui concerne les fondamentaux humains, ce qui frappe, c'est la position prédominante de l'ethnie des Hans, face à de très nombreuses minorités. Classés comme population mongoloïde, les Hans constituent un ensemble assez homogène, lié de plus par l'écriture et la reconnaissance de valeurs traditionnelles communes. Le peuple porte le nom de la première dynastie durable de Chine. 

La Chine dans son contexte géopolitique est située face à de grands partenaires mondiaux comme la Russie, la lointaine et divisée Europe, le Japon, les Etats-Unis ; face à l'Asie "de proximité", notamment la Mongolie, le Kazastan et les autres républiques d'Asie centrale, les Corées ; face au Sud-Est asiatique (Singapour, Indonésie, Malaisie, Thaïlande, Cambodge, Viet-Nam ; face au sous-continent indien. Les autres ensembles régionaux, le Proche-Orient et l'Afrique, comptent également de plus en plus. Ce sont surtout les relations bilatérales qui sont examinées.

 

   Les approches rassemblées dans le numéro 2 de 2007 de la revue Hérodote permettent d'avoir une vision d'ensemble, qui ne peut exister, en définitive, que dans une approche pluridisciplinaire (ce que ne veut pas dire juxtaposition de données de plusieurs discipline...). 

Thierry SANJAN, présentant le Dictionnaire de la Chine contemporaine (Armand Colin, 2006), montre que l'on peut "comprendre la Chine contemporaine par les mots des sciences sociales". 

"La Chine a profondément changé ces dernières années. Si les réformes ont bientôt trente ans, une refondation radicale des structures économiques, sociales et territoriales chinoises s'est engagée essentiellement depuis la relance par Deng Xiaoping de l'ouverture en 1992. Trois périodes peuvent en effet être distinguées depuis la politique de "réforme et d'ouverture" de 1978 :

- une période de transition postmaoïste, où la question d'une spécificité de la voie chinoise et de la possibilité d'allier efficacement régime communiste et économie de marché se posait (1978-1992) ;

- une période de refondation fondée sur le slogan d'une "économie socialiste de marché" et une polarisation urbaine du développement (1992-2001) ; 

- une période ouverte par l'adhésion à l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) fin 2001, période également où le Parti communiste s'est mué explicitement en parti national, où la Chine est devenue dépendante de la mondialisation pour soutenir la croissance de son commerce extérieur et ses besoins énergétiques, où la Chine, contrainte à se redéfinir sur tous les continents comme une puissance mondiale émergente, articule un positionnement sur tous les continents à une politique de "développement pacifique.

Interpréter la Chine ne peut donc plus aujourd'hui se satisfaire d'une analyse des réformes des structures issues des premières décennies du régime communiste, ni d'une seule mise en perspective de l'héritage politique et culturel de l'Empire. La Chine change, car le monde change, et elle contribue dorénavant elle-même à le restructurer avec force dans ses équilibres économiques et de plus en plus géopolitiques. (...) Pour autant, la modernisation chinoise, son adoption de l'économie de marché et l'apparente "standardisation" des paysages urbains et des modes de vie ne signifient nullement que la Chine se banalise. Un régime autoritaire conserve un rôle fort à l'Etat. Il est clairement impossible de coller aux réformes chinoises le calendrier et les modalités des transitions des anciens pays communistes vers l'économie de marché. (...) Même si les types de propriété des entreprises se sont nettement diversifiées, si les réformes juridiques permettent une individualisation de l'acteur économique, le politique reste déterminant dans la conduite du développement aux échelles tant nationale que locale : les grands groupes pétroliers chinois trouvent difficilement une autonomie par rapport au gouvernement central et, à l'autre bout de la chaîne, l'entrepreneur privé ne peut ignorer les contraintes réglementaires du pouvoir local - et éventuellement l'appétit financier de ses cadres. 

La société chinoise a successivement connu une décollectivisation rurale, puis urbaine. Elle n'est cependant pas en rupture totale avec l'héritage communautaire, qu'il soit "traditionnel" ou post-1949. Les Chinois invoquent de nouvelles valeurs (argent, propriété privée, loisirs, etc.) mais celles-ci se combinent aussi avec les strates précédentes de la trajectoire chinoise au XXe siècle. (...) La Chine redéfinit ses nouvelle formes collectives dans un contexte d'aggravation des disparités régionales et des inégalités sociales, elle recompose son identité dans un foisonnement de valeurs (pré-, post-1949 ou 1978, ou 1992) (...)."

 

Thierry SANJUAN, Comprendre la Chine contemporaine par les mots des sciences sociales, Hérodote 2007/2, La Découverte ; Aymeric CHAUPRADE et François THUAL, Dictionnaire de géopolitique, Ellipses, 1999 ; Denis LAMBERT, Géopolitique de la Chine, Ellipses, 2009.

 

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19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 09:22

    Parler de géopolitiques impériales chinoises, c'est vouloir parler de conditions d'existence d'un Empire chinois. Les géopolitiques chinoises qui n'impliquent pas d'intention ou de nécessité d'Empire existent également. En voulant ici mettre l'accent sur l'Empire chinoise tel qu'il a existé et tel qu'il existe, nous voulons mettre au clair ce qui favorise la formation d'un Empire. Loin de vouloir nous restreindre à ce qui serait une politique de la Chine d'hier et d'aujourd'hui, nous entendons montrer, non qu'il puisse exister des Empires naturels comme il existait dans l'idéologie nationaliste des frontières naturelles, mais certaines facilités naturelles d'établissement d'un Empire. Quelles sont les conditions, finalement, à travers l'exemple chinois, de formation et de pérennité d'un Empire. L'exercice peut être intéressant en ce sens que très peu de travaux de géopolitique, centrés souvent sur l'Europe et originaires d'une conception européocentriste ou occidentalo-centriste (la Russie étant classée dans notre esprit en Occident, pour les considérations géopolitiques - pas forcément d'ailleurs au point de vue culturel, précisons-le). 

 

    Gérard CHALIAND et Jean-Pierre RAGEAU donnent des indications qui permettent de se rendre compte de la situation géographique particulière de la Chine et des tendances que cette géographie induisent sur la stratégie du pouvoir impérial. 

"La Chine naît au nord, le long du fleuve Jaune, il y a cinq mille ans. Elle s'étend par la suite vers le sud, au-delà du fleuve Yangsi jusqu'à la mer de Chine méridionale. Protégée à l'est, par le Pacifique (les pirates japonais ne deviennent dangereux que vers le XVIe siècle), au sud-est par la barrière himalayenne et le plateau du Tibet, dont les populations ne furent offensives qu'entre les VIIIe et Xe siècles, la Chine n'a très longtemps été vulnérable que par le sud. Tout au sud, les montagnes et les jungles d'Asie du Sud-Est sont des barrières plus formidables que les déserts du Nord. La Chine, telle que nous la connaissons, est formée de ses dix-huit provinces et de ses marches impériales : le Tibet, le Xingjiang, la Mongolie-Intérieure ainsi que la Mandchourie. Chine septentrionale et Chine du Nord s'articulent sur deux fleuves. Au Nord, le fleuve Jaune a toujours nécessité un système de digues, ses inondations étant catastrophique. Au Sud, le Yangsi, contrairement au fleuve Jaune, est navigable.

Nos deux auteurs mettent en relief plusieurs éléments :

- Le danger, avant même la formation de l'Etat chinois unifié (IIIe siècle avant notre ère), est symbolisé durant deux millénaire par le cavalier nomade issu du nord steppique, archer redoutable bénéficiant d'une logistique exceptionnelle puisqu'elle repose entièrement sur les chevaux de remonte ;

- Il n'y a pas d'échappatoire à la menace constante des nomades : ceux-ci doivent être contenus, affaiblis par des alliances de revers, achetés par des versements d'argent ou combattus. Sinon, ce sont les nomades qui occupent, dès qu'une dynastie est affaiblie ou que le pays est divisé, la partie septentrionale de la Chine. Ces nomades, une fois fixés, sont sinisés. Sédentarisés, ils sont bientôt la proie d'une autre vague nomade qui, à son tour, est acculturée aux valeurs de la société sédentaire chinoise, à l'intérieur de laquelle elle disparaît souvent, happée par la démographie des autochtones, à moins de pratiquer une endogamie plus ou mois rigoureuse ;

- L'expérience des différents empires qui se forment en Chine (Han - 206-250 ; Sui - 581-618 ; Tang - 618-907 ; Song - 960-1279 ; Ming - 1367-1644 ; Qing - 1644-1911) s'accumule pour rendre ces réalités géographiques plus favorables à une stabilité socio-politique.

La dynastie des Han mène une géostratégie dirigée contre la menace nomade, ceci étant dit, les dirigeants chinois doivent faire réellement preuve d'un haut degré de volonté politique et d'une maîtrise de l'art stratégique, d'autant que si les premiers Han tentent un politique conciliatrice, les suivants sont obligés de combattre. Le fleuve Jaune fait une large bande, appelée l'Ordos, qui monte vers le Nord. Il importe absolument de tenir cette boucle stratégique qui, occupée par les nomades, leur sert de base rapprochée. Si l'empire peut en revanche contrôler les oasis de ce qu'on appelle les routes de la soie, de part et d'autre du bassin du Tarim, les nomades sont alors rejetés vers des régions inhospitalières. Pour tenir les nouvelles régions au Ferghana où elle se procure des chevaux de qualité, le pouvoir chinois déporte plus d'un demi-million de paysans afin de tenir le terrain de façon pérenne. Le processus qui porte des souverains énergiques à occuper les oasis de la route de la soie par le corridor du Ganzu jusqu'aux monts Pamir et parfois au-delà, se reproduit plusieurs fois durant les périodes impériales de la Chine.

La dynastie des Tang effectue un rayonnement global multiforme. C'est sous les Tang que l'influence de la Chine est la plus grande en Asie orientale et s'etend, entre autres, au vietnam et au Japon par l'intermédiaire de la Corée. 

La dynastie des Song est une grande dynastie emportée au Nord par des nomades et difficilement conquise jusqu'au sud par les Mongols. En fait, l'impact global des conquérants reste mineur,  notamment sur le plan de la philosophie politique. Car le véritable centre se trouve culturellement et économiquement au Sud. Même s'il s'agit d'une période de déclin militaire, les échanges maritimes, l'économie agricole et la culture connaissent des développements importants. Les inventions techniques se multiplient.

La dynastie des Ming effectue une première phase d'expansion terrestre et maritime suivie d'un repli défensif derrière la Grande Muraille. Par une politique de grands travaux (irrigation et reboisement), le territoire est réaménagé, y compris par des déplacements de population. C'est aussi l'époque des grandes expéditions maritimes (Océan Indien, Afrique orientale) où la flotte chinoise a pour but de rendre tributaires de la Chine les Etats rencontrés. L'administration est réorganisée et centralisée à nouveau et l'armée reçoit un soin tout particulier, divisée en commandements régionaux. Mais la pesée nomade est telle que dans une seconde phase l'empire, pour contenir les incursions complète la Grande Muraille. Les pirates japonais (et chinois) rendent les côtes peu sûres et la population est forcée à se replier vers l'intérieur. La Chine se referme, tandis qu'à la Cour, les querelles entre eunuques et lettrés s'intensifient. Comme à chaque fin de dynastie, on constate la même déliquescence née d'oppositions politiques entre factions sur fond de crise sociale et d'affaiblissement de l'autorité impériale.

La dynastie des Qing (Mandchou), bien qu'étrangère, épouse la géostratégie chinoise et reprend ses traditions culturelles. L'aire de domination impériale est encore étendue, avant l'intrusion fatale des Européens (Russes par terre ; Britanniques et autres Européens par mer ). C'est à cette dynastie que la Chine doit une très large partie des territoires qu'elle domine aujourd'hui. Le Népal, le Laos, la Birmanie et le Vietnam étaient des Etats tributaires. 

 

    C'est surtout par l'intermédiaire de réflexions sur le rôle du nombre qu'Aymeric CHAUPRADE aborde la géopolitique de la Chine.

Il y a déjà deux mille ans, la Chine est très nombreuse, par rapport à d'autres aires impériales. L'origine de la démographie chinoise, qui est beaucoup dans la submersion/absorption des dynasties originaires de l'extérieur est à chercher dans le lien entre la culture agricole et la reproduction humaine. "L'accroissement considérable de la population chinoise est directement liée à une stratégie agricole. L'ethnie Han est originaire du nord de la Chine. Elle commence par déboiser les forêts (P GENTELLE, Chine et "diaspora", Ellipses, 2000) qui bordent les steppes intérieures de l'Asie lesquelles sont trop pauvres pour permettre un développement agricole. Les efforts des Han se déplacent alors vers le Sud pour chercher de nouvelles terres. Les sols de loess du cours supérieur du fleuve Jaune leur permettent de développer une nouvelle agriculture fondée sur la maîtrise de l'eau et de l'irrigation. Ayant acquis ces techniques, les Han descendent le fleuve Jaune. C'est sur le cours inférieur et ses ramifications qu'ils cultivent le riz. Celui-ci fournit plus de calories à la surface cultivée que les autres céréales (...). Entre le XIIIe et le XIIIe siècles, les Han continuent de progresser vers le Sud dans le bassin du Yang-Tsé (les populations autochtones sont repoussées vers les montagnes ). Dans cette région, le climat est encore plus favorable : les hivers sont doux, les étés plus longs ; deux cultures annuelles sont possibles. Les Chinois lancent la culture en rizière et, grâce à l'utilisation des variétés à croissance rapide, parviennent à produire trois récoltes annuelles, ce qui est exceptionnel (l'utilisation des excréments devient quasiment industrielle). Pour produire de plus en plus dans des terres limitées en surface, il est nécessaire d'augmenter la main-d'oeuvre humaine et l'utilisation d'engrais - eux aussi d'origine humaine. (...) Les Chinois (...) disposent dès le XIIIe siècle de l'agriculture la plus performante du monde. Mais la conséquence démographique est importante : l'Etat des Han a de plus en plus besoin de Chinois pour produire ; et plus il produit, plus ses besoins alimentaires augmentent ; de nouveau le besoin d'hommes se fait sentir. Les Chinois font appel à la main-d'oeuvre étrangère (...) ; ils doivent donc procréer davantage. C'est ce qui explique la précocité du mariage chinois, l'importance de la progéniture et le fait que les Chinois ne se préoccupent guère des considérations matérielles dans le mariage, comme ce sera le cas en Europe ; les chinois n'ont pas le temps de penser à faire "un bon mariage", ils doivent procréer, et vite. Quant aux pauvres filles qui naissent, elles présentent le désavantage d'un rendement au travail inférieur à celui du mâle, tout en consommant comme celui-ci. On connaît le sort qui fut longtemps réservé à une grand nombre d'entre elles par la paysannerie chinoise (ou leur valorisation par une prostitution dans les villes).

Une autre conséquence géopolitique est la fermeture chinoise au monde. La chine, qui n'a en effet besoin de rien d'autre que de sa démographie propre, se ferme. C'est le processus inverse que nous observerons chez les Européens. 

Il y a une autre conséquence à (ce processus) : lorsque le rendement agricole augmente, la production finit par créer des surplus. S'il y a des surplus, alors tout le monde n'est plus obligé d'être agriculteur. Les villes - c'est-à-dire en fait, "là où l'on ne cultive pas" - peuvent naître avec des artisans et des marchands - qui apportent les biens de consommation aux uns et aux autres. En Mésopotamie, les grandes cités anciennes trouvent leur origine dans ce phénomène. En Chine, elles s'agglutinèrent sur les côtes, ouvrant les mers aux marchands chinois."

 

      Denis LAMBERT présente la géopolitique de la Chine, de ses origines à nos jours, avec des éléments qui ne sont pas seulement...géopolitiques. Obéissant à une tendance très contemporaine (qui mêle des analyses économique, sociale et géographique pour donner une géopolitique qui est aussi à la fois géostratégie et géoéconomie), cet auteur, avant d'aborder la Chine dans son contexte proprement géopolitique actuel, qui n'est plus tout-à fait celui d'un Empire du Milieu tel que l'on pouvait le voir sous les siècles précédés mais qui garde des aspects d'Empire, aborde ses fondamentaux physiques et ses fondamentaux humains.

Il le fait surtout en considérant l'époque contemporaine.

 

Aymeric CHAPRADE, Géopolitique, Ellipses, 2003 ; Gérard CHALIAND et Jean-Pierre RAGEAU, Géopolitique des empires, Des pharaons à l'impérium américain, Flammarion, Champs Essais, 2012 ; Denis LAMBERT, Géopolitique de la Chine, Ellipses, 2009. 

 

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17 janvier 2013 4 17 /01 /janvier /2013 12:09

      Aymeric CHAUPRADE et François THUAL partent de la notion d'Impérialisme pour parvenir à celle d'Empire. Parce que l'Empire est d'abord une construction idéologique, l'Impérialisme, une "construction politico-territoriale, qui trouve son origine dans l'impulsion soutenue par un Etat donné à une époque donnée, et non seulement la définition de nature économique faite par les auteurs marxistes pour rendre compte du comportement géopolitique des pays capitalistes à un stade donné de leur développement économique." 

 

       L'Impérialisme "concerne une construction territoriale dominante qui obéit à la seule logique d'extension territoriale et ce, quels que soient les peuples habitant sur les territoires concernés. Il procède par agrégation et annexion des territoires à partir de l'Etat centre de l'empire. Une administration souvent décentralisé mais toujours au service du centre impérial est chargée d'organiser l'allégeance politique et l'exploitation économique des territoires conquis. 

En termes géographiques, l'empire réponde souvent à une vision continentale. Le postulat de l'unité d'un continent, ou d'un sous-continent, la croyance en son homogénéité nécessaire et dans la force politique qui découlerait de son unité spatiale, ont fondé et continuent de fonder nombre de visions impériales."

   Nos deux auteurs précisent que "les empires se sont succédés tout au long de l'histoire et les derniers à disposer d'une unité territoriale construite et plus ou moins continue, ont disparu dans les dernières décennies du XXe siècle." Ils font référence, après des considérations sur les empires coloniaux du XIXe et du XXe siècle, à la disparition de l'Union Soviétique comme dernier empire, mais rien ne dit qu'il n'en existera pas d'autres dans le futur. Par ailleurs, si aucun pouvoir politique ne revendique un Empire, il peut très bien en exister sans le nom. Des ensembles politiques vastes existent encore et le plus conséquent, la Chine, suscite encore bien des commentaires. D'ailleurs, prenant la gestion de l'empire russe qui ne se dénomme pas officiellement de cette manière, le terme empire s'étant très dévalorisé, ils indiquent que l'empire est par essence source de conflictualité : "car il est de nature expansif et hégémonique".

ils opposent les Etats-nations aux Empires : "Contrairement à l'Etat-nation qui vise à inscrire un peuple sur un territoire, l'empire tend à communautariser. Autour d'un centre, il produit une logique de vassalisation des communautés en compétition entre elles. Nombre d'analyses ont montré la cohabitation systématique des logiques d'empire et des logiques tribales. Face à la domination du centre, très vite, le problème des nationalités ou des différences confessionnelles tend à ressurgir. la conflictualité interne d'un empire émerge des revendications communautaires et nationales et celles-ci ouvrent le chemin de la dissolution. Il n'existe pas d'exemples d'empire qui aient perduré ; en revanche nombreux sont les Etats-nations qui sont anciens voire très anciens." Les auteurs écrivent que "le concept d'empire reste utilisable pour décrire nombre de situations géopolitiques de l'histoire". Ils se montrent finalement prudents : "il serait imprudent de le ranger définitivement dans le musée de la géopolitique."

 

     Aymeric CHAUPRADE, dans l'étude de relations entre clan, ethnie, nation et territoire explique que "par opposition à la nation, l'empire est un Etat dirigé par une dynastie et une administration mono-ethnique ou pluri-ethnique qui exercent leur pouvoir sur un territoire comprenant d'autres clans, ethnies, nations ou communautés religieuses se trouvant dans un rang inférieur."

Il se pose la question d'où vient "cette opposition entre la nation et l'empire?" Il la situe historiquement dès le IIIe millénaire avant JC, quand apparurent des empires édifiés par l'Egypte, Babylone, l'Assyrie. Mais l'expression impériale la plus achevée fut celle des Achéménides : un empire pluri-ethnique posant un Etat au-dessus des ethnies. A un tel prototype d'Empire qu'est l'Iran s'oppose, à l'époque des Guerres Médiques, l'idée nationale défendue pas les Grecs. "L'une des conséquences tragiques de la conception impériale, à l'échelle de l'histoire, est que les réalités ethniques peuvent être balayées, déportées, selon les intérêt de la logique impériale. L'iran, de l'antiquité jusqu'à nos jours n'a cessé de pratiquer le déplacement de populations, c'est-à-dire la déportation  (X de PLANTHOL, Les Nations du Prophète, Manuel géographique de politique musulmane - Fayard, 1993 ; L DELAPORTE, "Les anciens peuples de l'Orient, dans Histoire universelle des pays et des peuples - Librairie Aristide Quillet, 1913). Les souverains sassanides déportèrent des populations de l'intérieur de l'Empire vers les frontières et cette politique est restée ne caractéristique du mode de gouvernement iranien (J P DIGARD, Le fait ethnique en Iran et en Afghanistan, 1988). Les Kurdes et les Azéris habitant les frontières occidentales de l'Iran furent déplacées aux XVIIe et XVIIIe siècles vers le Khorassan afin de défendre la frontière orientale des attaques ouzbeks."

D'autres empires eurent de semblables politiques et même à l'intérieur de territoires encore traversés de conflits internes. En France, conçue du point de vue de pouvoirs concentrés autour du Bassin Parisien, comme un empire à établir (avant qu'elle ne transforme la France en nation) l'habitude est prise souvent de faire combattre des révoltes provinciales par des troupes d'autres provinces... 

"Au service d'elle-même, la dynastie construit un empire ; au service d'une ethnie, elle édifie une nation qu'elle stabilise dans un territoire. L'une des permanences frappantes de l'Histoire, est celle du combat pluri-millénaire entre l'empire et la nation, entre les Etats au service des conquêtes avides d'un clan et des Etats au service de la grandeur des peuples. L'histoire fut marquée par deux sortes de dynasties :

- celles qui servirent les autres, construisant alors des nations ;

- et celles qui se servirent des autres, construisant d'éphémères empires."

A l'appui de cette dichotomie, Aymeric CHAUPRADE cite l'Empire d'Alexandre le Grand pour les seconds et la France pour les premiers... Nous y voyons-là plutôt une construction historique a posteriori : il n'est pas sûr que la Provence ait toujours bien voulu se fondre dans une nation française... Entre nation et empire, tout est sans doute question d'évolution dans le temps, ce qu'indique d'ailleurs finalement le dernier élément historique de l'auteur : "... nos prudents Capétiens apparaissent (...) pâles (en comparaison d'Alexandre le Grand...) ; leur grandeur ne fut pas dans leurs exploits (...) mais dans l'oeuvre qu'ils laissèrent : au XVIIIe sicèle, la France était la première puissance mondiale ; elle était plus prospère que ses voisins et le niveau de vie y était le plus élevé d'Europe. C'est d'ailleurs ce qui explique ce faible taux d'expansion, qui causa à la France la perte de l'Amérique et lui posa problème, au siècle suivant, face à l'Angleterre".

Intégration nationale et expansion impériale peuvent être deux mouvements séparés ou simultanés... à la mesure des forces politiques (et économiques) qui dominent le centre de l'Etat et qui se combattent...

 

   Dans ces mouvements-là, le problème de l'hétérogénéité identitaire est finalement le principal des problèmes que rencontrent les constructions territoriales en formation. "L'homogénéité identitaire suppose la continuité identitaire sur le territoire" explique encore Aymeric CHAUPRADE.

"Or, les nationalismes modernes ont parfois eu tendance à considérer l'hétérogénéité ethnico-nationale ou ethnico-religieuse comme une menace et une atteinte à l'unité de l'Etat. Si l'on compare ainsi le modèle de la royauté française à celui de la république jacobine, on constate que le nationalisme du second est plus homogénéisateur que celui du premier, la royauté tolérant mieux la différence régionale à condition que celui-ci ne se transformât pas en féodalité anti-royale. Il y a en effet un pas entre la décentralisation et le respect d'identitaires régionales et le séparatisme pur et simple. Le lien existe ; il n'est cependant pas systématique.

Certains auteurs ont voulu montrer que l'empire, par essence multi-communautaire et pluri-ethnique, supportait mieux le phénomène minoritaire (comme G CORM, L'Europe et l'Orient, de la balkanisation à la libanisation, histoire d'une modernité inaccomplie - La Découverte, 1991). Pourtant, aucun empire dans l'histoire, de l'Empire romain à l'Empire austro-hongrois et plus près de nous, l'Empire soviétique, n'a échappé à une crise violente des nationalités. (voir notamment Y PERRIN, T BAUZOU, de la Cité à l'Empire : Histoire de Rome, Ellipses, 1997 ou M HELLER, Histoire de la Russie et de son empire, Flammarion, 1997). Au contraire, le territoire impérial apparaît toujours comme étant une construction purement artificielle, éphémère, et destinée à affronter, un jour ou l'autre, le réveil des nations. Alors que dans le cadre national, une minorité ne peut guère prétendre à une autonomie absolue du politique, dans le cadre impérial, minorité signifie assez vite nationalité puis émancipation.

Pour rétablir l'homogénéité et la parfaite continuité du territoire de l'Etat-nation, les formes exacerbées du nationalisme moderne peuvent aller jusqu'à mettre en oeuvre des stratégies de "purification ethnique", en procédant soit par extermination, soit par expulsion. (...) D'une manière générale, ce type de crise dramatique se produit lorsqu'une minorité tend démographiquement à se transformer en une majorité et à modifier ainsi lourdement le profil politique de la région considérée." La question du nombre pèse sur les empires, comme le monde l'exemple chinois.

 

Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique, Constantes et changements dans l'histoire, Ellipses, 2003 ; Aymeric CHAUPRADE et François THUAL, Dictionnaire de géopolitique, Etat, Concepts, Auteurs, Ellipses, 1999.

 

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31 mai 2012 4 31 /05 /mai /2012 17:31

                  La criminalité organisée s'appuie essentiellement sur le commerce de la drogue. C'est ainsi que Aymeric CHAUPRADE et François THUAL commence leur exposé de l'entrée du même nom dans leur Dictionnaire de géopolitique. "Le narco-trafic est d'abord un phénomène économique en expansion forte. Estimé par Interpol à environ trois cent milliards de dollars (ils écrivent en 1999), soit dix fois supérieur au commerce des armes, et comptant pour le double des revenus de l'OPEP, le narco-trafic génère une économie mondiale et une capitalisation afférente. Cette économie souterraine qui pèse pour certains Etats beaucoup plus que l'économie légale, constitue un phénomène géo-économique important. Les stratégies de blanchiment de l'argent de la drogue sont de plus en plus complexes - empilage de sociétés écrans - et permettent une insertion croissante dans l'économie légale. Economie de la drogue et économie légale sont ainsi de plus en plus décloisonnées.

L'explosion du narco-trafic, car les auteurs se focalisent sur celui-ci, mais l'on pourrait sans doute écrire la même chose pour l'ensemble des trafics illégaux, est non seulement économique mais aussi géographique. L'Amérique reste une zone de production traditionnelle mais elle diversifie ses productions illicites.

Des filières existent depuis longtemps, des voies de la drogue comme il existait auparavant une voie pour la soie ou l'ébène. Ainsi des Triangles et Croissants d'Or désignent les zones où se concentrent la production illégale, mais leur transformation et leur conditionnement sont maintenant répartis sur l'ensemble de la planète, parfois au plus près des zones de consommation.

  Si le narco-trafic est un phénomène géo-économique de première grandeur ; "est-ce pour autant un phénomène géopolitique majeur?" . Les auteurs, même s'ils indiquent l'importance de cette criminalité dans les conflits de type insurrectionnels, les guerres civiles et les conflits identitaires, se demandent si le crime international n'est pas lui-même instrumentalisé par des ambitions nationales ou identitaires et si les logiques géo-économiques du crime n'obéissent pas à ces logiques géopolitiques plus fortes. Mais, indiquent-ils, "Trafic de drogue organisé, piraterie internationale, réseaux mondiaux sectaires, etc, ne constituent-ils pas des facteurs dont l'importance serait au fond plus géoéconomique que géopolitique?"

 

        Aymeric CHAUPRADE commence lui aussi dans sa somme sur la Géopolitique, pour le défi du crime international, par le commerce de la drogue. "Le commerce de la drogue a des incidences géopolitiques importantes sur l'ensemble du monde. Dans les pays du Sud, le contrôle des zones de production par des guerillas favorise les séparatismes contre les pouvoirs centraux et la déstructuration des Etats. Dans les pays développés, la banalisation croissante de la consommation de stupéfiants, outre les effets qu'elle peut provoquer sur une partie significative des jeunes générations, alimente une criminalité urbaine croissante, notamment dans les "banlieues à problèmes". Le commerce illicite de la drogue qui est le fait d'organisations criminelles transnationales - OCT - et de mafias, et qui s'appuie souvent sur le fait migratoire touchant les pays occidentaux, doit être considéré comme une véritable guerre portée d'une part contre la solidité sanitaires, morale et intellectuelle des pays occidentaux (pourquoi seulement occidentaux, aimerions-nous demander), d'autre part contre la cohésion même des Etats occidentaux (idem). Car si la drogue attaque la personne humaine, elle fragilise les peuples et par voie de conséquence leurs Etats.

A côté du développement du commerce de la drogue, devenu un facteur de puissance à la fois économique et militaire, les Etats continuent d'affronter la piraterie internationale. Nous rappelons ici le caractère ancien de la piraterie et sa persistance - la disparition de pétroliers dans les mers asiatiques par exemple - et soulignons les manifestations récentes de piraterie fondées sur des formes nouvelles de la communication mondiale : "l'enlèvement contre rançon de ressortissants occidentaux s'appuyant sur une médiatisation croissance du drame ; la piraterie informatique, la cyber-violence - l'apologie de la haine raciale ou des crimes contre l'Humanité - ou bien encore le cyber-sexe qui constituent autant d'entreprises de déstabilisation de la personne humaine, de la dignité des peuples, de la sécurité des Etats, et des forces vives de l'économie. La sécurité et la santé des Etats occidentaux (décidément!) en sont les premières victimes, mais les pays du Sud le sont aussi et leurs Etats, qui souvent récents et manquent encore souvent de légitimité, sont d'autant plus vulnérables face à ce nouveau crime transnational". 

      L'auteur décrit d'abord une géopolitique de la drogue, en insistant sur les caractéristiques des différentes organisations criminelles transnationales qui y opèrent. Puis une géopolitique de la piraterie, piraterie maritime notamment. Il inclut les phénomènes sectaires et les cyber-menaces dans son tableau. 

 

     En fait la légitimité de parler de géopolitique du crime organisé pose question. L'extension du terme géopolitique à n'importe quel thème (drogue, cyber-, terrorisme) peut se justifier à partir du moment où des constantes et des changements existent dans la localisation territoriale des phénomènes étudiés. C'est tout le sens du dialogue entre la criminologie (Jean-François GUERAUD) et la géopolitique (François THUAL).

 Les deux spécialistes s'accordent qu'il faut dépasser les cloisonnements disciplinaires qui "souvent conduisent à des impasses et rendent myope ; il faut trouver un cadre analytique large pour penser le crime à l'ère du chaos et de la mondialisation. Selon François THUAL, "la géopolitique a deux marqueurs de fond : les notions de territoire et d'identité. Si on regarde la grande criminalité, on constate qu'elle commence toujours de manière territoriale même si au départ ces territoires sont d'essence régionale, limités à une région ou à une sous-région, comme en Italie, et l'identité car il y a toujours une référence forte à un passé local. Il y a ainsi une phase que l'on pourrait qualifier d'"accumulation primitive de la grande criminalité" qui démarre surtout au XIXème siècle, se nourrissant largement aux source d'un territoire et d'une identité locale. Il y a donc une réelle légitimité à parler de géopolitique à propos du crime organisé car la grande criminalité est nourrie et bornée par la territorialité, même si (...) celle-ci est aujourd'hui en pleine dilatation, et par des références identitaires."

Plus loin, il met en garde contre la mode actuelle à parler de géopolitique à propos de tout : "il faut inscrire la géopolitique dans une perspective de grande modestie. La géopolitique n'est qu'une méthode (voir son livre Méthodes de la géopolitique, Ellipses, 1996), ce n'est pas une science. C'est un savoir qui essaye de repérer dans la continuité géographique et temporelle des territoires un certain nombre de constantes de comportements imputables à des constantes de motivation (...)". Compte tenu précisément de constantes territoriales et d'identité (Italie- et pas n'importe où - pour la mafia par exemple, certaines régions d'Amérique et d'Asie pour des drogues précises...), Jean François GUERAUD estime que "entre une criminologie classique qui ne pense essentiellement que le criminel isolé, avec une vraie difficulté à réfléchir au crime comme fait collectif et une "criminologie" critique qui ne croit pas à l'essence du criminel, le risque est grand de passer à côté d'un diagnostic lucide du réel criminel. L'intuition première d'une "géopolitique du crime", de l'idée d'un adossement de la criminologie à la géopolitique, d'un "double socle" pour penser le crime contemporain, nous la devons (...) à Xavier RAUFER, dans deux de ses livres, Les Superpuissance du crime (Plon, 1993) et Le Grand Réveil des mafias (Jean-Claude Lattès, 2003), puis à des études ultérieures. J'ai essayé de systématiser cette approche, en 2005 (Odile Jacob), avec Le Monde des mafias. Géopolitique du crime organisé. Je souhaitais montrer les mécanismes d'expansion dans le temps et dans l'espace d'une espèce criminologique spécifique, les mafias, une sorte d'aristocratie du crime. Cependant, l'outil géopolitique est pertinent pour toutes les entités criminelles de niveau supérieur." Il faut penser la criminalité internationale comme partie intégrante de l'histoire politique, comme dans les exemples que ce dernier donne, de la révolte nationaliste en Chine (les triades) comme de la formation même des Etats-UNis : "Même si les Américains n'aiment pas qu'on le leur rappelle, le crime organisé a été un élément fondateur et structurant de ce jeune pays." Nous pourrions ajouter le poids important de toute cette "racaille" ou de tous ces "éléments indésirables" que les métropoles ont longtemps envoyé dans leurs colonies, notamment à partir du XIXème siècle. François THUAL rappelle que "les grandes organisations criminelles ont toujours disposé d'une grande compétence internationale". Pour cause, elles furent parfois les premières organisations non étatiques structurées dans de nombreux pays découverts...

   Les deux auteurs sont d'accord pour penser qu'il existe une grande sous-estimation du phénomène, relégué encore mentalement dans la marge. Alors qu'effectivement auparavant, les Etats ont fait en sorte que le crime n'a longtemps joué qu'un rôle marginal dans la vie des sociétés et dans le jeu des relations internationales, selon Jean-François GUERAUD, "ce qui survient et se développe depuis un siècle est d'une nature différente. Le crime a désormais une capacité de transformation des sociétés : de leur vie politique, des marchés économiques et financiers, des rapports sociaux en général."

François THUAL considère que la grande criminalité a muté : "En fait, la mutation est triple. Elle tient à l'objet lui-même, le crime, qui a pris une ampleur nouvelle à la fois politico-territoriale et macro-économique. Ensuite, il a mutation de notre regard sur cette question, même si la perspective dominante est encore largement myope et rétrospective. C'est la question de l'aveuglement. Enfin, il y a nécessité de faire muter nos moyens d'action dans la lutte contre le crime organisé, de passer à un stade supérieur." "Cet aveuglement à la chose criminelle s'explique aussi par l'attention parfois excessive portée à la question terroriste. Il y a une surexposition médiatique de ce sujet, sans commune mesure avec sa létalité objective."  Il y a une véritable géo-stratégie du crime comme il y a une géo-économie du crime.

Les deux auteurs débutent leur livre-dialogue, après cette introduction sur les ressorts de cette géopolitique, par la question de l'expansion des territoires criminels.

 

   Jean-Michel DASQUE, Ancien représentant permanent de la France auprès de l'Office des Nations Unies contre la drogue et la criminalité, explique que "quelles que soient l'ancienneté et les circonstances de leur apparition, les organisations criminelles sont devenues un sujet de préoccupation majeure pour les dirigeants politiques, pour les autorités religieuses et pour les responsables de l'ordre public. (...) De fait, les mafias ont un pouvoir de nuisance considérable et leurs activités affectent presque tous les aspects de la vie sociale. Elles ont une incidence néfaste sur l'économie ; elles contribuent à gonfler la masse monétaire et à alimenter des circuits financiers souterrains par le biais du blanchiment ; elles réduisent l'efficacité des politiques de la concurrence et de protection de la propriété intellectuelle en contournant les normes édictées par les gouvernements et les institutions multilatérales et en pratiquant la contrebande et les contrefaçons sur grande échelle ; elles entraînent des coûts induits occasionnés par la protection des biens et des personnes que doivent supporter les entreprises et les particuliers ; elles rendent possible le financement de dépenses de consommation et d'investissement, parfois de caractère ostentatoire, ainsi que des opérations spéculatives. Il est facile de montrer à ce sujet que l'action des yakuza au Japon, en encourageant une spéculation effrénée sur l'immobilier, fut une des causes de la crise qui a frappé l'Archipel au cours de la décennie 1990-2000. Les Organisations Criminelles Transnationales (OCT) exercent une influence profonde sur le plan politique, elles favorisent la corruption, faussent le jeu démocratique par leurs interventions intéressées et ternissent l'image de la classe gouvernante. Elles génèrent ou aggravent par certaines de leurs actions les problèmes sociaux, environnementaux et sanitaires auxquels sont confrontés les Etats ; il suffit de penser à l'immigration clandestine, au trafic de drogue et de médicaments frelatés,(...), à la gestion défectueuse des déchets. Sur le plan culturel, les pratiques des organisations criminelles ont contribué à la destruction du patrimoine en stimulant une urbanisation sauvage, en Italie du Sud notamment et en organisant le trafic des oeuvres d'art. Elles peuvent menacer non seulement la sécurité des Etats sur le territoire desquels elles sont implantées, mais aussi les pays voisins, la délinquance ne connaissant pas de frontières.

Dans l'intention de dresser une véritable géopolitique du crime international, l'auteur tente de répondre aux questions suivantes :

- Quels rapports existent entre les OCT et les structures économiques et sociales ainsi que les systèmes de parenté?

- Quelle est l'importance des facteurs historiques et des traditions culturelles dans la formation et le développement des organisations criminelles?

- Quelles sont les incidences des modifications des techniques sur les activités illicites?

- Les gouvernements ont-ils bien pris la mesure exacte de la menace constituée par la criminalité organisée? Ont-ils adopté les mesures nécessaires pour la combattre efficacement?

Jean-michel DASQUE, avant de faire le tour de ces OCT estime nécessaire d'écarter d'abord les thèses négationnistes (La Mafia n'existerait plus...), les thèses complotistes (La Mafia est l'instrument d'une vaste confédération internationale des malfaiteurs...) et la vision romantique. Il se penche sérieusement sur l'analyse marxiste. Certains auteurs, comme Jean ZIEGLER (Les Seigneurs du Crime, les Nouvelles Mafias contre la Démocratie, Le Seuil, 2007) ou F PIERCE (Crimes of the Powerful, Crimes Mafias and Déviance, Londres, Pluto Press, 1977), ont tendance à assimiles criminalité organisée et capitalisme. D'autres affirment que la Mafia sicilienne était avant tout le miroir d'une société arriérée, agraire et semi-féodale. La réalité est sans doute moins simple et la Mafia, même si elle favorise des tendances capitalistes marquées, oeuvre surtout pour elle-même, pour autant en plus que l'on puisse parler d'une organisation unifiée dans le temps et dans l'espace. 

Parmi les caractéristiques principales des OCT, l'auteur pointe des origines légendaires, les liaisons familiales ou d'alliance plutôt lâche entre membres de celles-ci, par ailleurs souvent issus des milieux modestes, une organisation fermée aux membres sélectionnés avec soin et liés une fois admis par des liens d'allégéance personnelle, et non par des rapports abstraits envers l'organisation. Les OCT de type mafia sont fortement structurées, hiérarchisées, cloisonnées avec une spécialisation des fonctions. Les décisions stratégiques sont prises au sommet et doivent être scrupuleusement exécutées. Leur organisation est souvent comparée à celle de l'institution militaire. D'autres groupes criminels ont une organisation plus souple. Elles se caractérisent également par la pérennité et la force de résistance, la capacité d'adaptation et la plasticité.

Et surtout, ce qui justifie qu'elles soient étudiées sous l'angle de la géopolitique, l'enracinement territorial. Les OCT sont enracinées dans une aire géographique déterminée, où en général elles ont vu le jour. Les modalités de cette présence territoriale sont diverses. Peter LUPSHA, de l'Université du Nouveau Mexique distingue, trois degrés dans l'emprise territoriale :

- Prédateur : "certaines organisations, encore de dimensions modestes, appliquent une politique opportuniste et s'efforcent de tirer le maximum de profit des possibilités qui s'offrent. Mais elles ne représentent pas une menace globale pour la société, en marge de laquelle elles vivent. Elles mènent surtout des opérations ponctuelles, dans des secteurs clairement ciblés de l'économie, des loisirs ou du sport, ce qui ne les empêche pas pour autant de recourir à une violence extrême". Par exemple les posses jamaïcaines et les bandes criminelles de motards, les bikes, ou encore les maras d'Amérique Centrale.

- Parasitique : "les OCT sont intimement associées au milieu environnant, dont elles tirent la totalité de leur substance. Mais elles n'exercent qu'une emprise partielle et ne contrôlent pas tous les secteurs de l'activité économique et sociale. Leur volonté hégémonique se heurte à des résistances, notamment d'une partie de la classe politique, des juges, des policiers, des syndicats, des Eglises, des ONG. Par exemple la Cosa Nostra aux Etats Unis, le milieu du Midi de la France ou les mafias italiennes dans le Nord de la Péninsule.

- Symbiotique : "les organisations exercent un pouvoir global et hégémonique sur le territoire. Elles contrôlent tous les secteurs stratégiques de la vie publique. Elles ont imposé leur imperium aux autres acteurs sociaux, politiciens, administrateurs, juges, magistrats, policiers, médias, élus locaux. Par exemple, dans les années 1920 et 1930, le résident désigné par Paris ne gouvernait pas véritablement la concession française de Shangaï qui était contrôlée de facto pas Due YUESCHENG, patron de la bande verte et ami de Tchang KAÏ-CHEK. DANS LA DÉCENNIE 1970, Benny ONG, président de la Hip Sing Tong exerçait un pouvoir sans limite dans le Chinatown de New York. De nos jours, la Mafia sicilienne, les grandes sociétés criminelles de Turquie et de Russie, des triades dans les territoires chinois, les fédérations de yakuza.

  Traditionnellement, les OCT sont très bien implantées sur les façades maritimes des continent où résident des diaspora et où elles peuvent réaliser des opérations lucratives. Les OCT sont présentes dans tous les grands ports du globe et à côté des zones côtières, elles occupent de fortes positions dans certaines grandes prisons, où elles exercent le pouvoir concurremment avec l'administration pénitentiaire. Elles y commandent à des troupes de codétenus, mettant en place des hiérachies parallèles, contrôlent les communications extérieures et développent de l'intérieur leurs activités illicites. 

  Si elles gardent un base territoriale, les OCT ne sont pas confinées dans un espace restreint et ne pratiquent pas la tactique du bunker. Elles sont plutôt tendance à essaimer dans des zones éloignées de leur foyer d'origine. Dans certains cas, elles élargissent purement simplement leur zone d'action en annexant de nouveaux territoires. Mais souvent, les OCT préfèrent nouer des alliances avec d'autres organisations transnationales ou avec des mafias locales. Les OCT, par le jeu des augmentations de l'aire de leurs activités, par la création de filiales extérieures, ou par ces alliances, dessinent de nouvelles frontières qui se superposent aux frontières politiques et aux limites des groupements économiques. Elles peuvent tracer à l'intérieur des Etats des aires régionales ou subrégionales (triangolo mafioso dans l'Ouest de la Sicile, Campnie soumise à la Camorra ; espaces supranationaux des cartels colombiens ou des triades chinoises).


 

Jean-François GAYRAUD et François THUAL, Géostratégie du crime, Odile Jacob, 2012 ; Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique, Constances et changements dans l'histoire, Ellipses, 2003 ; Aymeric CHAUPRADE et François THUAL, Dictionnaire de géopolitique, Ellipses, 1999 ; Jean-Michel DASQUE, Géopolitique du crime international, Ellipses, 2008.

 

Complété le 21 Juin 2012.

 

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5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 14:01

          Beaucoup d'études sur la géopolitique de l'Islam sont en fait des études sur la géopolitique arabe. Nous voulons entendre par là que, alors que le centre de l'Islam se situe en Asie, une certaine tendance existe à vouloir analyser différentes configurations politiques influencées par la géographie (en Malaisie, au Pakistan, en Inde...), même lorsque ce sont d'autres institutions que les Etats qui semblent mener un jeu géopolitique, à partir d'une pensée intégrée à une réalité arabe. A cet égard, ni l'ouvrage de Aymeric CHAUPRADE, ni la présentation de l'anthologie de Jean-Paul CHARNAY ne dissipent cette impression. Prenant des stratégies souvent iraniennes et irakiennes, qui de nos jours, accaparent beaucoup d'analystes, leur géopolitique est souvent qualifiée d'islamiste, comme si l'on voulait sacrifier à une tendance unificatrice bien présente dans tous les territoires peuplés de musulmans, alors que l'on devrait, à notre avis, plutôt parler de géopolitique turque (en ce sens avoir l'oeil sur l'histoire ottomane), iranienne, irakienne, de la péninsule arabique, du Maghreb...

 

            Cela est d'autant plus fortement ressenti lorsque nous lisons les passages justement consacrés par Aymeric CHAUPRADE, à la dynastie, aux tribus, aux confédérations tribales, en terre d'Islam, qui concerne en fait principalement le Moyen Orient. 

"Comme nous le verrons dans notre chapitre consacré à la religion, l'Islam est une civilisation sédentaire urbaine qui a trouvé sa force militaire dans les sociétés nomades bédouines et par là-même, sa capacité de renouvellement dynastique. Son idéal politique est l'Etat urbain et cet Etat est créé par une dynastie, laquelle dispose d'un centre - d'une capitale (une ville où le prince peut faire dire son nom à la grande mosquée la prière du vendre, selon les termes de X de PLANHOL, dans Les Nations du Prophète. Manuel géographique de politique musulmane, Fayard, 1993). Dès que le pouvoir urbain est trop affaibli, la relève vient du monde instable des tribus." L'auteur cite alors l'exemple du Maroc (Almoravides sortis du désert), de presque toutes les dynasties iraniennen, avant celle des Pahlavi au XXème siècle, à la fin du XVIIIème siècle des tribus nomades qui fondèrent l'Etat afghan, des principautés turques d'Anatolie au XIVème siècle, puis de l'empire ottoman, de l'Etat saoudien, modèle de pouvoir lignagier poussé à son extrémité. "Dans le monde turco-iranien, à la différence du monde araben se mirent en place de grandes confédérations de tribus. Le pouvoir central, qui parvenait difficilement à contrôler directement les nombreux groupes nomades, par ailleurs denses en populations qui s'appuyant sur les ressources de montagnes bien arrosées et fertiles - par opposition au désert arabe pauvre en nourriture et qui ne permet pas des regroupements nomades importants -, avaient intérêts à voir se former une structure supra-tribale organisant et hiérarchisant les relations entre les tribus, leur occupation des territoires, et la consommation des ressources. Ainsi le pouvoir central acceptait-il, faute de pouvoir exercer lui-même l'administration d'espaces trop reculés, trop vastes et trop turbulents, de voir se créer de vastes Etats dans l'Etat : les confédérations tribales."  L'Islam, s'il est un lien qui peut transcender les réalités géographiques, n'homogénéise pas pour autant des perspectives fortement guidées par des configurations géopolitiques bien précises et assez permanentes dans l'histoire.

 

      Jean-Paul CHARNAY distingue déjà bien, même si son chapitre sur la géohistoire laisse parfois une impression d'homogénéité, les constructions islamiques des constructions arabes de la géopolitique.

Il cite plusieurs exemples de constructions arabes, pris surtout dans la période contemporaine :

- Manifeste du Chérif HUSSEIN de La Mecque à l'encontre des ottomans (1916) ;

- Califat islamique ou Etat-Nation politique, selon Ali Abd al-RÂZEQ (1888-1966) ;

- Califat, panislamisme et Etat-Nation, selon Rachîd RIDA (mort en 1935) ;

- Ligue ou Nation arabe, selon la Charte de la Ligue des Etats arabes du 27 mars 1945, selon la Constitution du Parti socialiste arabe BA'ATH (Résurrection) (1969) ;

- La doctrine des trois cercles, selon Gamal Abdel NASSER (1953) ;

- La guerre sacrée du nationalisme et le panarabisme, selon Muammar KADHAFI (1973) ;

- Etat national et Maghreb, selon la charte d'Alger et selon Houari BOUMEDIENNE ;

- Critique de la notion de nation arabe selon des marxistes tunisiens (1968) ;

- Convention sur la défense commune et la coopération économique entre les Etats de la Ligue arabe (1950).

 

      Une représentation géo-idéologique de l'islam, clamée mais sans doute peu appliquée par les dirigeants des Etats qui se qualifient d'arabe ou d'islamique, est présentée par jean-Paul CHARNEY, belle construction sans doute inscrite dans bien des mentalités, mais dans le caractère opérationnel apparaît bien aléatoire : "Au centre, au foyer de l'ellipse que constituent sur la planète les terres musulmanes, de l'Atlantique à l'indonésie, du Centre Asie au Golfe de Guinée, se trouve, à la Mecque, la Kaaba : la Pierre Noire. Autour le territoire Haram est le territoire sacré entourant les villes saintes de la Mecque et de Médine, interdit aux non-musulmans. Elles sont situées dans le Hedjaz où aucun polythéiste ne peut être enterré. Au-delà la pénincule arabique où, selon les puritains, il ne peut être édifié aucune église, aucune croix, car elle constitue une vaste mosquée à ciel ouvert. Ensuite s'étend l'ensemble du Dar al Islam (territoire d'Islam) ou Dar as Salam (territoire de paix) qui comprend Al Qods la Sainte, Jérusalem, troisième ville sainte de l'Islam : y peuvent vivre sous un statut diminué les kitabiyum (gens du livre : juifs, chrétiens, mazdéens). Au-delà, s'étend  le Dar Al Kharadj regroupant les principaux vassales, les pays voisins ou acceptant de payer un tribut afin de conserver leur liberté de culte. Ensuite les territoire Dar al Çolh, avec lesquels l'autorité musulmane a passé des traités plus ou moins égalitaires. On admet même des traités inégalitaires à l'encontre des Musulmans pour protéger ceux vivant sous domination non musulmane : durant les Croisades, en Andalousie reconquise, durant la période coloniale. L'immigré en un Etat non musulman peut invoquer la notion de dar al Ahd, pays du pacte que conclurait, à titre personnel, le croyant musulman avec le pays d'accueil et par lequelil accepterait contre le respect de son observance et sa foi, de se plier au droit civil de ce pays. Mais pour lui ce pays peut être un territoire de mission, le Dar ad Dawa. Le Dawa est l'appel à la conversion vers le Message coranique selon une persuasion agissant sur le coeur et l'esprit. Au-delà, se trouve le Dar al Harth : territoire de guerre ; il comprend les territoires sous domination infidèle hors  accord express ou tacite. Ce qui peut justifier le passage du dawa au jihâd guerrier, défensif ou offensif." Le tout es de savoir comment concrètement les Etats musulmans appliquent ou peuvent appliquer cette représentation, débats qui font l'objet des quelques textes précédemment cités. "Sur cette vision abstraite se sont superposées les notions de limes, de zone de parcours, de terre de pacage, de voies caravanières coupées par des douanes, centralisées par des capitales. En pratique, les notions de rupture de souveraineté, de frontières ont été développées en terre musulmane".

 

          Il faut remarquer également que cette représentation est une manière commode de justifier la levée des impôts (pour les infidèles dans des territoires musulmans) ou de tributs (dans des territoires proches). Une des conséquences de cette représentation est fiscale, entrainant d'ailleurs des problèmes de délimitation des tactiques de conversions : là où résident de nombreux infidèles, peuvent se lever de gros impôts ; à l'inverse, ce qui peut être dommageable pour le financement de l'expansion extérieure, les populations converties ne peuvent être soumises qu'à de plus maigres impôts.... A l'intérieur de chaque Etat arabe, des dispositions fiscales s'inspirent plus ou moins strictement de cette représentation, mais celles-ci ne forment guère de guide pour une géopolitique opérationnelle, d'autant que les rivalités entre chiismes et sunnismes, lesquels tendent à vouloir s'établir comme dominant à l'intérieur d'un même territoire, prennent le pas sur une distinction fidèle/infidèle. Surtout à l'époque contemporaine où les deux religions rivales - le christianisme qui en tant que force politique n'existe pratiquement plus ; le judaïsme réduit au seul Israël - ne forment pas, du point de vue des Etats arabes (mais pas de l'Etat ou des populations palestiniens!) des rivaux directs sur le plan stratégique. L'alliance géostratégique entre les Etats-Unis, la puissance la plus "mécréante" qui soit et l'Arabie Saoudite, la puissance la plus "sainte" qui soit, est là pour en témoigner...

 

Aymeric CHAPRADE, Géopolitique, Ellipses, 2003 ; Jean-Paul CHARNAY, Principes de stratégie arabe, L'Herne, 2003.

 

STRATEGUS

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Published by GIL - dans GEOPOLITIQUE
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