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12 mai 2013 7 12 /05 /mai /2013 09:33

    Voici un livre, rédigé à la première personne et loin des manuels parfois un peu indigestes (et pas très bien écrits en plus...), sur la géopolitique de la Chine. Car il s'agit bien, malgré que l'auteur, docteur en médecine et sinologue, ne mette pas en avant des titres ronflants, de géopolitique et même de géosociologie qu'il s'agit dans ces pages érudites. Dans cette histoire et étude de l'évolution d'un symbole, l'auteur bouscule un certain nombre d'idées reçues sur la grande muraille, et partant sur la Chine et les Chinois. Son intention, partant des réalités géographiques et climatiques incontournables, est de découvrir comment la mentalité chinoise perçoit cette grande muraille et comment la grande muraille influence la perception des Chinois d'eux-mêmes et de leur pays. 

    "La Grande Muraille est universellement connue comme étant un ouvrage monumental de plusieurs milliers de kilomètre (visible de l'espace... ce qui est faux, comme l'établit l'auteur en cours de route) d'un seul tenant, en briques et pierres, construit il y a des millénaires, pour arrêter les invasions barbares, et dont les Chinois sont très fiers. Cependant les recherches actuelles en brossent un tableau très différent : un ouvrage discontinu, fait de terre battue, et détesté des Chinois, entre autres faits plutôt surprenants. Ces simples assertions opposées aux idées reçues justifieraient à elles seules une étude approfondie de la Grande Muraille. Mais il y a plus : la Grande Muraille n'est pas là par hasard, elle correspond à une disposition profonde de la pensée chinoise, qui se traduit par d'autres comportements encore visibles de nos jours.

Cet ouvrage va donc s'attacher à :

- Etudier de façon détaillée l'histoire de la Grande Muraille, pour bien mettre en évidence ses racines réelles.

- Etudier l'image de la Grande Muraille : les origines et les évolutions de ce symbole, de cette représentation, en Chine et en Occident.

- Etendre le concept "Grande Muraille" pour le voir comme un des éléments de base de la mentalité chinoise, ou plutôt des mentalités chinoises. 

L'hypothèse étant que c'est cette représentation, si profondément ancrée dans la pensée chinoise, qui a induit des comportements du même genre, donc certains sont encore observables de nos jours."

 

     Prenant soin de revisiter des notions répandues (l'existence d'un peuple chinois, d'une culture chinoise...), l'auteur commence donc par détailler l'histoire des Longues Fortifications, comme il préfère appeler la Grande Muraille, l'histoire de sa construction, éparse sur une grande étendue du territoire chinois, qui s'étale sur deux millénaires. De -684 à 1644, ces murs s'édifient, souvent à des fins de circulation dans des zones montagneuses (édification dans les Longues Foritifications de routes pour les troupes, notamment les cavaliers), pour des objectifs défensifs ou offensifs. Ancrée dans la perception des peuples périphérique (nomades parfois pas très nomades), cette construction  s'effectue selon des visées différentes selon les dynasties, confrontées à des problèmes différents mais toujours focalisés sur une problématique de défense extérieure/défense intérieure, qui mêlent considérations de défense contre des envahisseurs, et contrôle des populations. Le tout sous l'influence des caprices d'un Fleuve Jaune aui oblige à élaborer, pour vivre ou pour survivre, des techniques particulières (irrigation ou contenance des flots). Très loin des impressions de gigantisme, l'auteur parvient à nous faire toucher du doigt l'étroitesse des conditions d'existence (le berceau de la civilisation chinoise est en fait une zone très petite), l'instabilité des éléments du relief, qui jour un rôle direct dans la mentalité chinoise. Il reprend là les études de Marcel GRANET : "le conflit a été constant dans l'histoire de Chine entre les partisans de la digue et les partisans des canaux. Il affecte la forme d'un conflit entre deux morales : endiguer et réprimer ou laisser la Nature suivre son génie" (La religion des Chinois, Albin Michel, 1999). "Ce qui est ici capital pour mon propos, c'est l'opposition entre deux méthodes (...), celle du blocage qui s'arc-boute sur des murs pour s'opposer à la poussée des eaux (ou des humains), violant ainsi les lois de la nature, et celle de la canalisation des eaux, qui les laisse suivre leur pente naturelle, et se contente de les diriger vers l'endroit adapté. Il est passionnant de voir les Chinois, dans les mythes qu'ils se sont choisis, ont mis en scène très tôt cette dialectique entre la digue et le canal, entre le mur et la porte, entre les Longues Fortifications et le contrôle par d'autres moyens. (...) Au total, on voit que la civilisation chinoise, très tôt, a disposé des moyens techniques (terre battue) et humains (population nombreuse), de l'expérience nécessaire (travaux hydrauliques) et des dispositions psychosociales afférentes (la problématique entre soit arrêter un flot physique ou humain, soit "surfer" sur la vague), pour construire, quand le moment viendra, de Longues Fortifications."

   Les Chinois se servaient de ces murs à des fins multiples et différentes : murs d'attaque, soutenant des offensives, murs de défense, pour empêcher les raids et les razzias, souvent à titre d'alibi, murs pour raisons économiques, pour maintenir des privilèges, murs pour éviter le mélange des populations (pour séparer les "civilisés" des "non-civilisés"), murs "pour les murs, par tradition, murs pour servir de bagne, permettant d'éloigner, d'occuper les indésirables et souvent de les éliminer (famines et labeurs intensifs), murs pour empêcher les populations de sortir, de s'enfuir, selon la notion bien mise en évidence par la suite, de "forteresse assiégée", un lieu où ceux qui sont à l'extérieur rêvent de pénétrer, tandis que ceux de l'intérieur rêvent d'en sortir... Une fonction en fin de compte plus sociale qui stratégique, ou mieux socialement stratégique... 

 

  Le livre regorge de renseignements sur la Grande Muraille de Chine, tant dans ses aspects techniques, politiques que sociaux. Il bénéficie des toutes récentes études archéologiques et historiques. C'est aussi un bon ouvrage de vraie géopolitique, qui tranche avec la mode géopolitique, qui montre bien les influences réciproques entre peuples d'une part, et entre peuple et nature d'autre part, et les différents conflits qui traversent presque toute l'histoire de cette vaste partie du monde. L'auteur, en plus, n'économise pas la réflexion sur la notion de mur dans d'autres parties du monde et chez d'autres peuples, indiquant par là ce qui est spécifique de la Chine et ce qui ne l'est pas.

 

Guy BOIRON, La Grande Muraille de la Chine, Histoire et évolution d'un symbole, L'Harmattan, Collection Recherches asiatique, 2011, 242 pages.

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30 avril 2013 2 30 /04 /avril /2013 13:09

     Adam TOOZE (né en 1967), enseignant britannique de l'histoire de l'Allemagne à l'Université de Yale, déjà auteur d'ouvrages en histoire économique, veut renouveler nos connaissances dans la formation et dans la ruine de l'économie nazie. Il veut "remettre l'économie au centre de notre intelligence du régime hitlérien en offrant un récit économique qui aide à étayer les histoires politiques produites au cours de la génération passée et à en dégager le sens. Non moins pressante est cependant la nécessité d'accorder notre intelligence de l'histoire économique du IIIe Reich avec la subtile réécriture de l'histoire de l'économie européenne engagée depuis la fin des années 1980, mais largement passée inaperçue dans l'historiographie dominante de l'Allemagne." Ses recherches l'amènent à mettre en cause la thèse de la dominance économique allemande en Europe, sous les années 1930 et ensuite. il met en évidence les effets déjà tangibles en Europe du retournement économique suite à la première guerre mondiale en faveur des Etats-Unis d'Amérique. "D'un côté, nous avons une perception plus aiguë de la position réellement exceptionnelle des Etats-Unis au sein de l'économie mondiale moderne. De l'autre, l'expérience européenne commune de "convergence" nous offre une perspective singulièrement désenchantée sur l'histoire économique de l'Allemagne. La thèse fondamentale de ce livre, la plus radicale peut-être, est que ces mouvements liés l'un à l'autre de notre perception historique requièrent une refonte de l'histoire du IIIe Reich, laquelle a pour effet dérangeant de rendre l'histoire du nazisme plus intelligible, en vérité mystérieusement contemporaine, et en même temps de mettre davantage encore en relief son irrationalité idéologique fondamentale. L'histoire économique éclaire d'un jour nouveau à la fois les motifs de l'agression hitlérienne et les raisons de son échec - de son échec inéluctable."

 

        A la lumière de cette nouvelle analyse économique, il est possible de rationaliser l'agression du régime hitlérien en y reconnaissant une réponse intelligible aux tensions nées du développement inégal du capitalisme mondial (...). Dans le même temps, cependant, l'intelligence des fondamentaux économiques nous aide aussi à mieux apprécier l'irrationalité profonde du projet de Hitler. Ainsi qu'on le verra dans ce livre, le régime engagea après 1933 une campagne de mobilisation économique réellement remarquable. Le programme d'armements du IIIe Reich fut le plus grand transfert de ressources jamais engagé par un Etat capitaliste en temps de paix. Hitler n'en fut pas moins incapable de modifier le rapport de force économique et militaire sous-jacent. L'économie allemande n'était tout simplement pas assez vigoureuse pour créer la force militaire qui lui permettrait de terrasser l'Union Soviétique, sans parler des Etats-Unis. Bien que Hitler ait remporté de brillants succès à court terme en 1936 et en 1938, la diplomatie du IIIe Reich fut incapable de créer l'alliance antisoviétique proposé dans Mein Kampf. Confronté à une guerre contre la Grande-Bretagne et la France, Hitler se vit contraint, au dernier moment, de passer un accord opportuniste avec Staline. L'efficacité dévastatrice des forces de panzers, le deus ex machina des premières années de la guerre, ne formait pas la base de la stratégie avant l'été 1940, puisque ce fut une surprise, même pour les dirigeants allemands. Et si les victoires de l'armée allemande en 1940 et 1941 furent bel et bien spectaculaires, elles furent peu concluantes. Ainsi en arrivons-nous à la conclusion réellement vertigineuse que Hitler lança la guerre en septembre 1939 sans plan cohérent pour vaincre son principal antagoniste : l'Empire britannique. 

Pourquoi Hitler prit-il ce risque épique? Telle est assurément la question fondamentale. Même si l'on peut rationaliser la conquête de l'espace vital en y voyant un acte d'impérialisme, même si l'on peut créditer le IIIe Reich d'un remarquable effort de mobilisation de ses ressources pour combattre, même si les soldats allemands se battirent vaillamment, la conduite de la guerre par Hitler impliquait des risques si grands qu'ils défient toute rationalisation en termes d'intérêt pragmatique. Et c'est par cette question que nous rejoignons l'historiographie dominante avec son insistance sur l'importance de l'idéologie. C'est l'idéologie qui donna à Hitler le prisme à travers lequel il comprit le rapport de force international et le déploiement de la lutte de plus en plus mondialisée qui débuta en Europe avec la guerre civile espagnole, dans l'été 1936. Dans l'esprit de Hitler, la menace que représentaient les Etats-Unis pour le IIIe Reich ne relevait pas seulement de la rivalité conventionnelle des superpuissances. C'était une menace existentielle, liée à la peur que Hitler eut toujours d'une conspiration juive mondiale se manifestant sous la forme de la "juiverie de Wall Street" et des "médias juifs" des Etats-Unis. C'est une interprétation fantastique du véritable rapport de force qui explique le caractère volatile, très risques, des décisions de Hitler. Par questions pour l'Allemagne de se ranger pour devenir un satellite prospère des Etats-Unis, comme telle avait paru être la destinée de la république de Weimar dans les années 1920, parce que cela se serait soldé par un asservissement à la conspiration juive mondiale et, en définitive, par une mort raciale. Compte tenu de l'influence envahissante des Juifs, révélée par la montée des tensions internationales à la fin des années 1930, un avenir prospère fondé sur l'association capitaliste avec les puissances occidentales était tout bonnement impossible. La guerre était inévitable. La question était de savoir quand."

 

      Cette introduction de l'auteur marque bien ses ambitions. il suit l'ordre chronologique pour montrer comment l'économie allemande devint une puissance réelle, accordant une place très importante aux politiques menées avant la guerre. Cela scande son gros livre en trois parties : Redressement, La guerre en Europe, Guerre mondiale. Avec plus de cent pages de notes, placées en fin d'ouvrage, ce livre nous montre avec pédagogie, malgré la masse importante des faits brassés, comment l'économie allemande fut mis au service d'un projet insensé, et comment, par certaines des mesures mêmes prises par ses responsables (esclavages des travailleurs, déplacements des populations, destructions économiques et physiques de l'adversaire..) elle échoua. Nous pouvons comprendre également comment une stratégie de guerre totale peut - ou ne peut pas fonctionner - dans la confrontation de puissances industrielles.

 

Adam TOOZE, Le salaire de la destruction, Formation et ruine de l'économie nazie, Les belles lettres, collection Histoire, 2012, 800 pages

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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 12:52

    Cette récente Histoire de la Résistance (française) sous la seconde guerre mondiale bénéficie, outre l'ouverture de certaines archives publiques et privées, du recul qui manquait à tant d'autres "historiens" de cette période, souvent d'ailleurs, anciens acteurs de celle-ci. Très loin d'une lecture dithyrambique ou apologétique, Olivier WIEVIORKA remet en perspective la Résistance, non seulement en regard des opérations militaires alliées, mais aussi en regard des conflits politiques, avant et après la guerre. Il analyse ainsi une partie de l'héritage de la réflexion des différents groupes à la Libération et son impact sur le futur de la société française. Dépassant le seul cadre de la Résistance militaire, il soupèse également le poids de ce qu'il appelle la Résistance-Mouvement, le mouvement de résistance globale d'une population, dont les individus expriment les mille et unes facettes, de manière intermittente, en face de la Résistance-Organisation, l'organisation en groupes structurés de personnes ou d'associations qui opèrent de manière continue, face à la répression de l'occupant, de leur naissance, à la libération, fut-ce en changeant de forme et d'appellation, évoluant les uns par rapport aux autres dans des relations de subordination ou de compétition. 

    C'est pour ne pas buter sur les nombreux écueil auxquels se sont heurtés ses prédécesseurs dans cette Histoire de la Résistance qu'il prend soin de distinguer cette Résistance-Mouvement et cette Résistance-Organisation. Il tente de clarifier dans son "Ouverture" les contours de cette résistance intérieure française. 

"Cette dernière se définit tout d'abord par son action. En effet, elle vise concrètement à combattre l'occupant allemand, voire son allié vichyste, ce qui suffit à la distinguer de l'opinion. Le fait, en d'autres termes, de refuser la fatalité de la défaite et d'affirmer son désaccord avec le régime de Philippe Pétain ne suffit pas à définir l'engagement résistant - un engagement qui s'incarne avant tout dans des pratiques, aussi diverses soient-elles. Cela posé, l'action ne peut être dissociée du sens qui l'affecte. Un passeur acheminant des juifs en France pour de l'argent ne saurait être considéré comme un résistant, même s"il contrecarre par sa démarche l'ambition génocidaire du régime nazi. "Il n'y a Résistance que s'il y a conscience de résister, qu'elle traduise le choix d'un engagement volontaire ou qu'elle passe par la conscience spinozienne de la tâche nécessaire", constate Pierre Laborie (Les Français des années troubles. De la guerre d'Espagne à la Libération, Seuil, 2003). La résistance, enfin, postule la transgression. Elle s'oppose à la légalité qu'imposèrent le Reich et son complice vichyste. A cette aune, elle postule un risque que tous acceptèrent et que beaucoup acquittèrent au prix de leur vie. Ces critères invitent par conséquent à proposer une lecture restrictive d'un mouvement qui se déploya dans la France captive, du crépuscule de la défaite à l'aurore de la libération. Que les Français, dans leur majorité, aient rejeté le nazisme et l'occupation qui en désignait la réalité est incontestable. Que certains aient, ponctuellement, soutenu les réseaux ou les mouvements ne l'est pas moins. Jamais la résistance n'aurait pu s'enraciner dans l'hexagone si elle n'avait bénéficié de ces concours. On peut ainsi distinguer une "Résistance-organisation qui ne comprend de toute évidence qu'une toute petit minorité, et une Résistance-mouvement, phénomène social beaucoup plus vaste. Celle-ci englobe tous ceux qui ont mené des actions individuelles et tous ceux dont les actes de solidarité ont été essentiels à la Résistance organisée. La Résistance-mouvement n'est nullement en marge de la Résistance-organisation : elle conditionne son existence", note l'historien François Marcot ("Pour une sociologie de la Résistance : intentionnalité et fonctionnalité", dans La Résistance, une histoire sociale, aux Editions de l'Atelier, 1997, sous la direction d'Antoine Prost). Distinguer ne signifie pas pour autant confondre. C'est bien de la résistance-organisation que traite cet ouvrage, non de la résistance-mouvement. Il abordera en conséquence l'action que menèrent les formations clandestines (ce qui exclut les Forces françaises libres gaullistes) tout en s'efforçant de répondre à des questions cruciales. Les liens entre la résistance intérieure et la France libre du général de Gaulle, les motivations de l'engagement individuel, la sociologie des organisations, l'impact de la répression, l'efficacité militaire de l'armée des ombres... seront au fil des pages traités pour proposer au lecteur une vision synthétique du combat clandestin (...)."

 

    Il faut dire qu'au fil de ces pages, précisément, le niveau de synthèse est assez élevé, tout en se permettant de véritablement raconter ces luttes clandestines, dans leurs aspects humains notamment. Sans hésiter à écorner les légendes, l'auteur, avec précision dans les données et dans les chiffres, offre une manière de comprendre la résistance, de manière globale. Un long chapitre porte sur les sociologies des organisations clandestines, afin d'évaluer par exemple l'impact des options de classes et de nationalisme. Il termine son livre sur la victoire inachevée de la résistance à la libération et la mémoire divisée qui en reste encore aujourd'hui. 

 

   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Parce qu'elle repose sur l'engagement et se construit sur le secret, la Résistance reste à la fois un mystère et un enjeu de polémiques partisanes. Amorcée dès juin 1940, elle parvient à s'unir dans l'ombre de la croix de Lorraine, grâce aux patients talents de Jean Moulin, tout en affirmant son indiscutable pluralisme. Elle resta néanmoins de bout en bout minoritaire, se préoccupa peu du sort des juifs et joua un rôle limité sur le plan militaire. Son apprt politique fut en revanche immense : la Résistance évita à la France les affres de la guerre civile et favorisa, à la Libération, une transition pacifique du pouvoir au profit d'une Résistance regroupée derrière l'altière figure du général de Gaulle. Ce livre aborde sans tabous l'ensemble de ses enjeux, de la formation des premiers réseaux au couronnement de 1944. Il ne dissimule ni les conflits, ni les ambitions qui animèrent les promoteurs de l'armée des ombres, du rôle de la presse clandestine à l'efficacité des réseaux, de la répression allemande aux motifs de l'engagement, des idées politiques de la Résistance à sa mémoire dans la France contemporaine. Pour la première fois, un ouvrage à la fois complet et accessible, synthétique et vivant, offre une vision globale sur un phénomène majeur qui reste curieusement méconnu malgré le rôle que la Résistance a jouée dans l'histoire et la mémoire nationales."

 

   Olivier WIEVORKA (né en 1960), historien français,  membre de l'Institut universitaire de France et professeur des Universités à l'Ecole normale supérieure de Cachan, spécialiste de la Résistance et de la Seconde guerre mondiale, est également l'auteur d'autres ouvrages : Les libération de la France (avec Jean-Pierre AZÉMA, La Martinière, 1993), Une certaine idée de la Résistance, Défense de la France (Seuil, 1995, réédition en 2010), Histoire du débarquement en Normandie. Des origines à la libération de Paris (1941-1944) (Seuil, 2007, réédition en 2010), La Mémoire désunie. Le souvenir politique français des années sombres, de la Libération à nos jours (Seuil, 2010). A noter que l'auteur est Rédacteur en chef de la revue Vingtième siècle.

 

   Olivier WIEVIORKA, Histoire de la Résistance, 1940-1945, Perrin, 2013, 575 pages.

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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 13:07

      Ce livre de l'historien Pierre VIDAL-NAQUET, connu surtout pour ses ouvrages sur la Grèce ancienne et l'histoire contemporaine, est paru en 1981, avec pour seule modification dans l'édition de 1991, la disparition d'une Ve partie consacrée aux prétendus "révisionnistes", laquelle est republiée et complétée en 1987, chez le même éditeur, dans Les assassins de la mémoire. Ce petit livre, comme l'écrit l'auteur lui-même dans son Avant-propos, est fait de trois séries de textes très différents. Deux études dites "savantes" tentent d'abord de faire le point sur des aspects de l'histoire politique et intellectuelle du judaïsme autour du Ier siècle. Le corps du livre est constitué d'interventions, textes choisi parmi plusieurs dizaines d'autres, publiés entre 1956 et 1980, dans des quotidiens, des hebdomadaires, des mensuels, "parfois écrit à chaud, parfois plus élaborés comme les deux reportages que j'ai effectués en 1970 et 1975 en Israël." Trois préfaces forment le contenu de la troisième série, "qui ont été pour moi l'occasion de réfléchir à trois grands problèmes que posaient les livres que je présentais en public : l'assimilation des Juifs en France à la fin du siècle dernier (il s'agit du XIXe siècle), le comportement des notables juifs pendant l'occupation nazie, la difficile situation de la Diaspora entre le souvenir d'Auschwitz et la politique du jeune Etat d'Israël. L'auteur centre ce recueil sur la notion de mémoire, qui s'entend pour le plus lointain passé comme pour le passé très proche, qui "est, aujourd'hui, et depuis fort longtemps, un des traits fondamentaux du rapports de Juifs au monde".

Pour mettre en perspective cet effort de mémoire, essentiel pour le peuple Juif, je rappelle les innombrables destructions, que ce soient pour des biens matériels comme pour des supports précisément de mémoires (bibliothèques, synagogues, manuscrits et imprimés...), subies par ce peuple au long des siècles. Et il n'est pas étonnant, que, plus sans doute que pour d'autres peuples qui ont bénéficié de structures socio-politiques plus stables et plus continues, dans le temps comme dans l'espace, ce problème de mémoire soit crucial. En passant, de nombreux problèmes de reconstitution de ce qui s'est passé proviennent de ces destructions, parfois systématiques. A défaut de détruire tout un clan, toute une famille, toute une ethnie, comme c'était pratique courante autour de l'Antiquité, la destruction de leurs bibliothèques aboutit parfois au même résultat, en tout cas procède de la même intention.

       La reconstruction de la mémoire après, comme le rappelle l'auteur, qui s'appuie sur Raymond ARON est ensuite aléatoire, même si elle réussit son objectif, à savoir la survie du Peuple Juif et en même temps, ce qui est essentiel pour lui, la survie de Dieu dans sa mémoire. "Mémoire naturelle, mémoire artificielle? Il est des souvenirs qui ont été créés politiquement. C'est le cas précisément - une des études réunies dans ce livre le rappelle - de Masada. L'histoire juive - concept du reste à redéfinir - ne va pas sans rupture, sans "infidélités" de toutes sortes. Il y a des Juifs imaginaires, comme il y a, selon Raymond Aron, des marxismes imaginaires. La mémoire n'est pas l'histoire, elle choisit, élimine par pans entiers les moments dont l'idéologie impose l'élimination, annule le temps, gomme les évolutions et les mutations. Dans ce processus, tout un spectre de nuances existe, depuis le vécu douloureux qui ferait volontiers dire à certains (à tort) que, pour parodier le mode de Marx : "Tous les grands événements et personnages historiques (de l'histoire juive) se répètent pour ainsi dire deux fois (...), la première fois comme tragédie", la seconde fois comme tragédie, depuis ce vécu douloureux jusqu'à l'escroquerie intellectuelles qui a un jour publier un livre intitulé : Le sionisme d'Abraham à Dayan. L'imagination, le mythes séjournent non dans des livres, ou non seulement dans des livres, mais chez des hommes tout à fait réels. Un aspect du travail historique consiste à comprendre la mémoire, à incarner la mémoire ; mais, par une autre dimension de son oeuvre, l'historien cherche au contraire à retrouver les faits sous les mots, la réalité sous les souvenirs, la vérité sous le mensonge ou la fabulation. Beaucoup, il est vrai s'attribuent ce rôle sans y avoir droit et il arrive qu'ils mentent et qu'il faille détruire leurs mensonges."

    C'est pour cette problématique entre histoire et mémoire que ce livre est utile.

 

     L'éditeur présente le deuxième tome de ce livre de la manière suivante : "Sous ce titre, un premier livre avait été publié en 1981. Il regroupait des textes très divers : articles scientifiques portant sur les crises qui, du IIe siècle av JC au Ier siècle de notre ère, ont ébranlé le judaïsme, ou procédant au nettoyage appronfondi des ordures accumulées par roberts Fourisson et les négateurs du grand massacre du XXe siècle. Entre ces deux ensembles étaient repris des préfaces à des ouvrages de passion et de raison, des reportages en Israël, des prises de position dans la presse quotidienne ou hebdomadaire.

C'est le même principe qui a été adopté icic : le temps parcouru s'échelonne à nouveau entre le IIe siècle av JC et nos propres temps. Le point de départ : le texte du prophète Daniel et celui de Flavius Josèphe, textes témoins de l'affrontement entre l'hellénisme et le judaïsme. Ils sont analysés ici par un historien qui se veut et se pense tel depuis près de quarante ans, et qui a choisi le monde antique, gréco-romain, comme objet favori d'études. Il se trouve que cet historien est aussi un juif - ce qui ne veut pas dire qu'il ait les mêmes valeurs que M Shamir (alors Premier ministre d'Israël, rappelons-nous) - qui, en tant que tel, s'efforce de penser dans l'histoire, la mémoire, le présent, le destin des siens : études sur l'émancipation, affaire Dreyfus, le marxisme, interprétation de la Shoah, réflexions sur le parallèle arménien, reportage en israël, réactions quotidiennes ou hebdomadaires à l'actualité. Ici encore, on trouvera des textes d'apparences mêlées, mais l'unité de l'ensemble n'en ressort que mieux : journaliste ou historien de métier, c'est un même homme qui a écrit tous ces textes au nom d'un même engagement existentiel.

 

   Pierre VIDAL-NAQUET (1930-2006), militant contre la torture pendant la guerre d'Algérie, contre la dictature des colonels grecs, contre le négationnisme et pour la résolution du conflit israélo-arabe, est aussi l'auteur de nombreux autres ouvrages, outre sur l'histoire grecque ancienne, sur l'histoire contemporaine et de témoignages personnels : L'Affaire Audin, 1957-1958 (Editions de Minuit, réédition en1989), La Torture dans la république : essai d'histoire et de politique contemporaine (1954-1962) (Minuit, 1972), Les Crimes de l'armée française Algérie 1954-1962 (La Découverte, 2001), Les Assassins de la mémoire (le Seuil, 1995), Le Trait empoisonné (livre sur Jean Moulin, La Découverte, 1993, 2002), Mémoires, en deux tomes (Le Seuil, 1998).

 

Pierre VIDAL-NAQUET, Les Juifs, la mémoire et le présent, deux tomes, La Découverte/essais, 1991, 195 pages et 324 pages.

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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 16:06

                 Une fois n'est pas coutume, nous avons choisi pour cette volée sur la psychanalyse, un livre qui permet pour le grand public de prendre connaissance avec le complexe d'Oedipe, tel qu'il a été découvert, critiqué, contesté, remodelé... depuis ses origines jusqu'à 1977, date où les responsables de la collection Les grandes découvertes de la psychanalyse, proposent de faire le point.  Il leur est apparu "que le lecteur soucieux d'une information sérieuse, sans être rébarbative, pourrait être ainsi convié à lire les textes psychanalytiques les plus significatifs, centrés autour d'un certain nombre de thèmes successifs. Les écrits choisi par nous sont ceux que nous proposerions volontiers à un étudiant en psychologie, à un analyste débutant, mais leur lecture ne nécessite toutefois aucune spécialisation antérieure." 

 

     Composé de trois parties, Oedipe et civilisation, De l'enfance à l'adolescence, Un complexe d'Electre, ce livre permet de prendre connaissance d'un nombre important de points de vue sur le complexe d'Oedipe (mais pas tous...) de la part de nombreux auteurs (mais qui ne couvrent pas tout le champ psychanalytique). Il s'agit d'une présentation en vue d'une découverte plus approfondie, qui reste nécessaire pour comprendre dans le détail les débats psychanalytiques, qui depuis cette date de 1977, n'ont pas cessé. 

    La première partie débute par La découverte du complexe d'Oedipe, avec des textes de FREUD (la lettre historique de FREUD à son ami Wilhelm FLIESS, de 1897 présentée par Didier ANZIEU, extrait de Autoanalyse de Freud, PUF), se poursuit par Aux origines de l'histoire (texte de FREUD tirée de Totem et Tabou - 1913, et de Essais de psychanalyse, psychologie collective et analyse du moi, 1921, Payot), Le droit maternel (présentation d'Ernest JONES, extraite de Psychanalyse, Folklore, Religion, "Le Droit de la mère", 1924, Payot), par Un complexe universel? (textes de Bronislav MALINOWSKI, extrait de la Sexualité et sa répression dans les sociétés primitives, Payot et de Geza ROHEIM, extrait de The Anthropological Evidence and the Oedipus Complexe, 1952, publié dans The psychanalytical quarterly n°4) et se termine par L'Oedipe en question (textes de Wilhelm REICH, extrait de L'irruption de la morale sexuelle, 1932, Payot,  et de Gilles DELEUZE/Félix GUATTARI, extrait de l'Anti-Oedipe, Editions de Minuit, 1971).

     La deuxième partie débute par Les transformations psychiques de l'enfant (par Herman NUMBERG, ancien secrétaire de la Société psychanalytique de Vienne, extrait de principes de psychanalyse, 1932, PUF), se poursuit par Du début au déclin d'Oedipe (textes de Sigmund FREUD, extrait de Essais de psychanalyse. Le moi et le ça, 1923, Payot et extrait de La vie sexuelle. La disparition du complexe d'Oedipe, 1924, PUF et de Mélanie KLEIN, extrait de Essais de psychanalyse : Les stades précoces du conflit oedipien, 1928, Payot), par Deux psychanalyses d'enfants (Mélanie KLEIN, extrait de Essais de psychanalyse : Le complexe d'Oedipe éclairé par les angoisses précoces, 1945, Payot), par La préhistoire d'un complexe (Mélanie KLEIN), et se termine par Le conflit à l'adolescence (Béla GRUNBERGER, extrait de Narcissisme : L'enfant au trésor, ou l'évitement de l'Oedipe, 1967, Payot)

    La troisième partie commence par L'épreuve des faits (Josine MÜLLER, A contribution to the Problem of the Dévelopement of Genital Pahse in Girls, 1925, publié dans The International Journal of Psycho-analysis, vol XIII), continue par A propos de la sexualité féminine (Sigmund FREUD, extrait de La vie sexuelle : Sur la sexualité féminie, 1931, PUF),  par Une mise au point sur la querelle (Ernest JONES, extrait de Théorie et pratique de la psychanalyse : Le stade phallique, 1932, Payot), et se termine par Freud et la féminité par Janine CHASSEGUET-SMIRGE (communication présentée au Congrès de l'Association psychanalytique internationale, 1975).

 

        Le grand intérêt, hormis la mise à la disposition du grand publics d'explications ne faisant pas appel à l'habituel jargon psychanalytique (chaque auteur "montant" son propre jargon, ce qui obscurcit certains propos), est que ces textes sont produits/présentés au moment d'une grande remise en cause - notamment par le mouvement féministe - de la conception freudienne classique du complexe d'Oedipe. Cet aspect, particulièrement sensible en fin d'ouvrage, débouche ensuite sur une... complexification du concept, mais ici, on en est pas encore là, et cela permet de situer sans doute mieux les objections à la doctrine psychanalytique classique. En remarquant du coup que les contestations datent de très loin, au moment même où FREUD élabore ce concept, certains comme Ernest JONES tentant de trouvant des compromis de présentation d'une doctrine naissante qui doit être obligatoirement cohérente pour être présente réellement sur la scène scientifique. Notamment de la part de Wilhelm REICH et de Mélanie KLEIN, avec laquelle Anna FREUD notamment échange des propos vifs (articles et contre-articles prolifèrent)...  Ce que montre le conflit interne à la psychanalyse, à propos du complexe d'Oedipe, c'est tout simplement qu'on ne peut réduire les sciences humaines à de simples exposés techniques, en dehors des évolutions sociales. Il y a loin finalement entre les présentations dominantes du complexe d'Oedipe du vivant de FREUD et celles d'aujourd'hui, toutes soucieuses du rapport entre les sexes et du rapport entre les civilisations. La lecture de certains textes ici permet de s'en rendre bien compte. Même si parfois, on a du mal à repérer (notamment au niveau des dates) les différents éléments des divers débats autour de ce complexe, sans une lecture très attentive, malgré les petits textes d'introduction qui auraient gagné à être plus fourni, on a là une bonne introduction pour aller plus loin.  Notamment grâce à une abondante bibliographie en fin de livre. 

 

 

L'oedipe, un complexe universel, Editions Sand, Collection Les grandes découvertes de la psychanalyse, 1985, 335 pages.

 

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6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 16:43

        Au moment où la pensée marxiste semble retrouver des couleurs, crise du système capitaliste oblige, cet ouvrage, qui fait la synthèse d'une journée d'étude organisée à l'initiative du Collège International de Philosophie de Paris, en décembre 2010, autour de la pensée du philosophe français Louis ALTHUSSER (1918-1990) est le bienvenu, bien qu'il ne couvre bien entendu qu'un volet de cette nouvelle vigueur. 

      Louis ALTHUSSER est à l'origine dans les années 1960, d'un important renouvellement de la pensée marxiste dans une perspective généralement associée au structuralisme, qui implique de nombreux intellectuels, comme Roland BARTHES, Etienne BALIBAR, Maurice GODELIER, Jacques RANCIÈRE, Yves DUROUX, Pierre MACHEREY, Roger ESTABLET... il s'exprime notamment par l'ouvrage collectif Lire le Capital, paru en novembre 1965 en deux tomes aux Editions François Maspéro.

 

    Annie IBRAHIM, dans un Avant-propos, présente comment Penser un matérialisme aléatoire : "L'Histoire n'est que la révocation permanente du fait accompli par un autre fait indéchiffrable à accomplir, sans qu'on sache à l'avance ni jamais, ni où, ni comment l'événement de sa révocation se produira. Simplement un jour viendra où les jeux seront à redistribuer et les dés de nouveau jeté sur la table vide". C'est ainsi qu'Althusser, dans un texte de 1982 - le courant souterrain du matérialisme de la rencontre (Louis Althusser, Ecrits philosophiques et politique, Stock/IMEC, 1994) - conclut un bref commentaire de la célèbre sentence mallarméenne : "Jamais un coup de dés n'abolira le hasard". Toute rencontre est aléatoire et provisoire ; elle aurait pu ne pas avoir lieu, elle peut ne pas durer, elle peut ne plus avoir lieu. Cette philosophie du vide peut-elle se donner l'existence autrement qu'en faisant le vide philosophique? En effet, l'alternative "philosophie marxiste ou matérialiste aléatoire? - est tranchée de manière radicale en 1986 : "Je pense que le véritable matérialisme qui convient  le mieux au marxisme, c'est la matérialisme aléatoire,, dans la ligne d'Epicure et de Démocrite. Je précise : ce matérialisme n'est pas une philosophie qui devrait être élaborée en système pour mériter ce nom. Même si ce n'est pas impossible, il n'est pas nécessaire de le convertir en système ; ce qui est vraiment décisif dans le marxisme, c'est qu'il représente une position en philosophie." (Louis Althusser, Sur la philosophie, Gallimard, 1994). 

C'est à ce chantier d'un matérialisme aléatoire, que plusieurs intellectuels se consacrent ici, le chantier du "dernier Althusser". Althusser nous incite-t-il à substituer à la philosophie un matérialisme authentique qui exige de penser et d'agir sur un autre sol que celui de la philosophie? Dans ce cas, écrit toujours la philosophe marxiste, il faudrait se mettre à la recherch du statut théorique et pratique de ce matérialisme souterrain qui occupe le vide laissé par la philosophie et par la stratégie politique solidaires du matérialisme dialectique soupçonné d'hégélianisme.

 

   André TOSEL ouvre une première partie consacrée à la délimitation du problème (Matérialisme de la rencontre et pensée de l'événement-miracle), suivi par Jean-Claude BOURDIN (Ce que fait la rencontre aléatoire au matérialisme (et à la philosophie). Ce thème de la rencontre est l'objet, dans une seconde partie, des contributions d'Alain GIGANDET (Le hasard des atomistes), d'olivier BLOCH (Les jeux de l'humour et du hasard), d'Annie IBRAHIM (Diderot et les aléas de la politique : une aporie?) et de Pascale GILLOT (Althusser, Wittgenstein et la question du sujet). Dans ka troisième partie, Horizons, Irène PEREIRA expose "Une contestation sans lois de l'histoire ni téléologie : la radicalité pragmatique dans les mouvements sociaux du XXIe siècle, et Isabelle GARO discute du Matérialisme de la rencontre et de la politique du vide dans le dernier Althusser. Il est assez dommage qu'une contribution d'Etienne BALIBAR (Vérité, point d'hérésie : Althusser et pascal), empêché de transmettre la version écrite de son intervention, n'y figure pas.

 

   Dans une Postface, Annie IBRAHIM indique qu'il s'agit bien là d'une exploration d'un chantier, au bout duquel personne ne sait s'il en sortira quelque chose : "Nous espérons que nos lecteurs accepterons d'entrer dans le labyrinthe de la diversité de nos approches : de la perception d'un geste fondateur, jetant une vive clarté sur un courant souterrain et refoulé de l'histoire du matérialisme grâce à un autre style d'écriture d'une autre modernité, jusqu'au constat de l'aveu d'une impasse théorique et pratique, nous avons tenté d'exprimer la richesse problématique des lectures et conjectures aussi ferventes que disparates léguées par Althusser à ses neveux."

 

Sous la direction d'Annie IBRAHIM : Autour d'Althusser, Penser un matérialisme aléatoire : problèmes et perspectives, Le temps des cerises, 2012.

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26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 07:44

      Ce petit "essai sur l'économie politique de la musique" se trouve le bienvenu dans une production plutôt maigre d'ouvrages sur les aspects sociologiques ou politiques du bruit et de la musique. Il se situe en même temps dans un certain regain des recherches sur la musique, autres que dans une problématique de "l'art pour l'art". Sans compter les multiples hagiographies ou allégoriques récits sur les aventures ou triomphes de musiciens ou de musiques particulières... C'est à une histoire et à une analyse sociopolitique de la musique que nous convie Jacques ATTALI, pour discerner ses rôles et l'influence qu'elle possède sur le cours des événements du monde. Plongeant autant dans l'anthropologie de la musique et de sa place dans les rites et dans les mythes, que dans l'économie des compositeurs et des interprètes ou encore dans les politiques des différents autorités religieuses ou politiques, il considère celle-ci comme un élément essentiel des civilisations. Sacrifier, Représenter, Faire croire, Répéter, Composer constituent les différents aspects qui dominent tour à tour la musique. Il s'agit là d'une entrée en matière (avec une bibliographie et un index pertinents) pour l'étude de la musique qui ne soit pas seulement une étude technique ou ludique. 

 

    Après une description et une analyse de la différence entre bruits et musiques, nous pouvons lire que "dans les sociétés dominées par le religieux, puis dans les empires, tout se passait comme si la musique était utilisée et produite, dans le rituel et l'impérial, pour faire oublier la menace de violence. Puis, au début du marché, elle a été employée à faire croire à l'harmonie du monde et à la légitimité du pouvoir marchand. Dans la société industrielle, elle a servi à faire taire en produisant en série une musique répétitive et en tentant de censurer le rste des bruits humains. Lorsque, dans les toutes premières sociétés, le pouvoir a voulu faire oublier la menace, la musique était métaphore du sacrifice rituel du bouc émissaire. Lorsqu'il a voulu faire croire, la musique est devenue mise en scène, représentation de l'ordre et de l'échange. Lorsqu'il a tenté de faire taire, elle a été reproduite et normalisée - répétition. Faire oublier, faire croire, faire taire : dans les trois cas, une forme de pouvoir - sacré lorsqu'il s'est agi de faire oublier la peur et la violence ; représentatif lorsqu'on s'est attaché à faire croire à l'ordre et à l'harmonie ; répétitif lorsqu'il s'agit de faire taire ceux qui le contestent. A chaque fois, la musique échappe, refuse sa soumission, annonce la subversion du code en place et la venue d'un pouvoir en devenir. Rituel contre violence. Clarté contre peur. pouvoir contre harmonie - bruits détruisant des ordres pour en structurer de nouveaux : peur, clarté, pouvoir, et, au-delà, liberté. Ces quatre mots renvoient justement aux quatre étapes de l'apprentissage que distingue Carlos Casteneda (L'herbe du diable et la petite fumée, Le Soleil noir, 1972). Cette convergence n'est pas l'effet du hasard : la musique est, comme l'herbe, un chemin de vertige, un moyen de dépassement, une invitation au voyage, une source d'extase. Elle est institution, sacrifice, voie de la connaissance, chemin initiatique, tout comme le champignon. Est-ce d'ailleurs de drogue ou de musique que parle le sorcier yaqui quand il explique à son jeune élève (la signification de l'apprentissage) ?

Ce sont tous ces aspects que Jacques ATTALI développe dans son livre dans son style habituel ramassé et concentré, qui oblige, pour bien le comprendre, de ne surtout pas le lire comme un roman.... et de poursuivre la réflexion.

 

Jacques ATTALI, Bruits, Essai sur l'économie politique de la musique, Fayard/PUF, 2009, 285 pages. Il s'agit d'une nouvelle édition, totalement remaniée, d'un livre paru d'abord en 1977.

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12 septembre 2012 3 12 /09 /septembre /2012 09:48

       L'ouvrage de l'historien britannique Edward GIBBON (1737-1794), édité de nos jours en deux volumes, l'un concernant l'Empire romain de 96 à 582, l'autre l'Empire romain d'Orient de 455 à 1500, constitue un document de référence pour les historiens romains et byzantinistes, même si sa thèse centrale n'est plus retenue comme seule hypothèse dans l'étude de la chute de l'Empire Romain. Originellement publié en anglais de 1776 à 1788, en 6 volumes, cet ouvrage, essai historique imposant, reprend une question très présente en ces temps des Lumières, traitée entre autres par MONTESQUIEU, dans Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Il se situe dans l'ensemble des réflexions de ses contemporains sur les destinées de l'Empire britannique. Encore de nos jours, l'idée est très présente d'une chute plus ou moins brutale de l'Empire romain, alors qu'une historiographie récente (Paul VEYNE par exemple) a tendance à considérer une continuité entre l'Empire romain du Bas Empire et le Moyen-Age Occidental. La reprise par le christianisme de l'héritage intellectuel, juridique et administratif de l'Empire (présence dans la diplomatie vaticane d'efforts pour un Empire Romain Germanique...) amène à penser qu'elle ne serait pas étrangère au déclin de l'Empire antique. GIBBON argumente en faveur de la thèse centrale de la responsabilité des valeurs chrétiennes dans cet qu'il considère être une chute. Cette thèse d'ailleurs valu à cet ouvrage d'être attaqué et même parfois dans certains pays interdit.

 

     "Mon intention n'est pas de m'étendre sur la variété et sur l'importance du sujet que j'ai entrepris de traiter, écrit l'auteur dans sa préface en 1776, le mérite du choix ne servirait qu'à mettre dans un plus grand jour et à rendre moins pardonnable la faiblesse de l'exécution. Mais, en donnant au public cette première partie de l'Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain, je crois devoir expliquer en peu de mots la nature de cet ouvrage, et marquer les limites du plan que j'ai embrasser. 

On peut diviser en trois périodes les révolutions mémorables qui, dans le cours d'environ treize siècles, ont sapé le solide édifice de la grandeur romaine, et l'ont enfin renversé.

1. Ce fut dans le siècle de Trajan et des Antonins que la monarchie romaine, parvenue au dernier degré de sa force et de son accroissement, commença de pencher vers sa ruine. Ainsi, la première période s'étend depuis le règne de ces princes jusqu'à la destruction de l'empire romain d'Occident par les armes des Germains et des Scythes, souche grossière et sauvage des nations aujourd'hui les plus polies de l'Europe. Cette révolution extraordinaire, qui soumit Rome à un chef des Goths, fut accomplie dans les premières années du sixième siècle.

2. On peut fixer le commencement de la seconde période à celui du règne de Justinien, qui, par ses lois et par ses victoires, rendit à l'empire d'Orient un éclat passager. Elle renferme l'invasion des Lombards en Italie, la conquête des provinces romaines de l'Asie et de l'Afrique par les Arabes qui avaient embrassé la religion de Mahomet, la révolte du peuple romain contre les faibles souverains de Constantinople, et l'élévation de Charlemagne qui, en 800, fonda le second empire d'Occident, autrement l'Empire germanique.

3. La dernière et la plus longue de ces périodes contient environ six siècles et demi, depuis le renouvellement de l'empire en occident jusqu'à la prise de Constantinople par les Turcs et l'extinction de la race de ces princes dégénérés, qui se paraient des vains titres de César et d'Auguste, tandis que leurs domaines étaient circonscrits dans les murailles d'une seule ville, où l'on ne conservait même aucun vestige de la langue et des moeurs des anciens Romains. En essayant de rapporter les événements de cette période, on se verrait obligé de jeter un coup d'oeil sur l'histoire générale des croisades, considérées du moins comme ayant contribué à la chute de l'empire grec. Il serait difficile aussi d'interdire à la curiosité quelques recherches sur l'état où se trouvait la ville de Rome au milieu des ténèbres et de la confusion du Moyen Age."

L'auteur fait succéder sa Préface d'un Avertissement qui montre toute sa méticulosité dans la recherches des sources historiques. Si la plupart des auteurs de nos jours n'accordent plus guère d'attention à sa thèse centrale, il suive son modèle de curiosité et de précision dans l'utilisation des sources. Le lecteur attentif se référera d'ailleurs autant aux notes (abondantes) en fin de page qu'au contenu et à la tonalité du texte. 

     Revenant dans ses Observations générales, en fin de la première partie de son oeuvre, GIBBON écrit : "Comme le principal objet de la religion est le bonheur d'une vie future, on peut remarquer sans surprise et sans scandale que l'introduction, ou du moins l'abus, du christianisme eut quelque influence sur le déclin et sur la chute de l'empire des Romains. Le clergé prêchait avec succès la doctrine de la patience et de la pusillanimité. Les vertus actives qui soutiennent la société étaient découragées, et les derniers débris de l'esprit militaire s'envelissaient dans les cloîtres. On consacrait sans scrupule aux usages de la charité ou de la dévotion une grande partie des richesses du public et des particuliers ; et la paye des soldats était prodiguée à une multitude oisive des deux sexes, qui n'avaient d'autres vertus que celles de l'abstinence et de la chasteté. La foi, le zèle, la curiosité et les passions plus mondaines de l'ambition et de l'envie, enflammaient les discordes théologiques. L'Eglise et l'Etat furent déchirés par des factions religieuses, dont les querelles étaient quelquefois sanglantes et toujours implacables. L'attention des empereurs abandonna les camps pour s'occuper des synodes ; une nouvelle espèce de tyrannie opprima le monde romain, et les sectes persécutées devinrent en secret ennemies de leur patrie. Cependant l'esprit de parti, quoique absurde et pernicieux, tend à réunir les hommes aussi bien qu'à les diviser : les évêques faisaient retentir dix-huit cent chaires des préceptes d'une soumission passive à l'autorité d'un souverain orthodoxe et légitime ; leurs fréquentes assemblées et leur continuelle correspondance maintenaient l'union des Eglises éloignées, et l'alliance spirituelle des catholiques soutenaient l'influence bienfaisante de l'Evangile, qu'elle resserrait à la vérité dans d'étroites limites. Un siècle servile et efféminé adopta facilement la sainte indolence de la vie monastique ; mais si la superstition n'eût pas ouvert cet asile, les lâches romains auraient déserté l'étendard de la république par des motifs plus condamnables. On obéit sans peine à des préceptes religieux qui encouragent et sanctifient l'inclination des prosélytes ; mais on peut suivre et admirer la véritable influence du christianisme dans les effets salutaires, quoique imparfaits, qu'il produisit sur les Barbares du Nord. Si la conversion de Constantin précipita la décadence de l'Empire, sa religion victorieuse rompit du moins la violence de la chute en adoucissant la férocité des conquérants.

Cette effrayante révolutions peut s'appliquer utilement à l'instruction de notre siècle : un patriote doit sans doute préférer et chercher exclusivement l'intérêt et la gloire de son pays natal ; mais il est permis à un philosophe d'étendre ses vues, et de considérer l'Europe entière comme une grande république, dont tous les habitants ont atteint à peu près au même degré de culture et de perfection. (...)".

 

     La lecture de ce long texte montre jusqu'à quel point on peut puiser sur les sources littéraires et et peu d'auteurs après GIBBON se sont lancés dans une telle aventure. Modèle pour de nombreux historiens pour sa méthode, peu aujourd'hui partagent son point de vue. Pierre GRIMAL considère par exemple (La civilisation romaine, Flammarion, 1981) que "la civilisation romaine n'est pas morte, mais elle donne naissance à autre chose qu'elle-même, appelé à assurer sa survie"... 

Maurice BARIDON, qui introduit son oeuvre en 1983, indique que la problématique chute de Rome/victoire du christianisme, mentionnée comme le Gibbon's problem par nombre d'auteurs anglo-saxons, non découverte par lui, est traitée avec "un luxe d'érudition et une conscience de la dimension politique des problèmes religieux qui font de lui l'historien d'une civilisation entière". Le Decline and Fall peut selon lui "être lu à trois niveaux : celui de la critique des sources - "quoi qu'on lise, il faut d'abord lire Gibbon" dit l'historien Syme - ; celui de la synthèse historique - "Gibbon's problem" - ; celui de la littérature pure - "Gibbon a décrit sur le mode épique ce que pensaient les Anglais du XVIIIe siècle" dit Tillyard. Les trois niveaux s'harmonisent si bien qu'ils ont fait le succès du livre (...)". 

 

Edward GIBBON, Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain ; tome 1:  Rome (de 96 à 582) ; tome 2 : Byzance (de 455 à 1500), Robert Laffont, collection Bouquins, 1987 (première édition : 1983), 1183 pages et 1270 pages. Chronologie et  bibliographie établies par Michel BARIDON, professeur d'anglais à l'Université de Dijon.

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21 juin 2012 4 21 /06 /juin /2012 08:04

         Ce livre, constitué de quinze études différentes, du professeur d'histoire moderne à l'Université de Dijon n'est pas seulement une contribution à l'histoire criminelle, mais également une leçon d'historiographie, maintenant bien prise en compte, sur la manière d'utiliser et d'interpréter des sources d'informations. Rappelant la difficulté bien contemporaine de constitution et d'usage des statistiques criminelles, l'auteur commence par mettre en évidence une illusion historiographique sur la justice et la criminalité au XVIIIè siècle. Pour n'avoir utilisé que des sources judiciaires, et souvent au plu haut de la hiérarchie des tribunaux compétents, beaucoup d'historiens ont cultivé l'illusion d'une évolution globale des moeurs dans le sens d'un adoucissement. Confondant finalement par là, les positions des magistrats et des avocats, des gens de robe en général, avec celles de l'ensemble de la société, qui elle, semble bien n'avoir pas suivi cette "civilisation des moeurs" décrite par Norbert ELIAS. Il est nécessaire pour approcher, de manière qualitative et quantitative, l'évolution de la criminalité, de recourir à des sources judiciaires au plus près des populations concernées et à des sources "infra-judiciaires", entendre les archives notariales, communales, seigneuriales... Et encore, insiste beaucoup l'auteur, il faut se garder de tirer des conclusions très précises, notamment en quantité, et faire preuve de la plus grande prudence. Recherche des tendances plutôt que des chiffrages précis. 

 

          Aux XVIIe et XVIIIe siècles, l'histoire de la justice connaît un important  tournant : plus qu'aux siècles précédents, le pouvoir grandissant de l'Etat - "le roi est lieutenant de Dieu sur la terre" - impose à la population des villes, puis des campagnes, mais là de manière très diverses et bien plus lâches, des institutions judiciaires efficaces et structurées. Inventant la "police", s'appuyant sur des spectacles de supplices et un usage plus prononcé de l'incarcération, l'époque moderne voit s'affirmer la criminalisation de l'individu, ainsi encadré et contrôlé. L'influence croissante de la justice a, cependant, des limites et se heurte le plus souvent aux comportements des communautés urbaines et rurales. Ces dernières, en effet, continuent à régler elles-mêmes leurs différends et préfèrent écarter les tribunaux royaux jugés trop sévères (pour les gens du peuples, petits brigands bien connus du voisinage) ou pas assez (pour les gens de passage ou les populations marginales), suivant les régions. Le magistrat est davantage là pour dire le droit que pour le faire appliquer. Benoît GARNOT insiste beaucoup sur la véritable évaporation du nombre des crimes et délites, à partir du moment où ils sont constatés par les autorités locales, lorsque les affaires remontent dans la hiérarchie judiciaire. Si, dans les milieux de robe, on s'efforce d'adoucir les moeurs et d'orienter la justice beaucoup plus sur les atteintes aux biens (développement de l'esprit de la propriété privée) plutôt que sur les atteintes aux moeurs, les milieux populaires, elles, préfèrent souvent régler, de manière parfois violente et cruelle, les atteintes aux moeurs et aux personnes. 

         A travers plusieurs affaires - meurtres, incendies volontaires, blasphèmes, petite délinquance - l'auteur, s'aidant de travaux d'équipe dont il souhaite la multiplication, propose de nouveaux moyens d'investigation dans l'histoire de la criminalité et brosse un tableau vivant et nuancé des mentalités d'Ancien Régime face au crime et à la justice.

 

        Etendant son étude au XVIème siècle, l'auteur constate que "les trois siècles de la période moderne apparaissent bien comme un tournant dans l'histoire de la justice en France : le pouvoir grandissant de l'Etat réussit à imposer à la population des villes d'abord, des campagnes ensuite, des institutions judiciaires plus efficaces que pendant la période précédente. Dans cette évolution d'ensemble, le XVIème siècle est un temps de définitions, de tâtonnements, de début d'expérimentation, où la monarchie cherche à imposer ses tribunaux, des supplices aggravés et une procédure unique, dite inquisitoire, laquelle est écrite, secrète, utilise la torture, et est vouée à la punition des délinquants ; l'invention de la police (...) constitue la plus grande nouveauté (...). C'est à partir du XVIIe siècle que la justice criminelle prend une nouvelle dimension en France, comme dans d'autres pays européens, dans la mesure où elle cherche à assurer le contrôle social : la justice du roi est directement reliée à l'absolutisme et à la religion, dont elle véhicule les valeurs en punissant des coupables, tout en offrant aux innocents des spectacles de supplices exemplaires destinés à les détourner des voies dangereuses du crime et du péché, et cette évolution se trouve théoriquement uniformisée par la grande ordonnance criminelle d'août 1670 (...). Le XVIIIe siècle voit s'accentuer la légalisation continue de la procédure inquisitoire, la rationalisation et la centralisation des sources de la loi, ainsi que la puissance du ministère public sur le pénal, et s'affirmer la laïcisation du contentieux, le fléchissement de l'expiation corporelle et de l'infamie morale comme peine,l'usage plus prononcé de l'incarcération, ainsi que le développement de l'enquête judiciaire et des "preuves objectives" fondées sur l'alliance entre le juge et le médecin par le biais des expertises." Le traitement des déviances continue toutefois de passer d'abord par les communautés elles-mêmes et l'intervention de la justice, reste limité.

 

           La fameuse "civilisation des moeurs" semble ne toucher que l'élite des villes, voire des campagnes, et la persistance du goût pour le spectaculaire et le sanglant se révèle pendant la Révolution française. Il convient donc de nuancer les conclusions tirées auparavant des études sur les procès en Cours d'Appels du Royaume, de montrer des évolutions bien différentes de ces moeurs parmi les différentes couches de la population. Les hiérarchies restent fortes et il n'est décidément pas possible confondre les comportements des "gens de qualité" avec ceux des "gens du commun". La diffusion des idées nouvelles, celle qui conduisent aux Lumières, se fait surtout de manière lettrée et une grande partie de la population résiste aux nouvelles conceptions sur la punition des crimes et des délits.

Ce livre figure parmi les ouvrages importants de la nouvelle manière d'étudier la criminalité dans l'histoire.

 

        L'auteur, historien français (né en 1951), directeur de la revue Annales de Bourgogne, a également écrit aux mêmes Editions Imago Le peuple au siècle des Lumières (1990), Un crime conjugal au XVIIIe siècle, L'Affaire Boiveau (1993) et Le Diable au couvent, Les Possédées d'Auxonne (1995). Il est aussi l'auteur de C'est la faute à Voltaire...Une imposture intellectuelle? (Belin, 2009), Histoire de la justice. France XVIe-XXIe siècle (Gallimard, 2009) et de Histoire de la Bourgogne (Gisserot, 2011) en collaboration avec A RAUWEL. Il assure la direction de nombreux autres ouvrages qui contribuent au renouvellement de l'histoire de la justice et de la criminalité sous l'Ancien Régime.

 

Benoît GARNOT, Crime et Justice aux XVIIe et XVIIIe siècles, Imago, 2000, 208 pages.

 

Complété le 12 décembre 2012

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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 13:38

             Bien loin des fanfares médiatiques et des conférences internationales qui brillent souvent par l'absence de résultats (nous nous demandons parfois si les représentants des Etats y croient vraiment...), des grandes déclarations aux mérites parfois très limités et des messes télévisuelles, des femmes et des hommes de tous horieons oeuvrent dans l'ombre pour la mise en place de processus de paix. Ce sont ces véritables ambassadeurs de la paix, parfois mandatés par des Etats ou des organisations internationales, parfois pas du tout mandatés, que le journaliste et écrivain met en scène. 

            Véritables seigneurs de la paix, ces gens discrets qui évitent la télévision, agissent, s'interposent, s'offrent en médiateurs. Depuis vingt ans - c'est la période que l'auteur couvre, grosso modo 1985-2005, malgré les drames, malgré les massacres de Bosnie ou du Rwanda, ils marquent des points, ils inventent une sorte d'art de paix sans précédent dans l'histoire humaine (en fait, il faudrait plutôt chercher...). Depuis la fin de la guerre froide, Roger FALIGOT les a suivis à la trace, comme le dit le quatrième de couverture de présentation du livre. Il les a interrogés. Il décrit ici leurs réseaux, leur obstination méthodique, d'Irlande au Pays Basque, des Balkans au burundi, au soudan, au Guatemala, au Sri Lanka, au Cachemire. Grâce à eux, la guerre recule, des guerres sont évitées parfois sans qu'on en sache rien. Et sans doute, beaucoup d'entre eux, par souci d'efficacité pour d'autres combats, souhaitent que nous n'en sachons rien... Pour l'auteur, le "surdimensionnement" des conflits au moyen-Orient, les attentats en chaîne à Jérusalem et Tel-Aviv ou à New York, Bagdad, Bali, Madrid ou Londres ou Paris, "ne peuvent plus occulter la progression des processus de paix à l'hiver 2005-2006, au moment où je termine ce livre". 

Ces femmes et ces hommes qui luttent pour la paix "ce sont surtout les petits, les obscurs, les sans-grade qui ont un rôle déterminant par leur entêtement, leur esprit imaginatif, leur pondération. Ceux que j'ai rencontrés, écrit encore l'auteur au début de son livre, ceux que j'ai suivis à la trace font partie de diverses tribus étonnantes ; les Norvégiens de la section "Paix et réconciliation", les émissaires de la communauté italienne Sant' Egidio, les brigades internationales de la paix, les Basques de l'organisation Elkarri, les savants du club Pugwash. Et enfin des individus lancés seuls sur le sentier de la paix : "le P'tit Curé de Belfast Alec Reid, l'ancien patron des services secrets de l'apartheid Neil Barnard, le condottiere français jean-François Deniau, le Chinois Hu Deping, champion de la liberté tibétaine, le préfet burundais Isaac Bujaba ou encore les Norvégiens Terje Rod Larsen et Mona Juul, Jan Egeland en Palestine, Erik Solheim au Sri Lanka..."  

     Plus loin que le récit de leurs activités, Roger FALIGOT esquisse les contours de phénomènes à étudier de près, comme le "cercle vertueux de la paix" en Afrique du Sud, la rencontre de responsables d'organisations de guérilla du temps de la guerre froide avec leurs adversaires les plus résolus, l'appel à des solutions de nature fédérale, décentralisées ou sous tutelles multiples.

"Quelles que soient les solutions à tous ces problèmes, une chose est sûre : il est impossible de comprendre l'action des seigneurs de la paix sans revenir à l'époque de la guerre froide et sur la façon dont la rivalité idéologique ne permettait pas, contrairement à ce que disaient ses protagonistes, d'engager les moyens nécessaires pour faire reculer la guerre. La promotion de la "paix", alors dépendante de l'équilibre des forces nucléaires n'avait rien de sincère. Elle constituait avant tout un prétexte pour affaiblir l'adversaire et non une stratégie pour réduire, sinon faire disparaître, les conflits armés."  Par ces phrases, l'auteur signale ainsi l'hypocrisie de nombreux plans, projets de paix dans une conflictualité globale qui ne laisse pas de place à de véritables processus de paix. Il ne faudrait pas laisser entendre, néanmoins qu'il n'existait pas de tentatives sincères ni de mouvements réellement désireux de promouvoir la paix, et souvent ceux qui le faisaient ne bénéficiaient pas bien entendu pas des couvertures médiatiques tonitruantes, même lorsque la discrétion n'entrait pas dans mode d'action... 

     A la fin du livre, le lecteur trouve des Textes d'accords et de traités de paix (Algérie, 1995 ; Guatemala, 1996 ; Kosovo, 1999 ; Irlande du Nord, 2005), après une chronologie : "La fin des conflits depuis 1988". 

     Ce livre, oeuvre d'investigation journalistique, donne une idée sans doute plus réaliste des différents conflits. Il n'y a pas que des seigneurs de la guerre à l'oeuvre...

 

      L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Grâce à eux, la guerre recule. Eux, ce sont les "seigneurs de la paix". ils sont gens discrets. Ils évitent la télévision qui, elle, goûte la fureur et le sang. Mais ils agissent, ils s'interposent, ils s'offrent en médiateurs. Et depuis vingt ans, malgré les drames, malgré les massacres de Bosnie ou du Rwanda, ils marquent des points, ils inventent une sorte d'art de paix sans précédent dans l'histoire humaine. Depuis la fin de la guerre froide, Roger Faligot les a suivis à la trace. Il les a interrogés. Il décrit ici leurs réseaux, leur obstination méthodique, d'Irlande au Pays Basque, des Balkans au Burundi, au Soudan, au Guatemala, au Sri Lanka, au Cachemire... Il dresse le portrait de ces hommes de bonne volonté, pour la plupart des Européens, qui démobilisent les enfants-soldats, recyclent les ex-guérilleros, font vivre ensemble des clans naguère hostiles, aident à l'accouchement de nouvelles démocraties. Même le monde musulman, malgré la guerre d'Irak et le "Djihad" mortfère d'Al-Quaïda, subit des changements remarquables, en Algérie, au Liban, au Pakeistan, en Indonésie. Sur le théâtre israélo-palestinien, le sentier escarpé de la paix, amorcé à Gaza, épouse une nouvelle orientation. Grâce à Roger Faligot, l'odyssée des "seigneurs de la paix", racontée pour la première fois, nous apprend à décoder l'Histoire contemporaine. L'espoir est permis. Ce n'est pas affaire d'optimisme mais d'information."

 

  Roger FALIGOT (né en 1952), journaliste et écrivain, est également l'auteur d'une trentaine d'ouvrages (seul ou avec des coauteurs, notamment Rémi KAUFFER et Pascal KROP, chroniqueur à Rue89 (depuis 2007), est un spécialiste des service de renseignements français, étrangers et en particulier d'Extrême-Orient. Il a écrit ainsi : La Résistance irlandaise, 1916-1976 (Maspéro, 1977), Guerre spéciale en Europe (Flammarion, 1981), Services secrets en Afrique (Le sycomore, 1982), La Piscine. Les Services Secrets Français, 1944-1994 (avec Pascal KROP, Seuil, 1985), Le Marché du diable (avec Rémi KAUFFER, Fayard, 1995), Le Croissant et la croix gammée : les secrets de l'alliance entre l'Islam et le nazisme d'Hitler à nos jours (avec Rémi KAUFFER, Albin Michel, 2000), Histoire secrète de la Ve République (avec 7 journalistes, La Découverte, 2006), Les services secrets chinois, de Mao aux JO (Nouveau Monde éditions, 2008), La rose et l'eldeweiss. Ces ados qui combattaient le nazisme, 1933-1945 (La Découverte, 2009)...

 

Roger FALIGOT, Les seigneurs de la paix, Seuil, 2006, 429 pages.

 

Complété le 20 Février 2013

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