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9 octobre 2013 3 09 /10 /octobre /2013 13:25

    Intitulé Le pouvoir politique à l'ère du pétrole, ce livre de l'historien, politiste et anthropologue américain Timothy MITCHELL, titulaire de la chaire d'études du Moyen Orient à Columbia University, pourrait être le point de départ d'un renouvellement d'une sociologie politique qui ne se limiterait pas à être une sociologie des institutions politiques.

Derrière le jeu des pouvoirs politiques, et souvent à l'intérieur d'eux, se livrent à une bataille feutrée mais également furieuse, avec des épisodes parfois sanglants, des acteurs économiques antagonistes ou simplement concurrents. Dans les joutes électorales, de futurs ou actuels membres de Parlements ou d'Exécutifs, avec derrière eux parfois déjà un long passé dans les batailles purement économiques, poursuivent sur le plan politique, conquêtes de marchés et prises d'intérêts purement privés.

Dans cet ouvrage, l'auteur propose ni plus ni moins une nouvelle lecture des évolutions politiques en Europe, en Russie, aux Moyen-Orient et aux Etats-Unis, reliées aux batailles autour des ressources énergétiques. 

"Les combustibles fossiles, commence-t-il, dans son Introduction, ont contribué à créer la possibilité et à définir les limites de la démocratie moderne. Pour comprendre celles-ci, ce livre commencera par examiner les conditions qui ont permis l'émergence d'un certain type de politique démocratique, que j'appelerai la "démocratie du carbone". Mais avant de me tourner vers le passé, je voudrais évoqué quelques-unes des limites auxquelles cette démocratie se heurte aujourd'hui." Il s'élève contre l'ignorance par les analystes politiques de l'appareil de production pétrolière, reflet d'une conception implicite de la démocratie. "Dès que l'on définit la démocratie comme une idée qui parcourt le monde, on se doit, pour pouvoir la suivre, de défendre une explication particulière de la manière dont cette idée fonctionne et dont un peuple devient démocratique. Si la démocratie est une idée, alors un pays ne devient démocratique que lorsque cette idée rentre dans les têtes de ses habitants. Le problème de la démocratie se résume à la question de savoir comment fbriquer un nouveau modèle de citoyen, un citoyen qui adhère à l'idée de démocratie." Laquelle se resulme à des institutions démocratiques dont il faut garantir à la fois les structures et le fonctionnement.Les idéologues se promènent alors à travers le monde avec des valises pour l'éducation à la démocraite. En fait, explique t-il, la démocratie est bien plus exigente que celà. Elle exige des pratiques et des formes d'engagement autrement plus intransigeantes que la présence d'un esprit démoratique. 

    Son livre, est "né du désir de clarifier les relations entre démocratie et pétrole" et cette recherche de clarification l'amène à enquêter de manière beaucoup plus large sur les liens qui unissent l'industrialisation, d'abord par le charbon, puis par le pétrole et les formes d'organisation des pouvoirs politiques. Pour parler des limites évoquées tout au début de son ouvrage, il s'agit d'abord de la découverte de nouveaux gisements péroliers qui ne suffit pas à compenser l'épuisement des ressources existantes, puis de ce qu'il appelle l'involontaire expérience géophysique de l'humanité, à savoir les changements climatiques qui pourraient entrainer une catastrophe planétaire. Ce sont ces deux "problèmes" qui remettent au cause tout l'édifice politique mis en place avec l'économie du carbone. 

 

   Tout au long de son ouvrage, il décrit les circulations concrètes de l'énergie qui alimente nos cités et nos systèmes politiques, d'abord par l'extraction du charbon puis par celle du pétrole. Il met en relations les contraintes géographiques, les manoeuvres géopolitiques des grandes entreprises, les manifestations publiques des luttes entre consortiums privés et publics, lesquels peuvent changer de "nature" dans le temps, les différentes diplomaties à l'oeuvre, singulièrement depuis la première guerre mondiale, à travers entre autres des organismes comme la Société Des Nations (la question des mandats) et l'Organisation des Nations Unies (la question des tutelles), les luttes ouvrières pour l'amélioration des conditions de vie, les mises en place d'institutions économiques et politiques de contrôle des voies de l'énergie... C'est réellement un renouvellement de la vision de l'histoire économique et politique qu'il propose. Les différents discours sur la mission civilisatrice de l'Occident, sur les principes de la décolonisation, sur les intérêts stratégiques liés aux sources d'énergie... sont passés ainsi au laminoir d'une description des activités des acteurs économiques majeurs du XXe siècle qui ne sont pas ceux que l'on connait habituellement... Le discours sur les nécessités stratégiques, qui conduit tout droit à une intervention directe, parfois militaire, dans les affaires du moyen-Orient par exemple se révèlent sous un autre jour... L'auteur ne lie pas seulement les "affaires" économiques ponctuées parfois de "scandales" retentissants aux "affaires" politiques. Il examine comment les théories économiques elles-mêmes interviennent dans ces luttes au long cours. Monnaie, croissance économique, flux des pétrole, discours économiques et politiques s'éclairent par les faits exposés... On perçoit bien les jeux politiques, financiers, énergétiques, entre puissances occidentales, conglomérats privés et alliances entre Etats producteurs (l'OPEP par exemple)...

   Timothy MITCHELL estime que si les processus de production du charbon ont été finalement favorables à l'amélioration des conditions de vie de millions de travailleurs et à leur participation dans la vie politique (notamment par les indispensables concentrations de main-d'oeuvre), les processus, très différents, de production du pétrole contribuent à l'affaiblissement de l'emprise des masses sur les politiques économiques. Tout se passe, avec le pétrole, comme si une grande partie de l'élite industrielle et financière, au nom du progrès, s'émancipe peu à peu de l'influence des acteurs issus des classes moyennes ou ouvrières, et mène un jeu indépendant du pouvoir économique et polirtique. Lequel se traduit aujourd'hui, à travers les institutions financières, très liées à la circulation des énergies, par des conditions politiques et économiques plus défavorables à ces classes. 

 

    "Ce livre, écrit l'auteur, ne propose pas une théorie générale de la démocratie. Les théories générales de la démocratie, qui sont nombreuses, ne font pas de place au pétrole - sauf exception. Mon objectif a été plutôt de suivre les connexions élaborées au cours d'un siècle ou plus entre les combustibles fossiles et certains types de politiques démocratique et non démocratique.

Les formes de démocratie apparues dans les principaux pays industrialisés au milieu du XXe siècle ont été permises et modelées par l'extraordinaire concentration dénergie issue des réserves mondiales limitées d'hydrocarbures, et par les arrangements sociotechniques nécessités par l'extraction et de la distribution de l'énergie que ces réserves contenaient. Quant la production d'énergie est passée du charbon européen au pétrole moyen-oriental, cela a permis non pas de renforcer mais d'affaiblir, en Occident et au Moyen-Orient, les formes de mobilisation politique fondée sur le carbone qui avaient été nécessaires à l'apparition de la démocratie industrielle. L'examen des propriétés du pétrole, des réseaux assurant ses flux et des liens entre les flux d'énergie, la finance et d'autres objets nous donne un moyen de comprendre comment se sont construites les relations entre ces éléments et ces forces, qui ont connecté l'énergie et la politique, les matériaux et les idées, les humains et les non-humains, les calculs et les objts de calcul, les représentations et les formes de violence, le présent et le futur.

Grâce au pétrole, la politique démocratique a pris une orientation singulière par rapport au futur, considéré comme un horizon de croissance illimité. Cet horizon n'était pas le reflet naturel d'un temps d'abondance, mais le résultat d'une manière particulière d'organiser le savoir expert et ses objets sous la forme d'un nouveau monde appelé l'"économie". Les innovations en matière de calcul, d'utilisation de la monnaie, de mesure des transactions et de compilation des statistiques nationales ont permis de concevoir l'objet central de la politique comme un objet qui pouvait croître sans jamais se heurter à aucune forme de contrainte matérielle. Lors de la crise de 1967-1974, les relations entre ces éléments se sont transformées, comme elles le font à nouveau aujourd'hui.

Comprendre la politique actuelle du pétrole passe par la tâche difficile de rassembler, d'une part la violence si souvent utilisée pour garantir les arrangements autour de la production de pétrole et, d'autre part, les formes de représentation et de spectacle apparemment indispensables elles aussi à la politique non démocratique du pétrole, à commencer par la présentation des plus récents accès de militarisme états-uniens comme un projet de démocratisation du Moyen-orient. (...)".

 

Timoty MITCHELL, Carbon Democracy, Le pouvoir politique à l'ére du pétrole, La Découverte, Collection Cahiers Libres, 201. Traduction de Christophe JAQUET de Carbon Democracy, Political Power in the Age of Oil, Verso, Londres, New York, 2011.

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1 octobre 2013 2 01 /10 /octobre /2013 14:48

            Le journaliste jean GUISNEL, auteur déjà de nombreux ouvrages, consacrés au monde militaire et du renseignement, entreprend ici l'histoire (d'une partie) du commerce des armement, surtout depuis les années 1980 à nos jours, du commerce officiel des armements notamment.

Après des années d'enquête au journaux Libération et Le point, il tente de dérouler le fil - parfois très difficile à suivre dans ce monde particulièrement opaque des engagements où les contrats sont parfois purement verbaux, pris dans des chambres d'hotels discrètes quoique très attrayantes - des différents parcours des armes et des capitaux, où la corruption semble bien être le mode d'agir le plus courant...

"Les marchands d'armes ne sont pas une nouveauté, écrit-il dans son Introduction. Depuis que la guerre existe, il a fallu armer les combattants. Et quand la guerre faisait une pause, la paix ne durait jamais bien longtemps. Marchans de mort, marchands de canons, profiteurs de guerre : les personnages réels ont toujours fait bon ménage avec la fiction, et les auteurs qui les évoquaient n'ont jamais eu à faire preuve d'une imagination débordante. En 1905, George Bernard Shaw est allé chercher les trait de son Andrew Undershaft, personnage de sa pièce Major Barbara chez Basil Zhaharoff (1849-1936), le plus célèbre des marchands d'armes du XIXe et du début du XXe siècle. (...)."

Après avoir évoqué les plus fameux marchands de canons, Francis BANERMAN (1851-1918), Eleuthère iréné Du PONT DE NEMOURS (1771-1934), John Pierpont mORGAN (1837-1913) ou Henry R CARSE, il nous amène à leurs dignes successeurs et à leurs entreprises privées dans leurs relations avec des personnages tout-à- fait publics, eux-mêmes honorables fonctionnaires de grandes entreprises d'Etat. "Il faut bien se souvenir que le commerce des armes n'a rien de comparable avec d'autres échanges marchads. S'agissant de la partie la plus importante des transferts d'armements, à savoir le commerce légal contrôlé par les Etats - je n'évoque donc là ni les marchés "gris" ni surtout le marché noir -, le commerce des armes est dit "monopsone", à savoir que, dans un pays donné, une multitude de fournisseurs vont concourir pour obtenir les faveurs d'un client unique : l'Etat, représenté par son chef, ou par un subordonné jouissant de la liberté que ce dernier lui aura octroyée. Dans tous les cas, il ne peut donc s'agir que de marchés très particuliers, les armements se trouvant concernés au même titre que quelques autres secteurs d'activité se comptant sur les doigts d'une seule main : l'énergie - dont les hydrocarbures et le nucléaire -, les communications - dont les télécommunications, la radiodiffusion et la télédiffusion -, l'aéronautique et l'espace. La corruption concerne donc essentiellement les marchés portant sur les équipements technologiques les plus indispensables au fonctionnement d'un Etat ou à l'expression de sa souveraineté, éléments sur lesquels les décideurs en mesure d'acquérir des matériels souvent très sophistiqués ne lésinent jamais." 

 

              L'auteur étaye dans le détail des corruptions, des scandales, des "affaires", le constat dressé par l'OCDE en 2007 (Nicolas EHLERMAN-CACHE, Corruption dans les marchés publics. Méthodes, acteur et contremesures) : "Le secteur des armements est particulièrement sujet à la corruption. Les trafquants d'armes sont réputés évoluer sur un "marché vendeur", autrement dit les capacités de production y dépassent la demande. Dans l'ensemble, les exportations légales sont rares. A de longues périodes de faiblesse des exportations succèdent de courtes périodes d'hyperactivité. Le prix des armements est généralement inconnu, de même que des produits analogues ou identiques peuvent être vendus à des prix très différents, ce qui multiplie les possibilités d'intégration de facilités commerciales dans un contrat. Le secteur manque de transparence et ne bénéficie que d'un contrôle démocratique limité. Les appels d'offres sont retreints, puisque le nom des entreprises est tenu secret pour des raions de "sécurité nationale". Cette situation fait indubitablement écran à toute vérification."

La haute géopolitique est faite de milliers d'échanges, de coups tordus et d'intérêts très privés. De l'Irangate à l'attentat de Karachi, des pharamineuses commissions pour "frais communs extérieurs" (FCE) à la corruption intégrée dans les moeurs des grandes entreprises, des étranges transactions mêlant armements, pétrôle et finances aux alimentation des caisses noires électorales, Jean GUISNEL expose les manoeuvres de Tony BLAIR, de Jacques CHIRAC, d'Edouard BALLADUR, de Nicolas SARKOZY (auquel il consacre toute une partie de son livre), par conseillers ou par fonctionnaires interposés... Il nous promène du Pakistan au Moyen-Orient, de l'Inde en Angola, de l'Irak à Taïwan, de l'Argentine à la Lybie, dans les voyages fructueux de tous ces commanditaires et commandités... Même dans les initiatives de moralisation des Etats, par exemple des Etats-Unis d'Amérique, entrent des calculs pour se réserver les marchés et les contrats les plus juteux...  Ces faits, rarement évoqués, ont exigé beaucoup de travail pour être mis à jour tant la première qualité des "agents" du commerce des armes est le silence sur les affaires...

 

           Favorable à une "autre moralisation", le journaliste français s'interroge sur le destin de toutes ces armes : "au-delà de leur utilité pour alimenter les circuits de l'argent noir, à quoi servent finalement ces engins de mort? Les très sophistoqués "systèmes d'armes" achetés dans le monde à coups de milliards de dollars ont-ils contribuer à renverser le cours de l'Histoire? Pas vraiment. Depuis 2001, en Afghanistan, on a vu comment, une fois de plus, des armes légères et des explosifs rudimentaires font gagner des paysans résolus contre la plus puissance et moderne coalition imaginble. De là à dire que les armes technologiques ne servent jamais à faire la guerre et finissent tous à la ferraille, leur principale objet étant d'enrichir les industriels occidentaux concernés et leurs clients corrompus, il y a sans doute un pas... En revanche, le business des armes légères, tout aussi corrompu et corrupteur mais qui pèse économiquement beaucoup moins lourd, est, lui; terriblement mortifère. Depuis les années 1990, l'Afrique des Grads Lacs, mise à feu et à sang avec des fusils automatiques à quelques centaines de dollars pièce, a ainsi perdu des millions d'habitants dans un génocide silencieux. La corruption l'a permis, afin que les minerais rares du sous-sol congolais alimentent les usines du monde. Et les conventions anticorruption de l'OCDE et de Merida n'ont rien pu y faire..."

 

Jean GUISNEL, Armes de corruption massive, Secrets et combines des marchands de canons, La Découverte, Cahiers Libres, 2011, 390 pages.

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26 septembre 2013 4 26 /09 /septembre /2013 13:10

      Classique de la littérature anti-nucléaire, cet ouvrage collectif qui date de 1975, présente l'ensemble des arguments contre le développement de l'électricité d'origine nucléaire. Il est d'abord une réponse à l'ensemble des allégations qui se veulent rassurantes sur l'utilisation de l'énergie nucléaire. Il est ensuite une véritable mine de renseignements sur des aspects technologiques souvent passés sous silence. Il est enfin une réflexion socio-politique sur les liens entre électricité d'origine nucléaire et structure de la société. 

   L'ouvrage commence par une diatribe : "L'atôme ou l'âge des cavernes ; les centrales nucléaires ou la régression ; deux cent mille mégawatts ou le chômage. "Nos" dirigeants cherchent à nous acculer à ces dilemmes. Seul l'atome, disent-ils, peut faire doubler en vingt-cinq ans la production française d'énergie ; sinon, ce sera le chaos. Quant aux dangers du nucléaire, ils sont, affirment-ils, inexistants, minimes ou en bonne voie d'être éliminés." Cette présentation peut paraitre excessive pour ceux qui n'ont pas vus les magnifiques dépliants de présentation de la centrale nucléaire Creys-Malville par exemple, mais elle reflète tout-à-fait l'état d'esprit des acteurs de la technostructure de l'énergie en France. On n'imagine pas que de tels discours aient été tenus et on n'imagine pas qu'ils puissent l'être encore de nos jours, en tout cas en Occident ou au Japon (mais allez voir dans d'autres pays qui se lancent dans des programmes électronucléaires!). 

   Les auteurs veulent répondre à des questions, qui, et ce n'est pas un hasard, restent posées aujourd'hui et sans doute par encore plus d'acteurs de la société qu'avant :

- Qui a décidé que la production d'énergie doit doubler d'ici l'an 2000?  On pourrait présenter plusieurs variantes de la même question en 2013...

- Quelle est la part de l'énergie gaspillée, perdue par exemple, entre la production et la consommation?

- Un doublement de la production d'énergie signifie-t-il un doublement du bien-être des citoyens?  Allez poser la question en Russie, au Japon ou aux Etats-Unis...

- Quels biens et quels services désirons-nous avoir? Combien faut-il d'énergie pour les produire? Quelle espèce d'énergie?  Questions encore cruciales à l'heure où les bouleversements climatiques produisent leurs premiers effets...

- Quels impératifs économiques et politiques sont derrière le choix de l'énergie nucléaire?  Les liens entre les aspects civils et militaires sont souvent occultés ou minorés.

- Quels inverstissements vont aux sources non nucléaires d'énergie?

- Quelle société modèlera une industrie nucléaire massive?

- Combien de temps cette industrie pourra t-elle être alimentée?

- Quelle Terre laisserons-nous à nos enfants?  A l'époque où l'on ne discustait pas encore du réchauffement climatique, les auteurs avaient surtout en tête l'accumulation de déchets nucléaires produits dans les centrales et qu'on ne sait toujours pas neutraliser.

  La table des matières de l'ouvrage suffit à renseigner d'emblée sur le contenu du livre. Sans prétendre être complet, ce qui aurait rendu l'ensemble sans doute beaucoup plus volumineux et plus austère, il est le fruit d'un important efforts de documentation et de réflexion auxquels ont participé de nombreux scientifiques spécialistes en la matière. "Ni l'économie, présente les auteurs, ni les aspects sociaux, ni l'histoire de la lutte antinucléaire internationale n'ont été sacrifiés à l'exposé, plus classique, des aspects physiques et biologiques." 

  Après avoir détaillé le processus nucléaire - qui n'a pas beaucoup changé depuis, et cela se comprend car le cycle industriel du nucléaire est particulièrement long (de la construction, de l'utilisation puis du démantèlement) - et les différents aspects de la pollution radioactive, thermique et chimique en fonctionnement normal et les différents accidents et état de la sécurité des réacteurs dans un premier chapitre, les auteurs développent les aspects économique, politique et sociétal de l'énergie nucléaire. 

Ils insistent, ils étaient encore minoritaires alors,  sur le fait que l'énergie nucléaire est pas "un problème pour les cittoyens, pas pour les techniciens". Citons le début de cette conclusion emblématique : "Les experts de tous bords peuvent s'affronter et vous - citoyens, contribuables ou élus locaux - vous sentir de plus en plus indécis. Le problème politique est pourtant là : il y a un choix à faire ; qui décide? L'avenir de toute une société est engagé par l'orientation qu'elle donne à la gestion de l'énergie dont elle dispose. Cette orientation est politique, et la forme de l'énergie qui sera favorisée par le pouvoir aura toujours un rapport étroit avec les intérêts et les intetions de ceux qui influencent réellement ce pouvoir. Trop souvent les avantages de la forme d'énergie choisie sont pour ceux qui ont pris la décision, tandis que les inconvénients sont subis par un ensemble de gens à qui on n'a pas demandé leur avis. Qu'il s'agisse de l'orientation générale de la politique en matière d'énergie - qui concerne l'ensemble de la population - ou du choix de tel ou tel site pour l'implantation d'une centrale - qui concerne tous les habitants du voisinage - c'est toujours une administration centraliste, technocrate et policière qui va décider à votre place." Notons par les arguments avancés, la dangerosité de l'industrie nucléaire comme cible d'attaque, des transports souvent compliqués des matières radioactives, qui obligent à entretenir un appareil policier ou militaire de protection. 

    Le troisième et dernier chapitre est consacré aux alternatives à cette énergie, pour "éviter la société nucléaire". 

    En tout, il y a bien une bonne centaine de pages de notes techniques, plus ou moins compliquées, rassemblées dans ce livre. On n'insistera jamais assez sur le fait que nous avons affaire là à une technologie dont la maitrise apparait souvent insuffisante, eu égard des matériaux employés. Dans les exemples de technologies utilisées par le monde moderne, sans doute - mais nous n'avons encore rien vu sur les nanotechnologies... - l'utilisation de l'énergie nucléaire est celle la moins maitrisée et la plus risquée (dans l'état actuel de nos connaissances scientifiques et techniques).

    Depuis les années 1970, de nombreux accidents majeurs ont impliqué cette industrie et il est même à craindre que les effets d'expposition à la radioactivité, même en faible quantité mais sur le long terme, ne soient pas encore tous connus. Aussi la lecture de ce livre est-elle intéressante à l'aune de conséquences encore futures de développement persistant, notamment dans les anciens pays dits du Sud, de l'industrie nucléaire. On est d'ailleurs frappé, que sur le plan technique, un livre de ce genre aujourd'hui n'aurait sans doute pas grand chose à ajouter, sinon sur les aspects des "nouvelles générations" de centrales nucléaires...

 

   En quatrième de couverture, nous pouvons lire cette très brève présentation : "On a beaucoup parlé de l'énergie nucléaire. Est-il nécessaire d'y recourir? Si oui, quels sont les dngers, les risques que nous font courir les centrales atomiques? "Les Amis de la Terre" pensent qu'on ment aux Français en leur dissimulant les pièces principales du dossier. C'est pourquoi ils veulent, dans ce livre, présenter aux citoyens une information aussi large que possible. Certes, et le titre de leur ouvrage le prouve, leur opinion est faite, mais elle est fondée sur une étude exhaustive du sujet. Tous les Français devraient faire l'effort de lire ce livre parfois austère, mais qui ne leur ment pas."

 

Les Amis de la Terre, L'escroquerie nucléaire, Editions Stock, collection Lutter, 1975, 425 pages.

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16 septembre 2013 1 16 /09 /septembre /2013 14:53

      Le livre de Thomas LAQUEUR, professeur américain d'histoire à l'Université de Californie de Berkeley, auparavant auteur de Sexe en solitaire, Contributions à l'histoire culturelle de la sexualité (Gallimard, nrf, Essais, 2005) est régulièrement cité comme référence dans de très nombreuses bilibiographies sur les travaux portant sur le sexe et le genre. Publié aux Etats Unis en 1990 et édité en France chez Gallimard en 1992, ce livre fait suite à ses recherches sur les représentations biologiques et médicales du sexe qui l'ont fait remettre en question la coupure radicale, quoique progressive,  décrite par Michel FOUCAULT (dont Histoire de la sexualité a eu beaucoup plus d'impact aux Etats-Unis qu'en France, et un impact de nature très différente) et la longue durée de Fernand BRAUDEL "dans la représentation corporelles qui remonte aux Grecs et où les signes, dans lecorps, de différence sexuelle - génitoires, organes internes, processus physiologiques et orgasmes - étaient bien moins distincts, bien moins critiques qu'ils n'allaient le devenir".

      Dans sa préface à l'édition française, rédigée dix ans plus tard, il indique persister dans se rupture avec nombre de traditions jistoriographiques "qui prétendent expliquer le passage d'un sate à un autre par une châine d'effets de causalités extérieures à la sphère de l'objet étudié mais reflétées à l'intérieur de celle-ci. Ainsi la fabrique du sexe pourrait-elle être reférée, par exemple à l'histoire intellectuelle : l'effondrement d'une vision du monde dans laquelle le corps réfléchit l'univers et, inversement, l'établissement du corps, ou plus généralement de la matière, correspond au changement d'épistêmé foucaldien, au profit de ce que l'auteur de L'Archéologie du savoir appelle le modèle classique. (...) En vérité, le rejet du vieux modèle du sexe et du corps,pris qu'il était dans les filet de la théologie et de la métaphysique, faisait manifestement partie du grande projet des Lumière ; en finir avec des millénaires de cléricature et de philosophie pour mettre à leur place une histoire naturelle de l'homme. Une nature organiquement, un corps fermé, autonome et moralement déterminé évincèrent le vieux corps ouvert du modèle unisexe." Sans remettre en cause toutefois cette longue marche vers une autre conception de la sexualité, il "tâche de démontrer, dans différentes contextes, comment des circonstances politiques, intellectuelles et sociales diverses nourrissent le passage du modèle du modèle unisexe (un modèle, rappelons-le où le sexe de la femme est considéré comme un dégradé inférieur du sexe de l'homme, et où les émissions corporelles sont considérées comme étant les mêmes pour l'homme comme pour la femme) à l'explication moderne, fondée sur deux sexes, de la différence et de la sexualité proprement dite. Mais ce que je prenais pour le triomphe plus ou moins linéaire d'un modèle sur l'autre, la production plus ou moins définitive et irrévocable du sexe moderne, prit un tour de plus en plus équivoque." Il découvre, au cours de ces recherches, "de multiples preuves que dès avant le XVIIIe siècle, il se trouva des gens pour écrire comme s'il y avait bien deux sexes (différents)." "Loin du discours dominant, difficile à interpréter par au-delà de l'abîme des siècles, elle n'en continuaient pas moins à parler, fût-ce à mots couverts, d'un modèle de corps apparemment "moderne". De même, il trouve que "dans divers discours du XIXe et du début du XXe siècle, le corps paraissait aussi ouvert aux forces de l'extérieur et malléable qu'il l'avait été avant la ligne de partage du XVIIIe siècle". En définitive, ce que découvre Thomas LAQUEUR, c'est que la lente marche vers les conceptions modernes est bien plus conflictuelle que ce qu'en décrivait Michel FOUCAULT, mettent en jeu des mouvements sociaux, économiques, intellectuels, de classe, de race et de sexe.

   Dans sa préface originelle, précédée fort justement de nombre d'illustrations du sexe, dans l'histoire, découvertes par l'auteur, "Quelques uns de ces changements (dans la conception du sexe de l'homme et de la femme, surtout de la femme) se laissent comprendre comme le fruit du progrès scientifique - la menstruation n'a rien à voir avec le flux hémorroïdal - mais la chronologie des découvertes ne cadre pas avec celle des reconceptions du corps sexuel. De surcroit la chronologie elle-même ne tarda pas à se désagréger et je me retrouvai face à la conclusion déroutante qu'il y eut toujours un modèle à deux sexes et un modèle unisexe à la disposition de ceux qui réfléchissaient à la différence et qu'il n'y avait pas de moyen scientifique de choisir entre les deux modèles. Le premier avait certes atteint un position dominante à l'époque des Lumières, mais le sexe unique n'avait pas pour autant disparu. De fait, plus je m'acharnais sur les sources historiques, moins le partage des sexes se faisait clair ; plus on cherchait dans le corps les fondements du sexe, moins les limites se faisaient solides. Avec Freud, le processus atteint son indétermination la plus cristalline. Cette histoire, qui n'était au départ que celle du plaisir sexuel féminin et de son essai d'effacement, devint plutôt une histoire de la manière dont le sexe, non moins que le genre, se fait."

 

   Dans ce livre, nous entrons dans le détail des recherches sur l'anatomie et des pratiques médicales, depuis l'Antiquité, du sexe. Dans le détail aussi des débats entre praticiens et théoriciens du sexe sur la réalité de sa nature physique. Mais aussi dans le détail des recherches anciennes et modernes (modernes au sens des Lumières) sur la physiologie des plaisirs masculin et féminin. De nombreuses interprétations sur le corps sont ainsi examinées, chez ARISTOTE, GALIEN, de LA BARRE, jusqu'à celles de MAURICEAU ou de KOBELT... auteurs de référence dans les longues lignées de médecins, notamment de médecins spécialistes des organes génitaux...

 

    Dans l'introduction d'un colloque de 1995, sur La place des femmes. Les enjeux de l'identité et de l'égalité au regard des sciences sociales, Michelle PERROT écrit :

"Ce livre remarquable situé dans le sillage de Michel Foucault et de son Histoire de la sexualité montre comment s'est effectuée à partir du XVIIIe siècle, avec l'essor de la biologie et de la médecine, une "sexualisation" du genre qui était jusque-là pensée en termes d'identité ontologique et culturelle beaucoup plus que physique... le genre désormais se fait sexe, comme le Verbe se fait chair. On assiste alors à la biologisation et à la sexualisation du genre et à la différence des sexes. Les implications théoriques et politiques de cette mutation sont considérables.. D'un côté, elle porte en germe de nouvelles manières de perception de soi et notamment la psychanalyse (l'opposition phallus/utérus, la définition de la féminité en termes de manque, de creux, la "petite différence" fondant le grand différend). D'un autre, elle apporte une base, un fondement naturaliste à la théorie des sphères - le public et le privé - identifiées aux deux sexes, théorie par laquelle penseurs et politiques tentent d'organiser rationnaellement la société du XIXe siècle. Cette naturalisation des femmes, rivées à leur corps, à leur fonction reproductrice maternelle et ménagère, et exclues de la citoyenneté politique au nom de cette identité même, confère une assise biologique au discours parallèle et conjoint de l'unité sociale."

Dix ans plus tard, Annick JAULIN, auteur d'une thèse soutenue en 1995 sous le titre Genre, genèsen, génération chez Aristote et publiée en 1999 sous le titre Eidos et ouisia. De l'unité théorique de la Métaphysique d'Aristote (Klincksieck), expose ses réflexions sur La fabrique du sexe. Etant donné que vient le temps de replacer très précisément cet ouvrage dans sa mouvance historique post-moderniste :

"Si j'annonçais au moment de présenter le livre de Thomas Laqueur, La fabrique du sexe (...) que je ne sais pas exactement quel est le sexe de ce livre ni le genre auquel il appartient, je risquerais de faire douter de mon aptitude à traiter de cette question. Je m'exprimerais donc autrement en disant que ce livre manifeste des tensions méthodoliques entre deux manières de concevoir et de faire l'histoire - une manière classique et une manière post-moderne- de sorte qu'il s'interroge sur son genre, et que cette interrogation le rend incertain sur la fabrique de son sexe, autrement dit le schème historique qu'il propose - le passage du sexe unique au modèle des deux sexes - est immédiatement remis en question par l'affirmation que "le sexe unique et les deux sexes coexistent au fil des millénaires". L'histoire fait bien les choses qui limite les possibilités à la seule alternative de un à deux sans quoi des possibles plus nombreux "au fil des millénaires" auraient pu transformer l'indécision en chaos. Le désordre n'est au reste pas toujours évité du fait de l'usage flottant du rapport sexe/genre dans les schémas proposés : dans le schéma d'origine, le modèle du sexe unique se définirait par le fait que le genre conditionnerait le sexe, tandis que dans le modèle des deux sexes, ce serait l'inverse puisque le sexe conditionnerait le genre. Cet usage flottant introduit des distorsions qui rendent le rapport entre le sexe et le genre, tel qu'il est diféini dans le livre, parfois intenable pour l'auteur lui-même. 

Si ce qui vient d'être dit pousse à se demander s'il y a encore lieu de lire ce livre, je répondrais de manière tout à fait affirmative non pour ce que son titre annonce, mais pour l'histoire des représentations médicales et surtout pour l'histoire de la médecine au XIXe siècle qu'il aborde dans les derniers chapitres (V et VI). Il est intéressant de remarquer que cet aspect de la recherche de Th Laqueur est fortement lié à son histoire familiale : son père était médecin pathologiste et l'ai aidé "à interpréter les publications gynécologiques allemandes citées dans les chapitres V et VI et qui, pour certaines étaient l'oeuvre de ses anciens professeurs en médecine". De plus, son père était un expert et, comme il le dit lui-même, un "déconstructeur" en ces matières et il a contribué à remettre en cause l'incommensurabilité de la différence entre les deux sexe (la version moderne donc), par ses travaux qui s'intitulaient "Nouvelles recherches sur l'influence de diverses hormnes sur l'utérus masculin". Son père n'est pas seul en cause : son oncle était également médecin et l'un des "inventeurs des oestrogènes. Il isaola l'hormone "femelle" des urines des étalons, soulevant par là même la fâcheuse possibilité d'une androgynie gynécologique au moment même où la science semblait avoir découvert la base chimique de la différence sexuelle." Le père et l'oncle de T Laqueur sont donc des acteurs dans l''histoire qui est racontée dans les derniers chapitres et qui est une remise en cause des pouvoirs de l'anatomie. La thèse est, sur ce point, claire : "c'est l'histoire de l'aporie de l'anatomie, ce qui bien sûr est une critique directe de la thèse freudienne selon laquelle l'anatomie est le destin. Le dernier paragraphe du libre, intitulé "le problème de Fredu", aborde le point de vue freudien d'une manière originale, c'est-à-dire du point de vue de l'histoire de la médecine. Le livre est donc précieux sur les débats médicaux relatifs à la construction des "faits" sexuels à la fin du siècle dernier."

 

Thomas LAQUEUR, La fabrique du sexe, Essai sur le corps et le genre en Occident, Gallimard, 2013. Traduction de l'anglais par Michel GAUTIER (pierre-Emmanuel DAUZAT), 520 pages.

Annick JAULIN, La fabrique du sexe, Thomas Laqueur et Aristote, dans Clio. Femmes, Genre, Histoire, n°14, 2001. 

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24 juillet 2013 3 24 /07 /juillet /2013 09:24

          Ce livre de la fin des années 1970 est assez représentatif à la fois de l'atmosphère du secret qui entourait alors les affaires de l'électricité, notamment d'origine nucléaire (elles parlent de la nucléarisation d'EDF, d'ailleurs) et des oppositions fortes au dévelopement de l'énergie nucléaire. Fruit d'un véritable travail journalistique comme on voudrait en voir plus souvent de nos jours, donnant la parole (souvent anonyme) à plus de cent personnes, membres d'Edf, fonctionnaires, industriels, syndicalistes, scientifiques, paysans, avocats, hommes politiques, écologistes et journalistes, ce livre a un certain retentissement à l'époque et constitue toujorus un témoignage précieux de l'état des débats sur des questions dont les citoyens sont plus ou moins exclus. Les promoteurs du nucléaire se sont toujours réfugiés derrière un débat parlementaire, qualifié de démocratique, pour mieux s'opposer à une véritable prise en compte des opinions qui traversent la société française. Décrivant au fil des chapitres le tout électrique-tout nucléaire, le monstre EDF, la morgue technocratique et les attaques subies par ce colosse aux pieds d'argile, les deux journalistes, l'une à L'Unité, l'autre au Quotidien de Paris, montre l'état d'un organisme tentaculaire et pourtant pas si tout puissant que cela. 

 

        Dans leur conclusion, nous pouvons lire : "(...) L'identification de l'Etablissement à l'énergie atomique est devenue un dogme. Elle ne laisse pas de surprendre : l'acharnement hors du commun avec lequel Electricité De France a élaboré puis mis en place le programme nucléaire français étonne d'autant plus qu'elle laisse quelques plumes dans l'affaire. (...) 

En effet, EDF y perd à la fois du prestige et de l'argent. Elle expose au risque gravissime de ne pas livrer d'électricité, de ne pas remplir sa mission. Elle jongle, sur une corde raide, avec des milliards et se heurte à la contestation. Elle y perd aussi son unité : en façde, la voix officielle s'est durcie ; face à l'opposition, les réflexes de citadelle assiégée ont joué ; mais l'unanimité s'effrite, se dirigeants continuent à affirmer que le choix nucléaire reste "la seule solution intelligente"... Il ne faut pas voir là de simples élucubrations, au contraire. Le programme Messmer décidé en 1974 coïncide parfaitement avec l'idéologie de l'entreprise. Il satisfait idéalement à la machine puissante qu'est EDF, à sa logique profonde : la taille croissante de ses équipements, la centralisation de sa production, son assurance de monopole proposant des solutions uniques. Elle n'a jamais failli ; le sentiment du devoir accompli - avec quel brio! - la protège de toute mauvaise conscience. Pourquoi le pays ne lui ferait-il pas confiance puisqu'elle a toujours réussi ce qu'elle entreprenait, puisque, grâce à elle, la France n'a pas manqué d'électricité depuis l'après-guerre?

Le pari nucléaire répond aussi à la foi dans le progrès partagée par des hommes qui paraissent réciter leur credo sans s'interroger. Pas de doute scientifique à EDF, mais des certitudes techniciennes. Et la griserie que procure l'exploit technique, la performance économique...

Depuis sa création, l'entreprise peut se vanter d'avoir accompli bien des tours de force. Mais elle est sortie de son strict rôle. Devenue à bien des égards la première autorité du pays en matière de politique énergétique, EDF se prend pour Energie de France. ce dérapage, elle n'en assume pas seule la responsabilité. Pour la plus large part, la faute en incombe au Pouvoir. Tous les gouvernements ont fait la preuve de leur incompétence et de leur indécision, de leur incapacité à contrôler EDF et à l'aider à assumer sa mission.

Au nom du libéralisme économique, les pouvoirs publics ont plutôt tendance à encourager les princes de l'industrie, menacés seulement par une hypothétique nationalisation. L'établissement public doit marquer le pas ; l'évolution ne déplait pas au Pouvoir qui ne perd pas une occasion de dénigrer ses entreprises nationalisées. (...).

Ce qu'EDF a perdu en autonomie pourtant nécessaire; elle l'a regagné en puissance. Une puissance malsaine puisque le cancer technocratique y prolifère. la boulimie de l'entreprise risque bien de se retourner contre elle. les tâches y sont parcellisées à l'extrême : chaque ingénieur devient un spécialiste ignorant du travail de son voisin. EDF se déclare seule capable de proposer une synthèse sur tous les travaux qui concernent l'énergie nucléaire. Rien n'est moins sûr. retranchés derrière leurs certitudes, les technocrates ferment les yeux sur cet éclatement des connaissances qui grignote le dernier atout d'EDF contre la cartel nucléaire : sa capacité de maîtrise d'oeuvre.

Prestigieuse maison, EDF avait un garde-fou : sa mission de service public. notion vague et changeante. S'identifiant totalement à la Nation, l'entreprise n'est plus en mesure de faire la part du feu entre l'intérêt national et le sien propre. La limite est fragile, aussi délicate à fixer que celle qui sépare les besoins des consommateurs des nécessités de l'établissement. A partir d'une idée juste - produire une énergie la moins chère possible - EDF, de sauts de puce en sauts de puce, en vien à demander au pays un véritable blanc-seing, persuadée que le programme nucléaire, aujourdh'ui hors de prix, sera rentable dans dix ans.

L'enthousiasme nucléaire d'EDF transcende le rationnel : malgré les problèmes majeurs qu'elle rencontre, elle refuse de renier le moindre de ses choix ; au contraire, elles appuie de plus belle sur le champignon comme le conducteur néophyte accélère devant l'accident. En cela, elle trahit sa volonté de puissance. Qu'une entreprise de sa taille, de son importance pour la bonne marche du pays, ne succombe pas à la tentation du pouvoir eût été étonnant. La crise d prétrole l'a fortifiée dans sa position de leader : l'énergie devient rare et ses détenteurs puissants. Riche de cete reconnaissance, EDF s'apprête à dominer l'atome. Plus fort que l'eau, plus dangereux que le feu. De ce combat prométhéen, elle n'est pas encore sortie victorieuse. Loin de là.".

 

  C'est par le détail de la structure et du fonctionnement de ce mastodonte, décrit surtout de l'intérieur - il faut lire les déclarations des responsables syndicalistes par exemple -, par la description des batailles de l'énergie (contre les Charbonnages, contre les technologies nucléaires concurrentes...), que ce livre reste actuel. Nombre des interrogations exprimées par les différents acteurs restent présentes, même si la situation économique, politique, sociale, n'est plus du tout la même aujourd'hui.

 

Frédérique De GRAVELAINE et Sylvie O'DY, L'Etat EDF, Alain Moreau, 1978.

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11 juin 2013 2 11 /06 /juin /2013 07:09

   Une des plus grands spécialistes de l'anarchisme, Jean MAITRON (1910-1987), livre en deux volumes, l'histoire très compliquée de l'anarchisme en France. Reprenant une thèse assez ancienne écrite dans les années 1950, révisant cette rédaction et lui donnant une grande ampleur, l'historien français spécialiste du mouvement ouvrier "laisse au lecteur le soin de juger si les chapitres sur les guerres et l'antimilitarisme, sur la Révolution russe, sur le mouvement ouvrier, sur l'organisation, ce permanent problème du mouvement anarchistes répondent, pour l'essentiel, aux questions qui se sont posées durant la période" (de 1914 à nos jours).

C'est une lecture serrée de l'histoire du mouvement anarchiste français qui défile, avec des références assez rares et très précises,  et qui permet de contextualiser de nombreux éléments, à l'encontre de jugements simplistes. Cette Histoire s'arrête au seuil des années 1970 (1972 et des poussières...) et il serait intéressant de lire le prolongement de celle-ci, au moins jusqu'à la fin du XXe siècle. L'anarchisme eut ses heures les plus productives au moment où aucun espace socio-politique ne s'offrait à la classe ouvrière et à son pourtour. Si aujourd'hui, certaines actions ressemblent à cet anarchisme, dans leurs formes parfois violentes, c'est sans doute précisément que cet espace socio-politique s'est singulièrement restreint pour de nombreuses catégories de la population... Mais, comme le montre le livre de jean MAITRON, il existe bien ne permanence de la pensée anarchiste qui se confronte non seulement à la société capitaliste mais également aux composantes du mouvement socialiste au sens large. 

 

   Dans l'édition de 1992 de ce livre écrit en 1975, nous pouvons lire (en quatrième de couverture) : "L'anarchisme au sens rigoureux et historique du terme est une création française : il apparait avec Proudhon. Depuis, l'anrchisme n'a cessé d'être une composante permanente du socialisme en général, s'opposant aux tendances "autoritaires" dont la principale est le marxisme. Au cours de son histoire, l'anarchisme a exploré plusieurs voies, et certaines ont été extrêmes : attentats, banditisme à la Bonnot. Toujours, une contradiction l'anime et la dynamise : le refus de voir la politique obéir à un exécutif gouvernemental conduit certains anrchistes à refuser toute forme contraignante d'organisation ; d'un autre côté, il faut bien que le mouvement se structure... C'est ainsi que l'anarchisme ne se laisse pas enfermer dans le seul cadre d'un courant représenté par quelques figures de théoriciens ou de militants : Bakounine, Kropotkine, Pelloutier. Il est aussi un état d'esprit dont on peut retrouver la trace dans certains aspects du christianisme ou du syndicalisme révolutionnaire, de sorte qu'il échappe au découpage traditionnel entre droite et gauche.

Cette histoire de l'anarchisme est aussi un outil de travail très rigoureux puisque l'auteur y établit une bibliographie extraordinairement détaillée de tous les courants anarchistes."

 

Jean MAITRON, pionnier de l'histoire ouvrière en France, qui l'a faite entrer dans l'Université (création entre autre du Centre d'histoire du syndicalisme à la Sorbonne), est aussi l'auteur de nombreus autres ouvrages : Le syndicalisme révolutionnaire, Paul Delesalle, Editions ouvrières, 1956, réédition chez Fayard en 1985 ; De la Bastille au Mont Valérien. Dix promenades à travers Paris révolutionnaire, Editions ouvrières, 1956 ; Ravachol et les anarchistes, 1964... Il a participé à la rédaction du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, poursuivie après sa mort, couramment appelé "le Maitron".

Cette oeuvre est poursuivie par une équipe dirigée par Claude PENNETIER, dans le cadre du Centre d'histoire sociale du XXe siècle (CNRS-Université de Paris I). En 2006, une nouvelle série du dictoinnaire, prévue en douze volumes, a été publiée (Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social, pour la période 1940-1968).

Il est en outre le fondateur et le directeur de deux revues : L'Actualité de l'histoire, puis Le Mouvement social. 

 

Jean MAITRON, Le mouvement anarchiste en France, Tome 1. Des origines à 1914, Tome 2. De 1914 à nos jours, Editions Gallimard, 1992, 450 pages environ par volume. Une édition précédente, en 1975, avec une réédition en 1983, a été réalisée aux Editions François Maspéro. 

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12 mai 2013 7 12 /05 /mai /2013 09:33

    Voici un livre, rédigé à la première personne et loin des manuels parfois un peu indigestes (et pas très bien écrits en plus...), sur la géopolitique de la Chine. Car il s'agit bien, malgré que l'auteur, docteur en médecine et sinologue, ne mette pas en avant des titres ronflants, de géopolitique et même de géosociologie qu'il s'agit dans ces pages érudites. Dans cette histoire et étude de l'évolution d'un symbole, l'auteur bouscule un certain nombre d'idées reçues sur la grande muraille, et partant sur la Chine et les Chinois. Son intention, partant des réalités géographiques et climatiques incontournables, est de découvrir comment la mentalité chinoise perçoit cette grande muraille et comment la grande muraille influence la perception des Chinois d'eux-mêmes et de leur pays. 

    "La Grande Muraille est universellement connue comme étant un ouvrage monumental de plusieurs milliers de kilomètre (visible de l'espace... ce qui est faux, comme l'établit l'auteur en cours de route) d'un seul tenant, en briques et pierres, construit il y a des millénaires, pour arrêter les invasions barbares, et dont les Chinois sont très fiers. Cependant les recherches actuelles en brossent un tableau très différent : un ouvrage discontinu, fait de terre battue, et détesté des Chinois, entre autres faits plutôt surprenants. Ces simples assertions opposées aux idées reçues justifieraient à elles seules une étude approfondie de la Grande Muraille. Mais il y a plus : la Grande Muraille n'est pas là par hasard, elle correspond à une disposition profonde de la pensée chinoise, qui se traduit par d'autres comportements encore visibles de nos jours.

Cet ouvrage va donc s'attacher à :

- Etudier de façon détaillée l'histoire de la Grande Muraille, pour bien mettre en évidence ses racines réelles.

- Etudier l'image de la Grande Muraille : les origines et les évolutions de ce symbole, de cette représentation, en Chine et en Occident.

- Etendre le concept "Grande Muraille" pour le voir comme un des éléments de base de la mentalité chinoise, ou plutôt des mentalités chinoises. 

L'hypothèse étant que c'est cette représentation, si profondément ancrée dans la pensée chinoise, qui a induit des comportements du même genre, donc certains sont encore observables de nos jours."

 

     Prenant soin de revisiter des notions répandues (l'existence d'un peuple chinois, d'une culture chinoise...), l'auteur commence donc par détailler l'histoire des Longues Fortifications, comme il préfère appeler la Grande Muraille, l'histoire de sa construction, éparse sur une grande étendue du territoire chinois, qui s'étale sur deux millénaires. De -684 à 1644, ces murs s'édifient, souvent à des fins de circulation dans des zones montagneuses (édification dans les Longues Foritifications de routes pour les troupes, notamment les cavaliers), pour des objectifs défensifs ou offensifs. Ancrée dans la perception des peuples périphérique (nomades parfois pas très nomades), cette construction  s'effectue selon des visées différentes selon les dynasties, confrontées à des problèmes différents mais toujours focalisés sur une problématique de défense extérieure/défense intérieure, qui mêlent considérations de défense contre des envahisseurs, et contrôle des populations. Le tout sous l'influence des caprices d'un Fleuve Jaune aui oblige à élaborer, pour vivre ou pour survivre, des techniques particulières (irrigation ou contenance des flots). Très loin des impressions de gigantisme, l'auteur parvient à nous faire toucher du doigt l'étroitesse des conditions d'existence (le berceau de la civilisation chinoise est en fait une zone très petite), l'instabilité des éléments du relief, qui jour un rôle direct dans la mentalité chinoise. Il reprend là les études de Marcel GRANET : "le conflit a été constant dans l'histoire de Chine entre les partisans de la digue et les partisans des canaux. Il affecte la forme d'un conflit entre deux morales : endiguer et réprimer ou laisser la Nature suivre son génie" (La religion des Chinois, Albin Michel, 1999). "Ce qui est ici capital pour mon propos, c'est l'opposition entre deux méthodes (...), celle du blocage qui s'arc-boute sur des murs pour s'opposer à la poussée des eaux (ou des humains), violant ainsi les lois de la nature, et celle de la canalisation des eaux, qui les laisse suivre leur pente naturelle, et se contente de les diriger vers l'endroit adapté. Il est passionnant de voir les Chinois, dans les mythes qu'ils se sont choisis, ont mis en scène très tôt cette dialectique entre la digue et le canal, entre le mur et la porte, entre les Longues Fortifications et le contrôle par d'autres moyens. (...) Au total, on voit que la civilisation chinoise, très tôt, a disposé des moyens techniques (terre battue) et humains (population nombreuse), de l'expérience nécessaire (travaux hydrauliques) et des dispositions psychosociales afférentes (la problématique entre soit arrêter un flot physique ou humain, soit "surfer" sur la vague), pour construire, quand le moment viendra, de Longues Fortifications."

   Les Chinois se servaient de ces murs à des fins multiples et différentes : murs d'attaque, soutenant des offensives, murs de défense, pour empêcher les raids et les razzias, souvent à titre d'alibi, murs pour raisons économiques, pour maintenir des privilèges, murs pour éviter le mélange des populations (pour séparer les "civilisés" des "non-civilisés"), murs "pour les murs, par tradition, murs pour servir de bagne, permettant d'éloigner, d'occuper les indésirables et souvent de les éliminer (famines et labeurs intensifs), murs pour empêcher les populations de sortir, de s'enfuir, selon la notion bien mise en évidence par la suite, de "forteresse assiégée", un lieu où ceux qui sont à l'extérieur rêvent de pénétrer, tandis que ceux de l'intérieur rêvent d'en sortir... Une fonction en fin de compte plus sociale qui stratégique, ou mieux socialement stratégique... 

 

  Le livre regorge de renseignements sur la Grande Muraille de Chine, tant dans ses aspects techniques, politiques que sociaux. Il bénéficie des toutes récentes études archéologiques et historiques. C'est aussi un bon ouvrage de vraie géopolitique, qui tranche avec la mode géopolitique, qui montre bien les influences réciproques entre peuples d'une part, et entre peuple et nature d'autre part, et les différents conflits qui traversent presque toute l'histoire de cette vaste partie du monde. L'auteur, en plus, n'économise pas la réflexion sur la notion de mur dans d'autres parties du monde et chez d'autres peuples, indiquant par là ce qui est spécifique de la Chine et ce qui ne l'est pas.

 

Guy BOIRON, La Grande Muraille de la Chine, Histoire et évolution d'un symbole, L'Harmattan, Collection Recherches asiatique, 2011, 242 pages.

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30 avril 2013 2 30 /04 /avril /2013 13:09

     Adam TOOZE (né en 1967), enseignant britannique de l'histoire de l'Allemagne à l'Université de Yale, déjà auteur d'ouvrages en histoire économique, veut renouveler nos connaissances dans la formation et dans la ruine de l'économie nazie. Il veut "remettre l'économie au centre de notre intelligence du régime hitlérien en offrant un récit économique qui aide à étayer les histoires politiques produites au cours de la génération passée et à en dégager le sens. Non moins pressante est cependant la nécessité d'accorder notre intelligence de l'histoire économique du IIIe Reich avec la subtile réécriture de l'histoire de l'économie européenne engagée depuis la fin des années 1980, mais largement passée inaperçue dans l'historiographie dominante de l'Allemagne." Ses recherches l'amènent à mettre en cause la thèse de la dominance économique allemande en Europe, sous les années 1930 et ensuite. il met en évidence les effets déjà tangibles en Europe du retournement économique suite à la première guerre mondiale en faveur des Etats-Unis d'Amérique. "D'un côté, nous avons une perception plus aiguë de la position réellement exceptionnelle des Etats-Unis au sein de l'économie mondiale moderne. De l'autre, l'expérience européenne commune de "convergence" nous offre une perspective singulièrement désenchantée sur l'histoire économique de l'Allemagne. La thèse fondamentale de ce livre, la plus radicale peut-être, est que ces mouvements liés l'un à l'autre de notre perception historique requièrent une refonte de l'histoire du IIIe Reich, laquelle a pour effet dérangeant de rendre l'histoire du nazisme plus intelligible, en vérité mystérieusement contemporaine, et en même temps de mettre davantage encore en relief son irrationalité idéologique fondamentale. L'histoire économique éclaire d'un jour nouveau à la fois les motifs de l'agression hitlérienne et les raisons de son échec - de son échec inéluctable."

 

        A la lumière de cette nouvelle analyse économique, il est possible de rationaliser l'agression du régime hitlérien en y reconnaissant une réponse intelligible aux tensions nées du développement inégal du capitalisme mondial (...). Dans le même temps, cependant, l'intelligence des fondamentaux économiques nous aide aussi à mieux apprécier l'irrationalité profonde du projet de Hitler. Ainsi qu'on le verra dans ce livre, le régime engagea après 1933 une campagne de mobilisation économique réellement remarquable. Le programme d'armements du IIIe Reich fut le plus grand transfert de ressources jamais engagé par un Etat capitaliste en temps de paix. Hitler n'en fut pas moins incapable de modifier le rapport de force économique et militaire sous-jacent. L'économie allemande n'était tout simplement pas assez vigoureuse pour créer la force militaire qui lui permettrait de terrasser l'Union Soviétique, sans parler des Etats-Unis. Bien que Hitler ait remporté de brillants succès à court terme en 1936 et en 1938, la diplomatie du IIIe Reich fut incapable de créer l'alliance antisoviétique proposé dans Mein Kampf. Confronté à une guerre contre la Grande-Bretagne et la France, Hitler se vit contraint, au dernier moment, de passer un accord opportuniste avec Staline. L'efficacité dévastatrice des forces de panzers, le deus ex machina des premières années de la guerre, ne formait pas la base de la stratégie avant l'été 1940, puisque ce fut une surprise, même pour les dirigeants allemands. Et si les victoires de l'armée allemande en 1940 et 1941 furent bel et bien spectaculaires, elles furent peu concluantes. Ainsi en arrivons-nous à la conclusion réellement vertigineuse que Hitler lança la guerre en septembre 1939 sans plan cohérent pour vaincre son principal antagoniste : l'Empire britannique. 

Pourquoi Hitler prit-il ce risque épique? Telle est assurément la question fondamentale. Même si l'on peut rationaliser la conquête de l'espace vital en y voyant un acte d'impérialisme, même si l'on peut créditer le IIIe Reich d'un remarquable effort de mobilisation de ses ressources pour combattre, même si les soldats allemands se battirent vaillamment, la conduite de la guerre par Hitler impliquait des risques si grands qu'ils défient toute rationalisation en termes d'intérêt pragmatique. Et c'est par cette question que nous rejoignons l'historiographie dominante avec son insistance sur l'importance de l'idéologie. C'est l'idéologie qui donna à Hitler le prisme à travers lequel il comprit le rapport de force international et le déploiement de la lutte de plus en plus mondialisée qui débuta en Europe avec la guerre civile espagnole, dans l'été 1936. Dans l'esprit de Hitler, la menace que représentaient les Etats-Unis pour le IIIe Reich ne relevait pas seulement de la rivalité conventionnelle des superpuissances. C'était une menace existentielle, liée à la peur que Hitler eut toujours d'une conspiration juive mondiale se manifestant sous la forme de la "juiverie de Wall Street" et des "médias juifs" des Etats-Unis. C'est une interprétation fantastique du véritable rapport de force qui explique le caractère volatile, très risques, des décisions de Hitler. Par questions pour l'Allemagne de se ranger pour devenir un satellite prospère des Etats-Unis, comme telle avait paru être la destinée de la république de Weimar dans les années 1920, parce que cela se serait soldé par un asservissement à la conspiration juive mondiale et, en définitive, par une mort raciale. Compte tenu de l'influence envahissante des Juifs, révélée par la montée des tensions internationales à la fin des années 1930, un avenir prospère fondé sur l'association capitaliste avec les puissances occidentales était tout bonnement impossible. La guerre était inévitable. La question était de savoir quand."

 

      Cette introduction de l'auteur marque bien ses ambitions. il suit l'ordre chronologique pour montrer comment l'économie allemande devint une puissance réelle, accordant une place très importante aux politiques menées avant la guerre. Cela scande son gros livre en trois parties : Redressement, La guerre en Europe, Guerre mondiale. Avec plus de cent pages de notes, placées en fin d'ouvrage, ce livre nous montre avec pédagogie, malgré la masse importante des faits brassés, comment l'économie allemande fut mis au service d'un projet insensé, et comment, par certaines des mesures mêmes prises par ses responsables (esclavages des travailleurs, déplacements des populations, destructions économiques et physiques de l'adversaire..) elle échoua. Nous pouvons comprendre également comment une stratégie de guerre totale peut - ou ne peut pas fonctionner - dans la confrontation de puissances industrielles.

 

Adam TOOZE, Le salaire de la destruction, Formation et ruine de l'économie nazie, Les belles lettres, collection Histoire, 2012, 800 pages

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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 12:52

    Cette récente Histoire de la Résistance (française) sous la seconde guerre mondiale bénéficie, outre l'ouverture de certaines archives publiques et privées, du recul qui manquait à tant d'autres "historiens" de cette période, souvent d'ailleurs, anciens acteurs de celle-ci. Très loin d'une lecture dithyrambique ou apologétique, Olivier WIEVIORKA remet en perspective la Résistance, non seulement en regard des opérations militaires alliées, mais aussi en regard des conflits politiques, avant et après la guerre. Il analyse ainsi une partie de l'héritage de la réflexion des différents groupes à la Libération et son impact sur le futur de la société française. Dépassant le seul cadre de la Résistance militaire, il soupèse également le poids de ce qu'il appelle la Résistance-Mouvement, le mouvement de résistance globale d'une population, dont les individus expriment les mille et unes facettes, de manière intermittente, en face de la Résistance-Organisation, l'organisation en groupes structurés de personnes ou d'associations qui opèrent de manière continue, face à la répression de l'occupant, de leur naissance, à la libération, fut-ce en changeant de forme et d'appellation, évoluant les uns par rapport aux autres dans des relations de subordination ou de compétition. 

    C'est pour ne pas buter sur les nombreux écueil auxquels se sont heurtés ses prédécesseurs dans cette Histoire de la Résistance qu'il prend soin de distinguer cette Résistance-Mouvement et cette Résistance-Organisation. Il tente de clarifier dans son "Ouverture" les contours de cette résistance intérieure française. 

"Cette dernière se définit tout d'abord par son action. En effet, elle vise concrètement à combattre l'occupant allemand, voire son allié vichyste, ce qui suffit à la distinguer de l'opinion. Le fait, en d'autres termes, de refuser la fatalité de la défaite et d'affirmer son désaccord avec le régime de Philippe Pétain ne suffit pas à définir l'engagement résistant - un engagement qui s'incarne avant tout dans des pratiques, aussi diverses soient-elles. Cela posé, l'action ne peut être dissociée du sens qui l'affecte. Un passeur acheminant des juifs en France pour de l'argent ne saurait être considéré comme un résistant, même s"il contrecarre par sa démarche l'ambition génocidaire du régime nazi. "Il n'y a Résistance que s'il y a conscience de résister, qu'elle traduise le choix d'un engagement volontaire ou qu'elle passe par la conscience spinozienne de la tâche nécessaire", constate Pierre Laborie (Les Français des années troubles. De la guerre d'Espagne à la Libération, Seuil, 2003). La résistance, enfin, postule la transgression. Elle s'oppose à la légalité qu'imposèrent le Reich et son complice vichyste. A cette aune, elle postule un risque que tous acceptèrent et que beaucoup acquittèrent au prix de leur vie. Ces critères invitent par conséquent à proposer une lecture restrictive d'un mouvement qui se déploya dans la France captive, du crépuscule de la défaite à l'aurore de la libération. Que les Français, dans leur majorité, aient rejeté le nazisme et l'occupation qui en désignait la réalité est incontestable. Que certains aient, ponctuellement, soutenu les réseaux ou les mouvements ne l'est pas moins. Jamais la résistance n'aurait pu s'enraciner dans l'hexagone si elle n'avait bénéficié de ces concours. On peut ainsi distinguer une "Résistance-organisation qui ne comprend de toute évidence qu'une toute petit minorité, et une Résistance-mouvement, phénomène social beaucoup plus vaste. Celle-ci englobe tous ceux qui ont mené des actions individuelles et tous ceux dont les actes de solidarité ont été essentiels à la Résistance organisée. La Résistance-mouvement n'est nullement en marge de la Résistance-organisation : elle conditionne son existence", note l'historien François Marcot ("Pour une sociologie de la Résistance : intentionnalité et fonctionnalité", dans La Résistance, une histoire sociale, aux Editions de l'Atelier, 1997, sous la direction d'Antoine Prost). Distinguer ne signifie pas pour autant confondre. C'est bien de la résistance-organisation que traite cet ouvrage, non de la résistance-mouvement. Il abordera en conséquence l'action que menèrent les formations clandestines (ce qui exclut les Forces françaises libres gaullistes) tout en s'efforçant de répondre à des questions cruciales. Les liens entre la résistance intérieure et la France libre du général de Gaulle, les motivations de l'engagement individuel, la sociologie des organisations, l'impact de la répression, l'efficacité militaire de l'armée des ombres... seront au fil des pages traités pour proposer au lecteur une vision synthétique du combat clandestin (...)."

 

    Il faut dire qu'au fil de ces pages, précisément, le niveau de synthèse est assez élevé, tout en se permettant de véritablement raconter ces luttes clandestines, dans leurs aspects humains notamment. Sans hésiter à écorner les légendes, l'auteur, avec précision dans les données et dans les chiffres, offre une manière de comprendre la résistance, de manière globale. Un long chapitre porte sur les sociologies des organisations clandestines, afin d'évaluer par exemple l'impact des options de classes et de nationalisme. Il termine son livre sur la victoire inachevée de la résistance à la libération et la mémoire divisée qui en reste encore aujourd'hui. 

 

   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Parce qu'elle repose sur l'engagement et se construit sur le secret, la Résistance reste à la fois un mystère et un enjeu de polémiques partisanes. Amorcée dès juin 1940, elle parvient à s'unir dans l'ombre de la croix de Lorraine, grâce aux patients talents de Jean Moulin, tout en affirmant son indiscutable pluralisme. Elle resta néanmoins de bout en bout minoritaire, se préoccupa peu du sort des juifs et joua un rôle limité sur le plan militaire. Son apprt politique fut en revanche immense : la Résistance évita à la France les affres de la guerre civile et favorisa, à la Libération, une transition pacifique du pouvoir au profit d'une Résistance regroupée derrière l'altière figure du général de Gaulle. Ce livre aborde sans tabous l'ensemble de ses enjeux, de la formation des premiers réseaux au couronnement de 1944. Il ne dissimule ni les conflits, ni les ambitions qui animèrent les promoteurs de l'armée des ombres, du rôle de la presse clandestine à l'efficacité des réseaux, de la répression allemande aux motifs de l'engagement, des idées politiques de la Résistance à sa mémoire dans la France contemporaine. Pour la première fois, un ouvrage à la fois complet et accessible, synthétique et vivant, offre une vision globale sur un phénomène majeur qui reste curieusement méconnu malgré le rôle que la Résistance a jouée dans l'histoire et la mémoire nationales."

 

   Olivier WIEVORKA (né en 1960), historien français,  membre de l'Institut universitaire de France et professeur des Universités à l'Ecole normale supérieure de Cachan, spécialiste de la Résistance et de la Seconde guerre mondiale, est également l'auteur d'autres ouvrages : Les libération de la France (avec Jean-Pierre AZÉMA, La Martinière, 1993), Une certaine idée de la Résistance, Défense de la France (Seuil, 1995, réédition en 2010), Histoire du débarquement en Normandie. Des origines à la libération de Paris (1941-1944) (Seuil, 2007, réédition en 2010), La Mémoire désunie. Le souvenir politique français des années sombres, de la Libération à nos jours (Seuil, 2010). A noter que l'auteur est Rédacteur en chef de la revue Vingtième siècle.

 

   Olivier WIEVIORKA, Histoire de la Résistance, 1940-1945, Perrin, 2013, 575 pages.

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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 13:07

      Ce livre de l'historien Pierre VIDAL-NAQUET, connu surtout pour ses ouvrages sur la Grèce ancienne et l'histoire contemporaine, est paru en 1981, avec pour seule modification dans l'édition de 1991, la disparition d'une Ve partie consacrée aux prétendus "révisionnistes", laquelle est republiée et complétée en 1987, chez le même éditeur, dans Les assassins de la mémoire. Ce petit livre, comme l'écrit l'auteur lui-même dans son Avant-propos, est fait de trois séries de textes très différents. Deux études dites "savantes" tentent d'abord de faire le point sur des aspects de l'histoire politique et intellectuelle du judaïsme autour du Ier siècle. Le corps du livre est constitué d'interventions, textes choisi parmi plusieurs dizaines d'autres, publiés entre 1956 et 1980, dans des quotidiens, des hebdomadaires, des mensuels, "parfois écrit à chaud, parfois plus élaborés comme les deux reportages que j'ai effectués en 1970 et 1975 en Israël." Trois préfaces forment le contenu de la troisième série, "qui ont été pour moi l'occasion de réfléchir à trois grands problèmes que posaient les livres que je présentais en public : l'assimilation des Juifs en France à la fin du siècle dernier (il s'agit du XIXe siècle), le comportement des notables juifs pendant l'occupation nazie, la difficile situation de la Diaspora entre le souvenir d'Auschwitz et la politique du jeune Etat d'Israël. L'auteur centre ce recueil sur la notion de mémoire, qui s'entend pour le plus lointain passé comme pour le passé très proche, qui "est, aujourd'hui, et depuis fort longtemps, un des traits fondamentaux du rapports de Juifs au monde".

Pour mettre en perspective cet effort de mémoire, essentiel pour le peuple Juif, je rappelle les innombrables destructions, que ce soient pour des biens matériels comme pour des supports précisément de mémoires (bibliothèques, synagogues, manuscrits et imprimés...), subies par ce peuple au long des siècles. Et il n'est pas étonnant, que, plus sans doute que pour d'autres peuples qui ont bénéficié de structures socio-politiques plus stables et plus continues, dans le temps comme dans l'espace, ce problème de mémoire soit crucial. En passant, de nombreux problèmes de reconstitution de ce qui s'est passé proviennent de ces destructions, parfois systématiques. A défaut de détruire tout un clan, toute une famille, toute une ethnie, comme c'était pratique courante autour de l'Antiquité, la destruction de leurs bibliothèques aboutit parfois au même résultat, en tout cas procède de la même intention.

       La reconstruction de la mémoire après, comme le rappelle l'auteur, qui s'appuie sur Raymond ARON est ensuite aléatoire, même si elle réussit son objectif, à savoir la survie du Peuple Juif et en même temps, ce qui est essentiel pour lui, la survie de Dieu dans sa mémoire. "Mémoire naturelle, mémoire artificielle? Il est des souvenirs qui ont été créés politiquement. C'est le cas précisément - une des études réunies dans ce livre le rappelle - de Masada. L'histoire juive - concept du reste à redéfinir - ne va pas sans rupture, sans "infidélités" de toutes sortes. Il y a des Juifs imaginaires, comme il y a, selon Raymond Aron, des marxismes imaginaires. La mémoire n'est pas l'histoire, elle choisit, élimine par pans entiers les moments dont l'idéologie impose l'élimination, annule le temps, gomme les évolutions et les mutations. Dans ce processus, tout un spectre de nuances existe, depuis le vécu douloureux qui ferait volontiers dire à certains (à tort) que, pour parodier le mode de Marx : "Tous les grands événements et personnages historiques (de l'histoire juive) se répètent pour ainsi dire deux fois (...), la première fois comme tragédie", la seconde fois comme tragédie, depuis ce vécu douloureux jusqu'à l'escroquerie intellectuelles qui a un jour publier un livre intitulé : Le sionisme d'Abraham à Dayan. L'imagination, le mythes séjournent non dans des livres, ou non seulement dans des livres, mais chez des hommes tout à fait réels. Un aspect du travail historique consiste à comprendre la mémoire, à incarner la mémoire ; mais, par une autre dimension de son oeuvre, l'historien cherche au contraire à retrouver les faits sous les mots, la réalité sous les souvenirs, la vérité sous le mensonge ou la fabulation. Beaucoup, il est vrai s'attribuent ce rôle sans y avoir droit et il arrive qu'ils mentent et qu'il faille détruire leurs mensonges."

    C'est pour cette problématique entre histoire et mémoire que ce livre est utile.

 

     L'éditeur présente le deuxième tome de ce livre de la manière suivante : "Sous ce titre, un premier livre avait été publié en 1981. Il regroupait des textes très divers : articles scientifiques portant sur les crises qui, du IIe siècle av JC au Ier siècle de notre ère, ont ébranlé le judaïsme, ou procédant au nettoyage appronfondi des ordures accumulées par roberts Fourisson et les négateurs du grand massacre du XXe siècle. Entre ces deux ensembles étaient repris des préfaces à des ouvrages de passion et de raison, des reportages en Israël, des prises de position dans la presse quotidienne ou hebdomadaire.

C'est le même principe qui a été adopté icic : le temps parcouru s'échelonne à nouveau entre le IIe siècle av JC et nos propres temps. Le point de départ : le texte du prophète Daniel et celui de Flavius Josèphe, textes témoins de l'affrontement entre l'hellénisme et le judaïsme. Ils sont analysés ici par un historien qui se veut et se pense tel depuis près de quarante ans, et qui a choisi le monde antique, gréco-romain, comme objet favori d'études. Il se trouve que cet historien est aussi un juif - ce qui ne veut pas dire qu'il ait les mêmes valeurs que M Shamir (alors Premier ministre d'Israël, rappelons-nous) - qui, en tant que tel, s'efforce de penser dans l'histoire, la mémoire, le présent, le destin des siens : études sur l'émancipation, affaire Dreyfus, le marxisme, interprétation de la Shoah, réflexions sur le parallèle arménien, reportage en israël, réactions quotidiennes ou hebdomadaires à l'actualité. Ici encore, on trouvera des textes d'apparences mêlées, mais l'unité de l'ensemble n'en ressort que mieux : journaliste ou historien de métier, c'est un même homme qui a écrit tous ces textes au nom d'un même engagement existentiel.

 

   Pierre VIDAL-NAQUET (1930-2006), militant contre la torture pendant la guerre d'Algérie, contre la dictature des colonels grecs, contre le négationnisme et pour la résolution du conflit israélo-arabe, est aussi l'auteur de nombreux autres ouvrages, outre sur l'histoire grecque ancienne, sur l'histoire contemporaine et de témoignages personnels : L'Affaire Audin, 1957-1958 (Editions de Minuit, réédition en1989), La Torture dans la république : essai d'histoire et de politique contemporaine (1954-1962) (Minuit, 1972), Les Crimes de l'armée française Algérie 1954-1962 (La Découverte, 2001), Les Assassins de la mémoire (le Seuil, 1995), Le Trait empoisonné (livre sur Jean Moulin, La Découverte, 1993, 2002), Mémoires, en deux tomes (Le Seuil, 1998).

 

Pierre VIDAL-NAQUET, Les Juifs, la mémoire et le présent, deux tomes, La Découverte/essais, 1991, 195 pages et 324 pages.

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