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11 juin 2020 4 11 /06 /juin /2020 07:37

   Ce gros livre (580 pages environ) est le compte-rendu détaillé du rapport de la commission internationale Dewey, appelée à interrogé directement Léon TROTSKI sur les accusations portées contre lui lors des procès de Moscou, dirigé par STALINE, pour réduite à néant les oppositions à sa politique et à sa personne.

   Comme l'explique Patrick Le Tréhondat, animateur des éditions Syllepse, dans un copieux avant-propos, la Commission Dewey, du nom du philosophe américain John Dewey,  qui interrompt à 78 ans, en 1937, les travaux d'un ouvrage qui parait plus tard sous le nom de Logique. La théorie de l'enquête, pour se rendre à Mexico où s'est exilé le révolutionnaire russe. Est du voyage Albert GLOTZER, militant trotskiste, sténographe des auditions des treize sessions publié dans ce livre. Le groupe de voyageurs d'une petite dizaine de personnes ne constitue qu'une sous-commission de la "commission d'enquête sur les accusations pesant sur Léon Trotsky  lors des procès de Moscou" qui a commencé son travail plusieurs mois auparavant et qui ne se limite pas aux enquêteurs américains.

    Il s'agit des accusations portées contre TROTSKI, et auquel il veut répondre, lors de plusieurs procès qui touchent également de nombreux opposants (17 d'un coup par exemple en janvier 1937). Ces procès, intentés par une bureaucratie en perte de contrôle face à des oppositions de plus en plus fortes à la politique de STALINE. Les opposants, à l'extérieur (exilés, expulsés...) et à l'intérieur du Parti communiste, dont on ne sait ce qu'ils seraient advenus sans les entreprises d'HITLER, sont de plus en plus nombreux, se multipliant sous les effets de la paranoïa même de STALINE, touchant toutes les strates de la société, civils comme militaires. Ce qui explique cette grande mise en scène justificatrice du régime, tentant ainsi de faire revenir au stalinisme une partie de l'opinion publique (soviétique, car malgré le poids des répressions, elle existe) et surtout internationale. Les travaux de cette commission, prélude à bien d'autres calquées sur son modèle, soit des commissions ou des tribunaux en provenance de diverses sociétés civiles (Tribunal Russel entre autres) ne se concentrent pas uniquement sur des accusations précises (pour ce qu'elles ont de précisions...), mais sont l'occasion de visiter tout un pan de l'histoire de la révolution et du régime soviétiques.

   Dans un jeu de questions-réponses qui rend extrêmement vivant et dynamique l'ensemble des audiences, retranscrites telles quelles, avec description de l'ambiance comme des incidents. Car dans ses réponses, TROTSKI ne se défend pas seulement sur des faits "factuels", c'est-à-dire limités aux accusations des procès de Moscou, il expose également de nombreux tenants et aboutissants de son action politique. Ce compte-rendu permet d'ailleurs à de nombreux soviétologues de profiter de certains éclairages, qui même partiels, jettent une grande lueur sur les luttes à l'intérieur du Parti. certains passages éclairent également des aspects des oeuvres de TROTSKI, à un point qu'il est extrêmement intéressant de lire en parallèle quelques unes d'entre elles avec certains thèmes abordés lors de ces audiences.

En fin de compte, les accusations précises portées contre TROTSKI et ses partisans (ou présumés partisans) (d'assassinat ou de participation à l'assassinat de Serguei KIROV... prétexte au déclenchement des procès de Moscou) apparaissent historiquement secondaires par rapport aux méthodes staliniennes et dans le jeu des pouvoirs à la tête du Parti comme de son contrôle sur le pays...

   Publié en anglais en 1938, ce document est resté inédit en français jusqu'à aujourd'hui. Il constitue un apport précieux, notamment après le Livre rouge, Le procès de Moscou, de Léon SEDOV, édité par le Parti ouvrier internationaliste en 1936.

                

 

Commission Dewey, Trotski n'est pas coupable : contre-interrogatoire (1937), Editions Syllepse/Page2, 2018, 585 pages.

 

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25 février 2020 2 25 /02 /février /2020 13:19

  Préfacé par Jack LANG, le livre de l'institutrice en milieu rural pendant 15 ans et enseignante d'espagnol au collège, professeur agrégé, docteur en sciences de l'éducation (Université de Bordeaux), membre de l'Observatoire international de la violence à l'école,montre combien, malgré toutes les réformes (ou en dépit d'elles, ou à cause d'elles...) entreprises dans le système scolaire, la question du sexisme y reste non résolue. Se penchant sur le système de punitions au collège et constatant que 80% des élèves punis au collège sont des garçons, elle pose la question de la persistance des rapports sociaux de sexe traversés par le virilisme, le sexisme et l'homophobie qui perturbent la relation pédagogique.

  Se défendant d'incriminer qui que ce soit, étant elle-même enseignante, et connaissant bien la difficulté "d'être juste et de garder la tête froide face aux provocations de certains élèves, quand la fatigue s'accumule ou que les choses en prennent pas le cours que l'on aurait souhaité." Elle entend soulevé des faits, qui mettent en doute, comme l'écrit Jack LANG, "la réalité des principes fondamentaux sur lesquels nous voulons croire assise notre École : égalité de traitement des sexes, dimension éducative de la punition, préparation et formation à la vie en société."

  C'est après une enquête dans cinq collèges aux caractéristiques socioculturelle très différentes, qu'au-delà des chiffres, elle cherche à dégager les processus par lesquels on arrive à cette situation, "c'est-à-dire les voies et les moyens, le pourquoi et le comment des choses". Elle propose de placer la variable genre au centre "pour revisiter les transgressions et le système punitif à la lumière des rapports sociaux de sexe." Dans une tradition fondée par FOUCAULT, dans la suite également de très nombreuses études sur l'univers du collège (que certains estiment encore structuré, institutionnellement, dans le temps et dans l'espace, architecturalement aussi - j'ai longtemps confondu de l'extérieur collège et caserne de CRS! - comme une prison...), dans la suite également de nombreuses études sur le genre, notamment depuis les années 1990, et enfin dans le sillon creusé par l'interactionnisme (voir les théories d'Erwing GOFFMAN dans l'arrangement des sexes), Sylvie AYRAL analyse les stéréotypes sexuels encore à l'oeuvre. Non seulement l'asymétrie sexuée est perpétué par l'activité des aujourd'hui nombreux intervenants dans l'univers scolaire, alors même que l'appareil punitif se présente comme un système de pouvoir autonome à l'intérieur des établissements, mais les élèves eux-mêmes instrumentalisent dans leur comportement les sanctions pour prouver leur virilité (notamment à l'égard de leurs camarades...).

Au fil des chapitres, elle expose les éléments de ses enquêtes en milieu riual, urbain, périurbain, public ou privé, et détaille à la fois les modes de sanctions privilégié et les qualifications usuelles (d'ailleurs divergentes), la quantité et la qualité des punitions (parfois très fluctuantes dans le même établissement - détail, qu'elle n'approfondit pas d'ailleurs, de conflits au sein même du personnel enseignant), la plus ou moins évidente proportionnalités des sanctions par rapport aux fautes commises, un principe d'individualisation des sanctions, parfois aléatoire - et les comportements de violences infligées entre les élèves. S'y révèlent les voies et les moyens par lesquels les sanctions du personnel enseignant et les violences infligées entre les élèves perpétuent rituellement les schémas de la domination masculine, de la virilité et de l'homophobie.

   Elle montre, avec énormément d'exemples concrets à l'appui, comment cette domination masculine, cette virilité et cette homophobie s'auto-entretiennent, dans les pratiques mais aussi dans les discours. Sans oublier de mettre en évidence le comportement des garçons par rapport aux filles et vice-versa, ces dernières étant souvent cantonnées, mais il semblerait que cela change en ce moment, dans le rôle de victimes et de faire-valoir... Rites virils et rites punitifs se renforcent mutuellement pour produire des garçons dont le caractère et le comportement, décidément, change lentement.

   Aux antipodes de la tolérance zéro - à laquelle elle ne croit pas réalisée et réalisable dans les faits dans  ces établissements scolaires - et du tout répressif - malgré une idéologie de l'autorité très mal assumé d'ailleurs par le corps enseignant, l'auteur plaide pour une éducation non sexiste, une mixité non ségrégative et la formation des enseignant au genre. Elle constate d'ailleurs dans la formation des instituteurs et professeurs, le genre brille encore par son absence dans l'ensemble des préparations à l'enseignement. Pourtant, Sylvie AYRAL estime que ces propositions apparaissent comme une urgence si l'on veut enrayer la violence scolaire. Bien entendu, ce n'est pas le manque de moyens actuels en personnel et en matériels qui va arranger les choses.

 

Sylvie AYRAL, La fabrique des garçons, Sanctions et genre au collège, Le Monde/PUF, 2014 (quatrième tirage), 205 pages.

 

 

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3 février 2020 1 03 /02 /février /2020 09:43

    Sous-titré Comment la seconde guerre mondiale a bouleversé nos vies, le livre de Keith LOWE fera sans doute date dans l'historiographie de ce conflit armé. L'auteur, considéré comme l'un des plus talentueux historien de sa génération, nous livre là son étude des conséquences alors que généralement on se penche plutôt sur les causes de cette guerre mondiale. Il le fait sur un mode plutôt risqué car il part des témoignages de personnes (de tout bord) qui ont traversé la deuxième guerre mondiale, souvent à titre de victime, comme Georgina, autrichienne de naissance qui fut obligée pendant son enfance à changer de pays (l'Angleterre) et de régions plusieurs fois, sans parvenir à se fixer dans un lieu auquel elle a le sentiment d'appartenir.

   Dans son Introduction, l'auteur indique les motivations de son approche en même temps qu'il tente de la justifier en tant qu'historien. "Mon intérêt pour l'histoire de Georgina est triple. Premièrement, en tant qu'historien de la Seconde Guerre mondiale et de ses suites, j'avoue être un collectionner d'histoire invétéré. La sienne constitue l'un des 25 récits que j'ai recueillis pour ce livre, un par chapitre. J'en ai réuni certains personnellement, en procédant par entretien ou en correspondant par e-mail, j'en ai glané d'autres dans des documents d'archives ou des Mémoires publiés, certains émanant de gens connus et d'autres de personnes qui ne sont connues que de leur famille et de leurs amis. Ces histoires ne sont elles-mêmes que de menus échantillons sur des centaines que j'ai examinées, et parmi les milliers - les millions - d'histoires individuelles qui composent notre histoire commune.

Deuxièmement, autre aspect plus important, Mme Sand est une parente de ma femme, et fait donc partie de ma famille. Ce qu'elle avait à me dire éclaire ce rameau de mon arbre familial - leurs peurs et leurs angoisses, leurs obsessions, leurs désirs, dont une part s'est transmise silencieusement à mon épouse, à moi, à nos enfants, presque par osmose. Aucune expérience vécue n'est la propriété exclusive de personne : elles font toutes partie de la trame que des familles et des groupes humains construisent ensemble, et l'histoire de Georgina, en cela, n'est pas différente.

Enfin, et c'est le plus important, du moins dans le contexte de ce livre, son récit possède quelque chose d'emblématique. Comme Mme Sand, des centaines de milliers d'autres juifs européens - ceux d'entre eux qui ont survécu à la guerre - ont été contraints de fuir leur foyeer et dispersés à la surface du globe. Leur descendance et eux-mêmes habitent désormais dans toutes les grandes villes du monde (...). Comme Georgina, des millions d'autres individus germanophones, peut-être 12 millions au total, ont été déracinés et exilés au lendemain de la guerre - un lendemain chaotique. Son récit rencontre donc des échos d'un bout à l'autre de l'Europe, mais aussi en Chine, en Corée et en Asie du Sud-Est ainsi qu'en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, où les avancées et les replis de vastes armées ont provoqué des perturbations irréversibles tout au long des années du conflit. Ces échos sont plus faibles, mais encore perceptibles dans les histoires des réfugiés de conflits ultérieurs (...). Ils ont été transmis aux enfants des réfugiés, et aux communautés auxquelles ils appartiennent, tout comme Georgina a pu partager ses souvenirs avec sa famille et ses amis, et sont maintenant entre-tissés dans la trame même des nations et des diasporas du monde entier.

   Plus on étudie, poursuit-il, les événements que cette rescapée et d'autres comme elles ont subis, plus leurs conséquences semblent profondes et étendues. La Seconde guerre mondiale n'a pas été une crise comme une autre : elle a directement affecté plus d'habitants de cette planète que tout autre conflit dans l'histoire. Plus de 100 millions d'hommes et de femmes ont été mobilisés, un nombre qui éclipse aisément celui des combattants de toutes les guerres précédentes (...). Des centaines de millions de civils dans le monde ont eux aussi été entrainés dans le conflits (...). Pour la première fois dans l'histoire moderne, le nombre de civils dépassa largement celui des soldats, et l'écart ne se chiffrait pas  en quelques million, mais en dizaines de millions. Quatre fois plus de victimes périrent durant la Seconde guerre mondiale que pendant la Première. Pour chacune d'elles, des dizaines d'autres individus durent indirectement affectés par les bouleversements écrasants, psychologiques et économiques, qui furent le lot de ce conflit.

   En 1945, le monde se rétablissait à peine, et des sociétés entières en furent transformées. (...) Le désir universel d'inventer un antidote à la guerre engedra un flux sans précédent d'idées inédites et d'innovations." Un mot "Liberté" se trouvaient "sur toutes les lèvres".

   Ce livre est, dixit son auteur, "se veut une tentative d'examiner les changements majeurs, tant destructeurs que constructeurs qui eurent lieu dans le monde à cause de la Seconde guerre mondiale. De ce fait, il couvre nécessairement les principaux événements géopolitiques. (...) Afin de rendre ces questions plus touchantes, j'ai choisi de placer au coeur de chaque chapitre l'histoire d'un homme ou d'une femme qui, comme Georgina Sand, ont survécu à la guerre et à ses suites, et qui en ont été profondément affectés. Dans chaque chapitre, cette histoire individuelle sert de point de départ pour guider le lecteur et lui laisser entrevoir certains aperçus du plus vaste contexte lequel elle s'inscrit. (...° Ce n'est pas seulement un procédé stylistique, c'est absolument fondamental par rapport à ce que j'essaie d'exprimer dans ces pages. Je ne prétend pas que le récit d'un individu puisse jamais condenser toute la palette des expériences vécues par le reste du monde, mais ce sont-là autant d'élément de l'universel qui se manifestent dans tout ce que nous faisons et tout ce que nous nous remémorons, en particulier dans nos échanges avec autrui où il est question de ce que nous sommes et de notre passé. L'histoire a toujours impliqué une forme de tractation entre le personnel et l'universel et cette relation n'est nulle part plus pertinente que dans l'histoire de la Seconde guerre mondiale".

   Et c'est précisément là que l'historien prend un risque, celui de tenter de décrire l'Histoire à partir de personnes, dont le nombre ne sera jamais assez grand pour couvrir toute la palette des événements pertinents. C'est une tendance bien anglo-saxonne (bien qu'il s'agisse seulement d'une dominance intellectuelle) de penser l'individu d'abord et la société ensuite, à l'inverse d'une tendance qui la désincarne d'une manière ou d'une autre. Même si l'auteur se défend d'adopter complètement les sentiments des individus qui racontent ici leur histoire, et même de les replacer là où il faut : des histoires et non l'Histoire. Même s'il multiplie les points de vue en choisissant les personnes dans des contextes, des lieux et des temps très différents, l'auteur concède qu'il y a davantage dans son livre "des protagonistes défendant des conceptions progressistes de gauche que de droite", choix délibéré, tant il est vrai qu'au sortir de la seconde guerre mondiale, c'est l'espoir d'une vie meilleure pour tous, d'un progrès social et économique qui domine. Il reste que ce livre est une grosse tentative méritoire de mesurer au plus près des hommes et des femmes en quoi la Seconde guerre mondiale et ses conséquences matérielles et psychologiques, ont modelé nos existences.

Il faudra bien entendu du temps et quelques générations de plus pour savoir si ces espoirs de liberté ont porté leurs fruits ou si à l'inverse, ils n'ont pas conduits l'humanité dans une impasse, dans ses oublis notamment que sa base économique repose sur une nature dont on a oublié sans doute, en développant par exemple des industries consommatrices d'énergie fossile et en généralisant les modes de déplacement dévoreurs de ressources, qu'elle n'est pas seulement un réservoir où l'on peut puiser éternellement, multipliant les conflits entre la nature (nombreuses de ses composantes animales, végétales et physiques) et l'humanité. Mais ce n'est pas évidemment l'objet du livre qui évoque tout de même, dans une sixième partie des "séquelles" comme le développement de l'individualisme, des inégalités de toutes sortes, et, in fine, des déceptions en cascades concernant les espoirs de paix et de prospérité. Il met bien en évidence l'usage d'une certaine martyrologie de nations et de groupes sociaux, et les "émotions délibérément suscitées par ceux qui souhaitent les exploiter à leur profit - politiciens sans scrupule, magnats des médias, démagogues religieux et ainsi de suite"...

 

Keith LOWE, Comment la seconde guerre mondiale a bouleversé nos vies, Perrin/Ministère des Armées, 2019, 630 pages.

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25 janvier 2020 6 25 /01 /janvier /2020 09:33

   Dans ce gros livre, suivi de Totalitarisme pervers, Alain DENEAULT livre le résultat de son enquête sur l'une des principales multinationales françaises, le groupe Total, dont les activités ne se limitent pas, loin s'en faut, au secteur pétrolier. Le philosophe et directeur de programme au Collège international de philosophie à Paris détaille l'histoire de cette société, née sous l'appellation de Compagnie Française des Pétroles (CFP) en 1924, qui évolue au sein d'un cartel pétrolier au Moyen Orient, pour devenir au fil des ans une multinationale disposant de milliers de structures dans les régions les plus diversifiées du monde. L'ensemble de ses activités forme une sorte de tradition en dehors du droit, où les impératifs économiques sont qualifiés de stratégiques pour le pays. Si la multinationale a été mêlée à des affaires de vente d'armes, de travail forcé, de complicité de crimes, de corruption, de trafic d'influence ou d'évitement fiscal, tout cela a été fait dans la légalité et l'état de droit français ne prévoit aucune sanction. Si des indélicatesses, frisant parfois l'incident diplomatique, ont été commises, au nom de la raison d'État, elles sont passées soit sous silence (gare aux journalistes qui tentent d'en faire des affaires) soit réglées dans les procédures si compliquées que même les juristes ne s'y retrouvent pas...

   Alain DENEAULT démontre dans ce livre que ces pratiques indélicates, héritées de pratiques coloniales ou colonialistes,  n'appartiennent pas, contrairement aux voix de son maître Total, au passé. "Ce passé, écrit-il, n'est pas passé. C'est au moyen d'activités légales de cette nature que la firme a accumulé dans son histoire le capital dont elle dispose massivement aujourd'hui. A ce capital financier hors du commun, qui traduit à lui seul, de manière aigüe, des décennies de controverses, s'ajoutent un capital culturel d'égale envergure, soit l'appartenance à d'importants réseaux de relations commerciales, industrielles, mercenaires et politiques ainsi qu'à un savoir-faire en matière d'intervention et d'influence qui se révèle tout-à-fait redoutable. Le trésor financier de Total, les méthodes auxquelles elle est toujours à même de recourir en les adaptant au gré des circonstances, les pratiques qu'elle peut toujours avoir dans des régions où seuls de vifs rapports de force prévalent sont la résultante de compétences qu'elle s'est données dans son passé chargé. Il fait pour les comprendre rappeler les cartels auxquels a pris part la CFP au Moyen-Orient d'abord, et des pratiques d'inspiration mafieuse élaborée par Elf dans des régimes néocoloniaux d'Afrique ensuite. Par ces antécédents s'explique la puissance dont la firme fait désormais montre, dans un esprit de conquête qui l'amène à se projeter à la manière d'une autorité souveraine d'un nouveau genre. Se demander de quoi Total est la somme revient à s'interroger sur ce dont elle est maintenant capable, sur la façon dont elle compte disposer des richesses, réseaux et outils hérités de sa sulfureuse histoire. Notamment en ce qui concerne ses moyens de représentation et de pression auprès des législateurs, organes judiciaires et institutions internationales pour que se développe, sous une apparente neutralité, un cadre favorisant la légalisation de ses activités.

Se pencher sur l'histoire de Total et de ses composantes d'origine, soit exposer les ressorts de son pouvoir d'action bien contemporain, c'est montrer comment l'état du droit et la complicité des États ont permis à une firme, souvent légalement, de comploter sur la fixation des cours du pétrole ou le partage des marchés, de coloniser l'Afrique à des fins d'exploitation, de collaborer avec des régimes politiques officiellement racistes, de corrompre des dictateurs et représentants politiques, de conquérir des territoires à la faveur d'interventions militaires, de délocaliser des actifs dans des paradis fiscaux ainsi que des infrastructures dans des zones franches, de pressurer des régimes oligarchiques en tirant profit de dettes odieuses, de polluer de vastes territoires au point de menacer la santé publique, de vassaliser des régimes politiques pourtant en théorie souverains, de nier des assertions pour épuiser de simples justiciables, d'asservir indirectement des populations ou de régir des processus de consultation." Chacune de ces actions : comploter, coloniser, collaborer, corrompre, conquérir, délocaliser, pressurer, polluer, vassaliser, nier, asservir, régir sont autant de titre des différents chapitres à ce qui ressemble par moment à de véritables réquisitoires.

     L'entreprise, au fil des chapitres, se révèle avoir la compétence optimum d'évoluer en univers capitaliste, se payant le luxe, tout en niant la responsabilité des pétroliers dans le changement climatique actuel, de prôner un éco-capitalisme...  C'est à travers des dossiers circonstanciés, documentation très importante à l'appui, parfois issue de Total même, que l'auteur décrit cette puissance qui permet de se jouer des réglementations internationales et bien entendu de la simple morale, étant entendu que le capitalisme n'en a pas... L'auteur termine par un constat d'impuissance des juridictions instituées, elles-mêmes gangrénées par un lobbying doté de moyens très importants.

  Dans un texte complémentaire, le totalitarisme pervers, Alain DENEAULT dénonce ce qu'il appelle une perversion de langage, pointe la genèse libérale du totalitarisme, système de domination à l'échelle du monde plaçant le destin de la planète sous la direction des puissants et non sous la régulation de la loi. Citant souvent dans l'ensemble du livre Christophe de MARGERIE, feu PDG de Total, l'auteur indique qu'au cours de sa rencontre d'une heure, "dira qu'il ne fait pas de politique, qu'il ne se reconnaît pas même l'autorité de faire des propositions aux politiques mais seulement des suggestions, puis dédaigneux, il fera passer la politique pour le menu fretin qui l'encombre et dont il se désintéresse pour se poser finalement, lui, en "chef d'entreprise", avec des allures de supériorité, en intégrant la politique sous son aile, en en faisant plus-que-sa-chose, en la digérant complètement dans la prestation même de son acte de pouvoir, jusqu'à ce qu'elle se dissipe dans un principe suprême : "L'entreprise, c'est la politique"."

Cette arrogance n'est pas évidemment l'apanage des dirigeants de Total, on retrouve chez maints autres, et pas seulement parmi les entreprises du secteur pétrolier ou de l'énergie, la même suffisance...

  Livre engagé bien entendu, cet ouvrage est particulièrement à recommander, ne serait-ce que pour éclairer bien des faits et jeter de la lumière sur la part d'ombre du système capitaliste français dont Total est un des fleurons.

   Alain DENEAULT, né en 1970, intervient souvent comme spécialiste à des émissions pour parler d'affaires publiques ou d'actualité. Il est l'auteur de plusieurs monographies sur le fonctionnement de l'économie, notamment au Québec, dont Paradis fiscaux : la filière canadienne, Éditions Écosociété, 2014, Offshore : paradis fiscaux et souveraineté criminelle;, Paris-Montréal, La Fabrique éditions/Éditions Écosociété, 2010. Et aussi, parmi d'autres, Politiques de l'extrême centre, Montréal-Paris, Lux Éditeur, 2013 ou encore une sorte de trilogie sur l'Économie (de la nature, de la foi, esthétique, Montréal, Lux Éditeur, 2019-2020). A noter qu'il a préfacé et traduit de l'allemand Psychologie de l'argent, de Georg SIMMEL (Allia, 2019), auteur dans lequel il se spécialise. Prolifique auteur de livres et d'articles, il est également réalisateur de films documentaires, dont L'impossible exil du Doktor Mabuse, Les productions Valence, France, 2006.

 

Alain DENEAULT, De quoi Total est-elle la somme? Multinationales et perversion du droit, Rue de l'échiquier/Écosociété, 2017, 515 pages.

 

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9 janvier 2020 4 09 /01 /janvier /2020 14:47

        Sous-tiré Le jeu trouble des identités, le livre de la spécialiste de relations internationales et professeur au Département de science politique de l'Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, visite à la fois l'histoire de la seconde guerre mondiale et l'histoire du cinéma.

Comme l'écrit dans une préface Christophe MALAVOY, comédien, réalisateur et auteur, "le conflit de la Deuxième Guerre mondiale a donné aux cinéastes une matière hors norme pour témoigner de la tragique destinée d'un monde précipité vers le chaos. La propension de l'homme à détruire son milieu naturel, à ruiner son avenir, est incommensurable et vertigineuse. L'homme détruit, pille, saccage, épuise, exploite sans vergogne, sa frénésie à tuer est insatiable, sans limites, rien ne l'arrête... (...) le cinéma nous a livré des images saisissantes de cet appétit dévastateur. (...)". Assumant une hétérodoxie et un bricolage méthodologique, l'auteure "a pour ambition de restituer dans un seul mouvement d'analyse ce qui se joue aussi bien sur la scène mondiale que ce qui bouleverse l'économie psychique des individus." "Nous considérons que ces deux dimensions ne devraient jamais être dissociées car il s'agit d'une même configuration sociohistorique. En fait, il n'y a guère que cette épistémologie du mixing micro/macro qui permette de mettre en oeuvre une sociologie compréhensive au sens wébérien du terme."

        Dans son Introduction, l'auteure justifie son propos : "Pourquoi recourir à des matériaux cinématographiques pour aborder ce moment historique exceptionnel? Nous faisons l'hypothèse que la transposition, le "mentir vrai" (Aragon) sur lequel se fonde toute création artistique est beaucoup plus à même de restituer la vérité d'un tel événement qu'une simple analyse savante se limitant aux protocoles traditionnels. Nous considérons que la création de personnages imaginaires peut parfois permettre de gagner en puissance explicative face à la saisie de témoignages qui - en raison même de leur singularité -, portent en eux une logique d'enfermement. Enfin, nous postulons que le vraisemblable peut s'avérer d'une acuité bien supérieure au vrai, au point de conquérir le statut paradigmatique d'un idéal-type wébérien et de revêtir ainsi une valeur d'universalité. En d'autres termes, en recourant à des oeuvres de fiction plutôt qu'uniquement à des archives ou à des matériaux classiques propres aux sciences sociales telles que la prosopographie, les entretiens non directifs ou bien encore le recoupement de données statistiques, nous nous approchons au plus près du politiquement indicible.

Comme la littérature, le cinéma d'auteur a pour ambition "d'écrire le réel et non de le décrire" (selon les mots de Pierre Bourdieu dans Les Règles de l'art, 1992), de le transposer de manière telle qu'il le rende plus intelligible et universel. Il opère ainsi un saut qui fait "trembler le sens" et peut faire surgir de fortes potentialités conceptuelles. Ce faisant, le septième art offre la possibilité d'échapper à une recherche académique trop étroite grâce au travail de transposition artistique et d'inventions formelles accompli dans nombre de ces créations. En effet, force est de constater que la singularité de l'expression cinématographique permet d'appréhender une réalité subjective et de rendre compte de manière plus compréhensive de la complexité de ce moment historique."

     La sélection de 20 oeuvres classiques de différentes nationalités - emblématiques de cette production cinématographique) réparties en quatre chapitres et deux parties (le règne de l'anomie ; la fragilité des rôles ; les solidarités combattantes ; l'altérité libératrice) permet à l'auteure d'appuyer sa démonstration, en détaillant le contexte et le propos de chacune d'entre elles. Ainsi d'Allemagne, année zéro, de Roberto ROSSELLINI (1948) à Monsieur Klein, de Joseph LOSEY, en faisant ce parcours qui est celui de l'évolution même de la seconde guerre mondiale, Josepha LAROCHE, qui a bien conscience de puiser là dans une très vaste cinématographie, , sans vouloir du tout établir une typologie des oeuvres non plus, entend se limiter "à la question identitaire présente sous bien des formes dans quantité de films." "En effet, le concept d'identité offre l'avantage de saisir dans un même mouvement d'analyse les échelles micro et macro du politique. Il permet par exemple d'aborder aussi bien la définition de soi que celle de la nation, tout en mettant en exergue les intrications existant entre les deux niveaux. L'identité embrasse toutes les dimensions de la vie d'une société et renvoie en outre à son histoire. Elle marque la singularité en forgeant un sentiment d'appartenance commun et en créant, à ce titre, du lien entre les acteurs sociaux. Décliner son identité implique donc tout à la fois de s'identifier et d'être identifié dans un ensemble plus large."

Les identités, poursuit-elle, "ne se présentent pas comme des réalités intangibles, des données immuables qu'il s'agirait d'essentialiser, loin s'en faut.  Ce sont au contraire des construits sociaux qui évoluent dans le temps, se transforment au gré des interactions sociales et des événements. Elles procèdent d'un travail incessant de construction, de représentations et d'images. En fonction de tel ou tel dessein politique, on voit se mettre en place des stratégies identitaires plus ou moins différenciées qui permettent de mobiliser autour d'une cause. L'on observe par ailleurs des résistances identitaires qui sont parfois affichées - voire revendiquées - comme autant de ressources destinées à étayer et caractériser un combat politique.

Si cette notion d'identité tient un rôle si considérable dans la vie politique, c'est précisément en raison des ambiguïtés dont elle est porteuse. En effet, elle affirme autant du commun et du permanent entre les individus qu'elle garantit à chacun une spécificité. Paradoxalement, elle connote un ensemble de traits stables, tout en revêtant dans le même temps des significations fluides et plurielles qui peuvent s'avérer le cas échéant contradictoires en raison d'allégeances multiples (militantes, religieuses, politiques, familiales, ethniques, transnationales) susceptibles d'entrer en concurrence, sinon en opposition frontale. A fortiori, on comprend aisément que les identités ne sauraient se vivre pareillement dans une conjoncture routinière ou dans des circonstances historiques d'ordre exceptionnel, comme par exemple un conflit international.

Ainsi en a-il été de la Deuxième Guerre mondiale. Durant cette séquence historique, les gens ont été traversés par des contradictions et des déchirements d'une extrême intensité. Plus que jamais, la question s'est posée pour eux de savoir, qui ils étaient vraiment et plus encore qui était qui? Plus que jamais, toute identité qui se déclinait clairement impliquait à l'époque une prise de risque qui pouvait s'avérer mortelle." Nul doute que l'auteure a bien plus à l'esprit les tourments des résistants ou des collaborateurs dans des pays occupés que ceux des soldats habitués à obéir aux ordres, quoique parmi eux, des questionnements, dans un camp comme dans l'autre, se sont fait jour au gré des batailles gagnées ou perdues. "Quant aux assignations identitaires, elles ont proliféré et connu quantité d'inversions dues aux retournements de rapports de force particulièrement instables. Finalement, elles ont souvent eu pour conséquence de fragiliser la vie d'un grand nombre d'individus. (...) La Deuxième guerre mondiale a favorisé (...) un jeu trouble des identités. (...), elle a suscité de nouvelles affiliations, certains s'identifiant dans le conflit à tel ou tel leader politique, ou bien défendant telle ou telle idéologie; tandis que d'autres se tenaient plutôt en retrait, cherchant au contraire à se désaffilier. Enfin, des acteurs sociaux se sont retrouvés dessaisis - parfois avec la plus extrême des violences - de tous les liens qui leur avait permis jusque-là d'être intégrés à un collectif et de manifester par là même leur attachement à différentes allégeances, à commencer par celle envers leur nation. Autant dire que ce conflit planétaire a désorganisé - et souvent détruit - aussi bien les fondements des sociétés belligérantes que les parcours individuels."

    

Josepha LAROCHE, La Deuxième Guerre mondiale au cinéma, Le jeu trouble des identités, L'Harmattan, collection Chaos international, 2017, 190 pages.

 

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2 janvier 2020 4 02 /01 /janvier /2020 10:00

       Livre événement, l'Histoire mondiale de la France tente de renouveler l'historiographie de la France dans un double mouvement, très éloigné d'ailleurs de ce que le titre pourrait faire penser à certains. Loin d'une vision "impérialiste" qui ferait de la France un centre du monde, pensable seulement à partir d'elle, cet ouvrage collectif veut à la fois déconstruire un roman national, qui fait remonter la France à "nos ancêtres les Gaulois" et resituer des évolutions en tenant compte des multiples facettes de la réalité : démographique, géographique, religieuse, économique et sociale.

    Le projet des auteurs, comme ils le rappellent en quatrième de couverture, est d'actualité brûlante : "face aux crispations identitaires qui dominent le débat public, comment défendre une conception ouverte et pluraliste de l'histoire? Et faut-il pour cela abandonner l'objet "Histoire de France" aux récits simplificateurs? A ces questions, les historiennes et historiens engagés dans cette aventure éditoriale ont tenté d'apporter des réponses accessibles et concrètes. Elles tiennent dans la forme même du livre : une histoire de France de toute la France, en très longue durée, qui mène de la grotte Chauvet aux événements de 2015. Une histoire qui ne s'embarrasse pas plus de la question des origines que de celle de l'identité, mais prend au large le destin d'un pays qui n'existe pas séparément du monde qu'il prétend même parfois incarner tout entier. Une histoire qui n'abandonne pas pour autant la chronologie ni le plaisir du récit, puisque c'est pas dates qu'elle s'organise et que chaque date est traitée comme une petite intrigue."

     Patrick BOUCHERON, professeur au collège de France emmène dans cette aventure éditoriale, sous la coordination de Nicolas DELALANDE, Florian MAZEL, Yann POTIN et Pierre SINGARAVÉLOU, une bonne quantité (132!) de spécialistes de diverses époques, suivant une présentation qui rappelle certes les méthodes scolaires, mais qui précisément met en oeuvre une volonté iconoclaste de voir l'Histoire. Même si ils ne font absolument pas l'impasse sur cette formation progressive de la France telle qu'elle nous est familière, ni sur les stratégies d'Empire des branches dynastiques qui mènent jusqu'à la révolution de 1789 et au-delà, par le choix même de ces dates ils nous montrent combien les différents protagonistes des champs de bataille surfent sur des phénomènes religieux et économiques notamment pour étendre leur pouvoir. Ils nous montrent notamment qu'il faut aller au-delà de certaines catégories (la Gaule, les Francs...) pour comprendre ce qui s'est passé. A des époques qui ne connaissent même pas la notion de "frontières", qui dépassent les limites géographiques - des Normands aux coloniaux - se déroulent des faits majeurs qui construisent bien plus la France telle qu'elle est que des constructions intellectuelles tardives.

  Organisé en une douzaine de chapitres - D'Aux prémisses d'un bout du monde qui commence en 34 000 av. J.C. À Aujourd'hui en France - le livre, illustré et augmenté en novembre 2018, nous fait découvrir, date après date, nous montrant par ailleurs combien des connaissances sont fragiles tant les sources d'information sont minces et ce jusqu'à des époques historiques rapprochées (comment bâtir l'histoire quand il n'y a que très peu de traces écrites?), des tenants et aboutissants souvent ignorés du grand public. Même les termes ou les noms peuvent être trompeurs, lorsqu'ils sont rapportés à notre réalité contemporaine!  Francs n'a rien avoir avec la France, et même français ne préjuge rien d'un destin des Français d'aujourd'hui!   Et que dire de certaines légendes... Gallo-romains et Indiens (pour ce qu'ils sont des Indiens!) d'Amérique, au compte de la réalité historique, sont renvoyés au même chaudron des fantasmes...

   Pour les férus et les curieux en histoire, et pas seulement par goût intellectuel, tant de notions sont à réviser!  Tant de perspectives historiques sont à revoir!   L'ouvrage fait une part belle et bienvenue aux Révolutions venues ou vues de France, et indique combien la France en elle-même doit au monde entier, de ces intellectuels qui, parti des bancs de la Sorbonne par exemple, ont conduit tant de peuples au combat anti-colonial! 

    Dans l'Ouverture de ce livre, Patrick BOUCHERON situe bien la trajectoire sur laquelle ses collaborateurs travaillent - et c'est souvent un travail de fourmi que de remonter toujours aux sources de l'Histoire!  Clairement, l'ambition est "politique, dans la mesure où elle entend mobiliser une conception pluraliste de l'histoire contre l'étrécissement identitaire qui domine aujourd'hui le débat public. Par principe, elle refuse de céder aux crispations réactionnaires l'objet "histoire de France" et de leur concéder le monopole des narrations entraînantes. En l'abordant par le large, renouant avec l'élan d'une historiographie de grand vent, elle cherche à ressaisir sa diversité." Dans ce livre "joyeusement polyphonique" dont le caractère ludique est d'ailleurs renforcé dans la nouvelle édition par une iconographie bienvenue, on peut mesurer à quel point la France ne peut pas se résumer au célèbre Hexagone.

  Prenant au mot Henri MICHELET qui indiquait bien que son Histoire de France n'était qu'une introduction et une invitation à la découverte, se situant dans le prolongement des recherches de Lucien FEBVRE, au Collège de France de 1943 à 1944 et dans celles de Fernand BRAUDEL, mais aussi de Thomas BENDER, qui dans un ouvrage retentissant paru en 2006 proposait une histoire globale des États-Unis envisagée comme "une nation parmi d'autres", et aussi de nombreux historiens de par le monde, qui prenant l'histoire de leur propre pays comme objet, l'entende dans une perspective globale et... mondiale.   En insistant sur le caractère arbitraire du choix des dates, parfois guidé bien entendu par une tradition littéraire, les auteurs, qui souvent partent d'elles plutôt qu'ils n'y aboutissent, ils montrent qu'elles ne valent pas périodisation, mais seulement guide de lecture... Pour l'an 1 066 par exemple, bien entendu la date de la dernière invasion de l'Angleterre (par les Normands qui établissent du coup la réunion  d'un ensemble de territoires faisant fi de l'obstacle marin), il s'agit de bien montrer les complexités dynastiques (revendication du trône de l'Angleterre par pas moins de cinq prétendants princiers) et surtout les mouvements économiques et religieux, présence des Normands en Angleterre depuis au moins l'an 1 020, ainsi que le remplacement de toute la noblesse anglo-saxonne... processus long, qui aboutit, par réaction, à la montée des Capétiens vers le Nord...

 

Sous la direction de Patrick BOUCHERON, Histoire mondiale de la France, Édition illustrée et augmentée, Seuil, novembre 2018 (première édition 2017), 730 pages.

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11 septembre 2019 3 11 /09 /septembre /2019 07:26

   A l'époque où les grandes compagnes contre la faim sont révolues en Occident (en France notamment par la baisse des dons et des aides publiques), le livre de NASSER, consultant auprès des agences et programmes des Nations Unies, notamment de la FAO et du FIDA, constitue, avec d'autres récents, un utile rappel. L'ensemble des violences structurelles à l'origine de la persistance de la faim dans le monde, qui touche encore de nos jours 821 millions de personnes (chiffres des agences citées), et l'ensemble des conflits qui résultent de cette situation ne sont pas choses passées. Pour l'auteur, "La faim du monde, telle qu'elle est fabriquée et représentée par les médias, ne rend pas toujours compte de ce qu'est effectivement la situation des plus démunis de la planète et des enjeux réels qui circonscrivent ce scandaleux fléau."

  Le praticien qu'est NASSER subdivise son livre en trois partie : La fin, La faim, La fin de la faim, avant de conclure dans Success Stories où il expose des faits-expériences sur le terrain qui montrent que la faim n'est pas une fatalité.

"Avant d'arriver à la fin de la faim, il faudrait savoir ce qu'il adviendrait si nous continuions d'exploiter les ressources naturelles au rythme et à la manière actuels. Un scénario catastrophe qui décrit combien, et comment, est mise à mal notre planète et sa capacité à se régénérer, illustre cette première partie, la fin." Il est utile de répéter encore et encore, qu'au rythme actuel, nous n'en avons pas encore pour longtemps (des experts parlent de 2050 comme échéance), à vivre sur les ressources.

Notons que l'étendue du gaspillage alimentaire et l'existence de stocks stratégiques, à cet égard, agissent comme un retardateur pour les consciences sur les problèmes que nous aurons à affronter si nous continuons sur cette lancée. L'auteur décrit par le menu (sic), l'agriculture meurtrie, l'eau souillée, la mer sans poissons, les océans de plastique, les sols contaminés... En n'oubliant pas de pointer les responsabilités majeures des pays riches et des entreprises agro-alimentaires multinationales.

"Puis est traité le drame de la faim que traversent pas moins de 821 millions de personnes qui dorment souvent le ventre vide et de plus de 150 million d'enfants qui accusent des retards de croissance." Dans cette deuxième partie, l'autre s'essaie à la compréhension, à l'étendue et aux conséquences de ce fléau indécent qui interpellent l'humanité entière. Dans cette partie intitulée La faim, NASSER, expose la question de la faim comme élément du problème de développement, exposant ses causes (naturelles et humaines), pointant le fait que plus d'énergie sont encore dépenses en traitements des situations d'urgence qu'au développement et que les ressorts mêmes de l'aide au développement dans les organisations internationales ont encore des  effets pervers sur les bénéficiaires (fuite des meilleurs éléments techniques et intellectuels vers l'extérieur par exemple).

Dénonçant comme d'ailleurs beaucoup d'autres, le libéralisme économique imposé par les plus puissants aux pays du Sud, NASSER pose la question encore non résolue de la souveraineté alimentaire de bien des pays, dans la troisième partie. "Enfin, après l'indignation, l'action : pour éviter le pire, et vivre en harmonie avec notre environnement, des éléments de solutions, à la fois d'ordre technique, politique et humaniste, sont exposés dans la dernière partie", la fin de la faim.

Dans sa conclusion "Success Stories", NASSER expose des expériences réalisées en Angola, en Égypte, au Liban, en Mauritanie et en République Démocratique du Congo, où "des hommes et des femmes luttent tous les jours pour améliorer leur existence en pratiquent une agriculture vivrière."

   On mesure à la lecture de ce livre, qui n'aborde pas le problème de la faim au sein même des sociétés des pays les plus riches, que l'auteur n'ignore pas, combien depuis les cris d'alarme de René DUMONT, entre autres, les problématiques agriculture d'exportation/agriculture vivrière restent pendante dans de nombreux pays du Sud. Même si la faim a reculé depuis, notamment en Inde et en Chine, il reste beaucoup à faire et nombre d'efforts risquent d'être ruinés à cause des changements climatiques. Ce petit livre très à la portée du grand public sert au moins de rappel sur de sinistres réalités.

 

NASSER, La faim du monde, Balland, 2019, 220 pages

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7 septembre 2019 6 07 /09 /septembre /2019 12:30

   Ce livre au titre qui sort de l'ordinaire se situe dans la déjà longue lignée littéraire (de fiction ou scientifique) qui analyse le déclin des États-Unis.

Au début interrogative, la formule devient affirmative avec l'arrivée au pouvoir à la présidence de cet immense pays de Donald TRUMP et de ses tristes errements tant sur le plan de la politique intérieure que sur le plan de la diplomatie mondiale. Mais l'arrivée de ce que beaucoup estime être un imbécile charismatique au sommet de l'État n'est que le dernier avatar d'une longue dérive des États-Unis, trainant avec lui un capitalisme sans projets, dans une pente déclinante sur presque tous les plans. Concurrencés désormais par la Chine, l'Inde et... l'Union Européenne (que d'aucuns aimeraient voir disparaitre, sous le coup de Brexit en série), repliés sur des valeurs individualistes et des raisonnements simplistes, dominés actuellement par une rhétorique raciste et machiste, privés de réels repères politiques globaux, singulièrement contre les diverses menaces qui frappent aujourd'hui l'humanité, les États-Unis abandonnent, d'eux-mêmes, tout ce qui avait fait d'eux une nation phare, un certain universalisme, une certain vision du monde dans son ensemble.

Ce que Ronan FARROW montre, c'est une déliquescence qui remonte plus loin que la décennie (depuis le début des années 2000 notamment), en plongeant ses regards dans les évolutions de l'administration américaine, se fondant sur une documentation jamais dévoilée, enrichie d'interview exclusives de grands dirigeants des postes les plus importants quant à la place des États-Unis dans le monde.

    Écrit dans un style journalistique, ce livre permet de comprendre quelques ressorts de ce déclin si clamé aujourd'hui, du fait même des agissements, ici décrits affaire après affaire (comme on dit dans le jargon américain) des responsables de l'administration, "aidé" il est vrai par une presse relativement médiocre de manière générale (bien plus que l'écho que nous avons, notre attention étant concentrée souvent sur les médias ouverts sur l'étranger, Washington Post et New York Times...).

    La fin du premier chapitre du livre (en Prologue, Le massacre de Mahogany Row, Amman, Jordanie, 2017), donne la mesure du propos de son auteur, journaliste d'investigation comme il en existe heureusement encore.

"Les types de pouvoir, écrit-il, exercés par les présidents Trump et Obama se révélèrent diamétralement opposés à certains égards. Alors que l'un se livrait à un micromanagement étroit sur les agences, l'autre les ignorait tout bonnement. "Dans les administrations précédentes, soutenait Susan Rice, le département d'État était à la peine dans les turbulences de la bureaucratie. Maintenant , on veut sa peau." Mais le résultat était identique : des diplomates restaient assis sur le banc de touche tandis que la politique se faisait ailleurs.

le Service extérieur a continué sa chute sous Obama comme sous Trump. En 2012, 28% des postes diplomatiques étaient vacants ou occupés par des employés de niveau inférieur travaillant au-dessus de leur degré d'expérience. En 2014, la plupart d'entre eux comptaient moins de dix ans d'ancienneté, un déclin amorcé depuis les années 90. Ils étaient encore moins nombreux à être montés en grade : en 1975, plus de la moitié avait accédé au statut de haut fonctionnaire, contre seulement un quart d'entre eux en 2013. Une profession qui, des décennies auparavant, avait attiré les esprits les plus brillants des universités américaines et du secteur privé se trouvait dans un état critique, sinon à l'agonie.

Tous les anciens secrétaires d'État encore en vie ont répondu à mes questions en acceptant que leurs propos soient reproduits ici. Beaucoup ont exprimé leur inquiétude sur l'avenir du Service. "Les États-Unis doivent mener une diplomatie mondiales", déclara George P. Shultz, âgé de 90 ans lors de notre entretien sous l'administration Trump. Le département d'État, fit-il valoir, était trop dilaté et trop vulnérable aux caprices des administrations successives. "Comble de l'ironie, dès que nous nous sommes tournés vers l'Asie, le Moyen-Orient a explosé et la Russie est entrée en Ukraine... Voilà pourquoi on doit conduire une diplomatie mondiale. Autrement dit, avoir un Service extérieur fort et des gens qui sont là à demeure."

Henry Kissinger déclarait que le cours de l'histoire avait émacié le Service extérieur, faisant pencher encore plus la balance vers le leadership des militaires. "Le problème, me dit-il d'un air songeur, est de savoir si le choix des principaux conseillers est trop marqué dans une seule direction. Les raisons sont nombreuses. D'une part, il y a moins de diplomates expérimentés. Et d'autre part, vous donnez une instruction au département de la Défense, il y a 80% de chances qu'elle soit exécuté ; vous en donnez une au département d'État, il y a 80% de chances qu'elle suscite une discussion." Ces déséquilibres s'intensifient, inévitablement, en période de conflit. "Quand le pays est en guerre, il bascule vers la Maison-Blanche et le Pentagone, me dit Condoleezza Rice. Et à mon avis, c'est normal." Elle exprimait une idée très courante dans de nombreux gouvernements : "Le contexte change rapidement. On n'a pas vraiment de temps à perdre en procédures administratives... Le rythme n'a pas la même uniformité qu'en temps normal".

Mais lorsque l'administration Trump commença à faire des coupes sombres au département d'État, le "temps normal" de la politique étrangère américaine était révolu depuis presque vingt ans. Les États-Unis devaient faire face à cette nouvelle réalité. le raisonnement de Condoleezza Rice - les bureaucraties vieillissantes élaborées après la Seconde Guerre mondiale réagissent avec trop de lenteur en période d'urgence - se vérifiait souvent. Mais un pouvoir centralisateur brutal, qui contourne des bureaucraties délabrées au lieu de les réformer afin qu'elles répondent à ce qu'on attend d'elles, crée un cercle vicieux. Avec un département d'État toujours moins utile dans un monde en perpétuel état d'urgence, un Pentagone dont le budget, le pouvoir et le prestige éclipsent n'importe quelle autre agence, et une Maison-Blanche elle-même peuplée d'anciens généraux, les États-Unis sont en passe d'abandonner les solutions diplomatiques même élaborées "en chambre".

"Je me rappelle Colin Powell disant un jour qu'il était normal que l'occupation du Japon n'ait pas été mise en oeuvre par un diplomate mais par un général, se souvenait Condoleezza Rice. Dans ce genre de circonstances, on est obligé de pencher davantage vers le Pentagone." Mais de même que l'occupation du Japon menée par un haut diplomate relevait de l'absurdité, la négociation de traités et la reconstruction d'économies conduites par des officiers en grand uniforme étaient une contradiction en soi, et aux antécédents discutables.

La question n'est pas de savoir si les vieilles institutions de la diplomatie traditionnelle peuvent résoudre les crises d'aujourd'hui. Elle est que nous assistons à la destruction de ces institutions sans chercher à façonner des pièces de rechange modernes. Les anciens secrétaires d'État avaient des opinions divergentes sur la façon de redresser l'entreprise en voie d'effondrement. Kissinger, faucon s'il en est, convenait du déclin du département, mais l'accueillait avec un haussement d'épaules.. (...) Or, au moment où je l'interrogeais, sous l'administration Trump, aucune nouvelle institution ne se mettait en place pour remplacer l'analyse de la politique étrangère, réfléchie, globale, libérée des contraintes militaires, que la diplomatie avait procurée à l'Amérique en d'autres temps.

Hilary Clinton, la voix fatiguée un an après avoir perdu sa campagne présidentielle de 2016, me confia qu'elle voyait venir ce basculement depuis des années. Elle évoqua le moment où elle avait pris ses fonctions de secrétaire d'État au début de l'administration Obama. "J'ai commencé à téléphoner aux dirigeants du monde entier que j'avais rencontrés dans mes vies antérieures de sénatrice et de First Lady. Ils étaient si nombreux à être consternés par ce qu'ils considéraient comme une militarisation de la vie politique étrangère datant de l'administration Bush, et par l'étroitesse de vue sur les problèmes majeurs du terrorisme, et bien sûr des guerres en Irak et en Afghanistan. Je pense qu'aujourd'hui la balance s'est encore plus infléchie vers la militarisation systématique de toutes les questions, me dit-elle. La diplomatie est sous pression" ajouta-t-elle, exprimant le sentiment commun des anciens secrétaires d'État, tant républicains que démocrates.

Il ne s'agit pas de problèmes de principe. Les changements décrits ici se produisent, en temps réel, des résultats qui rendent le monde moins sûr et moins prospère. Déjà, ils ont plongé plus avant les États-Unis dans des engagements militaires qui auraient pu être évités? Déjà, ils ont entraîné un coût élevé en vies américaines et compromis l'influence du pays partout sur la planète. Ce livre dresse le constat d'une crise. Il raconte l'histoire d'une discipline vitale réduite en lambeaux par la lâcheté politique. Il décrit mes propres années de diplomate en Afghanistan et ailleurs, pendant lesquelles j'ai assisté à son déclin, avec les conséquences catastrophiques qui se sont ensuivies pour l'Amérique et dans la vie des derniers grands défenseurs de la profession. Et il scrute les alliances des temps modernes forgées sur la Terre entière par des soldats et des espions, et le coût de ces relations.

En bref, il est l'histoire de la transformation du rôle des États-Unis parmi les nations de notre monde - et des serviteurs incomparables de l'État dont les institutions se fissurent de toutes parts et qui tentent, avec l'énergie du désespoir, de maintenir en vie une autre option."

    Ce sur quoi Ronan FARROW veut alerter le grand public, à travers une exploration des coulisses du pouvoir, de la Maison-Blanche aux zones les plus isolées et dangereuses de la planète (Irak, Syrie, péninsule arabique, Corne de l'Afrique...), c'est sur l'extinction de toute une profession, qui du bas en hait de l'échelle de l'administration américaine, tentait de faire prévaloir des options pacifiques aux multiples crises dans le monde. Alors qu'elle obtenait des résultats bien moins couteux que l'option militaire, la prolifération des responsables militaires dans l'establishment, jointe à une présidence complètement branchée sur le court terme de la politique politicienne intérieure (un comble quand on connait la rhétorique anti-système d'une grande partie des soutien de Trump), tend vers l'adoption de solutions militaires brutales, y compris sur le plan intérieur. Bien entendu, le journaliste d'investigation qu'est l'auteur n'est pas exempt des luttes internes actuelles dans l'administration, mais suffisamment rares sont les voix qui mettent le doigt sur l'essentiel des évolutions pour qu'on lise attentivement ce livre.

 

Ronan FARROW (né en 1987), de son vrai nom Satchel Ronan O'Sullivan FARROW, se présente comme un militant des droits de l'homme, ancien conseiller du gouvernement américain. Avocat de formation, il est également journaliste (lauréat du prix Pulitzer en 2018 pour son enquête sont l'affaire Harvey Weinstein). Écrivant régulièrement pour le Los Angeles Times, l'International Herald Tribune ou The Wall Street Journal ou encore The New Yorker. Ses essais dénoncent soit (mais parfois ils s'agit des mêmes protagonistes) des turpitudes d'abus sexuels, soit des militarisations de la politique étrangère des États-Unis

 

Ronan FARROW, Paix en guerre, La fin de la diplomatie et le déclin de l'influence américaine, Calmann Lévy, 2019, 420 pages

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3 août 2019 6 03 /08 /août /2019 12:44

       Ouvrage collectif à de nombreuses voix, de témoignages sur les situations de misère, recueillis par une équipe de chercheurs durant trois ans au début des années 1990, La Misère du monde connut un succès éditorial important.

Sous la direction de Pierre BOURDIEU qui fait exception (grosse exception) à sa règle d'objectivation dans le champ social dans l'analyse de la violence symbolique, l'ouvrage donne la parole à tous ceux qui - sans voix et sans dents, comme dirait un président de la République - composent une grande partie du paysage social français.

Dans un Avertissement au lecteur, Pierre BOURDIEU présente ces "études de cas" multiples, ces "sortes de petites nouvelles", avec une certaine inquiétude quant à l'état de la France qu'ils révèlent, mais aussi quant au respect de la parole recueillie et confiée. "Ne pas déplorer, ne pas rire ; ne pas détester, mais comprendre", il reprend ce précepte de SPINOZA : "Il ne servirait à rien que le sociologue fasse sien le précepte spinoziste s'il n'était pas capable de donner aussi les moyens de le respecter. Or, comment donner les moyens de comprendre, c'est-à-dire de prendre les gens comme ils sont, sinon en offrant les instruments nécessaires pour les appréhender comme nécessaires, pour les nécessiter, en les rapportant méthodiquement aux causes et aux raisons qu'ils ont d'être ce qu'ils sont.? Mais comment expliquer sans "épingler"? Comment éviter par exemple, de donner à la transcription de l'entretien, avec son préambule analytique, les allures d'un protocole de cas clinique d'un diagnostic classificatoire? L'intervention de l'analyste est aussi difficile que nécessaire - elle doit à la fois se déclarer sans la moindre dissimulation, et travailler sans cesse à se faire oublier. Ainsi l'ordre selon lequel sont distribués les cas analysés vise à rapprocher dans le temps de la lecture des personnes dont les points de vue, tout à fait différents, ont des chances de se trouver confrontés, voire affrontés dans l'existence ; il permet aussi de mettre en lumière la représentativité du cas directement analysé, un professeur ou un petit commerçant, en groupant autour de lui des "cas" qui en sont comme des variantes. Dans la transcription de l'entretien elle-même, qui fait subir au discours oral une transformation décisive, le titre et les sous-titres (toujours empruntés aux propos de l'enquêté), et surtout le texte dont nous faisons précéder le dialogue, sont là pour diriger le regard du lecteur vers les traits pertinents que la perception distraite et désarmée laisserait échapper. Ils ont pour fonction de rappeler les conditions sociales et les conditionnements dont l'auteur du discours est le produit, sa trajectoire, sa formation, ses expériences professionnelles, tout ce qui se dissimule et se livre à la fois dans le discours transcrit, mais aussi dans la prononciation et l'intonation, effacées par la transcription, comme tout le langage du corps, gestes, maintien, mimiques, regards, et aussi dans les silences, les sous-entendus et les lapsus.

Mais l'analyste ne peut espérer rendre acceptables ses interventions les plus inévitables qu'au prix du travail d'écriture qui est indispensable pour concilier des objectifs doublement contradictoires : livrer tous les éléments nécessaires à l'analyse objective de la position de la personne interrogée et à la compréhension de ses prises de position, sans instaurer avec elle la distance objectivante qui la réduirait à l'état de curiosité entomologique : adopter un point de vue aussi proche que possible du sien sans pour autant se projeter indûment dans cet alter ego qui reste toujours, qu'on le veuille ou non, un objet, pour se faire abusivement le sujet de sa vision du monde. Et il n'aura jamais aussi bien réussi dans son entreprise d'objectivation participante que s'il parvient à donner les apparences de l'évidence et du naturel, voire de la soumission naïve au donné, à des constructions tout entières habitées par sa réflexion critique."

   Organisés en plusieurs rubriques - L'espace des points de vue ; Effets de lieu, De l'Amérique comme utopie à l'envers, La démission de l'État, La vision d'État, Désordres chez les agents de l'ordre ; Déclins ; Les exclus de l'intérieur ; Les contradictions de l'héritage ; Comprendre - ces témoignages gardent encore aujourd'hui leur pertinence. Ils montrent des situations où des gens de milieux très différents, mais situés "en bas" de l'échelle sociale, sont plongés dans des difficultés tant matérielles que morales.

    Pour autant, s'agit-il là d'un ouvrage de sociologie? On peut en douter doublement, car il va finalement à rebours des méthodes habituelles de Pierre BOURDIEU et de son équipe, et car l'accumulation de témoignages ne fait pas une analyse d'ensemble. Malgré les précautions prises, La misère du monde donne à voir des situations diverses, certes partagées par une population nombreuse, mais ne donne pas le tableau de la société dans son ensemble et encore moins une analyse de la complexité sociale. Là, il s'agit, et cela peut être séduisant car l'ouvrage est réellement facile à lire, plutôt de problématiques réelles de gens pris dans leurs problèmes, et dans leurs représentations également, sans que s'en dégage une analyse de cette violence symbolique, mêlée à de multiples violences (matérielles et morales) souvent institutionnalisées, ni surtout des moyens d'en sortir...

       Dans son analyse critique de La Misère du monde, Nonna MAYER (CEVIPOF-CNRS) estime que dans cet ouvrage collectif, Pierre BOURDIEU semble revendiquer une nouvelle manière de faire des entretiens, transgressant d'ailleurs systématiquement les règles de méthode habituellement admises en sciences sociales telles que la construction préalable de l'objet et des hypothèses, la neutralité de l'enquêteur ou la nécessité d'une analyse de contenu. Il introduit selon elle des biais tout aussi problématiques que ceux qu'il dénonce à propos de l'entretien non directif ou des sondages. La confusion qu'il préconise entre les genres littéraire, politique et sociologique semble jouer au détriment du dernier, accréditant à tort l'idée que la sociologie consiste à recueillir, sur le monde de la "conversation ordinaire", le témoignage de n'importe qui sur n'importe quoi et à le livrer tel quel au public.

Sans doute ne faut-il pas comprendre une telle ambition chez Pierre BOURDIEU (nouvelle manière de faire des entretiens... car là-dessus, il n'est pas le premier à faire des tentatives...)  et faut-il simplement rapprocher tout son travail sociologique - bien plus rigoureux il est vrai - de l'objectif toujours politique de son oeuvre : donner des moyens aux démunis et aux exploités de dépasser cette violence symbolique qu'ils subissent tant.

 

Sous la direction de Pierre BOURDIEU, La Misère du monde, Éditions du Seuil, collection Points, 1993, 1480 pages. 

Nonna MAYER, L'entretien selon Pierre Bourdieu. Analyse critique de la misère du monde, dans Revue de sociologie, 1995, n°36-2, www.persee.fr.

 

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22 juillet 2019 1 22 /07 /juillet /2019 12:15

   Ouvrage important dans la littérature qui risque de devenir presque dominante en ce qui concerne les changements climatiques, Perdre la Terre alerte, sur le ton désespéré, sur l'histoire des scientifiques, politiques, militants écologiques qui ont tenté depuis la fin des années 1970, de mettre en place une stratégie environnementale planétaire pour inverser le cours de l'évolution climatique en cours. Le journaliste américain au long court pour le New York Times, fasciné par l'attraction paradoxales qu'exercent les catastrophes sur la société contemporaine, écrit là ce qui est déjà la possible histoire de la fin de l'humanité.

Alors que, selon l'auteur, depuis la moitié du XIXe siècle, l'effet de serre est connu dans ses mécanismes sinon dans son ampleur, alors que depuis 1979, toute une série de responsables au plus haut niveau, disséminé dans toute l'administration, ont tenté de mettre en place des traités contraignants pour changer le mode de production énergétique de l'ensemble des pays de la planète, il semble, à la lecture cet ouvrage, que les États-Unis n'aient plus continué sur cette lancée et aient abandonné en cours de route cet effort, pour céder aux sirènes du lobbying des sociétés multinationales à la pointe du capitalisme financier. Le savoir scientifique sur la question est acquis depuis ces années 1970, et il n'est plus question que de savoir à quel rythme ce réchauffement climatique va entrainer ses conséquences catastrophes sur tous les plans, à commencer par l'alimentation de l'humanité.

Au moment où aux États-Unis, dominent les forces politiques les moins au fait des données scientifiques du problème jusqu'à le nier, au moment où ils sont en perte de vitesse dans le concert des États, la Chine prenant de plus en plus le relais stratégique global, ce livre a un certain retentissement dans la société américaine, et se place déjà en bonne position dans la littérature publiée en France. C'est qu'il s'agit avant tout d'un livre destiné au grand public, écrit comme un roman, que l'auteur a l'habitude d'écrire, et qui, pour aborder un sujet plus que triste, se lit très facilement.

Au bout d'un récit en trois partie (1979-1982, Des cris dans la rue ; 1983-1988, De la mauvaise science-fiction ; 1988-1989, "Vous verrez des choses auxquelles vous croirez"), notre auteur conclue dans un Épilogue, que "la survie de notre civilisation est un enjeu qui nous concerne tous. Mais nous se sommes pas tous concernés de la même manière - du moins, pas encore. La relations entre ceux qui ont brûlé la plus grande quantité de combustibles fossiles et ceux qui souffriront le plus du réchauffement climatique est cruellement inversée. Il s'agit là d'une inversion à la fous chronologique ( les jeunes générations paieront pour les émissions de leurs aînés) et socio-économique (les pauvres subiront le châtiment que méritent les riches). Cela, aussi, est bien compris depuis les années 1970. Les principales victimes seront les gens les plus démunis de la planète, en particulier ceux dont les nations n'ont pas encore profité des avantages d'une consommation d'énergie industrielle, et surtout ceux qui n'ont pas la peau blanche - tous souffriront de manière disproportionnées des cataclysmes naturels, du déclin des terres arables, des pénuries d'eau et de nourriture et du chaos migratoire. Le changement climatique amplifie les inégalités sociales. Il désavantage les désavantagés, opprime les opprimés, discrimine les discriminés."  Si l'auteur estime qu'il existe encore des solutions, il ne pense pas que l'on puisse inverser le changement climatique en cours, et que la vie que nous menons - dans une certaine opulence en tout cas pour les pays riches - soit poursuivie longtemps encore.

     Même si nous partageons en grande partie ce sentiment, on peut regretter que l'auteur présente une vision particulière de l'histoire de ces occasions manquées ; bien entendu la prise de conscience des dangers climatiques provient de bien des milieux très différents, et certains ont même pris la mesure du danger bien avant, dans les années 1950.

On peut regretter aussi certaines approximations sur le plan scientifique. Les connaissances que nous avions en 1979 - même si elles pouvaient orienter bien des expéditions (notamment aux pôles) qui mesurent réellement depuis la fin des années 1990 l'ampleur du désastre - n'étaient pas suffisantes pour convaincre ni l'opinion publique, ni les décideurs politiques et économiques ; les différents rapports du GIEC, plus précis d'année en année, le montrent bien. Et on ne trouve pas dans ce livre les rudiments de la climatologie, il faut pour cela consulter des ouvrages de sciences naturelles, et on peut regretter là aussi certaines formulations, bien que jolies littérairement, qui peuvent induire en erreur. Approximations aussi dans les rôles entre les différents acteurs, le GIEC en particulier, qui ne négocie rien, ce sont les États qui négocient... Plus qu'approximatives, certaines appréciations de l'activité politique en matière d'environnement des différents présidents des États-Unis, confinent à la naÏveté. mais il est vrai, ce texte étant paru d'abord en plusieurs fois dans le N.Y.T. que ce journal ne se caractérise pas par des analyses politiques très fines... qui relèvent souvent plus de la morale que de la politique d'ailleurs... Malgré cela et pour cela, ce livre constitue un bon départ pour prendre conscience des tenants et des aboutissants de la crise climatique... pour ceux qui prennent réellement un train en route... Il faut au lecteur prendre connaissance de données scientifiques, économiques et politiques plus fines, et la lecture des rapports du GIEC est là alors d'un apport incontournable.

  Nathaniel RICH (né en 1980), ancien rédacteur en chef de la "New York Review of Bookes" et de la "Paris Review", est l'auteur également du roman de science-fiction Paris sur l'avenir (Éditions du sous-sol, 2015). Non traduits en français, il a écrit également aux États-Unis, de nombreuses nouvelles.

Nathaniel RICH, Perdre la Terre, Une histoire de notre temps, Seuil, 2019, 285 pages.

 

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