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9 janvier 2020 4 09 /01 /janvier /2020 14:47

        Sous-tiré Le jeu trouble des identités, le livre de la spécialiste de relations internationales et professeur au Département de science politique de l'Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, visite à la fois l'histoire de la seconde guerre mondiale et l'histoire du cinéma.

Comme l'écrit dans une préface Christophe MALAVOY, comédien, réalisateur et auteur, "le conflit de la Deuxième Guerre mondiale a donné aux cinéastes une matière hors norme pour témoigner de la tragique destinée d'un monde précipité vers le chaos. La propension de l'homme à détruire son milieu naturel, à ruiner son avenir, est incommensurable et vertigineuse. L'homme détruit, pille, saccage, épuise, exploite sans vergogne, sa frénésie à tuer est insatiable, sans limites, rien ne l'arrête... (...) le cinéma nous a livré des images saisissantes de cet appétit dévastateur. (...)". Assumant une hétérodoxie et un bricolage méthodologique, l'auteure "a pour ambition de restituer dans un seul mouvement d'analyse ce qui se joue aussi bien sur la scène mondiale que ce qui bouleverse l'économie psychique des individus." "Nous considérons que ces deux dimensions ne devraient jamais être dissociées car il s'agit d'une même configuration sociohistorique. En fait, il n'y a guère que cette épistémologie du mixing micro/macro qui permette de mettre en oeuvre une sociologie compréhensive au sens wébérien du terme."

        Dans son Introduction, l'auteure justifie son propos : "Pourquoi recourir à des matériaux cinématographiques pour aborder ce moment historique exceptionnel? Nous faisons l'hypothèse que la transposition, le "mentir vrai" (Aragon) sur lequel se fonde toute création artistique est beaucoup plus à même de restituer la vérité d'un tel événement qu'une simple analyse savante se limitant aux protocoles traditionnels. Nous considérons que la création de personnages imaginaires peut parfois permettre de gagner en puissance explicative face à la saisie de témoignages qui - en raison même de leur singularité -, portent en eux une logique d'enfermement. Enfin, nous postulons que le vraisemblable peut s'avérer d'une acuité bien supérieure au vrai, au point de conquérir le statut paradigmatique d'un idéal-type wébérien et de revêtir ainsi une valeur d'universalité. En d'autres termes, en recourant à des oeuvres de fiction plutôt qu'uniquement à des archives ou à des matériaux classiques propres aux sciences sociales telles que la prosopographie, les entretiens non directifs ou bien encore le recoupement de données statistiques, nous nous approchons au plus près du politiquement indicible.

Comme la littérature, le cinéma d'auteur a pour ambition "d'écrire le réel et non de le décrire" (selon les mots de Pierre Bourdieu dans Les Règles de l'art, 1992), de le transposer de manière telle qu'il le rende plus intelligible et universel. Il opère ainsi un saut qui fait "trembler le sens" et peut faire surgir de fortes potentialités conceptuelles. Ce faisant, le septième art offre la possibilité d'échapper à une recherche académique trop étroite grâce au travail de transposition artistique et d'inventions formelles accompli dans nombre de ces créations. En effet, force est de constater que la singularité de l'expression cinématographique permet d'appréhender une réalité subjective et de rendre compte de manière plus compréhensive de la complexité de ce moment historique."

     La sélection de 20 oeuvres classiques de différentes nationalités - emblématiques de cette production cinématographique) réparties en quatre chapitres et deux parties (le règne de l'anomie ; la fragilité des rôles ; les solidarités combattantes ; l'altérité libératrice) permet à l'auteure d'appuyer sa démonstration, en détaillant le contexte et le propos de chacune d'entre elles. Ainsi d'Allemagne, année zéro, de Roberto ROSSELLINI (1948) à Monsieur Klein, de Joseph LOSEY, en faisant ce parcours qui est celui de l'évolution même de la seconde guerre mondiale, Josepha LAROCHE, qui a bien conscience de puiser là dans une très vaste cinématographie, , sans vouloir du tout établir une typologie des oeuvres non plus, entend se limiter "à la question identitaire présente sous bien des formes dans quantité de films." "En effet, le concept d'identité offre l'avantage de saisir dans un même mouvement d'analyse les échelles micro et macro du politique. Il permet par exemple d'aborder aussi bien la définition de soi que celle de la nation, tout en mettant en exergue les intrications existant entre les deux niveaux. L'identité embrasse toutes les dimensions de la vie d'une société et renvoie en outre à son histoire. Elle marque la singularité en forgeant un sentiment d'appartenance commun et en créant, à ce titre, du lien entre les acteurs sociaux. Décliner son identité implique donc tout à la fois de s'identifier et d'être identifié dans un ensemble plus large."

Les identités, poursuit-elle, "ne se présentent pas comme des réalités intangibles, des données immuables qu'il s'agirait d'essentialiser, loin s'en faut.  Ce sont au contraire des construits sociaux qui évoluent dans le temps, se transforment au gré des interactions sociales et des événements. Elles procèdent d'un travail incessant de construction, de représentations et d'images. En fonction de tel ou tel dessein politique, on voit se mettre en place des stratégies identitaires plus ou moins différenciées qui permettent de mobiliser autour d'une cause. L'on observe par ailleurs des résistances identitaires qui sont parfois affichées - voire revendiquées - comme autant de ressources destinées à étayer et caractériser un combat politique.

Si cette notion d'identité tient un rôle si considérable dans la vie politique, c'est précisément en raison des ambiguïtés dont elle est porteuse. En effet, elle affirme autant du commun et du permanent entre les individus qu'elle garantit à chacun une spécificité. Paradoxalement, elle connote un ensemble de traits stables, tout en revêtant dans le même temps des significations fluides et plurielles qui peuvent s'avérer le cas échéant contradictoires en raison d'allégeances multiples (militantes, religieuses, politiques, familiales, ethniques, transnationales) susceptibles d'entrer en concurrence, sinon en opposition frontale. A fortiori, on comprend aisément que les identités ne sauraient se vivre pareillement dans une conjoncture routinière ou dans des circonstances historiques d'ordre exceptionnel, comme par exemple un conflit international.

Ainsi en a-il été de la Deuxième Guerre mondiale. Durant cette séquence historique, les gens ont été traversés par des contradictions et des déchirements d'une extrême intensité. Plus que jamais, la question s'est posée pour eux de savoir, qui ils étaient vraiment et plus encore qui était qui? Plus que jamais, toute identité qui se déclinait clairement impliquait à l'époque une prise de risque qui pouvait s'avérer mortelle." Nul doute que l'auteure a bien plus à l'esprit les tourments des résistants ou des collaborateurs dans des pays occupés que ceux des soldats habitués à obéir aux ordres, quoique parmi eux, des questionnements, dans un camp comme dans l'autre, se sont fait jour au gré des batailles gagnées ou perdues. "Quant aux assignations identitaires, elles ont proliféré et connu quantité d'inversions dues aux retournements de rapports de force particulièrement instables. Finalement, elles ont souvent eu pour conséquence de fragiliser la vie d'un grand nombre d'individus. (...) La Deuxième guerre mondiale a favorisé (...) un jeu trouble des identités. (...), elle a suscité de nouvelles affiliations, certains s'identifiant dans le conflit à tel ou tel leader politique, ou bien défendant telle ou telle idéologie; tandis que d'autres se tenaient plutôt en retrait, cherchant au contraire à se désaffilier. Enfin, des acteurs sociaux se sont retrouvés dessaisis - parfois avec la plus extrême des violences - de tous les liens qui leur avait permis jusque-là d'être intégrés à un collectif et de manifester par là même leur attachement à différentes allégeances, à commencer par celle envers leur nation. Autant dire que ce conflit planétaire a désorganisé - et souvent détruit - aussi bien les fondements des sociétés belligérantes que les parcours individuels."

    

Josepha LAROCHE, La Deuxième Guerre mondiale au cinéma, Le jeu trouble des identités, L'Harmattan, collection Chaos international, 2017, 190 pages.

 

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2 janvier 2020 4 02 /01 /janvier /2020 10:00

       Livre événement, l'Histoire mondiale de la France tente de renouveler l'historiographie de la France dans un double mouvement, très éloigné d'ailleurs de ce que le titre pourrait faire penser à certains. Loin d'une vision "impérialiste" qui ferait de la France un centre du monde, pensable seulement à partir d'elle, cet ouvrage collectif veut à la fois déconstruire un roman national, qui fait remonter la France à "nos ancêtres les Gaulois" et resituer des évolutions en tenant compte des multiples facettes de la réalité : démographique, géographique, religieuse, économique et sociale.

    Le projet des auteurs, comme ils le rappellent en quatrième de couverture, est d'actualité brûlante : "face aux crispations identitaires qui dominent le débat public, comment défendre une conception ouverte et pluraliste de l'histoire? Et faut-il pour cela abandonner l'objet "Histoire de France" aux récits simplificateurs? A ces questions, les historiennes et historiens engagés dans cette aventure éditoriale ont tenté d'apporter des réponses accessibles et concrètes. Elles tiennent dans la forme même du livre : une histoire de France de toute la France, en très longue durée, qui mène de la grotte Chauvet aux événements de 2015. Une histoire qui ne s'embarrasse pas plus de la question des origines que de celle de l'identité, mais prend au large le destin d'un pays qui n'existe pas séparément du monde qu'il prétend même parfois incarner tout entier. Une histoire qui n'abandonne pas pour autant la chronologie ni le plaisir du récit, puisque c'est pas dates qu'elle s'organise et que chaque date est traitée comme une petite intrigue."

     Patrick BOUCHERON, professeur au collège de France emmène dans cette aventure éditoriale, sous la coordination de Nicolas DELALANDE, Florian MAZEL, Yann POTIN et Pierre SINGARAVÉLOU, une bonne quantité (132!) de spécialistes de diverses époques, suivant une présentation qui rappelle certes les méthodes scolaires, mais qui précisément met en oeuvre une volonté iconoclaste de voir l'Histoire. Même si ils ne font absolument pas l'impasse sur cette formation progressive de la France telle qu'elle nous est familière, ni sur les stratégies d'Empire des branches dynastiques qui mènent jusqu'à la révolution de 1789 et au-delà, par le choix même de ces dates ils nous montrent combien les différents protagonistes des champs de bataille surfent sur des phénomènes religieux et économiques notamment pour étendre leur pouvoir. Ils nous montrent notamment qu'il faut aller au-delà de certaines catégories (la Gaule, les Francs...) pour comprendre ce qui s'est passé. A des époques qui ne connaissent même pas la notion de "frontières", qui dépassent les limites géographiques - des Normands aux coloniaux - se déroulent des faits majeurs qui construisent bien plus la France telle qu'elle est que des constructions intellectuelles tardives.

  Organisé en une douzaine de chapitres - D'Aux prémisses d'un bout du monde qui commence en 34 000 av. J.C. À Aujourd'hui en France - le livre, illustré et augmenté en novembre 2018, nous fait découvrir, date après date, nous montrant par ailleurs combien des connaissances sont fragiles tant les sources d'information sont minces et ce jusqu'à des époques historiques rapprochées (comment bâtir l'histoire quand il n'y a que très peu de traces écrites?), des tenants et aboutissants souvent ignorés du grand public. Même les termes ou les noms peuvent être trompeurs, lorsqu'ils sont rapportés à notre réalité contemporaine!  Francs n'a rien avoir avec la France, et même français ne préjuge rien d'un destin des Français d'aujourd'hui!   Et que dire de certaines légendes... Gallo-romains et Indiens (pour ce qu'ils sont des Indiens!) d'Amérique, au compte de la réalité historique, sont renvoyés au même chaudron des fantasmes...

   Pour les férus et les curieux en histoire, et pas seulement par goût intellectuel, tant de notions sont à réviser!  Tant de perspectives historiques sont à revoir!   L'ouvrage fait une part belle et bienvenue aux Révolutions venues ou vues de France, et indique combien la France en elle-même doit au monde entier, de ces intellectuels qui, parti des bancs de la Sorbonne par exemple, ont conduit tant de peuples au combat anti-colonial! 

    Dans l'Ouverture de ce livre, Patrick BOUCHERON situe bien la trajectoire sur laquelle ses collaborateurs travaillent - et c'est souvent un travail de fourmi que de remonter toujours aux sources de l'Histoire!  Clairement, l'ambition est "politique, dans la mesure où elle entend mobiliser une conception pluraliste de l'histoire contre l'étrécissement identitaire qui domine aujourd'hui le débat public. Par principe, elle refuse de céder aux crispations réactionnaires l'objet "histoire de France" et de leur concéder le monopole des narrations entraînantes. En l'abordant par le large, renouant avec l'élan d'une historiographie de grand vent, elle cherche à ressaisir sa diversité." Dans ce livre "joyeusement polyphonique" dont le caractère ludique est d'ailleurs renforcé dans la nouvelle édition par une iconographie bienvenue, on peut mesurer à quel point la France ne peut pas se résumer au célèbre Hexagone.

  Prenant au mot Henri MICHELET qui indiquait bien que son Histoire de France n'était qu'une introduction et une invitation à la découverte, se situant dans le prolongement des recherches de Lucien FEBVRE, au Collège de France de 1943 à 1944 et dans celles de Fernand BRAUDEL, mais aussi de Thomas BENDER, qui dans un ouvrage retentissant paru en 2006 proposait une histoire globale des États-Unis envisagée comme "une nation parmi d'autres", et aussi de nombreux historiens de par le monde, qui prenant l'histoire de leur propre pays comme objet, l'entende dans une perspective globale et... mondiale.   En insistant sur le caractère arbitraire du choix des dates, parfois guidé bien entendu par une tradition littéraire, les auteurs, qui souvent partent d'elles plutôt qu'ils n'y aboutissent, ils montrent qu'elles ne valent pas périodisation, mais seulement guide de lecture... Pour l'an 1 066 par exemple, bien entendu la date de la dernière invasion de l'Angleterre (par les Normands qui établissent du coup la réunion  d'un ensemble de territoires faisant fi de l'obstacle marin), il s'agit de bien montrer les complexités dynastiques (revendication du trône de l'Angleterre par pas moins de cinq prétendants princiers) et surtout les mouvements économiques et religieux, présence des Normands en Angleterre depuis au moins l'an 1 020, ainsi que le remplacement de toute la noblesse anglo-saxonne... processus long, qui aboutit, par réaction, à la montée des Capétiens vers le Nord...

 

Sous la direction de Patrick BOUCHERON, Histoire mondiale de la France, Édition illustrée et augmentée, Seuil, novembre 2018 (première édition 2017), 730 pages.

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11 septembre 2019 3 11 /09 /septembre /2019 07:26

   A l'époque où les grandes compagnes contre la faim sont révolues en Occident (en France notamment par la baisse des dons et des aides publiques), le livre de NASSER, consultant auprès des agences et programmes des Nations Unies, notamment de la FAO et du FIDA, constitue, avec d'autres récents, un utile rappel. L'ensemble des violences structurelles à l'origine de la persistance de la faim dans le monde, qui touche encore de nos jours 821 millions de personnes (chiffres des agences citées), et l'ensemble des conflits qui résultent de cette situation ne sont pas choses passées. Pour l'auteur, "La faim du monde, telle qu'elle est fabriquée et représentée par les médias, ne rend pas toujours compte de ce qu'est effectivement la situation des plus démunis de la planète et des enjeux réels qui circonscrivent ce scandaleux fléau."

  Le praticien qu'est NASSER subdivise son livre en trois partie : La fin, La faim, La fin de la faim, avant de conclure dans Success Stories où il expose des faits-expériences sur le terrain qui montrent que la faim n'est pas une fatalité.

"Avant d'arriver à la fin de la faim, il faudrait savoir ce qu'il adviendrait si nous continuions d'exploiter les ressources naturelles au rythme et à la manière actuels. Un scénario catastrophe qui décrit combien, et comment, est mise à mal notre planète et sa capacité à se régénérer, illustre cette première partie, la fin." Il est utile de répéter encore et encore, qu'au rythme actuel, nous n'en avons pas encore pour longtemps (des experts parlent de 2050 comme échéance), à vivre sur les ressources.

Notons que l'étendue du gaspillage alimentaire et l'existence de stocks stratégiques, à cet égard, agissent comme un retardateur pour les consciences sur les problèmes que nous aurons à affronter si nous continuons sur cette lancée. L'auteur décrit par le menu (sic), l'agriculture meurtrie, l'eau souillée, la mer sans poissons, les océans de plastique, les sols contaminés... En n'oubliant pas de pointer les responsabilités majeures des pays riches et des entreprises agro-alimentaires multinationales.

"Puis est traité le drame de la faim que traversent pas moins de 821 millions de personnes qui dorment souvent le ventre vide et de plus de 150 million d'enfants qui accusent des retards de croissance." Dans cette deuxième partie, l'autre s'essaie à la compréhension, à l'étendue et aux conséquences de ce fléau indécent qui interpellent l'humanité entière. Dans cette partie intitulée La faim, NASSER, expose la question de la faim comme élément du problème de développement, exposant ses causes (naturelles et humaines), pointant le fait que plus d'énergie sont encore dépenses en traitements des situations d'urgence qu'au développement et que les ressorts mêmes de l'aide au développement dans les organisations internationales ont encore des  effets pervers sur les bénéficiaires (fuite des meilleurs éléments techniques et intellectuels vers l'extérieur par exemple).

Dénonçant comme d'ailleurs beaucoup d'autres, le libéralisme économique imposé par les plus puissants aux pays du Sud, NASSER pose la question encore non résolue de la souveraineté alimentaire de bien des pays, dans la troisième partie. "Enfin, après l'indignation, l'action : pour éviter le pire, et vivre en harmonie avec notre environnement, des éléments de solutions, à la fois d'ordre technique, politique et humaniste, sont exposés dans la dernière partie", la fin de la faim.

Dans sa conclusion "Success Stories", NASSER expose des expériences réalisées en Angola, en Égypte, au Liban, en Mauritanie et en République Démocratique du Congo, où "des hommes et des femmes luttent tous les jours pour améliorer leur existence en pratiquent une agriculture vivrière."

   On mesure à la lecture de ce livre, qui n'aborde pas le problème de la faim au sein même des sociétés des pays les plus riches, que l'auteur n'ignore pas, combien depuis les cris d'alarme de René DUMONT, entre autres, les problématiques agriculture d'exportation/agriculture vivrière restent pendante dans de nombreux pays du Sud. Même si la faim a reculé depuis, notamment en Inde et en Chine, il reste beaucoup à faire et nombre d'efforts risquent d'être ruinés à cause des changements climatiques. Ce petit livre très à la portée du grand public sert au moins de rappel sur de sinistres réalités.

 

NASSER, La faim du monde, Balland, 2019, 220 pages

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7 septembre 2019 6 07 /09 /septembre /2019 12:30

   Ce livre au titre qui sort de l'ordinaire se situe dans la déjà longue lignée littéraire (de fiction ou scientifique) qui analyse le déclin des États-Unis.

Au début interrogative, la formule devient affirmative avec l'arrivée au pouvoir à la présidence de cet immense pays de Donald TRUMP et de ses tristes errements tant sur le plan de la politique intérieure que sur le plan de la diplomatie mondiale. Mais l'arrivée de ce que beaucoup estime être un imbécile charismatique au sommet de l'État n'est que le dernier avatar d'une longue dérive des États-Unis, trainant avec lui un capitalisme sans projets, dans une pente déclinante sur presque tous les plans. Concurrencés désormais par la Chine, l'Inde et... l'Union Européenne (que d'aucuns aimeraient voir disparaitre, sous le coup de Brexit en série), repliés sur des valeurs individualistes et des raisonnements simplistes, dominés actuellement par une rhétorique raciste et machiste, privés de réels repères politiques globaux, singulièrement contre les diverses menaces qui frappent aujourd'hui l'humanité, les États-Unis abandonnent, d'eux-mêmes, tout ce qui avait fait d'eux une nation phare, un certain universalisme, une certain vision du monde dans son ensemble.

Ce que Ronan FARROW montre, c'est une déliquescence qui remonte plus loin que la décennie (depuis le début des années 2000 notamment), en plongeant ses regards dans les évolutions de l'administration américaine, se fondant sur une documentation jamais dévoilée, enrichie d'interview exclusives de grands dirigeants des postes les plus importants quant à la place des États-Unis dans le monde.

    Écrit dans un style journalistique, ce livre permet de comprendre quelques ressorts de ce déclin si clamé aujourd'hui, du fait même des agissements, ici décrits affaire après affaire (comme on dit dans le jargon américain) des responsables de l'administration, "aidé" il est vrai par une presse relativement médiocre de manière générale (bien plus que l'écho que nous avons, notre attention étant concentrée souvent sur les médias ouverts sur l'étranger, Washington Post et New York Times...).

    La fin du premier chapitre du livre (en Prologue, Le massacre de Mahogany Row, Amman, Jordanie, 2017), donne la mesure du propos de son auteur, journaliste d'investigation comme il en existe heureusement encore.

"Les types de pouvoir, écrit-il, exercés par les présidents Trump et Obama se révélèrent diamétralement opposés à certains égards. Alors que l'un se livrait à un micromanagement étroit sur les agences, l'autre les ignorait tout bonnement. "Dans les administrations précédentes, soutenait Susan Rice, le département d'État était à la peine dans les turbulences de la bureaucratie. Maintenant , on veut sa peau." Mais le résultat était identique : des diplomates restaient assis sur le banc de touche tandis que la politique se faisait ailleurs.

le Service extérieur a continué sa chute sous Obama comme sous Trump. En 2012, 28% des postes diplomatiques étaient vacants ou occupés par des employés de niveau inférieur travaillant au-dessus de leur degré d'expérience. En 2014, la plupart d'entre eux comptaient moins de dix ans d'ancienneté, un déclin amorcé depuis les années 90. Ils étaient encore moins nombreux à être montés en grade : en 1975, plus de la moitié avait accédé au statut de haut fonctionnaire, contre seulement un quart d'entre eux en 2013. Une profession qui, des décennies auparavant, avait attiré les esprits les plus brillants des universités américaines et du secteur privé se trouvait dans un état critique, sinon à l'agonie.

Tous les anciens secrétaires d'État encore en vie ont répondu à mes questions en acceptant que leurs propos soient reproduits ici. Beaucoup ont exprimé leur inquiétude sur l'avenir du Service. "Les États-Unis doivent mener une diplomatie mondiales", déclara George P. Shultz, âgé de 90 ans lors de notre entretien sous l'administration Trump. Le département d'État, fit-il valoir, était trop dilaté et trop vulnérable aux caprices des administrations successives. "Comble de l'ironie, dès que nous nous sommes tournés vers l'Asie, le Moyen-Orient a explosé et la Russie est entrée en Ukraine... Voilà pourquoi on doit conduire une diplomatie mondiale. Autrement dit, avoir un Service extérieur fort et des gens qui sont là à demeure."

Henry Kissinger déclarait que le cours de l'histoire avait émacié le Service extérieur, faisant pencher encore plus la balance vers le leadership des militaires. "Le problème, me dit-il d'un air songeur, est de savoir si le choix des principaux conseillers est trop marqué dans une seule direction. Les raisons sont nombreuses. D'une part, il y a moins de diplomates expérimentés. Et d'autre part, vous donnez une instruction au département de la Défense, il y a 80% de chances qu'elle soit exécuté ; vous en donnez une au département d'État, il y a 80% de chances qu'elle suscite une discussion." Ces déséquilibres s'intensifient, inévitablement, en période de conflit. "Quand le pays est en guerre, il bascule vers la Maison-Blanche et le Pentagone, me dit Condoleezza Rice. Et à mon avis, c'est normal." Elle exprimait une idée très courante dans de nombreux gouvernements : "Le contexte change rapidement. On n'a pas vraiment de temps à perdre en procédures administratives... Le rythme n'a pas la même uniformité qu'en temps normal".

Mais lorsque l'administration Trump commença à faire des coupes sombres au département d'État, le "temps normal" de la politique étrangère américaine était révolu depuis presque vingt ans. Les États-Unis devaient faire face à cette nouvelle réalité. le raisonnement de Condoleezza Rice - les bureaucraties vieillissantes élaborées après la Seconde Guerre mondiale réagissent avec trop de lenteur en période d'urgence - se vérifiait souvent. Mais un pouvoir centralisateur brutal, qui contourne des bureaucraties délabrées au lieu de les réformer afin qu'elles répondent à ce qu'on attend d'elles, crée un cercle vicieux. Avec un département d'État toujours moins utile dans un monde en perpétuel état d'urgence, un Pentagone dont le budget, le pouvoir et le prestige éclipsent n'importe quelle autre agence, et une Maison-Blanche elle-même peuplée d'anciens généraux, les États-Unis sont en passe d'abandonner les solutions diplomatiques même élaborées "en chambre".

"Je me rappelle Colin Powell disant un jour qu'il était normal que l'occupation du Japon n'ait pas été mise en oeuvre par un diplomate mais par un général, se souvenait Condoleezza Rice. Dans ce genre de circonstances, on est obligé de pencher davantage vers le Pentagone." Mais de même que l'occupation du Japon menée par un haut diplomate relevait de l'absurdité, la négociation de traités et la reconstruction d'économies conduites par des officiers en grand uniforme étaient une contradiction en soi, et aux antécédents discutables.

La question n'est pas de savoir si les vieilles institutions de la diplomatie traditionnelle peuvent résoudre les crises d'aujourd'hui. Elle est que nous assistons à la destruction de ces institutions sans chercher à façonner des pièces de rechange modernes. Les anciens secrétaires d'État avaient des opinions divergentes sur la façon de redresser l'entreprise en voie d'effondrement. Kissinger, faucon s'il en est, convenait du déclin du département, mais l'accueillait avec un haussement d'épaules.. (...) Or, au moment où je l'interrogeais, sous l'administration Trump, aucune nouvelle institution ne se mettait en place pour remplacer l'analyse de la politique étrangère, réfléchie, globale, libérée des contraintes militaires, que la diplomatie avait procurée à l'Amérique en d'autres temps.

Hilary Clinton, la voix fatiguée un an après avoir perdu sa campagne présidentielle de 2016, me confia qu'elle voyait venir ce basculement depuis des années. Elle évoqua le moment où elle avait pris ses fonctions de secrétaire d'État au début de l'administration Obama. "J'ai commencé à téléphoner aux dirigeants du monde entier que j'avais rencontrés dans mes vies antérieures de sénatrice et de First Lady. Ils étaient si nombreux à être consternés par ce qu'ils considéraient comme une militarisation de la vie politique étrangère datant de l'administration Bush, et par l'étroitesse de vue sur les problèmes majeurs du terrorisme, et bien sûr des guerres en Irak et en Afghanistan. Je pense qu'aujourd'hui la balance s'est encore plus infléchie vers la militarisation systématique de toutes les questions, me dit-elle. La diplomatie est sous pression" ajouta-t-elle, exprimant le sentiment commun des anciens secrétaires d'État, tant républicains que démocrates.

Il ne s'agit pas de problèmes de principe. Les changements décrits ici se produisent, en temps réel, des résultats qui rendent le monde moins sûr et moins prospère. Déjà, ils ont plongé plus avant les États-Unis dans des engagements militaires qui auraient pu être évités? Déjà, ils ont entraîné un coût élevé en vies américaines et compromis l'influence du pays partout sur la planète. Ce livre dresse le constat d'une crise. Il raconte l'histoire d'une discipline vitale réduite en lambeaux par la lâcheté politique. Il décrit mes propres années de diplomate en Afghanistan et ailleurs, pendant lesquelles j'ai assisté à son déclin, avec les conséquences catastrophiques qui se sont ensuivies pour l'Amérique et dans la vie des derniers grands défenseurs de la profession. Et il scrute les alliances des temps modernes forgées sur la Terre entière par des soldats et des espions, et le coût de ces relations.

En bref, il est l'histoire de la transformation du rôle des États-Unis parmi les nations de notre monde - et des serviteurs incomparables de l'État dont les institutions se fissurent de toutes parts et qui tentent, avec l'énergie du désespoir, de maintenir en vie une autre option."

    Ce sur quoi Ronan FARROW veut alerter le grand public, à travers une exploration des coulisses du pouvoir, de la Maison-Blanche aux zones les plus isolées et dangereuses de la planète (Irak, Syrie, péninsule arabique, Corne de l'Afrique...), c'est sur l'extinction de toute une profession, qui du bas en hait de l'échelle de l'administration américaine, tentait de faire prévaloir des options pacifiques aux multiples crises dans le monde. Alors qu'elle obtenait des résultats bien moins couteux que l'option militaire, la prolifération des responsables militaires dans l'establishment, jointe à une présidence complètement branchée sur le court terme de la politique politicienne intérieure (un comble quand on connait la rhétorique anti-système d'une grande partie des soutien de Trump), tend vers l'adoption de solutions militaires brutales, y compris sur le plan intérieur. Bien entendu, le journaliste d'investigation qu'est l'auteur n'est pas exempt des luttes internes actuelles dans l'administration, mais suffisamment rares sont les voix qui mettent le doigt sur l'essentiel des évolutions pour qu'on lise attentivement ce livre.

 

Ronan FARROW (né en 1987), de son vrai nom Satchel Ronan O'Sullivan FARROW, se présente comme un militant des droits de l'homme, ancien conseiller du gouvernement américain. Avocat de formation, il est également journaliste (lauréat du prix Pulitzer en 2018 pour son enquête sont l'affaire Harvey Weinstein). Écrivant régulièrement pour le Los Angeles Times, l'International Herald Tribune ou The Wall Street Journal ou encore The New Yorker. Ses essais dénoncent soit (mais parfois ils s'agit des mêmes protagonistes) des turpitudes d'abus sexuels, soit des militarisations de la politique étrangère des États-Unis

 

Ronan FARROW, Paix en guerre, La fin de la diplomatie et le déclin de l'influence américaine, Calmann Lévy, 2019, 420 pages

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3 août 2019 6 03 /08 /août /2019 12:44

       Ouvrage collectif à de nombreuses voix, de témoignages sur les situations de misère, recueillis par une équipe de chercheurs durant trois ans au début des années 1990, La Misère du monde connut un succès éditorial important.

Sous la direction de Pierre BOURDIEU qui fait exception (grosse exception) à sa règle d'objectivation dans le champ social dans l'analyse de la violence symbolique, l'ouvrage donne la parole à tous ceux qui - sans voix et sans dents, comme dirait un président de la République - composent une grande partie du paysage social français.

Dans un Avertissement au lecteur, Pierre BOURDIEU présente ces "études de cas" multiples, ces "sortes de petites nouvelles", avec une certaine inquiétude quant à l'état de la France qu'ils révèlent, mais aussi quant au respect de la parole recueillie et confiée. "Ne pas déplorer, ne pas rire ; ne pas détester, mais comprendre", il reprend ce précepte de SPINOZA : "Il ne servirait à rien que le sociologue fasse sien le précepte spinoziste s'il n'était pas capable de donner aussi les moyens de le respecter. Or, comment donner les moyens de comprendre, c'est-à-dire de prendre les gens comme ils sont, sinon en offrant les instruments nécessaires pour les appréhender comme nécessaires, pour les nécessiter, en les rapportant méthodiquement aux causes et aux raisons qu'ils ont d'être ce qu'ils sont.? Mais comment expliquer sans "épingler"? Comment éviter par exemple, de donner à la transcription de l'entretien, avec son préambule analytique, les allures d'un protocole de cas clinique d'un diagnostic classificatoire? L'intervention de l'analyste est aussi difficile que nécessaire - elle doit à la fois se déclarer sans la moindre dissimulation, et travailler sans cesse à se faire oublier. Ainsi l'ordre selon lequel sont distribués les cas analysés vise à rapprocher dans le temps de la lecture des personnes dont les points de vue, tout à fait différents, ont des chances de se trouver confrontés, voire affrontés dans l'existence ; il permet aussi de mettre en lumière la représentativité du cas directement analysé, un professeur ou un petit commerçant, en groupant autour de lui des "cas" qui en sont comme des variantes. Dans la transcription de l'entretien elle-même, qui fait subir au discours oral une transformation décisive, le titre et les sous-titres (toujours empruntés aux propos de l'enquêté), et surtout le texte dont nous faisons précéder le dialogue, sont là pour diriger le regard du lecteur vers les traits pertinents que la perception distraite et désarmée laisserait échapper. Ils ont pour fonction de rappeler les conditions sociales et les conditionnements dont l'auteur du discours est le produit, sa trajectoire, sa formation, ses expériences professionnelles, tout ce qui se dissimule et se livre à la fois dans le discours transcrit, mais aussi dans la prononciation et l'intonation, effacées par la transcription, comme tout le langage du corps, gestes, maintien, mimiques, regards, et aussi dans les silences, les sous-entendus et les lapsus.

Mais l'analyste ne peut espérer rendre acceptables ses interventions les plus inévitables qu'au prix du travail d'écriture qui est indispensable pour concilier des objectifs doublement contradictoires : livrer tous les éléments nécessaires à l'analyse objective de la position de la personne interrogée et à la compréhension de ses prises de position, sans instaurer avec elle la distance objectivante qui la réduirait à l'état de curiosité entomologique : adopter un point de vue aussi proche que possible du sien sans pour autant se projeter indûment dans cet alter ego qui reste toujours, qu'on le veuille ou non, un objet, pour se faire abusivement le sujet de sa vision du monde. Et il n'aura jamais aussi bien réussi dans son entreprise d'objectivation participante que s'il parvient à donner les apparences de l'évidence et du naturel, voire de la soumission naïve au donné, à des constructions tout entières habitées par sa réflexion critique."

   Organisés en plusieurs rubriques - L'espace des points de vue ; Effets de lieu, De l'Amérique comme utopie à l'envers, La démission de l'État, La vision d'État, Désordres chez les agents de l'ordre ; Déclins ; Les exclus de l'intérieur ; Les contradictions de l'héritage ; Comprendre - ces témoignages gardent encore aujourd'hui leur pertinence. Ils montrent des situations où des gens de milieux très différents, mais situés "en bas" de l'échelle sociale, sont plongés dans des difficultés tant matérielles que morales.

    Pour autant, s'agit-il là d'un ouvrage de sociologie? On peut en douter doublement, car il va finalement à rebours des méthodes habituelles de Pierre BOURDIEU et de son équipe, et car l'accumulation de témoignages ne fait pas une analyse d'ensemble. Malgré les précautions prises, La misère du monde donne à voir des situations diverses, certes partagées par une population nombreuse, mais ne donne pas le tableau de la société dans son ensemble et encore moins une analyse de la complexité sociale. Là, il s'agit, et cela peut être séduisant car l'ouvrage est réellement facile à lire, plutôt de problématiques réelles de gens pris dans leurs problèmes, et dans leurs représentations également, sans que s'en dégage une analyse de cette violence symbolique, mêlée à de multiples violences (matérielles et morales) souvent institutionnalisées, ni surtout des moyens d'en sortir...

       Dans son analyse critique de La Misère du monde, Nonna MAYER (CEVIPOF-CNRS) estime que dans cet ouvrage collectif, Pierre BOURDIEU semble revendiquer une nouvelle manière de faire des entretiens, transgressant d'ailleurs systématiquement les règles de méthode habituellement admises en sciences sociales telles que la construction préalable de l'objet et des hypothèses, la neutralité de l'enquêteur ou la nécessité d'une analyse de contenu. Il introduit selon elle des biais tout aussi problématiques que ceux qu'il dénonce à propos de l'entretien non directif ou des sondages. La confusion qu'il préconise entre les genres littéraire, politique et sociologique semble jouer au détriment du dernier, accréditant à tort l'idée que la sociologie consiste à recueillir, sur le monde de la "conversation ordinaire", le témoignage de n'importe qui sur n'importe quoi et à le livrer tel quel au public.

Sans doute ne faut-il pas comprendre une telle ambition chez Pierre BOURDIEU (nouvelle manière de faire des entretiens... car là-dessus, il n'est pas le premier à faire des tentatives...)  et faut-il simplement rapprocher tout son travail sociologique - bien plus rigoureux il est vrai - de l'objectif toujours politique de son oeuvre : donner des moyens aux démunis et aux exploités de dépasser cette violence symbolique qu'ils subissent tant.

 

Sous la direction de Pierre BOURDIEU, La Misère du monde, Éditions du Seuil, collection Points, 1993, 1480 pages. 

Nonna MAYER, L'entretien selon Pierre Bourdieu. Analyse critique de la misère du monde, dans Revue de sociologie, 1995, n°36-2, www.persee.fr.

 

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22 juillet 2019 1 22 /07 /juillet /2019 12:15

   Ouvrage important dans la littérature qui risque de devenir presque dominante en ce qui concerne les changements climatiques, Perdre la Terre alerte, sur le ton désespéré, sur l'histoire des scientifiques, politiques, militants écologiques qui ont tenté depuis la fin des années 1970, de mettre en place une stratégie environnementale planétaire pour inverser le cours de l'évolution climatique en cours. Le journaliste américain au long court pour le New York Times, fasciné par l'attraction paradoxales qu'exercent les catastrophes sur la société contemporaine, écrit là ce qui est déjà la possible histoire de la fin de l'humanité.

Alors que, selon l'auteur, depuis la moitié du XIXe siècle, l'effet de serre est connu dans ses mécanismes sinon dans son ampleur, alors que depuis 1979, toute une série de responsables au plus haut niveau, disséminé dans toute l'administration, ont tenté de mettre en place des traités contraignants pour changer le mode de production énergétique de l'ensemble des pays de la planète, il semble, à la lecture cet ouvrage, que les États-Unis n'aient plus continué sur cette lancée et aient abandonné en cours de route cet effort, pour céder aux sirènes du lobbying des sociétés multinationales à la pointe du capitalisme financier. Le savoir scientifique sur la question est acquis depuis ces années 1970, et il n'est plus question que de savoir à quel rythme ce réchauffement climatique va entrainer ses conséquences catastrophes sur tous les plans, à commencer par l'alimentation de l'humanité.

Au moment où aux États-Unis, dominent les forces politiques les moins au fait des données scientifiques du problème jusqu'à le nier, au moment où ils sont en perte de vitesse dans le concert des États, la Chine prenant de plus en plus le relais stratégique global, ce livre a un certain retentissement dans la société américaine, et se place déjà en bonne position dans la littérature publiée en France. C'est qu'il s'agit avant tout d'un livre destiné au grand public, écrit comme un roman, que l'auteur a l'habitude d'écrire, et qui, pour aborder un sujet plus que triste, se lit très facilement.

Au bout d'un récit en trois partie (1979-1982, Des cris dans la rue ; 1983-1988, De la mauvaise science-fiction ; 1988-1989, "Vous verrez des choses auxquelles vous croirez"), notre auteur conclue dans un Épilogue, que "la survie de notre civilisation est un enjeu qui nous concerne tous. Mais nous se sommes pas tous concernés de la même manière - du moins, pas encore. La relations entre ceux qui ont brûlé la plus grande quantité de combustibles fossiles et ceux qui souffriront le plus du réchauffement climatique est cruellement inversée. Il s'agit là d'une inversion à la fous chronologique ( les jeunes générations paieront pour les émissions de leurs aînés) et socio-économique (les pauvres subiront le châtiment que méritent les riches). Cela, aussi, est bien compris depuis les années 1970. Les principales victimes seront les gens les plus démunis de la planète, en particulier ceux dont les nations n'ont pas encore profité des avantages d'une consommation d'énergie industrielle, et surtout ceux qui n'ont pas la peau blanche - tous souffriront de manière disproportionnées des cataclysmes naturels, du déclin des terres arables, des pénuries d'eau et de nourriture et du chaos migratoire. Le changement climatique amplifie les inégalités sociales. Il désavantage les désavantagés, opprime les opprimés, discrimine les discriminés."  Si l'auteur estime qu'il existe encore des solutions, il ne pense pas que l'on puisse inverser le changement climatique en cours, et que la vie que nous menons - dans une certaine opulence en tout cas pour les pays riches - soit poursuivie longtemps encore.

     Même si nous partageons en grande partie ce sentiment, on peut regretter que l'auteur présente une vision particulière de l'histoire de ces occasions manquées ; bien entendu la prise de conscience des dangers climatiques provient de bien des milieux très différents, et certains ont même pris la mesure du danger bien avant, dans les années 1950.

On peut regretter aussi certaines approximations sur le plan scientifique. Les connaissances que nous avions en 1979 - même si elles pouvaient orienter bien des expéditions (notamment aux pôles) qui mesurent réellement depuis la fin des années 1990 l'ampleur du désastre - n'étaient pas suffisantes pour convaincre ni l'opinion publique, ni les décideurs politiques et économiques ; les différents rapports du GIEC, plus précis d'année en année, le montrent bien. Et on ne trouve pas dans ce livre les rudiments de la climatologie, il faut pour cela consulter des ouvrages de sciences naturelles, et on peut regretter là aussi certaines formulations, bien que jolies littérairement, qui peuvent induire en erreur. Approximations aussi dans les rôles entre les différents acteurs, le GIEC en particulier, qui ne négocie rien, ce sont les États qui négocient... Plus qu'approximatives, certaines appréciations de l'activité politique en matière d'environnement des différents présidents des États-Unis, confinent à la naÏveté. mais il est vrai, ce texte étant paru d'abord en plusieurs fois dans le N.Y.T. que ce journal ne se caractérise pas par des analyses politiques très fines... qui relèvent souvent plus de la morale que de la politique d'ailleurs... Malgré cela et pour cela, ce livre constitue un bon départ pour prendre conscience des tenants et des aboutissants de la crise climatique... pour ceux qui prennent réellement un train en route... Il faut au lecteur prendre connaissance de données scientifiques, économiques et politiques plus fines, et la lecture des rapports du GIEC est là alors d'un apport incontournable.

  Nathaniel RICH (né en 1980), ancien rédacteur en chef de la "New York Review of Bookes" et de la "Paris Review", est l'auteur également du roman de science-fiction Paris sur l'avenir (Éditions du sous-sol, 2015). Non traduits en français, il a écrit également aux États-Unis, de nombreuses nouvelles.

Nathaniel RICH, Perdre la Terre, Une histoire de notre temps, Seuil, 2019, 285 pages.

 

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5 juillet 2019 5 05 /07 /juillet /2019 07:56

   Dans l'ensemble de la littérature consacré aux évolutions de la criminalité et de la délinquance, les livres les plus intéressants pour notre propos (le conflit...) se démarquent d'une phraséologie (de l'exactitude et de la précision dans la caractérisation du criminel) et d'une approche moralo-comptable (les sanctions) pour faire place à des visions anthropologiques et sociales de ce qui est légal ou non légal, en regard même des types de société en construction, notamment dans l'époque moderne.

    La potence au XVIIIe siècle ne punit pas que les auteurs d'assassinats, elle est l'instrument - impressionnant - de l'imposition des certaines valeurs à certaines classes sociales réticentes à changer leurs comportements et leurs habitudes, surtout son rapport à la propriété. C'est une analyse historique minutieuse que nous livre ici Peter LINEBAUGH, spécialiste de l'histoire anglaise et irlandaise ainsi que du travail et du colonialisme atlantique. Auteur déjà, avec Marcus REDIKER, de L'Hydre aux mille têtes, L'histoire cachée de l'atlantisme révolutionnaire (Amsterdam 2008), il retourne aux sources primaires - archives judiciaires, chansons et poèmes populaires, confessions et dernières paroles de condamnés - pour nous faire revivre les pendus, ces travailleurs ordinaires que rien, suivant nos propres critères, ne destinait à la potence, mais dont les usages et coutumes apparaissaient comme une menace pour les élites au pouvoir, toutes entières dédiées à la constitution d'une société capitaliste industrielle.

    L'historien étatsunien veut savoir (et nous faire savoir) qui étaient les quelque 1 200 malheureux pendus parmi tant d'autres qu'il a répertoriés. On découvre toute une série de figures picaresques, grossiers, sales et méchants, pauvres types aux trognes patibulaires, cicatrices de bien des blessures et de maladies qui hantent les quartiers populaires de Londres. mais au-delà de ces personnages hauts en couleurs et peu recommandables, la "tyburnographie" mise en oeuvre par l'historien révèle que c'est bien l'ensemble du petit peuple de la capitale qui, au moindre écart, se trouve exposé à la rigueur des juges et à la raideur de la corde. Les pendus ne forment pas une quelconque classe criminelle composée de marginaux ; leur profil social n'est pas celui d'un lumpenprolétariat désafillié, il s'agit au contraire de travailleurs ordinaires, artisans et compagnons durs à la peine, qui forment la majorité de la population pauvre. Leur mode de vie, leurs usages et coutumes apparaissent comme une menace potentielle permanente pour les élites au pouvoir, qui développent en conséquence une conception extensive de la notion de crime : une législation de plus en plus sévère aboutit à criminaliser non seulement les déviances, contestations et insolences, mais aussi les comportements populaires en eux-mêmes, dès qu'ils semblent menacer la propriété. Le Code sanglant et la pendaison constituent, aux mains des pouvoirs, une arme de répression massive et de dissuasion contre toute atteinte aux biens (bien plus qu'aux personnes...).

La sociographie des pendus de Tyburn met ainsi en lumière tout un peuple de travailleurs, qualifiés ou non, incluant de nombreux migrants venus d'Irlande ou d'ailleurs pour s'employer à Londres, dont Peter LINEBAUGH restitue de façon saisissante la vie quotidienne, les labeurs, les espoirs et les peines. Son parti pris manifeste est celui de l'history from below, l'histoire par en bas, telle qu'Edward P. THOMPSON et Eric HOBSBAWN l'ont définie : rompre avec l'histoire traditionnelle, focalisée sur les institutions et les "grands" hommes, au profit d'une histoire des pratiques et des résistances populaires. En prenant au sérieux des comportements et des usages jusque-là considérés comme irrationnels ou pulsionnels (cette populace qui gêne les grands desseins de l'Histoire...), ce courant historiographique contribue à renouveler en profondeur l'histoire sociale et politique britannique. Les hommes et les femmes du peuple deviennent ainsi ce qu'ils ont en fait toujours été : des acteurs tout aussi légitimes des transformations politiques et culturelles que les hommes d'État et les élites sociales.

Il est vrai que le prisme choisi ici, celui des archives judiciaires - ce qui assurément exige une somme de travail non négligeable de recherches et de lectures; est singulier : le "crime", tel que le stigmatisent les tribunaux, est analysé dans sa dimension de révélateur social. Derrière le vol, le braconnage, le détournement des matières premières (des chantiers, des mines et des ateliers...), la contrebande et toutes les formes d'atteinte aux biens que les lois du Code sanglant ont déclarés criminelles et passibles de la peine de mort, on détecte des logiques de comportement, des usages coutumiers et des valeurs que les autorités estiment déviants mais qui sont constitutif de l'éthos et du mode de vie populaire.

Peter LINEBAUGH met ici en oeuvre de façon érudite et passionnée le programme de recherche défini par son maître Eward P. THOMPSON, lorsqu'il avait fondée en 1965 le centre d'étude d'Histoire sociale, à l'université de Warwick. Il s'agissait d'analyser l'apparente montée des crimes et délits dans l'Angleterre du XVIIIe siècle, en s'efforçant de cerner le profil des accusés poursuivis par les tribunaux et de comprendre leurs motivations. Une succession d'ouvrage rompait alors avec l'historiographie dominante des années 1950-1960.

Peu connu en France, l'auteur produit depuis un certain temps dans les revues d'histoire de langue anglaise des travaux largement discutés. Les Pendus de Londres est un ouvrage pionnier, dans sa version universitaire primitive de 1975, comme dans sa version augmentée de 1991. Personne n'avait été aussi loin dans l'exploitation des archives londoniennes du XVIIIe siècle, dans la perspective d'une anatomie du "crime social". C'est tout à l'honneur des éditions Lux et CMDE, de porter à la connaissance du peuple francophone de tels travaux. Cet ouvrage porte sur un des caractères de cette fourmilière et mégalopole qu'est Londres : 600 000 habitants en 1700 (10% de la population anglaise), et plus d'un million en 1801. Londres est au XVIIIe siècle le plus grand foyer mondial de commerce maritime international et de production artisanale et manufacturière. Son activité est réellement le modèle du capitalisme tel qu'il se développe ensuite dans le monde, et l'analyse de "sa" criminalité est d'autant plus emblématique de ce qui se passe dans l'ensemble du continent européen. La liaison entre les évolutions juridiques - défense de la propriété au premier rang des préoccupations - les luttes judiciaires et le développement du capitalisme industriel est ainsi mise en lumière de manière érudite et précise.

 

Peter LINEBAUGH, Les pendus de Londres, Crime et société civile au XVIIIe siècle, Lux et CMDE, 2018, 620 pages. Édition préfacée et annotée (très abondamment) par Philippe MINARD.

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29 avril 2019 1 29 /04 /avril /2019 07:15

  Dans le vaste mouvement intellectuel qui révise peu à peu toutes les historiographies, notamment officielles, le nouveau regard porté sur le début du XXe siècle en constitue le plus important sans doute. L'indice que constitue le regain de la littérature d'histoire et de sociologie sur les premières années du siècle, autour notamment de la première guerre mondiale, ne trompe pas. Le petit livre de Jacques LEGALL apporte une modeste mais éclairante contribution à ce nouveau regard. Peu visitée, la période qui suit directement la première guerre mondiale, cette vague révolutionnaire de 1917-1923 en est le sujet.

De 1917 à 1923, l'horreur de la première guerre mondiale provoque chez les peuples une colère si profonde qu'une vague de révolution met en péril l'ordre impérialiste en Europe, en Asie et même en Amérique. Cette vague révolutionnaire, qui nait avant la Grande guerre et qui prolonge divers mouvements populaires du XIXe siècle, est bien mise en relief, année par année sur tous les continents. Elle constitue un fait majeur dans l'histoire, occulté par les nationalismes, elle est formée de vagues successives, que scande l'expérience des IIe et IIIe Internationales socialistes-communistes, et surtout elle est puissamment alimentée par l'évolution même du capitalisme auquel répondent les divers prolétariats de différents pays, avec des intensités très variables, de la révolution russe aux bouleversements en Italie.

   On peut lire dans l'introduction de Jacques LEGALL, "Au sortir de la Première guerre mondiale (...), la guerre accouchait alors d'une série de révolutions comme le monde n'en avait jamais connu. Né dans la boue des tranchées et dans les files d'attente devant les boulangeries des ville affamées, cette vague révolutionnaire prit son élan en Russie en février 1917. Puis, durant près de six ans, elle déferla de Petrograd à Berlin, Helsinki, Budapest et, dans une moindre mesure, Londres, Paris, Milan, jusqu'en Amérique du Nord, et un peu plus tard en Chine.

Ce tsunami, qui balaya les Empires russe, allemand et autrichien, menaça le système capitaliste mondial jusque dans ses citadelles. Cela semait l'effroi parmi les possédants et leurs représentants (...). Si les tenant du système capitaliste ont alors tout fait, de l'intervention directe au soutien aux armées blanches, au blocus et aux campagnes de calomnies, pour briser la révolution russe et empêcher de contaminer les autres peuples, la montée ouvrière à l'échelle mondiale et la peur qu'elle leur inspira entravèrent leurs efforts. Car le souffle de la révolution d'Octobre se fit sentir même dans les pays qui, après 1917, ne connurent pas d'ébranlement social majeur. Ainsi, en 1919, le Parlement français aurait-il voté la loi des huit heures si la bourgeoisie n'avait craint que la classe ouvrière ne l'exige "à la russe"?

Au-delà de l'Europe, la révolution semblait  aussi sonner le glas du colonialisme. Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, défendu par les bolcheviks dans l'ex-Empire des tsars, puis appliqué par eux en Russie soviétique, ainsi que leur appel à lutter contre toute forme d'impérialisme ouvraient une perspective de libération aux pays asservis par les puissances coloniales, la France et la Grande-Bretagne au premier chef.

Cette puissance vague révolutionnaire est pourtant occultée par l'historiographie officielle et les programmes scolaires. (...) Pourtant, comment saisir le destin du régime soviétique né d'octobre 1917, sa négation sanglante par le stalinisme,et au-delà l'évolution du monde depuis un siècle, sans savoir pourquoi et comment la révolution a finalement échoué hors des frontières de la Russie, laissant celle-ci isolée face aux interventions armées des États capitalistes et à une terrible guerre civile? Le récit de ces événements, capitaux pour comprendre l'histoire de l'humanité, comble un vide en même temps qu'il pose bien des questions. Ainsi, comment expliquer que, haïssant les fauteurs de guerre et leur système qui avaient provoqué la boucherie de 1914-1918, les travailleurs n'aient pas renverser le monde capitaliste, alors que la classe ouvrière fit preuve durant plusieurs années de sa combativité et de son esprit de sacrifice? De nombreux facteurs jouèrent en défaveur de la classe ouvrières. Partout, notamment, la conscience que la grande masse des prolétaires avait de ses intérêts retardait face à l'emballement des événements, et plus encore, face à ses ennemis, les classes possédantes, leurs hommes d'État, les dirigeant de leurs appareils de domination civils et militaires. Car eux avaient une claire conscience des enjeux pour leur classe, et ils savaient devoir mener une lutte à mort contre les exploités. Mais en fin de compte il faut souligner que, durant cette période, nulle part hormis en Russie, la classe ouvrière ne disposa d'un parti, d'une direction capable de la mener à la victoire. Car, malgré les efforts des bolcheviks pour aider à forger ailleurs de tels partis, lorsque la révolution se leva, les jeunes partis communistes n'avaient encore ni l'influence ni l'expérience indispensable pour mettre en échec une social-démocratie qui avait ouvertement choisi le camp de la bourgeoisie dès la déclaration de guerre. Dès lors la classe ouvrière trouva face à elle une social-démocratie européenne dont les appareils politiques, syndicaux, et parfois les ministres s'efforçaient d'empêcher qu'elle mette en cause l'ordre établi. Y compris en se faisant l'auxiliaire, voire l'organisatrice de la répression du mouvement ouvrier révolutionnaire."  

    Plaçant parmi les grands acteurs de cette vague révolutionnaire, les IIe et IIIe Internationales ouvrières, l'auteur, même si l'on ne partage pas ses convictions... révolutionnaires, parvient à nous faire saisir, au fil de courts mais denses chapitres, l'essentiel des événements qui enflammèrent nombre de villes et nombre de régimes politiques. Il remet à sa juste place par exemple les événements d'Allemagne, des circonstances de la défaite à la répression des spartakistes. Il nous fait saisir cette fébrilité craintive de nombre de dirigeants face à des mouvements très divers, de grèves, de manifestations, de saisies de biens, d'occupation de quartiers et d'usines, d'émeutes et de début de guerres civiles, de revendications politiques et sociales. Il nous donne des pistes solides pour comprendre les circonstances de l'échec de tous ces soulèvements populaires, qui auront des échos loin dans le temps, dans la République française comme dans celle de Weimar, dans l'attitude des leaders politiques, dont beaucoup auront à choisir entre la "peste brune" et l'"épidémie rouge"... On sait les choix funestes qui furent faits et leurs conséquences, on sait moins bien leurs motivations et les circonstances historiques qui menèrent, avec la crise de 1929 du système capitalisme tout entier, à la seconde guerre mondiale. Jacques LEGALL contribue à combler ici ce vide par ces utiles rappels historiques. Il nous rappelle aussi les causes de l'échec de cette vague révolutionnaire, chose utile dans les temps troublés que nous traversons aujourd'hui.

Jacques LEGALL, Quand la révolution ébranlait le monde, La cague révolutionnaire 1917-1923, Les Bons caractères, collection Éclairage, 2018, 145 pages.

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24 avril 2019 3 24 /04 /avril /2019 05:47

   Dans le contexte actuel de développement d'actions de désobéissance civile, tant pour des motifs économiques que devant l'urgence des changements climatiques, le petit livre d'Olivier MAUREL, connu pour son action militante dans les milieux non violents et pour son combat contre les ventes d'armes, veut "contribuer à faire connaître l'ensemble des moyens non-violents et la logique de leur utilisation pour qu'ils soient le plus efficaces possibles". Même si le titre de l'ouvrage peut faire tiquer (les armes...) dans la mouvance non violente elle-même, il met à disposition des nouveaux militants et de l'opinion en général, des outils de connaissance de moyens qu'ils ont de se faire entendre, même si les médias préfèrent montrer en boucle des images de casses dans les manifestations.

    Ce petit livre (sur les grands moyens...) n'apporte pas de développements théoriques et peu de connaissances techniques à proprement parler, mais actualise de manière assez complète la panoplie des procédés - légaux ou pas - de lutter contre des injustices, des dictatures et le... bouleversement climatique en cours.    

     Le livre s'ouvre sur une introduction pour faire (encore une fois) la mise au point sur les conséquences de l'usage de la violence, que ce soit dans les domaines politiques, sociaux ou économiques, insistant sur les effets à long terme de cet usage. Ainsi si des victoires politiques sur le court terme s'obtiennent grâce à la violence, les sociétés paient ensuite un tribut très lourd. Si la Révolution française, écrit-il, a détruit la monarchie par la  violence, elle a produit aussi l'Empire. Si la révolution russe a détruit le tsarisme, elle a amené le stalinisme.  Olivier MAUREL affirme ainsi que "les progrès réalisés dans les sociétés que l'on peut dire aujourd'hui relativement démocratiques ont été obtenues par des luttes longues mais efficaces et auxquelles la violence a peu de part. Elles ont demandé beaucoup de patience, de persévérance, d'intelligence. Elles ont créé des édifices de lois qui ont, bien sûr, un aspect contraignant, mais qui laissent aussi place à la liberté de pensée, d'expression, d'action et de contestation, elle-même source de nouvelles améliorations.".

    Ensuite, dans plusieurs chapitres pédagogiques ensuite, Olivier MAUREL propose au lecteur de découvrir l'histoire de la non violence (Première partie, les armes non-violentes), ses principes et les ressorts et moyens qui ont font son efficacité. En douze points, il introduit aux chapitres suivants, successivement au fil des pages sont ainsi traités la volonté de réussir ; une cause communicable ; la parole, la discussion, la protestation ; la médiation, le loi, le droit ; l'information de l'opinion ; le respect des personnes ; la non-coopération légale ; la non-coopération illégale ; l'obstruction civile ; une nouvelle forme de désobéissance civile : les lanceurs d'alerte ; un programme constructif.

    Par rapport aux nombreux ouvrages en circulation sur ces question, ce livre propose des apports originaux en ce qui concerne les méthodes d'action à distance, dans un contexte de mondialisation et sur le non-violence et les agressions individuelles, sans compter une partie (la troisième) historique et d'actualité, d'une part sur les victoires obtenues en France par une action non-violente d'une part (contre l'extension du camp militaire du Larzac, contre la culture des Organismes Génétiquement Modifiés (OGM) et pour la loi Veil sur l'Interruption Volontaire de Grossesse (IVG)), d'autre part sur sur cinq campagnes non-violentes en cours en France (actions en faveur des mal-logés, lutte contre l'invasion publicitaire, actions de solidarité avec les migrants, défense de la nature, actions du Mouvement Action Non-violente COP 21 (depuis novembre 2015)), et encore par ailleurs sur six "fronts" non-violents "particulièrement actifs dans le monde (États-Unis : actions contre la guerre ; Cuba : Les Dames en blanc pour la liberté ; Iran : Actions pour les droits des femmes ; Palestine : Nafez Assailly et les associations israélo-palestiniennes ; Amérique du Sud et Sud-Est asiatique : la non-violence face au pire, de la dépossession des paysans de leur terre à l'enfance exploitée et abusée ; Arabie Saoudite : lutte pour les droits des femmes et pour la liberté de pensée ; Chine : une lutte acharnée pour la reconnaissance des droits humains).  De longs développements sont consacrés à chacune de ces luttes non-violentes.

    Olivier MAUREL, Les armes de la non violence, Éditions La Plage, 2019, 145 pages.

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5 mars 2019 2 05 /03 /mars /2019 13:34

      On pourrait écrire : enfin un livre qui traite de l'histoire d'un pays en dehors d'une historiographie officielle (et scolaire) qui fait la part un peu trop belle aux familles aristocratiques de tous poils. Ce serait injuste car il existe tout de même des Histoires économiques et sociales qui traitent des mouvements d'ensemble des société en mettant à leur vraie place ces querelles entre monarques, princes d'Églises et lettrés tapageurs. Toutefois, rares sont les tentatives - et celle de Howard ZINN pour les États-Unis est appelée à faire école - de décrire une histoire politique qui situent les acteurs réels de l'Histoire. Il est vrai qu'on se demandait parfois ce qui poussait tel ou tel souverain à se mettre dans les difficultés ou accumuler les succès, ou même comment tel ou tel régime politique évoluait, sans l'ombre d'un regard sur la grande masse de la population... Les stratégies comme les tactiques des uns et des autres ne suffisent pas à rendre compte des situations et de leurs évolutions.

L'irruption du peuple est souvent en France associée à la Révolution de 1789, et pourtant le peuple, dont la définition transparait bien à la lecture de l'ouvrage de Gérard NOIREL, existe, agit, pousse la société dans un sens ou dans un autre, construit et détruit depuis l'aube des temps. Commencer cette histoire populaire de la France à la guerre de Cent Ans, qu'il justifie amplement par un changement radical dans le domaine des représentations et de l'évolution des mentalités, par rapport à la pauvreté et à la misère par exemple, permet de remettre à sa place tous ces fantasmes nationalistes qui font par exemple de Jeanne d'Arc une figure centrale dans l'émergence de la France en tant que telle. Et qui n'hésitent pas à parler de nation pour des époques où elle ne signifie réellement rien. Jusqu'au mot François (français), on ne se représente pas encore une entité unie, et cela d'autant plus qu'on s'éloigne des centres du pouvoir. La guerre de Cent Ans, la Grande Peste sont des éléments fondateurs - plus par la voie de destruction que de construction d'ailleurs, de la constitution très progressive de cette entité qu'on appelle aujourd'hui la France, issue d'un parcours bien particulier qui n'a pas d'équivalent en Europe, chaque État étant par ailleurs l'aboutissement de processus bien différents d'une contrée à l'autre.

   Dans son avant-propos, l'historien du monde ouvrier, de l'immigration et de la question nationale de France, qui a mené un travail à long cours sur cette histoire populaire, écrit qui"il existe deux grandes manières d'écrire l'histoire de France. La première est collective. Elle consiste à rassembler un grand nombre de spécialistes sous l'égide d'un historien bien placé au carrefour des institutions académiques, de l'édition et du journalisme, pour présenter au public cultivé un état du savoir historique à partir d'un fil conducteur assez lâche, de façon à réunir les petits producteurs indépendants que nous sommes autour d'une oeuvre commune. Ernest Lavisse, Pierre Nora et aujourd'hui Patrick Boucheron s'inscrivent dans cette longue tradition. La seconde manière est in individuelle. Elle caractérise les historiennes et les historiens qui sont arrivés dans la dernière ligne droite de leur carrière et qui exposent leur vision de l'histoire de la France en s'appuyant, notamment, sur leurs propres travaux. Jules Michelet, Fernand Braudel ou, plus récemment, Michelle Zancarini-Fournel ont incarné cette démarche. C'est elle que j'ai adoptée moi aussi dans ce livre, qui est l'aboutissement des quarante années que j'ai consacrées à la recherche historique." Il s'inscrit dans le sillage d'Howard ZINN, quant à l'insertion dans sa vision de l'histoire des masses populaires, et se réclame également de l'oeuvre de Norbert ÉLIAS pour l'histoire des mentalités. Il avertit également qu'une histoire populaire n'est pas pour lui l'histoire des classes populaires, mais bien l'enchaînement dynamique de l'action d'individus et de groupes plus ou moins importants de la population, même de sa partie la plus pauvre. Il se justifie au tout premier chapitre sur son point de départ, l'épopée de Jeanne d'Arc constituant un des nombreux épisodes qui, entre la fin du XIVe siècle et le début du XVe, entraine un processus centripète qui mène de plus en plus de territoires dans une même histoire. L'épopée de Jeanne d'Arc est également emblématique de ce qui se répète souvent dans l'histoire, elle montre ce qui arrive au peuple ou une grande partie de celui-ci lorsqu'il se porte au secours de puissants, étant bien mal récompensé après le succès de son soutien. Les relations entre puissants et masses populaires sont bien le creuset de la constitution d'une nation, et d'abord d'un État avant que celui-ci soit intériorisé mentalement comme légitime...Et il fait pour cela plusieurs siècles, ces siècles que l'auteur déroule dans une écriture agréable, très loin des manuels scolaires ou même de certains ouvrages d'histoire.

 

      Ce n'est que très tardivement qu'on appelle le peuple par ce nom. En quatrième de couverture, l'éditeur le présente bien : En 1841, dans son discours de réception, à l'Académie française, Victor Hugo avait évoqué la "populace" pour désigner le peuple des quartiers pauvres de Paris. Vinçard ayant vigoureusement protesté dans un article de La Riche populaire, Hugo fut très embarrassé. Il prit conscience à ce moment-là qu'il avait des lecteurs dans les milieux populaires et que ceux-ci se sentaient humiliés par son vocabulaire dévalorisant. Progressivement, le mot "misérable", qu'il utilisait au début de ses romans pour décrire les criminels, changea de sens et désigna le petit peuple des malheureux. Le même glissement de sens se retrouve dans Les Mystères de Paris d'Eugène Sue. Grâce au courrier volumineux que lui adressèrent ses lecteurs des classes populaires, l'auteur découvrit les réalités du monde social qu'il évoquait dans ses romans. L'ancien légitimiste se transforma ainsi en porte-parole des milieux populaires. Le petit peuple de Paris cessa alors d'être décrit comme une race pour devenir une classe sociale." Pour que les habitants de ces contrées s'appellent eux-mêmes et se définissent comme Français et adhèrent à l'idée de faire partie de la France, il fallut non seulement le mouvement de reconnaissance des élites de certaines réalités qui ne bénéficiaient auparavant d'aucun écrit, sauf incidemment, mais également de l'adhésion de classes sociales populaires, généralement pauvres, via la scolarisation qui ne fut massive qu'au XIXe siècle. C'est dire que l'idée de France est très tardive dans l'Histoire.

"La France, explique l'éditeur, toujours en quatrième de couverture, c'est ici l'ensemble des territoires (colonies comprises) qui ont été placées à un moment ou un autre, sous la coupe de l'État français. Dans cette somme (qu'il faut lire attentivement, tant les chapitres sont denses d'informations), l'auteur a voulu éclairer la place et le rôle du peuple dans tous les grands événements et les grandes luttes qui ont scandé l'histoire depuis la fin du Moyen-Âge, : les guerres, l'affirmation de l'État, les révoltes et les révolutions, les mutations économiques et les crises (notamment dues aux aléas du climat dans un monde agricole aux techniques parfois sommaires), l'esclavage et la colonisations, les migrations, les questions sociale et nationale." 

    L'intérêt à la lecture de cet ouvrage ne faiblit jamais, que ce soit dans les temps d'avant la Révolution de 1789 que pour la période contemporaine. Il existe une dynamique, confluence de toutes sortes d'influences, dont rend bien compte Gérard NOIRIEL, qui mène, de façon ni téléologique ni obligatoire, à un destin commun des populations au départ très diversement attachées aux autorités politiques et religieuses, sans compter celles qui, au gré des mouvements migratoires dus aux famines, aux guerres, aux colonisations, participent pleinement, et souvent de manière décisive, à cette histoire.

 

Gérard NOIRIEL, Une histoire politique de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours, Éditions Agone, collection Mémoires sociales, 2018, 830 pages.

 

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