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17 janvier 2019 4 17 /01 /janvier /2019 15:07

   Bien que ce livre récent ne soit pas le premier à dénoncer la propagande par le cinéma aux États-Unis, quoique sont nettement plus nombreux ceux qui s'en prennent à l'usage du cinéma par les pays et les régimes totalitaires - Allemagne nazie et Union soviétique en autres - il permet de faire le point sur l'actuel cinéma en matière idéologique dans le monde dans le soutien de l'hégémonie planétaire de la puissance mondiale. D'autres ouvrages, moins centrés sur les aspects militaires et guerriers pourraient être sans doute écrits et diffusés, comme sur les aspects culturels entretenus par ce qui reste l'autre grand pôle cinématographique du monde, Bollywood (pour les pays indiens)...

    L'auteur, britannique, se centre ici sur l'effet dans  les années 2010 d'une majeure partie de la cinématographie américaine. Cette décennie, à l'inverse d'autres, est de plus en plus dominée, dans ce secteur, par les grands financiers bien plus soucieux de royalties que d'art, sur la production d'Hollywood de films de guerre, de comédies, de films d'action et d'aventure, de science-fiction, des films politiques aussi, sans oublier de faire une place à la production (souvent indépendante) des films à petit budget.

Quand on regarde les films cités et commentés, on voit bien que la période de son analyse est plus étendue, puisqu'il part des années 1990. Il entend non seulement démontrer le soutien actif à l'establishment américain - notamment au complexe militaro-industriel - de la majeure partie de la production, mettant l'accent pour certains films sur l'implication directe des forces armées, mais aussi sur le soutien aux solutions violentes des conflits en général. Si le western, genre largement minoritaire maintenant, n'est pas abordé, on pourrait considérer, à la lecture de ce livre, que les autres genres contribuent largement à diffuser et à entretenir les mythes de la supériorité américaine et de la violence salvatrice et obligatoire...

Sans doute son analyse est-elle incomplète, car elle n'inclut pas de films catastrophes et n'aborde pas les séries télévisées, qui sont l'occasion pour les réalisateurs de se montrer plus critique envers la société américaine et son modèle de civilisation et, sans doute, ne prend pas suffisamment en compte le fait que ces films sont produits d'abord pour le public américain, et que toute tentative d'inclure dans les scénarios des perspectives critiques (même par rapport aux forces armées) exige de partir de très loin...

      Les commentateurs, comme l'écrit dans un avant-propos Michael PARENTI et éditorialistes conservateurs ne cessent de donner d'Hollywood l'image d'un repaire de gauchistes. "Divers propagandistes de droite nous disent que "les élites culturelles" d'Hollywood (et dans d'autres endroits tels que New York, San Francisco et Washington) véhiculent des valeurs qui visent à saper le patriotisme et d'autres "vertus américaines" du même ordre. L'impressionnante critique que propose Matthew ALFORD (...) terrasse ces incantations à propos d'un dessein gauchiste de nature élitiste. Implicitement, la dissection des films de guerre hollywoodiens proposées par l'auteur lève le voile sur les représentations déformées de la politique impérialiste américaine elle-même et les mythes politiques dominants qui la soutiennent."

   En tout cas, l'auteur analyse bien les tendances lourdes de l'industrie cinématographique (et télévisuelle) américaine, à savoir une concentration de plus en plus grande de la propriété (et de la gestion) des studios, l'emprise de la commercialisation sur la création même des films, où impératifs financiers l'emportent pratiquement toujours sur les ambitions artistiques, quitte à exploiter jusqu'à l'os des franchises (Star Trek, Expendables, Transformers...), le soutien de plus en plus ouvert apporté par l'État depuis le scénario jusqu'au tournage et au montage et une véritable infiltration de certaines administrations dans les plus grands studios, le châtiment réservé aux films qui "dérangent", les privant d'un réel circuit de distribution, et entravant même la carrière de réalisateurs et d'acteurs "perturbateurs"... Une des informations factuelles, et le livre n'en manquent pas, est l'implication de plus en plus forte des institutions et des firmes du complexe militaro-industriel (armée, entreprises, services de renseignement comme la CIA) sur les films grands publics. Nombreux sont les films et pas seulement de guerre où les studios, friands des moyens techniques apportés par les forces armées (il en est de même pour certains films de science-fiction et de "héros"), sollicitent eux-mêmes l'avis des autorités. Par l'examen des conditions de réalisation de plusieurs films, pour chaque genre abordé, l'auteur indique comment et pourquoi tous ces acteurs extérieurs au monde artistique effectuent leur intrusion, certains en véritables gardiens idéologiques.

Il est très convainquant en ce qui concerne la sauvegarde des "valeurs" qui soutiennent la politique extérieure des États-Unis ou la politique de défense, en ce qui concerne également la défense de l'intérêt de nombreuses firmes d'armement. Même des films tirés d'oeuvres écrites (nouvelles, romans) sont édulcorés (et ce malgré l'avis des écrivains..) pour leur permettre d'exister sous la pression de ces institutions-là. Même pour des oeuvres qui, au départ, se montraient critiques sur tel ou tel aspect de la politique extérieure, ou envers telle ou telle manière d'agir des forces armées, les metteurs en scènes comme les scénaristes doivent mettre sous le boisseau (notamment en jouant sur les dialogues et le montage final) bien des arguments pour avoir l'assurance d'être bien distribué... L'auteur prend des exemples dans les comédies musicales ou des films d'action, là parfois, où l'on n'attendrait pas cette censure... Tout un chapitre est consacré au "champ de bataille du film à petit budget" qui n'est pas exempt de toute pression, là non plus...

    Dans sa conclusion, Mathew ALFORD, après avoir pointé l'extrême "sensibilité" d'une partie de l'intelligentsia américaine à ce qui pourrait contester la nécessaire intervention des forces armées (même illégale) dans le monde, dresse en un paragraphe un palmarès des films les plus régressifs, de Stargate - La porte des étoiles, à Le pacificateur en passant par La Chute du Faucon Noir, Rambo et True Lies, pour pointer ce qui en fait leur caractéristique majeure : l'approbation des moyens les plus violents pour régler "des situations". il n'est pas naïf non plus : le public ne va pas rejoindre les forces armées ou agresser des étrangers à peine sortis des salles de cinéma (comme pendant la Seconde Guerre Mondiale...). Mais les effets cumulatifs des films eux-mêmes et des moyens de propagande pour les promouvoir, induisent un conformisme dans la population, pas forcément dans le sens d'une confiance aveugle envers les institutions américaines, mais plutôt dans l'acceptation et l'approbation de la violence la plus extrême, surtout depuis les attentats de 2001. Il faut parfois même oublier certaines valeurs américaines pour mettre fin aux agissements des terroristes... Pour autant, il n'oublie pas une poignée de films exceptionnellement critiques, non seulement parmi les grands films à l'affiche, tels que Avatar, Raisons d'État, Lord of War, Total Recall, Starship Troopers, Nixon et Syriana, malgré les ennuis que cela a valu par la suite à leur producteur et réalisateur, ni non plus beaucoup de films à petit budget dont même en Europe nous n'avons le moindre écho... Il constate que comparativement aux années 1960 et 1970, les années 1990-2010 ne sont guère favorables à l'épanouissement de comédies, de films de genre ou de films d'aventure qui abordent des sujets polémiques, et que domine, écrasante, la tendance aux gros films à très gros budget où s'activent tout un tas d'administrations.

      Mais notons pour notre part, plus optimiste que notre auteur, que même pour des franchises telles que Star Wars ou basées sur des héros des studios Marvel et DC Comics, le filon "violent" a tendance à s'épuiser et sans doute, l'effet conjugué d'un crescendo dans la brutalité et d'une tendance à placer la finance loin avant l'art va jusqu'à signer peut-être le début d'un désastre. Solo et même Les derniers Jedi n'ont pas été à la hauteur des espoirs des investisseurs sur la franchise Star Wars, objet de la récupération par l'empire Disney...

Tout en appuyant la conclusion de l'auteur en ce qui concerne la violence, il faut aussi souligner que la vraie cible des attaques portées par une partie de la droite et l'extrême droite américaine n'est pas tant l'atteinte prétendue des valeurs  par Hollywood, versant maintien ou défense de la puissance hégémonique des États-Unis, mais plutôt versant moeurs et relations entre les personnes. Ce qui choque surtout chez ces personnes sensibles, c'est plus de voir une relation homosexuelle au centre d'un long métrage à succès que de voir les effets répétés de bombardements par l'armée américaine sur des populations bien plus pauvres qu'elles... Et à ce propos, une analyse des séries américaines montreraient sans doute des aspects bien plus propices à des changements de fond dans la société américaine, y compris sur l'usage de la violence.

 

Matthews ALFORD, Hollywood Propaganda, Cinéma hollywoodien et hégémonie américaine, Éditions critiques, 2018, 300 pages.

 

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2 janvier 2019 3 02 /01 /janvier /2019 12:15

      La professeure Limore YAGIL, directrice de recheches d'histoire contemporaine à l'Université de la Sorbonne, donne ici une étude qui comble une partie des manques actuels de l'historiographie de la Seconde Guerre Mondiale. Sur un aspect très précis et peu visité, la désobéissance aux ordres du gouvernement de Vichy de membres de deux des corps d'État les plus habitués à obéir. Policiers et gendarmes en France ont effectivement fait l'objet de très peu d'études et sont considérés, en bloc, par de nombreux historiens de la période de l'occupation nazie (dont Robert PAXTON), comme faisant partie des collaborateurs les plus actifs à la politique répressive et d'extermination.

Erudite en ce qui concerne le sauvetage des Juifs, notre auteure entend comprendre pourquoi, contrairement à la Belgique ou aux Pays-Bas, 75% des Juifs en France (soit 230 000 personnes, chiffres de 1940) ont échappé à la politique active de persécution du régime de PÉTAIN. Alors qu'une toute petite minorité de policiers et de gendarmes (67!) a été reconnue comme Juste, elle entend montrer que, sous une forme ou sous une autre, une grande partie de ces deux corps d'État ont entravé cette politique. Elle estime en effet que "le rôle des gendarmes et policiers français a souvent été injustement réduit aux agissements intolérables de certains d'entre eux". Par ce livre, elle veut faire découvrir les faits et gestes de nombreux hommes et femmes qui ont transgressé volontairement les lois et les ordres souvent ressentis comme inacceptables.

"En transgressant, écrit-elle dans son Introduction, volontairement la loi, ils assumaient le risque de la sanction et souvent mettaient leurs proches en danger. L'acte de désobéissance civile n'est pas synonyme d'une appartenance à la Résistance. C'est d'abord un acte individuel, indépendant d'une réseau ou d'un mouvement clandestin. On peut donc constater que la politique antisémite de Vichy et celle des autorités allemandes n'ont pas transformé des policiers et des gendarmes en tueurs en série, en un groupe d'"hommes ordinaires", comme ce fut le cas en Allemagne ou dans les pays occupés à l'Est. Cette désobéissance prend plusieurs facettes.

Les moments du choix de la désobéissance civile sont, par nature, multiples et complexes. Intervient en premier lieu une désobéissance "périphérique". Sans appartenir à un réseau, à un mouvement ni à des unités militarisées de la Résistance, des policiers et des gendarmes, officiers ou fonctionnaires rattachés aux forces de l'ordre, au cours de l'exercice de leur activité professionnelle, par une démarche individuelle, font preuve de bienveillance envers les personnes traquées par le régime. Leur action se déroule généralement dans l'ombre et le secret des consciences. Les uns se contentent de "trainer du pied", observant une neutralité qui favorise l'entreprise de la Résistance. Se laisser désarmer, fermer les yeux sur une évasion, faire prévenir les réprouvés - Juifs, communistes, étrangers -, renseigner les résistants, ignorer les parachutages, héberger les persécutés, ne pas faire usage des armes sont autant d'initiatives à porter à leur crédit. Par ailleurs, la résistance active les conduit à fournir des renseignements, organiser des filières d'évasion, protéger les parachutages, camoufler des armes, bref à aider les réseaux de résistants, voire à s'y engager ou à en créer. (...) L'engagement dans un réseau ou une mouvement de résistance, souvent plus tardif, correspond aux années 1942-1944. D'abord parce qu'il faut du temps aux premiers résistants pour s'organiser grâce à des mouvements et des réseaux, et pour trouver des contacts sur lesquels ils peuvent compter. Ensuite parce que les policiers et les gendarmes sont formés à respecter les lois, à défendre leur pays et à ne pas oeuvrer en dehors de leur institution. Enfin, parce que ceux qui l'ont fait ont été souvent trahis et dénoncés, arrêtés et déportés par les Allemands, ou contraints de se cacher et de fuir la France." 

C'est qu'au fil des mois, des facteurs circonstanciels, comme les persécutions raciales, l'instauration du STO (Service du Travail Obligatoire), le succès décisif des Alliés, suscitent des ralliements de plus en plus nombreux à la Résistance proprement dite, même si la très grande majorité des gendarmes notamment a obéi aux ordres injustes de l'État. En fait, en l'absence d'une étude sociologique globale sur cette période, il est encorre difficile de se prononcer sur l'ampleur des désobéissances. En tout cas, l'auteure ne partage pas l'appréciation (même par des auteurs spécialisés comme Olivier WIEVIORKA, dans son livre Histoire de la résistance, Perrin, 2013) du comportements des policiers et des gendarmes suivant une grille stricte Collaboration/Résistance. Comme d'autres études l'ont montré pour l'Europe (voir le livre de Werner RINGS, Vivre avec l'ennemi, recensé dans ce blog), il a existé toute une palette de comportements variables de quantités d'hommes et de femmes, placés dans des situations extrêmement diverses. Elle montre dans son livre, que la solidarité de la plupart des Français à l'égard des Juifs persécutés fut importante dès 1940, et qu'elle a touché toutes les classes sociales, même si officiellement Police et Gendarmerie sont en première ligne dans la politique de Vichy.

    Après l'examen du contexte historique, elle décortique ce qu'a été l'engagement résistant, prenant des exemples précis (Le Coq gaulois, le groupe Valmy-Armée des volontaires, le réseau d'évasion Pat O'Leary), ce qu'était l'aide des Juifs en 1940-1942, ce qu'ont été les conditions de passage de la frontière (Suisse, Espagne, ligne de démarcation), la situation des villages refuges; le tournant des rafles de l'été 1942, l'aide aux réfractaires et aux résistants (1942-1944). Un chapitre est également consacré aux conflits avec la milice et les autorités allemandes. Elle met constamment en valeur les dilemmes psychologiques de nombreux policiers et de gendarmes. Une liste de ceux qui ont été reconnus comme "Justes parmi les nations" figure en fin d'ouvrage.

    Limore YAGIL est également l'auteure, entre autres, de Chrétiens et Juifs sous Vichy, sauvetage et désobéissance civile, Le Cerf, 2005, de La France terre de refuge et de désobéissance civile, 1936-1945 : sauvetage des Juifs, Le Cerf, 3 volumes, 2010-2011 et de Sauvetage des Juifs dans l'Indre-et-Loire, Mayenne, Sarthe, Maine-et-Loire, Loire-Inférieure, 1940-1945, La Crèche, Geste éditions, 2014.

 

Limore YAGIL, Désobéir, Des policiers et des gendarmes sous l'Occupation, 1940-1944, nouveau monde éditions, septembre 2018, 380 pages.

  

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12 novembre 2018 1 12 /11 /novembre /2018 13:00

      Fruit d'un colloque tenu aux archives départementales de Marseille le 14 nombre 2014, ce livre présente les apports d'enseignants et militants associatifs rassemblés par l'association "Provence, mémoire et monde ouvrier" et le Centre international de recherches sur l'anarchisme. Après de stimulantes synthèses au plan national, l'ouvrage fait revivre les acteurs politiques, syndicaux et pacifistes de cette histoire de l'arrière et propose au lecteur un éclairage régional saisissant.

    Composé de quatre parties, l'ouvrage à plusieurs voix fait le tour de la problématique de l'attitude du mouvement ouvrier : pacifisme, luttes sociales, mouvements ouvriers, d'abord au plan national, puis dans la région marseillaise, avant d'abord plusieurs aspects de la vie du mouvement ouvrier par rapport à la Grande Guerre après le conflit armé, avant de faire le constat global de l'échec des pacifismes en France.

  Dans la première partie, entre autres questions, Guillaume ROBERT se demande si le mouvement ouvrier pouvait empêcher la guerre et Loïc LEBARS se penche sur l'attitude des instituteurs et des institutrices syndicales contre la guerre et l'union sacrée. Dans la seconde, se dessine les contours précis des actions, des revendications ouvrières dans les Bouches-du-Rhône à l'ombre de l'union sacrée (Bernard RÉGAUDIAT), le pacifisme et l'antimilitarisme à la bourse du travail de Marseille avant la Grande Guerre (Nicolas VIANT), de la réflexion et de l'action des militants socialistes marseillais, de l'union sacré au refus de la guerre (Frédéric GROSSETTI)... sans oublier un éclairage sur l'anarchisme dans cette région de France (contributions de François MOREL-FONTANELLI et de Thierry BERTRAND). Dans la troisième partie sont examinés certains aspects du mouvement ouvrier : monuments aux morts (Colette DROGOZ) ou encore A propos de l'affaire du 15e corps (Charles JACQUIER). La quatrième regroupe des annexes qui constituent encore autant d'éléments de réflexion (comme la réflexion de Rémi FABRE sur l'échec du pacifisme sonné par 1914).

   Colette DROGOZ , dans une conclusion, constate que le mouvement ouvrier provençal se démarque un peu du mouvement national en ce sens que les grèves revendicatives n'y cessent jamais. "Ouvriers et ouvrières, même si ces dernières sont toujours tenues dans l'ombre, souffrent et le montrent. Comment parler des difficultés de l'arrière et penser que les travailleurs acceptent un dur labeur pour des salaires de misère sans se manifester? Les industries de guerre sont en pointe du mouvement revendicatif car ce sont des unités de production importante en nombre et fort surveillés. Oui, les ouvriers et les ouvrières marseillais ont revendiqué pour des salaires plus élevés pendant la guerre. (...) Cela semble une spécificité par rapport aux autres, rares cependant, étudiées du point de vue du mouvement ouvrier revendicatif" (...) Après la fin des combats, reprend une vie ouvrière et sociale fortement marquée par le conflit mais qui ne va pas dans un mouvement d'union, bien au contraire. Les luttes ouvrières de l'entre-deux-guerres laissent apparaitre une division durable des forces de progrès jusqu'au milieu des années 1930. Il faudra attendre le "moment Front populaire" pour voir les dynamiques unitaires se faire jour (...). Or la marche vers le deuxième conflit mondial ne sera pas, une fois de plus, entravée par le monde ouvrier organisé. Les questions qui se posent au monde ouvrier en 1938-1939 sont bien différentes de celles d'août 1914 ; il est confronté de nouveau à ses divisions et le pacifisme a changé dans beaucoup de ses aspects, il résonne différemment en 1939-1940."

 

Sous la coordination de Gérard LEIDET, Le mouvement ouvrier provençal à l'épreuve de la Grande Guerre (1909-1919), Union sacrée, pacifisme et luttes sociales, Éditions Syllepse et Promeno (Marseille), collection histoire : enjeux et débats, 2015, 345 pages.

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14 octobre 2018 7 14 /10 /octobre /2018 07:43

   Dans la longue histoire des conflits interspécifiques, vulgairement dit parfois, avec une vision bien restreinte, du combat entre l'Homme et la Nature, le livre de Patrick BOUUSQUET (parolier, auteur de contes, de poésies et de romans) et Michel GIARD (écrivain éclectique surtout ouvrages consacrés à l'histoire maritime et à la Normandie) apporte un éclairage particulier et historique. S'agissant d'animaux domestiqués mis au service de la guerre entre hommes dont ils n'ont d'ailleurs que faire, cette histoire possède un côté particulièrement pervers. Se voulant encyclopédiques, les deux auteurs abordent la question des animaux dans la Grande Guerre sous bien des facettes, et notamment ce qu'ils appellent le "juste retour des choses", c'est-à-dire le martyr causé aux hommes par les poux, puces et rats qui prolifèrent de manière générale dans les guerres. On ne rappellera jamais assez que les épidémies firent plus de victimes que la guerre elle-même, notamment à la fin de celle-ci... En première ligne du martyr imposé aux animaux figurent ces chevaux, ces nobles chevaux, sans qui la cavalerie, une des armes majeures des armées, ne serait rien.

    C'est d'ailleurs autour de la cavalerie - et de son principal ennemi, l'artillerie, que s'organise les premiers chapitres de leur ouvrage. Puis ils parcourent le long calvaire des mulets, des ânes, des chiens, sans compter celui des pigeons (cibles dans la guerre de communication), des vaches, des chameaux, des dromadaires... Non seulement ces animaux sont montés, chargés, utilisés directement ou pour l'alimentation des soldats, mais ils sont souvent mascottes, emblèmes, révérés et entretenus, alors que la boucherie au milieu des explosions est le lot de la grande majorité d'entre eux... 

    On voit toute l'économie que suppose cette cavalerie, et les gigantesques circulations des animaux dans les mouvements de troupes durant cette guerre-là. On voit aussi tout le bouleversement de l'économie de temps de paix bouleversée par les préparatifs à la guerre impliquant la réquisition par exemple des chevaux.

On peut lire qu'une fois les chevaux installés laborieusement (les bêtes font de la résistance...) dans des wagons de chemins de fer, "les chevaux, embarqués à raison de huit bêtes par wagon, sont attachés par une simple corde et donc assez libres de leurs mouvements. outre les accidents liés aux a-coups du chemin de fer et aux chutes éventuelles, ils peuvent se blesser entre eux en se donnant des coups ou en se mordant.. Arrivés à destination, les animaux ne disposent d'aucun temps de récupération et ne reçoivent souvent qu'une ration alimentaire qui laisse à désirer. Ils sont aussitôt utilisés pour apporter vers les premières lignes le matériel nécessaire sans avoir bénéficié d'un temps d'adaptation ni de s'être habitué à l'avoine, aliment moins volumineux, et donc plus facilement transportable, qu'on leur sert à la place du foin. Les animaux qui présentaient des ferrures défectueuses au moment de la réquisition et qui ne sont pas ferrés par manque de personnel vont devoir travailler dans de mauvaises conditions, ce qui aura très rapidement un effet néfaste sur leur santé. Les wagons utilisés pour le transport des chevaux et des mulets ne bénéficient pas d'un entretien suivi. Aucun nettoyage, aucune désinfection ne sont effectués! Autant dire qu'ils se transforment rapidement en bouillon de culture dont seront victimes les animaux de santé médiocre.

Arrivés à destination, les chevaux sont dirigés vers leurs différentes unités. Les cavaliers doivent alors s'adapter aux montures qu'on leur fournit, souvent déjà fatiguées par ces longs déplacement qui ont commencé dans la cour de la ferme et se sont poursuivis dans des wagons surchargés. Bien entendu, compte tenu des réquisitions, les foires aux animaux dans l'ouest de la France connaissent une très faible activité. Il y a peu de bêtes présentées à la vente, très peu de transactions, et rares sont les paysans ou chefs d'exploitation susceptibles de les acheter, les épouses restées à la ferme n'ayant pas encore une grande autonomie de décision. La réquisition des chevaux ne se limite pas seulement à la province. Elle se déroule également en région parisienne où ces animaux sont utilisés en grand nombre dans les transports publics, mais aussi pour les livraisons de marchandises et la promenade des bourgeois. Les badauds peuvent souvent apercevoir l'un de ces curieux convois qui traversent la place de l'Opéra en plein Paris.

La mobilisation d'août 1914 double donc les besoins en chevaux. Dans un premier temps, les ressources nationales estimées à 3 millions de chevaux permettent de couvrir les besoins immédiats. La Bretagne et la Normandie, traditionnelles régions d'élevage de percherons et de cobs, sont mises à contribution. La réquisition des chevaux doit s'accompagner de la réquisition du fourrage, de la paille et du foin, de l'orge et de l'avoine pour leur nourriture.

Ces façons de procéder sont souvent mal vécues par les paysans qui considèrent à juste titre que le cheval règne sur l'ensemble des animaux de la ferme. Ils y sont attachés, surtout quand leur jument s'avère une bonne poulinière. Quand une même exploitation agricole voit partir à la guerre un fils, un père, un commis, ses chevaux, c'est souvent le désarroi le plus total. Les agriculteurs les plus âgés savent en effet quel sort malheureux l'armée va réserver aux animaux."

   On peut dire que cette Grande Guerre concentre en un peu plus de quatre ans toutes les horreurs endurées par les animaux et qu'en quelque sorte elle est le "couronnement" du sort que tout au long des siècles, on a pu leur faire subir. De même que la Grande Guerre devait être pour les hommes la dernière, "la der des der", c'est la dernière qui fait usage de ces bêtes de cette manière. Car avec l'avènement des troupes motorisées, avec les divers écrasements de cavalerie par le couple char-avion, net et spectaculaire par exemple en Pologne pendant la seconde guerre mondiale, l'usage des chevaux chute, de même que les pigeons avec les progrès de la télégraphie...   Pour les auteurs, à plus d'un titre, la Grande Guerre marque un tournant dans l'Histoire... Elle marque aussi un tournant dans l'histoire des conflits (et coopérations) interspécifiques de l'humanité contre le reste du monde animal. 

   Doté d'un bonne iconographie, très abondamment documenté, le livre constitue une véritable somme sur l'usage des animaux dans la guerre.

 

Patrick BOUSQUET et Michel GIARD, Bêtes de guerre, 1914-1918, De Borée, 2018, 310 pages.

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10 septembre 2018 1 10 /09 /septembre /2018 08:00

    D'une tonalité bien plus pessimiste et d'un sentiment d'urgence bien plus absolu que le film Demain (écrit et co-réalisé avec Mélanie LAURENT en 2015), le livre de Cyril DION décrit les éléments du bouleversement climatique qui risque (et avec les années avec de plus en plus de certitudes...) de changer les destinées de l'espèce humaine. Il propose ensuite des moyens de sortir de cette crise (qui pourrait être ultime pour l'humanité), ensemble de moyens qui incluent démarches personnelles et activités collectives. 

Reflétant sans le mentionner divers sentiments rencontrés dans les coulisses des conférences sur le climat (les fameuses COP...), maints passages de ce livre sont proprement terrifiants. Et personnellement, j'y ai retrouvé les mêmes appréhensions et les mêmes terreurs qu'à la lecture des décennies plus tôt du livre de Gordon Rattray TAYLOR, Le Jugement dernier... 

     Bien loin des considérations teintées de technicité de ceux qui ne pensent qu'à l'évolution du capitalisme sous les coups de butoirs de ces bouleversements planétaires, l'auteur se place dans la perspective d'un changement radical des conditions de l'existence humaine. A moins de continuer comme actuellement, tout droit au minimum vers des guerres causées par des mouvements migratoires colossaux, il nous faut changer radicalement de mode de vie, à la fois au niveau personnel et au niveau de l'économie en général. 

En 7 grands chapitres, de C'est pire que vous ne le croyez à L'heure du choix, l'auteur développe les appréhensions et les actions vitales nécessaires, suite aux réactions à son film Demain, jugé par certains comme bien trop optimiste (!). Revenant précisément sur un échange avec des personnes suite au film, il écrit :

"Pourtant, notre contradictoire d'un soir n'avait pas entièrement tort. Globalement, nous, écologistes, ne parvenons pas à faire passer notre message. Du moins pas suffisamment. Malgré tous nos efforts la situation ne cesse de se dégrader, à une vitesse étourdissante. A ce titre, l'été 2017 (et que dire, pouvons-nous écrire de l'été 2018!) a battu tous les records : iceberg géant se détachant de la banquise, ouragans à intensité inédite, température la plus chaude jamais enregistrée sur Terre, inondations meurtrières en Inde, incendies catastrophiques au Portugal et en Californie, études plus alarmantes les unes que les autres. (...) Même animé par une inébranlable foi en l'humanité, en ses capacités à faire face au pire pour y opposer le meilleur, ne pas être terrifié par ce que les prochaines décennies nous réservent relève de l'optimisme béat ou de l'acte de bravoure". 

Après avoir décrit certains éléments (qui ne se limitent pas à la montée des eaux...), du danger d'une "ampleur comparable à celui d'une guerre mondiale", l'auteur s'attache à explorer les meilleures stratégies pour engager une résistance aux calamités qui nous attendent. Il ne s'agit plus de ces stratégies opportunistes des grandes puissances qui veulent profiter (s'adapter) des changements de frontières géographiques provoquées par les bouleversements climatiques mais bien plus important, de stratégies de survie de l'humanité.

Si chaque geste compte, comme l'écrit Cyril DION, dans l'exposé des deux grandes conceptions stratégies qui ont cours aujourd'hui (politiques de changements radicaux ou politiques des "petits pas", il faut bien se rendre compte que devant la paralysie politique qui semble gangrener tous les États, il faut réellement construire (par la société civile...) un autre monde. Pour expliquer l'apathie dont font preuve des opinions publiques pourtant de plus en plus consciente de ce fait, il fait appel à la fiction qui fait tenir le système économique actuel. Cette fiction, entretenue par la nécessité pour des millions de personnes de gagner leur vie (d'où les idéologies du progrès indéfini de la croissance), de profiter des divertissements offerts par les nouvelles technologies (des smartphones aux jeux videos...), par des législations éminemment favorables aux puissants intérêts particuliers, exige un véritable plan pour libérer les corps et les esprits d'un monde qui mène à notre propre perte. Stopper la destruction et le réchauffement, construire une résilience, régénérer la planète et nos modèles économiques et sociaux, sont quelques étapes pour l'élaboration de nouvelles architectures.

Il faut lire ce petit livre dans le détail pour comprendre comment y parvenir, celui-ci n'ayant pour tâche modeste que d'alimenter la prise de conscience - à la fois du danger et de moyens pour le contrer. Maintes actions décrites sont en cours (à de multiples échelles) et l'on sent bien qu'il s'agit d'une course dans un contexte de combats entre des conceptions politico-sociales, et d'une évolution contradictoire entre reféodalisation du monde et réveil de forces politiques centripètes. C'est en tirant des progrès technologiques le meilleur pour l'environnement, en même temps qu'en faisant une véritable révolution mentale, sociale et politique... que l'on pourrait parvenir à inverser les tendances destructrices actuelles. On peut lire dans le dernier chapitre de ce livre ici chaleureusement recommandé : "Au départ, nous n'avons de pouvoir que sur nous-mêmes. Nous sommes notre propre empire, celui que nous pouvons gouverner, réformer, transformer. Agir sur nous-mêmes, sur notre environnement proche n'est pas une finalité, mais l'amorce de réalisations plus vastes. En transformant notre fiction individuelle, nous proposons à ceux qui nous entourent le ferment d'un récit collectif. Et lorsque ce récit sera suffisamment partagé, il sera temps d'unir nos forces, par millions, pour modifier les architectures qui régissent nos vie. D'engager la bascule. Quand? je n'en ai pas la moindre idée. Comment exactement? Je n'en sais rien non plus. Est-ce que l'effondrement écologique n'aura pas lieu? C'est possible. Mais quel autre projet adopter? Chaque jour est une petite bataille à mener. Une opportunité de créer une autre réalité. Et cela commence aujourd'hui."

Cyril DION, Petit Manuel de résistance contemporaine, Récits et stratégies pour transformer le monde, Domaines du possible, Actes Sud/Colibris, 2018, 150 pages. 

 

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23 juin 2018 6 23 /06 /juin /2018 09:32

   Dans la littérature économique comme dans les médias, il est bon ton de reléguer le clivage Nord-Sud dans la même oubliette que le conflit Est-Ouest. Suivant une partie de la littérature anglo-saxonne de la côte Est des Etats-Unis, la plus grande partie des éditorialistes de la presse écrite et audio-visuelle noie sous des considérations chiffrées et des analyses libérales ou néo-libérales ce qui demeure pourtant comme une fracture dans l'humanité. En fait  le discours de l'ensemble des acteurs économique et également des organisations non-gouvernementales (ONG) dans les pays occidentaux du Nord se trouve en complet décalage avec l'ensemble des secours qui fondent les études économiques et politiques du monde universitaire de la grande majorité des pays autrefois qualifiés de pays en voie de développement ou tiers-monde.

C'est ce que Robert POLET et une petite dizaine de contributeurs montrent dans l'édition du 40ème anniversaire de la revue Alternatives Sud. "Maintes fois déclarée caduque, écrit-il dans un article introductif, par les diplomates occidentaux, la grille de lecture Nord-Sud n'a pas perdu sa pertinence dans les milieux politiques et universitaires au Sud. La croissance d'une poignée d'émergents et l'existence de risques globaux n'ont pas gommé les asymétries des colonisations. Et les déphasages socio-historiques entre Nord et Sud alimentent des lectures divergentes des causes et réponses aux grands déséquilibres mondiaux". 

Le chargé d'étude au Centre tricontinental (CETRI) et doctorant à l'Université de Liège, explique que ce nouveau procès de caducité n'est pas nouveau et plusieurs fois les équivalents du clivage "Nord-Sud", "tiers-monde/premier monde", "pays développés/en développement" ont fait l'objet de réfutations depuis plusieurs décennies. Dans un contexte d'accélération de la mondialisation, après la fin d'un autre clivage, Est-Ouest celui-là (clivage qui, en passant, est revitalisé par la diplomatie de la Russie...), de nombreux observateurs et hommes politiques occidentaux, des membres d'ONG, devant également la montée concomitante de la pauvreté dans les sociétés du Nord, expriment et diffusent ce message. La montée en puissance économique et diplomatique des pays dits émergents et la montée du paradigme des "problèmes globaux à solution coopérative" surtout au Nord, avec parmi ces problèmes globaux, les crises climatique, financière, sécuritaire, sanitaire... déforme la perception des réalités. Il faut relativiser les évolutions structurelles du système mondial en conceptualisant des statistiques souvent détournées à des fins idéologiques. Si la masse de l'économie chinoise semble impressionnante par rapport à d'autres économies, des Etats-Unis, de l'Europe, de la Russie..., il faut rapporter cette masse à la taille de la population. En le faisant, on s'aperçoit qu'il y a loin de la coupe (néo-libérale ou "néo-nongouvernementale", l'expression est plutôt nôtre...) aux lèvres de la réalité que vivent des milliards d'individus. Et si l'on distingue le mastodonte chinois des autres pays, la réalité apparait bien plus sombre pour de nombreuses populations. Les asymétries héritées du passé colonial y sont encore plus profondes. Deux asymétries notamment sont indiquées par Robert POLET : le différentiel sécuritaire et l'influence prépondérante du Nord au sein des instances de la gouvernance internationale. "Il ne faut pas confondre les manifestations d'un rééquilibrage partiel des relations internationales avec la disparition des asymétries historiques. D'autant que ces infléchissements géopolitiques pourraient "ne mener qu'à une reproduction des inégalités et des effets de domination Nord-Sud, la seule différence étant que quelques pays émergents du Sud s'ajouteraient au club restreint des puissances dominantes (A. ZACHARIE, Quand le monde bascule, dans Politique n°93, janvier-février 2016)".

Pour Robert POLET, comme pour la grande majorité des universitaires et éditorialistes des pays du Sud, notamment latino-américains, la disparition progressive du clivage Nord-Sud est surtout un produit d'importation d'une partie de la presse new-yorkaise. Si de nombreuses forces politiques au Sud (G77, Mouvement des pays non alignés, Tricontinentale...) ne sont plus porteuses de modèles de développement alternatifs ou de principes géopolitiques subversifs comme dans les années 1950 aux années 1970, il existe de nombreux gouvernements et partis politiques qui s'appuient sur des frustrations communes pour peser sur les débats et négociations au sein de l'OMC, de la CNECED ou de la COP... La grande majorité des pays dits en développement partagent encore certains traits qui surdéterminent leur approche des enjeux mondiaux : d'une part leurs économies sont fortement dépendantes de l'extraction et de la transformation des matières premières et d'autre part la consommation intérieure demeure un rêve non ou mal assouvi pour la grande majorité de leur population. Ce qui explique de nombreuses réticences de ceux-ci à suivre des principes et des pratiques proposées par des experts vivant ou formés en grande partie dans les universités occidentales...Beaucoup de ces principes et pratiques impliquent des transferts de souveraineté que ne sont pas près d'accepter des dirigeants ou des forces politiques qui ne voient pas beaucoup évoluer la situation dans leurs pays... 

"Au final, écrit encore Robert POLET, "l'asymétrie la plus tenace entre pays du Nord et pays du Sud ne réside t-elle pas précisément dans la capacité renouvelée des premiers à produire des lectures à portée universaliste qui promeuvent (ou épargner) à la fois leurs intérêts et leur sensibilité, à marier stratégie de puissance et narration des intérêts supérieurs de l'humanité? Dans cette optique, loin d'effacer les déséquilibres Nord-Sud, les discours sur les grands enjeux mondiaux en constituent la dernière manifestation. Dans le cadre de la diplomatie climatique comme dans celle des droits de l'homme, du commerce ou de l'aide, les États n'abdiquent par de leur volonté de puissance mais visent plutôt à imposer des normes globales qui leur sont techniquement et culturellement plus accessibles qu'à leurs outsiders et qui reproduisent donc leur position de force. La nécessité, indiscutable, de renforcer les mécanisme de coopération internationale ne dilue pas ces rapports de force, elle leur offre un nouveau cadre."

   Comme à son habitude, la revue Alternatives Sud croise les points de vues latino-américains, asiatiques et africains, dans cette vision des clivages Nord/Sud.

Maristella SVAMPA décrit les "Reconfigurations du clivage Nord-Sud et la "géographie de l'"extraction" et Emir SADER analyse "La gauche au XXIe siècle, au Nord et au Sud, pour le sous-continent latino américain. Pour l'Asie, Sit TSUI, Erebus WONG, Wen TIEJUN et Lau Kin CHI, "Le piège du développement : expériences du Sud" et Schalmali GUTTAL, "La fracture Nord-Sud en question. Pour l'Afrique, Issa SHIVJI, "La démocratie : instrument de domination et d'émancipation" et "Où est l'Afrique dans le Sud global? Leçons de Bandung et enfin Samir AMIN, "Clivage Nord-Sud : l'impérialisme aujourd'hui". François HOUTARD, écrit dans la rubrique transversale "Rapports Nord-Sud ou la rigueur des concepts".

Comme d'habitude également, un index en fin d'ouvrage permet de repérer un thème dans chacune des contributions. A noter une bibliographie fournie en fin de chaque contribution... 

 

Obsolète, le clivage Nord-Sud, Alternatives sud, Centre tricontinental/Editions Syllepse, avril 2016.

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15 juin 2018 5 15 /06 /juin /2018 13:35

    De tout temps, les pouvoirs publics cherchent à présenter les actions de militants  trop efficaces comme "extrémistes" et illégitimes. Alors qu'auparavant, avant la formation d'une opinion publique, les différents pouvoirs politiques et religieux, sans avoir à justifier parfois de leurs actions répressives, sauf auprès de leurs... partisans, pouvaient éliminer sous une forme ou sous une autre les oppositions qu'ils rencontraient dans leurs activités. Généralement ces révoltes paysannes et urbaines faisaient suffisamment de victimes "collatérales" pour que, bon an mal an, tout régime parvenant à rétablir l'ordre (fut-ce au prix d'une paix des cimetières) s'attiraient la sympathie de la majorité des forces politiques, économiques et/ou religieuses en présence. Quitte à se faire défaire à leur tour s'ils n'y parvenaient pas...

    Depuis qu'au XIXe siècle, avec les mouvements d'urbanisation et d'industrialisation, ce sont surtout les manifestations ouvrières, féministes, pacifistes qui constituent le lot des oppositions les plus menaçantes (en dehors du jeu normal parlementaire plus ou bien moins établi...) aux différents pouvoirs politiques, qui doivent compter de plus avec une opinion publique formée de gens instruits, avertis, conscients socialement (et souvent avec une conscience de classe). L'arsenal policier à la disposition des différents pouvoirs politiques est donc toujours limité (droits de l'homme, chartes...) et il doit jouer pour que lorsqu'il utilise la répression, celle-ci soit perçue comme légitime. En quelque sorte la preuve de la légitimité a changé de nature. Mais s'ils doivent prendre en compte, en tant qu'exécutifs d'État, à des pouvoirs judiciaires et législatifs, la marge d'action des forces de répression dans leurs manoeuvres, dépend souvent de la connaissance de leurs droits de ceux qui font l'objet de cette répression.

    Aussi, en France en tout cas, de multiples Guides à leur intention ont été publié, notamment depuis les années 1960. Que ce soit à l'intention du simple manifestant ou du militant actif agissant parfois à la limite de la légalité, les forces de l'ordre ont une fâcheuse tendance à agir plus librement si ceux-ci méconnaissent leurs droits, notamment par intimidation, que ce soit pour obtenir des informations ou "maximiser" la punition... Du Guide du militant de Denis LANGLOIS, réédité et actualisé plusieurs fois au gré de l'évolution de l'arsenal répressif aux Manuels Face à la police, face à la justice du Collectif Cadecol, d'Élie ESCONDIDA et de Dante TIMÉLOS, de nombreuses indications légales sont communiquées à tout militant plus ou moins virulent, avec parfois des chapitres dédiés aux opposants à l'institution militaire. Ce sont des dispositions, intervenant à chaque stade de "traitement du désordre", précises, précieuses, appuyées souvent par des avocats spécialisés, qui sont leur sont proposées afin de mieux assurer leur propre défense et celle de leurs camarades. Défense individuelle et défense collective sont ainsi détaillés dans ces ouvrages, utiles par ailleurs à quelques sociologues pour décrypter certains conflits, pour le plus grand profit du militant... et pour le plus grand inconfort des différents agents de l'État chargé de ce fameux "maintien de l'ordre". Dans le conflit qui oppose le militant à l'imposant appareil d'État (qui fait tout pour paraitre imposant, du reste), ces manuels se proposent de rendre la lutte moins inégale...

- Le Nouveau guide du militant de Denis LANGLOIS de 1979, fait suite au Guide du militant du même auteur paru en 1972 et publié aux mêmes éditions du Seuil, se situe dans la foulée des mouvements revendicatifs nés dans la mouvance contestataire étudiante et sociale de mai 1968. Après l'échec de la gauche aux élections législatives de 1978, qui voit la fin de l'espoir de beaucoup de l'instauration du socialisme en France, le conseiller juridique de la Ligue des Droits de l'Homme voulait donner un outil aussi complet et clair que possible pour les acteurs des contestations, surtout pour ceux qui n'hésitent pas à agir en dehors des limites fixés par notamment le sy,dialyse dominant (manifestations et grèves) mais aussi pour tout militant ayant maille à partir avec la police et la justice, considérées globalement comme défendant l'ordre établi. Divisé précisément en parties suivant les instances devant lesquelles peut se trouver tout militant, la police, la justice, la prison, la psychiatrie, l'armée, il donne des indications précises sur l'attitude à tenir devant elles. Ensuite, il aborde également des éléments permettant d'informer, de créer et faire fonctionner une association, de manifester. Il se termine par un chapitre qui concerne particulièrement les étrangers, ceux des militants les plus exposés.

- Le guide d'autodéfense Face à la police/Face à la justice réédité en 2016, suite au premier opus de 2007, se situe lui plutôt dans un contexte où la société n'est plus autant traversée de mouvements contestataires radicaux, où le libéralisme est bien installé, mais où aussi, à l'occasion d'événements particuliers, mais très différents des uns des autres (manifestation étudiante forte,  attaques terroristes) s'accumulent des dispositifs répressifs aux objectifs parfois étendus et flous. Comme les Guides du militant des années 1970, les auteurs y donnent toutes les informations nécessaires sur les procédures rapides, qui représentent plus des deux tiers des affaires jugées par les tribunaux correctionnels, et sur d'autres aspects policiers et judiciaires. Moins étendu que le Nouveau Guide du militant par exemple, n'abordant ni les problèmes des sans)papiers ni celui des proches des prisonniers, il suit plutôt les diverses dispositions du Code de procédure pénale et du Code pénal, en constante variation ces dernières années. Moins volumineux également, il se veut précis et est réactualisé constamment sur un site Internet actujuridique.com. Les auteurs de ce Guide veulent redonner le pouvoir au justiciable (même par rapport à leurs avocats) ayant affaire à la police et à la justice de d'abord comprendre ce qui lui arrive, de cerner ses marges de manoeuvres, de faire la part entre le droit existant et les diverses tentatives d'intimidations de ceux qu'ils appellent au fil des pages le flic, soit l'Officier de Police Judiciaire (OPJ), soit l'Agent de Police Judiciaire (APJ) ou d'Agent de Police Judiciaire Adjoint)...

En conclusion, les auteurs écrivent que "le sécuritaire est une idéologie mondiale qui dépasse les clivages politique. Elle est une des formes que prend de nos jours la défense des intérêts du capital. Toutes les démocraties ont, ces dernières années, largement durci leur droit pénal. En France, la surenchère entre la gauche et la droite ont, ces dernières années permet d'étendre toujours plus loin le champ d'application des lois répressives. Le fichier national automatisé des empreintes génétiques était censé ne concerner que les crimes sexuels ; il recence finalement les délits de vols simples, les menaces, les dégradations (tags)... Menée au nom de la "lutte contre la délinquance", la politique sécuritaire ne fait pourtant qu'en créer davantage puisqu'elle institue sans cesse de nouveaux délits pour criminaliser des comportements considérés comme "asociaux". Elle se double, au prétexte de l'antiterrorisme, d'une extension sans fin des moyens légaux de surveillance et de contrôle".  

La criminalisation d'activités politiques et syndicales trop efficaces aux yeux du pouvoir rappelle les débats sur la dangerosité et l'insécurité qui avaient fait le bonheur du pouvoir giscardien. Aussi ce genre de Guides est bienvenu, pour la sauvegarde même d'ailleurs de la démocratie. 

   Bien entendu, ce ne sont pas les seuls Guides qui au fil du temps existe à la disposition des militants. Des organisations syndicales ou des associations du monde judiciaire ont à un moment ou à un autre, même si la présence de ces Guides sur le "marché" est tout de même moins importante qu'avant, publiés des guides d'inégal volume. 

 

Denis LANGLOIS, Nouveau guide du militant, Éditions du Seuil, 1979. Collectif Cadecol, Elie ESCONDIDA et Dante TIMÉLOS, Face à la police, Face à la justice, Guide d'autodéfense juridique, 2ème édition, Éditions Syllepse, collection Arguments et mouvements, 2016.

 

SOCIUS

 

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8 mai 2018 2 08 /05 /mai /2018 08:42

     Erik DURSCHMIED, reporter de guerre pour la chaine anglaise BBC, poursuit avec ce livre sa réflexion sur ce que CLAUSEWITZ appelait le brouillard de la guerre qui n'est pas seulement l'imprécision ou  l'ignorance des plans de l'ennemi, mais aussi l'ensemble des facteurs sur le terrain et sur le temps (climat) qui, en se modifiant, empêche l'application simple des plans de campagne. Son précédent livre, La logique du grain de sable (2000) analysait la part de la chance et du hasard pendant les guerres. Là, il prend en compte les forces de la nature, les violences du climat qui ont causé plus de morts et de destructions que tous les projectiles créés par les hommes depuis le début de l'humanité. 

Comme il le constate, les inondations ont noyé des millions d'individus, les sécheresses et les famines éradiqué des populations entières et leurs civilisations, le gel stoppé des armées invincibles, déréglant sans y être invités le ballet des stratèges militaires.

S'appuyant sur des textes anciens comme sur l'avis de spécialistes, l'auteur décrit au fil des chapitres entre autres, en commençant d'ailleurs par ce qu'en dit la Bible, le sort des légions de VARUS (an 9), la catastrophe qui anéantit la flotte de KUBILAY KHAN en 1281, l'influence sur la Révolution française de la pluie à Paris du 27 juillet 1794, le gel de l'armada hollandaise qui permet à la cavalerie française de s'emparer de la flotte de ce pays le 23 janvier 1795, l'échec de la traversée de deux ponts par l'armée de Napoléon le 25 novembre 1812, la grande famine de la pomme de terre de septembre 1845-juillet 1849, la mort blanche du 13 décembre 1916, le gel des panzers le 5 décembre 1941, les péripéties du débarquement du 6 juin 1944... 

   Son ouvrage se termine par l'évocation de certains projets de maitrise du climat pour 2025... Après bien des expériences passées généralement inaperçues du grand public, le monde peut s'attendre à diverses "armes supertechnologiques" dans un conflit géophysique, par exemple des procédés provoquant des inondations, des modifications de courants océaniques, des détournement de tempêtes tropicales, d'ouvertures de trous dans l'atmosphère, des extensions de la calotte glacière, des tremblements de terre... Dans un contexte de rapides changements climatiques, il y a de quoi s'inquiéter... Alors qu'on débat des effets positifs et négatifs sur les écosystèmes artificiels de l'homme, ces bouleversements climatiques pourraient bien provoquer "naturellement" de tels phénomènes... 

L'auteur estime que "Destructrice ou bénéfique, la perspective de maîtriser le climat en 2025 pourrait bientôt devenir réalité". D'ailleurs le cinéma et la littérature de science-fiction ou catastrophe s'est déjà emparé du thème... "Contrôler les éléments reste un puissant symbole, qui associe les redoutables aptitudes technologiques de l'homme à sa tendance à l'autodestruction. C'est une expérience globale, où les cobayes sont l'homme et l'environnement. Le monde contemporain est confronté à un dilemme ancestral : comment s'assurer que les idées concernant la modification des forces climatiques sont appliquées d'une façon responsable et réfléchie."

 

Erik DURSCHMIED, Le facteur climat, Quand les forces de la nature ont changé le cours de l'Histoire, JC Lattès/Trinaca, 2004, 360 pages. 

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4 mai 2018 5 04 /05 /mai /2018 07:23

    Le livre universitaire de Jean-Claude CHEYNET, professeur à l'Université Paris IV, qui commence par exposer les nombreuses sources de son travail sur le pourvoir et les contestations dans l'Empire byzantin, éclaire son fonctionnement. Il met en évidence les différents aspects de l'aristocratie dans la société byzantine, intermédiaire obligé entre l'empereur, en principe d'ailleurs issu en son sein, dans la résultante toujours mouvante des conflits qui la traverse, et le reste de la population. 

   Toute société se caractérise non seulement par les dynamiques des solidarités qui travaillent en son sein, mais aussi par la manière dont les conflits sont régulés, toujours à la limite de menacer sa structure même. 

Dans sa conclusion, après avoir examiné longuement l'image et les fondements sociaux de la révolte, les assises territoriales de l'opposition aux autorités, les solidarités dans l'aristocratie byzantine et s'être livré à une interprétation des révoltes, dans une période bien délimitée, il écrit que "Dieu a toujours désigné le meilleur pour accéder à l'Empire, mais entre le Xe et le XIIIe siècle, il a manifesté une préférence quasi exclusive pour l'aristocratie - les Paphlagoniens constituèrent l'unique exception - et à partir du XIIe siècle, il exigea en sus que l'élu ait du sang Commène dans les veines, ce qui laissait encore un vaste choix. Il admit de plus en plus facilement que la fonction suprême restât dans la même famille de génération en génération. On l'aura compris, la compétition pour le pouvoir fut le monopole de l'aristocratie. Le mécontentement, souvent d'origine fiscale, qui pouvait s'exprimer à l'occasion en province, ne prit jamais la forme de mouvements authentiquement populaires. Jamais les paysans, le peuple des ville, les allogènes, n'osèrent s'engager dans une sédition ouverte sans s'être assurés au préalable le soutien de notables locaux." Cette aristocratie fortement hiérarchisée influence les couches sociale inférieure, tant à Constantinople qu'en province. A l'image de la cour impériale, se réunit autour d'un notable toute sa famille élargie qui va des plus proches aux voisins et serviteurs, dans une résidence qui lui donne parfois une autorité supérieure à celle des fonctionnaires impériaux. Si nombre de conflits se structurent autour du pouvoir impérial, pour le servir ou pour le conquérir, c'est parce que l'empereur reste le pourvoyeur (le seul légitime) de richesses et des fonctions, prérogative dont il use volontiers pour se maintenir au pouvoir. Les vraies divisions sont provinciales, et c'est l'analyse prosopographique des élites dirigeants, militaires et civiles qui permet à l'historien d'établir les lignes de force de ces conflits de pouvoir.

"La compétition pour le pouvoir central, gaspilleuse de ressources fiscales et militaires, pesa sur le comportement des provinciaux. Si l'Italie tomba en raison de la force militaire supérieure des Normands plutôt que de la désaffection des populations locales, ailleurs les dissidences furent favorisées par le sentiment des autochtones que le pouvoir central n'assurait plus sa fonction essentielle de protection des biens et des personnes, contrepartie attendue des prélèvements fiscaux. Ce sentiment d'abandon, plus qu'une hypothétique trahison des populations "hérétiques", rend raison de la dissidence des provinces orientales. Dans l'Etat constitué sous la direction de Phlilarète, l'encadrement étant assurés par d'anciens officiers byzantins, Chalcédoniens en majorité. Ils ne mirent au rarement et tardivement en avant le particularisme religieux des populations qu'ils contrôlaient pour assurer une meilleur cohésion de leur État, et seulement lorsque tout espoir de secours venant de Constantinople était perdu. Alors que des mouvements séparatistes éclataient simultanément en Occident et en Orient, le gouvernement byzantin donna la priorité à la sauvegarde de l'Occident, abandonnant à leur sort de vieilles provinces attachées depuis toujours à l'Empire, la Chaldée, les Anatoliques, la Cappadoce."

Dans les réformes entreprises au cours du XIIe siècle, la plus significative de changement progressif de la société est la transformation de la hiérarchie des dignités, qui substitue à un ordre fondé sur l'importance des fonctions une hiérarchie dépendant du degré de parenté avec l'empereur. Le loyalisme envers la personne du souverain prend le pas sur le loyalisme envers la fonction impériale, pas vers une dérive de féodalisation, que l'on connait bien par ailleurs dans d'autres civilisations. Le rétrécissement du territoire fait le reste, Constantinople n'est plus qu'une principauté, malgré tout le prestige accumulé et le magnificence persistante.

 

    D'autres études de ce genre seraient bienvenues pour des périodes antérieures de l'Empire byzantin.

 

Jean-Claude CHEYNET, Pouvoirs et contestations à Byzance (963-1210), Publications de la Sorbonne, 1996. 

 

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17 mars 2018 6 17 /03 /mars /2018 08:41

         Livre collectif de membres du Réseau "Sortir du colonialisme", ce livre se veut le début de l'analyse de la toponymie (noms des rue de Paris) poursuivie dans le blog du même nom, afin de combattre une certaine mémoire de l'histoire de la France. 

       Didier EPSZTAJN et Patrick SILBERSTEIN expliquent leur démarche au début de ce livre, qui déroule en une "croisière" ces noms de rues baptisées des "célébrités" de l'aventure coloniale.

Même si on peut penser que cela n'a pas vraiment beaucoup d'importance, il faut se souvenir que la mémoire collective est la prégnance de mille détails de la vie quotidienne, dont les noms de rue, vus ou aperçus lors de la marche ou de la conduite automobile dans le Paris d'aujourd'hui n'est pas anodine. Même si, comme ils le rappellent d'ailleurs, ces noms "coloniaux", ne "marquent" que 300 des quelques 6 000 rues, voies, avenues, boulevards de la capitale, ils contribuent au "dessin" que se font les Français (et les Touristes!) de Paris.

Pour les auteurs de ce petit livre, ces "plaques bleues font bien plus que célébrer l'expansion coloniale française et son oeuvre "civilisatrice" ; elles montrent l'extraordinaire imbrication du fait colonial avec la construction et le fonctionnement de l'Etat. Les élites du pays, dont évidemment les élites militaires, ont été façonnées par le système colonial et impliqués dans son histoire." Pour eux, qui s'appuient d'ailleurs sur une flopée d'études historiques dont on retrouve les références en fin de livre, "Contrairement aux enseignement diffusés, il n'y a pas d'un côté la république vertueuse - pour n'en rester qu'à ce régime politique - et de l'autre le colonialisme et les colons. Il n'y a pas non plus un Alexis de Tocqueville - qui a évidemment été récompensé par une rue dès 1877 - penseur de la démocratie et un autre Alexis de Tocqueville penseur des razzias. Il y a bel et bien enchevêtrement, symbiose, imbrication". 

D'ailleurs pour ceux qui en doutent, l'attribution des noms de rue, de la même manière que l'édification de statues d'ailleurs, est le fruit d'une bataille politique et idéologique qui remonte parfois jusqu'à l'Assemblée Nationale. Les auteurs ne demandent pas l'occultation de la mémoire de cette colonisation, ils réclament seulement l'annulation d'une certaine glorification d'un certain passé plus que sanglant. Ils déplorent d'ailleurs que le projet d'un musée de la colonisation, quel qu'en soit le nom, n'ai pu d'ailleurs aboutir. Car la mémoire demande une explicitation de l'histoire que les noms de voies piétonnières et/ou routières ne restituent que peu ou pas du tout. 

Qui sait que la rue du Lieutenant-Lapeyre dans le 14ème arrondissement est un hommage au sous-lieutenant d'infanterie coloniale, "mort héroïquement au cours de la pacification du Maroc" ou que la rue du Colonel-Moll dans le 17ème arrondissement célèbre un officier des troupes de marine, commandant au Tonkin puis en Afrique, où il est chargé de fixer les frontières des territoires sous domination française afin d'arrêter le partage avec les territoires colonisés par la Grande-Bretagne et l'Allemagne (1903-1906)? Ce petit livre est un guide intéressant à prendre en main avec les guides touristiques... 

Guide du Paris colonial et des banlieues, Éditions Syllepse, 2018, 145 pages. https://guidedupariscolonialetdesbanlieues.worldpress.com. www.anticolonial.net. 

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