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4 mars 2016 5 04 /03 /mars /2016 12:51

 L'ingénieur au ministère de la défense et dans l'industrie spatiale Jacques VILLAIN  dresse ici un tableau de l'héritage nucléaire. Spécialiste également de l'histoire de la guerre froide et de l'aventure du nucléaire en France, il fait le point sur les conséquences de près de 70 ans de nucléaire militaire dans le monde, à la suite des événements de Tcherbonyl et de Fikushima, faisant bien le lien souvent dénié du nucléaire civil et du nucléaire militaire. 

  Alors que l'histoire officielle est "extraordinaire lisse", "stratégiquement correcte", il entend discuter (et souvent mettre à la connaissance du plus grand public possible) "des drames, des erreurs et des horreurs qui ont accompagné tout au long de ces années le développement des armes nucléaires aux Etats-Unis et en Union Soviétique. Il est temps aujourd'hui de faire la lumière sur cette part d'ombre, non seulement pour la connaitre mais, plus encore, pour en tirer les enseignements et éviter des catastrophes dans l'avenir." D'autant qu'aujourd'hui dans le monde existent encore plus de 10 000 engins opérationnels et que la prolifération nucléaire, si elle est freinée après exemple en Iran, continue en Asie. Au moins 5 sous-marins soviétiques dotés de missiles nucléaires et deux sous-marins américains gisent dans l'océan, des centaines de tonnes de matériaux fissiles actifs y sont également, déversés des diverses industries, menaçant pour quelques milliers d'années la vie sur cette planète.

   Le nombre de victimes des divers accidents nucléaires civils restent à chiffrer, tant les effets perdurent sur des décennies. Nuages radioactifs, eaux radioactives, terres irradiées ne sont pas de la science fiction ; ils font partie de la triste réalité d'aujourd'hui. C'est ce que montre l'autre Jacques VILLAIN à travers ses chapitres sur la guerre froide (1945-1991), la course à la bombe, l'âge d'or du nucléaire, le goulag nucléaire, la fuite en avant dans la dissuasion. Egalement sur le drame des essais (2 400 essais nucléaires...), dont une partie fait l'objet aujourd'hui d'un combat, partagé par l'auteur, pour la prise en compte (et l'indemnisation...) des irradiés français de l'ile de Mururoa, des populations autochtones contaminées, et de la pollution permanente autour des lieux d'essais. S'étendant sur les bombes perdues et les sous-marins coulés, avec de longs passages saluant les héros ignorés officiellement (même s'ils ont inspiré des films) à bord de ces engins qui ont sans doute évité des drames pires encore, l'auteur rappelle aussi les fausses alertes, les projets démesurés des uns et des autres... Il dénonce une prolifération nucléaire (avec à certains endroits une participation active de la France), propice à la dissémination de matières radioactives plus ou moins utilisables pour la fabrication de bombes "artisanales" partout dans le monde. Un terrorisme nucléaire non étatique n'a pas encore vu le jour (difficultés techniques, secrets de fabrication...) mais les conditions se réunissent de plus en plus vite, notamment depuis la chute de l'URSS qui a laissé dans la nature (lieux inconnus) des engins tout-à-fait utilisables. Dans son dernier chapitre, il aborde la question de la pollution nucléaire en Russie, le désastreux bilan écologique d'une manière de faire laissant peu de place à la prudence et à la sécurité, notamment dans la mer de Kara et la péninsule de Kola et l'Oural, sans compter la pollution chimique concomittante... De nombreuses annexes (quatorze) précisent par exemple les sites d'essais nucléaires dans le monde ou les lieux d'accidents et catastrophes dans les sous-marins russes depuis 1991.

    Si la guerre froide est bien morte, de nouveaux risques apparaissent. "Dans les années à venir,  écrit l'auteur, la menace nucléaire sera donc très différente de ce qu'elle fut dans le passé. Comment y faire face sur le plan militaire? L'objectif est toujours le même : éviter absolument une frappe. Le seul moyen? Dissuader ou intercepter. Soit obtenir que l'ennemi ne lance pas ses missiles, soit les intercepter avant qu'ils n'atteignent leur cible. La dissuasion a fonctionné dans le cadre très particulier de la guerre froide, mais on sait qu'elle implique un comportement rationnel de l'adversaire. Jusqu'où pourra-t-on dissuader les nouvelles puissances nucléaires? C'est toute la question. Pour la France, il n'est pas d'autre parade. Américains et soviétiques, en revanche, caressent depuis des décennies le rêve d'une défense antimissile qui permettrait de sanctuariser leurs territoires ou, à tout le moins, leurs principales cités. " Il met en relief le fait q'il y a à la fois une réduction et une modernisation des armes nucléaires. Ne croyant pas en la possibilité d'un monde sans armes nucléaires, il se montre, malgré l'étalage de tant de désastres, partisan d'"une bombe nucléaire française sanctuarisée". Les Français (à qui ont n'a pas pourtant demandé beaucoup leur avis sur la question), affirme-t-il, on compris que la bombe est un élément d'une puissance souveraine, et 'en ont fait un objet de fierté nationale, un élement inaliénable de leur patrimoine et de leur sécurité".

L'auteur donne la preuv, à son insu en partie, qu'il ne suffit pas de connaitre l'ampleur de l'héritage nucléaire pour tourner la page vers un monde dénucléarisé. Il faut encore fournir des alternatives crédibles et faire évoluer le monde autrement...

 

Jacques VILLAIN, Le livre noir du nucléaire militaire, Fayard, 2014, 395 pages.

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29 janvier 2016 5 29 /01 /janvier /2016 08:26

   Très loin des analyses un peu simplistes sur la Chine, comme terre à la fois de l'économie capitalisme et de la dictature communiste, l'ouvrage du citoyen de la République populaire de Chine résidant à Hong Kong, procure une vision assez complexe de sa situation. Il montre entre autres qu'il n'y a pas vraiment lutte entre une bourgeoisie d'affaires et un régime oppressif au plan politique et vigilant sur le plan économique. Pour le dire crûment, AU LOONG YU considère que le Parti Communiste Chinois (PCC), du moins ses instances dirigeantes du niveau national au  niveau local EST la bourgeoisie. C'est à travers une analyse marxiste de la bureaucratie, provenant en grande partie en ligne directe des réflexions de Léon TROTSKY, que cet auteur, Memebre du comité de rédaction de la China Labor Net, militant de la "justice globale", nous expose la situation actuelle. 

    AU LOONG YU reprend l'histoire de l'émergence de la Chine, sur les transformations politiques et économiques des dernières années et attire notre attention, comme le note dans une préface Patrick LE TRÉHONDAT, sur les modifications de la force de travail chinoise qui pourrait constituer à terme de redoutables problèmles pour ses exploiteurs chinois ou étrangers. Urbanisation massive, baisse du pourcentage de la population active, modification de la composition de cette force du travail (part masive des migrants devant des campagnes), Changements idéologiques majeurs, Multiplication des luttes - parfois sanglantes - qui mêlent revendications salariales et d'organisation du travail et préoccupations grandissantes face à une dantesque dégradation de l'environnement, tout cela est pris en compte par cet auteur, qui, données butes et faits à l'appui, dessine les contours d'une Chine largement inconnue du public.

   Contre certaines analyses très biaisées courantes dans le monde anglo-saxon et malheureusement reprises en compte par des médias français mal informés ou tendancieux, l'auteur aborde successivement la montée de la Chine et de ses contradictions, les relations entre travailleurs et entreprises d'Etat dans ce pays ,l'histoire de la résistance ouvrière de 1989 à 2009 et les nouveaux signes d'espoir selon lui, d'autant de résistances. Rare parmi les intellectuels chinois, il aborde également la question du Tibet, sans tomber dans l'écueil anti-religieux ou pro-religieux que l'activité du Delaï Lama suscite souvent ni dans la tendance en Chine à considérer qu'il s'agit d'une province comme une autre. Pour l'émancipation du peuple thibétain, il estime que les problèmes - y compris le problème de la place du religieux et des hiérarchies ancestrales est d'abord le problème des thibétains, et que la manière dont il peut se résoudre, même si elle ne plait pas - et également aux intellectuels chinois eux-mêmes, reste d'abord leur affaire.

   L'apport de l'auteur à la connaissance de la Chine est doublement intéressant, même triplement : d'abord parce qu'il replace l'histoire politique et économique dans un contexte peu connu des Occidentaux de manière générale, ensuite parce qu'il approfondit l'analyse de système politique chinois comme bureaucratie bourgeoise dotée de nombreuses contradictions au sommet de l'Etat ; et aussi parce qu'il met à notre disposition des faits - notamment ceux ayant traits aux luttes ouvrières - occultés par les autorités chinoises. A ce dernier propos, il estime que "les expériences évoquées ici montrent qu'en Chine, la résistance peut aboutir à des changements limités. Les victoires immédiates, qui permettent d'empêcher une privatisation, d'obtenir de meilleures conditions de travail ou encore de limiter la destruction de l'environnement, sont importantes. Ce qui est également important, c'est que de telles victoires puissent inspirer d'autres mouvements et qu'elles aient une influence pour que ceux-ci trouvent eux aussi une issue victorieuse comme l'illustre l'influence qu'ont eu les sidérurgistes de Tonghua, les ouvriers de Honda et les habitants de Wukan sur d'autres combats.

Les formes prises par cette résistance montrent également que la nouvelle génération est de plus en plus audacieuse. Malgré son échelle modeste, la tentative des travailleurs de Pepsi Cola de coordonner leur action est un élément notable. Même si de telles coordinations avaient été envisagées dans le passé, la crainte des conséquences avait été dissuasive.

Enfin, que les jeunes travailleurs de Honda aient proclamé qu'ils agissaient au nom des intérêts de toute la classe travailleuse chinoise indique que cette nouvelle génération, libérée de la terrible défaite de 1989, a la capacité de voir au-delà de ses intérêts immédiats pour s'identifier à des préoccupations plus larges. Même si ces signes sont encore aujourd'hui limités, ils nous donnent une raison de ne pas abandonner tout espoir."

 

AU LOONG YU, La Chine, Un capitalisme bureaucratique, Forces et faiblesses, Avant-propos de Patrick Le TRÉHONDAT, Editions Syllepse, 2013.

 

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9 janvier 2016 6 09 /01 /janvier /2016 10:39

Cet ouvrage qui veut couvrir les réalités de l'armée et de la guerre romaines de 58 avant JC à 235, fait surtout le point des études à ce jour concernant ce vaste domaine. Il le fait en examinant tour à tour, dans des détails parfois inédits, les dimensions, les fonctions, les compositions des armées, les tactiques - où la construction des camps prend une grande importance, les stratégies et les buts politiques et économiques de la guerre menée par l'Empire romain contre des adversaires divers et variés. Yann Le BOHEC, professeur émérite à l'université de Sorbonne, donne la synthèse de quarante années de recherches sur l'armée romaine : il met en évidence ses forces et ses faiblesses, et il le fait surtout en regard de caractéristiques des différents ennemis, parfois négligées par les historiens. Prenant appui sur les études stratégiques de Clausewitz à Mao Tse Toung, il analyse ce que les Romains savaient faire : de la tactique et de la stratégie. Il nous fait mieux comprendre ce qu'était la guerre antique et comment l'Empire, malgré toutes ses tares, pouvait se maintenir pendant ces longs siècles. Le développement de l'archéologie, certaines belles découvertes, l'ampleur des études réalisées sur des aspects partiels, tout cela favorise une grande synthèse sur la guerre romaine. Si peu de textes nous sont parvenus sur la tactique et la stratégie romaines, en tant que telles, il ne faudrait pas, comme le fait un peu vite peut-être notre auteur, en conclure que les Romains n'ait rien écrit d'élaborer sur le sujet : tant de destructions pendant le déclin de l'Empire, sans compter celles systématiquement organisées pour réduire à néant le paganisme (je pointe les groupes chrétiens fanatiques), même sans compter l'usure "naturelle" des supports de l'information écrite, ont fait disparaitre une grande partie de la littérature gréco-romaine! Toutefois, le grand mérite de l'auteur est, à partir de ce qui nous reste, de dresser un tableau convainquant des usages tactiques et des pratiques stratégiques, qui se retrouvent inchangées pendant de longues décennies, pour s'adapter ensuite le long des siècles aux alés sociaux, économiques et politiques (sans compter les catastrophes naturelles et les épidémies...). 

 

Dans des chapitres dynamiques et pourtant aux données très détaillées, sont examinés successivement l'armée comme institution, l'environnement de la guerre (entendre les causes, les mentalités, le droit, les philosophies...), les conditions du combat (notamment l'exercice, la discipline, le train qui accompagne l'armée, le service de santés...), la tactique et la stratégie. Dans un épilogue, il énonce globalement, avec autant de précisions, la force et les faiblesses de l'armée romaine et son... décès. Des très riches notes accompagnent le texte et on pourrait écrire à l'intention de tout étudiant, avant même de consulter les manuels consacrés in fine, le conseil de lire le livre, ne serait-ce que pour repérer les références indispensables à l'étude de la guerre romaine...

Pour chaque aspect, il se réfère directement aux sources de l'information que nous possédons, notamment les écrits épars consacrés à la guerre chez de nombreux auteurs antiques. Pour se garder de tout anachronisme, Yann Le BOHEC explicite toujours d'où il parle (des concepts modernes ne peuvent pas s'appliquer parfois au cas romain), comme on en vient à questionner les théories et pratiques impériales pour répondre en s'appuyant sur ce que l'on sait réellement, et cela suivant la trame historique elle-même pour chaque aspect. Ainsi, l'évolution de la marine, domaine souvent négligé par les auteurs contemporains, à travers les pratiques des différents empereurs, suivant l'ordre chronologique des règnes. Il énonce par le menu les forces et les faiblesses du commandement impérial lui-même.

L'auteur insiste souvent sur l'importance aux yeux des citoyens romains de la pax romania, la guerre étant régie par un droit et des pratiques cérémonielles strictes. Une fois la guerre déclarée, les troupes romaines se révèlent cruelles, mais pas plus finalement, sauf pour l'échelle de certains massacres et destructions, que l'ensemble des pratiques des peuples de l'Antiquité. Si les vaincus sont soumis ainsi, c'est aussi parce que la propriété du vaincu est partagée entre la légion et Rome, les centurions et les légionnaires, suivant des règles strictes et sans concessions, l'esclavagisme romain étant une des bases de l'économie et... de leur style de vie. Les nombreuses guerres civiles, faites de désertions parfois massives et de soldats passés à l'ennemi extérieur, forment un des éléments principaux de la diffusion des techniques de combat. Une des conclusions de l'auteur est que si les "barbares" ont finalement eu raison de l'empire romain, outre les facteurs internes de sa décadence, c'est qu'ils ont fini par se battre sur le terrain "à la romaine"! Effet de ces multiples défections et de la présence d'auxilliaires barbares au sein de l'armée, la tactique romaine s'est diffusée à l'ensemble du "monde connu". Les principales forces de l'armée romaine (sa masse, sa discipline, la disposition des troupes, la dimension, la disposition et la protection des camps, et pour finir sa tactique) ne jouait plus vers la fin... Mais l'auteur indique bien que l'ensemble des qualités de l'armée romaine ne fut pas perdu à la dernière chute de Rome au Vème siècle, l'Empire Romain d'Orient perdura bien plus longtemps... 

 

Yann LE BOHEC, La guerre romaine, Collection L'art de la guerre, Editions Tallandier, 2014, 449 pages;

 

 

 

 

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9 décembre 2015 3 09 /12 /décembre /2015 12:41

     Comme de nombreux autres ouvrages du journaliste Pierre PÉAN, celui-ci provoque plus de réactions et de polémiques bienvenues qu'il ne constitue une approche réellement globale du conflit qui agite les Balkans, ici au Kosovo, notamment depuis la chute de l'URSS. Même si le pavé qu'est ce livre (mais pas en petits caractères...) apporte des éléments d'interrogations légitimes quant au soutien apporté par l'Occident à certains régimes sur place, il est surtout intéressant par la problématique, qui n'est pas propre au Kosovo, qu'il soulève. Trop souvent en effet, pour mettre fin à des exactions, les organisations internationales et des Etats ne sont pas trop regardants sur la nature des forces politiques dont ils s'aident et qu'ils laissent trop souvent ensuite accaparer tout le pouvoir politique. Il y a là toute une expérience que l'ONU notamment capitalise, interventions après interventions, afin, cahin caha, car ce n'est pas un processus continu et toujours progressif, d'élaborer de véritables stratégies de paix, qui tienne en compte de nombreux paramètres économiques, sociaux, ethniques et politiques. 

   La période étudiée couvre de la première guerre de l'OTAN en 1999 au détachement de la Serbie et du Kosovo en 2008. Où en est aujourd'hui le Kosovo "démocratique" et "pluriethnique" soutenu par la Coalition? C'est un véritable droit de suite que veut faire revendiquer l'auteur, car en dépit des proclamations d'autosatisfaction, il estime que la communauté internationale a failli. Il entend démontrer la duplicité de la communauté internationale, Etats-Unis en tête face aux trafics qui s'y développent. Au centre de ces trafics se trouve les leaders issus des rangs de l'UCK, l'ancien mouvement indépendantiste armé, "hier encores présentés comme les "combattants de la liberté" et aujourd'hui connus pour leurs liens avec le crime organisé. 

  L'auteur ne craint pas le sensationnalisme en débutant par la mise en scène d'un trafic d'organe, à commencer par les opérations chirurgicales d'un médecin, témoin aujourd'hui devant les organisations internationales. Ce qui se présente comme une enquête se centre sur les coulises de l'entrée en guerre des puissances occidentales, dont la France, sur la guerre elle-même, entâchée d'irrégularités juridiques, sur les campagnes d'information (de désinformations) dans les médias, sur l'organisation de la "paix" et les agissements des mafieux et des criminels. C'est sans doute sur le plan de l'analyse de l'information (souvent à sens unique) et sur la description du fonctionnement de ces mafias que l'auteur est le plus convainquant. Convainquant dans l'apport d'informations mais il n'est pas sûr que se le soit dans le tableau global de la situation du Kosovo. Nombreuses de ces informations sont disponibles dèjà avant la parution du livre : l'auteur s'est beaucoup inspiré du rapport de Dirk MARTY, adopté par le Conseil de l'Europe en décembre 2010, des mémoires de l'ancien procureur général du Tribunal Permanent Internationale pour le Kosovo (TPIY) Carla del PONTE (La traque. Les criminels de guerre et moi, Héloïse d'Ormesson, 2009) et du rapport de 2003 de la MINUK à Patrick Lopez TERREZ, chef des investigations du TPIY. De larges extraits figurent à la fin de son livre de ces rapports et mémoire. Son enquête de "terrain", menée en 2012 ne semble pas couvrir pas beaucoup de régions du conflit (des enclaves serbes...) et des critiques (Lucien Pons, http://balkans.courriers.info et Laurent Duhesmes, www.linternaute.com par exemple) mettent ce point en avant pour parler parfois "d'enquête bâclée". L'intérêt de ce livre reste que, hormis le reportage consacré à Canal+ (5 mars 2012) et quelques autres, très peu d'informations circulent, en Europe notamment, sur la criminalité dans les Balkans ou sur la situation au Kosovo. 

 

      La rédaction journalistique laisse aussi de côté une analyse systématique et sociologique, mais ce n'est pas le propos de Pierre PÉAN. Ce qui importe sans doute, c'est le manque de "suite" dans les interventions dans des zones touchées par des guerres civiles (traduction d'un manque de moyens étatiques et d'organisations inter-étatiques?). Après des campagnes militaires dans l'ensemble plutôt bien menées, mais qui laissent songeur sur le choix des alliés sur place (ici les tendances les plus militarisées de la résistance à l'oppression du peuple kosovar, au détriment d'organisations plus démocratiques et combattantes de longue date), les Etats semblent ne pas pouvoir mettre en place une reconstruction économiques et sociale qui se passerait du soutien de pouvoirs criminels, ceci nonobstant dans ce cas les efforts de l'envoyé spécial des Nations Unies. 

 

Pierre PÉAN, Kosovo, Une guerre "juste" pour un Etat mafieux, Fayard, 2013, 500 pages. 

http:// balkans.courriers, un site Internet que nous recommandons.

 

 

 

 

 

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21 novembre 2015 6 21 /11 /novembre /2015 09:17

        La globalisation s'impose autant dans les domaines économiques que militaires. Les deux coordinateurs de cet ensemble d'études, produites à l'occasion d'un colloque tenu à Sciences Po Aix les 30-31 mai et 1 juin 2012, estiment que "historiquement, cette densification des réseaux de dépendances s'est caractérisée par l'affirmation des normes, des techniques et des représentations des sociétés dites occidentales. Les analyses de la globalisation se sont cependant surtout attachées à mettre en lumière les facteurs économiques comme éléments structurants de l'expansion occidentale. Respectivement maitre de conférences HDR Cherpa-Sciences Po Aix et directeur des études à la section moderne et contemporaine à l'Ecole française de Rome, les coodinateurs de ce colloque croisent plusieurs études dans une perspective transdisciplinaires aujourd'hui pour beaucoup la règle dans les études de défense ou plus largement des questions de sécurité.

 Le terme de globalisation a ainsi tendance à désigner, dans certains courants de pensée, non seulement le processus d'intensification des échanges commerciaux et culturels, mais aussi une supposée convergence des formes de gouvernance vers la généralisation des principes démocratiques et la pacification des relations internationales, dans la lignée des théories économiques de Montesquieu ou Adam Smith. Les effets "doux commerce" mondialisé marquerait-ils donc, après les violences des expansions impériales, puis les guerres mondiales et enfin les conflits de décolonisation, la fin ou la transformation des pratiques militaires, désormais réduites à des opérations de maintien de l'ordre. Inversement, le développement des appareils militaires des Etats au cours des deux siècles précédents a pu être vu comme la conséquence de concurrences économiques accrues, qui nécessitaient un contrôle toujours plus ample des matières premières et des marchés. Dans les deux cas, ces deux métarécits ont en commun de placer la focale de l'analyse moins sur les agents de ces transformations que sur l'économie, prise comme un tout doté de sa logique propre. Dès lors, les armées sont souvent étudiées comme de simples instruments au service de cette expansion, à partir de l'étude de la force de frappe et du potentiel technologique, mettant en avant la puissance des armées européennes et nord-américaines sur le long terme. A cela s'est ajouté jusqu'il y a peu en France une approche demeurée très centrée sur les études de défense, avec, par conséquence, un fort cloisonnement national. L'historiographie française n'a que tardivement pris en compte les approches culturelles ou anthropologiques." Pour les auteurs, l'enjeu est de "proposer une relecture de la place et du rôle des forces armées dans le processus de consolidation des Etats nations et d'expansion impériale, puis dans celui des nouvelles stratégies de projection militaire et de guerres périphériques qui naissent avec la Guerre froide, avant que la diffusion des conflits asymétriques ne conduisent à repenser leur usage à la fin du XXe siècle."

        Les auteurs des contributions s'interrogent sur les changements majeurs dans les pratique smilitaires et les rapports entre territoires et sociétés en Europe, depuis le modèle de guerre révolutionnaire issue de la Révolution française, à travers les guerres napoléonniennes, les deux guerres mondiales, les guerres coloniales et anti-coloniales, puis la Guerre froide, pour effectuer pour certains d'entre eux des projections sur l'avenir, notamment dans le nouveau contexte de globalisation. Chacun dans son domaine historique, c'est des perspectives sociologiques qui sont tracées et des questionements posés sur, par exemple, une uniformisation des pratiques de combat, les manières d'administrer et de contrôler des territoires et des populations, les formes de circulations, transferts et formations au sein des armées considérées comme espaces de reformulation des normes culturelles... Au delà de la diversité des expériences, "se pose la question de l'existence d'une culture militaire commune", en tenant compte de l'apport de nombreux courants historiques et de sciences humaines. 

    Pour ce qui concerne les méthodes de combat dans la blobalisation, on note entre autres les contributions de Bernard GAINOT (Historiographie de la "totalisation " de la guerre et de ses mutations dans le champ colonial au tournant XVIII-XIXe siècles), de Julie Le GAC (Guerres d'Afrique et guerres d'Europe : le recours aux goums lors de la campagne d'Italie) et de François COCHET (Les évolutions des armes du fantassin et les dangers perçus du champ de bataille de 1870 à nos jours). Sont analysés de plus les implications de la guerre des Boers (Fabrice SERODES), du modèle de contre-insurrection algérien et de sa transposition en Afghanistan (Jean-Charles JAUFFRET) et du génie au combat en Afghanistan (Christophe LAFAYE).

  Pour ce qui est de la globalisation et de l'élaboration de pratiques militaires normées, des éclairages sont opérés par les contributions de Nicolas CADET (Du corsetage à la libération des corps, l'évolution des uniformes militaires européens du Congrès de Vienne au Second Empire), de Claire MIOT (Rentrer dans le rang? L'intégration des combattants issus de la Résistance intérieure dans la Première Armée française (1944-1945)), de Hervé MAZUREL (Grecs et philhellènes, le choc des cultures combattantes,19821-1930), de Patrick PUIGMAL (l'internationale napoléonnienne au service des indépendances de l'Amérique Latine - 1830-1935), de Hubert HEYRIÈS (les garibaldiens, vecteurs de la globalisation spatio-temporelle et d'acculturation politico-militaire, 1843-1945) et de Elic TENEBAUM (Marginalité militaire et circulation des savoirs stratégiques, le cas de la contre-insurrection pendant la guerre froide).

    Sur la globalisation, administration militaire et transferts culturels, on lit les contributions de Luc CHANTRE (Contrôle maritime des flux de pélerinages à la Mecque), Patrick LOUVIER (Les puissances européennes et la crise crétoise de février-mars 1897), Hanh-Kieu Florence NGUYEN (Dominer et administrer : le cas des tirailleurs annamites durant les années 1830), Aurélien LIGNEREUX (Des artisans et des produits de la globalisation impériale : les gendarmes dans les départements annexés (1796-1814)), Camille EVRARD (De l'armée coloniale à l'armée nationale en Mauritanie - Transmission, nature du leg et pertinence) et de Arthur BANGA (Le rôle des conseillers militaires français dans l'élaboration de l'outil de défense ivoirienne de 1960 à 1980). 

   Même si les contributions paraissent élatées (éclairage large dans le temps oblige), la constitution d'une manière de penser les pratiques militaires qui ne soient pas cloisonnées dans les différents ensembles nationaux ni même régionaux, et qui prend en compte le contenu d'une globalisation pas uniquement économique (et peut-être n'est-ce pas cette forme qui dominera dans le futur) ne peut qu'aider à comprendre les évolutions dans le monde militaire et au-delà. On parle suffisamment dans ce blog de militarisations, sous ses formes multiples, pour que ce livre mérite notre attention. 

 

Sous la direction de Walter BRUYÈRE-OSTELLS et François DUMASY, Pratiques militaires et globalisation, XIXe-XXIe siècles, Bernard Giovanangeli Editeur, 2014.

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3 novembre 2015 2 03 /11 /novembre /2015 12:58

Les actes de ce colloque organisé par Participation et progrès, Alliance géostratégique et l'Ecole de guerre économique à l'Ecole de guerre économique le 1er juillet 2011 à l'Ecole militaire (Paris), a le mérite, après les années 1990 où une impulsion, non suivie d'effets, à l'inverse de ce qui se passe dans les pays anglo-saxons, avait été donnée à des études concernant ces domaines, de faire le point sur des interrogations que nous partageons, sur ce blog, depuis un certain nombre d'années.

- L'économie est-elle en guerre? Cette guerre économique recouvre-telle seulement la concurrence exacerbée, non exempte de coups bas, entre les entreprises? S'agit-il de l'effet d'une mondialisation plus poussée qu'avant, qui verrait l'apparition de nouveaux acteurs? Faut-il évoquer la compétition accrue pour les ressources rares (énergie ou minéraux comme les terres rares concentrées en Chine) actuelles ou en devenir? On a de même l'impression que l'espace économique s'est compliqué avec le cyberespace. Y-a-t-il un nouvel espace conflictuel distinct ou intégrant l'espace "matériel"? Quel est le rôle des Etats, des entreprises dans cette mondialisation, qui semblait réduire l'importance des premiers, avant que la crise financière de 2008 en rappellent l'importance?

- La guerre n'est-elle dorénavant qu'affaire d'économie? Quelles sont les modifications actuelles des systèmes de production et d'accumulation économique et quelles en sont les conséquences sur la conduite de la guerre? Comme la complexité de l'économie affecte t-elle déjà le déroulement de la guerre? Quels sont les mutations qui conduisent à introduire l'espace économique comme un des nouveaux espaces lisses de la guerre? Y-a-t-il une relation de cause à effet (simple ou compliquée...) entre une crise économique et une crise stratégique? Comment les stratégies contemporaines utilisent-ils les outils économiques?

Les contributions de Christian SCHMIDT (la crise économique peut mener à une crise stratégique), Jacques SAPIR (l'avenir de l'économie de guerre), Olivier MARCOTTE (convergence des macro et des micro économique et stratégique-tactique), et de Nicolas MAZZUCCHI (pages de l'économie se traduisant par des formes de guerre) aident à penser économiquement la guerre. Celles de Stéphane DOSSÉ (concept de la guerre en termes contemporains), François CHAUVANCY (intérêts économiques dans une guerre irrégulière), Bénédicte TRATNJEK (le cas de la ville dans une guerre irrégulière), de Georges-Henri BRICET DES VALLONS et de Sébastien LE GAL (mercenariat), livrent leurs réflexions sur le rôle de l'économie dans la conduite de la guerre. Jean PUJOL (rôle de l'Etat dans l'élaboration d'une grande stratégie), Christian HARBULOT (Puissance, marché, territoire), Ali LAÏDI (pays en guerre économique), Sonia Le GOUREILLEC (piraterie maritime), Jacques HOGARD (la guerre économique vue de l'entreprise) et Guillaume TISSIER (cyberguerre économique) abordent l'économie en guerre. Nicolas BOUZOU (guerre des monnaies), Florent de SAINT-VICTOR (guerre des normes par l'interopérabilité et la standardisation), Olivier KEMPF (sécurité des approvisionnements), Matthieu ANQUEZ (stratégie des approvisionnements) et Edouard CHANOT (la question des terres rares) abordent certains procédés de la guerre économique.

La diversité des contributions, qui collent avec les réalités du monde d'aujourd'hui (pour reprendre les termes de la conclusions de Pierre PASCALLON), indiquent quelles sont les thèmes qui pourraient devenir cruciaux voire dominants jusque dans les années 2030 même si les voir globalement en conduit qu'à la banalité des relations obligatoires entre guerre et économie dans plusieurs directions. Même si le ton général de l'ouvrage est plutôt celui d'une perspective positive et de la guerre et de la guerre économique (dont les conséquences seraient globalement bénéfiques) et n'abordent pratiquement pas les aspects politiques et humains d'une telle perspective, on peut recueillir, à la lecture des différents compte rendus d'intervention, des données intéressantes. Nous ne pensons toutefois pas que de telles contributions puissent réalimenter le filon des années 1990, rappelé dans cet ouvrage (les études de Christian SCHMIDT, Nicole CHAIX, Jean-Paul HÉBERT, Jacques ABEN, Jacques FONTANELLE. Lui-même peu pourvu en analyses politiquement porteuses et porté plus sur la description (ce qui est déjà beaucoup...) de ce qui se passe, il lui manquait et lui manque toujours une perspective politique qui tende vers une maitrise du monde économique, aujourd'hui par trop livré à lui-même et échappant même aux acteurs (économiques compris). Se gardant précisément d'aspects prescriptifs, ces analyses restent limitées. Il est vrai qu'on ne peut pas demander à ce colloque d'aller plus loin que des exposés de situation, qui ont le mérite de fixer les idées et d'éclairer sur des aspects qui ne peuvent être débattus uniquement entre experts.

Sous la direction d'Olivier KEMPF, Guerre et économie : De l'économie de guerre à la guerre économique, L'Harmattan, 2013.

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14 octobre 2015 3 14 /10 /octobre /2015 11:37

Texte relativement court et demandant un certain effort de lecture (certains l'accusent d'un peu de pédanterie littéraire...), d'abord publié dans Le Monde du 2 novembre 2001 puis en édition, L'esprit du terrorisme constitue une mise en relation de la mondialisation libérale et du terrorisme, après les attentats de septembre 2001 aux Etats-UNis. Ne s'arrêtant pas à la spécificité du terrorisme islamique - cela aurait pu en être un autre - l'auteur s'élève, en intellectuel sur le long terme, contre une certaine frénésie médiatique.

Contrairement aux prophètes de "la fin de l'histoire" qui se confondrait avec la victoire définitive d'un certain capitalisme, Jean BAUDRILLARD estime que les événement du 11 septembre signale d'abord l'évidence que l'histoire continue.

"Tout le jeu de l'histoire et de la puissance, écrit-il, en est bouleversé, mais aussi les conditions de l'analyse. Il faut prendre son temps (rejoignant ainsi Paul VIRILIO en ses réflexions sur les relations entre la vitesse et la politique). Car tant que les événements stagnaient, il fallait anticiper et aller plus vite qu'eux. Lorsqu'ils s'accélèrent à ce point, il faut aller plus lentement. Sans pourtant se laisser ensevelir sous le fatras du discours et le nuage de la guerre, et tout en gardant intacte la fulgurante inoubliable des images."

"A la limite, c'est eux qui l'on fait, mais c'est nous qui l'avons voulu. Si l'on ne tient pas compte de cela, l'événement perd toute dimension symbolique, c'est un accident pur, un acte purement arbitraire, la fantasmagorie meurtrière de quelques fanatiques, qu'il suffirait alors de supprimer. Or nous savons qu'il n'en est pas ainsi. De là tout le délire contre-phobique d'exorcisme du mal : c'est là qu'il est, partout, tel un obscur objet du désir. Sans cette complicité profonde, l'événement n'aurait pas le retentissement qu'il a eu, et dans leur stratégie symbolique, les terroristes savent sans doute qu'ils peuvent compter sur cette complicité inavouable. Cela dépasse de loi la haine de la puissance mondiale dominante chez les déshérités et les exploités, chez ceux qui sont tombés du mauvais côté de l'ordre mondial. Ce malin désir est au coeur même de ceux qui en partagent les bénéfices. L'allergie à tout ordre définitif, à toute puissance définitive est heureusement universelle, et les deux tours du World Trade Center incarnaient parfaitement, dans leur gémellité justement, cet ordre définitif. "

L'auteur met en parallèle les innombrables films catastrophes qui pulvérisent le box-office et cette catastrophe réelle montrée en boucle par les médias. Ces attentats révèlent également la vulnérabilité de cette mondialisation où les concentrations des décisions, des puissances (financière directement, mais plus globalement économique et idéologique) sont légions. Plus le monde s'uniformise, plus tous les pouvoirs se concentrent entre les mains de moins en moins de gens. Le terrorisme intervient alors comme "l'onde de choc" du refus diffus et général de cette mondialisation-là. Cette quatrième guerre mondiale (la troisième étant la guerre froide) est une guerre entre ces pouvoirs-là - qui prônent une vague civilisation du consomme vite, vit vite et ne t'arrête jamais pour comprendre le sens de ta propre vie et surtout ne pense pas à la richesse qui s'accumule à tes dépens - et l'ensemble de toutes ces rancoeurs, qu'elles soient le vécu des déshérités ou des exploités ou celui des bénéficiaires du système. L'auteur veut voir face aux événements du 11 septembre, par delà les manifestations superficielles d'horreur convenues, une sorte d'ambivalence. On voit bien dans le texte, dans cette problématique un peu alambiquée de la lutte entre le Bien et le Mal, que l'auteur recherche sur ce qui fonde réellement le terrorisme et la sorte de fascination qu'il exerce sur les esprits. Mais il ne convainc que très partiellement. Même en décortiquant un texte parfois difficile car des phrases mêlent plusieurs plans d'analyse - psychologique, moral, politique, matériel - abondent (des considérations sur les Lumières, le Bien et le Mal, les types de civilisation, le genre de vécu... sans être obscures, demanderaient à être plus explicitées), il est réellement compréhensible que lorsqu'il ramène aux choses concrètes : la vulnérabilité du système mondial, top centralisé, la politique du chaos, autant mise en oeuvre par les "terroristes" que par les "contre-terroristes", la "réussite" d'un terrorisme qui use sur le terrain du minimum de moyens pour un méga-maximum d'effets, aidé en cela par la machine médiatique du système mondial lui-même, la sorte de boomerang dont "bénéficient" les "terroristes", avec l'opération militaire Tempête du Désert en Irak, la motivation profonde des terroristes-suicides cherchant le paradis dans le martyr, l'impossibilité de répondre alors à leur propre mort. C'est ce dernier aspect qui termine le texte : le déchainement incontrôlable de la réversibilité qui est la véritable victoire du terrorisme. "Victoire visible dans les ramifications et infiltrations souterraines de l'événement, non seulement dans la récession directe, économique, politique, boursière et financière, de l'ensemble du système (là l'auteur est pris au piège sur la surestimation des dégâts matériels causés au système...), et dans la récession moral et psychologique qui en résulte, mais dans la récession du système de valeurs, de toute l'idéologie de liberté, de libre circulation, etc, qui faisait la fierté du monde occidental, et dont il se prévaut pour exercer son emprise sur le reste du monde."

Là, effectivement se trouve une réussite de terroristes qui fondamentalement sont opposés aux valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité directement issus des Lumières : la réaction qu'ils suscitent entraine une véritable militarisation des corps et des esprits, à coup de mesures sécuritaires de toutes sortes. Pour protéger un système qui prône soit-disant la liberté, les "autorités", occidentales notamment mais pas seulement, suppriment peu à peu les espaces de liberté, à commencer par Internet. Là se déchaînent les initiatives pour restreindre les libertés de penser et les libertés des moeurs, fruit d'une véritable alliance objective entre des bords opposés, les pseudos-chrétiens (qui jurent plus par l'Ancien Testament que par le Nouveau...) d'une Amérique puritaine et répressive (mais ils sont aussi ailleurs) et les pseudo-musulmans qui n'ont plus pour se justifier qu'un Coran désossé, ceux-là mêmes cousins d'un régime autoritaire que les circonstances géo-économiques ont érigés en gardiens des Lieux Saints. Mais peu importe que les uns soient chrétiens et les autres musulmans, le terrorisme dont parle Jean BAUDRILLARD trouve sa source et ses aliments dans un système mondial dont la caractéristique est d'être dominé par des mentalités apatrides et des égoÏsmes les plus assoiffés de richesse et d'honneurs. On pourrait effectivement, au milieu des lamentations sur l'horreur des attentats, émotions dont veut se départir l'auteur, l'accuser d'apologie du terrorisme, parce qu'il formule l'hypothèse agaçante que ce terrorisme-là serait en train de gagner sur le plan des valeurs. Nous estimons que de toute façon la réponse aux attentats de septembre n'était absolument pas adaptée : au lieu de gesticulations diplomatiques et d'opérations militaires (à buts détournés d'ailleurs), il aurait fallu une réponse contre des actes qui relèvent plus de la criminalité pure et simple, policière et financière. Mais la réponse qui y fut apportée allait bien dans le sens d'appétits économiques liés aux complexes militaro-industriels.

Mais l'apport de ce texte est surtout de nous interroger sur l'ambivalence à propos des images de catastrophes, rejointes par la réalité, sur le sentiment réel que nous avons sur la mondialisation, sur cette mondialisation-là où l'impuissance et la passivité dominent chez ceux qui la subissent et parfois chez ceux qui y participent... De ce sentiment mitigé envers la mondialisation découlerait peut-être un sentiment partagé sur les attentats, bien qu'il ne soit pas si sûr que le citoyen "ordinaire" fasse le lien entre cette mondialisation et ceux-ci. Il y a plutôt dans les esprits un lien entre la puissance des Etats-Unis, la politique occidentale en Palestine.

Le mérite sans doute de Jean BAUDRILLARD est de faire pousser là la réflexion sur les véritables enjeux des relations internationales, et d'abord d'interroger les profonds sentiments enfouis dans les esprits face à ces nouvelles facettes du monde où, qu'on le veuille ou non, nous vivons. Le lien entre les conflits (intérieurs aux personnes et entre nations) qui semblent appartenir à des niveaux non reliés ne font pas si souvent que ça l'objet de la pensée.

jean BAUDRILLARD, philosophe français, (1929-2007) développe ses travaux, surtout depuis les années 1980, alors qu'il était resté longtemps sur la critique de l'économie des signes, vers des considération sur la médiation et la communication des masses, et ce texte sur le terrorisme, pendant un véritable déchainement médiatique, trouve tout à fait sa place dans son oeuvre.

Jean BAUDRILLARD, L'esprit du terrorisme, Le Monde du 2 novembre 2001 ; Editions Galilée, 2002 (56 pages).

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13 mai 2015 3 13 /05 /mai /2015 16:37

    Numéro 17 d'Alternatives Sud paru en 2007, Evasion fiscale et pauvreté est un livre à voix multiples, points de vue du Sud de la planète sur les problèmes économiques et sociaux engendrés par la fraude fiscale. Comme l'éditorial de Mike LEWIS le présente, il s'agit d'analyser "comment la libéralisation financière et l'idéologie économique dominante ont favorisé la prolifération de paradis fiscaux et de mécanismes permettant aux grosses fortunes et aux multinationales d'échapper à leurs responsabilités envers les Etats." Bien plus sans doute que pour le Nord, "pour le Sud, les effets de l'évasion et de la fraude fiscale sont désastreux. L'alternative réside dans la coopération internationale face au détricotage des systèmes de redistribution de l'impôt."

  Bien que le chiffrage de l'évasion fiscle à l'échelle internationale soit difficile à établir - précisément, c'est une caractéristique des phénomènes cachés et illégaux... - les évaluations se font à l'échelle de centaines de milliards de dollars par an. Son ampleur est telle que même des Etats qui se disent libéraux entreprennent des actions tardives pour "récupérer" les capitaux perdus pour l'économie mondiale. Car l'ensemble des "produits" de cette fraude n'est que partiellement réintroduit dans la production de biens et de services et sert plutôt à alimenter le circuit de l'économie financière à vocation spéculative. 

  Le numéro d'Alternatives Sud se compose de deux parties, l'une abordant de manière générale l'évasion fiscale et la mondialisation, l'autre précisant les gagnants et les perdants de l'injustice fiscale au Sud, avec des éclairages sur les cas du Brésil, du Chili, de l'Afrique, du Nigeria, de l'Afrique du Sud. un glossaire de la fiscalité facilite la lecture des aspects techniques exposés, même si la lecture des différentes contributions ést relativement aisés. Ils mettent bien en relief la nature des conflits qui opposent ainsi multinationales et Etats, contributeurs malhonnètes et services fiscaux, l'enjeu est de bien connaitre les mécanismes d'évasion fiscale afin de pouvoir bien les combattre.

   A travers les contributions de John CHRISTENSEN (Paradis fiscaux, argent sale et marché global), de Sony KAPOOR et John CHRISTENSEN à nouveau (Evasion et concurrence fiscale dans un monde globalisé, de Alex COBHAM (Evasion fiscale et financement du développement) et de Peter WAHL (Légitimation par la mondialisation de l'idée de taxe internationale), on peut mesurer certains contours, très peu pointés par les médias de masse, de ce véritable fléau des temps modernes pour la grande majorité de la population de cette planète. On peut mesurer aussi combien sont urgentes la mise en oeuvre d'une fiscalité à la hauteur de la mondialisation. Parmi les mesures à mettre en oeuvre, citons-en trois, avancées par Mike LEWIS :

- l'échange automatique d'information entre Etats sur le paiements d'intérêts, les dividendes, les royalties, les droits de licence et autres revenus payés par des banques et des institutions financières à des citoyens d'autres pays ;

- un accord international sur une base commune d'imposition des entreprises et de taxation des bénéfices dans les pays où ils ont été obtenus ;

- un principe général contre l'évasion, consacré par des lois nationales ou internationales, qui mettrait fin à la course effrénée des experts fiscaux qui vise à profiter des lacunes des législations et à s'engouffrer dans de nouvelles brèches au fur et à mesure que d'anciennes sont colmatées par les autorités.

Les articles, aussi approfondis, d'Unafisco Sindical, Forum citoyen brésilien et François GOBBE, de Manuel RIESCO, d'Alvin MOSIOMA, d'Owolabi M BAKRE, de Maeve KOLITZ et Sheila KILLIAN et de Tax Justice Network for Africa fournissent des illustrations précises du phénomène et des manières de le combattre.

   Rappelons que cette revue est animée par le Centre Trincontinental (CETRI) dont l'équipe veut donner un écho aux différents débats qui ont lieu au Sud, permet l'expression de nombreux acteurs du Tiers Monde sur une vaste palette de sujets.  La raison d'être d'Alternatives Sud est de remédier au déficit d'écho aux travaux ciritiques d'auteurs du Sud (Afrique, Amérique Latine, Asie) dans les sociétés du Nord. La co-édition trimestrielle depuis 1994 d'ouvrages portant sur les grands enjeux sociopolitiques de l'heure entend y pallier. Eéditée en français, Alternatives Sud fait aussi régulièrement l'objet d'éditions dans d'autres langues : espagnol, italie, arabe... Les auteurs sont souvent des responsables d'Organisations Non Gouvernementales. Ainsi Mike LEWIS est-il responsable du Réseau international pour la justice fiscale (Tax Justice Network - TJN, www.taxjustice.net) au moment où il écrit dans ce numéro d'Alternatives Sud.

 

Alternatives Sud, Evasion fiscale et pauvreté, Points de vue du Sud, Centre Tricontinental et Editions Syllepse, 2007.

  

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4 mai 2015 1 04 /05 /mai /2015 17:08

   L'anthropologue, sociologue et spécialiste de la formation des prix en économie Paul JORION, auteur déjà de La Survie de l'espèce : un essai incisif, humoristique et pas complètement desespéré (Futuropolis, 2012), Le Capitalisme à l'agonie (Fayard, 2011), L'Argent, mode d'emploi (Fayard, 2009) et Comment la vérité et la réalité furent inventées (Gallimard, 2009), enfonce ici fortement le clou sur l'état de la réflexion en économie. Il fait partie de ces économistes qui ont annoncé la crise des subprimes en 2005 et qui dénoncent depuis un certain temps déjà la financiarisation du capitalisme. Après ses précédents ouvrages surtout descriptifs, il se risque à une réflexion prospective plus ambitieuse sur cette crise qu'il présente comme particulièrement "toxique" : "une crise due au fait que notre espèce se conduit comme un malpropre à la surface de la planète qui l'accueille ; une autre due au fait que la maîtrise de la complexité nous a désormais totalement échappé (c'était déjà le cas avant l'invention de l'ordinateur, mais celui-ci a magnifié le problème de plusieurs ordres de grandeur) ; enfin la crise financière et économique actuelle est la conséquence de la "machine à concentrer la richesse" qui constitue le coeur de nos sociétés et dont nous sommes en général très fiers, du moins jusqu'à ce qu'elle nous explose au visage, comme aujourd'hui." L'auteur s'élève contre l'absence de réflexion globale sur la société qui sévit actuellement dans le monde intellectuel, absence que prolonge l'absence totale de projet de société de la part des partis politiques comme des mouvements sociaux d'ailleurs. C'est cette pseudo "science économique" qu'il attaque dans ce véritable pamphlet, non sans faire de nombreuses propositions - parfois très précises - pour en sortir. Devant toutes les questions laissées en suspens justement, dont il série de nombreuses, dont beaucoup faisaient pourtant au siècle dernier l'objet de nombreuses propositions globales, pointe une inquiétude forte : "il reste un nombre considérable de questions à résoudre, mais le temps presse, car pendant que nous réfléchissons, c'est notre environnement global qui se dégrade inoxerablement. Parviendrons-nous à sauver notre "bouclier social"? Sans doute, mais à condition que nous sauvions notre civilisation. Et pour sauver celle-ci, il faut d'abord que nous souvions notre espèce. Ce que nous ne pourrions faire sans sauver notre planète."

      Devant l'ampleur de la crise catastrophique que nous vivons, alors même que les élites continuent de vivre sur des schémas antérieurs quasiment périmés et consomment ce qui reste à consommer avec un insouciance (et une naïveté) qui laisse parfois pantois, l'auteur ne peut pas en rester aux évolutions récentes et en anthropologue qu'il est, remonte très loin, dans les soubassements biologiques de notre espèce. Prenant comme point de départ parfois la réflexion, si injustement méprisée aujourd'hui, de Jean-Jacques ROUSSEAU, sur l'espèce humaine, passant en revue les pensées de Graffon Elliot SMITH (1871-1937), de William PERRY (1887-1949) et de W H R Rivers (1864-1922), qui réfléchirent de leur temps sur l'hyperdiffusionnisme (sur les réalités et les effets de contacts entre cultures), rappelant les réflexions de Benjamin LIBET (1916-2007) sur les décalages entre actions et pensées (l'action précédant souvent la pensée, qui justifie et "explique" ensuite l'action) et entreprenant la même démarche pour la linguistique, la sociologie, la psychanalyse, il dénonce notamment les effets néfastes de ce que l'on appelle communément l'"individualisme méthodologique", véritable défi à l'intelligence des actions collectives. Un des effets de cet "individualisme méthodolique" est de rendre très difficile ce que Paul JORION aimerait faire : aider les financiers à devenir vertueux. Il s'attache à comprendre comment on en est venu à l'existence de cette sphère financière qui parasite l'économie après s'être rendue indispensable, au point qu'ils (les financiers) recherchent à tout pris le plus fort taux de profit de l'investissement financier, au mépris de leur fonction originelle d'aider les entreprises productrices de biens et de services tangibles. 

    Très vite, l'auteur aborde les caractéristiques de ce système financier qui s'est éloigné des réalités économiques. Il met en relief la mise en oeuvre d'algoritmes qui remplace la pensée stratégique humaine danbs les opérations financières, mise en oeuvre illusoire d'une méthode pour tenter de maitriser la complexité des événements économiques par des automatismes dont peu de personnes sont aujourd'hui capables à leurs origines et à leurs logiques. Pour avoir vécu de l'intérieur cette vaste machine d'informations, il a constaté des dysfonctionnements fatals entre grands cadres financiers d'experts et directions des organismes financiers. Parce qu'elle favorise précisément la concentration de richesse, le système ne "questionne" pas ces dirigeants sur les différentes crises à répétition qui secoue pourtant le système économique. 

  Son expérience personnelle de consultant le pousse à poser la question : "Où était la science économique quand on a eu besoin d'elle?" Après avoir constaté que le projet très médiatisé de refonder le capitalisme a échoué, notamment d'ailleurs à cause de l'emprise (qui n'est plus, depuis longtemps un support fructueux...) du secteur financier sur l'ensemble de l'économie, il entend aller plus loin au fond des choses, sur ce vide constaté chez les économistes même lorsque les grands argentiers leur demandèrent comment la crise des subprimes avait-elle pu avoir lieu. Il remonte alors aux débuts de l'histoire de l'économie politique, celle qui débute avec les réflexions d'Adam SMITH et se poursuit avec l'oeuvre de David ROCARDO pour finir d'être critiquée par Karl MARX. Au corps défendant de ce dernier auteur, cet outil de critique de l'économie politique, qui ne devait qu'être un support à l'activité révolutionnaire, a tellement eu de succès que des générations anti-marxistes d'économistes se sont détournés de tout ce qui pouvait ressembler à une analyse de politique économique ET d'économie politique, sous peine d'être soupçonner de vouloir renverser le capitalisme...

   L'auteur a sa propre interprétation de cette crise financière mondiale, mais le principal intérêt de son ouvrage n'est pas dans la description (même si nous la recommandons!) des fourvoiements intellectuels des "économistes", mais dans ses propositions. Leur fond est d'empêcher une fuite de capitaux dans le cycle de la spéculation en intervenant de manière législative sur l'organisation des marchés financiers et notamment pour fixer des plafonds de taux de profit. Comme tout connaisseur d'analyse marxiste (mais pas seulement...), l'argent a tendance facheuse de s'investir là où le taux de profit est le plus élevé et il l'est surtout sur les marchés financiers, avec la créations de multiples supports de valeurs qui finissent par avoir un rapport plutôt lointain avec les biens et services, lesquels se trouvent de plus en plus démunis de liquidités et d'investissements. Aussi Paul JORION énumère un certain nombre de mesures immédiates :

- Accorder à nouveau la priorité aux salaires plutôt que favoriser l'accès au crédit, lequel est nécessairement cher et se contente de renvoyer à plus tard la solution du problèmes qui se posent d'ores et déjà ;

- Bannir la spéculation en rétablissant les articles de loi qui l'interdisaient dans la plupart des pays jusqu'au dern ier quart du XIXe siècle. L'auteur fait référence pour la France à la l'article de loi 1965 du Code civil, abrogé en 1885. Celui-ci mettait fin à presque deux millénaires de prudence financière, inscrite depuis bien plus longtemps dans la Bible par exemple... ;

- Mettre hors d'état de nuire les paradis fiscaux en interdisant aux chambres de compensation de communiquer avec eux dans un sens comme dans l'autre. Les mesures doivent concener l'ensemble des paradis fiscaux, y compris ceux que les Etats tolèrent dans des enclaves de leur propre territoire ;

- Abolir le privilège des personnes morales par rapport aux personnes physiques, privilèges qui ont permis de transformer de manière subreptice dans nos démocraties, le suffrage universel en suffrage censitaire. L'auteur fait ici référence à la pratique américaine d'intervention des trusts dans le financement des compagnes électorales ;

- Redéfinir clairement, dans les textes légaux, l'actionnaire d'une société comme étant l'un de ses créancieers (un contributeur d'avances, autrement dit un prêteur) et non comme l'un de ses propriétaires ;

- Etablir les cours à la Bourse par fixing journalier ou hebdomadaire, notamment pour empêcher cette fameuse volatilité des cours, favorisée d'ailleurs par l'informatisation ;

- Eliminer le concept de "prix de transfert", qui permet aux sociétés d'échapper à l'impôt par des jeux d'écritures entre maison mère et filiales. Mettre fin en somme à toute l'inventivité comptable dont font preuve les cabinets financiers... ;

-Supprimer les stock options pour instaurer une authentique participation universelle ;

- Réimaginer les systèmes de solidarité collectifs en lieu et place des dispositifs spéculatifs voués à l'échec, en raison de leur nature pyramidale, que sont l'immobilier ou l'assurance vie, par quoi on a cherché à les remplacer... C'est, entre autres, tout le débat entre système de retraite par répartition et système de retraite par capitalisation... ;

- Enfin, dans un monde où le travail tend à se raréfier, la question des revenus doit être mise à plat et faire l'objet d'un véritable débat. C'est tout un programme qui vise à substituer, comme nous l'appelons de nos voeux (ce sont les animateurs de ce blog qui parlent ici) depuis longtemps, le fameux débat sur le travail, sur la réparatition du travail, alors qu'il se raréfie sous les coups de butoir de l'automation, par celui sur la répartition des richesses...

 

Paul JORION, Misère de la pensée économique, Flammarion, Champs actuel, 2015.

 

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1 mars 2015 7 01 /03 /mars /2015 14:25

  A l'heure où le capitalisme donne des signes de plus en plus inquiétants de dérives socio-économiques dangereuses (chomage massif, concentration des richesses entre de moins en moins de mains, endettement financier inextricable dont on peine à identifier les acteurs...), le livre de Steve KEEN, professeur australien d'économie et de finance et spécialiste de la modélisation macroéconomique monétaire et dicrecteur du département Economie, Histoire et Politique à l'Université de Kingston (Londres), indique la mesure des fausses routes de la science économique officielle. Celle qui a choisi pour dogme les attendus néo-libéraux d'un certain nombre d'auteurs dont les erreurs mathématico-économiques sont détaillées ici. Se situant dans la lignée montante d'économistes voulant refonder la "science économique" (dont d'ailleurs ils contestent souvent le caractère strictement scientifique s'appuyant en référence en sciences physiques), et rompre avec le néo-libéralisme, autant critiques vis-à-vis des libéraux que des marxistes (notamment sur la notion de valeur...), Steve KEEN reprend à gros frais l'ensemble des théories fondées sr la notion d'équilibre au coeur des théories économiques dominantes. Dans un livre à la lecture dont il averti d'emblée qu'elle exige un certain nombre de volume de café fort. Pédagogique mais n'épargnant pas la démonstration logique et mathématique, le pionnier qui a prévu (avec d'autres) l'effondrement de la finance mondiale des années 2000, livre pas à pas pourquoi l'ensemble des économistes orthodoxes n'ont ni vu ni compris les crises financières contemporaines. 

   Ce livre, qui n'exige pas d'avoir une maitrise en mathématiques, dans lequel d'ailleurs il fait l'économie des formules mathématiques pour s'attacher au sens des équations utilisées usuellement (avec tout de même un certain nombre de pages de logique mathématique...) est écrit, selon l'auteur lui-même "pour des lecteurs enclins à adopter une attitude critique envers l'économie, mais qui sont intimidés par son arsenal intellectuel. Je pars du principe que, bien que vous soyiez sans doute familier des conclusions de la théorie économique, vous n'avez pas connaissance de la manière dont ces conclusions sont obtenues." A fil des chapitres, ce sont tous les principes, soit-disant bien fondés sur des mathématiques solides, qui sont démantelés au sens propre. Toutes les hypothèses de base de l'économie officielle sont exposées, parfois jusqu'à leur absurdité même, alors qu'on passe généralement assez vite dans les manuels pour étudiants, de quelques niveaux que ce soit, aux conséquences de ces hypothèses, alors même que des travaux des économistes de référence eux-mêmes, indiquent la nature erronée de ces hypothèses. La grande majorité des économistes officiels ignore ou fait semblant d'ignorer ces travaux-là, menés par exemple par des sommités comme HICKS ou LUCAS, auto-critiquant leurs propres approches une fois que les faits leur ait donné tort. Une des raisons avancées de l'aveuglement général réside selon Steve KEEN, non dans une sorte de conspiration mais plutôt dans une "vision téléologique que les économistes ont adoptée depuis la première formulation par Adam Smith de l'analogie de la "main invisible", pour expliquer le fonctionnement d'une économie de marché. la vision d'un monde si bien coordonné qu'aucun  pouvoir supérireur n'est nécessaire pour le diriger et qu'aucun pouvoir individuel n'est suffisant pour le corropre, a séduit l'esprit de nombreux jeunes étudiants de la discipline. Je devrais le savoir, car j'ai été l'un  d'entre eux ; si Internet avait existé à l'époque où j'étais étudiant, quelqu'un, quelque part, aurait pu mettre en ligne l'essai que j'avais écrit durant ma dernière années d'université, pronant l'abolition tant des syndicats que des monopoles. Aucune entreprise ne m'avait payé le moindre centime pour écrire ce papier (bien que désormais, si on avait accès à cet article, je serais heureux de payer une entreprise pour le dissimuler). Ce qui m'a permis de rompren avec cette analyse délirante fut ce que les Australiens appellent un "détecteur de foutaises". A un moment, l'absurdité des hypothèses requises pour soutenir la vision de la main invisible m'a conduit à rompre avec cette approche et à devenir l'économiste critique que je suis aujourd'hui." 

L'interprétation sociale, poursuit-il "un peu exagérée des raisons pour lesquelles les économistes néoclassiques ont prospéré constitue une part de l'explication de leur domination. Un grand nombre des chercheurs les plus fameux de l'économie académique américaine ont vécu au croisement entre l'académie, le gouvernement et les milieux d'affaires, la finance en particulier. Bien qu'effectivement à des années-lumière du monde réel, leurs théories ont fourni un écran de fumée derrière lequel a pris place une concentration sans précédent de la richesses et du pouvoir économique. Pourtant, elles sont devenies des outils utiles pour les riches financieers, même si elles sont inutiles - et en fait largement nocives - pour le capitalisme lui-même.(...)".

  L'auteur reste dans le cadre du fonctionnement du capitalisme et attaque autant les théories marxistes que les théories néo-libérales (notamment dans leux explication de l'évolution économique). Il estime que l'économie marxiste est bien plus solide une fois débarrassée de la théorie de valeur travail, et que bien de ses éléments cadrent plus avec le réel que bien d'autres théories. Analysant l'apport de bien de théories alternatives au l'économie néo-libérale (les écoles autrichienne, postkeynésienne, sraffienne, de la complexité et évolutionnaire), partisan plutôt de l'approche postkeynésienne, le professeur d'économie et de la finance estime qu'il existe bien des alternatives à l'économie officielle.

 

Steve KEEN, L'imposture économique, Les éditions de l'atelier, 2014, 520 pages environ.

 

 

 

    

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